Vous êtes sur la page 1sur 30

BYZANCE ET LE MODE

DE PRODUCTION ASIATIQUE
par Hélène ANTONIADIS - BIBICOU

LA discussion entre marxistes sur le mode de production asiatique — qu'il


ne faut pas confondre avec une a querelle théorique » — témoigne des
efforts déployés ces dernières années pour renouveler la recherche fon-
damentale hors de tout dogmatisme stérilisant, avec le souci constant de
rigueur scientifique et d'enrichissement, mais aussi de pureté, du marxisme.
Enrichir le schéma évolutif — mais seulement typique et idéal — des
modes de production et, par là, des sociétés, consacré par l'usage depuis Karl
Marx (communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme, socialisme),
signifie que le ou les éléments à introduire dans cet ensemble, confrontés de
façon concrète à des phénomènes effectifs de l'histoire des sociétés, ont fait leur
preuve et ont acquis, par la fréquence et par l'importance des cas auxquels ils
peuvent s'appliquer, une valeur universelle. Dès lors tout spécialiste, pourvu
cru'il soit soucieux aussi de la promotion des recherches marxistes, est concerné.
Mais, le problème se pose avec une plus grande acuité pour les domaines où les
questions controversées sont plus nombreuses et fondamentales. Byzance en est
un ; en marge de la discussion sur la féodalité byzantine et, dans une certaine
mesure, à cause peut-être d'elle, ainsi qu'à cause de la théorie sur la commune
slave qui serait importée dans l'Empire, elle se trouve impliquée dans la dis-
cussion sur le mode de production asiatique (le M.P.A.). D'une façon plus
générale, le fait s'explique davantage encore par la méconnaissance séculaire de
la vraie signification du rôle de Byzance à l'intérieur du monde médiéval ; mé-
connaissance bâtie sur des couches successives de malentendus entre « l'Orient
et l'Occident », qui commencent certes dès la fin du IVe siècle avec le partage
effectif du Bas-Empire romain, mais qui ne prennent de formes nettes qu'avec
la création du Saint Empire germanique. Dès lors, Byzance deviendra aussi
« schismatique » et sera battue progressivement, dans tous les domaines, par les
Occidentaux ' à partir du milieu du XIe siècle, avant de voir sa défaite sanctionnée
1. Car rien n'est plus superficiel, sinon fondamentalement faux, que l'interpré-
tation traditionnelle : elle veut que la chute de l'Empire soit la conséquence de sa
défaite militaire par une puissance « terrestre », les Turcs ottomans, et néglige tous
les facteurs endogènes et exogènes, dont l'essor de l'Occident, qui ont déterminé sa
désagrégation.
48 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

définitivement par la conquête des Turcs ottomans au XVe siècle. Byzance ne


pourra donc être, aux yeux de l'Occident, que l'héritière décadente de l'antiquité
grecque et du monde romain ; une héritière à laquelle on peut appliquer le
concept d'une stagnation séculaire, troublée seulement par des complots et des
meurtres de palais et par de vaines discussions théologiques, une héritière qu'on
peut faire entrer sans encombres dans le cadre du « despotisme oriental », — les
étiquettes ont été toujours commodes et reposantes. Les conceptions, à ce sujet,
d'un Montesquieu et d'un Voltaire n'étaient pas faites pour contredire les affir-
mations et les sentiments de Liutprand, l'évêque de Crémone '.
Ainsi, non seulement le mot « byzantinisme » n'a pas encore disparu du
vocabulaire des peuples « civilisés », mais aussi, bien que cela puisse paraître
étonnant, quelques historiens occidentaux continuent à considérer la byzantino-
logie comme un domaine mineur de recherches. Ils négligent un fait important :
l'Empire byzantin a constitué, pendant de longs siècles, le tiers du monde médi-
terranéen au Moyen-Age, d'où l'Europe moderne est issue ; il faut donc qu'il
soit étudié, comme tout ensemble important, dans sa continuité dynamique. Telle
est l'orientation des études byzantines depuis 1930 environ, orientation permise
aussi, dans une certaine mesure, par l'accumulation d'une documentation qui
n'était pas encore accessible aux historiens contemporains de Karl Marx.
Parmi les différentes étapes, au demeurant d'importance inégale, de l'histoire
byzantine, il faut en retenir au moins une : celle qui permet, au tournant des
x'-xr5 siècles 3, de distinguer la Byzance préféodale de la Byzance féodale, sans
qu'on puisse admettre pour autant qu'il y ait eu, à ce moment, soit une révo-
lution soit une rupture. Les nouvelles structures n'étaient que l'aboutissement
normal d'un long processus, leur nouveauté consistant seulement dans un change-
ment quantitatif du rapport des forces économiques et sociales ; un palier décisif
venait d'être franchi, en ce XIe siècle byzantin.
Quoi qu'il en soit, la discussion sur Byzance et le M.P.A. ne saurait être
justifiée que dans la mesure où elle se limite à la période préféodale. Les pages
qui vont suivre, résultat d'un premier examen des sources, dessinent plutôt
la ligne générale des problèmes et des interprétations que celle d'un ensemble
définitivement construit.
L'appartenance ou la non-appartenance du système socio-économique d'un
pays à tel ou tel mode de production ne peut être établie, évidemment, qu'après
avoir confronté les lois internes qui régissent ses éléments aux lois fondamentales
qui déterminent le mode de production considéré, en l'occurrence le mode de
production asiatique.
On nous excusera donc, j'espère, de devoir présenter de nouveau, même
schématiquement, les points essentiels caractérisant le M.P.A., tels qu'ils se
2. D'après les impressions de Liutprand, durant son deuxième voyage à Constan-
tinople, en 968.
3. Sur le XIe siècle, voir, entre autres : K. NEUMANN, Die Weltstellung des byzanli-
nischen Reiches vor den Kreuzzugen, Leipzig, 1894. G. OsTROGonsKY, La féodalité byzan-
tine (cf. infra, note 4), pp. 17-28. Idem, Quelques problèmes de la paysannerie byzantine
(Bruxelles, 1956). pp. 25-28. H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches sur les douanes à By-
zance : L' « octava », le « kommerkion » et les commentaires (Paris, 1963, Cahiers des
Annales, n° 20 ; cité désormais : Recherches sur les douanes), pp. 221-224. Idem, Etudes
d'histoire maritime de Byzance. A propos du « thème des Caravisiens » (Paris, S.E.V.
P.E.N., 1966 ; cité désormais : Etudes d'histoire maritime), pp. 116-123.
BYZANCE ET LE M. P. A. 49

dégagent des articles parus dans les nos 114, 117 et 122 de La Pensée. Disons
plutôt que nous allons essayer, dans cette première approche, de voir dans quelle
mesure les structures fondamentales de Byzance correspondent, en tant que réalité
concrète — bien que dégagée de tout détail —, au modèle du mode de produc-
tion asiatique '.

Aspects géographiques et techniques


Le M.P.A. s'appliquerait généralement à des pays contenant de
grandes étendues de désert, où les conditions climatiques et les condi-
tions du sol appellent un effort particulier pour organiser l'irrigation
artificielle par canaux et ouvrages hydrauliques ; cette irrigation est
la condition première de l'agriculture dans des régions de structure
géophysique désertique. Ainsi, l'aire géographique du M.P.A. pourrait
s'étendre du Sahara jusqu'aux plateaux d'Asie les plus élevés ; l'Egypte
antique, la Mésopotamie, l'Arabie, la Perse, l'Inde, la Tartarie peuvent
être le champ de son application.
Une recherche systématique pourra confirmer qu'on peut également appli-
quer la catégorie de M.P.A. à Java, à Bali, à certaines parties de la Russie, à
certaines sociétés en Afrique, à l'Amérique pré-colombienne, éventuellement à
d'autres pays encore, au moins pour une certaine période de leur histoire. Ce
n'est donc pas la position géographique de Byzance qui ferait obstacle à son
inclusion dans l'aire du M.P.A.
Par ailleurs, sans surestimer la part qui revient au facteur géographique
dans la formation d'un mode de production, il importe de rappeler que son
importance est grande en l'occurrence ; il apparaît que les grands travaux hydrau-
liques et autres — nécessaires, en premier lieu, à la culture des terres et aux
communications — ont joué un rôle prépondérant aussi bien dans les relations
entre communautés que dans la formation du pouvoir central ayant pour fonction
d'organiser ces grands travaux ; le pouvoir central tire de cette fonction une

4. Les renvois au Capital sont faits à l'édition française, K. MARX, Le Capital, Paris,
Editions Sociales, 1950, 8 vol. Idem, Formen die der Capitalistischen Produktion vorher-
yehen (Berlin, 1953), à la traduction anglaise, K. MARX, Pre-capitalist Economie Forma-
tions, Londres, 1964 (avec la très importante introduction d'E. J. HOBSBAWM); cité désor-
mais: Pre-capitalist Formations. Fr. ENGELS, L'origine de la famille, de la propriété privée
et de l'Etat, Paris, Editions Sociales, 1954 ; cité désormais : L'origine de la famille.
Le livre de K. WITTFOGEL, Le despotisme oriental, Paris, 1964 (avec un excellent avant-
propos de P. VIDAL-NAQUET) n'est pas cité dans cet exposé pour deux raisons : sa thèse
générale nous paraît tendancieuse et conçue dans un esprit mécanique ; en ce qui con-
cerne Byzance, nous la considérons erronée à la base, il n'y a pas donc lieu de s'y référer,
la discussion des points précis serait longue et peu constructive. G. OSTROGORSKY, Ges-
chichte des liyzantinischen Staates (3° édition, Munich, 1963), les renvois sont faits, pour
plus de commodité, à la traduction farnçaise, Histoire de l'Etat byzantin, Paris, 1956 ;
cité désormais : Histoire. Idem, Pour l'histoire de la féodalité byzantine, Bruxelles,
1954 ; cité désormais : La féodalité byzantine. Idem, « La commune rurale byzantine »,
dans Byzanlion, t. 32 (1962), pp. 139-166 ; cité désormais : « La commune rurale ».
E. STKIN. Histoire du Bas-Empire (284-565), Paris, Bruxelles, Amsterdam, 1949-1959,
2 vol. ; cité désormais : Histoire du Bas-Empire.
50 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

large part de sa puissance centralisatrice 5. Bien que superstructure, cette for-


mation étatique peut agir, à son tour, sur les ensembles communautaires, ne
serait-ce qu'en tant que régulateur de la masse et des modalités du travail fourni
les communes pour la réalisation et l'entretien des grands travaux ; laissons
par
de côté pour le moment l'étape où les communes sont exploitées par le pouvoir
centralisateur.
Une deuxième raison nous impose de ne pas minimiser l'apport des condi-
tions géo-climatiques, quand on examine le problème d'une relation éventuelle
de Byzance avec le M.P.A. : c'est que l'importance du facteur géographique dans
la formation d'un mode de production doit être évaluée, à mon avis, de deux
manières différentes — l'une « forte », l'autre « faible » — selon qu'il s'agit ou
non d'un mode « précapitaliste » ou plutôt d'un mode se formant à un moment
où les techniques sont ou ne sont pas très développées, nous dirions : modernes '.
Bien que les conditions naturelles régissent toujours la production 7, les moyens
techniques mis actuellement à la disposition de l'homme permettent la transfor-
mation, parfois radicale, du paysage naturel, avec le minimum de forces humai-
nes physiques, à condition qu'on puisse disposer d'un potentiel économique
considérable. Ce n'était évidemment le cas d'aucune société précapitaliste * (ni
même d'aucune société du siècle dernier) ; de Byzance, non plus, où les servi-
tudes de la nature pesaient sur l'homme bien plus lourdement qu'aujourd'hui.
Cependant, la structure géo-climatique des pays byzantins, doublée de condi-
tions économiques et historiques particulières sur lesquelles nous reviendrons, n'a
pas contribué à la formation du M.P.A. Certes, parler d'un seul trait de l'en-
semble d'un Empire au paysage si varié — surtout si l'on songe que Byzance a
couvert, au moment de sa plus grande extension, à quelques différences près,
l'étendue de l'ancien Empire romain — serait, pour le moins, se satisfaire d'une
facilité inexcusable ; quoi qu'il en soit, malgré la forte schématisation à laquelle

