L’AFFAIRE DE LA MORT DE BALZAC

RACONTÉE PAR EDMOND SÉE

Si La Mort de Balzac, qui a dû attendre 1989 pour être publié officiellement et en un
volume autonome1, est devenu une des œuvres les plus mondialement célèbres d’Octave
Mirbeau, ce n’est pas seulement dû à ses exceptionnelles qualités littéraires et à la lumière
crue jetée tout à la fois sur l’enfer conjugal en général et sur un des géants de la littérature
universelle en particulier. Le scandale qu’a suscité l’annonce de sa parution prochaine – et qui
a failli nous priver à tout jamais de ce chef-d’œuvre – y a aussi quelque peu contribué, au
risque de nuire à la perception, par les lecteurs d’aujourd’hui, de toute la portée et des enjeux
du récit controuvé de la mort de Balzac.
Comme on le sait, à la suite de la publication, dans Le Temps du 6 novembre,
d'extraits du sous-chapitre de La 628-E8 relatif à la mort de Balzac, et où Mirbeau montrait
Mme Hanska couchée avec le peintre Jean Gigoux pendant que son mari agonisait, solitaire,
dans une pièce voisine, la comtesse de Mniszech, fille presque octogénaire d’Ewelina Hanska,
retirée au couvent des Dames de la Croix, rue de Vaugirard, avait tenu à protester, par une
lettre datée du même 6 novembre et parue dans Le Temps du 9 novembre, « de la façon la
plus énergique et la plus catégorique contre les calomnies abominables de M. Mirbeau ». Elle
y affirmait avoir présenté elle-même Gigoux à sa mère, deux ans après la mort de Balzac. Le
même jour, elle adressait à Mirbeau une lettre exigeant la suppression du chapitre litigieux 2 :
« Octogénaire et impotente, je suis forcée de sortir de mon silence et de ma retraite pour vous
dire, monsieur, à quel point je suis étonnée que votre grand talent puisse consentir à faire
usage de racontars venimeux et absurdes absolument mensongers. J'espère que vous voudrez
bien effacer ces pages de votre œuvre », sans quoi elle se verrait forcée, « à mon très grand
regret, croyez-le, de me servir des moyens que met la loi à la disposition des personnes
outragées de diffamation. / Laissez-moi espérer encore, Monsieur, qu'à la juste admiration
due à votre talent, je puisse joindre ma considération pour votre personne. »
Non sans déchirement, et malgré la quasi-certitude de l’emporter en cas de procès,
Mirbeau décida dès le lendemain, 7 novembre, de supprimer le chapitre incriminé, qui ne fut
imprimé que dans les tout premiers exemplaires, maintenant fort recherchés des bibliophiles
pour leur rareté. Les volumes étant déjà brochés, il a fallu mobiliser tous les employés des
éditions Fasquelle pour débrocher les 11 000 exemplaires déjà imprimés et reliés, avant de les
rebrocher, dûment allégés du chapitre contesté. Par la suite, les spécialistes de Balzac, à la
quasi-unanimité3, déclareront que Mirbeau a tout inventé et que Mme Hanska a été gravement
diffamée par le romancier, à qui ils auront tendance à attribuer un rôle peu reluisant4.
Bref, il semble bien que la “vérité historique” ne soit pas tout à fait conforme au récit
que Mirbeau prête à un Gigoux fort âgé et enclin à refaire l’histoire à son goût, que ce soit
pour se rendre intéressant, ou bien parce que, dans sa mémoire, le passé s’est paré, au fil des
décennies, de couleurs plus attrayantes. Mais il n’est pas moins clair que Mirbeau n’a jamais
prétendu être un chercheur ou un enquêteur, ni faire œuvre d’historien, et il se garde bien de
1 Le texte a bien paru en 1918, sous le titre de Balzac. Sa vie prodigieuse.Son mariage. Ses derniers moments,
mais le tirage était limité à 250 exemplaires réservés aux amis du commanditaire, « amateur » inconnu par
ailleurs. Il a été de nouveau publié en 1938, chez Fasquelle, mais il était réinséré à sa place initiale dans une
réédition de La 628-E8.
