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LE MOUVEMENT CHARISMATIQUE,

par Dr. Wilbert Kreiss

Index
 PRÉFACE

 ORIGINE ET HISTOIRE

o 1. Le pentecôtisme

o 2. Le néo-pentecôtisme ou renouveau charismatique

 LE PARLER EN LANGUES DANS LE NOUVEAU TESTAMENT ET DANS LE

MOUVEMENT CHARISMATIQUE

o 1. La nature de la glossolalie de la Pentecôte (Actes 2)

o 2. La nature de la glossolalie dans 1 Corinthiens

o 3. Le but de la glossolalie dans le Nouveau Testament

o 4. La glossolalie dans le mouvement charismatique moderne

o 5. La glossolalie dans le monde

o 6. Les dangers et les fruits douteux du pentecôtisme

 LE BAPTÊME DANS LE SAINT-ESPRIT

o 1. Il n'existe qu'un baptême

o 2. Le baptême chrétien est baptême d'eau et d'Esprit

o 3. Il n'existe pas selon la Bible de "nouvelle bénédiction", de seconde

expérience

o 4. Le parler en langues n'est pas le signe d'une seconde expérience

 BIBLIOGRAPHIE

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PRÉFACE

Après avoir publié neuf "Cahiers du Centre d'Etudes Théologiques" sur les sujets suivants:
Millénialisme, Baptême, Ecriture Sainte: Inspiration et Autorité, Certitude du salut, Sainte
Cène, Canon de l'Ecriture Sainte, Pardon des péchés, les Livres de la Bible, Précis d'Histoire
des Dogmes, nous offrons aux lecteurs ce nouvel opuscule qui reprend la série après une
période d'interruption.

Il est consacré, lui aussi, à un sujet qui est brûlant d'actualité, le pentecôtisme et sa donne
nouvelle, le néo- pentecôtisme, appelé encore Renouveau Charismatique ou Mouvement
Charismatique.

Devant l'impossibilité de traiter un si vaste sujet en un Cahier, nous avons délibérément


restreint notre propos: nous n'avons étudié que l'un des charismes que revendique le
mouvement charismatique, la glossolalie, laissant de côté les autres, tels que le don de
prophétie et le don de guérison par imposition des mains. Ces sujets sont trop délicats pour
être traités en quelques pages.

La glossolalie est le don de parler en langues que les pentecôtistes et néo-pentecôtistes


affirment posséder. Le terme peut avoir deux sens différents, et nous tenons à y rendre attentif
dès maintenant, il peut s'agir de langues étrangères, anciennes ou actuelles que l'on affirme
avoir le pouvoir de parler sans les avoir jamais apprises (c'est ce qu'on appelle à vrai dire la
"xénoglossie"), ou bien de sons inarticulés ajoutés les uns aux autres et qui n'appartiennent à
aucune langue humaine connue. Ce sont deux phénomènes très différents et qu'il importe de
ne pas confondre.

Nous avons ajouté un chapitre sur ce qu'on a coutume, en milieu charismatique, d'appeler le
"baptême dans l'Esprit", une expérience particulière à laquelle tout croyant est censé aspirer,
au cours de laquelle il devient participant de la "plénitude de l'Esprit Saint", ce dont les
charismes particuliers sont les signes visibles. Il s'agit là d'une doctrine qui nous paraît dénuée
de tout fondement scripturaire.

Nous espérons que cette modeste étude répond à bien des questions que l'on se pose à l'heure
actuelle devant l'essor qu'a connu ce mouvement qui a su pénétrer pratiquement toutes les
grandes Eglises de ce monde. Il convient aussi de préciser que le pentecôtisme et le néo-
pentecôtisme constituent un mouvement global avec bien des nuances, voire des divergences.
Tous les pentecôtistes et néo-pentecôtistes ne se reconnaîtront pas nécessairement dans telle
ou telle description et ne souscrivent pas d'emblée à telle ou telle thèse. Sans doute cette étude
souffre-t-elle d'une certaine généralisation. Celle-ci était difficile à éviter dans un travail de ce
format. De toutes façons, il ne s'agit pas pour nous de condamner qui que ce soit, mais de
dénoncer comme non biblique une théologie et une forme de piété qui, si elles n'ont pas
toujours l'apparence d'un fléau, constituent toujours un danger réel et sèment la confusion
dans les esprits, et parfois le désarroi, quand ce n'est pas le désespoir.

W.Kreiss
Châtenay- Malabry,
1988

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ORIGINE ET HISTOIRE

On a l'habitude de distinguer entre "pentecôtisme" et "néo-pentecôtisme", ce dernier étant


appelé aussi "renouveau charismatique". Le premier terme désigne une fraction du
protestantisme et regroupe un certain nombre d'Eglises protestantes différentes des autres et
qu'on appelle pour cela pentecôtistes. Quant au néo-pentecôtisme ou renouveau
charismatique, il s'agit non pas d'une Eglise institutionnalisée et bien définie, mais plutôt d'un
mouvement qui pénètre à l'heure actuelle la plupart des Eglises chrétiennes, aussi bien le
catholicisme que le protestantisme.

1. Le pentecôtisme

Fondés sur l'Ecriture Sainte, les Réformateurs ont enseigné la nécessité d'une conversion
personnelle par laquelle l'homme reçoit le pardon des péchés et devient ainsi un enfant de
Dieu. Cette doctrine devint le cheval de bataille du piétisme. John Wesley, fondateur du
méthodisme en Angleterre, au XIX siècle, assimilait la conversion à la "première bénédiction"
par laquelle le croyant obtenait la justification, et affirmait qu'il avait besoin pour persévérer
dans la foi et se sanctifier d'une "deuxième bénédiction". Le méthodisme dont il fut l'initiateur
produisit des explosions d'effervescence religieuse, accompagnées de glossolalie. L'octroi de
cette "deuxième bénédiction" s'accompagnait de transes, de danses sauvages et de
contorsions.

Tandis que le méthodisme retrouvait en Angleterre une certaine sobriété, il donna naissance
aux Etats-Unis, après la guerre de Sécession, aux "mouvements de sainteté". Naquirent alors
les communautés des "barking saints" (saints qui aboient) et du "Holy Rollism" (de "holy"
saint, et de "to roll" = se rouler). Cette deuxième bénédiction, expérience de foi exaltante, fut
appelée le "baptême de l'Esprit". Certains mouvements de réveil parmi les baptistes
s'approprièrent cette notion.

Des scissions eurent lieu dans le méthodisme américain de la fin du XIX siècle. Dans ces
nouvelles communautés, l'idée d'une troisième expérience spirituelle fit son chemin. Elle ne
concernait plus la sanctification et la persévérance du chrétien, mais le témoignage chrétien
pour lequel on estimait qu'il était nécessaire de recevoir une mesure particulière du Saint-
Esprit. Ainsi naquit le pentecôtisme dont on situe généralement la naissance à Topeka
(Kansas) en janvier 1901, sous la direction du pasteur méthodiste Charles Parham. Un groupe
d'étudiants de l'institut biblique de cette ville vécut ce qu'on appela une nouvelle Pentecôte:
l'Esprit descendit sur le groupe en prière, l'un des participants se mit à parler en langues,
bientôt imité par les autres. Le pentecôtisme était né. Sous l'influence de W.J. Seymour,
pasteur baptiste noir et ancien élève de l'institut, le mouvement gagna Los Angeles et prit
rapidement des dimensions nationales et internationales. Des communautés se fondèrent sur
tout le continent américain, puis ailleurs dans le monde.

2. Le néo-pentecôtisme ou renouveau charismatique

Dans les années 50, la nécessité d'un renouveau se fit sentir dans de nombreuses Eglises
américaines, sous l'influence du "Full Gospel Businessmen's Fellowship International" et du
pasteur David du Plessis. En automne 1966, il atteignit le catholicisme. De nombreuses
Eglises protestantes en furent également imprégnées. Signalons en particulier les
communautés tziganes françaises. Tandis que le mouvement néo-pentecôtiste au sein du
catholicisme se maintient dans le cadre de l'institution romaine et reste soumis aux autorités

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ecclésiastiques, il a dans le protestantisme une tendance sectaire nettement plus prononcée.
L'accent est mis partout sur l' « effusion de l'Esprit » ou le « baptême dam l'Esprit » et on
retrouve dans le néo-pentecôtisme ou renouveau charismatique tous les ingrédients du
pentecôtisme classique, à cette différence près qu'on ne considère pas la glossolalie comme un
signe indispensable de cette expérience religieuse. On baptise les adultes ou bien on les
rebaptise, s'ils ont reçu le baptême dans leur enfance. Ce baptême est administré par
immersion et généralement considéré comme la condition pour obtenir le "baptême dans
l'Esprit". L'une des caractéristiques du mouvement charismatique est sa dimension
oecuménique. On y est généralement fondamentaliste c'est-à-dire attaché à l'autorité de
l'Ecriture Sainte, mais, par-delà les divergences doctrinales qui sont parfois très grandes, on
voit dans l'expérience commune du "baptême dans l'Esprit" la condition suffisante et le signe
visible de l'unité.

Sans doute y a-t-il des explications sociologiques à l'essor du pentecôtisme et du renouveau


charismatique. Ce n'est pas pour rien qu'il connaît un grand succès parmi les noirs des Etats-
Unis et, d'une façon plus générale, dans les pays du Tiers-Monde, en Afrique, en Amérique du
sud et à Haïti. On l'a défini souvent comme la "religion des pauvres", des déshérités, des
opprimés, des frustrés, des incompris et de tous ceux qui se sentent marginalisés d'une façon
ou d'une autre. Une sensibilité à fleur de peau est facilement accessible à l'ambiance suscitée
par le pentecôtisme et le néo-pentecôtisme. La possibilité qui y est donnée à tous de
s'exprimer, quels que soient leur niveau d'instruction et leur statut dans la société, sans que
soit requise une connaissance approfondie de la Bible et encore moins une culture
théologique, un message fort simple (souvent rudimentaire et assez peu conforme à
l'enseignement de l'Ecriture), différent de tant de sermons qui se meuvent dans l'abstraction et
passent à côté des besoins réels des fidèles, l'espoir de vivre une expérience religieuse dont les
manifestations extraordinaires et irrationnelles valorisent l'individu et lui donnent l'assurance
qu'il est en contact immédiat avec Dieu, tout cela est de nature à satisfaire des besoins qui,
s'ils ne sont pas toujours sains, n'en sont pas moins réels.

Mais il y a plus que cela. Dans 1 Corinthiens 12:8-11, l'apôtre Paul énumère neuf dons que le
Saint-Esprit accorde à son Eglise: "A l'un est donnée par l'Esprit une parole de sagesse; à un
autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit; à un autre, la foi, par le même Esprit
; a un autre, le don des guérisons par le même Esprit, à un autre, le don d'opérer des miracles ;
à un autre, la prophétie ; à un autre, le discernement des esprits ; à un autre, la diversité des
langues, à un autre, l'interprétation des langues. Un seul et même Esprit opère toutes ces
choses, les distribuant à chacun en particulier comme il veut". Les charismatiques affirment
que le Saint-Esprit veut accorder ces dons (en grec "charismata", charismes, d'où l'expression
"charisma-tiques") à l'Eglise de tous les temps, et donc aussi de nos jours. C'est pourquoi le
croyant peut en être doté et doit aspirer à eux. Le "baptême dans l'Esprit" est censé
correspondre à un besoin réel de l'Eglise chrétienne et des croyants dans leur existence
personnelle. Leur possession est censée entraîner un renouveau au sein de la chrétienté. Le
pentecôtisme sous ses différentes formes veut donc satisfaire un besoin religieux. Ses adeptes
sont sérieusement préoccupés par la situation spirituelle des Eglises institutionnalisées. Ils
constatent un manque de consécration et de ferveur religieuse chez de nombreux membres
d'Eglises et réalisent que beaucoup de chrétiens ne trouvent pas dans leur foi la joie, la paix et
l'assurance qu'éprouvaient les croyants des temps apostoliques, que la vie de beaucoup d'entre
eux est dénuée de charité chrétienne, qu'on n'insiste pas assez sur l'oeuvre du Saint- Esprit et
que les cultes sont trop souvent froids, impersonnels et dénués de spontanéité, un
accomplissement de rites privé de chaleur et de ferveur.

