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La psychanalyse

comme anti-herméneutique*

Le titre de cette communication1 peut comporter,


pour Ia majorité des auditeurs, un caractere paradoxal,
voire provocateur. Comment Ia psychanalyse - ne serait-
ce qu'avec son ouvrage fondamental intitulé L'interpré-
tation du rêve - ne rencontrerait-elle pas tout naturelle-
ment le mouvenient, herméneutique qui prend son essor; S
depuis Ia fin du XVIlIe siecle, précisément comme théorie,
méthode et pratique de l'interprétation ?
De là à enrôler Ia psychanalyse dans l'hermé-
neutique, il n'y a qu'un pas, allégrement franchi : Ia psy-
chanalyse serait un cas particulier, une « herméneutique
régionale )},soit qu' on accepte de Ia prendre en considé-
ration, comme le fait Ricreur, soit qu'on Ia rejette,
comme mal fondée, arbitraire, ainsi que le veulent par
exemple Gadamer, Grondin et bien d'autres.
C'est une autre voie que je suis depuis fort longtemps,
* Revue des Sciences humaines, 1995,240, p. 13-24.
1. Prononcé au Colloque, Herméneutique, textes, sciences, Cerisy,
15 septembre 1994.
Entre séduetion et inspz'ration : !'homme

2
depuis 1968 , notamment dans une confrontation avec
premier lieu comme « un procédé pour l'investig~tion
~.s_the.sesdeJ~!~~~~E! ~reud, l!u~_~!je r!proche prin-
de processus animiques, qui sont à peine accesslbIes
c"p~Iement, dans son interp~ét~~_?_~_~e_!<:!eud,
de ne pas
autrement »3. Or cette m~t?0de_~~!. __l::onstamment
ten~Pt~_~~l~_1J:!.(t!!~<!_e de Fr~ud Iui-mêDie. '
définie comme analytique, associative-dissociative, Ia
o 0'0

. Auj~urd'hui, je poserai simpi~ment Iàq~estion ainsi : « iibreassociation;~CfreZe-Assoziation) ou Ies « Iibres


tI,paralt aller de soi, surtout avec Ies déveIoppements
idées incidentes » (freie Einfãlle), n'étant que Ia y~ie uti-
re~ents de I'herméneutique, qU~~pas_<!_:!~!.~!J2r~_:
lisée pour dissocier tout sens cons~iemmeIl~J)E~J2~~~'
ta,~1~!1_s..a,Il~~~cl~()t18ans
cl~de Jl'aduc!ion. L'henné-
--'Médlüd-e-anãiYiique:-suppos'éeconforme à son objet
neutique se définit comme un accueil, u~e t~~nsposition
postuIé: Ia « représentation [dite] inconsciente I). Nous
ou une Iecture - d'un texte - d'une destinée _ d'un
sommes en droit, en fonction même de son mode
Dasein -, une Iecture qui se fonde, évidemment sur une
d'acces, de postuler, dans I'objet visé, l'absence de tout
précompréhension ou protocompréhension pré~IabIe.
sens synthétique.
La psychanaIyse, de son côté, serait assimiIabIe à une
Or, de façon compIémentaire, Freud n'a c~ssé
Iecture, ce qui suppose qu'elle proposerait d'embIée un
ou pIusieurs codes. d'accumuIer Ies déclarations opposées à toute synthese :
d'une part iI n' existerait aucune synthese dans Ie « ça I),
-º~~~~!!.~~--;<:~tt~,--~J2P_l!r.~!!!~,."o~y!g~_J;!o~~o
__g!!~--.!J.l.()11 ou regne une coexistence sans cohérence; d'autre part
eJP-;-?~~.s,~~,~
__
d.!!1~_e.Dans une premiere partie, je pren-
l'anaIyste ,doit se c(mte~~~E..<!~~Il~Iys~':'~~Il~~~()'I'()s_er
dral appUl Sur Freud. Dans Ia seconde, je proposerai le
·~!i.~~q~~i~~9.~e'«psy~!J.~~YIJ:tll:~s..e»
__
::l~J2atien~. .
fond.~me~de I'~nt.i-herméneutiq~.~.J?~yc!!~.!!~!g1.!~,_<::~. Cette question fait I'objet d'une mlse au pomt tar~lve
que J appelle --theone de Ia séduction
-----~---_. __
._----- généralisée.
et importante, dans I'article de 1937 « ConstrUctlOns
dans l'analyse I). Freud ne nie pIus le fait que I'ana.Iyse
peut amener, c0r.n~e à des étap~s, à des C?~structlons
partielles et proVIsOlres.Celles-cl ne sont d al1Ieu~sq~e
des reconstructions breves de séquences de sens hlston-
B~en d~s affirmations chez Freud VOntà I'opposé de quement bien définies. Mais cette pIace accordée ~ Ia \,'
son mcluslOn dans une herméneutique. Konstruktion permet à Freud de dedouaner compIete- .
J'insiste depuis Iongtemps sur Ia priorité absoIue ment Ia Deutung, l'interprétation, Iaquelle se définit, par
d?nnée à Ia méthode. Avant de se spécifier comme cli- opposition à Ia synthese reconstrU~tive, c.omme ~rocé-
ruque ou comme théorie, Ia psychanaIyse se définit en dant d'élément à éIément, c'est-à-dire restltuant slmple-
ment teI chainon manquant de Ia chaine associative-
~. Int~réter [avec) Freud, in La Révolution copernicienne inachevée
P.ans, Aubier, 1992, p. 21-36. Cf. aussi: La psychanaIyse entre détermi~
msme et herméneutique, ibid., p. 385-416. 3. PsychanaIyse et théorie de Ia libido
(I I) (I I), GW, XIII, 211 ; OCF-P,
XVI, 183.
La psychanalyse comme anti-herméneutique

