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LES VOLONTAIRES

ARMÉS
Du même auteur

Dans l’ombre de Bob Denard. Les mercenaires français de 1960 à 1989,


Nouveau Monde éditions, 2014, rééd. coll. « Poche », 2016

Leipzig. 16-19 octobre 1813, Tallandier, 2013

Histoire des mercenaires de 1789 à nos jours, Tallandier, 2011

La Grande Armée de la liberté, Tallandier, 2009

Napoléon III et le Second Empire, Vuibert, 2004

Édition : Cécile Majorel


Correction : Catherine Garnier
Maquette : Annie Aslanian

© Nouveau Monde éditions, 2018


44, quai Henri IV – 75004 Paris
ISBN : 978-2-36942-754-4
Dépôt légal : octobre 2018
Imprimé en France par Laballery, n° d'impression : 809420
Walter Bruyère-Ostells

LES VOLONTAIRES
ARMÉS
Ces Français qui ont combattu
pour une cause étrangère
depuis 1945
Remerciements

Cet ouvrage doit beaucoup à de nombreuses discussions avec


des acteurs des conflits récents, militaires ou combattants irré-
guliers, qu’ils soient volontaires armés ou mercenaires. Ces dis-
cussions nourrissent ma réflexion sur les différentes catégories
d’acteurs impliqués dans les conflits. Elles ne se matérialisent
pas forcément par des références reportées dans le présent tra-
vail. Certains échanges ont plus spécifiquement fait l’objet de la
construction de grilles d’entretiens et de prises de notes. À l’en-
semble de ces interlocuteurs, j’adresse mes plus chaleureux re-
merciements pour le plaisir de débattre avec eux de la question,
pour les informations factuelles accumulées et pour la grande
bienveillance avec laquelle je suis accueilli par ces personnes.
Je dois également dire toute ma reconnaissance à mes étu-
diants et doctorants qui ont, à travers leurs mémoires de re-
cherche, nourri ma connaissance sur les conflits contemporains.
Pour le présent ouvrage, cette gratitude va tout particulièrement
à Pascal Madonna, qui achève une recherche doctorale sur les
volontaires armés français dans les guerres de l’ex-Yougoslavie.
Cité à plusieurs reprises ici, il a recueilli un matériau précieux
dont j’espère que la soutenance de sa thèse et son éventuelle pu-
blication rendront compte.
Ma gratitude va également vers mes collègues et amis qui ré-
coltent ici ou là des traces de l’action de volontaires, qui mettent
de côté des articles ou livres utiles à ma réflexion. Je pense ici
plus particulièrement à Jean-Charles Jauffret et Patrick Louvier.
Enfin, ce manuscrit doit beaucoup à la relecture aussi méticu-

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Les volontaires armés

leuse que constructive de Fabien Conord. Un grand merci à lui,


ainsi qu’à mon éditeur, Yannick Dehée, pour sa confiance immé-
diate lorsque je lui ai soumis l’idée de ce livre.
Glossaire

AAVFL : Amicale des anciens volontaires français au Liban


AF : Action française
CAP : Centre d’analyse et de prévision
CGT : Confédération générale du travail
CIA : Central Intelligence Agency
CNT : Confédération nationale du travail
DST : Direction de la surveillance du territoire
ELN : Ejército de Liberación Nacional (Armée de libération
nationale)
FAI : Fédération anarchiste ibérique
FANE : Fédération d’action nationale et européenne
FANK : Forces armées nationales khmères
FARC : Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (Forces
armées révolutionnaires de Colombie)
FDS : Forces démocratiques syriennes
FFL : Forces françaises libres
FLEC : Front de libération de l’enclave de Cabinda
FIS : Front islamique du salut
FPLP : Front populaire de libération de la Palestine
FTP : Francs-tireurs et partisans
GARI : Groupes d’action révolutionnaire internationalistes
GIA : Groupe islamique armé
GUD : Groupe union défense
HOS : Hrvatske Obrambene Snage (Forces de défense croate)
HVO : Hrvatsko Vijeće Obrane (Conseil de défense croate)

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Les volontaires armés

KNU : Karen National Union (Union nationale karen)


LVF : Légion des volontaires français
MPLA : Mouvement populaire de libération de l’Angola
OAS : Organisation armée secrète
OLP : Organisation de libération de la Palestine
OTAN : Organisation du traité de l’Atlantique Nord
PAIGC : Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du
Cap-Vert
PDPA : Parti démocratique populaire d’Afghanistan
PFN : Parti des forces nouvelles
PIDE : Polícia internacional e de defesa do estado (Police inter-
nationale et de défense de l’État)
PKK : Partiya Karkerên Kurdistan (Parti des travailleurs du
Kurdistan)
PYD : Partiya Yekîtiya Demokrat (Parti de l’union démocra-
tique)
RAF : Fraction armée rouge
RAF : Royal Air Force
RCP : Régiment de chasseurs parachutistes
RDP : Régiment de dragons parachutistes
RE : Régiment étranger
SAS : Special Air Service
SNO : Srpska Narodna Obnova (Renouveau national serbe)
USDDR : Udruga Stranih Dragovoljaca Domovinskog Rata
(Association des volontaires étrangers de la guerre patrio-
tique)
YPG : Yekîneyên Parastina Gel (Unités de protection du
peuple)
ZAD : Zone à défendre
ZANLA : Zimbabwe African National Liberation Army
Introduction

Le sort des jihadistes français en Syrie a rythmé l’actualité de


l’hiver 2017-2018. De nombreuses questions se posent aux déci-
deurs publics. Faut-il les accueillir en France ? Faut-il mettre en
place un suivi ? De quelle nature ? Peut-on trouver des moyens
efficaces de « dé-radicalisation » ? Quels seront les effets de l’ex-
position à la violence et à la guerre sur les enfants de ces jiha-
distes, nés ou élevés pendant de longs mois en Syrie ? Plus de
1 000 Français ont rejoint la Syrie et l’Irak, plus de 2 000 ont
été impliqués dans des filières pour faciliter le départ de volon-
taires. À l’automne 2017, on compte encore entre 500 et 700
Français (ou résidant sur le sol français) adultes sur place. Un
tiers sont des femmes, tous n’ont pas forcément porté les armes,
mais certains l’ont fait. Près de 200 d’entre eux y ont laissé la
vie. D’autres ont accepté de participer aux actions terroristes de
Daech, y compris sur le sol européen et français. L’intensité des
débats et la communication très régulière des autorités montrent
à quel point la société française se sent démunie face au phéno-
mène. Beaucoup moins nombreux, d’autres Français ont appor-
té leur réponse. Ils ont fait le choix de se joindre à la cause du
« camp d’en face », principalement celui des Kurdes soutenus par
les Occidentaux face au régime syrien de Bachar el-Assad et aux
différents groupes jihadistes présents dans la région.
Pour des regards non avertis, cette situation renvoie à la seule
évolution d’une petite partie des musulmans, y compris français,

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Les volontaires armés

vers un islamisme radical, jihadiste et/ou terroriste. Sans nier


les facteurs particuliers à la montée d’un terrorisme intensifié
depuis le 11 septembre 2001 et à la circulation/mutation du mo-
dèle jihadiste d’un théâtre de crise à un autre (Afghanistan, Irak,
Sahel…), il convient de noter que s’engager pour une « cause » à
l’étranger n’est pas un fait nouveau. Les Français qui ont rejoint
la cause du « Califat » (selon le discours de Daech) s’inscrivent
ici dans une longue chaîne historique de volontaires armés. Bien
entendu, notre propos n’est absolument pas de chercher à trou-
ver des excuses à la violence terroriste, mais de tâcher de mieux
l’appréhender en la replaçant dans son contexte et en la resituant
dans des évolutions historiques. Comparer différents engage-
ments ne consiste pas à les mesurer sur une même échelle de va-
leurs, encore moins à les mettre sur le même plan. En revanche,
chercher dans le passé des mécanismes de l’engagement volon-
taire ; appréhender les interactions entre crises internationales et
problématiques sociales, culturelles ou politiques qui traversent
la société française ou encore comprendre les mutations des
guerres dans lesquelles des Français ont fait le libre choix d’aller
combattre sont des éléments qui peuvent aider à éclairer la situa-
tion actuelle. Ils peuvent offrir un cadre analytique qui contri-
buerait, je l’espère, à mieux décrypter les enjeux aux lendemains
de la disparition de l’emprise territoriale de Daech en Syrie.
Il s’agit donc ici de replacer les engagements volontaires vers la
Syrie et l’Irak dans le temps long depuis le tournant des xviiie et
xixe siècles. Depuis le départ de La Fayette pour soutenir les In-
surgents américains contre la Couronne britannique, des Français
sont allés servir des causes étrangères sur tous les continents, à
l’exception peut-être de l’Océanie. Toutefois, dans la perspective
de participer modestement au débat public actuel sur le devenir
de ceux qui en reviennent (notamment dans le camp jihadiste), il
convient de prendre en compte des phénomènes pour lesquels une
comparaison peut avoir du sens. Sans doute dans l’observation
des motivations personnelles des combattants peut-on dresser des

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Introduction

parallèles entre les Français du xxie siècle et ceux qui ont porté


les armes dans les rangs philhellènes (pour l’indépendance de la
Grèce entre 1821 et 1829) ou de la guerre d’Espagne entre 1936
et 1939. Remarquons néanmoins que les contextes politiques,
économiques et sociaux sont extrêmement différents. Aussi nous
semble-t-il plus pertinent de restreindre le champ chronologique
aux seuls parcours des volontaires armés depuis 1945. L’histoire
du volontariat ne sera donc retracée qu’en un seul chapitre pour
aider à comprendre l’imaginaire des Français qui souhaitent s’ins-
crire en continuateur des garibaldiens, des Brigades internatio-
nales ou des Waffen-SS. En effet, la période précédente offre des
paradigmes très divers ; elle a conduit à une violence, politique
autant que militaire, extrême entre 1914 et 1945 où l’Europe est
plongée « en enfer » (Ian Kershaw)1. Dans cette séquence de 1914
à 1945, la question de la brutalité se pose de façon très aiguë sur
les théâtres où sont engagés des volontaires armés, français ou
autres. La guerre civile espagnole est marquée par des massacres
de de la population particulièrement importants ; le Guernica de
Picasso en est la plus célèbre dénonciation. Le front de l’Est entre
Allemagne et Russie où des Français servent au sein de la LVF
se caractérise par des conditions de combat extraordinairement
rudes pour les hommes qui y sont engagés. Ce paroxysme de vio-
lence qui referme cette période de « brutalisation » (de retour vers
la sauvagerie), et la France connaît ensuite une paix durable2. Dès
lors, les Français peuvent jouir d’une hausse sensible du niveau
de vie, notamment durant les Trente Glorieuses, qui restreint la
nécessité sociale et économique de quitter le territoire national.
Le développement du pays entraîne aussi un recul progressif de
la proximité avec la mort qui change le rapport aux conséquences
d’une guerre.

1.  Ian Kershaw, L’Europe en enfer (1914-1949), Paris, Seuil, 2016.


2.  George Mosse, Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of the World Wars, New
York, OUP USA, 1991.

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Les volontaires armés

Dans la même période, la globalisation s’accélère. À partir


des années 1970, on entre dans la « 3e mondialisation » qui dure
jusqu’à la fin de la guerre froide1. Le transport aérien, d’abord
incarné par le Boeing 747, rend plus accessibles les voyages vers
des espaces éloignés de l’Hexagone. Le développement des mé-
dias permet également d’avoir une connaissance plus fine, mais
aussi plus émotionnelle de conflits lointains ; la couverture des
guerres par l’image devient de plus en plus importante et touche
plus fortement les opinions publiques. Le développement de la
télévision et, plus récemment, des réseaux sociaux contribue à
cette couverture accrue. Nécessairement elle transforme le rap-
port des Français à ces conflits.
Pourtant, tous les Français émus par les images d’un conflit
ne choisissent pas de s’engager. Ceux qui le font peuvent sen-
sibiliser leurs voisins ou amis à une cause ; ils peuvent mani-
fester dans les rues pour interpeller les pouvoirs publics fran-
çais. Certains décident d’aller sur place apporter leur aide.
Très peu le font par la voie des armes. C’est cette catégorie
très restreinte de Français que nous avons choisi d’analyser
dans cet ouvrage. En effet, il nous semble qu’il y a une dif-
férence notable entre une démarche de solidarité et l’accep-
tation de donner la mort, ou de la recevoir, pour une cause
qui, a priori, nous est étrangère. L’acceptation de ce « don
ultime » distingue le combattant armé des autres formes de
volontariat.
Malgré cette spécificité, les contours de la catégorie des « vo-
lontaires armés » sont toutefois plus compliqués à déterminer
qu’il n’y paraît au premier abord. En effet, une définition simple
du volontaire armé consiste à considérer qu’il s’agit d’un com-
battant qui va rejoindre un théâtre de conflit à l’étranger pour
servir militairement un camp dont il partage les valeurs. Sa mo-

1.  Laurent Carroué, Aurélie Boissière, Atlas de la mondialisation. Une terre, des
mondes, Paris, Autrement, 2018.

14
Introduction

tivation première est donc une solidarité de cœur, quelle qu’en


soit la raison, avec la cause qu’il embrasse.
Toutefois, l’observation de certains parcours nous amène à
considérer que la catégorie du volontaire armé est bien plus
difficile à délimiter que ne donne à entendre cette courte défi-
nition. En effet, que faire de l’aventurier qui décide de quitter
son pays pour vivre des émotions différentes, qui recherche
surtout les sensations fortes qu’offre le « flirt avec la mort »
et le fait en portant les armes1 ? Au contraire, prioritairement
avide de voyages, comment classer le Français qui peut, plus
ou moins au hasard des circonstances, se lier d’amitié avec des
peuples chez lesquels il séjourne et finir par combattre dans
leurs rangs ? On note surtout que la frontière entre volonta-
riat et mercenariat est plus difficile à tracer que ne le laissent
penser les deux termes dans leur usage courant. Il y a une vé-
ritable porosité entre les deux postures. Le mercenaire est ré-
puté combattre en premier lieu pour des raisons financières.
Simplement, il n’est pas toujours payé à la hauteur de ce qui
lui a été promis. Par ailleurs, il combat parfois avec de vraies
convictions politiques ou religieuses. Il se rapproche alors for-
tement du volontaire armé et il n’est pas facile d’estimer si son
engagement sur tel ou tel théâtre de guerre répond en premier
lieu à une adhésion à une cause (volontariat armé) ou à la solde
qui lui est promise (mercenaire). Pour contourner cette diffi-
culté, on exclura de l’étude les engagements pour lesquels des
prises d’intérêts financiers sont évidentes. Toutefois, est abordé
la trajectoire d’hommes qui sont tantôt dans une posture de
volontariat, tantôt dans une position plus assumée de merce-
naires sans arriver eux-mêmes à bien se définir. De ce point de
vue, le parcours de Gaston Besson, que l’on va croiser tour à
tour chez les Karens en Birmanie, auprès des Croates dans les

1.  Dominique Fessaguet, « Flirte avec la mort », Topique, vol. 126, n° 1, 2014,
p. 17-23.

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Les volontaires armés

guerres de dissolution de Yougoslavie ou encore plus récem-


ment dans l’est de l’Ukraine, est très éclairant. En effet, dans
des situations qui semblent comparables, lui-même se présente
différemment. En 1993, de retour de Croatie, il témoigne de
son expérience sous le titre : « Moi, Gaston Besson, mercenaire
français »1. Interrogé par la Radio télévision suisse (RTS) en
2015 à propos de son engagement en Ukraine, il réfute son
appartenance à la catégorie des « mercenaires ». Se présentant
comme un révolutionnaire, il s’assimile au volontariat armé
idéologique2.
Cette difficulté à définir des catégories de combattants irré-
guliers se retrouve dans la construction du droit international,
alors qu’il est apparu nécessaire de distinguer les deux cas. La
3e convention des accords de Genève (1949) dans l’article 4 du
titre I, précise que les volontaires armés pourront être reconnus
comme prisonniers de guerre. Des contours sont fixés à cette
nouvelle catégorie de combattants juridiquement définie dé-
sormais. Ils doivent avoir un chef de troupe, ils doivent por-
ter ouvertement les armes et un signe distinctif des civils (uni-
forme ou autre) et respecter les lois de la guerre3. La reprise de
ces différents critères doit ainsi nous permettre de distinguer si
les Français que nous allons observer relèvent de la catégorie du
volontaire armé et comment ils peuvent à un moment de leur
parcours en sortir : questions financières mais aussi par exemple
du terrorisme (et donc du non-respect du droit de la guerre).
Il convient par ailleurs de remarquer que les volontaires ar-
més représentent l’une des formes sous-étudiées d’acteurs de la
guerre. Ce vide historiographique a été en partie comblé ces der-
nières années, mais les travaux portent principalement sur les pé-

1. http://www.grands-reporters.com/moi-gaston-besson-mercenaire.html
consulté le 12 avril 2018.
2. https://www.rts.ch/info/monde/6686719--j-en-ai-marre-de-tuer-des-gens-j-
ai-passe-l-age-.html consulté le 12 avril 2018.
3.  Ibid.

16
Introduction

riodes précédentes, que ce soit le xixe siècle ou la séquence 1914-


19451. Pour l’après-1945, les trajectoires individuelles comme
collectives font ainsi l’objet des premiers chapitres du présent
ouvrage. La mondialisation, accélérée dans le dernier tiers du
xxe siècle et le début du xxie siècle, crée des contextes favorables à
une recrudescence de cette forme d’engagement. La guerre civile
en Syrie depuis 2011 en témoigne. En sens inverse, il s’agit de
montrer que les conflits comportent des dimensions transnatio-
nales sur l’ensemble de la période considérée (et même antérieu-
rement). L’opinion publique a trop souvent l’impression qu’elle
n’est le résultat que de la mondialisation très récente (depuis la
fin de la guerre froide et en lien avec les « réseaux sociaux »).
Certains peuvent considérer qu’elle n’est liée qu’aux nouvelles
modalités utilisées par des « entrepreneurs de cause », comme
les terroristes islamistes pour mieux faire connaître leur combat,
voire pour emporter la victoire dans un affrontement qui dé-
passe les espaces nationaux sur lesquels il se déroule initialement
pour prendre une dimension de guerre entre civilisations. L’ap-
pellation d’État islamique renvoie directement à cette question
en liant résurrection d’un califat et lutte sanglante avec l’Oc-
cident – au Proche-Orient, mais aussi dans le reste du monde
notamment par le recours au terrorisme.
Derrière les discours d’organisations qui mobilisent des vo-
lontaires armés comme l’État islamique, l’étude des trajectoires
de ces hommes permet de remettre en perspective les départs
de Français vers un théâtre de guerre. Au-delà du discours idéo-
logique qu’ils développent, il s’agit d’interroger toute une série

1.  On pense ici aux travaux menés sous la conduite de Gilles Pécout, notamment
dans ses séminaires à l’EPHE et à l’ENS Ulm ou au colloque qu’il a organisé en
2012, « Se battre pour des idées dans le monde xviiie-xxie siècles » à Paris ; Walter
Bruyère-Ostells, La Grande Armée de la liberté, Paris, Tallandier, 2009 ; Charles A.
Coulombe, The Pope’s Legion, The Multinational Fighting Force that Defended the
Vatican, New York, Palgrave, 2008 ; Hubert Heyriès, Les Garibaldiens de 14,
Nice-Monaco, Serre, 2005 ; Rémi Skoutelski, L’espoir guidait leurs pas, Les volontaires
français dans les Brigades internationales, 1936-1939, Paris, Grasset, 1998.

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Les volontaires armés

d’autres facteurs d’explications comme la recherche de l’aven-


ture, les représentations du monde ou les effets de groupe (cha-
pitres 5 à 7). L’étude de l’historien Christopher Browning sur la
participation d’« hommes ordinaires » à une violence « extraor-
dinaire » comme la « Shoah par balles » incite à s’interroger sur
les interactions entre un combattant et le groupe auquel il ap-
partient dans un engagement qui peut l’amener à une violence
non envisagée en première intention, à une radicalisation de son
comportement guerrier1. Cela nécessite l’étude de la violence vé-
cue, reçue ou exercée sur le terrain (chapitre 9).
Pour revenir aux débats d’actualité sur les engagements en
Syrie, la comparaison avec d’autres conflits plus anciens permet
d’observer des retours à une vie « ordinaire » en France et à ses
mécanismes (chapitre 10) ; et de relever des différences qui per-
mettent d’identifier d’éventuels seuils de violence, d’éventuelles
configurations de guerre qui rendraient plus difficile la réinté-
gration dans la société française.

1.  Christopher Browning, Ordinary Men : Reserve Police Battalion 101 and the
Final Solution in Poland, New York, Harper, 1998.
Chapitre 1

De La Fayette aux Waffen-SS


L’engagement politique par les armes

Les Français qui choisissent de prendre les armes pour une


cause étrangère après 1945 s’inscrivent dans une histoire longue
de volontariat. Elle alimente les systèmes de représentations de
ces hommes, mais aussi de la société française face à leur engage-
ment. Il convient donc de la retracer brièvement. Né à la fin du
xviiie siècle, ce phénomène débouche sur les grandes violences
politiques de l’entre-deux-guerres et de la Seconde Guerre mon-
diale auxquelles prennent part des volontaires français très poli-
tisés. Cette dernière séquence est particulièrement présente dans
la mémoire collective de notre société dans la seconde moitié du
xxe siècle.

1776-1914 : Combattre pour (ou contre) la nation


et la liberté

De la guerre d’indépendance américaine à la Première Guerre


mondiale, des générations de Français s’engagent à l’étranger
pour permettre à un peuple d’obtenir l’indépendance et/ou la
liberté politique. La Fayette est la première grande figure emblé-
matique du volontariat armé. Âgé de 19 ans en 1776, ce jeune
noble français se passionne pour les idéaux de liberté qui ont

19
Les volontaires armés

poussé les Insurgents américains à proclamer leur indépendance


de la Couronne britannique. Il se met en congé illimité, achète
un navire pour rallier à la cause américaine une petite troupe
qui le suit. Il participe aux premiers combats contre les Anglais.
Rentré en France pour convaincre le roi Louis XVI d’aider les
Américains, il combat à nouveau en 1780 avec le grade de géné-
ral et s’illustre dans la défense de la Virginie contre les troupes du
Britannique Cornwallis.

L’âge romantique :
la participation à une Grande Armée de la liberté 1

La Révolution française puis l’Empire diffusent ensuite en


Europe les idéaux nationaux et libéraux. Après 1815, face aux ré-
gimes réactionnaires des Restaurations, des Français s’engagent
à nouveau dans la lutte armée pour la défense de la liberté des
peuples. Les vétérans de la Grande Armée sont nombreux à
servir dans les tentatives révolutionnaires d’Italie à Naples ou
au Piémont en 1820-1821. Ces différentes causes semblent
convergentes dans l’espoir de faire tomber la Sainte-Alliance. En
1821, Maurice Persat, de retour d’Amérique du Sud, souhaite
s’engager à nouveau au service d’une cause libérale « lointaine ».
Il exprime ainsi sa réflexion : « Il me fallait prendre une résolu-
tion, car je n’avais plus assez de revenus pour vivre les bras croisés
et sans état […]. Deux révolutions se présentaient et m’offraient
la chance de poursuivre honorablement ma carrière militaire et
politique […]. Je connaissais presque toute l’Espagne, Naples
était un pays neuf pour moi : je lui donnai la préférence. »
Certains d’entre eux mettent également leur épée au service
de l’Espagne qui installe un régime libéral entre 1820 et 1823.
Les étudiants sont aussi largement mobilisés, en particulier après
l’échec de complots de la « charbonnerie » en France. Armand

1.  Walter Bruyère-Ostells, La Grande Armée de la liberté, op. cit.

20
De La Fayette aux Waffen-SS

Carrel, futur journaliste et déjà républicain est l’un d’entre eux.


Il témoigne de leur afflux à Barcelone : « Des jeunes gens com-
promis en France dans d’inutiles complots, ou qui l’avait quit-
tée, enflammés de zèle pour une cause qu’ils croyaient la leur
[…] étaient venus se réunir à eux1. » En mars 1823, à la tête
d’une petite troupe d’une centaine de combattants, le colonel
Fabvier tente en vain de défendre l’Espagne sur la Bidassoa, à la
frontière basque, face à l’armée française qui vient rétablir l’au-
torité absolue de Ferdinand VII.
On le retrouve comme fondateur de l’armée régulière grecque
à partir de 1825. Dans cette guerre d’indépendance (1821-
1830), les volontaires armés appelés « philhellènes » sont des
milliers à venir servir pour la cause de la mère de la civilisation
européenne contre les Ottomans. Si le poète britannique Byron
incarne souvent le philhellénisme, si les étudiants allemands sont
nombreux à affluer en Grèce, les Français jouent un rôle non
négligeable. Christophe Baleste est le premier chef à organiser la
troupe grecque dès 1821. Autour de Fabvier, on trouve des vété-
rans comme Regnaud de Saint-Jean d’Angély, fils d’un ministre
de Napoléon, qui prend la tête du premier corps de cavalerie
grecque en 1825, mais aussi des hommes qui n’ont pas forcé-
ment porté les armes avant leur arrivée en Grèce. Leur venue est
rendue possible par une immense mobilisation à travers l’Europe
et jusqu’en Amérique. En France, de nombreux concerts ou fêtes
sont organisés dans tout le pays pour obtenir des dons2. Mais les
principaux fonds sont réunis par le comité parisien. En octobre
1826, 150 000 volontaires sont envoyés en Grèce, financés par
le seul comité parisien.
D’autres font le choix de participer aux luttes pour l’indé-
pendance de l’Amérique latine. L’expertise militaire des soldats

1.  Armand Carrel, « Guerre d’Espagne », Revue française, Paris, Chamerot, 1857-
1859, p. 124.
2.  A.N. F7 6723 B.

21
Les volontaires armés

européens y est particulièrement recherchée, à tel point que


les hommes qui rejoignent les insurgés se voient reclasser dans
des grades élevés et toucher des soldes gratifiantes. Le capitaine
Barrès, alors en garnison en Bretagne, témoigne ainsi : « Pen-
dant notre séjour à Morlaix, plusieurs agents des Républiques
de l’Amérique méridionale nous engagèrent […] à aller servir
dans leurs troupes. Les promesses étaient avantageuses1. » Les
historiens les voient ainsi tantôt comme des mercenaires, tan-
tôt comme des volontaires armés. Jorge Beauchef appartient à
la seconde catégorie et fait le choix d’un départ définitif vers le
Nouveau Monde : « Je suis volontairement venu de France en
Amérique pour chercher l’aventure mais une aventure qui avait
pour but l’indépendance de cette grande partie du monde2. » Il
devient l’une des figures de l’indépendance chilienne. Il s’illustre
notamment lors de sa participation à la bataille de Chacabuco
en février 1817 sous les ordres de San Martín et un peu plus tard
par son rôle central dans la prise de Valdivia au sud du pays.
Le combat pour la liberté se recentre sur la France avec les révo-
lutions de 1830 et 1848. Pourtant, dans chaque cas, des Français
tentent de diffuser par les armes l’esprit des révolutions aux autres
États européens. En 1830, des légions constituées d’environ 1 500
hommes partent vers Bruxelles : Inséparables Belges parisiens, Ti-
railleurs parisiens, Bataillon des Amis du peuple… La fièvre de la
révolution parisienne entraîne une nouvelle mobilisation. Le co-
mité belge reçoit l’aide symbolique de La Fayette qui offre 12 000
francs. Arrivé plus tôt à Bruxelles, le Bourguignon Charles Niellon
joue un rôle décisif dans le soulèvement de la ville. Attaquant les
Hollandais le 26 septembre à Schaerbeek, il les enveloppe avec
ses 350 volontaires par un mouvement tournant. Nommé le len-
demain commandant du premier corps franc, il s’illustre dans la

1.  Jean-Baptiste Barrès, Souvenirs d’un officier de la Grande Armée publiés par son
petit-fils M. Barrès, Paris, Plon, 1923.
2.  Cité par Patrick Puigmal dans l’introduction des Mémoires de Beauchef (Mé-
moires pour servir à l’indépendance du Chili, Paris, La Vouivre, 2003).

22
De La Fayette aux Waffen-SS

campagne de l’automne 1830, puis lors de la résistance héroïque à


Turnhout face au prince d’Orange (août 1831).
Des corps de volontaires vont appuyer le soulèvement polonais
contre les Russes. Comme pour la Belgique, la mobilisation est
menée par de grandes personnalités. La Fayette préside à Paris le
Comité central de secours à la Pologne qui lance un appel, signé
notamment par Hugo ou Béranger. La capitale française est éga-
lement le siège en 1830 d’un Comité américano-polonais dirigé
par l’écrivain Fenimore Cooper. Dans les deux cas, ces comités
sont relayés par des artistes. Quelques dizaines d’officiers sont en-
voyés de Paris à Varsovie par Fabvier, lui aussi une nouvelle fois
mobilisé. D’autres rejoignent les rangs polonais par leurs propres
moyens, comme Jean Bouzereau de Bellemain avec la conviction
d’un affrontement européen : « Je n’ai pas hésité à prendre part à
cette lutte sanglante, vue la conviction où j’étais que les armées
russes étaient destinées à marcher contre la France1. » Après février
1848, près de 1 500 Français gagnent la péninsule italienne pour
se joindre à la première guerre d’indépendance italienne contre
l’Autriche. Certains de ces volontaires sont encore d’anciens mili-
taires, mais la majorité d’entre eux viennent du monde ouvrier. Ils
ne connaissent, de la lutte armée, que l’expérience des barricades
parisiennes et souhaitent vraiment participer à l’émancipation ita-
lienne. L'unification de la péninsule fait connaître le plus célèbre
volontaire armé de la génération suivante, Garibaldi.

Garibaldiens contre « internationales blanches »

Les Chemises rouges se retrouvent engagées en Italie, en France


en 1870 ou plus tard en Grèce. En fait, l’effort de guerre interna-
tional fait partie de la dynamique proprement nationale d’achè-
vement politique de l’Unité. Volontariat international, place de

1.  Lettre explicative de Bouzereau de Bellemain adressée au ministre de la Guerre


en 1832 (SHD, Terre XL, 57).

23
Les volontaires armés

l’Italie sur la scène européenne et méditerranéenne et irréden-


tisme forment un triptyque jusqu’au premier conflit mondial.
L’espace atlantique (entre Europe et Amérique) a été la première
aire de circulations de volontaires armés avec les luttes d’indé-
pendance du Nouveau Monde. Plus on avance dans le xixe siècle,
plus la Méditerranée devient le lieu privilégié de l’amitié poli-
tique internationale1. Des Français continuent à participer à ces
luttes armées pour les nouvelles nations qui se constituent. La
guerre gréco-turque de 1897 est une nouvelle occasion pour des
Chemises rouges d’entrer au service de la Grèce au nom de la soli-
darité latine et méditerranéenne. Essentiellement composés d’Ita-
liens, les rangs garibaldiens des volontaires comprennent ainsi des
Provençaux (ou encore des Catalans). Ils sont plus de 2 000 à
rejoindre Ricciotti Garibaldi, fils de Giuseppe, dans ces légions
philhelléniques. Une nouvelle mobilisation autour de nouveaux
« comités grecs », de manifestations étudiantes à Toulouse, Mar-
seille ou Aix-en-Provence et de discours de parlementaires, dont
Jean Jaurès, rend possible cet élan guerrier.
Toutefois, ce qui frappe à partir des années 1830, c’est la mo-
bilisation qui gagne désormais aussi le camp conservateur euro-
péen. Au début des années 1830, légitimiste français, le général
de Bourmont va successivement soutenir les réactionnaires por-
tugais (Miguel I) et espagnols (lors de la première guerre carliste)
face aux libéraux. À partir des luttes qui secouent la péninsule
Ibérique, se constituent des « internationales blanches » pour
la défense des monarchies conservatrices au sein desquelles les
légitimistes français jouent un rôle actif.
En 1860, au moment de l’unité italienne, il s’agit notam-
ment de défendre les États pontificaux. Catholique intransi-

1.  Voir les travaux de Gilles Pécout, notamment les articles « Pour une lecture
méditerranéenne et transnationale du Risorgimento », Revue d’histoire du xixe siècle,
n° 44, 2012, p. 29-47 et « Amitié littéraire et amitié politique méditerranéennes :
philhellènes français et italiens de la fin du xixe siècle », Revue germanique internatio-
nale, 2005/1-2, p. 207-218.

24
De La Fayette aux Waffen-SS

geant et légitimiste, le général de Lamoricière part prendre le


commandement des troupes pontificales. Fortes de quelque
6 500 hommes mal équipés et indisciplinés. À Castelfidardo,
le 18 septembre 1860, malgré leur bravoure, les volontaires
catholiques sont défaits : « L’ennemi avait perdu beaucoup de
monde mais nos pertes étaient considérables, et relativement
plus sensibles que les siennes1. » Pour recruter de nouveaux
volontaires, on diffuse l’image héroïque des premiers. L’abbé
Allard publie par exemple à Nantes en 1862 un petit ouvrage à
la gloire du Volontaire Joseph-Louis Guérin. Joseph-Louis Gué-
rin incarne toutes les formes de mobilisation que peut souhai-
ter un membre du comité de soutien à l’engagement dans les
zouaves pontificaux.
Entré au séminaire, il y découvre l’injustice du sort du pape qui
en est à l’origine : « Il était au séminaire le plus ardent champion
des intérêts catholiques si indignement méconnus ou trahis2. »
Il participe ensuite à la campagne pour la défense du pape en
détresse, mais « bientôt on parle d’enrôlements, de croisade ; lui
aussi veut suivre la noble bannière ». Ordonné diacre, Guérin
hésite entre service spirituel et service armé et se compare aux
Templiers. Il part avec plusieurs camarades. Son diocèse constitue
le record d’envois de volontaires sur une même commune, celle
de Campbon avec 20 enrôlés. Au total, ce sont près de 11 000 vo-
lontaires catholiques de toute l’Europe qui partent servir Rome.
Après 1865, un petit-neveu du célèbre Vendéen en lutte contre
la Révolution, Charette, dirige les zouaves du pape. Les volon-
taires catholiques affrontent les Chemises rouges de Garibaldi à
Mentana l’année suivante. Le commandement du pro-ministre
des armées pontificales, le général Kanzler, rend ainsi compte au
pape de sa victoire : « Le lieutenant-colonel de Charette conduisit

1.  Lamoricière (général), Rapport du général La Moricière à Monseigneur de Mé-


rode, ministre des Armes de Sa Sainteté Pie IX, Paris, Charles Douniol Libraire-éditeur,
1860.
2.  Ibid., p. 132-133.

25
Les volontaires armés

de sa personne les zouaves à l’attaque et son cheval reçut trois


coups de feu. Le colonel Allet, durant toute l’action, s’efforçait
de maintenir compacts les rangs de ses soldats emportés par leur
ardeur […]. L’ennemi culbuté dans toutes ses positions, après
des pertes considérables, s’était enfermé dans Mentana, où il de-
vait nécessairement être en proie à la plus grande démoralisa-
tion1. » Charette et ses zouaves sont les véritables vainqueurs du
combat. Lors du défilé romain au lendemain de la victoire, on
entend les cris : « Vive Pie IX ! vive la France ! vive les zouaves !
vive la religion ! »
En fait, réseaux légitimistes français et carlistes espagnols font
corps à la fois pour Rome mais aussi au service de François II
chassé de Naples par Garibaldi. Ensuite, dans les années 1870,
la presse catholique et légitimiste est encore suffisamment puis-
sante en France pour défendre ardemment la cause carliste espa-
gnole. Les réseaux français participent aux filières d’engagement
en Espagne2.

Violences de guerre et hyperpolitisation


des volontaires armés : « L’Europe en enfer »
(première moitié du xxe siècle)

La séquence entre 1914 et 1945 a été interprétée par une


série d’historiens comme une période de « brutalisation » (de
retour à une brutalité primitive) des sociétés européennes. Les

1.  Rapport sur le combat de Mentana fait par le général Kanzler, pro-ministre des
armes, à Sa Sainteté Notre-Père le pape Pie IX, 12 novembre 1867, Journal historique
et littéraire, Paris, Dillet Libraire, 1867-1868, tome XXIV, 447 p.
2.  Sur le soutien des Français aux Bourbons napolitains et aux carlistes en Espagne,
voir Simon Sarlin, Le Légitimisme en armes, Histoire d’une mobilisation internationale
contre l’unité italienne, Rome, Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de
Rome, n° 355, École française de Rome, 2013 ; Alexandre Dupont, Une Internatio-
nale blanche. Les légitimistes français au secours des carlistes (1868-1883), thèse soute-
nue à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne le 18 septembre 2015.

26
De La Fayette aux Waffen-SS

prémices s’en font sentir dès la guerre des Boers. Pendant la Pre-
mière Guerre mondiale, le combat se déroule sur le sol français,
et le pays bénéficie à son tour du volontariat international : ga-
ribaldiens italiens, Américains qui rendent hommage à l’histoire
en se regroupant dans une « escadrille La Fayette », Latino-Amé-
ricains… À partir de 1919 surtout, on voit combien les hommes
politiquement engagés au service d’une cause étrangère sont ins-
trumentalisés par les États, à commencer par les régimes fasciste,
nazi et soviétique.

Contre la perfide Albion : des volontaires aux côtés des Boers

Dans la mobilisation en faveur des Boers, le nationalisme est


le principal facteur. On assimile le combat de Pretoria avec celui
de Fachoda ; les Boers sont des combattants-paysans qui pré-
sentent de fortes analogies avec le soldat français et vont ven-
ger son honneur : « Mais que l’Angleterre se rassure, ce drapeau
tricolore arraché de Fachoda et déchiré à Londres a été porté à
Pretoria par des volontaires français et s’est mêlé à ceux de l’éten-
dard de la République du Sud […]. Elle nous a fait une guerre
de Cent Ans ; pendant cent ans, elle a persécuté et dépouillé les
colons du Cap. De tout temps, pour eux comme pour nous,
elle a violé ses traités de paix et sa haine est d’autant plus féroce
contre les Boers que du sang français coule dans leurs veines »,
proclame le député nationaliste Georges Berry lors d’une confé-
rence en mars 19001.
Selon une tradition désormais bien établie, des comités de sou-
tien s’organisent et recrutent dans toute l’Europe près de 2 200
« volontaires » pour aller soutenir la cause boer. Ils constituent
ainsi plus de 10 % des effectifs des combattants2. Ces engagés

1.  Cité par Bernard Lugan, La Guerre des Boers (1899-1902), Paris, Perrin, 1998,
364 p.
2. Voir le chapitre que consacre Bernard Lugan aux différents corps étrangers
ibid.

27
Les volontaires armés

viennent d’Irlande, des Pays-Bas ou de Russie1. Mais le contingent


le plus nombreux est composé de Français, comme Robert de Ker-
sauson ou les anciens militaires Etchegoyen et Gallopaud.
Le plus célèbre d’entre eux est incontestablement le colonel
de Villebois-Mareuil2. Né en 1847 à Nantes dans une famille de
vieille noblesse, Villebois-Mareuil entre à l’école d’officiers de
Saint-Cyr en 1865 et entame une brillante carrière militaire. Il
devient en 1892 le plus jeune colonel de l’armée française. Mais,
nationaliste antidreyfusard, il démissionne en 1896 puis rejoint
les Boers en 1899. Villebois-Mareuil les conseille judicieusement
en les incitant à utiliser leur habileté de tireurs plutôt qu’à livrer
des combats classiques d’infanterie : « Les Boers sont des soldats
extraordinaires au feu, des hommes d’il y a 200 ans combattant
avec des engins modernes […]. Si on joint à ces facultés de cava-
lier et de tireur leur vue prodigieuse, on comprend à quel point
ces hommes diffèrent de ceux de nos civilisations3. » Le volon-
taire français a gagné la confiance des républicains sud-africains.
Nommé général, il reçoit le commandement d’une « légion
étrangère » de 1 500 hommes. Le 4 avril 1900, Villebois-Mareuil
tombe, les armes à la main, lors d’un raid contre un fortin bri-
tannique à Boshof.

« Internationale rouge » contre « internationale noire » ?

La guerre d’Espagne constitue sans doute l’une des pages les


plus célèbres de l’histoire du volontariat international. Elle il-
lustre le changement des registres politiques par rapport à la pé-
riode du xixe siècle. Désormais, l’amitié politique internationale

1.  Maximov Evgeni qui sert dans la Légion étrangère sous Villebois-Mareuil, puis
prend la tête du corps hollandais.
2.  Sur Villebois-Mareuil et des volontaires engagés en Afrique du Sud, on peut
notamment lire Bernard Lugan, Huguenots et français : ils ont fait l’Afrique du Sud,
Paris, La Table ronde, 1988.
3.  Ibid., p. 157.

28
De La Fayette aux Waffen-SS

n’est plus au service d’une construction nationale. La mobilisa-


tion s’opère d’abord sous l’angle de la défense de la République,
des idéaux de gauche face au péril nationaliste, voire fasciste.
En réaction, une internationale noire, pour reprendre l’expres-
sion qui rend compte des tentatives d’union des différents mou-
vements nationalistes ou fascistes d’Europe, vient apporter un
soutien militaire à Franco1. Le discours est complètement in-
ternationaliste ; en plus d’une guerre civile, le conflit espagnol
apparaît aux yeux de nombreux volontaires comme un espace de
la lutte globale entre gauche et droites radicales.
Dès l’annonce du coup d’État militaire en juillet 1936, des
Français passent les Pyrénées pour servir dans les rangs des ré-
publicains. L’un des plus connus est l’écrivain André Malraux
qui reçoit l’appui tacite de Pierre Cot, ministre de la Défense du
Front populaire. André Malraux met sur pied son escadrille « Es-
paña », tandis que d’autres rejoignent les différentes milices du
camp républicain. Des dizaines d’anarchistes français s’intègrent
ainsi aux forces combattantes de la CNT. La centurie Sébastien
Faure (du nom d’un intellectuel anarchiste) rejoint ainsi la plus
importante unité de la CNT, la colonne Durruti forte de 6 000
combattants environ. À l’origine de la constitution de la centu-
rie, Charles Charpentier et Louis Mercier-Vega (dit Ridel), qui
se connaissent depuis le début des années 1930. Le premier est
alors secrétaire du groupe anarchiste de Saint-Denis ; belge, le
second s’est installé en région parisienne. Après les émeutes des
ligues d’extrême droite le 6 février 1934, les deux hommes sont
en veille, revolver au poing, à la Bourse du travail. Ils bénéficient
d’une filière mise en place dans les Pyrénées-Orientales par Ni-
colas Faucier, qu’ils ont également connu à Aubervilliers, grâce
à « des accointances avec les douaniers de Port-Bou pour laisser

1.  Olivier Dard, « L’internationale noire au xxe siècle, entre fantasmes et réalités »,


dans Éric Anceau, Jacques-Olivier Boudon et Olivier Dard, Histoire des internatio-
nales, Europe xixe-xxe siècles, Paris, Nouveau Monde éditions, 2017.

29
Les volontaires armés

passer nos camions sans trop insister sur la fouille, parce que
nous avions des caches d’armes au-dessous ». Nicolas Faucier se
souvient de ce trafic transfrontalier qui lui permettait de faire
passer les volontaires : « On se compromettait, c’est entendu !
Nous rencontrions les trafiquants d’armes, eh oui ! Mais, il fallait
le faire, ce travail-là ! Il y a eu Charpentier, Ridel, qui sont allés se
battre en Espagne avec la centurie Sébastien Faure…, et Simone
Weil, s’il te plaît !… Elle ne savait pas tenir un fusil, mais elle
voulait y aller […]. Ils nous sont passés entre les mains ; c’était
nous qui leur payions le voyage1. »
Charpentier et Ridel participent à la bataille des idées au sein
du camp républicain, distribuant au front le journal franco-
phone L’Espagne antifasciste publié à Barcelone. Après la bataille
de Perdiguera, les deux hommes rentrent en France. Charpentier
retourne cependant à Barcelone à la fin de l’année 1936 comme
délégué français auprès de la Fédération anarchiste ibérique
(FAI). Le 4 mai 1937, posté avec une mitrailleuse sur le toit de
l’usine de savon Myrurgia, près de la Sagrada Familia, il prend
part aux combats contre les staliniens. Comme la plupart des vo-
lontaires anarchistes, écœurés de la mainmise des communistes
et d’être considérés comme des menaces au sein même du camp
républicain, Charpentier et Ridel rentrent en France. De l’autre
côté des Pyrénées, des meneurs anarchistes ou trotskistes sont ar-
rêtés (Julián Gorkin, Wilebaldo Solano, Juan Andrade), certains
assassinés (les Italiens Francesco Barbieri et Camillo Berneri par
exemple). Le 16 juin, le POUM (Partido Obrero de Unificación
Marxista) est mis hors la loi en zone républicaine.
En effet, le volontariat armé international au sein du camp ré-
publicain est essentiellement contrôlé par l’URSS. À l’automne,
les Brigades internationales s’organisent sous la supervision du

1. http://affiches-combattants-liberte.org/fr/content/37-le-mouvement-
anarchiste-francais-et-la-revolution-espagnole consulté le 12 mars 2018.

30
De La Fayette aux Waffen-SS

Komintern. Le Parti communiste français joue un rôle important


de soutien à la montée en puissance de la troupe. Celle-ci installe
son état-major à Albacete dont le commandant est un Français,
André Marty. Au total, 9 500 volontaires français vont devenir
brigadistes. Les bataillons sont formés en fonction de la langue.
Les Français sont ainsi regroupés dans le bataillon « Commune
de Paris » (XIe brigade), « André Marty » (XIIe brigade) ou en-
core « Louise Michel » (XIIIe brigade). On pourrait y ajouter
les milliers d’immigrés résidant en France, Italiens antifascistes,
Juifs d’Europe centrale ou Polonais. La moitié d’entre eux sont
membres du Parti communiste français ; certains sont de futurs
résistants célèbres comme Rol-Tanguy ou le colonel Fabien.
Né à Paris en 1919, de son vrai nom Pierre Georges, le co-
lonel Fabien est très tôt orphelin de mère et fils d’un ouvrier
boulanger communiste. Turbulent, l’adolescent est attiré par les
combats de rue menés par les Jeunesses communistes face aux
« fascistes », tout en multipliant les petits métiers. En octobre
1936, malgré les réticences de son père, il traverse les Pyrénées.
Ayant triché sur sa date de naissance, il s’engage dans les Brigades
internationales, alors qu’il n’a que 16 ans. Élève puis instructeur
dans une école de sous-officiers à Madrid, il rejoint la brigade
en 1938. Le 19 mars, engagé sur le front en Aragon, il reçoit
plusieurs blessures dont une au ventre. Après avoir été soigné, il
rentre en France en août.
Les volontaires français participent par la suite à toutes les
grandes batailles de la guerre d’Espagne et se couvrent particuliè-
rement de gloire à celle de Guadalajara en 1937. Ancien peintre
en bâtiment, Marcel Sagnier y commande le bataillon « Com-
mune de Paris ». Le 9 mars, avec les autres bataillons de la XIe bri-
gade, il arrête l’offensive du corps expéditionnaire fasciste envoyé
par Mussolini pour appuyer Franco. Les brigadistes tiennent la
dragée haute aux soldats professionnels fascistes jusqu’au 11 au
matin avant de plier. Toutefois, cette défense acharnée permet
au camp républicain de lancer une contre-attaque qui fait des

31
Les volontaires armés

dégâts importants dans les rangs ennemis. Marcel Sagnier voit


ensuite son effectif être décimé dans la bataille de l’Èbre. En ef-
fet, les militaires républicains espagnols ont tendance à placer les
brigadistes en première ligne face aux forces franquistes.
La mobilisation au service du camp républicain provoque en
retour un appel à la croisade contre le communisme au nom
de la défense de l’Occident. Sans parler des légions fasciste et
nazie, les franquistes reçoivent le soutien de volontaires portu-
gais, roumains ou encore irlandais. Dès 1936, des Français s’en-
gagent également de façon individuelle. Au total, peut-être entre
500 et 700 vont servir dans les rangs des milices carlistes. Les
plus nombreux sont regroupés au sein de la compagnie Jeanne
d’Arc qui voit le jour en mai 1937. L’initiative en revient au ca-
pitaine Henri Bonneville de Marsangy. Dès l’année précédente,
à Bordeaux, il s’efforce de recruter dans les milieux nationalistes
français. Il est aidé par le monarchiste et conseiller municipal
parisien, Charles Trochu. La compagnie Jeanne d’Arc est incor-
porée à la 17e bandera de la Légion étrangère espagnole et reçoit
pour commandant le capitaine Jean Coursier. Basée à Talavera
de la Reina, son effectif trop restreint pose problème pour l’en-
gager sur le front. En septembre 1937, des Espagnols et quelques
Russes blancs lui sont amalgamés. L’unité atteint péniblement
une centaine de soldats à la fin de l’année. Alors que la petite
troupe française est transférée à Saragosse, elle participe à la ba-
taille de Teruel, puis est engagée en Catalogne. Finalement, la
compagnie Jeanne d’Arc est dissoute le 13 avril 1938.
Entre-temps, l’initiateur de la troupe qui a rejoint l’Espagne
comme journaliste finit par prendre les armes à son tour. Il re-
joint une milice en Navarre et participe aux combats de Mérida,
Badajoz, Medellín, Talavera, ainsi qu’à la prise de l’Alcázar de
Tolède. Il meurt finalement dans l’assaut contre Llanes, dans les
Asturies, le 10 février 1937. Son dossier précise qu’« il prit le
commandement d’un groupe de soldats, les encourageant par
son exemple et contribuant de manière efficace à repousser l’en-

32
De La Fayette aux Waffen-SS

nemi par son audace et sa sérénité. Grièvement blessé, il refusa


de se retirer au poste de secours et continua à encourager les
troupes jusqu’à ce que, l’attaque terminée […], il fût relevé et
évacué à l’hôpital où il décéda1 ».

LVF et Waffen-SS : engagés armés au service


de la collaboration avec le Grand Reich

La Légion des volontaires français est créée le 8 juillet 1941


avec l’accord du maréchal Pétain : « À la veille de vos prochains
combats, je suis heureux de savoir que vous n’oubliez pas que
vous détenez une part de notre honneur militaire. » De juillet
1941 à mai 1943, quelque 13 000 volontaires se font connaître.
6 000 d’entre eux environ seront retenus, notamment selon des
critères d’aryanité, pour servir. Ils sont intégrés aux forces de la
Wehrmacht comme 638e régiment d’infanterie commandé par
le colonel Roger Labonne. Ce sont finalement plus de 2 000
volontaires qui reçoivent leur instruction militaire dans le camp
de Deba, en Pologne, à partir de l’automne 1941. Portant l’uni-
forme allemand et soumis au serment de fidélité au « Führer »,
ces Français sont envoyés sur le front de l’Est dans les combats en
vue de la prise de Moscou. Les conditions sont particulièrement
difficiles. En décembre, ils participent à leur première offensive,
à 60 kilomètres de Moscou, sur un lac gelé. C’est l’échec : le ba-
taillon laisse 40 tués, 100 blessés et 200 cas d’engelures2.
Réorganisé, le 638e est ensuite affecté à la lutte contre les
partisans entre Brest-Litovsk et Moscou. Quand vient l’échec
allemand de Stalingrad, le 638e est transféré à Greifenberg, en
Poméranie. Près de la Bérézina, le 638e, sous le commandement
d’Edgar Puaud, est chargé d’arrêter l’offensive soviétique du gé-

1.  Cité par Sylvain Roussillon, Les « Brigades internationales » de Franco, Versailles,
Via Romana, 2012.
2.  Dominique Venner, Histoire de la collaboration, Paris, Pygmalion, 2000.

33
Les volontaires armés

néral Rokossovski. Il dépêche 500 volontaires, sous les ordres


du capitaine Bridoux, devant Bobr. Là, appuyés par des Mark V
Tigre et un peloton de SS Polizei, les Français tiennent tête aux
Soviétiques pendant deux jours. Malgré cette résistance achar-
née, les éléments du 638e doivent ensuite retraiter avec le reste
des forces allemandes. À son retour en France, Edgar Puaud es-
saie d’expliquer le sens de l’engagement de ses hommes : « On l’a
[la LVF] traînée dans la boue. Elle porte l’uniforme “Feldgrau”,
cela suffit. On se trompe. Ces enfants, ces pères de famille que
l’on présente comme des aventuriers, comme des gens sans foi ni
loi, eh bien, ils exposent leur vie pour un idéal. Je voudrais que
beaucoup de Français en fassent autant. Je vous demande donc
de dire que ceux qui se battent à l’Est, s’y battent pour leur idéal ;
pour refaire, côte à côte avec la Wehrmacht, une France forte,
qui sera marquée par une Armée nouvelle, une Armée jeune, une
Armée dynamique. Dites seulement aux Français, que ceux qui
se battent à l’Est sont de vrais Français, qui se battent pour leur
pays1. » Finalement, les rescapés de la LVF sont à Wildfleken en
Hesse où ils apprennent la dissolution par Vichy de l’unité. Ils
sont réaffectés à la Waffen-SS.
En effet, dès 1943, une autre partie des volontaires français
collaborationnistes, souvent des cadres de la Milice, rejoignent
les rangs de la Waffen-SS. Cette organisation militaire jouit d’un
certain prestige, puisque la SS est censée accueillir l’élite nouvelle
voulue par le nazisme. Ancien international de rugby militaire,
proche de Joseph Darnand, Pierre Cance fait partie des premiers
engagés en octobre. Il combat en Galicie en août 1944. Le 22,
son bataillon est décimé. Il continue cependant d’emmener au
combat ses derniers hommes malgré deux blessures sans grande
gravité. Après une troisième au genou, il est évacué du front,
mais son ardeur au combat lui vaut la Croix de fer de première

1.  Déclaration de presse d’Edgar Puaud commandant la LVF à Paris le 31 mars


1944.

34
De La Fayette aux Waffen-SS

classe et un avancement de grade. Employé comme instructeur


au cours de l’hiver, il part pour Berlin en février 1945 et y com-
bat jusqu’au 22 avril. En fuite, il est capturé par les troupes bri-
tanniques.
En fait, la plupart des Français sont rapidement regroupés à
l’été 1944 dans l’unité couramment appelée division « Charle-
magne ». Cette 33e Waffen-Grenadier-Division der SS regroupe
des éléments de différentes unités de volontaires. Outre les
premiers Français à avoir intégré l’année précédente la SS, on
y verse des engagés à la Kriegsmarine, des rescapés de la LVF,
des miliciens ou des hommes des corps francs NSKK. Au total,
plus de 7 000 Français sont placés sous le commandement de
l’ancien de la LVF, Edgar Puaud. La division « Charlemagne »
est envoyée, au cours de l’hiver 1944-1945, sur le front de l’Est,
en Poméranie où les troupes soviétiques tentent d’encercler les
armées allemandes en repli. Elle est engagée, pour la première
fois, à Hammerstein les 25 et 26 février 1945. Face à 50 divi-
sions adverses appuyées par des blindés, les Waffen-SS français
ne disposent, pour leur part, ni d’appui aérien ni d’artillerie.
Ils mettent toutefois hors de combat 32 chars russes avant de
s’enfermer dans Belgard. La division a déjà perdu 2 000 de ses
hommes et est presque entièrement décimée lors de la prise de
la ville. Son chef, Puaud, disparaît dans la déroute. Sa mort reste
auréolée de mystère et certains prétendront plus tard à sa survie.
Les survivants sont regroupés dans le bataillon Charlemagne
qui opère son repli avec le reste des forces nazies du front de l’Est.
Sous les ordres d’Henri Fenet, les derniers volontaires français sont
intégrés à la division « Nordland ». Le 16 avril 1945, ils s’illustrent
à Neukölln avec des éléments des Jeunesses hitlériennes en détrui-
sant une soixantaine de chars russes. Malgré la débâcle allemande,
ces quelque 300 hommes figurent parmi les dernières unités qui
combattent dans les rues de Berlin. Le 28, sur la place Belle-Al-
liance, ils protègent l’accès du bunker d’Adolf Hitler. Dans les
jours suivants, autour de leur chef, Henri Fenet, ils opposent les

35
Les volontaires armés

ultimes résistances à l’Armée rouge avant de rendre les armes le


2 mai. Le Führer s’est pourtant suicidé deux jours plus tôt.
Ainsi, l’histoire du volontariat armé français qui court de la
fin du xviiie siècle à 1945 se scande en deux temps. Le long
xixe siècle consiste en une série d’engagements au service de na-
tions en construction qui aspirent souvent à un modèle politique
libéral ou démocratique auxquels répondent d’autres volontaires
qui souhaitent défendre un modèle monarchique traditionnel,
c’est-à-dire largement adossé à la religion catholique. On peut
observer que les aires au sein desquelles circulent les volontaires
concernent essentiellement l’Occident. D’abord organisés au-
tour de l’espace atlantique, ces flux de volontaires français se
font également vers l’espace méditerranéen au sein duquel l’aire
ottomane se contracte au profit du modèle occidental.
La deuxième vague repose sur une hyperpolitisation et une
violence paroxysmique de la guerre – les crimes de guerre et gé-
nocides sont nombreux dans cette période. Les facteurs d’enga-
gement des volontaires français sont soit le nationalisme, soit la
lutte contre celui-ci avec une idéologie internationaliste très af-
firmée qui distingue cette gauche de celle de la première période.
Dans les deux cas, les conflits auxquels prennent part les volon-
taires sont au cœur des relations internationales (au moins régio-
nales en Occident). Leur relation suscite ainsi un puissant écho
auprès des opinions publiques européennes, et notamment de
la société française. Cette longue histoire des engagements pour
des causes étrangères produit également des systèmes de repré-
sentations très présents après 1945. Des archétypes héroïques se
construisent, que ce soient des individualités mythifiées comme
les « Héros des Deux Mondes » (La Fayette puis Garibaldi) ou
des groupes devenus légendaires (Brigades internationales à
gauche ou LVF à l’extrême droite).
En même temps, l’instrumentalisation par les États autori-
taires ou totalitaires (Allemagne nazie et URSS stalinienne no-
tamment) et le destin douloureux de ces volontaires de la dernière

36
De La Fayette aux Waffen-SS

période participent au reflux du volontariat dans la société fran-


çaise après 1945. Là où Edgar Puaud disparaît dans le Berlin des
dernières heures du nazisme, sans doute tué par les Soviétiques
ou mort des suites de blessures, l’anarchiste Mohamed Saïl, né
dans l’Algérie coloniale française, qui commande la centurie Sé-
bastien Faure en Espagne, survit à ses blessures, mais pour être
mieux arrêté en novembre 1938 pour militer à Paris en faveur de
l’indépendance algérienne. Après dix-huit mois de prison sous la
IIIe République, ses idées politiques le conduisent pendant plus
de trois années dans le camp de Riom-ès-Montagnes. Libérée,
la France pense à sa relance économique. Désormais, la guerre
froide organise les relations internationales. Elle se déroule très
largement en Europe et est vécue comme une sourde menace
au-dessus de la tête des Français. C’est donc à travers des conflits
moins structurants à l’échelle mondiale que se font les engage-
ments. Ils sont moins nombreux, mais la montée en importance
de la décolonisation dans les enjeux internationaux va cependant
continuer à motiver de nouveaux départs.
Chapitre 2

Le temps des guérilleros


L’engagement idéologique au temps
de la guerre froide

La période comprise entre 1945 et 1991 n’est pas dominée


par de grands flux d’engagements chez les Français dans des
conflits qui leur sont étrangers. Bien entendu, le début de la
période est difficile, marqué par la nécessaire reconstruction du
pays. La guerre d’Indochine répond sans doute largement aux
appétits guerriers de ceux qui ont soif d’engagement militaire et
d’exotisme. D’autres raisons peuvent également être invoquées.
L’extrême politisation du volontariat des années 1930 (guerre
d’Espagne) et de la Seconde Guerre mondiale et l’instrumen-
talisation par les régimes totalitaires ont sans doute un impact
significatif. Pourtant, « l’âge des extrêmes » (Eric Hobsbawm)
court jusqu’à la fin de la guerre froide1. Structurées autour des
deux blocs qui se font face, les relations internationales offrent
de nouveaux conflits dans lesquels des Français peuvent s’enga-
ger en se réclamant plutôt du camp anti-impérialiste et anticapi-
taliste ou de l’autre.

1.  Eric Hobsbawm, L’Âge des extrêmes, Le court xxe siècle (1914-1991), Bruxelles,
Complexe, 1999.

39
Les volontaires armés

Les guérilleros de la guerre froide : guerres révolution-


naires, guérillas et luttes d’émancipation coloniale
La tradition garibaldienne de volontariat armé en faveur de
l’émancipation de peuples souhaitant accéder à l’indépendance
ne mobilise pas de groupes importants de Français. Hormis les
luttes à dimension identitaire que l’on verra dans le chapitre sui-
vant, la gauche française de 1945 à 1989 poursuit la tradition
des intellectuels engagés dans des causes internationales, à l’ins-
tar de la figure de Jean-Paul Sartre. En revanche, elle produit
peu d’engagements guerriers. Les départs ne concernent que
quelques personnalités isolées.

Itinéraires de Régis Debray et Gérard Chaliand :


de l’engagement armé à l’observation participante

À travers le parcours de deux d’entre eux, Régis Debray et


Gérard Chaliand, il s’agit ici de comprendre cette rupture d’au-
tant plus forte si l’on met la période en miroir de celle de la
guerre d’Espagne et de saisir les mécanismes de cette « sortie de
l’engagement idéologique » dans la gauche française. Régis De-
bray et Gérard Chaliand incarnent finalement l’essoufflement de
la tradition de l’engagement armé de grandes figures du monde
intellectuel, à l’instar d’un Byron en Grèce au xixe siècle ou d’un
André Malraux en Espagne en 1936-1937.
Issu d’une famille aisée parisienne, Régis Debray fait de bril-
lantes études, intègre l’École normale supérieure, puis obtient
l’agrégation de philosophie avant de commencer une carrière
d’enseignant à Nancy qu’il interrompt au bout de quelques mois
pour rejoindre la révolution cubaine. Plutôt que de rester auprès
de Fidel Castro, il suit Che Guevara.

40
Le temps des guérilleros

Les luttes guévaristes


Argentin, Ernesto Rafael Guevara participe à l’expédition
menée par Fidel Castro contre le président cubain
Batista en 1956. Réfugié avec les autres guérilleros
dans la sierra Maestra, il participe à la révolution qui
triomphe en 1959. Tout en contribuant à la mise en place
du nouveau régime, le commandant Guevara réfléchit
à l’exportation du modèle révolutionnaire cubain.
Dès 1961, il défend l’idée qu’on peut développer des
foyers (« focos ») révolutionnaires avant même d’avoir
créé un parti de masse. Des premières expériences
malheureuses ont lieu au Venezuela à partir de
1962 et en Argentine en 1964. À partir de 1965, Che
Guevara prend lui-même la tête de différents maquis.
Il tente d’abord d’implanter la lutte révolutionnaire en
Afrique, en rejoignant la rébellion dans l’est du Congo-
Léopoldville (actuelle RDC).
Il rejoint ensuite la Bolivie. Le pays est alors gouverné par
une dictature militaire qui a pris le pouvoir par un coup
d’État dirigé contre le président Victor Paz Estensso-
ro. Che Guevara et ses compagnons installent un camp
d’entraînement dans la jungle d’une région très isolée et
montagneuse. Le groupe se constitue de 47 guérilleros
et adopte pour nom Ejército de Liberación Nacional (ou
ELN, « Armée de libération nationale »).

Régis Debray rejoint tout d’abord les maquis du Venezuela


pour filmer la révolution en 1963. Il prend finalement les armes.
En 1966, il est le seul Français parmi les guérilleros latino-amé-
ricains de l’ELN en Bolivie. La même année, il écrit Révolution
dans la révolution ? Lutte armée et lutte politique en Amérique
latine qui est publié l’année suivante en France. Il y développe la
théorie du « foco » chère à Guevara à partir des discussions qu’il

41
Les volontaires armés

a eues avec le « Commandante » et avec Fidel Castro. Il explique


avec pédagogie la méthode de la guérilla, de l’implantation d’un
maquis matriciel qu’il convient de développer jusqu’à être en
capacité de mener une offensive décisive contre le pouvoir en
place. Ainsi, Régis Debray se fait-il l’un des vulgarisateurs de la
guerre révolutionnaire guévariste.
Cependant, malgré la présence du Che, l’exemple bolivien
conforte les précédents latino-américains et congolais. Dès le
20 avril 1967, Régis Debray est capturé à Camiri avec un autre ré-
volutionnaire par les forces gouvernementales. Comme le rappelle
d’ailleurs Che Guevara dans son Journal de Bolivie, la qualité de
journaliste est déniée à Régis Debray. Interrogé et torturé, il risque
donc comme les autres la peine de mort promise aux guérilleros.
Malgré les victoires de l’armée bolivienne, Che Guevara
continue de tenter d’implanter son « foco ». Peu de jours avant
sa mort, il écoute les nouvelles et écrit : « Ils ont diffusé un en-
tretien avec Debray, très courageux face à un étudiant provo-
cateur1. » Régis Debray est finalement condamné à trente ans
d’emprisonnement. Grâce à une campagne internationale en
sa faveur, notamment portée par Jean-Paul Sartre, il est libéré
quatre ans plus tard.
Chez Gérard Chaliand, la carrière « de terrain » prédomine
et prédétermine son parcours d’analyste des conflits irréguliers.
Même ses poèmes sont édités après ses premières expériences de
guérillero. Né en 1934 dans une famille de réfugiés arméniens
installés en France, Gérard Chaliand s’engage d’abord en faveur
de la lutte algérienne pour l’indépendance et rejoint un réseau de
« porteurs de valises ». Formé aux Langues O, grand voyageur, il
épouse alors de façon plus générale la cause des peuples qui re-
cherchent l’émancipation des tutelles coloniales qui s’imposent
à eux. Durant plus de vingt ans, il parcourt l’Afrique, l’Asie ou

1.  Che Guevara, Journal de Bolivie, Paris, Fayard, coll. « Mille et une nuits »,
2004, p. 317.

42
Le temps des guérilleros

l’Amérique, passant d’une lutte à une autre, tantôt comme com-


battant, tantôt comme observateur bienveillant. Dès 1961, il est
l’une des chevilles ouvrières de la revue Partisans, publiée par
François Maspero, qui offre des tribunes littéraires et politiques
aux personnalités tiers-mondistes ou aux meneurs des luttes an-
ticoloniales – et anti-occidentales (Che Guevara, Fidel Castro
ou encore Amilcar Cabral). C’est justement aux côtés d’Amilcar
Cabral que Gérard Chaliand prend les armes.

La Guinée-Bissau
Le Portugal est le dernier pays européen à maintenir
un empire colonial en Afrique. La résistance armée
s’accélère après la répression sanglante d’une grève
ouvrière à Bissau en 1959 et l’indépendance accordée
aux États voisins (notamment dans le cadre de la déco-
lonisation française). Autour d’Amilcar Cabral et de son
parti, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée
et du Cap-Vert (PAIGC), la guerre de libération nationale
s’ouvre à l’aube des années 1960. Les bases logistiques
du mouvement sont installées en Guinée-Conakry voi-
sine avec la bienveillance de Sékou Touré. La Guinée-
Bissau n’obtient son indépendance qu’en 1973.

Après deux premiers séjours en 1962 et 1964 dans les camps


d’entraînement de Guinée-Conakry, Gérard Chaliand revient
en 1966. Aux côtés d’Amilcar Cabral et de petits groupes de
combattants, il participe à l’organisation de la lutte sur le sol
guinéen, manquant d’être pris ou tué lors des raids portugais vi-
sant à s’emparer de Cabral : « Soudain des coups de feu sur notre
gauche : nous voyons courir des ombres, les nôtres se sont repliés
vers nous. Plus loin, des silhouettes de Portugais en mouvement.
Nous tirons sur ce qui bouge […]. Nous ne savons pas si nous

43
Les volontaires armés

sommes pris dans une nasse, si d’autres vont apparaître à notre


droite […]. Nous nous dégageons vivement. Nous ne sommes
pas encerclés. Plus tard, nous apprendrons que l’échange leur a
causé 5 morts. L’embuscade dans laquelle les Portugais escomp-
taient capturer Cabral n’a pas réussi1. »
En 1967, il rallie le Vietnam, théâtre de guerre emblématique
de la lutte anti-occidentale. Venu pour témoigner plus que pour
combattre, il se trouve au cœur d’accrochages sanglants : « Au bout
de quelques secondes, surgit une explosion. La tête de mon voi-
sin qui s’était dressé pour regarder, s’affaisse brutalement. Je sors
de mon trou […]. Son crâne est fracassé et le sang s’écoule sur le
sable2. » En Colombie, la lutte de l’Armée de libération nationale
est également un symbole, et Gérard Chaliand y débarque à l’au-
tomne 1968. Il fait plusieurs séjours jusqu’aux années 2000 auprès
des FARC. Dès 1965, il est aux côtés de la guérilla. Il part sur
les théâtres d’autres guerres irrégulières, comme l’Érythrée dans sa
lutte sécessionniste vis-à-vis de l’Éthiopie ou encore au Kurdistan
irakien en 1980. Mais la cause palestinienne à laquelle il s’intéresse
ensuite doit être plus particulièrement abordée. En effet, elle est à
la fois au cœur de la géopolitique du Proche-Orient mais aussi du
rapport à la guerre (et donc indirectement au volontariat armé) de
la gauche française à la fin des années 1960 et dans les années 1970.

