Vous êtes sur la page 1sur 25

Anselme Mbemba-Mpandzou

NIETZSCHE ET LA QUESTION DE LA MORALE Anselme Mbemba-Mpandzou


Partant de la conception nietzschéenne de la morale fondée sur
La généalogie de la morale, Anselme Mbemba-Mpandzou élucide
les motifs d’aversion de Nietzsche pour la morale chrétienne.

Il construit sa démarche à partir de trois interrogations : NIETZSCHE


1) Pourquoi Nietzsche critique-t-il la morale chrétienne ?
2) La critique nietzschéenne de la morale chrétienne débouche-t- ET LA QUESTION DE LA MORALE
elle sur la fondation d’une nouvelle table des valeurs ?
3) Si Nietzsche exalte la vie, l’instinct de vie, cette exaltation
obéit-elle à une finalité ?

Par-delà la critique de la morale chrétienne par Nietzsche, il ressort

NIETZSCHE ET LA QUESTION DE LA MORALE


de l’analyse d’Anselme Mbemba-Mpandzou que les chrétiens,
spécialement les Africains, doivent se débarrasser du « Dieu »
chrétien et des valeurs qui s’y rattachent. « Car le Dieu moral,
façonné par des hommes décadents, nous a assez divertis. Nous
devons rompre les amarres pour qu’on se libère définitivement.
Les églises qui sont autant de “cavernes”, comme le dit si bien
Nietzsche, embrigadent la foi et l’esprit ». Dès lors, l’Africain
peut-il trouver sa planche de « salut » dans le christianisme ?

Anselme Mbemba-Mpandzou est docteur


en philosophie. Il est Enseignant-Chercheur au
Département de Philosophie de la Faculté des Lettres et
des Sciences Humaines, Université Marien Ngouabi,
Préface de Félix-Nestor Ahoyo
Brazzaville (Congo).

ISBN : 978-2-343-10480-5
15,50 €

OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE


NIETZSCHE ET LA QUESTION
DE LA MORALE
Ouverture philosophique
Collection dirigée par, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des


travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels »
ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions

Pascal GAUDET, L’institution kantienne de l’humanité,


2017.
Gisèle GRAMMARE, La peinture en résonance, 2017.
Jacques ARON, Saul Ascher, Un philosophe juif allemand
entre Révolution française et Restauration prussienne
suivi de Saul Ascher, La Germanomanie (1815) et La
Célébration de Luther sur la Wartburg (1818), 2017.
Stéphane VINOLO, Connaissance et reconnaissance chez
Hobbes et Rousseau. La transparence est l’obstacle, 2017.
Lucien R. KARHAUSEN, Dr Georges Canguilhem,
Médecin anomal, 2017.
Jean PIWNICA, Martin Heidegger une affaire franco-
française, 2017.
Michel FATTAL, Conversion et spiritualités dans
l’Antiquité et au Moyen Âge, 2017.
Paul DUBOUCHET, René Girard, « cowboy texan », Au
fil de ses exploits, 2017.
Fallander KALTCHAREL, Le dualisme antiréaliste et
semi-empirique de Bernard Vidal, 2017.
Jean-Louis BISCHOFF, Penser la notion de rencontre,
2017.
Anselme Mbemba-Mpandzou

Nietzsche et la question
de la morale
© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-10480-5
EAN : 9782343104805
PRÉFACE

Les jeunes intellectuels africains d’aujourd’hui


partagent une caractéristique commune que nous
déplorons : le manque d’idéal, le manque d’un idéal de
développement pour eux-mêmes, pour leur pays, et pour
leur continent. Ils ont des visées, ils n’ont pas de vision. Ils
ont développé sous l’aveuglement des mass médias
occidentaux la fausse conviction que ce qui compte dans
la vie c’est ce qui se compte.
Le résultat de cet état de choses est que l’intellectuel
africain végète dans une vie dépourvue de sens, incapable
qu’il est de capter les nombreux messages que lui envoient
ses ancêtres (synonyme de Dieu chez les Africains) pour
le prévenir :
Réveille-toi et fais face à ton destin !
Il est fort heureux qu’il y ait des exceptions, des
intellectuels qui échappent à cet inconscient collectif de la
perdition.
C’est dans cette exception que s’inscrit Anselme
Mbemba-Mpandzou à travers son ouvrage sur Nietzsche :
Nietzsche et la question de la morale.
Monsieur Mbemba-Mpandzou saisit d’emblée la
problématique de la morale nietzschéenne sous ses aspects

