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LA QUESTION HOMOSEXUELLE

EN AFRIQUE

Le cas du Cameroun
Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus

Pierre ALI NAPO, Le chemin de fer pour le Nord- Togo, 2006.


Université Catholique de l'Afrique Centrale, Faculté de
théologie, Le travail scientifique, 2006.
Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Église-Famille de Dieu
dans la mondialisation, 2006.
Eugénie MOUA YINI OPOU, La reine Ngalifourou, souveraine
des Téké, 2006.
Georges NGAL, Reconstruire la R.D.-Congo, 2006.
André SAURA, Philibert Tsiranana (1910-1978), premier
président de la République de Madagascar (2 tomes), 2006.
Dingamtoudji MAIKOUBOU, La femme ngambaye (Tchad)
dans la société pré-coloniale, 2006.
Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA,
Moustapha DIOP, Quelle transition politique pour la Guinée ?,
2006.
Gilbert WÈ-NGUÉMA, Africanités hégéliennes, alerte à une
nouvelle marginalisation de l'Afrique, 2006.
Claude KOUDOU (sous la dir.), L'espérance en Côte d'Ivoire,
2006.
Etanislas NGODI, Milicianisation et engagement politique au
Congo-Brazzaville, 2006.
Lamine TIRERA, Abdou Diouf, biographie politique, 2006.
Lamine TIRERA, Abdou Diouf et l'Organisation Internationale
de la Francophonie, 2006.
Wilfrid DANDOU, Un nouveau cadre constitutionnel pour le
Congo-Brazzaville,2006.
Grégoire BIYOGO, Histoire de la philosophie africaine, 2006.
Tome I : Le berceau égyptien de la philosophie
Tome II : La philosophie moderne et contemporaine
Tome III : entre la postmodernité et le néo-pragmatisme
Mamadou Aliou Barry, Guerres et trafics d'armes en Afrique,
2006.
Rudy MASSAMBA, L'Afrique noire industrielle, 2006.
André-Hubert ONANA MFEGE, Les Camerounais et le
général de Gaulle, 2006.
Charles GUEBOGUO

LA QUESTION HOMOSEXUELLE
EN AFRIQUE

Le cas du Cameroun

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE

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@ L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-01563-8
EAN : 9782296015630
A Sophie Nikoyo B. et Odette Nseme Mana F.C.,je vous
dois tant! Merci pour tout.
Mes remerciements à Sybille Ngo Nyeck, Stéphane
Tchakam, Lin Nka, Florentin Tchicaya, Bernard Offerle,
Emile Boyogueno, Patrick Awondo, Jean-Bernard Essama
à Ngono, Salomon Essombe, Diane Essombe, et
Emmanuelle Pigla pour toutes les critiques faites au cours
de la relecture de ce travail.
PRÉFACE
Paulette Béat Songué1

