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Histoire d'une banque publique: la Société Tunisienne de Bnaque (STB) -


Rawafid

Article · September 2017

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1 author:

Mohamed Sassi
Institut préparatoire aux études littéraires et des Sciences humaines, Tunis
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Rawafid, n° 21, 2016

Rawafid
Revue de l’Institut Supérieur d’Histoire
de la Tunisie Contemporaine

Numéro 21
2016
Rawafid, n° 21, 2016

Sommaire

Editorial 5

Etudes
- SASSI Mohamed, La Société Tunisienne de Banque (STB),
histoire d’une banque publique. 11
- SAIDI Aziz, L’Office chérifien du phosphate en un demi-siècle
(1921-1971)*. 13
- TAIEB Ali, La ferme du domaine de Thirrus à Medjez el-Bab :
état de conservation et perspectives de mise en valeur
d’un patrimoine colonial. 33
- KCHIDA Naji, L’enseignement agricole colonial en Algérie et en
Tunisie : un levier de la colonisation (1882-1930)*. 39
-BOUALI Lotfi, La genèse de la justice militaire au début de la
seconde moitié du XIXe siècle : ambitions et déboires*. 69
- AFI Meher, Les notables locaux et la résistance à l’occupation
française en 1881 : le caïd Ahmed Ben Youssef et le marabout
Mohamed Kouka*. 87
-HAMMAMI Jalel, Charles de Beauval, un agent diplomatique
français à Tunis (1863-1864) 57
- LABIDI Aroua, La perception de Bourguiba à travers trois manuels
d’histoire : 1985, 2005 et 2013 75
- DHIFALLAH Mohamed, Entre politique et culture : itinéraire du
militant de gauche, Noureddine Ben Khedher (1939-2005)* 115
4 Rawafid, n° 21, 2016

- HAMDI Ghazi, L’alcoolisme en Tunisie dans le contexte


colonial 91
- BENDANA Kmar, Entretien avec Mohamed TALBI par Kmar
BENDANA ( 1997) 109

Comptes rendus
- DOUGUI Noureddine, Mongi Slim, l’homme des missions
difficiles 1908-1969. Présentation BLILI-TEMIME Leïla 127
- LISSIR Fethi, L’État des amateurs: deux ans de règne de la
Troïka en Tunisie, décembre 2011-janvier 2014, essai d’histoire du
temps présent. Présentation: BOUDAYA Olfa* 143
- TIMOUMI Hédi, L’enseignement de l’ignorance en Tunisie
au temps de la mondialisation et la réforme de l’enseignement.
Présentation : TAÏEB Ali* 151
- VERMEREN Pierre, La France en terre d’islam, empire colonial
et religions, XIXe-XXe siècles. Présentation : KCHAOU Sihem 129
- MELLAKH Habib (textes réunis par), Liberté académique
et charte universitaire en Tunisie et ailleurs, contributions aux
journées de la Charte universitaire (2015-2016). Présentation:
BOUDAYA Olfa* 161
- BEDHIOUF Tarek, La surveillance politique en Tunisie pendant
l’époque coloniale: le cas des Renseignements généraux * 171
- OUNI Yassine, La police en Tunisie de 1897 à 1956 : de la
francisation à la tunisification* 173
- LAJNAF Manaa, Soldats maghrébins mobilisés pendant la
Première Guerre mondiale. «L’impôt du sang». Prix et sacrifice
(1914-1939)* 181
- BELAÏD Habib, Présentation du colloque international : L’Année
1956 en Tunisie et dans le monde arabe 133

* Voir partie arabe


Rawafid, n° 21, 2016
12 Rawafid, n° 21, 2016

The Société Tunisienne de Banque (STB): History of a Public Bank

Abstract

Founded in 1957, the Société Tunisienne de Banque (STB) is an uncommon


public bank. More than a bank, it was a major economic player that operated under
the control of the State and which main goal was to provide the State with the
capacity to regulate the financing of its economy. The STB was contributing to
the State’s financial independence, in support of the Ministry of Finance and the
Central Bank. While progressively growing into a development bank, the STB
was playing the role of an “entrepreneur” when it came to integrating or launching
projects considered as priorities (such as the industry, tourism and financial
services, etc...). Based on new source material, this study investigates the three
stages in the course of evolution of this booming bank that played an important
role in the country’s economic development. However, starting from 2006,
problems have become noticeable: Difficulties caused by the STB’s merging with
other banks were aggravated by the corruption practices of the presidential family.
The first decade of the 2000s marks a turning point in the STB’s history; the bank
has, since then, lost its position as the leading bank of Tunisia.

Keywords

Public banking, Société Tunisienne de Banque, STB, Banking history,


Business history, Mixed economy, Bank and finance, bank and development,
Tunisian bank, Company business history

L’économie bancaire et financière, en tant que discipline de l’histoire


contemporaine, a connu un essor considérable depuis les années 1960,
sous l’impulsion d’historiens tels qu’Alexander Gerschenkron(2), Rondo
Cameron(3), ou encore Bertrand Gille(4), Jean Bouvier(5) et plus récemment

2) GERSCHENKRON A., Economic Backwardness in Historical Perspective: A Book of


Essays. Cambridge, MA: Belknap Press of Harvard University Press, 1962. 456 p.
3) CAMERON R. (Editeur), Banking and Economic Development. Some Lessons of
History, Oxford University Press, 1972, 267 p.
4) GILLE B., La banque et le crédit en France de 1815 à 1848, Paris, PUF (Collection
«Mémoires et documents publiés par la Société de l’École des Chartes»), 1959, 380 p.
5) BOUVIER J., Le Crédit lyonnais de 1863 à 1882 : les années de formation d’une
banque de dépôts, Paris, SEVPEN, 1961, 2 vol., 937 p. Cette thèse a été réimprimée par
les Éditions de l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) en 1998.
Rawafid, n° 21, 2016 13

Hubert Bonin(6) et Alain Plessis(7). En Tunisie également, l’histoire bancaire


a pris son chemin depuis les travaux de Mohamed Lazhar Gharbi sur
l’héritage bancaire colonial et la transition vers l’indépendance financière(8).
On trouve aujourd’hui encore dans ces œuvres maîtresses des principes
essentiels pour mener à bien des recherches dans ce domaine.

