MIRBEAU CENSURÉ AU JAPON EN 1927

Autour des Mauvais bergers

Traductions de Mirbeau au Japon

Voici les traductions japonaises d’œuvres d’Octave Mirbeau, dans l’ordre
chronologique :
* « Sur la route » ( 道 ば た で ) : traduction de Sakaé Ôsugui ( 大 杉 栄 1 , 1885-
1923). À la fin de ce conte de trois pages, il a indiqué la date de l’achèvement de cette
traduction : mai 1912. Les œuvres complètes de Sakaé Ôsugui ont été publiées en 1925 et
1926. La traduction du conte de Mirbeau a été recueillie dans le 4e volume.

* Les Mauvais bergers ( 悪 指 導 者 ) (Aku shidôsha) : traduction de Sanshirô
Ishikawa 石川三四郎訳 a été publié pour la première fois en 1924 dans quelques numéros de
la revue connue Vénus 明星 (Myôjô2 ) (文芸誌 ), puis en 1927 (la préface d’Ishikawa est
datée du 14 août 1927), puis de nouveau le 15 mars 1930, dans un volume des « œuvres
choisies de la littérature prolétarienne mondiale » ( 世 界 プ ロ レ タ リ ア 文 学 選 集 ), aux
éditions de Kinsei-do 金星 (venus) 堂 3 , et enfin en 1946, juste après la défaite du Japon,
dans la revue « Petit Univers » ( 小天地 , Shô tentchi), des éditions Heibon ( 平凡社 ).

* Les affaires sont les affaires ( 事業は事業だ ) : traduction de Yuriko Motchizuki
( 望月百合子 4 ), publiée en en 1928 et recueillie dans le 17e volume de « La France » de « La
série d’une jeune littérature » ( 新 興 文 学 全 集 ). Puis, en 1929, Arô Naitô ( 内 藤 濯 5 ) a
traduit de nouveau cette pièce sous le titre 事 業 は 事 業 , dans le 19e volume des œuvres
complètes du théâtre moderne, dans la section de la France ( 近 代 劇 全 集 19 巻 仏 蘭 西
篇 ).

* L’Épidémie ( 流行病 ) : traduction de Yuriko Motchizuki, publiée en 1929, dans
le 33e volume des œuvres complètes du théâtre du Monde, théâtre moderne français, 3 e livre de
la section du théâtre français ( 世界戯曲全世界戯曲全集 33 巻仏蘭西篇 3 仏蘭西近代

1
Entre Osugui et Ishikawa il y a eu, bien sûr, quelques relations, surtout en prison. Ce dernier, anarchiste connu à
l’échelle mondiale, a été massacré par un gendarme sous couvert d’un désordre provoqué juste après un violent
séisme de magnitude 7,9, dans la région de Kantô, en 1923. Tous les deux ont montré assez tôt leur intérêt pour
Élisée Reclus (1830-1905). Ôsugui s’intéresse aussi à Mirbeau et Anatole France (p. 475 du 4 e volume de ses
œuvres).
2
Voir la notice Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/My%C5%8Dj%C5%8D.
3
C’est l’édition où notre deuxième héros, Îda, a travaillé à partir de l’année 1929.
4
Anarchiste, Motchizuki (1900-2001) a été une camarade d’Ishikawa. Voir la notice Wikipédia :
https://ja.wikipedia.org/wiki/%E6%9C%9B%E6%9C%88%E7%99%BE%E5%90%88%E5%AD%90.
5
Naitô est connu comme l’excellent traducteur du Petit Prince (–「星の王子さま ) de Saint-Exupéry. Il était
professeur à l’Université de Tôkyo.
1
劇集 ).

* Le Journal d’une femme de chambre ( 小 間 使 の 日 記 ) : traduction de Kaoru
Okano ( 岡野馨 6 訳 ), parue en 1951, aux édition Koyama, de Tôkyo (小山書店 東京 ).

* Le Jardin des supplices ( 責 苦 の 庭 ) : traduction de Chiwaki Shinoda
( 篠田知和基 7 訳 ), parue en 1984, dans la 《 Collection de la littérature de la fin du 19e
siècle de la France » ( 国書刊行会 十九世紀末フランス文学叢書 ().

