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LE LANGAGE DU VIN

TRAVAIL SCIENTIFIQUE DANS LE DOMAINE DE L'ÉDUCATION

IONESCU DANIELA

ISBN 978-973-0-27284-0

1
TABLE DES MATIÈRES

Introduction 3
1. Etude du lexique 4
1.1. Lexique et vocabulaire 4
1.2. La relation entre le vocabulaire fondamental et le vocabulaire scientifique 6
2. Le lexique spécialisé 8
2.1. Langue courante vs. langues de spécialité 8
2.2. La langue du vin et la métaphore en œnologie 10
3. Les universaux de la pensée métaphorique 11
3.1. Base théorique de l’approche de la métaphore 14
4. La terminologie œnologique. Généralités 13
4.1. La terminologie du vin dans l’antiquité 17
4.2. Analyse des métaphores oenologiques 19
4.2.1. Métaphores conceptuelles et cohérence dans la traduction des termes de
l'œnologie 20
4.2.2. Néologie et polysémie 28
4.2.3. Constitution du corps humain – constitution du vin 29
4.2.4. Défauts de l’homme – défauts du vin 32
4.2.5. Qualités de l’homme – qualités du vin 33
4.2.6. Marques de féminité – caractéristiques visuelles et gustatives 34
4.2.7. Les parties du corps – caractéristiques visuelles, olfactives et
gustatives du vin 36
Conclusions 37
Bibliographie 39

2
INTRODUCTION

L'enseignement des langues vivantes pose des problèmes difficiles car leur
apprentissage est un processus complexe. Enseigner une langue étrangère signifie
transmettre des connaissances linguistiques, créer des automatismes qui permettent aux
élèves l'emploi spontané de la langue respective, voir même la capacité de penser et de
s'exprimer dans la langue étudiée.
Pour faire accéder un plus grand nombre d'adolescents et d'adultes à la
technologie qui évolue sans cesse, l'enseignant doit assurer une bonne diffusion de
l'enseignement spécialisé sous ses diverses formes. La transmission correcte de cette
compétence exige la bonne connaissance de la langue. On peut considérer donc, le
domaine scientifique comme un champ privilégié du français en tant que langue de
spécialité.
Cette étude essaie de mettre en évidence la générativité de la métaphore du corps
en œnologie. La systématisation des métaphores conceptuelles et l’investigation de leur
motivation sont complétées par une analyse sémantique, dans la lignée traditionnelle
intralinguistique. La description du mécanisme sémique de la métaphorisation révèle la
façon dont le réseau sémantique du vin est réorganisé par rapport à celui du corps.
On a traité, dans cette étude, les deux volets de notre démarche: l’étude du lexique
et la métaphore en œnologie. Nous avons éclairci les notions de base de notre travail. On y
trouve définies, expliquées et illustrées à l’aide des exemples, les notions du lexique
comme : le lexique et vocabulaire, la relation entre le vocabulaire fondamental et le
vocabulaire scientifique, le lexique spécialisé, les universaux de la pensée métaphorique,
la terminologie œnologique.
On a expliqué la différence entre le vocabulaire et le lexique, on a souligné les
deux types d’opposition à l’intérieur du lexique, et on a donné la définition du chaque
terme opposant : le vocabulaire actif – le vocabulaire passif, le vocabulaire fondamental –
le vocabulaire spécialisé.
On a montré la relation entre le vocabulaire fondamental et le vocabulaire
scientifique, on y a présenté les racines historiques que cette opposition a.

3
On a défini la langue générale et puis les langues de spécialité. Nous nous sommes
aussi occupés de la langue du vin et de la métaphore en œnologie, on a parlé de la
terminologie du vin dans l’antiquité, on a fait une courte analyse des métaphores
œnologiques, on a présenté des ressemblances entre la constitution du corps humain et la
constitution du vin, les défauts de l’homme et les défauts du vin, les qualités de l’homme
et les qualités du vin.
La dernière partie de notre ouvrage est un glossaire : le glossaire de la famille
d’aromes, le glossaire des traits de caractère, le glossaire du corps du vin, de l’aspect, du
nez, de la couleur, du goût et quelques dictons et proverbes.

1. ÉTUDE DU LEXIQUE

1.1. Lexique et vocabulaire

II existe deux lieux d'existence pour les unités lexicales. D'un côté, pour désigner
les unités lexicales utilisées et comprises par un individu, on utilise la tenue de vocabulaire.
Chaque individu a son vocabulaire à lui, qui fait partie de son idiolecte, sa façon
individuelle de s'exprimer. En même temps, tous les locuteurs qui parlent une même
langue partagent une masse d'unités lexicales. Aucun locuteur ne les possède toutes, mais
ensemble, leurs vocabulaires combinés définissent une unité supérieure qui existe au
niveau de la communauté: on l'appelle le lexique.
À l'intérieur du lexique il y a deux types d'oppositions: vocabulaire actif
vocabulaire passif; vocabulaire fondamental (courant) vocabulaire spécialisé.
Les locuteurs d'une langue possèdent deux façons d'utiliser leur vocabulaire. Il
existe des unités lexicales qu'ils utilisent (qu'ils prononcent ou qu'ils écrivent).
Quelques-unes de ces unités sont employées tous les jours (ex. le, je, être etc.). Ce type de
vocabulaire qu'on utilise dans la parole et dans l'écriture s'appelle le vocabulaire actif. Il
est clair que le vocabulaire actif d'un individu change avec le temps. On apprend des mots
nouveaux (ou on en fabrique au moyen des mécanismes de créativité lexicale) et on les

4
utilise. Mais, il y a aussi des mots qu'on laisse de côté, soit parce qu'ils sont passés
de mode, soit parce qu'ils appartiennent au parler d'une autre couche d'âge.
Ce vocabulaire que chaque locuteur comprend, sans l'utiliser pour la
production, s'appelle le vocabulaire passif. Les limites de ce vocabulaire sont aussi
difficiles à mesurer, pour plusieurs raisons. D'abord, le fait de posséder des mécanismes de
créativité lexicale donne à chaque locuteur la possibilité de comprendre des mots
nouveaux.
À l'intérieur d'une nation, les gens qui exercent la même profession ou le même
métier constituent des groupes qui ont leurs propres habitudes et, par conséquent un
vocabulaire approprié. Dans chaque métier on a besoin de termes précis pour désigner
des objets ou des opérations, donc d'un vocabulaire spécialisé. Le rapport entre le
vocabulaire fondamental (vocabulaire commun) et le vocabulaire spécialisé présente un
double aspect: certains termes spécialisés peuvent rentrer dans le vocabulaire courant,
alors certains termes courants peuvent se spécialiser dans certains vocabulaires
techniques. Les termes qui constituent le vocabulaire spécialisé peuvent provenir des
mots du langage commun, spécialisés dans un emploi technique. Par exemple, le verbe
aboutir (avoir pour résultat, réussir) est employé en médicine, en parlant d'un abcès, avec
le sens d'arriver à suppuration; ou le mot bande (lien plat) est employé dans la technique
radiophonique pour désigner l'ensemble des fréquences comprises entre deux limites"1.
Voici maintenant une série de mots qui appartiennent au vocabulaire courant mais
qui sont utilisés pour désigner des notions spéciales en différents domaines: dans le
langage de la presse on rencontre des mots comme: bulletin, courrier, manchette,
entrefilet. Dans l'anatomie on parle de boîte crânienne, cage thoracique, arbre bronchique,
épine dorsale, voile du palais; appareil, arcade, bassin, canal, cavité, globule, système,
etc. Le langage pharmaceutique utilise des mots comme: cachet, comprimé, tablette, mots
qui appartiennent au langage commun. Les mots du vocabulaire fondamental trouvent
un emploi spécial dans les arts aussi: accident, altération, barre, caprice, clef, échelle,
fantaisie. Ces termes peuvent être spécialement crées pour désigner une branche de la
science ou d'un art, ou bien une nouvelle technique.

1
Simionică, Ioan, Limba franceză contemporană, ed. Didactică şi Pedagogică, Bucureşti, 1970, p. 54.

5
1.2. La relation entre le vocabulaire fondamental et le vocabulaire
scientifique

Pour reconnaître le mode de fonctionnement spécifique aux termes


scientifiques à l'intérieur du lexique général de la langue, il faut reposer sur une
opposition globale entre le vocabulaire fondamental, qui présente une certaine unité et le
vocabulaire scientifique qui est défini par un certain nombre de traits communs.
L'opposition dont on parle a des racines historiques.
L'Académie française a rejeté de son dictionnaire les termes de l'art et des
sciences, termes qui faisaient la matière d'un dictionnaire de Thomas Corneille en 1694.
Cette décision reflète l'idéologie dominante de la société monarchique. A cette époque
on avait d'une part "le langage et les écrivains de la cour et d'autre part le langage des
métiers et des sciences qui ne relevait pas de la culture de «l'honnête homme»".
Cette conception du lexique a été contestée par Furetière à la fin du XVII e siècle et
repoussée par les encyclopédistes du XVIIIe siècle. Diderot écrit dans un article de
l'Encyclopédie que la langue d'un peuple donne son vocabulaire et le vocabulaire est
une table assez fidèle de toutes les connaissances de ce peuple. Le rôle de ces données
socio-historiques est de nous aider à reconnaître quelles sont les relations sur le plan
linguistique entre les mots du vocabulaire fondamental et les termes scientifiques.
En ce qui concerne le domaine du lexique scientifique, on peut voir qu'il existe
autant de vocabulaires particuliers qu'il y a de domaines de la connaissance scientifique.
La pluralité apparaît dans les dictionnaires de type encyclopédique où les termes sont
classés selon des rubriques spécifiques. Dans le "Grand Larousse encyclopédique" on en
compte 711 pour les sciences humaines et 529 pour les sciences exactes. Mais la pluralité
de ce domaine peut être engendrée aussi par la diversité des locuteurs dans la
communication.
La spécificité du terme scientifique doit être plutôt recherchée dans un mode de
désignation spécifique. Les signes du vocabulaire commun sont porteurs des
connotations psychologiques et sociales et expriment la personnalité du locuteur et la
spécificité de la communication, tandis que les signes du vocabulaire scientifique tendent
à être univoques. Si un locuteur cesse d'être spécialiste dans une situation de

