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LA LIBERTE D'APRES ROUSSEAU

On pourrait presque s'étonner de voir combien Rousseau est resté


vivant dans les discussions des penseurs allemands sur les problèmes
de philosophie politique. Au vrai, depuis l'époque de Kant, on n'a
jamais cessé de prendre position par rapport à lui. On nommerait dif-
ficilement un autre penseur politique antérieur à Hegel sur lequel on
ait autant écrit en Allemagne pendant les dix dernières années. Avant
tout on est frappé de constater combien il provoque toujours l'enga-
gement ; toujours les uns s'opposent avec vivacité à ses conceptions
politiques, les autres les reçoivent avec vénération et même enthou-
siasme, - ainsi qu'en témoigne le livre, d'une belle envolée, que nous
recensons ici 1. Il est aussi caractéristique que le livre a provoqué une
controverse savante entre l'auteur et le Professeur Gerhard Ritter, sous
forme d'une correspondance publiée dans le fascicule d'octobre 1963
de la revue Geschichte in Wissenschaft und Unterricht .
Otto Vossler, fils du romaniste bien connu Karl Vossler, professeur
ordinaire d'histoire moderne à l'université de Francfort, avait déjà con-
sacré à Rousseau, en 1937, un chapitre intéressant dans son livre De r
Nctionalgedanke von Rousseau bis Ranke . Il y avait mis au premier
plan ce qui, dans la théorie politique de Rousseau, est une conception
irrationaliste du peuple qui le rapproche du romantisme ; dans le pré-
sent ouvrage il s'applique à une analyse comprehensive qui accentue l'es-
pect idéal:ste et cherche à rendre justice à tous les moments de cette
pensée riche en tensions comme à en montrer l'unité intérieure. Vossler
ne se propose pas proprement de systématiser comme l'avait fait par
exemple, d un point de vue néokantien, dans un pareil effort pour uni-
fier de façon compréhensive, Franz Haymann dans son important ou-
vrage J' J . Rousseaus Sozialphilosophie (1898) ; il veut dégager, en
suivant les développements historiques de sa pensée, les problémati-
ques et les tendances fondamentales qui ont poussé son auteur du
dedans et déterminent la signification de son ceuvre. C'est pourquoi
l'étude de Vossler, bien qu'elle ait pour objet principal la philosophie
politique de Rousseau, considère la totalité de son œuvre et interprète
l'ensemble de sa philosophie à partir de ses fondements. Selon Vossler
on ne peut comprendre la théorie politique de Rousseau si on ne com-
prend en même temps l'ensemble de la représentation qu'il se fait du

1. Otto Vossler, Rousseau* Freiheilslehre. Un vol., 394 p., Verlag Vudei'


koéck ÒL Ruprecht, Göttinge® 1963.
57 S R. SCHOTTKY

monde et de l'homme. En effet les p


n'étaient pas au centre de son intérê
tellectuelle qui a fait époque a cela
qu'il libère les problèmes politiques d
comprend comme un aspect insép
morale et religieuse, de l'existence h
en un certain sens l'Etat et la mor
Par mode d'introduction l'auteur
conceptions politiques européennes
brièvement de la biographie pour
dont Rousseau avait fait l'expérien
1749) et dans laquelle, selon Vossle
damentale de Rousseau est déjà con
de n'être plus désormais que lui-m
la culture sociale conventionnelle et
rechercher que dans son propre cœu
résolution naissent tout d'abord «
c'est sous ce titre que Vossler étud
et plus tard la « reconstruction »
essais ( Economie politique et les
Saint-Pierre) se réalise principalem
social . Vossler trouve que le contenu
tive » est développé le plus clairem
(« Théorie de l'éducation », « Théorie de la raison », « Théorie des
mceurs ») il analyse de façon pénétrante ce livre comme l'oeuvre prin-
cipale de son auteur. Les idées de Rousseau contredisent, affirme Vossler,
non seulement la culture de l'Ancien Régime, mais tout autant les
penseurs de l'Aufklärung qui s'y opposaient : en effet Rousseau ren-
verse le trône de la « raison » (= ratio) abstraite, impersonnelle,
intellectualiste et découvre que le vouloir est le centre de l'être-homme.
Mais alors que dans le premier et le second Discours le nouveau volonta-
risme pouvait presque sembler un irrationalisme radical, YEmile mon-
tre que pareille interprétation serait erronée. Quelle que soit la lutte
de Rousseau contre le rationalisme, il ne croit pas moins absolument à
la raison créatrice mais en un sens nouveau, qu'il est le premier à avoir
conçu et selon lequel la raison constitue une unité avec la volonté et
s'identifie au sentiment de soi-même et à la détermination par soi de
l'homme concret, avec la liberté personnelle et la conscience person-
nelle. Dans cette notion de la raison Vossler croit que sont surmontés des
dualismes de « penser et agir », de « science et vie », de « culture et
nature » ; Rousseau y est sur la voie « d'une philosophie idéaliste de
l'identité ou de l'immanence » (p. 175 ), dont il a été le premier
pionnier sans pouvoir assurément l'achever. De façon correspondante,
do point de vue de la problématique morale, Rousseau ne donne abso-
LA LIBERTE D'APRES ROUSSEAU 579