  Dans cette liste, nous décelons la présence de plusieurs traducteurs de tendance
anarchiste. Cela nous incite à penser que la réception au Japon de cet écrivain satirique est liée
en premier lieu à un intérêt social et politique, ce que nous révèle tout particulièrement le
travail de Sanshirô Ishikawa (1876-1956). Au cours des sept années qu’il a passées en exil en
Europe, entre 1913 et 1920, il a, certes, élargi sa connaissance de la civilisation européenne,
mais son orientation politique n’en a pas été changée. Ce militant socialiste, comme l’était
également Ôsugui, n’a jamais négligé pour autant son goût pour l’horticulture, la peinture, la
musique, la littérature, etc. Concernant cette dernière, il ne nous semble pas qu’il ait fait des
études approfondies : il n’a traduit qu’un peu d’Alphonse Daudet et d’Anatole France, en
dehors d’Octave Mirbeau, dont il a pu, au Japon, apprendre assez tôt le nom de la bouche
d’Ôsugui, à moins que ce ne soit lui qui ait donné à ce dernier quelques renseignements
précédemment acquis, dans la prison de Sugamo ( 巣鴨 ). De surcroît, il est possible qu’en
France Ishikawa se soit senti plus proche de Mirbeau. Il nous semble donc très naturel qu’il
ait voulu le traduire, avant tout pour des raisons tenant à son engagement politique, et qu’il ait
choisi une pièce traitant du conflit entre travailleurs et patrons : Les Mauvais bergers.
Mais si nous traitons de la traduction et de la mise en scène de cette œuvre, c’est
parce que, concernant sa publication et sa représentation, nous sommes en mesure de fournir
quelques documents précieux sur un cas notable de censure de la période d’avant la guerre
(mais cette censure a continué même après la guerre, d’une autre façon inquiétante). Les
Japonais d’aujourd’hui ne devraient pas ignorer cette réalité de la censure : d’une part, à cause
des suites de l’affaire de démission du journal Asahi de Sakuzô Yoshino, en 1924 (à cause de
sa critique du “Serment des 5 articles”)8 ; mais aussi à cause du destin des Mauvais bergers
dans notre pays, en 1927. Cela concerne les événements historiques suivants : l’affaire de
Takiji Kobayashi (1903-1933), qui a été torturé et tué ; et le désastre irréparable de la guerre de
15 ans (1931-1945 : Incident de Mandchourie, Guerre sino-japonaise, Guerre du Pacifique. [Je
ne comprends pas le rapport avec Les Mauvais bergers]
Dans cette perspective, nous allons analyser la traduction des Mauvais bergers par
6
Okano était professeur à l’École Militaire du Japon.
7
Shinoda était professeur à l’ Université de Nagoya.
8
Voir notre article : « “Les gens ordinaires”, seken, système impérial japonais et culte des ancêtres », in Individus
et démocratie au Japon, Presses Universitaires du Midi, Toulouse, 2015, pp. 208-217.
2
Sanshirô Ishikawa et sa mise en scène par Toyoji Îda. Cependant auparavant, nous allons
fournir le minimum de renseignements nécessaires pour faire comprendre leur statut moral et
social dans le contexte historique de l’époque.

