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La physique quantique, 100 ans de questions

Thierry Masson
Chargé de Recherche au CNRS
10 mars 2004

1. Qu’est-ce que la physique système solaire, le mouvement d’objets chargés


dans un champ électrique et/ou magnétique, le
quantique ? comportement des fluides les plus courants (eau,
air, . . .). Les équations de Maxwell de l’électro-
La physique quantique est née en 1900 lorsque
magnétisme (1855) ont unifiés le magnétisme et
le physicien allemand Max Planck publie les
l’électricité. À la fin du XIXème siècle, les ondes
résultats de ses recherches sur le rayonnement
électromagnétiques (dont la lumière fait par-
du corps noir. Dans cet article, il introduit une
tie) s’apprêtent à entrer de plein pied dans l’ère
nouvelle constante fondamentale de la physique
technologique, avec les bouleversements qu’on
qu’il désigne par h, qu’on nomme aujourd’hui la
connaît aujourd’hui. La lumière est alors consi-
constante de Planck. L’irruption d’une nouvelle
dérée comme une onde. C’est le point de vue na-
constante fondamentale en physique est toujours
turel issu de la théorie de Maxwell. Grâce aux
le signe d’un grand changement, et dans ce cas,
travaux de Maxwell et Boltzman sur la méca-
on peut parler de révolution. Toute la repré-
nique statistique (étude du comportement col-
sentation que les physiciens (et plus tard les
lectif de nombreux objets identiques), qui utilise
chimistes) avaient alors de la nature allait se
elle-même la mécanique classique, la thermody-
trouver complètement changée : nouveaux re-
namique (la science de l’industrie du XIXème
gards sur les phénomènes physiques, nouveaux
siècle, qui a accompagné entre autres la nais-
outils mathématiques, et bien plus encore, nou-
sance des machines à vapeur) repose désormais
velle compréhension de la nature. 100 ans après
sur des fondations solides. La structure intime
ces premiers travaux, la physique quantique n’a
de la matière commence à être explorée, avec la
pas encore livré tous ses secrets. L’un d’eux, ce-
découverte en 1897 par Thomson de l’électron.
lui qui a le plus diffusé dans le grand public,
Une théorie complète de l’interaction de l’élec-
concerne son interprétation. L’objet de cet ar-
tron et des ondes électromagnétiques est alors
ticle est de rappeler ce qu’est aujourd’hui la phy-
proposée par Lorentz. Par la suite, grâce à des
sique quantique, de montrer ce qu’elle a de sur-
expériences convaincantes (mouvement Brow-
prenant, et d’essayer de faire un état des lieux
nien par exemple1 ), l’existence des atomes et
des récents travaux sur son interprétation (dans
des molécules est admise comme une réalité.
une seconde partie).
Rutherford parvient même à explorer l’intérieur
1.1. Les limites de la physique clas- d’un atome en 1911, et en donne une image mo-
derne.
sique
Alors, pourquoi la physique quantique ? La ré-
La physique classique a régné en maître de- ponse est simple : il restait à la fin du XIXème
puis que le physicien anglais Isaac Newton en a siècle quelques expériences inexplicables dans
énoncé ses fondements. Trois siècles de dévelop- le cadre de la physique classique. Il faut noter
pements mathématiques en ont fait une théorie qu’un de ces problèmes conduira à une autre
et un cadre quasi universel à la fin du XIXème révolution de la physique du début du XXème
siècle. À l’origine développée pour modéliser la siècle, la relativité restreinte, puis à son exten-
gravitation (aussi bien sur Terre que dans le sion, la relativité générale, qui est une théorie
système solaire), elle s’est enrichie au XIXème
siècle de l’apport de l’électromagnétisme. Cette 1 Le mouvement Brownien est le mouvement erratique
physique (aujourd’hui encore valable !) est ca- que décrit par exemple un grain de pollen dans l’eau à la
pable d’expliquer le mouvement des planètes du suite des chocs qu’il subit de la part des molécules d’eau.

1
de la gravitation compatible avec la relativité On remarquera que ces trois situations font
restreinte : c’est là une autre histoire ! On peut apparaitre à la fois la matière (le four, la plaque
résumer les échecs (qui nous intéressent présen- de métal, l’atome) et la lumière (ou plus gé-
tement) de la physique classique à la fin du néralement les ondes électromagnétiques). C’est
XIXème siècle à trois problèmes : dans le cadre de cette interaction que la phy-
1. Le « rayonnement du corps noir. » Sous sique quantique s’est révélée expérimentalement
ce nom obscur se cache un problème issu en premier. Un autre problème de grande am-
tout droit de la thermodynamique. Il est pleur n’est pas évoqué ici, la radioactivité, dé-
bien connu qu’un objet dont on élève la couverte en 1896. Cette énigme ne sera pas un
température change de couleur (un mor- guide pour la construction de la physique quan-
ceau de métal vire du noir au rouge, puis tique. Elle ne sera pleinement expliquée que bien
au blanc si on le chauffe). Le problème du plus tard, en utilisant à la fois la physique quan-
rayonnement du « corps noir » est la modé- tique, la relativité restreinte et la théorie des
lisation idéalisée de cette expérience. Elle particules élémentaires.
consiste à essayer de comprendre les carac-
téristiques du rayonnement électromagné- 1.2. La genèse de la physique quan-
tique qu’émet un tel corps « idéal » à une tique
température donnée. Concrètement, un tel
Le problème du corps noir est le premier à
corps noir est bien approximé par ce qui
être en partie expliqué en 1900 par Max Planck,
se passe dans un four fermé. Expérimen-
dans l’article évoqué plus haut. Pour cela, il
talement, il a été possible de mesurer la
est contraint d’introduire une nouvelle constante
répartition de l’énergie électromagnétique
physique, h, très petite dans les unités « cou-
dans un tel four en fonction de la longueur
rantes » des physiciens. Cette petitesse explique
d’onde électromagnétique. Cette courbe ex-
en partie pourquoi cette constante n’avait pas
périmentale n’a jamais pu être reproduite
été remarquée plus tôt. En utilisant h, Planck
par un modèle reposant sur la mécanique
parvient à reproduire la courbe expérimentale
statistique de Maxwell-Boltzman.
de la distribution d’énergie électromagnétique
2. L’effet « photoélectrique. » On peut éjec- du corps noir en fonction de la longueur d’onde.
ter des électrons d’une plaque de métal en À l’origine, h est un paramètre ajusté à la
le « bombardant » d’ondes électromagné- main pour reproduire exactement cette courbe
tiques (lumière ultra-violette). Le modèle (dont la forme mathématique est donnée par
classique prévoyait que la quantité d’élec- avance par Planck, en utilisant des travaux anté-
trons (et leur vitesse en sortant du mé- rieurs et des hypothèses nouvelles). Il faudra at-
tal) soit uniquement reliée à l’intensité de tendre quelques années encore pour comprendre
l’onde électromagnétique. En effet, dans la la vraie signification de cette constante.
théorie classique, l’énergie d’une onde élec- Cette explication repose sur une hypothèse
tromagnétique ne dépend que de cette in- d’Albert Einstein émise en 1905, qui lui permet
tensité. Or, expérimentalement, on observe d’expliquer l’effet photoélectrique : la lumière
l’éjection d’électrons seulement si le rayon- (et toute onde électromagnétique) est consti-
nement électromagnétique a une longueur tuée de « grains » d’énergie. L’énergie d’un grain
d’onde plus petite qu’une certaine valeur de est inversement proportionnelle à la longueur
seuil. De plus, si la longueur d’onde est plus d’onde électromagnétique, et proportionnelle à
petite que cette valeur de seuil, on peut ob- la constante h. Ce « quantum » d’énergie sera
server l’éjection d’électrons quelle que soit baptisé plus tard photon. Le mot « quantique »
l’intensité de ce rayonnement ! lui-même vient de cette hypothèse. Il faut bien
3. Le « spectre atomique. » Les atomes (iso- comprendre ici l’apport d’Einstein par rapport à
lés) émettent ou absorbent la lumière (et celui de Planck. Dans son explication du rayon-
les ondes électromagnétiques en général) nement du corps noir, Planck suppose que les
seulement pour certaines longueurs d’ondes interactions du rayonnement et de la matière se
très particulières. Cet ensemble de valeurs, font par quanta d’énergie. Einstein va plus loin :
qu’on appelle le spectre de l’atome (ou la lumière est constituée de quanta d’énergie !
« raies spectrales »), ne peut pas être ex- Cette hypothèse d’Einstein sera vérifiée expéri-
pliqué par la physique classique. mentalement autrement en 1924 dans l’« effet

