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© Éditions Albin Michel S.A.

, 1998

ISBN : 978-2-226-29161-5

Centre national du livre

2
Collections dirigées par Jean Mouttapa
et Marc de Smedt

3
Dites : « Nous croyons en Dieu, à ce qui nous a été
révélé, à ce qui a été révélé à Abraham, à Ismaël, à
Isaac, à Jacob et aux tribus ; à ce qui a été donné à
Moïse et à Jésus ; à ce qui a été donné aux prophètes,
de la part de leur Seigneur. Nous n’avons de préférence
pour aucun d’entre eux ; nous sommes soumis à Dieu. »

Coran (sourate 2, verset 136)

La foi est nécessaire pour les religions mais elle cesse de


l’être pour ceux qui vont plus loin et parviennent à se
réaliser en Dieu. Alors on ne croit plus, on voit. Il n’est
plus besoin de croire, quand on « voit » la Vérité.

Cheikh al-Alawi

Le Livre de Dieu repose sur quatre bases : l’expression,


l’allusion, les plaisanteries, les vérités. L’expression est
pour le peuple, l’allusion pour les gens distingués, les
plaisanteries pour les saints, les vérités pour les
prophètes.

Jalâl ud-Dîn Rûmi

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Sommaire
Page de titre

Page de Copyright

Avant-propos

PREMIÈRE PARTIE - LE SYMBOLISME DIVIN


La Lumière
Ni d’Orient ni d’Occident

Lumière sur lumière

Le cœur spirituel de l’homme

La guidance divine

La conscience universelle

La présence divine
Le jour du jugement

L’hypocrisie

La royauté
La louange à Dieu

Le Tout-Puissant, le Sage

Le royaume de Dieu

5
Le droit de vie et de mort

Le Premier et le Dernier

L’Un

L’Apparent et le Caché

Le Connaissant

La face de Dieu

Les plus beaux noms lui appartiennent


L’Un sans associé

Le Miséricordieux

Le Véridique

Le Créateur

Le Trône
Le Vivant

L’assoupissement

L’intercession

« Il sait ce qui est devant et derrière eux »

La Miséricorde
Le salut

Le repentir

Le pardon

Le mystère de la foi

6
DEUXIÈME PARTIE - L’HÉRITAGE PROPHÉTIQUE
Le message universel
La soumission ou l’humilité

Dieu dirige qui Il veut

Le sens de l’enseignement prophétique : l’unité

Le triomphe de la Vérité

Les fils d’un même Père

Adam
Le vouloir divin

Les Noms divins

Adam : le lieutenant de Dieu sur la terre

Satan

Eve

La désobéissance

La chute

La miséricorde

L’histoire se renouvelle

Adam, le premier prophète

Noé
L’appel à l’adoration

La sourde oreille

7
Un monde meilleur

Un maillon de la chaîne

Les nouvelles idoles

Le cri d’alarme

Abraham
Le « hanif »

Le chemin dans la lumière

La destruction des idoles

La fournaise

L’exil

Zemzem et le destin d’Ismaël

L’épreuve du sacrifice

La résurrection

Joseph
Le rêve de Pharaon

La tunique

L’amour

Le mariage

Moïse
Naissance de Moïse

Éducation d’un prince

8
La fuite vers Madian

L’enseignement de Schu’aib

Le buisson ardent

La préparation de la mission

La mission auprès de Pharaon

L’affrontement avec les magiciens

Les malédictions de l’Égypte

Départ d’Égypte et errance dans le Sinaï

Les Tables de la Loi

Les nourritures

Le veau d’or

Le « Khidr »

La Terre promise

David
Goliath

Le roi David

Les Psaumes

Les quatre-vingt-dix-neuf brebis

Salomon
La fourmi

9
La reine de Saba

Les pyramides

Le trône

Le sol de cristal

Jésus
Zacharie

Jean

Marie

La bonne nouvelle

L’annonciation

Marie garante de la prophétie

Le fils de Marie

Les miracles

Le Prophète

L’élévation de Jésus

Le retour

Mohammed
Le sceau des prophètes

L’hégire

L’intention

10
Le combat du Prophète

Le Rappel

Le Livre

Conclusion
L’eau et le chapelet

Le cycle de la sainteté

Demain ?

Notes

Remerciements

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Avant-propos

Aujourd’hui, les différents courants spirituels s’accordent de


plus en plus pour dire que si tous les hommes meurent un jour, peu
d’entre eux sont réellement vivants, au sens spirituel.
Si nous voulons sauvegarder l’humanité en nous, nous nous
devons d’élever notre conscience universelle, condition sine qua non
pour que l’homme ne devienne pas une machine pensante. Tous les
intégrismes, issus du conservatisme, veulent que l’ordre qu’ils ont
établi soit immuable, oubliant que la religion de la lettre nous
enseigne des vérités superficielles, sources de malheurs et de
drames, alors que la véritable spiritualité est une quête permanente
pour redécouvrir la réalité du message, afin de savourer, dans le
partage, les délices de la vie et l’intarissable flux divin.
C’est à cette recherche qu’invite ce livre. Il est la mise en forme
d’un séminaire, dirigé par le Cheikh Khaled Bentounès, qui s’est
tenu au centre religieux de Magdala, près d’Orléans, au mois de
mai 1996. Comme le premier ouvrage, Le Soufisme, cœur de
l’islam, il s’adresse à un large public désireux de s’ouvrir et
d’accéder à une meilleure compréhension du soufisme (tasawwuf),
la voie ésotérique de l’islam.
Inspiré du Coran, il ne constitue ni une exégèse théologique ni
une œuvre d’érudition au sens classique du terme. Ce n’est qu’une
humble relecture de certains versets du Coran qui mettent en
lumière la dimension réelle de l’être humain.
Mohammed (sur lui le salut et la paix) reçut la première
révélation du Coran dans la région du Hedjaz I où se trouve

12
La Mecque, au cours de l’une de ses retraites. Cette révélation se
poursuivit durant vingt-deux ans, d’environ 610 à 632, date de la
mort du Prophète. Certains versets furent révélés à des moments
précis de l’histoire, en réponse à des questions de différentes
natures – sociale, philosophique, spirituelle, etc. Le Coran (Al-
Qur’an) signifie « la lecture par excellence ». Il comprend 6 226
versets répartis en 114 sourates dont le classement ne suit pas la
chronologie de la Révélation.
Une fois sa révélation terminée, le Coran a été composé en
sourates et versets par le Prophète lui-même sur inspiration divine.
Il fut rassemblé dans sa forme actuelle et jusqu’à la fin des temps
sur l’ordre du troisième calife Othman (644-656). L’original se
trouve au musée Topkapi d’Istanbul.
Par sa méthode et son éloquence, il constitue également une
œuvre littéraire exceptionnelle dans laquelle la science et la
linguistique ne cessent de puiser leurs règles et leurs techniques. À
la différence de toutes les autres formes de littérature ou de
dialectique, étant œuvre divine, il se situe au-delà du temps et de
l’espace. Son charme ne s’adapte pas seulement au goût d’une
époque mais traverse toutes les générations et toutes les cultures.
Comme l’a si bien fait remarquer Louis Massignon, il est, pour les
musulmans, « le premier livre de lecture, le manuel de leçon,
l’unique psalmodie liturgique, la règle de prière, le code de droit
canon, enfin le livre de méditation, celui qui a lentement formé leur
mentalité ».
Nous espérons que le lecteur trouvera dans ce livre un
éclaircissement du sens de l’homme, à travers la tradition ésotérique
de l’islam. Nous sollicitons son indulgence pour les imperfections
qu’il rencontrera lors de la lecture.

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I. Elle s'étire le long de la mer Rouge, à l'ouest de l'Arabie.

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PREMIÈRE PARTIE

LE SYMBOLISME
DIVIN

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La Lumière

Dieu est la lumière des cieux et de la terre ! Sa


lumière est comparable à une niche où se trouve une
lampe. La lampe est dans un verre ; le verre est
semblable à une étoile brillante. Cette lampe est
allumée à un arbre béni : l’olivier qui ne provient ni
de l’Orient, ni de l’Occident et dont l’huile est près
d’éclairer sans que le feu la touche. Lumière sur
lumière ! Dieu guide, vers sa lumière, qui il veut.
Dieu propose aux hommes des paraboles. Dieu
connaît toute chose.

(Sourate 24, verset 35 I.)

Ce verset, l’un des plus beaux du Coran, est un texte de base


qu’un livre entier ne suffirait pas à commenter. Le mot clef est :
lumière (nour 1). Quel est son sens véritable ?
La lumière est un phénomène évident, il suffit de regarder autour
de soi. Grâce à elle, tout est visible et connaissable. Toutes les
substances vivantes s’en nourrissent. Son absence ferait de la
création un chaos impossible à voir, impossible à connaître et où
l’on ne pourrait se diriger.
Chez l’homme, cette lumière est celle de la raison et de
l’intelligence. C’est par la lumière de la raison que l’homme peut
connaître. S’il la perd, il cesse d’exister en tant qu’être raisonnable.

16
Si nous regardons le ciel avec une vision large et l’esprit
paisible, nous pouvons voir des milliards d’infimes particules
lumineuses et vivantes descendre sur la terre en fine pluie. Ces
particules sont composées de matière imprégnée par l’Esprit 2. Les
deux natures, physique et spirituelle, sont intrinsèquement liées.
La lumière vient du soleil mais aussi de l’univers entier. Selon la
science, notre univers a commencé il y a quinze milliards d’années
par le big bang. Pas de vie sans lumière ! C’est pour cette raison
que Dieu se décrit comme Lumière des cieux et de la terre. C’est de
Lui qu’elle émane. Elle anime toute la création.
Ensuite, Dieu la compare à une niche où se trouve une lampe.
La niche est un endroit creusé dans le mur où l’on posait autrefois la
lampe à huile pour éclairer la pièce. La lumière est partout mais sa
source est dans une niche, le cœur de l’homme. Il ne s’agit pas du
cœur physique mais du cœur spirituel, centre suprême de la
conscience. L’amour est le moyen de le découvrir. L’homme ne peut
connaître l’Absolu que par son cœur.
Cette lumière spécifique en l’homme est celle de la foi. C’est
par la foi que s’effectue le parcours spirituel, de la lumière
grossière, celle des sens, à la plus subtile, celle de l’esprit.
L’homme cheminera ainsi, grâce à la lumière de la raison, de
l’intelligence et de la foi, jusqu’à découvrir la lumière de la
certitude. C’est donc par la lumière de la foi que l’homme peut
atteindre la certitude et se réaliser dans l’Absolu.
La lumière est contenue dans une lampe protégée par un verre
qui scintille comme une étoile brillante. Celle-ci symbolise la
direction à suivre, comme pour les chameliers du désert qui tracent
leur route en regardant les astres. Cette lumière est décrite comme
étant située dans un endroit spécifique ; la foi, cette lumière qui
nous guide, n’est pas abstraite.

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Face aux problèmes que pose l’incertitude, nous avons des
difficultés à comprendre et à agir. Si un éclairage intérieur se
produit la solution se présente et s’impose. Cet éclairage transforme
notre vision du monde et balaie toute hésitation. Il nous rend maîtres
de la situation. La lumière dont la source est le Divin est un phare
qui permet d’aller du doute vers l’évidence. Celui qui voit n’a plus
besoin de croire.

Ni d’Orient ni d’Occident
L’huile provient d’un arbre béni, l’olivier, symbole de lumière et
de générosité. Il n’est ni d’Orient ni d’Occident. Son huile est
universelle. Elle n’appartient ni à un peuple ni à une tradition
prophétique particulière. C’est la réponse à tous ceux qui se
déclarent être les seuls élus. Dieu dit qu’il n’y a pas de peuple ou
de race supérieure à qui appartiendrait exclusivement la vérité.
Celle-ci a été transmise aux hommes sans discrimination aucune.
Mais dans leur faiblesse, les hommes se l’attribuent et l’accaparent,
alors qu’elle n’appartient à personne : elle est universelle. Elle est
la lumière qui éclaire la perspective humaine à travers les différents
messages de la Révélation.
La tradition musulmane est rattachée à la tradition prophétique
qui commença par Adam, le premier prophète qui a reçu la
Révélation, laquelle se transmit à travers tous les prophètes 3
jusqu’au dernier, Mohammed 4.
L’huile de l’olivier éclaire sans que le feu la touche. L’homme
non encore réalisé ne peut voir cette lumière. Il ne voit que ce
qu’elle éclaire. C’est pour cette raison que, tout en étant proche,
elle lui échappe.

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Lumière sur lumière
Que signifie ce concept coranique de « lumière sur lumière » ?
Est-ce une lumière multipliée par elle-même ou une
« supralumière » que nous ne pouvons appréhender ? Si nous
estimons la vitesse de la lumière à 300 000 kilomètres par seconde,
comment peut-on concevoir cette lumière divine dont parle le
Coran ? Comment peut-elle habiter le cœur de l’homme et en
émaner ? Cette notion dépasse l’entendement humain et ne peut être
comprise que par l’expérience.
Par cette métaphore, Dieu nous invite à saisir la fulgurante
rapidité de Sa présence dans son instantanéité et le caractère relatif
de la création. En fait, nous pouvons dire que tout existe et n’existe
pas. Mais que représentent quinze milliards d’années par rapport à
l’éternité ? Cette instantanéité comparée à Lui.
Cette instantanéité est si puissante que ces quinze milliards
d’années ne sont qu’un souffle de l’ordre divin (koun fa yakoun).
« Tel est, en vérité, son Ordre : quand il veut une chose, il lui dit :
“Sois !” et elle est » (sourate 36, verset 82). Ceci explique Son
omniprésence. Tout est en Lui et n’existe que par Lui 5.
Comparée au divin, la création est relative. Nous sommes
inscrits dans son origine et pourtant nous sommes ici et maintenant.
Au début, comme chaque élément, nous existions potentiellement. Il
a fallu du temps pour que nous prenions forme. Tout existait déjà au
moment du jaillissement de l’étincelle : la potentialité de chaque
être et de chaque chose qui existe aujourd’hui était contenue et
inscrite dans l’origine du monde, dans la lumière. Dans l’absolu,
tout a toujours existé. Nous en sommes pour notre part les témoins
actuels.
Si nous sommes riches d’une si longue histoire cosmique, qu’en
est-il de celle du Divin ? Il est au-delà du temps et Son Existence ne

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peut lui être assujettie. Le Divin s’inscrit dans chaque chose et en
dehors d’elle. Dieu est lumière sur lumière. Cette Lumière est
émanente et immanente. Elle ne peut être saisie par le rationnel.
Cheikh al-Alawi 6 dit à ce propos : « Qui a raison, ou la fleur
imaginant Dieu comme un parfum, ou Aristote concevant Dieu qui
se pense éternellement ? Aristote et la fleur font la même
démarche : l’un divinise sa pensée, l’autre ses effluves. Tous deux
ont raison, concluait le Cheikh, car Dieu est Tout, et chaque partie
de la création n’ouvre sur Lui qu’un minuscule angle de vue. » Tout
ce qui s’est passé depuis la création jusqu’à aujourd’hui n’est en
réalité qu’un éclair et nous vivons tous dans cette instantanéité du
Divin. Tout ce que nous voyons est éphémère, hormis Sa Face.
« Tout ce qui se trouve sur la terre disparaîtra. La Face de ton
Seigneur subsiste, pleine de majesté et de munificence » (sourate
55, versets 26-27).

Le cœur spirituel de l’homme


Ce verset nous dit que le Divin est une lumière qui est la source
de toute vie et qu’elle habite le cœur spirituel de l’homme. Ainsi,
chaque être humain porte en lui cette lumière et possède cette
potentialité, cette force. S’il la découvre, il incarne l’homme
universel et sa conscience remplit l’univers entier. Le prophète
Mohammed a dit : « L’homme a une énergie spirituelle (himma) ; si
elle s’attachait à l’univers, elle l’aspirerait. » L’homme possède
potentiellement cet état de conscience divin : il est homme par son
corps et divin par son esprit. C’est ce que confirme Rûmi 7 :
« L’homme est comme un isthme entre la lumière et l’obscurité. »
L’amour est l’attraction de l’un vers l’autre, le moyen d’aller au
centre suprême de la conscience. Lorsque la Rencontre a lieu, il ne

20
subsiste plus rien. Il n’y a plus ni amant ni aimé, il n’y a plus dualité
mais suprême conscience de la fusion dans l’Unité.
Le cœur spirituel est la conscience universelle qui transforme
l’homme. Son développement spirituel le conduit d’un champ de
conscience limité, égotique, à un niveau où celle-ci embrasse
l’univers entier. On peut dire qu’une ouverture se réalise, qui
immerge la conscience dans la lumière, à tel point que celle-ci
devient elle-même lumière. Elle s’amplifie jusqu’à remplir tout
l’espace, sans masse ni densité ni temporalité.
Dans son voyage et son ascension nocturnes (israh et mirhaj), le
Prophète relate cette aventure de la conscience qui s’élève de ciel
en ciel, d’espace en espace jusqu’à l’infini. Sa conscience s’est
ouverte par degrés et toute la création lui a été montrée. Il a
rencontré les prophètes et les êtres qui peuplent d’autres mondes
que le nôtre et dialogué avec eux. Par ce changement radical et
fondamental de sa nature, l’homme devient totalement concerné non
seulement par le problème humain mais par tout ce qui existe sur
terre et au-delà. À travers lui, la lumière éclaire alors par étapes
toute la création, telle la monture el-Bouraq (l’éclair ou l’étincelle)
sur laquelle le Prophète a voyagé.
Nous sommes physiquement limités puisqu’un simple mur arrête
notre regard. Mais, par l’esprit, nous pouvons en même temps
écouter un interlocuteur et être ailleurs. Ainsi, si la conscience
s’éveille, elle peut s’ouvrir bien au-delà des limites matérielles.
C’est par la vue, le toucher, la pensée… que je perçois les choses,
les situe et dialogue avec elles. Si ma pensée est consciente de cette
lumière, elle s’illumine et peut parvenir à cette échelle universelle.
Le moindre geste quotidien s’inscrit alors dans une réalité qui
dépasse la matière. Dans cet état de conscience, l’homme est à la
fois à l’intérieur et à l’extérieur de la matière. Il devient
transcendant et sa pensée et son action ont une répercussion

21
insoupçonnée. Nous savons que le moindre battement d’ailes d’un
papillon serait susceptible de déclencher une tempête à un autre
endroit de la planète, et qu’une simple parole comme celle de
Galilée : « Et pourtant elle [la Terre] tourne » peut changer
radicalement la vision du monde. Cette conscience me permet d’être
partout à la fois, ici et ailleurs, dans ce monde que nous connaissons
et dans d’autres. Le quotidien devient vaste, illimité. Il n’est plus
fondé sur une réalité temporelle.
L’homme universel – comme le minéral, le végétal ou l’animal –
est concerné par tous les événements heureux ou malheureux qui
touchent la création, comme si l’univers jouait une symphonie dont
la moindre fausse note trouble l’harmonie.
Mais comment celui qui a renoncé à lui-même voit-il les autres ?
Uniquement sur le plan de la conscience divine : il ne les perçoit
plus en tant qu’individu mais en tant que conscience plus ou moins
forte, vaste ou limitée.
Comment parvenir à cette lumière et en être totalement éclairé ?
C’est là le rôle de la Révélation, ce point de jonction entre
l’horizontal et le vertical. Lorsque l’homme réalise en lui
l’horizontalité et la verticalité, il atteint l’équilibre parfait. Il devient
l’homme universel. Il vit le relatif et l’absolu, dans l’harmonie.
Chacun de nous, par sa quête de la vérité, peut parvenir
progressivement au seuil de l’équilibre. Nous sommes les seuls à
pouvoir ouvrir et épanouir cette conscience qui s’affine et s’accroît
dans la solitude. Tel le soleil, la vérité est aveuglante et aucun
homme ne peut aller directement vers elle. Et pourtant, c’est par elle
qu’il découvre son chemin vers elle. Et chaque chemin est différent.
Il varie selon le tempérament, les aptitudes, l’intelligence, les
penchants, les efforts de chacun. Dans le relatif, le chemin de la
vérité est pluriel ; dans l’absolu, il est un.

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C’est en cheminant à travers toutes les difficultés, les erreurs,
les égarements, les doutes, les craintes, que nous finirons par
atteindre la Source. Sans cela nous ne pouvons nous réaliser. Ce
sont nos agissements et nos expériences dans la vie qui nous
conduisent vers Elle. Nous vivons des périodes difficiles et
heureuses, des moments de colère et de détresse. Ce vécu permet la
découverte de la lumière du cœur qui seule peut nous guider vers la
voie du salut et nous amener à discerner l’erreur de la vérité. C’est
en cheminant que le discernement s’affine. Ceux qui croient se
diriger vers l’expérience divine en faisant abstraction du monde se
fourvoient, car Dieu est dans Sa création. Il Se découvre par
l’épreuve et la certitude qui en découle : Il nous éprouve pour Se
faire connaître.

La guidance divine
Seule Sa volonté nous guide vers Sa lumière. Nous voyons en
effet certains emprunter la voie de la lumière. D’autres, hélas, lui
tournent le dos. C’est leur destin : Dieu dirige vers Sa lumière qui
Il veut. Celui qui a le désir de Dieu a, en vérité, été choisi par Lui.
C’est Lui qui l’attire vers Lui-même. Le désir, garant de cette
évolution, était déjà programmé dans sa destinée. Ibn ‘Arabî 8 écrit à
ce propos : « Il a été dit, selon le hadîth suivant, que Dieu a créé
Ses créatures dans les ténèbres (zalem), puis Il répandit et projeta
sur eux un peu de Sa lumière (nour), et ceux qu’elle a atteints sont
dans la bonne voie, tandis que ceux qu’elle a manqués sont dans
l’égarement. Ceux qui ont été touchés par Sa lumière sont apparus,
sur la surface de l’être et dans l’espace de l’existence, comme la
poussière dans le faisceau des rayons solaires. » La lumière divine
se révèle dans tous les êtres puisque c’est Elle qui leur a donné

23
forme, conscience et pensée. Mais le désir de Dieu n’est pas
ressenti de la même façon par tous et certains ne peuvent
l’éprouver. Dieu choisit. Là réside le mystère.
Cet état de conscience vient comme il doit venir. Certains le
réaliseront à travers une voie, d’autres n’auront besoin d’aucun
support. Mais l’un comme l’autre devaient se réaliser. Avec le
Divin il n’y a pas de conditions : Il fait ce qu’il veut dans Sa
création. Nous sommes tous acteurs de cette lumière, mais Lui seul
sait quels sont la place et le rôle de chacun.
Les malheurs et les bonheurs que traversent les hommes ne sont
en réalité qu’une façon de L’affirmer puisqu’en vérité, cette Lumière
nous a créés pour Se révéler à Elle-même. « J’étais un trésor caché
et J’ai aspiré à être connu. J’ai créé les créatures afin d’être
connu 9. »
Il convient de rester humble devant le mystère de la vie : même
nos erreurs éclairent notre chemin, lui donnent un sens. Nous
pensons qu’elles nous éloignent de la Lumière mais parfois elles
peuvent au contraire La révéler puisque nous ne pouvons nous
éloigner d’Elle. Elle est partout comme en nous-mêmes ! C’est
seulement dans des moments d’inconscience que nous pensons nous
en éloigner. Par exemple, certaines personnes regrettent d’avoir
commis des erreurs. Or elles devaient en passer par là !
Apparemment condamnables, ces erreurs ont été nécessaires à une
prise de conscience.
Une mauvaise action suivie d’un repentir vaut mieux qu’une
bonne action qui suscite l’orgueil. Il faut donc être très prudent
avant de juger. Ibn ‘Atâ Allâh (1250-1309) disait à ce propos « Ô
mon Dieu ! ne fais pas de mes bonnes actions des actions que Tu
détestes et fais de mes mauvaises actions des actions que Tu
aimes. »

24
Tous nos efforts de pratique et de méditation ne peuvent être
qu’une illusoire satisfaction de l’intellect et une nourriture pour
l’orgueil du moi. Le Cheikh al-Alawi a dit dans ses Sagesses : « Il
vaut mieux une prière sans génuflexion qu’une génuflexion sans
âme. » Le meilleur des comportements est la pratique dans
l’humilité. Il importe de vivre dans la présence divine et de penser
que Dieu est le seul capable de nous guider vers Lui, puisque c’est
Lui qui inspire ce désir d’aller vers Lui.
Toute chose venant de l’ego ne peut que nous égarer. C’est
encore une prétention de penser que Dieu se gagne comme nous
gagnons notre pain, à force de prière, d’études ou de générosité.
Dieu ne se gagne pas, Il se découvre dans l’état d’humilité, la
simplicité et le lâcher-prise. Nous ne pouvons L’atteindre en imitant
la dévotion d’autrui et en singeant leurs exercices d’ascèse. C’est
Lui qui nous insuffle le désir, le moyen d’aller vers Lui. Le Cheikh
Abu Sa’id (967-1049) a dit : « La piété, c’est craindre son moi. En
fuyant ton moi, tu parviens à Lui. Voilà la voie de ton Seigneur, voie
qui est droite. Il n’y a que cette voie, toute autre voie n’est
qu’aveuglement. Ce n’est ni la voie de ceux qui jeûnent, ni la voie
de ceux qui prient, ni celle des ascètes, ni celle des bigots, ni la voie
de ceux qui se prosternent continuellement. C’est la voie au long de
laquelle on se libère de son moi et c’est le droit chemin vers le
Seigneur, si tu Le cherches. »
Mais alors, me direz-vous, il ne faut plus rien faire ? Tentez de
ne rien faire et vous verrez que vous ne pourrez échapper à Son
désir ! La mesure est nécessaire. Le plus sage « fait la planche » et
se laisse porter, ce qui ne signifie pas qu’il ne fait rien. Il agit et s’en
remet à Dieu.
Voici une histoire illustrant bien ce thème. « Deux frères
veillaient leur mère gravement malade. Chaque nuit, en alternance,
l’un prenait soin d’elle tandis que l’autre priait Dieu. Un soir, l’un

25
d’eux insista pour que l’autre prenne à nouveau en charge leur mère
pendant que lui-même se consacrerait au service de Dieu pour la
seconde nuit consécutive. Vers le milieu de la nuit, alors que le
dévot priait profondément, la Voix l’interpella : “Ton frère est entré
dans la Grâce. Désormais ton sort est entièrement entre ses mains. –
Comment cela ? Il assistait une mortelle, alors que j’étais, moi, au
service de l’Eternel ! – Tu agissais pour l’amour de Dieu, et Il n’en
manque pas. Ton frère, lui, accomplissait pour votre mère quelque
chose dont elle avait réellement besoin 10”. »
La mortification à outrance pour se prouver quelque chose à soi-
même et aux autres ne fait pas partie de la voie. Si je pense que je
mérite Dieu par mes propres efforts, par mes propres forces, par ma
propre vertu, mon chemin est voué à l’échec : c’est l’ego qui me
piège. On rapporta un jour au Prophète qu’un de ses compagnons
effectuait de longs jeûnes. Le Prophète le fit appeler et lui dit :
« M’as-tu vu jeûner ainsi ? Pourquoi cette mortification ? »

La conscience universelle
Dans cette conscience élargie, l’autre fait partie de moi. Je suis
concerné par ses actes, comme il est concerné par les miens. Si l’un
d’entre nous réalise quelque chose de positif, tout le monde en est
gratifié et heureux. Si je sens qu’à travers mes actes j’engage les
autres et le monde, j’agis avec discernement et vigilance ; ma
conscience n’est pas seulement la mienne, mais celle d’une
communauté, d’un peuple, voire de l’humanité. Je n’agis donc pas
pour moi mais pour l’ensemble et mes actes deviennent plus justes.
Ce qui est accompli ne l’est plus uniquement par nous et pour nous
mais par et pour l’ensemble 11. Ainsi des hommes ont-ils contribué
positivement à l’évolution de l’humanité par leurs écrits, leurs

26
inventions, leur sagesse ou leurs prières alors que d’autres, par leurs
actes nuisibles, ont laissé une trace négative.
Tous les envoyés, tous les prophètes ne sont venus que pour
élever la conscience de l’homme à ce niveau universel. Le véritable
péché de l’homme réside dans un égocentrisme exacerbé. Abû
al-‘Abbâs Tâjah a dit à Ibn ‘Arabî : « La connaissance est une
lumière que l’on ne peut obtenir que de cette Lumière par
excellence qu’est le Coran. De même qu’on allume une lampe à une
autre lampe, on obtient la Connaissance à partir du Coran, une
Lumière à partir “d’une lumière sur lumière”. Allah nous a enseigné
qu’il était la Lumière des deux et de la terre afin que nous puissions
tirer de Lui nos lumières ; aussi devons-nous chercher la lumière à
sa véritable source. »
Le verset de la lumière est une clef pour la réalisation, la
connaissance et l’approfondissement de notre perception de
l’Absolu. Kharraqâni a dit : « Dieu a glissé un je-ne-sais-quoi de
Lui au cœur du soufi. Si tu demandes : “Incarnation ?”, je répondrai
seulement : “Lumière 12”. »

I. Le Coran, trad. Denise Masson, Gallimard, 1967.

27
La présence divine

Ne vois-tu pas que Dieu sait parfaitement ce qui est


dans les deux et ce qui est sur la terre ? Il n’y a pas
d’entretien à trois où il ne soit le quatrième, ni à cinq
où il ne soit le sixième. Qu’ils soient moins ou plus
nombreux, il est avec eux là où ils se trouvent ; puis,
le Jour du Jugement, il leur fera connaître ce qu’ils
ont fait. – En vérité, Dieu sait tout ! –
N’as-tu vu ceux auxquels on avait interdit les
entretiens secrets ? Ils ont recommencé ce qui leur
avait été interdit ; ils tiennent des conciliabules ; ils
se rendent coupables de péchés, de transgressions, et
de désobéissance au Prophète. Lorsqu’ils viennent à
toi, ils t’adressent une salutation qui n’est pas celle
que Dieu t’adresse. Ils disent en eux-mêmes : « Que
Dieu ne nous châtie pas pour ce que nous disons ! »
La Géhenne leur suffira ; ils y tomberont ! Quelle
détestable fin !

(Sourate 58, versets 7-8.)

Le premier verset décrit l’omniprésence divine. Si Dieu est


présent, même lorsque je suis seul, cela signifie qu’il est en moi.
Plus l’homme se souvient de Lui plus Sa présence (al hadra)
s’affirme et s’affine. Et plus la Présence s’intensifie, plus Elle le
transforme jusqu’à modifier sa manière de voir et de se comporter,

28
jusqu’à l’inciter à la pensée, à la parole et à l’acte justes. Alors que
celui qui n’a aucune conscience de Dieu n’agit que selon les
pulsions de son moi.
Cette Présence est comme un miroir qui nous renvoie notre
image intérieure avec nos limites et nos faiblesses. Elle devient une
référence avec laquelle notre conscience dialogue. Elle nous montre
comment être, penser et agir pour atteindre l’état de l’homme
universel. En grandissant en nous, Elle révèle la nature divine qui
habite la conscience sans cesse purifiée de chacun.
La lumière existe en tout homme mais le cœur est plus ou moins
obscurci par les différents voiles que sont l’orgueil, la cupidité,
l’hypocrisie… Pour sauvegarder ses intérêts, l’homme est prêt à
tous les mensonges et compromis. Ainsi, dans de nombreux cas, les
individus ou les gouvernements connaissent les décisions justes
mais choisissent d’adopter un comportement opposé. Par exemple,
au procès de Nuremberg, les criminels de guerre nazis n’ont pas
hésité à répondre qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres, avouant
par là, implicitement, que s’ils avaient eu le choix, ils n’auraient pas
agi ainsi ! Et qui, en son for intérieur, ignorait que l’apartheid en
Afrique du Sud était injuste et contrevenait à la dignité humaine ?
Combien de souffrances et de morts ont connues Noirs comme
Blancs, avant que disparaisse ce racisme institutionnalisé ?
L’homme habité par la présence divine ne peut plus agir de
manière injuste et nuisible pour lui-même comme pour autrui car
une fracture s’opère dans son for intérieur. Sa réponse aux situations
de la vie n’étant plus réactionnelle et soumise aux caprices de l’ego,
il n’est plus en paix et sent que l’acte commis doit être réparé. Plus
la Présence s’impose, plus le temps de réponse juste à la situation
est court. Chez l’homme réalisé, la réponse est instantanée.
La présence divine n’est pas un luxe réservé aux moines ou aux
ermites, c’est une nécessité impérative pour l’individu et la société.

29
Une histoire l’illustre : « Un soufi, préfet de Bagdad, las des
honneurs et des sollicitations, choisit d’abandonner son ministère
pour se consacrer tout entier à l’adoration d’Allah. Mais dès qu’il
se fut retiré du monde, la présence divine ne se manifesta plus !
Désemparé, il alla voir son cheikh. “Tant que j’étais dans le monde,
lui dit-il, j’étais dans la présence de Dieu. Maintenant que j’ai
décidé de Lui consacrer tout mon temps, je ne Le sens plus.” Le
cheikh lui fit comprendre que sa place était au service des hommes.
Il redevint préfet et Dieu se manifesta à nouveau. »
Le soufi, par le dhikr (souvenir ou remémoration de Dieu) et la
récitation des noms divins sous la conduite d’un maître, veille à
entretenir et à accroître cette Présence qui agit comme un garde-fou,
une balise, un phare, jusqu’à atteindre l’état où toute pensée
mauvaise disparaît et s’efface. Il a atteint, par ce cheminement, sa
véritable nature, son état originel : la conscience universelle, plus
que jamais nécessaire à ceux qui, aujourd’hui, croient faire le
monde.
Puisque la Présence habite aussi le cœur spirituel des autres
êtres humains, et l’univers entier, nous comprenons qu’elle est un
moyen qui nous est donné pour élargir notre champ de conscience et
affiner notre perception afin de communiquer avec nos semblables
et le reste de la création. À travers elle, nous portons en nous toute
l’humanité qui est alors une réalité unique sur laquelle nous
veillons. Malheureusement, une grande part de notre énergie est
consacrée à des bonheurs éphémères et illusoires.
Est-ce à dire que l’individualité disparaît dans l’universel ? Bien
au contraire ! Il ne s’agit pas de vivre la conscience de l’autre, car
chaque être est unique, à l’image de son Créateur, et son expérience
personnelle est irremplaçable. Même si sa conscience grandit,
l’homme reste conscient de sa dimension d’homme. Il ne s’agit pas
de « tuer » l’homme. Le Cheikh al-Alawi a dit : « N’abandonne pas

30
et ne prend pas ton âme [nafs] en aversion, mais accompagne-la et
interroge-la sur ce qui est en elle. 13 » Si la dimension humaine
venait à disparaître, la Présence serait sans objet. Celle-ci est la
spécificité de l’homme. L’individualité ne disparaît pas, elle se
métamorphose, s’enrichit de la Présence qui la guide et l’éclaire
dans tous les actes de la vie. Elle se manifeste et s’affirme jusque
dans les gestes, les paroles, le regard. L’individu n’accomplit plus
l’acte seul, mais en parfaite communion avec Elle. Cet acte acquiert
alors une dimension d’une portée considérable. Ceci explique que le
Coran est révélé par la voix du Prophète, mais qu’il n’est pas du
Prophète. Autrement dit, la Vérité s’exprime par notre bouche, mais
nous ne sommes pas la Vérité.
Si l’homme, par le développement des sciences et des
techniques, parvenait à inventer une créature à son image, aussi
perfectionnée que lui, voire davantage, celle-ci n’aurait jamais
conscience de la Présence puisqu’elle serait non-conscience. Elle ne
serait qu’une intelligence artificielle, certes très élaborée, mais sans
âme.

Le jour du jugement
Le jour du jugement est le jour où le monde aura atteint son
terme. Alors les hommes viendront se présenter devant Dieu et « Il
leur fera connaître ce qu’ils ont fait ». En vérité, le jugement existe
aussi dans l’instant car Dieu nous fait des révélations immédiates.
Plus la Présence est, plus le jugement est effectif, jusqu’à devenir
permanent.
La plupart du temps nous oublions ce que nous faisons. Dieu,
Lui, n’oublie pas. Tout est enregistré. Il est la Conscience suprême
de toute chose. S’Il est avec nous, tout ce que nous entreprenons

31
s’accomplit en Sa présence. Il est le Témoin. Par conséquent, le jour
du jugement devient permanent. Nous le vivons ici et maintenant sur
terre, dans le temps humain. C’est en ce sens que nous vivons le
paradis et l’enfer dans le quotidien. Quel est celui qui ne s’est
jamais dit : « Ceci est bien, ceci est mal » ? Qui n’a pas de
réactions conflictuelles ? Et il y a des choses que nous ne pouvons
dire à personne. Mais « En vérité, Dieu sait tout », et le verset
ajoute : « N’as-tu pas vu ceux auxquels on avait interdit des
entretiens secrets ? »

L’hypocrisie
Historiquement, ce verset concernant les entretiens secrets a été
révélé pour condamner l’hypocrisie de ceux qui, face au Prophète et
à ses compagnons, adoptaient un comportement qu’ils modifiaient
dès que le Prophète avait le dos tourné. Le verset s’applique aussi à
nous, qui avons souvent une attitude ambivalente. Publiquement,
nous pouvons avoir un comportement respectable tout en
commettant secrètement des actes abominables. À des degrés
divers, qui n’est pas hypocrite ? Qui ne l’a jamais été, même envers
ses amis ou ses parents ?
Quand les hypocrites, jouant sur la sonorité des mots, saluaient
le Prophète en prononçant As-saamu’aleyka (la mort soit sur toi) au
lieu de As-salam’aleyka (la paix soit sur toi), celui-ci répondait :
« Et sur vous. » Connaissant parfaitement l’intention de l’autre,
Mohammed restait neutre et ne faisait que renvoyer à l’autre sa
négativité.
Celui qui affirme ce que ressent son cœur est dans la voie de
Dieu. Par la salutation, Dieu nous apprend même à parler. Le salut
divin est celui qui accorde la parole au cœur. La parole qui ne vient

32
pas de notre cœur n’est pas divine. Elle n’est que palabre de
circonstance. Une sagesse dit : « Le bien est dans le peu que tu dis.
Trop de rires tuent le cœur, trop de paroles conduisent à l’oubli. »
Si nous avons des pensées négatives, il vaut mieux les exprimer
pour être dans une situation claire, car l’hypocrisie peut avoir de
graves conséquences. Si je dis à quelqu’un « Que la paix soit sur
toi », alors que je ne le pense pas et que je souhaite même sa mort,
voilà déjà un acte hypocrite et blâmable en soi. Mais ce qui est pis
est de se pardonner et de trouver des justifications à l’injustifiable !
Rien n’est plus vil et plus nuisible que l’hypocrisie. Ce que nous
pensons de l’autre, de façon positive ou négative, et ce que nous lui
souhaitons nous revient tôt ou tard. Ceci explique que l’hypocrite se
retrouve dans un enfer intérieur. Nos états intérieurs positifs et
négatifs nous renvoient vers des paradis et des enfers successifs, et
nous en sommes les seuls responsables.
Dès que la relation est établie entre nous en tant que réceptacles
de la Présence et ce qui est écrit dans le Coran, une autre lecture se
fait. Le Livre devient alors le récit de notre vie. Nous y lisons notre
propre histoire et Dieu, comme un miroir, nous guide à travers des
mots et des phrases relus des milliers de fois.

33
La royauté

Ce qui est dans les cieux et sur la terre célèbre les


louanges de Dieu. Il est le Tout-Puissant, le Sage.
La Royauté des cieux et de la terre lui appartient. Il
fait vivre et il fait mourir, il est puissant sur toute
chose.
Il est le Premier et le Dernier. Celui qui est apparent
et celui qui est caché. Il connaît parfaitement toute
chose.
C’est lui qui a créé les cieux et la terre en six jours.
Il s’est ensuite assis en majesté sur le Trône. Il
connaît ce qui pénètre dans la terre et ce qui en sort ;
ce qui descend du ciel et ce qui y monte. Où que vous
soyez, il est avec vous. Dieu voit parfaitement ce que
vous faites.
(Sourate 57, versets 1-4.)

La louange à Dieu
« Ce » représente la création tout entière qui célèbre la louange
de Dieu de manière consciente et inconsciente. C’est une sorte de
remerciement. Tout ce qui existe, les minéraux, les végétaux ou les
animaux, manifeste cette louange par sa présence. Nous Le louons à
travers notre existence qui en est le témoignage le plus évident.
Vouloir exister, c’est remercier Dieu car nous sommes issus de Son

34
désir et de Sa volonté. Celui qui est heureux de se lever le matin,
celui qui apprécie la vie, Lui rend ainsi hommage.
Il y a ensuite la louange par l’adoration, la prière et la
prosternation. Se prosterner devant Dieu, c’est Le remercier par le
geste et la parole. En approfondissant le sens de ce verset, nous
pouvons trouver d’autres manières de louer Dieu. L’amour véritable
entre un homme et une femme, celui des parents pour leurs enfants
sont différentes façons d’honorer le Divin.
En vérité, louer Dieu n’est pas seulement une parole. C’est être
constamment établi dans cette conscience que nous devons
entretenir et embellir, car plus elle est belle et plus nous Le louons.
Chaque acte devient alors une louange.
Qu’est-ce que l’amour ? On ne peut le savoir sans avoir connu
son contraire, la haine. Comme le disait Abu Uthman Maghrebi :
« Tu ne peux jamais connaître quelque chose sans connaître son
contraire. Tu ne pourras jamais atteindre la sincérité sans avoir fait
l’expérience de l’hypocrisie ni t’être décidé à lutter contre elle 14. »
En reconnaissant le mal en nous-mêmes nous pourrons l’éviter. Les
contraires peuvent ne pas être antagoniques mais devenir des
moyens d’équilibre. Louange à Dieu !
La conscience ne consiste pas à rejeter mais à guérir ce que
nous estimons être le mal. Si je l’identifie et l’accepte comme partie
intégrante de ma nature humaine, il cesse d’être un obstacle à mon
épanouissement intérieur. Si je connais mes défauts, je les guéris. Si
je connais le mal, je l’évite. C’est lorsque je les ignore, ou que je
les considère comme des qualités qu’ils deviennent nuisibles.
Dès que la conscience divine se révèle, elle devient le centre de
l’être et le cœur de cette source de lumière. Alors Elle irradie tout.
Et plus Elle s’intensifie, plus nous voyons notre intérieur et plus
nous évitons d’être emportés par des pensées ou des actes négatifs.
La distance entre la pensée et l’action se réduit, et nous découvrons

35
notre beauté. Ceux qui portent en eux le jugement dernier sont en
permanence devant le regard de Dieu.
Junayd (mort en 911) donna un jour à chacun de ses disciples un
pigeon, en leur demandant de le tuer en un endroit où personne ne
pourrait les voir. Chacun trouva sa cachette et tua son pigeon, sauf
un qui revint avec son oiseau vivant. « Je n’ai trouvé, dit-il, aucun
endroit où j’étais seul. Partout où je me suis rendu, j’ai trouvé l’œil
de Dieu qui me regardait. »
Ceux qui font le mal sont dans un état d’inconscience et d’oubli.
Le péché provient de l’état d’inconscience. Quand l’éclairage divin
peu à peu s’installe, il transcende tout notre être. Un équilibre
s’instaure et la paix s’établit.