Le contexte historique

Après la deuxième rencontre du Japon avec la civilisation chrétienne [occidentale ?
européenne ?] (libérée par la Révolution) [?] au milieu du 19e siècle, nous avons été incités,
dans une situation globale de nationalisme et de capitalisme, à nous unir devant ce qui
apparaissait comme une menace de l’étranger, en revenant paradoxalement à l’esprit de
l’ancien système impérial (théorie de Misao Tamamatsu, 松操 ). Dans ce panorama, après la
proclamation du « Serment des 5 articles » ( 五 箇 条 の ( 御 ) 誓 文 ) par l’empereur
devant toutes les divinités du monde, nous apercevons, au moins, deux lignées d’intellectuels
dans l’histoire du Japon moderne (c’est-à-dire à partir de 1868) : d’un côté, des penseurs ou
professeurs chrétiens9 , au début dirigés surtout par les missionnaires américains ; et, de
l’autre, le « Mouvement pour les libertés et les droits du peuple » ( 自 由 民 権 運 動 10 ). Au
sein de ce mouvement figure le maître d’Ishikawa, Shôzô Tanaka (田中正造 ) (1841-1913),
qu’il n’est pas possible de ne pas admirer. Car, au même titre que Takeshirô Matsu-Ura 11 , il a
engagé une vraie bataille pour la liberté à l’intérieur du Japon. Il a notamment mené un
mouvement civil entre 1890 et 1907, contre la pollution de la mine de cuivre d’Ashio (dans la
préfecture de Totchigui), mais aussi, plus largement, contre le capitalisme international
représenté par Jardine, Matheson & Company Ltd., qui accaparait tout le cuivre extrait de cette
mine ; et il s’est sacrifié [comment ?] en vain pour sauver les villageois de Yanaka, situé au
pied de la mine.
Ce héros-paysan, qui n’était pas très cultivé, mais possédait un caractère indépendant,
simple et droit, a eu beaucoup d’influence sur les intellectuels, sur la jeunesse, et aussi sur les
chrétiens. Avant la fin de sa vie désespérée, ce vieillard a dit à son cher disciple Ishikawa – qui
allait s’exiler en Europe pour fuir le danger de mort auquel il était exposé après l’exécution de
conspirateurs présumés12 , condamnés pour une prétendue tentative d’attentat contre
9
Parmi lesquels Sakuzô Yoshino (1878-1933), Inazô Nitobé (1862-1933) , qui jugeait nécessaire, pour le Japon,
d’essayer de comprendre le christianisme, et Kan-itchi Asakawa (1873-1948), qui joua un rôle important dans
l’établissement de la politique d’occupation américaine du Japon. Ces trois intellectuels sont les personnages-clefs
pour comprendre notre histoire d’après-guerre. 
10
Parmi lesquels, avant la première guerre mondiale, Tatsui Baba (馬場辰猪) (1850-1888), Tchômin Nakae (中江
兆民), que l’on a surnommé « le Rousseau oriental (1847-1901), et Shôzô Tanaka (田中正造) (1841-1913).
11
Takeshirô Matsu-Ura ( 松 浦 武 四 郎 ) ( 1818-1888 ) dénonça les sévices exercés sur les Aïnous par le
gouvernement du Japon.
12
Notamment Shûsui Kôtoku ( 幸 徳 秋 水 ) (1871-1911), qui a été pendu le 24 janvier 1908. Il était un des
camarades d’Ishikawa et le plus cher disciple de Tchômin Nakae ( 中 江 兆 民 ). Voir la notice Wikipédia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sh%C5%ABsui_K%C5%8Dtoku. Pour Ishikawa, il était absolument incroyable
qu‘un idéaliste et un pacifiste tel que Kôtoku ait pu participer à un attentat contre l’empereur ; mais, si tel était
bien le cas, alors il devait avoir de bonnes raisons (œuvres de Sanshirô Ishikawa, 8 e volume, dans l’édition Seido-
sha de 1977). Pour sa part, Mirbeau et Anatole France avaient signé une lettre ouverte adressée à l’ambassadeur
du Japon et publiée dans L’Humanité le 17 décembre 1910 pour protester « de toute [leur] énergie contre la
3
l’empereur, en 1910 – qu’à la jeunesse de l’avenir il était indispensable de donner une
véritable instruction et qu’il lui faudrait bien travailler pour élargir ses connaissances et ne
céder devant personne en matière de savoir. Cela est symptomatique, bien sûr, de son
imprégnation de la civilisation européenne13 . Sanshirô affirmera avec fierté, à la fin de sa vie,
qu’il avait fait tous ses efforts pour répondre à l’attente de son maître.
En France le concept de civilisation a été inventé par Turgot (d’après Fernand
Braudel) et c’est son disciple Condorcet qui a éclairé l’avenir de la France avec cette lumière
pendant la Révolution. Au Japon, c’est un vieux militant du mouvement social à ses débuts qui
a reporté son ambition sublime sur son jeune disciple, en l’exhortant à approfondir cette idée
de civilisation. Reste à savoir ce que notre jeune héros, pendant son séjour de sept ans en
Europe, a bien pu connaître de cette civilisation. Pour lui, la civilisation n’est pas quelque
chose d’absolu et il n’y en a pas qu’une seule forme : il reconnaît la pluralité des civilisations,
et par conséquent leur relativité. À en juger par sa vie, nous pouvons sentir la cohérence de son
esprit et de ses centres d’intérêt, sous l’influence d’Élisée Reclus (1830-1905), géographe
mondialement connu, qui a publié un ouvrage monumental : La Terre et les hommes. Notre
activiste a en effet passé la plupart de temps de son séjour en Europe avec Paul Reclus, neveu
du grand savant et partisan de ses théories. Et nous ne devons pas oublier que, même pendant
ses derniers jours, il a continué de souhaiter traduire tous les tomes de cette série.
Lors de son retour au Japon, quand il a voulu traduire quelques œuvres littéraires, il
était tout naturel qu’il choisisse une pièce utile au mouvement ouvrier et écrite par un auteur à
la conscience impitoyable ; c’était tout à fait raisonnable, même du point de vue de sa pensée
pratique sur les civilisations. Mais voyons tout d’abord le jugement de notre héros 14 sur
Mirbeau. Dans son autobiographie, il a écrit sur cet auteur à l’occasion de son décès :

