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Adrien Gross

1
Dans le cadre du séminaire Histoire mondiale de la France
Université de Fribourg, 16.11.2020
Table des matières
Introduction ................................................................................................................................ 3

1. Développement rapide du colonialisme français : relations franco-ottomanes et projet du


Comité de l’Afrique française : .................................................................................................. 5

2. La première guerre mondiale oblige la France à composer avec, solliciter et séduire ses
colonisés. .................................................................................................................................. 17

Conclusion :.............................................................................................................................. 32

Annexe : Ahmed Riza, « La construction d’une mosquée à Paris », In : Mechveret, 1 décembre


1895 (Frédéric 107), p. 1. ......................................................................................................... 35

Bibliographie ............................................................................................................................ 36

Illustration : Maquette de la Mosquée et de l’Institut musulman présentée par Si Kaddour Ben


Ghabrit au Bey de Tunis, Mohamed el Habib, dans le Patio de la mosquée en construction, le
15 juillet 19231, bibliothèques spécialisées de la ville de Paris, « Recueil iconographique. La
Mosquée (Paris) », côte : 1-EST-01348, en ligne : https://bibliotheques-
specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0001945924/0001.locale=fr

1
S.N., « Le bey de Tunis a visité hier l’institut musulman et la mosquée de Paris en construction », In : Le Matin,
16 juillet 1923, p.1.

2
Introduction

Dans la première moitié du XIXème siècle, une légende nait au sujet d’une mosquée qu’aurait
construit un ancien croisé à Buzancy dans les Ardennes 2. Cette légende est rapportée comme
un fait historique dans deux ouvrages de 1838 : Le Guide pittoresque du voyageur en France3
et la seconde édition de Géographie des Ardennes4. Peu de temps après, en 1846, la Société
orientale de France, algérienne et coloniale inspirée peut-être par la pseudo-redécouverte de la
mosquée de Buzancy, qui avait fait parler d’elle5, proposa la construction d’une mosquée, d’un
collège et d’un cimetière musulman dans les villes de Paris et de Marseille6.

La Société orientale trouvait sa raison d’être, selon ses fondateurs, dans « l’ignorance du public
sur l’état de l’Orient ; l’entreprise des anglais sur la Syrie [et] la nationalité et les intérêts
français blessés ». Elle avait pour but de « servir la France dans tout l’Orient, [et de] favoriser
et faire bien connaître les intérêts nationaux »7.

Cette association, à première vue surprenante, d’intérêts politiques nationaux et internationaux


à la construction d’une mosquée en France n’est pas le fait uniquement de la Société orientale.
De nombreuses sociétés et personnes, de 1846 à 1926, ont fait d’une mosquée française la
réponse aux problèmes posés par un contexte international et surtout colonial compliqué. En
guise d’exemple, l’importance de l’érection de ce temple musulman dans la stratégie française
vis-à-vis de l’orient s’illustre parfaitement par le fait que le président de l’institut chargé de
l’édification de la mosquée, Si Kaddour Ben Ghabrit, ainsi que son principal architecte, Maurice
Mantout, se sont vu remettre la plus haute distinction honorifique française après l’inauguration
du lieu de culte.8

2
Octave Guelliot, « Recherches sur l'origine des légendes : mosquée de Buzancy », In: Revue des Études
Anciennes, Tome 18, 1916, n°2. pp. 142-144.
3
Eusèbe Girault de Saint-Fargeau, Guide pittoresque du voyageur en France, cinquième tome, Paris, Firmin Didot
Frères, 1838, pp. 20-21.
4
Jean-Baptiste Hubert, Géographie historique du département des Ardennes, 2ème Ed., Paris, Lhuyer, 1838.
5
En 1840, la mosquée de Buzancy faisait partie de la « liste des monuments pour lesquels des secours ont été
demandés », Prosper Mérimée, Rapport au ministre de l'Intérieur : Monuments historiques, Impr. Royale, Paris,
1840.
6
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée : genèse et institution(s) de l'Islam en France », In : Le choc
colonial et l'islam, Ed. Pierre-Jean Luizard, Paris, La Découverte, 2006, p. 225. Dans une lettre de 1846 ou 1847,
Jouffroy d’Eschavannes membre de la société orientale écrit à Hector Horeau, également membre, au sujet de la
mosquée de Buzancy. M. Horeau lui aurait demandé de plus amples informations au sujet de la mosquée
médiévale. Lettre de Jouffroy d’Eschavannes à Hector Horeau, « Une mosquée en France. Depuis le XIIe siècle »,
1846 ou 1847, In : Revue de l’Orient et de l’Algérie, Recueil, 1er tome, Paris, 1847, pp. 153-156.
7
Assemblée générale de la Société Orientale, « Actes de la Société Orientale », 15 mai 1843, In : Revue de l'Orient
: bulletin de la Société orientale, premier tome, Delavigne, 1843, p. 112.
8
S. N., « M. Doumergue nomme Ben Ghabrit grand officier de la Légion d’honneur », In : L’Ouest-Eclair, 16
juillet 1926, p.2.

3
Mais notre étude s’intéressera aussi aux intérêts étrangers et notamment à ceux des nations
musulmanes, dans lesquelles on dit qu’« en France, toutes les confessions peuvent s’acquitter
de leurs devoirs religieux. Nul ne peut interdire à un musulman de faire construire une mosquée,
à un juif une synagogue »9. De surcroît, on prétend que la ville de Paris est une ville où
l’immoralité est partout10. Ce sont ces convictions, accompagnées de motifs politiques dont
nous parlerons, qui font que des nations étrangères, comme l’Empire ottoman, ont fait pression
sur la France pour qu’elle érige un temple pour ses sujets musulmans. L’histoire de ces
pressions étrangères restant entièrement à écrire, nous nous baserons sur des sources primaires
pour en esquisser les contours.

Ce travail aura donc pour objet l’étude des motivations nationales mais surtout internationales
qui ont poussés des français à s’investir dans la construction d’une mosquée en plein cœur de
Paris. L’historiographie a eu tendance à faire de l’histoire de la mosquée une histoire française,
d’un lieu de culte qui aurait d’abord servit les intérêts français, nous verrons que l’étude des
intérêts de l’Empire ottoman notamment remet en cause cette idée. Notre étude mettra en scène
des personnalités françaises exilées comme Stanislas Bellanger, en mission dans l’Empire
ottoman ou le négociant Léon Lambert, qui fait affaire en Égypte, mais fera également la part
belle aux acteurs étrangers comme Nicolas Nicolaïdès qui publie un journal à Paris et à des
acteurs musulmans, dont l’historiographie est aussi pauvre que prometteuse11.

Finalement, ce travail aura pour but de démontrer à quel point ce monument est le produit d’une
histoire mondiale. Comme nous le verrons, les premiers projets sont liés à la question de
l’« assimilation » dans le contexte de l’immigration estudiantine algérienne en France. Nous
verrons aussi comment les massacres des arméniens de la fin du XIXème siècle ont eu un effet
sur la réalisation de la mosquée, comment le djihad ottoman et la propagande de guerre
allemande a rendu indispensable une réaction française vis-à-vis de ses soldats musulmans ou
plus généralement comment la grande peur de l’élite politique française, alors à la tête d’un
empire de vingt-deux millions de musulmans12, « être éclipsés par l’Angleterre ou l’Allemagne

9
Rifâ'a al- Tahtâwî, L'Or de Paris, Trad. Anouar Louca, Paris, Sindbad, 1988, cité par Salih Babayigit,
« L’immigration turque en France entre 1880-1980 : aspects politiques culturels et artistiques : les intellectuels
turcs en France : aspects politique et culturels, sociabilités », Thèse de doctorat à l’Université de Strasbourg, 2013,
p. 55.
10
Ahmet İhsan Torgöz, Avrupa’da ne Gördüm Tuna’da Bir Hafta, Istanbul, Tarih Vakfı Yayınları, 2007, p. 129,
cité par Salih Babayigit, « L’immigration turque en France entre 1880-1980 », op. cit., p. 73.
11
Bekim Agai, Umar Ryad and Mehdi Sajid, Muslims in Interwar Europe. A transcultural Perspective, Brill, 2016,
p.5.
12
Selon Moustafa Bayoumi, la Grande France de l’entre-deux-guerres, alors à son apogée, compte 22 millions de
sujets musulmans sur 97 millions d’habitants. Moustafa Bayoumi, « Shadows and Light: Colonial Modernity and

4
en tant que puissance dans le monde musulman, a poussé les dirigeants métropolitains et
coloniaux de France à donner des preuves tangibles de leur politique musulmane »13.

Ce contexte international fera sortir de terre, entre 1922 et 1926, une mosquée, au cœur du Vème
arrondissement de Paris. L’inauguration de ce monument sera l’occasion de la venue, dans la
capitale française, des représentants de la quasi-totalité du monde musulman : « ministres,
personnages religieux et notables de l’Afrique du Nord, et de[s] […] diverses possessions [de
la France], Turcs, Egyptiens, Syriens, Persans, Caucasiens, Indiens »14, ainsi que des
représentants de l’Afghanistan. En plus de leur présence lors de l’inauguration, les personnalités
du monde musulmans seront abondamment amenées à séjourner à la mosquée lors de rencontre
diplomatiques. La mosquée est devenue un lieu majeur de la politique orientale de la France15.

1. Développement rapide du colonialisme français : relations franco-


ottomanes et projet du Comité de l’Afrique française :

« Depuis longtemps des terrains spéciaux ont été affectés, dans l’enceinte des divers
cimetières de Paris, à l’inhumation des personnes qui professent les cultes protestant et
israélite ; mais aucune affectation de ce genre n’avait été faite jusqu’à présent en faveur des
religionnaires musulmans que les relations peu étendues avec l’Orient amenaient en France,
il est vrai, en très petit nombre. Aujourd’hui, que notre occupation de l’Afrique et l’alliance
plus intime de la Porte ottomane tendent à multiplier ces relations, l’autorité a songé à
combler une lacune regrettable, et […] en date du 14 avril 1853, a ordonné la construction
d’un cimetière spécial pour les nations de l’islam »16.

Comme le décrit cet article sur le cimetière musulman de Paris publié dans l’Illustration du 25
octobre 1856, la France redevenait un empire colonial (Napoléon Bonaparte avait cédé la
Louisiane en 1803, rendant les possessions coloniales françaises quasiment insignifiantes). Ce
second empire colonial français fondé par la capitulation du bey d’Alger en 1830 puis la lutte

the "Grande Mosquée" of Paris », In : The Yale Journal of Criticism; New Haven, Conn. Vol. 13, N° 2, (Fall
2000), p. 278.
13
Naomi Davidson, « Muslim Bodies in the Metropole: Social Assistance and «Religious» Practice in Interwar
Paris, In : Muslims in Interwar Europe. A transcultural Perspective, Brill, 2016, p.113.
14
L’Afrique Française, Bulletin mensuel du Comité de l’Afrique Française, Supplément, Paris, Juillet 1926, p.360.
Le discours de Ben Ghabrit qui se trouve dans le Bulletin cité dans cette note contient la mention de représentants
Afghans que l’auteur du Bulletin n’as pas retranscrit.
15
En témoigne de nombreux documents photographiques, dont ceux-ci par exemple : Le roi d’Egypte à la
mosquée, 24 octobre 1927, Agence Rol, 124194, BNF, EI-13 (1491), Le Sultan du Maroc à Paris : à la mosquée,
1931, Agence Meurisse, 87072 A, BNF, EI-13 (2883), Le Sultan du Maroc à la mosquée, 1934, Agence Meurisse,
111490 A, BNF, EI-13 (2905).
16
G. F., « Nouveau cimetière musulman au Père-Lachaise », In : L’Illustration, 25 octobre 1856, p. 261 (p. 5).

5
contre Abd el-Kader et sa reddition en 1847 se constituait donc, au milieu du XIXème siècle,
en grande partie en terre musulmane17.

C’est dans ce contexte que la société orientale trouve son sens. Elle réclame la construction
d’une mosquée et d’un cimetière comme réponse à plusieurs problèmes français : tout d’abord,
même si nous ne saurions hiérarchiser ces préoccupations, le problème que soulève le Comte
de Pommereux et Jouffroy d’Eschavannes, membres de la société, avec l’exemple des jeunes
égyptiens : ceux-ci, suite à la politique d’ouverture de l’Égypte de Méhémet Ali, viennent
étudier les sciences en France, mais retournent chez eux désintéressés par l’Islam, « ivrognes »
et sont déconsidérés par leur communauté en Afrique18. Pour lutter contre ce phénomène, les
membres de la société orientale proposent que les jeunes soient plus accompagnés. On propose
donc le patronage de personnalités publiques, l’introduction dans des familles honorables mais
aussi la création d’une mosquée, d’un collège musulman et d’un cimetière. Cette inquiétude
générale au sujet des étudiants amènera le président de la République à défendre la fondation
du Comité de Patronage des Étudiants Étrangers en 189119. En plus, cette mosquée aurait le
potentiel de faciliter la pacification de l’Algérie fraichement conquise selon un autre membre,
Jules Cloquet20.

Néanmoins, même si ces projets sont soutenus par d’éminents orientalistes, le gouvernement
de Napoléon III ne s’en préoccupera que lorsque le gouvernement ottoman en fera la demande.
En effet, le ministre des affaires étrangères répondit à la société orientale que les gouverneurs
des états musulmans ou les « Mahométans de l’Algérie, s’ils fréquentaient assez la France en
assez grand nombre », seraient justifiés de demander la réalisation de tels projets, mais la
société orientale n’étant pas leur « interprète légal et régulier », celui-ci ne donna pas de suite
à la requête21. À la suite de ce refus, la société orientale, se mit en tête de contacter le
gouvernement ottoman pour qu’il s’empare du dossier. Par l’intermédiaire de Stanislas
Bellanger, alors en mission dans l’empire ottoman, la société orientale put faire part de son
projet de mosquée et de collège musulman à Moustapha Reschid Pacha, que Bellanger comptait

17
Sylvain Venayre, « Prise d’Alger », In : Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 septembre 2020.
18
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée... », op. cit., p. 225.
19
Salih Babayigit, « L’immigration turque en France entre 1880-1980 », op. cit., p. 50.
20
Compte-rendu de la séance du 24 juin 1846 de la Société orientale, In : Revue de l'Orient: bulletin de la Société
Orientale, Volumes 9 à 10, Paris, pp. 330-336.
21
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, L’Harmattan, Paris, 2010,
p.57.

6
parmi ses contacts à Constantinople. Le Grand Vizir Reschid Pacha étant le conseillé intime du
Sultan Abdülmecid Ier, ce projet arriva aux oreilles du chef d’état22.

