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Elisabeth Malamut

À propos de Bessai d'Éphèse


In: Revue des études byzantines, tome 43, 1985. pp. 243-251.

Résumé
REB 43 1985 France p. 243-251
Elisabeth Malamut, "À propos de Bessai d'Ephèse". — Partant de la "Vie de Lazare le Galèsiôtès", qui mentionne un bien-fonds
dit « Bessai » et donné à Lazare par l'empereur Constantin Monomaque, l'auteur corrige la date habituellement attribuée à la
mort du saint (la date réelle est le 7 novembre 1053) et tente de localiser précisément le lieu-dit. II montre ainsi que l'on ne peut
en aucune manière identifier Bessai d'Ephèse à un autre bien-fonds dit « Bessai », qui était situé près d'Ataia et qui fit l'objet d'un
chrysobulle du même empereur en faveur de la Néa Monè de Chios en mai 1054.

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Malamut Elisabeth. À propos de Bessai d'Éphèse. In: Revue des études byzantines, tome 43, 1985. pp. 243-251.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_0766-5598_1985_num_43_1_2177
A propos de Bessai d'Éphèse

Elisabeth MALAMUT

Parmi les fondations de Lazare le Galèsiôtès1, celle du monastère de


Bessai (Βέσσαι)2 mérite quelque attention aussi bien à cause de la chronol
ogie de sa fondation et de son statut particulier que de sa localisation
géographique qui ont entraîné des confusions dans l'historiographie du
monastère.
Il convient en premier lieu de revenir sur la chronologie même de la Vie
de Lazare. Les renseignements fournis dans la Vie sont précis : Lazare est
mort le dimanche 7 novembre, an du monde 6562, indiction 73. Une
certaine inattention de la part des éditeurs a entraîné une erreur que l'on
retrouve communément dans les ouvrages4 : on date en effet généralement
la mort de Lazare de l'année 1054. Or on se trompe d'un an. Le mois de
novembre de l'année byzantine 6562 correspond en effet à l'année 1053 de
notre ère. En 1053 d'ailleurs le 7 novembre tombait bien un dimanche5, ce
qui n'est pas le cas pour l'année 1054. Cette erreur ne serait pas trop grave
si certains auteurs n'avaient rapproché un peu trop hâtivement la diatypôsis

1. Vie de saint Lazare le Galèsiôtès : AASS, nov., III, p. 508-588 (nous renvoyons
ci-dessous aux paragraphes de cet ouvrage cité désormais Vie de Lazare) ; au sujet des
fondations de Lazare, consulter R. Janin, Les églises et les monastères des grands centres
byzantins,
" Paris 1975, p. 241-250.
2. Vie de Lazare, 79, 246.
3. Ibid., 254.
4. Voir ainsi R. Janin, op. cit., p. 246 n. 6.
5. Cette date du 7 novembre est néanmoins en contradiction avec un autre passage de
la Vie où il est mentionné que Lazare est mort le jour de la saint André ( Vie de Lazare,
170), qui tombe le 30 novembre. Ni en 1053, ni en 1054 le 30 novembre ne tombait le
dimanche, ce qui nous incite à retenir comme plus véridique la date du 7 novembre.
Revue des Études byzantines 43. 1985. p. 243-251.
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de Lazare, rédigée huit jours avant sa mort6, donc le 31 octobre 1053, d'un
chrysobulle impérial daté de 10547. Nous reviendrons sur ce dernier
document, mais il importe de savoir dès lors que la diatypôsis de Lazare est
antérieure au chrysobulle de mai 1054 portant sur une donation de mille
modia de blé à partir du bien-fonds dit Bèssai (Βησσαι) près d'Ataia.
Si nous savons précisément à quelle date a été rédigé le règlement des
diverses fondations de Lazare, l'historique du monastère de Bessai avant
cette date n'apparaît pas clairement dans la Vie de Lazare, qui comporte
pourtant de nombreuses mentions de Bessai8. Il est rappelé que Bessai se
trouvait en dehors du mont Galèsios9. Ce dernier était situé au nord
d'Éphèse, sur la rive droite du Caystros et non loin de la mer. Strabon a
indiqué clairement sa localisation en le plaçant près de l'ancienne Colo
phon10. Cette localisation n'est pas corroborée par la Vie même de Lazare,
qui mentionne des toponymes aujourd'hui disparus et qui n'apparaissent
pas dans d'autres sources byzantines". Néanmoins des sources byzantines
tardives12, qui décrivent les mouvements des armées turque et ottomane
pendant la « guerre civile » en 1402-141313, confirment les données de
Strabon : en 1406 Soliman envahit l'Asie, marche sur Pergame, Smyrne et
Mésaulion situé, est-il précisé, à six heures de marche d'Éphèse. Or il y
avait un pont sur le Caystros entre Mésaulion et Éphèse, qui donnait accès
au mont Galèsios14. Quelques années plus tard l'itinéraire suivi par Ciineyd
corrobore cette localisation, puisque « de Nymphae il (Ciineyd) prend tout
droit, puis laisse la route à droite, traverse un ruisseau et arrive à un village
dit Triakonta. Traversant alors les régions maritimes qui bordent le mont
Galèsios, il arrive à Ipsili »15. Or Ipsili est une place maritime bien connue,
située près de l'antique Lébédos16. Il n'est pas inutile de rappeler toutes ces

