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Emmanuelle

Radar

« Putain de colonie ! »
Anticolonialisme et modernisme
dans la littérature du voyage
en Indochine
(1919-1939)
 

« Putain de colonie ! » 
Anticolonialisme et modernisme 
dans la littérature du voyage 
en Indochine 
(1919‐1939) 
 
 
ACADEMISCH PROEFSCHRIFT 
 
ter verkrijging van de graad van doctor 
aan de Universiteit van Amsterdam 
op gezag van de Rector Magnificus 
prof. dr. D.C. van den Boom 
ten overstaan van een door het college voor promoties ingestelde 
commissie, in het openbaar te verdedigen in de Agnietenkapel  
op maandag 30 juni 2008, te 14.00 uur 
 
 
 
door 
 
Emmanuelle Marie Anne Françoise Marguerite RADAR 
 
geboren te Namur, België 

 
2

Promotor:  
 
prof. dr. I.M. van der Poel   
 
 
Overige leden:    
 
prof. dr. J.‐M. Moura     
prof. dr. E.J. Korthals Altes   
prof. dr. F. Gouda   
prof. dr. P.P.R.W. Pisters   
prof. dr. M.D. Rosello   
dr. S.M.E. van Wesemael   
 
 
Faculteit der Geesteswetenschapen
 

REMERCIEMENTS

Il n’est pas de mots pour exprimer ma gratitude envers Ieme van der Poel. Mes remerciements
lui sont en tout premier lieu adressés. Elle m’a fait confiance dès le début de ma recherche et
tout au long de ces années, elle m’a généreusement fait profiter de son immense savoir, de la
finesse de ses remarques et de son expérience. La curiosité intellectuelle, la rigueur
scientifique et l’enthousiasme avec lesquelles elle a guidé mes travaux ont été une motivation
constante pour mener à terme ce projet. Je la remercie du fond du cœur pour son dévouement,
sa patience et ses encouragements.
Ma gratitude va ensuite à ASCA qui a fondé ma recherche et m’a encouragé à
participer à de nombreuses activités scientifiques qui ont contribué largement à mon analyse.
Je pense en particulier au Theory Seminar de Mieke Bal, que je remercie pour son accueil. Ce
fut un plaisir d’y rencontrer les autres participants pour ces échanges scientifiques et, tout
aussi important, amicaux : Sara de Mul, Pieter Verstraete, Yolande Jansen, Ihab Saloul, Maria
Boletsi, Sonja van Wichelen, Begum Firat, Marijke de Valck, Noa Roei, Laura Copier, Ithay
Sapir, Esther Peeren, Marie-Aude Baronian et les autres que je ne peux tous nommer ici. Les
soirées de lecture postcoloniale passées en compagnie de Saskia Lourens, Stephan Besser,
Huub van Baar et Annette Hoffman, me resteront aussi en mémoire. Merci également à
Sophie Berrebi et Julia Noordegraaf, organisatrices du colloque Sharing History.
Decolonising the Image (Amsterdam, 2006), de m’avoir invité à faire une communication sur
La Petite tonkinoise, et à Mieke Bal et Griselda Pollock, du Center-CATH, de m’avoir permis
de présenter mes travaux sur les vêtements chez Duras, lors de la conférence Migratory
Aesthetics (Leeds, 2007). Je n’oublie pas Eloe Kingma et Jantine van Gogh, leur bonne
humeur et leurs qualités d’organisatrices.
Grâce à Ieme van der Poel, qui a organisé en collaboration avec Elleke Boehmer, en
2005, la conférence Transcolonialism: The Future of Postcolonial Studies From a
Comparative Perspective, j’ai pu confronter mon approche des ruines khmères en littérature
française aux experts de l’analyse postcoloniale. Je remercie pour leur attention et pour leurs
pertinentes remarques les organisatrices et les participants, en particulier les spécialistes de la
littérature française: Jean-Marc Moura, Alain Ricard, Charles Forsdick et David Murphy. La
confiance et l’aide rédactionnelle de Joep Leerssen, lors de la rédaction de « Indochina » pour
son très bel ouvrage Imagology (2007), ne sont pas non plus passées inaperçues.
4 Putain de colonie

Mes chaleureux remerciements vont à Pierre Coureux des Amitiés Internationales


André Malraux, qui m’a mis en contact avec des spécialistes de la recherche malrucienne en
France, et aux organisateurs de la SFPS et de la SIELEC. J’ai aussi apprécié les
encouragements et la confiance de Roger Little, membre de ces deux associations. Je suis
particulièrement reconnaissante à Paul Voorhoeve, Claude Tannery, Sylvère Mbondobari,
John Kleinen, Frances Gouda et Jean-Louis Dumortier de m’avoir fait parvenir des copies de
leur travaux : ce fut une aide considérable.
Le département de français de l’Université d’Amsterdam doit aussi être mentionné. Il
m’a offert l’opportunité d’organiser les cycles de conférences Les Vendredis culturels (en
2005 et en 2006). J’en profite pour remercier les conférenciers d’avoir accepté d’y participer.
C’est avec un grand plaisir que j’ai donné des cours de littérature française et d’acquisition de
la langue française. Je suis reconnaissante à tous ceux avec qui j’ai travaillé pour leur
collaboration.
Mes collègues de bureau: Katell Lavéant, Estelle Doudet et Marie Bouhaïk-Gironès,
méritent aussi mes pensées amicales. Quant à Désirée Schyns et Murielle Lucie Clément,
elles m’ont vraiment soutenue grâce à leur humour, leur passion pour la littérature française et
leur si précieuse amitié. Merci à elles, pour les bons moments passés et à venir. Je remercie
également Marie Stevenson, sur qui je sais pouvoir compter, et tous ceux que j’omets de citer
ici mais qui, d’une manière ou d’une autre, m’ont apporté leur appui scientifique ou amical.
Je suis reconnaissante à mes parents pour leurs affectueux encouragements et pour
l’application et la célérité avec laquelle ils ont relu mon texte. Mes derniers remerciements, et
non les moindres, vont à Hans. Je lui dédie ce travail; il sait pourquoi.

 
TABLE DES MATIERES

Remerciements .......................................................................................... 3

Introduction ............................................................................................. 15

Volet 1
Modernisme et postcolonialisme : deux concepts controversés dans la
critique littéraire française de l’hexagone. ........................................... 31

Chapitre I
Du modernisme en littérature française ............................................... 33
1. - Pertinence d’un modernisme français ...................................................... 33
1.1. - Rejet hexagonal du terme ‘modernisme’ ................................................. 33
1.2. - Une définition minimaliste ....................................................................... 38

2. - Une réaction esthétique .............................................................................. 39


2.1. - Dialectique avec les prédécesseurs .......................................................... 39
2.2. - Le ‘code’ moderniste de Fokkema et Ibsch ............................................. 40
2.3. - La langue, outil de travail de l’écrivain ................................................... 42
2.4. - Innovations narratives .............................................................................. 44
2.5. - Distance de l’ironie .................................................................................. 45

3. - Bouleversements de la modernité ............................................................. 46


3.1. - Perturbations historiques .......................................................................... 47
3.2. - Des penseurs à la base du modernisme .................................................... 48
3.3. - Un langage sous pression de l’Empire ..................................................... 51
3.4. - La Crise de l’Occident ............................................................................. 53

Chapitre II
La Voie royale : roman moderniste ....................................................... 59
1. - Présentation de La Voie royale ........................................................................ 59
1.1.- Un roman d’aventure d’inspiration autobiographique ................................. 59
1.2. - L’Interallié pour un roman raté ? ................................................................ 62

2. - Malraux parmi les écrivains modernistes ...................................................... 63


6 « Putain de colonie ! »

2.1. - Malraux lecteur de Conrad .......................................................................... 63


2.2. - Malraux et d’autres modernistes ................................................................. 65

3. - Esthétique moderniste de La Voie royale ....................................................... 66


3.1. - Le héros-voyageur-moderniste : un exilé élitiste ........................................ 66
3.2. - Niveau linguistique ..................................................................................... 71
3.3. - Stream of consciousness et perspective cinématographique ....................... 74
3.4. - Structure moderniste ................................................................................... 76
3.5. - Niveau métalinguistique : autoréflexivité .............................................. 778
3.6. - Niveau métalinguistique : parodie du roi blanc ?..................................... 80
3.7. - Niveau métalinguistique : l’ironie ............................................................ 86

Chapitre III
Modernisme et engagement ? Une articulation problématique ....... 889
1. - Procédés de l’indépendance du modernisme ................................................. 91

2. - Malraux anticolonialiste parmi des modernistes politisés ............................ 93

3. - Pour une analyse de l’engagement textuel ..................................................... 96

Chapitre IV
Introduction de la théorie postcoloniale en France ............................. 99
1. - Historique de la théorie ................................................................................. 100

2. - Une critique littéraire qui reste à faire ......................................................... 104

3. - Un ressac nostalgique..................................................................................... 109

Chapitre V
Pour une approche postcoloniale......................................................... 115
1. - Les problèmes de terminologie ..................................................................... 115
1.1. - Encore un « post- » ................................................................................... 115
1.2. - Problème de la racine du mot .................................................................... 121

2. - Une analyse contextuelle et textuelle ............................................................ 124

3. - Exotisme, imagologie et postcolonialisme .................................................... 128


Table des matières 7

Volet 2
Variations et pérennité du discours de domination : De l’expansion à
l’administration coloniale ..................................................................... 135

Chapitre VI
Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants ................... 137
1. - Continuité discursive de L’Orientalisme ...................................................... 137

2. - Hégémonie du discours .................................................................................. 141

3. - Extrême-orientalisme ? .................................................................................. 143


3.1. - Discours colonial de l’Evêque d’Adran .................................................... 146
3.2. - Discours colonial du Père Huc .................................................................. 149

4. - Des discours coloniaux contextualisés .................................................... 154

Chapitre VII
La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906............................ 163
1. - Les origines de la chanson El Navigatore ..................................................... 164

2. - La Petite tonkinoise selon Polin, Charlus, etc. ............................................. 164


2.1. - La conquête du sol et des femmes............................................................. 166
2.2. - L’amour de la femme conquise pour son conquérant ............................... 167
2.3. - Un contexte politique adroitement gommé ............................................... 174
2.4. - Le « nous » du discours : kami ou kita ? ................................................... 180

3. - La version pour femmes ................................................................................ 182

Chapitre VIII
Pérennité du discours en 1930 ; la ventriloquie de la Tonkinoise .... 189
1. - La version de Joséphine Baker ..................................................................... 190

2. - Une (ré)apparition fondée ............................................................................. 191


2.1. - L’art nègre ................................................................................................. 191
2.2. - L’asiatisme ................................................................................................ 197
2.3. - Revitalisation coloniale de la France ........................................................ 201
2.4. - Les colonisés dans la métropole ................................................................ 203
2.5. - Attirence et angoisse : le ressac ................................................................ 207
8 « Putain de colonie ! »

3. - Un ventriloquisme politiquement ‘correct’. ................................................ 210


3.1. - Yen Bay..................................................................................................... 210
3.2. - La danse sur le volcan ............................................................................... 213

4. - Mission accomplie ? ....................................................................................... 218


4.1. - Mélaoli en écolière appliquée ................................................................ 218
4.2. - Confirmation musicale ........................................................................... 221
4.3. - Les problèmes du mimétisme................................................................. 222
4.4. - Obscurantisme ........................................................................................ 225
4.5. - Image primitivante ................................................................................. 227

Volet 3
La place des ‘voyageurs’ de l’entre-deux-guerres ............................. 235

Chapitre IX
La place spécifique du colonisé ; la preuve de gratitude................... 237
1. - Baker au cinéma : la femme exotique salvatrice ......................................... 237

2. - La métropole dépendante de la colonie ........................................................ 239


2.1. - Les ressources économiques et militaires de la colonie ............................ 239
2.2. - Le Pacifique, prestige de la plus grande France ........................................ 241

3. - Avec la bénédiction des colonisés .................................................................. 244


3.1. - La France qui aime à être aimée ............................................................... 244
3.2. - Le ventriloquisme et l’auto-absolution ..................................................... 247
3.3. - Un amour unilatéral : une métropole donjuanesque ................................. 250

4. - Princesse Tam Tam chez elle.......................................................................... 251

5. - L’effet de La Petite tonkinoise en 1930 ......................................................... 256

Chapitre X
Invitation au voyage : tourisme, stade suprême du colonialisme .... 259
1. - L’Indochine, vocation coloniale de l’entre-deux-guerres ? ........................ 259

2. - La vulgarisation de l’Indochine ou l’apport des coloniaux. ....................... 263


2.1. - Une colonie méconnue .............................................................................. 263
2.2. - L’Indochine des experts coloniaux : une Asie connaissable ..................... 267
Table des matières 9

2.3. - Une littérature coloniale contre l’exotisme ............................................... 270

3. - Performance du discours ou l’invitation au voyage .................................... 279


3.1. - Le ‘tourisme’ stade suprême du colonialisme ........................................... 279
3.2. - Un touriste trait d’union ............................................................................ 286

Chapitre XI
Complicité idéologique de la littérature de voyage............................ 291
1. - La ‘connaissance’ précède les sens ............................................................... 291

2. - La textualité du référent précède la narration ............................................ 298

3. - Proximité narrateur-lecteur .......................................................................... 305


3.1. - Un lecteur-auditeur.................................................................................... 307
3.2. - Un lecteur-voyageur .................................................................................. 310
3.3. - L’adhésion du lecteur ................................................................................ 313

4. - Une distance critique...................................................................................... 316

Chapitre XII
Vers le reportage colonial ..................................................................... 325
1. - Manque de légitimité de la littérature de voyage ........................................ 325

2. - Enquête et opinion coloniale ......................................................................... 329

3. - Innovations formelles ..................................................................................... 331

4. - La place du reporter dans le paysage littéraire ........................................... 337


4.1. - Valeur littéraire de l’enquête ..................................................................... 337
4.2. - Ecriture littéraire du factuel ...................................................................... 340
4.3. - Jeu sur le pacte de lecture.......................................................................... 342

Chapitre XIII
Said lecteur de La Voie royale ? ........................................................... 347
1. - Consensus et doute colonial ........................................................................... 347

2. - Attention ethnographique de La Voie royale ............................................... 353

3. - L’action et l’éloquence coloniales du roi blanc ........................................... 361


3.1. - L’action coloniale du roi blanc ................................................................. 362
10 « Putain de colonie ! »

3.2. - L’éloquence coloniale de Perken .............................................................. 365


3.3. - Perken et Sarraut des discoureurs de la colonie ........................................ 373

4. - Un hors-champ qui insiste ............................................................................. 376

Chapitre XIV
Les ‘anticolonialismes’ ; la réfutation du discours. ........................... 383
1. - Anti-Français .................................................................................................. 383

2. - ‘Anticolonial’ .................................................................................................. 388


2.1. - Délicate définition ..................................................................................... 390
2.2. - Définition étroite du terme ........................................................................ 392
2.3. - La vérité sur les colonies ........................................................................... 395
2.4. - Le Front Populaire et l’amnistie des politiques......................................... 398
2.5. - L’anticolonialiste fait feu de tout bois ...................................................... 400

3. - Une définition élargie de ‘anticolonialisme’ ................................................ 406


3.1. - La procès de la colonisation ...................................................................... 406
3.2. - Anticolonialisme utilitariste, réformiste et radical .................................... 407

4. - Notion de ‘réfutation’ des arguments coloniaux ......................................... 409

Volet 4
Une littérature du déplacement ; le « Grand Tour » d’Indochine ... 419

Chapitre XV
Un univers in-ouï : l’assourdissant silence de l’Indochine ................ 421
1. - Peut-on faire parler le silence ?..................................................................... 421

2. - « Mau-lên ! » et le silence du coolie-xe. ........................................................ 428


2.1. - Le coolie dans le monde colonial .............................................................. 428
2.2. - Le coolie dans l’univers du voyage........................................................... 432

3. - La mort culturelle de l’Asie........................................................................... 439


3.1. - Le silence un stéréotype colonial .............................................................. 439
3.2. - Résurrection coloniale de l’Asie ............................................................... 441
3.3. - Un silence pacifique .................................................................................. 448
Table des matières 11

Chapitre XVI
« L’étendue de la gamme » des silences. ............................................. 455
1. - De la fuite à la supériorité ............................................................................. 455

2. - Un silence annonciateur de révolte. .............................................................. 463

3. - Le coolie-pousse et les voix du silence. ......................................................... 472


3.1. - Le regard du tireur de pousse .................................................................... 472
3.2. - Des voix du silence aux voies du silence .................................................. 478
3.3. - Des voix qui s’affirment ? ......................................................................... 486

4. - Une esthétique du déplacement .................................................................... 493

Chapitre XVII
« Angkor » une construction française ............................................... 499
1. - « Angkor » une image forte et vague ............................................................ 499
1.1. - Une visite aux ruines khmères : un must................................................... 502
1.2. - Altérité angkorienne : de l’admiration à l’angoisse. ................................. 504

2. - Angkor construction française ...................................................................... 514


2.1. - Un symbole de l’identité coloniale ........................................................... 514
2.2. - La résurrection d’Angkor, allégorie de l’entreprise coloniale .................. 517
2.3. - Angkor sans les Français........................................................................... 519
2.4. - Une résurrection idéologique .................................................................... 522

Chapitre XVIII
Angkor en littérature ; de la résurrection à la disparition ............... 525
1. - Les ruines et la bibliothèque ......................................................................... 525

2. - Dorgelès, Claudel, Malraux : héritiers de Loti. ........................................... 527


2.1. - De Loti à Dorgeles : les plaisirs de la résurrection coloniale .................... 530
2.2. - Claudel et l’incontrôlable altérité viscérale............................................... 534
2.3. - Faillite de la résurrection-métamorphose malrucienne ............................. 538

3. - L’Indochine sans Angkor .............................................................................. 546

Chapitre XIX
Esthétique de la blancheur, instrument de la distance...................... 551
12 « Putain de colonie ! »

1. - L’unifomisation des coloniaux : le casque et le « blanc » ........................... 554


1.1. - Modes visuels de l’accès à la citoyenneté ................................................. 554
1.2. - Valeurs de l’hypervisibilité du costume .................................................... 557

2. - L’adhésion par le casque ............................................................................... 558

3. - Valeur esthétique de l’uniforme ................................................................... 562


3.1. - L’esthétique de la blancheur : incarnation de la désincarnation ............... 566
3.2. - La blancheur de la Blanche prestige de la France ..................................... 570

Chapitre XX
Zone de contact et esthétique de l’autre : l’empire des signes......... 575
1. - Les vêtements coloniaux : signes du pouvoir ............................................... 575

2. - Ridicule et douleur des signes : Vũ Trọng Phụng et Pierre Do Dinh ........ 577

3. - Plaisir des signes : Werth et Michaux vers l’esthétique moderniste ......... 579

4. - L’humour de l’imitation ................................................................................ 582


4.1. - Vũ Trọng Phụng ou les dessous du discours............................................. 582
4.2. - Les dessous littéraires chez Nguyễn Duc Giang ....................................... 585

Chapitre XXI
Regard productif : vers un changement de vêtement ?..................... 595
1. - Les difficiles perceptions des voyageurs....................................................... 596

2. - Kaja Silverman et le « productive look » ..................................................... 597

3. - Le regard productif des voyageurs ............................................................... 599


3.1. - La suspension du regard : les jumelles de la distance ............................... 599
3.2. - Revision- révision ..................................................................................... 607
3.3. - La honte d’être occidental ......................................................................... 610
3.4. - Le changement de vêtements ? ................................................................. 614

Chapitre XXII
Alternatives indochinoises à la blancheur .......................................... 621
1. - L’autoreprésentation : « création personnelle » ......................................... 621

2. - Le sport, affirmation d’un corps actif .......................................................... 626


Table des matières 13

3. - Le pouvoir de la mode.................................................................................... 632


3.1. - Les « retour de France », ces « vain pretty boys ». ................................... 632
3.2. - Des « retour de France » ridiculisés .......................................................... 634
3.3. - Le « retour de France » guide et ami des voyageurs. ............................... 638

Chapitre XXIII
Les garçonnes en Indochine ................................................................. 645
1. - Transgression de la mode : les amants de Duras ........................................ 645

2. - Les femmes modernes de l’Indochine .......................................................... 660


2.1. - L’Indochinoise moderne : la mode « vert espérance » ............................. 660
2.2. - Les garçonnes en voyage colonial............................................................. 663

Chapitre XXIV
Effets et responsabilités ; un engageant désengagement ................... 683
1. - La visibilité de la répression .......................................................................... 684

2. - Déni de violence coloniale chez les coloniaux .............................................. 687


2.1. - Leur violence est la cause de la nôtre........................................................ 688
2.2. - Les pertes sont le prix à payer ................................................................... 689
2.3. - Omission et occultation de la violence...................................................... 691

3. - Discours colonial et discours guerrier .......................................................... 694


3.1. - La guerre subie et préparée ....................................................................... 694
3.2. - Les images habituelles des voyageurs....................................................... 696
3.3. - Dorgelès et la violence sociale .................................................................. 698
3.4. - De la critique sociale à la critique politique. ............................................. 703

4. - Un engageant désengagement ....................................................................... 707

Conclusion
Rhétorique moderniste et réfutation du discours colonial................ 715

Résumé en français ............................................................................... 729

Résumé en néerlandais / Samenvatting .............................................. 747

Bibliographie ......................................................................................... 767


14 « Putain de colonie ! »

Annexe (illustrations) ........................................................................... 809

Index ....................................................................................................... 813


INRODUCTION

« Putain d’Afrique ! » s’exclame Albert Londres dans son Terre d’ébène (1930), le récit de
son voyage en Afrique sub-saharienne.1 Albert Londres (1884-1932), ce journaliste et
écrivain bien connu des lecteurs des journaux parisiens : Le Petit Journal, L’Excelsior, Le
Petit parisien, pousse là son fameux cri de colère désespéré contre la situation coloniale qu’il
observe sur place. Le grand écrivain-reporter n’a plus de mots pour la décrire, aucun langage
littéraire soutenu ni même châtié, ne peut exprimer ce qu’il ressent. C’est par cet impuissant
juron qu’il dit son dégoût devant les conditions dans lesquelles se trouvent les habitants. Le
climat, la colonisation, les coutumes locales, tout cela est si loin du rêve d’aventure et
d’exotisme qui l’avait poussé à partir en voyage sous les tropiques. La langue en arrive à
abdiquer son pouvoir de représentation ; elle n’a plus de formes existantes pour dire une
situation insoutenable.
Il n’est pas le seul à jurer dans la colonie – loin s’en faut : les coloniaux sont les
premiers à s’y laisser aller, s’il faut en croire les représentations de l’époque –, mais si je
commence par Albert Londres, c’est parce que son exclamation est à mon avis exemplaire
d’une charnière littéraire et historique : celle où les voyageurs cherchent un nouveau langage,
une nouvelle esthétique, pour représenter la colonie. Cette charnière est à la fois historique –
la prise de position a des implications pour l’opinion coloniale ; et littéraire – les formes et le
langage classiques du roman ne sont plus adaptés au monde que l’on voudrait décrire. Ce ne
sont que mes premières intuitions que je dévoile ici, sur l’existence d’une littérature
spécifique, celle du voyage, dans un contexte particulier : celui de l’Indochine française
pendant l’entre-deux-guerres.2 Ce sont ces intuitions qu’il me faudra vérifier.
Mais une autre raison pour commencer par Albert Londres et adapter sa citation de
« Putain d’Afrique ! » à « Putain de colonie ! », qui aurait aussi pu s’intituler « Putain
d’Indochine ! » , c’est aussi par souci – utopique il est vrai – de ‘corriger’ l’histoire. Londres,
ce reporter qui avait donné l’habitude de se prononcer avec passion contre les injustices du

1
LONDRES, Albert, Terre d’ébène. La Traite des noirs, Paris, Albin Michel, 1929, p. 253.
2
L’Asie française comprennait les territoires de la péninsule indochinoise qui forment à l’heure actuelle le
Cambodge, le Laos et le Việt Nam.
16 « Putain de colonie ! »

monde – du bagne de Cayenne aux prisons françaises pour enfants en passant par la colonie
africaine – était parti en reportage en Extrême-Orient (Chine et Indochine) en 1931-1932. Il
en revenait avec un papier qui promettait de mettre le feu aux poudres. C’est ce à quoi on
devait s’attendre de lui, c’est aussi ce que dira Andrée Viollis sa consœur qui l’avait rencontré
en Chine juste avant qu’il ne s’embarque pour L’Europe sur le Georges-Philippar, un des
plus beaux paquebots français de la ligne Pékin. Il ne débarquera jamais à Marseille car il
meurt le 16 mai 1932 lors du naufrage, dans le détroit d’Aden, du Georges-Philippar. Un
incendie s’était déclaré alors que les passagers pouvaient déjà voir apparaître les côtes
d’Afrique.3 Certains ont cru à l’assassinat pour cause politique. Cette thèse n’a jamais été
prouvée, mais Albert Londres était le seul première classe parmi la cinquantaine de victimes
qu’a comptées ce naufrage. Il va sans dire que son reportage a sombré avec lui dans les eaux
de la mer Rouge. Ma recherche est ainsi déclenchée par un manque et par la perte de son
reportage en Extrême-Orient. Qu’aurait-il dit après ce voyage en France d’Asie du début des
années 1930 : « Putain d’Indochine ! », ou tout simplement, joignant son expérience coloniale
de l’Afrique à celle de l’Indochine : « Putain de colonie ! » ?
Il faut dire qu’Albert Londres était déjà allé en Indochine en 1922, un voyage qui lui a
inspiré de nombreux articles, mais rien de très explosif. Cependant l’année 1931 où il voyage
la seconde et dernière fois n’est pas une année anodine pour ce qui est du colonialisme
français. Elle est généralement considérée comme la charnière entre son apogée et son déclin.4
C’est l’année de l’Exposition coloniale internationale de Vincennes et celle de la répression
sanglante de ce que les ‘Indochinois’ ont appelé à partir de 1930 « la révolution
indochinoise », ou en quốc ngữ (vietnamien) : Cach Mang Dong Duong.5 En effet, pour
l’Indochine, les années 29-32 sont également très importantes pour les confrontations entre le
pouvoir colonial et les révolutionaires nationalistes et communistes vietnamiens.

3
Sur ce naufrage, voir : LESTONNAT, Raymond, « Un paquebot détruit par le feu », L’Illustration, n0 4657, 4 juin
1932.
4
Voir entre autres : BOUCHE, Denise, Histoire de la colonisation française. Tome second : Flux et reflux (1815-
1962), Paris, Fayard, 1991, p. 298 ;
COQUERY-VIDROVITCH, Catherine & AGERON, Charles-Robert, Histoire de la France coloniale. T. III. Le
Déclin : 1931-…, Paris, Armand Colin, 1991, p. 13.
5
J’emploie expressément le terme « Indochinois » pour désigner les populations de la péninsule indochinoise
mises sous la domination française et non pas le « Annamites » ou « indigènes » désuets, vagues et
dénigrants des coloniaux.
Ngo Van signale l’utilisation de ce terme « révolution indochinoise ». NGO VAN, Viêt-nam 1920-1945.
Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Paris, Nautilus, 2000, p. 27.
Le quốc ngữ est le vietnamien écrit en caractères latinisés. Cette écriture a été imaginée par les missionnaires
jésuites qui ne maîtrisaient pas les idéogrammes. Alexandre de Rhodes sera le premier à proposer un
dictionnaire trilingue : portugais, français et quốc ngữ. L’administration coloniale la rendra obligatoire après
la guerre. Voir infra.
Introduction 17

Les deux décennies sur lesquelles je me penche sont prises entre deux conflits
mondiaux, de la signature du Traité de Versailles (le 28 juin 1919) jusqu’à la déclaration de
guerre de la France à l’Allemagne (le 3 septembre 1939).6 Il s’agit donc d’une époque
intermédiaire de l’Histoire. Mais, ce qui m’intéresse plus particulièrement, c’est que c’est une
période prise en tenaille entre la conquête coloniale de l’avant 1914 et les décolonisations de
l’après 1945 ; une période intermédiaire pour l’idéologie coloniale de la France. En effet, dans
L’Idée coloniale en France, Raoul Girardet note une évolution de l’opinion publique
française pour ce qui est du colonialisme, qui passe de l’indifférence (début du XIXème siècle),
à la passion et la foi (fin du XIXème siècle, tournant du siècle), pour se transformer en une
inquiétude grandissante aux alentours de 1930.7 Ce mouvement trahirait une prise de
conscience de plus en plus généralisée à l’entre-deux-guerres annonçant les décolonisations
des années 1950-1960.8 Les historiens du colonialisme considèrent communément, et en
accord avec l’analyse de Girardet, que l’année 1931 représente la charnière historique dans
cette évolution de l’idée coloniale en France.9 Comme le formulent Pascal Blanchard et
Sandrine Lemaire, dans Culture coloniale, de 1871 à 1931 « émerge et s’impose une culture
coloniale qui atteint son apogée au moment des commémorations du centenaire de l’Algérie
et de l’Exposition coloniale de 1931 ».10 Même si, pour Charles-Robert Ageron, l’importance
de l’Exposition coloniale de 1931 et son influence sur l’imaginaire français est un mythe
construit après coup, un événement « relativement mineur » et pas vraiment différent des
expositions qui vont suivre ; il reconnaît malgré tout l’importance du colonialisme pour cette
période spécifique : non seulement les féeries de Vincennes ont laissé une image marquante
sur la jeunesse et le nombre de carrières coloniales a continué à augmenter après Vincennes.11
Pour Sandrine Lemaire et Pascal Blanchard il est clair que 1931 permet de distinguer « une
véritable omniprésence et apogée du thème impérial dans la société jusqu’au début de la

6
Je considère que la France est en situation de guerre à partir du 3 septembre 1939, date à laquelle la France
déclare la guerre à L’Allemagne qui avait envahi la Pologne le 1er septembre, même si la ‘drôle de guerre’ ne
prend fin qu’avec l’attaque éclair de l’Allemagne en mai-juin 40.
7
GIRARDET, Raoul, L’idée coloniale en France de 1871 à 1962, Paris, La Table Ronde, 1972, p.117.
8
Ibid., p. 211.
9
Voir entre-autres : COQUERY-VIDROVITCH, Catherine et AGERON, Charles-Robert, op. cit. ;
BROCHEUX, Pierre et HEMERY, Daniel, Indochine. La colonisation ambiguë. 1858-1954, Paris, La
Découverte, 2001, p. 305 et svts.
10
BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (dir.), Culture coloniale. La France conquise par son Empire.
1871-1931, Paris, Ed. Autrement, 2003, p. 6.
11
AGERON, Charles-Robert, « L’Exposition coloniale de 1931. Mythe républicain ou mythe impérial ? » dans :
NORA, Pierre (dir.), Les Lieux de mémoire. La République (tome I), Paris, Gallimard, 1984, p. 561-591, p.
584-585.
18 « Putain de colonie ! »

Seconde Guerre mondiale ».12 Malgré leurs divergences, les spécialistes s’accordent à
reconnaître que les deux décennies qui m’intéressent, et principalement 1930, sont une
période essentielle : l’apogée du colonialisme en France. Et, comme tout point culminant, les
années autour de l’exposition supposent une ascension préalable et un déclin ultérieur. C’est
bien ce que suggèrent David Murphy, Elisabeth Ezra et Charles Forsdick dans « Influencer :
itinéraires culturels et idéologiques » lorsqu’ils disent que « même au zénith de l’impérialisme
français [1931], on peut apercevoir les failles annonciatrices de sa chute dans les années qui
suivent la Seconde Guerre mondiale. »13

Evidemment Albert Londres n’est pas l’unique visiteur de l’Indochine à cette époque
charnière où la métropole pense la colonie acquise – après la Première Guerre mondiale – et
où l’organisation des colonisés en mouvements indépendantistes et nationalistes s’intensifie et
mènera finalement à la décolonisation.14 Au contraire, la colonie asiatique est très populaire.
Les voyageurs m’intéressent avant tout car ils sont par excellence ceux qui représentent la
confrontation entre deux cultures : celle de l’Empire colonial français et celle du pays
colonisé ainsi que la confrontation entre de nombreux discours contradictoires. C’est que,
comme l’exprime Daniel-Henri Pageau « l’écrivain-voyageur est […] surtout persuadé, parce
qu’il est voyageur, qu’il est un témoin unique ».15 Par cette image de lui qu’il a ou qu’il
donne, il est aussi censé prendre et garder une distance critique. Il se trouve au centre de la
zone de contact culturel, en position de prendre le pouls des changements historiques et
culturels, prêt à notifier le brassage des discours coloniaux de l’Indochine, aussi bien le
discours de glorification des bienfaits de la France colonisatrice que ceux des anticolonialistes
révolutionnaires indépendantistes. Le corpus examiné prend place dans ce qu’il est convenu
d’appeler une « zone de contact » colonial. J’entends « zone de contact » dans le sens décrit
par Mary-Louise Pratt dans son Imperial Eyes, c’est-à-dire un espace géographique et
temporel de co-présence de sujets préalablement séparés par des disjonctions géographiques

12
BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine, « Introduction. Les colonies au cœur de la Répibique », dans :
BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (dir.), Culture impériale. Les colonies au cœur de la République.
1931-1961, Paris, Ed. Autrement, 2004, p. 5-31, p. 13.
13
MURPHY, David, EZRA, Elisabeth et FORSDICK, Charles, « Influencer : itinéraires culturels et idéologiques »
dans : BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (éd.), ibid., p. 61-74
14
MILLER, Christopher, Nationalists and Nomads. Essays on Francophone African Literature and Culture,
Chicago/Londres, University of Chicago Press, 1998, p. 248.
15
PAGEAU, Daniel-Henri, « De l’imagerie culturelle à l’imaginaire », dans : BRUNEL, Pierre (dir.), Précis de
littérature comparée, Presses Universitaires de France, 1989, p. 156.
Introduction 19

et historiques.16 Ce qui est essentiel dans ce concept, c’est la reconnaissance d’interactions et


de rencontres souvent ignorées dans des analyses manichéennes du colonialisme, aussi bien
dans certaines théories dites ‘postcoloniales’ – on pensera à l’Orientalisme de Said – que dans
les nombreux essais publiés récemment en France qui évoquent avec nostalgie une
merveilleuse Indochine française ou, pire, certains vont jusqu’au révisionnisme pour
condamner l’anticolonialisme.17
Les textes qui m’intéressent se trouvent dans une position ‘intermédiaire’, non
seulement historiquement et idéologiquement mais aussi géographiquement et littérairement,
par l’écriture du voyage. En effet, si le voyageur de l’entre-deux-guerres se déplace
géographiquement entre la France et l’Indochine, son texte se trouve, lui aussi, au croisement
de catégories littéraires telles que le journal de voyage, l’essai ethnologique ou social, le
reportage, le conte, le roman, etc. Il est par ailleurs souvent difficile de décider si un texte est
une fiction ou un véritable journal de voyage, s’il s’agit d’un voyage imaginaire ou d’un
périple vécu par le narrateur. Cette incertitude dans la forme de l’écriture du voyage pendant
l’entre-deux-guerres est une des raisons pour lesquelles j’évalue dans le même groupe, aussi
bien des récits fictionnels (ou majoritairement fictionnels) que des textes factuels (ou
majoritairement factuels). Mon critère principal est que l’écrivain ait voyagé en Indochine
dans les années vingt et trente et qu’il ait publié, à la même époque, un texte inspiré de ce
voyage. Ce sont des textes où, potentiellement, trois voyages se superposent – sans être
nécessairement identiques – celui de l’écrivain, celui du narrateur (s’il est effacé on peut
cependant conclure qu’il est allé sur place) et celui du héros. Je ne me limite donc pas au
corpus des œuvres qui sont typiquement des « récits de voyages » dans la définition qu’en a
donné Jan Borm dans « Defining Travel : On the Travel Book, Travel Writing and
Terminology », où le récit raconte le voyage de trois personnages identiques : auteur,
narrateur et héros.18 Je considère, pour reprendre la belle formulation de Pierre Brunel, que la

16
PRATT, Mary-Louise, Imperial Eyes. Travel Writing and Transculturation, Londres/New Yok, Routledge,
1992, p. 6-7.
17
Voir SAID, Edward W., Orientalism. Western Conceptions of the Orient (1978), Londres/New York, Pinguin
Books, 1995.
Ibid., L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1978), trad. MALMOUD, Catherine, Paris, Seuil, 2003.
Pour les nostalgiques de l’Indochine française, voir entre autres : JAY, Madeleine et Antoine, Notre
Indochine. 1939-1947, Paris, Les Presses de Valmy, 1994 ;
GUERIVIERE, Jean de La, Indochine. L’envoûtement, Paris, Seuil, 2006 ;
RIGNAC, Paul, Indochine. Les Mensonges de l’anticolonialisme, Paris, Indo Editions, 2007.
18
BORM, Jan, « Definig Travel : On the Travel Book, Travel Writing and Terminology », dans : HOOPER, Glenn
and YOUNGS, Tim (dir.), Perspectives on Travel Writing, Aldershot, Ashgate Publishing Ltd, 2004, p. 13-27.
20 « Putain de colonie ! »

littérature de voyage est une « métamorphose […] de l’expérience personnelle de l’écrivain-


voyageur […] pour aboutir au texte ».19
Dans cette recherche centrée sur la relation entre littérature et colonialisme chez les
voyageurs, un corpus d’écrivains-voyageurs se dessine qui peut sembler hétéroclite : on pense
à des grands noms tels que André Malraux, Roland Dorgelès, Paul Claudel, Henri Michaux,
Pierre Benoit, Claude Farrère, Paul Morand, Léon Werth, les frères Tharaud mais aussi à des
voyageurs obscurs tels que Henri Duval, Jean Tardieu, Camille Drevet, Maurice Percheron,
Paule Herfort en passant par des reporters oubliés aujourd’hui mais qui ont fait vibrer leur
époque par leurs récits (fictionnels ou non) inspirés par leurs voyages, tels que Louis
Roubaud, Andrée Viollis, Titaÿna, Louis-Charles Royer, Henriette Célarié, Jean Dorsenne,
Georges Le Fèvre, etc. Voyons de quels textes il s’agit.

Sources primaires
1. BEAUCLAIR, Germain, Visions d'Asie, Paris, Arthaud 1935.
2. BENOIT, Pierre, Le Roi lépreux, Paris, Albin Michel, 1927.
3. CACAUD, Michel, Périple dans la merveilleuse Indochine, Toulouse, Ed. du
Clocher, 1938.
4. CELARIE, Henriette, Promenades en Indochine, Paris, Baudinière, 1937.
5. CHALLAYE, Félicien, Souvenirs sur la colonisation (1935), Un livre noir du
colonialisme, Paris, Les Nuits Rouges, 2003, p. 23-157.
6. CLAUDEL, Paul, « Angkor la maléfique » Journal, Cahier IV, octobre 1921.
7. ------------------, « Mon voyage en Indochine », La Revue du Pacifique, 1922,
p. 18-27.
8. ------------------, Journal, Cahier V, février 1925.
9. ------------------, « Le Poète et le vase d’encens » (1926), L’oiseau noir dans le
soleil levant (1929), Connaissance de l’Est suivi de L’oiseau noir dans le
soleil levant, Paris, Gallimard, 1974, p. 279-294.
10. CROISSET, Francis de, La Côte de jade, Paris, Ferenczi et Fils, 1938.
11. DREVET, Camille, Les Annamites chez eux, Paris, Impr. de la Société Nouvelle
d'éditions franco-slaves, 1928.
12. DORGELES, Roland, Un Parisien chez les sauvages (1923-1924), Route des
tropiques, Paris, Albin Michel, 1944, p. 11-178.
13. ------------------, Chez les beautés aux dents limées. Les Moïs, peuple oublié
(1930), Paris, Kailash, 1998.

19
BRUNEL, Pierre, « Préface », dans : MOUREAU, François (dir.), Littérature des voyages I. Métamorposes du
récit de voyage, Actes du Colloque de la Sorbonne et du Sénat (1985), Paris/Genève, Champion-Slatkine,
1986, p. 9.
Introduction 21

14. ------------------, Entre le ciel et l’eau (1923), Route des tropiques, Paris, Albin
Michel, 1944, p 261-338.
15. ------------------, Sur la Route mandarine, Paris, Albin Michel, 1925.
16. ------------------, Partir…, Paris, Albin Michel, 1926.
17. DORSENNE, Jean, Faudra-t-il évacuer l’Indochine ?, Paris, La Nouvelle
Société d’Edition, 1932.
18. ------------------, Sous le Soleil de bonzes (1934), Paris, Kailash, 2001.
19. ------------------, Les Amants de Hué (1933), dans : Quella-Villéger, Alain
(prés.) Indochine. Un rêve d’Asie, Paris, Omnibus. 1995, p. 933-957.
20. ------------------, Loin des Blancs (1933), dans : Quella-Villéger, Alain (prés.)
Indochine. Un rêve d’Asie, Paris, Omnibus. 1995, p. 957-987.
21. DURTAIN, Luc, Dieux blancs, hommes jaunes, Paris, Flammarion, 1930.
22. ------------------, Le Globe sous le bras, Paris, Flammarion, 1936.
23. FARRERE, Claude, Une Jeune fille voyagea, Paris, Flammarion, 1925.
24. ------------------, Mes Voyages. La Promenade d’Extrême-Orient, Paris,
Flammarion, 1924.
25. GODART, Justin, Rapport de mission en Indochine (1937), dans : BILANGE,
François, FOURNIAU, Charles et RUSCIO, Alain (prés.), Justin Godart, Rapport
de Mission en Indochine. 1er janvier-14 mars 1937, Paris, L’Harmattan, 1994,
p. 34-188.
26. HENRY-BIABAUD, ?, Deux ans en Indochine. Notes de voyage (1939), Paris,
Arthème Fayard, 1945.
27. HERFORT, Paule, Sous le soleil levant (Voyage aventureux) (1939 ?), Paris,
Baudinière, 1943.
28. JOUGLET, René, Dans le sillage des Jonques, Paris, Grasset, 1935.
29. LAGRILLIERE-BEAUCLERC, Eugène, Au Pays des pagodes, Paris, Albin Michel,
1925.
30. LARIGAUDIE, Guy de, La Route aux aventures. Paris-Saïgon en automobile,
Plon, 1939.
31. LE FEVRE, Georges, Monsieur paquebot, Paris, Baudinière, 1928.
32. ------------------, L’Epopée du caoutchouc, Paris, Stock, 1927.
33. ------------------, Démolisseurs et bâtisseurs, Paris, Delpeuch, 1927.
34. ------------------, Expédition Citroën Centre-Asie : la croisière jaune, Paris,
Plon, 1933.
35. LONDRES, Albert, « La Belle Indochine », Excelsior, du 21 janvier 1922 au 15
novembre 1922, repris dans : Visions orientales, Monaco, Le Serpent à
Plumes, 2005, p. 111-180.
22 « Putain de colonie ! »

36. MALRAUX, André, La Voie royale (1930), André Malraux. Œuvres complètes.
Tome I, Paris, Gallimard, Ed. Pléiade, 1989, 368-506.20
37. ------------------, articles dans : L’Indochine. Quotidien de rapprochement
franco-annamite, Saïgon (17-6-1925 – 14-8-1925) et dans L’Indochine
enchaînée (4-11-1925 – 24-12-1925).
38. MICHAUX, Henri, Un Barbare en Asie, Paris, Gallimard, 1933.
39. MORAND, Paul, Rien que la Terre, Paris, Grasset, 1926.
40. ------------------, Bouddha vivant, Paris, Grasset, 1927.
41. PERCHERON, Maurice, Tour d’Asie, Paris, Denoël et Steele, 1936.
42. POURTALES, Guy de, Nous à qui rien n’appartient, Paris, Flammarion, 1931.
43. ROUBAUD, Louis, Viet Nam. La tragédie indo-chinoise, Paris, Valois, 1931.
44. ------------------, Christiane de Saïgon, Paris, Grasset, 1932.
45. ROYER, Louis-Charles, Kham la Laotienne. L’Or et les filles du Laos, Paris,
Ed. de France, 1935.
46. TARDIEU, Jean, Lettre de Hanoï (1928), Paris, Gallimard, 1997.
47. THARAUD, Jérome et Jean, Paris Saïgon dans l’azur, Paris, Plon, 1932.
48. TITAŸNA, Mon Tour du monde, Paris, Louis Querelle, 1928.
49. ------------------, Loin, Paris, Flammarion, 1929.
50. VIOLLIS, Andrée, Indochine S.O.S., Paris, Gallimard, 1935.
51. WERTH, Léon, Cochinchine (1926), Paris, Viviane Hamy, 1997.21

Cette longue liste est loin d’être exhaustive. Il me faut avouer que je trouve régulièrement de
nouveaux titres depuis le début de cette recherche. L’étendue du corpus indique déjà combien
le voyage en Indochine était populaire puisque tous ceux qui y ont voyagé n’ont pas
nécessairement tiré de leur expérience des récits de voyage, des romans ou des essais.
Je me refuse à faire une analyse typologique des récits ou des voyageurs, mon objectif
est d’analyser, de décanter leurs textes produits à partir d’une expérience commune, celle de
l’Indochine française à l’époque de l’entre-deux-guerres. Ce qui ne veut pas dire que tout
voyageur fait partie de ma liste. Nguyễn Tien Lang est un écrivain indochinois qui a voyagé

20
Même si La Tentation de l’Occident, Les Conquérants et La Condition humaine ont été inspirés par le séjour
en Indochine de Malraux ils ne feront que sporadiquement l’objet de mon analyse, puisqu’ils ne traitent pas
de l’Indochine, ils ne font pas partie de mon corpus.
MALRAUX, André, La Tentation de l’Occident (1926), André Malraux. Œuvres complètes. Tome I, op. cit. ,
p. 57-111 ;
Ibid., Les Conquérants (1928), André Malraux. Œuvres complètes. Tome I, op. cit., 115-313 ;
Ibid., La Condition humaine (1933), André Malraux. Œuvres complètes. Tome I, op. cit., p. 509-771.
21
Ce texte est la réédition de : « Notes d’Indochine I », dans : Europe, 15 septembre 1925, p. 4-32, « Notes
d’Indochine II », dans : Europe, 15 octobre 1925, p. 160-187 et « Notes d’Indochine III », dans : Europe, 15
novembre 1925, p. 262-291. Ces « Notes d’Indochine » ont aussi paru dans L’Indochine enchaînée en 1925.
Introduction 23

en Indochine et publié Indochine la douce (1936), le professeur de musique et de théâtre Bui


Thanh Vân a lui aussi publié son récit de voyage au Cambodge : Les Temples d’Angkor
(1923) ; Roland Meyer est un colonial qui, après une dizaine d’années de Cambodge va
prendre son poste au Laos, il raconte son voyage dans Komlah (1930) ; Yvonne Schultz,
Gabrielle Vassal et Jeanne Alliau ont, elles aussi, publié des textes dans lesquels elles
racontent le passage sur le paquebot et leur arrivée dans la colonie à la suite de leurs époux
qui y ont été nommés.22 Il va sans dire que ces voyageurs ne peuvent prétendre à une position
distante de témoin de la colonie : ils en sont des acteurs, plus que les voyageurs de mon
corpus qui y sont arrivés sans l’intention de s’y installer. Ce qui n’empêche que leurs textes
sont essentiels si l’on veut prétendre évaluer l’originalité ou le conformisme de l’écriture des
voyageurs de mon corpus.
Le corpus ainsi édifié semble sans doute peu orthodoxe par son manque de considération pour
le critère fiction–non-fiction, par l’inéluctable mélange de noms réputés et d’auteurs
inconnus, de littérature élevée et de culture populaire, néanmoins, comme le souligne Charles
Forsdick, dans Travel in Twentieth-Century French and Francophone Cultures, on peut
analyser le voyage en littérature dans un sens large, celui d’ « écriture du voyage », un genre
littéraire d’autant plus intéressant que justement, toujours selon Charles Forsdick, « entre la
Première et la Deuxième Guerre mondiale, la France voit un renouvellement complet […] de
l’écriture du voyage ».23 Après mûre réflexion et maintes tentatives pour affiner mes critères
de sélection ou faire une stricte distinction entre fiction et récit de voyage factuel ou entre
types de voyageurs – ceux qui ont logé à l’hôtel et ceux qui ont loué des logements ou qui ont
été accueillis chez les coloniaux : c’est la distinction que tentent de mettre en pratique les
écrivains de Littératures de la péninsule indochinoise (1999), je choisis de les évaluer tous
ensemble.24 Cependant il y a des différences entre mes sources primaires. Je ne procéderai pas
à l’analyse systhématique de chacune des ces sources : certains textes sont plus intéressants

22
NGUYễN TIEN LANG, Indochine la douce, Hanoï, Ed. Nam Ky, 1936 ;
BUI THANH VAN, Les Temples d’Angkor, Hué, Dac-LaPress, 1923 ;
MEYER, Roland, Komlah. Visions d’Asie, Paris, Pierre Roger, 1930 ;
ALLIAU, Jeanne, Invitation au voyage. Indochine années 30 (19 ??), Collonges-la-Rouge, 1985 ;
SCHULTZ, Yvonne, Sous le Ciel de jade, Paris, Plon, 1930 ;
VASSAL, Gabrielle, Mon Séjour au Tonkin et au Yunnan, Paris, Pierre Roger, 1928.
23
FORSDICK, Charles, Travel in Twentieth-Century French and Francophone Cultures. The Persistance of
Diversity, Oxford/New York, Oxford University Press, 2005, p. 82. Ma traduction.
24
HUE, Bernard, COPIN, Henri, PHAM DAN BINH, LAUDE, Patrick et MEADOWS, Patrick, Littératures de la
péninsule indochinoise, Paris, Karthala, 1999.
D’ailleurs, à mon avis cette distinction ne fonctionne pas du tout puisque Albert Londres loue une maison
pour son séjour hanoïen – alors qu’il est indiscutablement un voyageur – et le Gouverneur en voyage
d’inspection en Indochine logeait lui aussi dans les grands hôtels (entre autres celui des ruines d’Angkor).
24 « Putain de colonie ! »

que d’autres et apparaîtront plus souvent au fil des chapitres. J’accorderai plus d’attention à
certaines sources qu’à d’autres mais toutes sont considérées comme caisse de résonance
potentielle de changements idéologiques et esthétiques.

Je dois préciser que j’ai commencé mon analyse par Malraux, parce que c’est le seul
écrivain voyageur de l’Indochine française chez qui Edward Said, le spécialiste de l’analyse
culturelle de l’Empire, fait un lien explicite entre nouvelle esthétique et position spécifique
face au colonialisme. Edward Said affirmait, en 1993, dans son étude sur les liens entre
littérature et impérialisme, que Malraux appartient au mouvement moderniste.25 Une des
caractéristiques de ce mouvement littéraire serait d’avoir répondu à la question du
colonialisme à contre-courant de la mentalité dominante de l’époque.26 Selon Said, la grande
majorité de la littérature de l’ère coloniale – il ne fait pas de distinction entre les Empires –
s’est fait porte-parole de la colonisation. Une pléthore de romanciers, dont Rudyard Kipling,
Jules Verne ou Pierre Loti, célèbre les succès de l’entreprise coloniale en mettant en avant un
héros qui trouve ce qu’il cherchait dans les territoires exotiques et qui rentre au pays, sain et
sauf ou même enrichi. Dans l’optique d’Edward Said, le modernisme, avec la conscience de
soi, la discontinuité, l’auto-référentialité et l’ironie, est au contraire marqué par l’angoisse et
le doute face au colonialisme. Parmi les œuvres qui montrent cette réaction typiquement
moderniste, il cite Heart of Darkness de Joseph Conrad (1902), A Passage to India d’Edward
Morgan Forster (1924) et La Voie royale d’André Malraux (1930). Il avance cette hypothèse :
la confrontation à l’autre, au colonisé et à sa culture, a contribué à déclencher, en Occident, ce
nouveau courant culturel. Il considère ainsi que le modernisme contient une réaction à une
influence de l’Empire.

Les récits et les romans de Conrad reproduisent les contours agressifs du grand dessein
impérial, mais sont aussi infectés par une lucidité ironique aisément reconnaissable : celle de
la sensibilité moderniste postréaliste. Avec Conrad, Forster, Malraux, T.E. Lawrence, la
narration abandonnant le triomphalisme impérial, pousse à l’extrême la conscience de soi, la
discontinuité, l’autoréférentialité, l’ironie corrosive – dont les dispositifs formels sont à nos
yeux les caractéristiques du modernisme, courant culturel qui comprend aussi les oeuvres
majeures de Joyce, T.S. Eliot, Proust, Thomas Mann et Yeats. Ce que je voudrais suggérer,
c’est que de nombreux traits cruciaux du modernisme, que nous expliquons d’ordinaire par
des dynamiques purement internes à la culture et à la société occidentales, intègrent une

25
SAID, Edward W., Culture and Imperialism, Londres, Chatto and Windus, 1993, p. 226.
26
Ibid.
Introduction 25

réaction à des pressions extérieures (venues de l’imperium) sur cette culture. C’est sûrement
vrai pour les œuvres de Conrad, vrai aussi pour les celles de Forster, T.E. Lawrence et
Malraux.27

Said fait donc le lien entre littérature moderniste et une certaine attitude face au colonialisme
chez quatre voyageurs : Conrad, Forster, Lawrence et Malraux.
C’est à partir du travail de Said que commence le mien. Comme on le sait Edward
Said est le chercheur qui a lancé les études postcoloniales, même s’il réfute l’appartenance à
cette discipline. On aura compris que ma recherche, centrée sur les relations entre littérature et
colonialisme, s’inspire largement des travaux déjà réalisés par les tenants de l’approche
postcoloniale. Au moment où j’ai commencé ce travail, les théories postcoloniales étaient
encore décriées, mais surtout peu connues dans le milieu universitaire français. Jean-Marc
Moura regrettait très justement que face aux théories postcoloniales, « pour l’heure [en 2003],
le champ intellectuel français fait de la résistance ».28 A l’heure actuelle le colonialisme est de
nouveau revisité en France et principalement par des historiens et journalistes, on l’a vu dans
la presse lors de la réaction face à la loi du 23 avril 2005 dans laquelle l’Etat français stipulait
la manière d’enseigner l’histoire – « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le
rôle positif de la présence française outre-mer » –, dans le refus que lui ont opposé les
« Indigènes de la République » ; on l’a également vu lors des crises des banlieues des
dernières années, lors de la reconnaissance du rôle de la torture pendant la Guerre d’Algérie,
etc. Les termes « devoir de mémoire » ont envahi tous les discours. Indiscutablement le
colonialisme est à la mode.
Ce qui ne veut pas dire que la manière de le revisiter soit toujours bénéfique, ni
d’ailleurs que les théories postcoloniales aient enfin trouvé droit de cité dans l’université
française. Les choses changent, mais lentement et mon travail veut contribuer à faire le pont
entre des théories majoritairement anglo-saxonnes et la littérature et la culture de l’Empire
français. La confrontation entre les deux devrait permettre un mutuel enrichissement. Les
théories postcoloniales peuvent apporter des lumières à certaines pratiques coloniales de la
France et, bien entendu, les spécificités françaises doivent pouvoir permettre des recadrages
aux théories postcoloniales qui ont, jusqu’à présent, pu affirmer tout ce qu’elles désiraient sur

27
Ibid., p. 271.
28
MOURA, Jean-Marc, « Sur l’étude postcoloniale des lettres francophones en France », Francophone
Postcolonial Studies, vol. I, nr. 1, 2003, p. 64-71, p. 64.
26 « Putain de colonie ! »

l’Empire colonial français, sans avoir à craindre la contradiction. Il est temps de s’en mêler,
disait à juste titre la regrettée Jacqueline Bardolph.29
Il me semble aussi utile de porter l’analyse sur un colonialisme qui ne concerne pas
l’Islam. Non pas parce que l’Islam est à la mode et que tout le monde s’en occupe déjà, mais
simplement parce que l’hypervisibilité religieuse de certains Français issus de la relation
coloniale empêche, à mon avis, de considérer l’héritage colonial à partir de critères plus
larges, ceux de la culture, de ses modes de domination et de résistance. Dans les guerres des
mémoires (entre les révisionnistes et les adeptes de la repentance) qui déchirent l’Hexagone,
la considération d’une autre situation coloniale peut contribuer à éclaircir certaines questions
en concernant une autre. Mon attention pour les pratiques des voyageurs de l’entre-deux-
guerres peut, selon moi, dépasser le contexte spécifique de ma recherche. Elle offre des
possibilités pour considérer nos propres pratiques dans un monde contemporain qui, depuis
environ une décennie, se rend compte de l’importance de revisiter son passé colonial. Comme
le dit Bernard Mouralis dans son essai de 1999, et contrairement à la terminologie du devoir
(moralisateur), les Français ont le droit de savoir ce qui a été fait en leur nom.30 C’est du droit
de mémoire qu’il s’agit alors, et non pas du devoir, ce qui suppose un désir de savoir (sans
nostalgie) qui est aux antipodes de l’attitude de déni de certains nostalgiques d’une aventure
qu’ils ont bien souvent vécue personnellement.
Ma position de lectrice doit donc aussi influencer ma lecture. C’est l’habitude des
théories postcoloniales de dire à partir de quelle position l’on parle. Avant de commencer
cette étude, ma relation à l’Indochine était seulement celle d’une touriste au Việt Nam et au
Cambodge. Je suis donc moi aussi touchée par le discours exotique sur l’Indochine, un
exotisme qui perdure et qui fait qu’un francophone sera plus attiré par un voyage au Việt Nam
que par un voyage en Malaisie (ancienne colonie Anglaise). Mais, en tant que Belge, ma
relation à la colonisation française est sans doute moins marquée que celle qu’aurait une
Française ou une Vietnamienne ; même si cela ne garantit pas, par définition, la retenue et la
neutralité nécessaires à la recherche. J’espère être assez impartiale et honnête vis à vis des
différents écrivains que j’aurai analysés, aussi bien face à leurs innovations esthétiques que
face à leur positionnement (anti)colonial.