Malheureusement pour nous, les discussions de Stanislas Bellanger avec les élites de l’Empire
ottoman au sujet de la mosquée, du collège et du cimetière ne nous sont pas connues.
Néanmoins, nous savons qu’Abdülmecid Ier obtiendra de la France la construction d’une aire
délimitée dans le cimetière du Père-Lachaise, réservée aux défunts musulmans. Les raisons
pour lesquelles le Sultan n’a pas soutenu l’intégralité du projet ne nous est pas connu, mais une
demande de celui-ci au ministère des affaires étrangères peut nous faire comprendre qu’il y
avait pour lui un problème plus urgent que les autres : Le rapport écrit : « Déjà plusieurs
musulmans parmi lesquels en dernier lieu un secrétaire de l’ambassade ottomane sont morts à
Paris »23. Ainsi, la question de la gestion des musulmans mort sur le sol français semble être
plus préoccupant que la création d’un temple et d’une école musulmane. Ainsi, alors que la
section musulmane du cimetière du Père-Lachaise était bâtie en 1855, sous l’impulsion du
Sultan de l’Empire ottoman, le projet de mosquée fut mis en pause pour un temps24.

Comme ce fut le cas pour le projet de la société orientale de France, algérienne et coloniale,
l’idée d’une mosquée française renait, selon l’historiographie de l’édifice religieux, dans le
cadre d’une association d’orientalistes. Le Comité de l’Afrique française, toutes nos lectures
sur le sujet l’accordent, a relancé le projet de mosquée en 1894. Néanmoins, même si cette
initiative fut importante et qu’il est nécessaire que nous l’abordions, une lecture attentive de la
presse d’époque fait ressortir le rôle majeur et chronologiquement antérieur de la colonie
ottomane, l’ambassade qui la représente et des élites ottomanes en Turquie.

C’est d’abord Nicolas Nicolaïdès, un grec orthodoxe habitant Paris, éditeur du journal l’Orient
financé par le gouvernement ottoman (qualifié d’agent du Sultan par l’historien Henk de Smaele
25)
qui écrit au président de la République en septembre 1891 que « l’érection d’une Mosquée
dans la capitale incontestée du monde intellectuel »26 serait un don de joyeux avènement
approprié pour le Sultan Abdülhamid II. Ce geste à l’attention du Sultan, aurait, selon

22
Lettre de M. Stanislas Bellanger à M. Edmond Noel, membre titulaire de la société orientale, Constantinople,
Février 1847, In : Revue de l’Orient et de l’Algérie, Recueil, 1er tome, Paris, 1847, pp. 156-157.
23
AMAE, Affaires diverses politiques, Turquie 7 : ministre des Affaires étrangères à ministre de l’Intérieur, 10
mai 1853, cité par Juliette Nunez, « La gestion publique des espaces confessionnels des cimetières de la Ville de
Paris : l'exemple du culte musulman (1857-1957) », In : Le Mouvement Social, n° 237, 2011, p. 19.
24
Juliette Nunez, « La gestion publique des espaces confessionnels des cimetières … », op. cit., p. 20.
25
Henk de Smaele, « Covering the Ottoman Empire: Orientalism and the Mass Media», In : Houssine Alloul et
al.. To Kill a Sultan, palgrave macmillan, 2018, p. 215.
26
Nicolas Nicolaïdès, « titre non connu », In : L’Orient, 29 septembre/11 octobre 1891, reproduit par Nicolas
Nicolaïdès, « Erection d’une mosquée à Paris », In : La Turquie, 7 septembre 1895, pp. 7-8.

7
Nicolaïdès, pour effet de reconnaitre formellement le Califat de Constantinople, ce qui créerait
un lien très puissant entre la France et la Turquie et permettrait de délégitimer le plan
britannique qui vise à mettre sur pied un Califat arabe sur lequel il aurait le contrôle. Deux ans
plus tard, Nicolaïdès écrira qu’il s’agissait là de résoudre, « non une question religieuse, mais
une question politique »27 ! En guise d’argument supplémentaire, Nicolaïdès évoque, à la
manière de certains membres de la société orientale une cinquantaine d’année plus tôt,
l’importance que pourrait avoir un lieu d’étude associé à la mosquée pour faire des musulmans
qui séjournent en France de bons et loyaux sujets. Il cite l’exemple de l’Empire russe « qui non
seulement protège mais encourage très énergiquement son université mulsumane [sic.] de
Crimée, dont sortent des sujets très distingués et très dévoués à la Russie »28.

La lecture de la presse de l’époque permet de déterminer que Nicolaïdès a probablement agi


sans l’impulsion directe du gouvernement ottoman. Nicolaïdès écrit très clairement que c’est la
rédaction de son journal qui contacte le président français et qu’il n’en a pas parlé à « la colonie
Ottomane » 29. D’ailleurs, dans le Soleil du 1er septembre 1891, on peut lire que « l’ambassade
ottomane est absolument étrangère à cette pétition »30. Néanmoins, Sbaï Jalila estime que
Nicolaïdès ne faisait que reprendre « des propositions que le sultan ottoman Abdul Hamid aurait
faites aux autorités françaises »31.

Ainsi, il faut considérer comme plausible le fait qu’il ait entendu parler du projet initié par la
société orientale, notamment puisqu’il reprend l’idée d’une université musulmane. Enfin, nous
pensons, à la manière de Sbaï Jalila, qu’il est probable qu’il ait eu vent du projet de 1846 par
un officiel ottoman, preuve de la circulation internationale de ce projet.

Finalement, si les journalistes de La Presse et de la poignée d’autres journaux ayant relayé la


nouvelle, sont bien renseignés, la colonie turque de Paris aurait commencé à faire « des
démarches auprès du gouvernement pour obtenir l’autorisation de faire construire une mosquée
»32 quelques jours après ces différentes annonces. Nicolas Nicolaïdès a probablement fait part
de son projet à la colonie, qu’il côtoie activement depuis au moins 188833, afin de ne plus porter

27
Nicolas Nicolaïdès, « Une mosquée à Paris », In : L’Orient et l’Abeille du Bosphore, organe spécial des intérêts
de l’empire ottoman, 5 octobre 1893, p. 637.
28
Nicolas Nicolaïdès, « titre non connu », In : L’Orient, 29 septembre/11 octobre 1891, op. cit., pp. 7-8.
29
Idem.
30
S. N., « Courrier diplomatique », In : Le Soleil, 1 septembre 1891, p. 1.
31
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée… », op. cit., p. 228.
32
S.N., « Echos », In : La Presse, 9 septembre 1891, p.1.
33
Depuis 1888, c’est son épouse et lui qui organisent les fêtes de la colonie ottomane en l’honneur des anniversaires
de l’avènement du Sultan : S. N., « Informations », In : Journal des débats politiques et littéraires, 23 février 1894,
p.3.

8
le projet tout seul. Cette colonie était passée de quelques dizaines de membres (sans compter
les étudiants) en mai 187634, à « près d’un millier »35 en 1892. L’exil de nombreux opposants
d’Abdülhamid II à Paris y est pour quelque-chose. La construction récente (en 1889) du dernier
tronçon reliant Paris et Constantinople de l’Orient Express, véritable Occident Express pour les
ottomans, aura peut-être contribué à l’élargissement de la colonie, mais seuls les Turcs fortunés
se rendaient en France par le rail, étant donné que le prix du billet s’élevait en 1891 à 342 francs,
contre 250 ou 180 francs selon que l’on soit en première ou deuxième classe dans un paquebot
pour Marseille36. Quoi qu’il en soit, l’importante colonie turque de Paris sera le théâtre de la
prochaine étape de notre enquête sur l’influence ottomane sur le projet de mosquée.

En effet, en novembre 1891, quelques deux mois après la demande de Nicolaïdès au président
de la République, demande restée sans réponse, l’Empire ottoman prend les devants en
envoyant un Imam à l’ambassade ottomane de Paris. En parallèle, le Sultan nommera un Imam
dans ses ambassades de Berlin, Londres, Rome, Saint-Pétersbourg et Vienne37. Compte tenu de
la proximité chronologique entre les deux démarches et du fait que l’Imam parisien est le
premier à entrer en fonction38, il est probable que Nicolaïdès ait inspiré le Sultan, comme il le
croit39, et que le Sultan ait vu dans l’envoi d’Imam dans ses ambassades, à défaut de mosquée,
un moyen de faire respecter son droit au Califat. En plus, si l’on en croit le Figaro, l’Orient
Express, avait amené dans la capitale française de très nombreux ottomans que le Sultan voulait
remettre à l’ordre, ceux-ci prenant, selon l’imam de l’ambassade, trop de plaisir à manger du
porc et boire du vin en France40. Finalement, il est possible que puisque les demandes de la
colonie n’avaient pas abouti pour des raisons qu’il nous est impossible de déterminer, le Sultan
se soit décidé d’envoyer des imams à Paris pour que ses sujets puissent quand même bénéficier
des prestations religieuses qu’ils auraient trouvés dans la mosquée qu’ils n’avaient pas pu
construire.

Les tâches quotidiennes de ces imams sont difficilement déductibles de la simple lecture de la
presse. Néanmoins, de nombreux journaux publièrent un même billet expliquant que « cet
attaché d’un caractère spécial sera officiellement le consulteur de l’ambassade. Ses études

34
Un télégramme signé par « le personnel de l’ambassade ottomane et la colonie turque à Paris » compte vingt-
six noms seulement : S. N., « Déchéance du Sultan », In : Le Constitutionnel, 01 juin 1876, p. 1.
35
V. Tamburiny-Morpurgo, « La Colonie ottomane », In : Le Figaro, 1 septembre 1892, p.1.
36
Ahmet İhsan Torgöz, Avrupa’da ne Gördüm Tuna’da Bir Hafta, Istanbul, Tarih Vakfı Yayınları, 2007, p. 19,
cité par Salih Babayigit, « L’immigration turque en France entre 1880-1980 », op. cit., p. 60.
37
S. N.., « Bulletin officiel », In : La Revue Diplomatique, 14 novembre 1891, p. 4.
38
S. N., « Echos et Nouvelles », In : La Revue Diplomatique, 19 décembre 1891, p. 5.
39
Nicolas Nicolaïdès, « Une mosquée à Paris », In : L’Orient et l’Abeille du Bosphore, op. cit., p. 638.
40
V. Tamburiny-Morpurgo, « La Colonie ottomane », In : Le Figaro, 1 septembre 1892, p.1.

9
spéciales en font comme le docteur de la maison, à la fois légiste et théologien »41. Il a pour but
d’« assister de ses conseils ses coreligionnaires et [d’] accomplir les rites de l’Islamisme à la
naissance, au mariage ou à la mort d’un sujet musulman »42. Il permet donc, à défaut de
mosquée, de faire de l’ambassade un lieu de conseil et d’accompagnement spirituel pour les
musulmans vivant en France.

Quant aux personnalités qui exercent le poste d’imam d’ambassade depuis 1891, elles ne sont
pas précisément présentées dans la presse française. Le premier imam de l’ambassade ottomane
en France est Hafiz Ibrahim Effendi, c’est un « lettré musulman très connu sur les rives du
Bosphore »43 nous dit le Matin. Il est possible qu’il ait été deux ans plus tôt le « chef de la
comptabilité du ministère de la Liste civile »44, s’il ne s’agit pas d’un de ses homonymes. Ce
poste est certainement une fonction prestigieuse puisqu’il s’agit de la comptabilité de l’argent
alloué à la maison du Sultan, une part importante du budget de l’Etat. S’il est étonnant qu’un
individu soit passé si rapidement de la fonction de chef d’un ministère s’occupant des finances
impériales à celle d’un guide religieux, cela expliquerait néanmoins sa célébrité dans l’Empire.
Entre 1982 et 1983, Hafiz Mustapha Effendi remplace l’imam d’ambassade précédent. Ce
nouvel imam ne nous est connu que par quelques articles de 1893 dont nous parlerons ci-
dessous et par plusieurs billets identiques datant de juillet 1898 dans lesquels on rapporte le
jugement du tribunal qui condamne un jeune homme qui lui a volé un bonnet45. Encore une
fois, il est impossible de brosser le portrait de cet imam ou de décrire son activité en se basant
sur la presse française.

L’arrivée de cet imam d’ambassade à Paris ne se fait pas dans un grand bruit médiatique et si
le Soleil qualifiait déjà d’« assez bizarre » l’initiative de Nicolaïdès concernant la mosquée en
1891, ce n’est qu’en août 1893 que de nombreux journaux français (le Gaulois, Germinal, le
Jour, l’Echo de Paris, la Cocarde)46 publièrent un même article argumentant de l’inutilité de
la mosquée pour la maigre colonie musulmane qui « ne se compose que des membres de
l’ambassade et du consulat ottomans, et d’un certain nombre de jeunes gens qui viennent faire
leurs études à Paris »47. Cette vague de critiques tardives intrigue, d’autant plus que Nicolaïdès

41
S. N., « A l’ambassade de Turquie », In : Le Pays, 18 novembre 1891, p.4.
42
Halim, « Une mosquée à Paris », In : Revue de l’Islam, novembre 1895-décembre 1896 (l’article date d’avant
le 28 septembre 1895 car une lettre envoyée à cette date lui répond), p.4.
43
S. N., « Echos du Matin », In : Le Matin, 9 novembre 1891, p.3.
44
S. N., « Distinctions honorifiques », In : La Revue Diplomatique, 27 avril 1889, p. 5.
45
V. Rif., « Le bonnet de l’Effendi », In : Le Soir, 12 juillet 1898, p.2.
46
Nicolas Nicolaïdès, « Une mosquée à Paris », In : L’Orient et l’Abeille du Bosphore, op. cit., p. 635.
47
Paul Roche, « Une mosquée à Paris », In : Le Gaulois, 25 août 1893, p. 1.

10
assure dans une lettre qu’il adresse aux directeurs des journaux nommés si dessus : « depuis, je
n’ai rien dit ni rien écrit qui motive qu’on remette inopinément cette question sur le tapis, en se
servant de mon nom »48. Notre hypothèse est que ce sont certains éléments de la colonie
ottomane qui se seraient emparés du dossier durant l’été 1893. Cela expliquerait bien pourquoi
les articles des opposants mettent en avant les soi-disant faibles effectifs de cette colonie pour
désapprouver le projet.