Le Tout-Puissant, le Sage
Pourquoi avoir accordé ces deux qualificatifs : le Puissant (Al-
Qawi 15) et le Sage (Al-Hakîm 16) ? Dans le Coran, aucune parole
n’est fortuite. Si Dieu associe la puissance à la sagesse, c’est parce
que l’homme possède ces facultés et sait ce qu’elles représentent.
Si un pays puissant ne possède pas la sagesse, sa puissance finit par
le détruire. Elle doit être équilibrée par la sagesse, sinon elle
représente un danger pour soi et pour les autres.
L’humanité a pu connaître des rois ou des pouvoirs qui
agissaient en respectant un code, une déontologie afin d’œuvrer
dans l’intérêt de tous. Aujourd’hui, par le biais de l’argent, la
puissance est à la portée de nombreux apprentis sorciers esclaves
de leurs intérêts, prêts à bafouer la liberté d’autrui pour les
sauvegarder. Sans l’équilibre de la sagesse, la puissance devient
destructrice. Avec davantage de sagesse, nous pourrions remédier à
ce qui nuit à l’humanité. Nous devons être d’autant plus vigilants

36
que l’homme est maintenant capable de détruire, en un instant, toute
vie sur terre.
Par ailleurs, s’il n’y a que la sagesse, elle est inopérante. Nous
avons aussi besoin de la puissance qui permet de dire, d’agir et de
construire. Par exemple, si nous nous mettions tous à prier pour
devenir des sages, le monde ne serait pas viable. Les sages et les
puissants s’équilibrent. Les prophètes ont marqué le monde de leur
sceau en associant la sagesse à la puissance. Ils ont apporté un
message, des législations, des techniques. Ils n’ont pas agi dans un
but égoïste. Ils ont apporté des lois de sagesse au monde dominé
par des puissances tyranniques qui le mettaient en péril.
Pour acquérir cette sagesse, il faut prendre du recul en se
retirant momentanément des agitations et des attraits du monde.
Lorsque nous sommes trop impliqués dans une situation, elle nous
submerge et nous ne la voyons plus telle qu’elle est. Si on s’éloigne,
la perspective change et chaque chose peut être vue à sa juste
valeur.

Le royaume de Dieu
À l’image d’un royaume, l’univers entier appartient à Dieu. Où
que nous soyons, nous sommes partie intégrante de cette royauté
intemporelle.
Le royaume est une réalité physique (une terre avec ses
frontières, son drapeau, sa couronne) et une réalité abstraite
symbolisée, aux yeux de ses sujets, par le roi qui représente
l’autorité à laquelle ils sont soumis dès leur entrée dans le royaume.
Dans l’ordre monarchique, la royauté ne disparaît jamais, comme
l’exprime cette phrase célèbre : « Le roi est mort, vive le roi ! »
L’état de roi est une notion symbolique. Elle ne se rattache pas à la

37
personne elle-même. L’individu qui devient roi à la mort de celui
qui le précède revêt aussitôt ses prérogatives et le caractère sacré
de sa fonction car aucun royaume ne peut subsister sans l’autorité
suprême de son roi, comme aucun monarque ne peut exister sans
ses sujets.
À l’image du royaume terrestre, l’univers est le royaume divin.
Tout Lui appartient physiquement et métaphysiquement. Son sceau
se trouve inscrit sur chaque créature et chacune d’elles ne trouve
son origine que par rapport à la reconnaissance qu’elle a de cette
appartenance. Ainsi nous appartenons à Dieu, physiquement et
spirituellement.
Par ailleurs, ce verset nous montre que notre liberté se trouve en
Dieu. Plus nous sommes en Lui et plus nous sommes libres (en
considérant que la véritable liberté ne consiste pas à faire ce que
l’on veut sans aucune restriction). Si nous pensons ne plus avoir de
liberté personnelle, cela signifie que nous sommes encore dans la
dualité : Dieu et moi. Alors que vivre le Divin, c’est parvenir à une
harmonie où il n’y a plus de dualité, où ne subsiste aucune
séparation entre Dieu et moi sans que cela relève de
l’anthropomorphisme. À ce moment, nous ne pouvons pas dire que
nous sommes Dieu mais nous pouvons affirmer que nous sommes
en Lui et qu’il est en nous. Ne dit-Il pas Lui-même : « Je suis avec
vous où que vous soyez », et « En vous-même, ne le voyez-vous
pas ? »
La dualité entre le Divin et l’humain est une image erronée
générée par l’homme ignorant. Au nom de ce principe fondamental
de la liberté d’être et d’agir, les hommes ont construit un faux credo
et se sont limités. La liberté en Dieu est quelque chose d’immense,
d’une ouverture considérable. Elle est la liberté libératrice !
Si nous entrons dans le royaume de Dieu, nous Lui appartenons.
Si nous appartenons à Dieu, tout ce qui est à Lui nous appartient

38
aussi. Si nous sommes un sujet du Roi (Al-Mâlik 17), nous faisons
partie de Son royaume. Nous jouissons de ce dont il jouit, nous
respirons Son air, nous mangeons de Son pain, de Ses fruits.
Délivrée du moi égotique, notre conscience s’ouvre à une liberté
sans frontières et nos actes auront une portée illimitée et infinie, à
l’image de Dieu. Dieu nous invite, par ce verset, à nous anoblir en
acceptant la royauté divine (le décret divin). Le sujet du Roi
s’anoblit par la noblesse de son Seigneur.

Le droit de vie et de mort


Les attributs divins sont au nombre de 99 18. Nous pouvons les
réaliser tous sauf quelques-uns, comme l’éternité que nous ne
pouvons qu’appréhender. Mais si nous pouvons comprendre et
atteindre, dans une certaine mesure, la puissance, la sagesse, la
générosité (Al-Karîm 19), ils demeurent cependant un mystère pour
nous dans l’absolu.
Dieu donne la vie (Al-Muhyî 20) et la mort (Al-Mumît 21).
L’homme possède aussi cet attribut puisqu’il peut transmettre la vie
et, en même temps, tuer des millions de personnes.

Le Premier et le Dernier
Comment ce verset peut-il nous éclairer dans notre pratique
quotidienne ? Puisque je ne peux comprendre l’éternel divin, si
j’affirme qu’il est le Premier (Al-Awwal 22) et le Dernier (Al-Akhir 23),
l’Apparent (Al-Zhâhir 24) et le Caché (Al-Bâtin 25), je ramène toutes
choses à Dieu. Je peux alors affronter le monde, la vie et ses
épreuves dans la paix intérieure. En moi existe un centre.

39
Seul l’Absolu existe, le temporel est éphémère. Cette conviction
forge mon attitude dans la vie. Je vis de multiples épreuves, je suis
anéanti, écartelé, déprimé et souhaite parfois mourir. Pourtant,
quelques mois ou quelques années plus tard, si je me remémore
l’événement cause de ma souffrance, je vais peut-être en rire ! À
l’inverse, un acte qui me réjouit aujourd’hui me fera peut-être
pleurer demain, et je regretterai sans doute de l’avoir commis. Ce
verset invite à une profonde et longue réflexion parce que, au cœur
de la souffrance, cette attitude permet de l’atténuer en lui donnant
une autre dimension.
Tempérons notre jugement. Ne condamnons pas et n’affirmons
rien hâtivement. La réalité que nous jugeons n’est qu’éphémère. Le
malheur de l’homme réside dans sa précipitation à juger. Il
condamne et se condamne en affirmant des vérités qui ne sont que
temporelles.
La notion de Premier et de Dernier est en l’homme, comme dans
toute la création. En effet, le premier souffle de vie révèle cette
primauté du divin dont il émane. Le dernier souffle de l’agonie est
le retour vers Lui : « Nous appartenons à Dieu, et à Lui nous
retournons » (sourate 2, verset 136). Quand Il nous crée, Il nous
donne par Ses attributs ce caractère unique. Aucun individu ne
ressemble d’une manière identique à un autre, donc dans l’apparent
comme dans le caché aucun être ne ressemble à un autre
physiquement et chacun a son intériorité et sa pensée propres.

L’Un
Après 99, nous revenons à 100 c’est-à-dire un suivi de deux
zéros. Ainsi nous revenons à l’Un (Al-Abad 26), et nous nous
apaisons. Les choses ne sont pas niées, ni annihilées. Elles existent

40
mais dans la forme de l’Unité. Elles possèdent alors une portée qui
dépasse nos vies prisonnières du temps et de l’espace et la solution
est à chercher au-delà.
En partant du un, nous tendons vers l’infini qui n’est rien d’autre
que le un qui se multiplie. Donc l’unité a la primauté sur toute
chose. Le plus grand chiffre est 9. Mais pour aller au-delà de 9,
nous devons obligatoirement revenir à 10, l’unité suivie d’un zéro,
qui est la non-existence ! Pour être réalisé, le plus grand chiffre 9
doit être ramené en non-réalité (le zéro) précédée de l’unité qui lui
donne sa valeur supérieure. C’est le un qui se répète lui-même. Il
est le Premier car on commence toujours par le un. Mais il sera
toujours le Dernier car, chaque fois qu’on énonce des sommes
astronomiques, on revient au un. Tout s’annule et revient à cette
notion primordiale.
Les Orientaux ont découvert le zéro par la métaphysique.
Revenir au zéro clarifie la situation, puisqu’il ne reste que l’Unité
qui éclaire le tout. Dans notre tradition, toute notre façon de voir, de
penser, de concevoir et le concept même de la vie sont dans le
nombre Un.
Dans le monde manifesté, pour dépasser le degré le plus élevé,
il faut revenir à l’Unité qui a donné et donne Sa réalité à toute la
création. De même, chaque fois que nous atteignons une limite, nous
devons revenir à l’origine, l’Absolu (un) (Al-Samad 27). Alors l’être
s’efface (zéro) devant cette réalité ultime pour avancer et atteindre
un autre palier.
S’il est le Premier et le Dernier dans Sa création, Il est le
Premier et le Dernier « en nous ». Cela signifie qu’il existe une
Volonté avant la nôtre, qui a désiré ce moment dans un éternel
présent où tout est là dans le divin.
Il y a primauté de Dieu en nous. Sa volonté a voulu que l’on soit
vivant, parlant, agissant. Par conséquent, notre réalité d’être n’existe

41
que par Lui. Le dessein divin a précédé la créature elle-même. Dieu
nous a aimés avant que nous L’aimions. Comme l’exprime l’émir
Abd el-Kader (1808-1883) dans le Mawaqif (Les stations) : « Dieu
a dit à l’un de Ses serviteurs : “Prétends-tu M’aimer ? Si tel est le
cas, sache que ton amour pour Moi est seulement une conséquence
de Mon amour pour toi. Tu aimes Celui qui est. Mais Je t’ai aimé,
Moi, alors que tu n’étais pas.” »
Dans la tradition islamique, la première chose créée par Dieu fut
le Calame (la plume) qui a écrit le destin de tout être et de toute
chose, réalité voulue par Lui avant d’être manifestée en matière. Il
est le Premier et Il est aussi le Dernier en nous car lorsque nous
disparaîtrons, que restera-t-il ? Lui !

L’Apparent et le Caché
Par Sa création, Il est apparent. Chaque chose porte Son
empreinte. La création est visible par tous et ce que nous voyons,
touchons ou goûtons est indéniable. Il est l’Apparent par la réalité
de la création. Mais, en même temps, Il est caché dans Sa propre
création.
Pour mieux comprendre ce concept, prenons l’exemple de
l’homme. Il possède une enveloppe charnelle. En la disséquant, on
trouve des viscères, des os et du sang. Avec un microscope
électronique, on découvre des cellules, des chromosomes. Première
constatation : ce qui était apparent cache une autre réalité. En
focalisant davantage, on découvre que chaque chromosome est
formé d’une molécule d’ADN 28. Finalement, on constate que la
réalité première en cache toujours une autre plus subtile, plus
secrète.

42
Prenons maintenant un objet. Nous constatons qu’il est aussi
composé de molécules et d’atomes. La terre sous nos pieds et tout
ce qui nous entoure sont, en réalité, composés des mêmes éléments.
Nous ne pouvons le nier, la science le confirme.
« Il est le Premier et le Dernier. Celui qui est apparent et celui
qui est caché » éclaire notre conception du monde phénoménal.
Chaque fois que nous croyons avoir saisi une réalité visible et
palpable, elle nous échappe et se transforme en une autre réalité
beaucoup plus profonde, plus subtile et plus cachée. Mais, par
méconnaissance, l’homme se hâte de juger à partir de ce qu’il voit
et croit connaître alors que sa vue et sa connaissance sont limitées.
Mieux voudrait dire : certes, c’est une réalité, mais la réalité ultime
m’échappera toujours.
Alors qu’est l’homme ? Une enveloppe elle-même constituée de
plusieurs enveloppes. Une réalité corporelle cachant d’autres
réalités comme la raison, l’âme, l’esprit. Laquelle est la vraie ? Il
est impossible de donner une réponse définitive, car elles sont
toutes vraies.
Par ailleurs, les notions d’apparent et de caché nous invitent
encore à la sincérité. Même ceux dont la conscience n’est pas
développée sont gênés de ne pas être vrais avec eux-mêmes et avec
les autres. Si l’hypocrisie domine, la situation devient très
embarrassante. Puisque Dieu connaît ce qui est apparent et ce qui
est caché, avons-nous la moindre possibilité de Lui cacher quoi que
ce soit ? Le Divin agit comme un miroir reflétant notre état intérieur
réel : en paroles et en actes, sommes-nous en harmonie ou en
opposition avec notre intériorité ? Existe-il une partie de nous qui
œuvre dans un sens et une autre dans le sens opposé ? L’acte est-il
en accord avec la parole ? Si nous pouvons duper les autres, nous
ne pouvons nous tromper nous-mêmes. À terme, le côté négatif et
caché verra le jour. Et s’il reste enfoui, il sera un fardeau qui

43
engendrera une souffrance constante s’exprimant par un mal-être,
une agitation durable. Beaucoup de maladies sont l’expression de ce
refoulement, de cette peur, de cette non-reconnaissance de telle ou
telle partie obscure de notre vraie personnalité. Nous devons donc
vivre en harmonie avec notre intériorité, même si un de ses aspects
reste toujours caché.
Plus la conscience se renforce, plus elle est nourrie d’Absolu,
plus elle nous rapproche de la véridicité. Nous trichons de moins en
moins jusqu’à ce que l’hypocrisie disparaisse. La conscience
libérée devient alors une nature, un état d’être permanent, une
station (maqam).

Le Connaissant
La connaissance divine est parfaite puisqu’elle est l’origine et la
finalité. Dans la Genèse, il est dit que Dieu a créé les deux et la
terre en six jours. Pourquoi ce nombre ? Il ne s’agit pas de notre
temporalité mais de jours divins que nous ne pouvons appréhender.
Nous pouvons juste dire qu’un jour signifie une étape. Il y a eu six
étapes, six cycles nécessaires pour que la création s’ordonne et
s’harmonise 29.
Cela signifie qu’il y a, d’une part, un temps divin sans fin,
inquantifiable, éternel et, d’autre part, une création qui s’est faite
par étapes successives. L’éternité inclut la création temporelle. La
création marque le début du temps qui lui-même affirme la
manifestation. À l’échelle humaine, cette notion est vécue par la
femme enceinte. Dès l’ovulation, le temps commence : première
semaine, premier mois et ainsi de suite. Après quelques mois, elle
sent l’embryon, le fœtus. Elle vit la manifestation.

44
Les transformations dans la création sont l’œuvre des attributs
divins. Plus nous réfléchissons à la question de l’évolution de la
vie, plus la réalité de l’intelligence divine devient évidente. Quand
la vie est sortie de l’eau pour aller dans la vase, comment les
premiers éléments vivants se sont-ils assemblés ? Comment les
premières amibes ont-elles été créées ? Comment les poissons sont-
ils sortis de l’eau pour devenir des mammifères ? Le cœlacanthe
illustre cette interrogation puisque ce poisson est considéré comme
un proche parent des ancêtres directs des vertébrés terrestres. La
science permettra un jour d’expliquer cette genèse qui nous laisse
perplexes et émerveillés par sa beauté et sa complexité. Dieu a
voulu cela, Il s’est donné un outil afin que tous Ses attributs
puissent prendre forme, s’incarner. Il est donc bien « assis » sur Sa
création.
De la même manière, nous pouvons dire que notre âme est
« assise » dans notre corps. Essayons de nous piquer un doigt et
c’est tout le corps qui réagit. Il n’existe pas une parcelle de notre
corps ni une parcelle de la création qui ne soit habitée par le Divin
et en symbiose totale avec Lui. Mais on ne peut pas localiser l’âme,
ni Dieu. Se trouve-t-elle dans mon bras, dans mon cœur, dans mon
cerveau ? Elle est partout, assise, totalement impliquée, faisant
partie de chaque cellule de mon être. Le corps est le trône de l’âme,
comme la création est le trône de Dieu. Dieu connaît les
innombrables éléments qui entrent et qui sortent de la terre. Il a le
contrôle total de tout ce qui se réalise. Rien ne se fait sans Son
ordre et Son décret.
Notre âme accompagne toujours notre corps où qu’il se trouve.
C’est une évidence. Le divin est là où nous sommes, dans l’état de
veille et de sommeil, dans la colère et la joie, dans la quiétude et
l’angoisse. Il est dans tous les aspects de notre vie et Il voit tout. Il

45
est le témoin de toutes nos actions, depuis notre naissance jusqu’à
notre mort. Il est le Connaissant (Al-Khabîr 30).
Abdel Qâdir Jilâni (1077-1166), cité par Ibn ‘Arabî, écrit :
« Notre Seigneur est Celui qui est proche dans Son élévation, élevé
dans Sa proximité […]. Rien n’est à Sa ressemblance alors qu’il est
l’Audiant (Al-Samîn 31), le Voyant (Al-Bacîr 32). Il n’a nul semblable
et nul pendant, nul aide et nul auxiliaire, nul associé et nul ministre,
nul pair et nul conseiller. Il n’est pas un corps car Il serait touchable,
ni une substance car Il serait perceptible, ni un accident car Il serait
transitoire. Il n’a pas de composition car Il serait divisible. Il n’a pas
d’origine car Il serait présentable. Il n’a pas de complexion car Il
serait susceptible de modalités. Il n’a pas de quiddité imaginable
car Il serait définissable. Il n’a pas de nature spécifique. Il n’est pas
un astre, ni une ténèbre qui se manifeste, ni une lumière qui brille. »

46
La face de Dieu

L’Orient et l’Occident appartiennent à Dieu. Quel


que soit le côté vers lequel vous vous tournez, la face
de Dieu est là. Dieu est présent partout et Il sait !
(Sourate 2, verset 115.)

Chaque Orient contient son Occident et chaque Occident son


Orient. En réalité, il s’agit de notions arbitraires. Pour l’homme,
elles ne sont que des points géographiques pour désigner le lieu du
lever et du coucher du soleil qui, lui, est en réalité omniprésent mais
alternativement apparent et caché en fonction de la rotation terrestre.
La création du jour et de la nuit est une miséricorde divine. Elle
donne un ordre et des repères aux cycles de la vie. Elle permet de
calculer le temps et d’établir les moments de repos et d’activité
pour les végétaux, les animaux et les hommes.
L’Orient et l’Occident ne sont, on le comprend, qu’une réalité
temporelle et spatiale. Pour l’homme réalisé, il n’y a ni Orient ni
Occident, la face de Dieu embrasse et couvre tout. « Quel que soit
le côté où vous vous tournez, la face de Dieu est là » montre
l’universalisme du Divin. Par cette acception, on échappe aux
carcans des philosophies, des théologies, des cultures qui
emprisonnent l’homme dans des concepts limités. Celui qui
embrasse le Divin embrasse le tout. Il n’y a plus d’esprit de
chapelle. Il sait que tout Lui appartient.

47
Par leurs réalités géographiques et géopolitiques, l’Orient et
l’Occident existent. Mais celui qui regarde vers Dieu ne peut en être
prisonnier. Il n’appartient ni à l’un ni à l’autre. Il est des deux, à la
fois et en même temps.
Ces notions ne sont pas antinomiques mais complémentaires.
Elles aident l’homme à saisir l’harmonie de l’univers dans sa
diversité. Nous devons tendre à la compréhension de ces polarités
sans les opposer car là où nous nous tournons se trouve la face de
Dieu Se présentant sous de multiples visages et de multiples
aspects. Cette notion est fondamentale. Mise en œuvre dans notre
vie quotidienne, elle nous libère des problèmes et de leurs
contingences.
Alors pourquoi se diriger vers La Mecque pour prier ? Pour la
communauté musulmane, la direction est le centre de la Ka’ba, la
maison de Dieu. Si on ôte ce centre, on constate que les priants se
prosternent les uns face aux autres. Alors qu’est la face de Dieu ?
C’est celui qui se trouve « en face » de vous : votre frère,
l’humanité entière, faisant des cercles autour d’un même centre. Par
cette réalité physique et métaphysique, l’humanité prend tout son
sens.
Si nous prenons conscience que chacun de nous est un aspect de
la face de Dieu, comme les facettes d’un diamant, alors nous
adorons Dieu dans la fraternité et l’amour mutuels.

48
Les plus beaux noms lui
appartiennent

Il est Dieu ! Il n’y a de Dieu que lui. Il est celui qui


connaît ce qui est caché et ce qui est apparent. Il est
celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux.
Il est Dieu ! Il n’y a de Dieu que lui ! Il est le Roi, le
Saint, la Paix, celui qui témoigne de sa propre
véridicité. Le Vigilant, le Tout-Puissant, le Très-Fort,
le Très-Grand. Gloire à Dieu ! Il est très éloigné de
ce qu’ils Lui associent !

(Sourate 59, versets 22-23.)

L’Un sans associé


Avant l’islam, les Arabes avaient adopté des divinités
empruntées au panthéon d’autres cultures. Certaines religions ont
plusieurs divinités ou plusieurs manifestations de Dieu comme
Shiva, Krishna, Vishnou dans l’hindouisme. L’important, dans ce
verset, est l’affirmation répétitive de l’unité.
Dans ce contexte historique, le Coran a toujours affirmé et
renforcé l’idée de l’unicité de Dieu (« Les Noms les plus beaux lui
appartiennent »), même s’Il possède plusieurs attributs (Il est le Roi,
le Saint, la Paix…), Il n’existe aucune divinité, ni demi-dieu ni
avatar. Il n’y a que Dieu, Seul et Unique, paré de Ses attributs. Ce

49
concept peut être symbolisé par le cercle qui possède un centre
d’où partent des rayons dans toutes les directions, même opposées.
Dans les opposés, il y a l’amour et la haine. Bien que la haine soit
négative, sa présence représente un équilibre. L’essentiel est d’en
prendre conscience. Si l’homme est ancré dans le centre, une
guidance se fait. Ainsi, ce qui est apparemment négatif peut contenir
du positif, bien que nous ignorions ce que sont véritablement le
positif et le négatif. Nous ne les connaissons qu’à travers les
préjugés de l’éducation.
C’est la conscience nourrie par le Divin qui va m’équilibrer, afin
que je ne penche pas plus d’un côté que de l’autre. L’excès crée le
déséquilibre. Le Divin, Lui, apaise, temporise, atténue nos pulsions
et nos impatiences. Alors, nous apprenons à aimer non pour nous-
mêmes mais par Dieu et pour Dieu. Cette perspective change tout.
Si tout passe par le Divin, les choses s’apaisent d’elles-mêmes.
Si je tends la main à quelqu’un et que celui-ci la refuse, je ne suis
pas déçu car j’ai offert cette action à Dieu. Si tous les sentiments
passent par le centre, nous devenons l’instrument de Dieu. Le
Prophète disait : « Ce que vous mettez dans la bouche de vos
enfants, faites-le en vue de Dieu. Quand vous faites l’amour, faites-
le en vue de Dieu. »
Mais si, sous prétexte de vigilance, nous réprimons notre
spontanéité et nions la part d’ombre en nous-mêmes, notre
compréhension de la dimension spirituelle de l’homme est erronée.
Une fausse présence à soi ne peut que nuire à la relation avec
l’autre. Certes il faut être vigilant, mais sans rigidité. L’homme doit
revenir à un état d’être simple et naturel.
Plus la présence divine se révèle dans le cœur de l’homme, plus
il y a pacification du moi. Quel soulagement ! C’est une véritable
libération intérieure, combien insoupçonnable avant d’en faire
l’expérience.

50
On a dit que l’homme est à l’image de Dieu. Ainsi Dieu se
manifeste en l’homme à travers sa conscience, comme si celle-ci
prenait Son empreinte. Plus cette Présence se fortifie, plus l’être se
transforme, mûrit et devient cet être universel du dessein de Dieu.

Le Miséricordieux
Le Coran commence par le premier attribut que Dieu s’est
donné : le Miséricordieux (Al-Rahmânl 33), « Au nom de Dieu, le
Miséricordieux ». S’il fait miséricorde, celui qui chute a toujours la
possibilité de se racheter. Le Divin ne s’érige pas en censeur qui
applique la loi dans toute sa rigueur. Sa miséricorde est toujours
ouverte à tous. Il importe à l’homme de l’invoquer, de ne pas
s’entêter ni se complaire dans une voie de perdition, dans une chute
permanente.
C’est à Lui seul qu’il faut demander pardon. Il est inutile de
faire intervenir qui que ce soit. L’homme est en relation directe avec
Dieu, sans aucun intermédiaire. Les anges, les prophètes, les saints,
ne sont pas des intermédiaires mais des intercesseurs, des
messagers. Un intercesseur peut aider mais non pardonner. Les
prophètes intercèdent pour leur communauté mais Dieu rappelle
qu’il est le seul à accorder Sa miséricorde.
Il est le Roi, le Saint 34, la Paix 35. Il est Celui qui a le pouvoir
absolu dans Son royaume. L’homme possède ces attributs divins.
Sur la terre, il existe des rois, des saints, des pacifistes, des
négociateurs, des médiateurs sur le plan spirituel comme sur le plan
profane. Si quelqu’un ramène la paix dans une famille ou entre deux
nations, il possède cet attribut de paix. L’homme ne peut faire la
paix s’il ne réalise pas, en son cœur, cet attribut. C’est pourquoi la
paix faite par les hommes ne dure pas. Elle n’est qu’une trêve entre

51
deux parties. On fait la paix avec l’une contre l’autre, préparant
ainsi une autre guerre future.

Le Véridique
Il est celui qui témoigne de sa propre véridicité, le Véridique 36.
Il n’a besoin d’autre témoin que Lui-Même. Il n’a pas besoin de
l’homme pour dire ce qu’il est. Les prophètes ne témoignent que de
la Vérité. Ils sont la preuve vivante de la réalité divine, mais Dieu
existe sans les prophètes.
Celui qui possède la présence divine n’a plus besoin de témoin
extérieur. Il est au-dessus du jugement des autres, de leur réconfort
ou de leur critique. Un tel homme est libéré. Ce qui l’anime
intérieurement témoigne pour lui. Dieu seul est son témoin et la
création entière témoignera pour lui. La vie de l’homme réalisé ne
se situe plus au niveau du regard humain mais de celui de Dieu.
Quand il agit pour les autres, il le fait pour Dieu. Lui seul suffit. Il
devient mu’min, celui qui témoigne de sa propre véridicité et
prononce son propre témoignage de foi en lui-même. Cela lui
apporte tranquillité et sérénité de l’âme.
Nous avons parlé de l’intemporalité de l’Absolu et nous avons
dit que notre monde représentait peu de chose dans le système
solaire. Imaginons une échelle plus vaste. Que représentons-nous
dans l’éternité ou la prééternité ? Celui qui est insignifiant et
temporel ne peut témoigner pour l’intemporel et l’illimité. Nous
n’existons que par Dieu. Comparée à l’âge de l’univers, notre vie
est si courte, comment pourrions-nous témoigner de l’éternité ? La
seule chose que l’on puisse dire à ce sujet est : « J’existe dans le
temps, mais ce temps a existé avant moi et existera après. » Mais
nous avons besoin de temps pour nous situer dans l’éternité.

52
Un verset dit que Dieu a demandé à toute l’humanité dans la
préexistence (tous les fils d’Adam) : « Ne suis-je point votre
Seigneur ? » Ils dirent : « Oui, nous en témoignons ! » (sourate 7,
verset 172). Ce témoignage de l’humanité n’était pas pour Dieu
mais pour nous. Dans la préexistence divine, nous avons témoigné
et nous avons existé. Si je dis : « Oui, tu es mon Seigneur », cela
signifie que j’existe, mais que Lui en tant que Seigneur existe sans
moi 37. Par essence, Dieu n’a besoin de nul autre que Lui-Même.
Mais Il désirait Se contempler. Il a créé toute chose pour Se voir.
Dieu est si Grand 38 et si Puissant que cela dépasse
l’entendement de l’homme qui est effrayé par ce qu’il ne peut
concevoir. Pour s’approcher de cette vérité, il s’adonne à l’idolâtrie
qui le rapproche de la dimension humaine et invente des
philosophies, des croyances, des rites…

53
Le Créateur

Il est Dieu ! Le Créateur ; celui qui donne un


commencement à toute chose ; celui qui façonne. Les
Noms les plus beaux lui appartiennent. Ce qui est
dans les deux et sur la terre célèbre ses louanges. Il
est le Tout-Puissant, le Sage.

(Sourate 59, verset 24.)

Il est celui qui donne un commencement à la création


et qui la renouvellera.
Il est celui qui pardonne ; celui qui aime les hommes.
Il est le Maître glorieux du Trône.
Il réalise ce qu’il veut.
(Sourate 85, versets 13-16.)

Ces versets nous invitent à méditer sur la beauté, l’harmonie et


la perfection de la création qui nous interpelle sans cesse, et à
chaque instant, sur la beauté du Créateur 39, « Celui qui donne un
commencement à toute chose ; celui qui façonne ». Quel que soit
son génie, l’homme ne peut prétendre approcher la perfection de la
création. Ce verset signifie en outre que toute chose est ancrée en
Lui et porte Son empreinte.
Créer est une chose, façonner en est une autre. Regardez la
beauté de la nature. Le plus grand des génies n’a pu l’égaler. Prenez
une feuille, un scarabée, un oiseau, et observez comment le vouloir

54
divin les a non seulement créés, mais façonnés. Voyez la beauté du
corps humain, ses proportions, ses mesures. Certains scientifiques
pensent que cette création ne s’est réalisée que par sélection
naturelle. Les croyants, eux, la ramènent à cette immense possibilité
de l’Absolu. Non seulement Il crée, mais Sa création est toujours
parfaite.
Dans son ambition, l’homme essaie de modifier la nature par
sélection ou manipulation génétique. Mais son œuvre reste
imparfaite, inachevée car, pour créer, il doit tenir compte de
milliards de paramètres. De plus, il invente et découvre en fonction
de ses besoins immédiats alors que Dieu crée par rapport à
l’éternité. Tout ce que Dieu crée est parfait. Par exemple,
l’adaptation des animaux à leur biotope. L’oryx, dans le désert, se
désaltère en se léchant les poils qui, la nuit, ont capté les gouttes de
rosée. La création est non seulement belle, mais parfaite et
harmonieuse.
Nos réalisations sont toujours éphémères parce qu’elles restent
prisonnières du temps. D’ailleurs l’homme ne crée pas, il ne fait
qu’imiter, reproduire ou assembler ce qui existait déjà dans le
dessein de Dieu.
La génétique ne crée pas véritablement, elle manipule et
synthétise toujours à partir d’une origine existante. D’ailleurs,
certains scientifiques disent parfois qu’ils se lancent dans une
aventure dont ils ne maîtrisent pas l’avenir. L’homme manipule des
animaux, des végétaux, des virus et même l’être humain. Mais
attention, soyons prudents. La maladie de la vache folle est un
nouvel avertissement. Nos manipulations peuvent être dangereuses
car susceptibles d’ouvrir la porte à de nouvelles maladies et à de
nouvelles mutations, et les générations futures seront de plus en
plus confrontées à ce problème. Malgré toute son intelligence et tout
son savoir, l’homme risque de perturber l’ordre naturel des choses.

55
Il ne pourra jamais égaler l’œuvre de Dieu car il ne suffit pas de
manipuler, il est nécessaire de maintenir l’équilibre avec le reste de
la création. Et seul Dieu peut le faire car Il connaît tout et possède
une maîtrise que nous n’aurons jamais. Nous pourrons améliorer
races et espèces par sélection, mais nous ne pourrons jamais égaler
ce qu’il fait. Dieu détermine toute chose. Il la protège et elle Lui est
soumise. Il la connaît, elle Lui appartient totalement. Créateur-
protecteur, il ne laisse aucune créature errer dans un destin
indéterminé.
« Les noms les plus beaux lui appartiennent » et nous n’en
connaissons que quelques-uns. Chaque fois que l’on s’extasie
devant la beauté d’une fleur, d’un arbre, d’un insecte, d’un animal
ou de toute autre créature, on dédie une louange à Dieu car la
beauté porte Son empreinte. Elle est le reflet de Sa beauté. Rien n’a
été fait négligemment. Il n’y a pas de laideur dans la création. Le
Beau ne peut engendrer que la beauté.
« Il est Celui qui donne un commencement à la création et qui la
renouvellera. » Le renouvellement de la création s’opère d’une
façon permanente par Son amour envers Sa création et par l’amour
des créatures entre elles. L’attribut Glorieux 40 se révèle dans cette
capacité de donner un début à la création pour qu’elle se perpétue.
Elle n’est ni statique ni finie. La reproduction des êtres et des
choses témoigne de cette fécondité qui s’observe dans la dimension
humaine jusqu’à l’échelle cosmique. À l’instant où nous parlons,
des étoiles naissent, d’autres disparaissent. Quelle gloire ! Dieu
aime Sa création. Face à cette œuvre infinie, que peuvent
représenter les inventions de l’homme ? Comme l’a si bien exprimé
Mohammed Iqbâl, poète pakistanais (1875-1938) : « Tu créas la
nuit, je fis la lampe. Tu créas l’argile, je fis la coupe. Tu créas la
forêt, la montagne et le désert, je fis l’allée, le jardin, le verger 41. »

56
57
Le Trône

Dieu ! Il n’y a de Dieu que Lui : le Vivant ; celui qui


subsiste par Lui-même ! Ni l’assoupissement, ni le
sommeil n’ont de prise sur lui ! Tout ce qui est dans
les deux et sur la terre lui appartient ! Qui
intercédera auprès de lui, sans sa permission ? Il sait
ce qui se trouve devant les hommes et derrière eux,
alors que ceux-ci n’embrassent, de sa Science, que ce
qu’il veut Son Trône s’étend sur les deux et sur la
terre : leur maintien dans l’existence ne lui est pas
une charge. Il est le Très-Haut, l’Inaccessible.
(Sourate 2, verset 255.)

Le Vivant
Être vivant à l’échelle de la création implique inexorablement la
mort qui n’est que le retour vers Dieu, l’éternel Vivant 42. En
d’autres termes, nous ne pouvons appréhender cette notion divine
que si nous sommes spirituellement vivants. C’est pour cela
qu’après l’élévation de Jésus, il fut répondu aux femmes qui
cherchaient son corps : « Ne cherchez pas le vivant parmi les
morts ! » Le Vivant signifie que tant que l’homme est le serviteur
vivant de Dieu, Dieu est avec lui, car Il est la Vie.
Nous savons que nous ne subsistons que par des supports : nos
parents d’abord, puis la respiration, la nourriture et la procréation.

58
Alors que Lui ne subsiste que par Lui-Même 43. Nous ne sommes
pas utiles au Divin, alors que le Divin nous est nécessairement
vital.

L’assoupissement
À l’inverse de l’homme qui connaît l’état de sommeil, le Divin
subsiste par Lui-Même dans une continuité parfaite, sans le moindre
incident ni assoupissement.
L’homme connaît l’état de sommeil physique où ses sens ne sont
plus réceptifs mais sa conscience demeure active puisque, dans ses
rêves, il a peur, mange, aime… La vie sans la conscience divine est
comparable au rêve du dormeur. C’est une vie sans réalisation, sans
accomplissement, qui reste à l’état de rêve. On peut accumuler le
savoir mais on ne réalise pas toujours la Connaissance. Pour
connaître, il faut être « éveillé » au Vivant. C’est pourquoi ceux qui
ne sont pas en éveil se demandent parfois si la vie a un sens. Car le
sommeil n’est en vérité qu’une vie au ralenti, une vie végétative.
L’assoupissement, lui, est un état de fatigue, de léthargie, d’oubli de
l’être spirituel qui sommeille en nous. Mais plus nous sommes en
relation avec le Divin et plus ce sommeil (cet oubli) s’efface,
s’estompe et conduit à l’éveil intérieur. Bien évidemment, il ne
s’agit pas du sommeil régénérateur indispensable au corps mais
d’un état d’inconscience dans lequel se trouve l’homme. Dieu nous
invite avec urgence à cet éveil permanent. Comme l’exprime si bien
le Cheikh al-Alawi dans l’une de ses odes mystiques :

Ils sont le nœud solide, attache-toi fortement à eux.


Ils sont le salut de tous les habitants de la terre,
individuellement pris ou dans leur ensemble.

59
Ils ont des cœurs qui voient ce que ne voit pas le
profane.
Ils sont en état de veille lorsqu’ils dorment,
leur sommeil même est une liaison.
Par Dieu ! Le sommeil du Connaissant le dispense du
dhikr ! Que dire alors de la prière du Connaissant
quand il l’accomplit !

L’intercession
L’intercession ne se fait que par Lui, avec Sa permission.
L’intercesseur peut être un prophète, un saint, un homme pieux, un
homme de bien qui implore le pardon de Dieu pour nous. C’est une
aide et un réconfort de savoir qu’il existe des hommes ou des
femmes qui ont le privilège d’être en relation avec le Divin. Par
cette vertu, ils nous aident, dans des situations difficiles ou de
détresse, à redonner un sens à notre vie. Humains tout comme nous,
ils sont les témoins actifs de la manifestation de la miséricorde et de
la Vérité. Leur présence parmi nous, comme celle des prophètes et
des sages, consiste à nous rappeler que Dieu est proche de nous,
que Son pardon nous est accessible en permanence et que nous
devons en témoigner.
On peut en conclure que la Vérité est présente parmi nous, non
seulement grâce à des anges et d’autres créatures de lumière que
nous ne pouvons voir, mais aussi en des hommes comme nous qui
sont un secours et une consolation.
L’intercession se fait avec Sa permission. N’importe qui ne peut
s’en réclamer. Les intercesseurs sont des êtres élus par Dieu et
éprouvés par les hommes qui souvent les contestent et les
combattent. C’est en supportant ces épreuves que leur mission

60
s’affirme à l’image de Moïse avec Pharaon, de Jésus avec les
pharisiens et de Mohammed avec les Mecquois.
Qu’est-ce que l’intercession d’un saint, vivant ou mort ? Que
représentent les endroits où ils vivent et ont vécu ? Si des personnes
se rendent en ces lieux propices à la prière, cela signifie qu’elles en
éprouvent le besoin pour soulager leur détresse. Ces endroits sont
des havres de paix où le rayonnement de la miséricorde divine est
intense, des oasis où l’on retrouve cet état de communication et de
communion avec le Divin. Ils sont nécessaires à la société pour se
recueillir, méditer et prier. Le monde moderne a des endroits pour se
divertir, se détendre et pratiquer le sport. Mais il y a très peu de
lieux ouverts à l’écoute de la détresse des âmes, alors que de tels
espaces sacrés jouaient un rôle central dans les sociétés
traditionnelles. Même ceux qui avaient commis des délits pouvaient
s’y réfugier en toute sécurité. Nous pouvons aussi trouver ces
sanctuaires propices au recueillement et à l’ouverture vers le Divin
dans notre propre cœur.

« Il sait ce qui est devant et derrière eux »


Nous ne savons de Sa science que ce qu’il veut nous montrer.
Nous sommes limités par notre nature humaine et ne pouvons de ce
fait prétendre tout savoir. Quoi que nous fassions, nous buterons
toujours contre des handicaps inhérents à notre nature : le sommeil,
l’oubli, la maladie, la mort. En revanche Lui est illimité et Sa
science embrasse tout. Ce qui est avant et après nous et que nous
ne pouvons même soupçonner ou imaginer : « Les regards ne
peuvent l’atteindre, mais Lui atteint les regards » (sourate 6, verset
103).

61
Dieu affirme que Son trône s’étend sur les deux et sur la terre.
Chaque chose qui existe porte donc l’empreinte de la royauté
divine. Il n’y a rien qui ne soit à l’extérieur de ce trône qui englobe
Sa création tout entière.

62
La Miséricorde

Lorsque ceux qui croient en nos Signes viennent à toi,


disleur : « Salut sur vous ! Votre Seigneur s’est
prescrit à lui-même la miséricorde. »
(Sourate 6, verset 54.)

Quels sont les signes de Dieu ? Le Coran ? La prophétie ? La


création ? L’homme ? Lequel détermine notre foi ? Il est dit que
Dieu est la lumière des deux et de la terre et que sa lumière rend les
signes évidents pour nous permettre d’atteindre l’état de foi :
« Lorsque ceux qui croient en nos Signes viennent à toi. » Les
signes sont dévoilés à ceux qui se dirigent vers Dieu et qui
cherchent, méditent, prient et font le bien.
Le pronom « toi » désigne le Prophète, et le prophète est mort.
Comment faire alors pour entrer en relation avec lui ? S’il n’est plus
présent par le corps, il demeure vivant par l’esprit et par son
enseignement auquel nous avons toujours accès. Les messages de
tous les prophètes nous sont toujours accessibles. Pour ce faire,
l’intention et l’action sont nécessaires.
Toutes les traditions nécessitent un engagement. Dans la
tradition chrétienne, c’est le baptême et la communion. Dans l’islam,
la profession de foi (shahâda) tient la place fondamentale. Elle
signifie : croire et affirmer l’Unicité, aller vers le Prophète et le
reconnaître. « La ilâha illâ-Llâh Mohammadul rasul Allah », « Il n’y
a de dieu que Dieu, et Mohammed est le Prophète de Dieu ». En
prononçant la shahâda, nous rendons notre foi évidente et réelle

63
dans notre vie. Nous affirmons en nous cette Unité et allons vers
elle. C’est la première prise de conscience qui atteste la foi et
exprime que nous y adhérons volontairement, que nous
reconnaissons et acceptons le message de Dieu transmis par son
prophète.

Le salut
Le salut est l’accueil. Il signifie : « Paix sur vous ». Il faut donc
accueillir dans la paix et la sécurité. Car que recherche l’homme ?
Pourquoi cette quête vers Dieu ? ce besoin de foi ? Pour retrouver
la paix du cœur ! Si l’homme n’était pas agité ou malade
(spirituellement parlant), s’il n’avait pas de doute, de crainte, de
peur, il ne rechercherait pas Dieu. Le négatif nous pousse vers le
positif. L’obscurité nous pousse vers la lumière. Et Celui qui
représente cette lumière nous accueille dans la paix, conséquence
de la foi. Dès que l’on atteint la véritable foi, le cœur est en paix et
cela n’a pas de prix. On peut posséder tous les royaumes, tous les
savoirs, tous les honneurs, sans elle, la vie serait amère, incomplète,
dénuée de sens. Elle est essentielle dans la vie de chaque être
humain. Celui qui l’a sait qu’elle vaut toutes les richesses du
monde.
Le Divin nous dit : Venez vers Moi, Je me suis prescrit la
miséricorde. Comment Dieu a-t-il pu Se prescrire quelque chose à
Lui-Même ? Il se l’est imposée à Lui-Même pour l’accorder aux
hommes. Le péché le plus grave ne pourra modifier le décret divin.
Cette miséricorde transcende toutes les fautes qu’ils peuvent
commettre, hormis le péché d’association à Dieu qui est exclu du
champ de cette mansuétude. Associer signifie compter sur un autre
que Dieu pour son salut. Si les fautes étaient plus importantes que

64
la miséricorde, la grandeur de Dieu en serait diminuée. Mais Dieu
est Grand et Sa miséricorde est à la dimension de Sa grandeur.
Celui qui pense que Dieu ne peut pardonner ses fautes les plus
graves commet le plus lourd des péchés, car il réduit la puissance et
le pardon divins. Comme l’exprime si bien ce hadîth : « Par celui
qui détient mon âme entre Ses mains, si vous ne commettez pas de
péchés, Dieu le Très-Haut vous fera périr et créera d’autres hommes
qui pécheront, Lui demanderont pardon et Il pardonnera. »
Évitons, par conséquent, de mettre nos péchés entre Dieu et nous
alors que nous savons qu’il s’est prescrit le pardon. Revenons vers
Lui. Il nous accueillera dans la paix et nous accordera Sa
miséricorde.