Une grande partie de ces recherches ont fourni des arguments aux
tenants de la supériorité des banques universelles « à l’allemande » sur les
banques spécialisées « à l’anglaise ». Certaines autres soulignent le rôle
négatif des banques (dans l’exportation de capitaux, le déclenchement des
crises, le refus de se plier à l’intérêt général). Dans certains cas, comme
en France, les établissements financiers sont considérés moins comme
des acteurs du développement économique que comme des instruments
de domination politique et sociale(9). Pour d’autres, enfin, tenus sous
contrôle de l’Etat, les banques peuvent bénéficier d’un rôle de régulateur
économique et parfois comme actrices du développement social(10).

L’histoire bancaire en Tunisie tient largement aux banques publiques,


particulièrement la Société Tunisienne de Banque (STB). L’importance
de cette dernière tient à son rôle de pionnier dans son positionnement
comme banque « universelle » publique impliquée dans le développement
économique et social du pays, depuis sa création, en janvier 1957. Son
importance tient aussi à son rôle dans la définition du système bancaire
tunisien. Ses styles d’organisation, son management, sa structure et
son implication dans l’économie nationale, son essor ou pas, influent
largement jusqu’à conditionner l’efficacité de l’ensemble du système.
D’où l’importance de son histoire(11).

6) BONIN H., Les banques françaises de l’entre-deux-guerres (1919-1935) 1 : L’apogée


de l’économie libérale bancaire française ; 2 : Les banques et les entreprises ; 3 : Les
métiers financiers des banques, Paris, Éditions Plage, 2000, 579 + 584 + 501 p.
7) PLESSIS A., Banques locales et banques régionales en Europe au XXe siècle (avec
Michel Lescure), 2004.
8) GHARBI M.-L., Crédit et discrédit de la Banque d’Algérie, Paris, L’Harmattan, 2005,
310 p. ; Le capital moderne. Dynamiques d’acteurs socio-économiques au Maghreb
(XIXe-XXe siècles), Presses Universitaires de la Manouba, 2014.
9) LESCURE M., PLESSIS A., « Les institutions financières comme organisations »,
Entreprises et histoire, 2007/3 (n° 48), pp. 5-8.
10) La « Caixa » en Espagne en est un meilleur exemple. Créée en 1990, l’objectif social de La
Caixa est la collecte d’épargne dans les modalités autorisées, la réalisation d’œuvres bénéfiques
socialement et les investissements dans des actifs sûrs et rentables respectant l’intérêt général.
11) ADDA Gladys, « A propos d’un anniversaire… », La revue française de l’élite
européenne, n° 244, Paris, juillet-août 1971.
14 Rawafid, n° 21, 2016

Se basant sur des archives originales(12), des sources manuscrites


et une documentation diverse, et dans une approche chronologique et
thématique à la fois, le présent article tente de retracer l’itinéraire de la
STB, à travers son parcours atypique dans un contexte de changement. Il
conviendra en particulier de présenter : son rôle comme acteur économique
majeur au sein de l’économie nationale depuis sa création, l’évolution de
sa structure à partir de 1990, puis, enfin, sa décadence relative et les risques
qui y sont liés.

Un contexte historique favorable à la création d’une banque publique

L’histoire des banques en Tunisie a commencé en 1880 avec la


création de la Société Centrale de Banque, un établissement français qui
s’est installé en Tunisie sous la dénomination de « Crédit Foncier d’Algérie
et de Tunisie » (CFAT) dont le siège social était à Alger et une succursale
était présente à Tunis. Depuis, d’autres banques ont introduit le marché
financier tunisien qui était encore sous la colonisation française(13).

Jusqu’à la veille de l’indépendance, les institutions tunisiennes


dépendent encore de la loi française. Il a fallu attendre l’intervention du
décret beylical du 19 septembre 1935 pour que les organismes tunisiens
commencent à être régis par le droit tunisien. Le système bancaire tunisien
étant alors caractérisé par la multiplicité des lois qui le régissent, certains
établissements ont commencé progressivement à être créés conformément
à la loi tunisienne. Mais, dans la pratique, ce décret beylical a fait étendre
la loi française de 1930 à la régence de Tunis.

Dans l’ensemble, l’activité des banques n’était soumise à


aucune réglementation particulière et la distinction entre les différentes
catégories de banques était donc imperceptible : la distinction entre
banques d’affaires, banques de crédit à moyen et long terme se heurte à
l’imprécision des spécialisations en la matière. L’indépendance en 1956
porte de nouvelles mesures radicales visant à rationaliser le système
des banques en Tunisie, particulièrement avec la promulgation de la loi
n°58-90 de 1958 qui porte sur la création et l’organisation de la Banque
12) Archives nationales, Archives de la Banque centrale et les archives de la STB (Service
de la Documentation) en particulier.
13) GHARBI M.-L., « Politique financière de la France en Tunisie : contraintes mondiales et
exigences nationalistes », Actes du colloque sur la Tunisie de l’après guerre (1945-1950),
26-28 mai 1989, Tunis, publié par l’ISHMN, 1991, p. 142.
Rawafid, n° 21, 2016 15

Centrale de Tunisie (BCT), suivie par le décrochage du dinar face au


franc en décembre 1958(14).

Le vaste désengagement des capitaux français, avec une certaine


réticence des banques françaises(15), lors de l’indépendance, forme une
impasse qui impose une nouvelle réflexion sur la forme d’un système
bancaire à mettre en place : les structures qui répondent aux besoins de
la nouvelle économie présentant des aléas considérables. Entre autres, le
secteur agricole est toujours soumis aux aléas climatiques(16), le secteur
industriel n’est pas encore développé et les placements qui ne permettent
pas une rotation rapide des capitaux(17), le secteur tertiaire étant faible et
mal structuré.