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On salue donc dans le "baptême dans l'Esprit" le remède à ces maladies de la chrétienté.
Cependant nous nous efforcerons de montrer que les principes théologiques qui animent le
mouvement charismatique et certaines de ses pratiques ne sont pas conformes à
l'enseignement de la Bible et constituent un facteur de dissensions. Le problème doctrinal le
plus sérieux soulevé par ce mouvement est sans doute sa tendance à dissocier l'illumination
spirituelle et la Parole de Dieu, tendance qui montre qu'on n'a plus vraiment confiance en
l'efficacité divine de l'Evangile et qu'au lieu de fonder sa foi sur les promesses faites par lui,
on l'établit sur des expériences visibles dont la nature et l'efficacité sont douteuses. Dans ce
domaine aussi il n'y a pas de génération spontanée. Sans doute le pentecôtisme est-il une
réaction passablement malsaine et erronée à des symptômes, mais ces symptômes existent, il
serait malhonnête de ne pas le reconnaître. Montrer en quoi il fait fausse route et préconise
une thérapie contestable, est une chose. Lutter pour une fidélité et une ferveur plus grandes de
façon à ce que ce mouvement n'ait pas de prise sur les chrétiens en est une autre.

LE PARLER EN LANGUES DANS LE NOUVEAU TESTAMENT ET DANS LE


MOUVEMENT CHARISMATIQUE

Le terme "glossolalie" est dérivé du grec "glôssa lalein" qui signifie "parler en langue". Avant
de monter au ciel, Jésus avait dit à ses disciples: "Voici les miracles qui accompagneront ceux
qui auront cru: en mon nom, ils chasseront les démons; ils parleront de nouvelles langues; ils
saisiront des serpents. S'ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera point de mal; ils
imposeront les mains aux malades, et les malades seront guéris" (Marc 16:17.1 8). Cette
promesse selon laquelle ils allaient parler "de nouvelles langues", c'est-à-dire des langues
qu'ils n'avaient pas connues jusqu'à présent, s'accomplit le jour de la Pentecôte par la
puissance du Saint-Esprit (Actes 2:1-4).

D'autre part, l'apôtre Paul déclare que des membres de l'Eglise de Corinthe parlaient en
langues et attachaient beaucoup d'importance à ce charisme. Quand on compare la glossolalie
de la Pentecôte à celle qui se pratiquait à Corinthe, trois conclusions sont possibles: 1) il s'agit
de part et d'autre, à la première Pentecôte et dans l'Eglise de Corinthe, de langues humaines
parlées par certains peuples ou ethnies; 2) les apôtres s'exprimèrent dans des langues
humaines le jour de la Pentecôte, tandis que la glossolalie de Corinthe était un langage
extatique et incohérent ne correspondant à aucune langue humaine; 3) les deux événements
font état d'un langage extatique. La plupart des charismatiques souscrivent à la deuxième ou
la troisième solution. Voyons ce que disent les textes de l'Ecriture.

1. La nature de la glossolalie de la Pentecôte (Actes 2)

Le texte de l'Ecriture affirme qu' "ils furent tous remplis du Saint-Esprit et se mirent à parler
en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer" (Actes 2:4). Surpris, leurs
auditeurs, des Juifs venus de différents pays de l'empire romain pour célébrer la Pentecôte, se
dirent les uns aux autres: "Voici, ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens? Et
comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue
maternelle? Parthes, Mèdes, Elamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la
Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l'Egypte, le territoire de la Libye voisine
de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, comment
les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu" (Actes 2:71 1). La plupart
étaient perplexes, "d'autres se moquaient et disaient: Ils sont pleins de vin doux" (Actes 2:13).
Le texte dit clairement que les apôtres s'exprimaient dans différentes langues étrangères que
les auditeurs identifièrent à leur langue maternelle. Ils saisirent bien le contenu de cette

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glossolalie. Si les disciples s'étaient exprimés en un langage extatique et incohérent, ne
correspondant à aucune langue humaine, il aurait fallu une traduction pour qu'ils
comprennent. Les partisans de cette thèse soutiennent donc que le Saint-Esprit interpréta le
parler des apôtres pour le rendre intelligible à leurs auditeurs. Ils fondent cette explication sur
le fait qu'on les soupçonna d'ivresse. Nous la rejetons parce qu'elle ne rend pas justice au texte
qui dit clairement que les auditeurs reconnurent dans la glossolalie des apôtres leurs langues
maternelles. Si on les suspecta d'ivresse, c'est parce qu'ils se mirent à parler en même temps et
chacun dans une autre langue. Les sons ont dû se mélanger et, entendus de loin, ressembler à
un bavardage incohérent. Mais en écoutant de plus près, les Juifs parvinrent à discerner
chacun la langue qui était la sienne. Du reste, Luc précise que ceux qui accusèrent les Douze
d'ivresse le firent pour se moquer d'eux. Signalons que Luc utilise dans les V.6 et 8 le terme
grec "dialektos" (dialecte) et en fait un synonyme de "glossa" (langue). Or ce terme dénote
toujours une langue effectivement parlée par des hommes. Il n'y a par ailleurs aucune raison
d'admettre que la glossolalie d'Actes 10: 46 et 19:6 ait été différente.

2. La nature de la glossolalie dans 1 Corinthiens

Si la plupart des charismatiques sont convaincus que le parler en langues de la Pentecôte a eu


lieu dans des langues réelles, ils soutiennent cependant que la glossolalie dont parle Paul dans
sa première épître aux Corinthiens était un langage inarticulé, d'origine inconnue et ne
ressemblant à aucune langue parlée par les hommes. 1 Corinthiens justifie-t-il une telle
conception ou l'étude du texte nous contraint-elle de tirer une autre conclusion?

Parmi les différents dons que le Saint-Esprit accorde à l'Eglise, l'apôtre mentionne la
"diversité des langues" (littéralement: "des genres de langues", 1 Corinthiens 12: 10). Aurait-il
employé ce terme pour désigner un langage extatique? Un tel langage permet-il de distinguer
entre différents "genres de langues"? Nous retrouvons la même expression "diverses langues"
(littéralement: "genres de langues") dans 1 Cor 12:28. Ce sont des genres, des types différents,
mais il s'agit toujours d'authentiques langues humaines. Paul, le grand globe-trotter et
missionnaire de Dieu, loue le Seigneur de ce qu'il "parle en langue" plus que les Corinthiens
(1 Cor 14:18). Le mot est employé au pluriel en grec, soit "parler en langues". Se serait-il
exprimé ainsi s'il s'était agi d'un parler extatique?

On retrouve ce pluriel dans le V. 6 du même chapitre. Il précise aussi dans le V.10 qu'il y a
diverses langues et qu'aucune d'entre elles n'est sans signification. Mais si quelqu'un vient à
parler dans une de ces langues et que lui-même ne la comprend pas, il sera un "barbare", un
illettré pour celui qui parle (V.1 1). On objecte que l'apôtre utilise le mot grec "phônè" au lieu
de "glôssa" dans les V. 10 et 11, qu il fait par là la différence entre les langues des hommes et
le parler extatique. Mais rien ne prouve cela. Luc, nous l'avons vu, utilise lui aussi deux
termes pour désigner les langues étrangères parlées par les Juifs de la diaspora.

Les charismatiques font valoir que lorsqu'il dit: "Quand je parlerais les langues des hommes et
des anges ... " (1 Cor 13:1), Paul distingue entre les langues de ce monde parlées par les
hommes et des langues célestes, de caractère extatique. Mais il ne faut pas oublier qu'il
s'exprime au conditionnel: "Quand je parlerais ... Il énonce une hypothèse. Il dit aussi: "Quand
j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand
j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes..." (1 Cor 13:2). Nous n'en
concluons pas qu'il connaissait effectivement tous les mystères, qu'il savait transporter des
montagnes et qu'il avait toute la connaissance. N'ajoute-t-il pas un peu plus loin: "Nous
connaissons en partie et nous prophétisons en partie" (1 Cor 13:9)? D'autre part, il ne nous

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donne aucune indication quant aux langues des anges nous permettant de les assimiler à un
parler extatique. Nous ignorons tout de ces langues angéliques et savons simplement que
chaque fois que des anges se sont adressés à des hommes, ils l'ont fait dans la langue parlée
par ces derniers.

"Celui qui parle en langues s'édifie lui-même; celui qui prophétise édifie l'Eglise" (1 Cor 1 :
4.5). Le fait que celui qui parle en langues s'édifie lui-même indique qu'il comprend ce qu'il
dit. En effet, selon l'enseignement de l'Ecriture, l'édification a toujours lieu par la Parole qui
s'adresse à l'intelligence. Mais il ne peut pas communiquer avec d'autres en une langue qu'ils
ne comprennent pas; la langue étrangère l'empêche de les fortifier dans la foi. C'est pourquoi
l'apôtre ne veut pas de glossolalie dans l'assemblée si ce qui est dit en langues n'est pas traduit
pour les autres. "C'est pourquoi, que celui qui parle en langue prie pour avoir le don
d'interpréter.... Autrement, si tu rends grâces par l'esprit, comment celui qui est dans les rangs
des simples auditeurs répondra-t-il Amen à ton action de grâces, puisqu'il ne sait pas ce que tu
dis?" (V. 13.16).

Paul établit donc le principe de "l'interprétation des langues" ("hermèneia glôssôn", 1 Cor 12:
1 0). Le mot grec rendu par "interprétation" signifie en fait "traduction" (Cf. Hébreux 7:2;
Jean 1:42; 9:7). Et l'apôtre d'ajouter: "S'il n'y a point d'interprète, qu'on se taise dans l'Église et
qu'on parle à soi-même et à Dieu" (V.28). L'examen du texte montre donc que rien ne nous
oblige à conclure que la glossolalie de Corinthe était un langage céleste, un parler extatique. Il
semble que l'autre explication s'impose, que ce charisme particulier ait consisté à parler dans
des langues étrangères que les intéressés n'avaient pas apprises et ne savaient pas manier en
temps ordinaire.

Luc était l'associé et le compagnon de Paul. Il écrivit certainement le livre des Actes après que
Paul eut rédigé la première épître aux Corinthiens (approximativement en l'an 62 pour les
Actes, et en l'an 55 pour 1 Corinthiens). D'autre part, Luc connaissait l'Église de Corinthe et il
est fort probable qu'il ait lu les lettres que l'apôtre avait envoyées à cette communauté (Cf. Act
18:1-1 1). Nous en concluons qu'il connaissait l'attitude de Paul concernant l'abus de la
glossolalie. On constate en effet qu'en écrivant le livre des Actes, il utilise, après la mise au
point concernant le parler en langues à Corinthe, le même terme que Paul pour désigner ce
charisme: "parler en langue".

