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LES ENFANTS D’Yishmaël

L’ITINIRAIRE DES JUIFS D’AFRIQUE DU NORD, du Moyen-Âge à nos jours.

Denis Cohen Tannoudji , normalien et agrégé de physique, est aussi Vice-Président de la Société
d'Histoire des Juifs de Tunisie . L’auteur a voulu de par son nom patronymique et de sa fonction
historiographique, retracer l’itinéraire des juifs d’Afrique du Nord du Moyen âge à nos jours .
D’après lui, cette historiographie communautaire séfarade est loin d’être aussi riche que l’on
pense. A partir d’archives familiales, associatives et publiques ce livre retrace la saga familiale des
Cohen-Tannoudji : une famille d’origine espagnole arrivée, comme son nom l’indique, de Tanger
après 1471 , et reconnue par son parcours emblématique de la modernité. L’auteur à travers « les
enfants d’Yishmaël », nous initie à ce voyage historiographique dans une profondeur vivante et
inédite.
Ecrit par Lamia KAGHAT

Parlez-nous de votre nouveau livre , les « enfants d’Yishmael »


Ce livre est avant tout une démarche personnelle qui a commencé il y a 15 ans. Je ne suis pas historien à
la base mais physicien mais j'ai toujours été intéressé par l'histoire de mes origines ;or à part une grande
fierté de s'appeler Cohen-Tannoudji nous ne savions pas grand chose de nos ancêtres. Ce livre est donc la
découverte de l'histoire d’une famille juive maghrébine et ce sur une période de six siècles.
Comment avez-vous orientez votre travail d’écriture ? Pourquoi avoir choisit de commencer votre
travail à travers l’étude des documents littéraires et rabbiniques de la famille Cohen-Tannoudji ?
Pour réaliser ce livre , j’ai mis en avant un paradoxe : l'histoire et la littérature rabbinique. L’histoire du
peuple juif s'est écrite récemment, au XIX siècle avec la rencontre du judaïse et le mouvement des
Lumières. Pourtant, les Juifs avaient inventé le récit historique avec la Bible, mais avec la destruction du
Temple et l'exile, l'écriture de l'histoire ne fut pas la priorité des rabbins, seule la transmission de la
tradition comptait. Avec le mouvement de sécularisation de certains Juifs, certains intellectuels on
cherché à comprendre leur propre histoire. Ils ont donc puisé dans la littérature rabbinique pour écrire
l'histoire du peuple juif. Et mon travail s’est placé exactement dans ce registre là. J'ai retrouvé des livres
hébraïques écrits par mes ancêtres et c'est cela qui m'a permis de reconstituer leur histoire.
Pourquoi avoir centré tout votre travail autour de la famille Cohen-Tannoudji?
J'ai eu beaucoup de chance puisque d’une part, mon patronyme (Le Pontife de Tanger) est unique, et
d’autre part mes ancêtres faisaient partie de l'élite, et ont donc laissé des traces. Il faut savoir qu’il est très
difficile de faire la même chose dans les autres familles : 95% des Juifs étaient des petites gens et n'ont
donc laissé aucune traces écrites.
Est ce que les Cohen du Maroc ou des autres pays du Maghreb relie systématiquement leur nom à
celui des Cohen-Tannoudji?
Non, les Cohen-Tannoudji constitue un tout petit sous-ensemble des personnes qui s'appellent Cohen.
Cohen-Tanoudji est très rare; le nom s'est formé en Sicile au Moyen âge dans une communauté
maghrébine réfugié dans l'Île. Or Cohen n'est pas un nom, c'est un titre (Pontife ou Prête du Temple),
descendant d'Aaron, frère de Moïse. Il y a Cohen (nom très répandu) et Cohen-Tannoudji , ce n’est pas
pareil ! Cohen est d'ailleurs parfois porté au Maroc par des musulmans, qui descendent sans doute de
Juifs convertis à l'islam. En Afrique du Nord, les Cohen ont cherché à se différencié par leur patronyme:
Cohen-Solal, Cohen-Scali, etc. On retrouve des Cohen (et des Lévi) dans toute l'Afrique du Nord, plus
particulièrement à Djerba en Tunisie. Cela est un marqueur patronymique sur leur origines judéennes,
mais pas seulement des Cohen mais tous les juifs d'Afrique du Nord.
Quelle est la relation des Cohen avec l’Islam ou encore les musulmans ?
D'après le relevé des patronymes dans les cimetières juifs maghrébins, le nom Cohen est porté par 5% des
Juifs. A Djerba, ils étaient presque majoritaires au sein de cette communauté juive très pieuse. Au Maroc,
il y a eu des conversions forcées du temps de la dynastie almohade, à la fin du XIIème siècle; c'est
pourquoi le nom est aussi porté de nos jours par des musulmans marocains. Les Cohen marocains juifs
sont aujourd'hui en France, au Canada et en Israël.
En quoi l'Histoire des Cohen -Tannoudji peut-elle apporter quelque chose de plus quant à la