7
fondamentaux et en fait non seulement un développement
élogieux, mais encore une application pertinente à la
condition africaine.
S’agissant de ses aspects fondamentaux, je me contente
d’en retenir, sous sa plume, trois :

1. La généalogie – Etre révolutionnaire, disait Karl


Marx, c’est aller à la racine des choses. Or,
s’agissant de l’homme, la racine des choses est
l’homme lui-même. Et en pénétrant à la racine
nous découvrons avec stupéfaction que ces
préceptes de la morale qu’on nous présente comme
divins sont en réalité humains, trop humains. Ils
sont destinés à masquer des intérêts.

2. Le ressentiment – Il dévoile que la prêtrise, quand


on l’examine sous sa vraie face, n’est que volonté
de vengeance d’une catégorie d’hommes, en
l’occurrence le prêtre ascétique (plutôt en mission
pour son maître), sur l’humanité, sur le peuple. Il a
juré : Tu ne seras jamais heureux !

3. La valeur – L’homme est l’être qui instaure la


valeur dans le monde, dans son monde.
Conséquence de cet état de choses, l’Africain doit
s’éveiller pour remettre en cause toutes les pseudo-
valeurs qu’on lui a imposées jusque-là (valeur
morale, valeur anthropologique, valeur
économique, valeur architecturale, valeur
artistique, etc.).

Dans le désordre, je tire de l’ouvrage deux passages qui


mettent en exergue la nécessité, pour nous, les Africains,
d’aller à l’école de Nietzsche.

8
Le système de croyance proposé
par le christianisme n’est pas
tenable… pour bon nombre de
croyants. D’où les escapades de
certains prêtres qui tombent dans
des comportements déviants.
Combien de fois n’a-t-on pas
entendu dans les médias des
prêtres accusés de pédérastie et
de pédophilie ? Les incitations et
la participation des prêtres
catholiques dans le génocide
rwandais n’est plus qu’un secret
de polichinelle.
Loin d’être inactuel ou un chien
fou maudissant le monde avec des
grognements de mâtin aux lèvres
écumantes et aux dents
étincelantes, Nietzsche est un
véritable philosophe au sens
authentique du terme, en ceci
qu’il est un éveilleur de
conscience. Nous pouvons nous
adosser à sa critique de la morale
pour avoir « un regard éveillé sur
les réalités religieuses
présentes. »

Ces phrases percutantes et tant d’autres qui méritent


d’être lues mettent en relief que l’ouvrage n’avait plus
besoin d’une préface. L’ouvrage de Monsieur Mbemba-
Mpandzou est à lui-même une grande préface, préface à la
tâche qui attend les intellectuels africains.
Puissent les jeunes générations d’intellectuels africains
emprunter, à l’instar d’Anselme Mbemba-Mpandzou, le

9
chemin glorieux de notre affirmation dans un monde
déchiré par la perte de sens, la perte des valeurs.

Félix-Nestor AHOYO
Président de la Société Béninoise de Philosophie

10
INTRODUCTION

Dans son ouvrage Nietzsche et la religion de


l’incroyance (1973), Yves Ledure remarque : « La critique
que Nietzsche opère du concept de morale chrétienne vise
[…] la libre pensée tout autant que le christianisme. Dans
les deux perspectives, la morale altruiste signifie le
triomphe d’une religion contemplative qui adore
l’« extériorité », quel que soit son nom : Dieu, Vérité,
Nature humaine. Le besoin de vérité à tout prix,
l’affirmation de vérités absolues, qu’elles soient
strictement religieuses ou qu’elles relèvent de la
philosophie ou des sciences humaines, aboutit à un
nivellement. Ces vérités, en effet, « dévorent les formes
caractéristiques » de ce qui fait un homme. Le
christianisme et la morale altruiste se rejoignent pour
abaisser l’individu, pour le réduire en quelque sorte au
plus petit commun dénominateur, afin que l’idéal qu’ils
présentent puisse être accepté du grand nombre. »1
Ces propos d’Yves Ledure laissent percevoir, en
dernière analyse, l’idée qui commande la conception
nietzschéenne de la morale chrétienne ou morale
dogmatique. Elle pourrait, au demeurant, se résumer en
cette assertion de Nietzsche : « Toute morale comporte
une certaine analyse des actions ; toutes les morales sont
fausses. Mais toute morale a ses perspectives et ses

