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La fin de l’essentialisme, pour une éthique universelle

- L’essence de « l’Homme », être de dignité

L’essence est le concept ou l’idée d’une chose qui existe effectivement ou non. Par exemple,
avant de fabriquer une voiture, nous avions l’essence de la voiture : sa nature, sa définition, son utilité,
etc. Au-delà des différences entre toutes les voitures particulières qui existent effectivement, nous
pouvons reconnaître la même essence « voiture ». L’essence de la chose est ainsi sa définition
minimale, ce sans quoi elle n’est plus ce qu’elle est ; par exemple, l’essence du triangle est d’avoir trois
côtés. Selon la vision essentialiste du christianisme héritée de l’Antiquité (Aristote), Dieu aurait créé
des essences distinctes (« l’Homme », « la baleine », « la rose », etc.) avant qu’existent effectivement
ces êtres distincts (les humains, les baleines, les roses, etc.). Bien que rien ne permette d’établir qu’un
Dieu nous a créé dans un but quelconque et en nous dotant d’un statut particulier (aucune avancée
de la connaissance ne va dans ce sens), l’essentialisme continue d’influencer notre conception du
monde.
Le fond essentialiste de notre pensée s’exprime dans l’idée que c’est notre appartenance à une
communauté d’êtres censés partager une même essence qui détermine notre statut moral, le fait que
nos intérêts méritent d’être pris en considération ou non. Dans La révolution antispéciste, Yves
Bonnardel explique qu’« Une éthique fondée sur une appartenance accorde de l’importance non pas
aux individus en tant qu’eux-mêmes, pour eux-mêmes, mais fait dépendre la prise en compte de leurs
intérêts de leur position par rapport à la communauté d’appartenance ou de leur position en son
sein1 ». Selon l’humanisme essentialiste, il y aurait une essence de « l’Homme » commune à tous les
humains, supérieure aux autres essences. Ainsi, celui qui se reconnaît de l’essence « Homme » doit
prendre en compte les intérêts de ceux qu’il assimile également à elle, et peut nier ou mépriser les
intérêts de ceux qu’il associe à une autre essence, « vache », « cochon », etc. De la même manière,
pour les sexistes, il y aurait une essence masculine commune à tous les hommes, supérieure à une
essence de la femme commune à toutes les femmes (dont la nature serait de rester à la maison, de se
marier, de s’épiler, d’être douce, etc.). L’humanisme essentialiste (une seule essence pour tous les
humains : « l’Homme » se voulant universel) est censé être un dépassement des conceptions sexistes
et racistes en marquant le refus des essentialisations (du sexe ou de la race) à l’intérieur de l’humanité :
il n’y a plus « le Blanc » d’un côté et « le Noir » de l’autre ou « l’homme » et « la femme », mais tous
les humains, au-delà de leurs différences (considérées comme non essentielles), sont assimilés à une
essence commune. Alors, écrit Yves Bonnardel, en se référant à des expériences de vivisection
humaine menées en Chine par l’unité 731 durant la guerre sino-japonaise des années 19302 : « Notre
propre appartenance actuelle à l’humanité nous pénètre de l’horreur de ce qu’on subit ces victimes
de vivisection – lorsqu’elles sont humaines3 ».
La conception essentialiste de l’« Homme » témoigne bien du fait que le système idéologique qui
fonctionne par exclusion reste intact. L’humanisme menace les intérêts de n’importe quel individu que
l’on assimile à un autre groupe désigné comme étant d’une autre essence. La frontière du groupe des

