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Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi

Mémoire présenté à la consultation publique sur l’avant-projet de loi sur le développement durable

Auteurs :

Jacques Blanchet Kouraichi Said-Hassani Claude Villeneuve Jean-Robert Wells

Collaboration

Nicole Huybens

15 février 2005

Blanchet Kouraichi Said-Hassani Claude Villeneuve Jean-Robert Wells Collaboration Nicole Huybens 15 février 2005

Sommaire exécutif

3

Recommandations

3

Introduction

6

Historique de la Chaire en Éco-Conseil

7

Commentaires sur l’avant-projet de loi et sur le plan de développement durable

10

Vision gouvernementale du développement durable

11

Responsabilité du développement durable

13

Consultation publique

15

Évaluation stratégique des plans, politiques et programmes

17

Formation de la fonction publique

18

Hiérarchie des principes du développement durable

18

Principes absents

21

Financement

22

Droit à un environnement sain

25

Remise en question de la croissance de consommation

26

Échéancier

27

Conclusion

29

Comment la Chaire peut-elle agir avec le Gouvernement du Québec?

31

Formation

31

Intervention

32

Recherche

33

Médiagraphie

34

Annexe 1- Rapport de l’unité de recherche Annexe 2-

Erreur ! Signet non défini. Erreur ! Signet non défini. Erreur ! Signet non défini.

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Article : « Les éco-conseillers, acteurs et promoteurs du développement durable » Signet non défini.

Annexe 3-

Erreur ! Signet non défini.

Article : « La professionnalisation du développement durable : au delà du clivage ou de la

réconciliation écologie-économie » Annexe 4-

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Modèles d’application du développement durable des gouvernements canadien, suisse et

belge Annexe 5- Avis juridique de Me Vincent Jacob sur l’article 15.11 Annexe 6- Article : « Développement dans la société de l’information »

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Sommaire exécutif

Dans le cadre de la consultation publique sur l’avant projet de loi du Ministre de l’Environnement du Québec sur le développement durable, la Chaire en Éco-Conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi a examiné le Plan de développement durable et l’avant projet de loi et livre dans ce mémoire ses observations conclusions et recommandations à l’intention du Ministre.

La Chaire se félicite de l’intention gouvernementale, mais fait ressortir plusieurs éléments qui risquent de nuire au succès du Plan de développement durable si le Gouvernement adopte l’avant projet de loi dans sa forme actuelle. La chaire formule 12 recommandations pour bonifier le Plan et l’avant projet de loi et offre au Gouvernement du Québec sa collaboration dans les domaines de sa compétence, la formation, l’intervention et la recherche de nouveaux savoirs.

Recommandations

1-

Le gouvernement devrait affirmer la finalité sociale du développement durable et revenir à la définition du développement durable retenue par la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement qui fait consensus à l’échelle internationale dans son projet de loi. De plus, le Gouvernement devrait se doter d’un modèle dynamique reflétant mieux l’importance des interfaces entre les pôles du développement durable et les acteurs qui sont engagés dans des projets de nature évolutive dont la finalité est de répondre aux besoins humains du présent sans remettre en cause la capacité des générations futures à répondre aux leurs.

2-

La responsabilité du développement durable ne doit pas être confiée à un ministère sectoriel, mais portée au plus haut niveau de l’État, sous la responsabilité du Premier ministre ou d’une une instance située au plus haut niveau de l’État, qui soit en mesure de procéder à des arbitrages entre les ministères à vocation sectorielle et les acteurs économiques, politiques et sociaux, pour que les impératifs du développement durable soient pleinement respectés. En conséquence, le Commissaire au développement durable doit être nommé par l’Assemblée nationale et son rapport porter sur les efforts de l’ensemble du gouvernement dans la mise en œuvre du développement durable. Le comité interministériel du développement durable pour

sa part doit se référer à une autorité commune dont la présidence pourrait être confiée de façon alternative aux ministères sectoriels. Dans cette optique, les budgets consacrés au développement durable proviendraient des budgets de chaque ministère engagés dans des actions communes visant le développement durable.

3-

Que le Gouvernement du Québec encourage la diffusion d’information sur le développement durable produite par des instances gouvernementales et non gouvernementales de manière à maintenir entre les consultations publiques l’intérêt et la vigilance du public sur ces questions.

4-

Que le Gouvernement du Québec confie la collecte, l’analyse et la diffusion d’informations sur les pratiques de durabilité des entreprises, organisations syndicales et autres acteurs de la société, au Québec et ailleurs à un organisme indépendant qui pourrait devenir un centre de référence dans le domaine pour tous les ministères et pour les autres acteurs de la société québécoise intéressés par le développement durable.

5-

Que le Gouvernement du Québec reconnaisse les ancrages locaux et régionaux du processus de développement durable, la contribution de la culture propre aux régions et encourage les initiatives de développement durable venant des régions du Québec en leur donnant les moyens de s’arrimer à la Stratégie nationale

6-

Que le Gouvernement du Québec se dote d’une grille de développement durable connue du public grâce à laquelle il peut procéder à l’évaluation stratégique des projets, plans, politiques et programmes de tous les ministères.

7-

Que le Gouvernement du Québec se dote d’un plan de formation de ses employés actuels au développement durable et tienne compte des compétences nécessaires à la mise en œuvre du développement durable dans le recrutement de la fonction publique au cours des prochaines années de manière à disposer d’une fonction publique plus efficace dans ce domaine.

8-

Que le Gouvernement du Québec élargisse sa vision du développement durable et obtienne un consensus sur un nombre restreint de principes qui permettent de se doter d’objectifs

interpellant tous les intervenants. Qu’il se dote d’un mécanisme pour hiérarchiser les objectifs en donnant priorité à ceux qui s’appliquent en amont plutôt qu’en aval.

9- Que le Gouvernement du Québec s’il désire créer un fonds attribué au Ministre de l’environnement destine celui-ci à l’éducation relative à l’environnement pour le développement durable et confirme la mission et le financement récurrent du FAQDD pour les années à venir.

10- Que le Gouvernement du Québec n’inclue pas dans la Charte des droits un droit inapplicable tel que le droit à un environnement sain.

11- Que le Gouvernement du Québec oriente clairement son Plan de développement durable comme une stratégie pour s’adapter à la société de l’information et qu’il favorise la mise en place d’outils favorisant la production et la consommation responsables comme la gestion de cycle de vie, les politiques d’achat gouvernementaux durables, les éco-labels et les instruments de fiscalité intégrant la notion de responsabilité du consommateur.

12- Que le Gouvernement du Québec fasse de l’adoption du projet de loi sur le développement durable l’objet d’un vote unanime à l’Assemblée nationale et que la nomination du Commissaire au développement durable relève également de celle-ci.

Introduction

Selon l’avant projet de loi du Gouvernement du Québec, la loi sur le développement durable « a pour objet d’instaurer un nouveau cadre de gestion au sein de l’Administration afin que l’exercice de ses pouvoirs et des ses responsabilités s’inscrive dans la recherche d’un développement durable.[…] Dans ce cadre, le développement durable s'entend du processus continu d'amélioration des conditions d'existence des populations actuelles qui ne compromet pas la capacité des générations futures de faire de même et qui intègre harmonieusement les dimensions environnementale, sociale et économique du développement 1 »

Le présent mémoire porte sur les objets de l’avant-projet de loi qui interpellent et préoccupent la Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil comme organe de formalisation des savoirs sur le développement durable et ses applications. La Chaire s’attardera également et spécifiquement à la trame de fond de l’avant-projet de loi pour valider s’il répond, toujours dans le cadre de gestion de l’Administration, aux impératifs du développement durable impliquant un développement 2 :

-supportable pour les écosystèmes dans lesquels nous vivons, donc économe en ressources naturelles et aussi propre que possible; -viable, autosuffisant à long terme, c’est à dire fondé sur des ressources renouvelable et autorisant une croissance économique riche en emplois, notamment là où les besoins essentiels ne sont pas couverts; -vivable pour les individus et les collectivités, donc orienté vers la cohésion sociale et l’accès pour tous à une haute qualité de vie.

Le Professeur Francesco di Castri, directeur émérite de recherche au CNRS de Montpellier et président d’honneur de la Chaire en Éco-Conseil rappelle à juste titre que : « Le concept de développement durable vient surtout du rejet du modèle de développement à ce jour, dans lequel la dégradation de l’environnement est trop intense, les injustices et les inégalités sociales et

1 Tiré du document Avant –projet de loi, Loi sur le développement durable :

www.assnat.qc.ca/fra/37legislature1/av-Projets/04-fAVPL.htm

2 Brodhag, C., Breuil,, F., Gondran, N., Ossama, F., 2004, Dictionnaire du développement durable, Éditions Multimondes, p.66

géopolitiques sont trop flagrantes, la motivation et la compréhension des populations locales – des citoyens – sont trop négligés. Surtout, le mode de développement actuel ne donne pas les points de repère, les stimulations et le minimum de sécurité et de solidarité sans lesquels on ne peut plus percevoir la raison d’être et de se développer. » 3

Nous verrons donc également à analyser si le plan de développement durable du gouvernement permet de donner des éléments de réponse à ce malaise qui devrait motiver son action.

Historique de la Chaire en Éco-Conseil

En 1987, le Programme international d'éducation relative à l'environnement de l'UNESCO et du Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE) donnait mandat à messieurs Jules Dufour et Claude Villeneuve de développer un curriculum universitaire d'éducation relative à l'environnement sur le développement durable à l'UQAC. Ce programme fut expérimenté dans le cours "Biosphère, ressources et sociétés" donné à l'automne 1988 sous la direction de M. Claude Villeneuve. Ce cours fut une première mondiale qui a donné lieu à une série de recommandations sur l'enseignement du concept de développement durable au niveau universitaire diffusé par la suite par l’UNESCO.

En 1991, l'UQAC s'engageait en partenariat avec l'Office franco-québécois pour la jeunesse (OFQJ) dans une autre première en initiant l'Université d'été internationale francophone sur le développement durable (UIFDD) avec l'Université de Besançon en France, la Région laboratoire du développement durable et d'autres partenaires régionaux en France et au Québec. Ce programme court, d'abord donné au premier cycle puis reconnu au deuxième cycle en 1996, a été

donné successivement avec des partenaires de trois régions françaises et a accueilli plus de 150 étudiantes et étudiants d'une dizaine de pays de la francophonie. En 1997, à l'occasion du congrès NIKAN, une évaluation très positive de ce programme international et interdisciplinaire a démontré la qualité des ressources et la pertinence des contenus offerts par l'Université du Québec

à Chicoutimi en terme de développement durable. Parmi les étudiants formés dans le cadre de

l'UIFDD, plusieurs avaient décidé de poursuivre leur formation pour devenir éco-conseillers en s'inscrivant à l'Institut européen pour le conseil en environnement de Strasbourg en France, ce qui

a incité l'UQAC à s'intéresser à cette formation jusqu'ici dispensée uniquement en Europe. Elle l’a

3 di Castri, F., Éditorial, Revue Liaison Énergie-Francophonie ; Institut de l’énergie et de l’environnement

donc adaptée au contexte québécois Le programme qui débuta en janvier 2002 est directement inspiré des formations ECO-conseil de Strasbourg (France) et de Namur (Belgique) et du savoir faire développé par l’UQAC et ses partenaires dans ce domaine. Ce programme forme actuellement la quatrième cohorte d’éco-conseillers, des professionnels du développement durable qui oeuvrent à intégrer les principes de cette approche dans les décisions des collectivités, entreprises et gouvernements.

En novembre 2003 était implanté à l’Université du Québec à Chicoutimi la Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil. Elle a comme mission de formaliser les savoirs issus des pratiques des éco-conseillers et réaliser des recherches pour enrichir leur formation par l’ajout et l’actualisation des connaissances sur le développement durable et ses applications. Les partenaires fondateurs de la chaire sont Recyc-Québec, le Mouvement Desjardins, le Fonds environnemental AES et Éco-Peinture. Depuis, d’autres partenaires (ministères, agences, MRC, entreprises de petite et grande taille) se sont joints par des dons ou des contrats de recherche au financement de la Chaire qui totalisait des revenus de 334 550$ au terme de sa première année d’opérations. Le rapport des activités de l’unité de recherche est déposé à l’annexe 1.

La Chaire se réjouit de l’intention du Gouvernement du Québec de formaliser une démarche de développement durable, à l’instar du Gouvernement du Canada et de très nombreux autres gouvernements nationaux et régionaux qui se sont engagés dans cette voie depuis le rapport de la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement en 1987 4 . Nous avons donc examiné l’avant projet de loi et les documents de consultation mis à notre disposition à la lumière de nos propres travaux et des modèles existants dans divers autres pays et décrits dans la littérature.

Depuis 2002, vingt-huit éco-conseillers ont été formés et, avec leurs collègues européens, ils participent à un réseau international d’expertise sur le développement durable. Un article 5 publié en 2002 décrit les compétences spécifiques de l’éco-conseiller à l’annexe 2. Les éco-conseillers

de la Francophonie (IEPF)No.61, 2003, p. 5

4 Le Québec avait d’ailleurs démontré un leadership international dans la Francophonie à cette occasion en participant à la traduction et à la diffusion du rapport Brundtland en français.

5 Villeneuve, C., et Huybens, N., 2002, Les éco-conseillers, acteurs et promoteurs du développement durable, VertigO, la revue des sciences de l’environnement, vol 3, no 3, p1-8

formés par l’UQAC travaillent surtout dans l’entreprise quoi que près du quart d’entre eux aient eu l’occasion de faire leur stage au Gouvernement du Québec ou dans une de ses agences.

Commentaires sur l’avant-projet de loi et sur le plan de développement durable

Nous désirons premièrement souligner l’importance et la pertinence de l’initiative d’introduire la notion de développement durable au sein de l’Administration. Ce virage, expérience vérifiée dans d’autres pays, devrait, si les gestes politiques le supportent suffisamment à long terme, nous mener avantageusement vers une gestion optimisée des responsabilités gouvernementales en matière de développement au Québec. Cependant, pour en venir à un tel résultat, il ne suffit pas d’émettre des intentions et des discours, de modifier des noms de services ou de ministères et de confier des responsabilités sans moyens financiers et humains et sans reddition de comptes adéquate. Le sérieux des intentions gouvernementales sera jugé non seulement par les citoyens d’aujourd’hui mais aussi par les citoyens des générations à venir. Cet engagement ne peut être une question de mode ou un traitement de surface. Il doit remettre en question en profondeur les façons de faire de l’Administration publique et ses relations avec les citoyens et corporations qui vivent au Québec. Cela suppose aussi un arrimage avec les autres niveaux gouvernements dont les responsabilités s’exercent sur le territoire, les ressources et les citoyens.

En premier lieu, la notion de développement durable doit être bien comprise et partagée non seulement par le Gouvernement et ses employés, mais aussi par les citoyens et les corporations qui sont parties prenantes au développement durable. À cet effet, l’exemple suédois 6 est extrêmement intéressant et constitue un succès retentissant à l’échelle internationale et le Gouvernement devrait s’en inspirer. Ensuite seulement il faut mettre en place les instruments législatifs, les stratégies, les plans d’action et les indicateurs ainsi que les mécanismes de consultation des parties prenantes. Le Gouvernement du Québec semble considérer que la consultation publique sur l’avant projet de loi se substitue à la première étape.

Il est dommage que le gouvernement du Québec n'ait pas encore procédé à l'intégration législative du développement durable dans sa gestion. Par exemple, la Suisse, comme le Canada est active à ce niveau depuis 1997. Bien qu’il existe un comité interministériel du développement durable (CIDD) depuis 1991, ce n’est finalement qu’en 2004 qu’un avant-projet de loi est présenté. Il est

6 Robèrt, K. H., The Natural Step Story, Seeding a Quiet Revolution, New Society Publishers, 2002

difficile, dans ce contexte, d'entrevoir cette politique comme progressiste même dans la situation actuelle de l'Amérique du Nord. C’est dans la façon dont ce plan sera mis en œuvre cependant que le Gouvernement du Québec pourra se distinguer. Son retard apparent à agir dans ce domaine luit permet tout au moins de prendre avantage de l’expérience et des erreurs des autres pour éviter de les répéter.

Dans la section suivante, nous traiterons des divers éléments qui nous semblent poser des problèmes dans le Plan de développement durable du Gouvernement et nous suggérerons des propositions pour y remédier et améliorer les chances de succès de la démarche.

Vision gouvernementale du développement durable

Le Gouvernement propose une nouvelle définition du développement durable dans son avant projet de loi. Nous comprenons difficilement cet exercice du gouvernement d’amalgamer différentes définitions du développement durable pour en concocter une nouvelle 7 . Cette dernière, bien qu’intégrant les sphères reconnues du développement, n’implique pas l’obligation de répondre aux besoins des plus démunis. Cette obligation, fil conducteur du rapport de la Commission Brundtland, est fondamentale dans la finalité sociale du développement durable 8 .

L’exercice de proposer une nouvelle définition est périlleux, voire futile. Une pléthore de définitions ont été présentées au cours des trente dernières années pour tenter de fixer ce que devrait être le développement durable, faisant ainsi l’objet de travaux et de débats peu utiles. Par ailleurs, malgré la définition et le modèle du développement durable proposé par le Gouvernement, il n’est pas clair que celui-ci ait une représentation actuelle du concept. En effet, la confusion « environnement = développement durable » est présente partout dans le document. Or cette vision, héritée de l’histoire du concept est réductrice et passe à côté de la finalité du développement durable : la satisfaction des besoins humains, en priorité ceux des plus démunis dans le respect des conditions permettant la vie. L’annexe 3 présente un article qui situe le

7 Brodhag et al, op.cit. pages 65-66

8 Voir « Notre avenir à tous » Rapport de la commission mondiale sur l’environnement et le développement, Éditions du Fleuve, 1988.

développement durable au delà de l’opposition environnement et économie. Cet article 9 précise la notion du développement durable et ses fonctions idéologique, stratégique, instrumentale et heuristique.

Dans les faits, le développement durable demande un changement de paradigme qui n’est pas explicite dans les définitions et l’approche gouvernementale. Celle-ci suppose avec la répétition du mot harmonieusement, dans l’harmonie etc., que la controverse est absente de la mise en œuvre du concept. Cela suppose qu’il existerait une situation optimale qu’il s’agit de trouver et d’imposer aux parties pour arriver à un état d’équilibre magique : la durabilité. Or la situation est beaucoup plus complexe, le développement durable n’existant que comme cadre de référence, il se nourrit de la controverse et s’incarne dans des projets décidés de concert par plusieurs parties aux intérêts divergents qui acceptent de travailler ensemble dans le respect de leurs différences et de leurs objectifs.

Le modèle gouvernemental superpose aussi les trois sphères habituellement utilisées pour représenter les dimensions ou pôles du développement durable. Cette représentation est statique et définit des territoires d’intersection qui sont censés définir des composantes du développement durable. Or le développement durable est une notion dynamique et suppose des interactions entre des parties prenantes engagées dans l’action. En faisant la promotion d’un tel modèle, le Gouvernement suppose qu’il existe un état « magique » d’équilibre et néglige les interactions aux interfaces des dimensions figurées. À cet effet, un modèle dynamique comme celui de la Chaire en Éco-Conseil permet de mieux représenter la nature évolutive du concept.