La plume plutôt que la kalachnikov : la gauche et la question


de la violence armée pour la cause

Finalement, dès la fin des années 1960, la solidarité avec des


mouvements révolutionnaires ou tiers-mondistes passe par des
formes de volontariat qui ne vont pas tout à fait jusqu’à prendre
part aux combats. De ce point de vue, Régis Debray et Gérard
Chaliand font figure d’exception dans les années 1960. Les deux

1.  Gérard Chaliand, La Pointe du couteau, Mémoires, Paris, Robert Laffont, 2011.
2.  Ibid., p. 304.

44
Le temps des guérilleros

hommes, dans leurs parcours postérieurs, ressemblent de plus en


plus à d’autres acteurs de terrain qui ne prennent pas les armes dans
les causes qu’ils défendent. Le tournant des années 1960-1970 est
un moment important. Après la guerre des Six Jours et plusieurs
voyages de Yasser Arafat en Chine, l’extrême gauche, plus particu-
lièrement les courants maoïstes, prend fait et cause pour les Pales-
tiniens. Face aux Israéliens désormais perçus comme oppresseurs,
la question palestinienne est lue comme un prolongement de la
question coloniale, comme un enjeu du tiers-mondisme. Après
la lutte algérienne, cette nouvelle cause arabe est enfin celle de
parias abandonnés par leurs « frères » arabes. Selon Gérard Cha-
liand, « celle-ci est directement issue de la guerre d’Algérie et de la
toute récente décolonisation de l’Afrique noire. Ces Maghrébins
et ces Africains partagent à l’établi, dans l’industrie automobile
notamment, le sort des couches inférieures du prolétariat français.
Le Palestinien est la transposition internationale de cet immigré
abandonné de tous, sans réelle patrie1 ».
En fait, la question palestinienne s’inscrit dans une réflexion
plus large chez les maoïstes sur une guérilla généralisée, le pas-
sage à une « guerre civile prolongée ». L’espoir est que, de ce
contexte, émergent en même temps un parti révolutionnaire et
un pouvoir populaire. À la théorie du foquisme (foco ou maquis
matriciel) développée par les guévaristes, s’oppose une vision
maoïste de la lutte armée fondée sur une guérilla permanente.
Comme le Che, Mao considère que la victoire se construit en
trois phases : défense stratégique, équilibre des forces, offensive
stratégique. Simplement, pour les maoïstes, la lutte de longue
haleine – inspirée de l’épisode de la Longue Marche de Mao en
1934-1935 –, entraîne des sacrifices importants des populations
impliquées. Petit à petit s’opère une fusion entre les guérilleros
et leur environnement. Le temps permet à la lutte de monter en
puissance en bénéficiant d’abord de la complicité passive, puis

1.  Gérard Chaliand, La Pointe du couteau, Mémoires, op. cit., p. 106.

45
Les volontaires armés

du soutien et finalement de la participation active des popula-


tions parmi lesquelles le partisan doit vivre « comme un poisson
dans l’eau » (Mao Zedong).
Lancé en 1970, le premier journal palestinien de langue fran-
çaise, Fédayin, est largement distribué par les militants maoïstes.
On y voit le profil d’un combattant masqué par un keffieh, poin-
tant sa kalachnikov vers le ciel. Ainsi, Olivier Rolin publie-t-il
(sous une autre identité) un papier intitulé « De la lutte violente de
partisans » dans le numéro 2 des Cahiers de la gauche prolétarienne.
Cette branche militaire, la Nouvelle Résistance populaire, cherche
à mener une guérilla longue sur le modèle maoïste et organise des
actions de sabotage en France. D’autres courants prônent égale-
ment l’action violente sur le territoire national (Groupes d’action
révolutionnaires internationalistes ou GARI), sans que la voie ter-
roriste ne se développe significativement, au contraire de l’Alle-
magne ou à l’Italie. La question de la lutte et des moyens à mettre
en œuvre traverse l’ensemble de l’extrême gauche.
En effet, en particulier après l’attentat contre la délégation
israélienne aux Jeux olympiques de Munich en 1972, la sympa-
thie des maoïstes pour la cause palestinienne trouve ses limites
dans l’acceptation du terrorisme. Dans un article devenu célèbre
sur le « terrorisme publicitaire », Gérard Chaliand l’explique en
1973 par le constat que « le terrorisme de type publicitaire et, à
plus forte raison, lorsqu’il se déroule hors des lieux du conflit, n’a
fait que nuire à la cause du peuple palestinien […]. De l’opéra-
tion [de l’attentat de Munich] à l’aéroport de Lod [à proximité
de Tel-Aviv], organisée par le FPLP avec le concours d’un com-
mando suicide japonais qui a tiré au hasard sur la foule [26 tués
et 80 blessés], les Palestiniens n’ont tiré aucun bénéfice politique
– ils en ont même pâti1 ». Les contacts sont maintenus comme le
montre le déplacement d’une délégation d’extrême gauche pour

1.  Gérard Chaliand, « Le terrorisme publicitaire », Le Nouvel Observateur, 30 juillet


1973.

46
Le temps des guérilleros

rencontrer Yasser Arafat au Liban en 1975, mais la convergence


reste trop ponctuelle pour générer des engagements armés au
Proche-Orient au bénéfice du Fatah1.
Pour autant, l’internationalisation par le terrorisme de la cause
palestinienne est sans doute un facteur important pour com-
prendre l’absence de volontariat armé à destination du Proche-
Orient au milieu des années 1970. L’extrême gauche, notam-
ment maoïste, finit par renoncer en France à la violence, hormis
l’épisode des Brigades internationales entre 1974 et 1977. Au
contraire, le détournement du vol Air France Tel-Aviv-Paris du
27 juin 1976 vers Entebbe (en Ouganda) montre des conver-
gences qui vont s’avérer plus durables entre les Allemands de
Fraction armée rouge (RAF) et le Front populaire de libération
de la Palestine (FPLP). Plus généralement, les différents groupes
palestiniens ayant recours au terrorisme (Septembre noir, Abou
Nidal, FPLP) tissent des liens avec diverses extrêmes gauches eu-
ropéennes et sud-américaines2. Incontestablement, ces conver-
gences vers l’action terroriste entraînent un réflexe de méfiance
pour la lutte armée en France : la tradition garibaldienne de sou-
tien aux peuples en lutte pour leur indépendance se détache du
volontariat armé pour emprunter d’autres formes de solidarité.

Défendre l’Occident, ses valeurs et ses sphères d’influence

À droite, la culture des armes ne connaît pas la même remise


en cause. Peut-être est-ce simplement dû au fait qu’il n’y ait pas
d’aussi intenses questionnements intellectuels sur la question
qu’à gauche.

1.  Christophe Bourseiller, Les Maoïstes, La folle histoire des gardes rouges français,
Paris, Plon, 2008.
2.  Gilles Ferragu, Histoire du terrorisme, Paris, Perrin, 2014 ; Christophe Bour-
seiller, Les Maoïstes, op. cit., p. 359-367.

47
Les volontaires armés

Deux « cow-boys solitaires » :


Jean Kay et Alexis-François Borella

Comme sur l’autre bord du champ politique, les premières fi-


gures du volontariat armé sont des personnalités isolées. Jean Kay
et Alexis-François Borella sont surtout des aventuriers – nous y
reviendrons. Né en 1943, Jean Kay vit dans une famille de mi-
litaires. Il est sous-officier pendant la guerre d’Algérie et rejoint
l’OAS. Il figure ensuite parmi les mercenaires qui combattent
successivement au Yémen puis au Biafra sous les ordres du co-
lonel Faulques. Il prend alors particulièrement conscience des
souffrances des populations civiles. Sa carrière en armes s’opère
désormais par solidarité avec les peuples des théâtres de conflit qui
s’offrent à lui. En 1968, il devient instructeur pour les milices ma-
ronites chrétiennes au Liban. Il y rencontre sa deuxième femme
qu’il épouse, puis rédige son livre-témoignage, L’Arme au cœur.
C’est ensuite en volontaire armé qu’il soutient le mouvement sé-
cessionniste du Pakistan oriental (qui deviendra le Bangladesh).

Le Pakistan oriental
En effet, lorsque les Britanniques quittent l’Inde en 1947,
deux pays sont créés : l’Inde dominée par les Hindous et
le Pakistan qui regroupe une majorité de musulmans
dans deux régions séparées. La province du Pakistan
oriental se trouve à environ 1 600 kilomètres des quatre
autres provinces qui constituent l’actuel Pakistan.
Il n’y a pas alors de mobilisation pour une partition
chez les Bengalis, malgré la formation d’un petit parti
indépendantiste, la ligue Awami. En revanche, la mau-
vaise gestion de la catastrophe provoquée par un puis-
sant cyclone qui dévaste la côte du Pakistan oriental en
1970 provoque une immense colère. La même année,
la ligue Awami se voit privée de sa victoire électorale

48
Le temps des guérilleros

par le président pakistanais. À partir de mars 1971, des


rebelles bengalis combattent l’armée pakistanaise.
Celle-ci réprime avec une grande violence la popula-
tion, provoquant le déplacement d’environ 10 millions
de réfugiés vers l’Inde. La guérilla se poursuit jusqu’à
l’intervention indienne en soutien aux Bengalis. Le
cessez-le-feu en décembre 1971 ouvre la voie à l’indé-
pendance du Bangladesh.

Jean Kay entend notamment l’appel de celui qu’il considère


comme un héros, André Malraux. L’ancien ministre du président
de Gaulle annonce vouloir apporter lui-même une aide huma-
nitaire au Bangladesh avant d’y renoncer. Le 3 décembre 1971,
pour médiatiser cette lutte, Jean Kay réalise une prise d’otages
sur un vol de la compagnie nationale pakistanaise au départ
d’Orly. Il exige que l’appareil charge 20 tonnes de médicaments
pour la population du Bangladesh avant d’être maîtrisé par la
police. Quelques jours plus tard, le Pakistan reconnaît l’indépen-
dance du Bangladesh. Emprisonné, il écrit de nouveaux romans
inspirés de ses expériences personnelles. André Malraux vient
ensuite témoigner en sa faveur à son procès et salue « cet homme
[qui] a sauvé six cent mille vies ».
Après un second passage auprès des Phalanges libanaises – voir
chapitre 3 –, il rejoint le Front de libération de l’enclave de Ca-
binda (FLEC) en 1974 par conviction que leur cause est juste.
Située entre les deux Congos, mais territoire angolais, l’enclave
est très convoitée, car riche en pétrole, alors que l’indépendance
de l’Angola proclamée l’année précédente a entraîné une violente
guerre civile. Il anime ainsi un petit groupe de combattants qui
affronte le parti qui a pris le contrôle de la capitale, le Mouvement
populaire de libération de l’Angola (MPLA). Jean Kay est obligé
de fuir devant les armées qu’il affronte. Après avoir été mêlé à des
affaires criminelles, il se retire en Inde au début des années 1980.

49
Les volontaires armés

Le second commence également par une carrière militaire.


Né en 1937 en Moselle, Alexis-François Borella est connu sous
le nom de Dominique Borella ou encore « capitaine François ».
La légende veut qu’il se soit porté volontaire pour servir dans
le corps expéditionnaire français en Extrême-Orient en Indo-
chine avant ses 18 ans. De façon plus certaine, il entre dans la
Légion étrangère en 1955. Il s’illustre en Algérie où il est blessé
à deux reprises et reçoit la Médaille militaire en 1959. On le
retrouve engagé dans la guerre du Biafra aux côtés de merce-
naires français. Sans doute est-ce également sous contrat avec les
Américains qu’il est engagé au Laos en 1974, comme l’indique
une lettre adressée à son fils alors âgé de 2 ans : « Dans quelques
heures je quitte le Royaume du Million d’Éléphants et du Pa-
rasol Blanc […]1. » Lui aussi connaît ensuite un parcours de
volontaire armé.

Le Cambodge des Khmers rouges


Indépendant depuis 1953, le Cambodge est une mo-
narchie dirigée par Norodom Sihanouk jusqu’en 1970. À
partir du milieu des années 1960, son pays est boulever-
sé par l’écho de la guerre au Vietnam voisin et par l’in-
tervention américaine. Sihanouk maintient une position
de neutralité. Mais, après la répression par son Premier
ministre, le général Lon Nol, d’une révolte paysanne dans
la région de Battambang, l’opposition du parti commu-
niste du Kampuchéa, ou Parti révolutionnaire du peuple
khmer, développe la guérilla dans les zones rurales
selon la doctrine de la guerre révolutionnaire maoïste.
Face aux Khmers rouges, Sihanouk se rapproche en
1969 des États-Unis, qui lancent plusieurs opérations

1.  Extrait de cette lettre cité par Gunther Borella lors d’un échange épistolaire
en 2016.

50
Le temps des guérilleros

militaires dans les régions rebelles, également bases


d’appui des forces nord-vietnamiennes. L’année sui-
vante, partisan d’un alignement total sur les États-Unis,
Lon Nol renverse le roi et proclame la République. Les
Khmers rouges prennent toutefois le contrôle du tiers
nord-est du pays. Fortes de plus de 200 000 hommes,
les Forces armées nationales khmères (FANK) fidèles
au maréchal Lon Nol, appuyées par l’US Air Force, s’ef-
forcent de tenir les lignes de communication avec le
Sud-Vietnam et de protéger Phnom Penh. Les Khmers
rouges lancent l’offensive contre la capitale au début de
l’année 1975. Ils l’emportent au début du mois d’avril.
Le 12, quelques mois avant un scénario semblable à
celui de Saigon au Vietnam, les derniers occupants de
l’ambassade américaine sont évacués par hélicoptère.
Quelques jours plus tard, le 17, l’ennemi entre dans la
ville. L’ambassade de France est la dernière à fermer
ses portes. Les Khmers rouges installent ensuite leur
régime à Phnom Penh avec de sanglantes purges.

« Dominique » Borella choisit en décembre 1974 d’entrer


dans les FANK du maréchal Lon Nol. Le 5 février 1975, il est
légèrement blessé et soigné par l’ancien médecin-commandant de
Diên Biên Phu, Paul-Henri Grauwin. Le maréchal Lon Nol vient
lui rendre visite, lui remet des galons de capitaine et lui propose
d’organiser la 1re brigade parachutiste cambodgienne (1re BPC).
Avec cette unité, il s’illustre dans la défense de l’aéroport. Libé-
ré des geôles des Khmers rouges, l’anthropologue François Bizot
témoigne de sa rencontre avec Borella : « C’est lui qui tenait l’aé-
roport de Pochentong, investi depuis une semaine et toujours im-
prenable… Les Khmers rouges en avaient un besoin si urgent,
sans doute pour y faire atterrir des Chinois, qu’ils ont négocié
sa sortie sans conditions, avec tous ses hommes, cette nuit […].

51
Les volontaires armés

C’était donc lui. Son professionnalisme et son courage avaient fait


de lui un mythe1. » Deux mois plus tard, son unité est la dernière
unité républicaine à résister au moment de la chute de Phnom
Penh. Borella obtient que ses hommes puissent quitter le pays. Le
Français est lui-même évacué par camion vers la Thaïlande.

Des fronts dans la lutte contre le communisme

À l’image de Borella parti au Vietnam, les années 1960 à


1980 offrent une série de conflits périphériques dans la guerre
froide qui suscitent des vocations de volontaires. Les rémuné-
rations offertes à ces hommes grâce à un soutien plus ou moins
important des anciennes puissances coloniales ou du bloc occi-
dental posent la question de la catégorie retenue pour désigner
ces hommes. Une partie d’entre eux répond assez clairement à
l’habituelle définition du mercenariat. C’est notamment le cas
dans certains états-majors de ces troupes (Gendarmerie katan-
gaise au Congo-Léopoldville en 1960) ou dans des opérations
secrètement, mais directement, soutenues par les Occidentaux
(au Biafra en 1967-1970, en Angola en 1976-1977…). Toute-
fois, il ne faut pas exclure le choix de Français de rejoindre ces
théâtres postcoloniaux pour des raisons autres que financières
et qu’il faut donc plutôt classer dans la catégorie des volontaires
armés. La difficulté principale est d’ailleurs que, souvent, lo-
giques de mercenariat et de volontariat s’entremêlent et même
s’hybrident. À la question : « Pourquoi vous êtes-vous lancé dans
le mercenariat ? », un de ces hommes, Hugues de Tressac, ré-
pond : « Par conviction idéologique et par goût de l’aventure,
je touchais 100 dollars rhodésiens par mois, autant dire rien »,
dessinant finalement le profil d’un volontaire2.

1.  François Bizot, Le Portail, Paris, La Table ronde, 2000.


2.  « Dix ans après la mort de Bob Denard, que sont devenus ses anciens combat-
tants ? », Raids, n° 381, avril 2018.

52
Le temps des guérilleros

À l’instar d’Hugues de Tressac, des Français arrivés comme


volontaires finissent par se fondre et accepter les codes du mer-
cenariat. Dans ses Mémoires, il tente d’analyser ce basculement
et plutôt de le relativiser : « J’étais membre d’une armée régu-
lière [en Afrique]. Devenir mercenaire, en dépit de la nuance
péjorative attachée à ce mot ? Pourquoi pas. J’aime autant cette
étiquette-là qu’une autre. Que dit Robert [Denard qui lui pro-
pose de participer à un coup d’État aux Comores] ? Qui n’agit,
ne travaille que pour un salaire. Selon cette définition, tous les
travailleurs sont des mercenaires. Le monde entier du travail en
fait. » Hugues de Tressac ne renonce pas à ses convictions idéo-
logiques : « Suis-je un mercenaire, même si, en aucun cas, je
ne combattrai pour le camp adverse ? J’y vois une définition
plus altière : qui n’a pas besoin d’État pour s’engager, qui agit en
fonction de ses valeurs, non de l’air du temps et des mouvements
de masse. Finie la vénalité des Suisses livrant leur employeur Lu-
dovic le More à Louis XII. Le nouveau mercenaire est le fruit
de l’évolution idéologique des conflits1. » Il s’agit de retracer ces
parcours de « volontaires mercenarisés ».
Quand elle est identifiable, la démarche de volontaire armé
répond à deux principaux idéaux politiques : la défense de la
grandeur impériale (dans une logique coloniale ou néocoloniale)
et l’anticommunisme dans la glorification des valeurs portées
par l’Occident perçu comme civilisateur. Souhaitant rejoindre
« ceux qui continuent seuls le combat que l’Occident n’a plus
le courage de mener, les Portugais qui, envers et contre tous,
défendent les territoires que leur pays a colonisés depuis quatre
siècles », l’étudiant de Sciences Po Pierre Chassin effectue les
démarches pour aller servir cette cause : « Je contacte l’attaché
militaire de l’ambassade du Portugal à Paris qui m’indique qu’il
n’y a pas d’étrangers dans l’armée portugaise d’Afrique et que je

1.  Hugues de Tressac, Tu resteras ma fille, Le nouveau combat d’un soldat de for-
tune, Paris, Plon, 1992.

53
Les volontaires armés

ne pourrai donc pas m’y engager. » Pierre Chassin veut croire à la


pertinence du colonialisme : « La question de savoir si l’intégra-
tion [de non-Européens d’un empire colonial] était possible en
Algérie continue à me hanter et j’espère trouver là-bas la réponse
à ce lancinant remords. » Faute de rejoindre la Guinée portu-
gaise, Pierre Chassin finit par aller, sur les conseils de son père,
au Congo de Mobutu, qui recrute des mercenaires pour étouffer
une révolte procommuniste dans l’est du pays en 19651.
Si la décolonisation portugaise au Mozambique ou en An-
gola constitue l’un des fronts de la guerre froide en Afrique, elle
s’inscrit dans un confit plus large en Afrique australe qui voit
s’affronter des pouvoirs blancs (Portugais, Sud-Africains et Rho-
désiens de l’apartheid) à des guérillas noires procommunistes.

La Rhodésie
En Rhodésie du Sud, les élites blanches ont proclamé
l’indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni dès 1965. À
partir de 1970, elles mettent en place une République
qui repose sur des lois de ségrégation raciale. Isolé et
non reconnu sur la scène internationale, le régime est
largement dépendant de l’Afrique du Sud voisine. Sous
la direction du Premier ministre Ian Smith, le gouverne-
ment doit affronter une guérilla noire et communiste,
formée aux méthodes de guérilla maoïste. La Zim-
babwe African National Liberation Army (ZANLA) s’en
prend particulièrement aux fermiers blancs et aux mis-
sionnaires. Les combats s’intensifient surtout à partir
de 1972-1973. La lutte armée noire s’organise depuis
des bases logistiques en dehors des frontières rhodé-
siennes, en Zambie par exemple. Après la décolonisa-
tion portugaise permise par la « révolution des Œillets »

1.  Pierre Chassin, Baroud pour une autre vie, Paris, Jean Picolec, 2000.

54
Le temps des guérilleros

à Lisbonne en 1974 le Mozambique est également un


appui à l’opposition aux autorités rhodésiennes. La
communauté internationale fait pression sur Salisbury
pour obtenir un partage, voire un transfert du pouvoir
vers la population noire largement majoritaire dans le
pays. Toutefois, les cessez-le-feu ne tiennent jamais
longtemps, notamment après l’échec de la tentative de
médiation sud-africaine et zambienne de 1975. Tandis
que Kissinger, pour les États-Unis, et l’Afrique du Sud
envisagent d’accepter un gouvernement noir en Rhodé-
sie, la violence monte d’un cran jusqu’à l’accession aux
responsabilités des Noirs en 1979.

Jusque-là, le gouvernement blanc entame donc un bras de


fer militaire avec les rebelles et a alors recours à des unités spé-
cialisées dans la lutte contre-insurrectionnelle, comme les Grey’s
Scouts. Cette troupe va notamment accueillir dans ses rangs
des soldats de fortune venus du Royaume-Uni, d’Australie, des
États-Unis et quelques Français. Parmi eux, Patrick Ollivier se
présente comme monarchiste. Dans l’avant-propos de son pre-
mier témoignage, Commandos de brousse (publié en 1985), il se
voit comme un « témoin les armes à la main, engagé volontaire
au service d’une cause anachronique et un peu folle1 ». Dans
une interview en 1974, il revendique le combat impérialiste né-
ocolonial et rejette l’assimilation au mercenariat (qu’il pratique
pourtant ensuite dans la Garde présidentielle comorienne) :
« Qu’une poignée de Blancs réussisse le tour de force de renver-
ser le “cours de l’Histoire” et crée une nation où, coude à coude,
Noirs et Blancs se battent pour un devenir commun, cela contre
le reste du monde, ne pouvait que me séduire. Peuple de bâtis-
seurs, peuple de soldats – peut-être suis-je sensible au mythe du

1.  Patrick Ollivier, Commandos de brousse, Paris, Grasset, 1985, p. 7.

55
Les volontaires armés

moine-soldat ? Pourquoi pas ? Pas question de mercenariat ! L’ar-


mée rhodésienne est une armée régulière, disciplinée. Chaque
soldat est l’héritier des pionniers bâtisseurs d’empires1 ! »
Hugues de Tressac rejoint, pour sa part, les SAS (Special Air
Service). Ces Français pratiquent la guerre contre-insurrection-
nelle, nomadisent dans les régions susceptibles d’être traversées
par les groupes de la guérilla noire, notamment la ZANLA.

Aux frontières du volontariat armé :


des observations participantes

La couverture journalistique des conflits s’accélère dans les


années 1980 avec la libéralisation des médias. Cette évolution
a un double effet. D’une part, le relais d’une cause « lointaine »
dans les médias occidentaux accroît très significativement les ca-
pacités de celle-ci à attirer des moyens financiers, voire humains.
Les stratèges de ces guérillas s’ouvrent donc à des contacts qui
pourraient faire connaître leur combat en France. D’autre part,
et par conséquent, des observateurs arrivent sur des théâtres, soit
très difficiles d’accès, soit très sélectifs dans les relais politiques
qu’ils recherchent. Ces observateurs ne sont donc pas souvent
dans une posture de neutralité. Ils adhèrent au combat politique
qu’ils viennent observer et, en raison des conditions géogra-
phiques, peuvent être amenés à porter les armes.
Au cœur de l’action, fréquemment sans carte de presse, ils ne
sont pas vraiment des volontaires armés (ne serait-ce que parce
que leur séjour est parfois très bref ), mais ils disposent de moyens
de se défendre au cas où ils seraient pris dans une embuscade.
Cette nouvelle posture s’ajoute aux formes d’hybridation du vo-
lontariat armé relevées précédemment. Elle s’observe aussi bien
sur la gauche que sur la droite du champ politique. Bien enten-

1.  « Mercenaires et volontaires », Le Crapouillot, janvier-février 1994.

56
Le temps des guérilleros

du, en Afrique, ces observations participantes dans les conflits


sont assez nombreuses, à l’instar de l’évolution du rôle de Gérard
Chaliand. Il ne s’agit pas ici de multiplier les exemples, mais d’en
analyser deux dont la portée est illustrative des modalités qui se
mettent en place avec ces observations participantes.

L’Afghanistan : un front de lutte contre


le communisme soviétique

Dans les années 1980, ce pays mal connu, enclavé, que


constitue l’Afghanistan, fait cependant l’actualité comme il tra-
duit l’enlisement et/ou le déclin militaire soviétique.

La guerre d’Afghanistan (1979-1989)


De 1979 à 1989, un conflit oppose en Afghanistan
l’armée soviétique à des moudjahidin. Depuis la
chute de la monarchie en 1973, le pays connaît une
grande instabilité. En avril 1978, le Parti démocratique
populaire d’Afghanistan (PDPA) prend le pouvoir et
cherche à mettre en œuvre un programme d’inspiration
marxiste-léniniste. Il se heurte à une forte résistance
d’inspiration islamique  ; la guerre civile commence.
L’URSS avait perdu depuis 1973 de l’influence en
Afghanistan, mais elle voit là l’occasion de protéger
de nouveau le pays face au Pakistan allié des États-
Unis et largement composé de Pachtounes comme
l’Afghanistan. Le Pakistan et les États-Unis souhaitent
soutenir les islamistes face au PDPA. Le basculement
vers un régime islamiste en Iran laisse également
craindre à Moscou la diffusion de ce type d’idées
ou de régimes en Asie centrale. Le 25  décembre,
l’armée lance donc l’invasion de l’Afghanistan. De
1980 à 1983, les Soviétiques échouent dans leur

57
Les volontaires armés

tentative de prise de contrôle du pays. Face à eux,


une «  alliance islamique  » se forme. Elle attire vers
elle des volontaires musulmans étrangers et reçoit
rapidement le soutien des Occidentaux, à commencer
par les États-Unis. Parmi ses chefs, deux jouent un rôle
important : Gulbuddin Hekmatyar est à la tête du Hezb-
e-islami, tandis que le commandant Massoud parvient
à conserver le contrôle de la vallée du Pandjchir.
L’effort soviétique et la mise en place de tactiques
contre-insurrectionnelles permettent à l’Armée rouge
de remporter des victoires en 1984-1985, mais l’essen-
tiel du pays lui échappe toujours en dehors des grandes
villes et des principaux axes. À partir de 1986, Mikhaïl
Gorbatchev fait principalement porter l’effort militaire
sur l’armée du régime afghan, entraînée, conseillée
et équipée par les Soviétiques. De nouvelles victoires
servent de prétexte pour annoncer le retrait soviétique
au printemps 1988. Finalement, l’Armée rouge quitte le
pays en février 1989.

Plus que d’autres théâtres, l’Afghanistan illustre l’hybridité


des catégories dans lesquelles on pourrait classer les Français qui
y passent. En effet, le soutien des moudjahidin est sans doute
principalement l’affaire des services secrets occidentaux, et des
« honorables correspondants » de la DGSE peuvent y être ré-
pertoriés. Les secours venus d’Amérique du Nord ou d’Europe
passent également par des initiatives privées, ce qui rend difficile
de distinguer le volontaire armé d’un supplétif des services fran-
çais, mais encore de définir le statut des personnalités venues
soutenir la résistance afghane : « reporters de guérilla » (Gérard
Chaliand), observateurs-participants ou humanitaires-aventu-
riers. La position de volontaires armés attire une large partie
d’entre eux. Parmi les pionniers en 1981, Laurent Maréchaux

58
Le temps des guérilleros

reconnaît : « Quand nous sommes arrivés dans le Wardak, nous


n’avons pas hésité à demander à Amin d’organiser une attaque
contre les Soviétiques. C’était des démarches hyper égoïstes.
L’idée n’était pas d’entrer dans l’Histoire mais d’entrer dans un
trip et de se comporter en héros1. » Selon Patrice Franceschi,
quelque 400 Français se sont rendus en Afghanistan entre 1980
et 19832.
Nous ne développerons donc pas ici les portraits des grands
noms de ces relations franco-afghanes : Olivier Roy, alors jeune
professeur de philosophie ; le journaliste et photographe Alain
Guillo ; Jean-Christophe Notin a très bien retracé ces multi-
ples liens. Il convient simplement de remarquer que, parmi les
pionniers à rejoindre l’Afghanistan, théâtre de lutte antisovié-
tique, on trouve un certain nombre de personnalités issues des
courants maoïstes. Après l’abandon du recours à la violence ou
la prise de distance avec cette idéologie, ces hommes cherchent
à défendre une cause qui leur paraît juste par d’autres moyens,
même si, là encore, ponctuellement, ils peuvent être armés parce
que, circulant sans protection dans une zone de guerre aux côtés
d’une des deux parties prenantes du conflit. Il s’agit également
de rappeler les contraintes de leur posture « hybride ». Comme le
dit très bien Jean-Christophe Notin, « ce soutien a un prix, le si-
lence. Après avoir livré son récit de voyage, Puig aurait aimé ali-
menter les quotidiens en analyses, expliquer que la résistance est
active […]. Mais lui comme Olivier Roy se heurtent à un mur :
Le CAP [Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay], ra-
conte Puig, nous a clairement annoncé que nous ne devions pas
espérer parler de nos périples ailleurs que chez lui3 ! ».

1.  Christophe de Ponfilly, Vies clandestines, Nos années afghanes, Paris, Éditions
Florent Massot, 2001.
2.  Chiffre qu’il donne dans Guerre en Afghanistan (27 avril 1978-31 mai 1984),
Paris, La Table ronde, 1984. Patrice Franceschi ne le précise pas clairement, mais à
peu près aucun de ces Français ne porte directement les armes.
3. Jean-Christophe Notin, La Guerre de l’ombre des Français en Afghanistan
(1979-2011), Paris, Fayard, 2011.

59
Les volontaires armés

Les relations entre Jean-José Puig et Mohammed Dost dit


« commandant Massoud » créent, en effet, un point de rallie-
ment des volontaires français dans le pays. En observateur cette
fois-ci, Gérard Chaliand rapporte en 1982 le soutien reçu par
Massoud : « Les troupes soviétiques et afghanes venaient de lan-
cer leur cinquième offensive dans la vallée du Pandjchir. D’après
les rumeurs, l’attaque était d’envergure et particulièrement
meurtrière. Les résistants tenaient bon, mais avaient un besoin
urgent d’armes lourdes. Notre caravane leur en apportait. Sur
nos chevaux et nos mules, il y avait 5 tonnes de matériel sovié-
tique : armes antiaériennes DSCHK 12 mm, sept mitrailleuses
lourdes SGM-M-49, SG-43 et PKS-M 65, quelques Ziguyak,
très nombreuses armes antichars RPG-7, munitions diverses1. »
Les Français ne participent donc pas aux combats et n’entrent
pas vraiment dans la catégorie des volontaires armés.
Il en va différemment dans le Wardak où se nouent aussi des
contacts entre des Français venus sur place pour des raisons hu-
manitaires et des Afghans. La province est sous les ordres d’Amin
Wardak avec lequel Patrice Franceschi se lie d’amitié. Âgé de
25 ans en 1979, il vient du monde de l’exploration, puisqu’il a
précédemment mené plusieurs expéditions chez les Pygmées du
Congo, sur le Nil ou en Amazonie. En plusieurs séjours, il est
présent aux côtés de Wardak du début à la fin du conflit. Très
vite, il gagne la confiance de l’Afghan et lui sert de conseiller
militaire : « Wardak m’avait même confié la gestion de territoires
au fur et à mesure qu’on en libérait […]. À la fin en 1988-89,
on avait un peu plus de moyens. Des Milan… » Pour appuyer
cette reconquête, Patrice Franceschi fait venir des hommes qui
disposent de compétences tactiques ou techniques dont il a be-
soin. Il recrute comme volontaires des hommes qui ont déjà eu
cette expérience de volontaire au Liban (Lenormand, Cheng),

1.  Gérard Chaliand, « Afghanistan : la vallée du Panchir », L’Express, 16-22 juillet


1982.

60
Le temps des guérilleros

mais qui ont également pu servir comme mercenaires pour Bob


Denard ou plus directement en collaboration avec les services
secrets (au Tchad par exemple) : « Il fallait les tenir. Cheng, je lui
avais confié ma section sabotage. Il voulait tout faire sauter1. »
« Volontaire mercenarisé », Lenormand passe deux fois
par l’Afghanistan au Wardak. Il y revient une ultime fois sans
Franceschi : « En 1989, j’ai même passé trois mois à Peshawar.
J’étais avec un copain journaliste qui faisait un peu de renseigne-
ment, je devais entraîner des moudjahidines au Milan [missile
antichar de fabrication franco-allemande]. Ils arrivaient d’Arabie
Saoudite, mais il y avait déjà beaucoup de jihadistes. On était
mal vus. Il a fallu repartir2. » Au final, les moudjahidin recevront
très peu de volontaires armés. Patrice Franceschi estime qu’on
« peut compter sur les doigts des deux mains les gens qui ont eu
un véritable engagement guerrier en Afghanistan ». La première
raison est sans doute la difficulté de rejoindre les régions très
enclavées dans lesquelles ils combattent. La seconde réside dans
l’absence de besoins en combattants de Wardak ou Massoud.
De ce point de vue, les Afghans disposent des hommes pour y
répondre, sauf sur quelques compétences très spécifiques comme
le tir antichar. L’observation-participante des autres Français leur
apporte, en revanche, un relais médiatique – la popularité du
commandant Massoud, certes en partie a posteriori, en témoigne
– et des flux financiers, voire humains sur d’autres besoins cru-
ciaux, comme les soins médicaux.

Dans les maquis anticommunistes d’Amérique latine

Arrière-cour ou « pré carré » des États-Unis, l’Amérique la-


tine est une zone où la guerre froide prend souvent la forme d’un
affrontement entre des dictatures militaires et des guérillas pro-

1.  Entretien à Paris avec Patrice Franceschi le 25 mai 2018.


2.  Entretien à Montpellier avec Lenormand le 2 avril 2013.

61
Les volontaires armés

communistes (cf. parcours de Régis Debray). Washington vient


souvent en appui des dictatures par des opérations clandestines
organisées par la CIA. Le Nicaragua est un cas doublement inté-
ressant. D’une part, il se joue à front renversé, puisque la guéril-
la est ici anticommuniste. D’autre part, cette guerre se fait dans
une grande proximité géographique avec les États-Unis et dans un
moment historique de durcissement des positions de Washington
(sous la houlette de Ronald Reagan) dans la « guerre fraîche ».

Les Contras au Nicaragua


Le Nicaragua est un régime encore autocratique dans
les années 1970. Une partie de l’opposition s’est radica-
lisée et se réclame d’obédience marxiste. Créé en 1961
à Cuba, ce Front sandiniste de libération nationale pra-
tique la guérilla puis s’empare de Managua en 1979. Un
vaste programme de réforme agraire est lancé par le
pouvoir sandiniste. Avec l’élection de Ronald Reagan à
la présidence, les États-Unis suspendent en 1981 leur
aide économique au Nicaragua. Ils mettent en place un
embargo. Une partie du pays se mobilise contre les ré-
formes économiques sandinistes. Initialement soutenue
par la dictature argentine, l’opposition armée contre-ré-
volutionnaire, les Contras, reçoit un financement de Was-
hington à partir de l’automne 1981. Entre 1982 et 1984,
les Contras peuvent ainsi passer de quelque 500 combat-
tants à 15 000. Installant leurs bases au Honduras voisin,
les Contras multiplient les raids dans le nord du Nica-
ragua en s’en prenant aux paysans et à l’Administration.
La destruction de récoltes, les incendies des structures
industriels, les sabotages des voies de communication
font pleinement partie de leurs objectifs de guérilla. En
réponse, le gouvernement sandiniste est obligé de faire
un gros effort sécuritaire, mobilisant 250 000 personnes

62
Le temps des guérilleros

dans les forces armées sur une population totale de


3,5 millions d’habitants. Il est aidé par un contingent de
combattants cubains, par une centaine de conseillers mi-
litaires soviétiques et des policiers bulgares et est-alle-
mands au plus fort du conflit. Les combats font environ
29 000 morts jusqu’à 1989, date à laquelle les États-Unis
mettent fin à l’aide aux Contras. Avec la fin de la guerre
froide s’organisent des élections en 1990 qui marquent la
défaite du sandiniste Daniel Ortega au profit de la candi-
date de l’opposition, Violeta Barrios de Chamorro.

Le Nicaragua est habituellement perçu, à juste titre, comme


le théâtre d’un conflit dans lequel l’implication américaine est
suffisamment forte pour que les Contras puissent résister au ré-
gime sandiniste. L’enjeu majeur pour Washington tend à mino-
rer l’intérêt des Français. Quelques personnalités vont pourtant
se rendre à plusieurs reprises au Nicaragua avec la ferme inten-
tion de populariser en France la cause des Contras. Journaliste
à Présent, Alain Sanders y assure un travail de reporter de guerre
assez traditionnel. Il publiera cependant ensuite un ouvrage in-
titulé Mes maquis anticommunistes pour y affirmer la position
militante qu’est la sienne. Même si l’on dispose de peu d’infor-
mations sur lui, un volontaire français, au moins, est engagé de
façon durable auprès des Contras. Surnommé « Chacal vert »,
cet ancien du 1er régiment de chasseurs parachutistes (1er RCP)
fait partie des conseillers militaires des Contras1.
Lors de ses déplacements au Honduras et au Nicaragua, Alain
Sanders est accompagné de Thibaut de La Tocnaye. Après une
période de volontariat armé au Liban (voir chapitre 3), ce der-
nier passe au Nicaragua pour la première fois au cours de l’été

1.  Pris en photo dans plusieurs articles de Raids, notamment rédigé par Tony
Toffano, son nom n’a pas pu être retrouvé par la rédaction du magazine.

63
Les volontaires armés

1986. Sa démarche est bien de mettre en lumière la cause des


Contras et l’horreur que constitue, selon lui, le régime sandi-
niste1. Elle ouvre cependant une voie potentielle vers des enga-
gements armés dans un second temps, comme l’explique son
interlocuteur, le colonel Bermudez : « À plus long terme, nous
sommes prêts désormais à recevoir une délégation de votre pays
et de votre mouvement. Vous serez les premiers Européens à ren-
contrer officiellement les Contras. Pour la partie militaire, nous
en reparlerons plus tard dans le détail et sur le terrain. Je sais que
vous avez été artilleur et commando [au Liban]2. »
Ce premier séjour consiste à vivre plusieurs jours au contact
des Contras, dans leurs camps d’entraînement au Honduras et
à suivre les raids menés de l’autre côté de la frontière avant de
se faire les porte-voix de leur combat. Un meeting de solidarité
est par exemple organisé en mars 1988 : « Voilà pourquoi nous
devons, nous Français, aider ce peuple de toutes nos forces. Voilà
pourquoi il vous est proposé de prendre en charge ou de parti-
ciper à la prise en charge d’un blessé de la Contra. Car, en sau-
vant un blessé […], vous redonnez à la Contra un combattant
de plus contre la barbarie. » Le discours de soutien s’appuie sur
deux arguments, l’anticommunisme, mais aussi un catholicisme
traditionaliste en décalage avec Rome : « Le Saint Père a ainsi
reçu Daniel Ortega […]. Il est tout de même significatif de voir
qu’un Pape qui a tant fait contre le communisme en Europe de
l’Est tombe dans de tels pièges. Il faut y voir l’influence redou-
table des groupes marxistes et francs-maçons au sein même de
l’entourage de Jean-Paul II. Les Contras peuvent remercier les
États occidentaux et en premier lieu le Vatican3 ! »
Finalement, l’engagement idéologique selon les logiques de
droite et de gauche prolonge le volontariat armé de la première

1.  Entretien avec Thibaut de La Tocnaye le 23 mars 2012 à Paris.


2.  Thibaut de La Tocnaye, Les Peuples rebelles, Itinéraire d’un Français aux côtés des
combattants de la liberté, Paris, Godefroy de Bouillon, 2003.
3.  Ibid., p. 90-91.

64
Le temps des guérilleros

moitié du xxe siècle. Comme au temps des Brigades interna-


tionales, certains rejoignent les luttes émancipatrices du Tiers-
Monde et portent des valeurs révolutionnaires et égalitaristes.
Au contraire, d’autres rallient des conflits dans lesquels ils sou-
haitent apporter leur soutien par les armes à des États qui dé-
fendent les valeurs occidentales anticommunistes, et parfois im-
périales, au sens du maintien des logiques coloniales dans leur
forme classique ou sous un jour nouveau. Pourtant, le nombre
de Français concernés reste singulièrement plus faible que dans
la période précédente, notamment si l’on compare les engage-
ments à gauche. Faut-il seulement y voir une méfiance nouvelle
vis-à-vis d’une instrumentalisation politique de la part des deux
Super-Grands ? Sans doute, mais il convient également de noter
que la gauche se scinde entre un courant qui souhaite des trans-
formations du monde par d’autres voies que celles des armes
et un courant plus extrême qui accepte la violence, y compris
potentiellement dans une dimension terroriste. Enfin, ce recul
du prisme idéologique droite-gauche dans le volontariat français
laisse place à de nouveaux moteurs d’engagement, notamment
identitaires ou religieux comme l’illustre le cas des Contras.
Chapitre 3

Monde bipolaire, identités et religions

La tradition du volontariat armé international issue du


xixe siècle comme l’engagement idéologique des intellectuels
français (André Malraux en Espagne en 1936 par exemple)
poussent l’observateur à n’appréhender l’engagement pour une
cause étrangère que sous le prisme de motivations idéologiques.
L’intérêt pour des conflits « lointains » selon des modalités de
proximité identitaire ou religieuse est souvent pris en compte
dans le seul temps de l’après-guerre froide, de cette période de
« fin de l’Histoire » (Francis Fukuyama) au sens de victoire ab-
solue de la démocratie libérale à l’occidentale. En réalité, l’« âge
des extrêmes » ne s’interrompt pas brutalement en 1989-1991 ;
les forces motrices de l’Histoire, pour reprendre la grille de lec-
ture d’Eric Hobsbawm, se déplacent de l’aire euro-atlantique
et de ses idéologies vers le Tiers-Monde dans lequel la place des
identités et des religions est également importante. Il suffit de
rappeler comment la réflexion d’Aimé Césaire sur la décolo-
nisation dialogue avec l’idée de négritude ou comment, après
le départ des Britanniques, l’ancien empire se scinde en deux,
donnant naissance à un État à dominante hindoue (Inde) et
à un autre à dominante musulmane (Pakistan). Il convient
maintenant de comprendre comment ces aspects sont pris en
compte dans les engagements de volontaires armés français.

67
Les volontaires armés

L’engagement en Israël, un cas précurseur ?

La diaspora juive a traversé les âges depuis la prise de contrôle


de la Palestine par les Romains, la destruction du temple de
Jérusalem en 70, puis la défaite des ultimes résistants à Mas-
sada en 73-74. Cette longue histoire de la diaspora a entraîné
une juxtaposition presque parfaite entre judéité (identité ethni-
co-culturelle) et judaïsme (religion) jusqu’au xxe siècle. Après la
Seconde Guerre mondiale, des Français, parmi lesquels des Juifs,
vont combattre en Israël. Les guerres israélo-arabes vont ensuite
marquer la seconde moitié du xxe siècle et mettre à nouveau des
Français devant la question de la pertinence de participer à la
défense de l’État hébreu.

S’engager pour Israël dans le contexte


de l’immédiat après-Shoah

Près de 4 000 volontaires, juifs ou non, d’une quarantaine de


pays viennent combattre pour la défense d’Israël entre novembre
1947 et juillet 1949.

La naissance d’Israël
Depuis la fin du xixe  siècle, le sionisme théorisé par
Théodore Herzl entraîne le retour de Juifs vers la Pales-
tine. Durant l’entre-deux-guerres, placée sous le man-
dat britannique, la région voit s’accélérer le sionisme,
encouragé par la déclaration Balfour promettant la
création d’un foyer national juif en 1917. Dans cette pé-
riode, plusieurs groupes paramilitaires s’organisent. La
Haganah est la première dès 1920 ; elle se donne pour
but de défendre les communautés juives qui s’installent
et peuvent être menacées par les Arabes. À partir de
1931, une branche dissidente prend pour nom « Irgoun ».

68
Monde bipolaire, identités et religions

Plus nationaliste, l’Irgoun s’inscrit rapidement dans


une spirale de violences contre les Arabes. Au début de
la Seconde Guerre mondiale, le Lehi, ou groupe Stern,
prend des positions encore plus radicales et commet
des attentats contre les Britanniques pour obtenir la
création d’un État juif. À partir du 1er octobre 1945, les
trois groupes paramilitaires se rejoignent dans la lutte
qui mêle révolte armée et actes terroristes pour obli-
ger les Britanniques à partir. Londres remet en février
1947 son mandat à l’ONU. Le 29 novembre, l’Assemblée
générale adopte un plan de partage de la Palestine.
Mais aussitôt se déclenche le conflit entre les Arabes
et les Juifs. Le 14  mai 1948, avec la fin effective du
mandat britannique, l’État d’Israël est officiellement
proclamé. La Haganah, l’Irgoun et le groupe Stern
mettent fin à leurs activités et sont intégrés dans l’ar-
mée nationale israélienne, Tsahal. Parallèlement, l’af-
flux de volontaires s’intensifie au point que l’état-major
israélien décide en juin de mettre en place un service
nommé Mahal dédié à l’administration des mahalniks
(« volontaires venus de l’extérieur d’Israël »). Le conflit
israélo-arabe prend fin en février 1949.

Les mahalniks français seraient plus de 700, arrivés de la


métropole ou du Maghreb ; certains d’entre eux débarquent
d’ailleurs en Palestine avant 1947. Alors que l’indépendance
n’est pas encore proclamée, que l’armée israélienne n’existe pas
encore, les premiers arrivés sont intégrés dans les forces irrégu-
lières de la Haganah, de l’Irgoun ou du groupe Stern. Jacques
Feldman fait partie de ces premiers volontaires qui débarquent
dès l’été 1945. Il a rejoint le sud de la France où une prépara-
tion militaire est dispensée aux volontaires dans l’arrière-pays

69
Les volontaires armés

provençal1. Les mahalniks français sont ensuite dirigés vers les


ports pour être embarqués aux côtés des migrants juifs pour
gagner la Palestine2. Il prend part aux premiers combats à Jéru-
salem en novembre 1947, où les Juifs disposent essentiellement
d’armes légères. Jacques Feldman se souvient ainsi de voir « ap-
procher un blindé de la Légion arabe […]. En général, les blin-
dés ne s’aventurent pas dans ce secteur. Tirer sur un blindé avec
un fusil ou un fusil-mitrailleur ne sert à rien. Dans un coin de
la pièce se trouve un petit stock de cocktails Molotov. Je choi-
sis une bouteille enveloppée d’un tissu amidonné imbibé de
produits chimiques […]. Je lance la bouteille en direction du
blindé. Je le rate mais le liquide s’enflamme, se répand sous le
véhicule qui soudain prend feu ! C’est un des premiers blindés
détruits par la Haganah à Jérusalem3 ».
Se constitue au cours de l’été 1948 le commando d’élite ex-
clusivement francophone connu sous le nom de Kommando
Ha’tsarfat4. Composé d’environ 350 hommes et femmes, il est
placé sous les ordres de Thadée Diffre. Né le 24 octobre 1912
à Cambrai, ce militaire est en poste dans l’administration colo-
niale au Congo quand éclate la Seconde Guerre mondiale. Mal-
gré les ordres de ses supérieurs, il rallie dès le mois d’août 1940
les territoires d’Afrique-Équatoriale française qu’il administre
pour de Gaulle. Bien que réformé, il s’engage comme volontaire
au 1er bataillon de marche de l’Afrique française libre et prend
une part active à la campagne de Syrie au cours de laquelle il est
blessé. En 1944, il rejoint le bataillon de choc, prend part aux
combats de la Libération et termine la guerre avec le grade de

1.  Archives départementales (AD) Bouches-du-Rhône, 150 W 158.


2.  Voir AD Bouches-du-Rhône, 174 W 34, par exemple, sur la surveillance de ces
flux par les autorités françaises.
3.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, 1948-1949, Témoignages de
volontaires français et francophones, Paris, Machal, 2006.
4.  Léa Salettes, « Le Commando français dans la guerre d’indépendance de l’État
d’Israël, 1948-1949. Des origines à l’oubli », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin,
vol. 45, n° 1, 2017, p. 125-135.

70
Monde bipolaire, identités et religions

capitaine. Alors que s’ouvre pour lui une belle carrière comme
collaborateur du ministre René Pleven puis de Jean Monnet, il
se met en disponibilité pour rejoindre Israël. Le 26 avril 1948,
il débarque à Haïfa où il rencontre Yitzhak Sadeh, le chef des
troupes d’élite de la Haganah (le Palmach). Rebaptisé « Teddy
Eytan », Thadée Diffre reçoit le grade de capitaine et se voit
chargé de rédiger un manuel d’instruction d’infanterie pour la
Haganah. Prenant ensuite la tête du commando français, il at-
teint le grade de commandant au sein de Tsahal en seulement
quelques mois. Rentré en France en 1949, il reprend sa carrière
dans la haute fonction publique française, puis dans la coopéra-
tion auprès du président ivoirien Félix Houphouët-Boigny.
À compter de septembre 1948, le Commando français est in-
tégré à la brigade Ha’Neguev du Palmach, chargée de contrôler le
désert du Néguev, situé au sud du pays. Entre le 15 et le 22 oc-
tobre 1948, une opération vise à chasser les forces égyptiennes qui
encerclent les implantations du Néguev et les troupes israéliennes
qui les défendent. Le Commando livre alors d’âpres combats,
comme lors de la bataille d’Hashanim, parvenant à conserver, face
à l’armée égyptienne, une position sur un point haut au prix de
9 tués et 24 blessés sur un effectif total de 58 hommes.
La qualité des opérations menées jusque-là par le Commando
français explique qu’on le désigne pour être la troupe de choc
chargée d’entrer en premier dans la ville de Beersheva, principale
agglomération du Néguev sous contrôle égyptien. Les combats
sont rudes comme le rappelle Fernand Levin : « En traversant le
cimetière en direction de petits bâtiments à partir desquels un
feu nourri nous accueillait, j’étais juste derrière Raphaël Weiler
lorsqu’il fut atteint. Après une progression sous les tirs des Égyp-
tiens qui étaient installés dans l’ancienne gare, nous avons pris
position dans l’école face à la mosquée et à la caserne de police.
Là, nous avons perdu plusieurs de nos gars. Nous sommes restés
sur cette position jusqu’à ce que les Égyptiens abandonnent le

71
Les volontaires armés

combat1. » Les volontaires français montent alors sur le minaret


de la mosquée pour y hisser le drapeau israélien.
Thadée Diffre explique que « la prise de Beersheva coïncide
avec le commencement de la troisième trêve israélo-arabe. Elle
donne à Israël le contrôle du Néguev, lève l’hypothèque qui pesait
sur les kibboutzim du Sud, assure la voie aux convois vers Tel-
Aviv, désorganise le système de l’ennemi et signe l’arrêt de mort
du Gouvernement fantôme de Gaza2 ». Le succès que constitue
cette victoire importante est donc porté au crédit du Commando
français qui a perdu 7 combattants et quelques blessés contre une
centaine de morts et 400 prisonniers du côté égyptien. Ce fait
d’armes est d’ailleurs ensuite mythifié pour mettre en valeur le rôle
des étrangers. Les Français libèrent ensuite de nombreux kibbout-
zim isolés et en proie à de rudes sièges par les forces arabes. Elie
Tanzi se souvient de la libération de Nirim dans la nuit du 6 ou
7 octobre 1948 : « Le bataillon des commandos français fait son
entrée dans le kibboutz. Il n’y a rien. Le silence. Est-on arrivé trop
tard ? Pas un arbre, pas une baraque, pas une tente, pas un homme
dans un site lunaire […]. Comme des fantômes, les survivants du
kibboutz s’avancent vers nous […]. Dans les cris, dans les pleurs
de joie, le bonheur est à son comble. L’émotion est là3. »
Comme toutes les nouvelles armées nationales, Tsahal en
construction a notamment besoin d’officiers spécialisés. L’ar-
mée de l’air repose surtout sur des volontaires arrivés du monde
anglo-saxon, mais compte tout de même quelques Français.
Parmi eux, Marcel Kisielevoska, né à Paris en 1920, a servi
pendant la campagne de 1940. Fait prisonnier à la frontière
espagnole alors qu’il tente de rejoindre la France libre, il finit
par s’évader et rejoint les forces qui débarquent en Corse puis
en Provence. Affecté à l’escadrille La Fayette, il acquiert des

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 153.


2.  Cité par Léa Salettes, art. cit.
3.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 237.

72
Monde bipolaire, identités et religions

compétences de mécanicien d’aviation, puis est démobilisé en


1945. Approché par les milieux sionistes, il observe : « Mon
expérience militaire de mécanicien d’aviation intéresse l’Haga-
nah […]. On m’emmène à Jaffa au QG de l’aviation naissante.
Je me retrouve face à un jeune capitaine, pilote de chasse de
la RAF, Eizer Weizmann, futur président de l’État d’Israël. Je
suis aussitôt affecté sur l’unique base aérienne du pays. Ma
mission : refaire le moteur de l’unique Spitfire en état de vo-
ler1. » Les Français apportent leur expertise dans la marine ou
encore dans le corps médical : « La plupart des 12 brigades de
campagne comptaient des officiers médicaux. Docteurs, infir-
mières et infirmiers du Mahal dirigeaient la plus grande partie
des hôpitaux en première ligne. Deux médecins furent tués au
champ d’honneur dont un Français2. » La cavalerie blindée est
un autre corps qui nécessite des compétences particulières. En
1948, seule la 8e brigade blindée possède des tanks. En son sein
par exemple, le 81e bataillon de commandos motorisés compte
quelques Français arrivés comme volontaires.
Le combat à l’arrière des lignes ennemies est également une
compétence recherchée. Ainsi, Jean Massine, né en 1920 et
engagé dans les parachutistes gagne l’Angleterre en 1940. Il est
incorporé dans les SAS et est parachuté en Bretagne en 1944
pour des opérations de soutien à la Résistance et du sabotage.
C’est pourquoi il est démarché en 1948 pour rejoindre Israël.
Nommé lieutenant, il retrouve des « camarades parachutistes,
anciens des sections spéciales, Norbert Beyrard, Raymond
Kwort, Jacques Ourinovsky, Jactel ». Sous les ordres de Norbert
Beyrard, un commando francophone est ainsi constitué pour
des actions de sabotages près des lignes syriennes. Jean Massine
saute ainsi sur une mine au cours de ces opérations au pied du
Golan. Blessé au bras et à la hanche, il est ramené et soigné,

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 135.


2.  Ibid., p. 39.

73
Les volontaires armés

mais doit mettre fin à son expérience combattante au service


d’Israël et rentre en France1.

Un volontariat persistant mais rendu moins utile

Une fois passée la forte mobilisation pour assurer la survie


d’Israël au moment de la création du pays, les Juifs français
n’accordent pas une place prépondérante à l’actualité de l’État
hébreu. Ceux qui avaient servi comme volontaires et qui sont
rentrés sont le meilleur exemple de leur attachement à la France
et de leur sentiment d’être français avant tout. La période qui
court de la guerre des Six Jours à celle du Kippour marque une
véritable inflexion2.

Les guerres israélo-arabes des Six Jours


et du Kippour
Avec l’accession au pouvoir de la branche militaire du
parti Baas en Syrie en 1966, les tensions entre Israël et
ses voisins s’amplifient brutalement. Créée en 1964 et
dirigée par Yasser Arafat, l’Organisation de libération de
la Palestine (OLP) et l’Égypte de Nasser sont également
des motifs d’inquiétude pour Tel-Aviv. Préférant prendre
les devants, Israël déclenche sous la conduite du mi-
nistre de la Défense Moshe Dayan une offensive préven-
tive contre l’Égypte, la Syrie et la Jordanie, ses trois prin-
cipaux voisins arabes. L’opération dure du 5 au 10 juin
1967 (d’où le nom de guerre des Six Jours). Clouant au
sol l’aviation égyptienne, les forces israéliennes s’em-

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 189-190.


2.  Erik Cohen, Les volontaires juifs de France vers Israël durant la guerre de Kip-
pour. Contribution à l’étude des relations Israël-diaspora. Approche socio-historique,
thèse de doctorat de 3e cycle sous la direction d’Annie Kriegel, université de Paris-X,
1986, 695 p.

74
Monde bipolaire, identités et religions

parent de Gaza, du Sinaï et des territoires jusqu’au ca-


nal de Suez. Israël annexe également la Cisjordanie, la
partie arabe de Jérusalem et le plateau syrien du Golan.
La superficie de l’État hébreu à l’issue du conflit a quin-
tuplé. Les États arabes, plus particulièrement l’Égypte,
souhaitent prendre leur revanche et récupérer les ter-
ritoires perdus en 1967. Profitant de la fête juive de Yom
Kippour, une puissante armée égyptienne déclenche
une opération militaire le 6  octobre 1973. Les troupes
d’occupation israéliennes dans le Sinaï sont prises par
surprise, tandis que les Syriens lancent leur offensive
dans la région de Kuneitra. À la tête du gouvernement,
Golda Meir mobilise les énergies israéliennes. Au nord,
la cavalerie blindée repousse les Syriens et marche sur
Damas. Les 15 et 16  octobre, le général Ariel Sharon
renverse le rapport de force dans le Sinaï et vient me-
nacer Le Caire. Le 23 octobre, un cessez-le-feu entre en
vigueur. Malgré la victoire, Israël mesure sa faiblesse
dans un environnement hostile. Les années qui suivent
ouvrent la voie à des négociations que clôtureront en
1978 les accords de Camp David. En échange de la pro-
messe de ne plus attaquer l’État hébreu, l’Égypte re-
couvre sa souveraineté sur le Sinaï.

Pendant la guerre des Six Jours, un Comité national de


coordination des associations juives de France se met en place
à Paris. Il récolte de l’argent et recense les volontaires prêts
à gagner Israël pour participer à sa défense. Il s’agit notam-
ment de canaliser, d’organiser le départ de plus d’un millier
d’hommes venus spontanément à l’ambassade d’Israël à Paris1.

1.  « De nombreux volontaires se présentent à l’ambassade d’Israël à Paris », Le Monde,


26 mai 1967 ; « Afflux de volontaires mardi aux ambassades d’Israël et d’Algérie »,

75
Les volontaires armés

Les 250 premiers partent de Marseille le 13 juin. Au total, ce


sont vraisemblablement environ 650 à 700 volontaires qui ar-
rivent en Israël ; la brièveté de la guerre rend inutile un engage-
ment armé de leur part, mais 130 d’entre eux restent une année
sur place pour un volontariat qui prend une dimension civile1.
Il n’en demeure pas moins que les Juifs de France prennent
conscience de leur identité spécifique, « communautaire » (le
mot est alors employé par Raymond Aron). Claude Kelman,
vice-président du Comité national de coordination, déclare en
juillet 1967 à l’Arche, le « mensuel du judaïsme français » : « Je
voudrais insister sur un fait très important : l’action que nous
menons est l’effet d’une prise de position nette et claire, sans
ambiguïtés ni faux-fuyants, nous agissons en tant que Juifs, nos
réactions sont des réactions juives2. »
Ainsi, comme le climat ne s’apaise pas au Proche-Orient, la
nouvelle génération s’interroge en France sur la conduite à tenir
en cas de nouveau conflit. Maurice D. en est l’illustration : « Je
n’ai pas connu la guerre d’Espagne. Je suis né trop tard […]. La
paix israélo-arabe et la survie d’Israël ne valaient-elles pas un élan
semblable ? […]. On se retrouvait quand même avec certaines
lectures. On lisait ceux qui avaient écrit en 1945, Sartre, Camus.
Et à ce moment-là, ce qu’on avait dans la tête, c’était la guerre
d’Espagne, la Résistance. On pouvait se poser la question : Est-
ce que j’aurais fait comme ceux qui ont donné l’exemple ? Est-ce
que j’aurai le courage de partir3 ? » Quand la guerre du Kippour
éclate, la mobilisation est importante. Alors qu’ils étaient 951 six
ans plus tôt, ce sont 2 328 volontaires français qui s’inscrivent
sur les registres ; seuls 318 d’entre eux ne sont pas juifs. Comme

Le Monde, 8 juin 1967 ; « Israël. Des centaines de volontaires », Le Figaro, 6 juin 1967.
1.  « Les volontaires un an après », L’Arche, mai-juin 1968.
2.  Cité par Samuel Ghiles-Meilhac, « Les Juifs de France et la guerre des Six
Jours : solidarité avec Israël et affirmation d’une identité politique collective », Maté-
riaux pour l’histoire de notre temps, vol. 96, n° 4, 2009, p. 12-15.
3.  Cité par Erik Cohen, Les volontaires juifs de France vers Israël durant la guerre
de Kippour, op. cit., p. 41.

76
Monde bipolaire, identités et religions

lors de la création de l’État d’Israël, des associations sionistes


mettent en place des filières de départ, et à Tel-Aviv s’ouvre un
bureau franco-israélien de volontariat civil. En effet, les Français
prêts à porter les armes sont placés dans la réserve, jugés moins
bien préparés que les jeunes Israéliens à prendre part immédiate-
ment au combat1. Finalement, la victoire de Tsahal ne rend pas
nécessaire leur engagement au front.
Par la suite, des volontaires continuent à aller servir Israël
par le dispositif Mahal. Créé en 1948, il offre l’opportunité à
des non-Israéliens de s’engager dix-huit mois comme volon-
taires dans les forces de défense de l’État hébreu. Ils ne sont pas
obligés d’adopter ensuite la nationalité israélienne, ni même
de continuer à résider en Israël. Des Français combattent ainsi
dans les différents conflits qui rythment la vie de l’État d’Is-
raël. En 2006, Yohan Zerbib, arrivé de Montrouge et devenu
tireur d’élite, est tué au cours de la guerre contre le Hezbollah
au Sud-Liban. Ces Français engagés dans le cadre du Mahal
servent également dans les opérations militaires dans les ter-
ritoires occupés. En 2014, Jordan Bensemhoun, originaire de
Vénissieux, tombe à Gaza2. Ces dernières années, les Français
qui rejoignent Tsahal par ce biais (qu’ils deviennent ensuite
israéliens ou non) sont de plus en plus nombreux : en 2016, ils
constituent la première nationalité au sein de Mahal en aug-
mentation de 18 % par rapport à 2014 et trois fois plus nom-
breux qu’en 2005.
À bien des égards, avec les conséquences de la Shoah sur
l’identité juive en France puis le renforcement de cette identité
à la faveur des conflits israélo-arabes, l’engagement en faveur de
l’État hébreu peut constituer une exception. La très faible pro-
portion de non-Juifs (et leur diminution au cours du temps) en

1.  Ibid.
2.  Nathalie Funès, « Ces Français qui s’engagent dans Tsahal », Le Nouvel Observa-
teur, 29 novembre 2014 https://www.nouvelobs.com/monde/20141128.OBS6494/
israel-ces-francais-qui-s-engagent-dans-tsahal.html consulté le 12 mai 2018.

77
Les volontaires armés

est une puissante illustration. Pour autant, les conflits du Proche-


Orient déclenchent d’autres formes de solidarités sous-tendues
par la religion.

Le Liban, un engagement en faveur


des chrétiens d’Orient

Depuis le xixe siècle au moins, la France et le Liban entre-


tiennent des liens puissants. La guerre civile libanaise est ainsi
suivie en France et attire des volontaires.

La guerre civile libanaise (1975-1989)


En 1920, mandatée par la SDN, la France installe son
pouvoir sur un Grand Liban (qui englobe l’actuelle
Syrie). Les liens historiques atteignent leur apogée
jusqu’à l’indépendance en 1943. Cependant, la vie
politique du nouvel État multiconfessionnel devient
très dépendante de l’actualité régionale. La question
palestinienne déborde sur le Liban où se réfugient des
Palestiniens après les différents conflits avec Israël.
Aux lendemains de Septembre noir, c’est-à-dire la
répression jordanienne contre les fédayins de l’OLP
dans le royaume hachémite, c’est le Liban qui devient
le centre de la résistance palestinienne panarabe
révolutionnaire avec des attaques au sud du pays sur
la frontière israélienne. Après la guerre du Kippour
(1973), les tensions s’accroissent encore.
Le Druze Kamal Joumblatt réunit différents partis
panarabes, parmi lesquels les factions pro-syriennes
et les soutiens à la cause palestinienne, au sein du
Mouvement national libanais. Les maronites (chrétiens)
sont essentiellement regroupés au sein du Front

78
Monde bipolaire, identités et religions

libanais autour de figures comme le président Soleiman


Frangié, Camille Chamoun ou Pierre Gemayel. Sur fond
de revendications sociales, les troubles amènent les
différents camps à armer des milices. Pierre Gemayel
fonde ainsi les Phalanges (ou Kataëb), tandis que les
fédayins palestiniens de l’OLP constituent la principale
force armée du côté musulman.
Le 13 avril 1975, l’attaque d’un bus ramenant des Pales-
tiniens au camp de Tel al-Zaatar par des combattants
du Kataëb qui voulaient venger la mort quelques heures
plus tôt de quatre chrétiens met le feu aux poudres.
Cette première phase du conflit est appelée «  guerre
des deux ans ». Son déclenchement à Aïn el-Remmaneh
sur une avenue séparant un quartier maronite d’un
quartier chiite provoque la division en deux de Beyrouth.
Le reste du pays s’embrase rapidement. À Beyrouth, les
lignes de front à l’intérieur de la ville se matérialisent
par des barrages sur les grandes avenues, le siège de
bâtiments officiels ou importants et des tirs de snipers.
Dominant Beyrouth-Est, le Liban central et le Nord ma-
ronite, les Phalanges de Gemayel s’organisent face au
reste du pays majoritairement musulman et aux com-
battants palestiniens.

1975-1976 : Solidaires des chrétiens libanais


aux premières heures de la guerre civile

« Dominique » Borella est sans doute le tout premier Fran-


çais à prendre part à la lutte aux côtés des maronites. Interrogé
quelques mois après avoir quitté le Cambodge par le bénédictin
Dom Gérard Calvet, il dit vouloir « aider les villages chrétiens du
Liban, où les prêtres font le coup de feu avec les jeunes gens pour

79
Les volontaires armés

défendre leurs églises, leurs écoles et leurs maisons contre les ter-
roristes fédayins. Je pars sur la trace des croisés1 ». Il encadre
la brigade Begim (phonétique de Pierre Gemayel en arabe) au
cours des affrontements dans les souks de Beyrouth2. Au cours
des combats dits « bataille des Grands Hôtels », il se trouve sur
le toit de l’immeuble Capitole quand il est abattu par un sniper
le 29 septembre 1975.
Après que des chrétiens sont tués à la hache, les Kataëbs mas-
sacrent plusieurs centaines de musulmans le 6 décembre. En Eu-
rope, les médias rendent compte de ce début de guerre civile à
l’arme blanche, mais aussi à coups d’embuscades au mortier et
au fusil-mitrailleur. C’est dans ce contexte qu’arrivent les volon-
taires suivants. Deux étudiants parisiens, Emmanuel Albach et
son ami Philippe viennent rejoindre les phalanges chrétiennes
au début du mois de juin 1976. Leur première expérience dans
la guerre civile consiste à défendre les positions chrétiennes au-
tour de leur bastion, Achrafieh, quartier situé dans la partie est
de Beyrouth : « Achrafieh est la cible de tous les francs-tireurs.
Ils nous canardent de partout : de l’Ouest, de l’Est et du Sud »,
écrit Emmanuel Albach3. Ils reviennent quelques semaines plus
tard. Désormais, les Français sont installés sur un nouveau front
intérieur de la ville de Beyrouth à proximité du port : « Par une
nuit sans lune, des grues jouèrent au lego en élevant tout au
long du premier bassin un mur de conteneurs empilés deux par
deux pendant que nous montions une épaisse barricade au mi-
lieu de la rue du Port […]. Bien à l’abri derrière notre ligne
Maginot du pauvre, on a passé les premiers jours à consommer
une quantité de munitions invraisemblable en réponse aux har-

1. https://present.fr/2016/10/11/liban-sur-les-traces-du-capitaine-borella/
consulté le 29 avril 2018.
2. https://www.lorientlejour.com/article/1011777/le-fils-dun-combattant-
francais-des-kataeb-retrouve-la-famille-qui-avait-loge-son-pere.html consulté le 16 fé-
vrier 2018.
3.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, des Français aux côtés des phalangistes, Paris,
Les Bouquins de synthèse nationale, 2015.

