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la petite vermillon

Anarchie et christianisme
Du même auteur

À LA TABLE RONDE

Exégèse des nouveaux lieux communs


Coll. «La Petite Vermillon», 1994
Métamorphose du bourgeois
Coll. «La Petite Vermillon», 1998
La Subversion du christianisme
Coll. «La Petite Vermillon », 2001
La Pensée marxiste
Coll. «Contretemps», 2003
Sans feu ni lieu
Coll. «La Petite Vermillon », 2003
L ’Espérance oubliée
Coll. «Contretemps », 2004
L ’Illusion politique
Coll. «La Petite Vermillon», 2004

PATRICK CHASTENET
Entretiens avec Jacques Eüul, 1994
Jacques Ellul

ANARCHIE ET
CHRISTIANISME

La Table Ronde
14, rue Séguier, Paris 6e
Première édition : Atelier de Création Libertaire, 1988.

© Éditions de la Table Ronde, 1998.


ISBN 2-7103-0880-0.
Introduction

La question ici posée est d ’autant plus difficile que les


certitudes à ce sujet sont établies depuis longtemps,
des deux côtés, et jamais soumises à la moindre inter­
rogation. Il va de soi que les anarchistes sont hostiles
à toutes religions (et le christianisme est de toute évi­
dence classé dans cette catégorie), il va non moins de
soi que les pieux chrétiens ont horreur de l’anarchie,
source de désordre et négation des autorités établies.
Ce sont ces certitudes simples et indiscutées que je
prétends ici remettre en question. Mais il n ’est peut-
être pas inutile de dire «d’où je parle», comme les
étudiants le réclamaient en 1968! Je suis chrétien,
non pas d ’origine et de famille mais par conversion.
Lorsque j’étais jeune, j’avais pris en horreur les mou­
vements fascistes. Le 10 février 1934, j’avais été mani­
fester contre les Croix de Feu ; sur le plan intellectuel,
j’étais fortement influencé par Marx, et je ne nie pas
que cette influence tenait moins à la valeur intellec­
tuelle de son œuvre qu’à des circonstances personnel­
les, familiales (mon père était devenu chômeur après
la crise de 1929, et il faut se rappeler ce que pouvait
être un chômeur en 1930!) et individuelles: comme
étudiant j’avais participé à bien des heurts avec la
8 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

police (par exemple lors de la grève Jèze) et j’avais peu


à peu pris en horreur moins le »système capitaliste»
que l’E tat; le mot de Nietzsche qualifiant l’Etat «le
plus froid de tous les monstres froids» me paraissait
fondamental. Par ailleurs si j’étais proche des analyses
de Marx (et de sa prévision d’une société d’où l’Etat
aurait disparu !), mes contacts avec les communistes
avaient été très mauvais (ils me considéraient comme
un petit intellectuel bourgeois parce que je n ’avais pas
un respect total pour les mots d’ordre de Moscou, et
moi je les considérais comme nuis parce qu’ils sem­
blaient ne pas bien connaître la pensée de Marx. Ils
avaient lu le Manifeste de 48 et c’est tout !). J’ai rompu
totalement avec eux lors des procès de Moscou : non
pas en faveur de Trotski (les marins de Cronstadt et le
gouvernement de Makhno m ’étaient apparus comme
vraiment révolutionnaires, et je ne pouvais pardonner
leur écrasement), mais parce que je ne pouvais pas
croire que les grands compagnons de Lénine aient
été des traîtres, des antirévolutionnaires, etc. Leur
condamnation m ’apparut comme une manifestation
de plus du M onstre froid. D ’ailleurs j’apercevais,
sans grande difficulté, que l’on était passé d’une dic­
tature du prolétariat à une dictature sur le prolétariat
(je peux garantir qu’en 1935-1936 n’importe qui vou­
lait bien ouvrir les yeux pouvait voir ce qui fut
dénoncé vingt ans plus tard...), de plus il ne restait
plus rien de l’une des thèses fondamentales : l’interna­
tionalisme et le pacifisme. Pour moi d ’ailleurs cela
aurait dû devenir un antinationaîisme. Mon admira-
INTRODUCTION 9

lion pour Marx était d ’ailleurs tempérée par le fait


suivant : en même temps que lui, j’avais lu Proudhon
qui m ’avait moins impressionné, mais que j’aimais
beaucoup, et j’avais été scandalisé dans leur dispute
par l’attitude de Marx contre Proudhon. Enfin ce qui
acheva de m ’amener à détester les communistes, ce
fut leur attitude pendant la guerre d ’Espagne, et
leurs horribles assassinats des anarchistes de Barce­
lone. Bien des choses (y compris quelques contacts
que j’avais eus avec des anarchistes espagnols à ce
moment) me rapprochaient des anarchistes... mais il
y avait un obstacle insurmontable: j’étais chrétien.
Cet obstacle, je l’ai rencontré toute ma vie. Par exem­
ple, en 1964, j’avais été attiré par un mouvement très
proche de l’anarchisme : les situationnistes. J’avais eu
des contacts très amicaux avec Guy Debord, et un
jour je lui ai nettement posé la question: «Est-ce que
je pourrais adhérer à votre mouvement et travailler
avec vous?» Il me répondit qu’il en parlerait à ses
camarades. Et la réponse fut très franche: «Comme
j’étais chrétien je ne pouvais pas adhérer à leur mou­
vement. « Et moi, je ne pouvais pas récuser ma foi.
D ’ailleurs «concilier» les deux n’allait pas de soi, en
moi-même. Etre chrétien et «socialiste», cela pouvait
se concevoir, il y avait depuis 1900 environ un mou­
vement du «christianisme social» qui jusqu’en 1940
conciliait un socialisme modéré (A. Philip était de la
S.F.I.O.) avec les enseignements moraux de la Bible.
Mais on ne pouvait certes pas aller au-delà, et il sem­
blait que, des deux côtés, il y eût une incompatibilité
10 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

absolue. J’ai alors entrepris une longue marche spiri­


tuelle et intellectuelle non pas pour concilier les deux,
mais pour savoir si finalement je n’allais pas être sim­
plement schizophrène ! Et ce qui s’est produit étrange­
ment, c ’est que plus j’étudiais, plus je comprenais
sérieusement le message biblique (et biblique entière­
ment, pas seulement le «doux» Evangile de Jésus!)
plus je rencontrais l’impossibilité d ’une obéissance
serve à l’Etat, et plus j’apercevais dans cette Bible les
orientations vers un certain anarchisme. Bien entendu
cette attitude m’était personnelle, je m’écartais de la
théologie qui m’avait formé, celle de Karl Barth (qui
continuait à soutenir la validité des autorités politi­
ques...), mais, dans ces dernières années, j’ai vu surgir
d’autres études allant dans le même sens, et ce qui est
le plus curieux, surtout aux Etats-Unis : Bookchin qui
reconnaît volontiers l’origine chrétienne de sa pensée
anarchiste, et surtout, en cette année 1987, Vernard
Eller, Christianity and Anarchism... D ’ailleurs, je crois
qu’il ne faut pas oublier un ancêtre : H. Barbusse qui
n’était pas vraiment anarchiste mais dont l’admirable
livre sur Jésus nous montre clairement un Jésus non
seulement socialiste mais encore anarchiste (d’ailleurs
je voudrais souligner ici que je considère l’anarchisme
comme la forme la plus complète et la plus sérieuse du
socialisme..,). Ainsi je suis arrivé lentement et seul, non
par un coup de cœur ou un coup de tête, à la prise de
position que j’ai actuellement.


INTRODUCTION 11
Mais il est un autre point à éclaircir avant d ’entrer
dans le vif du sujet! Quel peut être mon objectif en
écrivant ces pages? Je crois qu’il est très important
de bien situer le projet pour éviter tout malentendu !
Tout d’abord, qu’il soit bien clair que je n ’ai aucune
intention prosèlytique ! Je ne cherche nullement à
«convertir» des anarchistes a la foi chrétienne! Ceci
n ’est pas une simple attitude d ’honnêteté, mais se
trouve egalement fondé bibliquement. Pendant des
siècles, on a prêché dans les églises: «Il faut choisir
entre la Damnation et la Conversion. » Et, le plus sou­
vent avec bonne foi, des prêtres et missionnaires zélés
voulaient à tout prix convertir pour «sauver une
âme », Or, il me semble qu’il y a un malentendu. Cer­
tes il y a des paroles comme : « Si tu crois, tu seras
sauvé », mais, et ici nous accédons à un point fonda­
mental qui est tout le temps oublié, c’est qu’il ne faut
jamais sortir une phrase biblique de son contexte, du
récit, du développement, du raisonnement dans les­
quels elle se trouve incorporée. En réalité, d’un mot,
je pense que la Bible annonce un salut universel
accordé par grâce par Dieu à tous les hommes. Mais
alors la conversion et la foi? C ’est tout autre chose!
Cela concerne asse2 peu le salut (malgré l’habitude !),
mais c’est une prise de responsabilité, c’est-à-dire
qu’à partir de la conversion on est engagé dans un
certain style de vie, et d ’autre part dans un certain
service, que Dieu demande. Ainsi l’adhésion à la foi
chrétienne n ’est nullement un privilège par rapport
aux autres mais une charge supplémentaire, une res-
12 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

ponsabilité, un travail nouveau. Donc il n ’y a pas à


faire du prosélytisme.
Réciproquement, je ne cherche nullement à dire
aux chrétiens qu’ils doivent devenir anarchistes !
Mais seulement que, parmi les options «politiques»,
s’ils tiennent à s’engager dans une voie politique, ils
ne doivent pas écarter d’avance l’anarchisme, mais
que, bien au contraire, à mes yeux celui-ci me paraît
la conviction la plus proche, dans son domaine, de la
pensée biblique. Mais, bien entendu, je sais que j’ai
peu de chances d’être écouté, dans la mesure où l’on
ne remonte pas en quelques années, des préjugés
séculaires et invétérés. D ’ailleurs, je dirai aussi que
mon objectif ne peut pas être que les chrétiens consi­
dèrent cette prise de position comme un «devoir»,
parce que (ici encore à l’encontre de tant de siècles !)
la foi chrétienne ne fait pas entrer dans un univers
de devoir et d'obligations mais au contraire dans une
vie libre. Ce n ’est pas moi qui le dis mais combien
de fois Paul (Corinthiens, etc.1). Enfin, troisième
remarque, je ne cherche ici nullement à concilier à
tout prix, deux formes de pensée, d ’action, deux atti­
tudes devant la vie auxquelles je tiens. C ’est en effet
une fâcheuse manie, chez les chrétiens, depuis que

1. Cf. mon livre en trois volumes: Ethique de la Liberté. J’ai


montré que la liberté est la vérité centrale de la Bible et que le
Dieu biblique est avant tout le libérateur. «C’est pour la liberté
que % rous avez été affranchis», dit Paul et «La loi parfaite c’est
la loi de la liberté», dit Jacques.
INTRODUCTION 13

le christianisme n ’est plus dominant dans la société,


de $e raccrocher à telle idéologie en abandonnant ce
qui les embarrasse, dans le christianisme. Ainsi
lorsque beaucoup de chrétiens se sont tournés vers
le communisme stalinien, après 1945, ils mettaient
l’accent sur ce qu’il peut y avoir dans le christia­
nisme concernant les pauvres, la justice (sociale) et
l’effort pour changer la société, en laissant ce qui
pouvait être gênant, la proclamation de la souverai­
neté de Dieu ou le Salut en Jésus-Christ. On a retro­
uvé dans les années 70 la même tendance dans ce
que l’on appelle les théologies de la libération: mais
ici, à l’extrême, on a trouvé une astuce permettant
de s’associer aux mouvements révolutionnaires (sud-
américains) : «Le pauvre (quel qu’il soit) est en lui-
même Jésus-Christ. » Donc aucun problème ! quant à
l’événement d’il y a deux mille ans, il est négligem­
ment considéré. Ces orientations avaient d ’ailleurs
largement été précédées par celle du protestantisme
rationaliste vers 1900, où le présupposé était simple:
étant donné que la Science a raison en tout, qu’elle
est la vérité, que la Raison est souveraine, il faut gar­
der, certes la Bible et l’Evangile mais abandonner
tout ce qui va contre la Science et la Raison, par
exemple la possibilité que Dieu se soit incarné dans
un homme, et de même les miracles, la résurrection,
etc. Enfin de nos jours, nous retrouvons la même
attitude de conciliation par abandon d ’une partie du
christianisme, mais cette fois au profit de l’Islam. Les
chrétiens veulent passionnément s’entendre avec les
14 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

musulmans» alors dans les colloques (auxquels j’ai


assisté), on insistera fortement sur les ressemblances :
un seul Dieu (les religions monothéistes1), religions
du Livre2, etc., en ne parlant plus de ce qui est le
principal objet de conflit : tout simplement Jésus-
Christ. Je me demande alors pourquoi cela s’appelle
encore christianisme ! Ainsi le lecteur est prévenu, je
ne procéderai pas ici de cette façon pour montrer à
tout prix une certaine convergence entre anarchisme
et foi biblique. Je maintiendrai ce que je crois avoir
compris de la Bible, qui pour moi peut devenir vraie
Parole de Dieu. Je pense que dans un dialogue, avec
quelqu’un de différent, si on veut être honnête, il
faut rester pleinement soi-même, et ni se voiler, se
dissimuler, ni abandonner ce qu’il pense. Ainsi un
lecteur anarchiste pourra trouver dans ces pages
beaucoup d’affirmations qui lui paraîtront scandaleu­
ses, ou ridicules, peu m ’importe.
Mais alors qu’est-ce que je cherche ? Simplement à
effacer un immense malentendu, dont la faute revient
au christianisme. Il s’est constitué en effet une sorte
de «corpus», que pratiquement toutes les tendances
chrétiennes ont accepté, et qui n’a rien de commun

1. J’ai montré ailleurs que le Dieu biblique n ’a aucun carac­


tère commun avec Allah. Il faut en effet toujours se rappeler
que l’on peut mettre n’importe quoi sous le mot «Dieu».
2. De même j’ai montré qu’il n’y a aucune ressemblance,
sauf quelques noms de personnages et quelques légendes,
entre la Bible et le Coran.
INTRODUCTION 15

avec le message biblique, qu’il s’agisse de la Bible


hébraïque, que nous appelons «Ancien Testament»),
ou des Evangiles et des Epîtres. Toutes les Eglises
ont scrupuleusement respecté et souvent soutenu les
autorités de l’Etat, elles ont fait du conformisme une
vertu majeure, elles ont toléré les injustices sociales et
l’exploitation de l’homme par l’homme (en expliquant
pour les uns que la volonté de Dieu était qu’il y ait
des maîtres et des serviteurs, et pour les autres que la
réussite socio-économique était le signe extérieur de la
bénédiction de Dieu !), elles ont aussi transformé une
parole libre et libératrice en une morale (alors que le
plus surprenant c’est que justement il ne peut pas y
avoir de «morale » chrétienne, si l’on veut suivre vrai­
ment la pensée évangélique). C ’était en effet tellement
plus facile de juger des fautes envers une morale éta­
blie, plutôt que de considérer l’homme comme un
tout vivant, et de comprendre pourquoi il agissait
ainsi... Enfin toutes les Eglises ont constitué un
«clergé», détenant le savoir et le pouvoir, ce qui est
contraire à la pensée évangélique (au début d’ailleurs
on le savait ! quand on appelait les membres du clergé
des «ministres »: le ministerium, c’est le service, être
un ministre c’est être un serviteur des autres !). Ainsi il
faut effacer deux mille ans d ’erreurs chrétiennes accu­
mulées, de traditions erronées1 (et ici je ne me place
pas en «protestant» accusant les catholiques: nous

I. J’ai longuement expliqué cette dérive à partir de la Bible


16 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

avons commis les mêmes déviements, dévoiements).


Toutefois, je ne veux pas dire que je suis le premier à
faire cette démarche, et que j’ai ici découvert quelque
chose. Je n ’ai pas la prétention de dévoiler des « cho­
ses cachées depuis le commencement du monde » ! La
position que je soutiendrai ici n ’est pas nouvelle dans
le christianisme. J’étudierai surtout les «fondements»
bibliques de la conjonction entre christianisme et
anarchisme et puis l’attitude des chrétiens des trois
premiers siècles. Mais ce que j’écrirai n ’est pas une
brusque résurgence après dix-sept siècles d ’obscurité !
Il y a toujours eu un « anarchisme » chrétien ! A toutes les
époques, il y a eu des chrétiens qui ont redécouvert la
simple vérité biblique, soit sur le plan intellectuel, soit
mystique, soit social : il y a eu les grands noms, célè­
bres, Tertullien (au début), Fra Dolcino, François
d ’Assise, Wycliff, Luther (sauf bien sur dans sa
double erreur de remettre tout pouvoir aux seigneurs,
et de faire massacrer les paysans rebelles !), Lamenais,
John Bost, Charles de Foucault...
Pour l’étude détaillée je renvoie à l’excellent livre
de Vernard Eller1, On y verra par exemple les
vrais caractères de l’Anabaptisme, qui récuse la puis­
sance des autorités, et qui n ’est pas un «apolitisme»
comme on dit souvent, mais un anarchisme, avec

vers ce qu’on a appelé le «christianism e», avec les raisons


politiques, économiques, etc,, dans La Subversion du christia­
nisme.
1, Vernard Elle R, Christian A narchy (Eerdmans, 1987).
INTRODUCTION 17

cependant une nuance, que je citerais par ironie : «Les


“ autorités” sont envoyées par Dieu comme un fléau
pour punir l’homme qui est méchant. Mais les chré­
tiens, du moment qu’ils se conduisent bien et ne sont
plus méchants (!) n ’ont en rien à obéir aux autorités
politiques, et doivent s’organiser en communautés
autonomes en marge de la société et des pouvoirs ! »
Plus rigoureux et plus étonnant, cet homme extraor­
dinaire que fut B lum hardt, qui, vers la fin du
XIXe siècle, formulait un christianisme strictem ent
anarchiste. Le pasteur et théologien rejoignit l’ex­
trême gauche mais refusa d ’entrer dans le débat
d ’une conquête du pouvoir. Et, dans un congrès
«rouge», il déclara: «Je suis fier d ’être devant vous
comme un homme, et si la politique ne peut pas tolé­
rer un homme tel qu’il est, alors que la politique soit
damnée. » «Telle est la vraie essence de l’anarchisme:
devenir un homme, oui. Un politicien, jamais.» Et
Blumhardt dut quitter le parti ! Il avait été précédé
dans la voie de l’anarchie, au milieu du XIXe siècle,
par Kierkegaard, le père de l’existentialisme, mais qui
ne se laissa prendre au piège par aucun pouvoir : il est
méprisé et rejeté aujourd’hui comme un individua­
liste. Il est vrai qu’il condamne sans répit la grande
masse, et le pouvoir, y compris fondé sur la démocra­
tie! Une seule phrase: «Rien, rien, aucune erreur,
aucun crime n ’est aussi horrible devant Dieu que
ceux qui sont le fait du pouvoir. Et pourquoi ? parce
que ce qui est “ officiel” est impersonnel, et à cause de
cela, c ’est la plus profonde insulte qui puisse être faite
18 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

à une personne. » De très nombreux textes de Kierke­


gaard le révèlent comme anarchiste, sans que, bien
entendu le m ot luî-même se rencontre puisqu'il
n’existait pas1. Enfin, il faut retenir la démonstration
à mes yeux convaincante, de V. Eller, selon qui
K. Barth, le plus grand théologien du xxc siècle, fut
anarchiste, avant d ’être socialiste... mais favorable au
communisme, ce dont il se repentit! Ainsi, ces sim­
ples traits m ontrent que ma recherche n ’est pas
exceptionnelle dans le christianisme.
Mais à côté des noms illustres, des intellectuels, des
théologiens, il ne faut pas oublier les mouvements
populaires, l’existence constante de ces humbles qui
vivaient une autre foi, une autre vérité que celles pro­
clamées par les Eglises officielles, et qui se ressour­
çaient eux-mêmes directement dans l’Evangile, sans
déclencher de mouvement collectif. Humbles témoins
qui maintenaient la vraie foi vivante, et qui d’ailleurs
pouvaient pratiquer sans être poursuivis comme héré­
tiques, pourvu q u ’ils ne fassent pas de scandale!
Donc ce n ’est pas une vérité redécouverte que je vais
avancer; elle a toujours été maintenue, mais par un
tout petit nombre, restés en général anonymes (et
dont les traces sont pourtant connues2). Mais ils ont
tous, toujours été effacés par le christianisme autori­
taire et officiel des dignitaires des Eglises. Et, parfois

1. Vemard ELLER, Kierkegaard and radical discipleship, 1968.


2. Par exemple, très intéressant le mouvement de fondation
des confréries aux v n '- v in c siècles.
INTRODUCTION 19
lorsqu’ils avaient réussi à faire triompher leur renou­
veau, très vite le mouvement qu’ils avaient lancé à
partir de l’Evangile et de la Bible entière, se défor­
mait, et entrait à nouveau dans la voie du confor­
misme officiel. Ainsi les franciscains après François
d'Assise et les luthériens après Luther, etc. Si bien
qu’aux yeux des gens de l’extérieur, ceux-là n’existent
pas, on ne voit et connaît que les fastes de la grande
Eglise, les encycliques pontificales ou les prises de
position politique de telle autorité protestante... J’ai
vécu ceci très concrètement, le père de ma femme
qui était résolum ent non chrétien me répondait
lorsque j’essayais de lui expliquer le véritable message
de l’Evangile : « Mais c ’est toi qui dis cela, je n ’ai
entendu que toi le dire, tout ce que j’ai entendu dans
les Eglises, c’est exactement le contraire ! » Or, je pré­
tends d ’abord ne pas être le seul! mais qu’il y a donc
eu sans cesse un «courant souterrain» fidèle (mais
d’autant plus invisible qu’il était plus fidèle!), et que
cela correspond à la parole biblique. Le reste, le faste,
le spectacle, les déclarations officielles, le simple fait
d ’organiser une hiérarchie (alors que Jésus n ’a évi­
demment jamais créé de hiérarchie !), un pouvoir ins­
titué (alors que les prophètes n ’ont jamais eu aucun
pouvoir institué), un système juridique (alors que les
vrais représentants de Dieu n ’ont jamais eu recours à
un droit). Tout cela, que l’on voit, c ’est le caractère
sociologique et institutionnel de l’Eglise, sans plus, ce
n ’cst pas l'Eglise ! Mais pour ceux de l’extérieur, il est
évident que c’est l’Eglise, et par conséquent on ne
20 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

peut pas les «juger» quand eux-mêmes jugent cette


Eglise. Autrement dit les anarchistes avaient raison
de rejeter ce christianisme, q u ’un chrétien indiscu­
table comme Kierkegaard attaquait encore plus vio­
lemment q u ’eux. Je voudrais simplement ici
présenter un autre «son de cloche» et dissiper certains
malentendus, sans prétendre justifier ce que dit et fait
l’Eglise officielle et la majorité de ceux que Ton
appelle les «chrétiens sociologiques», c ’est-à-dire
ceux qui se disent chrétiens (de moins en moins nom­
breux, heureusement, ce sont ceux-là qui sortent de
l’Eglise en ces temps de crise!) et se conduisent de
façon exactement antichrétienne, ou bien comme les
patrons du XIXe siècle utilisent certains aspects du
christianisme pour asseoir davantage leur pouvoir sur
les autres.
Chapitre Ier

L'anarchie du point de vue d 'un chrétien

I. - Q u elle a n a r c h ie ?

Certes je sais qu’il y a bien des formes et des cou­


rants dans l’anarchie, et je voudrais simplement ici
d ’abord préciser de quelle anarchie je parle. La pre­
mière précision, c’est que je refuse absolument la
violence. Par conséquent, je ne puis accepter ni les
nihilistes ni les anarchistes ayant choisi la violence
comme moyen d ’action. Je comprends assurément
très bien ce recours à l’attentat, à la violence. Vers
vingt ans je me rappelle être passé un jour à Paris
devant la Bourse, et je m ’étais dit: «Voilà, il faudrait
mettre une bombe dans ce bâtiment, bien sûr cela
ne détruirait en rien le capitalisme, mais cela aurait
valeur de symbole et d ’avertissem ent ! ». Bien
entendu comme je ne connaissais personne qui soit
capable de fabriquer une bombe, je ne l’ai pas fait!
Je crois que le recours à la violence peut s’expliquer
dans trois situations. D ’abord, il y a eu la doctrine
des nihilistes russes: si on se met à tuer systémati­
quement ceux qui détiennent le pouvoir, les minis-
22 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

très, les généraux, les chefs de la police, à la longue,


on aura tellement peur d ’occuper ces postes, que
l’Etat se trouvera décapité, et facile à abattre...
C’est un peu la même orientation chez beaucoup
de terroristes actuels. M ais c ’est mal calculer la
capacité de résistance et de réaction de ces organis­
mes puissants... et de la société! Le second aspect
est celui du désespoir, quand on a épuisé tous ses
moyens d ’action, ou bien quand on a compris en
profondeur quelle est la solidité du «systèm e»,
quand on se sent impuissant devant une société de
plus en plus conformisée, devant une administration
de plus en plus puissante, devant un système écono­
mique inébranlable (qui donc pourrait faire échec à
une multinationale?), alors, la violence devient une
sorte de cri de désespoir, l’acte ultime par lequel on
cherche à manifester publiquement son désaccord et
sa haine de cette oppression. «C ’est le désespoir pré­
sent qui beugle» Q. Rictus). Mais c’est aussi l’aveu
qu’il n’y a pas d ’autre moyen d ’action, ni aucune
raison d ’espérer. Enfin le troisième aspect est celui
auquel je faisais allusion : symbolique et signe. Aver­
tissement que votre société est plus fragile que vous
ne l’imaginez, et qu’il y a des forces secrètes qui tra­
vaillent à la miner. Quelle que soit la motivation, je
suis contre cette violence et contre les attentats. Et
cela à deux niveaux: le premier est simplement tac­
tique! On commence à avoir l’expérience que les
mouvements non violents quand ils sont bien
menés (mais cela suppose une grande discipline et
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 23

une fine stratégie !) sont beaucoup plus efficaces que


Les mouvements violents (sauf quand il s’agit du
déclenchement d ’une vraie révolution!). Ne rappe­
lons pas les succès de Gandhi, mais plus proche de
nous, il est très clair que M. Luther King a fait
avancer la cause des Noirs américains remarquable­
ment, alors que les mouvements qui ont suivi, Black
Muslims et Black Panthers, considérant que cela
n ’allait pas assez vite, ont voulu aller plus vite par
la violence sous toutes ses formes, et non seulement
ils n ’ont rien obtenu mais encore ils ont perdu un
certain nom bre des conquêtes de M .L.K . De
même, alors que tous les mouvements violents à
Berlin en 56, puis en Hongrie, Tchécoslovaquie,
ont échoué, Lech Walesa qui obtient une remar­
quable discipline de non-violence de son syndicat
tient depuis des années le gouvernement polonais
en échec. Et c’était un des mots d ’ordre des grands
syndicalistes des années 1900-1910: des grèves oui,
de la violence jamais. Enfin (mais ceci sera certes
contesté par beaucoup) en Afrique du Sud, le
grand chef zoulou, Buthclezi, est pour une stratégie
totalement non violente, s’opposant complètement à
Mandela (de la tribu Xhosa), et d ’après tous les ren­
seignements que j’ai, il pourrait obtenir infiniment
plus pour la suppression de l’apartheid que la vio­
lence incohérente (et souvent entre Noirs) pratiquée
par l’A.N.C. A la violence un gouvernement autori­
taire ne peut répondre que par la violence.
Ma seconde raison est évidemment d ’ordre chré-
24 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

tien: dans l’orientation biblique» le sens général est


l’application de l’amour, jamais la relation violente1
(malgré les guerres racontées dans l’Ancien Testa­
ment, et qui sont, je le reconnais sans peine, très
embarrassantes!). Mais ne pas employer la violence
contre des hommes de pouvoir, ne veut pas dire «ne
rien faire » ! J’aurai à montrer que le christianisme
envisage parfaitement la récusation du pouvoir, la
lutte contre lui éventuellement, mais on a oblitéré ces
textes pendant les siècles d’alliance entre «le Trône et
l’A utel»! D ’autant plus que le pape était un chef
d ’Etat et se comportait très souvent bien plus en chef
d ’Etat q u’en chef d ’Eglisc2. Si j’écarte l'anarchisme
violent, reste l’anarchisme pacifiste, antinationaliste,
anticapitaliste, moral, antidémocratique (c’est-à-dire
hostile à la démocratie falsifiée des Etats bourgeois),
agissant par les moyens de persuasion, par la création
de petits groupes et de réseaux, dénonçant les men­
songes et les oppressions, avec pour objectif le renver­
sement réel des autorités quelles qu’elles soient, la
prise de parole par l’homme de la base, et l’auto-orga­
nisation. Tout cela très proche de Bakounine. Mais il
y a un point qui reste délicat : celui par exemple de la

