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Arthur Devriendt

Sous la direction de Gabriel Dupuy et de Marie Morelle


Encadré par Jean - Lucien Ewangue

Master 2 Recherche « Aménagement, Urbanisme et Dynamique des Espaces », Univ. Paris 1 Panthéon - Sorbonne, 2009

Technologies de l’information et de la communication


et fragmentation urbaine à Yaoundé

1
Arthur Devriendt

Sous la direction de Gabriel Dupuy et de Marie Morelle


Encadré par Jean - Lucien Ewangue

Master 2 Recherche « Aménagement, Urbanisme et Dynamique des Espaces », Univ. Paris 1 Panthéon - Sorbonne, 2009

Technologies de l’information et de la communication


et fragmentation urbaine à Yaoundé

2
Photographie de couverture : Arthur Devriendt, 2009

3
Remerciements

Nous tenons à remercier ici tous ceux qui, à un moment donné ou tout au long de l’aventure,
de près ou de loin, nous ont apporté leur soutien et leur expérience.

 Mr Gabriel Dupuy et Mme Marie Morelle, pour avoir dirigé nos travaux depuis la France ;

 Mr Jean Lucien Ewangue, pour nous avoir encadré à Yaoundé et nous avoir introduit
auprès des autorités en charge des technologies de l’information et de la communication ;

 Mme Kalliopi Ango Ela, pour nous avoir accueilli au sein de la Fondation Paul Ango Ela ;

 Les habitants de Yaoundé (Charles, Bernard, Joseph, Arouna, Sylvie, Jean-Marie,


Grégoire, Joël, Vitale, Armand et tous les autres) que nous avons rencontré, pour leur
affection et l’aide apportée ;

 Stéphanie, William et les autres étudiants français de passage à Yaoundé, pour les
moments passés avec eux.

Enfin, nos remerciements vont tout particulièrement à notre famille, à nos amis et à Hélène
pour leurs efforts et leur soutien sans faille.

4
 Introduction

En 2005, dans son ouvrage consacré à L’Afrique dans la mondialisation, la géographe et


économiste Sylvie Brunel affirme : « les technologies de l’information renforcent la sociabilité
et tissent un réseau de liens en dépit des obstacles de l’espace. [...] Grâce à elles, l’Afrique
s’arrime au reste du monde et joue à merveille la carte des échanges. » (p. 58) Propos renforcés
par le choix, pour la composition de la première de couverture, d’une photographie d’un Massaï
en costume «traditionnel» utilisant un téléphone portable, symbole d’un continent entré dans
la mondialisation et connecté au village global électronique.

Nous retrouvons là la pensée très répandue selon laquelle la diffusion des technologies de
l’information et de la communication (TIC) aboutirait à un monde transcendant les barrières
géographiques, sociales et culturelles, et dans lequel tous les territoires seraient intégrés de
façon égale et harmonieuse.

L’étude que nous présentons ici vise précisément, dans la lignée de nombreux autres travaux1, à
interroger ces idées trop facilement admises qui ne permettent pas, loin s’en faut,
d’appréhender correctement les relations entre TIC et territoires, qu’elles soient actuelles ou
futures.

Cette introduction est divisée en deux parties. Dans un premier temps nous reviendrons sur la
construction de notre problématique ; ensuite, nous présenterons la méthodologie mise en
œuvre.

i. Construire une problématique : TIC et fragmentation urbaine

 i.i. TIC et territoires au Cameroun

Après un travail de Master 1 consacré à l’usage des TIC par les migrants Maliens de Montreuil,
nous souhaitions continuer à nous intéresser aux nouvelles technologies et à l’«Afrique». Cela
nous a conduit au Cameroun.

1 Nous renvoyons ici le lecteur aux références indiquées dans la première partie de ce travail (pp. XX-XX).
5
En effet, après avoir travaillé deux années de suite, de près et de loin, sur le Mali, nous avons eu
envie de nous en éloigner. Marie Morelle, membre de notre jury de Master 1, nous a alors
proposé de travailler sur le Cameroun pour lequel elle était en possibilité de nous aider à la fois
pour nous mettre en relation avec des chercheurs sur place et pour nous y trouver un
hébergement.

Par ailleurs, nous savions que le Cameroun avait peu fait l’objet de recherches relatives à la
géographie des TIC2. Les géographes spécialisés dans cette thématique sur le continent africain
ont en effet concentré leurs analyses, pour les francophones3, sur les pays d’Afrique de l’Ouest4
(notamment le Sénégal, le Mali et dans une moindre mesure la Côte d’Ivoire et le Bénin) et,
pour les anglophones, sur le Nigeria, la Tanzanie, le Mozambique, le Botswana et l’Afrique du
Sud.

Cet « oubli » du Cameroun ne nous semblait pourtant pas fondé. Peuplé aujourd’hui de près de
19 millions d’habitants, ce pays a, comme le souligne Fernand Guy Isséri (2006), fait des
« efforts considérables » en matière de TIC au point que ces dernières ont aujourd’hui
« complètement investi les moeurs » des Camerounais. Selon les estimations de l’Union
Internationale des Télécommunications (UIT), le nombre d’internautes est passé entre 2000 et
2008 de 0,27 % à 2,23 % de la population totale et le nombre d’abonnés à un opérateur de
téléphonie mobile de 0,70% à 24,45%, ce qui le situe dans la première moitié du classement
des pays africains en matière de TIC. Ce mouvement de pénétration et d’appropriation des TIC
semble être accompagné par un certain nombre d’actions et d’initiatives officielles. L’Etat
camerounais s’est ainsi doté en décembre 2007 d’une Stratégie nationale de développement des TIC
aux objectifs très ambitieux, et a participé à la mise en place d’événements liés tels que la « Fête
de l’Internet » ou le salon « Forum.net ». Toutefois, il convient de nuancer la portée réelle de ce
type d’événement. Enfin, de manière plus concrète, un certain nombre d’initiatives privées ont
vu le jour telles que « Allô Ingénieur5 », développée par l’association Service d’Appui aux

2 Nous avons trouvé seulement trois travaux consacrés aux TIC réalisés par des géographes camerounais : un article
d’Athanase Bopda (1998) sur la téléphonie fixe à Yaoundé ; une brève présentation de la situation du Cameroun en matière
de nouvelles technologies réalisée par Fernand Guy Isséri (2006) pour l’Atlas du Cameroun ; et une étude de Moupou Moïse
sur « La dynamique des usages des TIC dans les périmètres du marché central et du campus de l’Université de Yaoundé 1»
présentée lors du Symposium Netsuds 2007.
3 Rappelons ici que l’anglais et le français sont les deux langues officielles du Cameroun.
4Chez les francophones, le Cameroun ne fait pas partie de l’Afrique de l’Ouest mais de l’Afrique centrale, alors que pour les
anglophones, le Cameroun fait partie de la West Africa.
5 Action qui vise à fournir de l’aide par SMS aux agriculteurs camerounais.
6
Initiatives Locales de Développement (SAILD), et la création, par le réseau Appui au
Désenclavement Numérique (ADEN), de trois centres publics d’accès à Internet entre juin
2006 et septembre 2007 dans les villes de Botmakak, Ebolowa et Maroua.

Enfin, vu de France, le contexte institutionnel camerounais nous paraissait particulièrement


intéressant du fait de la procédure en cours de privatisation de l’opérateur historique Cameroon
Telecommunications (CAMTEL) qui nous interpellait sur le rôle de la puissance publique en
faveur d’un accès et service universels.

 i.ii. Evolution de la problématique

Un premier projet de recherche a ainsi vu le jour. Choisissant d’étudier les TIC à l’échelle
urbaine, nous avons proposé de travailler sur la capitale politique du Cameroun, Yaoundé.
L’objectif était, à partir d’une enquête dans deux quartiers de la ville, de mettre en évidence une
manière de faire particulière avec les TIC et de voir dans quelle mesure ces pratiques populaires
spécifiques étaient influencées par les caractéristiques et contextes urbanistiques tels que la
densité, la centralité, l’accessibilité etc. C’est sur la base de ce projet de recherche que nous
sommes partis à Yaoundé.

Nous nous sommes donc lancé lors de nos premiers jours de terrain à la recherche de manières de
faire particulières avec les TIC. Mais que fallait-il entendre exactement par là ? Si en France nous
avions imaginé l’existence de bricolages techniques particulièrement innovants et/ou significatifs,
nous avons plutôt rencontré sur place de multiples « stratégies populaires d’accès 6  »
quotidiennes s’articulant les unes aux autres, plus difficiles à faire émerger et ne pouvant être
étudiées isolément sous peine de perdre leur signification.

Par ailleurs, avec d’un côté la découverte de la théorie du « splintering urbanism » (Graham,
Marvin, 2001), de l’autre les entretiens que nous réalisions, notamment ceux auprès des acteurs
du secteur TIC et, enfin, les observations que nous faisions sur le terrain, nos recherches se
sont progressivement orientées vers la question de la fragmentation urbaine par les réseaux et,

6 Expression que nous empruntons à Hubert M.G. Ouedraogo qui l’a employée dans le domaine de l’habitat spontané à
Ouagadougou (2001). A travers elle, nous désignons ici les lieux d’accès collectifs aux TIC que sont les «call-box » et les
«cybers», les petits bricolages et les diverses manipulations quotidiennes.

La différence que nous effectuons entre bricolage et manipulation est la suivante : dans le bricolage, un acte technique est opéré
(ex : le détournement d’une ligne de téléphone fixe) alors que dans la manipulation, l’outil est approprié et utilisé d’une
manière particulière (ex : utilisation d’un téléphone portable comme téléphone fixe collectif).
7
plus largement, sur l’articulation entre les politiques et les modes d’appropriation des
technologies par les individus. Politiques étant à comprendre comme regroupant à la fois les
décisions des autorités publiques (cadre institutionnel, régulation, procédures de libéralisation et
de privatisation...) et les stratégies mises en place par les acteurs privés (déploiement des
infrastructures et des services).

Notre problématique s’articule donc autour de deux interrogations principales : est-ce


que le déploiement des réseaux TIC à Yaoundé aboutit à une fragmentation de la ville ?
Et le cas échéant, est-ce que les diverses « stratégies populaires d’accès » aux TIC
réussissent, ou non, à contrer ou du moins à atténuer ce mouvement ?

Cette problématique n’est pas en rupture avec celle élaborée à l’origine car nous conservons au
centre de notre réflexion l’hypothèse selon laquelle la géographie, l’urbanisme et l’aménagement
peuvent être des disciplines mobilisables pour expliquer des processus relatifs aux nouvelles
technologies. De plus, elle nous permet de continuer à mettre l’accent sur les usagers et non pas
seulement sur les institutions (pouvoirs publics, collectivités territoriales, acteurs économiques
privés, associations et organisations non gouvernementales) comme cela a toujours été
privilégié dans les recherches sur les TIC (Dibakana, 2002), et continue à l’être, que ce soit en
Afrique ou ailleurs.

ii. Méthodologie adoptée : la réalisation d’entretiens dans deux


quartiers différents

 ii.i. Calendrier de travail

Le calendrier de travail que nous avons adopté est divisé en trois grandes phases présentées ci-
dessous (encadré n° 1).

8
Encadré n° 1 - Calendrier

Période Activités
Elaboration du sujet
De novembre à février Etude de la bibliographie
Préparation du séjour à Yaoundé

Du 20 février au 30 mars Séjour à Yaoundé

Retour sur l’information recueillie


D’avril à juin Etude de la bibliographie
Rédaction

Comme précisé ci-dessus, notre nous sommes rendu à Yaoundé du 20 février au 30 mars. La
brièveté de ce séjour, qui s’explique avant tout par des raisons financières, a eu comme
conséquence de nous empêcher de revenir sur place sur l’ensemble des données (qui ont donc
été traitées à notre retour en France) ; données récoltées notamment à l’aide d’entretiens.

 ii.ii. Les entretiens réalisés

Nous avons procédé à la réalisation d’une quarantaine d’entretiens (encadré n° 2) aussi bien
auprès d’habitants qu’auprès de différents acteurs publics et privés.

Ne disposant d’aucun contact, en-dehors de notre laboratoire d’accueil, au sein de la population


yaoundéenne lors de notre arrivée, nous avons approché, dans un premier temps, les habitants
via les divers lieux de rassemblement et de convivialité (ex : bars, rôtisseries). Cela a conduit à
une légère sur-représentation de la gent masculine dans les personnes interrogées qui, malgré
nos efforts, reste encore sensible.

Deuxièmement, bien que nous ayons tout fait pour, nous n’avons pas pu rencontrer de
responsables techniques des opérateurs privés de téléphonie mobile, Orange et MTN. D’une
part ces opérateurs sont soucieux de la confidentialité de leurs données et d’autre part, si ces
opérateurs ont des antennes à Yaoundé, la majeure partie de leurs effectifs est à Douala, la
capitale économique. Or nous n’avions pas le temps de nous y rendre. A notre retour en
France, nous avons essayé de contacter ces services mais nos courriels sont restés sans réponse.

9
Troisièmement, à de nombreuses reprises, que ce soit avec des acteurs publics ou privés, nous
avons été confronté à la question des autorisations de recherche. Grâce à Jean-Lucien Ewangue,
notre encadrant, nous avons pu nous en passer pour le Ministère des Postes et
Télécommunications (MINPOSTEL), pour le Ministère de la Communication (MINCOM) et
pour l’Agence de Régulation des Télécommunications (ART). Pour l’opérateur historique
CAMTEL et la Communauté Urbaine de Yaoundé (CUY), nous avons eu la chance de
rencontrer des personnes ouvertes et compréhensives. La possession de telles autorisations
nous aurait sans doute permis un accès plus facile à certaines données, même basiques (quoique
si ces autorisations légitiment votre présence, elles n’obligent cependant en rien vos
interlocuteurs à coopérer avec vous) mais la multiplication des démarches à faire sur place et les
attentes de délivrance étaient incompatibles avec notre calendrier.

Enfin, tous les entretiens n’ont pas été enregistrés, soit par refus de la personne (qui demandait
alors l’anonymat), soit par le fait d’un environnement trop bruyant.

Encadré n° 2 - Liste des personnes rencontrées

Acteurs institutionnels et privés :

 Robert Medjo, Ministère de la  Laure Anny Atangana Ayo, MTN -


Communication (MINCOM) - Direction des Fondation MTN
technologies de la communication, Sous-directeur du  Agence Universitaire de la Francophonie
contrôle et de la normalisation - Responsable de la bibliothèque et du centre d’accès
 Norbert Nkuipou, Ministère des Postes et à Internet
Télécommunications (MINPOSTEL) -
Direction des infrastructures et réseaux d’accès aux A Mvog Ada :
TIC, Directeur
 François de Sales Enyegue, Agence de  Charles, propriétaire du « Dédé Bar » et
Régulation des Télécommunications (ART) - d’une entreprise de pompes funèbres, 56 ans
Chef cellule de la communication et de la  Bernard, sans emploi, 55 ans
documentation  Joseph, débrouillard, 30 ans
 Joseph Ndjon, CAMTEL - Direction du réseau  Arouna, étudiant, 20 ans
national et des infrastructures, Ingénieur principal des  Ghislain, gardien (actuellement en poste à
travaux des télécommunications Bastos), 35 ans
 Raoul Djoum, CAMTEL - ancien cadre (2002 -  Rebecca, gérante d’un « call-box », 21 ans
2006), informaticien  Sali, dépanneur de téléphones portables, 25
 Joseph T Foukou, Megahertz (Fournisseur ans
d’Accès à Internet) - Directeur Général  Philippe, sans emploi, 52 ans
 Stéphane Tetndoh, Megahertz - Noc, Support  Pierre, employé du « Dédé Bar », 26 ans
and Network Admin
 Isaac Ndjoya, Fondation pour l’information  Sonia, employée du Dédé Bar, 22 ans
et la communication sur le web (Infocomweb)  Jean-Marie, Adjudant à l’armée de l’air, 41
- Coordinateur ans
 Eric S., Chef d’entreprise du secteur TIC  Marlise, ménagère, 33 ans
(call-centers à Douala et Yaoundé)  Innocent Michel, fonctionnaire, 60 ans
 Jean-Marie Ndje, Communauté Urbaine de  Anonyme 1, gérante d’un « call-box », 18 ans
Yaoundé - Service « Urbanisme et Bâtiments», Chef  Anonyme 2, gérant d’un « call-box », 22 ans
de service, Urbaniste

10
Encadré n° 2 (suite) - Liste des personnes rencontrées
 Anonyme 3, employée dans un  Régine, employée dans un « cyber », 22
«cyber» (MHNET_PLUS), 24 ans ans
 Anonyme 4, employée dans un centre de  Vitale, sans emploi, 27 ans
formation en bureautique (GIC JEFP), 25  Anonyme 6, gérante d’un « call-box »
ans
 Anonyme 5, employée dans un « cyber », Autres :
30 ans
 Janis, « Magic FM », Journaliste
A Bastos (« Kosovo ») :  Edouard Tamba, « Le Messager » -
Journaliste, spécialiste TIC
 Grégoire, ancien chauffeur, 51 ans  Athanase Bopda, Institut National de
 Val-Adler, chercheur d’emploi, 53 ans Cartographie - Géographe
 Alexis Abolo, doctorant en géologie, 25  Diego, gérant d’une boutique de
ans dépannage de téléphones portables
 Ghislaine, cuisinière et employée dans (quartier : La Briqueterie), 24 ans
un « cyber », 21 ans  Sylvie, gérante d’un « call-box » (quartier :
 Joël, gérant d’un « call-box », 24 ans Melen), 25 ans
 Joëlle, gérante d’un « call-box », 25 ans  Anonymes 7 & 8, employés dans une
 Lassany, gardien, 30 ans boutique de dépannage /déblocage
 Francis, artiste peintre, 56 ans d’appareils électriques et électroniques
(quartier : Centre-Ville)


 ii.iii. Récolte de documents

En plus de ces entretiens, nous avons procédé à la récolte de documents non accessibles en
France : documents publicitaires des différents acteurs du secteur TIC, rapports ministériels et
bilans d’activités de l’ART.

Nous avons également profité des bibliothèques locales, à savoir celles de la Fondation Paul
Ango Ela (FPAE), de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), de l’Institut
National de Cartographie (INC) et de l’Ecole Supérieure en Sciences et Techniques de
l’Information et de la Communication (ESSTIC). Grâce à cette dernière, basée au sein du
campus de l’Université Yaoundé 1, nous avons pu consulter un grand nombre de travaux
d’étudiants en sciences de l’information et de la communication s’intéressant aux TIC à
Yaoundé.

ii.iv. Bastos et Mvog Ada, les deux « extrêmes » de Yaoundé

Comme nous l’avons évoqué précédemment, nous avions décidé dans notre projet de recherche
initial de travailler sur deux quartiers de Yaoundé. En France, notre choix s’était alors porté sur
Bastos, quartier résidentiel « de haut standing» (Franqueville, 1984, p. 46) et Essos, quartier loti
caractérisé par une certaine mixité entre couches urbaines moyennes et pauvres (Assako

11
Assako, 1997 ; Bopda, 2003). Toutefois, dans la note méthodologique accompagnant notre
projet, nous évoquions la possibilité d’une remise en cause de ce choix lors de notre séjour au
Cameroun. C’est ce qui s’est effectivement produit ; nos discussions avec Kalliopi Ango Ela,
directrice de la FPAE, Jean-Lucien Ewangue, notre encadrant à Yaoundé, et Edouard Tamba,
journaliste au quotidien Le Messager, nous ayant amené à conserver le quartier Bastos mais à
changer Essos pour Mvog Ada. Assurément, le choix de ces deux quartiers très différenciés des
points de vue urbanistique et social, que nous présentons ci-dessous rapidement, a joué un rôle
non négligeable dans l’évolution de la problématique que nous avons détaillée précédemment.

Présentation du cadre d’étude : Yaoundé

Capitale politique, Yaoundé est la deuxième ville du Cameroun et constitue, avec Douala (ville
au sommet de la hiérarchie urbaine camerounaise), un cas « remarquable en Afrique » de
bicéphalisme urbain (Pourtier, 2008). Sans négliger tout un tissu urbain de villes secondaires
dynamiques, Yaoundé et Douala frappent toutes deux par leur forte accélération
démographique : ainsi, comme l’écrit le géographe Michel Simeu-Kamdem (2006), « depuis
l’indépendance du Cameroun en 1960, la population de Douala a été multipliée par plus de 11
[et] celle de Yaoundé par 10 » sous l’effet, majoritairement, d’importantes migrations
intérieures. Yaoundé et Douala ont ainsi connu une « urbanisation massive » mais qui n’a été
que très peu suivie de véritables projets d’aménagement urbain. Ayant en l’an 2000 dépassé la
barre de 1,5 million d’habitants (Bopda, 2003), Yaoundé est aujourd’hui une « agglomération
tentaculaire de plus de 150 kilomètres carrés » (Bopda, 2006) qui, d’un point de vue
administratif, est une communauté urbaine divisée en six communes d’arrondissement, avec à sa tête un
délégué du Gouvernement nommé directement par le Président de la République (Paul Biya, au
pouvoir depuis 1982).

Créée en 1988 par l’armée allemande et érigée en capitale en 1921 par les colons français, la ville
de Yaoundé a été pendant longtemps, à l’instar de nombreuses autres villes africaines,
caractéristique d’un certain urbanisme colonial que l’indépendance n’a que peu remis en cause
(Pourtier, 2008). La ville de Yaoundé à l’époque coloniale était ainsi un espace bipartite
séparant, schématiquement, la ville des blancs d’un côté, au centre, et les « villages indigènes» de
l’autre, en périphérie, selon une grille de lecture raciale. A l’époque, et jusque dans les années
1980, les quartiers de la ville se distinguent donc par leur composition ethnique, ce qui permet à
André Franqueville (1984), le premier à avoir réalisé une géographie de Yaoundé, de distinguer
« les grandes dominantes ethniques de l’immigration par quartiers » (image n° 1). Selon cet
12
auteur, ces quartiers ethniques n’ont été que tardivement intégrés au périmètre urbain : « il a
fallu attendre 1948 pour que la ville admette timidement dans son périmètre les “villages
indigènes”, et 1956 pour qu’elle les intègre réellement tous, reconnaissant ainsi leur
appartenance urbaine.» (p. 35)

Image n° 1 - Les grandes dominantes ethniques de l’immigration par quartiers

NB : le quartier nommé sur cette carte « Djoungolo III » (4) est l’actuel quartier « Mvog Ada »
Source : Franqueville, 1984, p. 36
13
Aujourd’hui, selon le géographe Xavier Durang (2002) auteur d’une thèse sur Yaoundé, cette
grille de lecture n’est plus valide. Reprenant la thèse de la «banalisation sociologique» formulée
par le sociologue Alain Marie, il souligne que la « différenciation de l’espace urbain » ne s’opère
plus seulement selon le critère ethnique mais sur le critère social, bien que « la catégorie
ethnique est encore fortement ancrée dans l’imaginaire collectif » (certains quartiers
fonctionnent ainsi encore sur une base communautaire et/ou ethnique à l’instar de la
Briqueterie). Il décrit ainsi un « paysage social fortement contrasté et structuré principalement
par le statut social, l’enracinement résidentiel et la position dans le cycle de vie. »

Cette géographie sociale se traduit par différents types de tissus urbains. Xavier Durang
distingue ainsi les « beaux quartiers », parmi lesquels Bastos, les « lotissements» et les
«quartiers», parmi lesquels Mvog Ada.