Les historiens de la mosquée reprennent tous leur récit du projet de mosquée au moment où le
Comité de l’Afrique française s’en empare, en minimisant probablement l’impact de la
renaissance du projet de 1891 à 1894 dans les sphères ottomanes parisiennes49. Ces musulmans
parisiens, qui n’avaient pas la tribune de Nicolas Nicolaïdès, défendaient la construction d’une
mosquée à leur échelle et appuieront les projets français qui avaient probablement plus d’écho
et de moyen que les leurs. En effet, ils sont décrits comme des soutiens importants des projets
portés par des français, comme le rapporte Mohammed Telhine, qui rends compte d’une pétition
proposée en 1894 pour l’érection d’une mosquée signée « par divers sujets ottomans et
égyptiens résidents à Paris »50. Sbaï Jalila écrit également que « les sujets ottomans et égyptiens
résidant à Paris »51 soutinrent massivement le projet du Comité de l’Afrique française. Rouhî el
Khalidy et Ahmed Riza sont malheureusement les seuls parmi les musulmans de la colonie
ottomane qui soutenaient activement la mosquée dont le nom nous est connu. Le premier parce
qu’il donna une conférence sur les aspects historiques et pratiques des mosquées, au début de
l’année 189652. Cet ancien élève de la mosquée d’Omar à Jérusalem finissait à cette époque ses
études de philosophie des sciences islamiques et de littérature orientale à l’Université de la
Sorbonne53. Quant à Ahmed Riza, enseignant régulier au Collège libre des sciences sociales,
disciple de Pierre Lafitte54, il adhère « à la campagne des positivistes en faveur de la création à

48
Nicolas Nicolaïdès, « Une mosquée à Paris », In : L’Orient et l’Abeille du Bosphore, op. cit., p. 638.
49
Mohammed Telhine évoque brièvement Nicolaïdès et lui accorde bien la résurrection du projet, mais écrit « On
en resta là », ce qui, à notre avis, n’est pas ce que montre l’envoi d’imam en France et la publication d’articles
contre la mosquée, quelques deux ans après les articles de Nicolaïdès.
50
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., p. 80.
51
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée... », op. cit., p. 227.
52
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., p. 106, le compte-
rendu d’une autre de ses conférence se trouve à : Compte-rendu de la première conférence en langue arabe, faite
le samedi 22 février 1896 à l’hôtel des société savantes à Paris par M. Rouhi-el-Khalidy, In : Bulletin de la société
pour la propagation des langues étrangères en France, mai 1896, p. 75.
53
« Al-Khalidi, Ruhi (1864-1913) », In : Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs,
http://www.passia.org/personalities/196, consulté le 20 octobre 2020.
54
Le successeur d’Auguste Comte.

11
Paris d’une mosquée et d’un cimetière musulman »55 et en fait le sujet de la une du premier
numéro de son journal Mechveret56.

Le Comité de l’Afrique française, « un « lobby » colonial dont la mission est d’accélérer


l’établissement français en Afrique et de contre balancer l’influence britannique »57, s’emparera
du projet de mosquée en 1894, après que le Résident général à Tunis en eut fait la publicité.
Charles Rouvier, le Résident général à Tunis, trouva dans les intérêts des sujets musulmans de
la capitale, une façon de servir les intérêts de la France en Tunisie. La Tunisie, qui avait été
mise sous le protectorat de la France quelques années auparavant, aurait, selon Rouvier,
bénéficié d’un témoignage « de la bienveillance de la France à l’égard de la religion
musulmane », sous la forme d’une mosquée58.

Le Comité de l’Afrique française, n’est pas vraiment un organisme philanthropique. Comme


l’explique Mohammed Telhine, « c’est plutôt le contexte géopolitique »59 qui motive ses
membres. En effet, la Grande-Bretagne est en avance sur la question de la reconnaissance de
l’Islam, puisqu’elle a, depuis 1889, autorisé la construction d’une mosquée sur son territoire.
Cette mosquée de Woking répondait elle-même à des objectifs géopolitiques, comme le montre
le fait qu’elle reçut, « dès son origine, le soutien appuyé du « Foreign Office » » 60. Il s’agit
donc pour les français de ne pas prendre du retard dans cette compétition dont le titre à pourvoir
est celui de meilleur empire colonial en terre d’islam61. Le Matin nous donne un bon exemple
de la rivalité qui existe à cette époque, jusque dans les milieux plus populaires. On y lit : « il ne
faut pas que le temple d’Allah soit, comme celui de Londres, une étroite chapelle ; il faut qu’il
soit digne de la richesse et de la bonne volonté de la France »62.

Le Comité de l’Afrique française constitua officiellement, le 26 juin 1895, un Bureau du Comité


de l’Œuvre de la mosquée duquel fut nommé président Jules Cambon, alors Gouverneur général
de l’Algérie, réputé pour sa politique musulmane efficace63. Alors que nous avons démontré
que la communauté ottomane de Paris soutenait vivement le projet et l’avait entretenu durant

55
Salih Babayigit, « L’immigration turque en France entre 1880-1980 », op. cit., p. 137.
56
Ahmed Riza, « La construction d’une mosquée à Paris », In : Mechveret, 1 décembre 1895 (Frédéric 107), p. 1.
Fac-similé en annexe.
57
Pierre-Olivier Chaumet, « Aux origines de l'Islam en France. L'histoire controversée de la construction d'une
mosquée parisienne au XIX e siècle (1846-1905) », In : Revue historique de droit français et étranger, vol. 92, n°3,
juillet-septembre 2014, p. 418.
58
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée... », op. cit., p. 227.
59
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., p. 91.
60
Pierre-Olivier Chaumet, « Aux origines de l'Islam en France… », op. cit., p. 419.
61
Ibid, p. 420.
62
S.N., « Quatrième culte, la construction d’une mosquée à Paris », In : Le Matin, 11 mai 1895, pp. 1-2.
63
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op.cit., pp. 98-99.

12
plusieurs années sans avoir les moyens d’en faire correctement la promotion, nous pouvons
nous étonner de ne voir que des personnalités françaises et aucune de confession musulmane
dans la composition du Bureau du Comité de l’Œuvre de la mosquée ! Ce fait a amené des
journaux parisiens comme la Liberté à conclure que cela tenait sans doute « à l’indifférence des
mahométans eux-mêmes »64 concernant ce projet. Nous avons vu que cette idée est très
clairement erronée et Nicolas Nicolaïdès, sujet ottoman et directeur de l’Orient que nous avons
présenté plus haut, nous en donne la preuve ultime, il écrit : « c’est l’Orient qui a eu […] l’idée
de l’érection d’une mosquée à Paris. Il a même rompu pas mal de lances à cette occasion, il y a
quatre ans, et cependant il n’a pas été invité à faire partie du comité »65. Il semble donc que le
Bureau ait été constitué uniquement de français qui avaient des motivations politiques,
économiques, culturelles et/ou scientifiques dans les pays colonisés ou l’Orient en général et
qu’on refusa la présence des orientaux aux mêmes. Cela répondait probablement à deux
ambitions : premièrement, répondre avec ce projet aux intérêts français en priorité,
secondement, en faire un projet français qui aurait une valeur de don pour les musulmans des
colonies et d’ailleurs, ce que ne pouvait pas avoir un projet de mosquée réalisé par la colonie
ottomane de Paris par exemple. Néanmoins, cette décision causa plusieurs problèmes au
Bureau. En premier lieu, il faut dire que le fait que des français catholiques se mirent à la tête
d’un projet de mosquée leur valu de très nombreuses critiques de la part de la presse. Des
articles les qualifient de mauvais croyants, font référence aux sacrifices de leurs ancêtres durant
les croisades, se demandent si les musulmans souscriraient à l’œuvre d’une église et rappellent
que l’Eglise catholique condamne le culte musulman et le « voue pour l’éternité aux flammes
de l’enfer »66. En plus des critiques d’une partie de la presse, le fait que ce projet soit piloté par
un comité dans lequel ne sont pas admis les orientaux va poser problème à certains ottomans.

Moins de deux mois après la constitution du Bureau et le lancement d’une souscription qui
visait à financer l’édifice, le Sultan Abdülhamid II aurait communiqué au président français
qu’il faisait don de 500'000 francs pour ce projet67. C’est en tout cas ce que rapporte la presse
française, qui hésite d’ailleurs entre 50'000 et 500'000 francs. Pour mieux comprendre ce qu’il
s’est probablement passé, il faut lire, dans la Revue de l’Islam, la lettre signée Hadjee A. N.,
écrite le 28 septembre 1895 à Constantinople, à destination d’un certain Halim, qui pourrait

64
S. N., « Bulletin », In : La Liberté [Paris], 08 mai 1895, p.1.
65
N. Nicolaïdès, « Une mosquée à Paris », In : L’Orient, 18 mai 1895, p. 3.
66
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op.cit., pp. 101-102. Est
cité par Mohammed Telhine un article de La Justice du 11 mai 1895 que nous reproduisons partiellement entre
guillemets.
67
S.N., « La Mosquée », In : La Croix, 21 août 1895, p. 1.

13
bien être Halim Saïd, futur Grand Vizir68. Cette lettre nous laisse penser que le Sultan n’aurait
pas vu d’un très bon œil la construction de cette mosquée par un comité qui soit aussi
monolithiquement occidental. En effet, Hadjee explique :

« Le Comité de l’Œuvre de la Mosquée doit borner ses travaux à ceci :


Choisir un terrain.
Obtenir l’autorisation nécessaire de la Préfecture de Police ou de qui de droit pour la
construction dudit édifice.
Ni plus ni moins.
Par la voie de l’Ambassade Ottomane à Paris, il transmettra au Chekh-u-Islam, à
Constantinople, une requête, manifestant ses désirs de coopérer à la construction d’une
Mosquée : il joindra à cette requête l’autorisation de bâtir et la description exacte de
l’emplacement : si des donations volontaires ont été recueillies à cet effet, il fera part au
Cheikh-u-Islam du montant de ces offrandes.
Le Cheikh-u-Islam remettra le dossier au Khalife, - seul ayant le droit de statuer en l’espèce.
Le Khalife, s’il le juge à propos, dictera un Hatt approuvant l’idée et confiant au Cheik-u-
Islam le soin de s’occuper de cette affaire.
Etant donné que la Mosquée devrait être construite dans un pays où il n’existe pas d’autorité
musulmane, ni religieuse ni politique, il est évident que le Khalife tiendra à en assumer la
plus grande partie des frais. Cela n’empêchera pas les contributions privées. Mais, en aucun
cas, le Khalife ne permettra qu’on ait l’air de lui faire cadeau d’une Mosquée en pays
chrétien. […] En tout cela, les fonctionnaires du Cheikh-u-Islamat seront secondés par
l’Ambassade Ottomane à Paris et par le Comité.
Un acte de propriété, en règle, devra être passé avec le Cheik-u-Islam, lequel deviendra
maitre absolu du terrain et de la mosquée à y bâtir. Cet acte aura à revêtir toutes les garanties
possibles, et il sera sanctionné par la voie diplomatique.
Alors le Comité aura raison d’être satisfait : son but sera atteint ; sa mission sera accomplie.
Désormais, l’affaire relèvera exclusivement du Khalife, qui y donnera son approbation
définitive, au moyen d’un autre Hatt ou Firman ; et on procédera à l’exécution du projet
[…] »69

A la lumière de cette lettre adressée à un officiel ottoman (ayant étudié plusieurs années à
Genève70) qui avait vraisemblablement pour but d’être lue par les membres du Comité, on peut
dire beaucoup de choses. Premièrement, le Sultan ne s’est pas contenté, contrairement à ce que
la presse française a pu rapporter, de promettre un grand soutien financier. En effet, ce don fait
partie d’un grand nombre d’exigences que le Sultan entend imposer au gouvernement français
et au Comité de l’Œuvre de la Mosquée. Le Comité, composé d’éminent orientalistes et de

68
Sadek Sellam, La France et ses musulmans: Un siècle de politique musulmane 1895-2005, Fayard, 2006, p.350.
69
Lettre d’Hadjee A. N. à Halim (Saïd), 28 septembre 1895, Constantinople, restitué dans : « A propos de la
mosquée », In : Revue de l’Islam, novembre 1895-décembre 1896, p.4.
70
Ahmet Şeyhun, « 11. Said Halim Pasha (1865–1921) », In : Islamist Thinkers in the Late Ottoman Empire and
Early Turkish Republic, Brill, 2015, p. 147.

14
diplomates et politiques de grande importance, se voit réduit à trouver un terrain pour le projet
qui devra être mené depuis Constantinople. En plus, alors que ce sont les fonctionnaires du
Cheikh (mufti de la capitale de l’Empire ottoman) qui discuterons de la mosquée en elle-même,
l’ambassade ottomane, c’est-à-dire les représentants de la colonie ottomane que le Comité avait
refusé d’intégrer au projet, se voit proposer de seconder les fonctionnaires du Cheikh, au même
titre que le fameux Comité.

En plus, de nombreux colonialistes partagent l’espoir de fonder avec la mosquée « une


université où les jeunes marabouts apprendraient à servir la France en même temps qu’Allah et
d’où ils se répandraient à travers l’univers musulman » 71. Du côté des ottomans, cette idée
semble tout à fait farfelue. Halim Saïd écrit : « C’est qu’on ne veut pas se contenter d’une
mosquée, paraît-il ; on veut y adjoindre un caravansérail pour héberger des Musulmans, et un
medressé ou séminaire, afin de créer à Paris un « centre d’éducation et de culture musulmanes. »
[…] Pour ce qui est du medressé, nous n’y comprenons rien. Nous ne voyons pas bien des softas
et des ulémas venant à Paris pour s’instruire dans la théologie musulmane. C’est méconnaître
absolument le sens et la méthode de l’enseignement islamique, que de supposer que Paris
pourrait devenir un centre de cet enseignement. […] L’idée de medressé parisien est vouée
d’avance à l’insuccès le plus complet »72.

Le projet n’est néanmoins pas mis en pause immédiatement par ces déclarations, qui pourtant
laissent peu d’espoir de réaliser, avec le soutien des ottomans, une mosquée qui serait un cadeau
de la France aux musulmans, ni une université qui formerait des théologiens francophiles, deux
points importants du programme du Comité de l’Afrique française. Au contraire, les plans de
la mosquée sont dessinés en 1896. Mercedes Volait nous parle d’« une stricte citation des
mosquées sépulcrales de Qayt Bay »73, mosquées de la période du sultanat mamelouk situées
en Égypte. La presse d’époque parle, elle aussi, « de style égyptien »74. Mais Pierre-Olivier
Chaumet et Moustafa Bayoumi écrivent, au contraire, qu’elles sont « de style turc »75 ou «
de style ottoman-turc »76. Cette confusion reflète une intention architecturale qui n’a rien
d’anodine dans le contexte des tensions franco-anglaises de 1896 ! En effet, alors que

71
S.N., « Quatrième culte, la construction d’une mosquée à Paris », In : Le Matin, 11 mai 1895, pp. 1-2.
72
Halim [Saïd], « une mosquée à Paris », In : Revue de l’Islam, novembre 1895-décembre 1896, pp.4-5.
73
Mercedes Volait, « Dans l’intimité des objets et des monuments : l’orientalisme architectural vu d’Égypte (1870-
1910) », In : L’Orientalisme architectural entre imaginaires et savoirs, Publications de l’Institut national d’histoire
de l’art, Paris, 2009, p. 6 (du chapitre en ligne).
74
S. N., « Faits du jour », In : Le Gaulois, 3 mars 1897, p.3.
75
Pierre-Olivier Chaumet, « Aux origines de l'Islam en France… », op. cit., p. 422.
76
Moustafa Bayoumi, « Shadows and Light…», op.cit., p. 276.

15
l’Angleterre occupe militairement l’Égypte et prend une place de plus en plus importante dans
son gouvernement, Léon Bourgeois, ministre des affaires étrangères françaises, réclame le 2
avril 1896 « l’évacuation anglaise de l’Égypte qui « fait partie intégrante de l’Empire
ottoman »77. Il en suit que prendre pour modèle des mosquées égyptiennes dans le cadre d’une
collaboration avec l’Empire ottoman, à l’apogée des tensions au sujet de la légitimité des deux
Empires sur l’Égypte, est une validation habile mais claire du bien-fondé de la domination
ottomane, qui aurait dû être encrée dans le marbre.