1. Cf. ]. ELLUL : Contre lej violents.


2. Ce qui montre la perversité du pouvoir dans ce cas,
c’est le fait suivant : si on a donné un territoire important, une
vaste province, au pape, c’était pour empêcher que le pape ne
soit soumis à des pressions politiques, des rois, empereurs,
barons, etc. Pour assurer son indépendance. Et cela a conduit
juste à l’inverse !
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 25

participation électorale : est-ce que les anarchistes doi­


vent voter? et si oui, est-ce qu’ils doivent se présenter
comme un parti? Q uant à moi, d ’accord avec de
nom breux représentants de l’anarchie, je réponds
non aux deux questions. Car il ne fait pas de doute
que voter c’est déjà participer à l’organisation de la
fausse démocratie mise en place par le pouvoir et la
bourgeoisie. Et que l’on vote à droite ou à gauche,
cela revient au même. S’organiser, en parti, c’est
adopter une structure nécessairement hiérarchique,
et c’est vouloir participer au pouvoir. Or, il ne faut
jamais oublier à quel point l’obtention d ’un pouvoir
politique peut être corruptrice : à partir de l’affaire
Millerand, quand les anciens socialistes et anciens res­
ponsables syndicalistes sont arrivés au pouvoir, dans
ces années 1900-1910, on a pu constater qu’ils sont
devenus instantanément les pires ennemis du syndica­
lisme : il suffit de rappeler Clemenceau et Briand.
C ’est pourquoi, dans un mouvement qui peut être
très proche de l’anarchie, les écologistes, je me suis
toujours opposé à la participation politique. Je suis
totalem ent hostile au mouvement des G rünen, et
d ’ailleurs en France on a bien vu quels étaient les
résultats de la participation politique des écolos
aux élections : division du mouvement en plusieurs
associations concurrentes, hostilité publiquem ent
déclarée de «trois dirigeants» écolos entre eux, perte
de vue des vrais objectifs pour débattre de fausses
questions (tactiques par exemple), dépense de l’argent
pour les campagnes électorales, etc., pour aboutir à
26 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

rien : c’est à mon sens la participation des écolos aux


élections qui leur a fait perdre une grande partie de
leur influence ! Il faut radicalement refuser de partici­
per au jeu politique qui ne peut rien changer d ’impor­
tant dans notre société. Celle-ci est beaucoup trop
complexe, les intérêts et les appareils sont beaucoup
trop intégrés les uns dans les autres pour que Ton
puisse espérer modifier quoi que ce soit par la voie
politique. Le seul exemple des multinationales suffit :
la gauche au pouvoir est incapable de changer l’éco­
nomie d ’un pays à cause de la solidarité économique
mondiale. Ceux qui disaient que la révolution devait
être mondiale, pour ne pas aboutir seulement à chan­
ger de pouvoir, avaient raison. Alors faut-il renoncer à
«agir»? C ’est ce que l’on a sans cesse entendu quand
on soutenait une thèse radicale. Comme si le seul
mode d ’action pouvait être la politique ! Je crois
que l’anarchie implique d ’abord «l’objection de
conscience». A tout ce qui constitue notre société
capitaliste (ou socialiste dégénérée) et impérialiste
(également, qu’elle soit bourgeoise ou communiste,
blanche, jaune ou noire). Objection de conscience qui
ne peut pas se limiter au service militaire mais à toutes
les contraintes et obligations imposées par notre
société. Objection à l’impôt aussi bien qu’à la vaccina­
tion ou qu’à l’école obligatoire, etc. Bien entendu je
suis favorable à l’enseignem ent! mais à condition
qu’il soit vraiment adapté aux enfants d ’une part et
qu’il ne soit pas «obligatoire» lorsque manifestement
l’enfant n’est pas «fait pour » apprendre des données
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D ’UN CHRÉTIEN 27

intellectuelles : il faut modeler la forme de l’enseigne­


ment sur les dons des enfants. Quant à la vaccination,
je pense à un exemple remarquable. Un ami (docteur
en droit, licencié en math, anarchiste ou bien pro­
che...) a décidé de procéder à un retour à la terre.
Un vrai. Dans un pays très dur, la Haute-Loire, et
depuis dix ans, il y fait de l’élevage sur les hauts pla­
teaux. Or (et c ’est pour cela que je raconte son his­
toire), il a fait objection à l’obligation de vacciner
tout son bétail contre la fièvre aphteuse, estimant
qu’un bétail élevé avec soin et loin de tout autre trou­
peau, n ’a aucune raison d ’attraper la fièvre aphteuse.
Et c’est ici que les choses sont intéressantes: il a été
poursuivi par les services vétérinaires officiels et
condamné à une amende. Il a alors porté l’affaire en
justice : en réunissant une documentation importante,
en particulier sur les méfaits et accidents des vaccina­
tions en général. Il a d ’abord été condamné. Mais il a
fait appel, il a obtenu des rapports de biologistes et de
vétérinaires éminents, et en appel il a triomphalement
été acquitté. Ceci est un très bon exemple de ce que
l’on peut reprendre comme espace de liberté dans
FétoufFoir de la réglementation actuelle. Mais il faut
le vouloir, et ne pas disperser son action : attaquer sur
un point et gagner en faisant reculer l’administration
et la réglementation. Nous avons eu une expérience
comparable avec notre lutte contre la Mission intermi­
nistérielle d ’aménagement de la Côte aquitaine. Au
prix d’énormes efforts, nous avons pu empêcher un
certain nom bre de projets qui auraient été catas-
28 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

trophiques pour la population locale, mais il a fallu


combien de procès et même au Conseil d ’E tat1. Bien
entendu ce ne sont que de petites actions, mais si on
en mène beaucoup, si on est vigilant, on peut arriver à
faire reculer l’omniprésence de l’Etat. Compte tenu
que la «décentralisation» menée à grand bruit par
Defferre a rendu la défense de la liberté beaucoup
plus difficile. Car l’ennemi, ce n ’est pas l’Etat central
aujourd’hui2, mais l’omnipotence et l’omniprésence
de l’administration. Il faut donc tenter une objection
contre tout, et bien sûr contre la police. Ou le dérègle­
ment du processus judiciaire. Il faut dévoiler les men­
songes idéologiques des multiples pouvoirs, et en
3

1. En outre, ce qui n’est pas sans intérêt, nous avons réussi


à contraindre l'administration à agir de façon totalement illé­
gale ; et le mécanisme a été simple : l’administration entrepre­
nait des travaux en dehors de toute règle juridique et était
obligée de faire légitimer ses travaux par des décrets, des arrê­
tés, que l'on faisait prendre exprès \ Mais Biasini, directeur de la
M.I.A.C.A., a tourné le problème avec la théorie (qu’il a fait
admettre partout) du «coup parti», c’est-à-dire que lorsque
des travaux sont commencés, en dehors de toute règle légale,
en dehors de l’enquête d ’utilité publique, etc., on ne peut plus
rien contre : le seul fait qu’un bulldozer commence il n ’y a plus
de recours possible. Ainsi : réglementation absolue pour le
citoyen, illégalité autorisée pour l’administration... Et cette
dramatique histoire se reproduit en ce moment avec la cons­
truction du pont de n ie de Ré, condamnée par le tribunal
administratif et qui continue comme si de rien n’était.
2. Malgré le rôle catastrophique de celui-ci: très éclairant
là-dessus, le livre de J.-J. L edos, J.-P. J ézequel, P. R égnier :
Le Gâchis aüdiovisueL Ed. Ouvrières, 1987.
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 29

particulier montrer que la fameuse théorie de l’«Etat


de droit », dans laquelle se bercent les démocraties est
fausse de bout en bout. L ’Etat ne respecte pas les
règles q u ’il se donne à lui-même! Et il faut être
méfiant envers tous les cadeaux de l’Etat. Il faut tou­
jours se rappeler que «qui paie, commande ». Je pense
à la remarquable entreprise que nous avions racontée,
en 1956, des clubs de prévention contre l’inadap­
tation de la jeunesse (dont la base était que ce ne
sont pas les jeunes qui sont inadaptés, mais la société
elle-même...1). Tant que ces clubs ont eu un multi-
financement, avec quelque subvention aussi, bien sûr,
ils ont remarquablement marché, et ont eu un effet
excellent, non pas d’adaptation des jeunes à la société,
mais d ’aide pour les jeunes à former eux-mêmes leur
personnalité, et à transformer des activités destruc­
trices (blousons noirs, drogués, etc.) en activités cons­
tructrices et positives. T o u t a changé quand le
financement a été entièrement assuré par l’Etat, et
que celui-ci, sous le ministère Mauroy, a cru inventer
la prévention, et a créé un Conseil national de la pré­
vention, ce qui a été catastrophique.
Mais un point très important à souligner, c’est que
dans ces entreprises, il faut être plusieurs. Je pense à
une action qui serait très importante : l’objection à
l’impôt. Il est évident que si un contribuable décide de
ne plus payer ses impôts, ou autre cas, refuse de payer

1. Voir le livre: Y. CHARRIER, J. ELLUL : Jeunesse délin­


quante.
30 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

le pourcentage d ’impôts correspondant aux dépenses


militaires, cela ne posera aucun problèm e: il sera
condamné, saisi, etc. Dans une entreprise de cet
ordre, il faut être nombreux, si dix mille, vingt mille
contribuables s’entendent pour une telle action, cela
met l’Etat dans une situation difficile, surtout si on
peut en saisir les médias. Mais ceci implique une lon­
gue préparation, des campagnes de conférences, des
tracts, etc. Plus immédiatement réalisable, mais exi­
geant toujours une pluralité de participants, c’est une
école organisée par les parents, en marge de l’enseigne­
ment public, mais aussi de l’enseignement privé «offi­
ciel». Simplement une école que des dizaines de
parents décident d ’organiser entre eux, certains assu­
rant l’enseignement dans les branches qu’ils connais­
sent, sous le couvert de quelques-uns ayant les titres
universitaires perm ettant d ’enseigner. A moins de
choisir une autre formule comme celle du lycée de
Saint-Nazaire, lancée par le frère de Cohn-Bendit, où
l’établissement est effectivement géré p ar de vrais
représentants des trois corps participants : élèves,
parents, enseignants... Chaque fois que cela est pos­
sible, il faut s’organiser en marge des pouvoirs (poli­
tique, argent, administration, justice, etc.) sur le plan
purement individuel. Un exemple amusant, et person­
nel : pendant la guerre, nous étions réfugiés à la cam­
pagne. Après deux ans, nous avions acquis la confiance
et l’amitié de la population du village. Alors a
commencé une curieuse histoire : comme tous les
habitants savaient que j’avais fait du droit, ils ont
L'ANARCHIE DU POINT DE VUE D ’UN CHRÉTIEN 31

commencé à venir non seulement me consulter, mais


demander que je tranche des conflits et des procès ! J’ai
ainsi rempli le rôle d’avocat, de juge de paix, et même
de notaire : bien entendu ces actes (gratuits !) ne
valaient rien aux yeux de la loi, mais ils valaient pleine­
ment pour les intéressés ! et quand j’avais obtenu la
signature de tous au bas d ’un texte réglant un pro­
blème, un conflit, etc., tous considéraient ce texte
comme aussi solide et ayant autorité que s’il avait été
officiel... Bien entendu, tous ces modestes exemples
d ’actions marginales, récusant le pouvoir, ne doivent
pas faire oublier la nécessité de la diffusion idéologique
de la pensée anarchiste. Or, j’estime que notre époque
y est favorable, dans le vide absolu de la pensée poli­
tique actuelle. Entre des libéraux qui se croient encore
au XIXe siècle, des socialistes qui n ’ont plus rien de
n’importe quelle forme de socialisme, et des commu­
nistes simplement ridicules et qui n ’arrivent pas à sortir
du post-stalinisme, en face de syndicats qui n ’ont plus
qu’un intérêt: la défense corporatiste1, dans ce grand
vide, la pensée anarchiste a ses chances, si elle se
modernise et s’appuie sur les embryons acceptables
existants (une fraction des écologistes, peut-être un
des courants autogestionnaires...).
*

1. Il ne faudra jamais oublier que la C.G.T., au nom de la


défense de l’emploi, a soutenu à fond la sottise du Concorde,
et qu’elle continue à justifier les usines d’armements et l’expor­
tation des armements !
32 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

Ainsi je suis très proche d ’une des formes de


l’anarchisme, et je crois que le combat anarchiste
est le bon. Sur quel point me séparerai-je alors
d ’un véritable anarchiste? En dehors du problème
«religieux» que nous reprendrons longuement, je
crois que le point de rupture est le suivant : un véri­
table anarchiste pense q u ’une société anarchiste,
sans Etat, sans pouvoirs, sans organisation, sans hié­
rarchie, est possible, vivable, réalisable, alors que
moi, je ne le pense pas. Autrement dit, j’estime que
le com bat anarchiste, la lutte en direction d ’une
société anarchiste sont essentiels, mais la réalisation
de cette société est impossible. Il me faut m ’expli­
quer sur ces deux points, je commencerai par le
second. En réalité, l’image ou l’espoir d ’une société
sans autorité ni institution, repose sur la double
conviction que l’homme est naturellement bon, et
que c’est la société qui le corrompt. Il y eut à l’ex­
trême la proclamation : «C ’est la police qui provoque
les voleurs, si vous supprimez la police, le vol dispa­
raîtra.» Que la société joue un grand rôle dans la
perversion de l’individu, cela me paraît certain :
autrefois par un excès de rigueur, de contrainte, de
répression : il fallait bien d ’une façon ou d'une autre
que l’homme se «décomprime», souvent par des
violences et des attentats. Aujourd’hui, la perversion
de l’homme, en Occident, prend une autre voie :
celle de la publicité qui le pousse dans la consom­
mation (donc vers le vol quand cette consommation
est impossible), de la pornographie déchaînée, du
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 33

spectacle de la violence dans les médias. Le rôle des


médias dans la croissance de la délinquance et de la
haine du prochain est considérable. Cependant, tout
ne vient pas de la «société». Un exemple important
nous est donné par la politique de la drogue en Hol­
lande. En face du trafic de la drogue et de son usage
croissant, le gouvernement hollandais a voulu, vers
1970, adopter une autre politique que celle répan­
due dans tous les autres pays: on a toléré l’usage
de la drogue (pour éviter la tentation du fruit
défendu) et même pour couper court au commerce
de la drogue, le gouvernement a ouvert des centres
où les drogués pouvaient, sous surveillance médicale,
recevoir leur dose indispensable gratuitement. On
était certain que cela arrêterait le commerce (avec
toutes ses conséquences, l’asservissement des dea­
lers, les prix exorbitants, conduisant à des agressions
pour avoir l’argent, etc.) et que la passion de la dro­
gue se tarirait d ’clle-même. Or, il n ’en a rien été.
Amsterdam est devenu la capitale de la drogue, et
le centre d ’Amsterdam est un horrible concentré de
drogués. Il ne suffit donc pas d’arrêter la répression
pour arrêter les passions de l’homme. Celui-ci en
effet, malgré toutes les croyances contraires, n ’est
pas bon. Cette affirmation de ma part n ’a rien à
faire avec l’idée chrétienne du «péché». Celui-ci en
effet existe dans la relation avec Dieu, et pas autre­
ment. L ’erreur de siècles de chrétienté a été de
concevoir le péché comme une faute morale. Ce
qui n ’est pas le cas, bibliquement. Le péché, c’est
34 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

la rupture avec Dieu, et les conséquences que cela


entraîne. Quand je dis que l’homme n’est pas bon,
je ne me place pas d’un point de vue chrétien ni du
point de vue de la morale : je veux dire que les deux
grandes caractéristiques de l’homme, quelle que soit
sa société ou son éducation, sont la convoitise et
l’esprit de puissance. On les retrouve partout et tou­
jours. Alors si vous laissez l’homme entièrement libre
de choisir son action, inévitablement, il cherchera à
dominer quelqu’un ou quelque chose, inévitable­
ment, il convoitera, ce qui est à autrui, ou à per­
sonne, et la convoitise a ceci de remarquable qu’elle
ne peut jamais être assouvie, qu’elle n ’est jamais
satisfaite, sitôt qu’un point est acquis, elle se reporte
sur autre chose. Girard a parfaitement montré les
conséquences de cette convoitise. Aucune société
n ’est possible avec des gens qui entrent en concur­
rence de puissance les uns et les autres, ou bien
qui convoitent et se trouveront convoiter la même
chose. Par conséquent, je ne crois pas que la société
anarchiste idéale puisse jamais être réalisée. Et de
toute façon, si on me dit que tout cela provient de
siècles de dévoiement de l’homme qui, originelle­
ment était bon, je répondrai qu’il faut alors réfléchir
à la période «transitoire», car il est évident que
des tendances si profondément ancrées ne s’effacent
pas en une génération. Alors? pendant combien de
temps maintenir les cadres et... autorités nécessaires,
menant une politique assez juste, libératrice et ferme
pour rester orientés dans la bonne voie? Faut-il
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 35

espérer un «dépérissement de l’Etat»? Nous avons


l’expérience m aintenant de la mise en application
de cette théorie... Et plus que jamais, il faut rappeler
que « tout pouvoir corrompt, un pouvoir absolu, cor­
rompt absolument». Ce fut aussi l’expérience des
millénaristes, de toutes les «Cités de Dieu», etc. Par
contre, ce qui me paraît juste et possible, c ’est la
création d ’institutions nouvelles à partir de la base,
celle-ci engendrant ses propres institutions (je l’ai
évoqué plus haut) destinées en réalité à remplacer
les pouvoirs et autorités q u ’il faudrait arriver à
détruire. Autrement dit, pour la réalisation, je me
rapproche beaucoup des anarcho-syndicalistes
de 1880-1900. Pour eux, les organismes ouvriers,
syndicats et bourses du travail devaient prendre la
relève des institutions de l’E tat bourgeois. Ils ne
devaient jamais fonctionner sur un mode autoritaire
et hiérarchique, mais strictement démocratique, et
provoquant des fédérations, le lien fédéral étant
le seul lien «national». On sait ce qu’il en advint:
d’une part, au début de la guerre de 1914, il y eut
la politique délibérée de faire disparaître les meil­
leurs anarcho-syndicalistes, d ’autre part, il faut insis­
ter sur le fait que c’est aussi la mutation radicale du
syndicat à partir du moment où furent nommés des
permanents. Là a été l’énorme erreur. En même
temps, les bourses du travail perdaient totalement le
caractère du début, d ’être des pépinières d ’une élite
prolétarienne. En somme, je ne crois pas à la société
anarchiste «pure», mais à la possibilité de créer un
36 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

nouveau modèle social. Seulement aujourd’hui, il


faut de nouveau tout inventer: les syndicats, les
bourses du travail, la décentralisation, le système
fédératif, tout cela est usé, périmé par l’usage per­
vers qui en a été fait. Les institutions neuves néces­
saires sont à inventer. Et c’est d ’autant plus urgent
que toutes les formes politiques sont usées, pratique­
ment nullcs, parlementarisme, système électoral, par­
tis politiques sont aussi inexistants que les dictatures
sont intolérables. Il ne reste rien. Mais ce Rien est
de plus en plus accaparant, totalitaire et omnipré­
sent. Car nous faisons cette expérience remarquable
d’institutions politiques vides et en qui personne ne
croit plus, d ’un système gouvernemental qui fonc­
tionne exclusivement au profit de la classe politique,
et en même temps d ’une croissance presque infinie
de la puissance, du pouvoir, de l’autorité, du
contrôle social, qui fait de chacune de nos démocra­
ties des mécanismes plus totalitaires que l’Etat napo­
léonien! Ceci a lieu grâce aux techniques. Non pas
qu’il faille parler d ’une technocratie, car ce ne sont
pas les techniciens qui détiennent un pouvoir for­
mellement d ’autorité, mais c’est un régime où toute
la puissance vient des techniques, et les techniciens
sont, en arrière-plan, les inspirateurs et les potentia-
lisateurs. Il n ’est pas utile de reprendre ici ce que
chacun sait, la croissance de l’Etat, de la bureaucra­
tie, de la propagande (déguisée sous le nom tantôt
de publicité, tantôt d ’information), de la conformi-
sation des individus, de la volonté explicite de les
L'ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 37

transformer en «producteurs/consommateurs», etc.


Or, en face de cette montée en force, rien, stricte-
ment rien ne se dresse, ni même ne pose de ques­
tions1. Les Eglises ont une fois de plus trahi leur
mission. Les partis se livrent à des jeux de théâtre
pour une pièce qui date d ’un siècle. Et c’est dans
ces conditions que je considère l’anarchie, comme,
à la fois, la seule mise en question sérieuse et le
moyen d’une prise de conscience, premier pas de
l’action. Quand je parle d ’une mise en question
sérieuse, c ’est que dans l’anarchie, il n ’y a pas de
possibilité de détournement vers un renforcement
du pouvoir. Ceci était dans le marxisme: déjà le
fait de parler d ’une «dictature du prolétariat» sup­
posait l’existence d ’un pouvoir sur le reste de la
société, et ce n’est pas qu’il s’agit du pouvoir d ’une
majorité sur la minorité, au lieu de l’inverse qui
change réellement la question: celle-ci est celle de
l’existence d ’une puissance de l’homme sur
l’homme. Je pense que, malheureusement, comme
je l’ai dit plus haut, on ne peut pas l’empêcher
vraiment. Mais on peut lutter, on peut mettre en
question, on peut s’organiser en marge, on peut
dénoncer (non pas les abus du pouvoir, mais le pou­
voir lui-même!). Et cela, seule, l’anarchie le déclare
et le veut. Donc à mes yeux, il est plus nécessaire

1, Sauf un certain nombre de scientifiques qui voient les


dangers de la science, et quelques personnalités isolées, par
exemple, Cornélius Castoriadis.
38 a n a r c h ie e t c h r is t ia n is m e

que jamais de promouvoir le mouvement anarchiste


et qu’il se fasse entendre largement. Contrairement
à ce qu’on imagine, il peut avoir une beaucoup plus
grande audience qu’autrefois. La plupart des gens,
qui se laissent aller, qui vont se bronzer, qui font
du terrorisme et s’abêtissent à la T.V., se moquent
complètement des discours politiques et de la vie
politique. Ils ont compris qu’ils n ’ont rien à en
espérer. Et réciproquement, ils sont exaspérés par
l’encadrem ent bureaucratique et les tracasseries
administratives. Dénoncez tout cela, et vous aurez
l’oreille d ’un vaste public. Autrement dit, et en un
m ot: plus le pouvoir de l’Etat et de la bureaucratie
augmente, plus l’affirmation de l’anarchie est néces­
saire, seule et dernière défense de l’individu, c’est-à-
dire de l’homme. Encore faut-il que l’anarchie retro­
uve son mordant et son courage, elle a un bel ave­
nir devant elle. Voilà donc ce qui m ’attache à
l’anarchie.

I L - L es g r ie f s d e l ’ a n a r c h ie c o n t r e l e c h r is ­
t ia n is m e

Je vais essayer de rappeler ici les attaques de l’anar­


chie au xixc siècle contre le christianisme, et je tente­
rai de m'expliquer, sans chercher à voiler ce qui ne
doit pas l’être. II ne s’agit pas de «justifier» le christia­
nisme. Mais je commencerai par rappeler l’opposition
que j’ai longuement expliquée ailleurs entre le «chris-
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 39

tianisme» (qui est un «istne » comme les autres), ou la


chrétienté, et puis la foi chrétienne et la référence
biblique1. Je crois que l’on peut diviser les attaques
contre le christianisme en deux types : celles qui sont
essentiellement historiques, et celles qui sont d ’ordre
métaphysique.

La première constatation fondamentale, c’est que


toutes les religions quelles qu’elles soient sont à l’ori­
gine de guerres, de conflits, qui finalement sont beau­
coup plus graves que les guerres purement politiques
ou arbitraires des souverains, puisque, dans ces guer­
res provoquées par la «religion », c’est la question de
la Vérité qui est devenue centrale : l’adversaire devient
l’incarnation du Mal et du Mensonge, donc il doit
être totalement éliminé. Ceci est parfaitement exact.
Exact pas seulement pour les religions traditionnelles
mais aussi pour les religions nouvelles qui les ont
remplacées: la Religion de la Patrie, la Religion du
Communisme, la Religion de l’Argent, par exemple.
Toutes les guerres qui se font au nom d ’une croyance
religieuse sont des «guerres inexpiables », comme, une
fois, une guerre de Rome. Mais ici, il s’agissait d ’une
guerre qui avait été si atroce que le mal qui y avait été
fait ne pouvait pas être réparé par des sacrifices (pia-

I. J. Ellul : La Subversion du christianisme, Le Seuil.


40 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

culum). Alors que nos guerres sont inexpiables parce


que l’adversaire doit y être totalement écrasé sans
aucune exception ni pitié. Les modèles de ces guerres»
on les trouve dans la Bible, où est parfois promulgué
le Hèrem contre un ennemi du peuple juif, c ’est-à-
dire que tout, dans ce peuple ennemi, doit être
anéanti, il faut tuer les femmes, les enfants et même
le bétail. Bien entendu ces textes sur le Herem sont
une dure épreuve pour le croyant qui prend la Bible
au sérieux! Ensuite il y eut les guerres menées par
l’Islam, dont le principe est le suivant: tout enfant
qui naît dans le monde est musulman du fait de sa
naissance. S’il cesse d ’être musulman, c’est la faute
de scs parents, la faute de sa société: le devoir de
tout musulman est de ramener les autres à la vraie
foi. Et réciproquement, le domaine de l’Islam (la
oumma, communauté) est le monde entier. Rien ne
doit échapper à cette foi. Donc, il faut conquérir ce
monde, d’où le principe de la guerre sainte (le djihad).
Je n ’insiste pas, c’est trop évident, et ce n ’est pas mon
problème. Cependant, l’Islam manifeste plus claire­
ment que toute autre religion que les croyants sont
des fanatiques, et par conséquent en même temps
prêts à se faire tuer, et prêts à tuer sans limite. Mais
il y a les guerres «chrétiennes». Celles-ci commencent
non pas dès les origines, mais avec l’Empire carolin­
gien. Les guerres menées par les empereurs chrétiens
de Rome (après Constantin) n ’ont aucun caractère
religieux : il s’agit de guerres identiques à celles
menées avant le iv® siècle, pour protéger les frontières
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRETIEN 41

de l’Empire. C ’est après la grande décomposition de


l’Empire et la période mérovingienne, que paraît
l’idée d ’une guerre religieuse (v m c siècle). Et j’ai
émis l’hypothèse que ces guerres saintes chrétiennes
avaient eu lieu à l’imitation de ce que faisait l’Islam
depuis un siècle. La guerre devient un moyen de
conquérir des domaines nouveaux à la chrétienté, et
de contraindre les peuples païens à devenir chrétiens.
Le sommet sera atteint par Charlemagne, consacré
«Evêque de l’Extérieur », et l’aventure bien connue
des Saxons est caractéristique; Charlemagne, ayant
conquis une partie de la Saxe, va mettre les Saxons
devant le choix: ou devenir chrétiens ou être mis à
mort; et six mille Saxons, dit-on, furent ainsi massa­
crés. Et puis c’est la longue suite des Croisades, des
guerres religieuses internes à la chrétienté (contre les
Albigeois, les Cathares, etc.), les «guerres de religion »
proprement dites aux xvie-xvilc siècles entre protes­
tants et catholiques, avec toutes les atrocités que l’on
sait. Les guerres de Cromwell. Et finalement les guer­
res «coloniales », où, à la vérité, la religion n’est plus
qu’un prétexte, une couverture, idéologique, et une
justification. Ce ne sont pas à proprement parler des
guerres religieuses, mais la religion y est étroitement
mêlée. Donc indiscutablement, la Religion est porte­
use de guerre. Mais mon objection est la suivante r il y
a une assez grande différence entre une religion qui
fait de la guerre un devoir sacré, ou encore une
épreuve rituelle (dans certaines tribus indiennes ou
africaines) et puis une «religion » qui réprouve, récuse,
42 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

condamne, élimine toute violence. Dans le premier


cas, il y a adéquation entre le message central, la
parole dite de Vérité, et puis le comportement de
guerre. Dans le second, il y a contradiction entre la
Révélation «religieuse » et puis le comportement. Dès
lors, même si les autorités, les intellectuels, ou encore
l’opinion chauffée à blanc par une prédication belli­
queuse affirment la légitimité de cette guerre, le
devoir du croyant est, en face de cela, de rappeler
quel est le centre du message spirituel et montrer la
contradiction radicale, le mensonge de l’appel à la
guerre. Bien entendu, c’est très difficile. Le croyant
doit à la fois être capable de sortir du courant socio-
logique et avoir le courage de s’opposer aux intellec­
tuels et à la foule ! O r, c’est le problème pour le
christianisme : je n’ai jamais pu comprendre comment
la «religion» dont le centre est: «Dieu est amour, et:
tu aimeras ton prochain comme toi-même», a pu
entraîner ces guerres absolument injustifiables et inac­
ceptables en rapport avec la révélation de Jésus. Je
connais certes un certain nombre de justifications,
nous les retrouverons plus loin. La réalité immédiate
c’est que la Révélation de Jésus ne doit pas donner
naissance à une religion. Toute religion est porteuse
de guerre, oui, mais la Parole de Dieu n ’est pas une
«religion», c’est la plus grave trahison d’en avoir fait
justement une religion1. Reste cependant en ce qui

1. Cf. La Subversion du christianisme.


L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 43

concerne la foi chrétienne deux questions (qui rejoi­


gnent le problème qui suivra), celle de la Vérité et
celle du Salut. Nous avons vu que l’un des griefs
faits à la religion c’est de prétendre à une Vérité exclu­
sive. C ’est exact et le christianisme n ’y échappe pas.
Mais ici de quoi s’agit-il quand il s’agit de «Vérité
chrétienne»? Le texte central est la parole de Jésus:
«Je suis la Vérité...» Donc contrairement à ce que
l’on a fait et dit par la suite, la Vérité n ’est ni un
ensemble de dogmes, ni les décisions de conciles et
de papes, ni une doctrine, ni même la Bible conçue
comme un livre. La Vérité, c’est une Personne ! Et il
n ’est pas question d ’adhérer à une «doctrine chré­
tienne»; il est question de faire confiance à une per­
sonne qui vous parle. La vérité chrétienne ne peut
être saisie, entendue, reçue que dans et par la foi.
Or, la foi ne peut pas être contrainte. Non seulement
toute la Bible le répète mais le simple bon sens : on ne
peut pas vous contraindre à faire confiance à une per­
sonne, dont par exemple vous vous méfiez. Ainsi la
«vérité» chrétienne ne peut en rien ni d ’aucune façon
être imposée par la violence, la guerre, etc. Toutefois,
Paul se méfiait déjà de ce qui allait en effet arriver,
lorsqu’il donne le conseil: «Pratiquez la vérité dans
l’amour. » Il s’agit de pratiquer la vérité (et non pas
d ’adopter un système de pensée) : ce qui veut dire
«suivez Jésus» ou encore «imitez Jésus»... Mais cette
vérité-là pourrait encore être exclusive. Donc, il faut
tenir cette vérité mais dans l’amour. Et c’est très dif­
ficile ! Si bien que l’on a, au cours de l’histoire des
44 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

Eglises, constaté une oscillation perm anente: tantôt


on affirmait la vérité, sans am our du prochain
(contraintes, etc.), tantôt on faisait passer avant tout
l’amour du prochain (et on négligeait complètement
même les simples Evangiles !). Le second problème
qui reste est celui du Salut. C ’est une idée bien
acquise, dans le christianisme, que tous les hommes
sont «perdus» (on dira plus tard «dam nés», ce que
ne dit pas la Bible) sauf s’ils « croient» en Jésus-Christ.
Par conséquent, pour les «sauver», il faut (et c’est ici
aussi que la question devient grave) d ’abord leur
annoncer le salut en Jésus-Christ... Oui, mais s’ils ne
veulent pas y croire ? Alors on en est venu progressi­
vement à l’idée de les «obliger» à croire (et à cela cor­
respondent aussi des entreprises comme celle de
Charlemagne, puis des conquêtes comme celle du
Pérou, etc.). La contrainte pourra être extrême, puis­
qu’on en arrivera à la menace et à la mise en pratique
de l’exécution capitale. Et la grande justification était
(comme dans le Grand Inquisiteur) le «salut de leur
âme ». Auprès de cette « Béatitude étemelle », qu’est-ce
que c’était que la mise à mort corporelle? Et l’on ira
jusqu’à nommer « autodafé » (acte de foi) cette exécu­
tion. Il est évident que l’on se trouve ici en présence
de l’inverse de la prédication de Jésus-Christ, des let­
tres de Paul, mais aussi des Prophètes. La foi doit
naître comme un acte libre, non contraint, sans quoi
elle n’a aucun sens. Comment admettre que le Dieu
qui est appelé Père, par Jésus, puisse vouloir une foi
sous obligation ! Par conséquent dans toutes ces criti-
L'ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 45

qucs de la chrétienté, et du christianisme, il est bien


clair que pour un chrétien qui essaie d ’être fidèle à la
Bible, les anarchistes ont eu entièrem ent raison de
dénoncer ces actions, ces pratiques, cette politique
de violence, de contrainte, et de guerre.

