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Bac philo (4/4) Dissertation : Peut-on soutenir que la vérité n’existe pas ?

Marie Perret, professeur au lycée Richelieu (Rueil-Malmaison)

Sommaire

Introduction p.1

1. Première partie : nous supposons que la vérité existe. p.2

1.1. Les raisons pour lesquelles la proposition est paradoxale. p.2

1.2. Les critères du vrai. p.4

2. Deuxième partie : De quels arguments la proposition « la vérité n'existe pas » se soutient-elle ? p.5.

2.1. Le « fétichisme » du langage. p.5

2.2. L'impossibilité de vérifier l'adéquation entre nos représentations et le réel. p.6

2.3. Il est impossible de prouver quoi que ce soit. p.6

3. Troisième partie : « La » vérité n'existe pas, mais il y a « des » vérités. p.7.

3.1. Critique du relativisme p.7

3.2. Critique du scepticisme p.8

3.3. Aucune vérité n'est « la » vérité. p.8

Conclusion : La vérité comme idéal asymptotique p.9

Texte 1 lu (Sextus Empiricus) p.11 Texte 2 lu (Einstein et Infeld) p.12 Texte Epictète p.13 Texte Nietzsche p.14

Introduction

Analyse du sujet. Il est demandé, non pas d'examiner si la vérité existe ou non, mais si

l'on peut soutenir que la vérité n'existe pas. On peut, bien entendu, toujours affirmer une telle

thèse. Mais peut-on la soutenir ? Si oui, en quel(s) sens ? La proposition n'est-elle pas en effet

plurivoque ? Par ailleurs, est-elle fondée ? Repose-t-elle sur des arguments solides, convaincants ?

Ces arguments résistent-ils à la réfutation ?

Le sujet m'invite donc, en amont, à examiner le bienfondé de la thèse selon laquelle la

vérité n'existe pas. Mais le sujet m'invite aussi à me demander, en aval, si je peux soutenir cette

thèse complètement et jusqu'au bout : 1. Complètement : ne faudrait-il pas distinguer des domaines

où la vérité existe, où il est possible de l'atteindre, des domaines où elle n'existe pas, où, en tous

cas, nous n'avons aucun moyen de la déterminer ? 2. Jusqu'au bout : il faut examiner si elle est

tenable, s'il est possible d'en assumer les implications, à la fois logiques, épistémologiques et

morales.

Pour quelles raisons la question mérite-t-elle d'être posée ? Qu'est-ce qui justifie qu'on

la pose ? Partons de l'expérience que nous avons de la vérité : si la question mérite d'être posée,

c'est parce que nous considérons spontanément que la vérité existe, qu'il y a des propositions

vraies et des propositions fausses, qu'on ne peut pas dire n'importe quoi de n'importe quoi, qu'il

existe des savoirs qui ne se réduisent pas à de simples croyances. Mais, d'un autre côté, nous

faisons constamment l'expérience du doute : nous constatons que nos convictions sont

changeantes, nous voyons que même les savoirs qui semblent les plus solides peuvent être réfutés,

que les vérités d'hier ne sont pas nécessairement les vérités d'aujourd'hui. Face à ces constats, ne

doit-on se résoudre à l'idée que la vérité n'existe pas ? Qu'elle n'est qu'une chimère, une idée qui

n'existe que dans notre imagination, un idéal qu'il est vain de chercher à atteindre ?

On trouve, dans la tradition philosophique, un courant qui ébranle cette croyance naïve en

l'existence de la vérité, qui établit les raisons pour lesquelles nous ne pouvons déterminer le vrai

avec certitude : il s'agit de la philosophie sceptique, qui conclut à l'impossibilité d'atteindre la

vérité. Faut-il donner raison au scepticisme ? Faut-il renoncer à la rechercher et borner notre

recherche à ce travail négatif qui consiste à exhiber les raisons pour lesquelles il est vain de la

rechercher ?