2 Lettre publiée dans le Gil Blas du 13 novembre 1907.
3 La seule notable exception est celle de Charles Léger, conservateur du Musée de Meudon et biographe de
Mme Hanska (Ève de Balzac. D'après des documents inédits, Ducros & Colas, 1926, 70 pages).
4 Sur toute cette affaire, voir « Une publication scandaleuse », postface de Pierre Michel et Jean-François Nivet
à La Mort de Balzac, Éditions du Lérot, 1989 (http://www.scribd.com/doc/210238310/).
prendre à son compte un récit qui lui aurait été fait quelque vingt ans plus tôt, dans des
conditions restées imprécises5, et dont il laisse l’entière responsabilité à un narrateur qui n’est
plus là pour se justifier ni pour apporter ses preuves. C’est donc faire un mauvais procès au
romancier que de lui reprocher de ne pas respecter une “vérité historique” dont il a d’autant
moins cure, dans ce cas particulier de l’agonie de Balzac, qu’il la sait pertinemment
inaccessible d’une façon générale6. Mais pour tous ceux que l’ironie assassine du grand
démystificateur a blessés dans leur image de respectabilité, l’occasion est trop belle pour
qu’ils n’en profitent pas pour se venger et tâcher de le discréditer à leur tour. C’est alors
qu’entre en scène un jeune admirateur de Mirbeau : Edmond Sée.
Né à Bayonne, Edmond Sée (1875-1959) est à la fois un critique théâtral (il collabore
alors au Gil Blas, après avoir fourni des articles à L’Aurore dreyfusiste, et sera, dans les
années 1930, président de la Critique dramatique) et un auteur dramatique prolifique 7, dont
Mirbeau, ainsi que Sacha Guitry, a apprécié les débuts prometteurs : Les Miettes (Athénée, 28
février 1899), La Brebis (L’Œuvre, 29 mai 1896), L’Indiscret (Théâtre Antoine, 5 mars 1903),
L’Irrégulière (Théâtre Réjane, 13 novembre 1913), Un ami de jeunesse (Comédie-Française,
14 décembre 1921), etc. Il a déjà fait un élogieux compte rendu des Farces et moralités dans
sa Chronique des livres du 10 avril 1904 et, depuis plusieurs années, il est devenu un ami
fidèle et fervent de Mirbeau – comme de Jules Renard, d’ailleurs. Il n’est donc pas étonnant
qu’il s’engage pour le défendre et le louer, au moment où le scandale risque de porter
préjudice, non seulement à cet objet littéraire original et fort attendu qu’est La 628-E8, mais,
au-delà, à l’image même de notre imprécateur : aux yeux d’un public dûment crétinisé,
l’auteur des trois sous-chapitres incriminés ne serait-il pas un vulgaire provocateur, amateur
de scandales propices aux ventes juteuses, et un diffamateur patenté de vieilles dames sans
défense, plutôt qu’un paladin de la justice ? C’est dans Le Figaro du 16 novembre – soit dix
jours après le début de l’affaire –, et en Premier Paris, ce qui souligne l’importance de sa
contribution, qu’il prend position et entend, non seulement réhabiliter son ami aux prises avec
la malveillance de multiples ennemis, trop heureux de pouvoir se livrer impunément aux joies
de la calomnie, mais surtout faire éclater et admirer son exceptionnelle générosité aux yeux
d’un lectorat, certes socialement conservateur, mais supposé un tant soit peu “éclairé”. Il
intitule sa chronique « Deux jolis gestes », histoire de mettre moralement à égalité une fille
soucieuse de l’honneur posthume de sa mère et un écrivain hors normes, prêt à sacrifier une
œuvre amoureusement concoctée à des exigences éthiques jugées supérieures, non seulement
à ses propres intérêts, mais aussi, ce qui est encore plus méritoire, à ses préoccupations
littéraires et à ses valeurs esthétiques.