La seconde critique, sur le plan historique, est voi­


sine de la précédente, il s’agit de la collusion avec
l’Etat. A partir de Constantin (et de sa conversion,
dont, depuis une vingtaine d ’années, des historiens
sérieux doutent qu’elle ait été sincère et y voient un
pur acte politique), l’Etat sera «chrétien1». L ’Eglise
recevra de très grandes facilités (l’E tat l’aidera à
contraindre les gens à devenir «chrétiens», il versera
des subventions importantes, il assurera des lieux de
culte, il donnera un statut privilégié aux clercs, etc.)
mais, en échange, elle devra d ’abord supporter que
l’Empereur se mêle de théologie ! et parfois décide de
la «vraie doctrine » qui doit être celle de l’Eglise ! qu’il
convoque des conciles, qu’il surveille la nomination
des évêques, etc. Elle devra ensuite soutenir l’Etat.
L ’alliance du Trône et de l’Autel ne date pas de la
Restauration, mais bien du vc siècle. On a tenté de

1. J’ai montré ailleurs qu’il était impossible que l’Etat, la


société ou une institution puissent être chrétiens ! puisque cet
«être chrétien» repose sur un acte de foi, que bien évidem­
ment, aucune abstraction comme l’Etat ne peut faire !
46 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

séparer les deux domaines: un temporel et un spiri­


tuel, mais la confusion se refaisait sans cesse, d ’ail­
leurs comme je l’ai dit plus haut, le pape était
l’évêque de rintérieur, l’empereur était l’évêque du
dehors. Et toutes les cérémonies, couronnement, Te
deum, etc., ont bien eu pour centre l’idée que l’Eglise
devait servir l’Etat, le pouvoir politique et lui garantir
l’adhésion intérieure du peuple. A sa façon cynique,
Napoléon a d it: «Les curés tiennent le peuple, les
évêques tiennent les curés, et moi je tiens les évê­
ques. » On ne pouvait pas mieux déclarer, ce qui fut
toujours, que l’Eglise était en définitive l’agent de pro­
pagande de l’Etat. D ’ailleurs, l’obéissance au pouvoir
faisait partie des devoirs chrétiens: le Roi étant
nommé par Dieu (encore qu’il y eût beaucoup de dis­
sensions dans la formulation de ceci!), donc, désobéir
au roi, c’était désobéir à Dieu. Il ne faut toutefois pas
généraliser: ce que je viens de rappeler, c’est la doc­
trine officielle, celle du haut clergé et de la direction
des Eglises (et en fait aussi la doctrine de l’Eglise
orthodoxe et de l’Eglise luthérienne) mais «à la
base», le petit clergé, le bas clergé, est beaucoup
moins sûr! Pour la période que je connais bien1, le
XIVe et le XVe siècle, dans la plupart des nombreuses
émeutes paysannes, les curés marchent comme élé­
ment révolutionnaire avec leurs paroissiens, et sou-

1. J’ai été professeur d ’histoire des institutions et je m ’étais


spécialisé dans l’étude des crises des xiv'-xvc siècles, crises
politiques, religieuses, économiques, sociales, etc.
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 47

vent prennent la tête de leur révolte ! Mais ceci finis­


sait généralement dans le massacre. Est-ce que les
choses ont changé depuis que l’on est passé à des sys­
tèmes dém ocratiques? Beaucoup moins qu’on ne
l’imagine. L ’idée centrale reste que «le Pouvoir vient
de Dieu», donc aussi l’Etat démocratique. Ce qui est
curieux, c’est que c ’est une formule très ancienne:
dès le IXe siècle, certains théologiens disaient:
« Omnis potestas a Deo per populum »: tout pouvoir
vient de Dieu au travers du peuple. Mais évidemment
cela ne conduisait pas directement à la démocratie.
Dans les démocraties «chrétiennes», il est évident
que l’alliance est semblable, avec quand même moins
d’avantages pour l’Eglise. Dans les démocraties laï­
ques, théoriquement, il y a séparation complète mais
c’est inexact : l’Eglise manifeste ici son incertitude sur
le plan théologique. L’Eglise a été royaliste sous les
rois, elle est devenue impérialiste sous Napoléon
pour devenir républicaine (avec un peu de retard et
quelques conflits dans l’Eglise catholique mais aucune
hésitation dans l’Eglise protestante) sous la Républi­
que. Le mieux, c’est q u ’elle est devenue marxiste
dans les pays communistes. Mais oui! en Hongrie et
en Tchécoslovaquie, les Eglises réformées sont deve­
nues avec Hromadka et Bereczki, ouvertement
communistes. Et en U.R.S.S., il ne faut jamais oublier
q u ’au m om ent de la guerre, en 1941, Staline a
demandé à l’Eglise orthodoxe de lui apporter son sou­
tien (par exemple, pour placer les bons de l’Emprunt
de guerre !) et que l’Eglise a été trop heureuse de ren-
48 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

dre ce service. Et depuis, l’Eglise orthodoxe est un


bon soutien du régime. Il y a davantage de tirage du
côté de l’Eglise catholique, mais ici, il ne faut pas
oublier que sous Hitler, cette Eglise, si elle n ’a pas
directement aidé le régime, l’a quand même, en Alle­
magne même, soutenu. Et que le Pape a passé un
concordat avec Hitler. Tout cela pour dire, quelle
que soit la forme prise par le pouvoir politique, les
Eglises dans leurs autorités et directions se trouvent
toujours du côté de l’Etat.
Et du côté communiste, il ne faut pas oublier les
régimes d ’Amérique latine, comme le Nicaragua, où
le communisme a pu s’installer grâce à l’Eglise catho­
lique, et les théologiens de la «Libération».
Le seul exemple d ’opposition actuellement est celui
bien connu de la Pologne.
En même temps que les Eglises s’adaptaient aux
formes de l’Etat, elles adoptaient aussi les idéologies
correspondantes: il est intéressant de souligner que
l’Eglise catholique prêchait une chrétienté universelle,
recouvrant toute l’Europe, et transcendant les diffé­
rences nationales... à un moment où en effet Y Empire
était (se prétendait) universel ! Mais avec la rupture du
monde occidental en nations, l’Eglise est devenue
nationale ! Un des premiers exemples fut évidemment
Jeanne d ’Arc1. Et depuis le xvie siècle, les guerres

1. J’admire beaucoup Jeanne d ’Arc, fille extraordinaire,


mais je crois que la suite de l’Histoire aurait été simplifiée si
la France avait été englobée dans un royaume franco-anglais l
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 49

devenant nationales, l'Eglise a, de chaque côté, sou­


tenu «son » Etat ! Ce qui a provoqué le fait, dérisoire
pour les non-croyants, scandaleux pour les chrétiens,
du «G ott mit uns». Chacun des deux peuples en
guerre était convaincu que Dieu combattait de son
côté, incroyable détournement de la pensée biblique,
car, cela veut dire ou bien que chaque peuple s’iden­
tifie au «Peuple élu» de l’Ancien Testament, ou bien
que chaque peuple identifiait son com bat aux
combats allégoriques de l’Apocalypse (l’ennemi poli­
tique devenant Satan !). Enfin à ces manifestations de
violence produites par des chrétiens ou des Eglises, il
faut ajouter la destruction des hérésies (et nous retro­
uvons ici l’idée d’une vérité exclusive, et que l’Eglise
représente absolument et sans erreur), et aussi l’In­
quisition. Toutefois ici, il faut apporter une nuance :
bien entendu, l’appareil de l’Inquisition proprement
dite, au début du x lile siècle (1229), est destiné à
lutter contre les hérésies (Cathares, Albigeois) puis
au xive siècle contre la sorcellerie1. Mais, contraire­
ment à ce que l’on raconte en général, il y avait assez
peu de condamnations à mort et de bûchers. J’ai déjà
dit plus haut que le seul cas important fut celui des

1. On ignore en générât que la première attitude de l’Eglise


au sujet de la sorcellerie a été tout à fait sceptique. On a des
textes, du IVe siècle, et d u Xe montrant que les curés devaient
enseigner aux fidèles que la magie et la sorcellerie n’existent
p a s ! On a commencé à châtier les sorciers au X IIIe et surtout
au XIVe siècle, où leur nombre a follement augmenté, en raison
d e s catastrophes (surtout la Peste noire).
50 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

Cathares. J'ai fait étudier par des étudiants, pour leur


doctorat, des registres, conservés, de l’Inquisition
dans le Sud-Ouest (Bayonne, Toulouse, Bordeaux):
en réalité, on a pu établir une moyenne de six à sept
condamnations par an. Mais l’Inquisition était un
appareil de contrôle de l’opinion, d ’une part, et de
peur collective, d ’autre part (à cause de l’anonymat,
du secret de la procédure, etc.) qui suffisait par sa
présence même. Elle a changé complètement lors­
qu’elle est devenue un instrument entre les mains du
pouvoir politique ! Le tribunal d ’inquisition a été
«phagocyté» par certains royaumes: où donc, à partir
du xvic siècle, l’Inquisition devient-elle un instrument
terrible? au Portugal, en Espagne, à Venise, où elle
est entièrement aux mains du pouvoir politique : elle
n ’est plus alors un instrument destiné à faire peur,
mais effectivement un instrum ent de mise à mort
pour des raisons «politico-religieuses ». Et déjà le cas
des Cathares était autant politique que religieux: les
Cathares enseignant qu’il ne fallait pas avoir d ’en­
fants, certains rois ont craint le dépeuplement de leur
royaume...
Quoi qu’il en soit au bout de ces explications, je
répéterai que les anarchistes ont eu entièrement raison
de mettre en question ce christianisme, ces pratiques
de l’Eglise, et qu’en effet c’était une forme intolérable
de pouvoir au nom de la religion. Mais comme les
deux étaient confondus, les anarchistes avaient raison
de rejeter la religion, dans ces conditions-là. D ’ailleurs
à tout ce que nous venons de dire, s’ajoute, sans qu’il
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D ’UN CHRETIEN 51

soit besoin d’insister» la richesse de l’Eglise et des pré­


lats sur la base de l’exploitation du peuple» et au
XIXe siècle» l’association de l’Eglise et du régime capi­
taliste; tout le monde sait l’usage horrible fait de la
parole de Jésus: «Heureux les pauvres...» et Marx
avait raison de dénoncer l’opium du peuple. Car,
effectivement» ce christianisme prêché par l’Eglise de
cette époque a bien été l’opium du peuple ! Pour ter­
miner, je dirai deux choses: d’abord que la situation
s’est bien éclaircie et améliorée depuis que les Eglises
n ’ont plus de pouvoir, depuis qu’il n’y a plus de lien
entre pouvoir politique et les Eglises et depuis que le
nombre des membres des Eglises a considérablement
diminué. Tous ceux qui y étaient par intérêt ou par
peur sont partis ! Et en second lieu ces condamnations
du christianisme et des Eglises par les anarchistes (et
tous les autres, marxistes, libres penseurs, etc.) doi­
vent être, en fait, pour un chrétien une exigence de
mieux comprendre le message biblique et évangé­
lique, et de modifier sa conduite et celle de son Eglise
en fonction à la fois de ces critiques et de la meilleure
compréhension de la Bible.

Mais quittant le terrain de l’histoire et de la morale,


il faut aborder les attaques de fond des anarchistes,
de type métaphysique, contre les religions en général
et le christianisme en particulier. Nous allons en
fait trouver quatre objections décisives. Et d’abord,
52 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

comme il se doit, le slogan «Ni Dieu ni Maître ». Ne


voulant pas de Maître, ni politique, ni économique, ni
intellectuel, les anarchistes ne veulent pas non plus de
maître religieux, de Dieu, dont d’ailleurs nous l’avons
vu les maîtres du monde se sont abondamment servi.
T o u t le problème réside alors ici dans... l’idée que
l’on se fait de Dieu... T out simplement! Or, il est
bien vrai que, pendant des siècles, la théologie a
insisté sur le fait que Dieu est le Maître absolu, qu’il
est le Seigneur des Seigneurs, qu’il est le Tout-Puis­
sant en face de qui l’homme n ’est rien, etc. Et par
conséquent il était légitime, si on voulait récuser les
maîtres, de récuser Dieu en même temps. Dans cette
critique on pouvait aussi insister sur le caractère
périmé des dénominations que les chrétiens du
xxc siècle continuent à employer: on dit encore que
Dieu est Roi de la Création, ou que Jésus est le Sei­
gneur ! Mais il n ’y a plus de rois ni de seigneurs ! Or,
je contesterai cette vision de Dieu. Je sais qu’elle cor­
respond à la mentalité courante, je sais qu’il s’agit de
l’image religieuse de Dieu, je sais enfin que nombreux
sont les textes bibliques qui disent que Dieu est Roi
ou Seigneur. Cela admis, je prétends que La Bible
nous donne en réalité une toute autre image de
Dieu. Et nous allons ici seulement examiner un aspect
de cette autre image, nous en trouverons de nou­
veaux, avec les questions suivantes. Si le Dieu
biblique est le Tout-Puissant, il est en même temps
celui qui pratiquement ne se sert jamais de sa Toute-Puis­
sance dam sa relation avec Phomme (sauf dans des cas
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D ’UN CHRÉTIEN 53

très exceptionnels qui sont tous mentionnés, précisé­


ment parce q u ’ils sont «anorm aux»: la T our de
Babel, le Déluge, Sodome et Gomorrhe). Il est une
puissance qui s’autolimite, non par arbitraire et fantai­
sie, mais parce que agir autrement contredirait son
Etre même. Car, au-delà de la Puissance, la domi­
nant, la conditionnant, il y a l’être de Dieu qui est
Amour. Et ce n ’est pas seulement Jésus qui nous l’ap­
prend, c’est déjà toute la Bible hébraïque, si du moins
on veut bien la lire attentivement. Quand ce Dieu-là
crée, ce n ’est pas pour s’amuser mais parce que, étant
amour, il est nécessaire qu’il y ait «qui à aimer», autre
que lui ! Et il ne crée pas dans une explosion terrible
de puissance, mais par la simple parole: «Dieu dit...»
tout simplement. Dieu ne se déchaîne pas en puis­
sance, mais s’exprime uniquement par la parole, ce
qui implique dès le début qu’il est un «Dieu pour la
communication». Contrairement à toutes les cosmo­
gonies religieuses de l’époque, où les dieux (y compris
ceux de l’Olympe) ne cessent de se combattre, de
créer dans la violence, etc. Or, quand le Dieu biblique
crée l’homme, le second récit m ontre que ce qui
caractérise cet homme, c’est aussi la parole. Et le rôle
premier de l’homme, c ’est d ’être le répondant à
l’amour de Dieu. C ’est-à-dire que l’homme est fait
pour aimer (c’est cela qui est l’image de Dieu). Une
autre image tout à fait saisissante qui est donnée de ce
Dieu c’est l’histoire d ’Elie dans le désert: après
quarante jours où Elie se désole de sa solitude, se
produisent tout un tas de phénomènes très violents,
54 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

un incendie terrible, un cyclone, un trem blem ent


de terre, et chaque fois le texte dit : mais Dieu n’était
pas dans l’incendie, n ’était pas dans le cyclone, n ’était
pas, etc. Et à la fin s’élève un léger murmure (Chou-
raqui traduit: le bruit d ’un silence qui s’évanouit),
alors Elle se prosterne et se couvre le visage de son
manteau, car Dieu était dans ce murmure. Et c’est
encore confirmé par combien de textes prophétiques
où Dieu parle à son peuple avec désolation et sans
menaces (Mon peuple, que t’ai-je fait pour que tu
te détournes de moi?). Et même quand ce Dieu se
manifeste dans sa puissance, jamais n ’est absent l’as­
pect de ce qu’un grand théologien a appelé « l’huma­
nité de Dieu». Par exemple, l’histoire du Sinaï: la
montagne est entourée de tonnerres, d ’éclairs, etc., et
le peuple a peur. Mais Moïse monte quand même, et
alors dit le récit de l’Exode: «11 parlait à Dieu, face à
face, comme un ami parle à son ami. » Ainsi quelle
que soit la puissance de Dieu, ce n ’est jamais l’aspect
de Dieu-Maître absolu, Tout-Puissant, etc., qui passe
en prem ier: c ’est l’aspect de D ieu qui se m et au
niveau de l’homme et «s’autolimite». Que les théolo­
giens influencés par la monarchie (celle de Rome et
celle du xvie-x v n e siècle) aient alors par imitation
insisté sur la toute-puissance, c’est exact et c ’est une
erreur. Toutefois, il peut parfois être utile en face (et
contre !) d’un Etat tout-puissant de rappeler à ce dic­
tateur que Dieu est plus puissant que lui, et qu’il est
le Roi des Rois (comme Moïse le fait en face du pha­
raon). «En face de l’assassin qui viendra te mettre à
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 55

mort, tu verras si tu es Dieu ! » Maïs hors cela, le vrai


visage du Dieu biblique c’est l’Amour. Et je ne crois
pas que les anarchistes seraient d’accord avec une for­
mule qui dirait «Ni amour ni Maître! ».

Une seconde grande critique anarchiste contre le


christianisme portant encore sur la conception de
Dieu, c’est l’un des deux dilemmes célèbres: Dieu
étant omniprévoyant, et étant « Providence », cela sup­
prime toute liberté de l’homme. Ici encore nous nous
trouvons en présence d ’une image de Dieu, qui pro­
vient en réalité de la philosophie grecque et que
les théologiens classiques ont beaucoup trop répan­
due, On sait que, à la suite de la pensée grecque, on
a «doté» le Dieu chrétien de tout un ensemble
d’« attributs » : omniscient, omniprévoyant, impassible,
immuable, étemel, etc. Je ne conteste pas ce qui vient
directement de la Bible (par exemple Dieu étemel,
encore que nous ne puissions concevoir ce que veut
dire l’Eternité !), mais je constate que l’on s’est fait
une image, une représentation de Dieu, qui dépendait
beaucoup plus d ’une réflexion humaine et logique,
que d ’une compréhension de la Bible. Car celle-ci
énonce tout au long une affirmation décisive: on ne
peut pas connaître Dieu, on ne peut ni s’en faire une
image ni analyser ce qu’il est. Les seuls théologiens
qui ont été sérieux sont ceux qui ont pratiqué ce
que l’on appelle la théologie négative, c ’est-à-dire
56 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

que : «on ne peut pas connaître Dieu, on peut seule­


ment dire ce qu’il n ’est pas ; ainsi l’argent n ’est pas
dieu, ni un arbre ou une source, ni le soleil », etc. On
ne peut rien affirmer de positif (j’ai dit précédem­
ment: «Dieu est amour», c’est en effet la seule décla­
ration positive biblique, mais l’amour n ’est pas un
«être» donné). Et c’est contenu dans la grande affir­
mation de Dieu à Moïse (Ex. 3,14): «Je suis qui je
suis.» Mais avec les pluralités de sens des mots
hébreux, cela peut se traduire diversement: «Je suis
celui qui suis» (et cette traduction est confirmée par
plusieurs autres textes où Dieu dit: «Je suis celui qui
peut dire: Je suis») ou encore: «Je serai qui je suis»,
«Je suis qui je serai», «Je serai qui je serai». Donc en
tout cas rien de fixé, rien de clair. Et comme le dit
Karl Barth: «Quand Dieu se révèle à l’homme, il se
révèle comme l’inconnaissable. » Par conséquent tous
ces qualificatifs que Pon a attribués à Dieu, c ’est de
l’ordre de l’imagination ou du raisonnement humains.
Et je dois dire que ce fut un grand mérite des théolo­
gies de la mort de Dieu de, non pas «tuer Dieu»,
mais détruire l’Image que nous nous en étions fabri­
quée. Et sans aucun doute les attaques des grands
anarchistes au xixe siècle, aussi bien que celles de
Nietzsche, portent contre cette image courante à leur
époque. Un théologien protestant actuel pouvait dire :
«La Science nous a appris que nous n’avions plus
besoin de l’hypothèse Dieu pour comprendre les phé­
nomènes» et Ricœur, philosophe chrétien, a fait
combien de fois le procès du «Dieu bouche-trou»
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 57

(c’est-à-dire que chaque fois que l’on ne comprenait


pas quelque chose on le rapportait à Dieu). L’erreur
avait en effet été de faire de Dieu soit un bouche-trou
explicatif, soit l’hypothèse utile pour comprendre par
exemple l’origine du monde. On revient alors à cette
vérité simple, essentiellement biblique, que « Dieu » ne
sert à rien1 ! Mais alors dira-t-on pourquoi conserver
ce «Dieu»? Eh, mais pourquoi ne conserverait-on
que ce qui est utile, ce qui «sert»? C ’est faire preuve
de l’esprit utilitariste, moderniste du plus mauvais
goût! C ’était donc une lourde erreur d ’avoir ainsi uti­
lisé Dieu. Mais alors, si Dieu n ’est rien de tout cela, il
faut encore remettre en question une notion habi­
tuelle ! Celle de « Providence ». Curieuse création qui
n’a rien de chrétien que celle d ’une Puissance qui pré­
voyant tout, ordonne et fait fonctionner toute chose.
Dans la Bible, il n ’y a pas de Providence, il n’y a pas
un Dieu qui distribue à chacun tel bienfait, telle mala­
die, telle richesse, tel bonheur ! Comme une sorte de
gigantesque ordinateur qui fonctionne selon quel pro­
gramme? Rien de cela n’est biblique: il y a un Dieu
qui est avec l’homme, qui accompagne l’homme dans
les démarches que celui-ci entreprend. Un Dieu qui
peut, parfais, intervenir, mais non certes selon des
lois toutes faites ni, pas davantage, selon un arbitraire

1. Sans doute le lecteur objectera aussitôt le début de la


Genèse! N ’est-ce pas précisément pour «expliquer» les origi­
nes ? Eh bien non ! Le sens du texte est tout autre. Les rabbins
n’avaient aucun intérêt pour ces « origines ».
38 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

dictatorial ! Il n ’y a pas de Dieu Providence, et nous


aurons à voir pourquoi plus loin. Mais, si je crois, je
peux considérer tel bonheur qui me survient comme
un don de Dieu, et tel malheur comme un avertisse­
ment ou encore une punition de Dieu. Mais l’essen­
tiel, c’est de bien comprendre que de même qu’il n ’y
a pas de connaissance objective de Dieu, de même je
ne peux pas objectivement proclamer (et surtout pas
pour les autres !) que ceci est un don ou un châtiment
de Dieu! C ’est une affaire de foi. Donc subjective.
Exactement comme dans une parole que me dit quel­
qu’un, je peux, dans la foi, entendre plus que le sens
des mots, et y trouver peut-être une Parole de Dieu !
Illusion que tout cela ? Pourquoi donc ce qui est sub­
jectif serait-il illusion ? Une expérience millénaire
prouve le contraire! Mais continuons à pourchasser
les fausses images de Dieu que les chrétiens ont fabri­
quées. La Providence, c’était une construction à
l’usage populaire: à l’usage des intellectuels, on a
inventé un Dieu qui serait la «cause des causes» (à
partir de la pensée scientifique causaliste). Bien
entendu, dans l’optique métaphysique cela peut se
soutenir, mais dans la pensée biblique jamais! Pour
une raison essentielle, c’est que Dieu, cause des cau­
ses, appartient à un système essentiellement méca­
nique, alors que le Dieu que nous montre la Bible
est changeant, fluent, prenant des décisions qui peu­
vent paraître arbitraires; il est un Dieu libre, et
comme le dit Kierkegaard : «Il est avant tout l’incon­
ditionné ». Il ne peut donc pas être au sommet d ’une
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 59

pyramide de causes! Mais voici que nous arrivons à


une explication plus fondamentale. La Genèse décrit
la création en six jours (bien entendu, il ne faut pas
l’entendre de journées de vingt-quatre heures!). Il
achève sa création le sixième jour. «Et il vit que tout
cela était très bon. s Puis le septième jour, il se reposa.
Mais alors où se situe toute l’histoire humaine ? Il y a
une seule réponse possible: pendant ce septième
«jour1». Autrement dit, Dieu entre dans son repos,
et l’homme commence son histoire. Il a une certaine
place dans la Création. Celle-ci a ses propres lois
d’organisation et de fonctionnement. L ’homme y a
un certain rôle à jouer. Il a une certaine responsabi­
lité. Et le fait qu’il va «désobéir » à Dieu (c’est-à-dire
rompre avec Lui) ne change rien à cette situation. Dieu
ne recommence pas tout. Il ne sort pas de son repos
pour prendre la direction des opérations... L ’organisa­
tion du monde reste telle quelle. Dieu reste dans son
repos. L’homme prend ses décisions et ses risques.
Mais il ne faut pas oublier ce que nous disions plus
haut : Dieu continue à aimer cette créature, et il
attend d ’en être aimé. Il est Parole, et il veut poursui­
vre le dialogue avec elle. Dès lors, parfois, Dieu sort de
son repos. Bien des textes bibliques disent expres­
sément: «Dieu sortit de son repos»... Et à la fin de la
Bible, dans l’Epître aux Hébreux et dans l’Apoca­
lypse, la grande promesse et la joie, c ’est précisément

1. Pour une explication complète de ceci, voir mon livre : Ce


que je crois.
60 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

de retrouver ce repos! Dieu retrouvera son repos, et


l’homme entrera dans le Repos de Dieu (qui n’a rien
à voir avec le «repos» de la mort!). Parfois Dieu sort
de son repos... Quand la situation devient désespérée
pour l’homme, et Dieu essaie un plan de sauvetage,
qui ne réussit pas toujours. Car il faut que l’homme y
participe et cela peut rater! Nous en avons de nom­
breux exemples. Ceci encore, Dieu sort de son repos,
parce que la méchanceté des hommes les uns pour les
autres est telle qu’il ne peut pas le supporter, alors, il
intervient (mais, je l’ai déjà dit, ce n ’est pas un pro­
dige stupéfiant!), et il rétablit un ordre provisoire où
les «méchants» seront punis (mais aussi bien par
d ’autres hommes... à qui Dieu a secrètement donné
sa force...). Ce qui est le plus difficile à comprendre
quand on est habitué aux images traditionnelles de
Dieu, c’est ce mélange de Phistoire humaine avec
une «histoire » de Dieu. Et nous arrivons alors à l’idée
centrale : loin d’être le commandant universel, le Dieu
biblique est avant tout le libérateur1. Ce que l’on
ignore en général, c’est que la Genèse n ’est pas le pre­
mier livre de la Bible ! Bien plus ancien, et considéré
par les Juifs comme le premier livre, comme le livre
fondateur, c ’est l’Exode, c’est-à-dire que les Juifs
reconnaissent que leur Dieu ce n ’est pas d ’abord le
Créateur universel, mais avant tout comme leur libé­
rateur. Et le texte est im pressionnant: «Je vous ai

1. C f mon livre : Ethique de la Liberté, 3 volumes.


L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D'UN CHRÉTIEN 61

libéré de l’Egypte, le pays de l’esclavage. » Or, Egypte


se dit Mitsraïm, et ce mot signifie exactement: «la
double angoisse» et des rabbins expliquaient: «C’est
l’angoisse de vivre, et l’angoisse de mourir. » Si bien
que le Dieu de la Bible est avant tout celui qui libère
l’homme, de tous les esclavages, de l’angoisse de vivre
et de l’angoisse de mourir. Et chaque fois en effet qu’il
«intervient», c’est pour rétablir une aire de liberté
pour l’homme. Quelquefois payée cher. Et cela se
fera toujours au travers d’un homme que Dieu charge
de cette mission (et le plus souvent cet homme en est
effrayé, refuse, etc., et il y a de nombreux récits de la
pédagogie de Dieu. Et Alphonse Maillot montre bien
à quel point ce Dieu biblique est plein d’humour!).
Mais pourquoi la liberté? Si nous avons accepté que
Dieu est amour, et que l’homme est le répondant de
cet amour, l’explication est simple! L ’amour ne peut
pas être obligé, contraint, ordonné... L ’amour est for­
cément libre. Et si Dieu libère c’est qu’il attend, qu’il
espère que l’homme va le reconnaître et alors l’aimer !
Ce n ’est évidemment pas en le terrorisant que Dieu
peut amener l’homme à l’aimer! Je sais bien q u ’il
apparaîtra de suite deux objections : ce Dieu est
quand même celui qui a ordonné au peuple juif des
centaines de commandements, et d ’abord le Décalo­
gue. Alors comment ne pas dire qu’il contraint
l’homme? Là encore, je reste toujours stupéfait que
l’on ait pu faire de ces «commandements» l’équivalent
d’articles d’un code humain ! et que l’on en ait tiré des
contraintes et des devoirs ! Il faut les saisir autrement :
62 a n a r c h ie e t c h r is t ia n is m e

tout d’abord, ces commandements sont la limite que


Dieu trace entre la vie et la mort. «Si tu ne tues pas, tu
as les plus grandes chances de ne pas être tué. Mais si
tu commets un meurtre, il est à peu près certain que
tu en mourras.» (Et pas de différence entre le crime
privé et la guerre !). Celui qui a tué par l’épée, sera
tué par l’épée. C ’est vrai de tous ces commande­
ments : si tu restes à l’intérieur, ta vie est protégée. Si
tu les enfreins, tu t’engages dans un monde de risques
et de périls. «Vois, je place devant toi le Bien et la Vie,
le Mal et la M ort : choisis le Bien (c’est Moi Dieu qui
te conseille et même te supplie de choisir le Bien !) afin
que tu vives.» Le second aspect à retenir de ces
commandements, c’est qu’ils sont tout autant une
promesse qu’un ordre: «Tu ne tueras pas» veut dire
en même temps : il ne faut pas tuer, et puis «Je te pro­
mets qu’il te sera possible de ne pas tu er».
Et cette action de libération que Dieu veut mener
pour l’homme trouve, pour la foi chrétienne, son
accomplissement en Jésus-Christ. Celui qui insistera
le plus sur cette liberté, c’est Paul, les Lettres aux
Corinthiens ont cette liberté pour thèm e: «C’est
pour la liberté que vous avez été affranchis...» «Vous
avez été libérés, ne vous laissez rendre esclaves par
rien. » « Tout est permis, mais tout n ’est pas utile»,
etc. Et Jacques appelle la «Loi de D ieu»: la Loi de
liberté! Quand on lit ces très nombreux textes, ainsi
que celui, étonnant, où Paul refuse que l’on donne
des «préceptes» concernant la nourriture, la façon
de vivre, etc. (ce sont, dit-il, des préceptes qui ont
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 63

une apparence de sagesse, mais qui ne sont en rien


des commandements de Dieu, ce sont de simples
commandements humains !), donc, quand on lit tout
cela, on n ’arrive pas à comprendre comment les Egli­
ses en ont tiré exactement le contraire, en aggravant
les préceptes de morale et en subordonnant, souvent
en infantilisant l’homme.
L’homme est donc libéré, il a à prendre ses respon­
sabilités, et pourtant Dieu agit quand meme ! Il y a
pourtant soit des interventions, soit des ordres...
Comment le comprendre : la première remarque à ce
sujet, c’est qu’il s’agit toujours de commandements
adressés à un homme. Tel est appelé par Dieu pour
faire quelque chose de particulier. Il ne s’agit pas
d’une loi générale et nous n ’avons pas le droit de
généraliser, tout au plus en tirer une leçon : par exem­
ple, lorsque Jésus dit au «jeune homme riche»: «Va,
vends tous tes biens et donne-les aux pauvres. Puis
viens et suis-moi. » Il ne faut pas le généraliser et déci­
der que tous les «chrétiens» ont à vendre leurs biens,
etc. Mais c’est d ’abord une parole destinée à nous
mettre en garde contre la richesse. Ensuite, un chré­
tien peut, dans sa conscience, entendre de nouveau
cette parole comme lui étant adressée. Le plus impor­
tant pour notre question, c’est de comprendre que
l’on se trouve en présence d ’un jeu dialectique entre
l’homme et Dieu, L ’homme est libre d ’agir à sa
manière et il en est responsable, Dieu aussi agit dans
la situation, et les deux actions se combinent ou se
contrarient. En tout cas l’homme n ’est en rien passif
64 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

et Dieu ne fait pas tout. U peut donner un conseil ou


un ordre, mais n ’empêchera pas l’homme de faire
autrement. Et éventuellement (nous retrouverons
cette situation étonnante !), Dieu peut approuver
l’homme même s’il a fait autre chose que ce que
Dieu voulait (se rappeler la phrase extraordinaire de
Job: «Je voudrais que Dieu puisse se donner tort à
lui-même, et me donner raison!»). Autrement dit, le
Dieu biblique n ’est en rien une machine, un grand
ordinateur avec qui on ne peut pas discuter et qui
fonctionne selon un programme et l’homme n’est pas
pour Dieu un robot qui n ’a qu’à exécuter la décision
de son constructeur !