Bastos, un « beau quartier »

Situé au nord de la ville, Bastos doit son nom à la manufacture de cigarettes qui s’installe sur la
zone en 19467 (Franqueville, 1970) et qui se lance alors dans des travaux afin de loger ses cadres
dans des conditions décentes.

Aujourd’hui, les traits caractéristiques de Bastos sont la prédominance des populations aisées, la
présence de nombreuses représentations diplomatiques (Ambassade de Chine, Ambassade de
Russie, Consulat de Belgique) et organisations internationales (Programme des Nations Unies
pour le Développement, Banque Mondiale), une forte consommation d’espace couplée à une
faible densité de l’habitat (avec la présence de villas entourées de grands jardins), des
infrastructures (routes, éclairage public, électricité, eau et télécommunications) d’une meilleure
qualité par rapport au reste de la ville et une certaine mise en scène sécuritaire avec la présence de
gardiens, de murs, de clôtures et de caméras de vidéosurveillance.

Bastos est ainsi abondamment décrit par la population comme étant le « petit Paris », un
«quartier huppé », «bourgeois », « moderne » et « développé » (encadré n° 3).

7 L’entreprise est toujours présente et appartient depuis 1986 à la société British American Tobacco.
14
Encadré n° 3 - La place de Bastos dans l’imaginaire yaoundéen (extraits d’entretiens)

« Vous y êtes allé déjà ? Quand vous y êtes, vous voyez seulement des allées avec des clôtures
de gauche à droite. Vous tournez, il y a des clôtures. S'il y a une pluie, vous n'allez pas
trouver où vous abriter. On dirait que là il n'y a que des riches. Je peux évaluer les pauvres
comme ça à 5 % de Bastos. »
Entretien avec Arouna, habitant de Mvog Ada, mars 2009

« Quand vous arrivez à Bastos, vous vous sentez dans un.. dans une autre.. c'est comme si
vous n’étiez pas dans la même ville. Puisque les infrastructures, les constructions, tout est un
peu modernisé. Les maisons, les voitures.. parce que les voitures là-bas sont un peu
luxueuses, ce sont les grandes marques. »
Entretien avec Ghislain, habitant de Mvog Ada et gardien à Bastos, mars 2009

Mais comme le souligne Xavier Durang, il ne faut pas se laisser enfermer dans cette vision d’un
« ghetto doré ». En effet, sur la base de ses résultats d’enquête, il estime à 40 % le nombre de
ménages modestes au sein de Bastos. Le quotidien Le Messager titrait ainsi récemment sur « le
versant pauvre de Bastos » avec le « spectacle [...] effroyable » des « taudis » (Djuidje, 2009)
situés dans les bas-fonds, tels que les endroits nommés « Nylon » ou « Kosovo » (image. n° 2).

15
Image n° 2 - « Kosovo », une « enclave » au sein de Bastos

A B

(l’échelle figure sur l’image)


Source : Google Earth (date de la prise de vue : 12 janvier 2008)

Nous voyons bien au centre de cette photographie un habitat plus resserré, moins planifié et
aux matériaux plus précaires (fait vérifié sur place) qu’aux alentours. Il s’agit de « Kosovo »8, qui
continue vers l’est (à droite sur la photo, le long du cours d’eau que l’on aperçoit). Prise en
surplomb, cette photographie gomme le relief mais entre les points A et B, distants de 320
mètres, nous mesurons une différence d’altitude de 38 mètres (A étant plus élevé que B).

Si certains invoquent cette co-présence comme signe d’une mixité sociale, Xavier Durang
(2002) décrit chez la bourgeoisie de Bastos une certaine « culture de l’entre-soi » couplée à de
«l’indifférence comme mode de sociabilité » et reprend ainsi la thèse selon laquelle proximité
spatiale et proximité sociale ne vont pas forcément de pair (voir Chamboredon, Lemaire, 1970).
Toutefois, il note que cette bourgeoisie n’est pas totalement fermée envers son environnement
immédiat et ce notamment à travers le recours au petit personnel (gardien, chauffeur) issu du
milieu populaire (encadré n° 4).

8L’appellation « Kosovo » vient de parties de football énergiques qui s’y jouaient en même temps qu’éclatait la guerre du
Kosovo dont les images arrivaient via les chaînes satellites.
16
Encadré n° 4 - Bastos, proximité spatiale contre proximité sociale ? (extraits d’entretiens)

« Quand ils ont besoin d'aide, pour un ouvrage, c'est là qu'ils ont besoin des pauvres. Mais
quand il s'agit de vivre ensemble, c'est pas du tout courant. »
Entretien avec Ghislain, habitant de Mvog Ada et gardien à Bastos, mars 2009

« Il n'y en a qu'un, de grand, qui reconnaît “Kosovo”. Il est musulman alors quand il y a la
fête des musulmans, il laisse son portail grandement ouvert et si t'as un problème, il résout
ton problème. C'est un ministre. Seul lui. Le reste là, ils ont les portails fermés. »
Entretien avec Grégoire, habitant de Bastos - « Kosovo », mars 2009

Mvog Ada, un « quartier »

A l’autre « extrême » de la hiérarchie sociale et urbaine de Yaoundé (entretien avec A. Bopda,


géographe, mars 2009), figurent les « quartiers », qui sont pour Xavier Durang (2002) l’
«expression géographique de la relégation sociale». Mvog Ada en fait partie.

Ancien village indigène situé en périphérie, jusque dans les années 1950 -1960, d’un périmètre
urbain englobant uniquement les centres administratif et commercial de la ville, Mvog Ada est
devenu avec la croissance urbaine, sur un plan purement géographique, un quartier péricentral
(entretien avec Jean-Marie Ndje, urbaniste, mars 2009).

Généralement désigné comme étant « le quartier le plus pauvre de la ville » ou un « quartier de


débrouillards », Mvog Ada se caractérise il est vrai par de nombreux stigmates, à la fois
physiques (habitat précaire construit en semi-dur9, densité élevée, faible planification dans
l’occupation du sol, infrastructures limitées aux axes principaux - image n° 3) et sociaux
(chômage, faible scolarisation).

9 Une habitation en semi-dur a ses murs construits à base de terre battue et recouverts d’une couche de ciment, a un toit en
tôle et un sol constitué d’une simple chape de ciment.
17
Image n° 3 - Le « quartier » Mvog Ada (au niveau du carrefour Eldorado)

(l’échelle figure sur l’image)


Source : Google Earth (date de la prise de vue : 12 janvier 2008)

Outre sa pauvreté, Mvog Ada est généralement reconnu par la population pour être un ancien
quartier d’immigration, avec notamment de nombreux Nigérians à l’origine de la création de
nombreuses « casses auto », un quartier d’ambiance et également un quartier d’insécurité. Et
malgré les difficultés rencontrées, un certain nombre d’anciens restent attachés à ce qu’ils
appellent leur « village » (encadré n° 5).

Encadré n° 5 - Mvog Ada entre insécurité, ambiance et esprit « village» (extraits d’entretiens)

« En deux mots, Mvog Ada c’est.. des putes et des bars. »


Entretien avec Janis, Journaliste à « Magic FM », février 2009

« Mvog Ada c'est un quartier vraiment où les autochtones sont moins là-bas. Mvog Ada est
rempli de Nigérians, qui ont des boutiques de casse à droite et à gauche. C'est un quartier
réputé par rapport au banditisme, avec les Bassa, du littoral. C'est des gars.. même s'il n'est
pas fort, il te touche là et vous fait trembler. Et si vous n'êtes pas en nombre, vous fuyez !
C'est comme ça Mvog Ada. »
Entretien avec Grégoire, habitant de Bastos - « Kosovo », mars 2009

18
Encadré n° 5 (suite) - Mvog Ada entre insécurité, ambiance et esprit « village»
(extraits d’entretiens)

« Je paie 1000 F CFA10 pour venir chaque jour ici. Dans mon quartier je ne dis pas bonjour
aux gens. Ici je suis au “village” et je redeviens moi-même. Si j’arrive à Mvog Ada, je sais que
je vais rire. »
Entretien avec Innocent Michel, « ancien » de Mvog Ada, mars 2009

ii.v. Comparer l’incomparable ?

Nous avons donc, pour répondre à notre problématique, effectué une comparaison entre
Bastos et Mvog Ada.

Le comparatisme tel que nous le concevons dans ce travail est celui que Guy Vacquois (2000)
qualifie de « mou », le seul qui trouve grâce à ses yeux. Selon cette conception, « il [le
comparatisme] s’agit davantage d’une attitude d’observation que d’une méthodologie au sens
strict » (p. 26). Cette attitude d’observation est un « regard extérieur » (p. 28), un regard
décentré qui amène à une « multiplicité de regards sur un objet supposé identique » (p. 18).

Cependant, entre Bastos et Mvog Ada, nous nous devions de trouver « un même cadre de
comparaison » pour reprendre l’expression employée par Moustapha Ndiaye (2008, p. 34)
confronté à un problème méthodologique équivalent dans son Approche comparative de
l’appropriation de la téléphonie mobile et de l’Internet dans les lieux d’accès publics des villes de Rennes et de
Thiès. En effet, nous avions la crainte que face à Bastos et Mvog Ada, chacun pris dans leur
ensemble, nous nous retrouvions devant des situations si différentes - à savoir d’un côté une
utilisation individuelle des TIC et de l’autre une utilisation collective - que cela ne nous
permette pas d’approcher (de manière comparative) les « stratégies populaires d’accès » aux
TIC.

C’est pourquoi nous avons décidé de nous intéresser à des populations aux caractéristiques
socio-économiques (emploi, revenu, statut d’occupation du logement..) les plus proches

10 1000 F CFA = 1,5 


19
possibles 11 bien qu’inscrites dans des environnements urbains différents. Notre choix s’est donc
porté sur les populations modestes, ceteris paribus, avec d’un côté Mvog Ada et de l’autre Bastos -
« Kosovo ». Cela nous paraissait plus logique et équitable.

Notre mémoire s’organise donc en trois parties.

Premièrement, dans la partie intitulée « De la fin de la géographie à la fragmentation urbaine»,


nous reviendrons sur l’évolution du regard porté par les chercheurs sur l’association entre TIC
et territoires, avec le passage de la fin annoncée de la géographie à la thèse de la fragmentation
urbaine par les réseaux.

Après cette première partie théorique, la deuxième - « Le déploiement des infrastructures TIC
au Cameroun et à Yaoundé» - en sera en quelque sorte le pendant concret. Nous dresserons
tout d’abord un panorama du secteur des TIC au Cameroun puis nous nous intéresserons aux
stratégies adoptées par les opérateurs du secteur dans la ville de Yaoundé. Cette partie
permettra de voir la place qu’occupent Bastos et Mvog Ada dans le déploiement des
infrastructures de télécommunications.

Enfin, dans la troisième partie - « Accès et usages des TIC à Bastos et Mvog Ada » -, nous
étudierons les multiples « stratégies populaires d’accès » aux nouvelles technologies. Nous nous
intéresserons précisément à leur mise en place par les populations et à leur intégration dans les
deux environnements urbains différents que constituent nos quartiers d’étude.

11 Informations demandées lors de nos entretiens. Sans doute la réalisation d’un questionnaire nous aurait permis d’être plus
rigoureux sur ce point.
20
1. De la fin de la géographie à la fragmentation urbaine

« Vous travaillez sur la géographie et les télécommunications.. comment allez-vous me faire croire cela ?»
Entretien avec J. T. Foukou, Directeur Général du F.A.I. Megahertz, mars 2009

1.1. La mort des distances, la fin de la géographie

Le développement des TIC modernes est à l’origine de nombreux «mythes» et en actualise des
plus anciens (Puel, 2006, p. 1). Sur la base de la typologie développée par Luc Racine, nous
préférons parler non pas de mythes mais d’utopies. En effet, selon le sociologue canadien, à
l’inverse de la «pensée mythique», «la pensée utopique [...] conçoit l’état de perfection sociale
comme réalisable par l’homme en ce monde, de façon durable, dans un avenir plus ou moins
rapproché, et ce par le moyen de la science, de la technique, de la rationalisation des rapports
sociaux.» De plus, le temps de l’utopie est non pas «cyclique » comme l’est celui du mythe mais
« linéaire et irréversible, positivement valorisé : il y aura dans le proche futur avènement d’une
humanité nouvelle» (Racine, 1985, p. 10).

Dans le cas qui nous intéresse, cette humanité nouvelle prendrait sa place dans une « société de
l’information » (voir, pour une mise en perspective critique, Cornu et al., 2005) ; expression
popularisée par le Sommet Mondial sur la Société de l’Information 12 qui l’a définie comme
étant une société « dans laquelle chacun ait la possibilité de créer, d’obtenir, d’utiliser et de
partager l’information et le savoir et dans laquelle les individus, les communautés et les peuples
puissent ainsi mettre en œuvre toutes leurs potentialités en favorisant leur développement
durable et en améliorant leur qualité de vie ». Dans cette société, l’usage des TIC, dont elles
sont un « des éléments constitutifs », permettrait d’ « éliminer l’extrême pauvreté et la faim,
dispenser à tous un enseignement primaire, favoriser l’égalité entre hommes et femmes et
rendre les femmes autonomes, lutter contre la mortalité infantile, améliorer la santé des mères,
lutter contre le VIH/sida, le paludisme et d’autres maladies [et] assurer un environnement
durable » en s’appuyant sur « leur capacité à réduire bon nombre d’obstacles classiques,
notamment ceux que constituent le temps et la distance» (SMSI, 2004).

12Sommet en deux phases (en 2003 et en 2005) organisé par l’Organisation des Nations Unies (ONU) via son institution
spécialisée dans les télécommunications, l’Union Internationale des Télécommunications (UIT).
_Site web : http://www.itu.int/wsis/index-fr.html
21
On retrouve là le genre de discours typique des grandes institutions internationales (ONU,
Banque Mondiale, Fonds Mondial de Solidarité Numérique13, etc.), déjà déconstruits par un
certain nombre d’auteurs (voir Péjout, 2003 ; Laborde, 2004 ; Thompson, 2004). Selon ces
propos, la diffusion des TIC enclencherait automatiquement une dynamique de développement,
aboutirait mécaniquement à une plus grande démocratie et tendrait inéluctablement à la « fin de
la géographie » (voir O’Brien, 1992).

Ces grands axes de l’utopie contemporaine qui gravitent autour des TIC sont tous les trois
caractérisés par le déterminisme technique qu’ils recèlent. Le déterminisme technique signifie le
primat accordé à la technique sur les dimensions sociales, économiques, politiques et
géographiques. Il s’agit d’une posture qui transparaît nettement dans les écrits avec l’emploi du
terme «impact», ce qui vaut parfois à cette approche d’être qualifiée de «balistique» (Jonas,
2002 ; Eveno, 2004). Pour Nicolas Pejout, aborder par ce biais les relations entre TIC et société
revient à dire que « l’outil forme, informe et déforme librement le tissu social, aussi bien ses
structures que son fonctionnement. [...] Une telle vision des choses crédite la technique d’une
puissance exagérée et la positionne hors de la réalité sociale, dont elle fait pourtant pleinement
partie. [...] la technique conditionne mais elle ne détermine pas. » L’auteur va même jusqu’à
inverser la proposition en affirmant que «si un quelconque déterminisme est à l’œuvre, il est
certainement plus humain que technique» (Pejout, 2005, p. 226).

Si nous n’allons pas revenir ici sur la problématique des TIC et de la démocratie (voir à ce sujet
Hughes, 2002 ; Morozov, 2009 ; Testard-Vaillant, 2009), avec la transformation annoncée de
l’espace médiatique en espace public (Querol, 2004, p. 190), ni sur les relations entre TIC et
développement, nous allons en revanche nous attarder sur les rapports entre TIC et géographie
dans la suite de cette partie.

 1.1.1. L’image du « cyberespace »

Aux confins de l’informatique, des télécommunications et de la science-fiction, est née dans les
années 1980 l’image du cyberespace, accolée de nos jours à l’Internet. Cette imagerie repose sur

13 Structure créée en 2004 à l’initiative du Président sénégalais Abdoulaye Wade et présidée par le français Alain Madelin.
Elle connaît actuellement de vifs débats internes, en raison desquels ses activités sont, à l’heure où nous écrivons ces lignes,
suspendues (ATS, 2009).
_Site web : http://www.dsf-fsn.org
22
un certain nombre d’écrits fondateurs, au premier rang desquels Neuromancien 14, de William
Gibson, paru en 1984. Dans cet ouvrage, le cyberespace15 est défini comme «une hallucination
consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs,
dans tous les pays, par des enfants à qui des concepts mathématiques sont ainsi enseignés... Une
représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système
humain » (cité dans Leroux, 2009). Le 8 février 1996, dans sa célèbre Déclaration d’indépendance du
cyberespace, John Perry Barlow récuse les principes de propriété et de frontières pour faire du
cyberespace un espace en-dehors de toute forme de gouvernement. Pour celui qui fonda
l’Electronic Frontier Foundation 16, le cyberespace est en effet « différent» : il s’agit d’ «un monde à
la fois partout et nulle part» inscrit en-dehors de la réalité physique et terrestre (« il n’est pas là
où nos corps vivent ») mais qui consiste plutôt en «une conversation globale de bits» porteuse
en elle d’un «virus de liberté» et d’égalité (en effet, il ne peut y avoir dans le cyberespace aucun
privilège ou préjudice en raison de la race, de la puissance économique, de la force militaire, du
lieu de naissance etc.) (Perry Barlow, 1996 ; nous traduisons).

Deux ans plus tôt, dans son ouvrage Atlas, l’académicien Michel Serres (1994) définissait le
cyberespace comme un « nouvel universel, non centré, [où] le milieu gît en tout lieu, et toute
chose, toute place, tout homme, tout groupe ou toute phrase y occupent, en droit, au moins, un
site focal. » On retrouve l’idée similaire d’un nouvel universel chez Pierre Lévy, « le philosophe du
cyberespace », dans son rapport en date de 1998 destiné au Conseil de l’Europe, Cyberculture :
«Par l'intermédiaire des ordinateurs et des réseaux, les gens les plus divers peuvent entrer en
contact, se tenir la main tout autour du monde. Plutôt que de se construire sur l'identité du
sens, le nouvel universel s'éprouve par immersion. Nous sommes tous dans le même bain, dans
le même déluge de communication. [...] Cet universel donne accès à une jouissance du mondial,
à l'intelligence collective en acte de l'espèce. Il nous fait participer plus intensément à l'humanité
vivante, mais sans que cela soit contradictoire, au contraire, avec la multiplication des
singularités et la montée du désordre.» (Lévy, 1998)

14
Pour la version française, voir Gibson W., Neuromancien, La Découverte, 1985
_Disponible sur le web à l’adresse suivante : http://project.cyberpunk.ru/lib/neuromancer/ (en anglais)
15
Terme qu’il a créé lui-même en 1982 dans son recueil de nouvelles Burning Chrome.
_Disponible sur le web à l’adresse suivante : http://project.cyberpunk.ru/lib/burning_chrome/ (en anglais)
16Créée en juillet 1990, l’Electronic Frontier Foundation est une association de défense des droits des citoyens dans le « monde
numérique » (digital world).
_Site web : http://www.eff.org/
23
Dans cette idée de finitude du monde (« se tenir la main tout autour du monde »), nous
pensons évidemment à la célèbre expression de Paul Valéry (1945) : « le temps du monde fini
commence ». Abondamment reprise par les protecteurs de l’environnement et tenants de
l’écologie politique pour désigner l’épuisement des ressources naturelles, cette expression
signifie en réalité que « l’ère des terrains vagues, des territoires libres, des lieux qui ne sont à
personne, donc l’ère de libre expansion est close. » (p. 23) Dans cette dynamique, P. Valéry
souligne le rôle essentiel des moyens de télécommunication : « Désormais, quand une bataille se
livrera en quelque lieu du monde, rien ne sera plus simple que d’en faire entendre le canon à
toute la terre. Les tonnerres de Verdun seraient reçus aux antipodes. On pourra même
apercevoir quelque chose des combats, et des hommes tomber à six mille milles de soi-même,
trois centièmes de seconde après le coup. » (p. 51) Pour Clarisse Herrenschmidt (2000), le
cyberespace ne signe cependant pas seulement le parachèvement du monde annoncé par P.
Valéry mais élargit bien au-delà le champ des possibles : «Au bout d'un siècle de mouvement
fou, des personnes, des biens, des signes, l'Intemet arrive. [...] Nouvelle Amazonie, végétation
où l'on pénètre à la machette et qui se referme derrière soi, il comble un défaut du monde réel -
connu, étroit, surpeuplé. »

 1.1.2. De l’«antigéographie» dans la société de l’information

Cette imagerie extrêmement puissante et attrayante du cyberespace, qui relève au départ du


genre littéraire de la science-fiction, a laissé le champ libre à une «antigéographie», qui n’est
certes pas « une attaque en règle contre la discipline » mais en est, en quelque sorte, une
« esquive » (Eveno, 2004, pp. 92-93). Gilles Puel (2006) remarque ainsi : « c’est au bout du
compte l’antigéographie plus que la géographie des TIC qui est à l’honneur dans l’immense
majorité des discours sur la “Société d’information” , la “Société de Communication”, la
“révolution informationnelle” et autres expressions de la même eau.» (p. 1)

Il est en effet d’avis répandu qu’à l’heure des TIC et de la mondialisation, la géographie ne tient
plus : face à la possibilité d’être en contact permanent avec une personne située à l’autre bout
du monde, quelles contraintes peuvent encore exercer le temps, la distance et la localisation ?
Pour de nombreuses personnes, la réponse est déjà toute trouvée : ainsi, lors de l’Université
d’été du Medef 2007, François Barrault (Président de BT International) déclarait que la
mondialisation actuelle est porteuse d’une « dématérialisation totale du territoire ». Richard
Descoing (directeur de Sciences-Po Paris) quant à lui, insistait en affirmant que « la notion de
territoire n’existe quasiment plus. Grâce au numérique, l’accès au monde global est possible
24
depuis n’importe quel endroit au monde » (Medef, 2007). De nombreux autres discours
antigéographiques ont été prononcés, dont nous avons retenu ci-dessous quelques exemples :

 La mort des distances : en 1997, la journaliste Frances Cairncross publie un ouvrage au


titre resté célèbre : The death of distance. Dans ce livre, elle affirme que « le sans-fil [...] tue
l’emplacement, mettant le monde dans nos poches » et ajoute : « la révolution des
communications est profondément démocratique et libératrice, nivelant le déséquilibre
entre grands et petits, riches et pauvres. La mort de la distance, en général, doit être saluée
et appréciée.» (cité dans Piguet, 2004, p. 4 ; nous traduisons) ;

 La Bit City : en 1996, William Michell dresse le portrait de « la ville du 21e siècle », à savoir
« une ville déracinée de tout endroit sur la surface de la terre, plus façonnée par les
contraintes de connectivité et de bande-passante que par l’accessibilité et la valeur du sol
[et] largement asynchrone dans ses opérations [...]. Ses lieux seront construits
virtuellement au moyen de logiciels et non physiquement à l’aide de pierres et de bois,
connectés par des liens logiques plus que par des portes, des passages et des rues. » Les
individus eux-mêmes sont dans cette ville des « citoyens cyborg » (Mitchell, 1996, p. 24 ;
nous traduisons) ;

 La mort des villes : George Gilder, souvent considéré comme « le gourou des nouvelles
technologies » (Guillaud, Kaplan, 2009), a annoncé à de nombreuses reprises la mort des
villes car, en tant que « lieux d’échanges conçus pour l’ère industrielle », elles n’auraient
plus de raison d’être dans un monde post-industriel. Par ailleurs, « les villes ne seraient
plus [...] des centres culturels puisque l’on pourra se procurer toute la culture en ligne,
sous forme de fichiers texte, audio et vidéo. » (Ullmann, 2006, p. 58).