6
communication propre à son activité, la valeur de la référence change et la forme
signifiante n'appartient plus à un vocabulaire spécifique. Ainsi peut-on expliquer
l'emprunt constant entre le vocabulaire général et le vocabulaire scientifique et les
changements de sens qui en résultent. Analysons le terme opération qui a appartenu
d'abord au lexique général et qui est devenu successivement terme de mathématiques,
de médecine et terme militaire. Aujourd'hui il s'est répandu dans les domaines les plus
divers: opération sourire, opération vérité, Opération Villages Roumains etc. Un certain
nombre de vocables scientifiques ou techniques passent dans le vocabulaire commun à
l'occasion d'un événement très commenté par la presse. Par exemple, le terme module
lunaire appartient au domaine de l'astronautique, mais après 1969 (le premier voyage
des êtres humains sur la lune), il est entré dans le vocabulaire courant. Un autre
exemple permet de montrer le passage d'un terme technique dans le langage courant et
sa diffusion. Dans un article de revue apparaît le mot "azimut", un terme de l'astronomie,
introduit en français par emprunt à l'arabe. Au XXe siècle on a la forme familière "dans
tous les azimuts" pour "dans toutes les directions". Lorsqu'un mot scientifique passe dans
le vocabulaire commun, son contenu reste inchangé ou peut subir des modifications plus
ou moins profondes. Il peut acquérir un ou plusieurs signifiés nouveaux qui s'ajoutent ou
se substituent au signifié d'origine et que les dictionnaires présentent par la formule "par
extension". Des modifications plus profondes du contenu sémantique des mots
empruntés par le vocabulaire commun peuvent se produire par l'apparition de ce que les
dictionnaires appellent "sens figuré".
Un dernier axe de comparaison et d'opposition possible entre la terminologie
scientifique et le lexique général est la perméabilité aux emprunts. La plus grande partie
des termes empruntés se trouvent dans le vocabulaire scientifique.
Le vocabulaire, dans les langues de spécialité, a une fonction dénotative et
c'est pourquoi il joue un rôle fondamental. Il sert à désigner, sans la moindre ambiguïté,
une pièce, un appareil, un outil ou une opération. Il résulte que les termes du vocabulaire
spécialisé ont un caractère univoque et mono référentiel parce qu'il est impossible de
substituer un terme à un autre. On peut voir que dans chaque vocabulaire technique et
scientifique les éléments sont structurés du point de vue de leur appartenance à ce
vocabulaire et non à un autre. À cause de cette monosémie référentielle, l'axe

7
syntagmatique de la phrase n'intervient pas pour lever une ambiguïté éventuelle du nom
dans la communication entre les spécialistes. Si un terme technique apparaît dans
plusieurs domaines on est en présence des véritables homonymes. Par exemple le terme
charbon, défini comme matière composée du carbone, appartient au vocabulaire des
mines et de l'industrie, mais aussi au vocabulaire des arts (charbon =fusain), le même
terme, défini comme maladie, est du domaine de la médecine. Le signe technique et
scientifique peut sortir de son domaine spécifique dans la mesure où le référent pénètre
dans l'usage de la communication; mais il n'y fonctionne pas avec sa valeur de signe
spécifique. Dans la proposition "Mettre du charbon dans le poêle", on emploi le signe
charbon avec un trait de signification plus général: "matière qui brûle et chauffe". Le
terme prend alors toutes les connotations possibles: "Le charbon source d'énergie", "être
sur des charbons ardents” 2.

2. LE LEXIQUE SPÉCIALISÉ

2.1. Langue courante vs. langues de spécialité

Les langues de spécialité sont considérées comme un sous-ensemble de la langue


générale et ont dans leur composition un sujet, des utilisateurs et des situations de
communication spécialisés. Mais pour mieux comprendre la notion de langues de
spécialité, il faut la mettre en opposition avec la langue commune et la rapporter à la
langue générale dont elle fait partie. Les langues de spécialité sont liées à la langue
commune par une relation d'intersection et à langue générale par une relation d'inclusion.
On peut définir la langue générale comme une langue tout entière et la langue
commune comme une langue courante, non spécialisé. Les langues de spécialité font
partie de la langue générale et utilisent une partie des ressources linguistiques de celle-ci.
Parce que les critères linguistiques ne sont pas suffisants pour définir les langues de
spécialité, on a fait appel aux critères pragmatiques: le sujet, les utilisateurs et la
2
Guilbert Louis, « La spécificité du terme scientifique et technique », in Langue française, no 17, févr.
1973, p.5.

8
situation de communication. Les sujets spécialisés sont les sujets qui ne sont pas connus par
tous les locuteurs d'une langue. Ils peuvent avoir un caractère technique, scientifique ou
professionnel et qui nécessitent donc un apprentissage particulier.
On mentionne aussi le fait que le degré de spécialisation n'est pas le même pour
toutes les langues de spécialité.
La chimie, la biologie ou les mathématiques ont un degré de spécialisation plus
haut que le commerce ou bien le sport. En outre, les limites entre la langue commune
et les langues de spécialité ne sont pas très bien déterminées. Quand on parle d'un
problème informatique ou quand on s'adresse au médecin on utilise des termes spécialisés
qui se mélangent à la langue commune.
Pour parler d'une langue de spécialité il ne suffit pas d'avoir un sujet de
spécialité. Notre expérience de chaque jour a lieu dans des contextes plus ou moins
spécialisés; les discussions que nous portons font référence à des thèmes spécialisés.
Mais pour pouvoir parler d'une langue de spécialité, il faut que la communication ait des
caractéristiques particulières et qu'elle mette en jeu des utilisateurs spécialisés. Ces
utilisateurs sont moins nombreux que ceux de la langue commune, ils appartiennent à un
groupe professionnel et se caractérisent par la connaissance plus ou moins vaste des
notions propres à leur spécialité. Ces utilisateurs sont partagés en deux groupes: les
producteurs et les récepteurs. Les premiers sont des spécialistes, mais les seconds
peuvent être des spécialistes ainsi que le public. D'autre part, à l'intérieur d'une même
spécialité il y a de différents niveaux de spécialisation en fonction des utilisateurs.
La communication spécialisée, écrite ou orale, est rigoureuse, univoque,
cohérente, précise. Plus les utilisateurs seront spécialisés, plus la communication sera
formelle (par exemple les formulaires administratifs, les messages informatiques).
Pour conclure, il faut retenir que, de point de vue linguistique, les langues de
spécialité se caractérisent par les traits suivants: un lexique spécifique; utilisation
d'autres systèmes de représentation (schémas, illustrations); la présentation systématisée
de l'information; cohérence dans l'emploi des termes (les langues de spécialité utilisent
moins de synonymes que la langue courante); les phrases sont en général courtes;
manquent les exclamations; les verbes sont au présent de l'indicatif. Tous ces traits
accentuent l'objectivité du discours spécialisé. Il faut noter que dans un discours

9
spécialisé on rencontre des formules du type "selon l’auteur", à notre avis", "nous
pensons que".

2.2. La langue du vin et la métaphore en œnologie

La terminologie de l’œnologie frappe par l’abondance de ses métaphores. Pour


Jacques Lacan3, la métaphore est un mot pour un autre. Mais le mot substitué n'a pas
totalement disparu, il reste présent dans la contamination du sens. C'est ce qu'on aime dans la
métaphore.
Le lecteur se laisse charmer à résoudre les associations inattendues, les analogies
surprenantes, les sens mystérieux, les effets empoisonnants. Lautréamont l'a compris
empoisonnant des générations de lecteurs, la publicité également. Puisque c'est
l'inconscient qui se charge de redonner du sens, Lacan ajoute:"il a dans la métaphore un
élément dynamique de cette opération de sorcière dont l'instrument est le signifiant, et dont le
but est une reconstitution après une crise du signifié "4.
La métaphore transporte la réalité dans un autre espace 5. Ce sera la figure idéale pour
le rêveur qui ne se contente pas du réel que lui impose la perception. Mais aussi pour le junky,
l'alcoolo et le mystique qui ne se contentent pas de voir des métaphores mais qui les vivent
sous forme d'hallucinations, de délires verbaux, de visions et/ou d'apparitions: le coup du sang
qui se transforme en vin et inversement : on dévoile le paysage chrétien, paradis artificiel du
grand buveur de Ricard.
Figure de l'impuissance également, pour celui qui est incapable de se servir du
discours quotidien (chère simplicité) pour décrire ce même quotidien.
Dans la métaphore, se croisent (se rencontrent, se heurtent, s'entrechoquent) deux
champs sémantiques à priori incompatibles. Une analogie s'opère entre un réfèrent actuel et un
référent virtuel6. Le sens ayant subi une manipulation quasi génétique se déploie dans
l'imaginaire qu'il rénove et qu'il enrichit.
3
Charbonnel, N. et Kleiber, G. (éd.), La métaphore entre philosophie et rhétorique, PUF, Paris, 1999, p. 98.
4
http://métaphore.free.fr//lacan.
5
Azar, M., «La métaphore traduisible », Meta, No. 34/4, Canada, 1989, p. 794-796.
6
Newmark, Peter, The translation of Metaphor, Babel, 26(2), 1980, p. 93-100.

10
Notre projet se propose de déceler leur spécificité et la façon dont elles ont été
produites. En nous fondant sur l'approche cognitive de Lakoff et Johnson 7 , nous avons
restitué les métaphores conceptuelles qui sous-tendent les expressions métaphoriques (i.e. les
métaphores en langue).
Cette étude a mis en évidence la fécondité de la métaphore du CORPS en œnologie.
La systématisation des métaphores conceptuelles et l’investigation de leur motivation ont été
complétées par une analyse sémantique, dans la lignée traditionnelle intralinguistique. La
description du mécanisme sémique de la métaphorisation a révélé la façon dont le réseau
sémantique du vin a été réorganisé par rapport à celui du corps.