RECOMMANDATION #1 Le gouvernement devrait affirmer la finalité sociale du développement durable et revenir à la définition du développement durable retenue par la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement qui fait consensus à l’échelle internationale dans son projet de loi. De plus, le Gouvernement devrait se doter d’un modèle dynamique reflétant mieux l’importance des interfaces entre les pôles du développement durable et les acteurs qui sont engagés dans des projets de nature évolutive dont la finalité est de répondre aux besoins humains du présent sans remettre en cause la capacité des générations futures à répondre aux leurs.

9 Huybens, N. et Villeneuve, C., 2004, « La professionnalisation du développement durable : au delà du clivage ou de la réconciliation écologie-économie », VertigO la revue des sciences de l’environnement

Responsabilité du développement durable

En confiant la fonction de promoteur du développement durable au Ministère de

l’Environnement, le Gouvernement du Québec contribue à renforcer l’idée de la prépondérance

de l’environnement dans la notion de développement durable. Comme l’a fait le Gouvernement

du Canada en confiant la responsabilité du développement durable à Environnement Canada, cela

identifie un acteur mineur du développement et lui confie une mission à l’antithèse de sa vocation

première : la protection de l’environnement. Cela dessert à la fois l’environnement et le

développement durable. Le modèle fédéral que nous avons étudié à la demande d’Environnement

Canada 10 démontre d’ailleurs que les ministères voient à travers leurs stratégies de développement

durable l’introduction, quelquefois forcée, de meilleures pratiques environnementales. D’ailleurs,

la démarche fédérale, qui en est à sa troisième série de stratégies ministérielles a produit jusqu’à

présent assez peu de résultats si on regarde les rapports de la Commissaire à l’environnement et

au développement durable. Par ailleurs, cette dernière ne touche pas les aspects économiques,

sociaux et éthiques du développement durable dans ses rapports, consacrant de manière presque

exclusive à des dossiers environnementaux 11 ses travaux de vérification. C’est normal puisque le

mandat de la commissaire à l'environnement et au développement durable est de rendre le

gouvernement fédéral responsable de l'écologisation de ses politiques, de ses activités et de ses

programmes 12 . Ce mandat éloigne la Commissaire à l’environnement et au développement

durable de cette dernière dimension en la restreignant à la première.

L’approche du Gouvernement fédéral présente un certain nombre de difficultés de

fonctionnement. En effet, dans le projet du Gouvernement du Québec, on peut se retrouver dans

les situations suivantes :

Volume 5, numéro 2, p1-11

10 Villeneuve, C. (Dir.) Fonctionnement du groupe interministériel fédéral régional en développement durable du Québec et mise en place d’indicateurs de performance, Rapport final, Chaire en Éco-Conseil, UQAC, 30 mars 2004, 73 p. + annexes.

11 On attend avec impatience un rapport de la Commissaire au développement durable sur les résultats de la politique sur la réduction de la pauvreté des enfants au Canada par exemple, ce qui interpelle directement le développement durable.

12 http://www.oag-bvg.gc.ca/domino/cesd_cedd.nsf/html/menu1_f.html

- une structure non hiérarchisée risque d’entraîner une confusion dans les rôles et des difficultés de fonctionnement. Le rôle du ministère de l’Environnement se confond avec celui du Comité interministériel sur le développement durable; or la coordination et le suivi ne devraient pas être une activité sectorielle, mais une tâche qui doit être imputable à une entité qui a une vision de l’ensemble des activités et du plan d’action;

- une vision restrictive du développement durable qui laisse croire que le développement durable c’est d’abord une affaire du Ministère de l’Environnement, ce qui prête à confusion entre « environnement » et « développement durable »;

- une brèche pour que les autres ministères minimisent leurs responsabilités, leurs implications et leurs investissements dans l’application de la stratégie, d’autant plus que le budget du Ministère de l’Environnement demeure historiquement parmi les plus faibles du gouvernement;

- La présence du Commissaire au développement durable au bureau du Vérificateur général n’est pas une situation idéale et son efficacité dépend de la personnalité et des relations entre le Vérificateur général et le Commissaire au développement durable 13 .

Il y a de plus une contradiction évidente entre le mode de fonctionnement envisagé et les mécanismes de financement énoncés par le chapitre 6 du Plan de développement durable du Québec qui stipule que « les ministères et organismes participeront au Plan de développement durable du Québec en fonction de leur capacité financière 14 ». La capacité financière actuelle du Ministère de l’Environnement ne lui permet pas porter le flambeau de la mise en œuvre du développement durable au Québec 15 . Dans la situation financière du Gouvernement du Québec, telle qu’on nous la laisse entrevoir, ne présage pas que les autres ministères seront beaucoup mieux dotés pour consacrer des efforts perçus comme relevant du mandat du Ministère de l’Environnement.

13 Johanne Gélinas, Commissaire à l’environnement et au développement durable du Gouvernement du Canada, communication personnelle le 20 décembre 2004.

14 Plan de développement durable du Québec, document de consultation ,chapitre 6, page 35

15 Voir la section sur le financement du Fonds Vert

À cet égard, le modèle de la Belgique et celui de la Suisse nous paraissent beaucoup plus intéressants que celui du Gouvernement du Canada. Ces modèles sont décrits à l’annexe 4.

RECOMMANDATION #2 La responsabilité du développement durable ne doit pas être confiée à un ministère sectoriel, mais portée au plus haut niveau de l’État, sous la responsabilité du Premier ministre ou d’une une instance située au plus haut niveau de l’État, qui soit en mesure de procéder à des arbitrages entre les ministères à vocation sectorielle et les acteurs économiques, politiques et sociaux, pour que les impératifs du développement durable soient pleinement respectés. En conséquence, le Commissaire au développement durable doit être nommé par l’Assemblée nationale et son rapport porter sur les efforts de l’ensemble du gouvernement dans la mise en œuvre du développement durable. Le comité interministériel du développement durable pour sa part doit se référer à une autorité commune dont la présidence pourrait être confiée de façon alternative aux ministères sectoriels. Dans cette optique, les budgets consacrés au développement durable proviendraient des budgets de chaque ministère engagés dans des actions communes visant le développement durable.

Consultation publique

La consultation du public est une prémisse essentielle au développement durable et s’intègre au principe de participation. Ce principe, comme plusieurs autres que nous élaborerons plus loin se retrouve à la base de la démarche pour rendre le développement souhaité de notre société, plus compatible avec l’idéal de durabilité. En organisant une consultation publique large sur l’avant projet de loi sur le développement durable, le Gouvernement du Québec souscrit à ce principe. De même, il prévoit une consultation publique avant l’adoption de la Stratégie gouvernementale. Ces consultations sont toutefois des événements d’une durée limitée qui encadrent le dialogue entre le Gouvernement et ses citoyens. La participation du public devrait être encouragée tout au long du processus et stimulée par la diffusion régulière d’information sur le développement durable et d’éducation au développement durable pour les citoyens.

RECOMMANDATION #3 Que le Gouvernement du Québec encourage la diffusion d’information sur le développement durable produite par des instances gouvernementales et non gouvernementales de manière à maintenir entre les consultations publiques l’intérêt et la vigilance du public sur ces questions.

Par ailleurs le Gouvernement semble ignorer les entreprises et les syndicats entre autres acteurs de développement durable dans sa stratégie et ses actions. Ce sont pourtant de puissants acteurs dont la participation est indispensable et dont plusieurs initiatives pourraient être analysées par le Gouvernement et pourraient l’inspirer pour sa propre politique de développement durable. Le Gouvernement devrait donner à un organisme externe de préférence universitaire le mandat de recueillir, d’analyser et de diffuser les pratiques de durabilité de ces acteurs et d’en favoriser la diffusion. La crédibilité de cet organisme et son indépendance devraient être reconnues. Cet organisme devrait aussi prendre en charge la collecte d’informations sur les pratiques d’autres pays et devenir un véritable centre de référence indépendant. Cette tâche peut difficilement être dévolue au Ministère de l’Environnement comme le prévoit l’avant projet de loi pour des raisons de transparence et de crédibilité.

RECOMMANDATION#4

Que le Gouvernement du Québec confie la collecte, l’analyse et la diffusion d’informations sur les pratiques de durabilité des entreprises, organisations syndicales et autres acteurs de la société, au Québec et ailleurs à un organisme indépendant qui pourrait devenir un centre de référence dans le domaine pour tous les ministères et pour les autres acteurs de la société québécoise intéressés par le développement durable.

Malheureusement, le Plan du Gouvernement du Québec ne fait aucune place à une vision du développement régional. Pourtant, plusieurs régions du Québec sont en voie de dépeuplement et souffrent d’une grave déstructuration de leur économie. Ces constats interpellent la notion de développement durable, en particulier dans l’optique de la réflexion d’Ignaci Sachs 16 , un des concepteurs de la notion de développement durable. En effet, la viabilité à l’échelle du territoire est une dimension incontournable du développement durable selon le modèle de cet auteur. Le

16 Ignaci Sachs et Maurice Strong sont ceux qui ont proposé le concept de « sustainable development » dès 1971 et ont permis son intégration aux conclusions de la conférence de Stockholm en 1972. Le principe de la viabilité à l’échelle du territoire est décrit dans son ouvrage L’écodéveloppement, Éditions Syros, 1991

Plan de développement durable est pratiquement muet sur ce sujet, ce qui inquiète car les tendances actuelles du développement au Québec constituent une grave iniquité pour les populations de certaines régions dont la culture est ancrée dans un paysage et un mode de vie. Ces populations doivent être interpellées pour participer prioritairement à la prise en main de leur développement avec une approche de développement durable.

RECOMMANDATION #5 Que le Gouvernement du Québec reconnaisse les ancrages locaux et régionaux du processus de développement durable, la contribution de la culture propre aux régions et encourage les initiatives de développement durable venant des régions du Québec en leur donnant les moyens de s’arrimer à la Stratégie nationale.

Évaluation stratégique des plans, politiques et programmes

Le développement durable doit se concevoir le plus en amont possible d’une intervention. On y arrive par des pratiques systématiques d’évaluation stratégique à travers une grille de développement durable qui encadre les paramètres d’action, postule des impacts et prévoit des mesures pour arbitrer les conflits et maximiser les retombées pour le plus grand nombre. Cette grille permet aussi de trouver des indicateurs de performance pertinents et d’identifier les facteurs clés du succès ou de l’échec d’un projet, d’un plan d’une politique ou d’un programme. Le Gouvernement du Canada tente de se doter une telle grille 17 pour laquelle il a sollicité la collaboration de la Chaire en Éco-Conseil en 2003.

RECOMMANDATION #6

Que le Gouvernement du Québec se dote d’une grille de développement durable connue du public grâce à laquelle il peut procéder à l’évaluation stratégique des projets, plans, politiques et programmes de tous les ministères.

17 Villeneuve C., (Dir.) Grille de développement durable des collectivités (rapport final), Chaire en Éco- Conseil, UQAC,, 20 février 2004.10 pages. Villeneuve, C. (Dir.) Guide de l’utilisateur de la grille pour le développement durable des collectivités, Rapport final, Chaire Éco-Conseil, UQAC, 15 mars 2004, 53 pages.

Formation de la fonction publique

De nombreux exemples récents de résistance du public à des projets qui apparaissaient pourtant justifiés au Gouvernement nous montrent que dans le domaine du développement durable l’improvisation n’est pas le meilleur gage de succès. Malheureusement, tant dans la fonction publique que dans la société en général, il existe peu de professionnels formés à la mise en œuvre du développement durable. Si le Gouvernement tient au succès de son plan de développement durable, il devra sans doute donner accès à des formations à divers niveaux pour ses employés et mandataires. En effet, il ne suffit pas de prétendre que l’on fait dorénavant du développement durable pour que cela se produise. Il faut au minimum maîtriser le concept et le vocabulaire, accepter de travailler avec d’autres intervenants de disciplines différentes et de poursuivre des objectifs déclinés sur plusieurs registres, compétences qui ne sont actuellement pas demandées d’office à ceux et celles à qui on demandera d’appliquer le Plan gouvernemental. La professionnalisation du développement durable (voir annexe 3) demande des compétences transversales qui devraient être en demande dans les descriptions de tâche des nouveaux employés de la fonction publique dans chaque ministère.

RECOMMANDATION #7

Que le Gouvernement du Québec se dote d’un plan de formation de ses employés actuels au développement durable et tienne compte des compétences nécessaires à la mise en œuvre du développement durable dans le recrutement de la fonction publique au cours des prochaines années de manière à disposer d’une fonction publique plus efficace dans ce domaine.

Hiérarchie des principes du développement durable

Nous reconnaissons l'intention du gouvernement d'établir des principes clairs de développement durable. Il est nécessaire d'établir des principes clairs, puisque de ces principes découle toute la stratégie et la mise en œuvre des actions relatives au développement durable. Cependant nous comprenons mal que le Gouvernement ait choisi 14 principes inspirés des 27 principes d’Agenda 21 sans les hiérarchiser. Cette façon de faire laisse des vides dans le Plan de développement

durable et évacue certaines préoccupations importantes inhérentes au développement durable. Par exemple, on mentionne au même niveau le principe de précaution, qui est un principe d’ordre éthique avec le principe de prévention qui est opérationnel. Quant au principe pollueur payeur qui se situe en aval et dont l’application a rarement été couronnée de succès ailleurs dans le monde à tel point qu’on lui préfère l’accompagnement des industriels dans des stratégies basées sur le partage d’informations et l’amélioration continue.

De plus, certains principes retenus par le Gouvernement correspondraient plutôt à des objectifs. Par exemple la préservation de la biodiversité (principe 10) et le respect de la capacité de support des écosystèmes (principe 11) sont à notre avis des objectifs qui découlent du principe 3 (protection de l’environnement). Il y aurait donc lieu d’établir des principes généraux auxquels se réfèrent les principes mentionnés dans l’avant-projet de loi.

Par exemple, la Chaire en Éco-Conseil, dans sa grille de développement durable reconnaît quatre principes qui permettent de fixer des lignes directrices et des critères de développement durable.

1. Rechercher l’équité entre les personnes, les communautés, les peuples et les générations

2. Maintenir les systèmes qui entretiennent la vie

3. Répondre aux besoins matériels du plus grand nombre d'individus possible

4. Assurer à chaque être humain une vie saine et fournir des conditions qui permettront l'atteinte d'un sentiment d'harmonie personnel et une capacité de prendre en mains son devenir

Chacun de ces principes oriente l’analyse d’un des pôles du développement durable. Pour sa part The Natural Step™, dont est issue la démarche suédoise reconnaît aussi quatre principes qui ont été établis par consensus et qui structurent les grilles d’analyse de cette approche.

1- Pas d ’augmentation des produits extraits de la lithosphère 2- Pas d ’augmentation des produits de synthèse 3- Pas de surexploitation des ressources renouvelables 4- Usage efficient des ressources pour la satisfaction des besoins humains 18

18 Robèrt, op.cit, page traduction de Claude Villeneuve

Il conviendrait que le Gouvernement fasse l’exercice de déterminer moins de principes pour orienter son Plan de développement durable et qu’il fasse un consensus le plus large possible sur ceux-ci de manière à construire par la suite une hiérarchie d’objectifs et déterminer des indicateurs pertinents.

Par ailleurs, le Gouvernement a écarté des principes de développement durable qui nous apparaissent très importants pour la mise en œuvre du développement durable au Québec.

Principes absents

Le principe de subsidiarité est absent. Il implique que les pouvoirs sont délégués au niveau le plus pertinent pour l’efficacité de l’action. Il faut donc que toute responsabilité soit confiée au niveau le plus apte à en apprécier les impacts et les enjeux locaux, le pouvoir devant être délégué de la base vers le sommet et non le contraire. Il s’agit donc d’élargir le cadre envisagé par l’Administration afin qu’elle tienne compte des spécificités régionales et qu’elle décentralise les pouvoirs nécessaires à leur développement. Par exemple, la revendication de la Conférence régionale des élus (CRÉ) du Saguenay lors des audiences de la commission Coulombe à l’effet de rapatrier sur une base régionale la gestion de la ressource forestière pourrait s’appuyer sur le principe de subsidiarité.

Le principe du maximin est aussi manquant. Ce principe défini par John Rawls 19 garantit aux groupes les moins fortunés des générations futures des niveaux de consommation au moins aussi élevés que ceux des groupes les moins fortunés de la génération actuelle. Le critère du maximin autorise l’inégalité de consommation entre les individus (ou entre les générations) à condition seulement qu’elle améliore la position des plus pauvres. Ce principe permet d’inclure les entreprises d’économie sociale dans une stratégie de développement durable.

Il est curieux de constater que, s’étant inspiré des 27 principes de Rio, le Gouvernement n’ait pas cru bon de reprendre le principe 22 soulignant l’importance de l’intégration spécifique des communautés autochtones pour la réalisation du plan de développement durable. Dans la formation des éco-conseillers à l’Université du Québec à Chicoutimi et dans la grille de développement durable de la Chaire en Éco-Conseil, les aspects autochtones sont toujours considérés.

RECOMMANDATION #8

Que le Gouvernement du Québec élargisse sa vision du développement durable et obtienne un consensus sur un nombre restreint de principes qui permettent de se doter d’objectifs interpellant tous les intervenants. Qu’il se dote d’un mécanisme pour hiérarchiser les objectifs en donnant priorité à ceux qui s’appliquent en amont plutôt qu’en aval.

Financement

Le gouvernement démontre l'importance de cette démarche en proposant un mécanisme de financement de la mise en œuvre d'initiatives de développement durable. Nous mesurons en grande partie l'importance accordée à la réussite d'un engagement gouvernemental par la hauteur des budgets attribués à cet engagement. Cependant, le Plan de développement durable est laconique à cet effet en déclarant que « les ministères et organismes participeront au Plan de développement durable du Québec en fonction de leur capacité financière 20 ». Cela suppose que les budgets seront réaffectés à partir des ministères et des budgets actuels du Gouvernement. Toutefois, l’avant projet de loi prévoit la création d’un « Fonds vert » indépendant du Fonds consolidé du Québec et géré par le ministre de l’environnement pour financer des actions de développement durable. Ce fonds nous apparaît inapproprié tant dans sa structure que dans son mode de financement et constitue un précédent qui risque de desservir le développement durable plutôt que de le supporter. Nommer un fonds pour le développement durable « Fonds vert » est encore une des évidences qui montre que le Gouvernement confond environnement et développement durable.

Pour coordonner un tel changement dans une administration gouvernementale, il sera nécessaire d’injecter des sommes substantielles. Il nous est difficile de penser que les modes de financement (Art. 15.3) prévus dans l’avant-projet de loi peuvent générer suffisamment de fonds. De nombreuses difficultés sont à prévoir pour chacune des formes de financement. Par exemple, quelle proportion des fonds pourrait être escomptée des « dons, les legs et autres contributions

versés pour la réalisation des objets du fonds 21 » ? L’histoire ne recèle pas à notre connaissance de beaucoup d’exemples de ce type de générosité de la part des citoyens fortunés envers l’État! Par ailleurs, « les sommes versées par un ministre sur les crédits alloués à cette fin par le Parlement 22 » semblent aussi une formule peu crédible. Si de tels fonds existent, pourquoi ne sont-ils pas accordés directement par le Parlement au Ministère de l’Environnement plutôt que par un autre ministre? Imagine-t-on que des surplus budgétaires importants sont à venir dans un horizon prévisible? Ce ne sont pas les indications que le Gouvernement nous laisse entrevoir ces jours-ci. Quant aux « frais ou sommes perçus par le Ministre de l’environnement pour l’indemniser des dépenses etc. 23 », cela ne devrait pas être une source nette de financement du Fonds vert car le ministre devra au préalable prélever le montant des dépenses affectées à ces inspections et contrôles ou les financer à même le Fonds vert.