5. K. MARX, The British rule in India (édition de Moscou, 1960), p. 16. Idem, Le
Capital, livre 1, t. 2, p. 188, note 1 : « La distribution des eaux était aux Indes une des
bases matérielles du pouvoir central sur les petits organismes de production com-
munale... ».
6. Il est, par exemple, peu probable que le passage du socialisme au communisme,
pour qualifier ces deux catégories de société dans le sens d'un système de production,
soit marqué de façon déterminante par des raisons d'ordre géophysique.
7. K. MARX, Le Capital, livre 1, t. 2, pp. 186-188. L. FEBVRE, Pour une histoire a
part entière (Paris, S.E.V.P.E.N., 1962), pp. 145-179. F. BRAUDEL, La Méditerranée et le
Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II (Paris, 1949 ; cité désormais : La Médi-
terranée), pp. 1-304.
8. Je me demande même, au sujet du M.P.A., s'il ne faut pas apprécier de façon
nuancée le rôle du facteur géographique, en distinguant une société actuelle d'une
société des siècles antérieurs, auxquelles ce mode s'applique ; loin de donner à l'his-
toire universelle la seule mesure des pays développés et bien que les sociétés tribales
d'aujourd'hui continuent, dans leur isolement, à vivre dans des conditions analogues à
celles de certaines sociétés primitives, antiques ou médéviales, il est peut-être utile
— du moins dans les premières étapes de la recherche — de leur assigner une notion
de « vie à court terme », puisqu'elles-mêmes et le milieu naturel dans lequel elles
évoluent sont passibles de modifications immédiates, du fait que, dans d'autres endroits
de la terre, existent objectivement les possibilités techniques et économiques de leur im-
poser, d'une manière ou d'une autre, des changements radicaux ; dans quelle mesure
ce fait influe-t-il sur leur propre développement ? Malgré leur isolement, ces sociétés
ne subissent-elles pas une sorte d'« osmose » ? Quelle est la valeur de l'étanchéité des
limites entre sociétés de degré de développement différent ?
BYZANCE ET LE M. P. A. 51

nous obligent les limites de cet exposé, l'étude, approfondie à plusieurs niveaux,
de la géographie byzantine ne saurait modifier sensiblement les données fonda-
mentales des lignes qui vont suivre.
La configuration géographique du pays B, surtout ses masses forestières, n'ont
favorisé ni des sécheresses excessives ni des inondations catastrophiques, à une
fréquence qui impose de grands travaux régulateurs de l'eau et, par la suite, la
recherche de formes nouvelles de technologie et l'accroissement du pouvoir de
l'Etat organisant et réalisant ces travaux. Malgré l'aridité de la plus grande
partie des sols byzantins (sols méditerranéens à proprement parler), nous nous
trouvons, dans l'ensemble, devant une agriculture « pluviale » et non pas d'irri-
gation, car le climat tempère l'aridité originelle d'une grande partie des terres
cultivables et les cultures elles-mêmes, et les plantes, se sont adaptées à la séche-
resse. Certes, il ne faut pas non plus penser que les Byzantins n'étaient pas
préoccupés par tous les probèmes que pose une distribution rationnelle des res-
sources naturelles en eau, surtout pour d'autres cultures que celle des céréales
et pour le fonctionnement des moulins 10 ; mais ces entreprises non organisées,
demeurées au stade empirique de la vie quotidienne, n'avaient en principe qu'une
importance locale ; c'est du moins l'impression qui se dégage à la lecture de
quelques documents d'archives ayant conservé trace de litiges, au sujet, par
exemple, de ruisseaux revendiqués par deux ou plusieurs propriétaires à la fois,
ou au sujet de détournements abusifs des courants d'eau, — litiges qui se ter-
minent dans la plupart des cas par des compromis et des réconciliations. Il ne
faut pas non plus assimiler le cas de l'Egypte, de la Syrie et de la Mésopotamie
à celui des Balkans et de l'Asie Mineure, puisque — comme on sait — la régu-
lation des eaux et les travaux hydrauliques jouaient un rôle bien plus important
dans le premier cas que dans le second ; mais outre que l'Egypte fut détachée
très tôt de l'Empire byzantin et que la Syrie et la Mésopotamie n'en faisaient
partie que partiellement et par intermittences, elles ont toujours été des régions
périphériques d'après lesquelles on ne peut pas définir géographiquement l'en-
semble de l'Empire. Même si cela était, une autre remarque s'impose : la mise
en place de l'Etat byzantin proprement dit s'est faite à un moment où l'infrastruc-
ture hydraulique de ces régions existait déjà, pour avoir été construite, par les
Romains, entre autres. Cela ne signifie point, cela va sans dire, qu'il faut ignorer
la réalisation ultérieure de constructions supplémentaires, même importantes, et
de travaux d'entretien ; cependant, l'essentiel de l'entreprise qui aurait pu mar-
quer, éventuellement, la formation du mode de production, remonte à des époques
pré-byzantines.
La même remarque s'applique, globalement, au problème des réseaux rou-
tiers lI : cette affirmation constitue même un lieu commun pour celui qui foule

9. Il suffit de se reporter au livre classique de F. BRAUDBL, La Méditerranée, et d'y


relire la première partie : 4 La part du milieu ».
10. G. ROUILLARD, La vie rurale dans l'Empire byzantin (Paris, 1953 ; cité désor-
mais : La vie rurale), pp. 175-177.
11. Voir, pour la position du problème, H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches sur les
douanes, pp. 193-194, 257, et la carte hors-texte « Byzance, esquisse des routes et des
postes de douane (V*-XV* siècles) ». Pour les routes d'Asie Mineure voir, surtout. W.
CALDEH, A Clafsical Map of Asia Minor, dans Anatolian Studies (Journal of the BrHish
Institute of Archaelogy of Ankara), t. 7 (1967).
52 HELENE ANTONIADIS-B1BICOU

encore aujourd'hui le pavé de la Via Egnatia en traversant la Macédoine, pour


celui qui voit les Croisés de la deuxième croisade s'engager sur la Strata diode-
tiana, principale artère reliant, encore au xne siècle, l'Europe centrale à Andri-
nople et à Constantinople, et les marchands sillonner en Asie Mineure des routes
qui remontent bien souvent à l'antiquité ou à l'époque romaine. Certes, nous
manquons encore d'une étude systématique et précise sur les routes byzantines,
qui permettrait seule de dégager leur dynamique (routes, entre autres, créées
après le Ve siècle, routes abandonnées ou fréquentées davantage selon la conjonc-
ture politique et économique, leurs rapports avec l'habitat aussi bien urbain
que rural, etc.). Il reste que le cursus publicus, le service de la poste publique,
institution d'Etat datant de l'Epoque romaine 12, a de latin non seulement la
titulature, mais aussi l'infrastructure elle-même qui permettait son fonctionne-
ment ; loin de minimiser l'aspect « travaux publics » de l'activité des Empereurs
byzantins ", il convient d'insister sur le fait que cette infrastructure — bien
qu'enrichie et entretenue par différents moyens dont la corvée — n'est pas pour
l'essentiel, byzantine.
Cela me semble très important. Comme l'apparition d'un nouveau mode de
production est conditionnée par l'apparition de nouvelles structures ou, du moins,
par une transformation substantielle des anciennes 14, en même temps qu'elle
agit à son tour sur celles-ci, il apparaît que la naissance de l'Etat byzantin n'est
pas tributaire d'un phénomène de cette sorte ; il n'est pas né des fonctions de
constructeur de travaux d'irrigation et de réseaux routiers ni des fonctions publi-
ques en général, bien qu'il continue à les assumer pleinement. La société byzantine
n'est pas une a société hydraulique » ou « marginalement hydraulique », comme
on a voulu l'affirmer ; l'installation progressive de l'Etat byzantin sur des « posi-
tions » pré-existantes, sans qu'il les transforme sensiblement durant les premiers
siècles, fait que les qualités qui lui ont été attribuées dans ce domaine doivent
être transférées à l'Empire romain. Il faudrait alors admettre également que
l'organisation et la réalisation de grands travaux par un Etat sont non seulement
nécessaires, mais aussi suffisantes, pour inclure Rome dans l'aire du M.P.A.
Nous savons qu'il n'en est rien.

Tout au contraire — on voudra bien nous excuser de le rappeler ici


— le
facteur géographique est un des éléments qui orientèrent l'économie de plusieurs
régions de l'Empire romain et de la plupart des pays byzantins, dans un sens
opposé au M.P.A. : ces terres maigres et morcelées sur un sol accidenté, parfois
même insuffisantes, ces îles pauvres disséminées en Méditerranée orientale, ont
favorisé d'une part l'existence de la petite propriété et les grands propriétaires
fonciers sans grands domaines et, d'autre part, la navigation, le commerce et

12. L. BRÉHIER, Les institutions de l'Empire byzantin (Paris, 1949


; cité désormais :
.es institutions), pp. 324-331.
13. Citons, juste à titre d'exemple, pour la première époque byzantine, PROCOPE
DU
CÉSARÉE, De aedificiis (éd. J. HAURY), Leipzig, 1913.
14. C'est le cas pour Byzance aux environs du XI« siècle cf. infra,
; p. 12.
BYZANCE ET LE M. P. A. 53

« l'industrie », par conséquent une vie urbaine développée 15. Il me semble donc
que l'examen des fondements juridique et économique du M.P.A. sera plus ins-
tructif que l'évocation du facteur géographique que nous venons de faire.

Aspects juridiques

Sur le plan juridique, le M.P.A. présuppose l'absence de toute


propriété foncière privée ; ce fait « est effectivement la dé de toul
l'Orient. C'est là-dessus que reposent l'histoire politique et l'histoire
religieuse » ". Le producteur direct n'est pas propriétaire, mais seu-
lement possesseur ayant l'usufruit de la terre ; il ne peut même se
considérer comme tel que dans la mesure où il est membre d'une
commune, corps naturel, précondition pour l'appropriation temporaire
du sol et de son usufruit. Au demeurant, ces communes sont en réalité
seulement des possesseurs héréditaires, la nue propriété et indivise
appartenant à l'Etat seul, « rassembleur de toutes ces petites commu-
nautés », à l'Etat qui apparaît comme le « propriétaire foncier sou-
verain et la souveraineté n'est que la concentration à l'échelle nationale
de la propriété foncière » ". C'est également à l'Etat qu'appartien-
nent, bien que ce soit par l'intermédiaire des communes, le « surtra-
vail » et le « surproduit » des exploitants, déduction faite, évidemment,
de la part du produit consommé directement et individuellement par
les membres de la commune 1S.
Mettre ces quelques données élémentaires en rapport avec les réalités byzan-
tines est s'exposer volontairement à la critique des spécialistes, peut-être même
de nombreux non-spécialistes, de vouloir enfoncer des portes grand-ouvertea,
Comme il n'y a pas d'autres moyens de procéder, nous ferons — le plus briève-
ment possible et en nous excusant — quelques rappels :
Le régime de la terre à Byzance, malgré la complexité des nombreux pro-
blèmes qu'il continue à poser, a néanmoins une constante, tout au long des onze
siècles de son histoire : la distinction, juridiquement parlant, entre ce qui est
terre de la couronne (le patrimonium principis, plus tard couratoreiai et épiskep-
seis), terre d'Etat ou terre du fisc (démosiaké gé), terre privée, les biens fonciers

15. F. BRAUDEL, La Méditerranée, pp. 81-83, 203-210, 240-242. F. TOKEI, Le mode de


production asiatique dans l'oeuvre de K. Marx et F. Engels, dans La Pensée, n° 114, pp.
9-10, 31. H. ANTONIADIS-BIBICOU, Villages désertés en Grèce. Un bilan provisoire [dans
Villages désertés et histoire économique, XI°-XVIIe siècle (Paris, S.E.V.P.E.N.. 1965), pp.
343-417 ; cité désormais : Villages désertés], pp. 408-409.
16. Lettre d'Engels à Marx (6 juin, 1853), et aussi, K. MARX, Pre-capitalist Forma-
tions, p. 75. V. LÉNINE, Brouillon sur la correspondance Marx-Engels, 18M-1883 (Moscou,
1959), p. 260.
17. K. MARX, Le Capital, livre 1, t. 2, p. 27, note 1 ; livre 3, t. 8, p. 172. IDEM, Pre-
capitalist Formations, pp. 68-71. Fr. ENGELS, L'époque franque (dans L'origine de la fa-
mille), chap. I, p. 224.
1b. K. MARX, Le Capital, livre 3, t. 6, pp. 335 et 339 ; t. 8, pp. 173-174 et 252. IDEM,
Pre capitalist Formations, p. 70.
54 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

de l'Eglise appartenant, de fait, à cette dernière catégorie ". L'aspect juridique


du problème s'inscrit dans le droit romain qui « demeurera à toutes les époques
la base du système et de la conscience juridique des Byzantins » ~°. Le Corpus
Juris Civilis exprime et régit à la fois le régime agraire de l'époque protobyzan-
tine, et toute la législation postérieure 21 ne s'est pas écartée du principe fonda-
mental que nous venons d'évoquer. Ce point ne peut pas être contesté pas même
par ceux qui considèrent comme une pure et simple reproduction mécanique des
juristes — dépourvue par conséquent de toute valeur historique " — la présence
de toute loi ancienne dans un recueil juridique.
Les témoignages dans les sources narratives de toute sorte et dans les actes
de la pratique (titres de propriété, actes de vente, testaments, actes de donation,
formulaires de contrats de toute sorte, documents officiels émis à l'occasion
d'exemptions accordées à des propriétaires de biens fonciers privilégiés) sont trop
nombreux et trop suivis à travers onze siècles d'histoire, pour qu'on doive prou-
ver encore l'existence à Byzance de l'ancienne propriété quiritaire du droit
romain. Des faits comme la confiscation de biens fonciers, ou comme la prescrip-
tion trentenaire aussi bien pour le propriétaire d'une terre que pour son exploi-
tant, et surtout le fait saillant qu'est, au Xe siècle, la lutte entre les a puissants »
et les « faibles » — pour ne citer que ceux-là — n'auraient pas de sens sans
l'existence de la propriété patrimoniale (gé gonikè).
Pour Byzance, mis à part évidemment les cas où les sources sont lacunaires
ou obscures, il n'est pas possible de confondre la possession en pleine propriété
(teleia despoteia km kyriotès, pantoia despoteia kai kyriotès, teleia exousia kai
despoteia, etc.) et la simple possession en vue de l'exploitation dans certaines
conditions (la nomè ou chrèsis, katechein kai nemesthai, accompagné le plus
souvent de epi chronois tosois, arithmoumenois... : avoir la jouissance pendant
tant d'années à compter de...) Une Novelle de Justin il, datée de 566, énumère
dans un ordre hiérarchique « les colons dépendants, les exploitants en vertu d'un