 Une infrastructure planétaire : au début des années 1990, dans son ouvrage Les
communautés virtuelles, terme dont on lui attribue la paternité, Howard Rheingold (1995)
dresse un état de la télématique, en partant de ses propres pratiques : « J'ai suivi le
compte-rendu d'un témoin du coup d'état de 1991 à Moscou; des événements de Tien-
An-Mein; de la guerre du Golfe. Ces informations se transmettent entre membres d'un
réseau fait d'ordinateurs bon marché et de lignes téléphoniques ordinaires, se jouant des frontières
géopolitiques en empruntant les artères de l'infrastructure planétaire de communication. » (p. 3 ; nous
soulignons)

25
 Une entreprise liquide : en 2008, dans leur livre Comment le web change le monde, l’alchimie
des multitudes, (titre qui trahit une approche caractérisée par le déterminisme technique)
Francis Pisani17 et Dominique Piotet consacrent un chapitre à ce qu’ils appellent
«l’entreprise liquide » dont le principe de fonctionnement est basé sur le transfert «“dans
les nuages”18, c’est-à-dire sur le web, [de] la quasi-totalité des données et des applications
nécessaires au fonctionnement d’une entreprise. » (p. 180) Pour ces deux auteurs, « la
géographie est [...] remise en question par l’émergence d’une entreprise mobile, hors les
murs, d’une entreprise d’un “monde plat”. » (p. 198) On retrouve ici l’idée développée par
l’éditorialiste du New York Times Thomas L. Friedman (2006) pour qui, sous l’effet
conjugué de la globalisation et de la révolution numérique, la terre serait devenue plate,
réalisant ainsi l’utopie de la théorie économique générale (Lasserre, 2000).

 Le migrant connecté : à la suite de la théorie dite du transnationalisme développée dans


le monde anglo-saxon dans les années 1990 (à ce sujet voir Glick Schiller et al., 1995 ;
Vertovec, 2003), la sociologue Dana Diminescu développe en France depuis le début des
années 2000 le paradigme du « migrant connecté » 19 (Diminescu, 2007) ; migrant qui par
l’usage des TIC est dans la capacité d’entretenir, malgré la distance physique qui l’en
sépare, des rapports de proximité avec son territoire d’origine. Les migrations sont ainsi
entrées, selon elle, dans un «nouvel âge» (Diminescu, 2002, p. 6).

Si tous ceux que nous venons de citer semblent se féliciter d’une fin de la géographie permise
par les TIC, d’autres se montrent beaucoup plus réticents. Le principal penseur de ce courant,
que l’on pourrait qualifier de dystopique, est le philosophe Paul Virilio :

A l’occasion d’une exposition à la Fondation Cartier qu’il réalisait en compagnie de Raymond


Depardon (« Terre Natale, Ailleurs commence ici »), Paul Virilio déclarait à la presse : « Nous
sommes entrés dans l’ère de la “chronopolitique” : désormais, le temps réel l’emporte sur
l’espace réel. Contrairement à ce que pense Fukuyama, ce n’est pas la fin de l’histoire, mais la
fin de la géographie. Le monde est trop petit pour la puissance du progrès technique, de
l’information et des transports. La logique de la grande distribution - flux tendus, zéro stocks -
résume tout : les mouvements de population comme le krach boursier. Avec les GPS, qui

17Journaliste et blogueur réputé dans le domaine des nouvelles technologies.


_Site web : http://pisani.blog.lemonde.fr
18 Référence est faite ici au « cloud computing » qui peut être défini comme l’informatique via Internet : les applications et
les données ne se trouvent plus directement sur le disque dur de l’ordinateur de l’utilisateur mais sur des serveurs distants.
19 Figure sur laquelle nous sommes revenu dans notre travail de Master 1 (Devriendt, 2008).
26
gouvernent les mouvements des camions, des bateaux, des gros-porteurs, on inaugure la
révolution de l’emport. (...) Ce qui monte, c’est l’avènement d’une “omnipolis”: une ville qui
est partout et nulle part, grâce aux portables. Aujourd’hui, tout s’emporte (...). La traçabilité
remplace l’identité territoriale et familiale. Quand ce qui compte, c’est le trajet d’un individu,
son parcours, son plan de carrière, plus besoin d’une origine humaine, biologique,
géographique» (cité dans Fumey, 2009).

Déjà en 1997, dans un article du Monde Diplomatique, le philosophe et urbaniste affirmait que « la
réalité des faits ne cesse d’illustrer la perte du fondement géographique des continents, au
bénéfice des télécontinents et d’une communication mondiale devenue quasi instantanée... [...]
A défaut d’une fin de l’histoire, c’est donc bien à la fin de la géographie que nous
assistons.» (Virilio, 1997, p. 17)

Pour François Ascher, «la belle plume de P. Virilio ne suffit probablement pas à expliquer le
succès de ses formules à l’emporte-pièce, si éloignées de ce que l’on peut observer et analyser.
Peut-être est-ce la peur qui donne sa force à ce type de prophéties ?» (Ascher, 1995, p. 294).
Emmanuel Eveno invite également à une lecture « vigilante » de l’œuvre de Virilio : « si l’auteur
affirme souvent, il ne démontre que rarement », le tout dans un style abusant de « procédés
dramaturgiques» (Eveno, 2004, p. 96).

De tous les auteurs antigéographiques que nous venons d’évoquer, aucun n’est géographe. Cela
n’est évidemment pas un problème per se mais a abouti ici à une conception étriquée de la
discipline géographique.

 1.1.3. Une géographie réduite à sa plus simple expression

Pour Etienne Piguet (2004), les tenants de l’antigéographie ont une mauvaise conception de la
discipline géographique : ils confondent espace et distances physiques alors que « la distance
n’est pas que physique, c’est un produit social. Si le monde se contracte, ce n’est pas de manière
uniforme ni identique pour tous et les conséquences de cette contraction ne sont pas les mêmes
partout. » (p. 8) Ainsi pour l’auteur, «loin de marquer la fin de la géographie, la globalisation en
marque le renouveau » (p. 9). Gilles Puel (2006) fait une remarque similaire : « l’espace
géographique, le territoire, est réduit à la seule notion de distance géométrique. Or les questions
de distance et de proximité sont plus complexes : à la distance physique, s’ajoutent les distances
spatiale et sociale. » (p. 1)

27
Pour Olivier Jonas (2005a ; 2005b), le succès de cette antigéographie s’appuie, au-delà de la
conception erronée de la discipline géographique, sur deux idées reçues relatives au
déploiement des TIC : celle de la « transparence spatiale » (idée selon laquelle, à la différence
des autres réseaux, les télécommunications sont sans effets sur le paysage et l’espace qu’elles
traversent) et celle de la « neutralité spatiale » (selon laquelle on garantit à tous les usagers
l’accès aux mêmes services, indépendamment de leur localisation sur terre).

Face à cela, que peut être une géographie des TIC ?

1.2. Une géographie renouvelée


 
 1.2.1. La « cybergéographie »

Si comme nous l’avons souligné, toute une littérature antigéographique s’est développée en ce
qui concerne les TIC, nous rencontrons en même temps dans ce domaine beaucoup de
métaphores spatiales : il est ainsi courant sur « la toile » de parler, entre autres, de
« cyberespace », de « blogosphère », de « blogalaxie20 », de « statusphère21 », de « territoire
numérique » et de «village global électronique ».

Il est d’ailleurs frappant de constater que la représentation du cyberespace se fait généralement


de manière cartographique. C’est ce que relève le philosophe Paul Mathias (2007) lorsqu’il
affirme que «l’Internet n’est pas territoire, et pourtant l’Internet est pour ainsi dire irreprésentable
sans référence à des modèles de territorialité.» (p. 99, souligné par l’auteur) Il en est ainsi de la
représentation des principaux sites du web réalisée à partir de la carte du métro tokyoïte, qui a
connue un certain succès (image n° 4).

20Terme proposé par Francis Pisani en réaction à « blogosphère » : « le mot [blogosphère] nous invite à concevoir cet espace
comme une unité alors qu’il est vital d’en reconnaître, d’en célébrer, d’en encourager la diversité. » (Pisani, 2007)
21 La statusphère est généralement définie comme étant l’ensemble des messages (« statuts ») publiés par les utilisateurs des
sites web tels que Facebook, MySpace, Twitter etc.
28
Image n° 4 - Cartographie du Web 2.0

Source : Strangemaps, 2007

Plus récemment, le site web Toute l’Europe 22 a mis en ligne une « cartographie de la toile
européenne » (image n° 5) ; cartographie interactive décrite de la manière suivante : « Entrer
dans cette galaxie européenne peut paraître à première vue difficile mais il suffit de s’imaginer
être en face d’une carte classique. Les sites web (représentés par des ronds sur la carte) sont en quelque
sorte des villes et les liens hypertextes qui les relient (les arcs) sont des routes permettant de voyager d’une ville à
l’autre. Un lien hypertexte ne pouvant être emprunté que dans un seul sens (du site source au
site cible), ces routes sont à sens unique. […]Ainsi la carte que vous explorez est une représentation
véritable d’un territoire d’informations tel que chacun de vous l’expérimentez lorsque vous naviguez
via les liens qui vous sont proposés de site en site.» (Toute l’Europe, 2009 ; nous soulignons)

22 Toute l’Europe est un portail web d’informations sur les questions européennes.
29
Image n° 5 - Cartographie interactive de la « toile européenne »

Source :Toute l’Europe, 2009

Pour Henri Desbois (2006), une piste pour une géographie renouvelée peut donc consister en
l’étude du web en tant que « modèle de territoire global ». C’est précisément ce à quoi tend la
«cybergéographie », promue au niveau mondial par le philosophe et géographe Martin Dodge,
fondateur du Cyber Geography Research23 et auteur récemment d’une thèse sur le sujet (voir
Dodge, 2008).

 1.2.2. La « géographie 2.0 »

En-dehors de la « cybergéographie », une autre géographie liée aux TIC modernes émerge
depuis peu : la « géographie 2.0 ».

La terminologie « 2.0 » renvoie aux outils du web 2.0 c’est-à-dire au web vu - selon un des
fondateurs de cette expression, Tim O’Reilly (2005) - comme « une plate-forme » dans laquelle
les internautes sont invités à participer en créant leur propre contenu ou en modifiant le
préexistant. Le mot-clé du web 2.0 est donc le «crowdsourcing », généralement traduit en français

23_Site web : http://www.cybergeography.org (en anglais)


_Site web : http://www.cybergeography-fr.org (en français)
30
par celui de «participation». Parmi les services les plus emblématiques, nous pouvons citer :
Facebook24, MySpace 25, Wikipedia26, Flickr27 et Twitter28.

Des services existants, certains attirent particulièrement le géographe : on note en effet dans ce
web2.0 une « explosion» des « espaces virtuels» et des « mondes miroirs» (Valentin, 2008) tels
que Second Life et Google Earth. Nous pouvons également mentionner l’essor de l’information
dite « hyperlocale » (Iskold, 2007) et le développement intense des services de «
géolocalisation 29 » (ou de « mapping masses » - à ce sujet voir Hudson-Smith et al., 2008 ;
Hudson-Smith, Crooks, 2008) tels que Ushaidi (encadré n° 6).

Encadré n° 6 - Présentation du service Ushaidi

Plate-forme de géolocalisation créée début 2008 au lendemain des élections kenyanes, Ushaidi
avait pour objectif de répertorier les divers incidents et actes de violence dans le pays.
Aujourd’hui Ushahidi peut être utilisée, du fait de son caractère open source, n’importe où dans le
monde. Ainsi a été créée une version relative aux événements dans la bande de Gaza, une
consacrée à l’Afrique du Sud et une aux élections générales indiennes. Pour déclarer un
événement, les individus communiquent avec la plate-forme par SMS, e-mail, tweet ou
directement depuis le site web.

Site web : http://www.ushaidi.com

Pour Jérémie Valentin, doctorant en géographie, ces « récents espaces virtuels et leurs outils
offrent aux individus des possibilités inédites d’aborder leurs territoires » et c’est ce nouveau

24Réseau social généraliste.


_Site web : http://www.facebook.com
25Réseau social généraliste ayant la particularité d’être très prisé des groupes de musique.
_Site web : http://www.myspace.com
26Encyclopédie libre en ligne, déclinées dans différentes langues
_Site web : http://www.wikipedia.org
27Site de stockage et de partage de photos
_Site web : http://www.flickr.com
28Outil de micro-blogging (messages limités à 140 caractères) et de réseau social
_Site web : http://twitter.com
29Expression pléonastique qui traduit bien le fait que la carte, réalisée par l’internaute, est ici considérée uniquement comme
un moyen de localisation. On est très loin de la cartographie comme « véritable mise en scène graphique du fonctionnement
du monde» que prône Philippe Rekacewicz (2009).
31
rapport des individus aux territoires qu’il convient d’interroger dans cette
géographie2.030 (Valentin, 2007, p. 389).

Elle s’intéresse donc précisément à ce que Henry Bakis (2007) nomme le «géocyberespace»,
défini comme «vision gobale de l’espace, englobant l’espace euclidien mais le transcendant tant
avec l’espace technologique qu’avec l’espace social. Cela par suite des usages du World Wide
Web, et d’applications mettant en oeuvre des espaces virtuels. » (p. 287) Pour Henry Bakis, il
s’agit de « LA nouvelle réalité spatio-temporelle des sociétés de communication et
d’information» (p. 288 ; les majuscules sont d’origine).

 1.2.3. Les TIC : des objets géographiques « classiques »

Malgré la transformation du rapport à l’espace que les TIC suscitent et qu’il ne faut pas nier, ces
dernières peuvent être tout de même abordées en tant qu’objets géographiques classiques
(Lasserre, 2000 ; Desbois, 2006).

C’est cette géographie qu’a essayé de mettre en place en France, dès les années 70, Henry Bakis,
auteur en 1983 d’une thèse au titre explicite : « Télécommunications et organisation de
l’espace». Qualifié de «militant» par Emmanuel Eveno (2004), Henry Bakis a cherché par la
suite à convaincre les autres branches de la discipline (notamment celle des transports) à
s’intéresser aux TIC.

Dans cette perspective, la géographie des TIC revient à l’étude des infrastructures, des flux, des
localisations des utilisateurs et des entreprises. Nous avons essayé ci-dessous de procéder à une
petite classification, sans doute à compléter, qui présente les grandes thématiques de cette
géographie « classique » des TIC :

 TIC & Entreprises : dans cette thématique, nous avons les travaux consacrés à l’étude
des stratégies de localisation des entreprises du secteur TIC et/ou aux activités innovantes
(exemples : centres d’appels, entreprises de jeux vidéo etc.). On retrouve également dans
cette catégorie les travaux sur les technopôles et les « cyber districts ». Nous faisons

30 La géographie n’est pas la seule discipline invitée à intégrer le web 2.0. Selon Mark Thompson, les études du
développement doivent également les prendre en compte. Il parle ainsi de l’émergence d’un « développement
2.0» (Thompson, 2008).
32
référence notamment aux travaux de Gilles Puel, Olivier Jonas, Bruno Moriset et Nicolas
Bonnet, Eric Suire, Jacques Perrat et Mihoub Mezouaghi.

 TIC & Développement territorial : il s’agit ici de la thématique de l’aménagement du


territoire et plus spécialement de l’aménagement numérique. Les études s’intéressent
précisément au rôle de la puissance publique, notamment, en France, les Régions mais
également les communes et intercommunalités, dans le déploiement des réseaux des TIC
modernes. On pense surtout aux travaux de Charlotte Ullmann, Philippe Vidal, Mathieu
Vidal, Marina Duféal et Loïc Grasland ainsi que ceux d’Emmanuel Eveno sur la « ville
numérique » de Parthenay. Nous pouvons également citer les travaux de la Délégation
Interministérielle à l’Aménagement et à la Compétitivité des Territoires (DIACT) à travers
son pôle « Aménagement numérique » ainsi que le Ministère de l’Ecologie, de l’Energie,
du Développement durable et de l’Aménagement du territoire (MEEDAT) et son
«Atelier Numérique des Territoires ».

 TIC & Infrastructures : cette thématique concerne surtout le réseau Internet. Dans
cette catégorie, les études, réalisées à différentes échelles (du niveau mondial au niveau
local) s’intéressent aux logiques d’acteurs dans le déploiement des réseaux. C’est ce type
d’approche qui a souvent été mis en avant pour contrer la vision antigéographique du
phénomène Internet. Nous pouvons citer, entre autres, les travaux de Gabriel Dupuy
pour une approche mondiale, et ceux d’Eric Bernard, pour une approche régionale.

Si la géographie décrite ici est surtout le fait de géographes français et/ou francophones, il
convient de ne pas omettre que ces dernières années, comme le note Emmanuel Eveno (2004),
nous assistons à une « conversion de la géo des TIC [...] sous l’influence des centres de
recherches états-uniens et britanniques ». Cette conversion a amené à l’émergence de la
cybergéographie, que nous avons présentée précédemment, et au développement d’études sur
«le rôle des TIC dans la ville » avec notamment, pour un certain nombre d’auteurs, la thèse de
la « fragmentation urbaine par les réseaux ».

33
1.3. La thèse de la fragmentation urbaine

 1.3.1. Un terme en vogue dans le champ des études urbaines

Apparue véritablement, et conceptualisée en tant que telle, dans des études sur l’Amérique
latine, la notion de fragmentation est « quasi incontournable aujourd’hui dans la littérature
scientifique, [...] identifiée comme le dénominateur commun de la ville dans le monde et son
principal ennemi.» (Benit et al., 2007, p. 15)

Si le terme de « fragmentation » connaît donc un grand succès, il faut le distinguer clairement de


celui de la « ségrégation » avec lequel il est souvent confondu. Pour Denise Pumain (n.c.), la
ségrégation est la « séparation des groupes sociaux dans l’espace des villes » ; séparation qui se
fait selon des critères de revenu ou d’appartenance ethnique, religieuse ou culturelle. Pour
Roger Brunet, ségrégation est définie comme le « processus (et son résultat) de division sociale
et spatiale d’une société en unités distinctes. [...] La ségrégation implique à la fois un
mouvement de rejet, d’exclusion [...] et un mouvement d’agrégation, qui réunit les semblables.
[...] La ségrégation est plus forte que la simple spécialisation ou différenciation de quartiers
urbains, mais la distinction est affaire d’appréciation. »

Si donc la ségrégation porte sur la composition des espaces en terme de groupes sociaux, pour
Olivier Coutard (2005), la notion de fragmentation « quant à elle, porte sur les relations entre
portions d’espace : plus on mettra en évidence la faiblesse (ou l’affaiblissement) des liens
politiques, fiscaux, fonctionnels, sociaux, etc. entre portions de l’espace considéré, plus on sera
fondé à parler de fragmentation.» Ainsi pour l’auteur, « mieux que les termes de ségrégation ou
de segmentation, qui désignent des divisions fonctionnelles compatibles avec un degré élevé
d’intégration économique, par exemple, la notion de fragmentation permet de rendre compte
de processus de dislocation et d’atomisation non régulée ou régulée à des échelles très - trop ? -
fines, celles des groupements communautaires, des affinités résidentielles ou de l’entre-soi
(plutôt qu’à celle des régions urbaines considérées, ou même d’espaces plus larges). » (p. 3)

Dans l’ouvrage Vies citadines coordonné par Elisabeth Dorier-Apprill et Philippe Gervais-
Lambony (2007), les auteurs insistent sur les multiples dimensions de la fragmentation : elle
peut être spatiale, ce qui renvoie à la multiplication des dispositifs de sécurité dans l’espace
urbain et au développement des « gated communities» ; économique, avec l’affaiblissement « des
liens économiques [...] existant entre [les] différents quartiers » de la ville ; sociale, ce qui
34
« désigne la disparition de la ville comme référent identitaire commun », et politique (ou
institutionnelle), ce qui « désigne une séparation juridique, politique ou institutionnelle entre des
territoires marqués par la proximité spatiale. » (pp. 15-38) C’est dans ce dernier type de
fragmentation que les auteurs incluent la question de la gestion des réseaux ; le rapport entre
fragmentation et réseaux ayant notamment été formulé dans la théorie du « splintering urbanism ».

 1.3.2. La théorie du « splintering urbanism »

En 2001, les géographes Stephen Graham et Simon Marvin publient un ouvrage dans lequel ils
formulent la théorie du « splintering urbanism». Selon eux, évoluant dans un marché libéralisé et
privatisé, les opérateurs de télécommunications et plus largement des différents types de
réseaux, déploient leurs infrastructures et services selon une logique de « cherry picking » (que
l’on peut traduire en français par le terme d’« écrémage »). Dans cette perspective, seules les
zones les plus lucratives du paysage urbain sont desservies, ce qui a pour conséquence d’aboutir
à une fragmentation de la ville entre d’un côté des espaces bien équipés, car riches, peuplés et
bénéficiant des effets de la concurrence, et de l’autre des espaces délaissés (Graham, Marvin,
2001).

La même année, Manuel Castells publie The Internet Galaxy 31 dans lequel il insiste sur ce qu’il
nomme les « réseaux diviseurs », « nés d’une déréglementation débridée ». Il note ainsi que
« l’usage d’Internet se diffuse très vite, mais en épousant une structuration de l’espace qui
fragmente sa géographie en fonction de la richesse, de la technologie et du pouvoir» accentuant
ainsi « la tendance générale à l’aggravation de la ségrégation socio-spatiale dans les villes du
monde entier» (cité dans Fortin, 2002).