Et ceci nous conduit à la dernière (à ma connais­


sance) grande objection anarchiste contre Dieu. Le
célèbre dilemme: ou bien Dieu est tout-puissant,
mais alors, étant donné tout le mal qui se fait sur la
terre, il n’est pas bon (évident, si c’est Dieu qui «fait»
tout ce qui se passe!). Ou bien Dieu est Bon, mais
alors il n’est pas Tout-Puissant, puisqu’il ne peut pas
empêcher le mal qui se fait. Je crois que ce que nous
avons dit jusqu’à présent facilite la réponse. D ’abord
précisons bien que le Mal n’est pas le produit d’une
force supérieure, Satan, le Diable, etc., tout cela ce
sont des représentations mythiques et non réelles,
d ’ailleurs en hébreu et en grec, ce sont des noms
communs et pas des noms de personnages ! Le fameux
L’ANARCHIE DU POINT DE VUE D’UN CHRÉTIEN 65

diable, M ephisto, etc., c’est de la légende non


biblique. Le diabolos, c’est le «diviseur». Donc tout
ce qui provoque la division entre les hommes (le
contraire de l’amour !) est le « diable ». Satan, c’est
l’accusateur, donc tout ce qui provoque des accusa­
tions réciproques des hommes les uns contre les
autres, c’est le satan, etc. Le Mal ne vient que de
l’homme au double sens que l’homme fait du mal,
aux autres, à soi, etc., et l’homme fait mal à son pro­
chain, à la nature, etc. Il n ’y a pas un Dieu bon et un
Dieu mauvais. Il n’y a pas de personnages mais des
forces en action (le malin représente les fausses ques­
tions intellectuelles, le grand serpent, la puissance qui
tend à ramener le monde au néant, etc.). Dès lors,
bibliquement, c’est de l’homme qu’il est question et
de l’homme seul. Mais si, comme nous l’avons vu,
l’homme est appelé à tourner vers Dieu son amour,
et si à cause de cela, Dieu constamment intervient
pour le libérer, cet homme libre peut faire ce qu’il
décide. £ t il peut faire mal et du mal, il peut faire le
contraire de ce que Dieu veut. Dieu veut le bien, mais
il laisse l’homme libre de ne pas le faire, parce que
dans le cas contraire, si Dieu en tant que Tout-Puis­
sant faisait autom atiquem ent «faire le bien», à
l’homme, la vie humaine n ’aurait plus aucun sens.
L’homme serait un robot entre les mains de Dieu,
un jouet que Dieu se serait feit (mais pourquoi?). Et
alors, faisons bien attention, il ne serait plus respon­
sable de rien, donc cela n ’aurait plus aucune impor­
tance qu’il fasse du bien ou du mal ! Sans doute les
66 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N I S M E

«choses» fonctionneraient impeccablement, il n ’y


aurait plus de guerres, plus de meurtres, plus de dic­
tatures, etc., pas plus qu’entre des ordinateurs! Mais
dira-t-on, et les accidents naturels? les cataclysmes?
C’est évidemment le point le plus difficile à admettre
pour un agnostique. Voici l’explication biblique : dans
la mesure où toute la création est faite comme un
ensemble, dont toutes les parties sont étroitement
solidaires (ce que d ’ailleurs maintenant les physiciens
les plus avancés admettent !), dans la mesure où dans
cette création l’homme était le «couronnement» de
l'oeuvre, mais aussi qu’il était responsable de cette
création (il avait, nous l’avons dit, à «porter à Dieu
l’amour de la création »), dès lors quand l’homme va
rompre avec Dieu, c’est toute la création qui est
entraînée avec lui. Il ne reste rien d ’intact parce que
la partie principale de cette création a décidé de pren­
dre son autonomie et de faire à sa volonté. Ce qui
tourne assez mal. Dès lors, évidemment, il subsiste
des lois d ’organisation du cosmos et de la matière,
comme l’homme conserve son corps, ce n’est pas un
retour au néant, mais cela fonctionne avec des
accrocs, des accidents, comme la vie de l’homme. Et
il ne peut pas en être autrement puisque l’homme a
rompu avec celui qui est l’Etre même. D ’ailleurs, der­
nière remarque, ce que nous appelons des cataclysmes
ne sont tels que pour l ’homme et par rapport à lui ! Une
avalanche, un tremblement de terre, une inondation,
n’ont aucun aspect maléfique par eux-mêmes, et ne
causent pas de dommages particuliers à la nature ! Le
L ’A N A R C H IE D U P O I N T D E V U E D 'U N C H R É T I E N 67

plus souvent, ils sont d’ailleurs l’expression du jeu de


ces «lois» physiques ou chimiques que nous avons
mises au jour. Ils ne deviennent terribles que dans la
mesure où l’homme est là, et subit les conséquences
de ces changements naturels, qu’il va nommer cata­
clysmes par rapport à lui. Mais, effectivement, nous
avons dit que Dieu n ’intervient pas sans cesse: il ne
va pas empêcher le jeu des lois naturelles parce que
l’homme est là, cet homme qui a rompu avec lui! H
ne le fera que très exceptionnellement, dans ce que les
chrétiens appelleront des «miracles», dont il faut sans
cesse répéter que le fait matériel du miracle n ’est pas
du tout, du point de vue biblique, l’important, mais
seulement le sens que l’homme y trouve. Et en parti­
culier le signe que le rapport à Dieu est rétabli, et que
Dieu le manifeste en protégeant, en guérissant, etc.
Mais de toutes façons le miracle ce n ’est pas du mer­
veilleux, et c’est un événement rarissime et exception­
nel, Donc je rejette totalem ent par exemple les
miracles dits de l’enfance de Jésus (Jésus fabriquant
des oiseaux en argile et leur soufflant dessus pour les
faire voler), les miracles que certains textes tardifs
attribuent à Jésus et qui n’ont pas d ’autre sens que
«d’épater» les spectateurs (jamais Jésus n ’a accepté
de faire de miracles pour étonner des gens, ou pour se
faire reconnaître comme Fils de Dieu : il l’a même
expressément refusé), et enfin je rejette totalement
les fameuses apparitions (de la Vierge, d’Anges, etc.)
qui n ’ont rien à faire avec ce que la Bible nous
apprend sur l’action de Dieu.
68 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

T out ceci dit, je ne prétends nullement avoir


convaincu le lecteur, j'ai seulement essayé de mieux
poser les questions, de façon que celui qui se veut
athée ou agnostique, le fesse pour de bonnes raisons,
et non pas pour des raisons fausses ou fabuleuses!
Lorsque j'enseignais un cours annuel (de 1947 à
1979) sur «Marx et le marxisme1» à FI.E.P., j'avais
l’habitude de dire à mes étudiants : «J'essaie d ’être le
plus honnête possible, je ne cherche à convaincre ni
dans un sens ni dans l’autre, ce que je voudrais c’est
que lorsque vous décidez d ’être marxiste ou anti­
marxiste, vous le fessiez non à partir d’une émotion,
d ’une idée vague, d ’une appartenance de milieu, mais
à partir d ’une connaissance exacte et pour des raisons
précises. » Je dirais la même chose ici aujourd’hui !

1. Paru depuis sous le titre La Pensée moncisre, La Tablï


Ronde, coll. «Contretemps», 2003. [N.d.E.]
Chapitre II

La Bible, source d'anarchie

Il s’agit donc ici pour moi par une lecture «naïve» de


la Bible, de montrer que, bien loin d ’assurer un fon­
dement à l’Etat et aux autorités, la lecture, je crois,
mieux entendue, pointe vers l’anarchie. Mais ceci au
sens de : an-arkhé : pas d ’autorité, ou pas de domina­
tion, et non pas bien sûr, au sens devenu tellement
banal de «désordre ». Quand il y a du désordre, aussi­
tôt on d it; «une vraie anarchie». Et cela vient de ce
que l’homme occidental est tellement persuadé que
l’ordre dans la société ne peut être établi que par un
pouvoir central fort, avec ses moyens (police, armée,
propagande) que, sitôt que l’on met ces pouvoirs en
discussion, on ne peut envisager que le désordre ! Et
Luther a été si effrayé par le désordre de la révolte des
paysans (qui faisait suite à sa propre prédication sur la
liberté chrétienne ! des groupes de paysans y ont cru
et voulu la manifester tout de suite !) qu’il a aussitôt
demandé aux princes de réprimer cette révolte. Et
Calvin dit que tout vaut mieux que le désordre social,
y compris un tyran! Je cite ces deux auteurs parce
qu’ils me sont proches (puisque je suis protestant) et
70 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

pour montrer que même de fidèles lecteurs de la


Bible, et vrais chrétiens, étaient obnubilés par 1'™-
dence de l’utilité des rois, princes, etc. Ils ne pouvaient
pas lire la Bible sans cet écran. Aujourd’hui, en pré­
sence de l’écrasement de l’homme par l’Etat, sous
tous les régimes, on peut mettre en question ce Béhé-
moth, et par conséquent lire la Bible autrement.
Compte tenu qu’il est parfaitement exact, nous le ver­
rons, qu’il y a aussi dans la Bible des textes qui sem­
blent légitimer 1’«autorité ». Mais, comme je le redirai
d ’ailleurs, je crois qu’il y a un courant général qui
pointe vers l’anarchie, et des textes exceptionnels qui
renforcent l’autorité.

I. - L a B ib l e h é b r a ïq u e 1

Après sa libération d ’Egypte, le peuple hébreu a


d’abord été conduit par un chef charismatique, et il
n’y avait pas vraiment durant cette période de traver­
sée du désert pendant quarante ans, d ’organisation
précise (malgré les indications qui nous sont données
dans l’Exode). Pour l’implantation en Palestine et la
conquête, le peuple a eu un chef militaire, Josué, cela
dura peu de temps. Il n ’est d’ailleurs pas certain que

1. Je tiens à dire: Bible hébraïque et non pas «Ancien Tes­


tament» car cela fait partie de ce que l’on peut reprocher aux
chrétiens, d’avoir annexé ces livres pour en faire leur propriété
en dépouillant le peuple juif de ce qui est à lui.
LA B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 71

le «peuple hébreu» ait été formé d'un seul groupe,


d’origine identique. Ensuite vient une répartition du
peuple (qui avait déjà été esquissée peut-être sous
Moïse) par clans et par tribus. Douze «tribus», avec
à la tête de chacune une autorité, qui semble avoir eu
assez peu de pouvoir concret, car lorsqu’une décision
importante est à prendre, avec les sacrifices rituels et
les prières pour que Dieu inspire le peuple, c ’est
l’assemblée du peuple tout entier que l’on réunit et
qui finalement a le dernier mot. Après Josué, chaque
tribu affermit sa position dans le territoire en conti­
nuant la conquête (car beaucoup de territoires qui
sont dits donnés à telle tribu... ne sont pas encore
conquis !). Et quand les tribus furent installées, alors
s’organise un système qui est assez intéressant: il n ’y a
pas de «prince» dans les tribus, les familles que l’on
pouvait considérer comme nobles sont ou éteintes ou
vaincues, alors : le Dieu d ’Israël déclare que c’est
dorénavant lui et lui seul qui sera le chef d ’Israël.
Mais ce n ’est pas une «théocratie », car il n ’y a pas de
«représentant de ce Dieu» sur terre. Les décisions
semblent prises par l’assemblée du peuple de chaque
tribu. Sauf... quand la situation devient désastreuse,
soit par des défaites répétées, soit par la famine, soit
par le désordre social, soit par l’idolâtrie et le retour
aux religions païennes, alors nous raconte le livre des
Juges, Dieu choisit un homme ou une femme, n ’ayant
aucune autorité particulière, mais que Dieu inspire
pour gagner une guerre, pour ramener le peuple dans
le respect de son Dieu, en somme pour résoudre la
72 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

crise. Et, semble-t-il, après avoir rempli son rôle, le


«Juge1» s’efface et rentre dans le peuple. Donc, un
système très souple, puisque Dieu appelle quelqu’un
qui n ’est nullement désigné par sa famille, sa richesse,
etc. Debora, Gédéon, Thaïs, Jaïr, Samson, sont
davantage des prophètes que des rois. Ils n ’ont
aucun pouvoir permanent. Dieu seul doit être consi­
déré comme l’autorité suprême. Et il y a une phrase
bien significative à la fin de ce livre des Juges : «En ce
temps-là, il n ’y avait point de roi en Israël. Chacun
faisait ce qui lui semblait bon.» Et la contre-épreuve
nous est donnée par l’histoire d’Abimélec Quges ix) :
Un des fils de Gédéon, sans aucun mandat de Dieu,
décida que, étant de la famille de celui qui avait sauvé
Israël, il devait reprendre le pouvoir de son père. Il
commença par assassiner tous ses frères, et il réunit
les habitants de Sichem et de Millo et il se fit procla­
mer roi! Aussitôt se dressa contre lui un prophète,
Jotham, qui s’adressa au peuple et raconta une para­
bole intéressante : «Les arbres se réunirent pour choi­
sir un roi et le mettre à leur tête; ils choisirent
l’olivier. Mais l’olivier refusa en déclarant que sa fonc­
tion, son rôle était de produire de la bonne huile. Ils
choisirent alors le figuier, qui répondit la même
chose : “ Renoncerai-je à ma douceur et à l’excellent

1. Le mot «Juge» ne signifie pas la même chose que chez


nous : en Israël, les Juges étaient, d’une part, les conducteurs
du peuple, et d ’autre part, celui qui disait au peuple où était la
justice, en quoi elle consistait.
LA B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 73

fruit que je porte pour aller planer au-dessus des


arbres?” Il refuse. Mais les arbres voulaient un roi:
ils choisirent la vigne qui répondit comme les deux
premiers. Alors les arbres s’adressèrent au buisson
d’épine, qui accepte bien entendu, en proclamant
d ’ailleurs que ceux qui, dorénavant, lui désobéiraient
seraient “brûlés” par lui ! » Après avoir dénoncé Abi-
mélec, le prophète Jotham fut obligé de fuir. Abimélec
régna trois ans. Et puis les Israélites accoutumés à la
liberté en eurent assez, alors commença la rébellion et
la répression, Abimélec fit des massacres... mais alors
qu’il passait, après ses victoires sur les rebelles, près
d’une tour, une femme, en haut de la tour, prit un
morceau de meule moulin, le lui jeta dessus, et lui
fracassa le crâne. Ensuite reprit le système des Juges.
Mais la véritable histoire du pouvoir royal (c’est-à-
dire central et unitaire) commencera avec le célèbre
récit que nous trouvons dans le livre de Samuel :
Samuel était à son tour «Juge». Et voici le peuple
d ’Israël dans son ensemble déclara qu'il en avait
assez de ce système politique, qu’il voulait un roi
pour être comme les autres nations1. Parce que, aussi, ils
estimaient qu’un roi était plus efficace pour conduire
les guerres ! Samuel protesta, et alla prier Dieu. Alors
le Dieu d’Israël lui «répondit »: «Ne t’inquiète pas, ce
n’est pas toi Samuel qui est rejeté par le peuple : c ’est

I . Ceci dénote bien le pouvoir attractif de l'Etat centralisé !


Nous avons vu la même chose depuis 1950, tous les peuples
d ’Afrique ont eux aussi voulu un Etat... comme l’Etat français)
74 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

Moi, Dieu, qu’ils rejettent. D ’ailleurs ils n ’ont pas


cessé depuis que je les ai libérés de prendre toutes les
occasions pour me rejeter ! Donc accepte la demande
du peuple mais avertis-les de ce qui se passera l1» Alors
Samuel revint à l’Assemblée du peuple d ’Israël et
déclara: «Puisque vous voulez un roi, vous l’aurez!
Mais il faut que vous sachiez ce que le roi fera : il pren­
dra vos fils pour en faire des soldats, il prendra vos
filles pour les mettre dans son harem ou en faire ses
domestiques, il lèvera des impôts et il confisquera vos
meilleures terres... » Mais le peuple répondit : « Ça nous
est égal, nous voulons absolument un roi ! » Samuel les
avertit en leur disant : «Vous crierez bientôt contre
votre roi ! » Il n ’y eut rien à faire. Alors apparut celui
qui fut choisi comme roi : Saül, qui, on le sait, devint
fou, commit tous les abus de pouvoir et finit par se
faire battre à la guerre par les Philistins. Le second
roi, David, a laissé une grande renommée, il fut le
grand roi pour Israël, et celui que l’on évoque toujours
pour modèle : j’avais écrit autrefois que David avait
été, parmi les rois d’Israël, l’«Exception » ! Mais Ver-
nard Eller est plus sévère que moi! Il pense au
contraire que David est un remarquable exemple en
faveur de l’anarchie. D ’abord parce q u ’un texte (II

1. Ici, il faut bien comprendre que c’est exactement ce qui


se reproduit avec ceux que nous appelons des prophètes: le
prophète n’est pas celui qui prédit l’avenir, mais qui avertit
j’homme de ce qui va se passer s’il continue dans ce chemin
choisi !
L A B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 75
Samuel, x i i , 7-9) nous montre que David n’a rien fait
par lui-même, mais que c’est Dieu seul qui a agi au
travers de lui, et que sa gloire ne doit rien à son
«Arkhê », mais uniquement à la bienveillance de Dieu.
Ensuite, Eller montre que, pendant son règne, David
va accumuler exactement tout ce qui provoquera
au cours des siècles les désastres successifs des
rois d ’Israël... Et ceci est évidemment important (en
France Louis XIV a accumulé tout ce qui a fait les
erreurs politiques du x v iiic siècle, et les causes de la
Révolution...). Par ailleurs, très curieusement, le texte
biblique insiste sur toutes les fautes de David, les assas­
sinats de ses concurrents ou du mari d ’une femme
que David voulait, les guerres civiles incessantes de
son règne, etc., si bien que David ne paraît pas blanc
du tout ni glorieux ! Après lui, son fils Salomon,
commence bien son règne. Il est juste et droit. Et
puis... le pouvoir va le griser comme les autres !
Il va lever des impôts plus écrasants, construire des
palais ruineux, il prendra sept cents femmes et trois
cents concubines ! Il se mit à adorer d’autres dieux
que le Dieu d ’Israël, et à construire un peu partout
des citadelles, et il finit par mourir dans la haine géné­
rale, Lorsque l’un de ses fils, qu’il avait désigné, parut,
les anciens du peuple juif lui dirent: «Maintenant il
faut mener une politique libérale envers le peuple, allé­
ger la servitude et les charges.» Mais Roboam ne les
écouta pas, et quand se réunit l’Assemblée du peuple,
il déclara : « Mon père a rendu votre joug pesant, et
moi je vous le rendrai encore plus pesant. Mon père
76 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

vous a châtiés avec des fouets, et moi je vous châtierai


avec des scorpions... » Alors évidemment le peuple s’est
révolté, a lapidé le «ministre des finances ». Le peuple a
rejeté la royauté de David. Et les tribus se divisèrent:
une d ’entre elles (Juda) suivit quand même Roboam.
Tout le reste des tribus se rallia à un ancien ministre
de Salomon, Jéroboam. Cette histoire méritait d’être
racontée, à m on avis, parce qu’elle montre à quel
point, même pour les «grands » rois, les récits bibliques
sont sévères, et sévères précisément dans la mesure où
ils représentent pour l’époque l’équivalent d ’un Etat :
armée, finances, administration, centralisation, etc.

D ’ailleurs, ce que nous avons à dire sur la royauté


en Israël n’est pas achevé, il y a encore deux points
importants : le premier peut être résumé rapidement :
on peut dire que, dans l’ensemble des récits histori­
ques bibliques, les «bons rois» sont toujours vaincus
par les ennemis d’Israël, et les «grands rois», ceux qui
remportent des victoires, agrandissent le territoire,
etc., sont toujours présentés comme «mauvais».
«Bons», c’est-à-dire, d ’une part, justes envers le peu­
ple, n ’abusant pas du pouvoir et, d’autre part, adorant
le vrai Dieu d’Israël. «Mauvais», c’est-à-dire faisant
pénétrer l’idolâtrie, rejetant Dieu et en même temps,
injustes et méchants. La présentation de ce «duo» est
tellement systématique que les historiens modernes en
ont conclu que tous ces écrits étaient le fait d ’auteurs
LA B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 77

anti-monarchistes et partisans. (Il est vrai que dans le


livre des Chroniques, la présentation est beaucoup
moins tranchée.) Mais ce qui me paraît stupéfiant,
c’est ceci : que ces textes aient été rédiges, publiés et
admis par les rabbis et par les «représentants» (si on
peut dire) du peuple, alors que les rois dont il était
question régnaient ! La censure et le contrôle devaient
pourtant exister: mais cela n ’a pas empêché la trans­
mission de ces écrits. Bien plus, ces écrits ont été, non
seulement conservés, mais en plus considérés comme
inspirés par Dieu, comme une révélation du Dieu
d ’Israël, qui alors est présenté, lui, comme l’adversaire
du pouvoir royal et de l’Etat. Que ces textes aient pu
être déclarés textes sacrés, inscrits dans le recueil (il
n ’y avait pas encore de «canon ») des textes inspirés,
lus dans les synagogues (ce qui aurait pu apparaître
par exemple à Achab, comme de la propagande anti­
monarchiste !), commentés devant tout le peuple
comme parole de Dieu : c’est cela qui me paraît à
la fois étonnant et démonstratif de la «pensée domi­
nante» du peuple juif entre le v m e et le IV e siècle
avant J.-C.
Mais il n’y a pas que cela, voici que ces mêmes tex­
tes et puis tous les livres des prophètes font apparaître
un phénomène politiquement étrange: en face de
chaque roi se dresse un prophète. Le prophète est le
plus souvent (y compris en face de David) un sévère
critique de l’action royale. Il déclare venir de la part de
Dieu, et porter une Parole de Dieu: or, cette parole
est toujours une opposition à la politique royale. Bien
78 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

entendu, souvent ces prophètes furent expulsés, obli­


gés de fuir, mis en prison, menacés de mort, etc., mais
cela n ’empêchait rien. Leur jugement était considéré
comme la Vérité. Et ici encore leurs écrits, très sou­
vent anti-pouvoir, sont conservés, considérés comme
une révélation de Dieu, et écoutés par le peuple.
Jamais aucun ne vient au secours du Roi, jamais il
n’est un conseiller du Roi, il n ’est pas «intégré». Il
constitue en somme ce qu’en termes modernes nous
appellerions un «contre-pouvoir ». Et ce « contre-pou­
voir» ne représente pas le peuple en lui-même, mais
Dieu. Et même les rois idolâtres avaient beaucoup de
difficulté à se débarrasser d’un tel représentant d’un
Dieu auquel le peuple croit encore ! Les prophètes
vont sans cesse annoncer : «Le roi se trompe, il mène
telle politique et voilà les conséquences que l’on peut
en attendre. Et ces conséquences, il faut les considérer
comme un jugement de Dieu. » Parfois les rois font
appel à d’autres hommes qui déclarent eux aussi par­
ler au nom de Dieu et être prophètes : il y a alors
conflit entre deux «prophètes», mais les récits conser­
vés sous Esaïe ou Jérémie montrent chaque fois le tri­
omphe du «vrai » prophète contre le faux ; et ici encore
nous avons le même fait étrange décrit plus haut:
aucune des prophéties favorables au roi, venant du
«faux» prophète, n’a été conservée parmi les «livres
sacrés », alors que les combats menés par les prophètes
sont précisément gardés, attestant que, ici aussi, on a
pu reconnaître une Parole de Dieu dans ces déclara­
tions, alors que logiquement elles auraient dû dispa-
L A B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 79

raître du fait de l’autorité royale. Je trouve que cet


ensemble de faits manifeste étonnamment la cons­
tance du sentiment anti-royal sinon anti-étatique.
Nous n’en avons pas fini ! Deux éléments sont ici à
ajouter, vers le ivc siècle, nous trouvons un livre éton­
nant, appelé généralement l’Ecclésiaste, où le pouvoir
politique est durement mis en question1. Le premier
aspect, c’est que cet Ecclésiaste est placé sous le nom
de Salomon, le grand roi, le plus puissant et le plus
riche, et dès le début on fait dire à Salomon que le
pouvoir politique, c ’est «une vanité et poursuite du
vent». Il a obtenu tout ce que le pouvoir royal pouvait
donner, il a fait construire des palais, il a développé
les arts, et tout cela, ce n ’est Rien. Mais ce n ’est pas
la seule critique du pouvoir politique, dans ce livre:
J’ai vu que, «au lieu établi pour juger entre les hom­
mes est toujours établie la méchanceté, et au lieu éta­
bli pour proclamer la justice, il y a la méchanceté»!
(Eccl. n i , 16). Et il discerne déjà le mal qu’il y a
dans ce que nous appellerons bien plus tard la
bureaucratie (fille de la hiérarchie!). «Si tu vois dans
une province le pauvre opprimé et la violation du
droit et de la justice, ne t’étonnes pas car l’homme
qui commande est placé sous la surveillance d ’un
autre plus élevé, et au-dessus d’eux, il y en a de plus
élevés encore... » et ce texte conclut sur une note iro­
nique : «Un avantage pour le peuple, c ’est un roi

1. C f mon commentaire de l’Ecclésiaste : J. E llul , La Rai­


son d ’Etre, Le Seuil.
30 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

honoré du pays»! Mais par ailleurs, il reprend avec


virulence le procès de toute domination: «L’homme
domine sur l’homme pour le rendre malheureux n
(v in , 9). Et pour finir, retour à l’ironie : «Ne maudis
pas le roi, ne maudis pas le riche dans la chambre où
tu couches, car l’oiseau du ciel emporterait ta voix,
l’animal ailé publierait tes paroles»! (x, 20). Ainsi le
pouvoir politique a des espions partout, et même
dans ta chambre, ne dis rien contre lui, si tu tiens à
ta vie !
Enfin, la dernière remarque porte sur la fin de
cette monarchie juive. La Palestine a été conquise
par les Grecs, puis a fait partie du royaume séleu-
cide (fin i i i c siècle). Et commence alors la révolte
des Macchabées pour libérer la Judée et surtout
Jérusalem. La guerre menée pour la libération par
ces Macchabées fut longue et sanglante, ils y arrivé-
rent en 163. Mais alors plusieurs partis politiques
commencèrent à se disputer le pouvoir. Et, sortant
d ’une «dictature coloniale », les Juifs tombèrent sous
une dictature juive, la royauté asmonéenne, extrê­
mement corrompue et caractérisée par des complots
de palais (un des rois fit mourir sa mère de faim,
un autre assassina ses frères, etc.). Ce qui fait que
tous les Juifs pieux furent hostiles à cette dynastie
asmonéenne, et le peuple était tellement écœuré
qu’on préféra faire appel à un roi étranger pour les
débarrasser de leur roi israélite ! Cette déchéance
n ’est pas achevée, mais explique bien l’hostilité
régnant au Ier siècle avant J.-C. contre le pouvoir
LA B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 81

politique en général! Et cependant Phistoire de cet


effondrement de la monarchie d ’Israël n ’est pas
achevée ! Les Romains commencent à paraître en
Palestine en 65 avant J.-C., Pompée fait un siège
en règle de Jérusalem, et finit par la prendre, avec
comme suite un massacre effroyable. Et lorsque
Pompée célèbre à Rome son triomphe, le dernier
roi asmonéen, Aristobule, parut dans le cortège des
prisonniers. Alors commence une abominable lutte
de succession entre grandes familles juives. Il était
évident que la loi de Dieu, la solidité de la foi,
etc., n’avaient plus rien à faire dans ce monde diri­
geant! Finalement, c’est un Hérode, fils d ’un pro­
tégé de César, qui fut d ’abord nommé par les
Romains, administrateur de la Galilée. Il mena une
politique très dure, rétablit l’ordre dans un monde
qui n ’était plus que sombre brigandage. II fit mettre
à mort le principal chef des bandits (car la guérilla
contre le pouvoir s’était transformée en pur et sim­
ple banditisme). Ses adversaires l’accusèrent alors
devant l’instance «politique», suprême, le Sanhédrin
(qui en réalité ne faisait rien et n ’avait aucun pou­
voir réel !), pour avoir usurpé un pouvoir du Sanhé­
drin (qui avait seul droit de vie et de mort). Mais
H érode, qui se savait appuyé par les Romains,
montra tant d ’assurance et de morgue devant ce
Sanhédrin, que, celui-ci, toujours timoré, n ’osa rien
lui faire! Hérode revint vers Jérusalem avec une
armée, mais son père intervint pour qu’il ne fasse
pas éclater une nouvelle guerre. Progressivement
82 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

cependant son pouvoir augmentait! Et finalement


en 37» il devint véritablement roi de toute la Pales­
tine, comme «roi allié» des Romains. Auprès de lui
siégeait un gouverneur romain. Mais il n ’était pas
sous son autorité : Hérode dépendait directement
du «princeps» (le futur empereur) de Rome. Alors,
muni de ces pouvoirs, H érode commença une
œuvre politique considérable. D ’abord, il encadra
tout le pays dans une administration étroite avec
des contrôles policiers. Puis il se mit à sa politique
de construction: il fit construire des villes entières
en l’honneur d’Auguste, un temple d ’Auguste
somptueux (il fit partie de ceux qui répandirent en
Orient le culte de l’empereur de Rome!), il créa de
toutes pièces un nouveau port, mais il a travaillé
aussi à Jérusalem où il éleva des fortifications consi­
dérables, et finalement en 20 (av. J.-C.), il fit cons­
truire un nouveau Temple (on voit q u ’il était
éclectique!) pour le Dieu d ’Israël, il agrandit l’Es­
planade du Temple (par des murs de soutènement
énormes, que l’on voit encore, l’un d ’eux est le
célèbre M ur des Lamentations), et il créa un bâti­
ment somptueux, avec des ornements d’or, etc. A
la suite de quoi il fut nommé Hérode le Grand.
Mais, ces monuments imposants... il ne pouvait les
construire qu’en prélevant des impôts formidables,
en pressurant le peuple, et en soumettant celui-ci
à des corvées, à un travail d ’esclave. Or, il ne faut
pas oublier que ce pays venait d ’être livré à cent
cinquante ans de guerre civile, à des dévastations
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 83

sans nombre, q u ’il était ruiné, et que la famine y


régnait souvent: on imagine alors quels moyens le
gouvernement employait: la violence et la terreur. La
seule réalité qui comptât pour lui était l’amitié et le
soutien de Rome et de l’empereur. Il m ourut en 4
après J.-C. et sa succession très embrouillée donna
lieu à de nouvelles guerres civiles, à la mainmise
directe de Rome sur une partie de l’ancien royaume
d ’Hérode mais, finalement, l’un de scs fils, Hérode
Antipas, l’emporta et régna d ’abord sur la Galilée,
puis récupéra une partie de l’ancien royaume. Il
mena une vie absolument insensée, de débauche et
de crimes. Ces rappels historiques étaient utiles pour
comprendre ce qui suivra. En face, d ’une part de la
domination romaine (qui était plus douce que la
royauté juive!) et, d ’autre part, de la violence des
Hérodiens, quelles furent pendant ce siècle les réac­
tions du peuple d ’Israël? Ce qui est curieux, c ’est
que pratiquement (sauf le livre du prophète Daniel)
il n’y eut plus d ’écrits reconnus par le peuple et les
rabbis, comme inspirés par Dieu. Jusqu’à Jean-
Baptiste, il n ’y a plus de prophètes. On se trouve
alors en présence de deux réactions : l’une violente, il
faut à la fois détruire cette royauté indigne, et chasser
l’envahisseur romain. Dès lors, le pays n’était pas seu­
lement la proie des conflits entre dirigeants, mais aussi
il était en fermentation et sillonné par des bandes de
guérilleros (appelés alors brigands !), combattant à la
fois la royauté et Rome par les moyens habituels,
attentats, assassinats, de grands personnages, etc. En
84 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

face, les «pieux» vont se retirer de route cette horrible


aventure. Ils constituent des communautés religieuses
ferventes, ne s'occupant plus des affaires du monde,
uniquement orientées vers l’adoration et la prière. Et
dans ces milieux, se développe un courant «apocalyp­
tique», c’est-à-dire, d ’une part, prévoyant la fin du
monde (elle avait été annoncée dès longtemps:
«Quand vous verrez l’abomination de la désolation
installée là où elle ne doit pas être...»: comment
mieux qualifier ces dynasties asmonéennes et hèro-
diennes!), d ’autre part, la venue du Messie de Dieu
qui allait tout remettre en ordre et rétablir enfin la
Royauté de Dieu. Mais, de toute façon, les deux cou­
rants dénient toute valeur à l’Etat, à l’autorité poli­
tique et à son organisation.