mémoire collective des Cohen que vous avez cité , par exemple?
Premièrement , c'est une présence très ancienne : une partie des Juifs étaient déjà du temps des Romains
Deuxièmement, une autre vague d'immigration juive a accompagné la conquête arabe et ceux de
Babylonie sont venus au Maghreb et en Andalousie.
Troisièmement, après la période faste des Omeyyades, les Almohades, en 1147, ont mis fin à cet âge d'or.
beaucoup de juifs et de Chrétiens maghrébins sont parties en Castille et en Sicile chrétienne ou en Egypte
ayyubide.
Ce livre est-ce plus la saga d'une famille juive séfarade importante, ou est -ce un essai
historiographique des juifs d'Afrique du Nord?
les deux. En fait, j'utilise le récit des Cohen-Tannoudji pour illustrer l'histoire des Juifs d'Afrique du nord.
Le nom Cohen-Tannoudji s'est formé en Sicile. Devenue aragonaise puis espagnole, les Cohen-Tannoudji
seront expulsé par Isabelle la catholique en 1492, comme ceux d'Espagne ,après la Sicile, les Cohen-
Tannoudji se sont réfugiés à Tunis Mais Charles Quint les fait fuir en 1535 et se réfugient au Caire .Là
mon ancêtre Yishmaël Cohen -Tannoudji écrit un livre qu'il publier en Italie à Ferrare
Pourquoi cette approche ?
Ceci pour rendre l’histoire plus vivante et cela permet aussi d'incarner l'histoire.
Que pouvez-vous nous dire des livres historiographiques sur l'histoire des séfarades qui ont existé
jusqu’ a aujourd’hui ?
L’écriture de l'histoire des juifs maghrébins s'est faite tardivement et reste encore moins travaillée que
celles des juifs ashkénazes. Pour la Maroc, il y a eu Haim Zaffrani, pour l'Algérie, André Chouraqui et
benjamin Stora, pour la Tunisie Paul Sebag.
Où se situe, d’après vous, les zones d ombres dans le travail d'Haim Zaffrani que vous avez
essayer de palier à travers votre livre?
Je ne pense pas qu'il des zones d'ombres chez Haïm Zaffrani. J'ai étudié davantage l'Algérie et la Tunisie
que le Maroc. Peut-être que Zaffrani isole trop l'histoire des Juifs du Maroc par rapport aux autres, ceux
de l'Andalousie et de l'Est du Maghreb. En fait, il existe une grand unité historique, mais moins étudiée,
en tant que recherche scientifique : recueil d'archives, interprétations, etc. Cela est aussi la faute des juifs
maghrébins eux mêmes, ils se sont intéressés que tardivement à leur propre histoire.
Lorsque vous dites que « les juifs maghrébins ont mis du temps à s'intéresser à leur histoire »,
comment expliquez-vous cela? Existe-t-il une réelle différence historiographique dans la
communauté juive entre les juifs séfarades et ashkénazes?
Les séfarades sont restés dans leur paradigme culturel et religieux que j'évoqués au début: les rabbins ne
considéraient pas ( et ne considère toujours) pas l'histoire post biblique et pré-messianique comme
quelque chose d'important. Les Juifs maghrébins se sont "sécularisés" plus tardivement que dans le
monde ashkénaze. La conscience historique de soi est propre à la sécularisation, C'est une identité
substitutive à la Foi.
Pourquoi êtes vous remonter jusqu’au XIème siècle dans l’histoire des séfarades et pas avant ?
Jusqu'au XVI siècle cela s’est fait de façon certaine, jusqu'au XII siècle de façon spéculative, et sinon pas
de traces des Cohen-Tannoudji avant cette période !
En quoi pouvez-vous donner une légitimé à vos sources documentaires dans des archives que vous
avez utilisées ,alors que celles-ci sont anonymes ?
Le propre de la démarche historique, c'est d'éviter de faire des anachronismes. Il faut donc aller chercher
des sources écrites plutôt que faire appel à la mémoire des personnes vivantes. C'est ce qui différencie
l’histoire de la mémoire. Mais je ne suis pas à l'abris de mauvaises interprétations,. Il faut toujours rester
prudent. Je ne fais que contextualiser des sources écrites qui ne parlent d'histoire qu'indirectement
Pourquoi avoir choisit des archives anonymes comme support de travail?
Il n'y a rien de mieux pour évoquer le XVI siècle qu'un livre écrit au XVI siècle. Et dans ce contexte là,
les archives sont forcément anonymes. De plus, parler d'un récit familial incarne l'histoire, c'est en cela
que je parle d'archives anonymes. Pour se faire, j’ai utilisé les archives de l'Alliance israélite universelle,
les archives nationales tunisiennes, les archives de la France d'outre mer, les archives de l'institut Ben ZVi
à Jérusalem, ou encore celles du Quai d'Orsay .
A travers ce livre, ressentez-vous le devoir de refaire l’histoire des juifs d’Afrique du nord ou juste