80
Monde bipolaire, identités et religions

cèlements de nos adversaires qui n’acceptaient pas du tout de


buter soudain sur un obstacle aussi sérieux1. » On compte rapi-
dement entre une quarantaine et une soixantaine de Français2.
Parmi eux, Francis Bergeron, Lenormand et Thierry Cheng font
leur première expérience du volontariat armé. Ils participent aux
combats au cœur de Beyrouth, également chargés de reprendre
le contrôle de la banque Rif aux Palestiniens ou de tenir la mos-
quée de la rue de Tripoli.
Parmi les autres, Stéphane Zanettacci se distingue par son
charisme et sa témérité : « C’est un gars singulier, un drôle de
petit Corse qui danse avec aisance sur le fil de son existence. Un
gars aussi, qui dispose d’une sorte de pouvoir. Il agit comme une
boule de chaleur humaine, attirante et explosive aussi, qui vous
enveloppe dans ses rayons, qui vous emporte d’un coup dans
une vague submergeante de séduction, un mélange irrésistible de
gentillesse et de générosité, de gestes amicaux, instinctivement
fraternels, une pression de la main sur l’épaule, un regard com-
plice, intime, qui quête votre amitié et l’obtient sans coup férir,
parce que ça paraît lui faire tant plaisir que vous l’aimiez bien,
cela semble si fondamental soudain, pour ce fou charmeur, que
vous lui prouviez votre affection3. »
Fatigué par cet usant combat de position en milieu urbain dans
lequel les Kataëbs cantonnent les volontaires français, il souhaite
prendre part à des combats plus conventionnels à l’extérieur de
la ville. Après l’attaque de la ville de Damour marquée par le
massacre de vaincus chrétiens par les milices palestiniennes, l’un
des objectifs militaires est de faire tomber le camp palestinien de
Tel al-Zaatar (la « colline du thym »), au nord-est de Beyrouth.
Accompagné d’Emmanuel Albach, Stéphane Zenettacci rejoint
les « Tigres » de Camille Chamoun en train de préparer l’assaut

1.  Ibid., p. 173-174.


2.  Fourchette qui résulte de chiffres venant essentiellement des volontaires armés
passés sur place.
3.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 199.

81
Les volontaires armés

de la colline à partir de juin 1976. Bien retranchés, les Palesti-


niens livrent un rude combat pendant deux mois. Emmanuel
Albach et Stéphane Zanettacci prennent part à l’ouverture de la
bataille : « Les mortiers palestiniens commencent à donner. Ça
tombe de partout. On se cache derrière les arbres fruitiers tout
en courant d’un blessé à l’autre pour identifier les perdus et les
sauvables […]. Au milieu de la cacophonie islamique diffusée
par leur diabolique sono, les obus de mortiers qui tombent dans
les allées explosent avec des bruits sourds en soulevant des gerbes
de terre ocre. C’est du petit calibre, heureusement, du 60, du
80, qui projette des milliers d’éclats, une pluie bien drue dans les
allées. On se couche à terre dans les sillons parsemés, on se dissi-
mule comme on peut dans les canaux d’irrigation ou derrière les
troncs d’où l’on ne réapparaît que le temps d’une rafale1. »
Le début de l’été 1976 est marqué par les premiers départs.
Les autres ont rejoint Stéphane Zanettacci avec les Kataëbs pour
prendre part au combat de Tel al-Zaatar. Le 19 juillet 1976, trois
Français sont blessés ; Stéphane Zanettacci a moins de chance,
touché par une rafale dans le dos. Rapidement évacué vers l’hô-
tel-Dieu de Beyrouth, il décède quelques heures après, deuxième
volontaire tué au combat après Borella, tandis que les pertes
chrétiennes s’élèvent à environ 200 combattants à la chute de Tel
al-Zaatar le 12 août. En représailles des violences de Damour,
les vainqueurs y massacrent des Palestiniens. Pourtant, la guerre
civile entre ensuite dans une phase de baisse des combats.
En effet, Hafez el-Assad, à la tête de la Syrie, craint un rap-
prochement des chrétiens avec Israël. Lui-même se présente
comme le porteur panarabe d’une Grande Syrie qui regrouperait
la Syrie, le Liban à majorité musulmane, les Palestiniens et la
Jordanie. Son armée pénètre au Liban en juin 1976. Tandis que
les chrétiens en sérieuse difficulté dans le mont Liban acceptent
plutôt facilement ce déploiement, les milices palestiniennes s’y

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 231-232.

82
Monde bipolaire, identités et religions

opposent, mais l’armée syrienne entre dans Beyrouth en no-


vembre 1976, entraînant une trêve dans la guerre.

De nouvelles initiatives individuelles :


l’exemple de Thibaut de La Tocnaye

La reprise des hostilités dans la guerre civile


L’État et l’armée libanaise sont en reconstruction. Sous
les ordres de Bachir Gemayel, fils de Pierre, les pha-
langes chrétiennes s’opposent désormais aux Syriens
devenus une armée d’occupation. La lutte reprend en
1980, touche la région stratégique de la Bekaa mais
aussi Beyrouth avant de gagner le Sud-Liban à partir du
mois d’avril. Les combats se prolongent jusqu’à un nou-
veau cessez-le-feu en juillet 1981. En 1982, la guerre
reprend avec l’intention israélienne de mener une nou-
velle attaque au sud du Liban pour écarter la menace de
la lutte armée palestinienne sur sa frontière, appuyer la
victoire des Forces libanaises (milices chrétiennes uni-
fiées) et permettre à leur chef, Bachir Gemayel, de de-
venir président de la République. Celui-ci accepte de si-
gner ensuite un traité de paix avec Tel-Aviv. Déclenchée
en juin 1982, l’opération israélienne « paix en Galilée »
jusqu’à Beyrouth provoque une médiation américaine et
l’évacuation des chefs de l’OLP. Bachir Gemayel deve-
nu président ambitionne de rétablir l’État et la concorde
entre les différentes communautés dans le pays, mais il
est assassiné le 14 septembre 1982.

C’est dans ce contexte que d’autres Français, de façon indi-


viduelle, viennent rejoindre les combattants chrétiens. Parmi
eux, Thibaut de La Tocnaye arrive dans le pays en novembre

83
Les volontaires armés

1982 pour faire son service national au titre de la coopéra-


tion. Parallèlement à son service comme professeur, il prend
les armes, devient officier d’artillerie à Achrafieh. Il participe
à l’implantation des batteries de mortiers pour préparer la ba-
taille du Chouf qui suit le retrait israélien en septembre 1983.
Jusqu’en février 1984, il s’engage dans la « guerre de la Mon-
tagne » face aux milices druzes et au parti chiite Amal. Il en
laisse voir quelques souvenirs dans une interview : « En sau-
tant derrière les derniers sacs de sable, j’entends siffler les balles
au-dessus de ma tête. Très certainement des M16. Les Druzes
sont à moins de 500 mètres et la ligne de front n’est absolu-
ment pas naturelle : nous sommes sur un plateau ! Ce n’est pas
pour rien que les types qui tiennent les positions ici sont des
dingues1. » Il rejoint ensuite les unités spéciales de l’infanterie,
dites unités de défense, au sein desquelles il combat pendant
neuf mois avant de repartir pour la France2.

Les volontaires au « pays des fleurs »

Les Karens : révolte d'une minorité en Birmanie


Les Karens représentent environ 4 millions d’habitants.
Les Thaïs les désignent plutôt sous le nom de Kariangs
ou de Yangs. 10 % d’entre eux vivent en Thaïlande, mais
les 90 % restants constituent la seconde minorité de la
Birmanie (devenue Myanmar). Certains vivent dans la
région du delta du fleuve Irrawaddy, tandis que d’autres
vivent sur les hauteurs dans les collines et les mon-
tagnes près de la frontière avec la Thaïlande. Les Ka-
rens sont divisés en de nombreux sous-groupes parmi

1.  « Volontaire français dans les Forces libanaises », Raids, n° 12, p. 38-42.
2.  Thibaut de La Tocnaye, Les Peuples rebelles, op. cit.

84
Monde bipolaire, identités et religions

lesquels les Padaungs sont peut-être les plus connus


en raison de leurs « femmes-girafes » (portant des col-
liers qui allongent leur cou). D’abord animistes, les Ka-
rens ont été en partie convertis au bouddhisme perçu
comme assimilateur par l’autorité centrale, mais une
partie d’entre eux est chrétienne, éclatée entre de nom-
breuses églises protestantes. Dès l’indépendance de la
Birmanie en 1948, les Karens réclament la sécession et
fondent l’Union nationale karen (KNU ou Kawthoolei – le
pays des fleurs – en karen). À partir de 1956 surtout, la
lutte devient armée. Elle se structure aussi politique-
ment. Un gouvernement en exil est formé ; il établit des
liens avec une administration locale élue. L’effort se
porte plus particulièrement sur la scolarisation. Cette
« politique publique » est rendue possible par la venue
de volontaires occidentaux dans les écoles. Les Karens
disposent également d’une capitale autoproclamée,
Manerplaw, en Birmanie. Là, ils accueillent humani-
taires et journalistes occidentaux. Au début des an-
nées 1980, leur situation devient plus compliquée, car
la Thaïlande tolère moins facilement que son territoire
serve de base arrière aux combats en Birmanie, tandis
que l’armée birmane gagne du terrain.

Construire des bases solides à la guérilla karen


en territoire birman

Pour la lutte armée, les contacts avec les Occidentaux débouchent


dans les années 1980. Les premiers Français viennent encadrer la
guérilla des Karens à partir de 1984. L’une des figures du groupe
est Thierry Cheng. Ancien du 2e régiment étranger (2e RE), passé
par le Liban avant de prendre part au coup d’État de Bob Denard

85
Les volontaires armés

aux Comores en 1978, il arrive des maquis du Cambodge où la


lutte contre les Khmers rouges se poursuit. Cheng est également
une de ces figures ambiguës entre mercenariat et volontariat.
Au Cambodge, les Khmers rouges continuent la guérilla et ad-
ministrent encore des zones importantes du pays, notamment à
la frontière avec la Thaïlande. Thierry Cheng fait le choix de s’in-
vestir chez les Karens et débute comme instructeur pour un stage
de tireur d’élite. Bientôt le rejoignent d’autres anciens militaires,
comme Franck Hugo ou Gaston Besson qui s’engage avec son
frère. Comme ces Européens sont facilement repérables par les Bir-
mans, les Karens les installent loin dans la jungle et leur confient
la formation d’unités commandos. Une centaine de jeunes com-
battants passent rapidement entre leurs mains. Franck Hugo té-
moigne de son arrivée au camp : « Je retrouvai des connaissances
de Paris, Yann, Pierre, Pascal, qui avaient collectionné jusqu’alors
davantage de provocations envers les autorités de police que de
diplômes universitaires. À la tête de ces garçons, Cheng, avec deux
cents Karens1. » Il s’illustre dans des opérations qui valent aux vo-
lontaires de voir leur tête mise à prix par la junte de Rangoon. En
effet, les unités commandos formées par les volontaires français
mettent en échec l’armée birmane.
La pression de l’armée birmane augmente et, le 4 octobre
1985, Jean-Philippe Courrèges, le « lieutenant Bambou », est
le premier volontaire français tué au cours d’un accrochage à
proximité de la frontière thaïlandaise et à 150 kilomètres de
Rangoon2. D’abord criblé d’éclats par une roquette, il reçoit en-
suite une rafale mortelle. Son corps récupéré par les commandos
karens est ensuite enterré dans la jungle. Les conditions de-
viennent de plus en plus rudes, d’autant que la junte birmane
compte bien mettre fin à cette guérilla.

1.  Franck Hugo, Philippe Lobjois, Mercenaire de la République, Paris, Nouveau


Monde éditions, 2009, p. 39.
2.  « Diables de Blancs », Raids, n° 8, p. 26-31.

86
Monde bipolaire, identités et religions

Un lourd tribut à l’heure de la contre-insurrection birmane

Au cours de l’hiver 1988-1989, les Français retranchés dans


le camp de Kaw Moo Ra, près de la rivière, sont en passe d’être
encerclés par l’armée et connaissent une nouvelle perte, Oli-
vier Thiriat : « Le 18 mai 1989, dès le matin, les Birmans com-
mencent à matraquer les défenseurs à l’arme lourde, mortiers et
canons sans recul. Dans l’après-midi, profitant d’une accalmie,
Olivier s’avance devant les réseaux de barbelés pour vérifier une
fois de plus les défenses, avec plusieurs soldats en protection.
Brusquement, une rafale d’obus s’abat sur la zone et l’un d’eux
explose à deux mètres de lui. Le volontaire français s’écroule tout
de suite, deux éclats profondément fichés dans le dos1. » Guil-
laume Oillic qui a pris pour nom « major William » construit un
nouveau camp, appelé « Jean-Philippe » en mémoire du premier
volontaire français tombé les armes à la main et mène de nou-
velles actions commandos jusqu’à sa mort le 9 novembre 1990.
Rien ne semble devoir arrêter l’inexorable poussée de l’armée
birmane pour s’emparer de la « capitale » karen, Manerplaw.
15 000 à 20 000 soldats viennent cerner les 5 000 derniers
combattants karens, renforcés de détachements d’autres ethnies
minoritaires, les Hmongs et les Kachins. La cause devient dé-
sespérée, mais, malgré les souffrances induites par le paludisme
et surtout les pertes chez les volontaires français, la cause ka-
ren bénéficie encore de nouveaux soutiens. En novembre 1991,
trois nouveaux Français reprennent l’ancien camp de William.
En janvier 1992, ils sont aux côtés des rebelles karens pour la
défense de Manerplaw : « Paul fut emporté par une malaria cé-
rébrale qu’il avait contractée sur le terrain […]. Jean-Luc fut tué
le 31 janvier 1992, alors qu’il s’était courageusement installé en
défense ferme sur le mont Tipaweedjo, dernière barrière natu-
relle avant le fleuve Salween qui protégeait le quartier général de

1.  Récit d’un témoin dans Raids, n° 40, p. 20-23.

87
Les volontaires armés

Manerplaw, en compagnie de deux autres Français1. » L’un d’eux


tombe à son tour en mars. Au total, cinq Français ont laissé la
vie dans les montagnes birmanes. Après un quadrillage strict du
pays karen par l’armée, occupée à faire régner l’ordre par la vio-
lence, la guérilla karen tente de se réorganiser dans le Nord et le
long de la frontière thaïe. En France, des associations continuent
ensuite d’apporter leur soutien aux Karens au nom d’une frater-
nité chrétienne avec la minorité persécutée2.
La grande période du volontariat armé en direction de la Bir-
manie correspond cependant à la dernière décennie de guerre
froide. Finalement, les motivations idéologiques du bloc de
l’Ouest préoccupé de la poussée communiste n’expliquent pas
principalement les engagements qui ont touché la société fran-
çaise depuis 1945. En nombre sans doute et surtout en termes
d’exposition à la mort, la période jusqu’à l’aube des années 1990
est davantage marquée par une fraternité d’armes aux soubas-
sements identitaires plutôt que politiques. Ainsi, contrairement
aux analyses qui lisent les événements selon l’organisation du
système international, l’engagement répond déjà à d’autres mo-
tivations que la bipolarisation du monde3. Par son histoire, la
France est largement tournée vers la Méditerranée et le Proche-
Orient. C’est pourquoi sans doute voit-on les conflits provo-
qués par des affrontements identitaires et religieux susciter des
départs de Français. En Palestine, en dehors de chrétiens soli-
daires du sionisme comme Thadée Diffre, ce sont surtout des
Juifs français qui se mobilisent pour la création d’Israël, puis
pour sa défense dans les conflits qui l’opposent aux États arabes
voisins. La tradition de « protection des chrétiens d’Orient » est

1.  François-Xavier Sidos, Les Soldats libres, Paris, L’Æncre, 2002, p. 282.
2.  Notamment l’association Amitiés franco-karen.
3.  Voir par exemple la chronologie du volontariat armée proposée par Nir Arielli
qui considère comme une même séquence la période 1914-1989 (Nir Arielli, From
Byron to Bin Laden, A History of Foreign War Volunteers, Harvard, Harvard Univer-
sity Press, 2018).

88
Monde bipolaire, identités et religions

certainement aussi facteur de volontariat armé comme le montre


la guerre civile libanaise. De manière plus inattendue peut-être,
d’autres conflits plus confidentiels – et il conviendra de s’atta-
cher à comprendre comment – attirent des candidats à la défense
d’identités minoritaires, perçues comme chrétiennes, à l’instar
des Karens. De façon logique, la disparition du bloc commu-
niste intensifie ensuite l’intérêt pour les causes « identitaires ».
Chapitre 4

« Le xxie siècle sera religieux ou ne sera pas »

En 1996, Samuel Huntington publie The Clash of Civilizations


and the Remaking of World Order. Dans son ouvrage, il considère
que la nouvelle géopolitique mondiale, celle de l’après-guerre
froide, n’est plus organisée autour des idéologies qui ont structu-
ré les relations internationales pendant cinquante ans. Selon lui,
elle s’appuie davantage sur des oppositions culturelles, notam-
ment à base religieuse. Après l’organisation bipolaire du monde,
Samuel Huntington observe neuf grandes aires de civilisation
dont il faut prendre en compte les spécificités pour éviter un
« choc de civilisations ». Premier théâtre de conflit important de-
puis la chute de l’URSS, la dissolution de la Yougoslavie se situe
aux frontières de trois aires dessinées par Samuel Huntington1.
Les affrontements qui en découlent paraissent ainsi conforter sa
thèse. Ils marquent en tout cas une intensification des facteurs
culturels et religieux dont on a observé qu’ils sont déjà présents
dans des engagements de Français au cours de la période précé-
dente. En réalité, la rupture des années 1990 ne doit pas être lue à
la lumière du seul politique, mais de tous les canaux d’une mon-
dialisation accélérée. On entre dans une nouvelle phase (la 4e)

1.  Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World
Order, London, Simon and Schuster, 1996.

91
Les volontaires armés

de celle-ci1. Dans ce monde en voie de multipolarisation, des


parcours de volontaires mettent en lumière un autre aspect qu’il
s’agit ici de retracer : la mondialisation accroît la transnationali-
sation des conflits. En d’autres mots, des caractères identitaires
auxquels les frontières sont perméables influent de façon plus
importante dans le départ de Français vers des théâtres de conflit
depuis 1991.

La Yougoslavie : des Français dans tous les camps

L’éclatement de la Yougoslavie attire des volontaires français


dans les différentes troupes en présence.

Les guerres de Yougoslavie (1991-1995)


Après la Seconde Guerre mondiale, le communiste
Tito dirige la fédération yougoslave. Rompant avec
Staline, il devient l’une des figures des non-alignés.
Sur le plan intérieur, la fédération yougoslave (Serbie,
Croatie, Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro
et Macédoine) semble être un modèle qui réussit à
dépasser les tensions interethniques entre Slaves du
Sud jusqu’à la mort de Tito en 1980. Ensuite, la montée
des nationalismes et la fin de la guerre froide fragilisent
la fédération. En 1991, tandis que les Serbes occupent
une place prédominante dans le gouvernement fédéral,
la Slovénie et la Croatie se déclarent indépendantes
en 1991. Si la Slovénie obtient rapidement son
indépendance, la guerre en Croatie oppose jusqu’en
1995 l’armée fédérale, soutenue par les Serbes
de Croatie, aux Croates. À partir de 1992, le conflit

1.  Laurent Carroué, Aurélie Boissière, Atlas de la mondialisation, op. cit.

92
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

s’étend en Bosnie-Herzégovine et met face à face les


communautés serbe, croate et musulmane (bosniaque).
Les guerres de Yougoslavie sont marquées par des
sièges sanglants (Vukovar en 1991, Mostar en 1992-
1993, Sarajevo en 1993…) et des combats urbains dans
lesquels les snipers créent la terreur. Chacune des
communautés en Croatie comme en Bosnie entre dans
une logique d’épuration ethnique. La communauté in-
ternationale pointe plus particulièrement du doigt l’épu-
ration menée par des milices serbes en Bosnie (sans
doute 8  000 victimes à Srebrenica en 1995). Malgré la
présence de Casques bleus, la violence reste incontrô-
lée jusqu’en 1995 : le conflit fait environ 100 000 morts.
L’intervention de l’OTAN accélère la sortie de guerre en
1995. Sous la conduite du diplomate américain Richard
Holbrooke, le président serbe de Yougoslavie Slobodan
Miloševič, le président de la Croatie Franjo Tudjman et
de Bosnie-Herzégovine Alija Izetbegović trouvent un
accord à Dayton. La fédération de Bosnie-Herzégo-
vine est dirigée par un triumvirat et un gouvernement
incarnant chacune des communautés (Serbes, Croates,
Bosniaques), mais est scindée en deux «  entités  », la
fédération croato-musulmane et la Republika Srpska
(République serbe de Bosnie) correspondant aux posi-
tions militaires au moment de l’accord. Ces entités dis-
posent de leurs propres institutions.

Des Français dans une nouvelle internationale noire


au service de la Croatie

Dès la fin de l’année 1991, des Français s’enrôlent dans les


rangs croates. Certains d’entre eux ont la double nationalité, mais

93
Les volontaires armés

ils sont loin de constituer la majorité. Ils se retrouvent très vite au


cœur des combats, et les premiers volontaires sont notamment
engagés dans le siège de Vukovar qui tombe le 18 novembre. Bles-
sé lors de la défense de la ville, le Français Jean-Michel Nicollier
est fait prisonnier par les Serbes. Conduit à l’hôpital de la ville,
il est alors filmé par une équipe de télévision étrangère avant
d’être évacué avec d’autres blessés et exécuté sommairement
dans la plaine d’Ovčara. Souvent solidaires des Croates en lien
avec le souvenir des oustachis de la Seconde Guerre mondiale,
ces hommes rejoignent la Légion noire croate ou Brigade an-
titerroriste de Croatie, dirigée et financée par Markač Mladen.
Ils sont d’abord trois à venir de Grenoble et de Lyon puis, au
début de l’année 1992, le groupe s’élargit à de nouveaux ve-
nus du Sud-Est et d’Angers. Par manque de compétences mi-
litaires, le rôle de la Légion est secondaire, à l’arrière des lignes
croates. Entre la fin de l’année 1991 et la fin de l’année 1992,
plusieurs hommes sont toutefois blessés, tués ou faits prison-
niers. À l’apogée de l’engagement en juillet 1992, une trentaine
de Français figurent dans la troupe de Mladen. Au total, plus
d’une quarantaine ont servi dans l’armée croate entre 1991 et
1993. La plupart rentrent au cours de l’année 1993 et très peu
demeurent pour la fin de la guerre1.
D’autres s’engagent dans des milices paramilitaires, notam-
ment la brigade Condor au sein de la HOS (Forces de défense
croates, aile armée d’un mouvement qui se veut l’héritier des
oustachis). Un groupe s’organise autour de Michel-Roch Faci :
« Je pars vers la fin 1991 là-bas et je rencontre des responsables
du HSP [Hrvatska Stranka Prava ou parti croate du Droit] et
l’on se met d’accord pour que je forme une unité d’étrangers,
plus spécifiquement de Français qui combattra dans le HOS, la
milice armée du HSP. La première fois je ne reste que trois se-

1.  Pascal Madonna, Les volontaires français dans les guerres de Yougoslavie (1991-
1995), thèse sous la direction de Walter Bruyère-Ostells, Sciences Po Aix (en cours).

94
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

maines, je prends quelques images pour les revendre à un média


français et organiser mon retour quelques semaines plus tard et
surtout prendre les dispositions pour créer un réseau d’achemi-
nement des volontaires jusqu’en Croatie1. » Il met ainsi sur pied
une unité de combat à partir du début de l’année 1992, qui
adopte pour parrain Jacques Doriot, collaborationniste de la Se-
conde Guerre mondiale et combattant au sein de la LVF. Selon
Michel-Roch Faci, entre 150 et 170 volontaires auraient servi
dans ses rangs dont les deux tiers étaient français.
L’un d’eux, Gaston Besson, précédemment passé par le pays
karen, témoigne de la dureté de ce théâtre d’opérations : « La plu-
part des Croates n’avaient pas de compétences militaires. C’était
pas une armée. Leur stratégie, c’était “Bordel, couvrez !” Un bor-
del monstre. J’avais envie de m’engager à fond. Je me suis retrouvé
dans les commandos du 6e bataillon du HOS à Vinkovci. On était
installé dans des caves, on sortait la nuit, dans le no man’s land,
entre les lignes serbes, pour aller “taper” un char ou un mortier.
Au début, j’étais avec un type surnommé “Chicago”, un fou fu-
rieux qui avait passé deux ans aux États-Unis. Il nous faisait faire
n’importe quoi, sortir droit devant, dans les lignes, et accrocher
l’ennemi au hasard. Une folie […]. Les combats ont été très durs
en novembre et décembre 912. »
Peu à peu, cette troupe reçoit moins de financement au profit
du Conseil de défense croate (HVO) et sa position devient de plus
en plus difficile, comme l’atteste Gaston Besson : « Je commandais
un groupe de douze hommes. Ça s’est très mal terminé. Tout le
groupe a été fauché dans une opération. On est parti à travers les
mines. De mon côté, j’ai fait sauter un char ; mais les autres sont
tombés nez à nez avec la relève de la garde. À la lumière des fusées
éclairantes, tout le monde a été pris sous le feu des mitrailleuses,

1. Entretien réalisé par Pascal Madonna auprès de Michel-Roch Faci, ancien


volontaire en Croatie, fondateur du groupe Jacques Doriot, Orléans, le 18 janvier
2015.
2.  Interview accordée au magazine Le Nouvel Observateur en août 1993.

95
Les volontaires armés

au milieu des mines bondissantes : un carnage. Il y a eu deux


survivants. C’était la fin de la guerre en Croatie. Déjà, beaucoup
de Croates de Bosnie retournaient chez eux. Deux ou trois mois à
l’avance, tout le monde savait ce qui allait se passer là-bas. Alors,
ils y allaient. Moi, je suis reparti à Zagreb, on m’a mis dans une
unité spéciale croate, les bérets verts. Direction : l’Herzégovine. »
Nicolas Peucelle et Michel-Roch Faci, les deux principales figures
du groupe Jacques Doriot blessées au combat, rentrent en France
en juin 1992. Les autres Français qui les accompagnent sont af-
fectés à de nouvelles unités avant de rentrer en France entre la
seconde moitié de l’année 1992 et 19931.
En effet, les rangs croates comptent également des unités
internationales de volontaires. Un Espagnol, Eduardo Flores,
met sur pied un peloton le 3 octobre 1991. En février 1992, il
tient une partie de la ligne de front à 50 kilomètres au sud de
Zagreb près de Sisak. Un ancien légionnaire, Roger, est alors
interrogé par Raids. Il fait partie des snipers de la troupe2. En
juin 1992, ce groupe est amalgamé à la 108e brigade bosniaque,
forte d’une soixantaine d’hommes, divisée en trois groupes, dont
un totalement composé d’Allemands, d’Anglais, de Canadiens
et de Français. Dans cette unité, Gaston Besson retrouve Franck
Hugo. Cette petite troupe s’illustre dans la prise de Gorice. Pour
ces hommes engagés en Croatie mais également dans les rangs
croates en Bosnie, les combats sont terribles. Selon le recense-
ment de l’Association des volontaires étrangers des guerres de
Croatie, 8 Français ont trouvé la mort et 20 ont été blessés.
Gaston Besson rapporte un accrochage particulièrement meur-
trier avec les Serbes : « On s’est fait encercler par les chars, deux
heures pour regagner nos lignes avec deux morts et douze bles-
sés. François a pris deux balles dans la cuisse, il s’est vidé en cinq

1.  Pascal Madonna, Les volontaires français dans les guerres de Yougoslavie (1991-
1995), op. cit.
2.  « Volontaires étrangers en Croatie », Raids, p. 28-32.

96
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

minutes. À vingt-sept ans. Je l’adorais. Ça m’a fichu un coup. Il y


a eu Pierre, un ancien légionnaire, une balle dans la tête à Livno.
Et Jean-Louis, ancien de l’armée française, tué en décembre 91.
Et John, tué en quinze jours. Lui ne savait pas pourquoi il était
là1. » Finalement, Besson décide lui aussi de rentrer en France en
février 1993.

« Internationale blanche » (royaliste) au service de la Serbie


versus « internationale musulmane »

Entre 1991 et 1999, le camp serbe voit affluer dans ses


rangs plus d’une centaine de Français. Les arrivées se font se-
lon une chronologie plus tardive que du côté croate, à partir
de la fin de l’année 1992. De jeunes royalistes comme Sylvain
Roussillon, qui connaît l’héritier de la Couronne serbe, Pierre
Karageorgévitch, figurent parmi les pionniers de l’engagement
aux côtés des forces paramilitaires soutenues par Belgrade. La
plupart rejoignent une milice appelée les Aigles blancs (Beli
Orlovi) et dirigée par Dragoslav Bokan et Mirko Jović. Avant de
rejoindre les unités au combat, ils suivent une formation mili-
taire sommaire, consistant notamment dans l’apprentissage de
la manipulation des armes et en une remise en condition spor-
tive2. Cependant, la plupart de ces Français ne maîtrisent pas le
serbe et sont gênés pour communiquer avec leurs camarades de
combat. Dès lors, il paraît logique de les voir essentiellement
assurer des missions secondaires, de sécurisation de convois ou
de bâtiments publics ou encore participer à la formation de
recrues. Une partie de ces Français va toutefois prendre part
en première ligne à plusieurs opérations, notamment dans les
territoires sous contrôle bosniaque. Quelques volontaires re-

1.  « Volontaires étrangers en Croatie », Raids, p. 28-32.


2.  Pascal Madonna, Les volontaires français dans les guerres de Yougoslavie (1991-
1995), op. cit.

97
Les volontaires armés

joignent, par ailleurs, la Garde volontaire serbe (Srpska Dobro-


voljačka garda), souvent appelés les « Tigres d’Arkan ». Diri-
gée par Želko Ražnatović, alias le colonel Arkan, cette milice
s’est tristement illustrée par son rôle dans l’épuration ethnique,
d’abord en Croatie à la fin de l’année 1991 (avant l’arrivée des
Français, donc), puis en Bosnie.
La Bosnie devient rapidement le cœur des conflits de dis-
solution de l’ex-Yougoslavie. La population musulmane, les
Bosniaques, bénéficie du renfort de volontaires venus de tout
le bassin méditerranéen et du Moyen-Orient. En France, deux
discours se développent en soutien à la cause bosniaque. Un
premier courant défend l’idée d’une aide humanitaire, tandis
que le second prône l’engagement armé. Pour le second, deux
camps d’entraînement, l’un près de Živinice et l’autre près de
Tuzla dans les environs de l’aéroport, accueillent les étrangers.
La plupart du temps, ils sont ensuite versés dans la 7e brigade
musulmane de l’armée de Bosnie.
La division musulmane Hanjar (du nom d’une division SS
formée de musulmans des Balkans) incarne également dans un
premier temps la mise en place de cette « internationale musul-
mane ». 5 000 à 7 000 soldats volontaires étrangers rejoignent les
rangs bosniaques au cours du conflit. Ils sont commandés et en-
traînés par les « Afghans », des moudjahidin venus d’Afghanistan
et du Pakistan. Ils deviennent les compagnons d’armes d’Alba-
nais – originaires d’Albanie, mais aussi du Kosovo –, d’Algériens,
Égyptiens, Soudanais, Arabes du golfe Persique, Syriens ou Turcs1.
À Travnik (en Bosnie centrale), le Saoudien Abu Abdul Aziz, qui a
déjà combattu comme volontaire sur différents théâtres de guerre,
prend la tête de ces forces. Il se présente comme « commandant
principal de tous les moudjahidin de Bosnie » et déclare ne pas
obéir aux ordres de l’armée bosniaque. Mais, en novembre 1992,

1.  Rapport de la 50e session de l’Assemblée générale de l’ONU du 29 août 1995


(A/50/390/Add1).

98
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

les « Forces musulmanes » fusionnent avec le 7e bataillon de Zenica


pour constituer la 7e brigade musulmane, première et principale
« unité musulmane » intégrée dans les rangs de l’armée bosniaque.
En 1993, les « Afghans » estiment que les Bosniaques ne sont pas
de bons combattants et qu’ils ne pratiquent pas un islam assez
rigoureux. Ils demandent à avoir leur propre unité. Est ainsi créée
la brigade El Moudjahid.
Parmi les Français qui servent dans cette unité, Lionel Du-
mont et Christophe Caze regroupent autour d’eux une dizaine
de Français venus du nord de la France. Mouloud Bouguelane
combat en Bosnie de 1992 à 1995 et Hocine Bendaoui en 1995.
Après avoir service en Somalie dans les rangs de l’armée française,
Lionel Dumont se convertit à l’islam et se fait appeler « Abu
Hamza »1. Né en 1969, converti dès 1989, Christophe Caze le
rencontre à Zenica. Il prend également les armes avant de revenir
en France en 1993 où il s’occupe de recrutement. Un deuxième
groupe d’une vingtaine de volontaires, originaires de la région
lyonnaise, rejoint également la Bosnie en avril 1992. À la même
période, partis de Marseille, une dizaine d’autres jeunes mu-
sulmans français servent aussi dans les rangs bosniaques. Entre
1992 et 1994, ce sont sans doute une quarantaine de Français
qui portent les armes dans les unités au service des Bosniaques2.

La mutation du volontariat armé musulman


vers un jihadisme global et terroriste

La Bosnie a vu accourir au secours des Bosniaques des volontaires


venant de France, mais plus largement du bassin méditerranéen et
du Moyen-Orient. Cette solidarité musulmane reste directement

1.  Evan F. Kohlmann, Al-Qaida’s Jihad in Europe: the Afghan-Bosnian Network,


Londres, Berg Publishers, 2004.
2.  Pascal Madonna, Les volontaires français dans les guerres de Yougoslavie (1991-
1995), op. cit.

99
Les volontaires armés

liée à la conduite de la guerre en Bosnie. Il en va différemment avec


les flux vers l’Afghanistan après le départ des Soviétiques.

L’Afghanistan, de l’anticommunisme à la solidarité musulmane

Les talibans, au cœur du conflit afghan


(1994 à nos jours)
Désormais, le gouvernement communiste afghan af-
fronte seul les moudjahidin. En 1992, ceux-ci entrent
dans Kaboul, mais très vite éclatent des désaccords
entre les partisans du chef tadjik, Massoud, et ceux du
chef pachtoune, Hekmatyar, leader du parti fondamen-
taliste. À partir de 1994, les talibans (mouvement d’étu-
diants en religion à l’origine), soutenus par le Pakistan,
s’impliquent dans la guerre civile. En 1996, ils s’em-
parent de Kaboul et de la plus grande partie de l’Afgha-
nistan. Alors que les moudjahidin se retirent dans leurs
bastions et prennent pour nom « Alliance du Nord », les
talibans instaurent un régime fondamentaliste et ap-
pliquent la loi islamique, la charia. Passé par l’Afgha-
nistan au temps de la guerre contre les Soviétiques,
le Saoudien Oussama Ben Laden revient dans le pays
et organise un groupe jihadiste, Al-Qaeda. Ce mouve-
ment d'inspiration islamiste est profondément opposé
aux États occidentaux. Il recrute des volontaires formés
dans des camps d’entraînement à la lutte armée et au
terrorisme. En 2001, peu après la mort du comman-
dant Massoud, chef historique de l’Alliance du Nord, un
commando d’Al-Qaeda met en œuvre les attentats du
11 septembre sur le sol des États-Unis. À partir d’oc-
tobre, une intervention militaire est déclenchée avec
l’aval des Nations unies sous la direction des États-Unis.

100
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

Le pouvoir des talibans tombe en novembre, mais ils


poursuivent leur combat par guérilla et surtout ac-
tions terroristes jusqu’au retrait occidental en 2014.
Depuis, le pays continue sa guerre civile, ponctuée
d’actes terroristes.

Dès la seconde moitié des années 1990, l’Afghanistan devient


l’un des principaux lieux où l’on peut acquérir une formation
militaire et recevoir un enseignement conforme aux courants
les plus rigoristes et réactionnaires de l’islam. Al-Qaeda attire
notamment de jeunes Français. Dès lors, l’« internationale mu-
sulmane » construite en réponse à une situation locale, celle des
Bosniaques partie prenante de la dissolution de la fédération you-
goslave, se transforme réellement en un mouvement transnatio-
nal dévolu à un jihad mondialisé. Cette mutation est structurée
par les discours d’Oussama Ben Laden et la multiplication des
théâtres d’« engagement » d’Al-Qaeda, y compris par le recours
au terrorisme. Il n’empêche que, sur le plan de la formation et de
la première expérience militaire, l’Afghanistan demeure le centre
de cette nébuleuse et de ses différentes franchises. Des Français
viennent y apprendre le métier des armes au profit de la cause
islamiste. Au début de l’année 2002, six Français sont ainsi arrê-
tés par les États-Unis à la frontière entre le Pakistan et l’Afgha-
nistan, zone où est censée être fortement implantée Al-Qaeda,
sans avoir vraisemblablement eu le temps (ou l’envie) de porter
les armes pour Al-Qaeda et les talibans. Ces volontaires se dis-
tinguent de façon radicale (à part peut-être brièvement le groupe
Stern et l’Irgoun) des générations précédentes par l’acceptation
du terrorisme et même de la posture de kamikaze. De ce point
de vue, ils ne peuvent pas être considérés sur le même plan que
les autres volontaires. Leur action armée change de nature.
Toutefois, le passage par la voie « classique » du volontariat
armé constitue souvent une étape intermédiaire avant de bascu-

101
Les volontaires armés

ler vers une action terroriste (notamment située en dehors du


théâtre de conflit). En effet, l’enjeu de la « guerre contre le ter-
rorisme » menée par la communauté internationale, et principa-
lement à l’initiative des États-Unis, encourage, par réaction, de
nouvelles vagues d’engagements chez des Français musulmans
qui rejoignent l’Afghanistan. Pendant trois ans, le jeune Breton
David Drugeon, converti à l’islam salafiste, part en 2010 pour le
Waziristan, zone tribale située à la frontière entre l’Afghanistan
et le Pakistan. Il fait partie d’un groupe de combat et acquiert
des compétences d’artificier1. Il collabore ensuite à des projets
d’attentats au Kazakhstan et en Afghanistan, acceptant le re-
cours à la violence terroriste.
Une partie significative de ces Français ne sont pas des volon-
taires armés, mais utilisent la formation militaire acquise dans
la zone afghano-pakistanaise dans le seul but de commettre des
actes terroristes, à l’instar de Mohammed Merah. Plus que la
volonté de contribuer militairement à un combat, ces Français
sont d’abord venus recevoir un enseignement islamiste – qu’ils
vont en outre également chercher ailleurs en Égypte, en Ara-
bie Saoudite… Servir par les armes ce qu’ils considèrent comme
leur cause dans un cadre géographique circonscrit ne correspond
pas à leur démarche. Cette mutation constitue, avec le recours
au terrorisme, le second point de rupture majeur par rapport
aux volontaires armés classiques. En ce sens, il nous paraît utile
d’employer un terme distinct pour les désigner. Par commo-
dité, nous reprendrons donc le vocable de « jihadiste ». Précé-
demment, il y a déjà eu des luttes transnationales à des échelles
importantes, comme l’archipel libéral européen contre les Res-
taurations au xixe siècle, mais la lutte armée s’y faisait successive-
ment ou parallèlement sur des théâtres nationaux. Désormais, la
démarche jihadiste se veut générale. Ainsi, au cours de ses mu-

1. https://www.nouvelobs.com/monde/20150912.OBS5712/qui-etait-le-
djihadiste-francais-david-drugeon-tue-en-syrie.html consulté le 15 mai 2018.

102
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

tations successives, Al-Qaeda vient noyer un volontariat armé


assez traditionnel, d’abord enraciné en Afghanistan au service
des moudjahidin au tournant des années 1980-1990, dans une
guerre hybride à l’échelle de la Oumma (la « communauté des
croyants »). Dans ce jihad (au sens militaire du terme) globalisé,
la violence terroriste est prégnante, et fortement accrue dans sa
mise en œuvre et dans sa communication par rapport au terro-
risme qui a pu exister jusque-là. Cette violence terroriste vient
effacer la noblesse de la démarche du volontaire1. Il conviendra
d’analyser à part cette radicalisation, tout en la mettant en regard
des autres causes ayant suscité l’engagement de Français (cha-
pitre 6 notamment).

Le théâtre irako-syrien : le califat et une recrudescence du


volontariat armé dans la société française qui inquiète les autorités

Cette guerre, hybride et qui se veut globalisée, vient se greffer


sur des conflits locaux à chaque fois que l’occasion se présente,
comme en Irak, puis surtout à la faveur de la guerre civile de Syrie.

D’Al-Qaeda à Daech
La guerre civile syrienne éclate en 2011 dans le contexte
des « printemps arabes ». Très rapidement, la brutale
répression par le régime de Bachar el-Assad d’un mou-
vement qui réclamait plus de démocratie entraîne un
durcissement du conflit. Les enjeux ethnico-religieux
s’accroissent aussi. Ainsi, la minorité alaouite (forme
issue du chiisme) à laquelle appartient Bachar el-Assad
reste très fidèle au régime et bénéficie de l’appui du
Hezbollah libanais, de l’Iran et surtout à partir de 2014

1.  Jean-Pierre Filiu, Les Neuf Vies d’Al-Qaida, Paris, Fayard, 2009.

103
Les volontaires armés

de la Russie. Tous ces acteurs insistent sur la «  lutte


contre le terrorisme » du régime syrien. En effet, dans
l’opposition, les groupes armés qui s’imposent sont liés
à l’islamisme jihadiste. Certains se réclament d’Al-Qae-
da comme le Front Al-Nusra. Toutefois, depuis l’Irak,
un autre groupe monte en puissance, l’État islamique
d’Irak et du Levant. À partir de 2014, de part et d’autre de
la frontière avec l’Irak, ce second groupe s’impose avec
une nouvelle appellation  : l’État islamique ou Daech.
Son chef, Abu Bakr al-Baghdadi, proclame en 2014 le
rétablissement du califat. La progression territoriale de
Daech et sa propagande, notamment sur les réseaux
sociaux, lui permettent d’attirer de nombreux volon-
taires armés. Certains de ces jihadistes continuent le
combat commencé en Irak contre l’invasion améri-
caine, d’autres viennent du monde arabe mais aussi
de plus en plus d’Europe à partir de 2014. Les Kurdes
constituent le dernier groupe partie prenante du conflit.
Du côté irakien, bénéficiant d’un statut d’autonomie ac-
cordée par la constitution de 2005 mise en place par
le nouveau pouvoir après l’intervention américaine, les
Kurdes sont menacés par la poussée de Daech à partir
de 2014. Les peshmergas combattent Daech avec l’ap-
pui d’une coalition occidentale dans laquelle entre la
France à la fin de l’été 2014. Du côté syrien, les Kurdes
prennent également les armes contre Daech et contre
le régime. Parmi les Forces démocratiques syriennes
ou FDS (Kurdes, Arabes de l’Armée syrienne libre et
chrétiens du Conseil militaire syriaque), le principal
groupe de combattants, les YPG, sont liés aux Kurdes
turcs et considérés comme des terroristes par Ankara.
Tandis que les Russes combattent, y compris au sol,
pour soutenir le régime de Bachar el-Assad, la coali-
tion occidentale est principalement présente par des

104
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

moyens aériens et des forces spéciales aux côtés des


Kurdes. Ceux-ci défendent l’idée d’une région auto-
nome, le Rojava, dans une Syrie fédérale.

L’appel au jihad

L’enlisement du conflit et l’apparition du groupe État is-


lamique entraînent une internationalisation importante de la
guerre civile. Parmi les milliers de volontaires étrangers, et no-
tamment européens qui rejoignent Daech, on compterait environ
1 700 Français entre 2014 et 2017. Au début de l’année 2018,
environ 300 d’entre eux seraient rentrés en France. Les premiers
Français sont des anciens d’Irak qui passent en Syrie quand l’État
islamique en Irak et au Levant souhaite s’impliquer dans la lutte
contre Bachar el-Assad. Ils sont souvent venus par leurs propres
moyens, comme Souleymane, qui séjourne à Alep depuis plu-
sieurs mois avant de trouver des contacts qui lui permettent de
rejoindre un camp d’entraînement1.
La position de calife qu’al-Baghdadi revendique provoque
néanmoins une forte accélération des départs de France. Par-
mi les premiers groupes importants, des jeunes quittent Lunel
(Hérault) à partir de novembre 2013. Quatre hommes et deux
femmes d’abord, puis finalement une vingtaine d’habitants de
la ville font ce choix. Le Lunellois Adil Barki ne parvient pas à
dominer sa peur panique à l’heure du combat. Chargé de tâches
ménagères dans son groupe, il ne passe finalement que quelques
semaines sur place2. Pour une partie d’entre eux, comme sur
d’autres théâtres vers lesquels des jihadistes étaient partis, les vo-

1.  David Thomson, Les Français jihadistes, Paris, Les Arènes, 2014.
2. https://www.20minutes.fr/justice/2248735-20180405-filiere-djihadiste-
lunel-cinq-prevenus-quinze-fantomes-syriens-proces-symbolique consulté le 20 avril
2018.

105
Les volontaires armés

lontaires français sont utilisés en appui des combattants pour des


tâches subalternes. Cette mise à disposition à l’arrière des lignes
a, par ailleurs, également, déjà été relevée en Yougoslavie. Ne
parlant pas toujours très bien l’arabe, les Français sont regrou-
pés avec d’autres dans une brigade francophone organisée par le
Niçois Omar Omsen : « La plupart des Français qui sont arrivés
sur place ne maîtrisaient pas l’arabe. Quand tu te retrouves sur
un front et que ton émir ne parle que l’arabe, comment veux-tu
être opérationnel si tu ne comprends même pas ses ordres sur
le front ? Si tu ne comprends pas ce qu’il te dit, ça peut mener
à une catastrophe1. » Ils servent de « chair à canon » dans des
combats difficiles2. Leur conversion souvent récente à l’islam ri-
goriste, leur zèle à faire plier les populations aux nouvelles règles
sont souvent contre-productives, et les chefs de l’État islamique
ou d’Al-Nusra les incitent à s’exposer pour la cause : « T’es im-
médiatement au front. Tu risques ta vie à chaque instant. On
t’envoie au front parce que t’es là pour le jihad, pour tuer l’enne-
mi. Tu viens sincèrement pour aider la population, pour mourir
comme un guerrier sur la voie d’Allah3. »
Pour ces Français, le prix du sang est à la mesure de cette
brusque recrudescence d’un volontariat armé dans la voie tra-
ditionnelle du combat. Au printemps 2014, les premiers jiha-
distes français du Front Al-Nusra sont tués : en février, c’est
un jeune homme de 23 ans récemment arrivé de Grenoble.
À l’été 2018, on estime au minimum à environ 280 les Français
tués en Irak ou en Syrie dans les rangs de Daech ou d’autres
groupes islamistes. En fait, on observe une rupture avec la fa-
çon dont les autorités françaises gèrent habituellement les vo-

1. Interview de Seif al-Qalam sur RFI http://www.rfi.fr/moyen-orient/


2min/20140314-syrie-jihadiste-francais-al-nosra-al-qaida-rebellion-bachar-el-assad-
thomson consulté le 19 avril 2018.
2. http://www.lepoint.fr/monde/une-brigade-francaise-opererait-au-coeur-de-l-
etat-islamique-03-09-2014-1859509_24.php consulté le 19 avril 2018.
3.  David Thomson, Les Français jihadistes, op. cit., p. 187-188.

106
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

lontaires partis combattre pour des causes étrangères. Alors que


les départs pour Israël au moment de la guerre de 1947-1948
ont bénéficié d’une grande bienveillance ou qu’il n’y a pas de
freins puissants mis au départ dans les autres conflits observés,
des dispositifs sont créés pour empêcher le passage de Français
vers la Syrie au cours de ce conflit.
Incontestablement, il faut y voir non un changement de po-
sition sur le volontariat armé en tant que tel, mais plutôt une
lecture particulière de cette cause. La réaction française s’ex-
plique par les activités terroristes de Daech au Moyen-Orient,
mais aussi en Europe et sur le sol national (voir chapitre 8).
C’est donc au titre de la lutte antiterroriste que le traitement
des volontaires armés partis rejoindre les rangs jihadistes est
différent. Cette position française paraît d’ailleurs assez cohé-
rente au regard de la distinction que nous avons établie avec
le volontariat armé qui a pu exister jusque-là dans la société
française. En effet, le combat sur un théâtre de guerre ne peut
pas être séparé de la volonté de recourir au terrorisme. Ainsi,
Fabien Clain, converti à l’islam alors qu’il réside en France,
évolue vers une pensée rigoriste et organise une filière à des-
tination d’Al-Qaeda en Irak. Pour cela, il est condamné à la
prison en 2009. Une fois libéré, il fait partie des Français qui
gagnent la Syrie où il ne porte pas les armes mais participe aux
campagnes d’attentats en Europe. C’est par sa voix que Daech
revendique les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Cette
particularité explique que les volontaires français qui rallient
d’autres acteurs du conflit – les forces kurdes notamment –
sont traités différemment par les autorités françaises.
Parmi les jihadistes, certains ont été tués par des frappes ciblées
occidentales, sinon françaises, du moins avec l’accord de Paris.
Le premier d’entre eux qui nous soit connu est David Drugeon.
D’artificier en Afghanistan, il est passé avec d’autres membres
d’Al-Qaeda dans les rangs du Front Al-Nusra en Syrie, il aurait eu
plus particulièrement pour rôle de former de jeunes candidats à

107
Les volontaires armés

des attentats suicides en Europe1. Il est tué lors d’un raid aérien
de la coalition occidentale dans la région d’Alep en juillet 2015.
La plupart des jihadistes français éliminés (Boubaker el-Hakim,
Salah Gourmat ou encore Walid Hamam) par des drones amé-
ricains l’ont été dans la région de Raqqa, base opérationnelle de
Daech et centre important de préparation d’attentats visant les
États européens2.
Certains d’entre eux ont réussi à échapper aux mailles du fi-
let tendu par la coalition occidentale qui a tenté, après la chute
de Raqqa, de les enfermer dans la vallée de l’Euphrate pour
les y réduire. Ils sont passés en Afghanistan qui demeure un
centre du jihadisme transnational. À partir de la fin de l’année
2017, ils figurent parmi les quelque 200 jihadistes qui s’ins-
tallent dans la province de Jowzjan, dans le nord du pays à
la frontière avec l’Ouzbékistan. D’autres sont repérés dans les
zones tribales entre Afghanistan et Pakistan et harcelés par des
attaques de drones armés. Trois combattants français sont ainsi
tués en janvier 20183.

Les Kurdes : une nouvelle cause garibaldienne ?

Plus on avance dans la guerre qui se déroule à la fois en Sy-


rie et en Irak, plus les échos qui parviennent en Europe font
apparaître les Kurdes comme le groupe adoubé par les pays oc-
cidentaux. Dans l’opinion assez largement partagée en France,
voire dans le monde occidental, rejoindre leurs rangs relégitime
la démarche du volontaire armé salie par l’islamisme jihadiste.

1. https://www.nouvelobs.com/monde/20150912.OBS5712/qui-etait-le-
djihadiste-francais-david-drugeon-tue-en-syrie.html consulté le 16 avril 2018.
2. https://www.francetvinfo.fr/monde/revolte-en-syrie/syrie-au-moins-huit-
jihadistes-francais-tues-lors-d-executions-ciblees-depuis-2014_2000463.html
consulté le 16 avril 2018.
3. http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/01/28/97001-20180128FILWW
00220-au-moins-trois-djihadistes-francais-tues-en-afghanistan-en-janvier.php
consulté le 8 mai 2018.

108
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

Précédemment engagé auprès des moudjahidin d’Amin Wardak,


Patrice Franceschi qui a, entre-temps, observé de nombreux
conflits y voit une nouvelle cause digne qu’il reprenne les armes :
« Moi quand je m’engage, c’est pour aller au bout. 12 ans pour
l’Afghanistan, peut-être jusqu’à ma mort chez les Kurdes. » Par
contraste : « C’est rare dans une guerre d’avoir aussi clairement
le camp du Bien et du Mal », dit-il. Les Kurdes de Syrie sont
mythifiés : « Ils sont accueillants avec tout le monde ; il y avait
un Américain, incapable de combattre, indiscipliné mais dési-
reux de les servir. Je leur ai dit de le renvoyer. Ils l’ont gardé,
en ont fait une sorte de mascotte. Il fait des tours de magie à
l’état-major. Ils lui ont laissé une kalachnikov mais sans balle.
Leur prestige transcende les clivages politiques occidentaux
puisqu’ils acceptent dans leurs rangs aussi ceux “venus avant tout
tuer du terroriste”, des militants d’extrême gauche séduits par
leur programme sociopolitique ou pour la place qu’y tiennent les
femmes, les armes à la main, situation assez exceptionnelle dans
le monde arabo-musulman1. »
Même si le manque de recul historique rend difficile l’analyse
des informations dont on dispose à leur sujet, ces engagements
méritent l’attention, car ils constituent la première cause non
liée à l’islamisme radical depuis les guerres de Yougoslavie pour
laquelle des Français meurent au combat. En Irak en 2015, un
groupe de six volontaires français prend pour nom « Unité 732 »
et s’affiche aux côtés des combattants locaux au nord de Bag-
dad, menacée par la poussée des groupes jihadistes. L’Unité 732
vient apporter sa solidarité et ses compétences aux peshmergas :
« Nous faisons surtout de la reconnaissance et du renseignement,
en plus de travailler à un programme de formation », explique
un des membres de l’équipe2.

1.  Entretien avec Patrice Franceschi à Paris le 24 mai 2018.


2. http://www.valeursactuelles.com/monde/lunite-732-ces-francais-volontaires-
qui-combattent-daech-en-irak-57914 consulté le 19 avril 2018.

109
Les volontaires armés

Venant des États-Unis, du Canada ou encore d’Europe, quelque


200 volontaires armés ont rejoint les FDS, principalement les mi-
lices kurdes. Au cours d’un premier séjour en 2016, Frédéric De-
monchaux dit Gabar est blessé au pied lors d’un accrochage, mais
fait le choix de repartir à la fin de l’été 2017. Ancien légionnaire,
il combat parfois à proximité de ses anciens camarades d’armes
de l’armée française. En effet, les forces spéciales sont également
présentes. Lui est venu de sa propre initiative et meurt, tué d’une
balle dans la poitrine en se lançant à l’assaut de Raqqa avec son
groupe francophone au service des Kurdes. D’autres sont sans ex-
périence militaire comme William, âgé de 45 ans qui a fait sa car-
rière dans la communication, interviewé par France 241. Arrivé en
juillet 2017, Olivier Le Clainche prend pour pseudonyme Kendal
Breizh et devient opérateur lance-roquette au RPG-7. Il meurt au
combat en février 2018 lors de l’offensive turque pour reprendre le
contrôle de la région d’Afrin. Se réclamant du courant libertaire, il
incarne une mobilisation au sein de l’extrême gauche française en
faveur des Kurdes syriens.
De ce point de vue, le groupe le plus emblématique est le
Bataillon international de libération organisé sur le modèle des
Brigades internationales dans l’Espagne de la fin des années
1930. Lancé par des syndicalistes britanniques, il voit en son
sein se développer un groupe francophone qui prend pour nom
« Brigade Henri Krasucki » en hommage à l’un des chefs les
plus importants de la CGT dans la seconde moitié du xxe siècle.
Ces volontaires français se présentent dans une lutte interna-
tionalisée, communiquant depuis la Syrie sur les dossiers d’ac-
tualité sociale en France (affaire des syndicalistes d’Air France
traduits en justice après l’« affaire de la chemise arrachée », ZAD
de Notre-Dame-des-Landes). Leur solidarité avec les combat-
tants YPG prend tout son sens pour eux, puisque l’organisation

1.  Reportage « En immersion avec les volontaires français en guerre contre l’EI »,
https://www.youtube.com/watch?v=eB6uMP7q0Lw consulté le 19 avril 2018.

110
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

est proche du PKK qui mène une lutte d’inspiration marxiste


contre le pouvoir central turc1. En 2018, le Bataillon internatio-
nal de libération continue ainsi la lutte en Syrie contre l’opéra-
tion militaire turque qui ne souhaite pas voir ce groupe contrôler
la frontière syrienne avec la Turquie.

L’Ukraine, un autre théâtre qui prolonge le volontariat


des années 1990 sur le sol européen

Au même moment, le conflit qui se déroule en Ukraine est


essentiellement perçu sous l’angle des relations entre la Russie et
l’Union européenne. Pourtant, des volontaires s’y engagent avec
une lecture un peu différente.

La guerre du Donbass en Ukraine


À partir de l’automne 2013, des manifestations ap-
pelées Euromaïdan (du nom de la place où elles se
déroulent) réclament au président pro-russe Viktor
Ianoukovytch la signature d’un accord d’association de
l’Ukraine avec l’Union européenne. À côté de l’oppo-
sition démocrate, plusieurs mouvements nationalistes
de l’extrême droite ukrainienne (Svoboda et Secteur
droit notamment) jouent un rôle majeur dans la ré-
sistance aux forces de police. En février 2014, une ré-
volution à Kiev entraîne le départ d’Ianoukovytch qui
laisse place à un gouvernement pro-européen. L’enjeu
géopolitique est donc celui de l’influence dominante
en Ukraine, État tampon entre l’UE et la Russie. Le
rôle dans le changement de pouvoir à Kiev des natio-

1. http://www.liberation.fr/planete/2016/09/28/depuis-la-syrie-le-soutien-de-la-
brigade-krasucki-aux-salaries-d-air-france_1513256 consulté le 20 avril 2018.

111
Les volontaires armés

nalistes ukrainiens, antirusses, donne lieu à des in-


quiétudes dans les parties russophones de l’Ukraine.
Dès le mois d’avril, dans la province du Donbass, des
manifestations anti-Maïdan tournent très vite à l’insur-
rection sécessionniste. Les Républiques populaires de
Donetsk et Lougansk sont proclamées. Dans le même
temps, la Crimée fait de même et est rattachée à la
Russie. En mai, l’armée ukrainienne intervient sans
succès. À ses côtés combattent également des mi-
lices paramilitaires (Corps des volontaires ukrainiens,
bataillons Azov ou Donbass…) organisées par les na-
tionalistes ukrainiens. Le Donbass est en proie à une
guerre hybride. Les combats donnent lieu à l’utilisa-
tion d’artillerie lourde contre des populations civiles, à
des meurtres, y compris de journalistes présents sur
place ou à l’usage de la torture. La Russie est rapi-
dement soupçonnée de soutenir militairement les sé-
cessionnistes. Des mouvements nationalistes russes
rejoignent également les forces paramilitaires séces-
sionnistes. Après de longs mois de négociations et un
premier échec, un cessez-le-feu est obtenu en janvier
2015 avec l’accord de Minsk 2. Depuis, des accrochages
ont régulièrement lieu entre positions sécessionnistes
et ukrainiennes. Sur la seule période de 2014 à l’ac-
cord de Minsk 2, l’ONU évalue le nombre de tués à plus
de 5 000 et les blessés à environ 11 000 personnes.

Entre antiaméricanisme et convergences nationalistes en Europe :


engagements au service des sécessionnistes du Donbass

Une quarantaine de Français sont passés dans les rangs de


la République autoproclamée du Donbass entre l’été 2014 et

112
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

aujourd’hui1. Les chefs de ce petit groupe de Français liés à


des mouvements d’extrême droite française sont Victor Lenta
et Nikola Perovic. Pour sa part, Victor Lenta rentre en France
à l’automne 2015, estimant que la structuration de l’armée de
la République populaire de Donetsk est suffisamment avancée
pour pouvoir se retirer2. Une dizaine de Français ont rejoint le
« Corps des volontaires de l’Ouest » au service des forces sépa-
ratistes au cours de l’été 20143. D’autres Français arrivent à la
même période. Sergeï Munier rejoint un bataillon de l’Armée
orthodoxe russe : « Je les ai accompagnés au combat à Peski, lors
des tentatives de percées des blindés ukrainiens pour atteindre le
centre de Donetsk et lors de l’encerclement des troupes ukrai-
niennes abandonnées par le commandement dans le “chaudron
d’Ilovaysk”. » Malgré le cessez-le-feu officiel, la récurrence des
accrochages explique qu’il ait fait trois nouveaux séjours, cha-
cun de quelques semaines, depuis. À l’été 2016, il a rejoint la
« position dans les ruines du village Jabunki aux alentours de
l’aéroport et a combattu dans la zone industrielle d’Avdeevka,
qui est actuellement un des points les plus chauds du conflit4 ».
C’est au sein de cette même unité que souhaite s’engager JLM
à son arrivée à l’été 2014, mais sa catholicité pose problème. Fi-
nalement, d’août à novembre 2014, il rejoint le principal groupe
qu’ont lancé Victor Lenta et Nikola Perovic : l’Unité continentale
qui regroupe surtout des Serbes et des Français. Ils sont au cœur de

1. Une partie des informations sur les volontaires français au Donbass sont
connues grâce au « Donetzleaks », piratage du compte Twitter de Tatiana Egorova,
membre du service de presse du gouvernement de l’autoproclamée République popu-
laire de Donetsk. Voir notamment https://www.streetpress.com/sujet/1472465929-
donetskleaks-implication-extreme-droite-francaise-ukraine consulté le 27 mai 2018.
2. https://francais.rt.com/france/8267-volontaire-francais-retour-donbass-
consulté le 10 mai 2018.
3. https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20140826.RUE5432/
ukraine-des-volontaires-francais-dans-une-brigade-pro-russe.html consulté le 10 mai
2018.
4. https://www.breizh-info.com/2017/01/24/60177/engage-donbass-volontaire-
francais-temoignage-guerre-russie-ukraine consulté le 10 mai 2018.

113
Les volontaires armés

combats pour desserrer l’étau de l’armée ukrainienne. Ainsi, l’un


d’entre eux, Yannick Lozach perd son oreille gauche et la moitié de
la droite lors d’un bombardement à Marioupol en janvier 2015.
L’Unité continentale est dissoute en janvier 2015. C’est pourquoi
lorsque JLM fait un deuxième séjour de février à juin 2015, il
est intégré au sein du bataillon Vostok avec quatre ou cinq autres
Français. Les accords de Minsk 2 ayant, en principe, mis fin aux
affrontements, ils assurent surtout « la protection de sites straté-
giques ». La guerre s’enlise ainsi dans une bataille de positions qui
a l’avantage pour les sécessionnistes d’enraciner leur domination
territoriale. Lorsque JLM fait un troisième passage entre janvier
et juin 2017, son bataillon est toujours chargé de maintenir le
contrôle sur le territoire sécessionniste1.
Erwan Castel, un ancien militaire de 53 ans, fait ainsi le choix
de demeurer à Donetsk, partageant son temps entre aide aux
civils pour reconstruire la ville et maintien de positions prêtes
à être réactivées en cas de remontée en puissance des affronte-
ments2. Finalement, le Breton préfère rejoindre les Cosaques
du Don, stationnés dans la région de Lougansk. Autour de lui,
moins d’une dizaine de Français servent ainsi avec les mêmes
objectifs. La troupe est également réputée pour son indiscipline
et entretient parfois des rapports un peu tendus avec les autorités
sécessionnistes que ces Français sont venus soutenir.

Autres convergences nationalistes et sentiments antirusses :


des Français dans les milices ukrainiennes

D’autres Français font le choix de rejoindre les milices na-


tionalistes ukrainiennes. Le bataillon Azov notamment accueille
quelques volontaires venus de l’Hexagone à partir de l’automne

1.  Témoignage écrit de JLM en mai 2018, alors qu’il s’apprête à repartir sur place.
2.  Voir ses comptes Twitter (https://twitter.com/Alawata) ou vk (https://vk.com/
erwan.castel)

114
« Le xxi e siècle sera religieux ou ne sera pas »

2014. Une dizaine de Français au moins ont rejoint cette unité,


notamment autour de Gaston Besson précédemment passé par
les maquis karens et la Croatie. Le conflit dans l’est de l’Ukraine
reconstitue en partie les logiques du conflit yougoslave. Les
volontaires viennent affronter des forces pro-russes, comme
l’étaient à leurs yeux les Serbes quand certains combattaient dans
les rangs croates. Deux volontaires voient ainsi en Poutine un
danger majeur, le comparant selon un journaliste du Journal du
dimanche « à Hitler et affirm[a]nt que, si on le laisse faire ici,
il sera demain aux portes de l’Allemagne1 ». En même temps,
Gaston Besson déclare rester très méfiant à l’égard des autori-
tés ukrainiennes, parce que ses volontaires ne veulent pas d’un
nouveau gouvernement « pro-américain » ni d’« une nouvelle
mafia à Kiev »2. Au sein du bataillon Azov, leur travail consiste
surtout à garder des bâtiments administratifs ou symboliques re-
pris lors de l’offensive lancée contre Marioupol. Ils connaissent
ensuite des revers avec la poussée des forces séparatistes l’année
suivante. Identifié pour regrouper des partisans d’idées néona-
zies et pour être associé à des exactions, le bataillon Azov fait
l’objet de condamnations récurrentes d’ONG3.
Si cette unité concentre les renforts français et croates contre
les sécessionnistes, d’autres milices accueillent de façon plus
ponctuelle des volontaires étrangers. Après avoir commencé
dans le bataillon Azov, Thibault Dupire rejoint, par exemple, le
bataillon Dnipro, puis la milice du parti Secteur droit jusqu’au
printemps 2016. Chacune de ces forces paramilitaires reste étroi-
tement associée aux différents mouvements de l’extrême droite
ukrainienne. Ainsi, les volontaires qui rejoignent l’Ukraine

1. https://www.lejdd.fr/International/Europe/Des-Francais-presents-aux-cotes-
des-forces-ukrainiennes-dans-le-bataillon-Azov-696534 consulté le 18 mai 2018.
2. http://www.fdesouche.com/610923-ukraine-la-legion-croate-se-bat-dans-les-
rangs-du-bataillon-azov# consulté le 10 mai 2018.
3.  Amnesty International, « Les bataillons de volontaires pro-ukrainiens violent
les lois de la guerre », sur Amnesty International, 8 septembre 2014.

115
Les volontaires armés

semblent s’inscrire dans le prolongement tardif mais réactivé par


la géopolitique de la Russie, asphyxiée par la présence américaine
dans son « étranger proche » depuis les années 1990 et décidée
sous Vladimir Poutine à desserrer cet étau.
Le début du xxie siècle continue ainsi de susciter des engage-
ments dans un système international encore marqué par la pé-
riode bipolaire et des idéologies du xxe siècle (néonazisme par
exemple). Cependant, l’essentiel des flux des volontaires fran-
çais vers la Yougoslavie, l’Afghanistan ou le théâtre irako-syrien
confirme la montée en puissance des facteurs identitaires.
Chapitre 5

Être Garibaldi ou rien

Les engagements dans le monde de la 4e mondialisation


marquent ainsi des inflexions importantes ; la place plus grande
– même si elle n’est pas nouvelle – de l’islamisme est une don-
née qui est souvent retenue. L’histoire rapidement balayée dans
les chapitres précédents a replacé les engagements successifs
dans les conflits où les volontaires armés français se sont invi-
tés. L’engagement de ces derniers doit être analysé à la lumière
des contextes – notamment internationaux – dans lesquels ils
se sont effectués. Pour autant, ce ne sont pas les seuls facteurs
explicatifs. Même si un contexte général éclaire les circonstances
d’un départ, celui-ci demeure une décision personnelle. Fina-
lement, très peu de Français, en proportion de la population
nationale, prennent les armes dans un conflit à l’étranger (en
dehors de notre armée). En quelque quatre-vingts ans, ce sont
quelques milliers de Français qui ont fait ce choix. Ils l’ont fait
massivement vers Israël ou plus récemment vers la Syrie, de fa-
çon plus marginale pour des motivations politiques. Il convient
de comprendre les mécanismes qui les amènent à vouloir être, à
leur manière et à leur échelle, de nouveaux Garibaldi. Pour l’his-
torien, sonder les cœurs et les esprits est difficile. Sans vouloir
développer des aspects méthodologiques, il faut tout au moins
avoir à l’esprit que cela nécessite de prendre en compte la parole
des acteurs. Or, celle-ci est souvent délivrée a posteriori avec des

117
Les volontaires armés

reconstructions du récit à partir de la mémoire d’événements


qui peuvent être plus ou moins anciens. Cette reconstitution est
également guidée par des sentiments humains, qu’il s’agisse de
glorifier son courage personnel ou au contraire de minimiser son
rôle, comme le montrent les controverses sur les réseaux sociaux
des deux camps autour des crimes de guerre auxquels pourraient
avoir pris part des Français en Ukraine ou encore les débats sur
le retour des jihadistes ayant rejoint la Syrie ces dernières années.
Malgré ces difficultés, dégager des facteurs individuels à l’en-
gagement nous semble permettre de contrebalancer les seuls
paramètres idéologiques avec l’émotionnel que cela suppose.
Ceci est d’autant plus important dans les cas où l’engagement
mène à une violence extrême. Sans tomber dans une psycholo-
gie simpliste, il convient d’approcher les représentations qu’ils se
font d’eux-mêmes ou de guerres lointaines. Plus simplement, il
est nécessaire de prendre en compte des facteurs qui paraissent
complètement indépendants de leur engagement dans une tra-
jectoire personnelle de vie pour l’expliquer. À la fois volontaire
armé et analyste, Gérard Chaliand l’affirme : « La plupart de
ceux qui s’engagent sont mus par des sentiments plus que par la
raison. Quelle qu’elle soit, l’idéologie vient étayer des émotions
qui doivent peu à la réflexion1. » Pour sa part, devenu un écrivain
et philosophe reconnu après avoir rejoint les maquis guévaristes,
Régis Debray livre son interprétation. Parlant en creux de son
propre parcours, il considère que « tout révolutionnaire est un
nostalgique » avant de constater qu’entre la génération de vo-
lontaires armés qui a pu être la sienne (dans les années 1960)
et aujourd’hui « le lien entre l’action et la pensée politique s’est
rompu »2. Selon ce point de vue, la part des émotions serait donc
encore plus importante aujourd’hui qu’à son époque et celle de
Gérard Chaliand.

