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Publications de l'École française

de Rome

Fortuna. Le culte de la Fortune à Rome et dans le monde romain. I -


Fortuna dans la religion archaïque
Jacqueline Champeaux

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, . Fortuna. Le culte de la Fortune à Rome et dans le monde romain. I - Fortuna dans la religion archaïque. Rome : École
Française de Rome, 1982. pp. 3-526. (Publications de l'École française de Rome, 64);

https://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1982_ths_64_1

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COLLECTION DE L'ÉCOLE FRANÇAISE DE ROME
64

JACQUELINE CHAMPEAUX
Professeur à l'Université de Haute Bretagne

FORTVNA

RECHERCHES
ÀDES
ROME
ORIGINES
ETSUR
DANS
LE
À LA
LE
CULTE
MORT
MONDE
DEDE
LA
ROMAIN
CÉSAR
FORTUNE

FORTUNA DANS LA RELIGION ARCHAÏQUE

ÉCOLE FRANÇAISE DE ROME


PALAIS FARNESE
1982
© - École française de Rome - 1982
ISSN 0223-5099
ISBN 2-7283-0041-0

Diffusion en France : Diffusion en Italie :


DIFFUSION DE BOCCARD «L'ERMA» DI BRETSCHNEIDER
11 RUEDEMÉDICIS VIA CASSIODORO, 19
75006 PARIS 00193 ROMA
SCUOLA TIPOGRAFICA S. PIO X - VIA ETRUSCHI, 7-9 - ROMA
AVANT-PROPOS

Ces recherches sur le culte de la Fortune à l'époque archaïque, qui paraissent grâce à la générosité
de l'École française de Rome, représentent la première partie de la thèse de doctorat d'État que nous
avons soutenue le 25 juin 1979 - jour prédestiné, qui faisait suite au dies Fortis Fortunae et qui en
recueillit les effets bénéfiques -, devant l'Université de Paris-Sorbonne. Nous espérons que la seconde
partie, consacrée à l'époque républicaine, pourra elle aussi être publiée dans un avenir peu éloigné.
Au moment de livrer ce travail au public, nous exprimons notre reconnaissance à tous ceux sans
les conseils et l'appui desquels il n'aurait pu voir le jour. A M. P. Grimal, qui a suivi sa genèse avec une
attention et une amitié qui ne se sont jamais démenties au cours des ans; aux membres de notre jury,
MM. Beaujeu, Bloch, Le Bonniec, Pouthier, qui lui ont accordé leur approbation et nous ont fait
bénéficier de leur expérience d'archéologues, de philologues et d'historiens de la religion romaine; à
M. G. Vallet, qui a bien voulu accueillir cet ouvrage, présenté par M. P. Grimai, ainsi que par
M. R. Bloch, que nous remercions à nouveau pour l'appui qu'ils lui ont prêté, et qui a accepté de le
publier intégralement dans la Collection de l'École française de Rome, et à MM. M. Gras et F. Ch.
Uginet qui ont veillé avec diligence à son impression. Qu'à ces remerciements, enfin, soit associée ma
famille, qui, dans les multiples tâches qu'impose la préparation d'une thèse, m'a toujours aidée avec un
dévouement sans défaillance.
Depuis 1978, date à laquelle notre manuscrit a été achevé et déposé, nous nous sommes efforcée
de le tenir à jour en fonction des découvertes et des publications nouvelles. Mais, compte tenu des
difficultés présentes de l'édition, les corrections auxquelles nous avons pu procéder ont été
nécessairement limitées à quelques notes additionnelles, sans que nous puissions, sur certains points, remanier le
texte initial aussi profondément que nous l'aurions souhaité.
INTRODUCTION

Le culte de Fortuna bénéficie, depuis ces d'A. Brelich3 et de G. Dumézil4 sur cette même
dernières années, d'un regain de faveur auprès Fortune de Préneste, ainsi que les travaux de
des historiens de la religion romaine. De ce J. Gagé sur les dévotions féminines et les cultes
renouveau d'intérêt, qui a donné une impulsion de Fortuna dans la Rome archaïque5, attiraient
et même une orientation nouvelles aux études de nouveau l'attention sur les aspects les plus
proprement religieuses dont elle est l'objet, la anciens de cette déconcertante divinité.'
déesse Fortuna est grandement redevable aux Pourtant, malgré ces recherches récentes, le
archéol'ogues. Les fouilles récentes de Rome et culte et la personnalité de Fortuna demeurent
du Latium ont en effet apporté à la connaissance enveloppés d'obscurité. Deux problèmes
de son culte deux contributions majeures. L'une essentiels, soulevés de longue date et d'ailleurs
fut la découverte, au pied du Capitole, auprès de intimement liés, continuent de se poser : ils portent
l'église S. Omobono, du temple que, selon la l'un sur les origines, l'autre sur la nature même
tradition, Servius Tullius avait fondé en son de la déesse. Le premier, traité avec prédilection
honneur, et que des générations de topographes comme tout ce qui touche à la religion
avaient vainement cherché à l'autre extrémité archaïque de Fortuna, a suscité des hypothèses
du Forum Boarium; commencées en 1937-38, diverses, mais dont aucune n'est devenue certitude.
interrompues par la guerre, systématiquement Quant au second, il n'a pas davantage reçu de
reprises en 1959, les fouilles de S. Omobono ont
révélé l'existence d'un temple archaïque et d'une 3 Tre variazioni romane sul tema delle origini, Rome, 1955,
area sacrée, remontant au VIe siècle1, qui I : Roma e Praeneste. Una polemica religiosa nell'Italia antica,
éclairent d'un jour nouveau le culte de Fortuna dans p. 9-47.
la Rome royale. L'autre, conséquence positive 4 Déesses latines et mythes védiques, coll. Latomus, XXV,
des terribles destructions qui, en 1944, Bruxelles, 1956, III: Fortuna Primigenia, p. 71-98.
5 Dont la synthèse, Matronalia. Essai sur les dévotions et les
ravagèrent la Palestrina moderne, fut le dégagement organisations cultuelles des femmes dans l'ancienne Rome, coll.
spectaculaire du sanctuaire supérieur de Prénes- Latomus, LX, Bruxelles, 1963, p. 5-99, reprend et élargit les
te, haut lieu de son culte italique2. Dans le même conclusions de plusieurs articles antérieurs : Tanaquil et les
temps, plusieurs études, notamment celles rites étrusques de la λ Fortune Oiseleuse», SE, XXII, 1952-53,
p. 79-102; Sur quelques particularités de la «censure» du roi
Servius Tullius. A propos des formes primitives du Culte de
Fortuna et de l'usage social et rituel des «stipes», RD, XXXVI,
1958, p. 461-490; Classes d'âge, rites et vêtements de passage
1 A. M. Colini, BCAR, LXVI, 1938, p. 279-282; et, depuis, en dans l'ancien Latium. A propos de la garde-robe du roi Servius
particulier, les numéros spéciaux du BCAR, LXXVII, 1959-60; Tullius et de la déesse Fortuna, Cahiers internationaux de
et LXXIX, 1963-64; et de La Parola del Passato, XXXII Sociologie, XXIV, 1958, p. 34-64; Matrones ou mères de
(fase. 172-173), 1977 {infra, p. 486 sq.), qui ont fait, famille? Sur des formes archaïques d'encadrement féminin dans
périodiquement, le point des travaux les plus récents. les sociétés primitives de Rome et du Latium, Ibid., XXIX, 1960,
2 Cf. la publication de F. Fasolo et G. Gullini, // santuario p. 45-74; Lucia Volumnia, déesse ou prêtresse (?), et la famille
della Fortuna Primigenia a Palestrina, Rome, 1953. des Volumnii, RPh, XXXV, 1961, p. 29-47.
Vili INTRODUCTION

réponse sûre. Fait plus grave, il n'a pour ainsi FORTVNAM a FORTVITIS nomen habere dicunf'. En
dire jamais été abordé de front, mais esquivé fait, et déjà nous touchons à l'une des difficultés
plutôt que réellement traité. Dans ces majeures du problème de Fortuna, il y a un
conditions, il n'y a pas lieu de s'étonner que tant abîme entre cette divinité du Hasard capricieux,
d'inconnues obscurcissent encore le culte d'une contaminée par la Tyché hellénistique, dont les
divinité dont la véritable nature n'a pas fait vicissitudes causent indifféremment le bonheur
l'objet d'une définition exhaustive et et le malheur des hommes8, qui est celle de
rigoureuse. l'époque classique et de l'antiquité tardive, et les
premiers cultes de Fortuna connus à Rome et
On eût sans doute grandement étonné un dans le Latium, qui s'adressaient à une divinité
esprit cultivé et même un érudit, philologue ou maternelle de la fécondité et à une déesse
historien, du XIXe siècle, si l'on avait prétendu oraculaire.
que la déesse Fortuna pût être autre chose que Car, et c'est là pour les historiens de la
la personnification de la Chance ou du Hasard; religion romaine une seconde source de
et il y a fort à parier que, si l'on interrogeait à perplexité, il n'existe pas, et cela dès la religion
brûle-pourpoint l'un quelconque de nos archaïque, donc aussi loin que nous puissions
contemporains, il n'en donnerait pas d'autre définition, remonter dans le temps, un, mais plusieurs
tant l'image populaire et composite de la cultes de Fortuna, qui frappent par leur
Fortune aveugle aux yeux bandés, debout sur la hétérogénéité beaucoup plus que par leur
roue proverbiale qui est le symbole expressif de ressemblance. Si Préneste et Antium étaient, l'une et
sa versatilité, tenant la corne d'abondance d'où l'autre, le siège d'oracles renommés, auxquels
s'échappent les trésors qu'elle déverse présidait une Fortune qui était aussi une déesse-
généreusement sur l'humanité, fait encore partie de nos mère, courotrophe et protectrice des naissances,
représentations familières et de notre langage la première de ces deux villes honorait une
quotidien6. Les anciens eux-mêmes, quand ils déesse unique, au surnom d'ailleurs obscur,
cherchaient l'origine de son nom et voulaient Fortuna Primigenia, tandis qu'Antium vénérait,
définir sa fonction en se fondant sur l'étymolo- sous le même nom, un couple indissociable de
gie, le rattachaient à la notion de hasard: praesit deux déesses. Mais c'est à Rome que cette
FORTViTis uoceturque fortvna-, fortvito accidit diversité cultuelle atteint son comble et se
hominibus . . . unde etiam FORTVNA nominatur; traduit par la prolifération, apparemment anar-
definitio Ma FORTVNAE . . . quod a FORTvms etiam chique, de Fortunes multiples aux
nomen accepit; (catisaé) FORTVITAE, unde etiam dénominations variées : Fors Fortuna, Fortuna Muliebrìs,
FORTVNA nomen accepit, répète inlassablement Virilis, Bona ou Mala, Fortuna populi Romani ou
saint Augustin, à qui fait écho Isidore de Seville : Huiusce Diei, etc., à tel point que, déjà, les
anciens ressentaient le besoin d'une mise en
ordre dont témoignent les listes, dressées par les
soins de quelque érudit ou de l'autorité
6 II n'est, si l'on veut donner un support plus précis à ces pontificale, qui nous ont été transmises par Plutarque,
modernes lieux communs, que de feuilleter, par exemple, les
dictionnaires de Littré ou de Robert, s.v. Sur leurs sources et qui, d'ailleurs, sont loin d'être exhaustives9. Si,
antiques, cf., entre autres, Ovide, trist. 5, 8, 7 sq. : nee metuis pour parvenir à des dénombrements complets,
dubio Fortunae stantis in orbe / numen; Pont. 2, 3, 56: stantis ou du moins plus complets, nous nous fions au
in orbe deae, ou Apulée, met. 7, 2, 4-5 : caecam et prorsus
exoculatam esse Fortunam, quae semper suas opes ad malos et
indignos conférât . . ., dont s'inspire directement La Fontaine :
«Mais que vous sert votre mérite? / La Fortune a-t-elle des 7 Aug. citi. 4, 11, p. 161; 18, p. 167 sq.; 5, 9, p. 206 D.; Isid.
yeux?» {Fables VII, 12), etc. Les traditions populaires de la orig. 8, 11, 94.
Grèce moderne conservent de Tyché la même image 8 Quo modo ergo dea Fortuna aliquando bona est, aliqiiando
inquiétante (L. Ruhl, s.v. Tyche, dans Roscher, V, col. 1328). Mais, mala? demande, dans l'un des mêmes passages, Augustin
comme le soulignent, s.v. Fortuna, Peter, dans Roscher, I, 2, (ciu. 4, 18, p. 167 D).
col. 1506 sq., et I. Kajanto, RLAC, VIII, col. 187 sq., ces 9 Ces deux listes, Quest, rom. 74, 281 d-e, et Fort. Rom. 10,
symboles appartiennent à l'iconographie littéraire de la 322d-323a, qui, après le temple de Fors Fortuna (Ανδρεία
déesse plus qu'à ses représentations cultuelles authentiques, Τύχη), énumèrent les autres sanctuaires soi-disant fondés par
où elle est d'ordinaire figurée avec le gouvernail et la corne Servius Tullius, comportent au total dix noms (infra,
d'abondance (infra, p. XXII). p. 196 sq. et 271).
INTRODUCTION IX

recensement de ses épiclèses et de ses constitue, en soi, un cas d'espèce. D'où une série
sanctuaires, temples, chapelles, ou même simples de problèmes particuliers, relatifs aux divers
statues, nous obtenons, pour la seule ville de Rome, cultes, et, surtout, le problème plus vaste et plus
le chiffre considérable d'une trentaine de lieux, grave que pose un ensemble religieux à ce point
c'est-à-dire de formes, de culte, où elle était dépourvu de cohérence qu'aujourd'hui encore
honorée sous des noms différents10, total que ne on discerne mal les traits communs aux
saurait surpasser aucune autre divinité, pas différentes Fortunes et que l'on n'ose croire, tant elle
même, semble-t-il, les membres les plus reste hypothétique, à l'unité de ces cultes, si
prestigieux de la triade capitoline, ni Jupiter, ni, dissemblables en apparence. Déesse qui, au
encore bien moins, Junon11. C'est là, à l'actif de cours de son histoire, semble avoir reçu comme
Fortuna, l'indice irréfutable d'une immense une seconde nature, puisque, de déesse-mère
popularité. Mais aussi la preuve, qui se retourne qu'elle était à ses débuts, elle s'est
contre elle, d'un émiettement cultuel non moins métamorphosée en divinité du Hasard. Déesse qui, de
considérable, d'un état de dispersion qui confine tout temps, fut l'objet de cultes divers et
à l'anarchie et qui ne facilite la recherche ni multiformes, vouée à un morcellement sans fin.
n'encourage l'esprit de synthèse. Telle est l'image que, trop souvent, l'on a tracée
Le problème de Fortuna ne consiste donc pas d'elle. Si son empire est immense, sa
seulement à définir la ou les fonctions personnalité paraît vague et mal définie. Comme si, plus
dominantes d'une seule divinité, entreprise déjà si son domaine était vaste et nombreuses ses
délicate12, mais chacune des Fortunes attestées attributions, plus sa nature devenait ondoyante
et comme insaisissable. Où donc est l'unité de
Fortuna13?
10 Ce recensement, fondé sur les relevés du Topographical Depuis plus d'un siècle, la confusion de son
dictionary of ancient Rome de Platner-Ashby, p. 212-219, est
bien entendu artificiel, dans la mesure où il regroupe des dossier s'impose aux historiens; et encore ne
sanctuaires de toutes époques, les uns célèbres, les autres à leur apparut-il dans toute sa complexité que peu
peine connus et dont certains, comme le temple de Fortuna après 1880. En cette seconde moitié du XIXe
Equestris, par exemple, ont pu disparaître prématurément siècle, il existait encore entre les historiens de la
avant que d'autres n'eussent encore été fondés. On ne lui religion romaine une large unanimité pour
attribuera donc qu'une valeur indicative, mais qui ne nous
en paraît pas moins révélatrice de la diffusion du culte. définir essentiellement Fortuna comme une divinité
D'autant que nous n'avons volontairement tenu compte que du Sort et de la Destinée14, formule vague à
des sanctuaires, qui attestent l'existence d'un culte effectif et
permanent, à l'exclusion des épithètes qui ne sont connues
que par des dédicaces épigraphiques occasionnelles ou des agraire et guerrière, ou, au contraire, caractérisée par
monnaies, et qui peuvent ne relever que des aspirations l'exercice d'une fonction unique : celle de dieu combattant
individuelles du fidèle ou des nécessités de la propagande par excellence, seigneur de la guerre et défenseur des
impériale. Nous obtiendrions alors, d'après les relevés de champs menacés dont, à ce titre, il écarte ennemis et fléaux
E. Breccia, s.v., dans De Ruggiero, III, p. 189-191 (beaucoup naturels (cf. la récente mise au point de G. Dumézil, Rei.
plus complets que ceux de J. B. Carter, De deorum Roma- rom. arch., p. 215-256); ou encore à la définition de la plus
norum cognominibus quaestiones selectae, Halle, 1898, ancienne Cérès, restreinte, si l'on en fait la déesse de la
p. 29 sq. et 61 sq.; et The cognomina of the goddess Fortuna, croissance des végétaux, ou même seulement des céréales,
TAPhA, XXXI, 1900, p. 60-68, en particulier p. 62 sq., qui ne large, si l'on voit aussi en elle une divinité chthonienne,
dénombre que 41 «cult-titles», et chez qui l'on observe des veillant également sur les morts et sur la fécondité humaine
omissions singulières, comme celle de Fortuna Augusta), qui (cf. H. Le Bonniec, Le culte de Cérès à Rome, Paris, 1958, en
portent sur tout l'empire, le total impressionnant de 81 titres particulier l'introduction, p. 11-17).
différents conférés à Fortuna. 13 II est frappant de constater que Bouché-Leclercq se
11 La même méthode, appliquée à Jupiter, révèle, toujours posait la même question à propos de Tyché et se demandait
d'après Platner-Ashby, p. 291-308, un chiffre très légèrement «s'il ne serait pas possible de la ramener à l'unité» (dans son
inférieur, un peu moins de trente lieux de culte, semble-t-il compte rendu, Tyché ou la Fortune, RHR, XXIII, 1891, p. 275,
(cf. la remarque de Carter, De deorum Romanorum de la thèse d'Allègre, Étude sur la déesse grecque Tyché, Paris,
cognominibus, p. 29 : « Fortuna quae propter cognominum graui- 1889).
tatem frequentiamque inter numina Italica easdem fere 14 Nous ne nous attarderons pas sur les interprétations
partes sustinet quas inter indigetes deos Iuppiter»); mais isolées de Fortuna comme déesse de l'aurore par Max
Junon reste loin en arrière, avec seulement une dizaine de Müller, Biographies of words and the home of the Aryas,
sanctuaires (Platner-Ashby, p. 288-291). Londres, 1888, p. 1-16; déesse solaire, par H. Gaidoz, Le dieu
12 Nous songeons à des problèmes tels que ceux du Mars gaulois du soleil et le symbolisme de la roue, RA, V, 1885,
agraire, qu'on voie en lui une divinité bivalente, à la fois p. 191-195; et Études de mythologie gauloise, I, Paris, 1886,
χ INTRODUCTION

souhait, qui se prêtait à recouvrir des notions Fortune du Forum Boarium dont la statue,
métaphysiques ou religieuses aussi distinctes sévèrement voilée comme une matrone,
que celles de «hasard» et de «destin», et qui semblait à la fois personnifier et protéger la pudeur
convenait aussi bien à la déesse oraculaire de des femmes romaines. Mais c'est que cette
Préneste et d'Antium qu'à la capricieuse déesse, si antique que fût son culte, fondé par
maîtresse des «événements fortuits», Fortuna a Servius Tullius, était à peine une Fortune : à la
fortuitis, selon l'étymologie alléguée par saint vérité, elle n'était nullement, dit Preller, une
Augustin et Isidore de Seville. Telle était la Glücksgöttin «dans le sens ordinaire du terme»,
conception exprimée par Preller dans sa mais bien plutôt une divinité de la pudeur
Römische Mythologie, qui dominait alors les études de féminine. Quant à la Fortune non romaine de
religion romaine15 : celle d'une Fortune Préneste, «que l'on tenait pour la mère de
bénéfique et inconstante, classée parmi les divinités de Jupiter et de Junon», si les velléités cosmiques
«la destinée et de la vie humaine», d'abord que suggérait son surnom de Primigenia,
uniquement déesse de la bonne chance, interprété au sens de «Mère universelle», die
«positive Glücksgöttin», qui, par la suite, se dégrada Allerzeugende, incitaient à reconnaître en elle une
pour devenir, «als indifferentes Geschick», la «déesse de la nature», le fait que, puissance
déesse de la mauvaise comme de la bonne oraculaire, elle fût aussi une «déesse de la
fortune, source, dans toutes les circonstances, destinée», Natur- und Schicksalsgöttin,
propices ou contraires, de la vie, des événements permettait, en dernier recours, de la ramener au
incalculables et inopinés16. modèle commun. Mais cet état de confusion, qui
Que cette définition déjà ambiguë ne fût parvenait encore à se dissimuler, s'aggrava
pourtant pas exhaustive, que, si comprehensive brusquement à partir des années 1882-1884, lorsque
qu'elle fût, elle ne recouvrit cependant pas toute fut publiée17 une inscription archaïque de
la réalité du culte, Preller lui-même en avait le Préneste qui révélait en Fortuna, non point la mère
pressentiment, puisque, de l'aveu même de son de Jupiter, comme on le croyait jusque-là, mais
auteur, elle admettait deux exceptions notoires. sa fille, Fortuna Diouo fileia, et qui remettait
La première, à Rome même, était la mystérieuse ainsi en cause non seulement le sens
traditionnellement attribué à l'épiclèse, mais encore
toute l'interprétation du culte. Dès lors, le problème
p. 56-60; ou même d'origine lunaire (O. Gilbert, Geschichte
und Topographie der Stadt Rom, Leipzig, II, 1885, p. 389, η. 3), prénestin de Fortuna était posé : il s'ajoutait au
toutes trois réfutées par Warde Fowler, Roman Festivals, problème romain dont, l'étude de Preller en fait
p. 163-165 et 168-170: héritage d'une époque où sévissait la foi, les historiens commençaient à prendre plus
mythologie naturaliste, elles n'apparaissent que comme des clairement conscience. Ainsi étaient réunis les
tentatives sporadiques, qui, même en leur temps, ne éléments essentiels d'un dossier qui, de nos
rencontrèrent à juste titre que scepticisme de la part des
spécialistes de la religion romaine. jours encore, se présente en des termes
15 II n'y aurait guère de profit à faire remonter plus haut sensiblement identiques.
dans le temps notre historique du problème de Fortuna. L'interprétation de Preller n'en fut pas moins
Cependant, on pourra trouver un aperçu de la tradition reprise, parfois même textuellement, par les
erudite dont l'ouvrage de Preller est lui-même deux grands dictionnaires dans lesquels se
l'aboutis ement, en consultant, par exemple, si dépassées soient-elles,
les pages que consacraient à Fortuna Β. de Montfaucon, concentrait la science du temps, par Peter, dans
L'Antiquité expliquée, 2e éd., Paris, 1722, I, 2, p. 308-315; ou l'article Fortuna du Roscher18, puis par Hild,
J. A. Härtung, Die Religion der Römer, Erlangen, 1836, II, dans celui du Daremberg et Saglio19. L'un et
p. 233-239, qui voyait en «Fortuna oder der Zufall» l'aspect
mobile, et donc accessible à la prière, du Fatum, de lui-même
fixe et inflexible, c'est-à-dire la divinité de la Chance, notion 17 Par R. Mowat, BSAF, 1882, p. 200; et Dédicace à la
dont il fait le dénominateur commun de ses divers Fortune Prénestine inscrite sur une tablette de bronze, CRAI,
cultes. sér. IV, XII, 1884, p. 329 et 366-369. Cf. CIL F 60; XIV
16 L. Preller, Römische Mythologie, 3e éd. par H. Jordan, 2863.
Berlin, 1881-1883, II, p. 179-193, où Fortuna est étudiée au 18 1, 2, col. 1503-1549; en particulier col. 1503 (généralités,
chapitre «Schicksal und Leben». La première édition date que nous citons), 1510 (Forum Boarium) et 1542 (Préneste).
de 1858. Cf. la traduction procurée par L. Dietz sous le titre Le volume date de 1886-1890.
Les dieux de l'ancienne Rome, 3e éd., Paris, 1884, p. 376- 19 DA, II, 2 (paru en 1896), p. 1268-1277 (nous citons les
382. p. 1268 et 1270).
INTRODUCTION XI

l'autre citent, paraphrasent ou traduisent ses in childbirth». Il en allait de même pour la Fors
formules maîtresses et, sans que le moindre Fortuna romaine, fêtée le 24 juin, à l'époque du
doute les effleure à ce sujet, font de Fortuna, solstice et aussi, remarquait-il, de la moisson, par
« wie ihr Name sagt, die Göttin des Zufalls », dont le petit peuple et par les jardiniers : alors que
le nom, dérivé du verbe ferre, «bezeichnet also, Marquardt avait prétendu en faire «à l'origine
wie Fatum, eine Schicksalsgottheit». Hild n'est une divinité de l'agriculture et de
pas moins affirmatif qui, parmi les «forces l'horticulture»21, il partageait le scepticisme de Peter22
divines . . . qui président à la vie humaine », place devant cette esquisse d'une Fortune agraire et
«les Fata et avec eux Fortuna, qui n'est que (nous suggérait que «the power of Fortuna as a deity
soulignons) le destin mobile, capricieux et of chance would be as important for the perils
incertain, régissant les individus et les nations». Il en of harvest as for those of childbirth»23. Au prix
va de même, après ces définitions générales, de ces quelques ajustements, la religion de
pour les deux cas particuliers, les plus délicats, Fortuna retrouvait ainsi, non sans peine, une
du culte : la Fortune du Forum Boarium et la apparente homogénéité. Et il semblait que ce
Fortuna Primigenia de Préneste. Pour toutes compromis pût être viable, puisque c'est dans
deux, Peter emprunte les solutions et les les mêmes termes que, en 1907, Axtell, sans plus
expressions mêmes de Preller, et se borne à tenir s'embarrasser des scrupules de ses
compte, pour Préneste, des faits nouveaux prédécesseurs, retraçait à grands traits la genèse du culte
intervenus entre-temps dans le débat. Hild, faisant de Fortuna: d'abord «a beneficent power of
preuve d'un peu plus d'indépendance ou de good luck», tant pour les humbles que pour les
prudence, se contente de suggérer: «II est
possible que cette divinité (celle du Forum
Boarium) ait eu à l'origine une signification moins 21 Le culte chez les Romains, trad, fr., Paris, 1889-1890, II,
vague que celle de la chance heureuse, qu'elle p. 369.
22 S.v. Fors, dans Roscher, I, 2, col. 1502 sq.; Peter, comme
fut un génie protecteur de la femme et la Warde Fowler, ne voit en Fors Fortuna, en l'occurrence, que
personnification de la Pudeur», et de s'étonner la déesse inconstante dont il importe, au temps de la
du culte «assez obscur et même singulier» de la moisson, de se concilier les faveurs. Hild, DA, II, 2,
Fortune de Préneste, qui «n'a rien de la p. 1268 sq., se borne à lui reconnaître un «caractère
personnification du sort aveugle et volage, ni même champêtre» - interprétation peu compromettante.
23 Warde Fowler est resté jusqu'au bout fidèle à cette
de la chance favorable, comme la divinité interprétation : partisan d'une Fortune qui, à Préneste,
romaine (notons au passage cette distinction entre notamment, assure la chance et, comme Carmentis, prédit et
Rome et Préneste) dont nous avons parlé régit le sort tant de la mère que de l'enfant lors de
précédemment. On dirait plutôt une divinité de la l'accouchement, de là la prédominance des femmes parmi
nature, personnification de quelque force ses fidèles; et adversaire de la Fors Fortuna agraire de
Marquardt, puis de Wissowa (The religions experience of the
cosmique ... ». Roman people, Londres, 1911, p. 201; 235; 245, η. 30; cf.
En 1899 encore, Warde Fowler, dans ses Roman ideas of deity, Londres, 1914, p. 61-65; et s.v., dans
Roman Festivals, expliquait par des influences {'Encyclopaedia of Religion and Ethics de J. Hastings, VI,
étrangères, celles, prédominantes, de l'Étrurie, 1913, p. 98-104, et {'Encyclopaedia Britannica). Si, plus
mais aussi, pour Préneste, des influences sensible qu'aucun de ses contemporains à la complexité de
Fortuna, il n'hésite pas à reconnaître en elle «also very
grecques, les anomalies relevées dans ces deux cultes probably a deity of other kinds of fertility» (Religious
mystérieux20. Mais il retrouvait, dans les aspects experience, p. 235; cf. Roman Festivals, p. 67), c'est toujours
authentiquement romains ou italiques de dans la mesure où elle est déesse «of luck or chance»,
Fortuna, les notions persistantes de chance et de notions qu'il tient pour primitives dans son culte (Religious
hasard. Ainsi, dans la Fortune oraculaire et experience, p. 245, η. 30) et desquelles il déduit ses diverses
fonctions, tout en précisant qu'il faut les concevoir sous une
courotrophe de Préneste, il voulait voir forme non point abstraite et philosophique, mais personnelle
«perhaps not only a prophetess as regards the et vécue. Nous ne saurions mieux faire, pour résumer une
children, but also of the good luck of the mother pensée qui, au fil des ans, s'est nuancée au point de devenir
ondoyante, que de citer la définition qu'il en donne dans
{'Encyclopaedia Britannica, celle d'une Fortune qui ne fut
jamais «a deity of the abstract idea of chance, but
20 P. 156 sq. (Forum Boarium); 166-168 et 223-227 represented the hopes and fears of men and especially of women
(Préneste); 170-172 (Fors Fortuna). at different stages of their life and experience».
XII INTRODUCTION

femmes et les paysans (sans que, toutefois, il lui n'était-il pas un spécialiste de la science des
parût possible de déterminer lequel de ces religions. Surtout, l'idée implicite - et que nous
aspects était le plus ancien), devenue, sous avons rencontrée chez Hild - que ce qui valait
l'influence grecque, une divinité du hasard, pour Préneste, ville plus qu'à demi étrusque, ne
« chance », et, à Préneste, la fille première-née de pouvait valoir pour Rome, suffisait à maintenir
Jupiter24. Mais il n'en était pas moins les esprits à l'abri du trouble. Avec Wissowa, ce
extrêmement fâcheux que les plus graves objections que qui, pour ses devanciers, n'avait été que
l'on pût opposer à la conception traditionnelle l'exception, devenait la règle. Partant en guerre
de Fortuna, divinité de la chance et du hasard, contre l'idée d'une Fortuna Glücksgöttin, qu'il ne
fussent précisément tirées des plus illustres de retrouvait dans aucun de ses cultes archaïques,
ses cultes archaïques, ceux de Préneste, du il voyait au contraire l'unité de la plus ancienne
Forum Boarium et de Fors Fortuna. Fortuna dans le fait qu'elle était une « déesse des
C'est de Wissowa que, au début de ce siècle, femmes», une Frauengöttin, et cela dans ses
vint la révolution25. Étendant à tous les plus cultes de Rome, celui du Forum Boarium, de
anciens cultes de Fortuna cette vérité, entrevue Fortuna Muliebris, au nom transparent, de
par Preller et ses successeurs, mais limitée par Fortuna Virilis elle-même, priée par les femmes du
eux au seul sanctuaire du Forum Boarium, peuple et qui devait présider aux rapports des
qu'elle y était «une déesse particulièrement deux sexes, aussi bien que dans celui de
honorée par les femmes»26, il fut le premier à Préneste, où Fortuna Primigenia recevait
soutenir et, avec l'autorité sans égale qui était l'hommage des maires. Quant à sa fonction de déesse de
alors et qui, aujourd'hui encore, demeure en la chance, elle n'était que le produit d'une
grande partie la sienne, à imposer l'idée que, évolution secondaire et de l'influence de la
dans la religion de Fortuna, les notions de Tyché hellénistique, qui fit d'elle «die
chance, de sort ou de hasard n'étaient nullement Glücksgöttin der späteren Verehrungsformen».
primitives. Sans doute avait-il eu un précurseur Telle est la thèse radicale qui, bouleversant
en la personne de Fernique, l'historien de toutes les idées reçues, a marqué des
Préneste des années 1880, qui avait vu en Fortuna générations d'historiens de la religion romaine.
Primigenia, à l'origine, «une déesse-mère, une L. Deubner y adhère sans réserve, qui reprend
divinité nourricière », en qui « dominait . . . bien le langage même de Wissowa, et qui, par deux
plutôt l'idée de la maternité que celle des fois, comme d'une évidence qui n'offre pas
hasards de la destinée; ce fut seulement après matière à discussion, fait état de la Frauengöttin
l'introduction de la mythologie hellénique en Fortuna29. Tout près de nous, les définitions que
Italie qu'elle devint la déesse du sort»27. Mais donnent de Fortuna, à Préneste ou à Rome, les
ces premiers doutes étaient restés sans écho28. traités classiques de Grenier, qui la rapproche
Aussi bien Fernique, archéologue et historien, de maintes déesses italiques, de «Junon, Dea Dia,
Dea (sic) Matuta, Bona Dea», de «la Flora des
Sabins et la* Nortia des Étrusques», toutes
24 The deification of abstract ideas in Roman literature and «divinités maternelles par excellence» (c'est nous
inscriptions, Chicago, 1907, p. 9-11. qui soulignons)30, et de Fabre, qui la caractérise
25 RK2, p. 256-264. La première édition est de 1902; la par le «culte spécial» que lui rendaient les
seconde, de 1912.
26 «Eine vornehmlich von den Frauen verehrte Göttin» femmes31, attestent l'influence persistante de
{Rom. Myth., II, p. 182). La formule est reprise par Peter, Wissowa, qui privilégiait en elle l'élément
dans Roscher, I, 2, col. 1510; cf. Hild, DA, II, 2, p. 1268. féminin au point d'en effacer totalement les notions
Warde Fowler va plus loin lorsqu'il note que « perhaps the
most striking fact in her multifarious cults is the
predominance in them of women as worshippers» (Roman Festivals,
p. 167) et, avant même Wissowa, il applique à Carmentis et 29 Dans Chantepie de la Saussaye, Lehrbuch der
Fortuna l'expression de «deities of women» (Ibid., p. 155), Religionsgeschichte, 4e éd., Tübingen, 1925, II, p. 461 et 465.
mais sous une forme qui reste floue et où les notions de '° Les religions étrusque et romaine, coll. Mana, II, 3, Paris,
«sort» et de maternité demeurent inextricablement mêlées 1948, p. 138.
(supra, p. XI, n. 23). 31 Dans Brillant-Aigrain, Histoire des religions, Paris, III,
27 Étude sur Préneste, Paris, 1880, p. 78 et 81. 1955, p. 386. Cf. Histoire générale des religions, 1960,
28 Si ce n'est auprès de Hild (cité supra, p. XI). p. 636.
INTRODUCTION XIII

de chance et de hasard. Et J. Gagé encore, si doute pour cette raison que, renonçant à
personnelle que soit son interprétation de la l'enfermer dans cette formule si étroite, il lui
première Fortuna romaine, reste disciple de applique, par une substitution révélatrice, la
Wissowa, lorsqu'il la considère comme «une dénomination plus large de mütterliche Gottheit.
déesse fort importante pour le sort des femmes » Surtout, elle ne saurait valoir pour deux de ses
et une divinité qui, «au moins en quelques-uns cultes romains : il est pour le moins douteux
de ses aspects, fut primitivement une grande qu'elle s'applique à Fortuna Virilis, épiclèse
patronne de la vie féminine»32. paradoxale pour une Frauengöttin, et
Les théories de Wissowa, toujours vivaces absolument exclu qu'elle convienne à Fors Fortuna qui,
malgré les réserves qu'elles appellent, ont ainsi si elle avait, comme le pensait Marquardt, des
imposé une autre vision de Fortuna à ses compétences dans le domaine de la fécondité,
origines. Mieux encore, elles ont, ce qui est le les exerçait sous leur aspect non point humain,
propre des grandes doctrines, insufflé un esprit mais agraire ou cosmique, et qui, fait
nouveau et donné une orientation neuve aux incontestable, n'était point une protectrice des femmes,
recherches sur la religion archaïque de Fortuna, mais la déesse de prédilection des plébéiens et
désormais tournées vers les valeurs inépuisables des esclaves, également priée par les collèges
de la fécondité, essentiellement conçue sous son d'artisans romains36. Or, le fait que, sur ce point,
aspect biologique et humain. Malgré tout ce qui l'interprétation de Wissowa soit prise en défaut,
la sépare de l'esprit de Wissowa, une thèse est d'autant plus grave qu'il concerne l'un des
comme celle de M. Marconi, qui retrouve en deux cultes les plus sûrement archaïques,
Fortuna les caractères fondamentaux de la puisque fondé, comme celui du Forum Boarium, par
grande déesse méditerranéenne, «il carattere Servius Tullius, de cette Fortuna qui, si elle a pu,
materno, sia nella sfera della fecondità, sia in quella à ses origines, être partiellement une
della protezione delle madri in travaglio e dei Frauengöt in, ne l'était certainement pas dans sa totalité.
neonati»33, n'eût pas été possible sans sa En outre, que nous apprend cette définition de
vigoureuse réfutation du système, incontesté jusque- la nature profonde de Fortuna? que nous révèle-
là, de la Glücksgöttin. Et même ceux qui, comme t-elle de sa singularité? Elle a le défaut d'être
C. Bailey et H. J. Rose, s'écartent davantage de non seulement étroite, mais vague, et de n'avoir
ses théories, jusqu'à voir en Fortuna, aux aucun caractère spécifique, puisque la Junon, la
origines, une déesse de la fécondité agraire34, Diane italiques, toutes ces divinités qu'énumérait
apparaissent encore comme la postérité lointaine de Grenier, non sans encourir le reproche de con-
Wissowa. fusionnisme, peuvent, tout autant que Fortuna,
Ses conceptions, toutefois, ne sont pas sans passer indistinctement pour des «déesses des
prêter le flanc à la critique, et cela sur plusieurs femmes». Enfin, dernier point faible de cette
points. La notion même de Frauengöttin, par les interprétation, les deux images successives que
fonctions physiologiques et sociales qu'elle Wissowa propose de Fortuna restent sans lien
confère à la déesse et, surtout, par le recrutement logique ou théologique : comment la
exclusivement féminin de ses fidèles qu'elle Frauengöt in des origines est-elle devenue la Glücksgöttin
implique, est beaucoup trop restrictive. Wissowa plus tardive qui, avant lui, avait seule retenu
lui-même le reconnaît: la Fortune de Préneste l'attention des historiens? A la suite de quelle
fait déjà éclater cette définition35, comme en évolution continue, ou de quelle brusque
témoignent les multiples dédicaces qu'elle reçut rupture? Il ne suffit pas d'indiquer37 que, d'une
des collèges d'artisans de la ville; et c'est sans
36 L'embarras de Wissowa est visible devant ce culte, qui
s'accorde si mal à sa thèse. Il se range finalement (RK2,
32 Matronalia, p. 19 et 25. p. 256 sq.) à celle de Marquardt, non sans souligner que, sur
33 Riflessi mediterranei nella più antica religione laziale, l'antiquité du sanctuaire attribué à Servius, auprès duquel
Messine-Milan, 1939, p. 230. Carvilius fonda un second temple en 293, on ne sait rien de
"Infra, p. XV, n. 51, et XVI. sûr. Est-ce une façon de suggérer que cette Fortune,
35 « Dass sie nicht immer blosse Frauengottheit blieb, irréductible à la Frauengöttin, pourrait ne pas être aussi
sondern eine weitere Wirksamkeit übte...», avoue-t-il, en «primitive» qu'elle?
note, il est vrai (RK2, p. 259, n. 7). 37 ΛΑ:2, ρ. 261.
XIV INTRODUCTION

déesse des sortes, prédisant l'avenir comme la sonnification divine de la «bonne fortune» et de
Fortune de Préneste, l'on pouvait aisément la « chance », claire dans sa ligne générale, même
passer à une déesse de la chance, pour que tout si elle est confuse dans le détail de ses cultes
devienne clair de cette singulière particuliers40. Et, dans la dernière étude
métamorphose. Quant à alléguer l'influence de Tyché, c'est d'ensemble qui lui ait été consacrée, I. Kajanto, sous
supposer résolu ce qui, précisément, reste à l'influence manifeste de Latte, la définit, aussi
démontrer : comment deux divinités bien à Préneste qu'à Rome, comme «in erster
originellement si distinctes ont pu s'assimiler l'une à Linie eine Göttin des Glücks»41. L'histoire du
l'autre. problème de Fortuna, de Preller jusqu'à nos
Si bien que, rebutés sans doute par les jours, loin d'être celle d'un progrès continu de la
difficultés inhérentes à la thèse de Wissowa, confusion vers la clarté, est donc en fait celle
certains auteurs, et non des moindres, sont d'une régression, ou d'un cercle vicieux. Déesse
revenus, à une date récente, aux plus anciennes des femmes, maternelle et féconde? Déesse du
définitions de Fortuna. Ainsi G. de Sanctis, aux Sort, conçue d'ailleurs sous les modalités les
yeux de qui elle transcende son statut premier plus vagues, comme une incarnation tantôt du
d'abstraction divinisée pour prendre rang Hasard, tantôt de la Chance, tantôt même du
auprès des grands dieux, ne la considère ni comme Destin? Depuis plus d'un siècle, sans parvenir à
une divinité agraire, ni comme l'équivalent de se fixer, la critique oscille entre ces deux
l'aveugle Tyché grecque, mais comme la déesse interprétations, qui sont comme les deux pôles de
du bon ou du mauvais sort38. Avec plus toute recherche sur Fortuna.
d'insistance encore, K. Latte, dans l'analyse qu'il
donne de ses différents cultes, met constamment
l'accent sur la notion de «chance», qu'il ne Tel était, tel est encore l'embarras des
dissocie d'ailleurs pas de celle de «destin»39: historiens devant cette déesse rebelle à toutes les
chance pour les collèges d'artisans de Préneste classifications, que se sont accréditées les deux
ou de Rome, qui voyaient en Fortuna Primigenia hypothèses, qui offraient l'avantage de la
ou en Fors Fortuna la dispensatrice de la simplicité, d'une origine étrangère - cause probable
réussite et du profit commercial, de même que pour de toutes les anomalies du culte - et d'une
les paysans, qui n'invoquaient point en cette nature vague, pour ne pas dire informe, ce qui
dernière une divinité agraire, mais «auch hier permettait d'accepter sans trop de scandale pour
erscheint sie als Göttin des glücklichen l'intelligence les définitions les plus
Handelsgewinns»; chance des femmes dans le culte contradictoires. Cette double théorie de la Fortune qui,
de Fortuna Muliebris qui n'était autre, là encore, même lorsqu'elle reste inavouée, est en fait à la
que «die Göttin des Glücks»; tandis que la base de toutes les recherches anciennes, pèse
Fortune mystérieusement voilée du Forum Boa- encore lourdement sur la critique
rium devait, sous l'influence de la religion contemporaine.
étrusque, figurer l'apparence impénétrable du Destin. Dès ses origines, Fortuna présente des traits
G. Dumézil lui-même, malgré le désaccord qui la singularisent par rapport à l'ensemble de
fondamental qui le sépare de Latte dans la religion italique ou romaine; sans que,
l'appréhension de la plus ancienne religion romaine, d'ailleurs, on distingue toujours nettement l'une de
reconnaît aussi en elle, de tout temps, la per- l'autre ces deux réalités, ce qui risque de fausser
à son point de départ une recherche sur la
religion italique ou latine archaïque, conçue
38 Storia dei Romani, IV, 2, I, Florence, 1953, p. 287 sq. (cf. d'après l'image plus récente et si artificielle de la
I, 2e éd., 1956, p. 271 sq., où elle est définie comme «una dea religion romaine «pontificale». Précisément: s'il
che apporta progenie, ricchezza, bottino, abbondanza di
messi»). est deux caractères fondamentaux de la religion
39 Rom. Rei, p. 176-183. Cf., p. 179, de justes remarques romaine qui ont été unanimement reconnus et
sur la Fortuna Melior attestée, sous l'Empire, il est vrai, en inlassablement soulignés, c'est bien la répugnan-
Ombrie : région montagneuse et de vie difficile, où Fortuna
n'implique pas le sentiment du succès, mais rien de plus
qu'une espérance - « darin drückt sich aus, wie nahe Glück 40 Rei mm. arch., p. 424.
und Schicksal beieinanderliegen». 41 S.v., RLAC, VIII, col. 182-197.
INTRODUCTION XV

ce aux cultes oraculaires et l'absence de ajoute que Varron49 faisait déjà de Fortuna une
mythologie, en particulier de filiations divines. Or, les divinité sabine, on se trouve en présence d'un
cultes de Préneste et d'Antium sont l'un et réseau inextricable d'hypothèses contradictoires,
l'autre oraculaires et le premier, le plus célèbre entre lesquelles aucun fait incontestable ne
des cultes de Fortuna, propose de surcroît une permet d'opter à coup sûr. Vingt ans après son
généalogie d'ailleurs confuse, puisqu'on ne sait si étude sur la Fortune de Préneste, G. Dumézil
la déesse y est la mère ou la fille de Jupiter. A peut encore écrire : « Les origines de Fortuna .
Rome, d'autre part, Fortuna passe aux yeux des sont inconnues»50 et l'on est en droit de
modernes pour une divinité relativement souscrire à ce propos désabusé.
récente: aucune de ses fêtes ne figure au calendrier La seconde enquête, sur la nature de la
«de Numa», la tradition attribue à l'Étrusque déesse Fortuna, n'a pas davantage abouti; mais
Servais Tullius la fondation, à l'extérieur du elle continue de se heurter, irrémédiablement, à
pomerium, semble-t-il, de nombreux temples en l'opposition des deux définitions concurrentes
son honneur, et la légende romaine fait d'elle que nous avons analysées. Incapable d'en
l'amante de ce même roi. D'où l'hypothèse, donner une définition unitaire et globale, prise entre
généralement acceptée, que Fortuna, étrangère à ces deux formules sans point de contact et
la religion romaine primitive, serait une divinité irréductibles l'une à l'autre51, la critique a
d'origine latine ou étrusque secondairement cherché à sortir de cette impasse en empruntant une
introduite dans la ville42. Les Fortunes d'Antium, troisième voie et en proposant une solution d'un
mal connues, n'ont suscité que peu de travaux type nouveau. Otto qui, sans pour autant revenir
particuliers et l'on a pu voir dans leur culte un à l'idée d'une Fortune-Hasard qu'il jugeait
héritage lointain de la religion étrangère au culte primitif, récusait la théorie de la
méditer anéenne43. En revanche, les hypothèses les plus Frauengottheit chère à Wissowa et n'acceptait de
diverses ont été émises sur la prestigieuse et reconnaître en la plus ancienne Fortuna ni une
étonnante Primigenia de Préneste : déesse d'origine déesse agraire, ni une déesse des femmes, voyait
étrusque ou, du moins, fortement influencée par surtout en elle une divinité tutélaire de nature
l'Étrurie selon Otto44, grecque selon F. Al- extrêmement générale, proche du Genius et,
theim45, indo-européenne selon G. Dumézil46. comme lui, apte à patronner indistinctement les
Tandis que M. Marconi, dans l'une des rares individus, les groupes sociaux, les lieux même,
études d'ensemble qui, au delà de l'analyse de bref, une Schutzgöttin universelle. Ainsi Fortuna
ces cultes particuliers, ait traité comme un tout Muliebris était-elle «die Schutzgöttin der
le problème de Fortuna, concluait à l'origine Frauen », Fortuna Equestris « die Schutzgöttin der
méditerranéenne de la déesse47 et que, par
ailleurs, A. Passerini, cherchant à élucider le
concept de Fortuna, mettait l'accent sur les 49 LL 5, 74.
caractères italiques anciens et originaux qui le 50 Rei. rom. arch., p. 424.
rendent irréductible à celui de Τύχη48. Si l'on 51 Ainsi, dans leur effort, répété à quelque cinquante ans
d'intervalle, pour rendre compte de la bipartition fertilité-
hasard et pour expliquer la genèse du culte à partir d'une
unique fonction primitive, Warde Fowler et H. J. Rose,
42 Telle est la thèse esquissée par Hild, DA, IL 2, p. 1270, Ancient Roman religion, Londres, 1948, p. 90, procèdent en
énoncée sous une forme plus systématique par Warde sens exactement inverse : l'un (supra, p. XI) déduisait les
Fowler (supra, p. XI) et Wissowa, RK2, p. 256, et, depuis, compétences agraires de Fors Fortuna de sa domination sur
reprise par pratiquement tous les historiens, Otto, Bailey, le hasard; l'autre émet l'hypothèse que, «originally an
Rose, Fabre, Latte, etc. agricultural deity ... in time, however, perhaps because so
43 M. L. Scevola, Culti mediterranei nella zona di Anzio, much in agriculture depends on causes outside the farmer's
RIL, XCIV, 1960, p. 221-242. control, she became, like the Greek Tyche, a goddess of luck
44 RE, VII, 1, col. 14. or chance». Le second raisonnement ne convainc pas plus
45 Terra Mater, RW, XXII, 2, Giessen, 1931, p. 38-46. que le premier; et nous n'insisterons pas, par ailleurs, sur les
46 Déesses latines et mythes védiques, coll. Latomus, XXV, difficultés inhérentes à cette hypothèse d'une Fortune
Bruxelles, 1956, III: Fortuna Primigenia, p. 71-98. éminemment agraire, qui durcit d'une manière insoutenable la
47 Riflessi mediterranei, p. 230-243. définition, à la fois plus large et plus mesurée, de Fortuna
48 // concetto antico di Fortuna, Philologus, XC, 1935, comme déesse de la fécondité qui, seule, nous paraît vérifiée
p. 90-97. par les faits.
XVI INTRODUCTION

gesamten Ritterschaft», etc. Mais que dire de plement parmi les abstractions divinisées: «La
Fortuna Huiusce Diei qui, après une première divinité, que les anciens invoquaient sous le nom
tentative, peu convaincante, pour s'intégrer à de Fortuna, n'avait point les traits accentués et
cette définition, devient purement et simplement précis, qui distinguaient la plupart des dieux et
«das Glück eines einzelnen Tages»52? Si large des déesses du panthéon gréco-romain. Elle
soit-elle dans son principe, la formule d'Otto ne personnifiait le sort, le destin, la chance, cette
se prête donc pas à des applications indéfinies et puissance vague et indéterminée (les mêmes
cette nouvelle tentative pour cerner dans sa adjectifs reviennent comme un leitmotiv) qui
totalité la nature fuyante de Fortuna se solde passait pour exercer sur toute chose, sur tout
donc, cette fois encore, par un nouvel échec. être, sur tout événement, une action bonne ou
Mais Otto insistait aussi, et à juste titre, sur la mauvaise, bienfaisante ou malfaisante, durable
généralité du concept de Fortuna, qui rend ou passagère»55.
inexacte toute définition strictement Ainsi, la réalité théologique de la déesse
fonction el e : « Diese Allgemeinheit des Begriffes muss man Fortuna se dissolvait dans l'indéfinissable, à
sich immer gegenwärtig halten»53. Avertissement moins qu'elle ne se dispersât en une multitude
salutaire et que nous devrons, nous aussi, garder de génies tutélaires, aussi dépourvus de indi-'
présent à l'esprit, mais qui, pourtant, ne va pas personnalité propre que les menues figures des
sans risque. gitamenta56 . A quoi bon, dès lors, chercher le
Car c'est une réflexion du même ordre, mais secret de Fortuna, puisque, sous ce nom, il n'y
poussée à l'extrême et, par suite, infiniment plus avait rien à découvrir, qu'une plasticité infinie,
dangereuse, qui a inspiré une certaine apte à se charger des contenus les plus divers et,
conception, essentiellement négative, de Fortuna, qui nous oserions dire, les plus indifférents? Après
devait avoir un grand avenir et qui, même à un siècle de recherches persévérantes, après
notre insu, pèse encore sur nous. Cette théorie, avoir tour à tour essayé des solutions les plus
dans laquelle s'est réfugiée une partie de la diverses, l'attitude dernière des historiens de la
critique ancienne, est en fait un aveu religion romaine semble donc être l'abdication
d'impuissance. Elle consiste à présenter Fortuna comme devant l'énigme que continue de leur poser
un être vague, apte à revêtir successivement ou Fortuna. Une enumeration comme celle de Bai-
simultanément toutes les personnalités, si ley, «Fortuna, originally an agricultural niimen
multiforme qu'on ne saurait l'enfermer dans une of fertility, then of childbirth, then conceived as
définition. Hild, qui lui faisait place parmi les able to foretell the fate of children, then a
«forces divines, mais vagues et impersonnelles», prophetic deity in general»57, aussi large que la
qui gouvernent la destinée humaine, écrivait dès Frauengöttin de Wissovva était étroite, laisse le
1896: «L'être mobile et indéterminé de Fortuna sentiment confus d'une collection de traits
se prêtait à toutes les assimilations, à toutes les inorganiques, où l'articulation des multiples
associations, à toutes les substitutions»54. Mais fonctions prêtées à la déesse apparaît d'autant moins
c'est peut-être Toutain qui, en 1906, a donné de nettement que, sous l'allusion primitiviste au
cette vulgate l'expression la plus extrême, numen, se devine la référence à un «centre de
d'autant que, négligeant les compétences féminines force» impersonnel et dynamique, qui exclut
ou plus généralement maternelles de la déesse Fortuna des zones supérieures de la pensée
reconnues par ses devanciers, il la classe sim- complexe. Le signalement qu'en 1955 encore en
donne P. Fabre, si marqué qu'il soit par la
théorie de Wissovva, est, dans sa brièveté,
parfaitement représentatif de l'état d'esprit général :
52 S.v., RE, VIL 1 (paru en 1910), col. 12-42, notamment 12
sq. et 32 (sur Fortuna Huiusce Diei).
53 Ibid., col. 13. La tendance à la multiplication infinie de
Fortunes spécialisées, donneuses de chance et de succès, que 55 Les cultes païens dans l'empire romain, Paris, 1906-1920,
relève Otto, col. 13 sq., est également notée non seulement I, p. 424.
par Warde Fowler (supra, p. XI, n. 23), ou par Latte, Rom. 56 Le rapprochement est fait par Hild, DA, II, 2,
Rei., p. 182, mais aussi par le partisan de la Frauengöttin p. 1274.
qu'était Wissovva, RK2, p. 262. 57 Cambridge Ancient History, VIII, p. 446; cf. Phases in the
5*DA, II, 2, p. 1268 et 1272. religion of ancient Rome, Berkeley, 1932, p. 54 et 136.
INTRODUCTION XVII

«C'était, écrit-il, une divinité chthonienne, dont de Jupiter. Elle a fait l'objet de deux études,
le nom n'est sans doute pas indo-européen . . ., à l'une d'A. Brelich, qui a dégagé le caractère
laquelle les femmes rendaient un culte spécial et puissamment original de la religion prénestine,
que Wissowa apparente, avec raison, semble-t-il, féminine et précosmique, élaborée autour de
à Mater Matuta. Les fonctions de divinité de la Fortuna, par rapport à la religion romaine,
chance qu'elle assumera plus tard ne paraissent dominée par Jupiter et par l'ordre olympien;
point primitives : cependant, c'est une déesse l'autre, de G. Dumézil, qui a formulé l'hypothèse
bienveillante et bénéfique»58. Rien ne saurait d'une origine indo-européenne et découvert
être plus décevant que ce constat d'échec, que dans la religion védique un homologue de cette
cette incapacité avouée à dépasser l'ambiguïté double filiation contradictoire. J. Gagé, enfin,
persistante de Fortuna, comme s'il était à jamais s'est attaché à un domaine différent, Rome, et
impossible d'en donner une définition une et non Préneste, et à l'autre problème classique de
cohérente. Il va sans dire que nous ne saurions, Fortuna : non plus celui des origines, mais celui
pour notre part, tenir cette défaite que pour une de la définition des multiples Fortunes
solution provisoire. Mais des préjugés de cet romaines, si hétérogènes en apparence. J. Gagé a
ordre, s'ajoutant aux difficultés propres du sujet, retrouvé leur cohérence interne en les analysant
n'étaient évidemment pas de nature à stimuler comme des Fortunes des classes d'âge, dont
la recherche. Nous pouvons toujours faire nôtre chacune patronnait l'une des fractions de la
le jugement pessimiste de J. Bayet, dans le société romaine archaïque.
rapport qu'il établissait en 1943 sur la religion Ces travaux importants se sont néanmoins
romaine : « Le cas de Fortuna, celui de Mater concentrés sur deux domaines particuliers, du
Matuta sont plus troubles encore». L'adjectif double point de vue géographique et historique.
réapparaît, quand l'auteur dresse le bilan des Ils ont porté, d'une part, sur un culte local qui, si
travaux consacrés par H. Lyngby aux deux prestigieux soit-il, ne représente pas à lui seul
déesses du Forum Boarium, qui «appellent la toute la religion italique de Fortuna et à partir
réflexion sur un domaine extrêmement trouble duquel il serait dangereux d'extrapoler une
de convergences religieuses, où l'élément latin théorie du culte romain; d'autre part, et
apparaît de toute façon prééminent»59. essentiellement, sur les origines de la déesse et sur
Le bilan de la recherche récente est ses cultes archaïques. A partir des perspectives
cependant loin d'être négatif. Depuis les années 1950, nouvelles qu'ils ont ouvertes, de la façon neuve
quelques études majeures ont, sur des points dont ils ont posé les problèmes, notre propos
précis, entièrement renouvelé notre sera d'entreprendre cette étude totale dont
con ais ance du culte et donné un nouvel élan à l'enquête Fortuna n'a jamais encore été l'objet. Il nous
sur Fortuna60. A Préneste, la résurrection de son appartiendra de reprendre les problèmes
grand sanctuaire latin, grâce aux fouilles de classiques et d'essayer de les faire aboutir, sans
F. Fasolo et G. Gullini, a ravivé l'intérêt pour le éluder tant de points difficiles qui, jusqu'ici, ont
culte énigmatique de la Primigenia, mère et fille été plus ou moins volontairement laissés dans
l'ombre. Nous aurons, d'autre part, à poursuivre
notre propre enquête sur des domaines qui
n'ont jamais été abordés ou n'ont fait l'objet que
58 Dans Brillant-Aigrain, Histoire des religions, III, p. 386.
Son exposé de YHistoire générale des religions, p. 636, n'est d'études fragmentaires.
pas plus explicite : « les femmes lui rendaient un culte
spécial, et c'est seulement plus tard que ses compétences se
multiplieront en même temps que ses sanctuaires et ses Pourquoi l'étude des origines de Fortuna
qualificatifs»; et nous devrons apparemment nous résigner à
ignorer à partir de quand, sous l'effet de quelles causes et n'a-t-elle donné que des résultats incertains?
selon quels principes eut lieu cette énigmatique Assurément, toute recherche des origines est
«multiplication ». toujours décevante, dans la mesure où elle
59 La religion romaine de l'introduction de l'hellénisme à la aboutit d'ordinaire à proposer une hypothèse
fin du paganisme, dans le Mémorial des Études latines, Paris,
1943, p. 336 sq. nouvelle, plutôt qu'à faire définitivement la
60 Pour le détail de la bibliographie, supra, p. VII, n. 2- lumière sur une question. Il semble pourtant
5. qu'une autre méthode eût donné des résultats
XVIII INTRODUCTION

plus fructueux. Exception faite pour la synthèse tons aux ultimes métamorphoses de Fortuna.
de M. Marconi, dominée par la figure Refusant systématiquement l'hypothèse facile,
universelle de la Grande Déesse, qui régnait depuis le mais si insuffisante, d'une Fortune vague et
Gange jusqu'à la Méditerranée61, l'enquête sur indéfiniment plastique, nous aurons à nous
les origines de Fortuna a toujours porté sur l'un interroger sur la nature de ces divinités
ou l'autre des cultes archaïques isolément et les successives et à proposer pour chacune d'elles une
a considérés comme des entités indépendantes : définition spécifique. L'obstacle le plus grave
ainsi, pour ne citer que les plus récentes, les auquel nous nous heurterons en ce domaine est
études de M. L. Scevola sur Antiurti, d'A. la fragmentation presque infinie des cultes de
Brelich et de G. Dumézil sur Préneste, de J. Gagé Fortuna et l'apparente hétérogénéité d'une
sur Rome. Aucun chercheur ne s'est attaché déesse qui se présente simultanément sous les épi-
simultanément à ces trois domaines religieux, clèses les plus diverses, ne serait-ce que par leur
sans oublier quelques centres mineurs qui ne mode de formation linguistique : adjectifs formés
peuvent à eux seuls suggérer une interprétation sur le nom du groupe social que patronne la
nouvelle, mais sont susceptibles d'étayer déesse, Fortune des femmes, Fortuna Muliebris,
utilement une hypothèse d'ensemble. Cette méthode des hommes - au moins au sens littéral -, Virilis,
comparative devrait permettre de résoudre des cavaliers ou des chevaliers, Equestris;
partiellement l'un des deux problèmes classiques : génitifs adnominaux, qui désignent l'être ou l'objet
celui d'une définition - la première dans le placé sous sa tutelle, le peuple romain ou le jour
temps - de la Fortune archaïque, qui tînt compte présent, Fortuna populi Romani, ou Huiusce Diei,
à la fois des éléments communs aux divers Fortune du lieu, Fortuna loci, ou des personnes
centres religieux et de leurs caractères sacrées, des chefs élus par la grâce divine,
originaux. Dans cette perspective, notre hypothèse de Fortuna Caesaris ou Augusti; épithètes
travail sera de considérer les Fortunes de indéfiniment renouvelées qui s'efforcent en vain à
Préneste, d'Antium et de Rome comme trois cerner, jusque dans ses aspects les plus
variantes d'une même divinité. Ce qui, du même coup, contradictoires, le concept de Fortuna et à préciser le
suggère une hypothèse des origines. Il devient visage sous lequel le fidèle appréhende cette
possible de reconstituer une Fortune italique déesse multiforme : Bona, Mala, Dubia, Publica,
commune, antérieure à cette différenciation. Prillata, Obsequens, Respiciens, Adiutrix, Salutaris,
Cette solution est la seule qui permette de rendre Breuis ou Casualis, Manens ou Stabilis, etc., et,
compte de l'existence, dans la religion archaïque, sous l'Empire, les innombrables dédicaces
de plusieurs divinités séparées par des consacrées à Fortuna Redux et Fortuna Augusta -
distinctions locales, mais dont l'origine identique n'en «infinité de Fortunes, génies tutélaires des
est pas moins clairement discernable. Déesse- individus, des terrains, des cohortes, des
mère au domaine sans limites, oraculaire, corporations, des édifices, etc.»62, qui semblent échapper
féconde et peu différenciée : tels sont les traits sous à tout dénombrement et faire apparaître tout
lesquels nous entrevoyons cette Fortuna essai de synthèse comme une tentative
primitive, qui nous semble relever d'un type religieux désespérée.
bien connu, celui des déesses-mères italiques, et Notre ambition, dont nous voulons espérer
s'apparenter ainsi de fort près aux qu'elle n'est pas une présomption, sera
toutes-puissantes divinités féminines des religions d'introduire un ordre dans ce chaos, en établissant,
méditerranéennes. double entreprise dont les deux termes sont
Si nous poursuivons l'enquête au cours des indissociables, une chronologie et en
âges, nous nous trouvons en face de difficultés reconstruisant une théologie de la déesse Fortuna. Le
analogues : il n'y a pas une, mais des Fortunes, temps n'est plus, alors que, dans le domaine le
variables selon chaque époque. La religion plus général des études de religion romaine, la
archaïque a eu la sienne propre; les Romains de Römische Religionsgeschichte de Κ. Latte, dont le
la République ont honoré une déesse toute titre même traduit le propos essentiellement
différente, et, sous l'Empire encore, nous
62 Preller, Rom. Myth., II, p. 185, que nous citons dans la
61 Riflessi mediterranei, p. 240. traduction de Dietz. Les dieux de l'ancienne Rome, p. 379.
INTRODUCTION XIX

historique, vise à se substituer au traité mesure où celle-ci aspire à être une histoire des
systématique de Wissowa, Religion und Kultus der idées au moins autant, et plus encore, qu'une
Römer, où nous puissions nous contenter de ces histoire des rites.
«tableaux» du culte de Fortuna, envisagé sub Sans jamais oublier que, loin d'être menée
specie aeternitatis, où voisinaient, comme on le pour elle-même, cette étude sémantique a pour
faisait encore à l'époque de Preller, ou dans tel fin de nous éclairer sur un culte et une divinité,
ou tel article d'encyclopédie, par exemple la nous poursuivrons notre recherche de Fortuna à
Fortuna Muliebris qui devait son sanctuaire à la travers les textes littéraires, dans la double
victoire remportée sur Coriolan à l'aube du Ve perspective, théologique et historique, que nous
siècle, et la Fortuna Equestris qui ne reçut le nous sommes assignée. Avec le souci constant de
sien que trois siècles plus tard, en 180. De dépasser la simple description des formes
certains de ces cultes, parmi les plus récents ou extérieures pour atteindre à l'histoire vécue du
les plus officiels, tels ceux que nous venons de sentiment religieux; mais aussi celui d'établir
citer, nous connaissons avec précision la date de cette chronologie du culte qui est la première de
fondation, qui nous a été transmise par les nos préoccupations et pour laquelle la
historiens romains. Mais ce ne sont là que sémantique historique, l'étude des significations de
d'heureuses exceptions, perdues dans la fortuna, de leur structure et de leur évolution,
multitude anarchique et sans âge des autres cultes de nous sera d'un puissant secours. Fortuna offre en
Fortuna. Aussi notre tâche la plus urgente est- effet, à l'intérieur du panthéon romain, ce
elle de reconstituer, avec le plus haut degré de caractère, qu'elle partage d'ailleurs avec toutes les
précision possible, cette chronologie que, en abstractions divinisées, d'être un nom commun
1943, dans son programme du Mémorial des aussi bien qu'une figure surnaturelle. Aussi, dès
Études latines, J. Bayet appelait de ses vœux63, et le troisième tiers du IIIe siècle et l'apparition des
de poursuivre, pour l'ensemble des cultes de premiers textes littéraires, l'histoire de Fortuna
Fortuna, l'entreprise si bien commencée par devient-elle celle d'un concept autant que d'une
J. Gagé pour certains de ses cultes archaïques. divinité. Commencements tardifs, sans doute,
Dans cette enquête, nous ferons appel à toutes mais qui nous font d'autant plus regretter
les catégories de documents existants : dates l'absence de témoignages antérieurs, tant l'apport
traditionnelles des fondations de temples qui de textes datés est irremplaçable, si nous voulons
nous ont été léguées par l'annalistique romaine, reconstituer dans sa réalité mouvante et vivante
et qui doivent être passées au crible de la la théologie de la Fortune et sa conception
critique; découvertes de l'archéologie, dans philosophique et, par exemple, suivre le
certains cas privilégiés dont le plus bel exemple est cheminement de l'idée de hasard à travers la
celui des fouilles de S. Omobono et du conscience romaine et la religion de Fortuna. Seule,
sanctuaire du VIe siècle qu'elles ont révélé; étude des l'analyse sémantique permet de retracer de
monuments figurés, des représentations l'intérieur cette évolution spirituelle et idéologique
monétaires et des textes épigraphiques; analyse du d'une divinité que ni l'histoire officielle, ni
calendrier liturgique et des épithètes cultuelles l'archéologie, à supposer même que notre
de Fortuna. En outre, à ces moyens documentation fût complète, ne nous permettraient
d'investigation traditionnels, qui sont applicables à de discerner. D'où le parti que nous avons
toutes les divinités, nous joindrons l'analyse adopté et qui consiste à tenir simultanément les
sémantique, qui tiendra dans notre étude une place deux bouts de la chaîne, à maintenir notre
considérable, tant elle apparaît, dans le analyse dans une tension constante entre ces
problème spécifique de Fortuna, comme un instrument deux points de vue qui se complètent
de recherche inégalé. Car, si l'apport de l'éty- rigoureusement: l'historique et le sémantique, le cultuel
mologie à la connaissance des dieux antiques a et l'idéologique, l'étude des fondations de
été de longue date reconnu et exploité, la temples, des épiclèses, des fêtes et des rites, et
sémantique n'offre pas une contribution moins l'image, individuelle et collective, que les
précieuse à l'histoire des religions, dans la écrivains latins portaient en eux et qu'ils
formulaient de la déesse Fortuna et du concept,
"Op. cit., p. 336. philosophique ou vulgaire, de fortuna.
XX INTRODUCTION

Dans ces conditions, le choix de la méthode faction perpétuelle à choisir une définition de
s'imposait : elle ne pouvait être qu'historique. Il Fortuna à l'exclusion de l'autre, ne vient-elle pas
nous fallait, partant des Fortunes que nous de ce que les deux solutions en présence, loin
pouvions reconnaître à coup sûr comme d'être incompatibles, ne s'opposent qu'en
archaïques, suivre, depuis le VIe siècle et la fin de apparence et de ce qu'elles ont été formulées, l'une
l'époque royale, les étapes de la formation du comme l'autre, en termes inadéquats?
culte à travers la République et l'Empire. Mais, à Car, force nous est de le reconnaître, chacune
l'intérieur même de ces cadres généraux, de ces des deux théories se fonde sur des données
grandes phases de l'histoire politique et irréfutables. Si les Fortunes archaïques n'étaient
culturelle de Rome qui correspondent, effectivement, pas des déesses du Destin, encore moins du
aux phases majeures du développement de Hasard, ces concepts n'en sont pas moins liés,
Fortuna, il nous faudra, par une approche quoique confusément, à leur théologie. Les
chronologique plus précise, tenter de serrer au plus Fortunes oraculaires de Préneste et d'Antium qui
près la réalité perpétuellement mouvante du révèlent aux mortels leur avenir sont bien, en ce
phénomène religieux. Dans une cité marquée sens, des déesses de la destinée et, qui plus est,
par l'expansion continue de la conquête, dans cette fonction, loin d'apparaître comme un
une religion où le conservatisme le plus obstiné développement tardif, remonte aux origines du culte,
s'allie à la réceptivité la plus accueillante, la plus jusqu'à se perdre, au moins pour la première,
ouverte à toutes les novations, l'idéal serait dans la protohistoire, peut-être même la
même, s'il n'était point chimère - mais, à défaut préhistoire de Fortuna. D'autre part, la notion de
de l'atteindre, on peut du moins s'en approcher hasard semble inscrite dans le nom même de la
-, de retracer l'image que chaque siècle, chaque Fors Fortuna romaine64 et dans d'autres mots de
génération du peuple romain s'est faite de la même famille, l'adverbe forte, l'adjectif fortui-
Fortuna et ce qu'il adorait en elle. Il nous faudra tus, tandis que le fortunatus est, littéralement,
ainsi procéder, compte tenu de la celui que la grâce de Fortuna a comblé de la
documentation existante et de ses limites, à une série de chance. Le mélange inextricable de ces notions,
coupes transversales qui nous permettront de à nos yeux si distinctes, n'est donc peut-être pas
dégager, dans le culte de Fortuna, des unités dû à une infirmité de la Fortune inconsistante et
successives, des niveaux distincts de culte et de evanescente. Mais il se pourrait qu'il fût
pensée, avec, chaque fois, le souci dominant de intimement lié à sa structure théologique et
retrouver la permanence de la déesse et sa sémantique. L'oracle même de Préneste, fondé sur le
fidélité à elle-même à travers le temps et, en tirage des sortes, est la traduction symbolique de
contrepartie, de mesurer les acquisitions cette profonde vérité religieuse : la révélation
nouvelles qui ont enrichi ou altéré sa religion. des destins par les voies mystérieuses et
S'agissant de l'époque royale, nous croyons surnaturelles du hasard. Mais la seconde
possible de retrouver l'unité première de la interprétation peut, elle aussi, produire en sa faveur des
Fortune archaïque, bien que le temps et les faits non moins probants. Fortuna Primigenia
différenciations locales aient peu à peu oblitéré était spécialement honorée par les mères pré-
ses traits originels. Mais notre vœu le plus cher nestines. Les Fortunes d'Antium veillaient
serait d'échapper à l'antinomie stérile de la également sur les naissances. Quant aux déesses
Glücksgöttin et de la Frauengöttin, sans pour romaines, l'une des plus claires parmi elles est
autant tomber dans l'hypothèse paralysante Fortuna Muliebris, célèbre par la victoire
d'une Fortune vague et informelle. Déesse du pacifique que les femmes, grâce à elle, remportèrent
sort ou de la chance, ou déesse des femmes? sur Coriolan; et, nous le savons, l'antique
froide abstraction divinisée, ou simple génie Fortune du Forum Boarium, la paradoxale Fortuna
tutélaire du sexe féminin? Le caractère insoluble Virilis recrutaient elles aussi leurs fidèles, du
de cette alternative, le courant critique qui, déjà moins à l'époque classique, parmi un public
amorcé par Preller, a atteint son maximum exclusivement féminin.
d'ampleur avec Wissowa, puis, par un
mouvement en retour du balancier de l'histoire,
ramené K.' Latte et G. Dumézil aux conceptions 64 Fors, in quo incerti casus significantiir magis, dit Cicéron,
initiales de la Fortune-Chance, bref, cette leg. 2, 28.
INTRODUCTION XXI

Si elles ont chacune leurs faiblesses, les deux perçue par tous comme nettement inférieure en
définitions concurrentes n'en recouvrent pas dignité à celle des divinités personnelles, qui
moins chacune une partie du domaine originel sont les seules divinités authentiques66. Il se
de Fortuna. Ce qu'il nous faut donc repenser, pourrait, s'il convient, comme nous le croyons,
dans notre recherche de l'unité primitive du de revaloriser ses fonctions primitives, qu'il
culte, c'est le problème de leur articulation, non faille aussi, du même coup, nuancer ou préciser
résolu jusqu'ici pour être resté prisonnier des cette conception trop sommaire ou trop floue.
formules trop étroites du passé. Si l'on voit en Les spéculations et les lieux communs des
Fortuna une ancienne déesse des femmes écrivains latins sur la Fortune souveraine,
devenue, à un moment quelconque de son histoire, inconstante maîtresse du monde, nous ont accoutumés
sous l'influence de facteurs indéterminés, une à ne voir en elle qu'une abstraction divinisée, ce
divinité de la chance capricieuse, ce qui est bien qu'elle est effectivement à l'époque classique.
la thèse de Wissowa, telle que, non sans naïveté, Mais le fut-elle de tout temps? Les liens
la résumait P. Fabre, l'aporie est totale. Mais si passionnels que la légende a tissés entre elle et
l'on substitue à l'expression quelque peu désuète Servius Tullius, les développements mythiques
et, surtout, si gravement inexacte, de «déesse dont elle est l'objet à Rome et à Préneste, mythe
des femmes», celle, plus large, de déesse de la historique - comme on l'attend de Rome - de
fécondité, à laquelle peuvent de surcroît Servius et de Fortuna dans l'une des deux cités,
s'intégrer les cultes masculins de Fortuna Virilis et de mythe théogonique de Fortuna, mère ou fille de
l'obscure Fortuna Barbata et, sans doute aussi, Jupiter, dans l'autre, même si nous ne les
la divinité agraire et cosmique que semble avoir percevons plus qu'à l'état de fragments, nous
été Fors Fortuna; si, d'autre part, l'on renonce à font soupçonner en elle bien autre chose et bien
voir en Fortuna une divinité du Destin plus qu'un génie tutélaire ou que la divinisation
métaphysique - au sens du Fatum ou de la Fatalité d'un concept. S'il faut lui chercher un parallèle
grecque - pour ne lui attribuer que l'humble dans la légende royale de Rome, elle joue à elle
destinée vécue par tout homme dans l'immédiat; seule, auprès de Servius, le rôle que non
si, enfin, nous parvenions à expliciter le lien seulement Fides, mais aussi Egèrie, se partagèrent
interne de ces deux fonctions et à démontrer auprès de Numa. Or la dernière de ces deux
que c'est dans leur conjonction, précisément, déesses n'était sûrement pas une abstraction
que réside le caractère original et spécifique de divinisée. N'aurait-on pas, au seul vu de ce
la déesse, alors, nous aurions le sentiment qu'elle est devenue par la suite, mis trop de hâte
d'avoir fait un grand pas dans l'intelligence de la à doter la première Fortuna, dès ses origines, de
plus ancienne Fortuna. ce statut froidement impersonnel? Quand bien
En outre, la double fonction que nous même l'on tiendrait ces traditions mythiques
inclinons à lui reconnaître, en la chargeant d'une pour des adjonctions secondaires, la Fortuna
complexité accrue, lui confère une dimension primitive, maternelle et féconde, que nous avons
supérieure et a chance de nous la faire entrevue, s'accommode mal de cette définition
apparaître sous un jour neuf. Le moins qu'on puisse intellectuelle et désincarnée : une déesse-mère
dire est que jamais, dans aucune des théories n'est pas une abstraction divinisée. Si peu
que nous avons rappelées, Fortuna ne fut dotée individualisés, si peu anthropomorphiques
d'une forte substance personnelle. Simple génie qu'eussent été les dieux des plus anciens Romains, dei,
protecteur, soit de la femme, soit, et non point mimina67, il nous suffirait, et nous
indifféremment, de toutes les catégories biologiques ou
sociales, pour Wissowa ou pour Otto, ou
imprécise divinité du Sort, on tend à la confiner une 66 Cf. la législation projetée par Cicéron, leg. 2, 19, qui
fois pour toutes, par un jugement sans appel, distingue trois catégories de divinités : les dieux de naissance
dans la catégorie des «abstractions divinisées»65, et, si l'on ose dire, de toute éternité; les hommes méritants
divinisés, dans la perspective évhémériste, en raison de leur
bienfaisance; et, en dernier lieu, les abstractions divinisées, à
condition toutefois qu'elles soient des Vertus, et non des
65 Cf. la dissertation de H. L. Axtell, The deification of vices (cf. 2, 28).
abstract ideas in Roman literature and inscriptions, Chicago, 67 L'œuvre entière de G. Dumézil est consacrée à la
1907, p. 9-11 et passim, notamment p. 59; 87 sq. et 98. démonstration de cette grande idée; cf. plus spécialement
XXII INTRODUCTION

croyons pouvoir y parvenir, de déceler en s'explique, mais en partie seulement, par le fait
Fortuna aux origines un être agissant, bienfaisant et que l'entreprise est délicate, car Tyché elle-
transcendant, pour faire de cette figure même, si mobile, si flottante, est singulièrement
puis ante et vivante une divinité personnelle, une dea au difficile à saisir. Mais surtout, pour élucider la
sens plein, même si, faute d'une iconographie et question de Yinterpretatio Graeca, il eût fallu au
d'attributs qui lui fussent vraiment propres, préalable avoir résolu celle, plus épineuse
faute de cette mythologie savante et brillante encore, de la part du hasard et de la chance dans la
que Rome ne dut qu'à l'hellénisme, la vie théologie de la déesse-mère qu'était initialement
surnaturelle dont elle était animée nous demeure Fortuna, c'est-à-dire, en fait, le problème majeur
mystérieuse. de sa religion archaïque.
Or, dès l'origine, le problème de Yhellénisa-
tion, lié à celui de la nature de Fortuna, fut
Difficile à saisir à ses origines et dans l'état conçu en des termes qui le rendaient a priori
archaïque de son culte, Fortuna ne l'est pas soit inexistant, soit insoluble. Pour ceux qui, dès
moins dans les transformations qui l'affectèrent ses commencements, voyaient en elle une déesse
à l'époque républicaine. Il est clair que la du Sort ou de la Chance, Fortuna avait toujours
Fortune-Chance ou Hasard, abstraite et été si semblable à Tyché que le problème de
Dominatrice du monde, de l'époque classique n'est leur assimilation ne se posait même pas, tant
autre que l'adaptation romaine de Tyché. Les elles n'avaient été, de tout temps, qu'une seule et
résultats de cette hellénisation sont bien connus même divinité en deux personnes, foncièrement
par l'iconographie et la littérature. Tant de identiques sous deux noms différents. Mais en
monuments figurés - monnaies, petits bronzes, revanche, pour les partisans d'une Fortuna
œuvres de la grande statuaire - ont popularisé «déesse des femmes», pour Wissowa, son
l'image de la Fortune tenant la corne principal théoricien, comme pour Fernique, son
d'abondance et le gouvernail, double symbole de la devancier, ou, parmi ses émules, P. Fabre, que
prospérité et de la souveraineté; tant de lieux nous citions ci-dessus68, l'abîme était tel entre
communs, répétés par les orateurs, les cette Fortuna originelle et la Tyché hellénistique
historiens, les poètes, les philosophes, ont célébré oü que l'assimilation de l'une à l'autre devenait un
condamné la toute-puissance ou les caprices phénomène totalement incompréhensible. Si
cruels de l'aveugle Fortune, maîtresse des bien que, déroutés par cette inexplicable
destinées individuelles, du sort des États, de l'issue métamorphose, tant d'historiens si éminents, plutôt
des guerres et de la marche du monde, qu'il a pu que de soulever une question aussi périlleuse,
sembler que tout en elle nous fût clair et ont purement et simplement préféré l'éluder.
familier et que la recherche pût légitimement Mais à nous, ce prudent silence n'est plus permis
s'orienter vers des voies moins rebattues. En et il nous faudra affronter, dans leur multiplicité,
réalité, et si étrange que paraisse cette lacune, tous les problèmes d'une hellénisation non point
l'hellénisation de Fortuna n'a jamais fait l'objet ponctuelle, mais continue, qui nous conduiront
d'une étude systématique. Son aboutissement, jusqu'à l'extrême fin de la République et au
c'est-à-dire la formation d'une Fortuna-Tyché terme que nous nous sommes fixé pour cette
gréco-romaine, est connu, mais jamais le détail étude : chronologie, modalités toujours com-
du processus, ni son déroulement, ni sa 'plexes d'un phénomène ô! interpretano,
chronologie n'ont été analysés, même transformation spirituelle de la Fortuna italique, qui dut
superficiel ement, et jamais nulle datation n'en a été à sa rencontre avec Tyché de subir les deux
proposée. A partir de quand la Fortuna des Latins mutations les plus profondes et les plus
commença-t-elle de s'identifier à la Tyché décisives de son histoire, l'une qui, tandis que, déjà, se
hellénique? Cette question si simple et qui se mourait la religion traditionnelle de Rome,
présente si immédiatement à l'esprit n'a même devait consommer sa désagrégation morale et
jamais été posée. Surprenant silence, et qui faire d'elle la divinité désacralisée du Hasard,
l'autre qui, alors qu'agonisait la république
L'héritage indo-européen à Rome, Paris, 1949, p. 49-65; Les
dieux des Indo-Européens, Paris, 1952, p. 106-117; et, en
dernier lieu, Rei. rom. arch., p. 36-48. 68 P. XII et XVI sq.
INTRODUCTION XXIII

romaine, en pleine crise religieuse, politique et d'une originalité et d'une substance religieuse
idéologique du Ier siècle, devait présager sa qui évoquent la grande déesse archaïque bien
résurrection et faire d'elle la Fortune des impe- plus que la Fortune anémiée de la fin de la
ratores, avant que, par un suprême République. Mais cette création puissante et
accomplissement, elle ne devînt pleinement celle des profondément vivante de la religion impériale
souverains. n'a, elle non plus, jamais fait l'objet d'une étude
L'Empire ouvre une nouvelle époque dans la d'ensemble69.
religion de Fortuna et il y représente, à soi seul, Telle est la synthèse que nous nous
un monde nouveau, dont nous ne désespérons proposons de donner du culte de Fortuna; elle
pas - fortis Fortuna adiuuat - d'aborder l'étude et déborde largement les deux problèmes classiques,
les problèmes spécifiques dans un volume jusqu'à présent objets privilégiés de la
ultérieur. A maints égards, l'époque impériale recherche. Nous aurons à suivre Fortuna au cours de
apparaît privilégiée par rapport à la période son histoire et à travers ses métamorphoses,
républicaine et, à plus forte raison, à la période avec l'espoir de résoudre le problème essentiel
archaïque, obscure et semi-légendaire, du culte. que nous posions : celui de la nature, c'est-à-dire
Une profusion de textes épigraphiques et de l'unité de la déesse. L'unicité de Fortuna
littéraires, un solide corpus numismatique n'existe pas dans les faits : dès que nous la
constituent une masse considérable de documents devinons, dans la géographie religieuse de
auprès desquels les rares monnaies et les trop l'Italie antique, elle est multiforme et diverse. Cette
peu nombreuses ou trop brèves inscriptions pluralité n'a fait que s'accroître au cours de
républicaines, les fragments de la littérature l'histoire : chaque grande époque spirituelle de
archaïque, les textes des comiques et des auteurs Rome a élaboré sa Fortune propre. Mais peut-on
classiques eux-mêmes apparaissent comme des déceler une cohérence interne qui se soit
sources lacunaires; cependant que maintenue à travers son évolution et qui l'ait
l'élargissement de l'horizon géographique et politique de orientée? Tel est l'espoir, peut-être fallacieux, avec
Rome aux dimensions de l'univers propage le lequel nous entreprenons cette étude : contre
culte de Fortuna loin des bornes étroites de l'hypothèse destructrice d'une Fortune
l'Italie, à travers toutes les provinces de evanescente et morcelée à l'infini, nous voulons
l'Occident romain. Mais la raison essentielle qui retrouver les traits permanents de la grande déesse
valorise à nos yeux la Fortune impériale tient à qu'était Fortuna, ces « traits accentués et précis »
l'évolution spirituelle du monde romain. Après que lui refusait Toutain et qui, si nous savons les
la désacralisation qui, à la fin de la République, a faire apparaître, nous permettront de conclure à
frappé l'ensemble de la religion romaine et à son unité authentique et de dégager l'essence de
laquelle Fortuna n'a pas échappé, le renouveau sa personnalité.
augustéen; l'élaboration du culte impérial
auquel est liée Fortuna, conçue comme l'une des
dispensatrices du charisme monarchique, ce 69 Toutain, Les cultes païens dans l'empire romain, I,
qu'elle était déjà pour les imperatores - mais ce p. 424-433, s'est livré à une scrupuleuse enquête sur la
qui, au dernier siècle de la République, n'était religion de Fortuna. Elle consiste essentiellement en une
étude statistique des données épigraphiques et sa méthode,
encore qu'une revendication personnelle malgré les critiques de Cumont (RHR, LXVI, 1912, p. 125-
appartient désormais à la théologie officielle de 129; LXXXV, 1922, p. 88-91; cf. Les religions orientales dans le
l'Empire -; le triomphe des religions orientales, du paganisme romain, 4e éd., Paris, 1929, p. 213), reste d'une
syncrétisme et des tendances hénothéistes grande solidité. Mais la conception à la fois géographique et
auquel elle participe, contaminée avec Isis ou historique de l'ouvrage, le choix même du sujet, restreint aux
provinces latines, à l'exclusion de Rome et de l'Italie, le
figurée avec les attributs d'une divinité panthée, caractère des documents dépouillés (Toutain se borne à un
tous ces traits, profondément nouveaux, commentaire des inscriptions datant de l'Empire : il ne se
empreints d'une vitalité religieuse foisonnante, réfère pas aux textes littéraires ni, à plus forte raison, ne les
interdisent de considérer la Fortune impériale confronte aux sources épigraphiques pour faire apparaître
comme un simple prolongement de la Fortuna- une image totale de Fortuna), enfin, la période choisie
(l'enquête, qui ne porte que sur l'époque impériale, ne
Tyché républicaine. Cette magnifique s'appuie pas sur une étude préalable des Fortunes
renais ance cultuelle constitue réellement une troisième archaïques et républicaines) imposaient à cette analyse
période dans l'histoire de Fortuna, chargée méthodique d'inévitables limites.
PREMIÈRE PARTIE

FORTUNA DANS LA RELIGION ARCHAÏQUE

PREMIÈRE SECTION

LES FORTUNES ITALIQUES


CHAPITRE I

LA FORTUNE DE PRÉNESTE : «FORTVNA PRIMIGENIA»

Primigenia a gignendo
Cicéron, leg. 2, 28.