Pour parvenir à ses fins, il renonce à toute polémique, ne cherche à blesser personne et se
contente de révéler à des lecteurs de bonne foi les dessous d’une affaire dont, en réalité, ils
ignorent tout et qui est tout à fait à l’honneur des deux protagonistes. Il commence par piquer
leur curiosité en annonçant d’entrée de jeu une « anecdote » riche en enseignements et à
l’honneur de la profession décriée des hommes de lettres, puis en attendant plus de la moitié
de l’article pour leur révéler l’identité des deux anonymes auteurs des « jolis gestes » du titre.
Certes, les happy few, amateurs de littérature, qui ont entendu parler de l’affaire depuis
quelques jours, ont vite fait de la deviner, cette identité. Mais ils n’en sont pas moins incités à
poursuivre leur lecture par la lumière nouvelle que le début du récit jette sur l’œuvre à paraître

5 Le 12 novembre, Mirbeau écrit à René de Chavagnes, qui publie sa lettre dans le Gil Blas du lendemain :
« […] j'ai vu Jean Gigoux chez lui, une fois, et je l'ai rencontré plusieurs reprises, chez des amis communs,
entre autres chez M. Auguste Rodin. » Ces rencontres, si elles ont bien eu lieu, pourraient se situer en 1889-1890.
6 Voir la notice « Histoire » du Dictionnaire Octave Mirbeau (http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/index.php?
option=com_glossary&id=179).
7 Son Théâtre complet a été publié en deux volumes par Flammarion en 1924.
et sur son médiatique auteur, considéré, non comme un mystificateur patenté, mais comme un
« maître » et un « grand écrivain » suscitant respect et admiration.
Ensuite Edmond Sée s’attache à entretenir l’intérêt dramatique et à créer un
« agréable suspens » en imaginant – ou en rappelant ? – une lecture au terme de laquelle,
comme au beau milieu de L’Épidémie, est apportée à l’auteur, félicité de toutes parts, une
mystérieuse missive, qui, d’un seul coup, transmue sa fierté et sa satisfaction en une
douloureuse angoisse. Si, on l’a vu, cette lettre de la comtesse Mniszech a bien existé et a bien
été expédiée, le 6 novembre 1907, nous ne saurions affirmer pour autant que la lecture de La
Mort de Balzac à des amis a bien eu lieu le même soir. On ne saurait l’exclure, bien entendu,
et, en ce cas, Edmond Sée, rentré de voyage le 11 octobre précédent, aurait effectivement pu
faire partie des happy few invités à y assister, par exemple Fernand Vandérem, Sacha et
Lucien Guitry, Georges Bourdon, Tristan Bernard, Albert Robin, Félix Vallotton ou Romain
Coolus. Malheureusement nous n’avons trouvé aucun témoignage qui atteste de cette
hypothétique lecture, et, au cas où, ce nonobstant, elle ne serait pas pure invention pour les
besoins de la cause, il est douteux qu’elle se soit déroulée le 6 novembre au soir, deux jours
seulement avant la date programmée de la sortie publique de La 628-E8. Selon toute
vraisemblance, le récit qu’Edmond Sée fait de cette prétendue lecture est une fiction de la
même farine que celui que Mirbeau lui-même fait de l’agonie de Balzac… Et Edmond Sée le
reconnaît lui-même lorsqu’il situe cette lecture, non quelques jours plus tôt, mais « quelques
mois ou quelques semaines ». Mais si ce récit est bien romancé, il n’en est pas moins
profondément véridique malgré tout, et c’est cette vérité humaine qui leur importe à tous
deux, infiniment plus que la véracité des faits bruts.