Le repentir
Le verset dit ensuite que « Dieu reviendra ». Cela signifie que,
dans l’état de péché, Dieu n’habite plus notre cœur, comme s’Il nous
avait quittés ; mais si nous prenons conscience de cet éloignement et
revenons vers Lui, Il reviendra assurément vers nous, pourvu que
nous fassions ce pas vers le retour. Là réside la différence entre
ceux qui font ce pas et ceux qui n’oseront jamais le faire et resteront
dans la détresse de l’oubli de Dieu.
La possibilité du repentir existe. Dans l’un de ses textes, le
Cheikh al-Alawi nous montre comment nous amender : « Le disciple
commence par un vrai repentir, par une intention pure. C’est une
intention qui perdure au cours de notre cheminement. Le sens de
cette intention est d’agir avec conviction dans la recherche de Dieu.
Le repentir est véritable à ces trois conditions : le renoncement, la
reconnaissance de ses péchés et le regret 44. » Il ne suffit donc pas

65
d’exprimer verbalement son repentir, il faut en être pleinement
conscient.
Il existe deux sortes de péchés : l’un envers Dieu, l’autre envers
l’homme. Dieu ne pardonne que le péché commis envers Lui. Quant
à celui qui est commis envers son prochain, il ne peut être pardonné
qu’à la condition que la victime l’ait absout.

Le pardon
Combien de personnes ont changé totalement de vie après avoir
commis des fautes graves ! Mais ce sont ces fautes mêmes qui les
ont amenées à revenir vers le Divin avec une force et une énergie
décuplées. Et c’est pour cette raison que celui qui ne commet pas
de péchés se ferme la porte de la miséricorde. Ce que je dis là peut
paraître surprenant : celui qui n’a pas commis de péché n’a pas
d’humilité. Il est trompé par l’orgueil de son moi, le plus vil des
péchés. C’est ce qu’illustre la parabole de l’Évangile (Luc 18, 9-14)
lorsque le pharisien et le publicain montent prier au temple. Le
premier clame à Dieu avec ostentation et orgueil qu’il est juste
parce qu’il a acquitté la dîme et jeûné deux fois par sabbat ; le
second se tient à l’écart et se frappe la poitrine sans oser lever les
yeux vers le ciel, courbé sous le poids de ses péchés.
Lorsque nous étions enfants, nous habitions la zaouia 45 près du
port de Mostaganem. C’était un port pinardier où venaient des
clochards car le vin était très bon marché. Lorsque les citernes
étaient transvasées dans les bateaux, il restait toujours du vin dans
leur fond, et les clochards venaient le boire. Ils remontaient alors
joyeusement vers la vieille ville en passant devant la zaouia.
Lorsqu’ils y entendaient les prières et les chants, ils caressaient les
murs pour se repentir. Et nous qui étions des enfants turbulents,

66
nous leur lancions des pierres. Le Cheikh Hajj Mehdi envoya
quelqu’un pour que l’on cesse. Il nous demanda : « Que reprochez-
vous à ces clochards ? Ne vivent-ils pas l’enfer ? Regardez dans
quel état ils sont, et pourtant ils se souviennent de Dieu et
demandent Son pardon. Même de loin, ils implorent Sa
miséricorde. » Un jour, l’un d’eux osa demander au Cheikh vingt
centimes. Celui-ci répondit : « Pour quoi faire ? – J’ai encore soif »,
rétorqua le clochard. Le Cheikh accéda à sa demande et se tourna
vers ses disciples en leur disant : « Regardez ! Avec vingt centimes,
il peut atteindre son ivresse. Et nous, combien nous manque-t-il
pour atteindre la nôtre ? »
La miséricorde est partout. Celui qui sera clément, Dieu lui fera
miséricorde. Une seule bonne action dans notre vie peut faire
intervenir cette miséricorde au moment où on en aura le plus besoin.
Un hadîth rapporté par Abdallah ibn Omar nous cite cette belle
histoire racontée par le Prophète : « Trois individus appartenant à
des peuples qui vous ont précédés s’étaient mis en route. Ils
gagnèrent une caverne pour y passer la nuit. Quand ils y furent
entrés, un rocher descendit de la montagne et leur ferma l’ouverture.
Rien ne nous débarrassera de ce rocher, à moins que nous
n’invoquions Dieu en faisant valoir une de nos bonnes actions,
dirent-ils. L’un d’eux dit : “Ô mon Dieu ! mon père et ma mère
étaient d’un âge très avancé et je leur servais la boisson du soir
avant tout autre de la famille ou du troupeau. Un jour, entraîné au
loin à la recherche de quelque chose, je rentrai si tard qu’ils étaient
déjà endormis. Aussi les trouvai-je en plein sommeil lorsque je leur
apportai la boisson du soir. Je restai la coupe en main et attendis
leur réveil jusqu’à l’aurore. À ce moment, les deux vieillards s’étant
réveillés, je leur donnai la boisson. Ô mon Dieu ! si j’ai agi ainsi,
c’est dans le désir de contempler Ta face. Délivre-nous de la
situation dans laquelle nous sommes à cause de ce rocher. “Alors le

67
rocher s’écarta légèrement mais pas assez pour permettre de sortir.
Un autre prit la parole et dit : “Ô mon Dieu ! j’avais une cousine
que j’aimais plus que toute autre personne au monde. Je la sollicitai
vainement de se livrer à moi. Elle refusa un certain temps, jusqu’au
moment où, éprouvée par la disette, elle vint me trouver. Je lui
donnai alors cent vingt dinars à la condition qu’elle me laisserait
disposer de sa personne. Elle accepta. Mais au moment où j’allais
abuser d’elle, elle me dit : ‘Je ne te permettrai de me déflorer que
quand tu en auras le droit légalement. ’ Aussitôt je m’abstins de tout
contact avec elle, bien qu’elle fût la personne que j’aimais le plus
au monde. En outre, je lui abandonnai l’argent que je lui avais
donné. Ô mon Dieu ! si j’ai agi ainsi, c’est dans le désir de
contempler Ta face. Délivre-nous de la situation dans laquelle nous
sommes. “Le rocher s’écarta encore, mais pas assez toutefois pour
permettre de sortir. Le troisième prit la parole et dit : “Ô mon Dieu,
j’avais engagé des ouvriers moyennant salaire auxquels je donnai
leur dû. L’un d’eux, cependant, me laissa le salaire qui lui revenait
et s’en alla. Je fis fructifier ce salaire qui produisit une somme
importante. Quelque temps après, cet ouvrier vint me trouver et me
dit : ‘Ô Abdallah, paye-moi mon salaire. – Tout ce que tu vois là de
chameaux, de bœufs, de moutons et d’esclaves fait partie de ton
salaire, lui répondis-je. – Ne te moque pas de moi. – Je ne me
moque pas de toi, répliquai-je’. L’ouvrier prit alors toutes ses
richesses, sans rien laisser. Ô mon Dieu, si j’ai agi ainsi, c’est dans
le désir de contempler Ta face. Délivre-nous de la situation dans
laquelle nous sommes.’’ Le rocher s’écarta alors ; les trois individus
sortirent de la caverne et reprirent leur route. »

68
Le mystère de la foi

Le Prophète a cru à ce qui est descendu sur lui de la


part de son Seigneur. Lui et les croyants ; tous ont
cru en Dieu, en ses anges, en ses Livres et en ses
prophètes. Nous ne faisons pas de différence entre
ses prophètes. Ils ont dit : « Nous avons entendu et
nous avons obéi. » Ton pardon, notre Seigneur ! Vers
toi est le retour final !
Dieu n’impose à chaque homme que ce qu’il peut
porter. Le bien qu’il aura accompli lui reviendra,
ainsi que le mal qu’il aura fait. Notre Seigneur ! Ne
nous punis pas pour des fautes commises par oubli
ou par erreur. Notre Seigneur ! Ne nous charge pas
d’un fardeau semblable à celui dont tu chargeas ceux
qui ont vécu avant nous. Notre Seigneur ! Ne nous
charge pas de ce que nous ne pouvons porter. Efface
nos fautes ! Pardonne-nous ! Fais-nous miséricorde !
Tu es notre Maître ! Donne-nous la victoire sur le
peuple incrédule.
(Sourate 2, versets 285-286.)

Ce verset nous invite à devenir des croyants à l’image des


prophètes. Le prophète est un être humain, soumis à l’épreuve de la
foi, comme tous les hommes. Il nous est demandé de croire en un
Dieu invisible dont on ne peut prouver l’existence. Comment arriver

69
à cette certitude ? Seule la foi peut nous y conduire. Mais celle-ci
ne dépend ni de la raison ni de l’intelligence. Elle échappe au
raisonnement discursif. Elle est du domaine du mystère et son siège
est le cœur. Pourquoi Dieu a-t-il choisi le cœur plutôt que la raison
comme siège de la foi ? Parce qu’il est habité par l’amour.
Voici une petite histoire qui explique le rôle de la raison et celui
du cœur. Un homme écrivait chaque jour à une femme qu’il aimait
d’un amour éperdu. Celle-ci lui envoya alors sa servante à qui
l’amoureux dit : « Informe ta maîtresse que je l’aime. » Et pendant
deux heures il lui parla de son amour. À son retour, la maîtresse
demanda avec empressement à sa servante ce qu’avait dit son
amoureux. Celle-ci répondit : « Rendez-vous à huit heures. »
Étonnée et déçue, la femme s’exclama : « C’est tout ? – Oui »,
répondit la servante. Ce qui comptait pour elle c’était le message et
non les deux heures de palabres sentimentales, car elle n’était pas
amoureuse.
La raison ou l’intellect essaient en vain d’expliquer la foi mais
leur champ d’investigation est trop limité par les sens. Le subtil, le
caché ne peut être dévoilé par cette approche. Tous ceux qui ont
vécu l’expérience de l’amour divin reconnaissent qu’il n’est ni
raisonné ni raisonnable mais mystérieux et qu’il ne peut être
appréhendé que par allusion. Celui qui ne croit pas spontanément,
sans explication, n’a pas la foi ! Celui qui croit avec sa raison
essaiera d’expliquer Dieu, mais restera toujours dans l’ignorance
totale de ce qu’il est réellement. S’il n’aime pas, s’il ne goûte pas
par son cœur, s’il n’est pas embrasé, il ne goûtera jamais la
véritable dimension spirituelle de l’amour. La foi est une pure grâce
de Dieu et elle existe en chaque être humain. Mais chez certains elle
s’est développée et chez d’autres, elle reste latente. Si l’homme ne
croit qu’en ce qui lui est perceptible et s’il ne veut pas croire en ce

70
qu’il ne voit pas, il n’est pas soumis. Or le niveau et l’intensité de la
foi sont déterminés par le degré de soumission.
Le messager est, avant tout, le premier et le meilleur des
croyants puisque celui qui apporte le message divin ne peut le
transmettre que s’il l’a vécu de façon véritable, profonde et réelle.
Au début des Révélations, les prophètes eux-mêmes hésitèrent à
apporter leur message. Puis ils se soumirent et devinrent des
transmetteurs (messagers) car le premier devoir fondamental du
croyant, de celui qui vit véritablement sa foi, est de le transmettre et
d’en témoigner. De même, le croyant ne peut guider et aider les
autres, même ses propres enfants, s’il ne vit pas sa foi ou la vit mal.
Si la parole de Dieu est véritablement vécue, aucune hésitation ne
subsiste. Comme les prophètes, le croyant devient messager et doit
transmettre. La foi ne lui appartient pas. Il n’est pas tenu de parler
de ses propres expériences mystiques, mais il doit témoigner de
cette foi sans l’imposer, sans orgueil et sans violence. Si une
discussion s’engage sur la foi en Dieu et sur la Vérité, il ne peut se
taire.
Combien d’entre nous ont mal reçu, mal vécu ou mal transmis le
message divin ? Or nous ne pouvons transmettre qu’en faisant taire
notre ego pour laisser Dieu parler à travers nous. Le Cheikh al-
Alawi dit : « Si tu écartes ton ego, tu ne trouveras que Dieu. » Mais
l’homme est plus difficile à transformer qu’une pierre ! Ainsi
témoigne ce verset : « Vos cœurs, ensuite, se sont endurcis. Ils sont
semblables à un rocher, ou plus durs encore. Il en est, parmi les
rochers, d’où jaillissent les ruisseaux ; il en est qui se fendent, et
l’eau en sort ; il en est qui s’écroulent par crainte de Dieu. – Dieu
n’est pas inattentif à ce que vous faites – » (sourate 2, verset 74).
Dans les versets 285 et 286, les répétitions ne sont pas fortuites.
Elles ont un sens. Chaque mot a sa densité. Il nous est demandé de
croire alors que l’on ne voit pas Dieu, ni les anges, ni les prophètes

71
et que nous n’avons aucune certitude absolue sur l’origine des
livres révélés puisque nous n’en sommes pas des témoins directs.
Pourtant, malgré l’absence d’éléments objectifs, il nous est demandé
de croire. Comme nous l’avons dit, la foi est basée sur le mystère
qui transcende toutes les interrogations. Ceux qui veulent
rationaliser la foi se trompent et butent sur des obstacles
incontournables car sa demeure se trouve dans le cœur, siège de
l’expérience intime et vécue. La foi ne se voit pas, ne se démontre
pas, elle se vit ! La foi n’est pas la religion. La première soulève les
montagnes, la seconde les décrit.
Pour le croyant, Dieu est le but final d’une vie pleinement vécue
en Sa présence et non une récompense promise pour la fin de sa vie.
Ce qu’illustrent les trois étapes de mutation de l’être : nous venons
du monde de la préexistence, pour passer dans celui de l’existence,
avant d’aller vers l’éternité. Nous sommes venus en tant que
parcelle d’esprit matérialisé, enfant né d’un père et d’une mère,
programmé depuis des milliards et des milliards d’années, à l’état
potentiel dans les gènes de nos ancêtres. Si chacun, en partant de
soi, remontait dans son arbre généalogique jusqu’à trente mille ans
ou plus, qui trouverait-il ? Peut-être l’Adam ! Ainsi chacun de nous
contient-il l’humanité entière, croyants et incroyants, prophètes,
sages et tyrans. Chacun est l’Adam de son époque, chacun est
l’aboutissement des milliards d’êtres humains et chacun porte en
soi, physiquement et mentalement, toutes les croyances que
l’humanité a connues. Chacun est la synthèse de l’expérience de
l’humanité depuis ses débuts. Si nous en prenons conscience, nous
dirons que nous venons de Lui pour y retourner. Lorsque l’un de
nous meurt, il est à la fois le dernier et le premier, et celui qui naît
est à la fois le premier et le dernier.
Quand il est dit que « Dieu n’impose à chaque homme que ce
qu’il peut porter », cela signifie que Dieu, qui a créé l’homme, sait

72
de quoi il est capable. En effet, la foi est une lourde responsabilité,
parce qu’elle est exigeante. Celui qui est faible ne peut porter une
lourde charge. Des hommes essaient parfois de porter un fardeau
trop lourd. Dieu ne nous l’impose pas ! N’essayons pas d’aller au-
delà de nos forces. Demandons plutôt à Dieu d’alléger notre fardeau
au lieu de Lui demander, par ignorance, de nous éprouver dans notre
foi.

73
DEUXIÈME PARTIE

L’HÉRITAGE
PROPHÉTIQUE

74
Le message universel

Dis : « Nous croyons en Dieu ; à ce qui nous a été


révélé ; à ce qui a été révélé à Abraham, à Ismaël, à
Isaac, à Jacob et aux tribus : à ce qui a été donné à
Moïse, à Jésus, aux prophètes de la part de leur
Seigneur. Nous n’avons pas de préférence pour l’un
d’entre eux : nous sommes soumis à Dieu. »
Le culte de celui qui recherche une religion en dehors
de la Soumission n’est pas accepté. Cet homme sera,
dans la vie future, au nombre de ceux qui ont tout
perdu.
(Sourate 3, versets 84-85.)

La soumission ou l’humilité
Tout le credo de la foi musulmane s’appuie sur ces versets dans
lesquels sont cités quelques prophètes et les douze tribus d’Israël.
Le musulman ne divinise aucun prophète et les considère tous avec
le même respect et la même vénération.
Ne commettons pas l’erreur fondamentale de dire ou de croire
que le christianisme appartient à Jésus, le judaïsme à Moïse et
l’islam à Mohammed. Toutes les religions monothéistes
appartiennent à Dieu. Les prophètes et les envoyés (sur eux le salut
et la paix) ne sont venus que pour accomplir leur mission de
messagers et de guides. La lumière divine est descendue et s’est

75
manifestée à des êtres exceptionnels. Elle en a fait des témoins, des
phares qui ont guidé l’humanité, siècle après siècle. Pour nous, ils
sont une chaîne ininterrompue.
Celui qui a identifié la Source de la lumière est capable de voir
Sa manifestation à travers les prophètes. À chacun sa spécificité en
fonction des exigences de son époque. Pour Mohammed,
l’enseignement était basé sur la Parole, pour Jésus sur l’Amour,
pour Moïse sur la Loi. En partant de la Lumière, chaque prophète
lui a donné une tonalité particulière. Pourquoi ? Dans la création, il
n’y a pas deux choses identiques. De la même manière, la
Révélation se diversifie à travers tous les envoyés et tous les
prophètes (qui ne sont d’ailleurs pas tous connus). Le credo nous
demande de voir en chacun d’eux l’émanation de la Lumière et de
ne pas avoir de préférence. Nous devons accepter celui que Dieu a
choisi pour nous car Lui seul sait pourquoi. Comme Il sait pourquoi
Son message doit être écouté et appliqué.
Dans le Coran, Jésus, après avoir constaté le doute dans le cœur
de ses disciples, leur pose la question : « Qui sont mes auxiliaires
dans la voie de Dieu ? » Les apôtres répondent alors : « Nous
sommes les auxiliaires de Dieu » (sourate 3, verset 52). Ils
affirment ainsi qu’ils ne sont pas les auxiliaires de Jésus mais de
Dieu. Car ils savent que Jésus n’est que l’envoyé de Dieu, l’envoyé
de leur temps. Et ils savent qu’en lui obéissant, ils se soumettent à
Dieu et qu’en soutenant son message et son action, ils font
allégeance à Dieu.
La soumission véritable est celle que l’on doit à Dieu et à Dieu
seul. Le Prophète, lui, n’est que le miroir qui réfléchit la lumière
divine. Et son enseignement nous permet d’accéder à la Source de
cette lumière.
Pour rendre le culte à Dieu, Le prier, L’honorer et L’approcher,
soyons soumis et humbles. Car nous ne pouvons être reliés au Divin

76
sans Lui être totalement soumis. La soumission est une adhésion à
Dieu par une totale conviction intérieure, par un abandon absolu et
une confiance sans limites qui conditionnent l’acte d’adoration sur
lequel repose toute la pratique religieuse. Celle-ci est culturelle et
cultuelle, tandis que la soumission est un état de foi plus profond,
plus difficile et plus subtil. Cet état ne doit jamais nous quitter. Il
féconde et nourrit chaque instant. Il différencie le religieux
dogmatique du serviteur aimant : l’abdallâh.
La soumission se forge surtout dans les épreuves, comme nous
le constaterons tout au long du Coran dans les récits de la vie des
prophètes. Quel que soit son état, le serviteur de Dieu est toujours
soumis et sans réticence aucune car s’il reste en nous une partie qui
ne se soumet pas entièrement à la volonté divine, cela signifie que
l’ego nous voile encore le chemin. Un verre plein ne peut plus
recevoir de liquide. C’est en se vidant qu’il se remplit. Si nous
voulons recevoir Dieu, vidons nos cœurs de tout ce qui est autre
que Lui. Acceptons de vivre selon Sa volonté. À l’image des
paroles de Jésus : « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au
ciel », le musulman dit en toutes circonstances, « inshâ’Allah »,
« Comme le veut Dieu ». Nous ne pouvons atteindre le Divin que
dans cet état de soumission et d’acceptation totales. C’est beaucoup
plus facile à dire qu’à faire, et je suis le premier à le reconnaître !
Mais c’est la base du cheminement. Si je veux entrer dans une
maison, je dois passer par la porte. Si celle-ci est basse, je dois me
courber pour la franchir. Or on ne peut entrer chez Dieu avec
orgueil et vanité. On n’entre chez Lui qu’avec amour et humilité.
La soumission intérieure n’advient que lorsque le cœur arrive à
un état où tous les désirs et toutes les pensées sont focalisés sur
Lui. Dans cette situation, l’homme vit le monde différemment. Il vit
l’amour, la sagesse, la connaissance, la générosité en Dieu.

77
La dernière phrase du verset indique que la vie ne s’achève pas
dans la mort et que l’état de soumission est déterminant pour l’au-
delà puisque les insoumis auront tout perdu.

Dieu dirige qui Il veut

Les hommes formaient une seule communauté. Dieu


a envoyé les prophètes pour leur apporter la bonne
nouvelle et pour les avertir. Il fit ainsi descendre le
Livre avec la Vérité pour juger entre les hommes et
trancher leurs différends mais seuls, et par jalousie
entre eux, ceux qui avaient reçu le Livre furent en
désaccord à son sujet alors que des preuves
irréfutables leur étaient parvenues. Dieu a dirigé
ceux qui ont cru à cette part de Vérité au sujet de
laquelle d’autres se sont disputés, avec Sa
permission. Dieu dirige qui il veut, sur le chemin
droit.
(Sourate 2, verset 213.)

En vérité, les hommes ne forment qu’une seule communauté,


même si leurs langues ou leurs croyances les séparent. Ils sont en
effet reliés par trois niveaux de fraternité : la fraternité adamique, la
fraternité de croyance et la fraternité d’âme qui est la plus noble et
la plus belle. Ceux qui en font partie se reconnaissent
instantanément, sont attirés les uns vers les autres et communiquent
subtilement quelles que soient leurs croyances. Quand Averroès
(1126-1198) rencontra Ibn ‘Arabî (1164-1240) en Andalousie, ils se
regardèrent pendant deux heures sans souffler mot. Mais ils
s’étaient tout dit à travers cet intense dialogue sans paroles.

78
Dans sa miséricorde, Dieu a envoyé les prophètes pour conduire
l’humanité vers Lui. Il a « descendu » le Livre qui contient tous les
livres révélés, et chaque prophète a reçu sa part. Mais les croyants
se divisent au sein de la même religion ou entre les religions. La
volonté divine a décidé que les choses seraient ainsi afin d’aviver
l’esprit critique. Cette diversité et ces divisions permettent à
l’homme de s’interroger, de chercher. Dans le domaine de la foi, la
Vérité 46 n’est pas figée. Elle se dévoile dans la diversité d’idées où
chacun croit être dans le vrai. Chaque tradition enseigne à sa
manière, selon sa méthode. Cette diversité est voulue pour que la
Vérité soit reçue par tous selon les cultures, l’environnement et les
entendements. Le prophète Mohammed disait : « Parlez aux hommes
selon leur degré de compréhension. » « Si Dieu l’avait voulu, il
aurait fait de vous une seule communauté » (sourate 5, verset 48).
L’idée de la permission divine est très subtile. En réalité, Dieu
seul dirige ou égare et laisse à l’homme la liberté de commettre
l’erreur. « Il dirige qui Il veut sur le chemin droit » mais aussi qui
Le veut.

Le sens de l’enseignement prophétique :


l’unité

Dis : « Voici mon chemin ! J’en appelle à Dieu, moi,


et ceux qui me suivent, en toute clairvoyance. Gloire
à Dieu ! Je ne suis pas au nombre des polythéistes. »
Nous n’avions envoyé avant toi que des hommes
résidant dans des cités, et que nous inspirions. Ces
gens-là ne parcourent-ils pas la terre et ne voient-ils
pas quelle a été la fin de ceux qui vécurent avant
eux ? Oui, la demeure de la vie future est meilleure

79
pour ceux qui craignent Dieu. Ne comprenez-vous
pas ?
Quand les prophètes se désespéraient en pensant
qu’on les traitait de menteurs, notre secours leur est
parvenu. Ceux que nous voulions sauver l’ont été ;
mais notre rigueur ne se détourne pas des hommes
coupables.
Un enseignement destiné aux hommes doués
d’intelligence se trouve dans les histoires des
prophètes. Ce n’est pas ici un conte imaginé, mais
c’est la confirmation de ce qui existait avant ceci ;
l’exposé détaillé de toute chose ; une Direction et une
Miséricorde pour un peuple qui croit.
(Sourate 12, versets 108-111.)

Le premier verset concerne le Prophète au moment de la


Révélation quand l’ange Gabriel lui parla et lui dicta ce qu’il devait
dire aux polythéistes de La Mecque qui adoraient trois cent soixante
idoles dans la Ka’ba.
Les prophètes ne sont pas des hommes isolés qui prêchent dans
le désert. Ils sont issus de la cité, ils émergent de la communauté
humaine. Qu’il s’agisse d’Abraham, de Moïse ou de Mohammed,
chacun a vécu au cœur de sa cité, homme parmi les hommes,
désigné et inspiré par Dieu.
De tout temps, l’Arabie a été le lien entre l’Orient et l’Occident.
C’est par elle que transitaient les marchandises venant de Chine, des
Indes et d’Afrique. À l’époque de Mohammed, La Mecque était un
grand carrefour commercial et un grand lieu de pèlerinage. Ses
habitants vivaient de négoce et voyageaient beaucoup.

80
Ainsi Dieu incite-t-il ces grands voyageurs que sont les
Mecquois à prendre conscience du prestige éphémère des
civilisations disparues. À l’image de ces cités qui étaient jadis
prospères et sont devenues des ruines, l’homme n’est pas éternel. Il
doit en prendre conscience pour emprunter le seul chemin
intemporel, celui de Dieu. C’est pour cela que Dieu suscite en
l’homme la crainte révérentielle.
Lorsque nous lisons l’histoire des prophètes, nous n’en retenons
bien souvent que les faits anecdotiques, oubliant que Dieu s’adresse
toujours à l’homme à travers les Livres. La Thora, les Évangiles et
le Coran sont là pour enseigner « aux hommes doués
d’intelligence », afin qu’ils méditent sur le sens de la destinée
humaine.
L’histoire des prophètes n’a rien d’une légende ou d’un mythe.
« Nous avons inspiré les prophètes dont nous t’avons raconté
l’histoire et les prophètes dont nous ne t’avons pas raconté
l’histoire. – Dieu a réellement parlé à Moïse – » (sourate 4, verset
164).
Si l’humanité connaissait la valeur et l’étendue des
enseignements prophétiques, elle réaliserait alors qu’elle a reçu un
présent inestimable et une infinie miséricorde. Les prophètes
prêchent l’union entre les hommes, le pardon et l’entraide dans
l’amour du prochain. C’est un appel, sans cesse répété, à dépasser
notre égoïsme et nos différences, pour aller vers la justice et l’unité.
Voilà la direction indiquée et toute la miséricorde contenue dans ces
derniers versets.

Le triomphe de la Vérité

81
Combien de prophètes ont combattu, en ayant avec
eux de nombreux disciples ; ils ne se sont pas laissé
abattre par les difficultés qu’ils rencontraient dans la
voie de Dieu. Ils n’ont pas faibli, ils n’ont pas cédé. –
Dieu aime ceux qui sont patients –.
Leur seule parole était : « Notre Seigneur !
Pardonne-nous nos péchés et nos excès dans notre
conduite. Affermis nos pas. Secours-nous contre le
peuple incrédule. »
Dieu leur donna donc la récompense de ce monde,
ainsi que la meilleure récompense de la vie future. –
Dieu aime ceux qui font le bien –.
(Sourate 3, versets 146-148.)

Aucun prophète n’a trouvé d’emblée un peuple attentif qui le


comprenne et le suive. Tous ont vécu des difficultés, la calomnie et
les injures de leurs proches. Par leur nature, ils sont restés des
hommes enclins aux faiblesses humaines. Mais malgré les épreuves,
ils n’ont pas faibli, ils n’ont pas cédé. Fortifiés par Dieu, ils ont
accompli leur mission spirituelle envers et contre tout.
Dieu nous incite à suivre leur exemple et nous aide à faire face
à l’adversité et aux aléas de la vie sans faillir et sans se mentir, car
l’homme porte en lui son propre ennemi, l’orgueil, qui l’empêche de
reconnaître la Vérité.
La récompense de ce monde, évoquée par le verset 148, réside
dans le triomphe et la renaissance constants de la Vérité, à l’image
de la flamme qui, chaque fois qu’elle semble vaciller et sur le point
de s’éteindre, rejaillit à nouveau avec plus de clarté. C’est l’idée
qu’affirme le saint Coran : « Ceux-ci veulent éteindre, de leur

82
bouche, la lumière de Dieu ; mais Dieu parachèvera sa lumière, en
dépit des incrédules » (sourate 61, verset 8).
Tous les prophètes ont fini par aplanir les difficultés qu’ils ont
rencontrées. Cherchant la Vérité, choisis et aimés par Dieu, ils sont
toujours restés proches de Lui. « Dieu aime ceux qui font le bien ! »

Les fils d’un même Père


Avant d’aborder l’homme prophétique depuis l’aube de
l’humanité – c’est-à-dire, selon l’histoire sainte du Coran, depuis
Adam et Eve –, il convient de voir comment ce Livre nous aide à
comprendre les prophètes dans la perspective historique, humaine et
universelle.
On constate que la famille prophétique se révèle successivement
à travers des périodes ou des âges correspondant aux différents
stades de maturité de l’humanité. Il y a une correspondance, une
affinité, une complémentarité qui vont au-delà de ce que l’on
appelle improprement le hasard. À travers la perspective coranique,
l’on aperçoit un rapport constant et volontaire, comme si, quelque
part, se trouvait un livre ouvert sur l’histoire de l’humanité dont
chaque prophète a écrit un chapitre. Mohammed nous révèle cette
relation entre lui et les prophètes dans un hadîth : » Nous sommes,
moi et les prophètes qui m’ont précédé, comme les fils d’un seul
père mais de mères différentes. » Le Père est l’Esprit et les mères
(les matrices), les périodes historiques, les âges de l’humanité.
Le récit des prophètes dévoile que la volonté divine va
s’accomplir progressivement depuis le début de l’humanité jusqu’à
la fin. D’âge d’or et de lumière en âge de fer et de ténèbres,
l’humanité traverse des périodes que la Révélation éclaire comme
un soleil. Quand nous sombrons peu à peu du monde spirituel

83
clairvoyant au monde matériel, opaque et obscur, survient alors une
autre Révélation qui rétablit le lien avec Dieu. C’est une nouvelle
époque, un nouveau cycle, avec son histoire, son art, sa nouvelle
relation qui va vers un autre cycle jusqu’à ce que, selon la
prédestination, l’humanité soit amenée à l’accomplissement total.

84
Adam

(sur lui le salut et la paix)

Lorsque ton Seigneur dit aux anges : « Je vais établir


un lieutenant sur la terre », ils dirent : « Vas-tu y
établir quelqu’un qui fera le mal et qui répandra le
sang, tandis que nous célébrons tes louanges en te
glorifiant et que nous proclamons ta sainteté ? » Le
Seigneur dit : « Je sais ce que vous ne savez pas. »
Il apprit à Adam tous ses Noms I, puis il les présenta
aux anges en disant : « Faites-moi connaître les
Noms si vous êtes véridiques. »
[…] Il dit : « Ô Adam ! Fais-leur connaître les
Noms. » Quand Adam en eut instruit les anges, le
Seigneur dit : « Ne vous ai-je pas avertis ? Je
connais le mystère des deux et de la terre ; je connais
ce que vous montrez et ce que vous tenez secret. »
Lorsque nous avons dit aux anges : « Prosternez-
vous devant Adam ! » ils se prosternèrent, à
l’exception d’Iblis qui refusa et qui s’enorgueillit : il
était au nombre des incrédules 47.

(Sourate 2, versets 30-31 et 33-34.)

Le vouloir divin

85
Dans la création infinie, l’homme n’est qu’un être parmi une
multitude de créatures dont certaines nous sont inconnues. Il n’en
représente pas plus qu’un grain de sable. Cependant, la volonté
divine l’a choisi comme dépositaire de la conscience. Plus celle-ci
est imprégnée par le Divin, plus l’homme est transfiguré et devient à
Son image. À l’inverse, plus il s’en éloigne, plus il devient
ténébreux et commet le mal.
Dieu a aussi choisi l’homme comme Son représentant (khalifat),
à qui Il délègue le pouvoir de gérer les biens qu’il lui a confiés 48.
Les anges trouvèrent l’homme indigne de remplir cette tâche et
le firent savoir : « Vas-tu y établir quelqu’un qui va faire le mal et
répandra le sang ? »
C’est par le monde angélique que transite le décret divin. Il s’y
élabore et prend forme avant de se matérialiser dans le monde
manifesté (mulk). Ainsi, selon la Tradition, ce sont les anges qui
déposent l’âme et le destin dans le foetus le cent vingtième jour
après la fécondation, et qui viennent reprendre ce dépôt au moment
de la mort.
L’ange ne connaît qu’un seul versant, celui de la lumière et de la
servitude. Il prie, adore et obéit. Il ignore la partie ténébreuse
(l’orgueil, l’usurpation de pouvoir, la mortalité), que Dieu a
insufflée en Adam. Il méconnaît les opposés, contrairement à Adam
qui seul est capable d’aimer et de haïr, de construire et de détruire,
d’obéir et de se rebeller. Pur et impur, il est différent de l’ange
auquel, à certains égards, il est supérieur puisqu’il possède et
supporte les deux natures.

Les Noms divins

86
Avant que la terre ne soit, Adam existait déjà dans la prééternité,
comme nous tous avant notre création. La terre a été préparée pour
lui afin qu’il y réside et qu’il y acquière la connaissance du tout.
L’Adam physique est passé par toutes les étapes de la création – le
minéral, le végétal, l’animal – pour aboutir à la forme humaine. Il
intègre toutes ces étapes en lui. C’est son héritage, légué par Dieu.
Il a été choisi et préparé pour accomplir une mission, celle
d’engendrer l’humanité.
Il a la capacité de découvrir en lui tous les Noms, insufflés par
Dieu et qui contiennent la création entière avec ses contradictions et
ses complémentarités, telles que le bien, le mal, la beauté, la
laideur. Chaque Nom est la clef d’une connaissance, d’une science.
Dieu a ainsi appris à Adam la Connaissance qui concerne toute la
création.
Dans la prééternité, Adam possédait la connaissance de tout ce
que l’humanité sait aujourd’hui et de tout ce qu’elle saura dans
l’avenir et ce jusqu’à la fin. Ainsi, lorsque certains Noms comme la
Puissance, la Royauté, la Sagesse sont manifestés par des hommes,
ce sont celles de Dieu qui sont exprimées mais à l’échelle humaine.
L’homme possède tous les Noms mais n’en réalise que quelques-
uns. S’il avait le souvenir de tous les Noms que Dieu lui a insufflés,
il pourrait agir sur les mondes supérieurs et modifier le monde
physique. Ce qui explique les miracles des prophètes et de certains
saints.

Adam : le lieutenant de Dieu sur la terre


Lorsque Dieu eut montré et prouvé aux anges la supériorité
d’Adam, Il leur demanda de se prosterner devant lui. Ce fut une
épreuve difficile pour ces êtres de pure lumière de se prosterner

87
devant un être fait de chair et de sang et possédant une double
nature : celle du bien et celle du mal, la lumière et l’ombre. Les
anges reconnurent en lui un être exceptionnel et, par soumission à
Dieu, ils se prosternèrent devant lui. L’être qui se prosterne
s’engage à obéir, aider et apporter tout ce dont l’autre a besoin. Par
cette action, l’ange est devenu le serviteur de l’homme.
Dès son avènement, l’homme possède le titre de noblesse de
khalifat (lieutenant) et toute la création se prosterne devant lui : la
vache en offrant le lait et la viande, la mer en donnant le poisson,
l’air en fournissant l’oxygène. Mais, inconscient de cette élection et
des responsabilités qu’elle implique, l’homme abuse
malheureusement de son pouvoir. Il n’est pas reconnaissant et
agresse la création.

Satan

Nous avons dit : « Ô Adam ! Habite avec ton épouse


dans le jardin ; mangez de ces fruits comme vous le
voudrez ; mais ne vous approchez pas de cet arbre,
sinon vous seriez au nombre des injustes. »
Le Démon les fit trébucher et il les chassa du lieu où
ils se trouvaient. Nous avons dit : « Descendez, et
vous serez ennemis les uns des autres. Vous
trouverez, sur la terre, un lieu de séjour et de
jouissance éphémère. »
Adam accueillit les paroles de son Seigneur et revint
à lui, repentant. Dieu est, en vérité, celui qui revient
sans cesse vers le pécheur repentant ; il est
miséricordieux.

88
Nous avons dit : « Descendez tous ! Une Direction
vous sera certainement donnée de ma part. » – Ni
crainte, ni tristesse n’affligeront ceux qui suivent ma
Direction. –
(Sourate 2, versets 35-38.)

Un ange, Iblis, va désobéir à cet ordre divin. En refusant, par


orgueil, d’obéir à Dieu, il est déchu et devient Chaïtan : le Démon.
C’est lui qui entraînera Adam et Eve dans la désobéissance et, par
là même, dans la chute.
Une question se pose : comment un être de lumière comme Iblis
a-t-il pu connaître l’orgueil qui appartient aux ténèbres ? Si Iblis
intervient dès le début de l’humanité, c’est par décret divin. Dieu a
préparé Iblis autant qu’Adam. Il l’a créé par amour pour Adam. Sa
fonction est d’égarer l’homme car s’il n’y avait pas d’erreur et
d’égarement, il ne pourrait y avoir de direction et de salut, et
l’humanité n’existerait pas. Le mal participe à l’équilibre de la
création.
Iblis a été chassé du paradis avec l’homme et nous ne pouvons
pas éliminer cette dimension. Chacun porte Iblis en soi, comme les
deux faces d’une médaille, l’une est angélique et l’autre
démoniaque. Iblis symbolise notre ego (nafs), notre part d’ignorance
et d’erreur. Mais c’est en nous attirant vers l’erreur qu’il nous
renvoie vers la vérité. Iblis restera jusqu’au jugement dernier. Il sera
le dernier que l’ange de la mort viendra chercher.
Un jour un faqir, en quittant Mostaganem, rencontra un homme
qui lui demanda de l’emmener sur son cheval. Le faqir l’invita à
monter et ils poursuivirent leur route. Soudain l’homme ceintura le
faqir, le jeta à terre et s’enfuit avec la monture. Aussitôt le fakir lui
cria : « Attends ! Attends ! Ne dis pas que tu as volé ce cheval. Je

89
te le donne ! » Surpris, le voleur fit volte-face et lui dit :
« Comment ! Je te vole ton cheval et tu me le donnes ? – Oui, je te
le donne, car on saura vite en ville que je t’ai emmené sur mon
cheval pour te rendre service et que tu me l’as volé. Alors plus
personne n’osera rendre ce service à un autre. » Le faqir, voyant que
ce vol deviendrait un préjudice pour la communauté, convertit ainsi
le mal en bien.
Une histoire rapportée par Abderrahman al-Çafouri donne une
autre compréhension de la désobéissance d’Iblis. Moïse demanda à
Iblis : « Pourquoi ne t’es-tu pas prosterné devant Adam ? » Et il
répondit : « Je n’ai pas voulu être comme toi, car moi, je prétends
L’aimer et je n’ai pas voulu me prosterner devant un autre que Lui.
J’ai préféré le châtiment. Toi, tu prétendais L’aimer. Il t’a dit :
“Regarde la montagne” et tu as regardé la montagne. Il fallait fermer
les yeux, tu L’aurais vu 49. »

Eve
Lors de la fécondation, la première cellule qui se forme est
indifférenciée. Elle n’est ni mâle ni femelle. De la même manière,
l’être adamique, celui qui va recevoir tous les Noms, celui devant
qui les anges vont se prosterner, n’est ni masculin ni féminin. Il est
l’androgyne primordial qui était déjà potentiellement contenu dans
le minéral, puis dans le végétal, puis dans l’animal. C’est seulement
au bout de ce processus, et comme parachèvement de la création,
que naît l’être adamique. De lui, par dédoublement, viendra Eve et
l’humanité. Eve symbolise, en vérité, la partie féminine et réceptive
qui se trouve dans chaque être humain.
C’est Adam qui a fait le serment du dépôt. Eve ne s’est donc
pas sentie autant concernée par cet engagement. C’est pour cette

90
raison que, dans les Traditions, Eve tente Adam. La tentation,
symbolisée par le principe féminin, a un sens. Elle est nécessaire à
l’acte de création. Dans l’absolu elle oscille toujours entre le bien et
le mal. La partie féminine que chaque être humain a en soi est la
part créative, portant le penchant de la tentation. Mais en passant à
l’acte, elle devient le moyen de créer. Si elle n’était pas là, la
création ne pourrait se réaliser. Quant à notre partie masculine, elle
est le principe actif de l’esprit totalement impliqué par le serment
primordial. Normalement, il ne devrait pas désobéir. C’est le
principe féminin qui provoque la désobéissance, par la tentation,
pour que la création commence.
L’homme réalisé se situe dans la transcendance du bien et du
mal, dans le juste milieu, la voie de l’harmonie. Si sa négativité est
pacifiée, elle ne perturbe plus le déroulement de sa vie. Il est alors
situé dans cette limite où le bien et le mal se rencontrent et créent
une harmonie. Dans cette situation, l’inspiration divine intervient
pour le guider et neutraliser la confrontation intérieure entre le bien
et le mal. C’est là le triomphe de l’homme équilibré qui agit dans la
vie sans se blesser et sans blesser autrui.

La désobéissance
Nous avons reçu de Dieu tous les Noms sauf un, celui de
l’immortalité, symbolisé par le fruit défendu. C’est par ce biais que
Chaïtan tenta le couple. Il leur fit croire qu’en mangeant de ce fruit
ils accéderaient à l’immortalité, c’est-à-dire qu’ils se hisseraient au
niveau de la Divinité.
La désobéissance, c’est faire dans l’oubli. Désobéir à Dieu,
c’est L’oublier, se détourner de Lui ou Lui donner des associés
matériels ou spirituels. À l’instant où il commet une faute, l’homme

91
oublie Dieu. S’il réalisait que Dieu est présent, témoin de ses actes,
il ne commettrait pas l’acte de désobéissance.