->Nous voulons établir qu'il est possible de soutenir que la vérité n'existe pas, au sens où il

n'existe pas de vérité absolue. La raison peut toutefois découvrir des vérités lorsqu'elle vise la

vérité. « La » vérité n'est donc pas une chimère, mais une idée régulatrice féconde.

1. Première partie : Nous supposons que la vérité existe.

1.1. Les raisons pour lesquelles la proposition est paradoxale.

La proposition « la vérité n'existe pas » heurte-t-elle nos convictions spontanées ? Il semble que

oui. Soutenir que la vérité n'existe pas paraît, au premier abord, surprenant : cela ne va pas

du tout de soi. Il y a là comme une provocation (Si le sujet n’était pas provocant, il serait ainsi

formulé : «peut-on soutenir que la vérité existe ? » ). Cette proposition est, au sens étymologique

du mot, paradoxale, elle va à l'encontre de l'opinion commune. Pourquoi ?

a. Nous considérons spontanément que nous pouvons être vrais, du moins dans certaines

circonstances. Si la vie sociale nous impose des codes qui nous empêchent d'exprimer notre spontanéité, qui nous empêchent d'être authentiques, dans la cadre protégé de l'intimité, nous pouvons être vraiment nous-mêmes, sans craindre le regard social. D'où le caractère insoutenable d'une telle proposition : si la vérité n'existe pas, alors notre existence est condamnée à

l'inauthenticité. Nous ne pouvons jamais être vrais ! Il nous devient impossible d'ôter le masque. Et nos rapports avec autrui se réduisent à un jeu de rôles, dans lequel la personne n'est qu'un

personnage.

b. Nous considérons spontanément que nous pouvons dire la vérité. Non seulement nous le

pouvons, mais nous le devons. Mentir revient à tromper autrui en connaissance de cause. Il y a ainsi de vrais et de faux témoignages : le témoin qui ment cache sciemment la vérité aux autres. De là découle le caractère intenable de la proposition selon laquelle la vérité n'existe pas : elle autorise chacun à dire n'importe quoi. Mais tout le monde peut dire n'importe quoi, alors il devient impossible de rendre justice. Le serment d'un témoin n'a plus aucune valeur. c. Nous considérons par ailleurs qu'il existe des vérités empiriques que l'on peut difficilement nier : ces vérités sont des jugements que je forme à partir des informations qui me sont livrées par mes sens : qui songerait à nier que le feu brûle, que le jour succède à la nuit, que le ciel est constellé d'étoiles ? Soutenir que la vérité n'existe pas revient à nier l'évidence de ces vérités qui, pourtant, « crèvent les yeux » !

d. Nous considérons que les sciences nous permettent de dépasser les apparences pour

connaître la véritable nature des phénomènes. Elles nous permettent aussi d'expliquer les apparences, de déjouer les illusions sensibles. Parce que les sciences mettent en évidence les causes qui déterminent les phénomènes, elles permettent des prédictions exactes et des applications techniques « qui marchent ». De là découle, une fois de plus, le caractère intenable de la proposition : soutenir que la vérité n'existe pas conduit à invalider les sciences, à mettre fin aux progrès scientifiques et technologiques.

e. Nous faisons l'expérience de notre capacité à déterminer le vrai grâce à nos facultés

rationnelles, au moyen, par exemple, de la démonstration : par exemple, lorsque je résous une équation en mathématiques, je détermine la valeur que doit prendre l'inconnue pour rendre l'égalité vraie. Je pars du principe qu'il y a donc une valeur vraie, qui vérifie l'égalité, et des valeurs fausses. Le résultat d'un calcul, en arithmétique, peut être vrai ou faux. C'est la raison pour laquelle, lorsque j'ai réalisé le calcul, je vérifie mon résultat. Mais si la vérité n'existe pas, la raison, du même coup, se trouve condamnée à l'impuissance. Soutenir que la vérité n'existe pas revient à renoncer à faire usage de nos facultés rationnelles, et à justifier la paresse intellectuelle.