C’est précisément ce qu’Edmond Sée, à travers cette anecdote en forme de fable,
s’emploie à mettre en lumière dans la deuxième partie de sa chronique. Pour lui, La Mort de
Balzac appartient « bien plus à l'histoire romanesque qu'à l'histoire tout court ». Obligeant le
lecteur à se mettre à la place du romancier dépité, il recourt au style indirect libre pour lui
faire partager sa vision des choses : « N'avait-il pas cherché la vérité ? Ne l'avait-il pas
trouvée, et, sinon trouvée, du moins imaginée, reconstruite, avec une telle sève, une telle
fièvre poétique; une telle puissance de coloris, une telle intelligence du détail, que c'était sa
vérité à lui, et non pas n'importe quelle autre qui demeurerait, qui devait désormais demeurer
seule régnante à jamais ? » À l’instar de son « maître » et ami, il considère même avec
méfiance la prétention des historiens à établir ne serait-ce que « des vérités » partielles, à
défaut de la Vérité avec un V majuscule: « même pour ce qui est des vérités dites historiques,
j'ajouterai que la plupart ont été proclamées grâce à des “déductions intuitives” en tout point
semblables à celles dont l'écrivain s'était servi aujourd'hui ». Tout bien considéré, l’histoire
n’approche pas plus de l’inaccessible vérité que la littérature et ses méthodes ne sont pas
foncièrement différentes, puisqu’elles laissent une large part à l’interprétation subjective des
documents et à l’intuition des historiens. Mais la littérature possède du moins un avantage
décisif quand elle est l’œuvre d’un maître tel que Mirbeau, lancé à la quête du Graal : « les
grands romanciers, les grands artistes suivent d'autres lois que le commun des mortels 8 ;
j'entends celles qui commandent à leur cerveau, qui toujours fume et bout et les entraîne si
loin et si vite à la recherche de la vérité qu'ils n'ont guère le pouvoir de se ressaisir une fois
partis... »
C’est précisément cette supériorité intellectuelle du génie créateur, aux prises avec des
vérités dépassant de très loin l’horizon du commun des mortels, qu’il s’agisse de Balzac ou de

8 Pour sa part, Mirbeau écrit, dans La Mort de Balzac : « Nous ne devons point soumettre Balzac aux
règles d'une anthropométrie vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cellule des morales courantes et des respects
sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il
fut. Nous devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut. »
Mirbeau, qui devrait interdire de les juger à l’aune « des morales courantes et des respects
sociaux », comme Mirbeau l’écrit à propos de l’auteur de La Comédie humaine. Edmond Sée
abonde dans le sens de son maître, qu’il imagine s’interrogeant : « Est-ce que l'art, l'Art
pouvait ainsi dépendre des susceptibilités de l'un, de la piété filiale de l'autre ?... L'Art devait
demeurer libre, libéré de toute morale. Nul chef-d'œuvre ne nous aurait été transmis si
l'artiste avait écouté tous ceux ou toutes celles qui s'étaient indignés d'y figurer d'une manière
ou d'une autre ! » Oui, mais voilà : Mirbeau ne saurait faire fi de l’éthique qu’il a faite sienne
depuis son grand tournant de 1884-1885 et qui a donné sens et valeur à tous ses nobles
combats, grâce auxquels il a pu enfin racheter les compromissions de sa lointaine jeunesse et
apaiser son lancinant sentiment de culpabilité. Il ne saurait décidément pas accepter de payer
son nouveau chef-d’œuvre au prix d’une impardonnable goujaterie envers une vieille dame
respectable et une fille restée pieusement fidèle à l’image et à l’honneur de sa mère. Mirbeau
a beau savoir qu’éthique et esthétique devraient marcher d’un même pas, comme elles l’ont
fait, dans sa vie, depuis un quart de siècle, il lui a bien fallu faire un choix déchirant : pris
dans les mâchoires de ce dilemme, force lui a été de sacrifier le fruit de son labeur exigeant et
de son imagination créatrice à l’idée, éthiquement supérieure, qu’il se faisait de sa propre
dignité d’écrivain.