La « tunisification » du système bancaire devient alors une urgence


pour l’Etat. Elle sera à l’origine de la création de la Société Tunisienne
de Banque (STB), de la Banque Nationale Agricole (BNA, créée en juin
1959) et de la Société Nationale d’investissement (SNI, banque d’affaires
créée le 18 avril 1959). Ce dernier établissement verra l’Etat se désengager
de son capital plus tard pour permettre aux privés d’y participer. La STB et
la BNA garderont leur statut de banques publiques. Certains organismes,
comme la Caisse Foncière et la Caisse Mutuelle de Crédit Agricole seront
absorbés respectivement par la STB et la BNA.

Entre 1956 et 1967, la physionomie du système a changé sous


l’impulsion des autorités publiques (création des banques publiques) et
grâce à leur dynamisme, des banques privées tunisiennes rachètent, en
1967, le Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie. Une loi est alors apparue
afin de réglementer le système et la profession bancaire en Tunisie(18).

14) Cf. GHARBI M.-L., « Une volonté de décolonisation financière : la création de Banque
Centrale de Tunisie 1955-1958 », in Le capital moderne. Dynamiques d’acteurs socio-
économiques au Maghreb (XIXe-XXe siècles), Presses Universitaires de la Manouba,
2014, p. 153.
15) Les transferts des capitaux privés vers la France ont été évalués à 9 millions de dinars
en 1956 et 33 millions de dinars en 1957. Cité in GHARBI M.-L., « Une volonté de
décolonisation financière... op. cit. », p. 151.
16) ELLOUMI M., « Les terres domaniales en Tunisie », Etudes rurales, 92, 2013.
17) SASSI M., « La stratégie énergétique de la Tunisie depuis 1956 », in BAJOT D. et
TRANG PHAN T.-H. (dir.), Économie et développement durable : héritages et défis
actuels au sein du monde francophone, SFHOM, 2016, pp. 123-133.
18) Loi n° 67-51 du 7 décembre 1967, Cf. aussi, « Débats parlementaires », Journal officiel
tunisien du 28 novembre 1967.
16 Rawafid, n° 21, 2016

La STB : une banque au service du développement

La STB voit le jour au


lendemain de l’indépendance, en
1957, un an avant la création de la
BCT. Habib Bourguiba, Premier
Ministre dès le 11 avril 1956, charge
l’un de ses proches collaborateurs,
son chef de cabinet Abdelaziz
Mathari19, de créer la STB.
Diplômé de l’École des Hautes
Études Commerciales de Paris puis Photo 1 : Bourguiba et Mathari en 1958.
stagiaire de la Stockholm’s Enskilda Source : Archives de la STB (Service de
Bank en Suède, Mathari réussit à la documentation)
achever son exaltante mission de
création pour en être le PDG jusqu’à
janvier 1971(20).

La Tunisie tente alors de développer son économie et d’atténuer


le dualisme économique résultant du colonialisme(21). En l’absence
d’une loi-cadre organisant l’activité, elle choisit la stratégie de banque
universelle(22). C’est une société d’économie mixte au capital social de
10.000 dinars à l’époque, dans lequel l’Etat participe à concurrence
de 52 %. Son rôle était principalement la gestion du Fonds national
d’industrialisation et de développement créé le 29 juin 1957 et l’emprunt
national pour l’industrialisation. Puis, dès 1958, l’Etat lui confie
également la gestion de Fonds spéciaux d’origine étrangère (Fonds

19) «Abdelaziz Mathari (1922-2004) : Premier banquier de la Tunisie indépendante,


fondateur et PDG de la STB 1958-1971 », Document non paginé publié à l’occasion du
Xe anniversaire de sa disparition, Service de Communication de la STB, 2014.
20) Connu pour sa rigueur et sa bienveillance, Abdelaziz Mathari a également été à l’origine
de la création de la SNI (Société nationale d’investissement), dédiée au financement
à moyen et long terme, et de bien d’autres institutions comme Cofitour (pour le
financement de projets touristiques) et l’Union internationale des banques (UIB). Il
devient Ministre des Finances (1977-1980) sous le Gouvernement de Hédi Nouira
après une expérience à l’étranger (1971 à 1977 : création de la Société Financière de
Développement pour l’Afrique et création de la Compagnie d’Assurance Arabe au
Koweït). Le « premier banquier tunisien » est décédé le 20 mai 2004 à l’âge de 81 ans.
21) Certaines banques, tels la Caisse foncière, la Caisse Centrale de Crédit Artisanal et
Maritime, le Crédit Hôtelier, sont créées à cet effet. « Equilibre du système bancaire »,
Rapport de la BCT, Exercice 1958-1959, p. 77.
22) Ibid.
Rawafid, n° 21, 2016 17

spécial Renouvelable) ou public (Fonds National pour l’Amélioration de


l’Habitat, Fonds de lettres de garantie).

Photo 2 : Première action émise lors de la création de la STB.


Source : Archives de la STB (Service de la documentation)

Lors de la création de la STB, sous un régime économique pas


totalement libéral ni complètement dirigiste, la Banque Centrale a pour
rôle d’appuyer les intentions de la gestion économique laissant à l’initiative
privée le soin de se développer dans chaque secteur. L’intervention n’est
supposée avoir lieu qu’en cas d’insuffisance. Cette stratégie impose à l’Etat
de mettre les moyens nécessaires pour mesurer ses interventions, contrôler
quantitativement et qualitativement la distribution des crédits et avoir les
relais nécessaires à réaliser cela. Les établissements financiers sous son
contrôle direct forment un moyen parmi ceux dont elle dispose. Dans ce
contexte, la création d’une banque publique devient incontournable pour
compléter le rôle de la Banque Centrale.

La banque ouvre son premier guichet le 26 mars 1958 dans un


contexte de nécessité dû à la désorganisation du marché du crédit, la
désintoxication d’une économie atrophiée par un mouvement général
de désinvestissement(23), et une véritable hémorragie de capitaux vers

23) Les transferts des capitaux privés vers la France sont colossaux. Cf. GHARBI M.-L.,
18 Rawafid, n° 21, 2016

l’étranger. Au cours des années 1960 et 1970, la STB est présente dans les
villes et les coins les plus reculés de la République.