C'est avec beaucoup de joie et d'humilité que je


préface cet ouvrage de Charles Gueboguo qui en est à sa
première production scientifique pour laquelle je l'ai aidé
à faire ses premiers pas dans la recherche. Je parle
d'humilité parce qu'en réalité, nous n'aurions pas pu
penser en commençant cette aventure scientifique qu'elle
déboucherait sur un ouvrage. C'est avec la joie de
constater que l'apprentissage a réussi chez mon apprenant
que j'écris ces quelques mots, mais aussi avec I'humilité
de reconnaître que l'ouvrage est avant tout et surtout le
résultat de la curiosité et de la perspicacité de l'auteur.
Charles a certes hérité de moi l'attrait d'investigation
concernant les phénomènes de déviance et des déviances
qui, pour le commun, sont des moins attrayantes et, pour
les communautés africaines, des plus 'répréhensibles'.
L'homosexualité est partout en Afrique un fait social
allant à l'encontre de la norme, même là où elle est
tolérée. Je dois reconnaître à l'auteur le mérite d'avoir su,
une fois sur le terrain, aller 'traquer' l'information et les
faits là où il m'aurait manqué l'audace et le courage
d'aller. Le recours à l'observation participante comme
I Sociologue, Université de Yaoundé I.
technique de collecte de données, qui, il y a quelques
années, m'a contraint à passer de nombreuses nuits sur les
lieux de travail des prostituées, a obligé l'auteur à aller
dans les lieux réservés aux homosexuels pour voir,
interroger, écouter ceux dont il devait parler.
Ce que j'apprécie particulièrement dans cet
ouvrage et son auteur réside en deux qualités, qui
l'établissent véritablement dans le métier de sociologue
( . . . point n'est besoin d'attendre des années.. .): le
courage et l'objectivité scientifique dans le traitement de
ses données.
S'agissant du courage, il en fallait pour oser
dévoiler une réalité qui constitue pour les sociétés
arncaines une 'plaie' grandissante que l'on s'évertue à
garder bien couverte et dont on voudrait sciemment
ignorer le développement. Il fallait du courage pour en
enlever le bandage, parce que le sociologue ne peut
discourir que sur ce qu'il a observé. Le sociologue se doit
d'observer même ce que les autres « ne veulent pas voir »,
«ne peuvent pas voir », ou ne voient qu'au travers de « ce
que le commun en dit ». Il fallait du courage pour aller
vers les homosexuels, parler, sans porter de jugement de
valeur, de leur vécu. Il fallait du courage pour aller là où
les autres ne vont pas, au risque d'être assimilé à un
homosexuel, en utilisant la technique de l'observation
participante.
J'apprécie aussi tout particulièrement l'objectivité
dont l'auteur a fait montre pour se dépouiller de ses
jugements personnels et analyser les faits collectés. Il
fallait faire un effort énorme pour laisser la science
« présenter» les faits, plutôt que de les lire à travers des
convictions subjectives.
L'ouvrage est pionnier, en matière d'étude sur
l'homosexualité au Cameroun en particulier, et permet
d'en apprendre plus sur cette réalité en Afrique, et sur le lit
de son expansion. Il permet de lever certains préjugés qui

10
croyaient que l'homosexualité était uniquement pratiquée
par les adeptes de sectes ou par les expatriés, ou encore
qu'elle était inexistante dans certaines communautés ou
catégories sociales. Il porte ainsi un éclairage sociologique
sur la réalité homosexuelle en Afrique qui, j'en suis
certaine, sera des plus utiles aux décideurs.

Il
AVANT-PROPOS

L'étude qui va être présentée a été faite dans la


ville de Douala et celle de Yaoundé au Cameroun.
L'échantillon des populations appartenant à la catégorie
homosexuelle dans le pays n'est pas représentatif de toute
cette catégorie. Les lesbiennes sont quasi absentes. La
raison de cette limite est liée au choix du type
d'échantillonnage. Il est non probabiliste et dit de
commodité. Cela suppose que nous n'avons inclus dans
l'échantillon que les unités rencontrées et qui se sont
prêtées à l'enquête. Son inconvénient « réside dans le fait
que l'échantillon pourrait ne pas être très représentatif de
la population étudiée» (Varkevisser et al., 1993: 202).
Ajouté au fait qu' « il est toujours difficile de travailler
sur un groupe social qui non seulement est minoritaire,
mais pour lequel les critères d'appartenance ne sont pas
visibles» (Adam, Schiltz, 1996: 12). C'est pourquoi
l'affirmation de Pollak selon laquelle «tout regard
scientifique sur l'homosexualité pose problème» (1982 :
56) trouve, en Afrique particulièrement, toute sa véracité,
devant une catégorie sexuelle qui de plus en plus s'affiche
en public, mais qui, paradoxalement, se refuse à se prêter
au jeu de l'étude scientifique. C'est légitime! Plusieurs
émettent le souhait d'être acceptés tels qu'ils sont.
De ce fait, le choix de deux sites nous est apparu
nécessaire pour avoir le maximum d'unités pour une plus
large représentativité. Yaoundé et Douala sont les plus
grandes villes du Cameroun. Elles ont les caractéristiques
importantes de l'ensemble de la population de l'étude:
celle des homosexuels. En plus, il s'agit de deux villes
cosmopolites au Cameroun, l'une est capitale politique
(Yaoundé) et l'autre est capitale économique (Douala).
Elles drainent une mosaïque de populations venues de tous
les horizons du pays. Il y a donc une sorte de brassage
culturel et une représentativité plus grande de presque
toutes les ethnies et cultures du milieu. Enfin, ces deux
villes constituent les principales portes ouvertes du
Cameroun vers l'extérieur: Douala par son port par
exemple et Yaoundé par son statut de capitale politique.
Au sein des deux villes, il existe entre les individus des
échanges intraculturels et interculturels qui engendrent de
nouveaux schèmes comportementaux et l'ouverture à une
autre manière de percevoir, de vivre les attitudes et les
comportements sociosexuels autrefois vivement réprimés.
L'échantillon est constitué de quatre-vingt-un (81)
individus se reconnaissant comme homosexuels. Ils vivent
tous dans les villes de Douala et de Yaoundé. Ceux-ci sont
répartis comme suit: 66 enquêtés dans la ville de
Yaoundé, soit un pourcentage de 81,5 % ; et 15 enquêtés à
Douala, soit un pourcentage de 18,5 %. Cela ne veut pas
dire qu'il y a plus d'homosexuels à Yaoundé qu'à Douala.
C'est plutôt la traduction de la difficulté rencontrée pour
entrer en contact avec certaines personnes interrogées.
Nous ne sommes pas non plus parvenus à récupérer une
centaine de questionnaires déposés à Douala. Leurs
détenteurs ont refusé de nous les remettre.
Parmi les sujets, nous avons eu soixante-dix-huit
(78) individus de sexe masculin, soit 96,3% et seulement
trois (3) de sexe féminin. En réalité, quand on parle
d'homosexualité au Cameroun, celle-ci est davantage
perceptible chez les hommes que chez les femmes.
Cependant, ces chiffres sont loin de représenter l'effectif
total des homosexuels et lesbiennes dans les deux villes.