Mais cette même année, la presse catholique anti-mosquée commença à agiter un nouvel
argument, qui a probablement réussi à convaincre le grand public de stopper le projet. En effet,
la médiatisation « des massacres des Arméniens par les Ottomans lors des révoltes du Sasoun
et de Zeytoun (1895-1896) »78 fit une très mauvaise publicité à l’Empire ottoman et à l’islam
en général. La Croix du 12 septembre 1896 écrit : « Eh bien, c’est le moment de l’inaugurer la
mosquée de Paris ! On la pavoiserait de croissants turcs et de tête d’Arméniens pour lanternes
vénitiennes […] On ferait venir pour l’occasion quelques centaines de soldats turcs, de vrais
bons musulmans, garantis purs, bon teint… Teints du sang de 100 000 chrétiens ! »79 L’année
suivante, l’Univers écrivait que, depuis le massacre des Arméniens, « certains promoteurs dudit
projet ne doivent pas être à leur aise, et s’arrangent sous main pour trainer la chose en
longueur »80. De fait, la mosquée ne faisait plus parler d’elle81.

Le projet de mosquée renait très sommairement lorsqu’un négociant français installé depuis
plus de quarante ans en Égypte, Léon Lambert, s’en fait le promoteur. Selon Lambert, c’est à
l’occasion de l’exposition universelle de 190082 que des personnalités égyptiennes auraient
formulé le souhait de construire une ou deux mosquées en France83. Il contacte alors la presse
francophone d’Égypte pour médiatiser cet intérêt : Journal du Caire, Les Pyramides, Le
Courrier d’Egypte, La Bourse égyptienne, Le Progrès égyptien, tous ces journaux titrent sur le

77
Kais Firro, « Marseille et les intérêts français en Egypte », In : Annales du Midi, n° 181, 1988, p. 74.
78
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op.cit., p.109.
79
La Croix du 12 septembre 1896, cité par Pierre-Olivier Chaumet, « Aux origines de l'Islam en France… », op.
cit., p. 423.
80
S. N., « Et la mosquée ? », In : L’Univers, 4 mars 1897, p. 1.
81
Rappelons quand même la liste d’exigences que l’on retrouve dans la Lettre d’Hadjee A. N. à Halim (Saïd), 28
septembre 1895, op. cit., qui peut expliquer également que l’on ait stoppé le projet.
82
Pour l’histoire des mosquées d’expositions : Pascale Ory, L’Expo Universelle, 1889 la Mémoire des siècles,
Edition Complexe, Bruxelles, 1989, p. 125, en lien avec la Mosquée de Paris, lire : Moustafa Bayoumi, « Shadows
and Light… », op. cit., p. 276. et Odile De Bruyn, pour la fascination pour l’art arabe dès le XVIIIème siècle :
Odile de Bruyn, « Les promoteurs du jardin paysager « à l'anglaise » au XVIIIe siècle et les jardins gréco-romains
... en quête de légitimité et de modèles ? » In: Revue belge de philologie et d'histoire, tome 79, fasc. 1, 2001,
Antiquité – Oudheid, p. 168.
83
Pierre-Olivier Chaumet, « Aux origines de l'Islam en France… », op. cit., p. 425.

16
sujet dès juillet 1905. Leurs confrères en langue arabes en font de même84. Néanmoins, nous
passons vite sur ce balbutiement puisque « le gouvernement français n’est pas du tout au
courant de cette démarche »85 et qu’il s’agit plus, semble-t-il, d’une manœuvre de Lambert pour
médiatiser son image et renflouer ses caisses que d’une tentative égyptienne pour réaliser la
mosquée86. Néanmoins, le fait que l’on ait précisé lors de la constitution du comité que
« l’élément musulman sera représenté »87 est intéressant. En effet, Lambert écrit : « Sont invités
tous les Musulmans résidant ou de passage à Paris […] »88, ce qui tranche avec la manière de
faire du Comité de l’Afrique française. Cependant, la France n’entendra que très peu parler du
projet, il n’est quasiment pas relayé par la presse, notamment parce qu’il arrive en plein débat
sur la séparation entre les Églises et l’État, ce qui en fait, si ce n’est une question indélicate, en
tout cas une question tout à fait secondaire.

2. La première guerre mondiale oblige la France à composer avec, solliciter


et séduire ses colonisés.

Comme nous l’avons vu dans la première partie de ce travail, les initiatives de mosquées,
qu’elles viennent de l’intérieur ou de l’extérieur, ont toujours trouvé des adeptes en France.
Pourtant, aucun projet n’a pu aboutir, malgré des tentatives nombreuses entre 1846 et 1905, la
faute à une opinion publique passablement réticente et à des autorités françaises pas vraiment
pressées d’exécuter ces projets dont on ne savait pas trop à qui ils bénéficieraient vraiment 89.
En plus, l’administration chargée du spirituel en Algérie n’arrivait pas à s’attirer « grande
considération ou [à soulever] quelque attachement religieux »90, ce qui n’augurait rien de bon
pour une mosquée construite par la France à Paris.

La première guerre mondiale, en déchirant le monde musulman en deux, sera l’occasion d’une
politique - et même d’une propagande - musulmane intense qui reverra surgir la tentation des
mosquées en France. L’entrée en guerre de l’Empire ottoman aux côtés de l’Allemagne, c’est-
à-dire en temps qu’ennemi de l’Empire français et anglais provoqua la division en deux camps

84
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., pp. 112-113.
85
Pierre-Olivier Chaumet, « Aux origines de l'Islam en France… », op. cit., p. 424.
86
Ibid., p. 429.
87
Léon Lambert, Invitation à la réunion du 30 octobre à la société de Géographie, Paris, 17 octobre 1905, AN
Série F19 10934 à 10935/B cité par Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de
mosquées, op. cit., p. 115.
88
Idem.
89
Pour une vue d’ensemble des réticences émises par la presse : Pierre-Olivier Chaumet, « Aux origines de l'Islam
en France… », op. cit., pp. 429-434.
90
Charles Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), Presses universitaires de France,
1968, p. 896.

17
de l’Oumma, ce qui ne tarda pas à être instrumentalisé des deux côtés. L’orientaliste Max von
Oppenheim91 proposait en effet « la possibilité d’utiliser le panislamisme »92 pour que le Sultan
ottoman, Calife, rallie tous les musulmans dans une guerre religieuse contre les ennemis de
l’Empire.

Cette idée, le Sultan Ottoman la réalisa le 14 novembre 1914 lorsqu’il proclama le Djihad. Il
promettait « la miséricorde divine et les secours du Prophète à quiconque soutiendra par les
armes la cause de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie »93. Le 23 novembre, c’est le Sultan
du Maroc, Moulay Youssef qui fut invité par le gouvernement français à prononcer un discours
pour contrer celui de la Sublime Porte94. Les Britanniques annoncèrent eux aussi un « Djihad
Arabe » 95. Ces anticalifats étaient des moyens pour que les musulmans des colonies n’aient pas
besoin de choisir entre la loyauté à leur empire et à leur religion. Même si la revue du monde
musulman qualifie après coup ces appels d’« aussi inconsidérés qu’inefficaces »96, ils ont en
tout cas mobilisé toute l’énergie des propagandistes allemands, anglais et français durant la
guerre.

En effet, selon les chiffres officiels, les colonies de la France fournirent 518'698 hommes
amenés à combattre pour la métropole : « parmi eux, 173’000 Indigènes algériens ; 60’000
Tunisiens, 37’150 Marocains, ainsi que 164’000 Africains de l’Afrique Occidentale Française
(A.O.F.) »97 et environ 18'000 soldats de l’Afrique Equatoriale Française (A.E.F). On comprend
bien, donc, pourquoi il était primordial de s’assurer de la loyauté de cette masse de guerriers, et
au contraire, pour l’Allemagne, quel intérêt il y avait à les convaincre de retourner leurs armes
contres leurs suzerains.

Ainsi, l’Allemagne se lance en premier dans un plan de séduction des musulmans,


particulièrement ceux des colonies ennemies qui, lorsqu’ils sont faits prisonniers, seront

91
En 1915, Oppenheim supervisait la Nachrichtenstelle für den Orient qui, depuis Berlin, gérait la propagande
allemande dans les régions orientales et musulmanes. In : Abdel-Raouf Sinno, « The Role of Islam in German
World War I Propaganda in the Arab East: Aims, Means, Results and Local Reaction », In : Olaf Farschid, Manfred
Kropp, Stephan Dähne (Ed.), The First World War as Remembered in the Countries of the Eastern Mediterranean,
Orient-Institute Beirut, Beirut, p.396.
92
Abdel-Raouf Sinno, « The Role of Islam in German World War I Propaganda…», op.cit., p.392.
93
La mission scientifique du Maroc, Revue du monde musulman, tome 50, Ed. Ernest Leroux, Paris, 1922, p.3.
94
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., pp.126-127
95
Abdel-Raouf Sinno, « The Role of Islam in German World War I Propaganda…», op.cit., p.407.
96
La mission scientifique du Maroc, Revue du monde musulman, op. cit., p.3, Abdel-Raouf Sinno explique que
cette propagande était basée sur le concept du panislamisme, alors que les musulmans avaient déjà un sentiment
d’appartenance national plus fort que celui d’appartenance à un Califat. En plus, dans le cas de l’Angleterre, une
série d’accords avec les arabes rendait cette propagande surannée, Abdel-Raouf Sinno, « The Role of Islam in
German World War I Propaganda…», op.cit., p.392.
97
Document parlementaire – Chambre – Décembre 1924, cité par Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans
en France. Une histoire de mosquées, op. cit., p.124.

18
exceptionnellement bien traités et auront droit à une prise en compte plutôt généreuses des
besoins liées à leur foi98. À la fin de l’année 1914, le ministère des affaires étrangères
allemandes écrit : « Les prisonniers de guerre musulmans, indiens et géorgiens doivent être
influencés par un traitement et une propagande appropriée de telle sorte qu'ils abandonnent la
cause de nos ennemis, deviennent nos adeptes pour le présent et, si possible, pour l'avenir, et
acceptent de se battre pour nous contre nos ennemis »99. Quelques mois plus tard, en 1915, on
érige la première mosquée à but rituel du territoire allemand dans un camp de Zossen nommé,
en raison de la population qu’il allait accueillir, Halbmondlager100.

C’est en réponse à cette propagande allemande, mais aussi à de véritables besoins nés de la
guerre101, que la France va s’affairer pour apprendre et organiser les rites musulmans. Dès le
mois d’octobre 1914, des consignes sont données sur « toutes les formalités qui accompagnent
le décès d’un musulman [...] en précisant celles qui [...] paraissent pouvoir être mises en
pratique »102. Le 13 décembre 1914 déjà, le journaliste orientaliste Ernest Vauquelin écrit que
le projet de mosquée « se retrouve ; et cela est d’autant plus nécessaire que nous avons en ce
moment, à la frontière du Nord, plusieurs dizaines de mille hommes, tirailleurs algériens ou
marocains, spahis et goumiers qui combattent sous notre drapeau pour repousser
l’envahisseur »103. Le 3 juillet 1915, les journaux parisiens annoncent l’entrée en service de
deux imams algériens dans les hôpitaux français104. Les bons soins promulgués aux musulmans
dans l’hôpital militaire du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne, dénommé hôpital auxiliaire
n° 238, furent rapidement utilisés comme preuves du soutien du gouvernement de la
République, comme l’indique le fait que le gouvernement envoya, entre septembre et novembre
1915, des albums de photos de l’hôpital que le gouverneur général de l’Algérie, le Général
Lyautey au Maroc et le consul général de France en Égypte devaient répandre parmi les

98
Abdel-Raouf Sinno, « The Role of Islam in German World War I Propaganda…», op.cit., p.398.
99
Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes, Bonn (PArchAAB), R 21244, Bl. 133, rapporté par Margot
Kahleyss, « Muslimische Kriegsgefangene in Deutschland im Ersten Weltkrieg – Ansichten und Absichten », In :
Gerhard Höpp, Brigitte Reinwald, Fremdeinsätze. Afrikaner und Asiaten in europäischen Kriegen, 1914 – 1945,
Geisteswissenschaftliche Zentren Berlin, 2000, p.81.
100
Margot Kahleyss, « Muslimische Kriegsgefangene…», op. cit., p.81.
101
On comprend bien que le contexte de la guerre, et donc de la possibilité de la mort imminente, renforçait la foi
des musulmans ; Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit.,
p.130.
102
Arch. de la Seine, 1326 W, art. 58 : Règles à suivre pour l'inhumation des militaires musulmans, ministère de
la Guerre, direction du service de Santé, 2e Bureau, Bordeaux, 8 décembre 1914, cité par Michel Renard,
« Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950) », In :
Bulletin de l’institut d’histoire du temps présent, n° 83, juin 2004, pp. 54-69.
103
Ernest Vauquelin, « Une mosquée à Paris », In : Le Petit Journal, 13 décembre 1914, p.1.
104
Maureen G. Shanahan, « Battles for Hearts and Minds. The Nogent Mosque During World War I », In : African
Arts, vol. 52, n° 4, 2019, p. 26.

19
musulmans des colonies105. En décembre 1915, le Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne devint
encore une fois le lieu privilégié de la politique/propagande musulmane française, lorsque le
Matin annonça la construction prochaine d’une mosquée à cet endroit : « pour permettre à nos
vaillants soldats musulmans de se livrer à leurs pieux exercices. Ce sanctuaire sera édifié sous
la direction du mufti d’Orléansville, le cheik Bou Mezrac el Mokrani »106. Ce mufti algérien,
plus souvent orthographié Boumezrag Mokrani est un des deux imams envoyés à l’hôpital
militaire de Nogent en juillet 1915107. Ce membre du comité dit « de l’Algérienne »108, qui
organise les visites et le secours des blessés algériens, est surtout la personnalité de référence
du gouvernement français en ce qui concerne des questions de rituel et de foi musulmane109. Ce
fils d’un des leaders de l’insurrection algérienne de 1871, est un des personnages importants de
cette histoire mais sa biographie reste totalement à faire. Le premier témoignage d’une longue
histoire de loyauté à la France que manifeste le muphti se lit dans la presse de 1907. Mokrani
et « plusieurs membres de sa famille » font une demande au gouverneur général, qui avait gracié
leur père quelques années plus tôt, après 32 ans d’exil, pour organiser un contingent militaire
qui irait combattre au Maroc les ennemis de la France110. En 1908, il apparait dans un article de
l’Écho d’Oran, on y apprend qu’il est muphti de la mosquée d’Orléansville, en Algérie et ne
sait pas encore parler français, bien qu’il soit en train d’apprendre cette langue avec le lieutenant
Canonge111. Extrêmement francophile et dévoué à la France, comme le montre son discours au
président Poincaré en 1915112, il reste actif en Algérie également, où il participe par exemple à
la création de plusieurs associations caritatives, le Comité Musulman ou El Kheiria, toutes deux
destinées à nourrir les nécessiteux113.