1.2. Les critères du vrai.

a. Une définition minimale de la vérité :

Nous considérons donc spontanément que « la vérité existe ». Mais qu'entendons-nous au juste par « la vérité » ? Nous en retenons, généralement, une définition minimaliste : la vérité est ce qui est vrai. Cette définition peut sembler très pauvre, voire tautologique. Elle est en fait celle que formule la doctrine classique de la vérité. La vérité n'est rien d'autre que la propriété de ce qui est vrai. Une

telle définition suppose que la vérité n'existe pas sans un « dire », qu'elle n'existe que par le langage. Pour que la question de la vérité se pose, il faut des êtres parlants qui affirment quelque chose à propos de quelque chose. En ce sens, la vérité n'est pas la réalité. La réalité existe toute

seule, si l'on peut dire, elle existe sans nous ; mais la vérité n'existe qu'à partir du moment où un être parlant en dit quelque chose, dès lors que nous parlons et que nous nous parlons.

b. La vérité comme adéquation.

Pour savoir si un « dire » est vrai, nous n'avons pas d'autre manière de faire que de vérifier qu'il

correspond bien à ce dont il parle, s'il est conforme, ou adéquat, à autre chose que lui-même, c'est-à-dire à ce sur quoi il porte. On aura reconnu la définition classique de la vérité comme adéquation (« adaequatio rei et intellectus »).

c. Les critères qui permettent de vérifier l'adéquation.

Mais encore faut-il que nous ayons les moyens de vérifier la concordance, l'adéquation entre nos « dires » et le réel. Mais comment le vérifier ? Quels sont ces critères ? Quels sont les indices qui nous permettent de nous assurer que nos propositions sont bien adéquates au réel ? - L'expérience immédiate : celle-ci permet de vérifier cette concordance, lorsqu'il s'agit de propositions qui portent sur des faits empiriques. Pour savoir si le ciel est bleu aujourd'hui, il suffit que je me mette à ma fenêtre ; pour savoir si l'eau est chaude, il suffit que je plonge ma main dans le bain ; pour savoir si quelqu'un a vraiment frappé à ma porte, il suffit que je regarde par le judas. - Les procédés scientifiques : on peut douter de la fiabilité des sens qui, d'une part, comme chacun sait, peuvent nous tromper et qui, d'autre part, sont limités : ma vue ne me permet de voir que ce qui est immédiatement visible ; pour percevoir « l'invisible », une bactérie par exemple, je dois m'armer d'un microscope. Mais les sciences, parce qu'elles s'arment d'instruments de mesure, parce qu'elles reposent sur des procédés rigoureux, permettent de découvrir la vérité du monde, de connaître la réalité elle-même, indépendamment de mes sens et de ma subjectivité. Aussi les savoirs scientifiques sont-ils prouvés : ce ne sont pas de simples croyances, mais des théories qui reposent sur des preuves expérimentales qui les corroborent, qui établissent leur véracité.

Récapitulons : nous supposons 1. que la vérité existe, 2. qu'elle est la propriété d'une proposition

vraie, 3. qu'une proposition vraie est une proposition adéquate à ce dont elle parle, 4. que nous

avons les moyens de nous assurer de cette concordance. La proposition « la vérité n'existe pas »

serait, par conséquent, non seulement une proposition fausse, mais une proposition intenable car

ruineuse pour la morale, pour la vie sociale et pour la science.

Transition : Il semble impossible, au premier abord, de soutenir que la vérité n'existe pas. La raison

est capable de découvrir des vérités, de s'assurer de leur véracité en mettant en œuvre des procédés

rigoureux et exacts. D'un autre côté, le relativisme et le scepticisme nous donnent des arguments

puissants pour montrer que la vérité n'existe pas. Ce sont ces arguments que nous allons maintenant

examiner.