1
Yves Bonnardel, « Les animaux à l’assaut du ciel », dans La révolution antispéciste, PUF, p. 324
2
« On se livrait à la vivisection de détenus. Certains furent bouillis vifs, d’autres brûlés au lance-flammes, d’autres
congelés, d’autres subirent des transfusions de sang de cheval ou même d’eau de mer, d’autres ont été électrocutés,
tués dans des centrifugeuses géantes, ou soumis à une exposition prolongée aux rayons X. Des détenus furent
complètement déshydratés, c’est-à-dire momifiés vivants. On les desséchait jusqu’à ce qu’ils meurent et ne pèsent
plus qu’un cinquième de leur poids normal. On étudiait sur eux les effets du cyanure d’hydrogène, d’acétone et de
potassium. Certains détenus étaient affamés et privés de sommeil jusqu’à la mort. D’autres furent soumis à des
expériences de décompression » Peter William et David Wallace, La Guerre bactériologique. Les secrets des
expérimentations japonaises, Albin Michel, 1990, cité dans Ibid., p. 328
3
Ibid., p. 329
humains qui permet la discrimination des non-membres est la même que celle de la race ou du sexe
qui permet les discriminations intra-humaines, en tant qu’elle est mouvante et susceptible de bouger
en marquant la limite de groupes plus ou moins élargis (le clan, la tribu, la race, l’espèce etc.). Les
humains assimilés à l’essence « Homme », un particularisme qu’ils prétendent universaliste,
prétendent disposer d’une supériorité absolue sur les êtres qu’ils assimilent à une autre essence, selon
le même principe que certains humains se sont convaincus de posséder une supériorité d’essence sur
d'autres humains. La frontière instituée dans les deux cas n'est autre que celle de l'Humanisme, selon
l’anthropologue Claude Lévi-Strauss45 et le philosophe Patrice Rouget. Ce dernier dénonce les
humanistes s'opposant au racisme « au nom du droit à la supériorité métaphysique de l’humanité dans
sa totalité, sans voir qu'ils ont eux-mêmes installé les conditions de l'injustice6 ». Selon le philosophe,
« [l]e racisme n'est pas la mise en échec de l'Humanisme, il en est au contraire l'affirmation la plus
exigeante, la plus incandescente, la plus "pure". Toutes les formes d'exclusion sont contenues en
germe dans l'idéologie de l'humanisme métaphysique. Auschwitz est un point d'orgue, un moment
orgastique, une apothéose de l'humanisme métaphysique7 ».
Le système humaniste suppose une frontière infranchissable (une séparation) instituée entre les êtres
qui comptent moralement (en tant que membres dépositaires d’une même essence) et ceux qui ne
comptent pas. Malgré le fait que cela aille à l’encontre des avancées de la connaissance, nous
continuons d'utiliser le terme « animal » pour désigner une catégorie qui nous exclurait. La sauvegarde
de l’expression « l’Homme et l’animal » est essentielle au maintien de la croyance en la dignité
exclusive des êtres assimilés à l’essence « Homme ». Selon les humains qui essentialisent « l’Homme »
et « l’animal », il y aurait d’un côté les humains dont la nature8 serait de manger ou d’utiliser les
animaux autres que les humains, et de l’autre côté les animaux autres que les humains dont la nature9
serait d’être mangés ou utilisés. Remettre en cause l’exclusivité humaine des droits et le suprématisme
humain, c’est toucher à l’identité (qui comprend en elle-même l’idée d’une supériorité sur les victimes
animales légalement mises à mort) et aux codes du groupe assimilé à l’essence « Homme ». C’est

4
« J'ai le sentiment que toutes les tragédies que nous avons vécues, d'abord avec le colonialisme, puis avec le
fascisme, enfin les camps d'extermination, cela s'inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu
humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son
prolongement naturel. Puisque c'est, en quelque sorte, d'une seule et même foulée que l'homme a commencé par
tracer la frontière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s'est ensuite trouvé amené à reporter
cette frontière au sein de l'espèce humaine, séparant certaines catégories reconnues seules véritablement humaines
d'autres catégories qui subissent alors une dégradation conçue sur le même modèle qui servait à discriminer entre
espèces vivantes humaines et non humaines. Véritable péché originel qui pousse l'humanité à
l'autodestruction. […] Se préoccuper de l'homme sans se préoccuper en même temps, de façon solidaire, de toutes
les autres manifestations de la vie, c'est, qu'on le veuille ou non, conduire l'humanité à s'opprimer elle-même, lui
ouvrir le chemin de l'auto-oppression et de l'auto-exploitation » Claude Lévi-Strauss, « L'idéologie marxiste,
communiste et totalitaire n'est qu'une ruse de l'histoire », entretient avec Jean-Marie Benoist dans Le Monde, 21-
22 janvier 1979, p. 14
5
« Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire, l’homme occidental ne put-il comprendre
qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il
retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des
hommes d’autres hommes, et à revendiquer, au profit de minorités toujours plus restreintes, le privilège d’un
humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion » Claude Lévi-
Strauss, Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973, p. 53
6
Patrice Rouget, La violence de l'humanisme. Pourquoi nous faut-il persécuter les animaux ?, préface de Florence
Burgat, Calman-Lévy, 2014, op. cit., p. 62-63
7
Ibid., p. 63
8
« Pratiquement tous les mouvements réactionnaires font appel à l’idée de Nature, pour légitimer le patriarcat ou
pour justifier le racisme, pour instaurer une monarchie (…), pour combattre (…) l’homosexualité (…) » Yves
Bonnardel, « En finir avec l’idée de nature », dans La révolution antispéciste, op. cit., p.158
9
« Plus la domination tend à l’appropriation totale, sans limites, plus l’idée de "nature" de l’appropriée sera
appuyée et "évidente" » Colette Guillaumin, Sexe, Race et pratique du pouvoir : l’idée de nature, L’Harmatan,
p.81-82, cité dans Yves Bonnardel, Ibid. p.167
pourquoi, semble-t-il, la consommation des animaux apparaît comme une nécessité, non pas
physiologique mais essentielle, dans les phrases du type : « on mange de la viande depuis la nuit des
temps, ce n’est pas maintenant qu’on va changer », « on est omnivore, c’est comme ça », « ce ne sont
que des animaux », etc.