6. Vie de Lazare, 246.


7. JGR, I, p. 637.
8. Vie de Lazare, 79, 202, 216, 217, 218, 219, 239, 245, 246.
9. Ibid., 245.
10. Strabon, 14.1.27 : H. L. Jones, VI, p. 233.
11. Vie de Lazare, 31 (chôrion de Malpadéa, chôrion de Kèpion), 91-92 (lieu-dit
Komothôn, chôrion Boulgarin ; lieu-dit Targyrou), 209 (Limnai) ; voir à ce sujet C. Foss,
Ephesus after Antiquity, A late Antique, Byzantine and Turkish City, Cambridge 1979,
p. 220, 124, 128, 149.
12. Doukas : Bonn, p. 87, 193-194 ; mentions du mont Galèsios dans Grégoras :
Bonn, I, p. 10717.
13. Voir, à ce sujet, D. E. Pitcher, An historical geography of the Ottoman Empire,
Leiden 1972, p. 58-59 ; C. Foss, op. cit., p. 165-166.
14. Doukas (Bonn, p. 87) : άπό τΐ\ς γέφυρας της προς Γαλήσιον ορός κειμένης διαβας
έν Έφέσω ήλθεν.
15. Doukas : Bonn, p. 193-194.
16. Ibid., p. 192 ; pour les toponymes byzantins, consulter l'ouvrage de W. H. Ramsay,
The Historical Geography ofAsia Minor, Londres 1890. Il reste aujourd'hui de base pour
la géographie historique de l'Asie Mineure byzantine, même s'il contient des erreurs.
À PROPOS DE BESSAI D'ÉPHÈSE 245

données sur le mont Galèsios pour tenter de situer exactement le monastère


de Bessai. La Vie de Lazare nous donne comme seule information précise
que Bessai était situé hors de la montagne. Néanmoins, si nous suivons les
anecdotes que rapporte le récit au sujet des moines qui vont à Bessai ou se
trouvent à proximité, nous constatons qu'un fleuve ou une rivière sépare le
mont Galèsios de Bessai : le moine Jacob, qui avait quitté la sainte
montagne et voulait y retourner, se trouvait près du fleuve (potamos) quand
il rencontra un vieil homme en haillons, qui lui conseilla d'aller plutôt à
Bessai, lieu plus propice où l'on trouvait à boire et à manger. Le moine
suivit d'abord son conseil et prit la direction de Bessai. Mais bien vite il se
repentit, revint sur ses pas pour aller vers la sainte montagne et se trouva
à nouveau près du fleuve17... Preuve que ce dernier séparait bien les deux
fondations. Une autre indication nous est fournie par la diatypôsis de
Lazare. A un moine qui interroge le saint sur la gestion des proasteia de
Bessai, ce dernier répond que les proasteia qui sont sur le versant du
« zygos » qui sépare les deux fondations, seront gérés par l'économe du
Galèsios18. Le contexte indique bien que ce zygos ne peut être un col,
comme R. Janin l'avait traduit19, mais plutôt une chaîne de montagnes ou
un ensemble de collines. Nous pouvons alors supposer que les deux
monastères étaient assez éloignés l'un de l'autre, séparés à la fois par la
montagne (zygos)20 et un fleuve (potamos). Plus difficile est de connaître la
localisation exacte de Bessai par rapport au Galèsios. En ce qui concerne
le fleuve, j'inclinerais pour le Caystros, sans preuve réelle21, en rappelant
néanmoins que déjà la première fondation de Lazare, Hagia Marina, se
trouvait sur la rive gauche du Caystros22. C'est d'ailleurs à Hagia Marina,