1
LEDURE, Y., (1973), Nietzsche et la religion de l’incroyance, Paris,
Desclée, p. 30.

11
éclairages propres – sa théorie des motifs. »2 Il se dégage
clairement ici le caractère pluraliste, imaginaire et non
universel des morales. À dire vrai, Nietzsche récuse la
prétendue évidence naturelle des morales en montrant
qu’en réalité les codes moraux qui régissent les sociétés
humaines n’ont aucun caractère divin. Aussi tirent-ils tous
leur origine d’une évaluation de la vie, évaluation qui
donne un certain sens à celle-ci. Comprendre la question
de l’origine de la morale, tel est précisément le but visé
par Nietzsche dans La généalogie de la morale.
La généalogie de la morale a été écrite en 20 jours.3
Elle est composée de trois dissertations plus ou moins
équilibrées. La première compte dix-sept aphorismes ; la
deuxième en comporte vingt-cinq et, la troisième en
contient vingt-huit. La composition de ces dissertations
n’obéit pas du tout au schéma classique d’exposition des
idées, ce qu’Eric Blondel appelle le « projet
architectonique du discours philosophique classique. »4
En fait, Nietzsche adopte, comme toujours, le style
aphoristique consistant en l’exposition sentencieuse des
idées. Car, pour Nietzsche, l’aphorisme permet de
ramasser le propos de façon concise. Et c’est en cela qu’il
gagne en éternité. « L’aphorisme, la sentence, […] sont les
formes de l’« éternité. » »5
Ceci dit, la Première dissertation a pour thème un
groupe de concepts : « Bon et Mal », « Bon et Mauvais. »

2
NIETZSCHE, F., (1947), La volonté de puissance, Traduction
française G. Bianqui, Tome I, Paris, Gallimard, §144, p. 241.
3
DESCHAMPS J., Avant-propos, in Nietzsche, La généalogie de la
morale, Présentation et commentaire de Jacques Deschamps, Nathan,
Paris, Collection "Les intégrales de philo", p. 5.
4
BLONDEL E., Nietzsche, le corps et la culture, Paris, PUF, 1986,
p. 22.
5
NIETZSCHE F., Textes et variantes établis par Giorgio Colli et
Mazzino. Montinari, tr. de l’allemand par J-C. Hémery, Paris, Ed.
Gallimard, 1974, § 51, p. 95.

12
Procédant à l’analyse de ces concepts, Nietzsche en arrive
à cette idée que le prêtre ascétique est à l’origine de la
fabrication de ces concepts. Par prêtre ascétique, il faut
entendre les législateurs moraux et toute la cohorte des
« Cagliostro » de la pensée (religieux, philosophes,
métaphysiciens, idéalistes, etc.). En effet, aussi loin qu’on
puisse remonter dans le passé, force est de constater qu’il
n’existait qu’une morale : la morale des maîtres. Celle-ci
avait en regard la morale des esclaves comme son autre.
Mais, avec le temps, une scission s’est opérée au sein de
cette morale des maîtres. Celle-ci va opposer les valeurs
guerrières et les valeurs sacerdotales. Par valeurs
guerrières, Nietzsche entend précisément des valeurs qui
ressortissent au corps ; les valeurs sacerdotales, quant à
elles, renvoient à celles qui mettent en relief l’esprit. Loin
de favoriser les affaires des maîtres, cette opposition va
plutôt les affaiblir, voire les ruiner. L’affaiblissement des
maîtres a fait le lit des prêtres ascétiques amenant avec eux
la morale servile ou morale des esclaves C’est donc par
ressentiment qu’ils vont devoir s’ériger en réformateurs
moraux.
La Deuxième dissertation porte sur l’analyse de « La
Faute », « La Mauvaise conscience » et ce qui leur
ressemble. Pour tout dire, il s’agit précisément de la
cruauté. Ici, Nietzsche passe au peigne fin le processus de
la perversion des instincts, perversion qui a donné lieu à
l’émergence chez l’homme d’une intériorité.
La Troisième dissertation, quant à elle, est centrée sur
l’analyse du sens de tout idéal ascétique. Il est question
pour Nietzsche d’étudier les effets dévastateurs de
l’intériorisation dont le prêtre ascétique, en propageant un
discours d’asservissement aux esclaves, est devenu la
sentinelle de la vie appauvrie.
Publiée en 1887, La généalogie de la morale est un
texte critique. Son sous-titre, d’ailleurs, est assez