remodeler la perception de la mémoire collective de cette communauté ?
Ce serait plus un devoir de transmettre, pas forcément de remodeler, mais ce qui est intéressant dans
l'écriture de l'histoire, c'est la nouveauté ; c'est parfois le pouvoir de changer la perception des choses.
En quoi votre livre est-il différent des autres livres historiographiques sur la vie des séfarades? où
est le plus?
Le plus, est la profondeur historique grâce à un marqueur patronymique. Il éclaire aussi des périodes peu
connues comme la période arabo-ottomane et, apporte un « œil neuf » sur la période coloniale française.
Votre position en tant que vice-président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie (SHJT)
fausse- t- elle votre approche subjective de nom ; ou, au contraire vous a-t-elle conforté au mieux
dans la réalisation de ce livre ?
La SHJT a été pour moi d'une grande aide d'un point de vue académique, d'accès aux archives, de
conseils bibliographiques. La SHJT regroupe des chercheurs français, tunisiens, israéliens, américains,
juifs, musulmans, chrétiens, athées... On a aussi rassemblé en novembre 2008 des chercheurs algériens et
marocains pour un colloque à la Sorbonne à Paris sur l'histoire des Juifs maghrébins durant la période
coloniale française.
Pensez-vous qu'un étranger à cette communauté juive et séfarade à la fois, aurait très bien pu être
l'auteur de ce livre?
C’est une question difficile ! Sans doute oui, mais pour mon essai, il y avait une motivation toute
personnelle car je porte ce nom. J’'ai essayé d'écrire cet essai avec beaucoup de recul et de jugement
scientifique mais je suis de toute façon un peu juge et partie dans l’écriture de ce livre.
Ce livre est-ce une continuité de votre livre paru en 2007 « Entre Orient et Occident. Juifs et
musulmans en Tunisie » ?
Oui tout à fait. Ce dernier livre collectif est un recueil de communications données à un colloque, en
Sorbonne aussi, en avril 2003, sur la période pré-coloniale en Tunisie, en comparant les destinées
parallèles et croisées des juifs et des Musulmans.
La SHJT est vraiment un lieu unique et précieux pour le dialogue judéo-musulman, qui place d'ailleurs ce
dialogue non pas sur la religion mais sur l'histoire partagée.
A travers votre intérêt pour la mémoire relationnelle et générationnelle entre les juifs et les
musulmans, que pensez-vous de l'évolution de ce lien aujourd'hui entre ces deux communautés
religieuses?
On ne va pas se voiler la face, il n'est pas très bon, sans doute pollué par le conflit israélo-arabe. mais il ne
faut pas désespérer. je crois plus sur la compréhension mutuelle sur l'histoire que le rapprochement
religieux. On ne vas demander aux musulmans de récrire le Coran, ni aux Juifs de réécrire la Thora... Par
contre ils faut que chacun connaissent la culture et la religion de l'autre, c'est d'autant plus facile que Juifs
et Musulmans ont beaucoup en commun.
Ou se situe la place des juifs maghrébins, les séfarades, dans la communauté juive en général ?
Sont-ils mis à l'écart parce qu’ils ne partagent pas la même histoire?
Les séfarades se répartissent maintenant entre Israël (60%), la France (30%) et l'Amérique du Nord
(10%). En France et au Canada, il se sont très bien intégrées et ils forment en France 75% de la
communauté juive. Il y a une élite qui contribue à la créativité française (Mon oncle paternel est Prix
Nobel de physique). En Israël, c'est plus compliqué, ils sont arrivés la bas amputés de leurs élites qui sont
allées justement en France et au Canada. Traditionnalistes, Coupés de leur classe dirigeante, ils ont été
marginalisé par l'élite ashkénaze laïque. Ca va mieux maintenant, mais ils n'ont pas rattrapé leur retard
Pourquoi avoir choisit pour titre de votre livre "les enfants d'Yishmael" ?
C'est un jeu de mot car on peut penser que c'est l'histoire d'une famille musulmane. Yishmaël est le
prénom hébraïque du premier ancêtre qui porte le nom Cohen-Tannoudji . Il était grand rabbin d'Egypte.
Le nom s'écrit phonétiquement en hébreu et non Ismaël. Yishmaël signifiant Yishma El, Dieu Entendra.
Enfin, les autres ancêtres qui écrivaient des livres utilisaient souvent des titres
Actuellement, les Cohen-Tannoudji sont-ils plus présents en Tunisie, en Algérie ou au Maroc?
Aujourd’hui , il existe qu'une seule Cohen-Tannoudji au Maghreb : une vielle dame de 90 ans qui habite à
La goulette près de Tunis, évoquant leur descendance.
Etes-vous plus l’enfant d’Yishmael ou celui d’Afrique du Nord ?
Les deux, cela ne s'oppose pas

Propos recueillis par Lamia KAGHAT