2. Deuxième partie : De quels arguments la proposition « la vérité n'existe pas » se soutient-elle ?

2.1. Le « fétichisme » du langage.

Il n'y a de vérité, nous l'avons vu, que par un « dire ». A des êtres dépourvus de logos, la question

de la vérité ne se pose pas. Mais à partir du moment où je dis quelque chose à propos de quelque

chose, elle se pose nécessairement. Si j'affirme « S est P » (« le ciel est bleu », « la vertu peut

s'enseigner »), alors un autre être capable de parler peut me contredire. C'est la raison pour laquelle

Epictète, dans ses Entretiens, considérait que le point de départ de la philosophie était le conflit

d'opinions. A partir du moment où un être parle, et où un autre le contredit, 1. se pose

nécessairement la question de savoir qui a raison et qui a tort, 2. devient manifeste que l'opinion de

chacun est insuffisante pour déterminer la vérité. La raison se met en quête d'une « norme

universelle » grâce à laquelle elle pourra déterminer le vrai (cf. Texte Épictète).

Définir la vérité comme l'adéquation de nos énoncés à ce qui est suppose que le langage donne

accès à l'être. Mais n'est-ce pas là une croyance impossible à prouver ? N'est-ce pas une façon de

« fétichiser » le langage, c'est-à-dire de lui prêter un pouvoir qu'il n'a pas ? Les mots nous

permettent certes de communiquer, de parler commodément des choses, mais de là ne découle pas

qu'ils nous y donnent accès. Ils pourraient n'être que des « étiquettes posées sur les choses », des

symboles grâce auxquels nous pouvons les manipuler pour répondre à nos besoins, des catégories

générales utiles à la vie sociale, car, sans ces catégories, le réel ne ferait pas monde pour nous, nous

ne partagerions pas le même monde. Mais les mots ne sont que des mots : ils correspondent à des

schèmes par lesquels nous nous représentons les choses, non aux choses elles-mêmes. (cf. texte

Nietzsche)

2.2. L'impossibilité de vérifier l'adéquation entre nos représentations et le réel.

a. Cet argument peut être généralisé à l'ensemble de nos représentations :

- Penser que nous pouvons saisir la réalité grâce à l'expérience immédiate que nous en avons est

une croyance dont on peut aisément montrer la fragilité : nos sens ne nous livrent qu'une image de la réalité dont rien ne garantit qu'elle soit conforme au réel. Argument sceptique classique :

Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes. « Nous sommes nous-mêmes partie du procès » (texte 1 lu).

- Tout comme nos sens, les sciences échouent à connaître le réel objectivement. Elles expliquent en

effet le réel à partir de modèles ; or, pour savoir si ces modèles coïncident vraiment avec le réel, il

faudrait pouvoir adopter sur le réel un point de vue absolu, ce qui est chose impossible, l'expression « point de vue absolu » étant contradictoire : tout point de vue est par définition

relatif.

- Force est de conclure que le critère de l'adéquation n'est pas opératoire pour savoir si nos

représentations sont ou non « vraies ». L'évidence de la démonstration ne saurait être un indice fiable pour s'assurer de l'adéquation entre nos représentations et le réel : quand bien même elle serait partagée par tous, elle resterait quelque chose qui nous est propre. Il est impossible de vérifier si nos représentations correspondent au réel-en-soi, que ce soit au moyen de nos sens ou de notre raison.

2.3. Il est impossible de prouver quoi que ce soit.

Le scepticisme s'emploie par ailleurs à montrer que rien de ce que nous croyons vrai n'est certain.