Si cet ouvrage date de 2001, Manuel Castells avait déjà pu énoncer cette crainte dès les années
1980, lorsqu’après s’être intéressé aux mouvements sociaux urbains, il commence à étudier les
relations entre innovations technologiques et territoires, et à formuler le concept de la « ville
informationnelle », caractérisée, entre autres, par sa dualité et sa segmentation sociale et
fonctionnelle (voir Castells, 1989 ; Castells, 1996-1998).

En 1995, François Ascher (1995) évoque quant à lui « la reproduction des inégalités territoriales
par les télécommunications » (p. 70) étant donné leur déploiement qui s’effectue là où se
concentrent populations et richesses, et ce d’autant plus que les acteurs du secteur évoluent

31 Pour la version française, voir Castells M., La galaxie Internet, Fayard, 2002.
35
dans un «contexte de dérégulation et de désengagement des pouvoirs publics » (p. 71). Deux
ans plus tard, Olivier Jonas (1997) parle de « déséquilibres territoriaux » en raison de la
« différenciation » de l’offre de services de télécommunications, née du « contexte
concurrentiel» (pp. 189-190).

Plus récemment, dans un article publié dans la Review of African Political Economy, Yunusa Z.
Ya’u (2004) affirme qu’en accordant au marché, suite aux réformes de libéralisation/
privatisation imposées par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le rôle clé en matière
de télécommunications, « les opérateurs investiront seulement là où ils seront assurés de faire
des profits. Cela signifie que les disparités nationales et l’accès inégal aux TIC ne seront pas
éliminés. Au contraire cela va aller en s’accentuant, les pauvres étant dans l’incapacité de se
procurer un accès aux TIC sans aide des collectivités. » (p. 18 ; nous traduisons)

Dans les pays en développement, cette logique de fragmentation serait poussée à l’extrême avec
une présence des TIC limitée aux enclaves high-tech et espaces résidentiels de luxe (Graham,
2002, p. 43).

Des travaux sus-cités, nous voyons nettement la difficulté que les auteurs ont à nommer les
processus à l’œuvre et leurs conséquences. Ainsi nous avons affaire, d’un côté, à de la
«fragmentation», de la « ségrégation », de la « segmentation » et de la «différenciation » et de
l’autre, à des « fragments », des « inégalités », des « différences », des « déséquilibres » et des
« disparités ». Par ailleurs, la traduction même de « splintering urbanism » en français n’est pas
fixée : les plus nombreux parleront de « fragmentation » quand d’autres, à l’instar de Dominique
Lorrain (2002, p. 13), privilégieront le terme de «ségrégation ». Enfin, il convient de souligner
que le vocabulaire des théoriciens du « splintering urbanism » est lui-même fluctuant avec
notamment l’emploi du terme «polarisation» (Graham, Marvin, 2001 ; Graham, 2002) et plus
récemment, l’emploi de l’expression « urbanisme à plusieurs vitesses » (Crang et al., 2006,
p.2553 ; nous traduisons).

De nombreuses critiques ont été émises envers la théorie du « splintering urbanism », notamment
au sein du Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS) et à son programme de
recherche «Fragmentation urbaine et réseaux : regards croisés Nord-Sud » conduit par Olivier
Coutard entre 2002 et 2004.

36
 1.3.3. La remise en cause du « splintering urbanism»

Privé ou Public ?

La première critique que l’on peut émettre envers la théorie du « splintering urbanism» est celle
selon laquelle ses auteurs s’éloignent par moment du discours scientifique pour rejoindre celui
du politique afin de rejeter en bloc les réformes de libéralisation et de privatisation et dénoncer
une soi-disante logique de concurrence pure aux intérêts en tout point contraire à ceux du
secteur public.

Mais comme le souligne Olivier Coutard (2005 ; 2006), toute ouverture à la concurrence a été
accompagnée de la création d’organismes de régulation. Ainsi, comme le note Calvin Djiofack
Zebaze (2008), si entre 1995 et 2004 on est passé de 70 % à moins de 10 % des pays africains
ayant un monopole étatique dans le domaine des télécommunications, dans le même temps,
plus de 77 % des pays du continent se sont équipés d’une autorité de régulation ; autorité
séparée de l’opérateur traditionnel et autonome dans ses décisions (du moins sur le papier)32.

Deuxièmement, Pascal Renaud (2007, pp. 64-65) montre que la seule question de savoir si le
secteur des télécommunications est privatisé ou sous monopole public n’est pas suffisante : il
observe en effet qu’en 2007 les deux pays arabes leaders en matière de télécommunications
sont la Jordanie et le Liban. Or ces deux pays avaient à l’époque des profils complètement
« opposés » : d’un côté la Jordanie où existe une autorité de régulation indépendante depuis
1995, où il y a concurrence partielle sur le téléphone fixe et concurrence totale sur Internet et
les liaisons internationales ; de l’autre le Liban, où il n’existait pas d’autorité de régulation
indépendante à l’époque, où la téléphonie fixe est sous le régime du monopole, tout comme les
liaisons internationales, et où seule la téléphone mobile est en situation de concurrence, de
façon partielle.

Par ailleurs, parler de retrait, d’impuissance et/ou de perte de souveraineté de l’Etat étant donné
la montée en puissance des acteurs privés est le fruit d’une réflexion basée sur les « normes de
l’Etat-Providence » (Diouf, 1999, p. 16). Or selon Béatrice Hibou (1999), qui travaille en

32 Il convient toutefois de nuancer cette affirmation : dans une étude sur 29 pays en développement, dont le Cameroun,
Yamina Mathlouthi et Mohamed Bouhari (2007) observent que si « la mise en place d’un organe de régulation pour une
activité donnée doit en général précéder toute ouverture du secteur à la concurrence [...] dans la réalité, la plupart des
organes de régulation ont été créés après l’entrée sur le marché d’un deuxième opérateur, voire après la privatisation de
l’opérateur historique. » (pp. 134-135)
37
Afrique sur ce qu’elle nomme « la privatisation de l’Etat », ces « références datées,
circonstancielles et normatives qui renvoient à l’idéologie développementaliste énoncée à partir
des années 50 et à une conception wébérienne de l’Etat » interdisent, du fait de leur « vision
substantialiste et normative », de penser des « éventuelles transformations de
l’interventionnisme pour ne voir que destruction, disparition, retrait ou perte de
contrôle» (p.6).

L’unique responsabilité des entreprises : la maximisation du profit ?

Dans leur théorie du «splintering urbanism », Stephen Graham et Simon Marvin envisagent les
opérateurs de réseaux comme étant, du fait du contexte concurrentiel dans lequel ils évoluent,
dans une recherche exclusive du profit, ce qui les amènent à s’intéresser uniquement aux
populations aisées («cherry picking») et délaisser les plus modestes («social dumping»).

Cependant, comme le note Olivier Coutard (2005, p. 10), « s’il est vrai que l’universalisation
d’un service ne s’est jamais opérée sous un régime concurrentiel, la concurrence a souvent
fortement stimulé la diffusion des réseaux et l’accroissement du nombre des branchements ou
abonnements.»

On le constate aisément à la lecture des statistiques de l’Union Internationale des


Télécommunications : la croissance du secteur TIC dans les pays en développement n’aurait pu
se faire si les acteurs du secteur s’étaient complètement désintéressés des populations modestes.
Cet intérêt s’est d’ailleurs manifesté par la mise en place d’offres différenciées, à l’instar des
cartes prépayées (dans de nombreux pays en développement, la formule de l’abonnement post-
payé est ainsi réduite à une portion congrue).

« L’idéal infrastructurel moderne »

L’idée centrale de Stephen Graham et Simon Marvin est celle selon laquelle les services urbains
en réseaux connaîtraient depuis deux trois décennies un renversement de rôle. Comme le note
Franck Scherrer (2004), « après avoir joué un rôle d’accompagnement et même moteur de la
croissance urbaine pendant le 20ème siècle, et plus particulièrement un rôle d’intégrateur social
et économique du fonctionnement des territoires, ces services urbains en réseau seraient
aujourd’hui un accélérateur de fragmentation socio-spatiale » (p. 3). C’est ce que Olivier
Coutard (2005 ; 2006 ; 2008) nomme « l’idéal infrastructurel moderne » ou « idéal intégré »,

38
selon lequel « il existe un lien positif entre offre intégrée de services en réseaux et intégration
urbaine (ou entre réseaux désintégrés et fragmentation urbaine) » mais qui offre là un « cadre
d’analyse [...] par trop déterministe » (Coutard, 2006, p. 2).

On retrouve très fortement cet idéal dans les multiples projets et discours promouvant un « égal
accès aux TIC ». Ainsi, pour Alain Madelin, Président du Fonds Mondial de Solidarité
Numérique, « la fracture numérique entrave les possibilités de développement que les TIC
pourraient offrir aux plus démunis. Elle limite la production et la circulation de connaissances,
accentue le retard économique et intensifie dangereusement l’incompréhension entre les
peuples. Elle est de nature à amplifier l’émigration et la déculturation. Enfin, elle réduit les
efforts engagés pour promouvoir la diversité culturelle. » (FSN, n.c.)
Par ailleurs l’image de la « fracture » suggère l’existence d’un tout préexistant, brisé de nos jours
et qu’il faudrait reconstruire (Scopsi, 2004). Or ce tout n’a semble-t-il jamais existé, ce qui pose
la question de la validité universelle de cet idéal, à l’instar de Sylvy Jaglin qui s’interroge : « Le
constat et l’analyse qu’ils [S. Graham et S. Marvin] en proposent [de la fragmentation urbaine]
sont-ils transposables aux villes d’Afrique subsaharienne, alors que l’idéal des réseaux intégrés
n’y fut presque jamais approprié […] ? » (cité dans Bousquet, 2007, p. 14). Il s’agit en réalité
dans les pays en développement d’un passage d’un stade plus ou moins intégré à un autre stade
plus ou moins intégré mais dans ce cas, quelle est la spécificité de la période contemporaine ?

Quelle(s) spécificité(s) des réseaux TIC ?

Stephen Graham et Simon Marvin ont prétendu pouvoir, à partir du cas du secteur des
télécommunications, généraliser à l’ensemble des réseaux leur théorie. Les critiques ont alors été
majoritairement formulées à partir d’études sur les réseaux d’électricité et eau, c’est-à-dire les
réseaux obéissant à « la vieille logique équipementière» (Scherrer, 2006, p. 8).

Olivier Coutard (2005) affirme ainsi que « la diffusion des branchements d’eau à domicile à
Paris présente, à ses débuts (dans le dernier tiers du XIXème siècle), certaines similarités
frappantes avec la diffusion de l’Internet aujourd’hui. Les premiers abonnés à l’eau sont, de
manière générale, des ménages aisés. Les ménages plus modestes ne sont, dans une première
phase, pas concernés, pour deux raisons : le coût élevé de l’abonnement et la réticence des
propriétaires (les ménages modestes sont en général locataires). Pour la grande majorité des
ménages, l’accès à l’eau passe alors par les bornes-fontaines, points d’accès collectifs au réseau
équivalents en un sens des Internet cafés d’aujourd’hui ! Ce n’est qu’au terme d’un long
39
processus que le slogan, puis la réalité, d’un service universel de distribution d’eau à domicile
par réseau se sont imposés. »

Si l’auteur prend la précaution d’affirmer que l’universalité d’un réseau n’est pas inéluctable, son
erreur, selon nous, est de mettre sur le même plan le déploiement d’un réseau d’eau et le
déploiement du réseau Internet. En effet, ce dernier, et plus largement l’ensemble des réseaux
de télécommunications, ne sont pas, à la différence des réseaux classiques (électricité, eau,
assainissement), caractérisés, loin s’en faut, par leur « stabilité technologique » (Dupuy, 2007,
p. 25). C’est ce que souligne F. Ascher (1995) quand il décrit l’ « effet paradoxal de [la]
banalisation des télécommunications » : l’auteur note en effet que si avec le temps « un certain
type de télécommunications se diffuse sur les territoires et se banalise [...], dans le même temps,
de nouveaux besoins en télécommunications se développent, et les nouvelles infrastructures se
localisent... dans les zones les plus développées. » (p. 71) En France, ce fait a été souligné tout
récemment par la DIACT selon laquelle si un premier cycle d’aménagement numérique
s’achève avec la (quasi-)généralisation de l’accès au haut débit et à la téléphonie mobile sur le
territoire français, un deuxième s’ouvre avec la question du très haut débit et du déploiement de
la fibre optique (DIACT, 2009, p. 3).

Ainsi, si les critiques, émises notamment à partir des réseaux classiques, sont intéressantes pour
la remise en cause d’une théorie générale et des références sur lesquelles celle-ci se fonde, la
thèse du « splintering urbanism » semble relativement bien admise dans le domaine des
télécommunications avec en plus de la fragmentation par l’action des opérateurs, l’annonce
d’une fragmentation sociale caractérisée par une division de la société en de « multiples
communautés virtuelles » (Gouyou-Beauchamps, 2007, p. 6). L’objectif de notre travail donc,
en quelque sorte, est de voir s’il est possible de formuler une critique de cette thèse au sein
même de ce domaine des TIC, et ce à partir du cas yaoundéen.

40
2. Le déploiement des TIC au Cameroun et à Yaoundé

« Comment un pays qui a de telles communications pourrait-il se développer ?»


Mongo Beti, 1993, p. 92

Cette deuxième partie de notre travail est divisée en deux sections. Dans la première, nous
effectuerons un panorama général du secteur des TIC au Cameroun. Dans la seconde, nous
questionnerons plus en profondeur la logique des opérateurs du secteur au sein de la ville de
Yaoundé.

2.1. Le Cameroun dans la société de l’information

 2.1.1. L’importance des mass-media : la télévision et la radio

En 1962, dans un rapport intitulé Les moyens d’information dans les pays en voie de développement,
l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) affirme :
«Dans les pays sous-développés, le relèvement du niveau de l’instruction exige naturellement,
entre autres choses, la diffusion des connaissances relatives à l’agriculture, aux techniques
industrielles, à la santé et au développement communautaire. Mais lorsqu’on tente d’accomplir
en quelques années ce qui a demandé des siècles dans les pays avancés, les méthodes classiques
d’enseignement ne peuvent suffire. C’est là que les moyens d’information, dont la rapidité, la
portée et la force de pénétration sont inégalées, trouvent les plus grandes possibilités d’action
efficace. » (cité dans Tremblay, 1974, p. 575).

Comme cet extrait en témoigne, les institutions internationales ont placé beaucoup d’espoir,
dans les décennies 1960 - 1970, dans la technologie de radiodiffusion sonore. Dans un article
consacré à l’étude de Radio Garoua (Garoua est une ville située au nord du Cameroun), Gaëtan
Tremblay (1974) interroge la relation entre technologie et développement et fait émerger des
questions toujours d’actualité (à propos des projets de lutte contre la fracture numérique) : une
technologie peut-elle être facteur de développement ? quelle place pour les langues locales ?
peut-on sauter les étapes du développement (le désormais célèbre leapfrog) ? quelle
(in)dépendance vis-à-vis des pays du Nord ? quelle collaboration avec les populations ciblées ?

Quand Gaëtan Tremblay écrit son article, le Cameroun dispose alors de quatre stations de
radiodiffusion dont un poste national situé à Yaoundé (d’une puissance de 30kW) et trois

41
stations régionales : une à Garoua (30kW), une à Douala (4kW) et une à Buéa (4kW).
L’ensemble de ces stations relèvent directement de la direction générale de la radiodiffusion, qui
est quant à elle sous la tutelle du Ministère de l’Information et du tourisme. A cette époque, la
seule source autorisée est en effet celle du gouvernement.

Il faut attendre la loi n°90/052 du 19 décembre 1990 relative à la liberté de communication


sociale - loi qui s’inscrit dans un mouvement plus large de mise en route d’un processus de
démocratisation 33 (voir Zambo Belinga, 2003) sous la pression de la société civile - pour que le
secteur de la radiodiffusion, sonore et audiovisuelle, soit libéralisé. Toutefois, le décret
d’application de la loi n’a été publié qu’en 2000 et les lenteurs (volontaires ?) de l’administration
dans la délivrance des licences d’exploitation font que la plupart des acteurs évoluent encore
actuellement sous le régime de la tolérance, ce qui les placent dans une situation précaire et les
exposent à des fermetures arbitraires34.

Aujourd’hui 35, le domaine de la radiodiffusion sonore se divise en trois secteurs :

 La radiodiffusion sonore publique : ce secteur est géré par la Cameroon Radio &
Television (CRTV). A travers ses 32 stations, la CRTV couvrait en 2006 environ 85% du
territoire camerounais (potentiellement 100% grâce à l’arrimage du signal au satellite). Si
les dix provinces du Cameroun possèdent au moins une station, celle du Centre (dans
laquelle se situe Yaoundé) en compte à elle seule cinq.

 La radiodiffusion sonore privée : en 2006, le Ministère de la Communication comptait


dans ce domaine 37 opérateurs en activité dont les trois quarts dans les villes de Douala et
de Yaoundé (46% des opérateurs à elle seule). Face à cette concentration, quatre des dix
provinces du pays n’ont pas de stations de radiodiffusion privée.

 La radiodiffusion sonore communautaire : les radios communautaires résultent d’un


accord passé entre l’Etat camerounais et l’UNESCO. L’objectif du déploiement de ce

33Le même jour sont promulguées la loi n°90-53 portant sur la liberté d’association et la loi n°90-56 relative aux partis
politiques qui consacre le multipartisme.

34 La radio Magic FM, non titulaire d’une licence d’exploitation mais jusque là tolérée, a ainsi été fermée provisoirement en
2008 par les autorités suite à une émission pendant laquelle des auditeurs avaient critiqué le Président de la République et sa
responsabilité dans les émeutes, et leur gestion, qui secouaient alors le pays (Lang, Noah Awana, 2008).

35 Les principales données de cette partie consacrée aux mass-media sont issues de MINCOM, 2006.
42
type de stations est d’«apporter une solution à l’absence d’information prévalant dans les
zones non couvertes par le service de radio nationale». Il est tout de même étonnant de
constater, a contrario de l’objectif annoncé, que la province la plus équipée en radio
communautaire est la province du centre (déjà la mieux équipée en radiodiffusion sonore
publique et privée) et que la province de l’Adamoua, avec une seule station CRTV et
aucune privée, ne compte qu’une station radio communautaire.

Si l’on en croit les statistiques 2008 de l’Union Internationale des Télécommunications36 (UIT),
65,8 % des ménages camerounais ont la radio, et ce en raison d’un équipement aisément
accessible sur le plan financier. Cette situation n’a toutefois rien d’exceptionnel sur un continent
où la radio est la seule technologie de l’information et de la communication possédée par plus
de la moitié des ménages (UIT, 2008). Le Cameroun se situe toutefois au-dessus de la moyenne
de l’Afrique subsaharienne et du continent en général (respectivement 58,6 % et 60,5 %), et
arrive en 20e position, à égalité avec le Cap-Vert.

L’autre média de masse, la télévision, est quant à lui beaucoup moins répandu. Les statistiques
de l’UIT révèlent que seuls 25,1 % des ménages en sont équipés, ce qui situe le pays en 23e
position, légèrement au-dessus de la moyenne d’Afrique subsaharienne (23,3 %) mais en-
dessous de la moyenne continentale (29,5%).

Le domaine de la radiodiffusion télévisuelle se divise en deux secteurs :

 La radiodiffusion télévisuelle publique : à l’instar de la radiodiffusion sonore, ce


secteur est géré par la Cameroon Radio & Television (CRTV). La première émission
télévisuelle a eu lieu en 1985 et aujourd’hui, le signal est disponible à la fois au Cameroun
et à l’étranger, par son arrimage au signal satellite. Toutefois, dès le départ, en raison de
problèmes techniques, la couverture complète du territoire nationale était impossible.
Cette situation ne s’arrange guère car, du fait de la vétusté du matériel, la zone de
couverture tend à diminuer.

 La radiodiffusion télévisuelle privée : on constate dans ce segment « un nombre très


réduit» d’opérateurs installés au Cameroun et produisant leurs contenus sur place. C’est le
cas de Canal 2 International, ATV et RTN. En revanche, on note un grand nombre de

36 Nous utilisons ces statistiques tout en étant conscient des débats qu’elles suscitent, tant sur le plan de la méthodologie de
récolte (Conte, 2001 ; Renaud, 2007) que sur le plan de la vision du phénomène qu’elles donnent à lire (Guichard, 2007),
mais persuadé qu’elles fournissent des ordres de grandeur précieux.
43
câblo-distributeurs (opérateurs qui assurent la distribution de signaux audiovisuels
produits à l’étranger) (Ngenge, 2001, p. 50). Le Ministère de la communication chiffre à
200 le nombre de câblo-distributeurs, évoluant pour la plupart dans l’illégalité.

En somme, et comme le souligne l’Agence Nationale de Développement des TIC (2007, p. 30),
même si les mass-media (radio et télévision) se sont largement répandus dans la population et
ont été appropriés par elle, il n’en reste pas moins que leur diffusion ne s’est pas faîte de
manière uniforme sur l’ensemble du territoire (présence de nombreuses zones d’ombre, surtout
dans les régions rurales et reculées, et concentration des opérateurs de radiodiffusion dans les
villes de Douala et de Yaoundé) et que la plupart des acteurs officient dans l’illégalité ; illégalité
entretenue pour partie par l’Etat.

 2.1.2. L’explosion de la téléphonie mobile et la croissance d’Internet

La téléphonie fixe

Si l'on doit à l'Allemagne, puissance coloniale de 1884 à 1916, les premiers équipements
télégraphiques, téléphoniques et radiotélégraphiques du Cameroun – en 1913, on comptabilise
ainsi 1166kilomètres de lignes télégraphiques à travers le pays (Eyelom F., 2007, p. 85) –, c'est
sous la colonisation française37 que commencèrent véritablement à se développer les
infrastructures de télécommunications. Et ce notamment à Yaoundé.

Les télécommunications sont ainsi directement gérées par l'Etat français38 qui crée le long des
côtes africaines un réseau de câbles sous-marins télégraphiques (câbles binaires en cuivre). En
1959, ce réseau de câbles s'étend de Dakar, au Sénégal, à Douala, sur la côte camerounaise. La
même année, en vue des indépendances, le Ministère français des PTT décide «de "privatiser"
la totalité [de ses] activités africaines [...] en les filialisant au sein d'une nouvelle organisation : la
Compagnie Française de Câbles Sous-marins et de Radio (FCR)» (Hachmanian, n.c.).