29
BARDOLPH, Jacqueline Etudes postcoloniales et littérature, Paris, Champion, 2002.
30
MOURALIS, Bernard, République et colonies, entre mémoire et histoire, Paris, Présence africaine, 1999, dans :
MAGEON, Anthony, Cahier d’études africaines, http://etudesafricaines.revues.org/document58.html, 21-03-
2006.
Introduction 27

L’évaluation postcoloniale de Malraux-voyageur et moderniste n’est que mon point de


départ et je ne m’en tiens pas à lui. Non seulement il n’est pas l’unique voyageur de
l’Indochine, mais il n’est pas non plus le seul à prendre une position particulière face au
colonialisme, ni d’ailleurs le seul à éprouver en Indochine le besoin d’une esthétique
novatrice. Dans l’attention que je porte au rôle de caisse de résonance des voyageurs, à la
manière dont les changements culturels et discursifs retentissent dans leurs récits, je ne peux
construire mon argumentation exclusivement à partir des voyageurs. Au contraire, la mise en
évidence de la spécificité de l’écriture du voyage – ou de voyageurs individuels – ne peut
apparaître que si je les lis face à ceux des autres acteurs du colonialisme. Il me faut ainsi
considérer les productions culturelles de la métropole (par exemple des chansons populaires,
bandes dessinées, les expositions coloniales, etc.), celles des coloniaux (les textes des
romanciers et des théoriciens du colonialisme) et, évidemment, celles des Indochinois (dans la
mesure du possible leurs écrits – les textes rédigés en français ne sont hélas pas toujours
faciles à se procurer et il existe très peu de traductions françaises de ceux rédigés en quốc
ngữ, en khmer, en lao et en d’autres langues de la péninsule indochinoise; la majorité des
traductions disponibles sont en anglais et je dois avouer ne pas parler ces langues asiatiques –
et d’autres formes de représentations culturelles – caricatures, vêtements, etc.).31 Si, comme le
préconise Jean-Marc Moura dans Culture postcoloniale, le futur des théories postcoloniales
c’est l’analyse transcoloniale – il entend par là les comparaisons entre les divers Empires
coloniaux –, on ne voit pas pourquoi on devrait laisser de côté les textes publiés par les
Indochinois à la même époque.32 Evidemment la comparaison entre Empires est essentielle –
je m’arrête également à une comparaison de mon corpus avec la littérature anglo-saxonne
moderniste et avec certaines pratiques culturelles de l’Indonésie néerlandaise – mais plus
important encore à mon sens est la confrontation avec les textes publiés par la population qui
a subi comme subalterne le joug du colonialisme. C’est bien ce que préconisent Ann Laura
Stoler et Frederick Cooper en 1997 ; pour eux, la métropole et la colonie, les colonisateurs et
les colonisés doivent être considérés de concert, dans un même champ analytique.33

31
J’essaye par contre, dans la mesure du possible, de reproduire les noms propres en quốc ngữ, en indiquant les
signes diacritiques.
32
MOURA, Jean-Marc, « Les influences et permanences coloniales dans le domaine littéraire », dans :
BLANCHARD, Pascal et BANCEL, Nicolas, Culture post-coloniale. 1961-2006. Traces et mémoires coloniales
en France, 2007, p. 166-175.
33
STOLER, Ann Laura et COOPER, Frederick, « Between Metropole and Colony : Rethinking a research
Agenda », dans COOPER, Frederick et STOLER, Ann Laura (dir.), Tensions of Empire. Colonial Cultures in a
Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997, p. 1-57.
28 « Putain de colonie ! »

C’est donc une lecture en contre-point que je veux appliquer à mon corpus, une
technique qu’Edward Said à mise en pratique aussi bien dans son Orientalisme que dans son
Culture et impérialisme. Néanmoins, le contre-point de Malraux, Said est allé le chercher
principalement chez les romanciers anglo-saxons, sans évaluer ce que le futur Hồ Chí Minh,
par exemple, a publié et fait lorsque Malraux s’occupait de l’Indochine ; Edward Said ne parle
de ce grand révolutionnaire que lorsqu’il est déjà ‘Oncle Hô’.

Les trois grands axes d’analyse de mon corpus sont donc : la littérature de voyage, le
colonialisme et le modernisme. Il s’agit d’évaluer l’impact de la confrontation coloniale à
travers les textes des auteurs ayant séjourné comme ‘passants’ dans les territoires de
l’Indochine occupés par l’Empire. Mon attention à cette production est double : d’une part
idéologique, d’autre part littéraire. L’art du voyageur-observateur du colonialisme, sa manière
d’écrire subissent probablement l’influence de cet univers. C’est du moins mon hypothèse.
Celle-ci suscite toute une série de questions qui me guideront au cours de ma recherche.
Quel est l’impact de la colonie sur la littérature du voyage ? Le colonialisme en tant
que système observé éveille-t-il des prises de positions ‘anticoloniales’ ? Et si oui, quels sont
les critères de cet anticolonialisme ? Ce monde nouveau éveille-t-il le besoin d’écrire
autrement, d’imaginer de nouvelles formes qui seraient à même de mieux rendre la colonie (et
une position anticoloniale) que les formes littéraires précédentes ? Et si oui, s’agit-il du
modernisme ? En quoi ce ‘modernisme’ s’écarte-t-il d’autres formes qui s’attachent, elles
aussi, à décrire la colonie : telles que la littérature coloniale, les récits de voyage exotiques ou
ethnologiques ? Dans le cas où il s’agirait bel et bien d’une nouvelle esthétique et d’une prise
de position anticoloniale, a-t-elle eu quelque effet sur la métropole et ses décideurs ?

C’est à partir du positionnement du roman de Malraux dans un modernisme littéraire


que je commence mon étude. L’analyse de Said ouvre la voie à tout un questionnement : est-il
exact que La Voie royale mette en avant une angoisse qui prend sa source dans la
confrontation à la colonie ? Si Malraux est un exemple de cette ‘réponse’ moderniste, est-il le
seul de la littérature française ?34 Et d’ailleurs, peut-on parler d’un modernisme littéraire dans

34
Il est assez étrange qu’Edward Said ne cite pas Voyage au Congo d’André Gide (1927), alors que Gide est
considéré comme un des chefs de file du modernisme français et que son récit de voyage a contribué à mettre
fin au système des Grandes Concessions.
GIDE, André, Voyage au Congo (1927) suivi de Retour du Tchad (1928), Paris, Gallimard, 1995.
pour une analyse de ce texte, voir : Poel, Ieme van der, « André Gide’s Congo : The Possessor Possessed »,
dans : Remembering Empire, Londres, Society for Francophone Postcolonial Studies, 2001, p. 65.
Le texte de Gide semble, à première vue, plus probant que celui de Malraux pour ce qui est du lien entre
Introduction 29

l’hexagone ? Cette question fera l’objet du premier chapitre. Dans le deuxième chapitre, je
m’interrogerai plus spécifiquement sur La Voie royale : ce roman de Malraux est-il une œuvre
moderniste ? Et si oui, quel est le lien avec l’engagement anticolonial ? Cette question
délicate je ne ferai qu’en évaluer les difficultés au chapitre trois, pour la reprendre au cours
des différents chapitres et, bien entendu, dans la conclusion. Ces trois premiers chapitres me
permettront de définir les critères du modernisme et de vérifier que ce mouvement littéraire
est à la base des changements esthétiques des voyageurs face à la colonisation. Dans le
chapitre qui suit, le chapitre quatre, je me pencherai sur les théories postcoloniales et, au
chapitre cinq, sur la résistance qu’elles rencontrent encore à l’heure actuelle en France. Ces
cinq premiers chapitres, qui forment le premier volet – un volet plutôt théorique –, m’auront
permis de dégager plus précisément les concepts et approches utiles pour le reste de mon
analyse.
Dans le deuxième volet, il sera question de discours coloniaux d’un point de vue
historique. Tout d’abord, dans le chapitre six, je tenterai d’apprécier la pertinence de l’analyse
de L’Orientalisme saidien dans le contexte de l’Indochine depuis le début de ses contacts avec
la France. Puis, au chapitre sept, la chanson La Petite tonkinoise de 1906 sera analysée
comme modèle d’objet culturel qui sous-tend l’action de la conquête coloniale. Et, dans le
dernier chapitre de ce volet, le chapitre huit, j’évaluerai les variations des discours coloniaux
de l’entre-deux-guerres à partir d’une nouvelle version de la même chanson interprétée, cette
fois, par Joséphine Baker.
Je passerai, avec le troisième volet, à la position spécifique du voyageur dans le
contexte colonial de l’entre-deux-guerres, sans oublier les colonisés en France qui sont aussi,
d’une certaine manière, des voyageurs et se trouvent, comme eux, à une zone de contact
culturel. Ce sera l’objet du chapitre neuf. Dans le chapitre dix je considérerai les raisons pour
lesquelles les voyageurs se déplacent jusque dans les colonies et évaluerai, au chapitre onze,
jusqu’à quel point on peut s’attendre, de leur part, à une complicité coloniale ou à un
engagement ‘anticolonial’. Le chapitre douze s’attachera à dégager l’apport possible de la
forme du reportage littéraire. Je reprendrai, au chapitre treize, l’analyse que fait Said de La
Voie royale. Ce qui m’aidera, au chapitre quatorze, à formuler des critères plus précis quant
au terme si délicat de ‘anticolonialisme’.

modernisme français et une nouvelle attitude face au colonialisme. C’est d’autant plus étrange qu’il compare
le héros de Malraux Perken, à un héros de Gide, le Ménalque de L’Immoraliste.
GIDE, André, L’Immoraliste (1902), Paris, Mercure de France, 1982.
30 « Putain de colonie ! »

Le dernier volet sera consacré au ‘grand tour’ de l’Indochine, à la narration d’étapes


‘obligatoires’ du voyage. Je n’analyserai cependant que les représentations de scènes, de
personnages, de pratiques ou d’objets itératifs de la narration de l’Indochine, que l’on
retrouve à la fois dans les textes des voyageurs, des Indochinois et des coloniaux. Aux
chapitres quinze et seize, le silence de l’Indochine jouera un rôle central et en particulier celui
du tireur de pousse, dans le véhicule duquel tout voyageur se doit de monter. Le chapitre
quinze traitera du stéréotype attaché au mutisme de l’Indochine alors que le suivant, le
chapitre seize, évaluera la gamme de ces silences. La visite aux ruines d’Angkor, un autre
must du voyage d’Indochine, sera traitée au chapitre dix-sept, où les ruines seront évaluées en
tant qu’argument justificateur du colonialisme. Le chapitre dix-huit portera sur leur
disparition du récit de voyage. Le port du costume colonial fera l’objet des chapitres dix-neuf
à vingt et un. Au chapitre dix-neuf j’évaluerai la contradiction entre l’esthétique de la
blancheur et le discours du rapprochement. Au chapitre vingt, je tenterai de voir quelles
significations ont les vêtements des ‘autres’ pour les Indochinois et pour les voyageurs et si ce
sont les mêmes. Le chapitre vingt et un s’attachera à montrer l’importance des costumes de
l’Indochine dans le regard productif des voyageurs. Quant aux chapitres vingt-deux et vingt-
trois, toujours concernés par l’habillement, ils traiteront de l’abandon de ce costume,
respectivement chez les « retour de France » et chez les femmes modernes, les « garçonnes ».
Le dernier chapitre, chapitre vingt-quatre, sera consacré à l’effet (ou au manque d’effet) de la
contradiction que les écrivains du voyage apportent aux discours coloniaux dominants.

Je me laisse guider, dans ma recherche, par deux questions simultanées qui


représentent les deux faces de mon approche. La première porte sur l’esthétique : peut-on
analyser certains de ces textes comme des œuvres ‘modernistes’ ? La seconde concerne leur
position par rapport au colonialisme : peut-on trouver chez ces voyageurs une forme
d’anticolonialisme ? Mon objectif est donc d’éclaircir certains points de contact et
l’articulation entre littérature et idéologie sous la domination coloniale. C’est alors la relation
des plus ambiguës entre colonialisme et modernisme qui me préoccupe. Souhaitant mettre en
avant – s’il existe – un courant de contestation esthétique qui s’est nourri de l’accusation du
colonialisme, je m’intéresse aux formes d’oppression et de résistance que les habitants et les
voyageurs de l’Indochine ont opposées à la domination coloniale.
VOLET 1

MODERNISME ET POSTCOLONIALISME :
DEUX CONCEPTS CONTROVERSES DANS LA CRITIQUE LITTERAIRE

FRANÇAISE DE L’HEXAGONE.
CHAPITRE I

DU MODERNISME EN LITTERATURE FRANÇAISE

Mettant l’accent sur l’antimodernité des


antimodernes, on fera voir leur réelle et durable
modernité.
Antoine Compagnon, Les Antimodernes (2005).35

Ce chapitre sera divisé en trois parties. Je commencerai par interroger la pertinence de la


question du modernisme pour la littérature française. Ensuite je mettrai en avant les réactions
esthétiques qui caractérisent ce mouvement littéraire et enfin, je m’arrêterai aux
bouleversements de la modernité qui ont été à la base de son émergence.

1. - Pertinence d’un modernisme français


1.1. - Rejet hexagonal du terme ‘modernisme’

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le modernisme n’est pas un mouvement littéraire
anglophone ; c’est un mouvement international qui compte des représentants dans la majorité
des pays occidentaux, en Amérique du Sud et même, comme l’explique Peter Zinoman, dans
la littérature vietnamienne.36 Il représente une tendance littéraire mondiale constituée d’un
vrai réseau d’artistes qui entretenaient entre-eux un contact soit direct, soit par œuvres
interposées. Il ne s’agit certes pas d’une école, car les écrivains n’ont formulé ni programme,
ni définition de leur art et ne se sont eux-même jamais nommés ‘modernistes’.
C’est en premier lieu la critique anglophone qui s’est servie du terme a posteriori pour
qualifier ce mouvement esthétique. Si dans cette optique, on peut dire que la dénomination

35
COMPAGNON, Antoine, Les Antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard.
Bibliothèque des idées, 2005, p. 8.
36
ZINOMAN, Peter, « Vũ Trọng Phụng’s Dumb Luck and the nature of Vietnamese modernism », dans : VU
TRọNG PHụNG, Số Đỏ (1936), trad. NGUYễN NGUYệT CầM et ZINOMAN, Peter, Dumb Luck, Ann Arbor,
University of Michigan Press, 2002, p. 3-31.
34 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

‘modernisme’ vient d’outre-manche, les spécialistes du modernisme anglophone


reconnaissent généralement que les précurseurs du mouvement ont été Baudelaire et
Mallarmé; leurs idées sur l’art sont à la base de l’esthétique moderniste. Baudelaire a été le
premier à parler de la ‘modernité’ comme sujet artistique.

Ainsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? A coup sûr, cet homme, tel que je l’ai
dépeint, ce solitaire doué d’une imagination active, toujours voyageant à travers le grand
désert d’hommes, a un but plus élevé que celui d’un pur flâneur, un but plus général, autre
que le plaisir fugitif de la circonstance. Il cherche ce quelque chose qu’on nous permettra
d’appeler la modernité ; car il ne se présente pas de meilleur mot pour exprimer l’idée en
question. [...] La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art,
dont l’autre moitié est l’éternel, l’immuable.37

Quant à Mallarmé, il s’est lui aussi laissé inspirer par Baudelaire. La lecture des Fleurs du
mal lui révèle le « douloureux déchirement entre les contraintes d’un réel méprisable et les
utopies d’une réalité inaccessible ».38 Ses idées sur l’art comme « elliptique, polyvalent et la
production indistincte de la mémoire et du rêve », sont celles que l’on trouve à la base de
l’esthétique moderniste.39 C’est pourquoi Frank Kermode peut affirmer, contre l’idée
préconçue d’une origine anglophone, que le modernisme est caractérisé par un « mouvement
de translatio studii moderni de la France vers l’Angleterre et les Etats Unis ».40
Lorsque l’on parle d’un mouvement moderniste français, il ne s’agit donc pas de
mettre en avant l’influence à sens unique de la littérature anglaise sur les lettres françaises. Le
modernisme prend racine dans les échanges entre des artistes de plusieurs pays, et inclut
certainement des artistes français. Les ouvrages sur le modernisme européen – je pense en
particulier aux travaux de chercheurs travaillant dans les universités néerlandophones – citent
bien souvent des auteurs français.41 Outre les précurseurs, Baudelaire et Mallarmé, sont

37
BAUDELAIRE, Charles, Le Peintre de la vie moderne (1863) cité dans : MITTERAND, Henri (prés.), Littérature,
XIXe siècle, Paris, Nathan, 1986, p. 383. Italiques dans l’original.
38
MALLARME, Stéphane, Poésies et Proses (1862-1864), ibid., p. 527.
39
TRAVIS, Martin, An Introduction to Modern European Literature. From Romanticism to Postmodernism,
Londres, Macmillan Press LTD, 1998, p. 113.
Sauf précisé autrement, les traduction en français des textes en langues étrangères sont de ma main.
40
KERMODE, Frank, Modern Essays, Londres, Collins Fontana Books, 1971, p. 42.
41
A commencer par l’ouvrage devenu classique : FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, Het Modernisme in de
Europese letterkunde, Amsterdam, Uitgeverij De Arbeiderspers, 1984 qui a été traduit en anglais sous le
titre : Modernist conjectures. A mainstream in European literature : 1910-1940, New York, St. Martin’s
Press, 1988 ;
Voir aussi les plus récents : BAETENS, Jan, HOUPPERMANS, Sjef, LANGEVELD, Arthur, LIEBREGTS, Peter
(dir.), Modernisme(n) in de Europese letterkunde, 1910-1940, Louvain, Peeters, 2003 ;
KOFFEMAN, Maaike, Entre classicisme et modernité. La Nouvelle Revue Française dans le champ littéraire
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 35

considérés comme les figures de proue du modernisme dans les lettres françaises : Marcel
Proust, André Gide, Paul Valéry et Valery Larbaud. Ces écrivains ne seraient, par ailleurs,
que les chefs de file d’un mouvement fortement représenté en France.42 L’argument de
spécificité anglophone du modernisme est sans fondement. Yves Vadé a raison d’affirmer
que : « Dans notre littérature, aucun mouvement connu ne s’est jamais dénommé
modernisme », mais cet argument est également valable pour le courant littéraire anglo-
saxon !43 Cet argument n’est valable que si l’on décide qu’aucun modernisme n’a jamais
existé.
Si la critique de l’hexagone a cependant tendance à refuser l’existence du modernisme
dans les lettres françaises, c’est aussi parce que le terme même de ‘modernisme’ poserait
problème dans la langue française. Dans les analyses des textes considérés comme
modernistes par la critique internationale, Proust, Gide etc., la France préfère utiliser le terme
‘moderne’, jugé plus neutre. On rencontre rarement le terme ‘modernisme’ lorsqu’il est
question de ces écrivains qui sont plutôt analysés de manière individuelle par les chercheurs
français. Certains pourtant les considèrent ensemble dans une étude sur la modernité, c’est le
cas d’Antoine Compagnon. Dans sa belle étude sur Les Antimodernes (2005), Antoine
Compagnon traite de Baudelaire, Proust, Valéry, Gide mais il ne dit rien sur les modernistes
anglais. Ni Virginia Woolf, ni E.M. Forster ni Conrad ou Yeats ne figurent dans son analyse.
Il reconnaît quand même que « le jeu antimoderne, jeu français, […] [est] aussi jeu européen,
illustré par Marinetti ou De Chirico, T.S. Eliot et Ezra Pound, en rupture, eux, avec le
Nouveau Monde ».44 Il n’y parle pas non plus de Malraux et d’ailleurs la pression de l’Empire
ne participe nullement à la ‘modernité’ qu’il analyse. Cependant sa définition de l’attitude des
antimodernes face à la modernité correspond assez bien à celle des modernistes : « Les
antimodernes – non les traditionalistes mais les antimodernes authentiques – ne seraient autres
que les modernes, les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés ».45 Il n’est pas ici la
place pour entrer en discussion avec Compagnon, mais je note tout de même qu’ici aussi un

de la Belle Epoque, Thèse de l’Université d’Utrecht, 2003 ;


BAETENS, Jan, HOUPPERMANS, Sjef, LANGEVELD, Arthur, LIEBREGTS, Peter (dir.), Modernisme(n) in de
Europese Letterkunde. Een ander meervoud, Louvain, Peeters, 2005.
42
FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit., p. 22.
43
VADE, Yves, « Modernisme ou Modernité ? », dans : BERG, Christian, DURIEUX, Frank et LERNOUT, Geert.
(dir.), The Turn of the Century : Modernism and modernity in Literature and the Arts/ Le Tournant du
siècle : Modernisme et modernité dans la littérature et les arts, Berlin, De Gruyter, 1995, p. 53-65, p. 53.
44
COMPAGNON, Antoine, Les Antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard.
Bibliothèque des idées, 2005, p. 12.
45
Ibid., p. 8.
36 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

grand spécialiste de la littérature française évite, tout au long de son ouvrage, de toucher au
terme ‘modernisme’. Celui-ci pose un réel problème à la critique hexagonale.
C’est que, selon Vadé, le suffixe –isme sous-entendrait un engagement en faveur de la
notion à laquelle il est attaché.

L’emploi du terme ‘modernisme’ en histoire littéraire de préférence à ‘modernité’ serait donc


le fait d’une terminologie de synthèse, dont il reste à savoir si elle est opportune. Or il me
semble que le système de la langue française s’y oppose. [...] ‘Modernisme’ n’implique pas
seulement la volonté de se dégager du passé et de trouver du nouveau (ce qui serait le sens du
modernism anglais), mais encore une adhésion, un engagement en faveur du moderne,
notamment dans le domaine technologique, un rapport positif au moderne qui n’est pas
seulement un choix esthétique, mais un choix de valeurs et un pari sur l’avenir.46

Ce qui signifie que le terme modernisme, suppose une valorisation de ce qui est moderne,
alors que paradoxalement, les modernistes seraient plutôt ‘anti-modernité’, même si cette
‘modernité’ est source d’inspiration artistique, puisqu’ils ont souvent une attitude critique par
rapport au monde ‘moderne’ dans lequel ils vivent. C’est une des raisons pour lesquelles les
critiques français, comme Yves Vadé, contestent l’existence du modernisme littéraire en
France.
Maaike Koffeman, dans Entre classicisme et modernité. La Nouvelle Revue Française
dans le champ littéraire de la Belle Epoque (2003), estime que cette analyse de Vadé « se
concentre trop sur le contenu intellectuel du modernisme ; […] il [lui] semble plus pertinent
de la définir [cette littérature], par ses caractéristiques formelles, qui se résument à la volonté
de rompre avec les conventions artistiques du XIXème siècle ».47 Cependant le plus grand
reproche que l’on puisse faire à Vadé n’est pas que sa définition soit trop intellectuelle, mais
simplement que l’argument qu’il avance pourrait tout aussi bien être émis pour réfuter
l’existence du modernisme anglophone qui, plus qu’un pari sur le moderne, joue bien souvent
entre passé et présent. Il n’est pas exagéré de considérer que les modernistes se montrent
assez souvent anti-modernité. Si la modernité leur est source d’inspiration, elle est
fréquemment vue comme une perte, ce qui éveille la nostalgie du passé et implique une
angoisse pour le présent et le futur. Par ailleurs, je ne suis pas convaincue par la définition de
Koffeman et considère que le modernisme ne se limite pas à une réaction contre les

46
VADE, Yves, art. cit, p. 54.
47
KOFFEMAN, Maaike, Entre classicisme et modernité. La Nouvelle Revue Française dans le champ littéraire de
la Belle Epoque, Thèse de l’Université d’Utrecht, 2003, p. 7.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 37

mouvements qui l’on précédés ; il est aussi influencé par le contexte extérieur dans lequel
cette modernité est débattue. Mais j’y reviendrai plus tard.
Evaluons d’abord de plus près l’argument qui permet à Vadé de rejeter l’idée même
d’un mouvement ‘moderniste’ en littérature française, l’adhésion que sous-entend le -isme.
On peut aussi se demander si le naturalisme, pour prendre un autre mouvement littéraire en –
isme, montre une inconditionnelle adhésion à la nature, un engagement en faveur du
déterminisme que le suffixe de ce mouvement supposerait. A mon avis, le modernisme
comme le naturalisme sont des mouvements esthétiques et non des grilles de valeurs. Le style
moderniste se veut moderne, parce que l’écrivain doit proposer une nouvelle manière
d’appréhender un monde neuf et non pas parce qu’il embrasse et mise sur la modernité
technologique, scientifique ou autre.
Il est cependant exact que le terme ‘modernisme’ met en avant un paradoxe ou une
friction entre le projet de modernité esthétique et la critique ou parfois même la condamnation
et le rejet de la modernité physique. Mais cette friction n’est pas l’apanage de la langue
française, elle semble au contraire inhérente au mouvement littéraire. En effet, les critiques
notent la nature apparemment contradictoire du mouvement moderniste qui « donne sa voix à
un processus de changement et de fragmentation – la modernité – qu’il a de plus en plus en
horreur ».48 Les écrivains tentent de surmonter un malaise moderniste en intégrant des
structures esthétiques modernes tout en refusant les valeurs et la modernité de la scène
contemporaine. S’il faut refuser l’existence d’un modernisme français sur base de cet
argument, il faut alors également rejeter le terme de ‘modernisme’ pour tout mouvement
littéraire, et donc aussi pour le modernisme anglo-saxon ou sud américain. Ces arguments
contre le modernisme dans les lettres françaises ne sont pas fondés ; rien ne permet de refuser,
par principe, une analyse de La Voie royale comme un texte moderniste.
Selon Houppermans, si la France rejette l’idée d’un modernisme dans ses lettres c’est
aussi à cause de la tentation de considérer les écrivains comme des individus : on analyse,
Baudelaire, Proust ou Gide comme des génies, sans penser à considérer ce qu’ils ont en
commun. Selon ce spécialiste du modernisme français, à l’entre-deux-guerres, en France,
« les textes modernistes ne sont plus précurseurs ou marginaux, mais clairement intégrés dans
la pensée contemporaine et dans les développements de la société ».49 Pour ce chercheur

48
TRAVIS, Martin, op. cit., p. 242-243.
49
HOUPPERMANS, Sjef , « Modernisme in de Franstallige literatuur », dans : BAETENS, Jan, HOUPPERMANS, Sjef,
LANGEVELD, Arthur, LIEBREGTS, Peter (dir.), Modernisme(n) in de Europese letterkunde, 1910-1940,
Leuven, Peeters, 2003, p. 95-122, p. 98. Ma traduction.
38 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

l’entre-deux-guerres serait donc bel et bien une période spécifiquement moderniste de


l’histoire littéraire française ; une période qui intègre les valeurs et les formes modernistes.

1.2. - Une définition minimaliste

Une définition rigoureuse du modernisme est relativement malaisée parce qu’il s’étend sur
une vaste période dont les limites sont vagues ; les spécialistes ne sont pas d’accord quant au
début ni quant à la fin du courant. Il commence, selon les critiques, soit dans la deuxième
moitié du XIXème siècle (Astradur Eysteinsson), soit dans les années 1860 avec Baudelaire et
Mallarmé (Martin Travis), soit en 1884 avec la conférence de Berlin (Frederic Jameson), soit
encore en 1910 à cause de la citation de Virginia Woolf : « about December, 1910, human
character changed » (Douwe Fokkema et Elrud Ibsch).50 Quant à sa fin, elle est encore plus
incertaine. Apparemment, le mouvement se serait éteint aux alentours de la Deuxième Guerre
mondiale cependant certains considèrent que le postmodernisme fait partie du modernisme
(Christian Quendler).51 Dans mon analyse du contexte moderniste, je me concentrerai sur les
années après la Première Guerre mondiale, puisque c’est à cette époque que Malraux a voyagé
et publié ses textes asiatiques. Il me faut cependant souligner que le modernisme anglo-saxon
aurait vu son apogée, approximativement, autour des années 1910-1925.52 Alors que selon
l’analyse de Houppermans, en France ce serait plutôt l’entre-deux-guerres qui représenterait
son apogée.
De l’accord général, semble-t-il, le modernisme est un mouvement « esthétique qui
[...] répond à l’expérience de la ‘modernité’ ».53 L’œuvre moderniste est alors essentiellement
une réaction et se caractérise par une interrogation par rapport à la modernité. Cette définition
minimaliste implique que l’on détermine au préalable, d’une part la ‘modernité’ par rapport à
laquelle l’écrivain moderniste réagit, d’autre part, la forme, ou les formes, de cette réaction
esthétique. Ce sont les deux points charnières du modernisme littéraire qui font l’unanimité

50
EYSTEINSSON, Astradur, The Concept of Modernism, Ithaca/Londres, Cornell University Press, 1990 ;
JAMESON, Frederic, « Modernism and Imperialism », dans : EAGLETON, Terry, JAMESON, Frederic et SAID,
Edward W., Nationalism, Colonialism and Literature, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1990, p.
43-66 ;
TRAVIS, Martin, op. cit. ;
FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit.
51
QUENDLER, Christian, From Romantic Irony to Postmodernist Metafiction, Frankfurt am Main, Peter Lang
GmbH, 2001.
52
KERMODE, Frank, op. cit., p. 43.
53
TRAVIS, Martin, op. cit., p 107.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 39

parmi les spécialistes du modernisme et qui formeront également la structure de la suite de ce


chapitre. Dans le point qui suit (2), je mettrai en avant les réactions formelles et structurelles
du modernisme, dans le dernier point (3), j’évaluerai les aspects de la modernité qui ont – ou
peuvent avoir – poussé les écrivains à imaginer et choisir ce type d’écriture.

2. - Une réaction esthétique


2.1. - Dialectique avec les prédécesseurs

On note que la réaction moderniste se caractérise par une révolte formelle et culturelle.54 Le
moderniste se veut anti-establishment et antibourgeois ; il est profondément élitiste. Il rejette
les normes culturelles et morales de la société bourgeoise pour les remplacer par des valeurs
centrées sur sa liberté intellectuelle et sur ses capacités artistiques, expliquent Ibsch et
Fokkema sur l’analyse desquels je base ce point de mon développement.55 Le moderniste
rejette à la fois les codes bourgeois et les codes esthétiques de ses prédécesseurs. Il a besoin
d’un autre type de représentation pour un monde qui est différent. Il se rebelle contre les
traditions littéraires et esthétiques de son temps, c’est à dire contre celles du symbolisme et du
réalisme.56
Malgré leur dette envers les symbolistes, entre autres, comme on l’a vu, les idées
mallarméennes de la fragmentation de l’art, l’évaluation de diverses hypothèses toutes aussi
probables les unes que les autres, les modernistes refusent l’existence des valeurs absolues
prônées par le symbolisme. En effet, l’esthétique symboliste postule la correspondance entre
le monde matériel et le monde élevé de la Beauté et de la Vérité absolues. C’est tout le
contraire chez les modernistes ; pour eux, la beauté n’existe pas : c’est une notion relative qui
dépend du moment et de la perspective. Il en va de même pour la vérité et pour la réalité qui
ne sont plus des données stables, mais fragmentaires. Pour le moderniste, l’art n’est pas une
valeur extérieure à l’homme ; il revient à l’artiste de la créer.
Les modernistes rejettent également l’esthétique du réalisme qui s’appuie sur des
relations claires de cause à effet, puisque, pour eux, rien n’est donné, rien n’est sûr, tout
devient possible et relatif. Le déterminisme de la littérature réaliste est, dans cette optique,
inacceptable ; il est impossible de faire des prévisions sur le destin du héros en fonction du

54
EYSTEINSSON, Astradur, op. cit., p. 2.
55
FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit.
56
Ibid., p. 30.
40 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

milieu dans lequel il vit. La logique déterministe de l’esthétique réaliste se voit remplacée par
l’hypothèse intellectuelle. Les modernistes ont conscience qu’une même histoire peut être
perçue et racontée de diverses façons, suivant diverses perspectives. La manière de percevoir
et de raconter devient alors plus importante que l’histoire en elle-même.
Le moderniste se démarque ainsi clairement de l’esthétique de ses aînés et refuse les
valeurs du passé, cependant sa révolte ne doit pas occulter que son refus du passé prend la
forme d’une dialectique plutôt que celle d’un rejet pur et dur. C’est bien ce que montre sa
réutilisation-déstruction formelle du roman ; c’est aussi ce qu’exprime T.S. Eliot lorsqu’il dit
que : « l’écrivain n’arrivera pas à produire de l’art à moins qu’il ne vive non seulement dans
le présent, mais aussi dans le moment présent du passé, cette communauté de connaissance et
de valeurs qui constituent une culture ».57 Il s’agit bien d’un jeu avec les codes anciens
lorsque le héros grec vient structurer le Ulysses (1922) de James Joyce, il s’agit aussi d’une
‘recherche’ du passé qu’entreprend Proust. Il y a, dans le modernisme, un dialogue entre
rupture avec le passé et retour au passé. On peut le concevoir comme une ‘récupération’ du
passé en même temps qu’un choix esthétique pour le moderne.58 Cette dialectique entre
formes modernes et anciennes, qui peut également prendre la forme d’une dialectique entre
‘haute’ culture et ‘basse’ culture, se traduit fréquemment par l’ironie ou par la parodie.59

2.2. - Le ‘code’ moderniste de Fokkema et Ibsch

Cette révolte culturelle et formelle montre d’abord ce à quoi le moderniste s’oppose. Son
premier objectif est de remettre en doute les valeurs du rationalisme : il pulvérise ce qui
semblait des données sûres, des sens fiables et des croyances stables.60 Il pose des questions
auxquelles il refuse de donner des réponses, de proposer des solutions. Néanmoins sa révolte
est faite de choix. Ce sont ces choix, qu’ils décantent à la lecture des grandes œuvres
modernistes, que Fokkema et Ibsch nomment le ‘code moderniste’.61 Ce code moderniste se
caractérise par une valorisation de trois concepts fondamentaux : ‘la conscience’, ‘le

57
ELIOT, T.S., « Tradition and the individual talent » (1920), cité par TRAVIS, Martin, op cit., p. 100.
58
C’est dans ce contexte qu’il faut évaluer l’originalité de la théorisation de Malraux de la pérennité de l’œuvre
d’art à partir du concept de ‘métamorphose’. Je reviendrai ultérieurement à cette notion malrucienne.
59
QUENDLER, Christian, op. cit., p. 18.
60
Rationalisme : conception selon laquelle tout ce qui existe a des causes accessibles à la raison humaine, selon
laquelle les phénomènes de l’univers relèvent d’un ensemble de causes et de lois accessibles à l’homme.
Voir : Petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 1991, p. 817.
61
FOKKEMA, Douwe, et IBSCH, Elrud, op. cit., p. 35-40.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 41

détachement’ et ‘l’observation’.62 Ces trois notions clefs du modernisme, garantissent à


l’artiste la distance nécessaire pour garder sa liberté d’esprit. D’où la récurrence des termes
tels que ‘distance’, ‘intelligence’, ‘expérience’, ‘hypothèse’, et d’une thématique de
l’aventure, du voyage, ainsi que des considérations sur l’immoralisme et l’érotisme.
Pour reprendre les caractéristiques esthétiques du modernisme, on peut dire qu’il s’agit
d’un mouvement qui prône l’investigation intellectuelle, qui met en avant des hypothèses
plutôt que des vérités, qui remet en question les relations entre l’homme et son
environnement.63 Le moderniste opère dans l’univers de la fragmentation et du doute,
évaluant des possibles et soulevant des questions mais sans trancher ni donner de réponse. Il
donne la « sensation d’être précipité dans un gouffre – un tourbillon – de perpétuelle
désintégration et renouvellement, de lutte et de contradiction, d’ambiguïté et d’angoisse ».64
Ce qu’il vise donc, c’est de rendre compte de cette angoisse et de cette fragmentation. Il tente
de mimer par une écriture authentique la manière dont il prend conscience de l’univers. Les
sens et leur interprétation jouent ici un rôle essentiel. C’est plus le mouvement de la
conscience qui intéresse le moderniste, que ce dont il prend conscience. Au centre de son
esthétique se trouve alors la conscience de l’artiste et cette position centrale et élitiste dévoile
une distanciation par rapport au monde extérieur.65
L’écart entre le héros et le monde qui l’entoure est en directe relation avec l’incapacité
dans laquelle se trouve l’humain à saisir le monde extérieur. C’est bien ce que l’on doit
constater dans le roman de Virginia Woolf To the Lighthouse (1927).66 La distance à partir de
laquelle Mrs Ramsay voit le phare jamais atteint – elle le regarde à travers la fenêtre – en est
un exemple marquant. La scène de A La Recherche du temps perdu où le narrateur observe,
par une fenêtre entr’ouverte, Mlle de Vinteuil et son amie prêtes à cracher sur le portrait de
feu Mr. de Vinteuil, en est un autre.67 Le héros – et le lecteur avec lui – ne peut percevoir
directement le monde ; il le voit « à travers les reflets dans la conscience ».68 La prise de
conscience est une valeur positive des modernistes, elle est en revanche souvent malaisée,

62
Ibid., p. 46.
63
Ibid., p. 30.
64
BERMAN, Marshall, All that is Solid Melts into Air: the Experience of Modernity, Londres, Penguin, 1988, p.
15.
65
TRAVIS, Martin, op. cit., p. 112.
66
WOOLF, Virginia, To the Lighthouse (1927) New York, Paperback, 1989.
67
PROUST, Marcel, Du Côté de chez Swann, Paris, Bookking International, 1993, p. 172-173.
68
AUERBACH, Erich, Mimésis. La Représentation de la réalité dans la littérature occidentale (v.o. 1946), trad.
HEIM, Cornélius, Paris, Gallimard, 2002, p. 536.
42 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

justement parce qu’elle nécessite le jeu d’intermédiaires tels que des fenêtres qui marquent
bien la distance, comme chez Woolf et Proust, ou tout simplement le fonctionnement des sens
devenus difficilement interprétables à l’heure de l’antirationalisme.
Helen Carr le montre clairement dans « Modernism and travel », le voyage et sa
thématique actualisent merveilleusement les codes du modernisme.69 Le ‘voyage’, qui est
parfois simplement un voyage ‘intellectuel’, permet à l’artiste de prendre conscience à la fois
du monde extérieur, de lui-même et de ses capacités artistiques. Il lui garantit sa position
d’observateur, sa distanciation par rapport à toute ‘vérité’ trompeuse. Grâce au mouvement –
réel ou intellectuel – que suppose le voyage, l’artiste peut accéder à l’observation de
différentes hypothèses et évaluer les possibles. Dans l’optique moderniste, ces hypothèses,
bien que fragmentaires et temporelles, rendent la réalité de manière plus authentique qu’une
vision fixe, qu’une observation apparemment stable. Le voyage représente, tout comme le
crime et l’érotisme, une variation sur un des thèmes de prédilection du modernisme,
l’aventure.70 En effet l’érotisme apparaît chez les modernistes comme une évaluation des
plaisirs possibles, un refus d’engagement et une analyse intellectuelle de la sexualité alors que
le crime permet l’évaluation des limites de la liberté et l’expérimentation sur des actes
gratuits.

2.3. - La langue, outil de travail de l’écrivain

La langue, instrument de travail du moderniste, pose problème ; le niveau linguistique répète


l’attitude antirationaliste en rejetant la présomption habituelle que le langage est à même de
représenter correctement la réalité. Bien entendu, la langue va s’efforcer de rendre
l’esthétique moderniste et de faire résonner, au niveau de la parole, la crise du rationalisme.
Puisque l’écrivain tente de mimer, par une écriture authentique la manière dont il prend
conscience de l’univers, c’est aussi son choix linguistique qui se veut authentique. C’est
pourquoi il joue souvent avec les registres et penche le plus souvent pour une langue
‘parlante’ : « de Pompier j’imite le style » disait Valery Larbaud.71 Le langage vernaculaire est
un instrument privilégié de révolte formelle et culturelle qui permet de rompre avec les
traditions esthétiques et littéraires de l’époque.
69
CARR, Helen, « Modernism and travel (1880-1940) », dans : HULME, Peter et YOUNGS, Tim (dir.), The
Cambridge Companion to Travel Writing, Cambridge/New York/etc., Cambridge University Press, 2002, p.
70-86.
70
FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit., p. 47.
71
LARBAUD, Valéry, cité par : FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit., p. 160.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 43

En réalité, comme nous l’avons vu, le moderniste est en ‘dialogue’ entre ancien et
nouveau et cela se retrouve dans son langage qui peut mélanger registre châtié et argot. Cette
oralité est marquée dans la forme de certains romans modernistes. Heart of Darkness (1902)
de Jospeh Conrad ou encore L’immoraliste (1902) d’André Gide simulent la tradition orale
puisque le narrateur homodiégétique raconte l’histoire à voix haute, à des amis.72 L’histoire
est enchâssée dans le récit-cadre qui mime la tradition orale. Cependant, cette technique est
vieille, elle est déjà utilisée par un de premiers romans français, Manon Lescaut de l’abbé
Prévost (1732). S’agit-il d’une dialectique avec les anciennes formes de la littérature
romanesque ou même épique, comme les chansons de geste ? Toujours est-il que cette oralité
est importante et j’y reviendrai.
Le modernisme est, selon Christian Quendler, un courant « déconstructioniste »
puisqu’il considère le langage comme un médium instable.73 Il prend conscience que les mots
éveillent en chacun des images différentes et que la littérature, composée de mots n’a pas de
signification fixe, stable.74 Le moderniste met l’accent, non pas tant sur ce qui est dit, mais sur
la manière dont le langage est utilisé dans le texte. On comprend que le langage moderniste se
fait fragmentaire ou elliptique, qu’il se veut plus authentique, plus ‘parlant’ que celui des
symbolistes et que celui des réalistes.75 Il doit mimer, de manière authentique, une vision anti-
rationaliste de l’univers. C’est pourquoi l’exclamation impuissante de Albert Londres en
Afrique, son fameux : « Putain d’Afrique ! », est criante de révolte ‘moderniste’ et
‘anticolonialiste’.

72
GIDE, André, l’Immoralste (1902), op. cit.
CONRAD, Joseph, Heart of Darkness (1902), Londres, Penguin Books, 1995. La prépublication en feuilleton
dans la presse date de 1899.
Pour la traduction en français, voir : CONRAD, Joseph, Au cœur des Ténèbres, trad. MAYOUX, J.-J., Paris,
Flammarion, 1989.
Pour la dimension ‘orale’ de Heart of Darkness, voir: SAID, Edward, W., « Conrad : The Presentation of
Narrative », The world, the Text and the Critic, Londres/Boston, Faber and Faber, 1984, p. 92.
73
QUENDLER, Christian, op. cit., p. 16.
74
Cependant il faut être prudent car les modernistes gardent ne position élitiste malgré tout qui me semble peu
compatible avec l’idée de ‘déconstruction’. Jacques Derrida donne « une stratégie générale de la
déconstruction » que reprend Jonathan Culler : « In a traditional philosophical opposition we have not a
peaceful coexistance of facing terms but a violent hierarchy. One of the terms dominates the other (axiology,
logically, etc.) occupies de commanding position. To deconstruct the opposition is above all, at a particular
moment, to reverse the hierarchy ». DERRIDA, Jacques, cité par CULLER, Jonathan, On Deconstruction,
Ithaca/New York, Cornell University Press, 1982, p. 85.
Pour ma part je préfère éviter le terme ‘déconstruction’ en parlant des modernistes français.
75
L’ellipse peut supprimer les indicateurs de relations de cause à effet, comme les pronoms relatifs. Voir :
SCHMITT, Michel-P., et VIALA, Alain, Savoir lire, Paris, Didier, 1982, op. cit., p. 217.
44 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

2.4. - Innovations narratives

La structure du roman, à son tour pose la question centrale du modernisme : « comment


écrire ? », par opposition à « quoi écrire ? ». Le récit moderniste répète la fragmentation de
l’univers et se situe à l’intersection entre fiction, autobiographie et essai philosophique,
ethnologique ou politique. Ainsi les auteurs deviennent-ils journalistes, anthropologues et
pamphlétaires.76 Toutes ces tentatives pour faire bouger formellement le roman montrent que
cette forme littéraire est en crise.77
On peut dire que le roman moderniste, cheval de Troie de l’écriture romanesque, se
révolte contre le roman tout en réutilisant les formes, pour le bouleverser, pour le modifier en
l’‘attaquant’ de l’intérieur. Monsieur Teste, le roman de Paul Valéry (1926), exemplifie la
crise que traverse le roman français. « Ce texte constitue les fragments d’une sorte de roman,
ou plutôt d’un anti-roman, qui serait un roman de l’esprit ».78 En outre, le héros éponyme peut
être considéré comme un prototype du personnage moderniste : « toujours debout sur le cap
Pensée, à s’écarquiller les yeux sur les limites ou des choses, ou de la vue ».79 Dans leur
échange sur la littérature de cette époque, Roland Barthes et Maurice Nadeau, parlent de cette
crise : « Tout le monde sait que Valéry, Gide […] n’ont pas voulu écrire de romans. Ce n’était
pas un genre artistique ».80 En effet, le modernisme rompt avec les codes du roman en jouant
sur la forme et en intégrant des textes issus de diverses origines (télégrammes, journaux,
discours, lettres, procès etc.). Ce collage fait résonner, au niveau de la structure, le
mouvement interne de la prise de conscience du héros, cette particularité du modernisme, le
stream of consciousness.
Cette locution a été utilisée pour la première fois en 1890 par William James dans
Principles of Psychology, elle correspond à erlebte Rede (discours vécu en allemand) et à
‘monologue intérieur’ en français.81 Elle permet au lecteur d’entrer d’emblée dans la
conscience du personnage et d’en suivre le mouvement. Il est un mode de relation des pensées
d’un personnage, que ce soit à la première ou à la troisième personne du singulier, qui
« suggère une pensée brute en train de s’élaborer, sans aucune intervention du narrateur pour
76
SPURR, Daniel, The Rhetoric of Empire, Colonial Discourse in Journalism, Travel Writing and Imperial
Administration, Durham/Londres, Duke University Press, 1993, p. 2-4.
77
MAGNY, Claude-Edmonde, Histoire du roman français depuis 1918, Paris, Seuil, 1950, p. 17.
78
MITTERAND, Henri (prés.), Littérature. XXe siècle, Paris, Nathan, 1996, p. 194.
79
Ibid.
80
NADEAU, Maurice dans : BARTHES, Roland et NADEAU, Maurice, Sur la littérature, Grenoble, Presses
Universitaires de Grenoble, 1980, p. 23.
81
The Columbia Encyclopedia, Sixth Edition, 2001, http://www.bartleby.com/65/st/streamco.html, 27-06-2003.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 45

y mettre de l’ordre ».82 C’est une technique qui enregistre une multitude de pensées et de
sentiments d’un personnage ; elle suit la conscience du personnage au fil de ses digressions,
sans tenir compte ni de la chronologie, ni de la logique. Le texte mime le fonctionnement de
la pensée : une conscience qui puise librement dans le passé (la mémoire du personnage),
dans le présent (sa perception du monde extérieur) et dans l’imaginaire. La narration suit le
temps intérieur du personnage.
A mon avis, ‘discours intérieur’ fait imparfaitement ressortir l’idée fondamentale du
flux produit librement par la conscience. C’est pourquoi je garde la terminologie anglaise,
même si l’on rencontre tout d’abord ce procédé dans un livre français, Les Lauriers sont
coupés (1887), d’Edouard Dujardin.83 Selon Erich Auerbach, le stream of consciousness
fonctionne de la manière suivante « un événement extérieur insignifiant déclenche des
représentations et des représentations en série qui s’éloignent du présent et se meuvent
librement dans la profondeur du temps ».84 C’est sans entrave du monde extérieur qu’il peut
se dérouler. Il semble en effet assez improbable que le vagabondage de la pensée puisse se
passer dans une situation où le monde extérieur requiert toute l’attention du personnage.
Toutes ces variations structurelles sont réservées à un lectorat de lettrés, à une élite qui
admette que les relations de cause à effet soient remises en question, qui accepte de lire des
romans fragmentaires dans lesquels diverses possibilités sont mises en avant ; un lectorat qui
soit capable de suivre le narrateur dans une mobilité intellectuelle qui garantit sa distance par
rapport au monde qui l’entoure.

2.5. - Distance de l’ironie

L’auto-réflexivité est une des caractéristiques que l’on rencontre fréquemment dans la
littérature moderniste. Il s’agit cette fois d’une stratégie au niveau non plus linguistique, mais
métalinguistique ; c’est-à-dire, le niveau auquel la langue parle de la langue.85 On parle
d’auto-réflexivité en littérature lorsque le texte montre une réflexion sur son sujet ou sur la
manière dont le texte est écrit.86 « Cette technique participe de l’esthétique contemporaine qui

82
GARDES-TAMINES, Joëlle et HUBERT, Marie-Claude, Dictionnaire de critique littéraire, Paris, Armand Colin,
2002, p. 127-128.
83
The Columbia Encyclopedia, op. cit.
84
AUERBACH, Erich, op. cit., p. 536. Mes italiques.
85
SCHMITT, Michel-P., et VIALA, Alain, op. cit., p. 33.
86
GRADES-TAMINE, Joëlle et HUBERT, Marie-Claude, op. cit., p.117.
46 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

considère que la littérature doit se réfléchir elle-même (penser en son sein l’écriture, la
littérature, la lecture…) plutôt que de vouloir réfléchir le monde ».87 On pensera par exemple
au titre du roman de Perec, La Disparition (1969), qui réfléchit le thème du roman, la
disparition de la lettre ‘E’. Cette technique n’est peut-être pas nécessairement spécifique du
modernisme mais elle en est une des conditions.
L’auto-réflexivité du roman de Conrad, Heart of Darkness, a été analysée par de
nombreux critiques.88 Selon Edward Said, dans The world, the Text and the Critic, la
production du texte, qui est centrale chez Conrad, représente aussi la problématique de ce
roman. Il semblerait que le sujet en est l’écriture, la ‘découverte’ de son art, plus que celle de
la découverte des ténèbres de Kurtz et du continent africain. En fait, le thème des ténèbres
répète la question de l’écriture. Car, comme l’écrit Conrad : « La solitude me gagne ; elle
m’absorbe. Je ne vois rien, je ne lis rien. C’est comme une espèce de tombe, qui serait en
même temps un enfer, où il faut écrire, écrire, écrire ».89 L’obscurité tombale met bien en
avant le parallèle : la création de l’œuvre à partir des ténèbres.
Evidemment, l’esthétique moderniste est posée de manière assez carrée par l’analyse
formelle de Fokkema et Ibsch et il va sans dire que les écrivains individuels montrent des
variations par rapport à leur code. Cependant, les traits distinctifs qu’ils ont mis en évidence
sont une bonne entrée en matière pour évaluer si les textes de Malraux peuvent figurer dans la
liste des œuvres modernistes, ce à quoi je m’attellerai au chapitre suivant.

3. - Bouleversements de la modernité
Néanmoins, Ernst van Alphen a raison de critiquer l’analyse de Fokkema et Ibsch qui résume
bien rapidement le type de modernité qui a poussé les modernistes à choisir ces
caractéristiques.90 Je pense comme lui, et contre Maaike Koffeman, que l’on ne peut pas

87
REUTER, Yves, L’Analyse du récit, Paris, Nathan, 2000, p. 59.
88
Voir entre autres : SAID, Edward W., The world, the Text and the Critic, op. cit. ;
BHABHA, Homi K, The Location of Culture, Londres, Routledge, 1994.
Pour la traduction en français, voir : BHABHA, Homi K., Les Lieux de Culture. Une théorie postcoloniale,
trad. Bouillot, Françoise, Paris, Payot, 2007.
89
CONRAD, Joseph, Lettres françaises, cité par : SAID, Edward W., The world, the Text and the Critic, op. cit., p.
93.
90
ALPHEN, Ernst van, « Modernisme en moderniteit », dans : BAETENS, Jan, HOUPPERMANS, Sjef, LANGEVELD,
Arthur et LIEBREGTS, Peter (dir.), Modernisme(n) in de Europese Letterkunde. Een andere meervoud (2005),
op. cit., p. 9-22, p. 12.
« […] de formalistische benadering [staat] nogal machteloos tegenover de vraag hoe het modernisme zich in
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 47

réduire simplement le modernisme à des caractéristiques formelles et que les influences


culturelles de l’époque doivent impérativement être prises en compte. Selon van Alphen,
« c’est tout autant l’observation détachée, l’intellectualisme réservé, le scepticisme, l’ironie –
qui définissent, selon Fokkema et Ibsch, le modernisme littéraire – que le modernisme
hypersensible au monde que définit Benjamin, qui sont des réactions aux conditions de la
modernité ».91 Les conditions de la modernité – contre laquelle les modernistes se défendent
par la distanciation et l’ironie –, sont essentielles à prendre en considération.

3.1. - Perturbations historiques

Parmi les perturbations de la ‘modernité’ qui ont donné son impulsion au modernisme, on
peut noter : les découvertes scientifiques et technologiques (train, avion…), l’apparition d’une
culture de masse (la radio, le cinéma, la publicité…), l’abstraction monétaire et économique
(l’argent sous forme d’actions, les crises dans l’économie capitaliste…), l’hégémonie sur le
monde des nations colonisatrices, la montée de nouvelles idéologies (le communiste et le
fascisme) et la crise culturelle de l’Europe (la sensation de vivre la fin de l’ère du
rationalisme, la mort de Dieu, etc.) qui a été renforcée par la Première Guerre mondiale (la
barbarie des peuples dits ‘civilisés’, l’horreur des tranchées, le gaz moutarde…).
La Première Guerre mondiale a joué un très grand rôle pour l’esthétique moderniste.
L’expérience moderniste de l’univers et de la modernité est essentiellement fragmentaire et
rompt avec les relations de linéarité, de cause à effet et de logique du rationalisme qui est à la
base de la littérature réaliste et des valeurs absolues du symbolisme. Si cette révolte culturelle
commence vers la fin du XIXème siècle, elle continue après la Grande Guerre qui n’a fait que
renforcer les idées de crise : celle de la culture occidentale et celle du techno-rationalisme.92
Martin Jay, qui s’intéresse plus spécifiquement à la vision comme outil de compréhension et
d’interprétation du monde, note que la Grande Guerre a pesé de tout son poids sur la méfiance
de la génération en guerre par rapport aux sens.93 Le pouvoir visuel du soldat enfoui dans des

relatie tot de historische context verhoudt. In de sectie “De historische context van het modernisme”
beperken Fokkema en Ibsch de historische context tot die van de literatuur geschiedenis ».
91
Ibid., p. 20. Ma traduction de :
« Zowel afstandelijke observatie, gereserveerd intellectualisme, scepticisme, ironie, die volgens Fokkema en
Ibsch het literair modernism kenmerken, als het voor de wereld hypergevoelige modernisme zoals dat door
Bejamin is beschreven, zijn reacties op de condities van de moderniteit ».
92
FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit., p. 30.
93
JAY, Martin, Downcast eyes. The Denigration of Vision in Twentieth-century French Tought, Berkeley, Los
Angeles/ Londres, University of California Press, 1993, p. 211-212.
48 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

tranchées nimbées de gaz moutarde – pour prendre une des plus fortes images que l’on a de
cette guerre – est évidemment mis à rude épreuve. Le poilu ne voit que des allées de terre,
l’ennemi est absent de son champ visuel et les hommes autour de lui perdent leur individualité
puisqu’ils portent tous le même uniforme. C’est de manière à la fois très physique et
philosophique que la guerre vient renforcer la crise du rationalisme. Je reviendrai sur cette
impuissance scopique (chap. XXI) et sur la Première Guerre mondiale (chap. XXIV).

3.2. - Des penseurs à la base du modernisme

Ce qu’il faut constater, c’est que par leur anti-rationalisme, les écrivains se mettent au
diapason des grandes idées de leur époque. On reconnaît généralement que les idées de
Nietzsche, de Bergson, et de Freud ont fortement influencé ces écrivains. Tous trois remettent
en cause, quoique de manière différente, le rationalisme occidental. En effet, les idées
bergsoniennes de la permanence du passé font disparaître les limites nettes du temps : le passé
et la mémoire jouent un rôle dans la perception du présent et la distinction entre rêve,
imagination, passé, perception et futur se dissout.94 Freud a montré l’existence de structures
cachées de la personnalité, il met en lumière un niveau pulsionnel, ‘primitif’, de l’être humain
alors même que l’Europe affirme qu’elle est ‘civilisée’.95 Quant à Nietzsche, ses idées sur
l’‘éternel retour’ ou sur l’inversion des valeurs morales, sur la mort de Dieu, réfutent celle de
l’échelle évolutive qui caractérise le darwinisme social de l’époque ainsi que la promesse des
religions que l’existence, la souffrance et la mort ont un sens.96 Si leurs idées ont façonné la
pensée moderniste, on peut dire que les sciences exactes détruisent également les sécurités de
la pensée rationaliste, avec la théorie de la relativité d’Albert Einstein (1915) et peut-être plus
encore, le principe d’incertitude de Werner Heisenberg (1925).