La chute
Un majdhûb 50 raconte : « En croquant la pomme, Adam et Eve
ont fait chacun, isolément et individuellement, une expérience
unique. Leur être s’est agrandi à un point tel qu’il est devenu aussi
grand que l’univers. Ils ont reçu des éclairs de lumière et de feu. Le
vide de leur être s’est rempli de matière et d’énergie. Ils ont
contemplé, médusés, l’univers qui se défaisait et se reconstruisait en
eux. Savoir, connaissance, créativité, discernement, responsabilité,
science, conscience, tout venait vers eux ! Ils se sont transformés en
un gigantesque aimant qui attire inexorablement toute chose et son
contraire : matière et antimatière, ténèbres et lumières, joies et
peurs, amour et haine, vie et mort, force et faiblesse, pouvoir et
antipouvoir, apparent et caché, premier et dernier. Ils veulent refuser
mais ne font que subir. Ils sont le tout mais ils ne sont rien. Ils sont
dans chaque grain de poussière, dans chaque atome, dans chaque
molécule, dans chaque cellule. Ils voient les créatures se faire et se
défaire. Les galaxies, les planètes, les soleils, les étoiles se
construisent et se détruisent, là, sous leurs yeux, en eux. Une force
immense les habite, ils peuvent tout. Leur souffle résonne tel un
tonnerre dans les fins fonds de l’univers. Leur être immense remplit
tout. Leur unicité se démultiplie sans cesse. Que de formes, que de
créations ! Du microcosme au macrocosme, tout s’agite, vibre,
réclame sa part de l’être gigantesque qu’ils sont devenus. »
En péchant, Adam et Eve se sont vus. Ils ont vu le Soi, ils ont vu
Dieu ! Auparavant, ils vivaient dans l’instant éternel. Maintenant ils
vont vivre dans le temps ! Et c’est ainsi que nous assistons au

92
premier jour de la nouvelle création. Adam et Eve vont changer de
planète. Du paradis, ils vont tomber sur terre. C’est la chute !
Au paradis, Adam ne se connaissait pas. Plongé en permanence
dans la lumière divine, illuminé, ébloui, il n’avait pas conscience de
ce qu’il était. Il était dans l’état de celui qui s’est aspergé de parfum
au point qu’il ne le sent plus, tant il en est imprégné. Il est devenu
parfum. Adam et Eve étaient enivrés du parfum divin, le parfum de
la Connaissance. En désobéissant, ils sont retombés dans
l’ignorance. La Connaissance qu’ils avaient reçue leur a échappé, et
ils se sont voilés. Ils ont chuté du monde spirituel au monde
matériel, du monde subtil au monde grossier.
L’histoire d’Adam et Eve nous concerne tous. Ils sont en nous,
dans notre descendance. S’ils étaient restés au paradis, nous ne
serions pas. Ils ont désobéi afin que l’humanité existe. Pour revenir
vers Dieu, vers l’état premier, les humains doivent reprendre le
chemin en sens inverse, aller du monde matériel au monde spirituel.
Cette expérience de réalisation est le combat de toute une vie pour
retrouver le paradis perdu.

La miséricorde
Malgré la chute du couple primordial, Dieu, dans Sa
miséricorde, revient vers nous sans cesse et nous octroie Son
pardon. Il nous appelle continuellement au repentir pour nous diriger
par tous les moyens dans ce retour vers Lui.
D’après un hadîth du Prophète, l’homme est accompagné en
permanence par deux anges. L’un, placé à sa droite, note les bonnes
actions et l’autre, à sa gauche, les mauvaises. Celui de droite est
supérieur à celui de gauche, il le commande. Ainsi, quand un
homme commet une faute, l’ange de gauche veut l’inscrire

93
immédiatement. Mais celui de droite intervient pour lui demander
d’attendre le repentir de l’homme et de suspendre l’inscription du
péché jusqu’au lever du jour prochain. Si le fauteur ne se repent
pas, la faute est alors inscrite. L’homme a donc toujours un temps
pour le repentir.
Dieu a chassé Adam du paradis, mais il a envoyé des messagers
pour guider sa descendance. C’est la mission des prophètes. Celui
qui n’a pas l’espoir du Divin en lui, qui ne se repent pas de ses
fautes et ne revient pas vers Lui s’éloigne de Sa miséricorde. Mais
ceux qui suivent Sa direction n’auront « ni crainte ni tristesse ». Si
nous connaissons la relativité de ce monde éphémère, les conditions
dans lesquelles il a été créé et les drames qui s’y jouent, nous
n’avons alors plus rien à craindre ou à déplorer car si nous suivons
Sa direction, nous retrouverons notre condition originelle de pur
esprit.

L’histoire se renouvelle
Le drame d’Adam et Eve se rejoue à travers nous et se
reproduit, malgré nous, à travers nos enfants. L’histoire de la
tentation et de la chute se répète tous les jours. Elle nous ramène à
la gestation et à l’accouchement. Tant que l’enfant se trouve dans le
ventre de la mère, il ne connaît ni faim, ni soif, ni froid. Il vit en
symbiose avec elle, dans un état comparable à l’état paradisiaque
où rien ne manque. Au paradis comme dans l’état fœtal et en Adam
comme dans le petit enfant, le côté négatif est latent. Le nouveau-né
est un homme complet comme Adam. D’abord, c’est l’innocence et
la pureté qui s’expriment : « C’est un petit ange ! » s’exclament les
parents. Par la suite, l’enfant grandit et les parents le protègent, le
nourrissent et lui inculquent le bien et le mal, le permis et l’interdit,

94
jusqu’au jour où, pour s’affirmer, il se révolte contre ses parents et
leur désobéit sciemment. Par honte et par crainte de la punition, il
fuit et se cache. C’est l’expérience de la chute, le drame se répète.
La connaissance des Noms commence alors, avec le bonheur, la
honte, l’amour, le malheur, la tristesse, le beau, le laid.
Adam ne pouvait connaître le mal avant d’en avoir fait
l’expérience. Il est donc dans l’itinéraire de l’homme de faire
pleinement l’expérience du mal. Mais pour que l’existence soit
considérée comme positive, il faut que la somme du bien l’emporte
sur celle du mal. Au moment du bilan, s’il y a plus de mal que de
bien, l’homme devra compenser par le châtiment et le passage en
enfer. Le feu purifiera l’homme du mal qu’il a commis, il élargira sa
conscience. Il est une miséricorde divine.
Toute la vie consiste à prendre conscience du bien et du mal et à
choisir entre les deux. Pour l’homme, c’est un affrontement entre la
conscience et le moi égocentrique, un combat intérieur motivé par le
seul désir de retrouver le bonheur perdu.
Si Dieu donne la « direction », c’est pour permettre à l’homme
de revenir vers Lui. Avec l’épreuve, Il a aussi donné Sa
miséricorde. Il pardonna à Adam. Réfléchissons et tentons d’élargir
notre vision. C’est l’un des aspects fondamentaux de l’histoire
d’Adam.

Adam, le premier prophète


C’est à partir de matériaux contenus dans notre corps que s’est
déroulé le processus de la chaîne de la création, jusqu’à la
naissance de l’homme, l’être le plus élaboré physiquement et surtout
spirituellement. Ce processus ne cessera de se poursuivre jusqu’à
l’émergence de l’être spirituel.

95
Si les sages sont des exceptions, dans le futur, le processus de la
réalisation spirituelle de l’homme se généralisera, comme l’exprime
le Coran : « Et ma terre sera l’héritage de mes serviteurs saints »
(sourate 10, verset 62).

I. Traduction Cheikh Bentounès.

96
Noé

(sur lui le salut et la paix)

Oui, nous avons envoyé Noé à son peuple : « Avertis


ton peuple avant qu’un douloureux châtiment ne
l’atteigne ! »
Il dit : « Ô mon peuple ! Je suis pour vous un
avertisseur explicite.
« Adorez Dieu ! Craignez-le ! Obéissez-moi !
« Il vous pardonnera vos péchés ; il vous accordera
un délai jusqu’à un terme fixé ; mais quand vient le
terme fixé par Dieu, il ne peut être différé. – Si vous
saviez ! » –
Il dit : « Mon Seigneur ! J’ai appelé mon peuple nuit
et jour et mon appel n’a fait qu’augmenter son
éloignement. »

(Sourate 71, versets 1-6.)

L’appel à l’adoration
Le prophète Noe (Saydina Nûh) est l’avertisseur du déluge. Il
apporte à son peuple la promesse du pardon de Dieu mais l’avertit
de l’imminence d’une catastrophe, avec un terme fixé, s’il ne remplit
pas ses devoirs. De même, l’homme qui s’obstine dans une conduite

97
irresponsable le mettant en danger et qui ne revient pas à la
direction juste et universelle s’expose à un avenir très douloureux.
Noé et son message sont restés vivants pendant neuf cent
cinquante ans, c’est-à-dire une trentaine de générations. Cela
signifie que les dernières générations ont été averties directement de
l’imminence du châtiment. Hélas ! le peuple s’en est détourné, sourd
à l’appel et réfractaire à l’adoration.
Cet appel commence en vérité par un respect mutuel entre les
êtres. Quant à la crainte de Dieu, elle n’est pas celle de Son
courroux, ni des flammes de l’enfer. Elle est avant tout dans
l’appréhension de nuire à l’autre et à la création. Le message de
Noé est donc aussi actuel qu’à son époque.

La sourde oreille

Chaque fois que je les ai appelés pour que tu leur


pardonnes, ils ont mis leurs doigts dans leurs
oreilles ; ils se sont enveloppés dans leurs
vêtements ; ils se sont obstinés ; ils se sont montrés
orgueilleux.
Je les ai ensuite appelés à haute voix ; j’ai fait des
proclamations et je leur ai parlé en secret.
(Sourate 71, versets 7-9.)

Si Noé s’adressait à nous aujourd’hui, il ferait l’inventaire de


tous les dangers qui touchent la terre et avec elle l’humanité : la
surpopulation, la prolifération chimique et nucléaire, les génocides,
le mépris des enfants, la dévastation des forêts, les manipulations
génétiques. Il nous appellerait à la raison avant le point de non-
retour.

98
Comme au temps de Noé, les hommes ne veulent pas entendre le
message. Les pollueurs savent qu’ils ont tort mais font la sourde
oreille pour sauvegarder leurs pouvoirs et leurs intérêts. Ils
opposent toute sorte d’arguments pour ne pas entendre le cri
d’alarme alors qu’ils connaissent parfaitement la gravité du
problème. Si un discours n’est pas vrai, je peux le contester. S’il
l’est, le lâche et l’incrédule préfèrent ne pas l’entendre et se boucher
les oreilles. Mais notre époque, contrairement à celle de Noé, est
tellement médiatisée qu’il est impossible de feindre l’ignorance.
« Ils se sont enveloppés dans leurs vêtements » signifie se
réfugier derrière les systèmes économiques, idéologiques ou
philosophiques et, pour se déculpabiliser, accuser l’autre ou une
autorité supérieure.
« Je leur ai parlé en secret. » S’il était parmi nous, Noé tenterait
de sensibiliser les décideurs à la gravité de la situation et à
l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Un monde meilleur

J’ai dit : « Implorez le pardon de votre Seigneur ; il


est celui qui ne cesse de pardonner ; il vous enverra,
du ciel, une pluie abondante ; il accroîtra vos
richesses et le nombre de vos enfants ; il mettra h
votre disposition des Jardins et des ruisseaux.
(Sourate 71, versets 10-12.)

Le Coran révèle ensuite comment Noé essaie de convaincre les


dirigeants de changer d’attitude. Il les invite à revenir à l’adoration
de Dieu, au respect de la nature et à l’amour du prochain en leur
promettant un monde meilleur. Les versets 13 et 14 confirment cette

99
idée : « Pourquoi n’attendez-vous pas de Dieu un comportement
digne de Lui alors qu’il vous a créés par phases successives ? »
L’homme s’entête à croire en sa puissance et en sa capacité
d’améliorer le monde par ses nouvelles découvertes scientifiques et
technologiques, alors que Dieu lui rappelle qu’il n’est qu’une infime
partie d’un univers créé par étapes successives. C’est un
avertissement à son orgueil pour le ramener à plus de sagesse et à
un comportement plus digne de la confiance et de l’immense
générosité de Dieu qui peut donner toujours plus, car Il est le plus
Grand et le plus Savant.
Les deux versets suivants introduisent une nouvelle acception de
cette guidance. « N’avez-vous pas vu comment Dieu a créé sept
deux superposés ? Il y a placé la lune comme une lumière ; il y a
placé le soleil comme une lampe » (sourate 71, versets 15-16).
Les jours divins correspondent chacun à un ciel et chaque ciel
correspond à une étape. Le soleil est la vie et la vérité. Il symbolise
le prophète. La lune, signe de sagesse, représente le sage en éveil.
Dans l’obscurité, c’est par elle que l’on se guide pour retrouver son
chemin. Ainsi, le ciel est toujours éclairé et l’homme n’est jamais
laissé sans guidance.

Un maillon de la chaîne

Dieu vous a fait croître de la terre comme les plantes


puis il vous y renverra et vous en fera ensuite surgir
soudainement.
Dieu a établi pour vous la terre comme un tapis afin
que vous suiviez des voies spacieuses.
(Sourate 71, versets 17-20.)

100
Ce passage évoque l’origine commune de l’homme et de la
création. Nous avons obéi au même processus car nous ne sommes
qu’un maillon de la chaîne et sans doute le plus faible, étant le
dernier après les minéraux, les végétaux et les animaux. Mais ce
maillon est, en même temps, le plus fort car il porte en lui le
principe actif de l’esprit qui le distingue du reste de la création.
Même s’il est un animal pensant, il n’en demeure pas moins
rattaché, par certains aspects, au minéral, au végétal et à l’animal
auquel il n’est supérieur que par cette présence divine (les attributs
divins dont Dieu a paré Adam) qui le vivifie en alimentant sa
conscience.
Dieu a confié à l’homme la pleine jouissance de la terre qu’il a
déroulée sous ses pieds comme un tapis rouge sous les pas du roi.
Il lui a tracé une voie royale et spacieuse faite de tolérance, de
fraternité et de partage. Mais l’homme, pensant mieux faire, se perd
dans les voies étroites et tortueuses. Se détournant de la voie
universelle du partage, il s’enlise dans des systèmes politiques,
économiques et idéologiques artificiels, souvent inopérants, voire
catastrophiques.

Les nouvelles idoles

Noé dit : « Mon Seigneur ! Ils m’ont désobéi ; ils ont


suivi celui dont les richesses et les enfants n’ont fait
qu’accroître la perte. »
Ils ont tramé une immense ruse et ils ont dit :
« N’abandonnez jamais vos divinités : n’abandonnez
ni Wadd, ni Souwa’, ni Yaghout, ni Ya’ouq, ni
Nasr ! »
(Sourate 71, versets 21-23.)

101
L’homme attiré par les biens matériels immédiats et éphémères
est sourd et récalcitrant à ce message. Il dédaigne les richesses
nobles et spirituelles qui sont son capital le plus précieux et qui font
de lui l’être d’exception, et s’en éloigne. Là réside toute sa
faiblesse ! Comme hier, il s’obstine à adorer les mêmes idoles :
pouvoir, honneur, argent, prestige, sexe. Depuis Noé, l’homme a peu
changé. Il est capable de prouesses technologiques mais, en esprit, il
n’a guère évolué. Il est aveugle et dupe d’un système où l’argent
facile et la frénésie de consommation règnent en maîtres.
Conditionné par ce miroir aux alouettes, il veut toujours davantage,
et tout de suite. Il est prêt à léser l’autre pour arriver à ses fins et
assouvir ses passions. S’il ne prend pas conscience de ce mirage, de
ces fausses valeurs, tôt ou tard, il en paiera le prix. À moins que,
dans un sursaut de sagesse, il ne décide de se mettre à l’écoute du
message de tolérance, de patience et des vraies valeurs que ne
cesse de lui adresser Noé à travers la Révélation.
Si rien ne semble avoir changé dans la société humaine, et qu’à
chaque naissance le scénario adamique se répète et se perpétue, la
création et l’homme sont cependant en constante évolution.
Toutefois le sort du monde se joue dans ce duel permanent entre
ceux qui, porteurs d’espérance, vivent le message de Noé à travers
l’épanouissement et l’apaisement de leur intériorité, et ceux qui sont
portés par leurs désirs et leur soif inextinguible de jouissance
matérielle.
Face à cette profonde contradiction, le discours de Noé continue
de s’adresser à tous et à chacun. L’homme social est libre de mener
ou non son combat intérieur (son grand jihad) pour refuser un
système qu’il juge néfaste et choisir la voie de la sérénité, de la
paix, de la tolérance et de la fraternité, dans l’harmonie entre la
nature et la satisfaction de ses besoins. Il peut y parvenir par un
développement maîtrisé, une technologie mise au service du bien-

102
être de tous et une science non conditionnée par le profit mais
fondée sur l’éthique.
Plus que jamais, le Veau d’or est objet d’adoration à travers ses
divers symboles et représentations : Palme d’or pour le cinéma,
Disque d’or pour la musique. Quant à l’art, il a rompu avec le sacré
en devenant objet de spéculation. Le stade aussi a ses idoles qui
valent des millions. Cela dit, je ne nie pas la valeur du sport ni son
utilité dans l’épanouissement de l’homme. Mais hélas, je crains
qu’il ne soit perverti pour devenir l’alibi du pouvoir et de l’argent. Il
suffit de voir les milliards consacrés aux Jeux olympiques qui
symbolisent soit-disant la fraternité entre les peuples alors que les
deux tiers de la population mondiale vivent dans la famine. Ces
milliards dépensés pour quelques instants de festivité et de
spectacle ne seraient-ils pas mieux utilisés s’ils permettaient
d’irriguer, de soigner, de planter, d’instruire ? Il ne s’agit pas de
révolutionner le monde mais de tenter de revenir à une vision plus
juste, à une attitude plus humaine et plus solidaire.
La véritable révolution est d’abord intérieure et silencieuse.
C’est à ce prix qu’elle produira ses fruits pour l’ensemble de
l’humanité. L’homme a des besoins et tant mieux si le progrès lui
apporte une vie meilleure. Mais il lui faut agir pour éradiquer le
danger de l’asservissement à la seule consommation qui génère,
malheureusement, un malaise profond lié à l’oubli des véritables
valeurs comme l’intégrité, la morale, la fraternité, l’entraide et le
partage. Seules ces valeurs d’essence divine peuvent nous amener à
nous interroger lucidement sur nos actes : « Suis-je en harmonie
avec la création ? » Elle est le témoignage vivant de Sa présence et
nous interpelle à chaque instant. Si, dans chaque acte ou projet que
nous élaborons, nous prenions en considération le Divin, nous nous
placerions dans une perspective universelle où personne ne serait
lésé. Car Dieu est omniprésent, Il anime aussi bien l’homme que

103
l’animal, la lune, le soleil et toutes les galaxies dans ce merveilleux
et harmonieux mouvement qu’est la vie.

Le cri d’alarme
La sourate de Noé se termine ainsi :

Ceux-ci ont pourtant égaré un grand nombre


d’hommes. Tu ne fais qu’accroître l’égarement des
injustes.
Ils furent engloutis et introduits dans un Feu, à cause
de leurs fautes. Ils ne trouvèrent aucun protecteur en
dehors de Dieu.
Noé dit : « Mon Seigneur ! Ne laisse sur la terre
aucun habitant qui soit au nombre des incrédules. Si
tu les épargnais, ils égareraient tes serviteurs et ils
n’engendreraient que des pervers absolument
incrédules. Mon Seigneur ! Pardonne-moi ainsi qu’à
mes parents ; à celui qui entre dans ma maison en
tant que croyant ; aux croyants et aux croyantes.
Augmente seulement la perdition des injustes ! »

(Sourate 71, versets 24-28.)

Les propos de Noé sont hélas accablants ! Mais la corruption se


développa à un degré tel qu’il fallut le sacrifice d’une grande partie
de l’humanité pour sauver celle qui pourrait repeupler la terre et
vivre une nouvelle aventure humaine plus juste, plus universelle,
plus conviviale. Ce fut le déluge.
Aujourd’hui, il suffit qu’un irresponsable appuie sur un bouton
pour déclencher le cataclysme nucléaire. Soyons à l’écoute de ce

104
verset, méditons-le car cette prière finale de Noé est d’une actualité
brûlante et un cri d’alarme pour l’humanité et la planète.

105
Abraham

(sur lui le salut et la paix)


Le « hanif »

Abraham n’était ni juif ni chrétien mais il était un


vrai croyant soumis à Dieu ; il n’était pas au nombre
des polythéistes.
Les hommes les plus proches d’Abraham sont
vraiment ceux qui l’ont suivi, ainsi que ce Prophète et
ceux qui ont cru. – Dieu est le Maître des croyants –.

(Sourate 3, versets 67-68.)

Si Adam est considéré comme le père de l’humanité et Noé son


sauveur, Abraham (Saydina Ibrahim 51) représente le père du
monothéisme. Il est un hanif 52 c’est-à-dire un homme immergé dans
la Présence, imprégné par l’Unicité et totalement soumis à la
volonté divine, en référence à la tradition primordiale. Il n’est ni juif
ni chrétien et se situe au-dessus de tout esprit dogmatique. Il est au
sommet de la pyramide, point de convergence du monothéisme dans
ses nuances et sa diversité. Les religions monothéistes constituent
une grande famille divisée en trois branches dont Abraham est
l’aïeul. C’est par le retour à lui que ces trois familles spirituelles
peuvent communiquer et dialoguer.

106
Abraham appartenait à sa communauté.
Il vint à son Seigneur avec un cœur pur ;
il dit à son père et à son peuple : « Qu adorez-vous ?
« Cherchez-vous, dans votre égarement, des divinités
en dehors de Dieu ?
« Que pensez-vous du Seigneur des mondes ? »
(Sourate 37, versets 83-87.)

À cette époque, les Assyriens et les Babyloniens étaient experts


en astrologie. Des mages prédirent au roi la naissance d’un enfant
qui professerait une nouvelle religion. Le roi décida alors de faire
exécuter tous les enfants mâles nés cette année-là. Le père
d’Abraham, vizir du roi, eut connaissance de cette décision et
éloigna de la cité sa femme, qui donna naissance à Abraham dans
une caverne.
Ce bébé était différent des autres… On dit que les anges
veillèrent sur lui et lui apprirent à sucer son doigt pour recevoir une
nourriture qui accéléra sa croissance. Quand il revint dans la cité,
nul ne soupçonna son âge. Par ailleurs, il était doté d’une
intelligence supérieure qui l’amena à s’interroger très jeune sur
l’origine de la création.

Le chemin dans la lumière


Dans sa méditation et sa quête de la Vérité, Abraham, qui
possédait le savoir de son temps, l’astrologie, contemplait la
création et s’interrogeait sur ses origines. L’observation des étoiles,
de la lune et du soleil le conduisit d’étape en étape, de découverte
en découverte, à la vérité céleste. Au plan symbolique, les astres
constituent son cheminement intérieur et ses états successifs dans la

107
progression vers la réalisation, de l’étoile à la lune et au soleil,
c’est-à-dire de la lumière la plus faible à la plus forte.
À travers l’expérience d’Abraham, tous les hommes en quête de
Vérité pourront cheminer, d’état en état, jusqu’à la disparition des
illusions par une purification intérieure. Ce qu’attestent clairement
les versets 76 à 79 de la sourate 6.

Lorsque la nuit l’enveloppa, il vit une étoile et il dit :


« Voici mon Seigneur ! » Mais il dit, lorsqu’elle eut
disparu : « Je n’aime pas ceux qui disparaissent. »
Lorsqu’il vit la lune qui se levait, il dit : « Voici mon
Seigneur ! » Mais il dit, lorsqu’elle eut disparu : « Si
mon Seigneur ne me dirige pas, je serai au nombre
des égarés. »
Lorsqu’il vit le soleil qui se levait, il dit : « Voici mon
Seigneur ! C’est le plus grand ! » Mais il dit,
lorsqu’il eut disparu : « Ô mon peuple ! Je désavoue
ce que vous associez à Dieu. Je tourne mon visage,
comme un vrai croyant, vers celui qui a créé les deux
et la terre. Je ne suis pas au nombre des
polythéistes. »

La destruction des idoles

Puis il regarda attentivement les étoiles et il dit :


« Oui, je vais être malade ! » et les gens lui
tournèrent le dos.
Il se glissa auprès de leurs divinités et il dit : « Quoi
donc ? Vous ne mangez pas ? Pourquoi ne parlez-
vous pas ? »

108
Il se précipita alors sur elles en les frappant de sa
main droite. Les gens vinrent à lui en courant ; il dit :
« Adorez-vous ce que vous avez sculpté, alors que
c’est Dieu qui vous a créés, vous et ce que vous
faites ? »
(Sourate 37, versets 88-96.)

Son père était gardien du temple des idoles. Abraham


l’interrogea en présence des prêtres : « Qu’adorez-vous ? Cherchez-
vous dans votre égarement des divinités en dehors de Dieu ? Que
pensez-vous du Seigneur des mondes ? » Ces questions ébranlèrent
profondément les convictions de l’assistance et semèrent le doute
dans les cœurs.
Le comportement de ses contemporains asservis par l’idolâtrie et
la corruption rendait malade cet homme au cœur pur. Lorsque les
gens se dispersèrent, il resta seul et provoqua les idoles par cette
question : « Vous ne mangez pas ? Pourquoi ne parlez-vous pas ? »
Ne recevant pas de réponse, il prit une hache de la main droite
représentant l’autorité, la justice et la vérité, et décapita les idoles.
La destruction accomplie, il mit la hache dans la main de la plus
grande des idoles. Quand les gardiens du temple constatèrent le
désastre, ils l’en accusèrent. Il répondit que c’était l’œuvre de la
grande idole. Qu’on l’interroge ! Après une longue hésitation, ils
dirent à Abraham que l’idole ne pouvait pas parler. Il leur dit alors :
« Vous adorez ce que vous avez sculpté, alors que c’est Dieu qui
vous a créés, vous et ce que vous faites ? »

La fournaise

109
Après le décès de son père qui le protégeait en dépit de leurs
divergences, les prêtres décidèrent de le condamner. « Ils dirent :
“Construisez pour lui une bâtisse et jetez-le dans la fournaise” »
(sourate 37, verset 97).
La sentence allait donc être exécutée. Abraham devait subir
l’épreuve comme tous ceux qui sont venus au cours des siècles
défendre des idées généreuses et universelles. Il fut donc condamné
au bûcher. Au moment où il entrait dans la fournaise, Gabriel lui
apparut et lui demanda, de la part de Dieu, ce qu’il souhaitait.
Abraham imperturbable répondit qu’il s’en remettait à Lui. Au
même instant, le Très-Haut le nomma « Son ami 53», et dit au feu :
« “Ô feu ! Sois, pour Abraham, fraîcheur et paix !” Ils voulaient
dresser des embûches contre lui, et nous en avons fait les plus
malheureux des perdants » (sourate 21, versets 69-70). Pour que le
décret divin se réalise, sous le bûcher jaillit une source qui préserva
Abraham. Devant ce miracle, il fut libéré mais invité à quitter Ur et
la terre babylonienne.

L’exil
L’exode d’Abraham commença. Il partit avec sa femme Sarah et
ses compagnons, parmi lesquels Loth qui s’arrêta à Sodome. Le
reste de la caravane traversa la Syrie, la Palestine et arriva en
Égypte où la beauté de Sarah attira l’attention du pharaon qui en
tomba amoureux. Mais, étrangement, chaque fois qu’il essayait de
l’approcher, sa main était frappée de paralysie. À la première
tentative, il s’arrêta stupéfait et renonça. La deuxième fois, le même
phénomène se reproduisit. À la troisième, il demanda : « Qui es-tu
et qui est cette femme qui t’accompagne ? » Abraham répondit :
« C’est ma sœur [dans la foi]. » Impressionné, Pharaon donna alors

110
à Abraham tout ce dont il avait besoin et offrit à Sarah une servante
nommée Agar.
Ils repartirent dans le désert. Un certain temps s’écoula et
Abraham n’avait toujours pas de descendance. Sarah pensait qu’elle
était stérile. Lassée d’attendre, elle finit par lui offrir sa servante
afin qu’il puisse avoir un enfant. Ismaël naquit d’Abraham et Agar.
Sarah devint alors extrêmement jalouse et pria Abraham d’éloigner
Agar et son fils. Il emmena l’enfant et la mère dans un endroit
désertique et aride, la vallée de La Mecque, où il revint de temps en
temps les voir. Le rituel du pèlerinage musulman à La Mecque a
pour origine cet événement. La jalousie de Sarah eut des
conséquences positives que nous verrons plus tard. Même nos
faiblesses peuvent avoir une répercussion déterminante sur le
déroulement de l’histoire.

Zemzem et le destin d’Ismaël


Agar était restée seule avec son enfant dans ce pays de la soif.
Ismaël était sur le point de mourir. L’enfant pleurait et sa mère
affolée courait d’une colline à l’autre pour chercher du secours. En
pleurant, Ismaël frappait le sable de ses talons si bien qu’une source
en jaillit avec force et abondance. Pour la tempérer, Agar dit à la
source : « zemzem », « calmement-calmement ». Cette source coule
encore aujourd’hui à La Mecque, désaltérant et purifiant les
pèlerins. La course éperdue d’Agar entre les collines de Safa et
Marwa est réactualisée lors du rituel du pèlerinage.
Agar symbolise l’âme assoiffée de vérité. Elle a le même
cheminement qu’Abraham qui cherchait la Vérité à travers les
croyances de son temps, puis à travers l’astronomie et l’astrologie.
Mais chaque fois qu’il croyait l’avoir atteinte, il se retrouvait

111
insatisfait. La Vérité était encore au-delà. Telle Agar, l’âme dans sa
quête court d’une hésitation à l’autre, d’une fausse certitude à
l’autre, d’une question à l’autre, cherchant l’eau de Vérité dans la
Source de la vie.
Cet événement de la vie d’Abraham a suscité cette question :
comment un prophète peut-il abandonner dans le désert une mère et
son enfant à cause de la jalousie d’une femme ? Aujourd’hui, cette
histoire nous révèle son secret et éclaire ce mystère : la volonté
divine a voulu cacher la descendance d’Abraham. Ceci est explicité
clairement dans la Genèse 54.
Abraham est le père des grandes traditions monothéistes : le
judaïsme, le christianisme et l’islam. Il eut par la suite un autre fils
avec Sarah : Isaac, qui donna Jacob et les douze tribus d’Israël.
Selon la version islamique de l’histoire, Dieu ordonna à
Abraham de lui sacrifier son fils unique Ismaël au lieudit Mina.
Comme l’explique le Coran, c’est après le miracle du sacrifice que
Sarah, stérile et d’un âge fort avancé, donna naissance à Isaac.
Étonnée, elle dit aux anges venus annoncer à Abraham la nouvelle
d’un héritier :

La femme d’Abraham se tenait debout et elle riait.


Nous lui annonçâmes la bonne nouvelle d’Isaac, et
de Jacob, après Isaac.
Elle dit : « Malheur à moi ! Est-ce que je vais
enfanter, alors que je suis vieille, et que celui-ci, mon
mari, est un vieillard ? Voilà vraiment une chose
étrange ! »
Ils dirent : « L’ordre de Dieu te surprend-il ? Que la
miséricorde de Dieu et ses bénédictions soient sur
vous, ô gens de cette maison ! Dieu est digne de
louange et de gloire ! »

112
(Sourate 11, versets 71-73.)

Cette lignée est celle de Moïse jusqu’à Zacharie, Jean et enfin


Marie qui donnera naissance à Jésus. Mais ce dernier n’a pas
d’enfants. La lignée d’Ismaël prend alors le relais. Comme une
graine mystérieusement cachée, les fils d’Ismaël vivaient au milieu
d’un désert que personne n’avait pu posséder, ni les Byzantins ni les
Perses, bien qu’il fût un point d’eau incontournable, un carrefour
caravanier important, un sanctuaire et un lieu de pèlerinage réputés.
D’Ismaël naîtra, après plusieurs générations, Mohammed, le lien
entre les deux ascendances

L’épreuve du sacrifice
Dans le désert mecquois, Abraham vit en songe qu’il devait
sacrifier son fils. Au réveil, il lui raconta sa vision. Ismaël, serein,
dit à son père : « Fais ce qui t’est ordonné, évite de te salir de mon
sang afin que ma mère l’ignore. » Ils partirent tous deux vers la
plaine de Mina où devait avoir lieu l’immolation. En cours de route,
Satan tenta par trois fois de le dissuader. Pour éloigner le diable,
Abraham lança des pierres dans la direction de la voix.
Quelle épreuve dure et pénible que d’immoler son propre fils
pour obéir à l’ordre divin ! Un fils unique qu’il a attendu si
longtemps et qui hériterait de son enseignement spirituel ! Et
pourtant Abraham n’hésite pas un instant. Son amour de Dieu est
plus fort que sa souffrance. L’ordre sera exécuté car il sait que le
Divin connaît ce qui échappe à l’entendement humain. À l’instant
où, dans une soumission parfaite, il allait égorger son fils, la voix de
Dieu arrêta son geste : « Ô Abraham, tu as été fidèle à ton songe,
rachète ton enfant avec le mouton que voici. » Il prit la bête et

113
l’immola en signe de gratitude et de remerciement. Cette épreuve
atteste la profondeur de l’attachement d’Abraham à Dieu.
Si nous croyons aimer un être, aimons-le en Dieu. Celui que
nous aimons parce qu’il nous aime, nous ne faisons que lui rendre la
monnaie de sa pièce. Mais si nous sommes capables d’aimer les
autres, jusqu’à nos propres ennemis, nous avons plus de mérite et
l’amour devient alors libérateur. Si j’aime une personne en Dieu et
que demain elle me déçoit, mon cœur sera apaisé car c’est Dieu que
j’ai aimé à travers elle. Quant aux êtres disparus, si nous continuons
à les aimer en Dieu, ils resteront toujours vivants dans nos cœurs
car Dieu est l’éternel Vivant.
Depuis ce jour, les pèlerins musulmans sacrifient le mouton le
jour de la fête de l’Aïd et lapident à trois reprises Satan à Mina,
après les sept circumambulations autour de la Ka’ba (reconstruite
par Abraham et Ismaël) et les sept va-et-vient d’Agar entre les
collines de Safa et Marwa.
Le symbole du sacrifice se retrouve dans les trois traditions,
évoquant ainsi le souvenir de leur appartenance commune à ce père
unique : Abraham. Par cette offrande du fils, Dieu racheta à
Abraham toute sa descendance qui lui fut désormais totalement
consacrée. Ses enfants appartiennent à Dieu, et de leur descendance
seront issus tous les prophètes.
L’itinéraire d’Abraham représente tout le symbole, la densité et
l’harmonie du monothéisme. Elle recèle en elle toutes les clefs
d’accès à la compréhension des trois grandes religions du Livre. Le
premier élément du message est le cheminement vers la Vérité en
partant du niveau des étoiles, qui représentent les initiés
dépositaires de la connaissance, à celui de la lune, qui signifie le
guide spirituel ou le pôle (el qutub) de la Connaissance, afin
d’arriver au soleil, qui symbolise le prophète-messager. Le parcours

114
d’Abraham est l’archétype des étapes de l’initiation pour revenir à
la perfection adamique avant son voilement par la désobéissance.
Le deuxième élément du message est l’amitié dans l’intimité de
Dieu et de l’homme. Désormais Il n’est plus adoré dans
l’éloignement de la majesté écrasante, mais dans l’intimité secrète
de la proximité du cœur.

La résurrection
Le dernier élément, celui de la résurrection, réside dans
l’interrogation d’Abraham à Dieu :

« Mon Seigneur ! Montre-moi comment tu rends la


vie aux morts. » Dieu dit : « Est-ce que tu ne crois
pas ? » Il répondit : « Oui, je crois, mais c’est pour
que mon cœur soit apaisé. »

(Sourate 2, verset 260.)

Dans la tradition islamique, on situe ce récit à la fin de la vie


d’Abraham, qui croyait en la résurrection mais voulait en connaître
le secret. Alors Dieu lui envoya l’ange de la mort à qui il
recommanda de ne prendre l’âme d’Abraham qu’avec son
consentement. Embarrassé, l’ange prit la forme d’un vieillard en
pleine décrépitude. Celui-ci demanda l’hospitalité à Abraham qui le
fit entrer et lui présenta un repas. Voyant que le vieillard était
incapable de porter la nourriture à sa bouche, le prophète lui
demanda son âge. « Je suis bien plus vieux que toi », répondit le
visiteur. Devant ce spectacle affligeant, Abraham souhaita ne pas en
venir à une telle décrépitude et accepta la mort. Mais il en ignorait
toujours le mystère et la certitude intérieure par la Connaissance.

115
Dieu lui dit alors de prendre quatre oiseaux d’espèces différentes,
de les tuer, de les découper et d’en éparpiller au loin les morceaux.
Un vent se leva qui les réunit dans les quatre formes initiales. Cette
histoire révèle que même si le corps est totalement dispersé, une
force surnaturelle est capable d’en réunir tous les atomes pour
reconstituer la forme originelle, comme si chaque particule
reconnaissait sa propre constitution. Là résident toute la puissance
et le mystère de l’ordre divin « Sois ! ».

116
Joseph

(sur lui le salut et la paix)

Le prophète Jacob, fils d’Isaac, eut douze fils qui sont à l’origine
des tribus d’Israël. Mais sa préférence allait vers Joseph (Saydina
Youssef) en qui il voyait son héritier spirituel. Jaloux de cette
préférence, ses frères élaborèrent un stratagème pour l’éliminer. Ils
le conduisirent dans le désert et le jetèrent au fond d’un puits. Une
caravane y fit halte pour se désaltérer, découvrit Joseph et
l’emmena en Égypte comme esclave. D’une grande beauté et d’une
parfaite ingéniosité, il fut acheté par le grand intendant, un des
ministres de Pharaon. Zuleïkha, la femme du ministre, en devint
amoureuse mais le jeune esclave refusa ses avances. Excédée, elle
l’accusa de tentative de viol et Joseph fut emprisonné. Durant son
incarcération, il interprétait les rêves de ses compagnons et ses
prédictions se réalisaient. La rumeur en parvint à Pharaon qui eut
recours à sa science pour interpréter un rêve qu’aucun astrologue ne
savait expliquer. C’est ainsi que Joseph fut libéré.

Le rêve de Pharaon
Dans son rêve, Pharaon avait vu sept vaches grasses dévorées
par sept vaches maigres. Joseph dénoua le mystère en prédisant sept
années d’abondance et de bonnes récoltes suivies de sept années de
sécheresse et de disette. Par cette interprétation du songe de

117
Pharaon et sur le conseil de Joseph, les Égyptiens firent des
réserves de céréales pour les années difficiles. Pharaon l’attacha à
sa personne et le nomma grand intendant après le décès de son
maître. La période de sécheresse commença. La famine n’épargna
aucun territoire, à l’exception de l’Égypte.
Dans le désert, les frères de Joseph, menacés par la faim,
décidèrent d’aller s’y ravitailler. Pour eux Joseph était mort. Mais le
destin les mena devant lui pour quémander leur nourriture et celle
de leur famille. Ils ne le reconnurent pas mais Joseph les reconnut.
Sans rancune, il les servit en céréales et leur demanda de ramener
avec eux leur frère Benjamin, s’ils voulaient être ravitaillés lors de
leur prochain voyage. Informé de la demande du ministre et déjà
éprouvé par la disparition de Joseph, Jacob leur fit prêter serment
de ramener Benjamin sain et sauf. Alors Joseph en les servant à
nouveau glissa, par stratagème, la coupe royale dans le sac de
Benjamin. Il fit découvrir le « vol » par les vigiles, retint le
coupable prisonnier et laissa partir la caravane. Devant les
protestations de ses frères qui avaient en mémoire leur serment, il
exigea qu’ils ramènent leur père, Jacob, et la famille, s’ils voulaient
que Benjamin leur soit rendu. Il leur donna sa tunique en leur
recommandant de la passer sur le visage de leur père rendu aveugle
par la tristesse, après la disparition de son fils Joseph. Dès leur
arrivée, Jacob sentit sur la tunique l’odeur du bien-aimé. Il recouvra
la vue, comprit que son fils était vivant et se mit en route pour
l’Égypte.
Joseph accueillit son père, sa mère et ses frères dans la salle du
trône. Tous se prosternèrent. À cet instant, il comprit le songe qu’il
avait fait quand il était enfant. « Ô mon père ! J’ai vu onze étoiles,
le soleil et la lune : oui, je les ai vus se prosterner devant moi »
(sourate 12, verset 4).

118
La tunique

Tous deux 55 coururent à la porte ; elle déchira par-


derrière la tunique de Joseph ; ils trouvèrent son
mari à la porte ; elle dit alors : « Que mérite celui
qui a voulu nuire à ta famille ? la prison, ou un
douloureux châtiment ? »
Joseph dit : « C’est elle qui est éprise de moi ! » Un
homme de la famille de celle-ci témoigna : « Si la
tunique a été déchirée par-devant, la femme est
sincère et l’homme menteur. Si la tunique a été
déchirée par-derrière, la femme a menti et l’homme
est sincère. »
Lorsque le maître vit la tunique déchirée par-
derrière, il dit : « Voilà vraiment une de vos ruses
féminines : votre ruse est énorme ! Joseph, éloigne-
toi ! et toi, femme, demande pardon pour ton péché :
tu es coupable. »
(Sourate 12, versets 25-29.)

Zuleïkha symbolise l’âme humaine voulant posséder la lumière


qui émane de l’être prophétique. Mais, séduite par la beauté de
Joseph, elle le désira en tant qu’homme et non en tant que prophète.
Nous avons tous soif d’amour divin, soif de l’amour qui émane
de la prophétie et de la beauté de l’être immergé dans le divin. Mais
notre soif émane de notre ego. Il faut faire un pas de plus pour
qu’elle se situe sur le plan de l’esprit. C’est en acceptant les
conditions de l’amour divin que notre amour humain est légitimé et
agréé par Dieu.

119
Joseph se détourne de Zuleïkha qui le poursuit, s’accroche à sa
tunique et la déchire. Lorsque l’âme réalise que la lumière divine ne
peut être saisie, elle essaie de la posséder par ruse car elle veut en
être le maître et non l’esclave. Mais l’homme ne peut accéder à la
Vérité de cette façon. Quand il la désire pour lui-même, pour
l’asservir et la diriger, elle lui échappe. La seule attitude juste est
dans le lâcher-prise puisqu’elle lui échappera toujours.

L’amour

Les femmes disaient en ville : « La femme du grand


Intendant s’est éprise de son serviteur : il la rendue
éperdument amoureuse de lui ; nous la voyons
complètement égarée ! »
Après avoir entendu leurs propos, celle-ci leur
adressa des invitations, puis elle leur fit préparer un
repas et elle donna à chacune d’elles un couteau. Elle
dit alors à Joseph : « Parais devant elles ! » Quand
elles le virent, elles le trouvèrent si beau, qu’elles se
firent des coupures aux mains. Elles dirent : « À Dieu
ne plaise ! Celui-ci n’est pas un mortel ; ce ne peut
être qu’un Ange plein de noblesse. »
(Sourate 12, versets 30-31.)

La passion de Zuleïkha fit scandale. Les autres femmes ne


comprenaient pas cet amour coupable et blâmable d’une femme de
la haute noblesse pour son esclave. Sur le plan symbolique, l’amour
divin fascine et fait perdre la raison à celui qui le vit pleinement. Il
engendre le scandale, l’incompréhension voire le rejet pour qui ne
l’a pas encore ressenti et goûté. C’est pourquoi Zuleïkha invita

120
Joseph à paraître devant ses invitées. Mais lorsqu’elles le virent,
elles se blessèrent les mains d’émerveillement et d’admiration La
main blessée traduit le choc subi par le physique quand il est
confronté au rayonnement de la puissance de l’Amour. Il inhibe la
raison, ébranle l’être, avant de ravir le cœur.

