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Richard Price
Les Premiers Temps. La conception de l’histoire des Marrons saamaka.
Trad. de l’anglais (États-Unis) par Michèle Baj Strobel.
La Roque d’Anthéron, Vents d’ailleurs, 2013, 299 p., bibl., fig., ill., cartes.

L ES PREMIERS TEMPS est un objet et une


expérience à part dans le paysage éditorial
pour travailler sur les plantations de canne
à sucre, ou de café, et dans les exploitations
académique. De ce fait, la discussion parfois forestières qu’ils ont rapidement fuies, indi-
critique que l’on peut en faire est d’abord la viduellement, par petits groupes ou lors de
preuve de l’intérêt et des questionnements grandes rébellions collectives. Ils menèrent
renouvelés que suscite pareille publication. dès lors ce que Price appelle (p. 13) une
Depuis la quarantaine d’années qui « guerre de libération » (succession de raids
séparent le présent ouvrage de la première contre les plantations, représailles et
édition de An Anthropological Approach « chasses aux Marrons » organisées par les
to the African-American Past. A Caribbean colons), qui perdura pendant plusieurs
Perspective, co-signé avec Sidney Mintz en générations. En 1762, les Saamaka signè-
1976 1, Richard Price s’est imposé comme rent un traité de paix avec les autorités,
une référence incontournable des débats conquérant ainsi leur liberté un siècle avant
anthropologiques concernant les cultures l’émancipation officielle des esclaves du
nées de l’esclavage. Le principal terrain de Suriname. C’est cette période (1685-1762)
cet auteur prolifique est la société saamaka, que couvre l’ouvrage.
établie dans la forêt amazonienne du Les Premiers Temps s’inscrivent dans la
Suriname et dont Price a présenté et analysé continuité des travaux de Price. La première
de précieuses données ethnographiques édition en anglais date de 1983 et la
compilées au long de nombreux séjours présente (seconde) édition française est
dans les années 1960-1970. Richard Price sortie la même année qu’une autre en
s’étant ensuite engagé comme témoin, langue saamaka 2. L’événement de cette
COMPTES RENDUS

expert et défenseur des Saamaka auprès dernière édition interroge sans détour le
des institutions internationales et contre rôle et l’éthique de l’anthropologue. Ce
les autorités du Suriname, ce terrain s’est, premier livre publié en langue saamaka pro-
depuis les années 1980, déplacé en Guyane pose, en effet, la mise par écrit de récits
française où ont migré de nombreux fondateurs, historiques et mythiques, d’une
Saamaka. société dont l’histoire non seulement se
Avec une population estimée aujourd’hui transmet par l’oral, mais fait l’objet de
à 90 000 personnes, les Saamaka sont les nombreux tabous et secrets liés au contexte
descendants des Marrons, esclaves déportés de l’esclavage qui muselle toujours la parole
sur le sol américain à la fin du XVIIe siècle et le passé (Silencing the Past, dirait

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Trouillot 3). Même si l’auteur – qui assume de la parole, de l’histoire, de la mémoire et


par ailleurs parfaitement ses stratégies de la transmission dans la société saamaka.
2
narratives – respecte les nombreuses versions Non seulement la connaissance encyclopé-
d’un événement (au sein d’un même clan dique des archives dont Price fait preuve
ou entre différents clans saamaka), sa n’empêche pas la frustration – si elle permet
démarche ne saurait empêcher la probable d’illustrer le processus de sélection à l’œuvre
réification de la mémoire saamaka via cette dans le récit (et la mémoire) saamaka, elle
publication. Price explique que les revendi- souligne aussi la dimension fragmentaire
cations politiques actuelles des Saamaka et subjective des textes coloniaux –, mais
se fondent sur les informations contenues surtout, les récits saamaka élaborent une
dans ce livre, dont ils ont acheté 3000 conception de l’histoire (autant qu’ils en
exemplaires avec les indemnités obtenues, témoignent) particulièrement fascinante
en 2007, à l’issue du jugement rendu en qu’il est, à mon sens, dommage de juger
leur faveur par la Cour interaméricaine des à l’aune de la dichotomie « vérité/non-
droits de l’homme contre le gouvernement vérité ».
du Suriname qui, malgré la fin de la guerre La conception linéaire du temps partagée
civile en 1992, continuait et continue par les Saamaka et les historiens occiden-
encore de menacer leurs territoires. taux justifie la présentation séquentielle des
Par ailleurs, l’ouvrage se fait l’écho des fragments de récit telle qu’elle est proposée
débats et critiques actuels autour du ici (« Les années héroïques – 1685-1748 »,
discours ethnographique et de sa « mise « Vers la liberté – 1749-1759 », « Libres
en écriture ». Price a fait le choix ici d’une enfin – 1760-1762 »). Mais, il existe
présentation originale, en séparant hori- d’autres dimensions dans les conceptions
zontalement les pages en deux parties : la saamaka, et non occidentales, de l’histoire
partie haute est réservée aux fragments de et de sa transmission qui rappellent davan-
récits saamaka (plus de deux cents en tout, tage encore des caractéristiques communes
longs de quelques lignes à plusieurs à la pensée créole en général. Dans un
paragraphes, avec pour chacun le nom autre contexte, la Martinique, Christine
de l’interlocuteur, la date et, parfois, les Chivallon a par exemple très efficacement
conditions de collecte) ; celle du bas (avec discuté de cette élaboration de la mémoire
une typographie différente) est réservée à dans les sociétés issues de l’esclavage, et des
l’analyse et à la contextualisation des enjeux de contre-pouvoir qui s’y nouent 4.
matériaux présentés. Si l’on se félicite du Richard Price aborde ce même lien entre
souci de l’auteur d’avoir cherché à préserver connaissance saamaka et pouvoir (« celui
le texte saamaka de trop d’interférences d’exercer un certain contrôle sur les caprices
(p. 75), on n’est pas toujours convaincu par d’un présent imprévisible », écrit-il en des
cette seconde partie. Certes, l’inscription de termes un peu vagues, p. 21), pour justifier
cet ouvrage dans une œuvre personnelle pourquoi la première doit être préservée par
plus vaste imposait quelques rappels le secret de toute transmission totale. C’est,
d’informations présentées et discutées en effet, toute une stratégie de rétention
ailleurs. En revanche, la confrontation volontaire de données, de ruses, de détours,
systématique de l’information locale avec d’ellipses, de digressions, de versions contra-
des sources écrites contemporaines est dictoires, de substitution d’un nom par un
ambiguë, donnant parfois l’impression de autre, de falsifications qui construit cette
vouloir « vérifier » l’authenticité du récit mémoire foisonnante et parfois obscure. La
saamaka. Plutôt que de chercher à « brosser mémoire saamaka contenue dans le livre est
un tableau de “ce qui est réellement la compilation des témoignages de plusieurs
arrivé” » (p. 73), on aurait préféré que l’au- interlocuteurs ayant longtemps refusé de
teur approfondisse la discussion sur le statut parler à Price des « Premiers Temps ». Ces