1.  Gérard Chaliand, La Pointe du couteau. Mémoires, op. cit., p. 176.


2.  Régis Debray, Bilan de faillite, Paris, Gallimard, 2018.

118
Être Garibaldi ou rien

Le goût de l’aventure

Porter les armes loin de son foyer a longtemps constitué une


voie pour vivre l’aventure. C’est incontestablement l’un des mo-
teurs de l’engagement volontaire armé. On y retrouve de façon
plus générale l’appétence pour la « chose » militaire qui permet
de « voir du pays ».

Aventure et exotisme

Cette recherche est quasi anthropologique et constitue sans


doute l’un des paramètres qui caractérisent la transition de
l’« enfant » vers l’adulte. Sans remonter jusqu’à l’Antiquité, on
identifie cette quête chez les « jeunes » de façon récurrente au
cours de l’Histoire. Au Moyen Âge, on l’observe chez les jeunes
chevaliers rendus nombreux par la croissance démographique du
xiie siècle, et l’Église en canalise l’ardeur belliqueuse vers la Terre
sainte au bénéfice de la reconquête chrétienne (croisades). On
pourrait multiplier les exemples jusqu’à l’engagement actuel en
Syrie. Ainsi, selon Olivier Roy, la radicalisation jihadiste a moins
trait à la religion qu’à une volonté de rupture générationnelle
d’inspiration nihiliste qui, à d’autres époques, aurait été incarnée
par un discours politique révolutionnaire et non pas religieux.
Même s’il ne porte pas les armes, Édouard Lagourgue fait
partie des premiers Français à rejoindre la province de Wardak
en Afghanistan et explique : « Dès que l’on nouait contact avec
ce pays, on était pris par la magie d’un pays fabuleux, au paysage
grandiose, vivant comme au Moyen Âge1. » Principal soutien
d’Amin Wardak, Patrice Franceschi incarne l’esprit d’aventure
lorsqu’il rejoint l’Afghanistan. En effet, il a précédemment mené
plusieurs grandes expéditions chez les Pygmées du Congo en

1.  Cité par Jean-Christophe Notin, La Guerre de l’ombre des Français en Afghanistan
(1979-2011), op. cit., p. 111.

119
Les volontaires armés

1975, en Amazonie en 1976, puis en descendant le Nil depuis la


source jusqu’au delta.
Par ailleurs, ce goût de l’aventure se poursuit en parallèle de
ses engagements militaires, puisque après l’Afghanistan et avant
de rejoindre les Kurdes dans le conflit syrien, il est le premier à
faire un tour du monde en ULM, il conduit de nouvelles ex-
péditions sur différents continents, mais aussi à partir de 1999
sur mer avec son trois-mâts La Boudeuse. Il multiplie également
les déplacements comme observateur ou humanitaire sur divers
théâtres de conflits comme la Somalie ou la Bosnie. Pour sa part,
Pierre Chassin parcourt l’Afrique du Sud en auto-stop puis, en
1967, est le premier Français à traverser l’Atlantique Sud en so-
litaire sur un voilier de 7 mètres. Engagé volontaire dans l’armée
rhodésienne, Hugues de Tressac explique avoir arrêté, car il vou-
lait « faire le tour du monde à la voile en solitaire », ce qu’il a
réalisé dans les années qui suivent sa dernière opération militaire
au Tchad en 19821. Pour d’autres, le lieu sur lequel ils vont s’en-
gager fait figure d’espace paradisiaque.
Également grand voyageur (Égypte, Turquie, Iran, Pakistan,
Inde ou encore Cuba) avant d’être combattant, Gérard Chaliand
avoue : « Le Mexique était le pays que je désirais voir par-des-
sus tout. J’en avais une image mythique où se mêlaient Zapata,
Eisenstein et les événements révolutionnaires des années 1910 »,
un Eldorado de l’aventure telle qu’il la conçoit2. Les représenta-
tions construites par la lecture, le cinéma voire les contes, jouent
un rôle significatif dans cette recherche d’exotisme guerrier :
« Vers 7-8 ans, [mon père] me racontait ou me lisait l’Iliade,
l’Odyssée, Les Aventures de Sinbad le Marin, des récits tirés de
la mythologie grecque : Thésée et le Minotaure, Jason, les Ar-
gonautes et la quête de la Toison d’or. L’épopée arménienne
de David de Sassoun. Mon enfance a été nourrie de récits de

1.  Entretien avec Hugues de Tressac le 15 octobre 2017 à Grayan.


2.  Gérard Chaliand, La Pointe du couteau. Mémoires, op. cit., p. 179.

120
Être Garibaldi ou rien

voyages, d’aventures, d’histoires de combattants irréguliers et de


l’atmosphère de la guerre1. » Passé par la guerre civile libanaise,
l’Afghanistan ou le pays karen, Lenormand reconnaît : « J’ai tou-
jours eu le goût de l’aventure, voulu du changement » ; il relie
cela à l’imaginaire qu’il s’est construit depuis son enfance : « J’ai
été élevé avec des livres d’aventures : Kipling… Des personnages
comme Tancrède de Hauteville, les Normands partis en Sicile et
puis Erik le Rouge fâché avec son père qui part vers le Groen-
land ! Mais même avant cela : Le Club des Cinq2. »
Éric Micheletti considère également que « la recherche de
l’aventure » est la première motivation qui explique son départ
vers le Liban en 1976. Là encore, son engagement est le résul-
tat de représentations de l’aventure, nourries par ses lectures
d’adolescent passionné d’histoire militaire notamment3. Alors
qu’il a sans doute une vraie vocation, la carrière s’avère moins
stimulante dans la période de guerre froide. Même si son ser-
vice militaire est effectué après son passage au Liban, il espère
beaucoup de son affectation au 13e RDP. L’expérience le dé-
courage pourtant, entre « cadres qui n’avaient jamais réellement
fait la guerre » et absence d’opérations extérieures stimulantes :
« C’était alors le tout début ; il allait y avoir Lamantin mais pas
grand-chose avant4. »
Même si l’on met à juste titre en lumière le poids de l’idéo-
logie dans le départ de jihadistes français, l’aventure ne saurait
être écartée. Indubitablement, elle constitue également un mo-
teur dans les départs plus récents vers la Syrie. Une vingtaine de
jeunes Lunellois ont ainsi rejoint les rangs de Daech. S’étonnant
de ne pas avoir suivi le mouvement, un habitant de la ville dit de
son ami Cyril parti combattre : « Il a cherché un El Dorado […].

1.  Propos de Gérard Chaliand dans Gérard Chaliand, Patrice Franceschi, Jean-
Claude Guibert, De l’esprit d’aventure, Paris, Le Grand Livre du mois, 2003.
2.  Entretien avec Lenormand le 2 avril 2013 à Montpellier.
3.  Entretien avec Éric Micheletti à Paris le 21 avril 2018.
4.  Ibid.

121
Les volontaires armés

J’aime bien l’aventure mais je n’irai pas jusque-là […]. Je pense


que c’est une certaine aventure pour eux […]. C’est comme
quelqu’un qui cherche une carte au trésor et c’est l’aventure1. »
Pour sa part, la journaliste Jennifer Percy retient les caractéris-
tiques suivantes des Occidentaux qui ont rejoint le camp kurde et
qu’elle a interrogés : « C’est pourquoi les hommes chez lesquels
ce goût de l’aventure et toutes les représentations que cela charrie
prédominent sur d’autres motivations constituent une tendance
représentée sur de nombreux théâtres d’engagement. Après avoir
souvent eu une expérience dans l’armée française, ils peuvent éga-
lement servir comme “mercenaires”, même si la différence entre
les deux expériences est plus complexe que ne veulent bien le lais-
ser penser ces deux termes apparemment très dissemblables2. »
Sa description pourrait également tout à fait correspondre au
profil de Gaston Besson passé notamment chez les Karens, en
Croatie ou plus récemment en Ukraine. L’homme a aussi été
proche des milieux mercenaires. Au moins au début de son par-
cours, on a l’impression que la cause est secondaire. D’ailleurs,
il commence par partir de France pour la Colombie : « Mon
frère, Jean-François, était parti deux mois dans le pays, il avait
adoré l’expérience et à son retour il voulait m’embarquer avec
lui. Finalement il est parti sans moi et c’est ma mère qui a payé
le billet. Officiellement je partais chercher de l’or mais en réalité
je voulais une aventure, je voulais vivre, la Colombie c’est un
pays en plein bordel : 2 000 meurtres par jour, les enlèvements,
les FARC, la drogue3. » Également passé par les maquis karens,
« Dumas » avoue sa fascination pour l’Asie du Sud-Est, le bon-
heur que constituaient pour lui ces longues heures passées dans

1. https://www.francetvinfo.fr/monde/revolte-en-syrie/enquete-les-enfants-
perdus-de-lunel_2691644.html consulté le 8 mai 2018.
2.  Cité par Nir Arielli, From Byron to Bin Laden, op. cit., p. 137.
3.  Entretien avec Pascal Madonna pour le blog du Master 2 « Histoire militaire,
géostratégie, défense et sécurité » de Sciences Po Aix, « Gaston Besson parcours d’un
volontaire armé », Études géostratégiques, 9 novembre 2013. https://etudesgeostrate
giques.com/2013/11/09/gaston-besson-parcours-dun-volontaire-arme/

122
Être Garibaldi ou rien

les forêts birmanes les armes à la main, la gentillesse sans équi-


valent à ses yeux des populations locales1. Autre combattant de
la cause karen au service de laquelle il commence sa « carrière »,
Franck Hugo fait passer le combat des idées à l’arrière-plan au
profit d’une image héroïque basée sur l’exotisme : « Tout ce fatras
idéologique m’avait toujours gonflé. Je me voyais plutôt comme
un chevalier genre Don Quichotte ou Lawrence d’Arabie2. » Le
cadre géographique de contrées inconnues et la transmission
d’un imaginaire où le « preux chevalier » vient porter secours
à des « veuves et des orphelins » font partie des représentations
communes aux différents engagés.

Des représentations de l’aventure


qui passent par l’héroïsme guerrier…

L’attrait pour les armes distingue cependant le volontaire du


« globe-trotter », autre figure d’aventurier qui se développe dans
la société française de la seconde moitié du xxe siècle. En fait, la
représentation de la gloire que se font ces hommes est directe-
ment liée au fait guerrier. Une forme d’esthétique de la guerre est
présente dans les lectures qui ont construit l’imaginaire de Lenor-
mand : « J’ai sans doute lu les livres qu’il ne fallait pas. Des livres
où l’on combattait pour la gloire avec une grande hache. Des livres
où l’on risquait sa vie pour une cause plus grande que soi, ou l’on
mourait sur le champ de bataille mais où des gens, plus tard, se
souviennent de vous avec du souffle dans la voix. Il y avait les che-
valiers, autrefois, qui partaient à travers le vaste monde et combat-
taient dans des pays lointains pour des causes incertaines. J’aimais
bien ce type de personnages. » Quand il évoque ses lectures au fil
des années, il finit par des lectures militaires en lien avec le volon-
tariat : « […] Et puis il y a eu les Freikorps et même la campagne de

1.  Entretien avec Dumas à Aix-en-Provence le 20 octobre 2012.


2.  Franck Hugo, Philippe Lobjois, Mercenaire de la République, op. cit.

123
Les volontaires armés

Degrelle, même si ce n’est pas politiquement correct1. » Également


volontaire dans les phalanges chrétiennes, Éric Micheletti imagine
que « la culture des armes présente en Corse » n’est pas complète-
ment étrangère à son engagement2.
La démarche n’est pas toujours complètement dénuée de
calculs, notamment de la part d’hommes qui sont aux frontières
entre volontariat et mercenariat. Franck Hugo insiste sur sa qua-
lité d’expert militaire, mais espère aussi l’enrichir : « Je me disais
que la guérilla karen, dans son immense intelligence, ne saurait
refuser l’offre du technicien que j’étais devenu [il revient de la
guerre du Golfe]. Je voyais l’affaire comme un échange de bons
procédés. Je leur enseignerais de nouvelles techniques et ils me
communiqueraient leur expérience de guerriers de la jungle3. »
Comme Franck Hugo, d’autres combattants peuvent servir soit
comme mercenaires, soit comme volontaires. La recherche de
l’aventure guerrière semble bien leur premier souci. Passé par le
Liban ou l’Afghanistan (volontariat), mais aussi les Comores ou
le Tchad (mercenariat), Lenormand en est un bon exemple.
Parti rejoindre les Kurdes dans la guerre civile syrienne, « Da-
mien » a d’abord tenté de s’engager dans la Légion étrangère.
Refusé, il a choisi la cause kurde, mais il explique son départ
d’abord par le « goût de l’aventure » : « J’aime bien tout ce qui est
action, adrénaline, oui. Juste le fait d’être au front, c’est le kif4. »
Revenu du Donbass en Ukraine, un autre volontaire témoigne :
« Micka comme moi, on y est allé par attrait pour l’aventure,
pour l’action. On voulait connaître la guerre, une vraie guerre,
une guerre à l’ancienne5. » Comme l’analyse le colonel américain

1.  Entretien avec Lenormand à Montpellier le 2 avril 2013.


2.  Entretien avec Éric Micheletti à Paris le 21 avril 2018.
3.  Franck Hugo, Philippe Lobjois, Mercenaire de la République, op. cit., p. 103.
4.  Reportage « En immersion avec les volontaires français en guerre contre l’État
islamique », https://www.youtube.com/watch?v=eB6uMP7q0Lw consulté le 19 avril
2018.
5. Journal de TV Libertés https://www.lengadoc-info.com/2300/international/
temoignage-de-volontaires-francais-revenus-du-donbass-video/ consulté le 11 mai 2018

124
Être Garibaldi ou rien

John Venhaus, l’un des quatre archétypes du volontariat armé


est en réalité, et sans doute de façon complètement inconsciente
dans la plupart des cas, la recherche prioritaire de sensations
fortes que peut offrir un conflit armé auquel on prend part1.
Dans ses Mémoires, Emmanuel Albach laisse ainsi entendre
qu’ils en sont conscients avec son ami Philippe quand ils ar-
rivent au Liban en 1976 : « Il nous faut des temps qui bougent,
des époques qui bouillonnent, que nos vies se fracassent. Sinon,
on arrivera au bout sans avoir rien senti. Nous avons le cuir trop
épais pour nos sociétés si douces2. »

… et s'incarnent dans des traditions familiales

Même si cela ne concerne qu’une partie des volontaires, cer-


tains souhaitent reproduire un modèle familial où l’aventure, la
construction virile par les armes fait partie de l’éducation qu’ils
ont reçue. Les discours entendus dans l’enfance semblent nourrir
un imaginaire héroïque où l’aventure et le port des armes jouent
un rôle particulier. Les récits héroïques et d’aventure sont partie
prenante d’une éducation qui touche largement les petits Fran-
çais de la seconde moitié du xxe siècle, ne serait-ce que par la lec-
ture des héros de Jules Verne ou Rudyard Kipling. On a observé
que ces représentations étaient récurrentes dans les témoignages
ou les récits des volontaires. Toutefois, cet imaginaire guerrier
peut également s’incarner dans des figures familiales avec une
incitation, finalement, plus forte, à s’inscrire dans cette lignée.
Gérard Chaliand se souvient que sa grand-mère lui racon-
tait comment les Arméniens au début du siècle pouvaient être
victimes de massacres et quel rôle avait joué son grand-oncle.
« Il s’était distingué, selon les récits de ma grand-mère, par sa

1.  John M. Venhaus, « Why youth join Al-Qaeda ? », Special Report, n° 236,
United States Institute of Peace, 2010.
2.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 96.

125
Les volontaires armés

tenue au feu, lorsqu’il avait défendu les avant-postes face aux


irréguliers tcherkesses ou kurdes. La ville avait tenu bon sous
son commandement1. » Le futur baroudeur demeure persuadé
de l’importance de ces récits dramatiques sur ses aïeuls armé-
niens jusqu’au génocide de 1915 : « J’ai gardé de cette histoire la
résolution de ne jamais céder. Peut-être dois-je en partie ce que
je suis devenu à ces récits, à ces images de guerriers portant la
tcherkeska noire avec les ceintures de cartouches qui se croisent
sur la poitrine, poignard au côté […]. Et je suis parti, en quête
de cette odeur de poudre des confins militaires et de la beauté du
monde, quel qu’en soit le prix2. »
Cet aspect n’est pas totalement absent chez Lenormand. Ses
parents ne lui interdisent pas l’engagement armé, et le jeune
homme connaît le parcours de son père qui a rejoint les forces
gaullistes pendant la guerre : « Le principe était : après dix-huit
ans, si tu ne veux pas continuer les études, tu te débrouilles pour
gagner ta vie. Mon père était entré dans la France libre3. » Plu-
sieurs volontaires ont plus directement un père militaire. Engagé
au Congo en 1965, Pierre Chassin est le fils d’un général de
l’armée de l’air. Pour sa part fils d’un général qui a fait l’essentiel
de sa carrière dans les troupes de marine, Patrice Franceschi se
souvient : « Ma mère [m’a souvent dit] que j’étais né à 6 h 30
au son du clairon. Toute ma jeunesse, j’ai été dans des casernes
militaires4. » Mort au service des Phalanges libanaises, Stéphane
Zanettacci a également été élevé dans le souvenir d’« un oncle
mort pendant la Seconde Guerre mondiale en faisant sauter un
train allemand ». Son père Charles, dit « Kanou » est un modèle
d’aventurier, tour à tour journaliste, pilote de l’Aéropostale, puis
engagé dans la défense de l’Algérie française. Né en 1954, Sté-

1.  Gérard Chaliand, La Pointe du couteau. Un apprentissage de la vie, Paris, Seuil,


coll. « Points », 2011, p. 44.
2.  Ibid., p. 46.
3.  Entretien avec Lenormand le 2 avril 2013 à Montpellier.
4.  Entretien avec Patrice Franceschi à Paris le 24 mai 2018.

126
Être Garibaldi ou rien

phane se souvient ainsi des visites au parloir de la prison et en


retire l’objectif d’« épater ce père aventureux que l’on surnom-
mait le Saint-Ex[upéry] de Cargèse1 ». La sœur de Stéphane Za-
nettacci considère d’ailleurs que l’engagement de son frère « pas
particulièrement croyant » en faveur des chrétiens libanais peut
s’expliquer peut-être parce qu’il « voulait attirer l’attention d’un
père plutôt absent »2.
Le poids de la figure paternelle est également très important
dans le parcours de Gaston Besson : « En France, mon père, par
défi, posa sa candidature aux élections présidentielles de 1974.
Ingénieur en thermodynamique, il était président de Westin-
ghouse-France. Pour lui, c’était un moyen original et écono-
mique de faire de la publicité pour sa société… Il avait choisi
d’être d’extrême droite, Algérie française, il avait embrassé cette
cause parce que ça l’amusait. Il aimait les gens qui se révoltaient.
S’il avait été algérien, il aurait sans doute été pour le FLN, mais
il ne croyait en rien qu’en lui-même. Il avait dépassé l’idéalisme.
Trop intelligent. C’est ainsi que le dépeignent tous ceux qui l’ont
approché à sa grande époque. Il pouvait tout. Il a tout raté3. »
La dimension d’engagement politique de leurs pères marque
effectivement ces générations du baby-boom qui vont s’engager
dans des causes « de droite ». Outre Besson, les figures paternelles
ont été actrices des luttes politiques liées à la décolonisation pour
Stéphane Zanettacci, Pierre Chassin, comme pour Thibaut de
La Tocnaye. Fils d’un général pro-Algérie française qui monte
un projet de prise de contrôle de la préfecture de Haute-Loire,
Pierre Chassin voit ce dernier être arrêté par la police en 1960
et commence lui-même à militer. Alain de La Tocnaye est impli-
qué, pour sa part, dans l’attentat contre de Gaulle au Petit-Cla-
mart. Mais, chez les La Tocnaye, la tradition familiale est plus

1. https://www.corsematin.com/article/derniere-minute/corses-et-mercenaires-
dossier-special-sur-ces-soldats-dinfortune consulté le 11 avril 2018.
2.  Ibid.
3.  Gaston Besson, Une vie en ligne de mire, JC Lattès, 1994, p. 18.

127
Les volontaires armés

ancienne encore. Héritier d’une lignée aristocratique, donc tour-


née vers la carrière des armes, le grand-père de Thibaut de La
Tocnaye a servi dans les requetés au service de Franco durant la
guerre d’Espagne.
Cette tradition familiale est sans doute moins présente chez
les volontaires qui répondent surtout à des logiques identitaires,
que ce soit en Israël ou pour des causes islamistes. Moins for-
melle, elle n’est pas forcément complètement absente. Si l’en-
gagement se fait apparemment hors de tout imaginaire histo-
rico-familial ou historico-politique, des traces ténues semblent
indiquer d’improbables constructions mentales. Quand David
Vallat se convertit à l’islam après que l’imam algérien de son
quartier lui a dit qu’Allah n’est pas capitaliste, le jeune homme
se dit que « la formule fait écho aux convictions communistes de
[s]on grand-père ! ». Plus tard, quand on l’incite à partir pour la
Bosnie, il avoue : « Je me fais un film en repensant à mon grand-
père communiste. Je me vois déjà dans une sorte de 27e brigade
internationale, comme pour la guerre civile espagnole1. »

La construction personnelle face à la figure paternelle

Sans en faire une clé majeure de l’engagement, la présence de


récits familiaux ou de parcours politiques ou militaires paternels
doit donc être relevée. De façon plus large, cette figure paternelle
joue un rôle dans les choix opérés par des volontaires. Cela peut
passer par les liens forts établis avec son père dans la construction
politique du futur volontaire sans que cela aille nécessairement
jusqu’à un rôle de militantisme armé chez le père. Gérard Cha-
liand écrit : « Toi, tu es athée, démocrate, libéral […]. Personne
n’a eu la même importance dans ma formation, pendant l’en-
fance et au-delà, que toi. C’est toi dont l’influence a été décisive
[…]. Tu m’as beaucoup manqué, je n’ai jamais cessé de te regret-

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, Paris, Calmann-Lévy, 2016, p. 67.

128
Être Garibaldi ou rien

ter1. » Si l’absence trop fréquente du père semble avoir pesé dans


les choix de Stéphane Zanettacci, un parallèle peut être dressé
avec son compagnon d’armes au Liban : Emmanuel Albach s’en-
gage dix ans après la mort, accidentelle apparemment, de son
père chez lui. Le souvenir de cet épisode hante le volontaire au
combat : « J’étais trop petit, on ne m’a pas laissé entrer dans la
chambre. Je l’ai vu passer, allongé sur la civière des flics, dans la
salle à manger de la maison […]. Et au front un trou rouge d’où
s’écoulait du sang. J’ai cette image gravée au lance-flamme dans
le cerveau. Le pire est que je n’ai jamais eu envie de l’oublier2. »
Cette absence du père dans la construction personnelle est
mise en exergue de façon récurrente par des volontaires lorsqu’ils
cherchent à analyser leur parcours. Elle est encore plus marquée,
semble-t-il, dans les générations parties dans la période ouverte
dans les années 1990. Engagé en faveur des Bosniaques, David
Vallat ignore, lui, presque tout de son père : « De mon père je n’ai
presque rien connu jusqu’à l’âge adulte, j’ai assez vite compris par
quelques paroles prononcées par ma mère et mes grands-parents
qu’il s’agissait d’un sujet tabou, j’ai donc grandi sans idée de ce
que pouvait être un père, et cette obsession m’a probablement
suivi toute ma vie, inconsciemment, je voulais être plus que ce
qu’il avait été, un tabou, paradoxalement c’est ce que je suis de-
venu3. » Pour sa part, Christophe Caze est un enfant adopté qui
finit par s’interroger sur son identité : « Quand il a eu seize ans,
quelque chose a changé, il s’est interrogé sincèrement sur ses ori-
gines et sur les raisons de son abandon. Je pense que fatalement
ça l’a conduit à chercher un sens spirituel, métaphysique à sa
vie, ce qui malheureusement a dû le conduire à un engagement
toujours plus marqué, toujours plus dur, peut-être qu’il voulait
se venger, faire parler de lui pour que ses parents biologiques se

1.  Gérard Chaliand, La Pointe du couteau. Mémoires, op. cit., p. 55-56.


2.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 97.
3.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 31.

129
Les volontaires armés

rendent compte1. » Sans qu’on puisse en faire un facteur déter-


minant, ce rapport particulier à la virilité ou la figure paternelle
revient souvent dans les trajectoires individuelles.

Un ailleurs mythifié en miroir des frustrations


de la vie en France

Si le goût de l’aventure ne passe pas nécessairement par les


armes et son explication n’est pas réduite à des motifs d’ordre
psychologique, il repose en premier lieu sur l’acceptation, voire
l’attrait pour l’éloignement géographique qui rend matérielle la
rupture avec une vie parfois décevante en France. Ce goût de
l’aventure doit donc également être envisagé, dans certains cas,
comme une réponse à la situation jugée non épanouissante avant
leur départ par certains volontaires.

Ne pas se sentir à l’aise dans la société française

L’écho des conflits est souvent perçu par les volontaires comme
un enjeu majeur pour l’avenir national ou mondial, parfois de
façon exagérée. Cela s’explique par le grand contraste avec la
vie ordinaire, l’indifférence des Français qu’ils côtoient. De ce
décalage naît un sentiment de frustration de moins en moins
acceptable jusqu’au choix de rompre avec ce quotidien. Avant
de rejoindre l’Afrique en 1965, Pierre Chassin explique : « L’am-
biance à Sciences Po m’est devenue insupportable. J’ai l’impres-
sion que nous vivons dans un monde clos, à l’abri du monde
réel, sans aucun enthousiasme qui puisse nous pousser à dévorer
la vraie vie2. » Le développement de la société de consommation

1.  Lettre à Pascal Madonna de l’avocat de Lionel Dumont, Me Valisard, 25 juillet


2015.
2.  Pierre Chassin, Baroud pour une autre vie, op. cit., p. 176.

130
Être Garibaldi ou rien

est souvent présenté comme un contexte de l’insatisfaction res-


sentie avant le départ. Combattant dans les rangs croates pen-
dant les guerres de dissolution de la Yougoslavie, Jacques Nicolaï
constate : « J’étais couvert de dettes, j’avais trente ans, une vie
morne et triste, toute cette consommation de merde1… » Inter-
rogé par Le Figaro alors qu’il se prépare à quitter la France pour
la Syrie avec l’intention de s’y installer durablement et de s’y
marier, Bastien « converti depuis peu au christianisme » explique
ce choix : « Je ne me sens pas bien en France2. »
Plus qu’un malaise devant l’aspect routinier de leur vie, des
volontaires ont le sentiment de ne pas trouver leur place dans la
société. Des quatre archétypes que dessine le colonel Venhaus
dans son analyse des mécanismes d’engagement, le deuxième
repose sur la revanche sociale adossée à des mécanismes victi-
maires3. Tel est légitimement le cas des rescapés de la Shoah en
1945. Simon Drucker explique longuement comment il est le
seul survivant de sa famille après être lui-même passé dans « onze
camps (Osterode, Sallstedt, Ellrich, Ottmuth, Kosel, Auschwitz,
Birkenau, Nordhausen-Dora, Tzebina, Buna-Monowitz) d’ex-
termination, de concentration ou de travail et sept prisons en Al-
lemagne. Chaque fois ma vie n’a tenu qu’à un fil […]. Je me suis
retrouvé à l’hôtel Lutetia à Paris comme les rares rapatriés. J’étais
seul ». Entre la libération de la ville et son retour, se sont passés
de longs mois et la société française souhaite tourner la page,
d’où le malaise de Simon : « Je suis allé chez nous, rue Notre-
Dame-de-Nazareth. Des inconnus m’ont ouvert. Je pleurais. Ils
ne m’ont pas proposé de m’accueillir chez moi. Je suis reparti. Je
me sentais presque coupable d’être revenu. Parfois les gens que

1. https://www.corsematin.com/article/derniere-minute/corses-et-mercenaires-
dossier-special-sur-ces-soldats-dinfortune consulté le 11 avril 2018.
2. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/03/04/01016-20150304ART
FIG00112-ces-francais-qui-veulent-prendre-les-armes-contre-daech.php consulté le
10 mai 2018.
3.  John M. Venhaus, « Why youth join Al-Qaeda ? », art. cit.

131
Les volontaires armés

j’ai connus dans le quartier avant-guerre changeaient de trottoir


en me croisant. Ma présence les dérangeait. Tous avaient eu des
victimes dans leurs familles. » Simon se tourne alors vers Israël
où il pense trouver des gens qui puissent le comprendre, qui
aient eu un parcours voisin : « Être vivant à 21 ans me semblait
presque une sorte de victoire, même si je n’avais pas tellement
envie de vivre. Je me tournais vers Israël où d’autres survivants
essayaient de débarquer1. »
Le second xxe siècle est ensuite marqué en France par une
accélération de l’immigration. Elle s’explique par de nombreux
facteurs, parmi lesquels le besoin de main-d’œuvre étrangère au
cours des Trente Glorieuses, la politique de regroupement fami-
lial dans la période suivante, les plus grandes facilités de mobi-
lité offertes par l’intensification de la mondialisation, l’accrois-
sement des écarts de niveau de vie entre Nord et Sud… À partir
de la fin des années 1970, la France se heurte au problème de
la bonne intégration des enfants des vagues d’immigration ré-
centes. La ségrégation socio-spatiale qui s’installe dans de nom-
breuses grandes villes et surtout la dégradation de la situation
économique (produisant un taux de chômage plus significatif )
font naître un malaise dans une partie de la jeunesse française
issue de cette immigration récente. Cela peut se traduire par des
émeutes sur le territoire national, mais aussi pour ces jeunes par la
concurrence d’autres éléments d’identité que le sentiment d’être
français. Si l’on reprend la notion de « communauté politique
imaginée » par laquelle Benedict Anderson cherche à définir
le sentiment d’appartenance nationale, on pourrait considérer
que d’autres formes de communautés transnationales imaginées
viennent se superposer, voire s’imposer à la première2. Finale-
ment, la communauté de destin en raison d’une même religion

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 90.


2. Benedict Anderson, Imagined Communities. Reflections on the Origin and
Spread of Nationalism, Londres, Verso, 2010 (édition révisée et augmentée).

132
Être Garibaldi ou rien

peut sembler à certains supérieure à la communauté nationale


structurante, pour la société française comme pour d’autres de-
puis le xixe siècle au moins. Dans ces quatre catégories, le colonel
Venhaus cité plus haut considère que l’un des archétypes de vo-
lontaires réunit ceux qui cherchent une identité.
Parti servir la cause bosniaque (musulmane, donc), Omar
Djellil explique comment il a pu ressentir une forme d’inclusion
insuffisante dans la communauté française et se place sur le plan
de la citoyenneté : « Sous Rome, vous pouviez être un sous-ci-
toyen, vous aviez quand même la possibilité de devenir un vrai
citoyen ! Regardez l’armée romaine : la plupart des grands gé-
néraux n’étaient pas des Romains mais des Barbares qu’on avait
intégrés. Au fil du temps, on a fait en sorte qu’ils bénéficient
d’une ascension sociale. Là, dans notre République, l’ascenseur
est en panne : les responsables se reproduisent entre eux1. » Les
Français engagés dans les rangs de Daech tiennent un discours
semblable. Avant de rallier la Syrie, Wilson affirme être parti en
Tunisie « parce que je me suis converti à l’islam, j’en avais marre
de la France, j’en pouvais plus de la France. Je suis parti en Tuni-
sie parce que c’était un pays où tu pouvais aller sans visa. J’étais
venu seulement pour m’écarter un peu de la France2 ».
Issus de l’immigration ou non, il semble que la question de
leur place dans la société française soit un moteur important dans
les engagements de musulmans. Converti à 16 ans, Christophe
Caze poursuit ses études de médecine jusqu’à la 5e année avant d’y
renoncer. Il explique à sa mère son choix de rejoindre la Bosnie :
« Il était parti là-bas pour aider ses frères. Il disait qu’en France il
ne pouvait pas faire sa médecine car il n’était pas accepté comme
quelqu’un d’aisé. Là-bas, il était plus utile3. » Implicitement, il

1.  Cité par Gilles Kepel, Passion française, Les voix des cités, Paris, Gallimard, 2014.
2.  David Thomson, Les Français jihadistes, op. cit., p. 163.
3.  Michel Henry, « L’enfant du Nord mort en barbu. Converti à l’islam, Chris-
tophe Caze a été tué après l’assaut de Roubaix », Libération, 4 avril 1996 http://www.
liberation.fr/france-archive/1996/04/04/l-enfant-du-nord-mort-en-barbuconverti-a-l-

133
Les volontaires armés

se présente donc comme doublement victime d’une ségrégation,


sociale pour l’enfant d’une famille modeste du Nord, et religieuse
pour le converti qu’il est. Son futur compagnon en Bosnie, Lionel
Dumont, écrit des papiers dans des journaux locaux du Nord. Se-
lon l’un de ses amis, il appelle notamment les gens en bonne santé
à ne pas se plaindre sans cesse de leur sort mais à s’ouvrir à ceux
qui souffrent réellement ; il ne se reconnaît pas dans cette société
dépourvue d’esprit de solidarité1.
Si les volontaires réellement mus par des motivations idéolo-
giques sont également agacés par la routine de la vie en France,
c’est bien la difficulté à trouver sa place dans la société qui s’ar-
ticule aux engagements pour des causes identitaires. Pour une
partie des volontaires islamistes, les raisons très matérielles ne
sont pas absentes. Il semblerait que des paramètres économiques
aient participé à la décision de partir en Syrie chez certains jeunes
de Lunel : « Là-bas, tu auras un travail, une famille. Tu pourras
même aider ta famille en France2. »

Besoin de servir et de dépasser l’intérêt de sa seule personne

Si la situation du candidat au volontariat participe à la


compréhension de son engagement, il faut également prendre
en compte la situation du théâtre de guerre qu’il décide de re-
joindre. De mère catholique (et donc lui-même non juif ) et de
père israélite, Walter Broch rappelle ce contexte pour expliquer
son propre engagement : « Enfin la Libération et l’horrible vérité
des camps de la mort. Adolescent solitaire, je supprimais des
conversations les propos qui laissaient deviner ces atrocités. C’est

islam-christophe-caze-a-ete-tue-apres-l-assaut-de-roubaix_169680 consulté le 15 mai


2018.
1.  Témoignage de David Cliqueteux dans le documentaire d’Olivier Pighetti, Les
Ch’tis d’Allah : le gang de Roubaix, France, Pigments pourpres productions, 2011,
60 min.
2. https://www.francetvinfo.fr/monde/revolte-en-syrie/enquete-les-enfants-
perdus-de-lunel_2691644.html consulté le 8 mai 2018.

134
Être Garibaldi ou rien

à la suite d’un courrier officiel informant mon père de la dépor-


tation de ses parents, de ses deux frères et de sa sœur, que j’ai
vu mon père pleurer. Il m’a paru impossible de rester sans rien
faire, je me devais de servir à quelque chose. Je me suis engagé
en février 1948 en Israël […] où j’ai servi pendant deux ans et
demi. » Walter Broch complète son témoignage en insistant sur
la dimension de dépassement de soi dans un élan collectif : « J’ai
la fierté d’avoir participé pour une infime partie à la création de
l’État d’Israël et d’avoir assisté à la naissance d’une nation. Bien
que je ne sois pas juif, mon cœur battra toujours pour Israël1. »
Désorienté, le volontaire est souvent en quête de sens à sa vie. Le
rescapé Simon Drucker déjà évoqué l’exprime très bien : « On
s’y [en Israël] battait contre les Britanniques qui imposaient un
embargo injuste. Aider des rescapés des camps de la mort à qui
on refusait un refuge me semblait un devoir impérieux, et don-
nait un sens à ma vie, et éventuellement à ma mort2. »
Souvent, le seul attrait de l’aventure ou de participer à une
cause d’intérêt général recouvre une nécessité plus impérieuse.
Le volontaire peut chercher à trouver une place enviable dans la
société tout en ayant le sentiment qu’elle la lui refuse. Il recherche
un capital social qu’il n’a pas. Obtenir, par cette voie assez mar-
ginale qu’est celle de la prise d’armes, l’admiration à laquelle
il aspire sans espoir d’y parvenir dans le cadre ordinaire habite
une partie significative des volontaires armés. Se construire une
image de courage, de détermination, jusqu’à accepter le risque
de la mort, doit attirer sur le volontaire un capital symbolique
sur lequel il pourra investir pour progresser dans la société. Sans
doute n’était-ce pas l’intention initiale de ces hommes, mais les
carrières de Régis Debray ou Gérard Chaliand sont créditées de
cette expérience du terrain qui participe à leur reconnaissance
comme experts. Toutefois, cette logique semble plus particu-

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 75.


2.  Ibid., p. 90.

135
Les volontaires armés

lièrement s’appliquer à la période post-guerre froide et notam-


ment à l’engagement jihadiste. En effet, les musulmans qui re-
joignent un théâtre de conflit sont souvent issus de « quartiers »
défavorisés en France. Issu des Minguettes à Lyon, David Vallat
constate : « Les recruteurs jouaient sur cette pauvreté, ou peut-
être devrais-je parler de modestie des conditions de vie, tout à
la fois en promettant une aventure bien loin de la misère de
laquelle ils pourraient sortir le temps de leur engagement mais
aussi en promettant un avenir dans lequel ils pourraient défini-
tivement sortir de cette misère en devenant un chef, un Émir, ce
qui impliquerait plus ou moins du pouvoir et de l’argent1. »
Dans de nombreux cas, la démarche est d’abord humanitaire.
Thibaut de La Tocnaye découvre la résistance chrétienne au Li-
ban en 1980 lors d’un voyage de solidarité organisé par le Mou-
vement de la jeunesse catholique de France auquel il appartient2.
En Birmanie, les premiers Occidentaux, y compris français,
viennent apporter des médicaments ou participer à l’éducation
des jeunes Karens dans leurs écoles. Avant de s’engager en Bos-
nie, Omar Djellil adhère à l’association Boulevard des potes. Là,
il rencontre des militants du Secours islamique qui lui donne
goût à la démarche d’aller vers les plus démunis, les victimes de
guerre. C’est dans ce cadre humanitaire qu’il rencontre David
alias Daoud avec lequel il va décider de s’engager aux côtés des
Bosniaques. À l’origine, il veut juste « faire quelque chose » et
« apporter un soutien humain »3.
Autour de la personnalité du commandant Guillaume, fi-
gure charismatique de la Marine de guerre française dont la vie
extraordinaire a inspiré le cinéaste Pierre Schoendoerffer pour
son film Le Crabe-Tambour, l’association Amitiés franco-karen

1.  Entretien réalisé par Pascal Madonna auprès de David Vallat, ancien volontaire
en Bosnie, Lyon, le 21 janvier 2017.
2.  Entretien avec Thibaut de La Tocnaye à Paris le 23 mars 2012.
3. https://etudesgeostrategiques.com/2015/01/18/guerre-de-bosnie-les-volontaires-
armes-francais-musulmans-lexemple-domar-djellil/ consulté le 19 avril 2018.

136
Être Garibaldi ou rien

devient à partir de 1991 un vivier pour passer de l’humani-


taire à l’engagement armé en Birmanie. Les contacts avec les
Karens mais aussi avec les Contras au Nicaragua ou avec les
chrétiens d’Orient passent souvent par ces cercles de solida-
rité. Thibaut de La Tocnaye se rappelle un meeting en 1988
pour soutenir les Contras : « Il vous est proposé de prendre en
charge ou de participer à la prise en charge d’un blessé de la
Contra. Car en sauvant un blessé, vous sauvez un homme et
c’est bien mais surtout vous redonnez à la Contra un combat-
tant de plus contre la barbarie. Déjà sollicités par le Comité
Chrétiens-Solidarité, France-Liban et le comité Chrétiens-So-
lidarité France-peuples d’Indochine nous vous demandons
encore d’aider1. » L’association Amitiés kurdes de Bretagne,
créée en pleine guerre civile syrienne en 2014 voit (au moins)
l’un de ses adhérents, Olivier Le Clainche (dit Kendal Breizh)
rejoindre les rangs des milices kurdes YPG.
Le volontaire part avec l’idée que cela passe par la lutte armée
ou y bascule seulement dans un second temps. Ainsi, Jacques
Nicolaï, « dégoûté par une guerre qui se déroule à quelques kilo-
mètres de nos frontières », commence à organiser des convois à
destination de la Croatie avant de considérer que les vêtements
ou médicaments qu’il fait partir ne parviennent pas réellement
aux populations qu’il souhaite soutenir2. Interrogé par Le Figaro
sur les motifs qui l’amènent à envisager de quitter son épouse et
sa petite fille en France pour rejoindre la lutte contre Daech en
Syrie, « Victor » l’explique par la nécessaire réaction face à « la
barbarie, les actes de cruauté de l’État islamique. Ce n’est pas
concevable de se faire tuer pour sa religion, qu’on soit chrétien,
juif ou musulman » avant de préciser que la religion n’est pas le
moteur de son engagement, mais que « son combat se veut hu-

1.  Thibaut de La Tocnaye, Les Peuples rebelles, op. cit., p. 90.


2. https://www.corsematin.com/article/derniere-minute/corses-et-mercenaires-
dossier-special-sur-ces-soldats-dinfortune consulté le 28 juin 2018.

137
Les volontaires armés

manitaire avant tout »1. En Ukraine, même si l’on peut s’interro-


ger sur la sincérité des propos des uns et des autres, cet argument
est le même. Des volontaires se disent venus « combattre [du
côté sécessionniste] pour défendre les populations russophones
de l’Est que la zone de Kiev a clairement agressées2 ».
L’engagement prend tout son sens quand le combat com-
prend une dimension historique ou universelle. Au Liban, Em-
manuel Albach raconte comment, avec son ami Philippe, ils
sont amenés la première fois auprès de Bachir Gemayel, chef des
Kataëbs et comment celui-ci verse une larme lors de l’entretien.
Le volontaire français se voit confirmé dans ce qu’il ressentait
et qu’il place auparavant dans la bouche de chrétiens libanais
ordinaires. L’approbation de Gemayel est ainsi ressentie : « D’un
coup, on incarnait la France, nous les maudits, les cent fois haïs
des médias, nous qui, à force d’être toujours mis plus bas que
terre, sans cesse voués aux poubelles de l’Histoire, lie de la so-
ciété, nous avions fini par nous accepter comme tels […]. Et
voilà qu’on incarnait la France, à nos deux3. » C’est la « France
éternelle », fille aînée de l’Église, diffusant ses valeurs dans le
reste du monde qu’il a alors le sentiment d’incarner. Engagé chez
les Bosniaques, Lionel Dumont se sent bien quand il rejoint la
brigade El Moudjahid : « La cause nous dépassait tous, elle était
exaltante4. » Pour sa part, Patrice Franceschi a parcouru de nom-
breux théâtres de guerre sans forcément s’y investir à chaque fois.
Il explique de façon très simple son militantisme sans faille pour
la cause kurde : « Dans les guerres, il y a rarement de façon

1. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/03/04/01016-20150304ART
FIG00112-ces-francais-qui-veulent-prendre-les-armes-contre-daech.php consulté le
10 mai 2018.
2. https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20140826.RUE5432/
ukraine-des-volontaires-francais-dans-une-brigade-pro-russe.html consulté le 10 mai
2018.
3.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 68.
4. Témoignage de Lionel Dumont dans le documentaire d’Olivier Pighetti,
Les Ch’tis d’Allah : le gang de Roubaix, cité supra.

138
Être Garibaldi ou rien

simple le Bien contre le Mal. Et bien là, c’est le cas. Daech in-
carne la violence absolue, ce sont des fous1. »

S’engager jusqu’à la mort ?

L’idéal humanitaire habite sans doute beaucoup de volon-


taires. Toutefois, prendre les armes constitue la dimension ul-
time de l’engagement.

Franchir le Rubicon

Dans la plupart des conflits décrits ici, de nombreuses per-


sonnes se mobilisent pour une cause depuis la France. Elles par-
ticipent à des manifestations, créent des associations de soutien,
collectent de l’argent, voire participent à l’organisation de filières
de départ vers le théâtre de conflit. D’autres, un peu moins nom-
breuses, sont venues pour des raisons professionnelles (journa-
listes, militaires…) ou humanitaires. Le stade ultime de l’engage-
ment est constitué finalement par la prise d’armes pour une partie
au conflit. Il convient de s’arrêter un moment sur les mécanismes
qui expliquent que certains finissent par « franchir le Rubicon ».
C’est sans doute Patrice Franceschi, engagé auprès des
moudjahidin afghans dans les années 1980 qui résume le
mieux leur motivation : « J’ai choisi de prendre parti. Pour la
résistance afghane, comme des milliers d’Occidentaux. J’aurais
pu ne pas le faire. Je l’ai fait. Car on ne peut pas vivre une telle
guerre pendant des mois sans vouloir choisir son camp. Et si je
me range du côté des Moudjahidines, c’est parce que le droit
et la justice sont pour eux2. » Ainsi, plus que la cause qui dé-
passe la personne du volontaire, Patrice Franceschi insiste sur

1.  Entretien avec Patrice Franceschi à Paris le 24 mai 2018.


2.  Patrice Franceschi, Ils ont choisi la liberté, Paris, Arthaud, 1981.

139
Les volontaires armés

la difficulté pour les étrangers sur place de rester neutres sur


de longues périodes dans des conflits très clivants parce que
infra-étatiques en partie. Quand le volontaire ne ressent pas de
malaise particulier, qu’il est heureux dans son quotidien, la dé-
cision est difficile. Emmanuel Albach se souvient : « Comment
vas-tu le dire à ta mère ? Je n’en savais fichtre rien. Lâcheté.
Peur de la regarder en face et de lui dire tranquillement : Je
pars à la guerre. On ne m’a rien demandé mais j’y vais quand
même. Dur à énoncer et à faire avaler. » L’irrationnel n’est pas
absent dans ce type de décision, et les volontaires le sentent au
point de fréquemment cacher l’information à leurs proches.
Emmanuel Albach conclut : « L’horrible lâche ! J’étais parti
comme un voleur, à l’aube, en passant mon sac par la fenêtre de
ma chambre. J’avais poussé ma moto jusque dans la rue pour
qu’on ne m’entende pas partir1. »
Dans un certain nombre de cas, un rapport particulier à la
violence n’est pas à exclure. Gérard Chaliand le reconnaît a pos-
teriori lorsqu’il décrit ses années de jeunesse étudiante aux Lan-
gues O au début des années 1950 : « La lecture du Bushido, ou
code des samouraïs, me portait vers une exaltation du combat,
un goût pour le stoïcisme guerrier, la mort les armes à la main
[…]. J’étais confusément en mal d’action […]. La violence m’at-
tirait. Non que je la cherchais quand nous allions au dancing, au
Miami, à l’Eldorado sur les Grands Boulevards ou au Mikado à
Pigalle, mais j’étais prêt à en découdre2. »
Le cas des engagements en faveur de l’islamisme radical
semble particulier. Le sociologue Farhad Khosrokhavar insiste
sur les fragilités mentales de certains. L’adoption d’une hiéra-
tique violente s’expliquerait notamment par le souci de valoriser
son estime de soi ; la violence allant jusqu’à l’acte terroriste serait
associée à un manque de reconnaissance. L’adoption d’une pos-

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 10.


2.  Gérard Chaliand, La Pointe du couteau. Mémoires, op. cit., p. 91-92.

140
Être Garibaldi ou rien

ture de violence rehausserait une estime de soi meurtrie1. Le par-


cours de Christophe Caze correspond assez bien à cette analyse
sous-tendue par la psychologie. Découvrant qu’il a été adopté, il
se convertit à l’islam. En réaction, son père le rejette. Mal inté-
gré à la faculté de médecine, il s’engage en Bosnie, puis anime le
« gang de Roubaix », proche du Groupe islamique armé (GIA)
algérien, qui commet plusieurs vols à main armée pour financer
les actes terroristes qu’il souhaite déclencher en France. Comme
souvent dans ce type de parcours, sa mère ne comprend pas cette
violence croissante chez son fils : « Les armes ? J’ai pas compris
et je comprendrai jamais, dit sa mère. Il était pas méchant, pas
violent du tout. Très calme. Quand il parlait, c’était à peine si on
l’entendait2. »

Figures héroïques et de martyrs

Incarnation de soldat libre, venant assurer la défense de causes


plus ou moins désespérées (Cambodge face aux Khmers rouges),
Borella est tué dans des circonstances, réelles ou magnifiées, qui
subliment ensuite l’engagement au Liban. Tué lors de la « bataille
des Grands Hôtels », il est abattu par un sniper, alors qu’il instal-
lait les équipes qu’il encadrait, mais sa mort prend une dimension
plus héroïque. Sa mort est l’archétype du chevalier, courageux,
qui défend les faibles : « C’était une fille, une combattante qui
s’exposait sans même s’en rendre compte. Une de ses idiotes im-
prudentes […]. Quelques gars les prenaient pour cible. Les balles
pleuvaient drues. L’une d’elles, prise de peur, a voulu s’enfuir. Une
petite biche de 17 ans, avec de grands yeux effrayés. Il était à une
dizaine de mètres de là […]. Il a fait une folie : il s’est dressé à
son tour lui criant de rester à l’abri […]. François a pris la balle

1.  Farhad Khosrokhavar, Quand Al-Qaïda parle, Paris, Grasset, 2006.


2.  Michel Henry, « L’enfant du Nord mort en barbu. Converti à l’islam, Chris-
tophe Cazé a été tué après l’assaut de Roubaix », Libération, 4 avril 1996, op. cit.

141
Les volontaires armés

en plein front », tandis que la fille se rue dans une casemate1. »


Jocelyne Khoueiry, l’une des femmes formées par le « capitaine »
et parfois qualifiée de « Jeanne d’Arc libanaise », garde sur elle
un poème rédigé par Borella près de son chapelet. En 2014, elle
participe encore à la mythification du personnage lors d’une céré-
monie en présence de son fils. Elle dresse le portrait d’un chef dé-
sintéressé, héraut des causes perdues et des combattants oubliés :
« C’était un homme droit, gentil et généreux. Il est resté avec nous
quelques mois. Il nous a surtout entraînés à la guerre urbaine.
Quelques jours avant sa mort, il m’a donné un poème qu’il avait
dactylographié et qu’il avait annoté ensuite. Il était comme une
prémonition, dédié à ses hommes morts au combat, aux soldats
oubliés à qui personne ne rend hommage2. »
Par un phénomène qui pourrait, au premier abord, paraître
paradoxal, la mort de volontaires tend plutôt à accroître le prestige
de cette posture, le succès des causes qui y sont associées. Dans la
mémoire des groupes impliqués dans chacune de ces causes, se
construit une image de martyr héroïque des volontaires fauchés
dans des opérations militaires qui peuvent être assez banales au
fond. Finalement, si l’on suit Max Weber, la société moderne a
provoqué un « désenchantement du monde ». Alors que la mo-
dernité, depuis les Lumières au moins, promeut la rationalité et le
respect de l’individu, les sociétés n’ont pas complètement évacué
les dimensions « magiques » ou sacrées des sociétés traditionnelles.
La syntaxe religieuse glisse vers le politique. À la Révolution fran-
çaise, le jeune tambour Bara tombe en « martyr » pour la liberté
et l’égalité. Au xixe siècle, période marquée par la multiplication
des mouvements nationaux et libéraux, les « martyrs de la liberté »
tombent dans différentes révolutions et servent ensuite d’exemple
pour les générations suivantes à travers l’instrumentalisation de

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 64.


2. https://present.fr/2016/10/11/liban-sur-les-traces-du-capitaine-borella/
consulté le 1er juin 2018.

142
Être Garibaldi ou rien

leur parcours par l’histoire nationale, par la littérature ou les arts ;


leurs représentations deviennent des lieux de mémoire des États
qui ont accédé à l’indépendance.
À Beyrouth, les premiers volontaires français font leurs pre-
mières armes tout près de la place des Martyrs. Le lieu tire son
nom des militants pour l’indépendance, révolte écrasée par les
Turcs lors de la Première Guerre mondiale, dont les fameux
pendus de Beyrouth – notables, intellectuels ou religieux aussi,
chrétiens et musulmans – qui ont payé de leur vie leur patrio-
tisme libanais et arabe, leur soif de liberté. Il est notable de voir
comment Emmanuel Albach achève son ouvrage sur la nouvelle
qu’il reçoit de la première mort au sein du groupe de volontaires
français de 1976 : « Les Français du Liban, cette fois-ci, ont leur
martyr, leur héros. Mais une mort à la noix, comme toujours. »
Même s’il reconnaît que les circonstances dans lesquelles son
compagnon d’armes est tombé n’ont rien d’exceptionnelles qui
justifierait qu’il soit traité en héros, Emmanuel Albach ne peut
s’empêcher d’en faire l’épilogue de son ouvrage. Certes, cela tient
sans doute à l’amitié qu’il porte à l’homme décédé, à l’hommage
qu’il juge nécessaire de lui rendre. Cela participe également à la
mythification de la lutte menée. Le martyr incarne à lui seul la
noblesse du volontariat pour les chrétiens libanais ; la mémoire
collective peut alors s’emparer de lui, le citer en exemple, rappe-
ler ses motivations pour entretenir la logique de « guerre juste »
qu’il a menée et qui pouvait réanimer le combat le jour où cela
serait nécessaire. Dans les pages qui suivent, Emmanuel Albach
raconte son retour au Liban en 2015 pour recevoir la médaille
du combattant Kataëb et son sentiment de pouvoir la « laisser à
nos enfants comme si nous n’avions fait que cela dans la vie ».
Finalement, martyr et/ou héroïsation valorisent l’épisode et sont
des vecteurs de transmissions essentiels du discours politique (ou
religieux) qui accompagne l’engagement.
Chez les Karens, on prend soin de conserver au milieu de la
jungle la tombe de Jean-Philippe Courrèges tombé au combat

143
Les volontaires armés

en 1985 et exemple pour les générations qui le suivent. Mais la


valorisation du martyr est sans doute plus exacerbée au Moyen-
Orient. À Paris, en octobre 2017, ce sont environ 200 militants,
proches du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), du mou-
vement syrien auquel il est lié, le Parti de l’union démocratique
(PYD) et de son aile combattante, les YPG, qui sont réunis
dans un centre culturel kurde. Il s’agit de rendre hommage à un
« martyr » de la cause, Frédéric Demonchaux dit Gabar tué lors
de la reprise de Raqqa1.
Le terme revient très fréquemment pour décrire les victimes
de la guerre civile syrienne, y compris dans les médias occiden-
taux. Le culte des martyrs est présent dans la tradition guerrière
du Proche-Orient au point de déstabiliser Gabar à son arrivée
chez les Kurdes : « J’ai essayé de leur apprendre le close-combat,
le self-defence, le corps à corps, mais ils ne suivaient pas. Donc je
me suis d’abord demandé s’ils avaient vraiment confiance en moi.
Et puis, j’ai compris qu’en fait beaucoup d’entre eux combattent
avec l’idée de mourir2. » Cette transmission de la « culture du
martyr » est beaucoup plus forte dans le camp d’en face, omni-
présente dans les discours de mobilisation jihadiste. Sur les ré-
seaux sociaux par lesquels se font les recrutements de volontaires
armés, cette rhétorique est très largement exploitée. L’accepta-
tion de son propre martyre est d’ailleurs nécessaire pour com-
mettre des attentats suicides. Ainsi l’évolution d’un volontariat
armé classique vers le recours au terrorisme est-elle directement
liée à cette rhétorique du martyr. En mai 2015, Kevin Chassin,
passé dans les rangs de Daech l’année précédente, prend avec un
autre jihadiste français le volant d’un camion bourré d’explosifs
pour se précipiter sur un camp où stationne l’armée irakienne

1. http://www.slate.fr/story/153158/ces-volontaires-francais-combattent-daech-
en-syrie-mais-pour-la-turquie-ce-sont-des consulté le 10 juin 2018.
2. http://www.slate.fr/story/151013/legionnaire-francais-daech-syrie consulté le
18 juin 2018.

144
Être Garibaldi ou rien

et y faire un maximum de morts1. Un autre Français, Quentin


Roy, envoie à sa mère un message très explicite sur sa démarche :
« Salaam alaikum… L’État bâti par le sang des martyrs2. »
Si le cas jihadiste, une nouvelle voie, doit être perçu comme
différent en raison de ce recours au terrorisme, les engagements
de Français depuis 1945 répondent, certes, à des motivations
idéologiques ou religieuses, mais sont également sous-tendus par
des raisons beaucoup plus personnelles qui peuvent relever de
logiques sociales ou psychologiques.

1. http://www.rtl.fr/actu/debats-societe/le-journal-de-8h30-deux-jihadistes-
francais-morts-en-martyrs-pour-daesh-en-irak-7778469545 consulté le 10 juin 2018.
2. https://www.20minutes.fr/societe/2008119-20170209-fils-mort-rangs-daesh-
devenus-tuteurs-mort consulté le 10 juin 2018.
Chapitre 6

De l’émotion à la radicalisation ?

Après avoir examiné des facteurs liés à la personnalité de cha-


cun des engagés, il s’agit maintenant de replacer les dynamiques
d’engagement dans un cadre plus large. Dans la grande majorité
des cas, les départs vers un théâtre de guerre se font de façon
collective. Il est nécessaire de comprendre comment des dyna-
miques de groupes viennent interagir avec les facteurs plus in-
dividuels évoqués précédemment : quand on l’interroge sur le
parcours de son fils, la mère de Christophe Caze conclut son
propos par « il a dû se laisser entraîner »1.
Or, si l’on fait référence aux questions d’actualité sur les ji-
hadistes français partis en Syrie, le terme de radicalisation re-
vient sans cesse dans le débat public. Cette notion est encore
plus utilisée pour ceux qui participent directement aux attentats
terroristes (en étant partie prenante de la chaîne de décision et
de transmission d’ordres) qui touchent le sol européen, et singu-
lièrement français. La radicalisation peut être comprise comme
le processus par lequel un individu, ou un groupe, adopte une
forme violente d’action, directement liée à une idéologie extré-
miste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre

1.  Témoignage de la mère de Christophe Caze dans le documentaire d’Olivier


Pighetti, Les Ch’tis d’Allah : le gang de Roubaix, cité supra.

147
Les volontaires armés

établi sur le plan politique, social ou culturel1. Cette radicali-


sation traduit donc avant tout un durcissement, une évolution
extrême dans le comportement et dans les moyens d’action rete-
nus. Certes, un peu simple, cette définition nous paraît impor-
tante, car elle permet de se placer sur le terrain de l’observation
des modalités de violence (y compris dans la guerre), et non de
l’idéologie défendue. En fait, nous proposons ici de comparer les
attitudes, les évolutions de comportements, sans jamais mettre
sur le même plan, ni même rapprocher les positions politiques
ou religieuses des uns et des autres. S’intéresser aux trajectoires
collectives des engagés volontaires et interroger leur éventuelle
radicalisation permet d’adopter un regard neutre, c’est-à-dire un
regard qui se détache de toute idée préconçue.
La brutalité observée dans les conflits auxquels participent
les volontaires français peut être plus ou moins forte (voir cha-
pitre 8) ; la façon dont eux-mêmes exercent cette violence ar-
mée est très différenciée et doit être mise en relation avec les
mécanismes de leur engagement et le degré de celui-ci dans
une cause qui leur est, a priori, étrangère. Il s’agit de voir com-
ment à partir de leur profil sociologique, des premières émo-
tions qu’ils ont pu ressentir face à une guerre à l’extérieur du
pays, ils se sont impliqués et dans quelle mesure ils ont pu
ensuite se radicaliser.

Sociologie des volontaires armés français

Au temps de la guerre froide, à droite comme à gauche, l’en-


gagement dans le volontariat armé non identitaire est surtout le
fait d’étudiants ou d’intellectuels qui prolongent les logiques de
la première moitié du xxe siècle.

1.  Randy Borum, « Radicalization into Violent Extremism I: A Review of Social


Science Theories », Journal of Strategic Security, University of South Florida, 2012.

148
De l’émotion à la radicalisation ?

Des jeunes politiquement éduqués et prêts à l’action

Certes mus par le goût de l’aventure, ces jeunes gens ont


une culture politique construite par des lectures théoriques et
des enseignements reçus à la faculté ou par la proximité avec
des intellectuels engagés. Tel est le cas de Gérard Chaliand qui,
par le biais de la revue Partisans peut être en relation avec Jean-
Paul Sartre par exemple. D’une certaine façon, l’engagement
fort que suppose de prendre les armes plutôt que de vouloir
changer le monde par le seul débat d’idées peut laisser supposer
une forme de radicalité, d’intention de révolutionner le monde
tel qu’il fonctionne. Laurent Maréchaux analyse son parcours
comme l’un de « ces originaux qui, dans les années 70, vou-
laient faire la révolution. Faire la révolution signifiait s’opposer
au matérialisme, et celui-ci était un ennemi à deux faces. Co-
ca-Cola et l’URSS menaçaient la liberté. J’étais un peu trauma-
tisé dès 68, non par Mai 68, mais par l’intervention des chars
soviétiques à Prague et puis il y a eu la chute de Saigon : voir
les Américains foutre le camp, les Nord-Vietnamiens envahir
le Sud […]. Je me suis juré que la prochaine fois je serai partie
prenante. J’étais âgé de 27 ans quand les troupes soviétiques
sont entrées dans Kaboul1… ».
Or, au sein du mouvement tiers-mondiste, on considère que
la libération et la pleine indépendance des peuples ancienne-
ment colonisés passent par une émancipation des systèmes de
représentations imposés par la colonisation. Dès lors naît l’idée
que la violence est un levier pour faire voler en éclats ces cadres
qui continueraient à peser sur l’inconscient du Tiers-Monde.
Frantz Fanon développe notamment cette idée au moment de
son engagement en faveur de l’indépendance algérienne. Selon
lui, la violence possède une puissance libératrice du joug mental

1.  Christophe de Ponfilly, Vies clandestines, Nos années afghanes, op. cit., p. 142.

149
Les volontaires armés

imposé par la domination coloniale1. Cette culture de la légi-


timité de la violence fait ainsi partie du bagage politique des
volontaires armés se réclamant d’une idéologie de gauche. Dans
aucun cas, elle ne débouche toutefois sur des engagements mili-
taires qui contreviendraient aux lois ordinaires de la guerre, à une
violence extrême. Peu nombreux, les volontaires armés (Gérard
Chaliand, Régis Debray) évoluent rapidement, au contraire, vers
des formes d’observations participantes. Ils sont donc de plus en
plus en retrait dans les luttes d’émancipation coloniale.
Si l’on s’intéresse à des volontaires relevant plutôt de courants
idéologiques venant de la partie droite de l’échiquier, la sociolo-
gie des volontaires est celle d’enfants des élites et on n’observe pas
non plus de basculement vers une violence accrue. Marquées par
la politisation accélérée depuis Mai 68, les années 1970 voient
également une forme de réaction chez les étudiants de droite.
Emmanuel Albach se souvient que ses camarades le perçoivent
comme un « pénible rabat-joie ne comprenant rien au “sens de
l’Histoire”, de sa déception de voir la droite ne pas assumer ses
valeurs et son héritage de protection des chrétiens en Orient ».
Au même moment, d’anciens militaires comme Borella pour-
suivent un combat où s’entremêlent legs chrétien de protection
des minorités en Orient, héritage colonial (à l’instar de Pierre
Chassin) et anticommunisme. Même si l’engagement politique
le caractérise, Borella semble animé par un profond attachement
aux valeurs catholiques. Quelques mois avant sa mort au Liban,
il a un long entretien avec l’abbé Gérard Calvet, figure du ca-
tholicisme traditionaliste français. Dom Calvet en dresse, assez
logiquement, un portrait qui réunit croisades, figures tutélaires
de Jeanne d’Arc et de Lyautey : « Il nous paraissait heureux et
grave. Ainsi jadis, les chevaliers de Terre sainte devaient-ils s’en
aller sans se retourner, avec l’indulgence plénière et le dédain de

1.  Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne, Paris, Maspero, 1959 (réédi-
tion La Découverte, 2011).

150
De l’émotion à la radicalisation ?

la mort. L’histoire ne dressera nulle stèle à ce colonial, partisan


d’une guerre sans haine qui savait, comme Lyautey, voir dans
l’adversaire d’aujourd’hui l’ami de demain. Sans doute, la nuit
qui s’est étendue sur son corps le dérobe pour toujours à notre
amitié, et il faudrait un miracle pour que son souvenir soit arra-
ché à l’oubli des générations. Mais une autre gloire veille sur lui :
ses frères d’armes venus l’accueillir dans une grande lumière qui
lui font signe d’entrer dans la Patrie éternelle, et voici que sainte
Jeanne d’Arc tout armée sur le seuil du Paradis, l’étendard à la
main, lui sourit et le salue avec l’épée1. »
Son engagement s’inscrit donc dans une véritable réflexion po-
litique. Elle a été longuement mûrie, comme celle d’Emmanuel
Albach avant de rejoindre le Liban : « Nous pensions grandeur de
la France et parole donnée. Nous étions malades de parole trahie,
traînée dans la boue des rizières, jetée dans la poussière des djebels,
vomie sur les cadavres des harkis et maintenant. Ah maintenant,
le comble ! Malgré le poids des siècles, les sacrifices des croisés,
les promesses et les soutiens de Saint Louis, de tous les Louis et
de leurs décapiteurs à bonnet phrygien […], on voyait, bouillant
de rage, la France avec un F comme une flèche de Notre-Dame
abandonner ses amis de toujours – les chrétiens du Liban – pour
quelques barils de pétrole et des léchouillages de la centrale palesti-
nienne. Et notre présidence qui tournait le dos pour ne pas croiser
le regard de ces Libanais francophones et francophiles obstinés
au moment où le couteau de leurs égorgeurs faisait jaillir un sang
dont la couleur rappelait un peu trop la nôtre2. »
Son discours assimile la grandeur de la France à son pas-
sé colonial et aux logiques chrétiennes de sa politique exté-
rieure. La double rupture que constituent, à ses yeux, la fin de
l’époque coloniale et l’abandon de chrétiens francophiles est
vécue comme un renoncement face « aux intellos de gauche

1.  Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne, op. cit., p. 56.


2.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 9.