13
explicite : « Un écrit polémique pour servir de
complément à un récent ouvrage, Par-delà le bien et le
mal et en accentuer la portée. » Considérée comme l’un
des livres les plus décisifs, les plus rigoureux (du point de
vue de l’enchaînement des idées) de Nietzsche et « qui
précède de bien peu » son effondrement, La généalogie de
la morale est « non plus le chant de Zarathoustra, non
plus une mosaïque, apparemment au moins, incohérente
d’aphorismes qui découragent le commentaire, mais trois
dissertations, rigoureusement charpentées, sur les
origines sinistres et souterraines de la morale
traditionnelle et de la « grégarité » inhérente à cette
morale – morale du troupeau ou des faibles qui ont
toujours pour eux la force du plus grand nombre, morale
antique ou moderne, chrétienne ou déchristianisée, peu
importe, car pour Nietzsche c’est au fond toujours la
même chose. »6
Ainsi, la lecture de cet écrit polémique de Nietzsche
permet de comprendre que, dans l’imaginaire collectif, la
morale passe pour être le ciment de la cohésion sociale.
Cependant, selon Nietzsche, elle garde, comme la lune,
une face cachée, laquelle semble la plus importante. En
tant que signe linguistique, la morale peut être perçue
comme un mythe, au sens barthien, c’est-à-dire « un
système de communication », un mode de signification,
une forme qui véhicule autre chose en dehors de son
signifié ordinaire.
En effet, l’une des leçons que la sémiologie nous a
apprise est que : « le mythe a pour charge de fonder une
intention historique en nature, une contingence en
éternité. »7 Il est donc « une parole dépolitisée. »8

6
BIRAULT, H., Avant-propos, in Nietzsche (1981), La généalogie de
la morale, Présentation et commentaire de Jacques DESCHAMPS,
Nathan, Paris, Collection "Les intégrales de philo", p. 5.
7
BARTHES, R., (1957), Mythologies, Paris, Seuil, p. 196.

14
Si notre approche consiste à décrypter non pas ce que la
morale communique, mais ce qu’elle dit, signifie au-delà
du dit, c’est parce que nous sommes persuadé que dans
tout ce qui est dit se cachent des motifs inavoués. En effet,
les énoncés ne fournissent pas en eux-mêmes assez
d’informations pour comprendre ; il faut y adjoindre des
éléments du contexte. Dans tout acte d’énonciation sont
déposés des éléments d’un code (linguistique et socialisé)
qui structurent et spécifient les rapports entre soi et le
monde, entre soi et l’autre. L’on comprend alors pourquoi
l’acte de communiquer, au-delà de son aspect
intersubjectif, est donc loin d’être un simple échange
d’informations.
Le mérite de Nietzsche, croyons-nous, est d’avoir
compris, d’une part, que l’acte d’énonciation, ou, ce qui
revient au même, de production de parole à destination
d’un interlocuteur, vise non seulement à informer l’autre
et à l’interroger, mais encore et surtout à lui commander,
lui imposer une certaine manière de voir qui, à la limite,
fait écran à la manifestation de la vérité. Décoder le code
moral en usant de la méthode généalogique, tel est tout
son mérite.
En somme, le travail d’élucidation de l’origine de la
morale comme manifestation d’un type d’évaluation, que
Nietzsche se propose d’entreprendre dans La généalogie
de la morale, vise à montrer la face cachée de la morale,
son côté négatif. Par conséquent, comprendre se révèle
être dans le dispositif conceptuel nietzschéen plus qu’un
simple acte de reconnaissance d’un énoncé. Comprendre
passe pour signifier finalement être capable, par la
maîtrise des éléments du code dans leurs relations à leur
environnement, de fournir une réplique à un énoncé. « La
reconnaissance, écrit Jean Caelen, est un processus
complexe, de discrimination, d’identification, de
8
Ibidem, p. 229.

