Vous êtes sur la page 1sur 7

Développement durable

Le mythe du développement
durable par Florence Rodhain et Claude Llena

Les deux auteurs de l’article que nous publions ci-après font une analyse très critique de « l’idéologie du développement
durable ». Fondant leurs réflexions sur l’économie planétaire, ils pensent que le mot durable représente la dernière
stratégie de l’idéologie du développement pour s’imposer. Prenant délibérément et clairement le parti de condamner
le développement pour les déséquilibres économiques, écologiques et sociaux qu’il engendre, ils décortiquent
la démarche de développement durable soutenue par les gouvernements et certaines entreprises multinationales.
Sans doute l’articulation des mots est-elle la clé de tout message. Peut-on, dès lors, considérer que, dans la formule,
développement a la valeur du principe et que durable correspond à la règle que celui-ci appelle ? Si telle est la
signification de ce rapprochement, nous pouvons en déduire qu’il vise à être un hymne à la croissance. Une croissance
dont les risques seront suffisamment maîtrisés pour lui permettre de durer.
Ce souci est cependant présent dans toutes les décisions dont les effets sont espérés longs dans le temps. Mais c’est parce
que les choix économiques supportant le développement sont contestés par une partie importante de la population
des pays occidentaux qu’il a pu paraître utile d’y opposer une formule choc. Face à l’idéologie de l’anti-développement
contestant le progrès par la croissance technicienne et suscitant l’inquiétude, celle-ci a eu pour mission de rassurer. Son
succès est incontestable. Il peut d’ailleurs être mis en parallèle avec celui du principe de précaution dont il épouse le destin
en étant employé à tout bout de champ, dans n’importe quel domaine. C’est dire combien sa portée peut sembler faible.
Et si, tout simplement, cet entichement pour le développement durable n’était que la traduction des inquiétudes de nos
société riches ?
Hubert Seillan
Les lecteurs qui souhaitent élargir leur information et leur réflexion sur le développement durable sont invités à consulter
le dossier publié dans le n° 71 (sept-oct 2003) de Préventique Sécurité.

LE DÉVELOPPEMENT DURABLE est qualificatif durable est intéressante pour qualification n’est-elle pas une façon de ne
devenu un concept à la mode que l’on les partisans du développement dans le pas s’interroger sur l’urgence ? La question
intègre à toutes les analyses. Derrière cette sens où il contribue à nous faire croire que de la durabilité nous donne l’illusion d’un
idée de durabilité se cachent plusieurs le développement peut s’inscrire dans la changement. Cela rassure la conscience
conceptions. Une conception d’activis- durabilité. Or, s’il continue de la sorte, en des citoyens, mais finalement, rien, ou pas
tes, d’écologistes, d’humanistes, d’ensei- matière de dégradation des équilibres grand chose, ne change réellement : les
gnants, de chercheurs, d’entrepreneurs, économiques, écologiques et sociaux, à équilibres écologiques continuent à être
de salariés, de politiques, etc. Bref, à tous l’évidence, le développement durable, fragilisés, les inégalités sociales poursui-
les niveaux de la société, des individus pro- ne peut précisément l’être ! Dans la réa- vent leur progression. Ces déséquilibres
fondément convaincus par la nécessité de lité, le développement serait-il contre la justifient le fait qu’on s’interroge sur la
changer les choses. De l’autre, une concep- durabilité ? notion même de développement, qui,
tion plus utilitariste, inhérente à des insti- selon de nombreux auteurs (La ligne d’hori-
Il s’agit d’interroger le concept de déve-
tutions, et non plus à des personnes, dont zon 2003) 3, est porteuse de ces dysfonc-
loppement durable et sa récupération
l’intérêt est la récupération du concept. tionnements. Et c’est là que l’idéologie du
par les institutions (multinationales, gou-
L’objectif étant d’assurer la reproduction développement durable est puissante : ce
vernements, collectivités locales…) afin
du pouvoir en place et de ne rien changer nouveau concept n’est-il pas une aubaine
de préserver le statu quo et de poursuivre
aux règles de la domination.
des pratiques totalement « non durables ». dans la mesure où il permet de faire l’éco-
Comment expliquer, en effet, que le L’idée est de révéler l’idéologie présente nomie de cette interrogation ? N’autorise-
concept de développement durable soit dans le qualificatif durable attaché au t-il pas à ce que l’on passe sous silence ce
accepté, reconnu par tous. N’est-ce pas mot développement. Cette nouvelle qui précisément doit être mis en débat :
suspect ? Surtout si l’on constate que,
malgré toutes les professions de foi des
multinationales ou des institutions qui s’en Le développement incontrôlé scientifique/technique/économique, que
réclament, rien ne change ou presque. l’on appelle encore en aveugle « développement », produit de plus en plus
Selon les écrits du courant post- conjointement des menaces mortelles sur l’humanité et sur la biosphère.
développementiste 1, et en particulier ceux Edgar Morin, 15 mars 2005
de Serge Latouche (1986) 2, l’utilisation du
1 Voir le site www.apres-developpement.org et la charte développement, refaire le monde ». De nombreux chercheurs
du Réseau des objecteurs de croissance pour un après et acteurs du Nord et du Sud se reconnaissent aujourd’hui dans
développement (ROCAD). une réflexion qui procède à une véritable déconstruction de la
2 Latouche S. (1986), Faut-il refuser le développement ?, PUF. pensée économique qui se qualifie de post-développementiste.
F. Rodhain et C. Llena sont enseignants
216 p. À la suite de ce colloque un ouvrage collectif a été publié,
3 L’association La ligne d’horizon-Les amis de François il présente la réflexion de 35 chercheurs et acteurs sur la à l’Université Montpellier II et chercheurs
Partant a organisé en mars 2002, au Palais de l’Unesco à question du développement et sa remise en cause : Défaire le au Centre de recherche en gestion
Paris, un colloque international sur le thème : « Défaire le développement, refaire le monde, Éd. Parangon, 2003, 412 p. des organisations(CREGO).