151
Les volontaires armés

[…] qui sautaient de joie à l’énoncé de toutes les défaites de


l’Occident ». Les volontaires veulent alors incarner un sursaut,
le maintien d’une continuité : « Aux Thermopyles [bataille
marquée par la trahison, puis l’abandon du combat dans les
rangs grecs], les Grecs étaient quand même trois cents. Nous
ne serions que deux. Tant pis. Eux aussi se réveilleraient peut-
être plus tard1. »
Comme lui, une bonne partie des volontaires sont des étu-
diants de fac de droit issus des élites ou de classes moyennes su-
périeures. Thibaut de La Tocnaye, parti au Liban au début des
années 1980, l’incarne bien, tout comme ses prédécesseurs dans
les Kataëbs quelques années plus tôt. De ses amis, Emmanuel Al-
bach dit qu’ils « étaient les rejetons de familles aisées du XVIe ar-
rondissement [s’envolant] pour le Liban comme ils se seraient
rendus dans un pub de Saint-Germain-des-Prés après dîner :
Weston impeccablement cirées, pantalons de velours anglais, ca-
chemire et blousons de daim, Ray-Ban et liquidités en poche2 ».
Ceux qui arrivent de province ne sont guère différents, à l’instar
d’Éric Micheletti, fils d’antiquaires arlésiens qui suit des cours
à la fac de droit et à Sciences Po Aix. Probablement les classes
moyennes sont-elles davantage représentées dans les volontaires
venus de province (Provence, région bordelaise surtout).
Une partie de la sociologie des combattants français auprès
des Kurdes de Syrie est semblable. La part des classes moyennes
y est certainement plus marquée, simple résultat sans doute de
la massification de l’enseignement secondaire et supérieur. Ar-
thur Aberlin affirme venir « d’une famille ouvrière d’une ville
moyenne ». « J’ai eu la chance de faire des études dans une fac
de province, mais dans une filière sans débouché3. » Interrogé
par Le Figaro, Hubert est pour sa part normalien et diplômé

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 10.


2.  Ibid., p. 113.
3. http://www.alternativelibertaire.org/?Un-communiste-libertaire-dans-
les-YPG-06-Les-volontaires-internationalistes-l consulté le 12 mai 2018.

152
De l’émotion à la radicalisation ?

d’HEC1. L’engagement dans les rangs des YPG au Kurdistan


syrien relève en partie d’une réactivation de la prise d’armes
dans une logique de révolution sociale et d’émancipation d’un
peuple des Sud. Arthur Aberlin est toutefois frappé de voir que
cette logique est très minoritaire. Il publie des posts depuis le
front dans lesquels il s’interroge devant la réalité qu’il observe,
celle de volontaires occidentaux qui sont souvent d’anciens
militaires : « Quand on est un gauchiste convaincu comme
moi, c’est sûr que c’est le genre de trucs qui viennent un peu
perturber notre besoin de pureté révolutionnaire… Et spécia-
lement quand on a fait plusieurs milliers de kilomètres pour
renouer avec le sens profond du mot “révolutionnaire” […]. Je
préférerais bien entendu que tous soient des révolutionnaires
convaincus mais, au final, qui aide le plus la révolution sociale ?
L’ex-marine qui se bat à nos côtés ou les militants qui débattent
sur la réalité de notre révolution depuis leurs ordinateurs à plu-
sieurs milliers de kilomètres de nous, et qui dans quinze ans
auront peut-être décidé si ça valait la peine de défendre ce qu’il
se passe ici ? Et puis, le fait que des personnes a priori non po-
litisées se retrouvent de notre côté, cela ne signifie-t-il pas qu’il
se passe un truc important2 ? »

Des profils beaucoup plus disparates dans les conflits


à motivation identitaire et à l’âge de la 4e mondialisation

En fait, les conflits dans lesquels les motivations identitaires


sont plus prégnantes se caractérisent par des profils plus diversi-
fiés. Si ce n’est que partiellement vrai pour le Liban des années
1970 (qui comprend aussi une dimension politique), tel est bien

1. http://www.lefigaro.fr/international/2016/08/15/01003-20160815ART-
FIG00071-le-recit-d-hubert-normalien-francais-qui-combat-l-etat-islamique-en-
syrie.php consulté le 22 juin 2018.
2. http://www.alternativelibertaire.org/?Un-communiste-libertaire-dans-
les-YPG-06-Les-volontaires-internationalistes-l consulté le 12 mai 2018.

153
Les volontaires armés

le cas pour les engagements en Israël qui attirent des Français plus
ou moins jeunes et de milieux socioculturels assez différents. Pour
ne reprendre que le plus célèbre d’entre eux, Thadée Diffre, on
note qu’il a 35 ans au moment de son départ pour Israël et qu’il est
catholique. À ses côtés, la plupart des engagés sont de confession
juive, mais leurs parcours peuvent être assez différents, juifs sépha-
rades d’Afrique du Nord comme Guy Chemouny (né à Tunis) ou
Ashkénazes rescapés de la Shoah comme Simon Drucker. Armand
Avitan ou Jacky Appel s’engagent à 17 ans en mai 1948 ; le second
fréquente les associations sionistes depuis deux ans1. Jean Mas-
sine est issu d’un milieu plutôt aisé de la communauté juive russe.
Son oncle, le chorégraphe Léonide Massine, est rendu célèbre par
le film Les Chaussons rouges. Jean a rejoint les SAS britanniques.
Venu de Pologne en 1929, Charles Robak est pour sa part tailleur
à Clermont-Ferrand2. La pluralité des profils doit être mise en re-
lation avec le nombre important de volontaires.
Cette diversité s’accentue dans les guerres de la 4e phase de la
mondialisation que nous vivons depuis les années 19903. Quand
il analyse les différents groupes qui rejoignent la Bosnie au début
de cette décennie, Pascal Madonna met en lumière la grande dis-
parité socioéconomique de chacun des groupes. À part peut-être
l’âge, il y a peu de points communs dans les profils de David Val-
lat, élevé dans les « quartiers lyonnais » ou d’un enfant des classes
populaires du Nord comme Christophe Caze d’un côté, et de
l’autre Michel-Roch Faci (34 ans au début du conflit et représen-
tant d’une grande entreprise pharmaceutique). Cette diversité est
confirmée par les conflits les plus récents. Les statistiques sur les
268 jihadistes morts en Syrie montrent à l’échelle d’un seul type
d’engagement cette pluralité. Parmi eux, on trouve aussi bien
Saïd Arif, homme de 60 ans, que deux frères toulousains tués

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 46.


2.  Ibid., p. 147.
3.  Pour reprendre le découpage de Laurent Carroué, Aurélie Boissière, Atlas de la
mondialisation, op. cit.

154
De l’émotion à la radicalisation ?

au combat en 2015 à l’âge de 12 et 14 ans. La moyenne d’âge


de 28 ans laisse d’ailleurs entendre que si les jeunes constituent
une majorité de ces engagés, des Français d’âge plus avancé font
cependant monter cette moyenne. 56 % d’entre eux viennent
d’un quartier prioritaire en France1. Si la proportion peut sem-
bler forte par rapport à l’ensemble de la population française,
on peut également lire, a contrario, que près de la moitié de ces
Français tués dans les rangs de Daech en Syrie ne viennent pas
de milieux populaires. Leur niveau culturel est également très
inégal, y compris en matière religieuse. Certains peuvent avoir
de profondes connaissances (notamment s’ils sont passés par des
madrasas en Égypte ou ailleurs). D’autres n’en ont quasiment
pas, comme l’explique le sociologue Farhad Khosrokhavar : « Ce
n’est pas une connaissance préalable profonde de l’islam qui in-
duit la radicalisation religieuse mais bien au contraire une incul-
ture profonde qui provoque un effet de crédulité accentuée, une
forme de naïveté résultant de la méconnaissance voire de l’igno-
rance de l’islam qui joue en faveur de l’extrémisme religieux2. »
L’avocat d’un jeune Français parti en Syrie présente ainsi son
client, et l’ami qui l’accompagne, comme « des benêts qui n’y
connaissent rien en matière d’islam3 ».
Du côté kurde, la diversité est également assez importante. Si
les étudiants ne constituent pas forcément une majorité des Fran-
çais qui ont rejoint la Syrie dans la lutte contre Daech, la logique
politique explique bien l’engagement tant d’un Arthur Aberlin
que d’un Olivier Le Clainche. La prise en charge des volontaires
comprenant des « cours de confédéralisme démocratique » les sé-

1. https://www.lci.fr/international/info-lci-quels-sont-les-profils-de-265-
djihadistes-francais-daech-tues-en-syrie-2063073.html d’après une étude de l’UCLAT
consulté le 22 juin 2018.
2.  Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, Paris, Éditions de la Maison des sciences
de l’homme, 2014, p. 91.
3.  Dossier 16/02080, cour d’appel de Paris, 13 septembre 2016, cité par Marc
Hecker, « 137 nuances de gris : les djihadistes de France face à la justice », Études de
l’IFRI – Focus stratégique, avril 2018, p. 29.

155
Les volontaires armés

duit1. Prendre part à l’expérience du système politique mis en place


par les Kurdes est la première des motivations d’Arthur Aberlin2.
À côté des étudiants militant dans les courants d’extrême gauche,
on observe également l’engagement de personnes plus âgées. De-
puis ces combats aux côtés des moudjahidin en Afghanistan dans
les années 1980, Patrice Franceschi peut faire figure de « vieux
routier » du volontariat. Il est fils d’un officier général et à ce titre
très attaché aux idéaux patriotiques français. Tué peu après son
arrivée en Syrie, Olivier Le Clainche a alors 40 ans ; son surnom
de Kendal Breizh renvoie, au contraire, à la revendication d’une
identité bretonne. Les anciens sous-officiers ou militaires du rang
sont souvent dans une tranche d’âge qui peut être voisine, à l’ins-
tar de « Gabar » tombé lors de la bataille de Raqqa à 45 ans. En
Ukraine se croisent (ou s’affrontent) également militants expéri-
mentés comme le Normand JLM (44 ans), combattants aguerris
sur d’autres théâtres comme Gaston Besson et jeunes en recherche
d’aventure, comme l’ancien parachutiste Victor Lenta (25 ans),
qui vient de Toulouse. Leur niveau social est tout aussi contrasté.
Victor Lenta entre dans l’armée sans bagage universitaire ; ingé-
nieur de formation, JLM est un chef d’entreprise suffisamment
aisé pour quitter sa « boîte » en prenant les armes.
La jeune génération engagée tant en Ukraine qu’en Syrie se
caractérise aussi par un autre point commun à mettre en rapport
avec l’engagement armé. En effet, elle se distingue des volon-
taires plus âgés par le fait de ne pas avoir effectué de service mili-
taire, d’avoir un rapport purement intellectuel à la « chose » mi-
litaire, aux armes. Les représentations de celle-ci sont davantage
façonnées par le cinéma ou les jeux vidéo que par le souvenir des
entraînements sur le pas de tir au cours de la période de classe
qu’ont connue les générations précédentes.

1.  Entretien à Paris avec Patrice Franceschi le 25 mai 2018.


2. http://www.alternativelibertaire.org/?Un-communiste-libertaire-dans-
les-YPG-06-Les-volontaires-internationalistes-l consulté le 12 mai 2018.

156
De l’émotion à la radicalisation ?

Des profils d’extrémistes ou de violents produits


par la société française ?

L’importance du souvenir en Europe de la guerre d’Espagne


ou des engagements en faveur de l’Allemagne nazie durant la
Seconde Guerre mondiale tend souvent à accréditer l’idée que
les volontaires armés sont nécessairement des personnes qui ont
une propension naturelle à la violence ou qui ont milité dans
des mouvements radicaux sur le plan politique ou religieux. Le
traitement médiatique du terrorisme islamiste ou des trajec-
toires de volontaires partis en Ukraine renforce cette conviction.
Il convient néanmoins de confronter ces hypothèses aux diffé-
rentes guerres qui ont impliqué des départs de Français.

Le volontaire armé, un radical politique


ou religieux en France ?

C’est sans doute bien la mémoire des totalitarismes de


l’entre-deux-guerres qui explique qu’en Europe on a tendance
à considérer que l’adhésion à une radicalité politique, à une
forme de pensée extrême, entraîne forcément des agissements
violents. Il y aurait un lien de causalité évident entre apparte-
nance à des groupes radicaux sur le territoire national, bascule-
ment vers l’engagement armé et exercice d’une violence parti-
culière. Ce serait une voie de radicalisation, notamment si l’on
suit les explications couramment développées à propos des jiha-
distes français partis en Syrie. Imprégnés d’une culture de très
large liberté de pensée et d’expression pratiquée chez eux, les
chercheurs nord-américains contestent pourtant ce lien d’auto-
maticité1. Pour mieux appréhender ces mécanismes, il convient
de revenir sur les activités des militants politiques avant leur dé-

1. Peter Neumann, « The trouble with radicalization », International Affairs,


n° 89, vol. 4, 2013, p. 886 et suivantes.

157
Les volontaires armés

part, mais aussi de voir si les mécanismes sont semblables dans


les démarches politiques et religieuses.
Les trajectoires de Français politisés dans des courants à l’ex-
trême droite ou à l’extrême gauche du spectre politique sont effec-
tivement surreprésentées parmi les volontaires armés. Ces hommes
apparaissent sociologiquement comme des radicaux dans la socié-
té française. Pourtant, on n’observe pas chez eux de radicalisation
dans les comportements au combat (voir chapitre 8). On les re-
trouve tout au long de l’histoire des engagements depuis 1945.
Gérard Chaliand milite pour les causes tiers-mondistes et entre
dans un réseau de « porteurs de valises » pendant la guerre d’Algé-
rie ; Régis Debray part pour Cuba en 1961, car il adhère aux idées
de la révolution menée par Fidel Castro. Plus récemment, Arthur
Aberlin a plusieurs années de militantisme communiste libertaire
avant de passer dans les rangs kurdes. Olivier Le Clainche, tué peu
après son arrivée en Syrie, défendait pour sa part une voie liber-
taire bretonne. Force est pourtant de constater que le volontariat
armé issu de cultures politiques de gauche ou d’extrême gauche
est très marginal. Sans envisager un mouvement massif comme
les Brigades internationales en Espagne en 1936, le nombre de
trajectoires correspondant à ces logiques ne permet jamais d’avoir
de groupes significatifs sur un théâtre de guerre.
Pour l’expliquer, seules des hypothèses peuvent être avancées.
La première s’articule avec les débats sur la violence politique et
la voie terroriste au début des années 1970 au sein de l’extrême
gauche. Hormis l’exceptionnelle situation kurde sous-tendue par
un modèle collectiviste, l’engagement au service de « nations »
opprimées semble avoir moins d’écho depuis 1945. La cause pa-
lestinienne qui mobilise pourtant assez largement n’entraîne pas
de volontariat armé ; peut-être parce qu’à partir des années 1970
elle recoupe la question de la légitimité, ou tout au moins de la
pertinence du recours au terrorisme. Il est d’ailleurs intéressant
de noter que les acteurs de ce terrorisme se réapproprient des ap-
pellations liées à l’histoire du volontariat armé, à commencer par

158
De l’émotion à la radicalisation ?

le terme de « brigade ». Au final, l’hypothèse peut être formulée


que l’engagement violent, à défaut d’être armé, d’ultra-gauche
aujourd’hui passe moins par la tradition garibaldienne que par
des questions politiques liées au refus de la mondialisation et
du libéralisme : altermondialisme (Black Blocs, ZAD…), terro-
risme écologique ou végane…
En revanche, la question de la « nation » continue à appar-
tenir à l’imaginaire politique de l’autre bout du spectre, ou plus
largement des cultures de droite. Dès lors, après un apprentis-
sage politique dans les rangs de l’OAS, il est moins paradoxal
qu’il n’y paraît d’observer l’engagement de Jean Kay en faveur
de la cause du Bangladesh en 1971. A contrario, Pierre Chas-
sin milite également en faveur de l’Algérie française, rejoint des
organisations étudiantes proches de l’OAS-métropole avant de
s’engager volontairement au Congo selon une logique néocolo-
niale et anticommuniste. Les étudiants d’Assas qui partent pour
le Liban en 1976 viennent pour partie du Groupe union défense
(GUD)1. Ces Identitaires construisent un discours qui s’enra-
cine dans les changements rendus plus tangibles par l’accéléra-
tion de la mondialisation dans la décennie 1990 : « Quand on
se bat pour la liberté de son pays on obéit non pas à une logique
nationale mais à une logique mondiale qui combat une autre
logique mondiale, celle de la mondialisation, celle de l’ouverture
complète des frontières, du mélange sans considération du passé,
sans considération de l’histoire, de la culture. Alors quand un
autre peuple, proche de nos frontières et au passé lié à celui de
la France, se retrouve dans une situation où il peut retrouver son
indépendance, combattre ce système mondial, comment ne pas
le rejoindre, a moins de ne pas être un homme, de ne pas avoir
de passé, donc pas d’avenir également, le choix était tout fait2. »

1.  Entretien avec Lenormand le 2 avril 2013 à Montpellier.


2.  Frédéric Chatillon, Thomas Lagane, Jack Marchal, Les Rats maudits : histoire des
étudiants nationalistes 1965-1995, Paris, Éditions des monts d’Arrée, 1995, p. 193.

159
Les volontaires armés

Dans cette culture politique, le rapport à la violence reste posé.


Nous y reviendrons.
Les recrutements pour le camp croate en 1991 se font autour
de Michel-Roch Faci. Aussi passé par le GUD dans les années
1970, puis par le Front national, il est en outre l’un des diri-
geants d’un groupe néonazi, la Fédération d’action nationale et
européenne (FANE) dans les années 1980. Les mêmes milieux
néofascistes sont le terreau de recrutement des volontaires enga-
gés dans les milices paramilitaires pro-Kiev en Ukraine (régiment
Azov notamment). Parti pour l’aventure en Amérique latine au-
tant qu’en Asie du Sud-Est, le passage par la Bosnie constitue
un point de rupture pour Gaston Besson : alors qu’il se qualifie
à cette époque de mercenaire, il intègre des unités marquées par
les idées ultranationalistes issues de courants fascistes en Europe
occidentale (notamment des oustachis croates). Aujourd’hui en-
gagé en Ukraine, il réfute l’étiquette de mercenaire, affirme dé-
tester la guerre et être là pour la « Révolution » souhaitée par les
ultranationalistes ukrainiens du régiment Azov. Certes, il ne faut
pas forcément prendre au premier degré les témoignages. Tou-
tefois, la rhétorique développée par Gaston Besson atteste une
réelle évolution, une radicalisation de son discours : « À Maïdan,
j’avais des frissons. On a pris la ville à 600, une ville de 4 millions
d’habitants. Nous ce qu’on voulait c’était finir la révolution1. »
Du côté serbe dans les années 1990, comme au Donbass sépa-
ratiste aujourd’hui, on trouve deux autres familles politiques de
l’extrême droite. Les engagements sont davantage liés à des ré-
seaux royalistes, notamment l’Action française (AF). Du côté sé-
cessionniste, JLM affirme ainsi : « Je suis royaliste depuis que j’ai
18 ans, j’en ai 44 aujourd’hui2. » Finalement, ces volontaires sont
des militants déjà engagés en France avec souvent un passage par

1. https://www.rts.ch/play/radio/le-journal-du-matin/audio/portrait-dun-combattant-
franais-volontaire-en-ukraine?id=6671258&station=a9e7621504c6959e35c
3ecbe7f6bed0446cdf8da consulté le 15 mai 2018.
2.  Témoignage écrit de JLM en mai 2018.

160
De l’émotion à la radicalisation ?

les armées. JLM a été officier de marine au début de sa carrière.


Une partie des Français est également passée par les Identitaires en
France (Victor Lenta par exemple). Alors qu’il peut paraître idéo-
logiquement un peu incohérent, le discours développé par les vo-
lontaires qui ont rejoint le camp pro-russe en assurant combattre
contre les « fascistes » ukrainiens repose toutefois sur deux constats
partagés. Le rejet du modèle libéral, du consumérisme, d’un im-
périalisme plus ou moins informel des États-Unis en constitue le
socle. Une vision géopolitique commune en est le second trait sans
doute avec l’héritage de convergences d’intérêts entre la France
(du temps long de la monarchie en passant par la Première Guerre
mondiale voire d’un de Gaulle peu atlantiste) et la Russie, réacti-
vée aujourd’hui par la perte des « identités » face à la mondialisa-
tion et son uniformisation culturelle transnationale. JLM affirme
ainsi : « Je continue à considérer que la politique américaine est
une menace pour les nations européennes et, en l’absence de na-
tions européennes suffisamment fortes pour s’y opposer, je préfère
jouer la carte de la Russie, au moins durant un temps pour équili-
brer les forces en présence1. »
Toutefois, on relève deux autres cas de figure. Dans le pre-
mier, l’engagement se fait sous le poids de l’émotion, quasi sans
réflexion, de façon intuitive. Ici ce sont souvent des hommes
sans militance politique très marquée et la décision est indivi-
duelle. On l’observe par exemple à travers de nombreux parcours
de volontaires passés en Israël en 1947, pour la guerre des Six
Jours ou encore chez certains étudiants qui rejoignent le Liban
en 1976 (Éric Micheletti notamment). Les hommes qui dis-
posent d’un passé militaire se présentent également ainsi, même
si leur discours peut et doit être davantage interrogé. Ils consti-
tuent le second cas de figure où l’expertise justifie l’engagement.
Franck Hugo incarne particulièrement cette posture (Karens,
Yougoslavie).

1.  Témoignage écrit de JLM en mai 2018.

161
Les volontaires armés

Une violence préalable au départ ?

Chez les volontaires relevant d’une culture de droite qui ont


une expérience militante, le choix de prendre les armes à l’étran-
ger constitue un degré supplémentaire d’acceptation d’exercice
de la violence pour défendre ses idées. Cet exercice de la violence
a pu commencer dans le cadre des mobilisations politiques sur
le sol national. Cela s’est alors souvent traduit par des batailles
de rues. Avec ses camarades de l’OAS-métropole, Pierre Chassin
participe à des mitraillages de permanences du Parti commu-
niste1. On pourrait nuancer le caractère violent de l’action dans
le sens où les mitraillages de nuit ont notamment pour but de
ne pas faire de victimes ; toutefois, il s’agit bien d’usage d’armes
de guerre. Une forme de combat s’effectue sur le sol national.
Proche des fondateurs du futur Parti des forces nouvelles (PFN)
à l’extrême droite, Lenormand porte une grande croix celtique
autour du cou, y compris quand il présente des concours d’of-
ficiers en 1972, pour afficher ses opinions et n’hésite pas à dé-
fendre ses idées par le combat de rue. Il ne rejoint le Liban qu’en
1975. Également parti au Liban, Francis Bergeron a auparavant
mené la lutte de l’anticommunisme en France. Étudiant à Dau-
phine en 1974, il est arrêté et écope de trois mois de prison
avec sursis pour violences lors de manifestations de protestation
contre la visite de Leonid Brejnev à Paris2.
L’engagement politique dans la jeunesse a souvent donné lieu
à des affrontements au poing ou à l’arme blanche. Des volon-
taires connaissent ce parcours. Des groupes comme le GUD ou
l’AF ont une tradition de militance par la violence dans la rue.
Plus récemment, Victor Lenta, l’un des premiers à rallier les uni-
tés sécessionnistes dans l’est de l’Ukraine, a d’abord fait ses armes

1.  Pierre Chassin, Baroud pour une autre vie, op. cit.
2. https://www.lemonde.fr/archives/article/1974/12/10/trois-etudiants-d-extreme-
droite-condamnes-apres-des-manifestations-contre-la-visite-de-m-brejnev_
2537285_1819218.html consulté le 28 juin 2018.

162
De l’émotion à la radicalisation ?

au sein du mouvement Bloc identitaire de Toulouse. N’hésitant


pas à se vanter « d’avoir fait des ratonnades » lorsqu’il était mi-
litaire à Carcassonne, il aurait pris également part à l’incendie
d’une mosquée à Colomiers, en Haute-Garonne, en 2008. La
radicalisation politique de Victor Lenta est donc préalable à son
engagement en Ukraine1.
Une autre voie vers la violence peut toutefois être relevée avant
le départ. Elle concerne des jeunes sans « épaisseur idéologique »
particulière. La dérive vers la brutalité doit être comprise comme
un processus et non être mise en lien avec un positionnement
politique. Pour cette catégorie de futurs volontaires, le processus
d’intégration au groupe est particulièrement important. Com-
battant dans les rangs bosniaques, Omar Djellil participe au
début des années 1990 aux affrontements dans le centre-ville
dans le camp « antifa » avec d’autres jeunes des « quartiers » de
Reims. En réalité, un fait divers cristallise les tensions et mène
à une radicalisation du groupe auquel appartient Omar Djellil.
En 1989, la mort d’un jeune Français d’origine maghrébine, Ali
Rafa, tué par une boulangère à qui il avait volé des croissants,
ouvre la voie à un climat de « guerre civile » dans la cité cham-
penoise. Des affrontements ont lieu régulièrement contre des
groupes de skinheads. Omar Djellil prend la tête de « comman-
dos » pour reprendre le centre-ville aux mains des Identitaires.
Ces combats de rue se prolongent durant des mois : « c’était
de la guerre urbaine », se souvient-il. Par deux fois, il frôle la
mort et décide de prendre du recul sur cette situation. Le ser-
vice militaire constitue une rupture dans son parcours2. Pour
autant, ce n’est pas le cas de nombreux volontaires, y compris
parmi ceux qui vont avoir les parcours les plus sanglants. Au
contraire, Christophe Caze, futur chef du gang de Roubaix, est

1. https://www.ladepeche.fr/article/2014/08/28/1940999-ancien-para-
carcassonne-combat-cotes-pro-russes.html consulté le 28 juin 2018.
2. https://etudesgeostrategiques.com/2015/01/18/guerre-de-bosnie-les-volontaires-
armes-francais-musulmans-lexemple-domar-djellil/ consulté le 28 juin 2018.

163
Les volontaires armés

un étudiant en médecine paisible avant son départ et recherche


un monde plus fraternel.
Le processus vers des positions radicales n’implique pas for-
cément de violence d’ailleurs. À Vénissieux, dans la banlieue
lyonnaise, David Vallat se souvient des circonstances dans les-
quelles ses opinions religieuses vont se durcir : « Au tout début
de 1991, je vois apparaître des fidèles plus jeunes dans la salle
polyvalente. Ils tiennent un discours plus dur. Ils ont tendance
à vouloir s’imposer. Les anciens ne cherchent pas trop à les ré-
fréner. Je trouve le contraste assez saisissant entre ces deux gé-
nérations. Je pensais que l’islam était une religion de patience
et d’endurance, ancrée dans la paix. J’entends des jeunes très
remontés, véhéments. Ils critiquent ouvertement les fidèles les
plus âgés en leur disant : Vous avez un islam d’endormis. On
les sent révoltés. Sur le coup, je ne sais pas trop contre qui,
ni contre quoi. Ce ne sont pas de très brillants intellectuels.
Ils font référence à des savants sans les connaître. Ils répètent
des formules toutes faites. Ils tiennent un discours stéréotypé,
artificiel. Je reste assez distant, sans comprendre que j’assiste
à une importation inédite de l’islamisme radical. Je vois ces
jeunes distribuer des cassettes et notamment des VHS sur le
conflit en Bosnie1. »

Les médias : de vecteurs des émotions


à outils de mobilisation

La prise de conscience des enjeux d’un conflit, la violence


de celui-ci, mais aussi parfois la présentation partiale qui en est
faite, sont souvent un moment déclencheur qui amène à la déci-
sion de rallier ce théâtre de guerre.

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 43-44.

164
De l’émotion à la radicalisation ?

Ressentir le besoin d’agir en apprenant les nouvelles du conflit

Bien entendu, la couverture médiatique est moins forte pour


les premiers combats, juste après 1945, que pour les plus récents
que la société française suit presque en direct. Toutefois, dès la
guerre d’indépendance d’Israël, on mesure le poids de l’écho mé-
diatique dans le processus dont l’engagement est le terme. Âgé
de 19 ans, Maurice Lustyk lit la presse avec des amis pour se
tenir au courant : « Nous avons tous suivi le drame de l’Exodus à
travers la presse – et nous nous sentons solidaires de ces rescapés
des camps de la mort qui se retrouvent de nouveau internés dans
un camp par les Anglais. Nous vibrons en entendant le récit des
débarquements clandestins ! Bientôt nous n’avons plus qu’un
espoir : partir à notre tour ! […]. J’embarque au début de 1949
avec une poignée de camarades sur le Theodor Herzl1. »
La récurrence observée entre engagement dans le dispositif
Mahal en Israël et sentiment de menace pour l’existence de ce-
lui-ci passe très largement par l’écho médiatique des tensions
avec les Palestiniens ou les États arabes voisins. Simon se qualifie
comme volontaire de la « génération seconde Intifada » pour
avoir été très frappé de la violence accrue des combats lors de
cette nouvelle phase d’affrontements entre Palestiniens et armée
israélienne. Ayant pour sa part rejoint les rangs israéliens dans
la guerre contre le Hezbollah en 2006, Elie témoigne : « J’étais
chez moi en France et j’ai vu ça à la télé. Je ne trouvais pas ça
juste qu’ils se battent ici pour leur pays. Je me suis renseigné. J’ai
vu qu’il y avait un volontariat qui s’appelait Mahal. Je n’ai pas
réfléchi. Je me suis inscrit2. »
La presse sert incontestablement de catalyseur pour des causes
dont le rapport à l’identité du volontaire armé est moins évident.

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 172.


2. https://www.nouvelobs.com/monde/20141128.OBS6494/israel-ces-francais-
qui-s-engagent-dans-tsahal.html consulté le 12 mai 2018.

165
Les volontaires armés

Ainsi la décision d’Emmanuel Albach de s’engager auprès des


Kataëbs est-elle déclenchée par la lecture d’un article : « C’était un
peu avant Noël 75 […]. Philippe feuilletait Paris-Match et moi,
je me tordais le cou pour en lire quelque chose […]. Vlan ! La
double page de photos illustrant la bataille des grands hôtels, sur
le front de mer à Beyrouth, on l’a prise en pleine tête […]. Et la
légende : ils se battent à un contre dix1 ! » Six mois après, les deux
Français sont sur place. Éric Micheletti se souvient que c’est égale-
ment la lecture de reportages dans Paris-Match qui fait naître son
intérêt pour le conflit au Liban et le pousse à s’y engager2.
Les conflits dans l’ex-Yougoslavie constituent une rupture
majeure sur le continent européen. En effet, la violence qu’on
y observe frappe les Européens dont la guerre a disparu de l’ho-
rizon quotidien depuis 1945. L’intégration européenne s’est
construite sur l’idée de réconciliation entre nations européennes
et de paix. L’attention médiatique monte progressivement à par-
tir de la fin de l’année 1991. Le 28 juin 1992, la journée du
voyage surprise et mouvementé de François Mitterrand à Sara-
jevo est relatée dans 14 reportages des éditions des deux chaînes,
soit plus de 25 minutes d’image3. Notamment avec le siège de
Sarajevo, le pic d’attention médiatique se situe en 1993 avec
1 053 sujets pour le journal de TF1 et 1 107 pour Antenne 2.
Si on observe les chiffres donnés par l’Association des anciens
combattants étrangers dans la guerre de Croatie, il apparaît que
près de 74 % des volontaires se sont engagés entre janvier 1992
et décembre 19934. David Vallat se souvient également du poids
des images vues à la télévision dans sa décision : « En fouillant
dans ma mémoire, je me souviens clairement de l’instant qui m’a
poussé à entreprendre mon premier voyage en zone de guerre.

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 8.


2.  Entretien avec Éric Micheletti à Paris le 21 avril 2018.
3.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 89-108.
4.  Pascal Madonna, Les volontaires français dans les guerres de Yougoslavie (1991-
1995), op. cit., p. 172.

166
De l’émotion à la radicalisation ?

Des images, prises en pleine figure. Un mercredi à midi, je rentre


chez ma mère, la télévision est allumée. Le journal de France 3.
Reportage sur la Yougoslavie. Ce pays des Balkans se déchire
en conflits ethniques et religieux sanglants. Depuis la télévision,
dans le salon de ma mère, la voix d’une femme de Médecins
sans frontières parle avec émotion de ce qui se joue en Yougos-
lavie, plus exactement en Bosnie-Herzégovine […]. Elle insiste
sur les viols utilisés comme technique de guerre. Le niveau de
violence est tel que le mufti de Sarajevo a autorisé les femmes
à avorter. Pour qu’un responsable musulman en arrive là, c’est
que la situation est désespérée, insiste la femme interviewée. Son
témoignage résonne comme un appel au secours. Face à l’écran
de télévision je suis bouleversé. Seul, sans parler, j’accuse le coup.
Comme si ce pays me concernait soudain. Sans savoir exacte-
ment ni pourquoi, ni comment je sens une nécessité de répondre
à l’étalage de ces souffrances. Je ne peux pas rester indifférent1. »
Les mêmes réactions peuvent être recueillies auprès de jiha-
distes qui rejoignent la Syrie à partir de 2011 et surtout de 2014.
En fait, la période s’accompagne d’une profonde transformation
du paysage médiatique. Les chaînes satellitaires permettent dé-
sormais à de nombreux Français musulmans de suivre l’actuali-
té selon un « cadre d’injustice fondé sur des explications victi-
maires autour de la perception d’une attaque généralisée contre
la Oumma [communauté des croyants dans l’islam]2 ». De façon
implicite, Bastien dit d’ailleurs la même chose pour expliquer
sa volonté de rejoindre un groupe de défense des chrétiens en
Syrie : « Si c’est pour me lever tous les matins et allumer la télé-
vision pour voir des gens se faire massacrer, cela ne sert à rien. Il
y a eu l’effet Charlie Hebdo du 11 janvier, et après ? Plus rien. En
France on nous parle de liberté d’expression, mais elle n’existe

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 61.


2.  « Saisir les mécanismes de la radicalisation violente : pour une analyse pro-
cessuelle et biographique des engagements violents », Rapport de recherche pour la
Mission de recherche Droit et Justice, avril 2017, 152 p.

167
Les volontaires armés

pas1. » Gabar est également submergé par l’émotion ; il se décide


à agir à l’écoute des nouvelles de la vague d’attentats en France :
« Ça m’a mis hors de moi. D’abord parce que j’ai un fils de
22 ans et qu’il aurait pu être au Bataclan et puis parce qu’on a
attaqué mon pays d’une manière sauvage et lâche2. »

Jihadistes 2.0 ?

Le phénomène s’accélère encore avec le développement des


réseaux sociaux. Ils sont sans doute un élément déterminant
pour expliquer la brutale recrudescence de volontaires armés
dans la guerre civile syrienne, voire pour recourir à l’action ter-
roriste. Le cas des petites troupes de volontaires anti-Daech est
plutôt intéressant. En effet, la communication préexiste presque
à l’action sur le terrain. La communication d’un groupe se pré-
sentant à la fois comme des soldats dont l’expérience s’est forgée
dans les unités françaises engagées en Afghanistan (d’où le nom
de la troupe) sur Facebook et comme une filière pour rejoindre
les rangs kurdes semble très précoce. À l’automne 2015, la cam-
pagne sur les réseaux permet au groupe de récolter rapidement
15 000 euros, alors que « la réalité de leur implication sur le ter-
rain reste incertaine », instillant dans les médias le doute sur une
possible arnaque3. Le lancement de la campagne sur les réseaux
sociaux du groupe Dwekh Nawsha suscite une concurrence avec
la « riposte » des Dwekh Nawsha France « Officiel » qui affirme :
« Nous, sommes les vrais Dwekh Nawsha. Ne lisez pas l’autre
compte, où un imposteur demande jusqu’à 3 000 dollars aux

1. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/03/04/01016-20150304ART
FIG00112-ces-francais-qui-veulent-prendre-les-armes-contre-daech.php consulté le
10 mai 2018.
2. http://www.slate.fr/story/151013/legionnaire-francais-daech-syrie consulté le
18 juin 2018.
3.  « Agences de recrutement contre le groupe EI : une arnaque en ligne ? », http://
www.rfi.fr/moyen-orient/20150925-ex-soldats-francais-combattraient-syrie-contre-
daesch-etat-islamique consulté le 21 avril 2018.

168
De l’émotion à la radicalisation ?

futurs combattants pour s’armer1. » Sans forcément qu’une ex-


ploitation frauduleuse soit la finalité de cette multiplication de
groupes sur les réseaux, il s’agit de capter en priorité les volon-
taires et les dons et de se donner une plus grande visibilité.
Du côté des islamistes, l’expérience de la communication sur
Internet s’est longuement construite pour la conversion potentielle
à un islamisme jihadiste et ensuite pour attirer des volontaires ar-
més. Il s’agit de diffuser le plus largement possible quelques prin-
cipes simples qui permettent de présenter le jihad « comme la seule
cause sur le marché » (Olivier Roy). Après la démonstration, faite
par Oussama Ben Laden et les messages vidéo d’Al-Qaeda, que la
communication islamiste peut être mondiale, Daech franchit un
nouveau stade. Le groupe mobilise des méthodes de communica-
tion modernes, ainsi que celles de relations publiques, et se montre
capable d’opérer un ciblage assez efficace de l’auditoire qu’il vise.
Il dispose d’outils à destination des populations qu’il domine, ce
qui nous intéresse moins ici. En revanche, Daech met aussi en
place une propagande pour attirer des volontaires dans le « cali-
fat », nouvelle colonie de peuplement. L’obsession de l’image et la
volonté de rassurer les jihadistes désireux de rejoindre les rangs et
de s’y installer durablement sont permanentes. Pour ce faire, sont
par exemple créés par Al Hayat Media Center une série de huit
mujatweets2 de mai 2014 à juin 2014. Ces mujatweets, terme pro-
venant du néologisme mettant en corrélation les mots mujaheed
et « tweet », sont des séquences vidéo très brèves de quelques mi-
nutes, vantant les vertus de la vie au sein du « califat », diffusées
sur YouTube notamment.
Un autre procédé consiste à assurer un premier lien hiérar-
chique avec Daech. Une allégeance en ligne (« online Bay’at ») est
en fait expérimentée depuis 2006 par le groupe installé en Irak.

1.  « Qui se cache derrière Dwekh Nawsha, la milice qui va envoyer des Français
combattre Daech », https://www.20minutes.fr/societe/1656295-20150729-anti-
djihad-futurs-martyrs-france consulté le 21 avril 2018.
2. http://jihadology.net/?s=mujatweets

169
Les volontaires armés

Daech utilise ce système présent dans l’Islam afin de créer un lien


virtuel de légitimité autour de « sa marque », une sorte de concept
marketing, validant d’une certaine manière l’observation de Jür-
gen Habermas selon lequel « le terrorisme est une pathologie de
la communication ». Dès cette étape de prise de contact, l’endoc-
trinement cherche l’engagement : combattre sous l’étendard noir
ou passer à l’acte sous l’angle du terrorisme individuel. Le but de
nombreuses productions est également de construire une image
d’une vie ordinaire dans l’engagement, plus rassurante, en mettant
en scène la solidarité, le plaisir partagé de la vie du groupe com-
battant, à l’instar de « There is no life without jihad » produite par
Al Hayat Media Center le 19 juin 20141. Ainsi, plusieurs com-
battants interviennent toujours au cours de ce type de vidéos en
témoignant de leur expérience sur place et en lançant un appel à
les rejoindre afin de mener une vie digne.
L’incitation à prendre les armes est sans cesse rappelée et mar-
telée. D’autres jihadistes sont également pris pour modèles, mais
cette fois pour la valorisation du statut des Français au sein de
l’entité, à l’instar de Maxime Hauchard. Daech recommande
enfin à ses membres d’agir seuls, selon leurs propres moyens,
s’ils sont dans l’impossibilité de rejoindre les terres d’Islam. La
production sur les réseaux sociaux tend ainsi à diffuser large-
ment le discours de Daech qui confond volontariat armé et ac-
tion terroriste. Une fois sur place, les volontaires sont soumis à
d’autres types de messages. Un autre type de serment consiste
par exemple à motiver les combattants à remplir des buts tac-
tiques spécifiques (Fighting-pledges ou Death-pledges avant une
bataille)2. Finalement, dans les années récentes, Daech a utilisé

1. https://news.vice.com/article/pro-isis-recruitment-video-encourages-foreign-
fighters-to-join-jihad
2.  L’analyse conduite sur la communication sur les réseaux sociaux de Daech est
largement reprise du mémoire de Master 2 « Histoire militaire comparée, géostraté-
gie, défense et sécurité » de Julie Linarès, Les stratégies de communication et d’influence
de l’État islamique dans l’hypersphère sous la direction de Walter Bruyère-Ostells,
2015.

170
De l’émotion à la radicalisation ?

les nouveaux médias non seulement pour continuer à susciter


l’émotion chez des candidats au volontariat (armé ou non), mais
surtout pour en faire des outils d’endoctrinement. De ce point
de vue également, le jihadisme se distingue du volontariat armé
qu’on a observé jusqu’aux années 1990.

La logique de groupe, un effet d’entraînement

Y compris quand le premier contact s’opère par les réseaux


sociaux, l’engagement est souvent une aventure collective. L’in-
formation circule dans des cercles de sociabilité physiques ou
virtuels sur les possibilités de combat sur tel ou tel théâtre.

Des départs en groupe

Souvent, l’engagement fait débat et la décision se prend à


plusieurs. Raymond Uzan explique : « Avec une dizaine de ca-
marades, nous formons presque spontanément un groupe de
militants reliés au Lehi (groupe Stern) » à la veille de l’indépen-
dance d’Israël. « Bien entendu nous suivons avec une attention
passionnée les événements d’Eretz Israël […]. En 1947, notre
groupe apprend que des envoyés du Yichouv contactent des com-
battants de la Seconde Guerre mondiale pour les envoyer dans ce
qui est encore la Palestine […]. Dans notre groupe, l’unanimité
se fait vite : pas question de rester inactif dans cette situation. Au
début de l’année 1948, je vends mon entreprise de transports
et me rends à Marseille avec la plupart des camarades de notre
groupe.1 » Si les engagements à dimension surtout politique de
la guerre froide se font davantage de façon individuelle, le Liban
connaît des vagues successives. Les premiers sont deux, Emma-
nuel Albach et son ami Philippe, puis ce sont des connaissances

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 255-256.

171
Les volontaires armés

d’Assas qui les rejoignent. La même logique s’observe pour rallier


le pays karen, pour chacun des camps en présence dans l’ex-You-
goslavie ou pour les jihadistes avec des effets « géographiques »
(les Lunellois en Syrie).
Parfois, la discussion se fait au sein d’une fratrie. Pour Israël
en 1948, Maurice Fajerman se souvient qu’avec son frère ils dé-
cident de rejoindre les rangs de l’Haganah : « Sans prévenir nos
parents mais avec l’accord tacite de notre mère, nous avons déci-
dé de nous engager1. » Le premier engagement de Gaston Besson
se fait au profit des Karens ; en réalité, c’est son frère Jean-Fran-
çois qui l’entraîne en Birmanie. Cet aspect a également été sou-
ligné pour les engagements jihadistes. C’est pour avoir tenté de
rejoindre l’Irak en 2006 que Fabien et Jean-Michel Clain sont
condamnés à plusieurs années de prison. En 2015, les deux
frères se rendent en Syrie où ils rejoignent d’ailleurs l’un de leurs
beaux-frères2. L’échantillon de Marc Hecker pour l’étude qu’il
réalise sur les jihadistes français comprend d’ailleurs plusieurs
fratries. Avec la Syrie apparaît une dimension nouvelle, la déci-
sion prise en couple. Le chercheur cite ainsi un couple arrivé en
voiture à la frontière turque. Le mari hésite et est tenté de faire
demi-tour. Son épouse est fière d’affirmer aux enquêteurs qui
l’interrogent après son arrestation qu’elle a réussi à le convaincre
d’aller au bout de leur projet3.
Face à la proximité immédiate de la guerre et de sa violence
que les volontaires devinent, qu’ils commencent à toucher du
doigt, certains peuvent effectivement douter. David Vallat ra-
conte très bien comment le petit groupe de volontaires islamistes
avec lesquels il attend à Split de trouver une filière pour passer
la frontière et rejoindre les Bosniaques est pris par le doute après

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 113.


2. http://www.liberation.fr/france/2016/01/28/les-freres-clain-rappeurs-catholiques-
devenus-voix-de-l-etat-islamique_1429650 consulté le 2 juillet 2018.
3.  Marc Hecker, « 137 nuances de gris : les djihadistes de France face à la justice »,
art. cit., p. 36.

172
De l’émotion à la radicalisation ?

s’être fait refouler. Les plus convaincus imposent alors leur téna-
cité au reste du groupe : « À chaque étape, la logique du groupe
produit sur nous un effet d’entraînement. Les plus remontés
donnent le ton, les autres suivent […]. Un petit tiers d’hommes
déterminés suffit à emmener le reste. Nous faisons l’expérience
de cette dynamique de groupe sans la connaître. Hassan est déjà
passé par cette région. Et Hassin est très déterminé. Mon carac-
tère est décidé. À nous trois, nous jouons les locomotives1. »

L’influence d’un leader dans le groupe

La plupart du temps, les engagés ont rejoint un groupe plus


ou moins formel qui correspond aux idées qui vont ensuite les
amener à s’engager. À ce stade se dégagent des figures qui vont
entraîner dans leur sillage les autres vers une forme de « durcis-
sement » de leurs positions, de radicalisation. Ainsi Lenormand
reconnaît-il a posteriori s’être laissé influencer après s’être rappro-
ché d’associations étudiantes d’ultra-droite. D’une hostilité au
poids du communisme au sein de l’université, il en vient à l’ac-
tion : « Le PFN : il y avait un chef, Alain Robert et on était plu-
sieurs lieutenants. On était des enfants de bonnes familles. En
fait, l’idéologie était secondaire, c’était proche du zéro. C’était
surtout l’anticommunisme, ils étaient très présents dans les facs
à ce moment-là. On les combattait2. »
Ce poids du meneur est plus particulièrement problématique
dans les engagements en faveur des causes islamistes, car il peut
aller jusqu’au terrorisme. Le rôle d’imams islamistes a beaucoup
été décrit depuis les attentats qui ont touché la France ces der-
nières années. Leur influence explique déjà les engagements en
Bosnie. David Vallat raconte qu’après sa conversion il entre en
contact avec un « certain Mustapha » qui s’est construit une ré-

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 83.


2.  Entretien avec Lenormand le 2 avril 2013.

173
Les volontaires armés

putation locale dans l’Isère : « Il dégage une certaine autorité


auprès des jeunes musulmans en recherche d’identité. Il est un
des premiers à avoir effectué un séjour en Afghanistan en 1989
[…]. Assis en tailleur sur son canapé, il se donne des airs de sage
[…]. Il parle doucement, poliment, avec un calme un peu forcé.
J’ai l’impression étrange que tout chez lui est un peu surfait mais
je prends goût à nos discussions parce qu’il manie avec aisance
concepts et personnages […]. Ce bouillon de termes religieux
m’ouvre de nouveaux champs de réflexions. Je cherche le sens
caché de la vie, voilà quelqu’un qui m’apporte des réponses1. »
Au sein des volontaires du Nord devenus ensuite le « gang de
Roubaix », Christophe Caze assume ce rôle. Encore au moment
de son procès, Lionel Dumont reste fasciné par Christophe Caze
qui, dit-il, « terminait chaque année dans les premiers sur 1 600
au concours [de médecine]. Il mesurait 20 cm de plus que moi,
faut le décrire2 ! ». Interrogé en prison, il affirme ensuite claire-
ment avoir immédiatement subi l’influence de son compagnon
d’armes en Bosnie3. En Syrie, le Niçois Omar Omsen réunit
sous son autorité des jihadistes français. Avant même l’accéléra-
tion des départs en 2014, son groupe compte déjà près de 150
hommes. La rapide autorité qui est la sienne pose clairement
la question de d’éthique du commandement. Imposée par la
norme légale et par le contrôle politique dans une force armée
conventionnelle, l’autorité d’un des membres du groupe peut
facilement reposer non sur les qualités tactiques ou l’éthique du
chef, mais sur sa seule témérité (ou des leçons sur le courage
adressées aux autres) et la radicalité du discours. S’opposant à la
branche jihadiste qui est le noyau du futur Daech, qu’il accuse

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 46.


2. http://www.lemonde.fr/societe/article/2005/12/07/il-a-laisse-tomber-le-
cannabis-mais-s-est-shoote-a-la-religion_718420_3224.htmlhttp://www.lemonde.
fr/societe/article/2005/12/07/il-a-laisse-tomber-le-cannabis-mais-s-est-shoote-a-la-
religion_718420_3224.html consulté le 15 mai 2018.
3.  Documentaire d’Olivier Pighetti, Les Ch’tis d’Allah : le gang de Roubaix, cité
supra.

174
De l’émotion à la radicalisation ?

de traîtrise, sa défense de Jabhat el-Nusra illustre cette radicali-


té : « On voit bien que c’est des gens infiltrés par Bachar. Tan-
dis que Jabhat el-Nusra, c’est beaucoup plus difficile à infiltrer
car, quand tu rentres dans Jabhat, t’es immédiatement au front.
Tu risques ta vie à chaque instant. Si tu es un espion, tu restes
pas, tu t’en vas. On t’envoie au front parce que t’es là pour le
jihad, pour tuer l’ennemi. Tu viens sincèrement pour aider la
population, pour pourrir comme un guerrier sur la voie d’Allah,
tandis que eux, ils veulent pas mourir1. » Ainsi, dans la bouche
d’Omar Omsen, la seule finalité pour les volontaires français qui
le suivent semble être la mort.

Nouvelle identité et exercice de l’autorité au sein du groupe

Au-delà du meneur, s’installe chez les volontaires un sentiment


d’appartenance à un groupe. Souvent, des mécanismes liés à la
confidentialité nécessaire au montage d’un départ vers un théâtre
de guerre et à la protection face à d’éventuelles conséquences ad-
ministratives ou judiciaires au retour entraînent l’adoption de
noms de guerre. Avec l’abandon du patronyme, ce sentiment
d’appartenance au groupe se renforce. Il constitue le principal
cercle de sociabilité dans lequel se trouve le volontaire ; de façon
inconsciente, celui-ci en accepte une hiérarchie plus ou moins ex-
plicite en termes d’autorité. C’est principalement sous son nom de
guerre qu’on connaît le volontaire au sein du groupe ; le volontaire
peut finalement laisser derrière lui son passé, lié à son état civil réel.
Les figures qui circulent d’un théâtre à un autre sont ainsi souvent
connues sous ce seul nom de guerre. « Dominique » ou « capitaine
François » sont les appellations par lesquelles les témoins de ces
engagements désignent Alexis-François Borella.
En fait, ce surnom peut s’inscrire comme un élément qui ren-
force l’identité commune avec la cause ou l’unité qu’on rejoint.

1.  David Thomson, Les Français jihadistes, op. cit., p. 187-188.

175
Les volontaires armés

Le chef du commando français au service d’Israël en 1947-1948


abandonne son nom, Thadée Diffre, pour en prendre un aux
consonances davantage israélites, Teddy Eytan. Un volontaire
français chez les Kurdes préfère lui donner la dimension poli-
tique qui le motive : « J’ai reçu mon “nom de guerre” kurde, il se
compose de deux parties, la première est donnée par le comman-
dant et son second (pour moi ils m’ont donné le nom de la partie
nord du Kurdistan, un endroit magnifique, comme moi), et la
seconde j’ai pu la choisir, à condition qu’elle soit en rapport avec
mes idées politiques (le commandant connaît le blanquisme et
aime bien le Comité invisible et cie, on en a grave parlé). Le voilà
donc : Serhad Tiqqun. Ouais ouais, je suis sérieux1. » Lenor-
mand ou Hugues de Tressac sont également des noms de guerre
adoptés avec l’entrée dans la « carrière » de volontaire. Dans les
engagements jihadistes, Lionel Dumont devient Abou Hamza
en Bosnie dans la brigade El Moudjahid. Il convient d’ailleurs
de distinguer, pour un converti, l’adoption d’un prénom mu-
sulman du choix d’un nom de guerre qui relève davantage de
cette intégration au groupe combattant. David Drugeon devient
Daoud au moment de sa conversion à l’islam puis est appelé
Hamza al-Faransi dans les rangs de Daech.
L’obéissance est intrinsèque au fonctionnement militaire
nécessaire sur un théâtre de guerre. La question de la radicali-
sation, de la dérive vers une violence armée dont la légitimité
est discutable est liée à la façon dont le volontaire se sent lié
par les ordres qu’il reçoit. La pression est forcément plus forte
quand la cohésion d’un groupe se forme dans la clandestinité et
dépend du respect par chacun des consignes qui lui sont don-
nées. Cette allégeance est passée avant le départ. Teddy Eytan
rappelle comment il prête serment dans la banlieue lyonnaise
« de défendre les intérêts du peuple juif, de respecter les ordres
qui vous seront donnés, d’observer le secret le plus absolu »

1.  https://lundi.am/Rejoindre-le-Rojava-Episode-2 consulté le 11 juillet 2018.

176
De l’émotion à la radicalisation ?

et d’accepter le prix de cette allégeance dans la clandestinité :


« Vous savez que celui qui nous trahit est abattu […]. J’étais un
“haver” anonyme de la Haganah1. »
Dans les mouvements jihadistes d’Al-Qaeda comme de
Daech, les hiérarchies militaire et politique se confondent et il
convient de faire une ba’ya (allégeance) à un groupe et son émir.
La relation entre le volontaire et l’organisation qu’il rejoint ne
repose donc pas sur un contrat, ni moral ni écrit, mais plutôt
sur un serment de fidélité et de soumission. Retraçant l’itiné-
raire d’Omar Omsen, un jihadiste français rallié à la branche
d’Al-Qaeda en Syrie en 2013, Jabhat al-Nusra, le journaliste
David Thomson rapporte : « Omar suivi d’une cinquantaine
de Français qu’il a lui-même fédérés s’en va frapper à la porte
de l’émir local du Front al-Nusra pour lui proposer un serment
d’allégeance : “On a discuté avec un émir, Abu Saha. On lui a
parlé du projet de monter un groupe et de faire une ba’ya à Jabhat
al-Nusra. À partir de cette ba’ya, nous on veut avoir notre makar
[notre base, notre caserne] et un programme religieux du matin
jusqu’au soir qui ponctue nos journées. Parce que tu ne peux pas
combattre sans connaître ta religion2.” »

Nouveaux facteurs identitaires dans la mondialisation

Les changements de patronymes comme les serments d’allé-


geance renvoient pour partie à la construction de communautés
imaginées transnationales liées à la religion. Elles sont au cœur
des lectures du monde en termes de « choc des civilisations ».
Dès la guerre israélo-arabe, le volontaire non juif qu’est Teddy
Eytan relève cette difficulté : « Le risque devant lequel chaque

1.  Teddy Eytan, Neguev, L’héroïque naissance de l’État d’Israël, Paris, Éditions de
La Baconnière, 1950, p. 18-19.
2.  David Thomson, Les Français jihadistes, op. cit., p. 190.

177
Les volontaires armés

pays risque de se trouver demain mérite d’être posé franchement.


On peut être un excellent Français quelle que soit sa confession ;
l’histoire et la guerre l’ont prouvé ; on peut, en particulier, être
un excellent israélite français, on ne peut être un Israélien et un
Français à la fois […]. Ces problèmes sont délicats, épineux et
provoqueront des frictions dont souffriront peut-être certains
individus – ces juifs non israéliens justement dont le statut est
l’instant non déterminé1. »

Israël, matrice des nouvelles conflictualités


à caractère identitaire ?

Cette lutte s’inscrit finalement dans la continuité des combats


nationaux et, en même temps, en raison de la disparition d’un
État hébreu depuis 19 siècles et de la diaspora juive, traduit les
nouveaux questionnements identitaires dans la mondialisation.
On retrouve les deux dans le témoignage de Jacky Appel qui part
en Israël en 1948 avec l’idée que sa cause passera par la voie des
armes : « J’avais déjà conclu, de par ce que j’avais entendu pen-
dant le séminaire sur les Arabes, qu’un conflit serait inévitable.
Ce serait eux ou nous. Et ça ne devait pas être nous. C’est de
cette façon que j’aurais enfin une Patrie […]. Nous appareil-
lons. Nous sommes le 14 mai 1948 et dans l’après-midi nous en-
tendons Ben Gourion proclamer la naissance de l’État d’Israël.
Nous avons un pays et un nom. Mais dans le même temps, nous
apprenons l’offensive de cinq pays arabes contre le nouvel. Il va
falloir nous battre, et j’avais donc raison2. »
Le dispositif Mahal entretient cette singularité. Dans le
monde, une douzaine de pays offrent la possibilité à des étran-
gers de servir dans leur armée, à commencer par la France (Lé-
gion étrangère). Cependant, Israël est le seul État à le faire sur

1.  Teddy Eytan, Neguev, op. cit., p. 89.


2.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 46.

178
De l’émotion à la radicalisation ?

des critères à la fois religieux et ethniques. En effet, l’État hébreu


ouvre les rangs de ses forces armées aux Juifs du monde entier
afin de construire en eux un lien fort avec Israël. Pour cela, il
faut avoir au moins un grand-parent considéré comme juif. Le
but premier n’est pas de leur permettre d’accéder à la nationalité
de l’État hébreu, puisque, pour ces Juifs étrangers des dispositifs
législatifs leur permettent de l’obtenir facilement sans passer par
la voie des armes. Ainsi, depuis 1950, tout migrant juif peut ob-
tenir un passeport en s’installant en Israël (loi dite « du retour »).
À travers la réaction dans l’organisation de départs de volontaires
français en 1967 ou en 1973, on voit que l’objectif d’une rela-
tion privilégiée avec la diaspora est atteint.
Encore aujourd’hui, il semble qu’il y ait un lien entre le senti-
ment d’augmentation de la menace sur Israël et l’accroissement
des engagements dans Mahal. Entre 1988 et 2007, ce serait à peu
près 1 000 Juifs du monde entier qui en bénéficieraient chaque
année1. Les chiffres des dernières années tendent à fortement aug-
menter. La France serait peut-être aujourd’hui le principal pays de
départ de jeunes Juifs2. Interrogé par Le Nouvel Observateur, Ben-
jamin s’est décidé à aller servir dix-huit mois en Israël au moment
de l’opération « Bordure protectrice », dans ce que l’on appelle
parfois la guerre de Gaza qui oppose Tsahal à différentes formes
paramilitaires dans la bande de Gaza au cours de l’été 20143.
La mise en lumière d’autres facteurs que la défense de la liberté,
de la nation, voire du nationalisme marque une rupture par rap-
port aux combats du xixe siècle et de la première moitié du xxe. Les
volontaires rejoignaient des théâtres étrangers en se positionnant
dans le conflit autour de ces débats. Émergent de façon beaucoup

1.  « IDF to draft immigrant Mahal graduates », The Jerusalem Post, 20 décembre
2007.
2. https://orientxxi.info/magazine/ces-francais-volontaires-dans-l-armee-israelienne,
0546 consulté le 28 juin 2018.
3. https://www.nouvelobs.com/monde/20141128.OBS6494/israel-ces-francais-
qui-s-engagent-dans-tsahal.html consulté le 12 mai 2018.

179
Les volontaires armés

plus visible dans la seconde moitié du xxe siècle d’autres facteurs


identitaires dans lesquels peuvent se retrouver des volontaires. Si
l’engagement en faveur d’Israël comporte une dimension à la fois
nationale et religieuse, ce second facteur joue un rôle de plus en
plus puissant au cours de l’histoire de l’État hébreu.

Fraternité religieuse, fraternité politique :


une lecture culturaliste ?

Les conflits dans lesquels des Français s’engagent reposent sur


des identités minoritaires non reconnues ou sur des recomposi-
tions territoriales associées à des groupes ethniques ou religieux
(Liban, Karens en Birmanie, Yougoslavie, Ukraine). Certes, ces
facteurs belligènes peuvent être associés à la guerre froide (Li-
ban, Afghanistan), mais c’est finalement davantage un élément
de contexte, au moins pour les acteurs locaux.
La mondialisation et l’absence apparente de forts clivages po-
litiques dans l’après-guerre froide, monde empreint d’un confor-
misme accru, augmentent la recherche de nouveaux absolus et
construisent de nouvelles identités. Cette montée en puissance
de logiques identitaires concerne particulièrement les Français
musulmans. Bien entendu, le mouvement s’amorce plus tôt,
cristallisé par la révolution islamique en Iran en 1979 ou par la
lutte des moudjahidin afghans contre les Soviétiques. Le camp
bosniaque attire par solidarité de jeunes musulmans, à l’instar de
David Vallat, Omar Djellil ou d’autres. Il constitue un creuset
du jihadisme européen qui se développe dans les années 1990 en
lien avec les groupes terroristes algériens, comme l’illustrent les
parcours des membres du gang de Roubaix (Christophe Caze,
Lionel Dumont…). De ce point de vue, dès cette période, l’is-
lamisme propose un discours capable d’attirer à lui des jeunes
en recherche de « cause » : « Dans la petite mosquée de Ville-
fontaine, on parle des frères musulmans pris en tenaille à l’autre
bout de l’Europe. Dans la conception de l’islam, la communauté

180
De l’émotion à la radicalisation ?

est plus importante que les frontières géographiques. Tout bon


musulman doit se sentir concerné par la difficulté d’un frère1. »
Cette forme de raisonnement s’impose pour de nombreuses
raisons qui dépassent le discours des seuls islamistes. Yassine,
l’un des jihadistes partis combattre en Syrie interrogé par le
journaliste David Thomson, en résume les principaux points :
« En France, on nous appelle les enfants d’immigrés. Au Maroc,
on nous appelle les enfants de l’étranger. On est une génération
déracinée, sans repères […]. Le fait que nous soyons arabes et
qu’on vienne de banlieue, cela mettait des barrières. Au début,
on ne comprenait pas mais aujourd’hui on comprend. Car s’il
n’y avait pas eu ces barrières, peut-être qu’on aurait été de bons
mécréants […]. Alors que nous, aujourd’hui, c’est l’Islam qui
nous a donné notre identité. Notre identité, c’est l’Islam et elle
est sans frontières. Et c’est ça la force du schéma de Dieu2. »
A contrario, les pays occidentaux sont marqués par le reflux
de la guerre, et notamment avec la disparition de la menace
communiste après 1989. Pourtant, certains perçoivent ce mo-
dèle occidental comme en danger. Il peut être lu selon une grille
religieuse, comme chez Emmanuel Albach. Rédigeant ses Mé-
moires en 2014 après un retour au Liban, il laisse entendre qu’il
avait déjà exactement la même analyse lors de son engagement
en 1976. Les prières qu’il aurait récitées au Liban sont celles d’un
croisé : « Je pense à ma mère, à ma famille, à mon père aussi et
puis à tous ces chrétiens d’ici, traqués de siècle en siècle depuis
1 300 ans. Un bail ! Pour les musulmans du secteur, tant qu’ils
seront là, ces fichus chrétiens qui s’arc-boutent à leur terre, la
chasse restera ouverte. Martyrs ! Professionnels de la brimade
et du pogrom à répétition depuis qu’au septième siècle l’Islam
a conquis la région […]. Ici c’est différent [de l’Europe] […].
C’est écrit dans les textes coraniques. Mahomet l’a précisé ! Le

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 65.


2.  David Thomson, Les Français jihadistes, op. cit., p. 64.

181
Les volontaires armés

musulman qui se fait baptiser : couic ! Quant au chrétien qui se


fait musulman, interdiction pour lui de revenir en arrière. Sinon
re-couic1 ! » Il se resitue dans l’histoire des défenseurs d’un pou-
voir temporel catholique.
Il place dans la bouche d’un ami libanais l’uchronie qui serait
le résultat d’une victoire des zouaves pontificaux sur les garibal-
diens dans les années 1860 : « Puissance temporelle, le Pape in-
terviendrait ici, levant des troupes pour secourir ses ouailles du
Levant. Le Pape alignant des bataillons, bénissant des canons
[…]. Et même lançant une nouvelle croisade, ouverte par une
mondiale campagne de recrutement, par voie d’affiches dans les
églises des cinq continents2. » Cette uchronie est évidemment
très éloignée de la position actuelle de la papauté qui plaide un
dialogue interreligieux notamment. Ce discours n’est pas absent
des facteurs d’engagement auprès des Kurdes dans la guerre ci-
vile syrienne. Interrogé par France 24, « William » déclare ne
plus supporter que « ces hommes se pavanent et proclament sur
internet et dans les médias que les gens comme nous n’ont pas
le droit de vivre, qu’ils veulent nous exterminer et qu’ils feront
tout pour faire péter des bombes chez nous, nous tuer et changer
notre mode de vie3 ». Aux côtés des Kurdes irakiens cette fois-
ci, l’Unité 732 a pris ce nom en référence à la date de la bataille
de Poitiers, mythifiée comme l’arrêt des invasions arabo-musul-
manes par Charles Martel.
La mobilisation pour la défense des chrétiens au Liban l’il-
lustre dès les années 1970 : la guerre froide constitue finalement
une période de transition entre l’avant-1945, où la question de
la nation structure les engagements, et l’après-1991, où ce sont
plutôt les communautés imaginées autour d’identités ethnico-re-

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 99-100.


2.  Ibid., p. 130.
3.  Reportage « En immersion avec les volontaires français en guerre contre l’État
islamique », https://www.youtube.com/watch?v=eB6uMP7q0Lw consulté le 19 avril
2018.

182
De l’émotion à la radicalisation ?

ligieuses qui s’imposent. Chez Emmanuel Albach, il n’y a pas


une radicalisation du comportement guerrier, simplement une
radicalité du discours empreint d’une dépréciation récurrente du
musulman : « En ces temps-là [mi-xixe siècle], le Druze tuait,
violait et pillait en petites bandes dans la montagne surprenant
qui une famille chrétienne au saut du lit, qui des bonnes sœurs à
matines », « le collège du Bon Pasteur, c’était un peu notre krach
des Chevaliers1 »… Il prête la grille de lecture suivante à son
ami Philippe : « D’un côté, tu as une communauté chrétienne,
largement catholique – comme toi –, largement francophone
– comme toi –, protégée de la France depuis Saint Louis, ça te
dit quelque chose ? Agressée par des Palestiniens – musulmans
à 90 % – et un monde arabe qui nous défèque dessus depuis la
guerre d’Algérie2. »
Les engagements en Syrie, dans le camp kurde ou auprès des
chrétiens, répondent aux mêmes logiques. Il s’agit de combattre
des islamistes qui refusent la civilisation « occidentale » et la
combattent avec une violence inacceptable : « Je suis là […] pour
me battre contre Daech, j’ai la rage, je veux venger ces jeunes qui
ont été tués alors qu’ils faisaient la fête3. » Même si les différents
groupes qui se sont réclamés de cette appellation ne semblent pas
sérieux, l’initiative Dwekh Nawsha est également significative.
Elle l’est d’abord par le choix du nom, puisqu’il signifie « futurs
martyrs » en araméen, langue de Jésus. Elle l’est également par
les forces paramilitaires vers lesquelles doivent être envoyés les
volontaires, comme l’indique l’un des responsables de Dwekh
Nawsha : « Nos contacts avec les Assyro-Chaldéens [les chrétiens
d’Irak] sont réguliers et se passent bien4. » La religion sous-tend

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 38-39.


2.  Ibid., p. 45.
3. http://www.slate.fr/story/151013/legionnaire-francais-daech-syrie consulté le
18 juin 2018.
4. https://www.20minutes.fr/societe/1656295-20150730-cache-derriere-dwekh-
nawsha-milice-va-envoyer-francais-combattre-daesh consulté le 6 juillet 2018.

183
Les volontaires armés

également la structuration des camps accueillant les volontaires


français. Ainsi, JLM rejoint les forces sécessionnistes du Don-
bass, mais sa fiabilité est mise en doute par certaines milices pour
une seule raison : son appartenance au catholicisme1.
La guerre froide a finalement produit des groupes limités de
volontaires armés, souvent dotés d’une conscience politique bien
affirmée et issus du monde étudiant ou de catégories sociocul-
turelles plutôt favorisées. Dans cette période, les conflits péri-
phériques (Karens, Afghanistan par exemple) ont surtout attiré
les « aventuriers ». La défense d’Israël constitue un contre-mo-
dèle ou plus exactement un cas qui anticipe les évolutions liées
au développement de logiques identitaires transnationales qui
s’observent surtout dans la 4e mondialisation. Les motivations
relèvent davantage de l’émotion, la justification intellectuelle de
l’engagement est moins aboutie et les profils des volontaires sont
plus disparates. De façon un peu schématique, on peut égale-
ment dire qu’ils sont plus nombreux, partagés entre meneurs
d’hommes et personnalités plus suiveuses.

1.  Témoignage écrit de JLM en mai 2018.


Chapitre 7

Géopolitique des volontaires armés

Les engagements se font en général dans un cadre assez ra-


pidement structuré autour de figures individuelles et de fi-
lières. Les passages de frontières souvent multiples entre la
France et le théâtre vers lequel se dirigent les volontaires armés
posent toute une série de contraintes administratives, voire
politiques, aux candidats. Si les aspects purement administra-
tifs ne doivent pas être négligés, il convient surtout de com-
prendre comment la surveillance, la facilitation ou au contraire
les barrières mises à la circulation des volontaires peuvent être
interprétées sur le plan politique et par quels canaux elles sont
contournées. Bien entendu, les initiatives privées des volon-
taires eux-mêmes, de passeurs spécialistes du franchissement
des frontières les plus problématiques expliquent la plupart
des parcours. Toutefois, la prise en charge par des « entrepre-
neurs de cause » qui sont des groupes transnationaux, les déci-
sions des États de départ (la France), de transit, voire d’arrivée
peuvent donner lieu à une interprétation du poids des acteurs
non étatiques et du positionnement géopolitique de ces États
par rapport aux conflits étudiés.