« The interrogation of sight hesitantly emerging in certain prewar works of philosophy and art was given an
intense, often violent inflection by the war, which also helped disseminate an appreciation of its implications.
The ancien scopic régime, which we’ve called Cartesian perspectivalism, lost wat was left of its hegemony,
and the very premises of ocular centrism themselves were soon being called into question in many different
contexts ».
94
BERGSON Henri, L’Energie spirituelle (1919), dans : Œuvres complètes d’Henri Bergson, Genève, Albert
Sikra, 1946.
Pour l’influence de Bergson sur la littérature française, voir entre-autres : ARBOUR, Romeo, Henri Bergson et
les lettres françaises, Paris, José Corti, 1955.
95
FREUD, Sigmund, L’interprétation des rêves (1900) ; il applique également ses théories psychanalytiques aux
civilisations : L'avenir d'une illusion (1927) puis Malaise d'une civilisation (1929).
Voir entre autres LE GALLIOT, Jean, Psychanalyse et langages littéraires, Paris, Nathan, 1977.
96
Voir entre autres : CONSTANTINIDES, Yannis, Nietzsche, Paris, Hachette, 2001.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 49

Cependant, un scientifique qui a, à mon avis, très fortement influencé le mouvement


moderniste, au moins indirectement, est l’ethnologue Lucien Lévy-Bruhl. Il a activement
contribué à la fondation, en 1926, de l’Institut d’ethnologie et est un des intellectuels les plus
écoutés de son époque, comme le souligne André Gide dans Voyage au Congo.97 C’est grâce
aux essais de Lévy-Bruhl, précise Paul Morand dans son récit de voyage Paris-Tombouctou
(1928), qu’il est capable d’accepter et de voir l’Afrique telle qu’elle est.98 « Même si certains
de ses collègues prirent rapidement quelques distances avec ses théories, l’œuvre de Lucien
Lévy-Bruhl, abondamment relayée par des vulgarisateurs plus ou moins talentueux,
influencera durablement son temps », reconnaît Alain Ruscio.99 Lucien Lévy-Bruhl était une
référence en son temps, pour tous les travaux qu’il avait consacrés à ‘la pensée primitive’.100
Si l’entre-deux-guerres, sur les traces de Darwin, croyait fondamentalement en une échelle
génétique de l’humanité, Lévy-Bruhl lui, prend position de manière ‘originale’ par rapport
aux croyances de son époque.
Dans La Mentalité primitive (1922), il propose une grille de lecture au fonctionnement
des structures mentales des sociétés que son époque appelle primitives.101 Il s’appuie sur des
arguments qu’il a forgés à la lecture des rapports de missions qu’il avait à sa disposition ; ses
sources sont donc essentiellement livresques.102 Selon lui, toutes les sociétés ont les mêmes
fonctions : structuration, langage, transmission des connaissances d’une génération à l’autre
etc., et les êtres ne sont pas non plus fondamentalement, génétiquement, différents. Ce qui
implique que l’état mental des ‘primitifs’ ne provient pas d’une incapacité radicale, d’une
impuissance naturelle ni d’une « infériorité intellectuelle qui leur serait propre : c’est un état
de fait, [...] qui se trouve dans leur état social, dans leurs mœurs ».103 Il qualifie la mentalité
‘primitive’ de mentalité « prélogique », c’est-à-dire qu’elle ne s’oblige pas, comme notre
pensée occidentale, à refuser la contradiction. La pensée primitive est caractérisée par son

97
GIDE, André, Voyage au Congo (1927), op. cit., p. 249.
98
MORAND, Paul, Paris-Tombouctou (1928), Voyages, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2001, p. 11-102, p. 62.
99
RUSCIO Alain, Le Credo de l’homme blanc, Paris, Editions Complexe, 2002, p. 56.
100
LEVY-BRUHL, Lucien, Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures (1910), La Mentalité primitive
(1922), L’Âme primitive (1927), La Mythologie primitive (1935), L’Expérience mystique et les symboles chez
les primitifs, (1937).
101
LEVY-BRUHL, LUCIEN, La Mentalité primitive (1922), Paris, Librairie Félix Alcan, 1925.
102
Marcel Mauss à lui aussi contribué à la création de l’Institut d’ethnologie. Il s’est cependant fortement opposé
aux pratiques ethnologiques de Lévy-Bruhl. Mauss est l’inspirateur d’une nouvelle école qui va se rendre sur
place pour collecter des renseignements de première main. C’est le cas de Michel Leiris qui était un de ses
étudiants.
103
Ibid., p. 2.
50 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

« aversion décidée pour le raisonnement ».104 Le ‘primitif’ n’éprouve aucune gène à affirmer
qu’un être est lui-même et en même temps un autre, qu’il est en un lieu et qu’il est ailleurs ou
que ce qui est arrivé en rêve est réel. Tout lui semble également possible. « La nature de son
expérience comprend une infinité d’autres réalités que celles que nous appelons objectives. Ni
notre temps, ni notre espace, ni nos principes logiques ne sont plus ici suffisants ».105 Le
‘primitif’ ne pense pas mal ; il pense autrement. Chez lui, dit Lévy-Bruhl, « l’espace [...] est
plutôt senti que conçu » et « la représentation du temps [...] reste vague. [...] Souvent
l’événement [non actuel, passé et futur] [...], s’il provoque une émotion forte, est senti comme
présent ».106 On peut attribuer aux primitifs « une simplicité sans sottise, et du bon sens sans
l’art de raisonner ».107 Cette théorie fait aujourd’hui grincer des dents, pourtant Lévy-Bruhl
prenait la ‘défense’ de ceux qu’il appelle ‘primitifs’ en détruisant les stéréotypes de l’époque
(bêtise, paresse, infériorité génétique etc.). Les différences sociales qu’il ‘lit’ dans la mentalité
primitive sont surmontables, du moins en théorie, par l’instruction et l’apprentissage. Lui
aussi casse le déterminisme génétique de l’époque.
Ce que Lévy-Bruhl met en avant, c’est la possibilité de raisonner ‘autrement’ qu’en
fonction des lois des causes à effet. La manière ‘occidentale’ de penser, le rationalisme, en
finit d’être une donnée universelle. Lévy-Bruhl en montre une alternative qui se trouve,
comme il le précise lui-même, aux antipodes de la logique kantienne.108 Est-ce un hasard si
les modernistes, qui ont le sentiment d’être à la fin de l’ère des Lumières, et prennent leurs
distances par rapport à la pensée rationaliste, proposent le même type de ‘discours’ que celui
que Lévy-Bruhl décrit comme étant celui de la pensée ‘primitive’ ? Ce courant littéraire
hyper-sensible au monde rejette les relations de cause à effet et représente l’univers comme
fragmenté, comme quelque chose qui est fait, non pas d’un réel, mais de plusieurs possibles.
Evidemment les valeurs positives des modernistes ne sont pas présentées comme telles par
Lévy-Bruhl ; au contraire il faut guérir de la mentalité ‘primitive’ par l’éducation. On
remarque que les idées de Lévy-Bruhl correspondent assez bien aux objectifs d’un
colonialisme qui se veut « mission civilisatrice ». Entre modernisme et ‘mentalité primitive’
les ressemblances sont frappantes. La ‘mentalité primitive’ serait-elle une source d’innovation
pour la littérature ? La littérature moderniste aurait-elle adopté une ‘mentalité primitive’ ? Ou

104
Ibid., p. 1.
105
Ibid., p. 107.
106
Ibid., p. 520-521.
107
Ibid., p. 3.
108
Ibid., p. 47.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 51

faut-il simplement concevoir que les modernistes et Lévy-Bruhl imaginent parallèlement


d’autres modes de pensée face à la crise du rationalisme ?
Les théories de Lévy-Bruhl ont, elle aussi, indirectement, apporté l’‘objet’ colonial
dans la métropole et entre autres chez Bergson, qui dit que la ‘mentalité primitive’ de Lévy-
Bruhl est la ‘mentalité naturelle’ de l’homme : « Grattons la surface, effaçons ce qui nous
vient d’une éducation de tous les instants : nous retrouverons au fond de nous, ou peu s’en
faut, l’humanité primitive ».109 On pourrait pareillement voir une pression de l’ ‘objet’ du
colonialisme dans la pensée de Freud, les mots ‘totem’ et ‘tabou’ sont assez explicites, et dans
la pensée de Nietzsche dont le Zarathoustra est inspiré du personnage persan, Zoroastre. Ce
qui met en évidence la pertinence de l’analyse de Said qui lit une pression de l’imperium dans
la formation de ce mouvement littéraire et rejoint également le point de vue de Jameson qui
estime que les produits du colonialisme, en pénétrant le centre culturel, la métropole –
Londres – ont éveillé une nouvelle conception de l’autre : l’autre n’est plus seulement
l’Allemand ou le Français, c’est l’homme de couleur.110 Pour ces deux critiques, la pression
de l’Empire a poussé les écrivains vers l’écriture moderniste. Apparemment, il y a une
composante ‘extérieure’ aux influences du modernisme. Les théories de Lévy-Bruhl sont
essentielles pour ma recherche parce qu’elles peuvent faire le lien entre l’esthétique
moderniste et une influence de l’Empire.

3.3. - Un langage sous pression de l’Empire

Il ne fait aucun doute que le concept de langue a subi l’influence du monde colonial. Le
français est en crise face à la rencontre avec ce monde neuf pour lequel les mots existants
semblent avoir perdu toute efficacité. C’est ce que suggère Léon Werth, voyageur de
l’Indochine qui déclare la faillite des mots de la langue à rendre l’univers qu’il rencontre.

A Thudaumot [en Indochine], dit-il, l’eau du fleuve est jaune. Mots d’Europe. L’eau ici est
un bourbeux mélange d’eau et de soleil. Le fleuve est au niveau de la terre. […] Le fleuve ne
passe pas, ne traverse pas comme un fleuve d’Europe. Il est là voilà tout et pénètre la terre.111

109
BERGSON, Henri, cité par VIEILLARD-BARON, Jean-Louis, Bergson, Paris, Presses Universitaires de France,
1993, p. 88.
110
SAID, Edward W., Culture et impérialisme, op. cit, loc. cit. ;
JAMESON, Frederic, art. cit.
111
WERTH, Léon, Cochinchine (1926), Paris, Viviane Hamy, 1997, p. 237.
52 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Il va dans le sens de Paul Morand dans son journal de voyage Hiver Caraïbe (1929) quand il
compare l’ouvrier de couleur et l’ouvrier occidental. Il décrit ici le travailleur martiniquais
pour lequel il faudrait inventer un autre mot que « ouvrier ».

[...] Un homme que nulle loi ne protège, que les usiers traquent, que les armées rançonnent :
voilà le travailleur noir et, de façon plus générale, le prolétaire de couleur. De sorte que l’on
peut dire que loin de devoir être appelés l’un et l’autre des ouvriers, il faudrait, tant leur sort
est différent, trouver pour désigner chacun d’eux un mot nouveau. En attendant, l’on peut
affirmer qu’en face des peuples de couleur, les Blancs, tous les Blancs, y compris les plus
misérables, forment une aristocratie privilégiée.112

Même les chansons populaires, comme celles de Ray Ventura, se laissent inspirer par les
limites sur lesquelles buttent les langues au contact de cultures différentes. La chanson Les
Trois mandarins (1935), par exemple, dévoile sur le mode comique le manque de parallélisme
entre les langues et les niveaux de la culture qui restent intraduisibles.113
Les Trois mandarins (1935)xxxxx
xxx
Un Français de bonne mine Refrain
Rapportait de son voyage en Chine
Mille souvenirs très précieux Notre Français, d'un pas leste,
Sur le langage étrange de ces fils des cieux. S'avança devant les trois Célestes
Il paraît qu'un jour de fête, Mais, comme il allait répondre au salut,
Il alla, muni d'un interprète, D'une commune voix, les mandarins dirent : « U! »
Présenter ses vœux à trois mandarins Interprète, expliquez-moi donc.
Avec lesquels il voulait bavarder un brin. Qu'est-ce encore que ce «U !» veut dire ?
A la porte, dès qu'il apparut, L'interprète se gratta le menton
Les trois mandarins se tâtèrent, Et dit : Voilà, Monsieur, je vais traduire :
S'inclinèrent en un profond salut
Et d'une même voix lui récitèrent : Cher ami au blanc visage
Quel bon vent t’amène en nos rivages
Refrain : La nature en joie fête l’étranger
Tigne-ligne lign' Fou-Tchéou-Ou Car voici la saison où fleurit l’oranger
Sé Tchouen et Pétchi-li Hang-Ké-Ou Nos épouses mandarines
Ping et Pong et Wing et Wong et Ho-ang Ho Sont là-bas dans la chambre voisine
Ou-Tchéou-Tsinta-ô Ou-Tchéou-Tsinta-ô Excepté la femme de Pim Pam Pe
Et Sing et Pa-o Ting et Sou-Tché ou Péi-Fou ! Elle n’a pas pu venir.
Et toc, un point c'est tout Elle est indisposée
Le docteur est venu mais il n’y a rien vu
Cette allocution abstraite, D’ailleurs on sait qu’il n’y a jamais rien connu
Ayant paru claire à l'interprète, C’est un vieillard têtu,
Il dit simplement, d'un ton pénétré : D’ailleurs il est cocu
Voici la traduction, l'on vous a dit : Entrez ! Et puis n’en parlons plus,
Quoi ? C'est tout ? dit le Français, surpris. Tout cela est superflu
Un seul mot traduit leur parabole ? Ami au blanc visage
Lors, croyant qu'il n'avait pas compris, Sois le bien venu !
Les mandarins reprirent la parole : Oui tout cela se dit « U » !

112
MORAND, Paul, Hiver caraïbe (1929), dans : Voyages, Paris, Robert Laffont, 2001, p. 105-190, p. 120.
113
VENTURA, Ray et ses collégiens, Les Trois Mandarins de GOUPIL, R. et MISRAKI, P., Ed. CIMG, Paris, 1935.
Ma transcription.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 53

Cette impuissance de la langue à rendre compte du monde non occidental va tout à fait
dans le sens de la théorie de Said d’une composante ‘étrangère’ à la Crise de l’Occident. Les
textes de Misraki, Morand et Werth montrent que la question du langage peut devenir
prégnante pour l’Occidental lorsqu’il est confronté à d’autres cultures.

3.4. - La Crise de l’Occident

Dans le chapitre VIII je m’arrêterai plus en détail sur les changements culturels qui ont pu
jouer sur le mouvement moderniste et surtout sur la ‘crise de l’Occident’ ainsi que sa
composante ‘étrangère’. Mais on peut en dire quelques mots dès à présent. Evidemment, la
Première Guerre mondiale a entraîné l’Occident et sa jeunesse dans une crise des valeurs : qui
peut encore croire aux mots « devoir » et « savoir » après les horreurs de 14-18 ?
La jeune génération va devoir se chercher de nouvelles valeurs et elle tentera bien
souvent de les trouver à l’étranger. Le voyage est donc une thématique importante et cela des
deux côtés de la Manche. L’Orient, sa sagesse, sa philosophie, son raffinement, sa culture
millénaire, est dans tous les esprits pour régénérer et reconstruire l’Occident. De la même
manière, l’Afrique, sa jeunesse, sa vitalité primitive va aussi être pensée comme un continent
au potentiel régénérateur pour le déclin de l’Occident et de ses valeurs. C’est une des
thématiques de L’Immoraliste dans lequel le héros de Gide se retrouve une santé et une
philosophie de la vie au contact du Maghreb.114 Ce sont aussi les influences des formes
artistiques d’autres contrées – ce que les contemporains de Lévy-Bruhl s’imaginaient être les
caractéristiques de l’art de l’Afrique et de l’Asie –, qui aident les écrivains à formuler une
nouvelle esthétique.
Mais cette attirence n’est pas dénuée d’angoisse car on voit également que les héros se
perdent dans ces contrées étrangères et que les cultures non européennes représentent un
danger pour l’Européen qui peut y laisser son équilibre, sa culture, son humanité et devenir,
tel le Kurtz de Conrad, ou le Grabot de La Voie royale, un ‘décivilisé’. Cette possibilité d’y
laisser sa ‘civilisation’, sa moralité, ses valeurs et même sa peau est fréquemment utilisée par
les modernistes qui aiment jouer sur les thèmes du crime et de l’immoralité.115 Il faut alors
aussi voir le modernisme comme un mouvement qui a subi les influences de l’étranger et des
autres cultures. Là est peut-être la plus forte pression, le « choc culturel », pour reprendre le

114
GIDE, André, L’Immoraliste (1902), op. cit.
115
ELLISON, David, Ethics and Aesthetics in European Modernist Literature. From the Sublime to the Uncanny,
Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p. 165-166.
54 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

vocabulaire de Ernst van Alphen, contre lequel les modernistes choisissent de se « défendre »,
de se caparaçonner.116
Ce choc culturel n’a pas lieu exclusivement, comme Jameson le suggère, à cause de la
présence d’objets coloniaux dans la métropole, mais déjà par le biais des voyageurs, qui font
l’expérience du monde non européen. C’est bien ce que montre Elleke Boehmer dans
« “Immeasurable Strangeness” between Empire and Modernism : W.B. Yeats and
Rabindranath Tagore, and Leonard Woolf ».117 Elle y explique que l’Indien Tagore a eu une
énorme incidence sur le groupe de Bloomsbury.118 Ce grand poète et nationaliste a marqué et
formé la pensée de l’Irlandais Yeats et de Leonard Woolf, le futur époux de Virginia. Celui-ci
lisait assidûment la poésie du prix Nobel de 1913, alors qu’il était fonctionnaire colonial au
Sri Lanka. De Ceylan, les lettres de Leonard parvenaient à Virginia. En fin de compte, par
liens personnels, on comprend que Rabindranath Tagore inspire directement et indirectement
le modernisme anglais, dès la seconde décennie du XXème siècle.
L’étranger s’insère également dans la société française. A l’entre-deux-guerres Paris
est une ville réellement internationale : il y a de plus en plus d’étrangers dans la métropole
(aussi à Marseille, Bordeaux, Lyon, etc.), l’Américaine Joséphine Baker (j’y consacre les
chapitres 8 et 9)point reviens au chapitre 8) fait fureur et le cacao du petit déjeuner français
sort d’une boîte sur laquelle un noir souriant s’exclame : « Y’a bon Banania ». Les Français
découvrent « le jazz qui, avec ses syncopes et ses rythmes fiévreux, rompt […] avec la
continuité mélodique et avec les règles de la composition ».119 Les rythmes du jazz et les
chansons de Joséphine s’entendent également à la radio. Il y a de plus en plus de gens de
couleur dans la métropole, non seulement des artistes, mais aussi des étudiants et des anciens
des troupes coloniales, les fameux tirailleurs (africains ou autres), dont certains rescapés de la
Grande Guerre sont restés en France.120 Et les expositions coloniales ont pour but d’amener la
colonie en France. En 1922 à Marseille, et surtout en 1931 à Vincennes, la presse s’émerveille

116
ALPHEN, Ernst van, art. cit., p. 13 et p. 20.
117
BOEHMER, Elleke, « “Immeasurable Strangeness” between Empire and Modernism : W.B. Yeats and
Rabindranath Tagore, and Leonard Woolf », Empire, the National and the Postcolonial. 1890-1920.
Resistance in interaction, Oxford, Oxford University Press, 2002, p. 169-214.
118
Ce groupe de Bloomsbury est considéré comme le centre du modernisme anglais ; c’est un groupe informel
d’intellectuels et d’artistes de la première moitié du XXème siècle, qui compte parmi ses membres : Virginia
Woolf et E.M. Forster entre autres.
119
LARRAT, Jean-Claude, André Malraux, Paris, Livre de Poche, 2001, p. 86.
120
Tirailleurs : soldats de certaines troupes d’infanterie, hors du territoire métropolitain, formés d’autochtones
encadrés par des Français. Voir Le Robert quotidien, op. cit. Ces tirailleurs, avaient été recrutés et amenés en
France pour combattre les Allemands lors de la Grande Guerre.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 55

car les Français peuvent faire le tour du monde en une heure. Les réactions sont diverses et ne
se font d’ailleurs pas sentir exclusivement dans la littérature moderniste. Certains embrassent
le renouvellement culturel, d’autres au contraire se sentent envahis et menacés. Cette peur
d’être envahi rejoint une angoisse que l’on trouve dans les littératures ‘coloniales’, celle du
héros blanc craignant de devenir un ‘décivilisé’.
On le voit, la pression des ‘objets’ de la colonie est forte dans la métropole, mais la
véritable confrontation à l’altérité a évidemment lieu sur place. Et à ce niveau on peut
comparer le modernisme colonial français au modernisme anglo-saxon des romans qui se
passent aux colonies : Heart of Darkness (1902) et A Passage to India (1924).121 Dans ces
romans le contact de la colonie se fait dans des situations violentes, alors que bien des
spécialistes estiment que le modernisme doit énormément à l’inattention – une inattention qui
permet le mouvement intérieur et qui est incompatible avec l’action. Pourtant Heart of
Darkness est un roman moderniste qui traite de situations extrêmes. Il met en avant le danger
d’un voyage en Afrique à la fin du XIXème siècle, la mort de Kurtz etc. A Passage to India est
aussi une littérature des situations fortes. En effet, si à l’époque de Forster, le voyage en Inde
n’était peut-être plus tout à fait une expédition dangereuse, il était encore chargé d’aventure et
n’était certainement pas insignifiant. En outre, la visite des grottes, le procès d’Aziz et la mort
de Mrs Moore sont exemplaires de la difficulté des contacts ressentis par les modernistes avec
les autres cultures ; à la fois attirance et angoisse.
Les voyageurs cités et analysés par Said comme des modernistes (Malraux, Conrad,
Forster) intègrent une réaction à l’empire.122 La théorie de Said postule l’influence de
l’empire sur le développement du modernisme. Et il est vrai que beaucoup de jeunes qui ont
ressenti la Crise de l’Occident se sont tournés vers les colonies françaises. Leiris, Malraux,
Michaux entreprennent un voyage (colonial) pour se ressourcer. Tout comme Leiris, Malraux
sera déçu. Néanmoins, en 1926, lors de son retour d’Indochine, il analyse dans l’article
intitulé « André Malraux et l’Orient » ce que la confrontation à l’Asie lui a apporté.

Ce que la confrontation de deux civilisations en lutte fait naître en nous, c’est une sorte de
dépouillement dû à la découverte de leur double arbitraire. Eprouver la sensation que notre

121
CONRAD, Joseph, op. cit.
FORSTER, E.M., A Passage to India (1924), Londres, Penguin Books, 1979.
Ibid., Route des Indes (1927), trad. MAURON, Charles, Paris, 10-18, 1982.
122
SAID, Edward W., Culture et impérialisme, op. cit., p. 271.
« de nombreux traits cruciaux du modernisme, que nous expliquons d’ordinaire par des dynamiques
purement internes à la culture et à la société occidentales, intègrent une réaction à des pression extérieures
(venues de l’imperium) sur cette culture ».
56 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

monde pourrait être différent, que les modes de notre pensée pourraient n’être pas ceux que
nous connaissons donne une liberté dont l’importance peut devenir singulière. La vue que
nous prenons de l’Europe lorsque nous vivons en Asie est particulièrement propre à toucher
les hommes de ma génération, parce qu’elle donne à nos problèmes une intensité extrême, et
parce qu’elle concourt à détruire l’idée de nécessité d’un monde unique, d’une réalité limitée.
Car notre domaine me semble surtout celui du possible.123

Cet extrait montre combien le contact culturel a joué sur l’idée même d’un monde réel qui
serait composé d’hypothèses et non pas de certitudes. C’est bien le type d’antirationalisme
que l’on retrouve chez les modernistes et dont se servira le Malraux de La Tentation de
l’Occident pour élaborer sa pensée sur l’art.124 C’est à partir de ses connaissances (et de ses
fantasmes) sur la Chine qu’il la formule. Dès 1926 Malraux affirmait son manque de
confiance dans les fondements rationnels du réel : « L’importance excessive que nous avons
été amenés à donner à “notre” réalité n’est sans doute que l’un des moyens dont se sert
l’esprit pour assurer sa défense ».125 Chez Malraux, on retrouve très clairement l’idée avancée
par Van Alphen d’un modernisme qui serait un mécanisme de défense contre
l’hypersensibilité au monde et aux chocs de la modernité.
En tout cas, dans ce texte de Malraux, l’Orient induit bel et bien une nouvelle notion
de l’art. Il aide le jeune européen, par la simple confrontation, à prendre conscience de sa
culture. Evidemment cette attitude fait preuve d’eurocentrisme ; la confrontation à une autre
culture ne servirait qu’à ouvrir les yeux sur sa propre culture. Apparemment les cultures
asiatiques n’ont aucun enseignement à apporter aux cultures européennes, elles ne
fonctionnent qu’en tant que révélateur de l’Européen et de sa culture. Cet ‘eurocentrisme’
dans le voyage est, selon Caren Kaplan une clef du modernisme.126 Le voyageur moderniste
se comporte comme un ‘exilé’, même s’il ne l’est pas réellement, distant et détaché de tout, il

123
MALRAUX, André, « André Malraux et l’Orient », Les Nouvelles littéraires, 31 juillet 1926, repris dans :
André Malraux. Œuvres complètes, Tome I, op. cit., p. 112-114. Italiques dans l’original.
124
Sur Malraux et l’écriture des probabilités et des hypothèses, voir : TANNERY, Claude, « L’aléatoire et la
métamorphose », Colloque : André Malraux et le rayonnement culturel de la France, Université de
Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 23-11-2001. Je remercie l’auteur de m’avoir envoyé cette
communication.
Voir aussi : TANNERY, Claude, L’Héritage spirituel de Malraux, Paris, Arléa, 2005.
125
MALRAUX, André, La Tentation de l’Occident, André Malraux. Œuvres complètes, Tome I, op. cit., p. 57-
111, p. 79.
Sur l’antirationalisme de Malraux, voir : TANNERY, Claude, Malraux l’agnostique absolu, ou la
métamorphose comme loi du monde, Thèse de doctorat, Paris, Sorbonne nouvelle, 1992, p. 333. Je remercie
chaleureusement l’auteur de m’avoir fait parvenir cet ouvrage.
126
KAPLAN, Caren, Questions of Travel. Postmodern Discourses of Displacement, Durham/Londres, Duke
University Press, 1996, p. 23.
Chapitre I : Du modernisme en littérature française 57

se met lui et sa culture, au centre de l’univers et s’occupe peu du reste du monde. Ce que
Kaplan nomme ‘eurocentrisme’ n’est autre que la variante ‘culturelle’ d’une attitude
moderniste généralisée mieux connue sous la dénomination de ‘égotisme’.127 L’écrivain-
voyageur moderniste, que son voyage soit réel ou imaginaire, qu’il se déplace dans les
colonies ou dans les rues des grandes capitales, tire son inspiration des différentes régions
qu’il visite, non pas nécessairement pour apprendre à connaître l’autre, mais pour construire
l’Occident moderne et une conception moderniste de l’art et de l’artiste.128
Il est, à mon avis, tout à fait correct de dire que dans l’univers colonial français des
années 1920-1930 (donc aussi bien en France que dans les colonies), des influences
culturelles se font sentir à bien des niveaux et dans bien des sens ; on pourrait parler
d’‘échanges culturels’, si ce concept ne sous-entendait pas une égalité des partenaires, on
pourrait aussi parler de ‘mondialisation’ avant la lettre. Pour reprendre le terme de Mary-
Louise Pratt, la France et la colonie sont des « zones de contact » où la culture doit être
renégociée.129 On doit être d’accord avec Said : la réponse de Malraux dans La Tentation de
l’Occident inclut une réaction à l’imperium, et le mouvement moderniste français ‘inclut’ une
réaction aux colonies. Inclut car bien sûr, les découvertes techniques et scientifiques et la
Grande Guerre ont aussi joué un rôle dans le développement de ce courant littéraire. Il faut
rester prudent et considérer que si la crise de l’Occident et la pression de l’Empire colonial
ont joué un grand rôle sur la France de l’entre-deux-guerres et sur beaucoup de ses écrivains ;
en revanche tous n’ont pas réagi à ces changements à la manière des modernistes. Il faut donc
porter attention aux deux éléments de la définition minimaliste du modernisme, aussi bien à la
pression culturelle – y compris celle de l’Empire – qu’aux réactions formelles.

127
Egotisme : terme employé par la critique littéraire anglo-saxone pour exprimer le point de vue personnel du
héros. Voir : TROTTER, David, « The Modernist Novel », dans : LEVENSON, Michael (dir.), The Cambridge
Companion to Modernism, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 70-99, p. 80.
128
KAPLAN, Caren, op. cit., p. 66.
On aura remarqué que j’ai choisi d’être linguistiquement conservatrice. Dans ma grammaire française, et
contrairement aux féministes canadiennes, par exemple, le masculin l’emporte toujours sur le féminin et mon
terme « voyageur » est un collectif qui comprend évidemment les femmes, même si elles étaient moins
nombreuses.
129
PRATT, Mary-Louise, op. cit., loc. cit.
CHAPITRE II

LA VOIE ROYALE : ROMAN MODERNISTE

Oh ! heimatlos [sans patrie], bien entendu !


André Malraux, La Voie royale (1930).

Pour évaluer le roman de Malraux sur base des critères du modernisme, je procéderai en trois
temps. Pour commencer, je présenterai La Voie royale, ensuite je confronterai ce roman
indochinois à d’autres romans modernistes, et puis j’analyserai formellement son esthétique.

1. - Présentation de La Voie royale


1.1.- Un roman d’aventure d’inspiration autobiographique

Publié en 1930, La Voie Royale retrace de manière romancée les aventures d’André Malraux
dans l’Indochine française des années 1920. Ou du moins, la première partie, celle où les
héros se rendent dans la région de ruines khmères, est fortement autobiographique. Le roman
met en scène deux personnages principaux, Claude Vannec et Perken, qui se rencontrent sur
le bateau, lors de la traversée de l’océan Indien. Claude part à la recherche de temples khmers
perdus dans la jungle cambodgienne ; il veut s’emparer des sculptures qui ornent
habituellement ce genre de construction pour les revendre sur le marché de l’art et faire ainsi
fortune. Le second personnage, Perken, est un voyageur aguerri, un routinier de l’aventure
coloniale qui a fondé un royaume dans les montagnes du Laos. L’intention de ce ‘roi blanc’
est de retourner dans ‘son’ territoire pour le défendre des ambitions expansionnistes de
puissances étrangères non clairement déterminées, probablement la France et le Siam, et, plus
généralement pour le défendre contre la destruction qu’apporte la modernité. Perken veut
également retrouver un autre aventurier, Grabot, qui s’est enfoncé dans la jungle pour y
soumettre des tribus primitives.
60 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Les deux héros visent donc différents objectifs ; ils vont pourtant s’allier et
entreprendre l’expédition ensemble. Ils espèrent que la vente des sculptures pourra financer
l’achat des fusils nécessaires à la défense du royaume de Perken. Malgré leurs efforts,
l’expédition se solde par un échec ; les sculptures trouvées sont abandonnées à la jungle et le
récit se termine par la mort de Perken qui ne pourra donc pas rallier son royaume. Claude
Vannec, le personnage qui focalise majoritairement l’histoire, reste seul désemparé et le récit
s’arrête sans que le lecteur sache ce qu’il adviendra de lui. Aura-t-il le même sort que
Perken ? Retrouvera-t-il ses sculptures ? Tentera-t-il de collaborer avec la population locale ?
La fin ouverte ne fait que soulever des questions sans proposer de solution ni de dénouement.
La première partie du roman comporte de nombreux éléments autobiographiques ; elle
est centrée sur Claude qui est un personnage proche de Malraux, qui a été dans la jungle
cambodgienne en décembre 1923, y a effectivement ‘découvert’ un temple khmer auquel il a
arraché des sculptures khmères.130 L’aspect autobiographique s’arrête cependant là, car
l’écrivain, contrairement à son personnage, sera arrêté par la police en possession de ces
sculptures volées. Il aura ordre de se tenir à la disposition de la justice coloniale. Après une

130
Contrairement à ce que pourrait laisser croire le roman, le temple ‘découvert’ par Malraux était connu depuis
1914. Il s’agit du Banteaï Srey qui avait fait l’objet de publications détaillées avant que Malraux ne le
‘visite’. Louis Finot, directeur de l’Ecole française d’Extrême-Orient dans les années 23-25, précise qu’au
moment où Malraux est arrivé à Angkor, le Banteaï Srey était destiné à une étude spécialisée, mais qu’il
n’était pas encore repris parmi les œuvres ‘classées’.
Voir : VANDEGANS, André, La Jeunesse littéraire d’André Malraux. Essai sur l’inspiration farfelue, Paris,
Jean-Jacques Pauvert Editeur, 1964, p. 224-225.
Néanmoins, les sculptures du temple avaient été décrites par PARMENTIER, Henri, « L’art d’ Indravarman »,
dans : Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient, t. XIX, 1919, p. 1-91. Les pages 66-91 sont consacrées
au Banteaï Srey. « Le monument se trouve sur la rive droite du Sturn Thom, la rivière de Siemrâp, à trois
cents mètres du gué où passe la route de Kha à Ruhul […] et à trois kilomètres au Nord-Nord-Ouest de
Phnom-Dei. […] », p. 66.
Selon Clara Malraux, André Malraux avait lu cet article avant de partir. Lors du voyage en bateau de Phnom
Penh à Siem Reap, celui qui accompagne les Malraux, n’est autre que Henri Parmentier. Voir : MALRAUX,
Clara, Nos vingt ans, Paris, Editions Bernard Grasset, 1978, p. 287.
D’ailleurs George Groslier alors en poste à Phnom Penh n’aura aucun mal à établir le vol et à reconnaître
l’origine des statues.
ANONYME, « Courrier du Cambodge. Un vol de bas-reliefs à Angkor. Les auteurs de ce vol devant le tribunal
correctionnel de Pnom Penh », L’Impartial, 21 juillet 1924.
A l’origine, l’idée de Malraux était, semble-t-il, de découvrir des temples inconnus et non pas de dérober des
sculptures déjà répertoriées. Apparemment, une fois à Siem Reap, Malraux « dut réviser ses plans. A court
d’argent, il ne pouvait plus se permettre de partir au hasard. Il lui fallait aller droit au but. Ce fut alors qu’il
décida de se diriger vers le petit temple de Banteaï-Srey […] ». Voir : LANGLOIS, Walter, G., « La Voie
royale. Notice », dans : André Malraux, Œuvres complètes, Tome I, op. cit.,p. 1123-1144, p. 1128.
Claude Vannec pose une hypothèse scientifique : celle de l’existence d’une voie royale khmère, un chemin
que les fidèles empruntaient, comme ceux de Saint-Jacques-de-Compostelle, et qui devait être bordé de
temples où les pélerins s’arrêtaient. Vannec présente ce chemin khmer comme sa trouvaille scientifique
personnelle – et c’est la raison pour laquelle la critique à souvent tenu Malraux pour un remarquable
archéologue – mais en réalité cette voie khmère était déjà connue de tout un chacun. Le roman de Daguerche
en parle en tout cas déjà en 1913. DAGUERCHES, Henry, La Kilomètre 83, dans : QUELLA-VILLEGER, Alain
(prés.), Indochine. Un Rêve d’Asie, Paris, Omnibus, 1995, p. 105-246.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 61

condamnation à de la prison ferme il fait appel alors que Clara Malraux, qui avait participé à
l’expédition, rentre en France pour y lancer une pétition que signeront beaucoup
d’intellectuels de France. Finalement condamné en appel à un an de prison avec sursis pour
« bris de monuments et [...] détournement de fragments de bas-reliefs », il recouvre la liberté
en octobre 1924.131 Il quitte alors l’Indochine mais y retourne au début de l’année 1925, pour
fonder avec l’avocat Paul Monin, un journal de rapprochement franco-annamite :
L’Indochine.132 Ce quotidien saïgonnais sera vite interdit de publication, et continuera à
paraître illicitement pendant quelques mois.133 Ni le procès, ni l’aventure de journaliste
polémique du second séjour de Malraux ne sont repris dans la diégèse de La Voie royale. La
deuxième partie du roman se concentre sur l’aventure de Perken et se passe dans une région
montagneuse où Malraux ne s’est probablement jamais rendu : une jungle mythique où le

131
VANDEGANS, André, op. cit., p. 229.
Le premier verdict date du 21-7-1924 et le verdict en appel du 28-10-1924.
PILLET, Claude, « Les Voyages des Antimémoires sens géographique et significations littéraires », André
Malraux et les valeurs spirituelles du XXIèmesiècle, Colloque de Belfast, 30-8/1-9-2007, à paraître.
132
VANDEGANS, André, op. cit., p. 239 et p. 243. Malraux quitte l’Indochine en novembre 1924 et retourne à
Saïgon, au début de l’année 1925.
Claude Pillet confirme et précise ces informations. Il donne les dates exactes des voyages de Malraux. Celui-
ci a pris le bateau à Marseille le 13-10-1923. Il débarquera à Hanoï et redescendra l’Indochine en passant par
Hué pour se rendre à Saïgon. Puis il se rend à Phnom Penh et à Siem Reap. En retournant dans la capitale
cambodgienne après quelques jours d’expédition ‘archéologique’, il se fait arrêter la veille de Noël. Il passera
la majeure partie de l’année 1924 à Phnom Penh, à résidence dans un hôtel, en attente de son verdict. Il quitte
l’Indochine le 1-11-1924, mais ne restera pas longtemps en France puisqu’il embrarque à nouveau à
Marseille pour l’Indochine le 14-1-1925 où il a l’intention de monter, avec Paul Monin (que Clara a
rencontré sur le bateau), un journal de contestation des actions des coloniaux. Il est à Saïgon mi février et le
journal L’Indochine commence à paraître le 17-6 et sort régulièrement jusqu’au 14-8-1925, date à laquelle
l’administration le déclare illégal et confisque le matériel d’imprimerie. En août Malraux fera un séjour de 4
à cinq jours à Hong Kong, pour chercher des caractères d’imprimerie et L’Indochine enchaînée reparaîtra du
4-11-1925 au 24-2-1926. Le journal continue donc près de trois mois après le départ de Malraux, le 30-12-
1925.
PILLET, Claude, art. cit.
133
L’Indochine. Quotidien de rapprochement franco-annamite (17-6-1925 – 14-8-1925) passe dans l’illégalité et
paraît sous le nom L’Indochine enchaînée (4-11-1925 – 24-2-1926). Le co-directeurs sont Paul Monin et
André Malraux, la gérance était assurée par Eugène Dejean de la Batie, un métis dont le père était un haut
fonctionnaire de la colonie. Ce serait lui qui aurait inspiré à Malraux le personnage de Kyo dans La
Condition humaine.
Voir : Vĩnh Đào, « Quelques notes sur Eugène Dejean de la Batie », Chim Việt Cành Nam ,
http://chimviet.free.fr/lichsu/chung/vids051.htm, 21-12-2007.
Le journal faisait la critique par la caricature, sous forme de textes et de dessins, qui prenaient pour cible les
personnalités politique de Saïgon. Mais les journalistes eux-mêmes y étaient aussi caricaturés – amicalement
cette fois. Ces croquis donnent un ton très personnel au journal.
Dans le dernier éditorial d’André Malraux dans L’Indochine enchaînée daté du 24 décembre 1925, il annonce
son retour en France.
62 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Cambodge et le Laos sont limitrophes et où des tribus sauvages font la loi : le pays des
Moïs.134

1.2. - L’Interallié pour un roman raté ?

Si La Voie royale a reçu relativement moins d’attention que La Condition humaine (prix
Goncourt 1933), c’est que « aujourd’hui encore on a tendance à ranger ce roman [...] parmi
les romans les moins réussis de Malraux ».135 Pourtant, même s’il ne fait pas partie de ses
romans consacrés, il retrace une expérience qui a marqué fortement l’écrivain : celle de
l’Asie. « Avec les deux ‘aventures indochinoises’, vient le temps des combats sérieux, celui
des romans épiques, lyriques, en un mot : révolutionnaires ».136 Des propos mêmes de
l’auteur, sa confrontation à l’Indochine a marqué son engagement : « c’est important cette
déception en Indochine. Il faut aller dans les colonies pour connaître la manifestation extrême
de tout ce qui n’est pas acceptable dans le capitalisme ».137 On peut considérer que,
contrairement aux autres textes asiatiques de l’auteur – La Tentation de l’Occident (1926),
Les Conquérants (1928) et La Condition humaine (1933) – La Voie royale est un roman
véritablement colonial d’André Malraux.138 J’entends ici par ‘colonial’ un récit qui a pour
toile de fond un territoire occupé par l’Empire colonial.139
Mon intérêt pour ce texte porte sur la représentation qu’il propose de l’univers colonial
mais également sur sa littérarité. J’estime que La Voie royale est un grand texte de Malraux,
justement parce qu’il marie merveilleusement le contexte et les discours coloniaux de

134
Moïs, nom générique des tribus insoumises vivant dans la jungle de la péninsule indochinoise. Le nom ‘moï’
signifie ‘sauvage’ en vietnamien. Il désigne en réalité des minorités ethniques (+ de 27 groupes différents)
telles que les Banars, les Jarais, les Rhadés, les M’nongs, les Sedangs, etc.
135
LANGLOIS, Walter, G., art.cit., p. 1135.
136
LARRAT, Jean-Claude, André Malraux, op. cit., p. 5.
137
MALRAUX, André, cité par : CAMERON, May, « André Malraux asks Food and Medical supplies for Spain »,
New York Post, 6 mars 1936, p. 15, repris par : LANGLOIS, Walter, G., art.cit., p. 1141.
138
Le Règne du malin, roman indochinois inachevé de Malraux (publication posthume de 1996). Dans ce texte,
Malraux retrace les aventures d’un personnage historique, Mayrena, un aventurier qui entreprit de conquérir
des territoires indochinois. Il s’autoproclame roi Marie Ier, roi des Sedangs en 1888.
Ce roman ne fait pas l’objet de mon analyse. Non pas tant parce qu’il a pour toile de fond la ‘conquête’
coloniale et non pas la colonisation ‘administrative’ des années vingt-trente – c’est au fond également le cas
de la seconde partie de La Voie royale et de l’action de Perken – mais , plutôt parce que ce texte n’a pas
participé aux débats sur le colonialisme puisqu’il ne paraîtra qu’en 1996.
Pour une analyse de ce texte voir : LARRAT, Jean-Claude, « Le Règne du malin. Notice », André Malraux.
Œuvres complètes, Tome III, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Péiade, 1996, p. 1303-1337.
Voir aussi : HA, Marie-Paule, « The Other in Malraux’s Humanism », Figuring the East. Segalen, Malraux,
Duras and Barthes, Albany, State University of New York Press, 2000, p. 47-70.
139
Ma définition de ‘colonial’ est donc basée sur des données géopolitiques et non pas sur des critères littéraires.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 63

l’époque à des choix esthétiques spécifiques. On a tendance à se pencher plutôt sur La


Condition humaine qui a remporté le Goncourt en 1933, et à accorder moins d’importance
aux autres textes ‘asiatiques’ de l’auteur, qui sont pourtant de haute qualité. Ce grand prix
fausse notre lecture. On sait combien ces prix peuvent être injustes : qui se souvient de
Mazerin ? qui remporta le Goncourt avec Les loups contre le Voyage au bout de la nuit de
Céline ? Et qui a lu Malaisie de Henri Fauconnier qui obtint celui de 1930 au nez de Malraux
qui avait reçu L’Interallié. La Voie royale manque de peu le plus grand prix, c’est sa
nomination pour L’Interallié fondé pour concurrencer le Goncourt, qui lui ferme d’emblée la
porte du Goncourt. Si ce roman avait remporté le Goncourt en 1930, peut-être ferait-il
aujourd’hui l’objet de l’attention que – à mon avis – il mérite. La lecture moderniste de cette
oeuvre permet d’en éclairer certaines particularités.

2. - Malraux parmi les écrivains modernistes


2.1. - Malraux lecteur de Conrad

On pourrait objecter que la question du modernisme manque de pertinence quand il s’agit de


La Voie royale parce que l’écriture de Malraux présente des liens avec beaucoup d’autres
mouvements littéraires. Il est exact qu’on lui trouve des accents de romantisme et d’exotisme
et l’on parle aussi bien de son lyrisme que de son engagement révolutionnaire.140 Mais n’est-
ce pas justement une des caractéristiques du modernisme que d’intégrer plusieurs styles
littéraires, d’évaluer plusieurs possibilités et d’utiliser des sources hétéroclites pour former
une nouvelle esthétique ?141 Il est en outre assez frappant que la critique française s’accorde à
considérer Malraux comme un écrivain ‘moderne’ sans soulever la question qui m’intéresse,
celle du modernisme.142

140
PEYRE, Henri, « Malraux le romantique », dans : LANGLOIS, Walter G. (dir.) : La Revue des lettres Modernes,
Malraux nr. 2 : Visages du romancier, Paris, Lettres Modernes Minard, 1973, p. 7-21 ;
BOURREL, Jean-René, « L’exotisme dans l’œuvre d’André Malraux », dans : Revue André Malraux Review,
vol. 18, nr. 2, Fall 1986, p. 105-124 ;
MOURA, Jean-Marc, Lire l’exotisme, Paris, Dunod, 1992, p. 185 ;
LARRAT, Jean-Claude, André Malraux, op. cit.
141
KERMODE, Frank, op. cit., p. 67.
142
Voir entre autres : COLLECTIF : André Malraux et la modernité. Le dernier des romantiques, catalogue de
l’exposition du 20 novembre 2001-24 mars 2004, Paris, Les Musées de la Ville de Paris, 2002.
En outre, Daniel Durosay parle de : « la sensibilité moderne » de Malraux et de la « modernité » de son
roman épistolaire.
DUROSAY, Daniel, « La Tentation de l’Occident. Notice », dans : André Malraux. Œuvres complètes, Tome I,
Paris, Gallimard, Ed. Pléiade, 1989, p. 887-904, p. 899.
64 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Nombreux sont pourtant ceux qui ont noté la forte intertextualité de La Voie royale
avec un des grands classiques du modernisme anglais : Heart of Darkness de Joseph Conrad.
Dès la parution de l’œuvre, le critique littéraire Emile Bouvier note l’influence du texte de
Conrad sur celui de Malraux.143 Clara Malraux révèle, par ailleurs, qu’André Malraux avait lu
Conrad avant de se rendre en Indochine ; il le connaissait donc avant d’écrire ses romans
asiatiques.144 Peut-être faut-il rester prudent quand on appelle les écrits de Clara Malraux à
témoigner de l’œuvre d’André Malraux. En effet, son livre Nos vingt ans représente ses
mémoires – qu’elle a écrites bien après leur voyage en Indochine et après leur divorce – et
non pas son journal. Ce décalage temporel – et peut-être émotionnel – nous empêche de
considérer son texte comme un témoin infaillible ; il représente néanmoins une confirmation
des conclusions tirées à partir de l’analyse des textes : Malraux et Conrad présentent des
« similarités stylistiques et thématiques [...] frappantes ! ».145
Les deux fictions se basent sur les formes populaires du roman d’aventure et du récit
de voyage et narrent un périple vers l’intérieur d’un pays colonisé, au ‘cœur’ de la jungle
primitive et au ‘cœur’ d’un moi primitif. L’un et l’autre relatent la recherche d’un Européen,
Kurtz dans Heart of Darkness et Grabot dans La Voie royale, qui est retrouvé dans la jungle,
pris par la barbarie. Perken, un des héros de Malraux, est très proche des deux personnages de
Conrad : Marlow et Kurtz. Au début du roman de Conrad, Marlow raconte son histoire sur le
pont d’un bateau. Il est présenté dans une position de Bouddha et ses traits asiatiques sont
soulignés.146 Il en va de même pour Perken. Un des passagers du bateau explique que Perken
est surnommé Chang parce que cela signifie éléphant sauvage en siamois.147 Marlow et
Perken se ressemblent par les éléments ‘étrangers’ de leur personnalité.
Mais le héros de Malraux a la même destinée que Kurtz ; ils meurent tous deux sur
une civière de fortune, au fin fond de la jungle : « sans doute, dit Langlois, la plus frappante
des similarités est dans la texture même de l’œuvre : Malraux, comme l’avait déjà fait

143
BOUVIER, Emile, « De Conrad à Malraux ou le Développement du roman exotique », La Lumière, 13
décembre 1930, cité par : LANGLOIS, Walter, G., art. cit., p. 1133.
144
MALRAUX, Clara, op. cit., p. 288.
145
LANGLOIS, Walter G., art. cit., p. 1133.
146
CONRAD, Joseph, Heart of Darkness, op. cit., p. 16.
« Marlow sat cross-legged right aft, leaning against the mizzen-mast. He had sunken cheeks, a yellow
complexion, a straight back, an ascetic aspect, and, with his arms dropped, the palms of hands outwards,
ressembeld an idole ».
Plus tard il prendra « the pose of a Buddha preaching », ibid., p. 20.
Et lorsqu’il a fini de raconter l’histoire de Kurtz et son voyage au bout des ténèbres : « Marlow ceased, and
sat appart, indistinct and silent, in the pose of a meditating Buddha », ibid., p. 123.
147
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., 382-383.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 65

Conrad, utilise l’aventure romanesque pour révéler la condition de l’homme ; l’exotisme n’est
plus un moyen pour dépayser, mais pour fonder un certain nombre de réflexions, et celles-ci
sont de l’ordre de la métaphysique ».148 En considérant, avec Jean-Paul Sartre que « la
métaphysique n’est pas [...] une discussion stérile sur des notions abstraites qui échappent à
l’expérience, [mais que] c’est un effort vivant pour embrasser du dedans la condition humaine
dans sa totalité », il faut bien conclure que le thème central de Heart of Darkness et de La
Voie royale est effectivement métaphysique. Car ces romans, par la mort de Kurtz et de
Perken, traitent de la lutte de l’homme face à la mort, face à son destin et de sa solitude face à
sa propre fin. Voyons comment la mort de Perken est décrite.

Les lèvres s’entrouvraient.


« Il n’y a pas… de mort… Il y a seulement… moi… »
Un doigt se crispa sur la cuisse.
« … moi… qui vais mourir…149

Clairement, ces derniers mots de Perken font écho à ceux de Kurtz :

Je vis sur cette figure d’ivoire une expression de sombre orgueil, de puissance sans pitié, de
terreur abjecte – de désespoir intense sans rémission. […] Il eut un cri murmuré envers une
image, une vision – il eut par deux fois un cri qui n’était qu’un souffle.
« Horreur ! Horreur ! »150

Cette intertextualité, reconnue à l’unanimité, avec un grand classique du modernisme permet


de poser la question du modernisme de La Voie royale.

2.2. - Malraux et d’autres modernistes

Bien que Jean-François Lyotard considère que l’attitude de Malraux envers l’art est
influencée par des modernistes – mais qu’il ne nomme pas ainsi – puisqu’ « elle évoque […]
Mallarmé […] et sans doute Valéry. […] [et surtout] la détermination de M. Teste », à ma
connaissance, la critique littéraire française a évité la question du modernisme malrucien.151 Il
en va différemment pour la critique littéraire hors-hexagone qui a comparé l’œuvre de
Malraux à d’autres écrivains modernistes. C’est le cas de John B. Romeiser qui relie La Voie
148
LANGLOIS, Walter G., art. cit., p. 1134.
149
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p. 369-507, p. 506. Italiques dans l’original.
150
CONRAD, Joseph, Au cœur des Ténèbres, op. cit., p. 189.
151
LYOTARD, Jean-François, Signé Malraux, Paris, Grasset, 1996, p. 66.
66 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

royale à une autre grande œuvre du modernisme, Portrait of the Artist as a Young man de
James Joyce.152 Même s’il n’affirme pas que Malraux est un écrivain moderniste, il suggère,
comme le montre le titre de son article « Portrait of the Artist as a Young Man : Claude in La
Voie royale », que le héros de Malraux est le type du héros du roman moderniste. Tout
comme dans le roman de Joyce, la prise de conscience du héros de son rôle d’artiste est
essentielle. Pourtant, la relation entre le texte de Joyce et celui de Malraux ainsi que celle
entre Malraux et le modernisme restent de l’ordre du sous-entendu, le titre seul dresse
clairement un parallèle.153
Par contre, la comparaison qu’établit Geoffrey T. Harris entre l’écriture de Malraux et
celle d’Hemingway, est beaucoup plus explicite.154 Il fait remarquer que ces deux écrivains
sont parmi « les plus masculins des romanciers modernistes ».155 Il base son argumentation
sur les points communs qu’il relève entre Malraux et Hemingway et qui sont également, selon
lui, des aspects spécifiques du modernisme. Il note que, d’une part les romans modernistes
tentent – comme le font Hemingway et Malraux – d’intégrer à la diégèse la guerre et ses
retombées et que, d’autre part, chez ces deux écrivains, la « prose passablement fragmentaire,
incohérente et elliptique finit par engendrer le même impressionnisme que le monologue
intérieur», qui est une des techniques de prédilection du modernisme.156 Cependant, son
analyse porte plus directement sur la virilité que sur le modernisme qui, par ailleurs,
représente le point de départ de son analyse et non pas son interrogation. Mais Harris traite ici
plus directement de l’auteur de L’Espoir et pas nécessairement de celui des romans asiatiques.

152
Publié sous forme de série en 1914-1915, puis sous forme de livre en 1944.
153
ROMEISER, John B., « Portrait of the Artist as a Young Man : Claude in La Voie royale », dans : Mélanges
Malraux Miscellany, vol. 11, nr. 2, 1979, p. 20-27.
154
HARRIS, Geoffrey T., « Malraux, Hemingway et le modernisme : la déchéance de l’idéal masculin », dans :
LARRAT, Jean-Claude et LECARME, Jacques (dir.), D’un siècle l’autre, André Malraux. Actes du colloque de
Cerisy-la-Salle, Paris, Gallimard, 2002, p. 290-300.
155
Ibid., p. 292.
156
Ibid., p. 293.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 67

3. - Esthétique moderniste de La Voie royale


3.1. - Le héros-voyageur-moderniste : un exilé élitiste

Malraux, comme sa génération, voyage pour vivre une aventure : « Voyager, c’est […]
posséder la terre mais aussi vivre plus intensément ».157 Et, comme il le dit lui-même : « Ce
mot [aventure] connut, vers 1920, un grand prestige dans les milieux littéraires ».158 Aventure
et voyage : les thèmes du modernisme sont aussi les thèmes de l’écrivain. Les héros de La
Voie royale sont-ils également des voyageurs-aventuriers modernistes ?
Au début du roman nous rencontrons Perken, le prototype du héros mythique, celui de
la conquête coloniale, du ‘roi blanc’. Je ne m’étends pas trop ici sur ce ‘roi blanc’, j’y
reviendrai plus tard, lorsque j’évaluerai la validité de l’analyse saidienne de La Voie royale
(chapitre 13). Alors que la personnalité de Perken, ainsi que son voyage, sont entourés d’une
aura de mystère et de danger qui font de lui l’idéal du héros des aventures coloniales, les
autres voyageurs du bateau sont décrits de manière péjorative. Ce sont les bourgeois et les
fonctionnaires de la colonie, qui sont fortement stéréotypés. Grossiers, lourds et terre-à-terre,
ils sont aux antipodes des héros. Leur médiocrité définit positivement le personnage de
Perken. Un des passagers, « l’Arménien », semble obnubilé par des histoires financières. Il
renseigne Claude sur le trafic de pierres précieuses, un commerce apparemment plus trivial
que celui des pierres archéologiques. Un autre personnage est employé de l’administration
coloniale comme chef de poste dans la jungle. S’il est utile à Claude, par les renseignements
pratiques qu’il peut fournir, il est l’incarnation de la vulgarité des coloniaux et nommé sans
bienveillance : « le gros homme ».159 Cette image péjorative des coloniaux est assez fréquente
dans les fictions de l’entre-deux-guerres. On la retrouve non seulement chez Gide et chez
Céline, mais aussi dans les bandes dessinées d’Hergé. La trivialité et même la violence des
Blancs de la colonie étaient des images assez stéréotypées et qui avaient déjà leur place dans
la métropole. Un auteur comme Hergé, qui n’a jamais voyagé ni séjourné dans les colonies,
présente le même type de personnage : celui du gros bourgeois matérialiste et violent, tel que
le Gibbons du Lotus bleu (1934-1935) (Figure 15.5).160

157
BOURREL, Jean-René, « L’exotisme dans l’œuvre d’André Malraux », dans : Revue André Malraux Review,
vol. 18, nr. 2, 1986, p. 105-123, p. 108.
158
PICON, Gaëtan, Malraux par lui-même, Paris, Seuil, 1953, p. 78. L’annotation du mot ‘aventure’ est de la
plume de Malraux.
159
J’emploie le terme « Coloniaux » pour référer à toute la population française de l’Indochine. Il comprend
donc les marins, les militaires, les fonctionnaires, les colons (travailleurs de la terre), etc.
160
Pour les illustrations, voir Annexes : Figures.
La numérotation reprend le chapitre – premier chiffre – et le numéro de l’image.
68 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Selon Jean-Didier Urbain, ce mythe du ‘voyageur’ existe depuis la deuxième moitié


du XIXème siècle. Le vrai et bon voyageur doit se démarquer du ‘mauvais voyageur’ qui est,
avant tout, le touriste que l’on représente généralement en groupe et qui se caractérise par sa
bêtise. Jean-Didier Urbain note que, vers le début du XXème siècle, le touriste devient même
dérangeant et nuisible pour le pays dans lequel il se rend, et pour ses habitants.161 Il rejoint
alors le rang des profiteurs-destructeurs dont font également partie les coloniaux, du moins
lorsqu’ils sont décrits dans la littérature des voyageurs. Au contraire, le héros-voyageur se
profile comme différent de tous ses compatriotes terre-à-terre, bourgeois, vulgaires, etc. Rien
donc là de spécifiquement moderniste si ce n’est que, et je l’ai dit plus haut, le voyage permet
au héros de définir sa position de décalé par rapport au référent. S’il est important que le
lecteur dissocie le héros malrucien de ses compagnons de voyage, les coloniaux, ce n’est pas
seulement pour montrer sa supériorité par rapport au monde, mais surtout par rapport au
monde colonial. Il semble également essentiel que le lecteur constate que, d’une certaine
manière, le héros y est un exilé, qu’il se trouve en dehors et à distance de l’univers et des
préoccupations des coloniaux. Comme L’Albatros de Baudelaire, il n’est pas chez lui sur le
plancher où évolue le commun – le colonial – ; c’est dans le haut du ciel qu’il peut déployer
ses ailes et dominer le monde dans lequel il s’aventure.
Selon Caren Kaplan le thème de l’‘exilé’ est récurrent dans la littérature moderniste.
Où qu’il soit, le héros moderniste se présente comme un artiste marginal qui se sent exilé,
même s’il ne l’est pas réellement. L’‘exilé’ du voyage moderniste est d’abord déplacé
physiquement du centre culturel qui est Paris, ensuite déphasé socialement et moralement par
rapport à ses compatriotes.162 C’est certainement le cas de Perken qui est rejeté du groupe des
coloniaux parce que ceux-ci le perçoivent comme différent, inquiétant et comme un apatride.
Le « gros homme » parle de Perken à Claude :

Il me fait penser aux grands fonctionnaires de l’Intelligence Service que l’Angleterre emploie et
désavoue à la fois ; mais il ne finira pas chef d’un bureau de contre-espionnage, à Londres : il a
quelque chose en plus, il est allemand …

HERGE, Les Aventures de Tintin reporter en Extrême-Orient. Le Lotus Bleu (1934-1935), Tournai,
Casterman, 1958, p. 6-7 (facsimilé). La prépublication a eu lieu de août 1934 à octobre 1935 dans le journal
Le Petit Vingtième.
Je suis tout à fait consciente que beaucoup de critiques en études culturelles se sont penchés sur l’œuvre de
Hergé. Si je reviens sur ce sujet que l’on pourrait considérer ‘éculé’, c’est d’abord parce que la simplicité des
représentations marque bien le cadre de la pensée de l’époque et ensuite parce que j’ai le sentiment que le
sujet n’est pas asolument épuisé – surtout lorsqu’il s’agit du Lotus bleu.
161
URBAIN, Jean-Didier, L’Idiot du voyage. Histoires de touristes, Paris, Payot, 2002, p. 53.
162
KAPLAN, Caren, op. cit, p. 28.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 69

— Allemand ou danois ?
— Danois à cause de la rétrocession de Schleswig imposée par le traité de Versailles. Ça
l’arrange, les cadres de l’armée et de la police siamoises sont danois. Oh ! heimatlos [sans
patrie], bien entendu ! … Non je ne crois pas qu’il finisse dans un bureau : voyez, il revient en
Asie…163

Cette description de Perken met bien en avant l’esthétique moderniste : la distance du


personnage dont on parle, son attitude anti-bourgeoise, la fragmentation des données et
l’accumulation des hypothèses le concernant : il est à la fois roi blanc du Laos, Danois,
Allemand, fonctionnaire siamois, parfait francophone et multilingue puisqu’il est
germanophone et parle parfaitement le siamois. La multiplication de ces hypothèses ne fait
que confirmer ce qu’affirme le « gros homme », que Perken est un exilé, un heimatlos.
Quant à Claude, il est également à une certaine distance des autres voyageurs avec
lesquels il fraye pourtant. Par ses conversations avec Perken sur le sens de la vie, la mort, le
destin, l’érotisme, etc., il évolue sur un plan métaphysique où les bourgeois rencontrés sur le
bateau n’ont pas droit de cité. Par le biais des descriptions de ces personnages, le romancier se
conforme à l’esthétique moderniste.
Cependant, en approfondissant la lecture du texte, on se rend compte que malgré ce
que l’esthétique suggère, les deux aventuriers, ne sont pas si marginaux qu’il y paraît. Leur
représentation comme ‘exilés’ correspond à un choix esthétique de l’auteur – ce qui rejoint
tout à fait l’analyse de Kaplan – et n’est pas explicable par la logique de l’histoire. Au
contraire, il faut constater que les héros ont en réalité un lien relativement stable avec
l’administration coloniale. Si le personnage de Perken reste mystérieux, on apprend quand
même qu’il a signé un contrat avec le royaume du Siam, l’actuelle Thaïlande. En rassemblant
les indications le concernant, on comprend qu’il a d’abord essayé de négocier avec la France
le droit de s’installer dans les territoires laotiens. La France a apparemment refusé, puisque
c’est finalement avec l’administration du Siam qu’il a conclu son accord. Il s’est d’ailleurs
rendu à Bangkok pour obtenir son contrat signé. « Msieu Perken, [précise le gros homme,]
c’est une espèce de grand fonctionnaire siamois, s’pas, bien qu’il soit pas très officiel ».164 Et,
par ses liens au royaume du Siam, Perken est également toléré par l’administration coloniale
française : « Msieu Perken qui voyage avec vous, on lui a donné ses passeports parce que le
Gouvernement siamois a insisté [...] ».165 Si Perken est un apatride, il est quand-même

163
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p. 378.
164
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p. 406.
165
Ibid.
70 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

reconnu, au moins indirectement, par le Gouvernement de l’Indochine française. Quant à


Claude, sa relation au pouvoir colonial français est plus précise et stipulée dans le texte. Au
moment où Perken lui fait remarquer que l’administration coloniale n’appréciera sans doute
pas qu’il s’empare de sculptures khmères, Claude réplique : « Je suis chargé de mission ».166
En tant que chargé de mission du ministère des Colonies, il est un employé reconnu de
l’administration coloniale. Il est d’ailleurs lui aussi en possession des documents qui prouvent
la légalité de son entreprise ou, en tout cas, la légalité de la recherche de ‘nouveaux’ temples.
L’intention de s’approprier les sculptures puis de les revendre est du propre fait de Claude. Et
les papiers obtenus par les héros sont d’autant plus important qu’à l’époque – on le verra plus
tard – l’administration filtrait sérieusement les entrées dans la colonie.
Ce thème de l’exilé est encore renforcé par le manque d’habitations dans le roman.
Lorsque Hamid Naficy analyse les films réalisés par des artistes exilés, il remarque que la
maison fait toujours problème.167 Ce lieu intime par excellence, où l’exilé devrait trouver
refuge, ne propose ni asile, ni paix ; il est au contraire représenté comme instable, artificiel ou
perméable à toutes les intempéries du dehors. L’habitation chez l’exilé procure apparemment
très peu de protection. Evidemment, Hamid Naficy s’intéresse aux créations d’artistes
émigrés, et qui sont donc de véritables ‘exilés’, ce qui n’est certes pas le cas des héros de
Malraux. C’est cependant le même type d’instabilité que l’on retrouve, à mon avis, dans La
Voie royale. Même si l’exil n’y est pas douloureux, comme chez les immigrés, mais au
contraire un critère qui fait du héros un artiste marginal supérieur au reste des mortels. En
effet, on est frappé par le fait qu’il n’y ait aucune maison, ni villes, ni même hôtels, tout n’est
que provisoire et le déplacement des héros est continuel. Le seul endroit où ils restent quelque
temps, c’est le bateau : lieu de l’attente ennuyeuse et lui-même en mouvement, il est le lieu du
provisoire. Là où les héros pourraient théoriquement déposer leurs bagages, le seul endroit où
il y ait des habitations stables, c’est le village des Moïs qui ne leur apporte aucun répit. Ce
village est, au contraire, un lieu d’enfermement où les héros, oppressés par la jungle,
encerclés par les villageois belliqueux, sont pris au piège dans une hutte. Ce rejet de toute
habitation stable renforce la caractérisation des héros en tant qu’exilés, des personnages en
perpétuelle partance, signe assez distinctif du modernisme.