17. Vie de Lazare, 218.


1 8. Ibid., p. 247 : οσα μεν γάρ είσιν ένθεν τοϋ ζυγού τοϋ διαχωρίζοντος ταύτην κάκείνην
την μονήν.
19. R. Janin, op. cit., p. 246.
20. Le contexte indique que le terme « zygos » est dans la Vie de Lazare un nom
commun. Il existe en effet de nombreuses localités dans l'Empire portant le nom de
Zygos. A titre d'exemple, je citerai Zygos de Chalcidique {Vie d'Athanase l'Athonite :
I. Pomjalovsku, Zitie prepodobnago Afanasija Afonskago, Saint-Pétersbourg 1895, § 39),
Zygos de Bithynie ou de Phrygie (Vie de Pierre d'Atroa : V. Laurent, La vie merveilleuse
de saint Pierre d'Atroa, +837, Bruxelles 1956, p. 81), Zygos de Thrace Orientale ( Vie de
Cyrille le Philéote : E. Sargologos, La vie de saint Cyrille le Philéote, moine byzantin,
+ 1110, Bruxelles 1964, p. 127). Notons en outre que, près de l'Athos, une rivière et une
montagne portaient le nom de « Zygos », ce qui indique la double signification de ce
terme ; cf. Actes de Lavra, I : P. Lemerle, A. Guillou, N. Svoronos et Denise Papachrys-
santhou, Paris 1970, p. 23 (la rivière), p. 32 (la montagne).
21. En consultant la carte topographique de l'État Major au 1/200 000e (IZMIR), on
peut admettre l'identification du fleuve ou de la rivière (potamos) avec le Derebogaz D.
La chaîne de montagnes serait alors le Palamut Dag, et Bessai se trouverait au
nord-ouest du Galèsios à proximité de l'antique Colophon.
22. En effet Lazare partant d'Hagia Marina dut traverser un fleuve pour rejoindre le
mont Galèsios ( Vie de Lazare, 53).
246 ELISABETH MALAMUT

où il était resté de 1005 à 1012, que Lazare prit la décision de partir vers
le mont Galèsios, qui se trouvait en face23. Nous savons par ailleurs que
Bessai était un endroit bien moins déshérité que le mont Galèsios et que
l'on pouvait y commercer facilement24 ; or rappelons que le monastère
d'Hagia Marina était situé sur la route25. Enfin doit-on tirer argument du
fait que Bessai soit cité dans un passage où il est mentionné que deux
moines sont partis de Galèsios pour se plaindre à l'évêque de Magnésie (il
s'agit de Magnésie du Méandre). Ils sont revenus sur la montagne. Puis l'un
est retourné à Magnésie, l'autre est allé à Bessai26. Y avait-il un lien entre
Magnésie et Bessai ? Bessai se trouvait-il à la limite des circonscriptions
d'Éphèse et de Magnésie ? En tout cas, il faudrait pouvoir expliquer
pourquoi des moines de Galèsios, qui se trouvait dans le ressort du
métropolite d'Éphèse27, sont allés trouver l'évêque de Magnésie.
La chronologie de la fondation du monastère de Bessai est également
difficile à établir. Nous avons un terminus ante quern, la rédaction de la
diatypôsis, qui est du 31 octobre 1053. Nous savons que la donation de
Bessai a été faite par l'empereur Constantin Monomaque en sa mémoire et
en celle de Maria Sklèraina28. Nous savons également que cette dernière
avait en plus fait don à Lazare de sept cent-vingt nomismata. Il est
vraisemblable que l'ensemble de ces donations ont eu lieu à la même
époque, et donc avant la mort de Maria Sklèraina, survenue vers 104629.
Mais la construction du monastère de la Théotokos à Bessai n'a pas été
immédiate. Lazare, nous le constatons à la lecture de sa Vie, a bien tardé.
Il ne voulait pas aller s'établir lui-même à Bessai malgré les multiples
pressions dont il était l'objet et le harcèlement continu du métropolite
d'Éphèse30. Même une lettre impériale 31 ne le décida pas à construire le
monastère sur-le-champ. Il avait certes le dessein, nous dit son biographe,
de construire l'église de la Théotokos, surtout pour rassurer les moines qui
craignaient d'être chassés du Galèsios à la mort du saint, mais il remettait
la fondation à plus tard32. Néanmoins cette fondation ne dut pas survenir
immédiatement avant sa mort, mais la précéder de plusieurs mois ou même