2
Compton, » dans lequel le photon interagit di- laquelle l’amplitude est une hauteur, donc une
rectement avec un seul électron. L’explication grandeur réelle, mesurable. Il fallut un certain
de l’effet photoélectrique est alors simple compte temps pour donner un sens à cette onde. Aus-
tenu de cette hypothèse. Un électron n’est éjecté sitôt cette équation écrite, le spectre de l’atome
du métal que s’il reçoit assez d’énergie de l’onde d’hydrogène (le plus simple des atomes, puisqu’il
électromagnétique. Or cette énergie n’est don- n’a qu’un seul électron) est reproduit.
née que « grain » par « grain » (les photons), et Par la suite, peu de progrès conceptuels vont
dépend de la longueur d’onde. Donc il existe un être faits en physique quantique. Le formalisme
seuil au delà duquel le photon est suffisamment mathématique sera compris, exploré, et la méca-
énergétique. Quant à l’intensité (au sens clas- nique quantique2 se présentera sous son aspect
sique) de l’onde, elle est reliée à la quantité de moderne. Cependant, un pas très important est
photons. Même avec un seul photon (intensité franchi par Dirac en 1928 lorsqu’il propose une
très faible), il est possible d’éjecter un électron. version relativiste de l’équation de Schrödinger
À partir de 1913, Niels Bohr utilise ce principe (au sens de la relativité restreinte). Cette équa-
de quantification de la lumière pour construire tion prédit avec succès l’existence des « anti-
un modèle de l’atome, qui permet d’expliquer les particules. » Elle est le point de départ d’une
principales propriétés des raies spectrales. Son nouvelle ère en physique théorique : la « théorie
modèle de l’atome, qui a inspiré ce qu’on appelle quantique des champs, » qui aboutira dans les
aujourd’hui l’« ancienne théorie des quanta, » années 1970 au « modèle standard » de la phy-
s’est révélé fructueux sur le plan des idées et sique des particules (exploré expérimentalement
des concepts nouveaux. Le point essentiel de dans les grands accélérateurs).
son travail repose sur l’hypothèse que le mou-
vement des électrons autour du noyau est quan- 1.3. La formulation moderne de la
tifié. Cette quantification implique que les élec- mécanique quantique
trons soient placés sur des orbites bien déter-
Il ne fallut que quelques années à Heisenberg,
minées, un peu comme les planètes autour du
Jordan, Dirac, Pauli, Born, von Neumann, . . .
Soleil. Un électron ne peut passer d’une orbite
pour obtenir un cadre mathématique bien éta-
à une autre que s’il y a émission ou absortion
bli de la physique quantique. Ce cadre mathé-
d’un photon. Ce photon emporte ou apporte
matique est en rupture totale par rapport aux
la différence d’énergie exacte entre les deux or-
mathématiques de la physique classique. C’est
bites. C’est pourquoi ces photons ne peuvent
ce qui fait que cette nouvelle théorie est si diffi-
pas avoir n’importe quelle longueur d’onde, d’où
cile à expliquer avec les mots de la langue cou-
les « raies. » Un bon accord avec l’expérience,
rante, qui eux-même sont issus de notre culture
malgré quelques limitations, a permis aux phy-
« classique » : position, vitesse, énergie, . . .
siciens de poursuivre dans cette direction, et les
Dans la formulation moderne de la mécanique
a conduit à la physique quantique telle qu’on la
quantique, les objets décrits sont complètement
connaît aujourd’hui.
caractérisés par un être mathématique abstrait,
Après cette série de travaux, selon les situa-
sur lequel on se donne des règles qui permettent
tions expérimentales, la lumière pouvait être
d’en extraire des informations en relation avec
considérée comme une onde, régie par les équa-
l’expérience. Cet être mathématique est appelé
tions de Maxwell, ou comme un jet de pho-
un état, pour préciser qu’il renferme toute l’in-
tons, dont le comportement est proche de ce-
formation dont on dispose sur l’objet décrit.
lui de corpuscules ponctuels. En 1923, Louis
Cet état est solution de l’équation de Schrö-
de Broglie a l’idée d’étendre cette dualité onde-
dinger, qui est une équation d’évolution dans le
corpuscule aux particules matérielles (électrons,
temps. Cette équation est déterministe, au sens
protons,. . .), et jette les prémices d’une « théo-
où la donnée de l’état à un instant initial déter-
rie ondulatoire de la matière. » Puis en 1926,
mine complètement l’état à tous les instants ul-
Erwin Schrödinger donne une équation d’évolu-
térieurs. Dans certaines situations, cet état peut
tion à cette onde de matière. Contrairement aux
ondes habituellement rencontrées en physique 2 Nous essayerons par la suite de distinguer la « phy-

jusqu’alors, l’amplitude de l’onde quantique est sique quantique, » qui est l’ensemble des phénomènes
physiques de nature quantique (par opposition à des phé-
un nombre complexe (au sens mathématique). nomènes physiques de nature classique), et la « méca-
Ce n’est donc pas une onde habituelle, comme nique quantique, » qui est la modélisation (non relati-
par exemple une onde à la surface de l’eau, pour viste) aujourd’hui utilisée de ces phénomènes.

3
être représenté par une fonction de l’espace et du Or, il est possible de reproduire cette expérience
temps : c’est la fonction d’onde (l’onde de ma- de deux façons différentes aujourd’hui. La pre-
tière de de Broglie). Ainsi, un électron est décrit mière consiste à envoyer la lumière photon par
quantiquement par cette fonction d’onde, alors photon. À chaque envoi, l’écran s’illumine en un
que classiquement, il l’était par la donnée de sa point seulement, là où le photon émis parvient
position dans l’espace et de sa vitesse. On ne à l’écran (à moins bien sûr que l’obstacle entre
peut donc plus le considérer comme ponctuel, la source et l’écran ait intercepté ce photon, en
et la fonction d’onde reflète sa « répartition » ce cas, l’écran ne s’illumine pas). Si on envoie
sur tout l’espace par la règle suivante, énoncée les uns après les autres de nombreux photons,
par Born : la probabilité de trouver l’électron à et qu’on accumule sur l’écran les points éclairés
un endroit donné de l’espace dépend, mathéma- (par exemple par un capteur électronique qui en-
tiquement, du carré du module de l’amplitude registre les événements), alors la figure d’inter-
complexe de la fonction d’onde à cet endroit. férence apparaît, petit à petit ! Par où passe cha-
L’équation de Schrödinger a une propriété cun de ces photons ? Par les deux fentes ! Croire
mathématique simple, mais aux conséquences que le photon passe par une seule des fentes se-
physiques très importantes : si deux états sont rait une erreur, comme nous le verrons par la
solutions de cette équation, leur somme l’est suite. L’état du photon entre le moment où il
aussi (on dit que l’équation est linéaire). Cela part et le moment où il atteint l’écran est une
correspond au principe de superposition de la superposition des états « passage par la fente
mécanique quantique. Donc si les états A1 et 1 » et « passage par la fente 2. » Seul cet état
A2 sont des états possibles d’un object quan- est capable d’expliquer les figures d’interférence.
tique, alors A1 +A2 est aussi un état possible. En L’autre expérience consiste à remplacer la lu-
physique classique, on n’imagine pas de décrire mière par des électrons. Là encore, il est possible
l’état d’une planète comme la superposition de de les envoyer un par un. On observe aussi des fi-
deux états possibles de cette même planète, par gures d’interférences sur un écran placé derrière
exemple un état où elle est d’un côté du Soleil, les fentes. Cette expérience (plus compliquée en
et l’autre où elle se trouve de l’autre côté ! C’est réalité) a été réalisée en 1927, et a permis de va-
pourtant ce qu’on peut faire en mécanique quan- lider l’hypothèse ondulatoire de de Broglie. Ici
tique ! Ce principe de superposition est l’une aussi, la mécanique quantique prédit que chaque
des caractéristiques les plus essentielles de la électron « passe » par les deux fentes en même
physique quantique, qui la différencie nettement temps.
de la physique classique : c’est la source de Les règles de la mécanique quantique qui per-
la majorité des problèmes de compréhension et mettent de relier l’état d’un objet et les résultats
d’interprétation issus de la physique quantique. expérimentaux donnent une interprétation pro-
Afin d’illustrer ce principe, imaginons qu’une babiliste de certaines quantités. En effet, les ré-
onde lumineuse monochromatique,3 issue d’une sultats numériques possibles que peut produire
source ponctuelle, soit envoyée sur un obstacle une expérience sont parfaitement prédits par ces
opaque percé de deux fentes proches (voir fi- règles, mais seule la probabilité d’apparition de
gure 1). Sur un écran placé derrière cet obs- chacune de ces valeurs est donnée. On peut résu-
tacle, on observe une figure constituée de bandes mer la situation en disant que le résultat numé-
sombres et claires. C’est l’expérience des « fentes rique d’une expérience apparaît comme tiré au
d’Young, » connue depuis le XIXème siècle, et hasard parmi les résultats possibles, avec une
qui a démontré la nature ondulatoire de la lu- probabilité (« poids ») prédite par la théorie.
mière. Elle s’explique parfaitement à l’aide des Ainsi, une expérience doit nécessairement don-
équations de Maxwell, en disant qu’une partie ner un résultat numérique dans un ensemble de
de la lumière passe par une fente, et l’autre par- résultats possibles prédits, et il faut répéter l’ex-
tie par l’autre fente. Sur l’écran, on observe les périence un grand nombre de fois pour constater
figures d’interférences, communes à toute situa- l’accord entre les probabilités théoriques et les
tion semblable où des ondes interviennent (par fréquences d’apparition d’une valeur numérique
exemple, avec des ondes à la surface de l’eau, il particulière. Par exemple, on prédit avec une
est possible de réaliser cette même expérience). grande précision le spectre atomique de l’atome
d’hydrogène, mais on peut seulement donner
3 idéalement constituée d’une seule longueur d’onde, une probabilité sur la présence de l’unique élec-
c’est à dire d’une seule couleur tron de l’atome d’hydrogène dans une région