166
Ibid., p. 390.
167
NAFICY, Hamid, « The Politics and Aesthetics of Accented Transnational Films », dans : VERSTRAETE,
Ginette, POEL, Ieme van der, PISTERS, Patricia et BOER, Inge (dir.), Accented Cultures. Deterritorialization
and Transnationality in the Arts and Media, colloque de : Amsterdam School for Cultural Analysis,
Amsterdam, 18-20 juin 2003.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 71

La marginalité du héros voyageur des colonies semble répondre aux canons


modernistes, tout comme le mystère et l’angoisse qui entourent son aventure. En réalité, dans
La Voie royale on peut se demander s’il était si dangereux de voyager dans les colonies. Il
semblerait en fait que « l’entre-deux-guerres fut la belle époque de la paix française. [...] Un
individu isolé, même de sexe féminin, pouvait voyager sur des milliers de kilomètres en
pleine sécurité ».168 Il n’est certainement plus question d’explorations dangereuses dans
lesquelles l’aventurier pourrait s’illustrer, mais plutôt de ‘tourisme colonial’ comme le prouve
le succès des voyages organisés par l’Agence Cook, des guides Baedecker et Madrolle.
L’aventure, le mystère, la marginalité et la distance qui collent à la peau des héros de La Voie
royale répondent aux besoins de la fiction, non pas au contexte réel. Ils correspondent
parfaitement à l’esthétique moderniste qui met au plus haut plan l’aventure. Il s’agit donc
d’un choix purement esthétique de la part de l’écrivain. La Voie royale fait donc bien partie
de la bibliothèque des voyages modernistes.

3.2. - Niveau linguistique

Si les conversations à connotation philosophique entre Claude et Perken sont écrites dans un
registre élevé, le texte présente pourtant aussi des transcriptions d’argot colonial et de ‘petit
nègre indochinois’. Ces mélanges entre registres et niveaux linguistiques sont, comme on l’a
vu, des critères de l’écriture moderniste.
L’apparition d’un registre populaire dans l’œuvre de Malraux est admise pour ses
œuvres plus tardives.169 Pourtant les exemples de transcriptions de langage parlé et d’argot
colonial sont nombreux dans La Voie royale et ajoutent à l’aspect ‘réaliste’ du roman. Le
« gros homme » s’exprime en termes grossiers, ce qui montre que le narrateur est dépréciatif à
son égard : « Débonnaire, le gros homme posa la main sur le bras de Claude. “[…] Bon. Et
puis vous attachez vos machins au pneu… Pas plus difficile que ça […] ah les vaches ! ” ».170
Mais les héros eux-aussi, et même le narrateur, s’expriment parfois dans un langage ordurier.

Toutes ces saletés d’insectes […].


Grabot ? gueula Perken [argot du narrateur]. […] Was ? cria Perken suffocant [qui s’affirme
ici germanophone].

168
BOUCHE, op. cit., p. 293.
169
LARRAT, Jean-Claude, André Malraux, op. cit., p. 76.
170
Ibid., p. 385.
72 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Qu’est-ce que ça peut foutre ? …


Crever pour crever, autant en descendre quelques-uns. En voilà deux qui s’amènent par ce
trou-ci et quatre.. cinq, oh ! six, huit, c’est tout ? de l’autre côté. Ça s’annonce bien. Et si on
essayait de filer par là ? […] ouais… Con !
Vais-je lui flanquer une paire de claques ? se demande Claude.
Avant quinze jours, vous allez crever comme une bête.
Tas d’abrutis !
Tas d’imbéciles ! 171

Ce registre populaire et parfois même ordurier est souvent associé aux fonctionnaires
coloniaux. Les héros – et même le narrateur - s’expriment parfois dans ce registre linguistique
bas, mais plus rarement que les coloniaux, ou en tout cas, ils sont les seuls à construire des
phrases complètes et à s’exprimer de manière recherchée. Le registre linguistique élevé leur
est réservé. Ce niveau de langage populaire, que j’ai souligné dans l’introduction en parlant
d’Albert Londres, on la retrouve bien souvent dans d’autres récits de voyages en Indochine.
Le langage employé dans La Voie royale montre sa dimension moderniste par le biais de
variation des registres, par la transcription de langage parlé et aussi, par le manque de
puissance à rendre le réel.
Les modernistes ont une prédilection pour les dialogues, puisqu’ils permettent la
multiplication des points de vue et donc des possibles. Les dialogues entre les héros de La
Voie royale permettent plus que la multiplication des points de vue, le brouillage des codes
narratifs. En effet, ils dévoilent l’incapacité de la langue et des mots à établir l’acte de
communication. Les héros ne peuvent ni dire, ni même appréhender l’univers. Rien n’est sûr
ni complet. La langue et sa fonction, la communication, se font fragmentaires, elliptiques et
marquent bien souvent l’impuissance. Dans l’extrait qui suit, Claude et Perken discutent de
Grabot, un aventurier qui a disparu dans la jungle et dont ils tentent de retrouver la trace.

Je comprends qu’il se fiche de la mort…


— Ce n’est pas d’elle qu’il a peur, c’est d’être tué : la mort il l’ignore. Ne pas craindre de
recevoir une balle dans la tête, la belle affaire ! »
Et, plus bas :
« Dans le ventre, c’est déjà plus inquiétant… Ca dure… Vous savez aussi bien que moi que
la vie n’a aucun sens : à vivre seul on n’échappe guère à la préoccupation de son destin… La
mort est là, comprenez-vous, comme… comme l’irréfutable preuve de l’absurdité de la vie…
— Pour chacun.

171
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p. 448, 456, 460, 462, 479, 481, 494 et 496.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 73

— Pour personne ! Elle n’existe pour personne. Bien peu pourraient vivre… Tous pensent au
fait de … ah ! comment vous faire comprendre ? … d’être tué, voilà. Ce qui n’a aucune
importance. La mort c’est autre chose : c’est le contraire. Vous êtes trop jeune. Je l’ai
comprise d’abord en voyant vieillir une femme que … enfin une femme. (Je vous ai parlé de
Sarah d’ailleurs…) Ensuite, comme si cet avertissement ne suffisait pas, quand je me suis
retrouvé impuissant pour la première fois… »
Paroles arrachées, n’arrivant à la surface qu’en rompant mille racines tenaces.172

Lexique de l’impuissance sexuelle et de l’impuissance à s’exprimer, texte elliptique


entrecoupé de points de suspension, de parenthèses, d’où certains pronoms relatifs ont été
éliminés, langage arraché péniblement, conversation qui se fait à mi-voix et devient presque
un monologue. Toutes ces caractéristiques mettent en avant l’inaptitude de la langue à
communiquer. Il s’agit bien là d’un dialogue moderniste : fragmentaire et authentique. Car
cette représentation d’une conversation, cette communication fragmentaire, elliptique où les
dialogues se transforment en monologues mime beaucoup mieux la réalité qu’un dialogue
lisse, contrôlé et sans ratés.
Cette mise en évidence de l’impuissance de la langue à communiquer est un des
aspects de la crise du rationalisme. Il n’est pas improbable que la venue du cinéma ait joué un
rôle dans cette crise de la langue en littérature. En quelques images, le cinéma est capable de
faire passer le spectateur à un autre temps historique et à un autre lieu géographique.
L’écrivain se rend compte de l’incapacité de la langue à réaliser ce mouvement.173 Il s’agit ici
d’une pression interne à l’Occident, qui a pu jouer un rôle dans le développement du
modernisme et le pousser à élaborer de nouvelles techniques, telle que la dissolution du
dialogue et sa transformation en monologue que l’on rencontre chez Malraux. C’est une
tendance récurrente de La Voie royale. Elle se trouve encore renforcée, dans l’extrait noté ci-
dessus, du fait de l’irritation de Perken quand Claude veut parler. Perken répond abruptement
« Pour personne ! », comme si la réflexion de son compagnon de voyage venait déranger le fil
de ses idées. Ce qui suggère qu’il parle pour lui-même. La parenthèse qui encadre les paroles
directement adressées à Claude suggère également que ce qui est prononcé hors des accolades
est en réalité un monologue que Perken se murmure ; on est à la limite du monologue
intérieur.
En outre, comme le note Jean-Claude Larrat, si les dialogues deviennent un « quasi-
monologue, [c’est] du fait d’une distinction de plus en plus ténue entre les deux
172
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p. 447-448.
173
AUERBACH, Erich, op. cit., p. 541.
74 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

interlocuteurs, que le lecteur n’identifie qu’avec désinvolture. Les paroles se prolongent, ou se


font écho, sans appartenir à deux discours nettement séparés ».174 On ne sait plus très bien qui
parle ou qui pense. Ce sont là des techniques mises en avant pour passer de la forme du
dialogue à celle du monologue. Mais ce n’est pas tout, car le dialogue devenu monologue
‘prononcé’ se transforme peu à peu en monologue ‘à voix basse’ puis en monologue
‘intérieur’. Ce mouvement démarre par le fait que Perken parle plus bas, ses paroles se font
murmures puis pensées, sans que l’on y prenne garde. On peut dire que le roman est construit
sur une alternance entre des dialogues entre Perken et Claude et des monologues intérieurs
des deux personnages, sans que le passage d’une forme à l’autre ne soit clair.

3.3. - Stream of consciousness et perspective cinématographique

Ce flou dans l’énonciation, entre dialogue et monologue puis entre monologue prononcé et
intériorisé, nous amène à la technique qui a rendu le modernisme célèbre : le stream of
consciousness.
On remarque dès le début que le personnage de Perken est perçu par l’intermédiaire de
la conscience de Claude et non par un narrateur. En cela sa description ressemble d’assez près
à celle de Mrs. Ramsay dans To the Lighthouse.175 Elle n’est pas non plus décrite par un
narrateur, mais perçue par l’intermédiaire de toutes les consciences qui se dirigent vers elle.176
Perken est vu par la conscience de Claude, très partiellement, puis par celle des autres
voyageurs qui font courir sur son compte des légendes. La description de Mrs. Ramsay
fonctionne de la même manière. Dans les deux cas le narrateur hétérodiégétique (Madame
Ramsay est désignée par la troisième personne du singulier : ‘elle’, de même que Perken et
Claude sont désignés par : ‘il’) ne prend pas la parole, il est effacé.177 Il n’est pas absent ;
contrairement à ce suggère Elisabeth Fallaize dans son analyse de ce roman de Malraux, il ne
se cache pas ‘parfaitement’ derrière les points de vue de ses personnages.178 On a déjà noté
qu’il déclare sa présence – entre autres par son registre linguistique bas, et on est en droit de
se demander si les descriptions de la jungle ne sont pas plus de son fait que de celui de
Claude. Mais s’il est présent, il tente en tout cas de ne pas trop se manifester. Cette technique

174
LARRAT, Jean-Claude, André Malraux, op. cit., p. 74.
175
WOOLF, Virginia, To the Lighthouse ( 1927), op. cit., p. 4-5.
176
AUERBACH, Erich, op. cit., p. 532.
177
REUTER, Yves, Introduction à l’analyse du roman, Paris, Bordas, 1991, p. 63.
178
FALLAIZE, Elisabeth, op. cit., p. 77.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 75

narrative qui veut que le narrateur externe ait tendance à s’effacer – puisque les informations
passent majoritairement par l’intermédiaire de la conscience des personnages – rend bien
l’esthétique moderniste parce qu’elle traduit la fragmentation et la distance.
Dans l’optique de Auerbach, les situations extrêmes dans lesquelles sont placés les
héros de Malraux, représentent une barrière au stream of consciousness qui se développe
typiquement dans un contexte extérieur insignifiant. Le monde neuf de l’Asie et du voyage
exotique doit certainement attirer toute la curiosité et toute la concentration des personnages
de Malraux. Ne peut-on pourtant pas dire que, dès le début du roman, qui commence in media
res, c’est ce procédé que Malraux utilise ?

Cette fois, l’obsession de Claude entrait en lutte : il regardait opiniâtrement le visage de cet
homme, tentait de distinguer enfin quelque expression dans la pénombre où le laissait l’ampoule
allumée derrière lui. Forme aussi indistincte que les feux de la côte somalie perdus dans
l’intensité du clair de lune où miroitaient les salines... Un ton de voix d’une ironie insistante qui
lui semblait se perdre aussi dans l’immensité africaine, y rejoindre la légende que faisaient roder
autour de cette silhouette confuse les passagers avides de potins et de manille, la trame de
bavardages, de romans et de rêveries qui accompagnent les Blancs qui ont été mêlés à la vie des
états indépendants d’Asie. [...] Claude sentit l’odeur de poussière, de chanvre et de mouton
attachée à ses habits, revit la portière des sacs légèrement relevée derrière laquelle un bras lui
avait montré tout à l’heure, une adolescente noire, nue (épilée), une éblouissante tache de soleil
sur le sein noir pointé ; et le pli de ses paupières qui exprimait si bien l’érotisme, le besoin
maniaque, « le besoin d’aller jusqu’au bout de ses nerfs », disait Perken… celui-ci continuait [...]
Claude sentait que ce qu’il pensait approchait peu à peu de ses paroles, comme cette barque qui
venait à lentes foulées, le reflet des feux du bateau sur les bras parallèles des rameurs [...] La
patronne avait poussé Perken vers une fille toute jeune qui souriait. « Non, dit-il ; l’autre, là-bas.
Au moins ça n’a pas l’air de l’amuser ».179

Tous les sens sont ainsi mobilisés : la vision des traits du visage de Perken fait penser à la
côte de la Somalie que le bateau est en train de longer dans l’obscurité, puis la voix de son
vis-à-vis rappelle à Claude ce que les autres voyageurs disaient de ce personnage
énigmatique. Ensuite l’odeur des vêtements lui fait penser à la visite faite au bordel de
Djibouti. Toutes ces images s’accumulent à partir des sens de Claude Vannec et se
superposent pour construire un personnage qui n’en perd pas pour autant son aura
mystérieuse. La vue du visage de Perken déclenche en lui toute une série de représentations et
toutes les perceptions ouvrent la voie à de nouvelles digressions. Mais Perken est en train de
parler : le son de sa voix amène d’autres considérations et cela continue de la même manière,
179
MALRAUX, André, La Voie royale,op. cit., p. 371.
76 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

de digression en digression. On apprend peu à peu un certain nombre d’informations, toutes


fragmentaires, sur le personnage. Ce flux de la conscience de Claude procure des indications
sur Perken qui est en face de lui, mais qu’il ne distingue pas bien, parce qu’il est caché par la
pénombre. C’est un aller-retour incessant entre la perception du monde extérieur et la
mémoire du personnage. La description de Perken passe ainsi par la conscience de Claude
dont on suit les vagabondages de la pensée et c’est par le biais de digressions successives que
la conscience de Claude construit la personnalité de Perken, touche après touche, fragment
après fragment. Il s’agit bien du stream of consciousness.
Cependant, ce n’est pas la seule technique utilisée car, comme le note Geoffrey T.
Harris, « Malraux adopte […], surtout dans ses premiers ouvrages, une perspective narrative
cinématographique située aux antipodes du monologue intérieur privilégié habituellement par
le roman moderniste ».180 Il est exact que le roman adopte cette technique, surtout les scènes
où Claude utilise ses jumelles d’approche. Mais, selon moi, elle n’empêche pas le
modernisme de la narration, elle le renforce au contraire. Puisque si, en principe, la
perspective cinématographique offre des images qui viennent de l’extérieur et non plus de la
conscience, elle répond également aux desiderata fondamentaux de l’esthétique moderniste :
la distance et l’observation. La perspective cinématographique peut aussi être une réaction de
défense contre un milieu extérieur agressif. En réalité, ces deux techniques modernistes se
rencontrent dans le roman.
Jean-Claude Larrat reconnaît également que La Voie royale comporte beaucoup de
monologues intérieurs, ceux de Claude et ceux de Perken.181 Mais pour lui, ces monologues
intérieurs sont des preuves du lyrisme de l’écriture malrucienne. Dans son André Malraux, il
ne parle jamais de ‘modernisme’ alors qu’il note un « certain court-circuitage des liaisons
logiques et chronologiques ».182 Les techniques qu’il repère dans le roman : manque de
considération pour la logique et pour la chronologie, le flou de l’énonciation et les
monologues intérieurs sont pourtant des techniques modernistes. Toutes ces stratégies
textuelles, sont autant de manières par lesquelles Malraux en vient à brouiller les relations de
cause à effet, à instaurer la distance, la fragmentation, et le doute.

180
HARRIS, Geoffrey T., op. cit., p. 293.
181
LARRAT, Jean-Claude, André Malraux, op. cit., p. 73.
182
Ibid., p. 27.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 77

3.4. - Structure moderniste

La fin ouverte du roman se conforme également à l’esthétique moderniste, car si le lecteur


assiste à la mort de Perken, il ignore ce qu’il adviendra de Claude. Comme le note Elisabeth
Fallaize dans son approche psychologique du roman de Malraux, « La Voie royale n’est pas
un roman qui se porte à une classification aisée, parce qu’il questionne et sollicite des
questions, plus qu’il ne propose des réponses ».183 Ce trait n’est d’ailleurs pas spécifique de la
seule Voie royale et s’applique apparemment à toute l’œuvre de Malraux et même à ses
Antimémoires.184 Il semblerait effectivement que « Malraux se réservait le domaine de
l’interrogation. […] Si sa vie et son œuvre sont loin d’inventer toutes les questions qu’elles
soulèvent, elles ont du moins la vertu de ne pas conclure ».185 En vrai moderniste, Malraux
soulève des questions sans proposer ni solution, ni réponse. Dans cette optique, c’est son
œuvre toute entière qui se conforme à l’esthétique du modernisme.
Qui plus est, les écrivains de ce courant littéraire ont une prédilection pour
l’expérimentation. Ils aiment varier la structure narrative à l’intérieur d’un même texte – on
l’a vu dans La Voie royale avec le jeu des énoncés – mais c’est également les ouvrages d’un
même auteur qui montrent entre eux des variations stylistiques et structurelles. Véritable
compilation ‘moderniste’, l’œuvre de Malraux montre d’énormes changements formels rien
que dans ses textes ‘asiatiques’. La Tentation de l’Occident est un roman épistolaire, où un
Chinois et un Français échangent leurs vues sur les cultures occidentales et asiatiques et sur
leurs différences, mais il se présente d’abord comme un essai.186 Les Conquérants est le
journal de voyage d’un narrateur dont on ne connaît pas le nom alors que tout passe par sa
conscience, une structure à la Dostoïevski. Comme on l’a déjà noté, La Voie royale est un
roman où le narrateur hétérodiégétique s’efface pour laisser la focalisation à ses personnages
et l’histoire est perçue en alternance selon les points de vue de Claude – le plus fréquemment
– et de Perken. La Condition humaine multiplie les points de vues, le narrateur externe est là
aussi effacé, mais il y a une multitude de focalisations internes. Les dialogues sont souvent

183
FALLAIZE, Elisabeth, op. cit., p. 84 :
« La Voie royale is not a book which lends itself to simple classification in the political or other domains. It
is a book which poses and solicits questions rather than answers- questions about nature and value of man’s
action, about his responses to the certain knowledge of death, about the relation he can maintain with
others ».
184
MALRAUX, André, Les Antimémoires (1967), André Malraux. Œuvres complètes, Tome III, op. cit., p. 3-484.
185
GROSJEAN, Jean, « Préface », André Malraux. Œuvres complètes, Tome I, op. cit., IX-XVI, p. X.
186
Pour La Tentation de L’Occident, Malraux avait l’intention de faire un échange de lettres entre trois
personnages : un jeune hindou aurait également dû apporter sa vision des choses.
Voir : DUROSAY, Daniel, art. cit., p. 908.
78 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

des dialogues de sourds et les lettres des personnages de La Tentation de l’Occident n’ont pas
l’air de se répondre directement et il n’est pas toujours très clair qui les a rédigées. Dans tous
les cas, les romans asiatiques de Malraux tendent vers l’essai philosophique et les critères des
genres sont rompus à l’intérieur de chaque ouvrage. Les stratégies mises en avant dans La
Voie royale sont des stratégies modernistes.

3.5. - Niveau métalinguistique : autoréflexivité

Selon moi, le titre est auto-réflexif, il répète les considérations sur le rôle de l’artiste. D’un
côté il réfère à une voie ‘archéologique’, de l’autre à une voie ‘artistique’. La voie royale,
c’est cette fameuse route qu’empruntaient les pèlerins khmers pour aller de temple en temple
jusqu’à Angkor Wat. Dans la fiction de Malraux, cette route et les temples sont perdus dans la
jungle et dans les méandres de l’oubli ; Claude doit les retrouver pour pouvoir faire fortune.187
Mais, la voie royale, c’est aussi celle par laquelle l’artiste construit sa propre esthétique. De
cette manière l’artiste aura trouvé, créé son art. La voie royale des temples khmers est
redoublée par la voie royale que l’artiste moderne doit découvrir, construire à partir de
l’héritage d’une grande œuvre du passé, ici celle d’une autre culture : la route des temples
khmers. Le titre est un élément d’auto-réflexivité, mais il y en a beaucoup d’autres dans La
Voie royale.
Un des critères de reconnaissance du niveau métalinguistique dans un roman est la
technique de la mise en abyme. On la rencontre lorsqu’un épisode, ou un extrait particulier du
texte, représente une réflexion sur tout le roman ; ce moment est aussi un moment d’auto-
réflexivité.188 A mon avis, l’épisode ci-dessous est une mise en abyme. Il s’agit, à nouveau, de
la question du rôle de l’artiste, de son ambition de transformer et ressusciter son héritage
culturel, de le rendre vivant dans le monde moderne. En même temps l’incapacité et
l’impuissance où cette tâche le met révèlent la difficulté à s’inscrire en tant qu’artiste. Dans
l’extrait qui suit, Claude arrive à l’orée de la forêt cambodgienne.

La fétidité lui rappela qu’à Phnom Penh il avait découvert, au centre d’un cercle misérable,
un aveugle qui psalmodiait le Rāmāyana en s’accompagnant d’une guitare sauvage. Le

187
En réalité, dans le roman de Henry Daguerches, Le Kilomètre 83 (1913), les ingénieurs des chemins de fer
construisent les voies du train sur les fondations de cette route. Voir : DAGUERCHES, Henry, La Kilomètre 83,
dans : QUELLA-VILLEGER, Alain (prés.), op. cit., p. 105-246.
188
Voir REUTER, Yves, L’Analyse du récit, op. cit., p. 59 : « On désigne par le terme de mise en abyme le fait
qu’un passage textuel, soit reflète plus ou moins fidèlement la composition de l’ensemble de l’histoire, soit
mette au jour, plus ou moins explicitement, les procédés utilisés pour construire et raconter l’histoire ».
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 79

Cambodge en décomposition se liait à ce vieillard qui ne troublait plus de son poème


héroïque qu’un cercle de mendiants et de servantes : terre possédée, terre domestique où les
hymnes comme les temples étaient en ruine, terre morte entre les mortes ; et ces coquillages
terreux qui gargouillaient dans leurs coques, ignobles grillons… Devant lui la forêt terrestre,
l’ennemi, comme un poing serré.189

N’est-ce pas l’angoisse de tout artiste que de se retrouver dans la situation de cet aveugle
cambodgien ? Celui qui ‘répète’ les œuvres de ses prédécesseurs court le risque de parler dans
le vide, de présenter une œuvre qui n’est plus prégnante dans le monde moderne. Le
Rāmāyana, cette œuvre immortelle, la base de toute une culture, apparaît comme morte,
empêtrée dans la jungle hostile. L’artiste qui le psalmodie est incapable de le faire vivre, de le
rendre prégnant pour son auditoire. Apparemment, les difficultés qu’il éprouve viennent du
fait que sa culture est morte, que son monde est envahi, ‘domestiqué’, en ruine. Ce qui est
intéressant, c’est que le rôle de l’artiste soit ici rempli par un cambodgien, par un colonisé.
Cependant, l’exemple qu’il donne n’est pas à suivre puisqu’il reste impuissant.
Néanmoins, est-ce bien de la seule civilisation khmère dont il s’agit ici ? On sait que
l’Occident est en pleine crise culturelle et que, pour Malraux, sa confrontation à L’Asie n’est
autre qu’« une découverte particulière de ce que nous [Occidentaux] sommes ».190 Peut-être
l’artiste a-t-il pour rôle, non seulement de métamorphoser les œuvres d’art – un concept
fondamental de la philosophie de l’art malrucienne et auquel je reviendrai lorsqu’il sera
question des ruines khmères, mais également de sauvegarder sa culture. On a effectivement
une dialectique entre passé et présent en même temps qu’il est question de mécanismes de
défense contre un contexte violent.
Cette idée de sauvegarder sa culture, ce qu’on pourrait nommer un engagement
culturel, n’est pas réservée aux modernistes. Selon Said, Auerbach a écrit Mimésis, son
histoire de la littérature occidentale, au moment où l’Allemagne nazie brûlait les livres.191
L’artiste cambodgien tout comme l’artiste moderniste est confronté à la mort de sa civilisation

189
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p.402-403.
Rāmāyana : grand roman épique qui prend sa source dans l’hindouisme (histoire du prince Rama, un des
avatars de Vishnu) répandu dans toute l’Asie.
190
MALRAUX, André, « André Malraux et l’Orient », art. cit..
191
SAID, Edward W., L’Orientalisme, op. cit., p. 290.
Dans Culture et impérialisme il revient à Mimesis en insistant surtout sur le besoin des grands comparatistes
comme Auerbach, de réinscrire la culture occidentale à un moment où se fait sentir la pression d’autres
cultures s’exprimant en d’autres langues. Son projet est donc intimement lié à l’eurocentrisme. Le monde
littéraire est alors doublement en danger : brûlé par l’étroitesse des nationalismes et balloté par les
mouvements d’internationalisation qui intègrent peu à peu la menace d’autres cultures.
Ibid. Culture et impérialisme, op. cit., p. 98.
80 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

et doit tenter, par la métamorphose de l’art, de la faire revivre dans le monde moderne. Ce qui
ressort dans cet extrait, c’est la difficulté de réaliser ce programme. D’autant que – on l’a vu
dans une citation précédente de La Voie royale –, les mots et le langage sont intimement
associés à cette jungle où il faut se frayer un malaisé chemin. Chaque tentative de
communication exige que les paroles soient « arrachées » « en rompant mille racines ».192
Il y a mise en abyme, car cet extrait réfère à l’écriture du roman, à la difficulté de
trouver une voie littéraire qui soit à la fois héritière du passé et signifiante pour la modernité
du monde contemporain.

3.6. - Niveau métalinguistique : parodie du roi blanc ?

Selon Edward Said, le modernisme se caractérise également par une « ironie corrosive ».193
Christian Quendler reconnaît, lui aussi que la révolte moderniste se traduit souvent par une
écriture parodique et ironique.194 Comme le remarque Astradur Eysteinsson, une des
constatations que fait l’écrivain moderniste est que « toutes les méthodes et toutes les
conventions de l’art [de son temps] sont seulement bonnes à la parodie ».195 Si l’on considère
que la parodie se définit comme une technique qui imite pour railler, on pourrait se demander
si la dialectique avec les fictions d’antan ne prend pas la forme d’une parodie dans La Voie
royale ?196
Dans le cas de La Voie royale, les formes avec lesquelles le roman entre en
compétition sont celles du voyage exotique, des récits de l’aventure et de la conquête
coloniale et surtout du mythe de l’homme qui avait voulu être roi. En effet, la seconde partie
du roman est basée sur le thème du ‘roi blanc’, avec au centre de la narration, l’histoire de
Perken. Je reviendrai au personnage du roi blanc, mais je voudrais dès à présent, sur base de
ce que l’on sait sur le modernisme, évaluer si l’histoire autour de Perken fait la parodie de ce
mythe.
Ce qui frappe dans le personnage de Perken, c’est qu’il est un homme du passé. Tout
d’abord parce que Claude le compare à son grand-père, ensuite parce que, lors de la visite du

192
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p. 448.
193
SAID, Edward W., Culture et impérialisme, loc. cit.
194
QUENDLER, Christian, op. cit., p. 18.
195
EYSTEINSSON, Astradur, op. cit., p. 33 : « all the methods and conventions of art today are good for parody
only».
196
SCHMITT MICHEL-P., et VIALA, André, op. cit., p. 211.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 81

bordel de Djibouti il a découvert qu’il était devenu impuissant (l’impuissance est souvent un
signe annonciateur de la mort chez Malraux) et puis, Perken lui-même se dit vieilli. Il est un
homme fini dont l’espoir est mort ; sa volonté l’a quitté : il ne peut plus dire « je veux… »
mais « je voulais… ».197 Bien d’autres indications insistent sur la vieillesse du personnage,
mais le plus intéressant ici, c’est qu’il est construit sur le modèle de David de Mayrena. C’est
un personnage historique qui a fondé un royaume dans les régions montagneuses du Laos, et
en a été roi de 1888 à 1890. Perken se compare lui-même à ce fameux Mayrena ; il explique à
Claude : « J’ai tenté sérieusement ce que Mayrena a voulu tenter ».198 On sait que Perken a
besoin de fusils pour défendre son territoire contre les invasions des puissances colonisatrices
de la région, c’est-à-dire la France et le Siam. Ceci était exactement le problème de Mayrena,
car la France et le Siam se sont disputé les territoires du Cambodge et du Laos jusqu’en 1907,
l’année du traité franco-siamois qui ‘stabilise’ la région.
En réalité le vague territoire de Perken situé au Laos mais à la frontière du Cambodge,
une région non colonisée où un Perken peut soumettre les populations et créer son royaume,
est un anachronisme. Il ne peut s’agir que de l’Indochine d’avant 1907, date du traité Franco-
siamois qui établit les frontières de la région et dessine la carte politique de la péninsule pour
plusieurs décennies, au moins jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.199 Alors que l’histoire
se passe après le Traité de Versailles (les héros y font référence alors qu’ils sont sur le pont du
bateau), donc au début des années 20, l’action de Perken voulant retrouver son royaume est
celle d’un autre âge et d’une autre génération. Si le vol de sculptures khmères peut être
ramené au début des années 1920, la deuxième partie du roman, centrée sur Perken, est une
fiction inspirée des récits de la conquête coloniale.
Ce que je voudrais suggérer, c’est que ce héros est un mythe, une vraie fiction au sein
de la fiction de Malraux. Il est une histoire du passé que Claude ‘récupère’, ou tente
vainement de récupérer, pour créer sa propre esthétique. Mais, Perken se révèle tout aussi
impuissant que le Rāmāyana, un mythe mort qui n’a plus aucun pouvoir dans le présent. Le
grand mythologue Gilbert Durand, a énoncé cette particularité du mythe de pouvoir s’user au

197
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p. 448, 411 et 412.
198
Ibid., p. 411.
199
Au tournant du siècle, la région où voyage Malraux, le village de Siem Reap, et les ruines d’Angkor, était
sous la domination du Siam (l’actuelle Thaïlande), mais en 1907, l’accord franco-siamois ‘rétrocède’ ces
territoires au protectorat du Cambodge. Les frontières sont restées inchangées entre 1907 et 1945 (invasion
des troupes japonaises le 9 mars 1945).
Voir BROCHEUX, Pierre et HEMERY, Daniel, Indochine, La colonisation ambiguë, 1858-1954, Paris, La
Découverte, 2001, p. 23.
82 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

point de devenir ‘irrécupérable’.200 Selon lui, pour qu’un mythe puisse survive, il faut qu’il
subisse des variations qui le rendent valable dans la société à laquelle il s’adresse ; sa
pérennité est donc assurée par sa flexibilité. Mais il est également possible qu’un mythe soit
tellement loin de la réalité métaphysique, psychologique ou sociale, qu’il ne signifie plus rien
pour personne dans le présent : c’est la mort du mythe.
Selon moi, Perken, cette incarnation de Mayrena, n’a plus sa place dans le présent. Ne
dit-il pas lui-même que son projet de royaume est un « jeu [qui ] me cachait le reste du monde
et j’ai parfois singulièrement besoin qu’il me soit caché… ».201 Dans l’extrait ci-dessous, les
héros viennent de retrouver Grabot – encore un blanc qui aurait voulu être roi ! – emprisonné
par des ‘sauvages’, des Moïs, et attelé comme bête de somme au moulin de leur village. Ils
sont tous trois pris au piège dans une case, encerclés par les villageois qui veulent s’emparer
d’eux pour les asservir, leur crever les yeux, les émasculer, ou pire encore. Perken va tenter
une sortie. C’est un extrait que je reconsidérerai plus tard, mais que je lis maintenant à partir
d’indicateurs de l’impuissance de Perken.

Il [Claude] n’osa pas parler, mais toucha Perken à l’épaule; celui-ci l’écarta sans le regarder,
avança de deux pas et s’arrêta en plein encadrement de l’ouverture – à portée des flèches.
« Attention ! » Perken n’entendait plus.[...] Claude, la respiration coupée le suivait du canon
de son arme : Perken marchait vers les Moïs, pas à pas, tout le corps raidi. [...] Perken ne
voyait plus rien. [...] Il tomba sur un genou, se releva, toujours aussi raide, sans avoir lâché le
revolver. La piqûre des plantes fut si aiguë qu’il vit, une seconde, ce qui était devant lui: le
chef inclinait la main vers la terre, opiniâtrement. Poser le revolver. Il était là-haut dans sa
main. Enfin il parvint à plier le bras, prit l’arme de l’autre main, comme pour la détacher. Ce
n’était plus de l’hésitation: il ne pouvait plus bouger. Enfin elle s’abaissa d’un coup et s’ouvrit,
tous les doigts tendus: le revolver tomba. Quelques pas encore. Jamais il n’avait marché ainsi,
sans plier les genoux.202

Les mots en italique soulignent que le personnage ne ressent plus rien ; il marche comme un
somnambule, séparé du monde dans lequel il se meut. Seule une douleur aiguë peut le
ramener, le temps d’une seconde, à la conscience. Ce qui montre, selon moi, que Perken est
un mythe obsolète, qui a perdu sa puissance, qui n’est plus d’actualité dans le présent du

200
DURAND, Gilbert, « Pérennité, dérivations et usure du mythe », dans: HANI, J. (dir.), Problèmes du mythe et
de son interprétation. Actes du Colloque de Chantilly (24-25 avril 1976), Paris, Les Belles Lettres, 1978, p.
27-50.
201
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit., p. 413.
202
Ibid., p. 466. Mes italiques.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 83

texte. Sa raideur physique souligne son manque de flexibilité qui est la condition de la
survivance du mythe.
Perken est aveugle au monde extérieur, mais Claude est lui aussi confronté aux
limitation de ses sens. A mon avis, cette ‘marche de Perken’ est une fiction du passé que re-lit
Claude. L’aspect visuel est ici essentiel : Claude regarde Perken, le suit du regard, comme s’il
suivait un film alors qu’il reste lui-même à une distance protectrice. C’est bien ce que suggère
la perspective cinématographique utilisée ici. La scène continue :

Claude, haletant, le tenait dans le rond des jumelles comme au bout d’une ligne de mire : les
Moïs allaient-ils tirer ? Il tenta de les voir, d’un coup de jumelle, mais sa vue ne
s’accommoda pas aussitôt à la différence de distance, et, sans attendre, il ramena les jumelles
sur Perken qui avait repris exactement sa position de marche, le buste en avant : un homme
sans bras, un dos incliné de tireur de bateaux sur des jambes raidies. Lorsqu’il s’était
retourné, une seconde, Claude avait revu son visage, si vite qu’il n’en avait saisi que la
bouche ouverte, mais il devinait la fixité du regard à la raideur du corps, aux épaules qui
s’éloignaient pas à pas avec une force de machine. Le rond des jumelles supprimait tout, sauf
cet homme. Le champ de vision dérivait vers la gauche ; d’un coup de poignet il le ramena.
Une fois de plus, il perdit Perken : il le cherchait trop loin, dans une des longues traînées du
soleil.203

La distance nécessaire à l’esthétique moderniste est représentée par le jeu des jumelles
d’approche. Je reviendrai à ces jumelles dans le dernier volet, au chapitre XIX sur le
rapprochement. On peut d’ores et déjà constater que Claude ne peut jamais vraiment
percevoir le monde extérieur, il ne voit que des fragments qui sont limités au cercle des
jumelles et, qui plus est, elles ne s’accommodent pas facilement aux variations de distances.
Non seulement il est dans l’impossibilité de voir les Moïs, l’ennemi reste donc dans le champ
de l’imaginaire ou dans le hors-champ, mais en outre il lui est de plus en plus difficile de
‘suivre’ l’histoire de Perken. Claude, malgré ses jumelles, n’arrive pas à faire ‘fonctionner’ ce
mythe qui n’est plus performant dans le présent.
Reste à savoir comment il est possible que ce soit une fiction du passé qui apparaisse
dans les jumelles de Claude. Peut-être les idées de Bergson sur la permanence du passé sont-
elles ici utiles. En effet, certains scientifiques tirent un parallèle entre le rôle du mythe chez
Malraux et Bergson. C’est le cas de André et Jean Brincourt qui notent dans leur comparaison
de Proust, Malraux et Bergson, le même type d’influence de ce qui est pour eux un mythe,

203
Ibid., p. 468.
84 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

c’est-à-dire « une certaine idée qui, pendant une période plus ou moins longue, s’impose
fortement à une collectivité et agit sur sa conduite ».204
Peut-être faut-il ici préciser que je me désintéresse de savoir si Bergson a raison ou
tort ou si ses théories sont fondées ou non. Contrairement à Alan Sokal et Jean Bricmont, je
n’ai pas l’intention de critiquer son intelligence sur base de sa compréhension des sciences
exactes puisqu’il n’était pas physicien ; je considère simplement ses théories dans le sens où
elles peuvent éclairer l’écriture des modernistes.205 Comme Lévy-Bruhl, il est un penseur
fortement critiqué, mais dont la pensée peut malgré tout éclairer la littérature qui m’intéresse.
Il y a des similitudes frappantes, le modernisme a pu être influencé par Bergson, comme le
suggèrent fréquemment les critiques, ou c’est au contraire Bergson qui a pu subir l’influence
de la littérature moderniste.206 C’est en tout cas ce que sous-entend le reproche que Gide lui
adresse ironiquement en 1924 dans son journal : « Ce qui me déplaît dans la doctrine de
Bergson, c’est tout ce que je pensais déjà avant qu’il ne le dise […]. Dans le futur, on verra
son influence sur notre époque partout, simplement parce qu’il appartient lui-même à cette
époque et se tient constamment à ses tendances. D’où son importance représentative ».207
C’est justement sur cette importance représentative que je compte pour analyser la marche de
Perken. Voyons si les théories de Henri Bergson peuvent éclairer cette dialectique avec le
passé et ces problèmes de perception qui semblent être ici à l’œuvre.
Selon Henri Bergson dans Matière et Mémoire la mémoire joue un rôle dans les
perceptions du présent, car les perceptions sont des constructions de l’esprit. « La perception
n’est jamais un simple contact de l’esprit avec l’objet présent ; elle est tout imprégnée des
souvenirs-images qui la complètent en l’interprétant. Le souvenir-image, à son tour, participe
du ‘souvenir pur’ qu’il commence à matérialiser, et de la perception où il tend à s’incarner :
envisagé de ce point de vue, il se définirait comme une perception naissante ».208 Selon
Bergson, pour être capable d’interpréter une perception, nous devons la construire. Pour cela
nous puisons dans les images-mémoires qui viennent de la mémoire pure. Ces images sont
inconscientes, mais nécessaires pour construire une interprétation des perceptions. Cela
204
BRINCOURT, André et Jean, Les Œuvres et les Lumières, Paris, Table Ronde, 1955.
205
Voir : SOKAL, Alan et BRICMONT, Jean, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 244-270. Dans
ce chapitre, Sokal et Bricmont analysent l’incompréhension chez Bergson de la théorie de la relativité.
206
Pour l’influence de Bergson sur Malraux, voir ARBOUR, Romeo, op. cit., p. 143.
207
GIDE, André, Journal, le premier mars 1924, cité par : GUNTER, P.A.Y., « Bergson and Sartre : The rise of
French existentialism », dans : BURWICK, Frederick et DOUGLASS, Paul (éd.), The Crisis of Modernisme.
Bergson and the Vitalist Controversy, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. 230.
208
BERGSON, Henri, Œuvres complètes de Henri Bergson. Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à
l’esprit (1911), Genève, Albert Sikra, 1946, p. 139.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 85

signifie également qu’il y a persistance de la mémoire pure dans le présent, même si, lorsque
nous sommes pris par le cours de la vie, attentifs à elle, nous ne remarquons pas que la
mémoire est présente. Pourtant, il suffit de se retirer de l’action pour qu’elle se manifeste. On
voit bien le parallèle avec le stream of consciousness.
On peut dire que dans l’extrait cité ci-dessus, la relation entre Perken et Claude est
assez caricaturale : Perken le mythe d’antan impuissant, et Claude la distance moderniste qui
à la fois tente de récupérer le mythe et se doit de constater son inactualité, son manque de
prégnance. On retrouve la même thématique que dans l’extrait sur l’artiste qui psalmodie le
Rāmāyana. Tout comme l’aveugle cambodgien, Claude est encerclé par un groupe misérable
pour qui la culture et les valeurs du passé n’ont aucune signification.
S’agit-il d’une parodie ? Même si nous sommes ici en face de la destruction du mythe
de l’aventure du roi blanc, ce qui ressort, n’est pas la raillerie, mais la nostalgie. En effet, on
peut difficilement ignorer l’admiration que Claude a pour son aîné. Perken représente son
modèle et même son « obsession ».209 Lorsque Perken meurt, Claude pleure à la fois son ami,
la fin de l’idée d’aventure et d’une période où celle-ci était encore possible. Après le Traité de
Versailles, il devient impossible de se distinguer dans l’aventure aux colonies, c’est l’époque
de ‘la grande paix française’. L’aventure n’existe plus ; la vraie, celle de la conquête et celle
des ‘rois blancs’, est à jamais révolue. N’est-ce pas cette déception dont parle Malraux quand
il explique qu’avec La Voie royale, il a voulu « dire la vérité sur l’aventure, une vérité qui est
simplement l’exactitude. […] et mettre en scène l’aventure comme elle est, c’est-à-dire bien
différente de ce qu’on en suppose » ?210
La mort du mythe de Perken, même si elle permet à l’artiste moderne de créer, est
profondément dominée par une nostalgie que l’on rencontre très souvent dans la littérature
non pas seulement moderniste, mais dans les récits de voyages. Comme le note Caren Kaplan,
« là où le voyage est représenté comme un exil ou comme l’activité d’une élite de vrais
voyageurs ou de touristes, on voit s’articuler la nostalgie et la lamentation de la disparition
d’espaces et de sujets qui ont toujours déjà disparu (le paradis, la maison, l’autochtone) ».211
On retrouve effectivement cette lamentation nostalgique chez Victor Segalen et même chez

209
MALRAUX, André, la Voie royale, op. cit., p. 371.
210
MALRAUX, André, cité par : LANGLOIS, Walter G., art. cit., p. 1135.
211
KAPLAN, Caren, op. cit., p. 70. Ma traduction.
« as displacement is represented as exile or as a elite activity of true travelling or of tourism, articulations of
nostalgia lament the end of always already vanished spaces or kind of subjects (paradise, home, the native) ».
86 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Pierre Loti, qui, dans Un Pèlerin d’Angkor (1912), pleure la disparition de l’Empire khmer.212
Cette nostalgie n’est donc pas le propre de la littérature moderniste mais est liée à la position
d’élite et d’exilé que le narrateur moderniste se confère à lui-même, une position que
revendique assez automatiquement quiconque se veut vrai voyageur.
Cette dialectique avec le mythe du roi blanc, ne peut pas vraiment être considérée
comme une parodie. Il s’agit bien d’une répétition qui au lieu de critiquer le mythe, ne fait
que le constat désespéré de sa destruction. S’il n’y a pas parodie, peut-être y a-t-il malgré tout
un autre niveau d’ironie.

3.7. - Niveau métalinguistique : l’ironie

Selon Christian Quendler il y a une distinction à faire entre « l’ironie objective, qui est
exprimée par la description d’un monde ironique, et l’ironie subjective, qui est exprimée à
travers l’attitude ironique du poète envers sa propre création artistique ».213 C’est donc par le
biais de la fonction métalinguistique que l’ironie subjective peut apparaître.
Mais voyons d’abord s’il est question d’ironie objective, si le monde est attaqué par le
biais du rire.214 Il me semble que oui. C’est bien l’absurdité du monde et de l’existence qui
ressort des discussions entre Claude et Perken. Cependant, à mon avis, le seul niveau d’ironie
corrosive, pour reprendre le terme de Said, se lit dans la description des autres voyageurs du
bateau. Les coloniaux sont certainement ironisés par le ridicule de leurs petites considérations
matérialistes, par leur lourdeur et leur vulgarité. Evidemment, on l’a vu, les descriptions
péjoratives des voyageurs servent surtout à définir positivement les héros et ne sont pas
spécifiques de la littérature moderniste.
Bien que le roman ait un niveau métalinguistique, à mon avis, le rôle de l’artiste est
franchement pris au sérieux dans La Voie royale. On pourrait objecter ici que dans d’autres
romans de Malraux, le rôle de l’artiste est pris en dérision. C’est en effet le cas dans Les
Conquérants où la ‘métamorphose’ malrucienne est raillée par un des personnages, le Russe
Rensky que le narrateur rencontre au bar du Raffles.215

212
SEGALEN, Victor, Essai sur l’exotisme (posthume, écrit entre 1908-1918), Paris, Livre de Poche, 1986.
LOTI, Pierre, Un Pèlerin d’Angkor (1912), dans : QUELLA-VILLEGER, Alain (prés.), op. cit., p. 47-103.
213
QUENDLER, Christian, op. cit., p. 18. Ma traduction de :
« […] an objective irony that is expressed in the portrayal of an ironic world and a subjective irony that is
expressed through the poet’s ironic attitude towards is own artistic creation ».
214
« L’ironie est un registre textuel qui use du rire pour attaquer », SCHMITT, Michel-P. et VIALA, Alain, op. cit.,
p. 211.
215
Le Raffles : un des grands hôtels de Singapour.
Chapitre II : La Voie royale roman moderniste 87

Seul à une table, au centre, en costume de toile écrue, un gros homme [...] Oui : c’est un ancien
collectionneur russe qui depuis deux ans voyage, aux frais du musée de Boston, pour recueillir
des documents d’art asiatique : Rensky. [...] Je vais à lui. Après des effusions russes, il me dit,
montrant cinq petits éléphants d’ébène qu’il vient d’acheter à un indien et qu’il a déposés sur
la table en tuyau d’orgue : « Comme vous le voyez, cher ami, (je l’ai vu cinq fois peut-être…)
j’achète des petits éléphants. Lorsque nous entreprendrons des fouilles, je les mettrai dans les
tombeaux que nous refermerons. Cinquante ans plus tard, ceux qui ouvriront de nouveau les
cercueils les trouveront au fond, dûment patinés et rongés et seront intrigués…J’aime à
intriguer ceux qui viendront après moi : sur l’une des tours d’Angkor Vat, cher ami, j’ai gravé
une inscription en langue sanscrite extrêmement obscène ; salie avec soin, elle semble très
ancienne. Finot [le directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient] la déchiffrera. Il faut
scandaliser les hommes austères, un petit peu…216

Ici, le Russe ironise le rôle de l’artiste ; celui qui tente de faire revivre, de métamorphoser les
mythes du passé, peut aussi se laisser duper. Ce personnage imagine avec plaisir le casse-tête
que cela représentera pour les futurs archéologues. Une telle imposture ne tient évidemment
pas encore compte des possibilités de datation par carbone 14.
Selon Douwe Fokkema et Elrud Ibsch, le pire pour un moderniste c’est justement
d’être dupe. Le mot ‘dupe’ a une connotation particulièrement péjorative car il est aux
antipodes des choix esthétiques que font les artistes.217 S’ils se laissent duper, ils n’ont pas su
garder leurs distances et ils se sont laissé influencer par des observations trompeuses.
Pourtant, il ne s’agit pas ici d’autodérision ; l’ironie de Rensky montre, au contraire, que le
héros est conscient des risques de la ‘métamorphose’. Cet extrait du début du roman
fonctionne plus comme une mise en garde, pour que l’artiste ne se laisse point leurrer, et
surtout peut-être pour que le lecteur, le public, ne se laisse pas manipuler. Dans La voie royale
c’est dès le paratexte que l’auteur semble se moquer de la crédulité du lecteur. « Celui qui
regarde longtemps les songes devient semblable à son ombre. Proverbe Malabar » ets une
citation dont la source n’a pas pu être retrouvée.218 Ce proverbe n’a pas pu être retracé et est

216
AUTRAND, Michel, « Les Conquérants. Notes et variantes », dans : André Malraux. Œuvres complètes, Tome
I, op. cit., p. 1034-1088, p. 1035-1036.
217
FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit., p. 47.
218
Cet épigraphe ne figue pas dans la version reprise par l’édition de la pléiade. Comme le dit Christiane Moatti
dans l’introduction à l’édition Poche de 1992, « certaines éditions du roman indochinois sont précédées d’une
épigraphe qui ne figure pas […] dans la Pléiade, mais qui rime avec l’épigraphe de La Tentation de
l’Occident : Celui qui regarde longtemps les singes devient semblable à son ombre ».
MOATTI, Christiane, dans : MALRAUX, André, la Voie royale, Paris, Le Livre de Poche, 1992, p. 18, note 1.
88 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

tout à fait hypothétique.219 Dans la version originale du roman Les Conquérants Rensky fait
étrangement écho à ce ‘faux’ proverbe. Jean-Pierre Zarader le signale, Malraux est « sensible
à la menace et à l’inéluctabilité de la récupération ».220 Il y a donc bien un niveau d’ironie
bien que le rôle de Claude ne soit pas du tout ironisé.

219
LANGLOIS, Walter G., Malraux, The Indochina Adventure, op. cit., p. 279.
220
ZARADER, Jean-Pierre, « Le statut de l’œuvre d’art chez André Malraux », Petite histoire des idées
philosophiques, Paris, Ellipses, 1997, p. 93-109, p. 106.
CHAPITRE III

MODERNISME ET ENGAGEMENT ?
PREMICES D’UNE ARTICULATION PROBLEMATIQUE

Il n’y a que les huîtres qui adhèrent.


Paul Valéry.

Quand une civilisation entière, épouvantée par les


millions d’hommes mis à mort en quatre ans, voit
ses idéaux anéantis, l’heure n’est pas à fabriquer de
petits « bijoux » poétiques en prose ou à exhiber la
bimbeloterie des fantasques. Dans la nuit qui tombe
sur l’Europe, les lunes ne sont pas en papier, ce sont
les traités et les constitutions qui vont l’être.
Jean-François Lyotard, Signé Malraux (1996).221

Même au sens politique, l’engagement en tant que


tel reste ambigu, aussi longtemps qu’il ne se réduit
pas à une propagande dont la forme servile rend
dérisoire la question de l’engagement du sujet.
Theodor W. Adorno, « Engagement » (1958).222

On peut conclure du chapitre précédent que La Voie royale, et probablement l’œuvre


malrucienne en générale, peut être rangée parmi les œuvres du modernisme français.
Examinons maintenant la relation entre modernisme et colonialisme que pose Edward Said
dans l’extrait de son Culture et impérialisme cité en introduction. Le problème est que
Malraux est réputé être un écrivain « engagé », faisant une littérature qui met en scène la
révolution, la guerre, la résistance ; une littérature de l’action révolutionnaire.223 Or il
semblerait qu’il y a incompatibilité entre modernisme et engagement.