15
raisonnement pratique et de généralisation. Elle est
finalisée par la compréhension, elle-même motivée par
l’action. Cela passe par un autocontrôle de la
reconnaissance par elle-même, donc la capacité de
s’évaluer, de savoir soi-même ce que l’on a reconnu. La
compréhension est une recherche intentionnelle
d’éléments de sens, il faut partir de l’énoncé et tenir
compte de la situation pour produire une réponse
« intelligente. » Cela exige un but et une visée (maintien
du but) et donc la mise en œuvre d’un projet rationnel. »9
Le projet de Nietzsche, depuis la parution de La
naissance de la tragédie jusqu’à La généalogie de la
morale, consiste alors à « introduire en philosophie les
concepts de sens et de valeur. »10 D’où le questionnement
généalogique sur l’origine de la morale : Pourquoi
Nietzsche a fait de la morale une question centrale au cœur
de sa pensée ? A priori si la question du sens de la morale
s’est imposée à l’attention de Nietzsche jusqu’à s’installer
au centre de sa pensée, c’est parce qu’elle est à l’origine
de bien des valeurs dans toutes les civilisations humaines.
Celles-ci, il faut le souligner, sont fondamentalement le
résultat des évaluations, c’est-à-dire d’un certain type de
point de vue sur la vie. Pour cette raison, « le problème de
la morale »11 est devenu pour Nietzsche le problème par
excellence, celui-là même qui vaut la peine d’être pris au
sérieux. Aussi, sa curiosité et son soupçon durent-ils
s’arrêter à temps face à cette question12 ; d’ailleurs, il
appartient à Nietzsche lui-même de la porter au langage :

9
CAELEN, J., (1996), « À l’écoute de la parole humaine », in : La
recherche, n°285, mars, p. 63.
10
DELEUZE, G., (1962), Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF,
p. 1.
11
NIETZSCHE, F., (1981), La généalogie de la morale, Présentation
et commentaire de Jacques DESCHAMPS, Ed. Fernand Nathan, Paris,
Collection "Les intégrales de philo", Avant-propos, § 7, p. 82.
12
Ibidem, Avant-propos, §3, p.77.

16
« Quelle origine doit-on attribuer en définitive à nos idées
du bien et du mal ? »13
Cette question qui s’avère donc généalogique, dans le
surgissement de son énoncé, se laisse d’emblée découvrir
comme un vaste programme à exécuter d’autant plus qu’il
s’agit de soumettre les valeurs morales à une critique sans
complaisance. Et pour Nietzsche, cette critique des valeurs
devient une « exigence nouvelle ! » « Enonçons là, écrit
Nietzsche, cette exigence nouvelle : nous avons besoin
d’une critique des valeurs morales et la valeur de ces
valeurs doit tout d’abord être mise en question. »14
Or, « la philosophie des valeurs, telle qu’il [Nietzsche]
l’instaure et la conçoit, est la vraie réalisation de la
critique, la seule manière de réaliser la critique totale,
c’est-à-dire de faire de la philosophie à « coups de
marteau. »15 Dès lors, le projet nietzschéen dans La
généalogie de la morale vise "moins à détruire" qu’à
« proposer un nouveau type d’analyse philosophique. »16
Malheureusement, cet effort de théorisation entrepris
par Nietzsche pour comprendre l’origine des valeurs
morales et la valeur des valeurs a été complètement ruiné
et occulté par ceux qui ont procédé à des falsifications
assez grotesques de sa pensée, lesquelles ont engendré ce
que Deleuze appelle « un nouveau conformisme et de
nouvelles soumissions. »17 En effet, l’exégèse coutumière
considère Nietzsche comme un penseur amoraliste,
destructeur tous azimuts, « une espèce de brute
philosophique, l’apôtre de la violence et du fait établi »,

13
Ibidem.
14
Ibidem, Avant-propos, § 6, p.80.
15
DELEUZE, G., (1962), Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF,
p. 1.
16
BLONDEL, E., (1983), Nietzsche, crépuscule des idoles, trad.,
Introduction et commentaire par Eric Blondel, coll. « Profil
philosophique », Paris, Hatier, p. 11.
17
DELEUZE, G., Op. cit., p.1.