Sans des investissements significatifs dédiés à favoriser et accompagner le changement, le Plan de développement durable constituera un formidable coup d’épée dans l’eau et, si formidable soit-il, il sera inefficace.

Limiter seulement aux municipalités et aux organismes oeuvrant exclusivement en environnement l’application d’initiatives propre à un processus de développement durable nous apparaît discutable. Cela résulte malheureusement trop souvent en des projets qui ne prennent pas en compte tous les pôles du développement durable.

Une telle limitation contraste avec un fond à plus large spectre tel que le Fond d’action québécois en développement durable (FAQDD) qui a, entre autres, soutenu la mise en place du programme de deuxième cycle en Éco-Conseil à l’UQAC 24 . À son origine, le FAQDD pouvait aider non seulement les organismes oeuvrant en environnement et les municipalités, mais aussi des entreprises, des groupes d’économie sociale et des institutions d’enseignement. Cela a permis plusieurs initiatives intéressantes, bien que le FAQDD ait manqué au point de départ d’une mission claire et d’une grille d’analyse et de suivi lui permettant d’évaluer sa performance. Avec l’aide de la Chaire en Éco-conseil, le FAQDD est actuellement à réorienter son action.

21 Avant projet de loi sur le développement durable, article 15.3

22 Ibid.

23 Ibid.

24 Source : www.faqdd.qc.ca/telechargements/projets_finances_faqdd_030931.pdf

D’ailleurs cet exemple soulève la question du dédoublement du fond vert avec celui du FAQDD. Pourquoi ne pas tout simplement verser de façon récurrente des fonds au FAQDD au lieu de créer le Fonds Vert? Le FAQDD possède déjà sa propre structure administrative avec une expertise d’analyse éprouvée qui étend son action à des organismes faisant tout autant la promotion de l’environnement que du développement durable. Il est de plus politiquement indépendant. Il serait possible d’aider ce fonds à accroître son action en élargissant son conseil d’administration et en sécurisant son financement, ce qui permettrait d’éviter de dupliquer les intervenants dans ce domaine.

Enfin, l’article 15.11 nous apparaît curieux car la notion d’insuffisance du Fonds consolidé du revenu du gouvernement est selon un avis juridique obtenu par la Chaire une impossibilité. L’avis de maître Vincent Jacob est déposé en annexe 5. L’éducation relative à l’environnement est une condition pour accéder à un développement durable, comme l’ont montré de nombreux travaux 25 à l’échelle internationale. D’ailleurs, l’UNESCO a décrété 2005-2015 la décennie de l’éducation pour le développement durable. En conséquence, il serait approprié pour le Gouvernement de profiter de cette décennie pour dédier un fonds à l’éducation relative à l’environnement pour le développement durable. Ce fonds, sous la responsabilité du Ministre de l’Environnement serait une contribution au développement durable et permettrait au FAQDD de financer d’autres types d’initiatives.

RECOMMANDATION #9 Que le Gouvernement du Québec s’il désire créer un fonds attribué au Ministre de l’environnement destine celui-ci à l’éducation relative à l’environnement pour le développement durable et confirme la mission et le financement récurrent du FAQDD pour les années à venir.

25 -Voir Villeneuve, C., 1998, Qui a peur de l’An 2000? Guide d’éducation relative à l’environnement pour le développement durable,.UNESCO et Éditions Multimondes, 305 pages

Droit à un environnement sain

L’avant projet de loi propose d’intégrer le droit à un environnement sain dans la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. L’article 46,1 devenant : « Toute personne a droit, dans la mesure et suivant les normes prévues par la loi, de vivre dans un environnement sain et respectueux de la biodiversité 26 ».

Rappelons qu’une notion aussi difficile à définir qu'un environnement sain pose d’abord un problème juridique. En effet, un environnement est considéré sain par qui et pour quelles raisons? À quelle échéance? En comparaison avec quel autre type d’environnement? Autant de points de vue sur la notion d'environnement sain et par extension, autant de droits. 27 Le fait d’ajouter une précision « et respectueux de la biodiversité » ne simplifie pas la chose! En effet, supposons un cas tout à fait plausible. Au Québec, on recense 52 espèces d’insectes piqueurs 28 . Ceux-ci sont une part importante de la biodiversité. Or, certains de ces insectes sont vecteurs d’arbovirus, comme le virus du Nil occidental, ce qui incite de plus en plus à vaporiser des larvicides autour des zones habitées. Peut-on imaginer que ce genre d’intervention, qui vise un environnement sain, se fasse au détriment de la biodiversité?

Cette difficulté se double du fait que la Charte québécoise des droits est subordonnée à la Charte canadienne des droits qui ne comporte pas un tel droit. Ainsi, si on devait en venir à un litige concernant ce droit, il ne serait possiblement pas reconnu par la Cour suprême.

Enfin, si on devait essayer d’appliquer ce droit, comment pourrait-on départager la responsabilité? Comment régler les litiges lorsqu’un polluant avéré peut provenir de plusieurs sources? Si des polluants ont aussi une origine naturelle comme les HAP, les dioxines et les furannes, comment une cour pourra-t-elle incriminer un émetteur industriel? Si plusieurs émetteurs avérés se trouvent dans une même région, à qui devrait-on attribuer la faute prépondérante? Au plus ancien qui a historiquement émis plus et exposé plus de gens ou au plus

26 Avant projet de loi sur le développement durable, article 18

27 L’actuel litige sur la circulation des de motoneiges est représentatif de la perception variable d’un environnement sain.

28 Bourassa, J.P., Le moustique par solidarité écologique, Boréal, 2000

récent

supplémentaire?

les

dont

émissions,

même

en

se

maintenant

sous

les

normes

ajoutent

un

risque

Ces questions risquent de ne jamais trouver de réponse si elles ne sont pas éclairées par une connaissance suffisante dont nous ne disposons pas à l’heure actuelle et le risque est grand que ce droit ne soit pas applicable dans les faits. Si par ailleurs on tentait d’appliquer ce droit, il faudrait vraisemblablement des décennies avant qu’une jurisprudence suffisante n’en balise la portée.

RECOMMANDAITON #10

Que le Gouvernement du Québec n’inclue pas dans la Charte des droits un droit inapplicable tel que le droit à un environnement sain.

Remise en question de la croissance de consommation.

Comme nous l’avons cité en introduction, le concept de développement durable vient surtout du rejet du modèle de développement à ce jour dans lequel croissance de consommation et développement sont synonymes. Cette adéquation génère des injustices et des inégalités sociales et géopolitiques flagrantes.

Le Plan de développement durable du gouvernement est ambivalent à cet égard car, bien que le principe 12 laisse entendre que l’évolution des modes de production et de consommation devrait réduire au minimum leurs impacts défavorables, la croissance soutenue de la consommation n’est pas remise en question. On en fait, au contraire, la promotion en voulant orienter la mise en oeuvre de sa stratégie dans les tendances économiques 29 . Or, l’évolution économique actuelle ne réussit pas et de loin à réduire les disparités entre les riches et les pauvres et ne nous semble pas non plus inciter à la consommation responsable. Ce sont là des éléments tout à fait contraires à la finalité sociale du développement durable. Faut-il comprendre que le Gouvernement souhaite que le Québec continue sa « croissance » en faisant plus de la même chose? Le développement durable ne va pas à l’encontre de la création de richesse, bien entendu, mais il subordonne celle-ci à un moindre impact sur l’environnement et à une répartition plus équitable des bienfaits de cette richesse. Ainsi, il nous porte à dématérialiser la consommation, à rechercher l’efficacité dans la

production, à gérer le cycle de vie des produits et services pour en réduire les effets environnementaux et sociaux, à consommer de l’information et de la culture plutôt que des biens matériels et à investir plutôt que de s’endetter. Un article 30 du professeur Francesco di Castri en annexe 6 donne des pistes pour appliquer le développement durable dans la société de l’information. Pour l’orientation d’une politique gouvernementale il s’agit d’une approche beaucoup plus concrète et à notre sens porteuse de retombées tangibles, y compris sur le plan économique que celle qui semble guider le Plan de développement durable. Le professeur di Castri a d’ailleurs appliqué ses théories avec succès un peu partout dans le monde auprès de populations beaucoup plus mal développées que celle du Québec.

RECOMMANDATION #11

Que le Gouvernement du Québec oriente clairement son Plan de développement durable comme une stratégie pour s’adapter à la société de l’information et qu’il favorise la mise en place d’outils favorisant la production et la consommation responsables comme la gestion de cycle de vie, les politiques d’achat gouvernementaux durables, les éco-labels et les instruments de fiscalité intégrant la notion de responsabilité du consommateur.

Échéancier

Le développement durable est un projet d’envergure générationnelle qui engage non pas un Gouvernement élu, mais l’ensemble des Gouvernements qui se succéderont dans le futur. En ce sens, l’adoption d’un éventuel projet de loi sur le développement durable devrait faire l’objet d’un vote unanime de l’Assemblée nationale, tout comme la nomination du Commissaire au développement durable dont le mandat ne peut s’entacher de considérations partisanes. Peu importe que le temps qui sera mis à obtenir ce consensus dépasse une échéance électorale, le résultat doit faire l’objet du consensus le plus large si on veut qu’il soit porté dans la durée.

29 Plan de développement durable du Québec, document de consultation, chapitre 2, page 13

30 di Castri, F. 2003, « Le développement durable dans la société de l’information », Liaison Énergie- Francophonie, numéro 61,p.20-29

RECOMMANDATION #12

Que le Gouvernement du Québec fasse de l’adoption du projet de loi sur le développement durable l’objet d’un vote unanime à l’Assemblée nationale et que la nomination du Commissaire au développement durable relève également de celle-ci.

Conclusion

Le développement durable dans la conception de l’avant projet de loi est identifié à l’environnement. Cette association découle de revendications historiques du milieu environnemental pour une économie moins dévastatrice des écosystèmes et accessoirement des cultures autochtones. À notre avis, le développement durable doit être vu comme un cadre d’analyse orienté vers l’action ce qui implique de :

travailler en amont des prises de décision;

construire à partir d’une vision large et multidisciplinaire;

prendre en compte les besoins divers d’un ensemble d’acteurs;

élaborer une démarche d’adaptation et d’amélioration continue;

favoriser une diffusion large et décentralisée de l’information.

Le mandat de mettre en œuvre un plan de développement durable ne peut être confié à un ministère sectoriel. Ses incursions dans les autres dimensions du développement durable seront considérées par les autres ministères et organismes gouvernementaux comme des extensions de juridiction. Il est donc peu probable qu’elles seront efficaces.

Nous croyons que la volonté d’atteindre un objectif commun sans outil permanent d’arbitrage, de discussion et de consultation des parties relève d’une vision utopique du développement durable. Ce n’est pas parce que les sphères environnementale, économique et sociale sont superposées que cela va se produire. La réalité est dynamique et suppose des mécanismes d’adaptation et de règlement de conflits, absents dans l’avant-projet de loi.

Il convient donc que le Gouvernement du Québec se dote de compétences à l’interne pour mieux orienter son action vers un développement durable et qu’il révise son Plan de manière à renforcer le rôle sectoriel du ministère de l’environnement mais en créant une responsabilité au plus haut niveau pour le développement durable dotée de répondants formés au développement durable dans chacun des ministères sectoriels.

Le Gouvernement du Québec ne peut faire seul le développement durable. Il doit se servir de ses compétences pour :

fixer des règles favorables à son émergence par son pouvoir législatif;

contrôler sa mise en œuvre en suivant des indicateurs pertinents et en intervenant pour régler les litiges;

se comporter de manière exemplaire dans l’intégration de ses principes;

contribuer à répartir équitablement les richesses qui en résulteront.

C’est à notre avis en ce sens que devrait être formulé un éventuel projet de loi encadrant le développement durable. Cette démarche ne sera un succès que si le Gouvernement s’applique auparavant à diffuser largement de l’information sur la notion de développement durable et ses corollaires et qu’il s’assure du consensus de la société québécoise dans son ensemble pour sa mise en œuvre.

Comment la Chaire peut-elle agir avec le Gouvernement du Québec?

Dans la mesure de ses modestes moyens, la Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil peut être un acteur efficace dans la mise en œuvre d’un Plan de développement durable gouvernemental. Ses actions peuvent se décliner en trois volets : formation, intervention, développement de savoirs.

Formation

Encadrer des stagiaires et éco-conseillers travaillant au gouvernement du Québec

Le cursus du diplôme d’études supérieures spécialisées en Éco-Conseil de l’UQAC nécessite que les étudiants complètent un stage rémunéré en entreprise, dans la collectivité ou au gouvernement. L’encadrement récurrent de stagiaires dans les ministères afin d’aider à la mise en œuvre de la stratégie de développement durable serait une avenue intéressante pour associer l’UQAC de façon continue dans la démarche gouvernementale tout en appliquant, dans une certaine mesure, le principe d’équité intergénérationnelle au renouvellement de la fonction publique;

Les éco-conseillers diplômés de l’UQAC sont précisément outillés pour travailler au sein d’équipes multidisciplinaires afin d’orienter les décisions pour qu’elles tiennent compte des principes du développement durable. Ils sont formés à travailler en réseau et à appliquer des grilles de développement durable. Ils pourraient par exemple être des contributeurs de premier plan au comité interministériel de développement durable (CIDD) en matière de prospective des plans politiques et des projets et également pour l’élaboration des indicateurs. Les éco-conseillers en poste maintiennent leurs liens avec la Chaire et y trouvent conseil et suivi professionnel, où qu’ils se trouvent. Ils ont aussi accès au réseau international des éco-conseillers.

Formation continue des employés du Gouvernement

La Chaire en Éco-Conseil avec la collaboration du service d’éducation continue de l’UQAC peut organiser des formations sur mesure pour des employés du gouvernement du Québec comme elle l’a fait pour les employés du FAQDD.

Intervention

Développement de matériel didactique

La Chaire en Éco-Conseil a la capacité de développer pour plusieurs publics du matériel didactique sur le développement durable comme elle l’a fait pour le projet d’éco-citoyenneté de la CRÉ de Laval.

Diffusion d’information grand public

Chaque promotion d’éco-conseillers doit réaliser des capsules d’information grand public sur le développement durable comme les 95 Capsules Éco-Conseil qui ont été diffusées de 2002 à 2004 sur le réseau national français de Radio Canada 31 . Ces capsules ont été utilisées par d’autres organisations dont le Ministère de l’Environnement du Québec et la MRC Lajemmerais.

Aider le gouvernement à se doter d’une grille de développement durable

La Chaire de recherche et d’intervention en Éco-conseil a déjà élaboré une série d’indicateurs et de grilles d’analyse de projets en fonction du développement durable avec différents partenaires:

o

Environnement Canada (EC)

o

Institut de l’Énergie et de l’Environnement de la Francophonie (IEPF)

o

Groupe interministériel fédéral régional en développement durable (GIFDD)

31 Ces capsules sont disponibles sur le site www.radio-Canada.ca/eco

Recherche

Répondre à des besoins de recherche spécifiques dans le domaine de l’Éco-conseil

La Chaire et ses professionnels travaillent de concert avec diverses organisations comme les MRC du Lac Saint-Jean et des entreprises comme Hydro-Québec, Alcoa métal primaire, Récupère-Sol inc. et Corneau et Cantin inc. pour répondre à des questions qui relèvent de ses compétences. Le Gouvernement du Québec pourrait utiliser cette expertise pour répondre à des questions qui intéressent la mise en œuvre du développement durable au sein de ses services.

Tous les travaux effectués par la Chaire doivent avoir des retombées pour l’enseignement et contribuent ainsi à la valeur ajoutée de la formation dispensée aux éco-conseillers.

Médiagraphie

Bourassa, J.P., 2000, Le moustique par solidarité écologique, Les Éditions du Boréal,

Brodhag, C. Breuil, F., B.,Grondran, N.,Ossama F., 2004, Le dictionnaire du développement durable, Les Éditions Mutlimondes, 273 p.

Brundtland, H G., 1987, Notre avenir à tous, Rapport présenté à la commission mondiale sur l’environnement et le développement, Organisation des Nations Unies, 318 p.

Di Castri, F. 2003, « Le développement durable dans la société de l’information », Liaison Énergie-Francophonie, numéro 61,p.20-29

Huybens, N. et Villeneuve, C., 2004, La professionnalisation du développement durable : au-delà du clivage ou de la réconciliation écologie-économie, VertigO-La revue des sciences de l’environnement

Robèrt K-H., 2002, The Natural Step story, seeding a quiet revolution, New Society Publishers

Sachs. I. 1991, L’écodéveloppement, Éditions Syros

Villeneuve, C., 1998, Qui a peur de l’An 2000? Guide d’éducation relative à l’environnement pour le développement durable, UNESCO et Éditions Multimondes, 305 pages

Villeneuve C., (Dir.) Grille de développement durable des collectivités (rapport final), Chaire en Éco-Conseil, UQAC,, 20 février 2004.10 pages.

Villeneuve, C. (Dir.) Guide de l’utilisateur de la grille pour le développement durable des collectivités, Rapport final, Chaire Éco-Conseil, UQAC, 15 mars 2004, 53 pages

Villeneuve C., et Huybens N., 2002, Les éco-conseillers promoteurs et acteurs du développement durable, VertigO- La revue en science de l’environnement, Vol 3, No 3, p. 1-8

Avant-projet

Projets/04-fAVPL.htm

de

loi

sur

le

développement

durable:

www.assnat.qc.ca/fra/37legislature1/av-

L’aménagement durable des forêts d’épinettes noires du centre du Québec; un défi que les chercheurs sont prêts à relever; mémoire présentée par le Laboratoire d’écologie et de physiologie

www.commission-

végétale

foret.qc.ca/memoires/doc_135_02_Labeco.pdf

UQAC

à

la

commission

Coulombe

sur

la

forêt

mai

2004;

L’UQAC, une université performante et singulière, mémoire présenté à la commission parlementaire sur la qualité, l’accessibilité et le financement des université; février 2004;

www.uquebec.ca/bp/actualite/0402_26A/0402-26a01.shtml

http://www.faqdd.qc.ca/

http://www.unesco.org/

http://www.uqac.ca/recherche

http://dsf.uqac.ca/eco-conseil

http://www.journaldelenvironnement.net/

http://www.mderr.gouv.qc.ca/publications

http://www.belspo.be/frdocfdd/fr/conseil/loidd.html

http://www.oecd.org/

www.radio-Canada.ca/eco

Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi

Mémoire présenté à la consultation publique sur l’avant-projet de loi sur le développement durable

Auteurs :

Jacques Blanchet Kouraichi Said-Hassani Claude Villeneuve Jean-Robert Wells

Collaboration

Nicole Huybens

15 février 2005

Blanchet Kouraichi Said-Hassani Claude Villeneuve Jean-Robert Wells Collaboration Nicole Huybens 15 février 2005

Consultation publique sur l’avant-projet de loi sur le développement durable Mémoire de la Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil, UQAC

Annexe 1-

Rapport de l’unité de recherche

Unités de recherche accréditées Suivi annuel des activités de recherche

Unité de recherche : Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil Nom du directeur : M. Claude Villeneuve Année financière : 2003-2004

Faits marquants (du 01 juin au 31 mai)

Créée en novembre 2003, la Chaire en Éco-Conseil a démarré ses activités avec deux contrats d’Environnement Canada. Le premier visait à analyser la manière dont ce ministère s’acquitte de sa mission de développement durable dans la région du Québec. Le second a permis de développer une grille d’analyse de projets de développement durable applicable pour la conception et l’analyse de projets soumis aux ministères membres du Groupe interministériel fédéral de développement durable.