3. Les universaux de la pensée métaphorique

Ce fait correspond à un autre fait émanant de l'étude de la métaphore : les concepts


abstraits sont conceptualisés par le biais des idées plus proches de l'expérience corporelle,
c'est-à-dire de l'expérience sensitive, de l'expérience motrice, etc. On parle de ce
mécanisme comme d'une "métaphorisation conceptuelle". C'est un mécanisme cognitif qui a
rapport aux concepts et non pas seulement aux mots et qui a trait principalement au
raisonnement. La métaphorisation conceptuelle opère une projection entre les domaines
conceptuels.
Tous les systèmes conceptuels contiennent un système de métaphorisation
conceptuelle qui est utilisé constamment et qui fait partie de l'inconscient cognitif : nous ne
sommes généralement pas conscients des métaphores dans lesquelles nous pensons.
Nous nous intéresserons à la pensée métaphorique inconsciente qui est réfléchie dans
le langage et qui peut être étudiée par le langage.
En général, la métaphorisation conceptuelle se fonde sur une expérience interdomaniale
et c'est très important. Par exemple : si l’on prend en considération la métaphore commune
selon laquelle "plus" est en haut et "moins" est en bas. Les prix montent, baissent, grimpent
et dégringolent. Mais comment se fait-il que les prix montent ? Pourquoi "plus" est-il en
haut plutôt qu'en bas ? Eh bien, dans notre expérience quotidienne, si vous versez de l'eau
7
Lakoff, G. et M. Johnson, Metaphors we live by, Chicago, University of Chicago Press, 1980, p. 102.

11
dans un verre, le niveau monte. Si j'empile des livres sur le bureau, le niveau monte. Il y a une
corrélation dans l'expérience quotidienne entre la quantité et la verticalité. C'est la base, ce que
nous appelons la base d'expérience de la métaphore, selon laquelle "plus" est en haut. Toutes
les métaphores qui sont dans notre inconscient cognitif et qui se produisent spontanément se
produisent de cette façon. Comme nous allons le voir, il n'est pas toujours facile de trouver
une base d'expérience mais nous en trouverons un certain nombre.
L'idée de métaphore n'est pas arbitraire 8. La pensée métaphorique n'est pas
arbitraire parce qu'elle provient de ce que nous avons des corps semblables et des
expériences quotidiennes semblables; il n'est donc pas étonnant de trouver des métaphores
largement répandues à travers le monde. Mais on ne sait pas jusqu'à quel point il s'agit d'un
phénomène universel. Un grand nombre de métaphores sont universelles. La métaphore n'est
pas seulement conceptuelle, elle a un certain rapport avec l’habitus et les universaux
métaphoriques sont en rapport avec universaux de l'habitus.
Deuxièmement, les métaphores se produisent parce que nos cerveaux sont
structurés d'une certaine manière : certaines parties du cerveau sont plus proches de nos
expériences sensibles et d'autres parties se servent de ces parties comme input. Ensuite,
le contenu particulier des métaphores est lié à la constitution de corrélations dans notre
expérience quotidienne. Elles ne sont pas arbitraires parce qu'elles sont en rapport
avec l'expérience quotidienne la plus communément répandue 9. Quatrièmement, la
métaphore conserve le raisonnement et l'inférence : elle n'a pas seulement affaire au
langage mais au raisonnement. Et la question qu'il faut se poser consiste à savoir ce qui
est.
On trouve ce genre de conceptualisation métaphorique largement répandu à
travers le monde sans savoir jusqu'à quel point il l’est. Les détails linguistiques sont
différents d'une langue à l'autre mais ils ont néanmoins en rapport avec des
expériences communes. Quand deux domaines de l'expérience commune sont
rapprochés, une métaphore peut surgir. Ces métaphores apparaissent dans toutes les
cultures, même quand les ressources linguistiques sont différentes et peut-être même
quand des idées différentes sont présentes II s'agit d'instances d'une conceptualisation
métaphorique générale qui repose sur l'identité corporelle des locuteurs.
8
Ricoeur, P., La métaphore vive, Paris, Éditions du Seuil, 1975, p. 65.
9
Lakoff, G., Johnson, M., 1980, p.32.

12
3.1. Base théorique de l'approche de la métaphore

Vu les nombreuses études sur la métaphore, il est bien nécessaire de mettre au


point une démarche méthodologique en décelant la théorie qui convient le mieux à notre
analyse.
L'approche diachronique de la métaphore relève l'existence de deux
directions: principales:
- l'approche traditionnelle, qui traite la métaphore comme phénomène
essentiellement linguistique;
- l'approche engendrée par l'avènement des sciences cognitives, qui envisage la
métaphore comme phénomène cognitif10.
L'approche traditionnelle explique la métaphore en termes d'anomalie, de
comparaison et d'interaction.
La théorie de la métaphore comme anomalie11 se fonde sur l'impossibilité
d'interpréter la phrase dans ce qu'elle affirme directement. Cela suppose l'existence d'un
équivalent littéral auquel on fait recours pour la compréhension de la métaphore, qui a dans ce
cas une fonction substitutive. Ce n'est pas le cas des métaphores de l'œnologie, forgées
justement pour combler les lacunes terminologiques.
La théorie de la comparaison, qui se réclame d'Aristote 12, interprète les
métaphores comme des comparaisons implicites (nommées abrégées ou elliptiques). La
comparaison est rendue possible par l'existence des traits sémantiques communs entre les deux
composants de la métaphore. Les éléments de ressemblance constituent le ground.
Cette théorie ne peut pas être appliquée à l'analyse des métaphores œnologiques, car
elle suppose que le trope surprend des traits communs préexistants (qui sont d'ailleurs
responsables de sa constitution). Or il n'y a aucune ressemblance a priori entre, par

10
Lakoff, G. et M. Johnson, 1980, p. 74.
11
Hulban, Horia, Syntheses in English Lexicology and Semantics, Ed. Spanda, Iaşi, 2001, p. 143.
12
Avădanei, Ştefan, La început a fost metafora, Ed. Virginia, Iaşi, 1994, p. 7.

13
exemple, le corps du vin et le corps humain, pour qu'elle soit enregistrée dans la
métaphore le corps du vin.
La théorie interactionnelle considère que la métaphore consiste dans la projection sur
le topic non seulement d'une propriété unique, mais d'un ensemble d'implications
(connaissances, croyances), conventionnellement associées au vehicle. Cette projection résulte
d'une reconsidération des deux composants de la métaphore la compréhension de chacun étant
approfondie par le transfert d'un faisceau de propriétés de l'autre.
Les métaphores de l'œnologie pourraient être envisagées seulement en partie comme
interactionnelles. Le véhicule "corps" transfère sur le topic "vin" une série de propriétés (ex.
chair, maigre, gras), en l'anthropomorphisant. En échange, le topic "vin" ne contribue en rien
à une nouvelle compréhension du corps humain.
L'approche cognitive de Lakoff et Johnson13 envisage la métaphore non pas comme
fait linguistique, mais comme phénomène cognitif. Son foyer n'est pas la langue, mais la
pensée. On la retrouve dans notre façon d'organiser les connaissances, de comprendre un
domaine conceptuel en termes d'un autre:
La métaphore n'est pas seulement affaire de langage ou question de mots. [...} Le
système conceptuel humain est structuré et défini métaphoriquement. Les métaphores dans le
langage sont possibles précisément parce qu'il y a des métaphores dans /e système conceptuel
de chacun14.
On retrouve ici quelques principes de la théorie interactionnelle, dont l'approche
cognitive constitue l'aboutissement: l'idée du filtrage d'un système sémantique à travers l'autre,
qui débouche sur une nouvelle organisation conceptuelle du topic (la fonction heuristique de la
métaphore).
En plus, la théorie interactionnelle ne s'en tient pas au transfert de propriétés
sémantiques, mais de tout un système d'implications associées au topic et au véhicule. La
compréhension consiste donc dans l'activation des domaines conceptuels sous-jacents au topic
et au véhicule.
Selon Lakoff et Johnson, la métaphore peut être décrite comme une série de
mappings (fr. mappage ou mise en correspondance) entre un domaine -source et un domaine
-cible (véhicule, respectivement topic dans la théorie interactionnelle). La différence entre les
13
Lakoff, G. et M. Johnson, 1980, p. 89.
14
op. cit., p. 16.

14
deux approches consiste dans le fait que pour les cognitivistes la pensée n'intervient pas
seulement dans l'interprétation de la métaphore. C'est la pensée - même qui est structurée
métaphoriquement. L'expression linguistique métaphorique (i.e. la métaphore dans la langue)
est la réalisation de surface d'une structure conceptuelle qui la sous-tend.

4. La terminologie œnologique. Généralités

« Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles. C'était un vin délicat, féminin,
séduisant, avec une robe vive et brillante ». Le vers de Baudelaire15 par lequel commence
ce chapitre semble bien se compléter par les mots qui lui succèdent. Seulement que dans le
premier cas on voit à l'œuvre le génie poétique et dans le deuxième la réflexion analytique
sur les sensations dans un langage de spécialité: celui de l'œnologie.
Ce qui frappe ici, c'est le lyrisme de ce dernier, qui consiste dans l'emploi
métaphorique de certains termes du français général.
De toutes les approximations parfois brillantes et imagées comme une
improvisation poétique, le profane ne retient que le souvenir d'une élégante jonglerie
verbale autour d'un verre. Pour découvrir l’insaisissable vérité, il s’agit qu’on doit
l’encercler progressivement et sincèrement.
La "jonglerie verbale" et le jugement trop familier porté sur le vin dans ses
espaces culturels de souche sont peut-être la cause pour laquelle le vocabulaire de
l'œnologie n'est pas pris au sérieux. La description des sensations olfactives et gustatives
est difficile à réaliser, car le nombre des termes conventionnels dont dispose la langue
pour le faire est plutôt restreint16. Il y a quatre saveurs fondamentales que la langue
distingue et que nous sommes éduqués à percevoir: le sucré (doux), le salé, l'acide (aigre),
l'amer (amertume).
À la différence des "profanes", l'œnologue doit posséder un vocabulaire gustatif
beaucoup plus étendu pour qualifier chaque composante du vin dans ses nuances (hormis
le salé, qui intervient rarement). À titre d'exemple, selon l'astringence, due aux
tanins 2, le vin sera informe, charpenté, ferme, grossier, etc. Pour surprendre les

15
Baudelaire, Charles, L’âme du vin sur http://un2.sg4.unige.ch/athena/baudelaire
16
Peynaud, E., Blouin, J., Le gout du vin. Le grand livre de la dégustation, Ed. Dunod, Paris, 1996, p. 143.