17
écrira Jean-Marie Domenach dans Le retour du tragique.18
Abondant dans le même sens, André Comte-Sponville,
dans son article « La brute, le sophiste et l’esthète » repris
dans l’ouvrage collectif intitulé Pourquoi nous ne sommes
pas nietzschéens ? de l’édition procurée par Grasset en
1991, écrit : « Nietzsche est un des rares philosophes,
peut-être le seul (sauf si l’on compte Sade pour un
philosophe), qui ait à la fois, et presque systématiquement,
pris le parti de la force contre le droit, de la violence ou
de la cruauté contre la douceur, de la guerre contre la
paix, qui ait fait l’apologie de l’égoïsme, qui ait mis les
instincts plus haut que la raison, l’ivresse et les passions
plus haut que la sérénité […] qui ait justifié les castes,
l’eugénisme, le racisme et l’esclavage, qui ait ouvertement
prôné ou célébré la barbarie, le mépris du grand nombre,
l’oppression des faibles […] Nietzsche est le seul
philosophe qui justifie les brutes et en fait expressément
des modèles. »19 Autrement dit, pour André Comte-
Sponville, Nietzsche serait particulièrement un penseur
antisémite et fondamentalement antidémocratique, dans la
mesure où il prend parti des valeurs qui relèvent de
l’instinct (passion) et non de l’esprit.
Alors que Nietzsche a dressé le diagnostic le plus
décapant qui soit sur la décadence de la civilisation
européenne et procédé à la démystification de toutes les
idolâtries, à savoir la confiance aveugle dans la science, le
progrès, l’histoire, etc., l’on a gardé de lui une image assez
caricaturale et foncièrement grossière due à sa sœur
Élisabeth qui voyait en Hitler le "surhomme" annoncé par

18
DOMENACH, J.-M., (1967), Le retour du tragique, Paris, Seuil,
cité par Yannick Beaubatie, in : Le nihilisme et la morale de
Nietzsche, Paris, Découvrir, 1994, p.14.
19
COMTE-SPONVILLE, A., « La brute, le sophiste et l’esthète », in
Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens (sous la dir.), Paris,
Grasset § Fasquelle, 1991, pp. 52-58.

18
son frère. Cette image a contribué à la profonde
déformation de sa pensée. C’est pourquoi il est question de
reconstituer le cheminement de la pensée de Nietzsche
pour essayer de baliser les critiques que, continûment, l’on
développe contre la conception nietzschéenne de la
morale, telle qu’elle se donne à lire dans La généalogie de
la morale. Ce texte fondamental permet, à notre avis, de
mieux appréhender ce que Nietzsche a dit et réellement
pensé de la morale.
C’est ici que se situe effectivement notre réflexion. Elle
consiste à chercher à comprendre les motifs réels pour
lesquels Nietzsche éprouve une aversion assez manifeste
contre la morale chrétienne.
Pour étudier ce problème, nous sommes parti d’une
question centrale formulée comme suit : Pourquoi
Nietzsche critique-t-il la morale chrétienne ? Deux
questions secondaires constituent des corollaires à cette
question principale. La première peut être libellée comme
suit : la critique nietzschéenne de la morale chrétienne
débouche-t-elle sur la fondation d’une nouvelle table des
valeurs ?
Nietzsche étant le philosophe de l’indétermination, sa
pensée est en opposition radicale avec tout ce qui est
définitif ou fixé une fois pour toutes. Pour Nietzsche, la
vie est effectivement volonté de puissance qui, elle-même,
est création. S’il y a un passage qui rend compte, de façon
saisissante de cette approche, celui du §26 du Gai savoir
nous paraît le plus décisif. Dans ce paragraphe, en effet,
Nietzsche se demande : « Que signifie vivre ? Vivre ?...
cela veut dire : rejeter constamment loin de soi ce qui veut
mourir. Vivre ?... cela veut dire : être cruel et impitoyable
pour tout ce qui vieillit et s’affaiblit en nous, et même
ailleurs. »20 Ce passage laisse supposer que la vie est

20
NIETZSCHE, F., (1982), Le gai savoir, textes et variantes établis
par G. Colli et M. Montinari, Traduit de l’allemand par Pierre