23. Vie de Lazare, 36.


24. Ibid., 216.
25. Ibid., 34.
26. Ibid., 202.
27. Ibid., 245 : δια το είναι τον τόπον (mont Galèsios) τΐ\ς μητροπόλεως ; 239.
28. Ibid., 245.
29. Pour la date présumée de la mort de Maria Sklèraina, voir N. Oikonomidès,
St. George of Mangana, Maria Sklèraina, and the « Malyj sion of Novgorod », DOP
34-35, 1980-1981, p. 242.
30. Vie de Lazare, 239, 245.
31. Ibid., 235.
32. Ibid., 239.
À PROPOS DE BESSAI D'ÉPHÈSE 247

de quelques années, puisque la Vie fournit de nombreuses anecdotes sur


des moines préférant s'établir à Bessai plutôt que de cohabiter avec Lazare
sur le mont Galésios33. Lazare s'en prenait avec énergie aux moines qui,
vraisemblablement rebutés par l'austérité du site du mont Galésios, aspi
raient à vivre à Bessai. Il dit au moine Etienne que, s'il voulait se faire
marchand, il n'avait qu'à se rendre à Bessai, car, si lui-même avait fondé
là un monastère, il constatait que désormais on n'y trouvait plus qu'un
magasin (kapèlion)34. Bessai comptait bien plus de moines que les autres
monastères fondés par Lazare : sur un total de trois cents moines, les trois
monastères du mont Galésios n'en rassemblaient en tout que soixante-
quatre35. Pourtant les prescriptions de Lazare étaient sévères : si Bessai
avait un higoumène propre, les revenus économiques de l'ensemble des
proasteia devaient être gérés par l'économe du Galésios. Seul le surplus des
revenus affectés au monastère du Galésios devait être attribué aux moines
de Bessai. Quand il n'y avait pas de surplus, les gens de Bessai ne recevaient
rien36. Ces dispositions paraissent extrêmement contraignantes pour Bessai
et dénotent finalement la volonté de Lazare de réduire au maximum la
fondation de Bessai, qu'il n'avait pas réellement acceptée. Il est vrai que les
moines étaient tous tentés de s'y établir, et Lazare voulait au contraire
développer la communauté monastique de Galésios alors même que son
existence était menacée37. Enfin nous pouvons supposer que Bessai avait
d'autres sources de revenus, mais nous ne savons pas si l'église de
Pausolypè, fondée grâce aux sept cent-vingt nomismata de Sklèraina et
mentionnée dans la diatypôsis juste après les dispositions de Lazare sur les
revenus des proasteia, est justement le monastère de la Théotokos fondé à
Bessai. A la faveur de cette hypothèse, notons que la Vie mentionne
toujours la fondation de Pausolypè avec Bessai ; ce monastère était
« autodioikètos » et détenait le proasteion d'Époptinè38. On peut supposer
qu'à Bessai avait été fondé le monastère de la Théotokos dit Pausolypè, en
la mémoire et avec les fonds de Sklèraina, mais que ce monastère détenait
uniquement le proasteion d'Époptinè. Les autres proasteia, situés sur le
versant du « zygos » où se trouvait Bessai, étaient d'abord affectés aux
moines du Galésios. Cette hypothèse, qui ne va pas à rencontre des textes
et qui en quelque sorte expliquerait les liens entre Bessai et le mont
Galésios, n'est néanmoins qu'une hypothèse. En revanche il est impossible
d'admettre que ce bien-fonds de Bessai devait verser en outre une rente
annuelle de mille modia de blé à la Néa Monè de Chios.