4
écran

rayons obstacle percé


lumineux de deux fentes

source lumineuse

Fig. 1 – L’expérience des fentes d’Young

donnée de l’espace ! Nous reviendrons sur les quantités « position » et « vitesse » ne sont pas
problèmes soulevés par ces probabilités dans la des grandeurs décrivant l’état d’un objet quan-
seconde partie. tique, contrairement à la mécanique classique.
Peu après la formulation moderne de la méca- C’est pourquoi on les qualifie aussi de relations
nique quantique, Heisenberg a trouvé des inéga- d’indétermination. À l’échelle macroscopique (la
lités qui ont causé un grand émoi, les inégalités vie courante), compte tenu de la petitesse de h,
de Heisenberg, appelées aussi abusivement « re- ces inégalités ne se manifestent pas, car les im-
lations d’incertitude, » et parfois même « prin- précisions sur les mesures (les erreurs commises
cipe » d’incertitude (terme qui est faux, puisque en lisant l’appareil de mesure par exemple) sont
ces inégalités sont une conséquence du forma- largement supérieures à ces imprécisions intrin-
lisme et non un principe ajouté). Ces inégalités sèques. Nous reviendrons sur ces inégalités lors
signifient que certaines grandeurs physiques ne de la discussion de l’interprétation de la méca-
peuvent pas être mesurées simultanément avec nique quantique.
une précision aussi fine que l’on veut sur cha- La mécanique quantique décrit une assemblée
cune de ces grandeurs. Par exemple, une me- d’objets quantiques O1 , O2 , O3 , . . . par un seul
sure simultanée de la position et de la vitesse état qui prend en compte les degrés de liberté de
d’un électron est impossible avec une précision tous ces objets à la fois, c’est-à-dire l’ensemble
aussi grande qu’on veut sur les deux quantités. des grandeurs qui permettent de les caractéri-
Le produit de l’imprécision sur la position et ser complètement. Comme on peut s’en douter,
de l’imprécision sur la vitesse est supérieur à cet état est très compliqué. Heureusement, il ar-
une constante proportionnelle à h. Cette inéga- rive parfois qu’on puisse dans cet état global
lité est fondamentale, et ne peut pas être remise « factoriser » un objet par rapport aux autres,
en question par quelque expérience que ce soit. par exemple O1 . Il est alors possible de considé-
Elle a été obtenue à l’origine en raisonnant sur rer l’état de O1 indépendamment des autres, et
des expériences de pensée mettant en jeu des donc d’étudier O1 comme s’il était seul, avec un
mesures, mais en réalité c’est une conséquence état mathématique beaucoup plus simple à ma-
intrinsèque de la description mathématique des nipuler. C’est ce qu’on fait concrètement lors-
états, et non d’une relation de l’état à la me- qu’on s’intéresse à une expérience particulière,
sure (ce que suggère trop la terminologie « re- sinon il faudrait considérer l’état qui contient
lations d’incertitude »). Tout état renferme en les degrés de liberté de l’expérience elle-même,
lui ces inégalités, elles expriment le fait que les mais aussi de tout ce qui est dans la pièce, du

5
bâtiment, etc. . . et donc en fin de compte de tout même état dans un atome, car l’un a un « spin
l’Univers ! Il arrive cependant que cette factori- haut, » et l’autre un « spin bas, » ce qui fait
sation soit impossible. Par exemple, si des objets qu’en réalité, les états sont bien différents. Le
interagissent entre eux (ou ont interagi par le spin n’a pas d’équivalent classique, ce qui le
passé), cette procédure est parfois impossible à rend difficile à expliquer sans formalisme ma-
réaliser. Dans ces cas, le seul état sur lequel il est thématique. On peut cependant se le représen-
possible de « travailler » est celui qui représente ter comme une sorte de degré de liberté interne
tous les objets en même temps. Cette situation de « rotation » de l’électron sur lui-même (d’où
correspond à la propriété de non-séparabilité de le nom « spin, » qui signifie « tourner » en an-
la physique quantique. Cette propriété a des glais). Dans cette analogie, un « spin haut » si-
conséquences expérimentales et philosophiques gnifie qu’il tourne sur lui-même dans un sens,
considérables. En effet, la notion d’objet isolé alors qu’un « spin bas » signifie qu’il tourne dans
est fortement ébranlée par ce principe : quels ob- l’autre sens. On s’est vite rendu compte que tous
jets de la vie courante n’ont pas interagi dans le les objets quantiques pouvaient avoir un spin, y
passé ? L’expérimentateur lui-même est un objet compris des « gros » objets comme les atomes.
quantique dont il faudrait tenir compte ! Néan- D’un point de vue mathématique, la théorie du
moins, la pratique montre qu’il est souvent pos- spin fut rapidement comprise, et étendait, en
sible de s’affranchir des degrés de libertés « ex- un certain sens, les degrés de liberté de rotation
ternes » au système étudié (le laboratoire, l’ex- d’un solide sur lui même (comme la Terre sur
périmentateur, . . .). Entre différentes parties du elle-même par exemple, d’où l’analogie). Néan-
système étudié, cette inséparabilité peut cepen- moins, les états possibles de spin ne se réduisent
dant se manifester. pas à deux valeurs possibles (haut, bas) comme
En physique quantique, on sépare les objets c’est le cas du spin de l’électron : il existe des
en deux catégories : les « bosons » et les « fer- objets quantiques qui ont 1, 2, 3, 4, . . . états
mions. » 4 Des bosons identiques ont tendance possibles de spin. Cette hypothèse du spin fut
à se regrouper dans le même état, alors qu’au rapidement transformée en certitude par l’expé-
contraire, deux fermions identiques refusent de rience de Stern et Gerlach (voir figure 2). Celle-
se retrouver dans le même état (principe d’ex- ci repose sur le fait que la trajectoire d’un cor-
clusion de Pauli ). Cela a des conséquences im- puscule ayant un spin peut être modifiée par
portantes. La « solidité » de la matière est ex- l’action d’un champ magnétique bien particu-
pliquée par le fait que les électrons (qui sont lier. Stern et Gerlach imaginent et réalisent un
des fermions) présents dans les atomes se « re- dispositif dans lequel un électron entre dans un
poussent, » et donc les atomes ne s’interpé- tel champ magnétique. À sa sortie, si son spin
nètrent pas. Un faisceau laser n’est autre qu’une est « haut, » l’électron a une trajectoire qui
assemblée de photons (qui sont des bosons) tous « monte, » alors que si son spin est « bas, » elle
dans le même état, ce qui procure à ce faisceau descend. Un écran placé un peu plus loin in-
une très grande homogénéité, et des propriétés tercepte alors cet électron et il est possible de
remarquables par rapport à un faisceau lumi- connaître son état de spin (selon qu’on le re-
neux ordinaire. La mécanique statistique quan- trouve en haut ou en bas de l’écran !). Par la
tique (qui généralise la mécanique statistique de suite, après la découverte de nombreuses parti-
Maxwell-Boltzman), en est profondément modi- cules, une relation profonde a été constatée entre
fiée. C’est elle qui permet d’expliquer les pro- la statistique d’une particule (boson ou fermion)
priétés du rayonnement du corps noir. et les états de spin possibles. Cette propriété n’a
Une des conséquences fort nouvelles de la phy- pu être comprise qu’en prenant en compte la re-
sique quantique fut la découverte du spin. Afin lativité restreinte.
d’expliquer que deux électrons puissent occuper En 1947, Richard Feynman a introduit une
le même état dans un atome, ce qui est stric- formulation différente (mais équivalente) de la
tement interdit par le principe d’exclusion de mécanique quantique. Son idée est de s’intéres-
Pauli, il a fallut introduire un nouveau degré ser à la probabilité qu’a un corpuscule d’arriver
de liberté interne aux électrons, le spin. Deux à un point donné de l’espace en partant d’un
électrons peuvent alors apparemment occuper le autre point donné. Pour calculer ce nombre,
il faut considérer tous les chemins joignant le
4 Les mots « boson » et « fermion » viennent respec- point de départ et le point d’arrivée, y com-
tivement des noms des physiciens Bose et Fermi. pris ceux qui s’éloignent le plus de la trajectoire