Paul n'avait pas besoin de définir la nature de la glossolalie, en écrivant aux Corinthiens. Ces
derniers savaient de quoi il s'agissait. Il n'en va pas de même pour Luc qui écrit son évangile
et les Actes pour Théophile (Luc 1:1-4). Dans le Nouveau Testament, le mot grec traduit par
"langue" désigne ou bien l'organe du corps qui permet de parler (Marc 7:33; Philippiens 2:1
1), ou bien une langue parlée, c'est-à-dire le moyen dont se servent les hommes pour
communiquer. Le mot n'est jamais employé pour désigner une forme de discours extatique, un
ensemble de sons inarticulés impropres à traduire une pensée. Un principe d'interprétation
primordial affirme: "L'Ecriture s'interprète elle-même". Les mots de l'Ecriture ont donc le
sens que leurs auteurs entendent leur donner. Paul écrit dans 1 Cor 14: 1 0: "Aussi
nombreuses que puissent être dans le monde les diverses langues, il n'en est aucune qui soit
sans signification". Il semble donc qu'il songe aux langues que les hommes ont l'habitude
d'utiliser pour communiquer entre eux. Il s'ensuit que dans tout le chapitre le mot a sans doute
ce sens. Tel est l'avis de la grande majorité des exégètes. Il faut vouloir à tout prix chercher
une justification biblique au parler extatique pour procéder à une autre interprétation.

3. Le but de la glossolalie dans le Nouveau Testament

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Quand Dieu accorde des dons à l'Eglise, il le fait dans un but précis. Si ces dons n'ont plus de
raison d'être, il les supprime. Par exemple, il n'accorde plus le don de l'inspiration
prophétique, car ce qu'il nous révèle dans la Bible par les prophètes et les apôtres est suffisant
pour rendre les hommes sages à salut par la foi en Jésus-Christ (2 Timothée 3: 14-17).

A quoi devaient servir les charismes que le Christ ressuscité accorda aux apôtres et
qu'énumère Marc 16: 15-18? On nous dit que les disciples "s'en allèrent prêcher partout. Le
Seigneur travaillait avec eux et confirmait la parole par les miracles (littéralement: "les
signes") qui l'accompagnaient" (Marc 16:20). Ces dons n'étaient donc pas une fin en soi, mais
des signes chargés d'authentifier et de confirmer le message des apôtres. Ils attestaient qu'ils
étaient dûment mandatés par Dieu, comme les prophètes, et que leur message était d'origine
divine.

Voilà pour les charismes en général. Qu'en est-il de la glossolalie en particulier? Quand on lit
attentivement le livre des Actes, on constate que chaque fois que le don du parler en langues
était accordé, des Juifs étaient présents. C'est le cas pour Jérusalem, le jour de la Pentecôte
(Actes 2), pour Césarée (Actes 10 et 11) et pour Ephèse (Actes 19). L'Evangile n'avait pas
besoin de ce charisme pour se frayer un chemin dans l'empire romain, car on y parlait partout
le grec. Mais Israël avait besoin d'un signe. Le peuple de Dieu qui rejeta son Rédempteur
devait savoir que le salut serait offert aux païens. Les Juifs venus à Jérusalem pour célébrer la
Pentecôte furent surpris d'entendre des Galiléens parler leurs langues. Ils posèrent la question
que Dieu voulait leur faire poser: "Que veut dire ceci?" (Actes 2:12). Pierre le leur expliqua,
leur montrant qu'une prophétie de Joël était en train de s'accomplir, puis leur annonça
l'Evangile. Trois mille Juifs se convertirent le même jour. Le signe avait opéré et accompli le
dessein de celui qui l'avait accordé aux apôtres. Il avait "signifié" quelque chose. Pierre
conclut sa prédication en disant: "Que toute la maison d'Israël sache donc avec certitude que
Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié" (Actes 2:36). Israël devait
savoir que Dieu le bénissait, lui et toutes les nations, en Christ, que Jésus crucifié et ressuscité
était le Messie promis aux Juifs. "La promesse est pour vous et pour vos enfants", dit Pierre
aux Juifs qui l'écoutent (Actes 2:39).

Mais Luc nous raconte aussi dans le deuxième texte des Actes où il est question de
glossolalie, que les Juifs croyants qui avaient accompagné Pierre à Césarée "furent étonnés de
ce que le don du Saint-Esprit était aussi répandu sur les païens, car ils les entendaient parler
en langues et glorifier Dieu" (Act 10:45.46). Le don des langues devait donc "signifier" à
Israël que le salut apporté par le Christ était aussi destiné aux païens, qu'en lui toutes les
nations de la terre seraient bénies, conformément à la promesse faite à Abraham (Genèse 12:
1-3). Pierre l'avait déjà annoncé à la Pentecôte: "La promesse est pour vous, pour vos enfants
et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les
appellera" (Actes 2:39). Il n'était pas évident pour Israël que les païens devaient avoir part au
salut par le Messie issu de David. Il y eut bien des réticences à ce sujet parmi les premiers
Juifs convertis au christianisme. Un signe s'imposait à Césarée. Dieu le donna.

Quant à la glossolalie dans l'Eglise de Corinthe, Paul l'explique comme un signe du jugement
divin. Il cite, en les paraphrasant, Deutéronome 28:49 et Esaïe 28:11.12: "Il est écrit dans la
loi: C'est par des hommes d'une autre langue et par des lèvres d'étrangers que je parlerai à ce
peuple, et ils ne m'écouteront même pas ainsi, dit le Seigneur", et il conclut: "Par conséquent,
les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les non-croyants" (1 Cor
14:21.22). Dieu a souvent châtié son peuple rebelle en faisant envahir son pays par des
nations étrangères, parlant une autre langue. Moise et Esaïe ont prédit ce type de punition, et

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leur prophétie s'est accomplie quand les Assyriens et les Babyloniens conquirent la Palestine.
La glossolalie est elle aussi, à sa façon, un signe du châtiment dont Dieu frappe son peuple
endurci qui rejette le Messie. Connaissant les prédictions de Deutéronome 28 et Esaïe 28, les
Juifs incrédules pouvaient savoir ce que le parler en langues dans l'Eglise chrétienne de
l'époque signifiait pour eux.

S'il en est ainsi, la glossolalie revêt un caractère temporaire. L'apôtre écrit en effet: "Les
prophéties seront abolies, les langues cesseront, la connaissance sera abolie" (1 Cor 13:8). On
notera l'emploi de deux verbes différents, "être aboli" et "cesser". Paul ne dit pas que les
langues seront abolies, comme le seront les prophéties et la connaissance, mais qu'elles
cesseront. De plus, le verbe grec utilisé est conjugué au moyen (ni l'actif, ni le passif); le sujet
est donc à la fois l'objet de l'action. Ce qui donne en traduction littérale: "les langues cesseront
d'elles-mêmes", quand elles n'auront plus de raison d'être, quand le signe qu'elles constituent
ne sera plus nécessaire. "Quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel sera aboli" (1
Cor 13:10). L'Eglise chrétienne en était à l'époque apostolique au stade de l'enfance. Certains
commentateurs pensent que le temps où "ce qui est parfait sera venu" désigne le salut éternel.
Mais ne fait-il pas plutôt allusion à l'époque où l'Eglise n'aura plus besoin de révélation
directe, parce qu'elle possédera toute la révélation que le Seigneur veut lui accorder par
l'entremise des prophètes et des apôtres? Si cette interprétation est correcte, le don des langues
devait disparaître après l'époque apostolique. Et de fait, l'histoire de l'Eglise chrétienne nous
enseigne que la glossolalie ne fut plus pratiquée après la mort des apôtres.

L'Eglise apostolique était l'Eglise chrétienne dans son enfance. C'est ce qui permet aussi à
Paul d'affirmer que l'abus auquel la glossolalie donnait lieu à Corinthe était le signe, le
symptôme d'un manque de maturité spirituelle. Les chrétiens de cette ville attachaient
beaucoup d'importance (beaucoup de trop) aux charismes spectaculaires, à ce qui frappe l'oeil,
négligeant l'unité de l'esprit, l'attachement à la vérité, la fraternité, la charité et tout ce qui est
fondamental pour l'existence et la vie de l'Eglise chrétienne. 1 Corinthiens est à cet égard
plein de reproches. Aussi l'apôtre leur écrit-il, après avoir énuméré les charismes que Dieu
accorde à son peuple: "Je vais encore vous montrer une voie par excellence" (1 Cor 12:31), et
exalte-t-il le plus beau des dons, celui qui édifie le mieux l'Eglise chrétienne: la charité (1 Cor
13). Face aux abus engendrés par la glossolalie, il leur dit: "Frères, ne soyez pas des enfants
sous le rapport du jugement; mais pour la méchanceté, soyez enfants, et, à l'égard du
jugement, soyez des hommes faits", c'est-à- dire hommes mûrs, des adultes (1 Cor 14:20).
Celui qui prophétise édifie l'Eglise, tandis que celui qui parle en langues est seul à s'édifier (1
Cor 14:3.4). Les Corinthiens avaient trop tendance à se comporter comme des enfants, à
attirer l'attention sur eux, à se faire valoir en s'adonnant au parler en langues. Ils agissaient de
façon égocentrique et vaniteuse, au lieu de songer au bien-être spirituel de leur communauté.

Quand le don des langues cessa-t-il ? Rappelons qu'il était un signe que Dieu accorda à
l'Eglise chrétienne naissante, un symptôme de son enfance, et plus particulièrement un signe
du jugement dont il frappait Israël, attestant en même temps à son peuple apostat qu'il se
tournait vers les païens et offrait le salut aux hommes de toutes les langues. On peut donc
admettre que la glossolalie disparut quand elle eut cessé de remplir le rôle que Dieu lui avait
assigné. Cette disparition ne fut sans doute pas brutale Toujours est-il qu'après la mort des
apôtres nous n'avons pratiquement plus de témoignages quant à la pratique de la glossolalie.
Irénée (ca. 115-202) raconte qu'à son époque des frères « avaient des dons prophétiques et
parlaient par l'Esprit en toutes sortes de langues » (Adversus Haereses V,6). Il s'agit peut-être
d'un phénomène isolé. Ce Père de l'Eglise n'affirme nulle part que ce charisme avait survécu
dans l'Eglise depuis l'époque apostolique. Tertullien (ca. 150-230) en parle également (De

9
Anima, c. 9). Mais on sait que ce Père de l'Eglise s'est tourné au cours de sa carrière vers le
montanisme, une secte qui exaltait entre autres les dons extraordinaires de l'Esprit et que
condamnait l'Eglise de l'époque. Dans son commentaire de 1 Corinthiens 14, Chrysostome
(345-407) parle de la glossolalie comme d'une chose mystérieuse qui échappe à son
entendement. Constantinople est le théâtre de scènes extatiques où on profère des sons
inarticulés, pousse des cris, à grand renfort de gestes désordonnés et de convulsions.
Chrysostome désapprouve fermement de telles manifestations (Homélie sur Esaïe 6:2). On
retrouve la glossolalie de façon intermittente dans l'histoire de certains ordres mendiants du
XIII siècle, chez des "prophètes" anglais du XVI siècle, les disciples de Georges Fox, les
jansénistes en France et dans des mouvements de réveil du siècle dernier (Angleterre, Irlande,
Suède, Amérique). Mentionnons aussi les "prophètes" chez les camisards, au début du XVIIII
siècle. Les terribles souffrances que la révocation de l'édit de Nantes avait imposées aux
Huguenots avaient exaspéré leurs sentiments et conféré à leur foi et leur espérance une
exaltation qui donnait à leurs réunions clandestines une allure rappelant certains
rassemblements de charismatiques d'aujourd'hui. La glossolalie allait de pair avec la
prophétie. Mais les prédictions qu'on attribuait au Saint-Esprit ne se sont pas toujours
réalisées. C'est ainsi que les camisards attendaient la résurrection de l'un d'entre eux en 1708,
et cette résurrection n'eut pas lieu. Il en est de même des Irvingiens d'Ecosse au XIX siècle.
Une grande réserve s'impose donc quant à l'origine et la nature des quelques cas de glossolalie
attestés par l'histoire de l'Eglise chrétienne. Si le parler en langues est l'oeuvre du Saint-Esprit,
pourquoi son attestation dans l'histoire du christianisme est-elle si inconsistante et
intermittente? Si ce don est aussi important que l'affirment les charismatiques, pourquoi ne
surgit-il qu'ici et là, dans des communautés qui recherchent et cultivent l'exaltation et en font
un ingrédient indispensable de la piété chrétienne? Il y a eu dans l'histoire de l'Eglise
chrétienne beaucoup de belles figures de foi et de piété, solidement enracinées dans l'Ecriture
Sainte et manifestement remplies du Saint-Esprit, qui ne pratiquaient pas ce charisme.
Pourquoi ?