Par ailleurs, en collaboration avec Tourisme Québec, la chaire a participé au développement de la nouvelle politique de tourisme et au Forum de l’industrie touristique. La chaire a aussi été consultée par le Ministère de la Santé du Québec dans le cadre de sa réflexion sur l’importance du développement durable dans ce secteur.

En février 2004, la Chaire a organisé, en collaboration avec Radio Canada, le consulat de France, le magazine Québec Science et le Consortium de recherches sur la forêt boréale commerciale un Bar des sciences intitulé « Forêt boréale : code rouge ». Cette activité a été un succès et a fait l’objet d’une émission d’une heure à l’émission « Les années lumière » sur le réseau national de Radio Canada le 11 avril 2004.

Le 25 février 2004, la chaire a présenté la première conférence des « Rencontres di Castri » où le professeur Francesco di Castri a présenté une conférence intitulée « L’histoire et les limites des théories déterministes en écologie, conséquences pour la conservation des espèces et des écosystèmes».

La chaire a produit un guide pédagogique pour l’enseignement du développement durable pour la CRÉ de Laval ainsi qu’un travail de recherche sur l’utilisation de l’hexazinone dans la culture des bleuets pour les 3 MRC du Lac Saint-Jean.

Enfin, la Chaire a réalisé un contrat de recherche sur le développement d’une batterie d’indicateurs de développement durable pour les pays de la Francophonie en vue du sommet des chefs d’État qui s’est tenu au Burkina Faso en novembre 2004 et a présenté celui-ci en juin dernier au Colloque scientifique international francophone sur le développement durable au même endroit.

2

Consultation publique sur l’avant-projet de loi sur le développement durable Mémoire de la Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil, UQAC

Activités de recherche (du 01 juin au 31 mai)

Actuellement, la Chaire analyse les données du suivi des 7 premières années d’opération de Récupère-Sol Inc. Inc. et participe à une médiation pour la MRC Maria Chapdelaine. Elle accompagne aussi le FAQDD dans l’évaluation de ses trois premières années d’activité et la réorientation de son programme. Enfin, la Chaire réalise un contrat d’évaluation pour l’opération Libellule d’Alcoa première fusion. Cette évaluation vise à déterminer les conditions pour étendre l’expérience conduite par une éco-conseillère en 2003-2004 à l’Aluminerie de Deschambault dans d’autres alumineries du groupe.

Ces activités de consultation ont permis de dégager des fonds propres qui s’ajoutent aux dons de ses partenaires. Grâce à un financement de ses quatre partenaires fondateurs, Recyc-Québec (25 K$\an pour 2003-2004 et 2005) Desjardins (25K$/an pour 2004-2005 et 2006), le fonds Environnemental AES (50K$ en 2004) et Éco-Peinture (10K$/an pour 2004-2005 et 2006) auquel s’est joint Récupère-Sol (25K$/an + 25K$/an de contrats garantis pour 2004,2005 et 2006), la chaire dispose de modestes moyens pour développer des projets de recherche et d’intervention dont les deux premiers sont présentement en cours de financement et en recherche de partenaires. ACFAS 00 vise à faire du congrès annuel de l’Association francophone pour le savoir le premier événement zéro déchets et carbo-neutre de l’histoire de cette vénérable institution à l’occasion de son passage à l’UQAC en mai prochain. La chaire réalisera l’implantation d’un plan général de gestion des matières résiduelles pour l’université, développera le cahier des charges et réalisera l’événement de manière à ce que toutes les universités qui recevront par la suite l’événement puissent aspirer au même résultat. Le Fonds environnemental AES a offert une contribution de 10K$ pour la réalisation de ce projet. D’autres contributions sont attendues dans les semaines à venir.

Le projet Corneau et Cantin vise à explorer par l’analyse de cycle de vie les produits agro- alimentaires, déterminer les meilleures options de gestion des matières résiduelles dans une épicerie et étudier les facteurs motivant la participation de clients à la réduction des matières résiduelles à partir de leur épicerie. Les réductions des matières résiduelles et des émissions de gaz à effet de serre réalisées au cours de l’expérience seront comptabilisées et les méthodes et résultats diffusés largement.

La Chaire prépare un colloque international qui se tiendra dans le cadre du 73 ème congrès de l’ACFAS à Chicoutimi en mai 2005. Ce colloque portera sur le Conseil en environnement pour le développement durable et fera appel à des conférenciers prestigieux intéressés au développement durable. De plus, la Chaire sera partenaire dans l’organisation de 5 colloques durant la semaine de l’ACFAS : un sur l’éducation relative à l’environnement avec l’AQPERE, un sur l’acceptabilité sociale des coupes forestières avec le Consortium de recherches sur la forêt boréale commerciale de l’UQAC, un sur les analyses de cycle de vie avec le CIRAIG, un colloque atelier sur les aires protégées avec le CCBB et un colloque sur les impacts écologiques des changements climatiques dans le milieu boréal avec le consortium OURANOS.

Ressources humaines (du 01 juin au 31 mai)

Professeur-chercheur : 1 Professeure-chercheure invitée : 1 Professionnels et assistants de recherche : 10 Étudiants gradués : 14

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Ressources financières (du 01 juin au 31 mai)

Subventions : 160 000 $ Contrats : 174 550 $ Total : 334 550 $

Production de recherche (du 01 juin au 31 mai)

Contributions à un ouvrage collectif : 1 Articles de revue avec comité de lecture : 5 Conférences avec arbitrage : 6 Conférences sans arbitrage : 2 Rapports de recherche : 7 Mémoires de DÉSS déposés : 15

Listes des publications et conférences mentionnées :

Publications :

Villeneuve, C. (2004)

Organisations et Territoires, vol. 13, no.2, pp. 63 à 69.

Saguenay 2025 : Les enjeux des changements climatiques, Revue

Villeneuve, C., (2004), Préface, Dictionnaire du développement durable, AFNOR, Éditions MultiMondes, Sainte-Foy.

Villeneuve, C., (sous la direction de ), Établissement d’indicateurs de développement durable dans les pays de la francophonie, Rapport final, Chaire en Éco-Conseil, UQAC, 17 septembre 2004, 62 p. + annexes.

Villeneuve C. (sous la direction de), Problématique de l’utilisation de l’hexazinone pour le développement durable de la culture du bleuet (Vaccinium sp.), Chaire en Éco-Conseil, UQAC, avril 2004. 32 pages + annexes

Villeneuve, C. et Huybens, N. (sous la direction de ), Guide pédagogique pour comprendre le développement durable, Chaire en Éco-Conseil, UQAC, avril 2004, 48 pages

Villeneuve C., Grille de développement durable des collectivités (rapport final), Chaire en Éco- Conseil, UQAC,, 20 février 2004.10 pages.

Villeneuve, C. Guide de l’utilisateur de la grille pour le développement durable des collectivités, Rapport final, Chaire Éco-Conseil, UQAC, 15 mars 2004, 53 pages.

Villeneuve, C. (sous la direction de) Fonctionnement du groupe interministériel fédéral régional en développement durable du Québec et mise en place d’indicateurs de performance, Rapport final, Chaire en Éco-Conseil, UQAC, 30 mars 2004, 73 p. + annexes.

Villeneuve, C. (sous la direction de), Forêt boréale : code rouge, Transcriptions du Bar des sciences Québec Science du 25 février 2004, Chaire Éco-Conseil, 19 pages plus cd audio.

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Villeneuve, C., (2004) La recherche pour le développement durable… À la recherche du développement durable ?, Revue Liaison Energie-Francophonie, IEPF, no. 61, 4 e trimestre 2003,

pp.14-19.

Villeneuve, C. (2004) Canadian Journal of Environmental Education, vol.9, spring 2004, p. 205- 206, (revue de livres)

Villeneuve, C. (2003). Le climat, un enjeu mondial, Revue Vecteur Environnement, 36 :2 :39-42 (sur invitation)

Villeneuve, C., (2003)La séquestration du carbone, perspectives pour le Québec, Mémoire présenté devant la commission parlementaire sur les transports et l’environnement (sur invitation) publié en ligne : http://www.menv.gouv.qc.ca/air/changement/kyoto/memoires/sequestration.pdf

Villeneuve, C. (2003). Les changements climatiques: si la tendance se maintient…, Les cahiers du 27 juin, vol.1, no.1, pp.49-53 (sur invitation).

Conférences :

Huybens N. (2003) Prise en compte d'une approche multidisciplinaire, multiacteur et multiculturelle dans le cadre d'une formation universitaire de deuxième cycle pour des professionnels du développement durable. In actes du colloque « environnement, culture et développement » 7 et 8 novembre 2003, Niort, France.

Villeneuve, C. (2004-05-06)

occasion pour le Québec? », Association des économistes québecois (ASDEQ), Québec

.

Villeneuve, C. (2004-04-07/08), Panéliste au colloque « Le devenir de Saguenay », Vision Saguenay 2025,

« Le dévelopement durable et les changements climatiques, une

Villeneuve, C. (2004-03-17/19), Participation à un séminaire scientifique international de l’IEPF,

Montréal.

Villeneuve, C. (2004-03-17) « Développement durable : l’urgence d’agir ? », Conférence d’ouverture, Salon des Technologies environnementales, Québec.

Villeneuve, C. (2004-03-17) « Défi des changements climatiques pour l’agriculture », Clubs Conseils agro-environnementaux du Québec, Québec.

Villeneuve, C. (2003-12-05) « Biotechnologies et développement durable, quelles pistes? », Congrès de l’Association des biologistes du Québec, Montréal.

Villeneuve, C. (2003-12-04) « Le développement durable et l’interdisciplinarité », Commission Canadienne de l’Unesco, .CSSNHS, Ottawa.

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Annexe 2-

Article : « Les éco-conseillers, acteurs et promoteurs du développement durable »

VertigO - La revue en sciences de l'environnement sur le WEB, Vol 3 No 3 , décembre 2002

LES ÉCO-CONSEILLERS, PROMOTEURS ET ACTEURS DU DÉVELOPPEMENT DURABLE

Par CLAUDE VILLENEUVE, NICOLE HUYBENS, - Professeurs, Département des sciences fondamentales de l'Université du Québec à Chicoutimi, Programme d'études supérieures spécialisées en éco-conseil, courriels: claude_villeneuve@uqac.ca ; nicole_huybens@uqac.ca

Sommaire

Initié au début des années 1980 en Allemagne, le métier d'éco-conseiller s'est surtout formalisé autour des instituts Eco-Conseil de Strasbourg en France et de Namur en Belgique qui ont formé jusqu'à présent plus de 700 diplômés titulaires de l'appellation. Les éco-conseillers sont des professionnels formés aux sciences de l'environnement, à la communication et à la gestion de projets. Leur pratique professionnelle se caractérise par la capacité à agir aux interfaces entre les disciplines, entre les acteurs de terrain et les détenteurs d'autorité ou de savoirs pour le développement durable. On les retrouve dans diverses institutions, entreprises, collectivités ou associations où leur rôle est ancré dans l'action. Ils accompagnent typiquement la gestion participative. Le développement durable étant un projet en devenir, un concept intégrateur et une recherche constante d'adaptation, la présence de tels professionnels est un atout pour les sociétés qui veulent se diriger vers cette voie.

Introduction

Cet article traite du métier d'éco-conseiller dans sa particularité essentielle : le rôle d'accompagnement des démarches participatives qu'il inclut. Ce rôle est particulièrement important dans le cadre d'agendas 21 locaux, mais aussi dans bien d'autres projets liés au développement durable et qui impliquent la participation des acteurs dans le processus de prise de décision.

L'article est divisé en 4 parties :

1. Les défis du développement durable : une discussion sur ce concept à la fois flou et pratique

2. Les particularités de cette fonction, différente de celle d'un conseiller en environnement

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3. La façon dont l'éco-conseiller se sert du développement durable dans sa formation et dans sa fonction

4. Les facettes de ce nouveau métier liées à la gestion participative. Nous examinerons successivement l'importance des relations humaines, le rôle d'interface, l'accompagnement de démarches participatives et la gestion des conflits.

1. Les défis du développement durable

Le concept développement durable s'est élaboré dans la foulée des grandes conférences internationales sur l'environnement (Vaillancourt, 1995 : Villeneuve, 1998a). Né d'un désir de conciliation entre la volonté des pays en voie de développement de s'industrialiser pour améliorer la qualité de vie de leurs habitants et de l'angoisse des pays industrialisés devant la dégradation de l'environnement, il s'est raffiné au cours des ans pour intégrer autour des années 1990, la composante sociale (Sadler,1990), l'équité et même la composante culturelle (IEPF, 2002). Concept flou (Odelman, 1995 : Revérêt, 2002), il a donné naissance à de très nombreuses définitions accommodant les uns et les autres qui vont du complémentaire au contradictoire (di Castri, 2002). Le développement durable est avant tout un projet, une volonté de durée compatible avec toutes sortes d'idéologies et d'activités humaines. Il devient donc un lieu de convergence où peuvent se négocier un ensemble de compromis entre des acteurs aux intérêts, aux perceptions, aux connaissances, aux méthodes et aux cultures différentes, rassemblés autour d'une même réalité : leur environnement biophysique.

Le développement durable présente au moins trois paradoxes (di Castri 2002) :

d'abord, sa popularité est toujours plus grande alors qu'il présente d'évidentes faiblesses conceptuelles et opérationnelles. Deuxièmement, la volonté affirmée de développement durable des états s'est traduite par un déploiement sans précédent de politiques, conventions et conférences internationales et nationales avec une très faible portée à l'échelle locale. Le troisième paradoxe tient au fait que malgré le pessimisme des constats, il existe sur le terrain un foisonnement d'expériences de développement durable conçues par des populations locales, souvent sans modèle préétabli. Ces exemples ne sont pas ou peu connus des gouvernements car ils sont hors normes et ne peuvent générer aucun crédit universitaire ou politique. Le congrès international Nikan tenu à Jonquière au Saguenay en 1997 était fort intéressant à cet égard (Villeneuve, 1998b).

À l'analyse, le développement durable doit être : 1) écologiquement viable, 2) économiquement efficace, 3) socialement acceptable, 4) fondé sur une éthique faisant place à l'équité intra et intergénérationnelle. Or cela implique des mécanismes de prise de décision plus transparents, fondés sur une présentation claire des enjeux et besoins justifiant un projet lié au développement durable ainsi qu'une participation de tous les publics.

Au-delà de la simple gestion des ressources naturelles (ou plutôt des appétits de ceux qui les convoitent), le développement durable s'ancre dans un paradigme où les humains peuvent maîtriser leur devenir tout en s'adaptant au changement qui est la norme dans un système dynamique. La durabilité ne représente donc pas une dimension statique, mais une capacité constamment renouvelée de trouver des marges de manœuvre pour continuer à satisfaire les besoins nouveaux d'une humanité qui passe de l'âge industriel à l'âge de l'information dans un processus de mondialisation toujours accéléré.

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" Ce sont les ressources humaines, leur autonomisation (empowerment) et l'innovation permanente, et non plus les ressources naturelles disponibles localement, qui constituent les forces déterminantes du développement actuel. C'est l'adaptation culturelle au changement ou pour mieux dire à des changements successifs, continuels et intrinsèquement imprévisibles, qui est à la base du développement durable. " (di Casri, 2002b) L'auteur met ainsi l'accent sur la nécessité d'ajouter aux trois critères habituellement associés au développement durable et à l'équité, celui de culture. Il n'existe pas de développement acceptable sans enracinement dans la culture de ceux qui en bénéficient. Résoudre des problèmes de développement, c'est résister à la tentation de faire le " bien absolu " sans les gens et leurs spécificités individuelles et culturelles. Cette dimension avait d'ailleurs déjà été identifiée (Sachs, 1992) mais le consensus des auteurs se fait de plus en plus clair au point qu'une des conclusions de la conférence de Dakar au printemps 2002 fut d'en faire un des piliers du développement durable (IEPF, 2002) et de soutenir cette idée lors du sommet de Johannesburg.

Ce point de vue sur le développement remet en question des approches trop universelles ou trop absolues. Il s'accommode très mal de solutions définitives et bonnes pour tout le monde basées seulement sur la science occidentale, les solutions techniques des pays développés ou encore sur un mode de pensée unique, qu'il soit libéral ou écologiste !

Ne pas suffisamment tenir compte de la diversité des cultures, même au nom d'un idéal aussi généreux que peut l'être le développement durable ne peut conduire qu'à des dérives totalitaires. Et même au nom de l'équité sociale, cela paraît inacceptable. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler l'effondrement des régimes communistes à la fin du vingtième siècle.

Reprenons les trois conditions gagnantes du développement durable décrites par di Castri 2002b) c'est-à-dire La diversification, la connectivité et l'autonomisation des ressources humaines. Ces trois éléments nous conduisent à postuler l'importance de personnes formées à l'accompagnement des communautés dans un processus de développement qui sera possiblement qualifié par les générations futures de développement durable. Ces personnes devront donc disposer de compétences et de moyens pour identifier des potentiels multiples dans l'utilisation des ressources naturelles et humaines. Elles auront la capacité et l'habitude de travailler en réseaux multidisciplinaires. Finalement elles seront des aides à la décision individuelle et collective dans ce processus de prise en charge qui consiste à être des acteurs de son propre développement.

Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991 affirme, dans le rapport mondial sur le développement humain (PNUD, 2OO2), qu'il est primordial de permettre aux personnes " d'acquérir les compétences et la confiance nécessaires pour bâtir un monde solide et prospère, vivant dans une diversité harmonieuse "

On doit être conscient de la diversité des relations que les humains, sur toute la planète, entretiennent avec l'économique, le social et l'environnemental au niveau local. C'est d'ailleurs un des éléments qui permet d'enraciner le développement durable dans ses valeurs de responsabilité collective, d'équité et de solidarité.

Dans ses applications de terrain, le développement durable est fait de solutions relatives, ancrées dans une histoire, des valeurs, une éthique, et il doit procéder de

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connaissances scientifiques intégrant l'incertitude liée à des connaissances parcellaires issues de disciplines diverses. Ce que di Castri appelle des " bricolages " dans un sens tout à fait noble (di Castri, 2002b).