Lorsque, dans sa description du Latium, Stra- Prusias, lors de son séjour à Rome, y avait offert,
bon, au début du règne de Tibère, veut en 1674, suffisent à l'attester, le renom de ce
caractériser Préneste et la définir par une formule qui grand centre religieux du Latium était, dès
la distingue des cités voisines, Tibur ou Tuscu- l'époque républicaine, répandu bien au delà des
lum, une phrase lui suffit : « Préneste est la ville frontières de l'Italie, à travers tout le monde
où se trouve le temple de la Fortune, célèbre par romain et jusque dans l'Orient hellénistique5.
ses oracles»1. Dès 155 av. J.-C, Camèade qui, Au contraire de tant d'autres cultes de
lors de son ambassade à Rome, était allé visiter Fortuna, sur lesquels nos connaissances se
le sanctuaire, en avait conservé un souvenir réduisent à l'emplacement approximatif du temple, à
ineffaçable, au point qu'il aimait à répéter, au un mince fragment du rituel, parfois même
témoignage de son disciple Clitomaque, que uniquement au vocable sous lequel était
«nulle part, il n'avait vu Fortune plus fortunée»2. honorée la déesse, nous avons, sur Fortuna
Oui, pour les anciens, Préneste était vraiment la Primigenia, le bonheur de disposer d'une
ville de la Fortune3. De tous les sanctuaires qui documentation relativement abondante et, surtout, d'une
lui étaient dédiés en Italie, celui qu'elle y exceptionnelle qualité. Un important corpus épi-
possédait sous le nom de Fortuna Primigenia, et où graphique, en partie d'époque républicaine, et
elle rendait ses oracles par les « sorts », était sans dont l'inscription à la fois la plus ancienne et la
conteste le plus illustre et le plus magnifique : il plus précieuse, celle d'Orcevia, remonte au IIIe
attirait en foule pèlerins et consultants et, la siècle6; une substantielle notice de Cicéron dans
venue de Camèade, en 155, le sacrifice que

4 Le roi de Bithynie avait demandé au sénat qu'il lui fût


permis d'offrir dix victimes au Capitole et une à la Fortune
1 Πραίνεστος δ' εστίν οπού το της Τύχης ιερόν έπίσημον de Préneste; il s'acquittait ainsi du vœu qu'il avait fait pour
χρηστηρι,άζον (5, 3, 11). La date de rédaction des livres V et la victoire du peuple romain dans la troisième guerre de
VI ou, du moins, celle où Strabon y mit la dernière main, Macédoine (Liv. 45, 44, 8-9). Malgré l'inégalité des deux
peut se situer en 18 ap. J.-C, en tout cas avant la mort de sacrifices, Préneste fait réellement, au même titre que Rome,
Germanicus, en octobre 19 (cf. la Notice de F. Lasserre, Les figure de métropole religieuse : sen Romae sen Praeneste
Belles Lettres, T. III, p. 3 sq.). immolare uellet, poursuit Tite-Live {Ibid., 15).
2 Cic. diu. 2, 87 : nusquam se fortunatiorem quam Praeneste 5 Sur le problème des dédicaces à Τύχη Πρωτογένεια
indisse Fortunam. Sur «l'ambassade des philosophes», Car- découvertes en Crète et à Délos, infra, p. 119-125.
néade, Diogene et Critolaos, en 155, en particulier Cic. acad. 6 Les inscriptions anciennement connues de Préneste, qui
2, 137; de orat. 2, 155; Tusc. 4, 5; Plin. NH 7, 112; Gell. 6, 14, intéressent le culte de Fortuna, sont recueillies au CIL XIV
8-10; 17, 21, 48; Plut. Cato mai. 22. (paru en 1887), n° 2849-2888; 2989; 3003; 3015; et Ρ 2531. Cf.
3 Et Praenestinae moenia sacra deae, écrit Ovide, fast. 6, 62. le choix de Dessau, ILS, n° 3683-3696. Des compléments ont
De même, Silius Italicus, 8, 364 sq. : sacrisque dicatum / paru dans Eph. Ep., IX, 3, 1910, n° 743-761 (= A Ep. 1907, 134;
Fortunae Praeneste iugis, et, en 9, 404 : sacro . . . Praeneste. Cf. 227; 1908, 38; 105; 106; 217). Les inscriptions découvertes
Lucain, 2, 193 sq.; Juvénal, 14, 88-90, etc. lors des dernières fouilles, ainsi que celles, déjà publiées, qui
LA FORTUNE DE PRÉNESTE: « FORTVNA PRIMIGENIA»

le De diuinatione (2, 85-87), complétée par I - La topographie du sanctuaire


d'autres textes historiques ou littéraires, plus
fragmentaires; et surtout, spectacle fastueux, objet Le premier des problèmes que pose la déesse
de contemplation esthétique tout autant que de de Préneste est l'identification de ses lieux de
connaissance scientifique, l'ensemble culte. La vaste étendue du sanctuaire et la
monumental de son ou plutôt de ses temples maintenant multiplicité de ses édifices, jointe aux silences de
mis au jour : telles sont les conditions favorables l'épigraphie prénestine, d'une part; la
qui nous permettent de connaître la Fortune de confrontation entre les résultats des fouilles et le texte
Préneste mieux que toute autre Fortune italique du De diuinatione, d'autre part, soulèvent en
et, ce qui n'est pas le moindre intérêt de son effet des difficultés considérables, qui sont
culte, nous aident à pénétrer dans un univers encore loin d'être résolues.
spirituel profondément différent de celui de la Comme les grands centres religieux du
religiosité romaine7. Nouvelle preuve de la monde hellénique, comme Delphes, Délos ou Olym-
«chance» persistante que le sceptique Camèade pie, le sanctuaire de Préneste, «la Delphes du
reconnaissait, non sans ironie, à la déesse de Latium», selon l'expression de Fernique8,
Préneste. Mais ce bonheur lui-même ne va pas formait un ensemble immense et multiforme,
sans contrepartie. Paradoxalement, la richesse composé d'édifices de date et de destination fort
même des sources pose d'autres problèmes : diverses. Loin que la déesse y fût vénérée dans
ceux qui naissent de leur confrontation et de la un temple unique, c'était une véritable cité
difficulté, en apparence insoluble, d'accorder sacrée, dédiée à la divinité de Fortuna, qui
entre eux des documents si discordants qu'ils en s'étageait sur les pentes du mont Glicestro (ou
deviennent contradictoires. Si bien que nous Ginestro), l'un des derniers contreforts de
croyions le connaître, le culte de Fortuna l'Apennin. D'une ville, elle avait les dimensions,
Primigenia demeure obscur et irrémédiablement puisqu'elle occupait à peu près toute la
mystérieux, non point seulement, semble-t-il, à superficie de l'actuelle Palestrina, qui fut construite
cause des lacunes que présente toute sur les ruines du temple de la Fortune9, dont les
documentation, même la plus complète, mais pour des
raisons intrinsèques et qui tiennent à la
complexité toute particulière de sa nature.
8 P. 29 de son Étude sur Préneste, ville du Latium, Paris,
1880, synthèse ancienne, mais qui, malgré l'abondance de la
bibliographie postérieure, n'a pas encore été remplacée, sur
l'histoire de la ville, ainsi que sur sa civilisation et sur le
ont trait aux édifices du sanctuaire, sont étudiées par culte de Fortuna Primigenia, même si la partie
G. Gullini dans Fasolo-Gullini, p. 266-295; et l'ensemble des archéologique, sur les fouilles du sanctuaire et de la nécropole, est
dédicaces républicaines à Fortuna Primigenia est réuni dans depuis longtemps périmée. La métaphore delphique est
Degrassi, ILLRP, n° 101-110. Sur leurs caractères dialectaux, d'ailleurs traditionnelle chez les historiens de Préneste :
A. Ernout, Le parler de Préneste d'après les inscriptions, MSL, Marucchi la nomme «la Delfi d'Italia» et vante, non sans
XIII, 1905-1906, p. 293-349. En dépit de ceux qui, depuis emphase, son rôle panitalique (BCAR, XXXII, 1904, p. 234;
Niebuhr, Römische Geschichte, II, Berlin, 1830, p. 650 sq., XXXV, 1907, p. 275; DPAA, X, 1, 1910, p. 67); C. Bailey, plus
jusqu'à G. Devoto, Gli antichi Italici, 3e éd., Florence, 1967, modéré, en fait « almost the Italian equivalent of the Delphic
p. 95 et 112 sq., ont prétendu en faire une ville èque (sur sa oracle» (Cambridge Ana Hist., VIII, p. 446).
position stratégique et ses relations avec les Èques au Ve 9 Des parties considérables du sanctuaire, qui avaient
siècle, Fernique, Étude sur Préneste, p. 26-29 et 48 sq.; A. Pi- gardé jusque-là leur antique splendeur, ne disparurent qu'à
ganiol, Romains et Latins, I : La légende des Quinctii, MEFR, l'extrême fin du XIIIe siècle, lors des destructions que Boni-
XXXVIII, 1920, p. 297-306; et Conq. rom., p. 119 sq.; A. Al- face VIII infligea en 1298 à la ville, forteresse des Colonna.
földi, Early Rome and the Latins, Ann Arbor, 1965, p. 372 sq.), Petrini, Memorie Prénestine, Rome, 1795, p. 429 sq., a publié
la latinité de Préneste ne saurait être mise en doute; outre la requête qu'ils adressèrent à la cour pontificale pour
A. Ernout (en particulier p. 296), cf. R. S. Conway, The Italie recouvrer leurs biens. D'après ce document, reproduit par
dialects, Cambridge, 1897, I, p. 287 sq.; E. Vetter, Handbuch Fernique, op. cit., p. 99 sq., et par Vaglieri, BCAR, XXXVII, 1909,
der italischen Dialekte, Heidelberg, 1953, p. 333 sq.; A. Meillet, p. 216 sq., on voyait encore, à cette époque, l'hémicycle du
Esquisse d'une histoire de la langue latine, Paris, reprod., 1966, sanctuaire supérieur en son entier - il passait pour avoir été
p. 95. le palais de César -, le temple rond auquel il aboutissait et
7 Comme l'a mis en lumière A. Brelich, Tre variazioni, que l'auteur compare au Panthéon de Rome, Templum Pala-
p. 9-47. cio inherens opere sumptuosissimo et nobilissimo edijicatum ad
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE

étages successifs s'accrochaient au flanc de la superposées du sanctuaire supérieur,


montagne. Larges à leur base, plus étroits au fur recouvertes par les maisons et les jardins de la ville,
et à mesure qu'ils s'élevaient, ils formaient une jusqu'au palais Barberini qui en occupait le
pyramide, sur 90 m de dénivellation, rien que sommet, restaient mal connues et n'avaient
pour la partie proprement sacrée du sanctuaire, donné lieu qu'à des reconstitutions hypothétiques12,
depuis les édifices religieux du centre de la ville, jusqu'aux jours de 1944 où, après les terribles
qui constituaient le sanctuaire inférieur, jusqu'à bombardements qui détruisirent une partie de
la tholos de la déesse qui, au sommet du Palestrina, leurs vestiges apparurent, mis au
sanctuaire supérieur, couronnait l'ensemble de jour, puis firent durant plusieurs années l'objet
la composition architecturale (Plan II et PL de fouilles systématiques, qui aboutirent au
I, l)10. Les vestiges du temple forment deux dégagement de tout le sanctuaire supérieur et à
groupes nettement distincts. Au centre de la ville la grande publication de 1953 13, et qui furent
moderne, le sanctuaire inférieur avait fait, dès la
fin du siècle dernier et le début de ce siècle,
l'objet d'explorations méthodiques aussi recentissime scoperte, BCAR, XXXV, 1907, p. 275-324; //
tempio della Fortuna Prenestina con i monumenti annessi
poussées que le permettaient les multiples secondo il risultato di nuovi studi e di recentissime scoperte,
constructions qui, depuis le Moyen Age, s'étaient édifiées DPAA, X, 1, 1910, p. 65-119; et Guida archeologica della Città
sur ses ruines11. En revanche, les terrasses di Palestrina (l'antica Préneste), 3e éd., Rome, 1932; sur les
fouilles entreprises en 1906-1907 sous l'égide de la Société
archéologique de Préneste et qui furent, jusqu'à ce jour, les
dernières du sanctuaire inférieur, D. Vaglieri, NSA, 1907,
modum S. M. Rotunde de Urbe, ainsi que les grands escaliers p. 132-138; 289-304; 473-479; 683-693; et Préneste e il suo
de marbre/ de plus de cent marches, qui y conduisaient et tempio della Fortuna, BCAR, XXXVII, 1909, p. 212-274, article
que, détail remarquable, l'on pouvait gravir même à cheval. très documenté, qui constitue à lui seul une véritable
10 Ce chiffre de 90 m est donné par H. Kahler, AUS, VII, monographie sur la ville, et qui conteste la plupart des vues
1958, p. 199, à qui l'emprunte R. Bianchi Bandinelli, Rome, le exprimées par Marucchi; enfin, les pages de R. Delbriick,
centre du pouvoir, trad, fr., Paris, 1969, p. 151. Pour dans ses Hellenistische Bauten in Latium, Strasbourg, 1907-
l'ensemble du sanctuaire, Fernique, op. cit., p. 103, avance, 1912, I, p. 47-90, et II, p. 1-4, qui sont, encore aujourd'hui,
d'après Nibby, les chiffres suspects de 150 (hauteur totale) et l'étude la plus méthodique, pour ainsi dire définitive, qui ait
127 m (partie visible), que Blondel, dont on admirera la été publiée sur le sanctuaire inférieur. On trouvera la
précision, ramène à 111, 25 m (MEFR, II, 1882, p. 197), tandis synthèse de ces divers travaux dans R. Van Deman Magoffin,
que Nissen, Italische Landeskunde, Berlin, II, 2, 1902, p. 624, A study of the topography and municipal history of Praeneste,
indique 135 m. Il faut tenir compte, en effet, des trois dans Johns Hopkins Un. Studies in historical and political
premières terrasses qui comblaient la dénivellation existant science, XXVI, 9-10, Baltimore, 1908 (reprod. dans les Studi
entre la base de la pyramide, où devait se trouver l'entrée su Praeneste édités, avec une introduction, par F. Coarelli,
monumentale, les «propylées» du sanctuaire, et qui Pérouse, 1978), p. 42-52; et G. Lugli, / sanatari celebri del
correspond aujourd'hui à la Via degli Arcioni, et les constructions Lazio antico, Rome, 1932, p. 85-98.
du sanctuaire inférieur proprement dit. Quant à l'acropole 12 Cf. H. C. Bradshaw, Praeneste : a study for its restoration,
de Préneste, aujourd'hui le village de Castel S. Pietro (cf. PBSR, IX, 1920, p. 233-262.
notre PL 1,1), elle culmine à 752 m (Nissen, op. cit., 13 Par l'architecte F. Fasolo et l'archéologue G. Gullini, II
p. 620). santuario della Fortuna Primigenia a Palestrina, Rome, 1953.
11 Parallèlement aux travaux de Fernique, les recherches Depuis, les études se sont multipliées sur la ville et ses
se poursuivaient sur le site de Préneste, centrées autour du «anctuaires : les deux articles de la RE, s.v. Praeneste, l'un par
sanctuaire inférieur, et ne se risquant que rarement à G. Radke, XXII, 2, col. 1549-1555 (étymologie, géographie,
aborder l'étude du sanctuaire supérieur. Cf. les relevés de histoire, religion, paru en 1954), l'autre par H. Besig, Suppl.
P. Blondel, État actuel des ruines du temple de la Fortune à VIII, col. 1241-1260 (archéologie, paru en 1956); celui de
Préneste, MEFR, II, 1882, p. 168-198 (suivis d'une Note de F. Castagnoli, s.v. Palestrina, EAA, V, 1963, p. 887-891; les
Fernique sur les ruines du temple de la Fortune à Préneste, deux excellentes synthèses de H. von Heintze, Das Heiligtum
p. 199-202), aussi précis et rigoureux que le permettait alors der Fortuna Primigenia in Präneste, dem heutigen Palestrina,
l'état des fouilles, et qui représentent la première étude Gymnasium, LXIII, 1956, p. 526-544; et de H. Kahler, Das
complète et véritablement scientifique de l'ensemble du Fortunaheiligtum von Palestrina Praeneste, AUS, VII, 1958,
sanctuaire, inférieur et supérieur; les très nombreuses p. 189-240; cf. sa recension de Fasolo-Gullini, dans Gnomon,
publications, qui ne vont pas sans redites, d'O. Marucchi, XXX, 1958, p. 366-383; les guides de G. Gullini, Guida del
Osservazioni sul tempio della Fortuna prenestina, Bull. Inst., santuario della Fortuna Primigenia a Palestrina, Rome, 1956,
1881, p. 248-256; Antichità prenestine, Bull. Inst., 1882, p. 244- qui reprend, en les allégeant, les analyses et les conclusions
252; Nuovi studi sul tempio della Fortuna in Préneste e sopra i de la publication de 1953; et de G. Iacopi, // santuario della
suoi musaici, BCAR, XXXII, 1904, p. 233-283; // tempio della Fortuna Primigenia e il museo archeologico prenestino, 4e éd.,
Fortuna Prenestina secondo il risultato di nuove indagini e di Rome, 1973, qui expose, sous une forme claire, l'essentiel des
LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA.

une révélation pour les archéologues et les légère déclivité du sol, le petit rebord de
historiens de l'art antique. travertin qui, à l'avant de la grotte, sépare son
Si nous le ramenons à ses éléments pavement de celui de l'enclos qui la précède,
essentiels, le sanctuaire inférieur, qui se développe au enfin, la présence, à peu près dans son axe,
centre de Palestrina, au niveau du Corso et d'une bouche d'évacuation17, ont permis de
autour de la cathédrale (S. Agapito) et du reconnaître que cette mosaïque, dite «des
séminaire de la ville, comprend d'ouest en est : une poissons», au décor marin et aux somptueuses
grotte, l'Antro delle Sorti des archéologues couleurs, était recouverte d'un léger voile d'eau
italiens, précédée de son enclos sacré; une vaste courante, provenant des infiltrations de la roche
salle rectangulaire à abside, englobée dans les qui y entretiennent encore aujourd'hui, même
constructions du séminaire moderne et dont la dans la saison la plus sèche, une humidité
façade sud est toujours visible au fond de la permanente18. Devant la grotte se trouvait un
Piazza Regina Margherita; entre les deux, enclos à ciel ouvert, pavé d'une fine mosaïque
s'étendaient les colonnades de l'«area sacrée», en blanche dont on voit encore des restes, et fermé
avant de laquelle se trouvait, plus au sud sur la par une balustrade dont on a retrouvé de
place, un édifice de tuf dont les vestiges ont été nombreux fragments.
retrouvés sous la cathédrale. La grotte (PL 1, 2), Entre la grotte et la salle à abside, se
découverte en 1869, est une cavité d'environ développaient les longues colonnades de ce qu'on
5,50 m de diamètre, d'origine sans doute nomme l'«area sacrée», construction couverte,
naturelle14, mais aménagée et transformée par toute de plan basilical, divisée en quatre nefs, et qui
une série de travaux exécutés au moins en deux donnait sur la place, au sud, par un portique à
phases : creusée, à l'intérieur, de trois grandes deux étages. Ainsi conçue, l'area servait en
niches hautes de 2,30 m, qui s'enfoncent dans le quelque sorte d'entrée monumentale à l'un des
rocher15, revêtue de stalactites artificielles, édifices les plus importants du culte, à cette
agrandie, à l'avant, par une voûte en berceau en
blocs de tuf et par un robuste mur de façade en
opus quadratum, puis, dans ses parties plus «lithostroton» di Siila, DPAA, X, I, 1910, p. 147-190; cf.
récentes, en opus incertum, elle a pour pavement maintenant G. Gullini, / mosaici di Palestrina, Rome,
l'une des deux admirables mosaïques 1956.
alexandrines qui faisaient, dans l'antiquité, la gloire du 17 Delbriick, op. cit., I, p. 59; 66; et pi. X; Fasolo-Gullini,
sanctuaire16. Plusieurs détails significatifs, la p. 25 sq.
18 Ces divers aménagements, qui aboutirent à transformer
en nymphée la grotte originelle, étaient bien connus dans
l'art des jardins romains. Pline, dans le passage où il traite de
la pierre ponce, ne manque pas de signaler l'usage qui en
problèmes et des solutions proposées; l'importante était fait pour décorer les grottes artificielles et y créer
monographie, richement illustrée, de P. Romanelli, Palestrina, l'illusion du vrai : non praetermittenda est et pumicum natura;
Naples, 1967; et, récemment, la notice de B. Andreae, L'art de appellantur quidem ita erosa saxa in aedificiis, quae musaea
l'ancienne Rome, trad, fr., Paris, 1973, p. 522-524. uocant, dependentia ad imaginent specus arte reddendam (NH
14 Delbriick, op. cit., I, p. 59; Fasolo-Gullini, p. 25 et 27; 36, 154). La métamorphose de la grotte de Préneste est tout à
Castagnoli, op. cit., p. 888. Alors que les descriptions fait comparable à celle que connut à Rome la grotte de la
anciennes de Marucchi et Vaglieri la considéraient comme nymphe Egèrie, dans le bois des Camènes: grotte naturelle,
entièrement artificielle, la thèse de la grotte d'origine naturelle, creusée dans le tuf et baignée de l'eau d'une source, ex opaco
évidemment surchargée d'embellissements qui sont autant specu fons perenni rigabat aqua, selon la description de
d'altérations du site primitif, est de plus en plus en faveur Tite-Live, 1, 21, 3, elle fut, par la suite, dénaturée par
auprès des archéologues contemporains. l'adjonction d'un bassin de marbre et, sans doute aussi, de
15 Selon les relevés de Blondel, op. cit., p. 182; cf. le plan rocailles, comme le déplore Juvénal,
coté de Delbriick, op. cit., I, pi. X. speluncas
16 Plin. NH 36, 189: lithostrota coeptauere iam sub Sulla: dissimiles ueris . . .
panuilis certe crustis exstat hodieque, quod in Fortunae delubro . . . lùridi si margine eluderei undas
Praeneste fecit. Sur les mosaïques de Palestrina, autrefois herba nec ingenuum uiolarent tnarmora to-
étudiées par Marucchi : Nuove osservazioni sul mosaico di fum
Palestrina, BCAR, XXIII, 1895, p. 26-38; Ibid., XXXII, 1904, (3, 17-20), selon le goût alors à la mode, qui, jusque dans les
p. 250-283 (cf. supra, p. 5, η. 11); // lithostroton di Siila bois sacrés de Rome, imposait les thèmes décoratifs du
riconosciuto nel tempio della Fortuna in Preneste, BCAR, paysage sacro-idyllique (cf. P. Grimai, Les jardins romains, 2e
XXXVII, 1909, p. 66-74; // grande mosaico prenestino ed il éd., Paris, 1969, p. 169 sq. et 305-308).
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE

grande salle terminée en abside dans laquelle on podium du mur est présente en son milieu un
a reconnu, non pas le, mais l'un des temples de renfoncement semi-circulaire que pouvait
Fortuna19. Elle rappelle, par sa disposition surmonter une statue : la statue cultuelle de
intérieure, la grotte oraculaire toute proche, dont Fortuna, selon Delbriick20, qui voit dans cette
elle est, à l'autre extrémité de l'area sacrée, à disposition l'héritage d'un temple primitif,
peu près exactement symétrique. L'abside (PL II, antérieur à la reconstruction sullanienne, et
1) qui en occupe le fond et sur laquelle construit selon l'orientation religieuse archaïque
s'ouvrent, comme dans la grotte, trois grandes ouest-est21. La façade antique de l'édifice22, qui
niches au niveau du sol, surmontées, en outre, occupe le fond de la place actuelle, dont
de deux niches plus petites, et apparemment l'emplacement correspond vraisemblablement au
destinées, les unes et les autres, à recevoir des premier forum de la ville23, est en partie
statues cultuelles ou des objets vénérés du culte, conservée (PL II, 2). Il en subsiste, notamment, dans
cette abside est, elle aussi, creusée dans le la partie supérieure, quatre colonnes engagées
rocher et ornée, comme les rocailles d'un nym- qui ont gardé leur chapiteau corinthien, et, dans
phée, de stalactites artificiellement rapportées. la partie inférieure, des blocs de tuf, vestiges
Elle avait pour pavement l'autre grande d'une période plus ancienne, sur lesquels se
mosaïque de Préneste, et de loin la plus célèbre, la sont, par la suite, élevées les constructions en
mosaïque du Nil au fabuleux décor égyptisant, opus incertum de la façade et de l'ensemble du
qui a gardé sa forme semi-circulaire et qui, temple à abside. On entrevoit ainsi un état
plusieurs fois transportée depuis le XVIIe siècle
entre Palestrina et Rome, et fortement restaurée,
se trouve aujourd'hui dans le musée de la ville,
20 Op. cit., I, p. 89 sq.; cf. p. 48, fig. 44c, le plan de ce
installé dans le palais Barberini, sur les ruines sanctuaire «préhellénistique», tel que le conçoit l'auteur.
du sanctuaire supérieur. Comme la mosaïque 21 Cette orientation est aussi celle des autels de Fortuna et
des poissons, celle de l'abside, dont le niveau est de Mater Matuta sur l'area sacrée de S. Omobono qui, dans
légèrement inférieur au reste de l'édifice, devait son premier état, remonte au VIe siècle (infra, p. 253). Sur
l'ancienne orientation des temples romains, dont la façade
être recouverte d'une faible nappe d'eau, formée regarde vers l'ouest, de telle sorte que le sacrificateur,
par les infiltrations qui, aujourd'hui encore, lorsqu'il fait face à l'autel et à la cella, a le visage tourné vers
maintiennent la roche dans un état de constante l'est, où sont censés résider les dieux, le texte le plus
humidité. Ainsi l'abside se trouve, avec l'Antro explicite est Vitruve, 4, 5, 1 : aedis signumque, qitod erit in
delle Sorti, dans une correspondance absolue et cella conlocatum, spectet ad uespertinam caeli regionem . . .
aras omnes deorum necesse esse uideatur ad orientem spedare;
évidemment intentionnelle, sur laquelle Maruc- également Frontin, de lim. p. 11, 4: architecti delubra in
chi n'a cessé de mettre l'accent. Par sa forme, occidentem recte spedare scripserunt, et Hygin, const, p. 134,
par l'aménagement de l'espace naturel, par ses 15 (Thulin, Corp. agr. Rom., I); cf. Marquardt, Le culte chez les
niches, par sa mosaïque, elle apparaît, au fond Romains, I, p. 187 sq.
du temple, comme une seconde grotte sacrée, 22 Cf. H. Hörmann, Die Fassade des Apsidensaales im
Heiligtum der Fortuna zu Praeneste, MDAI (R), XL, 1925, p. 241-
comme une duplication de la grotte originelle, 279.
dans laquelle nous devons voir l'archétype des 23 Celui de la Préneste indépendante. Après le siège que
lieux de culte de Fortuna. les Marianistes y soutinrent en 82, après qu'elle eut été mise
Dans la partie rectangulaire de la salle, un à sac par les Sullaniens et ses habitants massacrés, Préneste,
devenue colonie militaire, dut accueillir des vétérans de
magnifique podium, richement orné d'une frise Sulla. Cette nouvelle Préneste, celle de la fin de la
dorique aux métopes décorées de rosaces, République et de l'Empire, se construisit plus au sud, au pied de
courait le long des murs; sur ce podium étaient, la ville ancienne et hors de l'enceinte primitive, à un niveau
pense-t-on, placés les objets votifs offerts à intermédiaire entre celle-ci et la nécropole (Fernique,
Fortuna. Au milieu du mur ouest devait se op. cit., p. 92 sq. et 118). C'est, on en a maintenant la
certitude, après bien des débats auxquels a mis fin la
trouver l'entrée par laquelle on pénétrait de découverte de deux nouveaux fragments du calendrier de
l'area sacrée à l'intérieur du temple. En face, le Préneste (NSA, 1897, p. 421; 1904, p. 393 sq.), sur ce nouveau
forum, situé aux alentours de la Madonna dell'Aquila, que fut
érigée la statue de Verrius Flaccus, devant l'hémicycle où
était gravé le texte des Fasti Praenestini (Suet, gramm. 17; cf.
19 Cf., Pi III, la reconstitution des deux édifices, d'après CIL I2, p. 230; Degrassi, /. /., XIII, 2, p. 141; Magoffin, op. cit.,
Kahler. p. 58; Marucchi, Guida, p. 90 et 96-98).
LA FORTUNE DE PRÉNESTE: « FORTVNA PRIMIGENIA»

antérieur des lieux, dans lequel existait peut:être s'étagent le long de la montagne comme un
déjà l'abside naturelle du sanctuaire24, ainsi décor de théâtre28, inspiré de l'architecture
qu'un édifice plus antique, dont le temple actuel hellénistique et de ses conceptions scénographi-
représente une radicale transformation25. Mais ques, s'élèvent progressivement, par un système
on ne saurait aller plus loin dans l'hypothèse, ni de rampes et d'arcades, jusqu'à la grande
proposer une reconstitution plus poussée, esplanade de la Cortina, longue de 115 m, qui en
encore moins une date, pour cet édifice préexistant forme le quatrième et avant-dernier niveau
dont tout, par ailleurs, nous échappe. Enfin, à (PL IV, 2 et 3). Entourée de portiques sur trois
peu près dans l'axe de cet ensemble, mais côtés, ouverte sur sa face sud, ornée de statues,
légèrement incliné nord-est sud-ouest, s'élevait d'objets votifs et de dédicaces29 dont il ne
le temple de tuf en opus quadratum sur lequel subsiste plus que quelques vestiges, elle offrait
fut bâtie la cathédrale26, et dont il subsiste aux cérémonies du culte et à la foule des
d'importants vestiges : une partie des fondations pèlerins l'espace nécessaire aux grandes
et des murs latéraux, des éléments de la façade manifestations religieuses. Au fond de l'esplanade, se
sud, repris dans la façade romane de la trouvaient une série d'arcades et, au centre, des
cathédrale, ainsi que des degrés de travertin, degrés qui menaient directement à l'étage
représentant une restauration ultérieure de l'édifice supérieur du sanctuaire. Des gradins en hémicycle,
originel, qui devait être l'une des parties les plus qui ressemblaient à la cavea d'un théâtre, y
anciennes et, malheureusement, les plus mal aboutissaient à un portique semi-circulaire qui a
connues du sanctuaire inférieur. imposé sa forme au palais Barberini, autrefois
Le sanctuaire supérieur (PI. III et IV, 1), aussi Colonna30, et au centre duquel s'élevait la tholos
complexe, quoique d'une tout autre nature, par de la déesse : point culminant du sanctuaire,
sa composition architecturale, possède du moins vers lequel convergeaient toutes les lignes de la
une forte unité cultuelle qui, à cet égard, en composition architectonique et d'où Fortuna
simplifie heureusement l'étude. Les immenses dominait non seulement l'ensemble de ses
terrasses qu'il déploie sur cinq niveaux27 et qui temples et de sa ville, mais tout le site grandiose de
Préneste, d'où la vue s'étend jusqu'à la mer, à
Rome et aux monts Albains31. Mais, là encore, la

24 Iacopi, op. cit., p. 8.


25 Fasolo-Gullini, p. 44; 49; et 303 sq. Déjà Mantechi,
Guida, p. 34 sq. et 48.
26 Cf. en particulier Marucchi, Dell'antichissimo edificio la série de salles voûtées, neuf de chaque côté, qui
prenestino trasformato in cattedrale e di una sua iscrizione s'étendaient de part et d'autre de l'escalier central. Cinq d'entre
recentemente scoperta, DPAA, XIII, 1918, p. 227-246. C'est elles, encadrées de demi-colonnes ioniques, s'ouvraient sur la
seulement vers 1860 que l'on reconnut que la cathédrale de terrasse, tandis que les quatre salles intermédiaires étaient
Palestrina était, en fait, un temple antique transformé en fermées par le mur de façade (cf. Gullini, Guida, fig. 29 et
église. La nef centrale occupe exactement l'emplacement de 30).
la cella, dont les deux murs latéraux ont été remployés; 4) L'esplanade de la Cortina.
lorsqu'on y ajouta, de part et d'autre, les deux nefs latérales, 5) L'hémicycle supérieur et le temple.
on perça dans la construction en opus quadratum, d'une 28 « Ce bâtiment a plutôt l'air d'un théâtre que d'un
solidité à toute épreuve, les arcades de l'église moderne, temple», écrivait déjà Montfaucon, L'Antiquité expliquée, II, 1,
dont les piliers de tuf sont des fragments, restés en place, des p. 103, en 1719.
murs antiques (cf. Marucchi, op. cit., pi. XLIII; et Blondel, 29 Cf. les quatre statues, l'une masculine, de la fin de
MEFR, II, 1882, p. 176 sq.). l'époque républicaine, les autres féminines, et datables du
27 On ne sait pas exactement comment l'on franchissait, dernier quart du IIe siècle av. J.-C, selon toute probabilité
dans l'antiquité, la dénivellation de 16 m qui le sépare du des ex-voto, qui y furent découvertes et qui sont maintenant
sanctuaire inférieur. Le sanctuaire supérieur commence à la exposées au musée de Palestrina (G. Quattrocchi, // museo
hauteur de l'actuelle Via del Borgo et comprend archeologico prenestino, Rome, 1956, p. 17, n° 1-4, et fig. 1; 3;
successivement : 4; Iacopi, op. cit., p. 15 et fig. 22).
1) Les deux grandes rampes d'accès, qui ferment la 30 Sur l'édifice actuel et les phases de sa construction,
perspective du côté de la plaine. F. Fasolo, // palazzo Colonna-Barberini di Palestrina ed alcune
2) L'étage des hémicycles. note sul suo restauro, ΒΑ, XLI, 1956, p. 73-81.
3) Un étage intermédiaire, que l'on désigne 31 Sur la vue infinie que l'on découvre du haut du palais
traditionnellement sous le nom «dei fornici a semicolonne», d'après Colonna-Barberini, outre Fernique, op. cit., p. 92, cf. les
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE

chapelle qui couronne cette composition si Enfant qui, représenté, avec Junon, assis sur les
savamment élaborée s'appuie directement à la genoux de Fortuna qui l'allaite et lui tend le sein,
paroi rocheuse; comme dans la grotte, comme reçoit des mères un culte particulièrement
dans l'abside du sanctuaire inférieur, elle devait fervent. Au même moment, à l'endroit où se trouve
y affleurer, nue de tout revêtement32: aujourd'hui le temple de Fortuna, du miel,
permanence de la déesse, restée au contact natif de la dit-on, coula d'un olivier, les haruspices
roche prénestine, quelle que fût la splendeur déclarèrent que ces sorts jouiraient de la plus haute
artistique de ses temples, et toujours semblable renommée, et, sur leur ordre, on fit avec l'olivier
à elle-même, à travers la diversité de ses lieux de un coffre et l'on y déposa les sorts que l'on tire
culte. aujourd'hui sur l'avertissement de Fortuna. Que
peut-il donc y avoir de sûr dans ces sorts que,
sur l'avertissement de Fortuna, l'on mêle et tire
Sur l'origine, la structure et la destination de par la main d'un enfant? Comment furent-ils
cet étonnant ensemble, encore si mystérieux placés en ce lieu? Qui a coupé, équarri, gravé ce
malgré les études scrupuleuses dont il a fait chêne? Il n'est rien, dit-on, que ne puisse réaliser
l'objet, nous possédons, par bonheur, le long la divinité. Que n'a-t-elle donné aux stoïciens la
texte que, dans le De diuinatione, Cicéron a sagesse qui les empêcherait de tout croire, avec
consacré, en 44, à l'oracle de Préneste, en qui il une inquiétude superstitieuse qui fait leur
reconnaissait, à juste titre, l'exemple le plus malheur! En tout cas le sens commun a désormais
illustre de la divination par les «sorts». rejeté ce mode de divination; c'est grâce à la
Document irremplaçable, sinon limpide, sur la beauté et à l'antiquité du sanctuaire que les
topographie du sanctuaire, la religion de Fortuna sorts de Préneste gardent encore leur
Primigenia et la légende de l'institution du culte, réputation, et cela auprès du vulgaire. Car quel est le
auquel nous aurons encore à maintes reprises magistrat ou l'homme un peu en vue qui a
l'occasion de nous référer et que, pour ces recours aux sorts? Mais partout ailleurs, les
diverses raisons, nous reproduisons en son sorts ont perdu toute faveur. C'est ce que, selon
entier: «Comme nous l'avons fait pour l'harus- Clitomaque, disait volontiers Camèade, que
picine, voyons quelle est la tradition relative à la «nulle part, il n'avait vu Fortune plus fortunée
découverte des sorts les plus célèbres. Les qu'à Préneste». Aussi, laissons là ce mode de
archives de Préneste révèlent que Numerius divination»33.
Suffustius, personnage honorable et de famille
noble, reçut dans des songes répétés et même,
sur la fin, menaçants, l'ordre d'entailler le rocher
en un lieu déterminé; qu'épouvanté par ses 33 Cic. din. 2, 85-87 : Vt in haruspicina fecimus, sic uideamus
visions, et malgré les railleries de ses clarìssumanim sortium quae tradatur inuentio. Numerium
Suffustium Praenesdnorum monumenta declarant, honestum
concitoyens, il se mit à l'œuvre : alors, du rocher qu'il hominem et nobilem, somniis crebris, ad extremum etiam
avait brisé, sortirent des sorts de chêne gravés minacibus cum iuberetur certo in loco silicem caedere, per-
en caractères anciens. Ce lieu est aujourd'hui un territum uisis irridentibus suis ciuibus id agere coepisse; itaque
enclos consacré près du sanctuaire de Jupiter perfracto saxo sortis empisse in robore insculptas priscarum
litterarum notis. Is est hodie locus, saeptus religiose propter
louis Pueri, qui lactens cum limone Fortunae in gremio sedens
mammam adpetens castissime colitur a matribus. 86. Eodem-
que tempore, in eo loco ubi Fortunae mine est aedes, mei ex
pages lyriques de Gregorovius, Promenades italiennes. Rome olea fluxisse dicunt, haruspicesque dixisse summa nobilitate
et ses environs, trad, fr., Paris, 1910, p. 72-74. L'on s'en fera illas sortis fiituras, eorumque iussu ex Ma olea arcani esse
une idée grâce aux photographies de H. Kahler, AUS, VII, factam eoque conditas sortis, quae hodie Fortunae monitu
1958, pi. 29-31; et Der römische Tempel, Berlin, 1970, tolluntur. Quid igitur in his potest esse certi, quae Fortunae
pi. 15. monitu pueri manu miscentur atque ducuntur? Quo modo
32 Fasolo-Gullini, p. 191; cf. p. 49; Gullini, Guida, p. 40. autem istae positae in ilio loco? Quis robur illud cecidit,
Sur la genèse et la signification religieuse des temples à dolauit, inscripsit? Nihil est, inquilini, quod deus efficere non
abside, P. Gros, Trois temples de la Fortune des Ier et IIe siècles possit. Vtinam sapientis stoicos effecisset, ne omnia cum
de notre ère. Remarques sur l'origine des sanctuaires romains à superstitiosa sollicitiidine et miseria crederentl Sed hoc quidem
abside, MEFR, LXXIX, 1967, p. 503-566 (notamment genus diuinationis uita iam communis explosif, farti pulchri-
p. 510 sq.). tudo et uetustas Praenestinarum etiam nunc retinet sortium
10 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA.

La confrontation de ce texte avec les données les deux lieux saints que mentionne Cicéron et
archéologiques fait apparaître deux problèmes dont la légende étiologique de Préneste justifiait
majeurs, toujours âprement discutés, et qui a posteriori l'existence, les deux centres du culte,
concernent chacun l'une des deux moitiés du symétriques sur le terrain comme ils l'étaient
sanctuaire. D'abord un problème d'identification, qui dans le récit, qui se répondent de part et d'autre
ne porte que sur le sanctuaire inférieur, le seul de l'area sacrée. L'anfractuosité primitive de la
auquel se rattachent les traditions religieuses grotte et l'enclos sacré qui la précédait ne sont
rapportées par Cicéron34 : quels sont, parmi les autres que le locus saeptus religiose où Numerius
édifices précédemment décrits, ceux sur lesquels Suffustius avait entaillé le rocher et d'où avaient
le texte du De diuinatione permet de mettre un miraculeusement jailli les sorts. Quant à la salle
nom? Ensuite un problème de datation, crucial à abside, pavée de la précieuse mosaïque du Nil,
pour l'établissement de la chronologie du elle est, de toute évidence, la Fortunae aedes,
sanctuaire supérieur: qu'avait vu exactement Car- construite sur l'emplacement de l'olivier
néade en 155, et quelle était alors l'étendue miraculeux et dont l'abside, laissée ou plutôt
réelle du temple de Fortuna? artificiellement ramenée à l'état de «nature»,
Sur le premier problème, quelles que soient perpétuait le souvenir du lieu sauvage et rocheux
les incertitudes de détail qui subsistent, un qu'elle était à ses origines37. Restent les deux
accord d'ensemble s'est, de longue date, dessiné, édifices pour lesquels le texte de Cicéron ne
qui a fait prévaloir la thèse classique, c'est-à-dire suggère de prime abord aucune identification:
l'interprétation religieuse, à laquelle nous nous
sommes nous-même rangé sans réserve, et qui
affirme la destination sacrée de cet ensemble analyser la structure interne du sanctuaire, sa bipartition
d'édifices - d'où la dénomination usuelle de entre un sanctuaire inférieur et un sanctuaire supérieur, et
«sanctuaire inférieur» -, aux dépens de la thèse les rapports complexes de symétrie qui unissent ses diverses
profane, représentée en son temps par le seul composantes : correspondance des deux « grottes », celle
qu'est, au sens propre, l'Antro delle Sorti, et celle de l'abside;
Vaglieri, qui n'avait voulu y voir qu'un groupe de corrélation architecturale des deux sanctuaires, la tholos qui
constructions purement civiles. Les surmonte l'ensemble supérieur se trouvant exactement dans
archéologues qui, depuis le siècle dernier, se sont l'axe de l'ensemble inférieur, tel que le déterminent le
efforcés d'identifier les diverses parties du temple situé sous la cathédrale et la ligne médiane qui
partage en son centre l'area sacrée.
sanctuaire35, et au premier rang desquels se situe 37 Cette identification est confirmée par la découverte,
Marucchi36, ont en effet aisément reconnu dans dans les substructions du temple, de Yaerarium, celui de la
cité plutôt que du sanctuaire, qu'authentifie une inscription
gravée dans la masse sur l'un de ses murs : M. Anicius L f.
nomen, atque id in uolgiis. 87. Quis enim magistratus aut quis Baaso M. Mersieius Cf. / aediles aerarium faciendum dederunt
uir inlustrior utitur sortibus? Ceteris uero in locis sortes plane (CIL F 1463; XIV 2975; publiée par Dessau, L'iscrizione
refrixerunt. Quod Carneadem Clitomachus scribit dicere ife/Zaerarium di Palestina, Bull. Inst., 1881, p. 206-208).
solitimi, nusqiiam se fortunatiorem quant Praeneste uidisse For- L'inscription, de la fin du IIe ou du début du Ier siècle av. J.-C, ne
tunam. Ergo hoc diuinationis genus omittamus. Cf. l'édition de peut être exactement datée; elle est en tout cas antérieure à
A. S. Pease, Un. of Illinois Studies, VI et VIII, 1920-1923, la déduction de la colonie sullanienne, en 82, comme
reprod. en un volume, Darmstadt, 1963, qui, sous la forme l'indique le nom de l'un des deux magistrats, M. Anicius, qui
morcelée d'un commentaire ad loc, p. 489-496, offre une appartenait à l'une des grandes familles de la Préneste
véritable somme de nos connaissances relatives au culte de indépendante, illustrée par le héros du siège de Casilinum
Préneste et pose tous les problèmes essentiels. (infra, p. 20), et qui se perpétuera jusqu'au IVe siècle
34 Sur ce point, infra, p. 16 sq. ap. J.-C, en la personne d'Anicius Auchenius Bassus, resti-
35 Fanum, ou delubrum, selon les expressions de Cicéron, tutor generis Anicionim (CIL XIV 2917). L'aerarium de
din. 2, 86, et de Pline, Ν Η 36, 189 (supra, p. 6, n. 16) qui Préneste, situé sur l'un des côtés du forum et sous un temple,
désignent le « sanctuaire » au sens large, c'est-à-dire la totalité comme l'était à Rome Yaerarium Saturni, répond donc
des lieux consacrés au culte de Fortuna, comprenant la exactement à la définition de Vitruve, 5, 2, 1, foro sunt
grotte, les divers temples (les aedes proprement dites), et coniungenda, et aux règles de l'usage romain. En outre, la
leurs annexes, pronaus aedis, chapelles secondaires comme le découverte, dans Yaerarium, de la partie inférieure d'une
Iunonarium, sans compter les édifices utilitaires comme statue de marbre, vraisemblablement une Fortuna, à en
Yaerarium, les logements des prêtres et des serviteurs du juger par le point d'attache du gouvernail que l'on discerne
temple, etc. sur la jambe gauche (NSA, 1893, p. 420 sq.), offre un nouvel
36 Qui a fait plus que tout autre, non seulement pour indice en faveur de l'identification de la salle à abside avec le
mettre un nom sur les édifices découverts, mais pour temple de la déesse.
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE 11

l'area sacrée et le temple sous la cathédrale. Le de 82 et la réduction de la ville en colonie,


cas du premier est relativement simple. S'il était datent la construction de Xaedes inférieure (la
bien, comme on le croit, une sorte de vestibule salle à abside) et de l'area sacrée, ainsi qu'une
monumental qui, de la grotte sainte, introduisait réfection générale des édifices antérieurs qui
à Xaedes, il est parfaitement satisfaisant d'y voir, avaient souffert du pillage; c'est à cette même
comme l'a proposé Marucchi, le pronaus aedis époque qu'eut lieu le réaménagement de la
que nous connaissons par une inscription grotte, avec la construction du mur en opus
datable de l'époque des Antonins38. Le second point incertum et la pose de la mosaïque des poissons
est moins aisé à trancher. Après avoir, dans ses - travaux d'embellissement auxquels le nom de
premiers écrits, songé à une basilique civile, Sulla reste attaché, grâce aux deux mosaïques
Marucchi proposa ensuite, en 1907, de alexandrines, les premières du genre connues en
reconnaître dans cette construction le Iunonarium que Italie, dont il fut le généreux donateur. On
nomme la même inscription : solution à laquelle datait, traditionnellement, de la même période,
on se rallie d'ordinaire, faute d'hypothèse plus celle de l'architecture « sullanienne »40, la totalité
satisfaisante, mais qui n'est rien moins qu'un du sanctuaire supérieur. Mais cette chronologie
pis-aller et que son auteur lui-même n'a a été bouleversée par les conclusions de F.
présentée qu'avec maintes circonlocutions. Fasolo et G. Gullini, puisque, d'après eux, la
Quant à la datation du sanctuaire, si celle du construction de l'ensemble supérieur, qui serait
groupe inférieur fait l'unanimité des l'œuvre d'un seul et même architecte de génie,
archéologues, celle du complexe supérieur, pour lequel, daterait tout entière du milieu du IIe siècle, vers
en revanche, aucun problème d'identification ne 160-150, hypothèse qui justifierait pleinement la
se pose, a suscité de vives controverses. Deux surprise admirative de Camèade, lorsqu'il visita
parties se détachent de cet ensemble par leur la ville en 15541. Cette interprétation a trouvé
relative antiquité : ce sont la grotte, avec sa
façade en opus quadratimi, et le temple situé
sous la cathédrale, qui remontent aux IVe-IIIe 687 sq.; BCAR, XXXVII, 1909, p. 254, n. 55; A. Andren,
siècles39. De l'époque sullanienne, après le siège Architectural Terracottas from etrusco-italic temples, Lund, 1940,
p. 377 sq.). Lorsque Fernique, op. cit., p. 97, affirme que le
premier temple de la Fortune n'est certainement pas
postérieur au VIe siècle, il se fonde uniquement sur un critère
38 La base de L. Sariolenus, où le dédicant rappelle qu'il de vraisemblance : sur le rapprochement avec Rome, et la
éleva simultanément six statues dans le sanctuaire : ut fondation de nombreux temples de Fortuna attribués à
Triuiam in limonano / ut in pronao aedis / statuant Antonini Servius Tullius (Ibid., p. 77). Le territoire de Préneste a par
August(i) I Apollinis Isityches Spei / ita et hanc Mineniam / ailleurs livré des terres cuites architectoniques de l'époque
Fortunae Primigeniae / dono dédit / cum ara. L'empereur archaïque (A. Pasqui, NSA, 1905, p. 124-127; Vaglieri, NSA,
honoré par le donateur est-il Antonin, plutôt que Caracalla? 1908, p. 1 10 sq.), qui appartenaient à un temple datable du
Dessau, CIL XIV 2867, ne se prononce pas formellement: milieu du VIe siècle (Andren, op. cit., p. CXXXII sq. et
«Antoninus Augustus pò test esse Pius»; cf. L. Vidman, Syl- 373-375). Mais ces plaques de revêtement, aujourd'hui
loge inscriptionuni religionis Isiacae et Sarapiacae, RW, partagées entre les musées de la Villa Giulia (A. Della Seta,
XXVIII, Berlin, 1969, n° 528. De fait, la datation au IIe siècle, Museo di Villa Giulia, Rome, 1918, p. 212, n° 27038 sq.;
qui est par excellence celui de la religion isiaque, et l'époque M. Moretti, // museo nazionale di Villa Giulia, Rome, 1967,
même d'Apulée, paraît la plus satisfaisante. Quant à p. 258 sq.) et de Palestrina (G. Quattrocchi, op. cit., p. 8 et
l'architecture de l'area sacrée, Fasolo et Gullini, qui, eux aussi, y 31, n° 62 sq.), et qui permettent de reconstituer presque
reconnaissent, p. 41 et 49, le pronaus aedis, la rapprochent entièrement la frise qui couronnait la sima du fronton,
également de Yoecus aegyptius décrit par Vitruve (6, 3, 9; cf. proviennent, non point du centre de la ville, mais du lieu dit
A. Maiuri, Oecus Aegyptius, Studies D.M. Robinson, Saint La Colombella, où fut également découverte la nécropole de
Louis, 1951, I, p. 423429). Préneste, avec la tombe Barberini, en 1855 (et, à peu de
39 G. Lugli, // santuario della Fortuna Primigenia in Pre- distance, la tombe Bernardini, en 1876).
neste e la sua datazione, RAL, IX, 1954, p. 86; cf. Nota sul 40 Fernique, op. cit., p. 116; Marucchi, BCAR, XXXII, 1904,
santuario della Fortuna Prenesdna, Arch. Class., VI, 1954, p. 244-246; XXXV, 1907, p. 276 et 322 («la costruzione della
p. 306. H. von Heintze, op. cit., p. 538, se prononce sans parte superiore è tutta dei tempi sillani»); DPAA, X, 1, 1910,
restriction pour le IVe siècle. C'est la date la plus ancienne p. 68 et 113; Guida, p. 70-75; Vaglieri, BCAR, XXXVII, 1909,
qui soit attestée par l'archéologie pour le sanctuaire de p. 216; Delbriick, op. cit., I, p. 47.
Fortuna; cf. les nombreux fragments de terres cuites 41 Selon Fasolo-Gullini, p. 322 sq., le mot célèbre rapporté
architectoniques, du IVe-IIIe au IIe siècle, qui furent découverts par Cicéron, din. 2, 87, ne se comprend que si, à cette date,
lors des fouilles de 1907 (Vaglieri, NSA, 1907, p. 297-299 et les travaux du sanctuaire supérieur étaient, non point, sans
12 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA-

son censeur en la personne de G. Lugli, dont les Nous aurons à revenir45, à propos de la
arguments, après une polémique animée et dévotion, maintes fois affirmée, de Sulla à la
prolongée avec les deux auteurs, ont semblé Fortune, et de la part qu'on lui a prêtée dans la
l'emporter42. G. Lugli, qui tient pour impossible la construction du temple, souvent considérée
datation haute de Fasolo et Gullini, a proposé un comme son œuvre personnelle, sur ces
troisième système chronologique, plus étalé problèmes, si controversés, qui concernent une époque
dans le temps, qui situe entre 120 et 100 le début relativement tardive de la religion de Fortuna et
des travaux, partis de la base de la pyramide et qui nous ont entraîné bien loin de la Préneste
poursuivis, terrasse après terrasse, jusqu'à archaïque et des commencements du culte. Si
l'époque de Sulla, où ils avaient atteint l'esplanade de nous voulons ressaisir cette religion à ses
la Cortina. Ils reprenaient sitôt après les origines, des questions plus urgentes se posent à
événements de 82, avec la construction de nous : celles des lieux qui virent la naissance du
l'hémicycle supérieur, contemporaine, par conséquent, culte de Fortuna, et des formes sous lesquelles
de la rénovation du sanctuaire inférieur. Cette elle y était vénérée, toutes questions qui
ultime phase des travaux put prendre une requièrent une analyse plus serrée du texte du De
dizaine ou une quinzaine d'années, ce qui placerait diuinatione. Deux points, dans l'interprétation
donc l'achèvement de l'ensemble aux alentours traditionnelle que nous avons exposée,
de 70. Acceptées par H. von Heintze, H. Kahler, paraissent acquis : l'identification de la grotte avec le
F. Castagnoli, P. Romanelli43, la réfutation de locus saeptus religiose et celle du temple à abside
G. Lugli et la datation « sullanienne » à laquelle avec la Fortunae aedes mentionnés par Cicéron.
elle aboutit ne semblaient plus devoir être L'identification de l'area sacrée, qui n'était
remises en cause, lorsque A. Degrassi, se fondant qu'une annexe aux lieux de culte proprement
sur un minutieux examen des inscriptions dits, est pour nous secondaire et, au demeurant,
relatives au sanctuaire, crut pouvoir fixer la elle ne fait pas difficulté. Mais il y aurait
construction du groupe supérieur bien avant le beaucoup à dire sur le rapprochement établi par
temps de Sulla et la fondation de la colonie, vers Marucchi entre le temple de tuf du IVe ou du
110-100 av. J.-C.44, chronologie qui, maintenant, IIIe siècle av. J.-C. et cet obscur lunonarium,
tend à s'imposer. inconnu par ailleurs, qu'il a exhumé, pour les
besoins de la cause, d'une inscription datant au
plus tôt du IIe siècle ap. J.-C. D'autant qu'il est,
dans ce débat, un autre point litigieux, sur
lequel, cette fois, l'on ne pèche pas par excès,
doute, achevés, mais du moins assez avancés pour que mais par défaut : c'est le silence que, comme
Camèade eût pu voir le temple à peu près en l'état où nous d'un commun accord, presque tous les exégètes
le voyons aujourd'hui. Contra, G. Lugli, RAL, IX, 1954, p. 73,
pour qui les multiples lieux de culte du sanctuaire inférieur, du temple et du culte de Fortuna, archéologues
les objets votifs qui y étaient exposés et le trésor de la déesse ou philologues, ont fait sur le «sanctuaire de
suffisent amplement à justifier l'admiration de Camèade. Jupiter Enfant», louis Pueri, que, pourtant, Cicé-
42 G. Lugli, // santuario della Fortuna Primigenia in Pre-
neste e la sua datazione, RAL, IX, 1954, p. 51-87; Nota sul
santuario della Fortuna Prenestina, Arch. Class., VI, 1954,
p. 305-311; et la mise au point de Palladio, IV, 1954, p. 178; 45 Cf. T. II, chap. VI. Le débat reste cependant ouvert,
également, La tecnica edilizia romana, Rome, 1957, p. 118sq. entre G. Gullini, La datazione e l'inquadramento stilistico del
Contra, F. Fasolo, Questioni di metodo a proposito del tempio santuario della Fortuna Primigenia a Palestrina, ANRW, I, 4,
della Fortuna Primigenia a Palestrina, Palladio, IV, 1954, Berlin, 1973, p. 746-799, et pi. p. 125-145, qui maintient sa
p. 174-178; G. Gullini, Ancora sul santuario della Fortuna chronologie haute, et adversaires - M. Clauss, Die Epigraphik
Primigenia a Palestrina, Arch. Class., VI, 1954, p. 133-147. und das Fortuna Primigenia Heiligtum von Praeneste. Der
43 H. von Heintze, Gymnasium, LXIII, 1956, p. 542-544; Versuch einer Zusammenfassung, A Arch. Slov., XXVIII, 1977,
H. Kahler, AUS, VII, 1958, p. 208-228; et Gnomon, XXX, 1958, p. 131-136 - et partisans de la datation de Degrassi: F. Coa-
p. 380-383; F. Castagnoli, op. cit., p. 890 sq.; P. Romanelli, relli, dans Hellenismus in Mittelitalien, Göttingen, 1976, H,
op. cit., p. 51-55; cf. B. Andreae, op. cit., p. 524; et, dans un p. 337-339; P. Gros, Architecture et société à Rome et en Italie
premier temps, A. Degrassi lui-même, L'epigrafia e il santuario centro-méridionale aux deux derniers siècles de la République,
prenestino della Fortuna Primigenia, Arch. Class., VI, 1954, coll. Latomus, 156, Bruxelles, 1978, p. 50-53 (cf., toutefois,
p. 302-304. p. 51, n. 257); G. Picard, Rome et les villes d'Italie des Gracques
44 Epigraphica IV, MAL, XIV, 1969-1970, p. 111-129. à la mort d'Auguste, Paris, 1978, p. 68-76 et 82.
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE 13

ron nomme expressément. Où se trouvait donc


cet autre lieu de culte, bien distinct des
précédents? il n'en est que trois, à notre connaissance,
qui aient abordé de front ce problème, mais
dans des conditions si peu satisfaisantes que l'on
comprend aisément la réserve de leurs
successeurs.
Le premier fut Delbriick46 à qui la présence,
sur le mur de tuf en opus quadratimi qui se
trouve à gauche de la grotte, d'une corniche de
travertin et, au-dessous, de nombreux trous qui
parsèment presque régulièrement la paroi - Zugang
détails qui, aujourd'hui, sont toujours
parfaitement visibles (PL 1, 2) - a pu faire croire que ce
mur avait servi de fond à une statue cultuelle. GROTTENBEZIRK
A-ALTAB" L·- ·FUNDORT
lOVIS PUERI
DER
Entraîné par son hypothèse, Delbriick va jusqu'à
M-MOSAIK ORAKELSTÄBE
parler d'une «niche votive», expression dont il
ressent lui-même le caractère abusif, puisqu'il
avoue que cette soit-disant «niche» n'est que
bien faiblement creusée («ganz schwach
eingetieft») dans le mur; et, devant cette niche, il
n'hésite pas à placer la statue de Fortuna
allaitant Jupiter et Junon, qu'avait décrite Cicéron, et «Äff k,7/ ,«·. *V;^;- · ν ·; .. ,
,'

,
dont la base aurait laissé sur le sol des traces
apparentes. Ainsi se trouverait reconstitué le
sanctuaire, simple sacellum à ciel ouvert, de ^t-SLiAaig .'.itMiyTi^yz \'\ *<*i*r
Jupiter Enfant, situé dans l'enclos de la grotte, ce
qui permet à Delbriick de poser sa première
équation : der Grottenbezirk = louis Pueri.
Malheureusement, nul, parmi des spécialistes aussi
avertis des antiquités prénestines que, dans le
passé, Marucchi, ou, aujourd'hui, F. Fasolo,
G. Gullini ou H. von Heintze, ne fait état de
cette base, dont Delbriick semble bien être le
seul à avoir discerné les traces47 et qui, encore

46 Op. cit., I, p. 58-66. Cf., p. 48, fig. 44 b, le plan


d'ensemble du sanctuaire inférieur, où apparaissent qu'il n'ait rien de décisif, serait pourtant l'indice
distinctement, à gauche de la grotte, la base supposée de la statue, et, le plus convaincant de la présence d'une statue.
à droite, le «Fundort der Orakelstäbe», c'est-à-dire le locus
saeptus religiose, au sens où l'entend Delbriick; ainsi que la Car la «niche» alléguée par Delbriick n'en est
reconstitution de ce même sanctuaire inférieur, plus pas une : tout au plus un panneau dessiné sur le
pittoresque que scientifique, mais qui a le mérite d'être parlante, mur, et qui peut avoir eu une tout autre fonction
à laquelle il s'est essayé dans le tome II, pi. I. Nous
reproduisons ci-contre les parties de ces deux illustrations
qui concernent la grotte, à seule fin, s'agissant d'une question de nature à produire l'effet inverse. Car, non seulement
aussi confuse, d'éviter au lecteur bien des perplexités. Vaglieri se refuse à tenir compte, autrement que par une
47 Le seul qui, avec lui, en tasse mention, est Vaglieri, dérobade (Ibid., p. 256, n. 67), de l'existence des trous sur
BCAR, XXXVII, 1909, p. 222 sq. Mais ce dernier se borne, lesquels le spectateur le moins averti ne peut pas ne pas
visiblement, à traduire les formules mêmes de Delbriick, qui s'interroger, mais, de surcroît, loin de partager l'avis de
demeure donc, sur ce point litigieux, la source unique. Quant Delbriick sur la destination religieuse de l'ensemble
à l'adhésion dangereuse que lui donne Vaglieri, loin inférieur, de la grotte et de sa «niche» votive, il n'y reconnaît
d'entraîner de nouveaux ralliements à sa thèse, elle serait plutôt qu'un nymphée.
14 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

que de servir de fond à une statue. C'est à ses cartes et utilisé tous les noms que lui
Marucchi que l'on doit l'explication, évidente procurait Cicéron, il ne lui en restait plus pour
dans sa simplicité, de cette multitude de trous la grotte, centre originel de tout cet espace
creusés dans le mur48 : trous de fixation des consacré. D'où sa double conclusion : que
ex-voto, inscriptions gravées sur des tablettes, de Cicéron ne mentionne pas la grotte elle-même, et
bronze comme celle d'Orcevia49 ou de marbre, cela apparemment parce que, de son temps, elle
ou menus objets votifs, qui foisonnent toujours ne jouait plus aucun rôle dans le culte. Ultime
en si grand nombre auprès des grottes saintes, et hypothèse, gratuite et inacceptable, qui, s'ajou-
auxquels la corniche qui les surmontait aurait tant aux précédentes, nous amène, malgré
servi en quelque sorte à délimiter un l'eminente valeur archéologique de son étude, à tout
emplacement réservé. Admettons même que cette base rejeter des identifications proposées par
douteuse ait réellement existé : s'ensuit-il Delbriick. Car tout proteste contre la déchéance
nécessairement que la statue de la courotrophe ait été cultuelle dont il frappe la grotte indûment. A
placée en cet endroit? Elle pouvait aussi servir l'époque où écrit Cicéron, les immenses travaux
de support à une quelconque statue, non point qui avaient modifié la physionomie de l'antique
cultuelle, mais votive50, ou à tout autre ex-voto, Préneste ne sont achevés que depuis une
placé là bien en vue, comme l'étaient, croit-on, trentaine d'années. Parée, comme d'un joyau, de la
les offrandes disposées sur le podium qui mosaïque offerte par Sulla, la grotte est dans
longeait les murs du temple de Fortuna. Il n'est toute la splendeur de sa sainteté rénovée et, loin
rien, dans la thèse de Delbriick, qui n'apparaisse d'être éteinte, son efficace religieuse est vivante
contestable et qui n'offre prise à la critique. au point qu'elle a essaimé dans la partie neuve
Poursuivant son étude de la grotte et des du sanctuaire, dans cette seconde grotte, si
parties environnantes, Delbriick procède, là semblable à elle, qu'est l'abside du temple
encore, à une lecture des lieux qui ne lui est pas voisin, avec ses trois niches et sa mosaïque
moins personnelle. Loin d'identifier, comme il alexandrine, peut-être aussi dans la tholos du
serait logique, le locus saeptus religiose avec sanctuaire supérieur, elle aussi adossée au flanc
l'espace découvert, fermé par une balustrade, rocheux de la montagne51.
qu'il dessine lui-même devant elle (Vorplatz), il le Refusant les interprétations de Delbriick et la
découvre dans l'étroite encoignure située à l'est dangereuse fragmentation de l'espace sur
de la grotte (Nebenraum), resserrée entre celle-ci laquel e elles reposaient, nous considérerons donc
et l'area sacrée, et qui semble taillée à vif dans le comme un tout la grotte proprement dite et
roc. Ainsi, tombant de Charybde en Scylla, l'enclos sacré qui la précédait et ne faisait qu'un
Delbriick tient cette gageure de refuser le nom avec elle, et nous donnerons à la totalité de ce
de locus SAEPTVS religiose à l'enclos sacré qui lieu saint, où s'était produit le miracle de Γ«
s'étendait devant la grotte, pour l'appliquer à un invention» des sorts, le nom de locus saeptus
lieu apparemment insignifiant et, surtout, non
clos. D'autant que ce locus, que nous voulons
bien considérer comme religios(us), mais qui
n'est à aucun degré saeptus, se trouve à 51 Nous connaissons trop mal la disposition intérieure de
la tholos, irrémédiablement défigurée par les constructions
l'intérieur de l'enclos, der Grottenbezirk, postérieures du palais Colonna-Barberini, pour savoir si elle
précédemment definì comme louis Pueri : in, et non rappelait de façon plus précise la grotte originelle de
propter, eût dit en ce cas Cicéron - nouvelle Fortuna. Mais, sans vouloir tomber dans des spéculations
infidélité à la lettre du De diuinatione, qui hasardeuses sur la forme circulaire du temple, nous pouvons
condamne sans appel l'interprétation de remarquer qu'elle ne s'imposait pas à l'architecte comme un
impératif absolu: les sanctuaires de Cagliari, de Gabies,
Delbriick. Ce n'est pas tout. Ayant distribué toutes d'Hercule Victor à Tivoli (Kahler, AUS, VII, 1958, p. 213 et
fig. 10-12) se caractérisaient également par l'association
d'une exèdre en forme de cavea et d'un temple, mais d'un
temple rectangulaire. A Rome, en revanche, dans le théâtre
"BCAR, XXXII, 1904, p. 240; XXXV, 1907, p. 298; DPAA, de Pompée, postérieur au sanctuaire de Préneste et qui,
X, 1, 1910, p. 90. visiblement, s'en inspire (Ibid., fig. 13-15), le temple de Vénus
49 Infra, p. 24 sq. Victrix se terminait par une abside semi-circulaire, qu'on
50 Fasolo-Gullini, p. 26. peut croire imposée par le modèle prénestin.
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE 15

religiose qui s'applique à lui en toute rigueur52. parallèles de Delbriick et de sa propre


Et nous chercherons un peu plus loin sur le sol polémique avec Vagli eri, fut amené, à partir de 1907, à
sacré de Préneste le sanctuaire, voisin - propter - réviser ses premières hypothèses. C'est alors
de la grotte, mais nettement distinct d'elle, de qu'apparut la conjecture du Iimonarium, mais
Jupiter Puer. Car qui dit «proximité» dit, par là sous une forme plus complexe, ou plus confuse,
même, séparation dans l'espace, existence de que ne l'a retenue la critique ultérieure. Édifice
deux lieux rapprochés, mais différenciés; ce qui consacré à Junon, mais qui n'était pas vraiment
interdit irrémédiablement de placer le lieu de un temple; portant le nom de Iunonarium, mais
culte de Jupiter Puer dans l'enclos de la grotte, pouvant être aussi, à l'occasion, appelé templum
comme, en fait, au prix d'une terminologie louis pueri', ancienne basilique civile devenue,
compliquée, Delbriick avait tenté de le faire53. par une conversion qui nous paraît bien
En outre, l'interprétation de Delbriick ne singulière, un véritable temple à l'époque de Sulla55 :
permet d'accorder à Jupiter Puer qu'un simple telles sont les contradictions de Marucchi qui,
sanctuaire à ciel ouvert, alors que la courotro- gardant la nostalgie de la basilique à laquelle il
phe aux deux enfants que décrit Cicéron semble avait d'abord songé, embarrassé par l'hypothèse
être bien plutôt la statue cultuelle d'un temple, encombrante du Iunonarium dont il n'a pas
d'une véritable aedes. Les variations de Marucchi réussi à se dégager, n'est jamais parvenu ni à
sont, à cet égard, singulièrement révélatrices de donner une formulation cohérente de sa propre
l'embarras où le sanctuaire de Jupiter Puer a doctrine, ni à exorciser le fantôme de Jupiter
plongé les premiers interprètes du culte prénes- Puer et de son introuvable sanctuaire56. Ainsi,
tin. Après avoir, jusqu'en 1904, cru pouvoir situer arrêté par l'obstacle qu'il avait lui-même dressé,
la statue courotrophique de Fortuna Primigenia est-il passé tout près, nous n'oserions dire de la
dans la salle à abside du séminaire moderne54, vérité, mais, du moins, de la solution que nous
Marucchi, sous le double aiguillon des travaux tenons pour la plus vraisemblable.