14
Les tableaux sur les caractéristiques de
l'échantillon de cette étude seront présentés dans les lignes
qui suivent.

1 - Distribution des en
Classe d'â e %
oins de 20 ans 7,4
0-24 ans 2,0
5-29 ans 5,9
30-34 ans Il,1
35-39 ans ,9
o ans et plus 7 8,6
otal 81 100

La classe dominante est celle qui se situe entre 20-


24 ans. Elle est suivie de celle qui se situe entre 25-29 ans.
Les enquêtés sont donc relativement jeunes.

2 - Distribution des en uêtés selon le sexe


Sexe ffectif 0/0
asculin 78 96,3
3 3,7
81 100

-
3 Distribution des en uêtés selon la ville de résidence
il~ ~cili %
aoundé 66 81,5
ouala 15 18,5
otal 81 100

15
des enauêtés selon l'appartenance

ffectif 0/0
9 35,8
18 2,2
Il 13,6
8 9,9
8 9,9
5 6,2
,5
81 100

Six grands groupes tribaux ont pu être identifiés


dans notre échantillon. Les principaux sont les Beti
(35,8%); les Bamiléké (22,2%), suivis de deux groupes
jumelés: les Bassa et les Bakoko (13,6%).

5- Distribution des enauêtés selon le type de auartier


de résidence
e de uartier Fré uence %
opuleux 35 3,2
oyen 28 34,6
ésidentiel 18 2,2
otal 81 100

La majorité des enquêtés résident dans les quartiers


populeux. Il y règne une forte promiscuité. Toutefois, nous
ne sommes pas convaincu que cette répartition des
enquêtés selon le type de quartier de résidence ait une
grande influence sur leur orientation sexuelle. L'habitat en
Afrique est réparti de manière aléatoire. Une chose par
contre semble plus plausible, le fait que, dans les quartiers
populeux, la misère est ambiante et que ceux qui y vivent

16
semblent être délaissés des politiques, sauf en période
électorale; ce fait-là peut expliquer pourquoi les individus
qui affichent au grand jour leur orientation homosexuelle
viennent de ces lieux de résidence en majorité.

6- Distribution des en uêtés selon l'activité


ctivité ffectif %
mployés du public 10 12,3
mployés du privé 8 34,6
tudiants 15 18,5
lèves Il 13,6
17 1,0
81 100

Au regard de ces données sur la distribution des


individus interrogés selon leur activité, il ressort que le
pourcentage de ceux qui ne disposent pas d'un revenu
fixe, parmi lesquels l'on retrouve les étudiants, les élèves
et ceux qui n'ont rien déterminé, est le plus élevé: 59,3 %.
Cela laisse voir en filigrane que l'une des raisons
sociologiques explicatives de la "visibilisation" accrue des
tendances des individus à l'homosexualité en Afrique et
singulièrement au Cameroun serait la recherche du mieux-
être, dans des sociétés frappées depuis longtemps par les
effets dévastateurs de la crise. Ces sociétés, de sociétés en
voie de développement qu'elles étaient naguère pour
plusieurs d'entre elles, sont devenues pauvres et très
endettées.