Construit et géré par la France, le réseau de téléphonie fixe se caractérise alors, sur un plan
technique, par sa très forte extraversion infrastructurelle : l'ensemble des communications, y

37Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Kamerun est divisé en deux, entre une partie française, qui occupe les
4/5 du territoire, et une partie anglaise. C'est en 1960 que le Cameroun sous tutelle française devient indépendant.
38Initialement via un sous-secrétariat d'Etat aux Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT) qui prend, en 1921, la forme d'un
Secrétariat d'Etat, à son tour transformé en 1929 en un Ministère.
44
compris celles effectuées à l'intérieur du Cameroun (principalement entre Douala et Yaoundé),
transitent par Paris.
.
Suite aux indépendances, FCR signe avec les nouveaux Etats (Mali, Sénégal, Côte d'Ivoire,
Madagascar, Gabon, Togo, Tchad, Djibouti, République Centrafricaine, Guinée équatoriale) des
partenariats sous la forme d'entités d'économie mixte. Naît ainsi au Cameroun en 1972 la
société anonyme International Telecommunications Cameroon (INTELCAM) en charge des
liaisons internationales. La société est détenue de la façon suivante : 30 % pour FCR et 60 %
pour l'Etat camerounais, les 10 % restants revenant à Cable & Wireless, entreprise qui gérait les
télécommunications dans la partie du pays auparavant sous administration britannique.

Les liaisons nationales sont quant à elles gérées par la Direction des Télécommunications du
Ministère des Postes et télécommunications (MINPOSTEL) qui procède alors à une rénovation
du réseau.

Le 28 octobre 1982, l'Etat camerounais rachète l'ensemble des parts d'INTELCAM qui devient
une entreprise publique (décret n° 82/539). Cependant la structure du réseau n'est pas encore
changée et conserve donc sa très forte extraversion que note André Franqueville en 1984 : «le
réseau téléphonique est, il faut bien le reconnaître, à l’image du reste de l’organisation
relationnelle de ces pays dont l’économie est orientée vers l’extérieur : une excellente liaison
avec le reste du monde, mais des difficultés considérables pour correspondre à l’intérieur du
pays et même de la ville. La Société INTELCAM [...] permet d’obtenir très facilement et très
rapidement par relais satellite n’importe quel pays du monde. [...] Par contre, les liaisons inter-
villes et intra-urbaines sont souvent fort difficiles» (p. 149).

Etant donné cette extraversion, la société INTELCAM accumule au fil des ans une dette de
plus en plus importante envers l'Etat français chiffrée en 1993 à plus de 17 milliards de francs
CFA et à plus de 35 milliards au milieu des années 1990 (Menyie Ebanda, 2005). Dans le même
temps, l'Etat camerounais doit faire face à une importante crise économique. Cela l'oblige à
partir de 1987 à adopter « des réformes économiques soutenues par la communauté
internationale » (BAD, 2007, p. 1), FMI et Banque mondiale en tête, et à mettre en place un
programme de privatisation des entreprises publiques (voir Nguihé Kanté, 2002).

En 1996, l'Etat français, via France Telecom, se propose ainsi de revenir dans le capital de la
société nationale INTELCAM en échange d'un apurement de la dette. Un accord est signé le 12

45
juin dans le bureau du Secrétaire Général de la Présidence de la République Titus Edzoa mais il
est remis en cause par le Ministre des Postes et télécommunications Dakole Daissala. Selon le
journal en ligne Cameroon - Info.net (2001), «la déconvenue essuyée par la société française du fait
du Ministre des postes et télécommunications se justifie dans le fait que devant plus de 35
milliards dus aux Français, le gouvernement [aurait dû] céder pour 25 ans INTELCAM aux
Français et dont l'exploitation dans l'ensemble [représentait] plus de 200 milliards comparés à
35 milliards. Une braderie !»

En 1998, l'Etat camerounais procède à la «restructuration» du secteur des télécommunications


avec comme élément central l'adoption, le 14 juillet 1998, d’une loi qui libéralise le secteur,
suivie en septembre du décret n° 98/198 qui crée l'opérateur public CAMTEL en fusionnant
les activités d'INTELCAM et celles de la Direction des Télécommunications du MINPOSTEL
(en-dehors de celles liées à la téléphonie mobile). Avec la parution en septembre 1999 du décret
n° 99/210, CAMTEL est officiellement ouverte à la privatisation.

Ainsi, au début des années 2000, deux tentatives de privatisation sont menées : l'une par
l'opérateur sud-africain Telecel (en 2001) et l'autre par un consortium d'actionnaires sud-
africains, tunisiens, zimbabwéens et camerounais, conduit par British Telecom (en 2002). Mais
ces deux tentatives échouent. CAMTEL en effet doit faire face à de nombreux problèmes qui
découragent les éventuels repreneurs. Premièrement, l'opérateur public a récupéré les dettes de
la défunte INTELCAM ; deuxièmement, en raison de la procédure de privatisation, l'Etat
camerounais a décidé d'arrêter tout investissement, ce qui a accéléré la dégradation d'un
matériel déjà ancien et précaire, soumis à de fortes contraintes climatiques (chaleurs et pluies) et
cible de nombreux vols et «bricolages» (sur lesquels nous reviendrons) ; enfin, il doit faire face
au développement de la téléphonie mobile. En 2002, l'annonce d'une augmentation de ses prix
de 100 %, afin de trouver des ressources financières, fini de nuire, dans l'opinion publique, à
son image. Pour Joseph Ndjon, «on était entre le marteau et l'enclume».

En mai 2003, les institutions financières internationales concèdent un moratoire de deux ans
pour la privatisation de CAMTEL (Chendjou, 2005) et l'Etat vote un Programme
d'Investissement Minimum (PIM) de 26 milliards de F. CFA afin d'améliorer l'attractivité de
l'opérateur. Ce programme lui permet alors de se lancer dans un certain nombre de projets
parmi lesquels la création du CTphone et la modernisation de son réseau.

46
Commercialisé depuis 2006, le CTphone est un service de téléphonie basé sur la technologie
CDMA39. La volonté initiale était de créer une sorte de « téléphone fixe sans-fil » afin de
pouvoir « atteindre les quartiers les plus reculés des zones urbaines » (entretien avec Joseph
Ndjon, CAMTEL, mars 2009) non desservis par la téléphonie fixe. Toutefois avec le temps,
cette offre s'est transformée en une offre de téléphonie mobile, ce qui met mal à l'aise les
autorités en charge des télécommunications, CAMTEL n'ayant pas demandé de licence de
téléphonie mobile. Pour les opérateurs de téléphonie mobile, il s'agit là d'une « concurrence
déloyale » (entretien avec François de Sales Enyegue, ART, mars 2009). Nous ne nous
attarderons pas dans ce travail sur cette offre qui ne représente, selon les dernières statistiques
rendues publiques, que 1,36 % des abonnés à un service de téléphonie mobile (45 114 abonnés
contre 1 857 425 pour MTN Cameroon et 1460000 pour Orange Cameroon).

Malgré cet engagement financier de l'Etat à travers le PIM, le nouvel appel d'offres émis en
2006 en vue de la privatisation de CAMTEL a été déclaré « infructueux » en janvier 2009.
L'Etat a alors déclaré vouloir s'engager dans une autre voie, celle du partenariat public – privé,
avec la création d'un côté d'une société, détenue en majorité par l'Etat, en charge des
infrastructures (et dont le nom a déjà été trouvé : la Société d'Infrastructures de transmission
des Télécommunications du Cameroun (SITELCAM)) et une autre, détenue en majorité par le
secteur privé, en charge des services et de leur commercialisation. Un appel d'offres dans ce
sens devrait être émis dans les prochains mois (entretiens avec Robert Nkuipou, MINPOSTEL
& François de Sales Enyegue, ART, mars 2009).

A l'heure où nous rédigeons, l'opérateur historique CAMTEL est ainsi toujours en situation de
monopole public sur le marché de la téléphonie fixe. Le marché de la téléphonie mobile (hors
CDMA) est, quant à lui, privatisé et libéralisé : y opèrent MTN Cameroon et Orange
Cameroun.

La téléphonie mobile

Arrivée en 1994 au Cameroun avec l’introduction de la technologie GSM (Chéneau-Loquay,


2001), la téléphonie mobile est alors gérée par l'Etat camerounais via la Direction des
Télécommunications du MINPOSTEL, et ce jusqu'en 1998.

39 CDMA 2000 1x
47
Quand naît CAMTEL, les activités de téléphonie mobile de la Direction sus-citée sont
regroupées dans la société Cameroon Telecommunications Mobile (CAMTEL Mobile).
Egalement portée à privatisation en juin 1999, CAMTEL Mobile trouve vite preneur,
contrairement à CAMTEL. Il s'agit de l'opérateur sud-africain MTN (qui crée une filiale
dédiée : MTN Cameroon) qui commercialise ses premiers produits en 2000.

Dans le même temps, en juillet 1999, la Société Camerounaise de Mobiles (SCM), créée par
France Télécom, obtient une licence de téléphonie mobile. La commercialisation de ses
premières offres, sous le nom de Mobilis, débute le 31 janvier 2000. SCM - Mobilis deviendra
par la suite Orange Cameroun.

D'un point de vue technique, l'installation des opérateurs de téléphonie mobile se fait sur la
base des équipements de CAMTEL qui a l'exclusivité sur les infrastructures de transport. Ainsi
il n'est pas étonnant qu'à l'échelle nationale et régionale, le déploiement de la téléphonie mobile
se révèle toujours discriminant en privilégiant les espaces urbains au détriment des espaces
ruraux, car les infrastructures de base sur lesquelles les opérateurs se reposent les obligent à
adopter ce schéma. Ils ont tout de même pu s'en extraire quelque peu en obtenant à leur
demande, ce qu'il convient de souligner, des dérogations afin de pouvoir établir sur certains
segments leurs propres infrastructures ; infrastructures dont CAMTEL deviendra à terme
propriétaire. Grâce à cela, au fait que le déploiement du mobile coûte considérablement moins
cher que celui du fixe et que le service est bien moins onéreux pour l'usager, le Cameroun a
connu une importante augmentation de sa télédensité à l’instar de l’ensemble du continent
africain (UIT, 2008).

Comme l’illustre le tableau ci-dessous (encadré n° 7), le nombre d’abonnés à un service de


téléphonie mobile pour 100 habitants est passé de 6,62 en 2003 à 24,45 en 2007. Mais étant
donné l’ampleur du phénomène des « call-box », sur lequel nous reviendrons plus tard, ces
chiffres ne rendent compte que partiellement de la pénétration du téléphone portable40 dans la
société camerounaise.

40 Nous emploierons indifféremment les termes « mobile » et « portable ».


48
Encadré n° 7 - Evolution du nombre d’abonnés à la téléphonie mobile (% hab.)

2003 2004 2005 2006 2007

6,62 9,39 13,80 18,89 24,45

Source : UIT, 2008

La forte croissance de la téléphonie mobile s’explique notamment par le rejet d’une téléphonie
fixe coûteuse, de mauvaise qualité et dont la possession ne peut être obtenue qu’en faisant appel
à des réseaux clientélistes. C’est d’ailleurs ce qui explique, en partie, que l’Internet n’a pas pu se
développer aussi rapidement que la téléphonie mobile en raison de sa grande dépendance aux
lignes de téléphonie fixe.

L’Internet

Avant l’arrivée d’Internet au Cameroun en 1997, deux réseaux « pré-internet » (expression


empruntée à M. Jensen par Bernard, 2003) ont existé : un basé sur le protocole UUCP41 et
l’autre sur le protocole Fidonet.

Les données regroupées par Larry Landweber et son réseau de correspondants de 1991 à 1997
dans le cadre de son programme « International Connectivity » permettent de retracer
l’historique de la connexion du Cameroun aux différents réseaux (encadré n° 8).

Encadré n° 8 - Evolution de la connectivité du Cameroun

1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997

UUCP - - + + ++ ++ ++

Fidonet - - - - + + +

Internet - - - - - - opérationnel

Légende : (-) absent ; (+) peu répandu ; (++) répandu

La première connexion du Cameroun à un réseau, en l’occurrence sur un protocole UUCP, a


lieu en 1992 (enregistré par Larry Landweber en 1993). Il s’agit de la connexion au réseau créé
par l’Orstom 42, le RIO (entretien avec A. Bopda, géographe, mars 2009 ; encadré n° 9).

41 Unix to Unix Copy Protocol

42 Devenu Institut de Recherche pour le Développement (IRD).


49
Encadré n° 9 - Le RIO de l’ORSTOM

Idée émise en 1986 dans le cadre de son schéma directeur, l’Orstom réalise l’interconnexion en
1988 de ses centres de Bondy, Montpellier, Brest et Nouméa. Naît alors le « Réseau
Informatique de l’Orstom». Dès 1989, ce réseau s’étend au continent africain (Renaud, 1994 ;
Bernard, 2003). Le Cameroun le rejoint en 1992, lorsque le RIO devient, à l’occasion du
Sommet de la Terre, le «Réseau Intertropical d’Ordinateurs».

Si à ses débuts la connexion du Cameroun au RIO se fait grâce à un routage UUCP via RTC43 ,
le système évolue vers un routage UUCP via X25 suite à la la création du CAMPAC44 en 1995.
Les trois partenaires du RIO au Cameroun sont l’Université de Yaoundé 2, l’Ecole Nationale
Supérieure Polytechnique (ENSP) et l’Organisme de Coopération et de Coordination pour la
lutte contre les Grandes Endémies en Afrique centrale (OCCGE) (Renaud, 1994).

Le Cameroun s’est également connecté à un autre réseau basé sur le protocole UUCP, le Réseau
Informatique Régional pour l’Afrique (RINAF), créé par le Programme Intergouvernemental
d’Informatique (PII) de l’UNESCO en 1992 (voir Jensen, 1998).

Entre 1994 et 1995, le Cameroun voit sur son territoire se mettre en place deux autres réseaux,
basés sur Fidonet, protocole qui convient bien aux lignes de téléphone fixe de qualité médiocre
(Desbois, 1998) : Healthnet, réservé aux professionnels de santé (réseau mis en place par
l’organisation SatelLife de 1989 à 1997), et Camfido. Ces deux réseaux sont hébergés par
l’ENSP dans son centre de recherche Automation Control Laboratory.

Enfin, nous pouvons également souligner la participation du Cameroun au Réseau


Francophone de l’Education et de la Recherche (REFER), réseau créé en 1994 par l’Association
des Universités Partiellement ou Entièrement de Langue Française (AUPELF - devenu
l’Agence Universitaire de la Francophonie).

Le Cameroun passe en full IP (connexion Internet) en 1997, précisément le 5 avril, avec


l’installation d’un noeud d’accès international à Yaoundé (inauguré officiellement en février
1998). Il est suivi en avril 1999 de l’installation à Douala d’un second noeud (Ewangue, 2003,

43 RTC : Réseau Téléphonique Commuté

44Cameroon Packet Switching Network. Géré par l’opérateur historique, il s’agit du réseau à commutation par paquet basé
sur le protocole X25. Le débit offert s’élève à 64 Kbits. (Onguene Essono, 2004).
50
p. 70 ; Onguene Essono, 2004, p. 8 ; Isséri, 2006). Ces deux noeuds sont des centres de
télécommunications par satellite : celui de Yaoundé est relié au fournisseur américain MCI45
(Onguene Essono, 2004, p. 9 ; Matchinda, 2006, p. 5) et celui de Douala est relié à l’opérateur
TeleGlobe.

La connectivité du pays s’améliore sensiblement avec l’arrimage au câble sous-marin SAT3/


WASC46 en 2002 (Isséri, 2006) qui lui offre un débit de 2,5 gigabits. Détenu en majorité par des
opérateurs historiques, le Cameroun est co-propriétaire de ce câble via l’opérateur public
CAMTEL (près de 15 milliards de francs CFA ont été investis pour cela, auxquels il convient
d’en ajouter 3 pour la partie terrestre avec la mise en place de la fibre optique le long du
pipeline Tchad - Cameroun).

S’il s’agit actuellement de la seule connexion à un câble sous-marin, trois autres connexions
devraient être mises en place d’ici 2011 : Infinity, ACE et WACS (encadré n° 10).

45 Filiale de Worldcom, revendue la même année à Cable & Wireless.


46 South Atlantic Telecommunications cable n°3 / West African Submarine Cable. Mis en chantier en 1999, il est achevé en
2002. Sa capacité est de 120 gigabits. Il va du Portugal à l’Afrique du Sud, en desservant huit pays africains : le Sénégal, la
Côte d’Ivoire, le Ghana, le Bénin, le Nigeria, le Cameroun, le Gabon et l’Angola. En Afrique du Sud, il est relié au câble
SAFE (South Africa - Far East) qui s’étend jusqu’à la Malaisie (en desservant l’Inde, l’île Maurice et la Réunion) (Bernard,
2003).
51
Encadré n° 10 – Trois projets de câble sous-marin vers le Cameroun

 Infinity : il s’agit d’un projet de câble porté par la société américaine Infinity Worldwide
Telecom Group of Companies (IWTGC). Sa capacité annoncée est supérieure à 1 terabit, pour
10 gigabits minimum par pays. Ce projet se présente comme un véritable concurrent du SAT3/
WASC. Il devrait s’étendre sur 14 000 kilomètres et desservir, dans un premier temps, le
Portugal, le Sénégal, le Ghana, le Nigeria, le Cameroun et l’Angola, puis ensuite se densifier
avec les Iles Canaries, la Mauritanie, la Gambie, la Guinée Bissau, la Sierra Leone, le Liberia, la
Côte d’Ivoire, le Togo, le Bénin, la Guinée Equatoriale, Sao Tomé et Principe, le Gabon, le
Congo, la République Démocratique du Congo et la Namibie. Par ailleurs, des études de
faisabilité sont menées en vue de la réalisation de liens terrestres vers le Niger, le Mali et le
Burkina-Faso. Il devrait être opérationnel fin 2010 (Osiris, 2008).

 ACE (Africa Coast to Europe) : ce projet de câble sous-marin de fibre optique porté par
France Telecom - Orange devait, dans un premier temps, d’ici 2011, sur une longueur de 12 000
kilomètres, desservir la France, le Portugal, le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, le Cap-Vert, la
Gambie, la Guinée Bissau, la Guinée, la Sierra Leone, le Liberia, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le
Togo, le Bénin, le Nigeria, le Cameroun et le Gabon. Le 9 juin 2009, l’entreprise française a
annoncé l’extension du câble jusqu’en Afrique du Sud. La connexion au Cameroun se fera via
l’opérateur Orange Cameroun (Orange, 2008 ; 2009).

 WASC (West African Cable System) : d’une capacité totale de 3840 gigabits, ce projet de
câble sous-marin est porté par un consortium conduit par Broadband Infraco, société d’économie
mixte sud-africaine. Il devrait desservir l’Angleterre, le Portugal, les Iles Canaries, le Cap-Vert, la
Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin, le Nigeria, le Cameroun, le Congo, la République
Démocratique du Congo, l’Angola, la Namibie et l’Afrique du Sud. Sa mise en place est prévue
pour 2011.

52
Encadré n° 10 (suite) – Trois projets de câble sous-marin vers le Cameroun

Cartographie des câbles sous-marins à destination de l'Afrique en 2011

NB : Le projet de câble Infinity ne figure pas sur cette carte.


Source : ManyPossibilities.net, 2009

Sur cette carte, nous voyons que deux autres câbles passeront à proximité du Cameroun sans
toutefois le desservir : le câble Main One, d’une capacité totale de 1,28 terabit, et le câble Glo-1,
d’une capacité totale de 640 gigabits.

Les responsables camerounais placent beaucoup d’espoir dans ces nouvelles connexions pour
diffuser l’Internet dans la société qui, comme le montre l’encadré n° 10, est toujours faible.
s

53
Encadré n° 11 - Evolution du nombre d’internautes au Cameroun (% hab.)

2003 2004 2005 2006

0,62 1,04 1,53 2,23

Source : UIT, 2008

Après avoir dressé ce bref portrait du Cameroun dans la « société de l’information », dont nous
avons résumé les principales statistiques dans le tableau ci-dessous (encadré n° 11), nous allons
dans la deuxième section de cette partie nous intéresser plus précisément aux stratégies des
acteurs du secteur TIC au sein de la ville de Yaoundé.

Encadré n° 12 - Le Cameroun dans la société de l’information (en 2008)

Radio Télévision Tél. fixe Tél. mobile Internet


% des % des nbe de lignes nbe d’abonnés nbe
ménages ménages de tél. fixe pour 100 hab. d’internautes
pour 100 hab. pour 100 hab.

Cameroun 65,8 25,1 0,79 24,45 2,23

Afrique
subsaharien 58,6 23,3 1,65 18,28 3,23
ne

Afrique 60,5 29,5 3,77 27,48 5,34

Classement
du 20e 23e 33e 23e 27e
Cameroun

Source : UIT, 2008

54
2.2. Les stratégies des acteurs du secteur TIC : «service universel»
ou «cherry picking» ?

Dans ce développement des TIC, les espaces urbains sont, comme nous l’avons évoqué,
privilégiés, à l’instar de Yaoundé qui de plus jouit de son statut de capitale politique. Toutefois,
au sein même de ces espaces des inégalités de desserte existent.

 2.2.1 La téléphonie mobile : la « rente de situation » de Mvog Ada

Comme nous l’avons souligné précédemment, la téléphonie fixe camerounaise se caractérise, à


la veille de l'indépendance, par sa très forte extraversion infrastructurelle mais également par sa
diffusion quasi-nulle dans la société locale (entretien avec Joseph Ndjon, CAMTEL, mars
2009). Construit et géré par la France, ce réseau est en effet conçu comme «un outil pour le
commerce entre la colonie et la métropole» à l'instar de ce que Jacques Kiambu (2006, p. 183)
observe en République Démocratique du Congo. Le téléphone est ainsi réservé aux militaires,
administrateurs coloniaux et marchands (ex : la manufacture de tabac Bastos), c'est-à-dire
principalement aux centres-villes de Yaoundé et Douala au détriment des villages et «quartiers
indigènes» (parmi lesquels Mvog Ada).

On aurait pu penser qu’avec la reprise en main du secteur par l’Etat, le développement du


réseau se fasse de manière plus équilibrée. Un article d'Athanase Bopda paru en 1998 permet
d'avoir une bonne idée de l'état du réseau de la téléphonie fixe de Yaoundé à la veille de la
«restructuration» du secteur des télécommunications. La ville compte alors environ 9400 lignes
(pour une population estimée, en l'an 2000, à 1,8 million). L'auteur souligne que «le coût du
seul raccordement a toujours été et reste hors de portée pour la grande majorité [...]. De 6 000
F CFA en 1963, il est passé à 20 000 F CFA en 1981. Depuis 1986, il est de 30 000 F CFA.»
Ainsi, «l'accès au téléphone est toujours un 'accès réservé'». Par ailleurs, A. Bopda insiste sur le
fait que le déploiement a été pensé « essentiellement en fonction du pouvoir d'achat des
populations résidentes et selon la concentration des activités du secteur de l'économie
moderne». Ainsi, ce déploiement « a privilégié les quartiers centraux (Centre commercial et
Plateau administratif), individuels (Olézoa, Ndavouth, Ekounou) et résidentiels aisés (Bastos,
Omnisport) au détriment des quartiers d'habitat précaire denses et animés par les actifs du
secteur informel.» (Bopda, 1998).