221
LYOTARD, Jean-François, op. cit., p. 103.
222
ADORNO, Theodor W., « Engagement », Notes sur la littérature (v.o. 1958), trad. MULLER, Sybille, Paris,
Flammarion, 1984, p. 285-306, p. 286.
223
HARRIS, Geoffrey T., art. cit.
90 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Dans ce court chapitre, je ne fais que présenter les problèmes de l’articulation possible
entre modernisme, comme mouvement littéraire qui prend ses distances et fuit apparemment
l’engagement, et l’engagement ‘anticolonial’ ou précurseur de la lutte contre le colonialisme.
Ce n’est qu’à la fin de ma recherche que je tenterai de me prononcer, mais il est essentiel de
révéler les apories – au moins apparentes – de l’analyse d’un modernisme engagé contre le
colonialisme.
Le moderniste serait presque par définition opposé à tout engagement ; c’est l’art
d’écrivains qui se veulent absolument indépendants.224 Ce qui explique que le modernisme et
son jeu avec les procédés littéraires a plus ou moins disparu de la scène française entre, grosso
modo 1935 et les années 1950, car dans les années de crise, il n’y a plus de place pour ce type
de littérature.225 Cette analyse confirme ce que dit Sabine van Wesemael, spécialiste de
l’écriture proustienne, concernant la réception de Proust et de son écriture moderniste pendant
la Première Guerre mondiale.226 Elle explique dans sa thèse que la prose méditative de Proust
qui refuse toute forme d’engagement ne peut éveiller l’intérêt du lectorat pendant la guerre.
Elle cite le critique Léon Pierre-Quint qui remarque, dans son analyse de l’œuvre de Proust
publiée en 1925, qu’à partir de 1914 : « Il ne pouvait plus être question de faire paraître la
suite de son œuvre. Dans chaque pays on mobilisait non seulement les hommes, mais toutes
les forces intellectuelles. Pendant cinq ans, les seuls livres qui sortaient étaient des livres de
guerre ».227 En France donc, comme le suggèrent ces analyses, ce serait aux moments où
l’histoire n’exige pas l’action et l’engagement de tout un chacun, que peut se développer une
esthétique moderniste. Pour maintenir son esthétique, expliquent encore Fokkema et Ibsch, les
modernistes refuseraient de s’engager socialement et politiquement ; si l’on peut parler
d’engagement c’est exclusivement sur le plan culturel, contre les valeurs esthétiques de leurs
prédécesseurs.228

224
HOUPPERMANS, Sjef, art. cit., p. 96.
225
Ibid., p. 121.
226
WESEMAEL, Sabine van, De Receptie van Proust in Nederland, Amsterdam, Stichting Amsterdamse
Historische Reeks, 1999, p. 28-29.
227
PIERRE-QUINT, Léon, Marcel Proust, sa vie, son œuvre (1925), cité par ibid.
228
FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit., p. 10.
Chapitre III : Modernisme et engagement ? 91

1. - Procédés de l’indépendance du modernisme


Déjà les techniques qu’ils utilisent montrent leur indépendance par rapport aux
préoccupations du monde concret et matériel. On l’a vu plus haut, Jameson et Auerbach,
insistent sur l’aspect quotidien et insignifiant de la situation dans laquelle l’écriture
moderniste se développe.229 C’est en mangeant une madeleine que le stream of consciousness
démarre chez Proust, c’est en tricotant des bas que Mrs Ramsay laisse vagabonder sa
conscience. Apparemment, les modernistes accorderaient moins d’importance aux situations
extrêmes qui ‘empêchent’ la conscience de se développer librement. Tandis que l’écriture de
Malraux est incontestablement une écriture des situations extrêmes.
Pourtant, dans l’exemple tiré de La Voie royale, le stream of consciousness se
manifeste lorsque Claude regarde Perken. Rien que de très banal dans la lecture des traits d’un
visage. Cependant, le fait que la scène se passe sur un bateau qui longe la côte de la Somalie,
que le visage rappelle à la mémoire la visite dans un bordel de Djibouti et que les plaines
d’Afrique soient décrites, tout cela est loin d’être anodin. A mon avis, l’argument de
‘situation quotidienne’ peut être contesté en tant que critère du modernisme. Il est peut-être le
critère de production du stream of consciousness, et donc un indice du modernisme, mais cela
ne dit rien des images qui apparaissent à l’esprit du narrateur ou du héros qui laisse
vagabonder sa conscience. En outre, le stream of consciousness est un indice important du
modernisme, mais, comme on l’a vu, il n’est pas le seul. Même s’il est possible que tout un
roman soit construit à partir de cette technique, c’est le cas du roman de James Joyce Ulysses
(1922), il y a le plus souvent des variations dans les stratégies narratives. C’est également le
cas chez Malraux.
D’autre part, ce qui est plus important, c’est que quand Jameson analyse le
modernisme et sa composante coloniale, il part du principe que ce courant littéraire est né
dans la métropole sous l’influence des ‘objets’ du colonialisme, des produits de l’Empire qui
sont venus subrepticement envahir l’univers métropolitain des modernistes. Jameson ne
considère pas du tout les voyageurs des colonies qui ont certainement été sensibles aux chocs
culturels de l’Empire, puisqu’ils étaient submergés dans des univers neufs pour eux :
l’Afrique de Marlow, l’Inde de Fielding, etc. Même si dans son ouvrage, Mary-Louise Pratt
ne parle pas du modernisme, elle montre que les « zones de contact » entre les cultures

229
JAMESON, Frederic, art. cit.
AUERBACH, Erich, op. cit
92 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

comprennent tout autant la métropole que la colonie.230 Il en va de la sorte en France après la


Grande Guerre. Il est certainement vrai que la France de l’entre-deux-guerres est exposée, au
quotidien, à la pression de l’empire (jazz, art ‘primitif’, tirailleurs africains, ‘tentation de
l’Occident’ de régénération par l’Orient, etc.), mais il ne faut pas non plus ignorer qu’il y a
également une influence des ‘objets’ du colonialisme, sur la jeunesse européenne qui voyage
dans les colonies et qui ramène en France ses impressions (écrites ou verbales) qui sont, elles
aussi, des ‘objet’ de la colonie. Il est indéniable que certains modernistes anglo-saxons, des
écrivains-voyageurs tels que Conrad et Forster, ont ramené de leurs aventures coloniales des
romans modernistes. André Malraux est de cette trempe.
D’ailleurs, le voyage et l’aventure – qui ne sont pas des situations insignifiantes et qui
devraient empêcher la production du stream of consciousness – sont des thèmes centraux du
modernisme. Evidemment, ces thèmes se retrouvent souvent sous la forme d’une mobilité
purement intellectuelle, mais ils se concrétisent également dans un voyage géographique.
D’autre part, bien des classiques du modernisme mettent en avant des situations et des
interrogations extrêmes ; c’est certainement le cas de Heart of Darkness (1902) de Joseph
Conrad, de A Passage to India (1924) de E. M. Forster, de The Seven Pillars of Wisdom
(1926) (Les Sept piliers de la sagesse) de Thomas Edward Lawrence, mieux connu sous le
nom de Lawrence d’Arabie – pour citer des textes directement inspirés de l’expérience de la
colonie – , mais aussi des romans de Thomas Mann tels que Mort à Venise (Tod in Venedig,
1913) ou La Montagne magique (Der Zauberberg, 1924), pour ne citer que les plus grands
classiques.
Geoffrey T. Harris ne s’arrête pas à cette contradiction entre modernisme et écriture de
situations extrêmes. Au contraire, pour lui, un des critères du modernisme malrucien est
justement d’intégrer la thématique de la guerre à la narration.231 C’est une position qui va à
l’encontre des conclusions de Wesemael, Houppemans et Jameson qui caractérisent ce
courant littéraire par sa distance au monde extérieur et par l’égotisme des personnages
principaux. Mais ce n’est pas le seul niveau de contradiction entre les spécialistes du
modernisme. Certains d’entre eux suggèrent que le modernisme est plus idéologique qu’il n’y
paraît.

230
PRATT, Mary-Louise, op. cit., loc. cit.
231
HARRIS, Geoffrey T., art. cit.
Chapitre III : Modernisme et engagement ? 93

2. - Malraux anticolonialiste parmi des modernistes


politisés
Les écrivains modernistes se seraient souvent engagés politiquement. Selon Astradur
Eysteinsson, certains ont activement contribué à l’idéologie fasciste. Il y aurait des liens entre
les idéaux modernistes et nationalistes de Tagore et de Yeats. Bien des modernistes se sont
déclarés nationalistes, selon le chercheur. Ce qui va quand même à contre-courant de
l’analyse de Said qui estime que les modernistes annoncent et permettent l’anticolonialisme
des années décolonisation. Il faut aussi souligner que certains modernistes étaient engagés à
gauche. Gide, par exemple, a pendant quelques années été attiré par le communisme, et
surtout les membres du groupe de Bloomsbury étaient surtout des ‘liberals’, donc engagés à
gauche. Mais il est vrai que l’on parle alors de l’engagement des hommes et femmes dans la
vie réelle et non pas de l’engagement de leur littérature.
On rejoint là un des problèmes de la conception de Malraux écrivain engagé : cet
engagement touche-t-il aussi à ses textes ou ne concerne-t-il que la position de l’homme dans
le paysage historique de son temps ? Car il faut bien dire que dès qu’on parle de Malraux, on
pense à l’aviateur de la Guerre Civile d’Espagne, au résistant pendant la Deuxième Guerre
mondiale, au délégué du Komintern à Saïgon – un mythe – et lorsque l’on parle
d’anticolonialisme – un terme qu’il revendique lui-même – c’est sans doute plus pour son
investissement à la cause des Indochinois dans le journal L’Indochine (enchaînée) que pour
son roman indochinois.232 Et puis d’ailleurs, est-on si sûr que son action de journaliste à
Saïgon mérite bien l’en-tête ‘anticoloniale’ ? Malraux est-il l’anticolonialiste qu’il prétend ?
Walter Langlois s’efforce de persuader ses lecteurs que l’aventure indochinoise de
Malraux montre un vrai engagement anticolonial.233 Pourtant certains ont remis en question
cet engagement, même celui de L’Indochine (enchaînée). C’est le cas de Daniel Durosay qui
estime que le journal montre des opinions modérées, même si le ton est vif ; il « définit une
politique d’assimilation, d’accès égalitaire à l’instruction » mais ne « met pas en cause la
présence française ».234 Comme on le verra, les attaques de L’Indochine sont très
personnelles : Malraux s’en prend aux coloniaux qui profitent du système, il les ridiculise et

232
Sur le mythe de Malraux délégué de Saïgon pour le Komintern, voir : RADAR, Emmanuelle et POEL, Ieme van
der, « Het Menschelijk tekort van André Malraux », Armada:Boeken van een veelomvattende
verscheidenheid. Honderd jaar Wereldbibliotheek. 1905-2005, (nr. 41), december 2005, p. 62-72.
233
LANGLOIS, Walter G., André Malraux. The Indochina Adventure, Londres, Pall Mall Press, 1966 et
LANGLOIS, Walter G., art. cit.
234
Ibid.
94 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

dévoile leurs malversations ; mais jamais il n’estime nécessaire de questionner les fondements
du système en question. Ce ne sont ni l’idée ni l’entreprise coloniales qui forment l’objet de la
réflexion et les attaques restent ciblées sur des coloniaux qui sont toujours visés en tant que
personnes.
Certains chercheurs contredisent franchement l’idée d’engagement malrucien pour les
colonisés. Paul Voorhoeve et Georges Van Den Abbeele, deux chercheurs non Français, sont
beaucoup plus sceptiques que Durosay quant à l’engagement de Malraux face au
colonialisme, pour eux il n’est plus même question d’engagement modéré. Le premier estime
que le fait que Malraux n’ait pas élevé la voix lors de la guerre d’Algérie, montre la tiédeur de
son engagement anticolonial, voire son indifférence.235 Ce point est important et Voorhoeve a
raison de le souligner. Mais il n’est pas tout à fait exact de dire que Malraux ne parlera plus de
l’Indochine après son retour en France puisque l’on sait qu’il fera partie, en 1933, du comité
pour l’amnistie des prisonniers politiques d’Indochine en compagnie de Louis Roubaud et de
Andrée Viollis, pour qui il préfacera en 1935 le Indochine S.O.S.236 Le titre de Viollis est
d’ailleurs inspiré d’un très long et terrible article publié par Malraux dans Marianne, 11
octobre 1933, sur les horreurs de L’Indochine.237 Cet article lui est inspiré par ceux que
Viollis a fait paraître dans les journaux, sur son séjour en Indochine.
Et le second trouve même dans les écrits pour L’Indochine enchaînée des relents
d’impérialisme forcené : l’action de Malraux visait, selon Van Den Abbeele, à conserver à la
France sa colonie asiatique. Ce chercheur montre que si Malraux attaque si puissamment les
coloniaux véreux, c’est parce qu’il craint que ceux-ci n’affaiblissent la colonie et permettent
ainsi à d’autres puissances de s’en emparer. Plus directement, ce serait le péril bolcheviste que
Malraux appréhendait.238 L’analyse de Van Den Abbeele est tout à fait convaincante et
bouleverse les idées que l’on a sur l’homme Malraux et sur sa position face au communisme
dans les années 1920.
Evidemment, toutes ces considérations ne disent pas grand chose sur le droit au
qualificatif ‘anticolonial’. Tout dépend de ce que l’on entend par là et il est trop tôt pour

235
VOORHOEVE, Paul E., « André Malraux, voor hij Du Perron kende (en nog even erna) », Cahiers voor een
lezer, vol. 13, nov. 2000, p. 3-19.
236
Voir infra.
237
MALRAUX, André, « S.O.S. », Marianne, 11 octobre 1933.
238
ABBEELE, Georges Van Den, « L’Asie fantôme or, Malraux’s Inhuman Condition », Modern Language Notes,
2000, p. 649-661, p. 652.
Chapitre III : Modernisme et engagement ? 95

conclure. J’évaluerai en détail le concept ‘anticolonialisme’ au chapitre 14. Mais il est


important de relativiser, dès le début, les assurances que l’on pourrait avoir sur Malraux.
Même s’il faut décider que l’homme montrait un engagement politique et
journalistique pour les colonisés lorsqu’il est à Saïgon, peut-être que cet engagement s’est
canalisé diférement lorsqu’il est passé à l’écriture de fictions. C’est ce que suggère Danile
Durosay qui s’arrête sur le fait que Malraux est passé du journalisme dans L’Indochine à La
Tentation de l’Occident. En effet, dans son dernier éditorial de journaliste saïgonnais, il
annonce son action en France :

Nous allons faire appel à l’ensemble de tous ceux qui, comme vous, souffrent. Le peuple en
France n’acceptera pas que les douleurs dont vous portez les marques vous soient infligées
en son nom. [...] Il faut que nous fassions appel à lui, par le discours, par la réunion, par le
journal, par le tract. Il faut que nous fassions signer aux masses ouvrières des pétitions en
faveur des Annamites. Il faut que ceux de nos écrivains – et il sont nombreux – qui ont
encore quelque générosité, s’adressent à ceux qui les aiment [...] Il faut que la grande voix
populaire s’élève, et vienne demander à ses maîtres compte de toute cette lourde peine, de
cette angoisse désolée qui pèse sur les plaines d’Indochine… Obtiendrons-nous la liberté ?
Nous ne pouvons le savoir encore. Du moins obtiendrons-nous quelques libertés. [...] C’est
pourquoi je pars en France.239

Mais il n’a pas vraiment – ni surtout pas directement – donné de suites aux promesses qu’il y
fait. Ce sont les articles de Viollis qui l’ont incité à remettre sa plume au service de la cause
des Indochinois en 1933, mais entre les deux il s’est quand même passé huit ans. Une fois
rentré, il publie son essai de philosophie exotique épistolaire, La Tentation de l’Occident.
Selon Daniel Durosay, c’est dès lors par la littérature que Malraux combat :

de manière plus symbolique […] dès ce moment [après les deux expériences en Indochine],
l’art est reconnu comme l’action en puissance [...] Il ne s’agit que d’un déplacement de
l’énergie vers l’écriture. […] Ce livre [il parle de La Tentation de l’Occident] n’est pas le
tombeau de l’action, mais la reprise d’une conquête par d’autres voies, plus symboliques.240

Pour Durosay donc Malraux passe à un engagement culturel.241 Ce qui correspond bien à une
attitude moderniste s’il faut en croire l’analyse de Fokkema et Ibsch qui voyait dans ce

239
MALRAUX, André, « Ce que nous pouvons faire », L’Indochine enchaînée, Saïgon, 26 décembre 1925.
240
DUROSAY, Daniel, art. cit., p. 904.
241
Ibid., p. 891.
96 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

mouvement littéraire un engagement culturel et pas idéologique ou politique.242 Il en va


apparemment de même dans La Voie royale où le héros se maintient à distance du monde
colonial qui l’entoure, son attitude d’observateur détaché lui garantit son dégagement.
L’accent est porté sur la façon dont le héros perçoit le monde et non pas sur ce monde qu’il
perçoit ; comme le souligne l’auteur: « ce que la littérature moderne impose, ce n’est pas sa
vision du monde, mais sa vision de la littérature ».243 Avec cette citation de Malraux, on et
loin de l’engagement politique qui lui colle généralement à la peau.
Il y a un engagement culturel dans La Voie royale, pour une nouvelle forme artistique
moderniste, et un scepticisme – mais qui n’est pas dénué d’attirance et de nostalgie – pour les
formes culturelles d’antan. Mais peut-on vraiment faire la différence entre engagement
culturel et idéologique ? Et qu’en est-il de l’engagement idéologique et politique de son
texte ? Questions aux quelles on ne peut pas encore répondre puisque l’on n’a pas encore lu
La Voie royale dans le contexte discursif de l’époque de la publication, qui est également
celle de l’apogée du colonialisme.

3. - Pour une analyse de l’engagement textuel


Le problème est que l’on considère souvent l’engagement d’un écrivain, donc son action de
femme ou d’homme dans la vie, et que l’on oublie de regarder vraiment ce que dit et ce que
fait le texte. C’est ce que l’on peut voir dans l’ouvrage au titre trompeur de Benoît Denis,
Littérature et engagement (2002), qui ne tient compte que de l’engagement des écrivains de
l’entre-deux-guerres et pas de leur littérature. Car le critique n’y analyse nullement l’effet
qu’ont les œuvres (littéraires ou non), seule l’action des écrivains ‘engagés’ dans les
mouvements politiques y est examinée. Et – autre problème – Denis ne s’arrête qu’à
l’engagement soit dans le communisme soit dans le fascisme.244 N’existait-il pas, à l’époque,
d’autres formes d’engagement, des engagements peut-être moins visibles que ceux qui se
prononcent dans ces nouveaux mouvements politiques, mais qui ne sont pas nécessairement
moins efficaces ? Et n’y a-t-il pas d’engagement catholique, humaniste ou simplement
culturel ? Et d’ailleurs, la révolte culturelle des modernistes est-elle si exempte de choix
idéologiques ou même politiques ?

242
FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit.
243
MALRAUX, André, cité par ZARADER, Jean-Pierre, art. cit., p. 101, note.
244
DENIS, Benoît, Littérature et engagement. De Pascal à Sartre, Paris, Seuil, 2002.
Chapitre III : Modernisme et engagement ? 97

Force est de constater que les spécialistes du colonialisme indiquent souvent – en


opposition à la fois au point de vue saidien de 1993 et au point de vue des spécialistes du
modernisme européen –, la suspecte contemporanéité du mouvement moderniste et du
colonialisme anglais.245 Selon Patrick Williams, ce n’est sans doute pas un hasard si l’apogée
du modernisme correspond à celle de l’Empire.246 Il se demande en outre si l’apogée du
colonialisme, caractérisé par un intempestif battage publicitaire procolonial ne tentait pas par
là de cacher les résistances de plus en plus fréquentes.247 Dans ce contexte, il n’est pas
impossible en effet que l’écriture moderniste ait participé des formes de contrôle du pouvoir,
justement en tenant ses distances. Dans Culture et impérialisme Said a lui-aussi fait le lien,
mais plus général, entre les formes culturelles – en particulier le roman – et l’expansion
coloniale. Le roman et l’Empire vont main dans la main, dit-il, et c’est la culture qui prépare
l’action militaire.248 Mais, comme souligné plus haut, il considère que le modernisme qui
attaque le roman de l’intérieur est une ouverture qui annonce la lutte contre le colonialisme.
On doit être d’accord avec Patrick Williams, même si des parallélismes sont tirés entre
modernisme et colonialisme, les spécialistes se contredisent sur la nature exacte de la relation
entre les deux et en fin de compte, aucun d’entre eux n’a réussi à les relier de manière claire et
convaincante.

Le sujet est complexe et les spécialistes se contredisent. Je ne fais ici que soulever les
problèmes que j’essayerai de résoudre au fil de ce travail. Pour le moment on ne peut que
constater le paradoxe : La Voie royale est un roman moderniste et son écrivain est réputé pour
son anticolonialisme. La question de l’anticolonialisme est délicate et demande beaucoup plus
de connaissances sur les discours de l’époque pour pouvoir trancher. Il faut bien entendu
considérer le roman dans le contexte historique et discursif pour pouvoir examiner quelles
valeurs et arguments (anti)coloniaux il véhicule. C’est maintenant vers les théories
postcoloniales que je me tourne puisqu’elles ont pour objectif l’analyse des discours sur le
colonialisme. Plus précisément, pour reprendre la définition de Jean-Marc Moura : la théorie
postcoloniale s’intéresse aux œuvres dans le sens où elles :

245
BOOTH, Howard et RIGBY, Nigel, « Introduction », Modernism and Empire (dir), Manchester & New York,
Mancherster University Press, 2000, p. 1-12, p. 1-3.
246
WILLIAMS, Patrick, « “Simultaneous uncontemporaneities” : theorizing modernism and empire », dans : ibid.,
p. 13-38.
247
Ibid., p. 24.
248
SAID, Edward W., Culture et impérialisme, op. cit., p. 49.
98 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

présentent les formes et les thèmes impériaux comme caducs, s’efforcent de les combattre et
de réfuter leurs catégories (lors même qu’ils sont dominants dans la société où elles
paraissent) avant de proposer une nouvelle vision d’un monde caractérisé par la coexistence
et la négociation des langues et des cultures.249

Mais je ne m’en tiens pas à La voie royale. Etant donné que je m’intéresse au contexte,
les autres œuvres publiées à la même époque, sur le même sujet – l’expérience du
colonialisme en Indochine française – feront également l’objet de mon analyse. La
confrontation d’œuvres contemporaines permettra à la fois de signaler les spécificités
littéraires et idéologiques de l’écriture itinérante de l’époque coloniale et de faire ressortir
l’originalité de certaines œuvres.
Voyons, avant d’examiner les discours coloniaux, comment les théories postcoloniales
peuvent contribuer à mon analyse.

249
MOURA, Jean-Marc, Littératures francophones et théories postcoloniale, Paris, Presses Universitaires de
France, 1999, p. 4.
CHAPITRE IV

INTRODUCTION DE LA THEORIE POSTCOLONIALE EN FRANCE

Nous ne pouvions oublier qu’il y a, sur la terre,


d’autres hommes que les Blancs.
S.E. le Cardinal Verdier (1939).

La seule chose que nous puissions et devrions tenter


– mais c’est aujourd’hui l’essentiel –, c’est de lutter
[…] pour délivrer à la fois les Algériens et les
Français de la tyrannie coloniale.
Jean-Paul Sartre (1964).

The metropole and colony, colonizer and colonized


need to be brought into one analytic field.
Ann Laura Stoler et Frederic Cooper (1997).250

La théorie postcoloniale a fait énormément de progrès dans le milieu académique anglo-


saxon, alors que la France continue à la considérer avec méfiance.251 Ce qui ne veut pas dire
que le colonialisme soit absent du débat français, bien au contraire, il est au cœur des débats
dans les médias depuis les commémorations de la fin de la guerre d’Algérie, en 2003.252 Les
problèmes dans les banlieues, ainsi que la loi sur « le rôle positif de la présence française
outre-mer » puis son rejet, ont aussi remis le colonialisme au centre des polémiques.253 On

250
STOLER, Ann Laura et COOPER, Frederick, art. cit.
251
MONGIN, Olivier, LEMPEREUR, Nathalie et SCHLEGEL, Jean-Louis, « Qu'est-ce que la pensée postcoloniale?
Entretien avec Achille Mbembe », Revue Esprit, décembre 2006, p. 117-133. Selon Mbembe, le
‘postcolonialisme’ est très mal compris et associé à la demande de remboursement de ‘dette’ coloniale.
252
Ce n’est qu’en 1999 que la France a reconnu pour ‘les événements’ survenus en Algérie entre 1954 et 1962
l’application du mot ‘guerre’.
Voir : STORA, Benjamin, « La guerre d’Algérie, 1999-2003, les accélérations de la mémoire », repris dans :
« Français et Algériens », Hommes & Migrations, numéro 1244, juillet-août 2003, http://icietlabas.lautre.net,
10-11-2003.
253
« Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer,
notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée
française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ». Des dispositions voisines existent
également pour « les programmes de recherche universitaire ». Texte de loi du 23 avril 2005, repris par :
100 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

peut dire que tout un débat s’organise autour de problèmes de société qui, l’on en devient
convaincu, ne pourront se comprendre ni a fortiori se résoudre, sans une réévaluation du passé
colonial.254 L’indifférence française pour les théories postcoloniales ne signifie pas
nécessairement que la critique littéraire oublie de s’intéresser à la littérature coloniale ; bien
que cette littérature soit marginale, certains critiques français s’y intéressent, mais surtout par
le biais de l’exotisme, auquel je reviendrai plus loin. Encore à l’heure actuelle, la majorité des
critiques littéraires de l’Hexagone boudent ces théories issues des universités anglo-saxonnes.
Il y a bien sûr des exceptions, et j’y reviendrai, mais, comme le résume Jean-Marc Moura, un
des rares français adepte de la théorie postcoloniale, si un jour il « est possible que ‘l’empire
contre-attaque’ [avec les théories postcoloniales], [...] pour l’heure [en 2003], le champ
intellectuel français fait de la résistance ».255 Mon approche théorique va donc à contre-
courant de ce qui est d’usage dans la critique littéraire française de ce début de XXIe siècle.
Avant d’analyser cette résistance du milieu académique français, voyons ce que l’on entend
par ‘postcolonial’.

1. - Historique de la théorie
A l’heure actuelle, le champ de la théorie se définit comme l’analyse culturelle des
conséquences et réactions au colonialisme européen. Mais le mot est apparu après la
Deuxième Guerre mondiale, dans le cadre politique de la décolonisation, pour parler de la
situation des pays après leur indépendance. A la fin des années 1970, il a fait une entrée

LE COUR GRANDMAISON, Olivier, « Le colonialisme a la peau dure », Libération, 30 mars 2005,


http://multitudes.samizdat.net/Le-colonialisme-a-la-peau-dure.html, 18-10-2006.
254
Les historiens tels que Benjamin Stora, Marc Ferro, Eric Deroo, Sandrine Lemaire, Françoise Vergès, Pascal
Blanchard et Nicolas Bancel, pour n’en citer que quelques uns, sont très actifs et médiatisés et publient
depuis le début du XXIème siècles des analyses remarquées sur le colonialisme français.
STORA, Benjamin, La Gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d'Algérie, Paris, La Découverte, 1991 ;
BANCEL, Nicolas et BLANCHARD, Pascal, De l’Indigène à l’immigré, Paris, Gallimard, 1997 ;
FERRO, Marc (dir.), Le Livre noir du colonialisme, Paris, Robert Laffont, 2003 ;
BANCEL, Nicolas, BLANCHARD, Pascal et VERGES, Françoise, La République coloniale, Paris, Albin Michel,
2003 ;
BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (dir.), Culture coloniale, op. cit. ;
BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (dir.), Culture impériale, op. cit.;
BANCEL, Nicolas, BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (dir.), La Fracture coloniale. La Société
française au prisme de l’héritage colonial, Paris, La Découverte, 2005 ;
BLANCHARD, Pascal et BANCEL, Nicolas (dir.), Culture post-coloniale. 1961-2006. Traces et mémoires
coloniales en France, op. cit. ;
DEROO, Eric et LEMAIRE, Sandrine, Illusions coloniales, Paris, Tallandier, 2006.
255
MOURA, Jean-Marc, « Sur l’étude postcoloniale des lettres francophones en France », art. cit., loc.cit.
Chapitre IV : Introduction de la théorie postcoloniale en France 101

timide dans le milieu littéraire anglo-saxon pour caractériser les effets de la colonisation sur la
culture. Mais c’est surtout le développement des théories sur le discours colonial – le livre
L’Orientalisme d’Edward Said, les travaux de Homi Bhabha ainsi que ceux de Gayatri Spivak
– qui ont apporté une base théorique à la question.256 Nous reviendrons, au fil des chapitres
suivants sur les théories des ces critiques, mais nous pouvons déjà remarquer que, dans les
grandes lignes, le postcolonialisme a pris ses bases théoriques avec l’idée saidienne de
l’efficace simplicité et de la persistance d’un discours colonial basé sur la supériorité de
l’Occident. Cependant, à travers ce discours ‘orientaliste’, Said met également en évidence la
résistance des colonisés au discours dominant. C’est la lecture ‘contre le grain’ des textes
coloniaux qui permet de dévoiler ce que cache le texte : la ‘résistance’ des colonisés.257
Ensuite les théories d’Homi Bhabha viennent contredire celles de Said en affirmant, entre-
autres dans « Of Mimicry and man », non plus la simplicité et la stabilité du discours colonial,
mais au contraire son ambivalence fondamentale.258 Le fameux article de Gayatri Spivak
« Can the Subaltern Speak ? » apporte lui aussi de nouvelles lumières aux théories de Said en
se demandant s’il est jamais possible, même ‘contre le grain’, de retrouver les voix des
subalternes, des opprimés du colonialisme, en particulier celles des femmes.259
Mais, hormis cette « sainte trinité » postcoloniale, pour reprendre l’appellation
ironique de John McLeod dans son Begining. Postcolonialism, on doit songer aux travaux de
Bill Ashcroft ou Ella Shohat qui ont alimenté la polémique sur le terme ‘postcolonial’ pour
l’accepter en l’affinant (Ashcroft) ou pour le refuser (Shohat).260 Ils ont en outre contribué à

256
Voir entre-autres : SAID, Edward W., L’Orientalisme, op. cit. ;
SPIVAK, Gayatri C., In Other Worlds, New York, Methuen, 1987 ;
BHABHA, Homi, K., The Location of Culture, op. cit. ;
L’Orientalism de Said est souvent considéré comme un texte précurseur, bien que Said lui-même n’ai pas
employé cette appellation.
257
Lire ‘avec le grain’, c’est faire l’expérience du texte en suivant, au plus près, le point de vue de l’auteur ; c’est
se livrer en tant que lecteur à l’univers proposé dans le texte. Lire ‘contre le grain’, au contraire, c’est porter
son attention aux contradictions, aux silences et omissions du texte.
Par exemple lorsqu’un texte parle de la « paresse » légendaire des colonisés, on peut aussi y voir une forme
de résistance passive pour éviter de se laisser commander par les oppresseurs. La belle expression
néerlandaise « Oost indisch doof » exprime très bien cette situation : la surdité des Indonésiens face aux
ordres des Néerlandais, est une surdité feinte, dit l’expression.
258
BHABHA, Homi, « Of Mimicry and Man. The ambivalence of colonial discourse », The Location of Culture,
Londres, Routledge, 1994, p. 85-93.
259
SPIVAK, Gayatri, « Can the subaltern speak ? Speculations on widow sacrifice », dans : WILLIAMS, Patrick et
CHRISMAN, Laura (prés.), Colonial Discourse and Post-Colonial Theory, New York/Londres et. al.,
Harvester Wheatsheaf, 1993, p.66-111.
260
MCLEOD, John, Begining Postcolonialism, op. cit.
SHOHAT, Ella, « Notes on the ‘Post-colonial’ », Social Text 10.2+3, 1999, p. 99-113, citée par : HERMAN,
Luc, «The Empire Writes Back (Again). Vergelijkenede literatuurwetenschap en post-koloniale
102 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

étendre et préciser le domaine d’analyse des théories en sortant du cadre des interactions
culturelles au sein des sociétés coloniales.261 En effet, dans les années 80, les critiques se sont
tournés vers les productions littéraires contemporaines des écrivains issus de pays
anciennement colonisés ; ce sont alors à la fois les écrivains et leurs oeuvres qui deviennent
‘postcoloniaux’. On peut considérer la publication de l’essai collectif dirigé par Bill Ashcroft,
Gareth Griffiths et Helen Tiffin : The Empire Writes Back (1989), comme un tournant
important de la théorie.262 En effet, cet ouvrage ouvrait la porte à l’analyse des littératures
postcoloniales comme des ‘contre-attaques’, ou corrections, des littératures et pratiques des
Empires, ainsi que de leur vision du monde et des stéréotypes qu’ils propagent : John
Maxwell Coetzee revisitant Robinson Crusoe dans Foe (1986) ; Assia Djebar dans L’Amour,
la fantasia (1985) et Ahmadou Kourouma dans Monnè, outrages et défis (1990) réécrivant
l’histoire de leurs pays du point de vue des colonisés ; Aimé Césaire démystifiant le mythe
shakespearien de Caliban dans Une Tempête (1993), etc. On voit bien que le postcolonialisme
peut englober les études ‘francophones’ sans s’y limiter. Dans le champ ‘postcolonial’ se
rencontrent les textes produits par le colonialisme aussi bien que ceux écrits après les
indépendances, les textes anglophones, mais aussi francophones, lusophones etc. C’est donc
également devenu un instrument de comparatisme littéraire. Dans la foulée de The Empire
Writes Back, beaucoup de ‘readers’ ont étés publiés ainsi que des livres introductifs ; les
années 90 ont donc vu la consécration de la théorie.263 Selon Ashcroft, Griffiths et Tiffin, qui
reprennent, en 2002, les idées présentées par leur The Empire Writes Back de 1989, si le
terme ‘postcolonial’ a été pensé, à l’origine, par des historiens comme synonyme de ‘post-
indépendance’ et référait donc exclusivement à la situation ‘postcoloniale’ des Etats après leur
affranchissement politique du colonialisme européen, il a rapidement fait son entrée dans
l’analyse culturelle et la théorie s’attache, à l’heure actuelle, à l’examen de « tous les effets de
la colonisation [europénne] sur les cultures et les sociétés ».264

literatuurstudie. Littérature comparée et critique postcoloniale », dans : HERMAN, Luc (dir.), The Empire
Writes Back (Again), ALW-cahier 15, 1994, p. 13.
261
MCLEOD, John, Begining Postcolonialism, Manchester, Machester University Press, 2000, p. 23.
262
ASHCROFT, Bill, GRIFFITHS, Gareth, et TIFFIN Helen (dir.), The Empire Writes Back: Theory and Practice in
Post-Colonial Literatures, Londres/New York, Routledge, 1989.
263
WILLIAMS, Patrick et CHRISMAN, Laura (prés.), Colonial Discourse and Post-colonial Theory. A Reader,
New York/Londres et ali, Harvester Wheatsheaf, 1993 ;
ASHCROFT, Bill, GRIFFITHS, Gareth et TIFFIN, Helen (prés.), The Post-colonial Studies Reader, Londres/New
York, Routledge, 1995.
264
ASHCROFT, Bill, GRIFFITHS, Gareth et TIFFIN, Helen, The Empire Writes Back (2ème éd.), New York,
Routledge, 2002, p. 186.
Chapitre IV : Introduction de la théorie postcoloniale en France 103

Dans le milieu anglo-saxon, les théories postcoloniales sont indispensables à l’analyse


littéraire dans plusieurs domaines d’application. Premièrement des textes ‘coloniaux’
classiques tels que Heart of Darkness (1902) de Joseph Conrad, Kim (1901) de Rudyard
Kipling, ou A Passage to India (1924) de E. M. Forster. Deuxièmement des littératures
anglophones (par opposition aux littératures anglo- ou américano-anglaises) telles que
l’œuvre de V. S. Naipaul ou celle de Salman Rushdie. Et, troisièmement, des littératures
produites par les colons et leurs descendants ; les écrivains issus de l’immigration vers
l’Australie, ou l’Afrique du Sud, tels que Coetzee etc. En France par contre, pour ce qui est de
l’analyse littéraire des classiques, la critique universitaire néglige franchement les acquis de la
théorie postcoloniale et n’attache que peu, ou pas du tout d’importance au contexte colonial
de production des œuvres littéraires. Pour ne prendre que l’exemple de Malraux, l’écrivain le
plus connu et le plus étudié de mon corpus, on s’aperçoit aisément que les critiques littéraires
ne font qu’effleurer le contexte colonial des romans asiatiques tels que La Voie royale, Les
Conquérants, La Condition humaine et La Tentation de l’Occident.265 Pourtant les choses
changent peu à peu et en 2006, la Revue André Malraux Review consacrée aux Figures de
l’altérité, accueille quand même un article de Cris Reyns-Chikuma qui fait une analyse
postcoloniale des textes japonais de Malraux.266 Comme le souligne Michel Lantelme dans
son introduction, cet article offre « une perspective fort différente », révélant un Malraux
‘orientaliste’ (dans la définition de Said) qui ignore les réalités politiques du Japon et cède à la
mode du ‘japonisme’.267 Mais cette revue est basée aux Etats-Unis.

265
MALRAUX, André, op. cit. Voir Introduction.
FALLAIZE, Elizabeth, Malraux. La voie royale, Valencia, Grant & Cutler Ltd, 1982. Dans cette étude détaillée
de La Voie royale, les colonisés ne font pas l’objet de l’analyse, contrairement aux personnages secondaires
européens et la situation coloniale n’entre pas en ligne de compte pour l’analyse.
Dans MOATTI, Christiane, « Commentaires », MALRAUX, André, La Voie Royale, Paris, Livre De Poche,
1992, l’analyse des stratégies textuelles n’est pas reliée au système ou au fonctionnement de la colonisation.
Il en va de même pour les écrivains de Littératures de la Péninsule Indochinoise, qui citent Malraux à de
multiples reprises, mais n’analysent ses textes que pour parler du personnage de l’aventurier.
HUE, Bernard, COPIN, Henri, PHAM DAN BINH, LAUDE, Patrick et MEADOWS, Patrick, Littératures de la
péninsule indochinoise (1999), op. cit.
266
REYNS-CHIKUMA, Cris, « Malraux au Japon : une certaine idée de l’art dans une perspective postcoloniale »
dans : LANTELME, Michel (éd.), Figures de l’altérité, Revue André Malraux review, vol. 33, n01, 2006, p. 29-
51.
267
LANTELME, Michel, « A Note from the Editor », dans : Figures de l’altérité, op. cit., p. 5-8, p. 6.
104 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

2. - Une critique littéraire qui reste à faire


Il me faut également insister sur le fait que c’est surtout la critique littéraire de l’Hexagone
qui se montre méfiante par rapport à l’approche postcoloniale, car on voit un regain d’intérêt
surtout chez les historiens avec les travaux de Benjamin Stora, Marc Ferro, Eric Deroo,
Françoise Vergès, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire, Nicolas Bancel, etc.268 Ces
chercheurs sont plus ouverts à la théorie postcoloniale puisque, Culture impériale, par
exemple, cite les travaux de Said et accueille un article de Elisabeth Ezra, Charles Forsdick et
David Murphy, qui sont chercheurs au Royaume-Uni mais spécialistes du postcolonialisme
dans la littérature française et francophone.269 C’est un mouvement qui est surtout dirigé vers
la recherche historique et politique et qui, Charles Forsdick et David Murphy le signalent à
juste titre, n’a pas encore vraiment touché l’analyse littéraire.270 Selon moi, il faut s’attendre à
ce que le postcolonialisme atteigne sous peu la critique littéraire sous l’impulsion de ce
groupe de chercheurs.
Il y a en effet des signes avant coureurs, entre-autres ces rencontres interdisciplinaires
où critiques littéraires, politicologues et historiens se rencontrent sur le concept ‘postcolonial’
et sur les raisons de la méfiance française.271 En outre les années 2006 et 2007 ont vu la
traduction en français du Cambridge Compagnon to Postcolonial Literary Studies (2004) édité
par Neil Lazarus ainsi que The location of Culture (1994) de Homi Bhabha.272 Il faut dire
aussi que certains critiques de la littérature francophone, comme Françoise Lionnet ou
Mireille Rosello, se basent également sur les résultats des théories postcoloniales dans leurs

268
Selon Françoise Vergès, le 10 novembre 2006, lors de la conférence de la SFPS à Londres (conférence non
publiée) ces historiens se trouvent en marge des grandes institutions françaises : leur travail rencontre
beaucoup de résistance en France. Il est vrai que Michel Winock, qui s’est enfin prononcé sur le
colonialisme, s’applique surtout à mettre en garde les historiens du colonialisme contre les jugements
anachroniques qu’il sent poindre dans la France inquiète du début de ce XXIème siècle : il faut veiller à ne pas
juger le passé sur les bases morales de notre époque.
WINOCK, Michel, s.t., L’Histoire. Special : La Colonisation en procès. Une République très coloniale, 2005,
n0 302, p. 40-41.
269
Voir BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (dir.), Culture impériale, op. cit., p. 260 et 61-74.
270
FORSDICK, Charles et MURPHY, David, « Introduction to Postcolonial Turn in France », Francophone
Postcolonial Studies, Special issue : France in a Postcolonial Europe : Identity, History, Memory , 5.2,
Autumn/Winter 2007, p. 7-13, p. 10.
271
En effet, la rencontre transdisciplinaire organisée par le Réseau Thématique Pluridisciplinaire des Etudes
Africaines (CNRS) en décembre 2006 et intitulée : Etudes africaines. Etats des lieux et des savoirs en
France, proposait un atelier « colonial/postcolonial » dans lequel les participants entendent se pencher sur
« l’accueil mitigé dans l'hexagone », pour les travaux des « subaltern studies, new colonial studies [sic],
postcolonialisme ». Voir : http://www.etudes-africaines.cnrs.fr, 7-11-2006.
272
BHABHA, Homi K., Les Lieux de Culture. Une théorie postcoloniale, op. cit.;
LAZARUS, Neil (dir.), Penser le postcolonial. Une introduction critique, trad. GROULEZ, Marianne, JAQUET,
Christophe et QUINIOU, Hélène, Paris, Ed. Amsterdam, 2006.
Chapitre IV : Introduction de la théorie postcoloniale en France 105

études sur la littérature des Caraïbes et du Maghreb.273 Ces deux critiques françaises, établies
à l’étranger semblent cependant s’intéresser exclusivement à un corpus francophone et non à
ce que l’on pourrait nommer la littérature coloniale ‘franco-française’. Il en va de même pour
bon nombre de chercheurs de France ; dans le cadre de la ‘francophonie’. Selon Charles
Forsdick et David Murphy, certains font de la critique postcoloniale, sans vraiment se
reconnaître comme des critiques du postcolonialisme.274 En outre, pour ce qui est de l’analyse
universitaire hors de France, bon nombre de spécialistes de la littérature française et
francophone sont également des critiques ‘postcoloniaux’. C’est le cas des membres de la
Society for Francophone Postcolonial Studies (SFPS).275
Neanmoins, ici aussi les choses commencent à bouger en France, puisque l’année
2002 a vu la création à Montpellier de la Société Internationale d’Etude des Littératures de
l’Ere Coloniale (SIELEC). Cette société a été fondée pour pallier le manque d’attention, dans
la critique littéraire, aux relations entre colonisation et littérature.276 Ses membres s’intéressent
à l’impact de l’expansion européenne sur les littératures mondiales ainsi qu’à celui de la
décolonisation sur l’émergence des littératures anglophones et francophones. Ils retiennent
également les travaux de Said dans leur corpus théorique. On peut espérer que la SIELEC,
société française suivra l’exemple de la SFPS, société anglaise, car certains chercheurs sont
membres des deux associations.
Comme l’explique le premier numéro du journal de la SFPS, son objectif est de
stimuler le dialogue entre la théorie postcoloniale et la littérature de langue française. Les
activités de ses chercheurs sont guidées par la question de la validité de théories en majorité
anglophones, pour évaluer le contexte français et la littérature de langue française. Un tel
programme vise à pallier le manque de communication entre critique française et critique
postcoloniale, tout en tenant compte, prudemment, des spécificités de la littérature de langue

273
Voir : MILNE, Lorna, « Gare au gauffrier ! Literature and Francophone Postcolonial Studies », Francophone
Postcolonial Studies, vol. I, nr. 1, 2003, p. 60.
274
FORSDICK, Charles et MURPHY, David, « Introduction : the case for Francophone Postcolonial Studies »,
dans : FORSDICK, Charles et MURPHY, David (dir.), Francophone Postcolonial Studies. A Critical
Introduction, Londres/New York, Oxford University Press, 2003, p. 1-16, p. 10.
Ils donnent en exemple Bernard Mouralis, l’ancien directeur de Cergy-Pontoise, une université dont les
études son aussi reliées au postcolonialisme par Christiane Chaulet-Achour, directrice du Centre de
Recherche Textes et Francophonies (CRTF), ou encore de Jacques Chevrier, Maryse Condé et bien d’autres.
Mais ces critiques s’intéressent plus directement à la littérature francophone contemporaine et pas aux
littératures de l’ère coloniale.
275
Voir http://www.sfps.ac.uk/. Cette société compte parmi ses membres Ieme van der Poel, Roger Little,
Mireille Rosello, Elleke Boehmer, Jean-Marc Moura, David Murphy et Charles Forsdick, dont les
publications ont largement inspiré ce travail.
276
SIELEC (Société Internationale d’Etude des Littératures de l’Ere Coloniale), voir : www.sielec.net.
106 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

française. C’est dans le sillage de cette association que se positionne ma recherche. Je me


réfère, entre-autres, à l’excellent livre édité par Forsdick et Murphy, Francophone
Postcolonial Studies. A Critical Introduction dans lequel ils visent au dialogue entre les
études ‘francophones’ et ‘postcoloniales’.277 Le problème est, selon moi, que tous les articles
sont rédigés en anglais. S’ils ont réussi à convaincre leur lectorat anglophone de la nécessité
de considérer le corpus francophone pour une remise au point de la théorie ; il y a là quand-
même une occasion manquée d’atteindre un lectorat francophone qui n’est pas encore
convaincu de la validité du postcolonialisme. Car, selon moi, un des plus gros obstacles à un
passage de la théorie en France est la langue de l’écriture. Non seulement l’anglais - c’est plus
facile de découvrir une nouvelle théorie dans sa langue maternelle -, mais aussi l’anglais
postcolonial qui est, il faut bien le reconnaître assez hermétique (les textes de Spivak et
Bhabha par exemple). Il est pourtant vrai que L’Orientalisme et Culture et impérialisme
d’Edward Said ont été traduits en français, mais ils n’ont pas eu le succès escompté.278
Cependant, depuis 2007 on voit plusieurs essais en français qui traitent de la théorie
postcoloniale et qui représentent une aide pour les débutants.279 Ces publications sont la
preuve que la théorie commence tout doucement à faire son apparition en France et que le
terrain est mûr pour la recevoir. Mais Forsdick et Murphy signalent que, pour le moment, de
cette poussée dans l’Hexagone du colonialisme résulte surtout la polarisation des positions. Il
y a un débat dynamique, qui aurait d’ailleurs dû se déclencher dès la parution de l’ouvrage de
Moura Littératures Francophones et théorie postcoloniales (1999), mais qui pourrait très bien
se révéler – comme c’est le cas jusqu’à présent – un dialogue de sourds.280
Jean-Marc Moura, lui aussi membre de la SFPS et Jacqueline Bardolph sont les deux
premiers critiques français de l’Hexagone à avoir tenté de faire le pont entre les théories
postcoloniales et un corpus de langue française.281 Jean-Marc Moura pose les bases de
l’analyse en donnant des définitions claires de l’objet de cette théorie. Et dans son essai
merveilleusement concis Etudes postcoloniales et littérature (2002), Jacqueline Bardolph

277
FORSDICK, Charles et MURPHY, David, Francophone Postcolonial Studies. A Critical Introduction, op. cit.
278
SAID, Edward W., L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, op. cit.;
Ibid., SAID, Edward W., Culture et impérialisme, op. cit., p. 298-300.
279
Collectif, « Faut-il être postcolonial », Labyrinthe, T. 24, Ed. Maisonneuve & Larose, 2006 ;
Collectif, « Postcolonial et politique de l’histoire », Revue Multitudes, Ed. Exils, 2007 ;
LAZARUS, Neil, Penser le postcolonial. Une introduction critique, op. cit.
280
FORSDICK, Charles et MURPHY, David, « Introduction to Postcolonial Turn in France », art. cit., p. 11.
281
Voir : MOURA, Jean-Marc, Littératures francophones et théories postcoloniales, op. cit. et BARDOLPH,
Jacqueline Etudes postcoloniales et littérature, Paris, Champion, 2002.
Chapitre IV : Introduction de la théorie postcoloniale en France 107

(décédée en 1999) insistait, sur le fait qu’il est grand temps que le milieu académique français
tienne compte des résultats et des avancées de la critique postcoloniale.282
Elle cite trois raisons fondamentales pour inciter la France à se pencher sur la théorie.
Son premier argument concerne la défense d’une spécificité littéraire française. Sans contre
force de la critique française, les anglophones qui ont, à son avis, tendance à penser que ce qui
s’est passé chez eux s’est également passé ailleurs, n’éprouveront que peu de scrupules à
proposer des conclusions sur la littérature française sans analyse (con)textuelle serrée. En
effet, l’analyse que fait Edward Said, dans Culture et impérialisme (1994) de La Voie royale
d’André Malraux nécessite certainement des commentaires.283 J’y reviendrai dans le chapitre
XIII. Son deuxième argument porte sur les possibilités qu’offre la théorie postcoloniale de
procéder à une lecture novatrice des textes, même des canoniques. Une lecture postcoloniale
des lettres classiques peut apporter un enrichissement à l’analyse traditionnelle. Le
postcolonialisme peut donc revitaliser les départements de français des universités. Le dernier
point que Jacqueline Bardolph met en avant est d’ordre plutôt ‘moral’. Elle partage
l’étonnement que le critique anglophone Terrence Cave éprouve face au peu de place
accordée, dans Le Démon de la Théorie d’Antoine Compagnon, aux théories postcoloniales ;
c’est pour eux un manque de reconnaissance qui devient « franchement suspect ».284 Ce déni
des théories postcoloniales laisse à penser que la critique française craindrait de découvrir que
ses grands écrivains n’avaient pas la mentalité que l’on leur souhaiterait. Cette irritation des
convaincus de la théorie postcoloniale montre combien le fossé est encore profond, en ce
début de XXIème siècle, entre ces théories majoritairement anglophones et la critique littéraire
de l’Hexagone.
D’aucuns se posent la question de savoir si le déni du postcolonial n’entre pas
simplement dans le cadre d’un refus de faire face à son passé colonial. C’est ce que semble
suggérer l’analyse de Marc Ferro qui, bien qu’il ne parle pas de théorie postcoloniale, note en

282
BARDOLPH, Jacqueline, op. cit., p. 9-10.
283
SAID, Edward, « Il y a deux côtés », Culture et Impérialisme, trad. CHEMLA, Paul, Paris, Arthème Fayard,
2000, p. 277-336 et en particulier p. 298-300. Si Malraux est analysé par Said dans le chapitre « Résistance et
opposition », le colonialisme de Albert Camus est par contre évalué dans celui sur « La pensée unique ».
Comme on le verra plus loin, La Voie Royale est plus complexe que Said ne le donne à penser ; conclusion
qui s’applique également à Camus. En effet, Ieme van der Poel a montré que le mythe méditerranéen de
Camus est un mythe politique qui vient faire concurrence – justement – au mythe de la mission civilisatrice.
Voir : POEL, Ieme van der, « “La mer au plus près” la méditerranée d’Albert Camus revue par Malika
Mokeddem », Mémoire de la méditerranée, perso.orange.fr/citmedelamed/merpluspres.html, 12-12-2006.
284
CAVE, Terrence, « The Strangely neglected Ground in the Middle : Antoine Compagnon, Le Démon de la
théorie », Times Literary Supplement, 15 janvier 1999, cité par BARDOLPH, Jacqueline, op. cit., p. 10 :
« the absence of reference […] to postcolonial themes might well seem strange if not downright suspicious ».
108 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

2003, l’année du quarantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, que « le déni du


colonialisme [en France] n’a cessé de gagner du terrain ».285 Cette analyse ne semble pourtant
pas se vérifier puisque, comme on l’a dit, depuis 2003 il y a énormément de publications qui
s’intéressent au colonialisme français, et surtout à la violence de la guerre d’Algérie.286
Paradoxalement, chaque publication ou prise de parole se fait pour déplorer le déni français de
l’histoire coloniale. Il semblerait en effet que le besoin se fait de plus en plus fortement sentir,
dans la société française, de (re)considérer son passé, même le moins glorieux. Il s’agit d’une
urgence, selon Pascal Blanchard et Benjamin Stora, qui, invités sur le plateau de télévision de
Ripostes pour l’émission « Esclavage, colonisation : L’histoire occultée ? », s’insurgent contre
le fait qu’il n’y a aucun musée colonial en France et s’exclament que toute université qui se
respecte devrait avoir un département postcolonial. Si le débat passe à la télévision, c’est bien
qu’un besoin se fait sentir, surtout parmi les fils et filles du colonialisme, comme l’ont montré
les problèmes dans les banlieues dans les années 2005, 2006 et 2007.287 Mais s’il passe sur les
petits écrans c’est aussi la preuve de l popularité du sujet. Paradoxe donc.
Sans doute est-on ici face à ce que Benjamin Stora a nommé dans son La Gangrène et
l’oubli (1991) : « le conflit des mémoires », qui ne rejoint pas (encore) l’idée de « récit
partagé » de Paul Ricoeur.288 Pour Stora les camps de la mort des Nazis représentent une
histoire partagée (parfois avec beaucoup de réticence), une histoire à la fois présente, mais
occultée et toujours prête à se manifester. N’est-ce pas l’histoire du colonialisme, ou plutôt
ses traumatismes, qui s’est manifestée dans les banlieues, dans le discours des jeunes ?

285
FERRO, Marc, « Le colonialisme, envers de la colonisation », FERRO, Marc (dir.) Le livre noir du
colonialisme. XVIe- XXIe siècle. De l’extermination à la repentance, Paris, Robert Laffont, 2003, p. 35.
286
Voir à ce sujet : SCHYNS, Désirée, Une Echarde dans la gorge. L’évolution de la mémoire littéraire de la
guerre d’Algérie (1954-1962) dans la fiction algérienne francophone (1958-2003), Thèse de doctorat sous la
direction de POEL, Ieme van der, Universiteit van Amsterdam, 2007, p. 54.
Voir aussi : BANCEL, Nicolas, BLANCHARD, Pascal et VERGES, Françoise, La République coloniale, op. cit.
Selon ces historiens, l’attention portée en ce début de XXIe siècle à la torture fausse le débat en donnant à
penser qu’il s’agit de situations ‘exceptionnelles’ dans un système normal, alors qu’en fait le colonialisme
installe, par définition, un état d’exception. C’est pourquoi la « République coloniale » ne peut être qu’une
utopie. La torture est « un acte ‘normal’ dans un système ‘anormal’ et non l’inverse… […] Il ne peut y avoir
de colonisation sans état d’exception, sans torture, sans brutalité. […] Le rêve le République coloniale
s’appuie sur un aveuglement à la réalité des pratiques de colonisation », ibid., p. 20.
Je reviendrai sur cet « état d’exception » en Indochine dans le dernier chapitre.
287
Le 16 janvier 2005, des Français de couleur ont lancé un appel pour dénoncer la discrimination dont ils sont
victimes. Sous le titre provocateur de « Nous sommes les indigènes de la République », ils demandent
l’égalité, mais aussi que l’Histoire soit revisitée. Le 8 mai la France célébre en grandes pompes la fin de la
Deuxième Guerre mondiale. Mais le 8 mai 1945 n’est pas seulement la date de la libération de l’Europe, ;
c’est aussi celle du massacre de Sétif, en Algérie où la police mate une insurrection qui a coûté la vie à 103
Européens. La répression fait officiellement, 1.500 morts parmi les Algériens, mais les chiffres de 8.000 à
20.000 sont souvent cités.
Pour le texte de cet appel voir : www.toutesegaux.net, 13-05-2005.
288
STORA, Benjamin, op. cit., p. 269 et svts.
Chapitre IV : Introduction de la théorie postcoloniale en France 109

3. - Un ressac nostalgique
Non seulement l’Etat français semble maladroit à considérer son Histoire coloniale (comme le
montre le projet de loi mentionné plus haut), mais, en ce qui concerne l’Indochine, l’image
qui subsiste est celle de la ‘perle de l’Empire’. Selon Nicola Cooper, dans son livre, France in
Indochina. Colonial Encounters (2001), l’attitude de la France à l’égard de l’Indochine est
teintée de nostalgie pour cette ‘perle de l’empire’ plutôt que nourrie d’un esprit critique par
rapport à son passé de colonisateur.289 C’est très certainement ce qui ressort du livre de Jean
de la Guérivière, ce grand reporter qui a été correspondant de la guerre du Việt Nam – il a
couvert la chute de Saïgon (1975).290 Dans son Indochine. L’envoûtement (2006), par ailleurs
très bien documenté, il évalue les possibilités de reconstruire une sorte d’Union indochinoise
non plus dans une relation (directement) coloniale avec la France, mais dans une relation
d’aide au développement ; même les habitants partagent la nostalgie de l’Indochine française,
annonce-t-il fièrement.291 Plus grave encore est l’attitude de Paul Rignac dans Indochine. Les
Mensonges de l’anticolonialisme (2007) qui construit son révisionnisme à partir de la
conviction qu’il n’y a jamais eu d’idéologie coloniale.292 Celle-ci n’aurait jamais existé que
dans l’esprit des anti-coloniaux (il les conçoit comme communistes) qui avaient besoin de
créer une idéologie pour construire la leur. On voit donc, comme l’explique Charles Forsdick,
que l’intérêt est aussi contré par un mouvement de révisionnisme et par l’alarme de ceux qui
interprètent le postcolonialisme comme une accusation qui mènerait à la repentance, à la
pénitence et au remboursement des pertes et peines infligées.293 Il y a certainement ici déni,
non pas tant de Diên Biên Phu, mais des horreurs commises au nom de la France aux ‘belles
heures de l’Indochine française’.294 D’ailleurs, cette ‘nostalgie’ de l’Indochine française ne se
traduit pas nécessairement par un intérêt pour le pays, pour ses habitants ou pour sa culture.

