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« L'espèce humaine »

Il semble aller de soi, pour chacun d'entre nous, que nous avons des semblables et que nous
partageons avec eux un certain nombre de traits caractéristiques (ce qui est « typiquement humain »
comme on dit), c'est-à-dire que nous appartenons à une espèce, et donc à une classe d'individus
réunis par une nature commune, autrement dit par des propriétés physiologiques et biologiques
générales et spécifiques (toute espèce est générale et spécifique : elle réunit une classe d'individus
définie par une différence, une spécificité : les moineaux sont un type d'oiseau spécifique et
diffèrent des rossignols). Le concept d'espèce humaine est en effet un concept descriptif qui recense
des caractéristiques de fait (elles ne sont pas prescriptives, ne disent pas comment il faut être, mais
comment les hommes sont) et qui permet de définir l'être de l'homme, ou l'humanité : chaque
homme est homme, est représentant de l'espèce humaine, car il se reconnaît à sa station debout, ses
pouces opposables, ses besoins physiologiques (dormir, manger, se reproduire) ainsi que son
affectivité (la crainte, le désir etc.).

Néanmoins, si chaque animal n'est que le représentant de son espèce (chaque moineau a toutes
les propriétés de son espèces et rien que celles-ci), il semble au contraire qu'un homme qui
s'épuiserait à n'être qu'un représentant de l'espèce humaine tomberait, bien au contraire, en-deçà de
son humanité. En effet, ce sont les enfants et les brutes qui se suffisent des caractères de leurs
espèces (ils se confondent avec leurs appétits, avec leur physiologie : ils sont spontanés, et donc
naturels) ; or enfants et brutes ne sont pas représentatifs de l'espèce humaine (il la représentent mal
et n'en sont pas exemplaires). Ne dit on pas au contraire d'un enfant devenu adulte et majeur qu'il est
« enfin devenu un homme » ? Or qu'est-ce qu'être adulte (être un homme accompli) si ce n'est
justement être capable de ne pas céder à nos appétits ou penchants, de maîtriser notre affectivité
spontanée, bref, de résister aux saillies de la nature en nous? La figure de l'humanité accomplie
n'est pas ici l'enfant sauvage, mais le héros qui est prêt à sacrifier ses intérêts sensibles (son
agrément, sa santé, voire sa vie) pour une cause qu'il juge digne (être vérace, c'est-à-dire ne pas
mentir, être juste, etc.) ; en témoigne le sentiment de respect (c'est-à-dire la reconnaissance affective
de la valeur) que nous éprouvons devant de telles conduites. Loin donc d'être simplement
descriptive, l'espèce humaine est donc aussi un concept normatif, c'est-à-dire une exigence motivée
par un idéal : nous naissons tous hommes, mais il appartient à chacun de devenir humain.
L'humanité se propose donc comme une tâche, une destination et une entreprise, qui peut échouer
ou réussir.

Appartenir à l'espèce humaine, c'est donc à la fois exhiber un certains nombre de caractères
naturels, physiologiques et spontanés (et ne dit pas de quelqu'un comme l'ascète ou le héros, qui n'a
ni crainte ni désir et qui serait capable d'agir en toutes circonstances d'après son devoir qu'il est
précisément inhumain  ? L'humain qui n'est plus homme est en un sens un monstre) et à la fois se
conformer à un idéal qui exige la négation et le refoulement de ces caractères. L'espèce humaine, en
tant qu'idéal qui nie sa propre réalité de fait, est amenée à se sacrifier pour se réaliser : nous sommes
acculés entre une humaine inhumanité (notre spontanéité humaine, trop humaine) et une inhumanité
humaine (la rigueur de notre idéal, l'aspiration à une dignité). Comment l'espèce humaine peut-elle
n'accomplir sa destination qu'au prix de sa propre mutilation ? Comment est-il possible qu'être un
homme accompli suppose en même temps le refoulement de ce qui fait notre humanité (notre
affectivité et spontanéité) ? N'accède-t-on à l'humanité qu'en refusant d'être homme ?