17
Les sujets interrogés d'obédience protestante sont
les plus nombreux (44,4%). Ils sont suivis des catholiques
(35,8%). Certains sont sans religion. Pour les « autres », il
s'agit d'une orthodoxe et d'un bouddhiste. La question sur
l'appartenance religieuse ou non de ces personnes a
permis d'essayer d'évaluer son impact sur leur orientation
(homo )sexuelle. Les autres tableaux sont présentés à
l'annexe.

18
INTRODUCTION

Certaines études en Afrique ont porté sur la


sexualité, en particulier les comportements ayant un
caractère hétérosexuel. En sociologie il existe très peu de
recherches approfondies sur les comportements sexuels
des peuples africains ne s'inscrivant pas dans les cadres
culturellement modelés. Cette recherche est exploratoire
pour ce qui est de la propension croissante, mais surtout
visible, des individus à l'homosexualité au Cameroun.
Il peut paraître étrange de présenter cette réalité
sociosexuelle comme un fait social, lorsqu'on sait que
l'orientation dans le choix sexuel se présente d'abord
comme un choix individuel. Cela dit, l'homosexualité à
l'instar de toute autre orientation sexuelle est un fait social
si l'on considère que l'unité de base des faits sociaux reste
et demeure le lien social ou l'interaction. En dehors des
cas d'abstinence sexuelle, l'individu ayant une orientation
homosexuelle a affaire à l'autre comme partenaire ou alors
comme homophobe (Deriquebour,1985 : 145). En réalité,
« parce qu'il a affaire à l'autre et aux autres,
l 'homosexuel qui agit conformément à son orientation
sexuelle entre dans le champ des interactions sociales»
(Ibidem: 146). C'est dire que l'homosexualité, qui au
départ peut sembler être un fait individuel, devient de
facto un fait social du moment qu'elle prend corps dans
une unité groupale. Celle-ci réagit par le biais de la
réprobation, de la reconnaissance ou de l'indifférence.
L'intérêt de l'étude d'une telle réalité s'inscrit dans
le fait que l'orientation homosexuelle était un fait social
resté caché dans les sociétés africaines. Lorsqu'elle était
tant soit peu manifestée, c'était, semble-t-il alors, dans un
cadre ésotérique ou rituel. En dehors de ce cadre la
pratique de I'homosexualité en Afrique était fortement
réprimée ou tout au moins un fait d'exception (voir S.
Murray, W. Roscoe: 1998). Cette situation a laissé croire
à plus d'un spécialiste que l'homosexualité n'avait jamais
eu cours en Afrique. C'est ce qui peut expliquer que très
peu de chercheurs africains, entre autres, se soient
intéressés à l'étude de ce fait sociosexuel. Par ricochet,
cela justifie en bonne partie l'absence quasi notoire de
littérature en la matière, du moins celle produite par des
scientifiques africains.
Aujourd'hui l'observation du paysage social
africain ne laisse plus la place à un quelconque doute
quant à la manifestation et quant à la "visibilisation" de
l'homosexualité. Cela malgré le fait que celle-ci demeure
encore marginale et peu représentative. En outre, cette
réalité ne s'observe plus seulement dans des cadres rituels
ou initiatiques comme cela semblait être le cas naguère. Il
est possible maintenant de la voir évoluer en dehors de ces
espaces, avec une logique qui lui est propre. En Afrique
l'homosexualité n'a pas encore pris l'envergure de la
«Gay Pride» telle qu'observée dans certains pays
développés. L'étude de cette réalité sexuelle n'en présente
pas moins d'intérêt. Elle dénote le dynamisme et les
transformations que connaissent les sociétés africaines
d'aujourd'hui.
L'étude de ces mutations dans les comportements
sexuels s'avère d'un apport significatif pour la science,
lorsqu'on sait que la plupart des sociétés africaines sont
rigides, voire inflexibles quant aux comportements sexuels