encore moins bi-univoques : vingt pages de déliaison


d~ssocia~ive.Cette définition quasi mécaniste, associati- (Entbindung) par rapport au récit plus ou moi~~ cohé-
i\' VIste, falt É-de toute recherche de sens, de toute com- rent du rêve. Les voies associatives sont SUlV1es,Ies
préhension préaIable. A ce propos, je remarquerai que points de recoupement sont notés, mais aucune syn-
Freu~ n'utilise que Ie terme de Deutung, alors que Ies these n'est proposée. Le chapitre se termine de faço~
h~rmeneutes p~rlent d'Auslegung ou d' Interpretation. abrupte voire décevante: « J'ai maintenant ~cheve
BI:n.~~e connalssant Ies racines étymoIogiques de deu- I'interprétation du rêve ... cela saute aux yeux, Ie reve est
ten J. ai tendance à percevoir plutôt dans Ia Deutung ·
un accomplissement de souh alt.)}
5

fr~~dlenne !a. trace de _~~.Ql_~e4ettte1Z_a~j:-iD.diqii~r-;- Insistons sur ce point historique: en 1900, Ia


}'()ujours l'analyse !-.-
:e~mt~t:..E:~_~~~!11.~l1!s.§p~I"é~ ..-....
méthode anaIytique est déjà complete; orelle n'est en
A~-deIà de ces considérations -termi~~Iogiq~es, j'ai- rien une traduction, une compréhension ou unelecture.
n:erals appuyer autrement I'idée que Ia psychanalyse Lã1líéthõde~st-de-dJtraduction, à Ia piste d'éléments
n est pas ce systeme d'interprétations stéréotypées dits iD.consch~nts(Freud parle alors de souvenirs, ou
auque1 elle est trop souvent réduite par certains de ses
-mieux,--de-r~miniscences).
ade~tes, au grand bénéfice de ses détracteurs, qui ont Ia Ce n'est certes pas dire qu'iI ne se produit pas de syn-
partle belle. ese
Mon argument sera d'allure historique. Je voudrais th , mais celle-ci est purement spontanée et surtoutI .
individuelle: comme en chimie, Ies éIéments ana yses
mor:trer que Ia psychanalyse, dans Ies années 1900, tendent à se recombiner. Mais i~existe ~g~ code~_
sublt un changement important tout autant que funeste
préétablis pour ':ln~E~.!I"_~(:I--ll~t!.?l1,:
avec I'~pparition. de ces codes de Iecture qui ont no~ - Á~~~~~~~nt;
ée temps originaire de Ia méthode se~a
symbolzsme et typzcité. bientôt occulté. Tres vite vont intervenir Ies codes dltS
.I?eux témoignages principaux de cette premiere psychanalytiques, et ceci sous deux bannieres : Ia « sym-
pen?de et de sa méthodologie anti-herméneutique sont
bolique )}et Ia « typicité )}.
Ies Etu~es sur l'hystérie (1895) et L'interprétatz'on du rêve : La symbolique, liant de façon fixe symboIe et symbo-
celle-cl dans son édition de 1900, avant Ies adjonctions Iisé, ne va se déve10pper que dans Ies éditions uItérieu-
d~s éditions ultérieures, Iesquelles se caractérisent préci- res de Ia Traumdeutung. Freud ira jusqu'à parler à son
sement par l'arrivée des codes de Iecture.
sujet d'une « Iangue fondamentaIe )}.
~Iest intéressant de suivre du point de vue méthodo- La typicité. Il s'agit, au départ, de rêves .dont Ie
IOgtque une des psychanalyses des Études, ou encore Ie contenu manifeste correspondrait à un scénano quasi
fameux, ~êve d; l'~njection à Irma qui sert de paradigme
dans L z,nterpr~ta~ondu rêve. Freud nous présente vingt
pages d assoclatlons, de déchiffrages, mais non codés, 5. Cf. aux GW, 11-111,123. Nous avons insisté plus d'unt.: fois sur
cette expression à laquelle Freud tient avec ob~tination.: (,Le reve es~un
accomplissement de souhait et non pas : le reve exprime un souhalt.
I),
Entre séduction et inspiration : l'homme