Edmond Sée a parfaitement compris le ressort psychologique de la capitulation de son
ami. S’il avait été aux prises avec des ennemis puissants, ou en butte à une forme ou une autre
de censure, il se serait naturellement indigné et battu, courageusement et de toutes ses forces,
et il aurait certainement gagné, comme dans la bataille du Foyer quelques mois plus tard, car,
du point de vue juridique, aucun délit n’aurait pu lui être imputé et, le soir même, il en avait
reçu, de son avocat, toutes les garanties. Mais que pouvait-il faire face à une octogénaire
désarmée ? En refusant de céder à sa prière, il aurait été par trop à contre-emploi et l’habituel
donquichottisme de notre justicier en eût pris un sale coup : « L'écrivain comprit qu'il était
vaincu par la faiblesse même de celle qui s'adressait à lui. » Car c’est cette « faiblesse
même » qui la mettait en position de force face à un assoiffé de justice tel que Mirbeau. Mais,
paradoxalement, pour Mirbeau, cette apparente défaite a été en réalité une grande victoire
qu’il a remportée sur lui-même ; et ce qui aurait pu apparaître, à des observateurs superficiels,
comme la piteuse retraite d’un écrivain pris en flagrant délit de diffamation, s’est révélé au
contraire l’une des actions les plus nobles de sa longue carrière. Edmond Sée ne s’y est pas
trompé, et la comtesse Mniszech non plus, qui, dans le Gil Blas du 12 novembre, déclare à
René de Chavagnes : « La décision généreuse de M. Mirbeau m'a désarmée. J'ai donné ordre
d'arrêter immédiatement toute poursuite. M. Octave Mirbeau supprimant de son livre le
chapitre incriminé, je n'ai plus rien à dire, sinon que j'admirerai désormais en lui l'homme
autant que l'écrivain. Dites bien que je n'éprouve aucun ressentiment à son égard. » Et elle lui
écrit pour le remercier de sa « belle action ».
Avec une habileté consommée, digne de la diplomatie de son maître et ami, quand
celui-ci avait rendu hommage en même temps à Maeterlinck et à Debussy devenus ennemis
irréconciliables9, Edmond Sée est parvenu, au lieu de les opposer en un conflit sans solution, à
réconcilier en un même hommage la pieuse fille de Mme Hanska et son diffamateur supposé
qui, selon le point de vue adopté, passent l’un et l’autre tantôt pour des « victimes », tantôt
pour des « tourmenteurs ». Il est bien dommage que les balzaciens qui se sont acharnés sur
Mirbeau, comme s’il se fût agi d’un vulgaire affabulateur, n’aient pas eu connaissance de ce
beau texte, où la lucidité du psychologue s’unit à la sympathie de l’homme et à la délicatesse
de l’écrivain.
Pierre MICHEL

9 Octave Mirbeau, « Maurice Maeterlinck », Le Journal, 27 avril 1902. Maeterlinck avait souhaité au Pelléas et
Mélisande de Dbussy, adapté de son propre drame, « une chute prompte et retentissante ».
* * *

Edmond Sée

Deux jolis gestes

On m'a rapporté ces jours derniers une histoire... 10 une histoire singulièrement
émouvante dans sa simplicité. Elle met en présence un des plus considérables écrivains de
notre temps et une femme d'un grand âge 11. Et je doute que les deux héros de cette aventure
aient jamais songé que l'on pourrait un jour les unir l'un à l'autre pour un éloge public.
Tel est cependant le but que je me propose.
Il faut bien que notre époque littéraire si fertile en battages et en batteries, si
singulièrement fiévreuse, tellement secouée chaque jour par d'étranges luttes, témoigne
parfois de quelque noblesse, et de la reconnaissance qu'elle ne peut manquer de vouer à ceux
qui l'ennoblissent ainsi.