Le mariage

Le roi leur dit : « Quelle était donc votre intention


lorsque vous vous êtes éprises de Joseph ? » Elles
répondirent : « À Dieu ne plaise ! Nous ne
connaissons aucun mal à lui attribuer. » La femme du
grand Intendant dit : « Maintenant la vérité éclate :
c’est moi qui étais éprise de Joseph, et c’est lui qui
est sincère. Voilà, pour que mon mari sache que je ne
le trahis pas en secret et que Dieu ne dirige pas la
ruse des traîtres. Je ne m’innocente pas. L’âme est
instigatrice du mal, à moins que mon Seigneur ne
fasse miséricorde. Mon Seigneur est celui qui
pardonne, il est miséricordieux ».
Le roi dit : « Amenez-moi Joseph ; je vais l’attacher à
ma personne. » Après que Joseph eut parlé, le roi lui
dit : « Dès aujourd’hui, te voilà, auprès de nous,
placé à un poste d’autorité et de confiance. »
Joseph dit : « Confie-moi l’intendance des dépôts de
ce pays, j’en serai le gardien compétent. »
Nous avons ainsi établi Joseph dans cette contrée. Il
s’y installait, partout où il le voulait. Nous accordons
notre miséricorde à qui nous voulons et nous ne
laissons pas perdre la rétribution de ceux qui font le

121
bien ; cependant, la rétribution de la vie future est
meilleure pour ceux qui auront cru et qui auront fait
le bien.
(Sourate 12, versets 51-57.)

Zuleïkha retrouva son honneur et sa dignité quand l’innocence et


le savoir de Joseph furent reconnus grâce à son interprétation du
rêve de Pharaon et à ses sages conseils qui mirent l’Égypte à l’abri
de la famine. Ainsi Joseph devint le grand intendant et épousa
Zuleïkha devenue veuve.
Sur le plan symbolique, nous assistons, à travers ces
retrouvailles de Joseph et Zuleïkha, à l’union de l’âme et de l’esprit.
Le vouloir divin est venu réaliser et consacrer le désir humain dans
une union parfaite, manifestation de la volonté divine. Joseph
rencontre Zuleïkha non point dans le haram (l’interdit) mais dans le
harîm (le gynécée, l’union légale).
Joseph est donc le dépositaire de la Vérité. Dès sa naissance, il
était destiné à être prophète, mais il devait se préparer à recevoir ce
dépôt et à en assumer la charge. L’être était prêt mais l’homme ne
l’était pas. Après les épreuves de l’abandon dans le puits, du
déshonneur et de la prison, il fallut encore des années avant que
Joseph ne fût réhabilité, affranchi et libéré par Pharaon, c’est-à-dire
être en mesure de devenir le serviteur soumis et fidèle du Roi. Dès
lors, Dieu paracheva en Joseph Sa grâce et lui donna la prophétie.
L’homme épris de Dieu ne peut dissimuler longtemps son amour.
Il faut qu’il l’exprime à un moment ou à un autre au risque d’en être
anéanti. C’est ce qu’illustre cette belle histoire que nous raconte
Chîblî. Il vit un jour sur une route des enfants qui jetaient des
pierres à un fou. « Voyant qu’ils l’avaient blessé, raconte Chîblî, je
les grondai et leur demandai pourquoi ils se conduisaient ainsi :

122
“Laisse-nous le tuer, ô Cheikh, dirent-ils, c’est un Kafîr qui a
manifesté ouvertement son infidélité. – Et comment cela ? – Il
prétend voir Dieu et lui parler. – Laissez-moi avec lui et allez-vous-
en.”
« L’homme conversa avec moi, sourit et dit : “Ceci est en vérité
un de tes bienfaits, c’est toi qui acharnes ces enfants contre moi. –
Ô mon frère, lui dis-je, ces enfants disent quelque chose de toi. – Et
quoi donc, ô Chîblî ? – Que tu vois Dieu et Lui parles.” Il poussa
alors un grand cri et dit : “Ô Chîblî ! Par Celui qui m’a meurtri de
Son amour et m’a laissé errant entre Son éloignement et Sa
proximité, s’il se cache de moi le temps d’un clin d’œil je suis
déchiré des tortures de la damnation.” Et il s’éloigna en récitant ce
vers :
« “Ton image dans mes yeux, Ton Nom sur mes lèvres, Ta
demeure dans mon cœur… Mais où donc peux-Tu Te cacher ?”
« “Tu ferais mieux de dire, corrigea Chîblî :
« Ta beauté dans mes yeux, Ton Nom sur mes lèvres, Ton amour
dans mon cœur 56.” »
Combien d’amoureux de Dieu ont fait scandale et furent
dénigrés, parfois assassinés pour avoir simplement clamé leur foi et
leur amour pour Lui ! L’amoureux de Dieu n’est pas maître de son
être. Hallâj 57 disait :

Tu T’es tant manifesté qu’il me semble


qu’il n’y a plus que Toi en moi…
Ô Toi qui m’as enivré de Ton amour,
ne me rends pas à moi-même,
après m’avoir ravi à moi-même.

C’est pourquoi Zuleïkha, dans l’incapacité de se maîtriser et de


taire sa passion, déchira la tunique de Joseph et voulut le prendre de

123
force. Ce sont les tentatives du charnel asservi par le désir de
posséder l’esprit pour en faire l’objet de ses caprices. Mais le refus
de Joseph éclaire la réaction de l’être spirituel face aux tentatives
de séduction exercées par le moi charnel.
Quel est le message du Coran à travers cette histoire ? Il s’agit
tout simplement du combat quotidien que se livrent le moi charnel
et l’être spirituel. Le champ de ce combat est en nous. L’âme
charnelle ne vit que dans le désir, alors que l’être spirituel aspire à
l’Amour vrai. Si nous cédons aux pulsions qui nous assaillent en
permanence, nous ne pouvons découvrir l’être spirituel ignoré en
nous. L’issue de cette confrontation réside dans la libération des
désirs et des tendances animales, dans l’affranchissement du moi –
de l’ego – par l’élévation de l’âme. Dans sa soumission à l’Esprit
divin, Dieu l’anoblira et lui ouvrira l’accès à l’amour universel, clé
de la Connaissance.
Dans le parcours de Joseph, comme dans celui des autres
prophètes, rien n’est fortuit. Jeté et abandonné dans un puits du
désert, Joseph est recueilli et entre en Égypte, préparant ainsi la
venue de ses douze frères, ancêtres des douze tribus d’Israël. Ces
événements étaient le prélude de la mission de Moïse et de l’exode
du peuple hébreux d’Égypte.
Il s’avère ainsi que les différentes expériences qui marquent
notre vie, même négatives, peuvent jouer un rôle éminemment
positif. Les épreuves nous permettent de découvrir en nous une
dimension jusqu’alors insoupçonnée. Il ne faut jamais désespérer et
s’en remettre à Lui. Lorsque nous revenons vers Lui, les situations
s’organisent, trouvent un sens et deviennent claires.

124
Moïse

(sur lui le salut et la paix)

De nombreuses sourates du Coran sont consacrées à Moïse


(Saydina Mussa), nommé le « Parlant 58 », celui qui parle à Dieu, et
reçoit le Verbe et les Tables de la Loi. Il sera investi de l’autorité
spirituelle qui lui permettra d’affronter l’autorité temporelle
représentée par les pharaons d’Égypte.

Naissance de Moïse
Les magiciens avaient prédit à Pharaon qu’un enfant d’Israël le
tuerait et ébranlerait les assises du pouvoir pharaonique. En
conséquence, celui-ci ordonna de tuer tous les mâles d’Israël qui
naîtraient cette année-là. Mais la mère de Moïse reçut en songe un
signe lui indiquant de le confier au Nil.

Dieu dit : « Ô Moïse ! Ta prière est exaucée. Nous


t’avions déjà accordé une faveur une première fois,
lorsque nous avons révélé à ta mère ce qui lui fut
révélé : Jette-le dans le coffret, puis jette celui-ci
dans le fleuve pour que le fleuve le rejette sur la rive
et que mon ennemi, qui est aussi le sien, le prenne. »
(Sourate 20, versets 36-39.)

125
Nous avons inspiré à la mère de Moïse : « Allaite-le
et, si tu as peur pour lui, lance-le dans le fleuve. Ne
crains pas, ne t’attriste pas ; nous te le rendrons et
nous en ferons un prophète. »
(Sourate 28, verset 7.)

Le fleuve entraîna le berceau vers le palais. Assya, la femme de


Pharaon, découvrit le nourrisson, l’aima, l’adopta et se mit en quête
de nourrices pour l’allaiter. Mais l’enfant refusa de prendre leur
sein. La sœur de Moïse, qui avait suivi le berceau dissimulée
derrière les roseaux, proposa une nourrice dont il accepta le sein.
C’était sa mère. Ainsi, l’enfant lui fut rendu et la promesse divine
tenue.

Éducation d’un prince


Sa mère, après le sevrage, ramena Moïse au palais où il fut
élevé comme un prince. Promis au trône, il reçut la meilleure
éducation et tout le savoir de son temps. Ainsi, dès sa naissance, il
fut aimé et élevé par son propre ennemi.
Quel paradoxe ! L’amour de Dieu se répand sur Moïse à travers
ses propres ennemis ! Il fait naître dans le cœur de Pharaon et de sa
femme une profonde affection pour cet enfant qui était, à sa
naissance, voué à être assassiné. L’amour est d’essence divine et
c’est Dieu qui aime Moïse à travers Pharaon et sa femme. Les yeux
de Pharaon sont les yeux de Dieu.
Pourtant, Pharaon, en proie à un doute sur la vocation de cet
enfant, s’interrogeait : « N’est-il pas celui qui m’assassinera, comme
l’avaient prédit les devins ? » Pour balayer ce doute, la femme de
Pharaon suggéra de mettre l’enfant à l’épreuve en plaçant devant lui

126
des braises et des rubis. Dieu dirigea la main de l’enfant qui mit la
braise dans sa bouche, se brûla la langue et devint bègue. Ce
manque de discernement rassura Pharaon. Moïse avait prouvé son
innocence. Ainsi, ignorant son origine et témoin insouciant de
l’oppression dont était victime son propre peuple, Moïse grandit
dans le luxe et sous la protection vigilante de Pharaon

La fuite vers Madian


Au cours d’un voyage, Moïse assista à une scène violente : un
Égyptien battait à mort un Hébreu. Spontanément, il prit la défense
de l’opprimé et s’interposa entre les deux hommes. Mais, l’Égyptien
refusant d’optempérer, Moïse lui asséna un coup hélas ! fatal.
Conscient de la gravité de son acte et craignant la réaction de son
père adoptif, Moïse se cacha, plein de remords. Lorsqu’il apprit que
l’assassin était recherché, effrayé, il s’enfuit dans le désert.
Par cet homicide involontaire, Dieu suscita la peur dans le cœur
de Moïse pour le conduire vers le destin qui lui était assigné et
provoquer ainsi la rupture avec sa vie princière. Pieds nus, mal
vêtu, Moïse s’enfuit d’Égypte. Une nouvelle vie faite de dénuement
et de pauvreté commençait pour lui.
Son errance dans le désert le conduisit au pays de Madian. Un
jour, près d’un puits, il aida deux sœurs à puiser de l’eau. Elles lui
proposèrent l’hospitalité sous la tente de leur père. C’est ainsi
qu’eut lieu la rencontre de Moïse avec le prophète Schu’aib.

L’enseignement de Schu’aib
Moïse conta son histoire au prophète qui l’apaisa et lui proposa
de rester à son service en tant que pâtre pendant huit à dix ans et

127
d’épouser une de ses filles.
Moïse accepta. Ainsi commença l’éducation spirituelle du futur
prophète appelé à devenir un jour « berger des âmes ». Schu’aib
devint son guide spirituel et lui transmit, tout au long de cette
décennie, la connaissance ésotérique dont il était le détenteur.
Au terme de ces années d’apprentissage, il lui confia le bâton de
berger qu’il avait lui-même reçu et qui représentait la transmission
de l’Enseignement. Dès lors, Moïse put reprendre son chemin avec
sa femme et ses enfants.

Le buisson ardent

Est-ce que l’histoire de Moïse t’est parvenue ?


Il vit un feu et il dit à sa famille : « Restez ici !
J’aperçois un feu ; peut-être vous apporterai-je un
tison ou ce feu me fera-t-il trouver une direction ? »
Comme il s’approchait, on l’appela : « Ô Moïse ! Je
suis, en vérité, ton Seigneur ! Ôte tes sandales : tu es
dans la vallée sainte de Tuwa. »
(Sourate 20, versets 9-12.)

Il se perdit dans le désert du Sinaï. Cherchant sa route, il


aperçut, au loin, un feu qui brillait. Moïse avait certes reçu
l’Enseignement et la Connaissance mais il n’était pas encore
parvenu au bout de son itinéraire initiatique. Il devait aller « plus
loin » vers la Rencontre. Le prophète, choisi pour ce combat entre
l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel, n’est qu’un homme
comme chacun de nous, qui cherche sa direction, une aide, un sens à
sa vie.

128
Lorsqu’il entra dans la vallée sainte, il vit la lumière du feu et
entendit une voix. Saisi de terreur, il tenta de rebrousser chemin. La
Voix se fit connaître : c’était celle du Seigneur, qui lui ordonna
aussitôt de se déchausser.
Être pieds nus signifie se débarrasser des dernières traces
d’impureté et être soumis devant la majesté divine. Pour accéder à
la Vérité, nous devons nous dépouiller, ôter nos apparences,
dépasser nos prétentions et dominer notre orgueil. Chacun de nous
pense souvent, en effet, que sa connaissance est meilleure que celle
des autres, que tel maître spirituel est supérieur à tel autre.

Je t’ai choisi ! Écoute ce qui t’est révélé :


Moi, en vérité, je suis Dieu ! Il n’y a de Dieu que
moi. Adore-moi donc ! Observe la prière en
invoquant Mon nom !
Oui, l’Heure approche ; – Je veux la tenir secrète –
pour que chacun soit rétribué d’après ses actes.
Celui qui n’y croit pas et qui suit ses passions, ne
t’en détourne pas, sinon tu périrais.
(Sourate 20, verset 13.)

C’est le moment de la Rencontre ! Elle se déroule sans témoins,


dans le secret absolu, dans la solitude totale. Lorsque cet état de
Moïse nous habite, nous seuls savons ce que nous vivons dans notre
cœur et Dieu est notre témoin.
« Je t’ai choisi » : Moïse est l’élu… À cet instant, il est révélé à
lui-même : il reçoit la connaissance de l’Unité, la forme d’adoration
par la prière et l’invocation du Nom, l’élection en qualité de
Messager et l’annonce de la Résurrection, mystère de l’heure
dernière. Dieu conduit Moïse au sommet de la montagne d’où il

129
discerne mieux le chemin qu’il empruntera et les obstacles qu’il
affrontera. Il y voit aussi ses passions et les pièges de l’ego.
Moïse est averti. Il ne doit pas douter de ce qu’il vient de
recevoir ni s’en détourner, sinon il périrait. Lorsque nous recevons
la Révélation, nous devons une fidélité absolue à Dieu. Si nous
nous détournons de cette alliance, nous périrons.
Lorsque Dieu nous choisit pour une mission, ce choix nous
dépasse et bouleverse le cours de notre vie, car le décret divin
décide malgré nos réticences (beaucoup n’auraient jamais imaginé
accomplir la mission pour laquelle ils ont été choisis). Comme
l’illustre ce beau hadîth qudsî du Prophète : « Moi Je désire et Mon
serviteur désire ; mais ne se réalise que ce que Je désire. Si Mon
serviteur désire ce que Je désire, Je lui donne ce qu’il désire. »
Un prophète n’est qu’un homme, même s’il est le véhicule de la
Vérité. En réalité, c’est toute l’évolution spirituelle de l’être qui est
décrite à travers celle de Moïse. Son histoire est celle de l’homme
immergé dans le monde temporel, éphémère et illusoire et qui,
soudain, prend conscience des limites de ce monde. À ce stade, il
revient vers le dénuement, la simplicité et la pauvreté. C’est
lorsqu’il peut dire : « Je ne sais pas » (état de vacuité), qu’il
s’ouvre à la réception de l’Enseignement dans toute sa résonance.
Puis il doit le réaliser et le vivre.
Pour le convaincre et l’amener à l’état de totale soumission,
Dieu donne enfin à Moïse la preuve de sa mission prophétique.

« Qu’est cela, dans ta main droite, ô Moïse ? » Il


répondit : « C’est mon bâton sur lequel je m’appuie
et avec lequel j’abats du feuillage pour mes
moutons : il me sert encore à d’autres usages. » Dieu
dit : « Jette-le, ô Moïse ! »

130
(Sourate 20, versets 17-19.)

Moïse reçoit l’ordre d’abandonner son bâton, c’est-à-dire tout le


savoir reçu de Shu’aib et sur lequel il s’appuyait pour s’élever,
éclairer et convaincre. En d’autres termes, il devait se défaire de cet
acquis culturel de l’ego et s’ouvrir à l’universel, telle la chrysalide
se métamorphosant en papillon pour prendre son envol. De maître
qu’il était, l’ego sera désormais serviteur.
Pour dépasser les connaissances que nous avons accumulées et
nos systèmes de valeurs, nous devons être capables de nous
remettre totalement en question. Ceux qui s’attachent à leurs idées
et pensent posséder une vérité définitive et sacrée s’enferment. En
fait, ce n’est que l’ego qui se flatte, s’entête et s’enorgueillit. Dans
cette remise en question, l’homme craint de perdre sa personnalité et
de disparaître dans l’Absolu qu’il confond avec l’inconnu. Pour
vaincre cette peur, Dieu nous invite à la confiance. C’est à partir de
là qu’il nous donne.

Il le jeta, et le voici, serpent qui rampait.


Dieu dit : « Saisis-le ! Ne crains rien ! Nous allons le
faire revenir à son premier état. »
(Sourate 20, versets 20-21.)

Moïse, en s’exécutant, se soumet. Le bâton devient un serpent


rampant. Cette transformation signifie qu’une fois totalement vidé
de l’acquis, le savoir est revivifié par la grâce de Dieu et devient
Connaissance. Le serpent, emblème de la médecine et de la
pharmacie, est à la fois le venin et le sérum. Ce venin, symbole de
la perversion de l’âme, peut se transformer, par la Connaissance, en
thérapie de l’âme et en sérum nécessaire à sa purification. Ainsi, le

131
savoir reçu par Moïse devait donc se métamorphoser et
s’intérioriser. Nous verrons plus tard que le bâton de Moïse tiendra
un rôle important.
Lorsque Dieu nous demande de jeter ce que nous possédons,
c’est qu’il nous réserve mieux. Si nous acceptons d’abandonner nos
connaissances intellectuelles, Il les renouvelle et les transforme en
connaissance intérieure. En d’autres termes, si nous laissons Dieu
agir en nous et à travers nous, cette Connaissance s’accroît et
devient active. Mais comment jeter le bâton ? Si nous voulons être
guidés vers la Lumière, il nous faut accepter, comme lui, l’épreuve
du feu. Celui qui cherche Dieu en suivant un enseignement
traditionnel et relié au Divin saura pourquoi et comment jeter.
Devant le serpent rampant, Moïse a peur. Mais Dieu lui
commande de le saisir. Le retour du serpent à l’état de bâton signifie
que Moïse retrouve la nature de l’être primordial qu’il était dans la
prééternité.

Mets ta main sur ton côté ; elle en sortira blanche,


sans aucun dommage : autre Signe
pour te montrer certains de nos plus grands Signes.
(Sourate 20, versets 22-23.)

La main droite, symbole de la rectitude, reçoit et prodigue


l’enseignement. Dans la tradition islamique, le salut se fait avec la
main droite sur le cœur. Celle de Moïse était entachée par le
meurtre de l’Égyptien. Il fallait donc la purifier. Lorsque cette main
souillée toucha le cœur, siège de pureté, la pureté intérieure se
refléta immédiatement, comme à travers un miroir, sur sa main qui
devint blanche. Moïse avait été purifié par Dieu.

132
Notre société rationalisée à outrance tend à exclure tout ce que
nous ne pouvons appréhender par la raison. Pourtant la création est
riche en mystères inexplicables. Dieu nous demande de nous
affranchir de cette rationalisation excessive et de nous ouvrir à la
pensée subtile, intuitive, large et vivante. Le rationnel a, certes, son
rôle à jouer. Mais ouvrons-nous donc aussi à cette dimension
cosmique. Dieu possède d’immenses possibilités que nous ne
pouvons même pas appréhender. Il est dans l’apparent et dans le
caché. Laissons la porte ouverte aux miracles ! Gardons une
ouverture dans notre cœur afin que la foi puisse nous conduire vers
Lui. Une tradition ne peut être limitée à la lettre, sa profondeur est
dans l’esprit. Nourrissons-nous des deux pour tendre vers
l’équilibre.

La préparation de la mission

« Va chez Pharaon : il est rebelle. »


(Sourate 20, verset 24.)

Après avoir révélé Moïse à lui-même, Dieu lui donne pour


mission d’aller chez Pharaon, celui-là même qu’il fuyait. Il sait qu’il
va à une mort certaine.
Pharaon était rebelle mais non incrédule. Il connaissait la Vérité
mais refusait de la reconnaître. Nous nous rebellons souvent, et
nous nous entêtons dans le rejet d’une réalité contre laquelle nous
ne pouvons rien. Mais ne faut-il pas accepter, lâcher prise, sachant
notre incapacité à lutter contre Dieu ? Pharaon, qui se proclamait
dieu vivant sur terre, ne peut se mesurer à la puissance divine.
Pour le ramener à sa juste dimension, Dieu lui envoie celui qu’il
a aimé comme son fils et destiné à lui succéder, pour lui dire qu’il

133
n’est pas un dieu et lui révéler sa nature temporelle de simple
mortel !

Moïse dit « Mon Seigneur ! Élargis ma poitrine :


facilite ma tâche ;
dénoue le nœud de ma langue
afin qu’ils comprennent ma parole. »
(Sourate 20, versets 25-28.)

Moïse est dans l’unité, armé de signes, apaisé. Mais face à cette
tâche immense, il invoque l’assistance de Dieu. Il demande d’abord
l’élargissement de sa poitrine, symbole d’hospitalité et de
générosité. Comme prophète, il est à la disposition de tous, il doit
accepter tous les êtres. Il demande aussi la patience afin de
supporter les difficultés de cette lourde mission, ainsi que
l’éloquence pour guérir son bégaiement (provoqué par la braise
qu’il mit en bouche lorsqu’il était enfant) et avoir une parole vraie,
empreinte de sagesse et de courtoisie, apte à convaincre non
seulement Pharaon et ses magiciens, mais tous ceux qui se sont
éloignés de la Vérité. Comme Moïse, à notre niveau, nous avons
notre mission à accomplir pour convaincre le pharaon caché en
nous. Demandons à Dieu de nous prêter aide et assistance dans
l’accomplissement de cette tâche.

Donne-moi un assistant, de ma famille :


mon frère Aaron ;
accrois ainsi ma force ;
associe-le à ma tâche
afin que nous te glorifions sans cesse
et que, sans cesse, nous t’invoquions.

134
Oui, tu nous vois parfaitement !
(Sourate 20, versets 29-35.)

Alors Moïse demande à Dieu de lui adjoindre son frère Aaron


qui connaissait mieux les traditions et les coutumes des Hébreux. Il
ne s’agissait donc pas seulement d’une simple fraternité parentale
mais de la fraternité dans son acception la plus large. Car dans la
voie de Dieu nous sommes tous frères et sœurs. Nous devons
déléguer, partager, travailler ensemble. Notre force n’est pas
uniquement en nous. Elle est aussi dans notre union, comme
l’affirme le dicton : « L’union fait la force. » Cette fraternité fortifie
et stimule l’individu dans sa foi pour glorifier et invoquer Dieu sans
cesse. L’invocation du Nom est capitale. Elle doit habiter nos cœurs
et faire vibrer tous nos sens pour régénérer la vie divine en nous à
tout instant. Si nous sommes toujours dans Sa présence, nous
sommes dans une parfaite vision de l’agir du Divin en nous et dans
Sa création.

Dieu dit : « Ô Moïse ! Ta prière est exaucée. »


(Sourate 20, verset 36.)

À présent Moïse possède la connaissance et devient envoyé. Il


voit l’œuvre divine s’accomplir en lui et à travers lui. Il est mandaté
par Elle. Il est guidé, conduit et voit par Elle.
Comme nous l’indique ce hadîth qudsî : « Mon serviteur ne
cesse de se rapprocher de Moi par des actes surérogatoires
jusqu’à ce que Je l’aime ; quand Je l’aime, Je deviens la langue
par laquelle il parle, l’œil par lequel il voit, l’oreille par laquelle il
entend, la main avec laquelle il tâte et le pied sur lequel il
marche. »

135
Tu as habité quelques années chez les hommes de
Madian.
Tu es revenu ensuite, en vertu d’un décret, ô Moïse !
Je t’ai choisi pour Moi-Même.
Partez, toi et ton frère, avec Mes Signes. Ne négligez
pas l’invocation de mon nom.
(Sourate 20, versets 40-42.)

En revenant vers Dieu, Moïse comprend que les épreuves qu’il a


traversées ont été voulues par Lui et qu’il n’en est que l’instrument.
C’est toujours Dieu qui nous dirige. Mais nous ne pouvons saisir
cette Vérité que lorsque nous revenons vers Lui. Sans ce retour,
nous sommes toujours hantés par le doute, l’incertitude, les
ambitions et les illusions. Seul le revenir vers Dieu éclaire notre
vie. Notre venue dans ce monde n’est pas le fait du hasard. C’est le
vouloir divin qui a décidé que l’on existe pour Le servir dans nos
actes quotidiens. Nous avons été conçus à dessein, par un décret
que Lui seul connaît. L’homme peut choisir : ou il ignore ce dessein
durant toute sa vie ou il le découvre et s’éveille à la Réalité. S’il
fait le bilan avec discernement, il comprend que Dieu a toujours
guidé ses pas vers la réalisation de ce décret, instant après instant,
avec une douceur et une patience infinies.
Dans ce verset Dieu rappelle l’importance de l’invocation du
Nom qui donne l’énergie au chercheur de Vérité. Il conduit,
accompagne notre démarche et nous révèle la Présence.
Moïse possède désormais, pour accomplir sa mission, tous les
Signes : la connaissance (le bâton vivant), la pureté (la main
blanche), l’œil qui discerne, la parole juste et courtoise (la langue
dénouée). Il ne parle plus en son nom mais au nom de Dieu. Il est
armé pour se présenter devant le négateur, Pharaon.

136
La mission auprès de Pharaon

« Allez chez Pharaon, il est rebelle : adressez-lui des


paroles courtoises ; peut-être réfléchira-t-il, ou
éprouvera-t-il de la crainte ? »
(Sourate 20, versets 43-44.)

Ces versets nous indiquent que les hommes de Dieu transmettent


le message avec sagesse et sans violence. Plus les rebelles se
montrent récalcitrants, plus les hommes de Dieu doivent être
courtois, afin qu’ils ne puissent nier avoir reçu sans contrainte le
message.
Comme à Pharaon, Dieu offre toujours, même au plus grand des
pécheurs, le temps de la réflexion et du salut. Aucun homme n’est
condamné définitivement car les cœurs appartiennent à Dieu.

Tous deux dirent [Moïse et son frère] : « Notre


Seigneur ! Nous craignons qu’il ne l’emporte sur
nous ou qu’il ne se montre rebelle. »
(Sourate 20, verset 45.)

Moïse et son frère mesurent l’immensité de la tâche. Comment


affronter Pharaon et le convaincre de l’existence de Dieu ?
Comment lui faire accepter le message ? Comment l’amener à
descendre de son piédestal et à sa prosterner avec humilité devant
Dieu ? Mais leur plus grande crainte est dans l’enjeu considérable
qui se joue car Moïse n’est pas seul en cause. Ses représailles
peuvent atteindre tous les fils d’Israël. Voici donc un fils d’esclave
qui remercie Pharaon de tout ce qu’il lui a donné en remettant en
cause son autorité suprême et en lui demandant de descendre du

137
trône pour se prosterner devant Dieu ! Quelle autorité accepterait
pareille demande ?
Transposons cette confrontation sur le plan actuel. Quel puissant
de ce monde accepterait de se délester de ses intérêts et de ses
privilèges pour se mettre sincèrement au service de l’humanité par
amour de Dieu ? Pourtant :

Dieu dit : « Ne craignez rien, oui je suis avec vous ;


j’entends et je vois.
« Allez donc tous deux chez lui et dites-lui : “Nous
sommes, en vérité, deux prophètes de ton Seigneur.
Renvoie avec nous les fils d’Israël ; ne les tourmente
pas. Nous venons à toi avec un Signe de ton Seigneur.
Que la paix soit sur quiconque suit la Direction !”
« Il nous a été révélé que le châtiment atteindra
sûrement celui qui crie au mensonge et qui se
détourne. »
(Sourate 20, versets 46-48.)

Dieu confirme qu’il est avec eux, qu’il entend et qu’il voit par
eux. Si nous en avons la certitude, c’est Lui qui parle, entend et voit
à travers nous.
Moïse se présente à Pharaon sur le plan universel, supérieur à
celui d’un souverain. Au niveau spirituel, il l’invite à ouvrir son œil
intérieur aveuglé par l’ego et, au niveau humain, il l’invite à l’acte
juste en libérant les esclaves. Si Pharaon n’accède pas à sa
demande, il est averti de la menace du châtiment divin.

Pharaon dit : « Qui donc est votre Seigneur, ô


Moïse ? »

138
Il répondit : « Notre Seigneur est celui qui a donné à
chaque chose sa forme et qui l’a ensuite dirigée. »
(Sourate 20, versets 49-50.)

La réponse de Moïse révèle sa parfaite connaissance des


Égyptiens, qu’il sait très attachés à préserver et à sauvegarder la
forme, notamment par le culte de l’au-delà à travers le rite de la
momification. Il sait qu’ils sont parvenus à un certain stade de
connaissance. Malheureusement, celle-ci a perdu sa relation avec le
Divin. Pour rétablir ce lien et les diriger sur la Voie, Moïse leur
annonce qu’il est envoyé par Dieu. Pharaon, ébranlé par cet
argument, découvre par là même les limites de son propre savoir.
Pour tester la profondeur de la connaissance de Moïse provenant de
la vision et de l’écoute de Dieu, il l’interroge sur l’au-delà.

Pharaon dit : « Qu’est-il advenu des premières


générations ? »

(Sourate 20, verset 51.)

La déification des pharaons, les sciences et le culte de l’au-delà


des Égyptiens étaient célèbres dans le monde. Et Moïse, pieds nus,
sans titre et sans biens, prétend détenir une science supérieure ?
D’où lui vient-elle ? Connaît-il l’inconnaissable et ses mystères ?

Moïse répondit : « La connaissance en est auprès de


mon Seigneur, inscrite dans un Livre. Mon Seigneur
ne s’égare pas et il n’oublie pas. »
(Sourate 20, verset 52.)

139
Ce qui veut dire que tout est inscrit dans le Livre de la
prédestination, et que rien n’est oublié dans la mémoire divine.
Selon la tradition, Dieu créa en premier le Calame (plume) et le
Livre (al-lawh al-mahfûz : la Table gardée). Qui dit lecture dit
savoir. Tout homme qui, comme Moïse, a le cœur habité par Dieu,
qui entend et voit par Lui, peut décrypter ce Livre avec la clef de la
Connaissance. Toute l’histoire de l’humanité est inscrite en nous,
ainsi décrite :

De la terre, il a fait pour vous un berceau ; il y a


tracé, pour vous, des chemins. Il a fait descendre du
ciel une eau avec laquelle nous faisons germer toutes
sortes de plantes.
Mangez et faites paître vos troupeaux ! Voilà des
Signes pour ceux qui sont doués d’intelligence.
(Sourate 20, versets 53-54.)

La terre, mère et berceau de l’humanité, nous nourrit et nous


élève. Dieu y a tracé non pas un mais plusieurs chemins. Chaque
créature possède le sien, son expérience propre pour accéder au
Divin.
L’Esprit est l’eau qui descend du ciel et fait germer sur terre,
comme en nous, toutes sortes de plantes et de fruits. Du point de
vue spirituel, ces fruits représentent la Connaissance. C’est pour
cela que le Coran est appelé « le Jardin des connaissants », jardin
où nous pouvons goûter à ces fruits intérieurs impérissables et
toujours renouvelés.
Les troupeaux symbolisent nos désirs. La partie spirituelle de
notre être reçoit sa nourriture des fruits fécondés par l’eau de
l’Esprit et la partie animale par la satisfaction de ses désirs licites.

140
Ces plaisirs terrestres sont permis et c’est par eux que l’âme
charnelle trouve sa jouissance et le lieu de son épanouissement.

De la terre, nous vous avons créés ; en elle nous


vous ramènerons et d’elle nous vous ferons sortir
une fois encore.
Nous avons montré tous nos Signes à Pharaon, mais
il a crié au mensonge et il a refusé de croire.
(Sourate 20, versets 55-56.)

Ce verset affirme l’appartenance indiscutable du corps physique


à la terre dont nous sommes issus et à laquelle nous retournerons
inexorablement. Le corps physique se transforme en minéraux,
acides et autres substances qui nourrissent d’infimes créatures telles
que champignons, fourmis… Et c’est ainsi qu’il resurgira une
nouvelle fois, car la vie est un éternel recommencement. Quant à la
Résurrection et au jour du jugement, ils demeurent des mystères
insondables.
L’âme, elle, appartient à l’ordre divin. Après la mort, elle transite
par un monde intermédiaire appelé al’am al-barzakh (isthme). Puis
s’opère le passage dans l’au-delà où sa réalisation et sa purification
s’effectuent par le passage de l’enfer ou du paradis. Ceux-ci ne sont
que des étapes nécessaires au total dévoilement pour retourner à
l’origine première et se retrouver en Son Seigneur. Alors sera la fin
du Temps où :

Tout ce qui se trouve sur la terre disparaîtra. La face


de ton Seigneur subsiste, pleine de majesté et de
munificence.
(Sourate 55, versets 26-27.)

141
Il dit : « Ô Moïse ! Es-tu venu chez nous pour nous
chasser de notre pays au moyen de ta magie ? Nous
allons t’opposer une magie semblable. Fixe donc un
rendez-vous pour nous et pour toi dans un lieu
convenable ; nous n’y manquerons pas, et toi non
plus. »
Moïse répondit : « Votre rendez-vous est fixé sur le
jour de la fête, lorsque les gens sont réunis au cours
de la matinée. »
Pharaon se retira ; il rassembla ses artifices puis il
alla au rendez-vous.
(Sourate 20, versets 57-60.)

Moïse a répondu à toutes les questions de la raison et de


l’intelligence. Pharaon a aussi reçu les réponses spirituelles
concernant l’unité divine, le passé, le présent, la création, la mort et
le retour vers Dieu. Il ne peut plus se défendre par la raison et
l’argumentation. Il connaît maintenant son ignorance. Il ne trouve
aucune faille dans cette connaissance spirituelle aveuglante comme
le soleil. Mais par orgueil, il ne veut pas renoncer à son pouvoir et à
sa préséance. Il déplace alors le débat et revient au temporel et au
politique, accusant Moïse de subversion. Le dialogue spirituel est
rompu et le combat temporel se prépare. Pharaon amène Moïse sur
ce terrain en l’invitant à choisir un rendez-vous public pour une
confrontation avec les magiciens.

L’affrontement avec les magiciens

Moïse leur dit : « Malheur à vous ! N’inventez pas de


mensonges contre Dieu, sinon il vous anéantira, pour

142
vous punir. Celui qui a inventé un mensonge est
perdu ! »
(Sourate 20, verset 61.)

Moïse met les magiciens de Pharaon en garde. Il y a parmi eux


des prêtres et des chercheurs de vérité qui comprennent son
message. Il les avertit de ne pas jouer avec la Vérité et de se battre
loyalement, sans utiliser le mensonge. Le doute s’empare alors du
tout-puissant Pharaon qui tient un conciliabule secret avec ses
prêtres magiciens. En vérité, tous ont peur. Alors Pharaon n’hésite
pas à s’adresser au peuple.

Ils dirent : « Voici deux magiciens qui veulent vous


chasser de votre pays, au moyen de leurs sortilèges,
et abolir votre doctrine exemplaire. »
(Sourate 20, verset 63.)

Il cherche à exacerber la haine et la violence contre Moïse et son


frère, il aggrave l’ignorance de l’homme par le mensonge. Il utilise
ces deux arguments convaincants : ils veulent vous chasser de votre
pays et vous convertir à leur religion :

Rassemblez donc vos artifices puis, venez en rangs.


Celui qui, aujourd’hui, gagnera sera heureux !
Ils dirent encore : « Ô Moïse ! Est-ce toi qui jettes ou
serons-nous les premiers à jeter ? »
Il dit : « Non !… Jetez ! » Il lui sembla alors, par un
effet de leur magie, que leurs cordes et leurs bâtons
se mettaient à courir ; Moïse en fut effrayé.

143
Nous lui dîmes : « N’aie pas peur ! Tu es le plus
fort !
« Jette ce qui est dans ta main droite : cela va
dévorer ce qu’ils ont fabriqué. Leur invention est une
ruse de magicien. Où qu’il aille, le magicien n’est
pas heureux. »
Les magiciens tombèrent prosternés en disant :
« Nous croyons au Seigneur d’Aaron et de Moïse. »
(Sourate 20, versets 64-70.)

Dans cette compétition il y a, d’une part, celui qui représente le


faible et l’opprimé et n’a pour seule certitude et refuge que la
présence divine qui l’habite et, d’autre part, les puissants, la caste
des prêtres et des idéologues dont le pouvoir n’a que l’apparence de
la vérité. Le combat se déroule entre la magie du monde (la science,
la désinformation, les masques, l’illusion, la manipulation) et la
Vérité dans l’éclat de sa nudité.
Les cordes et les bâtons des magiciens symbolisent les sciences
de l’Égypte pharaonique et le bâton de Moïse, la Vérité. L’erreur et
la ruse s’affirment toujours en premier. Elles sont souvent
nécessaires à la manifestation de la Vérité, qui, lorsqu’elle survient,
éclaire tout et balaie l’illusion.
Moïse craint que le peuple, témoin de ce combat, ne le prenne
pour un magicien et non un messager. Le bâton de l’erreur est, en
apparence, semblable à celui de la vérité. Il est la projection de
notre vision. Par elle, nous pouvons sonder les profondeurs et voir
au-delà du superficiel et de l’apparent.
Celui qui parle de la Vérité est pris dans le jeu de la
manipulation. Comment ne pas être effrayé devant la puissance de
l’argent, des médias, du pouvoir ou des sciences ? Même habité et

144
dirigé par Dieu, comment ne pas se sentir, à juste titre, totalement
démuni et désarmé devant la force écrasante du pouvoir matériel ?
Mais Dieu réconforte Moïse : « N’aie pas peur. » Nous avons
peur de l’inconnu, de ce qui nous est supérieur et que nous ne
pouvons contrôler mais nous devons aller au plus profond de nous-
mêmes et de nos peurs pour Le trouver car il n’existe aucune autre
force que la Sienne.
« Jette ce qui est dans ta main droite. » La vérité se trouve
toujours dans la voie droite. Moïse entre dans l’arène, se mesure
aux magiciens et l’emporte car leurs inventions ne sont que ruses.
Les magiciens se prosternent en proclamant leur foi dans le Seigneur
d’Aaron et de Moïse.
L’Absolu triomphe toujours du relatif. Les magiciens qui font le
monde d’aujourd’hui ne sont pas heureux malgré tout ce qu’ils
possèdent. Conscients que la viande qu’ils nous font manger n’est
pas bonne, qu’ils désertifient la terre, ils cherchent toujours à nous
allécher par l’illusion d’un mieux-être qui ne vient pas, et
alourdissent notre dette à l’égard de la nature.
Si la Vérité se manifeste à ceux qui possèdent le savoir et la
connaissance, ils sont les premiers à la reconnaître. Car ils savent
mieux que quiconque les bases fragiles sur lesquelles repose le
pouvoir temporel : la manipulation et la séduction.

Pharaon dit : « Vous avez cru en lui avant que je


vous le permette ; Moïse fut le premier à vous
enseigner la magie. Je vous ferai couper la main
droite et le pied gauche puis je vous ferai crucifier
sur des troncs de palmiers. Vous saurez alors qui de
nous est le plus fort, en fait de châtiment, et qui
durera plus longtemps ! »

145
(Sourate 20, verset 71.)

Stupéfaction ! Ceux-là même qui soutenaient son trône


reconnaissent la Vérité ! Pharaon a perdu. Il se retourne contre eux.
Tout pouvoir dictatorial confronté à la Vérité utilise la violence
pour se maintenir. Elle est l’aveu de son impuissance et provoque la
perte de celui qui l’emploie, car la violence engendre toujours la
violence. La Vérité, elle, libère l’homme. Elle établit la paix en son
cœur, éveille son intelligence et son action. Par elle, l’homme œuvre
pour l’établissement d’un bonheur vrai et durable.

Ils dirent : « Nous ne te préférons pas aux preuves


décisives qu’il nous a apportées ni à celui qui nous a
créés. Décide ce que tu as à décider : tu décides
seulement pour la vie de ce monde.
« Oui, nous croyons en notre Seigneur pour qu’il
nous pardonne nos fautes et les sortilèges auxquels
tu nous as contraints. »
(Sourate 20, versets 72-73.)

Les magiciens se sont éveillés. Libérés de toute contrainte et


leur peur évanouie, ils découvrent la force de l’Éternel. Ils préfèrent
une condamnation temporelle à une damnation éternelle.

Les malédictions de l’Égypte


Moïse restera vingt années en Égypte, pendant lesquelles il ne
cessera d’exhorter le peuple à suivre la religion du Dieu unique.
Mais il se heurtera au dédain de Pharaon qui s’oppose à la
libération de son peuple. La malédiction s’abattra alors sur

146
l’Égypte. D’abord la famine pendant trois ans, puis l’invasion des
sauterelles, des grenouilles, des poux, du sang…
À chacune de ces catastrophes, Pharaon et sa suite adjuraient
Moïse de prier son Dieu de suspendre Sa sanction et promettaient,
en contrepartie, de croire en Lui. Mais dès que le péril disparaissait,
ils oubliaient leurs promesses et leurs engagements.

Départ d’Égypte et errance dans le Sinaï

Nous avons révélé à Moïse : « Pars de nuit avec mes


serviteurs. Ouvre-leur dans la mer un chemin où ils
marcheront à pied sec. Ne crains pas d’être
poursuivi ; n’aie pas peur ! »
Pharaon les poursuivit avec ses armées ; le flot les
submergea. Pharaon avait égaré son peuple, il ne
l’avait pas dirigé.
(Sourate 20, versets 77-79.)

Comment ouvrir un chemin dans la mer et y faire marcher tout


un peuple ? Cette mer symbolise aussi la mer de la Connaissance
que seuls les connaissants, comme Moïse, peuvent traverser sans
danger. Pharaon, qui ne détenait pas la véritable Connaissance, ne
pouvait qu’égarer son peuple. Ainsi commença le déclin d’une des
plus brillantes civilisations du monde.