Janvier-février 2006 - Préventique Sécurité 41 N°85


Développement durable
Débat

Le mythe du développement durable (suite)

le développement lui-même ? La preuve Les déséquilibres écologiques, terre ; elle est en expansion constante.
en est : les dirigeants se le sont appro- économiques et sociaux Dans les pays développés, la produc-
priés très rapidement, quitte à en faire tivité a décliné d’environ 16 % sur les
un concept creux, vide de sens. Pour un Les déséquilibres planétaires s’observent terres agricoles. Suivant les experts,
courant de chercheurs et d’économistes, à plusieurs niveaux, en interdépendance : chaque année ce serait de 5 à 12 mil-
la durabilité est un nouveau domaine per- ils sont écologiques, mais également lions d’hectares (c’est-à-dire entre
mettant de continuer à faire du dévelop- économiques et sociaux. Quelques 0,3 % et 1 % des terres agricoles) qui
pement en toute impunité. Selon Serge faits majeurs sont exposés, avec une deviendraient inutilisables.
Latouche (2004) 4 , quand on parle de brève approche historique et quelques
scénarios futuristes. Biodiversité :
développement durable, « on a affaire à
• chaque jour, entre 50 et 100 espèces
une monstruosité verbale du fait de l’anti-
disparaissent,
nomie mystificatrice de l’expression » La situation aujourd’hui • 80 % des variétés de tomates et 92 % des
(p.51). En effet, le développement étant,
D’après deux rapports des Nations unis variétés de laitues ont disparu durant le
à l’heure actuelle et tel qu’il est pratiqué,
XXe siècle. Ainsi, la diversité des aliments
par essence, non durable, lui accoler le (2003) 5 et du Global Environment Facility
(2002) 6 et un article de Lee (2002) 7 repre- s’appauvrit.
mot « durable » devient une imposture qui
hérisse nombre d’écologistes, d’activistes, nant des sources gouvernementales et Émission de gaz à effet de serre :
d’intellectuels et autres anciens hauts fonc- non gouvernementales (WWF, World- • la quasi-totalité des scientifiques de
tionnaires d’institutions internationales watch Institute), on peut établir le bilan la planète reconnaît à présent que les
telles la Banque mondiale ou le FMI. suivant de la situation écologique, éco- émissions de gaz à effet de serre, et
nomique et sociale de la planète. en particulier le CO2, conduisent à un
Cependant, dans le même temps, ce con- réchauffement planétaire,
cept de développement durable a le mérite Situation écologique
• les catastrophes liées au climat ont
d’interroger la société civile, de créer des Eau : augmenté de 160 % entre 1975 et
débats et peut-être de parvenir à un cer- • 40% de la planète manque d’eau 2001. Elles ont provoqué la perte de
tain niveau de conscience des problèmes potable, 440 000 personnes et entraîné 480
écologiques. Il commence à être enseigné • 3 millions d’hommes meurent chaque milliards de dollars de dégâts au cours
dans les universités (voir le master d’éthi- année par manque d’eau potable, les des années 90.
que et de développement durable à Lyon enfants étant les plus touchés (chaque
III) et est en passe de se généraliser dans jour, ce sont 6 000 enfants qui meurent Déchets nucléaires :
les collèges et lycées avec les cours de pour avoir bu de l’eau polluée) ; rien • plus de 400 centrales nucléaires et usi-
EEDD (écologie pour le développement qu’en 2002, 7 millions de personnes sont nes de fabrication d’armes atomiques
durable). Le développement durable peut décédées suite à des pénuries d’eau, rejettent régulièrement des déchets
conduire au décloisonnement des disci- • 50% des fleuves de la planète sont tou- radioactifs dans l’environnement,
plines, à la collaboration entre chercheurs chés par une baisse du niveau d’eau ou • en 2000, la quantité totale au niveau pla-
et enseignants de différents horizons ; il par la pollution. nétaire de déchets radioactifs se monte à
peut donc être porteur de réflexions pro- 220 000 tonnes. Chaque année, 200 000
Forêts : mètres cubes de déchets radioac-
ductives et judicieuses. Pour cela, il est • 15,2 millions d’hectares de forêts dis-
nécessaire que les acteurs de l’enseigne- tifs sont produits mondialement. Ces
paraissent chaque année. Les forêts déchets sont stockés dans des déchar-
ment et de la recherche apportent une mutilées deviennent souvent trop peti-
approche critique de la notion de déve- ges qui désormais commencent à fuir
tes pour proposer un habitat viable aux
loppement, avant de s’intéresser à celle et à contaminer les sols et les réserves
espèces d’oiseaux et d’animaux. 11 pays
de développement durable. d’eau environnantes.
sont sur le point de perdre totalement
Dans un premier temps, nous allons lister leurs forêts. Déchets classiques :
les déséquilibres écologiques, économi- • les 2/3 des déchets sont simplement
Terres :
ques et sociaux, en s’attachant aux faits, jetés dans des décharges qui produi-
• 10% des terres destinées à l’agricul-
en les mettant en perspective avec le sent des émissions de gaz méthane
ture sont d’ores et déjà inutilisables du
passé et en présentant quelques scéna- à effet de serre et contaminent les
fait de la dégradation des sols (en Irak,
rios d’avenir. Ces déséquilibres majeurs nappes aquifères.
30 % des sols ont dû être abandon-
amènent à la conclusion qu’il n’est pas nés pour cause de salinité suite à des Situation économique et sociale
« soutenable » ou « durable » de pour- méthodes d’irrigation inadéquates). La • 20 % de la population mondiale absorbe
suivre le développement tel qu’il a été dégradation des sols touche ¼ de la 90 % de la consommation mondiale,
conçu jusqu’à présent. C’est pourquoi,
dans un second temps, nous allons pré-
4 Latouche S., Survivre au développement, Éditions Mille et 7 Lee M., « L’état de la planète 2002 », L’Écologiste, n°8,
senter la critique du développement, en une nuits, 2004. 127 p. octobre 2002, pp.25-30.
reprenant les écrits de François Partant, 5 Nations Unies, The Global Environment Outlook, 2003. 8 Belpomme D., Ces maladies créées par l’homme - Comment
de Serge Latouche, de Gilbert Rist, figures 6 Global Environment Facility, The Challenge of Sustainability. An la dégradation de l’environnement met en péril notre santé,
emblématiques de ce courant de pensée. action agenda for the global environment, Washington DC, 2002. Albin Michel, 2004.