15
subtilités d'un vin et pour que la communication entre spécialistes soit efficace,
l'œnologie a dû se forger une terminologie propre, descriptive et précise.
Les langages de spécialité sont communément décrits en termes de monosémie, bi
- univocité, neutralité émotive ou bien précision, simplicité, clarté, objectivité . Ces
exigences semblent exclure l'emploi du langage figuré de la communication entre les
spécialistes. Celui-ci tend à être considéré prioritairement dans sa dimension
esthétique et émotive, en vertu de son rattachement traditionnel à une rhétorique confinée
au champ littéraire.
Au pôle opposé se trouvent ceux qui voient dans l'effervescence métaphorique un
moyen de remédier aux lacunes terminologiques17.

En essayant d’analyser les métaphores sous l’angle de la philosophie de la science, les


chercheurs vont au-delà du rôle de ce trope dans la constitution des terminologies. Ils
mettent en évidence le rôle cognitif (la valeur heuristique) des métaphores dans
l’élaboration et la formulation des théories scientifiques.

Ces métaphores outils sont utilisées comme des catachrèses 18. C'est d'ailleurs le
type de métaphore présent dans le langage de l'œnologie, où, par exemple, le corps, la
charpente, la robe du vin sont des termes non substituables dont le sens d'origine n'est
plus perçu.
Ces métaphores – outils sont des métaphores constructives parce qu'elles
« fondent » les théories exprimées et font avancer la recherche en révélant des analogies
entre des concepts appartenant à des domaines différents (ex. la métaphore cerveau /
ordinateur dans la psychologie cognitive). Ce n'est pas le cas des métaphores de
l'œnologie, qui n'offrent pas des intuitions cognitifs contribuant à l'avancement des
recherches. Ce sont seulement des métaphores constitutives d'une terminologie.
La métaphorisation des termes du langage ordinaire représente, l'un des procédés
dont se servent les langages de spécialité pour combler les vides dénominatifs, à côté de la
spécialisation du sens et de la néologisation19.

17
Black, Max, Models and Metaphors, Cornell University Press, New York, 1980, p. 25-47.
18
Boyd, R., Metaphor and theory change. What is “metaphore” a metaphor for? apud Ortony, Andrew (éd.)
Metaphor and Thought (2nd edition), Cambridge University Press, 1993, p. 49.
19
Dobrzynska, Teresa, Translating Metaphor: Problemes of Meaning, Journal of Pragmatics, 24:1995, p.
245-604.

16
À la différence des langages de l'économie, de l'informatique, de la médecine, etc.,
qui usent de tous ces procédés, celui de l'œnologie se sert presque exclusivement de la
métaphorisation. Ce qui est commun à toutes ces terminologies, c'est le fait qu'elles
soient truffées de métaphores provenant du français courant (ex. en économie -
conquérir un marché, dépression économique; en informatique - fenêtre, souris; en
génétique - carte génétique, gène d'intérêt).

Empruntés à la langue courante, ces termes ont l'avantage d'être transparents,


synthétiques et concrets. Cela les rend parfaitement appropriés à l'œnologie, qui
s'attache, dans la pratique de la dégustation, à cerner et à communiquer le vague d'une
expérience sensorielle.

4.1. La terminologie du vin dans l’antiquité

Vieillesse du vin, vieillesse de l’homme


Les Anciens décrivaient leur vin en utilisant trois critères de base : le goût, âpre ,
aigre ou doux, la couleur, noire, rouge, jaune ou blanche et le corps, même s’ils
n'employaient pas encore ce mot en parlant de vin, leurs adjectifs usuels mince et gras étaient
assez pertinents.
L'imaginaire du vin à cette époque s'exprimait à deux niveaux, le niveau divin et le
niveau humain. Il s'agissait là du résultat d'une équation simple ; le vin correspond au dieu du
vin, Dionysos (Bacchus). Dionysos est aussi un être humain, qui peut naître d'une femme
mortelle ou mourir. Donc le vin correspond à l'être humain.
C'est pourquoi à coté des métaphores divines comme « l'enfant indomptable aux yeux
bovins, qui est jeune et qui ne l'est pas », on trouve des expressions comme vin chenu pour
bon vin, vieux etc.
Il y avait aussi un tas de discussions comiques sur les différents rapports de l’homme
vieux et du vin vieux, par exemple la littérature antique parle de « la nature de l'homme » qui
« se rapproche le plus de celle du vin... vin vieux et vieil homme après leur sévérité initiale sont
calmes et mous, agréables à tous », même si « l'homme n'est pas comme le vin... l'homme vieux
nous gronde, le vin vieux nous donne de la joie ». Ainsi l'homme de l'Antiquité servait-il de
mesure même pour le vin.

17
La part des anges
La part des anges est la partie du volume de l'alcool qui s'évapore alors quand il est
mis en fûts pour vieillir.
Notamment présente dans les chais d'armagnac ou de cognac, l'expression aurait
pour origine l'alchimie qui désignait par "anges" les substances volatiles.
Pendant toute la durée du vieillissement, le degré alcoolique va ainsi diminuer
progressivement par évaporation. C'est ce qui rapproche naturellement et progressivement
le spiritueux concerné de 40% vol.
Les anges, dont la nature intéresse au plus haut point les philosophes et les
docteurs de l'Eglise, nous transportent dans un monde virtuel et désincarné qui échappe à la
connaissance sensible.
La part des anges, c'est l'esprit du vin : le corps du vin en quelque sorte volatilisé,
spiritualisé. Cette opération peut être considérée une opération métaphorique et aussi une
opération métonymique, elle cache les parties du corps du vin par l’évaporation.
À l'évidence, nourriture et sexualité sont depuis toujours intimement liées. L'art et la
littérature en témoignent. On dit également de certains vins qu'ils sont féminins et d'autres
qu'ils sont masculins, ainsi le Champagne, en dépit de son genre grammatical, serait
typiquement féminin. Le vin serait-il donc non seulement un "séparateur social" mais aussi un
séparateur sexuel ?
Le vocabulaire de la dégustation accorde une large place aux métaphores du corps
humain, avec des champs thématiques où sont récurrentes les connotations sexuelles20. Or,
traditionnellement, le monde du vin est un monde d'hommes dans lequel la bouteille, le fait de
boire lui-même peuvent être perçus comme des métaphores érotiques.
La sexualisation implicite ou explicite du vin présente dans le vocabulaire de la
dégustation se retrouve dans la mise en scène publicitaire: vêtements, comportement, poses
du sujet, placement du produit, éventuellement trame sonore tendent à associer le plus
souvent le corps de la femme et le vin.
Mais il serait faux de croire que ce discours est uniquement le fait des hommes et à
destination des hommes. Simples amatrices ou professionnelles, les femmes revendiquent une
place de plus en plus grande dans le monde du vin. Elles s'intéressent au vin et à sa culture
20
Croitoru, C., Bulancea M., Orientări actuale asupra terminologiei utilizate în analiza senzorială a
vinurilor şi produselor vinicole, Rev. Ştiinţei şi Tehnologiei Alimentare, vol. IV, 1997-1998, p. 35.

18
et développent un discours sur la passion du vin au féminin dans des revues spécialisés ou
sur des sites Internet où elles tentent de s'approprier un discours scientifique (ou pseudo
scientifique, voire désincarné) jusque là réservé aux hommes.
Mais comment penser le corps et le vin en dehors des valeurs masculines ? En effet, les
femmes développent une théorie de la différenciation sensorielle où l'on note par exemple
qu'elles auraient un "nez" plus développé, ce qui du point de vue symbolique pointe vers
l'inversion des génies.
Le corps est plus que jamais associé au vin à travers des représentations du désir et de
la sensualité qui renvoient au désir de l'homme et à ses représentations du corps de la femme.
Dans le même temps, la femme veut incarner l'esprit du vin : vinothérapie et
soins du corps divers la transforment en un ange du virtuel dont précisément le World
Wilde Web est riche d'images.

4.2. Analyse des métaphores œnologiques

L'être humain formule ses idées en recourant notamment à des « expressions


métaphoriques » qui sont l'expression de surface des « métaphores conceptuelles »
structurant un domaine: cela consiste à utiliser les termes et la structure conceptuelle
d'un domaine pour en décrire un autre.

4.2.1. Métaphores conceptuelles et cohérence dans la traduction des


termes de l'œnologie
De fait, plusieurs travaux montrent que l’énonciation scientifique,
particulièrement dans le domaine de l'oenologique, fait largement appel aux métaphores
conceptuelles. En traduction, la formulation dans la langue d'arrivée pose précisément
le problème de la cohérence des métaphores conceptuelles utilisées dans les deux
langues.
Grâce à des exemples tirés de certains glossaires oenologiques 21 en français et en
roumain, nous analysons la correspondance des cartographies métaphoriques dans les

21
http://communities.msn.glossaires du vin. fr

19
deux langues. Une attention particulière est portée sur le principe d'invariance et de
polysémie. Dans ce qui suit nous allons énumérer quelques cas de contrastivité.

BOUCHE, n.f. Gust, s.n.