185
Les volontaires armés

Entrer dans la brigade : une géopolitique


d’acteurs transnationaux dans des conflits apparemment
interétatiques ou infra-étatiques

Les chapitres précédents ont largement évoqué les différents ac-


teurs non étatiques, groupes politiques ou armés, qui participent à
la circulation des volontaires. Il ne s’agit pas ici à proprement parler
de faire à nouveau une description des groupes comme l’Organi-
sation sioniste mondiale (nom adopté seulement en 1960 malgré
son lancement en 1897), Al-Qaeda ou Daech. Notre démarche
cherche plutôt à éclairer, au plus près des déplacements des volon-
taires, les filières qui organisent leur acheminement dans leur or-
ganisation, leurs caractéristiques humaines, sociales ou politiques.

Les filières organisées autour de diasporas

L’histoire, y compris du volontariat international, a souvent mis


en lumière le rôle des communautés en exil ou des diasporas dans
des mouvements nationaux et libéraux qui passent souvent par un
conflit. Le rôle des communautés grecques en exil est majeur dans
le soulèvement lors de la guerre d’indépendance et dans la mise en
place d’un philhellénisme qui vient alimenter la cause nationale en
combattants étrangers1. Dans la période plus récente, les engage-
ments transnationaux sont facilités par l’intensification de la mon-
dialisation. Sur le plan de la participation politique transnationale,
la diaspora juive peut également servir de point de référence. Elle
participe au premier conflit dans lequel on relève des engagements
de Français dans la période qui nous intéresse, c’est-à-dire depuis
1945. Les Juifs constituent par ailleurs le modèle de la diaspora au
point que la transposition à d’autres groupes sous le même vocable
peut éventuellement poser problème2.

1.  Voir notamment Walter Bruyère-Ostells, La Grande Armée de la liberté, op. cit.
2.  Brigitte Beauzamy, « Les diasporas dans les conflits à l’épreuve des études sur

186
Géopolitique des volontaires armés

Les mobilisations sionistes au sein des diasporas juives, dès


la fin du xixe siècle, en particulier aux États-Unis, constituent
un bon exemple de la manière dont le nationalisme de groupes
installés de par le monde a pu construire un imaginaire poli-
tique de la nation proprement transnationale. Ainsi, partout,
les communautés juives voient émerger des « bureaux de recru-
tement », comme en témoigne le Belge Joseph Aybes : « Après la
guerre, je rejoins mon père à Londres ; je milite dans le hébonim et
décide de m’engager juste avant la déclaration d’indépendance. »
À l’origine milice d’autodéfense contre les agressions arabes
pour les sionistes venus en Palestine dans les années 1920, la
Haganah est devenue une organisation paramilitaire qui va
constituer l’embryon principal de l’armée israélienne, Tsahal.
Joseph Aybes explique donc : « Je me présente au bureau clan-
destin de recrutement de la Haganah à Londres1. » Cas par-
ticulier, cette filière communautaire s’officialise en 1948 à la
naissance de l’État hébreu.
En fait, la création d’Israël modifie radicalement le rapport
entre la diaspora et l’État hébreu, comme le montre le dispositif
Mahal. Elle ne se traduit pas par une disparition de l’implication
de la diaspora, mais la transforme durablement, en raison d’in-
teractions inédites avec l’État hébreu. Désormais, les commu-
nautés juives sont traversées par des dynamiques de redéfinition
permanente des loyautés politiques vis-à-vis de l’État d’appar-
tenance, comme d’Israël, et de l’identité israélienne, sur la base
de relations évolutives avec sa diaspora2. Ainsi, ces dernières an-
nées, une partie de la communauté en France développe-t-elle
un discours selon lequel la sécurité des Juifs est mieux assurée
en Israël qu’à Paris et fournit-elle de plus en plus de volontaires
au dispositif Mahal. À chacun des conflits opposant Israël à ses

la mondialisation », Tracés, Revue de sciences humaines, n° 23, février 2012, p. 77-88.


1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 58.
2.  Yossi Shain, Kinship and Diasporas in International Affairs, Ann Arbor, The
University of Michigan Press, 2008.

187
Les volontaires armés

voisins, les organisations sionistes ont agi en soutien de l’État


hébreu. Comme nous l’avons évoqué, un Comité national de
coordination des associations juives de France se met en place à
Paris au début de la guerre des Six Jours. Il récolte de l’argent et
recense les volontaires prêts à gagner Israël pour participer à sa
défense. La même chaîne de solidarité se met en place dans les
premières heures du conflit de Yom Kippour1.
Par sa tradition d’accueil, la France est particulièrement
concernée par les échos dans les diasporas des conflits plus ou
moins lointains. En lien avec l’accélération des migrations in-
ternationales à partir des années 1970, ce phénomène semble
jouer un rôle accru dans les engagements après la fin de la guerre
froide. Les guerres de dissolution de Yougoslavie entraînent des
mobilisations dans chacun des camps en présence. Peu à peu,
des filières vont se dessiner à partir de l’engagement d’étrangers
vivant sur le territoire français ou de binationaux. Après une
longue carrière dans la Légion étrangère, l’ancien adjudant-chef
Tot mène une nouvelle vie professionnelle à Orange. Suite aux
nouvelles qui lui parviennent des Balkans, il décide toutefois de
reprendre les armes : « J’étais tranquillement chez moi dans une
semi-retraite avec ma famille. Je me suis senti concerné par les
massacres que perpètrent les communistes serbes contre les vil-
lages croates ; personne ne peut tolérer de telles atrocités2. » Avec
lui partent des hommes qui ont servi dans la Légion étrangère
ou résident en France, mais qui sont croates. Son fils Laurent
prend également les armes, tandis qu’un de ses neveux décide de
travailler dans les services de soins croates.
Parallèlement, les différentes unités de la Légion étrangère sta-
tionnées dans le sud de la France voient des militaires originaires
de Yougoslavie faire le choix de la désertion. Le phénomène est

1.  Erik Cohen, Les volontaires juifs de France vers Israël durant la guerre de Kippour,
op. cit.
2.  « Volontaires étrangers en Croatie », Raids, p. 28-32.

188
Géopolitique des volontaires armés

impossible à quantifier sans les archives de la Légion étrangère,


mais le témoignage du sergent-chef Allouche, qui passe juste-
ment de la Légion étrangère à l’armée croate nous éclaire : « En
mars 1990, je faisais partie du 2e escadron de combat du 1er ré-
giment étranger de Cavalerie, l’escadron était composé d’un peu
plus d’une centaine de soldats et sur l’effectif total il devait bien
y en avoir une vingtaine qui étaient serbes ou croates et même
un ou deux bosniaques, pour autant que je m’en souvienne un
an plus tard ils avaient tous déserté, il y a eu des problèmes si-
milaires au 2e régiment étranger de parachutistes, dont était issu
Ante Gotovina, mais je ne peux parler précisément que pour
mon unité. À la fin de l’année 1990, en novembre je crois, tous
ceux qui étaient de là-bas se sont réunis dans un bar, ils se sont
organisés pour rejoindre les armées croate et serbe mais, avant
ça, ils se sont promis mutuellement que, s’ils avaient à se retrou-
ver en face les uns des autres, ils éviteraient dans la mesure du
possible de se tuer1. » Le cas du sergent-chef Allouche montre
que les recrutements s’élargissent en réalité en dehors des seuls
Serbes ou Croates de la Légion étrangère ; Bernard Déprenat
en est un autre exemple : « J’appartenais à une section où tous
les gars ou presque étaient croates, c’étaient tous mes amis alors
quand ils ont décidé de partir ils m’ont demandé de venir avec
eux, ils m’ont dit qu’ils s’occuperaient de moi et me feraient en-
trer dans l’armée, ça n’a pas manqué, j’étais jeune, j’avais envie
de suivre mes amis, le caporal de ma section est devenu officier
là-bas, il m’a pris avec lui et je suis un des rares Français à avoir
fait la guerre dans l’armée régulière croate dès le départ2. »
Même si la diaspora ukrainienne en France est plus limitée,
on peut également noter le cas de Sergueï Munier, rattrapé par sa
nationalité de naissance. Il a vu le monde à Lougansk en 1992 :

1.  Entretien réalisé par Pascal Madonna auprès de M. Ali Allouche, ancien volon-
taire en Croatie, à Draguignan, 15 septembre 2015.
2.  Entretien réalisé par Pascal Madonna auprès de M. Bernard Déprenat, ancien
volontaire en Croatie, à Draguignan, 15 septembre 2015.

189
Les volontaires armés

« Quand j’ai eu 10 ans, ma mère s’est mariée avec un Français


et m’a ramené en France. Mon rêve de jeunesse était de devenir
militaire. Je suis passé par la Réserve au 1er régiment de Spahis à
Valence et par le Prytanée national militaire de La Flèche, mais la
guerre au Donbass m’a obligé à y renoncer1. » Il quitte donc l’ar-
mée française et rejoint les rangs des sécessionnistes dans l’est du
pays. Il explique son retour en Ukraine en faisant référence au
patriotisme des poilus et des résistants lors de la Seconde Guerre
mondiale et considère que l’armée ukrainienne porte des intérêts
étrangers, notamment américains. Il a ressenti « cette impression
que ton pays se fait violer par l’envahisseur étranger ». Partagé
avec d’autres Ukrainiens de la diaspora, « c’est pourtant ce sen-
timent qui a poussé les gens comme moi à revenir en Ukraine.
Au début du conflit nous nous sommes retrouvés avec des lé-
gionnaires déserteurs, ou simplement avec des citoyens de pays
occidentaux originaires de l’Ukraine ou de la Russie2 ».
Le conflit en Ukraine mobilise également les réseaux dias-
poriques nés lors des guerres en Yougoslavie. Du côté sécession-
niste, les réseaux franco-serbes nés dans les années 1990 per-
mettent l’envoi de nouveaux volontaires. Ancien sous-officier de
l’armée française, Nikola Perovic est franco-serbe et est le pre-
mier à rejoindre le Donbass avant d’y faire venir des connais-
sances issues des mouvements politiques dans lesquels il a milité
en France. Du côté des forces paramilitaires qui combattent pour
Kiev, Gaston Besson mobilise les réseaux franco-croates dont il
dispose depuis son engagement en Yougoslavie dans les années
1990. À côté des Français qu’il recrute, Gaston Besson fait éga-
lement venir dans le bataillon Azov une dizaine de volontaires
croates. La journaliste qui les rencontre les qualifie d’« ultrana-
tionalistes, néonazis, hooligans »3. Leurs opinions politiques

1. https://www.breizh-info.com/2017/01/24/60177/engage-donbass-volontaire-
francais-temoignage-guerre-russie-ukraine consulté le 21 juin 2018.
2.  Ibid.
3.  Ibid.

190
Géopolitique des volontaires armés

convergent finalement avec des engagés français ou franco-serbes


qui ont choisi de rallier le camp opposé. On peut en conclure
que la solidarité des réseaux transnationaux et/ou diasporiques
tissés à l’occasion des guerres de Yougoslavie l’emporte sur des
sociabilités politiques au sein de l’extrême droite française.

Des filières politiques transnationales

Au temps de la guerre froide, l’anticommunisme est le dé-


nominateur d’une série de partis, de mouvements ou d’asso-
ciations (notamment d’anciens militaires) qui fréquentent des
lieux de sociabilité où se font les recrutements pour des départs
vers les théâtres de conflit par des contacts avec d’autres milieux
anticommunistes à l’étranger. Sans qu’une organisation trans-
nationale spécifique organise la filière, les sociabilités anticom-
munistes sont des interfaces entre volontaires au départ et partis
anticommunistes prêts à les accueillir. Quand il revient à Mar-
seille dans les années 1970, Borella fréquente le Z-Club réputé
pour réunir également des anciens de l’OAS1. Près de la rue de
Rivoli, le café du Chat noir est l’un de ces endroits. Y est évo-
quée dans les conversations aussi bien l’idée de servir dans les
phalanges chrétiennes du Liban que celle de rallier la Rhodé-
sie. Patrick Ollivier se souvient que l’un des volontaires dans les
Kataëbs lui dit : « Je repars la semaine prochaine avec un petit
groupe. Viens avec nous. Les chrétiens ont besoin de nous. Ils
sont à deux doigts d’être jetés à la mer2. » Patrick Ollivier préfère
les Grey’s Scouts pour affronter une guérilla noire et commu-
niste3. Un peu plus tard, non loin de l’université d’Assas et à
proximité du jardin du Luxembourg, le café, le Lufac, joue le
même rôle pour les départs vers le pays des Karens en Birmanie.

1.  Le Méridional, 27 mars 1975.


2.  Patrick Ollivier, Soldat de fortune, Paris, Éditions Gérard de Villiers, 1990, p. 9.
3.  Patrick Ollivier, Commandos de brousse, op. cit., p. 10.

191
Les volontaires armés

À partir de sa création en 1986, le magazine Raids est également


un point d’entrée pour ceux qui cherchent une filière de départ
pour le baroud. Les premiers articles sur les volontaires partis re-
joindre les Karens font ainsi le lit des générations suivantes d’en-
gagés. Les reporters servent de relais pour nouer le dialogue avec
des combattants étrangers désireux d’attirer des volontaires. Sur
ce modèle (importé par Raids), le magazine américain Soldier of
Fortune est depuis 1975 une agence de recrutement, une inter-
face entre baroudeurs et mouvements en manque de volontaires
et/ou de mercenaires. Nous avons déjà traité de la presse, mais
ici la configuration est différente puisque auteurs des articles et
acteurs du volontariat constituent sinon une filière, du moins un
cercle de sociabilité identifié pour l’enrôlement.
En fait, les identités religieuses ou des idéaux plus anciens
(royalisme) qui avaient structuré le volontariat armé reprennent
leur sens dans un monde apparemment unipolaire. De Patrick
Ollivier à JLM (engagé dans le Donbass), les milieux royalistes
constituent un vivier de volontaires. Il semble que la plupart de
ceux qui ont pris les armes ont milité au sein du mouvement de
l’AF. Il est donc probable que celle-ci offre un discours d’encou-
ragement et des facilités à l’engagement sur différents théâtres
au cours de la période. Ce sont également les cadres du mouve-
ment monarchiste qui établissent les conditions politiques pour
mettre en place la filière jusqu’en Serbie. Dès les premiers mois de
conflits en ex-Yougoslavie à l’automne 1991, Sylvain Roussillon,
responsable de la section de Dijon et animateur de Génération
Maurras, se rend en Serbie. Il rencontre Mirko Jović, chef du
Renouveau national serbe (SNO, Srpska narodna obnova), qui
prend ensuite pour nom Mouvement tchetnik serbe (SČP), ainsi
que Dragoslav Bokan, à la tête des Aigles blancs (Beli Orlovi),
branche paramilitaire du SNO. Des représentants russes de
la branche monarchiste de Pamiat, mouvement qui se définit
comme « national chrétien orthodoxe patriotique national du
peuple », sont également présents. Avec l’aide de l’éditeur serbe

192
Géopolitique des volontaires armés

de la maison L’Âge d’Homme, il met sur pied une filière pour


rejoindre les troupes paramilitaires serbes. Ainsi les engagements
vers la Serbie s’inscrivent-ils dans cette nouvelle internationale
blanche en faveur des monarchies. Damien Dusol explique :
« Après la réunion durant laquelle on nous avait présenté la si-
tuation, tout était clair pour moi, il y avait un prince quelque
part qui souhaitait reconquérir son trône, je le connaissais assez
mal, voire pas du tout. La question n’était pas là, c’était le prin-
cipe monarchique qui était en cause1. »
La filière du catholicisme traditionaliste ou intégriste, selon
les points de vue, recoupe en partie la précédente. Elle s’organise
autour d’associations qui indiquent clairement leur identité ca-
tholique, ou tout au moins chrétienne. C’est au nom de celle-ci
qu’elles deviennent des vecteurs d’engagements. Sous cet angle,
le parcours de Thibaut de La Tocnaye est intéressant. En effet,
sans que cela constitue alors clairement une filière, c’est par les
liens entre le Mouvement de la jeunesse catholique de France
et les chrétiens libanais que La Tocnaye découvre la cause qu’il
embrasse ensuite comme volontaire. Lui-même organise un sou-
tien humanitaire aux Contras dans la seconde moitié des années
1980 ou encore aux Croates en 1991, selon une logique hu-
manitaire en apparence. Il présente ainsi l’engagement : « C’est
en Europe, à quelques heures de voiture, la possibilité pour nos
jeunes militants de vivre une aventure utile grâce à l’action cari-
tative ou de vivre une aventure militaire… Cette expérience-là,
quand on a vingt ans, il faut avoir eu l’occasion de la faire2. » Les
deux options sont clairement énoncées.
Comme nous l’avons vu, la première peut constituer une
étape intermédiaire de la seconde. Thibaut de La Tocnaye et Ber-
nard Antony sont au centre de ces nombreuses associations dont

1.  Entretien réalisé par Pascal Madonna avec Jacques U., ancien volontaire français
en Serbie, Paris, 17 février 2015.
2.  Entretien avec Thibaut de La Tocnaye réalisé par Pascal Madonna à Marseille,
9 janvier 2014.

193
Les volontaires armés

la principale est Chrétienté-Solidarité. Ils en sont les fondateurs,


au titre de vice-président pour le premier et de président pour le
second. L’association et la revue qui lui est associée (qui prend
pour nom Reconquête à partir de 1989) se réclament d’un na-
tional-catholicisme, hérité de la pensée maurrassienne et proche
du Front national. Même si le christianisme est la religion d’une
minorité seulement de Karens, le discours porté sur leur cause
en France s’appuie largement sur cette identité religieuse. D’ail-
leurs, La Tocnaye passe également chez les Karens et y rencontre
de jeunes volontaires français au début des années 1990.
Sans que l’on puisse établir de lien plus direct, il convient
néanmoins de noter que l’abbé Gérard Calvet, que le capitaine
Borella éprouve le besoin de rencontrer en 1975, avant de partir
pour le Liban, est l’une des figures tutélaires du Centre Henri-
et-André-Charlier fondé par Bernard Antony en 1980. Inver-
sement, Jocelyne Khoueiry, formée par Borella, fait partie des
figures Kataëbs qui accueillent La Tocnaye lorsqu’il combat dans
les phalanges chrétiennes en 19831. A partir du GUD et PFN
dans les années 1970, un autre milieu se retrouve du Liban à
l’Ukraine en passant par la Croatie ou les Karens. Toutefois, il ne
semble pas y avoir de véritable filière ou de figures organisatrices,
si ce n’est Gaston Besson pour la Croatie et l’Ukraine. Plus que
d’une filière, il est plus juste de parler d’une information parta-
gée par réseaux interpersonnels dans des cercles de sociabilités
politiques bien identifiés.

Filières militaires et paramilitaires

Les compétences des anciens militaires sont particulièrement


précieuses pour encadrer des groupes de volontaires. Ils sont plus
particulièrement visés par les entrepreneurs de cause, par les ac-
teurs des filières de recrutement. Engagé dans les FFL en 1943,

1.  Thibaut de La Tocnaye, Les Peules rebelles, op. cit., p. 49.

194
Géopolitique des volontaires armés

formé au sein des unités parachutistes britanniques SAS, Nor-


bert Beyrard s’illustre sur le front hollandais en 1945 avant d’être
fait prisonnier puis de s’échapper en avril. Revenu en France et
préparant le concours d’entrée de Polytechnique, il est approché
par les promoteurs de la cause israélienne : « En avril 1948, un
envoyé de la Haganah, Avi Chelouche, me demande de mettre
mon expérience militaire au service de l’État juif qui va naître –
et qui naîtra sous la menace de l’anéantissement. — Nous avons
besoin de toi, me dit-il. Bien que sachant que je serai admissible
à l’École des Mines et peut-être à l’X, j’accepte sa proposition ;
et je pars, en avion, pour ce qui est encore pour quelques jours
la Palestine sous mandat1. » Par son environnement familial
comme par sa formation personnelle de sous-officier, il bénéficie
également de ce type de compétences. Son père est notamment
instructeur à Saint-Cyr Coëtquidan avant de terminer colonel,
tandis que l’un de ses frères devient également officier supérieur.
Eux-mêmes savent disposer d’un capital en termes de sa-
voir-faire susceptibles d’intéresser des parties prenantes dans
les conflits ouverts hors de France. Dans la guerre froide, l’an-
ticommunisme pousse souvent d’anciens militaires à proposer
leur expertise. Cela se fait en général par le bouche à oreille dans
les amicales de vétérans des unités parachutistes ou de Légion
étrangère. Ici, emploi de mercenaire sous contrat et parcours de
volontaire armé s’entremêlent sans que l’on puisse établir de dis-
tinction (autre que financière) entre les deux situations. Les par-
cours de Jean Kay et surtout de Borella l’illustrent. C’est bien le
savoir-faire acquis en Indochine puis en Algérie, voire sans doute
sur les théâtres de mercenariat des années 1960 (Yémen, Biafra)
que le « capitaine » Borella propose au Cambodge et au Liban.
Sans que l’on ait de filière réellement organisée, les sociabilités
paramilitaires permettent d’établir les premiers contacts avec des
armées étrangères.

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 62.

195
Les volontaires armés

Les mêmes cercles paramilitaires rendent possibles des filières


vers les Karens. Les premiers engagements font ensuite tache d’huile
dans le « milieu ». Depuis son passage dans les équipes de Bob De-
nard, Thierry Cheng transmet l’information concernant les Karens
et attire des anciens de la garde présidentielle comorienne comme
Dumas ou d’autres1. Les mêmes cercles touchent aussi l’institution
militaire elle-même rendant possible au début des années 1990
la venue de Guillaume O., jeune officier passé au 13e RDP. Ces
mêmes cercles organisent les départs vers le HOS croate en 1992.
Cette année-là, 12 volontaires français se présentent ensemble au
QG du HOS avec une expérience militaire significative. Cinq
d’entre eux sont des anciens de régiments parachutistes comme
Rémy de La Mata : « Je travaillais dans une compagnie de sécurité,
j’avais quitté l’armée six mois avant et je m’ennuyais ferme, on se
réunissait avec quelques anciens dans un bar du quartier latin à in-
tervalles réguliers, un soir un ancien est venu nous dire qu’il y avait
une place pour nous en Croatie, que plusieurs anciens de l’armée
française y étaient déjà, il suffisait de rejoindre Zagreb et de là on
s’occuperait de nous et c’est ce qui est arrivé2. »
Il peut s’agir d’une initiative personnelle, un peu éruptive,
comme cette annonce passée dans Libération après l’invasion de
l’Afghanistan par les Soviétiques : « Ancien sergent-chef para
français, formation sous-ingénieur mécanicien, cherche filière
pour partir aider maquis afghan. But non lucratif, préciser ins-
truction3. » De façon différente, version modernisée de la socia-
bilité des vétérans, un ancien militaire candidat au départ peut
consulter des forums Internet liés aux traditions et aux amicales
de tel ou tel régiment. Le groupe Task Force La Fayette se pense

1.  Entretien avec Dumas à Aix-en-Provence le 20 octobre 2012.


2.  Entretien réalisé par Pascal Madonna auprès de M. Rémy de La Mata, 19 mars
2016, Paris dans le cadre de sa thèse : Pascal Madonna, Les volontaires français dans
les guerres de l’ex-Yougoslavie, op. cit.
3.  Cité par Jean-Christophe Notin, La Guerre de l’ombre des Français en Afghanistan
(1979-2011), op. cit., p. 110.

196
Géopolitique des volontaires armés

ainsi comme une plateforme d’engagement vers la Syrie contre


l’islamisme radical autour de vétérans français en Afghanistan.
C’est pourquoi Gabar s’adresse à eux pour rejoindre les forces
kurdes, ce qu’il finit par faire après avoir connu plusieurs dé-
boires dans la mise en place de la filière qui doit l’amener jusqu’à
la frontière turque avec la Syrie1.

Le travail de ces acteurs transnationaux

Dans les filières organisées par les groupes les plus impor-
tants, l’appui aux volontaires consiste notamment à faciliter le
passage des frontières.

Organiser le voyage des volontaires…

Ainsi, au moment de la lutte pour la reconnaissance d’Israël,


entre 1945 et 1947 surtout, les mouvements sionistes indiquent
à leurs recrues d’aller en Provence, notamment à Marseille, où
elles sont prises en charge pour la traversée de la Méditerranée.
Le système concerne d’ailleurs également des volontaires d’autres
pays européens. Dès la fin de l’année 1944, le quartier géné-
ral de la Haganah pour toute l’Europe est installé à Paris, ainsi
que son principal centre logistique, à l’hôtel Métropole près des
Champs-Élysées, qui constitue un premier point de rendez-vous
avant d’être guidés jusqu’à Marseille. Là, malgré une certaine
bienveillance de la police, les organisations juives les font embar-
quer clandestinement. Avant de participer lui-même à la guerre
israélo-arabe, Armand Avitan accueille les candidats au départ
à Marseille : « Certains navires jetaient l’ancre au large et notre
mission était d’acheminer les passagers en utilisant des barques

1. http://www.slate.fr/story/151013/legionnaire-francais-daech-syrie consulté le
18 juin 2018.

197
Les volontaires armés

à rames qui déjouaient la surveillance policière […]. Cette fois,


c’était nous les aspirants marins formés dans une école française
qui partions1. » Les déplacements des volontaires sont facilités
par la fabrication de faux papiers d’identité : « On nous em-
mène au quai d’embarquement de Port-de-Bouc. C’est le temps
de l’embargo : on nous délivre de faux passeports. Je m’appelle
“Souvarski” », se souvient Robert Bornstein2. Après la naissance
d’Israël, ce travail clandestin n’a plus lieu d’être et est remplacé
par le système officiel Mahal. La fabrication de passeports falsi-
fiés fait également partie des prestations offertes par les réseaux
qui aident au départ de musulmans vers les rangs bosniaques
dans les années 1990. Omar Djellil reçoit, par exemple, à Mar-
seille les papiers d’un certain Franck X3.
Souvent, un point de contact est donné aux candidats à proxi-
mité de la dernière frontière avec le pays en guerre. Là, ils sont pris
en charge par l’organisation qu’ils vont rejoindre. Thibaut de La
Tocnaye rapporte comment il est accueilli à l’aéroport de Tegu-
cigalpa au Honduras par le colonel Bermudez des Contras qui le
convoie ensuite jusqu’aux camps d’entraînement à proximité de la
frontière, avant de pénétrer au Nicaragua même avec des combat-
tants4. Tel est également le cas des volontaires pour le HOS croate
en 1992, accueillis en Slovénie : « Un peu avant d’arriver, on a appe-
lé notre contact en Croatie qui a, lui-même, appelé un responsable
du HOS pour qu’on vienne nous chercher, peu de temps après on
était des membres du HOS et on retrouvait plusieurs Français5. »
Les filières jihadistes se structurent à l’échelle internationale
depuis les années 1980. Après avoir combattu en Bosnie, Da-

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 55.


2.  Ibid., p. 69.
3. https://etudesgeostrategiques.com/2015/01/18/guerre-de-bosnie-les-volontaires-
armes-francais-musulmans-lexemple-domar-djellil/ consulté le 13 juillet 2018.
4.  Thibaut de La Tocnaye, Les Peuples rebelles, op. cit., p. 80-82.
5.  Entretien réalisé par Pascal Madonna auprès de M. Rémy de La Mata, 19 mars
2016, Paris dans le cadre de sa thèse : Pascal Madonna, Les volontaires français…,
op. cit.

198
Géopolitique des volontaires armés

vid Vallat part pour l’Afghanistan via le Pakistan. À l’aéroport de


Peshawar, malgré un long périple avec de multiples étapes, « la
filière islamiste a tout prévu ». Un homme l’attend et assure son
acheminement jusqu’aux zones tribales de l’autre côté de la fron-
tière afghane1. Sur le même modèle, les réseaux islamistes algériens,
liés au parti Front islamique du salut (FIS) et à partir de 1992 à
au GIA, prennent en charge les volontaires de la région lyonnaise
à destination de la Bosnie. Le point de contact de la plupart des
hommes qui partent est Mustapha, passé auparavant, semble-t-il,
par les camps de moudjahidin en Afghanistan2. Arrivé d’Algérie
en janvier 1992, Hassan Bouchiki construit également une filière
de recrutement, d’abord à Marseille, puis à Bordeaux autour de
l’association humanitaire musulmane Ibn Shaloud3. Son réseau
bénéficie notamment de l’appui des Frères musulmans. Parti de
Marseille, Omar Djellil se voit fixer rendez-vous à Split en Croatie
dans un vieil hôtel du centre-ville, d’où on le fait passer en Bosnie4.
Plus récemment, ces modes de recrutement permettent d’ali-
menter les départs vers la Syrie. L’un des exemples les plus connus
est celui de la filière dite « d’Artigat », du nom d’un village de
l’Ariège, en raison du passage par ce réseau de volontaires ralliés à
Daech en Syrie, mais aussi de tueurs sur le sol français. À l’origine,
un groupe se forme autour d’Olivier Corel, né en Syrie en 1946,
arrivé en France en 1973, puis naturalisé en 1983. À Artigat, il
rassemble autour de lui une dizaine de familles, dont certaines de
convertis, pour pratiquer l’islam rigoriste des salafistes piétistes.
Cependant, après la découverte d’images de Ben Laden et de pro-
pagande d’Al-Qaeda chez lui, Olivier Corel est arrêté. En 2009,
il est condamné avec une partie des membres de la communauté

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 92-93.


2.  Ibid., p. 46-47.
3.  Evan F. Kohlmann, « The role of Islamic charities in international terrorist
recruitment and financing », DIIS Working Paper, n° 7, 2006, 23 p.
4. https://etudesgeostrategiques.com/2015/01/18/guerre-de-bosnie-les-volontaires-
armes-francais-musulmans-lexemple-domar-djellil/ consulté le 13 juillet 2018.

199
Les volontaires armés

formée à Artigat, parmi lesquels Fabien Clain, Thomas Barnouin


ou le demi-frère de Mohammed Merah, Sabri Essid. Après les at-
tentats de novembre 2015 à Paris, Olivier Corel est à nouveau
condamné. Entre-temps, à partir de 2014, la filière d’Artigat
s’organise du Midi toulousain à la Syrie. Les frères Clain passent
ainsi à Raqqa dès 2014. D’autres membres, comme Thomas
Barnouin et cinq autres jihadistes français (Thomas Collange,
Romain Garnier, Kevin Gonot, Mohamed et Najib Megherbi),
sont également arrêtés les armes à la main par les milices kurdes
YPG dans le nord-est de la Syrie en décembre 20171.

… Aguerrir les volontaires

Un autre aspect du travail consiste à mettre en place et à en-


cadrer les volontaires dans des camps d’entraînement avant de
les envoyer au combat. Par la qualité du dispositif mis en place,
cette étape nécessaire est d’ailleurs un bon critère pour évaluer
l’efficience des filières transnationales. Ainsi, pour l’internatio-
nale blanche royaliste au service de la Serbie ou « noire » au
service de la Croatie, on mesure que les différents groupes qui
se sont rapprochés l’ont fait à la faveur du contexte de guerre
sur fond d’idéologies convergentes, mais sans avoir de liens an-
térieurs réellement puissants. Dès lors, les formations militaires
proposées sont souvent rapides et rudimentaires. Au contraire,
d’autres filières sont capables de monter des structures de quali-
té, de grande capacité ou de longue durée.
Pour la cause sioniste, les groupes principaux se situent dans
l’arrière-pays marseillais, jusqu’à Salon-de-Provence2. Le plus im-
portant est celui du Grand Arénas dans le quartier de la Cayolle.
Près de 400 000 Juifs en transit passent au Grand Arénas, pas

1.  Voir notamment http://www.lepoint.fr/societe/exclusif-une-figure-de-la-filiere-


djihadiste-d-artigat-interpellee-en-syrie-05-01-2018-2184185_23.php consulté le 8 juil-
let 2018.
2.  Archives départementales (AD) Bouches-du-Rhône, 150 W 160-161.

200
Géopolitique des volontaires armés

forcément tous pour combattre. Construit pour les soldats colo-


niaux lors de la Première Guerre mondiale, il est occupé par des
troupes américaines au moment de la Libération et, à leur dé-
part, investi par les organisations sionistes pour mettre en place
les départs. Réquisitionné par la mairie, réaménagé par le célèbre
architecte Fernand Pouillon, le Grand Arénas comprend rapide-
ment 80 constructions provisoires en forme de demi-tonneaux
qui constituent autant de baraquements rudimentaires, répartis
sur une superficie avoisinant les 12,5 hectares1. Plus loin dans
l’arrière-pays marseillais ou à proximité de Salon-de-Provence, la
garrigue sert de lieu d’aguerrissement. Installé comme d’autres
au Grand Arénas, Robert Bornstein témoigne : « Nous subissons
un entraînement militaire (marches de nuit, technique de com-
bat rapproché) donné par des instructeurs de la Haganah2. »
Les filières jihadistes transnationales ont monté des camps
d’entraînement dans différents États. Depuis la fin des années
1980 au moins, les zones frontalières de l’Afghanistan et du Pa-
kistan constituent un lieu de formation de nombreux combat-
tants, comme David Drugeon ou David Vallat dont nous avons
évoqué les parcours. David Vallat passe neuf mois à s’aguerrir
dans le camp de Khalden avec une cinquantaine d’autres « sta-
giaires ». Des lieux d’entraînement se constituent également
au plus près des combats. Ainsi, ils se multiplient en Bosnie, à
Zenica, à Mehurići, Željezno Polje, Tešanj et Konjic, avec l’ar-
rivée des « Afghans » et autres volontaires étrangers. En Syrie,
chaque camp organise l’accueil et la mise en condition de ses
volontaires. Dans son enquête en 2013, le journaliste David
Thomson rend compte de son entrevue avec Abu Tasnim, ori-
ginaire de la région parisienne, qui sort à peine de la formation
militaire que lui a proposée le Front Al-Nusra dans les régions

1.  Nathalie Deguigné, Émile Temime, « Le camp du Grand Arénas, l’étape fran-
çaise des émigrants du Maghreb en route vers Israël (1952-1966) », Archives juives,
vol. 41, n° 2, 2008, p. 34-50.
2.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 69.

201
Les volontaires armés

montagneuses dans l’arrière-pays de Lattaquié ; après avoir parti-


cipé à des combats dans la région d’Alep, un autre jihadiste, Yas-
sine, « demande à faire un stage commando pour être sniper1 ».
Chez les Kurdes, l’engagement passe forcément par la forma-
tion à l’Académie militaire. La meilleure description est peut-être
celle d’un volontaire qui poste ses impressions quelques jours
après son arrivée, le 7 janvier 2017 : « Notre tabur (camp mili-
taire kurde, prononcé « tabour »), est situé assez loin du front.
Il a été créé spécialement pour les volontaires internationaux. Il
s’agit d’une petite centrale électrique, entretenue par deux civils
kurdes. Nous utilisons le terrain et les installations, et en contre-
partie nous protégeons le site. Cette forme de coopération civile/
militaire est assez répandue au Rojava. Notre camp possède un
terrain de volley/foot, une salle de cours, une salle de sport, un
champ de tir, un poste de garde, une cuisine, une salle à manger,
une réserve, des douches (avec eau chaude) et des toilettes, plu-
sieurs chambres collectives. Nous dormons sur des futons, avec
plusieurs couvertures. Pour un camp militaire du Rojava, c’est
assez confortable. Le commandant, son second, et l’équivalent
du “sergent” sont les seuls autres Kurdes. Le reste des hommes
(population exclusivement masculine) vient de trois continents
différents. On entend parler en anglais, chanter en italien, et
râler en français. Il y a au moins une douzaine de nationalités
différentes, pour une bonne vingtaine de personnes. » Ce Fran-
çais explique également la vie au camp : « La journée commence
à 4 h 45, par un échauffement, puis un footing, et enfin une
sorte de stretching martial kurde, et cela jusqu’à 6 h ou 6 h 30.
Nous avons ensuite une heure pour manger et faire les travaux
de maintenance […]. De 7 h à 11 h nous avons les cours théo-
riques, partagés entre des leçons de stratégies et tactiques mili-
taires, des cours politiques très orientés vers Ocalan, le confédé-
ralisme démocratique et le municipalisme libertaire, des cours

1.  David Thomson, Les Français jihadistes, op. cit., p. 212 et 217.

202
Géopolitique des volontaires armés

d’Histoire/Sociologie. De 11 h à 13 h nous devons cuisiner,


manger, et nettoyer ce qui ne l’a pas été le matin. Puis jusqu’à
17 h nous avons les cours militaires pratiques : maniement des
armes, montage et remontage de la kalachnikov, déplacements,
etc. Des cours de kurde nous sont aussi dispensés, en alternance
entre le matin et l’après-midi. De 17 h à 19 h nous devons pré-
parer le dîner. Jusqu’à 20 h nous finissons de nettoyer et ranger
[…]. Nous avons chaque nuit un tour de garde d’au moins une
heure. Les YPG nous fournissent notre équipement de base (le
treillis et l’arme). Tant que nous sommes au camp nous devons le
conserver et le porter. À la fin de la formation nous serons libres
d’utiliser notre équipement personnel1. »

Les politiques publiques françaises


vis-à-vis des volontaires armés

Une posture des autorités françaises souvent indulgente :


Israël un cas exemplaire

La France constitue en Europe le principal point de départ


des volontaires internationaux vers la Palestine. Des armes sont
livrées gratuitement à l’Irgoun. Le 9 juin 1945, l’Altalena, navire
chargé de fusils, de mitrailleuses et d’explosifs livrés par l’armée
française, quitte Port-de-Bouc pour la Palestine. À Paris, Georges
Bidault dit ouvertement que le gouvernement provisoire soutient
l’Irgoun. En 1945, il raconte volontiers à Ben Gourion venu à
Paris comment de Gaulle à Londres lui a dit : « Dites à Bevin que
j’ai été en Palestine et que j’ai vu que les Juifs sont la seule force
qui développe le pays. » Ben Gourion peut également renouer des
liens avec d’autres figures de la France libre (André Philip, Jacques
Soustelle…), laquelle a bénéficié d’appuis de la Haganah en 1940.

1.  https://lundi.am/Rejoindre-le-Rojava-Episode-2 consulté le 11 juillet 2018.

203
Les volontaires armés

En effet, Radio Levant-France Libre a pu diffuser ses programmes


grâce à la mise à disposition d’un émetteur par l’Agence juive, et
les gaullistes ont pu également compter sur son appui1.
En 1947, au plus fort de la tension avec la Grande-Bretagne,
le groupe Stern fait également de la capitale française une base
d’opérations pour des actions terroristes antibritanniques (attentat
au British Colonial Club de Londres le 7 mars 1947, puis au War
and Colonial Office le 21 mai). La pression est mise par Londres
sur Paris au point que le maintien de l’appui discret au sionisme
est l’objet de débats au Conseil des ministres du 2 avril. Cepen-
dant, les appuis politiques demeurent puissants. Pour les embar-
quements, Jules Moch, ministre des Transports, fait donner des
consignes aux personnels portuaires, notamment à Port-de-Bouc,
puisque le préfet des Pyrénées-Orientales est son cousin. Déten-
teur du maroquin de l’Intérieur, Édouard Depreux fait également
en sorte que les services de police ferment au maximum les yeux
sans que cela puisse être trop voyant pour Londres. En revanche,
le Quai d’Orsay est plutôt hostile à cette politique2.
À Marseille, principale plaque tournante des flux transmédi-
terranéens, les contacts sont également noués entre sionistes et
autorités locales. L’Agence juive s’appuie sur la section locale de
la Haganah, installée dans les bureaux de la Fédération des socié-
tés juives de France au 24, rue des Convalescents. Son président,
Frédéric Thau, est en relation régulière aussi bien avec la mairie
qu’avec le conseil général. Juif d’origine polonaise, proche des
socialistes, il s’impose comme un précieux médiateur entre les
responsables sionistes, puis israéliens, présents à Marseille et les
autorités françaises de 1945 à 1949. 
Les camps d’entraînement militaires sont créés sur le ter-
ritoire sans que les autorités françaises y mettent de véritable

1.  Charles Enderlin, Par le feu et par le sang, op. cit., p. 194.
2.  Frédérique Schillo, La France et la création d’Israël 18 février 1947-11 mai 1949,
Paris, Éditions Artcom’, 1997.

204
Géopolitique des volontaires armés

obstacle. Teddy Eytan passe d’abord par le camp de Sathonay


en région lyonnaise, mais les principaux lieux de regroupement
se situent en Provence. Teddy Eytan rejoint ainsi « Béria dans la
banlieue marseillaise », dans « une centaine de grandes baraques
demi-circulaires en béton dans lesquelles jusqu’à soixante per-
sonnes qui y vivraient vingt-quatre heures sur vingt-quatre »1.
Ces concentrations de centaines de personnes ne peuvent pas-
ser inaperçues, sans compter le bruit provoqué par les entraî-
nements au tir ou les explosions de grenades. Teddy Eytan est
d’ailleurs tout à fait explicite sur les facilités offertes dans le
port de Marseille pour l’embarquement des volontaires : « J’ai
aussi discerné l’immense bienveillance des services français qui,
sachant à quoi s’en tenir, ferment les yeux avec un à-propos
vraiment parfait. Car la clandestinité de la Haganah à Mar-
seille, quelle blague ! La police, la douane, la préfecture, la
SNCF, la poste, pour un peu tout le monde vous glisserait un
petit clin d’œil au passage2. »
La police française fait toutefois des exemples, affiche une
fermeté pour lutter contre les trafics illicites ou la circulation
clandestine des volontaires étrangers. En octobre 1945, Fernand
Bybelezer est arrêté pour transport d’armes de guerre, détenu
huit semaines, puis traduit devant la justice3. Quelques mois
plus tard a lieu par exemple l’arrestation d’un « israélite d’ori-
gine polonaise » qui a reconnu être en relation avec « des orga-
nisations internationales israélites » au départ de Marseille pour
Tanger4. En fait, cette apparente politique répressive cherche
surtout à pouvoir opposer des éléments concrets aux éventuels
reproches de la Grande-Bretagne, principale cible des organi-
sations sionistes jusqu’à l’annonce de son retrait. Or, l’appui
de Paris aux organisations sionistes n’est pas exempt d’une

1.  Teddy Eytan, Neguev, op. cit., p. 36.


2.  Ibid., p. 40.
3.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 75.
4.  Note d’information du 30 septembre 1946, AD Bouches-du-Rhône, 150 W 159.

205
Les volontaires armés

dimension géopolitique de rivalité avec la Grande-Bretagne


au Proche-Orient1. Le retrait britannique pourrait alors lais-
ser place à un durcissement des contrôles français. C’est sans
doute ce qu’imaginent certains, à l’instar d’un volontaire fran-
çais, Raymond Kwort. Entré à la Direction de la surveillance
du territoire (DST) après la guerre pour surveiller les caches
d’armes de la Haganah, il se voit solliciter pour rejoindre l’ar-
mée israélienne : « Il accepte. Lors de la proclamation de l’in-
dépendance, il démissionne de la DST. Il pense que ses projets
sont ultrasecrets mais son chef lui dit, avec un clin d’œil : Faites
attention en Palestine2 ! »

Des facilités pour les causes soutenues par la France

En Afghanistan, dans la guerre contre les Soviétiques, l’en-


quête de Jean-Christophe Notin éclaire bien tous les moyens
déployés par Paris (diplomatie, services secrets, humanitaire…)
pour appuyer les moudjahidin, notamment de Massoud d’une
part et de Wardak d’autre part3. En Syrie, il semblerait une nou-
velle fois que Paris soit compréhensif vis-à-vis des engagés vo-
lontaires aux côtés des Kurdes. Un épisode l’illustre assez bien.
En 2016, Gabar est blessé au combat. Pour éviter l’amputation,
seule issue médicale offerte par les moyens sur place, il doit
rentrer au plus vite en France. Comme à l’aller, il passe par le
Kurdistan irakien, le consulat de France à Erbil l’avertit qu’il
sera sans doute arrêté par les autorités locales. Jeté en prison (au
contact d’ailleurs de jihadistes), Gabar est libéré au bout de trois
jours, selon lui « grâce au consulat »4.

1.  Charles Enderlin, Par le feu et par le sang, Le combat clandestin pour l’indépen-
dance d’Israël, 1936-1948, Paris, Albin Michel, 2009.
2.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 134.
3. Jean-Christophe Notin, La Guerre de l’ombre des Français en Afghanistan
(1979-2011), op. cit.
4. http://www.slate.fr/story/151013/legionnaire-francais-daech-syrie consulté le
18 juin 2018.

206
Géopolitique des volontaires armés

Les circulations des volontaires pro-Kiev dans la guerre au


Donbass ne sont pas compliquées, puisqu’ ils peuvent passer par
l’aéroport de la capitale ukrainienne, puis monter vers la zone
de front. Cependant, les forces paramilitaires dans lesquelles
s’engagent les Français bénéficient de façon indirecte des autres
formes d’aide accordées à Kiev (comme ceux qui ont rejoint les
Kurdes en Syrie d’ailleurs). Pour avoir choisi, au contraire, le
camp sécessionniste, Erwan Castel dénonce ainsi les moyens
militaires mis à disposition de Kiev par Paris : 55 hélicoptères
Airbus pour l’armée de l’air ukrainienne, des systèmes de détec-
tion de snipers fabriqués par la société CILAS, mais aussi une
assistance technique1.

Des États de transit

Au voisinage direct ou non des zones de guerre, horizon des


volontaires, certains États sont des lieux privilégiés de passage en
raison des facilités qu’ils offrent.

Des complaisances envers les circulations de volontaires

La posture complaisante de ces États de transit est plus ou


moins active. Jusqu’à la « révolution des Œillets », le Portugal et
ses colonies africaines (Angola, Mozambique) voient passer les
combattants prêts à rejoindre le camp occidental, anticommuniste
et favorable au pouvoir des Blancs sur le continent africain. Tel
est notamment le cas pour les hommes qui partent vers le Congo
dans les années 1960. La dictature de Salazar et ses services, la
PIDE, appuient discrètement ces flux2. Cette fois au contact di-

1.  Post du 18 juillet 2018 sur http://alawata-rebellion.blogspot.com/ consulté le


22 juillet 2018.
2.  Walter Bruyère-Ostells, Dans l’ombre de Bob Denard, op. cit.

207
Les volontaires armés

rect du pays en guerre, le Pakistan a des pratiques assez semblables


depuis 1979. La frontière avec l’Afghanistan n’en est pas vraiment
une, étrangère aux populations pachtounes qui vivent de part
et d’autre. Les autorités de Peshawar utilisent cette contestation
historique d’un tracé hérité des Britanniques. Depuis l’invasion
soviétique en 1979, le Pakistan joue un jeu plus ou moins trouble
d’intervention dans les affaires afghanes, notamment en facilitant
(ou non) les flux en direction du pays en guerre. Lors de ces deux
passages en Afghanistan à la fin des années 1980, Lenormand
atterrit à Peshawar, puis, de là, avec des contacts auprès des chefs
de guerre afghans, ou par des intermédiaires, franchit la frontière.
Plus tard, le jihadiste David Drugeon, par exemple, se rend à Mi-
ranshah. Ce gros village pakistanais est réputé être l’un des fiefs des
talibans et des groupes liés à Al-Qaeda, sans que les autorités de
Peshawar n’y mettent bon ordre1.
Dans le cas de la Syrie, la frontière turque est rapidement iden-
tifiée comme la porte d’entrée la plus évidente pour les volontaires
venus d’Europe. Une relation diplomatique sereine entre les États
est alors très importante ; ce n’est pas exactement le cas entre la
Turquie et l’Union européenne, et singulièrement la France pour
toute une série de raisons (débat sur l’intégration européenne, im-
migration, respect des droits de l’homme…). Dans les périodes de
tensions, les incompréhensions et les mauvaises volontés prennent
très vite le pas. Ainsi Ankara fait-elle remarquer que ses services
font sérieusement leur travail, en réalité, mais que la France ne les
exploite pas correctement. L’exemple d’Ismaël Omar Mostefaï est
mis en exergue. Alors qu’il est l’objet d’une fiche « S » en France
pour radicalisation, il est signalé à deux reprises par la Turquie
pour sa présence sur son territoire avec la volonté de passer en
Syrie en décembre 2014 et en juin 20152. À l’automne 2015, sa

1. https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sur-la-piste-du-francais-d-al-qaeda_
1613834.html consulté le 7 juillet 2018.
2. http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/11/16/97001-20151116FILW
WW00111-la-turquie-a-signale-un-suspect-a-la-france.php consulté le 7 juillet 2018.

208
Géopolitique des volontaires armés

fiche « S » est renouvelée, mais l’homme est désormais en Syrie


où il est formé par Daech. Il apparaît d’ailleurs dans une vidéo
décapitant un homme au couteau qui est diffusée en janvier 2016.
Rentré en France, Mostefaï est l’un des terroristes de l’attaque du
Bataclan à Paris le 13 novembre 2015.
En mettant en lumière cet exemple, Ankara détourne les re-
gards de sa propre responsabilité. Pendant longtemps, la Tur-
quie a laissé transiter par son territoire différentes générations
de jihadistes, contre les Russes en Tchétchénie dans les années
1990, en Irak après 2003, puis en Syrie pendant la guerre civile.
Ankara considère alors que cette attitude est la meilleure façon
pour elle de ne pas se retrouver directement impliquée et de voir
ces réseaux la prendre pour cible. Grande ville frontalière à une
centaine de kilomètres au nord de la ville syrienne d’Alep, Ga-
ziantep est une étape cruciale pour les combattants étrangers qui
traversent alors la Syrie pour se rendre en Irak afin de se battre
contre les États-Unis. La Turquie surveille simplement ces filières.
Après avoir été un acteur de cette filière à Gaziantep en lien avec
Al-Zarkaoui dirigeant Al-Qaeda en Irak, mouvement précurseur
de Daech, Louai Sakka, Kurde syrien originaire d’Alep finit par
prendre lui-même les armes en Irak, puis bascule dans le terro-
risme en Turquie. Il prend part aux attentats d’Al-Qaeda contre
des cibles juives et occidentales à Istanbul en 2003. Il est fina-
lement arrêté dans la ville turque d’Antalya en 2006, alors qu’il
prépare un attentat contre des intérêts israéliens1.
À partir de 2011, des jihadistes français prennent le chemin de
la Syrie et bénéficient des mêmes réseaux pour franchir la fron-
tière. Ankara maintient la même attitude passive dans un premier
temps. La police turque commence alors par exercer une surveil-
lance électronique visant les Turcs soupçonnés d’être membres
d’Al-Qaeda et de participer aux filières de passage. Les respon-

1.  http://www.slate.fr/story/120705/turquie-trop-tard-arreter-djihadistes consul-


té le 9 juillet 2018.

209
Les volontaires armés

sables des renseignements turcs laisseraient entendre qu’ils sou-


haitent simplement bien cartographier les réseaux. À Gaziantep,
un nouveau chef de cellule locale, Yunus Durmaz, contrôle les
itinéraires de passages clandestins. À la suite de la scission entre le
Front Al-Nusra et Daech en 2013, l’ensemble des réseaux de pas-
seurs vers la Syrie se rallient à Daech sur l’injonction de Durmaz.
Celui-ci est soupçonné d’avoir fabriqué des vestes d’explosifs
dans des entrepôts afin de réaliser également des attentats en
Turquie. Il serait le commanditaire de cinq attentats en Turquie,
dont celui qui a été commis en octobre 2015 dans la gare d’Anka-
ra, au milieu d’un rassemblement organisé par un parti politique
kurde, et qui a tué 103 civils. Cette absence de politique active
d’Ankara entraîne des interrogations en Europe ; la chaîne Arte
évoque des « liaisons dangereuses Daech-Erdogan1 ». Obligée de
réagir, la Turquie durcit sa politique de contrôle à partir de 2014
et s’inquiète de la contamination sur son territoire de la propa-
gande de Daech. Elle s’efforce désormais de réellement fermer sa
frontière. Pourtant, le pic de flux de volontaires venus d’Europe à
ce moment-là montre l’inefficacité de ces efforts entrepris tardive-
ment. Jusqu’au resserrement de l’étau des forces coalisées contre
elle, Daech reste capable de faire passer des hommes et du matériel
par la frontière turco-syrienne2.
Dans le cas des Kurdes, la plupart passent par Souleymanieh,
au Kurdistan irakien. Les volontaires arrivent souvent jusque-là par
avion. L’implantation des combattants kurdes des YPG est suffi-
samment forte dans la ville pour que la population sache rapide-
ment la raison de la présence d’Occidentaux : « Le patron de l’hô-
tel lui-même sait qui nous sommes, et n’y voit aucun problème :
depuis que les anciennes planques qu’avaient les YPG dans la ville
se sont fait griller (“tous les chauffeurs de taxi savaient où nous

1. https://info.arte.tv/fr/turquie-daesherdogan-liaisons-dangereuses consulté le
9 juillet 2018.
2.  http://www.slate.fr/story/120705/turquie-trop-tard-arreter-djihadistes consul-
té le 9 juillet 2018.

210
Géopolitique des volontaires armés

nous trouvions”, nous confie notre contact, c’est pourquoi la nou-


velle planque est si protégée), cet hôtel sert à loger la plupart des
volontaires étrangers1. » Parfois, l’attente est un peu longue avant
de pouvoir tenter de rallier le Kurdistan syrien, puis c’est le pas-
sage, comme Gabar le raconte à une journaliste de Slate : « Deux
peshmergas les aident à franchir les postes avec la Syrie : “On était
habillés comme eux. J’avais apporté trois sacs de matos de 11, 14 et
18 kilos chacun.” De l’autre côté, une voiture les attend2. »
Pour autant, les États de transit ne peuvent être systématique-
ment mis en accusation pour leur laxisme. Dans de nombreuses
situations, et singulièrement de départs individuels sans l’appui
d’un réseau, les flux sont difficiles à identifier. En effet, les dé-
placements se sont accélérés avec la mondialisation. Le tourisme
concerne de nombreux pays et l’entrée y est, dans la plupart
des cas, assez facile. Ainsi, les départs pour le Liban lors de la
guerre civile se font via Chypre. Les candidats à l’engagement
demandent un visa touristique qu’ils obtiennent sans problème.
Lorsque Emmanuel Albach et son ami Philippe repartent pour
leur second séjour chez les Kataëbs avec quelques amis, ils es-
pèrent y prendre un ferry, mais les lignes sont coupées. Faisant
le tour du port de Larnaka, ils avisent un yacht libanais et le
propriétaire, chrétien, les emmène jusqu’à Jounieh, port situé
à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth3. Sans qu’on puisse
vraiment expliquer son cheminement (aujourd’hui très facile-
ment par les réseaux sociaux), l’information circule ; même ceux
qui partent de façon isolée empruntent ce chemin. Le même
procédé est utilisé pour se rendre en pays karen via l’Indonésie
ou la Thaïlande. Dans le cas de la Turquie (hormis pour des
personnes fichées en amont), il est compliqué pour les autorités

1. http://www.alternativelibertaire.org/?Combattant-volontaire-au-Rojava-02
consulté le 22 juillet 2018.
2. http://www.slate.fr/story/151013/legionnaire-francais-daech-syrie consulté le
18 juin 2018.
3.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 112-118.

211
Les volontaires armés

du pays de repérer les personnes qui ont l’intention de rejoindre


la Syrie. C’est d’autant plus vrai que le visa n’est pas obligatoire
pour les ressortissants de l’Union européenne.

Le développement d’écosystèmes transfrontaliers de trafics

Pour une partie d’entre eux, les volontaires armés partent de


façon individuelle ou en petits groupes sans prise en charge par
une filière qui maîtrise parfaitement les différentes étapes du
trajet. La plupart du temps, les candidats au départ disposent
d’informations plus ou moins précises sur les lieux à atteindre
pour franchir l’ultime frontière du pays concerné par le conflit
qui les attire. La part de hasard n’est alors pas négligeable. Fran-
çois-Xavier Sidos rapporte ainsi comment les deux premiers vo-
lontaires partis rejoindre les Karens en 1984 pensent initiale-
ment s’engager aux côtés des maquis anticommunistes laotiens.
Arrivés à la ville frontière thaïlandaise de Nan Kaï, leur passeur
pour Vientiane prend finalement peur. Revenus à Bangkok, ils
rencontrent un ancien sous-officier belge qui leur explique :
« Pas étonnant que vous n’ayez pas pu passer. Les derniers Blancs
qui ont tenté de franchir le fleuve [Mékong], mes militaires amé-
ricains qui cherchaient des missing in action ont été arrêtés par
les boarder patrols thaïs et leur passeur a été expulsé. Votre gazier
n’avait pas envie de connaître le même sort. » Ce Belge leur parle
alors des Karens et leur donne un nouveau contact : « Allez à
la ville frontière Mae Sot. Vous demanderez Soh Soh house, la
maison de Soh Soh. Vous le verrez de ma part. C’est un com-
mandant karen […]. » Finalement, détournés de leur intention
initiale, les deux volontaires trouvent cet intermédiaire qui leur
ouvre la voie vers le pays karen1.

1.  François-Xavier Sidos, Les Soldats libres, op. cit., p. 275-276. Lui-même ancien
mercenaire, François-Xavier Sidos dispose souvent de sources de première main pour
retracer ces parcours.

212
Géopolitique des volontaires armés

D’autres ont moins de chance. Quand les volontaires pour re-


joindre le camp bosniaque partent de Lyon en 1993, ils le font à
bord de deux voitures et traversent les frontières jusqu’à atteindre
la région de Split en Croatie avec pour objectif d’« atteindre un
petit village qui sert de point de passage pour les volontaires
étrangers. C’est à Médine, à l’occasion d’un pèlerinage en Arabie
Saoudite qu’un ami a obtenu l’indication sur ce dernier check-
point avant Mostar, avant la zone de guerre1 ». En fait, la rupture
de l’alliance entre Bosniaques et Croates en Bosnie a rendu ce
passage réputé facile plus compliqué que prévu, et les candidats
au volontariat armé font finalement demi-tour.
Là, très souvent, le passage est assuré par des contrebandiers
locaux habitués à contourner les contrôles douaniers ou par des
groupes criminels, plus ou moins locaux, qui voient une oc-
casion de faire un commerce lucratif. Dans les villes turques à
proximité de la Syrie, Urfa a ainsi la réputation d’être un lieu
de passage facile. Plus au sud-est, à Jaraboulous, un passeur,
qui se fait appeler Abou Shahadi dans l’interview qu’il donne
au Monde, méprise Daech, mais travaille avec eux pour le fran-
chissement de la frontière. Son trafic est rendu de plus en plus
compliqué par l’intensification des contrôles turcs mais aussi
par les efforts, de l’autre côté, des Kurdes pour tarir ce flux de
combattants étrangers qui rejoignent Daech. Cependant, les lo-
giques de l’économie informelle sont difficiles à rompre. Abou
Shahadi le concède : « Certains de ceux que j’emmène en Syrie,
ce sont des malades, des fous […]. Mais si je leur dis “je ne
prends pas celui-là”, ils ne m’appelleront plus. Je perdrai mon
travail, et il n’y en a pas d’autre. » Également interrogé par Le
Monde, un officier turc confirme : « L’essentiel des trafics de l’EI
[Daech] est fait par de petites mains. Ce sont quelques armes,
de la drogue, un camion de pétrole […]. Les villages de la fron-
tière vivent d’échanges du même genre. Si nous fermons totale-

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 167.

213
Les volontaires armés

ment les routes de Jaraboulous et d’Akçakale, ils mourront de


faim1 ! » Il corrompt un militaire pour disposer des informations
nécessaires pour ne pas se faire prendre par des patrouilles. Une
enquête d’un journaliste italien a même montré les liens entre
la mafia calabraise, la ’Ndrangheta, et Daech, sur le commerce
illicite d’armes et de biens culturels2.

Du côté kurde, les volontaires isolés bénéficient également


de trafics transfrontaliers. Patrice Franceschi explique ainsi : « Il
y a des messages qui circulent sur Facebook. On leur explique
où aller à Souleymanieh par exemple. Il y a des passeurs locaux.
Ensuite, ils sont pris en charge à l’académie militaire3. » En effet,
ponctuellement, les puissances interviennent pour faciliter ou
entraver la circulation des volontaires français et il ne s’agit pas
que de la France. Même sans intervention directe, les acteurs
connaissent sur le terrain la position des grandes puissances et en
tiennent compte. Dans l’affaire ukrainienne, après que les auto-
rités ont rendu impossible tout passage vers le camp sécession-
niste depuis Kiev, la Russie prend soin de cantonner les combats
dans le Donbass. Alors qu’ils savent que Moscou appuie leur
camp, les Français ne peuvent que constater les contraintes qui
pèsent sur eux, en termes de circulation, du fait de la Russie.
Pour éviter de voir le conflit déborder sur son territoire, Moscou
a fait miner une partie de la frontière pour s’assurer du parfait
contrôle des flux avec le Donbass. Arrêtés à la frontière russe
sans papiers, les Français sont conduits vers Rostov en bus, mais
on les laisse officiellement s’évader dès qu’on a la certitude qu’ils
servent bien aux côtés des séparatistes4. L’appui américain aux

1. https://www.lemonde.fr/international/visuel/2015/02/12/le-chemin-du-
djihad-passe-par-urfa_4574603_3210.html consulté le 22 juillet 2018.
2. http://www.slate.fr/story/126431/mafia-italie-etat-islamique-art-armes
consulté le 22 juillet 2018.
3.  Entretien avec Patrice Franceschi à Paris le 24 mai 2018.
4.  Frédéric Lynn, Les Hommes libres, Paris, Éditions Bios, 2017.

214
Géopolitique des volontaires armés

Contras ou aux moudjahidin afghans dans les années 1980, aux


Croates dans les années 1990… n’est pas non plus sans peser sur
les facilités offertes à des Occidentaux qui rejoignent des forces
adoubées par Washington.
Par-delà leur volonté personnelle, les volontaires bénéficient
souvent d’une série d’éléments de contexte qui leur sont favo-
rables. Hormis dans le cas des jihadistes du xxie siècle, en raison
des conséquences terroristes sur le territoire national, la France
ne cherche pas particulièrement à rendre difficiles les engage-
ments de ses ressortissants à l’étranger comme volontaires. Le vo-
lontariat n’a pas donné lieu à une législation restrictive, contrai-
rement à ce qui existe dans certains autres États développés. Se
déplaçant guidés par une filière ou de façon isolée, ces Français
parviennent souvent sur le théâtre de guerre qu’ils ont choisi,
même si l’accès plus compliqué de certains espaces (pays karen
ou Afghanistan dans les années 1980 par exemple) explique des
flux qui demeurent limités. Les États de transit son également
rarement des freins, soit par des raisons pratiques, soit par inté-
rêt. Enfin, comme toutes activités générées par des conflits, les
circulations de combattants bénéficient de l’appui des acteurs
de l’économie grise (ne serait-ce que les passeurs locaux pour
franchir la frontière).
Chapitre 8

Un inéluctable « ensauvagement »
du volontaire ?

Hormis les cas particuliers de la guerre israélo-arabe de 1948


et de la Syrie depuis 2011, les circulations sont quantitativement
assez faibles, notamment si on les compare avec des situations au
xixe siècle où les outils d’informations et les transports étaient
loin d’être aussi avancés. Le déclin du volontariat s’explique
vraisemblablement en partie par l’effort de la communauté in-
ternationale de l’encadrer par de nouveaux textes dans le droit
des conflits armés au cours du xxe siècle. De plus en plus dé-
veloppée et précise, cette législation répond à l’hyper-violence
observée lors des conflits de la séquence 1914-1945 au cours
desquels les volontaires étaient impliqués de façon significative.
La guerre d’Espagne (1936-1939), au cours de laquelle les Bri-
gades internationales affrontent des « volontaires » fascistes et
nazis, se caractérise par des massacres de civils dans lesquels les
volontaires (des deux camps) se trouvent a minima imbriqués,
a maxima impliqués. Durant la Seconde Guerre mondiale, le
front de l’Est est ensuite un théâtre d’une particulière intensité
avec des formes de combats très difficiles à supporter (climat,
snipers dans les décombres des villes assiégées…). À partir de la
guerre civile libanaise, on retrouve des configurations de conflits
qui posent à nouveau la question de l’impact des violences de
guerre sur les volontaires.

217
Les volontaires armés

Des hommes inexpérimentés


jetés sur les champs de bataille du monde

Plus que pour un militaire de carrière, les émotions provoquées


par la guerre, à commencer par la fatigue, le découragement face à
l’inconfort par exemple ou évidemment la peur, sont importantes.

Conditions rudimentaires versus vie confortable en France

Comme nous l’avons évoqué, ces hommes ont souvent choisi


de s’engager dans un conflit après avoir été nourris de représen-
tations littéraires, artistiques ou liées à la transmission orale. Ils
sont habités par une forme de mythification du combat dont les
récits ne retiennent que les actes de bravoure, les moments in-
tenses, qu’ils soient victorieux ou non. Très rapidement, les vo-
lontaires apprennent que les conflits sont davantage rythmés par
des temps de vie de tous les jours, de basse intensité que de furia
francese au combat. Ils découvrent tous les côtés futiles qu’ils ont
sans doute mal mesurés avant leur départ. Emmanuel Albach en
retrace quelques aspects en évoquant « le quotidien du combat-
tant en lutte contre une foultitude de petites contradictions qui
lui rendent la vie bien plus agaçante que tous les obus du monde.
La mauvaise nourriture, les odeurs répugnantes, les vêtements
toujours imprégnés de sueur ou de crasse, le soleil trop chaud,
la nuit trop froide, les moustiques hystériques, la promiscuité de
l’abri exigu où le court repos est gâché par les pets impudents des
voisins ; le réveil lourd, l’estomac dans les talons ; la soif que l’on
étanche bêtement à un tuyau crevé, sachant parfaitement qu’on se
gave d’amibes ; et les maux d’intestins qui en résultent, vous pre-
nant parfois au si mauvais moment qu’on est obligé de baisser son
froc à cinq mètres de la barricade pour revenir plus vite à sa place.
À la guerre, les chiottes sont rares et il n’y a jamais de papier1 »…

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 187.

218
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

Les récits des volontaires français mettent systématiquement


en lumière cet envers de la guerre, la démythification par la
confrontation à la réalité qui s’est opérée en eux. De ce point
de vue, le carnet de route de Frédéric Lynn dans le Donbass
semble un modèle tant ressortent de sa relation toutes les diffi-
cultés ordinaires : la désorganisation permanente des séparatistes
qu’il a rejoints ; la débrouillardise devenue nécessaire pour se
rendre vivable le quotidien ; les problèmes permanents induits
par la création dans l’urgence des structures de la « République
du Donbass » dont le caractère excessivement administratif et
hiérarchique devient totalement contre-productif. L’auteur en
retient l’idée qu’« être volontaire est bien plus compliqué que de
ramasser un fusil et d’aller se battre. La difficulté est de persis-
ter envers et contre toutes les frustrations, les déceptions et les
trahisons1 ». Quelle que soit la perception que l’on peut avoir
de leur embrigadement idéologique, les jihadistes n’échappent
pas à ces émotions du quotidien. Quand Salahudine al-Faransi
(Salahudine le Français) raconte à une journaliste de France 24
le premier combat dans lequel il a tué un soldat syrien, il glisse
tout de même : « Ça caille, d’ailleurs, le soir. Et il pleut souvent.
Parfois, j’ai les pieds trempés et glacés2. »

Souvent les volontaires sont très démunis, car, s’ils sont les
bienvenus, la configuration et les modalités des conflits auxquels
ils participent impliquent souvent qu’il n’y a pas de processus
pensé pour les intégrer dans les forces qu’ils viennent rejoindre.
Témoignant de son expérience au Donbass, l’un d’entre eux
l’explique très bien : « Sur le terrain, il n’y a aucune structure et
aucune préparation pour une unité composée d’étrangers dans
tout ce que cela implique. Des étrangers, c’est un problème ad-

1.  Frédéric Lynn, Les Hommes libres, op. cit., p. 61.


2. http://www.france24.com/fr/20140212-pourquoi-je-veux-mourir-syrie-
confession-djihadiste-francais-temoignage-martyr consulté le 23 juillet 2018.