Homme de lettres anarchiste, maître après Zola et rival d’Anatole France, Octave
Mirbeau est décédé. Sous la même étiquette de socialiste, tandis que France, auteur à
l’apogée de sa gloire, est devenu immortel, Mirbeau, académicien Goncourt, se faisant
des ennemis un peu partout, a engagé un combat par l’écriture comme un polémiste.
Zola raconte, France critique, et Mirbeau raille.15

sentence inique qui vient d'être prononcée par un tribunal d'exception contre le docteur Benjiro Kotoku, Mme
Kano et vingt-quatre autres camarades japonais1. Il n'est pas vrai que ces vingt-six martyrs aient tramé ou aient
eu seulement l'intention de tramer un complot contre la famille impériale du Japon. »
13
Il a déjà écrit un excellent livre sur l’histoire des mouvements socialistes d’Occident, dans la prison de Sugamo,
en 1908.
14
Sur sa vie, voir la notice de Wikipédia : https://ja.wikipedia.org/wiki/%E7%9F%B3%E5%B7%9D
%E4%B8%89%E5%9B%9B%E9%83%8E. Il est né dans la ville de Honjô le23 mai 1876. Après sa sortie de
l’université centrale d’aujourd’hui, à l’âge de 26 ans, en 1902, il est devenu journaliste au Yorozu-tchohô (万
朝 報 ) (1892-1940), puis, à la suite de ses collègues Shûsui Kotoku, ToshihiSakai (1870-1933) et Kanzô
Utchimura (1861-1930), il l’a quitté et a fondé avec eux un hebdomadaire populaire, dont la publication
cessera dès 1905.
15
Cet article nécrologique a été envoyé par Ishikawa au journal Yorozu-tchôhô en 1917 et a été recueilli dans son
autobiographie (dans le volume 8 de ses œuvres, Seido-sha, 1977, pp. 374-378).
4
Et puis après avoir cité quelques mots de Laurent Tailhade, il continue ainsi :

La plume qu’il a employée, devenue entre ses mains un sabre aigu pour exterminer le
mal, est allée au cœur de la vie abominable des hommes contemporains et a découvert sa
vulgarité au public. Le monde hypocrite l’a attaqué unanimement. Mais notre auteur est
resté fidèle à ses résolutions. Ses cris, ses douleurs, ses indignations, sa littérature
enflammée qui jaillissant comme du sang, tout était une expression de sa sincérité. [...]
À la veille de la grande guerre, le Parti Socialiste de France a perdu un grand homme,
Jean Jaurès ; l’année suivante un combattant blanquiste tel que Vaillant ; et maintenant
il dit adieu à un écrivain enflammé tel que Mirbeau. Il doit sentir bien de la tristesse et
de la solitude, surtout dans une situation aussi critique qu’aujourd’hui..