N°85 42 Préventique Sécurité - Janvier-février 2006


Développement durable
Débat

• les 2/3 de la population mondiale vit


avec moins de 2 dollars par jour,
• plus d’1/5 de la population mondiale vit
avec moins de 1 dollar par jour (exacte-
ment 1,3 milliard de personnes),
• 300 millions d’enfants sont exploités,
• 826 millions d’individus souffrent de
malnutrition. En 1997, 40 % des enfants
de moins de cinq ans souffraient
de sous-nutrition dans les pays en
développement.

Photo Fl. Rodhain


La situation par rapport au passé
Situation écologique
Si l’extinction des espèces est un phéno-
dans le monde sont dues à des facteurs D’ailleurs, selon Agha Khan (2005) 10, 109
mène naturel, le rythme que l’on observe
aujourd’hui (entre 50 et 100 espèces par environnementaux, dont l’exposition aux ans de revenus seraient nécessaires à un
jour qui disparaissent) est en revanche produits chimiques dangereux. naufragé du développement pour obte-
totalement anormal : il est 10 000 fois nir ce que Zinédine Zidane peut gagner
Fait marquant : par rapport à 1950, les
plus élevé que le taux d’extinction natu- en un seul jour.
quantités de spermatozoïdes chez les
rel, plus rapide qu’à n’importe quel autre hommes européens et nord-américains Le nombre de personnes pauvres s’est,
moment au cours des 65 derniers millions ont chuté de moitié ! Si l’homme, par son selon Joseph Stiglitz 11, prix Nobel d’éco-
d’années. nomie, accru de 100 millions dans les
activité, met les autres espèces en dan-
Si les maladies ont toujours frappé les ger, c’est lui-même qu’il met en péril en années 1990. Selon les Nations unies,
hommes, la situation actuelle, par rapport diminuant ses capacités de reproduction sur le continent africain, les dépenses
au passé, est marquée par l’accroissement et donc de survie de l’espèce. moyennes par foyer ont baissé de 20 %
des maladies liées à l’environnement. Les dans les 25 dernières années, et ce malgré
cancers n’échappent pas à cette règle Situation économique et sociale l’augmentation globale du PIB.
(Belpomme 2004 8). Les taux de cancer On observe une dégradation des inégali- On n’observe pas d’évolution positive
des testicules ont triplé, ceux de la pros- tés à l’échelle planétaire sans précédent
tate ont doublé ; les cancers du sein qui pour le problème de la faim dans le
(Ramonet 2004 9) : monde. En 1996, l’absorption moyenne
touchaient 1 femme sur 20 en 1960 en • en 1816, le rapport entre le PNB des
touchent désormais 1 sur 8. Aux États- quotidienne de calories dans les pays
pays les plus riches et celui des plus en développement était strictement
Unis, les cancers chez les enfants aug-
pauvres était d’environ de 3 à 1, la même qu’en 1970 (De Ravignan
mentent chaque année de 1% et sont
• en 1950, il passe de 35 à 1, 2003 12).
devenus leur seconde cause de mortalité.
Autour des centrales nucléaires, la recher- • en 1973, de 44 à 1,
• en 1992, de 72 à 1, La situation actuelle est marquée par un
che a montré un taux de cancer très élevé. déclin écologique que plus personne ne
Une étude menée par le gouvernement • en 2000, de 86 à 1.
conteste ainsi que par l’accroissement des
américain (Lee 2002) a montré une inci- Si l’on observe à présent les revenus com- inégalités économiques et sociales, non
dence de 22 types de cancers sur 14 sites binés du cinquième le plus riche de la seulement entre les pays de la planète,
d’armes atomiques sur le territoire étasu-
population mondiale par rapport à ceux mais également entre les membres d’une
nien. Les décharges de déchets classiques
du cinquième le plus pauvre, les chiffres même société. Comme le dit si bien Lee
sont également extrêmement dangereu-
sont les suivants : (2002, p.30) : « Si l’on accepte une défini-
ses. Une étude a montré que les femmes
• en 1960, les plus riches possédaient 30 tion plus large de la pauvreté, prenant en
enceintes vivant à moins de 3 kilomètres
d’une décharge ont un risque beaucoup fois plus que les plus pauvres, compte les indicateurs sociaux et cultu-
plus élevé de mettre au monde un enfant • en 1991, la multiplication se fait par 60, rels, la pauvreté a aussi progressé dans le
ayant une maladie congénitale (Lee • en 1998, on passe à 78. monde industrialisé ». >>>
2002). Enfin, les pesticides, dont la toxicité
s’est sans cesse accrue depuis les années
1970, sont à l’origine de 3,5 à 5 millions
d’empoisonnements aigus par an. 9 Ramonet I., « Une régression », Le Monde Diplomatique -
Manière de voir 72 : Le nouveau capitalisme, 2004,pp.6-7. 11 Stiglitz J., La grande désillusion, Livre de Poche, 2003. 405 p.
D’après l’Organisation mondiale de la 10 Agha Khan S., « Développement durable, une notion 12 De Ravignan F., La faim pourquoi ?, La découverte, 2003. 122 p.
santé (Lee 2002), 25 % de toutes les pervertie », Le Monde Diplomatique - Manière de voir 81, 13 Dumont R., Un monde intolérable. Le libéralisme en
maladies qu’il est possible de prévenir juin-juillet 2005, pp.68-70. question, Seuil, 1988. 282 p.