19. Pour une première orientation sur tout cela, cf. E. STEIN, Histoire du Bas-Em-
pire, t. I, pp. 45 et 421, notes 131 à 133 .L. BRÉHIER, Les institutions, pp. 248, 265-267,
269-270, 518. G. OSTROGORSKY, Histoire, p. 55. Sur les biens de la couronne pendant la
moyenne époque byzantine, voir entre autres sources, les Basiliques, livre 50, titre 13,
chapitre 2 [= Peira (collection du milieu du XI* siècle), titre XXXVI §§ 2, 5 (dans J. et
P. ZÉPOS, Jus Graeco-romanum, Athènes, 1931, 8 vol. ; cité désormais : Jus, t. 4), pp. 142
et 144].
20. G. OSTROGORSKY, Histoire, p. 58.
21. Cf. une liste commode des collections de lois byzantines classées dans l'ordre
dans lequel il faut les consulter, dans H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches sur les douanes,
pp. 11-13.
22. Curieuse hypercritique de facilité à l'égard de ces sources, qui met au compte du
hasard et non pas d'un choix justifié la reproduction dans un recueil, par un juriste,
de lois antérieures, et qui néglige une loi fondamentale de la législation byzantine :
« Les lois antérieures se prolongent jusqu'aux lois postérieures, et les plus uécentes sont
interprétées et comprises par rapport aux lois plus anciennes dans la mesure où elles
ne sont pas en contradiction manifeste avec celles-ci ». [Les Basiliques, livre 2, titre 1,
chap. 36-38 (éd. H.-J. SCHELTEMA, N. VAN DER WAL, D. HOLWERDA, Grôningen, 1953), t. 1,
p. 19 = Peira, titre LI, § 32, dans ZÉPOS, Jus, t. 4, p. 219]. Il est donc évident qu'il faut
chercher, avant d'écarter une loi ancienne, les lois ou les autres données solides qui la
contredisent sérieusement.
BYZANCE ET LE M. P. A. 55

contrat de fermage, les emphytéotes, les propriétaires » " ; la distinction de ces


groupes — bien qu'il faille rappeler ici qu'un paysan peut avoir un statut double,
à la fois celui de colon et celui de paysan libre pour un bien dont il est proprié-
taire — persistera jusqu'à la fin de l'Empire, et c'est à l'intérieur de ces groupes
que les éclaircissements, les compléments, les précisions, les interprétations
nuancées sont nécessaires et attendues par les recherches en cours.
Cependant, cette distinction juridique de la terre arable de Byzance en trois
catégories principales ne pourra jamais trouver sa signification vraie, qui serait
la définition de la forme dominante de propriété, permettant des interprétations
solides, puisque, faute d'éléments précis satisfaisants, nous sommes et nous
serons dans l'impossibilité d'établir un rapport entre les superficies qui corres-
pondent respectivement à ces catégories. Seules les impressions nous sont per-
mises, impressions qui se dégagent aussi bien de la lecture des sources que des
raisonnements imposés par la documentation et — hélas ! — par le bon sens :
1°) Ce qu'on peut désigner, par un terme consacré a posteriori, comme
« terre nationale » appartenant en pleine propriété à l'Etat, qu'elle soit arable
ou non, constituait évidemment l'espace principal de Byzance, celui que l'Empire
romain lui avait légué et qui pouvait être enrichi (et, inversement, aussi réduit)
par droit de conquête ; ainsi l'Etat n'a jamais été à court de terres et ce « moyen
de paiement » ne lui a jamais fait défaut.
2°) Si l'on se limite aux terres arables, les données changent. Tout d'abord,
le rapport n'a pas dû être constant ; d'une part les terres d'Etat s'accroissent des
biens confisqués, des biens fonciers de personnes décédées sans légataires et des
terres abandonnées par leurs propriétaires pendant plus de trente ans ; d'autre
part, l'Etat se dessaisit d'une partie de ses terres toutes les fois que, pour des
raisons de toute sorte, il vend des domaines ou en fait don en pleine propriété à
des particuliers ou à des institutions. Malgré ces changements et ces différences
de proportions dans le temps entre la propriété d'Etat et la propriété privée, cette
dernière l'a toujours emporté à Byzance, la propriété de la couronne venant au
troisième rang.
3°) Enfin, c'est le rapport entre la petite et la grande propriété privée qui
déterminera en définitive, pour l'essentiel, le mode de production et les structures
économiques et sociales dans l'Empire. Ce rapport non plus ne peut être établi
de façon satisfaisante ; notons seulement, à titre d'indication, que la période de
la fin du IVe siècle au début du VIIe est marquée par le développement de la
grande propriété privée au détriment aussi bien de la petite propriété que de
celle de l'Etatsl ; du vnc siècle jusqu'au début du Xe siècle, nous assistons à une

23. ZÉPOS, Jus, t. I, pp. 1-3 : Oude georgoi, oude misthôtai, oude emphyteutai, oute
mèn kektèmenoi. Fr. DOLGER, Regesten der Kaiserurkunden der ostrômischen Reiches
(:~>65-13il), Munich, 1924-1960, fasc. 1, n° 4. P. LEMERLE, Esquisse pour une histoire
agraire de Byzance : les sources et les problèmes, dans Revue historique, t. 219 (1958).
pp. 48-49 [t. 219 (1958), pp. 32-74, 254-284 et t. 220 (1958). pp. 43-94 ; cité désormais :
Esquisse pour une histoire agraire (A, B)].
24. E. STEIN, « Paysannerie et grands domaines dans l'empire byzantin », dans
Recueil de la Société Jean Bodin, t. 2 (1937), pp. 123-133. G. OSTROGORSKY, ibidem, t. 4
(1949\, pp. 35-50. IDEM, Histoire, p. 55. IDEM. « La commune rurale», pp. 140-141. G.
ROUILLARD, La vie rurale, pp. 11-46, bien que l'auteur n'y étudie que le cas de l'Egypte.
56 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

extension de la petite propriété foncière ; le Xe siècle et le premier tiers du XIe


sont la période de la lutte entre les « puissants » et les « faibles », entre les petits
et les grands propriétaires, lutte qui se termina par la victoire de ces derniers
et qui laissa libre cours à la féodalisation de l'Empire ; nous pouvons suivre le
processus de cette dernière depuis la seconde moitié du XIe siècle environ jusqu'en
1453.
Sans préjuger de la valeur positive ou négative du rapprochement qui va
suivre, disons que seule la confrontation de la deuxième phase de ce schéma
(vne-xe siècles) avec le M.P.A. peut présenter quelque intérêt. Cette période
obscure et mal connue faute de sources documentaires adéquates, the dark Ages
de Byzance (on voudra bien nous excuser, une fois de plus, de la considérer
comme une entité uniforme sans pouvoir entrer ici dans les détails qui carac-
térisent son évolution interne) constitue à la fois — à condition de lui adjoindre
la troisième phase du schéma indiqué ci-dessus — l'apogée de l'Empire ; mais
c'est à un autre titre qu'elle nous intéresse ici : en effet, elle est marquée par
l'essor aussi bien de la commune rurale que des biens militaires, deux « formes
d'être » de la terre et de ses exploitants qui méritent notre attention. Les impor-
tants travaux " qui leur ont été déjà consacrés, bien que parfois en contradiction
entre eux, et un nouvel examen des sources permettent d'affirmer ceci :
1°) La commune villageoise (le chorion ou la koinotès choriou) constitue
l'unité de base de l'habitat rural. Encore faut-il nuancer cette affirmation : nous
ne connaissons pas les proportions de cette forme d'habitat par rapport à l'habitat
dispersé (ktésis — ferme ou domaine isolé) — qui a toujours existé et dont la
description même nous est donnée pour le Xe siècle 26 — et par rapport aux gros
bourgs ou petites villes (kômai ou polichnai) à vocation rurale, vu l'occupation
principale de leurs habitants 27. Toujours est-il que cette forme d'habitat restera
prépondérante, même quand les autres caractéristiques de la commune villageoise
qui lui confèrent son sens institutionnel commenceront à s'affaiblir progressive-
ment, à partir du XIe siècle, pour disparaître définitivement.
2°) Le second élément qui caractérise la commune rurale à Byzance, élé-
ment très fort celui-ci, est la solidarité fiscale ; les membres de la commune
sont collectivement responsables du paiement de l'impôt à l'Etat, paiement fait

25. Sur la commune villageoise, je pense en particulier aux travaux des historiens
russes du siècle dernier et du début du XXe, les premiers à s'occuper des problèmes
agraires de l'Empire byzantin (cf. l'essentiel de la bibliographie dans G. OSTROGORSKY,
La féodalité byzantine, surtout pp. XI-XVI), et à ceux des byzantinistes soviétiques dont
on trouvera une mise au point dans Gorod i derevnja v visantii v IV-XII vv. (La ville
et le village à Byzance du IVe au XII« siècle), rapport principal présenté au XII" Congrès
International des Etudes byzantines, Belgrade-Ochride, 1961 (avec les rapports complé-
mentaires de P. Lenyrle, P. Charanis, D. Angelov) ; aux divers travaux de G. Ostro-
gorsky, et tout particulièrement à la mise au point, claire et commode, qu'il en a faite
dans « La commune rurale » ; enfin, à l'étude de P. LEMERLE, excellente pour cette
partie, Esquisse pour une histoire agraire, A, pp. 49-69.
26. Sur la définition de chorion et klèsis, ainsi que sur celle de agridion (habitat
des paysans ayant transporté leur résidence loin du chorion, tout en restant de son res-
sort) et de proasteion (point d'habitation pour les esclaves et les salariés travaillant
sur place la terre du seigneur), voir le traité fiscal du Marcianus graecus n° 173 (X«
siècle), dans Fr. D?>LGER, Beitrâge zur Geschichte der byzantinischen Finanzverwaltung
besonders des 10 und 11 Jahrhunderts [Leipzig-Berlin, 1927 (Byzantinisches Archiv, N° 9)
réimprimé en 1960, cité désormais : Beitrâge], pp. 114-115 et 125-136.
27. H. ANTONIADIS-BIBICOU, Villages désertés, pp. 348-349.
BYZANCE ET LE M. P. A. 57

directement à ses agents ; la paysannerie indépendante semble avoir été la force


dominante rurale pendant cette période, bien que la catégorie des paysans dépen-
dants ait existé simultanément. Le principe de la solidarité fiscale qui lie les
membres d'une commune consiste — on le sait — dans l'obligation de payer au
fisc l'impôt même pour les paysans qui ont quitté pour des raisons diverses 28
leur terre, tandis que ceux qui restent et qui s'acquittent des charges fiscales
ont en revanche le droit d'exploiter le bien foncier abandonné, qui doit être
restitué au propriétaire dans le cas où celui-ci revient. Cette solidarité, qui
rappelle le homokenson chorion (« village soumis au même cens ») de l'époque
proto-byzantine:s, s'étend, en gros, à toutes les charges qui peuvent être impo-
sées par l'Etat aux communes 30.
Cependant, au Xe siècle des exploitations apparaissent de plus en plus fré-
quemment en dehors des limites des communes villageoises ", bien qu'elles
puissent en faire toujours partie, si elles figurent sur le même rôle fiscal et
paient l'impôt avec leur commune d'origine ; d'autre part, des exploitations sises
à l'intérieur des limites d'une commune villageoise peuvent ne pas être portées
sur le rôle fiscal de celle-ci, mais, étant imposées et inscrites à part, elles sont
considérées, ainsi que les terres exemptes d'obligations fiscales 33 comme indé-
pendantes (idiostata) ; de la sorte, l'équivalence qui a dû exister à l'origine entre
la commune — unité d'habitat et la commune — unité d'administration fiscale,
n'est plus que partielle ; comme la cohésion dans ces deux domaines est rompue,
l'affaiblissement de la commune rurale est déjà net au Xe siècle.
3°) Comme il ressort de la Loi Agraire 33 — texte capital de la fin du VIIe
siècle ou du début du VIIIe, qui nous renseigne sur l'existence quotidienne du
paysan à cette époque —, « la collectivité de la commune » existe, en tant que
« personne morale » ; elle possède,
elle agit, elle traite, elle réclame.
4°) Outre que la propriété privée existe, de façon générale, pendant cette
période marquée par l'essor de la commune rurale (cela est attesté, entre autres,
par VEcloga3i, recueil de lois composé en 726), elle existe également dans le
cadre de la commune elle-même ; c'est encore la Loi Agraire qui en fournit des