Les Mauvais bergers au théâtre

  Le théâtre ne s’incarne que sur la scène : c’est là que se conjuguent l’idée
directrice de la pièce et la situation de la société contemporaine. Et c’est le metteur en scène
qui va concrètement donner naissance à la pièce.
C’est au mois d’octobre de 1927 que Les Mauvais bergers a été représenté pour la
première fois au Japon, au Petit Théâtre de Tsukiji ( 築 地 小 劇 場 ), par la troupe de la
Libération (解放座 ), sous la direction de Toyoji Îda ( 飯田豊二 16 ). Celui-ci nous semble
avoir assimilé assez de connaissances littéraires et socialistes en travaillant dans une maison
d’édition et en vivant en ville. Kiyoshi Akiyama le connaissait bien, et c’est grâce à ses écrits
que nous pourrons entrevoir sa personnalité et la réalité de la censure subie deux ans après
l’entrée en vigueur de la loi de sécurité publique ( 治 安 維 持 法 17 ). Or Îda, qui a laissé

16
Toyoji Îda est né à Inazawa, dans le département d’Aitchi, le 1 er mars 1898, il est décédé à une date inconnue
Après la sortie du lycée industriel de Tokyo, il est entré dans la maison d’édition Kinsei-dô, qui publiera la
traduction des Mauvais bergers. Amateur de théâtre, il rêvait d’un théâtre où « les ouvriers puissent jouer à
l’usine, pendant l’heure de repos, ou pendant une réunion syndicale, dans leur bleu de travail ». Il a réalisé ce
rêve en montant sa pièce intitulée Nous sommes les criminels (俺達が犯人だ), sur laquelle nous n’avons aucun
témoignage. Il n’en reste qu’une annonce, parue en août 1930, dans le 4 e numéro spécial, commémorant l’affaire
Sacco et Vanzetti, d’une revue de poésie, Trajectoire ( 弾 道 ). Voir Kiyosh Akiyima, Histoire de la littérature
anarchiste au Japon (アナキズム文学史), édition Tchikuma, 1975, p. 310 et p. 314). Signalons qu’au Japon aussi
il y a eu des protestations contre l’exécution de Sacco et Vanzetti sur la chaise électrique et qu’une trentaine de
militants anarchistes (parmi lesquels Sanshirô Ishikawa) sont allés à l’ambassade des États-Unis, à Tôkyo, et ont
été arrêtés. Akiyama a dit, à propos de notre metteur en scène Îda, qu’il a été toute sa vie un homme prêt à
recevoir n’importe quelle demande, et qu’il a fait tous ses efforts pour accomplir son devoir, aussi bien avec ses
camarades et les habitants de son quartier que sur son lieu de travail. Il a publié aussi quelques œuvres
romanesques. Voir le Dictionnaire biographique des anarchistes du Japon (ぱる出版人名事典), 2004, p. 32.
17
D’après le Dictionnaire historique du Japon (Maison Franco-japonaise / Maison Neuve & Larousse, 2002),
c’était une « Législation visant à maintenir le système impérial et le capitalisme ». La loi de sécurité publique est
passée devant la Diète impériale et a été mise en vigueur en 1925 : « Composée de sept articles, elle avait en vue
d’interdire : 1) La formation de toute société ayant pour but de modifier la structure sociale du pays et d’abolir la
propriété privée. 2) La diffusion de toute idée tendant à ces mêmes buts. 3) Les activités en rapport avec ces
mouvements. En 1928, par une ordonnance d’urgence émanant de l’empereur, un amendement ajouta la peine de
mort et celle de travaux forcés à perpétuité aux sanctions prévues. [...] En vertu de cette loi visant au contrôle
idéologique, un grand nombre d’intellectuels, d’hommes politiques, de réformistes sociaux, communistes ou
libéraux, ou bien perdirent leur position ou bien furent jetés en prison : la liberté de pensée et d’expression fut
5
quelques contes satiriques et antimilitaristes18 , était à l’origine un simple amateur de théâtre.
Mais, ayant une fois accepté la responsabilité de la mise en scène, il s’est ingénié à satisfaire le
public. Au début ils avaient l’intention de représenter Un nouveau converti , pièce de Stepnyak
(1851-1895), mais mécontents du contenu de socialisme prématuré [ ?] pendant les
répétitions, ils ont sauté sur la traduction des Mauvais bergers qui venait de paraître.
  Cependant ils n’ont pu créer l’intégralité de cette pièce pour deux raisons : leurs
principes de représentation et la censure des autorités. En ce qui les concerne, nous avons un
document précieux : « Le cahier de scène des Mauvais bergers », rédigé par Toyoji Îda lui-
même. Il a été publié en décembre 1927, dans le dernier numéro (n° 11) de la revue Littérature
libérée ( 文芸解放 19 ).
Le metteur en scène a procédé à trois manipulations par rapport au texte originel :
1) Il a choisi comme protagoniste principal de cette pièce, non pas Madeleine, mais
Jean Roule.
2) Il a mis à nu le thème de la lutte des classes en supprimant les détails des
sentiments et les passages trop verbeux.
3) Il a accéléré le rythme du déroulement des actions et supprimé les passages
boursouflés.
Parmi ces trois modifications, les deux dernières sont tout à fait admissibles, et nous
nous intéresserons surtout à la première. Il se trouve que le traducteur de la pièce, Ishikawa, a
affirmé, dans sa préface, que Mirbeau l’avait écrite pour une grande actrice, Sarah Bernhardt,
ce qui est faux.. À ce propos, notre metteur en scène déclare :