4. La glossolalie dans le mouvement charismatique moderne

Dieu ne veut pas que l'unité et le témoignage de l'Eglise (1 Cor 1:10-15; 14:23-25) ou la foi
personnelle de ses membres (1 Cor 13:1-3) soient mis en question et perturbés par
l'égocentrisme, la satisfaction de la vanité personnelle, l'esprit de compétition et l'indifférence
doctrinale. Il s'ensuit que si tels sont effectivement les résultats de l'activité charismatique,
celle- ci ne peut guère être considérée comme l'oeuvre du Saint-Esprit.

Qu'en est-il de la nature de la glossolalie actuelle et du but qu'elle poursuit? R.G. Gromacki,
une autorité en la matière, écrit: "Les conclusions des linguistes indiquent que la glossolalie
moderne est faite de sons inconnus ne reproduisant aucun vocabulaire connu et n'obéissant à
aucune règle grammaticale, qui imitent des langues étrangères, et dénués de tout ce qui fait
qu'une langue est une langue. Ce mouvement nouveau est donc essentiellement en
contradiction avec le parler en langues attesté par la Bible" (The Modem Tongues Movement,
p.67). Il ne s'agit donc pas de xénoglossie, du recours à des langues étrangères, mais d'un
phénomène phonétique fondamentalement différent. C'est un non-langage, dépourvu de toutes
les caractéristiques d'une langue véritable, une suite de sons que le glossolale prend parmi
tous ceux qu'il connaît et qu'il juxtapose au hasard. Le linguiste W.J. Samarin a établi qu'il
s'agit d'un parler élémentaire où la fréquence des voyelles et des consonnes reste analogue à
celle de la langue maternelle. Ainsi, la glossolalie des charismatiques anglophones utilise à
56% les consonnes T, K, S, Y et P, ce qui correspond à la fréquence de ces lettres en anglais
(Tongues of men and angels). Un spécialiste français parvint à la même conclusion en

10
expertisant la glossolalie d'un médium spirite français qui prétendait parler le "martien" et
l'hindou. Il paraît qu'aucun cas de soi-disant xénoglossie constaté en milieu charismatique ne
résiste à un tel examen. Des enregistrements faits sur cassette ont permis d'identifier quelques
rares groupes de syllabes comme appartenant à une langue connue.

Il reste donc aux charismatiques à prouver ou bien que le parler en langues dont il est question
dans la Bible était une série de sons inarticulés et incohérents, ou bien que la glossolalie qu'ils
pratiquent aujourd'hui utilise des langues étrangères. Cette preuve n'est pas faite. Ne faut-il
pas en conclure que la glossolalie pratiquée par les pentecôtistes et les néo- pentecôtistes est
radicalement différente de celle attestée par le Nouveau Testament ?

Que dire aussi de la façon dont la glossolalie est pratiquée? Par exemple des techniques qu'on
recommande à ceux qui recherchent ce charisme pour pouvoir le pratiquer? Dans un article
pentecôtiste américain, on peut lire: "Certains croyants imaginent que le Saint-Esprit
s'emparera d'eux avec une intensité telle qu'ils seront littéralement contraints de parler en
langues, sans aucun concours de leur volonté. Mais ceci n'arrivera jamais. Il faut que dans la
glossolalie le croyant coopère avec le Saint-Esprit" (Prince, 1972, p. 3). Un pasteur luthérien
charismatique donne aux amateurs de la glossolalie les conseils suivants: "Pour parler en
langues, il faut que vous cessiez de prier en anglais. Vous vous enfermez tout simplement
dans le silence et décidez de ne prononcer aucune syllabe des langues que vous avez
apprises... Ne cherchez pas un sens à ce que vous dites; pour vous, il ne s'agit que d'une suite
de sons. Les premiers vous paraîtront étranges et insolites, hésitants et inarticulés. Avez-vous
jamais remarqué comment un bébé apprend à parler?" (Miles, février 1965, p. 5.6). Mais
l'apôtre Paul ne nous demande-t-il pas de cesser de nous comporter en petits enfants, pour
devenir des chrétiens adultes (1 Cor 13:1 1), des "hommes faits" (1 Cor 14:20)? Ce qui est
plus important encore, c'est que l'Ecriture ne nous demande jamais de parler en langues ni de
rechercher ce don. Jésus exhorta les disciples à "attendre" ce que le Père leur avait "promis"
(Act 1:4). Ils étaient donc disponibles à recevoir ce don et à l'utiliser, mais ne le recherchaient
pas comme une manifestation nécessaire du Saint-Esprit. Et surtout, ils n'ont utilisé aucune
technique pour se l'approprier.

L'évangéliste allemand Kurt Koch, qui est bien au courant de ces questions pour avoir
fréquenté d'innombrables milieux chrétiens, raconte avoir assisté un jour à un congrès sur la
mission au Japon. Un pasteur américain fit irruption dans la salle au moment où la conférence
allait commencer, affirmant qu'il était "rempli de l'Esprit" et que le Seigneur lui commandait
de parler à l'assemblée. On lui refusa ce droit. Il organisa alors des contre-réunions auxquelles
il invita les gens. Une quarantaine de missionnaires se rendirent à son invitation. L'un d'eux
lui demanda comment il fallait s'y prendre pour pouvoir parler en langues. Le pasteur
américain lui répondit: "Il vous faut penser à une courte prière, peut-être la phrase: "Seigneur,
aide-moi!", et répéter cette phrase de cinq cents à huit cents fois. Alors votre langue et votre
état conscient s'y habitueront et tout à coup vous parlerez en langues". Kurt Koch commente
l'épisode en ces termes: "Nous n'avons pas besoin de preuve ici pour montrer si ce parler en
langues est biblique ou non. Le Saint-Esprit n'a pas besoin d'exercices de répétition ni
d'entraînement du subconscient. De tels incidents sont à la fois tragiques et honteux" (Le
conflit des langues, p. 23.24). Il serait sans doute injuste de laisser entendre que toutes les
communautés charismatiques font preuve de la même exaltation et recourent aux mêmes
procédés. Mais ils sont nombreux, ceux qui agissent ainsi, et le simple fait qu'une telle
manipulation du Saint-Esprit existe suscite méfiance et réticence a priori.

11
Sans doute l'exemple d'Haïti n'est-il pas représentatif du mouvement charismatique en
général. Mais il est là. Lors d'une conférence internationale à Port-au-Prince, K. Koch donna
cinq messages sur les dons de l'Esprit et leurs contrefaçons sataniques. Il écrit: "Les auditeurs
étaient contents de mon discours, mais j'ai été surpris et déçu par la réunion de prière qui a
suivi. Pendant le temps de prière, quelques-uns des pasteurs sautillaient sur l'estrade. Par la
suite, j'ai appris qu'ils étaient membres de « 1'Eglise sautante ». Les auditeurs couraient çà et
là, battant des mains, criant et pleurant de plus en plus fort. J'étais confus. Vers la fin du temps
de prière, beaucoup de dames et de jeunes filles se sont affaissées et ont commencé à parler en
langues. Personne n'a interprété. Ce qui m'a surpris le plus, c'était qu'un pasteur américain
aussi a parlé en langues. Finalement il a dit : "Seigneur, donne l'interprétation". Aussitôt il
s'est interprété lui-même en déclarant: "Je suis le Dieu vivant. Je reviens bientôt. Soyez prêts".
Mon organisateur et moi avons senti des frissons dans le dos. La deuxième et la troisième
réunion étaient encore pires. Alors mon ami m'a dit: "Je ne puis rester ici. Il y a une
atmosphère démoniaque, non la présence du Saint-Esprit". Il a quitté la réunion. J'ai essayé
d'endurer la quatrième réunion, puisque j'étais conférencier. Mais moi aussi je suis devenu
épuisé. Pendant tout ce temps j'ai dû demander la protection du Seigneur. Pour moi, ce n'était
pas la forme biblique du parler en langues, mais une forme démoniaque" (Le conflit des
Iangues, p. 3).

Françoise de Mensbrugghe a assisté à de nombreuses séances charismatiques avant d'écrire


son livre Le Mouvement Charismatique, dans lequel ne manquent pas les récits de
manipulation du Saint-Esprit. En 1958, elle assista à un congrès international dans le centre
apostolique de Kolding, au Danemark. Elle fut frappée par le "caractère programmé de
certaines manifestations: avant qu'ils n'aient ouvert la bouche, des micros enregistreurs étaient
branchés devant les "prophètes". Les prophéties ainsi obtenues servaient souvent de base à la
prédication et jouissaient d'un beaucoup plus grand prestige que les Ecritures elles-mêmes" (p.
9). L'auteur est convaincu aussi que la "mise en condition" joue un rôle très important dans
ces manifestations. Il a pris lui-même conscience de la part du psychisme dans leur éclosion:
« Le passage de "la conscience à la prise de conscience" s'est opéré graduellement, en cours
de retraite et dans les mois qui ont suivi. J'ai réalisé dans un premier temps que si l'expérience
charismatique est donnée, elle est aussi provoquée: les désirs orientés vers un seul objet,
l'expérience du cénacle, les heures d'immobilité prolongée dans le clair-obscur de la chapelle,
le jeûne chez plusieurs, le manque de sommeil chez certains trop perturbés pour dormir, sont
des techniques aussi efficaces que les plus grosses "ficelles" des évangélistes pentecôtistes.
Seulement il n'y a pas eu de phénomènes physiques spectaculaires, à part des pleurs, mais
toujours discrets. Par contre, j'ai perçu de l'intérieur les signes d'une altération de la
conscience: sensation de resserrement des muscles de la gorge, léger tremblement des genoux,
sentiment de joie intense, vision" (p. 20 s.). Nous aurons l'occasion de revenir là-dessus.