6
aimant,
pôle Nord trajectoire spin haut

trajectoire initiale
de l’électron
aimant, trajectoire spin bas
pôle Sud

Fig. 2 – L’expérience de Stern et Gerlach

que suivrait ce corpuscule s’il était classique. À nomènes jusqu’alors inexplicables et a permis
chacun de ces chemins, on associe un « poids » de nombreuses prédictions. Elle seule explique
différent, qui dépend d’une quantité physique complètement les spectres et la structure élec-
introduite en physique classique, l’action (dont tronique des atomes, les liaisons mises en jeu
l’unité de mesure est la même que h, qui est le entre atomes au sein des molécules (les liaisons
produit d’une énergie par un temps). La proba- chimiques), le magnétisme de la matière, le com-
bilité cherchée dépend alors de la moyenne sur portement de la matière vis-à-vis des échanges
tous ces chemins pondérés par ces poids. Cela de chaleur (la chaleur spécifique), les lasers, le
permet facilement de reproduire le comporte- comportement des électrons dans la matière,
ment classique lorsque h est considéré comme y compris la conduction électrique, etc. . . De-
très petit : on montre que le chemin qui contri- puis plus de 50 ans, toute la physique des par-
bue le plus à cette probabilité est celui qui mi- ticules élémentaires (la physique explorée dans
nimise l’action. On retrouve ainsi le principe de les grands accélérateurs du CERN, où des par-
moindre action classique ! Dans cette version de ticules se rencontrent à grande vitesse), à des
la mécanique quantique, on voit que les objets dizaines d’échelles de grandeur plus petites que
ne sont plus localisés, et qu’il faut au contraire celle des atomes où elle a été conçue, repose sur
prendre en compte toutes les positions possibles la mécanique quantique (compliquée par la né-
de l’objet lorsqu’il se « déplace. » Dans l’expé- cessité de prendre en compte la relativité res-
rience des fentes d’Young, il existe deux chemins treinte).
de poids à peu près équivalents dont les contri- Contrairement à une opinion répandue, la
butions sont les plus déterminantes : ces che- physique quantique se révèle aussi à l’échelle ma-
mins sont ceux qui passent en ligne droite de la croscopique. À température très basse, un des
source à l’une des fentes puis de cette fente à un isotopes de l’hélium, l’hélium 4, devient liquide
point donné de l’écran. Ces deux chemins suf- et acquiert un comportement étrange : si on le
fisent à expliquer (en première approximation) place dans un récipient, il remonte le long des
les franges d’interférence. Dans ce cas, il n’y a parois ! Ce liquide n’a plus de viscosité. C’est
pas de chemin unique dont la contribution serait la superfluidité, un phénomène purement quan-
nettement supérieure aux autres, et donc il n’y tique. Dans certains matériaux, à température
a pas de chemin classique ! Cette formulation basse, la conduction de l’électricité se fait sans
de la physique quantique est surtout utilisée en résistance. C’est la supraconductivité, dont l’ori-
théorie quantique des champs. gine ne peut être expliquée que quantiquement.
La cohérence du faisceau lumineux issu d’un la-
1.4. Les succès de la mécanique quan- ser5 peut se maintenir sur plusieurs kilomètres !
tique Dans ces cas, la physique quantique se manifeste
car les objets quantiques conservent une « cohé-
La mécanique quantique s’applique à l’échelle
microscopique (celle des atomes, des molécules, 5 Une lumière est dite cohérente lorsqu’elle est consti-
et des objets encore plus petits) avec de grands tuée d’ondes de même fréquence (même couleur) et par-
succès. Elle a apporté des explications à des phé- faitement en phase les unes par rapport aux autres.

7
rence » (quantique) à grande échelle. Ceci est en question complètement. Ce qui ne signifie pas
possible soit parce que la température est extrê- que l’on ne puisse pas un jour faire mieux ! Para-
mement petite, soit parce que le milieu est tel doxalement, son interprétation est toujours su-
qu’il ne détruit pas cette cohérence (le vide, une jette à débat. C’est l’objet de la seconde partie.
fibre optique, . . .).
Aujourd’hui, la mécanique quantique est un
outil indispensable de l’ingénieur, et de nom- 2. L’interprétation de la méca-
breux progrès technologiques reposent sur elle : nique quantique : d’hier à
les semi-conducteurs, utilisés dans toute l’élec-
tronique moderne, et les lasers en sont les aujourd’hui
exemples les plus importants. Mais les avancées
80 ans après sa formulation, la mécanique
technologiques ne s’arrêteront certainement pas
quantique est encore source d’incompréhension
là. En effet, depuis une trentaine d’années, le
et plus grave encore, de confusions.6 Compte
champ des expériences quantiques possibles a
tenu de la complexité des mathématiques uti-
été largement étendu. Des manipulations d’ob-
lisées, de la remise en cause radicale de cer-
jets quantiques totalement inenvisageables il y a
tains concepts classiques, de la profondeur des
quelques années sont aujourd’hui courantes : iso-
problèmes soulevés, des expériences récentes qui
ler un seul atome, et l’étudier pendant quelque
suscitent des interrogations nouvelles, il est cer-
temps, est désormais chose usuelle dans les la-
tain que les débats sur l’interprétation de la mé-
boratoires. De ce fait, des réponses expérimen-
canique quantique sont loin d’être clos. Nous al-
tales peuvent être apportées à des questions jus-
lons essayer d’éclairer ces débats en faisant état
qu’alors considérées comme purement « acadé-
des développement récents dans ce domaine.
miques, » et bon nombre d’« expériences de pen-
sée » proposées par les découvreurs de la phy- 2.1. Le problème de la mesure
sique quantique sont devenues réalisables ! L’un
des succès expérimentaux de ces dernières an- L’un des problèmes majeurs de l’interpréta-
nées est la création de « condensats de Bose- tion de la mécanique quantique repose sur la no-
Einstein » d’atomes. Nous avons vu que des tion de mesure. En physique classique, mesurer
bosons identiques ont tendance à se regrouper une grandeur n’a jamais posé de problème par-
dans le même état. Or il se trouve que certains ticulier, en dehors d’éventuelles difficultés tech-
atomes sont des bosons. La tentation était donc niques. Ainsi, si on mesure la vitesse d’une voi-
grande d’essayer de placer une assemblée de tels ture à l’aide d’un radar de gendarmerie, l’état
atomes dans un même état quantique : c’est ce de la voiture n’en sera que peu modifié. En phy-
qu’on appelle un condensat de Bose-Einstein. sique classique, on suppose toujours que les me-
Pour réaliser ce condensat, il faut confiner ces sures sont menées de telle façon que le système
atomes dans une sorte de petite « boîte, » à n’en ressort pas perturbé. Il en va tout autre-
très basse température. C’est ce que sont par- ment en physique quantique : l’acte de mesure
venus à faire les physiciens ces dernières an- modifie l’état du système. Aucune expérience de
nées. Aujourd’hui, de tels condensats sont cou- mesure ne peut contourner ce fait.
rants, et font l’objet d’études approfondies. De Le dispositif de Stern et Gerlach peut être
tels progrès expérimentaux suggèrent aujour- utilisé comme appareil de mesure du spin d’un
d’hui des idées nouvelles d’applications techno- électron, puisque, selon le spin, l’électron sort
logiques. Ainsi, les physiciens (aidés d’informati- de l’appareil avec une trajectoire vers le haut
ciens) envisagent des « ordinateurs quantiques, » ou vers le bas. Il suffit donc de détecter cette
dont le principe de fonctionnement est très diffé- trajectoire pour connaître le spin. Lorsqu’on ef-
rent des ordinateurs usuels, et dont la puissance fectue une telle expérience, voici ce qui se passe.
de calcul serait très largement supérieure à ce Si l’électron entre dans l’état « spin haut, »
qui est concevable aujourd’hui par les méthodes noté (S+) pour la suite, alors la valeur mesu-
traditionnelles. Mentionnons aussi la cryptogra- rée du spin est toujours « haut » (ce qu’on dé-
phie quantique, dont les premières expériences signera par +). Dans ce cas, on a une proba-
ont déjà montré la faisabilité (au moins dans bilité 1 de trouver +. Si l’électron entre dans
des laboratoires !). l’état (S−) (« spin bas »), alors la mesure est
Les succès de la mécanique quantique sont tels 6 sans parler de sa récupération par les pseudo-

aujourd’hui qu’il est impensable de la remettre sciences !