Grace notamment au concours de ce religieux algérien, la première mosquée construite en


métropole fut inaugurée en avril 1916, dans la banlieue parisienne114. Elle était le fruit de la
guerre mondiale sous deux aspects. Le premier était qu’elle répondait à « la production massive
de blessés et de morts »115 qui obligeait le ministère de la guerre à répondre aux besoins
religieux des soldats musulmans, notamment funéraires. Secondement, des officiels français,

105
Idem.
106
S.N., « Pour nos amis musulmans », In : Le Matin, 10 décembre 1915, p.1.
107
S.N., « Pour les militaires musulmans », In : le XIXe Siècle, 3 juillet 1915, p.3.
108
Cherif, « Pour l’armée d’Afrique », In : Annales Coloniales, 1 juillet 1916, p.2.
109
Jusqu’à l’entrée en scène de Si Kaddour Ben Ghabrit.
110
S.N., « Les événements du Maroc », In : Le Rappel, 13 décembre 1907, p.2.
111
Georges Claretie, « La Race (Du Figaro) », In : L’Echo d’Oran, 1 juin 1908, pp. 2-3.
112
L. C., « M. Poincaré inaugure l’hôpital musulman », In : Le Journal, 10 juillet 1915, p.1.
113
S.N., « Pour nos soldats », In : Progrès, Orléansville, 3 décembre 1914, p. 2 ; S.N., « Coopérative indigène »,
In : Le Progrès, Orléansville, 10 juin 1920, p.1.
114
Maureen G. Shanahan, « Battles for Hearts and Minds…», op. cit., p. 18.
115
Ibid., p. 26.

20
comme Pierre de Margerie de la Commission Interministérielle aux Affaires musulmanes116, ne
se gênaient pas d’avouer que « la construction de cette mosquée, en plus de produire le meilleur
effet dans le monde musulman, permettra à l’Hôpital du Jardin Colonial de rivaliser avec celle
du Camp du Croissant que les Allemands ont installé à Zossen » 117.

La mosquée fut relativement petite, ce qui est illustré par le fait que la fête de l’Aid el-Kebir de
1916 fut fêté à Paris, rue Le-Peletier, et pas au Jardin Colonial. Cette fête, à l’attention des
« tirailleurs blessés et convalescents », soit 300 soldats conviés et 600 couverts118 en comptant
les femmes, enfants et officiels invités, comme Anatole de Monzie119, qui y prononça un
discours visant à répondre à « l’inlassable propagande boche »120, nous est connu par quelques
photographies de l’Agence Rol121. Malgré sa petitesse, six mètres sur neuf122, (Shanahan écrit
de façon révélatrice qu’elle est « pavilion-sized »123), la mosquée devint un élément important
de la (contre-)propagande française ; des photographies de la mosquée se retrouvèrent dans des
pamphlets bilingues arabes-français124, des films, des cartes postales, etc… mettent en scène
« le Jardin Colonial, la mosquée, et les soldats convalescents » 125 afin de convaincre du bon
traitement de la France à ses loyaux sujets.

Alors qu’on inaugurait la mosquée de Nogent-sur-Marne, en avril 1916, Paul Bourdarie, ancien
enseignant au Collège libre des Sciences sociales126, tout comme Ahmed Riza avant lui127, fit
reparler d’une mosquée à Paris. Puisque l’orientaliste, directeur de la Revue Indigène, remet sur

116
La Commission Interministérielle aux Affaires musulmanes est créée en juin 1911. Elle a pour but l’étude et la
résolution des questions de politique musulmane en métropole et dans les colonies. Ses domaines d’actions sont
divers, ils comprennent des problèmes sociaux, politiques et militaire et donc vont de l’organisation de pèlerinages
à la question de l’obtention de la citoyenneté française : Pascal Le Pautremat, Le rôle de la commission
interministérielle des affaires musulmanes dans l'élaboration d'une politique musulmane de la France (1911-
1937), Thèse de doctorat à l’Université de Nantes, 1998.
117
Maureen G. Shanahan, « Battles for Hearts and Minds...», op. cit., pp. 26 – 27.
118
S.N., « l’Algérie à Paris », In : Annales africaines : revue hebdomadaire de l'Afrique du Nord, 15 août 1916.
119
Anatole de Monzie est à l’époque député du Lot, ancien Sous-Secrétaire d’Etat de la Marine Marchande et
avocat à la Cour d’appel de Paris. Cf. « Liste des membres du Conseil Général », In : Département du Lot, Conseil
Général, 1ère Session ordinaire de 1916, Cahors, 1916, p. 4.
120
S.N., « Une fête musulmane », In : L'Intransigeant, 1 août 1916, p.2.
121
Notamment : Fête du Ramadan [le 1er août 1916 au siège des "Amitiés musulmanes", 2 rue Le Peletier, Paris
9e], 1er Août 1916, Rol, 47682, BNF, EI-13 (513).
122
J. du T., « Une mosquée à Nogent », In : L’intransigeant, 31 décembre 1915, p.3.
123
Cette affirmation résume bien la thèse de Shanahan, à savoir que « la mosquée de Nogent est ancrée dans une
généalogie de pratiques d’expositions coloniales, de culture du tourisme, de surveillance impériale et d’une
épistémologie de l’Islam » (p.18) ; Maureen G. Shanahan, « Battles for Hearts and Minds… », op. cit., p. 24.
124
Maureen G. Shanahan, « Battles for Hearts and Minds... », op. cit., p. 18.
125
Ibid., p. 26.
126
De 1908 à 1914 : Michel Renard, « Gratitude, contrôle, accompagnement… », op. cit., pp. 54-69.
127
Ahmed Riza habite toujours à Paris en 1908, mais il s’apprête à partir pour Constantinople où il a été nommé
ministre des Affaires étrangères. Que Paul Bourdarie l’ait côtoyé ou non au Collège n’est pas très important, tant
la renommée d’Ahmed Riza est grande dans les sphères parisiennes dans la fin des années 1900. Cf : Eugène
Destez, « Ahmed-Riza nous expose ses projets », In : L’Action, 2 décembre 1908, p.1.

21
le tapis la mosquée de Paris alors que celle de Nogent vient d’entrer en service 128, il semble
qu’il considérait que cette dernière n’était vouée à n’exister que pour et pendant la guerre129.
Cependant, on peut en déduire que la possibilité pour la France de construire une mosquée
(malgré la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État) avait été démontrée par celle
de l’hôpital militaire, ce qui justifiais de relancer le projet. Cette mosquée devait être un cadeau
aux musulmans pour leur sacrifice durant la guerre130.

En mai et juin 1915131, nous dit Paul Bourdarie, il est en contact étroit avec un architecte, « E.
Tronquois »132, qui semble être, malgré ce que laisse penser l’abréviation de Bourdarie, Alfred
Tronquois133, avec qui il discute régulièrement de l’Islam et avec lequel il se décide à esquisser
les plans d’une mosquée parisienne. Dans les mois qui suivent, au siège de la Revue Indigène,
« un certain nombre de musulmans habitant Paris »134 se réunissent avec les orientalistes qui
organisaient le projet pour examiner et critiquer les esquisses de l’architecte. Bourdarie évoque
l'émir Khaled135, évacué du front à cause d’une tuberculose pulmonaire, le docteur Benthami
Belkacem ould Hamida136, le muphti Mokrani, qui avait dirigé récemment la construction de la
mosquée de Nogent-sur-Marne et qui, dans un entretien pour le journal l’Intransigeant disait
en décembre 1915 que « les anciens projets […] mériteraient d’être repris et suivis. Et M.
Briand137, je le sais, est très enclin à favoriser la construction d’une « mosquée-

128
Allocution de Paul Bourdarie, Procès-verbaux de la CIAM, série 2MI 102, vol. 6, MAE, Nantes, avril 1916,
cité par Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée... », op. cit., p. 229.
129
Michel Renard nous apprend que la mosquée de Nogent-sur-Marne est construite en bois, Michel Renard, « Le
religieux musulman et l'armée française (1914-1920) », sur son blog études coloniales,
http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2014/08/index.html.
130
Naomi Davidson, « Muslim Bodies in the Metropole: Social Assistance and «Religious» Practice in Interwar
Paris, In : Muslims in Interwar Europe. A transcultural Perspective, Brill, 2016, p.106.
131
Michel Renard, « Gratitude, contrôle, accompagnement… », op. cit., pp. 54-69.
132
Paul Bourdarie, « L’Institut musulman et la mosquée de Paris », In : La Revue Indigène, octobre-décembre
1919, p.180.
133
Emmanuel Tronquois, le frère d’Alfred, très célèbre érudit japonisant, meurt en 1918, or en 1922 Tronquois se
trouve à l’inauguration du 1er mars 1922. En plus, il existe un document sur la mosquée signé A. Tronquois,
rapporté sans date par le biographe d’Aristide Prat : signé Aristide Prat, Paul Bourdarie, « A. » Tronquois, et Barret
de Beaupré : « Note sur la création à Paris d’un Institut franco-arabe musulman (pour le président Herriot) : Guy
Caplat, « Aristide Émile Prat [note biographique] », In : Dictionnaire biographique des inspecteurs généraux,
Institut national de recherche pédagogique, 1997, p.447.
134
Michel Renard, « Gratitude, contrôle, accompagnement… », op. cit., pp. 54-69.
135
L’émir Khaled est un militaire formé à Saint-Cyr, officier de la légion d’honneur, né en Algérie et politiquement
affilié au mouvement Jeunes Algériens. Ageron Charles-Robert, « Enquête sur les origines du nationalisme
algérien. L'émir Khaled, petit-fils d'Abd El-Kader, fut-il le premier nationaliste algérien ? », In: Revue de
l'Occident musulman et de la Méditerranée, n°2, 1966. pp. 14-18.
136
Le docteur Benthami est un médecin, diplômé d’un doctorat de l’université de Montpelier en 1905, proche des
Jeunes Algériens, c’est une personne fortunée qui a des liens étroits avec la presse islamophile et qui entretient des
correspondances avec Paul Bourdarie et d’autres orientalistes. Ismaël Hamet, Les musulmans français du Nord de
l'Afrique, Armand Colin, Paris, 1906, p.210 ; S.N., « Les indigènes et la guerre », In : Chambre des députés,
Impressions : projets de lois, propositions, rapports, etc. ,1 mars 1918, p.19 ; Numa Leal, « [Droit de réponse de
Numa Léal à La Tunisie Française] », In : Annales Africaines, 7 mars 1913, p.117.
137
Aristide Briand avait été nommé quelques mois auparavant au poste de Ministre des Affaires Etrangères.

22
cathédrale » »138, le docteur Abd el Nour Tamzali139 et son frère, l’avocat Salah Tamzali140,
deux musulmans non identifiés, Halil Bey141 et un dénommé Ziane, ainsi que le peintre Étienne
Dinet142, convertit à l’Islam depuis une dizaine d’années. Ces orientaux avaient dans le projet
de Bourdarie et de Tronquois une place importante, qui reflète leur volonté profonde exposée
dans l’article de la Revue Indigène sur la mosquée : « La mosquée sera ce que la feront les
musulmans eux-mêmes »143.

Le Comité d’action franco-musulman de l’Afrique du Nord est fondé en 1916 et prend pour
président le sénateur Edouard Herriot144. Le choix d’Herriot, « dont la sympathie pour les
Jeunes Algériens était bien connue »145, fut une évidence dans le but de collaborer activement
avec des membres de l’élite musulmane de Paris, dont nous avons déjà présentés quelques
membres ; des médecins, des avocats, un émir et un mufti.

En parallèle du projet de mosquée, une affaire internationale mêlant des français et des
personnalités musulmanes des colonies prenait place, ce qui, comme nous le verrons, aboutira
à la nomination de ces personnalités à la responsabilité du projet de mosquée.

En effet, en mai 1916, sont signés avec l’Angleterre les accords de Sykes-Piccot, qui visent à
partager le Proche-Orient - à l’issue de la guerre – en une zone française au Nord, une zone
britannique au Sud-Est, deux zones d’influences respectivement françaises et britanniques, à
l’ouest et à l’est, puis, une zone internationale autour des villes de Saint-Jean-d'Acre, Haïfa et
Jérusalem. La péninsule arabique se verrait administrée quant à elle par un « état arabe
indépendant », promis par les anglais en échange de leur soutient contre les ottomans. C’est

138
J. du T., « Une mosquée à Nogent », In : L’intransigeant, 31 décembre 1915, p.3.
139
Abd el Nour Tamzali est un étudiant en médecine algérien, durant la guerre il est externe des services
hospitaliers militaires. S.N., « Le camp des volontaires algériens », In : Le Matin, 8 août 1914, p. 2.
140
Salah Tamzali est un avocat algérien, diplômé des langues orientales. S.N., « Le camp des volontaires
algériens », In : Le Matin, 8 août 1914, p. 2.
141
Nous n’avons pas pu identifier qui est Halil Bey, qui ne peut pas être le président du Congrès et Parti Union et
Progrès puisqu’il est président de la chambre des députés turques et ministre des affaires étrangères durant la
première guerre mondiale et qu’il ne semble pas qu’il ait pu voyager en France entre 1915 et 1918. Ce n’est
probablement pas non plus Halil Halid Bey, intellectuel et diplomate ottoman, puisqu’il s’établis à Berlin durant
la guerre et n’est allé qu’exceptionnellement en Suisse et probablement pas en France. S.N., « Halil Bey célèbre
les victoires turques ! », In : La Presse, 4 mars 1915, p.1 ; S. Tanvir Wasti, « Halil Halid: Anti-Imperialist Muslim
Intellectual », In : Middle Eastern Studies , Juillet 1993, Vol. 29, N° 3, pp. 559-579.
142
En 1914, il avait participé activement à l’élaboration des stèles pour les musulmans morts au front. Lettre
d’Etienne Dinet à Léonce Bénédite, Alger, le 22 octobre 1914, reproduite par François Pouillon, « Legs colonial,
patrimoine national : Nasreddine Dinet, peintre de l'indigène algérien », In : Cahiers d'études africaines, vol. 30,
n°119, 1990, pp. 357-358.
143
Paul Bourdarie, « L’Institut musulman et la mosquée de Paris », op. cit., p.186.
144
S.N., « Au Comité Franco-musulman », In : Le Courrier Colonial, 23 juin 1916, p.2.
145
Naomi Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, London, Cornell University
Press, 2012, p. 41.

23
dans ce futur état indépendant que les français se mirent en tête d’établir un réseau de
renseignement et d’infiltration pour calmer les prétentions britanniques pilotées d’une main de
maître par un fameux Lawrence d’Arabie146.