- L’essence de « l’animal », être de « nature »

L’essentialisation confère à certains êtres un statut au sein d’une hiérarchie qui justifie leur
traitement. L’infériorisation essentielle passe alors par la naturalisation qui consiste à assigner à
certains êtres une « nature » qui les détermine entièrement et les prive de toute singularité. Les êtres
d’une autre essence sont des éléments fonctionnels et interchangeables de cette totalité qu'est « la
Nature », des spécimens indifférenciés d'une espèce ou d'une race, animés par leurs « instincts ». C'est
exclusivement selon cette grille de lecture qu’on explique leurs comportements et qu’on les observe
en train d’assurer leur fonction (comme les choses, ils sont fonctionnels) au sein de la création ou des
« écosystèmes » (ordre de « la Nature »). Avec l’idée de création Divine ou de « plan de la Nature »
(dont la volonté aurait dirigé l’évolution avec l’objectif de mener nécessairement à l’état actuel) à
l’origine d’essences, les animaux autres que les humains ne sont jamais pensés pour eux-mêmes, mais
toujours comme des rouages fonctionnels d’un ensemble (la création ou le plan de la « Nature »). Ils
ne font qu’incarner une fonction (souvent assimilée à nos intérêts, et à laquelle on les réduit) au sein
d’un ordre dans lequel ils n’existent pas pour eux-mêmes et n’agissent pas en vue de leurs propres
fins10. Comme le remarque Patrice Rouget, les animaux sauvages « ont, tout comme les autres, une
utilité clairement établie, et c'est à ce seul titre qu'ils sont tolérés par l'homme qui les surveille et les
comptabilise (…). Les uns sont utiles comme gibier potentiel, les autres comme (…) garants de
l'équilibre (…) certains enfin servent d'indice du degré de "naturel" ou d'"authentique" restitué dans
les zones rurales11 ».
Les animaux autres que les humains sont assimilés à une essence distincte qui définirait leur place, leur
rôle, leur fonction et le statut moral qui leur est lié. Ils se voient alors attribuer une « nature » qui les
détermine à être destinés aux usages des humains : « ils sont fait pour ça ». Ce serait donc dans la
nature du poulet d'être rôti, du sanglier d'être chassé, de la souris d'être soumise à des
expérimentations, du poisson d’être pêché, etc. Selon un même schéma, les esclaves doivent servir
leurs maîtres, les femmes les hommes, les animaux sont là pour être mangés ou utilisés : « c'est leur
nature », leur Destin voulu et décidé par « mère Nature » (on reconnaît bien là l’héritage d’une culture
religieuse encore imprégnée dans nos habitudes de pensée). La naturalisation constitue une
chosification des animaux pouvant alors être utilisés pour des tests, être transformés en produits de
consommation, en moyens de divertissement, en compagnons dociles, etc. à travers la chasse, la
capture, voir la domestication, l'élevage et les modifications génétiques opérées à des fins esthétiques
(animaux dits « de compagnie ») ou productivistes (animaux dits « d'élevage »). Ce n’est qu’en fonction
du rôle tout défini qui leur est assigné, donc souvent dans le cadre de leur appropriation et utilisation,
que le débat éthique peut avoir lieu. Ainsi prend place le discours sur le bien-être animal qui, pour ne
pas être « contre nature », doit s’appliquer à des animaux dont les intérêts sont déjà niés, qui ne sont
pensés qu’en fonction et en vue de leur exploitation. Loin de remettre en cause l’ordre établit, on se