52 La disposition rituelle des lieux est tout à fait 55 BCAR, XXXV, 1907, p. 309-321; DPAA, X, 1, 1910,
comparable au templum (Liv. 5, 50, 5) d'Aius Locutius, tel que le p. 101-113; XIII, 1918, p. 232-235 et 237. Nous ne croyons pas
décrit Cicéron : ara enim Aio Loquenti, quam saeptam uide- nécessaire de discuter plus longuement les hardies
mus... consecrata est (din. 1, 101); ou aux prescriptions de spéculations de Marucchi (également Di un antichissimo orologio
CIL XI 1420 : locus ante earn aram . . . pateat quoque iiersiis solare recentemente scoperto in Palestrina, Ann. Inst., 1884,
pedes XL stipitibusque robustis saepiatur. p. 286-306) sur le cadran solaire de la cathédrale (celui-là
53 H. von Heintze, pourtant proche (op. cit., p. 534) des même, selon lui, dont parle Varron, LL 6, 4, et qui était déjà
analyses de Delbriick, se garde bien de reprendre ses fort ancien à son époque; seulement médiéval, selon Fasolo-
conclusions dans ce qu'elles ont de plus contestable. Gullini, p. 50, n. 13), et sur Junon, déesse du calendrier, à
Toutefois, une expression comme, p. 533, «der Grotte des rapprocher à la fois du limonale tempus d'Ovide, fast. 6, 63, et
Juppiter puer », est révélatrice de l'amalgame que la critique du calendrier de Verrius Flaccus, etc. Quant à la
tend à pratiquer, abusivement selon nous, entre les deux transformation, au temps de Sulla, de l'édifice civil en un temple « in
lieux de culte. cui si adorava dalle matrone il gruppo della dea Fortuna con
54 Bull. Inst., 1881, p. 252; 1882, p. 246; BCAR, XXXII, Giove fanciullo nel seno insieme a Giunone» (DPAA, XIII,
1904, p. 237 et 242. Marucchi le nomme d'ailleurs p. 235), elle contredit tout ce que nous savons par ailleurs de
curieusement templum Forttmae primigeniae, par une répugnance l'évolution du culte de Fortuna. Si un culte courotrophique
évidente, et que partageront tous ses successeurs, à lui implanté par une longue tradition pouvait demeurer bien
donner le nom de louis Pueri, comme si c'eût été en vivant au Ier siècle, ce n'est pas à cette époque où Fortuna,
déposséder Fortuna. A cette époque, Marucchi, qui ne voyait entièrement hellénisée, était devenue la déesse de la chance
dans le temple sous la cathédrale qu'une basilique, identifiait et du hasard, qu'il pouvait se créer. De fait, Marucchi semble
encore la Fortunae aedes de Cicéron avec la tholos du l'oublier, le culte courotrophique de Fortuna, priée par les
sanctuaire supérieur, hypothèse qu'il devait, à juste titre, maires, est attesté à Préneste depuis le IIIe siècle (infra,
abandonner à partir de 1907, mais qui préfigure celle de tous p. 40).
ceux qui, après lui, dénieront aux monuments du sanctuaire 56 Mentionnons, pour conclure, l'ultime vicissitude tant de
inférieur tout caractère religieux pour n'y voir que des la pensée de Marucchi que de l'édifice situé sous la
produits de l'architecture civile. Aussi, si différent que soit cathédrale et dans lequel, Guida, p. 63, il incline à voir, à
leur point de départ, les deux interprétations, qui obligent à l'origine, le temple de Jupiter Imperator, passant ainsi, une
reporter sur le sanctuaire supérieur tout ou partie du récit nouvelle fois, d'un édifice civil à un édifice sacré et
légendaire reproduit dans le De diuinatione, tombent-elles confondant arbitrairement, au mépris des témoignages antiques,
sous le coup de la même critique (infra, p. 16 sq.). deux cultes absolument distincts du Jupiter prénestin.
16 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA.

Car l'on ne saurait, quelles que soient les profane. Encore fallait-il, puisque le véritable
difficultés inhérentes aux théories de Delbriick sanctuaire de Fortuna se trouvait ailleurs, c'est-
et de Marucchi, renoncer au principe de leur à-dire dans la partie haute de la ville, chercher à
explication et adhérer à la thèse adverse : celle, identifier, parmi les multiples constructions du
isolée à son époque, de Vaglieri, qui ne sanctuaire supérieur, les lieux saints décrits par
reconnaissait dans le «sanctuaire inférieur» qu'un Cicéron.
ensemble d'édifices civils. Dans cette Il fallut attendre près de cinquante ans pour
perspective, l'area sacrée eût été une basilique; l'Antro que cette seconde partie, la plus importante, de
delle Sorti, un nymphée, de même que l'autre l'entreprise, fût enfin tentée par P. Mingazzini59.
grotte, destinée à recueillir l'eau qui suintait au Ce dernier, qui ne considère lui aussi «il
fond de la salle à abside; la salle elle-même était cosiddetto Antro delle Sorti» que comme un simple
peut-être une bibliothèque, selon une hypothèse nymphée, a cru retrouver le véritable locus
de Hülsen, citée sans conviction par Vaglieri; saeptiis religiose dans le puits, surmonté d'une
seul, l'édifice sous la cathédrale aurait eu chance tholos, qui se dressait devant l'hémicycle est du
d'être un temple57. A cette hypothèse, Marucchi sanctuaire supérieur. La statue de la courotro-
opposa une vigoureuse réfutation, qui alla, en phe pouvait soit reposer sur la base quadran-
1907, jusqu'à la controverse publique avec gulaire dont l'emplacement a été retrouvé à
Vaglieri, et qui anime ses articles ultérieurs, où il droite du puits, soit être placée, en position
allègue, entre autres arguments, que, sur les symétrique, sur l'autre partie de la terrasse,
quelque quarante inscriptions alors connues en devant l'hémicycle ouest60. Quant aux autres
l'honneur de Fortuna Primigenia, il n'y en a pas édifices du pseudo-sanctuaire inférieur, l'area
moins de vingt-sept qui proviennent du sacrée serait, comme déjà le pensait Vaglieri,
sanctuaire inférieur58. Mais il eût pu, également, une basilique, et la salle à abside, le siège officiel
attaquer Vaglieri sur un autre point. Car ce des édiles, ultérieurement transformé en
dernier n'avait fait que la première partie de la nymphée; seul, notons-le, manque à l'énumération le
démonstration qu'on attendait de lui. Il ne temple situé sous la cathédrale, qui semble bien
suffisait pas, en effet, d'attribuer aux divers être l'éternel absent de toutes les études de
édifices du centre de la cité une destination topographie prénestine.
Cette thèse, extrêmement séduisante par sa
cohérence et par la réponse qu'elle apporte à
"Vaglieri, NSA, 1907, p. 291, n. 1, et 292; et BCAR, l'essentiel des questions posées, a assez
XXXVII, 1909, p. 229-240. largement fait école61. Elle se heurte toutefois, à notre
s» BCAR, XXXV, 1907, p. 284 sq.; et DPAA, X, 1, 1910, p. 76 sens, à deux difficultés chronologiques
(sur le débat de 1907 et ses échos dans la presse italienne, cf. insurmontables. Si l'on est d'avis que le récit étiolo-
Magoffin, op. cit., p. 49, n. 123). On trouvera chez Vaglieri,
BCAR, XXXVII, 1909, p. 270 sq., n. 124, la liste de ces gique transmis par Cicéron ne se rapporte qu'au
inscriptions, avec l'indication de leur provenance. seul sanctuaire supérieur, envisagé dans ses
Particulièrement intéressantes, par la précision avec laquelle on diverses parties, l'on se trouve placé devant le
connaît le lieu de leur découverte et leur contexte dilemme suivant. Il faut, ou bien admettre que
archéologique, sont celles que Vaglieri lui-même mit au jour lors les traditions légendaires dont le De diuinatione
des fouilles de 1907. Neuf dédicaces, plus ou moins mutilées,
à Fortuna Primigenia furent ainsi dégagées, trois sur la
Piazza Regina Margherita, et, surtout, six autres, dans le puits
que Vaglieri explora sous la salle à abside elle-même (NSA,
1907, p. 137; 302; 479; 685 sq.). Outre ces inscriptions, le 59 Note di topografia prenestina. L'ubicazione dell'Antro delle
»puits contenait divers bronzes et terres cuites architectoni- Sorti, Arch. Class., VI, 1954, p. 295-301.
ques, des fragments de statues de marbre, en partie votives, 60 Sur ces détails, cf. notre Plan II, ainsi que l'axionomé-
et un petit ex-voto d'ivoire figurant un guerrier (infra, p. 20, trie de H. Kahler, reproduite PL III.
n. 69) : simple « pozzo » ou « cisterna », selon Vaglieri (Ibid., *' Auprès de H. Kahler, AUS, VII, 1958, p. 195-197 et
p. 475-479 et 683-690) qui, conformément à sa thèse de 201 sq.; et Gnomon, XXX, 1958, p. 370 sq.; F. Castagnoli,
l'édifice civil, n'en tire aucune conclusion; mais Delbriick, EA A, V, p. 889; P. Romanelli, Palestrina, p. 40 sq.; en dernier
op. cit., II, p. 2, y reconnaît une favissa, et Marucchi, BCAR, lieu, B. Andreae, op. cit., p. 522 sq. En revanche, ni G. Lugli,
XXXV, 1907, p. 304 sq.; DPAA, X, 1, 1910, p. 95-97, voit dans ni A. Degrassi, ni H. von Heintze, ni G. Iacopi n'en ont été
ces dédicaces une preuve décisive en faveur de ébranlés dans leur adhésion à la thèse traditionnelle du
l'identification de la salle à abside avec Yaedes Fortunae. « sanctuaire inférieur ».
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE 17

se fait l'écho ne sont pas antérieures à la fin du gne tout lieu consacré, mais pas nécessairement
IIe ou au début du Ier siècle, période au cours de bâti, et qui peut n'avoir été qu'un espace
laquelle fut édifié ce^même sanctuaire supérieur. inauguré, mais non construit, templum (au sens
Or cette date est manifestement beaucoup trop originel du terme) ou sacellwn, c'est-à-dire
tardive : si l'époque où il fut construit commence simple sanctuaire à ciel ouvert? Nous n'avons le
à être, pour l'Italie, celle des grandes réalisations choix qu'entre ces deux solutions. Aussi, la
architecturales, elle n'est plus de celles où se tentative malheureuse de Delbriick ayant porté
créent des mythes cultuels, comme celui que un coup fatal à la seconde, est-ce sur la première
Cicéron relate d'après les Praenestinorum que doivent se reporter toutes nos espérances :
monumenta, et qui remonte de toute évidence à un existe-t-il, dans le sanctuaire de Préneste, un
passé fort reculé. Ou bien, et c'est le second édifice qui réponde à toutes les conditions
terme de l'alternative, l'on est tenu de supposer requises et auquel nous puissions, compte tenu
que l'ensemble, c'est-à-dire les lieux de culte et de toutes les données que nous possédons sur
leur légende étiologique, avait déjà pris forme à lui, reconnaître le nom de «temple de Jupiter
une époque beaucoup plus lointaine, hypothèse Enfant»?
que rendent par ailleurs nécessaire les Si nous suivons comme un guide le texte du
témoignages des historiens anciens sur l'existence du De diuinatione, qui ne repose pas seulement sur
temple et de l'oracle de Fortuna au IIIe siècle. des sources livresques, mais qui, de toute
Aussi ne voit-on pas sans inquiétude la évidence, émane d'un témoin oculaire qui, comme
reconstitution de H. Kahler qui, dès le IIIe siècle, situe Camèade plus d'un siècle auparavant, avait lui-
à mi-pente de la montagne le locus saeptus même visité les lieux et, peut-être, entendu le
religiose et la base de la statue et, 35 m plus haut, récit des prêtres du sanctuaire, nous voyons se
à l'emplacement du palais Barberini, une aedes dessiner deux ensembles religieux, illustrés l'un
Fortunae circulaire qui préfigure la tholos de et l'autre par les deux épisodes du miracle de
l'époque «sullanienne»62. Devant tant l'invention des sorts : le premier se compose de
d'imagination, qui crée de toutes pièces, au IIIe siècle, un la grotte oraculaire (locus saeptus religiose) et de
sanctuaire supérieur dont l'existence n'est ar- Y(aedes) louis Pueri, le second, de la Fortunae
chéologiquement attestée qu'aux IIe-Ier siècles, la aedes proprement dite. Toutefois, la symétrie
chronologie haute de Fasolo et Gullini en vient à n'est pas parfaite entre les deux temples, et
apparaître comme une audace singulièrement Cicéron est visiblement déconcerté par la
modeste, et l'identification des lieux saints complexité de ce culte qui semble hésiter entre une
nommés par Cicéron avec les édifices du sanctuaire structure binaire et une structure ternaire. De là,
inférieur, comme la seule solution économique,
rationnelle et confirmée par l'archéologie.
Ainsi nous trouvons-nous ramené à notre BCAR, XXXV, 1907, p. 300, et DPAA, X, 1, 1910, p. 91, croyait
point de départ : où devons-nous situer, parmi aussi pouvoir suppléer simulacrum, et même uenerationem,
les constructions de l'ensemble inférieur, le avec un laxisme que critique justement Vaglieri, BCAR,
sanctuaire de Jupiter Enfant? En fait, toutes nos XXXVII, 1909, p. 260, n. 79. On ne saurait admettre aucune
difficultés ne viennent que d'une cause, qui est de ces solutions, pas plus que celle de P. Mingazzini, op. cit.,
p. 297, n. 3, qui suggère aram. Mais cette hypothèse n'est que
l'ellipse employée par Cicéron et l'ignorance où la suite logique de son système d'interprétation, tel que nous
elle nous laisse de la nature exacte du lieu de l'avons exposé. Il n'y a pas de place, sur la terrasse des
culte de Jupiter Puer: véritable «temple», au hémicycles, pour Yaedes que, comme il le reconnaît lui-
sens architectural du mot, c'est-à-dire aedes? ou même, recommande la syntaxe usuelle. La statue voisine du
fantini6*, dans l'acception la plus large, qui puits ne peut être, poursuit-il, que celle de la déesse. Le seul
lieu de culte qu'on puisse attribuer à Jupiter Enfant est donc
un autel - supposition gratuite, qui fait double emploi avec
la statue de la courotrophe et qui souligne les points faibles
« AUS, VII, 1958, p. 209 sq. et fig. 8. de la thèse de P. Mingazzini. L'emploi de propter au sens
63 Ce sont les seuls substantifs que l'on puisse sous- local, notons-le par ailleurs, n'est nullement exceptionnel
entendre dans une ellipse de ce genre; cf. Leumann- chez Cicéron; cf. les exemples cités par Merguet, s.v., Lexikon
Hofmann-Szantyr, Lateinische Grammatik, Munich, 1965, II, zu den Reden des Cicero, léna, III, 1882, p. 808; et Lexikon zu
p. 61. Garrucci, Dissertazioni archeologiche, I, Rome, 1864, den philosophischen Schriften Cicero's, léna, III, 1894,
p. 152, n. 1, avait proposé propter religionem. Marucchi, p. 190.
18 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA«

dans sa description, un embarras qui ne facilite inégalement conservés, les vestiges sur la place
pas la tâche du lecteur. A la bipartition du principale de Palestrina, qui a succédé au forum
mythe, avec ses deux prodiges, correspond la primitif de la cité antique, et, si le temple à
bipartition de l'espace sacré : /5 est hodie locus, abside est celui de Fortuna, l'édifice situé sous la
d'une part; in eo loco ubi . . . d'autre part. Mais la cathédrale ne peut être que celui de Jupiter
tripartition des lieux saints brise cette belle Puer.
harmonie, puisque, à la grotte et à la Fortunae La thèse que nous défendons peut toutefois
aedes, s'ajoute, comme un élément surnuméraire, susciter une objection. Elle concerne le propter
{'(aedes) louis Pueri qui reste en marge du récit, qu'emploie Cicéron : sur un espace aussi
car rien, de fait, ne lui répond dans le prodige ramas é que celui du sanctuaire inférieur de Préneste,
tel que l'a narré Cicéron. Or, nous connaissons, il n'est guère possible de prétendre que la grotte
en l'état actuel des fouilles de Préneste, trois oraculaire soit plus «proche» du temple situé
édifices qui méritent le nom a'aedes : celui du sous la cathédrale que du temple à abside. Sans
sanctuaire supérieur, isolé haut sur la pente de doute, le premier se trouve plus à l'ouest; mais il
la montagne, trop neuf pour avoir donné est aussi plus avancé sur la place, en direction
matière à des développements mythiques, et qui, pour du sud, si bien que ceci compense cela. Tandis
ces deux raisons, n'est pas en cause, et les deux que le temple à abside, plus éloigné vers l'est, se
temples du sanctuaire inférieur, le temple à trouve sur le même alignement que la grotte,
abside englobé dans le séminaire moderne, et dont il n'est séparé que par l'area sacrée. En fait,
celui qui existait sous la cathédrale, sur les murs nous croirions volontiers que le propter de
mêmes duquel elle fut bâtie, l'édifice du culte Cicéron recouvre des affinités, une «proximité»
chrétien succédant, comme si souvent, à celui du peut-être plus historique et même morale
culte païen. qu'exactement topographique. Le témoin du Ier
Nous sommes donc en présence, d'une part, siècle qu'il était a été tout naturellement amené
d'un édifice qui, bien qu'on ait depuis longtemps à rapprocher les deux structures les plus
reconnu en lui les vestiges d'un temple antique, antiques du sanctuaire : la grotte et le temple de tuf.
est jusqu'à présent demeuré anonyme. Nous Même si elles avaient fait l'objet de restaurations
sommes, d'autre part, à la recherche d'un temple ultérieures, elles n'en appartenaient pas moins à
cité par une source littéraire, mais dont un univers architectural et spirituel tout autre
l'emplacement n'a pas encore été identifié. N'est-il que le temple à abside de l'époque sullanienne.
pas naturel de rapprocher ces deux données, qui Comparé à l'édifice contemporain qu'il avait
s'ajustent parfaitement l'une à l'autre? Car il se sous les yeux, ce double legs du IVe ou du IIIe
trouve que le temple situé sous la cathédrale siècle provenait, pour lui, d'un âge archaïque, si
répond exactement à ce que suggère la bien qu'il l'englobait dans une même unité :
description de Cicéron : extérieur à la symétrie linéaire locus saeptus religiose propter louis Pueri.
de la grotte et du temple à abside, par rapport à D'autant que, dans la mesure du moins où nous
laquelle il fait saillie au sud de la place, il est, sur pouvons l'imaginer, la statue cultuelle de la
le terrain, en dehors de cet ensemble comme il déesse ne devait pas briser cette unité : statue
l'est dans le récit; mais aussi, situé dans son axe, apparemment ancienne, elle aussi, de courotro-
devant le centre de l'area sacrée, il scelle l'union phe italique, dont nous pouvons nous faire une
des deux constructions devant lesquelles il idée par la Déesse étrusque du musée de
s'élève et, sur le terrain comme dans le récit, où Florence64, ou par les frustes figures de tuf offertes
Cicéron le nomme entre le locus saeptus religiose en ex-voto à la déesse-mère de Capoue,
et la Fortunae aedes, il ménage en quelque sorte postérieures, semble-t-il, au moins dans leur immense
le passage de l'un à l'autre et dessine entre eux majorité, à la restauration de son temple vers
comme la station intermédiaire d'un itinéraire
religieux. Dès lors, la solution nous semble
s'imposer, qui a au moins pour elle les vertus de
la logique et de la simplicité : les deux aedes que 64 G. Q. Giglioli, L'arte etnisca, Milan, 1935, pi. CCXXXI.
Improprement appelée Mater Matuta, mais dont on a aussi
mentionne Cicéron ne sont autres que ces deux pensé (Latte, Rom. Rei, p. XV, n° 2) qu'elle pouvait être une
temples dont nous voyons toujours, quoique Fortuna.
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE 19

350 ou 300, et qui devaient, dans leur maladresse bien loin, dans quelque inscription de l'Empire,
primitive, reproduire gauchement l'effigie ce que le texte classique, d'époque républicaine
vénérée de la divinité65. et universellement connu, du De diuinatione
Mais, telle qu'elle est, la solution que nous nous offrait à portée de la main. Aussi, en l'état
proposons nous semble présenter, par rapport à actuel de nos connaissances, et en attendant la
l'état de choses antérieur, des avantages que découverte d'une inscription décisive qui
nous ne saurions mésestimer. Elle rend compte trancherait définitivement le débat, pouvons-nous
d'une donnée jusqu'à présent trop négligée, et renoncer sans regret aux subtilités de Marucchi
pourtant capitale, du texte du De diuinatione sur et aux repentirs qui l'ont fait hésiter entre un
le culte courotrophique de Fortuna Primigenia. lunonarium et un templum louis Pueri et
Car, si on s'est jusqu'ici, et à juste titre, vainement tenter de concilier les deux, pour rendre
beaucoup soucié d'exploiter le texte de Cicéron pour au temple de tuf situé sous la cathédrale de
mettre un nom sur les édifices dégagés par la Palestrina son seul nom authentique : aedes louis
fouille, on s'est moins préoccupé de faire la Pueri66.
démarche inverse : de retrouver sur le terrain Mais cette discussion sur le texte de Cicéron
tout ce que décrit ce véritable guide du pèlerin ne nous aura pas seulement permis d'éclaircir
de Préneste qu'est, pour nous, la page de un point méconnu de topographie prénestine et
Cicéron. Oubliée, mise entre parenthèses, réduite par de résoudre l'irritante question du temple
Delbriick à n'être plus qu'une simple annexe de anonyme retrouvé sous la cathédrale. Elle nous
la grotte, ou présentée par Marucchi comme un incite également à considérer sous un jour
édifice indéfinissable, ni exclusivement profane, nouveau la structure du sanctuaire inférieur,
ni réellement sacré, Yaedes louis Pueri, victime telle que nous pouvons la reconstituer dès une
de ces deux grands archéologues, était depuis époque relativement reculée, et à concevoir sous
longtemps tombée dans l'indifférence où gisent une forme plus nette les rapports qui y
les questions oiseuses ou insolubles; et P. Min- unissaient les deux temples de Fortuna. Car nous
gazzini lui-même ne l'a récemment ressuscitée devons nous défendre d'une double illusion de
que pour la ramener à l'état d'un autel perspective. L'une tient au nom de l'édifice tel
secondaire. Elle retrouve désormais sa pleine que nous l'a transmis Cicéron, louis Pueri,
autonomie architecturale et religieuse qui la met, comme si ce temple n'eût pas été celui de Fortuna et
parmi les édifices du culte, sur le même plan que seule la Fortunae aedes voisine, celle de
que la grande Fortunae aedes à abside et lui rend l'époque sullanienne, qui portait effectivement
la même dignité théologique. Sans doute, son nom, eût appartenu en propre à la déesse.
comme toute hypothèse, la nôtre comporte-t-elle sa En fait, quelle que fût sa dénomination, Yaedes
part inévitable d'incertitude, et nous ne saurions louis Pueri était sienne : la preuve en est que sa
nous flatter d'avoir tout éclairci de cette difficile statue cultuelle était celle de Fortuna, et que
question. Du moins a-t-elle le mérite de mettre Jupiter n'y apparaît que sous les traits mineurs
un nom, et un nom plausible, sur un édifice d'un des nourrissons de la courotrophe, auprès
considérable et ancien du sanctuaire, le temple d'une Junon enfant dont le rôle est encore plus
situé sous la cathédrale, pour lequel on n'avait formel que le sien. La seconde illusion serait de
jusqu'ici proposé aucune identification considérer ce temple de tuf du IVe ou du IIIe
satisfaisante. A ce titre, elle vaut bien, nous semble-t-il, siècle comme le temple le plus ancien du
celle qui, en désespoir de cause, avait jadis fait sanctuaire inférieur. Il convient ici de distinguer
appel à l'obscur Itinonariwn, allant chercher entre le point de vue de l'archéologue et celui de

66 Quant au lunonarium de l'inscription de Sariolenus


65 Heurgon, Capoue préromaine, p. 330 sq. et 334-337. 300 {supra, p. 11, n. 38), nous y verrions une simple chapelle
est la datation traditionnelle, que J. Heurgon envisage de annexe, et l'une des multiples constructions mineures que
repousser jusque vers le milieu du IVe siècle : compte tenu devait abriter le vaste sanctuaire de Fortuna, consacrée, quoi
de cette marge d'incertitude, l'époque est suffisamment qu'en ait dit Marucchi, BCAR, XXXV, 1907, p. 309, au culte
proche de celle du sanctuaire inférieur de Préneste pour que de Junon, comme un tarantini, identique par son mode de
le rapprochement apparaisse légitime. formation linguistique, l'était à celui des Lares.
20 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

l'historien des religions. Le temple à abside stesse funzioni di culto»68. Car, quelle que soit la
actuel, avec ses constructions en opus incertum date de ces vestiges, une chose est sûre en tout
et la mosaïque du Nil qui formait son précieux cas : c'est qu'il existait à Préneste une aedes
pavement, représente bien, archéologiquement, Fortunae au moins dès la fin du IIIe siècle. Nous
un état récent du sanctuaire. Mais on ne saurait le savons par Tite-Live qui, après avoir rapporté
en conclure que le culte qui était rendu à les exploits que les Prénestins, conduits par leur
Fortuna dans ce temple du Ier siècle ait constitué préteur M. Anicius, accomplirent en 216 dans
une forme plus tardive de sa religion, Casilinum assiégé par Hannibal, conclut qu'à
postérieure à celle dont elle était l'objet dans l'autre leur retour on éleva une statue d'Anicius sur le
temple. Ce serait oublier que l'édifice qui, forum de la ville, Praeneste in foro, avec une
aujourd'hui encore, occupe le fond de la place inscription qui mentionnait qu'il s'était acquitté,
principale de Palestrina a une préhistoire que iiotum soluisse, du vœu fait à la déesse au nom
nous ne faisons qu'entrevoir confusément, à de ses soldats, et que la même inscription fut
travers les blocs de tuf qui constituent toujours placée sous trois statues que l'on dédia en même
les assises inférieures de sa façade. temps in aede Fortimae69. L'expression, identique
Sans doute ne pouvons-nous, en l'état actuel à celle de Cicéron, ubi Fortunae nunc est aedes, le
des fouilles, reconstituer un état présullanien du lien que le récit établit entre le temple et le
temple - de ce «vorhellenistische Heiligtum» forum de la cité le confirment : cette première
auquel Delbrück attribuait l'orientation et Fortunae aedes, contemporaine des constructions
l'ouverture vers l'ouest des sanctuaires archaïques. de la grotte et du temple situé sous la
La chronologie elle-même est incertaine. F. Fa- cathédrale, est bien l'ancêtre de celle qui fut
solo et G. Gullini semblent prêts à rapprocher reconstruite au Ier siècle et qu'enrichit alors le lithos-
ce mur de tuf en opus quadratimi des troton offert par Sulla.
constructions de même nature, datables des IVe-IIIe Ainsi la physionomie que le sanctuaire de
siècles, qui appartiennent à la grotte, ainsi qu'au Préneste présentait au IIIe siècle était-elle déjà
temple sous la cathédrale. Du moins, dans leur fort semblable à celle que lui vit Cicéron et que
chronologie relative, la seule qu'ils en proposent, nous lui voyons encore aujourd'hui. Il
et qui s'articule en trois périodes, les situent-ils à apparais ait, au centre de la ville, comme un ensemble
l'intérieur de la même phase initiale : celle du triparti, composé de la grotte et des deux
sanctuaire inférieur en son état ancien, antérieur temples, celui de Fortuna proprement dit et
à la construction du sanctuaire supérieur qui, celui de Jupiter Puer. Comment expliquer la
vers le milieu du IIe siècle, représente la seconde duplication des édifices cultuels? La réponse, là
phase, et à la reconstruction sullanienne du encore, nous est donnée par le De diuinatione,
sanctuaire inférieur, qui en est la troisième. où Cicéron analyse la nature du culte prénestin
G. Lugli, pour sa part, ne dissocie pas la avec une telle justesse théologique qu'on peut se
construction de Yaerarium, identifié sous la salle à demander s'il s'est contenté de rapporter fidè-
abside, de celle des substructions de sa façade et
leur assigne la même date, vers la fin du IIe
siècle, au début de cette seconde phase de M Op. cit., p. 303 sq.
l'histoire du sanctuaire qu'il fait commencer 69 Liv. 23, 19, 18; mais il est peu vraisemblable que,
entre 120 et 10067. Débat partiellement vain, comme le veut Preller, Rom. Myth., II, p. 192, η. 1; contra,
puisque, comme le rappellent F. Fasolo et Peter, dans Roscher, I, 2, col. 1543, ces tria signa aient
G. Gullini, ces parties refaites du sanctuaire représenté Fortuna, Jupiter et Junon : l'offrande simultanée
inférieur et, notamment, de la salle à abside telle de plusieurs statues figurant la même divinité est loin d'être
exceptionnelle. On peut par ailleurs rapprocher - sans
que nous la voyons en son état actuel, se sont prétendre, évidemment, établir la moindre corrélation entre
superposées «ad edifici precedenti destinati alle les deux offrandes - cet ex-voto de soldats à la grande déesse
de leur ville, du fragment de statuette en ivoire découvert, en
1907, entre autres objets votifs, sous le temple à abside
(Vaglieri, NSA, 1907, p. 686 et fig. 5) : elle représente un
67 RAL, IX, 1954, p. 76 sq. et 86. Sur l'inscription de guerrier, protégé par son clipeus sur lequel est gravée la
l'aerarium, qui est l'un des éléments sur lesquels se fonde la lettre V, que Marucchi (BCAR, XXXV, 1907, p. 304; DPAA, X,
datation de G. Lugli, supra, p. 10, n. 37. 1, 1910, p. 95) interprète comme l'initiale de V(O7VAi).
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE 21

lement ce dont il avait été le témoin, ou s'il n'a reconnue. De l'un, la description de Cicéron et
pas reproduit un exposé hautement documenté les innombrables représentations de déesses
qu'il aurait pu entendre du clergé local. Tout se courotrophes découvertes en Italie nous
passe en effet comme si la vie cultuelle du permettent d'imaginer sans peine la statue cultuelle. De
sanctuaire s'était organisée autour de deux l'autre, nous voyons les cinq niches qui
pôles, correspondant chacun à l'un des deux s'ouvrent, vides, au fond de son abside (PL II, 1), et
temples et des deux aspects de la déesse : l'un où dont nous ne pouvons reconstituer le contenu
elle était priée comme mère de Jupiter, qui . . . que par hypothèse. Il est à peu près certain, à
colitur a matribiis; l'autre où elle était vénérée lire le De diuinatione, que le temple abritait
comme déesse des sorts, quae . . . Fortunae moni- Varca qui renfermait les sorts et que l'on
tu tolliintur. Formules symétriques, qui conservait ainsi sur le lieu même où avait poussé
traduisent très exactement le double caractère du l'arbre miraculeux dont elle était faite. Cela, bien
culte : l'un, plus spécialisé, courotrophique et entendu, non seulement depuis la reconstruction
maternel, qui attirait un public essentiellement de l'édifice au temps de Sulla, mais, peut-on dire,
féminin et qui avait son siège dans le temple de de toute antiquité. Car la double légende étio-
Jupiter Puer où il s'adressait, de toute évidence, logique que rapporte Cicéron forme un tout et il
moins au jeune dieu, qui n'y était pas vénéré est évident que ni les habitants de Préneste, ni le
pour lui-même, qu'à la déesse en tant que mère clergé de Fortuna Primigenia, bref, ni les Prae-
des enfants divins, c'est-à-dire, en quelque sorte, nestinorum monumenta n'avaient attendu le
à Fortuna (in aedé) louis Pueri; l'autre, où premier quart du Ier siècle - époque bien tardive,
Fortuna apparaissait sous son aspect le plus nous l'avons dit, pour la formation d'un mythe
universel, et qui était accessible à toute sorte de cultuel - pour en créer la seconde partie et pour
consultants, hommes ou femmes, magistrats et imaginer le prodige, contemporain de celui dont
grands de ce monde, ou simple public populaire, Numerius Suffustius avait été le héros, qui
qui allaient lui demander la révélation de expliquait l'existence d'une arca en bois d'olivier,
l'avenir par le tirage solennel des sorts70. C'est sous destinée à contenir des sorts que l'on consultait
cet aspect, le plus auguste et le plus prestigieux, au moins depuis le IIIe siècle71. Aussi Marucchi
que Fortuna était honorée dans la grande aedes a-t-il suggéré que l'une des deux petites niches
à abside du fond de la place, qui était son de l'abside, celle de gauche, devait contenir
temple principal et qui, pour cette raison, Varca des sorts, tandis que celle de droite, plus
bénéficia avec prédilection des largesses officielles du étroite et laissée semble-t-il, volontairement,
préteur M. Anicius, au temps de la Préneste selon lui, à son irrégularité naturelle, aurait
indépendante, puis de Sulla, lorsqu'elle fut marqué le lieu même où avait poussé l'olivier du
reconstruite en l'état où nous la voyons encore miracle72. Pour les trois grandes niches qui se
aujourd'hui, tandis qu'à l'autre temple allaient trouvent au-dessous, au niveau du sol, on songe
essentiellement les offrandes des matrones et les tout naturellement à des statues cultuelles : celle
témoignages de leur dévotion privée. de Fortuna, dans la niche centrale73, et dans les
Ce que nous pouvons savoir des statues
respectives et des objets sacrés des deux édifices
confirme la bipartition cultuelle que nous avons 71 La date est donnée par le consulat de Q. Lutatius
Cerco, à qui le sénat interdit en 241, à la fin de la première
guerre punique, de consulter les sorts de Préneste, sous
prétexte qu'il s'agissait d'auspices «étrangers» (Val. Max. 1, 3,
70 De cette différence de vocation entre les deux temples, 2). C'est la première mention connue de l'oracle de Préneste,
l'un étroitement féminin, l'autre, oraculaire, et, par là même, mais qui n'indique évidemment pas un commencement
largement ouvert à un public indifférencié, il est permis, absolu; c'est au contraire à un oracle dans toute sa gloire,
même si l'on ne peut tirer aucune conclusion sûre d'un aussi qui jouissait d'une réputation bien établie, donc ancienne,
petit nombre d'objets, de trouver une confirmation dans les que Lutatius Cerco avait exprimé l'intention de recourir.
deux ex-voto découverts en 1907 dans la favissa du temple: 72 BCAR, XXXII, 1904, p. 237-239; XXXV, 1907, p. 301 sq.;
la statuette d'ivoire d'un guerrier (supra, n. 69) et une DPAA, X, 1, 1910, p. 92 sq. Contra, Vaglieri, BCAR, XXXVII,
tablet e de marbre mentionnant les fata, où Marucchi a vu la 1909, p. 221 sq. et 236.
transcription d'un des oracles rendus par la déesse (infra, 73 Si nous nous représentons fort bien, grâce à la
p. 75 sq.). description de Cicéron, la statue vénérée dans \'(aedes) louis
22 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

niches latérales, de deux divinités qui lui étaient en plaçant aux côtés de Fortuna l'effigie
associées dans son rôle oraculaire. Delbriick d'Apollon, le dieu oraculaire par excellence, et celle
avait avancé les noms de Jupiter et Junon74, d'un Jupiter qui devait son surnom à Varca
hypothèse peu vraisemblable qui vise à recréer même des sorts, dont il assurait la garde, elle
par une fausse symétrie, dans le temple de s'ajuste parfaitement à l'interprétation que nous
Fortuna, l'équivalent de la soi-disant triade donnons de la bipartition du sanctuaire.
vénérée dans le temple de Jupiter Enfant. Ainsi se trouve rassemblé un ensemble de
L'hypothèse de Marucchi qui, sur la foi d'une données convergentes qui, de la topographie du
inscription, du IIe siècle ap. J.-C, il est vrai, croit y sanctuaire, nous permettent de conclure à la
retrouver les statues d'Apollon et de Jupiter théologie de la déesse qui l'habitait. Fortuna
Arcanus, est beaucoup plus convaincante75. Car, possédait à Préneste, au moins depuis le IIIe
siècle av. J.-C, deux temples, l'un archéologique-
ment, l'autre littérairement attesté pour cette
époque, dans lesquels elle était honorée sous
Pueri, nous ne connaissons pas avec la même précision les
statues cultuelles des deux autres temples. Il est deux aspects complémentaires, mais distincts :
vraisemblable qu'elles étaient d'un type plus récent que la couro- l'un, comme déesse-mère, l'autre comme déesse
trophe d'origine archaïque, et plus conforme à celui de la oraculaire; et, dans l'exercice de ces deux
Tyché hellénistique. On reconnaît généralement la statue fonctions, elle avait pour parèdre un Jupiter dont le
cultuelle de la tholos supérieure dans la grande statue surnom reflète ces deux rôles surnaturels, un
féminine de marbre gris du musée de Palestrina (PL IV, 4;
hauteur de la partie conservée : 2,40 m), malheureusement Jupiter Puer, adoré depuis un passé fort lointain
acéphale et privée de ses attributs (la corne d'abondance et comme l'enfant divin de la déesse-mère, et un
le gouvernail?) : original hellénistique de l'école rhodienne, Jupiter Arcanus qui n'est attesté qu'à date plus
du second quart du IIe siècle (G. Quattrocchi, op. cit., p. 5 sq. tardive et qui peut être, soit une figure ancienne
et 23, n° 27; Gullini, Guida, p. 41), que Fasolo et Gullini du culte, que nous ne connaissons que par des
placent au fond du sanctuaire, dans une chapelle fermée,
mais que H. Kahler dresse sous une tholos ouverte et documents d'époque impériale, soit, plus
surélevée, donc visible de loin et offerte au regard de ses probablement, une création récente, formant en
fidèles (AUS, VII, 1958, p. 204 et 206, fig. 5 et 7), elle était quelque sorte le pendant et le doublet oraculaire du
aussi accordée à l'édifice qui l'abritait que la courotrophe du Jupiter archaïque, qui avait donné son nom à
sanctuaire inférieur l'était au temple des IVe-IIIe siècles. Yaedes louis Pueri.
Quant à la statue cultuelle du temple à abside, nous
l'identifierions volontiers avec une autre œuvre, célèbre dans Quant au nom attribué à ce dernier temple, il
l'antiquité : avec cette remarquable statue de Préneste que s'explique aisément par la nécessité de
signale Pline, dont la dorure était d'une si exceptionnelle distinguer les deux lieux de culte, tous deux consacrés
qualité qu'on avait donné son nom au type d'épaisses feuilles à une Fortuna qui régnait en maîtresse dans le
d'or, bratteae, qui la recouvraient, crassissimae ex Us Prae- temple de Jupiter, puisque la statue qu'on y
nestinae uocantur, etiamnum retinentes nomen Fortunae
inaurato fidelissime ibi simulacro (NH 33, 61). Cette statue, dit-on, vénérait n'était ni celle du jeune dieu ni même,
existait encore au XVIe siècle et l'on pouvait toujours y voir
des traces de sa dorure (Petrini, Memorie Prenestine,
p. 7). d'autre part, pour le culte d'Apollon, attesté à Préneste par
74 Op. cit., I, p. 90. une inscription d'époque républicaine (CIL XIV 2847/8; I2
75 Marucchi, BCAR, XXXII, 1904, p. 242 sq., se fonde sur 59), que L. Sariolenus lui éleva, lui aussi, une statue tout
l'inscription métrique de la statue de T. Caesius Primus, près du temple, in pronao aedis (supra, p. 11, n. 38). Cette
dédiée en 136 ap. J.-C, dont la base est au musée de association de Fortuna, Jupiter et Apollon, qui semble donc
Palestrina (G. Quattrocchi, op. cit., p. 23, n° 28). Ce riche se référer à des réalités cultuelles authentiques, pourrait fort
marchand de blé honorait dans un culte commun - d'où bien ne dater que de la reconstruction du temple à l'époque
l'hypothèse qu'elles étaient effectivement réunies dans le sullanienne : c'est alors qu'aurait pris forme un Jupiter
même temple - les trois divinités, à qui il dédiait chaque Arcanus, imité du Jupiter Puer traditionnel. Quant à
année plus de cent couronnes : Fortunae simulacra colens et l'adjonction d'Apollon, ne pourrait-on, outre ses pouvoirs ora-
Apollinis aras / Arcanumque Iouem . . . (CIL XIV 2852). Il est culaires et sa fonction constante de dieu de la mantique,
parfaitement plausible que Jupiter Arcanus, qui, nous le songer à une explication plus précise : à la dévotion
savons par ailleurs, avait donné son nom à un collège, celui particulière que Sulla, donateur de la mosaïque qui s'étendait au
des cultures louis Arkani (Ibid., 2937 et 2972, datée de 243 pied des trois niches cultuelles, vouait au dieu de Delphes et
ap. J.-C), ait eu sa statue près de Varca des sorts sur laquelle qu'il lui avait notamment témoignée à la bataille de la porte
il veillait (sur le sens de l'épiclèse, Fest. Paul. 14,30 : arcani . . . Colline, contemporaine du siège de Préneste (Plut. Sull. 29,
ab arca, in qua quae clausa sunt, Ulto manent). Rappelons 11-12)?
LA TOPOGRAPHIE DU SANCTUAIRE 23

comme on l'a dit parfois, celle d'une «triade»76, assez bien l'histoire à partir des IVe-IIIe siècles,
mais bien la sienne. En fait, le nom de Jupiter époque à laquelle remontent les premiers
était un excellent critère, emprunté à une figure témoignages datés, archéologiques ou littéraires, que
prestigieuse, mais néanmoins seconde du culte, nous possédons. Mais, au delà de ce point d'où
et une dénomination commode, valorisés pour partent nos connaissances positives, nous
des raisons pratiques, mais qui ne portaient pouvons entrevoir ce qu'était Fortuna aux origines.
nulle atteinte aux droits, c'est-à-dire à la C'est dans la grotte, précédée, à l'époque
primauté de Fortuna. De même que, à l'intérieur historique, de ce parvis sacré qu'était le locus saeptus
d'une église, une chapelle secondaire, dédiée à religiose, objet privilégié du mythe étiologique,
un saint particulier, n'enlève rien à celui sous le lieu du prodige dont bénéficia Numerius Suf-
vocable duquel l'édifice tout entier est placé ou, fustius, et à ses abords immédiats que le culte de
mieux encore, que la multitude d'églises Fortuna a pris naissance. De ce foyer originel,
construites sous l'invocation de la Vierge et des vers lequel, à une époque inconnue de nous, un
saints sont dédiées, non à leur culte particulier, sens primitif du sacré attirait les premiers
mais à celui de Dieu. adorateurs de la déesse, son culte s'est, par la suite,
étendu simultanément dans deux directions,
celles qu'indiquent, à dater des IVe-IIIe siècles, les
Le sanctuaire de Préneste, tel qu'il nous deux aedes du sanctuaire inférieur dont la
apparaît constitué au Ier siècle av. J.-C. et tel duplication traduit déjà une différenciation religieuse
que, du moins dans ses grandes lignes, il n'a plus et une spécialisation fonctionnelle, et dont nous
guère varié jusqu'à la fin du paganisme, se ignorons si elles furent les premières à s'élever
caractérise donc par la multiplicité des lieux de autour de la grotte initiale ou si, déjà, elles
culte. Mais son extension à travers les âges, loin succédaient elles-mêmes à des ou à un
de manifester un foisonnement anarchique, sanctuaire archaïque. Logique interne d'un
révèle au contraire la cohérence et l'harmonie développement continu, qui aboutit, à la fin du IIe et au
internes du culte, puisque, tout à la fois, les trois début du Ier siècle, à un nouveau dédoublement
aedes consacrées à la même déesse attestent la et à la constitution du sanctuaire supérieur, dont
volonté de préserver l'unité de Fortuna et il nous faudra, en son temps, définir la nature
reflètent la multiplicité de la divinité elle-même. spécifique, qui distingue ce culte récent des deux
Unité qui transparaît dans la reproduction, au formes anciennes conservées dans les deux aedes
moins dans deux sur trois de ses sanctuaires du sanctuaire inférieur.
connus, de la même structure, celle de la grotte Ainsi, le texte du De diidnatione, qui met la
primitive, archétype de ses lieux de culte, dont topographie de ce sanctuaire et de ses édifices
la forme à peu près circulaire et la nature majeurs, ceux qui étaient consacrés au culte,
rocheuse, non seulement préservée, mais même c'est-à-dire la grotte et les deux aedes, en relation
accentuée par l'art, se répètent dans le temple à rigoureuse avec les deux parties du mythe
abside du sanctuaire inférieur aussi bien que étiologique et les deux fonctions complémentaires
dans la tholos du sanctuaire supérieur. Mais, de la déesse, nous offre non seulement une
loin que ces trois temples soient équivalents et relation, à elle seule infiniment précieuse, des
qu'ils fassent double emploi, tout se passe origines du culte de Fortuna et une description
comme s'ils avaient procédé entre eux à une de ses lieux saints à la fin de la République, mais
répartition quasi fonctionnelle des honneurs et des encore un raccourci de son histoire et un
tâches. Le sanctuaire supérieur, trop tard venu résumé figuré de sa théologie. La structure du
pour avoir part au mythe originel, avait pour lui sanctuaire inférieur, telle que Cicéron l'a
le prestige du site. Mais les prodiges et commentée au Ier siècle et telle qu'elle s'était fixée
l'antiquité restaient le privilège inaliénable du dès le IVe ou le IIIe siècle, transcrit dans l'espace
sanctuaire inférieur, développé et embelli au cours religieux de la ville - sacrisque dicatum / For-
des siècles. De ce dernier, nous pouvons suivre tunae Praeneste iugis, selon l'expression de Silius
Italicus77 - les deux aspects conjoints du culte de
76Marucchi, BCAR, XLI, 1913, p. 28; Thulin, RhM, LX,
1905, p. 260; Pease, op. cit., p. 490-492. 8, 364 sq.
24 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

Fortuna Primigenia, divinité courotrophe et ora- l'esprit le texte du De diuinatione, où Cicéron


culaire, déesse mère de Jupiter Puer et déesse décrit la statue cultuelle de Fortuna, déesse
des sortes, qu'il nous appartiendra d'analyser adulte et courotrophe, qui allaite un Jupiter,
tour à tour. Fortunae in gremio sedens, mammam adpetens,
ainsi qu'une Junon enfants, dans un temple dont
le nom même souligne cette «enfance»
II - Problèmes de généalogie: essentielle : (aedem) louis Pueri qui lactens cum
Fortuna Primigenia, fille de Jupiter limone ... {din. 2,85). Ainsi, les deux sources majeures
sur lesquelles repose notre connaissance de
II nous faut cependant, avant d'aborder Fortuna Primigenia nous donnent d'elle deux
l'étude des fonctions de la déesse, résoudre un images non seulement différentes, mais
problème essentiel et extrêmement controversé, rigoureusement contradictoires : les textes épigraphi-
qui commande toute l'interprétation de son ques font d'elle la fille de Jupiter, tandis que le
culte et de sa personne divine : celui du sens de De diuinatione montre en elle sa mère ou sa
son épiclèse, Primigenia, et de la nature exacte nourrice82. A quel document faut-il donc ajouter
des relations qui l'unissent à Jupiter. foi : aux inscriptions prénestines ou à la
Nous possédons une importante série de description, non moins explicite, de Cicéron?
dédicaces à la Fortune de Préneste, les unes Comment départager ces deux témoignages qui
trouvées à une date récente, dans les diverses s'opposent terme à terme? et, si la tâche apparaît
parties du sanctuaire, les autres plus impossible, si ces sources divergentes se
anciennement connues, certaines même depuis la révèlent également authentiques, comment résoudre
Renaissance, et qui, bien que le lieu exact de leur leur conflit, et échapper à leur contradiction?
découverte ne puisse toujours être précisé, en Le problème ne se pose sous cette forme et
proviennent sans aucun doute également78. La dans toute son ampleur que depuis la
plupart se bornent à la désigner sous son nom et publication de la dédicace d'Orcevia, en 188283.
son épiclèse traditionnelle, soit écrits en toutes Auparavant, nulle discordance n'apparaissait entre le
lettres, Fortuna Primigenia79, soit abrégés sous De diuinatione et les textes épigraphiques. Au
diverses formes, qui peuvent aller jusqu'aux témoignage de Cicéron, Fortuna était
simples initiales F. P.80. Mais certaines d'entre elles représentée comme la mère de Jupiter et l'enfant divin
lui attribuent une titulature plus complète qui, était, lui aussi, l'objet d'un culte dans le
outre son nom, mentionne sa filiation. L'énoncé, sanctuaire de Préneste. Ces données semblaient
comme déjà Mommsen le faisait remarquer, en confirmées par les deux seules inscriptions,
est calqué sur les règles de l'onomastique relatives au problème qui nous occupe, que l'on
humaine81. Immuable depuis la plus ancienne de ses connût alors : deux dédicaces de l'époque irripé-
dédicaces, celle que lui consacra au IIIe siècle riale, l'une
une noble Prénestine, Orcevia, jusqu'à celles de Fortunae / louis puero / Primigeniae / d.d.
l'époque impériale, il indique successivement le / ex sorte compos / factus / Nothus
nomen, puis l'ascendance, enfin le cognomen de Ruficanae / L. f. Plotïllae,
la déesse : « Fortuna, fille de Jupiter, Primigenia ».
Généalogie stupéfiante pour qui garde présent à

82 Pease, dans son commentaire ad loc. du De diuinatione,


p. 491; G. Dumézil, Déesses latines, p. 74, n. 1, hésitent entre
ces deux identifications. Mais cette incertitude ne modifie en
78 Supra, p. 3, n. 6, et 16, n. 58, sur la provenance de ces rien les données de la question; car, comme l'écrit ce
inscriptions, publiées, pour certaines, dès les XVIe-XVIIe dernier: «II se peut qu'il faille seulement dire «nourrice»:
siècles. Nombre d'entre elles {CIL XIV 2852-2853; 2856-2857; cela ne change rien . . ., une fille ne pouvant pas plus être
2860; 2864-2872) furent trouvées soit à l'intérieur même de nourrice que mère de son père considéré comme bébé».
l'area sacrée, soit aux alentours du séminaire moderne. Nous revenons nous-même sur ce problème, infra, p. 113,
"Par exemple CIL XIV 2853; 2857; 2858. n. 508.
80 CIL XIV 2874 (P 1446); 2876; 2878, etc. 83 Par R. Mowat, BSAF, 1882, p. 200. Sur l'historique de la
81 Dans une note citée par Dessau, Hermes, XIX, 1884, question, Peter, dans Roscher, I, 2, col. 1542; A. Brelich, Tre
p. 455. variazioni, p. 18; G. Dumézil, op. cit., p. 71-74.
FORTUNA PRIMIGENIA, FILLE DE JUPITER 25

l'autre, déesse-mère et de son fils, offrait, semblait-il,


Fortunae / Ioui puero / ex testamento / une unité sans faille et une parfaite cohérence.
Treboniae / Sympherusae / P. Annius Quant à la déesse, son épiclèse, Primigenia,
Herma / hères / l.ddd.84. signifiait qu'elle était «la première créée,
puisque les plus grands dieux, Jupiter et Junon,
Si le texte de la première était tenu pour
étaient sortis de son sein»88; elle était la divinité
suspect85, la seconde, en revanche, paraissait
«originaire», «première» au sens absolu,
limpide. Dédiée conjointement, croyait-on, «à «principe à la fois générateur et nourricier»89,
Fortuna et à Jupiter Enfant»86 , nommés avec puissance «primitive» et «primordiale»90.
asyndète, elle réunissait les deux divinités dans
La découverte de l'inscription d'Orcevia
le même hommage, comme elles l'étaient dans le
ruina d'un coup ces paisibles certitudes. Ce petit
culte décrit par Cicéron87. La religion prénestine
ex-voto de bronze, qui remontait au IIIe siècle
de Fortuna Primigenia et de Iuppiter Puer, de la
av. J.-C, portait le texte suivant :
Orceuia Numeri / nationu cratia / Fortuna
UC1L XIV 2862 et 2868. On a voulu rapprocher la Diouo fileia / Primocenia / donom
première de ces inscriptions d'une marque de tuile dedi9K
prénestine du Ier siècle ap. J.-C, au nom d'Onesimi Plotillae ser(ui)
(XIV 4091, 59; XV 2341 ; cf. Henzen, Ann. Inst., 1855, p. 86; et II fallut se rendre à l'évidence : Fortuna
Lambertz, s.v. Flotilla, RE, XXI, 1, col. 470 sq.), qui eût donc Primigenia n'était pas la mère, mais bien la fille de
été un compagnon d'esclavage de Nothus. A moins que cette Jupiter. Le texte Diouo fileia, qui ne laissait place
Plotilla ne soit pas la Ruficana de notre dédicace, mais
Sergia Plautilla, la mère de l'empereur Nerva, interprétation
que confirmerait l'estampille d'autres tuiles, provenant
également de Préneste, Callistiis Coccei Neruae (XIV 4091, 26;
XV 2314) - si tant est que ce dernier personnage soit bien le 88 Preller, Rom. Myth., II, p. 190: «Primigenia. .. bedeutet
père de l'empereur. L'ensemble de ces hypothèses reste, on die Erstgeborne und Allerzeugende, denn die höchsten
le voit, extrêmement fragile, et il ne paraît pas qu'on puisse Götter des Himmels und der Erde, Jupiter und Juno, galten
tirer de ces rapprochements la moindre conclusion ni sur hier für ihre Kinder», librement traduit par L. Dietz, Les
l'identité de la maîtresse de Nothus, ni, par conséquent, sur dieux de l'ancienne Rome, p. 381. Bouché-Leclercq, Histoire de
la date à laquelle il fit graver sa dédicace. D'autant que les la divination dans l'antiquité, Paris, IV, 1882, p. 148, en donne
Plotii, Plotiae, Plotini, sont assez tien attestés à Préneste (XIV le même commentaire : « Fortuna Primigenia, la mère
3369; 4091, 63-64) pour qu'on ne cède pas à la tentation de commune des dieux et des hommes, la Terre, être primordial,
considérer comme une seule et même personne toutes les «support» et origine de l'univers entier».
femmes qui portèrent ce surnom. On ne saurait donc 89 Fernique, loc. cit., qui explique, comme Preller : « La
affirmer sans réserve de la dédicace (maintenant perdue) de Fortuna Primigenia est, pour ainsi dire, une divinité première
Nothus, comme le fait F. Borner, Religion der Sklaven, I, qui a donné naissance à toutes les autres, même aux plus
p. 142: «sie stammt aus dem 1. Jahrhundert n. Chr.». grandes, comme Jupiter et Junon».
85 Les anciens recueils d'épigraphie, ceux de Gruter, 90 Loin d'être particulier à la déesse de Préneste, c'est là le
Inscriptiones antiquae totius orbis Romani, Heidelberg, 1602- sens courant de l'adjectif, tel que le définissent tous les
1603, p. 76, n° 7 (qui, lui-même, la cite d'après Jacobonius), dictionnaires, depuis le Thesaurus de R. Estienne publié à
et d'Orelli, Inscription um Latinarum selectarwn amplissima Lyon en 1573, et dont les expressions sont reprises par
collectio, Zürich, 1828, I, p. 269, n° 1254, la corrigeaient ainsi : Forcellini, jusqu'aux ouvrages de Freund, Gaffiot et Lewis-
Fortunae / louis Pueri / Primigeniae, etc., en commettant un Short (cf. notre étude, «Primigenius», ou de l'Originaire,
contresens que l'on retrouve encore chez Fernique en 1880, Latomus, XXXIV, 1975, p. 909, n. 1 et 2).
lorsqu'il la croit consacrée « à la Fortune de Jupiter-Enfant » 91 CIL F 60; XIV 2863; Degrassi, ILLRP, n° 101; pour le
(op. cit., p. 78); cf. Garrucci, Dissertazioni archeologiche, I, commentaire philologique, Ernout, Recueil de textes latins
1864, p. 152. archaïques, p. 27, n° 34; et Le parler de Préneste d'après les
86 Gruter, p. 76, n° 6, interpole l'épiclèse de la déesse, inscriptions, MSL, XIII, 1905-1906, p. 297 et passim; A. Meil-
mais en normalisant l'ordre des mots par rapport à let, Esquisse d'une histoire de la langue latine, p. 97 sq.;
l'inscription précédente : Fortunae / Primigeniae / Ioui Puero, E. Vetter, Handbuch der italischen Dialekte, p. 354, n° 505. En
etc. Cf. le commentaire de Dessau, CIL XIV 2868 : « ante latin classique de Rome : Orceuia Numeri (uxor) nationis
repertum n. 2863 (la dédicace d'Orcevia) hic titulus dedica- gratia Fortunae Iouis filiae Primigeniae donimi dedi. L'ex-voto,
tus putabatur Fortunae et Iovi puero », ainsi que Garrucci et propriété d'A. Dutuit, de la collection duquel il fait toujours
Fernique, loc. cit. partie, avait été acheté à Rome, mais provenait sans nul
87 Une inscription fausse, visiblement imitée de la doute de Préneste; cf. W. Fröhner, Collection Auguste Dutuit.
précédente, illustre bien l'esprit du temps, dédiée qu'elle est Bronzes antiques, or et argent, ivoires, verres et sculptures en
Fortunae Primigeniae / Ioui Puero / ex testamento / C. Galli pierre [et inscriptions], Paris, 1897, I, p. 43 sq., n° 77, pi. 74
Picentini Titus Atticus Campaniensis {CIL X 82*). (0,095 χ 0,038 m).
26 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

à aucun doute, obligeait à accepter comme de l'ancienne. Dès 1884, Mowat, son premier
authentique la première des deux dédicaces éditeur, pour la France, Dessau et Mommsen,
précédemment citées, Fortunae louis puero, et à pour l'Allemagne93, puis Jordan, analysaient la
rectifier le double contresens commis, dans l'une dédicace d'Orcevia, dégageaient les nouveaux
et l'autre, sur puer, non point substantif problèmes qu'elle soulevait et s'efforçaient à les
masculin et épiclèse de Jupiter, comme on le croyait, résoudre. Le plus délicat n'était pas les
mais féminin, et désignant Fortuna elle-même, problèmes philologiques que posaient les trois
et, dans la seconde, sur Ioui, forme non point de inscriptions alors connues et dont les premiers
datif, mais, comme dans la première, de génitif, commentateurs éclaircirent sans peine les traits
Ioui(s). Deux mirages s'évanouissaient : la dialectaux ou les archaïsmes, soigneusement
concordance des inscriptions prénestines avec le De conservés dans les dédicaces d'époque
diuinatione, et la mention de Jupiter Puer dans le impériale : ainsi les génitifs en -o(s), nationu, Diouo; les
corpus épigraphique de Préneste, fait datifs en -à, Fortuna, fileia, Prìmocenia (forme
secondaire, peut-être, dans la mesure où il est purement sans apophonie); l'amuissement de -5 final après
négatif, mais qui ne nous semble pas dépourvu voyelle brève et devant initiale consonantique,
de signification théologique et dont la portée, nationu, Diouo, Ioui (en CIL XIV 2868); ou
jusqu'ici, n'a pas été signalée. l'emploi de puer au féminin, bien attesté dans la
Depuis cette date fatidique de 1882, le dossier langue archaïque. Naevius n'avait-il pas écrit
s'est encore accru de trois pièces nouvelles, Cereris Proserpina puer9i? et le grammairien
découvertes lors des dernières fouilles du Charisius rappelle que les anciens Romains
sanctuaire et qui marquent ainsi un troisième âge employaient le mot et in feminino sexu95.
dans l'acquisition progressive de nos Les vraies difficultés n'étaient pas là, non
connaissances. Toutes trois, la première, d'époque plus que dans l'intention de la dédicace, qu'Or-
républicaine, semble-t-il, les deux autres - dont la cevia fit à la déesse nationu cratia, «en
dernière, si mutilée soit-elle, se laisse lire reconnaissance de son heureux accouchement»96.
néanmoins -, notablement plus récentes, livrent, Elles étaient dans la double contradiction qui
rituellement, la même formule : opposait la filiation nouvellement reconnue de
F(ortunae) Io(uis) p(uero) P(rimigeniae) Fortuna, d'une part avec son titre de Primigenia,
Fortunae louis pue[ro .../ Primigeniae d'autre part avec le texte de Cicéron, ou plutôt
[Fortunae Primigejniae Io[uis puejri la statue qui montrait en elle la mère de Jupiter.
sor[tes . . ,92. Le sens de Primigenia cessait en effet d'être clair,
et la titulature des inscriptions, cohérente. Car, à
L'émoi fut grand, on s'en doute, parmi les
épigraphistes et les historiens de la religion
romaine. Puis, le premier moment de stupeur
passé, l'on se ressaisit et tous se mirent à l'œuvre 93 Mowat, CRAI, XII, 1884, p. 329 et 366-369 : Dédicace à la
pour rebâtir une nouvelle science sur les débris Fortune Prénestine inscrite sur une tablette de bronze; Dessau,
Archaische Bronce-Inschrift aus Palestrina, Hernies, XIX, 1884,
p. 453-455, qui, à son propre commentaire, joint une note
importante de Mommsen.
94 Ap. Prise, GL Keil, II, 232, 5 (Warmington, H, p. 58,
92 Fasolo-Gullini, p. 285 sq., n° 29-31, fig. 392-394. Elles v. 24).
furent découvertes dans le sanctuaire supérieur, sur les 95 GL Keil, I, 84, 5. Cf. Priscien, Ibid, II, 231, 43.
rampes et à l'étage des hémicycles. G. Gullini considère que 96 Comme le pensèrent simultanément Mowat (dont nous
la première, dédiée par un certain Quadratus, peut être citons le commentaire), op. cit., p. 367 sq., qui traduit «pour
datée «ancora in età repubblicana, se non del libero cause d'accouchement » et rapproche de Ter. Andr. 836 :
Municipio», datation haute qui nous a été aimablement confirmée nuptiarum gratia; Dessau, op. cit., p. 455: «einem von Orce-
par Mme Cébeillac-Gervasoni : la formule louis puer n'était via für ihre Kinder der Fortuna dargebrachten Geschenke»;
jusqu'alors attestée qu'à l'époque impériale. Quant à la place et Jordan (cf. η. suiv.), p. 4. Nul ne s'est rangé à l'opinion
insolite de Primigenia dans la troisième inscription, nous hasardée par Mommsen (et reproduite dans l'article de
l'expliquerions, dans la mesure où l'on peut la restituer, par Dessau, loc. cit.), d'après Fest. Paul. 165, 4, in pecoribtts
le fait qu'il ne s'agit pas de la formule traditionnelle de quoque bonus prouentus feturae bona natio dicitur, que natio
dédicace, au datif, mais d'un simple génitif adnominal qui pouvait, dans ce contexte, se référer à une portée d'animaux
apparaît dans le cours de la phrase et où l'ordre des mots est (cf. CIL XIV 2863 : propter feturam pecorum), plutôt qu'à une
plus libre. naissance humaine.
FORTUNA PRIMIGENIA, FILLE DE JUPITER 27

l'absurdité qui faisait d'elle à la fois la mère et la Devant cette inextricable difficulté, à la fois
fille de Jupiter, s'en ajoutait une deuxième, non logique et théologique, les historiens de la fin du
moins flagrante que la première. Comment, en XIXe siècle n'ont pas dissimulé leur désarroi. Ils
effet, la même déesse eût-elle pu être tout ont cherché une issue dans deux directions. Les
ensemble «première», «originaire», expression uns ont admis la coexistence, à Préneste, de
d'un commencement absolu, et fille de Jupiter, deux cultes distincts de Fortuna, vénérée dans
donc engendrée par lui et seconde par rapport à l'un comme la mère, dans l'autre comme la fille
lui? La solution vint de Jordan qui, renversant sa de Jupiter. Ce type de solution, d'abord proposé
valeur active pour ne plus lui donner qu'une par Mommsen, puis adopté par Jordan et Warde
acception passive, proposa une traduction Fowler, fut repris, avec des formules et des
nouvelle de l'adjectif: non point, comme tous les bonheurs divers, par Thulin et jusque par F. Al-
lexicographes et les historiens de la religion theim, qui a tenté d'expliquer la discordance des
romaine l'avaient cru jusqu'alors, « première, qui «deux» Fortunes de Préneste par l'influence de
fait naître toutes choses», au sens actif, mais deux cultes différents de Tyché". Les autres,
«première-née», au sens passif, primum genita, si Mowat et surtout Wissowa, ont opté pour une
bien que, dans la formule livrée par les solution de caractère historique : lorsque le culte
inscriptions, Primigenia cessait d'être l'épiclèse ou le ancien de Fortuna, fille de Jupiter, eut cessé
cognomen de la déesse (noté avec une d'être compris, il se métamorphosa
majuscule), pour devenir (avec une minuscule) l'épi- mystérieusement, sous le double effet de l'erreur et de la
thète de puer ou de fileta - filia Iovi primum nata, dévotion populaires, en celui de Fortuna, mère
selon la paraphrase de Jordan97. Cette de Jupiter100. L'autorité de Wissowa, plus que ses
interprétation, qui rendait un sens intelligible aux mérites intrinsèques, assura le succès de cette
inscriptions prénestines, dédiées à «Fortuna, fille explication qui, si déconcertante qu'elle fût, s'est
première-née de Jupiter», fut accueillie maintenue jusqu'à une date récente. Mais,
d'enthousiasme, et admise aussitôt par tous, comme depuis 1955, le problème de Fortuna Primigenia,
la seule qui fût logiquement satisfaisante98. Ce fille de Jupiter, est entré dans une phase
n'était pourtant qu'un palliatif, qui ne résolvait nouvelle. A. Brelich, puis G. Dumézil ont suivi
rien, car le problème de fond restait entier. Tant l'exemple de Warde Fowler qui, dès 1920, avait,
d'efforts pour infléchir, au mépris même des par une conversion tardive, abandonné la thèse
textes, le sens de Primigenia, n'aboutissaient qu'à de Jordan et sa traduction de primigenius par
reculer l'échéance. Car, si l'on était parvenu à «premier-né»101. Ils sont, l'un comme l'autre,
faire disparaître des inscriptions toute revenus au sens ancien, «primitif», «originel»,
contradiction interne, l'opposition des deux que tous donnaient à l'épiclèse avant la
généalogies antithétiques de Fortuna, tantôt fille, tantôt publication de la dédicace d'Orcevia, pour, d'ailleurs,
mère de Jupiter, était, elle, irréductible. s'opposer irrémédiablement par le reste de leurs
théories et leur interprétation des deux
généalogies contradictoires de la déesse102.
97 Symbolae ad historiam religionum Italicarum alterae,
Regimontii (Königsberg), 1885, I: De Fortuna Iovis filia
Primigenia Praenestina, p. 3-13. Pour Jordan (dont nous
citons les p. 6 sq.), «certo constat fuisse... primigenium 99 Mommsen, ap. Dessau, op. cit., p. 454; Jordan, op. cit.,
quidquid primum genitum sit primaeque servet geniturae p. 5 et 10; Warde Fowler, op. cit., p. 224; Thulin, RhM, LX,
signum ». 1905, p. 256-261; F. Altheim, Terra Mater, Giessen, 1931,
98 Par Peter, dans Roscher, I, 2, col. 1542, en 1886-90; Hild, p. 38-42.
DA, II, 2, p. 1270 (paru en 1896), dont la rétractation traduit 100 Mowat, op. cit., p. 368; Wissowa, RK2, p. 259 sq.
exactement l'état d'esprit de tous ses contemporains : « ιοί Warde Fowler qui, en 1914 encore, Roman ideas of
Longtemps on a donné à ce titre le sens actif: «celle qui est à deity, p. 63, admettait l'interprétation de Jordan à laquelle il
l'origine», celle '«qui engendre toutes choses». Ce n'est que s'était rallié dès 1899 (ci-dessus, n. 98), reconnaît, dans ses
récemment que la découverte d'une inscription en latin Roman essays and interpretations de 1920, p. 64-70, que le
archaïque a fait abandonner cette interprétation ... Le sens authentique de primigenius est «natural» ou
surnom de Primocenia . . . signifie évidemment qu'elle est la «original ».
première-née»; Warde Fowler, Roman Festivals, p. 223, en 102 A. Brelich, Tre variazioni, p. 9-47 (en particulier p. 19);
1899: «a cult-title which cannot well mean anything but G. Dumézil, Déesses latines, p. 71-98 (notamment
first-born ». p. 77 sq.).
28 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

Près d'un siècle de recherches persévérantes que nous sommes en présence d'un problème à
n'ont donc abouti qu'à ce résultat décevant: en deux degrés. La publication de la dédicace
dépit des tentatives les plus diverses, le culte de d'Orcevia en 1882 a ouvert, dans l'étude de
Fortuna Primigenia apparaît toujours obscur, et Fortuna, une crise qui ne s'est pas encore
il est toujours aussi controversé. C'est que, apaisée et dont le centre est la signification de
devant ce culte aberrant, nous nous trouvons l'épiclèse conférée à la déesse : « Primordiale »,
singulièrement démunis. Fortuna porte à Pré- ou «Première-née»? Le débat qui s'est instauré,
neste le surnom de Primigenia et elle y est fille depuis Jordan, autour de la définition de
de Jupiter. Or ces deux données, essentielles Primigenia a donné lieu à tant de contresens et de
pour la théologie de la déesse, et qui forment le légendes qu'il nous est apparu que notre
nœud du problème, ne se retrouvent dans nul premier devoir était de fixer, avec autant de
autre de ses cultes italiques. Elles appartiennent certitude qu'il se pouvait, le sens de l'adjectif. La
exclusivement à la religion locale103 et, par suite, tâche est d'autant plus délicate que les
aucun élément de comparaison ne peut les conditions les plus défavorables semblent s'être
éclairer de l'extérieur. De surcroît, l'épiclèse de accumulées contre la déesse de Préneste, pour
la déesse est un adjectif peu fréquent, dont seul envelopper son surnom de plus d'obscurité. En
un nombre relativement réduit de sources dehors des documents épigraphiques dont nous
permettent d'établir fermement le sens. Enfin, à elle avons fait état, il est des textes littéraires, des
seule, l'existence de cette généalogie mystérieuse listes des cultes de Fortuna, dressées par Ci-
est déjà un fait surprenant104. C'est un caractère céron et par Plutarque - auxquelles s'ajoute la
maintes fois souligné de la religion romaine que discussion d'une des Questions romaines -, trop
l'absence ou, plus exactement, comme nous le peu exploitées en ce sens par nos devanciers, et
savons depuis les travaux de G. Dumézil, que la dont on eût pu attendre quelque lumière sur la
disparition des mythes et, en particulier, des question qui nous préoccupe. Or l'un et l'autre
théogonies. Les rapports qui y lient les dieux se dérobent, semble-t-il, devant la difficulté. Bien
sont purement fonctionnels, et non familiaux. plus, loin d'aider à résoudre le problème en lui
Sur ce point, la religion de Préneste s'oppose apportant une réponse explicite, ils ne font
donc fortement à celle de Rome, constatation qu'ajouter à sa complexité : Plutarque, parce que
qui suscite de nouvelles perplexités : car faut-il les deux adjectifs par lesquels il traduit en grec
voir dans la filiation divine de Fortuna la Primigenia, Πρωτογένεια et Πρωτόγονος105,
survivance d'un très lointain passé, ou révèle-t-elle signifient aussi bien «premier-né» que «premier,
au contraire, comme on l'a cru le plus souvent, originel », et que, si c'est au premier de ces deux
une influence étrangère, c'est-à-dire étrusque ou sens que s'en tiennent traditionnellement ses
grecque? Tous les problèmes de Fortuna traducteurs modernes, il ne s'ensuit pas que l'on
Primigenia sont en germe dans l'énoncé énigmatique doive accepter sans discussion leurs
de ses dédicaces. interprétations; Cicéron, parce que le malheur a voulu
Il nous faut donc reprendre à notre tour, et que, sitôt son nom prononcé dans le De legibus,
dans son entier, cette question litigieuse, puis- la suite de la phrase fût défigurée par un locus
desperatus, Primigenia a gignendo f contestimi106,
et que, dans ces conditions, le sens du texte fût
103 Lorsque Fortuna Primigenia recevra un temple à tributaire des conjectures que ses éditeurs
Rome, en 204, c'est précisément de Préneste que son culte y successifs ont projetées sur l'original. Comment,
sera introduit, avec l'épiclèse qui en est la caractéristique chez ces deux auteurs, convient-il donc
indispensable, mais, toutefois, sans la filiation jovienne, que d'entendre Primigenia - Πρωτογένεια? Encore deux
ne mentionnent d'ailleurs pas constamment les inscriptions
prénestines, et qui apparaît comme un élément beaucoup questions annexes, qui se greffent sur le
moins fondamental de sa titulature. Jusque-là, on s'en problème central et contraignent, inlassablement, à
souvient, le culte de Préneste était ressenti à Rome comme
un culte étranger (cf. la tentative malheureuse de Q. Lutatius
Cerco, à la date de 241, supra, p. 21, n. 71).
104 Comme le remarquèrent immédiatement Mommsen, 105 Dans les deux listes parallèles de Quest, rom. 74, 281e
ap. Dessau, op. cit., p. 455; Jordan, op. cit., p. 8 et 12; Warde (cf. 106, 289b) et Fort. Rom. 10, 322f.
Fowler, Roman Festivals, p. 224. 106 Leg. 2, 28.
FORTUNA PRIMIGENIA, FILLE DE JUPITER 29

poser la même interrogation, sans que l'on philologue et à l'historien : elle est, dans ce cas
puisse y répondre. précis, une impérieuse nécessité. Car il ne suffit
Mais il est d'autant plus difficile de l'éluder pas de montrer que, dans nombre de textes,
que la confusion, gagnant les esprits, s'est, des primigenius veut dire «originel» ou «primitif».
historiens de la religion romaine, propagée La réciproque est encore plus importante, qui
jusque chez les linguistes. L'on est frappé du doit démontrer que l'adjectif a toujours ce sens
divorce qui sépare les dictionnaires d'usage et qu'il n'en a jamais d'autre, que, par suite, il ne
courant, fidèles à l'acception ancienne - faut-il peut signifier à la fois «premier» et «premier-
dire «dépassée»? - de primigenius, «primitif, né», et qu'il ignore l'ambivalence qu'on trouve
originaire», et les dictionnaires étymologiques dans ses équivalents grecs, πρωτογενής et
d'Ernout-Meillet ou de Walde-Hofmann, qui ne πρωτόγονος, qui revêtent simultanément l'une et
connaissent plus que le sens moderne, nous l'autre signification. C'est seulement ensuite,
voulons dire celui de Jordan, «né le premier», lorsque nous aurons résolu ce problème
«zuerst geboren»107. Enfin, pour ajouter au sémantique, que nous pourrons choisir, en toute
trouble général, il n'est pas jusqu'à la latinité de connaissance de cause, entre les deux traditions qui
l'adjectif qui n'ait été suspectée : Leumann, après s'opposent sur le sens de l'épiclèse Primigenia.
Meister, reconnaissait dans le composé Alors, nous serons en mesure de formuler, en
primigenius un calque du grec πρωτο-γενής et Meister, termes plus précis, les problèmes théologique et
poussant plus loin ses déductions, en concluait à historique proprement dits que pose le culte de
l'origine grecque de Fortuna Primigenia, Fortuna, mère ou fille de Jupiter, déesse cou-
transposition latine d'une plus ancienne Τύχη Πρω- rotrophe et déesse des sorts. Alors seulement
τογένεια108, ce qui nous ramène au cœur du nous pourrons prendre parti entre la pluralité
problème posé par la déesse de Préneste et d'hypothèses qui, depuis cent ans, ont été émises
confirme à quel point, s'agissant de son culte, le sur la signification et les origines du culte, à
sémantique et le religieux sont inextricablement moins que nous ne tentions, à notre tour, de
mêlés. nous orienter vers une solution nouvelle.
Aussi, quittant provisoirement l'histoire des
religions pour la sémantique, et l'épithète sacrée
de Fortuna Primigenia pour les emplois Ayant mené par ailleurs109 cette enquête
purement profanes de primigenius, notre seul recours exhaustive, pour nous de première nécessité,
est-il, nous tournant vers les seuls documents puisque toute la suite de notre travail en
probants que nous possédions, d'interroger les dépendait, nous nous bornerons à y renvoyer
textes littéraires pour établir sur des bases pour le détail de la démonstration et l'analyse
incontestables le sens de cet adjectif si discuté : complète des textes conservés; nous nous
en nous fondant non sur quelques exemples, contenterons ici d'en rappeler les principaux
dont le choix est toujours plus ou moins soumis résultats et de les illustrer en examinant de plus près
au hasard ou à la subjectivité, mais sur une quelques emplois particulièrement révélateurs
étude complète du matériel existant. L'exhaus- de ce qui fait, au plus profond du mot, l'âme
tivité, en l'occurrence, n'est pas seulement une même de primigenius. Or, si variés que soient les
exigence générale de méthode, commune au contextes dans lesquels il est attesté, le fait le
plus frappant et qui, d'emblée, s'impose avec
une évidence aveuglante, c'est que jamais dans
un texte littéraire, si tardif soit-il, l'adjectif
primigenius (ou primigenus) n'a le sens de
107 Ernout-Meillet, s.v. primus, p. 535; Walde-Hofmann, s.v.
gigno, 1, p. 600. Sur les traductions des dictionnaires usuels, «premier-né» que lui avait prêté l'imagination de
supra, p. 25 et n. 90. Jordan. Les 44 exemples par lesquels il est
108 K. Meister, Lateinisch-griechische Eigennamen, Leipzig-
Berlin, 1916, p. 115 et n. 2; Leumann-Hofmann, Lateinische
Grammatik, Munich, 1928, p. 208 et 248; à peine modifié dans
la nouvelle éd. de M.Leumann, 1977, p. 290 et 390. Cf.
F. Bader, La formation des composés nominaux du latin, Paris, 109 « Primigenius », ou de l'Originaire, Latomus, XXXIV,
1962, p. 199. 1975, p. 909-985.
30 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA)

représenté110 sont pourtant les témoins d'une elles leurs racines111. L'expression s'est
longue histoire qui, commencée chez Lucrèce, se perpétuée non seulement jusqu'aux grammairiens du
prolonge jusqu'à l'extrême fin de la culture Ve siècle, Cledonius et Pompeius112, mais on la
antique, jusqu'aux VIe-VIIe siècles, avec Isidore retrouve encore chez Isidore de Seville qui,
de Seville et son frère Léandre. Particulièrement traitant des pronoms de base, en donne la même
fréquent chez Vairon, qui lui manifeste une justification, primogenia dicta sunt quia aliunde
évidente prédilection, puis chez Arnobe et originem non trahunt (orig., 1, 8, 5), dans une
Ammien Marcellin, et si étendue que soit la formule d'inspiration typiquement varronienne,
gamme de ses emplois, il renvoie, qui révèle chez son auteur l'ambition
invariablement, au thème des origines et de l'initial absolu. métaphysique de remonter jusqu'au commencement
Cela, qu'il s'agisse de Γ« originaire » le plus absolu et assigne pour tâche à la grammaire la
lointain auquel puisse remonter la connaissance ou recherche des archétypes du langage et de ses
l'imagination des hommes, de la naissance formes originelles113.
même de l'univers et du «premier jour de la mer Mais c'est dans le thème philosophique ou
et de la terre», tel que Lucrèce l'évoque à théologique des «origines», origines humaines
l'aurore des temps, alors que, progressivement, ou origines cosmiques, qui donnera naissance au
apparaissait le monde en formation : cliché de Yortus primigenius, du
multaque post mundi tempus genitale diem· «commencement premier» des êtres et des choses, que
que primigenius, riche de sa profondeur
primigenum maris et terrae solisque coor- métaphysique et de l'éclat de ses sonorités, s'est imposé
tum (2, 1105 sq.); avec le plus de fréquence et de magnificence
littéraire. Déjà chez Apulée, qui met dans la
ou, chez Vairon, de l'origine des réalités les plus
bouche même d'Isis cette épithète grandiose et
concrètes de la nature, celle des plantes
recherchée, lorsque, au premier rang de ses
cultivées, dont les «germes premiers», les primigenia
adorateurs, la déesse nomme, comme il
semina, furent précisément donnés par la nature,
convient, primigenii Phryges {met. 11, 5, 2), «les
à la différence des semences que, l'expérience
Phrygiens, les premiers d'entre les hommes»,
aidant, le paysan en tira par la suite (RR 1, 40, 2);
ceux en qui la légende reconnaissait le plus
de même, la «forme première de l'élevage», la
ancien de tous les peuples, puisque leur langue
primigenia pecuarìa, est elle aussi d'origine
passait pour être le langage naturel, ancestral,
naturelle, puisque les brebis qui formèrent ces
du genre humain; puis, dans ce même rappel
troupeaux primitifs furent les premiers animaux que
des origines de l'humanité, chez Censorinus, qui
l'homme captura à l'état sauvage, et qu'il
évoque les premiers hommes créés par la
domestiqua (RR2, 2, 2).
divinité ou la nature, homines aliquos primigenios
Dans un emploi plus abstrait, également
illustré par Vairon et qui, par lui, acquit diuinitus naturane factos (4, 5); jusqu'à ce que,
s'agissant cette fois du récit de la Genèse et de la
définitivement droit de cité dans la langue
création de l'homme par Dieu, l'on aboutisse aux
technique de la grammaire latine, les primigenia nerba
(LL 6, 36 et 37) désignent l'ensemble des «mots primigeni homines, que nomment Calcidius
primitifs», verbes, noms, pronoms, etc., qui, par (c. 154) ou l'évêque Léandre {reg., praef.
p. 877 Β Migne), le frère aîné d'Isidore. Quant
opposition aux declinata ou, diront aussi ses
successeurs, aux deductiua, sont les formes
premières, souches linguistiques et ancêtres de
toutes les formes secondes, fléchies, composées 111 Cf. la définition de LL 6, 37: primigenia dicuntur
(par exemple la série des pronoms : quis, quis- nerba . . . quae non sunt ab aliquo nerbo, sed suas habent
quis, quispiam, etc.) ou dérivées, qui prennent en radices.
112 Cledon., GL Keil, V, 50, 17; 52, 2; Pomp., Ibid., V, 107,
16; 202, 3 et 8.
113 Sur la vocation philosophique de la grammaire, selon
110 Nous exprimons à nouveau notre gratitude à Varron comme selon Isidore, cf. J. Collari, Varron,
M. Ehlers, directeur du Thesaurus, qui a bien voulu mettre à grammairien latin, Paris,~1954, p. 269-278; et J. Fontaine, Isidore de
notre disposition la nsie de tous le:» emplois recenses de Seville et la culture classique dans l'Espagne wisigothique,
l'adjectif. Paris, 1959, I, p. 104 sq. et 202-204.
FORTUNA PRIMIGENIA, FILLE DE JUPITER 31

aux origines cosmiques et à l'activité créatrice n'y a plus rien, que l'acte créateur de la divinité
de la nature, la voie frayée par Lucrèce ne s'est ou d'une nature qui, pour l'âme antique, n'est
point refermée sur ses pas : au IVe siècle encore, jamais vide de présence divine et qui est
Ammien Marcellin et Avienus usent du même toujours plus ou moins une surnature.
adjectif, l'un, pour décrire le tremblement de Sans doute les formulations sont-elles
terre de 365 et la puissance prodigieuse diverses, et les positions doctrinales qu'elles reflètent
manifestée, lors de ce cataclysme, par la Nature, insuffisamment connues. Pourtant, et tout en
«principe premier du monde», primigenia re mm nous gardant des anachronismes intellectuels, il
(26, 10, 16), l'autre, pour caractériser la «pensée n'en est pas moins tentant de rapprocher
primordiale», mentis primigenae, du deus l'analyse que Varron donnait des primigenia naturae,
stoïcien, père et créateur de l'univers (Amt. 13). des «biens primordiaux de la nature», telle que
Les conclusions qui se dégagent de la totalité nous l'a transmise saint Augustin (ciu. 19, 2,
des exemples considérés ne laissent place à p. 352, 15 et 26; et 4, p. 357, 15 D.), et ses
aucun doute. Conclusions négatives, d'abord. affirmations, l'une limpide, primigenia semina
Non seulement nous n'avons, dans aucun texte dédit natura (RR 1, 40, 2), l'autre,
littéraire, rencontré l'adjectif primigenius au sens d'interprétation beaucoup plus délicate, ea enim (i.e. natura)
de «premier-né», mais, constatation décisive et dux fuit ad uocabula imponenda nomini (LL 6,
qui, à elle seule, eût évité à Jordan et à ses 3)114, à la fois, en aval, des textes postérieurs que
successeurs de s'enfermer dans un inextricable nous avons cités, notamment de Censorinus,
contresens, jamais, dans aucun des contextes homines aliquos primigenios diuinitus naturane
pourtant si divers dans lesquels il est employé, factos (4, 5), et, en amont, de l'univers sacré de
primigenius n'est associé aux réalités de la Fortuna Primigenia : comme si les uns et les
famille et des généalogies humaines. Jamais autres traduisaient, sous une forme
l'adjectif n'est accolé comme épithète à filius ou singulièrement proche, une même conception,
filia, ce qui conduit à condamner, philosophique ou religieuse, de l'originaire, directement
irrémédiablement, la construction que, dans l'inscription émané de la Nature ou de la divinité, comme si
archaïque de Préneste, Jordan donnait de la le lien génétique que nos textes établissent entre
titulature de la déesse, Fortuna Diouo fileia (louis le primigenium et la Nature, source première de
puer) Primocenia, et la traduction qu'il en tous les êtres et de tous les biens, s'était, dans
proposait. Ni l'une ni l'autre n'ont de répondants une pensée évoluée, substitué à celui que la
dans les textes latins; ce qui, du même coup, pensée archaïque avait jadis institué entre ce
rend vie à l'interprétation de Mommsen, qui y même primordial et la déesse-mère de
avait reconnu le cognomen de la déesse : non Préneste.
point «fille première-née de Jupiter», mais, par Quoi qu'il en soit, il est remarquable de
elle-même, Fortuna Primigenia. Conclusions constater que, d'un bout à l'autre de son histoire,
positives, ensuite. Car, non seulement primigenius n'a depuis le Ier siècle av. J.-C. jusqu'à l'antiquité la
jamais le sens passif de «premier-né», mais il plus tardive, primigenius, « primitif, premier,
signifie, en fait, tout le contraire : non point ce primordial», n'offre qu'un seul sens, qui n'a jamais
qui est «né le premier» et qui, déjà, est un évolué. La cause de cette unité et de cette
dérivé, mais bien, au sens actif, ce qui fait naître stabilité sémantiques nous paraît devoir être
et qui est l'originaire intégral (primigenia recherchée dans les origines mêmes de l'adjectif
semina. .. secunda quae ex Us collecta, selon et dans son appartenance au fonds le plus
l'opposition clairement établie par Vairon en R R 1, 40, ancien de la langue religieuse latine. Rien, en
2); le principe initial et générateur, le effet, au cours de notre enquête, n'est venu
commencement absolu qui est à l'origine des activités
fondamentales de l'humanité, agriculture,
élevage, langage, et de l'humanité elle-même; bref, 114 Sur la position personnelle - mal connue - de Varron
l'état primordial qui, avec les primigenia semina, dans le problème des origines du langage, et la possibilité de
considérer ses créateurs primitifs, les premiers intpositores
la primigenia pecuaria et les primigenia uerba, uerborum, ceux qui instituèrent les primigenia nerba, comme
inaugure l'histoire humaine, celle des primigeni des êtres supérieurs inspirés par la nature elle-même,
homines, et le terme premier au delà duquel il J. Collait, op. cit., p. 271-275.
32 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: « FORTVNA PRIMIGENIA)

confirmer les hypothèses de Meister et de Fortunatus : preuve manifeste que certains au