19
dépassement de soi et non fermeture sur soi ; elle est
ouverture vers des possibles inédits. Autrement dit, dans la
mesure où la vie représente la valeur suprême, elle est
donc irréductible à des représentations métaphysiques,
abstraites. Pour l’auteur, ce ne sont pas les valeurs qui
fondent la vie, mais plutôt la vie qui crée les valeurs.
Il s’ensuit alors la seconde question qui en dérive.
Celle-ci, en donnant sens à la première question
secondaire, revêt toute son importance : si Nietzsche
exalte la vie, l’instinct de vie, c'est-à-dire cet instinct de
liberté rendu latent par la violence, resserré, refoulé,
rentré, retenu captif à l’intérieur de l’homme,21 lequel
instinct procède, selon Nietzsche, à l’épanouissement
naturel de la volonté de puissance, cette exaltation obéit-
elle à une finalité ?
Nietzsche intente alors un procès contre la morale
chrétienne du fait que celle-ci travaille, d’une part, au
ravalement de l’homme à l’état d’esclave ou de bête de
somme et, d’autre part, au déni du corps. Par-delà ce
ravalement et ce déni du corps, cette morale procède
essentiellement à la dévalorisation de la vie.
La critique, que fait Nietzsche de la morale chrétienne,
suggère l’inexistence d’une nouvelle table des valeurs. De
plus, l’exaltation par Nietzsche de l’instinct de vie est
nihiliste en l’absence d’un but déterminé.
À l’heure où l’humanité traverse une période de grande
crise aux plans moral, économique et politique, où les
repères traditionnels « foutent » le camp, et où le bien et le
mal se confondent, et où, sous l’effet induit de la
mondialisation, on assiste à une espèce de nivellement et

Klossowski, Édition revue, corrigée et augmentée par Marc de


Launay, Paris, Gallimard, livre Ier § 26, p.76.
21
NIETZSCHE, F., (1980), La généalogie de la morale, Présentation
et commentaire par Jacques Deschamps, Paris, Ed. Nathan, Collection
« Les intégrales de philo », Deuxième dissertation, § 17, p.138.

20
d’uniformisation des sociétés, lire Nietzsche nous paraît
déterminant pour mieux penser notre présent et notre
avenir. En effet, Nietzsche aura été un « antimondialiste »
avant l’heure dans la mesure où il a su montrer que l’être
humain ne peut être prisonnier d’un code moral, encore
moins d’un système de valeurs qui empêchent la libre
expansion de sa volonté en procédant au nivellement des
consciences. D’ailleurs, celle-ci – la volonté – n’est-elle
pas le noyau dur à partir duquel il puise la force nécessaire
à sa survie ?
Ainsi, notre réflexion porte sur la problématique des
morales dogmatiques ou morales métaphysiques, en
l’occurrence la morale chrétienne. Nous tentons de
montrer que les préjugés moraux ont conduit les hommes
à la méprise du corps et, plus précisément, à la perte du
sens de la vie. De nos jours, les préjugés moraux qu’on a,
a priori, ne sont pas de nature à nous aider à mieux
comprendre notre existence et, donc à vivre notre vie dans
ce qu’elle a de délices et de tragique. Aussi, cette méprise
du corps s’est-elle muée, il faut le souligner, en mépris de
la vie (terrestre), jugée, par cette même morale,
inauthentique, non vraie.
Or, selon la morale chrétienne, la vraie vie n’est pas ici-
bas, elle est ailleurs, c’est-à-dire dans le « monde
intelligible », selon du moins l’expression de Platon. C’est
contre cette dévalorisation du sensible au profit de
l’intelligible que s’est élevé Nietzsche.
Il s’agit pour nous d’analyser les enjeux de cette
dévalorisation de la vie et de montrer les limites de la
critique nietzschéenne de la morale chrétienne.

21
CHAPITRE I :

REGISTRES SÉMANTIQUES DES


CONCEPTS DANS La généalogie de la
morale DE NIETZSCHE

Procéder à l’intelligence de la critique nietzschéenne de


la morale chrétienne, telle qu’elle s’ordonne dans La
généalogie de la morale, requiert, de la part de celui qui se
livre à cette tâche, l’élucidation d’un certain nombre de
réquisits, c’est-à-dire d’éléments à partir desquels s’est
construit son discours. En effet, on ne peut s’autoriser à
parler correctement d’un sujet que si on a au préalable une
perception assez nette du sens des mots employés par
l’auteur. Autrement dit, une interprétation n’est digne de
foi que si elle implique, de la part du chercheur, une
invitation à clarifier les concepts.
Notre recherche se greffant sur le thème « La question
de la morale dans La généalogie de la morale de
Nietzsche », nous avons jugé utile d’expliciter le sens de
cinq concepts ou groupe de concepts sur lesquels s’articule
cet ouvrage.
Ainsi, nous nous proposons dans ce chapitre d’élucider
les concepts de :
- Généalogie,
- Ressentiment,
- Valeur,
- Bien-mal / Bon-Mauvais,
- Morale