Janvier-février 2006 - Préventique Sécurité 43 N°85


Développement durable
Débat

Le mythe du développement durable (suite)

La situation demain Une critique


Dans un rapport, préparé par 1 100 scien- du développement
tifiques, publié en 2002, les Nations unies Dans un premier temps, une approche
avertissent que si on n’inverse pas la ten- historique du concept de développe-
dance, non seulement 70 % de la planète ment est nécessaire. Qui l’a introduit ?
seront détruits en 2032, mais en plus l’or- Dans quel contexte ? Ces réponses sont
ganisation sociale se sera effondrée dans porteuses de clés de compréhension du
de très nombreux pays du globe. phénomène : il apparaît que le dévelop-
1 183 espèces d’oiseaux (soit 12 % du pement, porté par les États-Unis, était une
total mondial), 1 130 espèces de mammi- façon idéale d’assurer leur domination : il
fères (un quart du total) et 5 611 espèces devient alors, après la religion ou les guer-
res, la nouvelle forme de colonisation qui C’est, selon lui, la phase achevée du déve-
de plantes sont menacées d’extinction.
se traduit par une avancée de la misère. loppement. Chez cet optimiste libéral,
Au total, 11 046 espèces de plantes et
tout se passe un peu comme dans une
d’animaux sont en danger. Dans les 50
course cycliste : certains coureurs sont en
prochaines années, c’est la moitié de tou- Genèse du concept : tête, d’autres sont attardés. Les partici-
tes les espèces, plantes et animaux, que une représentation récente pants arrivant les premiers sont les pays
nous risquons de perdre. D’autre part,
imposée à la planète qui accèdent en franchissant la ligne
27 % des récifs coralliens de la planète,
d’arrivée à la phase ultime de l’évolution
abritant un quart de toutes les espèces Gilbert Rist (2001) 15 , économiste qui
des sociétés, l’aboutissement de l’histoire
de l’océan, sont menacés d’extinction. enseigne à Genève l’économie du déve-
libérale. Les pays développés ont dépassé
loppement depuis une trentaine d’an-
La concentration de dioxyde de carbone la ligne d’arrivée. Derrière, dans la course,
nées, nous rappelle que le concept de
(CO2) pourrait doubler dans l’atmosphère certains pays sont en retard. La banque
développement est relativement récent.
d’ici à 2050. Si aujourd’hui les pénuries mondiale, le FMI, jouent le rôle de la voi-
Il apparaît pour la première fois le 20 jan-
d’eau potable touchent 40 % de la pla- ture balaie qui poussent les derniers vers
vier 1949 dans le discours du président
nète, ce chiffre devrait augmenter pour la ligne. Les banquiers de ces institutions
Truman. Dans le quatrième point de son
atteindre 50 % d’ici à 30 ans. financières internationales sont les mas-
discours, il se livre à une apologie du seurs qui permettent malgré tout aux
Concernant la pauvreté dans le monde, développement en montrant comment le athlètes de franchir la ligne, et de parve-
selon les Nations unies, en 2015, le nom- monde de l’après Yalta se divise en pays nir à l’espérance ultime de la vie des hom-
bre de personnes survivant avec moins qui ont déjà accédé à un certain niveau mes dans la société, à savoir : « la société
de 1 dollar par jour augmentera de de vie et en pays qui en sont momenta- de consommation ».
100 millions. nément exclus. Dans sa vision du monde,
il divise les pays de la planète en deux Dans cette vision des choses, le sous-
Selon Klaus Toepfer, directeur exécutif développement n’est finalement qu’une
blocs : ceux qu’il appelle les pays déve-
du programme des Nations Unies pour histoire de retard. L’administration étasu-
loppés et ceux qu’il appelle les pays sous-
l’environnement (PNUE), la situation est nienne utilise alors certains critères pour
développés. Après cette typologie de la
telle que nous la connaissons à cause de qualifier le développement ou le sous-
population planétaire, la majorité com-
la priorité donnée au marché par les diri- développement, et c’est avec ces critères
posée d’Asiatiques et d’Africains allait
geants de la planète (Dumont 1988 13). Il là qu’elle va imposer une certaine vision
se retrouver d’un seul coup qualifiée de
appelle, ainsi que les 1 100 scientifiques du monde, qui n’était peut-être pas, et
sous-développée. L’administration étasu-
ayant publié le rapport de l’ONU, à ce que certainement pas, partagée par tous les
nienne du moment avait dans l’idée, der-
les marchés deviennent secondaires à pays concernés. Il fallait, en effet, arriver
rière les écrits de Rostow (1963 16), que le
l’homme et la nature. André Jean Guérin, à classer les pays en fonction de leur
développement des États s’opère autour
représentant du ministre de l’écologie et PIB, instrument quantitatif, légitimant la
de cinq étapes. La troisième étape, est
du développement durable, condamnait, pensée économiciste.
celle du take-off, du décollage qui devrait
dans son discours lors de la conférence
amener les pays sous-développés vers le D’ailleurs, au moment du discours de Tru-
TIC21 14, « l’abrutissement consumériste »
bloc des pays développés. Selon Rostow, man, la logique était très productiviste :
auquel nous sommes soumis !
on atteint cette décisive phase de take-off c’était l’époque des « 30 glorieuses » ;
Serait-ce un début de remise en cause du par l’investissement productif, en dépla- période de reconstruction, et le début
fameux concept de « développement », qui çant l’épargne : de l’épargne thésaurisée de la domination étasunienne. Les éco-
germerait dans les consciences ? vers l’épargne productive. La phase ache- nomistes du développement montrent
vée du développement, la cinquième que la doctrine Truman est la meilleure
14 TIC21, 1er forum international, « Technologies de
et dernière étape, est ce que Rostow invention pour asseoir la domination
l’information & développement durable », Valenciennes, 3 nomme : « la société de consommation ». étasunienne et la domination occidentale
et 4 février 2005.
15 Rist G., Le développement. Histoire d’une croyance 16 Rostow W., Les étapes de la croissance économique, Seuil, 17 Latouche S., Décoloniser l’imaginaire, Éd. Parangon, 2003.
occidentale, Presses de Sciences Po, 2001. 442 p. 1963. 174 p.