La gouvernance participative est, par ailleurs, idéologiquement liée au développement durable (PNUD, 2OO2). Elle est aussi fondée sur l'efficience des décisions prises par les individus directement intéressés à leur mise en œuvre ou impliqués dans ses effets. " Un individu, défini comme origine de ses opinions, s'engagera plus fortement dans une conduite choisie qu'un individu dont les idées sont attribuées à des contingences extérieures " (Clémence, in Doise, 1993).

Dans un contexte de mondialisation des marchés, des entreprises, de l'information, mais aussi des décisions en matière d'environnement (par exemple, les conventions mondiales sur la biodiversité, la désertification ou les changements climatiques), l'approche participative, en redonnant du pouvoir à chacun, permet l'appropriation d'actions locales, insérées dans des cultures particulières.

La complexité inhérente à la mise en commun des points de vues de multiples acteurs autour d'un même problème appelle une approche transversale, respectueuse des cultures et des personnes, orientée vers la diversification, la connectivité et l'autonomisation. C'est dans ce contexte que les éco-conseillers, des généralistes formés à la communication et à la gestion de projets, travaillant en réseaux se présentent comme des promoteurs et des acteurs du développement durable. L'éco-conseiller exerce un métier dont l'objectif est de mettre en œuvre des projets à l'échelle locale, en favorisant un partage des représentations, des pouvoirs et des connaissances, en reconnaissant les limites des systèmes naturels à satisfaire aux besoins et aux désirs des humains, dans un contexte culturel et technologique donné.

2. Les particularités de l'éco-conseiller

Développé à l'origine en Allemagne, le métier d'éco-conseiller s'est orienté de diverses façons dans les pays européens en particulier chez les germanophones, en Scandinavie et en Angleterre (Winter, 1989). C'est toutefois avec la création en 1988 de l'Institut européen pour le conseil en environnement, ou Institut Eco-Conseil de Strasbourg, que l'on voit se formaliser la première tentative de définir les particularités de la formation des éco-conseillers en même temps que leur pratique professionnelle. Le programme de Strasbourg a donné naissance à celui de Namur en Belgique et plus récemment à celui de l'UQAC à Chicoutimi au Québec.

Comment distinguer l'éco-conseiller d'un autre conseiller en environnement ? D'abord, l'éco-conseiller peut provenir de tout horizon professionnel ou disciplinaire. Des sociologues, biologistes, journalistes, des ingénieurs, des agronomes ou des administrateurs ajoutent à leur formation initiale un diplôme comportant l'acquisition des compétences en sciences de l'environnement, bien sûr, mais aussi en éthique, en communication, en gestion de projets et d'équipes multidisciplinaires. À la différence des autres programmes qui forment plutôt des spécialistes en environnement, les formations Éco-conseil permettent d'acquérir en plus des compétences axées sur la mise en valeur des savoirs des autres.

La diversification passe d'abord par une habitude de la diversité, par l'acceptation des solutions alternatives et par la capacité à voir différemment les problèmes en

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prenant un certain recul. Ces aptitudes sont développées à travers les formations d'éco-conseillers en Europe comme au Québec.

Des deux côtés de l'Atlantique, le recrutement des étudiants favorise la diversité au niveau de l'âge, des expériences professionnelles et de la dispersion géographique à travers le monde. Au Québec une importance particulière est accordée aux étudiants issus de pays en voie de développement et le recrutement d'étudiants d'origine autochtone est aussi favorisé. Le dialogue avec les autochtones est une compétence particulière à la formation québécoise. Il ne saurait en effet y avoir une gestion appropriée de l'environnement et des ressources naturelles sans une compréhension mutuelle des besoins et des représentations de deux cultures qui cohabitent. À cet effet, une entente a été convenue dès la conception du programme avec le conseil des Montagnais du lac Saint-Jean qui collabore à la formation en fournissant des intervenants et des études de cas et qui siège au conseil de formation du programme. Au total, les étudiants reçoivent une trentaine d'heures de formation incluant des cours donnés par des formateurs Montagnais qui s'intègrent dans les modules " forêt " ou " énergie " ainsi qu'une formation sur le droit autochtone et sur le dialogue interculturel. Enfin, un stage résidentiel en forêt les initie aux représentations de l'environnement et des ressources développées par les sociétés autochtones du Québec.

La connectivité se traduit par l'aptitude à la communication, la capacité de travailler en réseaux et l'usage des technologies de l'information. L'éco-conseiller doit savoir travailler en équipes, faire confiance et gagner la confiance, échanger efficacement des informations pertinentes et utiliser son réseau pour résoudre des problèmes qui l'interpellent dans sa pratique professionnelle.

Les formations offertes aux éco-conseillers sont ancrées dans une pratique professionnelle et l'importance accordée aux cours de communication est très grande. En Europe, 1/3 des cours sont des cours de communication. Au Québec, et bien que le programme soit inséré dans un département de sciences fondamentales, 6 crédits sur 2O de formation à l'Université sont centrés sur des contenus exclusivement relatifs aux relations humaines. Les 10 autres crédits du DÉSS consacrés au stage professionnel sont aussi évalués avec une forte composante sur la façon dont les stagiaires ont pu faire appel à leur réseau au cours de leur mission professionnelle. Les deux programmes comportent des cours de communication interpersonnelle (comprendre, écouter, convaincre, faire des conférences…), des cours de psychosociologie des groupes restreints (résolution de problèmes et gestion des conflits dans les groupes) et de psychosociologie des organisations (management du changement dans les grands groupes), des cours sur le " changement de mentalité ", la motivation… Le programme comporte enfin des moments centrés sur la connaissance de soi, sur la gestion du stress et l'assertivité.

L'éco-conseiller a souvent été qualifié de "généraliste " ou d' "expert intégrateur"., Il n'est donc pas un spécialiste ou un expert au sens où l'on entend habituellement ces termes. Les spécialistes maîtrisent des informations très élaborées sur des sujets restreints. Les éco-conseillers, quant à eux, possèdent moins d'informations mais sur plus de sujets. Ils auront donc une vision globale et intégrée d'une problématique environnementale. Le développement durable est leur cadre de référence, bien plus qu'une science en particulier. L'intérêt de ces généralistes, c'est donc la lecture multidisciplinaire qu'ils peuvent apporter. Ce qui n'enlève rien à la nécessité des spécialistes : les nuances et le résultat des recherches qu'ils sont capables de fournir

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sont le matériau à partir duquel s'ancre la pratique de l'éco-conseiller. Celui-ci agit alors comme interface entre les spécialistes de plusieurs disciplines ou comme interface entre le spécialiste et le décideur ou le profane.

entre le spécialiste et le décideur ou le profane. Tableau 1. Comparaison des fonctions d' éco-conseiller

Tableau 1. Comparaison des fonctions d'éco-conseiller et de conseiller en environnement

Les éco-conseillers sont donc des généralistes aux ancrages disciplinaires multiples et de plus, ils sont centrés sur les relations humaines. Ils tentent de rendre les acteurs moins inégaux, de permettre l'émergence de solutions négociées et de favoriser un développement moins générateur de problèmes et de disparités.

Les éco-conseillers informent, forment, sensibilisent selon les organisations et le contexte, ils négocient, jouent un rôle de médiateur. Le plus souvent, ils ont un rôle d'aide à la décision et de gestionnaire de projets. Ce sont des gestionnaires que l'on retrouve autant dans des institutions publiques que privées. Proches des gens et des décideurs, ils ont pour mission de démocratiser la prise de décision en matière d'environnement et lui donner des fondements plus explicites du point de vue du développement durable.

Cela signifie naturellement une capacité de travailler en réseau. La multidisciplinarité des cohortes, l'intensité de la formation et l'obligation de travailler en petites, moyennes et grandes équipes pour la réalisation de travaux pratiques et pour des clients réels obligent les étudiants à développer des habitudes de travail en groupe . Ils développent ainsi une grande solidarité au sein de leur cohorte. En Europe, l'expérience montre que les liens tissés pendant la formation perdurent et que le fait de faire appel aux compétences de collègues est un atout, dont les éco-conseillers ne se privent pas après l'obtention de leur diplôme.

Les éco-conseillers européens sont réunis au sein d'associations professionnelles, l'ASFEC (l'Association française des éco-conseillers) et l'ABECE (l'Association belge

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des éco-conseillers et conseillers en environnement). Ces associations ont comme objectif d'échanger sur la pratique professionnelle et elles restent en relation avec les Instituts de Strasbourg et de Namur qui y trouvent des formateurs et des mentors pour les étudiants en formation. Ainsi, les futurs éco-conseillers ont déjà des entrées dans un réseau existant et à la portée de leur pratique professionnelle, un compagnonnage se développe, ce qui facilite l'insertion professionnelle. Un éco- conseiller placé devant une difficulté n'hésitera pas à faire appel au réseau pour ses compétences, ses idées ou pour agrandir son propre réseau. Grâce à une entente avec l'Office franco-québécois pour la Jeunesse, les éco-conseillers du Québec peuvent obtenir une mission auprès d'un éco-conseiller en poste en France si cela s'avère nécessaire au cours de son stage professionnel. Les professeurs ont aussi fait appel aux réseaux français et belge, par exemple dans la préparation des capsules radiophoniques Éco-conseil (Radio-Canada). En échange, les réseaux d'éco- conseillers européens ont eu accès au matériel produit à Chicoutimi. L'essentiel de ces communications entre les éco-conseillers s'effectue par le biais de sites internet et du courrier électronique.

Ce type de réseautage international suppose donc la maîtrise des technologies appropriées. Une grande importance est accordée à la maîtrise de l'outil informatique, tant pour la recherche que pour la mise en forme et la diffusion de l'information. La capacité fonctionnelle de communiquer dans au moins une autre langue est un atout pour la pratique du métier.

La troisième condition du développement durable est " l'empowerment ", qu'on peut maladroitement traduire par l'autonomisation ou la capacité de prendre l'initiative de changer les choses. C'est dans ce créneau que l'éco-conseiller doit jouer un rôle de promoteur du développement durable. Il doit convaincre les autres acteurs de la nécessité de mettre à profit les forces humaines et naturelles dans un ordre de priorité qui favorise la satisfaction des besoins des plus démunis et respecte la capacité de charge du milieu.

3. L'éco-conseiller et le développement durable

Les fonctions du développement durable

Le développement durable n'existe que dans les projets et les actions des personnes qui le portent. Il est sans cesse à réinventer. Il est un processus et un but en soi. Il est hégémonique ou très particulier, tout dépendra du discours de l'acteur qui s'en sert. Par conséquent, il nous semble important de spécifier les fonctions qu'il remplit dans la formation des éco-conseillers et dans l'exercice de ce métier.

Une fonction heuristique d'abord : par les problèmes environnementaux globaux auxquels il tente de faire face, il permet de structurer la recherche, les découvertes, les savoirs à acquérir.

Pour les éco-conseillers en poste, il remplit aussi une fonction stratégique en orientant les actions politiques et sociales qu'ils favorisent et auxquelles ils participent.

Dans la formation et pour l'exercice du métier, nous lui reconnaissons en outre une fonction instrumentale : il sert de cadre à la diffusion de savoirs dans des processus de formation ou de sensibilisation. Il est un outil pour convaincre, un instrument au service de la résolution de problèmes.

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Enfin, le développement durable a une fonction idéologique : il est porteur de valeurs explicites : la démocratie, la solidarité inter et intra-générationnelle, le principe de précaution, l'équité, la justice, la responsabilité.

Une réalité complexe

La réalité à laquelle doit faire face un éco-conseiller est complexe ou vue comme telle pour plusieurs raisons : la réalité est représentée dans des discours, les problématiques environnementales sont complexes, et le caractère multicritère des décisions relatives au développement durable est indispensable.

Les représentations de la réalité sont des traductions de cette réalité. Nous décodons une réalité, nous ne la répliquons pas dans un langage (Breton, 1992). Nous voyons probablement tous la même réalité, mais nous ordonnons notre perception selon des schémas fort différents. Les nombreux décodages d'une même réalité ne dépendent pas seulement des cultures, mais aussi d'autres facteurs comme l'appartenance organisationnelle, les intérêts et enjeux des groupes d'appartenance, ou de facteurs plus individuels encore : les informations dont dispose l'individu sur un sujet, ses sentiments, son histoire, ses convictions…

Dans des sociétés humaines qui exploitent le milieu pour la satisfaction de leurs besoins en régulant leurs interventions par la politique et l'économie , les problématiques environnementales sont complexes (par exemple, les changements climatiques). Cette complexité est de plus liée à la nécessité de prendre en compte la diversité des interrelations entre des phénomènes physiques et chimiques et entre des êtres vivants et leur milieu (Villeneuve et Richard, 2001). Cette complexité rend inadéquat le recours à une seule discipline pour décrire et résoudre les problèmes qu'elles posent. D'ailleurs, des experts formés dans une discipline, quel que soit leur niveau de compétences se trouvent fort dépourvus dans des situations où leur expertise n'est pas le seul cadre de référence nécessaire. Leur discipline ne paraît pas toujours crédible et capable de fournir " la " bonne réponse aux problèmes divers que rencontrent des acteurs préoccupés par des problématiques qui font systèmes.

Enfin, le développement durable ne se conçoit pas comme le résultat de prises de décision excluant toutes les autres visions du monde et tous les autres savoirs que ceux proposés par les sciences occidentales. Des projets dont la rationalité dépasse et exclut les personnes concernées par leur mise en œuvre sont souvent irréalistes même si leurs fondements scientifiques sont impeccables au vu d'un expert issu d'une culture où la science fait consensus social.

Accepter la pluralité des vérités complexifie aussi les visions du monde. Le réalisme des décisions augmente avec la complexité acceptée et explicite par l'intégration des acteurs dans les processus, y compris au stade de la définition des problèmes à résoudre. L'acceptation de la complexité ne peut pas signifier une acceptation de l'inertie et quand les situations sont fort complexes, elles sont aussi souvent fort conflictuelles. Le processus de prise de décision par la négociation devrait permettre aux acteurs de dépasser des divergences de vue pour élaborer des solutions. Les éco-conseillers sont donc formés à l'accompagnement de la gestion participative, à la gestion des conflits et à l'aide à la décision. Parce que évidemment reconnaître la complexité n'a jamais simplifié les processus de prise de décision, ni la gestion des projets. Mais en revanche, cela s'apprend.

4. Les facettes du métier

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L'éco-conseiller tente de résoudre par la communication les inévitables conflits qui opposent des acteurs aux représentations et aux intérêts plus ou moins divergents. Non pas seulement en diffusant la " bonne " information, mais surtout en favorisant une réelle prise en compte des représentations des différents acteurs en présence :

leurs valeurs, leurs priorités… et en prônant la négociation comme mode de prise de décision.

Ce professionnel utilisera donc des savoirs scientifiques, car ils font souvent consensus social, mais il tentera aussi de valoriser les savoirs dont la science ne peut pas ou pas encore rendre compte (les connaissances ancestrales ou issues des pratiques, les peurs, les religions, les enjeux…), et qui pourtant sont importants pour les acteurs en présence. Il tentera aussi de donner des fondements explicites ou " rationnels " aux décisions prises pour s'assurer que les acteurs comprennent les points de vue utilisés et que leurs représentations soient valorisées dans le processus de prise de décision. Il trouvera ces fondements dans les représentations des différents acteurs en présence.

Il se retrouvera tantôt interface, tantôt accompagnateur de démarches participatives le plus souvent avec un rôle d'aide à la décision. Ce dernier rôle implique bien sûr la capacité à gérer des conflits.

Être interface

L'éco-conseiller, interface entre des acteurs aux compétences diverses, issus de disciplines multiples et aux intérêts divergents, envisage les problèmes environnementaux non à partir d'une définition unique nécessitant une réponse unique, mais comme une problématique globale incluant les lectures sociales, individuelles, normatives, économiques, scientifique des acteurs en présence.

Conçus par des théoriciens, les savoirs scientifiques apparaissent tellement complexes au profane, qu'ils restent surtout à la portée de ceux qui les ont élaborés et de ceux qui partagent les prémisses des scientifiques issus de la même discipline. Et ces derniers n'ont pas pour mission de les utiliser avec des acteurs non avertis, puisque leur travail consiste à les formaliser et à les affiner. Par ailleurs, les savoirs théoriques ont pour objectif d'agir sur la représentation pensée de la réalité et ne contiennent pas des directives sur les actions à mener : ils ne sont pas normatifs. Toutefois, les savoirs théoriques ne peuvent rien sans les humains qui sont censés s'en servir. Et s'en servir veut dire inévitablement en faire des savoirs pertinents et contextualisés Les savoirs devenus pratiques sont opératoires, précaires, singuliers, non universels et très pertinents dans une situation donnée ou pour une personne donnée (Malglaive, 1990).

L'importance de la formation scientifique d'un éco-conseiller trouve ici son application : l'éco-conseiller doit être capable de vulgariser, c'est-à-dire de diffuser des informations nuancées et crédibles qui ne versent ni dans le catastrophisme, le complot mondial ou l'angélisme social, ni dans le militantisme. La capacité de communication la plus susceptible de l'aider sera sa capacité d'imbriquer les uns dans les autres savoirs théoriques et savoirs de terrain.

Accompagner l'approche participative

Accepter la gestion participative comme mode de prise de décision implique de traiter chaque situation comme spécifique. Elle s'oppose à la prise de décision selon "

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la loi du plus fort ", que ce " plus fort " soit légitimé par un statut ou par le pouvoir stratégique qu'il est parvenu à utiliser (Crozier, 1977). La reconnaissance de l'autre et du caractère légitime et cohérent de son point de vue ou de ses représentations est quasi-absent des processus de prise de décision selon " la loi du plus fort ". L'affrontement de représentations défendues avec acharnement finit par produire des décisions qui vont nécessairement apparaître à certains acteurs comme injustes, injustifiées, ils auront " tout perdu " ou ce sera toujours la même chose…

La gestion participative exige de partager le pouvoir, l'expertise, les compétences, les informations au lieu de jouer le jeu du rapport de force. Les éco-conseillers tenteront donc de créer une " ambiance " de concertation pour prendre des décisions communes dans un processus dont les acteurs perçoivent la transparence et sur lequel ils gardent un pouvoir " rationnel ". C'est cette " ambiance " qui permet une plus grande appropriation de la décision et donc une perception de la " logique " ou de la " vérité " des solutions adoptées in fine. Il leur faut donc apprendre comment on crée cette " ambiance ".

Ils trouveront donc indispensable de prendre en compte des points de vue légitimes et parfois contradictoires sans confondre " convaincre un acteur récalcitrant " et " négocier des solutions" face à un problème que tous ont en commun.

Un problème n'existe pas sans sa description. L'éco-conseiller aide à la construction commune d'une problématique sans rejeter des représentations étrangères aux idées dominantes. (Beauchamp, 1997). La gestion participative implique donc une association des acteurs dès la phase de définition du problème à résoudre, et pas seulement dans une simple concertation ou au moment de la prise de décision ou pour les convaincre du bien fondé d'une décision prise ou à prendre.

Les éco-conseillers aident à construire des représentations communes de la réalité, éclairées par des savoirs scientifiques et des savoirs locaux sur base desquelles, des décisions communes deviennent souhaitables et possibles. Le consensus obtenu porte sur les actions à mener, pas sur les valeurs, les positions sociales et il ne remet pas en question la légitimité de l'acteur.