Rien de ce que nous croyons savoir n'est vrai. Rien de ce que nous cherchons à prouver n'est solidement fondé.

a. Lorsque nous argumentons une thèse, nous pouvons toujours trouver des contre-arguments

de force équivalente. Cela est particulièrement sensible en philosophie, et nous l'éprouvons chaque fois que nous réfléchissons sur un sujet de dissertation ! b. Lorsque nous démontrons une proposition, nous nous appuyons sur des propositions logiquement antécédentes. Chaque proposition tire sa véracité des précédentes. Or, pour ne pas tomber dans une régression à l'infini, nous devons partir de quelque chose : nous posons comme vraies des propositions premières, mais nous sommes incapables de les démontrer, précisément parce qu'elles sont logiquement premières. Les mathématiques doivent ainsi en rabattre sur leur

prétention à déterminer le vrai par la voie de la démonstration ! 2.4. Est vrai ce que nous croyons vrai. La vérité est affaire d'appréciation subjective. On pourrait ainsi conclure que la vérité est seulement affaire d'appréciation subjective : nous apprécions le réel comme nous apprécions le vrai, à partir d'un point de vue, au travers de représentations qui n'ont aucune valeur objective. Ainsi le sophiste Protagoras considérait-il l'homme comme « la mesure de toute chose » : au fond, la vérité n'existe pas puisque c'est « à chacun sa vérité » : toutes les vérités sont des croyances qui dépendent des dispositions particulières dans lesquelles se trouvent les individus. La vérité est donc relative à l'opinion que chacun peut avoir.

Transition : Il est impossible de savoir si la vérité existe. Mais ce dont nous pouvons être certain, c'est que, si elle existe, elle nous est inaccessible. Pour reprendre la formule de Pascal, elle est une pointe si subtile que « nos instruments sont trop mousses pour y toucher directement » (Pascal, Pensées, §44). Faut-il pour autant renoncer à l'idée que la vérité existe ? Devons-nous considérer la vérité comme une « erreur nécessaire » à la vie et au lien social, mais inconsistante ?

Nietzsche, La volonté de puissance : « Qu’il faut qu’une quantité de croyance existe ; qu’il faut que l’on puisse juger ; que le doute à l’égard des valeurs essentielles fasse défaut : - ce sont les conditions premières de tout ce qui est vivant et de la vie de tout ce qui est vivant. Donc, il est nécessaire que quelque chose soit tenu pour vrai, - mais il n’est nullement nécessaire que cela soit vrai ».

Faut-il

pour

autant

renoncer

à

rechercher

la

vérité ?

Peut-on

sortir

du

relativisme

et

du

scepticisme ?

 

3. Troisième partie. Passer de l'article défini singulier à l'article indéfini pluriel :

« La » vérité n'existe pas, mais il y a « des » vérités.

3.1. Critique du relativisme. Le relativisme admet que toutes les opinions se valent. Mais cette idée est inadmissible pour des raisons logiques et pour des raisons morales :

a. Pour des raisons logiques, car, premièrement, elle conduit à remettre en question le principe de non-contradiction, selon lequel deux propositions contradictoires ne peuvent être vraies en même temps et sous le même rapport. Deuxièmement, en disant que la vérité est relative à chacun, le relativiste entend bien formuler une thèse qui a quelque consistance, qui est bien une thèse, et non une croyance subjective. Le relativiste se réfute donc lui-même.

b. Pour des raisons morales : si l'on admet que toutes les opinions se valent, alors on admet aussi

qu'on puisse dire n'importe quoi sur n'importe, que rien de ce qu'on affirme ne puisse être réfuté. Certes, on justifie ainsi le principe de tolérance : si c'est « à chacun sa vérité », alors toutes les opinions sont également respectables. Mais sous couvert de tolérance, le relativisme ne conduit-il pas à la négation de l'esprit critique ? Pouvons-nous accepter que toutes les opinions aient la même valeur ? N'y a-t-il pas des arguments plus solides que d'autres, des points de vue plus justifiés que d'autres ? Le négationniste qui affirme que les chambres à gaz n'ont jamais existé a-t-il autant raison que l'historien qui, recoupant documents et témoignages, soutient le contraire ? On voit que

la raison répugne à un tel relativisme, qui justifie tout, qui refuse de hiérarchiser les énoncés, qui ne veut pas reconnaître qu'il existe des arguments plus solides que d'autres, des propositions qui ont davantage de poids que d'autres parce qu'elles ne sont pas de simples croyances, mais des propositions établies.