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experts en mémoire collective, que Price ancêtres d’un clan saamaka, ils sont ceux
compare aux historiens occidentaux sans qui connaissent la forêt – à l’inverse de
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vraiment convaincre, ne constituent aucun Marrons dont on raconte le premier canot
corps institutionnalisé. On les compte sur rudimentaire –, ceux à qui on vole des
les doigts de la main dans chaque clan femmes et ceux qui, comme les esclaves
saamaka et, même, « la plupart des anciens d’ailleurs, guident le Blanc dans la chasse
[…] ne savent que très peu de chose sur leur aux Marrons). Avec la révélation de ces
histoire d’avant 1762 » (p. 55). En outre, « Premiers Temps », les Saamaka racontent
il est nécessaire de bien connaître les autres donc la « genèse de leur propre culture »
ouvrages de l’auteur, si l’on veut resituer (p. 17) et le processus de fondation de leur
la place de ces experts individuels et com- identité collective.
prendre l’importance de ce savoir tabou C’est cette richesse du « texte » saamaka
dans le quotidien de la société saamaka. combinée à la réflexion théorique et à la
Les fragments de récits choisis évoquent fascinante expérience d’écriture qui doivent
souvent des mythes fondateurs. Ils parlent inciter à découvrir ce livre étonnant et, dans
de personnages, de lieux et d’événements la foulée, à (re)découvrir le reste de l’œuvre
qui dessinent un territoire autant qu’une stimulante de Richard Price.
histoire saamaka. Les premiers tissent des
généalogies (des alliances avec l’« autre », des Mathieu Claveyrolas
trahisons, des replis sur soi liés à l’inceste).
Au-delà du souci d’établir une topographie 1. Sidney W. Mintz & Richard Price, An
et une chronologie fidèles, l’énumération Anthropological Approach to the Afro-American Past.
A Caribbean Perspective, Philadelphia, Institute for
des lieux illustre le processus évolutif the Study of Human Issues, 1976. Réédité en 1992
(notamment via les migrations) d’appro- sous le titre The Birth of African-American Culture.
priation du nouvel environnement, de la An Anthropological Perspective (Boston, Beacon
« découverte » des criques aux revendi- Press).
2. Cf. Richard Price, First-Time. The Historical
cations territoriales d’aujourd’hui, en Vision of an Afro-American People, Baltimore, Johns
passant par l’instauration de droits fonciers Hopkins University Press, 1983 ; et Fesiten [édition
en fonction des clans. Les événements en Saramaccan], La Roque-d’Anthéron, Vents
relatés renvoient à des conflits interclaniques d’ailleurs, 2013.
ou avec des non-Saamaka (Blancs, Créoles, 3. Cf. Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past.
Power and the Production of History, Boston, Beacon
Amérindiens), à la création d’une légitimité Press, 1995.
politique et à sa transmission. Les thèmes 4. Cf. Christine Chivallon, L’Esclavage, du souvenir
qui parcourent les récits saamaka s’inscrivent à la mémoire. Contribution à une anthropologie de la
ainsi dans les débats anthropologiques Caraïbe, Paris, Karthala-CIRESC, 2012. Voir aussi,
cruciaux du monde créole, notamment sur dans le présent numéro, l’À propos de Bogumil
Jewsiewicki consacré à cet ouvrage (pp. 000-000).
la question du rôle de l’Afrique, de l’insti-
tution plantationnaire et de l’esclavage
– entre rupture et continuité – dans
l’élaboration des cultures créoles. On
retrouve également dans ces récits l’en-
semble des questionnements que soulève
COMPTES RENDUS

le cas saamaka : en particulier, comment


créer une culture sans ancrage originel ?
Reviennent en leitmotiv la relation (sans
romantisme, p. 185) à ceux qui sont restés
esclaves, la méfiance envers leurs descen-
dants créoles et la perception ambiguë des
Amérindiens (à la fois leurs alliés, voire les

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