Photo 3 : Ouverture du Premier guichet le 26 mars 1958.


Source : Archives de la STB (Service de la documentation)

Durant les années 1960, la STB suit le mouvement de la volonté


politique de l’époque, s’implique dans le développement du programme
économique d’Ahmed Ben Salah et tente de contribuer à « l’essor »
économique du pays directement et indirectement, la vocation de la STB
étant de rechercher des sources de financement pour le besoin du jeune
promoteur tunisien.

L’activité économique de l’époque se limite en particulier à


l’agriculture et la pêche, les industries d’extractions (phosphates, etc.),
les petits commerces et l’artisanat avec quelques industries alimentaires.
Les orientations du premier plan de développement espèrent établir une
économie plus diversifiée permettant de satisfaire les besoins du marché
intérieur ainsi que les marchés extérieurs en expansion(24). Dans un premier
temps, l’établissement privilégie le secteur industriel tout en diversifiant
son portefeuille titre (prise de participation dans des entreprises), puis se
spécialise dans les secteurs financier et touristique.

Dans ses fonctions et attributions, la banque cumule le rôle de


banque de dépôt, d’affaire et de développement. Le volume de ses Fonds
propres évoluera dans le temps, avec notamment 14 augmentations de
« Une volonté de décolonisation financière : la création de la Banque Centrale de Tunisie
1955-1958 », in Le capital moderne. Dynamiques d’acteurs socio-économiques au
Maghreb (XIXe-XXe siècles), Presses Universitaires de la Manouba, 2014, p. 7.
24) Rapport de la BCT, Exercice 1958-1959.
Rawafid, n° 21, 2016 19

capital dont huit en numéraire. Chemin faisant, l’Etat garde le contrôle


de l’activité de la STB par deux moyens : d’abord par l’incorporation des
réserves (ou par l’attribution de nouvelles actions au prorata du nombre
d’années d’ancienneté), ensuite par la préservation de la part relative
de l’Etat au capital, la part participative des personnes physiques étant
plafonnée statutairement.

Sur le plan commercial, l’histoire de la STB est très intense et


riche. Jusqu’au milieu des années 1970, la STB œuvre à mobiliser
l’épargne nationale au service du développement du pays et de son
désengagement progressif vis-à-vis de l’aide extérieure dans le financement
du développement. Elle a lancé des opérations, créé des besoins et, parfois,
stimulé même la demande. L’on se souvient aujourd’hui des actions de
promotion de l’épargne sur livrets et les efforts déployés pour développer
les dépôts à terme, ou encore de la campagne nationale sur le thème
familier de la fourmi économe lancée en 1977(25). L’action commerciale
de la STB a suscité des réactions nouvelles dans plusieurs créneaux de
l’économie nationale, de par son rôle direct et indirect à l’amélioration des
exportations et sa contribution à l’équilibre de la balance commerciale du
pays au milieu des années 1970(26). En outre, elle est parmi ceux qui ont
incité à la création de la Bourse de valeurs de Tunis et à la mise en place
d’une législation sur les SICAV(27).

La STB : plus qu’une banque, un acteur économique majeur

À partir de la fin des années 1970, la STB s’est imposée sur le


marché des crédits en dispensant plus que 30 % de crédit et de concours à
l’économie. Son rôle se définit de plus en plus clairement comme banque
de dépôt et de développement. L’Etat lui confie la gestion des Fonds
Spéciaux étrangers ou publics. De plus, son vaste réseau international lui
permet de chercher des ressources de financement adaptées aux besoins
des investisseurs.

À partir du début des années 1980, drainer et collecter des dépôts


et octroyer des crédits, ne pouvait suffire. En quelques années, la STB
25) Archives de la STB, Service de la documentation.
26) Procès verbal ordinaire de la STB du 11 mai 1974, Archives Nationales de Tunisie.
27) Des Portefeuilles monétaires constitués par des valeurs à court terme. Ils sont intéressants
pour ceux qui veulent gérer leurs liquidités à très court terme. Cf. ALAYA H., Monnaie et
financement en Tunisie, Tunis, Cérès, 1991, p. 165.
20 Rawafid, n° 21, 2016

était amenée à aller au-delà de son rôle de banquier et de financier, et à ce


titre, elle a couru le risque de promoteur. A cette époque, la Tunisie avait
entrepris un vaste programme de réformes économiques qui visait une
baisse du niveau d’interventionnisme public dans l’activité économique,
une plus grande libéralisation de l’économie et l’instauration des règles du
marché dans une économie qui était largement administrée(28). La banque
a participé activement à toutes les affaires jugées d’intérêt national dans
des moments qui coïncident avec la consolidation du système bancaire
tunisien entre 1981 et 1986(29). C’est une étape caractérisée essentiellement
par : la multiplication du nombre d’enseignes bancaires(30), l’augmentation
des fonds propres des établissements et la consolidation des ressources
du système. Cette consolidation visait à attribuer une nouvelle dimension
pour le système bancaire pour qu’il soit capable d’accomplir un rôle plus
important et plus décisif dans le développement de l’économie du pays.

La STB profitera donc largement de la libéralisation du système


bancaire, initiée dans le cadre du Plan d’Ajustement Structurel (PAS)
conçu par le Fonds monétaire International et mis en œuvre à partir de
1987. « Cette libéralisation qui a été réalisée de manière très progressive, a
touché la suppression des emplois obligatoires et de l’autorisation préalable
de crédit par la BCT, la libre fixation des taux d’intérêt et des commissions
de service appliqués par les banques à leurs clients, la dynamisation du
marché monétaire en dinars et son ouverture aux entreprises non financières
et l’autorisation accordée aux banques de traiter des opérations de change
au comptant puis à terme », souligne la note de Fitch Rating faisant un état
des lieux sur le système bancaire en 2003(31).