II. - JÉSUS

C ’est donc dans ce climat général que va naître


Jésus. Et le premier événement qui nous est rapporté
par l’Evangile de M atthieu n ’est pas sans intérêt:
Hérode le Grand est toujours au pouvoir, il apprend
q u ’un enfant vient de naître à Bethléhem dont les
bruits qui courent annoncent qu’il serait le Messie
d ’Israël. Il comprend tout de suite les ennuis que
cela risque de lui créer, alors, il donne l’ordre de tuer
tous les enfants de moins de deux ans nés à Beth­
léhem et dans tout son territoire! Que cette histoire
soit exacte ou non n’a pas d’importance, ici. Ce qui
LA B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 85

est significatif, c’est qu’elle ait été racontée, qu’elle ait


couru dans le peuple et qu’elle ait été recueillie par les
premiers chrétiens (qui étaient des Juifs, ne l’oublions
pas !) et insérée dans un texte q u ’ils considéraient
comme inspiré par Dieu. Ceci montre bien en quelle
estime ils tenaient Hérode, et derrière lui, le pouvoir.
Et voilà le premier contact que Jésus, tout petit, eut
avec le pouvoir politique ! Je ne dis pas que cela ait
influencé son attitude ultérieure envers le pouvoir
politique, mais sans aucun doute, c’est une image
qui s’est imposée dans son enfance.
Ce que je voudrais montrer ici dans une série d’his­
toires qui nous sont rapportées, c’est, non pas que
Jésus a été un ennemi du pouvoir, mais qu’il l’a traité
par le mépris et lui a refusé toute autorité. Le mettant
en question radicalement, quel que fût ce pouvoir,
sans employer de moyens violents pour le détruire:
on a beaucoup parlé ces dernières années d ’un «Jésus
guérillero » et d ’un Jésus dont le peuple attendait qu’il
chasse les Romains. Je crois que les deux choses sont
inexactes. Absolument rien ne vient confirmer les his­
toires, par exemple du P. Cardonnel, sur Jésus guéril­
lero (Jésus chassant les marchands du Temple, Jésus
disant à ses disciples quand ils lui présentent deux
épées «c’est assez»... d ’où Cardonnel conclut que les
disciples devaient avoir un stock d ’armes !). Un point
au contraire montre l’impossibilité de cela: il avait
parmi ses disciples à la fois des Zélotes (Simon,
Judas), c ’est-à-dire précisément des partisans de la
violence et des collaborateurs des Romains (M at-
86 ANARCHIE BT CHRISTIANISME

thieu), qu’il arrivait à faire vivre en bonne intelligence.


Jamais il n’a préconisé la violence. Et si c’était vrai­
m ent un chef de bande, le moins que l’on puisse
dire, c’est qu’il était imbécile, parce que tous ses voya­
ges, et en particulier le dernier à Jérusalem, n ’ont
aucun sens tactique et devaient finalement le conduire
à se faire prendre ! Mais il y a une erreur qui est plus
communément répandue: celle qui consiste à croire
que la préoccupation essentielle de tous les Juifs était
l’expulsion des envahisseurs romains. Sans aucun
doute, il y avait la haine contre les goyims, la volonté
de chasser les envahisseurs, le souvenir persistant des
massacres commis par les Romains, mais ce n’était
pas tout, loin de là : les patriotes juifs ne pouvaient
pas oublier que les rois de Judée avaient été installés
par les Romains et ne se maintenaient au pouvoir que
par eux. Autrement dit, les deux sentiments se rejoi­
gnaient, la haine contre les Romains et la volonté
d ’éliminer les Hérodiens, et pour certains, même
dans des sectes pieuses comme les Esséniens, on
attendait l’apparition d ’un personnage, mystérieux,
qui n ’aurait pas de puissance politique, comme le
Maître de Justice, mais qui rendrait une vraie liberté
au peuple juif en même temps qu’il établirait un pou­
voir spirituel, et non pas temporel et militaire; de
même dans certaines Apocalypses juives de l’époque.
Je n ’oserai pas dire qu’ils avaient un espoir anarchiste,
mais bien des textes y feraient penser.
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 87
L orsque Jésus apparaît pour la prem ière fois
au début de son ministère, les Evangiles nous le
m ontrent soumis à la «Tentation». Le «Diable» va
le tenter trois fois. Or, ce qui nous importe ici, c ’est
la seconde de ces tentations : l’ennemi emmena Jésus
sur une haute montagne, lui montra tous les royau­
mes du monde et leur gloire, et lui dit: «Je te don­
nerai toutes ces choses, si tu te prosternes et
m ’adores» (Mat. IV, 8-9) ou encore «Je te donnerai
toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes,
car elle m ’a été donnée, et je la donne à qui je
veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera
toute à to i» (Luc iv, 6-7). Encore une fois, il n’est
pas question ici p o u r m oi de dire que ces récits
rap p o rtent des faits, ni de soulever un problèm e
théologique : le problème est celui de l’opinion que
pouvaient avoir les rédacteurs de ces textes, de leur
conviction personnelle q u ’ils expriment là. Et p ar
ailleurs, il n’est pas sans intérêt de souligner que ces
deux Evangiles ont probablement été écrits en visant
des com m unautés de chrétiens d ’origine grecque.
D onc non pas forcém ent des Juifs habités par la
haine dont nous parlions précédemment. Il est donc
vraiment question du pouvoir politique, en général,
«tous les royaum es de la terre », pas seulem ent
la monarchie d ’Hérode. Et ce que ces textes disent
est proprem ent extraordinaire: tous les pouvoirs,
puissances, gloire de ces royaumes, donc to u t ce
qui concerne la politique et les autorités politi­
ques appartiennent au «Diable», tout cela lui a été
88 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

donné, et i) les donne à qui il veut. Ainsi ceux qui


détiennent un pouvoir politique l’ont reçu du diable
et dépendent de lui! (Il est très remarquable qu’au
cours des innombrables discussions théologiques sur
la légitimité du pouvoir politique, jam ais on n ’a
invoqué ces textes!). Et ils sont d’autant plus impor­
tants que Jésus ne le récuse pas, il ne lui dit pas:
«Ce n ’est pas vrai, tu n ’as pas le pouvoir sur les
royaumes et les Etats...» Il ne conteste pas cela.
Jésus refuse de recevoir ce pouvoir parce que le
Diable lui demande de se prosterner et de l’adorer:
et c’est là dessus seulement que Jésus répond: «Tu
adoreras le Seigneur, ton Dieu et tu le serviras, lui
seul. » Ainsi on peut dire que dans l’entourage
de Jésus, d ’une part, dans la première génération
chrétienne, d’autre part, les puissances politiques, ce
que nous appellerions l’Etat, sont la propriété du
Diable et que les titulaires du pouvoir l’ont reçu de
lui. Il faudra retenir cela pour l’examen du procès de
Jésus. Il reste seulement un mot à dire : pourquoi
ce Diable? Etymologiquement, le diabolos n ’est
pas un personnage, mais il signifie; le «diviseur».
Ainsi l’Etat et la politique, c’est le grand facteur de
division entre les hommes. Voilà ce que signifie ce
rapport au diable, ce n ’est donc ni une simpliste
imagerie primitive, ni une désignation arbitraire. Il
s’agit d ’un jugement, qui n ’a rien de religieux et qui
exprime à la fois une expérience, mais aussi sans
doute une réflexion. Celle-ci avait évidemment été
facilitée par les horribles déchirements dans le peuple
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 89

au cours des dynasties asmonéennes et hérodiennes,


qui entraînaient des émeutes et une sorte de guerre
civile. Quoi qu’il en soit, cette génération de pre­
miers chrétiens est globalement hostile au pouvoir
politique et le considère comme mauvais, quelle
que soient sa tendance ou ses structures «constitu­
tionnelles » !

Nous allons arriver m aintenant à des textes qui


rapportent des paroles de Jésus lui-même, et que les
exégètes considèrent comme vraisemblablement au­
thentiques. A utrem ent dit, il ne s’agit plus d ’une
interprétation venant du milieu des premiers chré­
tiens, mais effectivement de l’expression des prises de
position de Jésus (dont, évidemment, l’attitude de ces
premiers chrétiens allait découler). Il y en a cinq prin­
cipales.
Et, bien entendu, la première est le célèbre Rendez
à César. Je rappelle brièvement l’histoire (d’après
Marc x i i , 13 sq). Les adversaires de Jésus essaient de
le «surprendre», et ce sont des partisans d ’Hérode qui
viennent poser la question: Après lui avoir fait des
compliments sur sa sagesse, on lui pose la question :
«Faut-il payer l’impôt à l’empereur?» «Est-il permis
ou non de payer le tribut à C ésar? Devons-nous
payer, ou ne pas payer.» Or, la question elle-même
est déjà éclairante : ils cherchent, dit le texte, à le
prendre au piège «par ses propres paroles». Et s’ils
«0 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N I S M E

lai posent cette question-là, c’est que le débat a déjà eu


lieu. C’est-à-dire que la réputation de Jésus est qu’il
est hostile à César ! Il a dû courir des histoires sur lui
selon lesquelles il recommandait de ne pas payer les
impôts, pour que l’on vienne lui demander justement
cela, afin de pouvoir l’accuser devant les Romains.
Jésus s’en tire, comme très souvent, par une réponse
ironique. «Donnez-moi une pièce d’argent, afin que je
la voie.» Et quand on la lui a donnée, à son tour, il
pose une question : « De qui sont cette effigie et cette
inscription?» Il s’agissait évidem ment d ’une pièce
romaine. Cela faisait partie des moyens habiles d ’inté­
gration des Romains: ils répandaient leur monnaie
dans tout l’Empire, et elle devenait la monnaie de
base, par rapport à laquelle toutes les autres étaient
mesurées. On lui répondit cette évidence : » De
César, » Or, il faut savoir que dans le monde romain
la marque individuelle sur un objet était le signe de la
propriété. Exactement comme dans le Far W est au
xixc siècle, la marque sur le bétail : telle marque était
le signe de la propriété de telle personne. C ’était le
seul moyen pour s’y reconnaître, et dans le monde
composite q u ’est l’Em pire rom ain, il en était de
même pour tous les biens, on mettait un sceau, un
cachet, une marque de peinture, et chacun avait la
sienne. Mettre la tête de César sur la pièce de mon­
naie était beaucoup plus q u ’une décoration ou un
honneur, mais c’était la «marque» attestant que toute
la monnaie en circulation dans l’Empire appartenait à
César. C ’était très im portant: le détenteur de cette
L A B IB L E , S O U R C E D 'A N A R C H IE 91

monnaie devenait un possesseur précaire, jamais vrai


propriétaire des pièces de bronze ou d ’argent (et c’est
pourquoi on changeait d ’effigie lorsque l’empereur
changeait) : le seul propriétaire était César. Dès lors,
la réponse de Jésus est simple: «Rendez à César ce
qui est à César», vous venez de reconnaître que le
signe de César se trouve sur cette monnaie, donc
puisque cette pièce lui appartient, donnez-la-lui
quand il la demande ! A ce moment, Jésus ne légitime
pas l’impôt, il ne conseille pas d ’obéir aux Romains : il
se borne à les mettre en présence d ’une évidence !
Mais qu’est-ce qui est à César? Précisément l’excel­
lent exemple pris par Jésus le rend évident: ce qui
porte la marque de César ! là se fonde son pouvoir et
sa limite! Où est la «marque» de César? en dehors
des pièces d ’argent, sur les monuments publics, sur
certains autels...; et c’est tout! Rendez à César:
donc, vous pouvez payer l’impôt, de toute façon cela
n ’a aucun sens et aucune importance, car puisque
tout l’argent appartient à César s’il voulait le confis­
quer purem ent et simplement, il pourrait le faire.
Ainsi payer l’impôt ou ne pas le payer, ce n’est pas
une question de fond. Pas même une vraie question
politique. Mais tout le reste, où il n ’y a pas la marque
de César, ne lui appartient pas! Tout le reste est à
Dieu1. Et c’est ici que se situe la véritable objection

1. Il est tout â fait extraordinaire de penser que


J.-J. Rousseau attaque cette parole (Contrat social iv, 8) parce
qu’en opposant le royaume de César et le royaume de Dieu,
92 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N I S M E

de conscience. Car cela veut dire que César n ’a aucun


droit sur ce « reste ». C ’est-à-dire d ’abord la vie. César
n’a pas le droit de vie et de mort, César n’a pas le
droit de lancer les hommes dans la guerre, César n ’a
pas le droit de dévaster et ruiner un pays... Le
domaine de César est très limité, et l’on peut, au
nom du droit de Dieu, s’opposer à la plupart de ses
prétentions, Jésus récusait ainsi les Hérodiens car ils
ne pouvaient rien lui objecter! Ils étaient quand
meme des Juifs, et puisque notre texte dit que ceux
qui posent la question sont «des Pharisiens et des
H érodiens», on peut être certain que ce sont des
Juifs pieux. Par conséquent, ils ne peuvent refuser
cette affirmation de Jésus: «Tout le reste est à
Dieu ! » Et Jésus en même temps répond indirecte­
ment aux Zélotes qui voulaient transformer le combat
de libération d’Israël en un pur combat politique, en
leur rappelant quels devaient être la limite mais aussi
le fondement de ce combat.
La seconde parole de Jésus sur les autorités politi­
ques se situe dans une discussion étonnante : les disci­
ples, alors que l’on fait route vers Jérusalem, où
certains semblent convaincus que Jésus va prendre le

Jésus serait à l’origine, d ’après Rousseau, des «divisions intes­


tines» qui partagent les nations. «Toutes les institutions met­
tant l’homme en contradiction avec lui-même doivent être
rejetées»! D ’où la conclusion, c’est que l’Etat doit être le
grand maître d ’une religion civile, c’esc-à-dire d ’une religion
d’Etat!...
LA B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 93

pouvoir, se disputent pour savoir qui sera le plus pro­


che de Jésus quand celui-ci entrera dans sa royauté
(Mat. xx, 20-25). La femme de Zébédée vient présen­
ter ses deux fils, Jacques et Jean, et demande expressé­
ment : « Ordonne que mes deux fils que voici [mais
Jésus les connaît parfaitement bien !] soient assis, dans
ton royaume, l’un à ta droite, l’autre à ta gauche.»
Cela manifeste une fois de plus le climat général d ’in­
compréhension dans lequel Jésus vivait, car il venait
tout juste de leur dire qu’il savait que, forcément, à
Jérusalem, il serait mis à mort ! Alors Jésus leur répond
d ’abord q u ’ils n ’ont rien compris, puis il ajoute la
phrase qui nous intéresse ici: «Vous savez que les
chefs des nations les tyrannisent et que les Grands les
asservissent. Il n ’en sera pas de même au milieu de
vous. Quiconque veut être grand parmi vous qu’il soit
le Serviteur... » Voilà donc quelle est l’opinion générale
et faite sans aucune restriction ni différenciation : tous
les chefs des nations, quelle que soit la nation, quel
que soit le régime politique, les tyrannisent. Il ne peut
pas y avoir de pouvoir politique sans tyrannie ! C ’est
aux yeux de Jésus une évidence et une certitude. Il
n’y a pas, autrement dit, de pouvoir politique qui soit
bon lorsqu’il y a des chefs et des Grands! C’est une
fois de plus la mise en question du «pouvoir » (le pou­
voir corrompt,.., etc.) et nous retrouvons ici un écho
des paroles de l’Ecclésiaste que nous avons citées plus
haut. Mais notons d ’un autre côté que Jésus ne préco­
nise pas la révolte et le combat matériel contre ces rois
et ces grands. Il retourne la question posée, et comme
94 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N I S M E

cela arrive très souvent il met en cause ses interlocu­


teurs: «Mais aous...»: q u ’il n ’en soit pas de même
entre vous. Autrement dit : ne vous occupez pas telle­
ment de combattre ces rois, laissez-les de côté, et vous,
constituez une société en marge, qui cesse de s’intéres­
ser à tout cela, une société où précisément il n’y aura
pas de «pouvoir», d ’autorité, de hiérarchie1... Faites
autre chose que ce qui se fait normalement dans la
société, que vous ne pouvez pas modifier: il vous
appartient de créer sur d ’autres bases une autre
société. On pourra évidemment condamner cette atti­
tude en parlant de «dépolitisation». Et de fait, nous le
retrouverons, c'est bien l’attitude globale de Jésus.
Mais en prenant garde au fait que ce n ’est pas une
«désocialisation », c’est-à-dire qu’il ne conseille pas de
sortir de la société et d ’aller au désert, mais bien de
rester dedans en constituant des communautés obéis­
sant à d ’autres règles, d ’autres lois. Cela repose sur la
conviction, qu’on ne peut pas changer le phénomène
du pouvoir. Et ceci est en quelque sorte prophétique
quand on pense à ce qu’est devenue l’Eglise sitôt
qu’elle est entrée dans le champ politique et a com­
mencé à «faire de la politique». Elle a été corrompue
aussitôt par ia relation avec le pouvoir et par la créa­
tion en elle-même de ces «autorités». Enfin, bien
entendu, on pourra objecter, à juste titre, que consti-

I. On reste toujours stupéfait quand on Lit des paroles de


cet ordre que l’Eglise ait pu organiser des hiérarchies, des
«Princes» et des Grands en elle-même !
LA B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 95

tuer ainsi des communautés indépendantes, hors du


pouvoir politique était relativement facile au temps de
Jésus, mais n ’est plus possible aujourd’hui. Ceci est
une vraie objection, mais ne saurait nous convaincre
de nous engager dans la politique qui n ’est jamais
autre chose que les moyens de conquérir et d ’exercer
la puissance sur les autres.
La troisième parole que je retiendrai concerne
aussi l’impôt, et la question posée reproduit presque
celle que nous avons rencontrée. «Lorsqu’ils arri­
vèrent à Capemaüm, ceux qui percevaient l’impôt du
didrachme s’adressèrent à Pierre et lui dirent: Votre
maître ne paie-t-il pas les deux drachmes? Mais oui,
répondit Pierre. Mais quand il Ait entré dans la mai­
son, Jésus lui dit : Qu’est-ce que tu en penses, Simon ?
Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils des tributs
ou des impôts? de leurs propres fils ou bien des étran­
gers à leur maison ? Pierre répondit : Evidemment,
des étrangers ! Jésus lui dit alors : Les fils en sont
donc exemptés ! Pourtant, pour ne pas les scandaliser,
va vers le lac, jette ta ligne, et tire le premier poisson
qui viendra. Ouvre-lui la bouche, et tu y trouveras un
statère [une pièce d’argent valant quatre drachmes].
Prends-le, et donne-le-leur pour moi et pour toi ! »
Bien entendu, pendant très longtemps, on n ’a voulu
considérer que le «miracle». Jésus faisant de l’argent
comme n ’importe quel magicien ! Mais précisément le
miracle n ’a aucune importance. Au contraire : il faut
toujours se rappeler que les miracles faits par Jésus
ont toujours un autre sens que du merveilleux ! Jésus
96 a n a r c h ie e t c h r i s t i a n i s m e

fait des miracles de guérison par amour, par compas­


sion. Il fait quelquefois des miracles « extraordinaires »
(la tem pête apaisée, p ar exem ple) pour venir au
secours de quelqu’un... Jamais, absolument jamais, il
ne fait de miracle pour étonner les gens, pour prouver
sa puissance, pour faire croire à sa filiation divine. Il
refuse toujours ces miracles quand on les lui demande.
«Fais tel miracle, et nous croirons en toi » : cela, Jésus
le refuse absolument (et c’est pourquoi la foi n ’est pas
lice aux miracles!). Alors un miracle comme celui-là
est impensable en tant que tel. Q u ’est-ce que cela
veut donc dire? Jésus com m ence par affirmer q u ’il
ne doit pas cet impôt. C ar cet im pôt des «didrach-
mes» est «l’impôt du Temple», mais il ne servait pas
seulement pour le service des prêtres, c’était aussi un
impôt levé par Hérode le roi. Donc, il est dû pour des
raisons religieuses, mais versé en partie au roi. Alors
Jésus se déclare «Fils», pas seulement Juif, mais Fils...
de Dieu, donc il est évident qu’il ne doit pas cet impôt
religieux! Cependant, ce n ’est pas la peine pour une
si petite question de faire un scandale (ou bien, Jésus
ne veut pas scandaliser les petits serviteurs qui lèvent
cet impôt, Jésus n ’aime pas scandaliser les gens hum ­
bles...). Alors... on va tourner la chose en ridicule.
Voilà exactement le sens du miracle : le pouvoir qui
ordonne de lever l’impôt est ridicule, on fait un mira­
cle absurde pour montrer à quel point le pouvoir est
sans importance. Ce miracle est destiné à manifester
l’indifférence totale de Jésus envers le roi, les autorités
du Temple, etc. Attrape n ’importe quel poisson, tu
L A B IB L E , S O U R C E D ’A N A R C H IE 97

trouveras l’argent dans sa bouche ! Nous retrouvons


cette attitude de Jésus, tendant à rabaisser le pouvoir
politique et religieux, à rendre bien clair qu’il ne vaut
pas la peine qu’on se soumette et q u ’on obéisse autre­
m ent que de façon ridicule! Encore une fois, on
objectera que c’était sans doute possible à l’époque
de Jésus, mais plus maintenant ; cependant, c’est l’ac­
cumulation de petits actes de ce genre qui ont dressé
les autorités contre lui, et qui l’ont conduit à la cruci­
fixion.
La quatrième parole de Jésus à retenir concerne
moins le pouvoir politique que la violence. C ’est le
fameux «Tous ceux qui prendront l’épée périront
par l’épée» (Mat. 26-52) Toutefois, ce texte présente
une difficulté préalable. Dans l’Evangile de Luc, il y
a cette parole étonnante selon laquelle Jésus recom­
mande à ses disciples d ’acheter des épées! Us en
avaient deux, et Jésus d it: «Cela suffit!» Mais la
parole surprenante de Jésus s’explique en partie par
la fin du texte : «U faut que s’accomplisse la prophé­
tie selon laquelle je serai mis au rang des bandits.»
Ainsi, deux épées, si cela doit servir à se battre, c’est
ridicule. Deux épées si elles doivent servir à accuser
Jésus d ’être à la tête d ’une bande de brigands, cela
suffit bien! Encore faut-il penser que Jésus voulait
accomplir les prophéties! Mais si ce n ’est pas cela,
il faut reconnaître que cette parole n ’a pas de sens.
Revenons alors à l’autre, qui est prononcée par Jésus
au m om ent de son arrestation : Pierre essaie de
défendre son maître, et blesse un des gardes. Jésus
98 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

lui dit de s’arrêter et prononce alors cette phrase


célèbre qui est un jugement absolu sur tout ce qui
se fonde sur la violence: cela ne peut engendrer que
d ’autres violences, l’épée fait sortir d ’autres épées du
fourreau. Et ce qui est important, c’est que la même
phrase est textuellement reprise dans l’Apocalypse
(XIV, 10). Or, ce qui est ici important (et nouveau),
c’est q u ’il s’agit de l’apparition de la «Bête qui
monte de la Terre». J’ai essayé de m ontrer1 que la
Bête qui m onte de la terre représente le Pouvoir
politique en général et sa puissance multiforme, et
que la «Bête qui monte de la Mer», c’est l’équiva­
lent de ce que nous pouvons appeler la Propagande !
La première, c ’est donc l’Etat agissant par violence,
dominant tout, sans respect pour aucun «droit de
l'homme»! Et c’est en face de cet Etat violent que
l’auteur déclare : «Celui qui tuera par l’épée sera tué
par l’épée. » Ce qui, bien entendu, a un sens ambi­
valent: car d ’un côté cela peut être une parole d ’es­
poir: puisque cet Etat emploie l’épée, il sera aussi
détruit par l’épée (et quelques siècles d ’histoire
nous ont montré que cela était exact!). Mais aussi,
c’est un ordre pour les chrétiens: vous n ’avez pas à
combattre cet Etat par l’épée, car si vous te faites,
c’est vous qui serez tués par l’épée. Ainsi nous som­
mes orientés une fois de plus dans le sens de la non-
violence.