219
Les volontaires armés

ministratif, c’est un problème culturel, c’est des gens qui vont


avoir leur propre manière d’opérer, ils vont avoir besoin de
groupes autonomes et tout cela n’est pas envisagé1. » Ils peuvent
également mesurer le faible rôle qu’ils jouent finalement dans un
conflit. Parfois préservés par les acteurs locaux, souvent placés
à l’arrière du front pour contrôler les positions. Ce constat se
retrouve aussi bien au Liban (défense des positions sur le port de
Beyrouth), qu’en ex-Yougoslavie ou en Ukraine.
En fait, le niveau de développement et de confort de la société
française de la seconde moitié du xxe siècle et du début du xxie
explique ce choc d’un retour à une vie très rudimentaire. Cer-
tains quittent très vite les théâtres de guerre, après avoir immor-
talisé leur passage par une photographie ou une interview auprès
d’un journaliste qui leur offre un peu de la gloire du « héros
guerrier » qu’ils cherchaient à devenir. Résumant les archétypes
qu’il a pu rencontrer soit dans les conflits dans lesquels il a pris
les armes (Afghanistan auprès de Wardak, Kurdistan syrien), soit
dans ceux qu’il a pu observer sur le terrain, Patrice Franceschi
en retient qu’« il y a beaucoup de mythomanes, de gens qui ne
viennent que pour la photo2 ». Ancien légionnaire ayant rejoint
les rangs croates, Roger, interviewé par Raids, le constate déjà en
Yougoslavie : « Tant qu’il s’agissait de se balader en ville en tenue
de cam[ouflage] et armé jusqu’aux dents, les choses allaient pour
le mieux. Mais dès qu’ils se sont retrouvés dans la boue jusqu’aux
genoux, sous les bombes ou les tirs des snipers, la plupart ont
craqué. Ils ne savaient pas que la guerre est sale, qu’elle est faite
de sang et de merde3. »
Selon Patrice Franceschi, « très peu acceptent de franchir
le pas car c’est trop dur physiquement : la faim, la soif… En
Occident, on a oublié. En Afghanistan, j’ai passé plusieurs se-

1. https://www.lengadoc-info.com/2300/international/temoignage-de-volontaires-
francais-revenus-du-donbass-video/ consulté le 11 mai 2018.
2.  Entretien avec Patrice Franceschi le 24 mai 2018 à Paris.
3.  « Volontaires étrangers en Croatie », Raids, p. 32.

220
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

maines sans enlever mes rangers, sans hygiène… En fait, les


conditions étaient extrêmement difficiles : on avait mal aux
poumons, on marchait pendant des heures entières, des jour-
nées pour très peu de combat en réalité. On s’entraînait beau-
coup plus qu’on ne combattait », avant d’ajouter : « Quand
j’en discutais avec Régis Debray, ce qu’il avait retenu de son
expérience, c’est les champignons qu’il avait pris sur les jambes.
C’est aussi cela l’aventure. Il faut avant tout accepter de souf-
frir. » Lui-même explique qu’il a pu surpasser ces inconvénients
par son éducation dans une famille de militaires et ses expé-
riences précédentes d’aventurier-explorateur pour lesquelles il
faut déjà renoncer au confort1.
Par ailleurs, les compagnons d’armes des volontaires ne sont
pas forcément fidèles à l’image, un peu naïve ou romantique,
que ces hommes ont pu se faire avant le départ ; ils participent
souvent au découragement des Français. Ayant quitté Sciences
Po pour rejoindre le Congo en 1965, Pierre Chassin doute après
quelques jours de combat dans les forêts de l’est du pays : « Les
visages mal rasés, tannés par le soleil et luisants, sont patibulaires
[…]. La conversation, inexistante, se résume à de fortes engueu-
lades à l’occasion desquelles j’apprends qu’ils n’ont pas été payés
depuis leur arrivée au Congo. Je suis atterré de me retrouver au
milieu de cette bande de coupe-jarrets. Dans quelle galère ai-je
bien pu me fourrer2. » Dans la coexistence avec de tels hommes,
d’autres problèmes plus matériels se posent. Dans les rangs
croates, Jacques Nicolaï s’installe vite dans une méfiance vis-à-
vis de ses compagnons de chambrée : « Tu gardais tout sur toi de
peur de te le faire piquer pendant ton sommeil : casque, rangers,
même ton arme individuelle3. »

1.  Entretien avec Patrice Franceschi le 24 mai 2018 à Paris.


2.  Pierre Chassin, Baroud pour une autre vie, op. cit., p. 200.
3. https://www.corsematin.com/article/derniere-minute/corses-et-mercenaires-
dossier-special-sur-ces-soldats-dinfortune consulté le 24 juin 2018.

221
Les volontaires armés

Une peur instinctive au feu

Toutefois, la vie rudimentaire du quotidien est secondaire


dans un conflit par rapport à l’épreuve du feu. Moins préparés
sans doute que des soldats dont la formation prend mieux en
compte ce fait majeur de la guerre, les volontaires doivent rapi-
dement réagir face à une mort qui a assez largement disparu de
l’horizon quotidien de la société française. Plus on avance dans
la période, plus cela est vrai. Les veillées auprès de morts dans
les familles ou le deuil ritualisé peuvent encore être familiers aux
volontaires de la période des Trente Glorieuses ; ils le sont beau-
coup moins pour la génération adulte née dans les années 1980
et a fortiori depuis la fin de la guerre froide.
Dans un premier temps, il peut y avoir une forme d’exaltation à
sentir le risque mortel. Dans l’interview qu’il donne, un volontaire
au Donbass insiste beaucoup sur ce point. À la question de la plus
forte sensation qu’il a ressentie, il rejette l’expérience de la bles-
sure pour décrire, sans la citer finalement, l’expérience de la peur :
« C’est quand vous êtes tout seul, loin de vos lignes, vous êtes juste
couché dans l’herbe, dans le silence complet avec votre arme, vous
écoutez, tous vos sens sont en éveil, il y a quelque chose de minus-
cule qui vous sépare de la mort, il peut très bien ne rien se passer
comme il peut se passer une tonne de choses1. » En même temps,
ce sont ces sensations qu’il est venu chercher : « Ça c’est génial,
contrairement à beaucoup de soldats qui restent dans des camps,
le fait de partir dans les lignes ennemies,… Vous ne devez comp-
ter que sur vous-même. Donc si vous êtes nul, vous êtes mort2. »
Cette exacerbation des sens est sans doute plus inédite, plus intense
pour les hommes qui n’ont pas connu l’expérience minimale que
peuvent constituer les mises en situation lors d’un service militaire.

1. Journal de TV Libertés https://www.lengadoc-info.com/2300/international/


temoignage-de-volontaires-francais-revenus-du-donbass-video/ consulté le 11 mai 2018.
2.  Ibid.

222
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

Toutefois, le choc est souvent brutal. En effet, leur prépa-


ration militaire, s’il y en a une, est souvent courte et débouche
de façon très rapide sur le combat. Cette inexpérience donne
souvent lieu au récit de cette « épreuve du feu ». En 1948 en
Israël, le jeune Robert Bornstein, apprenti tapissier en région
parisienne, vit cela comme « l’enfer. À 17 ans, j’ai du mal à
m’y habituer, et à me mettre au niveau des jeunes sabras, ha-
bitués au feu, qui nous encadrent1 ». Avec le même sentiment,
Guy Chemouny refuse de raconter ses campagnes : « Ce n’est
pas mon genre […]. Tout ce que je veux dire, c’est que pour
nous, les Machalnikim, volontaires venus de l’étranger, ce fut
très dur, très éprouvant, et que bien des amitiés ont été inter-
rompues par la mort2. »
Emmanuel Albach décrit cette cohabitation nouvelle avec la
mort après sa participation à l’échec d’un assaut au cours de la
bataille de Tel el-Zaatar : « D’exaltation même morbide, il ne
reste plus rien, car tout est évincé par un puissant sentiment
d’exaspération devant cette géante absurdité. Décidément, sur
le port, dans les souks ou à l’assaut des forteresses ennemies, la
guerre montre son vrai visage : il ne s’agit que d’une machine à
couper le fil de vies prometteuses, à réduire à néant les efforts,
les espoirs de familles entières, à saccager les rêves de jeunes gens
[…]3. » Chez certains, sans que cela soit prévisible avant d’être
confronté aux conditions du terrain, cela peut se traduire par
une paralysie ou par une inconscience destructrice à l’instar de
Bertrand, lors de sa première patrouille à Beyrouth en 1976. Le
jeune homme s’expose en plein milieu de la rue pour riposter à
des tireurs embusqués. Suscitant toute l’inquiétude de ses cama-
rades et des Kataëbs, il est rapatrié d’autorité par son père qui a
de puissantes relations au Liban4.

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 70.


2.  Ibid., p. 82.
3.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 235.
4.  Ibid., p. 134.

223
Les volontaires armés

Le choc provient, le plus souvent, de la vue des premiers


blessés dans les rangs qu’ont rejoints les volontaires. Prosaïque-
ment, les volontaires prennent aussi conscience de l’absence
de prise en charge des soins comparable à celle de la France,
même s’ils se l’étaient déjà imaginé. Selon Patrice Franceschi :
« Parmi les obstacles qui repoussent ceux qui se présentent ; en
plus des conditions matérielles, c’est la blessure. Il n’y a pas pire
que d’être blessé dans ce type de conflits. Mieux vaut mourir.
Quand Gabar le légionnaire français a été tué à Raqqa, ça a
fait réfléchir les autres. Il y en a eu un autre de blessé avant1. »
Même si elle est déformée ou exacerbée par le souvenir, Em-
manuel Albach rend également compte de cette appréhension
de voir la souffrance du camarade blessé : « Nous nous sommes
juré qu’à cet instant crucial nous achèverions le malheureux
pour lui éviter d’interminables tortures […]. Nous étions assez
dingues et probablement nous l’aurions fait. Dans un tel état
d’esprit, nous en venions à nous regarder avec méfiance, sa-
chant désormais que n’importe lequel d’entre nous était prêt à
abattre l’autre comme un chien2. »
Évidemment, plus les risques paraissent également répartis
et le duel à mort inévitable, plus l’acceptation d’avoir sauvé sa
vie en en enlevant une autre est forte. La première expérience
de délivrer la mort devient plus confortable, comme l’exprime
ce jihadiste français en Syrie : « J’étais derrière un mur. On s’est
tiré dessus jusqu’à ce que l’un de nous deux tombe. Ce fut lui.
Je m’en souviens, parce que c’était le premier. Pas une seconde je
n’ai culpabilisé, je l’avoue3. »

1.  Entretien avec Patrice Franceschi le 24 mai 2018 à Paris.


2.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 178.
3. http://www.france24.com/fr/20140212-pourquoi-je-veux-mourir-syrie-
confession-djihadiste-francais-temoignage-martyr consulté le 23 juillet 2018.

224
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

Du conflit asymétrique à la guerre hybride :


cercle vicieux d’une violence exacerbée ?

Une fois au combat, les volontaires français sont souvent


immergés dans des conflits qu’on qualifie d’ordinaire de basse
intensité, c’est-à-dire dans lesquels les armes les plus habituel-
lement utilisées sont des armes légères, ou des conflits asymé-
triques, c’est-à-dire qu’une armée avec des moyens lourds af-
fronte des combattants à l’armement plus léger. Intuitivement,
on pourrait considérer que ces conditions limitent la violence
de guerre par rapport à un conflit majeur engageant de l’avia-
tion lourde, des chars… de façon systématique. Il n’en reste pas
moins, comme dans toute guerre, que les volontaires sont assez
rapidement confrontés à la mort : celle qu’ils voient, celle qu’ils
donnent et potentiellement la leur.

Le sentiment de ne pas se battre à armes égales

Contrairement aux périodes qui précèdent 1945, les vo-


lontaires français rejoignent souvent des forces non officielles
ou non adossées à un État. En 1936, les Brigades internatio-
nales sont non étatiques, mais elles sont au service de la Répu-
blique espagnole. Les guerres d’émancipation coloniale dans
lesquelles s’engagent des hommes comme Régis Debray ou
Gérard Chaliand dans les années 1960 mobilisent des effectifs
faibles numériquement et sur le plan de leur armement pour
affronter des armées nationales. Dans cette configuration, on
parle d’un conflit asymétrique pour mettre en lumière le désé-
quilibre des moyens entre chacun des camps opposés dans la
guerre. Lorsqu’il note en Bolivie ses impressions quotidiennes
dans son Journal, Che Guevara, alors accompagné de Régis
Debray, insiste à la fois sur ses inquiétudes face à l’impossi-
bilité de soulever les paysans locaux, la défection progressive
dans son groupe de combattants et sur le problème des stocks

225
Les volontaires armés

en armes et en nourriture impossibles à reconstituer. Ce senti-


ment d’impuissance à emporter la guerre en raison de l’insuf-
fisance des moyens à disposition est usant et récurrent dans les
conflits auxquels participent les Français. Ils sont souvent peu
équipés, dotés d’armes légères anciennes. Emmanuel Albach
se souvient de la première armurerie des Kataëbs dans laquelle
il va recevoir son matériel : « Ici la Sten de Navarone, là une
Thomson “Elliot Ness” et son gros chargeur camembert… De
la ferraille inutilisable mais grossière et lourde qui voisinait
dans le râtelier avec la populaire kalachnikov1. » Finalement,
on leur confie un Sémionoff, copie russe des années 1920 du
Mauser allemand.
Plus récemment, Victor Lenta témoigne de la situation
de ses camarades dans les rangs de la sécession du Donbass :
« C’était très bien au début mais cela ne pouvait pas durer sur
le long terme […]. Nous manquions de moyens. On se retrou-
vait avec cinq AK47 pour 24 volontaires étrangers, avec juste
le fusil et deux chargeurs, alors que ceux qui s’y connaissent
un peu savent qu’il faut au moins 12 chargeurs pour partir au
combat. J’ai même une anecdote d’un des premiers volontaires
français qui a dû se débrouiller pour se trouver lui-même un
percuteur, car l’arme qu’on lui avait donnée avait été démili-
tarisée2. » Au sein du Front Al-Nusra, Salahudine al-Faransi
(Salahudine le Français) rapporte à une journaliste en 2014 :
« Si tu voyais, notre armement est dérisoire par rapport à celui
des hommes du régime. On n’a que des armes légères. Eux, par
exemple, ont des lunettes de vision nocturne. Nous, on creuse
des tranchées pour se protéger, c’est tout ce qu’on peut faire
pour ne pas être vus par l’ennemi3. »

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 55.


2. https://francais.rt.com/france/8267-volontaire-francais-retour-donbass consulté
le 22 juillet 2018.
3. http://www.france24.com/fr/20140212-pourquoi-je-veux-mourir-syrie-
confession-djihadiste-francais-temoignage-martyr consulté le 23 juillet 2018.

226
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

Ce sentiment de déséquilibre avec la force ennemie entraîne


une recherche de bricolages, d’adaptations rudimentaires de
l’armement pour gagner en efficacité tactique. L’une des plus
anciennes est le montage d’armes lourdes sur des jeeps ou des
pick-up pour avoir une certaine puissance de feu alliée à de la
mobilité. Pierre Chassin au Congo ou les volontaires engagés
avec les Kataëbs lors de la bataille de Tel al-Zaatar en 1976 se
retrouvent dans cette forme de combat, tout comme les combat-
tants passés par l’Afghanistan ou la Syrie aujourd’hui. Cepen-
dant, les adaptations peu coûteuses consistent également à in-
terdire l’accès à telle ou telle zone à l’ennemi : ce sont les snipers
(y compris pour tirer sur des civils et créer de la panique comme
sur Sniper Alley à Sarajevo en Bosnie en 1993), les mines anti-
personnelles… La technologie civile est souvent détournée dans
un but militaire ; on glisse ainsi vers la guerre hybride.
Cette nouvelle forme de combat consiste à utiliser tous les re-
gistres à sa disposition pour compenser le déséquilibre initial face
à une armée régulière. On passe des mines antipersonnelles aux
engins explosifs improvisés (Improvised Explosive Device ou IED
en anglais) particulièrement développés depuis les conflits en Irak
et en Afghanistan à partir de 2003. On utilise des drones pour
lâcher des grenades sur l’ennemi… L’ensemble de ces procédés
causent des blessures profondes aux combattants et développent
également chez eux le sentiment que la menace est invisible, im-
prévisible mais permanente. Cette guerre hybride se traduit aussi
par le retour des kamikazes. Quand Salahudine al-Faransi évoque
son peu de moyens face à l’armée de Bachar el-Assad, il en tire une
conclusion : « C’est peut-être pour ça que certains jihadistes se
tournent vers les opérations martyres […]. Je me suis fabriqué une
ceinture d’explosifs aussi. Si jamais, un jour, je n’ai plus de muni-
tions ou de solution de repli, je pourrais foncer sur l’ennemi et me
faire sauter. Autant en emporter un maximum avec moi1. » Bien

1. Juillet 2018. http://www.france24.com/fr/20140212-pourquoi-je-veux-mourir-

227
Les volontaires armés

entendu, toutes les causes et tous les combattants français qui les
rejoignent n’acceptent pas ce type de modalité de combat, encore
moins le recours aux actions terroristes.
L’attitude de Salahudine al-Faransi contraste avec l’image, encore
valable pour Gérard Chaliand en Guinée, pour Régis Debray en
Bolivie ou Patrice Franceschi en Afghanistan d’un guérillero qui com-
bat essentiellement avec sa kalachnikov, dont la guerre est rythmée
par des embuscades, des échanges de tirs à l’arme légère. Le visage de
la guerre hybride telle qu’on l’observe en Syrie est devenu bien diffé-
rent et pèse sur le comportement des volontaires forcés de s’adapter
aux modalités du conflit auquel ils participent. En fait, le glissement
progressif de guerres asymétriques vers des guerres hybrides pose la
question du comportement individuel dans des affrontements où les
conditions matérielles poussent certains à s’affranchir des lois ordi-
naires de la guerre. Il s’opère à partir des années 1970, mais devient
particulièrement tangible dans la décennie 1990.

L’engrenage possible de guerres sales

Les voies qui mènent vers des violences illégitimes au regard


de ces codes habituels de la guerre en Occident ne relèvent pas
toutes de raisons matérielles. Pour une part, elles s’expliquent par
le regard porté sur l’ennemi, jugé peu civilisé, « barbare » et donc
indigne de bénéficier des lois coutumières de la guerre. Ayant vo-
lontairement rejoint le Congo-Kinshasa en 1965, Pierre Chassin se
retrouve intégré dans des unités considérées comme mercenaires.
Il est horrifié par des scènes de libération d’une violence inutile au
regard du combat qu’il souhaite mener : « Je n’y vois que le côté
sordide de l’avidité de ces hommes qui auraient pu tuer si des civils
s’étaient opposés à leur forfait. Mais la ville est déserte et je suis sub-
mergé par la honte par le spectacle donné par les soldats blancs1. »

syrie-confession-djihadiste-francais-temoignage-martyr consulté le 23 juillet 2018.


1.  Pierre Chassin, Baroud pour une autre vie, op. cit., p. 214.

228
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

Il finit par démissionner plutôt que de se voir associé à cette


violence qu’il perçoit comme déviante par rapport aux objectifs
politiques qui l’animent.
Parti comme volontaire rejoindre les forces rhodésiennes, Pa-
trick Ollivier relate comment un reporter venu des États-Unis
pour effectuer une interview piège le chef des Grey’s Scouts au
sein desquels il sert. Son papier va révéler les pratiques de l’unité
de choc rhodésienne : « On pouvait voir, sur une des photogra-
phies, un Noir déguenillé traîné au bout d’une corde qu’on lui
avait passée autour du cou. Le malheureux avait parcouru de la
sorte plusieurs kilomètres à travers la brousse. Cette photogra-
phie […] servit à redonner vigueur aux accusations portées par
les rebelles […] qui faisaient état de tortures, particulièrement
du water treatment, une version renouvelée du fameux “supplice
de la baignoire” mis au point, jadis, par la sinistre Gestapo1. »
Patrick Ollivier ne nie pas l’existence de ces pratiques au sein
des Grey’s Scouts, tout en s’efforçant de les marginaliser : « Ces
pratiques détestables n’étaient le fait que d’hommes isolés2. » Il
veut montrer ainsi qu’il n’a pas lui-même mis en œuvre de telles
brutalités, et nous ne disposons que de son point de vue. Cela
n’empêche que, comme au Congo, les volontaires peuvent cô-
toyer dans les années 1970 des autochtones ou des mercenaires
d’une grande brutalité.
Même si les années 1990 marquent une rupture, on retrouve
encore des freins, ce sentiment d’humanité chez un volontaire
au Donbass qui explique ainsi : « Ceux qu’on a combattus, on
ne les hait pas personnellement, on n’a jamais eu de haine, y
compris contre les soldats qui nous ont tiré dessus. On n’a de
la haine que contre leur camp. On sait qu’ils sont comme nous,
qu’ils endurent les choses [les réalités de la vie quotidienne sur le
terrain] comme nous. Je leur souhaite même bonne chance […]

1.  Patrick Ollivier, Commandos de brousse, op. cit., p. 166-167.


2.  Ibid., p. 167.

229
Les volontaires armés

c’est pas comme une guerre contre des jihadistes ou des Khmers
rouges, ce n’est pas une guerre contre des monstres […]. Rien
de personnel dans tout ça, on essaie juste de faire notre bou-
lot1. » Cette déontologie, qui est celle du « boulot » de soldat,
s’impose d’autant plus au volontaire lorsque son encadrement la
lui rappelle en permanence. Cet effort pour respecter le droit in-
ternational s’impose davantage, a priori, quand le volontaire re-
joint les forces régulières d’un État (cas d’Israël à partir de 1947).
Patrice Franceschi affirme ainsi qu’un gros travail est fait en ce
sens chez les Kurdes, à la fois sans doute parce qu’ils sont dans la
perspective d’une démarche de construction étatique, mais aussi
pour conserver le soutien des Occidentaux : « Ils sont bien en-
cadrés. On leur explique dès le départ qu’on ne donne pas de
baffe aux prisonniers, même si en face ils font bien pire. Ils sont
tenus ; moi, j’y attache une grande importance2. »
Un autre mécanisme de dérive vers la violence relève d’une
logique où l’objectif peut l’emporter sur les moyens, car on s’ins-
crit dans une guerre « juste ». Lors de son deuxième séjour au
Liban après un retour à Paris en 1976, Emmanuel Albach est
frappé par la dégradation de la position des Kataëbs dans Bey-
routh et par la montée de la violence dans les combats qui le
gagne : « Après notre première expérience […], je me disais en-
core que cette guerre pouvait devenir quelque chose de vivable,
de quasiment inoffensif pour ceux qui la vivaient. Au lieu de
cela, il fallait maintenant se mettre dans la tête que nous ne pou-
vions sortir de cette affaire les mains propres : nous étions bons
pour plonger jusqu’aux coudes dans le sang, et bien franche-
ment, bien délibérément. Vouloir tuer, ne penser à toute force
qu’à la destruction de l’adversaire, s’imprégner de cette pensée
sauvage et n’agir qu’en fonction de cela : voilà ce qu’était désor-

1. https://www.lengadoc-info.com/2300/international/temoignage-de-volontaires-
francais-revenus-du-donbass-video/ consulté le 11 mai 2018.
2.  Entretien avec Patrice Franceschi à Paris le 24 mai 2018.

230
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

mais la règle1. » Alors qu’ils ont jusque-là tenu des positions dans
des immeubles ou sur des barricades armés de fusils-mitrailleurs
essentiellement, Emmanuel Albach témoigne d’une « nuit infer-
nale » au cours de laquelle ils ont « arrosé au lance-flamme […].
J’ai expérimenté ce barbare instrument produisant une magni-
fique flamme de dix mètres avec un ronflement de chauffe-eau
au bord de l’explosion »2.
Les guerres de dissolution de Yougoslavie, en particulier en
Bosnie, sont largement menées par des acteurs non étatiques.
Elles marquent un réel franchissement de seuil dans cette mon-
tée générale en violence. Associé au regard porté sur l’ennemi,
le nettoyage ethnique est l’un des objectifs de chacun des camps
en présence. La recrudescence de la violence contre les civils ca-
ractérise donc ce conflit. À son retour en 1993, Gaston Bes-
son témoigne de son malaise face à une situation compliquée :
« C’était bizarre, ces hommes et ces femmes, ces gosses qui vi-
vaient avec nous. On leur donnait des cigarettes ; ils nous fai-
saient le café, la bouffe… Et j’avais peut-être buté le cousin, le
fils, le père de l’un d’entre eux. Et eux le savaient. Mais, à force
de vivre avec eux dans ce village, de tout partager, la bouffe et
les bombardements des Serbes… Quand on partait au combat,
ils s’inquiétaient pour nous ; quand on revenait blessé, ils nous
soignaient. C’était le côté irréel de la guerre […]. C’était près
de Zeric. Le village brûlait, les maisons brûlaient, l’herbe des
fossés brûlait… et ce type marchait, fusil en bandoulière, l’air
hagard, en regardant par terre, comme s’il cherchait quelque
chose entre les cadavres. Je n’oublierai jamais cette vision. On
n’osait pas prendre le risque d’aller à découvert sur la route pour
le faire prisonnier. On a hésité pendant quarante secondes. Puis
on l’a abattu d’une balle dans la tête […]. Tuer, c’est la routine
[…]. J’étais terriblement mal dans ma peau. Il fallait que je fasse

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 135.


2.  Ibid., p. 164.

231
Les volontaires armés

quelque chose, que j’y retourne, casser un char, tuer des Serbes,
tuer quelqu’un. Me défouler, seul, pas comme un officier res-
ponsable de ses hommes […]. J’étais seul, face à la mort, à ma
mort […]. Dire qu’au début de la guerre, j’étais venu pour aider
les gens, pour défendre pas pour attaquer, éventuellement pour
donner ma vie, pas pour tuer. Puis on perd un ami, on veut se
venger, on tue et on est heureux1. »

À côté de la démarche d’épuration ethnique, les rangs bos-


niaques connaissent une seconde logique, l’affrontement entre
un islam local assez modéré et la volonté des « Afghans » d’im-
porter leur islamisme rigoriste. Dans les villes où ils sont ins-
tallés, ces derniers tentent d’imposer l’interdiction d’écouter
de la musique ou de consommer l’alcool traditionnel. Selon
Jürgen Elsässer, leur volonté n’est pas tant de libérer la Bosnie
des Serbes que d’y instaurer la charia2. Des volontaires étran-
gers peuvent ainsi être abattus par l’un de leurs compagnons
d’armes juste parce qu’ils sont en train de boire une bière au
café du village3. Cette imposition passe ainsi par une brutalité
croissante au sein de la brigade El Moudjahid. Des prisonniers
serbes sont exécutés sans autre forme de procès ; des humi-
liations et des violences sont pratiquées dans les centres d’in-
terrogatoires. La cruauté va jusqu’à découper des têtes qu’on
oblige les autres prisonniers à embrasser. On se sert également
de ces têtes pour une partie de football. Différents témoins
montrent comment, soucieux de plaire à ces chefs et de « mon-
ter en grade », Christophe Caze participe à ces séances d’inter-
rogatoires musclés et autres pratiques cruelles. L’un des autres
membres du gang de Roubaix, Mouloud Bouguelane, affirme,

1. http://www.grands-reporters.com/Moi-Gaston-Besson-mercenaire.html
consulté le 23 juillet 2018.
2.  Jürgen Elsässer, Quand le djihad est arrivé en Europe, Paris, Xenia, 2006.
3.  Documentaire d’Olivier Pighetti, Les Ch’tis d’Allah : le gang de Roubaix, cité
supra.

232
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

au moment de son procès, que Christophe Caze est sur le ter-


rain lors d’une de ces parties de football sanglantes1.
En Ukraine, servant dans les rangs des milices nationalistes
ukrainiennes, Thibault Dupire se voit accusé d’avoir pris part à
des crimes de guerre supposés des forces paramilitaires dans les-
quelles il est intégré : bombardements de populations civiles dé-
sarmées, exécutions sommaires… Ces accusations sont portées
par des médias pro-séparatistes et pro-russes2. Il semble pourtant
que les acteurs en conflit cherchent à limiter la violence extrême
et à ne pas aller vers une rupture irrémédiable avec le camp d’en
face. Ces formes de compromis tactiques ou d’accommode-
ments entre séparatistes et forces pro-Kiev sont relevées par les
volontaires français des deux camps. JLM écrit : « Ce que j’ai
surtout remarqué et regretté c’était les liens qui existaient entre
les deux camps se faisant face et qui limitaient les tentatives de
faire avancer la guerre d’un côté comme de l’autre3. »
La guerre en Syrie est également très violente. Gabar raconte
comment il garde à ses côtés une grenade, prêt à se faire sau-
ter, plutôt que d’offrir aux jihadistes le plaisir de pouvoir filmer
son égorgement. Il évoque des combattantes kurdes qui se sont
tiré une balle dans la tête plutôt que de tomber aux mains de
Daech. L’ancien légionnaire affirme également que c’est en Syrie
qu’il a vécu ses heures les plus difficiles au combat lors de « la
longue et sanglante bataille de Manbij » en 2016. Les Forces
démocratiques syriennes (FDS), une alliance d’Arabes sunnites
et de chrétiens assyriens dominée par les Kurdes des YPG, es-
suient d’énormes pertes, quelque 300 combattants tués au total :
« C’est le pire moment de ma période de combat, à cause des

1.  Documentaire d’Olivier Pighetti, « Les Ch’tis d’Allah : le gang de Roubaix »,


cité supra.
2.  « Un Français du régiment Azov démasqué et convaincu de crimes de guerre »,
agence DONi Press, http://archive.wikiwix.com/cache/?url=https%3A%2F%2Fdni
press.com%2Ffr%2Fposts%2Fun-francais-du-regiment-azov-demasque-et-convaincu-
de-crimes-de-guerre%2F consulté le 11 mai 2018.
3.  Témoignage écrit de JLM en mai 2018.

233
Les volontaires armés

snipers. Il y a d’excellents tireurs d’élite chez Daech, ce qui n’est


pas le cas chez les Kurdes », lesquels, rappelle-t-il, se « battent
aussi parce que nous ne sommes pas prêts à envoyer des hommes
au sol alors que nous avons, nous, des tireurs d’élite qui seraient
sans doute très efficaces »1.
Pour sa part, Patrice Franceschi considère clairement que la vio-
lence injustifiée caractérise bien davantage cette guerre que celles
auxquelles il a pu participer (Afghanistan) ou observer précédem-
ment : « Cette guerre est d’une très grande violence. La bataille de
Raqqa, c’est Berlin en 1945. Le risque, en fait, c’est les snipers et
les mines. Mais il faut toujours être aux aguets. On avançait quar-
tier par quartier après avoir sécurisé. J’ai vu un bon ami kurde.
Après l’avoir laissé dans la casemate où on avait discuté, je suis allé
le voir à l’hôpital. L’effet de blast (en montrant le haut de la tête) ;
il avait perdu une main et la moitié de l’autre arrachée. C’est la
souffrance, le plus terrible dans ces guerres2. » Il insiste surtout sur
le comportement hors des lois ordinaires du combat de Daech :
« En face, il faut voir la cruauté : les massacres, les mutilations,
le reste. Sur les cadavres, on récupère des téléphones. Dès qu’ils
peuvent, ils se filment. Ce ne sont que des atrocités3. »

Mécanismes mentaux de la violence

Cette violence ramène aux mécanismes par lesquels des


hommes qui ont vécu dans une société française pacifiée, même
s’ils avaient pu pour certains être de petits délinquants, peuvent
ensuite participer à des déchaînements extrêmes ou gratuits de
violence. Ces brutalités qui s’affranchissent des règles ordinaires
de la guerre confortent la thèse d’un retour de l’« ensauvagement »
des combattants. Cette notion laisse voir une acceptation d’actes

1. http://www.slate.fr/story/151013/legionnaire-francais-daech-syrie consulté le
18 juin 2018.
2.  Entretien avec Patrice Franceschi le 24 mai 2018 à Paris.
3.  Ibid.

234
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

de barbarie que même un contexte de guerre ne saurait justifier.


Certes, l’impression d’inégalité du combat peut provoquer une
forme de colère. Sans nier que des formes extrêmes de brutalité
aient ponctuellement pu avoir lieu dans les guerres entre 1945 et
1990, on note toutefois que ces situations s’observent de façon
beaucoup plus nette dans les conflits post-guerre froide1. Ces
volontaires peuvent être rapprochés des « hommes ordinaires »
décrits par Christopher Browning sur le front de l’Est lors de la
« Shoah par balles »2. Toutefois, d’autres ressorts semblent plus
importants à explorer. En effet, il s’agit de comprendre les pro-
cessus par lesquels ces combattants en viennent à s’affranchir des
lois de la guerre et des formes courantes d’humanité. Plutôt que
de s’interroger sur les facteurs de la radicalisation de leur com-
portement guerrier, le fait de considérer qu’ils sont « ordinaires »
induit de se questionner différemment. Ce n’est pas « pourquoi
font-ils cela ? », mais plutôt « comment en arrivent-ils à cela ? »
qui paraît pertinent.
Comme l’a justement observé Christopher Browning, dans
les Einsatzgruppen allemands en 1941, l’une des dynamiques
est la difficulté de se soustraire aux logiques du groupe auquel
on appartient. Ainsi se construisent des normes de violence qui
sont différentes des règles communément admises. Les socio-
logues de l’école de Chicago ont, par exemple, étudié ce dépla-
cement des normes à propos des rivalités entre gangs dans les
grandes agglomérations nord-américaines. Les codes d’apparte-
nance au groupe, ou les formes de contrôles internes, restrei-
gnent la possibilité d’échapper aux normes établies par ce même
groupe. Gaston Besson explique comment il l’a vécu : « Quand
les Croates voulaient nous traduire leurs histoires de massacres
et de viols, on fuyait. On ne voulait pas entendre, pas savoir. J’ai

1.  Thérèse Delpech, L’Ensauvagement, Le retour de la barbarie au xxie siècle, Paris,


Grasset/Fasquelle, 2005.
2.  Christopher Browning, Des hommes ordinaires, Le 101e bataillon de réserve de la
police allemande et la Solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

235
Les volontaires armés

vu des cadavres sans yeux et sans oreilles. C’était banal. Surtout


après les combats, il y avait toujours des gens de l’arrière pour
venir s’acharner sur les cadavres. » S’il ne reconnaît pas y avoir
participé, le volontaire français en accepte la « banalité » dans
le conflit, c’est-à-dire une forme de normalité. À la question du
journaliste sur la torture, il prend un exemple de pratique serbe
et évoque juste des « tabassages » par les Croates.
Enfin, sur les exécutions sommaires, il reconnaît : « Q : Vous les
avez fait allonger sur le sol et vous leur avez mis une balle dans la
tête. C’est cela ? R : Oui. De toute façon, ils seraient morts. Alors,
les envoyer vers l’arrière aurait été une lâcheté de ma part. On dira
peut-être un jour que je suis un salaud… » Là encore, l’échange
avec le journaliste permet de mesurer qu’il y a, chez Gaston Bes-
son, une acceptation de la nouvelle norme imposée par le groupe,
par les groupes en présence au détriment des codes reçus par l’édu-
cation et le cadre législatif dans lequel il a vécu en France aupara-
vant : « Q : […] Ou, plus simplement, que vous êtes un assassin.
Si, un jour, il y a un tribunal pour crimes de guerre, en ex-Yougos-
lavie, vous pourriez être assis au banc des accusés. R : Il faudrait y
faire asseoir tous les Serbes, tous les Croates, et les Allemands de la
Seconde Guerre mondiale, et tous les autres1. »
Dans le même conflit, dans les rangs bosniaques, on peut
mettre en lumière les mécanismes de violence liés aux rapports
d’autorité. L’« ensauvagement » de Christophe Caze doit sans
doute être associé à son acceptation de sa soumission au « petit
Ben Laden » dont il espère qu’il va lui offrir l’occasion de s’éle-
ver dans la hiérarchie de la brigade. Il est assez représentatif des
processus de montée en violence, bien connus depuis les expé-
riences de Milgram (en lien avec la soumission à une autorité
supérieure). L’ancien étudiant en médecine réputé tranquille de-
vient un bourreau. Les « Afghans » mettent aussi en place une

1. http://www.grands-reporters.com/Moi-Gaston-Besson-mercenaire.html
consulté le 23 juillet 2018.

236
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

« radicalisation de l’islam par la guerre » à laquelle participent


des volontaires français. Cela se traduit par leur association à la
violence mais également par les mariages « chariatiques » entre
les moudjahidin et des jeunes filles bosniaques dans les régions
sous influence ou contrôle militaire, comme Zenica, Travnik ou
Maglaj1. En 1995, Christophe Caze et Lionel Dumont prennent
pour épouses deux jeunes femmes en burqa, vêtement qui fait
alors son apparition dans le pays.
Les deux dynamiques de violence de groupe et de soumission
aboutissent aux pratiques des volontaires ayant rejoint Daech.
La question est de savoir si la cause qu’on embrasse est parfaite-
ment comprise ou si la dynamique de l’action l’emporte. Dans
ce cas, le groupe va reproduire l’expérience bien connue du so-
ciologue Milgram avec les effets en termes d’acceptation de la
violence qu’a pu décrire Christopher Browning pour éclairer
les mécanismes de la « Shoah par balles » pendant la Seconde
Guerre mondiale. Olivier Roy écrit à propos des islamistes radi-
calisés : « Ce qui fonctionne chez eux, c’est l’articulation entre
l’imaginaire radical et la rationalisation théologique offerte par
Daech, et elle est fondée non pas sur un savoir réel mais sur
un argument d’autorité. Quand les jeunes jihadistes parlent de
“vérité”, ce n’est jamais en référence à un savoir discursif : ils se
réfèrent à leurs propres certitudes, parfois appuyées sur une réfé-
rence incantatoire aux cheikhs qu’ils n’ont jamais lus2. »
Reçu par l’autorité que constitue Daech, le message est adop-
té sans regard critique. Surnommé le « bourreau de Daech »,
Maxime Hauchard explique en 2014 : « L’objectif en tant que
groupe, expliquait Maxime Hauchard, c’est d’instaurer les lois
d’Allah sur terre, mais d’un point de vue personnel, mon objectif
c’est le martyre. » Ce jeune Français n’a finalement qu’un mes-

1.  Ana Otasevic, « Les organisations combattantes irrégulières en Bosnie Herzégo-


vine », Stratégique, vol. 103, n° 2, 2013, p. 219-230.
2.  Olivier Roy, Le Djihad et la Mort, Paris, Seuil, 2016, p. 76.

237
Les volontaires armés

sage très simple, construit sur une vision extrêmement éloignée


de ce que doit être le « bon » comportement d’un musulman.
Les services occidentaux considèrent qu’il a déjà pratiqué la dé-
capitation au couteau (notamment sur un otage américain, Peter
Kassig enlevé en Syrie en octobre 2013). Comme précédemment
avec Christophe Caze, la « radicalisation de l’islam par la guerre »
consiste à imposer une norme chez les combattants : l’accès au
commandement passe par la preuve de son courage mesuré en
réalité à l’aune de la férocité, de la barbarie. Par ailleurs, sur un
théâtre de guerre où viols, torture, attaques par des moyens non
conventionnels (gaz) semblent pratique courante, la norme habi-
tuellement admise s’efface au profit de celle du groupe. Les dif-
férents camps impliqués dans les guerres de l’ex-Yougoslavie ont
mis en œuvre des violences injustifiées, notamment contre les
civils. En Syrie, révolté par la barbarie de certains actes d’Al-Qae-
da ou Daech, Gabar affirme s’être engagé auprès des Kurdes non
pas pour leur permettre l’accession à une autonomie pacifique,
non pas pour ramener la paix en Syrie, mais pour « tuer du jiha-
diste »1. Exorciser la violence des sentiments que créent en lui les
actions terroristes de Daech passe nécessairement par la libération
de celle-ci au prix de la mort de ceux d’en face.

Consommation d’alcool ou de drogue

Le déplacement des normes de violence admise renvoie à la


« brutalisation » du combattant, à son « ensauvagement ». Si l’on
peut y voir finalement des formes de pressions par le contexte,
il reste la capacité à passer personnellement à l’acte, à pouvoir le
supporter psychologiquement. Le revers de la médaille consiste
à remarquer que le combattant désinhibé n’a plus de frein à la
libération de son potentiel de cruauté. Face à la violence de la
guerre, l’alcool a, de longue date, été un réconfort du combattant,

1.  Entretien avec Patrice Franceschi le 24 mai 2018 à Paris.

238
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

régulier comme irrégulier. Simplement, là encore, cet aspect des


conflits a peu été pris en compte par les volontaires avant leur
départ. À l’épreuve du feu, ils s’y retrouvent confrontés avec des
sentiments assez divers. À peine arrivé dans les unités de combat
dans l’est du Congo, Pierre Chassin est frappé par « l’abus d’al-
cool bien souvent responsable de la mauvaise graisse » chez ses
compagnons d’armes. Il assiste aux ravages que cela entraîne :
« Avec les vapeurs de l’alcool, la hargne les submerge. Ils tirent
des coups de pistolets les uns sur les autres, en se ratant heureu-
sement, et menacent de s’éventrer1. »
Toutefois, les volontaires ne sont évidemment pas exempts
d’avoir recours à ce dérivatif. Gaston Besson reconnaît que, pour
lui, l’alcool constitue une aide en Bosnie : « Au combat, il n’y avait
même pas de marijuana, pas d’amphétamines. Moi, j’aime pas les
cachets ; je suis assez nerveux comme ça. Mais dès qu’on sortait
du front, on devenait des alcooliques finis. À Zagreb, j’étais saoul
24 h sur 24. » À la question : « Pour oublier que vous deveniez un
sauvage ? R : la sauvagerie ? », il ajoute : « Oui. Chez les autres et
chez soi-même. Après chaque passage au front, on réalise qu’on
n’est plus le même. Alors, on boit. Pour oublier la peur de se voir
mourir. Pour oublier les civils. » Au Donbass, Frédéric Lynn té-
moigne de la surconsommation d’alcool ou des moments de dé-
tente en fumant du cannabis au sein de l’Unité continentale2.
La consommation de drogue est également présente comme
sur tous les théâtres de guerre ou dans de nombreuses armées dé-
ployées. Les volontaires peuvent y avoir recours, comme l’alcool
dans les moments de convivialité ou de détente entre deux périodes
intenses. Quand il évoque la guerre de position sur le port de Bey-
routh en 1976, Emmanuel Albach raconte : « Nous trouvions du
temps, entre deux obus et trois rafales, pour les loisirs. Certains
s’adonnaient au plaisir coupable du haschich gratuit […]. Nous

1.  Pierre Chassin, Baroud pour une autre vie, op. cit., p. 273.
2.  Frédéric Lynn, Les Hommes libres, op. cit., p. 182.

239
Les volontaires armés

en buvions [du whisky] à gogo jusqu’à une heure avancée de la


nuit, autour du brasero, en fumant d’odorantes cigarettes de pro-
duction locale qui nous procuraient des fous rires interminables.
Nous étions parfois saouls au moment d’aller nous coucher.1 »
Surnommé sans doute injustement « drogue des jihadistes », le
captagon appartient à la famille des amphétamines et donne un
sentiment d’invulnérabilité à son consommateur. Produit au Li-
ban, sans doute également en Irak et en Syrie, le captagon serait
consommé par des combattants de tous bords en Syrie, même
si officiellement Daech condamne la consommation de drogue.
Appelé sur place « pilule de Falloujah », il semble que les combat-
tants jihadistes irakiens l’aient ensuite importé en Syrie2.

Volontariat, guerres non conventionnelles


et actions terroristes

La question de la montée en violence des conflits de basse


intensité (guerre hybride) est également liée au recours au ter-
rorisme parmi les différentes modalités mises en œuvre pour
défendre sa cause. Potentiellement moins bien armés que leur
adversaire (forces armées étatiques et/ou coloniales), ces groupes
peuvent se poser la question de son opportunité avant même la
fin de la guerre froide.

La lutte pour l’indépendance d’Israël


et le débat sur la légitimité du recours à l’action terroriste

Cette question se pose ainsi pour la cause sioniste. L’Irgoun ou


le groupe Stern se distinguent de l’Haganah par l’acceptation d’ac-

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 181-182.


2. Voir par exemple https://www.lexpress.fr/actualite/monde/non-le-captagon-n-
est-pas-une-drogue-consommee-par-les-djihadistes_1930994.html consulté le 22 juil-
let 2018.

240
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

tions terroristes. Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale,


ce type d’actions fait débat (cf. les réactions au sein de la résistance
française aux premiers assassinats d’officiers allemands par des
combattants Francs Tireurs et Partisans(FTP). En 1943, le groupe
Stern a publié en quelques centaines d’exemplaires un article inti-
tulé « Terrorisme » : « Ni l’éthique d’Israël, ni la tradition d’Israël
ne peuvent rejeter cette forme de combat […]. Nous sommes loin
d’avoir des hésitations morales sur le terrain de la guerre nationale
[…]. Avant tout, pour nous, le terrorisme fait partie de la guerre
politique dans les conditions actuelles et son rôle est très impor-
tant. Il fait entendre clairement notre guerre contre l’occupant
dans le monde entier et chez nos malheureux frères à l’extérieur de
ce pays. Le véritable terroriste se cache derrière la pile de papiers de
lois qu’il promulgue1. » Comme le souligne Alain Dieckhoff : « Il
s’agit, à proprement parler, d’une révolte métaphysique, menée au
nom du principe de justice, contre la condition d’assujettissement
du juif, d’une révolte ontologique qui exige des actions décidées
pour mettre à bas le régime oppresseur et le règne de la liberté
[…]. La violence est fondatrice car les nations naissent […] dans
le fracas des armes2. »
Les Français engagés dans les combats, même avant 1947, ne
semblent pas avoir participé à des attentats entraînant des at-
teintes physiques à des personnalités (britanniques) ou à des ci-
vils. Pour autant, le débat des moyens pour atteindre l’objectif de
la création d’un foyer national juif divise les sionistes. La France
est au cœur de ces tensions, puisque des membres du groupe
Stern sont installés à Paris avec une grande bienveillance des au-
torités, du moment qu’ils ne développent pas leurs actions sur le
sol français3. Le groupe Stern revendique par exemple l’attentat

1.  Charles Enderlin, Par le feu et par le sang, op. cit., p. 128.
2. Alain Dieckhoff, L’Invention d’une nation : Israël et la modernité politique,
Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1993, p. 262.
3.  James Barr, Une ligne dans le sable, Le conflit franco-britannique qui façonna le
Moyen-Orient, Paris, Perrin, 2017.

241
Les volontaires armés

contre un cercle militaire de Londres, le British Colonial Club,


le 7 mars 1947, qui fait quelques blessés. Sa campagne de ter-
reur se poursuivra, déclare-t-il, tant que les forces britanniques
ne se seront pas retirées de la Palestine. Le poseur de bombe
est un étudiant juif français, élève de Jean-Paul Sartre, Robert
Misrahi. Cette voie terroriste demeure toutefois marginale, mais
conduit également à des exactions dans la guerre elle-même, à
l’instar du massacre de Deir Yassin le 9 avril 1948. Ainsi la voie
terroriste peut avoir croisé celle du volontariat armé en faveur de
la naissance d’Israël. Les Israéliens s’efforcent progressivement
de faire rentrer dans le rang ces groupes dont les méthodes sont
contraires aux lois ordinaires de la guerre. Sans résoudre complè-
tement le problème, leur intégration dans Tsahal (avec les consé-
quences en termes de justice militaire) est une façon de mieux
assurer les hommes qui ont adhéré à ces milices.

Radicalisation de l’Islam ou islamisation de la radicalité ?

Le recours au terrorisme est donc ensuite essentiellement lié


aux guerres hybrides. Pour les jihadistes français, cela limite le
champ à l’Afghanistan dans la première décennie du xxie siècle
et surtout à la Syrie. Toutefois, les mécanismes de cet ultime
degré dans l’acceptation de la violence posent là encore question.
Olivier Roy lit le phénomène comme un trouble, une révolte
générationnelle qui utilise le terrorisme jihadiste comme un
vecteur pour exprimer le tumulte émotionnel qui l’agite1. Plus
qu’une réislamisation, il considère que les jeunes musulmans
concernés expriment prioritairement leur besoin d’insertion so-
ciale et leur recherche d’une reconnaissance par le reste de la so-
ciété. De ce point de vue, l’échec de dispositifs en ce sens comme
SOS Racisme (dont la naissance a pu faire suite à la « marche des
Beurs ») participe à la radicalisation des sentiments de frustra-

1.  Voir la tribune d’Olivier Roy dans Le Monde du 25 novembre 2015.

242
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

tion. Ce malaise a pu précédemment prendre d’autres voies de la


violence, comme la pratique de délits. Aux yeux d’Olivier Roy, il
importe en effet de ne pas développer une vision essentialiste de
l’islam, de ne pas construire de lien automatique entre montée
du salafisme (courant défendant un retour à l’islam primitif ) et
jihadisme. Le passage par le volontariat armé n’est qu’un épisode
dans un parcours de violence qui renvoie à un malaise social. Ce
parcours peut être uniquement réduit au terrorisme (y compris
sur le territoire national en première intention), mais peut égale-
ment traduire une recherche inconsciente de la violence comme
remède au sentiment de déclassement. Des volontaires ont pu
avoir affaire à la justice pour des délits de droit commun, comme
ce volontaire dans les milices serbes qui reconnaît : « Je suis de-
venu un “homme de main” d’un gangster serbe. C’est à partir de
ce moment-là que j’ai commencé à apprendre quelques mots de
serbo-croate et à m’intéresser à ce qui se passait là-bas1. »
Cependant, les engagements vers un théâtre de guerre lié à
l’islamisme radical passent de façon beaucoup plus significative
par des parcours de délinquance ordinaire. Deux parcours de
volontaires partis en Bosnie peuvent l’illustrer. Omar Djellil re-
connaît ainsi : « Passé quinze, seize ans je me suis retrouvé dans
la situation que pas mal de jeunes des cités connaissent, pas très
doué à l’école, pas de grosses possibilités d’avenir, alors j’ai bas-
culé dans la délinquance voire pire, la criminalité2. » Ce sont
les activités de vols de voitures qui amènent David Vallat à fré-
quenter différents réseaux criminels : « À Vénissieux, je découvre
peu à peu un monde nettement plus agité. Les trafics et les bra-
quages vont bon train. Les affrontements avec la police sont fré-
quents, violents. Les provocations multiples, dans les deux sens.
Les émeutes des banlieues lyonnaises sont encore dans toutes

1.  Témoignage recueilli par Pascal Madonna.


2.  Entretien réalisé par Pascal Madonna auprès d’Omar Djellil, ancien volontaire
en Croatie, Marseille, 14 octobre 2015.

243
Les volontaires armés

les têtes. Le ressentiment est vif. L’esprit de vengeance bien là.


Les champions du rodéo vont jusqu’à mettre un prix à celui qui
parviendra à renverser un motard de la police […]. Très peu de
jeunes sont politisés. L’indifférence ou le dédain prédominent.
Ils cherchent d’autres voies pour grimper, il leur faut une autre
échelle de valeurs1. »
Parmi d’autres, Mehdi Nemmouche incarne le parcours com-
plet de la criminalité au terrorisme par un passage bref de vo-
lontariat armé (et peut-être n’a-t-il même pas porté les armes
face à un ennemi en Syrie). Vivant à Roubaix dans le Nord, Me-
hdi Nemmouche commet ses premiers cambriolages en 1999.
Après des menaces physiques contre une enseignante, mais aussi
lors de nouveaux cambriolages, il exerce désormais une violence
contre des personnes lors de ses délits. Il est incarcéré à partir de
2007, se radicalise sur le plan religieux en prison et devient en-
core plus violent. Relâché en 2012, il parvient à gagner la Syrie
et devient geôlier au service de Daech : le témoignage du jour-
naliste Nicolas Hénin l’atteste notamment2. Il finit son parcours
en meurtrier avec l’attaque contre le musée juif de Bruxelles le
24 mai 2014 avant d’être abattu quelques jours plus tard. Dans
ces différents parcours, ce puissant sentiment de révolte induit
une radicalité du comportement, dont le terrorisme jihadiste
n’est finalement que l’ultime stade d’une sortie des normes ordi-
naires de la société française, d’un cheminement de violence qui
croise un contexte de guerres hybrides.
Une seconde lecture complémentaire proposée par Gilles Ke-
pel insiste prioritairement sur la radicalisation de l’Islam. Selon
ce chercheur, la montée des courants fondamentalistes dans le
monde musulman depuis la fin des années 1970 est le princi-
pal facteur de l’acceptation de pratiques terroristes par de jeunes

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 17-18.


2. http://www.lepoint.fr/monde/nicolas-henin-quand-nemmouche-ne-chantait-
pas-il-torturait-06-09-2014-1860836_24.php consulté le 8 juillet 2018.

244
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?

musulmans français1. Ces mécanismes sont plus globaux et


mettent en lumière la montée en puissance au sein de l’islam
des courants les plus rigoristes, les plus réactionnaires. On en
a observé la mise en œuvre par les « Afghans » en Bosnie aux
dépens de l’islam local préexistant et son impact sur des volon-
taires comme Christophe Caze. Ils peuvent d’autant plus s’im-
poser face au discours d’un islam plus modéré chez des jeunes
en révolte. Expliquant comment il a pris la décision de rejoindre
la Syrie, celui qui se fait désormais appeler Salahudine al-Faransi
décrit la victoire en lui du discours jihadiste sur celui d’un islam
modéré : « Je ne sais pas trop quel a été le déclic, à quel moment
j’ai décidé de devenir un terroriste aux yeux de la loi française
[…]. Au début [du conflit en Syrie], je ne savais pas quoi pen-
ser. Dans les mosquées françaises, on ne te parle pas de ça. On
t’apprend juste à bien faire tes ablutions. On te demande d’être
respectueux. On ne te dit jamais que dans un contexte d’affron-
tement, l’Islam, c’est œil pour œil, dent pour dent. Ça, je l’ai
appris sur Internet. Quand j’ai commencé à regarder des vidéos
et à écouter les prêches de Ben Laden. Un milliardaire qui lâche
tout pour défendre sa conception du monde. J’ai été ému par
son discours. Tu appelles ça de la “radicalisation religieuse”, moi
une “prise de conscience”2. »
Finalement, les volontaires français se trouvent pris dans
différentes dynamiques de violence qui expliquent l’apparent
« ensauvagement » d’une partie d’entre eux. Le premier de ces
facteurs, le développement de conflits asymétriques, constitue
une raison nécessaire, mais non suffisante pour « radicaliser » le
comportement guerrier des combattants. Le second réside dans
des contextes de groupes, ethniques ou religieux, qui déplacent
les normes de la violence communément admises. Là encore, si

1.  Gilles Kepel, Terreur dans l’Hexagone, Genèse du djihad français, Paris, Gallimard,
2016.
2. http://www.france24.com/fr/20140212-pourquoi-je-veux-mourir-syrie-
confession-djihadiste-francais-temoignage-martyr consulté le 23 juillet 2018.

245
Les volontaires armés

les logiques identitaires se dessinent dès la guerre israélo-arabe


de 1948 ou peuvent être relevées dans la guerre civile libanaise,
il faut attendre les années 1990, voire 2000, pour en voir les
manifestations les plus évidentes sous la forme d’une nette hy-
bridation de la guerre. Dans ce contexte nouveau, la conjonction
d’une dynamique de radicalisation de l’Islam et d’islamisation
de la radicalité semble distinguer les volontaires jihadistes des
autres par un ensauvagement singulier. Il se traduit en premier
lieu par une acceptation largement partagée du recours au ter-
rorisme. De cette spécificité du jihadisme par rapport à d’autres
formes de volontariat armé, découle la question du retour de ces
Français sur le territoire national après la disparition de l’emprise
territoriale de Daech. Malgré cette particularité, la comparaison
avec les autres groupes doit permettre d’éclairer les enjeux de
leur éventuelle réintégration dans la société française.
Chapitre 9

L’impossible réinsertion dans


la société française ?

Tentant d’expliquer le basculement du gang de Roubaix vers


le banditisme et le terrorisme, une des avocates des accusés, Do-
minique Sapin, affirme qu’« ils y verront tant de cruauté qu’ils
seront incapables de négocier leur retour à la vie réelle à la fin du
conflit1 ». Elle sous-entend l’extrême difficulté pour des volon-
taires engagés dans une guerre terriblement violente, marquée par
l’épuration ethnique notamment, de reprendre une vie ordinaire
une fois de retour en France. La dynamique radicale déjà observée
avec les « Afghans » dans le camp bosniaque se confirme ensuite
et amène à l’extrême brutalité du conflit syrien et du retour des
jihadistes français. Sans prétendre apporter de réponse à un ques-
tionnement médiatique qui devrait tenir compte des personnalités
individuelles, il s’agit ici d’appréhender des problématiques com-
munes aux volontaires de retour d’un théâtre de guerre qui dé-
passent le seul cas du jihadisme – avec la dimension terroriste qui
le distingue. La science a beaucoup progressé dans la connaissance
des syndromes post-traumatiques liés à l’expérience du combat,
mais ses préconisations sont essentiellement mises en œuvre dans

1. http://www.lavoixdunord.fr/archive/recup/region/gang-de-roubaix-10-
hommes-et-un-niveau-de-violence-deja-ia24b58797n3414775 consulté le 15 mai
2018.

247
Les volontaires armés

les armées régulières. Des modalités pour prévenir les risques po-
tentiels y sont appliquées (rotation des unités les plus exposées au
feu, sas de décompression…). Par définition, les « soldats libres »
que sont les volontaires n’en bénéficient pas.

Des handicaps importants


pour une réintégration réussie ?

La sortie de conflits extrêmement violents et le retour dans


une société pacifiée et de consommation de masse sont forcé-
ment difficiles. Les conflits de la 4e mondialisation se caracté-
risent par un retour à des formes de violences largement oubliées
depuis 1945. Fier de ne pas avoir participé à la dérive d’autres
combattants musulmans français et d’avoir respecté les lois de la
guerre en Bosnie, Omar Djellil n’en convient pas moins que le
retour est difficile à gérer. « Il admet qu’il lui a fallu plus d’un an
pour se remettre de cette guerre. Il n’en a parlé à pratiquement
personne durant 9 ans, il se sentait déphasé1. » La question de la
personnalité des volontaires demeure sans doute déterminante,
mais on peut toutefois dessiner des tendances générales.

Trouver des remèdes à la fadeur de la vie ordinaire en France

Encore au Donbass, un volontaire français aspire à reprendre


une vie paisible en France, s’imaginant un avenir simple : « De-
venir un citoyen honnête, je vais payer mes impôts, je vais tra-
vailler dans un bureau […]. Les conneries de jeunesse, c’est fini,
maintenant, il y a la vraie vie d’adulte. Non, c’est des c… Je ne
sais pas ; on verra si l’État français ne nous fait pas d’ennuis2. »

1. https://etudesgeostrategiques.com/2015/01/18/guerre-de-bosnie-les-volontaires-
armes-francais-musulmans-lexemple-domar-djellil/ consulté le 13 juillet 2018.
2. https://www.lengadoc-info.com/2300/international/temoignage-de-
volontaires-francais-revenus-du-donbass-video/ consulté le 11 mai 2018.

248
L’impossible réinsertion dans la société française ?

En réalité, le retour au quotidien est compliqué à vivre après des


mois passés, sinon dans l’action, du moins dans la tension liée au
risque mortel. Emmanuel Albach évoque ce retour à la situation
d’un « citoyen lambda », « mais on n’est jamais plus lambda quand
on est passé par l’alpha et l’oméga de la guerre […]. À celui qui est
passé par là restera comme un éternel sourire aux lèvres en regar-
dant s’agiter les drôles de petits pantins de la société de consomma-
tion1 ». À peine rentré d’Ukraine, Frédéric Lynn le ressent égale-
ment, tout en se convainquant de la richesse des bonheurs simples
de tous les jours : « On s’ennuie. Beaucoup de distractions qu’on
appréciait avant paraissent fades. On a bien moins de patience face
aux petits désagréments de la vie. Cela dit, j’apprécie bien plus
mes journées, les plaisirs simples et les moments passés avec mes
proches. Je suis content d’être vivant, en bonne santé, et d’avoir
quelque chose à manger dans mon assiette2. » Les volontaires ne
peuvent que vivement ressentir à la fois l’écart entre un État en paix
et un autre en guerre, et la différence de niveau de développement
humain entre un pays développé et ceux du Sud ou d’ex-URSS.
Après s’être dit usé et choqué par la violence du conflit en
Yougoslavie, tout en affirmant détester la guerre, Gaston Besson
est actuellement à l’arrière du front au Donbass. Reparti donc une
nouvelle fois sur un théâtre de conflit, il tente de l’expliquer à
un journaliste : « Impossible que je devienne à 47 ans à rester à
la maison, papa gâteau […]. Moi, j’ai besoin d’aimer, j’ai besoin
de me battre, j’ai besoin de lutter. » La multiplication des expé-
riences montre son échec à se réinsérer dans un emploi ordinaire
en France : « Ma première guerre, j’avais 18 ans et demi. Des gens,
j’en ai tué. La guerre, je connais […]. Pour moi, c’est extrêmement
difficile d’être normal. Ça va me prendre beaucoup d’énergie pour
être normal, pour me réveiller et pour regarder les gens3. »

1.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit., p. 261.


2. https://www.leretourauxsources.com/blog/les-hommes-libres-entretien-avec-
frederic-lynn-n2417 consulté le 23 juillet 2018.
3. https://www.rts.ch/play/radio/le-journal-du-matin/audio/portrait-dun-

249
Les volontaires armés

Pour dépasser cet ennui, ce sentiment de décalage avec la vie or-


dinaire en France, la tentation de se replonger dans la camaraderie
de groupe est souvent forte, de revivre les heures du combat, de
se sentir porter par les autres. Dans plusieurs cas, les anciens font
même vivre cette ancienne camaraderie sous forme d’associations.
Jacques Nicolaï participe à la création de l’USDDR (Udruga Stra-
nih Dragovoljaca Domovinskog Rata, Association des volontaires
étrangers de la guerre patriotique), qui recense les combattants
étrangers ayant participé aux opérations militaires en Croatie et en
Bosnie entre 1991 et 1995. Gaston Besson préside plus tard l’asso-
ciation des vétérans en Croatie. Tardivement, les anciens des pha-
langes chrétiennes fondent l’Amicale des anciens volontaires fran-
çais au Liban (AAVFL), aujourd’hui animée par Emmanuel Albach.
De façon plus informelle, Frédéric Lynn évoque les liens gardés
« avec les “good guys”, bien sûr. Nous étions comme une famille
et nous tentons de ne pas nous perdre de vue, de veiller les uns sur
les autres. C’est difficile car nous sommes éparpillés géographi-
quement et avons des occupations diverses. La présence des ca-
marades nous manque, mais ce qui nous liait de manière si forte,
la guerre, n’est plus là, alors parfois nous avons du mal à trouver
de quoi parler. Sauf quand nous discutons de tel ou tel épisode,
car chacun vit les évènements à sa propre manière. C’est un peu
confus, parfois, d’additionner les points de vue1 ». Le souvenir
de l’action, Éric Micheletti l’entretient peut-être avec ses anciens
compagnons d’armes, mais aussi avec les nouvelles générations de
combattants. Il trouve sans doute le moyen de revivre l’aventure
par procuration en fondant Raids. Son travail quotidien devient
de suivre des hommes au cœur des guerres, au début souvent des
irréguliers comme il l’a été au Liban, puis des militaires avec la
reprise des opérations extérieures (OPEX) ensuite.

combattant-franais-volontaire-en-ukraine?id=6671258&station=a9e
7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da consulté le 15 mai 2018
1. https://www.leretourauxsources.com/blog/les-hommes-libres-entretien-avec-
frederic-lynn-n2417 consulté le 23 juillet 2018.

250
L’impossible réinsertion dans la société française ?

Outre l’exaltation de l’action, l’un des pièges du retour à une


vie ordinaire est de ne plus vivre l’actualité, de ne plus parti-
ciper aux transformations du monde, de ne plus être là où les
caméras de nombreux pays sont braquées. Encore sur le terrain
au Donbass, la réinsertion prochaine de JLM paraît peu pro-
bable : « L’Ukraine n’est qu’un moment pour moi, je veux aider
à bâtir quelque chose qui, stratégiquement parlant, pourrait un
jour être utile à la France. Une fois que la situation sera pérenne
pourquoi ne pas tenter ma chance ailleurs ? Mais je ne sais pas
où, j’ai des moyens financiers qui me permettent de voir venir et
de faire, plus ou moins, ce que je veux. Alors j’imagine que j’ai-
merais continuer à faire ce que je fais maintenant mais ailleurs,
continuer à être un tout petit plus qu’un pion dans le grand jeu
d’échecs. Je crois que quand on a goûté à ça, on est inapte à re-
prendre sa petite vie, c’est une drogue1. »

Le retour d’un théâtre de morts et d’horreurs :


des séquelles psychologiques ?

Les récits des uns et des autres laissent une large place aux
compagnons d’armes tombés au combat. Le récit d’Emmanuel
Albach se termine sur l’enterrement en Corse de Stéphane Za-
nettacci tombé à Tel al-Zaatar. Chez Gaston Besson, qui a no-
tamment vu des volontaires tomber à ses côtés au pays karen, en
Croatie et en Ukraine, se développe un syndrome du survivant :
« À la fin, on n’a pas envie de survivre trop. Moi, je suis entouré
de tellement de fantômes. Ils sont tous morts et moi, je suis
toujours là2. » Son parcours peut laisser penser que la multi-
plication des expériences traumatisantes de ce type entraîne des
séquelles plus prononcées. En réalité, le lien de causalité entre

1.  Témoignage écrit de JLM en mai 2018.


2. https://www.rts.ch/play/radio/le-journal-du-matin/audio/portrait-dun-
combattant-franais-volontaire-en-ukraine?id=6671258&station=a9e
7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da consulté le 15 mai 2018.

251
Les volontaires armés

durée d’exposition à la violence de guerre et traumatisme, ou


tout au moins difficulté à reprendre une vie ordinaire, n’est pas
automatique.
Le témoignage de deux volontaires de retour du Donbass nous
éclaire sur les limites de la participation à ces conflits asymétriques
avec des formes de violence exacerbée, même sur une unique ex-
périence. L’un d’eux avance comme explication première à son
retour : « Premièrement tous les hommes ont leurs limites. Il faut
rappeler qu’une OPEX de l’OTAN, c’est six mois et nous, on est
au Donbass depuis 10 mois. On est arrivé au bout de notre pa-
tience et de nos forces […]. Il y a un moment où l’on doit prendre
sur soi, où l’on se dit que maintenant est venu le temps de s’en
aller. Et puis, on a tous une petite jauge de bonne fortune, on est
arrivé au bout. C’est l’instinct, on savait que c’était fini1. » En plus
de la durée, l’un des paramètres de l’usure psychique des volon-
taires provient sans doute de la difficulté supplémentaire à trouver
ses repères dans une guerre étrangère.
Les travaux sur la Première Guerre mondiale ont prouvé
l’importance morale du soutien du groupe primaire dans les
tranchées. Pour ces hommes, cette solidarité de terrain est plus
compliquée à nouer, car les structures pour faciliter leur intégra-
tion n’ont pas vraiment été pensées (Yougoslavie, Afghanistan de
Wardak ou Massoud, Ukraine…). Il faut également rappeler ici
le handicap de la langue qui isole tout de même les volontaires
de différentes nationalités les uns des autres et des combattants
locaux. L’impact psychologique est sans doute moindre quand
de véritables dispositifs d’insertion existent et que le volontaire
trouve rapidement sa place dans les forces qu’il a rejointes. De ce
point de vue, le volontariat organisé par des mouvements déjà
anciens et structurés (mouvement sioniste, opposition politique
dans la décolonisation, partis-mouvements comme au Liban,

1. https://www.lengadoc-info.com/2300/international/temoignage-de-volontaires-
francais-revenus-du-donbass-video/ consulté le 11 mai 2018.

252
L’impossible réinsertion dans la société française ?

voire au Kurdistan) constitue vraisemblablement une situation


plus confortable sur le plan mental.
Sans revenir une nouvelle fois sur le cas de Gaston Besson, un
autre paramètre dont il est établi qu’il peut déboucher sur des
syndromes post-traumatiques est celui des scènes de violences
extrêmes contre des « innocents » ou auxquelles on a participé.
À cet égard, sans recul à ce stade, le nombre de jihadistes passés
par la Syrie peut statistiquement laisser craindre qu’une propor-
tion d’entre eux soit concernée à terme par ces traumatismes. En
effet, il est avéré que des Français ont pris part à des exactions à
l’encontre de la population syrienne.
Les premiers signes de l’impact de ces souvenirs sont signa-
lés par des journalistes. Le Monde relate comment, « particuliè-
rement marqué par son expérience », un Français arrêté par les
Kurdes « a avoué avoir participé à des séances d’égorgements
publics en application de la charia. Il a reconnu avoir lui-même
tenu la tête d’un prisonnier pendant sa décapitation. D’autres
ont été témoins d’exécutions, de lapidations, d’amputations et
de séances de flagellation filmées sur la place publique d’Azzaz
où, deux à trois fois par semaine, les têtes de personnes accu-
sées d’apostat étaient coupées et exposées »1. Ce même Fran-
çais cite les exemples d’un garçon de 14 ans égorgé pour avoir
arrêté la prière, d’un vieux sorcier décapité au sabre et d’un
homosexuel défenestré. Également détenu par les forces kurdes
et interrogé par un journaliste français, un jihadiste originaire
de Lunel espère pourtant : « Je veux juste rentrer chez moi et
oublier », provoquant la colère de son geôlier et nourrissant
le débat en France2. Même si son sort peut à juste titre être

1. https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2015/10/19/la-vie-en-syrie-
racontee-par-des-djihadistes-francais_4791989_1653578.html consulté le 24 juillet
2018.
2. https://www.sudouest.fr/2018/01/21/je-veux-juste-rentrer-chez-moi-et-
oublier-le-temoignage-edifiant-d-un-djihadiste-francais-4129375-6093.php consulté
le 24 juillet 2018.