En effet, les français avaient renoncé à la proclamation du Califat marocain et s’étaient mis
d’accord avec les britanniques pour soutenir le Cherif Hussein de la Mecque contre les
ottomans147. Il n’était néanmoins pas question de laisser les britanniques gérer seuls cet endroit
clef du Moyen-Orient. Le gouvernement français organisa donc une mission au Hedjaz qui avait
pour but l’implantation de collaborateurs français dans la région à des fins d’espionnage et de
réseautage. Le gouvernement avait depuis quelques années déjà un négociateur fétiche en ce
qui concernait les questions coloniales, il s’agissait de Si Kaddour Ben Ghabrit, un algérien
émigré au Maroc qui volait de succès en succès depuis ses premières affaires en 1895148 et qui
avait une grande influence dans le monde arabe149.

La technique privilégiée pour cette implantation en territoire arabe fut la création d’une société
qui construirait des hôtelleries dans les villes de La Mecque et de Médine. Destinées aux
pèlerins du Maghreb, elles seraient administrées sur place par des agents français. Cette société,
du nom de Société des habous des lieux saints de l’Islam fut fondée « à Algers en 1917 »150 par
le gouvernement français et mis sous l’influence de Si Kaddour Ben Ghabrit. Mais la première
mission de la Société eut lieu avant même sa fondation, en septembre 1916. A cette date, Ben
Ghabrit arrive au Mont Arafat accompagné du Lieutenant-Colonel Brémond et de six cents
pèlerins magrébins. Ils y sont reçus en grande pompe, par le Chérif Hussein, qui fait même
jouer la marseillaise à ses hommes. Ben Ghabrit avait reçu ses objectifs du président de la
République en personne et devait féliciter le Chérif pour son soulèvement contre les ottomans
et demander l’autorisation d’acheter les hôtelleries151. Le 16 décembre 1916, alors qu’ils
rentrent juste de leur expédition, on organise à Versailles, une « Matinée Franco-Musulmane
Artistique et Commémorative ». Cette cérémonie, à laquelle participe Ben Ghabrit, mais aussi
le président de la République Raymond Poincaré, est au profit des soldats musulmans blessés
pour la France, comme l’indique l’affiche de l’événement qui nous est parvenue, mais elle

146
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., pp. 136-152.
147
Sadek Sellam, La France et ses musulmans, op. cit., p. 174.
148
S. N., « Dans le sud algérien », In : Le Temps, 14 novembre 1895, p.1.
149
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., p. 141.
150
Naomi Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, op. cit., p. 40.
151
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée... », op. cit., p. 224-225.

24
compte aussi, parmi les œuvres bénéficiaires, en plus de la Croix Rouge et d’autres œuvres
d’assistances aux soldats, le « comité de l’institut musulman et arabe à Paris »152.

Comme l’explique Paul Bourdarie, le projet fut néanmoins mis en pause jusqu’à la fin de la
guerre.153 En 1920, le succès de Ben Ghabrit dans la mission politique du Hedjaz, « à qui la
presse et les revues spécialisées avaient fait un large écho »154, lui valut d’être mis, avec la
Société qu’il dirigeait, sur le projet de mosquée155. Le choix de cette association musulmane
avait pour but de donner l’« illusion que le projet était entièrement conceptualisé par et destiné
pour les sujets musulmans, avec presque aucune intervention du gouvernement »156. Bien
entendu, cette société était au contraire en lien très étroit avec l’état et Ben Ghabrit lui-même
était un francophile extrêmement loyal à la politique du gouvernement157 qui n’avait pas
franchement d’érudition théologique ni d’expérience religieuse qui aurait fait de lui un homme
tout désigné pour un projet de mosquée158.

Mais il est aussi possible que Ben Ghabrit ait été nommé pour son efficacité. En effet, il semble
exister un certain empressement à la réalisation de la mosquée en 1921, comme le montre cette
conversation entre M. de Perretti de la Rocca, Directeur politique de la Commission
Interministérielle des Affaires Musulmanes et Ben Ghabrit, le premier expliquant au suivant
qu’« un Comité certes il y en a un, il y en a un qui jusqu’ici n’a rien fait et si je vous ai fait venir
c’est pour vous demander de vous charger de l’exécution du projet »159.

En effet, la première guerre mondiale prend fin dans une atmosphère hostile aux empires.
Woodrow Wilson et sa rhétorique du gouvernement par consentement ainsi que la révolution
bolchevique inspirent aux colonisés des idées intolérables pour les empires européens160.
L’émergence de la Turquie moderne anime des espoirs d’autodétermination pour certains

152
Affiche de la « Matinée Franco-Musulmane Artistique et Commémorative », 1916, hoover.org,
https://digitalcollections.hoover.org/objects/14008.
153
Paul Bourdarie, « L’Institut musulman et la mosquée de Paris », op. cit., p.179.
154
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée… », op. cit., p. 225.
155
Naomi Davidson, « Muslim Bodies in the Metropole… », op. cit., p.109.
156
Naomi Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, op. cit., p. 40.
157
Les nationalistes marocains exprimèrent plus tard le fait que Ben Ghabrit fut l’« un de ceux qui ont joué un
grand rôle dans l’établissement du Protectorat de la France au Maroc ». El Ouazzani Hassan, Titre manquant, In :
L’Action du Peuple, 17 juin 1937, cité par Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire
de mosquées, op. cit., p. 145.
158
Naomi Davidson, « Muslim Bodies in the Metropole… », op. cit., p.107.
159
Témoignage de Ben Ghabrit à Pierre Justinard, rapporté par Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en
France. Une histoire de mosquées, op. cit., p. 170.
160
Giorgio Poti, « Un microcosme de l’entre-deux-guerres : La Guerre du Rif (1921-1926) et la reconfiguration
du complexe impérial euro-méditerranéen », In : Cahiers de civilisation espagnole contemporain, 2017, p.2.

25
maghrébins161. Des répressions sanglantes ont lieu en Egypte dès 1918 et ce jusqu’à la fin du
protectorat britannique proclamé en février 1922162. Dès 1919, dans le nord du Maroc, la région
du Rif s’engagea dans une guerre de libération qui ne prendra fin qu’en 1926. En Algérie et en
Tunisie, des mouvements dénommés Jeunes Algériens et Jeunes Tunisiens, prenant pour
modèle le mouvement Jeunes Turques qui avait renversé le Sultan Abdülhamid II, obtenaient
des réformes dans leurs colonies respectives en cette même période, alors que le mouvement
Jeunes Marocains venait de naître.

Pour faire face à ces problèmes, une partie de l’élite française partageait le même espoir et la
même croyance que le président de la Société des habous des lieux saints, à savoir que la France
pouvait contraster avec la Grande-Bretagne dans sa gestion des colonies et utiliser la diplomatie
et la bienveillance là où les britanniques n’usaient que d’« un seul argument : la force »163, selon
ce que Ben Ghabrit expliquait au président français en 1920. Ainsi, la pièce maîtresse de cette
politique de bienveillance ne devait pas trop tarder pour être efficace, dans un contexte de plus
en plus difficile en Afrique du Nord.

Alors que le ministère des affaires étrangères exprimait, à l’époque de la mosquée de Nogent-
sur-Marne, l’idée qu’un financement extérieur pour une mosquée construite en France
« porterait atteinte à l'objectif du projet : manifester la reconnaissance de la métropole pour les
sacrifices consentis par les soldats musulmans » 164, ce nouveau projet, qui portait lui aussi dans
ses buts cette reconnaissance du prix payé par les musulmans pendant la guerre, se proposait de
se faire financer en majorité par des souscriptions dans les territoires musulmans. Ben Ghabrit
expliquait cette méthode de financement pas le fait qu’il était « vital que la mosquée ne soit pas
vue comme construite par et pour les français mais par et pour les musulmans »165. Ce
financement extérieur a également pu être un moyen d’en faire la promotion dans le monde
entier. Finalement, il permettait de fédérer autour de cette cause les musulmans des territoires
français alors en clin à la division autour de nombreuses questions sur la gestion des colonies.
L’état français fit don de 500'000 francs à la Société des Habous pour la mosquée et la ville de

161
Jean-Pierre Peyroulou, « 1919-1944 : l'essor de l'Algérie algérienne », In : Histoire de l'Algérie à la période
coloniale 1830-1962, La découverte, 2014, p.322.
162
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., p. 153.
163
Lettre de Ben Ghabrit au président Alexandre Millerand, 8 avril 1920, cité par Maureen G. Shanahan, « Battles
for Hearts and Minds… », op. cit., p. 32.
164
Naomi Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, op. cit., p. 39.
165
Ibid., p. 45.

26
Paris offrit le terrain166. Tout le reste fut financé par des souscriptions dans les pays de culture
musulmane, principalement dans ceux de l’Afrique du Nord sous influence française.

Il semble maintenant important d’adresser le style architectural de la mosquée. Comme nous


l’avons vu, l’un des premiers projets de mosquée imitait des mosquées égyptiennes en raison
de la proximité ottomane avec la France et de la volonté de délégitimer la présence anglaise en
Egypte. Les temps avaient bien changé au début du XXème siècle et alors que Bourdarie
s’emparait du projet, les musulmans qui se penchèrent sur les plans de l’architecte sont, comme
nous l’avons vu, tous des algériens de naissance ou d’adoption. Pourtant, une fois que Ben
Ghabrit s’empare du projet, la mosquée est toujours désignée comme étant de style marocain.
Ce glissement de style, ou peut-être simplement de vocabulaire, est, comme l’écrit Naomie
Davidson, une invisibilisation du sacrifice des tirailleurs sénégalais et algériens, tributaires du
plus grand nombre de morts parmi les soldats coloniaux167. Invisibilisation extrêmement
paradoxale pour une mosquée qui devait justement commémorer leur sacrifice. Mais les raisons
qui poussent le gouvernement français et Ben Ghabrit à privilégier le Maroc sont très claires.
Pour N. Davidson c’est tout d’abord une vision de l’Islam marocain aux yeux des français.
Celui-ci aurait été perçu en France comme plus « civilisé que l'Islam algérien, sans parler de
168
l'Islam d'Afrique subsaharienne » , et donc plus compatible avec la métropole et ses
valeurs169.

Néanmoins, en ce qui concerne l’Afrique Occidentale Française, il faut dire que dès 1921, le
Gouverneur Général de la région avait explicité qu’il ne financerait que très légèrement la
mosquée puisque, disait-il, « nos sujets pourront difficilement bénéficier de cet établissement
parisien » 170.

En Algérie se déroulait à l’époque une période de contestations qui résultait d’une frustration
devant les promesses que le gouvernement français n’avait pas tenues après la guerre. Alors
que l’idée que la guerre n’aurait pas pu être gagnée « sans le matériel américain et sans les
valeureux tirailleurs algériens »171 s’installait, les concernés s’impatientaient de voir arriver des

166
S.N., « La mosquée de Paris », In : La Suisse Libérale, Volume 58, Numéro 55, 8 mars 1922, p.2.
167
Naomi Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, op. cit., p. 37.
168
Idem.
169
René Weiss, Réception à l’Hôtel de Ville de Sa Majesté Moulay Youssuf, Sultan du Maroc, Inauguration de
l’Institut Musulman et de la Mosquée de Paris (Paris: Imprimerie Nationale, 1927), 2, xxv, cité par Naomi
Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, op. cit., p. 48.
170
Lettre du Gouverneur Général à la Direction des Affaires Politiques et Administratives, 10 Mai 1921, cité par
Naomi Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, op. cit., p. 46.
171
Gilbert Meynier, « Les Algériens et la guerre de 1914-1918 », In : Histoire de l'Algérie à la période coloniale
1830-1962 , La découverte, 2014, p. 234.

27
réformes promises en échange de l’« impôt du sang ». En plus, dès 1919, l’émir Khaled, le
premier mentionné par Paul Bourdarie dans son projet de mosquée en 1916, était devenu un
indésirable à la suite de positionnements intolérables pour la métropole, illustrés par l’envoi
d’une pétition au Président Wilson pour qu’il intervienne en faveur de l’Algérie et qu’elle ait
sa place dans la Société des nations. Dans les années qui suivirent, le gouvernement
« refer[mait] vite le chapitre entrouvert des « réformes indigènes » »172 pour une politique plus
dure, ce qui explique en partie que la mosquée ne soit pas dédiée aux Jeunes Algériens.

Au Maroc, au contraire, les mouvements Jeunes Marocains sont encore à leur balbutiement en
1920, ce qui explique peut-être le certain empressement de la métropole qui souhaite y trouver
une réponse pacifique173. Peut-être a-t-on pensé que le Maroc bénéficierait plus de la mosquée
que l’Algérie. En plus, il est bien probable que la proximité de Ben Ghabrit avec le Maroc et
son sultan pendant les plus de trente ans de carrière qu’il y mène aient fait pencher la balance
en faveur de cette nation174. Finalement, le Sultan du Maroc restait l’officiel préféré de la
métropole, « d'un loyalisme parfait envers la France »175, il était tout trouvé pour parrainer
l’édifice.

Pour justifier cette collaboration qui pourtant allait à l’encontre de l’idée de commémoration de
la mobilisation des musulmans (bien que 37’150 marocains aient combattus pour la France)
Maurice Colrat176 fit appel, lors de la pose de la première pierre en 1922, à un traité entre Louis
XV et le Sultan du Maroc en 1767, repris par le Sultan du Maroc dans son discours
d’inauguration177. Néanmoins, ce genre d’accord diplomatique a existé également avec d’autres
entités politiques du Maghreb, comme par exemple le Traité entre Louis XV, empereur de
France et de Navarre, et les dey, bacha, divan et milice de la ville et royaume d’Alger, contenant
des dispositions sur le commerce, sur la juridiction consulaire, sur l’esclavage, sur le droit
d’aubaine et l’exercice du culte, conclu en 1719178 (soit un demi-siècle avant le traité franco-
marocain) et contenant les mêmes disposition vis-à-vis du culte musulman.

172
Ibid., p. 233.
173
Daniel Rivet, « La situation en Tunisie et au Maroc au tournant du XXe siècle », In : Histoire de l'Algérie à la
période coloniale 1830-1962, La découverte, 2014, p. 309.
174
Jalila Sbaï, « Ben Ghabrit Abdelkader », In : Dictionnaire des orientalistes de langue française, Ed. François
Pouillon, Karthala, 2012, p. 86.
175
Paul Bourquin, « Le voyage de Moulaï-Youssef », In : L’Impartial, 17 juillet 1926, p.1.
176
Maurice Colrat est député, Garde des Sceaux et ministre de la Justice.
177
S.N., « Le Sultan et le président de la République inaugurent la mosquée de Paris », In : Le Petit Parisien, 16
juillet 1926, p.1.
178
« Traité entre Louis XV, empereur de France et de Navarre, et les dey, bacha, divan et milice de la ville et
royaume d’Alger, contenant des dispositions sur le commerce, sur la juridiction consulaire, sur l’esclavage, sur le

28
La pâte marocaine était claire et « toutes les personnes impliquées dans la construction de la
mosquée soulignaient que ses artisans ainsi que les matériaux avaient été amenés du Maroc »179.
Cette contrainte, qui était scrupuleusement respectée comme l’indique des témoignages
d’étudiants marocains180, était une nécessité pour assurer le caractère authentique du lieu de
culte. En plus, cette maîtrise par les architectes français du style et de la manière de construire
du Maghreb était « une démonstration de leur connaissance incroyable de l’Orient » 181.