28. La raison la plus fréquemment rencontrée est justement l'impossibilité de payer


l'impôt et les difficultés qui en découlent pour une vie commune avec les autres mem-
bres du village, et aussi l'appauvrissement qui rend impossible l'exploitation de la
terre ; ces deux raisons sont courantes, surtout au X" siècle où la situation de la petite
propriété est très précaire.
29. Novelle CXXVIII, 7 et 8 (a. 545), dans Corpus Juris Civilis, t. III (éd. R. SCHÔLL
et G. KROLL, Berlin, 1912), p. 639. E. STEIN, Histoire du Bas-Empire, t. I, pp. 28-29 ;
t. 2, pp. 209-210.
30. Cf. infra, pp. 18-19.
31. P. LEMERLE, Esquisse pour une histoire agraire, A, pp. 260-263. G. OSTROGORSKY,
d'histoire maritime, pp. 99-125.
32. Fr. DÔLGER, Beitrâge (Marcianus graecus, n" 173), p. 117.
33. La Loi agraire (Nomos géorgikos), texte remarquable pour l'étude rurale de
cette période, a été éditée par W. ASHBURNER, The Farmer's Law, dans Journal of Hel-
lenic Studies, t. 30 (1910), pp. 85-108 et t. 32 (1912), pp. 68-95 (= ZÉPOS, Jus, t. 2, pp. 63-
71) ; sur sa date, cf. G. OSTROGORSKY, Histoire, p. 120, note 1 ; IDEM, « La commune
rurale », pp. 143-147. L'affirmation que nous venons de faire, est fondée sur l'article 81
(ZÉPOS, Jus, t. 2, pp. 70-71) ; P. LEMERLE, Esquisse pour une histoire agraire, A, pp. 58-
60 ; B, pp. 76-77.
34. Ecloga, dans ZÉPOS, Jus, t. 2, pp. 3-62 ; en particulier, titre 4 (pp. 28-29), sur le;,
donations, sur l'usufruit et la propriété des biens ou sur leur propriété seule ; titre 12
(pp. 42-45) sur les emphythéoses : titre 13 (p. 45) sur les louages.
58 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

preuves : laissons de côté les adjectifs allotrios (= d'autrui) et idios (= le sien


propre) qui qualifient les champs, les vignes, les vergers, les jardins, les bois,
les moulins, etc., car ils peuvent s'appliquer indifféremment à des cas de pos-
session en pleine propriété ou de simple possession conditionnée. Retenons, par
contre, la distinction nette 33 entre le géôrgos (= cultivateur, propriétaire ou
non) et le kyrios ou authentès ( — maître, propriétaire) et cette autre distinction
remarquable entre le chôrodotès (= celui qui donne en bail son chôros, « ter-
rain ») et le mortitès (— métayer) ou même le hémiseiatès (= le métayer qui
a l'obligation de partager par moitié avec le propriétaire).
A côté de cette pro-
priété individuelle, existait la terre commune (topos koinos, méros chôriou, gè
chôriou), « sur laquelle tous les membres de la commune avaient le même droit
et personne un droit exclusif » ".
E. ressort du même document que les répartitions de terres pouvaient avoir
lieu en cas de besoin 37, mais on ne peut pas affirmer avec toute l'assurance
souhaitée que les terres soumises au partage étaient celles de la commune, ou
bien qu'il s'agissait de terres abandonnées, devenues improductives et déclarées
« bien sans maître » revenant à l'Etat ; car celui-ci, agissant en tant que per-
cepteur de l'impôt, ne peut pas laisser indéfiniment les membres de la commune
payer, en vertu du principe de la solidarité fiscale, à la place des paysans
déguerpis 3S, de crainte de les voir déguerpir à leur tour. L'Etat s'approprie donc
les terres abandonnées depuis plus de trente ans pour les nantir — soit direc-
tement, soit par l'intermédiaire de la commune — d'une nouvelle main-d'oeuvrve
et de nouveaux contribuables directement intéressés à l'exploitation, parce qu'ils
en deviennent soit les propriétaires, soit les fermiers.
Comme on le voit, la commune rurale byzantine n'appartient pas au type de
la communauté primitive classique, avec propriété collective de tous ses membres,
ni au type de la commune proto-slave, avec propriété collective et partage pério-
dique de l'ensemble de la terre de la commune, telle qu'on la reconstitue d'après
l'image du mir russe 39, d'époque beaucoup plus tardive. Suivant cette théorie,
avancée par Zachariâ von Lingenthal *°, suivie et développée par V.-G. Vasiliev-
skij et Th. Uspenskij, adoptée pendant quelque temps par les byzantinologues
soviétiques qui s'en écartent de plus en plus '", ce type communautaire spécifi-

35. La Loi agraire. §§ 2, 9, 10 à 21, 84. dans ZÉPOS, JUS, t. 2, pp. 65-66 et 71.
36. Ibidem, §§ 31, 81, 82, pp. 67 et 70-71. G. OSTROGORSKY, « La commune rura-e »,
p. 145 ,note 2.
37. La Loi agraire, §§ 8, 32, 82, dans ZÉPOS, JUS, t. 2, pp. 65, 67 et 71. P. LEMERLE,
Esquisse pour une histoire agraire, A, pp. 59-62. G. OSTROGORSKY, « La commune ru-
rale », pp. 144-145 et 150-151.
38. La Loi agraire, §§ 18, 19, dans ZÉPOS, Jus, t. 2, p. 66.
39. Lettre de Marx à Engels (14 mars 1868) ; lettre de Marx à Véra Zassoulitch (8
mars 1881) ; dans Fr. ENGELS, L'origine de la famille, pp. 289-290 ; 293, 296-297 .
40. K. E. ZACHARIÂ VON LINGENTHAL, Geschichte des griechisch-rômischen Rechtes
(3" édition, Berlin, 1892), pp. 253 et suiv. G. OSTROGORSKY, Histoire, p. 165. note 1. IDEM,
« La commune rurale »,pp. 146-174. P. LEMERLE, Esquisse pour une histoire agraire,
é, p. 59.
41. C'est dans ce sens que vont en particulier les travaux de E. LIPSIC,
« La paysan-
nerie byzantine et la colonisation slave, principalement d'après les données de la Loi
agraire », dans Vizantijskij Sbornik (1945). pp. 96-143 (en russe). IDEM, < La commune
slave et son rôle dans la formation du féodalisme byzantin ». dans Vizantisjskij Vre-
BYZANCE ET LE M. P. A. 59

quement slave aurait été introduit à Byzance à l'époque des invasions slaves (fin
du VIe siècle-vnr2 siècle).
Il ne nous appartient pas de discuter ici l'importance et les conséquences de
ces invasions, problème abondamment débattu depuis le siècle dernier " : disons
seulement que leur apport dans le domaine de la démographie rurale et de
l'économie est maintenant bien établi, mais que leur influence sur le cadre
juridique de la société rurale ne peut pas être attestée dans l'état actuel de la
recherche.
Certes, pendant les premiers temps de l'invasion slave, le bouleversement
de l'habitat rural fut vraisemblablement suivi de la désarticulation de la forme
de propriété préexistante (d'où, entre autres, la régression de la grande pro-
priété) et de l'occupation collective du sol par les envahisseurs qui instaurèrent
spontanément un régime communautaire, sinon propre à eux, du moins répon-
dant aux besoins de leur première installation dans le pays colonisé. Cependant,
la portée de ce fait est limitée aussi bien dans le temps que dans l'espace : tout
d'abord, l'invasion des Slaves ne toucha que la partie balkanique de l'Empire,
notamment la campagne de l'Hellade, les villes ayant beaucoup moins souffert ;
•au VIIe siècle, la colonisation de l'Asie Mineure par des cultivateurs et même par
des stratiotes slaves était organisée et contrôlée par le gouvernement central4S, qui
a dû leur imposer, de toute évidence, le statut juridique qui lui convenait. Il en
fut, logiquement, de même avec les tribus slaves de la partie balkanique, à partir
du moment (disons grossièrement, les deux dernières décennies du vne siècle) ou
la reconquête remettait en place l'administration byzantine. D'autre part, l'ins-
lallation des Slaves dans les campagnes grecques n'implique pas la disparition
complète, dans les premiers temps de l'invasion, de l'élément indigène et de son
mode de vie ; une adaptation du système communautaire tribal au régime agraire
du pays est bien possible ; quoi qu'il en soit, le passage de cette propriété com-
munautaire, au demeurant simplement hypothétique, à la propriété privée est

mennik t. 1 (1947), pp. 144-163. Cf. cependant la partie du rapport sur la ville et le
village de Byzance (cité supra, note 25) de la fin du VI* siècle à la première moitié du
IX* siècle. Cf. aussi M. V. LEVCENKO, « Matériaux pour servir à l'étude de l'histoire de
l'Empire romain d'Orient au V" et au VIe siècles », dans Vizantijskij Sbornik (1945),
pp. 2-95 (en russe). M. Ja. SJUZJUMOV, « Le caractère et l'essence de la commune byzan-
tine d'après '.a Loi agraire», dans Vizantijskij Vremennik, t. 10 (1956), pp. 27-47 (en
russe). IDEM, « La lutte pour les voies du développement des relations féodales à By-
zance». dans Vizantijskie OCerki (Moscou, 1961), pp. 34-63 (en russe). A. P. KAZDAN,
féodale
« Sur les caractères particuliers de la propriété à Byzance au VIIP-X" siècles »,
dans Vizantijskij Vremennik, t. 10 (1956), pp. 48-65 (en russe).
42. Voir entre autres P. LEMERLE, « Invasions et migrations dans les Balkans,
depuis la fin de l'époque romaine jusqu'au VIII" siècle », dans Revue historique, t. 211
(1954), pp. 265-308. Il faut verser au même dossier les résultats d'un travail de ces der-
nières années que les historiens n'ont pas encore utilisé : A. POULIANOS, L'origine des
Grecs. Problèmes d'anthropologie, Moscou, 1960, éditions de l'Institut d'Ethnographie de
l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S. (en russe) ; traduction grecque, Athènes, 1961.
Il s'agit d'une thèse pour le doctorat en biologie de l'Université de Moscou, dans la-
quelle l'auteur traite entre autres de l'influence des types anthropologiques orientaux
et nordiques sur la formation des types anthropologiques du sud-est de l'Europe, et
cela à partir d'une analyse anthropologique de 3.364 personnes, complétée par les don-
nées de la linguistique et de l'histoire ; mais ce sont aussi et surtout les historiens qui
doivent profiter de cette étude originale et suggestive.
43. P. CHARANIS, « The transfer of population as a policy in the Byzantine Empire »,
dans Comparative Studies in Society and History, t. 3, II (1961), pp. 140-154.
60 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

déjà accompli avant la fin du vir5 siècle, la Loi Agraire en témoigne ; la trans-
mission héréditaire de la terre des paysans sera la première cause des inégalités
des fortunes foncières 44, que nous constatons par la suite à l'intérieur de la
commune rurale à Byzance. Celle-ci s'apparente donc aussi bien à la commune
de type antique qu'à celle de type germanique ".
5°) La commune rurale byzantine remonte, pour ce qui est de ses traits
essentiels, à la fin du 111e siècle : elle est, évidemment, bien antérieure à cette
date en tant qu'unité d'habitat et en tant que cadre juridique pour ses terres,
faisant coexister la propriété privée et la propriété collective des communaux ;
mais c'est seulement à cette date que fut appliqué sur tout le territoire de l'Em-
pire 4S le système de Vépibolè (adiectio sterilium) ; analogue au principe de la
solidarité fiscale qui liait les membres de la commune rurale, il consistait à
attribuer de force à des propriétaires fonciers particuliers des terres de l'Etat ou
des terres individuelles abandonnées, avec l'obligation de les cultiver et d'ac-
quitter, à la place des cultivateurs déguerpis, l'impôt qui leur correspondait.
C'est encore au Bas-Empire romain que nous ramènent les origines des biens
militaires, une forme de propriété terrienne conditionnée qu'il faut évoquer
brièvement, car elle était très répandue à l'époque ici considérée. L'Etat attri-
buait des terres à des particuliers à titre héréditaire, contre l'obligation d'un
service militaire également héréditaire, de l'un des membres de la famille ; c'est
en cela que l'institution appelle le rapprochement avec les limitanei des époques
romaine et proto-byzantine ". Sans entrer dans une étude détaillée du système,
il importe de retenir deux points importants, car ils ont déterminé, par la
suite, l'évolution de certaines structures : a) outre la rémunération de soldats
par des distributions de lopins de terre en propriété conditionnée, les lots stra-
tiotiques (stratiote = soldat), peuvent avoir une autre origine, à savoir le
désir d'un propriétaire foncier d'obtenir le statut de stratiote pour lui-même et
pour sa terre, avec les obligations, mais également avec les privilèges que cela
comporte, comme par exemple la dispense des charges annexes et des servitudes
fiscales qui accompagnent l'impôt foncier de base ; b) le service exigé du déten-
teur d'un bien militaire par l'Etat n'est pas toujours personnel, mais il peut
correspondre seulement à l'entretien d'un combattant sur les fonds produits par
ce bien.
Si nous avons tellement insisté sur la définition du régime de la terre au
point de vue strictement juridique et si nous lui donnons même, en l'occurrence,
la priorité par rapport à l'économique, c'est parce que l'absence de propriété