10
« On ne considère pas que leur propre vie leur importe et que leurs actions résultent de leurs propres désirs et
aversions, comme on le fait pour les humains […] Une telle vision du monde, lorsqu’elle est transférée dans l’ordre
social, porte un nom : totalitarisme. Seule la Totalité, l’ordre social, porte un nom : totalitarisme. Seule la Totalité
(la communauté, l’ordre social,) est envisagée, elle seule se voit attribuer une valeur, les individus ne sont plus
qu’appréhendés qu’en tant qu’utiles à la structure d’ensemble… On voit que cette idéologie sociale totalitaire
trouve son exact parallèle, sa transcription, dans l’idée de Nature moderne » Yves Bonnardel, « En finir avec l’idée
de nature », dans La révolution antispéciste, op. cit , p.154-155
11
P. Rouget, La violence de l’humanisme, op. cit., p. 99-100
contente de traiter de la manière dont l'animal chosifié peut continuer d'être utilisé, façonné et
remodelé comme une matière première destinée à notre usage. La pratique de l’élevage témoigne
d’une vision essentialiste extrême au sens où elle constitue un système qui définit une nature des
animaux (servir les humains) avant de les fabriquer pour qu’ils existent (et de les sélectionner
génétiquement pour correspondre le plus possible à ce qui serait leur nature définie comme
servitude). Ainsi, ces animaux sont reproduits pour satisfaire les intérêts des humains qui décident du
sens de leur vie et de leur valeur selon l'usage qu'ils en font. Déjà destinés à être utilisés et mangés,
toute leur liberté d’être est niée ; ils sont déjà considérés comme de la matière première à transformer
(ils ne seront rien d’autre que la nature que nous avons définie pour eux et qui les précède). Classés
dans la catégorie des aliments et assimilés à des aliments, on ne les dissocie pas de nos usages et on
refuse de leur reconnaitre une forme d'existence qui ne soit pas entravée par leur chosification comme
corps carnés.

- Dépasser la conception essentialiste de l’espèce

Alors que l’humanisme essentialiste a prétendu dépasser l’essentialisation des sexes et des
races à l’intérieur du groupe que sont les humains, la conception essentialiste de l’espèce n’a pas été
remise en cause. Dans son chapitre intitulé « Les espèces non plus n’existent pas », David Olivier
explique qu’il n’est pas question de considérer qu’il y aurait une seule essence pour tous les animaux,
« l’animalité », ni même d’affirmer que l’essence des autres animaux serait égale à l’essence des
humains, mais bien d’en finir avec l’essentialisme et la vision hiérarchisante qui en découle.
Si il existe des infériorités et des supériorités entre les êtres, dans certains domaines en fonction des
critères choisis (par exemple en termes de conscience morale et de rationalité les humains adultes non
handicapés mentalement semblent être les plus doués, alors qu’en terme de capacité à percevoir une
large gamme d’onde électromagnétiques les marsouins semblent être les plus doués), ceux-ci ne sont
pas à interpréter comme étant les signes d’une infériorité ou d’une supériorité d’essence pouvant
servir à justifier une oppression. Dans son chapitre « Sur la supériorité », David Olivier explique que

« Cela veut simplement dire que la caractéristique désignée est quantitativement plus grande. Dans certains cas,
il ne peut y avoir aucun jugement de valeur : les ‘grandes ondes’, par exemple, sont supérieures aux ‘ondes
courtes’ en longueur d’onde ; la même réalité peut s’exprimer par l’infériorité : elles leur sont inférieures en
fréquence […] [tout comme] ‘3>2’ se lit ‘trois est supérieur à deux’. […] C’est souvent une telle supériorité
factuelle, spécifique (…) qui sert de justification à la supériorité absolue, ‘tout court’. Ainsi, le nombre supérieur
de médailles remportées aux Jeux olympiques devait montrer la supériorité du peuple allemand. Il est important
de distinguer les deux assertions en jeu. Si la supériorité du peuple allemand était constituée par le nombre de
médailles (ou la beauté de la musique de Wagner, etc.) alors elle n’aurait été que cela, que le nombre de
médailles. Comment ce nombre pourrait-il justifier de réduire les autres peuples en esclavage ?12 »