lument pas un sens radicalement subjectiviste à cet impératif pre


« il faut être soi-même » (p. 44). Le « moi-même » de la per
lité authentique se révèle être la volonté fondamentale univer
1 humanité realisee dans une forme concrete ; elle est identique a
volonté de Dieu et elle a le même contenu que l'ordre harmonieux
nature. Se réaliser, cela veut dire aussi introduire dans le monde
vie humaine un ordre qui s'adapte sans fissure à Tordre ration
monde (p. 129 sq.). Pareillement, selon les intentions les plu
fondes de Rousseau, la « nature » sensible prealable à la liber
s'oppose pas à la moralité mais s'accorde avec elle. Toutes les ten
naturelles sont des germes capables de développement des vertus
les ; 1 amour de soi qui est leur origine commune est une conditio
cessaire et une première forme naturelle de la bonne volonté, et i
non pas l'opprimer mais seulement le spiritualiser (p. 196). Pareill
la tendance utilitariste est un moment nécessaire dans le processu
lequel 1 homme devient lui-même ; d'autre part le désir humain d
heur trouve sa dernière satisfaction exclusivement et parfaitemen
I expérience de la liberté morale, dans la « joie créatrice de la
action » (p. 191). En face de cette conception fondamentale qu
Vossler se trouve partout implicite dans l'Emile , les déclarations
caire savoyard sur une nature inférieure dans l'homme, laquelle, c
tendance sensible s oppose substantiellement et résiste nécessairem
à la nature supérieure, à la volonté spirituelle morale libre, ne lui
blent être qu'un résidu de la pensée traditionnelle. Lorsque Rousse
exposer cette doctrine c'est qu'il ne comprend pas encore complète
la tendance fondamentale de ce qu'il apporte lui-même de no
(p. 194) ; en dehors de la Profession de foi du vicaire savo
Y Emile a aussi surmonté essentiellement ce dualisme. Selon la conce
propre à Rousseau le mal a son origine non pas dans un mome
sentiel ^nécessaire de la « nature » humaine, mais dans une alié
dont l'homme seul est responsable, une orientation erronée de
dances naturelles dans la direction de 1' « amour-propre
dualité intérieure qui divise l'homme n'est pas primitive mai
est une perversion de soi que l'on peut éviter, comme le m
l'histoire de l'éducation de l'homme idéal, Emile. Dans le dével
ment conforme à la nature c'est à partir de l'amour de soi et de la
que se réalise précisément la conscience morale. L'amour de soi s'él
passant du Moi au Nous ; mais en même temps, avec l'évei
spiritualité, transparaît en lui une exigence absolue d'une auto
absolue, en sorte que moralité et communauté authentiques naissen
même temps et dans une unité indissoluble et à partir du centre l
intime du Moi qui est à la fois universel et particulier (p. 200 s
Vossler consacre la partie la plus considérable de son livre,
ron 160 pages, à la théorie politique de Rousseau sous sa forme
580 R. SCHOTTKY

vie, c'est-à-dire principalement au


l'analyse de cette œuvre de courtes in
te Gouvernement de Pologne et du P
Comme le montre déjà la division en
dans cette étude de la pensée politi
Droit politique » des « Institutions
seau a découvert des vérités décisives
que ce qu'il dit sur celles-ci trahit
général Vossler souligne fortement qu
ment inachevé intérieurement comm
et n'est qu'une esquisse (p. 20 sq.)
la lettre et qu'on essaie de l'interpr
pas de signification cohérente et abs
vrir les idées fondamentales propres
fus de ses pensées paradoxales, il f
trat social une partie de YEmile, une
pement de l'homme libre, étape qui l
ment dite (p. 208 sq). Par ailleurs l
-lui paraît exiger un complément, Vo
troduire aussi les déclarations de la r
crit de Genève) et aussi de Y Econom
Que signifie donc le contenu de l
seau ? La tâche fondamentale que s
geait le Contrat social était de conc
que l'ordre politique juridique s'acc
l'homme (telle que Rousseau l'avait
dernier principe et telle qu'il l'a cara
de I* « Education » de YEmile ) ; c
le célebre « problème fondamental
Political Writings of J J. Roussea
des théories politiques antérieures n'
d'ailleurs pas aperçu jusque-là. La
ceci : dans l'Etat qui est ce gu'il doit
générale s'identifient, dans cette vol
munauté et la communauté trouve so
dividus, le principe constitutif de la
tonomie et ainsi l'Etat au lieu de l
partie la liberté, la représente elle-m
essence, la liberté (p. 224). Tel est
Rousseau au chapitre 6 du livre I (
îa volonté générale peut être d'abord
agir les uns envers les autres. Cett
fait opposée à la conception contract
par exemple chez Locke ; le « contr
LA LIBERTE D'APRES ROUSSEAU 581