33. Ibid., 202, 216, 218.


34. Ibid., 216.
35. Ibid., 246.
36. Ibid., 246.
37. Ibid., 239, 345.
38. Ibid., 245, 247.
248 ELISABETH MALAMUT

Nous en arrivons ainsi au dernier point de notre étude sur l'identification


éventuelle de Bessai d'Éphèse, bien de Lazare en octobre-novembre 1053,
et le Bessai situé près d'Ataia, qui est mentionné dans le chrysobulle de
Constantin Monomaque, de mai 1054, et qui devait fournir mille modia de
blé annuels à la Néa Monè de Chios39. Le rapprochement entre ces deux
Bessai était tentant, non seulement parce que deux documents de date très
rapprochée font mention de deux toponymes homonymes, mais également
parce que l'acte impérial de mai 1054 mentionne la « sébastè », tandis que
la Vie de Lazare le Galèsiôtès précise bien que Bessai a été donné par
Constantin Monomaque à la mémoire de Maria Sklèraina. Si de plus on
datait la diatypôsisde Lazare du 31 octobre 1054, il était plausible d'imagi
ner que Bessai, bien du Tropaiophore en mai 1054, devant une rente
annuelle de mille modia à la Néa Monè de Chios, avait été par la suite
donné par Monomaque à Lazare, en totalité ou en partie. Je dirai même que
si Maria Sklèraina figurait dans les deux types de mesures, il aurait été
difficile d'admettre qu'il ne s'agissait pas du même Bessai, même si, dans
le chrysobulle, son nom n'était pas directement impliqué à propos de
Bessai. En effet il est fait mention dans ce chrysobulle de la détention
récente par la sébastè d'un bien-fonds dit Hélos, qui jusque-là fournissait
la Néa Monè en blé. Les mesures de Constantin IX consistaient à transférer
cette rente sur le bien-fonds dit Bessai d'Ataia, qui appartenait au Tropaio
phore.Néanmoins une question se pose immédiatement : comment la
donation d'un bien-fonds à la mémoire de Sklèraina aurait-elle pu être
compatible avec l'assentiment de la même à ce que ce bien fût grevé d'une
rente de mille modia de blé en faveur d'un autre monastère ? Se pose
également le problème chronologique : comment la « sébastè » Maria
Sklèraina pouvait-elle figurer comme personne vivante en mai 1054 ? Cette
dernière question a déjà été résolue par W. Seibt, qui considère ajuste titre
que la sébastè de l'acte de mai 1054 ne peut être Sklèraina, morte depuis
longtemps40. Il s'agit d'une princesse d'Alanie, gardée en otage à Byzance,
en fait maîtresse en titre de Constantin IX, qui en fit, à l'instar de Sklèraina
quelques années plus tôt, une co-impératrice en lui octroyant la dignité de
sébastè41. N. Oikonomidès, dans l'étude qu'il consacre au Tropaiophore,
reprend cette identification qui conforte son hypothèse sur l'oikos du

39. JGR, I, p. 637 : Nicéphore, dans son histoire de la Néa Monè de Chios, note la
confirmation de ce chrysobulle de Constantin Monomaque par un chrysobulle de
Constantin X Doukas daté de mai 1062, dont nous ne possédons aujourd'hui qu'un
fragment (JGR, I, p. 639). Voir G. Phôteinos, Ta Νεαμονήσια, Chios 1865, p. 97-98.
n° 40.
16, W.
p. 75-76.
Seibt, Die Skier oi. Eine prosopographisch-sigillographische Studie, Vienne 1976,
41. Michel Psellos, Chronographie : Ε. Renauld, II, p. 45-46.
À PROPOS DE BESSAI D'ÉPHÈSE 249