20
différents de ceux communément admis. Mieux, lorsqu'on
sait aussi que la procréation demeure dans bien des
endroits la seule motivation de l'acte sexuel. Cet apport
permet de mettre en exergue certaines mutations
profondes observées dans le champ social africain.
Sur le plan de la sociologie cette étude trouve
également son utilité dans la précision et la classification
des concepts nouveaux dans le contexte africain. Il s'agit
précisément du concept d'homosexualité, de bisexualité,
d'homophilie et d'homophobie. En plus, cette étude met
en lumière la montée visible en Afrique, et de manière
précise au Cameroun, d'une autre forme de sexualité que
l'opinion commune ne reconnaît toujours pas. Cette
visibilité est générée par des facteurs sociologiques qui ont
été identifiés et analysés au crible du raisonnement
sociologique. Toutefois, les manifestations de cette
visibilité qui sont présentées ne permettent pas de postuler
la réduction de la réalité homosexuelle africaine à ces
dernières. Il y a corrélation certes mais elle n'induit pas
nécessairement une causalité (Dorais, 1994: 134) dans la
genèse de l'homosexualité en Afrique. La recherche des
causes de 1'homosexualité est d'ailleurs présentée par
certains auteurs contemporains comme une science-fiction
(Idem). Nous nous garderons bien de le faire. Tout au plus
nous attacherons-nous à saisir la réalité homosexuelle et à
essayer de la comprendre avec les armes fournies par la
sociologie, dans une approche constructiviste. Son apport
réside dans la dénonciation des lieux communs et la
confrontation des clichés entourant la réalité homosexuelle
(Idem: 139).
En d'autres termes, ce travail consiste à identifier
et à analyser les manifestations de l'homosexualité au
Cameroun, ainsi que certains facteurs sociologiques
susceptibles d'expliquer la "visibilisation" croissante de ce
fait sociosexuel, en dépit des interdits sociaux. Cela
permet déjà de postuler comme hypothèses spécifiques

21
d'analyse une sorte de relâchement du contrôle social qui,
bien que sanctionnant cette activité sexuelle à travers la
législation en vigueur, n'aboutit pas à des condamnations
dans les faits, et si oui, dans une faible proportion. Ce
laxisme dénote, quant à lui, une sorte d'encouragement
tacite de la part des pouvoirs en place, et le fait de se
tourner de manière visible vers l'orientation homosexuelle
serait ainsi devenu pour certains un exutoire face à la crise
que connaît le pays. Cette crise ayant un rapport étroit
avec l'affaiblissement des normes sociales et du pouvoir
économique a favorisé, à son tour, une inadéquation entre
les demandes des acteurs sociaux et ce que peut leur
proposer la société. Il s'ensuit que les individus tournent,
pour certains d'entre eux, leurs centres d'intérêt vers des
manières de faire, de sentir et d'agir venues des sociétés
autres que la leur (?). Cela avec l'aide des nouvelles
technologies de l'information et de la communication.
Autrement dit, la "visibilisation" de l'homosexualité au
Cameroun a trouvé sa genèse sociologique dans les
quelques facteurs sus-cités.
Le cadre théorique de cette étude est basé sur une
approche dynamiste. L'analyse dynamiste a permis de lire
à travers l'histoire de l'Afrique pour voir si l'on pouvait
comprendre l'évolution des pratiques homosexuelles. Il
s'est agi de restituer la réalité homosexuelle dans l'histoire
de l'Afrique, et de déceler s'il existait toujours un lien
entre ce qui se passait avant (pendant la période
précoloniale) et ce qui se passe aujourd'hui en matière
d'homosexualité. Le côté critique qui découle de
l'approche dynamiste a permis, quant à lui, de ne pas
limiter les observations, les analyses et les explications qui
ont été faites, au niveau institutionnel du donné immédiat.
Il est superficiel. A travers l'approche critique il a été
démontré « à quel degré les configurations sont
mouvantes,. constamment en voie de se faire et de
déterminer leur sens », car :

22
« Les sociétés ne sont jamais ce qu'elles paraissent
être ou prétendent être. Elles s'expriment à deux niveaux
au moins,. l'un superficiel présente les structures
« officielles» si l'on peut dire,. l'autre profond assure
l'accès aux rapports réels les plus fondamentaux et aux
pratiques révélatrices de la dynamique du système social.
Dès l'instant où les sciences sociales appréhendent ces
deux niveaux d'organisation et d'expression, et où elles
déterminent leurs rapports, elles deviennent (...) cri-
tiques » (Balandier,1986 : 7-9).

En rendant compte des réalités sociosexuelles


cachées ayant un rapport ou non avec l'histoire des
sociétés camerounaises, en refusant de nous limiter aux
discours officiels sur la bonne marche de la société
camerounaise contemporaine qui serait sortie de la crise,
ou en s'obstinant à vouloir porter un regard au-delà de la
législation en vigueur dans ce pays (elle proscrit
l'homosexualité), nous n'avons pu qu'être critique dans
l'analyse qui a été faite.