contrat. Car d'après ce que dit Rousseau lui-même -dans le


livre I (Vaughan II 36) l'homme hors de l'Etat ne pourra
« animal stupide et borné » ; d'autre part la volonté gén
principe moral enraciné dans l'essence même de l'homme, e
en tout cas et n'a pas besoin que l'homme s'y soumette volo
de même que, pareillement, l'homme crée la communauté n
décision particulière mais « en vertu de sa volonté essentiel
de son essence » (p. 229). Rousseau rejette précisément
la personne particulière à l'égard de la communauté politiqu
qui est caractéristique du contractualisme. Ainsi Rousseau a
primer, avec l'image coutumière du Contrat social le princi
ment découvert de la constitution morale de la société,
cisément il voulût rejeter la signification propre de cett
que l'entendaient les rationalistes et bien que la notion de c
vaille jamais comme comparaison » pour la vérité révolutio
pre à Rousseau, d'un point de vue décisif (p. 234 sq.).
Comme on l'a déjà dit, la volonté générale à laquelle V
sacre une étude particulière approfondie, est pour lui une i
un devoir-être absolu. Aussi accorde-t-il une très grande im
la distinction entre la volonté générale et la volonté de
est quelque chose d'entièrement différent. Quand Rouss
volonté générale au plébiscite, c'est seulement qu'il veut
certaines circonstances le plébiscite est le meilleur moyen
naître avec une certaine vraisemblance la volonté généra
Rousseau l'infaillibilité n'appartient qu'à la volonté morale c
et nullement à la volonté populaire empirique. La form
lonté générale est toujours droite » est une pure tauto
Rousseau affirme que la participation de tous les citoyen
sion volontaire est une caractéristique essentielle nécess
lonté générale et qu'il définit celle-ci pour ainsi dire de
tative, il comprend mal sa propre pensée. Pareillement, con
1er, le bien commun comme le but de la volonté générale d
pris tout d'abord de façon morale : c'est le « salut com
justement consiste nécessairement dans la moralité de la co
en sorte que même la propre conservation de l'Etat (que Ro
gne ailleurs comme la fin la plus importante de l'Etat) ne s
d'autre que « assurer et conserver le principe moral dan
(p. 265). A ce salut commun ne pourraient s'opposer qu
faux et mal entendus des individus, jamais les vrais int
visent jamais que l'autonomie, la justice (= égalité) et la
puisque l'unique véritable bonheur s'y trouve dans la réalis
fins. Lorsque Rousseau au contraire veut garantir par
méthode quantitative cette orientation vers le but de la vo
que pour la pratique, en déclarant que seules des décisions l
982 R. SCHOTTKY