1. C f. L ’A p o c a ly p s e , a r c h ite c tu r e en m o u v e m e n t, Desclée,
1975. Voir p l u s loin p o u r p lu s d’explications, p . 107.
LA BIBLE, SOURCE D'ANARCHIE 99

Enfin, le dernier élément dont il faut tenir compte


dans la vie de Jésus, pour ce qui nous concerne, c’est
le Procès. Le double procès, devant le Sanhédrin et
devant Pilate. Or, avant d’entrer dans le détail de l’at­
titude de Jésus, il y a ici une question préalable. La
plupart des théologiens, et même K. Barth, disent
que, puisque Jésus a accepté de comparaître devant
la juridiction de Pilate, puisqu’il s’est comporté
comme un homme respectueux de l’autorité et qu’il
s’est soumis sans se révolter à sa décision, c’est la pre­
uve qu’il reconnaissait cette juridiction comme légi­
time, et par conséquent c’est un fondem ent du
pouvoir de l’Etat. Je dois dire que je suis assez stupé­
fait de cette interprétation, car je lis cette histoire
exactement à l’inverse! Pilate représente l’autorité
romaine et applique le droit romain. Or, j’affirme
qu’aucune civilisation n ’a jamais créé un droit aussi
perfectionné, et ayant autant de chances de donner,
dans le concret, des solutions justes aux procès, aux
débats, aux conflits. Je dis cela absolument sans iro­
nie. J’ai enseigné ce droit romain pendant vingt ans,
découvrant toutes les finesses, l’habileté des juristes,
ayant vraiment pour objectif de «dire ce qui était
juste». Ils ont donné du droit cette définition: «Jus
est ars boni et aequi», le droit est l’art du bien et de
l’équité ! Et je puis garantir que, dans les cas concrets,
il y a des centaines de décisions, de responsables, etc.,
qui montraient que, en effet, on appliquait «la jus­
tice». Les Romains ne sont pas d’abord ces guerriers
féroces et conquérants que l’on décrit, mais les créa-
100 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

turcs de ce chef-d’œuvre qu’est le droit romain. Et je


proposerai un petit problème auquel on ne pense
jamais : l’armée romaine, à proprem ent parler, n ’a
jamais été nombreuse. Il semble qu’au maximum elle
ait été de cent vingt légions, qui étaient toutes prati­
quement cantonnées sur les frontières de l’Empire, on
ne faisait revenir une troupe à l’intérieur que lorsqu’il
y avait une rébellion : l’ordre de l’Empire n’est pas un
ordre militaire, c’est par l’habileté administrative et
par l’équilibre obtenu par des mesures juridiques
habiles et satisfaisantes pour le peuple que l’Empire a
pu tenir cinq cents ans ! Il faut avoir cette idée en tête
pour mesurer ce que veut dire ce récit du procès.
Le droit dont on était si fier, qui obtenait la solu­
tion la plus juste, finalement à quoi est-ce q u ’il
aboutit? à laisser un procurateur romain céder
devant la foule et à faire condam ner à mort un
innocent, sans aucun motif valable (Pilate le recon­
naît!). Voilà ce que l’on peut attendre d ’un système
juridique excellent! Donc le fait que Jésus se sou­
met au procès, ce n ’est nullement la reconnaissance
de la légitimité de l’autorité du gouvernement, mais
au contraire c ’est le dévoilement de l’injustice fon­
damentale de ce qui prétendait atteindre a la jus­
tice! Et c ’est ce qui fut bien ressenti, quand on
déclara: «dans ce procès de Jésus, c ’est tous les
crucifiés et condamnés à mort par Rome qui sont
réhabilités!» Donc, nous rencontrons une nouvelle
fois cette conviction des auteurs bibliques que
toute autorité est injuste. Nous y retrouvons l’écho
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 101

de l’Ecclésiaste: «Là où se trouve le siège de la


justice, là règne la méchanceté1».
Et maintenant examinons les paroles et l’attitude de
Jésus pendant ces procès. Il y a bien entendu des dif­
férences entre les quatre Evangiles, les paroles ne sont
pas exactement les mêmes, ni toujours prononcées
devant les mêmes personnes (par exemple tantôt le
Sanhédrin, tantôt Hérode, tantôt Caïphe..,) mais de
toute façon ce qui est rapporté partout, c’est une atti­
tude très nette : tantôt le silence, tantôt la mise en
accusation des autorités, tantôt une provocation déli­
bérée. Jamais Jésus n ’accepte ni de discuter, ni de se
disculper, ni de reconnaître aucun pouvoir vrai, à ces
autorités. C ’est ce qui est frappant. Je reprendrai ces
trois aspects de l’attitude de Jésus.
Le silence : devant les grands prêtres et tout le San­
hédrin : tous les récits s’accordent sur le fait que l’on a
cherché des témoins contre lui, que l’on n ’en trouvait
pas, enfin deux hommes affirment qu’il a déclaré qu’il
détruirait le Temple (Matthieu). Et Jésus ne répond
rien. Les autorités sont étonnées et lui demandent de
se défendre, mais il garde simplement le silence.
Même chose devant le roi Hérode (événement que
rapporte seul Luc). Hérode le fait comparaître parce
q u’il désirait lui parler! M ais Jésus ne répond à
aucune question. Enfin devant le procurateur romain,

1. Et forcément les auteurs du Nouveau Testament


connaissaient cette phrase, car le texte de rEcclésiastc était lu
solennellement, chaque année, à la Grande fête des Souccoth.
102 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

Pilate, M atthieu et Marc insistent sur cette attitude,


encore plus surprenante puisque c’était là qu’il pou­
vait être condamné, et que Pilate ne lui est pas à priori
défavorable. Il y a tout un tas de gens qui accusent
Jésus devant Pilate, les grands prêtres, les anciens:
«Les grands prêtres l'accusèrent d’une foule de cho­
ses», et Pilate insiste: «Tu ne réponds rien?» Mais
Jésus, en effet, ne répond rien. «Ce qui étonna beau­
coup Pilate. » Donc une attitude globale de rejet et de
mépris envers tout ce qui avait une autorité religieuse
ou politique. Il semble que Jésus estime que ces auto­
rités ne seront de toute façon pas justes, qu’il est
absolument inutile d’essayer de se défendre. Mais à
un autre point de vue, Jésus prend parfois l’offensive,
et manifeste un dédain ou une ironie. A plusieurs
reprises au Sanhédrin, devant Pilate, on lui demande :
«Es-tu le roi des Juifs », et deux récits sur trois rappor­
tent une réponse ironique: «C’est toi qui le dis» (Moi
je ne dis rien à ce sujet, tu peux toujours affirmer ce
que tu veux !).
Son attitude peut aussi être une sorte de mise en
accusation des autorités, par exemple aux grands prê­
tres: «J’étais chaque jour avec vous dans le Temple,
vous n ’avez pas levé les mains contre moi ! Et mainte­
nant, vous vous êtes mis en campagne, avec des épées
comme contre un brigand ! Voici, c ’est que votre
heure est venue, et le pouvoir des ténèbres » (Luc x x ii ,
52-53). A utrem ent dit, il accuse expressém ent les
grands prêtres d ’être une puissance mauvaise. Pres­
que la même situation est rapportée par Jean (xvill,
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 103
20-21), avec une autre réponse, qui est à moitié une
ironie et à moitié une accusation. Quand le Grand
Prêtre (Hanne) lui pose des questions sur son «ensei­
gnement», Jésus répond: «J’ai parlé en public à tout
le monde ! Pourquoi me questionnes-tu ? Questionne
ceux qui m’ont entendu, eux savent ce que fai dit ! »
Et comme un des sergents le gifle sur cette réponse
insolente, Jésus lui dît : «Si fai mal parlé, prouves-le,
et si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu?» Enfin
dans cette espèce de récusation des autorités, il y a
encore le texte ambigu chez Jean : Pilate dit à Jésus :
«Tu refuses de me parler, ne sais-tu pas que j’ai le
pouvoir de te libérer ou de te faire crucifier? Et Jésus
lui répond : Tu n ’aurais pas le moindre pouvoir sur
moi, s’il ne t’avait été donné d ’en haut: aussi celui
qui m’a livré à toi est-il plus coupable que toi. » Ce
fameux «donné d ’en h au t» est évidemment interprété
différemment. Ceux qui estiment que tout pouvoir
politique vient de Dieu, trouvent une confirmation:
Jésus reconnaît que Pilate a reçu son pouvoir de
Dieu ! Mais alors, je défie que l’on m ’explique le sens
de la seconde partie de la réponse ! En quoi celui qui a
livré Jésus est-il coupable, s’il l’a livré à l’autorité qui
vient de Dieu ! La seconde interprétation est pure­
ment historique: Jésus dit à Pilate : «Ton pouvoir t’a
été donné par l’Em pereur... ». Je dois dire que je
n ’aperçois pas le moindre sens à cette interprétation,
qu’est-ce que cela peut bien faire que Jésus déclare à
Pilate qu’il dépend de l’Empereur? Quel rapport cela
a-t-il avec leur discussion? Enfin l’interprétation que
104 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

je propose (et rarement soutenue), c’est que Jésus dit


à Pilate: «Ton pouvoir sur moi vient de l’Esprit du
Mal.» Cela correspond d ’abord avec ce que nous
avons vu au sujet des «tentations» (tous les pouvoirs
des royaumes du m onde dépendent du Diabolos).
Ensuite, aussi avec la phrase reproduite plus haut,
quand Jésus répond aux grands prêtres que c’est le
pouvoir des ténèbres qui est à l’œuvre dans ce procès.
Enfin, la seconde partie de la réponse s’explique:
Jésus dit à Pilate : «Toi tu détiens ton pouvoir de l’es­
prit du mal, mais celui qui me livre à toi [donc à lui]
est plus coupable que toi »! Evident ! Si toutefois nous
admettons que ces textes (qui expriment certainement
la tradition orale au sujet de l’attitude de Jésus pen­
dant son procès, et contiennent probablem ent des
paroles exactes), formulent l’opinion générale de la
première génération chrétienne, pourquoi n ’avoir pas
dit plus clairement que Pilate avait son pouvoir grâce
à l’esprit du Mal ?. Pourquoi avoir rédigé un texte
ambigu ? Eh bien, je crois que c’est assez simple ! Il
ne faut pas oublier que cet Evangile a été écrit à une
époque où les chrétiens com m ençaient à être sus­
pects, et que certains textes ont été «cryptés» pour
que le sens ne soit pas évident !
Enfin, parfois, Jésus fait vraiment de la provoca­
tion : par exemple quand le grand prêtre lui demande :
«Es-tu le Messie, le Fils de Dieu?». Nous avons vu
que Jésus lui répond : « C ’est toi qui le dis. » Mais il
ajoute : « Désormais vous verrez le Fils de l’Homme
siéger à la droite de la Puissance (divine) et venir sur
LA BIBLE, SOURCE D ’ANARCHIE 105

les nuées du ciel1 ». C ’était une dérision à l’égard de


tout l’enseignement théologique de l’époque. Jésus ne
dit pas q u’il est le Christ, il ne dit pas que c ’est lui qui
sera à la droite de la Puissance. Il ne dit pas «Je». Il
dit : Le Fils de l’Homme. Mais il faut remarquer, pour
ceux qui ne sont pas très familiers avec la Bible, que
jamais Jésus n’a dit de lui-même qu’il était le Christ
(Messie) ni qu’il était Fils de Dieu: Jésus s’est tou­
jours désigné lui-même comme étant «le Fils de
l’Homme (c’cst-à-dire: le Vrai Homme!). Il est mani­
feste qu’il se moque du grand prêtre, lorsque déjà il
lui dît : «Désormais... » donc à partir de ce moment où
vous, vous me condamnez! (Nous trouvons littérale­
m ent la même réponse rapportée par Marc. Il y a
donc de grandes chances qu’elle ait été en effet pro­
noncée par Jésus, et transmise dans la première géné­
ration de chrétiens). Enfin, un même genre de
provocation se trouve dans l’Evangile de Jean, cette
fois envers Pilate (XVIII, 34-38). Comme il arrive sou­
vent, Jésus ici cherche à déconcerter Pilate : « C ’est toi

1. Dissipons aussi une erreur fréquente sur «les Nuées du


Ciel». Pour les Juifs, jamais le mot «ciel» et surtout «Cieux
des Cieux» n’a désigné notre ciel bleu où il y a la lune et le
soleil! Le ciel c’esr «la Demeure de Dieu». On choisit ce
terme de « Ciel » pour désigner ce qui est inaccessible. Et c’est
pourquoi on dit souvent «Cieux des Cieux », ce qui est en
hébreu un superlatif absolu : t Le Ciel absolu ». Quant aux
Nuages, ils sont là uniquement pour marquer l’impossibilité
de savoir, de percer du regard ce mystère: c’est le «Voile».
Les peintres qui ont représenté Jésus marchant sur des Nuages
sc sont grossièrement trompés !
106 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

qui est le roi des juifs ? ». Jésus répond : «Est-ce que


tu dis cela de toi-même, ou bien est-ce que d ’autres
te l'ont dit?» Pilate répond qu’il n ’est pas juif, q u ’il
n ’y comprend rien mais que les autorités juives ont
livré Jésus et il répète sa question. Alors Jésus a cette
réponse ambiguë : «Ma royauté n ’est pas de ce
monde» (donc, je ne prétends pas faire concurrence
à l’Em pereur!). «Si ma royauté avait été de ce
monde, mes compagnons auraient combattu pour
que je ne sois pas livré aux Juifs ! » Pilate n ’entre
pas dans ces subtilités et insiste: «Par conséquent
tu es roi!» (c’était pour lui le motif légitime pour
condamner Jésus !). Et Jésus lui répond, nous l’avons
déjà vu : «C ’est toi qui le dis ! » (Moi je ne dis rien à
ce sujet!) et il ajoute: «Moi, je suis né et je suis
venu dans ce monde pour porter témoignage à la
vérité ! quiconque est de ta vérité comprend ma
parole ! » A utrem ent dit, Pilate ne peut rien
comprendre ! Alors Pilate pose la dernière question :
« Qu’est-ce que la Vérité ?» Et Jésus ne répond rien,
il n ’a aucun enseignement à donner à Pilate ! On
retrouve donc ici encore une espèce de moquerie
sous-jacente, un défi, une provocation à l’autorité:
Jésus parle à Pilate de façon à ne pas être compris !
Après ce long cheminement dans les textes qui se
rapportent à Jésus face aux autorités politiques et
religieuses, nous trouvons donc de l’ironie, du mépris,
de la «non-coopération», de l’indifférence, et parfois
de l’accusation ! Il n ’est pas un guérillero, il est un
contestataire «essentiel » !
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 107

III. - L ’A p o c a l y p s e

Nous essayons donc de déterminer quelle pouvait


être l’attitude des chrétiens des deux premières géné­
rations envers le pouvoir. Et nous allons prendre
maintenant l’Apocalypse1, parce que c’est l’un des
textes (écrits entre 100 et 130 après J.-C.) qui est le
plus violent, et qui s’inscrit dans la ligne des paroles
de Jésus mais plus dur! C ’est, évidemment, un texte
qui vise directement Rome (mais pas seulement la
présence des Romains en Judée : il s’agit bien du
pouvoir central, impérial, de Rome elle-même).
Dans tout l’ensemble du livre, il y a une opposition
radicale entre la Majesté de Dieu et toutes les puis­
sances et pouvoirs de la terre (d’où l’erreur considé­
rable de ceux qui disent qu’il y a continuité entre le
pouvoir divin et les pouvoirs terrestres, ou encore,
comme sous la monarchie, q u ’à un Dieu unique,
tout-puissant, régnant dans le ciel, doit correspondre
sur terre un Roi unique, également tout-puissant;
l’Apocalypse dit exactement le contraire !) Dans tout
l’ensemble de ce livre, il y a une mise en question du
pouvoir politique. Je ne retiendrai que deux grandes
images: la première est celle des «deux bêtes», elle

L. Le mot Apocalypse que l’on prend toujours pour dési­


gner des drames, des catastrophes, etc., veut simplement dire :
R évélation. Et ce n’est pas vrai qu’il n’y a dans ce livre que des
catastrophes! Au contraire! Voir sur tout ceci mon livre:
L ’A pocalypse, architecture en m ouvem ent.
108 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

reprend une image des derniers prophètes, qui repré­


sentaient en effet les pouvoirs politiques de leur
temps comme des bêtes. La première est «la bcte
qui m onte de la mer» (vraisemblablement Rome
dont les troupes arrivaient par mer). Elle a un
«trône» qui lui est donné par le Dragon (chap. x i i -
x i i i ) (le Dragon représente l’Anti-Dieu). Qui a attri­
bué «toute autorité à la Bête». Les hommes adorent
la Bête. Ils déclarent: «qui peut combattre contre
elle?» Il lui fut donné «toute autorité et pouvoir
sur toute tribu, tout peuple, toute langue et toute
Nation». Et tous les habitants de la terre l’adorent.
On ne peut pas je crois être plus explicite pour dési­
gner le pouvoir politique, qui a autorité, qui a la force
militaire et qui exige l’adoration (donc l’obéissance
absolue!). Et cette Bête est créée par le Dragon
(donc même relation que nous avons déjà rencontrée
entre le pouvoir politique et le «diabolos»). Ce qui
confirme cette idée que la Bête, c’est l’Etat, c’est
qu’à la fin de l’Apocalypse on trouve le texte où : la
Grande Babylone (Rome) est détruite (XVIII). Puis le
combat où la Bête réunit tous les rois de la terre pour
faire la guerre contre Dieu, et la Bête fut écrasée et
condamnée, après que son principal représentant
l’eut été. Quant à la seconde Bête, qui monte de la
terre, mon interprétation avait paru tout à fait abu­
sive à des spécialistes, mais je la maintiens : comment
cette Bête est-elle caractérisée : «elle fait que tous les
habitants de la terre adorent la première bête», «elle
séduit les habitants de la terre», «elle leur dit de se
LA BIBLE, SOURCE D'ANARCHIE 109

faire une statue de la première bête». «Elle anime


l’image de la bête, et parle en son nom». «Elle fait
que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et
esclaves, reçoivent une marque sur leur main droite
ou sur leur front, et que personne ne puisse acheter
ni vendre, sans avoir la marque de la bête. » Quant à
moi, j’y ai vu la description assez exacte de la Propa­
gande associée à la Police. Elle tient en effet des dis-
cours qui amènent les gens à obéir à l’Etat, à
l’adorer, et elle donne des «marques» permettant de
vivre dans cette société! Enfin ceux qui n ’obéissent
pas à la première bête seront tués! Je crois que la
désignation est claire. Compte tenu de ce que l’un
des principaux moyens de la propagande romaine
était l’établissement d ’un culte de Rome et de l’Em­
pereur, avec autels, temples, etc., et que les rois juifs
de l’époque y obéissaient parfaitement. Et c’est pour­
quoi le texte parle de Bête qui monte de la Terre!
Car les autorités locales des provinces d ’Orient
étaient les plus enthousiastes pour développer le
culte de Rome ! C ’est donc une sorte de puissance
agissant sur l’intelligence ou la crédulité, et qui obte­
nait l’obéissance volontaire à la première Bête. Mais
rappelons-nous que pour les Juifs qui écrivaient ce
texte, l’Etat et sa propagande sont deux puissances
qui viennent du Mal !
Enfin le dernier texte à considérer, c’est le fameux
chapitre x v m sur la chute de la Grande Babylone!
T o u t le monde est d ’accord pour considérer que
sous ce nom, c’est Rome qui est visée. Mais il est
110 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

très clair dans ce texte que Rome est identifiée au


pouvoir politique suprême. Toutes les nations ont
bu le vin de la fureur de ses vices (premier caractère
intéressant, celui de la fureur, de la violence dans le
mal). Tous les rois de la terre se sont livrés avec elle
à l’adultère (il s’agit donc bien de la puissance poli­
tique à son sommet puisque les rois de la terre ont
couché avec elle!). Et les marchands de la terre se
sont enrichis par la puissance de son luxe (cela se
passe de com m entaire : l’E tat est un moyen de
concentration de la richesse, et il enrichit ses clients.
Pensons qu’aujourd’hui, c’est la même chose, avec
les entreprises de «grands travaux» et la fabrication
des armements. Conjugaison de la puissance poli­
tique et de la puissance de l’argent). Quand elle va
s’effondrer, «tous les rois de la terre se lamenteront,
se désespéreront. Les capitalistes p leurent...». Suit
une longue énumération de tout ce qui était vendu
et acheté à Rome, mais ce qui est le plus intéressant,
c’est q u ’à la fin de cette énumération, il y a ceci: la
Grande Babylone achetait et vendait des «corps et
des âmes d ’hom m es». S’il y avait seulem ent des
corps, on pourrait penser q u ’il s ’agit d ’esclaves.
Mais il y a aussi le m ot: des âmes, qui généralise.
Ce n ’est pas le commerce des esclaves qui est ici en
question. C ’est le fait que la puissance politique
détient tout le pouvoir sur l’homme. Et ce qui est
promis, c ’est la pure et simple destruction de ce
règne politique. Rome sans doute, mais pas elle seu­
lement, tout ce qui est le pouvoir et toute supréma-
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 111

tie : cela est montré comme spécifiquement l’ennemi


de Dieu. Dieu juge cette puissance politique qui est
appelée la Grande Prostituée. Il n ’y a aucune justice,
aucune vérité, aucun bien que l’on puisse en atten­
dre, la seule issue, c’est la destruction. Nous som­
mes très loin ici, nous voyons, de l’éventuelle
rébellion de Jésus contre la colonisation romaine.
Autrement dit, au fur et à mesure que les chrétiens
devenaient plus nombreux et qu’évoluait la pensée
chrétienne, elle se durcissait contre le pouvoir poli­
tique. Seule une pensée réductionniste a pu vouloir
cantonner ce texte à Rome exclusivement. Peut-être
ce durcissement est-il dû au fait que débutaient les
persécutions, ce que le texte laisse entendre, puis­
qu’il dit bien que, d ’une part, la grande prostituée
était «ivre du sang des saints et du sang des témoins
de Jésus ». « On a trouvé dans la grande ville le sang
des prophètes et des saints, et de tous ceux qui ont été
égorgés sur la terre. » (Donc il s’agit non seulement du
massacre des premiers chrétiens, mais de tous les
hom m es justes). R em arquablem ent, on nous
apprend dans ce texte que ceux qui ont été ainsi
mis à mort à cause de leur appartenance chrétienne
étaient décapités (Apoc. xx, 4). Il n ’est donc pas
encore question des jeux du cirque, des envois aux
lions, etc. Ainsi le Pouvoir tue non seulement les
chrétiens mais tous les «justes». Il est certain que
cette expérience a augm enté la certitude de la
condam nation du pouvoir politique. Je crois bien
qu’il n’y a dans les premières générations chrétien-
112 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

nés aucune autre prise de position globale. Le chris­


tianisme est à ce moment totalement hostile à l'Etat.

IV. - U n e i n c id e n c e : l ’É p î t r e de P ie r r e

Avant d'aborder les textes de Paul, il faut jeter un


coup d ’œil sur une phrase très singulière dans une
épître tardive, la première dite «de Pierre» ( n , 14
et 17). «Soyez soumis au roi comme souverain...
honorez le roi...» Il est très rem arquable que ce
texte n’ait jamais soulevé la moindre difficulté dans
la pensée des commentateurs! Pour eux, c’était tout
simple! le roi c’était l’empereur de Rome, et voilà.
D onc cela fait partie des textes, rares, où on prêche
l’obéissance et la soumission des chrétiens aux auto­
rités politiques. Il est intéressant, par exemple, que,
dans la Bible à parallèles, on m et comme renvoi
pour ce texte la parole de Jésus: «Rendez à César,
ce qui est à César»! Mais en réalité, cela repose
sur une considérable ignorance des institutions poli­
tiques de cette époque. En prem ier lieu, jamais le
princeps (car, pendant toute la période où les textes
chrétiens ont été écrits, on appelle l’empereur ainsi!
il est toujours le princeps, et cette période s’appelle
historiquement le principal) n ’a porté le titre de roi,
de basileus. C ’est un titre qui est formellement interdit
à Rome ! On devrait savoir que c’est en fonction de
cette accusation que César a été assassiné : le bruit a
couru qu’il voulait rétablir la monarchie. Ce fut une
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 113

raison suffisante. Auguste fut assez habile pour ne


jamais y faire allusion : il agit très subtilement : il
s’est fait seulement attribuer, successivement une
série de titres républicains : il fut consul, tribun de la
plèbe, général en chef (imperator, ce qu’il ne faut
pas traduire par em pereur!). Puis il sera nommé
souverain pontife (exerçant donc des pouvoirs reli­
gieux) : mais tout cela ce sont des titres traditionnels
de la démocratie romaine ! Il va même annukr les
charges «anormales» qui avaient paru sous la guerre
civile : celle de triumvir par exemple, il supprime
l’idée du «consulat permanent» et la création du dic­
tateur ! Il se contente, après avoir légalement cumulé
les pouvoirs, du titre de princeps, le premier des
citoyens. Seul le peuple est souverain, et le peuple
délègue au princeps sa «Potestas». Cette délégation
se fait selon une procedure tout à fait régulière. Et
pour éviter les «coups d ’Etat militaires», Auguste
fait attribuer, par vote démocratique, la plénitude
des pouvoirs au Sénat! Par la suite, Auguste recevra
des titres indistincts, sans contenu juridique : Père de
la Patrie, Garant des citoyens (servator civium). Mais
il est «princeps senatus» aussi: le Premier au Sénat!
Et il rétablit dans leur fonctionnement normal les
institutions républicaines. Ses successeurs furent
moins scrupuleux que lui, ils établissent peu à peu
l’Em pire, mais jamais dans un sens totalitaire et
absolu. Et jamais ils n ’ont porté le titre de roi. Il
était expressément défendu de faire allusion à ce
titre, et de l’attribuer. Donc, l’auteur de l’Epître de
114 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

Pierre ne peut pas viser, dans sa formule, l’empereur


de Rome.
Alors ici je vais entrer dans une voie très hasar­
deuse ! Et ce qui suivra est une pure hypothèse. II y
avait à Rome des partis politiques ; mais dans le cours
du Ier siècle se développe un parti très singulier sur la
base d ’une philosophie globale. Cette philosophie
était la suivante: les empires du monde ont une vie
cyclique. C’est-à-dire qu’une puissance politique
naît, grandit, arrive à son apogée, et à ce point ne
peut plus s’agrandir, donc va forcément décliner. Elle
engagera un processus de décomposition. Or, dit-on,
s’il en est ainsi pour tous les empires du monde
comme on les a connus, donc il doit en être de
même pour Rome 1 Eh bien, des écrivains romains
du Ier siècle ont estimé que Rome était arrivée à son
sommet de puissance, que régnant depuis l’Espagne
jusqu’à la Perse, et depuis l’Ecosse jusqu’au Sahara
et au sud de l’Egypte, elle ne pouvait pas grandir
encore, et que par conséquent allait commencer son
déclin ! 11 y eut ainsi parmi les philosophes et les écri­
vains après la période de glorification et d ’enthou­
siasme dont témoignent Virgile ou Tite-Live, une
période de pessimisme noir (avec des auteurs évidem­
ment beaucoup moins connus). Mais on ajoutait ceci :
chaque fois qu’un grand empire (l’Egypte, Babylone,
la Perse...) s’effondre, chaque fois paraît un nouvel
empire pour prendre la relève probable de Rome. A
cette époque, il ne subsistait qu’un seul ennemi de
Rome, invaincu, étendant sans cesse son pouvoir sur
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 115

de nouveaux territoires, les Parthes. Et un parti, d’in­


tellectuels d ’abord, puis de membres de la «classe
dirigeante », envisagèrent très sérieusement que l’Em­
pire parthe prenne la relève de l’Empire romain. Il y
en eut même qui, tant qu’à faire, et pour aller dans
«le sens de l’Histoire», commencèrent à répandre ces
idées, et fondèrent, dit-on, un parti pour soutenir
éventuellement les Parthes ! Or, les Parthes, eux,
étaient en effet dirigés par un roi. Certains pensent
que des prières étaient dites pour «le roi», ce qui
signifiait, le roi des Parthes, et qu’elles furent interdi­
tes ! Ceci étant admis (et qui certes est contesté par
d ’autres historiens), notre texte de «Pierre» prend
une tout autre connotation : il ne peut pas s’agir d ’ho-
norer l’empereur sous le nom de Roi, ni de prier pour
le roi de Rome! Pourquoi, citant à deux reprises le
roi, Pierre n ’aurait-il pas visé, lui aussi, le roi des Par­
thes? Auquel cas, ce serait un texte parfaitement sub­
versif. Mais c’est un texte qui à ce moment viserait
seulement le pouvoir politique de Rome, et non pas
l’Etat en lui-même, puisqu’il soutiendrait un autre
pouvoir. Néanmoins, ce texte aussi fait partie de l’at­
titude politique générale des chrétiens, qui, loin d’être
une attimde de passivité ou d ’obéissance est une atti­
tude que l’on peut qualifier de trois façons :
- ou bien une attitude de mépris et de refus de
reconnaître la validité du pouvoir politique, sans que
ce soit un apolitisme;
—ou bien une attitude de récusation du pouvoir
politique en général ;
116 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

- ou bien une attitude de condamnation du pou­


voir romain. Il est évident qu’après la prise de Jérusa­
lem par les armées romaines, la destruction du
Temple, la suppression de l’autonomie du gouverne­
ment juif, le massacre dans cette guerre de milliers de
Juifs, et finalement la suppression de l’Eglise chré­
tienne à Jérusalem, en 70 après J.-C, la haine des
chrétiens contre le pouvoir politique se soit polarisée
sur Rome !

V. - P a ul

Enfin, nous arrivons aux textes de Paul ! mais il


fallait avoir d’abord établi le climat général chrétien
pour mieux les situer. Je citerai ces textes, quoiqu’ils
soient très (trop !) connus : dans Rom. x i i i , 1-7 :
«Que toute personne soit soumise aux autorités
supérieures; car il n’y a pas d’autorités qui ne vien­
nent de Dieu et les autorités qui existent ont été
instituées par Dieu. C’est pourquoi celui qui résiste
à l’autorité, résiste à l’ordre que Dieu a établi, et
ceux qui résistent attireront une condamnation sur
eux-mêmes. Ce n ’est pas pour une bonne action,
mais pour une mauvaise que les magistrats sont à
redouter. Le magistrat est serviteur de Dieu pour
ton bien. Mais si tu fais le mal, crains, car ce n ’est
pas en vain qu’îl porte l’épée, étant serviteur de
Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui
fait du mal. Il est donc nécessaire d ’être soumis
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 117

non seulem ent par crainte de la punition, mais


encore par m otif de conscience. C ’est aussi pour
cela que vous payez l’impôt. Car les magistrats sont
les serviteurs de Dieu entièrement appliqués à cette
fonction. Rendez à tous ce qui leur est dû : l’impôt à
qui vous devez l’impôt, le tribut à qui vous devez le
tribut, la crainte à qui vous devez la crainte, l’hon­
neur à qui vous devez l’honneur. » Et dans l’Epitre à
T ite (i i i, 1): « Rappelle-leur d ’être soumis aux
magistrats et aux autorités, d ’obéir et d ’être prêts à
toute bonne œuvre. » Voilà les seuls textes de toute
la Bible qui accentuent l’obéissance et le devoir
d ’obéir aux autorités. Il est vrai que deux autres
textes montrent qu’il y avait parmi les chrétiens de
l’époque un certain «contre-courant» par rapport au
courant dom inant que nous avons mis en valeur:
dans la seconde lettre attribuée à Pierre (n , 10): il
y a condam nation de ceux «qui m éprisent l’auto­
rité ». E t dans la petite Epître dite de Jude: il y a
aussi une condamnation de ceux qui «entraînés par
leur rêveries... m éprisent l’autorité et injurient les
gloires». Mais il faut souligner le caractère douteux
de ces textes : quelle est l’autorité qui est ici visée? Il
ne faut pas oublier que constam m ent est rappelé
que toute autorité appartient à Dieu.
Enfin, dans la première lettre de Paul à Timothée
(ii , 1-2), «j’exhorte donc, avant toutes choses, à
faire des prières, des supplications, des requêtes,
des actions de grâce pour tous les hommes, pour
les rois, et pour tous ceux qui sont élevés en dignité,
118 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

afin que nous menions une vie paisible et tranquille


en toute piété et honnêteté ».
Voici donc un lot de textes de Paul, ou inspirés par
lui, qui semble aller en contre-courant de tout ce que
nous venons de voir. Il reste à poser un problème par­
faitement incompréhensible (ou, hélas, trop compré­
hensible). A partir du I I I e siècle, la plus grande partie
des théologiens, oubliant purement et simplement ce
que nous avons mis au jour, et qui était sans aucun
doute bien connu, n ’a retenu que le texte de Paul,
Romains x m , pour prêcher l’entière soumission à
l’autorité. Et ceci sans même regarder (ce que nous
allons faire) dans quel contexte se situent ces phrases.
On n’en a même retenu qu’une seule : «Tout pouvoir
vient de Dieu. » Et cela deviendra le leitmotiv pendant
seize siècles de coopération de l’Eglise et de l’Etat.
«Omnis potestas a Deo.« Parfois des théologiens
audacieux ajoutaient «per populum » (par l'intermé­
diaire du peuple), mais c ’était un détail à côté de cet
ordre impératif : puisque tout pouvoir vient de Dieu,
vous avez à obéir au pouvoir comme à Dieu. Et c’est
tout à fait curieux de considérer des dizaines de théo­
logiens, parfois très embarrassés, lorsqu’ils avaient
affaire à des tyrans... On s’est livré à une casuistique
extraordinaire pour expliquer que le pouvoir ne vient
de Dieu que si celui qui l’exerce y est arrivé d ’une
façon légale, légitime et pacifique et de même s’il
exerce son pouvoir d ’une façon morale et régulière.
Mais tout cela ne remettait en rien en question l’ordre
général et simple. Même au moment de la Réforme;
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 119

Luther, dans la guerre des paysans, va se fonder


sur ce texte pour recommander aux seigneurs alle­
mands d’écraser la révolte. Quant à Calvin, il insiste
surtout sur le fait que le Roi est toujours légitime sauf
quand il s’attaque à l’Eglise. Si l’autorité laisse les
chrétiens célébrer librement leur culte, il n’y a rien à
y redire. Je dis donc que l’on se trouve là devant une
incroyable trahison de la pensée chrétienne d’origine,
et que cette trahison provient assurément de la ten­
dance au conformisme, et de la facilité de l’obéis­
sance. Quoi qu’il en soit, la seule et unique règle que
l’on ait retenu de cet énorme ensemble de textes, ce
sont ces quatre mots «omnis potestas a Deo»! Nous
allons essayer d’examiner de plus près ces textes de
Paul.