u~iversel. Or ces rêves typiques n'occupent qu'une


falbIe pIace jusqu'en 1900, pour se déveIopper considé- 2 / Les méthodes ne sont pas dans une reIation. de
r~bIement ensuite: rêves de nudité, rêves d'examen, coopération puisque, se10n Freud, _{c!~sque_!~sYm..~CJ.~1!!!!~
li
parle, les associations _S!L_~qisent. C'est même I'o~stac1e e
reves de Ia mort de personnes cheres, dont on sait qu'iIs
-opp<)Srpar-(Ie-soT-disant « é1éments muets» qUI con-
mene~t à Ia « découverte » du compIexe d'<:Edipe.
traindrait à utiliser Ie symbolisme. Ce que Freud sou-
PUlS vont venir Ies grands schemes typiques: Ies
grands « compIexes» au premier pIan desqueIs Ie Iigne, sans tenter de l'expliquer. ..
« c~mpIexe de castration ». Ce sera ensuite Ia mytho-
Pour mieux me faire entendre, je mentlonneral un
IOgI,edes deux grands instincts, de Vie et de Mort. Et rêve, présent des l' édition de 1900: « l'homme à Ia
apres Freud ces organisateurs synthétiseurs VOnt conti- hache ».
n~er à ~roliférer, par exempIe Ie schéma de Ia position --« Dn homme qui depuis un an est gravement souf-
depresslVe seIon Melanie KIein, ou encore Ia fonction frant a rêvé de façon répétée entre onze et treize ans,
de Ia Loi et de Ia Castration chez Lacan. avec une grave angoisse, qu'un homme avec une hach: le
poursuit - il voudrait s'enfuir mais il est comme paralyse et
Arrêto~s-nous à ces années, ou apparaissent typicité
ne peut bouger. »6 ,\( •
et symbohsme. Freud pense avoir fait une découverte
fo.ndamentaIe, peut-être Ie seul ajout véritabIe à sa doc- Je n'afpas I'intention de résumer l'interprétatlon de
tnne. Et cette découverte porterait à Ia fois sur Ies ce rêve mais seu1ement de souligner Ie paradoxe qu' ell.e
c?~tenus (qui seront universalisés) et sur Ia méthode. A propos~. Freud donc - avant 1900 - se saisit ~e c~ réclt
cote du pas à pas des Iibres associations individuelIes se éIément par é1ément, sans se soucier du sce~ano, et
proposerait, sous Ie nom de méthode symbolique, une seIon Ia méthode de dé1iaison c1assique. Les V?leS a~so-
s.orte de Iecture ou de traduction à livre ouvert. Symbo- ciatives Ie menent fina1ement à des scenes mfantlIes,
hs~e versus ~~~~iatio~ ma q~~stion _es~_~s'a~t-lrd.e d'observation d'un coit vio1ent entre 1es parents. ..,
Pas un instant Freud ne lit Ia « castration », Ia typlclte
me~Ode~aIIele~~~~~~~mentaires, .commele
_yeut J:'r,e~d:_ou.bien_La-ti!l~ __<!~~-~~~::l.!l:~~iõ_Ili~=-- de Ia castration, qui peut semb1er frappante au « ps.ycha-
te..~'J?~~_c~~~1'Ilellt<:euxde I'anti-herméneutique et de na1yste » contemporain, des ~aIe,c~uredu rê:e mamfeste.
I'herméneutique ? - _.._. _ Cette castration s'accorderalt d atlleurs factlem~n~ avec
-L'opposition entre Ies deux est nette : I'angoisse extrême qui accompagne 1e rêve. M~lS Ju~te-
. 1 / La méthode symbolique traduit à livre ouvert Ie ment, à cette époque, Freud ne comprend pas 1 ang?lSSe
dlscours manifeste du rêve en Iui gardant sa cohérence par une menace dans 1e monde extérieur (Ia castr~tlon),
et, fi~~Iement, en Iui faisant confiance; elIe transpose mais comme 1e résultat de l'attaque interne du sUJet par
u~ re~lt. en un autre. AIors que Ia méthode associative Ia pu1sion sexuelle inconsciente.. . . ~
dl~SOClaltIe récit manifeste sans Iui accorder Ia moindre Pour résumer mon interrogatlon : vOIIa donc un reve
creance.
Entre séducuon et inspiration : ['homme