des affaires « générales », c'est-à-di


citoyens de la même façon, pourraie
ques de la volonté générale, il n'est p
alors aussi ce qu'il construit n'est qu'il
dans la réalité des affaires strictemen
erreur découle ensuite la fausse distin
ainsi que la fausse détermination du ra
et l'organe exécutif. Parce que la volont
cipe de la moralité, elle doit valoir t
rains qu'à l'intérieur des états entre le
a une bonne raison pour d'abord inter
étant la volonté nationale : « L'Etat
tant parmi les différents cercles qui
concrètes ou les occasions de la mo
Mais finalement la volonté générale est tout autant la volonté de
l'humanité que la volonté nationale, l'unique volonté universelle de
l'humanité est immanente en chaque volonté générale de la nation par-
ticulière et se concrétise en elle. Si Rousseau n'a pas réalisé ce qu'il
avait reconnu nécessaire, que la forme d'Etat purement morale doive
être complétée par la forme purement morale de la confédération uni-
verselle des Etats, cela tient au caractère fragmentaire du Contrat social .
Si Rousseau exige que la souveraineté se trouve dans le peuple d'une
façon intransmissible, la raison en est que chacun doit réaliser lui-
même, et jamais par un autre, l'autonomie ou la décision morale. A
partir du fait ou de ce qu'exige le droit, la souveraineté populaire de-
vient ainsi une nécessité morale, un devoir. Rousseau a élevé d'une façon
révolutionnaire le concept de souveraineté au-dessus de tout ce qui a été
jusque-là ; le souverain n'a rien au-dessus de lui, ses compétences n'ont
aucune « limite », le particulier ne peut plus faire valoir vis-à-vis de
lui le droit réservé, ni prétendre à des domaines privés indépendants de
l'Etat, ni exercer aucun droit de résistance. Mais cela n'a rien à voir
avec l'omnipotence de l'ctat totalitaire et le collectivisme, car « la
souveraineté, n'étant que l'exercice de la volonté générale » ne peut,
en vertu de la définition de la volonté générale, que toujours vouloir
seulement la pure moralité, donc la justice aussi bien que l'autonomie
est le véritable salut de tous les particuliers. Quand dans un Etat cette
barrière intérieure de la souveraineté est brisée et que « l'injustice est...
ordonnée, il n'y a plus de souverain, il n'y a plus d'Etat et il n'y a
plus de rapport juridique » (p. 286). Ainsi on ne trouve pas, dans
l'idée que Rousseau se fait de l'Etat, ce qui justement est le moment
propre de la domination ; chacun obéit au commandement moral ab-
solu lui-même qui en retour n'exige rien que la volonté libre de se déter-
miner librement. Cela cependant n'exclut pas mais inclut que le souve-
rain peut exercer envers l'individu une contrainte légitime, c'est-à-dire
LA LIBERTE D'APRES ROUSSEAU 583

qu'il « le forcera d'etre libre ». Celui qui est contrain


est soumis non pas à une volonté étrangère mais à sa
volonté qui ne peut jamais être que la volonté morale. L
le châtiment appartiennent à l'essence de l'Etat de Rous
qu'ils sont des moyens authentiques d'éducation. Au
c'est la volonté humaine de s'éduquer, c'est-à-dire de se
jetée au dehors et représentée dans un appareil. Tout au
lisme entre le souverain et le sujet» entre la liberté et l
conceptions de Rousseau suppriment aussi le dualism
lité et la légalité, entre l'individualisme et le collecti
force et le droit. Rousseau écarte, comme un problème
de savoir si la primauté appartient à l'individu ou au tou
ment les sphères de détermination entre l'individu et l
divisées et aussi le problème de savoir laquelle, de la rai
la moralité, doit être subordonnée à l'autre. En la vo
fonde dans l'unité tout aussi bien l'individu et la com
que et la moralité, le droit et la force : « L'Etat, c'est
rale (la force) orientée vers le bien commun (le droi
«e débarrassant de tous ces faux problèmes, Rousseau a
à une nouvelle grande époque, non seulement pour la
mais aussi pour le développement de la vie politiqu
mesure où l'Etat n'est plus « compris abstraitement,
matériellement comme institution... ou comme établisse
est spiritualisé, concret et intériorisé comme... l'activit
ciente... de l homme..., des forces insoupçonnées transf
affluent dans la vie politique » (p. 391), forces qui do
jusqu' aujourd'hui.
Tels sont les traits principaux d'une interprétation d
Vossler, interprétation dont le charme et la valeur se t
ment dans le détail, dans l'abondance d'observations
d'aperçus historiques originaux, - en sorte qu'un rés
lui rendre justice. Vossler écrit comme historien. Néanm
son livre une intention philosophique authentique : t
au service du présent, dit Vossler. C'est seulement parc
phie de Rousseau est encore aujourd'hui une force vi
mine notre vie, qu'elle mérite d'être l'objet d'une interp
que. Et, parce que visiblement il approuve sans restricti
cette analyse explique également, selon l'intention p
Vossler, la vraie manière de comprendre l'Etat et la
tout au moins au sens de ce qui est historiquement
pour le présent) tel que cela s'est montré dans son or
Vossler essaie d'accomplir cette tâche philosophique
terminologie d'un système philosophique ou d'une é
( - et en cela se trouve une affinité avec le style pe
594 R. SCHOTTKY