44. Cette inégalité est déjà attestée dans la Loi agraire, §§ 8, 18, dans ZÉPOS, Jus,
t. 2, pp. 65-66.
45. K. MARX, Pre-capitalist Formations, pp. 71-78. IDEM, Lettre à Véra Zassoulitch (8
mars 1881), dans Fr. ENGELS, L'origine de la famille, pp. 292-297.
46. Sur Vépibolè voir, surtout : H. MONNIEH, Etudes de droit byzantin : Vépibolè,
dans Nouvelle revue historique de droit français et étranger, t. 16 (1892), pp. 125-164,
497-542, 637-672 ; t. 18 (1894), pp. 433-486 ; t. 19 (1895), pp. 59-103. G. OSTROGORSKY,
* Das Steuersystem im byzantinischen Altertum und Mittelalter », dans Byzantion.
t. 6 (1931), pp. 229-240. E. STEIN, Histoire du Bas-Empire, t. 1, pp. 28-29. P. LEMERLE,
Esquisse pour une histoire agraire, A, p. 37, note 3 (avec bibliographie), et p. 62.
47. E. STEIN, Histoire du Bas-Empire, t. 1, pp. 62-63 ,123-124, 181 ; t. 2, pp. 86-87, 197-
198. G. OSTROGORSKY, La féodalité byzantine, pp. 9-16. IDEM, Histoire, pp. 125-127, 164. P.
LEMERLE, Esquisse pour une histoire agraire, B, pp. 43-70. H. ANTONIADIS-BIBICOU,Etudes
< La commune rurale », pp. 149-152.
BYZANCE ET LE M. P. A. 61

privée constitue un des éléments les plus caractéristiques du M.P.A. Dans le


cas byzantin, le statut juridique de la terre présente un intérêt particulier. Du
point de vue purement économique, l'exploitant, selon la nature du contrat, est
tenu de payer au propriétaire (qu'il s'agisse d'un particulier ou de l'Etat) les
frais de culture, les impôts et taxes additionnelles, et aussi la contrepartie " de
la cession de la terre.
En outre, c'est à partir du principe de la propriété privée que l'accroissement
du nombre et de l'étendue des grands domaines est possible et que la puissance
des grands propriétaires fonciers devient, au tournant des x-xie siècles, un élé-
ment déterminant de la transformation des structures de l'Empire. Enfin, à
Byzance, comme dans presque toutes les sociétés médiévales, le rang social des
gens est largement déterminé, de façon indirecte, par l'importance de leur pro-
priété terrienne : celle-ci leur donne les moyens d'accéder à des offices et à des
dignités *' qui les aident, par des voies latérales, à accroître leur propriété fon-
cière 50, de sorte que, dès la seconde moitié du Xe siècle, les grands propriétaires
ont fini par s'identifier aux « puissants », et les petits propriétaires ou les pau-
vres aux « faibles ».
Les forces de l'appropriation privée de la terre ont donc réussi à s'imposer aux
pays correspondant à l'Empire byzantin avant l'instauration de celui-ci, et aucun
clément déterminant n'a pu les éliminer par la suite ; le rapprochement du
M.P.A. et de Byzance ne saurait être positif sur le plan juridique.

48. Cette contrepartie varie suivant les accords passés entre les deux parties con-
tractantes ; cf. quelques formulaires de contrats concernant des cas où le propriétaire
est un particulier dans C. SATHAS, Bibliothèque médiévale (en grec), t. 6 (Venise-Paris,
1877), pp. 620-625 : le fermier s'engage dans certains cas à donner la moitié de la pro-
duction au propriétaire (vignes) ; dans d'autres cas, seulement le tiers de la produc-
tion constitue le aèmoron (céréales) ; vu les conditions sus-indiquées, il semble bien
que le propriétaire devait supporter les charges fiscales du sol. Les formulaires ci-
dessus mentionnés n'épuisent évidemment pas tous les cas des modalités de l'exploi-
tation de la terre (il suffit de penser également à son exploitation par des parèques). Les
terres d'Etat cédées à des exploitants le sont dans des conditions variées mais définies ;
retenons entre autres la catégorie des « biens militaires » (cf. supra) et de la pronoia,
importante et riche en conséquences.
49. L'achat des offices et des dignités était, comme on sait, largement autorisé, à
l'exception de certaines périodes où les empereurs essayaient d'épurer l'administration
en recrutant ses membres d'après leurs capacités et leur dévouement au trône [Cf. G.
KOLIAS, Amter- und Wiirdenkauf im frùh- und mittelbyzantinischen Reich, Athènes,
1939, Texte und Forschungen zur byzantinisch-neugriechischen Philologie, n" 35. Lei
nombreux et utiles travaux de R. Guilland sur les dignitaires ; cf. sa bibliographie dans
Byzantion, t. 18 (1958), pp. VII-XIII. Et aussi, H. BIBICOU, « Une page d'histoire diplo-
matique de Byzance au XI0 siècle : Michel VII Doukas, Robert Guiscard et la pension
de dignitaires », dans Byzantion, t. 29-30 (1959-1960), pp. 43-75, surtout pp. 68-73]. On
sait d'autre part que les grandes fortunes de Byzance étaient des fortunes à base prin.
cipalement terrienne et immobilière.
50. Cf. l'exemple du grand propriétaire Philocalès ; on peut bien suivre le pro-
cessus ci-dessus indiqué, dans une novelle de Basille II (A. 996), ZÉPOS, JUS, t. 1, pp. 262-
272, surtout p. 265.
62 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

Aspects économiques

On sait que le développement insuffisant de la division du tra-


vail social au sein de la commune — dû surtout à l'union immédiate
de l'agriculture et des métiers — caractérise encore les rapports éco-
nomiques dans le M.P.A. ; la plus grande masse du produit est consom-
mée dans le cadre du village, l'autarcie de la production et de la
consommation aboutissant ainsi à une économie fermée. Comme le
producteur direct n'est pas propriétaire, mais seulement possesseur,
tout son « surtravail » et le « surplus » appartiennent de jure au pro-
priétaire foncier, en l'occurrence à l'Etat, auquel ils sont versés sous
forme de rente foncière payée en nature. La commercialisation du sur-
plus de la production se fait surtout au niveau de l'Etat et les échanges
commerciaux ne peuvent pas agir comme un dissolvant de la commu-
nauté rurale ". Le rôle économique des villes est également réduit ;
elles sont des résidences princières plutôt que les promoteurs d'une
économie véritablement urbaine. L'économie impliquée par le M.P^i.
est une économie éminemment naturelle.
Définir le degré de la division du travail social dans le cadre byzantin "
n'est pas chose aisée, tant en raison de l'insuffisance de la documentation (en
particulier, pour une période antérieure au XIe siècle) que de la diversité des
formes de l'habitat.
Au niveau de la petite commune rurale, sise à l'écart de grandes artères
de communication, la division du travail devait être peu poussée ; il suffit de
voir encore aujourd'hui les paysans des villages de la haute montagne construire
et préparer eux-mêmes leurs maisons ou réparer leurs charrues, et les femmes
filer et tisser pour l'autoconsommation. Cependant, le problème est différent,
quand il s'agit de l'ensemble de l'Empire. Il est plus instructif ici de distinguer
des « zones d'habitat » qui peuvent correspondre, bien que toujours fluides, à
des « zones d'occupations dominantes » variées, entre lesquelles s'établit une sorte
de division du travail.
Constantinople et sa région constituaient une zone à part ; mais de grandes
villes comme Antioche, Alexandrie, Thessalonique, Andrinople, Naïssos, Sirmion,
Wicée, Ephèse, Théodosioupolis, à une époque plus tardive Trébizonde, Smyrne,
etc., etc. 53 peuvent être classées dans cette première catégorie, en raison de leurs

51. Cf. surtout le passage consacré à la commune, par K. MARX, Le Capital, livre I,
t. 2, op 46-48 ; et aussi livre 1. t. 1, pp. 145-146 ; livre 3, t. 6, p. 340 ; t. 8, pp. 173-174
et 176. IDEM, Pre-capitalist Formations, pp. 70-71, 108-109. Fr. ENGELS, L'origine de la
famille, p. 104. V. LÉNINE, Brouillon sur la correspondance Marx-Engels, 18H-1883 (Mos-
cou, 1959), p. 263.
52. Sur les métiers à Byzance, outre les travaux consacrés au Livre du Préfet (X°
siècle) déjà bien connus, voir les études d'E. FRANCÈS, « L'état des métiers à Byzance »,
dans Byzantino-Slavica, t. 23 (1962), pp. 231-249 (avec références aux travaux des byzan-
tinistes soviétiques). IDEM, « La disparition des corporations byzantines », dans Actes
du XII" Congrès International des Etudes Byzantines, t. 2 (Belgrad, 1964), pp. 93-101.
P. TIVCEV, Sur les cités byzantines aux XI' et XII" siècles, dans Byzantino-Bulgarica, t. I
(1962), pp. 145-211 (avec références aux travaux des historiens slaves).
53. On aura une idée du nombre élevé des villes byzantines en jetant un coup d'oeil,
entre autres, sur : E. HONIGMANN, Le Synekdèmos d'Hièroklès et l'opuscule géographique
BYZANCE ET LE M. P. A. 63

fonctions véritablement urbaines. La deuxième zone comprendrait des villes


moins importantes, valorisées surtout par une production ou une activité parti-
culière, ou par leur fonction de centre administratif et ecclésiastique (Monem-
basie, Corinthe, Thèbes, Halmyros, Dyrrhachion, Serrés, Rhaedestos, Anchialos,
Mésemhrie, Amissos, Sinope, Abydos, Milet, Attaleia, Lopadion, Philomélion,
Ankara, etc.) ; même dans ce dernier cas, l'attraction de la ville crée les condi-
tions d'une consommation accrue qui appelle, à son tour, un accroissement de la
production ou, tout au moins, un plus grand développement du commerce ; les
villes byzantines, en général, n'ont pas ce caractère « superfétatoire » qu'on
pourrait attribuer aux villes dans la société asiatique. Chaque ville, petite ou
grande, se crée spontanément, mais de façon fonctionnelle, un arrière-pays
composé de communes rurales d'importance variable. Celles-ci constituent la
troisième zone. Enfin, l'habitat dispersé — sous diverses formes — et les com-
munes villageoises très éloignées des centres urbains et des noeuds de communi-
cations, voire isolées, appartiennent à une quatrième zone, la seule où la division
du travail est peu avancée.
L'interdépendance étroite des trois premières zones d'habitat est un fait
important ; aussi, la division du travail dans les agglomérations de la troisième
zone devait être plus poussée que dans celles de la quatrième zone. Cette troisième
zone était en relations constantes avec le gros bourg, la petite ville et la ville ;
car, contrairement à ce que nous savons pour l'Occident, c'est vers eux que
s'ouvrait toute la vie et non pas vers le domaine seigneurial où, du reste, le
seigneur avait rarement sa demeure. Evidemment, cela atténuait le caractère
autarcique des communes rurales, arrière-pays de villes, et portait leur économie
à un niveau plus évolué, ne serait-ce que par la commercialisation des produits
agricoles. Par conséquent, si l'on conserve la distinction nette entre la ville et
la campagne à laquelle nous sommes habitués, notamment pour le monde
médiéval, il faut y introduire, pour Byzance, une marge intermédiaire où existe
une symbiose de la ville avec une certaine campagne, celle que nous venons
d'évoquer.
Ce schéma simplificateur a une valeur qui varie suivant la conjoncture ;
mais aucune conjoncture — pas même celle de la crise de la vie urbaine des VII°,
VIIIe et IXe siècles — ne saurait l'annuler ; car, même alors, les éléments fonda-
mentaux de l'économie byzantine n'ont pas été renversés. Faut-il prendre, ici
encore une précaution supplémentaire et préciser que toutes nos affirmations et
nos appréciations sur le caractère de l'économie byzantine ont, en arrière-plan,
une référence constante aux domaines équivalents des autres pays méditerranéens ?

de Georges de Chypre (VI° siècle), Bruxelles, 1939 ; CONSTANTIN VII PORPHYROGÉNÈTE, De


thematibus (milieu du X" siècle), Vatican, 1952 (éd. A. PERTUSI, Studi e Testi, n» 160) ;
les notices épiscopales de différentes époques (cf. une première liste dans H. ANTONIADIS-
BIBICOU. Etudes d'histoire maritime, p. 70, note 2). Sur la bibliographie et les Droblèmes
de recherche : E. KIRS^TEN, Die byzantinische Stadt, rapport présenté au XI" Congrès In-
ternational des Etudes byzantines (Munich, 1958), et La ville et la campagne du IVe au
XII' siècle (en russe), rapport présenté par les byzantinistes soviétiques au XII" Con-
grès International des Etudes byzantines (Ohride, 1961). Il va sans dire que l'image de
la vie urbaine n'a pas été invariable de tout temps ; il faut surtout tenir compte du fait
que de nouvelles villes venaient remplacer à quelque distance celles qui déclinaient ou
périssaient.
64 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