N°85 44 Préventique Sécurité - Janvier-février 2006


Développement durable
Débat

Photos Fl. Rodhain

À ce niveau, les médias ont joué un rôle avantages comparatifs. Ainsi, pour l’Al-
central dans la diffusion du modèle gérie, l’hydrocarbure représente environ
occidental qui est devenu le modèle de 70 % des exportations. En Côte-d’Ivoire,
référence (Halimi 1997 21). Ce qui est plus le cacao représente environ 60 % des
pervers en soi dans la mesure où par exports. De nombreux pays sont de plus
ailleurs, plus rien n’était assuré, en terme en plus spécialisés dans des mono pro-
d’éducation et de santé. Ce qui fait dire ductions d’export appelées aussi cultures
à certaines personnes appartenant aux de rente. De ce fait, ces pays deviennent,
peuples colonisés, et en particulier aux alors qu’ils ne l’étaient pas auparavant,
plus âgés qui ont connu le colonisateur : très dépendants de la demande exté-
« c’était mieux quand vous étiez là ». rieure, puisqu’ils ont abandonné leur
Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on autonomie alimentaire. L’intégration de
de façon plus élargie (Latouche 2003 17). a remplacé la colonisation traditionnelle ces pays, entre autres par la spécialisation,
Car, progressivement, selon Gilbert Rist par cette colonisation du symbolique, aboutit à une plus grande soumission au
(2001) on se rend compte que le déve- qui n’assure plus rien mais qui accroît la pays développés et pérennise leur domi-
loppement devient la nouvelle forme de dépendance, ou ce qu’Illich nomme l’hété- nation. D’autant plus que le cours des
colonisation. ronomie (1971) 22. Cette colonisation fait matières premières est fixé par les places
rentrer les pays du Sud dans des modèles boursières occidentales.
de division internationale du travail (DIT),
Le développement : la nouvelle En ajoutant à cela le poids de la dette (qui
qui les entraînent à exporter les matières
forme de colonisation ? premières ou à participer à la déforesta- peut aussi être un instrument puissant
tion des forêts primitives. Ils doivent, en de la domination : on sait que la dette a
Le mythe du développement serait-il la
effet, rembourser la dette et assurer un déjà été remboursée plusieurs fois par le
nouvelle forme de colonisation ? Aux
niveau de vie à l’occidentale pour les éli- tiers monde et que, depuis des années,
XVIII e et XIX e siècles, la colonisation était
tes locales. Samir Amin (2002) 23, écono- les capitaux allant du Sud vers le Nord
principalement militaire dans un premier
miste égyptien, explique comment, dans sont plus importants que ceux allant du
temps, puis devenait administrative, poli-
les pays sous-développés, la minorité Nord vers le Sud) on trouve des pays con-
tique, et religieuse, en s’imposant aux
de la bourgeoisie compradore (c’est-à- traints, toujours plus soumis, et, parfois,
superstructures sociales. Au XXe siècle, et
dire la bourgeoisie possédant un certain malheureusement, toujours plus pau-
déjà le discours de 1949 en présentait
pouvoir d’achat) assoit son pouvoir sur le vres.
les premiers balbutiements, la colonisa-
tion devient symbolique. Le mythe du modèle occidental et pousse les puissan-
développement fait partie des outils de ces du Sud vers la division internationale Quand le développement amène