8
toujours − (« bas ») : on a une probabilité 1 de quantique (puisque constitué d’atomes, qui sont
trouver −. Si l’électron entre dans l’état super- in fine quantiques). Aussi, la mécanique quan-
posé (S+) + (S−), on une probabilité 1/2 d’ob- tique devrait pouvoir décrire le système consti-
tenir + et 1/2 d’obtenir − comme résultat de tué de l’électron et de l’appareil de mesure. Dans
la mesure. Dans tous les cas, l’état de l’électron cette façon de procéder, l’état total de ce sys-
après la mesure est soit (S+), soit (S−), selon tème obéit à l’équation de Schrödinger. Or il
que l’on trouve + ou − comme mesure. Pour le est impossible que cette évolution reproduise
montrer, il suffit de placer un second appareil la projection de l’état de l’électron. C’est une
de Stern et Gerlach derrière le premier : le ré- impossibilité mathématique, elle ne dépend pas
sultat donné par ce second appareil est toujours de la façon éventuelle de décrire l’appareil de
le même que celui donné par le premier. Donc mesure. Nous sommes là au cœur du problème
l’état de l’électron a été modifié par l’appareil de l’interprétation de la mécanique quantique.
de mesure, selon la règle suivante : Comment expliquer ce qui se passe lors d’une
– (S+) à l’entrée donne après la mesure (S+) mesure ? Comment expliquer que l’état obtenu
avec une probabilité 1 ; à la sortie n’ait pas évolué quantiquement (au
– (S−) à l’entrée donne après la mesure (S−) sens de l’équation de Schrödinger) pendant la
avec une probabilité 1 ; mesure ? Comment interpréter une théorie qui
– (S+) + (S−) à l’entrée donne après la me- ne parvient pas à décrire ce processus de me-
sure soit (S+) avec une probabilité 1/2, soit sure ? Enfin, autre question de taille : pourquoi
(S−) avec une probabilité 1/2. le résultat d’une mesure semble-t-il choisi au ha-
Dans les deux premières situations, l’état n’est sard parmi les résultats possibles ?
pas modifié par la mesure. Dans la dernière, Revenons un instant à l’expérience des fentes
l’état est modifié et le choix de l’état (S+) ou d’Young, où des photons sont envoyés un par un.
(S−) est dû au hasard le plus absolu : rien ne On peut la modifier en plaçant un détecteur de
permet aujourd’hui de l’expliquer. photon au niveau des fentes (qui bien sûr n’in-
Cette propriété est plus générale que ce que tercepte pas le photon), qui nous dit par quelle
cette expérience particulière suggère. En effet, fente passe le photon. Si on réalise cette nou-
en physique quantique, l’état de l’objet quan- velle expérience, les figures d’interférences dis-
tique après une mesure peut être très différent paraissent ! En effet, ce détecteur effectue une
de l’état avant la mesure, et dépend du résul- mesure sur la position du photon, et donc l’état
tat de la mesure. L’expérience montre que l’état du système après cette mesure est modifié. Cette
après la mesure donnerait toujours le résultat modification implique que l’expérience avec le
qui vient d’être trouvé avec une probabilité 1. détecteur est complètement différente de l’ex-
On appelle ce phénomène la projection de l’état périence sans le détecteur, au point que les fi-
sur le résultat de la mesure, ou encore la réduc- gures d’interférences ne peuvent plus apparaitre
tion de la fonction d’onde. Cette propriété a été dans la première. Il suffit pour s’en convaincre de
vérifiée jusqu’à aujourd’hui dans toutes les expé- comparer les états juste après le passage par les
riences effectuées (qui sont nombreuses !). C’est fentes : compte tenu de la réduction de la fonc-
très simple à faire, puisqu’il suffit pour chaque tion d’onde, dans l’expérience avec le détecteur,
mesure effectuée de la répéter juste après : l’état est par exemple « passage par la fente 1 »
les deux résultats de mesure sont toujours les (si le photon est détecté sur la fente 1) alors que
mêmes. Pour le physicien, ce phénomène est dé- dans l’expérience sans le détecteur, il est encore
concertant, car l’évolution de l’état entre l’ins- superposition des deux états : « passage par la
tant juste avant la mesure et l’instant juste après fente 1 » + « passage par la fente 2. »
n’obéit pas à l’équation d’évolution de Schrödin- De nombreuses propositions ont été faites de-
ger ! Ce qui se passe pendant la mesure n’est pas puis 80 ans pour s’attaquer au problème de la
un processus d’évolution quantique, au sens de mesure. Historiquement, dès les années 1920,
la mécanique quantique. C’est comme si l’ap- le débat fut posé avec les bonnes questions.
pareil de mesure agissait sur l’état de l’électron La célèbre controverse entre Einstein et Bohr
autrement que par un processus quantique, tel à propos des fondements et de l’interprétation
qu’on sait les décrire dans le formalisme expliqué de la mécanique quantique est encore aujour-
plus haut ! Pourtant, si la mécanique quantique d’hui d’actualité, et de nombreuses réflexions ul-
est une théorie universelle, l’appareil de mesure térieures y font référence.
doit lui-même être considéré comme un objet La réponse d’Einstein est plutôt simple à ré-

9
sumer. De son point de vue, la mécanique quan- jets microscopiques sont quantiques, les objets
tique n’est pas complète. Puisqu’elle n’explique macroscopiques sont classiques. C’est inaccep-
pas correctement ce qui se passe lors d’une me- table pour la majorité des physiciens : si la phy-
sure, puisqu’elle suppose un hasard absolu (lors sique quantique est destinée à devenir la théorie
de la mesure), il lui manque quelque chose. Sa qui va au-delà de la physique classique, alors elle
célèbre citation, « Dieu ne joue pas aux dés, » doit s’appliquer à toutes les situations.
résumait très bien son point de vue sur l’irrup- Pour Bohr, la réduction de la fonction d’onde
tion des probabilités en mécanique quantique. doit faire partie des postulats de la méca-
Au contraire, la réponse de Bohr est plus com- nique quantique.7 Cette dynamique « extra-
pliquée, car il s’est efforcé de construire une nou- quantique » est une règle supplémentaire, qui
velle philosophie de la connaissance à partir de permet de caractériser complètement l’état
cette nouvelle physique. Pour lui, la physique après la mesure.
classique ne doit pas être abandonnée complè- L’interprétation que propose Bohr s’appelle
tement. Lors de ses travaux sur l’ancienne théo- aujourd’hui l’interprétation de Copenhague. Elle
rie des quanta, il a introduit le principe de cor- a en effet été conçue lors de discussions entre
respondance pour essayer de déterminer la vali- Bohr, Heisenberg et Pauli lors de rencontres au
dité des concepts classiques. Ce principe essayait laboratoire de Bohr à Copenhague. Dans cette
de formaliser les liens entre les « grandeurs » interprétation, on voit que la mesure est un acte
quantiques et leurs équivalents classiques, et ser- très particulier, qui fait référence à la physique
vit de guide pour construire l’ancienne théo- classique, et qui fait intervenir un hasard in-
rie des quanta. Plus tard, lorsque la mécanique trinsèque. Il faut remarquer que ce hasard n’est
quantique fut exprimée dans sa forme définitive, pas celui de la vie courante, qui repose, lui, sur
ce principe de correspondance fut le point de une connaissance insuffisante des conditions ini-
départ de son interprétation. Pour lui, l’inter- tiales, tout en émergeant de lois déterministes
prétation des données expérimentales en phy- (comme par exemple le hasard qui se manifeste
sique quantique doit nécessairement reposer sur lors du tirage du Loto). Cette interprétation du
l’emploi des concepts classiques. Pour résoudre hasard quantique a suscité de nombreuses ob-
concrètement le problème de l’acte de mesure, il jections. Par ailleurs, comme nous l’avons déjà
faut considérer l’appareil de mesure comme un remarqué, le physicien n’a aucune raison de trai-
appareil classique. Pratiquement, c’est de toute ter à part la mesure : l’appareil de mesure peut
façon ce qui se passe au laboratoire. De par être considéré comme quantique, et devrait donc
leur taille et leur masse, les appareils de me- à ce titre pouvoir être décrit avec le système
sure sont traités classiquement. Les modéliser étudié par les équations de la mécanique quan-
quantiquement, bien que conceptuellement fai- tique. Malgré ces problèmes, l’interprétation de
sable, est impossible, compte tenu du nombre Copenhague est celle qui est utilisée aujourd’hui
important de degrés de liberté mis en jeu. En quotidiennement par les physiciens dans les la-
effet, un tel appareil peut être constitué de mil- boratoires. Faute de mieux et de plus convain-
liards de milliards d’atomes, qui ont chacun au cant, il faut faire preuve de pragmatisme !
moins trois degrés de liberté (définir leur po- Von Neumann a beaucoup influencé la
sition dans l’espace nécessite trois grandeurs) : conception moderne que l’on a de la mécanique
cela fait des milliards de milliards de degrés de quantique. Mathématicien de formation (élève
liberté ! Or, concrètement, ce qui nous intéresse de Hilbert), c’est lui qui le premier a proposé le
dans un tel appareil de mesure peut être décrit cadre mathématique utilisé aujourd’hui. Grâce
par quelques degrés de libertés seulement, par à ce formalisme, il est le premier à proposer un
exemple la position d’une aiguille sur un écran modèle de la mesure. Dans ce modèle, tout est
(dans ce cas, une seule grandeur, un angle), ou quantique : le système étudié et l’appareil de
bien, pour les appareils plus récents, l’affichage mesure forment un système quantique global.
digital sur un écran. Pour Bohr, la notion même Bien que pertinent sur certains points, ce mo-
d’« expérience » est intrinsèquement classique : dèle ne parvient pas à expliquer le choix aléa-
afin de décrire une expérience à d’autres physi- toire qui se produit pendant la mesure, c’est à
ciens, il est nécessaire de faire usage de concepts dire l’acte de réduction de la fonction d’onde.
classiques ! Cette proposition de Bohr n’a pas
été acceptée par tous. En effet, elle suppose que 7 C’est ce que font d’ailleurs la plupart des ouvrages

la nature soit décrite par deux théories : les ob- académiques sur la physique quantique.