La commercialisation de la production — bien que le gouvernement se


réservât toujours le contrôle rigoureux du commerce et même, par intermittence,
le monopole de certains produits a4 — se faisait au niveau des simples exploitants,
aussi bien qu'à celui des propriétaires, y compris, évidemment, l'Etat. Il ne sau-
rait en être autrement dans une société régie, comme celle de Byzance, par le
principe de la propriété foncière privée, puisque l'appropriation de la rente —
ou un de ses types spécifiques, l'appropriation de la production — est la forme
économique sous laquelle se réalise justement cette propriété foncière ".
L'Etat ne peut donc pas accaparer ni le surtravail ni le surplus de produc-
tion de l'exploitant, et surtout de l'exploitant-propriétaire foncier, tout au moins
juridiquement. En réalité, un système fiscal très élaboré et perfectionné !" est
mis en place pour pallier cette impossibilité ; cependant l'impôt de base était
établi, non en fonction du surtravail et du surplus, mais d'après le système de
la capitatio-iugatio. L'unité fiscale était constituée de deux éléments : a) une
parcelle de terre d'une superficie et d'une qualité déterminée (iugum) ; b) la
capacité de travail de l'homme qui la cultivait (caput). Ces deux éléments se
trouvent même dissociés vers la fin du VIIe siècle, de telle sorte que l'impôt
personnel, exigé indépendamment de l'impôt foncier, frappe désormais des cou-
ches plus larges de population.
Ainsi, les exigences du fisc peuvent dépasser largement les disponibilités en
surplus des contribuables, d'où les endettements des paysans et les déguerpisse-
ments dont témoignent les sources byzantines à presque toutes les époques ; d'où
également, les allégements fiscaux (kouphismoi) accordés par le gouvernement
à de moments critiques de l'économie du pays. En effet, si l'on a suffisamment
mis en relief, jusqu'à présent, les préoccupations éminemment fiscales de l'Etat
byzantin, si l'on a même formulé le principe qu'à Byzance, « est propriétaire
celui qui paie l'impôt » 57, il ne faut pas perdre de vue un autre aspect de la
politique économique de l'Etat, à savoir l'organisation de la production, afin
qu'une certaine abondance des biens de consommation subsiste 5* ; Byzance était
un pays largement importateur dont le commerce était déficitaire 3B, du moin»
jusqu'en 1204.
Les exigences du fisc pouvaient également être inférieures à la disponibilité
en surplus des contribuables. D'où la production commercialisable par les exploi-
tants et les propriétaires fonciers particuliers, qu'on a évoquée ci-dessus.

54. H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches sur les douanes, pp. 50-57, 142-144, 214.
55. K. MARX, Le capital, livre 3, t. 8, p. 25.
56. E. STEIN, Histoire du Bas-Empire, t. 1, pp. 74-76, 441-443, et les références, d'après
l'index, s.v. : annona, capitatio ; t. 2 ; pp. 199-203. G. OSTROGORSKY, Histoire, pp. 67 et
166. On trouvera dans ces deux travaux l'essentiel des problèmes et de la bibliographie
sur la capitatio et la jugatio. Sur les questions de la fiscalité foncière à une époque plus
tardive, voir entre autres Fr. DÔLGER. Reitrôge. N. SVORONOS, Recherches sur le cadastre
byzantin et la fiscalité aux XI" et XII" siècles : le cadastre de Thèbes, Athènes-Paris
1959.
57. G. OSTROGORSKY, Histoire, p. 166.
58. Cf. un texte passé inaperçu jusqu'à présent, la novelle 144 (a. 572), dans C.J.C.
t. 3, pp. 709-710, reproduite dans les Basiliques, livre 1, titre 1, ch. 52 (édition citée ci-
dessus, note 22), t. 1, pp. 11-12).
59. C'est du moins l'hypothèse que nous sommes autorisé à formuler dans l'état
actuel de la recherche qui, précisons-le, n'a pas avancé dans le sens que nous venons
d'indiquer. H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches sur les douanes, p. 249.
BYZANCE ET LE M. P. A. 65

Enfin, les impôts étaient acquittés soit en espèces, soit en nature, soit partie
en espèces et partie en nature, suivant les besoins de l'Etat et aussi suivant les
possibilités des contribuables 6° ; ceci explique en partie pourquoi les structures
sociales étaient moins stables dans la campagne byzantine que dans celle des
pays orientaux 61 où le M.P.A. est la forme économique et sociale incontestée ;
à Byzance, la commune villageoise a été une unité de base certes importante,
mais fragile et non immuable, inapte à « une stagnation séculaire ».
Il y a là un des caractères fondamentaux de l'économie byzantine, les
autres étant parmi les plus importants la forme de la rémunération du travail
ou du service rendu, la nature monétaire ou de troc des transactions commer-
ciales, la forme des paiements de l'Etat byzantin à l'étranger. L'économie byzan-
tine est monétaire, et l'Empire disposait, jusqu'au deuxième quart du XIe siècle ",
d'une monnaie d'or saine et quasiment stable ; Marx 63, dans une analyse des
conditions du passage du féodalisme au capitalisme, cite Rome et Byzance comme
deux exemples d'une grande accumulation de richesses monétaires, mais « qui
appartiennent à la pré-histoire de l'économie bourgeoise », puisque l'existence de
ces richesses monétaires, ou même leur « apparente prédominance », ne produi-
sent pas un développement capitaliste. C'est justement cette « apparente prédo-
minance » qui doit être étudiée et analysée de façon systématique "*. J'ai été
amenée à signaler ailleurs °5 l'intérêt que présenterait une telle entreprise ; à
Byzance, peuvent coexister deux économies, l'une « monétaire » et l'autre « natu-
relle », coexistence qui ne correspond pas forcément au schéma « ville-économie
monétaire/campagne-économie naturelle », mais elle peut aller en profondeur
avec une intensité variant, évidemment, suivant la conjoncture.
Ces perspectives de recherche suffisent à montrer combien l'économie byzan-
tine, fondée sur l'or, très évoluée et qui ne peut pas se définir uniquement d'après
la production villageoise, ne saurait être utilement étudiée dans le cadre du
M.P.A.

Aspects sociaux
La division sociale et la structure de classe du M.P.A. se pré-
sentent d'une façon originale : elles sont très évoluées et très primi-
60. Ibidem, pp. 189-190 ; on y trouvera la position du problème, l'état de la question,
en réalité peu avancée pour le moment, et quelques références aux sources auxquelles
il faut ajouter la novelle de Justinien 128, I, (a. 545), dans C.J.C., t. 3 ,p. 636. Il va sans
dire que nous incluons la corvée, dont le rôle est, dans l'économie byzantine, moins
important que dans l'économie de l'Occident médiéval, dans la catégorie « prestations
en nature ».
61. K. MARX, Pre-capitalist Formation, p. 83.
62. Cf. Ph. GRIERSON, « The debasement of the bezant in the eleventh century »,
dans Byzantinische Zeitscrift, t. 42 (1954), pp. 379-394.
63. K. MARX. Pre-capitalist Formations, pp. 109-113, et p. 46 de l'excellente intro-
duction d'E. HOBSBAWM.
64. Les trouvalilles monétaires, source extrêmement importante, ne sont pas suf-
fisantes pour une étude correcte de ces problèmes. Voir surtout J. SOKOLOVA, C Les tré-
sors des monnaies byzantines comme source historique » (en russe), dans Vizantisjskij
Vremennik, t. 15 (1959), pp. 50-63. Et aussi H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches sur les
douanes, pp. 253-255. Parmi les instruments de travail, le très important ouvrage de
V. KOPROT'KIN, Les trésors des monnaies byzantines sur le territoire de l'U.R.S.S. (en
russe), Moscou, 1962 (avec plusieurs cartes).
65. H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches sur les douanes, pp. 246-255.
66 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

tives à la fois. Par la propriété indivise et la communauté villageoise,


elles se situent vers la fin de la société sans classe ; par l'existence
d'une minorité qui exerce le pouvoir étatique, sous forme de commu-
nauté supérieure, elles appartiennent aux débuts de la société de classe.
Il y a là une contradiction qui n'est qu'apparente, comme Va noté
Marx lui-même dans le fameux passage du Capital : « La petite
culture et le métier indépendant... formaient également la base éco-
nomique des communautés anciennes à leur meilleure époque, après
que la propriété orientale originairement indivise se fut dissoute, et
avant que l'esclavage ne se fut emparé sérieusement de la produc-
tion » ° 8.

La structure sociale du M.P.A. est donc éloignée de celle de Byzance issue


directement de l'antiquité gréco-romaine, dont le régime social est marqué par
l'antagonisme de classe entre esclaves et hommes libres "'. Même en l'absence
d'une définition rigoureuse et objective de la notion de classe à Byzance, et d'une
étude de la conscience même que pouvaient en avoir les Byzantins, il ne subsiste
aucun doute : la société byzantine est une société de classes.
La grande division juridique entre esclaves et hommes libres — où l'esclave
affranchi a une place particulière 68 — suffirait, à elle seule, à caractériser la
structure sociale de Byzance. En outre, il existe des distinctions de classe entre
les hommes libres. Ces distinctions sont réelles, même si elles sont plus histo-
riques et économiques que juridiques.
Ce problème est aussi important que délicat, mais les travaux d'analyse
nécessaires manquent encore 69. Rappelons simplement certaines données élé-
mentaires. La première noblesse de sang, qui descendait de l'ancienne noblesse
de Rome, a vu son nombre s'accroître de ceux qui obtenaient des titres nobiliaires,
soit en raison de leurs fonctions, soit par la seule complaisance impériale qui
récompensait parfois ainsi des services rendus ou à rendre, soit parce qu'ils les
achetaient. La vénalité des offices a existé, à Byzance, par intermittence 70 ; abolie
officiellement par Justinien, en 535, elle existe légalement au xc siècle, à nou-
veau dans le dernier quart du XIIe siècle, et sous les Paléologues. L'aspect écono-
mique de ce fait est très important : un dignitaire, qu'il exerce ou non une
fonction réelle, peut recevoir très souvent une pension annuelle (rhoga), outre
66. K. MARX, Le capital, /ivre 1, t. 2, p. 27, note 1.
67. Fr. ENGELS, L'origine de la famille, pp. 110-111.
68. Sur les esclaves à Byzance, voir pour le moment, A. HADJINIKOLAOU-MARAVA, Re-
cherches sur la oie des esclaves dans le monde byzantin, Athènes, 1950.
69. Voir L. BRÉHIER, Les institutions, pp. 89-165, ainsi que tous les travaux de R.
GUILLAND, dont l'apport dans ce domaine est des plus importants. Parmi les nombreuses
sources, citons seulement les deux suivantes : La Notifia Dignitatum (éd. O. SEECK, Ber-
\in, 1876), composée dans la première moitié du V" siècle ; le CÏétorologe de Philothée
(éd. J. BURY, dans The Impérial Administrative System in the ninth century, Londres,
1911, pp. 131-179) qui donne l'image de la hiérarchie byzantine, en 899. L'importance
des sources sigillographiques est, en la matière, capitale ; cf., surtout, les travaux de
G. SCHLUMBERGER, B. PANÎENKO, R. P. V. LAURENT (on en trouvera une première liste dans
H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches sur les douanes, pp. 21-24).
70. A. ANDRÉADÈS, « La vénalité des offices est-elle byzantine ? », dans Erga (Athè-
nes, 1938), t. 1, pp. 525-531. G. KOLIAS, Amter- und Wùrdenkauf (cité supra, note 49).
R. GUILLAND, « Vénalité et favoritisme à Byzance », dans Revue des Etudes Byzantines,
t. 10 (1952), pp. 35-46.
BYZANCE ET LE M. P. A. 67

les autres privilèges 7l dont il bénéficie. La situation d'un dignitaire était avan-
tageuse, ne serait-ce que par son prestige social, qui lui conférait une puissance
complémentaire ; tout cela devait compenser largement ses obligations, quand il
avait un office déterminé, ainsi que les restrictions imposées dans le domaine de
ses activités professionnelles, qu'il fût ou non chargé d'une fonction ". La réalité
sociale et, à la longue, l'évolution des structures de l'Etat montrent combien les
interdits, qu'on trouve abondamment dans la législation byzantine, contre les
fonctionnaires et les dignitaires, surtout de haut rang, pour protéger le public de
l'accroissement de leur puissance qui dégénérait en exactions, ont été inefficaces.
.Nous trouvons, dans la société byzantine, toutes les contradictions classiques que
renferme une société de classe, ces contradictions qui finissent par la perdre.
Il existe une hiérarchie entre les titres nobiliaires, définie avec précision,
mais dont le degré de rigueur n'est pas toujours constant ; l'évolution de la
société y apporte automatiquement des modifications, mais la volonté de l'Empe-
reur, ses rapports avec les individus sont ici le fait décisif. La noblesse byzantine
est une noblesse palatine, qui comprenait l'ensemble des officiers en exercice, en
disponibilité ou honoraires ; divisés en trois classes (clarissimi, perfectissimi, egre-
gii) durant les premiers siècles de l'Empire ", ils seront répartis, à la fin du IXe
siècle '*, en deux grandes classes : a) les possesseurs des dignités (axiai) purement
honorifiques, conférées par des insignes, et qui sont fixes et viagères ; elles sont
divisées, à leur tour, en deux catégories, sénatoriales et processionnelles, b) Les
possesseurs des dignités conférées par un édit, obligés d'exercer une fonction active
dans l'Etat ; ces dignités étaient toujours révocables. En réalité, même les digni-
tés purement honorifiques étaient révocables ", selon le bon plaisir de l'Empereur.
La grande masse de la population, juridiquement libre mais dépourvue de
dignités (axiai), se différencie selon trois critères : la nature des occupations des
personnes, le statut personnel des exploitants de la terre et le régime de celle-ci,
l'importance des biens des individus.
La valeur du premier critère est assez relative : pour s'en rendre compte,
il suffit de songer à l'immense propriété foncière de l'Eglise qui déterminait dans
une large mesure les occupations temporelles des ecclésiastiques ; au lien, tantôt
direct et fort, tantôt lâche et indirect, qui existait, jusqu'au XIe siècle, entre la
fonction militaire et l'agriculture 76 et, surtout, à cette insuffisante division du
travail que nous avons évoquée plus haut. Mais il est également certain que la
diversité des professions exercées dans les première et deuxième zones d'habitat,
malgré leurs rapports étroits avec la zone trois, laisse entrevoir, même avant le Xe
siècle, les éléments (artisanat, commerce, marins, changeurs-banquiers, etc.) qui