Je ne sais pas si, dans la suite obscure des années, nos descendants conserveront le
souvenir des moyens choisis par leurs ancêtres à seule fin de s'interdire tout blâme les uns aux
autres, et de se provoquer à des éloges les armes à la main ; mais j'espère, je me flatte qu'ils
retiendront l'anecdote qui va suivre, ne fût-ce que pour l'honneur de cette profession d'homme
de lettres, si décriée par quelques-uns.
Qu'ils apprennent donc ceci :

II y a de cela quelques mois, ou quelques semaines 12, dans son cabinet de travail
charmant et sévère, un grand écrivain avait réuni ses amis. Ils s'étaient empressés d'accourir,
car il s'agissait d'une lecture. Leur hôte, leur ami, leur maître devait leur faire connaître les
principaux chapitres du livre de lui que l’on attendait et qu'il allait publier.
Vous pensez si l'on fut exact au rendez-vous.
La lecture s'acheva. Elle n'avait dû décevoir personne, si l'on en pouvait croire tant de
visages émus, bouleversés par une très noble émotion, et qui encadraient le visage de
l'écrivain.
Et puis, peu à peu, des voix s'élevèrent. Elles dirent leur admiration ! Il s'agissait à
présent de la « détailler ». On la détailla. Les uns aimaient tel chapitre, et ils donnaient les
raisons de leur préférence ; lés autres critiquaient telles pages, et ils se contentaient de
vociférer leur opinion sans essayer de la justifier. L'artiste, lui, écoutait ces éloges et ces
blâmes avec une reconnaissance inquiète. Comment, parmi ces jugements disparates,
connaître celui qu'il convenait de retenir ? Et fallait-il en retenir un, puisque l'œuvre
désormais achevée... ? N'importe, comme il eût été réconfortant pour lui de les sentir là, ne
fût-ce qu'une minute, tous bien d'accord ensemble pour admirer une phrase, une ligne, un
mot !...
Comme si l'on eût deviné son souhait caché... on se tut soudain autour du maître ; puis,
après le silence, un des amis, un des disciples parla. Il parla d'un chapitre du livre... pas même.
Il cita seulement le titre de ce chapitre où il était question du plus grand des écrivains
français, de sa vie, de son mariage, de sa mort, et soudain un grand concert d'éloges ardents,

10 L’abondance des points de suspension peut apparaître comme un hommage rendu à Mirbeau, dont Edmond
Sée semble pasticher certains traits.
11 Née en 1828, la comtesse Mniszech n’a pas encore 80 ans et Edmond Sée exagère notablement en écrivant,
un peu plus loin, qu’elle approche les cent ans.
12 Cette volontaire imprécision révèle le caractère fictif de la lecture, qui aurait dû se tenir le 6 novembre au
soir, au moment où Mirbeau a dû recevoir la lettre de Mme Mniszech, postée le matin même, soit dix jours
seulement avant la parution de l’article d’Edmond Sée.
vibrants, sincères, unanimes cette fois, unanimes... s'éleva, que nulle restriction ne venait
troubler ! Non, en vérité, nulle restriction ! Et nul conseil donné, et nulle arrière-pensée
jalouse... En cette minute, l'écrivain eut la sensation très forte qu'il avait conquis même
ses plus âpres confrères, qu'il les « tenait » ; que le chapitre dont il venait de leur faire cadeau,
de leur donner lecture, se fixait à l'instant pour eux et pour lui-même dans son émouvante
perfection.
Minute rare ! Dramatique moment !...
Eh oui, dramatique ! Car, tandis qu'il savourait la plus belle récompense dont un artiste
puisse se sentir récompensé, la porte s'ouvrit, comme au théâtre, un domestique parut.
Ce domestique présentait sur un plateau une lettre. L'écrivain la prit, en fit sauter le
cachet, la parcourut, pâlit un peu, la relut attentivement, pâlit davantage. Puis, d'une main qui
tremblait, il la tendit à l'un de ses amis intimes, au meilleur. Celui-ci la lut à son tour, la rendit
à son ami, puis soudain prit congé de lui, entraîna tous les autres.