La politique adoptée de la STB a été payante puisque autour de la


STB s’est constitué un « groupe-réseau », considéré pendant plus d’une
trentaine d’années, comme l’un des plus importants créateurs de milliers

28) Cf. Plan d’Ajustement Structurel de 1986.


29) GHARBI M., Gouvernance en situation de crise : cas des banques tunisiennes,
Mémoire de Master en Finance et banque, Université de Sousse, Faculté de droit et des
sciences économiques et politiques de Sousse, 2009.
30) De nouvelles banques ont été créées à la suite de conventions bilatérales entre la Tunisie
et certains pays arabes et africains. Leur mission principale était de fournir un placement
à long terme à des projets d’investissement dans les secteurs prioritaires qui ne peuvent
pas être financés au moyen de sources commerciales, à savoir, la BTK (1980), BTE
(1982), BTL (1983), la Banque Sénégalo-Tunisienne (BST, 1986), etc.
31) DOW J. et TRABELSI S., « Tunisie, système bancaire et réglementation prudentielle »,
Fitch Ratings Banks, novembre 2003.
Rawafid, n° 21, 2016 21

d’emplois. Ce groupe compte de nombreuses filiales couvrant un éventail


de secteurs qui reflètent la structure économique du pays, celui du tourisme
en tête.

Tableau 1 : Filiales touristiques

Activité Date Participation


de création STB
SOCIETE Hôtel de catégorie 3 étoiles 1966 61,20 %
ED-DKHILA et d’une capacité de 972 lits
situé à Monastir
SOCIETE Gestion hôtelière 1966 96,94 %
HOTELIERE
AFRICA
SOUSSE
SOCIETE Gestion hôtelière 1991 23,96 %
HOTELIERE
«BEL AIR»
ACTIVHOTELS Gestion hôtelière 2006 30 %

Source : http://www.stb.com.tn/STBBank/Pages/Filiales.aspx
(consulté en septembre 2012)

La STB, avec son expérience, a fondé au milieu des années 1980 la


première SICAR(32), autre que les SICAV d’investissement, et des SICAV
obligataires. Dans ces dernières années, la STB a contribué à ouvrir la voie
à la Tunisie pour la coopération internationale en intégrant les systèmes
financiers locaux dans le système financier international. Puis, elle a
été côtée en bourse depuis le 3 octobre 1990. De plus, dès le début des
années 1990, la STB a favorisé des investissements aux projets orientés
vers l’exportation, ainsi que des secteurs économiques mobilisateurs et en
extension tels que l’immobilier.

32) SICAR : Société d’Investissement à Capital Risque. Le capital risque est un procédé de
financement de l’entreprise à potentiel basé essentiellement sur des apports minoritaires
en fonds propres et sur l’action concertée des fondateurs et des investisseurs. Il s’agit
de procurer à une entreprise des ressources stables, sous forme d’une souscription. (Cf.
site de la STB : http://www.stbsicar.com.tn/rsq_def.htm).
22 Rawafid, n° 21, 2016

Tableau 2 : Filiales financières

Activité Date Participation Participation


de STB Filiales
création de la STB
SOFIGES Toutes opérations 1967 61,34 % 35,36 %
de transaction et
de gestion des
valeurs mobilières
STB INVEST Gestion d’un 1991 94,39 %
portefeuille des
valeurs mobilières
par ses fonds
propres.
BANQUE Conseils, 1997 30 %
D’AFFAIRES DE assistance,
TUNISIE (BAT) ingénierie
financière et
intervention sur le
marché financier.
BANQUE Banque 1979 78,18 %
FRANCO commerciale
TUNISIENNE
(BFT)
TUNISIAN Opérations 1977 43,41 %
FOREIGN BANK financières et
bancaires
"EX U.T.B"
SOCIETE Opérations 1990 25 %
NIGERIENNE financières et
bancaires
DE BANQUE
"SONIBANK"
SICAV Gestion d’un 1997 10,00 % 60,00 %
L’EPARGNANT portefeuille
d’obligations
Rawafid, n° 21, 2016 23

STB SICAR Participation au 1998 49,18 % 50,26 %


capital de sociétés
en vue de sa
rétrocession
SOCIETE Achat de créances 1999 94,60 % 5,40 %
TUNISIENNE DE pour son propre
compte ainsi que
RECOUVREMENT
le recouvrement
DES CREANCES des créances pour
(STRC) le compte de tiers.
STB MANAGER Gestion de 2003 29,94 % 70,06 %
portefeuille
des organismes
de placement
collectif en
valeurs mobilières
SICAV AVENIR Gestion d’un 1994 85,40 % 8,42 % (STB
portefeuille mixte capitalis)
d’actions et
d’obligations
SICAV Gestion d’un 1994 20 % 49,95 %
L'INVESTISSEUR portefeuille mixte (STB invest)
d’actions et
d’obligations
SOFI ELAN Gestion d’un 1994 15,52 % 47 %
portefeuille de
valeurs mobilières
par ses fonds
propres
24 Rawafid, n° 21, 2016

Tableau 3 : Filiales promotion immobilière

Activité Date Participation Participation


de STB Filiales
création de la STB
L’IMMOBILIERE Promotion 1931 84,71 % 15,29 %
DE L’AVENUE immobilière
LA SOCIETE La détention, 2007 50 %
GENERALE DE l'achat et la
VENTE «GEVE» revente de
tout actif ou
patrimoine
immobilier ou
mobilier racheté
d'entre les mains
de la STIA

Source : http://www.stb.com.tn/STBBank/Pages/Filiales.aspx
(consulté en septembre 2012)

De 1990 à 2006 : quel apprentissage organisationnel ?

La STB compte 2500 employés environ vers la fin des années 1990
et des milliers d’emplois indirects. Cela a un impact direct sur l’activité
bancaire et économique de façon générale. Grâce aux compétences en place,
la banque a pu bénéficier d’une approche pro-active quant à l’extension de
son marché national et international et la modernisation de ses activités.
Elle a cependant éprouvé des difficultés certaines dès qu’il s’est agi de
l’élargissement de sa structure organisationnelle.