Tropaiophore donné en charistikion à Sklèraina42. Il lui paraît en effet


impossible qu'un bien-fonds du Tropaiophore ait pu être détaché de cet
oikos avant 1046, date présumée de la mort de Sklèraina. Cet argument
n'est pas complètement dirimant, si l'on considère qu'en 1054 le Tropaio
phore était sûrement attribué en charistikion à Lichoudès, ce qui n'a pas
empêché l'empereur de disposer d'un des biens-fonds qui composaient cet
oikos. En tout cas il semble assuré que l'on doive, à la suite de W. Seibt,
admettre que la sébastè de mai 1054 est bien la princesse d'Alanie et non
pas Sklèraina. Notons néanmoins que la date de mai 1054 ne fait pas partie
du corps du texte du document mutilé, mais qu'il s'inscrit dans les notes
chronologiques relevées par Β. Κ. Stéphanidès43. Quoique l'on puisse alors
être tenté de remettre en cause telle ou telle donnée, l'ensemble des
précisions chronologiques et géographiques constituent un faisceau d'a
rguments aussi bien à rencontre de l'identification de la sébastè du chryso
bullede mai 1054 avec Maria Sklèraina qu'à l'encontre de l'identification
du toponyme Bèssai du chrysobulle de mai 1054 avec le toponyme Bessai
de la Vie de Lazare.
Chronologiquement, si l'on respecte les dates mentionnées dans la Vie de
Lazare et dans le manuscrit découvert par Β. Κ. Stéphanidès, nous consta
tonsque le Bessai mentionné par la Vie a été donné à Lazare avant
novembre 1053, et donc bien avant que Constantin Monomaque ne décide
d'attribuer à la Néa Monè de Chios mille modia annuels à partir du bien,
dit Bèssai, appartenant au Tropaiophore. Le Bessai d'Éphèse concerne
Maria Sklèraina, qui était une admiratrice de Lazare, car elle lui a donné
en plus une somme importante pour la construction d'une église. Que ce
bien ait été donné avant ou après la mort de Maria Sklèraina (vers 1046)
n'infirme en rien le fait qu'appartenant à Lazare en octobre 1053, il ne peut
en aucune manière être du ressort du Tropaiophore en mai 1054. De plus
si ce bien devait être grevé de mille modia de blé, la diatypôsis en aurait fait
état.
Géographiquement, nous avons constaté que le Bessai de la Vie de
Lazare était séparé du mont Galèsios par une chaîne de montagnes et une
rivière et qu'entre les deux monastères il y avait des proasteia communs. Le
chrysobulle de mai 1054 mentionne un bien dit Bèssai situé près d'Ataia44.
Or « Ataia » est une précision géographique importante que Constantin IX
a fournie volontairement dans la mesure où il sait pertinemment qu'il lui

42. N. Oikonomidès, art. cit. (n. 29), p. 242 ; sur Bessai, Fauteur suggère que ce bien
du Tropaiophore en mai 1054 fut donné par la suite à Lazare en novembre 1054, au
moins en partie (voir p. 241 n. 24).
43. B. K. Stéphanidès, Οι κώδικες της Άδριανουπόλεως, BZ 14, 1905, p. 593.
44. JGR, I, p. 637 : άπό τοΟ αφορισμένου τφ σεκρέτω τοο Τροπαιοφόρου κτήματος των
Βησσών κατά την "Αταιαν διακειμένου.
250 ELISABETH MALAMUT