La gestion des conflits

Puisqu'elle reconnaît au moins la légitimité des acteurs impliqués, l'approche participative fait nécessairement émerger des représentations de la réalité plus ou moins divergentes, des enjeux insoupçonnés, des valeurs pas toujours partagées. Elle permet le consensus, mais au départ elle a besoin du conflit. Le conflit bien utilisé est une source d'enrichissement et de créativité : l'expression des différences suscite l'imagination, la recherche et la découverte de voies de résolution si il est géré et si les acteurs ont les outils nécessaires pour l'utiliser dans ces buts.

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de recherche et d’intervention en Éco-Conseil, UQAC Tableau 2. Concordances entre les fondements du
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Tableau 2. Concordances entre les fondements du développement durable et les compétences des éco-conseillers.

Dans les autres cas, le conflit est destructeur, il empêche des prises de décision en fonction de critères explicites et il fait d'un possible partenaire un adversaire acharné. Les éco-conseillers apprennent donc à gèrer les conflits non pas pour l'emporter sur un adversaire identifié comme tel, mais pour établir une relation plus juste, aplanir des différends et trouver des solutions.

Bien souvent l'émergence de conflits rend explicites des rapports de force existants ou les fait naître. Les conflits peuvent aussi être à l'origine de bouleversements dans ces rapports de force. Mais la loi du plus fort, ce n'est pas de la gestion participative. L'approche participative que les éco-conseillers apprennent à mettre en œuvre doit favoriser le partage réel du pouvoir (acteurs moins inégaux) et des informations, qu'elles soient des représentations de type scientifique à large consensus social ou des informations vernaculaires à application locale ou même individuelle.

Les conflits peuvent porter sur des informations pas assez partagées ou des interprétations différentes de mêmes faits et il est donc indispensable de permettre ce partage. Et dans ce cas, il faut au moins admettre que des savoirs peuvent manquer à toutes les parties.

Les divergences peuvent aussi se fonder sur des intérêts, des besoins, des enjeux différents, parfois peu compatibles ou perçus comme tels. Des objectifs, des méthodes, des valeurs peuvent être à ce point différents qu'ils paraissent très conflictuels. Enfin, on ne peut pas échapper aux conflits engendrés par les statuts et les rôles des parties en présence. (Simos, 1990).

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Puisque le conflit ne peut pas être réduit à un manque d'information de la part d'une des parties, les éco-conseillers ne sont pas seulement des vulgarisateurs pour des acteurs non avertis d'informations qui leur manqueraient.

Ils doivent aussi gérer des groupes avec tous leurs phénomènes habituels et attendus quand on y est préparé : des situations de cohésion trop forte quand des décisions se prennent bien trop facilement pour être réalistes, des situations de déviances trop fortes avec conflits de personnes et donc des difficultés à lutter sur le plan des idées et des propositions de solutions. On peut aussi citer les situations de rapports de force trop défavorables, empêchant la négociation et favorisant la contestation ou l'imposition selon les acteurs concernés. Il est enfin des situations dans lesquelles le discours sur les valeurs ou les enjeux n'est pas permis ou est éludé, ce qui est défavorable à la négociation de type intégrative ou gagnant- gagnant (Ury et Fischer, 1991). Parfois, il faut aussi intervenir dans des situations où les acteurs s'enlisent dans l'illusion qu'ils ont tellement raison que leurs partenaires vont bien finir par en être convaincus; ils défendent alors leurs valeurs avec acharnement…sans se rendre compte que c'est la meilleure façon de transformer un possible partenaire en un adversaire " de mauvaise foi " !

Tout cela exige parfois de consulter, parfois de négocier, parfois de coordonner, parfois d'éduquer ou d'informer, parfois d'intervenir sur le processus même de la gestion participative, par exemple pour clarifier des mandats ou des limites. Souvent aussi, les éco-conseillers sont amenés à faire partager à tous les membres l'ensemble des savoirs présents à l'intérieur d'un groupe d'acteurs.

Parfois, l'éco-conseiller donnera un cadre plus global de réflexion quand le groupe se centre exclusivement sur sa propre réalité locale et n'inclut plus la vision globale nécessaire au développement durable. Mais il ramène à l'action locale quand des accords risquent de se prendre sur des principes globaux sans inclure l'action à mener au niveau où se trouvent les acteurs.

Et enfin, les éco-conseillers mèneront une réflexion sur les " acteurs absents ". Ils s'assureront qu'on n'oublie pas les systèmes naturels et les autres êtres vivants s'ils ne sont pas représentés (par des acteurs qui défendent la biodiversité par exemple). Ils amèneront des critères relatifs aux générations futures car par essence, elles ne peuvent pas être là et représenteront des acteurs trop faibles ou sans droit de parole (ou qui ne parviennent pas, pour des raisons qui sont les leurs, à exercer leur droit de parole).

Les négociations entre acteurs dont les enjeux n'ont rien à voir avec les dimensions " écologiquement viable" ou " socialement équitable " du développement durable ne sont pas un champ favorable à l'application des compétences de l'éco-conseiller. Il peut toutefois, par la réflexion qu'il amène sur les acteurs absents, influencer des prises de décisions pour inclure leurs intérêts.

Conclusion

Les défis que doivent relever ceux qui veulent faire du développement durable à l'échelle locale, régionale ou dans les entreprises ne sont plus d'ordre conceptuel, mais d'ordre pratique. L'application des principes sous-jacents au développement durable à l'échelle locale, ou au sein d'une entreprise nécessite la participation et la motivation d'un ensemble d'intervenants aux compétences variées. Au)delà des principes et lignes directrices fournies par le Plan d'Action 21, l'arrimage au terrain

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biophysique, la capacité de répondre aux besoins actuels et l'ancrage dans la culture locale sont des impératifs pour le succès d'un projet. La capacité d'adaptation dans le temps reste le meilleur gage de durabilité. Pour en arriver à cela, l'apport des éco- conseillers nous semble un atout précieux. Ce sont des professionnels capables de prendre le recul nécessaire pourvoir les problèmes dans leur perspective globale, sans perdre pour autant leur ancrage avec la réalité grâce à leurs connaissances en sciences de l'environnement. Aptes à la communication, à la médiation et à la résolution de conflit, ils permettent à des acteurs diversifiés de travailler à un objectif devenu commun. Travaillant en réseaux, ils peuvent focaliser sur un problème des expertises externes et contribuer à la mobilisation des forces de la communauté. Dans un contexte de mondialisation toujours accélérée, l'éco-conseiller permet de mettre en valeur les ressources locales, humaines ou naturelles pour l'autonomisation des sociétés et l'amélioration de l'environnement.

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VertigO
VertigO

no 3, vol 3

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Annexe 3-

Article : « La professionnalisation du développement durable : au-delà du clivage ou de la réconciliation écologie-économie »

LA PROFESSIONNALISATION DU DÉVELOPPEMENT DURABLE : au-delà du clivage ou de la reconciliation écologie – économie.

Par Nicole Huybens et Claude Villeneuve, Professeurs, Département des sciences fondamentales de l'Université du Québec à Chicoutimi, Programme d'études supérieures

spécialisées en éco-conseil, Courriels: nicole_huybens@uqac.ca, claude_villeneuve@uqac.ca

Résumé : Idée généreuse, le développement durable est encore aujourd’hui trop souvent confondu avec la protection de l’environnement pour les uns et avec un développement économique qui n’est pas foncièrement différent de celui qui a caractérisé la société industrielle pour les autres. Pourtant, de l’origine du concept jusqu’à ses applications actuelles, on retrouve des caractéristiques qui nécessitent un réel changement de paradigme pour concevoir le développement. Le développement durable se met en œuvre dans des actions sur le terrain avec des acteurs locaux. Nous pensons qu’il existe des pratiques et des outils, contrairement à certains discours moins optimistes qui déplorent leur absence. Mais les premiers ne sont pas formalisés et les seconds sont peu enseignés dans une perspective de développement durable. Le paradigme du développement durable nécessite de promouvoir des décisions et des actions porteuses d’une complexité qui dépasse largement le clivage ou la seule réconciliation entre économie et environnement. Nous centrons notre réflexion sur la nécessaire formation au développement durable pour mieux expliciter les outils et les pratiques existantes et leur permettre de faire tache d’huile de manière à avoir une influence réelle et tangible sur le développement humain. Mots clés : Développement durable, changement de paradigme, complexité, multicritère, formation.

Abstract : Sustainable development is still today often confused with environmental protection for many stakeholders in industry as well as governments and the general public. For enviromentalists however it is not basically different from the business as usual approach with a green surfacing. An analysis of the concept’s history from its origin to the latest applications, reveals some caracteristics which require a real change of paradigm to qualify sustainability in the development. The sustainable development is rooted in actions at the local level with local stakeholders. We disagree with pessimists that considersustainable development as a dead end or an oxymoron. Furthermore, there are ways and tools to implement ustainability at the project level as well as policy initiatives. The first are not formalized and the latest are seldom teached in a perspective of sustainable development. The paradigm of sustainable development needs to promote decisions and actions with a degree of complexity that largely overpass the cleavage or the simple reconciliation of economy and environment. We focus our contribution on the much needed training for sustainable development, allowing to better explain the existing tools and know-how, wishing them to initiate now the transformation of human development towards sustainability. Key words : sustainable development, paradigm shift, complexity, multicriteria, formation.

Introduction

Le concept de développement durable est à la fois rassembleur et très controversé. D’aucun lui reproche de vouloir tout et donc rien dire. Il y a toutes sortes d’actions qui se réclament du développement durable mais

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qui ne sont qu’une « façade verte », un outil de marketing ou une mise en mots « dans l’air du temps » de pratiques qui ne méritent peut-être pas ce label. Il y a aussi ceux qui pensent qu’il est trop édulcoré, puisque nécessairement basé sur des compromis, pour permettre de reels changements. Il ne remet pas assez en question le modèle de la croissance économique de la société industrielle pour être crédible aux yeux de ceux qui luttent pour plus d’égalité en se référant à d’autres paradigmes. En même temps, d’autres lui reprochent d’empêcher la croissance économique en multipliant les embûches à la libre entreprise. Le concept est anthropocentré, ce qui lui vaut aussi beaucoup de critiques. Certains universitaires s’interrogent encore sur la pertinence des termes (durable, viable ou soutenable ?),. Et pourtant, bien qu’il soit controversé, il est beaucoup utilisé et sert de cadre de référence à bien des politiques publiques 1 et des actions sur le terrain, ce qui pourrait paradoxalement donner l’impression qu’il fait l’unanimité !

En ce qui nous concerne, et bien que l’ensemble de ces avis aiguisent notre sens critique, nous restons persuades qu’actuellement il n’existe pas de meilleur cadre de réflexion pour diminuer l’écart entre les riches et les pauvres et pour vivre sur la terre en utilisant ses ressources sous le seuil de renouvelabilité. Malgré les constats des écologistes, nous ne pouvons écarter le système économique actuel et les avantages de la société industrielle dans son ensemble. Même si cette société a eu des impacts importants et laisse planer des menaces sur l’environnement planétaire, la majorité des humains d’aujourd’hui en retirent une liberté de choix plus importante, un confort que n’ont connu aucune autre génération avant nous, une espérance de vie inégalée et le privilège d’une vie infiniment plus facile que celle de leurs parents. Il nous semblerait particulièrement injuste de vouloir priver les plus pauvres des bienfaits de la société industrielle sous prétexte que ses effets négatifs sont importants. Mais nous ne voulons pas non plus considérer que les effets pervers du développement économique sont inévitables et qu’il faut les accepter tels quels. Les connaissances actuelles permettent de combattre ces effets et de penser autrement le développement.

Nous pensons donc qu’il faut accélérer le passage de la société industrielle vers la société de l’information (Di Castri 2003), dématérialiser la satisfaction des besoins humains, introduire de nouvelles pratiques permettant de limiter les impacts du développement sur l’environnement et la société et mieux répartir les bénéfices de l’activité humaine sur les populations où qu’elles vivent.

Dans cet article, nous explorerons à travers l’historique du concept de développement durable, les diverses dimensions qui le caractérisent, les outils qui permettent d’y contribuer et nous justifierons la nécessité d’une formation au développement durable pour le mettre en œuvre et lui permettre d’évoluer.

Le développement durable : conservation de la nature, efficacité économique ou lutte contre la pauvreté?

Né des conférences internationales, le développement durable a donné naissance à une pléthore de définitions et d’interprétations. « La notion de soutenabilité ou la notion de développement durable tend à remplacer l’importance accordée antérieurement à la notion d’environnement (…) De conférences et rencontres internationales centrées sur l’environnement dans les années 1970, on est passé à des conférences et rencontres portant sur l’environnement et le développement dans les années 1990 puis en 2002, le Sommet mondial de Johannesburg a consacré le développement durable comme cadre de référence privilégié. » (Sauvé, 2002). Le concept tend à se complexifier au fil du temps. Sa définition intègre une dimension sociale et culturelle. L'éthique et la gouvernance sont également de plus en plus évoquées. Il évolue donc constamment au gré des représentations, des croyances et des faits nouveaux qui sont apportés à notre attention par l’avancement scientifique et technique et par les projets qui s’y réfèrent.

1 Par exemple, le concept a fait l’objet d’un chapitre du rapport de la vérificatrice générale par interim du Gouvernement du Québec (VGQ, 2004). Au bureau de la Vérificatrice générale du Canada, on trouve une commissaire au développement durable qui analyse chaque année la performance du Gouvernement du Canada dans ce domaine.

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Ainsi, on peut supposer qu’un développement durable qui aurait été imaginé au dix-neuvième siècle n’aurait pas nécessairement ressemblé à celui qu’on peut penser ou construire aujourd’hui. Les conditions de sa mise en œuvre sont étroitement dépendantes des parties en présence et de l’environnement naturel, culturel et social dans lequel le projet prend naissance. La mise en œuvre du développement durable nécessite donc l’acquisition de compétences particulières, pas toujours nouvelles mais mieux articulées entre elles et aux projets des acteurs du terrain pour permettre aux professionnels d’orienter les décisions de développement vers des actions volontairement plus respectueuses de l’environnement et des hommes. Pour bien comprendre les pérégrinations du concept de développement durable, il convient de se pencher sur son histoire dont deux éléments nous apparaissent déterminants:

1. la prise de conscience des effets désastreux de l’activité humaine et du système économique sur

l’environnement qui a motivé l’émergence du mouvement écologiste,

2. et l’effet pernicieux de certaines initiatives de conservation sur les populations locales

L’industrialisation

La croissance économique, fondement des sociétés industrialisées, postule une adéquation entre une augmentation de la consommation et le développement du bien-être des populations, avec toutefois un corollaire : la dégradation de l’environnement planétaire lorsque la capacité de support des écosystèmes est dépassée. La naissance d’un mouvement environnemental mondial au tournant des années soixante, les travaux du Club de Rome, le rapport Meadows et les prévisions pessimistes de nombreux auteurs concernant la dégradation de l’environnement planétaire et l’explosion de la population mondiale ont mis en évidence la contradiction entre la poursuite d’une croissance économique accélérée et le maintien de la qualité de l’environnement.

L’environnement

Pascal Acot (1988) dans son « Histoire de l’écologie » rappelle l’origine de la pensée écologique et son évolution, de la naissance des parcs nationaux américains au 19ème siècle jusqu’à l’écologie militante de la

fin du vingtième. Dans les grandes lignes de cet historique, il démontre que l’opposition nature/culture, nature/société industrielle, nature/croissance économique et plus largement humanité/nature a été une constante autour de laquelle le discours écologiste s’est construit pendant cette période. L’indicateur de la

proportion des aires protégées par pays et la norme préconisée à cet effet par l’UICN 2 représentation.

est un effet de cette

Cette idée qu'il faut mettre sous cloche pour protéger est réfutée par certains auteurs (Terasson,1997).

Ce dernier pense qu'il serait plus intéressant de bien gérer l'ensemble que de faire n'importe

quoi à certains endroits sous prétexte que d'autres sont préservés. La nature conservée demande une gestion, paradoxe s’il en est ! En effet, les écosystèmes évoluent naturellement et les conserver dans un état particulier nécessite une intervention humaine récurrente. Génot (2003) parle même de conservation « contre nature ».

Par ailleurs au début des années 1970, le courant de pensée conservationniste ne convenait pas non plus aux pays en développement, dont les dirigeants, à peine sortis du colonialisme, réclamaient de pouvoir eux aussi s’industrialiser et tirer les bénéfices de l’exploitation de leurs ressources naturelles. Lutter contre une pauvreté inacceptable grâce au développement économique, comme d’ailleurs l’ont fait les pays aujourd’hui bien nantis, est un enjeu majeur pour ces pays. Cette situation s’illustre encore aujourd’hui, par exemple dans le Protocole de Kyoto visant à mettre en œuvre la convention sur les changements climatiques. Autant dans la convention que dans le Protocole les pays industrialisés ont accepté la responsabilité historique des émissions de CO2 et ont dispensé les pays en développement de toute

2 Union Internationale pour la Conservation de la Nature 3 Le programme MAB est né en 1970 à la suite de la conference intergouvernementale de Paris 1968

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limitation de la croissance de leurs émissions du moins dans la première phase de référence du Protocole (2008-2012) (Villeneuve et Richard, 2001).

Enfin, la conservation a eu des effets contre intuitifs importants. Les populations expulsées des aires protégées étaient souvent garantes de la biodiversité qu’on y retrouvait par leurs pratiques et leur culture (Di Castri, 2002). De plus, la « protection » concernait tout sauf les populations humaines qui ne pouvaient

plus vivre de leur territoire. Comme le propose Di Castri et Younes (1996) la biodiversité peut aussi se décliner à l’échelle des paysages, là où se marient nature et culture. Les recherches

menées dans le réseau mondial des réserves de la biosphère de l’UNESCO 3 depuis le début des années 1970 ont démontré l’importance de la conservation faisant place à l’activité humaine et à la culture pour le maintien des écosystèmes. C’est en 1968 que les problèmes d’environnement ont été portés pour la première fois à l’attention des Nations-Unies, à l’occasion de la Conférence intergouvernementale d’experts sur les bases scientifiques de l’utilisation rationnelle et de la conservation des ressources. Cette conférence qui a vu la naissance de l’expression « vaisseau spatial Terre » marque le point tournant de l’abandon par les scientifiques de l’idée d’une conservation intégrale dans des « sanctuaires », pour une politique de conservation qui permette à l’homme de s’épanouir (UNESCO, 1970).

Réconcilier économie et environnement

En juin 1972 s’est tenue la Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain à Stockholm. La communauté internationale a reconnu, à cette occasion, l’importance de concilier le développement avec la préservation de l’environnement. Cet événement a débouché sur la création du programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). La réconciliation entre l’économie et l’environnement devient le mot d’ordre politique. Au Canada, ce courant subsiste encore actuellement dans le nom d’un organisme comme la Table ronde nationale sur l’économie et l’environnement qui pourtant s’occupe de développement durable.