- Un bilan positif dans les années 1990

À partir des années 1990, la STB était la première banque à procéder


à l’exploitation d’une dizaine de distributeurs automatiques de billets
dans une seconde étape de plusieurs guichets automatiques de banque
et de paiement électronique, tout en s’engageant dans la monétique. En
Rawafid, n° 21, 2016 25

matière d’entreprenariat, la STB s’est dotée d’un réseau d’agences et de


bureaux à travers l’étendue du territoire. La banque a toujours participé
à la bancarisation de la population et a ciblé les différentes catégories
socioprofessionnelles de la clientèle. Elle a également avancé plusieurs
produits adaptés notamment dans le domaine de la banque directe et de
l’utilisation de nouvelles technologies de l’information. Aussi, la STB a été
la première banque à ouvrir des agences à l’étranger notamment à Paris,
Lyon, Marseille.

En ce sens, la STB a toujours œuvré pour consolider ses relations


avec la France et les pays d’Europe occidentale traditionnellement
partenaires de la Tunisie. Elle a aussi ouvert la voie de l’Afrique. Elle a
financé de grandes actions en aidant des banques africaines par le biais de
son assistance technique, notamment en Mauritanie, au Tchad, au Niger, au
Cameroun et au Sénégal. Ses structures techniques d’expérience de banque
internationale, lui permettaient aussi d’intervenir dans différents secteurs
géo-économiques. La banque était aussi le premier établissement financier
à ouvrir une salle de marché-entreprise en 1991, structure moderne
unique en son genre en Tunisie. Cette salle a constitué une innovation au
niveau technologique et au niveau de l’équipement ainsi qu’en termes de
procédures de travail.

- Un bilan mitigé dans les années 2000

L’approche managériale de la STB tente de concilier les dimensions


économique et sociale. Une attention particulière est portée aux efforts qui
visent le renforcement du consensus social et l’encrage d’une culture de
solidarité(33).

Sur le plan organisationnel, en tout cas, la STB a pu construire son


ascension au rang de la première banque de Tunisie sans doute grâce à un
apprentissage organisationnel dû à certaines « routines », terme utilisé par
les adeptes de la théorie évolutionniste en économie(34). En effet, la fonction
de la création de nouvelles compétences organisationnelles est centrale
dans une théorie prenant en considération des processus d’apprentissage au
33) FRIOUI M., La croissance induite ou voulue de la Société Tunisienne de Banque (1962-
1971), Mémoire pour le Diplôme d’Etudes Supérieures de Sciences économiques,
Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), 1975, pp. 50-51.
34) NELSON R. et WINTER S., An evolutionary theory of economic change, Massachusetts,
Belknap Press of Harvard University Press, 1982.
26 Rawafid, n° 21, 2016

sein d’une grande entreprise de la taille de la STB. Dans cette perspective,


la STB a pu profiter d’un vaste programme d’apprentissage initié par une
volonté politique certaine(35). Les résultats pouvant en découler sont les
résultats des routines déjà mises en place.

À la fin des années 1990, la STB a procédé à une restructuration


lui permettant de jouer un rôle important au niveau de la politique de
développement, c’est celui de la mise à niveau des entreprises industrielles
nationales pilotée par les autorités gouvernementales. L’enjeu du
Gouvernement, à l’époque, était de faire face à la concurrence internationale
en procédant à des restructurations permettant d’atteindre la taille critique
pour certaines banques nationales.

Le bilan reste toutefois très mitigé dès qu’il s’agit de l’élargissement


de sa structure interne. L’étude de Adnen Ben Fadhel(36) de l’Université
de Tunis Al Manar sur la fusion entre STB et la BDET(37) montre tout
de même une certaine résistance au changement et une certaine rigidité
aux moments des restructurations. Le facteur culturel n’ayant pas été pris
en compte, les conflits ont fait rapidement leur apparition à cause des
différences culturelles et des divergences de mentalités. Les employés de la
BDET ont ressenti une frustration car ils sont mal payés par rapport à leurs
homologues de la banque absorbante (STB)(38). A ce propos, le directeur
des filiales de la STB n’a pas caché ses regrets « On aurait dû étudier cette
fusion de point de vue culturel »(39).

Depuis la fusion(40), la Banque a accusé une faible augmentation


de son activité (+7%). Côté performance, elle a vu ses indicateurs chuter
35) FRIOUI M., La croissance induite ou voulue de la Société Tunisienne de Banque (1962-
1971), op. cit.
36) BEN FADHEL A., « Culture d’entreprise : facteur de réussite des alliances stratégiques et
des fusions », colloque portant sur Le management face à l’environnement socioculturel,
Beyrouth, 28-29 octobre 2004.
37) Banque de Développement Economique de Tunisie.
38) BEN FADHEL A., « Culture d’entreprise : facteur de réussite des alliances stratégiques
et des fusions », op. cit.
39) Ibid.
40) Le contrat de fusion est soumis à une publicité qui semble analogue à celle découlant
de la vente ou d’apport en société d’un fonds de commerce. En Tunisie, la législation
reste imprécise et le code de commerce ne contient pas de dispositions spéciales
concernant la publication de cette opération. Cf. RABHI L., Fusions-acquisitions dans
le secteur bancaire : cas de la Tunisie, Mémoire de Master de Recherches en Gestion
des organisations, sous la direction de Mohamed SASSI, Université Méditerranéenne,
Tunis, 2009, p. 87.
Rawafid, n° 21, 2016 27

également. C’est ainsi que le rendement des actifs a baissé de 1,3 % en


1998 à 0,5 % en 2002. De même, le rendement des capitaux propres
a affiché 5,3 % en 2002 après avoir été au niveau de 21,3 % en 1998.
Notons que les valeurs de 2002 passent en deçà de la moyenne du secteur
bancaire. Classée à l’époque parmi les premières banques du Maghreb et
du Continent Africain, elle demeure, théoriquement du moins, dotée d’une
force compétitive conséquente grâce à son potentiel d’efficience et de
synergie dans ses moyens et ses compétences.