qui d~vrait être .considéré comme typique, et lu grâce à


Ia ele « castratlon I). Or Freud ignore délibérément selon I'habitus, Ia présentation, Ie comportement, Ia
ci
c.elle- . Et d'autre part, il ne constate pas ce prétendu fonction, etc. . .
sI1ence des associations qui devrait frapper Ie sujet 11 doit y avoir, Ià derriere, une différence emgma-
quand son rêve est régi par Ie symbolisme. Et pour tique, masquée, proposée d'emblée par l'adulte. comme
conelure :--!~_!~l::1:.l:I!~_l?::l!~Ytnbolismeettypicité n' est un message à déchiffrer. La théorie de I~ castratlon ve~t
I>.a~-~~~~~~ll:t~}~I!lét1l()<:l~"~s.s~~iat:iyê:"Q~andl'une rendre compte de cette énigme, et cecI. en Ia sym?ob-
~sUªJ'ªll,tt::e~~t~ºs~nte, et viceve;sa.-- -- --. .. sant dans un systeme codé. Le code, IUl, est f?n~e sur
Tout ceci aboutit ã f;rmulercettehypothese : c'est Ie I'anatomie et il fonctionne comme un m~e bII~aIre,±.
--~Yll?:~()~~-~~ql:lLfq!E.!~~!~ _~.~~
..~s~ociati()ns. Et po~ En un mot: au début, tous Ies humams avaIent un
plus 10m : ~!h~~~_~.p~t:l~ée encodée est du côté du pénis. Puis il fut retranché à certains, non aux autres ;
_!.ep'!:!!.!!!~"!.t.:_.Dans I'analyse de -«-i;h.~nime-fla-haClle");~ mais ces demiers restent sous Ia menace. • .
c est parce ,.que Freud se refuse à découvrir Ia castration , Incidemment, c' est une théorie inverse de Ia theone
,.
comme scen.ano synthetIque, comme « complexe I), qu'iI biologique, ou le sexe de base est féminin, tandis que ~a
peut poursulvre Ia méthode analytique. masculinisation est due à I'action d'une h~rmone supp~e-
.La découv;rt: d~ Ia castration va cependant se pour- mentaire. C'est une théorie fantasmagonque et contl~-
SUIvredans 1histolre de Ia psychanalyse, au point, peut- gente. En 1915 encore, Freud considérera qu'elle est ~om
être, de I'envahir et de tout occulter. d'être universelle. De leur côté Ies ethnolo~es, meme
L'étape majeure est I'analyse du « petit Hans}) 1906- psychanalystes comme Roheim et BettelheIm, montre-
1909. Je désigne par ironie Ia théorie qui y es~ écha- ront qu'i} est des façons beaucoup plus complexes et plus
,l fall,dée comme « théorie de Hans et Sigmund I). 6~st riches de symboliser Ia différence des genres. . ,
Hans qui met en reuvre cette fable qu' est une « théorie Ce n'est que plus tard que Freud pretendra a
sexuelle infantile I). C'est Sigmund qui va l'adopter, Ia l'universalité du « complexe de castration I), avec toutes
mettre en forme, jusqu'à prétendre peu à peu à son uni- Ies difficultés que cette application pose, notamment
versalité. chez Ia fiUe. . ..
Quelq.ues ~ots de cette théorie sexuelle infantile qui C'est seulement avec Lacan que cette umversabte
va devemr, pretendument, une théorie psychanalytique. sera posée comme un a priori, et ceci au nom d'un tour-
YJ:!~_t1l~.?ti~?p()1J!_"gl1oi
faire? Pour maitriser une nant métaphysique qui désexualise I'ens.emble : Ia ~as-
énigme, proposée par Iemonde des"
adultes·ã" I'enfant tration est devenue le signifiant de Ia fimtud: humame,
1\UdébUt~cette--énIgme--n;e-st--pãs -Ia· dlfiérence d~s finitude que chacun doit assumer ; et ce seraIt le but de
sexes, mais Ia différence des gem·es. Le bébé ne perçoit Ia psychanalyse... .
p.as une différenciation anatomique. Mais il perçoit tres Insister sur Ia contingence ethnologtque du m~e de
V1teque I'espece humaine est partagée en deux genres, Hans et Sigmund, ce n' est pas là négliger son I~por-
tance. 11 introduit ce que j'ai appelé logique phalbque,
une Iogique binaire, par, « plus ) et par « moins ). La si Or cette découverte se trouve masquée, recouverte