[…] Une pièce écrite pour Sarah Bernhardt… ce serait excitant pour les journalistes.
Mais, en ce qui nous concerne, nous nous inquiétons plutôt que l’auteur, trop soucieux de
la presse, n’ait pas été avant tout en quête de la vérité artistique. S’il en était bien ainsi,
jouer cette pièce classique sans changement, nous semblait assez dangereux et
inconvenant.20

Il semble donc qu’en l’occurrence Ishikawa et Îda ne soient pas du même avis sur le
sens de l’intervention de la grande actrice. À en juger par ce que révèlent les recherches de
Pierre Michel21 , le metteur en scène nous semble avoir bien réagi et avoir fait preuve d’esprit
critique et de libre arbitre en tant qu’homme de théâtre.
Quant aux trois modifications susdites, il les a jugées nécessaires, ne serait-ce que

ainsi sévèrement réprimée au Japon. L’institution de la loi de sécurité publique coïncidant avec celle de la loi sur
le suffrage universel, le gouvernement aurait attribué à cette loi le rôle de limiter l’expansion de l’influence des
forces ouvrières et paysannes dans la formation de la Diète, par suite du suffrage universel. »
18
Ses quelques contes ont été recueillis dans le 8e volume de 新興文学全集, paru aux éditions Heibon.
19
Le texte a été recueilli dans Histoire de la littérature anarchiste, pp. 306-310.
20
Histoire de la littérature anarchiste, p. 306.
21
Voir Dictionnaire Octave Mirbeau, L’Âge d’homme. 2011, pp. 47-48 (notice sur Sarah Bernhardt), et 571-573
(notice sur Les Mauvais bergers).
6
pour produire davantage d’effet avec des comédiens inexpérimentés. Il a dû apporter pas mal
de changements, supprimer des répliques inutiles, et centrer franchement l’intrigue, autour de
la grève, qui en constitue le point culminant. À cette fin, il a raccourci la première partie de
l’acte II d’environ 20% et, au premier acte, a supprimé un certain nombre de répliques. À
d’autres endroits, il a simplifié le style fleuri de l’auteur.
Là-dessus, les autorités japonaises de 1927 sont intervenues sur les planches pour
activer les ciseaux de la censure. Celui qui l’a subie a présenté ainsi leurs exigences :

Les conflits entre patronat et syndicats, qui reflètent notre société d’aujourd’hui, c’est
ce que nous ne pouvons dissimuler. Donc, bien qu’il soit indispensable de les présenter
tels quels, il serait très dangereux pour l’un de ces camps de crier victoire : car l’autre
classe antagoniste serait saisie de terreur. D’ailleurs, c’est important, la réconciliation
des deux : il ne serait pas très souhaitable de préciser et d’accentuer leur opposition.
Enfin, non seulement le grand discours tenu par Jean Roule dans le 4 e acte constitue une
menace, mais il serait aussi inapproprié que la fille du patron ordonne aux domestiques
de fermer les portes, à l’acte II, quand les ouvriers s’apprêtent à déferler sur le
château du patron, parce que cela révèlerait une hostilité entre les ouvriers et le patron. 22