10
Même s’il ajoute un second appareil de mesure détecte la désintégration. Heisenberg partageait
(puis un troisième, . . .) pour « mesurer » le pré- en partie ce point de vue : pour lui il est ab-
cédent, la réduction de la fonction d’onde ne surde de modéliser aussi simplement ce pauvre
peut pas avoir lieu.8 Pour contourner le pro- chat, qui contient un nombre gigantesque de de-
blème, il émet l’hypothèse la plus curieuse qui grés de liberté (son « état » ne se résume donc
soit : cette projection ne peut avoir lieu que si pas à « mort » ou « vivant »). L’interprétation
au bout de la chaîne d’appareils de mesure on de Copenhague montre pourtant là qu’elle est
introduit un être conscient ! Son idée semble re- loin d’être satisfaisante. Elle révèle un problème
poser sur la constatation que la conscience est de cohérence logique fondamental de la théo-
unique, et donc le choix d’un des états est né- rie : pour expliquer la mécanique quantique, il
cessairement fait lorsque l’être conscient prend faut faire appel à la physique classique. De plus,
connaissance des résultats de la mesure ! Il est une question naturelle se pose alors : où se si-
surprenant qu’une telle idée ait pu être émise, il tue la frontière entre quantique et classique dans
est encore plus surprenant qu’elle ait été reprise une telle expérience ? Le noyau radioactif est-il
plus tard par quelques autres physiciens. Il est quantique ou classique ? Et l’appareil de détec-
en effet difficile de croire que l’affichage du ré- tion ? Et le chat ? . . .
sultat d’une mesure sur un écran d’ordinateur, D’autres interprétations ont par la suite
ou son impression par une imprimante, ne s’ef- été proposées, principalement pour chercher à
fectue que lorsqu’un être conscient est là pour contourner ce problème de la réduction de la
les regarder ! C’est pourtant le serpent de mer fonction d’onde. L’une des plus surprenantes est
de l’interprétation de la mécanique quantique, celle des multiunivers d’Everett. Elle consiste
que seule peut-être les sciences cognitives et la à supprimer la réduction de la fonction d’onde
neurobiologie permettront un jour de jeter défi- du formalisme (et donc aussi le hasard qui lui
nitivement aux oubliettes. . . Roland Omnès ré- est lié), et à émettre l’hypothèse audacieuse que
sume très bien ce que tout physicien censé pense chaque mesure conduit à « plusieurs branches »
de cette hypothèse : « on doit certainement la nouvelles de l’Univers : une branche pour chaque
classer comme la pire des déviations auxquelles résultat possible de la mesure. Ainsi, chacune
l’interprétation de la mécanique quantique a pu de ces branches est supposée être une réduction
conduire. » [1] possible de la fonction d’onde. Dans cette in-
Afin de répondre à cette absurdité, Schrödin- terprétation, la réalité physique n’est donc plus
ger imagine en 1935 une expérience de pensée unique, et les « branches » ne sont plus en com-
qui popularisera le problème de la mesure. Il munication entre elles. Ceci assure la logique de
imagine le dispositif expérimental suivant. Dans cette interprétation. Cette théorie est pour l’ins-
une grande boîte fermée, on place un appareil tant non réfutable !
qui surveille la désintégration d’un noyau radio- Certains chercheurs (de Broglie et plus tard
actif. Si le noyau se désintègre, l’appareil libère Bohm) ont essayé de refonder la mécanique
un gaz mortel dans la boîte. On place un chat quantique sur des bases plus « classiques, » en
dans cette boîte, on la ferme, et on attend. . . Se- conservant les notions de position et de vi-
lon von Neumann, connaissant les lois de la dés- tesse. Pour concilier ces concepts classiques avec
intégration radioactive (qui sont quantiques), au la nouvelle théorie, ils interprètent la fonction
bout d’un certain temps l’état quantique du sys- d’onde comme une « onde pilote » qui accom-
tème enfermé dans la boîte consiste en la su- pagne la particule, et dont l’évolution est donnée
perposition d’un état où le chat est vivant, et par une équation semblable à celle de Schrödin-
d’un état où le chat est mort. Toujours selon ger. La dynamique classique de la particule est
von Neumann, c’est seulement lorsque l’obser- modifiée par cette fonction d’onde. Dans cette
vateur ouvre la boîte que la superposition cesse, approche, l’interprétation pose moins de pro-
et qu’un des deux états est sélectionné (chat vi- blèmes puisque le caractère classique de la théo-
vant ou chat mort) ! Il faut rappeler ce que Bohr rie y est conservé, par exemple les particules
pensait de cette expérience : pour lui, l’appareil sont toujours localisées. Le hasard perçu lors
et le chat sont classiques, et donc la réduction d’une mesure n’y est pas intrinsèque, il émerge
de la fonction d’onde a lieu dès que l’appareil de notre ignorance de l’état initial complet du
système. Cependant, cette théorie se heurte à
8 En termes mathématiques, cette impossibilité est des problèmes techniques jusqu’à présent inso-
due à l’évolution unitaire de l’état quantique. lubles.

11
2.2. Le paradoxe EPR a pas d’élément de réalité attaché à la vitesse,
et les inégalités de Heisenberg ne sont pas mises
En 1935, Einstein, Podolski, et Rosen pro- en défaut.
posent une expérience de pensée essayant de D’autres réponses furent (et sont encore) pro-
mettre en évidence l’incomplétude de la méca- posées. Certaines supposent par exemple l’exis-
nique quantique. Pour cela, ils donnent au préa- tence de variables supplémentaires qui « carac-
lable une définition précise et opérationnelle de tériseraient » mieux l’objet quantique que ne le
ce qu’est un élément de réalité : « si, sans pertur- fait l’état mathématique usuel. Comme ces va-
ber aucunement le système, nous pouvons pré- riables ne sont pas « visibles » (actuellement ?)
dire avec certitude (c’est-à-dire avec une pro- dans les expériences, ces théories sont appelées
babilité égale à un) la valeur d’une quantité à variables cachées. Ces variables permettraient
physique, alors il existe un élément de réalité de redonner aux probabilités quantiques un sta-
physique correspondant à cette quantité phy- tut plus « statistique, » puisque ces probabili-
sique. » Les trois auteurs proposent alors une tés émergeraient de notre non connaissance de
expérience qui conduit à ce qu’on appelle le pa- ces variables. Chaque mesure serait alors comme
radoxe EPR. On considère un objet quantique un tirage du Loto, où le résultat serait com-
M qui est constitué de 2 parties identiques A1 et plètement déterminé par ces variables, dont on
A2 . On suppose que M est au repos, et qu’il peut ne connait pas les valeurs précises : en moyen-
se désintégrer spontanément en ses deux consti- nant les valeurs possibles de ces variables, on
tuants A1 et A2 . Par conservation de quantités retrouverait une interprétation probabiliste du
usuelles en physique (encore valable en physique résultat de la mesure, tout en revenant à une
quantique !), A1 et A2 vont partir avec des vi- causalité parfaite. Dans l’expérience EPR, ces
tesses opposées et s’éloigner de l’endroit où se variables permettraient de corréler les résultats
trouvait M . Au bout d’un temps suffisamment de mesure sur les deux sous-systèmes A1 et A2 .
long, Einstein, Podolski, et Rosen supposent que Les premières théories à variables cachées sup-
les objets quantiques A1 et A2 sont assez éloi- posaient que ces variables accompagnent le cor-
gnés pour ne plus entretenir de relations. Ils les puscule dans son mouvement. On parle alors de
considèrent donc comme deux systèmes indépen- théories à variables cachées locales.
dants. Il est alors possible d’effectuer une mesure Aussi avait-on plusieurs options possibles
aussi précise que l’on souhaite de la vitesse sur pour contourner le paradoxe EPR. C’est en 1965
A1 , et d’après l’hypothèse d’éloignement, le sys- que Bell trouva un moyen fort astucieux de tran-
tème A2 n’est pas perturbé. Comme la vitesse cher expérimentalement entre ces différentes
de A2 est l’opposée de celle de A1 , on a réa- possibilités. Il démontra (avec une incroyable
lisé une mesure de la vitesse de A2 « sans per- facilité !) l’existence d’inégalités qui permettent
turber aucunement le système ! » Donc il doit de faire la différence entre la mécanique quan-
exister un élément de réalité pour la vitesse. De tique et d’autres théories, par exemple celles à
plus, on peut mesurer avec une grande précision variables cachées locales ! Ces inégalités de Bell
la position de A2 à un instant donné. Donc les étaient explorables expérimentalement. Lorsque
inégalités de Heisenberg sur les incertitudes en la technologie fut disponible, des expériences
position et vitesse peuvent être violées ! furent menées. Il en ressort que la mécanique
La réponse de Bohr ne se fit pas attendre : quantique avait raison : l’inséparabilité est une
pour lui, le point faible de l’argumentation propriété des systèmes quantiques, la réponse
était l’hypothèse de séparabilité des deux sous- de Bohr était correcte. Le paradoxe EPR, dans
systèmes A1 et A2 . En effet, ces systèmes ayant sa forme originale, avait donc obtenu une ré-
interagi dans le passé, ils sont inséparables au ponse expérimentale. Les théories à variables ca-
sens quantique. Ce qui entraîne que si on croit chées locales étaient réfutées. On pouvait pen-
effectuer une mesure sur A1 , en réalité on effec- ser que l’expérience d’Alain Aspect de 1982 [3]
tue une mesure sur le système A1 + A2 ! C’est avait définitivement clos le débat, de par ses
le système global qui est perturbé, et non pas conclusions non équivoques. Dans cette expé-
seulement A1 : la mesure sur A1 réduit donc rience, les sous-systèmes A1 et A2 sont des pho-
la fonction d’onde de A1 + A2 (ce qui perturbe tons émis par un atome au repos. Afin de vérifier
du coup le sous-système A2 ). Rappelons que A1 les inégalités de Bell, il faut mesurer des gran-
et A2 peuvent à ce moment là être distants de deurs sur ces deux sous-systèmes, si possible en
plusieurs mètres, voire kilomètres ! Donc il n’y même temps, et étudier leurs corrélations. Ce-