gIorifiée assomption de Ia castration n'est pas un amor par Ie retour de Ia synthese, de Ia « Iecture ), de
fati grandiose; elle est directement liée à I'essor du l'herméneutique. Ce1ui-ci prend d'abord Ie nom de
binarisme, sur IequeI Ie monde moderne occidentaI est typicité et symbolisme, s'épanouissant bientôt dans Ies
entierement fondé. grands « complexes l). Puis tous les mythes prétendu-
Mais maIgré I'irrésistible conquête du monde par Ie ment psychanalytiques, qui nous encombrent.
binarisme, il est bon de se rappeler que cet essor reste Non pas qu'iI ne s'agisse, avec complexes et mythes,
contingent, par rapport à tant de civilisations dont-kª_ de découvertes partiellement psychanalytiques. Mais
myth~s fond~~eu~~~ __~~E-!J?~lJ~i.I!.~~!~_~~J:!1~!.s._l'IE!!~~~ ces découvertes sont mal mises en place: occultant
acceptant I'ambivaI,ence au lieu"A~_miser t<:>l:!!..!'l,lJ:'.lli l'inconscient dans Ia théorie psychanalytique, exacte-
différence. ment comme elles I'occultent chez l'être humain. Mises
Pour conclure ce rapide parcours freudien et anti- en forme utilisées par I'être humain pour maitriser Ies
freudien, j'insisterai encore sur Ie fait que Ia découverte énigmes.
originale de Freud est celle d'une méthode. Méthode
inoui'e, et Iiée à Ia fondation, également inoui'e, de Ia
situation psychanalytique. Car ou dans Ie monde, avant
LE PROBLEME DE L'HERMÉNEUTIQUE
Ia psychanalyse et hors de Ia psychanalyse, est-il proposé
DANS LE CADRE DE LA THÉORIE
et permis de tout dire, jusqu'aux pensées Ies plus secre-
DE LA SÉDUCTION GÉNÉRAUSÉE
if.-.. tes de C.~l.:l':l~g~,
de racisme et de vioI? Une méthode
strictement individuelle, favorisant Ies connexions indi-
viduelles, d'élément à élément, les « associations) au
détriment de toute autoconstruction et autothéorisa-
tion. La méthode est analytique au sens propre du 1. - La mise au point précédente, si radicale soit-elle
terme, associative-dissociative, déliante. On Ia dirait par rapport à une conception de Ia psychanalyse comme
« déconstructive ) - et Ie terme de Rückbildung est bien prétendue herméneutique, reste apparemment « régio-
présent chez Freud - si Ie mot n'avait ensuite été acca- nale ) : cantonnée à un secteur particulier de Ia connais-
paré et acclimaté dans une philosophie exogene. sance de l'homme. La prétention à l'universeI et au fon-
.. ~_.!~fu~_C!~:a__
ªyn~~~1.avant d'~.!!~_un~regle q~asi damentaI ne peut être postulée à partir du seul décapage ,
morale chez Freud (refus de Ia suggestion, refus III de Ia psychanalyse freudienne d'un point de vuemétho-
d\mpos~~- se;-p~;;-p~esidéaux, fussent-ils psychanalyti- h dologique. Elle ne peut elle-même être fondée que sur
ques), est une abstention méthodologique. La maximel une théorie de l'être humain, évidemment élaborêe à
profon<k"en est que là ou l' on suit Ia voie de Ia synthese, } r partir des découvertes freudiennes, mais aussi de leur
on fait taire I'inconscient. \\ . occultation.
J
2. - L'élaboration de ce que je nomme « théorie de vent une autre histoire, pourtant intimement liée à celle
Ia séduction généralisée» entend suivre cette voie: de I'interprétation : 1'histoire de Ia traduction et de Ia
redécouverte de Ia « théorie de Ia séduction » formulée théorie de Ia traduction, telle que Ia retrace Antoine
par Freud dans Ies années 1895. Approfondissement de Berman dans L'Épreuve de l'étranger7• Sans doute Ie
I'occultation qu'elle a subie aux environs de 1897. Ce nreud entre traduction et herméneutique est-iI évident
qu' on nomme, un peu vite, « abandon de Ia théorie de Ia chez un Schleiermacher. Reste à savoir
----_._----_ ... si
._ Iecture et
-.,._._, ..__ .. _-~-_.,,-,---~----_.,~._--_._.