Et le premier travail qu’il faille faire, comme pour


tous les textes bibliques (et d ’ailleurs pour tous les tex­
tes 1), c’est de refuser de sortir trois mots de tout l’en­
semble d ’un développement et de considérer dans
quel contexte se situent ces trois mots. Prenons donc
cet ensemble. U n grand chapitre de cette lettre de
Paul aux Romains s’achève fin du XI, sur une longue
étude des rapports entre le peuple Juif et les chrétiens.
Commence un nouveau développement qui va cou­
vrir les chapitres x u , xiii et xiv (au milieu desquels
se trouve notre passage). Et ce long texte commence
par ces mots : «Ne vous conformez pas au siècle pré-
120 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

sent mais soyez transformés par le renouvellement de


votre intelligence...» D onc le mot d ’ordre général de
Paul, essentiel, c’est de ne pas être conformiste, de ne pas
obéir aux tendances, aux m odes, aux courants de
pensée de la société où se trouvent les chrétiens, de
ne pas en subir la «forme», mais d ’être «transformés»,
de recevoir une «nouvelle forme» par le renouvelle­
ment de votre intelligence (considérez tout à partir
d ’un nouveau point de vue! qui est celui... de la
volonté de Dieu et de l’amour!). C ’est évidemment
un singulier com m encem ent pour dire ensuite:
« Obéissez aux autorités politiques ! » Puis commence
un long enseignement sur l’am our: L ’am our entre
les chrétiens dans l’Eglise (xi i , 3-8). L ’amour pour
tous les hommes (xi i , 9-13). L ’amour pour les enne­
mis (l’ordre de ne jamais se venger soi-même. Bénis­
sez ceux qui vous persécutent) (xi i , 14-21) où l’on
retrouve d ’ailleurs l’amour pour tous (soyez en paix
avec tous les hommes). Puis vient notre texte sur les
autorités. Et l’enseignement sur l’amour reprend aus­
sitôt: tous les commandements sont résumés dans le
commandement de l’amour (x m , 8-10) et «ne faites
de tort à personne». Et pour finir, au chapitre X IV ,
une reprise en détail, par des indications précises de
conduite, de cette «pratique» de l’amour (hospitalité,
absence de jugement, soutien des faibles, etc.). Tel est
donc le cadre général, le mouvement dans lequel s’in­
sère notre texte sur l’autorité. Il semble tellem ent
étranger, à cette grande étude, bien charpentée, que
certains exégètes ont pensé que c ’était en réalité une
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 121

«interpolation», et que ce texte n ’était pas de Paul!


Mais je crois quant à moi qu’il a bien sa place et pour­
rait être de lui ! Nous avons vu la progression du «il
faut aimer...» les amis, les étrangers, les ennemis... et
c’est ici que se situe le passage sur les autorités !
Autrement dit: tu dois (dans la foi) aimer tes enne­
mis. Eh bien, il faut aussi et même respecter les auto­
rités ! (il ne dit pas qu’il faut les aimer, mais accepter
leurs ordres). Il faut vous rappeler que ces pouvoirs
sont arrivés au pouvoir par Dieu ! Mais oui ! rappelons
l’histoire du Roi Saül, lui aussi, mauvais roi et fou,
était arrivé au pouvoir par Dieu ! Mais cela ne voulait
absolument pas dire qu’il fut bon, juste et aimable!
D ’ailleurs dans cette ligne, un des meilleurs commen­
tateurs de ce texte, A, Maillot, le rattache directement
à la fin du chapitre xii : «Ne te laisse pas vaincre par
le mal, mais surmonte le mal par le bien. Que toute
personne [par conséquent] soit soumise aux autorités
supérieures, etc. » Autrement dit, Paul se situe dans
cette Eglise chrétienne du début qui, unanimement,
est hostile à l’Etat, au pouvoir impérial, aux autorités,
alors, dans ce texte, il vient modérer leur hostilité; il
leur d it; «Rappelez-vous que les autorités ce sont
aussi des hommes [le concept abstrait d’Etat n ’existait
pas] et que ces hommes en tant que tels, il faut aussi
les accepter et les respecter.» Toutefois, il y a une
énorme restriction à ce conseil de Paul: quand il dit
« Rendez à tous ce qui leur est dû ; l’impôt à qui vous
devez l’impôt, le tribut à qui vous devez le tribut, la
crainte à qui vous devez la crainte, l’honneur à qui
122 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

vous devez l’honneur. » On n ’a pas tort de rapprocher


ceci de la réponse de Jésus sur l’impôt : et ici le par­
tage est flagrant. Vous ne devez ni la crainte ni l’hon­
neur aux autorités et aux m agistrats! Le seul qu’il
faille craindre, c ’est Dieu. Le seul à qui l’honneur
soit dû, c’est Dieu. A la fin de ce chapitre, j’ajouterai
en annexe deux commentaires sur ce texte, parmi les
meilleurs.

Auparavant, il reste trois points à voir; l’un ne


présente aucune difficulté, nous l’avons rencontré
déjà, c ’est le paiem ent des impôts. Les chrétiens
n 'o n t pas à refuser ce paiem ent. C ’est tout. Le
second est plus remarquable : c’est la prière pour
les autorités. Nous avons vu ce texte de Paul où il
recom m ande de prier «pour les rois s (le pluriel
indique que l’on ne peut faire la même analyse que
pour le texte de Pierre), c’est-à-dire pour tous ceux
qui ont une autorité, un gouvernement. Or, le texte
vient confirmer ce que j’expliquais plus haut. Paul
dit en effet: «Priez pour tous les hommesy pour les
rois et pour ceux qui sont élevés en dignité.» Donc
ceci, c’est un cas particulier du «priez pour tous les
hommes», eh oui! même pour les rois et les magis­
trats ! Vous les détestez, mais quand même priez
pour eux! C ar personne ne doit être exclu de votre
intercession, de votre appel de l’amour de Dieu pour
eux. Cela peut paraître absolum ent fou, mais j’ai
LA BIBLE, SOURCE D ’ANARCHIE 123

connu des chrétiens allemands1 très engagés dans le


mouvement de résistance contre Hitler, allant jus­
qu’aux complots, et qui priaient pour lui! L’adver­
saire politique, nous ne pouvons pas vouloir sa mort
absolue. Mais assurément, cette prière n ’est pas de
l’ordre d ’un T e D eum ! Il ne s’agit pas de prier
pour que le pouvoir se maintienne en place, ni qu’il
remporte des victoires, ni qu’il persévère ! Il s’agit de
prier pour qu’il se «convertisse» (ce qui veut dire:
changer de com portem ent, d ’action), pour q u ’il
renonce à sa violence et sa dictature, pour qu’il
devienne véridique, etc. : mais c ’est bien pour lui
que l’on prie, et non contre lui. Puisque, dans la
foi chrétienne, on va alors prier pour son salut 1 (Ce
qui n ’a évidemment rien à voir avec: «Veillons au
salut de l’Empire»). Et cette prière doit être faite,
même si, à vues humaines, il n ’y a pas d ’espoir que
ça change ! Il ne faut pas oublier que ces textes sur
le respect et la prière pour les autorités ont été vrai­
semblablement écrits au moment, ou juste après, la
première persécution chrétienne, de Néron. Encore
une fois, comme Paul dans Romains x i i i , il fallait
dire aux chrétiens: «Vous êtes révoltés par ces per­
sécutions, vous êtes prêts à vous rebeller, eh bien, au
lieu de cela, priez pour ces autorités. Votre seule

1. Il n’cst peut-être pas inutile de rappeler que Les seuls qui


ont organisé une résistance à Hitler, depuis 1936, ont été des
protestants allemands de la Bekenntiss Kirche.
124 A N A R C H IE E T C H R I S T I A N I S M E

arme vraie est de vous adresser à votre D ieu, car


c’est lui seul qui rend la justice suprême.»

Enfin, je ne saurais terminer ces réflexions sur ce


texte, qui hélas ! a mal orienté les Eglises et la chré­
tienté après le I I I e siècle, sans rappeler une étude qui
a été faite il y a une trentaine d ’années1 : le m ot
employé dans ces développements est en grec « exou­
siai», qui veut en effet dire: Autorités, et qui peut
désigner l’ensemble des pouvoirs publics. Mais dans
le Nouveau Testament, ce m ot a un autre sens : exou­
siai désigne des «puissances » de caractère abstrait, spi­
rituel, religieux. Paul nous dit que nous avons à lutter
contre les «exousiai» qui trônent dans le ciel. Par
exemple, on estimera que les Anges sont des Exousiai.
Cullmann et G. D ehn en ont tiré l’idée suivante:
«Puisqu’on emploie le même mot, il doit y avoir une
certaine relation ! » Autrement dit, les textes du Nou­
veau T estament pourraient laisser penser que les auto­
rités terrestres, politiques, militaires, ont en réalité leur
fondement dans un rapport avec des puissances spiri­
tuelles, que je n ’appellerai pas «célestes » puisqu’elles
peuvent être mauvaises et démoniaques. L ’existence
de ces exousiai spirituelles expliquerait l’universalité
des pouvoirs politiques et aussi ce fait toujours éton-

1. O . C u llm a n n : L e S a lu t d a n s l ’H isto ire , D e l a c h a u x ,


1966.
LA BIBLE, SOURCE D’ANARCHIE 125

nant que les hommes obéissent comme si cela allait de


soi ! Et ce seraient ces autorités spirituelles qui inspire­
raient les gouvernants. Or, ces autorités peuvent être
bonnes ou mauvaises, «angéliques» ou «démonia­
ques». Si bien que les autorités terrestres reflètent cel­
les aux mains de qui elles sont tombées. On
comprendrait alors que Paul, dans ces versets de l’Epî-
tre aux Romains, puisse écrire : «les autorités qui exi­
stent actuellement ont été mises en place par Dieu ». Et,
par contre, tous les théologiens protestants écrivaient
dès 1933 que l’Etat hitlérien était un Etat «démonisé »,
tombé aux mains d ’une puissance démoniaque. Si je
rappelle ceci, c’est non seulement pour dire que l’atti­
tude de la première génération chrétienne n ’était pas
absolument unanime : à côté du grand courant selon
lequel il fallait détruire l’Etat, il y avait ceux qui
avaient une position nuancée (mais jamais une obéis­
sance inconditionnelle !). Le plus important pour moi,
c’est ceci: Paul (Colossiens il, 13-15) parie de la vic­
toire de Jésus sur le mal et la mort, mais il dit : « Christ
a dépouillé de leur puissance toutes les dominations et les
autorités, et les a livrées publiquement en spectacle, en
triomphant d’elles par la croix. » Ceci est fondamen­
tal : nous avons vu plus haut que la crucifixion de l’in­
nocent dévoile la méchanceté des autorités. Paul ici va
plus loin ! Dans la pensée chrétienne, la crucifixion de
Christ est sa véritable victoire sur toutes les puissan­
ces, célestes ou infernales (je ne me prononce pas sur
leur existence, mais seulement sur la certitude de
l’époque) parce que lui seul a été parfaitement obéis-
126 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

sant à la volonté de Dieu, acceptant même la condam­


nation, la mise à mort, à son propre scandale (Jésus ne
comprend plus rien à ce qui lui arrive: M on Dieu,
pourquoi m ’as-tu abandonné ?). Il doute de sa propre
compréhension, il doute de sa mission, mais il ne
doute pas de la volonté de Dieu et il obéit absolument.
Je sais tout le scandale q u ’un non-chrétien peut
éprouver devant un Dieu qui demande cette m ort...
Mais la question est: jusqu'où peut aller l’am our?
Qui aimera Dieu absolum ent jusqu’à se perdre soi-
même? C ’est déjà l’épreuve, arrêtée à tem ps pour
Abraham, c’est aussi l’épreuve et la colère de Job.
Jésus seul a obéi jusqu’au bout (alors qu’il était plei­
nement libre de ne pas obéir!). Et à cause de cela,
ayant aimé D ieu au-delà des limites hum aines, il a
«dépouillé » les puissances de leur puissance ! II n ’y a
plus de démons qui tiennent, il n ’y a plus d ’« exousiai »
indépendantes : elles sont toutes, dorénavant, subor­
données à Christ. Dès lors, elles peuvent encore se
révolter, évidem m ent, mais elles sont vaincues
d’avance. E t politiquement, cela veut dire que l’exou-
sia qui subsiste à côté ou au-delà du pouvoir politique
est vaincue elle aussi, et, par conséquent, que le pou­
voir politique n ’est jamais une instance dernière, il est tou­
jours relatif, et on ne peut rien en attendre qui soit
plus que relatif et à mettre en question ! Voilà le sens
de cette phrase de Paul qui montre combien on doit
relativiser sa formule: «Tout pouvoir vient de Dieu»
(que l’on a absolutisé). Oui! Mais tout pouvoir est
vaincu en Christ !
Annexes

L ’interprétation de Romains X U Î , 1-2


par K. Barth et A . Maillot

Je vais très sommairement présenter deux interpréta­


tions par deux auteurs importants pour montrer que
tous les théologiens et l'Eglise n'ont pas été unanimes
à interpréter ce texte comme une vérité absolue au
sujet de l’Etat. Mais, aussi, il faut reconnaître que
c ’est un texte très embarrassant !

I. - K arl Barth

Dans son grand com m entaire de l’Epître aux


Romains qui fut son manifeste théologique en 1920,
il com m ence par poser qu’il y a un ordre indis­
pensable pour les sociétés, et que les institutions
politiques font partie de cet ordre. Il ne faut pas bou­
leverser à tort et à travers cet ordre : ce texte dit alors :
«Non-révolution», mais en disant cela, et par le fait
même, c ’est dire «Non-légitimité» en soi des institu­
tions. T out ordre établi nous place devant une injus­
tice triom phante pour celui qui cherche l’ordre de
128 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

Dieu. Ce n'est pas la mauvaise qualité de cet ordre


qui est en question mais qu’il est établi. C’est ce fait
qui inflige à la volonté de justice sa blessure. Toute
autorité devient dans ces conditions une tyrannie. Et
pourtant l’homme révolutionnaire se laisse en réalité
vaincre par le Mal. Car lui aussi prétend représenter
la Justice en soi, il usurpe une légitimité qui deviendra
aussitôt tyrannie (écrit en 1920!). Le Mal n ’est pas
une réponse au Mal. Le sentiment de la justice
offensé par l’ordre établi n ’est pas restauré par la
destruction de celui-ci ! Le révolutionnaire avait
dans l’esprit «la possibilité impossible», la vérité, la
justice... le pardon des péchés, l’amour fraternel, la
résurrection des morts... Or il a fait l ’autre révolution!
la possibilité possible de la haine, de la revendication,
de la destruction. Il a songé à la vraie révolution, mais
il a fa it l’autre ! N otre texte ne prononce aucune
parole à l’avantage de ce qui est établi mais un refus
à tout ennemi humain de ce qui est établi ! car Dieu
seul veut être reconnu comme le vainqueur de l’injus­
tice de ce qui est établi. Quant à la recommandation
de «se soumettre aux autorités», c’est purement néga­
tif: c ’est un retrait, une non-participation, un non-
engagement, «Même si la révolution est toujours la
condamnation (juste) de ce qui est établi, cela n ’est
dû en aucun cas à l’acte du rebelle : le conflit dans
lequel celui-ci se rue, c’est le conflit entre l’ordre de
Dieu et l’ordre établi. » Finalement, le rebelle rétablit
toujours un ordre qui présente les mêmes caractères
que le précédent, alors pour cette raison, «qu’il se
L’INTERPRÉTATION DE ROMAINS XIÏ1, 1-2 129

convertisse et ne soit plus rebelle». «Que chacun se


soumettej veut dire que nul n’oublie combien faux
est le calcul politique humain comme tel. » Or, la révé­
lation de Dieu attestant une vraie justice, on ne sau­
rait saper plus énergiquement ce qui est établi qu’en
l’admettant sans aucune illusion ainsi, dit K. Barth,
q u ’il est recommandé ici. Car tout «Etat, Eglise,
Société, justice positive, famille, science vivent de la
crédulité des hommes qu’il faut nourrir sans cesse
grâce à l’élan d ’aumôniers (sic) et de solennelles
mystifications: privez toutes ces institutions de leur
pathos et vous les réduirez à la famine ». (Nous retro­
uvons ici l’orientation que nous avons décelée dans
l’attitude de Jésus.) «La Non-révolution est la
meilleure préparation à la vraie révolution» (pour
K. Barth, celle de la volonté de Dieu et du royaume
de Dieu). Enfin notre texte lui-même, auquel tout
cequi précède est un préalable : ce n ’est, dit
K. Barth, qu’en apparence un fondement de l’ordre.
Cela veut dire que «toute autorité, comme toute don­
née humaine, est mesurée par Dieu, qui est en même
temps, son commencement et sa fin, sa justification et
sa condamnation, son oui et son non». Dieu est le
seul critère qui permet de saisir que ce qui est mal au
sein de ce qui est établi est réellement le mal. Ainsi
nous n ’avons pas le droit de nous saisir de Dieu pour
légitimer positivement cet ordre ! Comme si Dieu était
à notre service. Car c’est devant Dieu seul que tom­
bent les choses «établies». Le texte place l’ordre (éta-
bli/mesurc) au regard de Dieu. Cela enlève tout le
130 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

pathos, la justification, l’illusion, l’enthousiasm e, etc.,


pour les autorités ! E t K. B arth cite (très librem ent !)
le v. x ii, 10. D ieu dit «établir la justice, c ’est mon
affaire»: n o u s sou m ettre c ’est ne p as re c o n n aître
autre chose q u e cette au to rité rigoureuse de D ieu
seul, et c ’est pour ne pas l’avoir respecté que pendant
des siècles les Eglises ont trahi la cause de l’hom m e en
déférant la justice à l’E tat ! La véritable révolution ne
peut venir que de D ieu, car le révolutionnaire hum ain
prétend ap p o rter u n e nouvelle création et créer u n
nouvel h o m m e b o n e t fra te rn e l: ce qui à la fois
méconnaît la seule justice (et justification) de D ieu et
l’ordre que D ieu seul p eu t et veut établir contre l’ordre
établi hum ain.

IL - A l p h o n s e M a il l o t

M aillot n ’est pas u n théologien qui se situe au


niveau de K arl B arth m ais c ’est u n des m eilleurs
com m entateurs, vivant, de la Bible. Il présente une
toute autre perspective que la précédente. M aillot
com m ence p a r u n e q u e stio n très astu cieu se :
comment serait-il possible que Paul, qui est tout au
long de ses écrits «anti-légaliste», qui m ontre que
la T orah est périm ée, que la seule «loi» est l’am our,
et que l’œ uvre de Jésus est de libérer l’h o m m e,
com m ent pourrait-il devenir légaliste et juridique
lorsqu’il s’agit des institutions sociales et politiques?
Ce que Paul m ontre, c ’est, d'une part, que la struc-
L'INTERPRÉTATION DE ROMAINS XIII, 1-2 131

ture politique n ’échappe pas à la volonté de D ieu, et


que cette structure peut ne pas em pêcher d ’obéir à
D ieu : si l’E tat devait nous entraîner dans le mal, il
faudrait le rejeter. Paul refuse tout m anichéism e, tout
dualisme : il est impossible q u ’il y ait un m onde où
certains seraient hors de la m ain de D ieu. Les chefs
d ’E tat, les m agistrats, etc., eux aussi, quelles que
soient leurs prétentions ! D e plus, Paul dit dans ce
te x te : «Les au torités qui existent actuellem ent...»
D o n c, dit M aillot, il constate ce qui est p o u r son
te m p s : il ne «légifère» pas p o u r to u te l’H isto ire!
Alors, le devoir du chrétien, c ’est de tém oigner de
ce q u ’il croît être la vérité : c’est parce que nous pen­
sons que les autorités sont dans la m ain de D ieu que
nous avons la possibilité (bien rarem ent utilisée!) de
parler à ces autorités pour dire ce que nous croyons
juste. Et si Paul dit que nous avons à obéir non seu­
lem ent p ar contrainte mais aussi p ar m otif de cons­
cience, cela veut dire que notre obéissance ne peut
jam ais être n i aveugle ni u n e résig n atio n ! C ar la
conscience peut nous am ener à désobéir (pour obéir
à D ieu plutôt q u ’aux hom m es, dit Pierre) : mais alors
ce sera pour des motifs que les hom m es de l’institu­
tion politique ne peuvent pas com prendre1. Mais le

1. De façon typique, Maillot montre qu’un statut militaire


de l’objection de conscience est absurde : il y a contradiction
dans les termes : l’un dit qu’il obéit à sa conscience, l’autre
cherche le bon fonctionnement de la machine militaire ! Donc
on ne peut pas se comprendre !
132 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

plus im portant dans ce q u ’écrit M aillot est finale­


ment ceci : Paul écrit alors q u ’il a déjà plusieurs fois
été em prisonné : «Il ne confond pas les hom m es poli­
tiques avec des enfants de chœ ur»! E t bientôt après
il sera mis à m ort par l’autorité rom aine. «La vie dif­
ficile et la m ort de Paul délégalisent ce chapitre x m .»
Par ailleurs, M aillot replace ce chapitre aussi dans le
contexte général de la lettre, mais il le fait de façon
différente de m oi, en ce q u ’il prend un cham p plus
large : la lettre de Paul to u t entière tend à m ontrer le
m ouvem ent de la « justice-salutaire-de-D ieu-d an s-
l'histoire des-hom m es». E t P aul v eut le m o n trer
dans tous les aspects de la réalité hum aine. Il n ’y a
pas que l’Eglise e t le peuple d ’Israël (d o n t Paul a
parlé jusqu’ici) qui font l’histoire ! Il y a aussi la poli­
tique, la société hum aine, et Paul chercherait ici à
m ontrer que cette «Polis» fait aussi partie du plan
de Dieu, n ’est pas étrangère à la volonté de D ieu,
et peut participer à sa justice salutaire. Il sem ble,
souligne Maillot, que la rencontre entre chrétiens et
non-chrétiens ait été inévitable parfois sous la forme
d ’un magistrat païen qui devenait chrétien... peut-on
être juge et chrétien, p e rc ep te u r et ch rétien ? E n
effet, Paul parle de «ceux du prétoire» (Phil. i, 13)
et «ceux de César» (Phil. IV, 2 2 ): quel m étier exer­
çaient-ils ? Sans au cu n do u te des fonctionnaires
romains chrétiens, qui devaient éprouver quelques
difficultés spirituelles! Et M aillot souligne concrète­
ment ce que nous avons m ontré plus haut : l’opposi­
tion générale des premiers chrétiens au pouvoir. Paul
L ’INTERPRÉTATION DE ROMAINS XIII, 1-2 133

veut alors «com penser», «Les structures civiles, les


m agistrats et m êm e N é ro n sont intégrés dans le
dynam ism e de la justice de D ieu, d ’une façon dif­
férente d ’Israël ou de l’Eglise. Ils ne proviennent
pas du diable, mais de D ieu en dernière instance. E t
les chrétiens n ’ont donc pas à les récuser... «Toute­
fois, souligne M aillot : P aul ne d o n n e aucune
rép on se p o u r un régim e q u i b asculerait dans le
d ém o n iaq ue, sinon que le m agistrat doit toujours
rester un-hom m e-pour-le-bien » et que, s’il devenait
n o to irem e n t « u n -h om m e-pour-le-rnal », il fau d rait
revoir notre relation avec lui. En to u t cas «la véri­
tab le obéissance ne consiste pas à reco p ier une
autre obéissance»!
Les objecteurs de conscience1

Jusqu’ici nous avons essentiellement examiné des tex­


tes bibliques qui exprimaient, je l’ai dit, l’opinion,
l’orientation de la première génération chrétienne. Ce
ne sont pas des témoignages ou des opinions indi­
viduels, car il ne faut pas oublier que ces textes ne
devenaient «Ecriture sainte» que lorsqu’ils étaient
considérés comme tels par la majorité de l’Eglise (pas
du tout réunie en Concile ! mais exprimée dans des
courants d’opinion... de la «base»!). Nous allons
aborder ici... la mise en application de ces orienta­
tions, par des chrétiens, qui durant les trois premiers
siècles vont être des «citoyens rebelles». Il ne faut pas
oublier, avant d’étudier d’un peu près la question de
l’objection de conscience, point de conflit extrême,
plusieurs appréciations qui ne sont pas négligeables:
d ’abord, dès le IIe siècle, Celse (dans son Discours
véritable), parmi toutes les critiques qu’il fait du chris-

1. D a n s c e p a r a g r a p h e , je m e b o r n e à r é s u m e r le r e m a r ­
q u a b l e tra v a il d e J .- M . H orntjs : jEvangile e t Labarum , L a lo ,
1960 .
136 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

tianisme, avance la formule que les chrétiens sont « les


ennemis du genre humain », et cela tenait d ’abord au
fait que ces chrétiens s’opposaient à l’ordre romain, à
la paix romaine, et que cela signifiait bien qu’ils haïs­
saient ce «genre hum ain», tout entier organisé par
Rome, La seconde remarque, c’est que, plus tard, on
accusera les chrétiens, alors que le christianisme avait
cessé d’être une petite secte pour devenir une religion
un peu envahissante, d ’affaiblir l’Empire par le dédain
dans lequel ils tenaient les charges de magistrat ou de
chefs militaires. Et ce sera un des griefs faits par l’Em ­
pereur Julien, dit l’Apostat. Si, depuis un siècle, l’or­
ganisation administrative romaine se défait, si l’aimée
romaine a perdu plusieurs guerres sur les frontières,
c ’est la faute des chrétiens. E t ici Julien donne une
raison qui ne nous paraît plus guère valable : « Les
chrétiens ont amené les populations à ne plus respec­
ter et servir les Dieux traditionnels de la cité, eh bien,
ceux-ci ont alors abandonné Rome, et c’est pourquoi
elle entre en décadence. Revenez aux anciens dieux,
et Rome retrouvera sa grandeur ! » Laissons cela,
mais ce qui est tout à fait exact, et reconnu par tous
les historiens m odernes du Bas Em pire, c’est que
les chrétiens ne s'intéressaient plus ni aux questions
politiques ni aux entreprises militaires! Ceci se pré­
sente à deux niveaux : d’une part, on constatait que
pendant des siècles tous les intellectuels romains se
passionnaient pour le droit et pour l’organisation de
la Cité, de l’Em pire. O r, on constate, depuis le
IIIe siècle, que les intellectuels de cet Empire ne s’y
LES OBJECTEURS DE CONSCIENCE 137

intéressent plus du tout, et qu’ils se passionnent pour


la théologie ! D ’autre part, ces chrétiens ne veulent plus
exercer les fonctions de magistrats ni d ’officiers. T ant
que le christianisme gagnait dans les classes inférieu­
res de la société (il a en effet d’abord été diffusé parmi
les pauvres des villes, les affranchis, les esclaves), cela
n ’avait pas d ’im portance, mais au fur et à mesure
q u ’il gagne dans les «classes» riches et «dominantes»,
cette défection devient sérieuse. E t l’on a des textes
assez nom breux qui m ontrent que, en effet, on ne
peut plus recruter de «curiales» dans les villes, de
gouverneurs des provinces, de magistrats militaires...
parce que les chrétiens refusaient d ’être tout cela. Le
sort de la société ne les intéressait pas. Et nombreux
furent ceux qui, lorsque l’Em pereur les contraignait,
par exemple à devenir curiales (c’est-à-dire l’équiva­
lent de maire d ’une ville), préféraient s’enfuir loin
dans la cam pagne (ils avaient tous des résidences
secondaires !) et y vivre com m e propriétaire rural.
Q u an t à l’arm ée, les Em pereurs étaient obligés de
recruter des officiers parm i les étrangers, les «bar­
bares»! Si bien que certains historiens modernes esti­
m ent que cette défection générale des chrétiens a été
l’une des causes les plus importantes de la décadence
de Rome à partir du IV e siècle.