Les Tables de la Loi

« Ô fils d’Israël ! Nous vous avons délivrés de vos


ennemis et nous vous avons donné rendez-vous sur le

147
versant droit du Mont. »
(Sourate 20, verset 80.)

Dieu a promis un rendez-vous exceptionnel sur le versant droit.


Mais le peuple d’Israël est encore dans la dualité. Il n’a pas une
confiance totale en Moïse et demande que des témoins
l’accompagnent. Moïse en choisit soixante-dix parmi l’élite des plus
vertueux et tous reçoivent l’ordre de jeûner pendant trente jours
pour se purifier. Arrivés au trentième jour, Dieu leur demande
encore dix jours. Au terme de ces quarante jours, Moïse monte sur
la montagne, suivi des témoins. Mais ceux-ci n’étaient pas encore
spirituellement mûrs. Un nuage blanc entoure Moïse et le cache à
leurs yeux quand il reçoit la Loi (les Tables). Les témoins ont
entendu Dieu mais cela ne leur suffit pas. Ils veulent Le voir ! Dieu
les frappe de la foudre et ils meurent. Mais par ce foudroiement, ils
reçoivent la vision. Ils renaîtront et redescendront en témoins
réalisés.
Nous ne pouvons voir Dieu tant que nous n’avons pas subi et
accepté la mort spirituelle. Dieu ne se voit pas dans la dualité mais
dans l’unité, quand notre cœur n’est habité que par Lui et Lui seul.

Les nourritures

Nous avons fait descendre sur vous la manne et les


cailles : « Mangez des excellentes nourritures que
nous vous avons accordées ; ne vous révoltez pas,
sinon ma colère s’abattrait sur vous. Celui sur qui
tombe ma colère va sûrement à l’abîme.
« Je suis, en vérité, Celui qui pardonne sans cesse à
celui qui revient vers moi ; à celui qui croit, qui fait

148
le bien et qui, ensuite, se trouve bien dirigé. »
(Sourate 20, versets 80-82.)

Dieu souligne Sa très grande miséricorde envers les fils d’Israël


qu’il a choisis. Il leur a accordé non seulement la délivrance, mais
aussi la voie royale qu’il n’avait encore accordée à aucun autre
peuple avant eux. De surcroît, Il leur a octroyé les meilleures
nourritures spirituelles dans l’enseignement prodigué par tous les
prophètes. En échange de tous Ses bienfaits, Dieu exige la
soumission.
Il confirme aussi Son pardon à ceux qui reconnaissent leurs
erreurs, se repentent et reviennent humblement vers Lui, Il pardonne
à tous les pécheurs repentis parce que Sa miséricorde est illimitée
et Son amour est encore plus généreux que celui d’un père à l’égard
de son enfant.

Le veau d’or
Lorsque Moïse monta sur la montagne, Aaron le remplaça
auprès des tribus. Mais son peuple, pendant qu’il recevait les
Tables de la Loi, s’égara et désobéit.

« Ô Moïse ! pourquoi t’es-tu éloigné rapidement de


ton peuple ? » Il dit : « Ce sont eux quisuivent mes
pas. Mon Seigneur ! Je me suis hâté vers toi pour
t’être agréable. »
Dieu dit : « Oui, après ton départ, nous avons
éprouvé ton peuple le Samiri les a égarés. »
(Sourate 20, versets 83-85.)

149
Moïse brûlait du désir ardent de recevoir la direction nécessaire
au peuple qui n’avait pas encore le degré de foi requis. Alors, celui-
ci, ignorant que Dieu avait augmenté le jeûne de dix jours,
s’impatienta et réclama une idole, un dieu concret que l’on pût voir
et toucher. Aaron était désemparé car une grande partie du peuple
était sur le point de quitter le droit chemin malgré ses exhortations
et ses mises en garde. Saisissant l’occasion, Samiri en profita pour
s’imposer comme guide spirituel afin de calmer le désarroi du
peuple et, sans intention de trahir, il demanda l’or et l’argent
empruntés aux Égyptiens. Avec ces richesses impures qui
provoquaient la colère de Dieu, Samiri, qui était orfèvre, fit fondre
l’or et coula une statue. Initié par Moïse, il se servit de son
enseignement pour insuffler vie à l’or et faire mugir le veau.

Celui-ci 59 dit : « J’ai vu ce qu’ils ne voient pas. J’ai


pris une poignée de poussière laissée par l’Envoyé et
je l’ai lancée. Voilà ce que mon âme m’a suggéré. »
(Sourate 20, verset 96.)

La Connaissance donne une puissance considérable. Grâce à


elle, Jésus ressuscita les morts, Moïse fendit la mer et Samiri put
réaliser une fausse divinité, une idole qui parlait et satisfaisait les
hommes avides d’adoration. En entendant le mugissement du veau,
la foule fut en délire : enfin un dieu qu’on pouvait voir, qui
s’exprimait et qui pouvait amener la prospérité et la richesse !
Nous voyons à travers cette métaphore comment l’homme peut
chuter de l’adoration la plus élevée à l’idolâtrie la plus bassement
intéressée. Par compromission et par facilité, il s’éloigne de
l’essentiel et se fabrique une religion à sa mesure, capable, croit-il,
d’assouvir ses instincts.

150
Lorsque Samiri réalisa le prodige, qu’il avait façonné, son ego le
submergea. Se sentant investi d’un pouvoir qu’il ne pensait pas
posséder, il fut pris à son propre piège et s’attacha à son subterfuge.
La Connaissance est un diamant qui transperce tout, c’est pourquoi
celui qui la possède doit être d’une pureté totale. Si l’ego subsiste,
il y a tentation. Celui qui est connaissant voit ce que le commun des
mortels ne peut voir. Il est doté d’un pouvoir qu’il peut exercer sur
les hommes. Il risque de les manipuler. La connaissance est une
arme redoutable qui peut se retourner contre celui qui la possède, si
l’ego n’est pas pacifié.

Moïse dit : « Va-t’en ! Tu seras contraint de dire,


durant cette vie : “Il ne touchera pas 60 !” et un
rendez-vous t’est assigné ; tu n’y manqueras pas.
Considère ton dieu ; tu y es resté attaché tout le
jour : nous le brûlerons et nous en disperserons
totalement les cendres dans la mer. »
Seul, en vérité, votre Dieu est Dieu. Il n’y a de Dieu
que lui ! Sa science s’étend à toute chose. »
(Sourate 20, versets 97-98.)

Lorsque Moïse revint, il retira à Samiri la force et la lumière de


la Connaissance. Inerte et sans vie, devenue intellectuelle, elle ne
touchera plus les cœurs. Le veau sera brûlé et il ne restera rien de
ce prodige. L’erreur de Samiri n’a duré que six jours et sa
satisfaction un seul jour. Elle sera pourtant la cause de la perdition
d’une multitude d’hommes.
L’ignorant sera toujours pardonné, alors que le connaissant
réalisé a plus de responsabilité devant Dieu car Il devra rendre
compte un jour de ce qu’il a fait de son savoir. Quels que soient les

151
aléas, la Vérité finit toujours par triompher. Et Dieu est le plus
Savant.

Le « Khidr »
Moïse reçut un enseignement temporel de Pharaon et fut initié
dans la voie spirituelle par le prophète Schu’aib, qui le prépara par
la vision et la contemplation à la rencontre avec le Divin. Moïse
était comblé. Mais il demanda à Dieu s’il existait sur cette terre
quelqu’un de plus réalisé que lui. Dieu répondit par l’affirmative et
Moïse désira ce savoir.

Moïse dit à son jeune serviteur : « Je n’aurai de


cesse que je n’aie atteint le confluent des deux mers ;
devrais-je marcher durant de longues années. »
Quand ils eurent atteint le confluent des deux mers,
ils oublièrent leur poisson qui reprit librement son
chemin dans la mer.
Lorsqu’ils eurent dépassé cet endroit, Moïse dit à son
serviteur : « Apporte-nous notre repas, car nous
sommes fatigués après un tel voyage. »
Il dit : « N’as-tu pas remarqué que j’ai oublié le
poisson lorsque nous nous sommes abrités contre le
rocher ? – Seul le Démon me l’a fait oublier pour
que je n’y pense pas. – Il a repris son chemin dans la
mer. Quelle étrange chose ! »
Moïse dit : « Voilà bien ce que nous cherchions ! »
puis ils revinrent exactement sur leurs pas.
Ils trouvèrent un de nos serviteurs à qui nous avions
accordé une miséricorde venue de nous et à qui nous

152
avions conféré une Science émanant de nous.
Moïse lui dit : « Puis-je te suivre pour que tu
m’enseignes ce qu’on t’a appris concernant une voie
droite ? »
Il dit : « Tu ne saurais être patient avec moi.
Comment serais-tu patient, alors que tu ne
comprends pas ? »
Moïse dit : « Tu me trouveras patient, si Dieu le veut,
et je ne désobéirai à aucun de tes ordres. »
Le Serviteur dit : « Si tu m’accompagnes, ne
m’interroge sur rien avant que je t’en donne
l’explication. »
(Sourate 18, versets 60-70.)

Le Serviteur, en l’occurrence le Khidr 61, est un être énigmatique


vivant au confluent des deux mondes, l’apparent et le caché, le
visible et l’invisible. On dit que lorsqu’il s’assied sur un rocher, la
pierre devient verte car l’herbe y pousse spontanément. Il aime le
vert et en est souvent vêtu, d’où son nom en arabe : le Vert. Il
transcende le temps et l’espace tout en demeurant un être rattaché à
l’espèce humaine. Il a bu de l’eau de Vie, ce qui lui a donné éternité
et intemporalité. Il apparaît à toutes les époques et initie l’homme
en dehors de toute attache à une tradition révélée. Toutes les
traditions parlent de lui, même les plus anciennes comme
l’hindouisme. Il est celui qui a rencontré les prophètes et les initiés.
On raconte que Moïse a traversé toute l’Afrique du Nord pour le
rencontrer, sur la dernière montagne de la côte, au nord de Tanger,
face au détroit de Gibraltar, au confluent de l’Atlantique et de la
Méditerranée. Cette montagne porte encore aujourd’hui le nom de

153
Djebel Moussa (la montagne de Moïse). Il reçut l’initiation de cette
façon :

Ils partirent tous deux et ils montèrent sur le bateau.


Le Serviteur y fit une brèche. Moïse lui dit : « As-tu
pratiqué une brèche dans ce bateau pour engloutir
ceux qui s’y trouvent ? Tu as commis une action
détestable ! »
Il répondit : « Ne t’avais-je pas dit que tu ne saurais
être patient avec moi ? »
Moïse dit : « Ne me reproche pas mon oubli : ne
m’impose pas une chose trop difficile ! »
Ils repartirent tous deux et ils rencontrèrent un jeune
homme. Le Serviteur le tua. Moïse lui dit : « N’as-tu
pas tué un homme qui n’est pas un meurtrier ? Tu as
commis une action blâmable ! »
Le Serviteur dit : « Ne t’avais-je pas dit que tu ne
saurais être patient avec moi ? »
Moïse dit : « Si désormais je t’interroge sur quoi que
ce soit, ne me considère plus comme ton compagnon ;
reçois mes excuses. »
Ils repartirent tous deux et ils arrivèrent auprès des
habitants d’une cité auxquels ils demandèrent à
manger ; mais ceux-ci leur refusèrent l’hospitalité.
Tous deux trouvèrent ensuite un mur qui menaçait de
s’écrouler. Le Serviteur le releva. Moïse lui dit : « Tu
pourrais, si tu le voulais, réclamer un salaire pour
cela. »
Le Serviteur dit : « Voilà venu le moment de notre
séparation ; je vais te donner l’explication que tu
n’as pas eu la patience d’attendre.

154
« Le bateau appartenait à de pauvres gens qui
travaillaient sur la mer. J’ai voulu l’endommager
parce que, derrière eux, venait un roi qui s’emparait
de tous les bateaux.
« Le jeune homme avait pour parents deux croyants :
nous avons craint qu’il ne leur imposât la rébellion et
l’incrédulité et nous avons voulu que leur Seigneur
leur donne en échange un fils meilleur que celui-ci,
plus pur et plus digne d’affection.
« Quant au mur, il appartenait à deux garçons
orphelins, originaires de cette ville. Un trésor qui
leur est destiné se trouve dessous. Leur père était un
homme juste et ton Seigneur a voulu qu’ils
découvrent leur trésor à leur majorité, comme une
miséricorde de ton Seigneur. Je n’ai pas fait tout cela
de ma propre initiative. Voici l’explication que tu n’as
pas eu la patience d’attendre ! »
(Sourate 18, versets 71-82.)

Le Khidr initie le prophète de la Loi et de la Tradition par


l’interdit : le meurtre. Quel paradoxe ! Se situant à la fois dans le
passé, le présent et le futur, son enseignement n’est pas de l’ordre
de la loi et défie les contingences temporelles et spirituelles. Ses
actes sont en apparence illogiques. Ils défient les lois humaines,
voire modifient le cours de l’histoire perçue à notre échelle. Dieu
nous indique ainsi qu’il y a plusieurs manières d’enseigner. Sa
Science procède de Son mystère.

La Terre promise

155
Moïse devait libérer son peuple du joug de Pharaon et le guider
jusqu’à la Terre sainte, c’est-à-dire au seuil de la réalisation
spirituelle et du culte suprême de l’unicité divine. Mission ô
combien difficile, semée d’obstacles et d’embûches.

« Ô mon peuple ! Entrez dans le Terre sainte que


Dieu vous a destinée ; évitez de retourner sur vos
pas, car vous vous retrouveriez ayant tout perdu. »
Ils dirent : « 0 Moïse ! Un peuple d’hommes très
forts réside en ce pays. Nous n’y entrerons pas, tant
qu’ils n’en seront pas sortis. S’ils en sortent, nous y
entrerons. »
Deux hommes d’entre eux qui craignaient Dieu, et
auxquels Dieu avait accordé sa faveur, dirent :
« Franchissez ses frontières, vous vaincrez, dès que
vous serez entrés. Confiez-vous à Dieu, si vous êtes
croyants. »
Ils dirent : « 0 Moïse ! Nous n’y entrerons
certainement pas, tant qu’ils seront là. Mets-toi en
marche, toi et ton Seigneur ; combattez tous deux ;
quant à nous, nous restons ici. »
Moïse dit : « Mon Seigneur ! Je n’ai de pouvoir que
sur moi-même et sur mon frère. Éloigne de nous ce
peuple pervers. »
Il dit : « Ce pays leur est interdit ; ils erreront sur la
terre durant quarante ans. Ne te tourmente donc pas
pour ce peuple pervers. »
(Sourate 5, versets 21-25.)

156
Malgré la rencontre avec Dieu au mont Sinaï, malgré les Tables
et tous les miracles, le peuple est retombé dans l’idolâtrie !
L’histoire du Veau d’or eut une importance si considérable
qu’aucune personne ayant vécu cet événement ne put entrer en Terre
sainte. Le peuple dut errer quarante ans dans le désert pour se
purifier.

Nous avons donné en héritage aux gens qui avaient


été opprimés les contrées orientales et les contrées
occidentales de la terre que nous avions bénies. Ainsi
s’accomplit la très belle promesse de ton Seigneur
envers les fils d’Israël, parce qu’ils ont été patients.
Nous avons détruit ce que Pharaon et son peuple
avaient fabriqué et ce qu’ils avaient construit.
(Sourate 87, verset 137.)

« Nous avons établi les fils d’Israël dans un pays sûr.


Nous leur avons accordé d’excellentes choses. Ils ne
se sont opposés à nous qu’au moment où la Science
leur est parvenue. Oui, ton Seigneur jugera entre
eux, le jour de la Résurrection les raisons de leurs
différends. »
(Sourate 10, verset 93.)

Ainsi Dieu prépara ce peuple, épreuve après épreuve, avant de


le faire entrer en Terre promise où devait fleurir le monothéisme.
L’homme est enclin à obéir à ses penchants. Il veut tout sans effort,
il ne veut pas combattre et se sacrifier pour la Vérité, même si Elle
l’élève et le sanctifie. L’expérience spirituelle de Moïse permettra à
un peuple entier d’être initié et imprégné de l’Unicité. La destinée

157
de ce peuple était, en vérité, inscrite dans le destin de l’humanité.
La Terre sainte est le symbole d’une terre sans péché, promise à
l’homme qui rencontrera son Créateur quand il aura transcendé son
animalité pour s’élever vers la sainteté.
Moïse n’entrera pas en Terre promise. Mais il indiquera le lieu
où elle se trouve, nous invitant ainsi à dépasser le corps et à y
pénétrer en esprit. La Terre promise n’est pas un lieu géographique
mais le lieu saint de la rencontre des cœurs de tous les croyants en
l’Éternel. Cette Terre, qui n’est nulle part et partout, nous la portons
en nous, la paix divine y règne : le royaume de Dieu.
Jérusalem, lieu saint des nations, vénérée par les trois religions
monothéistes, est le signe temporel de cette Jérusalem céleste, lieu
de confluence dans l’Amour et le respect, où l’homme dans son élan
vers Dieu réalise, ici et maintenant, ce lien fraternel qui unit tous les
hommes, par-delà leurs différences, leurs divergences, leurs
faiblesses et leurs atavismes, pour vivre pleinement l’égalité, la
justice, la reconnaissance mutuelle, dans l’adoption de la Vérité
comme fondement et finalité de tout l’édifice de la société humaine.
Invoquons le Miséricordieux pour qu’il nous aide tous à bâtir et à
vivre cette Cité universelle où nul ne sera un exclu. « Il y a meilleur
que le bien : celui qui le fait » (proverbe arabe).

158
David

(sur lui le salut et la paix)

Supporte ce qu’ils disent, et mentionne notre


serviteur David, doué de force et plein de repentir.
Nous lui avons soumis les montagnes pour quelles
célèbrent avec lui nos louanges, soir et matin, ainsi
que les oiseaux rassemblés autour de lui. – Tout
revient à Dieu ! –
Nous avons affermi sa royauté, nous lui avons donné
la Sagesse et l’art de prononcer des jugements.

(Sourate 38, versets 17-20.)

Goliath
Avant sa mort, le prophète Samuel avait légué au roi du peuple
hébreu une cotte de mailles. Celui qui pourrait la revêtir serait le
nouveau prophète capable de lutter contre le géant Goliath, chef des
Amalécites qui menaçaient les fils d’Israël. De nombreuses
personnes se présentèrent en vain. On décida finalement de
l’essayer sur David, un jeune enfant chétif. À la surprise générale, il
l’enfila aisément. Ce miracle confirmait le propos de Samuel. Mais
comment un enfant si jeune et si frêle pourrait-il vaincre le géant ?
L’enfant, sûr de l’aide divine, ne recula pas devant le défi. Il prit sa
fronde et se présenta devant Goliath. Blessé de devoir se mesurer

159
avec un enfant, il enfourcha son cheval et se lança au galop. David
visa et décocha une pierre. À cet instant, Dieu souleva un vent si
violent qu’il emporta le casque de Goliath. Le projectile l’atteignit
en plein front et le tyran s’écroula, mort.

Le roi David
Grâce à cette victoire, David épousa la fille du roi Talut et sa
réputation de sagesse grandit à un point tel que le roi en prit
ombrage et décida de le tuer. Mais David, averti, plaça dans son lit
une outre de vin. Quand le roi s’introduisit dans sa chambre, il
frappa sur ce qu’il croyait être son rival et découvrit le subterfuge.
Quelques jours plus tard, David à son tour entra dans la chambre de
Talut et, sans l’éveiller, entoura son corps de flèches marquées à
son nom. À son réveil, le roi comprit que David l’avait épargné.
À sa mort, David lui succéda. Dieu lui donna la Royauté, la
Sagesse, l’art de prononcer des jugements et un Livre (les Psaumes),
qui n’est pas un livre de lois mais un hymne à l’amour divin.

Les Psaumes
David était si épris d’amour divin que lorsqu’il récitait les
Psaumes, les oiseaux et les montagnes, par grâce divine, chantaient
avec lui. Selon la Tradition, David appellera à la prière et chantera
les louanges de Dieu au paradis, lors du jugement dernier.

APPEL DE L’INNOCENT, PRIÈRE DE DAVID

Écoute, Yavhéy la justice


sois attentif à mes cris ;

160
prête l’oreille à ma prière,
point de fraude sur mes lèvres.
De Ta face sortira mon jugement,
Tes yeux contemplent le droit.
Tu sondes mon cœur, tu me visites la nuit,
tu m’éprouves sans rien trouver, aucun murmure en
moi.
ma bouche n’a point péché à la façon des hommes.
La parole de Tes lèvres, moi je l’ai gardée,
aux sentiers prescrits attachant mes pas,
à Tes traces, que mes pieds ne trébuchent.
Je suis là, je t’appelle, Tu me réponds, ô Dieu !
Tends l’oreille vers moi, écoute mes paroles,
signale tes grâces, sauveur des réfugiés !

(Psaume 17 62.)

Les quatre-vingt-dix-neuf brebis

L’histoire des plaideurs t’est-elle parvenue ? Ils


montèrent au sanctuaire : ils pénétrèrent auprès de
David qui en fut effrayé et ils dirent :
« N’aie pas peur ! Nous sommes deux plaideurs,
injustes l’un envers l’autre. Juge-nous en toute
justice ; ne sois pas partial, conduis-nous sur la voie
droite.
« Celui-ci est mon frère : il possède quatre-vingt-dix-
neuf brebis, et moi, je n’ai qu’une seule brebis. Il m’a
dit : “Confie-la-moi ; puis il a eu le dessus dans la
discussion !” »

161
David dit : « Il t’a lésé en te demandant ta brebis en
plus de ses brebis. » – Beaucoup d’associés se
causent des torts réciproques à l’exception du petit
nombre de ceux qui croient et qui font des œuvres
bonnes. David comprit que nous avions seulement
voulu l’éprouver. Il demanda pardon à son Seigneur ;
il tomba prosterné et se repentit.
Nous lui avons pardonné : il a près de nous une
place et un beau lieu de retour.
Ô David ! Nous avons fait de toi un lieutenant sur la
terre : juge les hommes selon la justice ; ne suis pas
ta passion, elle t’égarerait loin du chemin de Dieu.
Ceux qui s’égarent loin du chemin de Dieu subiront
un terrible châtiment pour avoir oublié le jour du
jugement.
(Sourate 38, versets 21-26.)

David, insatisfait de ce dont Dieu l’avait doté, la Royauté, la


Sagesse et l’art de juger, qu’il considérait comme des voiles qui le
distrayaient de son adoration, demanda à Dieu de lui montrer les
stations (maqamat) occupées par les autres prophètes. Dieu accéda
à sa demande et David constata qu’il n’était pas parvenu à leur
niveau. Il sollicita alors une épreuve de purification pour atteindre
ce parfait état de prophétie.
David s’enfermait durant de longues périodes dans un sanctuaire
où, absorbé par la prière, il oubliait les nuits et les jours. Tout à
coup il vit deux hommes sortir du mirhab (la niche qui donne la
direction de la prière). Il prit peur car jamais personne n’osait
s’aventurer en ces lieux. Les deux hommes le rassurèrent et lui
demandèrent de rendre la justice sur un différend qui les opposait.

162
David accepta et rendit son jugement. Pour conclure l’entretien, il
dit : « Beaucoup d’associés se font du mal entre eux sauf ceux qui
croient et font des œuvres bonnes. » À l’instant où il prononça ces
mots, il comprit qu’il se jugeait lui-même. Se repentant, il tomba
prosterné. Nous allons voir pourquoi.
Un jour qu’il était en prière, une colombe blanche se posa près
de lui, puis s’envola vers la fenêtre. En la suivant des yeux, il
aperçut une femme nue et ravissante qui se peignait les cheveux. Il
en tomba instantanément amoureux, sans voir le piège tendu par
Iblis. Il chercha à connaître l’identité de cette femme : il s’agissait
de Bethsabée, la femme du général Urie, parti en Syrie combattre
les infidèles. Aussitôt, le roi David ordonna de placer le général
près de l’Arche renfermant les reliques des prophètes qui
accompagnait les Hébreux dans toutes leurs expéditions contre
l’ennemi, leur donnant force et courage dans les batailles. Ce
pouvoir mystérieux suscitait la convoitise de l’ennemi. De ce fait,
ceux qui se trouvaient à sa proximité couraient le plus grand des
dangers. Le désir de David fut comblé, Urie fut tué. Désormais,
Bethsabée était libre. Le temps du deuil passé, David la demanda en
mariage. Elle accepta à condition que le fils qui naîtrait de leur
union lui succéderait. Ainsi naquit Salomon.
Les hommes venus dans le sanctuaire pour lui demander de
trancher leur différend étaient en réalité des anges venus l’éprouver
et développer sa prise de conscience. David possédait quatre-vingt-
dix-neuf femmes symbolisant les quatre-vingt-dix-neuf degrés de la
Connaissance (les quatre-vingt-dix-neuf Noms divins). Mais il lui
manquait le centième, l’ultime, celui de l’Absolu, le plus grand, le
plus majestueux, le plus fort, le non révélé qui englobe tous les
autres : al ism al-adham ! David demanda ce Nom qu’il n’avait pas
encore reçu et sans lequel il n’était pas totalement réalisé. Dès lors

163
la chaîne de transmission spirituelle aurait été interrompue et
Salomon n’aurait pas été l’héritier spirituel.
Mais l’obtention de la Connaissance exige une contrepartie :
l’épreuve, qui fait évoluer l’être intérieur. David se croyait
suffisamment fort pour la surmonter et accéder au centième degré
de la Connaissance (symbolisé par Bethsabée). Mis à l’épreuve par
Dieu, il mesura sa faiblesse. Il se condamna lui-même pour avoir
demandé une épreuve au-dessus de ses forces et que Dieu avait
jugé sage de lui éviter. Il avait surestimé ses capacités et s’en
repentit en passant désormais ses nuits et ses jours en prière. La
Tradition rapporte que, depuis Adam, aucun être humain n’a autant
pleuré et imploré le pardon de Dieu que David « doué de force et
plein de repentir ».
Il apparaît, à l’évidence, qu’il importe de laisser Dieu faire les
choses. Ne Le provoquons pas ! Ne présumons pas de notre force
d’âme, alors que nous sommes faibles puisque la force intérieure,
c’est Lui qui la donne !
L’erreur de David a été de croire en la seule force de sa piété,
oubliant que la Connaissance ne peut s’obtenir que par la seule
grâce de Dieu. « Car Dieu n’impose à chaque homme que ce qu’il
peut porter » (sourate 2, verset 286). Et le Coran nous enseigne la
prière du croyant : « Notre Seigneur, ne nous charge pas de ce que
nous ne pouvons pas porter » (sourate 2, verset 286).
Ivre et consumé par l’amour divin, David demandait à Dieu de
l’éprouver davantage, c’est-à-dire d’« ajouter du feu au feu ». Lui,
le sage par excellence dans sa relation avec les hommes, ne put
l’être dans sa relation avec le Seigneur. Comblé par Dieu après
l’épreuve, David apaisa sa passion, gagna en sagesse et paracheva
sa réalisation. C’est ce que rend éloquemment ce poème d’un soufi
anonyme : « Ton amour encore à ses débuts me fait souffrir.
Comment en sera-t-il quand il deviendra plus fort ? Tu as unifié

164
dans mon cœur une passion qui était divisée ; n’as-Tu point pitié
d’un malheureux qui pleure lorsque l’homme exempt de soucis se
met à rire 63 ! »
Et cet Amour-passion qui déchire les entrailles de ceux qui l’ont
vécu est rendu par ces quelques vers d’un poème de Sidi Abou
Madyan 64 : « Vous vous êtes emparé de ma raison, de ma vue, de
mon ouïe, de mon esprit, de mes entrailles, de tout moi-même. Je
me suis égaré dans Votre extraordinaire beauté. Je ne sais plus où
est ma place dans l’océan de la passion. Vous m’avez conseillé de
cacher mon secret, mais le débordement de mes larmes a tout
dévoilé. Lorsque ma patience est partie, lorsque ma résignation a
pris fin, lorsque j’ai cessé de pouvoir goûter dans mon lit la douceur
du sommeil, je me suis présenté devant le cadi [juge] de
l’Amour 65… »

165
Salomon

(sur lui le salut et la paix)

Nous avons donné une science à David et à Salomon.


Ils dirent : « Louange à Dieu qui nous a préférés à
beaucoup de Ses serviteurs croyants. »
Salomon hérita de David et il dit : « Ô vous les
hommes ! On nous a appris le langage des oiseaux.
Nous avons été comblés de tous les biens : voilà,
vraiment, une grâce manifeste. »

(Sourate 27, versets 15-16.)

La plupart des prophètes furent chargés essentiellement d’une


mission spirituelle. Mais Salomon (Saydina Sulayman) reçut,
comme David, et le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Il fut à
la fois roi et prophète.
Salomon révélera à l’humanité que son père David et lui-même
connaissaient le langage des oiseaux, c’est-à-dire le langage du
monde subtil qui révèle et dévoile le sens intime des choses.
Tous les prophètes avaient un dhikr (invocation, prière intime).
Salomon quant à lui répétait sans cesse al-hamdu li-llâh wa
choukrou li-llâh (louanges et remerciement à Dieu). Cette prière
correspondait à son état (hâl) qui était celui de la louange et de la
grâce. Plus il Le louait, plus il recevait. Ainsi plongé dans l’océan

166
de la louange et de la gratitude, il ne s’est jamais laissé séduire par
le pouvoir temporel.

La fourmi

Les armées de Salomon, composées de Djinns,


d’hommes et d’oiseaux, furent rassemblées et placées
en rangs.
Quand elles arrivèrent à la vallée des fourmis, une
fourmi dit : « Ô vous les fourmis ! Entrez dans vos
demeures de peur que Salomon et son armée ne vous
écrasent sans s’en apercevoir. »
Salomon sourit à cette parole et il dit : « Mon
Seigneur permets-moi de te remercier pour les
bienfaits dont tu m’as comblé, ainsi que mes parents,
et d’accomplir le bien que tu agrées. Fais-moi entrer,
par ta miséricorde, parmi tes saints serviteurs. »
(Sourate 27, versets 17-19.)

Selon la Tradition, Dieu avait donné à Salomon le pouvoir


universel. C’est-à-dire qu’il n’était pas uniquement le roi des
hommes mais aussi de toutes les créatures, éléments et djinns (êtres
créés du feu, possédant une réalité différente de celle de l’homme et
doués de pouvoirs supérieurs).
Pourquoi la fourmi met-elle en doute la finesse de perception de
Salomon ? Un être juste, un prophète, peut-il attenter à la vie d’un
être, si petit soit-il ? Mais Dieu veut éprouver le souverain absolu
par la réflexion d’une fourmi. Au lieu d’en prendre ombrage,
Salomon, en homme juste, sourit et respecte la vie des fourmis en
arrêtant son armée pour leur libérer le passage. Il aurait pu, en sa

167
double qualité de roi et de prophète, se laisser entraîner par
l’aveuglement qu’inspire le pouvoir absolu et sa puissance. Mais il
savait que l’un et l’autre ne représentent que peu de chose quand ils
ne sont pas donnés et surtout agréés par Dieu.
Par ailleurs, la métaphore du prophète-roi Salomon avec le
monde des fourmis explique qu’en l’homme réalisé existe, en
permanence et d’une façon naturelle, un équilibre harmonieux dans
sa relation avec l’infiniment petit et l’infiniment grand, en d’autres
termes avec le microcosme et le macrocosme.

La reine de Saba

Salomon passa en revue les oiseaux, puis il dit :


« Pourquoi n’ai-je pas vu la huppe ? Serait-elle
absente ?
« Je la châtierai d’un cruel châtiment ou bien je
l’égorgerai, à moins qu’elle ne me présente une
bonne excuse. »
Celle-ci revint peu de temps après et elle dit : « Je
connais quelque chose que tu ne connais pas ! Je
t’apporte une nouvelle certaine des Saba.
« J’y ai trouvé une femme : elle règne sur eux, elle
est comblée de tous les biens, et elle possède un
trône immense.
« Je l’ai trouvée, elle et son peuple, se prosternant
devant le soleil et non pas devant Dieu. Le Démon a
embelli leurs actions à leurs propres yeux ; il les a
écartés du chemin droit ; ils ne sont pas dirigés. »
(Sourate 27, versets 20-24.)

168
Salomon passait un jour en revue les oiseaux venus lui rendre
hommage. Seule la huppe manquait à l’appel, elle était partie à la
recherche d’un point d’eau pour les armées. Mais elle s’était égarée
au Yémen où régnait la reine de Saba, Bilqîs. La huppe informa
Salomon de ce qu’elle avait vu. Celui-ci adressa à la reine, par
l’intermédiaire de la huppe, une missive courtoise mais ferme pour
l’exhorter, elle et son peuple, à abandonner leurs idoles et à revenir
vers Dieu.

La reine dit : « Ô vous, les chefs du peuple ! Une


noble lettre m’a été lancée ; elle vient de Salomon ;
la voici : “Elle est de Salomon et elle est Au nom de
Dieu ! Celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux !
Ne vous enorgueillissez pas devant moi ; venez à moi
soumis.” Elle dit encore : « Ô vous les chefs du
peuple ! Répondez-moi au sujet de cette affaire ; je
ne déciderai rien dont vous ne soyez témoins 66. »
(Sourate 27, versets 29-32.)

La reine de Saba, sensible à la lettre, se concerte avec les


notables et les conseillers pour savoir quelle réponse donner à
l’injonction courtoise de Salomon.

Ils dirent : « Nous détenons une puissance ; nous


détenons une force redoutable ; mais l’affaire dépend
de toi ; vois donc ce que tu veux ordonner. »
Elle dit : « Quand les rois pénètrent dans une cité, ils
la saccagent et ils font de ses plus nobles habitants
les plus misérables des hommes. C’est ainsi qu’ils
agissent. Quant à moi, je vais leur envoyer un

169
présent et je verrai ce que les émissaires
rapporteront. »
(Sourate 27, versets 33-35.)

Fine diplomate, elle répondit en envoyant à Salomon un lingot


d’or, un lingot d’argent et un rubis auxquels s’ajoutaient quarante
jeunes filles et quarante jeunes hommes vêtus de façon identique de
sorte qu’il était impossible de les distinguer. Ce présent n’avait
qu’un seul but : mettre à l’épreuve la sagesse et la clairvoyance de
Salomon. Était-il détaché des biens matériels ? Avait-il l’intégrité et
la sagacité d’un prophète ou l’avidité d’un roi ?

Les pyramides
Salomon ne fut pas dupe. Avant l’arrivée des émissaires de la
reine, il ordonna la construction de deux pyramides, l’une d’or,
l’autre d’argent, l’une située à droite et l’autre à gauche du trône.
Puis il fit asseoir son peuple sur leurs marches pour prouver son
mépris des biens matériels. À la vue de ce spectacle, les émissaires
comprirent que l’intention du prophète roi se situait bien au-dessus
des richesses matérielles. Ils n’osèrent offrir les lingots. Salomon
prit le rubis, la pierre la plus dure, et le remit à l’un de ses savants
qui le transperça à l’aide d’un diamant, pierre encore inconnue à
l’époque.
Cette parabole très profonde explique le degré de réalisation de
l’être. Celui de la reine équivalait au rubis, celui de Salomon au
diamant. Par sa science et sa connaissance, il avait atteint un état
aussi dur, dans son absolu, et aussi pur et inaltérable, dans sa
manifestation, que le diamant.

170
Quant aux jeunes filles et aux jeunes hommes, il les fit
déshabiller et laver. Autrement dit, il les mit à nu et dévoila leur
état, montrant ainsi sa capacité à scruter les cœurs. Salomon avait
compris l’état intérieur et réel de la reine. Il avait vu qu’elle voulait
tester le sien et s’assurer de ses qualités d’âme, soumise et comblée
par la miséricorde divine. Il répondit alors aux émissaires de façon
cinglante.

Lorsqu’ils arrivèrent auprès de Salomon, celui-ci


dit : « Allez-vous donc me venir en aide avec vos
richesses ? Ce que Dieu m’a accordé est meilleur que
ce qu’il vous a donné, et, cependant, vous êtes
contents de m’apporter des présents !
« Retournez chez ces gens ; nous allons marcher
contre eux avec des armées ; ils n’y résisteront pas ;
nous les chasserons de leur pays ; ils seront alors
misérables et humiliés ».
(Sourate 28, versets 36-37.)

Dès que la reine reçut le message, elle se mit aussitôt en route


pour Jérusalem afin de se soumettre à Salomon. Celui-ci décida à
son tour de l’éprouver.

Le trône

Salomon dit encore : « Ô vous les chefs de mon


peuple ! Qui de vous m’apportera ce trône avant que
les Saba ne viennent à moi, soumis ? »
Un ‘Ifrit parmi les Djinns dit : « Moi, je te
l’apporterai avant que tu n’aies eu le temps de te

171
lever de ton siège. Moi, j’en ai la force et je suis
digne de confiance. »
Quelqu’un qui détenait une certaine science du Livre
dit : « Moi, je te l’apporterai avant que ton regard
n’ait eu le temps de revenir sur toi. »
(Sourate 27, versets 38-40.)

Salomon avait coutume de s’asseoir sur son trône dès le matin


pour rendre la justice. Un ‘Ifrit – être de feu plus puissant que le
djinn – proposa à Salomon de lui ramener le trône de Saba en une
journée. Mais un connaissant peut s’acquitter de cette mission en un
clin d’œil.
Ce qui est impossible au commun des mortels est possible à
ceux qui détiennent la science du Livre (science de l’ism al Adham),
science bien supérieure à toutes les sciences par l’énergie et la
force qu’elle confère à son détenteur. Elle opère à la vitesse de la
lumière, d’une façon instantanée. La Tradition dit que Salomon
possédait quatre livres traitant de cette Science, qu’il détruisit avant
sa mort. Mais les djinns eurent le loisir de prendre connaissance du
premier, qui recelait l’art et les pouvoirs de la magie.
Instantanément, le trône monumental surgit devant Salomon qui
ne se glorifia pas de ce prodige, car il reconnaissait là « un effet de
la grâce de son Seigneur ». Salomon savait que l’ingratitude ne peut
nuire qu’à son auteur, alors que la reconnaissance envers Dieu est
source d’immenses bienfaits et de merveilleux prodiges. C’est
pourquoi il ne cessait de louer et de remercier Dieu.

Salomon dit encore : « Rendez-lui son trône


méconnaissable ; nous verrons, alors, si elle est bien

172
dirigée ou si elle est au nombre de ceux qui ne sont
pas dirigés. »
Lorsqu’elle fut arrivée, on lui dit : « Ton trône est-il
ainsi ? »
Elle dit : « Il semble que ce soit lui. La Science nous
a déjà été donnée et nous sommes soumis ! »
(Sourate 27, versets 41-42.)

Le déplacement miraculeux du trône de Saba à Jérusalem


symbolise la rencontre des deux pouvoirs, le temporel et le
spirituel. Selon la légende, la reine de Saba était divinisée par ses
sujets. Elle avait fait serment de virginité pour monter sur le trône. Il
n’en demeurait pas moins qu’elle vivait dans un profond conflit
intérieur : comment concilier le respect de son serment et la
profonde quête d’amour qu’exigeait sa nature de femme ? La
rencontre avec Salomon, réputé pour sa grande sagesse, devait
l’apaiser en fournissant une réponse satisfaisante à sa déchirante
interrogation intérieure.
À son arrivée à Jérusalem, la reine ne fut pas sûre que ce trône
fût le sien. Celui-ci, sur le plan allégorique, est le siège de l’âme de
Bilqîs que la rencontre avec Salomon a transformée, sans qu’elle en
soit encore pleinement consciente.

Le sol de cristal
Pour mieux l’instruire, Salomon la poussa à commettre une
erreur. Il s’installa sur une étendue d’eau recouverte de cristal
transparent et convia la reine à le rejoindre. Trompée par l’effet
d’optique, elle releva inutilement le pan de sa robe par crainte de la
mouiller. Elle réalisa soudain qu’elle ne pouvait distinguer le vrai

173
du faux et que sa science était plus limitée que celle de Salomon.
De surcroît, il lui avait fait découvrir ce qu’elle tenait caché au
regard de tous, des jambes enlaidies par un disgracieux duvet.
Salomon dévoilait ainsi aux yeux de Bilqîs et du public un défaut
qu’elle tenait bien caché, ce qui la libéra et lui permit de progresser
dans son initiation. Le voile qui obscurcissait sa vision fut ainsi
levé. Elle se vit telle qu’elle était et reconnut humblement qu’elle
avait été illusionnée par ses sens. Réalisant la grandeur de Salomon,
elle se soumit à Dieu à travers lui, le miroir de son être.
Salomon, en maître qu’il était, la fit entrer en elle-même pour
découvrir le côté obscur de son ego. Il la conduisit à la pureté
absolue, celle du cristal, la préparant ainsi à accéder à l’état de
diamant. Sans regret, la reine de Saba, qui avait pris pour Dieu l’un
de Ses attributs (le soleil), abandonna le rubis devenu d’une valeur
vaine et reçut enfin la Connaissance. Totalement initiée et libérée
par Salomon, elle s’unit à lui dans l’harmonie et l’apaisement de
l’âme (principe passif) et de l’esprit (principe actif). Cette union,
pour être parfaite, fut consacrée dans le Temple, demeure du Divin.

174
Jésus

(sur lui le salut et la paix)

La venue de Jésus (Saydina ‘Isâ) a été préparée par Zacharie


(Saydina Zakariyâ), Jean (Saydina Yahyâ) et Marie (Sayda
Maryam). Zacharie était connu comme prophète et maître spirituel.
Il avait la charge du Temple de Jérusalem édifié par Salomon selon
les directives de David et terminé, avec la collaboration des djinns,
un an après la mort de Salomon. Car sachant qu’à sa mort ceux-ci
ne termineraient pas la construction, Salomon usa d’un stratagème.
Il demeura debout devant le mihrâb 67 appuyé sur sa canne, jusqu’à
l’achèvement de l’édifice. Il semblait être en prière alors qu’il était
mort.

Zacharie

Et Zacharie… Il implora son Seigneur : « Mon


Seigneur ! Ne me laisse pas seul ! Tu es le meilleur
des héritiers. »
Nous l’avons exaucé : nous lui avons donné Jean ;
nous avons rendu son épouse capable d’enfanter. Ils
s’empressaient de faire le bien, il nous invoquaient
avec amour et avec crainte. Ils étaient humbles
devant nous.
(Sourate 21, versets 89-90.)

175
Âgé de soixante-dix ans et sa femme étant stérile, Zacharie
n’avait plus aucun espoir de paternité. Pourtant il savait que le
Temple ne pouvait rester vide et qu’il y aurait toujours un prophète
pour diriger la communauté des croyants. Il implora le Seigneur de
lui donner un enfant et il fut exaucé. Cet enfant fut prénommé
Yahyâ, « celui qui revient à la vie ».

Jean

Alors Zacharie invoqua son Seigneur ; il dit : « Mon


Seigneur ! Accorde-moi, venant de toi, une excellente
descendance. Tu es, en vérité, celui qui exauce la
prière. »
Tandis qu’il priait debout dans le Temple, les anges
lui crièrent : « Dieu t’annonce la bonne nouvelle de
la naissance de Jean : celui-ci déclarera véridique un
Verbe émanant de Dieu ; un chef, un chaste, un
Prophète parmi les justes. »
(Sourate 3, versets 38-39.)