À cause de cette censure, Îda a été obligé de faire pas mal d’additions. Quant au 4 e
acte, réduit presque à néant, il ne sert plus qu’à faire la jonction avec l’acte V. Notre metteur en
scène n’a pas compris pourquoi cette œuvre s’appelle Les Mauvais bergers. Cependant, pour
limiter l’effet de la censure, il a remplacé les phrases supprimées (à l’acte IV) par des
pantomimes continues de lumières et ombres qui, selon les mots d’Akiyama, étaient très
efficaces et impressionnantes.
À la fin de son témoignage, Îda, chercheur avide de l’expressivité artistique, a
écrit :

[...] La situation de la France, où Mirbeau a passé sa colère contre ces gens-là [tous
les partis du prolétariat et les leaders ouvrier], n’est-ce pas notre cas, à trente ans
d’écart ? C’est ce que nous voulions vous [au public] faire savoir, vous crier. On n’a pas
pu nous empêcher de vous le faire sentir. Et en plus nous sommes très contents de vous
voir émus, bien que le 4e acte, tel qu’il est mis en scène par nous, n’ait pas conservé
l’aspect du texte originel. 23

Par la suite, le 29 et le 30 mars 1932, la troupe de théâtre Libération a repris cette
pièce au théâtre du Vol ( 飛行館 24 ), en recourant à la même adaptation qu’en 1927, sous la

22
Histoire de la littérature anarchiste, p. 308.
23
Histoire de la littérature anarchiste, p. 309.
24
Son adresse nous est inconnue.
7
direction d’un certain Ken Tohara ( 戸原謙 ), dont nous ne savons rien. Ce théâtre avait pour
but de propager l’anarchisme et de stimuler l’intérêt pour son activité pratique. À cet égard, il
ne pouvait y avoir de meilleure pièce.
Pour finir, nous voudrions évoquer un fait curieux, qui touche le cœur de notre
problème de censure. Après la fin de la guerre, en 1945, et après l’abrogation de la loi de
sécurité publique, en 1946, la traduction des Mauvais bergers par Sanshirô Ishikawa a été de
nouveau publiée, dans une revue, où, malheureusement, nous n’avons à ce jour pu lire que
l’acte V. Mais nous y avons du moins noté une coupure symptomatique : la scène où
Madeleine, s’adressant aux femmes avant de mourir, évoque l’enfant de Jean Roule qu’elle
porte : « Mon enfant n’est pas mort !… Je l’ai senti remuer dans mon ventre… »
Qu’est-ce que cela veut dire ? S’agit-il d’une simple faute d’attention ? Ou bien
faut-il y voir le début d’une censure d’un type nouveau : l’autocensure ?
Hirobumi SUMITANI
Université d’Osaka-kyôiku, Japon

*
Quelques photos d’ISHIKAWA Sanshirô
1 ISHIKAWA Sanshirô  37ans avant son exil 1913
2 « Japanese Martyrs » novembre 1904 (hébdomadaire Populaire 平 民 新
聞 )   lorsqu’  au  premier anniversaire de la fondation, on publie la traduction de
la « Manifeste du parti communiste » et qu’elle est censurée, on prend cette photo.
KÔTOKU Shûsui(à gauche) SAKAI Toshihiko(en haut) NISHIKAWA Kôjirô( à
droite) ISHIKAWA Sanshirô(en bas)
3 TANAKA Shôzô( un vieillard à la canne) et ISHIKAWA
Sanshirô(accroupi) 1910
4 M. et MmePaul Reclus et ISHIKAWA Sanshirô 1914   
5 ISHIKAWA Sanshirô qui dessine 1914
6 ISHIKAWA Sanshirô au bureau 1935
7 ISHIKAWA Sanshirô en cardigan rouge(le 76 e anniversaire) le 25 mai
1952

8