289
COOPER, Nicola, France in Indochina. Colonial Encounters, Oxford/New York, Berg, 2001, p. 205.
290
GUERIVIERE, Jean de La, op. cit.
291
Ibid., p. 74. Selon Guérivière, lors de la commémoration en 2004 de la bataille de Dien Bien Phu (1954), il y
a reconnaissance que les Français ont souffert. Ce qui est le signe de la rédemption pour la France car :
« D’une certaine façon, à Dien Bien Phu, la parité fut rétablie, il y eut une sorte “d’égalité des torts”. Pendant
et après la bataille. Surtout après elle, avec la longue marche des prisonniers et des blessés vers les camps de
la mort [communistes] ». Ibid., p. 130-131.
292
RIGNAC, Paul, op. cit.
293
FORSDICK, Charles, « Colonial history, postcolonial memory : contemporary perspectives », SFPS 5.2. op.
cit., p. 101-118, p. 110.
294
Formulation que j’emprunte à AINVAL, Christiane d’, Les Belles heures de l’Indochine française, Paris,
Perrin, 2001. Ce titre est à prendre au pied de la lettre et cet ouvrage vient gonfler les œuvres de la nostalgie
de l’Indochine française.
110 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Il est navrant de constater que, à part le très grand classique comme le Kim Vân Kiêu
de Nguyễn Du, la littérature des ‘indigènes’, celle des Vietnamiens, des Cambodgiens et des
Laotiens, n’ait pas été traduite en français.295 Un ancien administrateur des services civils de
l’Indochine, un certain P. Laborde, le déplorait déjà en 1941 lorsqu’il décrivait la littérature
vietnamienne comme une littérature « très riche qu’on lirait avec beaucoup d’intérêt s’il en
existait de bonnes traductions ».296 Encore à l’heure actuelle, et alors que la France est restée
près d’un siècle dans cette région du globe, il manque vraiment de curiosité pour les
productions littéraires des ‘Indochinois’ colonisés. C’est d’autant plus frappant pour l’entre-
deux-guerres, que, selon Peter Zinoman, dans son introduction à la traduction, en anglais, du
roman Số Đỏ (1936) de Vũ Trọng Phụng, la littérature vietnamienne a connu un regain
d’énergie justement aux alentours des années 30.297
En réalité, je n’ai trouvé que des traductions en anglais de cette littérature, que j’aurais
aimé étudier de plus près pour combler un des défauts de la théorie postcoloniale qui est sa
tendance à étudier seulement les littératures en langue des anciens colonisateurs (celles que
les critiques possèdent ?) et à oublier l’analyse des textes dans les langues ‘locales’ qui
peuvent, eux aussi, ‘contre-attaquer’ les canons et les discours occidentaux.298 C’est d’ailleurs
une des raisons pour lesquelles les travaux des chercheurs comme Alain Ricard, qui
s’intéresse à la littérature en langues africaines, sont essentiels. Quant à moi, j’essaie
d’intégrer un maximum de publications, mais je l’ai dit, je ne lis pas les langues de
‘l’Indochine’, ni le quốc ngữ (Việt Nam) ni le khmer (Cambodge), ni le lao (Laos), etc. Je me
contenterai donc des quelques titres traduits en anglais et des extraits en français dans Mille
ans de littérature vietnamienne de Nguyễn Khắc Viện et Hữu Ngọc, ce qui devrait m’aider à
faire une lecture ‘en contre-point’ des textes français.299
Les textes en français issus la colonisation de l’Indochine sont, eux aussi, peu étudiés
(par rapport à ceux concernant d’autres régions du monde). En 1999, les auteurs de
Littérature de la péninsule indochinoise (1999), Bernard Hue, Henri Copin, Pham Dan Binh,
Patrick Laude, et Patrick Meadows, que l’on peut considérer comme des spécialistes de la

295
NGUYEN DU, Kim Vân Kiêu (± 1800-1810), trad. XUAN PHUC et XUAN VIET, Paris, Gallimard, 1961.
296
LABORDE, A., En Pays annamite, Petit memento, sous forme de dictionnaire, des apperçus essentiels que tout
Français doit avoir de ce pays de protectorat, Aix-en-Provence, Fabre, 1941, p. 157.
297
VU TRONG PHUNG, Số Đỏ (1936), traduction : NGUYễN NGUYệT CầM et ZINOMAN, Peter Dumb Luck, Ann
Arbor, University of Michigan Press, 2002.
298
HERMAN, Luc, op. cit., p. 17.
299
NGUYễN KHắC VIệN et HữU NGọC (prés.), Mille ans de Littérature vietnamienne, Arles, Philippe Picquier,
2002.
Chapitre IV : Introduction de la théorie postcoloniale en France 111

littérature française de l’Indochine française, soulignent à juste titre la « méconnaissance


d’une littérature spécifique et originale », celle de l’Indochine française, c’est-à-dire la
littérature en français de l’ère coloniale.300 Cette méconnaissance date, selon eux, du début de
la colonisation puisque les critiques littéraires de l’époque, même s’ils connaissent les
écrivains francophones de l’Asie, ne leur accordent que peu de place dans leurs essais. Cette
lacune se perpétue à l’heure actuelle et Bernard Hué reconnaît, dans son introduction, que
c’est de l’Amérique du Nord que sont issues les recherches les plus intéressantes sur le sujet,
comme le remarquable essai de Jack Yeager The Vietnamese Novel in French, A literary
response to colonialism (1987).301 Il existe pourtant quelques références en français lorsque
l’on s’intéresse à la littérature de l’Indochine : non seulement les analyses faites à l’époque
coloniale, celle généraliste de Roland Lebel, mais aussi celles plus spécifiquement
‘indochinoises’ de Louis Malleret, d’Eugène Pujarniscle, de Marguerite Triaire et de Raphaël
Barquisseau.302
Toutes ces études ont été réalisées sous la présence française ; mais à partir des années
1950, à ma connaissance, c’est plutôt le vide qui caractérise les études de littérature
‘indochinoise’ – francophone ou non – jusqu’au début des années 1990.303 Le grand boom des
littératures francophones a attiré un peu plus sur l’Asie – mais beaucoup plus sur le Maghreb
ou les Caraïbes – et la fondation des Editions Kailash en 1991 marque, selon moi, un début de
renaissance à la fois de l’Asie et de la période coloniale.304 Et l’on trouve au cours des années
1990 une recrudescence des publications ayant trait à la littérature française rêvant d’Asie.305

300
HUE, Bernard, COPIN, Henri, PHAM DAN BINH, LAUDE, Patrick et MEADOWS, Patrick, Littératures de la
péninsule indochinoise (1999), op. cit., p. 36-37.
301
Ibid., 37.
Voir : YEAGER, Jack A., The Vietnamese Novel in French. A literary response to colonialism,
Hanovre/Londres, University Press of New England, 1987.
302
LEBEL, Roland, Histoire de la littérature coloniale et France, Paris, Larose, 1931 ;
PUJARNISCLE, Eugène, Philoxène ou la littérature coloniale, Paris, Firmin Didot, 1931 ;
MALLERET, Louis, L’Exotisme indochinois dans la littérature française depuis 1860, Paris, Larose, 1934 ;
TRIAIRE, Marguerite, L’Indochine à travers les textes (1944), Hanoï, The Gioi, 1997 ;
BARQUISSEAU, Raphaël, L’Asie française et ses écrivains (Indochine-Inde), Paris, Jean Vigneau, 1947.
303
Exception faite de VIATTE, Auguste, Histoire comparée des littératures francophones, Paris, Nathan
Université, 1980 qui accorde 4 pages à la production en français des Vietnamiens et Cambodgiens, on trouve
peu de références aux littératures de l’Asie, quelles soient ‘francophones’ ou non.
304
Kailash, maison franco-indienne spécialisée sur l'Asie, fondée en 1991. Elle est basée à Paris et à Pondichéry
(Inde du Sud), voir www.kailasheditions.com. Leurs publications comprennent, non seulement les rééditions
des ‘classiques’ de la littérature coloniale, mais aussi la collection « Les carnets de l’Exotisme » (à partir de
1990) qui « explorent les imaginaires de la différence » par une approche pluridisciplinaire.
Ils publient également Les cahiers de la SIELEC, les résultats des travaux de la Société Internationale
d’Etude des Littératures de l’Ere coloniale.
305
LAUDE, Patrick, Exotisme indochinois et poésie, Paris, Ed. Sudestasie, 1990 ;
HUE, Bernard (dir.), Indochine. Reflets littéraires, Rennes, Presses de l’Université de Rennes 2, 1992 ;
112 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Mais il faut reconnaître, avec les auteurs de Littératures de la péninsule indochinoise, que les
sources secondaires concernant la littérature qui m’intéresse sont encore relativement peu
nombreuses. Pour ce qui est de mon objectif d’analyse, bien que les études préalables en
français soient bien documentées – entre autres Littératures de la péninsule indochinoise –,
l’accent est généralement porté sur l’histoire littéraire ou sur l’exotisme et pas tant sur le
discours colonial. Il faut en outre souligner que les voyageurs ne sont que peu – ou pas du tout
– analysés. Pour une analyse du discours colonial des les littératures en français de
l’Indochien, il faut se tourner vers des publications en anglais.306 Sans doute ce manque
d’intérêt de la critique est-il lié au fait que, d’une part les grands écrivains, tels que André
Malraux, Marguerite Duras, ou même Pierre Loti, sont étudiés pour leur production
personnelle et, d’autre part, que l’Asie n’a plus beaucoup d’écrivains de langue française.307
Et, il est déplorable que peu de critiques français analysent la littérature en langues
locales de la période coloniale. Quelles qu’en soient les raisons, au début du vingt-et-unième
siècle, les textes de la littérature vietnamienne (et cambodgienne et laotienne) de l’époque
coloniale sont toujours introuvables en version française.308 La théorie postcoloniale pourrait
ici insuffler de l’intérêt à la France pour une culture avec qui elle a ‘cohabité’ pendant
plusieurs décennies ; elle pourrait en outre apporter un regain d’intérêt pour les littératures en
français de l’Indochine et pour l’analyse comparative, soit avec des littératures coloniales
d’autres colonies françaises, soit avec des littératures coloniales d’autres colonies, soit encore

LOMBARD, Denys (dir.), Rêver l’Asie. Exotisme et littérature coloniale aux Indes, en Indochine et en
Insulinde, Paris, Ed. de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1993 ;
QUELLA-VILLEGER, Alain (prés.), op. cit.;
COPIN, Henri, L’Indochine dans la Littérature française des années vingt à 1954. Exotisme et altérité, Paris,
L’Harmattan, 1996 ;
HUE, Bernard, COPIN, Henri, PHAM DAN BINH, LAUDE, Patrick et MEADOWS, Patrick, Littératures de la
péninsule indochinoise (1999), op. cit. ;
CLAVARON, Yves, Inde et Indochine. E.M. Forster et M. Duras au miroir de l’Asie, Paris, Honoré Champion,
2001.
306
Voir : YEAGER, Jack A., op. cit.;
NORINDR, Panivong, Phantasmatic Indochina. French Colonial Ideology in Architecture, Film and
Literature, Durham/ Londres, Duke Univerity Press, 1996 ;
HA, Marie-Paule, Figuring the East. Segalen, Malraux, Duras and Barthes, Albany, State University of New
York Press, 2000 ;
COOPER, Nicola, op. cit. ;
NGUYễN CHAU HUYNH, Nathalie Vietnames Voices. Gender and Cultural Identity in the Vietnamese
Francophone Novel, DeKalb, South East Asia Publications, 2003 ;
ROBSON, Kathryn et YEE, Jennifer (dir.), France and Indochina. Cultural Representations, Lanham,
Lexigton Books, 2005.
307
Exception faite d’écrivains établis en France comme Kim Lefèvre, Linda Lê et Anna Moï.
308
Seuls des extraits de certains de ces textes sont traduits dans :
NGUYễN KHắC VIệN et HữU NGọC (prés.), Mille ans de Littérature vietnamienne, Arles, Philippe Picquier,
2002.
Chapitre IV : Introduction de la théorie postcoloniale en France 113

pour un face à face entre littératures en français et en langues de l’Indochine (khmer, lao,
quốc ngữ, etc.). Mon travail cherche à y contribuer.
CHAPITRE V

POUR UNE APPROCHE POSTCOLONIALE

Le débat sur la validité du ‘postcolonial’ peut se


ramener à la question de son efficacité.
Bill Ashcroft, Garteh Griffiths et Helen Tiffin, The
Empire writes back (2002).309

Bien que les choses soient en train de changer, il est utile d’évaluer les causes de la méfiance
de l’Hexagone pour le postcolonial. Le terme « postcolonial » - ou « post-colonial » ? –
continue à poser énormément de problèmes.

1. - Les problèmes de terminologie


1.1. - Encore un « post- »

L’opposition aux théories postcoloniales en France prend avant tout sa source dans une
suspicion pour tout ce qui est affublé du préfixe « post- ». Ce préfixe et les difficultés qu’il
entraîne ont également retenu l’attention des spécialistes du postcolonialisme et l’utilisation
du terme a alimenté, et alimente encore aujourd’hui, des débats animés au sein de la critique.
Non seulement ces débats prouvent à quel point les critiques sont conscients des désavantages
de la dénomination, mais ils soulignent en même temps la vitalité critique qu’elle suscite. Il
faudrait alors parler d’instabilité constructive.
Le premier problème qu’elle soulève réside dans le préfixe. En effet post- sous-entend
une chronologie que les critiques et tenants de la théorie postcoloniale cherchent à remettre en
cause.310 On l’a vu plus haut, le terme est hérité d’une analyse de l’histoire. Au premier abord,
‘post-colonial’ met l’accent sur une composante temporelle qui semble indiquer, d’une part
un champ d’analyse historiquement réservé à la période des indépendances et, d’autre part,

309
ASHCROFT, Bill, GRIFFITHS, Gareth, TIFFIN, Helen, The Empire Writes Back (2ème éd.), op. cit., p. 201.
310
Ibid., p. 194.
116 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

l’idée que le colonialisme est révolu après l’indépendance politique. Or, non seulement la
théorie postcoloniale n’entend pas se limiter à la période des indépendances, mais en plus il
est parfois ardu de déterminer quand et si un pays s’est émancipé du colonisateur. Le cas de
l’Indochine montre bien la complexité du post- dans sa composante temporelle : le Việt-nam
du Nord a obtenu son indépendance en 1954 après la bataille de Diên Biên Phu, le Việt-nam
du Sud a quant à lui cessé d’être une colonie française en 1955 mais il est passé sous
influence américaine jusqu’en 1975 et s’est trouvé rattaché au Việt-nam du Nord en 1976. Le
Cambodge et le Laos ont acquis leur pleine souveraineté et sont devenus indépendants en
1953, mais ils avaient déjà acquis le statut d’Etat au sein de l’Union française en 1949. La
datation d’une période historiquement ‘post-coloniale’ pour l’Indochine française se révèle
donc illusoire. Il est d’ailleurs incorrect de dire que l’‘Indochine’ a obtenu son indépendance
vu que le pays n’existait pas avant que la France ne crée son Union de l’Indochine française et
il n’existe plus non plus comme pays à l’heure actuelle.311 En outre, comme l’a très bien
montré Panivong Norindr dans son livre Phantasmatic Indochina (1996), l’Indochine était
une construction de la France, non seulement une construction géopolitique, mais également
un mythe qui n’a existé – et ne subsiste – que dans l’imaginaire français (et francophone).312
Non seulement l’accent temporel du terme ‘post-colonial’ pose problème pour la
datation, mais il suggère en outre, une linéarité évolutive – de précolonialisme, à
postcolonialisme puis à néocolonialisme en passant par colonialisme – qui n’est plus
défendable depuis les travaux de Claude Lévi-Strauss qui révèle, dans Race et histoire (1952),
que le progrès « n’est ni nécessaire, ni continu ; [qu’]il procède par sauts, par bonds ou,
comme diraient les biologistes, par mutations » qui « s’accompagnent de changements
d’orientations ».313 Cette désillusion face au concept de ‘progrès’ de l’histoire concerne
l’ensemble de l’humanité, comme le souligne Marc Delrez dans « Histoire de conquête,
conquête de l’histoire. Ou : Le comparatisme et la culture. Ou encore : le devoir de
comparaison ».314 En effet, Jean-François Lyotard, en s’inspirant des travaux de Theodor
Adorno sur Auschwitz, constate « la banqueroute du projet moderne (dont l’ambition était bel

311
Création de L’Union Indochinoise en octobre 1887 qui centralise le pouvoir à la capitale Hanoi et qui place
l’Annam, le Tonkin, la Cochinchine et le Cambodge sous l’autorité d’un gouverneur dépendant du ministère
des Colonies.
Voir, entre-autres, PAPIN, Philippe, Histoire de Hanoi, Paris, Fayard, 2001.
312
NORINDR, Panivong, op. cit., p. 1.
313
LEVI-STRAUSS, Claude, Race et histoire (1952), Paris, Denoël, 1987, p. 38 et svts.
314
DELREZ, Marc, « Histoire de conquête, conquête de l’histoire. Ou : Le comparatisme et la culture. Ou encore :
le devoir de comparaison », dans : HERMAN, Luc (dir.), op. cit., p. 21-36 .
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 117

et bien de s’appliquer à tout le monde) ».315 Ann McClintock dans son Imperial Leather
(1995), souligne le paradoxe d’un terme qui suggère une linéarité que la théorie a pour
objectif de combattre.316 C’est le progrès sous-entendu dans le terme ‘post-colonial’ qui pose
problème à des chercheurs comme Ann McClintock et Ellah Shohat.317
Pour résoudre le problème embarrassant du préfixe, certains critiques proposent une
orthographe accentuée par un trait d’union pour marquer la différence entre une signification
purement historique et une position plus clairement culturelle ; pour indiquer, par le trait
d’union, que l’on parle de tout un champ d’analyse théorique.318 En fin de compte, le champ
des recherches « post-coloniales » comprend « l’analyse de l’expansion européenne, des
diverses institutions du colonialisme européen, des opérations discursives de l’Empire, des
identités construites par le discours colonial ainsi que des résistances à ces constructions, et
les réponses des nations et communautés à ces incursions, que ces réponses soient pré- ou
post-indépendance ».319 Selon le philosophe Kwame Anthony Appiah, le tiret s’appliquerait
plus spécifiquement à l’étude des littératures anglophones, francophones, lusophones etc. et
porterait sur les conséquences discursives et matérielles du colonialisme, considérées du point
de vue des (ex)colonisés. Il permettrait en outre, de mettre en avant une nouvelle composante
essentielle à l’analyse des littératures issues des indépendances : la prise en compte des
désillusions postcoloniales. Le post- tiendrait non seulement à une composante historique
(après), à une composante idéologique (contre), mais aussi à une composante d’ironie
autocritique de la désillusion des indépendances africaines.320
A l’heure actuelle, il semble que les spécialistes (des littératures anglo-saxonnes,
francophones et française), se soient mis d’accord sur la signification des termes avec, et sans
tiret. En 2002, dans Edward Said, Bill Ashcroft et Pal Ahluwalia nous donnent une définition
du ‘post’ dans postcolonial (donc sans tiret). Contre toute logique historique, le ‘post’ de la

315
Ibid., p. 21.
316
MCCLINTOCK, Ann, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Context, New
York/Londres, Routledge, 1995, p. 10.
317
Ibid.
Voir aussi : GUNERATNE, Anthony R., « Virtual Spaces of Postcoloniality : Rushdie, Ondaatje, Naipaul,
Bakhtin and the Others », repris dans : (More) Problems with the Term Postcolonial,
http://www.scholars.nus.edu.sg/post/poldiscourse/guneratne1.html, 1997.
318
ASHCROFT, Bill, GRIFFIHS, Gareth et TIFFIN, Helen, Post-Colonial Studies. The Key concepts, Londres/New
York, Routledge, 2003, p. 187.
319
Ibid. Ma traduction.
320
APPIAH, Kwame. A., « The Postcolonial and the Postmodern », In my Father’s House. Africa in the
Philosophy of Culture, Londres, Methuen, 1992, p. 241, repris dans : ASHCROFT, Bill, GRIFFITHS, Gareth et
TIFFIN, Helen (prés.), The Post-Colonial Sutdies Reader, op. cit., p. 119-124.
118 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

théorie « réfère à ‘après que le colonialisme a commencé’ plutôt que ‘après que le
colonialisme a pris fin’ ».321 Selon les écrivains de Francophone Postcolonial Studies,
l’utilisation du tiret considère ce qui vient chronologiquement après le colonialisme, alors que
le terme sans tiret prend en compte de la dimension coloniale dans la culture et l’histoire, à
partir du moment de la conquête.322 Jean-Marc Moura considère, lui aussi, que l’ajout – ou
non – d’un tiret peut clarifier les enjeux. ‘Post-colonial’ rendrait compte de la composante
purement temporelle, un pays devient alors ‘post-colonial’ lorsqu’il a obtenu son
indépendance, tandis que ‘postcolonial’ signifierait que nous sommes « les produits de cette
époque plutôt que des successeurs nettement séparés d’elle. La littérature devient
postcoloniale lorsque le dogme de l’expansion coloniale y est remis en question ».323
Evidemment, je m’en tiens aux définitions des spécialistes (mon approche est donc
postcoloniale et certainement pas post-coloniale), mais cela ne m’empêche pas de trouver la
distinction assez artificielle et, malgré tout confuse. En effet, la théorie, par son approche
culturelle est par définition postcoloniale, mais, puisqu’elle est apparue après les
indépendances, elle est aussi post-coloniale. D’ailleurs selon Roger Little, les critiques eux-
mêmes contribuent à la confusion du terme puisqu’ils analysent, presque exclusivement et
certainement plus volontiers, les littératures issues des indépendances et non pas celles issues
du colonialisme.324 Dès qu’il y a projet colonial, il y a des répercussions sur les cultures et
donc, forcement objet à l’analyse postcoloniale. Roger Little plaide, à juste titre, pour une
révision des textes produits aux diverses époques de l’idée d’expansion coloniale en France,
depuis le XVIIème siècle.325
Un autre inconvénient du préfixe découle du fait que le post-, puisqu’il est issu des dé-
colonisations, semble sous-entendre que toute réaction au colonialisme de la part des
‘(ex)colonisés’ doit se faire dans le sens de la résistance et que toute production culturelle des
indépendances serait automatiquement une réaction au colonialisme. En effet, la définition de

321
ASHCROFT, Bill et AHLUWALIA, Pal, Edward Said (1999), Londres/New York, Routledge, 2002, p. 15.
322
FORSDICK, Charles et MURPHY, David, « Introduction : the case for Francophone Postcolonial Studies »,
dans : FORSDICK, Charles et MURPHY, David (dir.), Francophone Postcolonial Studies. A Critical
Introduction, Londres/New York, Oxford University Press, 2003, p. 1-16, p. 5.
323
MOURA, Jean-Marc, Littératures francophones et théorie postcoloniale, op. cit., p. 3-4.
324
LITTLE, Roger, « Colonisation et désillusion, une synchronie ? », communication au congrès international de
la SIELEC, Desillusion et désenchantement dans les littératures de l’ère coloniale, 26-27-28 mai 2006,
Montpellier, actes à paraître chez Kailash (prévu pour juin 2008).
325
LITTLE, Roger, « Seeds of postcolonialism : black slavery and cultural difference to 1800 », dans : FORSDICK,
Charles et MURPHY, David (dir.), Francophone Postcolonial Studies, A Critical Introduction, op. cit., p. 17-
26, p. 17.
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 119

Jean-Marc Moura met bien en avant l’attente d’une résistance ‘contre’ : puisqu’il précise que
la théorie s’intéresse aux pratiques culturelles dans le sens où elles « présentent les formes et
les thèmes impériaux comme caducs, s’efforcent de les combattre et de réfuter leurs
catégories (lors même qu’ils sont dominants dans la société où elles paraissent) avant de
proposer une nouvelle vision d’un monde caractérisé par la coexistence et la négociation des
langues et des cultures ».326 Pourtant, une réaction qui serait, par définition, combattante,
pourrait induire en erreur. Car, comme le soulignent les auteurs qui ont contribué au The
Empire Writes back (again) ! et, même pour les littératures contemporaines, celles des
Antilles françaises par exemple ou même pour les textes d’Assia Djebar, il faut porter une
attention particulière aux ‘échanges’ et ‘métissages’ et non pas tant considérer que la
littérature ‘des périphéries’, celle des anciennes colonies, entre dans un combat avec ‘le
centre’, la métropole. Ieme van der Poel le montre dans son analyse de l’œuvre de Assia
Djebar, si d’un côté le concept lançé par Salman Rhusdie - ‘l’empire contre-attaque’ – est tout
à fait d’application pour l’oeuvre de cette ‘immortelle’ (voir entre autres L’Amour la fantasia
(1985) et Loin de Médine (1991)), il faut aussi tenir compte de l’impact des récentes
évolutions historiques, telles que la monté de l’intégrisme pour l’analyse du Blanc d’Algérie
(1996) qui rend hommage à, par exemple, Albert Camus.327 Le colonialisme n’est les seul
critère de l’’ecriture et la contre-attaque n’est pas nécessairement la seule stratégie.
Cette thèse se vérifie également pour un autre contexte, celui des premiers
mouvements nationalistes indiens s’il faut en croire Elleke Boehmer dans Colonial and
Postcolonial literature.328 En effet, lorsqu’elle analyse ces premiers mouvements anti-
impérialistes de l’Empire britannique, elle note que le nationalisme n’a pas toujours tenté de
rejeter les interactions avec les Européens. En fait, particulièrement en littérature, des zones
spécifiques d’échanges se sont manifestées.329 Si Boehmer ne considère pas le contexte
indochinois, ni d’ailleurs les littératures de langues françaises, sans entrer dans les détails, on
peut dès à présent noter que son hypothèse se vérifie pour mon corpus et pour l’entre-deux-
guerres indochinois : il y a des échanges littéraires entre coloniaux et nationalistes comme le

326
MOURA, Jean-Marc, Littératures francophones et théorie postcoloniale, op. cit., p. 4.
327
POEL, Ieme van der, « Franstalige literatuur van Noord-Afrika », op. cit., p. 81-82.
328
BOEHMER, Elleke, Colonial and Postcolonial Literature, Oxford/New York, Oxford University Press, 1995,
p. 101.
329
Ibid.
Voir aussi MCLEOD, John, op. cit., p. 8.
Selon lui, le gouvernement ‘essaye’ de gouverner, de mettre de l’ordre et de catégoriser les peuples, mais,
dans la pratique, il y a une diversité de formes d’échanges.
120 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

montre Patrick Laude dans son analyse des ‘synthèses’ culturelles tentées par Pouvourville et
Pham Quyn.330 Non seulement en littérature, mais aussi dans les arts en général, l’Indochine
de l’entre-deux-guerres se révèle un lieu d’échanges culturels, où la ‘mission civilisatrice’ et
ses objectifs de domination peuvent paradoxalement contribuer à une revalorisation des
racines et d’une identité ‘pré-coloniale’ et indirectement servir les causes des nationalistes
anti-français.331 Dans le milieu intellectuel, aux sources de l’anthropologie du Việt Nam, il y a
aussi échanges personnels entre le géographe colonial Pierre Gourou et son étudiant, le futur
vainqueur de Diên Biên Phu, Vo Nguyen Giap, qui contribuent d’une part à faire avancer les
sciences occidentales (et donc à asseoir le pouvoir de l’Occident) et, d’autre part à formuler
un plan de combat communiste anti-français.332
D’ailleurs, même s’il y a résistance des colonisés au colonialisme, les réactions ne se
dirigent pas nécessairement ou pas directement contre le colonisateur et les nationalismes ne
se définissent pas exclusivement dans leur relation avec le pouvoir et l’idéologie coloniale.
Elleke Boehmer, montre en effet dans son Empire, the National and the Postcolonial (2002)
que les relations entre colonisés sont essentielles pour les constructions des jeunes

330
Voir, entre-autres : LAUDE, Patrick, « Limites des tentatives de synthèse inter-culturelle : les exemples de
Pouvourville et Pham Quyn », dans : HUE, Bernard, COPIN, Henri, PHAM DAN BINH, LAUDE, Patrick et
MEADOWS, Patrick, Littératures de la péninsule indochinoise (1999), op. cit., p. 209-243.
331
Voir ANDRE-PALLOIS, Nadine, L’Indochine : lieu d’échange culturel ? Les peintres français et indochinois
fin XIXème-XXème siècle, Paris, Presses de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, 1997. L’auteur précise que
si les peintres français avaient pour but de « diffuser les techniques picturales occidentales […] dans le vécu
ils se sont […] laissé porter par leur enthousiasme, né de la découverte d’une nouvelle civilisation » p. 16.
Alors que de leur côté, les artistes autochtones « sont formés aux procédés anciens de création » parce que
l’Ecole Française d’Extrême-Orient « prend conscience, [c’est le discours officiel de l’entre-deux-guerres],
que les arts indochinois […] sont près de perdre leur originalité au contact de la culture occidentale », p. 208.
A ce niveau, on peut dire que la ‘mission civilisatrice’ contribue indirectement à un retour aux sources
‘nationalistes’ des Cambodgiens et des Vietnamiens.
332
Voir KLEINEN, John, « Tropicality and Topicality : Pierre Gourou and the genealogiy of French colonial
schorlarship on rural Vietnam », Singapore Journal of Tropical Geography, 26 (3), 2005, p. 339-358.
Je remercie chaleureusement l’auteur pour l’envoi de cet article.
Selon l’auteur, les études de Pierre Gourou, qui le premier reconnaît la centralité du village vietnamien dans
la structure de la société, ont fondé l’anthropologie géographique vietnamienne moderne. Il était aussi le
professeur de Vo Nguyen Giap, celui qui deviendra le général qui dirigea la bataille de Diên Biên Phu (1953-
1954), conduisit son peuple à la victoire et la France à la débâcle et au retrait du Nord Việt Nam. Giap aurait
sans doute utilisé l’alibi des recherches anthropologiques sous la direction de Gourou pour voyager et entrer
en contact avec les villageois pour ses activités d’agitateur. Mais aussi, ses connaissances et sa méthode de
travail, héritées de l’enseignement de Gourou, lui ont permis de rédiger un rapport pour le Parti communiste
français : La question paysanne. Son texte « a servi de manifeste des réformes [exigées] […] et était à la
base de la pensée et de l’organisation de la résistance communiste dans le Việt Nam des années 1930 », p.
349. Ma traduction.
Pour la question paysanne et les analyses de Gourou, voir aussi le rapport de mission de Justin Godart,
délégué en Indochine pour le Front Populaire : BILANGE, François, FOURNIAU, Charles et RUSCIO, Alain
(prés.), Justin Godart, Rapport de Mission en Indochine. 1er janvier-14 mars 1937, Paris, L’Harmattan, 1994,
p. 105.
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 121

nationalismes.333 Il est en effet important de considérer les relations de Lamine Senghor, le


Sénégalais, et de Nguyễn Ái Quốc, le Tonkinois, et de l’impact des écrits de Rabindranath
Tagore, l’Indien, (et d’ailleurs aussi du Louis-Ferdinand Céline de Voyage au bout de la nuit)
sur Nguyễn An Ninh, le Cochinchinois.334 Il est indispensable de considérer avec prudence les
discours coloniaux qui sont entrés en contact les uns avec les autres de manière spécifique à
des moments déterminés et d’examiner comment ils se sont superposés, sont entrés en conflit
ou en collaboration. Dans le reste de mon analyse je considère donc qu’il faut prendre en
compte la diversité des discours coloniaux.
L’instabilité de ce post-, qui ne veut signifier ni exactement ‘après’, ni exactement
‘contre’ est, selon les écrivains de Post-Colonial Studies : The Key Concepts (2003), ce qui
représente également la force du concept puisqu’il oblige le chercheur à tenir prudemment
compte du contexte de son analyse.335 Cet argument me semble assez naïf vu que, comme le
fait remarquer Christopher Miller dans son Nationalists and Nomads (1999), c’est justement
souvent par manque de connaissance du passé que les analyses postcoloniales faillissent.336
En effet, selon lui, l’idée généralement admise par méconnaissance de l’histoire, c’est que la
‘contre-attaque’ de la littérature et de la culture des ‘(ex)colonisés’ commence après la
décolonisation. Or, comme il le montre à partir de l’analyse de Violation d’un pays (1927) de
Lamine Senghor, un texte auquel je reviendrai, la première forme (textuelle) de résistance des
Africains n’est pas le mouvement de la négritude, contrairement à ce que l’on croit
généralement, mais une production de textes beaucoup plus radicaux. Comme dit plus haut,
Roger Little va dans le même sens que Miller, mais plus loin, puisque pour lui, la logique de
la théorie s’applique aussi aux débuts de l’idée d’expansion.

1.2. - Problème de la racine du mot

Il faut bien admettre que cette apparition-disparition d’un trait d’union ne fait qu’augmenter la
confusion pour ce qui est de l’objet d’étude de la théorie ‘post(-)coloniale’ et n’incite
certainement pas les novices à se plonger dans le postcolonial. En outre, cette gymnastique
333
BOEHMER, Elleke, Empire, the National, and the Postcolonial, 1890-1920. Resistance in Interaction, Oxford,
Oxford University Press, 2002.
334
Je reviendrai dans un chapitre ultérieur aux croquis de Lamine Senghor et surtout de Nguyễn Ái Quốc.
Pour l’admiration de Nguyễn An Ninh pour Tagore et Céline, voir : NGO VAN, Au Pays de la Cloche fêlée.
Tribulations d’un Cochinchinois à l’époque coloniale, Paris, L’Insomniaque, 2000.
335
ASHCROFT, Bill, GRIFFITHS, Gareth, TIFFIN, Helen, Post-Colonial Studies. The Key concepts, op. cit., p. 190.
336
MILLER, Christopher, Nationalists and Nomads. Essays on Francophone African Literature and Culture,
Chicago/londres, The University of Chicago Press, 1999, p. 2.
122 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

linguistique montre surtout combien ce préfixe est dérangeant sans pour autant résoudre le
problème de terminologie. En réalité, même en jouant avec le trait d’union ou, pourquoi pas,
en remplaçant le post- par circum-, ce qui aurait l’avantage d’effacer l’implication temporelle
trompeuse ou encore par contra-, ce qui ferait ressortir l’intérêt pour les stratégies de remise
en question de l’idéologie coloniale ou par … que sais-je encore ?, nous serons toujours
confrontés à un problème qui est, à mon avis, un désavantage encore plus fondamental du
terme ‘postcolonial’ : c’est celui de la racine du mot.
C’est, en effet, avant tout ‘colonial’ qui me pose problème dans la dénomination
‘théorie postcoloniale’. En premier lieu parce qu’étant associé à une période historique, il
induit une composante temporelle et tendrait à faire oublier qu’il s’agit d’une théorie. Pour
mieux mettre en avant ce problème, il faudrait comparer ‘postcolonial’ à une construction du
même type mais qui ne concernerait pas une période historique, mettons ‘postdarwinien’. Ce
terme imaginé ici montre, me semble-t-il qu’un tel ‘post’ n’est plus associé à une période
historique déterminée, mais plus directement à une mentalité ou à un discours. Si l’on
considère une théorie qui n’existe pas, disons, la ‘théorie postdarwinienne’, on se rend mieux
compte que rien n’indique qu’une période historique est révolue. Par contre, ce qu’on
comprend mieux, c’est qu’une ‘nouvelle théorie’ a été élaborée à partir d’une ancienne à
laquelle elle tente de répondre et par rapport à laquelle elle veut se positionner. Si cela est plus
clair pour l’exemple inventé ici, c’est peut-être parce que, contrairement au colonialisme, le
darwinisme ne correspond pas à une période historique et politique, mais plus exclusivement
à une idéologie et à un discours. Selon moi, c’est surtout l’analyse du discours colonial ou
anticolonial que la théorie postcoloniale tente de mettre en avant.
Le dernier problème terminologique de la racine du mot, et celui-ci représente, selon
moi, la seule réelle faiblesse de la dénomination, tient au fait que ‘théorie postcoloniale’
conserve le colonialisme comme notion centrale et reconstruit l’inégalité entre le centre et les
périphéries. En d’autres termes, ‘postcolonial’ reproduit la domination du colonialisme sur
ceux-là même qui tentent de le remettre en question. Puisqu’il maintient les ‘réactions à’ dans
la périphérie du préfixe alors que c’est très exactement ces ‘réactions à’ qui se trouvent au
centre de son analyse et auxquelles le terme devrait directement référer. C’est aussi cette
composante du mot qui est offensante pour les écrivains contemporains et pour leurs textes.
L’argument contre le terme ‘post-colonial’ d’Ellah Shohat est ici important ; parler de
littérature postcoloniale pour des littératures produites à l’heure actuelle, qui traitent peut-être
de tout autre chose que du colonialisme, c’est biaiser la réception, la lecture et l’analyse des
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 123

textes.337 N’est ce pas une nouvelle attitude totalisatrice (tout aussi eurocentriste que le
colonialisme ?) que d’ignorer les questions de ‘gender’, les questions de classe etc. et de
concevoir toute littérature des ex-colonies comme produite par et en relation au colonialisme.
Une conception de la littérature exclusivement à partir du colonialisme ne correspond pas à la
situation actuelle du monde.
Pour ma part, je considère que bien des problèmes sont résolus si l’on prend la peine
de faire la différence entre littérature postcoloniale et théorie postcoloniale. En effet si
certains écrivains refusent le terme postcolonial, c’est surtout parce qu’ils ne veulent pas êtres
rangés dans une catégorie inférieure hiérarchiquement à la littérature française (on retrouve
les même problèmes que pour l’appellation ‘francophone’).338 Peut-être faudrait-il garder le
terme postcolonial exclusivement pour parler de l’approche d’un texte, qu’il soit colonial ou
non, écrit par un franco-français ou non. A mon avis, seuls les critiques, ceux qui ont une
approche postcoloniale de la littérature, devraient être appelés ‘postcoloniaux’ et pas les
écrivains.
S’il est indéniable que la terminologie ‘théorie postcoloniale’ entraîne un certain
nombre de difficultés, celles-ci ne présentent pas une raison suffisante de refuser en bloc et la
théorie et ses résultats.339 On rencontre le même type de problème avec, par exemple un terme
comme ‘romantisme’, son instabilité n’empêche pas les critiques de l’utiliser. D’ailleurs, il est
bien évident que l’intérêt d’une théorie ne réside pas dans son appellation proprement dite,
mais dans le potentiel critique de l’approche théorique qui se trouve à la base du terme. Je
pense qu’il vaut mieux ne pas perdre son temps à vouloir transformer le terme et je l’accepte –
en me bornant à l’utiliser pour la théorie et pas pour la littérature – car, en fin de compte, on
peut être d’accord avec les auteurs de The Empire Writes Back, « le débat sur la validité du
‘postcolonial’ peut se ramener à la question de son efficacité ».340 Jusqu’ici pourtant,

337
SHOHAT, Ellah, citée par HERMANS, Luc, op. cit., p. 13.
Voir aussi : GUNERATNE, Anthony R., op. cit.
338
Quant à moi, je suis tout à fait d’accord avec les écrivains de Francophones Postcolonial Studies et considère
que littérature francophone inclut la littérature française, op. cit. p. 7. En tant que Belge, le terme
francophone n’a pas la connotation négative que l’on peut trouver en France et d’ailleurs il semblerait que les
catégories ne soient pas si fixes. Une fois atteint un certain niveau de reconnaissance, tout auteur passe de
‘francophone’ à ‘français’, comme Jacques Brel et Georges Simenon, lui aussi réédité à la Pléiade parmi les
‘vrais’ écrivains français ( !). A quand le tour de Djebar et de Kourouma ?
339
Cette imprécision entraîne également d’autres utilisations du terme lorsqu’il passe dans le grand public.
Certains français descendants de colonisés, tel que Sadri Khiari, l’utilisent pour référence à la discrimination
qu’ils ressentent dans la France du XXIème siècle, une situation qu’ils comparent à celle de leurs aïeux. Voir :
KHIARI, Sadri « L’Indigène discordant. Autonomie et divergences », 12 mai 2005, dans Les Mots sont
importants, http://lmsi.net/article.php3, 13 mai 2005.
340
ASHCROFT, Bill, GRIFFITHS, Gareth, TIFFIN, Helen, The Empire Writes Back (2ème éd.), op. cit., p. 201.
124 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

l’imprécision du terme représente en soi une sérieuse barrière au passage de la théorie en


France. Et c’est ce qui explique l’attitude agressive de Richard Serrano dans son Against the
Postcolonial, face aux tentatives de fusion entre littérature francophone et théorie
postcoloniale. Pour lui « les critiques américains devraient parachever la révolution chez eux,
avant que d’essayer de l’exporter ou de l’imposer à d’autres pays, à la Condoleezea Rice ».341
On peut lui reprocher, non seulement le manque de nuance (une attitude ‘anti’ est toujours
plus simple à prendre qu’une attitude ‘pour’ mais critique) mais aussi et surtout son manque
de considération pour les travaux de ses collègues, entre-autres, pour Francophone
Postcolonial Studies de Forsdick et Murphy. Cependant, et malgré lui, il fait selon moi une
analyse postcoloniale des romans qu’il étudie et sa contribution – précision des concepts
‘postcoloniaux’, comme métissage par exemple, à partir d’une analyse contextuelle des textes
– entre tout à fait dans les définitions et les objectifs de Forsdick et Murphy. On soulignera en
outre que l’attitude ‘anti-postcolonialiste’ de Serrano est basée sur un anti-américanisme qu’il
est de bon ton de montrer dans certains milieux académiques.

2. - Une analyse contextuelle et textuelle


Mais, l’imprécision terminologique et l’anti-américanisme français ne sont pas les seules
raisons pour lesquelles la France résiste encore ; c’est aussi à cause de sa base théorique.
Comme le rappelle Ieme van der Poel, les théoriciens tels que Said, Bhabha et Spivak se sont
inspirés en grande partie des théories françaises au moment même où elles commençaient à
régresser en France, c’est-à-dire dans le courant des années 70. « Elle [la théorie
postcoloniale] fut tout simplement too French pour les Français, qui, à l’époque où le
poststructuralisme partait à la conquête des universités américaines, commençaient à se
désolidariser des idéologies qui avaient dominé la vie intellectuelle des dernières
décennies ».342 Dans son introduction à Traveling Theory. France and the United States, elle
montre en effet que le poststructuralisme français n’avait pas – au moins à ses débuts - des
ambitions académiques (plutôt littéraires et ludiques) et que les universités françaises ne
considéraient pas vraiment les textes de Kristeva, Barthes, Foucault, Lacan ou Derrida comme

341
SERRANO, Richard, Against the Postcolonial. ‘Francophone’ Writers at the Ends of French Empire, Lahman
etc., Lexington Books, 2005.
342
POEL, Ieme van der, « Albert Camus, ou la politique postcoloniale face au ‘rêve méditerranéen’ »,
Francophone Postcolonial Studies, vol. 2, nr. 1, 2004, p. 70-78, p. 71.
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 125

des textes scientifiques.343 En effet, le manque de notes en bas des pages et la popularité
médiatique des poststructuralistes leur réservaient une autre place, plutôt sociale que
scientifique, et sonnait la fin de l’hégémonie des intellectuels philosophes et écrivains (Gide,
Sartre) et l’entrée en force des sciences sociales.344 Par contre, et sans doute est-ce dû à leur
grande popularité qui avait précédé les écrivains aux USA, leurs analyses sont entrées de
plein pied dans l’université américaine.
C’est entre-autres, l’article « Structure, Sign, and Play » de Jacques Derrida, qui ouvre
une page importante pour la théorie puisqu’il annonce la ‘mort du sujet’, comme Barthes,
celle de l’écrivain, mais d’un sujet cette fois défini comme « le sujet occidental se considérant
comme le centre de l’univers ».345 Selon Ieme van der Poel, la France, par tradition, n’est pas
vraiment concernée par la position de l’‘autre’ comme objet d’investigation, qu’il s’agisse de
l’altérité de minorités ethniques ou de minorités sexuelles. Forsdick et Murphy soulignent en
effet, eux-aussi, que l’on ne « peut sous-estimer le rôle de l’idéologie républicaine dans la
résistance française au postcolonialisme ».346 Cependant que Mireille Rosello analyse, non
seulement les frictions entre les modèles qui s’affrontent en France : le multiculturalisme (un
modèle supposé avoir été importé du monde anglo-saxon) et l’universalisme (qui correspond
au modèle républicain), mais aussi les formes hybrides imaginées par la France (PaCs,
Parité).347 Ces frictions expliquent peut-être les toutes récentes avancées du postcolonialisme.
En tout cas, il y a assez de raisons expliquant pourquoi la théorie initiée en France, transposée
et transformée aux Etats-Unis se voit boudée à son ‘retour’.
Outre ce refus d’une théorie trop directement liée, par le nom et par l’inspiration, au
‘poststructuralisme’, l’Hexagone littéraire montre sa méfiance pour la dimension contextuelle
de la théorie. Comme le note Antoine Compagnon dans Le Démon de la théorie, la critique
littéraire française a conclu « à l’incompatibilité définitive des deux termes [histoire et
littérature] ».348 Elle reste dans la lignée de Roland Barthes qui considérait que « la
contextualisation [...] se borne à juxtaposer des détails hétérogènes » et qu’elle n’apporte rien

343
POEL, Ieme van der, « France and the United States in Contemporary Intellectual History : An Introduction »,
dans : POEL, Ieme VAN DER et BERTHO, Sophie (dir.), Traveling Theory : France and the United States,
Cranbury/Londres etc., Associated University Presses, 1999, p.11-28.
344
Ibid., p. 14.
345
Ibid., p. 17. Ma traduction.
346
FORSDICK, Charles et MURPHY, David, « Introduction : the case for Francophone Postcolonial Studies », art.
cit., p. 9.
347
ROSELLO, Mireille, « Tactical universalism and new multiculturalist claims », dans : FORSDICK, Charles et
MURPHY, David, Francophone Postcolonial Studies. A Critical Introduction, op. cit. , p. 135-144.
348
COMPAGNON, Antoine, Le Démon de la théorie, Paris, Seuil, 1998. p. 234.
126 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

à la compréhension de l’œuvre.349 Cet apartheid intellectuel se lit clairement chez les critiques
d’André Malraux. Comme dit plus haut, les littéraires ne s’intéressent que marginalement au
contexte colonial de production de La Voie royale, alors que les historiens ne considèrent que
le contexte et citent Malraux exclusivement en tant que témoin historique, négligeant
l’analyse textuelle.350 Mais cette critique de Compagnon vise également les théories
postcoloniales qu’il condamne en quelques traits rapides. Il cite spécifiquement en exemple
les travaux d’Edward Said pour expliquer que si la critique française rejette ces nouvelles
études historiques, c’est parce qu’elle les juge « antithéoriques, ou encore antilittéraires. [Il
estime que l’] on peut légitimement leur reprocher, comme à tant d’autres approches
extrinsèques de la littérature, […] de ne pas parvenir à faire le pont avec l’analyse
intrinsèque ».351 Ce reproche explique peut-être pourquoi dès l’abord, la critique de
l’Hexagone trouve les théories postcoloniales peu pertinentes. C’est ignorer qu’elles sont
justement basées sur la double analyse textuelle et contextuelle. Contrairement à ce que
prétend Antoine Compagnon, leur objectif explicite est de réaliser une synthèse fructueuse où
approches extrinsèque et intrinsèque s’éclairent mutuellement. Comme le précise Jean-Marc
Moura :

« postcolonial » se réfère à toutes les stratégies d’écriture déjouant la vision coloniale, y


compris durant la période de la colonisation. [...] la critique postcoloniale [...] s’interroge sur
la relation des textes à leur environnement socioculturel, étudie la pluralité linguistique qui
les caractérise pour en dégager les spécificités littéraires et se concentre sur le dispositif
poétique (la scénographie) qui articule l’œuvre au contexte dont elle surgit.352

La théorie postcoloniale se trouve donc au confluent de l’analyse textuelle et de l’analyse


contextuelle. Il s’agit donc bel et bien de faire le pont entre texte et contexte (post)colonial. Et
les spécialistes d’avertir explicitement les jeunes chercheurs : c’est très exactement sous

349
BARTHES, Roland, Sur Racine, cité par : ibid., p. 235.
350
BIONDI, Jean-Pierre, Les Anticolonialistes (1881-1962), Paris, Laffont, 1992 ;
RUSCIO, Alain, Le Credo de l’homme blanc, Paris, Editions Complexe, 2002.
Ces ouvrages, par ailleurs très bien documentés, citent à plusieurs reprises Malraux, sans analyser ses textes.
Une attitude que l’on retrouve aussi hélas dans : HUE, Bernard, COPIN, Henri, PHAM DAN BINH, LAUDE,
Patrick et MEADOWS, Patrick, Littératures de la péninsule indochinoise, op. cit. Bien que ces chercheurs
soient des littéraires, c’est plus l’histoire littéraire qui les intéresse. Malraux est ici analysé uniquement pour
son personnage de l’aventurier et pas tellement pour les représentations coloniales.
351
COMPAGNON, Antoine, Le Démon de la théorie, op. cit., p. 236.
352
MOURA, Jean-Marc, Littératures francophones et théories postcoloniale, op. cit., p. 3.
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 127

condition de réaliser une analyse textuelle adéquate qu’une lecture postcoloniale peut être
féconde.353
L'examen des stratégies littéraires est une condition sine qua non de l’analyse
postcoloniale des textes. Et, c’est bien ce que montre la technique de lecture, qu’Edward Said
a nommé « contrapuntal » et qui prend son origine dans la musicologie. C’est, selon la théorie
de Said, une forme de lecture à partir de la perspective des colonisé(e)s et qui montre, dans les
textes canoniques, comment la présence de l’Empire se révèle cruciale (dans la connotation et
pas nécessairement dans la dénotation).354 Le lecteur devient alors sensible, par son attention
au texte, à la fois à l’histoire coloniale et à ces autres histoires dissimulées dans les textes et
sur lesquelles le discours colonial impose sa domination. La lecture en ‘contre-point’ tient
compte de toutes les dimensions de cette polyphonie et non plus exclusivement de la narration
dominante. Comme le dit John McLeod dès l’introduction de Postcolonialism, les théories
impliquent de nouvelles pratiques de lecture.355 Sans une lecture serrée du texte (avec et
‘contre le grain’ et en ‘contre-point’) l’analyse ne peut porter ses fruits. C’est à tort que la
critique française considère que les études postcoloniales sont par définition antilittéraires.
Qui plus est, comme elle a depuis bien longtemps fait ses preuves pour l’analyse de la
littérature de voyage anglaise de l’époque coloniale, je suis persuadée qu’il vaudrait la peine
de relire la littérature française dans une approche postcoloniale. D’ailleurs, dans le cas
particulier d’un corpus composé de récits inspirés directement par un voyage dans les
colonies, une analyse exclusivement textuelle, conformément aux desiderata de la critique
française, peut être considérée comme aberrante. Je reviendrai en détail sur la spécificité de la
littérature de voyage dans les chapitres X, XI et XII.
Mais on constate dès l’abord que les voyageurs se positionnent, par définition, entre
deux mondes : d’une part celui d’où ils viennent, c’est-à-dire la France métropolitaine et
d’autre part celui qu’ils découvrent, l’univers de l’Indochine française. D’ailleurs, selon
Charles Forsdick, spécialiste de la littérature de voyage, toute restriction à une seule discipline
pour l’analyse de cette littérature, risque fort d’être réductrice puisque l’objet est lui-même
fluide et dynamique ; son exploration fructueuse dépend d’une approche interdisciplinaire.356
Il me semble en effet évident que le contexte joue un rôle important dans l’écriture du voyage,

353
MILNE, Lorna, op. cit., p. 61.
354
ASHCROFT, Bill et AHLUWALIA, Pal, Edward Said, op. cit., p. 92-93.
355
MCLEOD, John, Begining Postcolonialism, op. cit., p. 1.
356
FORSDICK, Charles, Travel in Twentieth-Century French and Francophone Cultures. The Persistance of
Diversity, op. cit., p. vii.
128 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

qu’il s’agisse de récits fictionnels ou factuels. Bien sûr, dans le cas de récits traditionnels du
voyage, ceux qui ont la forme d’un carnet de voyage, le lien est assez direct avec le contexte
puisqu’ils entraînent le lecteur de plein pied dans un nouvel univers découvert à la suite du
narrateur. Mais le contexte est également crucial dans le cas des romans indochinois des
voyageurs de l’entre-deux-guerres.
C’est certainement vrai pour les romans d’aventure coloniale comme La Voie royale,
puisque qu’André Malraux écrit à une époque à laquelle l’écrivain se rend compte de
l’historicité de son présent. Selon Jean-Paul Sartre, les années après la Première Guerre
mondiale sont les années où l’écrivain prend conscience de sa place dans l’Histoire. Il cite
Malraux comme un des premiers à l’avoir compris : « que f[ait] [...] Malraux sinon une
littérature de situations extrêmes ? » ; il met en évidence, comme d’autres écrivains de son
temps, « ce présent absurde [...] [où] nous reconnaissons l’Histoire et nous-même dans
l’Histoire ».357 D’ailleurs, Malraux est encore considéré à l’heure actuelle comme un des
prototypes de l’écrivain engagé. Non seulement parce qu’il s’est lui-même déclaré « écrivain
révolutionnaire » mais aussi parce que, comme le souligne Walter Langlois, dans sa notice de
l’édition de la Pléiade, il y a « une dimension politique à ne pas négliger dans La Voie
royale ».358 Dans cette perspective, il est absurde d’ignorer le contexte historique et politique
et il serait plus sage de tester, pour les littératures de langue française, l’efficacité de la théorie
postcoloniale, avant que de la rejeter.

3. - Exotisme, imagologie et postcolonialisme


Cette retenue face au postcolonialisme ne signifie pas pour autant que la France n’étudie plus
sa littérature coloniale. En fait, la recherche sur la littérature de voyage ainsi que celle sur la
littérature coloniale, sont, quoique marginales, bien vivantes, comme le montre la fondation
de la SIELEC. Cependant, comme je l’ai déjà mentionné plus haut, la majorité des textes
publiés à l’époque coloniale sont étudiés à travers le concept d’exotisme et le désir d’altérité
qu’il implique.
Il y a un lien à souligner entre le voyageur et le colonial, tous deux sont partis parce
qu’ils ont été sensibles aux invitations au voyage, aux « là-bas » de Baudelaire, aux affiches

357
SARTRE, Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard, 1948, p. 227.
358
MALRAUX, André, cité par : LANGLOIS, Walter G, art. cit., p. 1140.
LANGLOIS, Walter G, ibid., p. 1141.
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 129

pour s’engager à la coloniale etc. Et les coloniaux comme les voyageurs, font bien souvent
une littérature qui elle aussi poussera au voyage, géographique ou au moins imaginaire. Selon
Roger Mathé qui analyse L’Exotisme. D’Homère à Le Clezio (1972), depuis la fin du XIXème
siècle, le mot « exotisme » désigne « à la fois le caractère de ce qui nous est étranger, et le
goût de tout ce qui possède un tel caractère ».359 Cette séduction dévoile le besoin d’évasion,
qu’il s’agisse de découvrir une autre civilisation, d’un retour au paradis perdu, ou plus
simplement de la fuite hors du quotidien.
Dans Lire l’exotisme (1992), Jean-Marc Moura affine le concept en distinguant entre
plusieurs types d’exotismes : d’abord, « la fantaisie exotique », une écriture stéréotypée qui
s’intéresse peu à la réalité de l’autre, ensuite « la poésie de l’ailleurs » où la précision
narrative rejoint le symbolisme narratif (bonté et beauté de la nature), puis « le réalisme de
l’étrange » où l’exotisme naît du caractère extraordinaire de la réalité décrite, c’est le réalisme
du bizarre, de l’étrange, du cocasse ; et enfin « l’écriture de l’altérité » où il y a en même
temps fascination pour l’altérité et reconnaissance de l’impossibilité de la connaître.360 Au
fond, cette recherche et fascination de ce qui est ‘autre’ peut marquer une attitude
anticonformiste et devenir sympathie active envers l’‘autre’. Cette attitude se retrouve dans
bien des textes indochinois, avec le personnage problématique du ‘décivilisé’, comme le
Perken de La Voie royale (1930) de Malraux, le héros de Retour à l’argile (1929) de George
Groslier, ceux de Roland Meyer le roman fleuve Saramani (1919) et le recueil de nouvelles
intitulé Komlah (1930) et aussi dans des romans de femmes : Le Mirage tonkinois (1931) de
Christiane Fournier ou Au Fond d’un temple hindou (1937) de Yvonne Schultz etc.361 Ce qui
est important c’est que Lire l’exotisme annonce déjà un éventail de positionnements de
l’écriture exotique face à l’altérité et ouvre la porte à l’évaluation de points de vue
idéologiques. Cependant, jusqu’à présent, si les spécialistes de la littérature coloniale publiés
par Les Carnets de l’Exotisme de Kailash, par exemple, s’intéressent de près aux

359
MATHE, Roger, L’Exotisme. D’Homère à Le Clézio, Paris/Bruxelles/Montréal, Bordas, 1972, p. 16.
360
MOURA, Jean-Marc, Lire l’exotisme, Paris, Dunod, 1992, p. 26-32.
361
MALRAUX, André, La Voie royale, op. cit.;
GROSLIER, George, Le Retour à l’argile (1929), Paris/Pondichéry, Kailash, 1996 ;
MEYER, Roland, Saramani danseuse khmer (1919), Vol. I, Au pays des grands fleuves, Vol. II, Le palais des
quatre faces, Vol. III, La Légende des ruines, Paris/Pondichéry, Kailash, 1997 ;
MEYER, Roland, Komlah. Visions d’Asie, Paris, Pierre Roger, 1930 :
FOURNIER, Christiane, Le Mirage tonkinois, Hanoï, Imprimierie d’Extrême Orient, 1931 ;
SCHULTZ, Yvonne, Les Récits de Maman Chine. Au Fond d’ un Temple hindou, Roman I, La Petite
Illustration, n0 382, 2-01-1937 et ibid., Les Récits de Maman Chine. Au fond d’ un Temple hindou, Roman II
(fin), La Petite Illustration, n0 383, 9-01-1937.
130 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

représentations de l’autre, ils ne tiennent pas vraiment compte du système colonial et des
discours coloniaux que ces représentations permettent, justifient et imposent.362
L’exotisme s’exprime surtout dans la littérature par le biais d’images, d’où
l’importance de l’exotisme pour l’imagologie. L’imagologie est, selon Joep Leerssen et
Manfred Beller, une discipline qui vise la compréhension des discours.363 L’imagologie
reconnaît que les images influencent notre comportement et est concernée par la typologie des
caractères, des images qui collent à certains groupes de population, à leur récurrence et à leurs
développements rhétoriques.364 L’imagologie démontre, pour reprendre la belle formulation
de Benedict Anderson, que les identités des communautés sont toujours « imaginées ».365
Joep Leerssen montre clairement que l’image construit l’identité et pas l’inverse. La
conscience de l’histoire est alors aussi une construction (collective) et certes pas une donnée
factuelle stable.366 On voit que l’imagologie contient l’analyse de l’exotisme. Toutes deux
s’attachent à dégager la manière dont l’altérité est représentée. L’exotisme insiste plus sur le
fait que la littérature de voyage peut être à la fois une écriture réaliste, tournée vers
l’extérieur, vers le référent, et une littérature de l’intériorité, puisque l’attention à l’autre
ramène aux raisons qui avaient poussé au voyage, la fuite, le rêve d’un ailleurs etc. Alors que
l’imagologie se penche plus sur les images collectives et sur leur effet rhétorique. Elle élargit
donc les limites de l’exotisme.
L’image et son rôle dans la société est au centre de l’imagologie. L’image d’une
altérité primitive, anachronique est par exemple une construction fréquente. Comme le
souligne Johannes Fabian dans son Le Temps et les autres, cet ‘autre’ est conçu dans un temps
différent du nôtre.367 Il est en effet frappant de voir que, dans bien des textes écrits à l’époque

362
Pourtant, les travaux de la SIELEC, mentionnée plus haut, montrent que le besoin commence à se faire sentir
d’intégrer le politique à l’analyse littéraire. En effet, le congres de 2006 de cette société avait pour objectif de
faire la différence, dans la littérature de l’ère coloniale, entre le désenchantement (esthétique) et la désillusion
(politique). Voir : www.sielec.net.
363
BELLER, Manfred et LEERSSEN, Joep, « Foreword », dans : BELLER, Manfred et LEERSSEN, Joep (dir.),
Imagology: A Handbook on the Literary Representation of National Characters, Amsterdam, Rodopi, 2007,
p. xiii-xvi.
364
Ibid., p. xiv.
365
Ibid.
ANDERSON, Benedict, Imagined communities. Reflections on the Origins and Spread of Nationalism,
Londres/New York, Verso, 1991.
Voir aussi : http://www.fl.ul.pt/pessoais/alvaro_pina/textos/nation.pdf, 6-2-2007.
366
LEERSSEN, Joep, « Imagology : History and method », dans : BELLER, Manfred et LEERSSEN, Joep (dir.), op.
cit., p. 17-33, p. 23.
367
FABIAN, Johannes, Le Temps et les autres, Toulouse, Anacharis, 2006. p. 16.
« […] le Temps peut donner forme aux relations de pouvoir et d’inégalité » et « Un point de vue
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 131

qui m’intéresse, le voyage colonial se fait non pas seulement dans un ailleurs géographique,
mais aussi dans un ailleurs temporel : l’Asie éternelle, l’Asie du passé, etc. L’exemple le plus
extrême est sans conteste Les Dieux rouges (1923) de Jean d’Esme où un voyage au centre de
l’Indochine est aussi un voyage aux origines de l’humanité, un véritable récit de science
fiction où l’on rencontre le premier homme, des dinosaures, etc.368 C’est un récit extrême,
mais on verra que cette temporalité différente pour représenter l’altérité indochinoise est non
seulement commune, mais aussi un argument justificateur du colonialisme et de la présence
française. L’imagologie est concernée par ce type de relation.
Cependant, la lecture exotique comme la lecture imagologique se limitent bien souvent
à l’analyse de représentations considérées du seul point de vue de l’occidental ; il est assez
rare que les chercheurs de ces disciplines considèrent l’autre côté de la barrière (si je puis
m’exprimer ainsi). D’autre part, si l’imagologie s’intéresse aux images, elle s’attache plus à
les mettre en évidence qu’aux manières de les utiliser ou de les neutraliser.
L’exotisme pose problème et est en majorité rejeté par les critiques du
postcolonialisme qui considèrent qu’il est synonyme de « orientalisme » ‘à la Said’.
L’exotisme est pour eux une forme de répétition des stéréotypes qui passent d’une génération
à l’autre et ‘objectifient’ l’autre. Néanmoins, Charles Forsdick plaide pour une
reconsidération du concept par les critiques postcoloniaux. Selon lui, dans son Essai sur
l’exotisme (1908-1918), Victor Segalen, a théorisé le concept de manière plus nuancée et
toujours enrichissante à l’heure actuelle.369 Ce n’est plus un mouvement unilatéral objectifiant
l’autre, mais plutôt ce que Jean-Marc Moura appelle l’écriture de l’altérité. Selon Forsdick,
l’exotisme à la Segalen aiderait à conceptualiser les « interactions avec des cultures
radicalement différentes », c’est un exotisme qui peut être considéré comme une traduction,
dans le sens large, où un groupe essaye d’approcher d’autres cultures.370 Le concept
« orientalisme » de Said ne s’arrête pas à ces possibles interactions, puisqu’il veut avant tout
mettre en évidence les structures de divisions entre le moi occidental
voyageant/observant/écrivant et l’‘autre’ oriental observé/objectifié/construit. La répétition
des stéréotypes d’une génération à l’autre est exactement ce que Victor Segalen veut éviter.