La STB cède sa place de première banque de Tunisie à la BIAT(41) à


partir de (2006) 

Sur le plan des résultats d’exploitation, les indicateurs d’activité


de 2006 montrent malgré tout quelques résultats positifs et une tendance
haussière qui peut camoufler une irrégularité inquiétante. Ainsi, les
ressources clientèle ont progressé de 5,5 % pour atteindre 3057 MDT(42)
alors que les concours à l’économie se sont affermis de 8 % pour un total
de 4446 MDT. Le Produit Net Bancaire s’est établi à 182,7 MDT, en
augmentation de plus de 27% et a permis de dégager un Résultat Brut
d’Exploitation de 79,8 MDT, en hausse de 47,5 %. Le résultat net était
alors de 21,9 MDT.

Il faut noter que ce résultat est en baisse par rapport à l’année


précédente (36,3 MDT en 2005). Les années de fluctuation et d’instabilité
avaient commencé concrètement à cette époque. La fusion de l’année 2000
décidée par le pouvoir public (fusion de la STB, la Banque Tunisienne de
Développement de l’Economie et la Banque Nationale de Développement
Touristique) commençait déjà à impacter négativement les résultats de la
STB. La moyenne de croissance entre 2005 et 2009 n’est que de 2,6 % !
Les deux banques absorbées souffraient, en effet, d’un portefeuille crédit
avec un grand volume d’impayés.

Les années 2000 n’ont pas été favorables au développement logique


et cohérent de la STB. Au facteur de défaillance en termes de stratégie de
groupe, s’ajoute le climat de corruption sous l’impulsion des Trabelsi(43).
Ainsi, pour la seule période 2004 et 2006, plus de 270 MDT de la STB
41) Banque Internationale Arabe de Tunisie.
42) Millions de dinars tunisiens.
43) « Tunisie : La galaxie d’affaires du clan Trabelsi/Ben Ali », Maghreb Confidentiel,
Dossier n°955 du 18/11/2011.
28 Rawafid, n° 21, 2016

sont passés entre les mains de la famille présidentielle, selon une lettre
ouverte adressée le 12 novembre 2011 (date de sa publication en tout cas)
par des cadres de la STB et de la Best Bank au Ministre des Finances
démissionnaire. Pire encore, la Cour des Comptes souligne dans son rapport
de 2012 sur la STB, l’existence d’autorisations de transferts irréguliers de
devises vers l’étranger, d’octrois de statuts de non résidents aux sociétés
d’El Materi et de Belhassen Trabelsi, ainsi que d’abandons d’agios et de
principal de crédit sans aucune justification économique. La nouvelle PDG
de la STB, Samira Ghribi(44), reconnait en septembre 2012, l’ampleur des
difficultés causées par l’ex-famille régnante quant aux projets financés par
la STB(45). Ceux-ci sont de l’ordre de 432 MDT, soit 18 % de l’enveloppe
de crédits de la banque(46).

Tableau 4 : Crédits accordés par la STB à l’ex-famille présidentielle

Société )Montant en Millions de dinars (MDT


Orange Tunisie 40
Zitouna Télécom (Tunisiana) 80
Carthage Cement 55
Tunisie Sucre 17
Zitouna Bank 17
Corporate & Investment 8
Groupe Alpha (FORD & BUS) 24
Carthago 3

Source : « La STB, une banque dopée par l’Etat », entretien avec Samira Ghribi, PDG de
la STB, Le MagEco n°9, Septembre-octobre 2012, p. 62-63.
(Numéro coordonné par Mohamed Sassi).

À cela s’ajoute le lourd endettement des entreprises publiques


(Elfouledh, Office de l’Huile, Office des Céréales, etc.) dont le soutien était
imposé aux banques nationales, ainsi que celui des secteurs du Tourisme
44) PDG de la STB d’avril 2011 à février 2013.
45) « La STB, une banque dopée par l’Etat », entretien avec Samira Ghribi, PDG de la STB,
Le MagEco n° 9, Septembre-octobre 2012, pp. 62-63. (Numéro coordonné par Mohamed
Sassi).
46) Ibid.
Rawafid, n° 21, 2016 29

et de l’Agriculture, amplement endommagés après la Révolution. Mais


la PDG n’ira pas au bout de son audit et sera démise de ses fonctions,
en février 2013, à la suite de pressions syndicales. Elle sera remplacée
par un ancien de la BDET, Abdelwahab Néchi, qui sera chargé de faire
l’audit complet de la banque et de lancer un processus de réforme. C’est
un changement qui met un doute sur la clarté d’une vision à long terme. En
20 ans, la STB a enregistré le défilement de 10 PDG : avec une moyenne
de passage de deux ans, aucun de ces dirigeants n’a réussi, jusque là, à
enclencher un processus de réformes.

En termes de total bilan, la STB perd sa première place dans le


classement des banques tunisiennes (Cf. graphique 1). Avec 6171 MDT
de total bilan en 2008, la BIAT a réussi à détrôner la STB pour accaparer
la première place, soit une part de marché de 15 %. Son succès est le
résultat d’une amélioration notoire de son activité d’octroi de crédits
aussi bien au profit de sa clientèle (+17,73 %), que pour le compte des
établissements bancaires et financiers (+30,33 %). Cette amélioration
est doublée par une augmentation du volume de ses portefeuilles titres,
notamment son portefeuille titre commercial qui a progressé de 35,84%.
Au terme de l’année
2012, le Produit Net
Bancaire de la BIAT
atteint les 381,8 MDT,
s’inscrivant en hausse
de 42,6 MDT (+12,6 %).
Les progressions de la
marge en intérêts, de la
marge en commissions
et des autres revenus
ont été respectivement
de 7,8%, 16,7% et
19,8%(47). En 2015, Source : Le MagEco n°9, Septembre-octobre 2012, p. 38.
la BIAT est toujours (Numéro coordonné par Mohamed Sassi).
classée la première
banque tunisienne,
détenant 17,2 % de part
de marché(48).