faut préciser de quel « Bessai » il s'agit. Bèssa (vallon) est un toponyme


vraisemblablement très répandu sous la forme singulier Bessa (toponyme
de Chios) ou sous la forme pluriel Bèssai (chrysobulle de 1054) et Bessai
(Vie de Lazare). Ataia est en revanche un toponyme dont je ne connais pas
d'autre mention dans les sources byzantines. Il faut se référer à Strabon, qui
mentionne « Attea » ville de Mysie, située à l'embouchure du Caïque45, ou
à Hiéroclès, qui cite la ville d'« Attaos » dans la province de l'Hellespont46 :
selon L. Robert, les monnaies frappées par les « Attaeitai » auraient été
émises dans cette ville d'Attaos au 2e siècle après J.-C.47. Si nous avons
recours par ailleurs à l'indication fournie par l'autre toponyme, « Hélos »,
mentionné dans l'acte de 1054, nous trouvons une coïncidence dans la
localisation des toponymes Hélos et Attaos. En effet, si le seul Hélos bien
connu des chroniques byzantines est celui du Péloponnèse48, nous savons
qu'il y avait néanmoins d'autres « Hélos » (marais) en Grèce et en Asie
Mineure : en témoignent les bornes trouvées à Karatepe49 et surtout, en ce
qui concerne notre propos, le Hélos mentionné dans la Vie de Joannice50.
Ce récit fait mention d'un soldat, originaire d'Hélos, qui fut fait prisonnier
par les Arabes. Il est relaté que ses proches parents vinrent voir le saint, qui
habitait alors le monastère d'Antidion, afin qu'il intervienne auprès d'un
haut fonctionnaire byzantin. Il est donc certain que le lieu-dit Hélos était
situé à proximité du monastère d'Antidion, par conséquent dans la région
de l'Olympe et de Prousa. Or la ville d'Attaos, mentionnée par Hiéroclès,
était également située dans cette région, non loin de Milètopolis (aujour
d'huiMelde) près du Rhyndakos51. Si la terminologie d'Attaos a pu être
modifiée au 1 Ie siècle en Ataia, ou s'il existait une double dénomination de
cette localité, il serait tentant de rapprocher la mention d'Ataia par
Constantin Monomaque de cette ville des Attaieitai, qui frappait monnaie
au 2e siècle de notre ère. La première hypothèse, celle de l'identification
d'Ataia avec l'Attea de Strabon, située sur la côte mysienne, se fonde à la
fois sur une terminologie très proche et sur la proximité de l'île de Chios.
La seconde hypothèse, celle de l'identification d'Ataia avec l'Attaos de
Hiéroclès, se fonde sur une coïcidence de localisation avec un Hélos

45. Strabon, 13, 1, 51 : Jones, VI, p. 102. Voir à ce sujet L. Robert, Villes d'Asie
Mineure. Études de géographie ancienne1, Paris 1962, p. 171 s.
46. Synecdemos de Hiéroclès : Honigmann, p. 6633.
47. L. Robert, op. cit.
48. Constantin Porphyrogénète, De Administrando lmperio : Moravcsik-Jenkins,
ch. 50i6 ; Skylitzès : J. Thurn, p. 15948.
49. Sur Karatepe dans la région de Smyrne, cf. H. Grégoire, Recueil des Inscriptions
grecques chrétiennes d'Asie Mineure2, Amsterdam 1968, p. 25, n° 87. A ce sujet, voir
Hélène Ahrweiler, L'histoire et la géographie de la région de Smyrne entre les deux
occupations turques (1081-1317) particulièrement au xme siècle, TM 1, 1965, p. 62, 66.
50. Vie de Joannice : AASS, nov., II,, p. 378.
51. L. Robert, op. cit., p. 192.
À PROPOS DE BESSAI D'ÉPHÈSE 25 1

mentionné au 9e siècle dans la Vie de Joannice, que l'on identifierait alors


avec le Hélos mentionné dans l'acte de 1054. Il serait d'ailleurs très
vraisemblable que l'oikos du Tropaiophore possédât de nombreux biens-
fonds en Bithynie. En l'absence donc d'autres informations qui nous
guideraient plus sûrement, nous retenons que le Bèssai du chrysobulle de
mai 1054 ne peut être le même que le Bessai de la Vie de Lazare : l'un (dit
Bèssai) est situé près de la ville, dite Attea au 2e siècle de notre ère, sur la
côte mysienne ou près de la ville dite Attaos au 6e siècle en Bithynie ; l'autre
(dit Bessai) se trouve à proximité d'Éphèse.
En conclusion, il convient de remarquer que les rares documents que
nous possédions pour cette époque présentent de réels pièges pour la
géographie historique, si l'on n'y regarde pas de très près. Comment en
effet imaginer que deux mentions, chronologiquement très proches, d'un
toponyme portant le nom de Bessai dans un contexte où il est question une
fois de la sébastè et une autre fois de Sklèraina, ne puissent avoir aucun
point commun ?

Elisabeth Malamut
C.N.R.S. - UA 186