Leumann qui attribuaient au composé primigenius moins des porteurs de ce surnom, sensibles à la
une origine grecque et le considéraient comme superstition de la chance ou à la religion de la
un calque de l'adjectif πρωτογενής. Au contraire : Fortune, gardaient conscience de la relation
l'existence, dans la langue rituelle, à côté de efficace qui, grâce à lui, les unissait à la déesse
l'épiclèse de la déesse de Préneste, Fortuna Fortuna, les faisait participer aux vertus de son
Primigenia, du primigenius siilcus, du «sillon nom divin et, par le lien permanent qu'il nouait
primitif» que l'on traçait lors de la fondation entre eux, leur garantissait de sa part une faveur
religieuse des villes et dont le nom et la durable.
définition, que nous ne connaissons plus que par les C'est dans le même sens que l'on doit
abréviateurs de Verrius Flaccus, Festus et Paul expliquer le cognomen des deux légions qui reçurent
Diacre (p. 271, 3), remontent en fait à un passé ce même surnom, la XVe et la XXIIe Primigenia,
immémorial, nous garantit l'antique latinité de ainsi appelées, non point, comme on l'avait
l'adjectif et explique tout de son histoire prétendu, parce que, formées par le
ultérieure. Terme de la langue religieuse, tombé par dédoublement de légions antérieures, elles en auraient
la suite dans le domaine profane, il n'en a pas été les filles «premières-nées», mais, avec la
moins, avec le conservatisme qui caractérise tout même volonté d'efficacité religieuse, parce que,
ce qui touche au sacré, indéfectiblement placées par leur nom sous la tutelle de Fortuna
préservé son sens originel et sa pureté première : celle Primigenia, elles avaient vocation à recevoir les
d'une épithète rare et prestigieuse qui, loin de se dons que dispensait la déesse, source
vulgariser, n'a jamais perdu sa dignité native et surnaturelle du succès et de la victoire. Enfin, c'est dans
que ses emplois stylistiques réservent aux genres la même perspective, celle de l'analogie avec
les plus élevés, où, si éloignée qu'elle soit de la Fortuna Primigenia, que l'on peut interpréter le
religion de Fortuna Primigenia, elle reste culte de la seule autre divinité qui, dans la
pourtant comme auréolée de la majesté du divin. religion romaine, ait partagé avec elle cette
Il nous est également apparu qu'à cette épithète : Hercules Primigenius. Figure énigmati-
analyse sémantique de l'adjectif nous ne que, connue seulement par quelques
pouvions, pour d'évidentes raisons de méthode, inscriptions, et dont on ne saurait faire, comme l'avait
nous dispenser de joindre une étude, envisagé Jordan, même dans un sens très lâche,
essentiellement épigraphique, cette fois, du cognomen le «fils premier-né de Jupiter», Iovis filius
Primigenius, si disproportionnés que dussent primigenius115. Mais, par un phénomène
être les longs dépouillements auxquels il nous comparable à la rivalité116 qui, vers la fin de la
fallait nous astreindre et les minces résultats République, l'avait opposé à Mars, l'on songera, bien
positifs que nous pouvions en espérer. En fait, plutôt, à une tentative de captation par laquelle
les enseignements de cette seconde enquête ont, Hercule, lui aussi dieu générateur et source
non seulement, entièrement confirmé les «primordiale» de la fécondité, aurait cherché, à
conclusions de la première, mais même, sur la faveur de ces affinités, à s'arroger le
quelques points précis, dépassé notre attente. Car si, prestigieux surnom de la déesse de Préneste.
dans l'onomastique humaine, Primigenius, C'est donc vers elle que, à tout instant, dès
appliqué comme cognomen à des individus, ne fait lors qu'on tente de faire le tour de la question,
aucune allusion à un ordre de primogeniture, l'on se trouve inlassablement ramené : aussi
puisqu'il peut être, indifféremment, porté par
l'aîné ou le cadet d'une famille, il existe, en
revanche, un certain nombre de cas où les 115 Ou, plus exactement, son fils de prédilection: «amore
membres d'un même groupe familial portent des fuisse Herculem patri primigenium . . . non . . . natura»,
surnoms d'inspiration identique qui révèlent, explique artificieusement Jordan, Symbolae, p. 8. Cf., maintenant,
beaucoup plus sûrement, la valeur qui lui était W. Ehlers, s.v. Primigenius, RE, XXII, 2, col. 1974; et, sur
accordée. Ainsi Primigenius est-il associé aux l'ensemble de la question, la réplique que nous a opposée
G.Dumézil, Mariages indo-européens, Paris, 1979, p. 311-325:
cognomina porte-bonheur, à ceux qui attirent la Hercules Primigenius.
chance, comme Felix et Faustus, ou, plus 116 Étudiée par R. Schilling, L'Hercule romain en face de la
nettement encore, au surnom théophore qu'est réforme religieuse d'Auguste, RPh, XVI, 1942, p. 31-57.
FORTUNA PRIMIGENIA, FILLE DE JUPITER 33

divers dans ses applications que l'adjectif trois passages où il la mentionne, cette même
qualificatif, le cognomen Primigenius, quel que soit traduction, qui est le calque morphologique le
celui qui le porte, dieu, mortel ou légion, plus proche de l'original latin; mais il lui arrive
manifeste la même homogénéité et, dans les plus aussi, une fois, de recourir à la variante
clairs de ses emplois, renvoie explicitement à Πρωτόγονος119. Il est d'usage, dans ces trois textes,
Fortuna Primigenia. Aussi, fort de cette de traduire systématiquement l'épithète grecque
constatation que rien, ni dans les textes littéraires, ni par «Première née»120. Mais on peut se
dans les témoignages épigraphiques, ne vient demander si cette interprétation, toujours acceptée de
briser l'unité à la fois spirituelle et sémantique nos jours et qui a derrière elle une longue
de primigenius, sommes-nous en mesure de tradition, puisqu'elle remonte à Amyot lui-
revenir sur les deux points litigieux que nous même121, ne s'est imposée que par le poids de la
signalions au seuil de cette étude et qui, seuls, coutume, ou si elle se fonde sur des éléments
paraissent encore susceptibles de lui porter sûrs, tirés du contexte, qui justifient le parti
atteinte : nous voulons dire les allusions de adopté. Or si, dans deux de ces cas, Plutarque se
Plutarque à Fortuna Primigenia et le passage borne à citer ou, au mieux, à traduire le surnom
mutilé du De legibus où Cicéron prononce son de la déesse sans en donner un commentaire qui
nom. Le premier point n'est affaire que de permette de percer ses intentions et de préciser
traduction, et cela à deux degrés : traduction de le sens où, pour sa part, il l'entendait122, il
Plutarque lui-même, qui avait à transposer en semble bien que, dans le troisième, les modernes
grec le nom latin de la déesse, puis traduction lui attribuent à la légère un contresens qu'il ne
de ses interprètes modernes, dans leurs versions, commettait point, quand ils rendent par
françaises ou anglaises, des Œuvres morales. Le «Première née» le surnom de Fortuna Primigenia.
second, plus délicat, porte simultanément sur Pourtant, Plutarque commente ce vocable en des
l'établissement du texte et sur son termes qui eussent dû prévenir toute méprise, si
interprétation. le jugement de nos contemporains, déjà formé
Les Grecs disposaient, de tout temps, de deux sous l'influence d'Amyot, n'avait été confirmé
adjectifs pour rendre dans leur langue le surnom dans son erreur par les préjugés qui, depuis
de la déesse. Dès l'époque hellénistique, des l'époque de Jordan, ont acquis droit de cité.
dédicaces de Crète et de Délos, datées du IIe Pour quelle raison les Romains honorent-ils
siècle av. J.-C, étaient consacrées à Τύχη Πρω- une Fortune qu'ils nomment Πρωτογένεια,
τογένεοα117. Plutarque lui-même, lorsqu'il traite, demande Plutarque dans la cent-sixième Question
parmi les cultes romains de Fortuna dont il romaine où, aussi embarrassé que les modernes
attribue la fondation à Servius Tullius, de celui
de Τύχη Πριμιγένεια118, adopte, dans deux des

119 Τύχη Πρωτογένεια: Quest, rom 74, 281e, et 106, 289b-c;


117 Sur ces inscriptions, et leur rapport au culte de Prénes- Πρωτόγονος : Fort. Rom. 10, 322 f. Cf. le Corpus Glossariorum
te, infra, p. 119-125. Latinorum de Goetz, III, 291, 12: Τύχη Πρωτογενής, Fortuna
118 Dont l'épiclèse est ainsi transcrite en Quest, roui. 106, Primigenia.
289b, et Fort. Rom. 10, 322f. Plutarque, notons-le, n'envisage 120 V. Bétolaud, traduction des Œuvres morales de
que le culte romain de Fortuna Primigenia, à l'exclusion de Plutarque, Paris, 1870, II, p. 53; 72; 153; F. C. Babbitt, coll. Loeb,
son culte prénestin. Quant à l'antiquité considérable qu'il lui Londres, 1936, loc. cit.; H. J. Rose, The Roman Questions of
prête en faisant remonter à Servius Tullius son temple du Plutarch, Oxford, 1924, p. 165; et le dictionnaire de Liddell-
Capitole (Fort. Rom., loc. cit.; cf. CIL XIV 2852), elle Scott, s.v. πρωτογένεια, avec référence à Plutarque : «
s'explique par la tendance générale, à Rome, à mettre au compte firstborn ».
de Servius tous les cultes tant soit peu anciens de Fortuna. 121 Les Demandes des choses Romaines, 2e éd., rev. et corn,
En fait, des deux sanctuaires que Fortuna Primigenia des Œuvres morales et meslees de Plutarque, Bâle, 1574,
possédait dans la ville, seule la date de construction (204-194) de f° 464V «Pourquoy est-ce que les Romains adorent fortune,
celui du Quirinal est connue; et, quels que soient ses qu'ils appellent Primogenita (sic, pour rendre le Πριμιγένεια
rapports avec le temple du Capitole, c'est le vœu et la du texte grec), comme qui diroit l'aisnee, ou premier
dédicace de ce sanctuaire qui marquent l'introduction née?».
officielle à Rome du culte de la Fortune de Préneste, jusque-là 122 En Quest rom. 74, 281e, et Fort Rom. 10, 322f, où son
tenu avec suspicion pour un culte «étranger» (cf. T. II, chap. nom ne figure que dans la liste des sanctuaires serviens de
I). Fortuna.
34 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

devant l'énigme des origines et la signification Ces trois explications, si dissemblables


obscure de l'épiclèse, il hésite entre trois qu'el es paraissent, restreintes, pour les deux
explications possibles, qu'il propose selon un ordre premières, à la personne de Servius ou aux
ascendant, en une gradation qui va de dimensions de la Ville, ou élargies, pour la troisième, à
l'interprétation vulgaire à l'interprétation celles de l'univers, ont cependant un trait
philosophique, de la plus superficielle à la plus profonde, commun : elles se fondent sur l'alliance des deux
de celle qu'il ne partage point à celle qui lui notions de commencement et de naissance,
paraît la plus convaincante ou, du moins, la plus particulièrement manifeste dans la seconde, αρχήν
séduisante. Elles relèvent en effet, l'une, de la και γένεσιν, mais qui se continue dans la
légende; l'autre, de l'histoire; la troisième, de la troisième, άρχη'ν, έγγένηται, et que préfigurait déjà,
philosophie. Mais, on le remarquera, aucune au moins formellement, dans la première, le
d'elles n'est d'ordre mythologique ni ne fait la groupe γενομένω . . . ύπήρξεν. C'est déjà le thème
moindre allusion à la généalogie prénestine de du «commencement premier», de Yortiis
Fortuna, «fille de Jupiter». Toutes trois, au primigenius, qui s'esquisse dans la pensée de
contraire, ont ce point commun qu'elles ne Plutarque et qui confirme que, pour lui, l'adjectif latin
comprennent Fortuna que par elle-même : primigenius se définit bien par les concepts
divinité majeure et absolue - aussi absolue que l'est, d'« originaire » et d'« initial», comme nous l'avait
dans son sens profane, l'adjectif primigenius -, enseigné ci-dessus son étude sémantique. Mieux
qui ne se définit que par rapport à soi, et non encore, le couple αρχή και γένεσις équivaut à une
dans sa relation à autrui, cet autrui fût-il son analyse étymologique de l'adjectif primi-genius,
père et le souverain des dieux, Jupiter. La décomposé dans les termes qui le constituent et
première explication qui, dit Plutarque, reflète qui correspondent littéralement aux deux
l'opinion commune des Romains, rattache le substantifs grecs: primi-, αρχή; genius, γένεσις. On
culte à la prodigieuse ascension de Servius obtient donc le schéma clair et cohérent qui,
Tullius, né d'une esclave, έκ θεραπαινίδος γενο- pour plus de simplicité, peut se résumer dans le
μένω, et à qui la chance permit, κατά τύχην . . . tableau suivant :
ύπήρξεν, de devenir roi de Rome. Plutarque ne
combat pas cette explication, qui représente la pnmi- genius
vulgate romaine et qui a pour elle l'appui de la Explication I ύπάρχειν γίγνομαι
tradition populaire. Mais elle le satisfait si peu II αρχή γένεσις
qu'il propose, à sa suite, deux autres III αρχή έγγίγνομαι
interprétations, l'une, historique : peut-être est-ce parce
que la Fortune présida aux origines et à la Ainsi, la triple exégèse que Plutarque donne du
naissance, την αρχήν και την γένεσιν, de Rome; surnom de Fortuna Primigenia, ne s'inspire pas
l'autre, métaphysique, φυσικώτερον . . . και φιλο- seulement de la spéculation philosophico-reli-
σοφώτερον, explication selon son cœur, qui fait gieuse. Elle repose, en dernière analyse, sur une
de la Fortune le principe originaire de toutes étymologie latine qui reconnaît à la déesse les
choses, ώς την τύχην πάντων ούσαν αρχήν, et de fonctions de «naissance primordiale» et de
la Nature la mise en ordre qui intervient, dans «génération première» incluses dans son épithète,
un second temps, όταν τισίν ώς ετυχεν άποκει- étymologie dont on peut croire que Plutarque l'a
μένοις τάξις έγγένηται, pour organiser les trouvée dans sa source romaine et sur laquelle
éléments, rassemblés au hasard, de la matière, la on songera immédiatement à mettre le nom de
première tenant le rôle du chaos primordial qui Varron, dont les Aetia furent, comme on sait,
enfante le monde, la seconde, du démiurge qui
lui donne sa forme123.

comme pour la pensée grecaue en général, comme le


passage du désordre à l'ordre, de la juxtaposition fortuite du
123 Sur les fondements métaphysiques de ce passage, cf. chaos à l'ordonnance intelligible, qui est la véritable création
les analyses de P. Thévenaz, L'âme du monde, le devenir et la divine; et, sur la philosophie de l'histoire, comparable, qui
matière chez Plittarpue, Paris. 1938, notamment p. 69 sq.; 77; inspire l'autre traité, R. Flacelière, Plutarque, «De Fortuna
99; 101; 110: la genèse du monde se définit, pour Plutarque Romanorum», Mélanges Carcopino, Paris, 1966, p. 367-375.
FORTUNA PRIMIGENIA, FILLE DE JUPITER 35

l'une des sources des A'vua 'Ρωμαϊκά de Plutar- l'autre effet de sens, puisque Protogeneia est
que124. aussi le nom de la «première femme» née du
Une contradiction aussi flagrante entre la couple que formaient Deucalion et Pyrrha127. De
traduction prêtée à Plutarque, «Première née», même, πρωτόγονος s'applique, chez Homère,
«First-born», et le commentaire qu'il donne //. 4, 102 et 120, et Hésiode, Trav. 543 et 592, aux
lui-même de la notion et du nom de la déesse, agneaux « premiers-nés », άρνών πρωτογόνων,
Fortune «Originaire», «Primordiale», incite à se victimes de choix vouées en hécatombe, ou aux
demander si ce ne sont pas les modernes qui ont chevreaux «d'une première portée»,
commis un contresens, ou du moins un faux πρωτογόνων δ' έρίφων. Mais il désigne aussi l'arbre
sens, quand ils ont ainsi rendu le texte de ses sacré, le «premier» palmier de Délos,
opuscules125. Est-ce donc, en grec, le seul sens πρωτόγονος τε φοίνιξ (Eur. Hec. 458), ou le «premier»
possible des adjectifs πρωτογενής ou rang que tenait Philoctète avant sa déchéance,
πρωτόγονος, et cela hors de toute allusion à Tyché ou à quand il ne le cédait en rien aux plus nobles
Fortuna? Une rapide étude sémantique a tôt fait maisons, πρωτογόνων . . . οϊκων (Soph. Phil.
de dissiper l'incertitude à cet égard. Πρωτογενής 180 sq.). Plus nettement encore, épithète
qualifie, chez Platon, les «acquisitions mystique de Persephone, il montre en elle la «jeune
premières» de la civilisation, το πρωτογενές άνθρώποις fille originelle», la Πρωτόγονη ou Πρωτόγονος
κτήμα, les techniques de base que sont le travail Κόρη, fille de Demeter, la mère originelle128; et il
des mines, du bois, des peaux, etc., qui, dans la est le nom même du Protogonos orphique, le
classification des arts, constituent «l'espèce jeune dieu Primordial, également appelé Phanès,
primitive», το πρωτογενές είδος, celles qui sorti de l'œuf cosmique et créateur du monde129.
permettent, à partir des matériaux bruts, de fabriquer Ainsi, loin de faire difficulté, les équivalents
les divers produits dérivés, outils, récipients, grecs de primigenius adoptés par Plutarque
vêtements, etc. {Polit. 288 e-289 b). Πρωτογενής coïncident parfaitement avec ce que nous avait
peut donc avoir le même sens que primigenius, enseigné la seule étude sémantique de l'adjectif
«premier» ou «primitif», et s'appliquer, dans latin et, par là même, confirment pleinement les
l'histoire de la culture, à des réalités résultats auxquels nous étions parvenu. Ce qui a
singulièrement proches de la primigenia pecuaria ou des pu prêter à équivoque, c'est que les adjectifs que
primigenia semina de Varron, même si, en les Grecs - Plutarque et les rédacteurs des
d'autres contextes, employé comme nom propre, il inscriptions d'Itanos et de Délos - ont utilisés
désigne un «premier» enfant, une fille ont un champ sémantique plus vaste que
«première-née» comme Protogeneia, la fille aînée primigenius. Πρωτογενής, πρωτόγονος peuvent
d'Érechthée126. Mais la mythologie n'ignorait pas s'appliquer au «premier-né» d'une famille ou d'une
lignée, à une primauté temporelle ou
hiérarchique, enfin à l'initial et au primitif: c'est ce
124 Sans doute par l'intermédiaire de Juba; cf. Schanz, dernier effet de sens, bien attesté, qui répond
Geschichte der römischen Literatur, Munich, I, 4e éd., 1927, exactement à la notion exprimée en latin par
p. 567; F. Della Corte, Varrone, il terzo gran lume romano, 2e primigenius.
éd., Florence, 1970, p. 252; H. Dahlmann, s.v. Λ/. Terentius
Varrò, RE, Suppl. VI, col. 1246 sq. Le témoignage de Varron
est précisément invoqué, juste avant le passage qui nous
intéresse, dans la 105e Question romaine.
125 Cf. le singulier commentaire de H. J. Rose, op. cit., qui,
converti pour son propre compte aux vues récemment 127 « Das erste von Menschen erzeugte Weib » : V.
exposées par Warde Fowler (supra, p. 27, n. 101), traduit, p. 165, Gebhard, Ibid., n° 1, col. 979 sq.; P. Grimal, op. cit., s.v.
«First-born», mais remarque, dans sa note de la p. 212, «her Protogénie, p. 399.
name does not mean «first-born» but probably «original», 128 Et substantiellement identique à elle. Cf. Paus. 1, 31, 4;
sans se rendre compte que Plutarque ne dit pas autre 4, 1, 8; et, sur l'interprétation mythique de la «jeune fille
chose. divine» et les témoignages archéologiques relatifs au couple
126 L'une des Hyacinthides, qui, avec sa sœur Pandore, des «deux déesses», infra, p. 129-131.
s'offrit en sacrifice expiatoire pour le salut d'Athènes; cf. 129 A. Boulanger, Orphée. Rapports de l'orphisme et du
V. Gebhard, s.v. Protogeneia, RE, XXIII, 1, n« 3, col. 980; christianisme, Paris, 1925, p. 55 sq.; W.K.C. Guthrie, Orphée
P. Grimai, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, et la religion grecque. Étude sur la pensée orphique, trad, fr.,
s.v. Hyacinthides, p. 214. Paris, 1956, p. 95 et 113.
36 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA«

La Τύχη Πρωτογένεια ou Πρωτόγονος de teurs et, à leur suite, les historiens de la religion
Plutarque n'est donc nullement la fille romaine, se sont ralliés à la conjecture de
«première-née» de quelque autre dieu - Zeus, en Turnèbe qui, dans son édition de 1552, restituait
l'occurrence -, dont il ne mentionne même pas le ainsi le texte : Primigenia a gignendo comes. Turn,
nom, mais bien la divinité «primordiale» que etc., et justifiait, dans son commentaire : « quae
l'analyse de son épiclèse latine nous incitait à nos a primo ortu comitatur». L'interprétation
voir en elle. La Fortune «initiale» qui préside figure encore chez Vahlen, dont le commentaire
«aux commencements et à la naissance» de renchérit même sur celui de Turnèbe132. Mais
Rome et de l'univers est, réinterprétée par un cette Fortune «première-née, compagne (de
philosophe grec de l'Empire, qui pense en l'individu) depuis sa naissance», était si peu
fonction de la Ville, capitale du monde, et de la convaincante que, déjà, Jordan ne cachait pas le
spéculation cosmogonique, l'exact équivalent, au scepticisme qu'elle lui inspirait133. Aussi les
plan politique et métaphysique, de la Primigenia éditeurs modernes, Müller, dès la fin du siècle
archaïque, maternelle et nourricière, de Prénes- dernier, puis, récemment, K. Ziegler et G. de
te. Créatrice du monde, πάντων ούσαν αρχήν, qui Plinval, ont-ils abandonné la conjecture de
précède l'état rationnel de la Nature, elle est la Turnèbe134. Tous trois s'accordent à reconnaître une
transposition abstraite de la courotrophe pré- lacune entre la fin du développement consacré
nestine, Mère primitive des dieux, antérieure à aux cultes de Fortuna (§ 28) et les prescriptions
l'ordre olympien130, et elle n'est pas sans qui suivent sur l'observance des fêtes religieuses
préfigurer, à son tour, la primigenia rerum {natura) (§ 29); et, si les deux éditeurs allemands laissent
d'Ammien Marcellin : continuité de langage et de subsister le locus desperatus, f comestum, la
pensée qui atteste, à travers les siècles, la nouvelle conjecture proposée par G. de Plinval,
permanence fondamentale de la notion. Quant Cum est feriarum, etc., n'a pas d'incidence sur
au commentaire philosophique, relativement notre passage. Dans ces conditions, et compte
tardif, de Plutarque, s'il représente un tenu de la lacune admise par les éditeurs les
anachronisme intellectuel par rapport à la religion plus autorisés, devons-nous considérer que notre
archaïque de Fortuna Primigenia, l'étymologie qui se texte est complet, ou que nous ne lisons plus de
lit en filigrane derrière sa triple définition de la Fortuna Primigenia qu'une définition tronquée?
déesse et, surtout, dans sa seconde formule, ή C'est, de loin, la première de ces deux
τύχη παρέσχε τήν αρχήν και την γένεσιν, implique, hypothèses qui nous paraît la plus plausible, pour
sans discussion possible, que primigenia y revêt une double raison. Les notices qui précèdent,
pour lui le sens actif: «celle qui fait naître», et relatives aux autres aspects de Fortuna (en
non «celle qui est engendrée».
Or cette étymologie, que nous croirions
volontiers d'origine varronienne, est celle-là
même qu'en donne un autre texte, pour nous 132 Vahlen, 2e éd. du De legibus, Berlin, 1883, p. 107 sq., où,
essentiel, le passage, malheureusement mutilé, jouant sur les analogies qui rapprochent Fortuna, surtout
du De legibus (2, 28), que les philologues Fortuna Primigenia, et le Genius, il cite Horace, Genius,
modernes, Jordan en particulier131, n'ont pas considéré natale cornes qui tempérât astrum (epist. 2, 2, 187), qui n'a que
faire en l'occurrence, et où cornes s'explique par le vers
avec tout le sérieux qu'il méritait, où Cicéron suivant : naturae deus humanae. C. Appuhn, dans les
définit ainsi l'épiclèse de Fortuna: Primigenia a Classiques Garnier, et C. W. Keyes, coll. Loeb, qui gardent le texte
gignendo f comestum. Comment entendre cette de Turnèbe, traduisent, l'un, «la Fortune Compagne», l'autre,
fin de phrase inintelligible? Longtemps, les «First-born Fortune, our companion from birth».
133 Op. cit., p. 7; Jordan suggère que Cicéron a, par une
déformation volontaire, «tam contra usum vocabuli quam
contra compositionis legem», réinterprété l'épiclèse de la
130 A. Brelich, Tre variazioni, p. 23-25. déesse conformément à l'optimisme qu'il affiche dans le
131 Qui estime, Symbolae, p. 7, que «Tullius... in eo passage, quoniam exspectatione rerum bonarum erigitur
vocabulo explicando ludibundus philosophi partes quam animus {leg. 2, 28). Mais n'est-ce pas, inconsciemment, critiquer
grammatici agere maluit ». A. S. Pease, en revanche, dans son la conjecture de Turnèbe que, pourtant, il conserve?
commentaire du De dittinatione, p. 490, lui rend justice et 134 C. F. W. Müller, Leipzig, Teubner, 1878; K. Ziegler,
affirme l'importance du texte en faveur de l'interprétation Heidelberg, 1950; 2e éd., 1963; G. de Plinval, Paris, Les Belles
active de Primigenia. Lettres, 1959.
FORTUNA PRIMIGENIA, FILLE DE JUPITER 37

particulier Fortuna Respiciens)135, ne sont pas nous n'en proposerons pas d'autre et nous
plus développées. Surtout, celle que Cicéron traduirions, en nous tenant le plus près possible
consacre à la Primigenia reproduit exactement de la formule de Cicéron : « le principe premier
un type de définition bien attesté par ailleurs de la naissance, Primigenia141, de gignere, donner
pour les noms de divinités: Ceres a creando1*6, naissance». L'explication est tout à la fois
Ceres a gerendo131, louent a limando13*, s'il est étymologique et fonctionnelle, comme dans les
permis de faire état de ces etymologies erronées, formules comparables que nous avons citées,
enfin, rapprochement encore plus probant, dont le sens actif ne fait pas de doute, et qui
puisqu'il se fonde sur l'emploi du même verbe, a justifient le nom d'une divinité par l'exercice de
GENENDO Genius appellatur139 . Quel que soit le son activité maîtresse : ainsi de Cérès, qui est la
contenu supposé de la lacune, que Cicéron y ait «force créatrice» de la Terre142, ou du Genius, à
- ce que nous ne croyons pas - donné d'autres l'universel pouvoir générateur, deus qui . . . uim
précisions sur la Primigenia, qu'il y ait énuméré habet omnium re rum gignendarum143 . La même
d'autres épiclèses de Fortuna, ou qu'il y soit formule, qui ne trahirait ni la pensée des
passé à un autre sujet, le texte qui nous a été premiers Latins, ni celle de leurs interprètes
conservé se suffit à lui-même. Il est, dans sa postérieurs, peut s'appliquer, en toute rigueur, à
concision, conforme au style le plus pur de la Fortuna Pnmigettia, et l'on pourrait, à la suite de
définition étymologique : Primigenia a gignendo, Cicéron et de Plutarque, la définir comme la
au sens absolu. «puissance initiale de la génération».
Reste à le traduire. Certainement pas, comme La triple enquête que nous avons menée sur
on persiste à le faire, par «Fortune Première- les emplois littéraires de l'adjectif primigenius,
née»140, qui offre un sens aussi peu cohérent que sur son usage comme cognomen humain ou
celui qu'on prête au texte de Plutarque. divin, enfin sur les exégèses, latine et grecque,
Pourtant, la véritable explication a été donnée, dès qu'en donnent Cicéron et Plutarque, aboutit
1557, par Turnèbe lui-même, dans sa seconde donc à des résultats concordants qui attestent
édition, dont les interprètes modernes ont pleinement l'unité de son champ sémantique. De
négligé de tenir compte, par une véritable Lucrèce à Avienus, de Varron à Ammien Mar-
conspiration du silence. Son nouveau commentaire cellin et jusqu'à Isidore de Seville, loin d'avoir le
indique en effet : « quae nos prima gignit, et genitos sens passif de l'adjectif en -to- primogenitus,
tanquam comitatur». Si la fin de la phrase, avec «premier-né», primigenius évoque le principe
un embarras que trahit le «tanquam», essaie, actif, masculin ou féminin, mais constamment
plutôt mal que bien, de s'accorder avec la générateur et créateur, qui est à la source de
conjecture cornes, maintenue par l'éditeur, le toute vie, cosmique ou biologique. Le sens
début, en revanche, offre la définition la adopté par les linguistes modernes, «né le
meilleure et la plus fidèle à la lettre du texte que l'on premier», et leurs assertions sur la formation de
puisse donner de la Primigenia. Pour notre part, l'adjectif et la valeur de -genius ainsi employé

135 Fortunaque sit Huiusce Diei, nam ualet in oninis dies, uel 141 Nous songions ci-dessus, p. 36, à propos de Plutarque,
Respiciens ad openi ferendam, nel Fors, in quo incerti casus à une origine varronienne. S'il n'est pas question de faire
significati tur magis (leg. 2, 28). remonter à Varron toute explication étymologique, où
136 Servius et Probus, ad Verg. georg. 1, 7 (éd. Thilo-Hagen, qu'elle se trouve, nous nous demandons toutefois s'il ne
Leipzig, 1887-1902, III, 1, p. 131; III, 2, p. 349). convient pas de déceler la même étymologie dans le passage
137 Cic. nat. deor. 3, 52 et 62. des Res rusticae, 1, 40, 1-2, où, avec un rapprochement verbal
138 Cic. nat. deor. 2, 64; Gell. 5, 12, 4 et 8. suggestif, le polygraphe, après avoir défini la semence en
139 Censor. 3, 1. Cf., sous ce titre, l'article de H. Wagen- général comme «le principe premier de la génération»,
voort, Genius a genendo, Mnemosyne, IV, 1951, p. 163-168. semen, quod est principivm genendi, traite des diverses sortes
140 G. de Plinval traduit «la Première-Née» (Primigenia) de semences en particulier et, d'abord, de celles qui,
parce que dans la naissance...». Beaucoup plus initialement données par la nature, furent à l'origine de toutes
satisfaisante, malgré ses défauts, était la version de C. Appuhn : « la les autres : primigenia semina dedit natura.
Fortune Primigènie (glosée, p. 419, n. 376: «c'est-à-dire 142 H. Le Bonniec, Le culte de Cérès à Rome, Paris, 1958,
première née») qui préside à notre génération, la Fortune p. 22-39.
Compagne ». 143 Aug. citi. 7, 13, p. 291 D., citant Varron.
38 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

comme second terme de composé144, ont eu mes et des dieux, «Unvesen und Urmutter», dit
beau jeter le trouble dans les esprits, il est magnifiquement Otto, pour, hélas, rejeter
difficile de croire que les anciens n'aient pas aussitôt cette admirable définition, où, acquis aux
établi quelque rapport entre Primi-genia, épiclè- thèses de Jordan et de Wissowa, il ne voulait
se de la déesse Fortuna, et le nom même du plus voir qu'un contresens148. Si d'aventure l'on
Genius, avec lequel elle avait, au moins sous une avait été tenté de considérer ces allégations des
partie de ses aspects, de si précises affinités. Or auteurs modernes comme de dangereuses
le Genius, quelque hésitation qu'éprouvent rêveries mystiques, ou de regarder le commentaire
encore certains sur la valeur active ou passive de son tardif et métaphysique de Plutarque avec
nom145, était fondamentalement, pour les quelque suspicion, ils reçoivent un renfort de poids
anciens, deorum filius et parens hominum, ex quo en la personne de Cicéron, qui n'en donne pas
homines gignuntur; et propterea Genius meus d'autre interprétation. En trois mots qui, si on
nominatur, quia me genuitU6. Analogue est la leur avait accordé l'attention qu'ils méritent,
nature de Fortuna Primigenia, mais sur un plan eussent depuis longtemps permis de trancher le
supérieur, celui des dieux et de l'univers, qui débat, il définit l'essence de Fortuna Primigenia
englobe notre monde humain et, surtout, le et nous livre tout à la fois son étymologie, sa
domine et le fonde. De même que le Genius est, fonction, et le sens actif de son surnom, que
divinisé, le pouvoir procréateur de l'homme147, souligne l'emploi absolu du verbe, Primigenia a
Fortuna Primigenia, «puissance initiale de la gignendo : Fortuna, essentiellement Mère, l'est
génération», est la Mère Primordiale des hom- universellement et totalement, elle est, disait
Preller, «die Erstgeborne und Allerzeugende »U9 .
Telle est effectivement, son épiclèse le proclame,
la vraie nature de Fortuna Primigenia, Première
144 Supra, p. 29. Mère à l'intarissable fécondité, qui a enfanté le
145 Incontestablement formé sur la racine *gen-; mais
signifie-t-il «qui gignit» ou «qui gignitur»? Censorinus, de die monde à ses origines et qui, sans cesse, le fait
nat. 3,1, restait dans le doute: sine quod ut genamur curât, renaître, en une véritable création continuée.
sine quod una genitur nobiscum, sine etiam quod nos genitos
suscipit ac tutatur, certe a genendo Genius appellatur. Cf.
Wissowa, RK2, p. 175. Mais Birt, qui conclut sans ambiguïté Cette question sémantique une fois élucidée,
au sens de « qui gignit vel gignere solet », rapproche à juste
titre genius / genere de formations analogues : ludius / comme un préalable nécessaire à toute réflexion
ludere, fluuius / filtere, socius / sequi, etc., qui ont toutes le théologique, nous pouvons formuler en termes
sens actif, «qui ludit, qui fluit, qui sequitur» (s.v., dans plus rigoureux le problème spécifiquement
Roscher, I, 2, col. 1614; cf. G. Radke, Die Götter Altitaliens, religieux que pose le culte prénestin de Fortuna
p. 138). Le débat a été rouvert par G. Dumézil, Rei. mm. louis puer Primigenia, «Fortuna, fille de Jupiter,
arch., p. 363 sq., et R. Schilling, s.v., RLAC, X, col. 53-55 = Rites,
cultes, dieux de Rome, Paris, 1979, p. 415-417, en faveur du Primordiale»150. Car il ressort à l'évidence de ce
sens passif. Contra, toutefois, H. Le Bonniec, Le témoignage qui précède que, loin d'être le simple adjectif
d'Arnobe sur deux rites archaïques du mariage romain, REL, qualificatif, portant sur puer ou fileia, qu'avait
LIV, 1976, p. 113-116. voulu en faire Jordan, Primigenia est bien,
146 Fest. Paul. 84, 3, d'après Aufustius. Cf. Varron ap. Aug. comme l'avaient spontanément compris les premiers
ciu. 7, 13, p. 291 D. (supra, p. 37); et Laberius ap. Non. 172,
26 : Genius generis nostri parens.
147 Cf. les définitions concordantes de Birt, s.v., dans
Roscher, I, 2, col. 1615: «das zeugende Prinzip im Manne»;
Wissowa, RK2, p. 175: «die göttliche Verkörperung der im 148 RE, s.v. Fortuna, VII, 1, col. 24; cf. Bouché- Leclercq,
Manne wirksamen und für den Fortbestand der Familie Histoire de la divination, IV, p. 148 : « la mère commune des
sorgenden Zeugungskraft»; Latte, Rom. Rei., p. 103: «die dieux et des hommes». Aussi Birt, qui reconnaît dans le
spezifische Manneskraft»; G. Radke, loc. cit.: «die Genius (s.v., dans Roscher, I, 2, col. 1614) «der Zeugende»,
persönlich vorgestellte Zeugungskraft»; Ernout-Meillet, s.v., p. 271 : refuse-t-il le sens passif imposé par Jordan et donne-t-il de
«divinité génératrice qui préside à la naissance de Fortuna Primigenia une définition rigoureusement parallèle:
quelqu'un»; Walde-Hofmann, s.v., I, p. 591: «der Erzeuger als «nicht so sehr die Ersterzeugte als die Zuerstzeugende»;
Gleichnis des männlichen Samens»; Pokorny, I, p. 375: également Radke, loc. cit.
«genius "der Schutzgeist (des Mannes)", ursprüngl. die 149 Rom. Myth., II, p. 190.
personifizierte Zeugungskraft (allenfalls hochstufiges 150 Selon la traduction de G. Dumézil, Déesses latines,
*gen-ios) ». p. 78.
FORTUNA PRIMIGENIA, FILLE DE JUPITER 39

interprètes de l'inscription d'Orcevia, Mowat, rationnelle : à la fois mère et fille du même dieu;
Mommsen et Dessau, l'épiclèse propre de la divinité «première» au sens absolu, mais en
déesse, qui a, dans le culte de Préneste, même même temps née de Jupiter qui, dans l'ordre du
valeur rituelle qu'à Rome les noms consacrés de temps, lui préexiste nécessairement. Le culte
Fortuna Muliebris ou de Fors Fortuna. d'une même cité peut-il présenter des caractères
Le problème ainsi dégagé est à ce point incompatibles et comment la
particulièrement complexe, tant en raison de la multiplicité titulature constante et régulière de la Fortune de
des données que de la qualité différente des Préneste, puer et Primigenia, a-t-elle pu atteindre
documents en présence. Il ne suffit pas, en effet, ce degré d'incohérence, et à travers quels
d'opposer deux documents dissemblables par avatars?
leur nature, leur date et leur provenance : l'un, Nous ne nous trouvons donc pas seulement
épigraphique, prénestin et du IIIe siècle av. J.-C, devant le délicat problème critique qui
la dédicace d'Orcevia (dont les inscriptions consisterait à choisir entre des témoignages
ultérieures ne font que perpétuer la rédaction inconciliables, quoique aussi dignes de foi l'un que
traditionnelle); l'autre, le texte du De diuinatione, l'autre, mais devant un problème logique ou
littéraire, romain et du Ier siècle, mais également théologique encore plus profond : l'obligation
sûr, encore qu'on ait tenté de jeter le doute sur d'accepter des données contradictoires, mais
la fidélité du témoignage de Cicéron151. La également authentiques, et de tenter de
question est plus ardue encore et plus résoudre leur contradiction. Le point crucial de ce
irréductible que ne le serait la divergence de deux problème, celui que recouvre la contradiction
sources distinctes. Car, loin de contredire les interne des inscriptions prénestines, a trait aux
textes épigraphiques, le De diuinatione, lorsqu'il rapports généalogiques de Jupiter et de Fortuna.
décrit la statue de Fortuna allaitant Jupiter et Insoluble en fonction des seuls textes
Junon, s'accorde parfaitement avec eux, mais épigraphiques ou littéraires dont nous disposons, il
dans la seule mesure où ils nomment la déesse requiert que nous interrogions d'autres
Fortuna Primigenia, et c'est là qu'est le nœud du témoignages, tirés de la pratique ordinaire du culte
problème : la titulature canonique de la déesse prénestin et de la vie religieuse dont Fortuna
de Préneste est, logiquement, irrecevable. Nous Primigenia était le centre. Car, si nous nous
connaissons, d'une part, des dédicaces à une devons de tenir compte de toutes les données
déesse-mère Primordiale et la statue cultuelle de existantes, il ne s'ensuit pas que nous devions les
cette même divinité, nourrissant deux enfants placer toutes sur le même plan et leur
également divins; d'autre part, et d'après les reconnaître à toutes le même degré de réalité
mêmes dédicaces, une déesse fille du dieu dont cultuelle. Il n'est nullement certain, en effet, que les
elle est, par ailleurs, représentée comme la deux généalogies antithétiques de Fortuna, l'une
mère. Fortuna est maternelle et initiale; en tant illustrée par la statue maternelle décrite dans le
que Primigenia, elle est la première mère de De diuinatione, l'autre attestée par les dédicaces
tous les êtres et du plus puissant des dieux, qui mentionnent sa filiation jovienne, aient eu la
Jupiter. Mais elle est aussi fille de celui qu'elle même signification, tant dans les mythes que
nourrit de son lait et cesse de présider aux dans les rites du sanctuaire de Préneste, ni
commencements du monde pour s'insérer dans qu'elles aient appartenu au même niveau de la
son histoire et dans la descendance du maître de conscience religieuse. Floraison spontanée de la
l'Olympe. Ainsi, dès le IIIe siècle av. J.-C, dès le religion populaire, ou codification réfléchie de la
premier texte épigraphique sur lequel nous religion officielle, fruit de la pensée religieuse
lisions son nom et son surnom, la contradiction archaïque, ou produit plus élaboré d'une
est au cœur du culte prénestin de Fortuna spéculation savante et déjà philosophique,
Primigenia, qui semble défier toute analyse authentique « histoire sacrée » qui parle à la conscience
des fidèles et qui inspire leurs gestes dans la
pratique vivante du culte, ou mythe artificiel
151 « If Cicero be accurate in his account, which is perhaps sans relation avec les croyances ancestrales et le
not quite certain» (Warde Fowler, Roman Festivals, comportement rituel sur lesquels il est plaqué,
p. 168). les manifestations complexes de la piété prénes-
40 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA.

tine peuvent se situer à des niveaux fort témoigna sa reconnaissance à la déesse nationis
différents de l'expérience religieuse. Aussi, si nous gratia, «à l'occasion d'une naissance», naissance
voulons reconstituer la doctrine théologique qui ne peut être que celle d'un enfant, d'un fils
dont nous ne saisissons plus, à travers les textes premier-né peut-être, comme l'a suggéré
antiques, que des fragments dispersés et Vetter156. Déesse de la fécondité féminine, déesse-
incohérents, devons-nous d'abord rechercher dans mère protectrice des naissances, des jeunes
les humbles, mais immédiats témoignages de la mères et des nouveaux-nés; divinité accoucheuse
dévotion quotidienne, quel retentissement avait, qui, dans les périls de l'enfantement, si vivement
dans la vie cultuelle et les réalités concrètes du ressentis que Natio, la dénomination abstraite de
sanctuaire de Préneste, le double mythe de la «Naissance» fut elle aussi, à Ardée,
Fortuna Primigenia, à la fois mère et fille de personnifiée et divinisée157, assure la sauvegarde de la
Jupiter. parturiente et de son enfant; Nourrice divine qui
veille sur lui durant les premiers mois de sa vie :
l'inscription d'Orcevia est l'exact commentaire,
Ili - Fortuna Primigenia, dans le langage humain, de la statue de culte
DÉESSE COUROTROPHE décrite par Cicéron, celle de la courotrophe aux
deux nourrissons divins que les matrones
Mère par excellence, nourrissant de son sein allaient prier dans Y(aedes) louis Pueri.
Jupiter et Junon, Fortuna Primigenia était la Nous connaissons depuis peu un autre
protectrice vénérée des mères humaines qui témoignage de cette dévotion féminine à Fortuna
reconnaissaient en elle le modèle divin de la Primigenia, grâce au fragment, très mutilé au
maternité et qui, au témoignage de Cicéron, demeurant, d'une inscription archaïque publié
entouraient sa statue cultuelle de toute la par A. Degrassi : [ . . . de~\deront Aeret(inae) ma-
ferveur de leur dévotion : castissime colitur a matri- tro(nae) m[erito~\158 . Cette dédicace qui est, dans
busi52. Or c'est précisément dans cette fonction l'ordre des temps, la seconde après celle
courotrophique, qui remonte au passé le plus d'Orcevia, puisqu'elle peut être datée du début du IIe
lointain de sa religion, qu'elle nous apparaît, par siècle, peut-être même de la fin du IIIe, émane
une rencontre qui n'est pas fortuite, dans la plus des matrones d'Eretum, petite ville de Sabine159
ancienne inscription que nous lisions en son
honneur, sur la tablette de bronze que lui dédia
une jeune mère du IIIe siècle : Orceuia Numeri / plutôt, pour notre part, le prénom : le gentilice Numerius
nationu cratia / Fortuna Diouo fileia / Primoce- n'est pas attesté à Préneste; mais le praenomen, en revanche,
nia / donom dedilsi. L'inscription qui, en elle- y est représenté par deux exemples célèbres, le possesseur
même, n'eût constitué qu'une offrande bien de la fibule (Numasioi, opposé à Manios) et le pieux
inventeur des sorts, Numerius Suffustius (Cic. diu. 2, 85); le
modeste, accompagnait vraisemblablement un prénom féminin N(umeria) apparaît également sur une
autel, une statue ou un objet votif de plus grand inscription funéraire de la ville (CIL Ρ 89; XIV 3067; cf. Varr.
prix154 par lequel Orcevia, qui appartenait à LL 9, 55).
l'une des plus nobles familles de Préneste155, 156 Handbuch der italischen Dialekte, p. 354, n° 505 (cf. étr.
den ce%a).
157 Cic. nat. deor. 3, 47 : Natio quoque dea putanda est, cui
cum fana circitmimus in agro Ardeati rem diuinam facere
152 Dm. 2, 85. solemus; quae quia partus matronarum tueatur a nascentibus
153 Pour le commentaire philologique et le sens de natio, Natio nominata est. Ce qui confirme le sens attribué au
supra, p. 25 sq. substantif dans la dédicace d'Orcevia.
154 Mowat, CRAI, XII, 1884, p. 367, qui reconnaît un trou 158 Aeretinae matronae, Hommages à Marcel Renard, coll.
de fixation à l'angle inférieur gauche de la tablette. Latomus, 102, Bruxelles, 1969, II, p. 173-177. On ne peut faire
155 Sur les Orcevii, fréquemment nommés dans l'épigra- aucune conjecture ni sur la nature de l'offrande dédiée par·
phie prénestine archaïque et qui exercèrent les plus hautes les matrones, ni sur le lieu où elle fut déposée. Le bloc de
magistratures locales, infra, p. 95, n. 432. Dessau, Hermes, pierre (60 χ 80 χ 29,5 cm) sur lequel l'inscription est gravée
XIX, 1884, p. 455, η. 2, ne tranche pas la question de savoir fut remployé pour la construction d'une des maisons de la
si Numerius est le prénom ou le gentilice, rares l'un et ville, dans les ruines de laquelle il fut découvert à la suite
l'autre, du mari de la dedicante; cf. Münzer, s. v., RE, XVII, 2, des bombardements de la dernière guerre.
col. 1324 sq.; et W. Schulze, Zur Geschichte lateinischer 159 Étudiée par R.M. Ogilvie, Eretum, PBSR, XXXIII, 1965,
Eigennamen, 2e éd., Berlin, 1933, p. 164 et 198. Nous y verrions p. 70-112.
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE COUROTROPHE 41

située sur le Tibre et la Via Salaria, aux confins une date plus récente n'a fait l'objet que de
du Latium et à dix-huit milles de Rome : brèves notices et reste pour la plus grande
offrande non plus individuelle, mais collective, qui partie inédit162; si bien que, dans de telles
évoque ces «organisations cultuelles» des conditions, son examen ne peut aboutir qu'à des
femmes récemment étudiées, pour Rome, par J. résultats hypothétiques.
Gagé160, et qui confirme qu'aux IIIe-IIe siècles au On ne saurait évidemment, partant du
moins, non seulement le culte oraculaire - ce principe que Fortuna Primigenia était la grande
que nous savions déjà -, mais aussi le culte déesse de Préneste, la divinité poliade de la cité,
matronal de Fortuna Primigenia avait largement et quelle qu'ait été l'immensité de son temple,
dépassé le cadre étroit de la religion locale pour lui attribuer systématiquement tous les dépôts
s'étendre aux villes environnantes de la Sabine votifs qui ont été trouvés sur le territoire de la
ou du Latium. ville163. Sur les divers dépôts de terres cuites
Outre ces documents épigraphiques, le sol de votives dont la découverte ait été signalée sur le
Palestrina a livré un grand nombre de terres sol de Palestrina, depuis le milieu du siècle
cuites figurées, les unes funéraires, les autres dernier164, il en est au moins deux qui
votives, des types les plus divers, animaux, appartenaient à d'autres temples que le sien : l'un au
statuettes d'hommes ou de femmes, têtes temple d'Hercule identifié par plusieurs
votives, ex-voto anatomiques de toute sorte. inscriptions dans la Vigna Soleti165, l'autre au temple
Aujourd'hui dispersé entre plusieurs musées, en
Italie et à l'étranger161, mal étudié et mal connu,
ce matériel, mis au jour par les anciennes
fouilles et selon les méthodes du temps, nous est 162 Ainsi les ex-voto mis au jour en nombre considérable,
parvenu le plus souvent sans indication ni de en 1882 (ci-dessous, n. 165), et qui se trouvent dans les
provenance, ni de contexte archéologique; réserves du Musée national romain (A. Pasqui, NSA, 1900,
p. 91). Stevenson, qui les découvrit, déplore lui-même (Bull.
même celui qui provient de fouilles exécutées à Inst., 1883, p. 29) de n'avoir pu en faire une étude détaillée et
de ne connaître qu'une partie du matériel analogue
antérieurement recueilli par Fernique.
163 Paradoxalement, le seul dépôt qui ait été découvert
160 Matronalia. Essai sur les dévotions et les organisations sous la salle à abside du séminaire moderne, par Vaglieri,
cultuelles des femmes dans l'ancienne Rome. A. Degrassi, lors des fouilles de 1907, ne contenait aucune terre cuite
op. cit., p. 177, rapproche l'offrande, à peu près votive, mais seulement des terres cuites architectoniques,
contemporaine, que les matrones de Pisaurum consacrèrent, elles aussi des fragments de dédicaces et de statues de marbre, ainsi
collectivement, à Junon Reine : limone Reg(ina) / matrona / qu'un petit ex-voto d'ivoire représentant un guerrier (supra,
Pisaurese / dono dedrot (CIL Ρ 378; XI 6300; ILLRP, p. 16, n. 58, et 20, n. 69).
n° 23). 164 Les inventaires de Winter, op. cit., I, p. CCXXII sq., et
161 Outre le musée de la Villa Giulia, où sont conservées De Laet et Desittere, op. cit., p. 17 (qui reproduit le
les pièces pour nous les plus importantes, et le Musée précédent, avec un complément, NSA, 1905, p. 122 sq.), ne
national romain, le musée du Vatican et le musée Chigi de distinguent pas entre terres cuites funéraires (ainsi AA, 1856,
Sienne et, hors d'Italie, le Musée d'Art et d'Histoire de p. 169) et objets votifs, et, aux trouvailles proprement
Genève, qui abrite maintenant la collection Fol, l'Antiqua- prénestines, ajoutent celles de Genazzano (à l'est de
rium de Berlin, l'Albertinum de Dresde (F. Winter, Die Typen Palestrina, NSA, 1901, p. 513 sq.). Aussi convient-il de réduire le
der figürlichen Terrakotten, Berlin - Stuttgart, 1903, I, chiffre indiqué par ces deux auteurs qui, au total, ne
p. CXXIII), le musée du Louvre, le musée archéologique de dénombrent pas moins de onze dépôts votifs. Outre celui de
l'Université de Gand possèdent des terres cuites de la pseudo-Minerva Medica et les dépôts dont nous faisons
Palestrina. La collection de ce dernier, récemment étudiée par état ci-dessous, nous en retiendrons quatre autres : Henzen,
S. J. De Laet et M. Desittere, Ex voto anatomici di Palestrina Bull. Inst., 1859, p. 99 (emplacement non précisé); ceux qui
del Museo archeologico dell'Università di Gand, AC, XXXVIII, furent découverts, sans indication de date, près de la Porta
1969, p. 16-27, donne un bon exemple de l'état d'ignorance S. Martino et à l'extérieur de la Porta S. Francesco
où nous nous trouvons. Elle se compose de vingt pièces (Stevenson, Bull. Inst., 1883, p. 28; il s'agit respectivement des
(têtes, yeux, oreilles, seins, phallus, utérus), de provenance portes sud-ouest et nord-ouest de la ville); enfin A. Pasqui,
non précisée (attribuées à un « temple de Minerva Medica », NSA, 1900, p. 90-95, le long de la route provinciale qui passe
dont l'existence à Préneste ne relève que de la pure au sud de la ville près du second forum de Préneste.
fantaisie), et indatables. Les auteurs, plutôt que de se livrer à 165 E. Stevenson, Scavi di Palestrina, Bull. Inst., 1883,
des conjectures hasardeuses, s'en tiennent à une datation de p. 9-32. Cf. NSA, 1883, p. 18 sq.; Marucchi, Guida, p. 87 sq.;
l'époque républicaine, à l'intérieur de limites extrêmement et, pour les inscriptions, CIL F 61-63 et 1458; XIV 2890-2893;
larges, qui vont du Ve au Ier siècle av. J.-C. Degrassi, ILLRP, n» 131-133.
42 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

archaïque de La Colombella166. Un autre dépôt, deviner si certaines d'entre elles représentaient,


cependant, fut exploré par Fernique en 1878, «au elles aussi, Fortuna nourrissant un enfant.
pied du temple de la Fortune», dans une vigne En 1863 déjà, lors des fouilles qu'il fit dans la
qui appartenait à la famille Bernardini, située nécropole de Préneste, à La Colombella, pour le
près de S. Rocco, à droite de la branche de la compte du prince Barberini, Garrucci avait
Via Labicana, au sud-ouest de la ville167. L'on trouvé dans un sarcophage de tuf, outre
avait déjà, l'année précédente, trouvé à cet quelques vases, deux terres cuites grossières, dont
endroit plusieurs centaines de terres cuites, dont l'une, une demi-figure non identifiable,
la découverte justifia une fouille systématique représentait un jeune homme, les bras collés au corps,
du terrain, qui fut confiée à l'École française de et l'autre, le même type de courotrophe assise,
Rome. Parmi les six ou sept cents pièces dont se donnant le sein à un enfant, qui n'était autre,
composait le dépôt mis au jour en 1878, animaux selon lui, que Fortuna Primigenia nourrissant
domestiques, bœufs ou porcs, têtes d'hommes et Jupiter Puerm. Ainsi, à Préneste comme en tant
surtout de femmes (les premières sont beaucoup d'autres lieux du monde méditerranéen, l'image
plus rares), membres votifs, pieds, mains, bras, de la grande déesse locale, déposée dans la
jambes, etc., petits bas-reliefs ou statuettes, tombe, devait, maternellement, protéger le
figurait une femme allaitant un enfant, en qui défunt - le jeune mort? ou le mort appelé à
Fernique reconnut une représentation de renaître sous les traits de ce « giovanetto » ? si,
Fortuna Primigenia elle-même, mère de Jupiter et comme il n'est peut-être pas trop hardi de le
objet de la dévotion des matrones, à qui l'une conjecturer, c'est lui que figure la seconde
d'elles aurait offert cet ex-voto qui reproduisait statuette -, l'accompagner en effigie et veiller sur
son image. Car c'est bien à elle que ces objets, lui dans la vie de l'au-delà169. Rôle funéraire qui
datables du IIe siècle ou du commencement du fut confirmé par la découverte, en 1866, d'une
Ier, devaient avoir été consacrés, conclut nouvelle figure de courotrophe, provenant elle
Fernique, qui se fonde sur la proximité de son temple aussi de la nécropole170.
et qui ajoute, en termes que l'on eût souhaités En dehors de ces trois pièces dont, à défaut
moins vagues et qui reposent apparemment sur de renseignements plus substantiels, l'origine est
des témoignages oraux, qu'«il y a plusieurs au moins établie avec une suffisante précision, il
années, du reste, on avait déjà trouvé à côté du existe, parmi l'ensemble des terres cuites pré-
temple un dépôt de même nature». Nous ne nestines qui appartenaient à la collection
savons pas davantage ce que sont devenus les Barberini, aujourd'hui au musée de la Villa Giulia,
objets découverts en 1877. Les seuls et qui ont été décrites autrefois par Fernique,
renseignements, oraux là encore, que Fernique recueillit puis par Della Seta, ou parmi celles qui sont
des propriétaires du terrain indiquent qu'ils
étaient analogues à ceux qu'il put étudier l'année
suivante : membres votifs de tout genre et «
petites statuettes», sans qu'il soit possible de 168 R. Garrucci, Dissertazioni archeologiche, I, Rome, 1864:
Scavo prenestino del 1863, p. 148-159, notamment p. 152 et
pi. XII, 1, où l'on trouvera également une précieuse carte
des fouilles de Palestrina. Cette terre cuite est aujourd'hui au
musée de la Villa Giulia (infra, p. 43, n. 171).
166 G. Gatti, NSA, 1905, p. 122 sq. (supra, p. 11, n. 39). 169 Sur la signification des terres cuites placées dans les
167 Les dernières fouilles de Frenesie, RA, XXXV, 1878, tombes, et les diverses hypothèses qu'elles ont suscitées :
p. 233-242; cf. Étude sur Frenesìe, p. 78 sq.; 128 et 166; et une éléments du mobilier funéraire, qui reconstituent auprès du
brève mention dans NSA, 1878, p. 68. Acceptée par défunt le décor familier de sa vie terrestre; offrandes faites
Stevenson, op. cit., p. 12, la nature du «dépôt votif» a été mise en au mort, en substitution de victimes humaines; ou images
doute par Magoffin, op. cit., p. 38, n. 80, qui n'y a vu que divines qui l'entourent de leur protection surnaturelle,
l'entrepôt d'une fabrique de terres cuites. Objection qui, E. Pottier, Les statuettes de terre cuite dans l'antiquité, Paris,
même si elle se révélait exacte, ne ruinerait pas tout de la 1890, p. 263-297; cf. A, Della Seta, Museo di Villa Giulia,
thèse de Fernique : car à qui pouvaient être destinés ces Rome, 1918, p. 462; et S. Mollard-Besques, Les terres cuites
objets, si ce n'est, avant toute exportation, aux sanctuaires de grecques, Paris, 1963, p. 30-35.
la ville, et, au premier chef, à celui de Fortuna Primigenia, l70Henzen, Scavi prenestini, Bull. Inst., 1866, p. 134. La
seule susceptible, parmi les divinités de Préneste, d'être trace de cette dernière statuette est apparemment
figurée sous les traits de cette courotrophe? perdue.
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE COUROTROPHE 43

conservées dans divers autres musées et dont la ensemble homogène, des ex-voto représentant
provenance est parfois moins sûre, un groupe de les habituels enfants au maillot, qui
figures féminines, pour la plupart de facture proviendraient également de Préneste174; et une
grossière, siégeant (à une exception près) sur un statuet e isolée, celle d'une déesse debout, tenant de la
trône et le plus souvent voilées, qui retient main droite la corne d'abondance, de la gauche,
particulièrement l'attention. Elles se ramènent à une couronne de fleurs, tandis que, du bras, elle
trois types. L'un représente la même figure retient les plis de son vêtement, voilée et la tête
divine, drapée, ordinairement voilée, que nous surmontée du modius, caractéristique des
avons décrite, allaitant un enfant qu'elle tient de divinités de la fécondité175 : autre représentation,
son bras gauche et auquel elle tend son sein hellénisante celle-là, de Fortuna Primigenia, qui,
qu'elle presse de la main droite171. Un autre, par la finesse de ses traits comme par son type,
dont on a pu douter s'il représente la déesse ou contraste avec la lourdeur ou la gaucherie des
une dedicante, figure, sous les deux variantes, figures précédentes et l'image archaïque de la
assise et debout, une femme sans enfant, drapée déesse-mère qu'elles nous ont transmise.
et voilée, qui porte la main droite à sa poitrine, Telles sont les rares données dont nous
ou la pose ouverte sur le genou, et qui, de l'autre disposions sur ces statuettes, datables, selon
main, tient un objet rond qui ne peut être qu'un Della Seta, des IVe-IIe siècles, mais dont nous ne
fruit172. Enfin, sur un troisième type, apparaît un savons ni en quel point de la ville elles ont été
couple de deux divinités jumelles, voilées d'un découvertes, ni même quelle était la destination
pan de leur manteau, assises raides sur leur particulière de chacune d'elles, funéraire ou
trône à haut dossier, les bras reposant sur les votive176. Aussi, pour résoudre le double
genoux, qui semblent, l'une de la main droite, problème que posent leur identification et leur
l'autre de la main gauche, tenir un fruit, et entre signification religieuse, devrons-nous les éclairer
lesquelles se trouve, assis à terre à leurs pieds, moins par elles-mêmes et par les faibles
un enfant nu173. Ajoutons, pour compléter cet lumières qui les entourent que par référence à des
représentations analogues. Toutes, en effet,
appellent la comparaison avec les types
iconographiques semblables, reproduits, avec des
171 Trois exemplaires et la partie supérieure d'un variantes, à des milliers d'exemplaires, qu'ont
quatrième à la Villa Giulia: Fernique, dans le Catalogue des
antiquités prénestines qui conclut son Étude sur Frenesie, livrés les innombrables dépôts votifs mis au jour
p. 214, n° 240 (deux figurines, 0,15 et 0,13 m); Della Seta, dans le monde italique et même
p. 464, n° 13490 (incomplète); 13550 (celle que découvrit méditerranéen.
Garrucci); 13551 {infra, notre PL V, 1). Le n° 27176 (PL V, 2; Le premier type, celui de la courotrophe
plus grande, 0,19 m, et de loin la mieux conservée), entrée trônant, allaitant ou non l'enfant qu'elle tient
dans les collections de la Villa Giulia en 1916, comme la
Surintendance aux Antiquités d'Étrurie méridionale et du dans ses bras, est incontestablement divin,
Latium a bien voulu nous le préciser, et qui ne provient pas encore que certains aient jadis voulu voir dans cette
de fouilles régulières, ne figure pas au catalogue de Della image de la maternité une représentation
Seta. Cf. M. Moretti, // museo nazionale di Villa Giulia, Rome, purement humaine, celle des matrones qui se pla-
1967, p. 309; Winter, I, p. 149, n° 5 Anm. Deux exemplaires
de la collection Fol au Musée d'Art et d'Histoire de Genève :
W. Fol, Catalogue du Musée Fol, Genève, 1874-1879, I:
Antiquités, céramique et plastique, p. 98, n° 438 (0,19 m; notre PL
V, 3) et 439 (0,19 m; même type que le n° 27176 de la Villa d'interprétation (infra, p. 47 et n. 204). Fernique, loc. cit. (cf.
Giulia); cf. Winter, I, p. 148, n° 7b (Nachtr., p. 268). p. 79, n. 5), signale un exemplaire identique, au musée du
172 Des deux exemplaires de la collection Barberini que Louvre, collection Campana (Winter, I, p. 134, n° 2b), qui, à
connaissait encore Fernique en 1880 (p. 211, n° 210-211, 0,12 en juger par la qualité de la terre, doit provenir également
et 0,13 m), le second a apparemment disparu. Della Seta, de Préneste. Deux autres exemplaires, l'un à l'Antiquarium
p. 464, h° 13510, n'en mentionne plus qu'un (notre PL V, 4) de Berlin, l'autre au musée du Vatican : Winter, I, p. 134,
et la Direction de la Villa Giulia n'a pu nous fournir aucune n° 2d-e.
indication à cet égard. 174 Albertinum de Dresde: AA, 1889, p. 163; cf. Winter, II,
173 Un exemplaire à la Villa Giulia: Fernique, p. 211, p. 271 B.
n° 209 (0,13 m; notre PL VI, 1); Della Seta, p. 464, n° 13547; 175 W. Fol., op. cit., p. 107, n° 480 (0,20 m; notre PL VI, 2);
cf. M. Moretti, loc. cit. Outre Winter, I, p. 134, n° 2 f, ce Winter, II, p. 173, n° 1 B.
groupe a été maintes fois cité et reproduit, non sans erreur 176 Della Seta, op. cit., p. 462 sq.
44 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA)

çaient elles-mêmes sous la protection de la édicule de tuf du fondo Patturelli162 ,


déesse et qui lui confiaient leurs enfants ou leurs reproduisaient librement la statue cultuelle de la déesse,
espérances de fécondité177. En fait, il est à peine telle que l'a décrite Cicéron et telle que la
besoin de le rappeler, c'est le type par excellence contemplaient les mères qui allaient la vénérer
de la déesse-mère178, tel qu'il est attesté par des dans son temple - castissime colitur a matribusm.
centaines, si ce n'est des milliers de figures, dans A un détail près toutefois, puisque, tandis que la
les grands dépôts votifs d'Italie centrale et de statue de culte allaitait deux enfants, comme par
Campanie, comme ceux de Capoue et de Satri- exemple la courotrophe de Megara Hyblaea, les
cum179. A Préneste, ces frustes images, aussi quelques terres cuites prénestines qui sont
divines que celles des courotrophes funéraires parvenues jusqu'à nous ne lui en attribuent qu'un,
de Chiusi, aujourd'hui au musée de Florence180, dans lequel, par conséquent, nous reconnaîtrons,
et de Megara Hyblaea181, ou de la déesse de non point, comme l'avait cru Garrucci184, Jupiter
Capoue, dont la statuette assise, un enfant dans Puer, mais l'enfant, ni réaliste, ni mythique, mais
les bras, figurait auprès d'un petit autel sous un symbolique et pour ainsi dire fonctionnel de la
courotrophe, dont il signifie les pouvoirs dans le
domaine de la maternité et de la fécondité. Si
bien qu'il peut, sans que le sens de l'image en
soit substantiellement modifié, être unique, ou
177 Sur le problème, inlassablement posé, de dédoublé, ou encore multiplié pour exalter à
l'identification des terres cuites féminines, et, plus généralement, des
statues antiques, infra, p. 117, n. 519. l'infini les pouvoirs surnaturels de la divinité,
178 Sur sa diffusion pour ainsi dire universelle et, comme sur les statues de tuf de la déesse
notamment, sur celle de la courotrophe assise dans le Proche- hypercourotrophique de Capoue, qui tient dans
Orient et le monde méditerranéen, G. A. S. Snijder, De forma ses bras «de un à douze enfants au maillot»185.
matris cum infante sedentis apiid antiquos, Vienne, 1920; Peu importe, en effet, le nombre des enfants
M. Marconi, Riflessi mediterranei, p. 68 sq.; 78-88; et,
maintenant, T. Hadzisteliou Price, Kourotrophos. Cults and portés ou allaités par la déesse : l'essentiel est
representations of the Greek nursing deities, Leyde, 1978. leur présence et la fonction courotrophique de
179 Le seul sanctuaire du fondo Pattiirelli, à Capoue, a livré la divinité. Qu'ils soient un, ou deux, ou même,
près de 600 de ces terres cuites courotrophiques, auxquelles poussant le dédain du réel jusqu'à l'absurde,
s'ajoutent 150 statues de tuf qui, à quelques exceptions près, qu'ils s'accroissent jusqu'à douze, ils ont le
reproduisent la même Mère trônant (J. Heurgon, Capoue
préromaine, p. 334 sq.; cf. M. Bonghi Jovino, Capua même rôle : celui d'exprimer le caractère
preromana. Terrecotte votive, II: Le statue, Florence, 1971, p. 46-60, inépuisablement maternel de la déesse féconde qui
n°6; 9; 14-20; 22; 24-31). Sur la stipe votiva recente de les porte.
Satricum (IVe-IIe siècles, donc sensiblement contemporaine Les statuettes prénestines du second type,
de nos terres cuites prénestines), cf. les très nombreux sans enfant, ne nous semblent pas moins divines,
spécimens décrits par Della Seta, op. cit., p. 280 et 302-304,
qui figurent la déesse voilée et parée de bijoux, riche collier, bien que Fernique et Della Seta aient pu hésiter
diadème, pendants d'oreilles (cf. le nom évocateur de sur leur identification : image de la déesse ou
«têtes royales», «queenly heads», que Q. F. Maule et simple donatrice186? Des deux exemplaires que
H. R. W. Smith, Votive religion at Caere. Prolegomena, connaissait Fernique, en 1880. l'un debout, l'au-
Berkeley - Los Angeles, 1959, p. 62, appliquent à ces déesses
chargées de joyaux); tenant, dans les attitudes les plus
variées, au sein, ou dans leurs bras, un enfant nu, au maillot,
ou enveloppé dans leur manteau, etc. Également le dépôt 182 J. Heurgon, op. cit., p. 331 sq. et 336.
votif (inédit) de la Vignacela à Caere, et la courotrophe 183 Diu. 2, 85.
(Berkeley, Museum of Anthropology, n° 8.2439) étudiée par 184 Dissertazioni archeologiche, p. 152. Peut-être aussi
Maule et Smith, op. cit., p. 1; 61-64; 74 sq.; et pi. 3, a-b, dont Fernique, RA, XXXV, 1878, p. 240: «une femme allaitant un
le type, du IVe siècle, se retrouve dans les dépôts votifs de enfant, peut-être la Fortuna Primigenia, mère de
Satricum (Giglioli, L'arte etnisca, pi. CCCLXXXV, 2) et de Jupiter ».
Luceria en Apulie (ce dernier daté: après 323-314 av. J.-C; 185 J. Heurgon, op. cit., p. 335; cf. R. Bianchi Bandinel-
R. Bartoccini, Iapigia, XI, 1940, p. 269, fig. 47). li-A. Giuliano, Les Étrusques et l'Italie avant Rome, trad, fr.,
180 Giglioli, op. cit., pi. CCXXXI (deuxième moitié du Ve Paris, 1973, p. 124-126, fig. 144 sq.; et 242 sq., fig. 278 sq.
siècle). 186 Fernique, Étude sur Préneste, p. 211, n° 210: «Est-ce
181 G. V. Gentili, Tombe arcaiche e reperti sporadici nella une déesse ou une femme tenant une offrande? Il est
proprietà della «Rasiom», e tomba arcaica in predio Vinci, difficile de le décider»; Della Seta, op. cit., p. 464, n° 13510:
NSA, 1954, p. 99-103 et fig. 24 (milieu du VP siècle). «statuetta femminile... di divinità o di offerente».
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE COUROTROPHE 45

tre assis, le second a malheureusement disparu, droite, élèvent entre leurs seins, l'une un pavot,
et nous ne pouvons plus l'étudier qu'à travers la l'autre une colombe, et tiennent de la main
description qu'il nous en a laissée : figure de gauche, la première une bandelette, la seconde
femme voilée qui, sur l'exemplaire debout, porte une pomme, faisant le geste même qui est celui
la main droite à son sein et, de la gauche, tient de notre terre cuite prénestine.
un objet rond qui peut être une pomme ou une Si donc, en l'absence d'indice plus
grenade, ou que, sur l'autre exemplaire, moins immédiatement révélateur, nous tentons de caractériser
fruste et aux traits moins aplatis, qui est les deux figures sans enfant de la collection
maintenant perdu, Fernique nous montre assise Barberini, leur attitude, telle qu'elle se définit
comme ses congénères, la main droite ouverte sur le par la position combinée des deux mains, se
genou, tandis que, de l'autre côté, «elle tient le ramène à trois variantes possibles: main
bras gauche courbé et couvre un objet rond» simplement posée sur le genou, ou tenant un fruit,
non identifié187. C'est, surtout, à propos de la ou encore ramenée sur la poitrine. Chacun de
première figurine que la question se pose, si tant ces trois gestes apparaît d'ailleurs sur les types I
est que l'on puisse conclure qu'une statuette et III : toutes les courotrophes de la collection
assise est, par principe, une représentation Barberini et de la collection Fol portent leur
divine, et, inversement, une statuette debout, une main à leur poitrine pour en presser leur sein et
représentation humaine188, et considérer, d'autre les deux déesses trônant en couple, un enfant à
part, le fruit qu'elle présente de la main gauche leurs pieds, tiennent, elles aussi, l'une de leurs
comme une offrande à la divinité. En fait, ni l'un mains ouverte et, dans l'autre, un fruit,
ni l'autre de ces deux critères ne sont similitude qui incite à reconnaître dans les deux
déterminants. Le seul fait que Fernique, puis Della Seta, figures du type II des déesses, au même titre
loin de la rejeter catégoriquement parmi les que leurs homologues des types I et III. Mais,
figures humaines, aient réservé leur jugement, surtout, ces diverses attitudes, loin d'être isolées,
est déjà une incitation à la prudence, et, si la se retrouvent sur les terres cuites des autres
position debout convient aux offrantes ou aux dépôts votifs et dans l'iconographie des déesses
prêtresses qui «se tiennent» en présence de la comparables à la Fortuna de Préneste. La Mater
divinité, rien ne s'oppose à ce que la déesse à Matuta de Satricum est figurée avec la même
laquelle elles s'adressent soit figurée dans la variété de types, tantôt, le plus souvent, en
même attitude. Ainsi la statuette debout dans un courotrophe, avec un enfant qu'elle porte sur les
naos, provenant du sanctuaire de la Malophoros genoux ou qu'elle allaite, mais aussi seule et sans
à Sélinonte, et que ce détail désigne avec attribut distinctif, les deux bras reposant inertes
certitude comme une figure divine189. Ainsi les sur les jambes, comme sur les exemplaires de
Perséphones debout, coiffées du polos, de Med- Préneste, ou, dans un geste plus animé, avec le
ma190 ou de Megara Hyblaea191, qui, de la main bras qui s'appuie au dossier de son trône ou la
main qui écarte du visage son manteau qui
l'enveloppe comme un voile192. La déesse de
Capoue trône de même, dans l'une de ses
187 Fernique, ov. cit., p. 211, n° 211. grandes statues de tuf, sans enfant, mais tenant
188 G. Zuntz, Persephone. Three Essays on Religion and
Thought in Magna Graecia, Oxford, 1971, p. 95; et, sur les une grenade193. Il se peut que Fortuna
limites de ce critère, sa discussion des p. 96 sq. Primigenia ait été, elle aussi, la déesse à la grenade,
189 E. Gabrici, // santuario della Malophoros a Selinunte, présentant ce fruit qui est, plus que tout autre,
M AAL, XXXII, 1927, pi. LVII, 7. Si bien qu'on peut être tenté par la multitude de ses grains, symbole et
de donner la même interprétation divine des figurines
debout du même type, mais sans naos, pi. LV, 6; LVII, 2,
etc.
190 Trouvée à deux exemplaires, et qui pourrait être la
reproduction d'une statue cultuelle en bronze (P. Orsi, 192 Della Seta, op. cit., p. 303, n° 11112-11114; 11126;
Rosarno (Medma). Esplorazione di un grande deposito di 11117.
terrecotte ieratiche, NSA, 1913, Suppl., p. 87-89 et fig. 99; 193 Ainsi que, de l'autre main, un second attribut, non
Zuntz, op. cit., p. 174, η. 1, et frontispice). identifiable : H. Koch, Hellenistische Architekturstücke in
191 Provenant de la nécropole (Zuntz, op. cit., p. 177 et Capua, MDAl (R), XXII, 1907, p. 415 sq. et pl. XII, 1;
pi. 24c). J. Heurgon, op. cit., p. 335.
46 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA.