la domination. De Rivero (2003) 18 expli- du travail. Cette bourgeoisie a besoin de
la misère
que comment le développement, relayé devises pour accéder aux productions
par le pouvoir médiatique et le pouvoir importées. Pour les obtenir, on spécialise Le scientisme occidental se fait fort de
scientiste, par la volonté de domination le pays dans des productions demandées faire progresser la santé, l’espérance de
idéologique de l’Occident, s’est imposé par le marché international, et on joue le vie, l’éducation. Et pourtant, d’après les
progressivement comme l’objectif à jeu de la mondialisation libérale : arra- écrits de Sahlins (1976) 25, l’âge de pierre
atteindre pour tous les peuples de la pla- chage des cultures vivrières (c’est-à-dire serait le seul âge d’abondance, dans la
nète. Derrière la poursuite du développe- les productions agricoles permettant mesure où les besoins primaires étaient
ment, se cache la marchandisation des d’assurer l’apport quotidien en calories : satisfaits par le collectif, et où le groupe ne
activités sociales, le salariat, et le modèle manioc, igname, riz, maïs…) pour les connaissait pas les besoins socialement
occidental. En un mot, comme le dit Serge cultures de rentes (c’est-à-dire les pro- fabriqués. Avec un minimum d’organisa-
Latouche (1989) 19, le développement, ductions exportées) participant ainsi au tion (la pêche, la chasse, la cueillette, et
c’est l’occidentalisation du monde. phénomène massif de déforestation et de plus tard l’agriculture), le groupe peut
déstabilisation de l’équilibre de la bios-
Quand le colonisateur s’est retiré, il a
phère. C’est le cas d’un grand nombre de 18 De Rivero O., Le mythe du développement, Éd. Enjeux
abandonné l’éducatif et la santé, mais Planète, 2003.
pays du Sud, comme le Brésil, le Congo,
il a imposé la domination symbolique. 19 Latouche S., L’occidentalisation du monde, La Découverte,
la Côte d’Ivoire, etc. L’idée étant que cha-
Dans ce contexte, Traoré (2003) 20 va jus- 1989.
cun prenne une place dans ce puzzle de
qu’à parler de « viol de l’imaginaire », où 20 Traoré A., Le viol de l’imaginaire, Fayard, 2002. 207 p.
la mondialisation qui deviendrait un jeu à
la puissance de la force symbolique de 21 Halimi S., Les nouveaux chiens de garde, Éd. Libres Raisons
somme positive : tout le monde y gagne d’agir, 1997. 112 p.
la culture occidentale amène l’individu
(théorie des avantages comparatifs : 22 Illich I., Libérer l’avenir, Seuil, 1971.
à renoncer progressivement à ce qui
Ricardo 1817 24). 23 Amin S., Au-delà du capitalisme sénile, PUF, 2002.
l’a construit, et à influencer sa façon de
24 Ricardo D., Des principes de l’économie politique et de
percevoir sa représentation du futur. Il Quelle est alors la place des pays du l’impôt, Flammarion, 1993 (1re éd. en 1817).
devient alors difficile d’investir le champ Sud ? C’est la place des matières pre- 25 Sahlins M., Age de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1976.
des possibles en dehors de la référence mières, des productions à faible coût, 26 Rahnema M., Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard,
occidentale. bref la position que lui concèdent ses 2003. 320 p.

Janvier-février 2006 - Préventique Sécurité 45 N°85


Développement durable
Débat

Le mythe du développement durable (fin)