12
pendant, dans ces expériences, on ne peut pas que des « représentations » différentes, et par-
avoir une simultanéité exacte entre les deux me- fois incompatibles, peuvent être utilisées à pro-
sures. Donc l’une a toujours lieu avant l’autre. pos d’un même objet quantique. Ainsi, selon
Comme l’imagination des physiciens est sans li- la situation expérimentale, l’électron peut être
mite, d’autres théories furent alors proposées décrit comme une onde (expérience des fentes
(à variables cachées non locales par exemple), d’Young par exemple) ou comme un corpuscule
concurrentes de la mécanique quantique, dans (trajectoire balistique dans un champ électrique
lesquelles il est possible qu’une information soit par exemple), mais on ne peut pas utiliser les
échangée entre la première particule qui a subi deux langages en même temps : c’est le contexte
la mesure, et la seconde (qui ne l’a pas encore expérimental qui décide ! On avait donc une vi-
subie). Cette information servirait à corréler les sion duale de la nature, qui reposait d’un côté
deux mesures, de telle sorte que les mêmes résul- sur la notion de « continu, » et de l’autre sur la
tats que ceux de la mécanique quantique soient notion de « discontinu. » Ce principe a parfois
obtenus in fine. Compte tenu de la distance qui été utilisé pour remettre en cause notre capacité
peut séparer les deux sous-systèmes A1 et A2 à caractériser les objets quantiques, et du coup
au moment de la mesure, l’information qu’ils à décrire la réalité : s’il nous est impossible de
pourraient s’échanger devrait nécessairement al- choisir entre une représentation ou une autre,
ler plus vite que la lumière. Même si la relativitéc’est que notre connaissance est limitée. Aujour-
restreinte ne l’admet pas, il n’est pas déraison- d’hui, dans la formulation moderne de la mé-
nable d’essayer de tester cette éventualité. C’est canique quantique, ce problème ne se pose plus.
pourquoi une expérience récente a été faite en En effet, il reflète juste la richesse mathématique
Suisse [4], qui donne raison elle aussi à la mé- dans laquelle est plongé l’état d’un objet quan-
canique quantique. C’est une variante de celle tique : on peut caractériser cet état sous diffé-
d’Aspect, dans laquelle les détecteurs qui me- rentes formes mathématiques, qui lui donne tan-
surent les grandeurs physiques sont en mouve- tôt un « aspect ondulatoire, » tantôt un « aspect
ment par rapport au laboratoire. Dans ce cas, corpusculaire, » et tantôt ni l’un, ni l’autre (ce
en utilisant la théorie de la relativité restreinte,
que les premiers travaux n’avaient pas remar-
dans laquelle la notion de simultanéité des évé- qué) ! Par exemple, dès qu’on utilise une fonc-
nements est « relative, » on peut montrer qu’il tion d’onde comme représentation de cet état,
n’est plus possible de savoir quelle mesure a eu on en a une interprétation ondulatoire. Finale-
lieu avant l’autre ! (On parle d’expériences de ment, en réalité, cette dualité est un héritage de
« multisimultanéité. ») Il n’est donc plus permis notre culture classique : après des années d’ha-
de se demander qui a envoyé une information à bitudes et d’apprentissages, nous ne parvenons
l’autre, et les théories qui supposent l’échange pas à concevoir un objet autrement que comme
d’informations sont réfutées ! Il en ressort au- une onde ou un corpuscule se déplaçant dans
jourd’hui que la mécanique quantique n’est pas l’espace ! La solution élégante que proposent J.-
une théorie locale (quelle que soit la distance sé-M. Levy-Leblond et F. Balibar [7] mériterait
parant deux sous-systèmes, une mesure sur l’un d’être plus utilisée : ne parlons ni d’onde, ni de
peut « influencer » l’autre), et qu’elle est cepen-corpuscule, mais de quanton. Ce quanton dési-
dant compatible avec certains aspects de la rela- gnerait un objet quantique, décrit par son état
tivité restreinte. Ces expériences ébranlent pro- mathématique. Libre à nous ensuite de le repré-
fondément notre conception actuelle de l’espace- senter comme une onde, un corpuscule ou autre
temps et n’ont pas fini de faire couler beaucoup chose en fonction de nos besoins. . .
d’encre. . . Les inégalités de Heisenberg ont aussi sou-
levé le problème de ce qui est « connaissable »
2.3. La connaissance en mécanique en mécanique quantique. En physique classique,
connaître l’état d’un corpuscule à un instant
quantique
donné revient à se donner à cet instant sa posi-
Lors de l’élaboration de l’ancienne théorie des tion et sa vitesse. En physique quantique, cela
quanta, Bohr ne s’était pas arrêté au problème revient à se donner l’être mathématique qui re-
de la mesure. Afin de prendre en compte la dua- présente cet état. Or, d’après les inégalités de
lité onde-corpuscule qui émergeait de ces tra- Heisenberg, de cet être mathématique il est im-
vaux, il introduisit un (second) principe : le possible de tirer à la fois ce qui est censé re-
principe de complémentarité. Ce principe pose présenter la position et la vitesse. Certains phy-

13
siciens et philosophes ont interprété ce résul- d’émettre deux hypothèses :
tat comme une limitation intrinsèque de notre
connaissance de la réalité. Cette conclusion sup-
1. Les probabilités en physique quantique sont
pose implicitement que la position et la vitesse
intrinsèques, il est impossible de s’en pas-
existent en dehors de la description que nous
ser, même dans une théorie plus fondamen-
avons d’un objet quantique. Or, ces notions de
tale encore. C’est par exemple le point de
position et vitesse sont classiques. Rien ne per-
vue de Bohr. Dans ce cas, l’état mathéma-
met aujourd’hui d’affirmer leur pertinence au
tique qu’on manipule ordinairement décrit
delà de ce cadre classique. Pour illustrer ce pro-
ce qui est connaissable aujourd’hui. Il sera
pos, rappelons que la notion de température est
éventuellement remanié par une expérience
un concept essentiel et fondamental de la ther-
nouvelle, mais son statut restera toujours le
modynamique. Cependant, la physique statis-
même, les probabilités seront toujours pré-
tique, qui est la théorie sous-jacente à la ther-
sentes fondamentalement.
modynamique, ne lui donne pas ce statut pre-
9
mier, elle la déduit ! Donner un statut de réa-
2. Les probabilités ne sont pas intrinsèques,
lité à la position et à la vitesse est malheureuse-
elles émergent d’un manque de connais-
ment un raisonnement classique, qu’il faut ban-
sance de notre part. C’est par exemple le
nir en physique quantique : un électron n’est
point de vue d’Einstein, de de Broglie, et de
pas un point matériel caractérisé par une posi-
Bohm (la mécanique quantique est incom-
tion et une vitesse à tout instant (ni d’ailleurs
plète). Dans ce cas, il faut adjoindre à l’état
par une « onde » répartie dans tout l’espace !).
mathématique actuel une autre entité, qui
Dans le cadre d’une expérience particulière, il
renferme en elle ce comportement probabi-
est possible de donner un sens à la position
liste, et qui l’explique. Comme nous l’avons
ou à la vitesse, mais ce n’est pas une quantité
déjà vu, plusieurs tentatives ont été propo-
intrinsèque préexistante. On ne peut donc pas
sées : les ondes pilotes, les variables cachées
dire que les inégalités de Heisenberg réduisent
locales ou non locales. . . Certaines de ces
notre connaissance d’un objet quantique. Cette
théories sont déjà expérimentalement réfu-
connaissance peut être obtenue expérimenta-
tées. Pour l’instant, l’entité mathématique
lement avec une grande précision, sous forme
nouvelle à considérer n’apporte pas plus
d’une caractérisation complète de son état ma-
de renseignement que la mécanique quan-
thématique. Un processus qui est souvent ignoré
tique ordinaire, puisqu’à l’heure actuelle
des profanes est celui de préparation d’un ob-
toutes les connaissances (empiriques) que
jet quantique : il est possible de « préparer »
nous avons d’un objet quantique sont déjà
un objet quantique dans des états parfaitement
contenues dans l’état usuel ! En d’autres
déterminés, et de caractériser entièrement son
termes, ces variables seraient si bien cachées
évolution future par l’équation de Schrödinger.
qu’on n’a pas encore trouvé le moyen de les
Dans ce cas, où se situe notre ignorance ? Les
caractériser expérimentalement ! Ces nou-
inégalités de Heisenberg ne sont donc pas une
velles théories risquent de plus de se heur-
limitation de notre connaissance.
ter à des problèmes techniques incontour-
Le vrai problème vient plutôt du statut exact nables : c’est ce qui est arrivé par exemple
des probabilités en physique quantique, et de la à la notion d’onde pilote si on veut la rendre
réduction de la fonction d’onde. Nous n’avons compatible avec les nouvelles expériences
aucune connaissance préalable qui permette de mettant en jeu la multisimultanéité (la nou-
prévoir à l’avance l’état juste après une me- velle théorie bâtie à cet effet ayant été réfu-
sure. Néanmoins, jusqu’à présent, toutes les ex- tée elle aussi !). Ces théories sont plus com-
périences réalisées ont pu être expliquées en pliquées, donc plus fragiles face aux nou-
utilisant la description mathématique évoquée velles expériences. Un espoir est de voir ap-
plus haut, moyennant ce problème fondamen- paraitre une nouvelle théorie profondément
tal que pose l’interprétation probabiliste. Or, ce novatrice, qui expliquerait de façon élégante
qui est connaissable est par définition ce que les probabilités.
l’expérience peut nous enseigner. À partir de
ce que nous savons aujourd’hui, il est possible
Aujourd’hui, rien ne permet de favoriser une hy-
9 Pour des systèmes en équilibre seulement ! pothèse plutôt qu’une autre.