promesse de fécondité et qui, comme tel, est symbolique du geste réaliste de la mère qui, sur
l'attribut chthonien de Persephone et le signe les terres cuites du premier type, tend son sein à
mystique d'Héra194. Mais, quelle que soit sa l'enfant qu'elle allaite, mais, surtout, il rappelle
nature, malaisément discernable, le fruit que très exactement le geste de la déesse nue
Fortuna tient dans sa main, pomme ou grenade, orientale pressant ses seins197, dont il apparaît
revêt la même valeur symbolique : comme la comme un dérivé, et, tout autant que le geste
déesse de Satricum, sur un exemplaire isolé195, nourricier de la courotrophe, il exprime la
comme les Maires celtiques dans leurs maternité essentielle de la divinité. Car, par
représentations traditionnelles, portant sur leurs l'ensemble de son attitude, par la position de ses
genoux les corbeilles chargées de fruits196 qui deux mains, cette statuette debout, que Fernique
évoquent les dons opulents de la terre féconde, ne séparait pas de sa variante assise, participe
Fortuna apparaît à travers lui en dispensatrice en quelque sorte à la fois du type I, la main
généreuse de la fertilité - pouvoir fondamental posée sur le sein comme les courotrophes, et des
de son être divin qui, sur ses représentations types II (assis) et III, tenant un fruit de leur
hellénisées, s'exprimera par un attribut différent, main tendue : geste qui pourrait paraître banal
mais de même sens, la corne d'abondance et les et indifférent, mais qui, loin d'être une
fruits dont elle déborde. représentation occasionnelle et dépourvue d'intention
Quant au dernier geste, celui de la figurine de la figure féminine, reproduit en fait un
debout qui porte la main à son sein gauche, de schéma plastique assez largement attesté par
quelque façon qu'on l'interprète, qu'il couvre ou ailleurs. Cette attitude, une main, la gauche
qu'il désigne le sein de la déesse, sa signification d'ordinaire, comme sur l'exemplaire de la Villa
ne change pas pour autant : attitude hiératique Giulia, reposant sur le genou, l'autre portée à la
qui révèle la divinité, il n'est pas seulement, si poitrine, est aussi celle de maintes déesses
l'on s'interroge sur ses origines, la transposition trônant, ce qui est bien l'argument le plus
convaincant que l'on puisse produire en faveur
du caractère divin de la statuette prénestine,
194 Sur la Persephone de Tarente et le dépôt votif du image non point d'une dedicante, mais de
Pizzone (où l'on retrouve par ailleurs la déesse trônant dans Fortuna Primigenia elle-même. Elle se rencontre en
une attitude hiératique, les mains aux genoux, comme sur les effet sur des terres cuites de provenance variée,
figurines de Préneste et de Satricum), P. Wuilleumier, de Grande-Grèce, de Grèce propre ou d'Asie: à
Tarente des origines à la conquête romaine, Paris, 1939, p. 397 et
511.Άπορρητότερος γάρ έστιν ό λόγος, dit Pausanias, 2, 17, 4, Tarente198, où la déesse, en qui l'on peut
de la grenade que tenait à la main la statue cultuelle d'Héra reconnaître Persephone, porte en outre sur ses
à Argos, œuvre de Polyclète. Les plus anciennes figures, de la genoux un lion qui montre en elle une πότνια
fin du VIIe siècle, trouvées à l'Heraion du Sele, montrent la θηρών; à Argos, sur une statuette d'ivoire de
déesse en courotrophe, trônant, un enfant sur le bras gauche l'Heraion199 et, avec une variante, sur une terre
et tenant la grenade de la main droite; au Ve siècle, elle a
pour attribut la corbeille de grenades, et de nombreuses cuite où Héra, la main posée sur le sein gauche,
grenades de terre cuite lui sont offertes en ex-voto (P. Zan- tient entre le pouce et l'index son voile qu'elle
cani Montuoro - U. Zanotti-Bianco, Cappacio. Heraion alla ramène sur sa poitrine200; à Éphèse, où la plus
foce del Sele, NSA, 1937, p. 219-224, fig. 5-7 et 9). Cf.
P. C. Sestieri, Iconographie et culte d'Héra à Paestum, Revue
des Arts, 1955, p. 149-158, sur la grande statuette (0,45 m) de
terre cuite du Ve siècle, tenant une grenade de la main
droite, qui provient également de l'Heraion et doit être la 197 Cf. l'étude typologique de M. Marconi, op. cit., chapitre
reproduction d'une statue de culte, ainsi que les I, p. 19-67: «La dea che regge o che si stringe i seni» (en
innombrables figurines qui en dérivent. Et, sur les types identiques particulier p. 45 : « II tipo della dea con una mano al
depuis découverts à Posidonia même, P. C. Sestieri, Ricerche seno»).
posidoniati, MEFR, LXVII, 1955, p. 38 sq. 198 Winter, I, p. 122, n° 1; cf. P. Wuilleumier, op. cit.,
195 Della Seta, op. cit., p. 303, n° 11127. p. 397 et n. 2.
196 Pour un choix de monuments figurés, M. Ihm, s.v. 199 Où, de la main, posée sur le sein droit, subsiste
Maires, Matronae, Matrae, dans Roscher, H, 2, col. 2464-2479; l'extrémité des doigts (C. W. Biegen, Prosymna. The Helladic
J. A. Hild, s.v. Matres, DA, III, 2, p. 1635-1639; É. Espérandieu, settlement preceding the Argive Heraeum, Cambridge, 1937,
Recueil général des bas-reliefs, statues et bustes de la Gaule p. 461-463 et fig. 729-731 (tombe LI).
romaine, s.v. Matrone» à l'index du tome X, Paris, 1928, 200 Winter, I, p. 71, n° 7; L. R. Farnell, The cults of the
p. 269. Greek states, Oxford, 1896-1909, I, p. 223 et pi. Vila.
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE COUROTROPHE 47

ancienne statuette découverte dans l'Artemision naissait systématiquement dans ces groupes de
D représente la déesse assise sous un aspect divinités semblables trônant, un enfant à leurs
matronal, une main sur le genou, l'autre sur le pieds, le couple des « Deux déesses », Demeter et
sein droit201. Persephone, Héra, Artémis: cette Koré, avec l'enfant Iacchos204. Point n'est besoin,
tradition iconographique et cultuelle révèle en effet, de faire appel aux déesses d'Eleusis
clairement les origines orientales du type et, par la pour identifier ces figures divines qui, loin d'être
symbolique d'un geste chargé de signification, limitées à leur religion, relèvent d'un type
elle rattache Fortuna Primigenia à la lignée des iconographique bien connu et largement répandu
grandes déesses méditerranéennes de la fertilité. dans le monde méditerranéen205: celui des deux
D'autant que ce geste, par l'accent qu'il met sur déesses identiques ou à peine différenciées, qui
le sein nourricier de la déesse, a la même valeur ne constituent pas à proprement parler un
que sa statue de culte officielle, celle qui l'offrait «couple», c'est-à-dire l'union de deux divinités
à l'adoration de ses fidèles avec, dans ses bras, distinctes, mère et fille divines, bu d'une déesse
l'enfant Jupiter, lactens et Fortunae . . . MAMMAM et de sa parèdre, mais qui sont l'image
adpetens202. dédoublée de la même divinité, figurée deux fois sous
Le dernier type, celui de la double déesse, les traits semblables de deux idoles jumelles.
qui n'a pas derrière lui une tradition Ainsi connaît-on, et il est essentiel de pouvoir
iconographique moins ancienne, puisqu'il est attesté dès mettre un nom sur ces figures jumelées, non
l'époque mycénienne203, pose d'autres seulement une double Héra, une double Artémis,
problèmes, qui concernent sa dénomination. Car, si nul une double Athéna, mais encore, désignées par
ne met en doute son caractère divin, l'identité un pluriel révélateur, des Eileithyiai206, et même
des déesses qu'il figure et la signification
cultuelle de leur couple ont été fort diversement
interprétées. Le temps n'est plus où l'on recon-
204 Gerhard, Antike Bildwerke, Munich-Stuttgart-Tübingen,
1827, pi. II, 1-2 (cf. III, 4); Gesammelte akademische
Abhandlungen, Berlin, 1866-1868, II, p. 357-359 et 391, n. 145;
201 Ch. Picard, Éphèse et Claros, Paris, 1922, p. 489 et 525, Lenormant, s.v. Ceres, DA, I, 2, p. 1049; Hild, s.v. Fortuna, DA,
qui y reconnaît une adaptation, hellénisée et atténuée, du II, 2, p. 1270, n. 17.; E. Pottier, Les statuettes de terre cuite
geste de l'Ishtar pressant ses seins. Le même geste apparaît dans l'antiquité, p. 58 et 214. Sur les absurdités auxquelles
dans diverses autres terres cuites, figurant des divinités non conduisit ce préjugé, qui allait jusqu'à l'aveuglement, Maule-
identifiées : à Myrina, où E. Pottier et S. Reinach, La Smith, op. cit., p. 68 : c'est ainsi que l'on crut reconnaître la
nécropole de Myrina, Paris, 1887, II, p. 461 sq.; 543, n° 194; et pi. triade éleusinienne dans une série de terres cuites du dépôt
XLIV, 2, la définissent comme « un type très connu de déesse votif du temple dit de «Minerva Medica», découvertes en
assise qu'on peut assimiler à Demeter ou mieux encore à 1887 sur l'Esquilin (Visconti, Trovamenti di oggetti d'arte e di
l'antique Aphrodite-Astarté » et justifient son style archaïque antichità figurata, BCAR, XV, 1887, p. 195 sq.; H.Stuart Jones,
par «la perpétuité des types divins que la tradition avait A catalogue of the ancient sculptures of the Palazzo dei
consacrés et que l'imagerie religieuse ne voulait pas Conservatori, Oxford, 1926, p. 308-312, n°20; 22; 27; 29; 34;
modifier»; également Winter, I, p. 89, n° 4 (Troade); n° 6 36; 44; 46), qui reproduisent en fait le type bien connu de
(Bosphore); et transposé, au prix de certaines variantes, dans triade étrusco-italique où sont associés un dieu, une déesse
d'autres formes plastiques : sur un vase de Sigée, en forme et un jeune dieu assis sur les genoux de cette dernière (sur
de femme qui presse son sein de la main droite et porte la ces confusions entre couple dieu-déesse et couple des «zwei
gauche à son flanc (Winter, I, p. 20, n° 8), et, à Vulci, sur le neben einander thronende Göttinnen», Usener, cité ci-
bronze laminé de la tombe d'Isis, où un buste féminin, dessous, p. 203, et les types reproduits par Winter, op. cit., I,
reposant sur une base cylindrique ornée d'animaux, porte la p. 134, qui mêlent indistinctement les deux formes, pourtant
main à son sein droit (Giglioli, L'arte etnisca, pi. LXXXVI, si différentes, de dyades; et, maintenant, L. Gatti Lo Guzzo, //
1-3; A. Hus, Les bronzes étrusques, coll. Latomus, 139, deposito votivo dall'Esquilino detto di Minerva Medica,
Bruxel es, 1975, p. 17; 72; pi. 8). Florence, 1978, p. 29 sq.).
202 Din. 2, 85. 205 Sur les termes dans lesquels se pose maintenant le
203 Sur un groupe d'ivoire, d'inspiration Cretoise, problème, P. Demargne, Plaquettes votives de la Crète
provenant de l'Acropole de Mycènes, où les Deux déesses, archaïque, BCH, LIV, 1930, p. 195-204; et La Crète dédalique, Paris,
accroupies à terre, sont enveloppées dans le même himation, 1947, p. 299-303 : plaquettes de terre cuite de l'Anavlochos
tandis qu'à leurs pieds joue un jeune enfant, qui s'appuie aux (VIIe - début VIe siècle), et leurs antécédents hittites
genoux de l'une d'elles: Ch. Picard, Les «deux déesses» et (cylindre de la fin de l'âge du bronze), syriens et
l'enfant divin, à l'époque minoenne, RA, XX, 1942-43, p. 83-86; chypriotes.
cf. XXIII, 1945, p. 141 sq.; et Monuments Piot, XLVIII, 2, 1956, 206 \ Délos, groupe de l'Heraion (des types identiques sont
p. 18 sq. attestés à Samos et à Rhodes); en Laconie : Artémis Orthia à
48 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

des Dionysoi207. Car il n'est dans le monde grec bien, comme la matrone romaine qui vénérait
pour ainsi dire aucune divinité, dieu ou déesse, dans le temple de Fortuna Muliebris les deux
qui ait été soustraite à cette tendance générale statues de la déesse, ou comme ces «Grecs de
au dédoublement, qui a abouti à la constitution l'époque archaïque [qui] paraissent s'être plu à
de dyades et même, l'évolution se poursuivant, redoubler l'image de leurs déesses dans les plus
de triades divines208. En Italie même, nous en anciens de leurs sanctuaires»211, n'y voyait-il que
trouvons un exemple d'autant plus saisissant la figure d'une seule et même Fortuna
qu'il nous est précisément offert par le culte de Primigenia, reproduite à deux exemplaires? En d'autres
Fortuna : à Antium, en effet, nous le savons par termes, la forme iconographique de la déesse,
plusieurs textes littéraires et par les monnaies qui est celle du dédoublement, recouvre-t-elle,
que, sans doute en 19 av. J.-C, Q. Rustius fit pour le fond, une pluralité ou une unicité
frapper à leur effigie, elle était officiellement théologique? La question est d'autant moins
honorée sous la forme de divinités jumelles, superflue qu'on trouve, chez Stace, une allusion à
figurées par deux statues cultuelles, celles des d'énigmatiques Praenestinae sorores212, qui est
Fortunae Antiates ou Antiatinae209 . Dès lors, la susceptible d'être exploitée à des fins diverses.
conclusion ne fait plus de doute : les terres L'explication classique est que le poète a
cuites prénestines des deux déesses ne sont simplement commis une confusion entre la Fortune
autres que des représentations de Fortuna de Préneste et les Fortunes-sœurs d'Antium et
Primigenia elle-même, sous une forme dédoublée. abusivement appliqué à la première le pluriel
On en doutera d'autant moins que, à la dualité qui, en toute rigueur, ne convient qu'à la
reconnue des Fortunes d'Antium, s'ajoute un seconde213. Mais d'autres, comme Fernique et Usener
troisième témoignage : le fait que, à Rome, le ou, plus près de nous, H. Lyngby et M. L. Sce-
temple de Fortuna Muliebris ait abrité deux vola, ont écarté cette explication par l'erreur, qui
statues de la même déesse210 confirme n'est, de fait, qu'une interpretatio facilior, et,
l'incontestable tendance à la duplication qui existait rapprochant le parallèle antiate, les terres cuites
dans le culte de Fortuna. prénestines et le texte de Stace, ils ont songé à
Toutefois la signification et la portée exactes une possible dualité de Fortuna Primigenia214,
de ce dédoublement, tel qu'il apparaît à Pré- cependant que, dans une autre perspective,
neste, posent de délicates questions, auxquelles F. Altheim voyait dans les Praenestinae sorores
on ne saurait répondre directement. Imaginons du poète les deux Fortunes distinctes, dérivées
que l'on ait demandé au dédicant d'une de ces des deux Tychés, l'une mère, l'autre fille de
statuettes quel nom il donnait à l'image divine Zeus-Jupiter, qu'il place aux origines du culte,
qu'il offrait ainsi à la maîtresse du sanctuaire : y selon lui biparti, de Préneste215.
reconnaissait-il, comme l'eût fait un dévot du
temple d'Antium, des Fortunae, au pluriel, ou
211 P. Demargne, BCH, LIV, 1930, p. 200.
212 Silu. 1, 3, 80.
213 Bouché-Leclercq, Histoire de la divination, IV, p. 153,
Sparte; à Rhodes encore: Athéna de Lindos; sanctuaire des n. 4; Wissowa, RK2, p. 259, n. 2; Otto, RE, VII, 1, col. 25.
Eileithyiai à Mégare, cf. //. 11, 270; 19, 119, et des peintures 214 Fernique, Étude sur Préneste, p. 79 sq.; Usener, op. cit.,
de vases, etc. Pour l'ensemble des références : P. Demargne, p. 202 sq. M. L. Scevola, Culti mediterranei nella zona di
loc. cit. Anzio, RIL, XCrV, 1960, p. 225, également influencée par
207 Dans l'île de Nisyros : IGI III, n° 164; Usener (cf. F. Altheim, croit elle aussi à l'existence, avant même l'hel-
n. suiv.), p. 189. lénisation de Fortuna, d'un culte indigène primitif de deux
208 Sur ce phénomène, cf. l'étude fondamentale de H. Fortunes déjà différenciées et apparentées à celles
Usener, Dreiheit, RhM, LVIII, 1903, p. 1-47; 161-208; 321-362, d'Antium.
notamment, p. 195-200, la liste exhaustive (reproduite infra, 215 Terra Mater, p. 42; déjà, en ce sens, Hild, DA, II, 2,
p. 169 sq.), depuis Aphrodite jusqu'à Zeus, des divinités qui y p. 1270 et n. 18; et C. Thulin, Minerva auf dem Capitol und
ont. été soumises. Nous revenons nous-même, p. 169-174, sur Fortuna in Praeneste, RhM, LX, 1905, p. 261, n. 1. Depuis,
ce problème complexe, à propos des Fortunes d'Antium. H. Lyngby, Tempel, p. 26 sq., qui, s'inspirant à la fois de
209 Sur le couple des Fortunes d'Antium, cf. les références F. Altheim et de Thulin, explique les Praenestinae sorores de
littéraires, épigraphiques et numismatiques citées infra, Stace par une dualité interne de la Fortune de Préneste,
p. 149 sq. dans laquelle, fidèle à sa théorie du couple de la Fiancée et
210 Dion. Hal. 8, 56, 2; Plut. Coriol. 37, 5. de la Nourrice (infra, p. 249 sq. et n. 3), il reconnaît d'une
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE COUROTROPHE 49

A vrai dire, l'indice que l'on prétend tirer du des Silves219 rendent parfaitement possible
texte de Stace est des plus fragiles et l'on ne l'imitation. Mais, plus encore, la parenté des deux
saurait en conclure, comme le suggèrent Ferni- textes, qui va bien au delà des expressions que
que ou ses émules, que Préneste aurait nous avons citées et que révèle leur structure
effectivement connu le culte d'une double Fortune, d'ensemble220, permet de conclure qu'il s'agit là,
comparable à celui des deux déesses d'Antium. de la part de Stace, non d'une vague
Ce qui ne nous oblige pas nécessairement à faire réminiscence, mais d'une imitation consciente du vers
nôtre la première hypothèse, car, entre la pure de Martial. Ainsi le poète des Silves se trouve-t-il
inadvertance et le témoignage véridique, il y a absous d'une erreur que les historiens de la
place pour une troisième explication. Ni religion romaine ne lui pardonnaient qu'avec
méprise, ni document historique, l'expression de Stace condescendance : la pompeuse périphrase qui
est assurément voulue; mais elle ne relève, rehausse l'éloge de la villa de Vopiscus n'est
croyons-nous, que de l'intention littéraire. Car qu'un emprunt à Martial; et les Praenestinae
elle ne se justifie pas seulement par la liberté sorores qu'il évoque, et qui ne sont nées que d'un
souveraine du langage poétique qui n'hésite pas
à assimiler, hardiment, les deux grands cultes
oraculaires de Fortuna216. Mais, dans la
description de la villa que Manilius Vopiscus possède à 219 La date de publication du livre V de Martial se situe à
Tibur, voisine de Préneste, elle fait directement l'automne 89 (cf. l'éd. de H. J. Izaac, Les Belles Lettres, I,
écho à un texte de Martial, à la pièce liminaire p. XXVII, d'après Friedländer); celle du livre I des Silves, en
92-93 (H. Frère, op. cit., p. XXI). Il est parfois possible de
du livre V, dédié à Domitien, où le poète imagine préciser davantage la date de composition des poèmes divers
que l'empereur, séjournant à Antium, inspire que Stace réunit ensuite pour en former le recueil des Silves
leurs réponses aux deux Fortunes-sœurs, ueridi- (cf. les synchronismes établis par H. Frère, op. cit., p. XXII-
cae SORORES217. L'emploi du même mot n'est XXV). La pièce 1, 3 ne se prête malheureusement à aucune
sans doute pas fortuit. Le fait que «Stace et confrontation de cette nature; mais les pièces les plus
Martial passent leur temps à « se reprendre » l'un anciennes du recueil, comme 1, 2 et 1, 4, sont de toute façon
postérieures à l'automne 89.
l'autre»218 et, surtout, l'antériorité certaine du 220 Outre la structure des deux vers, identiques par l'ordre
livre V des Épigrammes par rapport au livre I des mots et la disjonction, et où tout se passe comme si
Praenestinae se substituait purement et simplement à tieri-
dicae,
Mart. 5, 1, 3 seu tua ueridicae discunt responsa
part la Primigenia - surnom caractéristique des «jeunes sorores
filles » divines -, fille de Jupiter, d'autre part, la courotrophe silu. 1, 3, 80 et Praenestinae poterant migrare sorores,
allaitant Jupiter et Junon. On ne saurait davantage, pour les deux éloges, celui de l'incomparable Domitien et celui de
d'évidentes raisons, retenir la bizarre suggestion de P. Min- la villa, incomparable elle aussi, de Vopiscus, se développent
gazzini, Arch. Class., VI, 1954, p. 297 et η. 4, qui envisage que suivant le même mouvement: les vers de Stace, silu. 1, 3,
deux statues de Fortuna, la courotrophe assise et une autre 76-88, apparaissent, rapprochement flatteur pour le
statue debout, selon le type le plus fréquent, auraient eu leur destinataire, comme une variation sur le texte de Martial, 5, 1, 2-6, et
place, l'une à l'ouest, l'autre à l'est, sur la terrasse des les deux poètes décrivent, selon le même itinéraire (à une
hémicycles {supra, p. 16), ce qui justifierait le pluriel de exception près, qui concerne Gaète), le même paysage
Stace; à moins, ajoute l'auteur, «che anche le sortes géographique et mythologique :
avreb ero potuto essere chiamate poeticamente sorelle» - ce que Martial Stace
l'on croira difficilement.
216 De cette liberté, non plus poétique, mais rhétorique, le bois de Diane Triuiam nemoralem . . . Phoeben
nous trouvons un bon exemple dans l'accumulation oratoire à Némi
de Fronton, p. 150, 21 Van den Hout, qui, entraîné par son Fortuna à Antium ue ridicae ... Praenestinae... sorores
allusion aux Fortunes d'Antium et le pluriel initial qu'elle et Préneste sorores
imprime à sa phrase, met, avec plus de hardiesse encore, Gaète Aeneae nutrix Phrygio . . . mitis alum-
toute la suite de l'énumération au pluriel, y compris no I ... anus
l'abstraite Fortuna Respiciens, pour, il est vrai, conclure sur les Circé et le cap filia Solis perfida Circes
« Fortunes » particulières des bains, aussi multiples, par Circei
essence, que les Genii: omnis Fortunas Antiatis, Praenestinas, Anxur candidus Anxur arcesque superbae /
Respicientis, balnearum etiatn Fortunas omnis. Anxyris.
217 5, 1, 3. Cf., en des sens différents, les commentaires de Vollmer,
218 H. Frère, éd. de Stace, Silves, I, Les Belles Lettres, Leipzig, 1898, ad loc, p. 277 sq., et H. Lyngby, op. cit., p. 49-
p. IX. 53.
50 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: « FORTVNA PRIMIGENIA»

jeu littéraire, ne sauraient être tenues pour le l'Aventin, qui semble avoir eu dans son culte
reflet d'une authentique réalité cultuelle. valeur de tradition221. De même, M. Anicius,
Restent les terres cuites qui constituent donc ramenant à Préneste, en 216, les valeureux
la seule preuve irréfutable que nous ayons, à soldats qui avaient survécu au siège de Casili-
Préneste, d'un dédoublement de Fortuna. Mais il num, ne dédia-t-il pas simultanément trois
faut se garder de confondre théologie et statues à Fortuna Primigenia elle-même, dans son
iconographie et, sur la seule existence de temple contigu au forum de la ville222?
représentations analogues, de conclure à l'identité des Quant aux terres cuites votives, ce thème
déesses ainsi figurées. Chez les Fortunes d'An- iconographique ne leur est pas moins familier.
tium, le dédoublement de la divinité a atteint Outre les figurines, provenant de Préneste, que
son terme et acquis valeur canonique : elles sont nous avons signalées, le même type est attesté
deux dans leurs statues de culte, et deux dans par plusieurs autres spécimens à Caere et à
leur nom rituel, Fortunae Antiates ou Antiatinae. Véies, qui en offre l'exemplaire le plus ancien223.
A Préneste, au contraire, Fortuna Primigenia a De même dans le sanctuaire de la déesse-mère
toujours conservé son nom au singulier, aussi de Capoue, une Junon, vraisemblablement :
bien que la Fortuna Muliebris romaine, malgré outre les grandes statues de tuf et les menus
les deux statues cultuelles par lesquelles elle ex-voto d'argile que nous avons cités, au type de
était représentée dans son temple de la Via la déesse unique, courotrophe ou non, ses fauis-
Latina. Même si, comme nous l'avons montré, la sae ont également livré plusieurs de ces figures
déesse de Préneste était honorée dans plusieurs doubles, de déesses soit assises, soit debout,
sanctuaires, non seulement deux, mais trois, rien siégeant l'une auprès de l'autre sur le même
ne permet de croire, comme le voudrait F. Al- trône, ou se tournant le dos à la manière d'un
theim, qu'ils aient été dédiés au culte de deux groupe janiforme224, avec cette même liberté
Fortunes distinctes, ni même, solution de pis- dans le choix des variantes, que l'on constate par
aller à laquelle on pourrait se rallier et qui ailleurs, à Satricum comme à Préneste, et qui
rejoindrait la thèse de Fernique, que le culte n'hésite pas à montrer la même déesse sous des
populaire de deux Fortunes jumelles se soit traits différents. Aussi pouvons-nous avoir la
jamais ajouté au culte rendu à Fortuna certitude que, loin de figurer quelque «double
Primigenia sous sa forme officielle, celle d'une divinité Fortune», définitivement scindée en deux divi-
unique, à la fois maternelle et oraculaire. Les
terres cuites de Préneste au type des deux
déesses prouvent seulement que, pas plus que
tant d'autres divinités du monde méditerranéen, 221 Pour l'ensemble des faits, infra, p. 170 (Junon) et 173
(Diane).
elle n'a échappé à cette propension au 222 Liv. 23, 19, 18 {supra, p. 20).
dédoublement qui, dans la religion grecque, apparaît 223 « Quite archaic, recalling Greek work of the end of the
comme un phénomène universel, atteignant sixth century» (Villa Giulia, inédit: Maule-Smith, op. cit.,
toutes les déesses et tous les dieux, et dont l'Italie, p. 118, n. 3; cf. p. 105). Beaucoup d'erreurs ont été
elle aussi, offre maints exemples. De là, non commises sur ces couples de deux déesses. La vingtaine
d'exemplaires, appartenant à huit types différents, que présente
seulement ces dyades, mais aussi ces triades qui Winter, Typen, I, p. 134, rassemblent indistinctement les
représentent, sous une forme double ou triple, couples dieu-déesse (les n° 3-5; 6; 8; sur ces erreurs
des divinités que leur théologie n'en conçoit pas d'identification, supra, p. 47, n. 204), et les couples de deux
moins comme substantiellement unes. Pour nous déesses. Seuls appartiennent à ce dernier groupe les types 1
en tenir au seul domaine italique, Junon et (deux déesses et un enfant; attributs: la patere et l'oiseau;
mais de provenance trop vague, «aus Italien», pour entrer
Diane, déesses-mères comme Fortuna, davantage en ligne de compte); 2 (6 exemplaires, 4 de
manifestent, dans leur iconographie, la même tendance Préneste - ceux que nous venons précisément d'étudier -, un
à la multiplication qui se traduit, à Némi, par la de Caere, un «aus Italien»); 7 (de tous le plus évolué, de
triple statue cultuelle de Diana Nemorensis, et, Caere, du temple de la Vignacela, qui pourrait, selon
pour Junon, par sa figuration sous forme double Maule-Smith, op. cit., p. 72, avoir été consacré à Artumes, où
les deux déesses trônent, une patere à la main, avec, à leurs
à Capoue, l'une et l'autre reproduites sur des pieds, un faon et, à l'arrière-plan, un enfant et le palmier de
monnaies, et, à Rome, par l'offrande répétée de Délos).
deux statues de cyprès à la Junon Reine de 224 J. Heurgon, op. cit., p. 373.
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE COUROTROPHE 51

nités distinctes, quoique jumelles, le couple pré- Fortuna Primigenia de Préneste l'une de ces
nestin des deux déesses à l'enfant225 représente, innombrables déesses-mères qui dominent les
aussi bien que les types précédents, l'unique religions locales de l'Italie archaïque, sœur de la
Fortuna Primigenia dans sa fonction constante double Fortune d'Antium, de la Diane de Némi,
de divinité maternelle et courotrophe. de la Mater Matuta de Satricum, de la Junon de
Ainsi le quadruple témoignage de l'épigra- Capoue, pour ne citer que les plus illustres
phie, à travers les dédicaces des matrones, des d'entre elles.
monuments figurés, avec sa statue de culte Courotrophe au sens propre, protectrice,
officielle et les humbles terres cuites funéraires comme la Diane et la Junon Lucina de Catulle,
ou votives que lui consacraient ses fidèles, de de l'enfant et de sa mère,
l'onomastique, qui lui conférait l'épiclèse de Dianae sumus in jide
Primigenia, et du mythe, qui faisait d'elle la mère puellae et pueri . . .
nourricière de Jupiter et de Junon, donne-t-il de tu Lucina dolentibus
la Fortune de Préneste l'image constante et Iuno dicta puerperis227 ,
homogène d'une déesse fondamentalement
Fortuna Primigenia est, d'abord, toute-puissante
féconde et maternelle. Parmi cet ensemble, la
dans le domaine des naissances, des
collection des terres cuites prénestines constitue
accouchements et de la vie fragile du nouveau-né, comme
un groupe de documents particulièrement
l'expriment son nom, Primigenia a gignendo, aux
précieux, tant pour la connaissance du contenu
termes mêmes de Cicéron {leg. 2, 28), la
doctrinal de sa religion que pour la
dédicace d'Orcevia, qui lui fut offerte nationu cratia,
compréhension de la croyance réelle qu'elle inspirait :
et les terres cuites qui placent sous sa
elles permettent en effet une analyse complète
sauvegarde le petit enfant qu'elle porte dans ses bras
du concept multiforme de courotrophie et,
et qu'elle allaite, aussi bien que les jumeaux
surtout, nous révèlent les aspects affectifs les plus
divins de sa statue cultuelle ou celui, plus âgé,
profonds de la piété qui unissait la déesse à ses
qu'elle regarde à ses pieds, ou encore les
fidèles. Car, mieux encore que toute autre
nourrissons au maillot dont l'image lui était
source et surtout que les expressions plus officielles
consacrée. Religion, à cet égard, essentiellement
de son culte, la religion populaire des dépôts
féminine, comme le suggère, dans le dépôt de terres
votifs226 nous permet de reconnaître dans la
cuites que Fernique découvrit en 1878, la nette
prédominance des têtes de femmes sur les
effigies masculines228. Mais aussi religion d'une
225 Tous les auteurs qui ont décrit ce groupe y ont, sans déesse guérisseuse229, mère secourable dont les
conteste, reconnu un garçon, même si, en l'occurrence, le
terme d'« enfant» peut être ambivalent: Fernique, Étude sur
Préneste, p. 211, n° 209 : «un enfant»; Usener, op. cit., p. 203 :
«mit einem Knäblein»; Della Seta, op. cit., p. 464, n° 13547: l'Etat romain, on se reportera au livre déjà cité de Maule et
«un bambino»; M. Moretti, op. cit., p. 309: «un puttino». Smith, Votive religion at Caere, passim, notamment les
Seuls Maule-Smith, op. cit., p. 118, n. 3, y voient, chapitres II et III où les auteurs, à partir de quelques terres
curieusement, «[a] little girl», sans d'ailleurs, comme on eût pu s'y cuites du dépôt votif de la Vignacela, dégagent « Some
attendre, la mettre en relation directe avec la Junon enfant matters of method» et appellent «Towards an exchange of
de Waedes) louis Pueri. Bien que, en l'état actuel, comme, information» sur la religiosité réelle et personnelle qui se
sans doute, en l'état originel, très fruste, de la statuette, concentrait sur les déesses-mères d'Étrurie méridionale et
exposée à la Villa Giulia, ce genre de détail soit malaisément du Latium. Cf. la recension de R. Bloch, Les dépôts votifs et
discernable, nous ne voyons, pour notre part, aucune raison l'étude de la religion étrusque et romaine, REA, LXIII, 1961,
de remettre en cause l'identification traditionnelle et de p. 96-100.
déceler a little girl dans ce petit personnage (l'ensemble du 227 34, 1 sq. et 13 sq.
groupe, notre PL VI, 1, ne dépasse pas 0,13 m) selon toute 228 RA, XXXV, 1878, p. 240. La même observation
apparence asexué. s'applique aux dépôts votifs de Capoue (J. Heurgon, op. cit.,
226 Pour ce qui suit et pour l'apport irremplaçable et le p. 334) et de Satricum (Della Seta, op. cit., p. 302).
renouveau que leur étude, jusqu'à présent trop négligée au 229 Dont le culte dut être saisi de la même « follia
profit de la religion romaine pontificale et de ses terapeutica» (Della Seta, op. cit., p. 166) qui, à partir du IVe
codifications systématiques, procurerait à la connaissance de la siècle, s'empara de tous les sanctuaires italiques et qui, selon
religion italique, considérée dans sa réalité vivante, et non l'expression pittoresque de Maule-Smith, op. cit., p. 63, « had
sous la forme artificielle qu'elle revêt dans la religion de made something like a clinic of every village shrine».
52 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA«

pouvoirs curatifs et tutélaires étaient sans type de la Mère divine que nous renvoie
limites, comme l'indiquent les nombreux ex-voto l'universalité des courotrophes locales, celle de
anatomiques, de toute nature, qui proviennent Fortuna Primigenia comme de ses homologues
du même dépôt, le seul, parmi tous ceux qui ont italiques. Accoucheuse, nourricière, guérisseuse et
été trouvés sur le territoire de Préneste, qu'on funéraire, attachée à l'apparition de la vie, à sa
puisse être enclin à lui attribuer. Déesse à qui conservation et à sa renaissance, elle est
ses fidèles confient toutes leurs espérances et réellement la Mère surnaturelle de ses fidèles,
qui les guérit de tous leurs maux, son rôle ne l'universelle protectrice qui les défend dans les
s'achève pas avec la vie d'ici-bas. Toute-puissante périls de la naissance et de la maladie et qui les
sur le monde des vivants qu'elle faisait naître à suit jusque dans la tombe.
la lumière, elle ne l'était pas moins sur le destin S'il est, toutefois, un trait spécifique de la
posthume des morts que, telle, depuis un religion prénestine, c'est bien dans cette
lointain passé, la courotrophe Cretoise de Mavro domination sans conteste, qui s'impose aux dépens de
Spelio, telle, plus proche d'elle à la fois dans Jupiter lui-même. Au terme de leur analyse de la
l'espace et dans le temps, la courotrophe religiosité étrusco-latine, telle qu'elle s'exprime
sicilienne de Megara Hyblaea230, elle recevait en son par les terres cuites des dépôts votifs,
sein maternel pour les protéger dans leur vie Q. F. Maule et H. R. W. Smith en viennent à
d'outre-tombe et, donneuse de toute fertilité, opposer la primauté de hire des dieux, qui
pour les conduire à une nouvelle naissance. s'affirme dans les manifestations des cultes
Non que Fortuna Primigenia fût, en elle- officiels, à la primauté de facto des déesses, qui
même, une divinité funéraire, déesse de la mort régnent miséricordieusement sur la piété
et souveraine des royaumes infernaux. Le rôle populaire231. Or, à Préneste, l'une et l'autre
qu'elle joue en ce domaine, et que nous ne coïncident : la domination de droit de la Primigenia,
percevons qu'à travers les deux terres cuites souveraine et poliade, et l'emprise de fait que,
funéraires découvertes au siècle dernier, reste maternelle et tutélaire, elle exerce sur la
secondaire et de toute façon accessoire. Mais, croyance de ses fidèles. Aussi nul dieu n'est-il de
héritière de la Terre-Mère méditerranéenne, stature à rivaliser avec elle, et l'impérialisme de
maîtresse des vivants et des morts, et, d'autre Fortuna y exclut celui de Jupiter. Le culte local
part, grande divinité locale dont l'image, placée de Jupiter Imperator, malgré l'emphase, toute
dans la tombe, est celle de la maîtresse du lieu, prénestine232, de son nom, n'a pas laissé de trace
elle continue d'y dispenser le don vivace de la durable dans l'histoire de la ville, dont il ne fut
fécondité, qu'elle détient suprêmement : déesse, apparemment qu'un culte secondaire233. Tenus
non de la mort, mais de la vie jusque dans
l'au-delà. Ainsi, courotrophe dans la plénitude de
ses fonctions, foncièrement indifférenciée et 231 Maule-Smith, qui, op. cit., p. 102 sq., sont tentés «for
objet d'une dévotion populaire à la confiance describing the religion of all Latium as de hire a religion of
illimitée, qui s'en remet à elle de tous ses gods though de facto a religion of goddesses».
besoins et de toutes ses craintes, elle réalise 232 La vantardise et la superbe des Prénestins étaient
entre ses mains une concentration des pouvoirs proverbiales, comme en témoignent les brocards de Plaute,
Ba. 18:
qui fait d'elle la souveraine, non seulement de Praenestinum opino esse: ita erat gloriostis.
ses fidèles, pris individuellement, mais aussi, N'est-ce pas cette même gloria, et le goût des surnoms
collectivement, de sa ville dont elle est la rutilants par lequel elle se manifeste, qui les inspira
divinité principale et poliade. Cherche-t-on à également, lorsqu'ils firent choix, pour leur déesse poliade, d'un
retracer la genèse de cette omnipotence aux formes titre non moins ostentatoire: Fortuna Primigenia?
tentaculaires, c'est incontestablement à 233 La statue de Jupiter Imperator avait, selon Tite-Live, 6,
29, 8-9, été enlevée de Préneste par le dictateur T. Quinctius
(Cincinnatus), qui s'empara de la ville en 380, et par lui
dédiée au Capitole, entre la cella de Jupiter et celle de
Minerve, avec l'inscription suivante : his ferme incisa litteris
23U E. J. Forsdyke, The Mavro Spelio cemetery at Knossos, fuit : « luppiter atque diui omnes hoc dederunt ut T. Quinctius
ABS A, XXVIII, 1926-27, p. 263; 290 sq. et pi. XXI; A. Evans, dictator oppida nouem caperei». Cicéron, toutefois, Vetr. 4,
The palace of Minos at Knossos, Londres, H, 2, 1928, p. 556 sq. 128-129, quand il dénombre les trois statues de Jupiter
et pi. XXI b; et supra, p. 44. Imperator connues dans le monde (celle du Capitole, une
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE COUROTROPHE 53

en minorité par cette mère dominatrice, les deux re de la déesse prophétique234, sans commune
Jupiters prénestins dont l'existence est plus mesure, l'un comme l'autre, avec leur
sûrement attestée, le Puer et i'Arkanus, homologue romain, le tout-puissant Jupiter Optimus
n'apparaissent, le premier, que comme l'enfant divin de Maximus du Capitole.
la courotrophe, le second, que comme l'auxiliai- Aussi, dans ces conditions, convient-il de
reconsidérer le problème des rapports
généalogiques de Jupiter et de Fortuna, tel que, dans le
seconde à l'entrée du Pont-Euxin, la troisième, enlevée par premier ébranlement causé par la découverte de
Verres à Syracuse; en fait, le Zeus Ούριος des Grecs, cf. la dédicace d'Orcevia, Fortuna Diouo fileia, il a
G. Abeken, Giove Imperatore ossia Ό rio, Ann. Inst., 1839, été posé par la critique à la fin du siècle dernier.
p. 62-72, et P. Cayrel, Autour du De Signis, MEFR, L, 1933,
p. 153-155), rappelle qu'il avait encore pu la voir dans sa L'aspect «fille de Jupiter», sans que, pour autant,
jeunesse, quod in Capitolio uidimus (elle fut en effet détruite nous songions à mettre en doute sa réalité,
lors de l'incendie du temple, en 83), et affirme qu'elle avait n'apparaît à aucun moment dans les monuments
été rapportée de Macédoine par (T. Quinctius) Flamininus, figurés de Fortuna Primigenia. Un point capital,
après sa victoire de Cynoscéphales, en 197. La confusion est
évidemment due à l'homonymie des deux personnages, en revanche, se trouve acquis. Par le témoignage
porteurs du même prénom et du même nom, et que seul irremplaçable qu'elles nous apportent sur sa
leur cognomen, que ne mentionnait pas l'inscription du religion populaire et sur la relation vécue qui
Capitole, permettait de distinguer. Mais de quel côté, de l'unissait à ses fidèles, les terres cuites prénes-
Cicéron ou de Tite-Live, se trouve l'erreur? Selon J. Heur- tines et leurs variations révélatrices sur le type
gon, L· Cincius et la loi du «claims annalis», Studi Malcovati,
Athenaeum, XLII, 1964, p. 432-437; et Un antiquaire du temps canonique que leur offrait la statue de culte,
de Cicéron : L Cincius, BSAF, 1965, p. 35 sq., la notice de nous permettent de voir cette dernière, c'est-
Tite-Live, dans ce passage comme en 7, 3, sur la cella de à-dire de la concevoir, avec les yeux mêmes dont
Minerve et le rite de la plantation du clou, remonte à ils la voyaient. La statue décrite par Cicéron
l'antiquaire Cincius. Mais Tite-Live aurait été doublement cesse d'être le seul document figuré que nous
infidèle à sa source. Car il aurait fait erreur non seulement possédions sur le culte courotrophique de
sur la personne, et confondu T. Quinctius (Flamininus) avec
son homonyme du IVe siècle, T. Quinctius (Cincinnatus), Fortuna : grâce aux frustes terres cuites qui,
mais encore sur la nature de l'offrande : non point la statue désormais, l'entourent, comme elles le faisaient jadis
de Zeus, effectivement placée au Capitole, mais par dans son temple avant d'être mises au rebut
Flamininus, alors que Cincinnatus n'y aurait dédié qu'une dans quelque stipe votiva, nous ne pouvons plus
couronne d'or, comme l'atteste Festus, 498, 4 : trientem tertium douter de l'authenticité du témoignage cicéro-
pondo coronam auream dedisse se lotti donum scripsit
T. Quintius dictator cum per nouem dies totidem urbes et nien, suspecté par Warde Fowler, puis par
decimam Praeneste cepisset. L'emplacement choisi pour l'ex- Meister, tant en raison de sa date tardive que
voto, remarque J. Heurgon, le mur qui séparait les deux parce qu'il reposait sur une œuvre plastique,
chapelles, convient en effet beaucoup mieux à une couronne susceptible d'être influencée par les canons de
qu'à une statue. Pourtant, dans la discussion qui suivit cette l'art grec plutôt que fidèle à la théologie
communication à la Société des Antiquaires de France, il lui
fut objecté qu'une statue pouvait, tout aussi bien, avoir été latine235. Or cette théologie, comme l'iconographie
dressée en cet endroit. J. Bayet, dans son édition du livre VI dans laquelle elle s'incarne, est, invariablement,
de Tite-Live, Les Belles Lettres, 1966, p. 53, n. 1, reste
favorable à la dédicace par Cincinnatus, en 380; surtout si,
comme il semble, l'inscription, que Tite-Live ne cite pas
exactement - ferme -, est démarquée d'un original en une intention particulière, la couronne d'or, pour les neuf
saturniens (cf. le commentaire de Weissenborn-Müller, ad autres villes, d'importance secondaire, et, don majeur, la
loc). Enfin, un argument décisif a été apporté par G. de statue enlevée à Préneste, pour la dixième? Ajoutons que la
Sanctis, Storia dei Romani, II, 2e éd., Florence, 1960, p. 237, confusion entre les deux vainqueurs, outre leur homonymie,
n. 31 : Flamininus n'était pas dictateur; or le titre, que citent a pu également être facilitée par les relations entre Préneste
à la fois Tite-Live et Festus, était un élément authentique de et la famille de Flamininus, dont témoigne la base dédiée
l'inscription, qui fut donc bien gravée par T. Quinctius dans la ville par son propre frère Lucius {infra, p. 80). En
Cincinnatus. Pour le reste, la contradiction entre les sources tout cas, le culte de Jupiter Imperator, tel qu'il avait été
antiques n'est qu'apparente : Tite-Live, qui traite de la pratiqué à Préneste, ne se releva pas de ce coup et aucun
reddition de Préneste, ne mentionne que la statue, prise de autre témoignage ne permet de croire qu'il existait encore à
guerre rapportée de la ville vaincue; Festus, que le poids de l'époque classique.
la couronne, qui, seul, lui importe en l'occurrence. Mais 234 Supra, p. 22.
Cincinnatus n'a-t-il pu dédier simultanément les deux 235 Warde Fowler, Roman Festivals, p. 225 sq.; Meister,
offrandes, peut-être même, si l'on veut assigner à chacune d'elles Lateinisch-griechische Eigennamen, p. 115.
54 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

celle d'une déesse-mère. Sa cohérence est et par les relations de la déesse de Préneste avec
d'autant plus frappante qu'elle s'exprime à travers les pouvoirs établis, les magistrats de la
des types variés, mais qui, tous, ont la même République, les rois d'Orient et les empereurs.
signification symbolique et se rattachent au Pourtant, malgré la dispersion des témoignages qui
thème initial officiellement posé par la statue de s'y rapportent, nous devinons sa continuité,
culte. Doctrine officielle et sentiment populaire héritée de la religion archaïque, qui se poursuit,
en sont d'accord : que Fortuna soit représentée ininterrompue, aux IVe-IIe siècles, toujours
avec ou sans enfant, qu'elle allaite un nourrisson vivante en cette période de désagrégation des
ou veille sur un enfant déjà plus grand, assis à croyances traditionnelles qu'est le dernier siècle
ses pieds; qu'elle tienne la grenade chère à la de la République, où Cicéron mentionne la piété
chthonienne Persephone et à Héra, ou l'un de des matrones comme une réalité contemporaine,
ces fruits que les Maires celtiques portent sur colitur a matribus, avec le verbe au présent. Au
leurs genoux et qui signifient la même fertilité; début de l'Empire encore, un ex-voto de marbre,
ou qu'elle désigne de la main son sein maternel figurant les Fortunes accoucheuses d'Antium et
et nourricier, toutes ces figures sont une dédié dans le sanctuaire de Préneste236, atteste la
illustration vivante du thème de la maternité. C'est vitalité persistante, à travers les siècles, du culte
toujours la même fécondité universelle et courotrophique de Fortuna Primigenia. Même
essentielle, inscrite dans son nom de Primigenia - s'il n'en est pas l'aspect le plus spectaculaire, il
a gignendo, disait Cicéron -, que traduisent ces est une donnée permanente de sa religion.
attributs et ces gestes équivalents, qui Toutefois nous devons constater que, quelle
confirment, s'il en était besoin, que tel est bien l'aspect que soit l'homogénéité de ces divers
fondamental et premier de la déesse. témoignages, il existe, entre certains d'entre eux, un
Si peu précise que soit leur datation, ces évident décalage. S'il ne peut être question de
statuettes des IVe-IIe siècles nous font tirer des quelques terres cuites qui représentent
néanmoins connaître un état de la religion prénestine Fortuna Primigenia des conclusions statistiques
sensiblement antérieur au texte du De diuina- comparables à celles qu'autorisent les quelque
tione et qui rejoint, dans le temps, ces premiers cinq mille et six mille objets du dépôt votif du
monuments du culte de Fortuna que sont Pizzone à Tarente et du fondo Patturelli à Capoue
l'inscription d'Orcevia, du IIIe siècle, et les plus ou, exemple plus fabuleux encore, les trente
anciennes constructions du temple de Jupiter mille pièces de celui du fondo Giovinazzi à
Puer et de la grotte, qui remontent également Tarente237, l'on peut observer néanmoins
aux IVe-IIIe siècles. Ce faisant, elles nous qu'aucune des statuettes trouvées à Préneste n'associe
fournissent quelques éléments d'une chronologie à la déesse les deux enfants divins que l'on
qui, pour être lacunaire, n'en est pas moins* vénérait dans \\aedes) louis Pueri sous les noms
probante. Car cette religion courotrophique de de Jupiter et de Junon238. Comme si la religion
Fortuna Primigenia, essentiellement matronale
et qui se tient à l'humble niveau de la dévotion
populaire, n'a pas laissé dans l'histoire de
236 O. J. Brendel, Two Fortunae, Antium and Praeneste, AIA,
souvenirs éclatants, liés à des noms propres LXIV, 1960, p. 4147. Cf. infra, p. 152-155.
prestigieux : une Orcevia, si illustre que soit sa 237 Capoue : J. Heurgon, Capoue préromaine, p. 334;
famille dans la noblesse locale, ne soutient pas la Tarente : P. Wuilleumier, Tarente des origines à la conquête
comparaison avec le consul Q. Lutatius Cerco, le romaine, p. 396, n. 7, et 399.
roi Prusias ou, bien plus tard, les princes de la 238 Gerhard avait jadis voulu reconnaître Fortuna, Jupiter
et Junon, dans un groupe de terre cuite, qui représente une
dynastie des Flaviens et, peut-être, des Sévères, femme assise entre deux enfants, un garçon et une fille,
qui firent hommage à la Fortune de Préneste. presque des adolescents, à en juger par leur taille, qu'elle
Religion de femmes, vite ensevelie dans la enlace de ses bras et qui, chacun, posent une main sur le
grisaille quotidienne des accouchements et de la sein de leur mère (Antike Bildwerke, pi. IV, 1 : « Fortuna von
petite enfance, et qui est éclipsée à nos yeux par Präneste»; cf. Text zu antiken Bildwerken: Prodromus,
l'aspect oraculaire du culte, par la mise en scène Munich-Stuttgart-Tübingen, 1828, p. 58-60 et 100, n. 134; et
Lenormant, s.v. Ceres, DA, I, 2, p. 1062 sq. et fig. 1307, qui,
dont s'entouraient les consultations et que décrit dans la même ligne éleusinienne que Gerhard - cf. supra,
Cicéron, et, plus encore, par ses aspects officiels p. 47 - les nomme «Demeter, Coros et Cora»). L'interpréta-
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 55

populaire, prompte à dédoubler, c'est-à-dire à que la Fortune de Préneste dut sa renommée la


majorer la déesse elle-même qu'elle implorait, plus durable dans le monde romain. A elle seule,
n'avait pas prêté une égale attention aux deux sa fonction de déesse-mère, si importante qu'elle
enfants-dieux qu'elle nourrissait, plus sensible à fût, ne pouvait lui conférer qu'un rayonnement
la fonction courotrophique de la divinité, mère limité et ne lui attirer les honneurs et les actions
de qui elle attendait vie, sauvegarde, guérison et de grâces que des matrones de Préneste et des
protection dans les ténèbres de l'outre-tombe, bourgades environnantes. En dehors de la cité,
qu'au mythe théogonique qui plaçait dans ses d'autres déesses analogues, d'autres Fortunes
bras les jeunes dieux de l'Olympe. Jointe à la même, devaient limiter son expansion.
remarque que nous faisions précédemment sur Souveraine sans rivale dans sa ville, elle se heurtait,
l'absence, dans les monuments figurés de sitôt sortie de Yager Praenestinus, à la
Fortuna, de toute référence à sa généalogie officielle concurrence des déesses-mères voisines, ses égales et
de Diouo fileia, cette nouvelle lacune ne laisse ses semblables, la Diane de Némi, la Mater
pas que d'appeler la réflexion. A tel point que Matuta de Satricum, la Junon de Capoue, ou les
l'on pourrait, au moins comme hypothèse de Fortunes d'Antium. Mais son autre fonction,
travail, soupçonner dans l'édifice complexe du celle de distributrice des sorts, l'appelait à un
culte prénestin l'existence de plusieurs couches avenir infiniment plus brillant et à une célébrité
mythiques et rituelles et se demander si, au internationale qui, toutes proportions gardées,
fonds premier du culte rendu à la déesse n'est pas sans rappeler celle des grandes
Primigenia, mère originelle des hommes et d'un divinités oraculaires du monde grec. Sans les sortes
dieu enfant nommé Jupiter, ne se serait pas par lesquelles elle faisait connaître l'avenir,
superposée, dans un second temps, une version Fortuna Primigenia fût restée, comme elles, une
nouvelle du mythe, qui représenterait déjà, sous grande déesse locale, mais sans plus, objet de la
sa forme olympienne, un remodelage du culte, ferveur des foules italiques, mais qui jamais
désormais ouvert à Junon; enfin, au terme n'eût connu cette gloire qui, au delà des mers,
ultime de l'évolution, apparaîtrait la filiation lui valut jusqu'à l'hommage des rois
jovienne de Fortuna, si tardive qu'il n'est pas hellénistiques.
impossible de conjecturer qu'elle reflète une C'est dans la première quinzaine d'avril
innovation savante, une mythologie officielle, qu'avait lieu à Préneste la grande fête de
plus ou moins artificiellement plaquée sur le Fortuna Primigenia. Cette solennité était propre à la
culte primitif, plutôt qu'une tendance spontanée ville : rien n'y correspond, ni dans les calendriers
de l'âme populaire. épigraphiques romains, ni dans les Fastes
d'Ovide. Seuls les Fasti Praenestini la mentionnent;
encore le texte de Verrius Flaccus est-il si mutilé
IV - « Praenestinae sortes»: que la date elle-même ne se laisse déterminer
Fortuna Primigenia, déesse oraculaire que par conjecture. Du moins le contenu de la
notice peut-il être restitué en toute certitude :
Quel qu'ait été son prestige de courotrophe [Biduo sacrific]ium maximu[ni] / [fit] Fortunae
et la foi sans bornes qu'elle inspirait à ses Primli]g(eniae). Vtro eonim die / [eius] oraclum
fidèles, c'est pourtant à son caractère oraculaire patet, Iluiri uitulwn i{nmolant). Ce qui subsiste
de l'original est d'ailleurs suffisamment explicite.
La fête principale de la déesse durait donc deux
jours de suite, les 9 et 10 avril, à ce qu'il
tation, encore citée, quoique avec scepticisme, par Peter semble239, mais l'oracle n'était ouvert que durant
(Roscher, I, 2, col. 1543) et Hild (DA, II, 2, p. 1270), n'aurait
chance d'être acceptable que si l'origine prénestine de la
terre cuite était sûrement établie. Or le dessin en est
emprunté à Montfaucon, L'Antiquité expliquée, Suppl. I,
p. 235 sq. et pi. LXXXV, 2, qui ne donne aucune indication 239 Nous donnons la restitution d'A. Degrassi, /. /., XIII, 2,
de provenance et ne la considère que comme «une mère qui p. 128 sq. et 438, qui diffère légèrement, sans que, pour
embrasse ses deux enfants». Telle est l'unique source de la autant, le sens en soit modifié, de celle de Mommsen, CIL I2,
légende forgée par Gerhard et qui, depuis, est justement p. 235 et 339: [hoc biduo sacrifici]um niaxitnu[tn]; Fortunae
retombée dans l'oubli. Prim[i]g(eniae), utro eorum die oraclum patet, Iluiri uituhim
56 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA.

l'une de ces journées, qui était le moment déesses que des femelles240. Si bien qu'on a
essentiel de la cérémonie. C'est alors qu'avait prétendu que cette offrande s'adressait non
lieu le sacrifice officiel que les magistrats point à Fortuna, mais à Jupiter Puer24X - au
municipaux offraient à la déesse et qui a beaucoup mépris évident du texte, qui dit expressément
étonné, en raison de la nature de la victime. Car FORTVNAE PRIM[I]G(ENIAE) . . . Iltiiri uitulum
l'immolation d'un veau à une divinité féminine i{nmolant). Il faut en conclure, apparemment,
contredit formellement à la règle de la victime que la notion de victime propre, imperative dans
propre, qui, avant de préciser quelle espèce la religion romaine, n'avait pas la même rigueur
convient à chaque divinité, prescrit d'abord de dans les autres religions italiques. Aussi bien, la
n'offrir aux dieux que des animaux mâles et aux succession des deux jours de fête de Fortuna
Primigenia n'est-elle pas davantage conforme à

i[nmolant]. Longtemps, la critique a été partagée sur la date


qu'il convenait d'assigner à la fête et, entre les 8 et 12 avril,
toutes les combinaisons possibles ont été proposées. Ainsi servées dans les F. Praenestini, l'une, le 16 avril, l'autre, plus
Peter, dans Roscher, I, 2, col. 1544; Hild, DA, II, 2, p. 1271; claire, le 24, où elle rattache au 23 l'annotation en petits
Fernique, Étude sur Préneste, p. 89, la fixent au 9 et au 10; caractères, lidia Augusta, etc., en face de laquelle elle se
Marucchi, BCAR, XXXII, 1904, p. 239; XXXV, 1907, p. 292; et trouve (/. /., XIII, 2, p. 128-131). Or ni le tracé (de gauche à
DPAA, X, 1, 1910, p. 84, tient pour les 10 et 11; tandis que droite) ni la place (devant la dernière ligne du texte qu'elles
Vaglieri, BCAR, XXXVII, 1909, p. 227; 261, n. 81; et 264, concernent) de ces larges courbes ne rappellent
l'imperceptible «lineola» d'A. Degrassi (plus comparable à une
n. 89, hésite entre les 8-9, 9-10 et 10-11; et que Bouché-
Leclercq, Histoire de la divination, IV, p. 150, se garde apostrophe et placée beaucoup trop haut, presque au-dessus de
d'indiquer une date précise. Mais Preller, Rom. Myth., II, ludi). Si délicate que soit l'appréciation de ces détails
p. 191; Wissowa, RK2, p. 260; Otto, RE, VII, 1, col. 27; Latte, paléographiques et quelle que soit l'origine de ce petit trait,
Rom. Rei., p. 179, se sont ralliés à la date des 11 et 12, qui il ne semble donc pas qu'on puisse en tirer les conclusions
était celle non seulement de Mommsen, mais, déjà, de qu'A. Degrassi a voulu en dégager. Aussi garderons-nous,
Foggini, l'éditeur du calendrier de Préneste, en 1779. pour notre part, le calendrier suivant :
Mommsen, cependant (qui, dans la première éd. du CIL I, 1863, (Degr. 10.) ^· Χ Τ "<m tnaximu[m]
p. 316 et 410, avait placé le fragment au 9 avril), après l'avoir, 1^1 Fortunae PrimUig., etc.
dans la seconde éd., en 1893, attribué au 11, d'où, pour la oraclum patet, etc.
fête, les 1 1 et 12, ajoutait : «ut videtur». De fait, A. Degrassi le (11.) 10. XT Ludi in Circo, etc.
rapporte, pour sa part, au 10, ce qui entraîne, pour le 1^1 dedicata est,
biduum, les 10 et 11 avril. Ni l'une ni l'autre de ces deux
solutions ne nous semble toutefois satisfaisante. Dans la rapportant les 1. 4 et 5, comme il s'impose, au 10 avril, les 1. 1
reconstitution de ce véritable puzzle que sont les fragments à 3, au 9, ce qui nous donne, pour les fêtes de Préneste, le
des Fasti Praenestini, un ensemble apparaît, formé par les biduum des 9 et 10 avril.
trois lignes consacrées à Fortuna Primigenia, que nous avons 240 Telle qu'elle est énoncée par Arnobe, 7, 18-19: dis
citées, et par les deux lignes suivantes : Ludi in Circo. M(atri) feminis feminas, mares maribus hostias immolare abstrusa et
d(eum) M(agnae) I(daeae) in Pal[atio~\, quod eo die aedis ei / interior ratio est uulgique a cognitione dimota, et respectée
dedicata est, qui, sans ambiguïté, cette fois, indiquent le 10 par la législation de Cicéron, leg. 2, 29 : iam illud ex instituas
avril. C'est donc à partir de cette date, qui est le seul élément pontificum et haruspicum non mutandum est, quïbus hostiis
connu, que l'on doit essayer de retrouver la date inconnue immolandum quoique deo, cui maioribus, cui lactentibus, cui
de la fête de Fortuna. Tout le problème revient en fait à maribus, cui feminis (même si le principe souffre des
déterminer si les deux notices se réfèrent au même jour, exceptions : cf. Krause, s.v. Hostia, RE, Suppl. V, col. 268-271;
l'une pour Préneste, l'autre pour Rome, ce que croit A. De- Latte, Rom. Rei, p. 380 sq.). De fait, à Rome, lorsque les
grassi, ou si, comme nous le pensons, elles concernent deux Arvales invoquent Fortuna Redux, c'est une bos femina aurata
jours successifs, le 9, puis le 10 avril. L'argumentation d'A. qu'ils immolent en son honneur (CIL VI 2074, 1, 58, et 2086, a.
Degrassi, /. /., XIII, 2, p. 144 (cf. pi. XLI; mais cette 101 et 213; peut-être aussi 2052, a. 70: [uaccanï]). On ne
photographie du calendrier, reconstitué au Musée national romain saurait, évidemment, tirer aucune conclusion du texte de
en fonction de l'hypothèse du 11 avril, doit être rectifiée par Tite-Live, 45, 44, 8, relatif au double vœu dont Prusias
le dessin de la pi. XLIII, qui montre la discontinuité des s'acquitta en 167 : Romae in Capitolio decem maiores hostias et
divers fragments), se fonde sur la « lineola revocatoria » qu'il Praeneste imam Fortunae (cf. supra, p. 3, n. 4). Du
a été le premier à discerner devant ludi, et qui l'incite à parallélisme des deux sacrifices, il ne s'ensuit nullement que la
rapporter les Megalesia et le natalis du temple de la Magna victime offerte à Fortuna Primigenia ait été, elle aussi, maior
Mater au même jour que le sacrificium maximum de Fortuna plutôt que lactens.
Primigenia, ainsi fixé au 10 avril. Mais ce trait minuscule, qui 241 Bouché-Leclercq, op. cit., p. 149; Preller, Ròm. Myth., II,
apparaît en effet à un œil exercé, a-t-il bien la signification p. 191, n. 2; Hild, DA, II, 2, p. 1271; Vaglieri, BCAR, XXXVII,
qu'on lui prête? Deux «lineae» de cette nature sont 1909, p. 227.
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 57

l'usage romain. En de tels cas, les jours la cité, oraculaire et poliade. Ainsi s'expliquerait
consacrés aux dieux sont, rituellement, les jours que, seul, le contenu de la journée officielle eût
impairs, et les feriae qui, à Rome, se poursuivent été mentionné au calendrier, tel du moins qu'il
durant plusieurs jours, se déroulent suivant un nous est parvenu, les sacrifices et les prières que
rythme discontinu, qui laisse libres, dans les maires ne manquaient pas d'adresser à
l'intervalle, les jours pairs : ainsi des Lemuria, qui Fortuna Primigenia et aux enfants divins, Jupiter et
tombent les 9, 11 et 13 mai, jours néfastes, tandis Junon, pouvant n'avoir eu qu'un caractère
que les 10 et 12 sont jours profanes, et même privé242. A l'occasion de la fête de Fortuna, l'on
comitiaux; de même les Lucana des 19 et 21 donnait à Préneste des jeux fastueux qui, par
juillet, jours néfastes également, tandis que le 20 leur durée de huit jours, égalaient ceux de
est jour comitial. Ne cherchons donc pas Rome; d'autant que leur organisation
systématiquement à retrouver dans le rituel prénes- n'incombait pas seulement à la cité, mais, régulièrement,
tin les règles spécifiques de la religion romaine les questeurs de Rome les prenaient à leur
pontificale et son scrupuleux souci du détail. charge et d'autres magistrats romains y
Ce qui, en revanche, suscite un étonnement assistaient, rehaussant ainsi de leur présence l'éclat
plus légitime, c'est que l'oracle, qui était l'une de la cérémonie243.
des pièces maîtresses du culte, n'ait pas été
accessible durant toute la fête, comme cela eût
paru naturel. Y avait-il une journée de 242 Comme, à Rome, les Matronalia du 1er mars, fête de
cérémonies préparatoires, puis, le lendemain, l'essentiel Junon Lucina et des matrones, qui, quel que fût par ailleurs
de la solennité, avec la consultation des sorts et son lustre, n'appartenait pas au cycle des feriae publicae
le sacrifice? Il ne le semble pas. Rien n'indique, (Wissowa, RK2, p. 185).
en effet, que l'ordre des cérémonies ait été fixe. 243 Nous ne possédons que peu de renseignements, et très
indirects, sur ces ludi de Préneste, qui ont beaucoup
Si l'on prend à la lettre les termes de Verrius préoccupé les éditeurs de Cicéron, mais fort peu les historiens de
Flaccus, utro eorum die, ce pouvait être soit le Fortuna, et dans lesquels on a voulu voir des jeux votifs,
premier, soit le second jour, au gré ou des célébrés à l'occasion de la victoire de Thapsus, alors qu'il
duumvirs, ou des prêtres du sanctuaire, ou, plus s'agit en fait de jeux annuels. Les deux sources principales
vraisemblablement, de la déesse elle-même, sont deux textes de Cicéron. Dans le premier, le Pro Plancio,
prononcé en 54, il n'hésite pas à reconnaître les mérites de
puisque, dans le culte de Préneste, rien ne se M. Iuuentius Laterensis, compétiteur malheureux de son
faisait qui n'eût été prescrit par sa volonté, client. Bien mieux, il reproche à la partie adverse, L. Cassius,
Fortunae monitu, comme le répète Cicéron (din. en l'occurrence, de n'avoir pas fait de Laterensis un éloge
2, 86). En tout cas, cette relative improvisation suffisant, et d'avoir passé sous silence les summa ornamenta
n'est pas, elle non plus, dans l'esprit de la dont il pouvait se targuer, pour ne mettre en relief que des
points secondaires de sa carrière et de son activité : Alia
religion romaine pontificale : comme si la quaedam inania et leuia conquiras. «Praeneste fecisse ludos».
religion locale de Préneste eût gardé, en pleine Quid? alii quaestores nonne fecerunt? (§ 63). Tel était donc
époque classique, une liberté d'allure fort l'usage enpour
(c'est,' effet,lesenquesteurs
tant que demagistrat
Rome auromain,
Ier siècle
non av.
comme
J.-C.
éloignée de la pesanteur administrative de son
illustre voisine. Mais pour quelle raison la fête se magistrat municipal, décurion ou duumvir, que Laterensis a
donné cette preuve de munificence; cf. l'éd. de P. Grimai,
déroulait-elle en deux temps et à quels rites était Les Belles Lettres, ad /oc, p. 106, n. 1 ; et Münzer, s.v.
consacrée l'autre journée? Peut-être cette Inventais, RE, X, 2, n° 16, col. 1366). Quant à la date de ces
division répondait-elle à la bipartition que nous jeux de Préneste, elle se déduit, non sans difficulté, d'une
avons déjà constatée dans le mythe étiologique, lettre à Atticus, 12, 2, 2, approximativement contemporaine
dans la structure du sanctuaire et dans la nature de la bataille de Thapsus (6 avril 46). A Rome, les faux bruits
se multiplient sur le cours que prend la guerre et les revers
même de la déesse. Fortuna est à la fois une que César y aurait subis : Ludi interea Praeneste. Ibi Hirtius et
déesse-mère et une déesse des sorts. Il se peut isti omnes. Et quidem ludi dies VIII. Quae cenae, quae deliciae!
que, pendant les deux jours que durait sa grande Res interea fonasse transacta est. Ο miros homines! ... Il est
fête annuelle, elle ait été honorée, malheureusement impossible de déterminer avec exactitude
successivement et séparément, d'une part comme déesse la date de cette lettre. On la datait autrefois de la première
courotrophe par les matrones - de même que quinzaine d'avril, avant que la nouvelle de la victoire de
Thapsus ne fût parvenue à Rome, où elle ne fut connue que
l'était à Rome Fortuna Muliebris -, d'autre part vers le 20 de ce mois. Cependant Schiche, Zu Ciceros Briefen,
par les magistrats, comme divinité principale de Berlin Programm, 1905, p. 8-11, et Jahresberichte des philo-
58 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA«

On a, en outre, voulu déduire de la brève Verrius Flaccus l'oracle de Fortuna ne


notice des Fasti Praenestmi qu'au temps de fonctionnait qu'un jour par an : utro eorum die [eins]

logischen Vereins, 1908, p. 46, a cru pouvoir établir qu'elle fut laïcisés, les jeux de Préneste, Praeneste ludos edis, existaient
écrite au début de mai, le 4 ou le 5; chronologie qu'ont toujours au Ve siècle ap. J.-C. (cf. A. Chastagnol, La préfecture
adoptée Tyrrell et Purser (IV, n° 459, p. 367), mais dont urbaine à Rome sous le Bas-Empire, Paris, 1960, p. 138, n. 5, et
D. R. Shackleton Bailey, dans son édition des Cicero's tetters 280).
to Atticus, Cambridge, 1966, V, n° 238, p. 298, a montré Quant à l'ordre selon lequel ces huit jours de jeux se
l'invraisemblance : bien que la bataille de Thapsus n'eût pas répartissaient autour des dates majeures des 9-10 avril, nous
mis fin à la campagne d'Afrique (qui ne s'achèvera qu'avec la en sommes là encore réduit aux hypothèses : soit que la fête
prise d'Utique, la chute de Thapsus assiégée et la capture du de Fortuna fût précédée (comme les ludi Apollinares, Ceriales
vaisseau de Scipion; cf. J. Carcopino, César, p. 943 sq.), ou Megalenses), soit qu'elle fût suivie (comme les ludi
qu'auraient eu d'« étonnant» - miros hominesi - les Florales), ou encore encadrée par les jeux (comme les ludi
réjouissances des Césariens à l'annonce de la victoire? La lettre est Romani, quand leur durée eut été portée à quinze, puis seize
donc antérieure, sinon à la bataille elle-même, du moins au jours). Il est en tout cas exclu que, comme l'ont cru Schiche,
moment où elle fut connue à Rome, et D. R. Shackleton Berlin Programm, 1905, p. 9, qui les rapproche du mot
Bailey la daterait, pour sa part, de la fin de mars ou du début d'ordre Félicitas, donné par César à Thapsus {Bell. Afr. 83),
d'avril 46, en tout cas avant le 12, car il tient pour impossible puis Tyrrell-Purser, ad loc, IV, p. 368, les ludi de Préneste
que les jeux de Préneste aient coïncidé avec les ludi Ceriales aient été des jeux votifs, offerts en action de grâces à Fortuna
qui se déroulaient à Rome du 12 au 19 avril. pour la victoire de Thapsus, et cela pour deux raisons. Outre
Cette interprétation, telle qu'elle est formulée et qu'elle qu'il eût été prématuré de se réjouir de la victoire et d'en
rend compte, en particulier, du comportement inconsidéré rendre grâces avant que l'affaire tout entière ne fût réglée
des Césariens, permet donc de rattacher les ludi de Préneste -res interea fortasse transacta est, écrit Cicéron à Atticus -, le
au [sacrific]ium maximu[m] de Fortuna Primigenia, les 9 et texte du Pro Plancio, antérieur de huit ans à la victoire de
10 avril, bien que nous ne puissions suivre l'auteur jusqu'à Thapsus, et qui fait allusion à des ludi répétés, c'est-à-dire
l'extrême fin de ses conclusions. Car le calendrier des jeux périodiques, indique, sans ambiguïté possible, qu'il s'agissait
romains était singulièrement chargé en ce début d'avril, de jeux annuels, qui faisaient partie intégrante de la fête de
occupé, presque sans interruption, par les ludi Megalenses, Fortuna Primigenia. Reste l'hypothèse de P. Veyne, Les jeux
du 4 au 10, puis par les ludi Ceriales, du 12 au 19. Faudra- t-il des questeurs de Rome à Préneste, RPh, XLIX, 1975, p. 89-92,
donc, pour accepter la thèse de l'impossibilité alléguée par qui, sans songer au culte local de Fortuna, ni prendre garde
D. R. Shackleton Bailey, admettre que les seuls jours à leur date, croit que ces jeux furent voués par Sulla pour la
vacants, où les magistrats romains eussent pu se libérer, prise de Préneste qui, en 82, suivit la victoire de la porte
étaient ceux qui, fin mars - début avril, précédaient les fêtes Colline (1er novembre) : mais, dans ce cas, ils auraient eu lieu
de la Magna Mater? Mais qui croira que les Prénestins aient en novembre, non en avril, comme, à Rome, les ludi Victoriae
célébré à cette date des jeux solennels en l'honneur de leur Sullanae, célébrés du 26 octobre au 1er novembre (Degrassi,
déesse, alors que, justement, sa grande fête annuelle avait /. /., XIII, 2, p. 525 sq.).
lieu quinze jours plus tard? Faute de pouvoir préciser Par ailleurs, A. Piganiol, Recherches sur les jeux romains,
davantage la date des ludi de Préneste, nous pouvons donc Strasbourg, 1923, p. 130 et 133, a soutenu que, comme
au moins tenir pour certain qu'ils avaient lieu, au temps de Saturne, comme le Jupiter Latiaris du Monte Cavo, la
Cicéron, durant huit jours, aux environs des 9-10 avril, fête Fortune de Préneste comptait au nombre des divinités qui
majeure de Fortuna Primigenia. Ensuite, nous tombons dans recevaient l'offrande sanglante des mimera, des combats de
le domaine de l'hypothèse. Ou bien les magistrats romains, gladiateurs, survivance des sacrifices humains. Outre les
pris par leurs obligations dans la Ville même, n'auraient, si difficultés inhérentes à ce point de vue, la distinction absolue
l'on en croit D. R Shackleton Bailey, pu se trouver à des ludi et des mimera, qui ne doivent pas coexister lors
Préneste que le 11, conjecture difficile, car le texte de d'une même fête (les spectacles de gladiateurs ne pouvant
Cicéron implique clairement qu'Hirtius, alors préteur, et avoir lieu les jours où l'on célébrait des jeux au cirque ou au
tous les amis de César, isti omnes, passèrent à Préneste les théâtre; cf. Marquardt, Le culte chez les Romains, II, p. 262 et
huit jours entiers que durèrent les jeux. Ou bien, et cette 335), ce qui interdit de les placer au moment des ludi d'avril,
solution nous paraît beaucoup plus plausible, ils étaient et le problème que pose le rapport (nié par Wissowa, RK2,
suffisamment nombreux pour se répartir entre eux les p. 465 sq.) des mimera avec le culte des dieux, cette
multiples devoirs religieux auxquels ils étaient astreints : aux affirmation, qui illustre, sur un point particulier, la thèse
édiles curules incombaient les ludi Megalenses, aux édiles d'ensemble de l'auteur sur Fortuna, hypostase de la Grande
plébéiens les ludi Ceriales, les autres magistrats, questeurs Déesse chthonienne sabine (Essai sur les origines de Rome,
comme Laterensis ou préteurs comme Hirtius, pouvant soit Paris, 1917, p. 109-113), n'est étayée par aucun texte sûr. Sans
demeurer à Rome, soit se rendre à Préneste. De l'importance doute l'existence des mimera gladiatoria est-elle bien attestée
que revêtaient encore pour l'administration romaine de à Préneste : la ville avait son amphithéâtre et son école de
l'Empire les fêtes de Fortuna Primigenia, nous avons un gladiateurs (CIL XIV 2991; 3010; 3014; 3015), qui se
ultime témoignage chez Cassiodore, uar. 6, 15, 2, qui atteste révoltèrent en 64 (Tac. ann. 15, 46, 1). Mais il n'est rien qui
que, présidés par le uicarius urbis et même s'ils étaient alors autorise à rapporter nommément au culte de Fortuna
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 59

oraclum potei244. Qu'il en ait été ainsi à l'origine, remment, ou dans les jours qui suivaient
c'est fort probable : primitivement, l'oracle de immédiatement. Croira-t-on que l'oracle répondait ce
Delphes n'était, lui aussi, ouvert qu'une fois l'an, jour-là à la seule question du prince248, et que les
le 7 du mois de Bysios, anniversaire de la calendes de janvier étaient l'un de ces jours de
naissance d'Apollon et de la fondation de consultations extraordinaires, mais répétées
l'oracle. Mais le succès de la mantique apollinienne pendant les quinze ans que dura le règne de
fut tel qu'il fallut accroître le nombre des jours Domitien, auxquelles Fortuna Primigenia
de consultation, qui avaient lieu régulièrement acceptait de se soumettre par faveur spéciale pour
une fois par mois245, sans compter les l'empereur? La solution paraît bien forcée, qui
consultations extraordinaires. Ces dernières, aboutit, pratiquement, à en faire une
néanmoins, étaient toujours soumises à l'approbation consultation régulière. Il est plus probable que, comme
du dieu et elles étaient, de toute façon, exclues celui de Delphes, l'oracle de Préneste, sans
certains jours néfastes, où Apollon ne daignait jamais aller jusqu'à offrir à ses fidèles les
répondre à aucune question, le consultant fût-il facilités d'une consultation permanente, était, à
Alexandre en personne246. Il en fut l'époque classique et sous l'Empire, ouvert à
vraisemblablement de même à Préneste; car on ne saurait certaines dates, entre autres le premier de l'an et
croire qu'un oracle aussi réputé, clarissumae l'un des deux jours de la fête solennelle de
sortes, selon l'expression de Cicéron {diu. 2, 85), Fortuna, dates peut-être relativement peu
ait pu donner satisfaction à tous les consultants nombreuses, mais dont la fréquence, néanmoins,
en un délai aussi réduit. Nous avons d'ailleurs la s'était nettement accrue depuis le jour unique de
preuve que l'oracle était également ouvert à une ses origines.
autre date, sous l'Empire tout au moins. Suétone Sinon, comprendrait-on l'inquiétude jalouse
rapporte que Domitien le consultait au début de de Properce devant les déplacements incessants
chaque année247, aux calendes de janvier, appa- de Cynthie qui parcourt toutes les routes du
Latium, un jour à Préneste, l'autre à Tusculum,
un troisième à Tibur ou au bois de Némi?
Primigenia les combats que trois sévirs ou duumvirs Pèlerinages fictifs, dont le poète redoute qu'ils
donnèrent l'année de leur charge et qui leur permirent de ne servent à masquer une trahison :
prendre le titre de curator muneris publici (CIL XIV 2972; nam quid Praenesti dubios, o Cynthia,
3011; 3014, ce dernier par trois fois, ///) : rien ne distingue, à
cet égard, Préneste des autres villes d'Italie ou des provinces sortis,
où apparaissent le titre de curator ou la charge de cura quid pens Aeaei moenia Telegoni249?
muneris publici, que nul, dans ce cas, ne songe à rattacher au Mais il eût fallu à l'infidèle une chance singulière
culte de quelque Fortune que ce soit, ainsi à Oea, en
Tripolitaine (CIL VIII 24), à Téate, chez les Marrucins, et pour que, à supposer que le 9, ou le 10 avril, eût
Hadria (IX 3025; 5016), Formies, Fundi (X 6090; 6240; 6243), encore été à cette époque l'unique jour de
Die, en Narbonnaise (XII 1529). Le seul document de consultation de la Fortune, elle eût pu en user
Préneste qui mentionne à la fois les combats de gladiateurs comme d'un prétexte pour dissimuler quelque
et Fortuna Primigenia est l'inscription funéraire de L. Ur- rendez-vous250. D'autant que, dernier indice, le
vineius Philomusus (CIL XIV 3015); mais les gladiator unique
paria X dont il y est fait état sont sans lien avec la déesse, qui
reçoit l'offrande, bien distincte, d'une couronne d'or, et ne
concernent que les jeux funèbres prévus dans son testament
par le défunt : idemque ludos . . . per dies V fieri iussit.
244 C'est l'opinion commune de Bouché-Leclercq, Maruc- dare assueta, extremo tristissimam reddidit nec sine sanguinis
chi et Vaglieri (références, supra, p. 55, n. 239) ; encore mentione.
A. Brelich, Tre variazioni, p. 16. 248 Tel semble être l'avis de Bouché-Leclercq, qui atténue
245 Plut. Quest, gr. 9, 292 d-f. Sur ces détails et, en général, la rigueur de sa thèse en précisant que Fortuna pouvait
sur le fonctionnement de l'oracle de Delphes, Bouché- toujours, à son gré, accorder des consultations
Leclercq, Histoire de la divination, III, p. 84-102, qui, même extraordinaires (op. cit., IV, p. 149 sq.).
vieilli, reste fondamental; et, maintenant, sur la cléromancie 249 Prop. 2, 32, 3 sq. Telegonos, fils d'Ulysse et de Circe, né
delphique, P. Amandry, La mantique apollinienne à Delphes, à Aea, l'île de la magicienne, était le fondateur mythique de
Paris, 1950, p. 30-36 et 81-85. Tusculum.
246 Plut. Alex. 14, 6-7 (cf. Eur. Ion 420 sq.). 250 Ajoutons, en faveur de la multiplicité des consultations
247 Dom. 15, 2: Praenestina Fortuna, toto imperii spatio oraculaires, telle que nous la défendons, que si, comme le
annum noiiiim commendanti laetam eandemque semper sortem croit P. Boyancé, Lucrèce et l'épicurisme, Paris, 1963, p. 211,
60 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA«