« Ô Jean ! Tiens le Livre avec force ! » Nous lui


avons donné la Sagesse – alors qu’il n’était qu’un
petit enfant – et la tendresse et la pureté. Il craignait
Dieu ; il était bon envers ses parents ; il n’était ni
violent, ni désobéissant.
Que la Paix soit sur lui : le jour où il naquit : le jour
où il mourra ; le jour où il sera ressuscité !
(Sourate 19, versets 12-15.)

176
Jean reçut la Sagesse dans sa petite enfance et Jésus dès sa
naissance. Le premier naquit de parents stériles, le second d’une
vierge. La mission de Jean, né peu avant Jésus, était d’annoncer et
de préparer la venue de celui-ci. Il fut celui qui baptisa Jésus.
Jean priait et méditait constamment. Il demeura pur jusqu’à sa
mort. C’est pourtant à cause d’une femme, Hérodias, qu’il mourut.
Celle-ci voulait épouser Hérode, son oncle, et Jean s’y opposait
selon la loi du Pentateuque 68. Hérodias profita de l’ivresse du
souverain, un soir de fête, pour obtenir la tête de Jean. Ainsi mourut
le dernier prophète d’Israël.

Marie

Les anges dirent : « Ô Marie ! Dieu t’a choisie, en


vérité ; il t’a purifiée ; il t’a choisie de préférence à
toutes les femmes de l’univers. Ô Marie ! Sois pieuse
envers ton Seigneur ; prosterne-toi et incline-toi avec
ceux qui s’inclinent. »
Ceci fait partie des récits concernant le mystère que
nous te révélons. Tu n’étais pas parmi eux lorsqu’ils
jetaient leurs roseaux pour savoir qui d’entre eux se
chargerait de Marie. Tu n’étais pas non plus parmi
eux lorsqu’ils se disputaient.
(Sourate 3, versets 42-44.)

Dieu choisit Marie entre toutes les femmes de l’univers. Dans


l’islam, elle tient une place exceptionnelle. Quand on demanda au
Prophète qu’elle serait la première femme à entrer au paradis, il
répondit : Marie. Son destin est l’un des plus grands mystères

177
révélés par Dieu dans le Coran, et il ne peut être compris que par
ceux qui Lui sont totalement soumis et doués de discernement.
À cette époque, les Hébreux avaient coutume de dédier au
service de Dieu un de leurs enfants mâles. Dès l’âge de cinq ans,
celui-ci était éloigné de sa famille et consacré au Temple afin d’y
recevoir l’enseignement du Pentateuque.
Marie, fille de Imran, naquit d’un couple dont la lignée remontait
aux familles prophétiques. À sa naissance, ses parents étaient déçus
puisque seuls les garçons étaient élevés dans le Temple. Ils
demandèrent conseil à Zacharie qui déclara, en dérogation à la
tradition, se charger de l’éducation de Marie dans le Temple. Dans
l’histoire sainte, c’est la première fois qu’une fille est consacrée.
Les prêtres vont même jusqu’à se quereller pour avoir le privilège
de l’élever ! Son précepteur fut tiré au sort, avec des baguettes de
roseaux ; le hasard désigna à trois reprises Zacharie.

La bonne nouvelle

Les anges dirent : « Ô Marie ! Dieu t’annonce la


bonne nouvelle d’un Verbe émanant de lui : Son nom
est : le Messie, Jésus, fils de Marie ; illustre en ce
monde et dans la vie future ; il est au nombre de ceux
qui sont proches de Dieu. Dès le berceau, il parlera
aux hommes comme un vieillard ; il sera au nombre
des justes. »
Elle dit : « Mon Seigneur ! Comment aurais-je un
fils ? Nul homme ne m’a jamais touchée. » Il dit :
« Dieu crée ainsi ce qu’il veut : lorsqu’il a décrété
une chose, il lui dit : “Sois !”… et elle est. »
(Sourate 3, versets 45-47.)

178
Dès ses premiers pas, Marie génère une révolution car la
tradition juive est particulièrement sévère pour les filles. Une fille
qui grandit au Temple, apprend la prière et médite est une
exception.
De plus, des événements singuliers ont lieu dans sa chambre.
Zacharie trouve chez elle des nourritures inconnues et des fruits
hors saison. Intrigué, il poste un gardien devant sa porte mais
personne n’entre ni ne sort. Pourtant, chaque fois que Zacharie se
rend chez Marie, il trouve quelque chose de nouveau. L’interrogeant,
elle répond en toute innocence : « N’est-ce pas toi qui m’as appris
que tout venait de Dieu ? Alors je Le prie et Il me donne. » Le
prophète est troublé. Serait-ce un miracle ? Il prend conscience qu’il
lui enseigne ce qu’il n’a pas réalisé lui-même. Marie, qu’il a élevée
et instruite, le dépasse sur le plan spirituel. Les fruits symbolisent la
Connaissance qui prépare Marie à sa fonction de mère du Christ. En
outre, cet épisode suscite en Zacharie le désir de demander à Dieu
de lui accorder un enfant (Jean).
Un jour, alors que Marie se purifiait, elle sentit la présence d’un
être qui, aussitôt, lui révéla la naissance de Jésus, le Messie. Dieu
fait d’elle une exception miraculeuse : elle porterait cet enfant sans
qu’un homme ne l’eut touchée. Aujourd’hui, la grossesse d’une
vierge par insémination artificielle n’étonne plus. Celle de Marie fit
scandale. Celui qui a créé Adam sans père ni mère n’est-Il pas
capable de créer Jésus, fils de Marie ?

L’annonciation

Mention de Marie, dans le Livre. Elle quitta sa


famille et se retira en un lieu vers l’Orient.

179
Elle plaça un voile entre elle et les siens. Nous lui
avons envoyé notre Esprit : il se présenta devant elle
sous la forme d’un homme parfait.
Elle dit : « Je cherche une protection contre toi,
auprès du Miséricordieux, si toutefois tu crains
Dieu ! »
Il dit : « Je ne suis que l’envoyé de ton Seigneur pour
te donner un garçon pur. »
Elle dit : « Comment aurais-je un garçon ? Aucun
mortel ne m’a jamais touchée et je ne suis pas une
prostituée. »
Il dit : « C’est ainsi : Ton Seigneur a dit : “Cela
m’est facile.” Nous ferons de lui un Signe pour les
hommes, une miséricorde venue de nous. Le décret
est irrévocable. »
(Sourate 19, versets 16-21.)

L’Orient est le lieu d’où jaillit la lumière. Marie quitte les siens
et se réfugie sous la protection divine. Le voile entre elle et les
siens exprime la rupture entre son état spirituel touché par l’Esprit-
Saint et celui du peuple d’Israël. Prisonniers de la lettre et de la
contingence, ils ne pouvaient s’expliquer ce mystère.
Lorsque l’ange Gabriel se présenta à Marie sous la forme d’un
jeune homme pour lui annoncer la naissance du Christ, elle refusa
cette vérité, arguant de sa virginité et de sa pureté. Mais elle finit
par accepter le décret divin qui l’éleva en lui faisant porter celui qui
serait le Verbe issu de l’Esprit divin. Par Marie, Dieu régénéra
l’esprit de la prophétie prisonnier de la lettre. Jésus, conçu sans
père humain, allait être un signe pour tous.

180
Ceux qui souhaitent accéder à ce grand mystère et s’élever au
rang de Marie doivent accepter de s’incliner et de se soumettre à ce
décret irrévocable. En d’autres termes, ils doivent abandonner le
monde de la réalité relative pour accéder à celui de la réalité divine
et absolue qui n’a pas besoin de recourir, dans Son agir, aux liens de
causalité. Quand Dieu veut quelque chose, Il lui dit : « Sois », et
elle est.

Marie garante de la prophétie

Les douleurs la surprirent auprès du tronc du


palmier. Elle dit : « Malheur à moi ! Que ne suis-je
déjà morte, totalement oubliée ! »
L’enfant qui se trouvait à ses pieds l’appela : « Ne
t’attriste pas ! Ton Seigneur a fait jaillir un ruisseau
à tes pieds.
« Secoue vers toi le tronc du palmier ; il fera tomber
sur toi les dattes fraîches et mûres.
« Mange, bois et cesse de pleurer. Lorsque tu verras
quelque mortel, dis : “J’ai voué un jeûne au
Miséricordieux ; je ne parlerai à personne
aujourd’hui.” »
(Sourate 19, versets 23-26.)

Marie quitte Jérusalem pour Bethléem. Selon la tradition


islamique, Jésus n’est pas né dans une étable mais sous un palmier
qui ne donnait plus de fruits. À sa naissance, une source jaillit sous
ses pieds. Cette source a véritablement existé. Elle symbolise cet
amour qui a vivifié Jésus et qui continue de vivifier des générations
de croyants.

181
Le palmier symbolise la prophétie. Son tronc est sec, c’est-à-dire
que le Temple est stérile parce que la lettre a totalement asséché
l’esprit des messages de Moïse et de Jacob. C’est aussi pour cette
raison que Zacharie, stérile comme le dogme, implorait Dieu de lui
insuffler une nouvelle vie à travers un héritier.
Le Cheikh Hadj Adda Bentounès (1897-1952 69) dit à ce sujet :
« Le monde, avant Jésus, a été conduit en premier lieu par Saydina
Moussa [Moïse]. Après la mort de Moïse, ce sont les chefs
religieux qui le dirigèrent. Ces chefs étaient des savants très
instruits. Mais ils étaient restés fixés à la lettre. Leur science suivait
surtout leurs idées, avant de suivre la Torah. Si la Torah coïncidait
avec leurs idées, tout allait pour le mieux et on l’appliquait telle
quelle. Si, par contre, elle ne correspondait pas tout à fait aux idées
que l’on avait arrêtées, on l’arrangeait un petit peu pour qu’elle
suive ces idées. Ces chefs vécurent longtemps avec ces manières de
faire. Ils trompaient le monde et parvinrent à créer une grande
ignorance dans le peuple d’Israël, à tel point que celui-ci ne sut plus
reconnaître la parole de Dieu de la parole des savants. De tels
chefs, avec de telles habitudes, ressemblent plutôt à des chefs
politiques qu’à des chefs religieux. Certes ils se présentent comme
des chefs religieux mais, au fond d’eux-mêmes, à travers leurs
attitudes, leurs enseignements, les places qu’ils occupent dans la vie
politique, on comprend qu’ils n’ont rien de religieux. C’est dans de
tels moments que Dieu envoie des prophètes. Car c’est dans les
époques de turpitudes et de misères, autant physiques que morales,
que se fait sentir le besoin d’une direction spirituelle. C’est donc en
ce moment difficile où l’on ne reconnaissait plus l’erreur de la
vérité que Dieu envoya à ces cœurs morts Son âme pour les
ressusciter. Habituellement Dieu envoyait des prophètes avec la
lumière, une conduite exemplaire et des Livres. Il n’avait encore
jamais dit qu’un prophète était “l’Âme de Dieu”. Il fallait, pour dire

182
cela, que le monde fût vraiment réduit à l’état de mort. Tous les
prophètes et envoyés précédents eurent un père et une mère, comme
le plus simple des mortels, tandis que Dieu fit, pour ainsi dire, avec
Jésus, ce qu’il fit pour Adam. Il le fit de Lui-Même, de Son âme. Il
fallait mettre le monde à l’épreuve. Celui qui acceptait cette Âme
acceptait Dieu, franchement, sans aucun voile. Mais qui refusait
cette Âme refusait de la même façon Dieu, sans voile. »
Marie secouera le palmier ! Ainsi, une fille consacrée de la
famille de Imran, réputée la plus pieuse et la plus honorée, ose, par
son attitude, ébranler la société et la tradition de son époque.
Le mystère de Marie redonnera des fruits. Elle-même en
mangera et nombreux seront ceux qui boiront à cette source de
Jésus et mangeront de ce fruit de l’arbre des prophètes d’Israël.

Elle se rendit auprès des siens, en portant l’enfant.


Ils dirent : « Ô Marie ! Tu as fait quelque chose de
monstrueux ! Ô sœur d’Aaron ! Ton père n’était pas
un homme mauvais et ta mère n’était pas une
prostituée. »
Elle fit signe au nouveau-né et ils dirent alors :
« Comment parlerions-nous à un petit enfant au
berceau ? »
(Sourate 19, versets 27-29.)

Comment peuvent-ils la comprendre, puisqu’ils sont morts


intérieurement ? Pourquoi leur parler puisqu’ils ne la
comprendraient pas ?

Le fils de Marie

183
Celui-ci dit : « Je suis, en vérité, le serviteur de
Dieu. Il m’a donné le Livre ; il a fait de moi un
Prophète ; il m’a béni, où que je sois. Il m’a
recommandé la prière et l’aumône – tant que je
vivrai – et la bonté envers ma mère. Il ne m’a fait ni
violent ni malheureux.
« Que la Paix soit sur moi, le jour où je naquis ; le
jour où je mourrai ; le jour où je serai ressuscité. »
Celui-ci est Jésus, fils de Marie. Parole de Vérité
dont ils doutent encore.
(Sourate 19, versets 30-34.)

Jésus s’affirme lui-même, « Que la Paix soit sur moi », alors


que, pour Jean, Dieu dit : « Que la Paix soit sur lui. » Il n’y a pas
d’intermédiaire entre lui et le Divin sinon l’Esprit (Gabriel), l’ange
de la Révélation. Jésus témoigne donc pour lui-même, se salue et se
bénit lui-même car il est le Verbe projeté en Marie. Il n’est pas venu
pour être glorifié mais pour nous élever à l’Amour.

Dieu lui enseignera le Livre, la Sagesse, la Tora et


l’Évangile ; et le voilà prophète, envoyé aux fils
d’Israël : « Je suis venu à vous avec un Signe de
votre Seigneur : je vais, pour vous, créer d’argile
comme une forme d’oiseau. Je souffle en lui, et il
est : « oiseau » – avec la permission de Dieu –. Je
guéris l’aveugle et le lépreux ; je ressuscite les morts
– avec la permission de Dieu –. Je vous dis ce que
vous mangez et ce que vous cachez dans vos
demeures. Il y a vraiment là un Signe pour vous, si
vous êtes croyants.

184
Me voici, confirmant ce qui existait avant moi de la
Tora et déclarant licite pour vous une partie de ce qui
vous était interdit. Je suis venu à vous avec un Signe
de votre Seigneur ; – Craignez-le et obéissez-moi –.
Dieu est, en vérité, mon Seigneur et votre Seigneur.
Servez-le : c’est là le chemin droit. »
Jésus dit, après avoir constaté leur incrédulité :
« Qui sont mes auxiliaires dans la voie de Dieu ? »
Les apôtres dirent : « Nous sommes les auxiliaires de
Dieu ; nous croyons en Dieu ; sois témoin de notre
soumission ».
(Sourate 3, versets 48-52.)

Dès l’enfance, Jésus manifeste une intelligence hors du commun.


Il possède le don de la parole et de la Connaissance. Son savoir
étonne les plus âgés et les plus instruits de son époque. Tout le
credo de Jésus est contenu dans ces versets. Si Dieu lui a enseigné
le Livre, cela signifie qu’il lui a enseigné le Tout. Dans la tradition
musulmane, la mère du Livre (oum al Kitâb) est le prototype céleste
des Livres révélés. Il contient tous les mystères de la vie et toute la
Connaissance. Il se trouve dans l’instant présent. Possédant une
nature spirituelle léguée par l’Esprit-Saint, il peut lire le Livre
instantanément et réaliser des miracles

Les miracles
L’un de ses miracles fut de façonner avec de l’argile un oiseau
qui prit vie et s’envola « avec la permission de Dieu ». Pour
certains, c’était une chauve-souris, oiseau qui peut se diriger dans
l’obscurité, symbole de perspicacité. Jésus montra ainsi qu’il était

185
envoyé à l’humanité pour la délivrer des ténèbres et lui permettre de
retrouver son envol.
Il guérit l’aveugle et le lépreux, ce qui signifie, sur le plan
spirituel, que sa mission consiste à rendre la vue aux hommes
devenus aveugles par leur attachement au dogmatisme, et à guérir
ceux dont les coeurs sont rongés par la lèpre de la corruption morale
et de l’attachement aux biens matériels.
Il ressuscite les morts, c’est-à-dire qu’il rend vie aux morts-
vivants, à ceux qui vivent sans la conscience de Dieu. Il leur dit ce
qu’ils mangent et ce qu’ils cachent dans leurs maisons, c’est-à-dire
qu’il les exhorte à ne pas faire semblant de croire en Dieu en
cachant dans leur cœur l’orgueil et les pires vilenies.
Quel ébranlement pour les pharisiens 70 ! De plus, l’avènement
d’un Messie était attendu par le peuple hébreu depuis des siècles et
Jésus se déclarait l’envoyé de Dieu ! Comment un fils illégitime
pouvait-il prétendre être le Messie, libérateur du joug des Romains !
C’était un défi à leur entendement, à leur logique et à leurs lois.
Jésus confirma Moïse et sa religion mais en l’allégeant. Il
modifia la loi sacrée, abolit le sabbat 71 et les interdits alimentaires.
À cette époque où le peuple vivait par et dans la Loi, où tout était
écrit et défini à la virgule près, la venue de Jésus est une révolution,
une remise en question radicale de l’ordre établi par les
conservateurs de la lettre. À ce sujet, Jésus a dit : « Malheur à
vous, docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clé de la
science. Vous-mêmes n’êtes pas entrés et avez empêché ceux qui
entraient » (Luc, 11, 52).
Devant leur incrédulité, Jésus demanda qui étaient ses
auxiliaires. Ceux qui le suivirent ne furent pas des prêtres mais de
simples pécheurs.
Imaginons un instant la venue d’un homme qui harangue les
foules en proclamant : « Je suis l’envoyé de Dieu, obéissez-moi » et

186
qui remet en question les concepts sur lesquels reposent toute notre
civilisation. S’il revenait aujourd’hui, qui le reconnaîtrait ?
« Aujourd’hui, malgré le matérialisme de notre siècle moderne, le
bruit infernal de sa terrible puissance mécanique, industrielle,
atomique et militaire, il existe encore quelques représentants de
cette humanité supérieure qui, dans le silence, cherchent, méditent et
prient. Ces humbles serviteurs de Dieu peuvent certes différer par
les idées métaphysiques, les credo, les théologies, et surtout par les
mots dont ils se servent pour les exprimer. Ils ont tous cependant
comme traits communs : le mépris de l’argent et des richesses
matérielles, la simplicité, l’humilité et surtout l’amour de notre
pauvre humanité souffrante qu’ils veulent soulager, éclairer et
sauver par l’Amour de Dieu. Ces êtres de bonté, grands ou petits,
sont les catalyseurs spirituels de la seule alchimie véritable, celle
qui opère au cœur de l’homme la transmutation du plomb fondu des
passions en or pur et inaltérable des idées qui reflètent les
archétypes, comme les lacs immobiles des hautes montagnes
reflètent la beauté calme et sereine des constellations. Mais où
trouver de telles “pierres philosophales” ? Dans les églises
intérieures des grandes religions de l’humanité ou chez les rares
mais authentiques initiés des groupements ésotériques du monde
occulte ? En Occident, dans quelques monastères catholiques
d’anciens ordres religieux ; en Orient, dans certains ashrams de
l’Inde ; en Afrique enfin, dans des confréries musulmanes
soufies 72. »

Le Prophète

Ô gens du Livre ! Ne dépassez pas la mesure dans


votre religion ; ne dites, sur Dieu, que la vérité. Oui,

187
le Messie, Jésus, fils de Marie, est le Prophète de
Dieu, sa Parole qu’il a jetée en Marie, un Esprit
émanant de lui. Croyez donc en Dieu et en ses
prophètes. Ne dites pas : « Trois » ; cessez de le
faire ; ce sera mieux pour vous. Dieu est unique !
Gloire à lui ! Comment aurait-il un fils ? Ce qui est
dans les deux et sur la terre lui appartient. Dieu
suffit comme protecteur !
(Sourate 4, verset 171.)

Une divergence sépare les musulmans et les chrétiens quant à


l’approche, l’appréhension et la perception de la nature divine de
Jésus. Pour la tradition musulmane, ceux qui disent que le Messie
est Dieu font une confusion entre le symbole et le symbolisé. Cette
interprétation est considérée comme un non-sens, voire une hérésie
appelée hulûl, ou localisation de l’identité suprême du divin. Car on
ne peut limiter Dieu à un symbole quel qu’il soit. L’islam, au lieu de
dire que Dieu est Jésus, inverse le concept en affirmant que Jésus
provient de Dieu puisque tout provient de Lui. Mais Dieu ne peut
être limité à une personne, qui ne peut contenir tout le divin. Là
réside la différence fondamentale entre les deux lectures.
À ce propos le maître Abd el-Karim Jîlî (1366) dit : « La
formule coranique représente un équilibre entre ce qu’on appelle le
tanzih et le tashbih, c’est-à-dire entre la désignation du divin par
abstraction de toute comparaison, d’une part, et le symbolisme par
analogie et comparaison d’autre part. Le Coran synthétise donc le
tanzih tel que la Torah le comporte dans toute sa pureté dans la
Table appelée “la Lumière”, et le tashbih tel qu’il est à la base de
l’eucharistie chrétienne. » Comme exemple d’une telle synthèse, le

188
maître cite le verset : « Rien n’est semblable à Lui ! Il est celui qui
entend et qui voit parfaitement ! » (Sourate 42, verset 11.)
À propos de la phrase de Jésus « Je retourne auprès de mon
Père et du vôtre », le Cheikh al-Alawi dit : « Les lettres alif et ba
sont les premières de l’alphabet arabe […], leur somme, AB,
signifie en arabe [et en hébreu] : père, c’est le Nom divin par lequel
Jésus appela son Seigneur en disant : “Je retourne auprès de mon
Père et du vôtre”, “illà abi wa abikum”, c’est-à-dire auprès de mon
Seigneur et du vôtre [le symbole de la paternité divine est exclu de
la perspective islamique]. Et si tu as compris le sens de ces deux
lettres, tu sauras faire abstraction de leur signification extérieure
[dans le sens de la filiation]. » Par ailleurs, la confusion qui est faite
entre AB [père] et RAB [seigneur] provient de l’usage courant dans
le monde sémite qui consiste à désigner le père de famille comme le
seigneur de la maison.
Dans la tradition musulmane, les apôtres (hawârîn) apportent
aussi une réponse. À la question « Qui sont mes auxiliaires dans la
voie de Dieu ? », les apôtres répondent qu’ils sont « les auxiliaires
de Dieu » (nahnu ansarû Llâh) et non « ses » auxiliaires à lui
(Jésus). Et ils ajoutent : « Nous croyons en Lui, sois témoin de notre
soumission. » Cette nuance est importante voire fondamentale : les
apôtres disciples de Jésus, connaissants de la Vérité, font une
différence entre Dieu et le Prophète. En se proclamant auxiliaires de
Dieu, ils prennent Jésus, prophète et Verbe de Dieu, comme témoin
de leur profession de foi. Dans notre tradition, Jésus incarne le
Verbe vivant de Dieu, mais il n’est pas et ne peut être Dieu, et Son
langage ne peut être compris que par ceux qui ont fait le sacrifice
suprême de leur ego. Jésus invite à ce sacrifice pour laisser
transparaître le Divin. Mais gardons-nous de donner une réponse
définitive à cette notion importante qui demeure un mystère.

189
L’élévation de Jésus
Jésus n’est pas mort comme meurt tout être humain. Il a été
« élevé » Il a seulement disparu à nos yeux. Il a été occulté. Il est
toujours vivant auprès de son Seigneur et reviendra en juge
équitable, comme l’affirme ce hadîth : « L’heure dernière ne viendra
pas tant que Jésus, fils de Marie, ne descendra parmi vous en juge
équitable. » C’est la promesse que Dieu a faite aux croyants.
Le retour du Messie est attendue par les trois religions
monothéistes. Par l’avènement de l’ère messianique, les grandes
valeurs de fraternité et d’égalité entre les hommes seront consacrées
dans la paix.

Notre Seigneur ! Nous avons cru à ce que tu nous as


révélé ; nous avons suivi le Prophète : inscris-nous
parmi les témoins. Les fils d’Israël rusèrent contre
Jésus. Dieu ruse aussi ; Dieu est le meilleur de ceux
qui rusent.
Dieu dit : « Ô Jésus ! Je vais, en vérité, te rappeler à
moi ; t’élever vers moi ; te délivrer des incrédules. Je
vais placer ceux qui t’ont suivi au-dessus des
incrédules, jusqu’au Jour de la Résurrection ; votre
retour se fera alors vers moi ; je jugerai entre vous
et trancherai vos différends. »
(Sourate 3, versets 53-55.)

Jésus n’a rien possédé. Il a vécu dans le dénuement et le


détachement le plus total au point, selon l’histoire, qu’il jeta sa
cruche lorsqu’il vit un homme boire dans le creux de sa main.
C’était donc un véritable mujarrid (celui qui vit dans le

190
détachement) venu rendre à l’homme sa liberté entravée par la
cupidité.
Jésus est avant tout un esprit pur, venu avec la puissance divine
pour bouleverser et remettre en question le monde de son époque. Il
a été rappelé par Dieu. Nous ne possédons de lui aucune trace
sinon des signes, comme s’il ne nous avait laissé qu’un parfum, un
goût d’inachevé. Quand l’humanité sera prête, il reviendra pour
parachever son message : celui de l’amour. Il placera ceux qui ont
suivi ce message au-dessus des incrédules et ce jusqu’au Jour de la
Résurrection et par-delà toute considération d’appartenance raciale
et de liens de sang. Les différends seront alors tranchés par Dieu.

Dieu dit : « Ô Jésus, fils de Marie ! Est-ce toi qui as


dit aux hommes : “Prenez, moi et ma mère, pour
deux divinités en dessous de Dieu ?” Jésus dit :
« Gloire à toi ! Il ne m’appartient pas de déclarer ce
que je n’ai pas le droit de dire. Tu l’aurais su, si je
l’avais dit. Tu sais ce qui est en moi, et je ne sais ce
qui en Toi. Toi, en vérité, tu connais parfaitement les
mystères incommunicables.
« Je ne leur ai dit que ce que tu m’as ordonné de
dire : “Adorez Dieu, mon Seigneur et votre
Seigneur !” J’ai été contre eux un témoin, aussi
longtemps que je suis resté avec eux, et quand tu
m’as rappelé auprès de toi, c’est toi qui les
observais, car tu es témoin de toute chose.
« Si tu les châties… Ils sont vraiment tes serviteurs.
Si Tu leur pardonnes… Tu es, en vérité, le Puissant,
le Juste. »
(Sourate 5, versets 116-118.)

191
Jésus souligne ses limites. Dieu le connaît. Il sait ce qu’il y a en
lui et Jésus ignore ce qu’il y a dans le divin. Ce qui ne signifie pas
que Jésus ne connaît pas Dieu. Mais il reconnaît sa nature limitée
comparée à celle de Dieu qui est incommensurable. Pendant son
passage sur terre, il est le témoin de Dieu auprès des hommes qui
viennent à lui. Après son élévation, il n’est plus responsable de ce
que l’on dira.
Bien que le mystère qui entoure Jésus demeure encore
incompris, son message basé sur l’amour et la compassion est
présent par l’espérance de son retour et l’avènement de l’ère
messianique. La source d’espoir qui a jailli sous les pieds de Marie
continue d’abreuver les cœurs. L’essentiel est le credo de l’Unité.
« Adorez Dieu, mon Seigneur et votre Seigneur. » Toutes les Lois et
les Messages des prophètes mènent vers l’Un ! Les voies qui
conduisent vers le Centre sont les rayons, c’est-à-dire les religions
qui prêchent la foi en l’Unicité. Ainsi, si l’on chemine avec foi,
sincérité et amour, toutes les religions se rencontrent. Les pratiques
sont différentes, mais la Vérité est une.

Jésus, fils de Marie, dit : « Ô fils d’Israël ! Je suis en


vérité, le Prophète de Dieu envoyé vers vous pour
confirmer ce qui, de la Tora, existait avant moi ; pour
vous annoncer la bonne nouvelle d’un Prophète qui
viendra après moi et dont le nom sera : ’Ahmad. »
Mais lorsque celui-ci vint à eux avec des preuves
incontestables, ils dirent : « Voilà une sorcellerie
évidente ! »
Qui donc est plus injuste que celui qui forge un
mensonge contre Dieu alors qu’il est appelé à la
Soumission ? – Dieu ne dirige pas le peuple injuste
–.

192
(Sourate 61, versets 6-7.)

Jésus n’est pas venu abolir la religion de Moïse. Il est venu au


contraire la confirmer et annoncer Mohammed qui viendra lui-même
réaffirmer tous les messages de ses prédécesseurs. Pour réaliser
cette prédiction de Jésus, Mohammed diffusera son message mais
certains, parmi les gens du Livre, ne l’acceptent pas.
Le Coran dit : « Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une
seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il
vous a fait. » Dieu ne nous a pas créés en une seule nation, avec un
seul message et un seul prophète. Ce don qu’il nous a fait de la
diversité des messages et des prophètes est la preuve de l’intérêt
qu’il porte à l’évolution de toute l’humanité. Cette diversité nous
permet de mieux nous connaître et de nous dépasser en allant vers
l’autre, pour découvrir notre richesse à travers celle d’autrui.

Le retour
Le Cheikh Hadj Adda Bentounès dit 73 : « Chaque musulman
croit en son cœur que Jésus est un grand prophète, qu’il est l’Ame
de Dieu, envoyé au monde pour éclairer de sa Lumière et faire
naître la foi dans le cœur des créatures. S’il arrive qu’un jour un
bon musulman se retrouve auprès d’un bon chrétien, ils seront
d’accord sur la question de Jésus comme des frères et comme des
disciples d’un même Maître. Le prophète Mohammed enseigne
l’amour de Jésus, et de plus prépare son retour. Il dit à son peuple :
“Attendez Saydina Aïssa [Jésus, fils de Marie] et préparez-vous
pour le recevoir avec une bonne foi et une bonne conduite. Il n’y a
que lui qui soit désigné pour combattre l’antéchrist et pour
l’exterminer à la fin des temps. C’est à son retour que le monde se
purifiera et que chacun prendra le chemin droit. Lorsque Jésus

193
reviendra, il trouvera des musulmans [des hommes soumis] pour le
recevoir.” »

194
Mohammed

(sur lui le salut et la paix)


Le sceau des prophètes
Mohammed est le seul prophète dont nous connaissions avec
certitude les dates de naissance et de décès. Son tombeau est
encore visible aujourd’hui à Médine, en Arabie.

Mohammed n’est le père d’aucun homme parmi vous,


mais il est le Prophète de Dieu ; le sceau des
prophètes. – Dieu connaît parfaitement toute chose –.
(Sourate 33, verset 40.)

La volonté divine a décidé qu’il serait le « sceau » des


prophètes, le dernier représentant de la chaîne prophétique qui a
commencé avec Adam. Comme nous l’avons vu, Adam est le
témoin de la création. Puis l’humanité eut besoin de Noé,
l’avertisseur de sa fin apocalyptique et son sauveur, car la
corruption et la perversion menaient irréductiblement l’humanité à
sa destruction. Chaque fois que l’humanité atteint ce seuil qui
menace son existence, le message de Noé réactualise et régénère les
valeurs qui sont le fondement de l’humanité. Il y eut ensuite
Abraham, le père du monothéisme et le repère des trois
communautés. Avec Moïse, nous avons connu la confrontation entre
deux puissances : celle du pouvoir temporel et des sciences

195
occultes contre celle de la Vérité transcendante dans toute sa
pureté. Dieu avait donné aux enfants d’Israël une Loi sévère et
stricte pour suivre un cheminement. Puis Il a éprouvé ce peuple par
les guerres et la destruction du Temple, symbole de sa fierté. Avec
Jésus, l’humanité fut témoin de l’irradiation du mystère de Dieu que
la logique et la rationalité contingentes ne peuvent appréhender. Ce
peuple, qui était dans l’attente du Messie, refusa de le reconnaître.
Il attendait un héros, un libérateur du joug de l’occupation romaine.
Il fut déçu puisque la mission de Jésus était non de libérer le peuple
de l’ennemi extérieur mais l’homme de lui-même, de
l’asservissement de son moi pour le guider vers la réalisation de
l’homme universel animé par l’Esprit. Jésus parlait un langage
spirituel si élevé et imprégné d’amour qu’il ébranla toutes les
conceptions religieuses de son temps.
Cette chaîne prophétique s’acheva avec un homme issu d’une
famille noble, pratiquant les rites et les traditions de l’époque, que
rien ne distinguait en apparence des hommes de son temps :
Mohammed. Il était marié, avait des enfants, un métier. C’est ce qui
le rend proche de nous.
À quarante ans, il sent l’appel de Dieu. Il a une soif
inextinguible de vérité absolue et il s’isole de temps en temps dans
une grotte du mont Hira où il mène combat contre son ego. C’est
alors que lui seront révélés la symbolique divine et le mystère de la
destinée humaine depuis Adam.
Homme simple, juste, accessible à tous, il est le vivificateur de
cette lumière qui éclaire les hommes depuis l’aube de l’humanité.
C’est pourquoi l’islam est la dernière révélation, celle qui rappelle
tous les messages antérieurs. Il est le miroir qui les reflète dans leur
profondeur et leur réalité subtile, pour éclairer la marche de
l’humanité vers son salut dans la Paix 74.

196
Toute la vie du Prophète, son enseignement et son action sont à
la portée de l’homme. Il n’a rien de surnaturel. Mohammed, c’est
nous ! C’est pourquoi le Prophète ne parle pas de lui et ne veut pas
se distinguer des autres si ce n’est par ses qualités morales.

Ô toi, le Prophète ! Nous t’avons envoyé comme


témoin, comme annonciateur de bonnes nouvelles,
comme avertisseur, comme celui qui invoque Dieu –
avec sa permission – et comme un brillant luminaire.
Annonce aux croyants la bonne nouvelle d’une
grande grâce de Dieu.
(Sourate 33, versets 45-47.)

Tous les prophètes ont eu, avec la permission de Dieu, le rôle de


témoin, d’annonciateur de la bonne nouvelle et d’avertisseur. Lien et
réceptacle de tous les prophètes, Mohammed a été envoyé à
l’humanité comme une miséricorde. « Nous t’avons seulement
envoyé comme une miséricorde pour les mondes » (sourate 21,
verset 107). Par ses qualités, il est celui qui peut amener les
hommes à mieux se comprendre et à mieux s’aimer. Il est
l’archétype de l’homme universel 75, l’homme parfait, celui du juste
milieu où toutes les dimensions, même les plus contradictoires, se
rencontrent et s’harmonisent. Avec lui, la Révélation est totalement
accomplie, car elle réunit les attributs et les caractères de chaque
prophète, les notions de vie et de mort, de rationnel et d’irrationnel,
d’exotérisme et d’ésotérisme. Avec son message, l’homme n’a
désormais plus besoin d’autres prophètes pour se conduire et se
diriger. « Aujourd’hui, j’ai rendu votre religion parfaite ; j’ai
parachevé ma grâce sur vous ; j’agrée l’islam comme étant votre
religion (sourate 5, verset 3) 76. »

197
Plus nous remontons dans le temps, plus il est difficile de nous
identifier à un prophète. Jésus, dont le message est purement
spirituel, est pour beaucoup inaccessible et mystérieux, sauf pour
les « gens du mystère » (ahl al ghayb). Le message de Moïse, loin
de ne concerner que l’histoire d’un peuple, n’est plus réalisé, dans
toute sa profondeur et ses exigences, que par les hommes de
rectitude, les Connaissants (arifun). Quant à la dimension spirituelle
du monothéisme d’Abraham, elle ne peut être comprise que par
ceux qui sont parvenus à l’état de la parfaite Unité (muwahidun) et
qui se sont réalisés par Elle et en Elle.
Historiquement plus proche de nous, Mohammed est celui en qui
les contraires et les différences des hommes se rencontrent pour
s’harmoniser dans la Paix. Il est celui par qui l’accès à l’Absolu est
à la portée de chacun quels que soient sa race, sa nation, sa
condition, son sexe. Chacun y trouvera sa part pour recevoir et
revivre, par l’expérience, toutes les étapes de cette longue chaîne de
transmission. L’universalité de son message est une évidence et une
réalité. C’est celle que vivent ceux qui connaissent et suivent la
Voie du juste milieu. Malheureusement l’homme, aujourd’hui
comme hier, s’accroche à son individualité. Il a peur de disparaître
en se reconnaissant dans l’autre, son miroir et son image.

L’hégire
L’hégire 77 ouvre la voie d’une nouvelle dynamique faite de
rupture et de mouvement. Ceux qui ont suivi le Prophète ont dû
rompre avec leurs habitudes et leurs certitudes. Ils ont tout quitté
pour répondre à l’appel de la Vérité. Ils en ont payé le prix : tout
donner pour tout recevoir.

198
La vie est un voyage très court, et notre monde terrestre n’est
qu’un pont entre deux réalités, celle d’ici-bas et celle de l’au-delà.
Hélas, nombreux sont ceux qui y construisent des demeures
éphémères ! À chacun de choisir entre l’ici-bas (la fortune, la gloire
et le pouvoir) et la relation avec l’au-delà du monde subtil et infini
qui nous ouvre à la perception et à la réalisation des nobles vérités
célestes. Où se situe l’urgence ?
Chacun a un but. Nous pouvons faire en sorte qu’il soit le plus
noble et le plus parfait possible. Éfforçons-nous de donner à ce
voyage terrestre une belle et authentique perspective. Et la volonté
de Dieu fera de nous ce qu’Elle voudra. Mais au moins choisissons,
d’emblée, d’effectuer ce voyage dans un but louable, généreux,
véridique et surtout en accord avec notre conscience. C’est
pourquoi ce voyage commence par la rupture de l’hégire (622) qui
exprime l’intention, la volonté de quitter un état inférieur pour un
autre plus sublime. Il marque ce nouveau départ vers une nouvelle
conception de la vie. C’est le symbole de l’invitation au voyage
initiatique, à l’exil vers le divin dans l’abandon du monde des
mirages et des illusions.
La religion de la soumission s’adresse aux aspirants de la
liberté, à ceux qui fuient les pesanteurs et les tabous des vérités
toutes faites, la sclérose et l’aliénation du milieu dégradant qui
enchaîne l’esprit, façonne les habitudes, dénature les valeurs en
faisant de l’homme un être docile à moitié mort, manipulable, prêt à
donner sa fin pour les bonnes causes de ses maîtres à penser. Le
voyage physique initie au voyage spirituel. Il aide à l’ouverture du
cœur, à la dilatation et à la pacification du moi égotique toujours
rétif devant l’inconnu et rebelle face à l’inédit. Il s’agit de quitter la
routine pour voir le monde et la vie d’un regard revivifié, en
essayant de remettre en cause les certitudes acquises et les
croyances héritées.

199
Les soufis disent : « L’eau qui coule reste vivante, l’eau qui
stagne s’altère. » L’eau a une source, elle coule et se rend vers
l’inconnu : l’océan (de l’univers divin). Nous ne savons pas
comment nous y rendre, ni quel chemin emprunter, ni quels
obstacles se dresseront devant nous. Allons-nous rencontrer des
déserts, des plaines fertiles, des montagnes ? Mais aucun barrage ne
peut arrêter l’eau ! Elle trouve toujours une issue pour poursuivre
son parcours. Tous les ruisseaux et tous les fleuves finissent par
rejoindre la mer. Même si nous allons sous terre, nous finirons
toujours par resurgir et nous fondre dans l’Océan.
Peu importe la longueur du chemin, l’essentiel est dans la
sincérité de notre quête. Si toutes les traditions, religions,
philosophies conduisent vers la Vérité, elles finiront toutes par se
déverser dans l’immensité de l’Océan de la Miséricorde et de la
Réalité divines, l’ineffable inconnu.

L’intention
Le Prophète dit : « Les actions ne valent que par les intentions. »
Ce hadîth est la clef de la compréhension de l’islam. Il sera tenu
compte de l’intention, pour chaque homme, car un acte
apparemment négatif peut contenir un bien. Par exemple, peut-on
reprocher à une mère la gifle donnée à son enfant pour le corriger ?
Un hadîth dit : « Si l’un de vous constate un mal, qu’il l’interdise de
ses mains. S’il ne le peut de cette manière, qu’il le corrige de sa
langue, et s’il ne peut le faire ainsi, qu’il le fasse dans son cœur.
Mais ceci est le minimum de la foi. » Interrogeons toujours la
sincérité de notre intention avant de la transformer en action.
Montrer de la sympathie alors que notre cœur est rempli de haine
n’est pas accepté par Dieu. Il faut être entier. C’est là que réside

200
l’unité de l’être. L’intérieur et l’extérieur doivent être parfaitement et
totalement coordonnés, en véritable symbiose. On ne peut pas jouer
avec la Vérité. Si notre intention n’est pas en accord avec nos
actions, si nous sommes hypocrites vis-à-vis de nous-mêmes et des
autres, nous perdons notre temps. Nos efforts et nos énergies seront
vains.