55
Joseph Ndjon, de la Direction du Réseau National et des Infrastructures chez CAMTEL, nous
dresse un constat similaire lors de notre entretien : «Le téléphone était devenu [à l'époque de la
création de CAMTEL] un instrument difficile à atteindre par les couches les plus nombreuses,
et très sélectif. Le déploiement du filaire n'était pas partout. On avait certains quartiers où l'on
n'avait pas de possibilités parce qu'il fallait faire du génie civil, faire tirer des câbles de grosse
capacité, construire des infrastructures de desserte.. ça coûte énormément cher. On a ainsi
privilégié les zones commerciales, les zones administratives et les quartiers résidentiels up-
standing. C'est le cas de Bastos à Yaoundé, de Santa Barbara, et des autres, tracés, comme
Biyemassi et Cité Verte, où la mairie avait fait des plans d'urbanisation. » Par ailleurs, la nécessité
de faire appel à des réseaux clientélistes pour obtenir une ligne favorise les personnes au rang
social élevé.

Ainsi, si le réseau s'était nettement étendu depuis l'époque coloniale, le caractère initialement
inégalitaire de son déploiement s'était perpétué.

Il convient cependant de ne pas faire une lecture trop rapide de ce que nous venons d'énoncer
et conclure - en ce qui concerne nos deux quartiers d'étude - à un Bastos bien équipé et à un
Mvog Ada non équipé. En réalité, dans ce système de déploiement inégal de la téléphonie fixe,
Mvog Ada a bénéficié de sa localisation (péri)centrale dans l'espace urbain. En effet, étant
donné sa proximité immédiate avec un centre-ville bien équipé et sa position sur la trajectoire
des câbles de transport souterrains desservant des quartiers plus en périphérie, comme Essos
ou Mimboman (quartiers lotis par la puissance publique), la mise en place d'un sous-répartiteur
à son niveau ne représentait pas un investissement trop important pour l'opérateur (entretien
avec Joseph Ndjon, CAMTEL, mars 2009). D'une capacité de 900 lignes, ce sous-répartiteur fut
d'ailleurs rapidement saturé à plus de 80 % (Bopda, 1998).

Par la suite, avec l’arrêt des investissements consentis par l’Etat en vue de la privatisation de
CAMTEL, cette situation n’a pu être améliorée et la modernisation du réseau prévue par le
PIM (adopté en 2003) n'a pas encore eu lieu à l'heure où nous écrivons ces lignes mais devrait
débuter dans les prochains mois. D'un point de vue technique, il s'agit de remplacer les câbles
multipaires souterrains actuels par de la fibre optique afin de pouvoir offrir à l'usager du
« multi-services » à savoir de la téléphonie ordinaire, une connexion Internet haut débit et la
télévision haute définition (entretien avec Robert Nkuipou, MINPOSTEL, mars 2009). Etant
donné que ces services, bien que les prix ne sont pas encore connus, ne seront pas accessibles à
tous financièrement et que CAMTEL souhaite obtenir un certain retour sur investissement, les
56
travaux vont se faire de manière très localisée : « Nous allons privilégier les quartiers
commerciaux et les camps administratifs, les quartiers up-standing. C'est par là que nous
commencerons car le but c'est d'offrir à l'usager plusieurs services à la fois. C'est après qu'on
s'étendra dans les zones.. On commence toujours par les quartiers les plus huppés.» (entretien
avec Joseph Ndjon, CAMTEL, mars 2009) Ainsi, à l'inverse de Bastos, le quartier de Mvog Ada
ne sera pas concerné par ces travaux dans un premier temps. Mais comme nous venons de le
voir, sa position (péri)centrale ne l'en exclut pas ad æternam.

Par ailleurs, avec le développement très important de la téléphonie mobile, nous remarquons que
la téléphonie fixe a eu tendance à régresser au point qu'au premier trimestre 2007 son nombre
d’abonnés est inférieur à celui enregistré en 1998 (ART, 2007, p. 2). Ce recul de la téléphonie
fixe est très sensible à Mvog Ada : la saturation constatée à la fin des années 1990 n'est plus au
rendez-vous ; à Bastos, au contraire, le réseau fixe CAMTEL continue à être très utilisé
(entretien avec Joseph Ndjon, CAMTEL, mars 2009).

 2.2.2. La téléphonie mobile : un déploiement similaire à Bastos et Mvog


Ada ?

Dans le domaine de la téléphonie mobile, la ville de Yaoundé a été très rapidement couverte
avec un raisonnement de la part des opérateurs moins en termes de revenus des populations
qu'en termes de densité de trafic.

Ainsi, chez l'opérateur Orange Cameroun, la ville de Yaoundé est divisée en trois zones
correspondant à trois catégories de densité de trafic : le «très dense», le «dense, et le «moins
dense». C'est sur la base de ces trois zones que le déploiement et l'amélioration du réseau est
pensé ((image n° 6).

57
Image n° 6 – Carte de densité de trafic dans la ville de Yaoundé

Bastos

Mvog Ada

Source : Orange Cameroun, 2006, p. 27

Nous remarquons ainsi sur cette carte que Bastos et Mvog Ada sont dans une situation à peu
près similaire : le premier est en «zone dense» quand le deuxième est à la fois en «zone dense»
et «zone très dense». A l'usage, comme nous avons pu nous-même nous en rendre compte,
effectuer un appel est cependant plus aisé à Bastos. En effet, ce dernier bénéficie de sa situation
topographique, en hauteur, avec une visibilité directe sur les relais de communications du mont
Mbankolo. Par ailleurs son relief lui permet d'avoir un motif cellulaire relativement régulier
avec l'utilisation de sites GSM trisectorisés classiques (images n° 7 et n° 8). A l'inverse, à Mvog
Ada, le signal doit faire face à de nombreux obstacles et le maillage en micro-cellules qui s'en
suit, comme en témoignent les antennes visibles dans le paysage (image n° 9), est à l'origine
d'un certain nombre d'interférences.

58
Image n° 7 – A Bastos : des sites GSM trisectorisés

Légende : au centre de la photographie, en rouge, un relais GSM composé de trois antennes-panneaux


directionnelles, constituant ainsi un site GSM trisectorisé.
Source : Arthur Devriendt, mars 2009,Yaoundé

Image n° 8 – Schéma de sites GSM trisectorisés

Légende : ce schéma représente un motif GSM régulier. Chaque couleur correspond à un site trisectorisé.
Source : Delmas, 2006, p. 40

59
Image n° 9 – A Mvog Ada : des sites GSM monosectorisés

Légende : trois relais GSM constitués chacun d'une antenne-panneau directionnelle, témoins d'une organisation
en micro-cellules. Le schéma précédent est ainsi complexifié d'où une plus grande difficulté dans la gestion du
plan de fréquences.
Source : Arthur Devriendt, mars 2009,Yaoundé

Il convient également de nuancer les affirmations des opérateurs - qui se font généralement
dans le cadre de campagnes publicitaires - selon lesquelles la couverture de la ville de Yaoundé
serait totalement assurée. Comme s'interroge François de Sales Enyegue de l'Autorité de
Régulation des Télécommunications lors de notre entretien : «où sont les limites de la ville ?»
Sur la carte en effet, nous observons un découpage pour le moins particulier de ses périphéries.
Ainsi, la quasi-totalité du sud de Yaoundé, qualifié dans le Plan Directeur d'Urbanisme de
«rural et forestier» (p. 34) mais intégré aux limites de la Communauté Urbaine (Yaoundé 3),
n'est pas pris en compte par l'opérateur.

 2.2.3. Internet et les nouveaux services mobiles : la situation privilégiée


de Bastos

Face à un réseau de téléphonie fixe défaillant, mais soucieux de se positionner sur le marché de
l'Internet, les opérateurs CAMTEL, MTN Cameroon et Orange Cameroun se sont lancés dans
l'Internet mobile. Différentes technologies ont été retenues : CDMA chez CAMTEL47 (cf.

47Nous pouvons également faire référence à Ringo, Founisseur d'Accès à Internet rentré récemment sur le marché, dont les
publicités sont très présentes dans la ville, et spécialisé dans l'Internet sans-fil grâce à la technologie CDMA.
60
infra) EDGE48 chez Orange Cameroun et MTN Cameroon et enfin le WIMAX49, chez les trois
opérateurs.

En ce qui concerne la norme EDGE, il s'agit d'une évolution du réseau GSM. Elle fonctionne
donc sur les infrastructures de ce dernier mais oblige, du côté de l'opérateur, à changer les
stations de base et, du côté de l'utilisateur, à acquérir un terminal compatible (soit un téléphone
soit une clé USB). Etant donné les investissements que cela engendre et l'attrait limité que
représente cette technologie du fait de ses coûts élevés pour les usagers50, MTN Cameroon et
Orange Cameroun opèrent selon une logique de «déploiement en hot spot 51» à l'intérieur même
de la ville de Yaoundé (Orange Cameroun, 2006, p. 39). Dans ce cadre, en ce qui concerne nos
deux quartiers d'étude, Bastos est privilégié, d'autant que sa topographie permet une efficacité
du réseau EDGE. Au contraire, le quartier Mvog Ada n'est pas du tout prioritaire et, à l'inverse
du système de la téléphonie fixe dans lequel il possédait en quelque sorte une « rente de
situation », il ne constitue ici aucunement un passage obligé pour atteindre d'autres quartiers
étant donné que le déploiement se fait en «aérien».

Le déploiement du CDMA et du WIMAX soulève grosso modo les mêmes observations et


interrogations.

Il convient de souligner que les débits, ascendants et descendants, offerts par ces formules de
l'Internet mobile sont très faibles au regard des capacités exigées par le web actuel. Pour y
répondre, une autre voie existe : l'Internet par câble. Cette formule n'est pas proposée par les
grands opérateurs que sont CAMTEL, Orange Cameroun ou MTN Cameroon, mais est
l'oeuvre de petites entreprises de câblodistribution qui, en plus de la distribution des images
télé, se sont lancées dans l'Internet.

Comme nous l'avons signalé précédemment, la plupart de ces câblodistributeurs officient dans
l'illégalité. Toutefois, dans une « démarche d'assainissement » (Blaise Akono, 2009), le

48 Enhanced Data rate for Gsm Evolution.


49 Worldwide Interoperability for Microwave Access.
50 Chez Orange Cameroun l'achat d'une clé USB EDGE s'élève à 39 500 F CFA en plus d’un abonnement et chez MTN
Cameroon, le forfait illimité est à 25 000 F CFA/mois ou 500 F CFA/heure de connexion plus 1000 F CFA par Mo
téléchargé.
51A savoir des «points chauds » du marché. A ne pas confondre avec les « hotspots » qui sont des points d’accès à Internet
sans-fil (Wi-Fi).
61
MINCOM et la CUY ont retenu en mars 2006 huit opérateurs et ont procédé à une
« zonification » de leurs activités par arrondissement (entretien avec Robert Medjo Eko,
MINCOM, février 2009). Ainsi, à Yaoundé 1 (arrondissement dans lequel se situe Bastos)
opèrent officiellement Télé Sat et MegaHertz et à Yaoundé 5 (arrondissement dans lequel se
situe Mvog Ada) MireWorld. Entre ces trois opérateurs, seul MegaHertz (encadré n° 12)
propose l'Internet par câble. Et, dans nos deux quartiers d’étude, aucun acteur non reconnu par
les autorités ne semble s'être lancé dans cette voie.

Encadré n° 13 – MegaHertz, portrait d'un câblodistributeur

Aujourd'hui fournisseur d'accès à Internet et distributeur de télévision numérique, MegaHertz,


société camerounaise privée, a commencé ses activités en 1992. A l'époque, l'entreprise réalise
seulement de la télédistribution par câble et pour cela s'installe à Bastos : « Vous avez un
produit d'une certaine catégorie, il faut aller là où les gens peuvent l'acheter a priori. Ça s'est
vulgarisé aujourd'hui mais au début, c'était plus facile de vendre vos images télé à Bastos car la
majorité de nos clients potentiels étaient ici. Il y a beaucoup de diplomates beaucoup de hauts
fonctionnaires. C'est un peu le quartier bourgeois. On est allé là d'abord où les gens vont
acheter notre produit.»

L'installation de MegaHertz à Bastos est due également à la proximité avec le mont Mbankolo
et ses relais de télécommunication que nous avons déjà soulignée précédemment.

L'entreprise commence donc à déployer en aérien, sur des pylônes de sa fabrication et dont elle
détient le brevet, son câble coaxial. Le déploiement se fait de la façon suivante : «On va là où
on demande, on n'est pas costaud, on n'a pas de financements. On n'a pas reçu de gros
financements pour dire "On câble partout ! et ensuite si les gens veulent venir..". On va d'abord
vers ceux capables de payer. Par exemple on a un paquet de 10 maisons qui peuvent payer alors
on investit chez eux et s'il y en a 5 qui s'abonnent c'est bien.»

Avec le temps, MegaHertz doit faire face à une concurrence de plus en plus grande avec une
forte augmentation du nombre de câblodistributeurs, qu'ils soient officiels ou non. Son
dirigeant décide alors, au tournant des années 2000, de se diversifier et se lance dans l'Internet.

62
Encadré n° 13 (suite) – MegaHertz, portrait d'un câblodistributeur

Pour cela, l'entreprise procède à l'achat d'un équipement particulier : le cable modem termination
system ou système de terminaison par modem-câble, qui permet de fournir l'Internet à travers
son réseau de câbles coaxiaux.

Les débits proposés aux clients (tous en full-duplex) varient selon les formules d'abonnement,
entre 128 Ko minimum à 25 000 F CFA par mois et 1 Mo minimum à 200 000 F CFA par mois.

Pour l'entreprise, qui propose également des offres sans-fil, les avantages du câble sont
multiples : «Le WIMAX, c'est vrai, est plus facile à déployer, il permet d'atteindre des grandes
distances, mais le câble c'est plus stable. Quand vous faîtes du câblage c'est plus lourd, c'est plus
lent qu'un opérateur WIMAX. Mais il se déploie sûrement. Quand un abonné vient, il faut aller
chez lui passer le câble, parce que beaucoup de maisons ici n'ont pas prévu le câblage interne
télé et Internet. Vous devez faire un peu de génie civil, un peu d'électricité, un peu
d'électronique.. Il va falloir faire un trou, parfois passer par le plafond.. c'est pas comme un
abonnement GSM où vous mettez une puce et – hop ! - ça marche. [...] Pour nous le sans-fil
c'est beaucoup de soucis, je ne le cache pas. C'est-à-dire que sur 100 clients, les 20 clients
WIMAX posent beaucoup de problèmes. Parce que c'est sujet aux intempéries, c'est sujet au
brouillage..la ville de Yaoundé étant très sujette au relief, le câble reste la solution la plus
simple.»
Entretiens avec Joseph T. Koupou et Stéphane Tentdoh, mars 2009, Yaoundé

Nos deux quartiers d'étude, Bastos et Mvog Ada, contrastent donc en matière d'équipement en
TIC. Toutefois, à travers les différents éléments que nous avons soulevé (entre autres la
dimension historique particulière, le monopole public dans la téléphonie fixe et la localisation
dans l'espace urbain), la grille de lecture proposée par les tenants du « splintering urbanism »
semble devoir être largement à nuancer.

Cependant, il nous semblait important de ne pas nous arrêter à l'étude du déploiement des
infrastructures par les opérateurs du secteur, ce qui aurait témoigné d'une approche par trop
déterministe et univoque, mais de nous intéresser également aux « stratégies populaires
d'accès» aux nouvelles technologies mises en place et utilisées par les populations.

63
3. Stratégies d’accès aux TIC à Bastos et Mvog Ada

« Où secôtoientet s'imbriquent certaines formes d'hypermodernité technologique et les bricolages


de la précarité : le téléphone sans l'eau courante, l'ordinateur dans le taudis...»
Jean-Paul Deler, 1998, p. 148

Nous ne pouvions, en effet, pour traiter de la fragmentation urbaine par les TIC, nous arrêter à
l’étude des opérateurs du secteur car cela aurait sous-entendu une certaine inaction de la part
des individus. Or comme s’est attaché à le montrer Michel De Certeau (1990, p. XXXV), ces
derniers ne sont pas « voués à la passivité et à la discipline » face aux produits et aux outils
techniques. Selon Annie Chéneau-Loquay (2008, p. 46) nous avons, dans le domaine des TIC,
plus affaire à des «usagers» qu’à des «utilisateurs».

Nous observons ainsi à Yaoundé un certain foisonnement créatif et une multitude d’«arts de
faire » (De Certeau, 1990) qui sont autant de « stratégies populaires d’accès » aux nouvelles
technologies. L’objectif de cette partie est de présenter celles mises en œuvre et utilisées par les
populations de Bastos - « Kosovo » et de Mvog Ada et de voir comment elles s’insèrent dans le
tissu urbain.

3.1. Piratages et bricolages

Avant de nous intéresser aux seules TIC, il nous semble important de présenter les stratégies
mises en place par les habitants de Mvog Ada et de Bastos - « Kosovo » dans les domaines de
l’eau et de l’électricité.

 3.1.1. La question de l’accès à l’eau et à l’électricité

A Mvog Ada et Bastos - « Kosovo », les habitants connaissent des difficultés pour accéder à
l’eau potable et à l’électricité ; deux secteurs dont la privatisation n’a en rien amélioré l’efficacité
(Courade, 2003) mais au contraire a amené, selon l’ensemble de nos interlocuteurs, à une
augmentation des prix et à une baisse de la qualité du service. Par ailleurs, nous retrouvons là
aussi le clientélisme selon lequel pour bénéficier de ces services il convient d’avoir des relations
au sein des entreprises concernées.

64
Mvog Ada et Bastos - « Kosovo » : deux modes d’accès différents à l’eau potable

A Mvog Ada et à Bastos - « Kosovo », très peu de personnes sont reliées directement au réseau
d’eau de la CAMWATER. Dès lors, l’accès s’y fait de manière détournée.

Ainsi à Mvog Ada, l’approvisionnement en eau potable de la majorité de la population se fait


auprès des « robinets » de la minorité abonnée. Il s’agit d’un véritable commerce avec un prix
qui, pour 10 litres (soit un seau), se situe aux alentours de 20 F CFA ce qui revient pour la
plupart des personnes interrogées à 2000 F CFA par mois (encadré n° 13).

Encadré n° 14 - L’approvisionnement en eau à Mvog Ada (extraits d’entretiens)

« Ce sont les abonnés qui reçoivent les factures. Dans un sous-quartier comme ça, c'est pas tout
le monde qui a un robinet. Eux ils ont deux robinets. Là aussi derrière ils en ont deux. Bon
nous, ceux qui n'ont pas de robinet, c'est là que l’on paie. C'est là que l’on puise. [...] Chaque
matin on est obligé de prendre les bidons d'eau, aller chez le voisin et après on ramène à la
maison. Le pater ça fait six mois qu'il a fait la demande pour avoir l'eau. Il y a même déjà les
tuyaux de canalisation à la maison mais jusqu'à présent ils ne viennent toujours pas. Ils disent
même ça et ils brandissent d'autres raisons en disant que.. Et il y a aussi les coupures d'eau. A
un certain niveau, surtout même vers midi comme ça, on va dire qu'il n'y a plus d'eau. Il n'y a
rien, tu attends mais il n'y a rien. Après, vers 16 heures, ça commence à chuinter doucement
doucement. Et après, vers 19 heures, ça commence à venir. Et la nuit, tout le monde est obligé
de venir, on puise les nuits. Ici c'est surtout la nuit. Ou alors le grand matin. Vers 10 heures, si
vous avez de la chance, ça coule encore.»
Entretien avec Arouna, habitant de Mvog Ada, mars 2009

Pour les habitants de Bastos - « Kosovo », l’accès à l’eau potable ne se fait pas de la même
façon. Les habitants y ont en effet aménagé un puits qui fournit une eau potable où ils peuvent
s’approvisionner en permanence et ce gratuitement (image n° 10).

65
Image n° 10 - La « source » de Bastos - « Kosovo»

Source : Arthur Devriendt, mars 2009,Yaoundé

L’accès à l’électricité : des coupures plus fréquentes à Mvog Ada

Comme le note Xavier Durang dans sa thèse sur Yaoundé, la seule question de savoir si la
population a accès ou non à l’électricité n’est plus discriminante aujourd’hui. La différence entre
les populations se situe au niveau de la méthode d’accès.

A Mvog Ada et Bastos - « Kosovo », il s’agit de branchements « pirates ». Ces branchements


peuvent se faire de deux façons : soit l'abonné est approché par ses voisins afin qu'il autorise un
branchement sur sa ligne moyennant une contribution financière ; soit plusieurs ménages se
mettent ensemble afin de payer un abonnement et en désignent un comme étant l'abonné
officiel auprès de l’AES SONEL avec le compteur principalet les autres se branchent dessus,
installant ou non chez elles un compteur secondaire (afin de mieux gérer les paiements de
chacun). Dans les deux cas, il est à noter que l'abonné est d'accord avec cette pratique.

Les principaux équipements électriques des personnes interrogées consistent en une ou deux
ampoules, un téléviseur, une chaîne-hifi et les chargeurs des téléphones portables. La somme
payée chaque mois par les habitants se situe la plupart du temps aux alentours de 3000 F CFA.
Mais ce système n’est pas sans poser problème (encadré n° 14).

66
Encadré n° 15 - La fixation des prix de l’électricité (extraits d’entretiens)

« On attend la facture qui vient au bout du mois. C'est à partir de là qu'on essaie de voir
combien chacun peut donner. Comme il n'y a pas de taux fixe, ça dépend de la consommation.
[...] Le mois dernier je crois on a payé 3000 - 3600. Mais on consomme quoi ici ? Il y a
l'ampoule que vous voyez là et il y a encore quoi ? On a des appareils mais qui consomment pas
tellement enfin ça ne prend pas toute l'énergie. Bon par contre vous allez rencontrer d'autres
qui ont des ventilateurs qui tournent 24/24, qui ont des fers à repasser, qui ont des
congélateurs, qui ont des appareils, des chauffe-eau, qui ont des climatiseurs même.. vous
voyez ? Et quand vous allez payer, celui-la ce sera 5000 FCFA. Et toi tu viens payer à 3000,
4000 presque.»
Entretien avec Joseph, habitant de Mvog Ada, mars 2009

Si les habitants de Mvog Ada se plaignent de nombreuses coupures de courant, ce qui amène,
du fait des surtensions occasionnées, à la détérioration de leurs équipements, ceux de Bastos -
«Kosovo » soulignent tous la rareté de ce type d’événement. Selon eux, « Kosovo » se trouve
«sur la ligne qui va à Etoudi», à savoir le palais présidentiel situé non loin de là (à 1500 mètres
environ).

Nous retrouvons également cette « extension informelle » (Bopda, 1998) dans le domaine des
TIC mais cette extension tend à disparaître au fur et à mesure des évolutions technologiques.