Saveur. Goût, impression gustative, tactile. 1. senzaţie produsă de o substanţă
alimentară prin exercitarea limbii şi
mucoasei bucale
2. proprietatea unor substanţe alimentare
de a provoca această senzaţie.
BOUCHE FRUITÉE, n.f. AROMĂ DE FRUCTE, s.f.
Saveur de fruits
BOUCHE FUYANTE, n.f. CURGĂTOR, adj.
Saveur qui s’amenuise en finale après une Aromă care se diminuează la sfârşit după o
attaque convenable explozie de arome şi simţuri de la început.
Ex : Ce vin manque un peu
d’équilibre, il a une bouche fuyante.
N’avez-vous la même sensation ?
BOUCHE INCOMPLÈTE, n.f. INCOMPLET/FĂRĂ STOFĂ, adj.
Saveur frustrante du vin court en bouche, Aromă frustrantă a vinului care este lipsit
dépourvu de finale. de finală.
BOUCHE RACÉE, n.f. ELEGANT, adj.
Saveur parée de toutes les vertus, Savoare care reuneşte toate virtuţile la un
distinction et élégance. loc, distincţie şi eleganţă.
BOUCHE UN PEU MOLLE, loc. MOALE, adj.
Saveurs sans relief, dont le goût ressort à Aromă slab accentuată, al cărei gust abia se
peine, à qui l’acidité fait défaut. simte, iar a cărei aciditate este un defect.

BOUCHE VOLUMINEUSE, n.f. CONSISTENŢĂ, adj.


Impression donnée par un vin charpenté, Ipresie lăsată de un vin gros, onctuos, care
charnu, qui occupe toute la bouche. învăluie totă gura.
LONG EN BOUCHE, loc. LUNG, adj.
Saveurs persistantes. Signe de grande Aromă care persistă. Semn de mare
qualité. calitate.

20
Si on devait chercher dans un dictionnaire français le mot , bouche", on verrait que ce
mot a cinq sens de base22 présentés soit par l'intermédiaire de d'une synecdoque ("avoir des
bouches à nourrir", où la "bouche" remplace le nom "enfant" ou "famille") soit par une
métonymie ("bouche fine, charnue" au lieu du nom "lèvres"), mais qu’aucun de ses sens ne
fait la moindre référence à la "bouche" tel qu'on vient d'apprendre.
"La bouche" du français, que ce soit "fruitée", "fuyante","incomplète"/'racée," "un peu
molle", "volumineuse", ou bien "longue" est un terme générique désignant un organe, une
personne ou un orifice, qui change le sens général de base pour choisir un correspondent
par traduction, un instrument qui sert à la métonymie pour designer toujours les saveurs, le
goût ou les impressions laissées par un vin, c'est à dire le "gust, aromă"23 du roumain.
En ce qui concerne le roumain, le traducteur engagé dans une traduction de
spécialité, notamment du discours œnologique, aura des problèmes avec la correspondance des
termes et des figures de style utilisés pour rendre les mêmes idées, les mêmes concepts.
Les dictionnaires explicatifs ou les glossaires de spécialité ne seront suffisantes pour
aucune des deux langues.
Il n'y a plus de correspondance entre les deux langues, parce que, pendant que le
français parle d'une bouche du vin pour envelopper l'idée de saveur, d'arôme ou de goût, le
roumain s'appuie sur le terme "goût" pour parler des saveurs et des arômes.
La traduction de "la bouche du vin" pose parfois des problèmes. Le caractère
relativement flou de son sens et la multiplicité des contextes d'emploi en rendent la
traduction délicate : le nom "bouche" vient spontanément à l'esprit mais l'utiliser n'est pas
nécessairement pertinent.
La poésie à laquelle le français fait appel pour décrire les nuances du vocabulaire de
l'œnologie est remplacée par un langage ordinaire, commun et dépourvu de métaphores dans

22
Maubourget, Patrice, Dictionnaire Encyclopédique Larousse En Couleurs, Larousse, Paris, 1994.
1. Cavité formant le segment initial du tube digestif de l’homme et de certains animaux, permettant
l’ingestion des aliments et assurant notamment des fonctions respiratoires et de phonation. Ex : Porter un
aliment à la bouche. Faire venir l’eau à la bouche.
2. les lèvres. Ex. Bouche fine, charnu.
3. Personne qui mange. Ex. Avoir des bouches à nourrir. – Fine bouche – gourmet.
4. Orifice, ouverture d’une cavité, d’un conduit. Ex. Bouche de métro, bouche d’aération.
5. Partie du canon d’une arme de feu par où sort le projectile. Ex. bouche à feu : arme à feu non portative.
23
Cotea, D.V., Tratat de oenologie, vol. I, Ed. Ceres, Bucureşti, 1985, p. 78.

21
la traduction roumaine. Le traducteur se confronte alors à un problème: il a les outils pour
rendre la même idée mais il manque d'images pour pouvoir le faire.
Comment traduire, alors? Dans l'exemple qui sert à notre analyse, le nom "bouche",
respectivement "gust, aromă" comporte deux arguments. Le premier, l'idée de saveur est
identique dans les deux phrases : bouche (fr.) – « gust » (ro.), bouche fruitée (fr.)- « aromă de
fructe » (ro)24 Le deuxième est différent, respectivement les locutions bouche fuyante,
bouche incomplète, bouche racé, bouche un peu molle parlent des qualités de la saveur
lorsque les adjectifs "curgător", "incomplet", "elegant", et respectivement "moale" du roumain
parlent des qualités du vin.
La stratégie de raisonnement que nous proposons est d'examiner les scénarios
cognitifs évoqués par les deux couples d'arguments.
Remarquons que dans les exemples que nous avons choisis, la traduction des
arguments pose de gros problèmes, l'aire sémantique de chacun des couples de termes
français/roumain ne se superposant pas parfaitement.
Il ne s'agit donc pas ici de terminologie stricto sensu, mais bien plutôt d'une
question de phraséologie que nous estimons être liée aux scénarios cognitifs sous-jacents.
La conceptualisation cognitive fait appel à la métaphore et dans un cadre de
traduction, il convient de s'interroger sur les rapports qu'entretiennent, sur le plan de la
conceptualisation, les unités constitutives des termes à traduire avec les processus de
traduction.
Autrement dit, nous voulons apprendre quels sont les scénarios activés lorsque ces
derniers sont évoqués et si les scénarios activés en français et en roumain sont compatibles. En
ce qui concerne ce point de vue, nous devons voir si la compréhension des métaphores
conceptuelles et des scénarios peut aider la prise de décision en traduction.
Nous avons relevé un certain nombre d'expressions, en français et en roumain, qui
fournissent les indices permettant d'établir ces rapports. Afin de nous affranchir de la
subjectivité inhérente à une analyse qui reposerait sur des expressions composées,
artificiellement par la méthode introspective et donc hors contexte, nous avons eu recours à des
glossaires spécialisés, rédigés en français ou en roumain (non traduits) par des chercheurs.

24
Stoian, Viorel, Marea carte a degustării vinurilor. Degustarea pe înţelesul tuturor, Artprint, Bucureşti,
2001, p. 202.

22
Nous avons fait ce choix afin de nous concentrer sur le langage des œnologues. À
partir des expressions de surface tirées des glossaires, il est possible d'établir les
"correspondances ontologiques" (c'est-à-dire les correspondances entre les "entités" du
domaine - source et celles du domaine - cible) qui caractérisent une métaphore conceptuelle.
Nous utilisons les conventions d'écriture définies par Lakoff et Johnson25 pour nommer
ces dernières : leur nom est exprimé de manière propositionnelle (mais: les métaphores
conceptuelles ne sont pas des propositions), en petites majuscules, selon la convention
suivante : LE DOMAINE-CIBLE EST LE DOMAINE-SOURCE.
La systématisation des métaphores conceptuelles et l'investigation de leur
motivation seront complétées par une analyse sémantique, dans la lignée traditionnelle.
Celle-ci vise, par la description du mécanisme de la métaphorisation, à refléter la façon dont
le système sémantique du topic a été réorganisé, en le rapportant à celui du véhicule.
La mise en évidence des ensembles de correspondances ontologiques permet alors,
grâce à des inférences, de conceptualiser le domaine - cible, de raisonner et de formuler des
énoncés, autrement dit d'établir des correspondances dites "épistémiques"26.
Les termes métaphoriques repérés dans ce corpus sélectionné des sites dédiés à
l'œnologie ainsi que de deux dictionnaires de spécialité 27 sont de différentes
actualisations linguistiques de la même métaphore conceptuelle: LE VIN EST UNE
PERSONNE, avec ses différents sous - domaines.
Nous allons analyser seulement les multiples aspects concernant l'être corporel, sans
oublier pour autant de mentionner que l'étude des traits de personnalité et de caractère serait tout
aussi effervescent (vin aimable, chaleureux, franc, généreux, etc.).
Un certain nombre d'expressions, en français comme en roumain, incitent à penser que
les termes intervenant dans un processus descriptif sont conceptualisés comme des
personnages agissant au sein d'un scénario28. Nous en citerons quelques exemples :
ACCROCHER, v

25
Lakoff, G. et Johnson, M., 1980, p. 112.
26
Johnson, M., Conceptual metaphor and embodied structures of meaning: A replay to Kennedy and
Vervaeke, dans Philsophical Psychology, vol. 6, 1993, p. 413-422.
27
http://communities.msn.fr.
28
Quelques-uns des termes choisis sont des noms ou des adjectifs qui, par conversion grammaticale, font
référence aux verbes d’action.
Cuniţă, Alexandra, La formation des mots – la dérivation lexicale en français contemporain, Ed. Didactică şi
Pedagigică, Bucureşti, 1980.