Mais revenons à la pratique avant le r u c siècle. Elle


est dominée par la pensée de Tertullien qui semble
138 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

avoir été l’u n des prem iers à préconiser une totale


objection de consciencej après avoir consacré des
livres pour prouver que l’E tat et l’Empire sont néces­
sairem ent anti-chrétiens donc ennem is de D ieu. E t
qui a cette phrase adm irable : « Les C ésars auraient
été chrétiens, s’il eû t été possible q u ’il y ait des Césars
chrétiens, ou si les C ésars n ’étaient pas nécessaires
pour le m onde» (le m o n d e d an s le sens où on le
prend toujours dans le N ouveau T e s ta m e n t: le
concentré de to u t ce qui est hostile à D ieu !). Ceci
dit, le point où va se manifester pratiquem ent cette
opposition (en dehors de l’obstruction à assister au
culte rendu à l’Em pereur), ce fut le service militaire.
Il y a un très grand débat entre les historiens à ce
sujet : on a la preuve par quelques inscriptions (rares)
qu’il y a bien eu des soldats chrétiens, mais il semble
que ceci ne concerne q u ’un tout petit nom bre (avec
peut-être des enrôlem ents forcés). Il est à peu près
certain que, jusqu’en 150, ceux qui étaient soldats et
devenaient chrétiens faisaient ce qu’ils pouvaient pour
quitter l’armée, et que ceux qui étaient chrétiens n ’y
entraient jamais. Le nom bre de soldats chrétiens va
augmenter dans la seconde moitié du i i i c siècle « mal­
gré l’attitude défavorable des autorités ecclésiastiques
et de l’ensem ble de la com m unauté chrétienne »
(R yan , Le Refus du service militaire par les chrétiens, en
anglais). D ’ailleurs mêm e lorsque le nom bre des sol­
dats chrétiens augm ente, ils provoquent des scanda­
les! Ainsi, un soldat va refuser de m ettre sur sa tête
la couronne de laurier lors d ’une cérémonie officielle.
LES OBJECTEURS DE CONSCIENCE 139

D e m êm e, u n jour, D ioclétien a célébré un sacrifice


p o u r c o n n aître l’aven ir (h aru sp ice) et ce sacrifice
échoue : on va accuser les soldats chrétiens qui étaient
là d ’avoir provoqué cet échec en faisant le signe de
croix ! O n p e u t dire q u e vers 250 ce service est u n
fait, p rovenant de la contrainte mais non un choix.
E t, dès la fin d u 1 1 e siècle, on com m encera à souligner
l’exem ple des «m artyrs m ilitaires», c ’est-à-dire des
chrétiens qui sont recrutés de force qui refusent abso­
lum ent et sont m is à m o rt à cause de ce refus et cela
se p ro d u it p a r exem ple en tem p s de guerre. O n
raconte m êm e q u e des soldats employés com m e bour­
reaux p o u r exécuter leurs cam arades o n t bru sq u e­
m en t décidé de se convertir et o n t jeté leur glaive !
Les exem ples sont nom breux cités p a r Lactance ou
T ertullien. E t l’on p eu t dire q u ’il y a massivement un
antim ilitarism e ch rétien . Voici u n tex te officiel: la
« T ra d itio n ap o sto liq u e d ’H ippolyte» q u i est u n
«règlem ent» ecclésiastique d u d é b u t d u m e siècle:
« Q u e celui q u i a le p o u v o ir de glaive, ou qui est
m agistrat d ’u n e cité, se dém ette de son em ploi, ou
q u ’o n le renvoie de l’Eglise. Si u n catéchum ène ou
u n fidèle v eut se faire so ld a t q u ’o n le renvoie de
l’Eglise car il a méprisé D ieu. » C ’est dans ces condi­
tions que se m ultiplient les chrétiens exécutés jusqu’à
l’époque d ’u n e mise à m ort massive, et la création de
ceux q u e l’o n a appelés les «saints m ilitaires». E t
puis... se produit u n retournem ent qui n ’est pas sans
im p o rtan c e : le Synode d ’Elvire en 313 décide que
to u t fidèle qui acc e p terait u n e charge pu b liq u e,
140 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

même pacifique, dans l’administration, ne pourra être


admis à entrer dans l’Eglise pendant qu’il est en fonc­
tion. Ce qui est condamné c’est toute participation au
pouvoir impliquant la coercition. E t puis se produit...
la conversion de l’Em pereur Constantin (vers 312-
313). Conversion dont on connaît la légende, mais
qui fut probablement le fruit d ’un calcul politique ; à
cette époque, les chrétiens par leur nombre étaient
devenus une force politique non négligeable, et Cons­
tantin avait besoin de tout le monde pour assurer son
pouvoir. Or, les populations aussi bien que les intel­
lectuels et l’aristocratie s’était détachés des religions
anciennes. On restait dans un «vague» religieux, et
Constantin sut en tirer parti. Il se rallia officiellement
au christianisme... et de ce fait piégea l’Eglise, qui
sans problème se laissa piéger ! C’est qu’à ce moment
l’Eglise était dirigée par une hiérarchie en grande par­
tie tirée de l’aristocratie. Des théologiens essayaient de
résister, Basile, encore, à la fin du IVe siècle, dira que
tuer quelqu’un à la guerre est un meurtre, et que le
soldat qui a combattu soit écarté de la communion
pendant trois ans. Or, la guerre était perm anente !
donc c’était excommunier le soldat purement et sim­
plement. Mais cela devient l’opinion d ’une minorité
résistante. La majorité des autorités de l’Eglise a été
gagnée par le fait que le christianisme devient religion
officielle, et que les Eglises reçoivent de grands privi­
lèges, Si bien que l’on réunit le Synode d ’Arles en
314, convoqué par l’Empereur lui-même, et la doc­
trine sur le service de l’Etat et le service militaire se
LES OBJECTEURS DE CONSCIENCE 141

retournent entièrement. Le troisième «canon» de ce


concile excommunie les soldats qui se refuseraient au
service militaire ou qui se révolteraient contre leurs
chefs. Le septième canon légitime les fonctionnaires
chrétiens de l’Etat, et demande seulement qu’ils ne
fassent pas d ’actes de paganisme (par exemple adres­
ser un culte à l’Empereur). Il est demandé aux magis­
trats chrétiens et à ceux qui veulent faire de la
politique d’observer la discipline de l’Eglise (cette dis­
cipline exige aussi de s’abstenir de toute violence
m eurtrière). Certains interprètes estiment que le
concile d ’Arles maintient l’interdiction de tuer. Mais
on ne voit pas très bien le rôle du soldat, dans ces
conditions! En réalité, l’Etat avait commencé à domi­
ner l’Eglise, et à obtenir d ’elle ce qui était le contraire
fondamental de la pensée d’origine, et avec ce concile
de 314 s’achève le mouvement chrétien antiétatiste,
antimilitariste et dirions-nous, aujourd’hui, anarchiste.
Témoignage

Être prêtre catholique et anarchiste

D epuis vingt ans, j’exerce la fonction de prêtre et


même de curé dans une paroisse de deux mille habi­
tants. Je travaille aussi trois jours par semaine dans
une entreprise de construction métallique.
Je suis connu, ici, p ar un bon nom bre de gens
comme anarchiste. La question <3Comment arrives-tu
à concilier ces deux pratiques chrétien et anar ?» m ’est
posée.
N on seulem ent je ne ressens aucune opposition
entre ma foi chrétienne et mes convictions anarchis­
tes, mais ma connaissance de Jésus de Nazareth me
pousse vers l’anarchie et me donne parfois le courage
de la pratiquer.
«Ni Dieu ni maître» et «Je crois en Dieu le père
tout-puissant», ces deux convictions me tiennent à
cœur.
Aucune personne n ’existe comme maître d ’une
autre personne, au sens où elle est supérieure,
personne ne peut imposer sa volonté à personne et
j’ignore totalement Dieu comme maître suprême.
144 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

Non à la hiérarchie entre les hommes


Jean-Paul Sartre a bien exprimé la valeur unique de
chaque être hum ain : « U n hom m e vaut tous les hom ­
mes et n ’importe qui vaut cet hom m e. »
Bien avant lui, Jésus ne faisait aucune différence
entre les hom m es, les gens de pouvoir étaient déran­
gés par l’attitude de Jésus et voulaient sa m ort, ils
l’abordaient en lui disant : «Tu parles sans te préoccu­
per de qui que ce soit, car tu ne regardes pas au rang
des personnes. » Cf. M atthieu chapitre x x i i .
La vie de chacun passe avant toutes les lois qui veu­
lent organiser la société ; les livres des Evangiles : M at­
thieu, M arc, Luc et Jean, sont pleins du récit des
affrontements de Jésus avec les autorités, parce que
continuellem ent il viole la loi par souci de la vie de
chacun.
C ’est dans cet esprit que nous avons, par exemple,
récolté un certain nom bre de signatures pour la liberté
de circulation des hum ains, à la revendication sui­
vante : «Elena Bonner, épouse Sakharov, doit pouvoir
se rendre en O ccident si elle le juge nécessaire à sa
santé; les affamés des pays du sud doivent pouvoir
se rendre dans les pays du nord s’ih le jugent néces­
saire à leur vie. »

Non à la hiérarchie entre les hommes et Dieu


Dieu, du moins celui q u ’un hom m e comme Jésus
appelle «Père» et nous dem ande d ’appeler «Père», ne
ÊTRE PRÊTRE CATHOLIQUE ET ANARCHISTE 145

s’est jamais présenté en m aître, imposant sa volonté


aux hom m es, il n 'a jam ais considéré les hom m es
comme inférieurs à lui ; p our Jésus, entre le père et le
fils, il n ’y a aucun rapport hiérarchique, il d it: «Le
Père et m oi nous ne som m es q u ’u n , lui en moi et
moi en lui. »
D es hom m es religieux qui ne pouvaient penser
q u ’en termes de rivalité, de supériorité, d ’égalité, d ’in­
fériorité, portent alors contre Jésus l’accusation de se
faire l’égal de Dieu. Ils étaient incapables d ’imaginer
q u ’un hom m e, Jésus, puisse être Dieu avec son père
et que la vocation de chaque hom m e est d ’être Dieu
avec le père.
L ’au teu r du livre de la G enèse (se référer à la
Bible) voit la faute de l’hom m e dans cette attitude
qui consiste à am bitionner de devenir comme des
dieux pour connaître le bien et le mal au lieu d ’être
avec D ieu à jouir de la vie et à prendre plaisir à
créer de la vie. C ette attitude de l’hom m e préoc­
cupé de lui-même et de son rang engendre tous les
m alheurs: Les hom m es se retrouvent seuls, nus et
honteux, s’accusant m utuellem ent, travaillant dans
la peine pour eux-mêmes, à la création et à la pro­
création en sem ant la m ort, en s’affrontant pour la
dom ination ou en acceptant la dom ination dans la
peur.
Sans cesse des hom m es, les prophètes, proposent
de vivre en alliance avec D ieu ; mais les peuples sous
l’emprise des autorités préfèrent s’affirmer en affron­
tant les autres.
146 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

Voici dans la Bible, par exemple, le prem ier livre de


Samuel, chapitre v in ;
« Les anciens dirent à Samuel : D onne-nous un roi
pour nous gouverner... D ieu dit à Sam uel: D onne
satisfaction au peuple pour tout ce qu’il dem ande...
C’est moi qu’ils rejettent car ils ne veulent pas que
je règne sur eux. Samuel rapporta toutes les paroles
de Dieu au peuple qui lui dem andait un ro i: Voici
quel sera le statut du roi qui va régner sur vous. Il
prendra vos fils, il les affectera à ses chars et à ses
chevaux, et les fera courir devant son char. Il les
utilisera com m e chef de mille hom m es et com m e
chef de cinquante ; il les fera labourer et moissonner
à son profit, fabriquer ses arm es de guerre e t ses
attelages. II prendra vos filles pour la préparation de
ses parfums pour sa cuisine et pour sa boulangerie.
Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliveraies
les meilleures, pour les donner aux gens de sa mai­
son. Sur vos cultures e t vos vignes, il prélèvera la
dîme pour la donner à ses ministres et aux gens de
sa maison. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos
servantes, de vos bœufs et de vos ânes les prendra
et les fera travailler pour lui. Il prendra la dîm e de
vos troupeaux et vous-mêmes deviendrez ses escla­
ves. Alors vous pousserez des cris p our vous plaindre
du roi que vous avez voulu, mais alors Dieu ne vous
répondra pas. »
ÊTRE PRÊTRE CATHOLIQUE ET ANARCHISTE 147

Je crois en Dieu, pourquoi?


Je crois en un seul D ieu et ce Dieu c'est un homme,
Jésus. Beaucoup disent qu’il est m ort, je réponds q u ’il
est vivant, j’en ai la preuve déterm inante et irréfu­
table : c ’est que, croyant en Jésus vivant avec moi,
j’ai le goût de vivre, et, dans les m om ents où j’oublie
sa présence, je ne vis plus, je n ’ai plus le moral. Et
naturellem ent, je choisis de vivre...
Jésus est donc D ieu p o u r moi puisqu’avec lui je
peux vivre.
Dans le chapitre V III de La Philosophie de la misère,
je com prends très bien Pierre-Joseph Proudhon ; il n ’a
envisagé qu’un seul D ieu, Etre suprême, dominateur
de l’hom m e. Il ne pouvait donc que le nier, car ce
Dieu ne pouvait que l’empêcher de vivre: «Dieu, s'il
existe, est essentiellem ent hostile à notre nature
hum aine... Dieu â la fin se trouvera-t-il être quelque
chose?... J’ignore si je le saurais jamais... Si un jour je
dois m e réconcilier avec D ieu, cette réconciliation,
im possible ta n t que je vis et dans laquelle j’aurais
to u t à gagner, rien à perdre, ne se p e u t accomplir
que dans ma destruction.)»

Vanité des philosophies et des théologies


Finalem ent affirmer ou nier l’existence de Dieu est
sans intérêt, ce qui compte c’est d ’avoir le goût et la
joie que donne la vie.
Elles sont vaines les discussions des philosophes et
148 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

des théologiens cherchant à prouver q u ’ils ont raison


et s’im posant com m e des m aîtres penseurs.
Avec Paul de T arse) dans sa L ettre aux C o rin ­
thiens, chapitre i n , je constate que les raisonnem ents
des sages «ne sont que du vent... ils sont pris au piège
de leur propre habileté». Par exem ple, un hom m e
com m e Socrate est am ené à se donner lui-m êm e la
m ort pour respecter la dém ocratie qu'il a conçue.
Avec Jean, un ami de Jésus, dans sa première lettre
au chapitre iv , je pense q u ’il n 'y a rien à dire sur
D ieu, car «D ieu, p erso n n e ne l'a jam ais vu mais
aim ons-nous les uns les autres puisque l’am our est
de D ieu et que quiconque aim e est né de D ieu et
connaît D ieu. Celui qui n ’aim e pas n ’a pas co n n u
D ieu, car D ieu est am our... Si q u e lq u 'u n d it q u ’il
aime D ieu et q u ’il déteste son frère, c ’est u n m en­
teur... Si quelqu’un jouissant des richesses du m onde
voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrail­
les, com m ent dem eurerait-il en lui. »
N o u s croyons en Jésus e t nous le reconnaissons
com m e notre D ieu, nous l’appelons D ieu, ce n ’est
pas parce que nous voyons chez cet hom m e les quali­
tés qui seraient celles de D ieu : la toute-puissance, la
transcendance, l’éternité, etc. M ais p ar son attitude
d ’am our envers to u t hom m e, qui nous entraîne égale­
m ent à vivre dans cet esprit et nous donne le goût de
vivre.
ÊTRE PRÊTRE CATHOLIQUE ET ANARCHISTE 149

Pour une révolution, laquelle?

Je ne puis condam ner les opprimés qui pour se


révolter prennent les armes et se lancent dans la vio­
lence, mais je pense leur révolte inefficace pour une
réelle révolution: ou bien les opprimés seront écra­
sés par les forces des gens du pouvoir, ou bien,
quand le pouvoir en place sera renversé, ils auront
acquis le goût du pouvoir par les armes, ils devien­
dront alors les nouveaux oppresseurs et tout sera à
refaire.
P o u r une véritable révolution, il faut trouver le
moral de s’engager à faire disparaître ce qui est à l’ori­
gine de toutes les violences: l’esprit de hiérarchie et la
peu r; la peur q u ’éprouvent les dominants de ne plus
pouvoir vivre s’ils ne dom inent plus, les pousse à la
violence p our m aintenir leur dom ination. La peur
q u ’éprouvent les dom inés de ne plus pouvoir vivre
s’ils renversent leurs maîtres, les pousse à accepter la
violence qu’ils subissent. Ils trouvent eux-mêmes une
compensation en cherchant à dom iner sur d ’autres,
toujours au prix de la violence dans le cycle infernal
de révolte-répression...
Dans l’esprit de Jésus, nous combattons la violence
en nous attaquant à la peur. Jésus dit aux opprimés :
«Si on te frappe sur la joue droite, tend la joue gau­
che », il cherche ainsi à les libérer de la peur devant la
violence de leurs oppresseurs. Lui-m êm e une fois
q u ’il est libéré de la peur, recevant une gifle, ne tend
pas l’autre joue, il demande des explications: «Si j’ai
150 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal, si j’ai bien


parlé, pourquoi me frappes-tu ?» Il n’a pas peur de la
mort que l’on va lui faire subir.
Jésus dit encore: «Si on te prend ton m anteau,
donne encore ta chemise; si on te réquisitionne pour
un mile, fais-en deux.» Il veut que les opprimés se
libèrent de la peur d ’être incapables de vivre sans
maître. Ils seront alors capables comme il l’a fait, de
traiter les maîtres d ’hypocrites, engeance de vipère,
(salauds), jusqu’à ce que ces gens ne puissent plus
tenir dans leur esprit de dominateur (lire chapitre x x i i i
du livre de Matthieu). Un maître est toujours fier de
lui lorsqu’il domine, obligeons-le à prendre conscience
de sa bassesse et il sera contraint d ’abandonner sa
position car personne ne peut vivre en se méprisant.

Gandhi, L a m a del Vasto, Lech Walesa et Jésus


C’est une imposture de présenter Gandhi comme
un non-violent à la manière de Jésus: si Gandhi
s’est servi de la non-violence, c’est pour mettre en
place le pouvoir oppresseur de l’Etat indien. Il
emploie la non-violence face au plus fort, «le pouvoir
anglais», mais face au plus faible, il se sert des armes
de guerre. Avec les dirigeants de l’Inde, ses disciples,
il envoyait la police contre les Indiens de la tendance
de ceux qui l’ont assassiné.
U n jour de Noël, il lançait un appel à la guerre
contre le peuple sikh revendiquant son indépendance
ÊTRE PRÊTRE CATHOLIQUE ET ANARCHISTE i s i

au Pendjab. Les belles pensées de G andhi m asquent


la violence qui sort d u cœ ur de to u t chef.
D e m êm e, la non-violence de Jésus est très éloignée
de celle d ’u n Lanza del V asto e t aujourd’hui de celle
de L ech W alesa. Ils o n t p e u r de la violence et se tien­
n e n t à l’écart d u m onde de la violence. Ils refusent de
s’attaq u er à u n pouvoir oppresseur en faisant éclater
au grand jour la violence de celui-ci.
E n 1976, alors que nous avions pénétré sur le site
de M alville, L anza del Vasto avait p e u r de voir les
CRS nous charger avec violence, ce m aître de sagesse
nous a alors dem andé d ’être gentils et de nous replier.
La p eu r de la violence des C RS lui faisait accepter la
violence du pouvoir et d u nucléaire.
O n p e u t adm irer le form idable m ouvem ent «Soli­
darité » que L ech W alesa a lancé en Pologne. M alheu­
re u s e m e n t, a u jo u rd ’h u i, il freine c e t élan de
libération : parce que le pouvoir m enace de réagir vio­
lem m ent, de faire couler le sang, il ordonne de renon­
c e r à certaines m anifestations. Ainsi se perpétue la
violence quotidienne de l’E tat.
A u co n traire, Jésus rech erch e u n e paix qui passe
ob lig ato irem ent p a r la lu tte et d o n c la provocation
des autorités. Il sait q u ’en p ren an t le parti des oppri­
m és, il déclenche autom atiquem ent la violence contre
lu i; il ne recule pas, car dans la relation q u ’il entre­
tie n t avec son p è re , il tro u v e la force de faire son
choix. A utrem ent, il ne pourrait pas vivre : « Celui qui
veut sauver sa vie la p erd » (voir le chapitre x v i d u
livre d e M atthieu).
152 ANARCHIE E T CHRISTIANISME

Lanza del Vasto m anquait de respect envers les


C .R .S., il refusait de dénoncer leur com portem ent
de S.S., c ’est-à-dire leur abandon de toute respon­
sabilité p o u r o b é ir avec discipline à des ord res
supérieurs. JésuSj au contraire, traite ses ennem is
de ce q u ’ils sont afin de leur perm ettre de retrouver
leur p erso n n alité h u m aine. L anza del V asto a
m anqué de respect envers les m anifestants: lui, ce
sage nous jugeait incapables de prendre nos respon­
sabilités, incapables d ’apprécier quels risques nous
étions en m esure de prendre pour nous. Jésus, au
co n traire, avertit ses am is des difficultés, leur
indique où prendre la force e t laisse à chacun sa
liberté.

A lvavaro Ulcué Chocuê et Jésus

D e nos jours, je vois des hom m es qui s’insèrent


dans l’histoire d ’un peuple anim é d ’un esprit catho­
lique, c’est-à-dire universel, reconnaissant en chaque
hom m e, un frère. Parm i ceux-là, certains affirment
reconnaître D ieu en Jésus de N azareth. Ils le voient
ne se p ré te n d a n t pas Ê tre S u p é rie u r aux autres
h o m m e s; ils le voient p ar am o u r des uns et des
autres, prendre toujours le parti des opprim és face
aux oppresseurs, travaillant à détruire toute hiérar­
chie, tout pouvoir de l’hom m e sur l’homme.
Voici un texte publié en mars 1985 : «Alvaro Ulcué
C hocué, seul prêtre indien en Colom bie, a été assas-
ETRE PRÊTRE CATHOLIQUE ET ANARCHISTE 153

siné en novembre 1984. Déjà en 1982, sa sœur avait


été tuée par la police. Avant sa mort, parlant une fois
de la violence institutionnalisée, il disait: “Les chré­
tiens, que faisons-nous? nous assistons en spectateurs
et nous approuvons par notre silence, car nous avons
peur d’annoncer l’Evangile de manière radicale.” »
(voir Témoignage chrétien du 11 février 1985).
Chrétiens de la paroisse de Bozel et du Planay, avec
notre curé, après avoir cherché à analyser la situation
dans le monde actuel, nous condamnons la violence
des Etats.
Nous constatons que cette violence s’exerce par les
banques, les armées et les polices.
Nous avons été amenés à reconnaître et à dénoncer
la pratique des taux d’intérêt comme la cause essen­
tielle de la violence : on peut même parler d’une
forme d’assassinat de ceux qui meurent de faim.
Nous dénonçons particulièrement les budgets mili­
taires, la fabrication et la vente des armes.
Nous avons également constaté les violences poli­
cières que subissent surtout les pauvres et les oppo­
sants au pouvoir en place : prisons, tortures...
Nous interpellons nos évêques et les autres commu­
nautés chrétiennes pour que soit exprimé le refus de
cette violence des Etats,
Espérant votre réponse, nous vous disons notre
union en Jésus.
Pour multiplier leurs actions, je pense que chrétiens
et anars auraient avantage à mieux se connaître.
Si cet article est publié par des libertaires, c’est
154 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

peut-être qu’ils ont l’esprit plus ouvert que des


catholiques dont le nom signifie pourtant: «Ouvert
à tous».

Ad r ie n D uchosal.
Conclusion

En achevant ces pages, je m e dem ande avec un peu


d ’anxiété si un lecteur anarchiste aura eu la patience
de lire ces longues analyses sur les textes bibliques, s’il
ne se sera pas ennuyé ou agacé, et s’il en verra l’uti­
lité, é ta n t d o n n é q u ’il ne p e u t considérer la Bible
com m e u n livre différent des autres, possiblem ent
p orteur d ’une parole de D ieu. Mais après tout, ceci
était inclus dans m on thèm e. E t il fallait bien faire ce
travail p o u r rem ettre au point les idées toutes faites
sur le christianisme. Remise au point aussi nécessaire
p o u r les chrétiens que p o u r les anarchistes !

E t m aintenant...

C om m ent conclure u n livre comme celui-ci? Il me


paraît seulem ent im portant pour une mise en garde
des chrétiens (et, étan t chrétien, je ne voudrais pas
m ’im m iscer dans les groupes anarchistes). Ce que
nous avons, m e semble-t-il, appris c ’est d ’abord q u ’il
fau t ab so lu m en t récuser le Spiritualism e chrétien,
c ’est-à-dire l’évasion dans le ciel, dans la vie future (à
laquelle je crois, p ar la Résurrection, mais qui ne per­
m et en rien une évasion), un mysticisme dédaignant
156 ANARCHIE ET CHRISTIANISME

les choses de la terre, car D ieu nous a placés sur cette


terre, pas pour rien, mais avec une charge, que nous
n ’avons pas le droit de récuser. C ependant, à l’encon­
tre des chrétiens «engagés», nous devons éviter de
tom ber dans le panneau de l’idéologie dom inante du
m om ent! J ’ai déjà dit que l’Eglise avait été m onar­
chiste sous les Rois, impérialiste sous N apoléon, répu­
blicaine sous la R épublique, et m aintenant l’Eglise
(protestante au moins) devient socialiste. D u socia­
lisme de to u t le m onde. E t cela va à l’encontre de
l’o rien tatio n de P a u l: ne vous conformes pas aux
idées d u m onde actuel. D onc prem ier dom aine où
l’anarchisme peut apporter un heureux contrepoids à
la flexibilité conformiste des chrétiens. M ais, sur l’au­
tre front, dans le m onde idéologique et politique, il est
aussi le garde-fou : bien en ten d u , il ne saurait être
question q u ’un chrétien soit de droite, de la droite
actuelle, de ce que nous avons vu devenir la droite!
A près to u t, p e u t-ê tre la d ro ite républicaine de la
IIIe République avait-elle de la valeur1. Ce n ’est plus
notre affaire. La droite est devenue inévitablem ent
soit le grossier triom phe de l’hyper capitalisme, soit
le fascisme2 : il n ’y a pas d ’autre droite. D onc exclu,

1. Voir par exemple un excellent livre, écrit par un homme


de droite en 1934, André T ardieu : L e S o u v e r a in c a p tif, où il
dénonce l’illusoire souveraineté du peuple !
2. J’avais déjà noté la parenté entre libéralisme et fascisme
dans un long article de la revue Esprit en 1937 : «Le fascisme
fils du libéralisme »,
C O N C L U S IO N 157

mais aussi bien le marxisme dans ses avatars du


XXe siècle. Un chrétien ne pouvait plus être stalinien
après les procès de Moscou, l’horrible massacre des
anarchistes de Barcelone par les communistes et le
pacte germano-soviétique, la prudence du P.C.
devant le Maréchalisme en 1940, et la conduite des
communistes en 1944 (et pourtant c’est ce moment
que nos braves pasteurs ont choisi pour découvrir les
beautés du communisme stalinien). L ’anarchisme
avait vu plus clair, et nous avait mis en garde. Peut-
être cette leçon pourrait être entendue aujourd’hui.
Enfin, troisième apport de l’anarchisme à la pensée
chrétienne: il faut apprendre à regarder les réalités
de nos sociétés d ’un autre point de vue que celui
dominant de l’Etat. Ce qui semble une des catastro­
phes de notre temps, c’est que tout le monde semble
d ’accord pour considérer «l’Etat nation», comme la
norme. Il est effarant de considérer que l’Etat nation
a été finalement plus fort que les révolutions marxis­
tes, puisqu’elles ont toutes conservé la structure natio­
naliste et la direction d ’un Etat. Il est effrayant de
penser qu’une volonté de sécession comme celle de
Makhno a été noyée dans le sang. Et que Etat mar­
xiste ou Etat capitaliste, c’est pareil, en ce que l’idéo­
logie dominante est celle de la Souveraineté. Ce qui
rend la «construction de l’Europe» parfaitement
risible, car il n ’y aura aucune Europe possible tant
que les Etats ne renonceront pas à leur souveraineté.
Mais le nationalisme étatique a envahi le monde, et
tous les peuples africains, par exemple, au lendemain
158 A N A R C H IE E T C H R IS T IA N IS M E

de leur décolonisation n ’ont rien eu de plus pressé


que d’adopter cette forme. Voilà donc ce que l’anar­
chisme me paraît apporter aux chrétiens. Et c’est fort
important.

Faut-il aller plus loin ? J’ai dit au début qu’il n’était


pour moi pas question d ’essayer de christianiser les
anarchistes, ni de proclamer l’orientation anarchiste
comme primordiale pour les chrétiens ! Il ne faut pas
identifier les deux. Et je ne voudrais pas reprendre la
théorie du «bout de chemin ensemble», qui fut un
temps la formule pour justifier le collage des chrétiens
aux staliniens. Mais je voudrais seulement que l’on ait
pu constater qu’il y avait une orientation générale qui
est commune et parfaitement claire. Ce qui implique
que nous menions le même combat et dans une
même perspective. Sans aucune confusion, sans
aucune illusion. Mais s’il en était ainsi nous rencon­
trerions ensemble les mêmes adversaires et les mêmes
dangers, ce qui n ’est pas rien ! T out en gardant pré­
sent ce qui nous sépare, d ’un côté, la Foi en Dieu et
en Jésus-Christ, avec toutes ses conséquences. De
l’autre, la différence, que nous avons déjà soulignée,
quant à notre évaluation de la «Nature humaine». Il
faut être bien au clair sur ce qui nous rassemble et ce
qui nous sépare. Je n ’ai prétendu rien faire d ’autre
dans ce petit essai.
Table des matières

Introduction. . . ................................................ 7
C h a p it r e Ier. - L ’a n a r c h i e d u p o i n t d e v u e d ’u n
c h r é t i e n ................................ 21
I. - Quelle anarchie? ....................................... 21
II. - Les griefs de l’anarchie contre le christia­
nisme............................ 38
C h a p it r e II. —L a B ib l e » s o u r c e d ’a n a r c h i e ........... 69
I. - La Bible hébraïque.................................... 70
II. - Jésus ........................ 84
III. - L’Apocalypse............................................ 107
IV. - Une incidence : l’Epître de Pierre.......... 112
V. - Paul............................................................ 116
An n e x e s . - L ’in t e r p r é t a ti o n d e R o m a i n s X I I I , 1 - 2
par K. B a r th e t A . M a i l l o t ...................... 127
I. - Karl B arth.................................................. 127
II. - Alphonse Maillot...................................... 130
L e s o b je c te u r s d e c o n s c i e n c e ................. 135
Témoignage : Etre prêtre catholique et anar­
chiste. ............................................................ 143
C o n c l u s i o n .................................................................155
CET OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER SUR
SYSTÈME VARXQUIK PAR L'IMPRIMERIE SAGIM •
CANALE À COURTRY EN SEPTEMBRE 200+, POUR
LE COMPTE DES ÉDITIONS DE LA TABLE. RONDE.

Dépôt légal : septembre 2004.


d ’édition : 3918.
N® d ’impression : 7843-
RI

Imprimé en France,
O n assim ile généralem ent le christianism e an
conservatisme social et politique e t le fait est que
les Églises o n t toutes collaboré avec les pouvoirs
en place, depuis l'em pereur C onstantin jusqu ’au
clergé orthodoxe sous Staline.
Pourtant, Jacques Ellul montre, textes bibliques
à l'appui, que le christianism e, envisagé dans son
rapport à la politique, dispose à l'insoum ission, à
la dissidence, à la récusation m êm e de to u t pou­
voir, de toute hiérarchie.
La parution de ce livre violemment iconoclaste
s’inscrit dans la nécessaire redécouverte du philo­
sophe, sociologue, politologue et théologien le plus
fécond de notre époque. Jacques Ellul bouscule,
blasphèm e et prend à revers, com m e à son habi­
tude, toutes les idées reçues.

C ouverture : A nne-M arie A dda.

LA TABLE RONDE
8,50 €
(H-IX & 122226-7
ISS N 1160-3100
9 30880 IS B N 2-7103-0880-0

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