 3.1.2. Face aux évolutions technologiques

Télévision satellite : vers un cryptage des signaux

Les personnes que nous avons rencontrées sont toutes très attirées par les télévisions
étrangères. La télévision nationale, la CRTV, jouit en effet d’une mauvaise image au sein de la
population : « Quand on regarde la CRTV, on a l’impression de revenir trente ans en
arrière.» (entretien avec Essola Landry, habitant de Bastos - « Kosovo », mars 2009). Seules les
séries brésiliennes à l’eau de rose connaissent sur cette chaîne un certain succès. Pour le
sociologue Vincent Sosthène Fouda (2009), «tout se passe comme si la seule véritable ambition
des dirigeants en place dans ces pays était d’enfermer les populations dans une sorte de prison
avec des fenêtres artificielles qui s’ouvrent sur le monde. » (p. 205).

67
Par ailleurs, toutes les personnes interrogées soulignent l’importance d’un regard extérieur
lorsqu’à l’intérieur du Cameroun existe une importante répression de la scène médiatique.
Thomas Atenga (2005) note en effet l’existence d’un « dispositif quasi homogène [de
répression] dont les finalités sont le commandement politique et la conversation du pouvoir
coûte que coûte, et ce au moyen d’un contrôle de type autoritaire des personnes et des espaces
de liberté.» (p. 33)

La télévision satellite a commencé à se diffuser dans la société camerounaise avec la création


dans les années 1990 des premières antennes paraboliques locales par des étudiants et
enseignants camerounais, au sein de la pépinière d’entreprises de l’Ecole Polytechnique de
Yaoundé (entretien avec Joseph T. Koupou, Megahertz, mars 2009). Construites en tôle et en
acier, ces antennes coûtent deux fois moins cher que celles produites à l’étranger (400 000
contre 800 000 F CFA en 1999) (Mattelart, 2002).

Cependant, par leur prix, ces antennes restent toujours réservées à une certaine « élite ». Pour
équiper les populations modestes, il existe alors deux méthodes :

 La création de petites antennes : il s’agit d’antennes, créées par les habitants,


composées d’un cadre de ventilateur et de tubes « néon » (image n° 11). Reliées à
l’antenne intérieure du téléviseur, ces antennes sont placées à l’extérieur de l’habitation et
orientées vers une antenne parabolique située à proximité afin de « capter » le signal reçu
par cette dernière. C’est cette méthode - qui permet une réception gratuite des signaux -
qui est privilégiée par les habitants de Bastos - « Kosovo » car ils bénéficient de la
proximité des antennes paraboliques des « grands ».

68
Image n° 11 - Une antenne à Bastos - « Kosovo »

Source : Arthur Devriendt, mars 2009,Yaoundé

 « Multiplexer » le signal : il s’agit ici de personnes possédant une antenne parabolique et


un abonnement qui décident de « multiplexer » le signal, selon l’expression employée, et
de l’amener aux populations, sous contrepartie financière (2000 - 3000 F CFA par mois)
en déployant des câbles coaxiaux. C’est ainsi que sont nées de véritables entreprises
informelles de câblodistribution, surnommées les « câblons ». C’est la méthode privilégiée
par les habitants de Mvog Ada en raison du faible nombre d’antennes paraboliques dans
le quartier.

Ayant connaissance de ces pratiques et dénonçant ainsi un piratage « quasi - endémique » (in
Fraternité Matin, 2007) de ses signaux à travers le pays, la société Multi TV Afrique, qui gère
l’exploitation du bouquet de télévision par satellite Canalsat Horizons 52 au Cameroun, en
appelle dès le début des années 2000 au Ministère de la Communication afin d’« assénir » le
secteur. N’étant pas entendue, la société décide d’intensifier ses pressions et porte plainte, fin
2007, quelques jours avant le début de la 26e Coupe d’Afrique des Nations de football.
Plusieurs «câblons » se font alors confisquer leur matériel (entretiens avec Joseph T. Koupou,
Stéphane Tentdoh, Megahertz, mars 2009 & Robert Medjo, MINCOM, février 2009). Un grand
nombre de câblodistributeurs décident de se mettre en grève par solidarité menaçant ainsi de
priver la population des retransmissions des matchs de football dans un pays où ce sport est roi
et où chaque prestation de l’équipe nationale est «l’occasion d’une exceptionnelle communion
entre Camerounais. » (Onana, 2004, p. 73) Le Ministère de la Communication en appela alors à

52 Version africaine de Canalsat, bouquet de télévision par satellite détenu par la société Canal +.
69
la fin de cette grève « afin d’éviter des troubles à l’ordre public » et promit de trouver une
solution qui convienne à tous.

La solution finalement retenue fut la numérisation et le cryptage des signaux, d’ici juillet 2009,
pour un objectif de « sécurisation totale des réseaux » (Blaise Akono, 2008). Cette solution
oblige les câblodistributeurs à une mise à niveau de leurs réseaux, que seuls les plus solides
pourront se permettre, et à l’achat par les abonnés de décodeurs (à 50 000 F CFA actuellement
sur le marché officiel). Ce sont évidemment les populations les plus modestes qui vont subir le
plus fortement ces augmentations de coût. Evidemment, le « piratage » reste possible comme
l’illustre le cas algérien (voir Mekhaldi, 2004) même s’il nécessite de plus en plus de
compétences techniques. On observe le même mouvement dans le domaine de la téléphonie.

De la téléphonie fixe à la téléphonie mobile

A l’époque de la seule téléphonie fixe, « pirater » une ligne afin d’émettre des appels gratuits
était chose assez aisée : cela nécessitait peu de connaissances et peu de matériel, par ailleurs très
simple à se procurer. Effectué surtout la nuit par des jeunes, ce piratage se faisait de la manière
suivante : à l’aide d’une pince coupante, la ligne de téléphone d’un abonné était coupée. Les fils
étaient dénudés puis, à l’aide d’un tournevis, insérés dans une prise sur laquelle on branchait un
terminal téléphonique.

Pour y faire face, CAMTEL a mis en place, au début des années 1990, un système de clé
électronique permettant aux abonnés d’« ouvrir » et de « fermer » leur ligne selon qu’ils
souhaitent l’activer ou la désactiver temporairement. Cela a contribué fortement à la diminution
du « piratage » de la téléphonie fixe ; pratique qui a aujourd’hui quasiment disparue en raison du
développement de la téléphonie mobile (entretien avec Joseph Ndjon, CAMTEL, mars 2009).

Dans ce dernier domaine, le piratage n’est pas aussi aisé. Il requiert en effet plus de
connaissances et de moyens financiers. Cela a conduit à la naissance de ce que nous appelons
une « centralité urbaine liée aux TIC» à savoir l’avenue Kennedy53 , dans le centre-ville. A cet
endroit se concentrent en effet une multitude de commerces et d’ateliers spécialisés dans les
nouvelles technologies et dont une des activités principales est le « déblocage » des téléphones
portables.

53 A l’instar de la rue Akwa à Douala.


70
Le « déblocage » d’un téléphone portable est une opération qui consiste à retirer la restriction
empêchant d’utiliser une autre carte SIM que celle de l’opérateur auprès de qui l’appareil a été
acheté. Cette opération est très utilisée au Cameroun où beaucoup de personnes obtiennent
leur téléphone auprès de membres de leur famille ou amis vivant à l’étranger.

Pour réaliser cette opération (dont le prix varie entre 3000 et 10 000 F CFA selon le téléphone),
un ordinateur et une connexion Internet sont indispensables. En effet, le déblocage n’est pas
une intervention « physique » sur le téléphone mais est une action sur le logiciel interne. Cela se
fait donc grâce à un logiciel installé sur un ordinateur auquel le téléphone est relié via un
«box» (à un logiciel correspond un « box »). Quant à la connexion Internet, celle-ci permet la
mise à jour du logiciel afin d’être en mesure de travailler sur les téléphones les plus récents. Tout
cela n’est évidemment pas gratuit : un kit (logiciel et « box »), qu’il soit universel ou spécialisé
dans une marque de téléphone, coûte entre 150 000 et 200 000 F CFA (entretiens avec
Anonymes 7 et 8, mars 2009). Pour éviter les copies « illégales » de leurs programmes, plusieurs
fabricants fournissent également une clé USB d'authentification nécessaire afin d’établir la
liaison avec le serveur. Sans elle, les mises à jour ne sont pas effectuées (encadré n° 15).

Encadré n° 16 - Liste non exhaustive de kits de déblocage

Marque(s) Clé
Nom du logiciel Nom de la box
concernée(s) d’authentification
Toutes Universal Simlock Remover « box » universel non

Nokia JAF JAF oui

Samsung UST PRO 2 UST PRO 2 non

Nokia HWK TORNADO n.c.

Motorola SMART CLIP SMART CLIP oui

Sagem SAGEM DD SAGEM DD non

La connexion Internet permet également de visiter des forums tels que Cheriecom54 ou
Gsmhosting 55 afin d'y trouver les plans techniques des appareils et des solutions à des pannes.
Cela nécessite de savoir lire ces plans. C’est pourquoi la plupart des techniciens que nous avons
rencontré dans ces boutiques ont suivi des formations dans le domaine, et ce notamment au

54 http://www.cheriecom.com
55 http://www.gsmhosting.com
71
sein du centre de formation technique « Référence Télécom », aujourd'hui fermé (formation de
6 mois ouverte à tous, sans conditions de diplôme).

Si nous parlons de « centralité urbaine liée aux TIC » à propos de l’avenue Kennedy, ce n’est pas
seulement pour insister sur son importance mais pour souligner également ses relations avec les
autres quartiers de la ville, à l’instar de Mvog Ada et de Bastos - « Kosovo » ainsi qu’avec le
reste du monde.

Dans ces deux derniers quartiers, on trouve en effet des « dépanneurs ». Ce sont des individus
soit situés dans des petites boutiques, soit mobiles avec sur eux leur matériel (brosse à dent,
tournevis, fer à souder, multimètre) nécessaire à leurs petites opérations. Au cas où ils ne
peuvent effectuer eux-mêmes le travail demandé, ils se rendent dans des boutiques situées
avenue Kennedy dont ils connaissent les patrons ou les employés (membres de la famille, amis,
etc.) et à qui ils confient la tâche. C’est dans ces boutiques également qu’ils se fournissent en
matériel (entretien avec Sali, « dépanneur » à Mvog Ada, mars 2009).

Ces boutiques du centre-ville sont également en relation avec les voleurs de téléphone portable,
surnommés les « nageurs ». Ces derniers officient un peu partout dans la ville (Mvog Ada est un
quartier très connu dans ce domaine) et viennent ensuite revendre leur marchandise aux
« receleurs » de l’avenue Kennedy qui négocient les prix au plus bas. Afin d’éviter d’être
inquiétés par les forces de l’ordre (directement ou après dénonciation d’un « nageur » lui-même
arrêté), ces derniers utilisent de plus en plus des intermédiaires. Cela consiste à faire acheter par
un client présent dans la boutique, ou par un passant, le matériel intéressant du «nageur » ; le
« receleur » lui rachetant immédiatement après. L’intermédiaire étant différent à chaque
opération, cela permet de se protéger un minimum.

Enfin, dernier aspect de cette centralité : les relations internationales dans lesquelles sont
inscrits les commerçants de l’avenue Kennedy et dont les plus symboliques, en raison de l’image
de « modernité » qu’ils véhiculent, sont les fréquents allers - retours avec Dubaï pour l’achat de
matériel et leur importation plus ou moins licite.

Nous voyons qu’avec l’évolution technologique et les mesures de protection mises en place,
l’accès aux nouvelles technologies par le biais de la petite « piraterie » est de plus en plus
contraint car nécessite des compétences de plus en plus importantes et des moyens financiers

72
de plus en plus élevés. Pour y faire face, la population a dès lors recours aux boutiques, comme
nous venons de le voir, et aux lieux d’accès collectifs.

3.2. Les lieux d’accès collectif aux TIC

En Afrique subsaharienne, les lieux d’accès collectif aux TIC sont très répandus. Selon Annie
Chéneau-Loquay, cet accès collectif, particulièrement bien adapté au faible pouvoir d’achat des
populations et qui se fait la plupart du temps dans l’informel, constitue un véritable «modèle
africain d’appropriation » qui est « l’inverse du modèle dominant occidental » caractérisé quant à
lui par l’accès individuel (2004, pp. 7-8 ; 2007 ; 2008).

A Yaoundé, les deux modes majeurs d’accès collectifs sont les « cybers » et les « call-box » ;
structures qui marquent fortement le paysage urbain.

 3.2.1. Les « cybers »

Les « cybers » (image n° 12), diminutif de « cybercafés », sont les lieux d’accès à l’outil informatique
et à l’Internet. Ils sont apparus dans la seconde moitié des années 1990 dans la ville. Baba
Wame note dans sa thèse en sciences de l’information et de la communication qu’en 2005,
Yaoundé comptait environ 400 « cybers » et cite les propos d’Abdoul Ba : « Après les bistrots et
les bars, les cybercafés sont en train de devenir les seconds endroits les plus fréquentés par les
Camerounais » (Wame, 2005, p. 5). Toutefois, depuis cette période, le nombre de « cybers » a
connu, en raison de la forte concurrence et des investissements nécessaires, un certain
«tassement » (entretien avec Robert Medjo, MINCOM, février 2009 ; Moupou, 2007).

Comme nous l’avons observé sur place, ces structures sont fréquentées majoritairement par des
jeunes. Si de plus en plus de « cybers » se sont dotés ces dernières années de box individuels
permettant, entre autres, aux femmes de « chercher leur blanc » (voir Wame, 2005 ; Simone,
2006 ; Johnson-Hanks, 2007) dans une certaine intimité et aux garçons de visiter les sites web à
caractère pornographique, ce que nous avons constaté, à l’instar de Claude Abé (2004-2005), est
une utilisation de l’Internet qui se limite la plupart du temps au courrier électronique.

73
Image n° 12 - Un « cyber » à Bastos

Source : Arthur Devriendt, mars 2009

Des « cybers » plus chers à Bastos qu’à Mvog Ada

Tous les « cybers » ne pratiquent pas les mêmes prix. Ainsi à Bastos (image n° 13) les prix varient
de 400 F CFA à 1500FCFA pour l’un des plus chers de la ville, l’Espresso Café, qui offre un
cadre «occidental» (photographies de Paris et New-York, climatisation, diffusion de la chaîne
de télévision MTV etc.) et dont la clientèle est surtout expatriée. A Mvog Ada (image n° 14) les
prix sont moins élevés, avec des « cybers » qui proposent pour la plupart l’heure de connexion à
300 F CFA. Ces prix sont fixés eu égard aux prix des loyers, au pouvoir d’achat des populations
et à la concurrence.

Il ressort ainsi que les « cybers » de Mvog Ada et de Bastos s’adaptent à la population du quartier
où ils sont installés. Et ce, à Bastos, au détriment des populations les moins favorisées.

Une meilleure connexion dans les « cybers » de Bastos

Comme nous l’avons constaté à l’usage, les « cybers » de Bastos offrent une meilleure connexion
que les « cybers » de Mvog Ada.

En-dehors de l’Espresso Café (qui a été élevé au rang de « hub » par le FAI Ringo et qui à ce titre
bénéficie d’une très bonne connexion, la meilleure qu’il nous ait été donné de tester) dont

74
l’accès est réservé à une certaine « élite », les autres « cybers » que nous avons approché sont
reliés directement au FAI Megahertz situé à proximité. La connexion s’effectue par câble et la
proximité avec les services techniques permet une résolution rapide des problèmes en cas de
soucis.

En revanche, à Mvog Ada la connexion dans les « cybers » se fait par le biais des trois grands
opérateurs classiques à travers les lignes de téléphonie fixe ou par le sans-fil. Or ces offres sont
assez instables et n’ont qu’un débit limité. Les clients sont donc confrontés à d’importantes
longueurs dans l’affichage des pages qu’ils souhaitent consulter, et ce d’autant plus que le
matériel informatique y est vieillissant. Cela limite d’autant plus les usages car les applications
web sont de plus en plus « gourmandes » et nécessitent des remises à jour régulières des
logiciels.

Deux modèles distincts de diversification des activités

Dans les « cybers » de Bastos et de Mvog Ada, nous constatons une diversification des activités.
Il peut s’agir de la vente de produits divers (alimentation, bijoux etc.), d’un service de secrétariat
ou d’une téléboutique (pour les appels de fixe à fixe ou appels à l’étranger). Toutefois si à
Bastos cela semble s’inscrire dans la logique « normale » de développement du commerce, en
revanche à Mvog Ada il s’agit plutôt d’une « stratégie de survie ».

La pérennité des « cybers » semble en effet beaucoup moins assurée à Mvog Ada qu’à Bastos.
Selon une employée du «cyber» MHNET-PLUS de Mvog Ada : « Mvog Ada n’est pas un lieu
“cyber”. Quand on s’installe, on compte d’abord sur les gens du quartier mais ici c’est tout le
contraire, les clients se font rare. Il y a des problèmes d’argent et les jeunes ne savent pas bien
surfer. Il n’y a que le téléphone qui passe en ce moment. Là vous voyez on va avoir un
secrétariat qui va ouvrir bientôt. Si ça fonctionne on reste, sinon on va devoir
fermer.» (entretien avec Anonyme 3, mars 2009)

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Image n° 13 - Localisation des « cybers » à Bastos

Réalisation : Arthur Devriendt

76
Image n° 14 - Localisation des « cybers » à Mvog Ada

Réalisation : Arthur Devriendt


77
 3.2.2. Les « call-box »

Les « call-box » sont des structures sommaires qui permettent à la population d’accéder au
téléphone mobile. Elles ont succédé aux cabines publiques et privées de téléphonie fixe.

Cabines « publiques » et cabines « privées »

A l’époque de la seule téléphonie fixe, l’opérateur public (INTELCAM puis CAMTEL) avait
mis en place des cabines téléphoniques surnommées « cabines publiques », à l’instar des cabines
France Telecom en France. Leur nombre était cependant assez restreint et leur diffusion dans
l’espace urbain limitée au centre-ville et, dans les périphéries, aux grands carrefours. De plus,
ces cabines ont rapidement souffert d’une mauvaise image après que de nombreux clients aient
constaté des prix pratiqués supérieurs à ceux affichés : « C'était 75 F CFA la minute. Mais on
s'est rendu compte qu'en appelant 59 secondes sur l'écran, on était en réalité à seulement 40
secondes. C'est l'expérience que les gens ont fait. Quelqu'un prend son chronomètre, il appelle.
Pendant qu'il surveille le chronomètre, il surveille aussi le cadran. Alors il se rend compte que
son chronomètre est à 50 secondes alors que le cadran est déjà à deux impulsions. Deux
impulsions, c'est 150 F. » (entretien avec Raoul Djoum, CAMTEL, février 2009). Par ailleurs,
ces cabines se sont très vite dégradées suite à de nombreux vols de matériaux (vol de cuivre
notamment).

Face à ces problèmes, la population a plutôt privilégié les « cabines privées ». Il s’agissait de
boutiques, la plupart du temps situées dans des habitations à proximité de la route, dans
lesquelles on trouvait un téléphone fixe. Ces boutiques, qui n’avaient de « cabine » que le nom,
étaient créées par des abonnés à la téléphonie fixe (surtout des fonctionnaires dont les frais
d’abonnement étaient pris en charge par la puissance publique) qui, en faisant commercialiser
ce service via des proches, surnommés les « taxeurs» (entretien avec Charles Seguene, patron
d’un bar à Mvog Ada, février 2009), trouvaient là des revenus complémentaires.

Ces cabines ont connu un certain succès mais leur usage était compliqué étant donné la faible
diffusion dans les ménages du téléphone fixe : les personnes qui cherchaient à se joindre devant
préalablement se donner rendez-vous. Aujourd’hui, avec au début des années 2000 l’avènement
de la téléphonie mobile, ces cabines n’existent plus, remplacées par les « call-box ».

78
Les « call-box » : un accès à la téléphonie mobile à moindre coût

Ces dernières années se sont en effet fortement développés ces petits commerces situés en
bord de route, composés la plupart du temps d’un banc, d’une table et d’un parasol56 (image
n°15). Généralement tenu par des jeunes filles (pour attirer la clientèle dit-on), les « call-box»
proposent deux types de service : la vente d’appels téléphoniques et la vente de crédit de
communication. Pour réaliser ces opérations, le gérant du « call-box » dispose de deux
téléphones portables, l’un fonctionnant sur le réseau Orange Cameroun, l’autre sur le réseau
MTN Cameroon 57, voire d’un troisième pour le réseau CDMA de CAMTEL.

Image n° 15 - Un « call-box» à Mvog Ada

Source : Arthur Devriendt, mars 2009

Toutes les personnes que nous avons interrogées, qu’elles aient ou non un téléphone portable,
fréquentent les « call-box ». L’intérêt principal de ces commerces réside dans les prix des
communications qui y sont pratiqués ; prix qui varient selon les « call-box » de 50 F CFA à 100 F
CFA par minute alors que pour les offres destinées aux particuliers les prix oscillent aux
alentours de 150 F CFA par minute pour un appel inter-réseau (ex. : MTN Cameroon - MTN

56 Dans certains endroits très affluents, à l’instar du centre-ville, on observe la présence de « call-box » mobiles à savoir des
piétons avec une pancarte indiquant leur fonction et leur prix.

57 Les « call-box » avec l’offre CDMA de CAMTEL sont encore rares.


79
Cameroon) et entre 175 et 200 F CFA pour un appel vers un autre opérateur (ex. : MTN
Cameroon - Orange Cameroun) (encadré n° 16).

Encadré n° 17 - La question des prix de la téléphonie mobile : le « duopole » d’Orange et MTN

Les prix élevés des télécommunications témoignent, selon nombre de nos interlocuteurs, d’une
«connivence entre Orange et MTN », d’une « entente sur les tarifs », d’un « quasi-monopole»
ou encore d’un «duopole » dans lequel les deux firmes cherchent à maximiser leurs profits et
font pression sur les autorités compétentes, et ce jusqu’en « plus haut lieu », pour éviter l’entrée
d’un nouvel opérateur de téléphonie mobile (en-dehors de CAMTEL dont l’offre CDMA est
limitée) susceptible de procéder à une baisse des prix (entretiens avec François de Sales
Enyegue, ART, Raoul Djoum, MINCOM, Robert Nkuipou, MINPOSTEL, et Eric S., février -
mars 2009).

La plupart des acteurs du domaine que nous avons rencontré souhaitent donc que l’ART,
l’autorité de régulation en charge du secteur des télécommunications créée par la réforme des
télécommunications de 1998, agisse sur les prix. Mais selon ses principes de fonctionnement,
« le fait de faire obstacle à la fixation des prix par le libre jeu du marché en favorisant
artificiellement leur hausse ou leur baisse est une pratique anticoncurrentielle
prohibée» (Kamdem Nzikou, 2002, p.17). L’ART ne peut donc effectuer légalement que des
contrôles a posteriori. Mais même cela n’est pas sans poser problème car comme le souligne
Pamphile Edgar Esteguet (2006) dans une étude sur les instances de régulation au Cameroun,
« les ressources financières des agences sectorielles [dont l’ART] proviennent essentiellement
des redevances perçues sur le chiffre d’affaires des opérateurs exerçant dans leur secteur de
compétence [pour l’ART il s’agit de 2 % du chiffre d’affaires d’Orange Cameroun et de MTN
Cameroon, et de 0,5 % du chiffre d’affaires de CAMTEL]. Elles en sont donc très dépendantes
et s’opposent souvent à des actions pouvant gêner les activités de ces opérateurs» (p. 7).