3.2. Critique du scepticisme.

Les arguments sceptiques, aussi puissants soient-ils, achoppent sur une contradiction similaire : en affirmant qu'on ne peut rien affirmer, en cherchant à prouver qu'on ne peut rien prouver, en concluant que la vérité n'existe pas -ou qu'elle est, du moins, inaccessible-, le sceptique se réfute

lui-même. Il semble impossible d'échapper à la contradiction : à partir du moment où l'on soutient une thèse, on ne peut soutenir que la vérité n'existe pas.

3.3. Aucune vérité n'est « la » vérité.

a. On reconnaîtra toutefois qu'il y a une force du relativisme : celui-ci nous libère de l'illusion

selon laquelle il existerait une norme transcendante du vrai. Pour savoir si une proposition est vraie,

il nous est impossible de la comparer avec « la » vérité, qui serait déposée quelque part, comme nous comparons une pièce de monnaie avec une « vraie » pièce dont l'authenticité est garantie par la Banque centrale ! Nous n'avons que nos seules forces pour déterminer le vrai. En cela, la vérité est bien affaire d'appréciation subjective : il revient au sujet, et à lui seul, de la déterminer. Nous devons renoncer à l'idée que la vérité pourrait nous être délivrée de l'extérieur ou d'en-haut, sous la forme d'une révélation. Le vrai se détermine de façon immanente : la vérité ne nous est jamais donnée de façon transcendante.

-> En ce sens, on peut comprendre la perplexité de Descartes à la lecture du livre de Herbert de Chesbury que Mersenne lui envoya (De la vérité) : l'esprit, dit-il en substance, n'est pas séparable de la vérité. Celle-ci n'est pas un objet qu'il serait possible de définir de l'extérieur : « il examine ce que c'est que la vérité ; et pour moi, je n'en ai jamais douté, me semblant que c'est une notion si transcendantalement claire qu'il est impossible de l'ignorer : en effet, on a bien des moyens pour

examiner une balance avant que de s'en servir, mais on n'en aurait point pour apprendre ce que c'est que la vérité, si on ne la connaissait de nature ». Lettre à Mersenne, 16 octobre 1639. « Transcendantalement » est ici synonyme d' « évidemment » : l'évidence est ce par quoi l'on reconnaît et l'on connaît le vrai. Elle n'est pas de l'ordre de la révélation, mais elle est l'effet que produit sur l'esprit la force d'une proposition, l'idée « claire et distincte ».

Mais on n'admettra pas pour autant la thèse relativiste selon laquelle toutes les opinions se valent. Par un effort patient et laborieux, le sujet peut établir le vrai : en récusant les évidences immédiates, en examinant et en recoupant les preuves, en usant de procédés rigoureux, il pourra atteindre « l'évidence dernière ». L'évidence dernière n'a rien à voir avec les évidences premières, celles que nous éprouvons spontanément parce qu'elles nous sont imposées par nos sens, la tradition ou bien encore par l'autorité. Les évidences premières sont des évidences immédiates, qui n'ont pas subi l'épreuve du doute et de l'analyse. On pourrait dire que la tâche urgente de la science et de la philosophie est de récuser ces évidences premières pour atteindre l'évidence dernière. Celle-ci suppose un travail critique par lequel l'esprit interroge ses certitudes et découle de la force de la proposition elle-même, en tant qu'elle résiste au doute.

b. On reconnaîtra également la force du scepticisme : celui-ci nous libère de l'illusion selon laquelle l'esprit pourrait atteindre la vérité absolue. On peut soutenir que « la » vérité, au sens de la vérité absolue, n'existe pas. Que voulons-nous dire par là ?