Dès la pose de la première pierre en 1922, la Mosquée de Paris attirait à elle les plus grandes
personnalités du monde musulman. Cette inauguration du terrain, le 1er mars 1922, se faisait en
présence « de l’envoyé extraordinaire du sultan du Maroc, de l’ambassadeur de Turquie, des
caïds algériens et tunisiens, d’un caïd égyptien représentant le khédive, des représentants de la
Perse, de l’Afghanistan, du Khorassan182, de Mauritanie »183 et des députés et sénateurs français
des colonies musulmanes. Quelques mois plus tard, ceux qu’on appelait les chefs noirs, soit
l’élite africaine de l’A.O.F et de l’A.E.F, visitaient eux aussi le terrain en construction ou
trônerait dans quelques années la mosquée184 et se rendirent à la rue Saint-Florentin185 où
siégeait provisoirement l’institut musulman de Paris186. Le 19 octobre, une cérémonie présidée
par le Général Lyautey sur le terrain de la future mosquée réunissait 800 invités dont le bulletin
du Comité de l’Afrique Française fait la liste partielle sur deux pages : des dizaines de
personnalités politiques du monde musulman, ainsi que des missions scolaires égyptiennes et
afghanes187. Une année plus tard, le Bey de Tunis visite le chantier, il est photographié devant
la maquette du projet (photographie qui sert d’illustration à ce travail) le 15 juillet 1923188. Lors
de l’inauguration, le 15 juillet 1926, le Sultan du Maroc, peut-être un peu trop mis en confiance
par l’ancien projet de Califat marocain a exigé d’être le seul chef d’état musulman présent à la
cérémonie. En effet, dans un télégramme, le sénateur, commissaire résident général de France

droit d’aubaine et l’exercice du culte », 7 décembre 1719, Alger, In : François-André Isambert, Pandectes
françaises ou recueil complet des lois et de la jurisprudence, deuxième tome, Paris, 1834, pp. 320-321.
179
Naomi Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, op. cit., p. 57.
180
Paul Marty, « Mission d’étudiants marocains, août 1923 » et « Voyage en France des Etudiants Marocains
1925 », cité par Naomi Davidson, Only Muslim : Embodying Islam in Twentieth-Century France, op. cit., pp. 58-
59.
181
Moustafa Bayoumi, « Shadows and Light… », op. cit., p. 275.
182
Nord-est de l’actuel Iran.
183
S.N., « La mosquée de Paris », In : La Suisse Libérale, Volume 58, Numéro 55, 8 mars 1922, p.2.
184
M. M., « Les chefs noirs visitent Paris », In : L’Intransigeant, n° 15318, 14 juillet 1922, p.1.
185
S.N., « Les Chefs noirs à Paris », In : Le Figaro, 14 juillet 1922, p.2.
186
La mission scientifique du Maroc, Revue du monde musulman, Ed. Ernest Leroux, Paris, juin 1922.
187
S.N., « La mosquée de Paris », L’Afrique Française, Bulletin mensuel du Comité de l’Afrique Française,
Supplément, Paris, 1922, pp. 453-454.
188
S.N., « Le bey de Tunis a visité hier l’institut musulman et la mosquée de Paris en construction », In : Le Matin,
16 juillet 1923, p.1.

29
à Rabat, Théodore Steeg, écrit « le sultan, en qualité de Khalife des musulmans de l’Afrique
occidentale, désire être seul à inaugurer la mosquée »189. Il refusa catégoriquement la présence
du Bey de Tunis lors de l’événement, mais des personnalités de rang moins élevés furent invités,
comme Si Bouaziz Bengana, chef militaire algérien190 ou un émir d’Afghanistan191. Un mois
plus tard, le Bey de Tunis est finalement invité à visiter la mosquée192. En janvier 1927, la Perse,
par le biais d’un ministre, offre un tapis à la mosquée de Paris193. En automne de la même année,
le roi d’Egypte fait lui aussi le déplacement pour visiter le temple musulman194. En bref, la
mosquée devenait « une ambassade de l’Islam en France » 195
et elle attirait de nombreux

189
Télégramme de Steeg, sans date, cité par Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une
histoire de mosquées, op. cit., p. 182.
190
S.N., « Le Sultan et le président de la République inaugurent la mosquée de Paris », In : Le Petit Parisien, 16
juillet 1926, p.1.
191
Émir d'Afghanistan Abdul Rehman Guesubi, 15 juillet 1926, Agence Rol, 111294, BNF, EI-13 (1344).
192
Le Bey de Tunis visite la mosquée, 12 août 1926, Agence Rol, 111982, BNF, EI-13 (1351).
193
Remise d'un tapis à la mosquée de Paris par le ministre de Perse, 12 janvier 1927, Agence Rol, 115602, BNF,
EI-13 (1388).
194
Le roi d'Egypte à la mosquée, 24 octobre 1927, Agence Rol, 124194, BNF, EI-13 (1491).
195
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée... », op. cit., p. 231.

30
musulmans, dont notamment les élites marocaines et plus spécialement la jeune génération qui
séjournait volontiers en France196. 197

Benghabrit montrant aux chefs noirs la place de la mosquée musulmane 197.

Les élites francophiles du monde musulman et des personnalités comme le Cheikh-al-Alawi


étaient ravies de la construction de la mosquée198. L’opinion publique française, elle aussi,
n’avait jamais été aussi convaincue par le projet que depuis qu’elle voyait ces mêmes élites,
le Sultan du Maroc en tête, « apporter à la France l’hommage qui lui est dû » 199. En revanche,
depuis quelques mois s’était formé à Paris l’Étoile Nord Africaine, association de travailleurs
musulmans qui ne se gênait pas de dire qu’elle désapprouvait totalement l’éviction de l’Emir
Khaled du projet, au profit de Ben Ghabrit et de Moulay Youssef que ces anticolonialistes
considéraient comme des traitres200.

196
Naomi Davidson, « Muslim Bodies in the Metropole… », op. cit., p.112.
197
Benghabrit montrant aux chefs noirs la place de la mosquée musulmane, 13 juillet 1922, Agence Rol, 76275,
EI-13 (916).
198
Naomi Davidson, « Muslim Bodies in the Metropole… », op. cit., p.113.
199
Paul Bourquin, « Le voyage de Moulaï-Youssef », In : L’Impartial, 17 juillet 1926, p.1.
200
S.N., « Moulay Youssef va inaugurer la Mosquée de Paris », In : L’Humanité, 15 juillet 1926, p.2.

31
Au moment même où se faisait, selon Ben Ghabrit, l’« union éternelle de la France et de
l’Islam »201 et que le Sultan venait apporter la preuve « officielle du travail civilisateur et fécond
qu'accomplit la République dans le Nord-Africain »202, se formait un des premiers mouvements
osant demander l’indépendance de l’Afrique du Nord.

Conclusion :

Nous abondons dans le sens de Naomi Davidson qui explique que la mosquée « était tout à fait
un produit de son temps » 203 ! La mosquée est un produit de son temps et de la géopolitique de
son époque, et même de ses époques, comme l’illustrent les changements radicaux qui sont liés
aux changements du monde dans lequel l’idée de mosquée voyage. La mosquée est liée au
projet de « Califat arabe » britannique d’une manière bien différente en 1891 qu’en 1916, par
exemple. D’abord pensée pour valider le Califat de Constantinople afin de délégitimer celui
que mets en place l’Angleterre, elle devient dans un second temps l’œuvre de celui qui réussit
à s’implanter dans ce même Califat devenu réalité face aux ottomans. De même, la concurrence
des nations européennes fluctue. Ces jeux des alliances ont eu des répercussions sur le style de
la mosquée ou les personnalités gravitant autour du projet. Finalement, ce sont les agitations
dans les colonies qui créent un certain empressement dans les années 1920, ce qui pousse le
gouvernement français à élever la mosquée rapidement.

Mais la mosquée n’est pas qu’un monument français influencé par le monde extérieur. Comme
l’illustre le ping-pong international lancé par la Société orientale de France, algérienne et
coloniale, l’idée de mosquée, qui nait en France va transiter par l’intermédiaire d’un diplomate
pour arriver jusqu’à la tête de l’état ottoman. Le Sultan fit régulièrement « des propositions […]
aux autorités françaises »204 au sujet de la mosquée et du cimetière musulman. Ces propositions,
arrivées de Constantinople, jusqu’à Nicolas Nicolaïdès, font du bruit dans la colonie ottomane
qui s’en empare mais qui faute de moyen devra se contenter de soutenir un nouveau projet
français. Entre temps, le Sultan ottoman ne s’était pas laissé décourager et a envoyé lui-même
des imams à l’ambassade pour que ses sujets puissent pratiquer convenablement. Le second
projet comporte des dynamiques similaires : Bourdarie fait renaître le projet, qu’il met dans les

201
Discours de Si Kaddour Ben Ghabrit lors de l’inauguration de la mosquée de Paris, 15 juillet 1926, retranscrit
dans L’Afrique Française, Bulletin mensuel du Comité de l’Afrique Française, Supplément, Paris, Juillet 1926,
p.360.
202
Paul Bourquin, « Le voyage de Moulaï-Youssef », In : L’Impartial, 17 juillet 1926, p.1.
203
Naomi Davidson, « Muslim Bodies in the Metropole… », op. cit., p.113.
204
Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée… », op. cit., p. 228.

32
mains des Algériens de passage en France, ceux-ci deviennent encombrant pour le
gouvernement, qui reprend le projet et l’attribue à un sujet plus fidèle, Ben Ghabrit.

Ainsi, alors que Naomie Davidson, auteure de nombreuses publications sur le thème de l’Islam
français et de la mosquée de Paris, nous écrit une histoire de la mosquée qui est avant tout une
histoire de la domination française sur les musulmans et notamment les colonisés, sans remettre
vraiment en cause ses analyses, nous avons essayé de démontrer que, au moins jusqu’en 1905,
il s’agissait aussi d’une histoire bilatérale dans laquelle entre l’étranger et le français, le
musulman et le laïc existent de nombreux échanges. Cet état de fait change avec la première
guerre mondiale et les bouleversements divers que connait l’Afrique du Nord sous domination
française. Mais encore une fois, si la France est sortie victorieuse et a pu utiliser la mosquée
comme un instrument de surveillance et de contrôle des musulmans, elle s’est fait prescrire
cette mosquée par la propagande ennemie et les revendications des maghrébins, en France et
en Afrique.

La mosquée n’est pas la première d’occident, mais l’annonce de la construction de cette très
grande mosquée en 1922 fit beaucoup de bruit. La France imposait un nouveau standard avec
lequel les mosquées démontables d’Australie ne pouvaient rivaliser205. En Suisse, depuis 1925
on entend parler de la possible construction d’une mosquée à Genève206. La même année, en
avril, une mosquée est inaugurée à Berlin207. L’inauguration d’une mosquée en Angleterre en
1926, la mosquée de Fazl, tout comme celle de Berlin-Wilmersdorf, semble démontrer que de
la mosquée de Paris est né un dynamisme. En effet, la mosquée ne comblait pas seulement un
retard sur certains de ses concurrents, mais elle procurait même à la France une large avance
par l’amplitude du projet. Götz Nordbruch explique bien qu’en plus d’une concurrence entre
les nations, l’exemple de la mosquée de Paris va encourager les communautés musulmanes
(dans son cas en Angleterre) « à promouvoir un projet similaire à Londres » 208.

Le gouvernement français, qui prit son temps pour réaliser le site religieux, sut en faire « un
monument de la puissance française dans le monde musulman »209. La « Patrie Universelle »210
attirait à elle les élites du monde arabe et en particulier les jeunes, grâce à une mosquée qui

205
S. N., « Une Aïeule de la mosquée de Paris », In : L’Echo d’Alger, 15 juillet 1926, p.1.
206
S.N., « Une mosquée à Genève », In : Le Confédéré, 11 novembre 1925, p.3.
207
Umas Ryad, « Salafiyya, Ahmadiyya, and European Converts to Islam in the Interwar Period », In : Muslims
in Interwar Europe. A transcultural Perspective, Brill, 2016, p.48.
208
Götz Nordbruch, Transnational Islam in Interwar Europe: Muslim Activists and Thinkers, Springer, 2014, p.20.
209
Naomi Davidson, « Muslim Bodies in the Metropole… », op. cit., p.106.
210
Discours de Ben Ghabrit lors de la pose de la première pierre de la mosquée, 1 mars 1922, cité par Mohammed
Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, op. cit., p. 163.

33
dépassait en taille toutes celles du monde occidental. Mais si l’on voit bien que la France en a
fait un outil de sa puissance coloniale, il faut aussi se rappeler que les musulmans, qui comme
nous l’avons vu, ont été loin de se désintéresser du projet, réussissaient à implanter en France
leur culte et lui donner des proportions encore inédites en occident.

34
Annexe : Ahmed Riza, « La construction d’une mosquée à Paris », In : Mechveret, 1
décembre 1895 (Frédéric 107), p. 1.

35
Bibliographie

I. Sources (dans l’ordre chronologique)

a) Textuelles :

Traité entre Louis XV, empereur de France et de Navarre, et les dey, bacha, divan et milice de
la ville et royaume d’Alger, contenant des dispositions sur le commerce, sur la juridiction
consulaire, sur l’esclavage, sur le droit d’aubaine et l’exercice du culte, 7 décembre 1719, Alger,
In : François-André Isambert, Pandectes françaises ou recueil complet des lois et de la
jurisprudence, deuxième tome, Paris, 1834, pp. 320-321.

Jean-Baptiste Hubert, Géographie historique du département des Ardennes, 2ème Ed., Paris,
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Compte-rendu de la séance du 24 juin 1846 de la Société orientale, In : Revue de l'Orient :


bulletin de la Société Orientale, Volumes 9 à 10, Paris, pp. 330-336.

Lettre de Jouffroy d’Eschavannes à Hector Horeau, « Une mosquée en France. Depuis le XIIe
siècle », 1846 ou 1847, In : Revue de l’Orient et de l’Algérie, Recueil, 1er tome, Paris, 1847,
pp. 153-156.

Lettre de M. Stanislas Bellanger à M. Edmond Noel, membre titulaire de la société orientale,


Constantinople, Février 1847, In : Revue de l’Orient et de l’Algérie, Recueil, 1er tome, Paris,
1847, pp. 156-157.

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p. 5.

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S. N., « Courrier diplomatique », In : Le Soleil, 1 septembre 1891, p. 1.

S.N., « Echos », In : La Presse, 9 septembre 1891, p.1.

S. N., « A l’ambassade de Turquie », In : Le Pays, 18 novembre 1891, p.4.

36
S. N., « Echos et Nouvelles », In : La Revue Diplomatique, 19 décembre 1891, p. 5.

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Ahmed Riza, « La construction d’une mosquée à Paris », In : Mechveret, 1 décembre 1895


(Frédéric 107), p. 1.