séduction » ne peut se borner à une simple confronta- interprétation constituent une catégorie plus vaste que
tion empirique avec Ies faits, dont Ia théorie serait sortie cefIedeTa-traducilon~-ou-bíerisreües-ne-seralenipas à
vaincue. Il y avait, dans cette théorie freudienne, un subsumer dans une théorie de IâtrãductiOU-gên~raiISêe:-
germe de vérité, mais insuffisamment élaboré, et par --'Enfin~le prlV1IégJ:ela
notion de traduction, car elle est
conséquent des faiblesses, des manques a généraliser et apte à élaborer ce que je nomme « modele traductif »,
à se porter à l'essentiel. Il n' est pas question ici de dans une théorie de Ia réception du message de I'autre,
reprendre cette élucidation, qui m'a mené à une généra- une théorie qui est aussi théorie du refoulement.
lisation, au sens épistémologique du terme. Herméneute, traducteur, théorisateur, iI s'agit Ià de
3. - La concomitance de ces deux occultations - celle facettes d'une même activit~:-cellede-iã-~~ception-du
messaged'el'autre-. -- ----------.--.-- -- -- ---.---------.-.
de Ia théorie de Ia séduction, et celle de Ia méthode indi-
viduelle au profit d'un retour de Ia Iecture herméneu- ----:f'
en reViens'donc au probleme généraI de 1'her-
tique, via symbolisme, typicité et complexes - cette méneutique, pour énoncer, dans Ie cadre de Ia théorie
concomitance doit évidemment être rapportée à des de Ia séduction généralisée, cette proposition fonda-"
liens profonds. Je ne saurais Ies développer ici, mais ils mental e : le seul herméneute véritable, originaire, c'est l'être\11
sont faciles à repérer. humain. Tout être humain. 11 '
4. - Dans 1'exposé de Ia théorie de Ia séduction En ceci, je me rapproche partiellement du point de
généralisée, je parle plus volontiers de traduction que de vue heideggerien: I'herméneutique fondamentale ne
Iecture, d'interprétation voire de compréhension. Les saurait être apportée de I'extérieur, comme une disci-
raisons en sont multiples. pline spécialisée._ª!~ .._Ee peut êtr~_qu'upe l:lerméneu-
Tout d'abord, nous partons toujours d'un sens _ti9..~_<!~
_~3:_(;<:>~<.!i!!2!:1_~~_~a~E~.u?rati9.'!te_p~!'..Y~
_
exprimé, exprimé à un autre : d'un message. Ce message humain.
" s'exprime dans un « Iangage », si on veut bien rendre à ce Mais mon explicitation de cette these sera profondé-
i terme son acceprion---générãle-de~systeme sémiolo~ ment différente :
íglg~~=~!_~õn pas delangageve~bãI: -~~-~~~~-~~~!~~tif: 1 / Ce qui fait 1'objet d'une p~otocompr~hension,
Ensuite, iI me parait que Ie mouvement herméneu- prototraduction, ce n'est pas de Ia situation, mais du
tique, Iorsqu'il réécrit son histoire aux xvme, XIXe et
XX" siecles - et iI ne cesse de Ie faire - néglige trop sou-
message. Comment une situation, en effet, pourrait-elle d' observations empiriques, comment cette remontée à
faire l'objet d'une traduction? 11 n'y a pas d'inter- l'enfance échapperait-elle au reproche d'être de nature
rogation sur Ia condition humaine qui ne soit véhiculée ontique, purement mondaine, et à sa récusation comme
par le message de l'autre. Les grandes questions fonda- situation fondamentale? Le simple doute cartésien y
mentales - d' ou venons-nous ? Ou allons-nous ? Pour- suffirait!
quoi les genres?, etc. - ne viennent à l'individu que Sans vouloir ici développer ma justification, j'en don-
posées par l'autre. nerai le principe : Ia situation de traduction originaire
Quel individu ? Quel autre ? communique, comme de l'intérieur, avec l'expérience
2/ Celui qui exerce cette prototraduction, ce n'est unique inaugurée par Freud : Ia situation analytique. Le
pas l'homme adulte, en situation ici - un cogito - voire témoin de Ia « séduction ~)infantiIe est Ia « séduction l)
un Dasein. Le heideggerianisme, voire l'ensemble de Ia analytique, que nous nommons « transfert l}9.
J- pensée herméneutique, restent marqués au sceau de Ia La situation originaire (renouvelée dans Ia cure ana-
pensée réflexive, ce que je nomme Ia petÍsée ptolé- lytique) n'est donc pas: je suis là, en situation, et
méique, laquelle - par excellence - est Ia pensée de ;'interprete. Mais: I'autre s'adresse à moi, de façon
l'adulte refermé sur lui-même. Celui qui traduit origi- énigmatique, et je (nourrisson - analysant) traduis.
nairement, donc, c'est le petit enfant, le nourrisson. Et, QueIques mots, donc, de ces « messages énigmati-
\i pour faire bonne mesure, complétons : le nourrisson qui que~ li de l'adulte, adressé~ à l'~n~ant. Je les dis « éni~- 1 1'