Où faut-il chercher la source de la glossolalie moderne? Dans l'action du Saint-Esprit? Les


charismatiques en sont convaincus et fondent leur conviction sur le changement profond que
leur expérience spirituelle a provoqué dans leur vie. Ils font appel à ce que dit Jésus: "Vous
les reconnaîtrez à leurs faits". Mais le Christ songe aux faux prophètes, et les fruits qu'ils
portent ne sont pas leurs oeuvres, mais leur doctrine (Matthieu 7:15-20). Cependant, non
seulement la fin ne justifie pas les moyens, mais elle ne les révèle même pas nécessairement.
Même des résultats recommandables ne prouvent pas qu'on identifie correctement la cause ou
qu'on interprète correctement la signification d'une expérience spirituelle. La norme de vérité
en matière religieuse est toujours la Parole de Dieu, et jamais les sentiments subjectifs de
l'homme, aussi pieux soient-ils. Cela dit, les fruits du renouveau charismatique ne sont pas
toujours aussi bons qu'on le prétend. Nous en reparlerons.

12
Satan serait-il à l'origine de la glossolalie? Nous nous abstiendrons de l'affirmer, mais la
possibilité est là, ne serait-ce que parce que la glossolalie n'est pas une manifestation
particulière au christianisme, mais qu'on la rencontre dans pratiquement toutes les religions du
monde. Quiconque connaît la Bible sait qu'il existe des phénomènes miraculeux qui ont pour
auteur le diable. Les magiciens égyptiens savaient très bien imiter les miracles de Moïse
(Exode 7:10-12). Paul dit de l'Antichrist: "L'apparition de cet impie se fera par la puissance de
Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers" (2
Thessaloniciens 2:9). Jésus déclare qu'on fera des miracles en son nom (Matthieu 7:20-23).

Les devins et les sibylles ne manquaient pas dans l'Antiquité. Tout comme aujourd'hui, du
reste. Bien des expériences de glossolalie ressemblent étrangement aux scènes de spiritisme.
On sait que l'accessibilité à une manipulation psychique, doublée de frustrations et
accompagnée d'une préparation adéquate (cris, gestes, contorsions), fait tomber certaines
inhibitions et assujettit à des forces qui ne viennent pas de Dieu. Nous ne voulons certes pas
assimiler tous ceux qui se revendiquent du mouvement charismatique à des possédés, de faux
chrétiens ou des agents de Satan. Loin de nous cette pensée ! Cependant, le fait qu'on soit un
chrétien ne met pas à l'abri d'influences malsaines, morbides, voire démoniaques. La chose a
été prédite par l'apôtre Paul (1 Timothée 4:1). Un croyant peut fort bien se laisser séduire et
égarer dans un domaine particulier de la doctrine ou de la vie chrétienne, sans qu'il soit pour
autant perdu. Il est dit que dans les derniers temps, les faux christs et les faux prophètes feront
tout pour séduire, s'il était possible, même les élus (Marc 13:22).

La glossolalie serait-elle un phénomène de psychologie collective? C'est la réponse vers


laquelle nous penchons. Un psychothérapeute américain, le Dr. William Glasser, montre qu'il
existe des comportements qui sont le produit d'une accoutumance psychique et qui deviennent
contagieux et suscitent une dépendance parce qu'ils satisfont un besoin déterminé. Il explique
que tel se contente d'absorber chaque jour un comprimé de vitamines, un geste dont il ressent
le bienfait. Tel autre, plus courageux, courra chaquejour une quinzaine de kilomètres. Ce qui
est important, écrit-il, c'est 1) d'y croire, 2) de pouvoir accomplir cet acte facilement, 3) de
savoir qu'il correspond d'une façon ou d'une autre à un besoin ... Si nous pensons que nous
sommes faits pour pratiquer le jogging, même si cela nous coûte du temps et de l'effort, la
sensation qu'il nous procure est si forte et si agréable qu'une véritable dépendance peut
s'installer ... C'est dû au fait que le cerveau produit une substance chimique naturelle et
capable de procurer du plaisir, comme l'encéphaline ou l'endorphine" (Stations of the mind:
New directions for Reality Therapy, 1981, p. 248-253). Pourquoi un bébé aime-t-il gazouiller
pour lui-même et émettre des sons inarticulés, qui ne convoient aucun message? C'est parce
que ce comportement qu'il est en train de découvrir lui procure du plaisir et répond à un
besoin. Se pourrait-il que le glossolale revienne à un comportement infantile qui lui procure
de la satisfaction? Tel une drogue, il suscite peut-être une dépendance, un état dont il a besoin
et qui pourrait fort bien libérer dans son cerveau une substance chimique.

Cette thèse mérite réflexion, surtout si on tient compte des méthodes qu'on utilise souvent
pour susciter des phénomènes de transes; et il semble bien que transes et glossolalie aillent de
pair. Dans ce cas, il s'agit d'une auto-suggestion induite, c'est-à-dire provoquée. Qu'on se
souvienne des techniques utilisées pour entrer en transes: chants rythmés avec battements de
tambour, danses jusqu'à épuisement complet, isolement sensoriel lors de certaines cérémonies
d'initiation, ou de celles dont on se sert parfois pour provoquer l'hypnose: répétition monotone
d'un même son, fixation d'un objet brillant. Le jeûne facilite le processus de dissociation par
l'hypoglycémie qu'il engendre. La transe mystique n'est-elle pas un état hypnotique de
caractère religieux? On sait que la suggestion peut provoquer des altérations de la conscience.

13
Certaines méthodes de psychothérapie dérivées de l'hypnose se basent sur cette constatation.
Pour ce qui concerne la glossolalie pratiquée dans les communautés et mouvements
charismatiques, il s'agit sans doute d'un phénomène induit par la suggestion d'une présence
immédiate du Saint-Esprit dont on attend une manifestation spectaculaire. L'expérience est
provoquée, confirmée, entretenue à l'aide de divers procédés qui éloignent de plus en plus du
modèle de la Pentecôte. Françoise van der Mensbrugge rappelle que la "transe apparaît sur la
toile de fond de l'angoisse, de la culpabilité, des conflits psychologiques ou de la frustration.
Elle est un mécanisme de compensation comme la fête et le carnaval en société occidentale"
(op. eu. p. 47). Ceci pourrait expliquer que des phénomènes de ce genre aient surgi ici et là en
milieu chrétien, en des périodes troublées ou à l'occasion de persécutions (jansénistes,
prophètes des Cévennes). Il n'est pas exclu non plus que le comportement engendré par la
glossolalie provoque des guérisons. Dans toutes les religions et à toutes les époques, on a
assisté à des flambées d'enthousiasme religieux accompagnées de phénomènes de guérison.
Surtout s'il s'agissait de maladies psychosomatiques. Beaucoup de ces récits de guérisons qui
circulent dans le monde ne sont que supercherie. Il y a pourtant des cas de guérison qui
échappent à toute explication et défient la médecine. Si la glossolalie est un mécanisme
régressif de compensation pour guérir de ses frustrations ou échapper à l'angoisse ou sortir
d'une crise personnelle, une importante composante de ce phénomène sera inévitablement
l'autorité du groupe ou d'un leader. L'être fragile qui renonce à la direction consciente de sa
parole et permet à son subconscient de prendre ses centres verbo-moteurs en charge, entre
dans une relation de dépendance où il subit la pression du groupe ou l'influence d'une figure
d'autorité. Des spécialistes ont constaté que l'adulation du leader est la caractéristique d'un
groupe qui se livre au parler en langues, ce que prouve aussi le fait que le groupe dans son
ensemble adopte le style de glossolalie et imite les gestes et les manières de son chef.
Mécanisme de compensation, exutoire à des sentiments particulièrement intenses qu'on
n'arrive pas à exprimer autrement, besoin de se prouver à soi- même qu'on est sous la
puissance du Saint-Esprit, soif du surnaturel, piété qui ne peut pas se contenter de croire, mais
a besoin de voir, moyen de surmonter ses peurs et son sentiment de culpabilité, de briser ses
inhibitions et de se valoriser à ses propres yeux et à ceux du groupe? Le tout dirigé, canalisé
par des méthodes appropriées, et tout cela dans un climat de surexcitation et d'exaspération du
sentiment religieux? La thèse mérite une investigation approfondie.

5. La glossolalie dans le monde

Les charismatiques reprochent souvent à ceux qui nient que le Saint-Esprit est à l'origine du
parler en langues ou qui en doutent, de limiter l'action et la puissance de Dieu. Le problème,
cependant, n'est pas de savoir si Dieu peut accorder ces dons à l'Eglise d'aujourd'hui, mais s'il
le fait effectivement. Celui qui ne doute pas de la toute-puissance de Dieu peut malgré tout
avoir de sérieuses réserves quant à l'origine du parler en langues. Nous pensons que ce que
nous avons dit ci-dessus autorise ces réserves. Ajoutons à cela que la glossolalie est loin d'être
un phénomène propre au christianisme. On la rencontre dans de nombreuses religions
païennes d'hier et d'aujourd'hui.

K. Koch raconte que des Bantous et des Zoulous non chrétiens d'Afrique du sud parlent en
langues. On lui confirma aussi au cours de ses voyages en Asie qu'il arrivait souvent à des
prêtres bouddhistes et shintoïstes de pratiquer la glossolalie (Le Conflit des Langues, p. 31).
L'histoire des religions anciennes fait état de cas de glossolalie chez les devins grecs que l'on
distinguait des "prophètes" et à qui on attribuait un degré d'inspiration inférieur. Platon en
parle dans son Timée (72 b) et Virgile, pour les Latins, dans 1'Énéide (VI, 45, 98 s). Les
pythonisses et les sibylles sont décrites comme possédées par une puissance à laquelle elles

14
étaient incapables de résister. Des sons sauvages, inarticulés, "nec mortale sonans" (« qui ne
sonnent pas comme les sons des mortels », Virgile) s'échappent de leurs lèvres, tandis qu'elles
sont en transes. Le parler en langues existe en dehors du christianisme et est déclenché par des
facteurs psychologiques ou chimiques (champignons hallucinogènes). Les psychiatres James,
Dupré, Janet et Fretid l'ont observé chez des névropathes. Ce qui est vrai des charismes en
général l'est en particulier de la glossolalie: "L'ascèse des mystiques et différentes techniques
d'éveil les libèrent, tout comme l'expérience charismatique. Ils ne constituent donc pas la
spécificité d'une expérience chrétienne de l'Esprit, mais semblent appartenir à un potentiel
humain inexploité. A l'aide de certaines techniques il est relativement facile de libérer les
charismes, de provoquer les phénomènes physiques du "baptême dans l'Esprit", sans qu'ils
soient l'aboutissement d'un véritable cheminement spirituel" (Fr. van der Mensbrugghe, op.
cit. p. 50).