Il avait compris, ce confident, que le maître voulait demeurer seul.
Et quand ils furent tous sortis en effet, l'écrivain saisit la lettre et il se mit à la relire,
sans fin...
** *
C'était une charmante lettre, un peu triste. Elle avait dû être écrite par une très vieille
main, car certains jambages manquaient de fermeté.
Elle débutait ainsi, cette lettre : « Octogénaire, impotente, je suis forcée de sortir de
mon silence et de ma retraite13... »
Elle se poursuivait avec une fermeté mélancolique. Elle révélait une âme frêle et
sensible qui devait avoir peine, à se départir d'une excessive discrétion, mais qui savait se
montrer d'autant plus énergique à l'occasion. L'occasion semblait venue, car la personne
assurément âgée qui avait écrit ces lignes disait ce qu'elle souhaitait, et sans nulle feinte ni
préalable hypocrisie... Elle le disait cruellement, et pourtant non sans douceur.
On exprimait à l'écrivain le chagrin que l'on ressentirait à voir un homme de sa haute
valeur, de sa probité littéraire, parler avec légèreté ou rudesse d'êtres que l'on avait connus. On
demandait grâce pour des morts, des morts qui étaient des morts à soi, des morts intimes, des
morts qui vous tenaient si fort au cœur, « à ce vieux cœur », que ni la littérature, ni l'histoire,
ni la légende, ne pouvaient les en détacher à leur profit.
L'on concluait en demandant, en exigeant, avec prière, la suppression d'un chapitre du
livre... ce chapitre où l'écrivain, pour avoir ressuscité d'illustres morts, avait risqué de blesser
mortellement une obscure et pieuse survivante !...
Hélas ! ce chapitre... était le chapitre... celui que l'écrivain venait précisément
de lire à ses amis... celui qu'ils avaient proclamé unanimement le plus beau, le plus
tragiquement beau de tout le volume. Et l'écrivain lui aussi, tandis qu'il s'obstinait maintenant
à le relire, sentait toute l'amertume, toute l'affreuse amertume du sacrifice que l'on exigeait de
lui.
Mais qui exigeait cela ?... De quel droit pouvait-on exiger qu'il supprimât, qu'il
détruisît ces pages librement conçues, librement écrites ? N'avait-il pas cherché la vérité ? Ne
l'avait-il pas trouvée, et, sinon trouvée, du moins imaginée, reconstruite, avec une telle sève,
une telle fièvre poétique; une telle puissance de coloris, une telle intelligence du détail, que
c'était sa vérité à lui, et non pas n'importe quelle autre qui demeurerait, qui devait désormais
demeurer seule régnante à jamais ? Et voilà qu'il lui faudrait se séparer de ces pages... ces
pages qui le feraient plus illustre encore... ces pages toutes chaudes de la vie qu'il venait de

13 Edmond Sée cite fidèlement le début de la lettre de la comtesse Mniszech.
leur communiquer... ces pages qu'il avait apprises par cœur... par cœur... de tout son cœur...
allons donc !
Est-ce que l'art, l'Art pouvait ainsi dépendre des susceptibilités de l'un, de la
piété filiale de l'autre ?... L'Art devait demeurer libre, libéré de toute morale. Nul chef-d'œuvre
ne nous aurait été transmis si l'artiste avait écouté tous ceux ou toutes celles qui s'étaient
indignés d'y figurer d'une manière ou d'une autre ! Et nos illustres devanciers, les écrivains du
dix-huitième siècle, se sentaient-ils gênés par de tels scrupules ? Et cet autre écrivain, bien
moderne, dont le procès à lui intenté par la fille de l'un des héros de son livre avait décuplé la
la fortune et la renommée !...