répondre aux besoins fondamentaux. Dans un ouvrage intitulé Quand le vivaient dans l’abondance malgré une
Mais dès qu’on rentre dans la création de développement crée la pauvreté, Helena absolue pauvreté. Le chasseur ne conserve
besoins socialement fabriqués, on rentre Norberg-Hodge (2002) 27 , philosophe, rien, il consomme d’emblée, en fonction de
dans la logique de la frustration. À l’épo- première Occidentale à avoir élu domicile ses besoins. Il ne possède rien non plus. Pas
que on connaissait peut-être la pauvreté, au Ladakh (province se situant au Nord d’accumulation d’objets. Pas de propriété
mais pas la misère. de l’Inde), nous livre une analyse anthro- privée. Tout est partagé avec le groupe. Ce
pologique de sa vie dans cette région. chasseur a confiance, et, relève Baudrillard,
Qui est pauvre aujourd’hui ? Qu’est-ce
Cette société, quand elle l’a rejointe, était il dort beaucoup, ne vivant aucun stress lié
que la pauvreté ? À l’âge de pierre, dans
pauvre, certes, mais elle pouvait satisfaire à l’économie de marché et en l’absence de
les sociétés traditionnelles, le dénuement
ses besoins de base, alimentaires, vesti- frustrations liées aux différences avec les
pouvait être bien vécu, car on se trou-
mentaires, de logement. Elle vivait dans autres membres du groupe. Selon Bau-
vait alors dans une société de pauvreté
une vallée retirée, à l’abri du développe- drillard et Sahlins, ce sont la transparence
généralisée. Mais bien entendu, difficulté
matérielle ne signifie pas absence de ment et des besoins socialement fabri- et la réciprocité des rapports sociaux qui
richesse. Même s’il est hors de question qués. Certes des inégalités financières expliquent cette vie d’abondance des pri-
de magnifier la culture des pays du Sud pouvaient être relevées, mais elles étaient mitifs. La rareté est absente du modèle
ou de sombrer dans le passéisme, à côté de l’ordre du raisonnable. dans lequel ils vivent, alors que la rareté,
de cette absence de biens, existe ou exis- comme le montre Baudrillard, est une des
Lentement, mais sûrement, l’auteur
tait une richesse à la fois relationnelle, caractéristiques majeures de la société
commence à voir arriver au Ladakh les
spirituelle et sociale. de consommation. Dans notre modèle
influences occidentales. Dans les années
de société moderne, nous dit Baudrillard,
Rahnema (2003) 26 soutient ainsi que la 1980-1990, les routes goudronnées font
toute chose possédée est relativisée par
misère chasse la pauvreté dans les pays leur apparition. S’ensuit une profonde
rapport aux autres, ce qui ajoute au man-
du Sud. Avec le développement, la diffu- déstabilisation de la région. Ensuite arri-
que individuel, alors que dans la société
sion des besoins socialement fabriqués vent l’aéroport, et les hôtels. Le soit disant
primitive, tout échange ajoute à la recon-
s’accélère. Le poids des médias, du tou- cercle vertueux du développement est
naissance sociale, car la richesse n’est pas
risme de masse, et la pression exercée en marche. Le Ladakh passe enfin cette
fondée sur le bien, mais sur le lien. Finale-
par le modèle occidental, imposent une fameuse ligne de démarcation et parvient
ment, selon Baudrillard (1970), « notre logi-
véritable domination symbolique et donc à atteindre la société de consommation.
que sociale nous condamne à une pénurie
une volonté incontrôlée d’accession à la Mais les équilibres écologiques et sociaux
luxueuse et spectaculaire » (p.92). Au Séné-
consommation. Certains pourront y accé- sont fragiles, et le développement a
gal, un proverbe wolof affirme : « Est pau-
der certes, mais d’autres en seront exclus apporté avec lui une déstabilisation
vre celui qui n’a personne ». C’est bien la
et ceux-là connaîtront la misère. Misère majeure. L’auteur montre comment la
preuve que lorsque les richesses matériel-
matérielle d’abord, mais aussi, puisque population a été transformée par le déve-
les viennent à manquer la solidarité entre
les autres s’écarteront d’eux pour rentrer loppement. Auparavant, elle vivait dans
les humains demeure. Cette potentialité
dans des logiques de consommation et la pauvreté matérielle. Mais une pauvreté
relationnelle inscrit l’individu dans des col-
d’accumulation, misère sociale. C’est ainsi assumée, non subie, sans frustration qui
lectifs qui assurent sa protection à la fois
que l’exclusion économique s’accom- pouvait conduire à l’abondance. Avec
physique et morale.
pagnera ensuite d’une misère sociale, l’apparition du développement, on voit
relationnelle, puisque ces personnes se inexorablement cette pauvreté générali- Ainsi, il est loin d’être prouvé que le
verront mises à l’écart du train du déve- sée acceptée se transformer en une mino- développement soit porteur de richesses
loppement pris par ceux qui auront su et rité qui accède à la consommation des
voulu s’adapter au modèle proposé par biens occidentaux et aux rejets des autres,
l’Occident qui mythifie l’individualisme au qui ne peuvent ou ne veulent accéder à
détriment de la solidarité. C’est ainsi que cette consommation. D’où croissance des
Rahnema montre comment le dévelop- inégalités, donc des frustrations. Des siè-
pement a créé de la richesse pour quel- cles d’équilibre écologique et d’harmonie
ques uns et transformé la pauvreté de la sociale ont été ébranlés par les pressions
majorité en misère généralisée. symboliques du consumérisme.
Pour le sociologue Jean Baudrillard
(1970) 28, qui se réfère également aux écrits
de Sahlins sur le paléolithique, la société de
consommation n’est pas forcément une
27 Norberg-Hodge H., Quand le développement crée la société d’abondance. La pauvreté, selon
pauvreté : l’exemple du Ladakh, Fayard, 2002. 280 p.
Sahlins (1968) 29, n’est pas dans une faible
28 Baudrillard J., La société de consommation, Denoël, 1970.
29 Sahlins M., La première société d’abondance, Temps
possession de biens, ni dans le rapport
Modernes, 1968. entre des fins et des moyens, mais dans un
30 Viveret P., Reconsidérer la richesse, Éditions de l’Aube, 2003. rapport entre les hommes. Les chasseurs
31 Méda D., Qu’est-ce que la richesse ?, L’aubier, 1999. cueilleurs des tribus nomades primitives