23
Râper sur la langue, pour un vin aux tanins rugueux.
DÉROBE ENCORE SON BOUQUET, phraséol.
N'est pas parvenu encore à s'ouvrir.
ÉCLATER EN BOUCHE, loc. V.
Développer d'emblée une forte expression gustative.
EXPLOSER EN BOUCHE, loc. v.
Cf. éclater en bouche
NE PARLE PAS ENCORE, phraséol.
Cf. fermé
Ex : Je n'aurais pas dû déboucher ce Château - lyonnais 99, c'est bien trop prématuré, il ne
parle pas encore.
OUVRIR / S'OUVRIR, v.
Livrer ses qualités gustatives et/ou olfactives pour un vin. Ex : Ce saint — amour n'est pas ouvert
au nez, mais il est bien ouvert au palais
A FACE GURA PUNGĂ, adj.
ATTAQUE, n.f.
Forte sensation immédiate lors de la dégustation (sucrée, astringente, poivrée, etc.)
ENVELOPPE, n.f
Ensemble des vertus d'un vin
Ex. Ce sauternes a une enveloppe exceptionnelle, il est velouté à souhait, soyeux, lisse; bref,
il ne sera jamais dégusté en de meilleures conditions.
BRULE, adj.
Qualificatif, parfois équivoque, d'odeurs diverses, allant du caramel au bois brûlé.
COULANT, adj.
Un vin coulant (ou gouleyant) est un vin souple et agréable, "glissant " bien dans la
bouche.
CURGĂTOR, adj.
A cărui aromă se diminuează la sfârşit după o explozie de arome şi simţuri de la început.
MORDANT, adj.
Un vin dont l’acidité est quelque peu agressive.
AGRESIV, adj.

24
Un vin care are prea multă aciditate.
Dans toutes les expressions énumérées ci-dessus, le vin est l'agent qui entraîne toute
une série d'actions, et les traits sémiques 29 qu'on lui attribue [+animé], [+mouvement]
(ex: "accrocher", "attaquer", "brûler", "couler", "dérober", "éclater", "envelopper", "exploser",
"parler", "ouvrir","a fi mordant", "a fi agresiv", "a face gura pungă"), [+humain] (ex:
"accrocher","attaquer “, “dérober “, “parler “, “ouvrir"), [+volition] ("ne pas parler encore"),
font référence au fait que LE VIN EST UNE PERSONNE QUI PENSE ET AGIT.
Par conséquent, les indices relevés à partir des expressions de surface permettent
d'établir les correspondances ontologiques du scénario métaphorique :
Le vin pense et agit.
Le vin a des qualités.
Le vin a des défauts.
En ce qui concerne la plupart des verbes utilisés pour décrire le procès de
dégustation, on doit remarquer l'inversion des traits sémiques et des connotations négatives de
tels verbes comme "attaquer", "dérober", "exploser", "éclater" ou "ne pas parler encore", c'est à
dire, quand ils sont attachés au nom "vin" ou bien à l'idée de dégustation, les verbes
mentionnées font référence aux qualités et non pas aux défauts du vin.
Pourtant, les choses ne sont pas les mêmes en roumain, car de tels verbes comme
"a fi mordant", "a fi agresiv" ou bien "a face gura pungă”, gardent toujours leur
connotation négative et sont indices des défauts du vin.
Prenons l’exemple du mot français « mordant ». Le Dictionnaire Encyclopédique
Larousse En Couleurs indique que le mot « mordant » possède deux homographes : l’un
-l'adjectif, dont les acceptions sont reliées à l'idée d'entamer en rongeant (ex, acide
mordant) aussi comme d'incisif, piquant (ex, ironie mordante); l'autre - le verbe à participe
présent à valeur de nom masculin, étant associé/ engagé à l’interaction entre la manière vive de
s’exprimer et l’objet à être mou.
De fait, la consultation de documents pertinents nous apprendra que le concept de
« mordant » s’inscrit dans la thématique de l’interaction entre différents sèmes linguistiques. La
proposition de l’équivalant ne doit pas être faite sans prendre en compte la métaphore

29
Cristea, Teodora, Structures signifiantes et relations sémantiques en français contemporain, Ed. Fundaţiei
România de mâine, Bucureşti, 2001.

25
évoquée dans la langue d’origine : celle-ci est pertinente aussi bien en français qu’en
roumain.
L'intégration du terme dans son environnement conceptuelle 30 est semblable dans les
deux langues, et ainsi la cohérence est-elle respectée au maximum. Par ailleurs, cet exemple
souligne également que le passage de la langue générale à la langue spécialisée grâce aux
métaphores conceptuelles est un mécanisme générateur de ternes et de polysémie.
En conclusion, l’analyse des métaphores conceptuelles est précieuse pour la prise de
décision dans le processus de traduction visant à assurer la cohérence du texte traduit. L’analyse des
métaphores à l’œuvre dans un domaine de spécialité permet d’appréhender le mode de
fonctionnement du système conceptuel sous-jacent à l’énonciation.
En retour, la connaissance des correspondances métaphoriques autorise des inférences qui
permettent d’orienter les prises de décision traductionnelles. Elle permet notamment de proposer des
solutions terminologiques et de rechercher dans la langue générale des équivalents qui s’inscrivent
dans le cadre conceptuel du domaine.
De nombreux travaux restent toutefois à faire afin de préciser les possibilités et les limites
d’une telle approche, particulièrement dans les situations de non - correspondance entre les deux
langues. Toutefois, l’analyse des métaphores conceptuelles en science nous paraît être un puissant
outil cognitif à rajouter à la panoplie des arguments du traducteur.
Les métaphores conceptuelles sont pertinentes dans les deux langues, car les
scénarios à l’œuvre sont semblables : dans les deux cas, c’est l’idée LE VIN EST UNE
PRSONNE QUI PENSE ET AGIT, avec ses idées sous-jacentes LE VIN A DES
CARACTÉRISTIQUES PHYSIQUES et LE VIN A DES TRAITS
PSYCHOLOGIQUES qui est évoquée (il n’est pas exclu que d’autres scénarios puissent
exister).
Il en suit que la décision de traduire les termes peut se justifier pleinement sur
le plan conceptuel : le « vin » est envisagé comme un agent ayant une activité
« positive » à l’origine d’une qualité, ou bien une activité « négative » à l’origine
d’un « méfait », d’un défaut dont le patient est l’homme – celui qui déguste le vin.

30
Maingueneau, Dominique, Les termes clés de l’analyse du discourse, Seuil, Paris, 1996.

26
En fait, le mécanisme inférentiel qui aboutit à la sélection d'une solution de
traduction fait appel au "principe d'invariance" explicité par Lakoff31 : « les mappages
métaphoriques conservent la typologie cognitive […] du domaine source, d'une manière
qui inclut la structure inhérente du domaine cible ». .
En effet, une fois connue la structure conceptuelle à laquelle renvoit une
expression de surface dans la langue de départ, le principe d'invariance permet, à partir
d’une structure conceptuelle correspondante dans la langue d'arrivée, de choisir une
formulation qui respecte cette dernière ainsi que le sens du texte de départ.
Différents indices permettent d'établir que, de manière générale, la description
du fonctionnement des sèmes linguistiques fait appel à une personnalisation et
personnification des traits : le vin agit, parle, s’ouvre, etc.
Ainsi, ces exemples suggèrent une métaphore conceptuelle régissant toutes les
autres formulations : LE VIN LUI-MEME EST UN PROCESSUS, UN SCÉNARIO.
La correspondance ontologique de base est que les éléments de ce processus, de ce
scénario (sèmes linguistiques, traits physiques et psychologiques) sont des personnages.
Dans tous les cas, les sèmes linguistique, ou les traits physiques et psychologiques sont
des personnages, ayant un rôle prédéfini, et se présentant comme les responsables d’une
telle qualité ou d’un tel méfait / défaut.
Ainsi, l’analyse des métaphores conceptuelles dans les deux langues permet
d’émettre des hypothèses sur les mécanismes à l’œuvre dans l’énonciation et offre un
moyen d’effectuer des choix de traduction.
L’exemple de la bouche du vin est intéressant dans le sens qu’aucun dictionnaire
explicatif ne propose d’équivalent pour ce type de lexique : d’abord, il s’agit d’une
locution nominale – et les noms, tout comme les verbes, les adjectifs et les adverbes, sont
mal représentés dans les dictionnaires de spécialité ; ensuite, ce n’est pas un terme
renvoyant à une notion définie dans le domaine.
Pourtant, en dernier recours, c’est la connaissance de l’articulation conceptuelle du
domaine qui permet d’assurer la cohérence du texte. Or, la manifestation de cette

31
Lakoff, G., The contemporary theory of metaphor, dans Metaphor and Thought, Cambridge, Cambridge
University Press, 1993, p. 202-251.
“Metaphorical moppings preserve the cognitive topology […] of the source domain, in a way consistent with
the inherent structure of the target domain”.

27
articulation dans le discours repose non seulement sur la terminologie, mais également sur
une phraséologie pertinente qui touche toutes les catégories grammaticales.

4.2.2. Néologie et polysémie


Un autre des grands problèmes soulevés par la traduction dans les langues de
spécialité a trait à la néologie. L’apparition de nouveaux concepts impose de forger de
nouveaux termes. La néologie scientifique actuelle fait appel aux métaphores et non plus à
la création morphologique à partir de racines grecques ou latines.
Souvent, le terme français est emprunté, calqué sinon conservé tel quel, même par
les spécialistes, et quand dans la langue d’arrivée (le roumain) il y a un terme
correspondant dans la traduction, on sent toujours une forte influence de la langue de
départ (le français) ;
Ex. : aimable (fr.) – « amabil » (ro.), alcalin (fr.) – « alcalin » (ro.), féminin (fr.) –
« feminin » (ro.), glycériné (fr.) – « glicerinat » (ro.), mordant (fr.) – « mordant » (ro.),
onctueux (fr.) – « onctuos » (ro.), plat (fr.) – « plat » (ro.), sirupeux (fr.) – « siropos » (ro.),
souple (fr.) – « suplu » (ro.), tendre (fr.) – « tandru » (ro.), viril (fr.) – « viril » (ro.), etc.
Il est relativement aisé de comprendre pourquoi : les publications œnologiques
sont en majorité rédigées en français ; les préoccupations des chercheurs se situent ailleurs
qu’au plan linguistique et, de plus, les mécanismes de transfert linguistique, qui pourraient
les aider à élaborer une terminologie pertinente dans leur propre langue, leur sont
généralement inconnus.
Enfin, quand le transfert s'opère, plusieurs termes de pertinence variable sont souvent
en compétition dans la langue d'arrivée avant qu'un équivalent ne soit stabilisé par l'usage,
officialisé par des instances ad hoc ou lexicalisé dans des dictionnaires spécialisés32.
Le traducteur doit donc assez fréquemment soit choisir le plus pertinent des
équivalents que ses recherches documentaires l'amènent à réunir, soit en proposer un lui-
même.33

32
Eco, Umberto, Dire quasi la stessa cosa. Esperienze di traduzione, Bompiani, Milano, 2003.
33
Fuertes-Olivera, Pedro A., Velasco-Sacristan, Marisol, “The Translatability of Metaphor”, LSP:
Application of a decision Making Model, Revista Alicantina des Etudios Ingleses, 14:2001, p. 73-91.