évolutionnaire des relations entre Nous et l’Autre constitue le point de départ, et non l’aboutissement de
l’anthropologie », ibid., p. 178.
368
ESME, Jean d’, Les Dieux rouges (1923), dans : Quella-Villéger, Alain (prés.), op. cit., p. 627-805.
369
SEGALEN, Victor, Essai sur l’exotisme (posthume, écrit entre 1908-1918), Paris, Livre de Poche, 1986.
370
FORSDICK, Charles, « Revisiting exoticism : from colonialism to postcolonialism », dans : FORSDICK, Charles
et MURPHY, David, Francophone Postcolonial Studies. A Critical Introduction, op. cit., p. 46-55.
132 Volet 1 : Modernisme et postcolonialisme

Dans son Essai sur l’exotisme, il insiste de manière tout à fait particulière et presque
obsessionnelle sur le fait que l’exotisme qu’il recherche (un exotisme diamétralement opposé
aux clichés exotiques à la Pierre Loti) se doit de refuser toute citation, toute note, toute
référence à d’autres textes. Dans ce sens, on peut dire que l’exotisme, cette écriture de
l’altérité recherchée par Segalen, est un ‘contre-orientalisme’ et non pas, comme le suggèrent
les analyses postcoloniales, un synonyme de ‘orientalisme’.
Certes l’exotisme joue un rôle dans le voyage colonial, et certes c’est un concept bien
plus complexe que ne laissent entendre les théoriciens du postcolonialisme, mais mon objectif
n’est pas une re-théorisation de ce terme ni une réactualisation de Segalen. Je me contente de
constater que les deux approches, celle des études françaises concernant l’exotisme et celle
des études de l’imagologie concernant le discours colonial, sont toutes deux englobées par
l’analyse postcoloniale qui est seule concernée par les problèmes du ouvoir et de l’agency,
cette possibilité d’y prendre part pour ceux qui en sont à la base exclus. C’est d’abord dans ce
sens que l’analyse postcoloniale se justifie.
On l’a vu cette théorie n’est pas sans problèmes et il est vrai que les oppositions
binaires qu’elle peut soulever, colonisateur-colonisé, soi-autre, domination-résistance,
métropole-colonie, colonial-postcolonial, ne sont pas toujours aptes à opposer une résistance à
l’impérialisme. Mais on bute sur le même problème si l’on se cantonne à l’exotisme et à
l’imagologie. Les théories postcoloniales – même si elles ne sont pas toujours aptes à
dépasser les analyses oppositionnelles – sont en tout cas conscientes de la diversité. Selon
McClintock, « l’impérialisme a émergé en un projet contradictoire et ambitieux, il a été
façonné aussi bien par des tensions internes de la métropole, par ses conflits avec les
administrations coloniales [...] que par les nombreuses cultures et circonstances dans
lesquelles les colons se sont introduits ainsi que par les réponses conflictuelles et par les
résistances qu’ils ont rencontrées ».371 Selon elle, il ne suffit pas de regarder les oppositions
binaires, ni même les exceptions à ces oppositions, il vaut mieux « ouvrir les notions de
pouvoir et de résistance sur un agencement politique plus diversifié, en tenant compte du

371
MCCLINTOCK, Anne, op. cit., p. 15. Ma traduction. Dans le texte original :
« […] imperialism emerged as a contradictory and ambiguous project, shaped as much by tensions within
metropolitan policy and conflicts within colonial administrations […] as by the varied cultures and circum-
stances into which colonials intruded and the conflicting responses and resistances with which they were
met ».
Chapitre V : Pour une approche postcoloniale 133

réseau serré de relations entre coercition, négociation, complicité, refus, dissimilation,


imitation, compromis, affiliation et révolte ».372
A mon avis, l’analyse postcoloniale permet de prendre en compte les zones d’échange
entre les cultures, même si elle ne le fait pas toujours efficacement. C’est sur ces bases que je
choisis de me laisser inspirer par les théoriciens du postcolonialisme et de garder à l’esprit
que tout est beaucoup plus complexe que la divison colonisé-colonisateur et qu’il y a peut-être
une véritable ouverture vers l’altérité dans les représentations du voyageur, et une interaction
qui influence sa manière de concevoir le monde (par exemple des traces de philosophie taoïste
chez Claudel, comme le suggère l’analyse de Paola d’Angelo ou chez Duras et Segalen, selon
l’analyse de Jacques Huré).373 Je m’applique non seulement à comprendre le fonctionnement
des discours, mais aussi les manières dont ils peuvent être mis à profit, même peut-être par
ceux qu’ils ont opprimés.
Alors donc, puisqu’il s’agit de mettre en avant les discours coloniaux des voyageurs de
l’Indochine grâce à la théorie postcoloniale et que celle-ci s’est vue inaugurée par la pensée
théorique d’Edward Said dans L’Orientalisme (1978), voyons si ce concept d’« orientalisme »
est applicable à l’Indochine française.

372
Ibid.
« I whish to open notions of power and resistance to a more diverse politics of agency, involving the dense
web of relations between coercion, negotiation, complicity, refusal, dissembling, mimicry, compromise,
affiliation and revolt ».
373
D’ANGELO, Paola, « Comment le poète Paul Claudel fut sauvé. Influence des textes taoïstes dans l’œuvre
claudélienne », dans : DETRIE, Muriel, Littérature et Extrême-Orient. Le paysage extrême-oriental. Le
taoïsme dans la littérature européenne, Paris, Honoré Champion, 1999, p. 164-182.
HURE, Jacques, « Pour une lecture taoïste de certains textes littéraires modernes (Victor Segalen, Marguerite
Duras) », dans : DETRIE, Muriel, op. cit., p. 199-206.
VOLET 2

VARIATIONS ET PERENNITE DU DISCOURS DE DOMINATION :


DE L’EXPANSION A L’ADMINISTRATION COLONIALE
CHAPITRE VI

EXTREME-ORIENTALISME ET DISCOURS COLONIAUX DOMINANTS

Mais, premièrement, quelle étroite liaison, quel


rapport intime ont entre eux ces peuples qu’on
nomme Orientaux, pour qu’on leur applique une
dénomination générale, pour qu’on les enveloppe,
sans distinction, dans un jugement unique ? […] Un
Japonais à Téhéran, un Égyptien ou un Singalais
transporté dans les rues de Nankin, y paraîtrait un
être aussi remarquable, aussi singulier et presque
aussi ridicule qu’un Européen.
Jean-Pierre Abel-Rémusat, Mélanges asiatiques
(1825-1826).374

1. - Continuité discursive de L’Orientalisme


Avant de parler de ‘discours colonial’ dans la métropole à l’entre-deux-guerres, il est utile de
spécifier ce que l’on entend exactement par discours, car le terme montre des nuances dans les
diverses sciences humaines et chacune de ces nuances peut contribuer à préciser le concept.
Discours, qui vient de « discursus en latin (action de courir ça et là) », serait en philosophie
« le mouvement de pensée qui va d’un jugement à l’autre en parcourant un ou plusieurs
intermédiaires pour arriver à la connaissance ».375 Dans ce sens, l’objet de la pensée et la
connaissance sont construits par le discours. L’analyse rhétorique montre en outre que le
discours a valeur d’injonction et contient une dimension performative : il « tend à agir sur
autrui par la communication d’idées, de sentiments ou d’une volonté d’agir ; il s’efforce de
dominer des situations concrètes et actuelles ».376 Ces caractéristiques se retrouvent dans ce
qu’Edward Said a nommé l’orientalisme dans son fameux essai de 1978 ; ce discours qu’il

374
ABEL-REMUSAT, Jean-Pierre (1788-1832), Mélanges asiatiques, ou Choix de morceaux de critique, et de
mémoires relatifs aux religions, aux sciences, à l'histoire, et à la géographie des nations orientales (2 vol.),
Paris, Dondey-Duprez, 1825-1826, p. 224.
375
MORFAUX, Louis-Marie, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Paris, Armand Colin, 2001,
p. 86.
376
DUPRIEZ, Bernard, Gradus. Les Procédés littéraires, Paris, Ed. 10/18, 1984, p. 158.
138 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

découvre en passant en revue les textes d’Occidentaux qui traitent de l’Orient, aussi bien les
textes scientifiques des orientalistes que les récits de voyages et romans qui ont pour toile de
fond l’Orient.377 Qu’il s’agisse de textes à prétention scientifique ou de productions de
l’imaginaire occidental, ils contribuent à la construction de ce que l’on peut appeler, en
s’inspirant de L’Archéologie du savoir de Michel Foucault, une archive orientaliste, un réseau
de ‘textes’ produits par l’Occident et à partir desquels on peut analyser le discours.378 Ce qui
est essentiel dans la définition de l’orientalisme chez Said, c’est que ce discours crée un objet
scientifique, imaginaire et politique, défini comme épistémologiquement et ontologiquement
différent :

[…] l’essence de l’Orientalisme est l’indéracinable distinction faite entre la supériorité


occidentale et l’infériorité orientale […]
D’un côté il y a les Occidentaux, de l’autre les […] Orientaux ; les premiers sont (nous citons
sans ordre) raisonnables, pacifiques, libéraux, logiques, capables de s’en tenir aux vraies
valeurs. Ils ne sont pas soupçonneux par nature ; les seconds n’ont aucun de ces caractères.
[…] l’orientalisme est en fin de compte une vision politique de la réalité, sa structure
accentue la différence entre ce qui est familier (l’Europe, l’Occident, « nous ») et ce qui est
étranger (l’Orient, « eux »). Cette vision a, d’une certaine manière, créé, puis servi les deux
mondes ainsi imaginés : les Orientaux vivent dans leur monde, « nous » dans le nôtre ; cette
vision et la réalité matérielle se soutiennent, se font fonctionner l’une l’autre.379

Il y a transfert, passage de l’archive à la pratique politique ; cette performance, l’auteur la met


en avant – entre autres – en analysant la campagne d’Egypte de Napoléon (1798-1799).
Evidemment, cette campagne avait un but stratégique, il s’agissait de couper la route des
Indes aux Anglais. Mais Said montre aussi que la conquête fut décidée à la fois parce que
Napoléon enfant lisait des textes sur l’Egypte, et parce qu’il avait à sa disposition des récits de
voyages qui lui permettaient de planifier l’attaque. Cette attitude textuelle du militaire se
révèlera de nouveau utile lorsqu’il lui faudra convaincre les Egyptiens qu’il est leur chef. Il
peut se présenter comme musulman, affirmer « nous sommes les vrais musulmans», à partir
d’informations tirées de l’archive orientale.380 Clairement, la connaissance textuelle précède,

377
SAID, Edward W., L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, op. cit.
Le concept mis en avant par Said - l’orientalisme en tant que discours - sera dorénavant indiqué en italique
pour éviter la confusion avec le mouvement artistique et la discipline scientifique.
378
FOUCAULT, Michel, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.
379
SAID, Edward W., L’Orientalisme, op. cit., p. 57, p. 65 et p. 59. Mes italiques.
380
Ibid., p. 99.
Ce que Victor Hugo reprendra dans son poème « Lui » : « Sublime, il apparut aux tribus éblouies / Comme
un Mahomet d’occident », ibid., p. 100.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 139

prépare et pousse à la conquête politique. Ce n’est pas un hasard, explique Said, si « la


période pendant laquelle les institutions et le contenu de l’orientalisme se sont tellement
développés a coïncidé exactement avec celle de la plus grande expansion européenne : de
1815 à 1914, l’empire colonial direct de l’Europe est passé de 35 % de la surface de la terre à
85 %. Tous les continents ont été touchés, mais surtout l’Afrique et l’Asie ».381 On peut dire
que Said apporte ici du neuf par rapport aux nombreuses analyses de l’imagologie et de
l’exotisme qui, si elles s’intéressent aux stéréotypes, ne tiennent pas nécessairement compte
de leurs conséquences politiques. Dix ans après Said, dans Nous et les autres (1989), Tzvetan
Todorov analysera également la représentation de ‘l’autre’, mais son corpus est différent
puisqu’il ne sort pas du cadre français et qu’il ne touche pas aux écrits des scientifiques
orientalistes. Pour lui aussi les discours sont, tout comme les événements, des « moteurs
d’histoire ».382 Mais sa critique part du « mal » qu’il découvre peu à peu dans le discours
officiel du stalinisme et porte plutôt sur l’action du discours après coup, pour justifier le
politique. Dans l’analyse de Todorov le discours sert « à couvrir la répression, le favoritisme,
les disparités », dans celle de Said en revanche, il est envisagé en tant que vecteur de pouvoir
et précède le politique.383
A la suite de Michel Foucault, Said divulgue que le désir de connaissance signifie
aussi le désir de domination de l’objet du savoir.384 Cependant, Foucault montre que le
discours change brutalement au cours de l’histoire. Les systèmes de connaissance occidentaux
ont changé, non pas de manière évolutive et linéaire, mais au contraire par des coupures, des
révolutions épistémologiques : il n’y a pas continuité. Comme il le disait dans L’Archéologie
du savoir, le discours « est de part en part historique, fragment d’histoire, unité et
discontinuité dans l’histoire elle-même, posant le problème de ses propres limites, de ses
coupures, de ses transformations, des modes spécifiques de sa temporalité plutôt que de son
surgissement abrupt au milieu des complicités du temps ».385 Sans entrer dans le détail de
l’analyse épistémologique de Foucault, on se rend compte que là où le philosophe français
lisait des ruptures, Said trouve en revanche un discours « durable », « cohérent », « un savoir
[qui] a été mis à l’épreuve et […] [qui] est invariable, puisque les ‘Orientaux’ sont, pour les
besoins de la pratique, une essence platonicienne que tout orientaliste (ou tout dirigeant) peut

381
SAID, Edward W., op. cit., p. 56.
382
TODOROV, Tzvetan, Nous et les autres. Réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil 1989, p. 13.
383
Ibid., p. 8.
384
SAID, Edward W., L’Orientaslisme, op. cit., p. 15.
385
FOUCAULT, Michel, op. cit., p. 153.
140 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

examiner, comprendre et exposer ».386 C’est alors à partir du concept de Foucault, mais en
s’écartant de ses conclusions, que Said pose la stabilité du discours « parce que les objets [les
Orientaux] sont ce qu’ils sont une fois pour toutes ».387 Ce qu’il met en avant, c’est ce qui l’a
frappé dans ses lectures : la stabilité du discours au fil du temps et c’est pour cela qu’il
souligne à maintes reprises, non pas les (possibles) variations mais : « la force du discours
culturel occidental », sa « cohérence interne », « la persistance et longévité du système de
représentation culturelle ».388 L’orientalisme est donc une tradition de l’Occident, une de ses
institutions scientifiques, un système de pensée et de représentation de sa culture, un discours
et une théorie pour traiter (de) l’Orient.

Ce que je veux montrer, précise-t-il, c’est que la réalité orientaliste est à la fois inhumaine et
persistante. Sa délimitation, aussi bien que ses institutions et son influence universelle, s’est
maintenue jusqu’à présent.
Le point important, […] c’est que cette théorie a servi, et de manière stupéfiante. Le
raisonnement, réduit à sa forme la plus simple, est clair, précis, facile à suivre. Il y a les
Occidentaux et il y a les Orientaux. Les uns dominent, les autres doivent être dominés, c’est-
à-dire que leur pays doit être occupé, leurs affaires intérieures rigoureusement prises en
main, leur sang et leurs finances mis à la disposition de l’une ou l’autre des puissances
occidentales.389

Si j’insiste tant sur cette continuité discursive, ce n’est pas tant parce qu’elle s’écarte de
l’analyse de Foucault, c’est plutôt parce que Said lui-même s’est penché sur la capacité pour
les théories de ‘voyager’, de s’adapter et d’acquérir de la force en changeant de domaine
d’application. Dans son fameux article « Travelling theory », il montre que les théories, sous
certaines conditions, ‘voyagent’ lorsqu’elles pénètrent dans une autre époque, un autre lieu,
une autre discipline.390 Il est selon moi assez étrange qu’il ne porte pas plus d’attention aux
voyages – et donc aux possibles variations – du discours de l’Occident sur l’Orient.391 N’y a-
t-il que continuité entre le discours émis par la Grande armée et celui propagé par Kissinger ?

386
SAID, Edward W., L’Orientaslisme, op. cit., p. 7, p. 17 et p. 53.
387
Ibid., p. 87.
388
Ibid., p. 38, p. 17 et p. 27.
389
Ibid., p. 59 et p. 50. Mes italiques.
390
SAID, Edward W., « Travelling theory », The World, the Text and the Critic, op. cit., p. 226-247.
391
On peut aussi parler du ‘voyage’ de la théorie de Said. On sait que son orientalisme a énormément voyagé. Il
a malheureusement aussi servi d’argument au gouvernement chinois pour implanter une politique ultra-
nationaliste (guoqing) qui permet la répression de tout désaccord avec le pouvoir. Voir : ZHANG KUAN,
« Sayide “Dongfangzhuyi” yu Xifangde Hanxue yanjiu » [« Said’s ‘Orientalism’ and Western Studies of
China »], Liaowang no 27, 1995 et KELLY, David « Freedom and Civilization », China News Analysis, no
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 141

2. - Hégémonie du discours
L’auteur de L’Orientalisme explique ce maintien du discours, d’Eschyle à nos jours, à l’aide
d’un concept hérité du marxiste Antonio Gramsci : l’hégémonie. Dans son analyse du
capitalisme, Antonio Gramsci, montre que le pouvoir réprime les mouvements de révolution
et parvient à se maintenir, non seulement par la coercition politique et économique, mais aussi
par l’idéologie, par l’hégémonie culturelle capitaliste.392 En effet, pour lui, il y a consensus
culturel et donc hégémonie, par identification et adhésion de la classe ouvrière aux valeurs de
la bourgeoisie, ce qui fait des valeurs de la bourgeoisie, les valeurs de ‘tous’. Se laissant
inspirer par l’hégémonie des valeurs capitalistes chez Gramsci, Said discerne, quant à lui, une
hégémonie de l’orientalisme qui « présente à la fois une cohérence interne et un ensemble
fortement articulé de relations avec la culture dominante qui l’entoure ».393 C’est pour lui une
véritable hégémonie puisque, l’orientalisme, « l’emport[e] en général sur la possibilité, pour
un penseur plus indépendant, ou plus sceptique, d’avoir une autre opinion », ce qui explique
pourquoi, « sous la forme qu’il a prise après le XVIIIe siècle, [il] n’a jamais pu se revoir et se
corriger ».394 Il s’agit donc d’un ensemble de contraintes et de limites de la pensée, une
‘connaissance’ qui se transmet d’un texte à l’autre, d’une génération à l’autre ; même s’il
voyage, l’écrivain semble incapable de se défaire des images préconstruites héritées de la
bibliothèque orientaliste et qui faussent sa vision. Petit à petit, de fiction en texte scientifique,
de texte scientifique en fiction, dans une dialectique de plus en plus efficace entre
connaissance et pouvoir, le discours orientaliste crée un savoir immuable (infériorité de
l’Orient) en même temps qu’il crée l’objet qu’il semble décrire (l’Orient).395
Puisque le consensus culturel implique une identification des colonisés aux valeurs des
colonisateurs, cette analyse semble refuser toute place au changement et toute possibilité de
révolution. Or il y a eu résistance en ‘Indochine’ et cela dès le début des relations avec la
France et ses missionnaires. Nous reviendrons en détail à la contre-voix indochinoise des
années 1920, mais nous pouvons d’ores et déjà dévoiler que d’autres productions culturelles
se présentent hors de l’hégémonie du discours. C’est d’ailleurs ce que Gauri Vishwanatan

1528, 01-02-1995, cités dans : KELLY, David, « Orientalism », 11-03-1996, http://www.h-


et.msu.edu/~asia/threads/thrdorientalism.html, 21-12-2007.
392
Voir : PIOTTE, Jean-Marc, La Pensee politique de Gramsci, Montréal, Ed. Parti Pris, 1970, repris dans :
http://classiques.uqac.ca/contemporains/piotte_jean_marc/pensee_de_gramsci/pensee_pol_gramsci.pdf, 06-
06-2006.
393
SAID, Edward W., L’Orientalisme, op. cit., p. 36.
394
Ibid., p. 19 et p. 115.
395
Ibid., p. 36.
142 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

conclut de son analyse des Etudes de Lettres anglaises en Inde. L’hégémonie du discours peut
opérer et être efficace dans un espace où prennent également place des actes de résistance
ouverte et un discours d’opposition.396
Pourtant Said reconnaîtra qu’une résistance est possible ; c’est ce qui l’intéressera
particulièrement dans son essai de 1993, Culture et impérialisme. Bien qu’il considère
toujours que les écrivains sont limités dans ce qu’ils peuvent ressentir ou écrire à propos de
l’Orient, on sait qu’il s’attache aussi à faire une lecture contrapuntique des textes, une lecture
qui met en évidence le discours et la résistance de l’‘autre’, au sein même du discours
dominant. « Quand nous examinons les archives culturelles, explique-t-il, notre relecture,
n’est pas univoque, mais en contrepoint. Nous pensons simultanément à l’histoire
métropolitaine qu’elles rapportent et à ces autres histoires que le discours dominant réprime
(et dont il est indissociable) ».397 C’est au niveau de la lecture contrapuntique qu’il faut voir la
prise en compte de la résistance chez Said.398
Au fond, c’est exactement le point sur lequel porte la critique que Robert Young
adresse à Said dans White Mythologies. En effet, pour Young, il est problématique de
présupposer que la culture dominante est « totalisante, homogène, monologique et que la
seule source possible de résistance doit venir d’un critique extérieur », qui relit les textes pour
y dégager les marques de résistance.399 Mais peut-être que l’on peut aussi dire que Culture et
impérialisme dégage quand même une opposition possible de l’intérieur, à travers les
variations temporelles du discours – en tout cas du côté des Occidentaux. C’est selon moi la
structure de l’essai de 1993 qui est à cet égard révélatrice. Il commence par un chapitre sur
« La pensée unique » pour continuer sur un chapitre intitulé « Résistance et opposition », en
passant par une « Note sur le modernisme ».400 Cette note intermédiaire fait le lien entre deux
étapes de la pensée européenne et Conrad, Forster et Malraux y sont analysés comme des
écrivains qui ont « abandonn[é] le triomphalisme impérial » ; ce qui se dégage de leurs récits
c’est « une angoisse terriblement perturbante »..401 Il me semble que cette ‘évolution’, même
s’il ne la contextualise pas, dévoile que Culture et impérialisme vient sérieusement nuancer

396
VISWANATHAN, Gauri, « The Beginings of English Literary Studies in India » (1987), cité dans : ASHCROFT,
Bill et AHLUWALIA, Pal, Edward Said, op. cit., p. 75.
397
ASHCROFT, Bill et AHLUWALIA, Pal, op. cit., p. 97.
398
Ibid., p. 92-93.
399
YOUNG, Robert, « Disorienting Orientalism », White Mythologies. Writing History and the West,
Londres/New York, Routledge, 1990, p. 119-140, p. 135.
400
SAID, Edward W., Culture et impérialisme, op. cit., p. 268-273.
401
Ibid., p. 270 et 271.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 143

les théories qui forment la base de son orientalisme de 1978. En 1993, il n’exclut plus, dans sa
définition d’un orientalisme hégémonique, la résistance de l’Objet du discours (les
Orientaux), ni d’ailleurs les zones de doute des Sujets du discours (les écrivains modernistes).
Pour ma part j’éviterai le terme hégémonie pour parler du discours performatif du
colonialisme en Indochine, car il me semble faire écran à la prise en compte de toute autre
pensée ou valeurs hors du consensus ; je parlerai plutôt d’orientalisme en tant que discours
dominant, une terminologie qui suppose la co-existence, peut-être malaisée mais certainement
envisageable, d’autres discours sur l’Indochine et ses habitants.

3. - Extrême-orientalisme ?
Bien que l’‘Orient’ soit un objet construit – et donc un terme vague –, l’orientalisme n’est
jamais testé sérieusement par Said dans le cadre de l’Extrême-Orient français. S’il s’arrête à
l’Indochine du roman de Malraux, c’est simplement pour parler du doute moderniste du
roman sans prêter attention au contexte extrême-oriental.402 Or, pour la France colonisatrice et
certainement pour celle de l’entre-deux-guerres, le terme ‘Orient’ comprend aussi l’Orient
‘jaune’ : l’Indochine, bien sûr, mais aussi le Japon, la Chine, et dans une moindre mesure la
Malaisie, le Siam et l’Indonésie.403 Quoique le concept orientalisme soit mis en évidence à
partir de textes qui ont trait à l’Orient arabe et au Moyen-Orient musulman, Said suggère
l’applicabilité de son analyse pour l’Indochine française. C’est un point que je voudrais
vérifier, pour dégager comment le discours peut être performant, comment l’archive peut
pousser à la conquête coloniale.
Apparemment, le discours sur l’Extrême-Asie partage bien des caractéristiques avec
celui sur le Moyen-Orient. Comme l’a montré le sinologue Simon Leys, dans son essai La
Forêt en feu, le discours des missionnaires sur l’Extrême-Orient – il s’agit ici essentiellement

402
Ibid., p. 298-300.
403
Les revues telles que Voilà ou Le Journal des voyages – à large public et spécialisées dans les reportages à
l’étranger – publient des articles et dossiers de plus en plus nombreux sur la Chine, le Japon, Java ou Bali et
bien sûr aussi sur l’Indochine française. On peut dire que c’est surtout autour de la révolte du Rif (1922-
1924) que ces revues publient sur un orient arabe ou musulman qui semble en général attirer assez peu
l’attention. S’il faut en croire les reportages de ces revues, à l’entre-deux-guerres l’Orient est certainement
aussi (surtout ?) l’Extrême-Orient.
Quant à la popularité de la Malaisie, il faut sans doute citer ici le prix Goncourt de 1930 : FAUCONNIER,
Henri, La Malaisie, Paris, Stock, 1930. Roman sur la folie ‘amok’ dans les plantations de caoutchouc où un
novice de l’aventure coloniale suit un mystérieux colonial rencontré dans les tranchées de 14-18. Roman
intéressant à considérer pour l’orientalisme musulman en Asie du Sud-Est. Il est aussi important de noter que
c’est directement l’expérience de la Première Guerre mondiale qui appelle le héros en Asie.
144 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

de l’Orient chinois et des missions des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles – est également construit
sur cette distinction entre Occident et Orient.404 On pourrait objecter que la Chine n’est pas
l’Indochine – et on aurait raison. Cependant, comme l’a montré l’historien Bruno Benoît, dès
le début des activités de la France en Asie, la péninsule indochinoise – et ce qui deviendra
l’Indochine française – fait littéralement et figurativement partie intégrante du mythe sur la
Chine.405 On peut dire que le discours sur l’Indochine est hérité du discours sur la Chine et
cela reste encore le cas dans l’imaginaire populaire de la métropole à l’entre-deux-guerres qui
emploie les termes, apparemment interchangeables, de Annamite, Tonkinois, Cochinchinois
ou Chinois, pour parler des habitants de l’Asie française.406 Dans le roman de Georges
Simenon, 450 à l’ombre (1936), il est question de la main d’œuvre bon marché importée
d’Asie pour travailler sur le chantier de la ligne de chemin de fer Congo-Océan.407 Simenon
se base sur un fait historique ; la France a effectivement employé de la main d’œuvre
asiatique pour ce projet au Congo.408 Dans le roman de Simenon, ces travailleurs sont
nommés ‘les Chinois’, mais, nous précise le narrateur, ils sont en réalité des Annamites.409 Et,
selon moi, la chanson « Les Trois mandarins » (1935) de Ray Ventura et ses collégiens, est,

404
LEYS, Simon, La Forêt en feu. Essais sur la culture et la politique chinoises, Paris, Herman, 1983.
405
BENOIT, Bruno, cité dans : GOSCHA, Christopher, « Les Relations franco-chinoises au XXe siècle et leurs
antécédents edited by Laurent Césari and Varaschin, Denis », The Journal of Asian Studies, vol. 63, n0 1, fev.
2004, p. 128-130.
406
Le terme le plus fréquent dans la littérature coloniale est celui de ‘Annamite’ qui désigne vaguement les
habitants des trois différentes parties de l’Indochine française qui formeront le Việt Nam : le Tonkin,
l’Annam et la Cochinchine et est parfois employé pour les habitants du Cambodge et – quoique encore plus
rarement – ceux du Laos.
407
SIMENON, Georges, 450 à l’ombre (1936), Paris, Gallimard, 1998.
408
Le chantier du Congo-Océan dure de 1921 à 1934 et les ‘Chinois’ y travaillent vers 1927-1930. Voir : POEL,
Ieme Van der, Congo-Océan : Un chemin de fer colonial controversé, Paris, l’Harmattan, Coll. Autrement
Mêmes, 2006 (2 vol.), vol. I, p. xvii-xix.
Ces travailleurs ‘recrutés’ en Indochine pour travailler à l’étranger, étaient souvent enrôlés de force. Voir :
MONET, Paul, Les Jauniers, Paris, Gallimard, 1930.
En effet, la France pratique encore une politique des travaux forcés que la convention de Genève « C29 :
Convention sur le travail forcé » (1930) rejette pourtant (entrée en vigueur le 01-05-1932). Mais la France ne
fera pas partie des signataires de 1930 ; elle ne ratifiera la convention que le 24-06-1937.
Voir : Base de données ILOLEX, Organisation Internationale du Travail,
http://www.ilo.org/ilolex/french/convdisp2.htm.
Mais cette signature n’aura pas directement de conséquence. En fin de compte le système des travaux forcés
perdurera dans les colonies jusqu’en 1946.
Voir : LECLERC, Jacques, « Le Pacifique », L’Aménagement linguistique dans le monde, Université de Laval,
http://www.tlfq.ulaval.ca/AXL/pacifique/ncal3hist.htm.
409
SIMENON, Georges, op. cit., p. 30 : « […] on avait commencé à embarquer les Annamites que tout le monde à
bord, parce que c’était plus facile, appela désormais les Chinois ».
Dans le reste du roman, les deux dénominations sont absolument synonymes : « […] les deux Chinois […] et
les autres Annamites […] », ibid., p. 40. Le contingent des travailleurs asiatiques ayant travaillé au Congo
était assez mêlé et il est fort probable qu’il comptait des ‘Annamites’ aussi bien que des Chinois d’Indochine.
Voir : MONET, Paul, op. cit.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 145

elle aussi, très vague quant à la nationalité de ces ‘mandarins’ qui sont simplement des figures
imaginaires de l’Extrême-Orient.410
Le discours sur l’Indochine fait donc partie de l’archive de l’Orient ‘chinois’, et l’on
retrouve fréquemment, comme Simon Leys le note pour la Chine des missionnaires, l’image
d’un Orient paresseux, fourbe, cruel, immuable, impénétrable mais aussi caractérisé par sa
sagesse et par sa philosophie.411 L’univers ‘jaune’ est peut-être plus insaisissable, plus
extrêmement ‘autre’ que le Moyen-Orient, mais la différence entre ‘nous’ et ‘eux’ est bien
l’essence du discours des missionnaires et les stéréotypes sont assez proches de ceux relevés
par Said pour le Moyen-Orient musulman (paresse, despotisme, sensualité, fatalisme).412 S’il
faut en croire Simon Leys, de tels stéréotypes sont avant tout des stratégies pour évacuer
l’angoisse. Cette angoisse tiendrait au fait que la Chine, qui se montre tout aussi universaliste
et ethnocentrique que l’Occident, se passe très bien des connaissances occidentales, des
missionnaires et de leur révélation religieuse. L’existence de la Chine nie celle de l’Occident,
dément ses valeurs et son universalisme.413 C’est pour évacuer ce malaise que les premiers
missionnaires décrivent l’univers ‘jaune’ comme faux et inhumain. « Leur vérité – qui nie la
mienne – est un mensonge » serait alors l’origine du très prolifique mythe de l’extrême-
oriental menteur.414 Privés d’âmes et de sensibilité, ces menteurs et voleurs qui ne connaissent
ni la religion, ni même de religion, commettent forcement des atrocités. Leur indifférence par
rapport à la religion – source de la morale pour ces religieux – va de pair avec leur cruauté.415
Il s’agit donc d’un discours qui crée un savoir en même temps qu’il construit une réalité qu’il
semble décrire : l’Asie ‘jaune’, et l’on retrouve bien l’essence de l’orientalisme saidien.
Il ne faut cependant pas occulter les différences telles que l’areligiosité et
l’ethnocentrisme du monde chinois. C’est la raison pour laquelle on pourrait songer à parler
d’extrême-orientalisme. Mais voyons si le parallèle peut être poussé plus avant. Pour Said,
« la représentation que l’Europe se faisait du musulman, de l’Ottoman ou de l’Arabe était
toujours une façon de maîtriser le redoutable Orient […] [c’était] une image dont la fonction
n’était pas tant de représenter l’islam en lui même que de le représenter pour le chrétien

410
VENTURA, Ray et ses Collégiens, « Trois mandarins » (1935), op. cit.
411
LEYS, Simon, op. cit.
412
SAID, Edward, L’Orientalisme, op. cit., p. 122.
413
LEYS, Simon, op. cit., p. 53.
414
Ibid., p. 57.
415
Ibid., p. 62.
146 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

[…] ».416 Pour évaluer si le discours sur cet objet stéréotypé conduit à une représentation pour
l’Occident et à la domination politique de l’Occident, s’il y a extrême-orientalisme, il nous
faut faire une digression historique et considérer le(s) discours qui a(ont) mené à la conquête
de l’Indochine.

3.1. - Discours colonial de l’Evêque d’Adran

Le premier missionnaire français à avoir joué un rôle politique dans l’histoire de l’Annam, le
fameux Pierre Pignau de Béhaine, mieux connu sous le nom de Evêque d’Adran (1741-1799),
écrivit dans une lettre à ses parents que ses futures ouailles : « sacrifient sans pitié leurs âmes
au démon de l’erreur et du mensonge ».417 Lui aussi parle du mensonge et du manque de pitié
(cruauté) des ‘Orientaux’. Il faut dire que les débuts du missionnaire dans cette région du
globe furent pénibles ; il n’était le bienvenu ni au Cambodge, ni au Siam, ni d’ailleurs en
Annam et il a subi – comme beaucoup de ses confrères – de multiples brimades, des
emprisonnements et des sévices physiques, dont la cangue.418 Mais le jeune roi d’Annam,
Nguyễn Phủc Ảnh (1762-1820), qui n’est autre que le futur empereur Gia Long (1802-1820),
se prit d’amitié pour lui. Et l’évêque sollicitera l’aide de la France, puis aidera lui-même
Nguyễn Phủc Ảnh lors de la rébellion des Tây Sơn. Le rôle joué par Adran dans les relations
franco-annamites ne doit pas occulter le fait qu’il n’était ni le premier missionnaire dans la
région, ni le premier missionnaire français à avoir eu quelque importance culturelle.
On se souviendra du jésuite Alexandre de Rhodes (1591-1660), qui a rédigé le premier
dictionnaire trilingue : portugais-français-annamite. La langue annamite, qui s’écrivait jusque
là à l’aide d’idéogrammes, y était transcrite phonétiquement en alphabet romain, un système
que le jésuite français avait hérité de ses prédécesseurs portugais. Cette écriture romanisée de
la langue d’Annam : le quốc ngữ, deviendra à partir de 1918 – et est toujours – l’orthographe
officielle de la langue vietnamienne.419 On peut dire que l’implantation de cette écriture par
les Français met en évidence l’applicabilité des théories de Said. Le quốc ngữ, imposé par
l’administration a été un instrument de connaissance ainsi qu’un instrument de domination
coloniale. La connaissance des missionnaires de la langue annamite se voit petit à petit

416
Ibid., p. 76-77.
417
PIGNEAU DE BEHAINE¸ Pierre, cité dans : TAO KIM HAÏ, L’Indochine française. Depuis Pigneau de Béhaine,
Tours, Maison Mame, 1939, p. 17.
418
La cangue (origine chinoise) : nom du carcan en bois dans lequel on engagait le tête du cou et parfois les
poignets du condamné et nom donné au supplice lui-même. (Voir Figure 1 du chapitre XXIV)
419
ZINOMAN, Peter, « Vũ Trọng Phụng’s Dumb Luck and the nature of Vietnamese modernism », art. cit.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 147

transformée en arme de domination, en connaissance pour les occidentaux et l’orthographe


romanisée leur permet de s’installer et de s’imposer plus facilement dans le pays. Ici,
clairement la connaissance des jésuites précède et permet la domination coloniale.
Sous Louis XIV les Missions étrangères contribuent à la présence des prêtres en Asie,
mais au XVIIIe siècle les missionnaires, qui tentent de s’immiscer dans la vie politique et
sociale, se voient persécutés – comme l’évêque d’Adran – ou expulsés et certains sont même
martyrisés et exécutés.420 Ce qui ne fait que confirmer l’inhumanité et la cruauté des
Orientaux. Cependant, lorsque le roi Nguyễn Phủc Ảnh, mis en difficulté par les Tây Sơn,
reçoit les propositions d’aide du Siam, de la Hollande et de l’Angleterre, il se méfie car « il
craignait, non sans raison, que le cerf une fois tué, l’allié du cheval ne le gardât sous sa propre
domination ».421 Il s’adressa alors à son ami et conseiller français et envoya à Versailles son
fils héritier le prince Nguyễn Phủc Canh accompagné du même Pigneau de Béhaine, pour y
solliciter l’aide militaire de la France ; il cédait en échange deux îles : Hoinan et Poulo
Condore (qui deviendra le fameux bagne de l’Indochine française).422
Pour plaider sa cause, Adran présente plusieurs arguments : premièrement le bon
droit : il est juste de remettre sur le trône l’héritier officiel, deuxièmement l’intérêt
économique : il est bon d’avoir des ports pour le commerce en Orient et, troisièmement, la
facilité de l’entreprise. Le charme du jeune prince devait faire le reste. L’exotisme de Canh est
effectivement apprécié à la cour ; on en fait un très doux portrait (tout le contraire le
l’Asiatique cruel et despotique : Figure 6.1) et on lui dédie une extraordinnaire chanson pour
vanter l’enthousiasme que l’on mettra à lui rendre son héritage.423 Louis XVI donne d’une
main sa signature du traité, mais il reprend de l’autre dans sa correspondance avec le

420
Les Missions étrangères de Paris possèdent une impressionnante collection de cartes postales représentant ces
martyres, mais il n’est pas clair qui les a dessinées, ni à qui elles étaient destinées. Voir : Missions Etrangères
de Paris, http://128.mepasie.org/salle-des-martyrs.fr-fr.2.0.contents.htm.
421
TAO KIM HAÏ, op. cit., p. 28.
422
Le Traité d’alliance sera signé à Versailles le 28 novembre 1787 par Louis XVI. Voir : ibid., p. 44-46.
423
Cette chanson, dédiée au Prince Canh et à l’Evêque d’Adran, « fut chantée par tout Paris », voir : TAO-KIM-
THAÏ, op. cit., p. 33-37.
« Commençons par l’illustre Enfant / Comme son sort est intéressant ! / Fait pour porter le diadème, / On le
voit assis parmi nous. / Royal enfant consolez-vous, / Vous régnerez. Adran vous aime. / Tôt, tôt, tôt, il bat
chaud ; / Tôt, tôt, tôt, Son courage / Double quand pour vous est l’ouvrage./ […] Réunissons tous nos efforts
/ Pour exprimer avec transports / Le respect, la reconnaissance / Que nous éprouvons en ce jour ; / Lorsque
nous y joignons l’amour, / Tous nos cœurs chantent en cadence. / Tôt, tôt, tôt, Battons chaud ; / Tôt, tôt, tôt,
Bon courage / Nous avons tous cœur à l’ouvrage.
Cette étonnante chanson qui affirme légitime le droit d’un roi à son royaume – chantée moins de deux ans
avant la prise de la Bastille ( ! ) – suggère le soutient populaire d’une action guerrière de l’autre côté du
monde et s’inspire d’une image militaire : celle de battre le fer des armes sur l’enclume pour préparer la
bataille.
148 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Gouverneur de Pondichéry qui devait réaliser l’expédition. Celui-ci reçoit en effet la


permission du roi de retarder ou d’annuler l’expédition dans le cas où l’affaire se révélerait
soit peu rentable, soit difficile à réaliser. Pondichéry la jugea peu lucrative ; même Adran
devait avouer que les deux îles n’avaient aucune ressource et qu’elles étaient situées en face
d’un pays pauvre et ravagé par la guerre civile. Le discours d’Adran n’est pas performant et la
France abandonne la partie. C’est que l’on ne sait pas encore grand chose sur ces régions
lointaines, psychologiquement et géographiquement : il n’y a pas encore d’archive ‘efficace’
pour inciter la France à décider la conquête. D’où l’indécision de Louis XVI qui laisse la
main libre à un ‘spécialiste’ de l’Asie, le Gouverneur de Pondichéry. Finalement, Adran,
accompagné de quelques hommes (marchands et marins qui ont déserté leur poste), s’en va
porter de l’aide au futur Gia Long. L’évêque meurt, mais le roi mate la rébellion, agrandit son
territoire (une partie du Siam, de la Chine, le Cambodge et le Laos) et devient l’Empereur Gia
Long. Comme le disent les historiens spécialistes des débuts de l'Indochine française, le
premier contact politique avec la France aura été « éphémère », en revanche, la défaite de la
rébellion des Tây Sơn aura signifié une double perte pour la population : « l’occasion d’une
réforme foncière qu’exigeait la crise de la paysannerie et celle des institutions d’Etat devenues
archaïques au moment où les appétits impérialistes de l’Occident se précipitaient et tentaient
avec succès de remplir le vide laissé par l’empire chinois en décadence ». 424
Au règne francophile de Gia Long succédèrent des décennies de ‘xénophobie’.425 Les
empereurs successifs interdisent le christianisme, ferment le pays aux missionnaires et aux
étrangers et, sous le règne de Tự Đức (1848-1883), les chrétiens sont tatoués sur la joue,
marqués comme traîtres à leur patrie (Figure 6.2).426 Cette attitude montre que le rejet est plus
politique que religieux. Les héritiers de Gia Long répondent aux demandes commerciales des
occidentaux par « la persécution sanglante contre les chrétiens, considérés comme les adeptes
de la religion des Blancs ».427 C’est d’ailleurs ce que suggère un autre missionnaire français,
le père Huc, un contemporain de l’empereur Tự Đức, qui doit constater que les convertis au

424
FOURNIAUX, Charles, TRịN VǍN THảO, GANTES, Gilles de, LE FAILLER, Phillipe, MANCHINI, Jean-Marie et
RAFFI, Gilles, Le Contact franco-vietnamien. Le premier demi-siècle (1858-1911), Aix-en-Provence,
Publications de l’Université de Provence, 1999, p. 57 et p. 55.
425
Gia Long avait fait construire un tombeau pour l’évêque d’Adran que l’on conservé. Il se visite encore même
si le voyageur Gilbert Roussel dit qu’en 1975 on y a intallé une pissotière. Voir : ROUSSEL, Gilbert,
Indochine oubliée, Lyon, Les Créations du Pélican, 1994, p. 14.
426
« Vietnam : 1858-1862 : les grands massacres », Missions Etrangères de Paris,
http://128.mepasie.net/vietnam-1858-1862-les-grands-massacres.fr-fr.6.72.content.htm
427
FOURNIAUX, Charles, TRịN VǍN THảO, GANTES, Gilles de, LE FAILLER, Phillipe, MANCHINI, Jean-Marie et
RAFFI, Gilles, op. cit., p. 58.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 149

christianisme sont brimés, emprisonnés et martyrisés parce qu’ils « sont considérés comme
les créatures des gouvernements européens ».428

3.2. - Discours colonial du Père Huc

Ce missionnaire opérait en Chine, mais il est tout à fait intéressant à considérer en parallèle
avec Adran. On sait que le discours de Pigneau de Béhaine ne sera pas convaincant, celui du
père Huc contribuera en revanche à la colonisation de l’Indochine.
Régis Evariste Huc est resté en Chine et au Tibet de 1838 à 1852 et nous a laissé deux
récits orientalistes : Souvenirs d’un voyage à tavers la Tartarie et le Thibet (1854) et
L’Empire chinois (1854).429 Selon l’analyse que Simon Leys en fait, on peut considérer ses
textes comme des grands écrits de l’extrême-orientalisme du XIXe siècle puisqu’ils ont joué
un rôle doublement décisif pour la colonisation de l’Indochine. Premièrement, ces récits, en
apportant de nouvelles sources scientifiques et imaginaires, ont augmenté la popularité de
l’Asie ‘jaune’ (Chine, Indochine) en France. Les Souvenirs du Père Huc fournissent des
informations scientifiques (sur Lhassa entre-autres, où il est le premier Français à aller et sur
la richesse de la faune, de la flore, des palais etc.), mais il est également lu aux petits enfants,
comme des histoires d’aventures extraordinaires. Jules Verne en aurait été un friand lecteur,
comme le montre Les Tribulations d’un Chinois en Chine (1879) et le personnage de
Passepartout du Tour du monde en quatre-vingt jours (1872) serait directement inspiré du
narrateur des Souvenirs.430 Deuxièmement, fort de son autorité en questions ‘chinoises’ grâce
à la popularité de ses récits, le missionnaire devint conseiller colonial de Napoléon III. Celui-
ci avait fait nommer, en avril 1857 une « Commission chargée d’examiner diverses questions
relatives à la Cochinchine […] qui conclut que pour de multiples raisons, la France a le droit
[…] de créer un établissement en Cochinchine, un droit envisagé de façon assez floue sous

428
HUC, Régis Evariste, Empire chinois (1854), Université du Québec à Chicoutimi, portail « Classiques des
Sciences sociales », 2004,
http://classiques.uqac.ca/classiques/HUC_evariste/C21_empire_chinois/empire_chinois.rtf, p. 111.
429
Ibid., Souvenirs d’un voyage à travers la Tartarie et le Thibet (1854), Université du Québec à Chicoutimi,
portail « Classiques des Sciences sociales », 2004 ;
http://classiques.uqac.ca/classiques/HUC_evariste/C20_souvenirs_voyage_tartarie/huc_souvenirs.pdf, et
HUC, Régis Evariste, L’Empire chinois (1854), op. cit.
430
LEYS, Simon, op. cit., p. 41.
Voir : VERNE, Jules, Les Tribulations d un Chinois en Chine (1879),
http://www.pitbook.com/textes/pdf/tribulations_chinois.pdf
150 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

forme de protectorat ».431 Cette commission base ses analyses sur une archive composée de
l’histoire d’Adran (qui montre la faisabilité de l’expédition) et bien sûr aussi des récits de
Huc. Ce spécialiste des questions de l’Asie ‘chinoise’ est alors invité à se prononcer dans
cette commission. Il y pousse Napoléon III à s’emparer du port de Tourane (l’actuelle Đà
Nẵng) en Annam. Ce sera fait en 1859. Voilà pour la première étape de la conquête coloniale
de l’Indochine française.432
Pourtant, le discours du missionnaire dans ses récits est loin d’être univoque ; d’un
côté il est convaincu – contrairement à beaucoup d’autres – que le bouddhisme est une force
qui humanise : « […] [ceux] qui n’avaient pas encore été humanisés par le bouddhisme […] ;
la rapine, le brigandage et l’assassinat, voilà quels étaient leurs passe-temps »433, mais de
l’autre, il ne peut s’empêcher de souligner « la propension naturelle des Chinois pour tout ce
qui est factice et trompeur » et de les représenter comme inhumains et insensibles :
« N’envisageant les choses de la vie que par leur côté positif et matériel, ils n’ont aucune idée
de ces relations si douces de deux cœurs qui aiment à se rapprocher […] ».434 Il est en
revanche conscient des stéréotypes occidentaux (même s’il ne se rend pas toujours compte
qu’il en reproduit certains, lui aussi) et dès la préface de Souvenirs, il pose un des objectifs de
son texte : « détruire, autant que possible, les idées erronées et absurdes qui ont couru de tout
temps sur le peuple chinois ».435 Il y consacre encore toute une section de son second livre –
et s’arrête, entre autres, à la prétendue immobilité des Orientaux qu’il ose à peine contredire.
Comment, puisque :

l’immutabilité de l’Orient a, pour ainsi dire, passé en proverbe […] Oserai-je, bravant
d’abord la conviction générale, venir troubler la sécurité dont on jouit à cet égard […] ? Les
Européens, qui ont pris un goût prodigieux pour le changement, en ce qui concerne toutes ces
choses, croiront que je vante les Asiatiques en peignant leurs variations, et je crains de passer
pour un panégyriste outré des Orientaux en me rendant garant de leur inconstance.436

431
VÕ ÐứC ANH, cité par : FOURNIAUX, Charles, TRịN VǍN THảO, GANTES, Gilles de, LE FAILLER, Phillipe,
MANCHINI, Jean-Marie et RAFFI, Gilles, op. cit., p. 63.
Le terme ‘Cochinchine’ porte ici à confusion, il s’agissait simplement du territoire des seigneurs Nguyễn et
donc pas la région du Sud que le Gouvernement colonial nommera Cochinchine. Voir : ibid, p. 62, note.
432
FOURNIAUX, Charles, TRịN VǍN THảO, GANTES, Gilles de, LE FAILLER, Phillipe, MANCHINI, Jean-Marie et
RAFFI, Gilles, op. cit., p. 59.
433
HUC, Régis Evariste, Empire chinois, op. cit., p.317.
434
Ibid., p. 298 et p. 449.
435
HUC, Régis Evariste, Souvenirs d’un voyage à travers la Tartarie et le Thibet, op. cit., p. 14.
436
Ibid., p. 303.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 151

Il est apparemment inconcevable de mettre en question le manichéisme établi : si les


Occidentaux se targuent d’être capables de changement comme le prouve leur ‘modernité’, les
Orientaux, qui sont leur contraire, ne peuvent qu’être immuables. On trouve donc dans son
texte, un extrême-orientalisme en même temps qu’un besoin de déconstruire le discours. Il
s’agit alors d’une autre polyphonie que celle dont parlait Said : hormis le discours dominant,
la seconde voix que l’on ‘entend’ n’est pas celle de la résistance chinoise mais celle du père
orientaliste. Ayant apparemment peur de perdre en autorité auprès de ses lecteurs, il invoque
son prédécesseur, le grand orientaliste Jean-Pierre Abel-Rémusat, pour conclure avec lui que
l’Oriental n’existe pas, qu’il est une création pour les habitants de l’Occident. Rien donc de
très révolutionnaire dans le sous-titre du livre d’Edward Said : au XIXe siècle déjà, certains
orientalistes considéraient que l’Orient est construit par et pour l’Occident. En outre, ce que
Huc montre, c’est que s’il veut contredire le discours dominant tout en étant écouté, il doit
prendre pied, au moins partiellement, dans l’archive orientale. Cette intertextualité
revendiquée par le voyageur concourt paradoxalement à la formulation d’une position
originale, contrairement à ce que sous-entend le concept d’hégémonie de Said.
Le père Huc n’est pas plus univoque dans ses considérations politiques. Malgré le rôle
décisif qu’il jouera dans la prise de Tourane, il est foncièrement contre l’invasion occidentale
qui ne peut que desservir les intérêts de sa religion. Tout d’abord, parce que c’est pour des
raisons politiques que les Chinois persécutent les Chrétiens et expulsent ou exécutent les
missionnaires. Il considère que les Chinois sont religieusement tolérants ; ils se désintéressent
franchement de la religion, leur cruauté n’est pas la preuve de l’inhumanité asiatique : elle est
une réaction à la pression impérialiste de l’Occident. La résistance des Orientaux est donc
directement et ouvertement inscrite dans son texte. Ensuite, parce que, là où les Européens se
sont implantés, le système qu’ils ont installé est contraire aux principes du christianisme.