1. Qu'il y a des vérités, qui sont autant de savoirs sur la chose. Mais le savoir n'est pas la

chose, il n'est qu'un point de vue sur elle, qui enrichit l'intelligence qu'on peut en avoir. Aucun savoir découvert par la raison ne peut prétendre être « le seul », ne peut prétendre épuiser le réel, c'est-à-dire tout ce qu'on peut savoir d'une chose. Mais cette différence entre le savoir et la chose

n'est pas une faiblesse de notre savoir, elle est, au contraire, une richesse. La raison invente sans cesse de nouvelles façons de voir qui enrichissent notre savoir. Ainsi, s'il est vrai de dire que les géométries non-euclidiennes « relativisent » celle d'Euclide, elles ne l'invalident pas pour autant :

elles permettent de constituer une géométrie générale dont celle d'Euclide est un cas particulier, ce qui la justifie et nous permet de mieux la comprendre.

2. Qu'aucun savoir n'est indépassable, définitif, indiscutable. C'est même l'inverse qui

est vrai : une théorie qu'on ne pourrait « falsifier », dont on ne pourrait imaginer les situations qui la mettrait en échec, ne peut être considérée comme un savoir : une telle théorie n'est qu'un dogme. C'est pourquoi Karl Popper disait que tout savoir est par définition « falsifiable ». Mais dire qu'un savoir est par nature falsifiable, c'est renoncer, du même coup, à l'idée qu'il existerait des vérités éternelles, gravées dans le marbre.

Conclusion : La vérité comme idéal asymptotique.

On avancera la thèse suivante : l'esprit ne peut atteindre la vérité absolue, mais il peut découvrir des « points de vérité », des savoirs consistants (qui, en cela, ne sont pas réductibles à de simples croyances), mais aucunement définitifs. On peut toujours supposer, en effet, qu'un esprit plus puissant parviendra, un jour, à les mettre en échec. C'est pourquoi nous devons sans cesse douter de la véracité des savoirs, non pour les rejeter tous et ruiner la possibilité de déterminer du vrai, mais afin de rectifier d'éventuelles erreurs. S'en tenir à cette conception immanente de la vérité, c'est admettre que vérité et erreur ne sont pas deux opposés. Au contraire, l'erreur est la clé du vrai, la vérité étant toujours, comme le soulignait Bachelard, une « erreur rectifiée ». Car loin de manifester la faiblesse de l'esprit humain, le remaniement constant des savoirs qui constituent « l'humaine encyclopédie », en révèle plutôt la puissance et l'infinie fécondité. Que faire, alors, de « la » vérité ? Faut-on la considérer comme une chimère ? La projection de notre désir de vivre dans un monde stable et familier ? Un fétiche qui nous rassure contre la peur de l'inconnu ? On la concevra plutôt comme un idéal asymptotique, que l'esprit humain doit viser et chercher à rejoindre, car c'est ainsi qu'il progressera, mais qu'il ne pourra, toutefois, jamais atteindre, aucun savoir ne « capturant » complètement ni définitivement « la » vérité.

(Asymptote = Il s'agit d'un emprunt à la langue mathématique, qui permet une analogie. Une asymptote est une droite dont une courbe s'approche de plus en plus, sans jamais la rencontrer. Le rapport entre vérité et savoir est analogue au rapport entre la droite asymptotique et la courbe : un savoir tend vers « la » vérité sans jamais l'atteindre.)

Texte 1 lu

Suspension du jugement ; aucune démonstration ne permet de trancher. « nous sommes nous-mêmes partie du procès » : chaque animal voit la réalité depuis son corps -> argument sceptique classique.

Si les mêmes réalités donnent lieu à des représentations dissemblables selon la diversité des animaux, nous serons en mesure de dire quelle vision de l'objet est la nôtre, mais nous devons suspendre notre jugement sur ce qu'il est effectivement par nature. Nous ne sommes pas en effet en mesure d'établir une juste discrimination entre les représentations qui sont nôtres et celles qui sont propres aux autres animaux, car nous sommes nous-mêmes partie du procès et pour cette raison nous devrions recourir à meilleur juge que nous-mêmes. Et du reste, sans démonstration, nous ne sommes pas en mesure de préférer nos représentations à celles qui sont propres aux animaux dépourvus de raison. Mais pas

d'avantage en recourant à la démonstration : car [

de deux choses l'une : ou bien cette

démonstration dont nous parlons apparaît avec évidence, ou bien elle n'apparaît pas. Si justement elle n'apparaît pas, nous ne lui accorderons aucun crédit ; mai si elle nous est représentée comme évidente, comme la question porte sur les représentations propres aux

animaux, cette démonstration ne peut se prévaloir que de l'évidence qui nous est propre, à nous qui ne sommes que des animaux, et la question se posera alors de savoir si sa