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2.4. Les développements théoriques cohérence, dans ses aspects aussi bien théorique
récents qu’expérimental. Le processus de mesure a en
effet été décomposé en deux phases : la déco-
Il existe aujourd’hui un renouveau théorique hérence et l’objectification. La décohérence est
à propos du problème de l’interprétation de la le phénomène qui permet de faire disparaître à
mécanique quantique [1]. Depuis une vingtaine l’échelle macroscopique les interférences quan-
d’années, des progrès conceptuels ont pu être ob- tiques. Par exemple, dans la dynamique jus-
tenus, qui donnent en particulier une vision un qu’alors proposée pour l’expérience du chat de
peu plus fine du processus de la mesure. Tous Schrödinger, l’état final est une superposition
ces travaux ont pour but de comprendre la mé- de nombreux états possibles, dont certains dé-
canique quantique en restant strictement dans crivent le chat mort et d’autres le chat vivant.
son formalisme (en utilisant en réalité un for- Ces états interfèrent entre eux, en un sens ma-
malisme équivalent : la théorie des histoires). À thématique assez compliqué, alors que les états
aucun moment il n’est fait appel à la physique classiques (chat mort ou chat vivant) sont eux
classique, en particulier la dynamique ne repose bien séparés. Or, en prenant en compte la modé-
que sur l’équation de Schrödinger. lisation complète de l’expérience, en y incluant
Les progrès obtenus portent d’abord sur la le système étudié, mais aussi l’appareil de me-
dérivation des lois de la physique classique à sure et l’environnement, il est possible de mon-
partir de la mécanique quantique, et en parti- trer que l’état final est une superposition d’états
culier de l’émergence du déterminisme absolu qui n’interfèrent plus.10 On pourrait abusive-
classique à partir du probabilisme quantique. ment résumer ce processus en disant qu’on passe
Il est en effet possible de réconcilier ces ex- d’un état « chat mort et vivant » à un état « chat
trêmes en acceptant que le déterminisme soit mort ou vivant. » Cette décohérence a sa propre
valable avec une probabilité d’erreur si petite dynamique (irréversible), donnée par les lois de
dans les conditions ordinaires des expériences, la physique quantique, dont les temps carac-
qu’il est impossible de jamais les constater. Ces téristiques sont extrêment courts : en d’autres
probabilités d’erreur sont en effet calculables, termes, cet effet est quasi instantané. Il se trouve
et d’un ordre de grandeur extrêmement faible. néanmoins qu’il a été possible de monter une
Le déterminisme prend donc un sens probabi- expérience dans laquelle ce temps assez long
liste. . . Il est aussi possible de dire à l’avance pour qu’on puisse observer en direct cette dé-
si un système aura un comportement classique cohérence ! [5] La théorie a ainsi pu être confir-
ou quantique. Aujourd’hui, une nouvelle phy- mée. La décohérence repose sur l’idée que les de-
sique est en train de naître, le mésoscopique. Elle grés de liberté « classiques » (les variables per-
s’intéresse à des situations physiques comprises tinentes qui seront directement reliées aux ré-
entre le microscopique (quantique) et le macro- sultats de la mesure, par exemple l’angle que
scopique (classique), en ne s’occupant que d’un fait l’aiguille sur un cadran, ou bien la position
nombre limité de degrés de liberté (quelques di- d’un électron lorsqu’il percute un écran) sont
zaines, voire centaines). Dans ces situations, il un sous-ensemble (très petit !) de tous les de-
est difficile de dire si le système décrit est quan- grés de liberté quantique intervenant dans une
tique ou classique (on parle souvent de situa- mesure : ceux du système étudié bien sûr, mais
tions « semi-classiques »). Les développement aussi ceux de l’appareil de mesure lui même
théoriques récents sur la mécanique quantique (dont nous avons vu qu’ils pouvaient se comp-
arrivent à point nommé pour encadrer les for- ter en milliards de milliards !), et même ceux
midables avancées expérimentales dans ce do- de l’environnement (air, lumière ambiante, . . .).
maine ! L’ensemble de ces travaux théoriques Les degrés de liberté « en trop » sont moyen-
donnent aussi un cadre très formel aux deux nés d’une certaine façon dans ce modèle de la
principes énoncés très vaguement par Bohr : décohérence, puisqu’ils ne sont pas « visibles »
le principe de correspondance d’une part (le à l’échelle classique. La conséquence immédiate
passage du quantique au classique) et le prin- est que si le système interagit avec un environ-
cipe de complémentarité d’autre part (ces tra- nement qui a peu de degrés de liberté, alors
vaux expliquent pourquoi certaines représenta- la décohérence n’a pas lieu ! C’est bien ce qui
tions sont incompatibles dans le cadre d’un ex-
périence donnée). 10 En termes mathématiques, on dit que les états sont

La seconde avancée majeure concerne la dé- « orthogonaux. »

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se passe pour un système vraiment isolé. C’est thématiques infranchissables (dans le cadre ma-
aussi ce qui se passe dans l’expérience des fentes thématique actuel) font craindre le pire : il est
d’Young, où la décohérence n’a pas lieu au ni- possible que le processus d’objectification ne soit
veau des fentes, puisque des figures d’interfé- jamais expliqué dans ce formalisme. Certains
rences sont obtenues sur l’écran (au niveau de physiciens s’en accommodent, en faisant remar-
l’écran, la décohérence a lieu, puisqu’une seule quer par exemple que le problème de l’unicité
position est sélectionnée !). Par contre, un ap- de la réalité est aussi posé en physique clas-
pareil de mesure « normal » a beaucoup de de- sique, et que peut-être ce ne sera jamais une
grés de liberté internes, et c’est pourquoi la dé- conséquence de la théorie (quelle qu’elle soit).
cohérence a lieu lors d’une mesure. Ainsi, dans Ce point de vue n’est pas satisfaisant pour la
l’expérience du chat de Schrödinger, elle se ma- raison que la physique quantique, contrairement
nifeste dès l’appareil de détection de la désinté- à la physique classique, crée de la « multipli-
gration. La décohérence a lieu plus généralement cité » dans sa dynamique. Il serait donc nor-
lorsqu’un système quantique interagit avec un mal qu’elle explique ensuite le retour à l’uni-
autre système quantique contenant beaucoup de cité. Plus grave encore, la physique quantique
degrés de liberté internes : il n’y a donc plus lieu ne peut pas être la théorie ultime dont les phy-
de particulariser l’appareil de mesure et l’acte de siciens rêvent. En effet, cette théorie fait l’im-
mesure. Le modèle de la décohérence conduit à passe sur l’autre grande révolution du XXème
l’interprétation probabiliste des résultats d’une siècle, la relativité générale. Aucune théorie jus-
mesure. Il démontre sur ce point l’essentiel des qu’à présent ne peut prétendre unifier ces deux
règles empiriques données autour de la mesure branches de la physique (même si certains phy-
(et que l’interprétation de Copenhague avait à siciens prétendent le faire par des théories hau-
l’époque érigées en postulats), tout en restant tement spéculatives !). Il se peut donc que tous
strictement dans le cadre de la physique quan- ces problèmes d’interprétation prennent un sens
tique. Enfin, il répond à la question de la fron- évident dans une future théorie. Ainsi, le statut
tière entre le quantique et le classique : on sait du hasard quantique pourrait peut-être être re-
désormais dans une expérience donnée ce qui considéré un jour. Gardons à l’esprit les échelles
peut être considéré comme « classique. » de temps de la connaissance humaine : il a fallu
L’autre étape du processus de mesure est près de 300 ans de recul pour dépasser la phy-
l’objectification. Après la décohérence, l’état sique classique de Newton. Aujourd’hui, la phy-
quantique est encore une superposition d’états sique quantique n’a que 100 ans !
« décorrélés. » 11 Cependant, la réalité « clas-
sique » est unique : un seul de ces états est pré-
sent après la mesure. L’objectification est l’acte
Références
qui donne un résultat unique (parmi tous les ré-
[1] Omnès Roland, Comprendre la mécanique
sultats possibles) à la mesure, en réduisant la
quantique, EDP Sciences, 2000.
fonction d’onde à l’un de ces états possibles.
C’est le choix au hasard d’un état plutôt que [2] Banesh Hoffman, Michel Paty, L’étrange
d’un autre dans la superposition d’états « dé- histoire des quanta, Seuil, 1981.
corrélés. » C’est la partie la plus problématique [3] Aspect, Dalibard, Roger, Physical Review
de la réduction de la fonction d’onde. Aucune Letter, Vol 49, p. 1804, 1982.
théorie n’est pour l’instant capable d’expliquer [4] Zbinden, Brendel, Gisin, Tittel, Physical
cet effet aléatoire : l’objectification reste donc review A 63, p. 831, 2000.
aujourd’hui un postulat (c’est-à-dire un énoncé
[5] Brune, Hagley, Dreyer, Maître, Maali,
non démontré, mais vérifié par l’expérience).
Wunderlich, Raimond, Haroche, Physical
Review Letter, Vol 77, p. 4887, 1996.
3. Conclusion [6] Lurçat François, Ontologie quantique se-
lon Niels Bohr, IIIe Congrès Internatio-
Malgré ses succès, la mécanique quantique nal d’Ontologie, Saint-Sébastien, Octobre
pose donc encore de nombreux problèmes de 1998.
fond. Malheureusement, certaines barrières ma-
[7] Lévy-Leblond, Balibar, Quantique, Rudi-
11 qui n’interfèrent plus entre eux, donc « orthogo- ments, CNRS InterEditions, 1984.
naux. »

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