Si l’on a pu considérer que des différences (par exemple en termes de capacités mentales ou
physiques) pouvaient justifier de mépriser des intérêts, c’est parce qu’on a interprété ces différences
comme les signes d’une infériorité ou d’une supériorité d’essence dont on a présupposé l’existence.
Or, dans les faits, rien n’atteste de l’existence d’essences et donc l’idée d’une hiérarchie entre les
essences sur laquelle définir l’éthique, mais seulement l’existence d’êtres concrets ayant des
similarités et des différences (à comprendre le plus souvent en termes d’originalité ou de spécificité)
et ayant des intérêts (êtres sentients) ou non (êtres non-sentients). Ainsi, il ne s’agit pas de nier les
différences qui existent entre les êtres, mais de ne pas considérer ces différences comme étant les
signes d’une supériorité ou d’une infériorité d’essence (absolue) pour refuser de prendre en compte

12
David Olivier, « Sur la supériorité », dans La révolution antispéciste, op. cit., p. 302-303
les intérêts de chacun de manière égale.
La conception essentialiste de l’espèce ne fait pas apparaître celle-ci co-mme une simple catégorie
parmi d’autres définie selon certains critères qui rassemblent des individus (ancêtre commun récent,
co-fécondité, etc.), mais comme « la » catégorie qui permettrait de rassembler des individus d’une
même essence d’où découle leur statut commun. Ainsi, les animaux autres que les humains sont le
plus souvent compris comme de simples spécimens ou exemplaires de leur « espèce », possédant une
même « nature ». Pourtant, par-delà l’illusion d’une similarité des comportements des autres créée
par le caractère approximatif de nos sens, nous pouvons remarquer une infinie diversité de manières
d'exister dont chacune est propre à un sujet animal individualisé qui exprime une singularité
comportementale. Celui-ci dévoile une identité propre à travers des comportements qui supposent
une intentionnalité et excèdent la fixité d’une nature déterminée. La liberté animale apparaît comme
une marge de créativité ou d’inventivité qui fait qu’un animal n’est jamais déjà constitué (par un inné
transmis par des générations précédentes et qui serait sa nature) mais se fait, s’individualise tout au
long de sa vie. Le processus d'apprentissage historique individuel fait sortir les animaux de la simple
vie naturelle réglée de manière invariable et où les transformations, s’il y en a, n’interviennent que
dans la descendance. Le sujet animal peut manifester des comportements nouveaux au cours de son
existence, lesquels ne sont pas prédéfinis (programmés à la naissance) et témoignent d’intérêts
propres. C'est avec curiosité, incertitude, crainte, prudence et hésitation, marques de
l'indétermination propre au comportement animal, que le sujet individualisé expérimente et ordonne
son rapport à des situations nouvelles qu’il rapporte à lui-même comme centre de référence à la fois
singulier et unificateur, en ne faisant pas que vivre une vie (par exemple le cerf mène une vie de cerf)
mais en vivant sa vie (par exemple ce cerf particulier mène sa vie de cerf individualisé ou plutôt
s’individualisant). C’est ainsi que le chien est excité lorsque l'on s'approche de sa laisse (outil associé à
la promenade) qui renvoie par association à des situations vécues, reflétant une expérience et une
réceptivité propres. Le sujet individualisé peut agir et prendre des décisions en fonction de croyances
tirées d’une expérience spatio-temporelle personnelle, manifester dans le présent un savoir-faire et
des compétences qui en résultent (c’est ce que l’on peut par exemple observer avec les nids des
oiseaux dont la construction témoigne, au cours de leurs vies individuelles, d’une évolution esthétique
ou d’un perfectionnement technique).

- L’éthique universelle est antispéciste

D’un point de vue éthique, il existe deux catégories d’êtres sur Terre : les êtres sentients qui
ont des intérêts et les êtres non-sentients qui n’en ont pas. Dès qu’il y a un être sentient, il y a
quelqu’un qui sent et qui ressent, qui a des intérêts et peut subir des dommages. Tout animal sentient
possède une valeur par lui-même : celle qu’il accorde à ses expériences vécues à la première personne,
et à sa vie au caractère à la fois unique et irremplaçable. Concevoir une éthique universelle implique
de prendre en compte les intérêts de chaque être sentient de manière égale, sans discrimination
arbitraire.
Il y a plus de deux siècles, le philosophe, économiste et jurisconsulte Jeremy Bentham (1748-1832)
écrivait :

« Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit
abandonné sans recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la
pilosité de la peau, ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons également insuffisantes pour
abandonner un être sensible à ce même sort 13 »