71. Comme, par exemple, en matière de procédure dans les affaires de justice ou
pour ce qui concerne la liberté de fixer sa résidence où il veut, sans autorisation préa-
lable. Sur les avantages matériels, voir H. BIBICOU, « La pension des dignitaires » (cité
supra, note 49).
72. Cf., à titre d'exemple, Basiliques .livre 6, titres 1, 2 (édition citée supra, note 22),
t. 1, pp. 150-168 ; il concerne les archontes et le rang des dignitaires, ainsi que les
privilèges dont ils jouissaient.
73. L. BRÉHIER, Les institutions, pp. 102-103.
74. D'après le Clétorologe de Philothée, cité supra, note 69.
75. R. GUILLAND, « La collation et la perte ou la déchéance des titres nobiliaires à
Byzance », dans Revue des Etudes Byzantines, t. 4 (1946), pp. 24-69.
76. H. ANTONIADIS-BIBICOU, Etudes d'histoire maritime, pp. 113-114.
68 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

formeront, aux x^xr2 siècles, cette classe « prébourgeoise » désignée, dans les
sources Tr, comme astikoi et même comme astoi.
En raison de la prédominance de l'agriculture, la distinction entre exploi-
tants indépendants et exploitants dépendants, entre paysans libres et paysans
attachés à la glèbe, entre ceux qui travaillaient leur propre terre et les parèques
(« colons »), est capitale ; elle se traduit par la possibilité ou non de disposer
librement de surplus naturels ou monétaires et, de ce fait, d'être riche, aisé,
moyennement aisé ou pauvre ; à cette dernière catégorie appartenaient, les per-
sonnes qui n'avaient pas une fortune supérieure à 50 nomismata ".
En définitive, tous les éléments évoqués ci-dessus convergent progressive-
ment et se cristallisent autour de deux pôles '*, les puissants (dynatoi) et les
faibles (pénètés-ptôchoi), dont la lutte aiguë couvre toute le Xe siècle et le premier
quart du XIe siècle ; les mécanismes étatique et social de Byzance nous autorisent à
identifier, en simplifiant, les grands propriétaires fonciers avec les riches, pos-
sesseurs de dignités d'un rang moyen ou supérieur ; ce sont eux les « puissants »,
ils tirent leur force de la terre et de l'Etat.

Aspects étatiques

La forme étatique qui correspond au M.P.A. est a. la forme d'Etat


la plus grossière, le despotisme oriental » 8°. Cette unité supérieure qui
domine les communautés en accaparant leurs fonctions, née du besoin
d'exécution de grands travaux, et surtout des travaux hydrauliques,
voit son pouvoir s'accroître progressivement d'autres responsabilités
surtout économiques et par la suite politiques ; ce pouvoir s'affermit
dans la mesure où lui-même remplit les fonctions sociales qui lui sont
confiées de fait ; son rôle d'unificateur et de civilisateur impose aussi
la sujétion de tous les membres des communes à son autorité souve-
raine. L'autorité étatique se présente comme le contrôleur et le direc-
teur de la vie économique (et surtout le régulateur des eaux et le
directeur de l'activité productive des communautés villageoises), mais
aussi comme l'exploiteur suprême de la commune en tant que pro-
priétaire du sol ; la splendeur des Cours orientales et la construction
de monuments gigantesques témoignent des dépenses faites sur les
surplus du travail paysan accumulé par le despote, qui intègre ainsi
la société et la nature en sa personne. L'intervention économique et
l'exploitation de l'Etat se font au moyen de ses agents, qui n'ont qu'un
pouvoir de fonction, le détenteur du pouvoir et le bénéficiaire réel de

77. J. SKYLITZÈS, Excerpta (Bonn, 1839), p. 733. N. CHONIATÈS, Historia (Bonn, 1835),
pp. 66 et 88.
78. 1 nomisma = 1/72 de la livre d'or. Cette base à partir de laquelle on définis-
sait un pauvre (aporos = indigent) est restée stable pendant de longs siècles ; il ne
s'agit certainement pas d'une reproduction mécanique d'un texte juridique, mais il ne
nous appartient pas d'en parler davantage ici.
79. G. OSTROGORSKY, La féodalité byzantine, pp. 15-16. IDEM, « La commune rurale »,
pp. 153-154. P. LEMERLE, Esquisse pour une histoire agraire, A, pp. 268-280.
80. FR. ENGELS, Anti-Dûhring (Paris, Editions Sociales, 1950), p. 213 ; aussi, pp.
BYZANCE ET LE M. P. A. 69

l'exploitation étant toujours l'Etat comme une entité indivisible. La


superstructure étatique est donc faite sur trois niveaux : la commune
villageoise, une classe dirigeante, bureaucratique, qui s'identifie à
l'appareil de l'Etat, et le monarque qui couronne cette construction.
C'est dans cette composante de la catégorie du M.P.A. que la Byzance pré-
féodale se retrouve la mieux, ne serait-ce que partiellement ; encore faudrait-il
ajouter qu'avec l'Etat byzantin nous sommes devant une forme d'Etat non gros-
sière, mais raffinée, faite de nuances, d'évolutions subtiles, bien que souvent
empiriques, bref devant une forme d'Etat qui, par sa dynamique et ses possibilités
d'adaptation, est tout le contraire de cet immobilisme, de cette stagnation qu'on
lui a attribués, pendant des siècles. Il faut, évidemment, être en mesure de dis-
cerner à tout moment ce qui est une simple continuité de technique, en l'occur-
rence administrative, ou un élément d'apparat, par conséquent extérieur, de ce
qui est essentiel et détermine les structures de l'Empire.
La puissance de l'organisation étatique est une constante qui, considérée
du point de vue des événements politiques intérieurs, déborde largement le XIe
siècle et se continue jusqu'en 1204 ; l'efficacité de l'appareil étatique est une
deuxième constante, de sorte que nul ne peut mettre en cause la centralisation
administrative et politique durant cette première période de la vie de Byzance.
Toute l'autorité politique se trouve entre les mains du seul Empereursl ; le
centre du gouvernement était la demeure impériale. Aussi, qualifier l'économie
byzantine « d'économie dirigée » n'est pas une extrapolation anachronique. Même
l'Eglise, pourtant bien organisée et forte, n'évolua pas en entité indépendante,
comme ce fut le cas avec sa branche romaine après la chute de l'Empire de
l'Occident. L'Empereur se présente comme « le commandant en chef de l'armée,
le juge suprême et unique législateur, il est encore le défenseur de l'Eglise et
de la foi orthodoxe » 82.
Roi (basileus) par investiture divine et non plus magistrat exerçant l'im-pe-
rium par délégation du peuple, l'empereur est représenté dans l'iconographie
comme vainqueur du démon ou du barbare ". Sa titulature aussi exprime la
doctrine du droit divin qui lui confère son pouvoir ; son apparat vestimentaire,
le faste de sa Cour témoignent des influences orientales ; l'Empereur byzantin est,
sous ce rapport, un « despote oriental ».
Il gouverne, au moyen d'un appareil bureaucratique très développé, choisi,
au niveau supérieur, par lui-même ; toute l'administration repose sur deux
piliers : les bureaux (sékréta) administratifs de Constantinople dont les compé-
tences s'étendent sur tout le pays, et les gouvernements provinciaux. L'abandon
de la séparation des pouvoirs civils et militaires dans l'administration provinciale
qui aboutit, au VIIe siècle, à la création des thèmes 4, est une des réformes admi-
S

nistratives les plus importantes ; elle renforça le contrôle impérial sur l'ensemble
du pays ; les stratèges (gouverneurs des thèmes), choisis et nommés par l'Empe-

81. L. BRÉHIER, Les institutions, pp. 89-93.


82. G. OSTROGORSKY, Histoire, pp. 56-57 (avec bibliographie). L. BRÉHIER, Les insti-
tutions, pp. 55-88.
83. A. GRABAR, L'Empereur dans l'art byzantin (Paris, 1936), pp. 43-45.
84. Sur ce problème, voir récemment, H. ANTONIADIS-BIBICOU, Recherches d'histoire
maritime, pp. 47-61, 115 (position du problème et bibliographie).
70 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

reur et révocables à tout moment, n'avaient pas intérêt à se prêter aux manoeuvres
ou aux exigences éventuelles des aristocraties locales, qui s'opposèrent, à maintes
reprises tout au long de l'histoire de Byzance, au gouvernement central. De ce
fait, hormis quelques tentatives de courte durée, ni l'unité de l'Empire ni son
aspect centralisateur n'en furent affectés.
Cependant, cette autocratie n'est pas faite d'une seule pièce. L'Eglise,
l'armée et le sénat sont trois éléments constitutifs de l'Empire ; la force même
des deux premiers est bien connue. Le rôle du sénat " s'affaiblit sous Justinien
pour retrouver son éclat au VIIe siècle ; après un nouveau déclin sous les empe-
reurs de la dynastie macédonienne, son autorité devient importante au XIe siècle ;
il joua toujours un grand rôle lors des changements de souverains, surtout dans
des cas de successions « illégales » au trône. Le peuple de Constantinople, orga-
nisé en dèmes 86, était également capable d'une action politique efficace.
Ainsi, outre le respect que doit l'Empereur à la loi divine, son pouvoir,
absolu en théorie, est fait aussi d'une part de compromis. Pour reprendre la
formule de Ch. Diehl, nous avons à Byzance « une autocratie tempérée par la
révolution et l'assassinat » ".
En réalité, derrière les formes institutionnelles, les éléments qui pondèrent
en profondeur l'absolutisme des empereurs byzantins, se situent au niveau des
forces économiques et sociales, seules capables à entretenir le dialogue avec le
monarque. Elles n'étaient pas négligeables dans un Empire issu de Rome, et dont
le peuple était christianisé sur la base de l'hellénisme, et dont le système de pro-
duction était fondé sur la propriété privée, et dont l'économie était peut-être la
plus évoluée de son époque. En définitive, dans la lutte entre « le despotisme
oriental » et les grands propriétaires fonciers, entre le pouvoir absolu de l'Etat
et la terre, c'est la dernière qui l'emporta et imposa de nouveaux rapports de
production et de nouvelles formes étatiques ; elles conduiront l'Empire au féoda-
lisme à partir du XIe siècle.

Aspects historiques
Assigner au M.P.A. un ordre défini dans le schéma évolutif des
sociétés qui est consacré depuis longtemps, signifie dans une très large
mesure qu'on tranche en faveur de l'hypothèse d'une universalité du
M.P.A. On a même dit que c'est ce que Marx lui-même a fait ; l'affir-
mation repose sur le passage déjà cité du Capital : « Après que la
société orientale... se fut dissoute et avant que l'esclavage ne se fut
emparé... de la production », sur l'analyse des formes de propriétés asia-
tique, antique et germanique présentée dans Formen et, surtout, sur le
passage bien connu de la préface de la Critique de l'économie politique :
« Dans l'ensemble, les modes de production asiatique, antique, féodal
et bourgeois contemporain peuvent être considérés comme des époques
85. C. CHRISTOPHILOPOULOU, Le sénat dans l'Etat byzantin, Athènes, 1949 (en grec),
Aussi, CH. DIEHL, « Le sénat et le peuple byzantin aux VIIe et VIII» siècles », dans
Byzantion, t. 1 (1924), pp. 201-213.
86. G. OSTROGORSKY, Histoire, pp. 95-98 (avec bibliographie),
pp. 112-113.
87. CH. DIEHL, « The Goverment and Administration of the Byzantine Empire
dans The Cambridge Médiéval History, t. IV, (Cambridge, 1936), p. 729. »,
BYZANCE ET LE M. P. A. 71

progressives du développement économique et social » 8S. Par consé-


quent, quelle que soit la valeur qu'on attribue à la catégorie du M.P.A.,
une chose est clairement établie : le M.P.A., d'après Marx, se situe
historiquement avant le mode de production antique ou esclavagiste.