La glossolalie est parfois aussi la manifestation de la possession démoniaque. L'archevêque


Theodorowicz cite l'exemple du médium brésilien Mirabelli qui a écrit, devant une
commission d'experts, des dizaines de pages en 25 langues différentes qu'il ne connaissait pas.
Il prétendait agir sous la dictée d'esprits et donnait tous les signes d'une véritable possession
démoniaque (Theodorowicz, Konnersreuth im Lichte der Mystik und Psychologie, 1936, p.
503). L'histoire du pentecôtisme en Allemagne, au début du XX siècle, a permis elle aussi
d'identifier plusieurs cas de parler en langues démoniaque. K. Koch raconte l'exemple d'un
ancien spirite, M. Mille, qu'il avait rencontré à Londres et qui, avant sa conversion au
christianisme, avait connu un grand succès dans une assemblée spirite. Il avait possédé des
pouvoirs de guérison qui devenaient actifs quand il entrait en transes, et qui lui avaient permis
de venir en aide à bien des malades. "Il avait aussi, écrit K. Koch, maîtrisé l'excursion de
l'âme. Il pouvait, semblait-il, laisser son âme ou une partie de son âme sortir de son corps et
l'envoyer à de grandes distances. De cette manière, il avait découvert des choses qui, après
examen, furent trouvées exactes. En transe totale, il pouvait parler en langues" (Le Conflit des
langues, p. 32). Le même auteur affirme avoir observé que les gens qui ont des tendances de
médium répondent plus rapidement au parler en langues que d'autres. D'ailleurs on demande
aux gens, dans certaines réunions charismatiques, de se donner la main pour constituer une
chaîne et de répéter inlassablement certains mouvements. Les spirites ne font-ils pas la même
chose?

6. Les dangers et les fruits douteux du pentecôtisme

Le mouvement charismatique résulte bien souvent de l'indifférence à l'égard de


l'enseignement doctrinal de la Bible et favorise cette indifférence. On exalte les "expériences
spirituelles" au détriment des vérités révélées par la Parole de Dieu. L'Ecriture affirme que
nous devons tout examiner à sa lumière pour déterminer si on peut attribuer ou non telle ou
telle manifestation au Saint-Esprit (1 Jean 4:1-6 ; cf Jean 8:32). Mais au lieu de procéder
ainsi, on fait le contraire: on croit constater qu'une expérience spirituelle ressemble à un
épisode raconté par la Bible et on en conclut qu'elle est conforme à la volonté de Dieu et
qu'elle provient de lui. L'expérience charismatique détourne de l'enseignement clair de
l'Evangile au profit d'un autre évangile qui est un produit humain déclarant que tout vrai
chrétien doit aspirer à la glossolalie et parvenir à la pratiquer, qu'une telle expérience est le
signe d'une spiritualité supérieure. Le résultat est qu'on ne trouve plus consolation, paix et
espérance dans les promesses de l'Evangile du Christ, parce qu'on a le sentiment de ne pas
produire assez de fruits ou de ne pas bénéficier d'assez de signes. Ou bien c'est l'orgueil qui
s'installe, car on voit dans la présence de ces signes la preuve qu'on est un enfant de Dieu
"baptisé du Saint-Esprit". Quelle importance peut-on encore attacher aux bénédictions du

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baptême, si ce baptême n'est qu'une étape intermédiaire vers un autre "baptême", une
expérience de plénitude? Quel peut encore être le rôle des moyens de grâce institués par le
Seigneur pour susciter et fortifier la foi, si on place au-dessus d'eux des signes visibles sur
lesquels on bâtit sa certitude d'être un enfant de Dieu? La foi est-elle encore foi chrétienne si
elle demande à voir, à constater qu'on est un temple du Saint-Esprit? Quand on a foi en Dieu
et qu'on fait confiance à sa révélation, on n'a pas besoin de signes. Jésus s'en prend à la
génération perverse et adultère qui exige des signes pour croire (Matthieu 12:39). Et Paul écrit
aux Corinthiens immatures qui placent le plus petit des dons, la glossolalie, au-dessus de tous
les autres: "Les Juifs demandent des miracles (littéralement: "des signes") et les Grecs
cherchent la sagesse. Nous, nous prêchons Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour
les païens, mais puissance de Dieu et sagesse de Dieu pour ceux qui croient" (1 Corinthiens
1:22-24). Demander des signes, c'est faire preuve d'un manque de foi et d'immaturité
spirituelle. Il est inconvenant et contraire à l'Ecriture d'enseigner une chose pareille.

L'indifférence à l'égard des moyens de grâce engendre l'indifférence. L'immaturité spirituelle


devient un phénomène qui s'installe. L'ignorance et la confusion doctrinales se perpétuent
elles- mêmes. C'est ainsi que des catholiques et des luthériens qui adhèrent au mouvement
charismatique demandent à être rebaptisés par immersion, récusant le baptême qu'ils ont reçu
dans leur enfance. On ne sait plus ce qu'est le baptême, ce que le Christ offre dans la Sainte
Cène, comment le pécheur est justifié et préservé dans la foi.

La recherche et l'utilisation des charismes sont le dénominateur commun de tous ceux qui
adhèrent au renouveau charismatique. Il suffit de posséder les mêmes dons spirituels, qu'on
soit d'accord dans la doctrine ou non. Qu'on soit millénariste ou non, calviniste ou arminien
ou même catholique, peu importe. C'est un nouvel oecuménisme qui recouvre toutes sortes de
fausses doctrines, y compris la terrible confusion catholique de la foi et des oeuvres, de la
justification et de la sanctification. Ainsi, la participation à une même expérience spirituelle
comme la glossolalie remplace l'unité doctrinale fondée sur l'Ecriture seule. Un vieux cliché
déclare: "Peu importe ce que vous croyez, du moment que vous êtes sincère". Les
charismatiques laissent entendre: "Peu importe ce que vous croyez, du moment que vous
faites l'expérience de la plénitude de l'Esprit Saint".

Les pentecôtistes et néo-pentecôtistes sont convaincus qu'ils rendent le Saint-Esprit à une


Eglise qui fait preuve de laisser-aller dans la doctrine et la vie chrétienne. Ce sentiment reflète
une fausse dichotomie et montre en quoi leur théologie n'est pas biblique. L'oeuvre du Saint-
Esprit ne consiste pas à se rendre témoignage à lui-même, mais à rendre témoignage à Jésus-
Christ, et cela non par des manifestations extraordinaires, mais par la Parole de Dieu. Jésus le
dit très clairement: "Quand le Consolateur sera venu, l'Esprit de vérité, il vous conduira dans
toute la vérité, car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu'il aura entendu et il
vous annoncera les choses à venir. Il me glorifiera, parce qu'il prendra de ce qui est à moi et il
vous l'annoncera" (Jean 16: 13.14). Notre foi est centrée sur le Christ, car l'Ecriture l'est. Les
charismatiques, au contraire, dissocient le Saint-Esprit et le moyen de grâce par lequel il agit.
Luther appelait cela de l'illuminisme et accusait celui-ci d'être la mère de toutes les hérésies.
"Nous devons maintenir constamment, dit-il dans les Articles de Smalcalde, que Dieu n'agit
pas avec nous en dehors de la Parole externe et du sacrement".

Le croyant est poussé par le Saint-Esprit à rendre témoignage au Christ, et non à dire à qui
veut l'entendre: "Je suis rempli du Saint-Esprit". Peut-on imaginer l'apôtre Pierre disant, le
jour de la Pentecôte: « Sachez, vous qui m'écoutez, que j'ai reçu la plénitude du Saint-Esprit et
le don des langues. Je veux le partager avec vous, pour que vous sachiez combien il est

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merveilleux » . Au lieu de cela, il annonça l'Evangile du Christ crucifié et ressuscité
conformément aux Ecritures (Actes 2). Aucun des apôtres n'a dévoilé les sentiments qu'il
éprouvait, mais ils "rendaient avec beaucoup de force témoignage de la résurrection du
Seigneur Jésus" (Actes 4:33). Ce fut la proclamation de cet Evangile et non l'appel à des
expériences extraordinaires qui bouleversa le monde de l'époque. Le mouvement
charismatique encourage les chrétiens à chercher le réconfort non dans la croix du Christ, ni
dans la grâce offerte dans le baptême, ni dans le corps et le sang du Christ distribués dans la
Sainte Cène pour le pardon des péchés, ni dans l'absolution, mais en eux-mêmes, dans leurs
prières, leurs combats personnels et les expériences qu'ils vivent. Un tel doutera de l'amour de
Dieu, parce qu'il n'a pas exaucé les prières dans lesquelles il lui demandait une expérience
spirituelle particulière. Tel autre doute du pardon du Christ, constatant qu'il pèche encore
après avoir reçu le "baptême dans l'Esprit". On remet son christianisme en cause, parce qu'on
constate qu'on se fâche encore avec ses enfants, qu'on manque encore d'honneur à l'égard de
ses parents, qu'on ressent encore le fardeau du péché. On se culpabilise au lieu de se repentir
et de chercher le pardon auprès du Christ avec la force de lutter contre le mal. Cela est dû à la
théologie pentecôtiste qui attend du "baptême dans l'Esprit" la solution à tous les problèmes
spirituels. Ce dont les chrétiens d'aujourd'hui ont besoin, ce n'est pas de révélations nouvelles
et d'expériences extraordinaires, mais de bien comprendre ce que Dieu a révélé dans la Bible
pour leur salut, de s'y attacher et d'en vivre par la foi.

Paul écrivit son admirable chapitre sur l'amour chrétien (1 Corinthiens 13) pour réagir contre
la façon dont on utilisait le parler en langues. Ce don exaltait le propre moi. L'apôtre
recommande donc aux Corinthiens, comme la voie par excellence, la pratique de la charité.
S'ils aspirent à un don spirituel, que ce soit par exemple le don de prophétie, l'aptitude à bien
commenter et appliquer la Parole de Dieu à l'auditoire. C'est ainsi que l'Eglise sera édifiée,
tandis que la glossolalie procure un plaisir qui reste axé sur soi-même. S'ils aspirent à des
dons, que ce soient des dons qui profitent aux autres et non un charisme par lequel on se fait
plaisir à soi-même. Qu'on renonce à la glossolalie, s'il n'y a personne pour traduire. Aucun
don de l'Esprit ne doit faire fi de l'amour chrétien. La leçon est importante, car trop souvent
celui qui parle en langues et qui en conclut qu'il est baptisé dans l'Esprit s'enorgueillit et se
considère comme un chrétien de première classe et les autres comme des croyants déficients
et de second rang. D'autre part, on a souvent constaté pour s'en plaindre amèrement que le
mouvement charismatique divisait les Eglises. Telle communauté, édifiée au prix d'un
ministère fervent, de beaucoup de travail et de nombreux sacrifices est détruite par ce déluge.
Or le Saint-Esprit ne divise et ne déchire pas l'Eglise, mais l'unit.

Parmi les dangers du mouvement charismatique signalons encore le recours à des slogans
qu'on répète inlassablement. Ainsi la phrase: "Aspirez à parler en langues, car aussi longtemps
que vous ne possédez pas ce don vous n'avez pas la plénitude du Saint-Esprit". Paul, au
contraire, affirme que tous les croyants ont été "baptisés dans un seul Esprit... et abreuvés d'un
seul Esprit" (1 Corinthiens 12:13) et précise que tous n'ont pas le don des langues (1
Corinthiens 12:29.30), sans enjoindre à ceux qui ne l'ont pas de tout faire pour le recevoir.
Citons aussi l'affirmation selon laquelle le Christ ayant porté toutes nos maladies sur la croix,
nous pouvons en guérir si nous avons assez de foi. Il s'ensuit que celui qui ne guérit pas a trop
peu de foi,-où bien a dressé un obstacle entre le Seigneur et lui qui rend l'exaucement
impossible. Une telle théologie est dévastatrice et accule nécessairement les croyants au
désespoir.

On soutient aussi que le baptême est une première bénédiction qui doit être suivie d'une
seconde, le "baptême dans l'Esprit" que l'on sait avoir reçu quand on peut parler en langues. Il

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faut en conclure que tant qu'on n'a pas reçu ce "baptême dans l'Esprit", on ne possède qu'une
petite mesure de l'Esprit Saint qui ne permet pas d'être un chrétien accompli. Nous
reviendrons plus longuement sur ce point dans le chapitre suivant.