•eau). Cela r#nd son livre vivant,


hensible ; i! est stimulant par son
prétentions. Mais, à mon avis, il so
cision logique ; les concepts et les
dernière détermination. Les phrases
ouvrent plus d'aperçus qu'elles ne f
définitives. Il est donc difficile d'a
que la critique puisse rencontrer un
ner à la pensée de Vossler plus de
doute lui-même. Sans aucun doute
façon très pénétrante et souvent attr
mentales de la pensée de Rousseau ;
la manière dont Vossler, en interp
l'oeuvre totale de Rousseau, constit
en regrette d'autant plus de ne pouvoi
tion, mais de devoir présenter des ob
avant tout à la partie du livre con
Tout d'abord en ce qui concerne l'
ler nie radicalement que Rousseau
philosophie politique rationaliste, et e
Rousseau aurait mis fin de façon révo
droit rationnel liant l'Etat qu'à la thè
l'individu qui, en se limitant rationne
tituer secondairement et d'une certai
l'Etat, en sorte que toute autorité de
partir de la délégation reçue des su
bres « antérieurement à l'Etat ». On
en pensant que Rousseau « aurait...
de l'ancienne théorie du contrat se
renverse cette théorie, la surmonte d
une théorie de l'Etat entièrement nou
sée » (p. 217). Cela ne me paraît pa
pas rejeté aussi inconditionnellemen
donnei supérieur à l'Etat (cf. p. 19
rapporter le texte suivant du Contr
un système de principes juridiques a
sable rationnellement : « Ce qui est
par la nature des choses et indépenda
Toute justice vient de Dieu, Lui se
savions la recevoir de si haut nous n'a
ni de lois. Sans doute, il est une jus
son seule ; mais cette justice, pour
réciproque. A considérer humainemen
relle, les lois de la justice sont vaines
LA UBERTE D'APRES ROUSSEAU 5*5

des conventions et des lois pour unir les drois aux dev
la justice à son sujet » (Vaughan II 48). Ici la recon
droit naturel valant par lui-même, supérieur à l'Eta
par la pensée qu'il ne peut se réaliser dans l'état d
pourrait seul constituir un ordre pacifique réel et q
complété par le contrat et la législation positive, c'est-
Mais si on interprète si radicalement les expression
mise entre nous » et « sont vaines » qu'il découlerai
que le droit rationnel ne peut pas valoir sans l'Eta
force obligatoire que dans l'Etat et par l'Etat, Rouss
tant pas rompu avec la tradition rationaliste : ce chang
tation et cette limitation plus radicale du droit nature
xvir siècle chez Hobbes qui avait déjà déduit la souvera
l'Etat indépendante de toutes limites juridiques et ét
praťque à un positivisme juridique très étendu. Ajou
Hobbes, la moralité n'est aussi possible que dans l'E
elle coïncide pour lui avec l'ordre politique constitua
semble donc pas conforme à la vérité historique de
théorie rationaliste « l'Etat n'a pas de morale propre
Rousseau (nous laissons de côté les Anciens) n'a affi
lité vient de l'Etat » (p. 14). Naturellement Rousseau co
ralité autrement que Hobbes et par suite quand il d
ment dans l'Etat que l'homme devient un être moral, c
chose et plus que chez Hobbes ; mais, en ce qui con
du droit naturel et de la souveraineté de l'Etat, tout
seau s'écarte de la tradition du rationalisme libéral peu
ment à partir de la réception des idées de Hobbes. Or Vossler exclut
expressément Hobbes de la notion de la « tradition rationaliste » et il
le considère dans l'histoire de la philosophie politique de l'Aufklärung
comme un outsider sans influence (p. 11, 90 sq., 236). Mais cela
l'empêche d'apprécier exactement ce qu'il y a de commun entre Hobbes
et Rousseau (cf. v.g. p. 243 sq.) ou même de voir que la conception
du contrat chez Rousseau peut et doit être comprise au fond comme
un essai pour synthétiser le point de vue de Hobbes et le point de vue
libéral de l'Etat rationnel. Il est d'ailleurs inexact que Hobbes ait été
un outsider : non seulement la théorie politique de Spinoza emprunte
beaucoup à Hobbes, mais aussi par exemple les penseurs politiques alle-
mands Pufendorff, Thomasius et Gundling. Pendant tout le XVII" et le
XVIir siècle les penseurs libéraux attaquent constamment Hobbes et
trouvent là l'occasion de développer leur doctrine. (Cf. par ex. Otto von
Gierke, Das deutsche Genossenschaftstecht , vol. IV, p. 332, 385, 398,
411, 452 sq.). Rousseau appartient donc bien à la tradition contrac-
tuelle qui voit dans le contrat social non pas un fait historique mais
pour ainsi dire une définition génétique de l'essence de l'Etat ; il s'ac-
586 R. SCHOTTKY