Le développement durable

Ignaci Sachs et Maurice Strong proposèrent, à la réunion de Founex en 1971 l’idée d’un « sustainable development ». Ce nouveau type de développement devait permettre la croissance économique tout en respectant l’environnement et les sociétés humaines, ce qui fut retenu comme compromis dans la déclaration issue de la Conférence de Stockholm en 1972. Repris comme hypothèse des travaux du programme de l’Homme et de la Biosphère (MAB, 1981) de l’UNESCO, le développement durable devint un des trois objectifs de la Stratégie Mondiale de la Conservation en 1980 (PNUE, UICN, WWF, 1980). En 1983, par la résolution 38/161, l’Assemblée Générale des Nations Unies mandatait la future Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement d’étudier les liens entre l’environnement et le développement. C’est ainsi que le concept de « développement durable » fut mis en exergue par la Commission Brundtland dans son rapport de 1987 « Our common future » (CMED, 1988).

En 1992, vingt ans après Stockholm, un deuxième rendez-vous planétaire placé sur le thème de l’environnement et du développement a eu lieu à Rio de Janeiro. La communauté internationale reconnaît cette fois-ci le développement durable comme cheval de bataille. Cette conférence débouche sur l’adoption d’un plan d’action pour le développement durable au 21e siècle (Agenda 21). «Les principes de l’action pour un développement durable (…) placent l’être humain au cœur des processus de développement et proposent de conjuguer l’efficacité économique, les équilibres sociaux et la préservation des ressources. Loin d’être un facteur contraignant, le développement durable correspond à une évolution nécessaire des politiques, traduisant à la fois les inquiétudes des milieux scientifiques sur la dégradation des écosystèmes et la demande des citoyens d’une plus grande participation aux décisions qui engagent l’avenir 4 . »

3 Le programme MAB est né en 1970 à la suite de la conference intergouvernementale de Paris 1968 4 Comité 21, Territoires et développement durable http://www.comite21.org/guides/ed.d htm

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Depuis 1992, la notion du développement durable a gagné toutes les tribunes du monde et a fait l’objet d’une imposante littérature. Parallèlement, on a assisté à une multiplication des définitions et des modèles de ce concept. Le sommet de Johannesbourg (Rio+10) n’a en rien démenti ce courant de pensée, cependant, de l’avis général, les progress accomplis depuis Rio étaient décevants et nécessitaient un engagement plus concret des états et de la société civile pour espérer atteindre les objectifs de la Déclaration du Millénaire des Nations Unies.

Complexité des modèles aujourd'hui Pour de nombreux acteurs au Canada et dans les pays industrialisés, le développement durable reste associé à la protection de l’environnement. Cela s’explique sans doute par l’importance que les organisations écologistes ont eue dans les médias lors de la préparation de la conférence de Rio en 1992. Pour d’ autres, il est trop centré sur le « développement » dans le sens de « croissance économique » puisqu’il tente d’«identifier la pauvreté comme principale responsable des problèmes environnementaux et sociaux, et à considérer le développement ou la croissance économique comme solution » (Lucie Sauvé, 2002). Mais il existe aussi des auteurs qui définissent le concept dans sa complexité actuelle en lui donnant ainsi un caractère instrumental intéressant pour réfléchir les pratiques. Ancré dans une histoire, le développement durable emerge comme un nouveau paradigme qui permet d’appréhender de manière plus complexe la réalité d’aujourd’hui. Notre niveau de conscience des relations entre les différents éléments de cette réalité augmente avec les connaissances que nous développons et les modèles que nous utilisons pour l’expliciter.

Le développement durable, un changement de paradigme

S’inscrire dans un paradigme de pensée, c’est sélectionner des concepts maîtres de l’intelligibilité (ceux qui sont choisis et ceux qui sont rejetés) et déterminer les opérations logiques maîtresses. (Morin, 1999). Les personnes connaissent, pensent, agissent selon des paradigmes qu’ils n’explicitent pas très souvent et qui sont inscrits en eux par leur appartenance culturelle et leur éducation. Le paradigme permet de distinguer ce qui est juste ou faux, ce qui est acceptable ou pas, ce qu’il faut faire ou ne pas faire…Le développement durable dans ce sens est un paradigme : il fait éclater des systèmes de pensée centrés sur l’économie ou sur l’écologie seulement en y intégrant une dimension humaine et en rendant logique l’idée qu’il faut se préoccuper des trois en même temps.

Le paradigme de l’économisme tend à externaliser les phénomènes naturels et considère que les ressources sont remplaçables : les mécanismes du marché permettent d’en faire une préservation efficace pour autant qu’on puisse leur attributer un prix. Dans ce mode de pensée, il faut dans le meilleur des cas, tendre vers la maîtrise scientifique de l’environnement en tenant la nature comme un moyen et pas comme une fin en soi. Mais parmi les économistes, on commence à remettre en question, au nom du développement durable, l'idée de « l’impérialisme économique » 5 Oberti (2004). Le paradigme de l’écologisme est caractérisé par trios composantes fortes (Acot, 1988), la conservation de la nature, le biologisme social et la « sacralisation objective » d’une nature mythique. L’écologisme exprime l’association de l’homme et de la nature et considère que l’homme doit s’adapter à la nature, dont il n’est qu’une espèce parmi les autres.

Pour aller au-delà de la contradiction : « homme au-dessus de la nature » ou « homme dans la nature », Morin (1999) propose de reconnaître « l’unidualité » de la réalité humaine. L’homme est non seulement inclus dans la nature, mais il en est aussi disjoint. On ne peut pas faire comme si la nature n’était qu’un moyen et on ne peut pas non plus ne pas en faire un moyen. Il nous reste donc à en faire les deux ! Mais l’apparente contradiction des deux représentations continue à alimenter les controverses. Le développement durable, comme nouveau paradigme est assez conforme à la conception de Morin. Mais le mode de pensée

5 « l’ouverture des sciences économiques sur l’étude de l’environnement et du développement durable, nécessite de considérer concomitamment des préoccupations d’ordre écologique, économique, sociale et éthique (…) en des termes non exclusivement monétaires ou utilitaristes afin de faciliter le dialogue et la démarche participative" (c'est nous qui soulignons).

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dominant reste linéaire et compartimenté et pas encore assez tourné vers une perception plus systémique et constructiviste des réalités. Évidemment pour les tenants de la conservation, le développement durable tel qu'il émerge aujourd'hui édulcore leurs prises de position et devient inacceptable pour résoudre les problématiques qu'ils portent. Il empêche de voir en noir et blanc une réalité multicolore. Et pour les économistes, il empêche un raisonnement du même type : des décisions basées sur le seul critère financier et la confiance aveugle dans la main invisible du marché. Pourtant le développement durable ne peut se concevoir qui si l’on parvient à abandonner l’idée d’une décision optimale, prise sur base d’un seul critère (la nature sacralisée ou le roi dollars) et libérée de toutes les contingences des contextes particuliers lies

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aux cultures, aux besoins humains, à l’époque, aux différents écosystèmes.

Fonctions du développement durable

Dans l’acceptation que nous faisons du terme, nous considérons que le développement durable est anthropocentré, comme d’ailleurs l’est le courant conservationniste : c’est toujours un homme qui regarde la nature à son échelle du temps au moins. Pour nous, l'objet du développement durable est indéfiniment à reconstruire. Il se redéfinit au fil du temps et des aller et retour constants entre les politiques publiques, les penseurs et les acteurs, porteurs d’initiatives et se réclamant de ce domaine. Il est sans cesse réinventé de manière toujours plus nuancée et plus riche.

Par conséquent, il nous semble plus important de rappeler les fonctions qu’il remplit (Villeneuve et Huybens, 2003) que de définir son contenu de manière définitive.

Le développement durable a clairement une function idéologique : il est porteur de valeurs : la démocratie, la solidarité inter et intra générationnelle, le principe de précaution, l’équité, la justice. Il remplit aussi une fonction stratégique en orientant les actions politiques et sociales qu’il favorise ou induit.

Il est impossible de parler de développement durable sans évoquer sa fonction instrumentale : il peut être utilisé pour valider des décisions en offrant un cadre de référence permettant le traitement des controverses qui lui sont inévitablement liées.

Le développement durable remplit enfin une fonction heuristique : il permet de structurer la recherche, les découvertes, les saviors à maîtriser.

Revérêt (2004), pour sa part, donne une fonction aux différents pôles du développement durable : l’intégrité écologique est une condition, l’efficacité économique un moyen, le développement social un objectif et l’équité, tout à la fois une condition, un moyen et un objectif. Faire du développement durable revient donc à « connaître les moyens de l'intégrité écologique, à regular l'efficacité économique, à accompagner le développement de l'homme, à mettre en œuvre l'équité et à gouverner à partir du partage des informations pour prendre des décisions ».

Pour nous, l’utopie 6 du développement durable, c’est la croyance dans l’indispensable contribution des générations actuelles à la construction d’un monde meilleur dans lequel tous les homes pourraient vivre dans la nature et de la nature de manière juste, aujourd’hui et encore demain, dans le respect de leurs cultures et de leurs différences. Le développement durable ne manque pas d’actions, ni de cadre de référence. Bien des outils existent pour concrétiser l’ensemble de ses exigences… Mais les professionnels capables de les mettre en œuvre et d’alimenter leur diffusion sortent au compte-goutte des universités et des hautes écoles. Les programmes offerts sont plus centrés sur la gestion de l’environnement, sur la réconciliation économie et environnement ou sur l’éducation relative à l’environnement que sur le développement durable. Il est vrai que tous ces programmes s’occupent d’une partie du développement durable, mais pas nécessairement de l’ensemble.

Il nous paraît donc impératif de former des professionnels capables d’aider à la décision dans cette matière pour voir avancer ce nouveau paradigme. Pour alimenter le contenu de la formation, nous nous sommes posés préalablement des questions sur la prise de décision en matière de développement durable et sur les outils à enseigner pour le mettre en œuvre.

Prendre des décisions pour un développement durable

La prise de décision en matière de développement durable présente, de notre point de vue, quatre caractéristiques. La première intègre l'action locale avec une perspective globale

6 « L’utopie est un pays imaginaire où un gouvernement juste règne sur un peuple heureux ».

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(décisions "glocales"). Un autre élément important et porté d'ailleurs par beaucoup d'auteurs sous le terme "gouvernance" caractérise les décisions élaborées avec les parties intéressées ou parties prenantes. La troisième caractéristique de ces decisions c'est l'indispensable articulation entre plusieurs disciplines et valeurs dans un cadre explicite. Enfin, le développement durable est difficilement compréhensible sans une démocratisation accrue des processus de prise de décisions. Ces caractéristiques ensemble placent bien le développement durable dans le cadre d’une nouveau paradigme plus complexe et donc plus difficile à mettre en œuvre que la seule référence à des critères économiques ou environnementaux pour prendre des decisions univoques, simples et parfaitement irréalistes, même si elles paraissent très logiques !

Des décisions « glocales » 7

Le développement durable ne se planifie pas sans ancrage dans une réalité locale. Impossible d’imaginer un développement urbain durable qui signifie la même chose au Caire ou àMontréal.

Mais sans réflexion globale, les actions locales perdent souvent leur pertinence par rapport au éveloppement durable. Le phénomène des changements climatiques a beau être un enjeu planétaire, on ne lutte pas contre les gaz à effet de serre sans mettre en place des actions locales et sans interpeller les comportements individuels.

S’il est intéressant de penser globalement et d’agir localement, on peut aussi inverser l’aphorisme de René Dubos et « penser l’action locale » (qui ait un sens pour répondre aux besoins perçus localement) pour générer des actions globales (qui ont un sens systémique et dont l’application tienne compte des dimensions planétaires des problèmes).

Pour maximiser la prise en compte du local et du global, il importe de diversifier les acteurs impliqués dans les décisions et les critères qui président aux décisions.

Des décisions multi-acteurs

Les acteurs du développement durable sont nombreux, porteurs d’avis divergents et de valeurs différentes. Leurs avis sont forcément subjectifs et diversifiés. Ils sont décideurs, experts, utilisateurs, politiciens, environnementalistes, industriels. On les nomme aussi citoyens, parties prenantes ou intéressées et même « agis » (Pictet, 1996, Maystre et Bollinger, 1999, Oberti, 2004) selon les auteurs. Ils ont tous un pouvoir décisionnel même s’il est informel et mal réparti. Ils vont porter des enjeux que l’on pourra qualifier de contradictoires ou d’irréconciliables a priori. Toutefois, la vision élargie amenée par ces acteurs permet une reconstruction originale des problématiques et enrichit en même temps la vision des autres acteurs. A partir du caractère subjectif des points de vue de chacun, le processus de prise de décision en commun permet la reconstruction d’une représentation « intersubjective » de la réalité (Pictet, 1996, Maystre et Bollinger, 1999) propice à l’élaboration de solutions complexes et bien plus realists généralement que les positions initiales des acteurs. Les controverses sont souvent considérées comme un frein à la prise de décision. Mais en matière de développement durable et parce qu’il faut inévitablement concilier des enjeux qui ne vont pas forcément dans le même sens, les controverses sont fort fréquentes, inévitables et surtout souhaitables (Callon, 2002).

Pour que les décisions aboutissent et soient considérées comme démocratiques, il importe toutefois d’utiliser des procédures de prise de décision qui encouragent et respectent les différentes disciplines, enjeux et valeurs des parties en présence de manière explicite et que ce processus ne cherche pas « la » solution optimale mais favorise au contraire la prise de decisions pertinentes, partielles et révisables.

7 Néologisme composé de « global » et « local » Alejandro Rada Donath cite ce mot dans son livre : « développement et renaissance des régions » (2003), mais il en existe probablement des versions antérieures.

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Des décisions multicritères

Dire que le développement durable nécessite des décisions prises sur base de plusieurs critères imultanément, c’est un pléonasme ! Par exemple : les coupes à blanc en forêt boréale imitent le mieux les perturbations naturelles de la forêt et du point de vue de l’écosystème, elles sont préférables à la coupe mosaïque, mais elles sont socialement mal acceptées (Bélanger, 2002)

Une décision que l’on pourra qualifier avec les termes . « développement durable » ne subordonne pas un critère à un autre. Elle les prend en compte de manière simultanée, même si c’est de manière diversifiée en fonction des contextes et des besoins des acteurs en présence. En matière de développement durable, il n’y a pas de décision optimale, seulement des accords sur des actions à mettre en œuvre aujourd’hui et quelque part.

Nos décisions sont habituellement multicritères, bien que les différents facteurs soient pris en considération de manière peu formelle. L’aide à la décision multicritère informatisée 8 permet de traiter des problèmes complexes, vus de manières diverses en fonction des acteurs, sous-tendus par des valeurs assez peu conciliables de prime abord. Mais elle oblige à renoncer à la croyance en une solution optimale. Elle incite donc à apporter des éléments de réponse à des questions dont la formulation peut être plus ou moins confuse et en tout cas évolutive. Elle fait reculer les frontières du possible, ce qui est une condition sine qua non pour la résolution de problématiques complexes caractéristiques des controverses environnementales quand on veut les surmonter dans une perspective de développement durable.

Avec l'aide de logiciels appropriés (voir les avantages et inconvénients chez Schärlig par exemple, 1985 et 1996), la décision multicritère peut être contrôlée par les acteurs, elle est transparente et elle n’implique en aucun cas le renoncement à une vision du monde à laquelle on tient. Elle ne présuppose pas la bonne volonté ou la mauvaise foi de n’importe lequel des acteurs… Elle nécessite seulement un accord sur le fait de prendre des décisions qui respectent les enjeux de chacun dans la plus grande mesure du possible. Elle permet de documenter de manière très précise et transparente les affirmations énoncées au cours du processus.

Utilisés avec un groupe, les outils informatisés d’aide à la décision multicritère aident à surmonter la loi de la jungle, celle du plus fort ou du plus bavard ou celle de celui qui a les meilleurs appuis ou la meilleure stratégie pour convaincre. Ils permettent aussi de rendre le vote inutile ou au moins de reculer le moment de son utilisation. Enfin, ils permettent souvent d’éviter la prise de décision par arbitrage ce qui fait douter de son caractère démocratique aux acteurs lésés par une décision qui leur paraît trop défavorable. Ce n’est pas l’outil informatique qui prend la décision, si non ce serait juste une autre forme d’arbitrage. Toutefois, il donne un cadre de référence structurant pour intégrer l’ensemble des critères, sans en oublier aucun. La conduite de groupes utilisant un outil informatisé d’aide à la décision doit donc être prise en charge par des professionnels du développement durable formé à la prise de décision participative pour formaliser les critères et discuter des résultats de l’analyse avec les acteurs.

L’antagonisme des intérêts est parfois irréconciliable, c’est certain. Mais la prise en compte de certains enjeux rend le conflit plus constructif. « Utilisées avec à propos dans un processus de négociation (…) (les méthodes multicritères) permettent de repérer les écueils, les zones de friction ou au contraire les zones de convergence, qui induiront un processus d’apprentissage et d’innovation, permettant d’aboutir à une solution globalement préférable pour l’ensemble des acteurs qui s’étaient fixé pour objectif d’appliquer autre chose que la loi du plus fort » (Maystre et Bollinger, 1999, p. 51).

8 Les logiciels "Electre" et "Prométhée" sont particulièrement intéressants

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Des décisions démocratiques

Prendre des décisions à plusieurs avec l’éclairage de plusieurs disciplines, cultures, acteurs, enjeux… n’est pas toujours une partie de plaisir et c’est souvent l’acteur le plus fort qui finit par l’emporter ou dans des situations d’arbitrage d’une instance « supérieure » quand il existe une loi qui permet d’imposer une décision. Le vote majoritaire avec cristallisation de la controverse au niveau d’une minorité qui s’exclut (et est de plus en plus exclue), renforçant ainsi ses revendications, est aussi une manière habituelle de sortir de ces situations. Le vote majoritaire est considéré comme démocratique, mais qu'en pensent les minorités?

L’aide à la décision multicritère permet de mettre en place une procédure de prise de décision plus démocratique : les decisions finales sont mieux partagées et leur mise en œuvre est donc moins sujette au phénomène de la résistance au changement. Maystre et Bollinger (1999) disent à propos de l'aide à la decision multicritère : « (…) la démarche proposée (…) oblige à jouer cartes sur table, à être loyal, à

prendre en considération les points de vue des autres, même si on ne les partage pas du tout, à demander à

chaque partie d’expliquer ce qu’elle entend, à rechercher ce qui est le plus souhaitable (

décision, multicritère et négociée, (…) constitue un remarquable moyen d’éducation à la démocratie

participative et communautaire. Les manœuvres en coulisse, la domination par la puissance, la déresponsabilisation résultant de cloisonnements organisés » ( p. 186) n’y résistent pas.

). Une aide à la

Les processus de prise de décision démocratiques sont plus longs… Mais l’implication ainsi obtenue engage plus les acteurs et donne plus de valeur aux solutions retenues. (Bouthillier,2003). Réaliser le travail ensemble permet aux acteurs de prendre de multiples micro-décisions, pas nécessairement communes, mais au moins en commun. Cette forme de prise de décision basée sur des échanges d'informations rend chacun un peu plus "responsable" du processus de prise de décision et de son contenu. Il faut toutefois accepter l’idée qu’une rationalité mieux partagée se construit dans le processus de prise de decision et que ce type de rationalité explicité est plus souhaitable que celui de n’importe quel acteur pris séparément. Ainsi, les controverses deviennent un haut lieu d’apprentissage (de toutes les parties !) et c’est un contexte particulièrement pertinent pour mettre en place des procédures de décision qui incluent les avis et critères d’acteurs aux intérêts divergents (Callon, 2002).