Une des particularités du renouveau charismatique est de mettre l'accent sur la personne et
l'oeuvre du Saint-Esprit à un point tel qu'on néglige et dédaigne d'autres enseignements au
moins aussi importants de la Bible. C'est ainsi que le Saint-Esprit en vient à supplanter Jésus-
Christ. Toute la terminologie utilisée (plein Evangile, deuxième bénédiction, baptême ou
plénitude de l'Esprit, dons de l'Esprit, pluie de l'arrière-saison) montre que ce qui compte, ce
sont les sentiments personnels plus que les promesses miséricordieuses de Dieu,
l'extraordinaire et le spectaculaire plus que l'humble repentance et la foi simple en l'Evangile,
ce qu'on voit plus que ce qu'on croit. Et parmi les dons de l'Esprit, ceux qui frappent l'oeil par
ce qu'ils ont d'insolite prennent le pas sur les autres beaucoup moins voyants, mais qui font
nécessairement partie de la vie chrétienne, tels que la foi, l'humilité, la confiance, la patience,
l'amour, la sobriété, etc.

Peut-on affirmer, comme le font les pentecôtistes, que le mouvement charismatique est le
signe d'un réveil mondial du christianisme? Pourquoi, s'il en est ainsi, le parler en langues a-t-
il joué un rôle tout à fait secondaire dans l'Eglise apostolique, à tel point qu'il n'est mentionné
dans aucune autre épître que dans la première aux Corinthiens? Si ce don est si important,
pourquoi n'est-il pas apparent dans la vie des paroisses de Rome, de Galatie, d'Ephèse, de
Colosses, de Philippes, de Thessalonique ? S'il est le signe d'un réveil du christianisme,
pourquoi le rencontre- t-on dans les religions païennes ? Dans tous les réveils chrétiens, les
gens ont été brisés par la repentance et ont trouvé dans la foi le chemin vers le Christ.

Au lieu d'édifier les fidèles dans une foi sobre, solidement ancrée dans la Parole de Dieu, qui
se fonde sur les promesses d'un Dieu véridique et fidèle, le renouveau charismatique fouette et
exaspère les émotions, suscite des feux de paille aux lendemains souvent douloureux. Dieu
édifie les siens par l'intelligence, en faisant appel à l'entendement et au coeur, et non par les
transes et une ambiance qui frise trop souvent l'hystérie. L'Evangile veut susciter le calme, la
paix et la sérénité, et non le délire et l'extase. K. Koch a cette belle phrase: "Ce n'est pas que
nous devrions recevoir plus du Saint-Esprit, mais bien que le Saint-Esprit devrait recevoir
plus de nous-mêmes" (op. cit., p. 46).

L'apôtre Paul conclut son exposé sur le parler en langues en disant: "N'empêchez pas de parler
en langues" (1 Corinthiens 14.39). Il ne s'agit pas d'interdire à des croyants de pratiquer la
glossolalie (Paul ne l'a pas fait), mais de les inviter à s'interroger sérieusement sur la nature du
charisme qu'ils pratiquent et qu'ils voient pratiqué autour d'eux, à la lumière des constatations
que nous avons pu faire. Il faut ensuite leur enseigner à se contrôler eux-mêmes et à ne pas
donner à ce don plus d'importance qu'il n'en a selon l'Ecriture. Il convient d'être très vigilant,
quand on entend parler de glossolalie autour de soi, de ne jamais oublier que la pure doctrine
est le plus beau et le plus précieux don du SaintEsprit qui doit servir de critère pour juger tous
les autres. Cinq paroles aptes à édifier l'assemblée et à la faire progresser dans la foi sont plus
importantes que mille paroles en langues (1 Cor 14:19). Enfin, il faut que les chrétiens
sachent qu'ils ont été baptisés par le Saint- Esprit quand ils se sont convertis et qu'ils ont reçu
le bain de la régénération et du renouvellement du Saint-Esprit dans le baptême institué par le
Christ (Tite 3:5). La preuve qu'on a été oint du Saint- Esprit sont la foi elle-même et les fruits
qu'elle porte dans la vie.

LE BAPTÊME DANS LE SAINT-ESPRIT

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L'un des plus grands dangers du mouvement charismatique est l'affirmation que l'expérience
centrale et déterminante du croyant n'est pas tant la conversion qu'une "deuxième expérience
ou "deuxième bénédiction" appelée le "baptême dans l'Esprit". Le théologien Clark Pinnock,
qui ne cache pas sa sympathie pour le néo-pentecôtisme, écrit: "Un élément fondamental de la
théologie pentecôtiste est l'affirmation que le croyant doit chercher, après sa conversion, un
"baptême de l'Esprit' pour obtenir une pleine puissance dans le service chrétien et pour
recevoir tous les dons charismatiques nécessaires" (Holy Spirit Baptism, p. 10). Le
mouvement charismatique a d'une façon générale repris cette thèse. Cet enseignement est si
fondamental que, si on ôte cette doctrine, ce qui reste n'est plus du néo-pentecôtisme. On
laisse entendre qu'il existe deux baptêmes: celui du Christ qui n'est qu'un, simple rite
d'adhésion au christianisme, et le baptême de l'Esprit qui confère le Saint-Esprit, ou au moins
une mesure du Saint-Esprit de loin supérieure à celle qu'on peut posséder avant. Cette thèse
est fausse et contredit l'Ecriture sur un certain nombre de points.

1. Il n'existe qu'un baptême

La Bible est formelle à ce sujet. Il n'existe qu'un sacrement ou moyen de grâce qu'elle appelle
baptême: c'est celui institué par le Christ. "Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul
baptême, un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous et parmi tous et en tous"
(Ephésiens 4:5.6). Le mot "baptême" n'est jamais employé pour un autre acte que celui-ci, si
on excepte un texte où il est utilisé au sens figuré pour désigner les souffrances et les
tribulations (Marc 10:39), et un autre, difficile à interpréter, qui parle de la "doctrine des
baptêmes", mais dans lequel il est impossible de voir une allusion au "baptême dans l'Esprit"
(Hébreux 6:2).

Il est vrai que le Nouveau Testament emploie plusieurs fois le verbe "baptiser" avec le
complément "dans (ou: avec) l'Esprit". Jean-Baptiste, parlant du Christ, annonce: "Moi, je
vous ai baptisés d'eau ; lui, il vous baptisera du Saint-Esprit" (Marc 1:8). D'après Matthieu
3:11 et Luc 3:16: « lui, il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu ». Avant de monter au ciel,
Jésus rappela ces paroles de son précurseur et dit à ses disciples: "Jean a baptisé d'eau, mais
vous, dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit" (Actes 1:5). En prononçant ces
mots, il faisait allusion à la Pentecôte ("dans peu de jours"), demandant aux apôtres de "ne pas
s'éloigner de Jérusalem, mais d'attendre ce que le Père avait promis, ce que je vous ai
annoncé, leur dit-il" (Actes 1:4). Puis Pierre, assimilant à la Pentecôte l'événement dont
bénéficia Corneille, raconte: "Lorsque je me fus mis à parier, le Saint-Esprit descendit sur eux
(Corneille et les siens), comme sur nous au commencement. Et je me souvins de cette parole
du Seigneur: Jean a baptisé d'eau, mais vous, vous serez baptisés du Saint-Esprit" (Actes 11:
16). Enfin, Paul écrit aux Corinthiens, dans le texte où il parle du don des langues: "Nous
avons tous, en effet, été baptisés dans un seul Esprit, pour former un seul corps, soit Juifs, soit
Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit" (1 Cor
12:13). On notera qu'il ne vise pas seulement ceux qui parlent en langues, mais "tous",
l'ensemble des croyants, qu'ils possèdent ou non le don de parler en langues. Dans tous ces
textes, le verbe "baptiser" est employé dans un sens métaphorique. Parler du "baptême du
Saint-Esprit", c'est autre chose: c'est laisser entendre qu'il existe un rite voulu et institué par
Dieu, une expérience par laquelle tous les croyants sont censés passer, parce qu'inscrite dans
le plan de salut divin, quelque chose qui vient s'ajouter au baptême et qui permet au chrétien
d'accéder à un niveau spirituel supérieur, un stade nouveau où l'Esprit Saint agit en lui avec
plénitude. C'est soutenir en fin de compte qu'il existe un baptême d'eau et un baptême de
l'Esprit.

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2. Le baptême chrétien est baptême d'eau et d'Esprit

Les textes ci-dessus qui déclarent que Jean baptise d'eau et le Christ d'Esprit et de feu,
n'opposent pas le baptême chrétien à la glossolalie, mais le baptême de Jean à la Pentecôte. Il
est donc faux d'en déduire que le baptême administré par Jean, puis par les disciples de Jésus
au début de son ministère (Jean 4:2), et que le Seigneur institua ensuite comme moyen de
grâce pour tous les peuples, avant de remonter au ciel (Matthieu 28:19), était dénué du Saint-
Esprit. Le baptême chrétien n'est pas un simple signe, une image, mais l'offre effective et
l'application de la puissance de l'Evangile. Il était déjà du vivant de Jean-Baptiste, et avant
que le Christ mourût pour racheter le monde, "baptême de la repentance pour le pardon des
péchés" (Marc 1:4). On notera que le jour même de la Pentecôte, Pierre, après avoir annoncé
la Parole de Dieu, répondit à ceux qui lui demandaient ce qu'ils devaient faire pour être
sauvés: "Repentez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, pour le
pardon des péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit" (Actes 2:39). Repentance et
baptême: tel est l'itinéraire par lequel le Saint-Esprit vient au-devant des hommes et fait sa
demeure en eux.

Et ce n'est pas une mesure provisoire de l'Esprit Saint qui est ainsi offerte, mais toute la
plénitude de l'Esprit du Christ. Ananias dit à Saul: "Lève-toi, sois baptisé et lavé de tes
péchés" (Actes 22:16). Le baptême de Jésus-Christ est baptême "en sa mort",
"ensevelissement en sa mort" (Romains 3:3.4). Par lui on "revêt" le Christ (Galates 3:27). Il
est un "bain d'eau" qui "purifie" (Ephésiens 5.-26), un moyen de salut: Dieu "nous a sauvés,
non à cause des oeuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde, par le
bain de la régénération et le renouvellement du Saint-Esprit qu'il a répandu avec abondance
sur nous par Jésus-Christ notre Seigneur, afin que, justifiés par sa grâce, nous devenions en
espérance héritiers de la vie éternelle" (Tite 3:5-7). Pierre prêche que le baptême « sauve » (1
Pierre 3:21). Paul écrit aux Colossiens qu'ayant été « ensevelis avec lui par le baptême », « ils
sont aussi ressuscités en lui et avec lui par la foi en la puissance de Dieu qui l'a ressuscité des
morts » (Colossiens 2:12).