corde en cela non seulement avec H


riciens du contrat, même s'il a le
ment que la plupart de ses prédéces
méthodique de la notion de cont
tienne purement et rigoureusement
contrat ne repose pas sur un droit
crée une souveraineté illimitée, qu
du contrat, cela se trouve déjà da
voulu dire, tout au moins dans le
rale possède, même sans contrat, un
mes (cf. Vossler, p. 229, 243). Ass
qu'il y a dans le Contrat social de
avec Tidée de contrat au sens pro
du livre I, puis le chapitre 7 du li
tité du patriotisme et de la moralit
cés que l'on rencontre encore plus c
politique et dans les Considération
Mais ce qui paraît spécialement crit
parties, il rajuste les autres où se tr
dans le contexte immédiat, des conc
qu'il leur donne un autre sens ou
intérêt ou tout au moins les exclut
Par ces interprétations trop artif
Vossler devient en partie une nou
faut, à mon avis, reconnaître qu'i
politiques de Rousseau deux coura
fusionnent pas réellement et entre
une contradiction ; d'un côté le contractualisme individualiste et de
l'autre l'idée romantique de totalité. Pour Vossler le premier de ces
courants est sans importance, soit parce que c'est une pure façon de
parler, soit parce que Rousseau s'y est mal compris lui-même. Malgré
les efforts de Vossler pour fonder sur l'ensemble de la philosophie de
Rousseau son interprétation unificatrice, le lecteur n'est pas complè-
tement convaincu parce que la lettre même de beaucoup de chapitres
dans le Contrat social contredit trop clairement cette interprétation. Il
est aussi bien clair que l'arrangement de tout le premier livre est orienté
vers la notion de contrat et que ce n'est pas par hasard que le chapitre
6 du livre I, que Vossler lui-même considère comme central, porte un
titre identique par la signification au titre de l'ensemble de Tceuvre, titre
qui, d'après Vossler (p. 235, note), induit en erreur.
Dan" le dessein d'éviter à la doctrine de Rousseau toute apparence
de contradiction, l'auteur s'efforce d'en éliminer les moments propre-
ment contractualistes. Mais alors comment expliquer que Rousseau ait
choisi comme titre de son ouvrage et centre de sa théorie un concept
LA LIBERTE D'APRES ROUSSEAU 587

qui, dans des questions décisives» rte peut même pas, selo
vir d'image » pour désigner ce qu'il veut dire ? S'il e
posé, en philosophie politique, à la théorie du contrat, p
dans un passage important du premier livre du Contrat
qu'aucun homme n'a une autorité naturelle sur son se
que la force ne produit aucun droit, restent donc les co
base de toute autorité légitime parmi les hommes »
Il est vrai que, à l'occasion d'un passage semblable (ch
affirme que chez Rousseau convention signifie non pas
mais ce qui est une création artificielle des homme
n'est-ce pas là faire violence à l'usage reçu ?
P. 299 Vossler déclare que, selon Rousseau, il n'es
mis de résister au pouvoir ; mais dès la page suivant
lorsque le souverain, ou le gouvernement qui l'a inst
à la volonté commune et nuit à un citoyen d'une faç
droit, alors ce pouvoir, selon Rousseau, n'est plus un
time mais un tyran ; bien que même alors il n'y ait
résistance, puisque dans ce cas l'Etat est supprimé et
est impensable sans Etat, il n'y a plus aucun devoir
en sorte que les citoyens sont totalement libres de s'opp
leurs forces aux ordres et aux mesures de ceux qui exer
politique. Or il est clair que cette cessation du devoir
précisément ce que les théories du droit naturel ant
seau désignaient par le terme « droit de résistance ». Ai
ler il y a et à la fois il n'y a pas chez Rousseau de dr
Aucun penseur politique n'a jamais proclamé qu'il y
résistance contre le détenteur de l'autorité politique à m
ci ne soit devenu un tyran en agissant contre le dro
cas de la tyrannie, qu'on a le droit de résister ou q
droit cessent d'exister, cela a peu d'importance polit
mon avis, la première manière de parler est de beau
L'important c'est que la construction attribuée par V
laisse totalement au jugement propre de l'individu l
devoir d'obéissance ; l'individu est ainsi juge dans sa
sans avoir d'autre critère que le principe abstrait très g
ralité absolue », « volonté générale », « salut public
idéale ». Selon pareille construction, la théorie de R
plus dangereuse pour la souveraineté politique radica
qu'elle doit garantir que les théories développées p
listes libéraux (par exemple Locke) sur les droits d
ne dépendent pas de l'Etat et dont la défense entra
ment le droit de résistance. Mais Rousseau de son cô
riquement, dans un passage très clair, toute possibili
l'individu puisse en aucun cas être juge en sa propre
588 R. SCHOTTKY