\l n'a pas d'inconscient. matlqueS~) en un sens tres preClS; non pas: myste-
1
Je risque par là de voir les adeptes d'une philosophie rieux, ou difficiles d'acces, ou inexpliqués. Mais: à I
du sujet quelle qu'elle soit se fermer à jamais les oreilles. double face, dans Ia mesure ou l'adulte, lui, « a l) un
« Avoir un inconscient ~): que peut bien vouloir dire ce inconscient, lequel est particulierement mis en éveil par
réalisme psychologique naif? A-t-on un inconscient Ia relation à ce tout petit qu'il a lui-même été. Des
comme un sac de noix ou un fardeau de buches ?8Mais -I< messages qui sont Ie plus souvent non verbaux : soins,
plus grave encore à leurs yeux, sera Ia cemra1:ion sur Ie mimiques, gestes, mais parfois verbaux aussi. Des mes-
nourrisson, ou sur Ia situation nourrisson-adulte. Et en sages que je dis compromis en ce qu'ils ne véhiculent
effet, si nous n'y avions acces que par une démarche pas seulement leur sens manifeste, mais Ieur compro-
extérieure, une reconstruction à partir de souvenirs ou mission par Ies signifiants inconscients : « compromis ~)
exactement comme Freud l'a montré pour les actions
manquées, méprises de Ia parole (Versprechen), de
8. Und vieles l'écriture (Verschreiben), etc. Énigmatiques pour le
Wie auf den Schultern eine
Last von Scheitern ist
Zu behalten 9. Cf. Du transfert: sa provocation par l'analyste, in La Révolution
Hõlderlin, Stuttgarter Ausgabe, 2, I, p. 197. copernicienne inachevée, Paris, Aubier, 1992, p. 417-437.
récepteur, iIs ne Ie sont que parce qu'iIs sont énigmati- ciation et par Deutung, Ies traductions manifestes. Dans
ques pour l' émetteur. son parcours, elle tombe souvent sur des strates de tra-
La réception de ces adresses, je ne vois pas de meil- duction anciennes, qu' elle ne se prive pas de recons-
Ieur modele pour Ia figurer que celui de Ia traduction. truire. Mais toujours pour pousser plus avant Ie pistage
La traduction se produit selon des codes plus ou moins des résidus inconscients.
élémentaires, fournis au départ par Ie monde cultureI, Rappelons-nous I'usage de Ia métaphore de Ia « clé »
mais aussi par Ia physiologie voire l'anatomielO• Qui plus en herméneutique. Rappelons-nous aussi I'examen et Ia
est, et cela est essentiel, Ia traduction originaire n'a pas critique par Freud de l'interprétation classique et popu-
qu'une face de Iumiere, d'élucidation et de maitrise, elle Iaire des rêves par Ia « Clé des song_~»:_Ç'-(:~!qll~lacl~_.
J a aussi une face négative, Ia traduction étant toujours en qui sert à ou~E"~~~1-~1.!~} et ..surtout,!J~!:!!!..~!:. La
j~ même temps échec de Ia traduction, c'est-à-dire refou- méthode psychanalytique, dans son originaire, n'a pas
/Iement, constitution de I'inconscient comme déchet de de clés, mais des tournevis. Elle démonte Ies serrures,
,:.Iatraduction 11 • elle ne Ies ouvre pas. Ainsi seulement, caII!.b.ºQI~urpar .;1:,
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Que serait donc une pratique herméneutique de Ia effraction, elle tente de s'approcher du tr6sor, terrible et
psychanalyse? Appliquant sur un ancien codage un dérisoire, des signifiants inconscients.
nouveau codage, se centrant sur Ie manifeste pour Ie Le seul herméneute, c'est I'enfant, puis I'analysant.
« relire », elle ne peut constituer qu'un redoublement du Nous n'avons pas à en faire un herméneute freudien,
refoulement. Je ne vise pas principalement I'interpré- kleinien ou Iacanien. Herméneute, il Ie sera toujours
tation dite anagogique ou jungienne: adversaire trop bien assez par Iui-même, dans son aspiration inextin-
facile dont Ia critique peut servir d'alibi à des herméneu- guible à Ia synthese, malgré toute analyse.
tiques plus subtiles, avalisées par Ie maitre Freud Iui- Je terminerai par une rapide considération sur ce