253
Les volontaires armés

considéré comme mérité, il n’en reste pas moins que la prise en


charge d’éventuels syndromes post-traumatiques de ces Fran-
çais, peut-être appelés à rentrer un jour en France, n’est pas
prise en compte.
Au-delà des séquelles laissées par la violence sur les volon-
taires français, il convient de dresser les différentes trajectoires
de sortie de guerre de ces hommes. Certains ont surmonté assez
facilement les problématiques de ce retour à la vie ordinaire et
d’autres l’ont moins bien fait.

Essai de typologie des voies de réintégration


des volontaires de retour de conflit

On peut regrouper autour de schémas un peu généraux les


différentes trajectoires personnelles pour dresser un tableau d’ar-
chétypes de parcours des anciens volontaires.

Des réintégrations non problématiques

Dans une large majorité des cas jusqu’aux années 2000, le


retour dans la société française s’effectue sans difficulté. L’en-
gagement armé à l’étranger a constitué une parenthèse, un
moment dans un parcours de vie ordinaire. Ces réintégrations
rapides sont essentiellement le fait d’hommes qui n’ont parti-
cipé qu’à un seul conflit et souvent qui ont répondu avec émo-
tion à un sentiment de solidarité. Réunis par Gilles Lambert,
la plupart des témoignages de Français partis servir pour l’in-
dépendance d’Israël finissent en une ou deux phrases sur leur
retour. Pour une part d’entre eux, les combattants demeurent
une ou deux années supplémentaires en Israël avant de rentrer,
à l’instar de Maurice Grinberg : « Je suis démobilisé lors de
l’été 1950 et je me retrouve dans le Néguev, chargé de trouver
de l’eau. Je dirige une compagnie de forages. Je regagne l’Eu-

254
L’impossible réinsertion dans la société française ?

rope en 19521. » En quelques phrases, ils évoquent une carrière


professionnelle ou la construction d’une vie familiale. Simon
Drucker raconte : « Le hasard allait mettre sur ma route une
jeune fille qui avait connu la prison et dont le père avait péri à
Auschwitz, Cécile Ber. Je tombai éperdument amoureux. Cela
fait un demi-siècle que je l’aime2. »
Effectivement, la jeunesse offre la possibilité de se projeter vers
l’avenir ; cela commence souvent par la vie de couple comme
cela transparaît également dans les derniers chapitres de l’ouvrage
d’Emmanuel Albach. Comme lui, la plupart des jeunes partis ser-
vir dans les Kataëbs libanaises ont repris une vie ordinaire à leur re-
tour en France. Lui-même rapporte avoir, dans un premier temps,
« pris une décision : je reprends mes études. Je veux apprendre
l’arabe, la langue de mes camarades, de mes frères d’armes, de
Fadi » ; d’autres font le choix de devenir maçon dans la région
aixoise ou de travailler dans l’immobilier sur la Côte d’Azur3.
Le cas de David Vallat est peut-être plus intéressant encore.
En effet, il est condamné en 2015 après les attentats de Paris de
1995. Ancien volontaire en Bosnie, passé ensuite dans les camps
d’entraînement en Afghanistan, il a fait partie d’un « réseau qui
a côtoyé et aidé les auteurs des attentats » : il a donc été pris dans
l’engrenage de la violence jusqu’au seuil du terrorisme (qu’il n’a
pas franchi). Pourtant, après sa condamnation à cinq années de
prison, il se réinsère, se marie, devient cadre dans l’industrie.
Avec plus de péripéties dans sa réinsertion post-guerre, il reprend
ainsi une vie ordinaire. La nouvelle vague d’attentats à partir
de 2014 le pousse même à sortir de cet anonymat, alors que
« jusqu’ici je ne pensais pas revenir sur mon passé, ressasser mon
parcours, mes fautes, reparler de la spirale de la radicalisation
[…], de ces six mois au cours desquels j’ai fréquenté des poseurs

1.  Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, op. cit., p. 130.


2.  Ibid., p. 92.
3.  Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, op. cit.

255
Les volontaires armés

de bombes à Londres, en Belgique, en Hollande et dans la région


lyonnaise1 ». Pourtant, après l’attaque contre Charlie Hebdo, il
témoigne à la télévision. La prison semble également porter ses
fruits pour deux membres du gang de Roubaix, Hocine Ben-
daoui et Omar Zemmiri, libérés en 2013.
En fait, pour certains, l’engagement armé a pu constituer un
moment pour gagner en maturité, pour trouver un sens à leur
vie, comme Omar Djellil ou Thibaut de La Tocnaye. Après son
passage en Bosnie, Omar Djellil a le sentiment que « c’est là que
je me suis forgé véritablement une idée de l’altruisme. C’est ce
que j’ai vécu là-bas qui m’a donné mon identité politique […].
Il y avait des populations exterminées, il y avait un génocide, une
purification ethnique. Je l’ai vécu, c’est ce qui a forgé mon identité
militante jusqu’à aujourd’hui. Je n’en suis pas revenu avec, dans
mes bagages, une envie de “faire péter la France”2 ». Riche de cette
expérience forte, il s’engage dans la vie publique. Président d’une
association, Présence citoyenne, il se veut également acteur de la
construction d’un islam de France, secrétaire général de l’associa-
tion de la mosquée de la porte d’Aix à Marseille. Enfin, la vie
partisane de la ville phocéenne ne lui est pas étrangère, puisqu’il
oscille entre parti de droite (UMP un temps) et rapprochement
avec le Front national. Sa participation à la vie publique explique
d’ailleurs que le spécialiste de l’Islam, Gilles Kepel, lui consacre un
chapitre dans son ouvrage Passion française3.

L’engagement armé, une étape dans un parcours politique

Thibaut de La Tocnaye s’éveille à son identité profondément


catholique à 18 ans, comme il le raconte, et le volontariat armé
le traduit en action. Chez lui, la maturité transforme ce combat

1.  David Vallat, Terreur de jeunesse, op. cit., p. 12.


2.  Cité par Gilles Kepel, Passion française, op. cit.
3.  Ibid.

256
L’impossible réinsertion dans la société française ?

en fait politique. Si Clausewitz juge que la guerre est la continua-


tion de la politique par d’autres moyens, on pourrait presque dire
qu’Omar Djellil et Thibaut de La Tocnaye considèrent la politique
comme la continuation de leur guerre par d’autres moyens : par le
Verbe, par l’action publique. Thibaut de La Tocnaye en fait d’ail-
leurs la voie prioritaire pour obtenir un résultat : « Toute action
militaire non sous-tendue par une volonté politique inflexible est
immanquablement vouée à l’échec1. » Finalement, la réintégration
de ces hommes est sans doute réussie, car ils conservent la sensa-
tion du risque, la tension de l’homme au combat, le sentiment de
servir une cause dans une forme moins martiale. Dans l’esprit de
Thibaut de La Tocnaye, les phalanges chrétiennes ont vraiment été
une école de formation à la réflexion politique : « C’est au Liban
que j’ai compris comment un fragile équilibre entre communautés
ethniques et religieuses pouvait être détruit par des mouvements de
population ou une immigration mal maîtrisée », faisant en quelque
sorte de cette expérience la matrice de son engagement au Front
national2. Lors de notre entretien, il est encore plus explicite : « De
novembre 82 à novembre 84, je vais apprendre mon métier de “sol-
dat politique”3. » Par ailleurs, pour ce faire, Thibaut de La Tocnaye
continue de parcourir les théâtres d’affrontements impliquant des
chrétiens à travers l’association Chrétienté-Solidarité.
Beaucoup ont milité avant leur départ et reprennent, voire in-
tensifient, leur engagement politique à leur retour. En fait, la prise
d’armes chez eux se fait dans la longue tradition de la fraternité po-
litique et armée ; celle-ci se traduit ensuite par un réinvestissement
de leur forte conscience politique dans le monde associatif et poli-
tique. Parti au Liban en 1976, Francis Bergeron se présente comme
suppléant aux élections législatives de 1978 dans le Puy-de-Dôme
« pour la défense de l’armée ». Journaliste, il écrit régulièrement dans

1.  Thibaut de La Tocnaye, Les Peuples rebelles, op. cit., p. 217.


2.  Ibid., p. 216.
3.  Entretien à Paris avec Thibaud de La Tocnaye le 3 mars 2012.

257
Les volontaires armés

Présent ; anime des réseaux de soutien à l’opposition au sein du bloc


de l’Est dans les années 1980 (via l’Association pour la Russie libre
qu’il a fondée en 1979) ou des événements royalistes à l’occasion du
bicentenaire de la Révolution française en 1989.
Dans ses Mémoires comme dans les nombreuses interviews
qu’il a pu donner à la presse, Patrick Ollivier inscrit son départ
pour la Rhodésie dans un parcours de royaliste : « Puis, voilà
1974 et la campagne présidentielle. Pour moi, c’est la campagne
Renouvin. Échec complet […]. Au niveau de l’image de marque,
les royalistes ont réussi leur opération mais le bilan général est
négatif. Le mouvement ne décolle pas, bien au contraire. Qu’im-
porte ! je suis maurrassien, je le resterai ! Je préfère Saint Louis
à Paul Deschanel… question de goût1 ! » Après les longues che-
vauchées dans le bush africain (et le passage par le mercenariat),
cela lui permet sans doute de revenir à une vie plus ordinaire en
France. Patrick Ollivier reprend son engagement comme pré-
sident de France royaliste en 1995-1996 et comme directeur de
publication de Combat royaliste : organe d’action et de réflexion
royalistes des régions de l’Ouest et d’Héritages : la revue du roya-
lisme français à la même période.

Des formes alternatives d’aventure

Même les hommes qui ont surtout recherché l’aventure fi-


nissent par reprendre leur place dans la société française. L’im-
portant est sans doute d’accepter les lois ordinaires de la guerre,
les codes implicites d’une guerre réglée, même si on se trouve
sur un théâtre d’irréguliers. Après avoir rejoint le Congo comme
volontaire en 1965, puis avoir traversé l’Atlantique à la voile,
Pierre Chassin est brièvement prospecteur d’or en Guyane,
navigue aux Antilles avant de rentrer en France pour entamer

1.  Interview dans « Mercenaires et volontaires », Le petit crapouillot, op. cit., p. 42-
43.

258
L’impossible réinsertion dans la société française ?

une carrière de cadre, tout en participant comme skipper à de


grandes courses transocéaniques. Comme lui, Hugues de Tressac
pratique la voile en solitaire après avoir servi en Rhodésie, mais
il explique : « Par la suite, j’ai fondé une famille et j’ai accordé la
priorité à celle-ci. On aurait pu imaginer ici ou là une mission
brève et pas trop exposée physiquement, compatible aussi avec
mes autres activités professionnelles. Ça m’aurait amusé mais ça
ne s’est pas fait et ça ne m’a pas empêché de m’épanouir ici1. »
Finalement, chez ces hommes, l’aventure sportive constitue une
alternative, ou un sas, avec le retour à une vie plus ordinaire.
Patrice Franceschi ou Gérard Chaliand constituent des cas
assez semblables. Le premier a déjà connu l’aventure sportive
avant l’engagement armé et y revient au point d’en faire l’une
des principales activités de sa carrière avec l’écriture. Pour autant,
il ne s’interdit pas de revenir sur le terrain de la guerre comme
observateur ou comme participant, à l’instar de sa position ac-
tuelle auprès des Kurdes syriens. La carrière de Gérard Chaliand
demeure davantage centrée sur les conflits, mais en basculant
très vite vers l’observation, vers l’étude intellectuelle de la guerre.
Il transforme son expérience de volontaire en expertise. Après
ses premiers ouvrages militants ou témoignages, il se lance dans
une thèse sur les Révolutions dans le Tiers-Monde soutenue en
1975, puis publie en 1979 un recueil sur les Stratégies de guérilla,
puis de nombreux autres consacrés à la géostratégie, aux conflits
asymétriques ou au terrorisme. Il transmet son savoir de terrain
et réflexif dans les plus grandes universités.

Des volontaires experts « mercenarisés »

Si Gérard Chaliand développe une forme d’expertise intel-


lectuelle de son expérience de volontaire armé, plus nombreux

1.  « Dix ans après, que sont devenus ses anciens combattants ? », Raids, n° 381,
p. 78.

259
Les volontaires armés

sont ceux qui n’arrivent pas à renoncer à l’odeur de poudre,


qui repartent de théâtre de guerre en théâtre de guerre et qui
en font un emploi rémunéré. Leur savoir-faire acquis sur le
terrain vaut l’expertise militaire. Avant de décrocher et de se
lancer dans l’aventure sportive, Hugues de Tressac passe de son
volontariat en Rhodésie au mercenariat sous les ordres de Bob
Denard ; Lenormand, parti au Liban en 1976, fait de même.
Il entame une longue vie de combattant dont il ne sort que
près de trente ans plus tard environ (passage en Irak en 2004).
Après avoir participé au coup d’État manqué au Bénin, il fait le
coup de feu en Rhodésie au sein de la 7th Independent Com-
pany. Il rejoint ensuite Bob Denard aux Comores où il intègre
la Garde présidentielle. Sa carrière de mercenaire se poursuit
au Tchad ou en Guinée équatoriale. En Afghanistan, il oscille
entre volontariat et mercenariat lors de ses différents passages.
Quand il n’est pas sur un théâtre de guerre, il fait de la sécurité
(campagne de Valéry Giscard d’Estaing en 1981 ou d’Édouard
Balladur en 1995), un peu de trafic d’armes… Bref, Lenor-
mand n’arrive pas vraiment à sortir du milieu paramilitaire (ou
sécuritaire) et des cercles de sociabilité qui lui reproposent ré-
gulièrement ce type d’emploi1.
Même s’il décroche beaucoup plus tôt que Lenormand, Pa-
trick Ollivier doute de ses convictions et justifie, en 1990, d’avoir
transigé en acceptant de devenir mercenaire : « N’étant pas
homme d’idéologie [à l’inverse de ce qu’il est pourtant redevenu
à ce moment-là] et pour avoir à l’épreuve de la réalité souvent
dure des hommes forgé ma conviction que les grands principes
sont ceux que l’on s’invente à soi-même2. » D’autres l’assument
plus clairement et mesurent tout le profit qu’ils peuvent tirer de
l’expertise qu’ils ont acquise comme volontaires, puis en tant
que combattants rémunérés. Après ses premières armes chez les

1.  Entretien avec Lenormand à Montpellier le 2 avril 2013.


2.  Patrick Ollivier, Soldat de fortune, op. cit., p. 258.

260
L’impossible réinsertion dans la société française ?

Karens, puis aux côtés des Croates, Franck Hugo assume sa « pro-
fessionnalisation » de militaire privé. Il rejoint notamment une
société militaire privée anglo-saxonne en Irak en 2004 : « Au-
jourd’hui le mercenaire n’est plus un mercenaire, c’est un conseil-
ler en sécurité. Il est devenu contractor en Irak et en Afghanistan,
technicien de la force qui propose une expertise sur une situation
dangereuse. Le monde s’est technicisé, nous aussi. Le mercenaire
moderne […] est abonné à Jeune Afrique l’intelligent, connaît
tous les stratèges anciens, cite Sun Tzu, Clausewitz, connaît Les
36 Stratagèmes, Le Livre des ruses, a appris 2 500 ans d’histoire mi-
litaire et politique sur le bout des ongles. Prend des RDV avec son
iPhone, met son argent à l’étranger, connaît les taux de change,
sait rédiger des rapports sur PowerPoint1… »

L’impossible sortie de la spirale de violence armée

Une petite partie des volontaires ne parviennent donc pas


à sortir de la dynamique de l’action. Ces combattants profes-
sionnels deviennent très dépendants des milieux qui leur ont
mis le pied à l’étrier. Entre mercenariat et engagement volon-
taire, Jean Kay rencontre aussi le grand banditisme, notamment
après le séjour en prison en 1973 que lui a valu son interven-
tion pour l’indépendance du Bangladesh. En 1976, il participe
à un chantage aux dépens de Marcel Dassault. Après différents
rebondissements, Jean Kay touche une forte somme mais doit
fuir la France. On le soupçonne pourtant de faire partie de
l’équipe d’Albert Spaggiari qui réussit le « casse du siècle » dans
une agence de la Société générale à Nice en juillet de la même
année. Il fuit de pays en pays, puis à bord d’un voilier finit par
disparaître. Retrouvé par des journalistes en Inde, il y connaît de
nouveaux ennuis judiciaires. Cette longue vie d’aventurier, com-
battant et délinquant fait de Jean Kay un écrivain qui nourrit ses

1.  Franck Hugo, Philippe Lobjois, Mercenaire de la République, op. cit., p. 14.

261
Les volontaires armés

romans de ses expériences successives. Son dernier ouvrage, paru


en 1997, Le Guerrier de l’espoir, est son autobiographie.
Appréciant également de fréquenter le monde des truands,
René Resciniti de Says demeure enfermé dans la violence po-
litique. Après son retour du Liban, il reste très lié aux milieux
royalistes et nationalistes. En 2010, deux ans avant de mourir, il
affirme être l’assassin en 1979 de l’ancien leader étudiant d’ex-
trême gauche, Pierre Goldman. Passé aux braquages, le procès
en 1970 de Pierre Goldman a mobilisé le monde intellectuel
de gauche (Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir…). Dans une
biographie parue après sa mort à partir de ses confessions, René
Resciniti se revendique également comme l’assassin en 1978
d’Henri Curiel, militant anticolonialiste et ancien « porteur
de valises » en Algérie1. Finalement, par convictions politiques
certes, René Resciniti bascule dans l’action meurtrière, si l’on en
croit ses dires, et devient un « porte-flingue » du SAC qui aurait
commandité la mort de Curiel2.
Pour ceux qui continuent par tous les moyens à défendre la
cause qu’ils ont embrassée et qu’ils considèrent comme juste,
la sortie est difficilement imaginable si l’objectif qu’ils se sont
fixé est impossible à atteindre. Cette configuration est particu-
lièrement pertinente pour les jihadistes. Autant les Juifs français
peuvent revenir en France et se réintégrer facilement, car ils ont
le sentiment d’avoir atteint le but recherché en participant à la
naissance d’Israël entre 1947 et 1949, autant les islamistes radi-
caux qui pensent pouvoir imposer un « califat » semblable à celui
des premiers temps de l’Islam sont déçus. En Bosnie, l’objectif
des musulmans bosniaques est en premier lieu l’indépendance,
et les « Afghans », ou les jihadistes étrangers trop radicaux, fi-
nissent par être rejetés, soit dans des communautés isolées sur le

1.  Christian Rol, Le Roman vrai d’un fasciste français, Paris, La Manufacture de
livres, 2015.
2. https://www.franceinter.fr/histoire/l-assassinat-politique-d-henri-curiel-revendique
consulté le 24 juillet 2018.

262
L’impossible réinsertion dans la société française ?

territoire bosniaque, soit sont incités à repartir à l’étranger. Après


avoir fui de France pour ne pas être arrêté, Lionel Dumont en
fait l’amère expérience. Obligé de faire un braquage pour trouver
de l’argent, il finit en prison à Sarajevo.
Des parcours mènent ainsi aux délits de droit commun, à des
crimes ou au terrorisme comme dans les cas de Jean Kay, René
Resciniti de Says ou du gang de Roubaix. À ce jour, la société
française n’a pas trouvé de mécanismes réellement efficaces pour
éviter les dynamiques de radicalisation politique ou religieuse.
Pour le « gang de Roubaix, l’itinéraire de ses membres laisse
croire à l’islamisation de la radicalité, comme le résume l’avocat
général1 lors du procès des survivants du groupe : « La violence
et la haine ont constitué la véritable raison sociale de votre entre-
prise criminelle, l’islam n’étant qu’un alibi à votre recherche de
puissance2 ». Condamné à une lourde peine d’emprisonnement,
contrairement à ses complices, Lionel Dumont ne semble pas
fléchir dans sa volonté tumultueuse d’en découdre. En 2017,
alors qu’il est toujours derrière les barreaux, son nom est lié à un
projet d’attentat terroriste dans le Nord3.

Questions actuelles sur la capacité de réinsertion


des volontaires armés

Une nouvelle fois, les évolutions divergentes en prison entre


Lionel Dumont et ses anciens complices viennent conforter la
thèse de l’importance des caractères individuels et plaident pour
ne pas tirer de conclusions généralisées. L’une des clés au cœur
de chacun des individus qui se sont engagés volontairement dans

1.  Paris-Match, n° 1456, 29 septembre 1976.


2.  http://www1.rfi.fr/actufr/articles/022/article_11126.asp consulté le 24 juillet
2018.
3. http://www.lavoixdunord.fr/190428/article/2017-07-11/lionel-dumont-
membre-du-gang-de-roubaix-serait-lie-au-terroriste-presume-de consulté le 24 juil-
let 2018.

263
Les volontaires armés

une guerre pour comprendre leur éventuel degré de radicalité


demeure sans doute dans le regard qu’ils portent sur l’ennemi.
La guerre rappelle chacun des combattants au risque mortel qu’il
encourt et appelle par réciprocité au respect en raison de cette
« épée de Damoclès » que celui d’en face a également accep-
tée. En approuvant le recours au terrorisme, les jihadistes se dis-
tinguent des autres ; la guerre ne se déroule pas seulement sur
le champ de bataille ou plutôt celui-ci s’étend aux territoires des
États occidentaux. Dans ce cas, se pose évidemment le problème
du retour des Français partis combattre en Syrie.
Il ne s’agit pas ici de reprendre le débat sur leur retour en
France et les possibilités de « dé-radicalisation ». En effet, aucun
des motifs qui ont pu les pousser au départ ne semble atteint. Pas
plus l’aboutissement de leur cause avec la mise en place durable
d’un « califat » que la recherche d’un capital social qui paraissait
se dérober à eux avant leur départ. Les cas sont forcément très
différents d’une personne à l’autre. Quelques points demeurent
assurément problématiques. En premier lieu vient le choix d’un
retour vers la France, uniquement par crainte des représailles des
habitants soumis à l’autorité des jihadistes à un moment ou à
un autre du conflit, comme le confie l’un d’entre eux : « Les
relations avec la population locale peuvent être tendues. Quand
l’EI [Daech] tombera à Raqqa, ça risque de très mal finir pour
les combattants étrangers. Récemment, des habitants ont jeté
de l’eau brûlante à une enfant dans la rue parce que c’est la fille
d’un combattant étranger. Certains préféreront affronter la pri-
son en France1. » Proches de cette logique, certains Français
craignent la rigueur de la justice kurde ou irakienne et préfèrent
encore connaître les prisons de l’Hexagone. Fondamentalement,
comme l’explique David Thomson après avoir passé une cen-
taine d’heures avec ces « revenants » [titre de l’ouvrage qu’il pu-

1. https://www.20minutes.fr/societe/1971667-20161130-deception-conditions-
vie-pourquoi-djihadistes-decident-rentrer-france consulté le 24 juillet 2018.

264
L’impossible réinsertion dans la société française ?

blie], il est « impossible de s’assurer de la sincérité du repentir


d’un jihadiste […]. Les revenants reviennent déçus mais, pour la
plupart, fidèles au courant jihadiste de l’islam sunnite1 ».
L’évolution récente des conflits produit une guerre où la
violence reste certes limitée par rapport aux moyens mis en
œuvre dans une guerre conventionnelle de la première moitié
du xxe siècle, mais où, même ponctuelle et ritualisée, elle peut
être extrême à l’échelle interpersonnelle. Les corps et les esprits
peuvent être tout aussi meurtris que dans un affrontement
d’infanterie de 1914-1918. Ainsi, les conflits d’avant la fin de
la guerre froide dans lesquels les volontaires français s’engagent
reposent sur des modalités de combat assez conventionnelles et
de relative basse intensité. Jusqu’en 1991, le recours à la voie ter-
roriste n’a globalement pas été emprunté. Posée dans les milieux
sionistes, puis dans les cercles de l’extrême gauche, elle ne semble
pas toucher les volontaires français. En restant dans un engage-
ment radical après le retour de guerre, certains volontaires ont
pu basculer vers des actes criminels. Les traumatismes produits
par la guerre hybride et/ou par les conflits récents induisent une
brutalité beaucoup plus forte avec un risque de réinsertion plus
compliquée. Les seuls points de comparaisons résident peut-
être dans les retours d’expérience des soldats réguliers. Selon des
chiffres du Pentagone, sur 2,6 millions de soldats américains
engagés en Irak et en Afghanistan, un tiers souffriraient de syn-
dromes post-traumatiques.

1. https://www.sudouest.fr/2018/01/26/il-est-impossible-de-s-assurer-de-la-
sincerite-du-repentir-d-un-jihadiste-selon-david-thomson-4145941-6093.php
consulté le 24 juillet 2018.
Conclusion

De façon récurrente depuis 1945, des Français participent aux


combats dans des conflits à l’étranger. Les engagements sont tou-
tefois plus nombreux depuis les années 1990. Cela s’explique par
un phénomène que l’on a pu mettre en lumière : en rupture avec
la première moitié du xxe siècle, leur mobilisation s’opère de fa-
çon beaucoup plus significative pour des motifs identitaires que
pour des idéologies politiques. Ce fait s’affranchit d’ailleurs de la
chronologie habituelle de l’histoire mondiale : il s’observe dès les
lendemains de la Seconde guerre mondiale avec les départs pour
Israël. L’engagement avec des logiques identitaires se retrouve
ensuite – mêlé à d’autres mécanismes – au Liban, mais surtout
en ex-Yougoslavie et dans le jihadisme. Plus qu’une question de
guerre froide, les volontaires armés illustrent les recompositions
d’identités en lien avec la mondialisation. D’ailleurs, même si ces
Français partent sur les différents continents, la Méditerranée éten-
due au Moyen-Orient est l’espace privilégié d’engagement. Ceci
tient autant à des liens historiques de temps long, aux relations
diplomatico-militaires (forte conflictualité dans la région, poli-
tique active de la France dans cette partie du monde) qu’aux flux
migratoires dont l’Hexagone est partie prenante.
Finalement, la période de 1945 à 1991 est une transition
durant laquelle ces recompositions s’observent chez les Français
juifs, chrétiens et musulmans. Le cadre de guerre froide vient
cependant superposer à cette transnationalisation identitaire

267
Les volontaires armés

croissante des cadres idéologiques plus politiques (néocolonia-


lisme ou anticolonialisme, anticommunisme…). Même si cette
évolution remonte sans doute au moins à 1979 (avec la révo-
lution iranienne et la guerre en Afghanistan contre les Sovié-
tiques), la « 4e mondialisation » se traduit plus clairement par
une radicalisation des engagements en faveur de causes musul-
manes (Bosnie, Afghanistan et Syrie essentiellement). La fin des
blocs idéologiques qui ont structuré les relations internationales
de l’après-Seconde Guerre mondiale à 1991 l’explique à l’échelle
mondiale. À l’échelle nationale, il s’agit notamment, pour re-
prendre les clés de lecture de Gilles Kepel, d’une « islamisation
de la radicalité », qu’incarne le gang de Roubaix au moment
de la Bosnie ou les jihadistes partis en Syrie dans la décennie
2010. En réalité, toute une série de facteurs concourt à ce phé-
nomène qui distingue les engagements identitaires musulmans
des autres. Parmi les principaux, on peut relever la question des
vecteurs d’informations qui participent aux enrôlements. La mé-
diatisation d’une guerre est un mécanisme important depuis la
naissance d’Israël. Toutefois, la « 4e mondialisation » se traduit
par la diffusion en France de chaînes satellitaires. Cette média-
tisation se fait bien davantage que précédemment sous un angle
communautariste. Parallèlement, depuis la fin des années 1970
(et dix ans plus tard sur le terrain de la guerre en Afghanistan),
le combat pour un islam rigoriste, littéraliste et donc très conser-
vateur, progresse aux dépens d’autres lectures de la religion et se
démarque par l’acceptation du terrorisme (rupture des attentats
du 11 septembre 2001 de façon symbolique). De ce point de
vue, la violence exercée dans ce type de volontariat armé change
de nature : elle est intimement liée à des actions terroristes trans-
nationales particulièrement frappantes, au point que certains
ont pu parler d’hyperterrorisme1.

1.  François Heisbourg, Hyperterrorisme, La nouvelle guerre, Paris, Odile Jacob,


2001.

268
Conclusion

Cette rupture explique d’ailleurs le traitement particulier


de la France vis-à-vis des jihadistes. Tandis que les politiques
publiques vis-à-vis des volontaires armés, jusqu’à la Syrie, pou-
vaient être considérées comme laxistes – en tout cas comme très
passives – au regard des circulations, la France construit un arse-
nal de mesures pour mieux contrôler les flux vers la Syrie, voire
pour empêcher au maximum les retours de jihadistes.
Cette question du terrorisme renvoie au plus large débat, qui
traverse la période, sur la sauvagerie dans les engagements armés.
Les volontaires armés sont essentiellement impliqués dans des
conflits de basse intensité et asymétriques. Le degré de violence
y est donc limité, même si des « dérapages » ponctuels ne sont
pas exclus. La période connaît pourtant une transformation de
la conflictualité contemporaine qui se traduit par le développe-
ment de guerres hybrides dans lesquelles les actes de cruauté,
notamment envers des populations civiles, deviennent plus vi-
sibles, plus palpables1. Identifié à un guérillero armé d’une ka-
lachnikov à la fin des années 1960 et héritier d’une tradition plus
que centenaire, le volontaire armé est ensuite impliqué dans des
conflits dont la violence est moins réglée. Cette évolution abou-
tit aux guerres hybrides du xxie siècle dans lesquelles le recours
au terrorisme fait partie du registre d’action du jihadiste.
Le terrorisme est envisagé par les partisans les plus radicaux
de la cause sioniste à la fin de la Seconde Guerre mondiale et
jusqu’en 1947. Le débat se pose également au sein des différents
courants de l’extrême gauche française à la fin des années 1960
et au début des années 1970, y compris en solidarité avec des
combats « tiers-mondistes ». Or, dans les deux cas, les partisans
d’un passage au terrorisme sont très minoritaires, et cette voie
devient quasi immédiatement une impasse. Dans les deux cas,
avec des modalités différentes, on peut l’expliquer en ayant re-

1.  Mary Kaldor, New and Old Wars: Organized Violence in a Global Era, Stanford,
Stanford University Press, 1999.

269
Les volontaires armés

cours à la question nationale. Dans le cas d’Israël, les engagements


se font à partir de 1947 en faveur d’un État (ce qui est finalement
assez rare, même si on le retrouve avec la Croatie et la Serbie dans
les années 1990) plutôt que d’un acteur non étatique. Même si
cette théorie a été discutée, on peut considérer l’État comme un
acteur rationnel, en tout cas comme une organisation plus ration-
nelle que des groupes non étatiques fragiles dans des situations de
conflits armés. Pour les courants de l’extrême gauche des années
1970, le combat principal ne saurait se placer sur le terrain de
la « nation », y compris pour défendre des causes dans le Tiers-
Monde. Pour cette partie du spectre politique, la nation semble, à
bien des égards, un objet périmé, un prisme de lecture condamné
par son usage laissé aux « nationalistes ». Le recours aux armes – et
a fortiori par le terrorisme – est plutôt débattu autour des objectifs
idéologiques de victoire contre le modèle de l’économie libérale et
de la société de consommation du bloc occidental.
Ces remarques générales sont évidemment nuancées, par-
fois mises en contradiction, par les facteurs personnels d’engage-
ments, par les trajectoires des acteurs individuels et les aléas qui
peuvent les caractériser. La relative faiblesse des effectifs de vo-
lontaires armés français depuis 1945 s’inscrit dans ce qu’on pense
être une tendance définitive de disparition de la guerre. De fait,
elle caractérise la période (ou tout au moins une grande partie
de cette période) par rapport à la première moitié du xxe siècle.
Les évolutions relevées plus haut incitent toutefois à dégager des
profils différenciés de volontaires. De façon très schématique, on
pourrait relever trois archétypes.
Le premier regroupe les « experts volontaires ». Attirés par
l’aventure, habités par des représentations faites de héros guer-
riers de l’Histoire, ils ont développé une très grande compétence
militaire avant de s’engager comme volontaires. Ces hommes
peuvent avoir été des soldats de carrière dans une vie précédente
(à l’instar de Teddy Eytan en Israël, du « capitaine » Borella au
Cambodge et au Liban ou de Gabar en Syrie). Certains sont

270
Conclusion

plutôt des « mercenaires volontaires », oscillant entre un statut et


l’autre (Patrick Ollivier, Lenormand ou Cheng). Dans ce même
groupe, des hommes épris d’une liberté aventureuse ont su se
bâtir une forme d’expertise au gré des opportunités qui se sont
offertes à eux (Patrice Franceschi par son milieu familial et une
courte formation initiale ; Gaston Besson par la multiplication
de ses engagements). La compétence militaire et les représenta-
tions sur lesquelles ils construisent leur action sont le socle de
ce qui les rassemble. Leur professionnalisme au combat et leurs
profils socioculturels sont, en revanche, très hétérogènes. On
peut en dire autant de leur rapport à la brutalité : Gaston Bes-
son, très marqué par son expérience croate, illustre sans doute le
mieux cette difficulté à retrouver une vie ordinaire. Une partie
d’entre eux se caractérise également par une forme d’incapacité à
sortir de la violence (Jean Kay).
Le deuxième groupe est, au contraire, plutôt homogène sur
le plan sociologique, au moins dans la période de guerre froide
(étudiants issus de classes moyennes et surtout supérieures). Il s’est
forgé le goût de l’engagement dans la militance politique dans des
milieux d’extrême gauche ou d’extrême droite ; il appréhende le
conflit auquel il prend part avec une capacité d’analyse des en-
jeux assez solide. Ce deuxième groupe est également animé par
des représentations de l’engagement armé qui en font sans doute
l’héritier le plus revendiqué des générations précédentes (inter-
nationales blanches du xixe siècle, garibaldiens, Brigades inter-
nationales en Espagne). La prise d’armes constitue un moment
d’un parcours politique, mais ne traduit pas forcément une radi-
calisation de positions politiques déjà « extrêmes » par rapport à
l’ensemble de l’offre politique du moment : militants du GUD,
de l’Action française, guévariste comme Régis Debray, porteur de
valises et tiers-mondiste comme Gérard Chaliand, libertaires… La
passivité des autorités françaises face aux circulations de volon-
taires s’explique sans doute par l’observation historique de ce type
de volontaires, mais aussi finalement par l’absence significative de

271
Les volontaires armés

problèmes qu’ils pourraient poser à leur retour. Soit parce que leur
faible nombre facilite leur surveillance, soit parce qu’ils se réin-
sèrent aisément, ces hommes ne font pas l’objet de politiques res-
trictives une fois rentrés en France. Réunissant les caractéristiques
de ce groupe mais aussi du troisième, les figures d’Emmanuel
Albach et peut-être davantage encore de Thibaut de La Tocnaye
incarnent, dans leur engagement en faveur des phalanges chré-
tiennes libanaises, un courant de droite dont l’identité catholique
de la France constitue un élément fondamental. René Rémond a
successivement qualifié ce courant de « droite légitimiste » ou de
« droite contre-révolutionnaire et traditionaliste »1.
En effet, le dernier groupe rassemble les enrôlés pour des
causes identitaires. Il est sociologiquement plus divers, car beau-
coup plus important numériquement. Il se compose des volon-
taires qui s’engagent prioritairement sous le coup de l’émotion
(laquelle peut être instrumentalisée par les organisations qu’ils
rejoignent pour la période la plus récente). Si le souvenir du
volontariat armé d’avant 1945 peut exister chez ces hommes,
les ressorts victimaires (Shoah, sentiment de discrimination dans
la société française…) en lien avec une forme plus ou moins
consciente de malaise dans la société française sont plus puis-
sants. Dans le cas libanais (conflit extrêmement complexe au
demeurant), ces raisons identitaires existent mais s’hybrident
avec les mécanismes qui caractérisent les deux archétypes pré-
cédents, au-delà des seuls Albach et La Tocnaye. Sinon, ce troi-
sième groupe réunit essentiellement les Français partis en Israël,
en Bosnie, puis dans les causes jihadistes qui jalonnent la période
jusqu’à la Syrie. Leur bagage idéologique ou religieux est très dif-
férent d’un cas à l’autre, souvent faible toutefois dans la plupart
des cas jihadistes. Hormis la génération partie en Bosnie, leur
connaissance militaire est également nulle, puisqu’il s’agit des

1.  René Rémond, Les Droites en France, Paris, Aubier Montaigne, 1982 et Les
Droites aujourd’hui, Paris, Seuil, 2005.

272
Conclusion

premières générations à ne pas avoir effectué de service militaire.


Tandis que l’engagement en faveur d’Israël fait a priori l’objet
d’une seule expérience, le jihadisme peut amener certains volon-
taires à plusieurs expériences successives et surtout à considérer
la France comme partie prenante du conflit et à s’en prendre à
ses intérêts ou ses ressortissants par l’action terroriste. Si les fac-
teurs identitaires font d’Israël un modèle historique intéressant à
observer pour comprendre les engagements identitaires actuels,
la comparaison trouve de nombreuses limites dans les contextes
très différents, même si à peine plus d’un demi-siècle les sépare.
Ces différences de contexte s’expliquent prioritairement
par l’accélération de la mondialisation qui amplifie les phé-
nomènes transnationaux. À ce titre, on peut considérer que
l’étude du volontariat armé constitue un observatoire privilégié
de « l’histoire mondiale de la France »1. Elle révèle combien
d’autres identités que française travaillent la société hexago-
nale dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Après
la domination des idéaux nationaux – à leur apogée dans la
seconde moitié du xixe siècle – et l’hyperpolitisation des re-
lations internationales en Europe dans la première moitié du
xxe siècle, l’après-1945 voit resurgir des éléments structurant
les sociétés, comme les religions. Encore présente chez certains
philhellènes soucieux de solidarité chrétienne face aux Otto-
mans musulmans au moment de la guerre d’indépendance
grecque, cette forme de solidarité semble être largement ou-
bliée jusqu’en 1945. Singulièrement pour le troisième groupe
précédemment esquissé, l’histoire du temps long de la France,
lue par le prisme du volontariat armé, semble ainsi dessiner
une évolution vers le retour à des identités, concurrentes du
sentiment d’appartenance nationale, qui s’affirment beaucoup
plus clairement encore après 1991. Cette tendance historique,
associée à une conjoncture plus récente de menace terroriste

1.  Patrick Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2017.

273
Les volontaires armés

liée au jihadisme, n’est-elle pas un élément supplémentaire qui


devrait inciter les Français à repenser les valeurs inclusives et les
mécanismes de cohésion qui replaceraient l’identité nationale
au-dessus de formes concurrentes ?
Sources et bibliographie

SOURCES

Archives internationales

ONU
Rapport de la 50e session de l’Assemblée générale de l’ONU du 29
août 1995 (A/50/390/Add1).

Croix-Rouge
Conventions de Genève de 1949 et protocoles additionnels.

Archives administratives françaises

Archives du ministère des Affaires étrangères


(site de La Courneuve)
Série Cabinet du ministre, sous-série Georges Bidault (1944-1947)
Dossier 30 : Immigration israélite clandestine (1947-1948)
Série Levant 1944-1965
Dossier 376 : Immigration
Dossier 401 : Volontaires arabes et juifs pour la Palestine (1948-
1949)

275
Les volontaires armés

Archives Départementales des Bouches-du-Rhône


150 W 158 à 163 : Cabinet de la Préfecture
174 W 34 Surveillance des circulations à destination de la Palestine.

Archives de presse

Quotidiens
Corse-Matin, La Dépêche, La Voix du Nord, Le Figaro, Le Méridio-
nal, Le Monde, L’Orient, Présent, Sud-Ouest, The Jerusalem Post,
20 Minutes

Périodiques
Breizh-Info, Le Journal du dimanche, Le Nouvel Observateur,
Le Point, Paris-Match, Raids, Valeurs actuelles

Radios
RFI

Audiovisuel
Arte, France Télévisions, France 24, RTS

Mémoires publiés
Emmanuel Albach, Beyrouth 1976, des Français aux côtés des pha-
langistes, Paris, Les Bouquins de synthèse nationale, 2015.
Gaston Besson, Une vie en ligne de mire, Paris, JC Lattès, 1994.
Gérard Chaliand, La Pointe du couteau, Mémoires, Paris, Robert
Laffont, 2011.
—, Patrice Franceschi, Jean-Claude Guibert, De l’esprit d’aventure,
Paris, Le Grand Livre du mois, 2003.
Pierre Chassin, Baroud pour une autre vie, Paris, Jean Picolec, 2000.
Régis Debray, Bilan de faillite, Paris, Gallimard, 2018.

276
Sources et orientations bibliographiques

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Éditions de La Baconnière, 1950.
Patrice Franceschi, Guerre en Afghanistan (27 avril 1978-31 mai
1984), Paris, La Table ronde, 1984.
Franck Hugo, Philippe Lobjois, Mercenaire de la République, Paris,
Nouveau Monde éditions, 2009.
Gilles Lambert, La Guerre d’indépendance d’Israël, 1948-1949,
Témoignages de volontaires français et francophones, Paris, Machal,
2006 (recueil de témoignages).
Thibaut de La Tocnaye, Les Peuples rebelles, Itinéraire d’un Français
aux côtés des combattants de la liberté, Paris, Godefroy de Bouillon,
2003.
Frédéric Lynn, Les Hommes libres, Paris, Éditions Bios, 2017.
Patrick Ollivier, Soldat de fortune, Paris, Éditions Gérard de Villiers,
1990.
—, Commandos de brousse, Paris, Grasset, 1985.
Hugues de Tressac, Tu resteras ma fille, Le nouveau combat d’un
soldat de fortune, Paris, Plon, 1992.
David Vallat, Terreur de jeunesse, Paris, Calmann-Lévy, 2016.

Témoignages écrits
Témoignage écrit de JLM, volontaire en Ukraine, en mai 2018

Sites ou réseaux sociaux de volontaires


Gaston Besson
https://www.facebook.com/gaston.besson
https://twitter.com/gaston_besson?lang=fr

277
Les volontaires armés

Erwan Castel
https://twitter.com/Alawata
https://vk.com/erwan.castel

Entretiens
Entretien avec Gaston Besson à Lacanau le 14 octobre 2012.
Entretien avec « Dumas » à Aix-en-Provence le 20 octobre 2012.
Entretien avec Patrice Franceschi à Paris le 25 mai 2018.
Entretien avec Thibaut de La Tocnaye à Paris le 23 mars 2012.
Entretien avec « Lenormand » à Montpellier le 2 avril 2013.
Entretien avec Éric Micheletti à Paris le 21 avril 2018.
Entretien avec Hugues de Tressac à Montalivet le 16 octobre 2017.

ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

Ouvrages
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tions, 2017.
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gin and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 2010 (édition révi-
sée et augmentée).
Nir Arielli, From Byron to Bin Laden, A History of Foreign War Vo-
lunteers, Harvard, Harvard University Press, 2018.
James Barr, Une ligne dans le sable, Le conflit franco-britannique qui
façonna le Moyen-Orient, Paris, Perrin, 2017.
Christopher Browning, Des hommes ordinaires, Le 101e bataillon de
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Les Belles Lettres, 2002.

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Sources et orientations bibliographiques

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Jürgen Elsässer, Quand le djihad est arrivé en Europe, Paris, Xenia,
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Jean-Pierre Filiu, Les Neuf Vies d’Al-Qaida, Paris, Fayard, 2009.
Patrice Franceschi, Ils ont choisi la liberté, Paris, Arthaud, 1981.
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Gilles Kepel, Passion française, Les voix des cités, Paris, Gallimard,
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Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, Paris, Éditions de la Maison
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Evan F. Kohlmann, Al-Qaida’s Jihad in Europe: the Afghan-Bosnian
Network, Londres, Berg Publishers, 2004
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Olivier Roy, Le Djihad et la Mort, Paris, Seuil, 2016.
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David Thomson, Les Français jihadistes, Paris, Les Arènes, 2014.

Articles
Brigitte Beauzamy, « Les diasporas dans les conflits à l’épreuve des
études sur la mondialisation », Tracés, Revue de sciences humaines,
n° 23, février 2012, p. 77-88.
Randy Borum, « Radicalization into Violent Extremism I :
A Review of Social Science Theories », Journal of Strategic Security,
University of South Florida, 2012.
Nathalie Deguigné, Émile Temime, « Le camp du Grand Arénas,
l’étape française des émigrants du Maghreb en route vers Israël
(1952-1966) », Archives juives, vol. 41, n° 2, 2008, p. 34-50.
Samuel Ghiles-Meilhac, « Les Juifs de France et la guerre des Six
Jours : solidarité avec Israël et affirmation d’une identité politique
collective », Matériaux pour l’histoire de notre temps, vol. 96, n° 4,
2009, p. 12-15.
Peter Neumann, « The trouble with radicalization », International
Affairs, n° 89, vol. 4, 2013, p. 878-899.
Gilles Pécout, notamment les articles « Pour une lecture méditerra-
néenne et transnationale du Risorgimento », Revue d’histoire du xix e
siècle, n° 44, 2012, p. 29-47.
Léa Salettes, « Le Commando français dans la guerre d’indépen-
dance de l’État d’Israël, 1948-1949. Des origines à l’oubli », Bul-
letin de l’Institut Pierre Renouvin, vol. 45, n° 1, 2017, p. 125-135.
Simon Sarlin, Le légitimisme en armes, Histoire d’une mobilisation
internationale contre l’unité italienne, Bibliothèque des Écoles fran-
çaises d’Athènes et de Rome, n° 355, Rome, École française de
Rome, 2013.

280
Sources et orientations bibliographiques

Rapports de Think Tanks


« Saisir les mécanismes de la radicalisation violente : pour une ana-
lyse processuelle et biographique des engagements violents », Rap-
port de recherche pour la Mission de recherche Droit et Justice, avril
2017, 152 p.
Marc Hecker, « 137 nuances de gris : les djihadistes de France face
à la justice », Études de l’IFRI – Focus stratégique, avril 2018.

Thèses universitaires
Erik Cohen, Les volontaires juifs de France vers Israël durant la
guerre de Kippour. Contribution à l’étude des relations Israël-diaspora.
Approche socio-historique, thèse de doctorat de 3e cycle sous la direc-
tion d’Annie Kriegel, université de Paris-X, 1986, 695 p.
Pascal Madonna, Les volontaires français dans les guerres de
Yougoslavie (1991-1995), thèse sous la direction de Walter Bruyère-
Ostells, Sciences Po Aix (en cours, soutenance prévue en 2019)

Documentaire
Olivier Pighetti, Les Ch’tis d’Allah : le gang de Roubaix, France,
Pigments pourpres productions, 2011, 60 min.

Sites Internet
Alternative libertaire, Études géostratégiques, Slate, You Tube
Index

A Bara (tambour), 142


Aberlin Arthur, 152, 153, 155, 156, Barki Adil, 105
158 Barnouin Thomas, 200
Abu Abdul Aziz, 98 Barrès Jean-Baptiste, 22
Abu Tasnim, 201 Barrios de Chamorro Violeta, 63
Abu Saha, 177 Bastien (en Syrie), 131, 167
Abu Shahadi, 213 Beauchef Jorge, 22
Albach Emmanuel, 80, 81, 82, 125, Beauvoir Simone de, 262
129, 138, 140, 143, 150, 151, 152, Ben Gourion David, 178, 203
166, 171, 181, 183, 211, 218, 223, Ben Laden Oussama, 100, 101, 199,
226, 230, 231, 249, 250, 251, 255, 245
272 Bendaoui Hocine, 99, 256
al-Baghdadi Abu Bakr, 104, 105 Benjamin (en Israël), 179
Allard (abbé), 25 Bensemhoun Jordan, 77
Allet (colonel), 26 Ber Cécile, 255
Allouche Ali, 189 Béranger Pierre-Jean de, 23
Al-Zarkaoui Abu Moussab, 209 Bergeron Francis, 81, 162, 257
Anderson Benedict, 132 Berry Georges, 27
Antony Bernard, 193 Besson Gaston, 15,16, 86, 95, 96,
Appel Jacky, 154, 178 97, 115, 122, 156, 160, 190, 194,
Arafat Yasser, 45, 47, 74 231, 236, 237, 240, 249, 250, 251,
Arif Saïd, 154 253, 271
Aron Raymond, 76 Jean-François, 122
Avitan Armand, 154, 197 Bevin Ernest, 203
Aybes Joseph, 187 Beyrard Norbert, 73, 195
Bidault Georges, 203
B Bizot François, 51
Baleste Christophe, 21 Bokan Dragoslav, 97
Balladur Édouard, 260 Bonneville de Marsangy Henri, 32

283
Les volontaires armés

Borella Alexis-François (dit Domi- Clain Fabien, 107, 172, 200


nique ou Capitaine François), 48, Clain Jean-Michel, 172, 200
50, 51, 52, 79, 141, 142, 175, 191, Clausewitz Karl von, 257, 261
194, 195, 270 Collange Thomas, 200
Bornstein Robert, 198, 201, 223 Cooper Fenimore, 23
Bouchiki Hassan, 199 Corel Olivier, 199
Bouguelane Mouloud, 99, 232 Cornwallis Charles, 20
Bourmont Louis Victor de, 24 Cot Pierre, 29
Bouzereau de Bellemain Jean, 23 Courrèges Jean-Philippe, 86, 87, 143
Brejnev Leonid, 162 Coursier Jean, 32
Broch Walter, 134, 135 Curiel Henri, 262
Browning Christophe, 18, 235, 238
Bybelezer Fernand, 205 D
Byron George, 40 D’Arc Jeanne, 32, 150, 151
Damien (en Syrie), 124
C Darnand Joseph, 34
Cabral Amilcar, 43, 44 Dassault Marcel, 261
Calvet (Dom) Gérard, 79, 150, 194 Dayan Moshe, 74
Camus Albert, 76 De Gaulle Charles, 70, 71, 127, 203
Cance Pierre, 34 Debray Régis, 40, 41, 42, 44, 62,
Carrel Armand, 21 118, 135, 150, 158, 221, 225, 228,
Castel Erwan, 114, 207 271
Castro Fidel, 40, 42, 43, 158 Degrelle Léon, 124
Caze Christophe, 99, 129, 133, 141, Demonchaux Frédéric (dit Gabar),
147, 154, 163, 174, 180, 232, 233, 110, 144, 156, 168, 197, 206, 211,
237, 238, 239, 245 224, 233, 239, 270
Chacal vert, 63 Denard Robert (dit Bob), 53, 61,
Chaliand Gérard, 40, 42, 43, 44, 45, 196, 260
46, 57, 58, 60, 118, 120, 125, 128, Déprenat Bernard, 189
135, 140, 149, 150, 158, 225, 228, Depreux Edouard, 204
259, 271 Deschanel Paul, 259
Chamoun Camille, 79, 81 Dieckhoff Alain, 241
Charette François Athanase, 25, 26 Diffre (dit Eytan) Thadée (dit Ted-
Charlemagne (empereur), 35 dy), 70, 72, 88, 154, 176, 177,
Charpentier Charles, 29, 30 205, 270
Chassin Kevin, 144 Djellil Omar, 133, 136, 163, 180,
Chassin Pierre, 53, 54, 120, 126, 127, 198, 199, 243, 248, 256, 257
130, 150, 159, 162, 221, 227, 228, 240 Doriot Jacques, 95
Chelouche Avi, 195 Dost (dit commandant Massoud)
Chemouny Guy, 154, 223 Mohamed, 60, 61, 100, 206, 252
Cheng Thierry (dit Titi), 60, 61, 81, Drucker Simon, 131, 135, 154, 255
85, 86, 196, 271 Drugeon David, 107, 176, 201, 208

284
Index

Dumas, 84, 122, 196 Goldman Pierre, 262


Dumont Lionel, 99, 134, 138, 174, Gonot Kevin, 200
176, 180, 238, 263 Gorbatchev Mikhaïl, 58
Dupire Thibault, 115, 233 Gotovina Ante, 189
Durmaz Yunus, 210 Gourmat Salah, 108
Dusol Damien, 193 Grinberg Maurice, 254
Guérin Joseph-Louis, 25
E Guevara Ernesto Rafael (dit Che), 40,
el-Assad Bachar, 103, 104, 175, 227 41, 42, 43, 45, 225
el-Assad Hafez, 82 Guillo Alain, 59
Elie (en Israël), 165 Grauwin Paul-Henri, 51
Elsässer Jürgen, 232
Erdogan Recep Tayyib, 210 H
Essid Sabri, 200 Habermas Jürgen, 170
Hamam Walid, 108
F Hassan (en Bosnie), 173
Fabvier Charles, 21, 23 Hassin (en Bosnie), 173
Faci Michel-Roch, 94, 95, 96, 154, 160 Hauchard Maxime, 170, 238
Fajerman Maurice, 172 Hecker Marc, 172
Fanon Frantz, 149 Hekmatyar Gulbuddin, 58, 100
Faucier Nicolas, 29, 30 Hénin Nicolas, 244
Faulques Roger, 48 Herzl Théodore, 68, 165
Feldman Jacques, 69 Hitler Adolf, 35, 36, 115
Fenet Henri, 35 Hobsbawm Eric, 39, 67
Ferdinand VII, 21 Holbrooke Richard, 93
Florès Eduardo, 96 Houphouët-Boigny Félix, 71
Franceschi Patrice, 59, 60, 61, 109, Hubert (en Syrie), 152
119, 126, 138, 139, 156, 214, 220, Hugo Franck, 86, 96, 123, 124, 161,
224, 228, 230, 234, 259, 271 261
Franco Francisco, 31 Hugo Victor, 23
Frangié Suleiman, 79 Huntington Samuel, 91
Fukuyama Francis, 67
I
G Ianoukovytch Viktor, 111
Garibaldi Giuseppe, 23, 24, 26, 36, Izetbegović Alija, 93
117
Garibaldi Ricciotti, 24 J
Garnier Romain, 200 Jactel, 73
Gemayel Bachir, 83, 138 Jaurès Jean, 24
Gemayel Pierre, 79, 80, 83 Jean-Paul II, 64
Georges (dit colonel Fabien) Pierre, 31 JLM, 113, 114, 156, 160, 161, 184,
Giscard d’Estaing Valéry, 260 192, 233, 251

285
Les volontaires armés

Joumblatt Kamal, 78 Lustyk Maurice, 165


Jović Mirko, 97, 192 Lyautey Hubert, 150, 151
Lynn Frédéric, 219, 240, 249, 250
K
Karageorgévitch Pierre, 97 M
Kassig Peter, 239 Madonna Pascal, 154
Kay Jean, 48, 49, 159, 195, 261, Malraux André, 29, 40, 49, 67
263, 271 Mao Zedong, 45, 46
Kelman Claude, 76 Maréchaux Laurent, 58, 149
Kepel Gilles, 244, 256, 268 Martel Charles, 182
Kersauson Robert de, 28 Marty André, 31
Kershaw Ian, 13 Maspéro François, 43
Khosrokhavar Farhad, 140, 156 Massine Jean, 73, 154
Khoueiry Jocelyne, 142 Maurras Charles, 192
Kipling Rudyard, 121, 125 Megherbi Mohamed,
Kisielevoska Marcel, 72 Megherbi Najib,
Krasucki Henri, 110 Meir Golda, 75
Kwort Raymond, 73, 206 Merah Mohammed, 102, 200
Mercier-Vega (dit Ridel) Louis, 29,
L 30
La Fayette Gilbert de, 12,19, 27, 36, Micheletti Éric, 121, 124, 152, 161,
72, 196 166, 250
La Mata Rémy de, 196 Milošević Slobodan, 93
La Tocnaye Alain de, 127 Misrahi Robert, 242
La Tocnaye Thibaut de, 63, 83, 127, Mitterrand François, 166
128, 136, 137, 193, 194, 256, 257, Mladen Markač, 94
272 Mobutu Sese Seko, 54
Labonne Roger, 33 Moch Jules, 204
Lagourgue Édouard, 119 Monnet Jean, 71
Lambert Gilles, 254 Mostefaï Ismaël Omar, 208, 209
Lamoricière Louis de, 25 Munier Sergueï, 189
Le Clainche (dit Kendal Breizh) Mussolini Benito, 31
Olivier, 110, 137, 155, 156, 158,
Lenormand, 60, 61, 81,121, 124, N
126, 162, 173, 176, 208, 260, 271 Napoléon Ier (empereur), 21
Lenta Victor, 113, 156, 161, 162, Nasser Gamal Abdel, 74
226 Nemmouche Mehdi, 244
Levin Fernand, 4, 71 Nicolaï Jacques, 131, 137, 250
Lon Nol, 50, 51 Nicollier Jean-Michel, 94
Louis IX (dit Saint-Louis), 151, 258 Niellon Charles, 22
Louis XVI, 20 Notin Jean-Christophe, 59, 206
Lozach Yannick, 114

286
Index

O S
Ocalan Abdullah, 202 Sagnier Marcel, 31, 32
Oillic Guillaume (dit major Wil- Saïl Mohamed, 37
liam), 196 Sakka Louai, 209
Ollivier Patrick, 55, 191, 192, 229, Salahudine al-Faransi, 219, 226, 227,
258, 260, 271 228
Omsen Omar, 106, 174, 175, 177 Salazar António de Oliveira, 207
Ortega Daniel, 63, 64 San Martín José de, 22
Ourinovsky Jacques, 73 Sanders Alain, 63
Sapin Dominique, 247
P Sartre Jean-Paul, 40, 42, 76, 242,
Paz Estenssoro Victor, 41 262
Percy Jennifer, 122 Schoendoerffer Pierre, 136
Perovic Nikola, 113, 190 Shahadi Abou, 1
Persat Maurice, 20 Sharon Ariel, 75
Pétain Philippe, 33 Sidos François-Xavier, 212
Peucelle Nicolas, 96 Sihanouk Norodom, 50
Pie IX, 26 Smith Ian, 54
Philip André, 203 Soustelle Jacques, 203
Philippe (au Liban), 80, 125, 138, Spaggiari Albert, 261
171, 183, 211 Staline Joseph, 92
Pleven René, 71
Pouillon Fernand, 201 T
Poutine Vladimir, 115, 116 Thau Frédéric, 204
Puaud Edgar, 34, 35, 37 Thiriat Olivier, 87
Puig Jean-José, 59 Thomson David, 181, 264
Tito Josip, 92
R Tot (adjudant-chef ), 188
Rafa Ali, 163 Tressac Hugues de, 52, 53, 56, 120,
Ražnatović Želko, 98 176, 259, 260
Reagan Ronald, 62, Trochu Charles, 32
Regnaud de Saint-Jean d’Angléy Tudjman Franjo, 93
Auguste, 21
Rémond René, 272 U
Resciniti de Says René, 262, 263 Uzan Raymond, 171
Robak Charles, 154
Robert Alain, 173 V
Roger (en Croatie), 220 Vallat David, 128, 129, 136, 154,
Rolin Olivier, 46 164, 166, 172, 173, 180, 199, 201,
Roussillon Sylvain, 97, 192 243, 255
Roy Quentin, 145 Venhaus John, 125, 131, 133
Roy Olivier, 59, 119, 169, 238, 242, 243 Verne Jules, 125

287
Les volontaires armés

Victor (en Syrie), 137 Y


Villebois-Mareuil Georges de, 28 Yassine (en Syrie), 181

W Z
Wardak Amin, 60, 61, 109, 119, Zanettacci Stéphane, 81, 82, 126,
206, 220, 252 127, 129, 251
Weber Max, 142 Zemmiri Omar, 256
Weil Simone, 30 Zerbib Yohan, 77
Weiler Raphaël, 71
Weizmann Eizer, 73
William (en Syrie), 110, 182
Wilson (en Syrie), 133
Table

Remerciements................................................................................................... 7

Glossaire............................................................................................................... 9

Introduction...................................................................................................... 11

Chapitre 1
De La Fayette aux Waffen-SS
L’engagement politique par les armes...................................................... 19

1776-1914 : Combattre pour (ou contre) la nation


et la liberté .......................................................................................................... 19
L’âge romantique :
la participation à une Grande Armée de la liberté.............................. 20
Garibaldiens contre « internationales blanches »................................. 23

Violences de guerre et hyperpolitisation des volontaires armés :


« L’Europe en enfer » (première moitié du xxe siècle)........................... 26
Contre la perfide Albion : des volontaires aux côtés des Boers........... 27
« Internationale rouge » contre « internationale noire » ?.................. 28
LVF et Waffen-SS : engagés armés au service
de la collaboration avec le Grand Reich.................................................. 33

289
Les volontaires armés

Chapitre 2
Le temps des guérilleros
L’engagement idéologique au temps de la guerre froide................... 39

Les guérilleros de la guerre froide : guerres révolutionnaires, guérillas


et luttes d’émancipation coloniale............................................................... 40
Itinéraires de Régis Debray et Gérard Chaliand :
de l’engagement armé à l’observation participante.............................. 40
n  Les luttes guévaristes........................................................................... 41
n  La Guinée-Bissau.................................................................................... 43

La plume plutôt que la kalachnikov : la gauche et la question


de la violence armée pour la cause............................................................ 44

Défendre l’Occident, ses valeurs et ses sphères d’influence................ 47


Deux « cow-boys solitaires » : Jean Kay et Alexis-François Borella......... 48
n  Le Pakistan oriental............................................................................... 48
n  Le Cambodge des Khmers rouges..................................................... 50

Des fronts dans la lutte contre le communisme..................................... 52


n  La Rhodésie.............................................................................................. 54

Aux frontières du volontariat armé :


des observations participantes....................................................................... 56
L’Afghanistan : un front de lutte contre
le communisme soviétique........................................................................... 57
n  La guerre d'Afghanistan (1979-1989)................................................ 57

Dans les maquis anticommunistes d’Amérique latine......................... 61


n  Les Contras au Nicaragua.................................................................... 62

Chapitre 3
Monde bipolaire, identités et religions.................................................... 67

L’engagement en Israël, un cas précurseur ?............................................. 68

290
Table

S’engager pour Israël dans le contexte


de l’immédiat après-Shoah......................................................................... 68
n  La naissance d'Israël............................................................................. 68

Un volontariat persistant mais rendu moins utile................................ 74


n  Les guerres israélo-arabes des Six Jours
et du Kippour............................................................................................ 74

Le Liban, un engagement en faveur


des chrétiens d’Orient...................................................................................... 78
n  La guerre civile libanaise (1975-1989).............................................. 78

1975-1976 : Solidaires des chrétiens libanais


aux premières heures de la guerre civile................................................... 79
De nouvelles initiatives individuelles :
l’exemple de Thibaut de La Tocnaye........................................................ 83
n  La reprise des hostilités dans la guerre civile................................ 83

Les volontaires au « pays des fleurs » ......................................................... 84


n  Les Karens : révolte d'une minorité en Birmanie.......................... 84

Construire des bases solides à la guérilla karen


en territoire birman...................................................................................... 85
Un lourd tribut à l’heure de la contre-insurrection birmane............. 87

Chapitre 4
« Le xxie siècle sera religieux ou ne sera pas »....................................... 91

La Yougoslavie : des Français dans tous les camps ................................ 92


n  Les guerres de Yougoslavie (1991-1995).......................................... 92

Des Français dans une nouvelle internationale noire


au service de la Croatie................................................................................ 93
« Internationale blanche » (royaliste) au service de la Serbie
versus « internationale musulmane »....................................................... 97

291
Les volontaires armés

La mutation du volontariat armé musulman


vers un jihadisme global et terroriste.......................................................... 99
L’Afghanistan, de l’anticommunisme
à la solidarité musulmane......................................................................... 100
n  Les talibans, au cœur du conflit afghan
(1994 à nos jours).................................................................................. 100

Le théâtre irako-syrien : le califat et une recrudescence


du volontariat armé dans la société française
qui inquiète les autorités............................................................................. 103
n  D'Al-Qaeda à Daech............................................................................. 103

L’appel au jihad........................................................................................... 105


Les Kurdes : une nouvelle cause garibaldienne ?................................. 108

L’Ukraine, un autre théâtre qui prolonge le volontariat


des années 1990 sur le sol européen......................................................... 111
n  La guerre du Donbass en Ukraine................................................... 111

Entre antiaméricanisme et convergences nationalistes en Europe :


engagements au service des sécessionnistes du Donbass...................... 112
Autres convergences nationalistes et sentiments antirusses :
des Français dans les milices ukrainiennes............................................ 114

Chapitre 5
Être Garibaldi ou rien................................................................................. 117

Le goût de l’aventure...................................................................................... 119


Aventure et exotisme .................................................................................. 119
Des représentations de l’aventure
qui passent par l’héroïsme guerrier….................................................... 123
… et s'incarnent dans des traditions familiales................................... 125
La construction personnelle face à la figure paternelle....................... 128

292
Table

Un ailleurs mythifié en miroir des frustrations


de la vie en France........................................................................................... 130
Ne pas se sentir à l’aise dans la société française.................................. 130
Besoin de servir et de dépasser l’intérêt de sa seule personne............ 134

S’engager jusqu’à la mort ?........................................................................... 139


Franchir le Rubicon.................................................................................... 139
Figures héroïques et de martyrs................................................................ 141

Chapitre 6
De l’émotion à la radicalisation ?........................................................... 147

Sociologie des volontaires armés français................................................ 148


Des jeunes politiquement éduqués et prêts à l’action......................... 149
Des profils beaucoup plus disparates dans les conflits
à motivation identitaire et à l’âge de la 4e mondialisation.............. 153

Des profils d’extrémistes ou de violents produits


par la société française ?................................................................................. 157
Le volontaire armé, un radical politique
ou religieux en France ?............................................................................. 157
Une violence préalable au départ ?......................................................... 162

Les médias : de vecteurs des émotions à outils de mobilisation...... 164


Ressentir le besoin d’agir en apprenant les nouvelles du conflit....... 165
Jihadistes 2.0 ?............................................................................................. 168

La logique de groupe, un effet d’entraînement..................................... 171


Des départs en groupe................................................................................. 171
L’influence d’un leader dans le groupe................................................... 173
Nouvelle identité et exercice de l’autorité au sein du groupe........... 175

293
Les volontaires armés

Nouveaux facteurs identitaires dans la mondialisation...................... 177


Israël, matrice des nouvelles conflictualités
à caractère identitaire ? ............................................................................ 178
Fraternité religieuse, fraternité politique :
une lecture culturaliste ?............................................................................ 180

Chapitre 7
Géopolitique des volontaires armés....................................................... 185

Entrer dans la brigade : une géopolitique


d’acteurs transnationaux dans des conflits apparemment interéta-
tiques ou infra-étatiques................................................................................ 186
Les filières organisées autour de diasporas............................................. 186
Des filières politiques transnationales..................................................... 191
Filières militaires et paramilitaires......................................................... 194

Le travail de ces acteurs transnationaux................................................... 197


Organiser le voyage des volontaires….................................................... 197
… Aguerrir les volontaires ....................................................................... 200

Les politiques publiques françaises


vis-à-vis des volontaires armés..................................................................... 203
Une posture des autorités françaises souvent indulgente :
Israël un cas exemplaire............................................................................. 203
Des facilités pour les causes soutenues par la France.......................... 206

Des États de transit......................................................................................... 207


Des complaisances envers les circulations de volontaires.................... 207
Le développement d’écosystèmes transfrontaliers de trafics................ 212

294
Table

Chapitre 8
Un inéluctable « ensauvagement » du volontaire ?........................... 217

Des hommes inexpérimentés


jetés sur les champs de bataille du monde.............................................. 218
Conditions rudimentaires versus vie confortable en France............ 218
Une peur instinctive au feu...................................................................... 222

Du conflit asymétrique à la guerre hybride :


cercle vicieux d’une violence exacerbée ?................................................. 225
Le sentiment de ne pas se battre à armes égales................................... 225
L’engrenage possible de guerres sales ....................................................... 228
Mécanismes mentaux de la violence....................................................... 234
Consommation d’alcool ou de drogue.................................................... 238

Volontariat, guerres non conventionnelles


et actions terroristes........................................................................................ 240
La lutte pour l’indépendance d’Israël
et le débat sur la légitimité du recours à l’action terroriste............... 240
Radicalisation de l’Islam ou islamisation de la radicalité ?............. 242

Chapitre 9
L’impossible réinsertion dans la société française ?.......................... 247

Des handicaps importants


pour une réintégration réussie ?.................................................................. 248
Trouver des remèdes à la fadeur de la vie ordinaire en France....... 248
Le retour d’un théâtre de morts et d’horreurs :
des séquelles psychologiques ?.................................................................... 251

Essai de typologie des voies de réintégration


des volontaires de retour de conflit........................................................... 254

295
Les volontaires armés

Des réintégrations non problématiques.................................................. 254


L’engagement armé, une étape dans un parcours politique.............. 256
Des formes alternatives d’aventure......................................................... 258
Des volontaires experts « mercenarisés »................................................ 259
L’impossible sortie de la spirale de violence armée.............................. 261
Questions actuelles sur la capacité de réinsertion
des volontaires armés.................................................................................. 263

Conclusion...................................................................................................... 267

Sources et bibliographie............................................................................. 275

Index................................................................................................................. 283