Au stade actuel, le problème de l'apport des facteurs historiques dans la


formation du M.P.A., et celui de son universalité restent entiers. Car, si nous
prenons à la lettre le passage de la préface de la Critique de l'économie politique
et si nous admettons que Marx considérait cette hiérarchie comme définitivement
établie, nous nous trouvons devant l'alternative suivante : ou il faut supposer
que le mode de production esclavagiste est omis (mais pourquoi ?), ou il faut
penser que Marx l'identifie avec le mode de production antique, ce qui est
certain ; mais, dans ces conditions, pourquoi traiterions-nous d'une façon tout à
fait différente, le M.P.A. ? Il est logique de supposer, bien que la démarche soit
formaliste, qu'il correspondait, dans l'esprit de Marx, au mode de production
communautaire 8*. Cette équivalence semble être confirmée par le fait que nous
trouvons dans Formen la succession : asiatique, antique, germanique ; les deux
derniers modes correspondant bien à l'esclavagisme et au féodalisme, le M.P.A.
devait correspondre au système communautaire primitif, mais dans la phase finale
de celui-ci, la phase de désagrégation qui est la transition typique à la société
de classes. Ces remarques visent à suggérer que la question ne peut pas être
tranchée uniquement d'après les écrits de Marx ; ils constituent incontestable-
ment de fécondes orientations de recherches, mais leur analyse pose des problè-
mes d'interprétation délicats.
Un deuxième point, qui se rapporte indirectement au problème de l'univer-
salisme du M.P.A., est celui du passage obligatoire par toutes les phases du
développement de la société ; certaines de ces phases peuvent-elles, dans des
circonstances diverses liées à l'histoire, être sautées ou sont-elles, tout au plus,
simplement raccourcies ? A la lumière de certaines transformations qui survien-
nent, de nos jours, dans certains pays du tiers monde, on serait tenté de ne pas
exclure la possibilité que des étapes du développement de la société soient sautées.
Mais, ici encore, la réponse serait hâtive, superficielle.
Enfin, sommes-nous autorisés à admettre qu'il puisse avoir régression du
mode de production, dans certaines conditions historiques et, surtout, dans le
cas de régression des forces productives ? Cette dernière question, importante en
elle-même, est capitale pour l'historien de Byzance, bien que pareil phénomène
ne se produise pas dans son domaine ; aucun fait économique ou extra-écono-
mique n'a imposé, pendant la période pré-féodale, le retour à un système plus
ancien. L'intérêt est ailleurs : dans la mesure où les spécialistes admettraient
l'application de la catégorie du M.P.A. à l'Empire ottoman (à cause surtout de
l'absence, tout au moins théoriquement, de toute propriété foncière privée et du

88. K. MARX, Contribution à la critique de l'économie politique (Paris, Editions So-


ciales, 1957), p. 5.
89. Non seulement parce que celui-ci est absent ; mais, surtout, à cause du fait que
la propriété privée des terres labourables dans le monde esclavagiste était réalisée. Voir,
pour tout cela, récemment, K. SHIOZAWA, « Les historiens japonais et le mode de pro-
duction asiatique », dans La Pensée, 1965, n° 122 (pp. 58-78), pp. 71-73, 78.
72 HELENE ANTONIADIS-BIBICOU

fait que toute la terre était propriété du sultan, à cause également de la forme
du la commune villageoise), on pourrait étudier ici un cas de régression d'un
mode de production, dans les conditions précises d'une conquête ; c'est sur les
terres byzantines qu'a eu lieu l'adaptation d'une société évoluée à des formes
économiques et sociales moins évoluées, importées et imposées par le conquérant.
Car il est évident que le mode de production asiatique s'applique à des sociétés
de tradition et de civilisation plus primitives que celles du monde byzantin.
L'historien de Byzance se demanderait alors si l'Empire byzantin n'a pas été
aussi, un peu, la victime de cette vue indirecte à travers l'image de l'Empire
ottoman et si l'Empereur n'a pas été trop facilement assimilé avec son successeur
présumé, le Sultan.
Ces deux despotes orientaux sont déterminés, dans l'exercice de leurs fonc-
tions, par des facteurs historiques différents : les uns ont participé, avec origi-
nalité, mais avant l'heure, à la préparation de l'avènement du monde capitaliste ;
les autres, contemporains de celui-ci, n'ont fait que rester en marge du système
de production moderne.
Comme on le voit, l'étude concrète de cas comme celui de l'Empire byzantin
ne va pas dans le sens de l'hypothèse qui attribue au concept du M.P.A. une
valeur universelle ; parmi les nombreux facteurs déterminant la formation d'un
mode de production, la superstructure étatique — bien qu'elle reflète, dans une
certaine mesure, d'autres conditions fondamentales — ne suffit pas, à elle seule,
pour caractériser un mode de production ; encore moins à Byzance, où cette
superstructure est complexe et tempérée.
Mais, à une époque où les efforts des historiens doivent tendre de plus en
plus à faire de l'histoire une « science » et essayer d'établir le maximum des
rapports possibles entre des faits isolés, privés de sens dans leur premier état
empirique, l'interprétation ne peut pas se faire loin des règles et même des lois ;
les classifications, après analyse systématique de la totalité des éléments dispo-
nibles, sont inévitables et nécessaires. Dans ces conditions, Byzance a sa place
dans l'ensemble du féodalisme médiéval, avec, toutefois, de nombreuses parti-
cularités locales ; l'une des plus importantes est, en effet, qu'une longue période
pré-féodale, durant laquelle les éléments socio-économiques de féodalisation sont
estompés, précède la période féodale. On voudra bien nous excuser d'avoir utilisé
ce terme, qui soulève tant de discussions quand il est appliqué au monde
byzantin ; cependant, il nous paraît être le plus conforme au sens vrai de l'évo-
lution économique et sociale
— et même politique, à une époque tardive — de
l'Empire. Quand les mathématiciens se réfèrent à « des relations d'ordre stric-
tes » 90 et à « des relations strictes ou larges », j'espère qu'on ne nous accusera
pas ni de manque de rigueur ni de manque d'esprit scientifique à cause de
l'emploi des termes féodalisme et féodalité, qui peuvent en fin de compte ne pas
être tout à fait heureux, mais dont la double acception, a stricte et large », est
de fait depuis longtemps établie.

90. P. DUBREIL-M.L. DUBREIL-JACOTIN, Leçons d'algèbre moderne (Paris, 1961), p. 167.


LA PENSÉE
Fondée en 1939 sous la direction de Paul LANGEVIN t et Georges COGNIOT

COMITE DIRECTEUR

Georges TEISSIER, Paul LABERENNE,


Professeur à la Sorbonne. Professeur agrégé de l'Université.
Jean ORCEL,
Professeur au Muséum, Hélène LANGEVIN-JOLIOT-CURIE,
Membre de l'Institut.
Georges COGNIOT, Maître de recherches au Centre National
Agrégé de l'Université. de la Recherche Scientifique.

COMITE DE PATRONAGE

Pierre ABRAHAM, Jean DRESCH,


Ecrivain. Professeur à la Sorbonne.
Louis ARAGON, Aurélien FABRE,
Ecrivain. Inspecteur primaire de la Seine.
Eugène ATJBEL, Daniel FLORENTIN,
Professeur honoraire à la Sorbonne. Ancien directeur des Poudres, président de
VU.NJ.T.E.C.
Emmanuel ATJRICOSTE,
Sculpteur. Georges FOURNEER,
Maurice BOITEL, Maître de Conférences à la Sorbonne.
Avocat à la Cour d'Appel de Paris. Jean FREVILLE,
Charles BRXJNEAU, Ecrivain.
Professeur honoraire à la Sorbonne.
Pierre GEORGE,
Daniel CHALONGE, Professeur à la Sorbonne.
Astronome.
Ernest KAHANE,
Jacques CHAPELON, Maître de Conférences à la Faculté de
Professeur honoraire à l'Ecole Polytech- Montpellier.
nique.
Docteur H.-Pierre KLOTZ,
André CHOLLEY, Professeur au Collège de Médecine des
Professeur à la Sorbonne. Hôpitaux de Paris.
Marcel COHEN, Jeanne LEVY,
Directeur d'études à l'Ecole des Hautes Professeur à la Faculté de Médecine de
Etudes. Paris.
Pierre COT,
Agrégé des Facultés de Droit. Georges PETIT,
Professeur à la Sorbonne.
Eugénie COTTON,
Directrice honoraire de l'Ecole normale Fernande SECLET-RIOU,
supérieure de Sèvres. Inspectrice primaire de la Seine.
Docteur Jean DALSACE, Eisa TRIOLET,
Chef de consultation à l'Hôpital Broca. Ecrivain.
Louis DAQUIN, Jean WEENER,
Cinéaste. Compositeur de musique.
Docteur Henri DESOILLE, Jean WYART,
Professeur à la Faculté de Médecine de Professeur à la Sorbonne, membre de
Paris. l'Institut.

COMITE DE REDACTION

Gilbert BADIA, Guy BESSE, Pierre BOI- NY, Roger MAYER, Paul MEIER, Gérard
TEAU, Jean BRUHAT, Jean CHESNEAXJX, MILHAUD, Charles PARAIN, Michel RIOU,
Eugène COTTON, DESNE Roland, Jean Albert SOBOUL, Jean VARLOOT, Claude
GACON, A.-G. HATJDRICOURT, J.-F. LE WILLARD.
LA PENSÉE

SOMMAIRE
DU NUMERO 129 (SEPTEMBRE-OCTOBRE 1966)

André Langevin :
Paul Langevin et les congrès de physique Solvay 3

Jean Chesneaux :
Où en est la discussion sur le mode de production asiatique ? (II) 33

Hélène Antoniadis-Bibicou :
Byzance et le mode de production asiatique 47

Jean-Yves Pouilloux :
L'esthétique dans le « Neveu de Rameau » 73

CHRONIQUES
Jeannette Colombel :
Sartre et Simone de Beauvoir vus par Francis Jeanson 91

André Daspre :
Anatole Frajice est-il notre contemporain ? 101

Roger Maria :
Regard critique sur une saison théâtrale. Paris, 1965-66 104

Roland Weyl :
Sur la Justice :
deux livres et un colloque 110

Maurice Bouvier-Ajam :
L'égalité des droits et l'égalité des chances dans les controver-
ses et délibérations de la Révolution française 117

Jean Bouvier :
Journées franco-soviétiques d'histoire 130
LES REVUES
Lucette Vigier :
L'enfance handicapée (numéro spécial d'Esprit) 132

LES TRAVAUX ET LES JOURS

Le XVIIIe congrès international de psychologie. Interprétation de


— psychologique de
Babeuf.
— Delio Cantimori. — La conception
Wallon. — La notion de « civilisation ». — David Hume et Char-
les de Brosses. — Un article d'Emilio Sereni. — L'enseignement
supérieur en R.D.A. — Condillac toujours dangereux ? 135

LES LIVRES
Sciences :
Etiemble : Le jargon des sciences 141

Colonialisme :
Jacques Arnault : Du colonialisme au socialisme. — Kwamé
N'Krumah : Neo-colonialism, the last stage of imperialism 143
....
Afrique :
Jules Chômé Moïse Tschombé et l'escroquerie katangaise. —
:
Eno-Belinga : Littérature et musique populaires en Afrique noire.
— Chefs-d'oeuvre de l'art guinéen et africain. — P. Couty : Notes
sur la production et le commerce du mil dans le département de
Diamaré. — J.-P. Emphorux : Un site de proto et pré-histoire au
Congo - Brazzaville. E. Andriantsilaniarivo et G. Donque :
Madagascar

146

Grande-Bretagne :
Pierre Nordon : Histoire des doctrines politiques en Grande-
Bretagne 149

Littérature :
Bollème, Ehrard, Furet, Roche, Roger : Livre et société dans la
France du XVIIIe siècle. Gustave Flaubert : Souvenirs, notes
— Vargaftig
et pensées intimes. — B. : Chez moi partout. — Pio
Baroja : Paradox, roi. Suzanne Arlet : Le pain de la tendresse.

— Pierre Brandon : Le sang et le ciment 150

Religion :
Swami Nityabodhananda : Silence du Yoga 155

PAR

Yves Benot, Jean Chesneaux, Marinette Dambuyant, Jean Dautry, Roland


Desné, Paul Labérenne, Claude Morange, Paul Meier, Roger Navarri,
Suzanne Rossat-Mignod, Jean Suret-Canale.