Les petits enfants ne sont pas exclus de cette grâce. Jésus a institué le baptême pour toutes les
nations, sans distinction d'âge (Matthieu 28:19). Ils ont eux aussi besoin de pardon et de grâce
pour être sauvés, car ils sont "chair" nés de chair (Jean 3:6) et par nature placés sous la colère
de Dieu en raison de leur corruption innée (Ephésiens 2:1.3). L'apôtre Paul établit un parallèle
entre la circoncision et le baptême: si on circoncisait les enfants mâles le huitième jour, il n'y
a pas de raison de priver les nourrissons, en raison de leur âge, des grâces que Dieu leur
destine également (Colossiens 2:9-13). Enfin, le Saint-Esprit peut agir dans les coeurs de ceux
qui ne sont pas encore parvenus à l'âge de raison. Dieu avait annoncé à Zacharie, au sujet de
Jean-Baptiste: "Il sera rempli de l'Esprit Saint dès le sein de sa mère". Il était encore dans le
sein de sa mère et tressaillit d'allégresse, lorsque celle-ci rencontra Marie enceinte de Jésus
(Luc 1:15.44).

Loin d'établir un contraste entre un baptême dit "baptême d'eau" et un autre appelé "baptême
dans l'Esprit", l'Ecriture nous enseigne que l'Evangile et le baptême puisent toute leur
efficacité dans l'événement de la Pentecôte. C'est parce que la Pentecôte a eu lieu et que le
Christ a envoyé son Esprit à son Eglise que Pierre prêche l'Evangile, exhorte à la repentance
et invite au baptême: "Repentez-vous et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-
Christ pour le pardon de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit" (Actes 2:39).
C'est cela, la vraie Pentecôte, la plénitude de l'Esprit. Le parler en langues n'en fut que le
signe visible et ne représentait pas la plénitude elle-même. Il existe d'autres dons du Saint-

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Esprit qui sont plus vitaux, dont la foi, l'espérance et la charité (1 Corinthiens 13). C'est cette
plénitude qu'offre et que scelle le baptême chrétien. C'est par lui qu'on "naît d'eau et d'Esprit"
(Jean 3:5). Nous avons vu ce que représentait la glossolalie dans le Nouveau Testament, quel
signe elle constituait. La plénitude de l'Esprit a été libérée par la mort et la résurrection du
Christ (Jean 7:39). Mais rien ne nous autorise à affirmer que le Saint-Esprit n'était pas là et
n'agissait pas avant le Vendredi- Saint et le matin de Pâques. Nous le voyons à l'action chez
Elisabeth (Luc 1:4 1), Jean-Baptiste (Luc 1: 15.44) et Zacharie (Luc 1:67), sans parler des
innombrables croyants de l'ancienne alliance (notamment David, Psaume 51:12-14). Il n'y a
jamais eu de foi en Dieu sans régénération, et donc sans Esprit-Saint. Partout où des hommes
se repentent et croient en Jésus- Christ, le Saint-Esprit est à l' uvre, pleinement à l' uvre.

La mission consiste non pas à dénigrer et rejeter le baptême de tous ceux qui se sont
détournés du Christ et de l'Eglise, sous prétexte qu'il s'agit d'un rite qui ne représente rien pour
tant de gens qui l'ont reçu dans leur enfance et qui favorise la notion d'Eglise multitudiniste,
mais à leur montrer combien est grand le trésor de grâce qui leur a été offert le jour de leur
baptême et qu'ils ont dédaigné par la suite et à les appeler à la repentance, en les invitant à
revenir d'un coeur contrit et croyant au pardon et au salut qui leur avaient été offerts.

Il n'existe pas de miracle de la Pentecôte qui doive, dans la vie d'un chrétien, s'ajouter au
baptême de la repentance (Marc 1:4). La repentance et le baptême constituent la vraie
Pentecôte de tout croyant, le don du Saint-Esprit (Actes 2: 38). C'est ce que l'événement de la
Pentecôte à Jérusalem voulait attester. Le miracle des langues fut le signe par lequel Dieu
confirmait que Jésus de Nazareth était le Messie promis à Israël, le Sauveur des Juifs et des
païens, et que la prédication de l'Evangile et le baptême étaient les moyens institués par lui
pour fonder et étendre son Eglise à travers le monde. Frederick Bruner l'a fort bien montré
dans sa Theologv of the Holy Spirit (Londres, Hodder and Stoughton, 1970). C'est, répétons-
le, ce qui permet à Paul d'écrire aux chrétiens de Corinthe, sans faire entre eux aucune
distinction : "Nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit, pour former un seul corps, soit
Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit" (1
Corinthiens 12:13).

3. Il n'existe pas selon la Bible de "nouvelle bénédiction", de seconde expérience

L'Ecriture Sainte atteste l'existence de nombreuses bénédictions et d'expériences multiples,


mais elle ne connaît pas d'événement au cours duquel le chrétien serait appelé à recevoir une
mesure supplémentaire, voire extraordinaire du Saint-Esprit. Le pécheur est appelé à la
repentance et la foi. Une fois converti, c'est-à-dire régénéré par le Saint-Esprit, il doit croître
dans la foi, l'espérance et l'amour, revêtir toutes les armes de Dieu, se laisser gouverner par le
Saint-Esprit et en porter les fruits que sont l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la
bienveillance, la fidélité, la douceur et la tempérance (Galates 5:22.23). Il lui est demandé,
avec l'aide du Saint-Esprit, de lutter contre le péché et de rechercher la sanctification. C'est
cela, la vie chrétienne. La Bible fait, bien sûr, état d'expériences extraordinaires que Dieu
accorde à qui il veut et quand il le veut; mais elle ne parle jamais d'une expérience
extraordinaire et bien définie par laquelle les croyants devraient s'efforcer de passer et qui leur
permettrait d'accéder à un stade de spiritualité plus élevé, leur assurerait une puissance
particulière pour la vie et le service chrétiens et les doterait de la plénitude de l'Esprit. Quand
le Christ et les apôtres exposent le plan de salut divin (cf. notamment les épîtres de Paul), ils
ignorent entièrement cette soi-disant étape dans l'existence du chrétien. La plénitude de
l'Esprit est accordée au moment même de la régénération, car le Saint-Esprit ne se laisse pas
morceler et ne fait aucune discrimination dans l'attribution de ses dons; il s'agit simplement de

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vivre dans cette plénitude en le laissant agir dans le coeur, c'est-à-dire en lui permettant
d'édifier et de fortifier dans la connaissance, la foi et la piété. Et il le fait par les moyens de
grâce. Il s'agit donc d'une marche constante et d'un combat persévérant avec le Seigneur, et
non pas d'une expérience particulière permettant d'entrer presque ponctuellement dans une
sorte de catégorie des chrétiens d'élite. La doctrine d'une "deuxième bénédiction" ou d'une
expérience particulière est sans pentecôtiste, mais pas biblique. Elle s'est développée
graduellement à partir d'idées énoncées par les "revivalistes" du XIX siècle, en particulier
John Wesley.

4. Le parler en langues n'est pas le signe d'une seconde expérience

Les Actes des apôtres racontent qu'à plusieurs reprises des dons particuliers du Saint-Esprit
furent accordés à des croyants. La première fois, ce fut à la Pentecôte, où la glossolalie, nous
l'avons vu, fut un signe particulier pour Israël (Actes 2). La seconde fois, en Samarie
(accompagnée d'exorcismes et de guérisons, Actes 9 :5-25). La troisième fois, il s'agit du
païen Comeille, converti au Christianisme (Actes 10 et 1 1). Il s'agit donc chaque fois d'une
intervention particulière de Dieu, à un moment où l'Evangile du Christ crucifié et ressuscité
franchissait une nouvelle étape, selon la promesse que Jésus avait faite aux disciples: "Vous
recevrez une puissance, le Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à
Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre" (Actes
1:8). On notera la séquence: Judée-Samarie-extrémités de la terre (païens). Chacune de ces
étapes fut jalonnée par des manifestations particulières de l'Esprit.

Quant à Actes 19:1-7, il s'agit d'un cas tout à fait particulier. Paul rencontre à Ephèse une
douzaine d'hommes que le texte appelle des "disciples", et leur demande s'ils ont reçu le
Saint- Esprit. Ils lui répondent qu'ils n'ont même pas entendu parler du Saint-Esprit, ce qui
montre bien que ce ne sont pas des chrétiens et qu'ils ne connaissent pas les doctrines
essentielles du christianisme. Ils déclarent avoir été baptisés du "baptême de Jean" (Actes
19:3). Jean-Baptiste avait été emprisonné de bonne heure, au début du ministère de Jésus. Il
semble qu'il ait eu des disciples qui n'avaient pas compris son message, n'avaient pas réalisé
qu'ils étaient appelés à suivre Jésus, et qui sont donc restés attachés à son précurseur. Lorsque
ce dernier fut emprisonné, ces "disciples" se répandirent en Palestine et même à l'étranger, et
s'efforcèrent de perpétuer son baptême (mais avec les fausses idées qu'ils s'en faisaient) et son
enseignement (du moins tel qu'ils le comprenaient). L'histoire du judaïsme de l'époque atteste
l'existence de groupes de ce genre. On comprend donc que Paul rebaptise ces hommes,
victimes de graves erreurs. Il leur imposa les mains (geste liturgique qui faisait sans doute
partie de l'administration du baptême), à la suite de quoi ils se mirent à parler en langues. Paul
les avait toutefois instruits. Le texte est donc formel, au moins sur ce point précis: le don des
langues ne fut pas le signe visible d'une "deuxième bénédiction", mais était lié à l'imposition
des mains qui suivit immédiatement le baptême.

La doctrine d'une "deuxième expérience", signe de la plénitude de l'Esprit Saint, n'a donc pas
de fondement scripturaire. Dès qu'un pécheur se repent et accepte par la foi Jésus comme son
Sauveur, le Saint-Esprit vient habiter dans son coeur. Toutes les grâces spirituelles lui
appartiennent il lui suffit de les saisir par la foi. La vraie maturité spirituelle et la véritable
plénitude du Saint-Esprit sont l'aboutissement d'une marche quotidienne avec le Seigneur,
d'une action constante de Dieu dans les coeurs par l'Evangile et les sacrements, d'une foi qui
s'édifie au contact permanent de la Parole de Dieu, d'une sanctification et d'une obéissance
persévérantes à ses commandements. Ce n'est pas dans des expériences extraordinaires, mais
dans une vie intérieure renouvelée que le chrétien cherche les signes de la plénitude de

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l'Esprit, selon ce qu'écrit l'apôtre Paul: "Qu'il vous donne. selon la richesse de sa gloire, d'être
puissamment fortifiés par son Esprit dans l'homme intérieur, en sorte que Christ habite dans
vos coeurs par la foi, afin qu'étant enracinés et fondés dans l'amour, vous puissiez comprendre
avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, et connaître
l'amour de Christ qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis jusqu'à
toute la plénitude de Dieu" (Ephésiens 3:1619). Ce faisant, le chrétien porte les "fruits de
l'Esprit", c'est-à-dire "l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la
douceur, la maîtrise de soi" (Galates 5:22). Sa vie est tout entière louange et action de grâces ;
il chante et célèbre de tout son coeur les louanges du Seigneur (Ephésiens 5:19). Sa vie en est
transformée (Ephésiens 5:22-6:9). Il est en Christ, et "si quelqu'un est en Christ, il est une
nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues
nouvelles" (2 Corinthiens 5:17). Il est un témoin vivant du Christ, car "c'est de l'abondance du
coeur que la bouche parle" (Matthieu 12:34). Que lui manque-t-il encore, si ce n'est qu'il
marche encore par la foi, sans voir, dans l'attente du retour glorieux de son Sauveur qui le
ressuscitera en gloire pour lui faire voir face à face ce qui lui a été promis par son Dieu et qu'il
a cru d'un coeur humble et fervent?

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