sert d'ailleur» ici ďnn argument q


ciai 1/6 ; Vaughan 11/33). Qui al
si le détenteur du pouvoir politiq
lui est devenu infidèle ? Dans bie
devra être objet de litige car le d
le droit prétendra toujours que ce q
lité et sert au bien commun. Où tro
le droit et qui apporte la preuve au
verain est le porteur de la volonté
constitution où sont fixés les droit
ces tout au moins un peu plus conc
question. Mais la contradiction qu'il
amène une parfaite confusion si,
YEmile en ce sens que, selon Rous
de l'Etat » demeure immanente à la
« doit le respect et la soumission à
der cela avec la thèse que tout ac
prime purement et simplement t
d'obéir et tout état juridique ? A
nié tout droit de résistance. Mais il
l'Etat un trait totalitaire qui contre
Le paradoxe que nous trouvons da
tance est, me semble-t-il, sympt
semble présente dans l'effort de Vo
a pas de droit de résistance contre
celui-ci est la pure moralité elle-mê
de la pure moralité comme souver
jours dans l'acte de volonté mora
voir. Aussi Vossler, bien qu'il attrib
d'abord à la volonté générale et
d'interprétations néokantiennes de R
un pur devoir-être (p. 281, 244 s
de souveraineté populaire, sans a
(p. 280). Il faudrait donc que la v
solu, soit en même temps la volon
que les deux énoncés seraient log
porteurs de la souveraineté seraie
lonté de fait est une réalité emp
qui est en fait la volonté du peup
morale idéale ? C'est ici que se p
que pour tout le système de phil
ler pourrait sans doute répondre
parce qu'elle repose sur le dualism
lisme que Rousseau a surmonté gi
LA LIBERTE D'APRES ROUSSEAU 589

c'est précisément l'idée d'immanence qui a besoin d'être


«on application à la philosophie politique ; on peut et o
mander si le dualisme qui s'impose au premier abord
véritable réalité» et si, en face de l'expérience politiqu
ment certain que le réel est toujours rationnel > En con
toire, peut-on ignorer la possibilité qu'une volonté po
veraine renverse toutes les barrières posées par les exigenc
ralité ? Rousseau a développé des raisonnements très intér
fort peu convaincants pour prouver que , sous certaines
dans une certaine mesure, les décisions législatrices d'une
pulaire doivent s'accorder avec la justice et la moralité a
ler s'occupe trop peu de ces raisonnements ; il les relèg
maine des pures « institutions » où Rousseau a peu à n
Mais c'est négliger, autant que je vois, tout ce qui peut fon
manence » de la volonté générale dans la souveraineté p
veraineté de l'idée morale et souveraineté du peuple sont e
choses complètement différentes ; les identifier est une illu
Quand Vossler interprète la volonté générale comme un
parle proprement non pas de l'Etat mais de l'idéal d'une
de sentiments et de vie anarchique, sans Etat, ne compr
hommes absolument bons sous la seule autorité de la loi morale elle-
même (cf. par exemple p. 288 sq.). Pourtant lorsque Vossler parle par
exemple de la contrainte exercée légitimement par l'Etat, il doit recon-
naître l'importance de la domination politique qui est un moment né-
cessaire du concept d'Etat. La contrainte ne peut évidemment être exer-
cée que par un souverain existant empiriquement et non pas par une loi
morale idéelle. Mais comment s'assurer que le peuple comme souve-
rain empirique veut toujours et exclusivement la même chose que la
volonté générale idéelle, c'est là un problème capital qui ne peut être
résolu que par des considérations « institutionnelles », portant sur les
institutions politiques et juridiques. Il n'est guère possible de faire de
la philosophie politique si on en exclut les « institutions ».
La phrase : « L'Etat est la volonté commune (la force) dirigée vers
le bien commun (le droit) » (Vossler, p. 319) me paraît, à moi aussi,
être la thèse centrale que la philosophie politique de Rousseau veut fon-
der et développer. Mais quelle doit être la structure de cette synthèse de
force et de justice, Vossler n'en dit rien et il faudrait pour cela discuter
le problème des « institutions ». Rousseau voulait, je crois, construire
et garantir cette synthèse par une politique de constitution et même
one technique de constitution ; c'est la racine et le but dernier de son
démocratisme. Sa solution était la forme politique républicaine, c'est-
à-dire l'Etat total du droit démocratique. Au vrai le problème qu'il s'ef-
forçait de résoudre s'est révélé insoluble. Mais c'est le mérite de Rous-
seau d'avoir traité de façon absolument radicale le problème de la cons-
590 R- SCHOTT KY