[sacrific^ium maximu[ìrì] du 9 avril n'était pas, voluptueuse de la fertilité, en qui s'incarne la


tant s'en faut, la seule fête de Fortuna. Il en était puissance cosmique de la nature. C'est la même
assurément la plus solennelle, mais l'emploi du vision religieuse qui a présidé à l'organisation du
superlatif implique qu'il existait au cours de calendrier liturgique de Préneste, mais avec
l'année non seulement une seconde fête (dont cette différence essentielle entre les deux cités
l'existence n'eût justifié qu'un comparatif, sacri- que, là, ce n'est point Vénus, mais Fortuna
ficium maius), mais au moins une troisième, et Primigenia, divinité principale de la ville, déesse
peut-être même davantage, en l'honneur de la initiale, mère «originaire» et protectrice des
déesse, au cours desquelles il est naturel de naissances, que l'on invoque en cette période
penser que l'oracle donnait également des d'universelle résurrection et qui inaugure tous
consultations régulières. les recommencements.
La date initiale des 9 et 10 avril répond Mais le printemps est aussi un moment
d'ailleurs admirablement à la double nature, crucial pour nombre de cultes oraculaires. En
oraculaire et maternelle, de la déesse. Il est Babylonie et en Assyrie, la double fête du
normal d'invoquer une déesse de la fécondité au Nouvel An, que les calendriers de Sumer et
printemps, à la saison où la nature entière qui d'Accad fixaient aux deux equinoxes, de
renaît a le plus grand besoin d'être vivifiée par printemps et d'automne, était aussi la fête des Sorts,
l'énergie génésique des puissances surnaturelles. où Marduk, trônant au «lieu des destins»,
L'ancienne année romaine commençait en mars, décidait souverainement des destinées du monde,
mais c'est avril qui, par excellence, était le mois fête de rénovation intégrale et de purification
de l'universelle ouverture. Magis puto dictum, absolue, où l'on récitait en son entier le poème
quod tier omnia aperit, Aprilem, écrit Varron251, de la création. Car « le nouvel an est comme une
qui adopte l'étymologie populaire Aprilis-aperire, création nouvelle, puisque le monde, par la
à laquelle Verrius Flaccus, lui aussi, souscrit volonté du démiurge, est orienté vers des destins
dans les Fasti Praenestini, mais avec une ampleur nouveaux»254. Il en était de même à Préneste, au
naturiste qui révèle une sensibilité plus ardente double seuil de l'année biologique et de l'année
aux phénomènes prodigieux de la vie : i[n civile, le jour d'avril où l'on consultait l'oracle, et
m]ense, quia / fruges flores animaliaque ac maria celui de janvier où Domitien demandait à
et terrae aperiuntur252. Tel est le parti qu'avaient Fortuna de lui révéler les mystères de l'an à venir255.
pris les deux grands grammairiens dans la Quant à Delphes, le mois de Bysios, qui avait vu
querelle étymologique qui divisait les érudits la fondation de l'oracle et les plus anciennes
romains sur l'origine d'Aprilis, alors que d'autres consultations d'Apollon, correspondait lui aussi,
reconnaissaient en lui le mois de dans le calendrier local, au début du
Vénus-Aphrodite25*, déesse des forces sexuelles et créatrice printemps256, en mars ou en avril, moment où, l'hiver

dite, par l'intermédiaire d'un hypocoristique Άφρώ, emprunté


l'allusion de Lucrèce, 4, 1238 sq., à ceux qui, stériles, par les Étrusques sous la forme *apru (É. Benveniste, Trois
supplient en vain les puissances divines etymologies latines, BSL, XXXII, 1931, p. 68-74; cf., s.v.,
ut grauidas reddant uxores semine largo; Ernout-Meillet, p. 40; et Walde-Hofmann, I, p. 59).
nequiquam diuom numen sortisque fatigant..., 254 É. Dhorme, Les religions de Babylonie et d'Assyrie, coll.
s'applique bien au culte de Fortuna Primigenia, déesse Mana, 1, II, Paris, 1949, p. 242-246 (que nous citons). Cf.
oraculaire et fécondante, l'emploi du verbe fatigare implique p. 294 : le jour du Nouvel An était, d'après le texte même
en effet l'existence de consultations relativement fréquentes d'un cylindre de Goudéa, celui « où dans le ciel et sur la terre
et répétées. les destins étaient fixés».
251 LL 6, 33. 255 La pratique rigoureusement observée par " Domitien
252 CIL F, p. 235; Degrassi, /. /., XIII, 2, p. 126 sq. ressortit à ces «rites de bon départ», publics et privés,
253 Cf. R. Schilling, La religion romaine de Vénus, Paris, destinés à assurer chance et fécondité pour l'année nouvelle,
1954, p. 176-184, «Vénus et le mois d'avril», qui cite les qu'a analysés M. Meslin, La fête des kalendes de janvier dans
textes essentiels, ceux des poètes comme des grammairiens. l'empire romain, coll. Latomus, 115, Bruxelles, 1970,
Les Fasti Praenestini, si mutilés qu'ils soient, font encore notamment p. 34-38.
place à l'étymologie religieuse : [Aprilis a] Venere quod ea . . . 256 Plut. Quest, gr. 9, 292 e. Également à Patara; cf.
(loc. cit.), la plus ancienne, à laquelle sont revenus les M. Guarducci, Un antichissimo responso dell'oracolo di Clima,
philologues modernes, qui rattachent aprilL· au nom BCAR, LXXII, 1946-48, p. 133 et n. 14.
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 61

achevé, le dieu revenait du pays des Hyperbo- manité aveugle, n'est sensiblement qu'une seule
réens pour régner de nouveau, pendant les neuf et même chose. Solemus dicere non fuisse in
mois de l'année vivante, sur son sanctuaire du nostra potestate quos sortiremur parentes, forte
Parnasse. nobis datos, écrit Sénèque, interprète de
Qu'il s'agisse de la Mésopotamie, de la Grèce l'opinion vulgaire : «nous disons d'ordinaire qu'il n'a
ou de l'Italie, archaïques ou classiques, pas été en notre pouvoir de choisir nos parents,
l'association conceptuelle est la même entre tous les qui nous ont été donnés par le hasard»...258.
commencements, ceux du cycle annuel et de la Pour les Romains de l'époque classique, en
végétation, auxquels préside la déesse effet, c'était bien le hasard, puissance
Primordiale, et le besoin qu'éprouvent les hommes, à irrationnelle, aveugle et inintelligible, qui présidait à la
l'époque où tout change et se renouvelle, de distribution des sorts. Cicéron la rapproche avec
sonder l'avenir inconnu qui s'ouvre devant eux. dédain des vulgaires jeux de hasard que sont la
L'appréhension humaine devant le futur est mourre, les osselets ou les dés: idem propemo-
particulièrement vive à la saison du renouveau, dum quod micare, quod talos tacere, quod tesseras,
et la consultation d'un oracle est le meilleur quibus in rebus temeritas et casus, non ratio nec
moyen de l'apaiser, surtout si la divinité consilium ualet259. Tacite décrit à peu près dans
prophétique est en même temps celle qui fait venir les mêmes termes les gestes des Germains qui
à la vie un monde encore en gestation. Les éparpillent les sorts, « sans ordre et au hasard.» :
caractères oraculaire et maternel de Fortuna, temere ac fortuito spargunt260. Mais la conception
déesse des naissances et des renaissances, sont ancienne était tout autre : le tirage des sorts
en cela indissociables, et la technique divinatoire n'était pas cette abdication de la volonté et de la
en usage à Préneste, celle des sorts, s'accorde liberté humaines, cette pure soumission à
particulièrement bien avec la nature de la l'événement areligieux et contingent, où le divin n'a
déesse qui les distribue. C'est un oracle d'un type point de part. C'était au contraire l'une des
courant, non seulement dans le monde italique, formes par lesquelles se manifestait avec
mais dans toutes les formes de culture257, à prédilection l'intervention directe des dieux dans un
quelque domaine géographique qu'elles monde que, en temps ordinaire, ils gouvernaient
appartiennent, que celui de la divination fondée sur le . par l'intermédiaire des mortels. L'homme qui
hasard. Mais cette notion est inhérente à prend un sort aveuglément, du moins en
Fortuna à un point tel que, dans la suite de son apparence, est guidé par la divinité qui conduit sa
histoire, et sous l'influence conjuguée de sa main, au sens le plus littéral, et qui la dirige vers
rencontre avec Tyché, elle deviendra le Hasard la tablette où est inscrit son destin. De là, l'usage
même divinisé. C'est que non seulement le si répandu de la sortitio ou de la κλήρωσις dans
devenir quotidien de l'homme, mais sa naissance la vie politique romaine ou grecque, pour le
même semblent être le fruit du hasard. Dans le choix des magistrats, des archontes, par
culte de Préneste, il y a identité entre le moyen exemple261, la désignation des juges, ou le partage des
qu'emploie Fortuna pour révéler l'avenir aux
humains, celui du tirage des sorts, et la
mystérieuse loterie que représente toute naissance :
l'apparition au monde d'un être pourvu d'une 258 BreiL uit. 15, 3. On pourra mettre en parallèle, par
exemple, Voltaire, Dictionnaire philosophique, article Égalité :
condition, de dons et d'un avenir qui lui ont été « on a prétendu dans plusieurs pays qu'il n'était pas permis à
attribués par le hasard, ou par le décret inconnu un citoyen de sortir de la contrée où le hasard l'a fait
d'une puissance supérieure, ce qui, pour naître ».
259 Diu. 2, 85.
2b0Germ. 10, 1.
261 Arist. const. 8; cf. le mémoire de Fustel de Coulanges,
Recherches sur le tirage au sort appliqué à la nomination des
257 Sur les problèmes généraux de méthode et archontes athéniens, dans Nouvelles recherches sur quelques
d'interprétation que posent les pratiques divinatoires, outre les problèmes d'histoire, Paris, 1891, p. 145-179, et, plus
quatre volumes de Bouché-Leclercq, Histoire de la divination, généralement, sur les applications profanes et sacrées du tirage au
1879-1882, ancien et limité à l'antiquité, grecque, étrusque et sort, les articles Sortitio (Κλήρωσις) de G. Glotz (Grèce) et
romaine, cf. maintenant les études recueillies par A. Caquot Ch. Lécrivain (Rome), DA, IV, 2, p. 1401-1418, et Losung, de
et M. Leibovici, La divination, Paris, 1968, 2 vol. Ehrenberg, RE, XIII, 2, col. 1451-1504.
62 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA«

compétences entre collègues dans l'exercice ce moyen, interrogé les destins, et c'est par le
d'une même magistrature. même procédé qu'ils décidaient de la vie ou de
Ce sens religieux du tirage au sort, conçu la mort de leurs prisonniers. Tel est le récit
comme l'expression de la volonté souveraine des horrible que fait à César le jeune Gaulois
dieux, et que, d'Homère à Platon, les Grecs ont romanisé Valerius Procillus, captif d'Arioviste et
exprimé avec tant de force262, est encore miraculeusement sauvé par les sorts - de se ter
puissamment ressenti par Cicéron, lorsqu'il accuse sortibus, sortium beneficio -, faveur qu'en termes
Verres, questeur du consul Cn. Papirius Carbo, à'interpretatio Romana, César attribue à
d'avoir trahi celui auquel le liait le choix sacré l'intervention surnaturelle de Fortuna265. L'attitude
du sort, si nullam religionem sors habebit . . ,263, rituelle des Germains, telle que la décrit par
et par Tite-Live, lorsqu'il prête à P. Sempronius, ailleurs Tacite, est bien, effectivement, celle
l'un des censeurs de 209, en conflit avec son d'hommes qui sollicitent l'inspiration d'en haut :
collègue M. Cornelius pour la désignation du precatus deos caelumque suspiciens, ter singulos
prince du sénat, cette réponse par laquelle il se tollit266. Il n'y a pas là renoncement de l'homme
prétend réellement mandaté par les dieux : cui à choisir lui-même entre les possibles, ni
di sortem legendi dédissent, ei ins libertini eosdem croyance superstitieuse en un hasard indéfinissable,
dedisse deos; se id suo arbitrio facturum264. mais authentique sentiment religieux, c'est-à-dire
Conviction dont nous n'avons, à cette date, aucune foi en la bienveillance et en l'omnipotence des
raison de suspecter la sincérité, mais qui reflète dieux, confiance absolue en leur suprême
fidèlement la croyance commune dont Tite-Live, sages e et libre volonté de garantir l'action humaine
avec son sens si juste de la religiosité en la plaçant sous leur direction providentielle.
traditionnelle, se fait le scrupuleux interprète. Car la Fortuna, déesse des sorts, est en cela aussi
consultation des sorts, dans les religions maternelle que dans ses fonctions courotrophi-
classiques comme chez les barbares, répond au ques : elle qui a déterminé la naissance de
sentiment que ce sont les dieux eux-mêmes qui l'homme - nationu cratia -, elle continue de
désignent un individu et qui l'appellent au destin l'orienter durant tout le cours de sa vie, en
pour lequel il est marqué. Aussi les Germains puissance tutélaire et omnisciente qu'elle est.
n'engageaient-ils jamais bataille sans avoir, par

La liturgie des consultations se déroulait à


Préneste selon un rituel immuable, que Cicéron
262 Lorsque, dans l'Iliade, les Grecs et les Troyens nous a en partie décrit dans le De diuinatione201'.
recourent au tirage au sort pour savoir qui, de Paris ou de Les sorts de chêne sur lesquels étaient gravées,
Ménélas, lancera sa pique le premier, ou qui, d'entre les en caractères archaïques, les réponses de la
chefs des Grecs, affrontera Hector en combat singulier, tous
les guerriers, les mains tendues vers les dieux et les yeux déesse, étaient' conservés dans une arca, un
levés au ciel, supplient Zeus le Père de répondre, par son robuste coffre en bois d'olivier268 qui avait été
choix, au vœu qu'ils forment chacun dans leur cœur (3,
318-323; 7, 177-180). De même chez Platon, Lois 3, 690c; 5,
741b; 6, 759c, où commandements et sacerdoces sont
dévolus selon la faveur des dieux et l'inspiration divine de la 265 Caes. BG 1, 50, 4; 53, 6-7 (que nous citons). On retrouve
Fortune, car «le sort est un dieu». le même lien entre Fortuna, déesse des sortes, et la sortitio
263 \/err> i( 38. Sur le lien indestructible que le mystérieux appliquée à la vie publique, pour la désignation des juges,
décret du sort créait entre le consul et son questeur, quelle chez Cicéron, Verr. a. pr. 16.
que fût par ailleurs la divergence de leurs options politiques, 266 Germ. 10, 2.
cf. l'apologie que, dans le même texte, 1, 37, Cicéron fait de la 267 2, 85-86 (cf. supra, p. 9 et n. 33). Sur l'oracle de Préneste,
conduite de M. Pison qui, questeur de L. Scipion, nec fidem la seule étude d'ensemble reste celle de Bouché-Leclercq,
suam, nec morem maiorwn, nec necessitudinem sortis laede· Histoire de la divination, IV, p. 147-153; également R. Bloch,
ret. La divination en Étrurie et à Rome, dans Caquot-Leibovici, La
264 27, 11, 11. Affirmation qui prend tout son poids quand divination, I, p. 215.
on sait que c'est le même P. Sempronius Tuditanus qui, cinq 268 Une arca semblable, destinée à contenir les sortes
ans plus tard, devenu consul, en 204, introduira précisément Herculis, figure sur les deux scènes du bas-relief d'Ostie
à Rome le culte de Fortuna Primigenia (cf. T. II, chap. I) et (infra, p. 63 sq.) ; et c'est de même έν λίθινη, λάρνακι,
montrera par ce nouveau geste, pour paraphraser Cicéron, à expression qui doit recouvrir une arca lapidea latine (cf. J. Gagé,
quel point, auprès de lui, religionem sors habebit. Apollon romain, Paris, 1955, p. 202 sq. et 433), que, selon
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 63

fait, selon l'ordre des haruspices, avec l'arbre Rome, indépendamment, donc, de tout lieu de
miraculeux qui poussait jadis à l'emplacement culte et de toute divinité273. La superstitieuse
même où devait s'élever le futur temple de Délie, qu'effraye le départ prochain de Tibulle,
Fortuna. Ils n'étaient pas présentés directement consulte ainsi un enfant à l'un des carrefours de
aux consultants, mais c'était un enfant qui, pour la ville :
eux, les mélangeait et les tirait, miscentur atque Ma sacras pueri sortes ter sustulit; Uli
duciintur, ou tolluntur, sous l'inspiration de la rettulit e triuiis omina certa puer:
déesse, Fortunae monitu. On a parfois voulu cuncta dabant reditus . . .274.
établir une relation de cause à effet entre le puer
Scène familière de la vie quotidienne, aussi
qui tirait les sorts et le Jupiter Puer vénéré des
banale que l'est, de nos jours, la diseuse de
mères prénestines : soit que la présence du
bonne aventure qui lit dans les lignes de la
jeune garçon symbolisât celle du dieu enfant269,
main : c'était, à Rome, pour une femme de
qui, nous le savons par ailleurs, devint, au moins
modeste origine et de mince culture comme
sous l'Empire, le gardien surnaturel de Varca
l'était Délie, le moyen le plus simple de se faire
sainte à laquelle il emprunta son surnom
prédire l'avenir. Les consultations de Préneste,
fonctionnel, Jupiter Arcanus270; soit que, inversement, avec plus de grandeur, le cadre mystérieux de la
le nom de Puer eût été donné à Jupiter en raison
grotte et l'auguste présence de Fortuna
du rôle joué par un enfant dans le culte ora-
Primigenia, avec, aussi, le contrôle d'une autorité
culaire271. En fait, c'est là susciter un faux
religieuse garante de leur orthodoxie, étaient
problème, pour ne lui donner que des réponses
néanmoins, dans leur principe, exactement
hypothétiques, tant le recours à un enfant pour
conformes au type le plus commun de la libre
les prédictions, les opérations divinatoires ou le
divination populaire275.
tirage au sort est un phénomène universel. Nous
Ces descriptions littéraires du tirage des
avons gardé cet usage de confier à une main
sortes ont reçu un précieux complément lors de
innocente, c'est-à-dire, quand il se peut,
la découverte à Ostie, en 1938, d'un bas-relief
enfantine, le soin de procéder au tirage des loteries, et
consacré à Hercule, qui en fournit la parfaite
innombrables sont les traditions qui font des
illustration figurée. Ce monument, datable du
enfants, exempts de fraude et par la bouche second ou du premier quart du Ier siècle av. J.-C.
desquels, s'il faut en croire le proverbe,
(entre 80 et 65 environ, ou même dès la pre-
s'exprime la vérité, les porte-parole et les instruments
inconscients de la révélation divine272. Ce genre
de consultation était courant dans les rues de

273 II en était de même en Germanie. Cf. R. L. M. Derolez,


Les dieux et la religion des Germains, trad, fr., Paris, 1962,
Denys d'Halicarnasse, 4, 62, 5-6, qui déclare tirer ces détails p. 179 sq. Le Germain ne consulte pas un dieu particulier,
de Varron, fut déposée au Capitole la collection des Livres mais la totalité des puissances divines : « Si le sort marquait
Sibyllins acquise par Tarquin le Superbe. Cf. l'article Arca la décision irrévocable d'une toute-puissance divine, elle
(Λάρναξ) de Saglio, DA, I, 1, p. 362-364. devait émaner de tous les dieux ... Le recours à une divinité
269 Thulin, RhM, LX, 1905, p. 260; Vaglieri, BCAR, XXXVII, déterminée limitait la portée de l'oracle ou du présage ».
1909, p. 225. 274 1, 3, 11-13. Cf. le commentaire de K. F. Smith, New
270 Supra, p. 22. York, 1913; reprod. Darmstadt, 1971, ad /oc, p. 236 sq.
271 Preller, Rom. Myth., II, p. 191; cf. Otto, RE, VII, 1, col. 275 Cf., dans le même registre, celui de la vaticination
25. populaire, la prédiction de la vieille Sabellienne, qui opère
272 Aussi les prédictions faites par les enfants ont-elles une avec l'urne des sorts, à Horace enfant : fatum mihi triste,
valeur toute particulière: Artemid. oneir. 2, 69; Plut, de Isid. Sabella / quod puero cecinit diuina mota anus urna (sat. I, 9,
et Osir. 14; Apul. apol. 43, 3-5, etc. Cf. les nombreux textes 29 sq.) ; et, plus généralement, sa description du Cirque et du
antiques et modernes rassemblés sur ce sujet par Pease dans Forum, tout encombrés de devins et de charlatans : fallacem
son commentaire à din. 1, 121 (p. 314 sq.) et 2, 86 (p. 494 sq.), circum uespertinumque pererro / saepe forum, adsisto diui-
et dont l'exemple le plus célèbre est le Tolle, lege d'Augustin nis . . . (sat. 1, 6, 1 13 sq.). Juvénal opposera encore à la grande
(cf. P. Courcelle, L'oracle d'Apis et l'oracle du jardin de Milan, dame fortunée, qui consulte l'astrologue ou l'haruspice, la
RHR, CXXXIX, 1951, p. 216-231; et Source chrétienne et plébéienne de bas étage qui se rend au Cirque ou à l'agger
allusions païennes de l'épisode du «Tolle, lege» (Saint Augustin, servien et qui y tire les sorts : si mediocris erit ... /et sortes
Confessions, VIII, 12, 29), RHPhR, XXXII, 1952, p. 171- ducet ... I plebeium in circo positum est et in aggere fatum (6,
200). 582-591).
64 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA)

mière décennie, vers 90) et offert par un Une scène de même nature, quoique
haruspice276, détail qui ajoute encore à sa valeur d'interprétation beaucoup moins claire et, depuis
documentaire, car la compétence religieuse du longtemps, fort discutée, figure sur l'un des deniers
dédicant confirme l'exactitude rituelle de la que fit frapper M. Plaetorius Cestianus, partisan
scène qu'il représente, montre, dans sa partie de Pompée et, fait essentiel pour le problème
centrale, la statue cultuelle du dieu devant qui nous occupe, descendant par le sang d'une
laquelle repose, placé sur un socle, un coffre au famille d'origine prénestine, les Cestii279. Mais il
couvercle entrouvert. De cette arca, un jeune est d'autant plus difficile de l'élucider que toutes
garçon a tiré une tablette qu'il tend au dieu et les questions qui touchent aux émissions de
sur laquelle sont gravés les mots [s~\ort(es) H(er- M. Plaetorius, identification des types,
culis). Ainsi retrouve- t-on, dans cette sortitio liée chronologie, signification politique et idéologique, sont
au culte d'Hercule qui, nous le savons extrêmement controversées280. Au droit apparaît,
maintenant, était un dieu oraculaire, non seulement
dans son grand sanctuaire de Tibur277, mais
aussi dans son temple d'Ostie, les éléments que réel, d'un général vainqueur (un Imperator du Ier siècle,
essentiels du rituel prénestin : Varca qui suggère J. Gagé), pour qui l'haruspice, représenté sous les
renferme les sorts, et le puer qui les en extrait, sous traits de ce togatus, aurait consulté les sorts et à qui il aurait
l'inspiration surnaturelle du dieu, dont l'image prédit le succès, ce qui motiva l'action de grâces rendue au
réapparaît sur la partie droite du bas-relief, qui dieu par C. Fulvius Salvis lui-même, et sa volonté de
représente sans doute un prodige, puisque l'on y proclamer la véracité des sortes Herculis, dont il était
l'interprète. Quant à la scène de droite, qui reproduit sans
voit la statue d'Hercule et la même arca, doute le miracle auquel, selon la légende locale, le culte
dépositaire de sa révélation, sortant des flots, lors oraculaire d'Hercule à Ostie devait sa fondation, elle offre
d'une sorte de pêche miraculeuse, dans le filet avec l'aition de l'oracle de Préneste, tel que l'a rapporté
que tirent à grand peine deux groupes de Cicéron, un curieux et intéressant parallèle : sortes et arca y
surgissent, par un prodige analogue, les unes du sein de la
pêcheurs278. terre, les autres, du sein des eaux (celles de la mer ou du
Tibre), c'est-à-dire des deux éléments qui sont, par
excellence, les sources de la révélation oraculaire, et ce prodige
276 C. Fuluius Saluis haruspexs d d. (A Ep. 1941, 67; est élucidé, dans un cas, par les haruspices, rappelé, dans
Degrassi, ILLRP, n° 128). Ce bas-relief, trouvé à proximité du l'autre, par un haruspice qui le reproduit sur le monument
temple d'Hercule, d'époque sullanienne, découvert en 1938, figuré qu'il consacre à la divinité oraculaire.
et qui éclaire d'un jour nouveau le culte, jusqu'alors mal 279 Indépendamment de ceux qui, à la fin de la
connu, du dieu à Ostie, a été publié par G. Becatti, // culto di République, puis sous l'Empire, firent carrière à Rome ou dans les
Èrcole ad Ostia ed un nuovo rilievo votivo, BCAR, LXV1I, 1939, provinces et qui ont laissé des traces dans les inscriptions ou
p. 37-60; puis Nuovo documento del culto di Èrcole ad Ostia, la vie politique de la capitale, les Cestii (cf. Münzer et coll.,
BCAR, LXX, 1942, p. 115-125, qui le date entre 80 et 65, «tra s.v., RE, III, 2, col. 2004-2011) mentionnés dans l'épigraphie
Siila e Cesare». Cf. R. Meiggs, Roman Ostia, 2e éd., Oxford, républicaine sont tous de Préneste; cf. CIL I2 61; 115-116;
1973, p. 347-349; et J. Gagé, L'assassinat de Commode et les 118-121; 2457-2458; XIV 2891; 3091-3095; 3193; avec
«Sortes Herculis», REL, XLVI, 1968, p. 280-303. Toutefois, l'inscription funéraire retrouvée par H. D. Zimmermann, Eine
M. Cébeillac, Quelques inscriptions inédites d'Ostie : de la wiederentdeckte Inschrift aus Praeneste, WZ Halle, XV, 1966,
République à l'Empire, MEFR, LXXXIII, 1971, p. 64-71, p. 751 {CIL F 1476; XIV 3331). En dehors de Préneste, même
propose maintenant pour le temple d'Hercule et le triptyque sous l'Empire, la diffusion du gentilice reste rare et limitée à
une datation plus haute, présullanienne, aux environs de des zones géographiques bien déterminées: Ostie (CIL XIV
90. 270; 796), la Sicile (X 7348; 7383-7387; 7407; 8045, 5) et
277 Le témoignage essentiel est celui de Stace, silu. 1, 3, 79 : l'Étrurie (XI 1464; 1986; 2744; 2753; 2914; 4670; 6057; 6689,
quod ni templa darent alias Tirynthia sortes; ainsi que 72). Quant aux Plaetorii, c'est vers le même horizon, vers
l'inscription, peu claire, NSA, 1902, p. 120 = Eph. Ep. IX 898. Tusculum (Münzer, s.v., RE, XX, 2, n° 7, col. 1948), qu'oriente
278 Une légère différence d'interprétation sépare G. l'onomastique : une adoption, donc, remontant selon toute
Becatti et J. Gagé, que nous suivons de préférence : là où le vraisemblance au grand-père (Ibid., n° 11 et 14, col. 1949 sq.)
premier considère que c'est Hercule qui tend à l'enfant la de notre monétaire (Ibid., n° 16, col. 1950-1952), qui ne
tablette fatidique, ce dernier estime plutôt que, comme à dépaysait en rien les Cestii de Préneste, mais les maintenait
Préneste, c'est l'enfant qui la tire, puis la tend au dieu, qui dans le même domaine géographique et culturel que celui où
préside à l'opération divinatoire. Des deux scènes latérales, ils étaient nés.
celle de gauche, presque entièrement disparue, ne comporte 280 Sur ces problèmes, et la place qu'occupe le monnayage
plus qu'un personnage vêtu de la toge, au-dessus duquel vole de M. Plaetorius Cestianus dans l'actualité politique du
une Victoire, et la tête à peine discernable d'un enfant: temps des imperatores, cf. T. II, chap. VI. On date,
couronnement, comme l'a pensé G. Becatti, plus symbolique traditionnellement, ses émissions, qui ne comportent pas moins
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE ORACULAIRE 65

sans légende, le profil, à droite, d'une divinité tre dans la figure du revers, de féminine
féminine, aux traits juvéniles, les cheveux devenue masculine, le puer des sorts, qui tient devant
ramassés en chignon bas sur la nuque, et, au revers, de lui la tablette qu'il vient de tirer au hasard et qui
face, le buste d'un énigmatique petit personnage la présente, pour que ce dernier puisse la lire, au
qui, de ses deux mains, tient une tablette sur consultant, ou au prêtre chargé de l'interpréter.
laquelle est inscrit le mot SORS (Pi. VI, 3). Mais cette tablette est-elle l'une des Praenestinae
Beaucoup, sur la seule foi de cet exergue, ont sortes, ce qui permettrait d'identifier dans la tête
cru y voir la déesse Sors, abstraction du droit Fortuna Primigenia elle-même? ou
divinisée (?) qui n'a jamais existé que dans leur n'a-t-elle aucun lien avec l'oracle de Préneste?
imagination et dont on chercherait en vain le Sur ce point, Dressel renonce à se prononcer et,
signalement dans les grandes encyclopédies de ignorant jusqu'au bout la figure du droit que,
l'antiquité. Pourtant, si les numismates, dans dans son étude, il a entièrement dissociée de
leur ensemble, sont restés fidèles à cette celle du revers, il laisse à son anonymat cette
explication traditionnelle281, c'est l'interprétation de divinité inconnue.
Dressel, plus proche de la vérité, qui s'est Aux regrets que suscite cette lacune s'ajoute
généralement imposée auprès des historiens de une autre remarque. La coiffure de l'enfant - il
la religion romaine282. Celui-ci a voulu reconnaî- suffit de la comparer au jeune garçon aux
cheveux courts et vêtu de la toge, qui est figuré
sur le bas-relief d'Ostie -, ses cheveux mi-longs,
ramenés en boucles sur les oreilles et, semble-
de sept types différents, des années 69 (Babelon, II,
p. 310 sq.), ou vers 68 (Grueber, I, p. 434 sq.), ou vers 68-66 t-il, ornés de perles, ainsi que son vêtement, un
(Sydenham, p. 132 sq.), encore que cette chronologie ait été chiton agrafé sur les épaules et qui lui découvre
mise en question par certains numismates. H. Zehnacker, le cou et les bras, sont indubitablement
Moneta, Rome, 1973, I, p. 584 en particulier, s'en tient à la féminins, si bien qu'il faut, en fait, reconnaître dans
datation de Sydenham; tandis que M. Crawford, Roman ce puer une puella2*3 et en conclure qu'à
republican Coinage, Cambridge, 1974, I, p. 414, revient à 69
av. J.-C. Préneste l'oracle de Fortuna Primigenia, car c'est
281 Qui remonte au XVIe siècle et aux Familiae Romanae in bien elle que les attaches du monétaire avec la
antiquis numismatibus de Fulvius Ursinus : « deae Sortis cité incitent à reconnaître dans le type du
imago» (pour l'historique de la question, cf. l'article de droit284, pouvait avoir comme innocent instru-
Dressel cité ci-dessous; et la discussion de Höfer, s.v. Sors,
dans Roscher, IV, col. 1217 sq.). De même Eckhel, Doctrina
numorum veterum, 1795, V, p. 273 sq. Souvent, la tablette
oblongue que tient le personnage a été prise pour un socle col. 26; Pease, op. cit., p. 495; Ehrenberg, s.v. Losung, RE,
sur lequel reposait son buste et qui portait gravé son nom, XIII, 2, col. 1455; Münzer, s.v. Plaetorius, RE, XX, 2, η» 16,
Sors; encore en ce sens Fernique, Étude sur Frenesie, p. 98: col. 1951.
«une sorte de base». Telle est l'interprétation qu'on trouve 283 Latte, Rom. Rei., p. 177, η. 6, et pi. 6a-b : «Mädchen mit
toujours dans les traités classiques de numismatique, den Losen ». Cf. Ο. J. Brendel, AJA, LXIV, 1960, p. 46, n. 24,
accompagnée d'une description si vague qu'elle trahit leur qui rapproche le chiton de la puella prénestine de celui des
incompréhension du sujet: ainsi Babelon, II, p. 315 sq., n° 10, qui deux Fortunes antiates, sur l'ex-voto de marbre conservé à
ne voit au droit qu'un «buste de femme» et, au revers, le Palestrina (infra, notre PL IX, 3).
«buste de la déesse Sors», et qui décrit la sors, pourtant 284 Le seul obstacle qui retenait Dressel, op. cit., p. 31, de
correctement identifiée (cf. p. 311 sq.), comme «un conclure, de la sors du revers, à l'identité de la tête du droit,
cartouche» et, «au-dessous, des traits incertains»; Grueber, I, et de reconnaître en cette dernière la maîtresse par
n° 3525-3532: «female bust (Fortuna?)» et «half-length excellence des sortes qu'était Fortuna Primigenia, était
figure of Sors . . . holding ... a scroll or tablet » (cf. p. 435, type II, précisément l'absence de liens particuliers entre Préneste et
«scroll or cartouche», interprété comme la reproduction M. Plaetorius Cestianus. Cf. la même remarque chez
d'une des sortes); Sydenham, n° 801-802: «bust of Fortu- Grueber, I, p. 434, que, toutefois, cette constatation négative
na(?) », « half-length figure of Sors . . . holding a tablet ». n'empêche pas de conclure à une effigie probable de
Explication qui a été adoptée par Peter, dans Roscher, I, 2, Fortuna. Mais, si c'est effectivement le cas pour les Plaetorii,
col. 1544; et Hild, DA, II, 2, p. 1271. Toutefois, maintenant, les liens que nous avons reconnus entre les Cestii-Cestiani et
M. Crawford, I, p. 415, n° 405, 2: «female bust r., draped (? la ville de Fortuna y suppléent largement et rendent
Fortuna) », « half-length figure of boy facing, holding tablet l'objection caduque. On relèvera par ailleurs, si ce
inscribed SORS». rapprochement peut confirmer l'identification, que Fortuna figure
282 H. Dressel, résumé dans SPA, 1907, p. 371; et, pour le sous la même apparence juvénile et, cette fois, avec son nom
texte complet, Sors, ZN, XXXIII, 1922, p. 24-32; également gravé, sur une ciste de Préneste, reproduite ci-dessous (PL
p. 300-302. Cf. Wissovsa, RK2, p. 260, n. 4; Otto, RE, VII, 1, VII-VIII).
66 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA-

ment un enfant de l'un ou l'autre sexe, précisément, de ses trois temples, le monétaire a
indifféremment. Ainsi amendée l'analyse de Dressel, et voulu figurer. Celui du sanctuaire supérieur est
reconnus les liens de ce type monétaire avec le évidemment exclu, en raison de son plan
sanctuaire de Préneste, le denier de M. Plaeto- circulaire. Mais, parmi les deux édifices du
rius Cestianus devient, pour les Praenestinae sanctuaire inférieur, l'on peut hésiter entre \\aedes)
sortes, l'exact équivalent de ce qu'est le bas-relief louis Pueri et l'aedes Fortunae proprement dite,
d'Ostie pour les sortes Herculis : une illustration la salle à abside reconstruite au temps de Sulla,
vivante du culte oraculaire de Fortuna à laquelle iraient nos préférences : temple
Primigenia, qui associe l'image révérée de la divinité, les récent, embelli par le dictateur, sous les auspices
tablettes sacrées qui contenaient sa révélation et duquel le jeune Pompée avait fait ses premières
l'enfant humain par l'entremise duquel elle la armes et dont, durant toutes ces mêmes années
dispensait, et qui complète d'autant plus 67-55, il ne manquait pas de remployer les
heureusement le texte de Cicéron que ces divers symboles monétaires aux fins de sa propagande
témoignages, archéologique, numismatique et personnelle287; temple propre de Fortuna, à la
littéraire, forment un ensemble homogène de différence de \\aedes) louis Pueri qui, bien
documents contemporains, qui remontent tous qu'elle fût sienne, était couramment désignée
trois au dernier siècle de la République. sous un autre nom que le sien; temple, enfin et
Cette interprétation pourrait, en outre, surtout, qui était par excellence le siège de son
permettre d'élucider, par analogie, un autre type culte oraculaire, distinct du culte courotrophi-
jusqu'à présent mal identifié du monnayage de que qu'on lui rendait dans celui de Jupiter
M. Plaetorius Cestianus : un denier qui porte au Enfant. Reste que, de la façade de la salle à
droit le profil, à gauche cette fois, d'une divinité abside, nous ne voyons plus que la partie
féminine, elle aussi anonyme, différant de la inférieure et que, dans les essais de reconstitution,
précédente par le diadème dont elle est parée et par ailleurs fort différents, qu'ils en ont
par le détail de sa chevelure, relevée en chignon proposés, les deux auteurs qui l'ont étudiée avec le
et prise dans un filet, et, au revers, le fronton plus de précision, Delbriick et H. Hörmann288,
d'un temple orné d'un géant anguipède ne se sont évidemment pas aventurés à imaginer
(Pi VI, 4). Si la déesse, comme on l'admet par le décor sculpté du fronton qui couronnait
tradition, mais sans preuve sûre, et malgré la l'édifice. En l'absence d'une confirmation
différence des deux types285, est bien Fortuna, et archéologique qui trancherait définitivement le
le temple représenté l'une de ses aedes de débat, rien n'interdit de se représenter sa
Préneste286, on pourrait se demander lequel, décoration à l'image du revers de M. Plaetorius

285 Qui, toutefois, ne prouve rien contre l'identification


proposée : H. Zehnacker, op. cit., II, p. 816-820 (notamment n° 3519-3524, «female bust (Fortuna?)» et «pediment of
p. 817, sur les deux types de Fortuna frappés par M. temple », se range toutefois à l'interprétation de Babelon, qui
Plaetorius), note qu'on observe souvent, parmi les émissions d'un lui semble étayée par le type précédent. De même Syden-
même monétaire, des différences considérables dans la ham, n° 799-800 : « bust of Fortuna (?) » et « pediment of
représentation d'une même divinité; soit que ce soit un temple ». Fernique, Étude sur Préneste, p. 98 sq., est
moyen de distinguer deux émissions, soit, le plus souvent, un également d'avis de rapporter ce denier au culte de Fortuna. Mais
geste de libéralité des monétaires, faisant preuve de la même M. Crawford, I, p. 414, n° 405, 1, se borne à décrire: «female
profusion dans leurs émissions que d'autres dans bust » et « pediment of temple ». La roue qui figure sur
l'organisation des jeux. l'exemplaire que nous reproduisons est sans rapport avec la
286Babelon, II, p. 315, n° 9 (cf. p. 314 sq., n° 8), aussi Fortune : elle n'est qu'un des symboles variés (flèche,
vague pour le droit, «tête diadémée de femme» (cf. p. 311, poignard, etc.), utilisés comme marques de coin pour cette
où il songe indifféremment à reconnaître, dans les divers émission.
types du monnayage de M. Plaetorius, toutes les Fortunes de 287 A. Alföldi, Die Geburt der kaiserlichen Bildsymbolik 2.
Rome, Nortia, Fata, etc.) qu'il est précis pour le revers : Der neue Romulus, ΜΗ, Vili, 1951, p. 190-215; rés. dans REL,
«fronton du temple de Préneste»; étrange contraste, qui XXVIII, 1950, p. 54 sq.
aboutit à la contradiction, car les deux représentations vont 288 Delbriick, Hellenistische Bauten in Latium, Strasbourg,
de pair et l'identification du revers avec le temple de 1907, I, p. 77-81 et pi. XVI; Hörmann, Die Fassade des
Fortuna entraîne, logiquement, celle de la tête du droit avec Apsidensaales im Heiligtum der Fortuna zu Praeneste, MDAI
la déesse elle-même. Plus réservé, Grueber, I, p. 434 et (R), XL, 1925, p. 241-279.
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 67

Cestianus, fils lointain de Préneste, et dont les plutôt, en réalité, au rôle rituel des jeunes
deux deniers que nous avons décrits, le premier, acolytes, garçons et filles, dans les actes publics
dont nous tenons l'interprétation pour assurée, du culte romain, que font songer le puer et la
le second, qui ne prête qu'à une hypothèse puella de Préneste. Nous ignorons tout des
séduisante, mais invérifiable en l'état actuel de conditions dans lesquelles ces jeunes auxiliaires
nos connaissances, formeraient ainsi une unité de l'oracle étaient recrutés et à quelles
prénestine et oraculaire, tous deux montrant obligations ils devaient satisfaire, si, par exemple, ils
l'effigie de la déesse des sorts, l'un, l'extérieur de devaient, comme leurs homologues de Rome,
l'édifice qui abritait sa statue et l'arca avoir leur père et leur mère vivants. Mais il nous
dépositaire de ses tablettes sacrées, l'autre, l'opération suffit de rappeler que les flamines romains et
par laquelle elle rendait ses oracles. leurs épouses avaient à leur service, dans
Quant au fait que le puer des sorts pouvait l'exercice du culte, non seulement des camilli, mais
aussi, le cas échéant, être une puella, il n'y a rien aussi des camillae, et que, répondant au flami-
là qui doive étonner ni qui requière une niits camïllus qui secondait son mari, la flaminica
explication laborieuse. Car il est évident que le Dialis avait spécialement auprès d'elle une sacer-
témoignage du revers de M. Plaetorius dotula qui portait l'épithète de flambila289, pour
Cestianus ne contredit nullement celui du De diuina- que la puella attachée à l'oracle de Préneste
tione : rien, dans le texte de Cicéron, n'indique cesse d'apparaître comme une figure insolite,
que ce service rituel ait été assuré par un unique non seulement dans la religion locale, mais
enfant et, de même qu'il y avait place, dans même dans la religion romaine.
l'immense sanctuaire de Préneste, pour un Outre ce problème particulier, il subsiste
nombreux personnel de prêtres et de serviteurs, il encore beaucoup d'inconnues qui obscurcissent
est beaucoup plus vraisemblable qu'un groupe à nos yeux le fonctionnement de l'oracle de
de plusieurs enfants, garçons ou filles, était en Préneste, sur lequel Cicéron est loin de nous
permanence attaché au tirage des sorts. Point avoir tout dit. Nous ignorons où était déposée
n'est besoin d'alléguer, par ailleurs, que le l'arca des sorts. Mais, nécessairement conservée
recours à une fillette, dans le rituel oraculaire de en lieu sûr, elle ne pouvait se trouver, comme on
Préneste, se justifie par la présence, dans les l'a parfois prétendu290, dans la grotte oraculaire,
bras de la courotrophe, d'une déesse enfant, que ne défendait que la simple balustrade dont
comme si le groupe ou peut-être même le couple était entouré l'enclos à ciel ouvert qui la
humain des enfants, garçon et fille, chargés de précédait. C'est plutôt, comme le croyait Marucchi,
manifester la volonté surnaturelle de Fortuna, dans l'aedes Fortunae qu'elle devait être
avait été le reflet du couple divin de Jupiter et gardée291, puisque, selon le mythe étiologique, c'est
de Junon, allaités par la déesse-mère. Sans
doute, la part faite à des puellae, à égalité,
semble-t-il, avec de jeunes garçons, et qui était 289 Serv. Aen. 11, 543: Romani quoque pueros et paellas
peut-être une originalité de l'oracle de Préneste, nobiles et inuestes camillos et Camillas appellabant, flamini-
puisque c'est l'une d'elles que, de préférence au carum et flaminum praeministros (cf. 558); Fest. Paul. 82, 16:
flaminia dicebatur sacerdotula quae flaminicae Diali praemi-
puer, plus banal, M. Plaetorius Cestianus a nistrabat, eaque patrimes et matrimes erat. On connaît, de
choisie pou la faire figurer sur ses monnaies, même, une petite fille de six ans qui conduisait les danses
peut-elle s'expliquer par la prédominance, dans dans les cérémonies du culte à Tusculum, en qualité de
la religion prénestine, des valeurs féminines sur praesul sacerdot(um) Tusculanotium) (CIL VI 2177). Prêtres
les valeurs masculines et par la primauté attachés plus précisément au culte de Castor et Pollux? cf.
G. McCracken, s.v. Tusculum, RE, VII, A, 2, col. 1476; ce qui
originaire de Fortuna Primigenia, qui s'exerce au confirmerait l'impossibilité de lier exclusivement les garçons
détriment de Jupiter, ailleurs père incontesté et les filles au service des divinités masculines pour les uns,
des dieux et des hommes. Mais, si ce trait féminines pour les autres.
pouvait, peut-être, distinguer l'oracle structuré 290 Fernique, op. cit., p. 90; P. Cicerchia, d'après Marucchi,
de Préneste, assujetti à des règles canoniques et BCAR, XXXII, 1904, p. 238.
291 Opinion qu'il exprima pour la première fois en 1904,
régi par un puissant corps sacerdotal, de la Ibid., et qu'il maintint par la suite à travers tous ses écrits :
divination populaire à laquelle appartient la BCAR, XXXV, 1907, p. 300-302; DPAA, X, 1, 1910, p. 112; 117;
scène de carrefour décrite par Tibulle, c'est 155.
68 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

in eo loco qu'avait poussé l'olivier miraculeux déroulées dans le temple lui-même, «il posto
avec le bois duquel on l'avait faite; ou, si l'on dell'oracolo», et plus précisément dans
renverse, dans un esprit rationaliste, les rapports l'abside295, qui en était comme le saint des saints.
de la légende et de la réalité, disons que c'est Devant le silence des textes, nous en sommes
précisément parce que Varca était conservée en réduit aux hypothèses. Mais toutes les
ce lieu qu'avait pris naissance la tradition probabilités, confirmées par la comparaison avec des
fabuleuse de l'olivier d'où coulait le miel. Était-ce, faits mieux connus, sont, à notre sens, en faveur
selon l'hypothèse de Marucchi, dans l'une des de la grotte. C'est à cet emplacement qu'avaient
deux niches supérieures de l'abside qu'elle se été trouvés les sorts : il semble naturel que la
trouvait? Emplacement fort incommode, et déesse ait fait connaître l'avenir au lieu même
singulière idée, a justement objecté Vaglieri292, que où elle avait, pour la première fois, manifesté sa
de placer ce coffre pesant si haut au-dessus du puissance, comme si le geste de l'enfant qui les
sol. Mais ne nous perdons pas dans ces détails «tirait» - tollere, ducere -, répétait le prodige
matériels, invérifiables, et sans incidence, au initial qui les avait fait «jaillir» - erumpere - du
demeurant, sur la réalité vivante du culte et son rocher. De surcroît, les cultes oraculaires sont
retentissement spirituel, qui nous importent fréquemment liés aux grottes et aux lieux
bien davantage. On a d'ailleurs supposé que ce souterrains : tels l'antre de la Sibylle de Cumes ou
n'était pas directement dans Varca elle-même celui de la Pythie delphique, ou l'antre de
que l'enfant mélangeait les sorts, puis les tirait, Trophonios à Lébadée, ou bien d'autres cavernes
mais dans un récipient de dimensions plus du monde méditerranéen, dont la grotte de
modestes, donc plus maniable. Un vase, peut- Préneste offrirait l'équivalent à la fois
être, urna, situla, sitella, comme il est attesté symbolique et rituel, d'autant plus parfait que tout se
dans de nombreuses consultations des sorts293 passe comme si les aménagements artificiels
et, précédent fameux entre tous, à Dodone, qui dont elle a été l'objet avaient systématiquement
ne cherchait pas seulement à connaître la visé à y reproduire le paysage-type de la grotte
volonté de Zeus à travers les mouvements qui oraculaire, lieu sacré où se rencontrent la
agitaient le feuillage de son chêne sacré, mais qui, puissance divinatoire de la terre et des eaux.
au moins à un moment de son histoire, au IVe On se rappelle en effet que la mosaïque des
siècle, eut recours à la cléromancie, comme nous poissons, dont elle est revêtue, comme,
le savons par l'incident funeste lors duquel un d'ailleurs, la mosaïque du Nil, dans le temple à
singe renversa tout l'appareil sacré préparé en abside qui en reproduit fidèlement la
vue de la consultation, et surtout uas illud in quo disposition, était recouverte d'un voile d'eau
inerant sortes29*. courante296, qui s'écoulait des niches creusées dans le
Mais le point le plus important que nous fond de sa paroi, où filtre encore aujourd'hui
eussions souhaité connaître concernait le lieu une abondante humidité qui ne peut provenir
même des consultations. Marucchi, dont les que d'une source. Si bien que certains, niant le
opinions ont d'ailleurs varié dans leurs détails, a caractère sacré de l'Antro delle Sorti et du
toujours maintenu la thèse qu'elles se seraient

295 DPA A, X, 1, 1910, p. 117. Marucchi, après avoir dans ses


™BCAR, XXXVII, 1909, p. 269, n. 117. premiers écrits (Bull. Inst. 1881 et 1882), admis avec P.
293 Ainsi chez Horace, sat. 1, 9, 30 (cité supra, p. 63, n. 275) Cicerchia, l'archéologue prénestin inventeur de l'Antro delle
ou chez Plaute, dans la scène de consultation de la Casina, Sorti, que Varca des sorts était conservée dans la grotte, où
342-423, elle-même imitée des Κληρούμενοι de Diphile. Cf. les l'on en extrayait les tablettes pour les consultations, qui
nombreux exemples allégués par Pease, op. cit., p. 494; avec avaient lieu dans l'abside du temple, supposa ensuite, par
les remarques d'Y. de Kisch, MEFR, LXXXII, 1970, p. 328, une série d'hypothèses non moins invérifiables et
n. 4. Toutefois, sur le bas-relief d'Ostie {supra, p. 63 sq.), c'est compliquées, que, tandis que le tirage des sorts avait lieu dans le
de Varca elle-même qu'a été extraite la tablette qui se trouve temple en présence du sortilegus, les consultants attendaient
dans la main d'Hercule; et l'on pourra objecter que, dans les devant la balustrade de la grotte la réponse qu'un autre
divers cas que nous venons de citer, il n'existait pas d'arca prêtre, traversant l'area sacrée par un cryptoportique, serait
sainte d'où l'on pût tirer les sorts. venu leur y porter (BCAR, XXXII, 1904, p. 239-242).
294 Cic. din. 1, 76. 296 Supra, p. 6.
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 69

temple, n'ont vu dans ces deux grottes Delphes, où la Pythie, après s'être purifiée à la
symétriques que deux nymphées297. G. Gullini, qui ne source Castalie, allait boire à l'eau de la fontaine
met pas en doute la destination religieuse des Cassotis300, ou à Claros, près de Colophon, où,
deux constructions, n'est pourtant pas si éloigné nous apprend Tacite, le prêtre d'Apollon «se"
de cette interprétation profane, lorsqu'il affirme borne à écouter le nombre des consultants et
que l'architecte ou le mosaïste auteur de ces leurs noms, puis il descend dans une grotte,
aménagements n'aurait recherché que des fins puise de l'eau à une source mystérieuse et, bien
esthétiques : l'eau dont ils étaient baignés aurait qu'étranger le plus souvent aux lettres et aux
été uniquement destinée à aviver les chatoyantes poèmes, il donne en vers ses réponses aux
couleurs des deux pavements, dont l'étude s'est questions que chacun a posées en pensée»301.
révélée si précieuse pour la connaissance de la Tous faits qui ressortissent à la même intuition
peinture antique298. Nous ne saurions nier que fondamentale, que «la puissance prophétique
telle ait été, effectivement, l'une de leurs émane des eaux»302. Une association identique
intentions, ni qu'ils aient voulu, par ce moyen, créer de la grotte et de l'eau sainte existait donc dans
l'illusion du réel, comme si, dans la grotte, de l'oracle de Préneste. Car, à la lumière de ces
véritables poissons se fussent joués au fond des faits, il devient invraisemblable que l'eau qui
eaux marines ou que, dans l'abside du temple, suintait du rocher, dans l'antre de Fortuna, y ait
l'on eût cru voir le paysage aquatique du Nil et été recueillie simplement pour embellir
sa vallée envahie par l'inondation. Mais ce ne l'admirable mosaïque qui n'y fut placée qu'à l'époque
peut être là qu'une explication partielle, et la de Sulla et pour donner à des spectateurs
présence, dans l'Antro delle Sorti, d'une eau l'illusion puérile que des poissons aux vives
courante, s'échappant du rocher, doit aussi et couleurs y nageaient au fond d'une grotte
surtout avoir eu valeur religieuse. marine. Telles furent, sans doute, les conséquences
Les eaux et les sources, en effet, sont souvent de cet aménagement tardif et raffiné, et l'on peut
liées aux cultes oraculaires et, en particulier, aux admettre que les consultants qui venaient
antres dans lesquels prophétise la divinité. En demander à Fortuna Primigenia de les éclairer
Sicile, à Lilybée, l'oracle de la Sibylle, amenée sur leur avenir aient pu, malgré la solennité du
par les colons grecs, a succédé à un culte lieu et des circonstances, prêter attention à de
indigène primitif, lié à un puits ou à une caverne tels détails et s'en émerveiller, en pieux pèlerins
inondée d'eau, où se pratiquaient des qu'ils étaient. Mais ce serait ravaler bien bas le
consultations prophétiques299. Des sources sacrées sens du sacré que devait, au contraire, émouvoir
existaient auprès des plus grands oracles grecs, à profondément la vue de cette grotte antique, où
Fortuna s'était révélée par un prodige et où sa
présence se faisait toujours mystérieusement
sentir, que de réduire à ces finalités secondaires
297 Supra, p. 16. P. Mingazzini, en particulier, Arch. Class., l'eau primordiale de la grotte prénestine. Elle ne
VI, 1954, p. 296 et 298 sq., insiste sur le caractère utilitaire de constituait dans son principe ni une curiosité
ces nymphées, destinés à recueillir les eaux d'infiltration : destinée à étonner des touristes, ni un moyen de
aussi croit-il peu vraisemblable que les sortes et Yarca de bois mettre en valeur un beau pavement,
aient pu être conservées dans une grotte aussi humide sans interprétation d'un modernisme singulièrement
en être endommagées, et que la salle à abside ait été le
temple de Fortuna, «una bella abitazione, perennemente anachronique.
inumidata dallo sgocciolio dell'acqua! Nemmeno un En fait, tout porte à croire que l'architecte et
miserabile l'avrebbe accettata». le mosaïste qui, au Ier siècle av. J.-C, ont res-
298 Fasolo-Gullini, p. 26 et 48.
299 La grotte, sur laquelle fut construite au XVIe siècle
l'église de saint Jean Baptiste, du prophète «qui uerus Dei
uates fuit », est restée un lieu de pèlerinage réputé pour ses 300 Paus. 10, 24, 7; cf. Bouché-Leclercq, Histoire de la
eaux miraculeuses, qui guérissent ceux qui en boivent et leur divination, III, p. 100 et n. 3.
donnent le don de prédiction ou, tout au moins, la révélation 301 Ann. 2, 54, 2-3 (trad. P. Wuilleumier, Les Belles
de leur avenir (E. Ciaceri, Culti e miti nella storia dell'antica Lettres). Cf. Ch. Picard, Êphèse et Claros, Paris, 1922, p. 111-
Sicilia, Catane, 1911, p. 54-57; B. Pace, Arte e civiltà della 113.
Sicilia antica, Rome-Naples, 193549, HI, p. 499 sq., et IV, 302 M. Eliade, Traité d'histoire des religions, nouv. éd., Paris,
p. 77). 1964, p. 175 sq.
70 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA«

taure et embelli le vieux sanctuaire de Fortuna grotte prénestine était là bien avant eux :
ont respecté l'ancienne disposition des lieux. En élément sacré, de tout temps présent dans le culte
contenant dans cette sorte de bassin artificiel, et essentiel à sa nature divinatoire, elle devait
dont la mosaïque des poissons occupe le fond, déjà inonder le sol dès ses premiers
l'eau qui filtrait d'une source souterraine et qui commencements, quand le sanctuaire de Fortuna n'était
envahissait la grotte, ils ont tiré le meilleur parti encore qu'une simple anfractuosité naturelle,
possible, esthétique et cultuel, de ce qu'ils comme dans la grotte primitive de Lilybée. A
trouvaient sur place, c'est-à-dire du premier l'époque classique, le devant de l'Antro delle
aménagement de l'Antro delle Sorti, qui remontait aux Sorti était occupé par un enclos à ciel ouvert,
IVe-IIIe siècles, et des données plus vénérables fermé d'une balustrade. C'est là,
encore que leur léguait une vieille tradition vraisemblablement, devant (plutôt que dans) ce locus saeptus
religieuse. Leur principale innovation fut la pose religiose, que se tenait la file des consultants : à
de la mosaïque, neuve parure de l'antique proximité immédiate, mais à l'extérieur
sanctuaire303. Mais l'eau qui baignait le fond de la cependant, de cet espace consacré, défendu par la
clôture qui en interdisait l'accès au profane, et
de la grotte où s'était manifestée la déesse. Où se
trouvaient les desservants du culte oraculaire?
303 Nous ne reconnaissons donc à la mosaïque des nous croirions volontiers que, comme la Pythie,
poissons, comme à la mosaïque du Nil, dont l'étude ne peut en
être disjointe, qu'une fonction décorative, qui exclut toute
signification cultuelle et tout symbolisme religieux. Le
problème, longuement traité par Marucchi (BCAR, XXIII, 1895,
p. 26-38; XXXII, 1904, p. 250-273; XXXV, 1907, p. 293 sq.; pelons seulement que, de nos jours, l'accord s'est fait pour
XXXVII, 1909, p. 66-74; DPAA, X, 1, 1910, p. 147-190; Guida, rendre à Sulla l'initiative des deux mosaïques. Dans ces
p. 75-85 avec, p. 76 sq., un catalogue des opinions émises sur conditions, le problème de leur signification, tributaire de
le sujet), est l'un de ceux qui ont soulevé le plus de débats celui de leur date, se pose en de tout autres termes. Or,
parmi les archéologues (cf. les critiques de Vaglieli), divisés même si l'assimilation d'Isis et de Tyché était accomplie de
tant sur la datation des deux œuvres que sur l'interprétation longue date dans la religion hellénistique et si le temps de
de leur sujet. Loin d'y reconnaître le lithostroton offert par Sulla est celui où la religion isiaque, déjà implantée dans le
Sulla, Marucchi a repoussé l'époque de leur composition sud de l'Italie où l'Iseum de Pompéi remonte à l'extrême fin
jusqu'au règne d'Hadrien et s'est livré sur le sujet de la du IIe ou au début du Ier siècle, commence à gagner Rome,
mosaïque du Nil à de hardies spéculations syncrétistes. La où le collège des pastophores fut précisément fondé sub Ulis
représentation de l'Egypte, recouverte par l'inondation du Sullae temporibus (Apul. met. 11, 30, 5), il est tout à fait exclu
Nil, serait celle de la terre sacrée d'Isis, déesse féconde (malgré F. Coarelli, Hellenismus in Mittelitalien, II, p. 339, qui
(frugifera), qui allaite l'enfant Horus comme Fortuna Jupiter voit dans la salle à abside l'Iseum de Préneste) qu'à une
Puer, et qui, dans tout le monde hellénistique et romain, était époque aussi haute Isis, divinité exotique, ait pu se
précisément assimilée à Tyché et à Fortuna, comme le confondre aux yeux des Romains avec leur Fortune nationale.
prouve, à Préneste même, la dédicace d'une statue d'Isityché Quant à supposer que les artistes alexandrins appelés par
(CIL XIV 2867; cf. supra, p. 11, n. 38). L'œuvre, inspirée par Sulla, conscients de la double identification, d'une part de
Élien de Préneste, prêtre de Fortuna et auteur d'un Περί Fortuna et de Tjché, d'autre part de Tyché et d'Isis, aient pu
ζίόων dont la substance se retrouve dans les figures pour leur propre compte percevoir un rapport entre la
d'animaux qui y sont représentées, ne viserait à rien moins qu'à déesse égyptienne et celle dont ils étaient chargés d'orner le
montrer par l'image que le culte de Fortuna et l'art de la sanctuaire, et conclure ainsi à l'identité d'Isis et de Fortuna,
divination sont originaires d'Egypte. Quant à la mosaïque des c'est une anticipation beaucoup trop audacieuse pour qu'on
poissons, les espèces qui y sont figurées et, dans son angle puisse l'accepter à une date aussi précoce, et une équation
inférieur droit, la représentation du Phare d'Alexandrie beaucoup trop subtile pour qu'on puisse la leur imputer : un
permettraient de la rattacher au même sujet : les deux mosaïste n'est pas un historien des religions. Les temples et
mosaïques ne formeraient qu'un seul ensemble en deux les cérémonies religieuses figurés sur les deux mosaïques, le
parties, la première montrant la mer qui conduit aux rivages Serapeum d'Alexandrie et le temple de l'île de Philae sur
d'Egypte, la seconde, l'Egypte tout entière depuis la côte celle du Nil, un Poseidonion sur celle des poissons,
jusqu'aux montagnes d'Ethiopie. Vaglieri, BCAR, XXXVII, n'impliquent nullement des affinités cultuelles entre les scènes
1909, p. 237-239, qui admet la datation proposée et le représentées et la déesse dans le temple de laquelle elles
rapport possible avec Élien de Préneste, leur refuse en étaient placées, mais relèvent uniquement de la conception
revanche toute signification ésotérique liée aux cultes d'Isis du paysage sacré. Ni planches didactiques, ni monuments
et de Fortuna, et n'y voit que des œuvres didactiques, qui figurés du culte, les deux mosaïques de Palestrina, œuvres
représentent les poissons et les animaux terrestres d'Egypte purement ornementales, n'ont pas plus de signification
vivant dans leur milieu naturel. Sans entrer ici dans le détail religieuse que tant d'autres mosaïques égyptisantes attestées
des discussions entre spécialistes (cf. T. II, chap. VI), rap- dans le monde romain.
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE ORACULAIRE 71

comme le prêtre de Claros, ils se rendaient au d'Hadrien, est complète306 et elle nous renseigne
fond de la grotte pour boire l'eau sainte ou pour assez précisément sur la condition sociale de son
s'y purifier; puis, quittant cette zone faiblement titulaire : seuir Augustalis, c'est-à-dire, selon toute
recouverte d'eau pour revenir dans la partie vraisemblance, affranchi d'origine307, mais
antérieure du sanctuaire, juste en deçà de la administrateur de la confrérie et, apparemment, riche
balustrade, ils y procédaient à la artisan, président à vie, sans doute à titre
consultation. honorifique308, par la grâce de l'empereur lui-
L'enfant, simple «main» au service de la même, comme il le rappelle fièrement, du
déesse - Fortunae monitu, pueri manu -, se collège des charpentiers de Préneste309, il
bornait à «tirer» les sorts: tolluntur, ducuntur, appartenait à cette aristocratie inférieure, exclue par sa
dit Cicéron304. Il les tendait ensuite au spécialiste naissance des honneurs municipaux et qui
chargé de les lire et d'énoncer la réponse exerçait avec d'autant plus de zèle les fonctions
attendue par le fidèle, au sortilegus Fortunae sacerdotales310. L'autre, récemment découverte
Primigeniae. Nous connaissons sous l'Empire, au et très mutilée, établit un rapport - mais de
plus tard au temps de Vespasien, mais il est quelle nature? - entre le prêtre et les sorts de la
vraisemblable que la fonction existait depuis une déesse :. . . [Fortunae Primige~\niae Io[uis pue]ri
date beaucoup plus ancienne, l'un de ces prêtres sor[tes .../... sa~[cerdos For(tunae) Primig(eniae)
essentiels à la vie du sanctuaire, Sex. Maesius lec[tus~] .../... signa N. V.3U.
Celsus, notable de la ville, centurion prêt de
s'élever à la carrière équestre, puisqu'il devint
praefectus fabrum, magistrat qui gravit 306 CIL XIV 3003 : M. Scurreius Fontinalis / sacerdos
successivement tous les honneurs municipaux, questure Fortunae Primig. lectus ex s.c. / IIIIHuir Aug. cur(ator) seuir(um)
et édilité, avant de parvenir à la dignité suprême quinq(uennalis) perp(etuus) datus ab / imp. Hadriano Aug.
de duumvir, et qui cumula en sa personne le collegio fabr(um) tign(uariorum), etc.
307 Encore qu'on connaisse, à Préneste comme ailleurs,
double sacerdoce du culte impérial, puisqu'il fut des seuiri Augustales citoyens, et même magistrats
flamine du divin Auguste, et du culte de municipaux, questeurs, édiles et duumvirs; cf. CIL XIV 2972; 2974;
Fortuna305. Le sortilegus n'était pas, toutefois, le 3014. É. Beurlier, Essai sur le culte rendu aux empereurs
prêtre en titre de Fortuna, le sacerdos Fortunae romains, Paris, 1890, p. 207, le souligne même comme un cas
Primigeniae, que mentionnent deux inscriptions, particulier, comme si le sévirat avait été, dans la ville, un
elles aussi d'époque impériale. L'une, du temps échelon intermédiaire qui conduisait vers les honneurs
publics et le flaminat du divin Auguste.
308 J. P. Waltzing, s.v. Collegium, De Ruggiero, II, p. 396; et
Étude historique sur les corporations professionnelles chez les
Romains, Bruxelles- Louvain, 1895-1900, I, p. 387.
309 Pourquoi cette faveur octroyée par Hadrien? A
304 Ce sont les termes techniques; cf. les notes de Pease à l'extrémité sud de La Colombella, près de l'église de S. Maria
diu. 2, 86, p. 494 sq. On rapprochera de même Tib. 1, 3, 11, della Villa qui en conserve précisément le nom, ont été
sustulit {supra, p. 63), et CIL V 5801 : sortib(us) sublatis. découvertes les ruines de la villa la plus importante des
305 CIL XIV 2989 : Sex Maesio Sex. f. Rom. Celso praef. / environs de Préneste, que l'on connaît sous l'appellation de
fabr. Ili D leg. UH Maced q. aed. Unir, flamin. / dilli Aug. Villa d'Hadrien; c'est sur son emplacement que fut trouvé le
sortilego Fortunae Primigeniae, etc. Pour la date de fameux Antinous Braschi du musée du Vatican, ce qui, outre
l'inscription, un terminus ante quem est fourni par l'appartenance du les marques de briques datant effectivement de son règne et
personnage à la IVe Macedonica, qui fut licenciée par l'analogie de la construction avec la Villa Hadriana de Tibur,
Vespasien. On connaît également un sortilegus ab Venere est un argument de plus en faveur de l'identification
Erucina (CIL VI 2274; ainsi que VIII 6181 et, de Pompéi, NSA, (Fernique, Étude sur Préneste, p. 69 et 120; Magoffin, A study
1880, p. 185). Le rôle de ces exégètes sacrés devait être of the topography... of Praeneste, p. 50; Marucchi, Guida,
comparable à celui des προφήτοα de Delphes, chargés de p. 120-124, qui croit à une restauration de la villa impériale
mettre en forme et de communiquer au consultant la d'Auguste attestée par Suet. Aug. 72, 2; 82, 1; cf. Gell. 16, 13,
réponse du dieu (P. Amandry, La mantique apollinienne à 5). Fontinalis, charpentier de son état, s'était-il signalé à
Delphes, p. 118 sq.). On se fera une idée de leur importance, l'attention du prince en travaillant pour sa villa de Préneste?
et de la marge d'interprétation qui était permise à ces Il est tentant, en tout cas, de faire le rapprochement entre
intermédiaires entre l'homme et la divinité, par la parodie de son inscription et la villa impériale de Palestrina.
sortitio imaginée par Apulée, met. 9, 8, où les prêtres 310 Cf. la vanité avec laquelle les affranchis de Pétrone,
charlatans de la Dea Suria composent une sors unique que, Trimalcion et son ami Habinnas, marbrier réputé, font
au prix d'une exégèse habile, ils font servir à toutes les étalage de leur dignité de seuir (57, 6; 65, 5; 71, 12).
questions posées. 311 Fasolo-Gullini, p. 286 sq., n° 31.
72 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