28
L’analyse des concepts scientifiques vus sous l’angle de la métaphore conceptuelle
nous semble une des stratégies cognitives qui devrait faciliter le choix d'une terminologie
pertinente dans la langue d’arrivée.34
Comme dans la situation précédente, il importe de situer le terme dans le système de
connaissance auquel il appartient ; le faire en recourant aux scénarios métaphoriques et aux
métaphores conceptuelles qui structurent ce système est une possibilité.

4.2.3. Constitution du corps humain – constitution du vin


Le choix de cette correspondance conceptuelle a été déterminé par des syntagmes
comme : le corps du vin, la chair du vin, vin charnu, charpenté. De tous ces mots du
langage courant spécialisés en œnologie il n'y a que corps qui figure dans les dictionnaires
de français général avec une référence explicite au vin.
Dans l'organisation du sens de corps, on peut distinguer quatre branches
correspondant aux sèmes nucléaires 35 : s1 /partie matérielle des êtres/, s2 /matière/ ou
/substance/, s3 /partie principale/, s4 /ensemble/.
Le seul sème actualisé dans la métaphore est s2, susceptible à son tour d'une
décomposition dans les sèmes contextuels /consistance/, /épaisseur/. Dans le cas du vin,
ces sèmes contextuels sont traduits par "vigueur, plénitude en bouche (d'un vin).
Les glossaires spécialisés soulignent aussi la plénitude et la densité comme
sensation gustative : "plénitude, richesse aromatique ; le vin est dense et complet, son goût
envahit la bouche"36; ou bien ils s'apprêtent à décoder une métaphore par une autre :
"bonne constitution (charpente, chair)"37. Cette sensation gustative de plénitude est
procurée par l'équilibre des composants du vin : l'alcool, les tanins et le moelleux (ou la
sucrosité). Un vin qui n'a pas ces qualités est maigre, informe.
Le passage du corps en œnologie a déterminé un comportement similaire de
certains lexèmes qui structurent son champ sémantique : les noms charpente, chair et
surtout les adjectifs charpenté et charnu. Dans leur sens littéral, les deux adjectifs

34
Nida, Eugene A, Contexts in Translating, John Benjamin Publishing.
35
Tuţescu, Mariana, Précis de sémantique française, Ed. Didacticà şi Pedagogicà, Bucureşti, 1980.
36
http://communities.msn.fr.
37
http://www.chez.com/bibs/glo.htm.

29
envisagent un sujet caractérisé par les sèmes /+concret/, /+humain/ : "1.Qui est robuste, qui
a une bonne charpente osseuse. Il est petit, mais bien charpenté.”38. Nous nous situons
donc premièrement dans la sphère de l'humain, pour qu'ensuite l'adjectif puisse être
appliqué à tout sujet /+concret/, /-humain/: "2.Solidement construit, bien structuré. Un
roman bien charpenté .”.
En œnologie, un vin (bien) charpenté est un vin "qui a une bonne constitution,
avec une prédominance tannique ouvrant de bonnes possibilités de vieillissement".
Dans cette définition professionnelle il y a un implicite anthropologique du domaine
– source: une bonne constitution et un indicateur pour la santé et la force - la garantie du
"vieillissement", de la longévité.

En ce qui concerne l’adjectif charnu, il est défini dans son premier sens par
référence au corps humain : "Des lèvres charnues", "Les parties charnues du corps".
Ses collocations reflètent clairement les sèmes /+concret/, /+humain/, pour qu'ensuite ce
dernier soit remplacé par /+végétal/ : "Des cerises épaisses".
Cette extension du sens vers la sphère végétale a été dictée par les sèmes /
+épaisseur/, /+consistance/, caractéristiques tant pour le corps humain que pour les fruits.
D'ici la catachrèse chair d'un fruit rénovée par l'œnologie dans la chair du vin. Un vin
ayant de la chair, donc charnu, donne une sensation gustative presque "charnelle" de
forme et de volume, tellement qu'on a l'impression de devoir le mâcher (d'où
l'expression avoir de la mâche).
Tous ces termes sont entrés en œnologie de la langue commune à la suite d'un
processus de métaphorisation. Il y a quand même un cas à part : celui de corsé, adjectif
désignant un vin qui a une saveur prononcée, "un goût relevé" 39. Dérivé de corps (fr.
cors), corsé est attesté pour la première fois en 1819 avec le sens de "consistance que
prend un liquide qu'on épaissit"40. Le verbe correspondant, corser, a comme sens propre
"donner du corps en additionnant d'alcool : « Corser un vin ». Forgé donc pour parler du
vin, ce terme a été emprunté par la langue commune sous une forme qui n'est pas sa figure

38
Petit Larousse Encyclopédique (1971), Librairie Larousse.
39
Grand Larousse Encyclopédique (1964), Librairie Larousse.
40
Bloch, O., Wartburg, W. , Dictionnaire étymologique de la langue française, PUF,
Paris, 1986.

30
naturelle. Ainsi, il a comblé un vide dénominatif dans des syntagmes du genre corser un
récit, pour éviter la paraphrase "renforcer l'intérêt de quelque chose en ajoutant des
détails". De même, on dit corser la note pour "en gonfler le total", expression ayant comme
homologue familier saler la note. Tous ces emplois figurés sont dus au sème saillant
commun /+ajout/.
Le mécanisme métaphorique consiste en l'interaction ou tension entre une
expression employée métaphoriquement (le foyer ou véhicule) et les termes co-occurrents
(le cadre ou teneur) dans leur emploi littéral. Nous pouvons affirmer qu'une métaphore
est d'autant plus puissante que l'incongruité des champs sémantiques juxtaposés est
grande.
Même si l'analyse sémique du lexème vin relève du trait sémantique /+liquide/, les
termes liés à la métaphore du corps témoignent de l'investissement du domaine - cible
VIN d'un sème s'opposant à sa structure inhérente: /+solide/. Le vin a de la consistance,
mais il s'agit d'une consistance qui frappe par son "immatérialité". Elle est donnée par
un ensemble de saveurs, d'arômes, donc de sensations gustatives. Une information de
nature chimique (le goût) est décrite, par synesthésie, dans les termes du toucher, qui reçoit
des informations de nature physique (ex. "plénitude", "vigueur", "sans aspérité"). Ces
choix linguistiques métaphoriques, même s'ils se situent loin dans le temps (on retrouve le
corps du vin dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694, mais il est sûrement
plus ancien), pourraient cacher une prémonition scientifique: la transgression des barrières
entre les sens. C'est cette observation qui a permis aux informaticiens de créer des
logiciels qui convertissent les images en sons pour rendre "la vue" aux non-voyants.
La générativité de la métaphore du corps ne se réduit pas pour autant aux éléments
qui entrent dans sa constitution - charpente et chair. Elle entraîne dans le vocabulaire
de l'œnologie toute une série d'attributs physiques pour rendre des défauts ou des qualités
du vin.

4.2.4. Défauts de l’homme – défauts du vin


Pour caractériser en général un vin sans qualités on dispose des adjectifs tels
faible, fatigué, maigre, mince.

31
Faible envisage dans son sens propre un sujet /+humain/ (voir les
explications lexicographiques qui incluent la mention "d'une personne"). D'ailleurs, le
latin flebilis signifiait "digne d'être pleuré" (du verbe flere, "pleurer"). H s'agissait donc
d'un sentiment de compassion éprouvé par un être humain envers ses semblables. Pour
les œnologues, un vin faible manque de couleur, de corps et d'extrait sec ou bien il n'a
pas assez d'alcool, pendant que son antonyme fort réfère seulement à la richesse
alcoolique.
De façon plus évidente encore, fatigué s'applique aussi à une personne. L'homme
est fatigué à la suite d'un excès d'activité physique. Le vin est fatigué quand il a perdu
provisoirement ses qualités à la suite d'un soutirage, d'un filtrage ou d'un transport - il a
été donc "travaillé". Ou bien la sensation de fatigue est due à des causes internes,
physiologiques : le vieillissement. Puisque le vin a aussi une existence (il est jeune,
mûr, vieux, sénile), il ne pouvait pas échapper à la créativité lexicale engendrée par une
telle conceptualisation. Ainsi, pour d'autres dégustateurs, fatigué qualifie un vin auquel
l'âge a enlevé ses qualités 41.
En tant qu'attributs du corps humain, maigre et mince sont presque synonymes,
ayant le sème commun /-gros/. Cependant, mince est investi de la connotation /+élégant/.
Les deux termes sont importés en œnologie avec cette différence de nuance. Un vin
mince est un vin dont l'alcool, le bouquet et le goût sont peu intenses, tandis qu'un vin
maigre manque de corps, il a une minceur exagérée.