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37
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Paris, juin 1922.

S. N., « Le salut des chefs noirs au poilu inconnu » [avec dessin], In : Le petit Journal, 13 juillet
1922, p.2.

Paul Allain, « En passant… Serions-nous des mufles ? », In : Le Radical, 13 juillet 1922, p.1.

S.N., « Les Chefs noirs à Paris », In : Le Figaro, 14 juillet 1922, p.2.

M. M., « Les chefs noirs visitent Paris », In : L’Intransigeant, n° 15318, 14 juillet 1922, p.1.

S.N., « Une mosquée à Genève », In : Le Confédéré, 11 novembre 1925, p.3.

S. N., « La mosquée de Paris », In : La Liberté, 8 juillet 1926, p.2.

Lucien Romier, « La Mosquée de Paris », In : Le Figaro, 15 juillet 1926, p.1.

L’Afrique Française, Bulletin mensuel du Comité de l’Afrique Française, Supplément, Paris,


Juillet 1926, p.360.

G. D., « Le déjeuner de l’Elysée », In : Le Figaro, 15 juillet 1926, p.2.

S. N., « M. Doumergue nomme Ben Ghabrit grand officier de la Légion d’honneur », In :


L’Ouest-Eclair, 16 juillet 1926, p.2.

Paul Bourquin, « Le voyage de Moulaï-Youssef », In : L’Impartial, 17 juillet 1926, p.1.

Lettre de l’archevêque de Chambéry aux fidèles, retranscrite dans Le Nouvelliste du 24 juillet


1926, p.2.

S. N., « Une Aïeule de la mosquée de Paris », In : L’Echo d’Alger, 15 juillet 1926, p.1.

38
R. de Givrey, « l’inauguration de la mosquée de Paris », In : Le Figaro, 16 juillet 1926, p.1 et
p.3.

S.N., « La giornata del Sultano », In : Il Mondo, 17 juillet 1926, p.1

S. N., « Le sultan du Maroc dit sa reconnaissance envers la France », In : Le Figaro, 29


septembre 1926, p.3.

Louis Daney, « A la mosquée de Paris », In : Le Figaro, 19 novembre 1926, p.6.

Henri Rimbault, « l'institut musulman et la grande mosquée de Paris », In : Le Monde colonial


illustré, n° 3, 1926, pp. 170-171.

S.N., « Une mosquée à Genève », In : Le Jura, volume 76, numéro 121, 9 octobre 1926, p.2.

René Weiss, Réception à l'hôtel de ville de sa majesté Moulay Youssef, sultan du Maroc.
Inauguration de l'Institut musulman et de la Mosquée, 1927.

S. N., « Nos échos », In : Le Petit Parisien, 9 septembre 1928, p.2.

Henri Descamps, L’architecture moderne au Maroc, Paris, Librairie de la Construction


moderne, 1931.

H. F., « Maurice Mantout », In : L’écho d’Alger, 25 novembre 1936, p.2.

H. F., « Maurice Mantout », In : L’écho d’Alger, 26 novembre 1936, p.2.

Philippe Lefrançois, Paris à travers les siècles, Volume 6, Calman Lévy, 1951.

b) Iconographiques :

-Photographies-Cartes postales

Recueil iconographique : Paris. La Mosquée, dates diverses, Bibliothèque Historique de la Ville


de Paris, 1-EST-01348.

Inventaire du fonds français, graveurs du XVIIIe siècle : Georges Louis Le Rouge, les jardins
anglo-chinois, Ed. Véronique Royet ; avec les contributions de Elisabetta Cereghini, Odile
Faliu et Bernard Korzus, Bibliothèque nationale, Département des estampes, 2004 (XVIIIe).

Delort de Gléon, « Ensemble de détails du minaret », L'Architecture arabe des khalifes d'Égypte
à l'Exposition universelle de Paris en 1889 : la rue du Caire, Paris, Librairie Plon, 1889.

39
Porte d’entrée (façade ouest) de la Mosquée du Cimetière Musulman de Paris, 1856-1899,
Photogravure Parisienne de Monument Historique, BNF, SG W-91.

Fête du Ramadan [le 1er août 1916 au siège des "Amitiés musulmanes", 2 rue Le Peletier, Paris
9e], 1er Août 1916, Rol, 47682, BNF, EI-13 (513).

Réception à l’Elysée du pacha de Marrakech El Hadji Thami el Mezerouari, Ben Ghabrit,


14février1921, Agence Rol, 63875, BNF, EI-13 (765).

Le premier coup de pioche dans les fondations du Mihrab de la Mosquée de Paris, en présence
du Maréchal Lyautey et du représentant du Sultan du Maroc, El Mokri Grand Vizir et de El
Tazi Pacha : avant dernier à droite : El Mokri, 1922, Agence Meurisse, 1626 A, BNF, EI-13
(2727).

Benghabrit montrant aux chefs noirs la place de la mosquée musulmane, 13 juillet 1922, Agence
Rol, 76275, EI-13 (916).

Pose de la 1ère pierre de la mosquée, 1 mars 22, Agence Rol, 72393, BNF, EI-13 (866).

Pose de la 1ère pierre de la mosquée, 1 mars 22, Agence Rol, 72395, BNF, EI-13 (866).

Pose de la 1ère pierre de la mosquée, 1 mars 22, Agence Rol, 72390, BNF, EI-13 (866).

Pose de la 1ère pierre de la mosquée, 18[i.e. 19] octobre 22, Agence Rol, 79086, BNF, EI-13
(949).

Le général Lyautey à la mosquée, 19 octobre 1922, Agence Rol, 79089, BNF, EI-13 (949).

Mosquée musulmane, 02février1923, Agence Rol, 81057, BNF, EI-13 (979).

Mosquée musulmane, 02février1923, Agence Rol, 81056, BNF, EI-13 (979).

La mosquée en construction, 30 janvier 1925, Agence Rol, 98288, BNF, EI-13 (1183).

La mosquée en construction, 30 janvier 1925, Agence Rol, 98282, BNF, EI-13 (1183).

La mosquée en construction, 30 janvier 1925, Agence Rol, 98283, BNF, EI-13 (1183).

Mosquée de Paris, 22 avril 1925, Agence Rol, 100139, BNF, EI-13 (1207).

Mosquée [de Paris, ouvriers au travail], 04 septembre 1925, Agence Rol, 104016, BNF, EI-13
(1256).

40
Inauguration de la mosquée [en présence de Moulay Youssef et Gaston Doumergue], 15 juillet
1926, Agence Rol, 111298, EI-13 (1344).

Emir d’Afghanistan Abdul Rehman Guesubi, 15 juillet 1926, Agence Rol, 111294, EI-13
(1344).

Le Bey de Tunis visite la mosquée, 12 août 1926, Agence Rol, 111985, EI-13 (1351).

La mosquée arabe de Paris, 1926, Agence Meurisse, 36334 A, BNF EI-13 (2792).

Remise d’un tapis à la mosquée de Paris par le ministre Perse, 12 janvier 1927, Agence Rol,
115602, BNF, EI-13 (1388).

Le roi d’Egypte à la mosquée, 24 octobre 1927, Agence Rol, 124194, BNF, EI-13 (1491).

Le roi d’Egypte à la mosquée, 24 octobre 1927, Agence Rol, 124193, BNF, EI-13 (1491).

Babouches à l’entrée de la salle des prières, 1927, Agence Rol, 117992, BNF, EI-13 (1418).

Chez Brahim, chef du café maure et du hammam, 1927, Agence Rol, 118081, BNF, EI-13
(1419).

Obsèques de Servat Pacha à la mosquée, 1928, Agence Meurisse, 61387 A, BNF, EI-13 (2838).

Le Sultan du Maroc à Paris : à la mosquée, 1931, Agence Meurisse, 87072 A, BNF, EI-13
(2883).

Ben Ghabrit, directeur de la mosquée de Paris, 1932, Agence Rol, 2593, BNF, EI-13 (2950).

Réception du sultan [Mohammed V] à la mosquée : le fils du sultan devant les jouets, 1932,
Agence Mondial, 3964, EI-13 (2964).

Le Sultan du Maroc à la mosquée de Paris, 1933, Agence Meurisse, 104322 A, BNF, EI-13
(2901).

Le Sultan du Maroc à la mosquée, 1934, Agence Meurisse, 111490 A, BNF, EI-13 (2905).

-Affiches…

Affiche de la « Matinée Franco-Musulmane Artistique et Commémorative », 1916, hoover.org,


https://digitalcollections.hoover.org/objects/14008.

-Autres : Dessins, Timbres

41
Dessin de Tranchant de Lunel représentant la future mosquée de Paris, 1921, Agence Rol,
63042, BNF, EI-13 (754).

Cliché panorama du plan de la mosquée qui sera élevée à Paris, 1921, Agence Rol, 63043, BNF,
EI-13 (754).

Publicité pour le « Thé – Restaurant de la Mosquée », In : La Liberté [Paris], 17 juillet 1933,


p.3.

e) Documents filmés :

Bayramfest im Mohamedaner-Gefangenenlager Halbmond und Weinbergslager zu Wünsdorf


bei Zossen, 1916, Militärische Film-Photostelle, www.filmothek.bundesarchiv.de/video/2535.

II. Travaux – Littérature secondaire

1.Non-publiés

a) Thèses

Naomi Davidson, « Becoming secular? Making Islam French, 1916–1982 », The University of
Chicago, ProQuest Dissertations Publishing, 2007.

Salih Babayigit, « L’immigration turque en France entre 1880-1980 : aspects politiques


culturels et artistiques : les intellectuels turcs en France : aspects politique et culturels,
sociabilités », Thèse de doctorat à l’Université de Strasbourg, 2013.

2.Publiés

a) Livres

Bekim Agai, Umar Ryad and Mehdi Sajid, Muslims in Interwar Europe. A transcultural
Perspective, Brill, 2016.

Charles Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), Presses


universitaires de France, 1968.

Gilbert Meynier, L'Algérie révélée : la guerre de 1914-1918 et le premier quart du XXe siècle,
Genève, Droz, 1981.

Götz Nordbruch, Transnational Islam in Interwar Europe: Muslim Activists and Thinkers,
Springer, 2014.

42
Mohammed Telhine, L’Islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, Paris,
L’Harmattan, 2010.

Naomi Davidson, Only Muslim: Embodying Islam in Twentieth-Century France, London,


Cornell University Press, 2012.

Pascale Ory, L’Expo Universelle, 1889 la Mémoire des siècles, Edition Complexe, Bruxelles,
1989, p. 125.

Peter O’brien, The Muslim Question in Europe. Political Controversies and Public
Philosophies, Philadelphie, Temple University Press, 2016.

Sadek Sellam, La France et ses musulmans: Un siècle de politique musulmane 1895-2005,


Fayard, 2006.

b) Chapitres d’ouvrages collectifs

Abdel-Raouf Sinno, « The Role of Islam in German World War I Propaganda in the Arab East:
Aims, Means, Results and Local Reaction », In : Olaf Farschid, Manfred Kropp, Stephan Dähne
(Ed.), The First World War as Remembered in the Countries of the Eastern Mediterranean,
Orient-Institute Beirut, Beirut, pp. 391-414.

Ahmet Şeyhun, « 11. Said Halim Pasha (1865–1921) », In : Islamist Thinkers in the Late
Ottoman Empire and Early Turkish Republic, Brill, 2015, pp. 147-155.

Claire Zalc, « 1927 : Naturaliser », In : Histoire mondiale de la France, Ed. Patrick Boucheron,
Seuil, 2017, pp.601-605.

Gilbert Meynier, « Les Algériens et la guerre de 1914-1918 », In : Histoire de l'Algérie à la


période coloniale, 1830-1962 , La découverte, 2014, pp.229-234.

Henk de Smaele, « Covering the Ottoman Empire: Orientalism and the Mass Media», In :
Houssine Alloul et al., To Kill a Sultan, palgrave macmillan, 2018, pp. 193-225.

Jean-Pierre Peyroulou, « 1919-1944 : l'essor de l'Algérie algérienne », In : Histoire de l'Algérie


à la période coloniale 1830-1962, La découverte, 2014, pp. 319-346.

Margot Kahleyss, « Muslimische Kriegsgefangene in Deutschland im Ersten Weltkrieg –


Ansichten und Absichten », In : Gerhard Höpp, Brigitte Reinwald, Fremdeinsätze. Afrikaner
und Asiaten in europäischen Kriegen, 1914 – 1945, Geisteswissenschaftliche Zentren Berlin,
2000, p.81.

43
Mercedes Volait, « Dans l’intimité des objets et des monuments : l’orientalisme architectural
vu d’Égypte (1870-1910) », In : L’Orientalisme architectural entre imaginaires et savoirs,
Publications de l’Institut national d’histoire de l’art, Paris, 2009.

Sbaï Jalila, « 10 : La République et la Mosquée : genèse et institution(s) de l'Islam en France »,


In : Le choc colonial et l'islam, Ed. Pierre-Jean Luizard, Paris, La Découverte, 2006, p. 223-
236.

c) Articles de revues scientifiques (publiées et/ou en ligne)

Banu Turnaoglu, « the positivist universalism and republicanism of the young turks », In :
Modern Intellectual History, n° 14, 2017, pp. 1-29.

Juliette Nunez, « La gestion publique des espaces confessionnels des cimetières de la Ville de
Paris : l'exemple du culte musulman (1857-1957) », In : Le Mouvement Social, n° 237, 2011,
pp. 13-32.

Kais Firro, « Marseille et les intérêts français en Egypte », In : Annales du Midi, n° 181, 1988,
p. 63-80.

Michel Renard, « Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique


en métropole (1914-1950) », In : Bulletin de l’institut d’histoire du temps présent, n° 83, juin
2004, pp. 54-69.

Moustafa Bayoumi, « Shadows and Light: Colonial Modernity and the "Grande Mosquée" of
Paris », In : The Yale Journal of Criticism; New Haven, Conn. Vol. 13, N° 2, (Fall 2000): 267.

Maureen G. Shanahan, « Battles for Hearts and Minds. The Nogent Mosque During World War
I », In : African Arts, vol. 52, n° 4, 2019, pp.18-33.

Naomi Davidson, « La mosquée de Paris. Construire l’islam français et l’islam en France, 1926-
1947 », In : Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 02 July 2009, pp.197-215.

Naomi Davidson, « "Accessible to all Muslims and to the Parisian Public": The Mosquée de
Paris and French Islam in the Capital », In : Thresholds, No. 32, 2006, pp. 12-17.

Octave Guelliot, « Recherches sur l'origine des légendes : mosquée de Buzancy », In: Revue
des Études Anciennes, Tome 18, 1916, n°2. pp. 142-144.

44
Pierre-Olivier Chaumet, « Aux origines de l'Islam en France. L'histoire controversée de la
construction d'une mosquée parisienne au XIXe siècle (1846-1905) », In : Revue historique de
droit français et étranger, vol. 92, n°3, juillet-septembre 2014, p. 418.

45