47) Assemblée Générale Ordinaire de la BIAT du 21 juin 2013 (Exercice 2012).


48) L’économiste Maghrébin du 11 février 2016.
30 Rawafid, n° 21, 2016

Revenant à la charge, Abdelwahab Néchi propose en 2015 un


premier plan quinquennal de sauvetage de la STB, indiquant que les
indicateurs de la banque ont récemment évolué positivement(49). Mais, son
programme ne semble pas bénéficier de l’unanimité, quant à la mise en
œuvre du programme de restructuration. Le Comité chargé du pilotage
des réformes des banques publiques tarde à présenter son rapport à l’ARP,
alors que la loi (2015-31) l’y oblige à le faire tous les six mois(50). Le retard
des réformes force le Gouvernement à réagir, début 2017, à travers son
chef du Gouvernement Youssef Chahed lors d’un meeting à l’IPEST,
avec des intentions de réorienter complètement la stratégie bancaire. Il
préconise, en particulier, la fusion des trois banques publiques et la cession
des participations minoritaires de l’Etat dans une dizaine de banques parmi
lesquelles (la STUSID, la Zitouna, la BTL, la BTE, etc.). Mais sa vision
a suscité des réactions divergentes quant à la dose d’engagement ou de
désengagement de l’Etat. Alors que l’UTICA suit la ligne du Gouvernement,
la position de la Banque Centrale, bien que ne refusant pas l’idée de fusion,
reste sceptique à toute forme de cession(51), dans un moment où il faut
donner les moyens et la souplesse nécessaire aux banques publiques pour
concurrencer les banques privées.

C’est ainsi qu’en mars 2017, le nouveau PDG recruté en janvier


2016, Samir Saied, lance une nouvelle stratégie en 4 points qui pourrait
entériner les appels à la liquidation de la banque(52). Sa stratégie en 4 axes
et 47 chantiers, tourisme en tête, semble donner des espoirs à l’ensemble
des collaborateurs, aux actionnaires et aux pouvoirs publics. Cette stratégie
propose, entre autres, une sorte de plan Marshall pour l’hôtellerie(53),

49) La STB a décidé une augmentation de son capital d’un montant de 652,575 MDT.
756 MDT la somme, dont la Banque aurait besoin pour sa recapitalisation où 51% de
cette levée de fonds, serait assurée par une opération de souscription publique, assure
Abdelwahab Néchi dans une interview du 27 Aout 2015 sur Radio Express fm.
50) La loi n° 2015-31 du 21 out 2015 stipule que « le ministère chargé des Finances doit
obligatoirement présenter tous les six mois à l’Assemblée des représentants du peuple
un rapport sur l’état d’avancement de la mise en œuvre du programme de restructuration
des deux banques publiques concernées par l’article premier ».
51) MESTIRI M., « Banques publiques : entre un Etat irresponsable et un secteur privé
vorace », publié le 01 janvier 2017, Site de Nawaat,
https://nawaat.org/portail/2017/02/01/banques-publiques-entre-un-etat-irresponsable-
et-un-secteur-prive-vorace/, consulté le 10 avril 2017.
52) Assemblée générale ordinaire du 10 mars 2017.
53) L’idée est lancée à la suite d’une concertation avec la fédération Tunisienne de
l’Hôtellerie (FTH). Un « livre blanc », visant à sauver de secteur, a été exposé par la
FTH lors d’une conférence de presse en marge du Marché International du Tourisme
Rawafid, n° 21, 2016 31

comme fenêtre de sortie de crise, et un plan de relance pour les PME. A la


suite de l’AG, Samir Saied affirme, lors d’une communication financière
à la bourse de Tunis, que la banque « avance doucement, mais surement,
dans son plan de restructuration, et ce, sous un pilotage très strict et le suivi
du FMI, de la Banque Mondiale et de la BCT »54.

Le cas de la STB demeure original et atypique dans la mesure où la


banque se situe à l’intersection entre le secteur public et le secteur privé.
Elle est passée d’un levier de développement aux mains de l’Etat vers une
structure lourde qui plombe le démarrage économique du pays. Plusieurs
questions se posent quant aux résultats dégressifs d’une banque publique
et le rôle de l’Etat dans ce genre d’affaires. Bénéficiant d’une ramification
internationale multiple, qui touchait les secteurs d’activité les plus ouverts,
de par ses participations directes ou indirectes, la STB devrait encore
bénéficier de sa vocation d’acteur majeur du développement. Le tourisme
et l’hôtellerie venant en tête des activités industrielles et des services, son
implication dans ce secteur est pour le moins incontournable.

Le risque de sa privatisation totale semble loin d’être envisagé,


puisqu’il ferait perdre à l’Etat un des principaux moyens d’orienter ou de
contrôler son économie. Le caractère chronique de la contre-performance
d’une telle banque ne peut être soigné qu’à travers un redressement
rigoureux et une révision profonde des secteurs qu’elle finance, notamment
le tourisme dont la rentabilité est largement inférieure à celle enregistrée
dans les pays concurrents, tels que le Maroc. Cependant, au-delà du cas
de la STB, qui reste encore à suivre, la question de gouvernance, de la
corruption, de l’endettement abusif, et du financement de l’économie
par les banques publiques, sont les thèmes auxquels il faut s’attaquer
en urgence par des historiens, des économistes et des politiques si l’on
souhaite mettre fin à l’hémorragie de l’un des plus importants secteurs,
sources de financement du tissu économique.

tenu du 5 au 8 avril 2017 au Parc des expositions du Kram. Le projet de restructuration


sera réalisé en partenariat avec l’Association professionnelle tunisienne des banques et
des établissements financiers (APTBEF) représentée par la STB.
54) « STB : Samir Saied expose le plan de restructuration de la banque », Reportage
audiovisuel de la communication financière de la STB » présentée par Samir Saied le
15 mars 2017 à la Bourse de Tunis, Voir :
http://www.webmanagercenter.com/2017/03/15/404577/stb-samir-saied-expose-le-
plan-de-restructuration-de-la-banque/, consulté le 10 avril 2017.
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