Le combat du Prophète
Le combat du Prophète pour accomplir sa mission, comme celui
de ses prédécesseurs, est passé par plusieurs phases. Au début, il
lui fallait appeler, exhorter, convaincre les cœurs et les esprits et
supporter souvent l’humiliation. Ne disait-il pas : « L’éducateur doit
être patient, indulgent et modeste ; sans passion, et que son cœur
soit ferme et doux ; il doit être comme un médecin en présence
d’aliénés à qui il doit prodiguer ses soins. »
Quand la corruption de l’âme pervertit le corps social de
manière irréparable, l’emploi de la justice par la force est
inévitable. Le chirurgien n’utilise-t-il pas le scalpel pour amputer le
membre gangrené et sauver la vie ? C’est un remède et non une
agression. Ceux qui s’en offusquent et rejettent cette nécessité
ignorent que l’homme de Vérité est, en lui-même, un combattant.
Son seul but est de défendre la Vérité, de la préserver et d’en
témoigner. Son combat, il le mène d’abord contre lui-même pour
être en conformité avec Elle, car rare est celui qui vit dans la Vérité
en permanence tant l’éblouissement de sa lumière est intense. Elle
est si puissante, si exigeante qu’il nous arrive de nous en éloigner.
Pendant longtemps, le Prophète a prêché par la douceur et la
patience selon l’ordre divin : « Supporte patiemment leurs discours ;
écarte-toi d’eux poliment. Laisse-Moi avec ceux qui crient au

201
mensonge ; avec ceux qui vivent dans l’aisance et accorde-leur un
court répit » (sourate 73, versets 10-11). Quand le message, la vie
du Prophète et celle de ses compagnons furent menacés par les gens
de sa propre tribu, qui pourtant l’aimaient et le respectaient avant le
début de sa mission, il reçut l’ordre de prendre l’épée :
« Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition, et que le
culte soit rendu à Dieu en sa totalité. S’ils cessent le combat, qu’ils
sachent que Dieu voit parfaitement ce qu’ils font. S’ils tournent le
dos, sachez que Dieu est votre Maître, un excellent Maître, un
excellent Défenseur ! » (Sourate 8, versets 39-40.) Mohammed était
aimé et respecté pour sa droiture et son honnêteté. Ne l’appelait-on
pas al-Amîn (le fidèle, le digne de confiance) ? Son peuple ne l’a
combattu que parce qu’il était le dépositaire du message de l’Unité
qui gênait les Arabes polythéistes, plus soucieux des biens de ce
monde que des richesses éternelles. Prêts à tout sacrifier pour
préserver leurs privilèges et leurs traditions, ils lui ont même
proposé d’être leur roi. Il refusa. Ce n’était pas le but de son
combat.
Les Mecquois pratiquaient, à l’époque, une certaine forme de
tolérance puisqu’ils adoraient trois cent soixante divinités dans la
Ka’ba et respectaient les cultes juif et chrétien. Mais la religion que
prêche Mohammed les dérange car elle remet totalement en cause
les principes sur lesquels repose leur édifice social. Mohammed
prône l’égalité des hommes devant Dieu, alors que le système
mecquois est basé sur les castes, groupes ou clans. Comment
concevoir l’égalité en droit et en devoir entre l’esclave et le prince ?
À leurs yeux, Mohammed révolutionnait l’ordre établi dans la cité.
Le Prophète les invitait aussi à abandonner le culte de leurs
idoles pour se consacrer exclusivement à l’adoration d’Allah, sans
rien lui associer. Cette demande bouleversait leurs notions
religieuses faites de superstitions et d’ignorance, et menaçait leurs

202
privilèges. La Mecque étant un grand sanctuaire et un important
carrefour commercial, ils se servaient du culte des divinités pour
asseoir leur hégémonie, la détournant de sa fonction de sanctuaire –
symbole du culte du Dieu unique. Autrement dit, ils soumettaient
ainsi Dieu à l’homme. Le Prophète changeait aussi les mœurs,
comme la pratique d’enterrer vivante une fille lorsque dans une
famille les filles étaient plus nombreuses que les garçons. Par
ailleurs l’insécurité et les razzias régnaient entre les tribus, à
l’exception des quatre mois sacrés pendant lesquels on se livrait à
la dévotion et au négoce. Toutes ces coutumes étaient dénoncées
par le Messager. L’islam s’assignait donc la libération de l’homme
de l’ignorance religieuse et de la barbarie sociale. Les seigneurs de
La Mecque ne pouvaient l’accepter.
Pour donner à cette libération tout sa portée morale et
métaphysique, l’islam mettait fin aux intermédiaires entre l’homme
et Dieu. Désormais l’homme est appelé à adorer Dieu directement,
sans recourir à aucun intermédiaire de quelque nature que ce soit. À
l’appui de cette conviction, le Prophète rappelait : « Vous êtes tous
d’Adam, et Adam est de terre, vous êtes tous [égaux] comme les
dents d’un peigne. » Cette vérité garde encore son caractère
révolutionnaire et profondément humaniste puisqu’elle est encore
rejetée et combattue par ceux qui continuent à affirmer l’inégalité ou
la supériorité des races. De par notre nature spirituelle, nous
sommes tous égaux. La seule différence entre les êtres réside dans
l’état de conscience que chacun peut en avoir. L’islam est donc venu
apporter trois grandes vérités essentielles : l’unicité, l’absence
d’intermédiaire entre Dieu et l’homme, l’égalité dans la fraternité.
Le Divin répond à la quête innée et constante en l’homme de
sens à sa vie et d’aspiration à l’Absolu. Avec Jésus, l’humanité
s’est trouvée confrontée à l’extraordinaire, au surnaturel : né d’une
vierge, ne défie-t-il pas les lois de la nature ? Malgré ses miracles,

203
très peu le reconnaissent et le suivent. Pourtant on reprochera à
Mohammed, homme ordinaire et illettré, de ne pas faire de miracle.
On se demandera même comment un tel homme peut être prophète.
Le décret divin peut aller à l’encontre des désirs de l’homme. À
ceux qui attendaient des miracles, Dieu a envoyé un prophète sans
miracle, et à ceux qui ne voulaient pas d’extraordinaire, il a envoyé
Jésus !
Le miracle de Mohammed est le Coran révélé dans la langue des
Arabes sensibles à la magie du verbe, à l’éloquence du récit et à
l’alchimie de la poésie.

Le Rappel
Ce miracle du Verbe vivant ne cesse de nourrir la pensée, la
réflexion et l’intériorité des générations successives et ce jusqu’à la
fin des temps. Transcrit minutieusement au fur et à mesure de la
Révélation, sur des supports de fortune – omoplates de chameaux,
morceaux de cuir –, il est la Parole de Dieu et demeure à jamais
aussi authentique et inaltéré. Mohammed en est à la fois le témoin,
le premier lecteur et le premier transmetteur. Si Dieu n’a pas besoin
d’intermédiaire, l’homme, lui, a besoin du messager, miroir et
réceptacle du divin. Le Prophète affirme que celui qui écoute le
message et le vit intensément peut parvenir à l’état qu’il a atteint : la
certitude.
Sa dernière parole a été de faire témoigner sa communauté à
‘Arafat lors du Pèlerinage de l’Adieu. À cinq reprises, il demanda :
« Ai-je accompli ma mission ? – Oui, assurément, répondirent-ils. –
Dieu, sois témoin que j’ai transmis le message. » Mohammed avait
accompli sa mission :

204
« Fais entendre le Rappel ! Tu n’es que celui qui fait
entendre le Rappel et tu n’es pas chargé de les
surveiller. »
(Sourate 88, versets 21-22.)

Dieu en s’adressant à Mohammed s’adresse à nous. Il nous


rappelle sans cesse que nous ne sommes là que pour attester cette
Vérité et ne contraindre personne à prendre le chemin de Dieu.
« Pas de contrainte en religion ! La voie droite se distingue de
l’erreur » (sourate 2, verset 256). Celui qui s’en détourne est seul
responsable devant Dieu.
L’islam est la religion primordiale, celle d’Adam. C’est aussi la
religion de Noé, celle qui nous sauve et sauve le monde. C’est la
religion d’Abraham, celle de la fraternité des monothéismes. C’est
la religion de Moïse, de la Loi, de la Connaissance et de la dignité.
C’est aussi la religion de Jésus avec son message d’amour. Il les
réunit toutes en lui. Le véritable musulman est l’héritier de ces
différents messages qui nous rappellent à la religion authentique,
celle de la primordialité. Pratiquer l’islam, c’est réaliser toutes les
qualités humaines, comme Mohammed.
Pour suivre cette voie royale, l’homme doit démasquer ses
défauts (hypocrisie, colère, orgueil…) et parfaire ses qualités
(patience, générosité, tolérance…). C’est alors qu’il vivra sa réelle
dimension et en découvrira sans cesse les subtilités. Il n’est
circonscrit ni dans le temps ni dans l’espace, ni ramené à une
culture ou à une race, ni assimilé à un simple dogme. Il se situe au-
delà de toutes les spéculations humaines. C’est un message
universel destiné à réconcilier l’homme avec lui-même dans la paix
avec ses semblables et toute la création. Il a, comme point central,
la réalisation de soi et le retour vers Dieu, Créateur de toute chose.

205
Le Livre
Il commence par Alif. Lam. him. Dhalika-l-kitâb : Voici le Livre
(et non voici un Livre) et se termine, non par l’annonce d’un
nouveau prophète, mais par la sourate « Les hommes ». Le Coran
étant le Livre, c’est-à-dire le message dans sa totalité et toute sa
clarté, l’homme est désormais l’héritier de toute la Révélation. Par
le Livre, il porte en lui tous les prophètes. En cette qualité, il faut
réaliser l’apport transcendante depuis Adam jusqu’à Mohammed.
Puisque la Révélation est close, Dieu ne s’adressera plus à l’homme
à travers un messager. C’est à l’homme, aujourd’hui, à aller vers
Dieu par la lecture du Livre céleste se trouvant en lui. Tant qu’il ne
réalise pas ce destin divin à travers lui, autrement dit, s’il ne revient
pas à Dieu, il reste enfermé en lui-même, ignorant sa réalité, ce
dépôt qu’il a reçu à travers l’être adamique et qui fait de lui le
khalifat, le lieutenant de Dieu sur terre.
S’il ne le comprend pas et ne le réalise pas, il génère sa propre
destruction qui amènera le divin à intervenir dans la destinée
humaine par une apocalypse et un renouveau, pour le sauver et le
guider dans cette trajectoire transcendantale qui n’a de sens et de
perspective que dans la réalisation de l’homme en Dieu. Le temps
de la prophétie est terminé. Une autre lecture de notre destin nous
est ouverte. Libre à chacun de la lire ou de la laisser.

La Royauté des cieux et de la terre appartient à Dieu.


Le Jour où se dressera l’Heure, ce jour-là, les
imposteurs seront perdus. Tu verras chaque
communauté agenouillée. Chaque communauté sera
convoquée devant son Livre : « Vous serez rétribués
aujourd’hui pour ce que vous avez fait. »

206
(Sourate 45, versets 27-28.)

Il s’avère donc que l’islam est un tout. C’est Mohammed et le


Coran, le Verbe vivant et sacré qui transcende tout et permet à
l’homme de faire ce saut salvateur du monde matériel et limité vers
le monde subtil et infini. Le Livre est une communion intime avec
l’Éternel. À chaque lecture, il est vivant et il nous parle. En lui tout
est inscrit. Vous voulez rencontrer Moïse ? Lisez-le, il vous y
conduira ! Vous aimez Jésus ? Vous le verrez agir ! Il a rendu
possible et accessible le chemin spirituel. Il ne nous demande pas
d’être des surhommes mais simplement des hommes selon Sa
volonté.
Quinze siècles ont passé et il est toujours aussi puissant et
actuel. Cette perennité de même que la puissance des vibrations de
son verbe dans sa langue originale, qu’aucune traduction aussi
fidèle soit-elle ne peut rendre, sont aussi de l’ordre du miracle. Il
est, comme a dit le Prophète, le « Jardin des connaissants ». Dès
que nous y entrons, nous sentons ses parfums subtils, savourons le
nectar de ses fruits. Sa beauté est extraordinaire, indicible, toujours
vivante et agissante.
La spiritualité qui s’en dégage n’est ni irréelle ni mythique. Elle
est, au contraire, très réelle, présente dans la vie et dans la cité.
Avec Adam, elle est en nous. Avec Noé, elle sauve un groupe qui
va perpétuer l’humanité. Avec Abraham, elle fonde une lignée et
entre dans l’histoire des hommes. Avec Moïse, elle est la libération
de la tyrannie et de la domination. Avec Jésus, elle est l’espérance
dans l’accomplissement du mystère pour toute l’humanité. Avec
Mohammed, elle est l’éveil et le retour vers l’homme universel.
Cet héritage appartient donc à tous et chacun peut le vivre, à
condition de rester humble, persévérant, vigilant et patient car :

207
Ta. Ha 78.
Nous n’avons pas fait descendre sur toi le Coran
pour te rendre malheureux,
mais comme un Rappel pour quiconque craint Dieu ;
comme une Révélation de celui qui a créé
la terre et les deux élevés.

Le Miséricordieux se tient en majesté sur le Trône.


À lui appartient :
ce qui est dans les deux,
ce qui est sur la terre,
ce qui est entre eux deux,
ce qui est sous la terre.
Si tu fais entendre ta parole à haute voix,
lui, certes, connaît parfaitement
ce qui est secret et ce qui est le mieux caché.

Dieu !
Il n’y a de Dieu que lui !
Les noms les plus beaux lui appartiennent !
(Sourate 20, versets 1-8.)

208
Conclusion

L’eau et le chapelet
Chez les Connaissants, la métaphore de l’eau illustre bien
l’enseignement prophétique et son inaltérable pureté originelle.
D’Adam a jailli une source de Vie dont l’eau, en coulant, devient
torrents, ruisseaux, rivières, qui forment des lacs (prophètes) et des
fleuves. Et tous se déverseront dans l’Océan (Dieu) d’où tout
repart. L’eau s’évapore, se condense et retombe en pluie qui irrigue
et vivifie. L’Océan est le point zéro et infini recueillant dans son
unité toutes les eaux, c’est-à-dire toute l’humanité avec toutes ses
croyances, tant ésotériques qu’exotériques. Si l’eau s’arrête de
couler, elle stagne, s’altère et perd sa nature originelle. Cette eau
charrie des limons qui représentent la connaissance partagée entre
les différentes traditions qui marquent l’évolution de l’humanité à
travers les âges. Ce qui explique que l’antériorité d’un message
n’implique aucune notion de supériorité.
La Révélation apportée par chaque prophète ne fait qu’inciter et
éveiller l’homme à retrouver l’universalité inscrite en lui. Il n’y a,
par conséquent, ni antagonisme ni opposition entre les prophètes et
les messages révélés à l’humanité, mais une parfaite continuité dans
l’harmonie. Abandonnons nos prétentions de nous croire dans le vrai
et l’autre dans le faux. Le message, lui, reste universel. Mais
l’homme, par son égocentrisme, le transforme, le rétrécit, l’assèche
en se l’appropriant pour l’instrumentaliser à des fins personnelles.
N’oublions pas que chaque religion ou croyance porte, sous une

209
forme ou sous une autre, la volonté divine dans son universalité,
adaptée à l’humanité en fonction de son état d’évolution et du
niveau de sa compréhension. Il s’agit donc du même Esprit qui se
répète et se reproduit sans cesse sous différents éclairages.
Chaque grain du chapelet (tasbîh), dont le dernier (Mohammed,
le sceau) rejoint le premier (Adam), symbolise le message d’un
prophète ainsi qu’une manifestation divine. Il se récite sur une
inspiration et une expiration pendant lesquelles on cite le nom ou
l’attribut divin invoqué.
Après un temps de silence, on passe au grain suivant, c’est-à-
dire à une autre Révélation. L’unité du chapelet est le fil qui relie
les graines, fil dont le sens demeure caché au profane, symbole de
l’Esprit-Saint, de cette guidance divine qui donne un sens à la
Révélation entre son début et son aboutissement.
La différence entre un réalisé et un non-réalisé réside dans la
paix qui imprègne et enveloppe le cœur du réalisé, paix qui rayonne
de lui vers autrui par sa parole et par son silence. En revanche, celui
du non-réalisé est agité, perturbé, insatisfait et il rejette sur autrui
les causes de ses souffrances et des malheurs qu’il engendre ! Celui
qui a découvert ce Trésor en lui vit dans la sérénité. Il s’est libéré
du contingent pour entrer dans la plénitude de l’Océan divin. Qu’il
soit chaud ou froid, doux ou amer, peu lui importe. Il sait que tout
vient et retourne à Lui. Les états qu’il vit, les épreuves qu’il subit
ne sont que des phénomènes qui nous accompagnent dans notre
évolution menant à la maturité qui fait renaître en nous cette
dimension de l’être universel, héritier et dépositaire du secret divin.
C’est cette réalité qui embrasse tout l’espace-temps dans lequel il
vit.
Étant entendu que l’homme réalisé ne voit plus les autres que
sur le plan de la conscience divine et qu’il les perçoit moins comme
des individualités que comme des consciences plus ou moins

210
développées, sa dimension spirituelle demeure, pour beaucoup,
incomprise.

Le cycle de la sainteté
Jusqu'à Mohammed, la prophétie était transmise et assumée par
quelques hommes choisis pour guider l’humanité. Après lui
commence une autre ère spirituelle, un nouveau cycle, celui de la
sainteté, par lequel l’homme peut accéder seul au Divin. Étant
l’héritier du Message, l’homme juste peut atteindre et réaliser l’état
d’homme universel (al-insân al-kâmil), l’homme parfait, le saint qui
se réfère désormais à la religion primordiale et primitive (dîn
alfitra) et non uniquement à la loi (charia) qui gère les cycles de
cette évolution spirituelle à travers les religions.
Dans le christianisme, le judaïsme, l’islam ou d’autres religions
comme l’hindouisme, le bouddhisme, de nombreux saints ont légué
et léguent encore à l’humanité de précieux et merveilleux messages
de sagesse et d’amour, sans qu’ils soient pour autant élus ou
prophètes. Ils ont la liberté de comportement, de pensée et
d’expression et se réfèrent à la religion primordiale des hùnafa I.
Leur langage, tel un pollen, féconde tous les peuples puisqu’ils
dépassent les traditions définies et exclusives.
Ces « amis de Dieu » ont contre eux les tyrans, les exotéristes et
les théologiens mais, étant hommes du juste milieu, ils sont des
éléments d’équilibre entre les deux extrêmes pour que les hommes
ne soient étouffés ni par les uns ni par les autres. Ils sont une
miséricorde pour les mondes, ouverte à tous, sans exception. C’est
pourquoi ces saints parlent un langage clair et accessible à tous, de
l’illettré au plus savant, car toute incompréhension ou obscurité
risque de diviser les hommes et de les éloigner ainsi de l’Unité.

211
Leur parole ne se réfère pas à une loi, un code ou une philosophie
mais à la parole vivifiée par l’Esprit, parole qui atteint les cœurs –
par le pouvoir divin – comme l’impact de la flèche sur la cible. Un
impact qu’on ne peut oublier, encore moins effacer. « Ce n’est pas
toi qui as lancé lorsque tu as lancé mais c’est Dieu qui a lancé »
(sourate 8, verset 17).
Malgré tous les efforts, toutes les spéculations philosophiques et
autres arguties, on n’a jamais pu extirper du cœur de l’homme la
soif du Divin, tant elle est inscrite au plus profond de lui-même. La
relation entre l’homme et le Divin, même ténue, existe et existera
toujours. C’est pourquoi il y aura toujours des chercheurs de Vérité.
Ceux qui voient la religion uniquement comme dogme et loi figée à
jamais assassinent, peut-être sans le vouloir, l’Esprit même qui lui a
donné naissance.
La religion au premier degré qui contraint l’homme, en vue de
son salut éternel, à être passif, appliquant à la lettre les principes
religieux des traditions héréditaires, une morale de la forme, un
comportement travesti, un élitisme dérisoire, enfin un paradis
mythique sujet à caution, cette religion ne fait que dresser un
barrage devant l’impulsion et le désir ardent de réaliser pleinement
et totalement sa condition d’homme uni à Dieu, bonheur suprême
pour ceux qui l’ont vécu.
Ikhwân al-Safâ II rapporte ce dialogue entre « l’homme sauvé » et
« l’homme égaré qui s’autodétruit ». « L’homme sauvé : “Comment
vas-tu ?” L’homme souffrant qui s’autodétruit : “Je ne sais pas.
Avec la religion de Dieu et Sa bénédiction, je combats les ennemis
d’Allah, ceux qui ne partagent pas ma croyance et ma confession,
même s’ils sont musulmans. Leur sang, leurs biens et leurs enfants
me deviennent licites. Et si je ne peux les tuer, je prie mon Créateur
de les châtier. Cela apaise mon âme.” L’homme sauvé : “Sais-tu
pourquoi ? Parce que ton âme est malade. Moi, je crois que Dieu

212
m’a donné des bénédictions inestimables et que jamais je ne pourrai
Le remercier assez. J’accepte ce don et je refuse d’agresser les
autres et de propager la haine et le mal. Je confie ma croyance au
Créateur. Ma religion est celle d’Abraham. Je dis comme lui : Je me
soumets au Seigneur des mondes !” (sourate 2, verset 131). »

Demain ?
De tout temps et en tout lieu, des hommes ont prétendu être dans
le vrai et ils ont fait souffrir ceux qui n’étaient pas d’accord avec
eux. Malgré les génocides, les crimes, les impérialismes répétés de
civilisation en civilisation, ils n’ont pu arrêter le destin de
l’humanité. Nous vivons aujourd’hui encore des moments de
perturbation, de crise, d’incertitude, d’intégrisme, de fanatismes de
toutes sortes.
Je suis persuadé que l’humanité en sortira encore une fois
victorieuse. Du moins, je fais tout à mon échelle, aussi minime soit-
elle, pour enseigner et transmettre l’espérance en un monde meilleur
que celui qui s’impose à nous chaque matin.
Parler de l’état d’homme universel, maintenant, paraît dérisoire,
voire obsolète. Un nouveau monde se présente déjà à nous, subtil,
tranquille, persuasif, un monde propre, mathématiquement ordonné,
sans hasard ni rêve.
Nous allons tous, malgré nous, cahin-caha, vers un monde qui
change sur les plans économique, financier, technologique,
scientifique ; la mondialisation, conduite à pas forcés, ne tenant
compte d’aucune différence, ne respectant aucune intimité.
Tel un concasseur qui broie la matière pour en extraire le
minerai, l’intérêt est roi, l’information manipulée, le profit à
outrance érigé comme une nouvelle doctrine à laquelle doivent se

213
plier tous les États et les peuples sans exception. Le monopole, et la
corruption qui l’accompagne, appauvrit les multitudes au profit des
ambitions démesurées d’une minorité arrogante.
La société est branchée et gavée aux multimédia, prélude à
l’homme nouveau, docile consommateur de hamburgers,
manipulateur de machines savantes qui analysent, sondent et enfin
débitent les projets de nouveaux concepts de vie. Grâce, dit-on, à
ces cerveaux électroniques, l’homme sera enfin délivré des
incertitudes, tares congénitales de ses ancêtres. Quel monde où tout
sera pensé, disséque, reproduit avant même d’être exécuté !
Ni dieu, ni diable, ni enfer, ni paradis, le monde « rêvé » pour
une société technologiquement avancée où tous nos désirs seront
enfin comblés. On guérira nos maladies, on atteindra une éternelle
jeunesse, on vaincra la mort. Par son clone, chacun aura à sa
disposition ses propres pièces de rechange. Nos enfants seront
conçus dans des éprouvettes, soigneusement sélectionnés par le
génie génétique, à la carte et selon les besoins. De leur ADN seront
effacées les traces néfastes de l’hérédité. De la sélection naturelle
on passera à la sélection savante et contrôlée. Les baby factories
prospéreront, à la joie des futurs parents dont l’âge sera avancé.
Les poules pondront des œufs précuits. De nouvelles espèces
d’animaux naîtront dans des laboratoires, programmés pour
satisfaire les besoins de l’homme en nourriture ou comme
compagnons d’agrément. On effacera de la terre les espèces
minérales, végétales et animales nuisibles et, bien entendu, les
hommes de race génétiquement inférieure. Une nouvelle ère
technoculturelle naîtra.
On construira d’immenses cités avec de superbes musées où
seront exposés les philosophies, les savoirs, les coutumes, les
traditions, les religions, et chacun pourra à sa guise, avec un casque,
être son propre prêtre, son propre imam, son propre rabbin. Il jouera

214
à être Socrate, Moïse ou Pharaon ou découvrira les subtilités
cachées du savoir magique du griot dogon ou les mystères des
civilisations aztèques. Encore mieux ! Il atteindra le nirvana ou
l’illumination sans contrainte ni effort.
Quant aux récalcitrants, aux insoumis, aux marginaux, déchets de
la société, nous les expédierons sur des planètes lointaines,
désormais conquises pour laisser l’homme nouveau vivre en paix et
dans l’harmonie, sur cette belle Terre scientifiquement conçue !
Désormais l’aventure humaine aura atteint son apogée. L’homme
aura vaincu les obstacles dressés sur sa route. Le paradis éternel
sera à sa portée… et Dieu Lui-même, dans Sa grandeur, Se
prosternera enfin devant lui, nouveau dieu.
Le fils d’Adam aura sa revanche. La boucle sera bouclée. Est-ce
là le rêve de l’humanité ?

I. Pluriel de hanîf, les croyants vrais et sincères. Voir Abraham.


II. Frères sincères, auteurs anonymes d'une encyclopédie religieuse
renommée dans l'islam médiéval (Xe siècle). Vol. III, p. 312-313.

215
Notes

LE SYMBOLISME DIVIN

La Lumière
1. Le 93e dans la hiérarchie des noms divins. Il est cité 24 fois dans le Coran.

2. « Le monde est un rayonnement infini dont le principe fécondant est Dieu.


Au fur et à mesure que cette lumière descend, elle se charge de matière
pour devenir la vie elle-même, l’homme, l’animal, la plante, le minéral.
Dieu est émanation extérieure et émanation dans la créature. Toutefois, ces
émanations s’intériorisent l’une l’autre » (Cheikh al-Alawi, in Documents
et témoignages, éditions Les Amis de l’islam, 1984, p. 54).
3. La tradition musulmane parle de cent vingt-quatre mille prophètes mais le
Coran ajoute qu’ils ne sont pas tous cités. « Nous avons envoyé des
prophètes avant toi. Ils en est parmi eux dont nous t’avons raconté
l’histoire, et d’autres, dont nous ne t’avons pas raconté l’histoire. Nul
prophète n’est venu avec un signe sans la permission de Dieu » (sourate
40, verset 78).
4. « Si Dieu avait voulu l’homme abandonné à lui-même, Il n’aurait pas
révélé à ses nombreux prophètes l’Évangile, le Talmud, la Bible et le
Coran. Pour guider l’homme vers le droit chemin, nous ne faisons que
rendre toujours vivaces dans l’esprit des hommes les préceptes de
Salomon, d’Abraham, de Jésus-Christ et de Mohammed » (Cheikh al-
Alawi op. cit., p. 53).
5. Al-Hirrali (né à Marrakech, au Maroc, mort à Hama, en Syrie, en 1240) a
dit : « Nous n’avons de nous-mêmes que l’état néantiel. À notre Créateur,
l’Éxistence et l’Éternité. Nous sommes une construction édifiée par une
sagesse, et toute construction est appelée à être démolie. Nous sommes
les livres de Dieu. Ne peut les lire que celui qui connaît l’idée de la Plume

216
et les lettres des livres de Celui qui a créé cette Plume. Chaque fois
qu’apparaissent Ses Idées, elles s’obscurcissent. Nos âmes ont jailli de
Sa lumière et l’existence du Tout vient du débordement de la Générosité »
(Emile Dermenghem, Les Plus Beaux Textes arabes, La Colombe, Paris,
1951, p. 284).
6. Cité par M. Berque dans « Voyage à travers l’œuvre du Cheikh al-
Alawi », in Documents et témoignages, op. cit., p. 33.
7. Célèbre maître spirituel de Konya (Turquie) fondateur de l’ordre des
derviches tourneurs. Poète et conteur, auteur du Mathnawi (1207-1273).
8. Murcie 1165-Damas 1240. Appelé le Cheikh al-Akbar, il est l’auteur de
nombreux ouvrages dont les plus célèbres sont les Futûhât al-Makkiyah
(Les révélations mecquoises) et le Fuçuç al-Hikam (La sagesse des
prophètes).
9. Hadîth qudsî : parole reçue en rêve ou en extase où Dieu parle à la
première personne par la bouche du Prophète, en dehors du Coran.
10. Majrouh, Rire avec Dieu, éditions Albin Michel, 1995, p. 90-91.
11. Citant Chîblî, le Cheikh Abu Sa’id a dit : « Le soufi n’est réellement soufi
que si tous les hommes sont à sa charge. » Puis le Cheikh ajouta : « Cela
veut dire que le soufi est affectueux envers tous les hommes et qu’il
considère comme un devoir d’obligation religieuse de supporter leur
fardeau, sachant que tous agissent selon le décret divin et la volonté
divine » (Mohammed Ibn E. Monawwar, Les Étapes mystiques du
Shaykh Abu Sa’id, Desclée de Brouwer, Paris, 1974, p. 265).
12. Majrouh, op. cit., p. 26.

La présence divine
13. Diwan, p. 6, éditions Les Amis de l’islam.

La royauté
14. Majrouh, op. cit., p. 111.
15. C’est le 54e nom divin. Il est cité 11 fois dans le Coran.

217
16. C’est le 47e nom divin. Il est cité 97 fois dans le Coran.

17. Le 4e nom divin, cité 11 fois dans le Coran.

18. 99 dont le centième est le nom suprême Al-Ism al-Adham.


19. Le 43e nom divin, cité 27 fois dans le Coran.

20. Le 61e nom divin.

21. Le 62e nom divin.


22. Le 73e nom divin, cité 23 fois dans le Coran.

23. Le 74e nom divin, cité 28 fois dans le Coran.


24. Le 75e nom divin, cité 3 fois dans le Coran.

25. Le 76e nom divin, cité 1 fois dans le Coran.


26. Le 67e nom divin, cité 30 fois dans le Coran.
27. Le 68e nom divin, cité 1 fois dans le Coran.

28. Acide désoxyribonucléique, constituant principal des chromosomes du


noyau cellulaire.
29. La science nous permettra peut-être un jour de mieux comprendre cette
genèse. Le Coran s’adresse aujourd’hui à nous comme au temps de la
Révélation mais chaque époque en a sa propre compréhension. Dans
quinze siècles, une nouvelle compréhension pourra être donnée.
30. Le 32e nom divin, cité 33 fois dans le Coran.

31. Le 27e nom divin, cité 43 fois dans le Coran.


32. Le 28e nom divin, cité 36 fois dans le Coran.

Les plus beaux noms lui appartiennent


33. Al-Quds, 5e nom divin, cité 2 fois dans le Coran.
34. Al-Salâm, 6e nom divin, cité 33 fois dans le Coran.

35. Al-Mumin, 7e nom divin, cité 15 fois dans le Coran.

218
36. Al-Rahman, 2e nom divin, cité 79 fois dans le Coran.

37. Voir : Cheikh Khaled Bentounès, Le Soufisme, cœur de l’islam, éditions


La Table ronde, p. 183.
38. Al-Kabîr, 38e nom divin, cité 36 fois dans le Coran.

Le Créateur
39. Al-Khâliq, 12e nom, cité 8 fois dans le Coran.

40. Al-Madjîd, 49e nom, cité 4 fois dans le Coran.


41. Paroles d’islam, éditions Albin Michel, coll. « Carnets de sagesse »,
p. 11.

Le Trône
42. Al-Hayy, 63e nom divin, cité 14 fois dans le Coran.
43. Al-Qayûm, 64e nom divin, cité 3 fois dans le Coran.

La Miséricorde
44. El el-Fiya.
45. Lieu de prière, de méditation et d’enseignement spirituel des confréries
soufies.

L'HÉRITAGE PROPHÉTIQUE

Le message universel
46. Al-Latîf : 31e nom divin, cité 7 fois dans le Coran.

Adam

219
47. Traduction Cheikh Bentounès.
48. Cf. Cheikh Khaled Bentounès : Le Soufisme, cœur de l’islam, op. cit.,
p. 161-164.
49. Emile Dermenghem, Les Plus Beaux Textes arabes, éditions du Vieux-
Colombier, 1951, p. 294.
50. Majdhûb : dérivé du verbe judhiba, être ravi, celui qui est ravi,
l’extatique. Nom donné à celui qui est immergé en Dieu.

Abraham
51. Abraham s’appelait Abram. Suite à la Révélation apportée par Gabriel,
Abram devint Abraham qui signifie « père universel » ou « père des
communautés ».
52. Littéralement : celui qui s’isole de la communauté et ne se conforme pas à
la religion de ses ancêtres.
53. En arabe : Khalîl, ami intime. Ce qui caractérise Abraham est l’intimité
avec Dieu.
54. Le comte Henry de Castries rapporte dans son ouvrage, L’Islam,
impressions et études, éditions Armand Colin, Paris, 1896, p. 206 : « Dieu
a béni la descendance de la servante presque à l’égal de la femme libre. »
Il cite la Genèse pour illustrer son assertion : « Pour Ismaël, avait dit
Jéhovah à Abraham, voilà que je le bénirai, que je le ferai croître et que je
le bénirai grandement. » « Mais le fils même de la servante, avait-il redit au
patriarche, je le ferai père d’une grande nation parce qu’il est sorti de
toi. » L’auteur poursuit : « Cette promesse, l’ange de Jéhovah la renouvela
une troisième fois à la mère de l’enfant sauvé dans le désert où il allait
expirer dans la tourmente de la soif. » Dans le récit de l’apparition de
l’ange à Agar, les horreurs du pays de la soif et le désespoir d’une mère y
sont décrits avec une simplicité grandiose : « L’eau était tarie dans l’outre,
Agar jeta l’enfant sous un arbre puis elle s’éloigna et fut s’asseoir en face
de lui, à la distance de la portée d’une flèche, car, disait-elle, je ne veux
pas voir mourir mon fils. Assise en face de lui, elle éleva la voix et pleura.
Déjà Dieu avait entendu les pleurs de l’enfant et l’Ange de Dieu dit à la
mère du haut du ciel : “Qu’as-tu Agar ? Ne crains rien, Dieu a entendu la
voix de l’enfant de la place où tu l’as couché. Lève-toi, aide-le à se relever

220
et que ta main reprenne de la force en le touchant, car de lui sortira un
grand peuple.” »

Joseph
55. Joseph et Zuleïkha.
56. Emile Dermenghem, op. ch., p. 289-290.
57. Hallâj (858-922), célèbre mystique musulman exécuté à Bagdad.

Moïse
58. Al-Kalîm Allah : celui qui parle à Dieu.
59. Samiri.
60. Là misasa : il ne touchera pas. Traduction du Cheikh Khaled Ben-tounès.
61. En Inde, le saint et prophète désigné par les noms de Khwâja Khizr
(Khadir), en arabe Sayidnâ el-Khidr, fait l’objet d’un culte populaire
encore existant et qui est commun aux musulmans et aux hindous. Dans le
culte musulman comme dans l’hindou, on lance sur un étang ou sur une
rivière un petit bateau qui porte une lampe allumée. Dans l’iconographie, le
Khidr est représenté comme un homme âgé, ayant l’apparence d’un fakir,
habillé entièrement en vert, en conformité avec la signification de son nom,
qui est dérivé de akhdar (vert), et accompagné d’un poisson qui lui sert
de « véhicule » et avec lequel il se meut sur les eaux » (Ananda K.
Coomaraswamy « Khwâjâ Khadir et la Fontaine de Vie », p. 304-318, in
Études traditionnelles, août-S(l), Khizi (Khadir), 5 septembre 1938,
Paris).

David
62. Les Psaumes, in La Sainte Bible, traduite en français sous la direction de
L’École biblique de Jérusalem, Desclée de Brouwer, 1955.
63. Emile, Dermenghen, op. cit., p. 258.

221
64. Mort en 1197. Le plus célèbre des saints d’Algérie. Originaire
d’Andalousie, il vécut surtout à Bougie après avoir étudié à Fès et en
Orient. Il est enterré près de Tlemcen (Algérie) dont il est le saint patron. Il
fut le principal introducteur du soufisme au Maghreb.
65. Emile Dermenghen, op. cit., p. 270.

Salomon
66. Traduction du Cheikh Bentounès.

Jésus
67. Niche indiquant la direction pour la prière.
68. Ensemble des cinq premiers livres de la Bible, en hébreu : la Torah, « la
Loi ». Ces livres sont : la Genèse, l’Éxode, le Lévitique, les Nombres et le
Deutéronome.
69. Cheikh Hadj Adda Bentounès et Abdallah Redha : Jésus, âme de Dieu,
éditions Les Amis de l’islam, Oran, 1958. Réédition à paraître chez Albin
Michel.
70. De l’hébreu paruchim, « les séparés, ceux qui sont à part », les juifs qui
vivaient dans la stricte observance de la Loi écrite (Torah) et de la
tradition orale.
71. Interdiction de travailler le jour dévolu à Dieu par Son décret.
72. Jean-Gabriel Brosset, préface de Jésus, âme de Dieu, op. cit.
73. Jésus, âme de Dieu, op. cit., p. 3.

Mohammed
74. En arabe salam, qui est la racine du vocable islam.
75. Al Insân al’kâmil.
76. La religion de la soumission à Dieu et à Dieu seul. Cette soumission
(islam) libère l’homme de toute forme de servitude.

222
77. En arabe hijrah, l’expatriation, l’émigration, exil du prophète Mohammed
de La Mecque vers Médine.
78. Deux lettres de l’alphabet arabe, le Ta et le Ha qui, rassemblées,
constituent l’un des noms du Prophète.

223
Remerciements

Nous tenons à dire toute notre gratitude à Évelyne. Son accueil


et sa bonne humeur ont sans cesse favorisé l’élaboration de ce
travail. Damien se joint à nous pour l’embrasser.

À Nour qui nous a accompagnés lors des relectures, et Ali, qui


en ciselant certains passages a parachevé ce travail.

Toutes celles et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont
participé à l’élaboration de cet ouvrage, en retranscrivant une
cassette, en préparant un repas… nous les remercions
fraternellement.

B. R. S.

224
DU MÊME AUTEUR
Le Soufisme, cœur de l’Islam, La Table Ronde, 1996.
Mohammed, messager de l’Unité, Albin Michel Jeunesse, 1998.

OUVRAGES DE BRUNO SOLT

La Vacance, avec Gérard Blitz, Dervy Livres, 1990.


Les Maîtres spirituels et mystiques contemporains, Retz, 1992 (réédition
Pocket, 1996).
Moine zen en Occident, avec Roland Rech et Romana Soit, Albin Michel, coll.
« Spiritualités vivantes », 1994.

225
DANS LA MÊME COLLECTION
« Spiritualités vivantes »
grand format

Musique et extase, l’audition mystique dans la tradition soufie, de Jean DURING


Enseignements essentiels, du DALAÏ-LAMA , prix Nobel de la Paix.
Thomas Merton, un trappiste face à l’Orient, de Gilles FARCET.
L’Église et les religions ou le désir réorienté, du père Jacques VIDAL.
L’Expérience du Zen, de Thomas HOOVER.
Soleil de prières, anthologie du monde entier, de Sylvie REFF.
Rencontres avec Carlos Castaneda et Pachita la guérisseuse, de Maurice
COCA -GNAC.
Femmes en quête d’absolu, de Simone Weil à Elisabeth Kübler-Ross, d’Anne
BANCROFT.
Ivresse de Dieu. Aventures spirituelles en Égypte, au IVe siècle, de Monique A
BERRY.
Le Maître et le Thérapeute, de Jacques VIGNE.
Dans le silence de l’Aleph, de Claude VIGÉE.
Ultimes paroles, de KRISHNAMURTI.
Comme un éclair déchire la nuit, du DALAÏ-LAMA .
L’Oiseau et sa symbolique de Marie-Madeleine DAVY.
La Vie d’ermite, de Michel JOURDAN.
Zen et Occident, de Jacques BROSSE.
Éléments de psychologie spirituelle, de Jacques VIGNE.
Entretiens et causeries, de VIVEKANANDA .
Tout est noces, de Marie-Madeleine DAVY.
La Méditation et la Bible, d’Aryeh KAPLAN.
La Quête de l’Esprit, d’Eugraph KOVALEVSKY.
La Lettre, chemin de vie, d’Annick de SOUZENELLE.

226
Le Christ est né à Chalma, de Maurice COCAGNAC.
L’eau divine et sa symbolique, de Patricia HIDIROGLOU.
Au-delà des dogmes, du DALAÏ-LAMA .
Job sur le chemin de la Lumière, d’Annick de SOUZENELLE.
Le Rêve du papillon, œuvres, de TCHOUANG-TSEU.
Dictionnaire des symboles musulmans, de Malek CHEBEL.
Passerelles. Entretiens avec le Dalaï-Lama sur les sciences de l’esprit.
L’Aventure prophétique. Jonas menteur de vérité, de Ruth REICHELBERG.
Humanisme et mystique, d’Albert SCHWEITZER (anthologie).
Maître Eckhart ou l’empreinte du désert, de G. JARCZYK et P.-J. LABARRIÈRE.
Les Nuages et leur symbolique, collectif sous la dir. de J. KELEN.
La Montagne et sa symbolique, de M.-M. DAVY.
Treize Inconnus de la Bible, de Cl. VIGÉE et V. MALKA .
Tant que durera l’espace, du DALAÏ-LAMA .
Méditation et psychologie, de Jacques VIGNE.
L’Interprète des désirs, d’IBN ARABI.
Les Traités et le Poème, de MAÎTRE ECKHART, trad. et présenté par P.-J.
LABARRIÈRE et G. JARCZYK.
Le Féminin de l’être, d’Annick de SOUZENELLE.
L’Évangile de Marie, trad. par J.-Y. LELOUP.
Le Temple et sa symbolique, de P. NÉGRIER.
Transformation et guérison, de THICH NHAT HANH.
Bouddha et les femmes, de Susan MURCOTT.
La Prière en Islam, d’Eva de VITRAY-MEYEROVITCH.
Tantra Yoga, le Tantra de la connaissance suprême, prés, par D. ODIER.
Maître Dôgen, moine zen, philosophe et poète, de J. BROSSE.

227
Table des Matières
Page de Copyright 2
Sommaire 5
Avant-propos 12
PREMIÈRE PARTIE - LE SYMBOLISME DIVIN 15
La Lumière 16
Ni d’Orient ni d’Occident 18
Lumière sur lumière 19
Le cœur spirituel de l’homme 20
La guidance divine 23
La conscience universelle 26
La présence divine 28
Le jour du jugement 31
L’hypocrisie 32
La royauté 34
La louange à Dieu 34
Le Tout-Puissant, le Sage 36
Le royaume de Dieu 37
Le droit de vie et de mort 39
Le Premier et le Dernier 39
L’Un 41
L’Apparent et le Caché 42
Le Connaissant 44
La face de Dieu 47
Les plus beaux noms lui appartiennent 49
L’Un sans associé 49
Le Miséricordieux 51
Le Véridique 52
Le Créateur 54
Le Trône 58
Le Vivant 58
L’assoupissement 59

228
L’intercession 60
« Il sait ce qui est devant et derrière eux » 61
La Miséricorde 63
Le salut 64
Le repentir 65
Le pardon 66
Le mystère de la foi 69
DEUXIÈME PARTIE - L’HÉRITAGE PROPHÉTIQUE 74
Le message universel 75
La soumission ou l’humilité 75
Dieu dirige qui Il veut 78
Le sens de l’enseignement prophétique : l’unité 79
Le triomphe de la Vérité 82
Les fils d’un même Père 83
Adam 85
Le vouloir divin 86
Les Noms divins 87
Adam : le lieutenant de Dieu sur la terre 88
Satan 88
Eve 90
La désobéissance 91
La chute 92
La miséricorde 93
L’histoire se renouvelle 94
Adam, le premier prophète 95
Noé 97
L’appel à l’adoration 97
La sourde oreille 98
Un monde meilleur 99
Un maillon de la chaîne 100
Les nouvelles idoles 101
Le cri d’alarme 104
Abraham 106
Le « hanif » 106

229
Le chemin dans la lumière 107
La destruction des idoles 108
La fournaise 110
L’exil 110
Zemzem et le destin d’Ismaël 111
L’épreuve du sacrifice 113
La résurrection 115
Joseph 117
Le rêve de Pharaon 117
La tunique 119
L’amour 120
Le mariage 121
Moïse 125
Naissance de Moïse 125
Éducation d’un prince 126
La fuite vers Madian 127
L’enseignement de Schu’aib 128
Le buisson ardent 128
La préparation de la mission 133
La mission auprès de Pharaon 137
L’affrontement avec les magiciens 142
Les malédictions de l’Égypte 146
Départ d’Égypte et errance dans le Sinaï 147
Les Tables de la Loi 148
Les nourritures 148
Le veau d’or 149
Le « Khidr » 152
La Terre promise 155
David 159
Goliath 159
Le roi David 160
Les Psaumes 160
Les quatre-vingt-dix-neuf brebis 161
Salomon 166

230
La fourmi 167
La reine de Saba 168
Les pyramides 170
Le trône 171
Le sol de cristal 173
Jésus 175
Zacharie 175
Jean 176
Marie 177
La bonne nouvelle 178
L’annonciation 180
Marie garante de la prophétie 181
Le fils de Marie 184
Les miracles 186
Le Prophète 188
L’élévation de Jésus 190
Le retour 193
Mohammed 195
Le sceau des prophètes 195
L’hégire 198
L’intention 200
Le combat du Prophète 201
Le Rappel 204
Le Livre 206
Conclusion 209
L’eau et le chapelet 209
Le cycle de la sainteté 211
Demain ? 213
Notes 216
Remerciements 224

231