N°85 46 Préventique Sécurité - Janvier-février 2006


Développement durable
Débat

généralisées. Il serait d’ailleurs à cet Conclusion le développement, ainsi que leur ouver-
égard intéressant de se pencher un peu ture à l’idéologie véhiculée par les
plus sur la définition même des concepts Les sciences économiques, politiques et partisans du développement durable
de richesse et de pauvreté. Patrick Vive- sociales s’intéressent de plus en plus au récupérant cette notion pour en faire
ret (2003) 30 nous invite à reconsidérer la concept de développement durable. Il un concept totalement vide de sens,
richesse. Qu’est-ce que la richesse ? Peut- suffit pour s’en convaincre de consta- deviendrait une priorité.
elle se mesurer par le PIB ? Cet indicateur ter l’émergence d’articles scientifiques
sur cette question ainsi que le succès En France, il n’existe pas dans le système
a été depuis une trentaine d’années très
grandissant des colloques et rencon- scolaire primaire et secondaire, de cours
vivement critiqué. Il ne tient pas compte,
tres consacrés à ce sujet. Production de à la consommation. Mais un cours d’en-
en effet, des formes qualitatives ou socia-
communications, d’articles, de forma- vironnement pour le développement
les et relationnelles de la richesse. C’est
tions ; il serait dangereux à notre sens durable est en train de se monter et de
un peu comme en médecine, s’il suffisait
d’enseigner le développement durable se généraliser dans les programmes. Ce
de changer le thermomètre pour ne pas
serait là une belle occasion de parler
voir l’état du malade. De nouveaux indi- sans prendre le recul de l’approche his-
des notions de développement, avec
cateurs (Méda 1999) 31, comme l’indice torique, et sans une approche pluridis-
une approche historique, en n’oubliant
de santé sociale (Alternatives économi- ciplinaire, car la perception de l’objet
pas d’avoir une approche critique et de
ques 2003 32) nous invitent à reconsidérer d’étude serait extrêmement réductrice.
présenter l’opinion de ses opposants,
notre vision de la richesse des peuples et D’ailleurs, Martinet (2005) 34 souligne
dans la pure tradition française de la
des nations. Cet indicateur composite mis que certaines voix commencent déjà
thèse-antithèse-synthèse ! D’autre part,
au point par des membres du Fordham à monter pour désigner le dévelop-
à l’heure des réformes de l’Université
Institute et le BIP 40 (forgé en France par pement durable comme « le dernier
et de la mise en place du LMD, n’y a-t-il
des chercheurs et des militants regroupés gadget d’une mode managériale qui pas une opportunité à créer des forma-
au sein du Réseau d’alerte contre les iné- semble avoir de plus en plus de diffi- tions pluridisciplinaires interrogeant ces
galités) font la moyenne de seize indices culté à renouveler ses collections après notions de façon critique dans le but de
purement sociaux, dont la santé, l’éduca- la décennie financière abrasive qui a rendre autonomes et responsables les
tion, le chômage, la pauvreté et les iné- clôturé le XXe siècle ». étudiants formés ?
galités. Comme le rappelle Jean Gadrey
(2003) 33, la publication en 1996 dans le Si le mot « durable » peut représenter Une approche pluridisciplinaire, com-
magazine américain Challenge d’un gra- la dernière stratégie désespérée du plexe, non mutilante, étudiant en pro-
phique saisissant a rendu célèbre l’indice développement pour assurer coûte fondeur et en prenant le recul nécessaire
de santé sociale. Sa courbe comparée à que coûte sa survie, et, en ce sens, sur le concept de développement dura-
celle du PIB étasunien depuis 1959 mon- peut être sévèrement interrogé, il ble serait souhaitable. Il s’agirait d’appor-
tre un décrochage spectaculaire à partir peut également, devenir le vecteur ter aux étudiants, futurs décideurs, les
de 1973 : le PIB reste stable, alors que permettant de contrer sa récupération clés de compréhension d’un phénomène
l’indice de santé sociale chute. Il en va de par les institutions. Il peut par ailleurs complexe, non réductible au passé pro-
même pour le BIP 40. Cela illustre bien la permettre de s’interroger, de faire évo- che ainsi qu’à la seule instrumentalisa-
relativité de la mesure de la richesse, et luer les consciences pour des change- tion typique du pouvoir en place, pour
l’importance que l’on doit accorder aux ments dans la société civile. Pour ce qu’ils puissent agir et décider de façon
indicateurs sociaux révélateurs du degré faire, la sensibilisation des étudiants et non mutilante pour l’environnement et
de bien-être social. citoyens aux enjeux que représentent la survie de la planète. <◆
Photos Fl. Rodhain

32 Alternatives économiques – Reconsidérer la richesse, hors


série pratique n°11, 2003. « L’utilité sociale », pp.23-30.
Cf. aussi le n° 10, mars 2003 : « Une consommation pour
un développement durable », Canfin P. et Chaplain M.,
pp.8-9.
33 Gadrey J., Les indicateurs de richesse et de développement.
Rapport. DARES, 2003.
34 Martinet A.C., « Le développement sera-t-il durable ? »,
2es journées de l’atelier développement durable de l’AIMS,
11 mai 2005.
Photo Cl. Llena

Janvier-février 2006 - Préventique Sécurité 47 N°85