4.2.5. Qualités de l’homme – qualités du vin

Comme caractéristiques physiques, maigre - gras représentent des défauts de


constitution: manque, respectivement excès. Le couple antonymique se conserve en
œnologie avec la différence que gras ne désigne plus une imperfection. Un vin gras est
riche en glycérine, qui lui apporte du moelleux (une saveur légèrement sucrée, avec une
certaine onctuosité). L’adjectif gras signifie "souple, agréable, moelleux, presque
onctueux"42. Le terme utilisé par les Grecs pour un tel vin était liparis (cf. lipide). Si la

41
Debuigne, G., Dictionnaire des vins, Librairie Larousse, Paris, 1969, p. 203.
42
Grand Dictionnaire Terminologique.

32
couche lipidique en excès donne au corps humain une apparence grasse, cela est dû aussi à
l'apport nutritif excédentaire de glucides. La même chaîne causale se révèle dans le cas du
vin, rendu gras par la glycérine (pas excédentaire). Même si l'adjectif réfère à la
constitution du vin, la motivation de son choix est plutôt de nature visuelle : les traces
qu'un vin gras laisse sur les parois du verre sont épaisses (des larmes épaisses), comme
celles laissées par l'huile.
Contrairement au français général, le lexème perd son sens dévalorisant
(synonyme fr. agréable). En outre, le rapport antonymique gras - souple devient
synonymique, gras s'opposant à sec. Le vin souple présente un équilibre excellent
entre alcool et acidité, de même qu'une certaine proportion de glycérine naturelle. Le
principal critère de qualité des vins est l'équilibre entre ses éléments constitutifs: acidité,
sucré, astringence (pour les vins rouges) et alcool (pour les vins blancs). Dans le cas du vin
gras/souple aucun élément n'est en excès et il procure au palais une sensation agréable.
Puisque le vin a du corps et de la charpente, il était tout naturel qu'il soit qualifié de
robuste, adjectif passé en œnologie avec sa série synonymique: fort, puissant, solide,
vigoureux. Ces qualités physiques sont attribuées à un vin riche en alcool. Mais ce choix
terminologique ne doit pas être considéré seulement comme une métaphore filée engendrée
par celle du corps. Sa source remonte aux origines de l'humanité. L'imaginaire collectif
qui associe le vin à la force et à la santé puise ses représentations tant dans les cultes
païens que dans la tradition chrétienne. Dans les mythologies grecques et latines, le vin
était la boisson des Dieux. Il avait donc une valeur sacrée, celle de breuvage de
l'immortalité. Un symbolisme plus fort encore est institué dans la Bible. Le Messie est
la vraie vigne, plantée par son Père, soignée et émondée pour donner un fruit abondant
(Jn 15,18 ; Mt 15,13). Le fruit de la vigne, le vin présent dans l'Eucharistie, représente
le sang versé pour la nouvelle Alliance. La communion est notre chance récurrente
d'acquérir la santé spirituelle et corporelle, notre chance de rejoindre le principe de la
vie éternelle.
Tout en rappelant l'hétérogénéité symbolique du vin, il faut préciser que le
profane (le corporel) l'emporte sur le mystique (le spirituel). Les vertus thérapeutiques
du vin (et en général de l'alcool - voir eau-de-vie) sont reconnues et régulièrement
exprimées dans les repas conviviaux par la formule "A votre santé!". Cette boisson

33
alcoolique est souvent consommée sous le prétexte qu'elle donne de la force. La
réciproque est aussi vraie : boire est une preuve de force et de virilité. C'est pourquoi le
vin est qualifié aussi de viril et défini comme un vin "puissant, vigoureux, plein de force
et de caractère"43.

4.2.6. Marques de féminité – caractéristiques visuelles et


gustatives
Même si les attributs physiques caractérisant le vin concernent l'homme par le
sème /+force/, la personnification féminine est très fréquente en œnologie. Et cela surtout
dans le vocabulaire des "profanes" de la dégustation, car ils valorisent la symbolique
sensualiste du vin. La complicité qui naît entre le buveur et le vin renvoie, à travers
son enracinement terminologique, à une relation amoureuse. Le vin est féminin, il a une
robe, du corsage, de la cuisse, de la rondeur ou même de l'amour.
Un vin féminin est souple. Le moelleux (la sucrosité) l'emporte donc sur les
tanins (l'astringence). Si la féminité s'associe à la douceur dans son sens figuré,
l'œnologie reprend ce symbolisme jouant sur le sens propre de doux.
Contrairement à la créativité métonymique de bouche et de nez, on définit
l'ensemble des caractéristiques visuels (couleur, limpidité, texture apparente) non par
l'œil, mais par la robe du vin. Ce terme engendre dans le jargon des œnologues une
constellation sémantique de couleurs et de tissus : "somptueuse robe pourpre de taffetas",
"profonde robe de satin jaune"44. La connotation féminine est évidente, même si le terme
s'est spécialisé aussi pour les vêtements des ecclésiastiques et des juges. Puisque le
vêtement recouvre le corps et lui confère une apparence, la robe a été investie en raison
de son étymologie avec le sens de "pelage" (ex. robe du cheval, du chien). Les syntagmes
des dégustateurs prouvent que la métaphore robe du vin n'est pas issue de cette filière
figurative (du corps du vin), mais du sens spécialisé de "vêtement de femme". La
partie supérieure de la robe - le corsage - apparaît aussi en œnologie dans le
syntagme vin qui a du corsage, comme synonyme de délicat, féminin, fin45.

43
Debuigne, G., Dictionnaire des vins, Librairie Larousse, Paris, 1969, p. 203.
44
Chatelin-Courtois, M. , Les mots du vin et de l'ivresse, Éd.Belin, Paris, 1984, p. 145.
45
Chatelin-Courtois, M. , Les mots du vin et de l'ivresse, Éd.Belin, Paris, 1984, p. 145.

34
Autrefois, on disait d'un vin charnu qu'il a de la cuisse; d'un vin souple, moelleux
qu'il a de la rondeur. L'allusion au corps féminin est fort évidente. A partir de 1950,
quand on a reconnu le diplôme d'œnologue, les exigences de la technicisation du
vocabulaire de l'œnologie ont engendré la suppression des termes à connotation
féminine ou sexuelle comme corsage, cuisse, rondeur ou jambes. La robe résiste, de
même que l'amour. Ce dernier est un terme bourguignon pour caractériser un vin qui est
bouqueté, souple et velouté. De Bourgogne sont issus d'ailleurs les premiers crus aux noms
évocateurs : Les Amoureuses, Le Clos de la pucelle.

4.2.7. Les parties du corps – caractéristiques visuelles,


olfactives et gustatives du vin
La première étape de la dégustation est celle visuelle. Les jambes désignent les
traces laissées par le vin sur les parois du verre lorsqu'on l'agite ou l'incline. Selon une idée
très répandue, elles marquent la présence de la glycérine. Cet emploi métaphorique est dû à
une analogie de forme (traces qui s'écoulent - jambes), qu'on pourrait traduire par le
sème /+verticalité/. Dans les glossaires d'œnologie, les jambes apparaissent comme
synonyme de larmes du vin, terme plus fréquent. Les gouttes fines adhérant à la paroi
indiquent que le vin pleure, phénomène rencontré spécialement chez les vieux vins. Si le
vin pleure exagérément, cela signifie qu'il est trop gras.
En ce qui est des caractéristiques olfactives, elles sont encodées dans le terme nez
du vin. Le nez, organe sensoriel de l'olfaction, est souvent assimilé - dans le français
général - à la fonction de l'odorat (ex. avoir un bon nez). D'ailleurs nez est issu du sanscrit
nasa, "parfum". Par extension, il est utilisé pour "l'ensemble des caractéristiques
olfactives d'un produit odorant : le nez du vin "46.
Un terme presque synonyme de nez est bouquet, qui s'emploi pour les vins plus
vieux ayant transformé les arômes en parfums plus complets.
La bouche désigne, toujours par métonymie, l'ensemble des caractéristiques
olfactives perçues dans la bouche.

46
Grand Larousse Encyclopédique (1964), Librairie Larousse

35
Conclusions

L'étude de cette terminologie de spécialité nous a permis de lui déceler la


systématicité. Ses métaphores lexicalisées (catachrèses) sont organisées en riches séries
synonymiques (ex. robuste – fort – puissant – solide - vigoureux) ou bien en couples
antonymiques (ex. maigre/gras). Les relations sémantiques que les mots entretiennent
dans le langage de l'œnologie ne correspondent pas intégralement à celles du français
général (ex. gras devient synonyme de souple).

Une autre observation est liée à la systématicité du concept métaphorique de corps.


Celui-ci s'organise dans un système cohérent de sous - domaines: texture (charpente,
chair), attributs physiques, parties du corps, marques de sexualité.
Il conviendrait donc de ranger toutes les expressions métaphoriques sous le pouvoir
génératif de la métaphore conceptuelle LE VIN EST UNE PERSONNE. Nous pourrions
la rapporter aux métaphores ontologiques de Lakoff / Johnson (1980) tout aussi bien
qu'aux réflexions d'un philosophe du XIIIe siècle. L'omniprésence des métaphores
anthropologiques est signalée par Vico dans sa Scienza Nuova de 1725:
"Dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions par lesquelles on
désigne les choses inanimées sont empruntées aux dénominations du corps humain:
ainsi chef ou tête se dit d'une sommité ou d'un commencement; en face et au dos se dit
pour devant et derrière; (...) on dit les yeux de la vigne (...). Chaque langue pourrait
nous offrir une infinité de ces exemples, et cela démontre d'autant plus la vérité de cet
aphorisme: que l'homme ignorant fait de lui-même la règle de l'univers. Et en effet, dans

36
les expressions que nous venons de rapporter, l'homme a fait de son être un monde
entier."47
Cette observation, parfaitement cohérente avec les conclusions dégagées de l'étude
de la terminologie œnologique, nous permet d'aller en amont des propos de Lakoff et
Johnson. L'expérience sensorielle n'est plus l'outil qui rend accessible un domaine
conceptuel plus abstrait, mais l'objet même de la compréhension. La métaphorisation
conceptuelle en œnologie est sous-tendue non pas par l'approche sensorielle du monde,
mais par l'acteur de cette expérience, le corps humain dans ses différents aspects
physiques.

47
Charbonnel, N. et Kleiber, G. (Éd.), La métaphore entre philosophie et rhétorique, PUF, Paris,
1999, p. 142.

37
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