La mise en œuvre du développement durable

Le développement durable sera plus facile à mettre en œuvre sur base de politiques publiques adéquates. Il nécessite aussi des grilles pour aider à la réflexion. Enfin, il est important de pouvoir mesurer les résultats atteints à l'aide d'indicateurs pertinents.

Les politiques publiques et les actions locales

Le développement durable est surtout reconnu comme une déclaration d’intention plus ou moins internationale prise par des pays qui s’engagent à le transposer dans leurs propres systèmes législatifs ou normatifs. Le concept par son caractère vague et englobant est hégémonique. Etant donné le niveau de decision auquel il est défini, il ne faut surtout pas lui demander d’être plus précis, il deviendrait une dictature.

Heureusement, les actions du développement durable viennent autant des acteurs locaux que de la planification stratégique qui est du ressort des pouvoirs publics. Les déclarations d’intention internationale et les politiques publiques entérinent la nécessité de ces actions et créent en même temps un contexte favorable à leur émergence.

Les destinataires et les exécutants d’une "politique" ne sont jamais passifs nous rappelle Monnier (1992) :

leurs choix construisent l’action autant que les politiques de départ. Les politiques sont ainsi redéfinies à partir des feed back suscités par leur mise en œuvre Ainsi, des actions dont les résultats peuvent apparaître mitigés par rapport à des objectifs de départ flous, peuvent néanmoins faire évoluer sensiblement les representations sur le problème à résoudre grâce à l’action des maîtres d’œuvre et aux réactions des

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bénéficiaires. Par exemple: les actions de pure conservation avaient des effets contre intuitifs si importants qu’il fallait adapter les politiques. Si le concept même de développement durable est aujourd’hui aussi complexe et probablement plus opérationnel, c’est bien parce qu’il a fait l’objet de nombreuses redéfinitions suite aux actions menées par les acteurs de terrain et à la pléthore de réflexions qui ont été engendrées par sa mise en œuvre.

Les politiques publiques sont donc des orientations générales, plutôt des déclarations d’intention que des objectifs mesurables (Monnier, 1992). Les décideurs n’identifient pas souvent des objectifs clairs et hiérarchisés pour les actions qu’ils financent. Ils procèdent rarement, à un moment précis, à un choix formel entre plusieurs actions qu’ils pourraient mener. Leurs decisions ne sont pas « prises ». Elles émergent de l’échange de points de vue et d’arguments émanant de différentes parties intéressées. Ces décisions sont le plus souvent un compromis conforme au rapport de forces en présence à ce moment- là. « La tentative de rationalisation des choix budgétaires, comme celle deplanification, occulte donc le fait que le mode de prise de décision publique dans les démocraties complexes reste une négociation politique et un ajustement mutuel d’intérêts » (Monnier, 1992, p.19).

Les visions du développement durable se construisent au niveau de sa mise en œuvre. Bien que la définition issue du rapport Brundtland soit retenue universellement, sa traduction en engagements ou en actions n’est pas uniforme. M. A. Caron et all (2004) parlent de «la théorie de l’acteur-réseau». Selon leur analyse des rapports de développement durable de trois grandes entreprises, «l’innovation ne sera adaptée qu’après avoir été traduite», c'est-à-dire réinterprétée, selon la logique propre de chaque acteur qui l’adopte, et déplacée par rapport aux intentions initiales des promoteurs. Le développement durable ne peut donc exister que dans sa traduction contingente à des acteurs particuliers pour des situations contextualisées. Les modèles trop simplistes ne peuvent plus rendre compte de cette complexité.

Des grilles pour réfléchir le développement durable

Les grilles et les modèles permettent de se représenter des projets, de préciser leurs impacts sur des composantes de l’environnement social, bio-physique ou économique, d’examiner les interactions entre les actions envisagées et de poser des hypothèses. Elles aident à orienter les discussions, à favoriser les compromis et à identifier des indicateurs pertinents pour juger de l’adéquation d’un projet avec le développement durable. Il existe actuellement à notre connaissance quelques grilles permettant d’orienter les actions pour les rendre plus conformes à l’acception actuelle du terme, dépassant la seule conservation de la nature ou la simple réconciliation environnement et économie, qui n’est rien d’autre finalement que de l’efficacité économique avec un idéal un peu noble.

Par exemple, le gouvernement suisse a tenté de répondre à cette problématique en élaborant en 2002 une grille intitulée : «des postulats pour indiquer la direction à suivre». Pour chaque pole du développement

durable, des objectifs ont été explicités. Pour sa part Claude Villeneuve 9 9 a proposé une grille d’analyse du développement durable depuis 1999, révisé en 2001 et en 2003. Cette grille comme le modèle suisse pose des objectifs associés à chaque pôle du développement durable. Ce modèle de se distingue du premier par l'ajout du pôle "équité". De façon non exhaustive, le lecteur intéressé pourra consulter d'autres grilles sur les sites repris en note 10

En 2003-2004, la Chaire en Éco-conseil de l’UQAC a aidé la table du développement durable des collectivités du Groupe interministériel fédéral de développement durable à restructurer sa grille appelée la « Lentille du développement durable » pour la formuler par objectifs selon les trois pôles du modèle utilisé par le Gouvernement du Canada. Cette grille devrait servir à l’analyse d’un ensemble de projets soumis au

9 La grille est disponible pour consultation sur le site http://dsf.uqac.ca/eco-conseil 10 www.areneidf.org/emploi/pdf/auto_evaluation.pdf,

www.agora21.org/a21local/grille.html,

www.ademe.fr/aquitaine/fichiers/etude/devdurable/commentaires.doc

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Gouvernement fédéral dans la région du Québec à compter de l’automne 2004. Au gouvernement du Québec, Benoît Gauthier, de la division du patrimoine écologique du Ministère de l’Environnement travaille depuis une dizaine d’années sur un modèle et une grille d’analyse du développement durable basé sur le concept d’écosociété. L’auteur ramène l’ensemble du questionnement nécessaire à la prise de décision en une équation (Gauthier, 2003, 2004) Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement a aussi développé des grilles s’appliquant à des types de projets qui lui sont soumis sur une base régulière et qui se caractérisent par un ensemble de questionnements permettant aux commissaires de préparer leur analyse. Le contenu des grilles d’analyse s’inspire des principes du développement durable et de l’expérience des analystes du BAPE. Ces grilles sont non exhaustives et évolutives (BAPE 2004).

Des indicateurs pour mesurer les résultats de la mise en œuvre du développement durable.

Il existe des indicateurs de toutes sortes et sur tous les thèmes du développement durable…Ils ont pour objectif de mesurer la vision et les efforts déployés à partir des engagements pris par les ministères, les administrations, les entreprises, les communautés… dans leurs stratégies de développement durable. On retient en principe que des indicateurs doivent être pertinents, c’est-à-dire qu’on puisse relier leur évolution à une action ou à une prise de décision. Ils doivent aussi être peu coûteux à documenter et assez sensibles dans une période compatible avec la prise de décision. Enfin, dans l’ensemble d’un tableau de bord, ils doivent refléter la complexité d’un projet de développement durable.

Le choix des indicateurs de développement durable est ardu, ce qui explique l’abondante littérature sur le sujet et les milliers d’indicateurs de toute nature qui ont été développés dans le monde. Deux tendances se dessinent : les indicateurs composites et les batteries d’indicateurs. L’utilisation d’indicateurs composites permet une vue globale rapide et synthétique. Mais elle se heurte à plusieurs difficultés : il est très hasardeux d’interpréter leur évolution et de l’attribuer à une cause spécifique et ils ne sont pas assez sensibles pour voir l’évolution des projets plus localisés et à court terme.

Plutôt que de privilégier des indicateurs composites qui voudraient tout englober, l’autre tendance favorise la selection d’une batterie d’indicateurs constituant un tableau de bord qui servira à éclairer la prise de décision et le pilotage d’un projet.

Ces indicateurs mesurent de façon plus nuancée l’efficacité des actions. Malheureusement, la multiplicité des indicateurs entraîne des coûts pour la cueillette des données et ne résout pas complètement le problème de l’interprétation. On peut trouver des indicateurs à l’échelle mondiale, dont l’IDH (Indice de développement humain) compilé chaque année par les Nations Unies, des indicateurs associés avec les objectifs de la déclaration du millénaire, ou encore des indicateurs beaucoup plus spécifiques, liés à un pays ou à une région. Par exemple le tableau de bord du Centre québécois de développement durable dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean 11 .

La Chaire en Éco-conseil a constitué un tableau de bord d’indicateurs pour les pays de la Francophonie en collaboration avec l’Institut de l’environnement et de l’énergie pour la francophonie (IEPF) et l’Agence de la Francophonie, en lien avec le sommet des chefs d’état qui s'est tenu à Ouagadougou en novembre 2004. Impossible d’être exhaustif dans ce domaine tant il est vaste et tant les gestionnaires mettent de la créativité à élaborer des indicateurs parfois très sophistiqués, parfois très simples au contraire, documentés ou fort peu et quelquefois loufoques ou impossibles à compiler ou à interpréter.

La professionnalisation du développement durable : un enseignement adapté

La gestion du complexe devient une nécessité pour la mise en œuvre du développement durable, mais elle induit la maîtrise et l’utilisation de compétences appropriées. Pour les futures professionnels, une formation centrée uniquement sur les sciences de la nature est insuffisante. Une formation centrée sur l’efficacité

11 Disponible en ligne http://www.tableaudebord-slsj.ca

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économique ne permettra pas d’intégrer les aspects sociaux et de gouvernance et fera le plus souvent l’impasse sur l’équité. Une formation en éthique sera lacunaire… et une formation en silo ne convient pas. Par contre, une formation qui intègre ces différents éléments autour d’apprentissages liés à la gestion de projets complexes préparera les futurs professionnels à l’exercice d’un métier dans lequel la créativité, la responsabilisation et l’adaptation aux fluctuations d’un contexte sont valorisées et permettront de saisir les occasions offertes par les politiques publiques et les changements intervenant dans les perceptions des acteurs.

Dans les paragraphes qui suivent, nous allons parler de la formation des éco-conseillers, professionnels du développement durable. Cela ne veut évidemment pas dire qu'il n'y a pas d'autres professionnels du

développement durable que les éco-conseillers. Pluraliste, généraliste, vulgarisateur, porteur des différents poles du développement durable et compétent dans la gouvernance participative, l’éco-conseiller est formé pour développer des méthodes d'aide à la décision qui induisent le développement durable. Il apprend aussi

à utiliser différentes grilles d’analyse et à faire évoluer les modèles de référence pour élaborer des

hypothèses et trouver les moyens afin de mettre le développement durable en action. Sa formation est multidisciplinaire, elle porte le paradigme du développement durable, elle est multiculturelle et centrée sur l’action.

Multidisciplinaire

Nous ne sommes plus au Moyen Âge et il n’est plus possible de former des génies ayant maîtrisé tous les savoirs qui sont les nôtres aujourd’hui. Nos connaissances actuelles sont bien trop riches et trop diversifiées. Par ailleurs, il faut des systèmes de référence robustes pour agir sur des réalités considérées comme complexes. Les éco-conseillers doivent donc apprendre à être des généralistes capables de comprendre les différents discourse ou au moins de les acquérir autour d’un projet particulier et de gérer des groupes multidisciplinaires dans lesquels chaque acteur peut défendre son point de vue avec ses meilleurs arguments. Parallèlement au caractère généraliste de sa formation et de ses interventions, ce professionnel apprend aussi à travailler en réseau. Il ne doit certes pas tout savoir, mais il est indispensable qu’il sache où aller chercher ce qu’il ne sait pas.

Même au niveau des universités, la réflexion sur la multidisciplinarité est en cours et il existe bien peu de

formations intégrant les différentes disciplines dans leur cursus

contente souvent de juxtaposer des contenus issus de disciplines différentes et l’on compte sur les étudiants

pour construire l’interdisciplinarité. La dimension humaine du développement durable reste souvent sous-

estimée, alors que le caractère anthropocentré du concept devrait induire une attention particulière accordée

à ce champ de connaissances.

Uneformation multidisciplinaire se

Les éco-conseillers formés depuis 1988 en Europe et depuis 2002 au Québec bénéficient d’un programme qui tente de surmonter les difficultés de la formation en silo. Elle intègre de manière marquée la dimension humaine (la moitié du cursus) et induit l’apprentissage de disciplines scientifiques rendues complémentaires grâce à leur articulation dans des projets complexes. Par exemple : au Québec, le travail intitulé " le projet " exige des étudiants qu’ils organisent pour une institution réelle une action relative au développement durable. L’évaluation, et donc la note, porte autant sur la capacité de l’étudiant à agir dans une organisation (psychosociologie des organisations) que sur la qualité des propositions d’actions éclairées des données des sciences fondamentales pertinentes. La note finale comporte un pourcentage associé à l’explicitation des savoirs théoriques utilisés. L’évaluation des acquis des étudiants se réalise de manière transversale pour ancrer chez les apprenants la nécessité d’apprendre les différentes compétences de manière imbriquée.

Les différents dispositifs mis en place dans la formation favorisent les représentations multidisciplinaires intégrées des réalités. Sans cette force, les contingences du terrain vont faire oublier aux professionnels que leur premier rôle est de favoriser l’émergence de nouvelles représentations du monde élargies grâce aux différents systèmes de références des acteurs avec lesquels ils travaillent et dans la perspective de trouver des solutions et de prendre des décisions qui relèvent dudéveloppement durable.

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Agent de changement et aide à la decision

Les professionnels du développement durable sont des agents de changement, mais on ne change pas un paradigme de pensée dominant sans aller à contre courant des idées reçues. Donc, un éco-conseiller n’est pas un militant de l’environnement, il n’est pas non plus un économiste du développement durable, ni un syndicaliste des régions. Il est un professionnel qui s’inscrit dans un autre paradigme que ceux-là, qui ne les exclut en aucun cas mais ne les inclut pas non plus tout à fait. Son rôle d’interface entre les autres acteurs en fait un responsable de la nécessaire interaction entre les différents pôles du développement durable, pas pour occuper une place centrale mais pour favoriser des décisions incluant tous les critères locaux et globaux necessaries aux décisions qui s’en réclament.

Travailler avec les cultures

Puisque nous pensons qu’il n’est pas possible de faire du développement durable sans respecter et s’appuyer sur les différentes cultures et qu’elles sont déterminantes dans la réussite de projets, les professionnels du développement durable doivent acquérir des habiletés dans ce domaine. A Chicoutimi, cet aspect de l’apprentissage des éco-conseillers est intégré dans le programme par les moyens suivants. Le groupe des étudiants est très hétérogène sur base des formations initiales. Les âges des étudiants varient de 24 à 48 ans. Les cohortes comportent des ressortissants de pays d’Europe, d’Afrique, d’Amérique du sud et du Canada. Les étudiants entre eux sont donc naturellement amenés à côtoyer des individus qui portent des valeurs culturelles qui ne sont pas les leurs. Les étudiants sont aussi amenés à connaître une autre culture en vivant ses a priori dans la relation homme – nature. Une immersion dans la forêt boréale pour vivre " comme les Ilnus du Lac Saint Jean " est organisée en tout début de programme. À cette occasion, les étudiants découvrent des activités traditionnelles d’un peuple chasseur-cueilleur et assistent à une conférence sur les fondements de cette culture. Même immergé dans une culture, on n’est pas automatiquement capable de travailler dans des contextes multiculturels ou d’intégrer des éléments de culture dans des projets de développement. Le cursus inclut donc un cours sur la communication interculturelle pour apprendre à se distancier des a priori de n’importe quelle culture, y compris la sienne.

Utiliser des outils et formaliser des pratiques

Les pratiques développées par les professionnels doivent faire l’objet de recherches et de formalisation pour pouvoir être enseignées aux futurs professionnels dans un cursus universitaire. Si les outils utilisés aujourd’hui restent dans "l'agir professionnel" (Schön, 1994), sans transfert dans d'autres contextes par manque de recherches et d'enseignement de ces pratiques, il y aura toujours un discours dominant pour deplorer le fait que le développement durable ne se concrétise pas parce qu’il n’existe pas d’outils. C’est seulement s’il existe un savoir formalisé issu des pratiques et enseigné à de futurs professionnels que l’on pourra dire que les outils existent. Les connaissances à enseigner ne sont en effet pas « nouvelles » et ne nécessite peut être pas de recherches fondamentales. Elles nécessitent plutôt des recherches-actions.

Il importe donc que l’éco-conseiller apprenne à prendre distance par rapport à ses propres pratiques. Parallèlement à ce travail de terrain, il importe également que des chercheurs tentent de formaliser suffisamment ces pratiques pour les render enseignables. Il est évident que les outils pertinents par rapport à un contexte continueront à s’affiner dans l’action. Décider de se servir de l’aide à la décision multicritère informatisée n’est pas faire du développement durable, il faut lui ajouter une approche psychosociale qui va permettre le transfert de l’outil dans une situation particulière toujours plus complexe qu’un modèle, toujours différente de l’étude de cas, une réflexion à refaire pour toutes les situations particulières… et toutes les situations incluant des humains sont particulières à certains égard : « …chaque situation est unique par ses acteurs et ses circonstances, encore davantage que par son objet concret » (Maystre et Bollinger, 1999).

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Conclusion

Le concept de développement durable permet l’articulation dans une logique suffisamment cohérente de toute une série de décisions et d’actions. Il permet d’expliciter la complémentarité et la nécessité de chacun des pôles et l’éclairage des enjeux par des approches disciplinaires multiples. Il y a des champs dans lesquels ces pôles, considérés au depart comme antagonistes, sont devenus au fil des discussions et des actions tout à fait complémentaires. Ainsi, l’Education relative à l'environnement sert particulièrement les pôles environnemental et social, les systèmes de gestion de l’environnement, les poles économique et environnemental, … et tous les systèmes de participation, le pôle équité ou celui de la gouvernance. Et il est même des domaines où une synergie entre les 4 pôles est le fondement même de l’action. Les certifications forestières parexemple qui font intervenir la consultation du public trouvent là un champ d'application particulièrement adéquat. On y integer les aspects économiques (exigences du marché), sociaux (utilisations multiples de la forêt), environnementaux (protection de la biodiversité) et de gouvernance (décisions prises en groupe par l’association des acteurs à la mise sur pied d'indicateurs d'aménagement forestier durable).

Il n’est pas besoin que chaque action de chaque acteur séparément intègre tous les pôles : il suffit qu’elles puissant coexister, ce qui est un fait! Mais aussi se reconnaître l’une l’autre et partager des interfaces. Le développement durable est un moyen autant qu’une fin, un système de pensée organisé pour comprendre et agir sur le réel, il est complexe et pourtant simplifie la tâche de ceux qui veulent prendre des décisions avec plus de conscience.

Bibliographie

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BAPE (2004) - Grilles d’analyse de projets (en ligne) http://www.bape.gouv.qc.ca/sections/rapports/grille/index.htm

Bélanger L. (2002) - L'aménagement intégré et l'aménagement écosystémique: ledéfi de l'acceptabilité sociale. Colloque sur la planification forestière. L’aménagement intégré des ressources en milieu forestier : concepts et outils. 31 octobre et 1er novembre. Université du Québec à Rimouski.

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