même. qu'est Ia théorie en psychanalyse. 11 paralt indispensable
Mais dans Ie flot des théorisations secondaires, pré- de distinguer ici deux niveaux, bien marqués par Ies
tendument psychanalytiques, Ia méthode et Ia situation titres de deux ouvrages de Freud : Les théories sexuelles
analytiques restent comme Ie roc, pour rappeler I'hété- infantiles et Trois traités sur la théorie sexuelle.
rogénéité de I'inconscient par rapport à tout systeme. Le premier niveau, désigné par commodité niveau I,
Que fait cette méthode ? Animée par Ie champ du trans- est celui des théories découvertes en I'être humain par Ia
fert et Ia réactivation de Ia relation à I'énigme (celle du psychanalyse. Ce sont des idéologies, des mythes, des
psychanalyste), elle détraduit, par association-disso- mises en forme qui, comme telles, ne sauraient être ni
réfutées ni prouvées par Ia psychanalyse. Ce sont elles
que les critiques de Ia psychanalyse attaquent Ie plus
10. Cf. plus haut p. 17 sq. : 1'énigme des genres est traduite selon le
code « castratif )},qui est à Ia fois anatomique et culturel.
volontiers, et non sans raison puisque Ia plupart des
11. Cf. Court traité de 1'inconscient, présent recueil, p. 67-114. psychanalystes en ont fait leurs théories. Autant pré-
tendre réfuter I'ethnoIogue, en démontrant Ie caractere ment, elle se propose de guider cette praxis. Or I'un des
fantasmagorique et contingent de teI mythe amérin- accomplissements de Ia théorie 11, c' est de rendre
dien ... Mon rapprochement avec I'ethnologie n'est compte de Ia fonction de Ia théorie (mythes et idéoIo-
d'ailleurs, Iui-même, pas contingent : Ies « découvertes » gies) dans I'être humain, et notamment dans Ie proces
psychanalytiques sur Ies théories mythiques recoupent du refoulement. En ce sens, et si Ia cure se propose une
en de nombreux points Ies découvertes ethnologiques. Ievée, au moins partielle, des refouIements, sa maxime
Quant à Ia fonction de ces théories, nous nous situons ne saurait être que : hands of! à I'immixtion des théories
Iargement en concordance ã~~~--unLévi-St~auss q~nd _ ou plutôt des idéologies - « psychanalytiques », dans Ia
pratique analytique. Bas Ies pattes, dans Ia cure, à ,i ~
11~~~6;i~~~e~~:~~~j~-}:~~~~1t~:~f~:~~~t:{~~~--
dê" i'
-c-ette--ãngõ-lsse-existentfêlleestcorrélailve attaque
l'herméneutique, à notYê1ierrn€iiêutique ! Une maxime
régulatrice, qui ne saurait être observée qu'asympto-
-par-iemessage-~Ie-Yãutre··:·-·l'ãutre--liumaln·- adultê, tiquement, et dont une autre formulation serait celle du
d'abord (der Andere), puis I'autre choseen-nous(da~ « refusement du savoir » (Versagung des Wissens) du côté
de I'analyste.
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Ander~:}'inc()_~~~_~~E:~)-.: -
A ce niveau I, j' opposerai un niveau 11, ce1ui de Ia
théorie proprementpsychanaIytique, qu'on nomme
aussi métapsychologie. Comme toute théorie, elle ne sau-
rait être que construite, pour tenter de rendre compte
d'une expérience; au premier plan l' expérience de Ia
cure: situation, méthode, objeto C' est Ia théorie du
refoulement, de Ia genese de l'inconscient, de ses mani-
festations, de sa nature. La théorie psychanalytique,
telle que décrite au niveau 11, peut-elle revendiquer
d'être réfutable et faIsifiable? Qu'elle n'use pas de
modeles physicomathématiques n'empêche pas qu'elle
ait à subir I'épreuve du raisonnement et Ia confrontation
avec I'expérience.
Si différems, hétérogenes même, que soient ces deux
niveaux de Ia théorie, i1 existe entre eux une re1ation
pratique essentielle: Ia théorie niveau 11 veut rendre
compte d'une expérience et d'une praxis, et inverse-
Jean Laplanche

Entre séduction
et inspiration :
l'homme

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