Ainsi donc nous n'aurons pas de

démonstration nous permettant de trancher le débat en faveur de nos propres représentations face à celles qui sont propres aux animaux dits privés de raison. Si donc il est impossible de porter un jugement sur la différence des représentations qu'entraîne la diversité des animaux, il est nécessaire de suspendre le jugement à l'égard des objets extérieurs.

]

conformité à l'apparence représentée garantit sa vérité.[

]

Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Livre I, § 59-61, in Les Sceptiques grecs, trad. J.-P. Dumont, 1996, p. 55-56

Texte 2 lu

La vérité comme idéal asymptotique

Les concepts physiques sont des créations libres de l'esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l'effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l'homme qui essaie de comprendre le mécanisme d'une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n'a aucun moyen d'ouvrir le boîtier. S'il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu'il rendra responsable de tout ce qu'il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d'expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité d'une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu'à mesure que ses connaissances s'accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l'existence d'une limite idéale de la connaissance que l'esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective.

Einstein et Infeld, L'Évolution des idées en physique, Flammarion, Champs, 1982, p. 34-35

Texte Epictète :

Le conflit d’opinions, point de départ de la philosophie.

« Voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l'origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion et la défiance à son égard, une sorte de critique de l'opinion pour déterminer si on a raison de la tenir, l'invention d'une norme, de même que nous avons inventé la balance pour la détermination du poids, ou le cordeau pour distinguer ce qui est droit de ce qui est tordu. Est-ce là le point de départ de la philosophie ? Est juste tout ce qui paraît tel à chacun ? Et comment est-il possible que les opinions qui se contredisent soient justes ? Par conséquent, non pas toutes. Mais celles qui nous paraissent à nous justes ? Pourquoi à nous plutôt qu'aux Syriens, plutôt qu'aux Egyptiens ? Plutôt que celles qui paraissent telles à moi ou à un tel ? Pas plus les unes que les autres. Donc l'opinion de chacun n'est pas suffisante pour déterminer la vérité ».

Entretiens, II, XI, traduction Guillaume Budé, Les Belles Lettres

-> A partir du moment où un être parle, et où un autre le contredit, 1. se pose nécessairement la question de savoir qui a raison et qui a tort, 2. devient manifeste que l'opinion de chacun est insuffisante pour déterminer la vérité. La raison se met en quête d'une « norme universelle » grâce à laquelle elle pourra déterminer le vrai.

Texte Nietzsche

Les mots correspondent à des schèmes par lesquels nous nous représentons les choses, non aux choses elles-mêmes

« Les mots ne sont que des symboles pour les relations des choses entre elles et avec nous, ils ne touchent jamais à la vérité absolue, et le mot être, entre tous, ne désigne que la relation générale qui relie toutes les choses entre elles -de même le mot de non-être. Mais s'il est impossible de démontrer même l'existence des choses, la relation des choses entre elles, ce qu'on appelle l'être et le non-être, ne nous fera pas avancer d'un pas vers la vérité. Le mot et les concepts ne nous feront jamais franchir le mur des relations, ni pénétrer dans quelque fabuleux fond originel des choses, et même les formes abstraites de la perception sensible et intelligible, l'espace, le temps et la causalité, ne nous donne rien qui ressemble à une vérité éternelle ».

->Nietzsche La naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie grecque, trad. G. Bianquis, Paris, Gallimard, 1938, p.73