22
Une telle sélection n’a rien d’arbitraire dans la mesure
où ces concepts revêtent dans le dispositif conceptuel
nietzschéen un sens tout à fait particulier. Ces concepts,
notamment la morale et le ressentiment, s’interpénètrent,
car, dans la démarche nietzschéenne, l’un ne va pas sans
l’autre, et vice versa.

1. Généalogie

Selon Le Nouveau Petit Robert (2010), la généalogie


est la « science qui a pour objet la recherche de l'origine
et de la filiation des familles. »22 Le dictionnaire Le
Larousse (1985), quant à lui, définit le terme
« généalogie » comme la « science de la filiation des
individus et des familles. »23 Outre qu’elle renvoie à la
filiation, c'est-à-dire à la parenté ou à la descendance, la
généalogie passe pour signifier aussi l’« histoire d’un
développement successif. »24 A vrai dire, la généalogie
sous-entend « l’historique d’un évènement »25, ainsi que le
souligne Le Nouveau Petit Robert.
Comme on peut le constater, l’approche des codifieurs
est sans équivoque : la « généalogie » est pour ainsi dire
une science dont l’objet d’étude se ramène à la recherche
de la lignée, du lien de parenté qui est au fondement d’un
phénomène dans son apparaître.
Cherchant à saisir le concept de généalogie chez
l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra, Jacqueline Russ
écrit : la généalogie est la « Description des événements à
travers lesquels les valeurs se sont formées. Il s’agit de

22
Le Nouveau Petit Robert, 2010, p. 1141.
23
Larousse, Paris, éd. Larousse, 1985, p.788.
24
Ibidem.
25
Le Nouveau Petit Robert, 2010, p. 1141.

23
repérer ce qui a donné naissance aux valeurs. »26 Ce qui
sous-entend ici que la généalogie, selon les codifieurs, vise
à comprendre le processus de formation d’un phénomène
partant de l’interaction des faits qui président à sa
naissance. Ainsi appréhendée, la généalogie se déchiffre
comme « un art de l’interprétation. »27 Mais quel art ? En
tout cas, il ne s’agit pas d’un art comme on en rencontre
partout. Plutôt, il s’agit d’un art tout à fait inédit et dont la
particularité est d’être inquiétant au plus haut point.
Dans Ecce homo, chapitre qui porte précisément sur La
généalogie de la morale, Nietzsche circonscrit, d’entrée de
jeu, la généalogie comme art démoralisant.28 Pourquoi la
généalogie, qui est censée rendre compte de la morale,
peut-elle soudain apparaître comme une méthode
effrayante ? Comment, en d’autres termes, résoudre le
paradoxe de la généalogie, présentée d’abord comme
dangereuse, alors qu’elle est un art qui procède à la
démystification de nos codes moraux ?
Sans doute, il est possible de lever le paradoxe en
affirmant que la généalogie est d’autant plus dangereuse
qu’elle est « grise. »29 Pourquoi la généalogie se laisse
ainsi déchiffrer comme « grise ? » Précisément parce
qu’« elle est méticuleuse et patiemment documentaire. Elle
travaille sur des parchemins embrouillés, grattés,

26
RUSS, J., (1991), Dictionnaire de philosophie, Paris, Ed. Bordas,
p. 115.
27
NIETZSCHE, F., (1981), La généalogie de la morale, Présentation
et commentaire J. Deschamps, Paris, Ed. Fernand Nathan, coll. « Les
intégrales de philo », Avant-propos, § 8, p. 83.
28
La généalogie est « ce que l’on a jamais écrit de plus déconcertant »
(Nietzsche, Ecce Homo, Traduction de J-C Hémery, Paris, Gallimard,
1974, p. 175.
29
FOUCAULT, M., 2000), « Nietzsche, la généalogie, l’histoire »,
in : Lectures de Nietzsche, sous la direction de J.-F. Balaudé et P.
Wotling, Paris, Librairie Générale Française, p. 102.

24