13
Jeremy Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, XVII, IV, note 1, Oxford,
Clarendon Press, 1907, p. 311
Le discours qui accompagne une oppression se manifeste souvent en « prétextant des différences
réelles ou imaginaires mais toujours dépourvues de lien logique avec ce qu'elles sont censées
justifier14 ». Dire qu’une vache a des sabots et une queue ou qu’elle n’a pas de capacité et d’intérêt à
conduire une voiture ne permet pas de justifier d’ignorer les intérêts qui sont les siens. Cela reviendrait
à prétexter qu’un humain n’a pas la capacité de communiquer par télépathie ou qu’il n’a pas
d’antennes pour justifier d’ignorer ses intérêts.

D’après Méryl Pinque, le fait que l’humain

« s'estime l'aune de toute chose et exploite celui qui n'est pas à son image, nous le constatons tous les jours. Le
racisme et le sexisme perdurent, mais nous semblons avoir pris conscience de ces tares, que nous nous efforçons,
depuis peu, de combattre. Seul le spécisme échappe encore à l'identification, et donc au statut de barbarie,
fondatrice de surcroît, celle dont toutes les autres procèdent15 ».

Tout comme le racisme est une discrimination selon l’origine et le sexisme une discrimination selon le
sexe, le spécisme est donc une discrimination selon l’espèce. Dans les faits, l'idéologie spéciste vise à
nier ou à mépriser les intérêts des autres sous le seul prétexte qu'ils ne font pas partie de la
communauté (ici d’espèce) à laquelle on revendique une appartenance. Le rejet du spécisme
n'implique pas de traiter tous les êtres sentients de manière identique, mais de réellement prendre en
considération leurs intérêts, indépendamment de l'utilité qu'ils peuvent avoir pour les autres et du fait
qu’ils soient en voie d'extinction ou non16.

14
« La sentience », Les cahiers antispécistes.
URL : http://www.cahiers-antispecistes.org/le-specisme/
15
Méryl Pinque, « Un nouveau regard », dans Méryl Pinque (dir.), Pour une révolution végane, préface de Michel
Onfray, Paris, Autrement, 2015, p. 184-185
16
La philosophie antispéciste fait voler en éclats le narcissisme humaniste, en tant que la perspective de l'égalité
(de considération) animale révèle le caractère illégitime de l'exclusivité humaine des droits. Plutôt que de vouloir
chercher un propre de « l'Homme » (nous conviendrons qu'il n'existe pas de propre de l'Homme qui puisse être
exclusivement humain et commun à tous les humains) afin de fonder une dignité exclusivement humaine, l'enjeu
est de penser des droits moraux fondamentaux égaux à tous les êtres sentients, qu’ils soient humains ou non, en
fonction des types d'intérêts qu'ils possèdent universellement. Cela implique d'élargir notre cercle de considération
morale pour mettre la sentience au fondement des droits humains et de tous les autres êtres sentients. Dans cette
perspective, fonder les droits des animaux sentients fonde également les droits des humains. S'attacher à mettre au
premier plan la seule sentience comme critère de prise en compte morale, c'est s'employer à garantir un socle sur
lequel des critères de prise en compte morale supplémentaires (correspondant à des types d’intérêts
supplémentaires) peuvent se greffer. Considérer que tout autre attribut cognitif (par exemple un de ceux que
possède un adulte humain en pleine possession de ses capacités) serait requis pour avoir un type d'intérêt méritant
d'être respecté est ici considéré comme purement anthropocentrique, ou égocentrique.
Bien que l'humanisme juridique associe au droit les capacités qui sont celles de l'humain adulte non handicapé
mentalement pouvant revendiquer ses droits et penser ses devoirs (il s’agit du concept éthico-juridique de personne
au sens kantien qui exclut de nombreux êtres humains), l’absence de capacité à revendiquer ses droits n'est pas un
obstacle à leur reconnaissance ou à leur exercice, puisque des représentants peuvent être habilités à parler en leur
nom, comme nous pouvons le constater. En ce qui concerne les êtres sentients autres que les humains, les
associations de défense des animaux pourraient se porter partie civile devant les tribunaux pour représenter leurs
intérêts. Cela suppose qu’ils soient considérés comme des patients moraux, êtres envers lesquels les agents moraux
(pouvant être tenus pour moralement responsables) ont certaines obligations morales directes, du fait que tout droit
attaché à un patient moral est corrélé au devoir d'un agent moral de respecter ce droit.