Et tandis que le plus douloureux des combats se livrait chez l'écrivain dont je raconte
ainsi l'histoire, le petit billet, l'humble petit billet parti de là-bas, de derrière les murs d'un
couvent, le petit billet était là, jeté sur le bureau, à demi froissé... qui demandait pardon de son

audace grande... et dont les mots, les lettres, les jambages semblaient trembler à cause de tout
ce qu'ils venaient réveiller chez celui qui les considérait, puis les considérait encore avec
fureur... puis avec tristesse... puis avec pitié !... Ce dernier sentiment dut l'emporter sans
doute sur les autres. L'écrivain comprit qu'il était vaincu par la faiblesse même de celle qui
s'adressait à lui. Ah ! si quelqu'un, si un homme avait essayé de lui faire peur, de le
contraindre... Mais non, de si loin, de derrière les murailles d'un cloître, cette petite voix, un
peu cassée, à peine menaçante, suppliante surtout, qui montait vers lui, qui venait le trouver...
cette voix d'une quasi-centenaire, qui parlait de sa mère comme une petite fille... Il céda.
Le lendemain une note parue dans les journaux avisait les admirateurs du poète que la
publication de son livre était retardée de quelques jours.
** *
Et voilà toute l'histoire ! N'est-elle pas émouvante ? Il me semble qu'on ne devrait la
faire suivre de nul commentaire. Crainte de la gâter !... A ceux pourtant qui seraient tentés de
reprocher à M. Octave Mirbeau – car on l'a reconnu – de ne s'être pas plus rigoureusement
documenté avant de nous dépeindre la vie de ménage, puis la mort d'Honoré de Balzac, je
répondrai que les grands romanciers, les grands artistes suivent d'autres lois que le commun
des mortels ; j'entends celles qui commandent à leur cerveau, qui toujours fume et bout et les
entraîne si loin et si vite à la recherche de la vérité qu'ils n'ont guère le pouvoir de se ressaisir
une fois partis...
Surtout qu'il s'agissait en l'occurrence de l'intimité de personnages déjà légendaires, et
qui semblaient appartenir bien plus à l'histoire romanesque qu'à l'histoire tout court... Or,
même pour ce qui est des vérités dites historiques, j'ajouterai que la plupart ont été proclamées
grâce à des « déductions intuitives » en tout point semblables à celles dont l'écrivain s'était
servi aujourd'hui. Seulement aujourd'hui il s'était trouvé en présence d'une descendante (dont
au reste il ignorait l'existence), une descendante dont la frêle voix filiale devait couvrir toutes
les voix du monde, et que nous nous devions d'écouter – pieusement.
Facile résignation pour nous autres, qui sommes les témoins. Résignation un peu
cruelle pour celui qui est un peu une victime, une victime qui répugnait au rôle de
tourmenteur d'une femme de quatre-vingts ans. À cette heure, par un geste touchant
d'effusion, cette femme le remercie de son noble geste, de son geste de grand homme qui est
un honnête homme et un brave homme tout court. Nous n'avons plus qu'à nous incliner devant
les deux parties en présence. Peut-être un peu de tristesse règne-t-elle encore ici et là...
tristesse d'avoir beaucoup demandé d'une part... tristesse d'avoir beaucoup accordé de l'autre ;
mais cette tristesse double se dissipera bientôt. Un beau geste ne se perd jamais. Les pages
effacées, les pages abolies dans le livre de M. Octave Mirbeau répandront sur les autres pages
une lumière diffuse infiniment douce ! Elles s'ennobliront de n'être point là après y avoir été.
Leur beauté qui fut créera de la beauté supplémentaire dont bénéficiera l'œuvre tout entière...
Et puis, chez un écrivain de cette race le talent n'apparaît pas accidentel.
Ce qui est accidentel par exempte, délicieusement, et ce que je ne sais comment
nommer ni comment décrire, c'est le sentiment qui unit désormais, qui ne peut manquer d'unir
à M. Octave Mirbeau, grand écrivain, la comtesse Mniszech née Hanska, sa lectrice
doublement fervente et peut-être tendrement repentante cette fois…
Edmond Sée.
Le Figaro, 16 novembre 1907

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