Méthodologie.
Les techniques de collecte des données utilisées ici
correspondent à une volonté de requête systématique des
faits, à savoir le recueil des informations sur les
manifestations de 1'homosexualité, ainsi que sur quelques
facteurs sociologiques expliquant la propension visible à
l'homosexualité au Cameroun. Les techniques auxquelles
nous avons eu recours sont classiques dans les sciences
sociales (Laburthe-ToIra et Wamier, 1992 : 373). Il s'agit
de celles qui passent par le médium de l'échange verbal. Il
y a aussi celles qui font appel à une instrumentation
destinée à saisir des données matérielles. Il y a encore
celles qui visent à une documentation quantitative ou
historique. Enfin il y a celles qui tentent de révéler le non-
dit ou ce qui ne se montre pas. L'étude est, malgré les
apparences, qualitative. Les éléments quantitatifs ont été

23
d'un apport utile pour appuyer les argumentations qui ont
été développées.
Quatre techniques de collecte de données ont été
convoquées: l'observation directe; l'observation docu-
mentaire ; l'enquête par questionnaire et les entretiens.

. L'observation directe:
-Il s'agit d'un mode d'enregistrement par notes
descriptives et/ou analytiques d'actions ou d'observations
perçues sur le terrain dans un contexte naturel (Nga
Ndongo, 1999, I : 300). Comme le montrent Durand et al.,
l'observation «demeure souvent un préalable obligé pour
construire une bonne enquête par entretiens ou par
questionnaire» (1994 : 307). Il fut mis à profit le produit
des observations qui ont été effectuées sur les sites où sont
mis en œuvre les faits banals susceptibles de contribuer à
la construction de faits sociosexuels dotés d'un sens.
Ceux-ci ont permis d'identifier les facteurs sous-jacents
favorisant la propension perceptible à l'homosexualité
chez certains acteurs sociaux au Cameroun.
Cette observation s'est avérée nécessaire. Elle a
permis de mieux cerner la mentalité des groupes observés,
leurs motivations profondes et leurs sentiments intimes.
En somme, cette observation a été « un moyen de pénétrer
la personnalité même d'un peuple» (Lombard, 1994 : 85),
d'une catégorie ayant des pratiques dites homosexuelles.
Les attitudes, les manières de faire de cette catégorie en
groupe ou face à des catégories ayant une orientation
sexuelle autre que la leur ont été observées.

-L'observation documentaire:
-Elle s'est montrée utile, en raison du fait qu'elle a
permis de tirer des documents de diverses natures les
informations relevant des messages émis par les acteurs
sociaux qui sont confrontés de près ou de loin à
l'homosexualité au Cameroun ou ailleurs. L'attention a
aussi été portée sur les messages diffusés par des voix

24
fonnelles, à travers des magazines, des films, des
émissions télévisées qui parlent d'une manière ou d'une
autre des thèmes relevant de cette étude.

.Le questionnaire:
-Il est présenté comme «un outil de collecte de
données par lequel des questions écrites sont présentées
aux répondants qui y répondent également par écrit»
(Varkevisser et al.,1993 :146). Cet outil de quantification
a permis de mesurer les tendances de la pratique de
l'homosexualité (sans nous livrer à la quantophrénie). Il a
aussi permis de déterminer l'influence que les facteurs
recensés ont pu exercer sur l'échantillon, pour expliquer sa
propension visible dans l'espace public à l'homosexualité
en dépit des interdits sociaux.

.Les entretiens ou les interviews:


-L'entretien de recherche est «un entretien entre
deux personnes, un interviewer et un interviewé, conduit et
enregistré par l'interviewer,. ce dernier ayant pour
objectif de favoriser la production d'un discours linéaire
de l'interviewé sur un thème défini dans le cadre d'une
recherche» (Blanchet et al., 1987 :85). L'enregistrement
par l'interviewer peut se faire à l'aide d'appareils audio ou
alors à l'aide de la prise de notes. C'est ce dernier aspect
que nous avons utilisé. Les entretiens ont été effectués
avec des personnes dites ressources, dans des milieux où
l'accès pour nous ne fut pas facile (par exemple le milieu
carcéral), ou encore avec quelques individus ayant une
orientation clairement homosexuelle pendant la période de
l'observation directe, pour que soient fournis de plus
amples détails sur leur vécu.

25