titution juridique de l'Etat. Vossler la


tutionnels et se contente du « princi
vide. Si Vossler ensuite, dans ce dévelop
exerçant une contrainte par l'éducation,
nifeste, rien ne peut lui garantir qu'on
nie totalitaire. Vossler juge que la sy
mais sur quoi repose-t-elle à son avis
universelle d'immanence qu'il introduit
rement la structure ni en apporter la ju
cette interprétation qu'elle voit dans
(p. 180, 196, 265). Mais lorsque He
« réalité de l'idée morale », la volonté substantielle consciente de soi, la
« liberté substantielle » ( Philosophie des Rechts, § 257), il s'appuie
sur l'ensemble de sa logique et de sa métaphysique ; Vossler veut-il
attribuer tout cela à Rousseau Ì Cela ne serait d'ailleurs pas une ma-
nière de justifier Rousseau ; c'est précisément dans son application à
l'Etat que l'idée hégélienne d'immanence est d'une validité fort dou-
teuse.

Dans sa conclusion Vossler attribue à Rousseau le mérite d'avoir


réussi d'autres synthèses (p. 391). Et, comme pour la synthèse que
nous venons de discuter, il affirme seulement que les « dualismes >
fondamentaux sont surmontés sans qu'il l'explique ni ne le démon-
tre. Indiquer que la fusion est possible parce que Rousseau considère
l'Etat non plus comme institution, mais comme « l'activité créatrice
autonome de l'homme... comme liberté » (p. 391) ne mène à rien, à
mon avis. Personne ne peut sérieusement mettre en doute que l'Etat
doit être aussi « institution ». Une loi constitutionnelle déterminée,
une fonction de l'Etat marquée par la loi et la tradition, un organe
de l'Etat comme un parlement, - je ne comprends pas où on veut
en venir en y voyant des « institutions » ; c'est de pareilles instances
qu'il faut d'abord s'occuper si on veut parler du rapport entre l'indi-
vidu et l'Etat. Dès que l'on prend au sérieux ce moment institution-
nel, au lieu de présenter comme concept de l'Etat une construction
intellectuelle imaginaire qui peut tout au plus représenter un moment
idéel de l'Etat ou une idée morale qui est la fin du politique, il me
semble qu'il est aussi impossible que dangereux de se débarrasser de
ces dualismes. En voici un exemple : après avoir dit que chez Rous-
seau « l'Etat est la domination de la moralité », Vossler affirme
p. 297 que pour Rousseau il n'y a pas de « tension entre la légalité
et la moralité », qu'il n'y a pas pour lui de légalité sans moralité,
c'est-à-dire extérieure à elle. La conséquence nécessaire serait alors que
l'Etat qui peut et doit, selon la persuasion générale, obliger le citoyen
à observer la légalité, pourrait et devrait aussi l'obliger à observer la
moralité. Concrètement cela ne signifie-t-il pas que le pouvoir poli-
LA LIBERTE D'APRES ROUSSEAU 591

tique devrait fixer les idées des citoyens et les form


tant vers la véritable moralité, en employant même, en
la menace ou des mesures de contrainte ? Au fond c'e
Vossler quand il dit que dans l'éducation il est légiti
traindre à la liberté » <p. 291). Mais quelle est la mora
diriger l'éducation donnée par l'Etat 1 Le contenu de l
n'est-il pas très controversé ? Si la « véritable moralité »
le gouvernement ou par la majorité du peuple cela n'e
nécessairement que les minorités pensant différemment
à une contrainte de conscience indigne de l'homme ? Par
partient-il pas à l'essence d'un comportement moral
conforme parce qu'il voit lui-même la valeur absolue
ment ou se décide lui-même en faveur de cette valeur ? Comment cette
perception personnelle et cette libre décision pour le bien pourraient-elles
être produites par la contrainte ? Vossler répète souvent et avec chaleur
que la moralité est liberté. Mais, avec la meilleure bonne volonté je ne
puis pas me représenter ce que peut être une liberté à laquelle je serais
contraint. C'est précisément parce que la moralité présuppose la liberté
et que le politique implique que l'homme est obligé à un comportement
répondant à certaines exigences morales élémentaires, - c'est en raison
de cela que le concept de pure « légalité » est indispensable à la théorie
politique ; c'est seulement là où on reconnaît la distinction entre la
légalité et la moralité que, à mon avis, un ordre pacifique légal peut
coexister avec la liberté personnelle, dans une communauté constituée par
des hommes moralement imparfaits. Il est vrai que l'on peut trouver
Ans la pensée de Rousseau la tendance à confondre simplement ou à
identifier ces moments opposés de l'existence politique, tendance que
Vossler accentue si fortement et approuve sans restriction ; et cette
tendance me semble philosophiquement irréfléchie et politiquement
néfaste.

Dr Richard SCHOTTKY

Wuppertal - Elberfeld