Les « call-box » : principes de fonctionnement

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les prix auxquels sont soumis les gérants de « call-
box » ne sont pas très éloignés de ceux que connaissent les particuliers. Détenteurs de « puces
commerciales », les gérants des « call-box » bénéficient de «bonus» lors de leur achat de crédit
de communication auprès des opérateurs de téléphonie. Leurs bénéfices se font sur ces bonus :
« Sur un appel de 100 F, une minute, je ne gagne pratiquement rien. Quand tu appelles une
80
minute, ça me revient à 150 F mais je ne prends que 100 F. Le bénéfice que je peux tirer de cet
appel, c’est au vu de mon prix d’achat : j’achète pour 10 000 F de crédit mais avec les bonus on
m’en donne 19 000. C’est sur ça que je me fais mon petit bénéfice.» (entretien avec Joël, « call-
box » à Bastos - « Kosovo », mars 2009). Et plus les « call-box » procèdent régulièrement à l’achat
de crédit de communication en grande quantité, plus les bonus délivrés par les opérateurs sont
importants. Seules les communications de 0 à 30 secondes apportent un bénéfice direct au
«call-box» (qui n’est débité alors que de 60 F CFA) mais très peu nombreux sont les clients à
émettre des appels de cette durée, tout comme sont rares les appels dépassant la minute.

Une localisation des «call-box» plus contrainte à Bastos qu’à Mvog Ada

Comme nous l’avons signalé précédemment, les «call-box» se situent avant tout là où il y a de
l’affluence c’est-à-dire généralement au bord des axes principaux ; la proximité avec la route
permettant d’attirer tout à la fois les piétons et les personnes motorisées. A ce titre, les « call-box
» sont soumis à un impôt pour « occupation temporaire de la voie publique» selon l’expression
employée par la Communauté Urbaine de Yaoundé (CUY) ; impôt dont la périodicité est
variable et le montant plus ou moins négociable. La même CUY réfléchit par ailleurs à
normaliser le secteur (encadré n° 17).

Encadré n° 18 - Les « call-box » et la CUY (extraits d’entretiens)

«Quand je les vois, les agents [de la CUY], je les fuis ! »


Entretien avec Sylvie, gérante d’un « call-box » au quartier du Lac, mars 2009

« Les agents, ils viennent tous les 3-4 mois pour récolter l'impôt. C’est environ 5000 F CFA.
Quand je les vois au loin, je range mon matériel et essaie de fuir mais la plupart du temps je suis
rattrapée et si je ne paie pas, tout est confisqué. [...] Le prix, il est négociable. Je ne sais pas si
c’est officiel ou pas. »
Entretien avec Joëlle, gérante d’un « call-box » à Bastos, mars 2009

« Le Délégué du Gouvernement [Gilbert Tsimi Evouna, Président de la CUY] cherche à


maintenir un certain visage de sa ville or ce n’est pas plaisant d'avoir des gens qui viennent
s'installer au bord de la route, avec souvent des choses mal fichues, et qui, au fond, manifestent
des signes de pauvreté et de misère. Effectivement, je ne serai pas surpris que le Délégué aille
en guerre contre ces gens là. Et je ne suis même pas sûr que dans les années à venir ils

81
Encadré n° 18 (suite) - Les « call-box » et la CUY (extraits d’entretiens)

continueront à être tolérés. Peut-être qu'on va leur demander d'avoir un visage un peu plus
attrayant ; éventuellement créer des petits boxes que l'on peut insérer dans l'architecture de la
ville de manière à ce que l'on puisse venir téléphoner là, au lieu d'avoir des petits tabourets au
bord de la route avec un parasol tel qu'on peut l'avoir en ce moment. Je suis à peu près certain
que l'on va trouver une formule qui va les obliger à sortir un peu de cette image. »
Entretien avec Robert Medjo, MINCOM, février 2009

En plus de cet impôt pour « occupation temporaire de la voie publique », il peut exister une
contrainte financière reliant le gérant du « call-box » au propriétaire de la parcelle sur laquelle il
est installé. Cette somme n’est évidemment pas fixe mais résulte d’une négociation entre le
gérant du « call-box » et le propriétaire du terrain. C’est pourquoi les espaces vides ou inoccupés,
sur lesquels aucune personne ne peut faire valoir un quelconque droit de propriété, sont
privilégiés.

A Mvog Ada (image n° 16), la somme moyenne mensuelle que paie un « call-box » au
propriétaire de la parcelle est environ de 2000 F CFA (pour des commerces dont les bénéfices
se situent aux alentours de 30 000 F CFA par mois). Toutefois, certains propriétaires du quartier
ne réclament pas cet impôt (à l’instar de Charles Seguene, patron du « Dédé Bar »).

A Bastos (image n° 17), la localisation des « call-box » est beaucoup plus contrainte et ce
notamment au sein des espaces de résidences et de représentations diplomatiques. Les
propriétaires refusent en effet l’installation des « call-box » sur leur parcelle et les gardiens
veillent au respect de cette règle (encadré n° 19).

82
Image n° 16 - Localisation des « call-box » à Mvog Ada

Réalisation : Arthur Devriendt


83
Image n° 17 - Localisation des « call-box » à Bastos

Réalisation : Arthur Devriendt

84
Encadré n° 19 - Une localisation plus contrainte des « call-box » à Bastos (extraits d’entretiens)

«On ne peut pas s’installer devant les ambassades, ils ont peur des bombes.»
Entretien avec Joëlle, gérante d’un « call-box » à Bastos, mars 2009

« Il y a des coins à Bastos où l'on peut faire 500 mètres sans voir un « call-box ». Mais ici à
Mvog Ada c'est le contraire, vous ne pouvez pas faire 100 mètres sans en voir un en bordure
de route. [...] A Bastos ce n'est pas répandu comme dans d'autres coins. Vraiment ! Parce qu'ici
c'est trop répandu. Tu ne fais pas 100 mètres sans en voir un. Aux carrefours ils sont là. 1, 2, 3,
4 jusqu'à 6 comme ça au carrefour. A Bastos ce n'est pas vraiment le cas. C'est un peu espacé
là-bas.»
Entretien avec Arouna, habitant de Mvog Ada, mars 2009

Dès lors les « call-box », pourtant très prisés dans ces zones par les ouvriers, les employés de
maison et les chauffeurs, doivent s’installer dans les quelques interstices du paysage
(imagen°18). En revanche, au sein de Bastos - «Kosovo», les contraintes de localisation sont
semblables à celles rencontrées à Mvog Ada et nous notons ainsi la présence de trois «call-box»
le long du principal axe de la zone.

Image n° 18 - Un « call-box » à Bastos

A proximité de l’Ambassade de Chine, un « call-box » situé devant un chantier abandonné.


Source : Arthur Devriendt, mars 2009,Yaoundé

85
Des « call-box » moins chers à Bastos qu’à Mvog Ada ?

Comme nous l’avons vu précédemment, les bénéfices des « call-box » résident principalement
dans les bonus qu’ils obtiennent lors de leur achat de crédit de consommation. Suivant ces
bonus, d’autant plus importants que l’achat de crédit de communication se fait régulièrement,
les « call-box » peuvent revoir à la baisse leur prix tout en réussissant à se dégager une marge
bénéficiaire. Ainsi dans le quatier Ngoa Ekele, à proximité de l’Université de Yaoundé 1, la
plupart des « call-box » sont aujourd’hui à 50 F CFA par minute : en raison d’une grande
affluence et d’une population jeune, les « call-box » y sont assurés d’épuiser leur crédit
rapidement. Qu’en est-il à Bastos et Mvog Ada ?

A Mvog Ada, quartier très dense et à la circulation importante, nous observons un très grand
nombre de « call-box ». Dans leur très grande majorité, ces « call-box » sont à 100 F CFA la
minute. A Bastos - « Kosovo », les trois « call-box » sont au même prix. En revanche, sur
l’«ancienne route Bastos », il est beaucoup plus aisé d’en rencontrer à 75 F CFA.

A Mvog Ada et Bastos - «Kosovo», la multiplication des « call-box » eu égard à la population ne


permet pas à ces derniers de voir leur crédit s’épuiser assez rapidement pour qu’une baisse de
leur prix puisse être compensée par leur bonus. Par ailleurs, dans ces endroits, les gérants des
« call-box » sont originaires du (sous-)quartier et habitent à proximité de leur commerce. Ils
connaissent ainsi les autres « call-box » et une grande part de leur clientèle est locale. Certains
mécanismes de « solidarité » entre commerçants s’expriment donc et la fidélisation du client
passe avant tout par la pratique du crédit ; pratique bien plus intéressante pour des populations
à revenus faibles et irréguliers qu’une baisse des prix des communications à l’unité (entretiens
avec Anonyme 1 et Anonyme 2, « call-box » à Mvog Ada, mars 2009). En revanche, sur
l’«ancienne route Bastos», la plupart des gérants n’habitent pas à proximité immédiate de leur
commerce : les autres gérants de « call-box » et les clients, en majorité des passants, leur sont
pour la plupart inconnus. La pratique du crédit n’y apparaît donc pas comme sûre (image n° 19)
et le principal moyen d’attirer la clientèle passe ainsi par une baisse des prix.

86
Image n° 19 - Une campagne de mise en garde des « call-box» vis-à-vis de la pratique du crédit

Textes des illustrations :


Bulle 1 : « Pardon je te paie demain.» - Bulle 2 : « Si j’avais su » - Bulle 3 : « Ah ! Ah ! Ah ! Tu rentres au village ? »
Source : Arthur Devriendt, mars 2009,Yaoundé

 3.2.3. L’utilisation d’un téléphone mobile comme téléphone fixe

Enfin, avant de conclure, une dernière « stratégie » nous semblait importante à évoquer ici, à
savoir celle consistant à « transformer » un téléphone portable en téléphone fixe.

Vendu par ses créateurs comme permettant une certaine indépendance et une liberté de
mouvement, le téléphone mobile est ici détourné de ce schéma : son utilisation se fait de
manière collective et il reste accolé à un lieu précis (le logement) voire à un endroit particulier
au sein de ce dernier.

87
Ce système, que nous avons rencontré à de nombreuses reprises, ne plaît cependant pas aux
plus jeunes, qui cherchent donc à s’équiper de leur propre téléphone, en raison notamment du
fort contrôle exercé par les aînés, à la fois sur les heures des appels, leur durée et sur les
personnes contactées.

88
 Conclusion

« Qu’il nous reste tant à comprendre des ruses innombrables des héros obscurs de l’éphémère, [...]
cela nous émerveille»
Michel de Certeau, Luce Giard, 1994, p. 361

Comme nous avons pu le souligner au cours de ce travail, le Cameroun connaît depuis la fin des
années 1990 un développement significatif des TIC sur son territoire.

Toutefois le déploiement de ces dernières ne s’est pas fait de manière uniforme. Nous
observons un accès inégal des populations à ces outils, y compris au sein des grands centres
urbains pourtant réputés comme étant les plus privilégiés, à l’instar de la ville de Yaoundé. Cette
simple observation nous a conduit à interroger la logique des acteurs du secteur TIC et les
stratégies populaires d’accès mises en place par les individus dans deux quartiers (Mvog Ada et
Bastos - « Kosovo »). Et ce dans un cadre théorique, présenté en première partie, fondé sur la
théorie du « splintering urbanism » telle que formulée par les géographes Stephen Graham et
Simon Marvin (2001) à partir des réseaux de télécommunications.

Le travail que nous avons effectué nous amène, dans la lignée d’un certain nombre d’auteurs, à
une remise en cause de cette thèse de la fragmentation urbaine par les réseaux :

Premièrement, il convient de s’interroger au sujet de « l’idéal infrastructurel moderne »


développé par les auteurs sus-cités. Notre travail nous conduit en effet à penser que nous
sommes ici « hors-modèle» (Scherrer, 2006, p. 4) étant donné que cet idéal n’a jamais existé et
ce quelque soit le type de réseaux (eau, électricité, télécommunications). Comme nous l’avons
développé dans notre travail, les premières infrastructures de télécommunications ont été mises
en place à l’époque coloniale et étaient donc à leur origine volontairement extraverties sur un
plan technique et réservées aux administrations coloniales, aux militaires et aux commerçants,
d’où une localisation très ciblée dans l’espace urbain. Bien qu’après l’indépendance du pays la
gestion des télécommunications soit passée dans le giron de la puissance publique, le caractère
inégalitaire du déploiement du réseau a persisté en privilégiant, à l’échelle nationale, les espaces
urbains et, au sein de ces derniers, les quartiers aux populations les plus aisées.

Deuxièmement, nous critiquons la tendance qu’ont les tenants du « splintering urbanism » à


appréhender la logique de déploiement des acteurs du secteur TIC sous l’unique angle de la
89
solvabilité (ou non) des populations concernées. D’autres réalités, plus « physiques », entrent
également en jeu. Il en est ainsi de la localisation dans l’espace urbain, ce que nous avons vu à
Mvog Ada avec ce que nous avons appelé sa « rente de situation » dans le domaine de la
téléphonie fixe, et à Bastos avec sa vision directe sur les relais de télécommunications du mont
Mbankolo, ce qui souligne la question du relief. Par ailleurs, nous avons noté que dans le cadre
du déploiement de la téléphonie mobile GSM dans la ville, les opérateurs ont adopté dès leur
arrivée sur le marché un raisonnement non pas en terme de « richesse » des populations mais en
terme de densité de trafic.

Enfin, s’il n’est nullement question ici de se prononcer sur leur bien-fondé, c’est suite aux
réformes de privatisation - libéralisation sur le marché des télécommunications que l’on a connu
une augmentation sensible de la télédensité avec l’arrivée de la téléphonie mobile. Certes les
opérateurs privés sont conduits par la recherche du profit mais cela ne s’est pas fait au
détriment d’un certain élargissement de l’assiette des utilisateurs.

Critiquer la thèse du « splintering urbanism » ne signifie nullement qu’il n’existe pas d’inégalités
de desserte entre les quartiers. Au contraire, celles-ci sont bien présentes et se réactivent, se
renforcent, à chaque nouvelle innovation technologique en favorisant les quartiers les plus aisés
(à l’instar de Bastos).

Face à cela, les habitants ne sont pas passifs mais au contraire élaborent des stratégies
populaires d’accès aux nouvelles technologies. Nous constatons toutefois avec l’évolution
technologique une disparition progressive de la petite « piraterie » artisanale qui nécessitait peu
de connaissances et peu de matériels (nous l’avons vu à propos de la télévision satellite
analogique et de la téléphonie fixe). La population doit désormais recourir aux boutiques
spécialisées, dans lesquelles officient des techniciens formés, et aux lieux d’accès collectifs. Mais
ces structures étant intégrées au système commercial, même « informel », elles ont pour
obligation d’engranger des bénéfices afin de pouvoir se maintenir sur le marché. Or d’après nos
enquêtes, les meilleurs taux de rentabilité sont ceux affichés par les commerces situés à Bastos.

Ainsi, si les stratégies dont nous avons parlé permettent à une grande part de la population
d’accéder aux nouvelles technologies, elles ne peuvent s’affranchir totalement de la logique des
opérateurs et sont inscrites dans un système de contraintes en raison notamment de leur
fonctionnement dans l’informel.

90
En vue d’un accès universel, nombreux ont été nos interlocuteurs à appeler de leurs voeux une
action plus volontariste de la part de l’Etat camerounais. Cependant, dans ce domaine, de
nombreux freins et blocages politiques sont à l’oeuvre. Ainsi, comme nous l’avons souligné, s’il
existe bien une autorité de régulation en charge des télécommunications, celle-ci ne peut
véritablement s’opposer aux actions des opérateurs du secteur en raison de son mode de
fonctionnement. Par ailleurs, si dès 1998 l’Etat s’est doté d’un Fonds Spécial des
Télécommunications en charge de financer notamment le service universel, il a fallu attendre
2006 pour qu’un décret en fixe les modalités de gestion et à l’heure actuelle, aucun chantier n’a
encore été engagé. Enfin, aucun des documents réalisés par les autorités en charge du secteur
des TIC auxquels nous avons eu accès évoque la question des inégalités de desserte au sein
même des villes. Ils se concentrent tous sur celles entre espaces urbains et espaces ruraux. Les
logiques sont-elles les mêmes ? Comment s’opèrent les stratégies populaires d’accès aux
nouvelles technologies dans ces deux types d’espaces (urbain et rural) ? Telles peuvent être les
questions à poser dans un travail futur...

91
Références bibliographiques

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de la citoyenneté de type républicain à Douala et Yaoundé », Polis, vol. 12, n° spécial
2004-2005
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2008, accessible en ligne : http://bit.ly/18zvPj58
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accessible en ligne : http://bit.ly/xF9tf
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ZwMu0
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mars 2007 », 2007
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houleuse », Politique africaine, n° 97, mars 2005
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image HRV de SPOT », Télédétection des milieux urbains et périurbains, AUPELF-UREF, 1997
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Genève, mis en ligne le 29 janvier 2009 à l’adresse suivante : http://bit.ly/7TQgr
BAKIS H., « Le géocyberespace revisité : usages et perspectives», NETCOM, vol. 21, n° 3-4,
2007
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100
Table des matières

Remerciements 4

Introduction 5
i. Construire une problématique : TIC et fragmentation urbaine 5

i.i. TIC et territoires au Cameroun 5

i.ii. Evolution de la problématique 7

ii. Méthodologie adoptée : la réalisation d’entretiens dans deux quartiers différents 8

ii.i. Calendrier de travail 8

ii.ii. Les entretiens réalisés 9

ii.iii. Récolte de documents 11

ii.iv. Bastos et Mvog Ada, les deux « extrêmes » de Yaoundé 11

ii.v. Comparer l’incomparable ? 19

1. De la fin de la géographie à la fragmentation urbaine 21


1.1. La mort des distances, la fin de la géographie 21

1.1.1. L’image du « cyberespace » 22

1.1.2. De l’«antigéographie» dans la société de l’information 24

1.1.3. Une géographie réduite à sa plus simple expression 27

1.2. Une géographie renouvelée 28

1.2.1. La « cybergéographie » 28

1.2.2. La « géographie 2.0 » 30

1.2.3. Les TIC : des objets géographiques « classiques » 32

1.3. La thèse de la fragmentation urbaine 34

1.3.1. Un terme en vogue dans le champ des études urbaines 34

1.3.2. La théorie du « splintering urbanism » 35

1.3.3. La remise en cause du « splintering urbanism» 37

2. Le déploiement des TIC au Cameroun et à Yaoundé 41


2.1. Le Cameroun dans la société de l’information 41

2.1.1. L’importance des mass-media : la télévision et la radio 41

2.1.2. L’explosion de la téléphonie mobile et la croissance d’Internet 44


2.2. Les stratégies des acteurs du secteur TIC : «service universel» ou «cherry picking» ? 55

2.2.1 La téléphonie mobile : la « rente de situation » de Mvog Ada 55

2.2.2. La téléphonie mobile : un déploiement similaire à Bastos et Mvog Ada ? 57

2.2.3. Internet et les nouveaux services mobiles : la situation privilégiée de Bastos 60

3. Stratégies d’accès aux TIC à Bastos et Mvog Ada 64


3.1. Piratages et bricolages 64

3.1.1. La question de l’accès à l’eau et à l’électricité 64

3.1.2. Face aux évolutions technologiques 67

3.2. Les lieux d’accès collectif aux TIC 73

3.2.1. Les « cybers » 73

3.2.2. Les « call-box » 78

3.2.3. L’utilisation d’un téléphone mobile comme téléphone fixe 87

Conclusion 89
Références bibliographiques 92

Table des matières 101

Liste des figures 103


Table des figures

Encadré n° 1 - Calendrier 9
Encadré n° 2 - Liste des personnes rencontrées 10
Image n° 1 - Les grandes dominantes ethniques de l’immigration par quartiers 13
Encadré n° 3 - La place de Bastos dans l’imaginaire yaoundéen (extraits d’entretiens) 15
Image n° 2 - « Kosovo », une « enclave » au sein de Bastos 16
Encadré n° 4 - Bastos, proximité spatiale contre proximité sociale ? (extraits d’entretiens) 17
Image n° 3 - Le « quartier » Mvog Ada (au niveau du carrefour Eldorado) 18
Image n° 4 - Cartographie du Web 2.0 29
Image n° 5 - Cartographie interactive de la « toile européenne » 30
Encadré n° 7 - Evolution du nombre d’abonnés à la téléphonie mobile (% hab.) 49
Encadré n° 8 - Evolution de la connectivité du Cameroun 49
Encadré n° 9 - Le RIO de l’ORSTOM 50
Encadré n° 10 – Trois projets de câble sous-marin vers le Cameroun 52
Encadré n° 11 - Evolution du nombre d’internautes au Cameroun (% hab.) 54
Encadré n° 12 - Le Cameroun dans la société de l’information (en 2008) 54
Image n° 6 – Carte de densité de trafic dans la ville de Yaoundé 58
Image n° 7 – A Bastos : des sites GSM trisectorisés 59
Image n° 8 – Schéma de sites GSM trisectorisés 59
Image n° 9 – A Mvog Ada : des sites GSM monosectorisés 60
Encadré n° 13 – MegaHertz, portrait d'un câblodistributeur 62
Encadré n° 14 - L’approvisionnement en eau à Mvog Ada (extraits d’entretiens) 65
Image n° 10 - La « source » de Bastos - « Kosovo» 66
Encadré n° 15 - La fixation des prix de l’électricité (extraits d’entretiens) 67
Image n° 11 - Une antenne à Bastos - « Kosovo » 69
Encadré n° 16 - Liste non exhaustive de kits de déblocage 71
Image n° 12 - Un « cyber » à Bastos 74
Image n° 13 - Localisation des « cybers » à Bastos 76
Image n° 14 - Localisation des « cybers » à Mvog Ada 77
Image n° 15 - Un « call-box» à Mvog Ada 79
Encadré n° 17 - La question des prix de la téléphonie mobile : le « duopole » d’Orange et MTN 80
Encadré n° 18 - Les « call-box » et la CUY (extraits d’entretiens) 81
Image n° 16 - Localisation des « call-box » à Mvog Ada 83
Image n° 17 - Localisation des « call-box » à Bastos 84
Encadré n° 19 - Une localisation plus contrainte des « call-box » à Bastos (extraits d’entretiens) 85
Image n° 18 - Un « call-box » à Bastos 85
Image n° 19 - Une campagne de mise en garde des « call-box» vis-à-vis de la pratique du crédit 87