La concordance des deux textes est d'un défaut de constructions neuves, l'entretien des
grand intérêt et il semble bien qu'on puisse, bâtiments existants devait, à lui seul, nécessiter
d'après la première, restituer, dans la seconde, de perpétuels travaux. La même inscription
lecitus ex sienatus) c{onsidto)~\. Mais comment nomme en outre trois celiarli, attachés au
faut-il entendre cette expression? Doit-on service de la cella, au nettoyage des lieux, à la
considérer que, sous l'Empire, le prêtre de Fortuna surveillance et à la conservation des offrandes,
Primigenia était régulièrement choisi par le etc., et dont les noms, Amoenus, Dionysius,
sénat de Rome, ce qui attesterait à la fois Linus, révèlent indubitablement la condition
l'emprise romaine sur le culte prénestin et, servile315. Nous devons donc nous représenter le
surtout, l'importance considérable du sanctuaire temple de Préneste peuplé d'un abondant
qui débordait de si loin le cadre étroit d'une personnel sacerdotal et subalterne, qui pourvoyait
simple religion locale que le pouvoir politique aux tâches multiples qu'imposent non seulement
de Rome aurait tenu à le soumettre à son les activités religieuses, mais aussi
contrôle, à s'assurer sur lui mainmise et droit de l'administration matérielle d'un grand sanctuaire; et cela
regard312? Ou bien faut-il plutôt, comme on tend non seulement sous l'Empire, mais au moins dès
à le faire aujourd'hui, en réduire la portée, et n'y la fin du IIe ou le début du Ier siècle av. J.-C, et
voir qu'une formule stéréotypée, désignant sans doute bien avant, lorsque l'oracle de
seulement Yordo decurionum de la ville, qui, en Fortuna Primigenia eut commencé de connaître
pleine époque impériale, aurait conservé cette cette faveur croissante qui devait se traduire par
appellation prestigieuse, héritée de la période de l'extension démesurée du temple et la
l'indépendance313? construction de l'ensemble supérieur. L'armature
Ce n'est pas tout. Nous connaissons encore, spirituelle du culte reposait sur ce corps sacerdotal
par le vœu dont il s'acquitta envers Fortuna, un puissant et bien organisé, que nous
certain D. Poblicius Comicus qui fut, durant n'entrevoyons qu'à travers quelques-uns de ses
treize ans, manceps aedis3U, entrepreneur du membres, ceux dont l'épigraphie nous fait connaître
temple, fonction qui devait être de grande l'existence, et à qui incombait le triple devoir,
responsabilité dans un aussi vaste sanctuaire où, à selon la spécialité de chacun, de célébrer les
sacrifices, sur les multiples autels que renfermait
le sanctuaire316, de dispenser les prédictions au
nom de la déesse, et de perpétuer,
312 Vaglieli BCAR, XXXVII, 1909, p. 264, n. 88; Fasolo-
Gullini, loc. cit. Est-ce à la suite d'une consultation des sorts conformément aux rites particuliers en usage à Préneste,
que le prêtre aurait consacré les signa mentionnés à la fin de la tradition prophétique sans laquelle il n'est pas
l'inscription? Ou devons-nous entendre qu'il avait été lui- d'oracle constitué, mais seulement vaticination
même choisi par le sort, comme l'étaient les prêtres de
Delphes (Eur. Ion 415 sq.) et que son élévation à la dignité
sacerdotale aurait ainsi dépendu d'une double condition : de
la volonté sacrée de la déesse, manifestée par les sortes, et de
sa ratification par le pouvoir politique et le sénat de 315 Ces celiarli rempliraient donc les fonctions ailleurs
Rome? dévolues aux aeditui. Il est vraisemblable que tout ce
313 Lugli, RAL, IX, 1954, p. 75 sq.; Degrassi, Arch. Class., VI, personnel était logé sur place, dans les nombreuses
1954, p. 303 sq.; et MAL, XIV, -1969-1970, p. 125, η. 27. dépendances du sanctuaire (Fernique, op. cit., p. 89).
Dessau ne se prononce pas et se contente d'indiquer que le 316 Outre ceux des aedes proprement dites, les diverses
sénat dont il s'agit, CIL XIV, p. 290, était « fortasse populi terrasses du temple offraient des emplacements propices à
Romani». Marucchi, DPAA, X, 1, 1910, p. 178-182, a en outre l'érection de nombreux autels secondaires. La terrasse des
supposé que le philosophe Élien de Préneste, dont une hémicycles offre ainsi un témoignage précieux sur la vie
notice de Suidas, s.v., nous apprend qu'il fut άρχ^ερεύς, aurait cultuelle du sanctuaire supérieur: devant l'hémicycle ouest,
exercé ses fonctions sacerdotales dans la ville même d'où il on a en effet retrouvé le soubassement d'un autel circulaire
était originaire et que c'est donc de Fortuna Primigenia qu'il (Pi. III), ainsi que de nombreux débris de cendres,
aurait été le prêtre, le troisième sacerdos Fortunae Primige- d'ossements d'animaux et de vases, qui sont les traces laissées par
niae que nous connaissions, hypothèse que partagent Vaglie- les sacrifices qui y étaient célébrés; en position symétrique,
ri, BCAR, XXXVII, 1909, p. 227, et M. Wellmann, s.v. Aelia- devant l'hémicycle est, se trouvaient la base d'une statue et
nus, RE, I, 1, n° 11, col. 486-488. un puits rituel couronné d'une tholos qui, depuis, a été
314 CIL XIV 2864. Cf. Henzen, Scavi di Palestina, Bull. Inst., reconstitué dans le musée du palais Barberini (Fasolo-
1859, p. 22-25; Fernique, op. cit., p. 89; Vaglieri, BCAR, Gullini, p. 147-153; G. Quattrocchi, op. cit., p. 57; cf. Iacopi,
XXXVII, 1909, p. 262, n. 86. op. cit., fig. 17).
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 73

populaire, prompte à verser dans l'illuminisme qui, au cours d'une période aussi longue,
ou le charlatanisme317. C'est à ce clergé prénes- assuraient la pérennité de l'institution et
tin, dépositaire de la révélation sacrée de contribuaient à l'auréoler du prestige de l'antiquité
Fortuna et qui, avec les siècles, n'a dû cesser de se que, déjà, vantait Cicéron : fani pulchriîudo et
multiplier et de se spécialiser, que l'oracle, dont uetustas Praenestinarwn etiam nunc retinet sor-
nous suivons l'histoire sur un demi-millénaire318, tium nomen . . .
dut à la fois de rester fidèle aux rites qui avaient Les sorts, au temps de Cicéron, étaient des
fait sa célébrité, d'évoluer, sous peine de mourir tablettes de chêne, gravées de formules rédigées
comme tant d'oracles du paganisme, selon les en caractères archaïques, insculptas priscarum
nécessités nouvelles du temps, et, sans doute litterarum notis, ce qui suppose une époque où la
aussi, de constituer ces archives sacerdotales319 science sacrée de l'écriture320 était déjà
suffisamment répandue, mais n'en permet pas moins
de remonter à un passé fort reculé, puisque c'est
de Préneste, précisément, que provient la
317 Comme lors de la psychose collective de 213, que célèbre fibule qui est la doyenne des inscriptions
décrit magistralement Tite-live, 25, 1, 6-12, où des sacrificuli
ac uates de toute sorte s'étaient emparés des esprits, latines connues et que l'on date maintenant du
subjugués par leurs libros iiaticinos. Il n'y a, un siècle après, rien second quart du VIIe siècle321. Quant au chêne,
à ajouter aux définitions excellentes en tous points de arbre sacré de Jupiter, le dieu enfant de
Bouché-Leclercq, qui détermine en ces termes les trois Préneste qui deviendra le Iuppiter Arkaniis,
conditions nécessaires à la naissance d'un oracle : « II n'y a
d'oracle que là où une corporation sacerdotale, consacrée au protecteur de Varca des sorts, indépendamment de
service d'une divinité déterminée, en un lieu déterminé, et toute référence au dieu, il se recommande par
investie d'une mission légitime aux yeux de la foi, transmet ses vertus oraculaires propres, qui sont attestées
aux profanes, dans des circonstances et d'après des rites non seulement à Dodone, mais qu'on peut
spécifiés par la tradition, les révélations de la divinité . . . Une également reconnaître dans l'oracle de Mars à Tiora
grotte, une source, à laquelle la dévotion populaire attribue Matiene322. Mais il existait des sorts beaucoup
des propriétés fatidiques, peut servir à des expériences
particulières qui sont du domaine de la divination libre; elle
ne devient un oracle que le jour où elle est soustraite à cette
fréquentation banale par une corporation sacerdotale qui en
réglemente l'accès et veille à l'application des rites religieux Fortuna, ou n'étaient-ils qu'une chronique historique et
ainsi édictés », et qui conclut, par un raccourci quelque peu profane de la cité? L'oracle de Delphes avait, lui aussi, ses
abrupt : « L'histoire d'un oracle est celle d'une corporation archives (Plut. Lysandr. 26, avec la note de l'éd. Flacelière-
religieuse» {Histoire de la divination, II, p. 231; 233 sq.). Chambry, Les Belles Lettres, p. 207, n. 2), et les grands
318 Depuis 241 av. J.-C. et la tentative de Q. Lutatius Cerco, collèges romains avaient de même leurs libri pontificales,
aussitôt réprimée par le sénat (Val. Max. 1, 3, 2), jusqu'au augurales, sacerdotales, source du droit pontifical, du droit
règne d'Héliogabale (218-222 ap. J.-C.) et à l'enfance de augurai, etc. (cf. Wissowa, RK2, p. 497; 513; 527). En fait, on
Sévère Alexandre (SHA, AS 4, 6). ne saurait opposer les deux définitions, et nous verrions
319 C'est, on s'en souvient, d'après les Praenestinorum volontiers dans les libri Praenestini ou Praenestinorum
monumenta que Cicéron, dût. 2, 85-86, rapporte (declarant, monumenta l'équivalent local des annales des pontifes romains,
dicunt) l'histoire de Numerius Suffustius et les deux prodiges chronique sacerdotale des événements majeurs de la ville et
qui marquèrent la fondation de l'oracle. Ce précieux fondement rédactionnel des annales maximL
document d'histoire locale ne fait sans doute qu'un avec les libri 320 Cf. Liv. 1, 7, 8, à propos d'Évandre, fils de la divine
Praenestini, auxquels Solin, 2, 9, se réfère quand il rappelle la Carmenta et uenerabilis itir miraculo litterarum.
plus illustre des traditions relatives à l'origine de la ville, 321 Avec la tombe Bernardini à laquelle elle appartenait;
fondée, selon la légende italique, par Caeculus, fils cf., en dernier lieu, les catalogues des expositions Civiltà del
miraculeux de Vulcain et homologue, prénestin de Servius Tullius : Lazio primitivo, Rome, 1976, p. 226 et 372 sq., n° 126;
Praeneste, ut Zenodotus, a Praeneste, Vlixis nepote Latini filio; Naissance de Rome, Paris, 1977, introd. aux n° 691 et suiv., et
ut Praenestini sonant libri, a Caeculo, quem iuxta ignés n° 702.
fortuitos inuenerunt, ut fama est, Digidiorum sorores. C'est 322 En Sabine, dont les affinités avec Dodone sont relevées
également, selon Vaglieri, BCAR, XXXVII, 1909, p. 215 et 249, par Denys d'Halicarnasse, 1, 14, 5, qui rapproche des
n. 32, ces «libri sacri» qui furent la source de Caton et de colombes prophétiques, perchées sur le chêne sacré de
Vairon, dans les notices qu'ils consacrèrent à Caeculus, et Dodone, le pic, en grec δρυοκολάπτης, qui, dans l'antique
dont nous trouvons l'écho chez Virgile, Aen. 7, 678-681 et 10, oracle de Mars à Tiora, χρηστήρίΛν "Αρεος πάνυ άρχαϊον, se
543 sq., et chez les érudits anciens (Serv. Aen. 7, 678; Schol. tenait sur une colonne de bois, έπί. κίονος ξυλίνου - de bois
Veron., Aen. 7, 681; Fest. Paul. 38, 23; Mythogr. 1, 84; 2, 184). de chêne, selon toute vraisemblance, comme l'indique le
Mais doit-on réellement voir dans les libri un recueil de nom même de l'oiseau, selon l'interprétation de P. Wagler,
caractère sacré, constitué et publié par les prêtres de Die Eiche in alter und neuer Zeit, II Teil, Berliner Studien für
74 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

plus primitifs, qui ne faisaient appel ni à la gue325. Mais, loin qu'il faille limiter l'exercice de
connaissance de l'écriture, ni à une formulation la cléromancie aux divers rameaux de la famille
conceptuelle par le langage, simples baguettes indo-européenne, elle est d'un usage universel326;
de bois, cailloux ou fèves de couleurs et, si rudimentaire que puisse paraître le
différentes323 qui, à l'aurore du culte oraculaire de procédé, il peut faire l'objet d'une science
Fortuna Primigenia, ont pu précéder la théologique approfondie et atteindre, dans les cultures
divination déjà savante que nous connaissons. Les africaines par exemple, à un degré de
Germains, dont l'attention scrupuleuse aux sorts raffinement qui n'a rien à envier à celui de l'Etnisca
faisait l'étonnement de Tacite, avaient recours à disciplina, de l'hépatoscopie et de la doctrine des
de tels procédés. Ils coupaient des branches regiones caeli qu'il n'est pas sans rappeler. C'est
d'arbre qu'ils marquaient de signes, notis qui- ainsi que, au Dahomey, l'on «tire le Fa», le Fa
busdam, encore qu'on discute s'il s'agit de qui est à la fois le plus puissant des dieux
simples incisions plutôt que de runes. Puis, après les tutélaires et le jeu par lequel on jette au hasard
avoir éparpillées sur une étoffe, temere ac sur une table un chapelet formé de noyaux
fortuito, le consultant, prêtre ou chef de famille, en provenant d'un arbre sacré. Selon la face,
prenait trois, en invoquant les dieux et en tenant convexe ou concave, sur laquelle tombe chacun
ses yeux fixés sur le ciel324. Les Scythes, d'après d'eux, le chiffre qui correspond à l'une ou l'autre
Hérodote, pratiquaient la divination à l'aide de de ces positions, enfin, les diverses combinaisons
baguettes de saule selon une technique analo- numériques qui s'en dégagent et qui, traduites
en figures, renvoient à des divinités déterminées,
le devin, instruit par de longues études, sait avec
lesquelles de ces divinités, favorables ou
classische Philologie und Archäologie, XIII, 2, 1891, p. 23 sq. défavorables, il doit mettre en rapport la question
Que le chêne ait pu également être consacré à Mars est posée par le consultant, afin de l'éclairer sur la
confirmé par le récit de Suétone, Vespas. 5, 2, où, dans une conduite qu'il lui faut tenir327.
propriété des Flavii, quercus antiqua, quae erat Marti sacra,
annonçait, à chaque accouchement de Vespasia, le destin En Italie même, cette méthode ancestrale de
réservé à ses enfants, par la nouvelle branche qui lui divination était fort répandue et c'est la seule
poussait, hand dubia signa futuri cuiusque fati. Quant au bois qui y ait jamais donné naissance à des oracles
que, chez Ovide, hantent Picus et Faunus, c'était, constitués328, comme à Caere, à Faléries, à
précisément, un bois de chênes verts, lucus . . . niger ilicis umbra
(fast. 3, 295). De même, rappelle P. Wagler, à qui nous Padoue, à Tibur ou à la source du Clitumne329.
renvoyons pour toute cette analyse (également, p. 34 sq., sur
le chêne des sortes Praenestinae; ainsi que, sur Fortuna,
Jupiter et le chêne à Préneste, A. B. Cook, Zeus, Jupiter and
the oak, CR, XVII, 1903, p. 420 sq.; et XVIII, 1904, p. 362), la 325 4, 67 : « Ils apportent de gros faisceaux de baguettes, les
puissance prophétique des sorts de Préneste émane du déposent à terre, les délient, et prononcent des formules
chêne dont ils étaient faits. On notera, toutefois, qu'à la divinatoires en plaçant chaque baguette à part; puis,
différence de Dodone, où Dioné, quoique fille et hypostase toujours prononçant ces formules, ils remettent les baguettes en
de Gaia, la Terre, ne tient cependant auprès de Zeus que le faisceau, et, de nouveau, les déposent une par une (trad. Ph.
rang mineur d'une parèdre, à Préneste, en revanche, si E. Legrand, Les Belles Lettres).
Jupiter, sous le surnom à'Arkanus, a su se faire une place 326 On la trouve aussi bien en Israël (où elle apparaît
auprès de Fortuna, la déesse n'a jamais été éliminée par lui comme un procédé archaïque, remontant au passé le plus
et a gardé jusqu'au bout sa primauté. ancien des cultures sémitiques, en particulier sous la forme
323 Bouché- Leclercq, op. cit., I, p. 191 sq. du recours aux urim et aux tummim) ou dans l'Islam qu'en
324 Germ. 10, 1-3. Cf. l'importante note de J. Perret, ad loc, Perse, dans l'Inde, en Chine ou au Japon, etc. (cf. les
dans son éd. des Belles Lettres. C'est par cette technique que exemples cités par Pease dans son commentaire à diu. 1, 12,
s'explique, selon toute vraisemblance, l'étymologie de sors, p. 72-74, et, dans Caquot-Leibovici, op. cit., I, A. Caquot, La
l'opération rituelle du tirage des «sorts» consistant à divination dans l'ancien Israël, p. 86-88 et 110 sq.; ainsi que
disposer une à une, serere, à ranger en series les baguettes, F. Vyncke, La divination chez les Slaves, p. 312 sq.; 318 sq.;
avant de tirer l'une d'elles (cf. Ernout-Meillet, s.v. sors, 329).
p. 637 sq.; et sero, p. 617 sq., à la fois semer les graines, non à 327 R. Trautmann, La divination à la Côte des Esclaves et à
la volée, mais une à une, et planter; et Walde-Hofmann, s.v. Madagascar, Paris, 1940; également J. Alapini, Les noix
sors, II, p. 563 sq.). Sur la divination chez les Germains, cf. sacrées, Monte-Carlo, 1950.
R. Derolez, Les dieux et la religion des Germains, p. 170-173, 328 Bouché-Leclercq, op. cit., IV, p. 146.
et son exposé plus développé dans Caquot-Leibovici, La 329 Les sortes de Caere et de Faléries, dont nous ne savons
divination, I, en particulier p. 265 et 292-298. à quelles divinités elles appartenaient, ne sont guère connues
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE ORACULAIRE 75

Des formules qui étaient gravées sur les sorts de langage de Fortuna, est la petite sors, datable du
Préneste et qui, étant donné le nombre limité IIIe siècle, simple caillou comme dans les formes
des tablettes offertes au choix du consultant, les plus primitives de ces consultations rituelles,
devaient nécessairement être assez générales qui est conservée au musée de Fiesole. La
pour pouvoir s'adapter à toutes les questions, divinité, certainement Fortuna elle-même, y
quelles qu'elles fussent, que l'on posait à la parle à la première personne et menace le mortel
déesse, nous pouvons nous faire une idée par les qui ne se soumettrait pas à sa volonté du sort
sentences, sorties tout droit de la sagesse qu'elle avait autrefois réservé à Servius Tullius :
populaire, et d'une moralisante platitude, que se cedues, perdere nolo; ni ceduas, Fortuna
portaient les sortes, non point de bois, mais de Seruios perit33K
bronze, trouvées, semble-t-il, près de Padoue, et Mais il se peut que nous ayons, pour une
que l'on a rapportées à l'oracle de Géryon, situé époque plus tardive, et sous une forme plus
au voisinage de cette ville : de incerto certa ne raffinée, une citation même de l'oracle de
fiant, I si sapis, caueas; homines multi siint, / Préneste. Parmi les objets divers que renfermait la
credere noli; ou encore celle-ci, qui n'est qu'une favissa découverte en 1907 sous le temple à
dérobade : qur petis postempus consilium? / quod abside, se trouvait une tablette de marbre qui
rogas non est330. Plus proche, sans doute, du portait, en caractères de l'époque augustéenne,
les fragments de deux vers :
\_fat\a Iouem superant id . . .
que par les prodiges dont elles furent l'objet, lorsque, en 218 [f]ata trahunt urbes s . . .332.
et 217 (Liv. 21, 62, 5 et 8; 22, 1, 11; cf. Sid. Ap. carni. 9, 190: Dans ce distique, œuvre d'un versificateur
sortes . . . Caeritumque), elles rapetissèrent, c'est-à-dire se anonyme, Marucchi crut pouvoir reconnaître le
rétrécirent, ou s'amincirent, spontanément (sortes adtenuatas,
extenuatas; cf. G. Dumézil, Rei rom. arch., p. 460; et J. Gagé, texte d'un des oracles rendus par la déesse, dont
REL, XLVI, 1968, p. 284), et que, à Faléries, l'une d'elles, le fidèle qui l'aurait reçu aurait voulu perpétuer
portant l'inscription révélatrice Manors tehtm siium concutit, le souvenir en faisant graver cette inscription.
tomba, excidisse, hors du lien, croit-on, qui les attachait (cf. Toutefois, Vaglieri, plus sceptique, ne voulut y
n. suiv.; et A. La Regina-M. Torelli, Due sortes preromane, voir qu'une inscription métrique ordinaire,
Arch. Class., XX, 1968, p. 221-229, et pi. 68-70, à propos de
deux disques de plomb perforés en leur centre). L. R. Taylor, analogue, par exemple, à celle de la statue de
Local cuits in Etruria, Pap. and Mon. of the Am. Acad. in Rome, T. Caesius Primus, dédiée par son fils Tauri-
Π, 1923, p. 77 sq. et 119 sq., a voulu, sans preuve, rapporter
les sorts de Caere et de Faléries à une Fortuna. A. La Regina
et M. Torelli, op. cit., songent maintenant à assigner les
premiers à la Menerva du sanctuaire de Punta della Vipera, (rappelant les simples baguettes de bois des sorts primitifs;
sur le territoire de Caere (contra, A. Pfiffig, Religio Etnisca, supra, p. 74) inscrites sur leurs quatre faces (CIL XI 1129, et
Graz, 1975, p. 155). Mais ne pourrait-on aussi penser à la p. 1252; Degrassi, ILLRP, n° 1071; I. Calabi Limentani,
grande Uni-Thesan de Pyrgi (infra, p. 444)? Sur l'oracle de Epigrafia latina, Milan, 1968, p. 319, n° 105, avec fig.).
Géryon, que Tibère consulta, passant près de Padoue, et qui 331 Publiée par M. Guarducci, La Fortuna e Senio Tullio in
le renvoya à celui de la source d'Aponus, Suet. Tib. 14, 3; sur un'antichissima «sors», RPAA, XXV-XXVI, 1949-1951, p. 23-
les· sortes d'Hercule à Tibur, supra, p. 64; et, sur la source du 32; A Ep. 1953, 22, qui traduit: «Si tu cèdes, je ne te ruine
Clitumne, la lettre célèbre de Pline le Jeune, epist. 8, 8. pas; si tu ne cèdes pas, Servius périt par action de la
330 De ces dix-sept tablettes, trouvées, dit Aide Manuce, à Fortune»; Degrassi, ILLRP, n° 1070; et, depuis, E. Peruzzi,
«Bahareno della Montagna», à moins qu'il ne s'agisse, selon Un'antichissima sors con iscrizione latina, PP, XIV, 1959,
Mommsen, de Barbarano, près de Padoue, de forme oblon- p. 212-220; et la «postilla» de S. Mariotti, Ibid., p. 220; et
gue comme celle du denier de M. Plaetorius Cestianus, M. Guarducci elle-même, Ancora sull'antichissima sors col
percées à leur extrémité gauche d'un trou qui permettait, nome di Servio Tullio, PP, XV, 1960, p. 50-53, et Ancora
comme les sortes de Faléries, de les enfiler sur une sull'antica sors della Fortuna e di Servio Tullio, RAL, XXVII,
cordelette, trois seulement sont aujourd'hui conservées; les autres, 1972, p. 183-189, qui tend maintenant à croire que cette sors,
dont le texte, souvent fautif, n'est plus connu que par les provenant des Marches, aurait appartenu au temple que
anciens recueils d'épigraphie, ont disparu. On les a jadis la déesse possédait à Fano, Fanum Fortunae (infra,
attribuées tantôt à l'oracle de Préneste, tantôt à celui p. 181 sq.).
d'Antium. Cf. CIL F 2173-2189, et p. 689 sq. et 736; Degrassi, 332 Vaglieri, NSA, 1907, p. 685; Marucchi, BCAR, XXXV,
ILLRP, n° 1072-1087; on en trouvera une illustration dans le 1907, p. 305-307 et fig. 2; DPAA, X, 1, 1910, p. 96-98; Epk Ep.
Manuel d'archéologie romaine de Cagnat et Chapot, II, Paris, IX 763; ainsi que Engelmann, Eine Inschrift aus Praeneste,
1920, p. 189. Le rnusée de Parme possède trois sortes de BPhW, 1909, col. 541, qui propose de restituer: id\_eoque ea
bronze, provenant de Fornovo, qui sont des baguettes summa uocantur] et s[eu bona sine mala].
76 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

nus333. Sans doute, si l'on cherche à deviner la ment négative et ne suffit-elle pas à confirmer
nature de ce fragment d'inscription, l'idée qui s'y celle de Marucchi. Du moins peut-on observer
exprime n'est-elle d'aucun secours. Ce n'est qu'entre les deux explications proposées, l'une,
qu'un lieu commun, déjà formulé, en termes qui minore le texte, l'autre, qui le valorise, l'une,
presque identiques à ceux du premier vers, par qui n'y lit que banalités, l'autre, qui croit y
Cicéron qui, lui-même, traduisait un vers grec entendre l'écho de la voix sacrée de Fortuna, les
dont il ne nomme pas l'auteur : probabilités sont plutôt en faveur de la seconde,
quod fore paratum est, id summum exsu- et qu'il n'est pas interdit, sans en être pour
perat Iouem334; autant certain, de considérer ce fragment
comme une citation de l'oracle de Préneste.
et le second vers ne fait que reproduire une Car le matériel du culte, si nous osons dire,
association formulaire fréquente chez les c'est-à-dire le support concret de la révélation de
poètes335. L'examen de la plaque elle-même a chance
Fortuna, ne devait pas être, lui-même, à l'abri de
d'être plus révélateur. Elle est brisée juste au-
l'usure. Depuis les sortes primitives, cailloux ou
dessus de la première ligne, ce qui interdit, par baguettes, que les premiers consultants devaient
conséquent, d'évaluer la longueur du texte,
tirer devant l'antre sauvage de la déesse, en un
maintenant perdu, qui précédait. Mais le large
temps où son sacerdoce était encore réduit à sa
espace qui s'étend entre la seconde ligne et le
plus simple expression, jusqu'aux sorts inscrits
bord de la pierre indique, sans doute possible,
et déjà savants dans leur archaïsme, que l'on
que nous possédons, quoique incomplètement,
consultait à l'époque de Lutatius Cerco et même
les deux derniers vers de l'inscription. Aussi
de Cicéron, jusqu'aux réponses en usage sous
peut-on objecter à Vaglieri que leur langage n'est
l'Empire, la divination prénestine, sous la tutelle
en rien celui d'une dédicace : nulle allusion à
du clergé à la fois conservateur et novateur qui
Fortuna, ni à une offrande quelconque consacrée
la réglementait, a eu, on peut le croire, toute
par le dédicant, comme on s'attendrait à le
latitude de moderniser, sinon ses techniques, du
trouver dans cette formule finale et comme,
moins ses formules. A lire l'Histoire Auguste, il
effectivement, on le trouve dans l'inscription semblerait, en effet, qu'au IIIe siècle ap. J.-C. où,
métrique alléguée par Vaglieri, celle de Caesius
considérant l'Enéide comme l'œuvre d'un uates
Taurinus, qui inspiré et son auteur comme la source de toute
hoc postât donum, quod nee sententia science, l'on s'en serait remis communément aux
mortis Vergïlianae sortes336, les vers de Virgile se fussent
uincere nee potent fatorum summa potes- substitués aux naïves sentences de jadis ou, du
tas, moins, ajoutés à elles pour compléter, en cet âge
sed, populi saluo semper rumore, mane- de religiosité intense, l'éventail de réponses,
bit. inévitablement réduit, qu'avait à sa disposition
Assurément, cette constatation, si elle incite à le sortilegus. Quand Sévère Alexandre, effrayé
rejeter l'hypothèse de Vaglieri, reste-t-elle pure- par les menaces que la haine d'Héliogabale
faisait planer sur lui, interrogea l'oracle, il n'en
reçut, pour réponse ambiguë, que la lamentation
333 CIL XIV 2852, supra, p. 22, n. 75. Cf. Vaglieri, BCAR, funèbre d'Anchise, huic sors in tempio Praenes-
XXXVII, 1909, p. 259 sq., n. 77. tinae talis extitit, cum Uli Heliogabalus insidiare-
334 Diu. 2, 25. Cf. les nombreuses références, grecques et
latines, citées par Pease, ad loc, p. 390 sq. La plus proche du tur :
texte de Préneste est le début de l'hexamètre d'Ovide, met. 9, si qua fata aspera rumpas,
434, où Jupiter lui-même reconnaît : me quoque fata regunt . . . tu Marcellus eris337.
On rapprochera, de même, le premier vers, de Virgile, Aen.
12, 676 sq., où Turnus écarte ainsi Juturne :
iam iam fata, soror, superant, absiste morari; 336 Sur la rhapsodomancie, Bouché-Leclercq, op. cit., I,
quo deus et quo dura uocat Fortuna, sequamur. p. 195 sq., ainsi que Pease, ad diu. 1, 12, s.v. sortium, p. 73 sq.;
335 A l'époque même à laquelle remonte l'inscription, chez et sur les « sorts virgiliens », en particulier, cf. l'abondante,
Virgile, Aen. 5, 709 : nate dea, quo fata trahunt retrahuntque mais décevante, bibliographie donnée par Y. de Kisch (cf.
sequamur; et chez Ovide, met. 7, 816: sic me mea fata ci-dessous), p. 324, n. 1.
trahebant; 9, 578 sq.; trist. 2, 341; puis Sénèque, Here. Oet. 337 SH A, AS 4, 6; cf. Aen. 6, 882 sq.; ainsi que, sur les
1986; Octavie 182; et, pour traduire Cléanthe, epist. 107, 11, v. tentatives d'Héliogabale pour le faire assassiner, Hel., 13; 15,
5 : fata nolentem trahunt', Luc. 2, 287. 4; 16, 1; AS 2, 4.
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 77

Tel est du moins le bref récit transmis par son seul ouvrage de l'antiquité, au demeurant, qui
biographe, et dont ni les historiens de Préneste, fasse état des «sorts virgiliens» et de leur
ni, plus généralement, ceux de la religion utilisation, sont en effet loin de se situer tous sur
romaine, n'avaient suspecté l'authenticité338, jusqu'à ce le même plan. Consultations privées, d'une part,
que, à une date récente, ce «document», comme d'Hadrien, le premier texte, précisément, qui
l'ensemble de ceux qui, dans l'Histoire Auguste, mentionne ce mode de divination, qui le désigne
se rapportent aux sortes Vergilianae, ait été par son nom, Vergilianae sortes, et qui, indice
soumis à une analyse rigoureuse par Y. de Kisch339, révélateur, s'y réfère, sans plus d'explication,
qui l'a ajouté à la liste des innombrables comme à une pratique courante et bien connue
falsifications déjà décelées dans le recueil. Loin qu'il du lecteur: cum sollicitus de imperatoris erga se
faille voir, en effet, dans les diverses prophéties iudicio Vergilianas sortes consuleret; puis de
rendues, dans l'Histoire Auguste, à l'aide de vers Sévère Alexandre qui, à un autre moment de sa
empruntés à Virgile, une pratique effective, vie, eut également recours aux Vergila sortes,
adoptée par des oracles désireux de se cette fois encore expressément désignées342.
renouveler, le recours aux sortes Vergilianae ne serait, en Consultations, d'autre part, d'oracles patentés^
réalité, qu'un mode de consultation privé, qui sont aussi, et ce n'est pas un hasard, les
abusivement attribué aux grands oracles du grands oracles du paganisme : celles, par Clodius
paganisme, et destiné à appuyer de l'autorité plus Albinus, de l'Apollon de Cumes, par Sévère
qu'humaine du poète340 l'apologétique païenne, qui se Alexandre, de la Fortune de Préneste, de Jupiter
développe à la fin du IVe siècle autour d'un Appenninus, par Claude le Gothique, enfin, de
thème central, celui de l'imperium de Rome. l'Apollon de Delphes, dans la biographie de
Cependant, si, après la confrontation des Pescennius Niger : ces six épisodes sont loin de
textes à laquelle s'est livré l'auteur, il n'apparaît présenter le même degré de déformation de la
plus possible de tenir pour véridique, comme on réalité. Sans nous attarder sur les deux premiers
le faisait autrefois, le récit complet que les qui n'ont qu'un caractère privé et
Scriptores ont laissé de ces consultations correspondent, à tout le moins, à la pratique courante,
impériales, le problème, une fois qu'on a décelé la sinon du IIe ou du IIIe, du moins du IVe siècle,
falsification, reste d'en apprécier le plus les quatre derniers varient considérablement
exactement possible l'étendue. Or, sur ce point, la dans l'ordre de la vraisemblance ou, si l'on
critique radicale d'Y. de Kisch laisse encore préfère, de l'invraisemblance.
subsister bien des inconnues, et l'on peut se Admettons, à l'extrême rigueur, que l'oracle
demander si, à l'intérieur même de l'erreur, il ne de Cumes, c'est-à-dire celui de la Sibylle,
survit pas, si réduite soit-elle, quelque part de implantée en terre italienne et naturalisée romaine de
vérité. Les six passages de l'Histoire Auguste341, le longue date par Virgile, si ce n'est depuis son
séjour auprès d'un des Tarquins, se soit exprimé
en vers latins. Mais qui croira que l'Apollon de
Delphes ait parlé, non, à vrai dire, en latin, la
338 Si ce n'est Vaglieli, BCAR, XXXVII, 1909, p. 259, n. 77, supercherie ne va pas jusque-là, mais en vers
et, bien après, R. Syme, Ammianus and the Historia Augusta, soi-disant grecs, démarqués de Virgile et
Oxford, 1968, p. 127 et n. 5. légèrement transposés343? En revanche, le procédé,
339 Les sortes Vergilianae dans l'Histoire Auguste, MEFR,
LXXXII, 1970, p. 321-362, et notamment, sur notre passage,
p. 340-353.
340 Sur Virgile, «das Buch der Bücher», «die Summe alles
Wissens», Schanz, Geschichte der römischen Literatur, II, 4e
éd., 1935, p. 100-102; Κ. Büchner, s.v. P. Vergilius Maro, RE, 342 Le seul fait que, dans les deux biographies, les « sorts
Vili, A, 2, col. 1468. Telle était déjà la vénération de Silius virgiliens» soient mentionnés sans autre commentaire
Italicus à l'égard du poète dont il allait visiter le tombeau, ut indique assez qu'il s'agissait d'un procédé usuel, suffisamment
templum solebat (Plin. epist. 3, 7, 8). De même, nous dit-on, familier aux contemporains pour qu'ils n'eussent besoin, à
Sévère Alexandre l'appelait Platonem poetarum et il avait son sujet, d'aucun éclaircissement. Sur la diffusion de ce
placé son image dans l'un de ses laraires (SHA, AS 31, procédé, ses origines païennes et la vogue considérable dont
4). il jouissait, jusque dans les milieux chrétiens, à la fin du IVe
341 SHA (texte et abréviations de l'éd. Hohl, revoie par siècle, cf. les nombreuses études de P. Courcelle (réf. dans Y.
Samberger et Seyfarth, Leipzig, 1965), H 2, 8; AS 4, 6 et 14, 5; de Kisch, op. cit., p. 360, n. 3 ; et supra, p. 63, n. 272).
Cl A 5, 4; Cl 10, 4-6; PN 8, 3-6. 343 PN 8, 3-6, d'après Aen. 1, 340 et 381.
78 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

appliqué au Jupiter Appenninus d'Iguvium, mal l'ouverture de la religion latine, et non


connu de nous, mais fort réputé aux IIIe et IVe seulement romaine, à des expériences sans cesse
siècles344, et, surtout, à la Fortune de Préneste, nouvelles, et de son inépuisable faculté
qui nous retiendra davantage, serait-il d'adaptation. Innovation, d'ailleurs, contenue dans de
absolument invraisemblable, et est-il, en soi, impossible sages limites, et qui se concilie sans peine avec
que cette dernière, déesse d'une cité latine s'il en la fidélité aux traditions, puisque, si la matière
fut, ait emprunté le langage du plus grand des change, la forme demeure, et que, quel que soit
poètes latins? L'oracle de Zeus Belos à Apamée, le contenu de la révélation, elle s'exprime
en Syrie, avait bien recours, du moins à ce que toujours par le moyen des sorts. Et, même si l'on
rapporte Dion Cassius345, à la rhapsodomancie et rejette comme apocryphe la citation virgilienne
rendait ses prédictions en vers d'Homère et attribuée à Fortuna, doit-on nécessairement en
d'Euripide. Le même procédé, assigné à la conclure que la consultation de Sévère
Fortune de Préneste, serait-il plus scandaleux, et Alexandre est elle aussi un faux, ou peut-on considérer
pouvons-nous avoir l'entière certitude, pour comme possible que le jeune prince, ou les siens,
nous en tenir aux seuls faits rigoureusement aient eu, dans une période d'anxiété, recours aux
attestés, que les sortes offertes à la main ingénue lumières surnaturelles de Fortuna, et que, à
de l'enfant et à l'exégèse savante du sortilegus, partir de ce fait réel, l'auteur de sa biographie
sous Vespasien, puis Domitien346, étaient encore ait laissé courir son imagination et brodé sur le
celles-là mêmes que l'on tirait du vivant de thème pathétique de Marcellus et des destins
Lutatius Cerco, au IIIe siècle av. J.-C, et qui trop vite tranchés? Faut-il refuser tout, ou
étaient déjà vieilles, insculptas priscarum littera- seulement partie, du récit, par définition suspect, de
rum nous, au temps de Cicéron? Constatons du X Histoire Auguste! En tout cas, et c'est la seule
moins que cette demi-transformation des conclusion sûre que l'on puisse retenir de ce
techniques divinatoires, si elle s'était effectivement douteux épisode, jointe, dans les consultations
produite dans la Préneste du IIIe siècle ap. J.-C, prêtées à la piété des empereurs, à la Sibylle de
où, nous le savons, la vie cultuelle suivait son Cumes et à l'Apollon de Delphes, la Fortune de
cours régulier347, n'aurait rien que de très Préneste - comparable en cela à celles d'Antium
conforme à tout ce que l'on connaît, par ailleurs, de qui, au temps de Macrobe, dispensaient toujours
leurs prédictions348 - figure, aux yeux des païens
du IVe siècle finissant, comme l'une des divinités
oraculaires les plus prestigieuses du monde
344 II y a lieu de distinguer, malgré la confusion gréco-romain, et c'est bien là, dans cette
fréquemment commise, l'oracle de la source d'Aponus, Aponi fons compagnie flatteuse et révélatrice, que réside
{supra, p. 74, n. 329), de celui de Jupiter Appenninus à Igu- l'ultime témoignage rendu par l'erreur à la vérité.
vium (cf. Aust, s.v., RE, II, 1, n° 2, col. 214), qui dispensait les
Appenninae sortes, dont les SHA font état en Cl 10, 4, et 0 3,
4.
345 79, 8, 6 et 40, 4 (d'après //. 2, 478 sq. et 8, 102 sq.; et Eur. Quoi qu'il en soit, c'est dans cette fidélité à
Phén. 20). soi-même, qui n'exclut pas la plasticité, que
346 Vespasien, de qui date, au plus tard, l'inscription CIL l'oracle de Préneste trouva la garantie la plus
XIV 2989, qui mentionne le sortilegus; et, sur Domitien, Suet.
Dom. 15, 2 (supra, p. 59, et 71). sûre de son durable succès, malgré les
347 II n'existe pas, à notre connaissance, de dédicace datée vicissitudes qu'il traversa au cours de sa longue
à Fortuna Primigenia, qui remonte aux règnes d'Héliogabale histoire. Vicissitudes qui commencent, pour
(218-222) ou de Sévère Alexandre (222-235). Mais nous nous, dès le IIIe siècle av. J.-C, dès le premier
possédons, pour la période qui précède et celle qui suit, la témoignage qui nous soit parvenu sur les sortes
dédicace Vietati Fortunae Primig., datée de 179, à l'intention de de Fortuna, puisqu'il atteste l'hostilité du sénat
Marc-Aurèle et Commode (CIL XIV 2856), et l'inscription des
cultores louis Arkani, en 243 (XIV 2972; supra, p. 22, n. 75). romain à l'égard de ces auspiciis aîienigenis par
En outre, sur la vie municipale de Préneste à cette époque, lesquels l'un des consuls de 241, Q. Lutatius
nous connaissons deux patrons de la colonie, T. Flavius Cerco, aurait émis la prétention de gouverner
Germanus (XIV 2922) et P. Acilius Paullus (XIV 2972, déjà
citée), et, sur la dynastie des Sévères eux-mêmes, la statue de
Julia Soaemias, provenant du forum et maintenant au musée
du Vatican (Fernique, Étude sur Préneste, p. 66 et 69). 348 Infra, p. 164 et 182.
FORTUNA PRIMIGENIA, DÉESSE ORACULAIRE 79

l'État349. Mais cet incident, qui, par une illusion après l'invasion gauloise de 390. En 382, Préneste
de perspective, nous apparaît comme un s'attaquait aux possessions de Rome, soutenant
commencement, est en fait, déjà, l'aboutissement contre elle sa colonie révoltée de Velletri, puis
d'une histoire antérieure que nous ne possédons prenant d'assaut sa colonie de Satricum; en 380,
plus, ce qui rend son interprétation d'autant plus c'est contre Rome elle-même qu'elle tournait ses
délicate. Réaction de circonstance, plus politique forces : son armée s'avança jusqu'à la porte
que religieuse, semble-t-il, et qui, malgré la thèse Colline, pour être finalement vaincue à la
d'A. Brelich350, nous paraît traduire l'aversion seconde bataille de l'Allia par le dictateur Cincinnatus,
héréditaire du Romain pour son voisin de Pré- qui prit successivement les huit villes qu'elle
neste, plutôt qu'un antagonisme foncièrement tenait sous sa dépendance et, en dernier lieu,
théologique à l'égard de la Primigenia et de ses Préneste elle-même352. Les hostilités reprenaient,
sorts. d'abord larvées, lors de la seconde invasion des
Point n'est besoin, en effet, pour expliquer Gaulois, en 360, où Préneste faisait alliance avec
cet épisode fameux, mais obscur, de supposer eux contre Rome, puis ouvertes, en 339-338, où,
qu'une «polémique religieuse» aurait dressé de nouveau défaite, elle perdit une partie de son
l'une contre l'autre la ville de Jupiter et celle de territoire353. A la fin du siècle, ces dissensions
Fortuna : l'histoire troublée des relations entre s'étaient apaisées : un Q. Anicius Praenestinus,
les deux cités, depuis le IVe siècle, suffit qui paucis ante annis hostis fuisset, était édile
amplement à justifier la défiance de Rome. Car si, en curule à Rome en 304354. L'animosité de Rome
499 (ou 496), Préneste, alors amie de Rome, contre Préneste, ou l'agacement que lui inspirait
n'avait pas participé avec les Latins à la bataille l'orgueil prénestin, ne se manifestait plus guère
du lac Régule351, la situation s'était renversée dès que par les railleries que ses poètes décochaient
aux habitants de la ville voisine : Naevius et, plus
tard, Plaute, moquant la gloria des Prénestins et
leurs particularités dialectales355.
349 Val. Max. 1, 3, 2 : Ltttathis Cerco, qui primum Punicum
bellum conferii, a senatu prohibitiis est sortes Fortunae Prae- Mais, au delà de cette petite guerre d'épi-
nestinae adire: auspiciis enim patriis, non alienigenis, rempu- grammes, un fait récent s'était produit, propre à
blicam administrari iudicabant oportere, qui, d'ailleurs, réveiller la méfiance de Rome, et qui, bien plus
confond le consul de 241, Q. Lutatius Cerco, avec son frère aîné que le souvenir des conflits du siècle précédent,
et prédécesseur au consulat, C. Lutatius Catulus. C'est nous paraît avoir été la véritable cause du refus
celui-ci qui, en qualité de proconsul, remporta la bataille des
îles Égates et mit fin à la première guerre punique (Münzer, opposé par le sénat en 241. Durant la guerre de
s.v. Lutatius, RE, XIII, 2, n° 4 et 13, col. 2067-2071 et 2094 sq.; Pyrrhus, en effet, alors que les Romains
De Sanctis, Storia dei Romani, IV, 2, I, p. 290, n. 736; s'assuraient de la fidélité des villes alliées en y
également II, p. 514, où il n'hésite pas à rapporter l'incident envoyant des garnisons, un traitement spécial
à C. Lutatius Catulus, le consul de 242, en corrigeant avec fut réservé aux Prénestins : certains d'entre eux
audace le cognomen transmis par Valère-Maxime, et que l'on
tiendra pour exact). furent emmenés de nuit à Yaerarium de Rome
350 Exposée, dans la première de ses Tre variazioni, sous le pour y être mis à mort. Ainsi s'accomplissait
titre révélateur: Roma e Praeneste. Una polemica religiosa
nell'Italia antica, p. 9-47. Il ne semble pas davantage qu'il
faille imputer la résistance du sénat au conservatisme
romain et à la répugnance de ce dernier à l'égard de 352 Qui ne tomba qu'après la reprise de Velletri, portant à
nouvelles formes de divination et, notamment, des oracles dix le nombre des conquêtes de Cincinnatus : Liv. 6, 21, 9; 22,
(De Sanctis, op. cit., II, p. 513 sq.). Quelle qu'ait été la 2-4; 27, 7; 28 et 29: caput belli Praeneste {supra, p. 52,
défiance, bien connue, des Romains envers les oracles, n. 233).
l'arbitraire du hasard et les expressions contraignantes de la 353 Liv. 7, 12, 8; 8, 12, 7; 13, 4 et 14, 9. Sur l'ensemble de la
volonté des dieux (J. Bayet, Histoire politique, p. 51-56; question, A. Alföldi, Early Rome and the Latins, Ann Arbor,
R. Bloch, La divination en Étrurie et à Rome, dans Caquot- Un. of Michigan, 1965, p. 385-391.
Leibovici, La divination, I, p. 214 sq.), ils n'en eurent pas 354 Plin. NH 33, 17.
moins recours, par exemple, à l'oracle de Delphes. Mais les 355 Naevius, dans I'Ariohis (Warmington, II, p. 80, v. 22-26;
risques étaient très inégaux, que représentaient le lointain E. Marmorale, Naevius poeta, 2e éd., Florence, 1953, p. 208,
Apollon hellénique et la Fortune toute proche de Préneste, avec le commentaire ad loc). Plaute, Ba. 18 {supra, p. 52,
rivale latente de Rome. n. 232) et Tru. 691 : ut Praenestinis «conea» est ciconia;
351 Liv. 2, 19, 2 : Praeneste ab Latinis ad Romanos des- également Tri. 609; Lucilius ap. Quint. 1, 5, 56; Fest. Paul. 157, 14;
ciuit. 489, 5. Cf. R. S. Conway, The Italie dialects, I, p. 323.
80 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

l'oracle qui leur avait prédit qu'un jour ils Punicum bellum conficere; exactement comme,
occuperaient Xaerarium de Rome356 - désormais en 205, les décemvirs, ayant recours, cette fois,
à l'abri de cette dangereuse prophétie. De quelle aux Livres Sibyllins du Capitole - auspiciis enim
divinité émanait cet oracle? De Fortuna, très patriis -, y liront que, pour en finir avec la
vraisemblablement. Car on imagine mal la seconde guerre punique et chasser Yhostis alie-
diffusion, dans la ville même de Fortuna, d'un autre nigena, il fallait introduire à Rome la Mère de
oracle que celui de la déesse poliade de la cité. l'Ida358. L'échec de 241 avait porté ses fruits et, à
Sur les arrière-plans politiques de l'épisode, la lumière des événements postérieurs, on
nous ne pouvons que former des suppositions. conçoit fort bien que, en cette première affaire, le
Certains notables de la ville furent-ils tentés de sénat ait interdit au consul de s'adresser à
pactiser avec Pyrrhus, lorsque, selon la tradition, l'inquiétante déesse d'une ville voisine, ancienne
il s'avança jusqu'à Préneste, en 280357? Y aurait-il ennemie de Rome, d'une fidélité suspecte, et
eu collusion entre Pyrrhus et la Fortune, de dont l'hostilité avait paru, quelque quarante ans
même que, jadis, disait-on, la Pythie avait auparavant, sur le point de se rallumer.
médise? En tout cas, le précédent était fâcheux. L'on Cinquante ans plus tard, pourtant,
comprendra d'autant mieux la réaction du sénat réconciliées par la lutte commune contre Hannibal, par
si on compare la démarche manquée de 241 à le loyalisme de la ville, et par l'héroïsme des
celle, réussie avec le succès que l'on sait, de Prénestins de M. Anicius au siège de Casili-
205-204. Car il est clair, malgré le laconisme de num359, toute trace de cette vieille inimitié avait
Valère-Maxime, que, si Lutatius Cerco voulut disparu entre les deux cités. Cependant qu'à
interroger l'oracle de Préneste, ce n'était pas sur Rome l'État, par la voix du consul P. Sempro-
une question de second ordre, mais bien sur nius Tuditanus, vouait en 204, puis dédiait en
l'affaire majeure du temps : sur les moyens de 194 un temple à Fortuna Primigenia sur le Quiri-
terminer la première guerre punique, primum nal360, à Préneste, réciproquement, L. Quinctius
Flamininus, le frère du vainqueur de Cynoscé-
phales, lui-même victorieux à Leucade en 197 et
consul en 192, consacrait, à la suite d'un vœu?
356 Zonaras 8, 3. ou d'une consultation de l'oracle? en hommage,
357 Préneste, selon Florus 1, 13, 24, et Eutrope 2, 12, 1; en tout cas, de son succès militaire et, peut-être
mais Anagni, selon Appien, Samn. 10, 3 (sans doute aussi aussi, électoral, une offrande, prise à Leucade,
Plutarque, Pyrrh. 17, 9: la distance de trois cents stades qu'il
indique correspond à celle d'Anagni à Rome). C'est cette dont seul un mince fragment de l'inscription
seconde version que suivent en général les historiens gravée sur sa base nous a appris l'existence361.
modernes. Pourtant, P. Leveque, Pyrrhos, Paris, 1957, p. 338 Dans les années qui suivirent, encore, L. Postu-
et 413, tend à accepter comme historique la «version
prénestine» et, après P. Wuilleumier, Tarente, des origines à
la conquête romaine, Paris, 1939, p. 323; cf. p. 118; à
retrouver une trace du passage de Pyrrhus dans une applique de 358 Liv. 29, 10, 4-6.
bronze tarentine, découverte à Préneste, et qui y aurait été 359 Liv. 23, 19, 17 - 20, 2.
abandonnée par le roi pendant son raid sur Rome. Pyrrhus, 360 Liv. 29, 36, 8; 34, 53, 5-6. Cf. T. II, chap. I.
nous dit-on, parvint jusqu'à la citadelle de la ville, 36ÌCIL Ρ 613; XIV 2935; Degrassi, ILLRP, n° 321 :
aujourd'hui Castel S. Pietro, au sommet de la montagne, [L. Quinctius L f. Lë\ucado cepit / [eidem consoci dédit. Cf.
d'où il contempla Rome dans le lointain, et Florus l'a fixé Fasolo-Gullini, p. 303 sq. et 322. L. Flamininus commandait
dans un tableau grandiose, lorsque prope captam urbem a la flotte comme légat de son frère Titus, quand, peu avant la
Praenestina arce prospexit et a iiicensimo lapide oculos trepidae bataille de Cynoscéphales, il s'empara de la ville de Leucade
ciuitatis fumo ac puluere impleuit. Or, la tradition locale en Acarnanie (Liv. 33, 17). De retour à Rome, il ne parvint au
donne encore le nom de Campo di Pirro au plateau qui consulat qu'après une campagne électorale particulièrement
s'étend à l'ouest de la ville, le long de la Via Praenestina rude contre l'un des Scipions (Liv. 35, 10, 1-10), seconde
(Fernique, op. cit., p. 36, n. 2). Ira-t-on jusqu'à supposer qu'il victoire qui valait bien, tout autant que la première, un
ait existé des relations entre l'oracle de Fortuna, mère ou ex-voto à Fortuna. A. Degrassi, toutefois, Epigraphica IV,
fille de Jupiter, et celui de Zeus à Dodone, inspirateur de MAL, XIV, 1969-1970, p. 112, n. 4, doute si l'offrande
l'aventure de Pyrrhus, le nouvel Achille, dans la perspective s'adres ait bien à Fortuna elle-même, ou seulement à la cité; mais le
étudiée par J. Gagé dans ses quatre articles de la RHR, lieu où l'inscription fut trouvée, la Via del Borgo (NSA, 1885,
1954-55, Pyrrhus et l'influence religieuse de Dodone dans l'Italie p. 79; Bull. Inst., 1885, p. 57 sq.), juste au-dessus du
primitive, en particulier CXLV, 1954, p. 150; CXLVI, 1954, sanctuaire inférieur, à un niveau qui, avant la construction de
p. 38-45; CXLVII, 1955, p. 23-25? l'ensemble supérieur, devait précisément constituer la limite
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE ORACULAIRE 81

mius Albinus, qui n'était alors, il est vrai, que lorsqu'il nous peint une Préneste désertée par
simple priuatus, se rendit à Préneste pour y les magistrats et les esprits distingués, et
sacrifier au temple de la Fortune. Mal en prit fréquentée seulement par un menu peuple qui,
aux Prénestins de le recevoir sans honneurs selon lui, ne devait pas tarder à les imiter. Car,
particuliers, ni publics, ni privés. Car, devenu même s'ils n'y interrogent plus les sorts, les
consul en 173, et traversant Préneste pour magistrats romains, et c'est Cicéron lui-même
gagner la Campanie, il témoigna à la ville son qui nous l'apprend, vont toujours à Préneste
ressentiment et s'y fit accueillir avec des célébrer en avril les ludi de Fortuna
exigences tyranniques, inusitées à l'époque à l'égard Primigenia363. C'est la même promptitude à affirmer
des cités alliées362. Honoré du vœu et du l'extinction des superstitions ancestrales qui lui
sacrifice de Prusias en 167, de la visite de Camèade fait répéter que nulle vieille femme ne croit plus
en 155, des mosaïques offertes par Sulla entre 82 aux chimères horrifiques de l'Achéron, dans le
et 79, l'oracle était-il vraiment, à l'époque de même temps où Lucrèce, au contraire, dépeint
Cicéron, dans cet état annonciateur de la ses contemporains torturés par l'épouvante des
décadence que le philosophe s'est plu à souligner, en châtiments infernaux364. L'exacte vérité
des termes d'ailleurs si ambigus qu'il affirme psychologique se situe, vraisemblablement, entre ces
simultanément le renom persistant et deux extrêmes, entre le néo-académicien qui
exceptionnel dont il continue à jouir, Pmenestinarum etiam croit trop vite au triomphe de la raison et de ses
nunc retinet sortium nomen, et qui contraste si lumières sur l'obscurantisme, et l'épicurien qui
fort avec le déclin de ses rivaux, ceteris itero in dramatise à dessein la condition humaine pour
locis sortes plane refrixerunt, et le mépris où le plonger dans l'angoisse le stultus et le convertir
tient l'élite, dont seule importe l'opinion : quis d'autant mieux à la vérité d'Épicure.
enim magistratus aut quis uir inlustrior utitur Sans doute en est-il de même pour Préneste
sortions? Mais, à défaut de les consulter, qui, en cette première moitié du Ier siècle, ne
M. Plaetorius Cestianus, pourtant, en représente donne nullement l'impression d'un sanctuaire à
l'image sur ses deniers. Aussi peut-on se l'abandon, d'un oracle voué au silence et d'un
demander si Cicéron n'a pas anticipé sur l'événement, temple vidé de ses fidèles. C'est, au contraire,
et si le rationaliste volontiers sceptique qu'il pour le sanctuaire, l'époque de la plus grande
était n'a pas pris ses désirs pour des réalités, splendeur architecturale et, signe qui ne trompe
pas sur l'indice de fréquentation d'un lieu saint,
de la plus grande prospérité économique. Les
du sanctuaire, ainsi que le mur en opus quadratimi orné de débats qui continuent d'entourer la datation du
niches apparemment destinées à abriter des offrandes, qui sanctuaire supérieur n'ont guère d'incidence sur
fut mis au jour au cours des mêmes travaux, plaident en ce point. Que l'on conserve la chronologie de
faveur de l'action de grâces à Fortuna. D'autant que, parmi
les documents épigraphiques allégués par A. Degrassi, les Lugli, qui considère que ses derniers étages,
inscriptions CIL Ρ 608; 615 (Fulvius Nobilior, la statue d'une contemporains de la dictature de Sulla, ne
Muse; cf. A. Degrassi, BCAR, LXXIX, 1963-64, p. 92, à propos furent définitivement aménagés qu'à partir de 80
du monument votif de S. Omobono); 622 (monument de et que leur construction put se prolonger durant
Paul-Émile à Delphes) sont précisément des dédicaces de dix ou quinze ans, donc jusque vers 70, peut-être
généraux vainqueurs, qui consacrent des prises de guerre à même 65 365; ou que l'on admette maintenant,
des divinités : or, leur libellé est d'autant plus probant qu'il
ne comporte qu'un simple cepit, sans le dédit qui confirme
l'intention votive de l'inscription de L. Quinctius. Ajoutons
un dernier rapprochement : le monument votif de M.
Fulvius Flaccus sur l'area sacrée de S. Omobono (infra, p. 262), 363 Supra, p. 57 et n. 243.
où la seule différence avec notre inscription est d'ordre 364 Cic. Tusc. 1, 48; nat. deor. 2, 5. Sur la position de
syntaxique, un ablatif absolu dans un cas, Volsinio capto, Lucrèce, cf. l'appréciation de C. Bailey, Phases in the religion
dans l'autre, un verbe à un mode personnel, cepit, mais les of ancient Rome, p. 220, et éd. commentée du De rerum
deux textes comportent le même dedet ou dédit, destiné ici à natura, Oxford, 1947, II, p. 993-995.
Fortuna et Mater Matuta, là, à Fortuna Primigenia. 365 Sur cette discussion, supra, p. 1 1 sq. S'il lui fallait
362 Liv. 42, 1, 7-12. Si l'on cherche à déterminer la date de préciser cette chronologie, G. Lugli aurait même tendance à
•ce sacrifice, il dut avoir lieu entre 173 et la précédente l'abaisser encore et à descendre, pour l'hémicycle terminal
magistrature de Postumius, sa preture, qui remontait à 180 du sanctuaire, jusqu'aux environs de 60 (Arch. Class., VI, 1954,
(Liv. 40, 35, 2). p. 309).
82 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

avec A. Degrassi, que l'ensemble du sanctuaire teurs ou loueurs, plutôt que fabricants, des
supérieur date des années 110-100, ce qui légères voitures à deux roues (cisium) dans
n'exclut évidemment pas des restaurations ou des lesquelles se déplaçaient rapidement les
adjonctions d'époque sullanienne, les années qui voyageurs368, cuisiniers vendeurs de plats chauds,
précèdent et suivent immédiatement installés à l'entrée du temple (coques atriensis),
l'instal ation de la colonie366 montrent une ville livrée au
travail ininterrompu des bâtisseurs : activité qui
suppose de considérables ressources financières
et qui siérait mal à un culte en état de crise. trouvera à nouveau le corpus dans A. Degrassi, Epigraphica
IV, MAL, XIV, 1969-1970, p. 119-124, avec certaines
C'est de cette période, celle de l'édification du adjonctions ou corrections dont nous avons tenu compte. Gravées
sanctuaire supérieur - qu'il soit, en ce début du sur des bases de travertin, qui supportaient les statues ou les
Ier siècle, déjà achevé ou encore en cours de objets votifs dédiés à la déesse par les corporations
construction -, et juste avant la guerre civile et d'artisans, elles proviennent du sanctuaire supérieur et, sans
la venue des nouveaux colons, que datent les doute, de ses terrasses les plus importantes, celle des
multiples dédicaces des collèges d'artisans pré- hémicycles ou de la Cortina, où devaient être de préférence
placés les ex-voto. En l'absence de critères internes qui
nestins à la déesse qui faisait leur fortune : permettraient de les dater avec certitude, leur chronologie
documents aussi précieux pour la connaissance est tributaire du problème d'ensemble de la datation du
de la vie économique de Préneste, au dernier sanctuaire supérieur. Aussi ne s'étonnera-t-on pas, avec la
siècle de la République, que pour celle de la vie marge d'incertitude que nous avons signalée plus haut
religieuse du sanctuaire, que ces inscriptions (supra, p. 1 1 sq.), de voir G. Gullini en proposer une date
relativement haute, entre le milieu du IIe siècle et l'époque
dues aux innombrables artisans qui tenaient sullanienne; tandis que A. Degrassi, après avoir accepté la
boutique soit dans la ville basse, soit dans chronologie sullanienne de Lugli, situe maintenant la
l'enceinte même du temple367, cisiariei, construction de l'ensemble supérieur vers 110-100. Quant aux
boutiques où, à l'intérieur même du temple, certains de ces
artisans exerçaient leurs activités, on s'est interrogé sur la
destination des deux rangées de salles voûtées qui, de
chaque côté de l'escalier central, occupent l'étage dit «dei
366 L'argumentation d'A. Degrassi, Epigraphica IV, MAL, fornici a semicolonne» (étage 3 de notre note 27, supra,
XIV, 1969-1970, p. 111-127, est fondée sur l'onomastique: le p. 8) : neuf salles de part et d'autre, dont cinq, ouvertes,
fait que les inscriptions provenant du sanctuaire supérieur, donnaient directement sur la terrasse, tandis que, dans les
gravées sur ses divers édifices ou accompagnant des intervalles, quatre salles fermées les séparaient (ces détails
offrandes à Fortuna, portent les noms des anciennes familles sont particulièrement visibles sur l'axonométrie de Kahler,
prénestines, connus par les inscriptions funéraires de la que nous reproduisons PL III). On suppose généralement
nécropole, et que, sauf exception, on ne retrouve pas dans (Fasolo-Gullini, p. 165; Kahler, AUS, VII, 1958, p. 204) que
les inscriptions d'époque impériale, prouve que sa ces salles étaient concédées à des marchands, dont les
construction est antérieure à 82 et à l'installation des colons envoyés activités, comme le font remarquer Fasolo-Gullini, p. 295, n. 42,
par Sulla. Ainsi en est-il pour les dédicaces des collèges devaient, étant donné l'énorme charge que représentait, pour
d'artisans citées ci-dessous : les gentes dont leurs membres le sanctuaire, l'accueil des pèlerins, être plus ou moins
sont les affranchis ou les esclaves sont toutes de vieilles assimilées à celles de services publics. Aussi, dès avant la
familles de la ville (déjà Dessau, CIL XIV, p. 296). Quant aux création de la colonie sullanienne, les questeurs de la ville
inscriptions elles-mêmes, elles donnent l'impression d'être à avaient-ils été chargés de la construction d'une cuisine, aux
peu près toutes contemporaines : ce que A. Degrassi frais de la cité et par décision du sénat local : culinam
explique par la hâte des collèges d'artisans à porter leurs fiaciendam) d(e) s(enatus) s(ententia) (CIL F 1471; XIV 3002).
offrandes au sanctuaire alors dans toute sa nouveauté, Ainsi, boutiques installées dans les dépendances du temple
«nell'età immediatamente anteriore alla deduzione della ou échoppes en plein vent faisaient-elles du sanctuaire de
colonia ». Fortuna Primigenia, non seulement un lieu de dévotion, mais
3'7 Vaglieri, déjà, BCAR, XXXVII, 1909, p. 214 et 245, n. 20, aussi le siège haut en couleurs et animé d'une permanente
avait souligné l'exceptionnel intérêt de ces inscriptions. Nous foire commerciale.
les citons en conservant le plus possible, pour des raisons de 368 Cf. G. Lafaye, s.v. Cisium, DA, I, 2, p. 1201 et fig. 1540.
clarté, l'ordre où les a classées A. Degrassi, ILLRP, n° 103- Les cisiarii étaient généralement installés aux portes des
107c (cf. la notice liminaire, p. 78 sq.), qui regroupe les villes, ainsi à Pompéi, près de la porte de Stables, ou à Cales.
dédicaces antérieurement publiées au CIL F 1446-1457; XIV Cf. Waltzing, Étude historique sur les corporations
2874-2882, et celles qui, découvertes lors des fouilles récentes profes ionnel es chez les Romains, IV, p. 86, n° 25, à qui nous
et publiées, avec un commentaire abondant, par Gullini, renvoyons, d'une façon générale, pour la définition de ces
dans Fasolo-Gullini, p. 275-282, n° 10-20, ont accru collèges prénestins et la nature de leurs activités (I, p. 89;
notablement le nombre des collegia prénestins déjà connus; III, p. 656-660; et IV, p. 49 et suiv., l'index alphabétique des
également F. Borner, Religion der Sklaven, I, p. 140-144. On en collèges attestés dans les villes d'Italie).
FORTUNA PRIMIGENIA, DEESSE ORACULAIRE 83

auprès de qui se restauraient les pèlerins369, Préneste et, dès qu'elle eut été remise en place,
coronarii à qui ils achetaient les couronnes qu'ils les sorts réapparurent comme par
offraient à Fortuna, bouchers {lanieis, lani) et enchantement373. Sous la dynastie suivante, l'oracle
marchands de bétail (conlegiu(m) mercator(um) n'avait pas de client plus fidèle que Domitien
pequarioru(m) , intéressés tant à l'usage de viande qui, au début de chaque année, consultait
profane qu'aux animaux victimes des sacrifices, Fortuna sur ce que lui réservait l'an nouveau. Il n'en
musiciens (fidicines], ti[bicin~\es, [c~\ant(ores), reçut jamais que des ou plutôt qu'une seule et
changeurs (niimmulari) fréquentés par les même réponse favorable, car, avec une
étrangers de passage, foulons (fullones), fripiers constance qui tenait du prodige, laetam eandemque
(scru(tarii)?) et ouvriers du métal (fabres, fabrum semper sortern dare assuefa, sauf la dernière
ferrarium, ae[rarium]) , vanniers (uitolmm?] année de son règne, où la prédiction fut sinistre
plutôt que vignerons, iiitic[olarnm]), dont la ferveur et lui annonça du sang374. Peut-être la tradition
religieuse donne la mesure de leur prospérité et ne se perdit-elle pas dans la famille impériale,
de l'opulence de la cité qui, selon Appien, était, à puisque, nous l'avons vu, s'il faut en croire la
l'époque de la guerre civile, l'une des villes les biographie de Sévère Alexandre, c'est encore
plus riches d'Italie370. vers la Fortune de Préneste que le jeune prince
A supposer même que ces foules de dévots se se serait tourné, pour tenter de percer l'issue de
fussent adressées, en Fortuna Primigenia, à la la rivalité naissante qui l'opposait à Héliogaba-
déesse de chance et de victoire plutôt qu'à la le375.
prophétique maîtresse des sorts, l'éclipsé dont, C'est là en tout cas que, pour la dernière fois
s'il faut en croire Cicéron, l'oracle commençait à dans l'histoire officielle de l'Empire, nous voyons
souffrir, fut de courte durée. Dès le temps mentionner l'oracle de Préneste. Victime de
d'Auguste, il avait retrouvé assez de faveur dans l'Empire chrétien, il dut toutefois bénéficier de
la bonne société pour que Cynthie pût en toute la sollicitude de Julien, à qui, en 361-363, la ville
vraisemblance, sinon aller elle-même le dédia une inscription honorifique376, gravée, pen-
consulter, du moins feindre d'y aller, pour dissimuler à
Properce une nouvelle liaison371. Fait plus
significatif encore : lorsque Tibère qui, tout féru 373 Suet. Tib. 63, 1 : uicina uero urbi oracula etiam dissicere
d'astrologie qu'il était, ne dédaignait pas de conatus est, sed maiestate Praenestinanim sortium territus de-
stitit, cum obsignatas deuectasque Romani non repperisset iti
consulter les sorts372, prit ombrage des oracles arca nisi relata nirsus ad templum. Le biographe illustre par
qui prophétisaient autour de Rome et qui, sans ce fait l'inquiétude perpétuelle où vivait l'empereur, prae-
doute, pour son esprit soupçonneux, pouvaient trepidus quoque atque etiam contumeliis obnoxitis uixerit, qui
verser dans l'intrigue politique sous couleur de interdit, dans le même souci, de consulter les haruspices
religion, c'est au plus illustre d'entre eux, à celui secreto ac sine testibus (Ibid.). C'est sans preuve que Bouché-
de Préneste, qu'il s'attaqua - non pour le Leclercq, Histoire de la divination, IV, p. 152, rapproche ce
récit de la grave maladie dont Tibère se remit à Préneste
supprimer, mais pour l'asservir, en le transférant à même, quod in eontm finibus sub ipso oppido ex capitali
Rome. On transporta donc dans la Ville Varca morbo reiialuisset (Gell. 16, 13, 5), et durant laquelle il aurait
sainte soigneusement cachetée, et les sorts cru ou appris «que l'on posait à la Fortune des questions
qu'elle renfermait. Mais, miracle qui frappa indiscrètes», c'est-à-dire relatives à sa santé et à sa
succession. En tout cas, l'empereur, en s'en prenant aux sorts de
l'impie de terreur, quand on l'ouvrit, les tablettes Fortuna Primigenia, agissait en connaissance de cause, et le,
sacrées en avaient disparu. Épouvanté, ou plutôt les séjours qu'il fit dans la villa impériale de
l'empereur donna l'ordre de la rapporter en hâte à Préneste (supra, p. 71, n. 309), à laquelle convient très
exactement l'indication d'Aulu-Gelle, sub ipso oppido, lui avaient
permis de juger par lui-même de l'oracle et de son
importance.
369 Ainsi appelés d'après l'atrium du temple de la Fortune, 374 Suet. Dom. 15, 2 (supra, p. 59). Frappé par la
où ils étaient établis (Mommsen, ad CIL I2 1447; Fasolo- prédiction, l'empereur lui-même déclara, la veille de sa mort, que,
Gullini, p. 280). le lendemain, la lune se teinterait de sang; mais il eut un
370 BC 1, 94, à propos du pillage auquel s'y livrèrent les instant l'illusion de l'avoir éludée, lorsque, en grattant une
Sullaniens. verrue qu'il avait au front, il la fit saigner en abondance (16,
371 2, 32, 3 sq. (supra, p. 59). 1-2).
372 Ainsi ceux de Géryon (Suet. Tib. 14, 3; supra, p. 74, 375 SHA, AS 4,6; supra, p. 76-78.
n. 329). ilbCIL XIV 2914: d(omino) n(ostro) Cl(audio) / luliano /
84 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

se-t-on, sur la base d'une statue qu'elle lui éleva jusqu'à nous la survie de Fortuna Primigenia et
en témoignage de reconnaissance, pour son du temple où elle rendait ses oracles.
œuvre de restauration religieuse. Ce furent les
derniers feux que jeta l'oracle de Fortuna
Primigenia, le plus célèbre des oracles italiques. V - Origines et signification du culte
Quelques décennies plus tard, en 391 et 392, les
lois de Théodose377 fermaient les édifices sacrés La multiplicité des problèmes posés par la
du paganisme, y interdisaient les sacrifices et déesse de Préneste, la complexité des données
tous les honneurs rendus aux dieux, cependant relatives à son surnom, à sa théologie et à son
que, dans tout l'empire, l'on détruisait leurs mythe, à l'ambiguïté de ses rapports avec
statues et l'on s'efforçait d'extirper jusqu'à la Jupiter, ainsi qu'à la dualité de ses fonctions, sont
racine leurs superstitions démoniaques. L'oracle telles que la plupart, pour ne point dire la
de Fortuna Primigenia, qui avait survécu à la totalité, de nos prédécesseurs lui ont
crise dont il était menacé au dernier siècle de la spontanément appliqué la seconde des règles
République et à cette lente extinction dont, aux cartésiennes de la méthode, qui est «de diviser chacune
dires de Plutarque, tant de ses congénères des difficultés [qu'ils examineraient] en autant
étaient morts378, se tut définitivement, non qu'il de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait
n'eût plus rien à révéler à ses fidèles, mais parce requis pour les mieux résoudre». Aussi, pour
que la loi lui imposait silence379. La grotte sainte trancher le nœud inextricable que forment l'épi-
de Fortuna, peu à peu noyée dans les clèse de Fortuna Primigenia, non point fille
constructions parasites de la ville médiévale et moderne, «première-née», mais divinité Primordiale et
et tombée dans l'oubli, ne reparut au jour qu'en Mère originelle, et sa double généalogie
1869. Quant aux édifices du culte, le temple de contradictoire, de déesse à la fois fille et mère de
Jupiter Puer devenait la cathédrale de la ville Jupiter, et pour, du même coup, résoudre
chrétienne, sous le vocable de S. Agapito, l'irritante question des origines de ce culte
martyrisé à l'amphithéâtre de Préneste un 18 août inintelligible et de sa signification première, se
sous le règne d'Aurélien, et l'auguste Fortunae sont-ils efforcés de fractionner l'ensemble de la
aedes somptueusement reconstruite au temps de religion prénestine et de scinder sa masse, trop
Sulla, la résidence de l'évêque, avant d'abriter le compacte pour pouvoir être appréhendée
séminaire de Palestrina: conversion des globalement, en une pluralité de cultes particuliers,
sanctuaires eux-mêmes à la religion nouvelle, qui fut plus aisément réductibles à une analyse logique.
cause de leur salut, puisqu'elle maintint debout C'est pourquoi les solutions classiques données
leurs murs, que nous voyons encore, et assura au problème généalogique de Fortuna, mère ou
fille de Jupiter, quelque diverses qu'elles soient
dans leurs résultats, présentent toutes un
uictori ac / triumfatori / semp. Aug. / ordo populusq. caractère méthodologique commun, qui consiste à
L'original de cette inscription, connue au XVIIe siècle, était perdu résoudre la question en disjoignant les deux
depuis longtemps, lorsque Marucchi en retrouva une partie, termes de l'énoncé d'où elles font ainsi, à peu de
remployée dans une des églises de la ville (BCAR, XXXII, frais, disparaître toute contradiction.
1904, p. 249).
377 Sur la politique religieuse des empereurs, cf. A. Chas- Dès 1884, Mommsen, l'un des premiers à
tagnol, Le Bas-Empire, Paris, 1969, p. 46-52, et les textes chercher une réponse au problème soulevé par
commodément réunis p. 182-196 (notamment n° 44, la découverte de l'inscription d'Orcevia, donnait
p. 195 sq.); également Bouché- Leclercq, op. cit., IV, p. 347- l'exemple le plus flagrant de ce type de
349, avec la condamnation, en 392, de la divination : « si démarche intellectuelle, en assignant à deux cultes
quelqu'un ose consulter les entrailles palpitantes, il sera différents de Fortuna les deux généalogies
coupable du crime de lèse-majesté, même quand il n'aurait
rien demandé contre la santé ou sur la santé des contradictoires. En quelques lignes adressées à
princes ». Dessau380, il risquait l'hypothèse qu'il aurait existé, à
378 Cf. notamment le chapitre 5 du traité Sur la disparition
des oracles, éd. R. Flacelière, Paris, 1947.
379 Sur l'histoire de Préneste à la fin de l'Empire et du
paganisme, cf. notamment Fernique, op. cit., p. 73 sq., et 380 Et citées par lui dans son article Archaische Bronce-
Marucchi, DPAA, XIII, 1918, p. 236-238. Inschrift aus Palestrina, Hermes, XIX, 1884, p. 454: «Mir
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 85

Préneste, deux figures distinctes de Jupiter, l'un du culte prénestin383. Hypothèse gratuite et
puer, l'autre poter, et que Fortuna, représentée d'autant plus fragile qu'on ne saurait croire à
comme la mère nourricière du premier, pouvait l'existence de séries cultuelles antithétiques, où
être simultanément honorée comme la fille du s'opposeraient artificiellement deux Jupiter et
second. Cette théorie, bien qu'accueillie avec deux Fortuna. Mais les distinctions subtiles
scepticisme par Peter381, fut adoptée par Jordan, supposées par Jordan et Warde Fowler entre
qui la précisa en modifiant le sens jusqu'alors Fortuna et Fortuna Primigenia sont-elles, à cet égard,
communément admis de Primigenia, et, sous plus convaincantes? Le temps a rendu caducs
cette forme complétée, par Warde Fowler : l'un certains éléments de leur thèse : le sens de
et l'autre posaient en principe l'existence, à «première-née» abusivement prêté à Primigenia,
Préneste, de deux sanctuaires de Fortuna, sièges et l'éloignement que Jordan tente d'introduire,
de deux cultes différents, l'un, \\aedes) louis pour mieux les diviser, entre les deux temples
Pueri où, mère et courotrophe, elle allaitait étroitement joints, nous le savons maintenant,
Jupiter et Junon, l'autre, voisin ou assez éloigné au sein du même sanctuaire inférieur. Reste le
du premier, Yaedes Fortunae Primigeniae, où elle fond, qui n'a pas changé, et l'impossibilité
était honorée comme la fille première-née de d'admettre qu'il ait existé sur le même plan et à
Jupiter382. Mais il est révélateur que, l'un comme égalité, dans la même ville, deux cultes
l'autre, ils aient renoncé, pour mieux l'opposer à exactement contraires de la même divinité, à moins,
Jupiter Puer, à reconstituer la figure symétrique bien sûr, que l'on n'en donne une justification
d'un Jupiter Pater, qui n'a jamais existé que dans plus profonde que celle d'une simple
l'esprit de Mommsen, et qui se surajoute coexistence de fait. Plus insidieuse dans sa formulation
inutilement à l'édifice déjà suffisamment complexe que celle de Mommsen, la thèse de Jordan et de
Warde Fowler n'est pas mieux fondée et
l'examen des sources tant archéologiques qu'épigra-
phiques lui inflige le plus sévère démenti.
Nulle différence, dans le libellé des
scheint, écrivait Mommsen, dass der louis puer und der Iouis inscriptions prénestines, n'apparaît en effet entre une
pater füglich als verschiedene Göttergestalten gefasst werden Fortuna, qui serait la «mère» de Jupiter,
können und die Fortuna, die jenen auf ihrem mütterlichen nommée sans épiclèse, et Fortuna, sa «fille»
Schosse hält, wohl zugleich als des letzteren Tochter gedacht
werden konnte». Primigenia : au contraire, comme Thulin déjà en
381 Dans Röscher, I, 2, col. 1544 (paru en 1886). De même faisait la remarque384, l'inscription d'Orcevia,
Otto, RE, VII, 1, col. 24, en 1910. dédicace d'une mère à une déesse-mère,
382 Jordan, Symbolae ad historiam religionum Italicarum s'adres e bien à Fortuna Diouo fileia Primocenia, preuve
alterae, Königsberg, 1885, en particulier p. 5, «fuisse ibidem manifeste de l'unité fondamentale du culte. Elle
alio loco (nous soulignons), sive vicino, sive longe remoto, ne se traduit pas moins nettement dans la
aedem Fortunae Primigeniae», et 10, où il oppose «tam
Puerum Iovem in gremio Fortunae alterius sedentem quam structure du sanctuaire, telle que nous l'avons
ipsam Fortunam alteram Diovis filiam primogeniam ». Jordan reconnue. Si bien que, loin de la confirmer, tout
ne parvient d'ailleurs pas à justifier la coexistence de ces engage à renverser la thèse des tenants de la
deux cultes, qui est bien le nœud du problème : ni son bipartition : non point deux cultes opposés dans
hypothèse, p. 12, que la qualité de Diouis filia primogenia,
attribuée à la Fortune prophétique, aurait été un moyen de
traduire sa dignité, comparable à celle de Jupiter, ni le
rapprochement qu'il fait entre la courotrophe et la Fortuna
Muliebris romaine, veillant, l'une sur les enfants humains, 383 II est entièrement exclu, en effet, que le culte de
l'autre sur les enfants divins, n'entraînent la conviction; et Jupiter Imperator, tel que, tout porte à le croire, il a bien
l'exposé, très flou, reste de l'ordre de la suggestion plus que existé dans l'ancienne Préneste (supra, p. 52 et n. 233), ait eu
de la démonstration. Warde Fowler, Roman Festivals, p. 224, quelque rapport avec le Jupiter Père de Fortuna supposé par
lui-même déconcerté par les implications étranges de cette Mommsen. En revanche, sa coexistence avec le culte de la
thèse, remarque : « This is not the only anomaly in the Primigenia et de son auguste fils ne pose aucun problème et
Jupiter-worship of Praeneste. There was another cult of constitue même un tout parfaitement cohérent; autant que
Fortuna, distinct, apparently, from that of Fortuna l'est, par exemple, la juxtaposition, dans le même sanctuaire,
Primigenia, in which she took the form not of a daughter but of a de l'image de Jésus enfant dans les bras de la Théotokos et
mother, and, strange as it may seem, of the mother both of de la figure souveraine du Christ Pantokrator.
Jupiter and Juno». 3MRhM, LX, 1905, p. 261.
86 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA-

deux sanctuaires distincts, mais trois temples, et prétation générale («die allgemeine Deutung»),
un seul culte. Quel qu'ait été le caractère c'est-à-dire populaire, qui voyait dans ces deux
éminemment ritualiste de la religion des Latins, de nourrissons, en fait anonymes, Jupiter et Junon,
telles hypothèses font trop bon marché de leurs en vint à donner au premier le nom de Iuppiter
croyances intimes. Tout rite religieux, si Puer, à la suite d'un contresens commis sur la
extérieur que soit le formalisme de ceux qui titulature officielle de la déesse, Fortuna louis
l'accomplissent, suppose une théologie et se fonde puer Primigenia, dont la formulation archaïque
sur une conception précise de la nature et des n'était plus comprise. Si bien que, si nous
pouvoirs du dieu auquel il s'adresse. Le culte dégageons les conséquences de la théorie évo-
prénestin de Fortuna, à laquelle sont associés lutionniste de Wissowa sous une forme plus
Jupiter et Junon, et l'analyse qu'en donne Cicé- systématique et plus précise qu'il ne l'a fait
ron révèlent une structure trop complexe et une lui-même, nous devons conclure que, de fille de
élaboration trop savante pour que nous Jupiter qu'elle était encore au IIIe siècle, Fortuna
puissions admettre les flottements presque Primigenia serait, entre cette date et le Ier siècle
sceptiques imaginés par Mommsen et ses av. J.-C, devenue sa mère, et qu'ainsi les deux
successeurs. généalogies contradictoires correspondraient à
Ces quelques remarques peuvent également deux cultes, non point simultanés, mais
s'appliquer à un autre type d'explication, qui a successifs, de la même divinité.
connu un plus durable succès. En 1884, l'année Bien que citée par Otto avec approbation387,
même où paraissait l'étude de Dessau et puis, sous une forme plus discrète,
Mommsen, Mowat, le premier interprète de la dédicace apparemment admise, avec l'ensemble de la doctrine de
d'Orcevia, constatant l'opposition absolue qui Wissowa, par P. Fabre et A. Grenier388, cette
sépare le texte du De diuinatione, où «Cicéron
représente la Fortuna Primigenia comme
allaitant Jupiter et Junon enfants», de celui de la 387 Qui, s'il reste sceptique, RE, VII, 1, col. 24, à l'égard du
tablette du IIIe siècle récemment découverte qui contresens commis sur louis puer, accentue la thèse, en
« la représente comme fille de Jupiter », concluait reconstituant l'un des maillons de la chaîne, négligé par
pour sa part : « le mythe théogonique a donc subi Wissowa : la titulature ancienne et complète de la déesse,
une remarquable interversion, entre la date à fille première-née de Jupiter, serait tombée en désuétude, si
bien que Primigenia aurait été compris au sens absolu «als
laquelle cette tablette a été gravée et l'époque de Urwesen und Urmutter », par un autre contresens, qui laissait
Cicéron»385. A la thèse de la bipartition dès lors toute liberté d'identifier les deux enfants avec
s'opposait celle de l'évolution. C'est dans cette même Jupiter et Junon. Que de contresens ne prête-t-on pas aux
voie qu'a persévéré Wissowa386 : à la recherche, malheureux habitants de Préneste!
lui aussi, d'une solution de caractère historique, 388 ρ Fabre, dans l'Histoire des religions de Brillant -
Aigrain, p. 386, et l'Histoire générale des religions, p. 636; et
il a développé la brève suggestion de Mowat en A. Grenier, Les religions étrusque et romaine, p. 111 et 129,
supposant que le culte aurait, au cours des renvoient, sans plus de commentaire, à l'exposé de Wissowa;
siècles, subi une transformation, ou plutôt une également Vaglieri, BCAR, XXXVII, 1909, p. 257, n. 72. Pour
révolution, et en tentant de reconstituer le H. J. Rose, Ancient Roman religion, p. 23, nous n'avons le
processus interne qui aboutit à ce choix qu'entre deux solutions : le contresens épigraphique,
bouleversement. A l'origine était la déesse-mère de Pré- dans la perspective de Wissowa, ou l'introduction à Préneste,
à date relativement haute, de la mythologie grecque, qui fait
neste, Frauengottheit et fille aînée de Jupiter parfois de Tyché la fille de Zeus. Warde Fowler avait lui
(cette généalogie, non italique, trahirait aussi, dès ses Roman Festivals, p. 225 sq., songé à l'hypo'thèse
d'ailleurs déjà une influence étrangère), vénérée par du contresens, portant à la fois sur la formule louis puer et
les maires sous les traits de la courotrophe aux sur la statue de culte, œuvre d'importation, grecque ou
deux enfants qu'a décrite Cicéron. Mais gréco-étrusque, mal comprise du milieu italique où elle était
transplantée. Mais, même lorsque, dans ses Roman essays
and interpretations de 1920, p. 64-70, il fut revenu sur son
opinion première et que, renonçant à la thèse de Jordan
(qu'il acceptait encore en 1914, Roman ideas of deity, p. 63), il
385 Dédicace à la Fortune Prénestine inscrite sur une tablette eut cessé de considérer Fortuna Primigenia comme la fille
de bronze, CRAI, XII, 1884, p. 366-369; cf. p. 329. «première-née» de Jupiter et eut rendu à l'adjectif son
386 Dans les deux éditions de sa Religion und Kultus der véritable sens, «original», il ne parvint pas à donner du culte
Römer, 1902, p. 209 sq., et 1912, p. 259 sq. une explication cohérente. L'épiclèse signifiait-elle que la
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 87

explication n'est pourtant guère plus crédible toujours la statue, décrite par Cicéron, qui leur
que la précédente. On voit mal comment, entre montrait un Jupiter Enfant sur les genoux de la
le IIIe et le Ier siècle (c'est-à-dire au IIe?), un déesse. Donc, à supposer que le culte ait subi la
culte ancien et connu jusqu'au cœur du monde révolution imaginée par Wissowa, la forme
hellénistique, comme l'était celui de Fortuna nouvelle n'aurait pas éliminé la forme plus ancienne
Primigenia, eût pu renverser ses valeurs les plus et Préneste aurait connu, simultanément, deux
traditionnelles et se renier lui-même, sous cultes contradictoires de la Fortune : ce qui, en
l'influence d'un facteur aussi négligeable que fait, nous ramène à l'hypothèse de Mommsen,
l'opinion commune et l'erreur du vulgaire389. Ce que que les exigences de la psychologie religieuse
seule, peut-être, l'hellénisation eût pu accomplir, nous interdisent d'accepter.
l'ignorante dévotion des matrones prénestines Mais, à ces objections générales, s'ajoutent
pouvait-elle le réaliser? Entre les deux courants deux impossibilités plus précises, qui achèvent
contraires qu'implique la thèse de Wissowa, de ruiner l'hypothèse de Wissowa. Son attitude
l'interprétation de la foule et la science des devant le culte prénestin ressemble fort à celle
clercs, la religiosité populaire et la mythologie d'un philologue ou d'un latiniste novice qui,
officielle, le premier, loin de pouvoir triompher devant un texte qu'il ne comprend pas, choisit la
du second, était voué d'avance à s'effacer devant lectio facilior et prête à la légère au copiste une
lui et ce serait une gageure singulière que de bévue qu'il n'a pas commise. La dédicace sur
prétendre retrouver l'écho de ces voix laquelle il s'appuie nommément, Fortunae /
plébéiennes chez Cicéron - lui qui, instruit par les louis puero / Primigeniae, et par laquelle, sous
Praenestinorum monumenta, ne connaît pourtant, l'Empire, l'esclave Nothus s'acquittait envers la
des deux Fortuna, que la mère de Jupiter enfant. déesse390, est parfaitement claire : son génitif,
On peut encore opposer à la théorie de Wissowa IOVIS, qui exclut le renversement de généalogie
que les fidèles qui, en pleine époque impériale, supposé par Mowat, puis par Wissowa lui-même,
allaient adorer la Fortune de Préneste, prouve à l'évidence que le bon peuple de
continuaient, immuablement, de la nommer louis Préneste n'ignorait rien de la filiation de Fortuna
puer, «fille de Jupiter», sur les ex-voto qu'ils lui par rapport à Jupiter et que, même à l'époque
offraient; et pourquoi n'eussent-ils plus compris impériale, il ne commettait là-dessus nul
cet archaïsme, que pouvaient toujours leur contresens. Car, et c'est là la seconde de ses
expliquer les prêtres du sanctuaire? Ils vénéraient impossibilités, la thèse de Wissowa est en
contradiction formelle avec la chronologie, telle
qu'elle ressort, non seulement des travaux les
plus récents des archéologues, mais déjà des
déesse était le principe initial de la vie, proche à la fois du conclusions auxquelles ils étaient parvenus au
Genius et de la Junon Lucina romaine? ou, solution qui lui commencement de ce siècle. La formule épigra-
paraît plus plausible, n'avait-elle qu'une portée historique,
qui indiquait que telle était la forme première et « originelle » phique louis puer, source du contresens supposé
du culte, à la différence de ses formes secondaires et qui est la clef de voûte de tout le système, n'est
dérivées, Fortuna muliebris, uirilis, etc. : « the one that gave en fait attestée qu'à partir du Ier siècle, tandis
rise to the whole series»? Ainsi ce spectaculaire revirement qu'à haute époque républicaine, au IIIe siècle,
est-il, finalement, de peu de conséquence. Bien plus, n'ayant seul est représenté le Diouo fileia qui, lui, ne
tiré aucun parti de sa découverte et n'ayant pas su, grâce à
elle, renouveler la théologie de Fortuna Primigenia, Warde prêtait à aucune erreur. Mais en revanche, le
Fowler n'est pas loin de croire que l'épiclèse n'avait pas plus lieu de culte de Jupiter Enfant, et enfant de
de sens pour les anciens que tant d'autres epitheta deorum, Fortuna, désigné dans le De diuinatione, propter
celle de Mars Graduais, par exemple. Et de se scandaliser: louis Pueri, loin d'être une innovation récente,
«the Praenestines must have been most inconsistent
people», devant cette déesse à la fois mère et fille, en concluant,
comme Wissowa : « But this seems to be a case of confusion
arising from a misinterpretation by Praenestines of statues 390 CIL XIV 2862, citée RK2, p. 259; en revanche, l'autre
and inscriptions, none of which were really primitive or of dédicace anciennement connue, Fortunae Ioni puero (CIL
pure Italian origin». XIV 2868), qui eût été beaucoup plus favorable à la thèse du
389 Cf., en ce sens, les fortes objections de G. Dumézil, qui contresens, n'y fait l'objet que d'un renvoi incident. Nous
interroge, Déesses latines, p. 82 sq. : « Le culte de Fortuna avons nous-même donné le texte complet des deux
Primigenia était-il si malléable?». inscriptions, supra, p. 24 sq.
88 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

appartenait, comme Delbrück l'avait établi, à la Bipartition, évolution : les deux hypothèses,
phase la plus antique du sanctuaire, bien aussi peu convaincantes l'une que l'autre,
antérieure à la reconstruction sullanienne du début laissaient bien des esprits insatisfaits. Ainsi Hild, qui
du Ier siècle391, et approximativement pourtant s'abstenait de prendre parti dans le
contemporaine de la dédicace d'Orcevia, si ce n'est débat394, et surtout Thulin qui, incrédule à la fois
même plus ancienne (IVe-IIIe siècle). Le sens de devant la thèse de Mommsen et celle de
l'évolution, si évolution il y a, serait donc Wissowa, établissait un hardi parallèle entre la
réversible392: loin d'être un point de départ, la filiation triade étrusque du Capitole et la «triade» de
jovienne de Fortuna pourrait n'être en fait qu'un Préneste, où Fortuna aurait tenu une place
point d'aboutissement, et telle avait bien été, dès analogue à celle qui, à Rome, était dévolue à
1916, la suggestion de Meister, qui retournait la Minerve395. A la faveur de rapprochements non
théorie de Wissowa en conjecturant que d'une moins risqués entre le foie de bronze de
Fortuna Ionia primitive, dotée d'une épithète Plaisance et les regiones caeli de Martianus Capella,
bien attestée pour plusieurs divinités Thulin concluait à l'existence de deux divinités
ombriennes, était issue, sous l'influence grecque ou étrusques du destin, bien distinctes l'une de
grécp-étrusque, la déesse «fille de Jupiter» l'autre, dont il reconstituait la généalogie et dont
invoquée dans l'inscription d'Orcevia, mais étrangère Préneste aurait adopté le ou plutôt les cultes,
à la signification originelle du culte393. mais en les désignant du même nom. L'une,
Tecvm396 - Minerua, en même temps qu'une
Schicksalsgottheit, serait une déesse-mère : mère
391 Hellenistische Bauten in Latiiim, I, 1907, p. 66 (cité RK2, des grands dieux, de Iuppiter Seeundanus et de
p. 260, n. 2). louis Opulentia, autrement dit de Junon, avec qui
392 Selon la remarque d'A. Brelich, Tre variazioni, p. 19, elle demeure dans la IIIe région de Martianus
qui note qu'en théorie l'ordre des faits peut être inversé et Capella; ce qui permet à Thulin de voir en elle la
qu'il serait parfaitement possible que le sens originel du
culte fût celui qui se dégage de l'exposé de Cicéron et que les mère, en Étrurie, de Tinia et d'Uni, et de la
Prénestins n'eussent que plus tard, « per malinteso », donné à retrouver, d'abord à Rome, où elle serait la mère
l'adjectif primigenia le sens de primogenita, «facendo della de Jupiter et de Junon, occupant par rapport à
madre (o nutrice) di Iuppiter una sua figlia ...» - eux, au sein de la triade capitoline, la même
observation qui, comme on sait, est à la base de sa thèse sur la place que Léto dans la triade grecque Apollon -
polémique théologique des deux cités.
393 Lateinisch- griechische Eigennamen, Leipzig-Berlin, 1916,
p. 115 sq. et n. 2, où Meister décèle l'hellénisation d'une part
dans la statue de culte décrite par Cicéron, d'autre part dans était déjà mère de Jupiter, quelle singulière initiative que
la formation de l'adjectif Pritnocenia, calqué sur le grec d'interpréter son surnom en louis filia ! et, si elle ne l'était
Πρωτογένεια, épithète d'une Tyché qui aurait influencé la pas encore, comment eût-elle pu le devenir, une fois
déesse de Préneste (d'où le maintien de -o- à la fin du métamorphosée en fille de Jupiter? C'est pourtant à la thèse de
premier membre, qui s'oppose à la forme latine classique, Meister, malgré les difficultés qui lui sont inhérentes, que,
Primigenia, avec apophonie; sur la portée de l'argument plus de quarante ans après, reste attaché K. Latte, Rom. Rei.,
phonétique, cf. toutefois notre article de Latomus, XXXIV, p. 176, qui, toutefois, n'en conserve que le passage de la
1975, p. 912 sq. et 974-977). En soi, le processus n'aurait rien Fortuna Iouia à la Fortuna louis filia, et considère ajuste titre
d'invraisemblable. Seulement, à la différence des diverses que l'épiclèse Primigenia traduit une primauté, non une
divinités ombriennes qui, dans les Tables Eugubines, portent généalogie.
effectivement l'épithète Iouius (Hontus loidus, Tefer Iouius, 394 « En définitive, écrit-il, nous constatons que, dans la
etc.; cf. le lexique d'A. Ernout, Le dialecte ombrien, Paris, vieille cité des Èques, Fortuna était honorée à la fois comme
1961, p. 71), des puclois Iouiois, les Dioscures, ou à'Herclo la fille de Jupiter et comme sa nourrice. Que l'opinion ait
Ionio, que cite Meister (également Wissowa, RK2, p. 114, établi une relation entre ces deux aspects de la divinité, cela
n. 1 ; on connaît encore, à Capoue, une Venus Ionia, en CIL F n'est pas douteux, mais le rapport aujourd'hui nous
675-676; X 3776-3777; sur le sens de l'adjectif, J. Heurgon, échappe» {DA, II, 2, p. 1270).
Capoue préromaine, p. 386 sq. : il aurait signifié d'abord une 395 Minerva auf dem Capitol und Fortuna in Praeneste, RhM,
puissance du dieu, Torra Iouia étant «la Terreur de Jupiter», LX, 1905, p. 256-261. L'article, consacré à l'analyse d'un cas
avant d'indiquer la subordination - une divinité secondaire particulier, est à replacer dans le cadre de son étude
qui appartient au cercle d'une divinité principale -, et, pour d'ensemble, Die Götter des Martianus Capella und der
finir, la filiation), l'existence d'une Fortuna Iouia n'est jusqu'à Bronzeleber von Piacenza, parue l'année suivante, RW, III, 1,
présent qu'une hypothèse sans fondement. Enfin, Giessen, 1906.
l'explication de Meister ne résout qu'une moitié du problème et 396 L'article de Thulin, en fait, donne encore la lecture
laisse intacte la partie de loin la plus difficile : car, si Fortuna teQvm, depuis rectifiée.
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 89

Artémis - Léto, puis à Préneste, où elle est mère Sénèque399, elle n'est pas moins hypothétique, et
de Jupiter et de Junon enfants sous le nom de cette seconde divinité demeure aussi indistincte
Fortuna. L'autre, Cilens, indéfinissable et que la précédente400; enfin, et plus encore,
mystérieuse divinité du destin, tantôt unique, tantôt l'extrapolation qu'il fait de ces données
collective, de nom, de nombre et de sexe proprement étrusques, et déjà si floues, aux religions
indéterminés, apparaîtrait chez Martianus Capella de Rome et de Préneste abonde en
tant au pluriel qu'au singulier : sous le nom des rapprochements audacieux et en assimilations hâtives401. Il
Fauores opertanei, dans la Ie région, ou de Fauor
qui, dans la VIe, est, avec Paies, fils de Jupiter,
louis filii Pales et Fauor (mais Pales portant, dans 399 Sen. Q. N. 2, 41, 2; ce sont les dieux souverains, les
principes d'Arnobe, 3, 40, qui sont aussi des di Penates, « sorte
la VIIe région, l'épithète Secundanus, Thulin est de conseil du destin» (G. Dumézil, Rei. rom. arch., p. 640),
fort tenté d'en déduire que Fauor, lui, était Pri- plus puissants que Jupiter qui, sans eux, ne peut lancer sa
migenius). Telle serait la divinité, née de Tinia - troisième foudre, et qui posent l'insoluble question des
Jupiter, que l'on retrouverait à Préneste sous les Pénates étrusques et de leur nature (infra, p. 229 sq.).
400 La définition de Cilens comme divinité du destin était
traits de la seconde Fortuna, la déesse devenue classique : après Thulin, elle a été reprise par
Primigenia, fille aînée de Jupiter. Reste que, par une A. Grenier, op. cit., p. 38 et 51; G. Dumézil, op. cit., p. 640;
évolution naturelle, ces deux déesses, 672 et 675 sq., qui admet l'équivalence Cilen Penates et
entièrement distinctes par leur origine, mais que ne suggère de traduire, sur le foie de Plaisance, Tin(s) Cilen par
séparait qu'une différence de dénomination, la IotiL· Penates (?). Mais, en un sens tout autre, et sans point de
contact avec la doctrine précédente, A. Pfiffig, Religio
présence ou l'absence de l'épithète Primigenia, Etnisca, p. 53; 57; 250; voit maintenant en Cilens une dea Genitrix
finirent par se rejoindre et par apparaître qui semble tenir la place de Menrva, «die Mutter des Maris»,
comme deux formes particulières de la même non nommée sur le foie, puisque les noms de Mari et de
divinité : c'est ainsi que la Primigenia devint elle aussi Cilensl (ce dernier à l'ouest) se lisent dans deux cases
Frauengöttin et déesse-mère, comme en voisines. En dehors du foie de Plaisance, le seul monument relatif
à Cilens que l'on possède est une antéfixe de Bolsena
témoigne l'inscription d'Orcevia, dédiée nationu cra- (H. Brunn, Terrecotte etnische, Ann. Inst., 1862, p. 274-283;
tia. Thulin, Die Götter des Martianus Capella, p. 36-40; Andren,
Nous laissons aux étruscologues le soin Architectural Terracottas, p. 209, qui figure une déesse
d'apprécier, pour le fond, la lecture du foie de acéphale, debout, dans l'attitude du repos, auprès de Minerve
Plaisance et l'exégèse des diverses divinités qui y qui avance à grands pas; le nom des deux déesses est gravé
sur la base : mera cilens, « Minenta, Cilens ». R. Bloch, Vol-
sont inscrites. Mais, de prime abord, la sinies étrusque et romaine. Nouvelles découvertes
comparaison à quatre termes à laquelle s'est livré archéologiques et épigraphiques, MEFR, LXH, 1950, p. 87 sq., et pi. VI,
Thulin apparaît fragile, et ses bases, incertaines. fig. 19, a montré que cette antéfixe, du musée archéologique
L'équivalence de l'énigmatique Tecvm, dont le de Florence, provient du petit sanctuaire découvert en 1948
nom se retrouve sur les bandelettes de la momie à Bolsena, au sommet du Poggio Casetta, et qu'il inclinerait à
attribuer à Nortia. Mais quelle conclusion tirer de ces rares
de Zagreb397, et de Minerve reste discutée398; documents, qui ne soit hypothétique, sur la véritable
quant à l'interprétation que Thulin a proposée personnalité de Cilens?
de Cilens, incarnation du Fatum identique aux 401 II suffira, pour mesurer l'incertitude des
dieux «cachés» et «voilés», aux Fauores correspondances proposées par Thulin entre les seize cases du foie de
opertanei, ainsi qu'aux di superiores et inuoluti cités par Plaisance et les seize régions de Martianus Capella, 1, 44-61,
de comparer ses thèses avec les études les plus récentes
parues sur le même sujet, celles de S. Weinstock, Martianus
Capella and the cosmic system of the Etruscans, JRS, XXXVI,
1946, p. 101-129; A. Grenier, op. cit., p. 34-45; M. Pallottino,
397 XII, 5 (M. Pallottino, Testimonia linguae Etruscae, 2e éd., Deorum sedes, Studi A. Calderini e R. Paribeni, Milan, 1956,
Florence, 1968, p. 21). III, p. 223-234; et Etniscologia, 6e éd., Milan, 1973, p. 249-252;
398 Proposée par Deecke, Etniskische Forschungen, IV, G. Dumézil, Remarques sur les trois premières regiones caeli
Stuttgart, 1880, p. 41 sq., reprise par Thulin, elle est admise de Martianus Capella, Hommages à M. Niedennann, coll.
par A. Grenier, Les religions étrusque et romaine, p. 35; 39 et Latomus, XXIII, Bruxelles, 1956, p. 102-107; et Rei. rom.
51; et G. Dumézil, La religion des Étrusques, appendice à Rei. arch., p. 636-640 et 670-676; A. Pfiffig, op. cit., p. 121-127; qui,
rom. arch., p. 659; mais rejetée par E. Fiesel, s.v. tecvm, RE, elles-mêmes, comme il est inévitable, font une large part à la
V, A, 1, 1934, col. 105; C. Clemen, Die Religion der Etrusker, conjecture et dont les divergences (tant en ce qui concerne
Bonn, 1936, p. 27; L. Banti (infra, η. 402), p. 206; et elle ne l'orientation du foie que le système de numérotation des
figure même plus chez A. Pfiffig, Religio Etnisca, Graz, cases et l'interprétation des noms divins) incitent à une
1975. vigilante circonspection.
90 LA FORTUNE DE PRENESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

est pour le moins téméraire d'assigner des rôles sine qua non de l'existence d'une triade, au sens
semblables à la Minerve du Capitole et à la propre du terme. Nous n'y connaissons, parmi la
Fortuna de Préneste et de résoudre ainsi, en très riche moisson épigraphique qu'a livrée la
quelques mots, le délicat problème des triades ville, aucune dédicace commune aux trois
étrusco-italiques. Nous ne saurions d'ailleurs, en divinités qui offre l'équivalent des multiples
toute rigueur, parler d'une «triade» prénestine, inscriptions, de toute provenance, vouées à la triade
du moins dans le sens où on l'entend à Rome ou capitoline, Ioni Optimo Maximo, limoni Reginae,
en Ombrie. Quoi de commun entre la triade Mineruae403 . Alors que la rédaction officielle du
capitoline, dominée par Jupiter, ou même la calendrier romain assigne la fête du 19 avril,
triade chthonienne de Cérès - Liber - Libera, jour primitif des Cerialia, à l'ensemble de la
dominée par une déesse, mais qui, l'une et triade, Cereri Librerò) L[ib(erae)Y04, alors que la
l'autre, réunissent une divinité majeure et ses triade des dieux principaux d'Iguvium se
deux parèdres adultes, objet d'un culte commun caractérise par une épithète, Grabouio-, et un rituel
et permanent à l'intérieur d'un même temple à communs et par l'égalité des offrandes405, à
triple cella402, et le groupement des trois Préneste, Fortuna Primigenia est l'exclusive
divinités prénestines où Fortuna, seule figure adulte, bénéficiaire du sacrifice officiel des 9-10 avril et
est l'unique maîtresse d'un sanctuaire qui des très nombreux hommages épigraphiques
n'appartient qu'à elle? La preuve en est, nous l'avons que ne partagent point avec elle un Jupiter et
vu, que \'{aedes) louis Pueri, malgré son nom, une Junon qui, sans doute, avaient leur place
n'avait pas pour statue cultuelle celle du jeune dans son temple à ses côtés et qui, eux aussi, y
dieu, mais bien celle de la déesse-mère, tenant recevaient un culte, mais sans aller jusqu'à
dans ses bras les deux nourrissons divins. former avec elle une authentique triade. Nous
Quelque prudence qu'il nous faille garder n'observons pas, entre les trois divinités
dans l'analyse d'une religion sur laquelle, malgré prénestines, ces liens organiques et structurés, cette
son abondance, notre documentation reste si collégialité réelle, même si, à Rome, elle est
incomplète, nous devons bien constater que inégale, par lesquels se définit la notion de
nous n'avons, à Préneste, nulle trace de ce « culte triade, mais une primauté sans partage de la
commun» qui, pour L. Banti, est la condition Primigenia, qui réduit Jupiter et Junon, lorsqu'ils
sont joints à elle, à n'être que des enfants au

402 Selon la définition de L. Banti, // culto del cosiddetto


« tempio dell'Apollo » a Veti e il problema delle triadi etrusco- 403 Cf. les relevés de R. Bartoccini, s.v. Iuppiter, dans De
italiche, SE, XVII, 1943, p. 187-224, qui se refuse à appeler de Ruggiero, IV, p. 246, et, à titre d'exemple, le choix de Dessau,
ce nom tout groupement de trois divinités, même ILS, n° 3083-3093. L'unique inscription de Préneste qu'on eût
oc asionnel, et pour qui une « triade » est « la riunione di tre divinità pu leur comparer, Ioui O. M. et Fortimae Primigeniae, etc.,
associate in un culto comune e stabile», à l'intérieur d'un n'est qu'un faux (CIL XIV 272*).
même lieu consacré, sacelliim, temple construit ou Incus, en 404 Dans le calendrier préjulien d'Antium; cf. Fast. Esq.:
vertu de liens de parenté, de fonction, ou du simple hasard, Cereri Libero [Liberae] (CIL Ρ, p. 210; Degrassi, /. /., XIII, 2,
«ma se manca il culto comune manca anche la triade» p. 9 et 86).
(p. 196 sq.) - critère rigoureux qui réduit notablement le 405 Sacrifice identique de trois fois trois bœufs, offert
nombre des triades alléguées par les divers auteurs. Cf., successivement à Jupiter Grabovius, Mars Grabovius, Vofio-
depuis, D. Rebuffat-Emmanuel, Contribution à l'identification nus Grabovius, devant chacune des trois portes de la cité,
des divinités de Portonaccio, Latomus, XX, 1961, p. 469-484, obéissant chaque fois aux mêmes prescriptions rituelles et
qui, comme L. Banti, croit le temple consacré à Aritimi, accompagné des mêmes prières (Tab. Ig. I a 2-6; 11-13; 20-23;
Turan et Menerva; et T. N. Gantz, Divine triads on an archaic VI a 22-57; VI b 1-2 et 19-21, dans les éditions de G. Devoto,
Etruscan frieze plaque from Poggio Civitate {Mudo), SE, E. Vetter, V. Pisani, J.W. Poultney, A. Ernout, etc.). Cf., sur
XXXIX, 1971, p. 3-24, qui identifie sur la frise de Murlo le culte de la triade et sur les autres groupements ternaires
l'équivalent étrusque des deux triades romaines, associant, attestés dans les Tables Eugubines (que ce soient des triades
dès le milieu du VIe siècle, d'une part, Zeus, Athéna et Héra, réelles ou supposées), L. Banti, op. cit., p. 217-220; G.
d'autre part, Demeter, Dionysos et Persephone (contra, Devoto, Gli antichi Italici, p. 189-191; et // Pantheon umbro,
toutefois, J. P. Thuillier, A propos des «triades divines» de Scritti B. Nogara, Vatican, 1937, p. 159-167; G. Dumézil,
Poggio Civitate (Murlo), dans R. Bloch et coll., Recherches sur Remarques sur les dieux Grabovio- d'Iguvium, RPh, XXVIII,
les religions de l'antiquité classique, Genève-Paris, 1980, p. 383- 1954, p. 225-234; et Notes sur le début du rituel d'Iguvium,
394). RHR, CXLVII, 1955, p. 265-267).
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 91

maillot sur qui rejaillit la dévotion attendrie des La comparaison étant ainsi viciée dans son
matrones, ou, lorsqu'ils ont conquis leur principe, point n'est besoin d'insister
autonomie, que des divinités secondaires, peut-être longuement sur les autres points faibles de la thèse de
logées dans son sanctuaire, mais objet d'un culte Thulin, suffisamment évidents par eux-mêmes :
indépendant du sien, rendu à Junon dans le l'interprétation abusive en Junon de l'abstraite
Iunonarium qui lui était spécifiquement dédié et louis Opulentia, promue au second rang de la
à Jupiter Arkanus par le collège de ses triade comme sœur-épouse de Jupiter et fille de
cultores406: mouvement d'émancipation contraire à Minerve, au seul vu d'une phrase anodine de
l'alliance qui, ailleurs, unit les trois membres de Martianus Capella408; les généalogies
la triade - comme si, dès que les divinités hasardeuses, car l'obscure Tecvm n'a jamais été, que l'on
mineures tentent de s'élever au rang de parèdres sache, considérée en Étrurie comme la mère de
de plein droit, la pseudo-triade de Préneste se Tinia et d'Uni, et l'on ne voit pas, hypothèse
trouvait dissociée407. propre à faire frémir tout spécialiste de la
religion romaine, que la Minerve du Capitole ait
jamais passé pour la mère du couple souverain.
406 Sur le Iunonarium, supra, p. 19, n. 66. Quant à Jupiter Mère sans doute, ou plutôt nourrice, mais des
Arkanus, son cas est beaucoup plus incertain. Quelles que humains, ou du jeune Mars409, assurément ni de
soient les raisons qui, sur la foi de l'inscription de Caesius
Primus (CIL XIV 2852) et des liens cultuels qu'elle paraît
établir entre Fortuna, Apollon et Jupiter Arcanus, ont incité
Marucchi à supposer que les statues des trois divinités grec de σύνναοο que nous songerions le plus volontiers (sur
occupaient les trois grandes niches creusées au fond du le contenu de la notion, appliquée au culte des souverains,
temple à abside, et nous ont fait nous-même accepter cette A.D. Nock, Σύνναος Θεός, HSPh, XLI, 1930, p. 1-62): leur
hypothèse comme tout à fait plausible, elle n'est, en tout état position subalterne est assez comparable à celle de Virbius-
de cause, qu'une hypothèse, et, quand bien même elle se Hippolyte au bois de Némi, telle que la décrit Ovide, met, 15,
vérifierait, elle ne permettrait nullement d'ériger en « triade » 545 sq.,
le groupe de ces trois divinités. Les deux autres inscriptions, hoc nemus inde colo de disque minoribus unus
toutes deux honorifiques, qui font état de Jupiter Arkanus, miniine sub dominae lateo atque accenseor Uli.
s'achèvent sur des formules presque identiques : patrono 408 1, 47: nam louis Secundani et louis Opulentiae Miner-
coloniae / amatores regionis / macelli cultures / louis Arkani uaeque domus illic stint constitutae. On notera la
(CIL XIV 2937); cultores louis / Arkani / regio macelli / disproportion de l'énoncé à la conclusion, et de la communauté de
patrono dignissimo (XIV 2972). Il est donc permis de penser demeure à la filiation. Si louis Opulentia est, pour S. Wein-
(cf. Waltzing, Étude historique sur les corporations stock, «unexplained» (op. cit., p. 109), G. Dumézil, qui a
profes ionnel es, I, p. 197, et, sur les lieux de réunion des collèges, donné, dans son article des Hommages à M. Niedermann, une
professionnels ou funéraires, p. 211-231; III, p. 658, exégèse trifonctionnelle des trois premières regiones caeli,
n° 2348 sq.; IV, p. 188 et 431) que les cultores louis Arkani, voit au contraire dans Jupiter Secundanus (dieu des secunda
peut-être les bouchers du macellum, avaient installé la schola et de la prospérité) et dans louis Opulentia des divinités
de leur collège dans le quartier de la ville basse où se caractéristiques de la «troisième fonction»; cf. Rei. rom.
trouvait cet édifice, également mentionné en XIV 2946, et qui arch., p. 674 sq.
devait se situer à proximité du nouveau forum. Mais ce 409 Nourrice divine de la fille de Caligula, que l'empereur
n'était là que le culte privé d'un collège, indépendant du Mineruae gremio imposuit alendamque et instituendam com-
culte public de la cité; et il est difficile de croire que le culte mendauit (Suet. Calig. 25, 4). Sur des miroirs étrusques de
de Jupiter Arkanus, dérivé de l'arca des sorts, n'ait pas pris Chiusi et de Bolsena et sur une ciste de Préneste,
naissance au sein du sanctuaire de Fortuna et qu'il n'ait pas d'interprétation énigmatique, elle donne ses soins à un jeune Mars
continué d'y être pratiqué comme l'un de ses cultes qu'elle plonge, semble-t-il, pour un bain rituel dans les eaux
secondaires, même si, comme nous le voyons, il faut qu'il s'en du Styx (infra, p. 142-145), fonction maternelle qui répond
détache et qu'il émigré dans une autre partie de la ville pour entièrement à la définition qu'A. Pfiffig donne de la Menrva
devenir une divinité à part entière, unique patron d'un étrusque, op. cit., p. 58, ni Parthenos ni Virgo comme ses
collège qui (à la différence, par exemple, du collegium homologues grecque ou romaine, mais «Muttergottheit» et
Aesculapi et Hygiae, en CIL VI 10234) ne reconnaît que lui héritière, avec Uni et bien d'autres divinités féminines, de la
comme dieu tutélaire, indépendamment de toute référence à grande Déesse-mère des religions méditerranéennes. Enfin,
Fortuna. est-ce un hasard si les trois Nixi di, divinités des « efforts » de
407 Contre l'existence d'une « triade » prénestine, H. Le l'accouchement, avaient leurs statues, agenouillées dans la
Bonniec, Le culte de Cérès à Rome, p. 291 sq.; et supra, position de la parturiente antique, devant la cella de Minerve
p. 22 sq. De même, G. Dumézil, expert en la matière, se au Capitole (Fest. 182, 23; 183, 10)? Il semble que J. Gagé,
garde bien, dans Déesses latines, d'user de ce terme litigieux. rappelant certains de ces faits, ait été tenté de redonner vie,
S'il nous fallait exprimer d'un mot le statut du Jupiter et de au moins partiellement, à la thèse de Thulin : « Quoique la
la Junon de Préneste par rapport à Fortuna, c'est au terme place de Minerve dans la triade capitoline de Rome, entre
92 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA)

Jupiter, ni de Junon. Quant au second aspect, cédait, comme on pouvait l'attendre de la part
celui de la déesse «fille de Jupiter», l'identité de de l'auteur, une hypothèse grecque qui,
Cilens, de Fauor et de Fortuna reste à d'ailleurs, ne supprimait pas entièrement le rôle de
démontrer; et même si, comme le remarque Thulin, l'Étrurie411. A la suite d'Otto qui avait attiré
Minerve elle aussi se métamorphosa en fille du l'attention sur ce texte de Pindare, F. Altheim
grand dieu lorsque l'hellénisation l'eut assimilée rapproche la Fortune prénestine, louis puer
à Athéna, ce n'est pas ce fait, avéré, mais Primigenia, de la Σώτειρα Τύχα que le poète
secondaire, qui peut faire la lumière sur invoque au début de la XIIe Olympique, en en
l'obscurité des origines. Bref, l'équation faisant la fille de Zeus Ελευθέριος412. L'autre
arbitrairement posée entre Fortuna et Minerve, que terme de la comparaison n'apparaît qu'au détour
l'ancienne religion romaine ne vénérait ni comme d'une sinueuse enquête à travers l'œuvre de
fille, ni, moins encore, comme mère de Jupiter et Pausanias, d'où ressortent une série de
de Junon et qui n'est à aucun titre une déesse rapprochements. En premier lieu, le culte de Sosipolis
Primordiale; le principe, renouvelé de Jordan et à Olympie, qui n'était autre à l'origine que celui
de Warde Fowler, des deux Fortunes d'un Zeus enfant, honoré dans une «grotte
homonymes, aussi artificielles que les deux Jupiter de idéenne»413 au pied du Kronion, offrirait avec le
Mommsen, pourtant critiqués par Thulin; et la Jupiter Puer de la grotte prénestine un parallèle
totale invraisemblance que deux déesses en tout d'autant plus satisfaisant que son sanctuaire
différentes et de signe contraire par rapport au était dans la dépendance de celui d'Eileithyia414
même dieu aient été, absurdement et sans qu'on - contrepartie hellénique de la Frauen- und
nous en donne la raison, dotées du même nom Geburtsgöttin Fortuna - et que, non loin de là, se
dans la même ville, alors que tout devait inciter trouvait le sanctuaire de Gé, qui avait été le
les Prénestins à traduire par deux vocables siège d'un oracle archaïque415. Mais Tyché joue-
différents les noms des deux divinités étrusques t-elle véritablement le rôle de mère auprès de ce
qu'ils accueillaient : bien que reçue sans dieu enfant? L'auteur croit en découvrir la
objection par Vaglieri410, l'hypothèse de Thulin ne preuve d'abord à Thèbes, où sa statue, œuvre
résiste pas à l'analyse. des sculpteurs Xénophon d'Athènes et Kallisto-
Ce système d'interprétation, qui expliquait le nikos, portait dans ses bras un Ploutos enfant
culte de Préneste et ses contradictions internes dont elle était, dit Pausanias, la mère ou la
par la combinaison de données hétérogènes, nourrice, ατε μητρί ή τροφω τη Τύχη416, et qui
empruntées à une religion étrangère et mal aurait, selon F. Altheim, maintes affinités avec le
unifiées, n'en fut pas moins repris par F. Al- jeune Zeus d'Olympie. Ces correspondances
theim. Ni bipartition, ni évolution, mais, comme
chez Thulin, une assimilation abusive ou
maladroite de deux divinités originellement 411 Terra Mater, RW, XXII, 2, Giessen, 1931, p. 38-46, où,
distinctes, à ceci près qu'à l'hypothèse étrusque suc- partant de la «sicherlich etruskischen Fortuna von Praenes-
te», F. Altheim met en parallèle la triade de la Mère et de
ses deux enfants telle qu'elle apparaît dans le culte de la
Primigenia et, à Rome, dans celui de Cérès - Liber - Libera
Jupiter et Junon formant couple conjugal, s'explique assez (considérés comme les liberi de la déesse), culte grec,
par les antécédents étrusques ou falisques, il n'est sans doute vraisemblablement originaire de Campanie, ou en tout cas
pas absurde de la considérer comme équivalente à celle d'Italie méridionale, mais soumis à une forte influence
d'une Fortuna primitive» (Matronalia, p. 57). étrusque, qui se manifeste par le groupement en triade et
4l0BCAR, XXXVII, 1909, p. 257, n. 72; mais critiquée par qui, dans cette mise en forme, aurait précisément pu prendre
Wissowa qui, dans sa deuxième édition, la tient pour « tout à pour modèle le culte prénestin de Fortuna. Contre cette
fait insoutenable» (RK2, p. 259, n. 7), et par Otto, RE, VII, 1, interprétation, cf. la critique de H. Le Bonniec, Le culte de
col. 24. La thèse de l'origine étrusque de Fortuna Primigenia Cérès à Rome, p. 291 sq.
a été également défendue par R. Enking, Lasa, MDAI (R), 412 01. 12, 1 sq.; cf. Otto, RE, VII, 1, col. 13 sq. Cette Tyché
LVII, 1942, p. 1-15, qui, sans s'attacher aux problèmes est celle d'Himère, ville de l'athlète Ergotélès, dont le poète
spécifiques du culte prénestin, et de Fortuna mère et fille de chante la victoire, vers 470.
Jupiter, ne l'a considérée qu'en tant que déesse abstraite de 413 Pind. O/. 5, 41 sq.
la destinée, qu'elle croit, comme telle, dérivée de la Läse 414 Paus. 6, 20, 2-3.
étrusque. Cf. infra, p. 462 sq., sur le problème plus général de 415 Paus. 5, 14, 10.
l'origine étrusque de la Fortune, prénestine ou romaine. 416 9, 16, 1-2.
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 93

recevraient leur confirmation à Élis où, à gauche enracinées qu'elles puissent être dans la
du sanctuaire de Tyché, se trouvait une petite croyance populaire422, n'ont rien de commun avec la
chapelle dédiée au même Sosipolis, vêtu d'une courotrophe de Préneste et l'enfant Jupiter, si ce
chlamyde semée d'étoiles et tenant à la main la n'est par une assimilation abusive. Car, comme
corne d'Amalthée417 - celle, effectivement, de dans la thèse de Thulin, la même succession
Zeus enfant. Tandis que le Jupiter Puer de d'équivalences approximatives qui nous mène,
Préneste dériverait du Zeus Sosipolis d'Olympie de proche en proche, de Sosipolis à Zeus, ce qui
ou d'Élis, la double conception de Fortuna, tout est parfaitement légitime423, et de Zeus à Ploutos,
à la fois sa fille et sa mère nourricière, ce qui l'est infiniment moins, finit par aboutir,
résulterait donc de la fusion de deux cultes différents insidieusement, au Jupiter Puer de Préneste,
de Tyché, confirmée par la théorie de Mommsen nourrisson divin de Fortuna, alors que nous ne
sur les «deux» Jupiter prénestins, puer et pater voyons pas un texte, ou un monument figuré, ou
Fortunae, et par l'allusion de Stace aux Praenes- une tradition mythique, où Tyché soit présentée
tinae sorores4ls, que rappelle F. Altheim. expressément comme la mère de Zeus lui-même,
Le malheur veut que ces «zwei verschiedene et non de l'un de ces substituts que l'on met tant
Kulte der Fortuna oder Τύχη» n'aient jamais d'ingénieux empressement à lui découvrir. On
existé dans la religion grecque. La Tyché d'Hi- reconnaît là tous les excès d'un syncrétisme
mère, célébrée par Pindare, n'est fille de Zeus aussi intempérant que celui des IIe et IIIe siècles
que dans l'imagination symbolique du poète : de l'Empire, et qui, pour peu que l'on
déesse « salvatrice » de la cité dont elle concourt, s'abandonne à ses tentations, finirait par considérer
avec son père tout-puissant, à garantir la toute «déesse-mère» - et quelle déesse ne l'est
liberté419. La Tyché de Thèbes, figurée sous les traits pas? -, tout dieu enfant, comme des hypostases
d'une divinité maternelle, n'est pas moins de la même dyade primordiale. La réalité des
allégorique : l'enfant Ploutos que, telle l'Eiréné de faits cultuels est tout autre. Si nous nous en
Céphisodote dont elle est directement imitée, tenons à ses données positives, nous constatons
elle tient dans ses bras, . traduit plastiquement que, quand Tyché est fille de Zeus, elle ne l'est
l'idée que la richesse et la prospérité d'une cité qu'aux yeux de la poésie, non de la religion ou
naissent de la Bonne Fortune et de la Paix420. De même seulement de la mythologie; et,
même à Élis, où la proximité cultuelle de discordance plus grave encore, que, quand elle est
Sosipolis au nom transparent, «sauveur de la cité», mère ou nourrice, c'est de Ploutos, et non de
et de Tyché symbolise leur action conjointe au Zeus Sosipolis, alors que, quand elle est, comme
bénéfice de la ville et de sa σωτηρία421. Mais ces à Élis, cultuellement proche de ce dernier, elle
allégories divinisées, qui doivent être replacées n'apparaît nullement comme sa mère, mais
dans le cadre local des cités grecques, et si comme la divinité principale du sanctuaire dans
lequel le jeune dieu ne lui est uni que par la
communauté de leurs fonctions. Contre-épreuve
décisive : l'enfant Sosipolis est-il, comme à Olym-
417 Paus. 6, 25, 4; cf., sur ces divers passages, le pie, lié à une «mère» à la fois dans le culte et
commentaire de Frazer, Pausanias's description of Greece, Londres, dans la légende locale, c'est d'Eileithyia, nom-
1898, IV, p. 75 sq.; V, p. 55.
418 Siiti. 1, 3, 80; cf. supra, p. 48-50.
419 Sur le problème, plus général, de la Tyché d'Himère,
simple allégorie créée par Pindare, ou, plus
vraisemblablement, objet d'un culte effectif dans la cité, cf. T. II, chap. II,
ainsi que sur les diverses généalogies attribuées à la déesse 422 Sur les dieux πλουτοδόται et la sacralité de Ploutos,
par les poètes grecs, infra, p. 456 sq. l'enfant divin des mystères d'Eleusis, Ch. Picard, Le sculpteur
420 Rapprochement et interprétation allégorique que Xénophon d'Athènes à Thèbes et à Megalopolis, CRAI, 1941,
propose Pausanias lui-même, 9, 16, 1-2. Sur le groupe célèbre de p. 204-226 (notamment p. 222-224), à qui l'on se reportera
Céphisodote, Ch. Picard, Manuel d'Archéologie grecque. La pour une étude plus précise des diverses Tychés
sculpture, Paris, III, 1, 1948, p. 85-106. mentionnées par Pausanias et de leur type iconographique.
421 Cf. l'inscription de Magnésie du Méandre, Dittenberger, 423 Sur les fonctions de Sosipolis, génie protecteur des
Sylloge*, 589, qui précise le détail du culte rendu à Zeus villes, et son identité avec Zeus (cf. ci-dessus, n. 421), dont il
Sosipolis (également Strabon 14, 1, 41) υπέρ τε σωτηρίας... est une hypostase ou une variante particulière, J. Schmidt,
υπέρ τε ειρήνης και πλούτου. s.v., RE, III, A, 1, col. 1169-1173.
94 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA»

mément424, et non de Tyché qu'il s'agit. Il n'est méditerranéen des enfances de Zeus et, peut-
rien, en vérité, dans les Tychés ni d'Himère, ni être aussi, d'une interprétation différente de
de Thèbes, ni d'Élis, qui soit de nature à éclairer l'épiclèse Primigenia, propre à faire d'elle la
les ambiguïtés du culte prénestin. D'autant que, «première-née» des divinités et, par suite, la
ultime objection qu'on opposera à F. Altheim, il mère des Olympiens. Constatation, plus
a existé, dans le monde hellénistique, une Tyché qu'explication, des insolubles contradictions de la
Protogeneia, dont l'épiclèse recouvre très déesse, car «evidentemente, reconnaît l'auteur,
exactement celle de la déesse de Préneste, et avec questa seconda interpretazione non era
laquelle, par suite, la confrontation se fut bien d'ac ordo con la prima, diventando Fortuna
davantage imposée425. contemporaneamente la figlia e la madre di Giove» -
Aussi, lorsque, peu après la tentative de comme si un tel changement dans l'être de
F. Altheim, et devant l'échec des Fortuna résultait d'une vocation intime et
rapprochements précis qu'il avait avancés, M. Marconi première à l'ambivalence, plutôt que d'une
s'efforça, à son tour, d'expliquer les discordances hellénisation qui ne l'aurait transformée que de
de la théologie prénestine par le jeu contrasté de l'extérieur et tardivement.
deux influences grecques, ne put-elle alléguer à C'est à A. Brelich que l'on doit le pas décisif
l'appui de sa thèse qu'une hellénisation qui fit sortir l'enquête des incertitudes où elle
diffuse426. Ce n'est que par un développement s'enlisait, lorsque, dans l'essai révolutionnaire
secondaire de sa personnalité que Fortuna, considérée que nous avons déjà eu à plusieurs reprises
comme l'arbitre souveraine de toutes choses, se l'occasion de citer427, il rendit à l'adjectif primi-
serait élevée au rang de «fille aînée» d'un genius son seul et véritable sens: «premier»,
Jupiter, qui n'était point, lui non plus, le dieu «originaire», et non point «premier-né».
latin, mais le calque du Zeus grec, père des L'essentiel de sa thèse est connu. Alors que Rome et
hommes et des dieux; tandis que, en retour, la Préneste possédaient, dès leur passé le plus
courotrophe, d'abord pourvue de deux enfants lointain, un culte identique de Fortuna, divinité
anonymes, devenait la nourrice de Jupiter et de précosmique des origines, expression d'un
Junon, sous l'influence du mythe crétois et monde fécond, mais chaotique, d'un univers en
gestation, antérieur à l'ordre rationnel des
Olympiens, régi par Jupiter, l'essor de la conquête
romaine et l'antagonisme politique qui s'ensuivit
424 L'aition du culte est ainsi rapporté par Pausanias, 6, 20,
4-5. Alors que les Arcadiens avaient envahi l'Elide, les entre les deux cités se traduisit par une
habitants de la ville furent sauvés par une femme qui se polémique religieuse, dont l'auteur perçoit encore
présenta à eux, tenant son enfant sur son sein. A la suite de l'écho dans le récit, par Tite-Live428, de la
songes qu'elle avait eus, leur dit-elle, elle le leur donnait seconde bataille de l'Allia, et qui produisit, dans
pour combattre contre les Arcadiens. Placé nu devant chacune d'elles, des effets diamétralement
l'armée, l'enfant se changea en serpent et, par cette seule
vue, mit l'ennemi en déroute - forme qui s'accorde opposés. Préneste, la ville de Fortuna, voulut exalter
parfaitement au culte chthonien dont il fut dès lors l'objet sous le sa divinité poliade en faisant de la courotrophe
nom de Sosipolis, au fond du sanctuaire d'Eileithyia, la Primordiale aux nourrissons anonymes la mère
déesse ayant son autel dans la partie antérieure du ιερόν. Car de Jupiter, réduit aux dimensions modestes d'un
elle aussi reçut désormais un culte sous le nom d'Eileithyia dieu enfant; tandis que Rome, la ville de Jupiter,
Olympia, en reconnaissance pour l'aide que, grâce à son fils,
elle leur avait apportée. Mais nous ne saurions, comme le cherchait à l'abaisser en opposant un refus à
fait F. Altheim, op. cit., p. 41, rapprocher les songes allégués ceux de ses magistrats qui prétendaient
par la déesse, simple affabulation, semble-t-il, destinée à consulter les sorts et en transformant la Primigenia en
rendre crédible son intervention miraculeuse, de celui au louis puer, soumise à son grand dieu comme une
cours duquel, selon Pausanias, 6, 25, 4, Sosipolis apparut à fille l'est à l'autorité du pater familias.
Élis sous les traits que devait perpétuer son image cultuelle,
ceux d'un enfant vêtu d'une chlamyde étoilée, alors que On voit les traits communs que, non sans
l'enfant porté par la déesse à Olympie était nu, ni non plus, paradoxe, cette théorie présente avec celle de
rapprochement encore plus evanescent, des songes
prémonitoires dont, à Préneste, Numerius Suffustius fut favori-
425 Infra, p. 119-125. 427 jre variazioni, p. 9-47.
426 Riflessi mediterranei, p. 23$ sq. 428 6, 28-29.
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 95

Wissowa qu'elle prétendait ruiner, à ceci près pas un souvenir clair d'un tel conflit430, mais que,
qu'à l'ignorante incompréhension et au lorsque à leur tour, en 204-194, ils adoptèrent
contresens inconscient autrefois allégués se substituent officiellement le culte de la Primigenia, ils ne
les déformations volontaires de la polémique et songèrent même pas à lui conférer cette
de la politique. Pour le fond, nous n'avons guère généalogie dont, à en croire A. Brelich, ils auraient été
à ajouter aux réserves déjà formulées par G. les auteurs et, pour autant que nous le sachions,
Dumézil à l'encontre de cette thèse séduisante, ne la considérèrent jamais comme la fille de
mais trop peu convaincante429. Car l'hypothèse Jupiter431. Quant à Orcevia, la dedicante de la
d'une polémique religieuse entre Rome et Pré- plus ancienne inscription connue à Fortuna,
neste n'est qu'une vue de l'esprit, une Diouo fileia, elle était de la meilleure origine
construction d'historien qui ne repose sur aucun prénestine : descendante d'une des plus nobles
document antique. Selon A. Brelich, Fortuna est bien familles de l'aristocratie locale, fille, sœur des
à la fois mère et fille de Jupiter, mais il n'en finit magistrats de la Préneste indépendante432, nous
pas moins, comme tous ses devanciers, par ne saurions voir en elle l'instrument d'une
distinguer deux cultes radicalement différents politique religieuse romaine aussi peu
de la même déesse, même si l'opposition de vraisemblable qu'inutile.
temps supposée par Wissowa devient chez lui Mais c'est sur le principe même de la dualité
une opposition de lieu, et la coexistence des du culte que, prenant quelque recul par rapport
deux cultes, de paisiblement illogique qu'elle à ces discussions inlassablement recommencées,
était, conflictuelle et agressive : mère de Jupiter nous voudrions nous interroger. La faiblesse
pour les Prénestins, fille de Jupiter pour les essentielle de toutes les interprétations que nous
Romains, et bénéficiaire de dédicaces qui, sous avons rappelées, depuis celles de Mowat ou de
couleur d'honorer la Diouo fileia, affirmeraient la Mommsen jusqu'à celle d'A. Brelich, tient à une
primauté de Rome et la domination de la ville seule et même raison. Toutes, unanimement,
de Jupiter sur celle de Fortuna Primigenia. Mais, elles supposent un dualisme, primitif ou secon-
si polémique il y eut, nous trouvons bien
étranges et la manière dont elle fut menée et les
résultats auxquels elle aboutit. Il est pour le
moins paradoxal que ce soit Préneste, la cité de 430 Dans son interprétation du récit de Tite-Live, A.
la Fortune Primordiale, qui nous ait livré les Brelich force le sens du texte pour retrouver la trace de cette
polémique. Lorsque, analysant l'état d'esprit des deux
seuls documents que nous possédions sur la adversaires avant la seconde, et sans doute imaginaire, bataille de
généalogie de Fortuna, fille de Jupiter, tandis l'Allia, où Romains et Prénestins, ces derniers étant les
que c'est par le seul témoignage du Romain agresseurs, s'affrontèrent en 380, Tite-Live fait invoquer au
Cicéron que nous connaissons le culte de Jupiter dictateur romain la fiducia et les di testes foederis, il est
Enfant : Cicéron se serait ainsi fait l'écho d'une difficile de voir précisément, derrière ces expressions
génériques, le Jupiter romain, garant des traités. De même, quand
tradition religieuse que Rome, de tous ses il nous montre les Prénestins fondant leurs espérances de
efforts, eût dû tenter d'étouffer, alors que victoire sur la Fortuna loci (6, 28, 7 et 29, 1 ; cf. 28, 9 : secundae
Préneste se serait convertie sans retour aux valeurs aduersaeque Fortunae), contraire aux Romains lors du dies
théologiques et mythiques de sa rivale. Alliensis, ce n'est que la reconstitution psychologique et
rhétorique d'un état de pensée archaïque eu archaïsant, non
Singulière polémique! Inefficace, en tout cas, puisque une référence précise au culte de la Primigenia: allusion,
le culte de Fortuna, Jupiter et Junon, resta sans doute, aux croyances propres des Prénestins et à leur
l'objet de la ferveur des maires prénestines et culte local, comme, en ce même livre VI, à la Fortune
que les Romains, non seulement ne gardèrent d'Antium (eo uim Cannili ab Antio Fortuna auertit, en 9, 3),
mais à laquelle on ne saurait conférer valeur théologique ou
idéologique.
431 Cf. T. II, chap. I.
432 Sur les Orcevii (ou Orcivii) et leurs esclaves, CIL Ρ 93;
128; 228-233; 1447; 1460; 1467; 1967; 2256; 2357; 2439; 2466;
429 Déesses latines, p. 78-84. Nous avons, nous-même, 2467; Xrv 2875; 2902; 2994; 3071; 3199-3204; Degrassi,
contre la thèse de l'antagonisme religieux, proposé ci-dessus, ILLRP, n° 104; 105b; 107c; 150; 167; 264; ainsi que Münzer,
p. 78-80, une interprétation purement politique de l'épisode s.v. Orcivius, RE, XVIII, 1, col. 907 sq. L'un d'eux fut praetor
de Lutatius Cerco, censé alimenter, pour A. Brelich, la (CIL Ρ 1460; XIV 2902), un autre censor (P 2439) à Préneste
guer e de religion entre les deux cités. avant la guerre civile.
96 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA.

daire, ayant existé à Préneste de tout temps, ou, 216434, au siècle même de la dédicace d'Orcevia,
plutôt, né de l'évolution du culte en deux sens et dont Plaute, autre vision du même trait de
divergents, alors que, sans exception, les caractère, raillait l'insolente suffisance435, devait
documents antiques qui nous sont parvenus nous garder ses traditions propres avec un soin jaloux
font connaître un culte unique et un ensemble et une vigilance sans défaut - données de
religieux déconcertant, mais parfaitement psychologie collective qui, par ailleurs, rendent
structuré et indissociable. Est-il donc réellement difficilement crédibles les renversements de
possible, comme l'ont tenté les auteurs de telles généalogie que l'on a allégués et, en particulier,
hypothèses, de disjoindre par l'analyse les deux la romanité de Fortuna Diouo fileia que suppose
caractères, maternel et filial, de Fortuna et de A. Brelich. Bien qu'il émane d'un Romain, la
justifier ainsi soit la coexistence de deux cultes véracité du témoignage de Cicéron ne peut donc
entièrement distincts, soit la transformation d'un être contestée, comme l'avait un instant envisagé
culte déjà constitué? Notre connaissance de la Warde Fowler436; son caractère ancien et
religion de Fortuna Primigenia repose authentiquement prénestin est assuré et nous
essentiellement, nous l'avons vu, sur deux séries de devons lui accorder le même crédit qu'aux
documents. D'une part, les inscriptions prénes- inscriptions archaïques ou archaïsantes dont nul
tines, dont la plus ancienne remonte au IIIe ne songe à suspecter la fidélité.
siècle; toutes ces dédicaces, même celles de Il est, sans doute, fort troublant de constater
l'époque impériale, gardent immuablement la l'abîme qui sépare les documents épigraphiques
formulation archaïque et, à lui seul, ce de la notice du De diuinatione. Au premier
conservatisme est déjà significatif. D'autre part, le abord, on a peine à croire qu'il s'agisse du même
témoignage isolé, mais capital, de Cicéron dans culte. L'épigraphie ne nous fait connaître que
le De diuinatione. Il n'est évidemment pas Fortuna, fille de Jupiter. Aucune inscription ne
possible d'apprécier l'antiquité des traditions qu'il l'honore comme mère ou nourrice de Jupiter et
rapporte, mais leur authenticité ne fait aucun de Junon. Mais, inversement, Cicéron analyse les
doute. Cicéron est allé les puiser à bonne source, caractères majeurs du culte prénestin comme s'il
dans les documents prénestins eux-mêmes, ces ignorait la filiation divine de Fortuna. Il ne
Praenestinorum monumenta qui ne sont autres, connaît en elle que la déesse des sorts et la
sans doute, que les libri Praenestini dont parle divinité maternelle qui allaite Jupiter et Junon.
Solin433. Nous ne pouvons douter, en tout cas, Que conclure de ce décalage? Que le culte a
qu'ils n'aient renfermé la plus pure tradition profondément évolué entre le IIIe et le Ier siècle,
locale et sacerdotale, reflétant l'interprétation comme le croyaient Mowat et Wissowa? Mais,
»mythique et théologique que le clergé prénestin en deux siècles, un culte aussi fortement
lui-même donnait du culte de la Primigenia. Le constitué que celui de Préneste peut-il être ainsi
texte de Cicéron se fonde indubitablement sur la bouleversé de fond en comble? Ou, seulement,
religion officielle de Préneste, telle qu'elle se que notre documentation présente d'énormes
transmettait de génération en génération au sein lacunes et qu'il faut se garder d'exploiter
du sanctuaire. imprudemment des arguments ex silentio? Il est
Une ville dont la fierté et le particularisme d'ailleurs permis de penser que Cicéron, embarrassé,
étaient assez intransigeants pour que ses soldats comme l'étaient vraisemblablement nombre de
refusent le droit de cité que Rome leur offrit en ses contemporains, par la complexité du culte,

433 2, 9 (supra, p. 73, n. 319). Si, comme on a, avec Vaglieri, 434 Liv. 23, 20, 2. En raison de leur belle conduite au siège
toute raison de le penser, les libri Praenestini furent l'une des de Casilinum, Praenestinis militibus senatus Romamts duplex
sources de Caton, dans les Origines, durant le second quart Stipendium et quinquennii militiae uacationem décrétât; ciui-
du IIe siècle, il faut en déduire que leur texte, mis en forme tate cum donarentur ob uirtutem, non mutauerunt.
dès une époque antérieure, était sans doute, par la date de sa 435 Sur les fanfaronnades proverbiales que l'on prêtait aux
rédaction, plus proche de la dédicace d'Orcevia que du De Prénestins, Ba. 18 (supra, p. 52, n. 232).
diuinatione. 436 Roman Festivals, p. 168.
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 97

s'est volontairement borné à un exposé rapide cette contradiction et tenter de la surmonter,


sur le sanctuaire et l'origine des sorts, sans pour retrouver, au delà des oppositions
entrer dans les détails difficilement intelligibles apparentes, la véritable nature de la déesse, ambiguë,
de la théologie prénestine, qui l'eussent entraîné mais riche de cette ambiguïté même. C'est dans
fort loin de son véritable sujet: le culte oracu- ce sens, précisément, que G. Dumézil, reprenant
laire et la technique prénestine de la divination. la traduction de Primigenia restituée par A.
En fait, il existe une preuve irréfutable de l'unité Brelich, «première, primordiale», a cru découvrir la
du culte, qui atteste que les deux aspects, filial et clef du problème, lorsqu'il a rapproché Fortuna
maternel, de Fortuna sont indissolublement liés. de la déesse védique Aditi, mère des dieux
Cicéron insiste sur la dévotion toute spéciale souverains, Mitra, Varuna, etc., qui portent un
dont, dans X{aedes) louis Pueri, Fortuna, Jupiter nom dérivé du sien, les Àditya; mère mystique
Enfant et Junon étaient l'objet de la part des des enfants humains, souvent assimilée à la
mères : castissime colitur a matribus. Or, la Terre-Mère, et protectrice des femmes pendant
tablette de bronze d'Orcevia, consacrée à leur grossesse438. Or Aditi est, elle aussi, à la fois
l'occasion d'une naissance, nationu cratia, illustre mère et fille du même dieu, Daksa,
directement cet aspect du culte. Dédicace d'une personnification de l'Énergie créatrice, l'un des nouveaux
de ces maires dont, au Ier siècle, la ferveur Àditya que les Indiens védiques adjoignirent au
frappait encore Cicéron, à une déesse-mère, couple, d'origine indo-européenne, de Mitra et
accoucheuse et courotrophe, peut-être la déesse- Varuna, portant ainsi jusqu'à huit le nombre de
mère par excellence, puisqu'elle enfante et leurs dieux souverains.
nourrit le plus grand des dieux; dédicace, aussi, à la «D'Aditi Daksa naquit
Fortune Primordiale, fille de Jupiter: et de Daksa Aditi»,
l'inscription d'Orcevia rassemble en elle toute la
dit en effet le Rg Veda, énoncé contradictoire et
complexité, toutes les contradictions, du culte profond, absurde et chargé de sens, qui
unique de la Fortune de Préneste, et cela dès le IIIe
renferme une réponse ambivalente au problème des
siècle.
origines et une théologie totale de la
Force nous est de constater l'échec de ces
souveraineté première, attribuée tantôt à l'une, tantôt à
interprétations dualistes : la Fortune de Préneste
l'autre des deux divinités. Mais Daksa n'est en
était à la fois, dans la même cité, à la même
fait qu'une hypostase, une émanation de Varuna,
époque, la mère et la fille de Jupiter437. Il est secondairement personnifiée en dieu souverain
impossible de résoudre le problème en
et qui, comme principe primordial et générateur
supprimant la contradiction inhérente à Fortuna
du monde, tend à se substituer à lui. Si bien que,
Primigenia. La seule solution qui ait des chances sous le nom de Daksa, c'est en réalité celui de
d'être acceptable doit au contraire valoriser
Varuna, le Souverain védique homologue de
Jupiter, qu'il faudrait lire : c'est lui qu'il faudrait
confronter à Aditi, lui qui, comme le Jupiter de
437 Ce qui n'implique évidemment pas que les deux Préneste, était à la fois le père et le fils de la
généalogies aient été connues à Préneste de toute antiquité, Mère Originelle. Telle est la réponse symbolique
ni qu'elles aient été imaginées à la même époque. Nous que, sous la forme du mythe et de l'énigme,
estimons seulement qu'il fut un temps - au moins depuis le Préneste et l'Inde védique auraient donnée, dans
IIIe siècle, qui, pour toutes les données relatives au culte et les mêmes termes, au problème de l'Être
au sanctuaire, est notre terminus a quo - à partir duquel elles
primordial, ancêtre des dieux et du cosmos, avec
existèrent conjointement et où leur opposition, par suite,
devait être mystérieuse, sans doute, mais chargée de lequel le Dieu et la Déesse, la Grande Mère et le
signification pour les adorateurs et surtout pour le clergé de détenteur de la souveraineté, Fortuna et Aditi,
Fortuna Primigenia. (Cf. les termes dans lesquels Frazer, The Jupiter et Daksa, avaient vocation égale, et
Fasti of Ovid, Londres, 1929, III, p. 257-260, conclut son rivale, à s'identifier. Entre les deux, ni Préneste
examen des problèmes relatifs au culte prénestin, lorsqu'il
considère sagement que la contradiction ne devait pas
embarrasser les habitants de la cité : « They probably
accepted it as one of the mysteries of their faith. After all, the
principle credo quia impossibile est is much older than 438 Déesses latines, p. 89-98; cf. Rei. rom. arch., p. 71 et
Christianity»). 339.
98 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA)

ni l'Inde ne choisissent; mais, plutôt que d'élire Pourtant, ce n'est pas sans inquiétude que nous
l'un aux dépens de l'autre, elles les englobent voyons, au premier rang des dieux souverains,
tous deux dans la même formulation dialectique. doté d'un riche mythe cosmogonique et à égalité
Ainsi, en effet, conclut G. Dumézil : « A la avec le Jupiter latin, se pousser, aux lieu et place
question « Qui, de la Primordiale et du Souverain, est de Varuna, Daksa qui, nouvellement promu
le véritable premier?» ou «Qui, de la première parmi les Àditya, ne serait qu'une création
mère et du père universel, a mis l'autre au récente, une notion abstraite que la réflexion
monde?», la solution latine, comme la védique, théologique indienne aurait érigée en divinité :
était : « L'un ou l'autre, selon le point de vue », et «un Âditya artificiel, mais d'avenir», comme le
c'est cette solution qu'enveloppait l'énoncé énig- reconnaît lui-même G. Dumézil. Mais le biais
matique ». Après l'hypothèse étrusque, après par lequel cette innovation védique parvient à
l'hypothèse grecque, c'est donc vers l'hypothèse s'insérer dans la reconstitution de la religion
d'une Fortuna indo-européenne qu'on semble indo-européenne que tente l'auteur, ne nous
s'orienter. paraît pas moins sujet à caution. Car est-on en
Thèse profondément neuve, par l'unité dans droit de restituer cet «état indien prévédique»
laquelle elle restaure le culte prénestin, et où, dans l'hymne cité du Rg Veda qui est la pièce
infiniment séduisante, tant par l'ampleur maîtresse de la démonstration et la preuve
métaphysique de ses vues que par les rapprochements, unique sur laquelle elle se fonde, il faudrait
menés avec la virtuosité coutumière à l'auteur, remplacer le nom de Daksa par celui de Varuna,
entre domaines de même descendance devenu à son tour, comme le Jupiter prénestin, à
indoeuropéenne. Pour la première fois, une la fois père et fils d'Aditi? Que penser d'une
hypothèse est proposée qui n'écartèle pas solution où l'hypothèse de travail, loin d'être
arbitrairement le faisceau de documents, d'égale valeur, soutenue par des faits incontestés, ne peut
qui nous font connaître le culte conservateur et s'appuyer que sur une hypothèse nouvelle, sur la
immuable de la Fortune de Préneste. Pour la substitution d'un dieu à un autre, bref, sur la
première fois, une analyse en est donnée qui ne reconstitution arbitraire d'un état prévédique
rejette pas les contradictions inhérentes à la que rien ne peut confirmer? Cet enchaînement
religion prénestine sur le hasard, ou sur le d'hypothèses nous paraît bien fragile. En fait, un
contresens, fût-il volontaire, mais qui tente d'en tel système d'équivalences qui, au parallèle
rendre compte en fonction d'une doctrine classique et reconnu de Jupiter et de Varuna,
théologique fermement élaborée. Les implications substitue celui, sans précédent, de Jupiter et de
générales de la thèse, la persistance de l'héritage Daksa, rappelle trop la méthode de F. Altheim et
mythique indo-européen et l'existence, ou la le glissement qu'il opérait de Zeus à Sosipolis et
survivance, d'une théogonie dans une cité latine à Ploutos enfant pour que nous puissions
soustraite à l'aridité de la religion romaine l'admettre comme légitime.
pontificale, la qualité de la pensée et l'habileté Le parallèle proposé entre Fortuna et Aditi
intellectuelle des Latins à mettre en œuvre, dès a-t-il des chances d'être plus solide? Si les
une haute époque, de véritables concepts, sont indianistes interprètent de façons fort diverses
suffisamment étayées par l'ensemble de l'œuvre son nom et sa personnalité religieuse, il est un
de G. Dumézil pour qu'on nous dispense d'y trait fondamental sur lequel tous se rejoignent :
insister. Nous voudrions cependant poursuivre «Aditi est la mère», elle «est une Grande
son enquête sur deux points particuliers : le Mère»439. Déesse-mère «non liée» (tel serait le
double parallèle proposé entre Jupiter et Daksa,
Fortuna et Aditi, peut-il être soutenu jusqu'au 439 La première de ces définitions étant d'A. Bergaigne, La
bout? et l'explication qui en découle éclaire- religion védique, Paris, III, 1883, p. 93, la seconde de J. Gon-
t-elle tous les caractères de Fortuna Primigenia, da, Les religions de l'Inde, I: Védisme et hindouisme ancien,
et la totalité de sa théologie? trad, fr., Paris, 1962, p. 104-106, à qui nous renvoyons pour
Il y aurait de la présomption, pour qui n'est une analyse plus complète de la déesse et pour les
pas indianiste, à spéculer sur la nature profonde interprétations contradictoires qui ont été proposées de son nom,
la meilleure étant, semble-t-il, celle qui voit en elle «die
de Daksa et d'Aditi et à prétendre reconstituer Ungebundenheit», la personnification des concepts d'«
l'évolution historique de la religion védique. indéterminé», de «liberté», etc.
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 99

sens de son nom), «non limitée», qui, échappant déesse oraculaire441. Ne donner qu'une
à toutes les déterminations, permet le libre interprétation partielle du culte serait inévitablement le
épanouissement de la fécondité et de la vie; trahir et notre but, contrairement à nos
comme Fortuna Primigenia, sans doute, mais devanciers, est d'en rechercher une explication
aussi comme tant d'autres déesses! Quant au globale. La Fortune de Préneste est à la fois la mère
reste, le caractère, non seulement de Mère, mais et la fille de Jupiter; elle préside à la fois au
de mère et fille du même dieu, fondamental pour mystère de la fécondité et à celui de l'avenir, à la
la Fortune de Préneste, semble n'être chez elle distribution des naissances et des conditions
qu'occasionnel et nous y verrions, non point une humaines, et à celle des sorts qui permettent de
réalité cultuelle authentique et permanente, une les prévoir. Ces deux généalogies antagonistes
constante, comme l'est la généalogie officielle de sont liées; ou plutôt, si la première se suffit à
Fortuna louis puer Primigenia, mais l'expression elle-même, la seconde ne s'entend que par
éphémère et imagée d'un poète, qui cherche à rapport à elle. Ces deux fonctions sont conjointes;
traduire les virtualités panthéistes de sa nature, ou plutôt, elles ne sont que deux spécialisations
à évoquer tous les possibles, tous les rôles que d'une même fonction divine primitive et
peut, jusqu'à l'absurde ou à l'infini, assumer indifférenciée. Ce qui n'implique nullement que la
simultanément une Grande Mère, religion de Préneste ait été figée dans un
inépuisablement et universellement féconde4?0. Nous immobilisme séculaire. Au contraire : ce que nous
croyons donc voir s'évanouir le double parallèle avons vu du fonctionnement de l'oracle et de
dessiné par G. Dumézil : le Jupiter latin n'est pas l'organisation même du sanctuaire, depuis la
l'homologue du Daksa védique, Aditi ne grotte initiale jusqu'aux multiples temples de la
correspond pas à la Fortune de Préneste et n'éclaire en fin de la République, depuis les sorts et le
rien sa nature. sacerdoce élémentaires qu'on peut poser à ses
De plus, et ceci nous ramène sur le terrain commencements jusqu'aux prêtres spécialisés en
plus solide des faits exclusivement latins, la exercice sous l'Empire, montre en effet que, loin
fonction maternelle d'Aditi ne répond qu'à une d'avoir été, dès l'origine, constituée dans un état
partie des attributions de Fortuna et, si vaste définitif, elle n'a cessé, au cours d'une longue
soit-elle, ce serait artificiellement morceler la période de formation, d'évoluer dans le sens
personnalité singulièrement complexe de la d'une complexité croissante et n'a jamais perdu
déesse prénestine que d'en isoler cet aspect de sa plasticité.
pour l'éclairer, et lui seul, par la comparaison Si bien que la méthode elle-même doit se
avec l'Inde. Fortuna Primigenia n'est pas plier au caractère mouvant du culte : toute
seulement une déesse-mère primordiale, elle est aussi recherche sur Fortuna Primigenia nous semble
déesse des sorts, elle connaît l'avenir et le révèle devoir être menée selon des perspectives
aux hommes, à moins qu'elle ne le crée elle- rigoureusement historiques et tenir le plus grand
même. Aussi ne saurions-nous voir en elle d'une compte des conditions locales de son
part une déesse de la fécondité, d'autre part une élaboration. Histoire et structure ne sont pas
incompatibles. L'évolution continue que nous
percevons au sein du sanctuaire nous incite à poser,
tout au moins comme hypothèse de travail, que
440 Ainsi dans l'hymne célèbre du Rg Veda, 1, 89, 10, que les autres données de la religion prénestine, la
cite également G. Dumézil : « Aditi est le ciel, Aditi est
l'atmosphère. Aditi est la mère, elle est le père, elle est le fils.
Aditi est tous les dieux, les cinq races. Aditi est ce qui est né,
Aditi est ce qui doit naître », dont on ne saurait, en raison de 441 Comme y semble enclin G. Dumézil, quand il
la généralité de ses formules, donner une interprétation s'interroge, op. cit., p. 97, sur le supplément de fonction que
théogonique. Mais la relation contradictoire, posée Fortuna présente par rapport à Aditi: innovation propre à
nommément entre Daksa et Aditi, loin de pouvoir être prise dans un Préneste? ou conservation d'un «théologème latin»? la
sens littéral, n'a-t-elle pas la même valeur symbolique et question lui paraît insoluble. Mais une formule telle que
n'est-elle pas, elle aussi, à mettre au compte de ce que celle-ci, «à Préneste, la distributrice des sorts a été identifiée
G. Dumézil appelle des «flottements panthéistiques», avec la déesse primordiale, mère de Jupiter», opère bien
produits par « le jeu enthousiaste et verbal des poètes » (Déesses dans la personnalité divine de Fortuna une scission qui ne
latines, p. 92)2 correspond pas aux réalités de la religion prénestine.
100 LA FORTUNE DE PRÉNESTE: «FORTVNA PRIMIGENIA«

maternité divine de Fortuna Primigenia, son disiecta d'un mythe considérable», analogue au
mythe et sa théologie de déesse Primordiale, ont mythe scandinave du frêne Yggdrasill, de l'Arbre
pu, elles aussi, se modifier au cours des âges, et Cosmique qui supporte l'univers, dont les
de la même façon : par un insensible processus feuil es ruissellent d'un miel qui semble être la
d'adaptation qui renouvelle des données boisson des dieux, et au pied duquel jaillit la
primitives, les modernise, les parachève et les source du destin et de la connaissance, la source
approfondit, sans pour autant cesser d'être fidèle aux de Mimir à laquelle Odhinn laissa un œil en gage
origines du culte et à son esprit premier. Aussi de sa science surnaturelle, ou, autre variante, la
est-ce dans cette totalité, dans l'unité fontaine d'Urd, l'une des déesses de la fatalité,
fondamentale qui donne leur sens à ces multiples les Nornes, de laquelle quiconque y boit reçoit
concepts, dissociés par l'analyse, et dont le jeu révélation de l'avenir444? Un tel rapprochement,
réciproque a pu se modifier au fil du temps, que s'il était justifié, confirmerait puissamment la
nous apparaîtra la véritable nature de Fortuna thèse de l'origine indo-européenne de Fortuna
et que nous pourrons trouver la solution des Primigenia, dont la double généalogie, déjà,
problèmes qu'elle suscite. Ce n'est qu'en tenant pouvait être comparée à celle de la déesse
compte de cette double exigence, et de la védique Aditi.
nécessaire conjonction de la permanence et de De fait, il existe, entre les deux récits,
l'évolution, que nous pourrons, croyons-nous, d'incontestables affinités : le rôle majeur de l'Arbre
rendre compte de ses contradictions sacré, microcosme et «centre» du monde; le
théologiques et élucider le mystère de ses origines, au prodige du miel; la présence du dieu souverain
double sens du terme, en déterminant la et omniscient, du Jupiter italique et des sorts de
provenance de son culte, ainsi que de sa mythologie, chêne à Préneste, et celle, parallèle, de son
et en reconstituant les étapes chronologiques de homologue germanique, Odhinn, qui découvrit
leur formation. les runes, ces signes magiques gravés sur la
pierre ou le bois, comme l'étaient les priscarum
litterarum notae de Préneste, après une initiation
Il n'est pas inutile, pour ce faire, de revenir mystique plus stupéfiante encore que le miracle
aux données mêmes de la tradition locale, telles opéré par Numerius Suffustius445. Mais, si loin
qu'elles étaient conservées par les Praenestino- que nous soyons de tout connaître des traditions
rum monumenta et que Cicéron s'en est fait mythiques de Préneste - nous ignorons, par
l'interprète dans le De diuinatione442. Elles exemple, si le mythe de l'invention des sorts s'y
affirmaient, on s'en souvient, l'origine miraculeuse doublait d'un récit développé des enfances de
des sorts, qui jaillirent du rocher sous les coups Jupiter, ou si Caeculus, le fils de Vulcain qui
de Numerius Suffustius, sous la forme de offre tant de ressemblances avec Servius Tullius,
tablettes de chêne gravées de caractères anciens, et qui était le fondateur légendaire de la ville,
lorsque ce noble personnage de la ville, bravant intervenait dans le mythe cultuel de Fortuna -, il
les railleries de ses concitoyens, se fut enfin
résolu à obéir aux songes répétés qui lui en
intimaient l'ordre. Mais ce prodige, qui se
produisit dans la grotte sainte, le locus saeptus 444 Sur Yggdrasill : E. Tonnelat, La religion des Germains,
dans Les religions des Celtes, des Germains et des anciens
religiose, lieu primitif du culte de Fortuna, ne fut Slaves (en collaboration avec J. Vendryes et B. O. Unbe-
point le seul. A la même époque, là où devait gaun), coll. Mana, 2, III, Paris, 1948, p. 379-381; M. Eliade,
plus tard s'élever le temple de Fortuna, l'on vit Traité d'histoire des religions, p. 238 sq.; R. L. M. Derolez, Les
du miel couler d'un olivier dont le bois servit, dieux et la religion des Germains, p. 221-223.
par la suite, à faire l'arca, le coffre où furent 445 Après une « passion » de neuf jours et neuf nuits,
durant laquelle, blessé par une lance et sacrifié à lui-même, il
déposés les sorts. Tel est, en substance, le récit resta suspendu à l'Arbre du Monde, il vit sous lui, sur le sol,
étiologique que rapporte Cicéron. Faut-il y voir, les runes qui, comme à Préneste les sortes jaillies du rocher,
comme y a songé G. Dumézil443, «les membra s'étaient révélées à son appel; et il tomba à terre.
Réminiscence païenne de la passion du Christ? ou transposition
mythique d'un rituel d'initiation? Cf. E. Tonnelat, op. cit.,
442 Supra, p. 9 et n. 33. p. 364; et R. L. M. Derolez, op. cit., p. 77 sq., qui reproduit la
443 Op. cit., p. 86, n. 1. source scandinave de ce mystérieux récit.
ORIGINES ET SIGNIFICATION DU CULTE 101

existe entre le mythe de Préneste et celui du de la révélation divine, que nous connaissons
frêne Yggdrasill au moins deux différences réd- encore aujourd'hui sous le nom d'Antro delle
hibitoires. Si le second a une ampleur Sorti, et dont le caractère naturel, si «embellie»
universelle que n'a pas le premier, puisque les racines qu'elle ait été par la suite, fut toujours
d'Yggdrasill plongent au cœur de la terre et que pieusement conservé par les anciens, aussi bien que
ses branches géantes, peuplées d'animaux dans la seconde grotte que, à son imitation, ils
fabuleux, s'élèvent dans les hauteurs du ciel, si, de aménagèrent au fond de la Fortunae aedes, dans
surcroît, il est lié à tous les dieux qui tiennent cette abside humide et couverte de rocailles qui
conseil à son pied, aux bords de la fontaine signifie comme une volonté permanente de
d'Urd, rien, en revanche, ne le rattache au culte retour aux origines telluriques du culte. On sait
effectif d'une déesse-mère oraculaire qui puisse en outre que chaque peuple, en fonction des
rappeler Fortuna. D'autre part, si nous y conditions particulières de son climat et de son
retrouvons la ou même les sources filtrant des grottes sol, tend à identifier l'Arbre sacré, mythique et
prénestines, rien, précisément, ne lui associe le symbolique, avec une espèce végétale
rocher et la grotte qui, à Préneste, sont le centre déterminée et bien réelle : l'açvatha (le figuier des
même du culte et de la légende. Les pagodes, ficus religiosa) pour les Indiens, le
ressemblances indéniables, mais assez lâches, de l'un à palmier-dattier pour les Mesopotamiens, etc.447.
l'autre; la parenté de la légende prénestine avec Or, dans ce phénomène qu'il faut bien appeler
d'autres thèmes mythiques, attestés dans des de personnalisation, au frêne nordique comme
domaines géographiques très divers, permettent Yggdrasill, ou à toute autre espèce qui eût
d'écarter tout rapprochement direct entre les rappelé leurs origines indo-européennes et
deux mythes. Nous lisons, dans le récit de continentales, les Latins de Préneste ont préféré
Préneste et la légende germanique, deux deux arbres qui expriment non seulement leur
variantes distinctes d'un même schéma mythique appartenance à un milieu spécifiquement
originel, celui de l'Arbre du Monde, qui est aussi méditerranéen, mais encore des traditions locales qui
l'Arbre de Vie446 et l'Arbre de Science. Mais, de faisaient la fierté de leur ville, à savoir le chêne
cette parenté de structure, l'on ne saurait et l'olivier.
conclure à une filiation commune et, sur la seule foi Le chêne, sans doute, est l'arbre prophétique
d'un rapprochement germanique, attribuer au de Jupiter, et c'est en tant que tel qu'il peut
mythe de Préneste une ori