Les Chinois sont donc bien convaincus que, sous prétexte de religion, on machine un
envahissement de l’empire et un renversement de la dynastie ; du reste, il faut convenir qu’ils
ont sous les yeux des faits peu propres à les tirer de cette persuasion. […] que voient-ils
autour d’eux ? Les Européens maîtres partout où ils ont pénétré, et les naturels soumis à une
domination souvent très peu conforme aux lois de l’Évangile, de cette religion qu’on cherche
tant à propager chez eux. Ainsi ils peuvent voir les Espagnols aux îles Philippines, les
Hollandais à Java et à Sumatra, les Portugais à leur porte et les Anglais partout. Il n’y a peut-
être que les Français dont ils n’aperçoivent pas les possessions, et ils seraient assez malins
pour se figurer que nous cherchons à nous installer quelque part.437

437
HUC, Régis Evariste, Empire chinois, op. cit., p. 110.
152 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Huc n’est d’ailleurs pas le seul à rationaliser la violence contre les chrétiens et la
cruauté des empereurs ‘chinois’. Il en va de même pour le militaire Léopold Pallu de la
Barrière qui fit partie de la Campagne de Tourane de 1858 et de celle de 1861.438 Il nous
rapporte ses impressions sur le très sanguinaire (inhumain, cruel, despotique) empereur
d’Annam, Tự Dức, qui « manifeste tous les traits de sa race ».439 Il ajoute néanmoins qu’:

On l’a représenté, on le représente encore comme une brute féroce et sanguinaire : car c’est
une méthode que les petits esprits emploient et que les complaisants imitent, que d’amoindrir
un ennemi. Mais, chez le peuple de l’Annam, il ne passe pas pour un prince dur et inhumain.
Il paraît, au contraire, […] un caractère doux et conciliant […]. L’opinion des Annamites sur
leur empereur : pertinax et tenax, clairvoyant et opiniâtre.440

Tự Dức a les traits de sa race : c’est-à-dire : cruel, inhumain, xénophobe etc., mais en même
temps il est doux, conciliant et apprécié du peuple. Ses cruautés sont la marque de son attitude
défensive contre l’ennemi et non la marque de son inhumanité. Pallu de la Barrière en
‘Indochine’ et Huc en Chine affirment et contredisent, dans la même description, les
stéréotypes concernant l’Orient.
Ce qui est essentiel, c’est que le texte de Huc fait partie de l’archive à partir de
laquelle s’est construit le discours de conquête. En fin de compte, si Huc prend position pour
la prise militaire de Tourane, ce n’est pas directement à cause des massacres de chrétiens en
Annam – c’est la raison officielle, « le prétexte ? »441 – mais plutôt pour une question de
politique internationale. Il pense en effet que la France se doit de réagir face aux
« manifestations belliqueuses de l’Angleterre » qui veut dominer le monde.442 « En Chine, en
Malaisie, dans les Indes, à Ceylan, dans la mer Rouge, partout, on rencontre la domination
anglaise, dont l’irrésistible besoin d’expansion cherche à absorber tous les peuples. […] Mais
la France, il faut l’espérer, reprendra bientôt partout le rang qui lui appartient ».443 Si le père
Huc pousse à la conquête dans les années 1857-1858, c’est parce que le contexte y est
438
MCLEOD, Mark W., « Trương Dinh and Vietnamese anticolonialism (1858-1864) : a reappraisal », Journal of
Southeast Asian Studies, 1-03-1993, p. 44-45.
439
PALLU, Léopold, Histoire de l’expédition de la Cochinchine en 1861, cité dans : TRIAIRE, Marguerite,
L’Indochine à travers les textes (1944), Hanoi, The Gioi, 1997, p. 173.
440
Ibid., p. 174.
441
FOURNIAUX, Charles, TRịN VǍN THảO, GANTES, Gilles de, LE FAILLER, Phillipe, MANCHINI, Jean-Marie et
RAFFI, Gilles, op. cit., p. 58 ;
Voir aussi : LEYS, Simon, op. cit., p. 69.
442
HUC, Régis Evariste, Empire chinois, op. cit., p. 9.
443
HUC, Régis Evariste, Souvenirs, op. cit., p. 11.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 153

propice : la France s’est alliée à l’Angleterre pour le conflit avec la Chine, sa flotte est donc à
proximité et vu que l’Angleterre est occupée par la révolte des cipayes (1857-1858), elle ne
pourra pas empêcher les mouvements de la flotte française en mer de Chine. En plus, les plans
pour le canal de Suez sont bien avancés et annoncent déjà le rapprochement de l’Asie et
l’intensification et la rentabilité des rapports commerciaux avec l’Extrême-Orient (les travaux
commenceront en 1859). Le contexte est donc bien différent de celui dans lequel l’évêque
d’Adran plaidait pour la cause de Gia Long. Entre l’indécision de Louis XVI et la décision de
Napoléon III l’archive extrême-orientale s’est gonflée et a rapproché psychologiquement de la
France, cette partie du globe. La différence entre la force du discours des deux missionnaires
confirme l’analyse de Said : sans archive sur l’(Indo)-Chine, il n’y a pas de conquête. Il va
sans dire que le discours ne réalise pas seul la conquête – il faut également que les conditions
matérielles soient remplies – et c’est à juste titre que le sinologue Nicholas Clifford note que,
si le colonialisme occidental a pu s’imposer de la sorte, c’est bien plus grâce à sa force
technologique que par la force de son discours.444 Cependant, l’archive est la condition sine
qua non pour la conquête.
Il me faut avouer que c’est très certainement contre le gré de Simon Leys que j’utilise
son essai La Forêt en feu pour lire dans la vie et les récits de voyage de Huc, une preuve
d’applicabilité de l’orientalisme saidien à l’Extrême-Orient. En réalité, Simon Leys est un des
plus violents ‘anti-orientalistes’.445 Il se révolte contre les assertions de Said : les orientalistes,
dont il fait partie, ne sont pas les créateurs d’un Orient mythique, au contraire : « pour le
sinologue sérieux (et pour toute personne pensante, en fait) les concepts tels que ‘Asie’ ou
‘Orient’ n’ont jamais présenté de signification utile ».446 On sait ce qu’en pense le père Huc
en 1854 et ce qu’en pensait Abel-Rémusat en 1825. Selon Leys, Said s’est servi de sources en
ne s’arrêtant qu’aux textes et arguments qui pouvaient appuyer sa théorie et sans prêter
attention aux nuances et aux contradictions des textes des orientalistes. Pour lui – et pour Huc
– ce sont justement les connaissances qui viennent corriger les préjugés. Simon Leys se
demande en outre, pourquoi le désir de connaissance d’une autre culture « ne pourrait pas
444
CLIFFORD, Nicholas, « Orientalism », http://www.h-net.msu.edu/~asia/threads/thrdorientalism.html, 1996, 13-
01-2007.
445
LEYS, Simon, « Orientalism and sinology », The Burning forest. Essays on Chinese Culture and Politics, New
York, Holt, 1986, p. 95-99. Ce chapitre est un ajout de l’édition en anglais (autotraduction) de 1986 et ne
figure pas dans la version originale.
Leys n’est pas tendre vis à vis de l’écrivain de L’Orientalime : « it is nice to see that Said is now
rediscovering such a basic notion [need for independency of scolars – the orientalists – from their field] ; I
only deplore that it took him three hundred pages of twisted, obscure, incoherent, ill-informed, and badly
written diatribe to reach at last one sound of fundamental truism », ibid., p. 99.
446
Ibid., p. 96.
154 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

aussi déboucher sur une admiration mutuelle, une meilleure connaissance de soi, le
relativisme et réajustement de ses propres valeurs et une prise de conscience des limites de sa
propre civilisation ? ». Il considère que l’orientalisme est « un puissant antidote contre la
tentation de l’ethnocentrisme occidental » et qu’il contribue à la compréhension mutuelle.447
A mon avis, la préface écrite par Said à l’occasion de la réédition, en 2003, de
L’Orientalisme, répond à cette critique : « La volonté de comprendre d’autres cultures à des
fins de coexistence et d’élargissement de son horizon n’a rien à voir avec la volonté de
dominer ».448

4. - Des discours coloniaux contextualisés


Selon Richard John Lynn, lui aussi un orientaliste, la théorie de Said pose problème pour
l’Extrême-Orient parce qu’elle définit l’orientalisme comme le discours d’un moi occidental
sur un ‘autre’ oriental. Mais, qu’advient-il de cette théorie si, comme c’est le cas pour les
études chinoises et japonaises, la majeure partie des ‘orientalistes’ sont eux-mêmes des
‘Orientaux’?449 Peut-on alors encore parler d’un discours de domination d’un objet construit
comme épistémologiquement et ontologiquement différent ? Ce qui rejoint le reproche que
fait un autre sinologue, Nicholas Clifford. Dans A Truthful Impression of the Country,
Clifford assure que l’attitude définie par Said comme spécifiquement occidentale est tout à
fait applicable au discours du Japon sur la Chine et l’Extrême-Orient – là aussi il s’agit d’un
discours performatif de la conquête.450 Ou bien faut-il considérer que les Japonais ont, pour
adapter la métaphore de Frantz Fanon, « peau blanche et masques jaunes » ?451 Mais ne serait-
ce pas, à nouveau, faire preuve d’ethnocentrisme occidental ? Et d’ailleurs, que penser du
discours de la Chine sur le Tibet ? Néanmoins, Clifford est beaucoup plus nuancé que Leys
dans sa critique de l’orientalisme ; pour lui, si l’on dépasse le langage parfois tendancieux de
Said, la théorie a beaucoup de choses à révéler sur les textes de l’époque coloniale et sur

447
LEYS, Simon, The Burning Forest. Essays on Chinese Culture and Politics, op. cit., p. 98. Ma traduction.
448
SAID, Edward, « Préface (2003) », trad. MEININGER, Sylvestre, dans : L’Orientalisme, op. cit., p. III.
449
LYNN, Richard John, « Said’s Orientalism in the “Far East” », http://www.h-
net.org/~ideas/archives/disthread/far.orientalism.html, juin 2004, 25-01-2007.
450
CLIFFORD, Nicholas, A Truthful Impression of the Country. British and American Travel Writing in China,
1880-1949, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2004, p. 15.
451
FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 155

l’attitude des voyageurs occidentaux en Asie.452 Malgré le violent rejet de Leys et les réserves
d’autres orientalistes, je retiens que l’analyse de Said s’applique à l’Indochine et que les
connaissances et le discours – sur la péninsule Indo-Chinoise et celles sur la Chine – ont
précédé, permis et provoqué la conquête de ce qui deviendra l’Indochine française. Même s’il
y a des nuances et des contradictions chez ceux qui, comme Huc et Pallu, ont joué un rôle
dans la conquête, ce qui importe c’est que l’extrême-orientalisme, ce réseau structuré de
données imaginaires et scientifiques enclenche la conquête coloniale et conduit à la
domination ou, tout au moins, aux tentatives de domination coloniale. Il y aurait donc bel et
bien un extrême-orientalisme.
Cependant, si orientalisme se définit comme un discours qui précède, provoque et
permet d’accomplir la conquête coloniale, alors je ne vois pas ce que le terme de Said vient
ajouter à celui de ‘discours colonial’. D’autant plus que ‘discours colonial’ a la flexibilité de
pouvoir aussi référer au discours d’une nation asiatique sur une autre. Un autre problème de la
dénomination tient au fait que si ce discours est valable pour tous les continents, et donc aussi
pour l’Afrique sub-saharienne, il doit y avoir un orientalisme par exemple pour le Sénégal. Et
l’on pourrait alors analyser l’orientalisme de, par exemple, Tintin au Congo (1930-1931) et –
tant qu’on y est – parler d’orientalisme sub-saharien. Des constructions dont l’illogisme saute
aux yeux et qui ne rendent pas l’analyse plus claire. Pourtant, selon moi, cette bande dessinée
du Belge Hergé, né Georges Rémi, est le modèle même de ce que Said a nommé
orientalisme.453 Le dessinateur reconnaîtra plus tard la dimension raciste de ses planches en
expliquant que : « c’était une époque où tout le monde trouvait normal qu’il y eut des
colonies ».454 C’est sans doute une des raisons pour lesquelles il adapta l’histoire lors de la
réédition en couleur de 1946, d’où disparaissent certaines des planches (entre autres celle où
Tintin apprend aux petits Congolais que leur patrie est la Belgique). C’est en tout cas l’idée
généralement admise par les chercheurs, cependant, selon moi et comme on va le voir,
certaines planches font preuve d’un racisme encore plus outrancier ( ! ) dans la nouvelle
édition. Puisque Tintin était populaire en France, je considère que le discours qu’il véhicule
devait également être prégnant pour le public français. En outre, l’auteur n’ayant jamais

452
Ibid., p. 4.
453
HERGE, Les Aventures de Tintin reporter du petit « Vingtième » au Congo, paru dans : Le Petit vingtième :
supplément hebdomadaire illustré du Vingtième siècle, 5 juin 1930 - 11 juin 1931, dans : HERGE, ibid.,
Tournai, Casterman, 1973 (facsimilé).
Pour la version de 1946 : HERGE, Tintin au Congo (1946), Tournai, Casterman, 1993.
454
REMI, Georges, « Lettre à un lecteur » (1977), cité dans : ASSOULINE, Pierre, Hergé, Paris, Gallimard, 1996,
p. 86.
156 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

voyagé, son album est le pur produit des informations accessibles au public européen. Comme
le dit Pierre Assouline dans sa biographie d’Hergé, « il [ou plutôt sa bande dessinée] reflète
son temps tel qu’il s’impose massivement ».455
Cette bande dessinée montre la simplicité et l’efficacité du discours colonial sur le
Congo belge. Ce territoire immense et gorgé de ressources naturelles manquait de main
d’œuvre ; il fallait donc inciter les Belges à s’expatrier en leur faisant miroiter une vie aisée au
pays de la prospérité. Le discours ne vise donc plus la conquête militaire mais le peuplement.
L’Européen, ici le reporter Tintin, devient automatiquement le ‘roi’ d’‘indigènes’ qu’il
considère du haut de sa culture grâce à laquelle il résout tous les problèmes rencontrés et
sauve les indigènes de la maladie, de l’ignorance, du pouvoir maléfique des sorciers et de la
cruauté des tribus voisines. (Figure 6.3) Bien entendu ces planches ont été dessinées dans un
but ludique, elles visent le rire, surtout celui des enfants (mais le rire force aussi à l’adhésion),
et tous les personnages sont des caricatures. Les Congolais y sont représentés comme des
enfants, parfois plus petits que Tintin; ils ont les lèvres démesurées, les yeux ébahis et nigauds
et baragouinent un français simpliste, mais tout à fait compréhensible. Tout le contraire d’un
peuple fort et menaçant et rien de redoutable – en principe – dans cette altérité. Tintin, le
journaliste-détective innocent, pur et asexué est accompagné de son chien, Milou, qui se
charge souvent d’émettre les propos les plus racistes. Il définit les Congolais comme
paresseux, lâches et peu futés. (Figure 6.4) Le message est indéniable: les Européens, ces
êtres évolués, sont attendus en rois chez un peuple-enfant inoffensif et dans un territoire aux
richesses inexploitées et inépuisables. (Figure 6.5) Les Africains sont heureux que les
Européens les colonisent car, lorsque Tintin s’en va, c’est tout le Congo qui pleure. (Figure
6.6)
Mon objectif n’est pas ici de faire le procès d’un auteur pro-colonial et raciste. A mon
avis, on ne peut pas vraiment affirmer qu’Hergé ait fait, sciemment, une campagne de
publicité pour une nouvelle phase coloniale : celle du peuplement. Selon Tony Chafer et
Amanda Sackur, les écrivains de Promoting the Colonial Idea (2002), il n’est pas toujours
facile de distinguer si une image est proposée au public parce qu’elle est le reflet d’une
perception déjà existante ou si, au contraire, elle présente une nouvelle vision de l’Empire.456
Je crois quant à moi, qu’Hergé est surtout un écrivain de son temps ; il pense dans le cadre
limité de l’archive coloniale que lui lègue son époque. Cependant il participe activement à ce

455
Ibid., p. 87.
456
CHAFER, Tony et SACKUR, Amanda (dir.), Promoting the Colonial Idea. Propaganda and Visions of Empire
in France, New York, Palgrave, 2002, p. 7.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 157

discours et ses représentations de l’Afrique et des Africains pour l’Occidental viennent grossir
l’archive coloniale et raciste de l’époque. Qui plus est, de telles images sont des instruments
puissants de la propagation du discours colonial et elles sont généralement bien plus efficaces
que toute campagne formelle.457 Pierre Assouline a en outre raison d’insinuer qu’Hergé
« épouse parfaitement l’air du temps », un peu trop parfaitement, car le dessinateur se trouve
comme un poisson dans l’eau de son époque coloniale et raciste.458 Pour reprendre
l’expression de Mireille Rosello dans son Declining the stereotype (1998), il est loin d’être un
« témoin réticent » des pratiques culturelles de son temps.459 Il faut bien reconnaître que,
contrairement à d’autres de ses contemporains, il n’est pas tiraillé par les cas de conscience
exprimés par Gide dans Voyage au Congo (1927), ni par le désespoir impuissant d’Albert
Londres dans la « Putain d’Afrique ! » où il voyage.460 Pourtant Londres était « le modèle
avoué et revendiqué de Tintin »!461 Cependant si Londres et Gide ont parlé des horreurs du
colonialisme en Afrique, c’est sans doute aussi parce qu’ils ont voyagé et qu’ils ont, par la
force des choses, rencontré des Africains. Hergé en revanche n’a jamais quitté l’Europe.
Toutefois, même dans Tintin au Congo, véritable chant de gloire du colonialisme, il y
a, selon moi, une fausse note, une complication, qui peut faire penser que la bande dessinée
est un peu moins monolithique qu’il n’y paraît. En effet, que dire de l’apparition des Aniota
dans l’histoire ? (Figure 6.7) La bande dessinée fait ici référence à une société secrète du
Congo, celle des hommes-léopards (ou Anioto) qui punissaient les Africains ayant collaboré
avec les Blancs. Ils constituaient un groupe anticolonialiste qui voulait se libérer du joug des
Blancs en semant la terreur parmi les villageois soumis au colonialisme.462 On trouve alors
dans Tintin au Congo, à côté de l’image d’une Afrique inoffensive, celle d’une Afrique
politique, menaçante et dangereuse pour les Blancs. Evidemment, l’allusion à cette ‘secte’
doit contribuer aux rebondissements nécessaires à l’aventure. L’apparition d’un Aniota dans
la bande dessinée est par ailleurs une feinte – ce n’est que le mauvais sorcier déguisé en
Aniota – et bien sûr, Tintin sort vainqueur de la confrontation. (Figure 6.8) Cependant le

457
Ibid.
458
ASSOULINE, Pierre, op. cit., p. 87.
459
ROSELLO, Mireille, Declining the Stereotype, Hanover/Londres, University Press of New England, 1998, p. 1.
460
GIDE, André, Voyage au Congo (1927) suivi de Retour du Tchad (1928), op. cit. ;
LONDRES, Albert, Terre d’ébène. La Traite des noirs, op. cit.
461
Ibid., p. 88.
462
Voir : JOSET, P. E., Les Sociétés secrètes des hommes-léopards en Afrique noire, préface de GRIAULE,
Marcel, Paris, Payot, 1955.
Voir aussi : Espace martial, Afrique, « Anioto », http//www.Espace-martial.com, 23-10-2006.
158 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

danger que représentent les initiés de la société des hommes-léopards n’est pas pour autant
écarté. Il se ressent, à mon avis, d’autant plus puissamment que les hommes-léopards restent,
littéralement et figurativement dans l’ombre. L’auteur ne les donne pas à voir et ils conservent
leur altérité inconnaissable, mystérieuse, source d’une angoisse merveilleusement rendue par
l’ombre se projetant sur le Blanc innocent, ignorant et inconscient (Figure 6.9), on image que
Hergé avait sans doute vue au Palais des Colonies (Figure 6.10).463 On est loin de la
représentation orientaliste dans laquelle l’objet du discours est « rendu familier, partant moins
redoutable ».464
Curieusement, cette planche s’adapte pour l’édition de 1946, mais pas dans le sens que
l’on aurait imaginé. Le sorcier, qui présentait les Aniotas en français correct en 1930,
s’exprime en 1946 dans le jargon « petit nègre ».465 Apparemment, à la fin de la guerre, il
était nécessaire d’éloigner, par le rire, la menace anticoloniale (qui devient plus précise
comme le montre l’histoire internationale). (Figure 6.11) Ma lecture s’écarte ici des
conclusions de Mireille Rosello sur Tintin au Congo. Les images ne sont pas « profondément
cohérentes », pour moi au contraire il y a une fissure dans le monolithisme du discours
colonial de la version originale de cet album.466 Cette fissure n’a pas nécessairement une force
performative (il est peu probable que l’histoire des Aniota ait contrarié des vocations
coloniales), mais elle signale simplement la coexistence, dans un même produit culturel, de
discours contradictoires. Comme Mikhaïl Bakhtine le montre dans les années trente, dans son
analyse du discours, tout énoncé est fondamentalement « dialogique » c’est-à-dire : « traversé
par la plurivocité et la conflictualité du monde social ».467 Même l’énoncé orientaliste de
Hergé, pourtant simplifié à l’extrême pour un public jeune, dévoile l’hétérogénéité et les
failles d’un discours qui se voudrait monolithique.
Etant donné que l’orientalisme s’applique au discours sur la Chine, sur l’Indochine,
sur le Congo, il me semble plus logique – et plus simple – de parler de discours colonial. Je
n’utiliserai donc pas le terme extrême-orientalisme même si ma compréhension du discours

463
Pour le dessin, Hergé s’est très probablement inspiré d’une statue du hall du musée de Tervuren, l’ancien
Palais des colonies qui fut installé à Tervuren en 1897 par le roi Léopold II.
ROYAL MUSEUM FOR CENTRAL AFRICA, « Exposition permanante », http://www.africamuseum.be/museum,
21-05-2006.
464
SAID, Edward W., L’Orientalisme, op. cit., p. 77
465
Il en va d’ailleurs de même pour les autres opposants congolais à l’action du héros. En 1930, le sorcier et le
chef de la tribu des Babaorom parlent dans un français correct.
466
ROSELLO, Mireille, op. cit., p. 4.
467
BAKHTINE, Mikhaïl, Le Marxisme et la philosophie du langage, cité par : ARON, Paul, SAINT-JACQUES, Denis
et VIALA, Alain, Le Dictionnaire du littéraire, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, p. 145.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 159

est directement héritée du travail de Said, c’est-à-dire un discours moteur de domination


coloniale de l’Indochine. En outre, si le discours colonial mis en avant par Said existe, il
n’englobe pas nécessairement tout ce qu’il y a à dire sur le sujet et l’on trouve des failles dans
les discours coloniaux des missionnaires, des militaires et même dans la ‘simpliste’ littérature
pour enfants. C’est pourquoi on ne peut que souscrire lorsque John McLeod dans son
Postcolonialism, rejette ‘discours colonial’ au singulier et propose de considérer l’existence
de discours coloniaux – donc au pluriel.468 Pour ma part, je me contenterai de traiter d’une
part de discours dominants, ou si l’on veut discours doxiques, et d’autre part, de discours
contestataires, contradictoires, parallèles.
Si Said utilise l’orientalisme au singulier, c’est qu’il accorde selon moi une trop
maigre place à l’analyse du contexte, alors que celui-ci est évidemment incontournable pour
l’analyse du discours et de son pouvoir performatif, comme on l’a déjà souligné lors du
parallèle entre le discours colonial d’Adran et celui de Huc. Bien que l’auteur de
L’Orientalisme reconnaisse que « les idées orientalistes ont pris un certain nombre de formes
différentes aux XIXe et au XXe siècle », il ne s’étend pas sur les conditions de ces ‘variations’
ni sur les diverses formes prises par le discours.469 Pourtant, tous les spécialistes de l’analyse
du discours considèrent essentiel son contexte d’énonciation : un discours étant l’ « usage de
la langue dans un contexte particulier qui filtre les valeurs symboliques de la langue et peut en
susciter de nouvelles ».470 Le contexte est alors primordial, il est plus qu’un « cadre, un
décor ; en fait, il n’y a de discours que contextualisé : on ne peut vraiment assigner de sens à
un énoncé hors du contexte ».471 On notait déjà un changement dans l’argumentaire de Tintin
par rapport à celui de la fin du XIXe siècle : en 1930 il n’est plus question de promulguer la
conquête militaire, mais plutôt l’immigration d’administrateurs et d’entrepreneurs. Le
discours sur l’Indochine de l’entre-deux-guerres, à l’Objet inchangeable selon Said, va-t-il
s’adapter, se maintenir ou s’user dans un contexte historique qui varie ? Ou, dit autrement :
que peut le discours de conquête, lorsque l’on s’est installé dans le pays ?
A mon avis, c’est très exactement la question qu’un des grands écrivains de
l’Indochine, l’académicien Claude Farrère (1876-1957), né Frédéric-Charles Bargone, adresse

468
MCLEOD, John, Begining Postcolonialism, op. cit., p. 17.
469
SAID, Edward W., L’Orientalisme, op. cit., p. 57.
470
CHARAUDEAU, Patrick et MAINGUENEAU, Dominique (dir.), Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Seuil,
2002, p. 185.
471
Ibid., p. 189.
160 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

à ses lecteurs, dans son fameux roman, Les Civilisés (Goncourt 1905).472 Dans ce roman - au
titre ironique – un des personnages pose la hiérarchie des ‘races’, l’antinomie Occident-
Orient, en argument essentiel du discours colonial sur l’Indochine ; cependant il montre aussi
que cet argument devient insuffisant lorsque l’on passe à une colonisation ‘administrative’. La
scène se passe à Saïgon, au début du XXe siècle, lors d’une soirée entre Français bien cotés :

Le gouverneur, orateur de talent qui se souvient de la chambre – il en fut et il en sera - discours


sur les mœurs de la colonie, - mœurs indigènes et mœurs importées. « Le Chinois est voleur et
le Japonais assassin ; l’Annamite l’un et l’autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois
races jaunes ont des vertus que l’Europe ne connaît pas, et des civilisations plus avancées que
nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous, maîtres de ces gens qui devraient
être nos maîtres, de l’emporter sur eux au moins par notre moralité sociale. Il conviendrait que
nous ne fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela est une utopie. […]
Je n’incrimine point les colonies : j’incrimine les coloniaux – nos coloniaux français - qui
véritablement sont de qualité par trop inférieure ».473

D’une part le personnage pose la doxa, et de l’autre, il formule un argument qui vient mettre
en question, non pas directement la validité du discours dominant, mais son efficacité. Il ne
s’agit pas tant d’exprimer un discours qui viendrait concurrencer l’ancien, mais plutôt
d’évaluer son applicabilité dans le nouveau contexte. Bargone était lui-même un militaire et
un marin ; il se sentait probablement plus proche de la ‘race’ des aventuriers et des
conquérants que de celle des coloniaux, des fonctionnaires et entrepreneurs dont son
personnage dénonce ici la bassesse.474 Les personnages sont typiquement placés dans un
contexte de changement, à cheval entre deux périodes coloniales. D’un côté la conquête – une
conquête dans laquelle le consensus culturel (tous voleurs et assassins…) a prouvé son
efficacité, de l’autre la colonisation administrative, cette seconde phase qui commence à peine
en 1905 (les combats continuent au Tonkin et à la frontière avec le Siam).475 Cette période qui

472
FARRERE, Claude, Les Civilisés (1905), dans : QUELLA-VILLEGER, Alain (prés.), op. cit., p. 247-408.
473
FARRERE, Claude, Les Civilisés (1905), op. cit., p. 295.
474
A l’époque, on utilise souvent le terme ‘race’ dans des interprétations qui varient entre la génétique, la
culture, le groupe professionnel ou même le don personnel : la race jaune, la race Corse, la race des
aventuriers, la race des peintres, un écrivain à la plume racée etc. Bien différent de notre début de XXIe
siècle, ou, comme le dit Jennifer Yee, le mot R… est absolument tabou. Voir : Yee, Jennifer, « Métissage in
France : a postmodern fantasy and its forgotten precedents », Modern & Contemporary France, vol. 11, n0 4,
2003, p. 411-425, p. 413.
475
Les conflits avec le Siam se solderont par le Traité franco-siamois de 1907 qui accorde la rive Est du Mékong
à la France et place la région des temples d’Angkor sous protectorat français.
Chapitre VI : Extrême-orientalisme et discours coloniaux dominants 161

est sur le point de commencer, amène des problèmes auquel les hommes et le discours
devront faire face. Déjà le personnage souligne le nouveau défi : si l’on veut garder
l’essentialisme de la relation hiérarchique, il faut que la France exporte des hommes d’une
autre trempe, des coloniaux qui peuvent réellement devenir les maîtres, où maître est à
prendre dans les deux sens de dominateur et enseignant qui professe en donnant le bon
exemple. C’est alors que commence véritablement la mission civilisatrice.
Examinons à présent comment le discours s’adapte en passant à de nouvelles phases
historiques, comment il évolue ou/et se maintient de la conquête militaire à la mission
civilisatrice. C’est à partir d’une chanson populaire que je vais évaluer comment le discours
se maintient et s’adapte entre la conquête du XIXe siècle et la période administrative de
l’entre-deux-guerres. Il s’agit de La Petite tonkinoise, qui connut deux périodes de gloire :
d’abord dans les années 1906, j’y consacre le chapitre VII et puis surtout dans les années
1930, avec la version de Josephine Baker à laquelle je passe au chapitre VIII. Ma
considération de cette chanson est un manière d’évaluer les variations du discours, mais ausssi
une façon de distiller le cadre des ‘connaissances’ – possibles ou effectives – des voyageurs et
des voyageuses de l’entre-deux-guerres avant qu’ils ne quittent la métropole pour se rendre en
Indochine.

Les combats au Tonkin perdurent mais sont considérés comme l’action des pavillons noirs et des bandits
chinois.
CHAPITRE VII

LA CONQUETE DES ‘TONKINOISES’ : VARIATIONS DE 1906

On n’avait plus conscience de rien, et tous les


sentiments s’absorbaient dans cette étonnante fièvre
de détruire. Après tout, en Extrême-Orient, détruire,
c’est la première loi de la guerre. Et puis, quand on
arrive une petite poignée d’hommes pour imposer sa
loi à tout un pays immense, l’entreprise est si
aventureuse qu’il faut jeter beaucoup de terreur, sous
peine de succomber soi-même.
Pierre Loti (1883).476

O profanation ! Sur la tendre fleur de camélia


s’abattit l’abeille qui en découvrit tous les chemins
secrets ! Lourdement se déchaîna la bourrasque, sans
ménagements pour le jade, sans égards pour le
parfum. Après ce cauchemar d’une nuit de
printemps sous les torches nuptiales, elle fut laissée
là, gisante.
Nguyễn Du (1810-1820).477

C’est à travers l’analyse de la chanson La Petite tonkinoise de 1906 qui on la verra a connu
plusieurs versions, que je tente d’éclairer à la fois le discours populaire que la chanson met en
avant et en même temps les contextes dans lesquels et par lesquels ce discours prend son sens.
C’est donc aussi l’occasion de plonger dans le contexte historique, social et politique qui voit
la naissance et la popularité des différentes versions de la même chanson. C’est également une
manière pour moi

476
LOTI, Pierre, Trois journées de guerre en Annam (1883), Paris, Les Editions du Sonneur, 2006, p. 50.
477
NGUYEN DU, Kim Vân Kiêu (1810-1820), op. cit., p. 72.
Ce classique de la littérature vietnamienne est l’histoire de l’amour partagé, promis et pourtant impossible
entre l’étudiant Kim et la sœur d’un de ses camarades, Kiêu. Je le cite ici car cet amour impossible est aussi
celui de l’auteur pour sa patrie envahie par l’ennemi étranger. L’auteur était partisan des Tây Sơn qui furent
vaincu par l’empereur Gia Long soutenu par l’armée de l’évêque d’Adran (voir chapitre précédent). Son
œuvre est donc aussi un témoignage de la réaction et des conséquences de la première présence militaire
française en ‘Indochine’.
164 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

1. - Les origines de la chanson El Navigatore


La Petite tonkinoise n’est pas en réalité le titre de la première version de la chanson. Celle-ci,
fut écrite par Georges Villard en 1906 et intitulée El Navigatore (1906).478 La mélodie, créée
par Vincent Scotto en 1906, s’est conservée au fil du temps, mais les paroles changèrent
rapidement. La première version, El Navigatore est,
El navigatore (1906)
Chanté par Vincent Scotto évidemment, la chanson d’un navigateur, mais, bien que

Refrain :
la musique soit celle d’une marche militaire, il n’est pas
Je ne suis pas un grand actore très clair s’il s’agit d’un globe-trotter voyageant seul ou
Je suis navi, navi, navi, navigatore
Je connais bien l’Amérique d’un matelot de la marine marchande ou militaire. Il est en
Aussi bien que l’Afrique
J’en connais bien d’autres encore tout cas heureux de connaître le monde entier, mais
Je suis navi, navi, navi, navigatore
Mais de ces pays joyeux glorifie sa terre natale : la France. Scotto, qui l’avait
C’est la France que j’aime le mieux
d’abord interprétée, la proposa au célèbre chanteur Polin,
mais celui-ci n’appréciant guère les paroles, demanda à
Henri Christiné de l’adapter. El navigatore se transforma alors en La Petite tonkinoise (1906)
que chanteront Polin, mais aussi Charlus, Fernandel, Maurice Chevalier, ainsi d’ailleurs que
Mistinguett et Esther Lekain.479

2. - La Petite tonkinoise selon Polin, Charlus, etc.


La nouvelle version s’étoffe de plusieurs couplets et l’instance narrative, toujours un marin,
est cette fois sans conteste un militaire qui précise dès le début qu’il était parti faire « son
service ». Une fois rentré en France, il vient raconter au public son expérience, non plus du
monde entier, mais de l’Indochine et, plus spécifiquement, des petites femmes de ‘là-bas’.
Selon Jean de la Guérivière, grand reporter (entre-autres au Việt Nam) pour le journal Le
Monde, les paroles de La Petite tonkinoise : « correspondaient […] à des sentiments
authentiques » ressentis par des Français « sentimentaux ».480 Dans son Indochine,
l’envoûtement (2006), un essai nostalgique de l’Indochine française, le journaliste met en
garde ses lecteurs : il faut prendre le « romantisme » de la chanson au sérieux et éviter

478
SCOTTO, Vincent et VILLARD, Georges, El Navigatore (1906), dans : DUBE, Paul, « Polin », Du Temps des
cerises aux Feuilles mortes, Un site consacré à la chanson française de la fin du Second Empire aux années
cinquante, www.chanson.udenap.org, 10-02-2004.
479
Je reviendrai à la fin de ce chapitre à la version pour femmes d’Esther Lekain. Quant à Mistinguett, je ne suis
sûre ni des paroles qu’elle a chantées, ni de l’année à laquelle elle a interprété la chanson.
480
GUERIVIERE, Jean de La, Indochine, l’envoûtement, op. cit, p. 202.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 165

l’attitude de ces chercheurs qui « se sont fait une spécialité de moquer les chansons et images
populaires de la colonisation, en les isolant du contexte [sic] ».481 Penchons-nous donc avec
sérieux sur le « romantisme » des Français « sentimentaux » de la coloniale.482

La Petite tonkinoise (1906)


Chantée par Polin

Pour qu'j'finisse Très gentille


Mon service C'est la fille
Au Tonkin je suis parti D'un mandarin très fameux
Ah! Quel beau pays mesdames C'est pour ça qu'sur sa poitrine
C'est l'paradis des p'tites femmes Elle a deux p'tites mandarines
Elles sont belles Pas gourmande
Très fidèles Elle n'me d'mande
Et je suis dev'nu l'chéri Quand nous mangeons tous les deux
D'une petit femme du pays Qu'une banane c'est pas coûteux
Qui s'appelle Mélaoli Moi j’y en donne autant quélle veut

Refrain: Refrain
Je suis gobé d'une petite
C'est une Anna, c'est une Anna, une Annamite Mais tout passe
Elle est douce elle est charmante Et tout casse
C'est comme un z'oiseau qui chante En France je dus rentrer
Je l'appelle ma p'tit bourgeoise J'avais l'coeur plein de tristesse
Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise L'âme en peine
Y'en a d'autres qui m'font les doux yeux Ma p'tite reine
Mais c'est elle que j'aime le mieux. Était v'nue m'accompagner
Mais avant d'nous séparer
L'soir on cause Je lui dis dans un baiser
D’un tas d'choses
Avant de se mettre au pieu Ne pleur' pas si je te quitte
J'apprends la géographie Petite Anna, petite Anna, p'tite Annamite
D'la Chine et d'la Manchourie Tu m'as donné ta jeunesse
Les frontières Ton amour et tes caresses
Les rivières Tu étais ma p'tite bourgeoise
Le fleuve Jaune et le fleuve Bleu Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise
Y'a même l'Amour, c'est curieux Dans mon cœur j'garderai toujours
Qu'arros' l'Empire du Milieu. Le souv'nir de nos amours

Refrain Oh! Tonkiki!

N’en déplaise à Jean de la Guérivière, c’est une chanson gaillarde et paillarde; il s’agit avant
tout de faire rire et non pas d’exprimer ou de susciter le « sentimentalisme » des garnisons !
On peut être d’accord avec Alain Ruscio qui considère que cette chanson a pour
premier objectif « de faire s’esclaffer nos aïeux aux dépens des ‘indigènes’ ».483 Pourtant il
n’est pas absolument exact de dire, comme le fait Alain Ruscio, que « le Français quitte sans

481
Ibid.
482
POLIN, La Petite tonkinoise (1906), SCOTTO, Vincent et VILLARD, Georges (adaptation CHRISTINE, Henri),
http://www.pong-story.com/frenchcylinders/march2003fr.htm, 10-02-2004.
483
RUSCIO, Alain, « Littérature, chansons et colonies », art. cit., p. 78.
166 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

regret sa ‘tonkinki’ après en avoir abondemment profité », puisque le militaire a quand même
le cœur plein de tristesse.484 Il est possible que certains militaires aient été amoureux de leurs
conquêtes, et si, comme le notent les écrivains de La Femme aux colonies (1985), la vulgarité
de la chanson n’est pas absolument dénuée de « tendresse » pour celle qui « donne l’illusion
du foyer ».485 Mais on l’a déjà souligné, même les discours les plus simplistes ne sont pas
dénués de contradictions internes. Toutefois, a mon avis le « tout passe » rappelle le marin au
réalisme et l’humour égrillard évacue en fin de compte le sentimentalisme masculin. Inutile
de dire que les fruits sont des références sexuelles comiques et que, même s’il a « l’âme en
peine », le narrateur ne s’intéresse que passagèrement à la petite Mélaoli dont le nom indique
qu’il est superflu de lui chanter des sérénades. Rien de très sérieux dans le rire gras du
militaire dévoilant les secrets de son intimité avec sa conquête ! Néanmoins, il faut
reconnaître que le texte est exemplaire du discours de domination de l’époque de l’expansion
coloniale et que la musique – du type des chansons militaires ou estudiantines – vante les
joies de la conquête facile.

2.1. - La conquête du sol et des femmes

La chanson vulgarise, dans les deux sens du mot, un genre littéraire spécifique qui thématise
la domination du pays par la domination des femmes. Evidemment, c’est un lieu commun des
guerres où les femmes du côté des vaincus sont le tribut des vainqueurs, mais elle concerne
encore plus directement la situation et la littérature coloniales. Selon bien des spécialistes, les
conquêtes de la femme et de la terre sont intimement liées dans la littérature et la mentalité
coloniales au point que l’une représente bien souvent l’autre.486 Tzvetan Todorov, dans son
analyse du Quatuor Navigationes (1504-1505) d’Amerigo Vespucci, montre que dès la
colonisation du nouveau monde, les conquistadores cherchèrent à s’imposer et à se définir
484
Ibid.
485
KNIBIEHLER, Yvonne et GOUTALIER, Régine, La Femme au temps des colonies, Paris, Stock, 1985, p. 44 et p.
42.
486
TODOROV, Tzvetan, Les Morales de l’histoire, Paris, Grasset & Fasquelle, 1991, p. 103 : « La colonie est
femme ».
Voir aussi l’étonnante analyse de la carte géographique qui ouvre Les mines du roi Salomon (1885) de Henri
Rider Haggard dans : MCCLINTOCK, Ann, « Race, money and sexuality », op. cit., p. 1-17.
Et les diverses contributions dans : CLANCY-SMITH, Julia et GOUDA, Frances (dir.), Domesticating the
Empire. Race, Gender and Family life in French and Dutch Colonialism, Charlottesville/Londres, University
Press of Virginia, 1998.
Et, plus directement, pour l’Indochine française de l’entre-deux-guerres : EDWARDS, Penny, « Womenizing
Indochina : Fiction, Nation and Cohabitation in Colonial Cambodia, 1890-1930 », dans : ibid., p. 108-130.
Voir aussi : HA, Marie-Paule, « The Other in Malraux’s humanism », Figuring the East. Segalen, Malraux,
Duras, Barthes, Albany, State University of New York Press, 2000, p. 47-70.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 167

comme supérieurs à partir des relations avec les femmes (tentatives de séductions, viols,
etc.).487 Pour Jennifer Yee, qui analyse la littérature exotique et coloniale du XIXe siècle dans
Clichés de la femme exotique (2000), c’est typiquement par la représentation des femmes que
« la race et le pays colonisés » sont campés comme « femelles, subordonnés, inférieurs,
bestiaux et irrationnels ».488 Même certaines femmes se laissent aller à représenter les lieux
par la référence métonymique aux femmes qui y habitent. La voyageuse Titaÿna dans son
Tour du monde (1928) compare les îles du Pacifiques aux femmes qui y vivent : les atolls de
Tahiti sont des courtisanes, les Nouvelles Hébrides sont des mères de famille : ces définitions
donnent le ton de l’expérience de la voyageuse qui se sensualise à Tahiti et visite prisons et
hopitaux aux Nouvelles Hébrides.489 Ceci vient évidemment contredire les théories de
nombreuses féministes qui estiment que les femmes n’ont pas (jamais ?) la même relation à
l’espace que les hommes.490 Mais fermons cette parenthèse et revenons à la chanson.

2.2. - L’amour de la femme conquise pour son conquérant

Héritière de cette représentation traditionnelle de la relation coloniale, La Petite tonkinoise


montre dans les succès du militaire auprès des Tonkinoises, une indéniable métonymie de la
domination de l’Indochine par la France. Selon moi, la sentimentalité dans la chanson n’est
pas celle du Français qui est surtout égrillard, mais celle de la petite tonkinoise qui pleure son

487
TODOROV, Tzvetan, Les Morales de l’histoire, op. cit., p. 200.
488
YEE, Jennifer, Clichés de la femme exotique. Un regard sur la littérature coloniale française entre 1871 et
1914, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 274.
489
TITAŸNA, Mon Tour du monde, Paris, Louis Querelle, 1928, p. 311-312.
490
Ceci vient contredire l’analyse pourtant prudente de Sara Mills. MILLS, Sara, « Gender and Colonial Space »,
LEWIS, Reina et MILLS, Sara (prés.), Feminist Postcolonial Theory, New York, Routledge, 2003, p. 692-719.
Mills a une vision nuancée de la position des femmes occidentales dans le monde colonisé. Les théories des
gender considèrent généralement que l’espace social et géographique est divisé selon les sexes en une nette
dichotomie: la sphère publique étant réservée aux hommes, la privée aux femmes. Pour Mills il doit être clair
que dans la colonie les femmes occidentales ne sont pas toujours confinées à la même position que dans leur
culture d’origine. Ibid., p. 699.
C’est pourquoi elle est critique à l’encontre de l’analyse que font certaines féministes, telles que Griselda
Pollock et Gillian Rose (Feminism and Geography. The Limits of Geographical Knowledge, 1993) qui
estiment que les femmes n’adoptent pas la même vision du paysage que les hommes. Intéressées par le
relationnel, les femmes, selon Rose, ne représenteraient pas la domination du paysage et ne le décriraient pas
d’un point de vue omniscient. Mills reconnaît que « British women’s gaze in this context [colonial] is
mastering, not in a simple aping of a male gaze, but in a more complex negociation of their position within a
power of hierchy instituted by colonialism », ibid., p. 700.
Avec Titaÿna, au contraire, nous avons une femme qui s’approprie le paysage d’une manière que Rose estime
‘masculine’. Il est aussi intéressant de noter que la narratrice de Mon tour du monde se définit parfois comme
« un vieux garçon » et qu’elle va visiter les quartiers des prostituées exactement comme les marins qu’elle
prend pour modèle : « Ne suis-je pas marin ? J’ai envie, moi aussi, de “faire l’escale” ». TITAŸNA, Mon Tour
du monde, op. cit., p. 293, p. 92 et p. 57.
168 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

beau militaire perdu. C’est une sentimentalité assez spécifique de la littérature ‘exotique’ ou,
plus largement de la littérature de ‘l’ailleurs’, pour reprendre un terme de Jean-Marc Moura
qui regroupe littératures coloniale et exotique.491 Comme l’analysera Pierre Mille en 1931,
pour écrire un roman exotique :

il faut […] une petite congaye, mousso ou rapatou qui s’appelle Thi-Ba si elle est Annamite,
Mambu si elle est nègre, Mangamasou si elle est Malgache, mais qui ressemble à une
midinette parisienne (sentimentale !) comme une goutte d’eau, et qui se meurt d’amour au
départ de son bel amant : autant que possible un officier de marine qu’elle appelle – je vous
jure que je n’invente pas, j’ai trouvé ça dans un roman « colonial » qui n’est pas des plus
médiocres – qu’elle appelle « mon bel étalon naval » ! […].492

Outre sa sentimentalité ‘exotique’, on peut vraiment considérer que l’histoire de la chanson


entre dans un genre littéraire spécifique de la littérature de l’ailleurs : le roman de la congaï.
Congaï est le terme générique donné par les Français à leurs concubines d’Indochine.493
Même s’il y a des variations selon les régions, le terme congaï a pris le dessus : du Français
habitant avec une femme du pays (et vivant à la mode du pays), les coloniaux disent qu’il est
‘encongayé’ ce qui est aussi plus ou moins synonyme de ‘décivilisé’.494 Les congaïs – la
fameuse Thi-Bâ, l’héroïne du roman éponyme de Jean d’Esme (1920) est le prototype du
genre, selon Mille –, les prâpons et autres pou saos des romans sont souvent légèrement
habillées, toujours disponibles, préférablement sentimentales et généralement anonymes.495
C’est encore le cas de la Tonkinoise car, si elle a un nom, Mélaoli – et même un père
mandarin – et quoique son amant n’en finisse pas de la nommer, elle conserve son anonymat
491
Voir : MOURA, Jean-Marc, « La littérature coloniale : une théorie ambiguë et contradictoire », L’Europe
littéraire et l’ailleurs, Paris, Presses Universitaires de France, 1998, p. 109-124.
Je ne m’arrête pas ici à la distinction conflictuelle entre littérature coloniale et littérature exotique, j’y
reviendrai au moment de parler de la littérature de voyage, au troisième volet.
492
MILLE, Pierre, « Littérature coloniale », Les Nouvelles Littéraires, 18 juillet 1931, dans : YEE, Jennifer
(prés.), Pierre Mille. Barnavaux aux colonies suivi d’Ecrits sur la littérature coloniale, Paris, L’Harmattan,
2002, p. 186.
493
Dans la majorité des cas, ces mariages étaient arrangés et les compagnes des Français étaient acquises dans
des transactions financières. Voir: LEFEVRE, Kim, Métisse blanche (1989), Paris, l’Aube, 2003, p. 124.
494
« Con gái » signifie simplement « jeune fille » au Việt Nam, voir : NGUYễN XUAN THU, Vietnamese
phrasebook, Hawthorn, Lonely Planet Publications, 1996, p. 139.
Si « congaï » est employé pour toutes les régions de l’Indochine, certains écrivains précisent quand même
que la compagne des Européens au Cambodge sont parfois nommées « prâpôn ». « La prâpôn est votre chose
au sens absolu du mot, souple et aussi passive qu’elle vous donne votre image comme une empreinte [sic] ».
Voir: GROSLIER, George, La Route du plus fort (1925), Paris/Pondichéry, Kailash, 1997, p. 85.
Pour le Laos, le terme utilisé est celui de « pou sao ». Voir, par exemple : AJALBERT, Jean, Sao Van Di, Paris,
Ed. G. Crès et Cie, 1922.
495
ESME, Jean d’, Thi-Bâ. Fille d’Annam, Paris, Renaissance du Livre, 1920.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 169

derrière le rire de la représentation du ‘type’ de la congaï. Les congaïs sont aussi représentées
comme des femmes-enfants : « L’âge de la compagne indigène dans le roman colonial est de
10 à 15 ans, exceptionnellement de 15 à 18 ans », ce qui correspond malheureusement aux
pratiques coloniales.496 On ne connaît pas l’âge exact de Mélaoli, mais on comprend qu’elle
est jeune, comme la plupart de ses consœurs, puisqu’il est spécifié qu’elle est délaissée après
avoir donné sa jeunesse, ce qui – il va sans dire – est d’une grande consolation (pour le
militaire)!
Malgré les variations, le roman de la congaï suit un scénario fixé d’avance, un
enchaînement standard de topoï : (1) un Français se ‘marie’ à la mode indigène avec une
Asiatique, (2) la femme intermédiaire lui permet de mieux ‘saisir’ le pays, (3) sa mission étant
remplie, le Français rentre chez lui, (4) la congaï abandonnée pleure son amour perdu. Ce
canevas littéraire se retrouve de manière itérative dans les fictions.497 L’histoire peut se
raconter avec une focalisation à partir de la femme asiatique ou bien à partir du Français ;
cette dernière étant la focalisation la plus habituelle dans la littérature d’écrivains voyageurs.
Pierre Loti est évidemment le modèle du genre, celui du marin qui a, littéralement et
littérairement, une femme dans chaque port. Comme le fait remarquer Tzvetan Todorov dans
Nous et les autres (1989), les aventures de Loti en Turquie dans Aziyadé (1879), à Tahiti dans
Le Mariage de Loti-Rarahu (1880) et au Japon dans Madame Chrysanthème (1887),
« racontent une seule histoire ».498 Pour Todorov le romanesque à la Loti est composé
d’éléments liés « par une relation de ressemblance (le visiteur aime le pays étranger comme
l’homme aime la femme, et inversement) ».499 Ces femmes sont les intermédiaires qui
permettent au protagoniste de pénétrer le pays étranger : elles sont des femmes faciles et ses
Petites alliées (1910), pour reprendre le titre d’un roman de Claude Farrère.500 Si la chanson

496
YEE, Jennifer, Clichés de la femme exotique, op. cit., p. 272.
Selon Yee il faut se garder de pécher par anachronisme et projeter notre moralité du XXIème siècle, où
l’enfance dure de plus en plus longtemps, sur celle de cette époque. Il me faut pourtant préciser que les
études des médecins français ayant exercé en Indochine, de la fin du XIXème au début du XXème, indiquent
que les femmes annamites sont pubères en moyenne vers 16-17 ans.
Voir HERVEZ, Jean, Le Baiser. Baisers d’Orient, Paris, Bibliothèque des Curieux, 1921, p. 22. Pour cet
écrivain, la préférence des coloniaux pour les femmes-enfants se justifie parfaitement : si les Français ne
choisissent pas des compagnes très jeunes, il ne leur restera plus que celles souffrant de maladies vénériennes
et usées par la luxure des vieux Asiatiques qui, eux, ne se gênent pas pour les prendre à l’âge le plus tendre
( ! ). Ibid., p. 29.
497
Voir, entre autres: ESME, Jean d’, Thi Bâ, op. cit., et surtout à partir des années 1920-1930, dans la littérature
des coloniaux et celle des voyageurs, la congaï se retrouve dans le ‘roman du métis’.
498
TODOROV, Tzvetan, Nous et les autres, op. cit., p. 347.
499
Ibid.
500
FARRERE, Claude, Les Petites alliées, Paris, Ollendorf, 1910.
170 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

parle de la fidélité des Tonkinoises, peut-être faut-il aussi comprendre qu’elles sont des alliées
« très fidèles » dans l’entreprise de conquête territoriale.501 Dans certains cas littéraires, cette
fidélité est fatale : Loti délaisse une Aziyadé et une Rarahu qui mourront abandonnées. La
jeune Thi Bâ du roman éponyme se suicide parce que son amant, mort à la guerre (14-18), ne
reviendra pas.502 Mélaoli ne meurt pas, mais l’histoire est la même : c’est grâce à elle que le
Français apprend à connaître le pays, en particulier la géographie, ce qui en facilite la
conquête. Mais une fois sa mission accomplie, il s’en retourne dans son pays sans espoir de
retrouvailles, puisque « tout passe ». Mélaoli pleure son amant, mais il en va différemment
pour Chrysanthème, cette autre extrême-orientale et non colonisée qui a pourtant, selon moi,
servi de modèle aux écrivains de La Petite tonkinoise.
Il y a deux points à considérer pour évaluer la différence entre ces deux femmes
exotiques : d’une part l’opposition indifférence-larmes, de l’autre la ressemblance descriptive
de la femme à l’oiseau. Prenons d’abord, l’indifférence de la Japonaise. Le départ de son
époux français ne la chagrine guère, pire, il semblerait plutôt la satisfaire. Le narrateur la
surprend la veille de son départ alors qu’elle contemple l’argent que leur mariage lui a
rapporté. Loti ressent un pincement d’amour propre lorsqu’il se rend compte qu’il n’aura été
pour elle – comme elle pour lui – qu’un simple investissement ; la Japonaise ne l’aura
finalement pas aidé à pénétrer un pays qui lui reste inaccessible – un pays qui d’ailleurs n’est
pas colonisé. Cette scène montre qu’il y a résistance – volontaire ou non – au désir de
projection du narrateur : l’indifférence de l’épouse face au départ du narrateur rejette les
images exotiques qu’il aurait voulu projeter sur le Japon.503 Chrysanthème est plus une femme
barrière qu’une femme intermédiaire ; elle se révèle, comme son nom l’indique, une fleur
résistante. Cette obstruction de Chrysanthème est une forme de résistance qui passe par
l’argent. S’il faut en croire Métisse blanche (1989) de Kim Lefèvre, écrivain francophone
d’origine vietnamienne aussi connue pour ses traductions en français d’auteurs vietnamiens,
mettre de l’argent de côté était assez commun pour les femmes d’Extrême-Orient.504 Dans ce

501
C’est d’ailleurs le cas d’une certaine Ruong qui était la concubine du Résident supérieur du Cambodge
Verneville. En 1897 elle aida le Français à placer ses pions au sein de la cour. « Cette dame Ruong qui
escroquait et se donnait à toute la cour, selon Doumer, comparaîtra plus tard en justice. Doumer demandera
que l’enquête soit discrète afin que l’autorité des représentants de la France ne soit pas diminuée aux yeux
des indigènes ». Voir : FOREST, Alain, Le Cambodge et la colonisation française. Histoire d’une colonisation
sans heurts (1897-1920), Paris, L’Harmattan, 1980, p. 59.
502
Voir : ESME, Jean d’, Thi Bâ, fille d’Annam, op. cit. Le lecteur ignore s’il avait l’intention de revenir ou pas.
503
POEL, Ieme van der, « Van snuisterij tot semiotisch systeem. Madame Chrysanthème en het Rijk der
Tekens », Armada, n0 19, juli 2000, p. 97-102, p. 101.
504
LEFEVRE, Kim, Métisse blanche (1989), Paris, L’Aube, 2003.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 171

texte semi-autobiographique, l’auteur, née à la fin des années 30 à Hanoï, se remémore son
enfance indochinoise et analyse la situation des femmes à l’époque coloniale. Elle-même fille
d’une congaï et d’un Français, elle explique que, quel que soit son milieu social, la femme
asiatique, et donc aussi sa mère, était élevée dans la soumission aux hommes. Son seul acte de
survie personnelle était de mettre clandestinement de l’argent de côté :

Le souci de posséder clandestinement un peu d’agent était chose courante chez la femme
asiatique dont l’éducation était traditionnellement fondée sur les préceptes de la soumission.
Soumission au père lorsqu’elle est enfant, à l’époux, au fils aîné quand le sort a fait d’elle
une veuve. Elle sait qu’elle n’est à l’abri, ni des mauvais traitements, ni d’une éventuelle
répudiation. Son destin tenait entièrement entre les mains de son maître du moment.505

Dans cette situation, l’argent s’avère un vecteur clandestin de résistance féminine. Il est très
délicat de conclure de manière décisive que c’est la ‘voix’ de la femme qui se manifeste dans
son attitude économe ; comme le dit Gayatri Spivak dans son fameux article « Can the
subaltern speak ? », il est presque impossible de retrouver ces voix de femmes doublement
exploitées par le colonialisme, parce que ‘asiatiques’ et parce que femmes.506 Cependant, ces
considérations financières éclairent sous un nouveau jour l’avidité récurrente des congaïs des
romans coloniaux. Selon moi, c’est une cupidité que l’on peut re-lire en ‘contre-point’,
conformément à l’analyse saidienne, comme une ‘possible’ résistance – ou mieux – comme
une insoumission clandestine. En tout cas, la cupidité de Madame Chrysanthème est ressentie
comme un échec par le protagoniste, même s’il n’est pas question de vengeance ni d’ailleurs
de résistance ouverte. Mieux : l’insoumission de la femme n’est pas dirigée contre lui, mais
pour elle. L’existence de la femme-objet en dehors du regard de l’homme, nie le protagoniste.
A ce niveau, la Tonkinoise est aux antipodes de Chrysanthème.
Pourtant ces deux femmes se ressemblent lorsque l’on considère qu’elles sont toutes
deux décrites comme des oiseaux. En effet, lorsque le narrateur surprend Chrysanthème
soupesant son argent gagné en échange de ses services de ‘petite épouse’, il nous la décrit de
la sorte : « elle palpe [les belles piastres blanches] […] tout en chantant je ne sais quelle petite
romance d’oiseau pensif, qu’elle improvise sans doute à mesure… ».507 Comme Mélaoli
donc, qui est également comparée à « un petit zoiseau qui chante ». Cet oiseau chanteur, n’est

505
Ibid., p. 20-21. Mes italiques.
506
SPIVAK, Gayatri, « Can the Subaltern speak ? », dans : WILLIAMS, Patrick et CHRISMAN, Laura (prés.),
Colonial Discourse and Post-Colonial Theory. A Reader, op. cit., p. 66-111.
507
LOTI, Pierre, Madame Chrysanthème (1887), Paris, Flammarion, 1990, p. 225.
172 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

pas une représentation bien méchante, me dira-t-on, et pourrait tout à fait trouver son
application dans des descriptions de femmes occidentales. Mais, pour Jennifer Yee, que
Madame Chrysanthème soit décrite en termes simiesques ou dans un vocabulaire
généralement réservé aux oiseaux, cela ne vaut guère mieux ; dans les deux cas ‘l’autre’ est
décrit en termes biologiques qui soulignent son inhumanité.508 Car son : « image […]
signifi[e] surtout la légèreté (d’esprit ou de capacité crânienne), du chant beau mais vide ».509
D’ailleurs l’indifférence amoureuse ne fait que confirmer les stéréotypes d’une Asie ‘fourbe’,
‘matérialiste’, ‘cupide’ et ‘inhumaine’ dont parlaient déjà les missionnaires. Todorov note en
effet la répétition des « étranges », « bizarre » et « indicible » dans Madame Chrysanthème ;
le Japon y est représenté comme un monde absolument fermé à l’Occident, un univers où les
êtres sont décrits dans une inhumanité de volatiles ou de primates.510 En effet, pour Loti
narrateur, cet oiseau est comme les autres femmes du Japon, profondément inhumain. Il
soupçonne que s’il y a :

quelque chose comme une âme, sous [leurs] […] enveloppes de marionnette […] [c’est] une
âme qui, plus que jamais me paraît être différente de la mienne ; je sens mes pensées aussi
loin des leurs que des conceptions changeantes d’un oiseau ou des rêveries d’un singe ; je
sens, entre elles et moi, le gouffre, mystérieux, effroyable….511

Ce gouffre est la découverte de l’altérité – l’emploi du pronom défini est assez significatif – et
non pas une simple confrontation à un ‘autre’ différent, à une différence quantifiable ; c’est
une rencontre de l’indicible que cultivent les exotes comme Victor Segalen, ceux qui savent
« goûte[r] pleinement [cette] admirable sensation » : la « perception aiguë et immédiate d’une
incompréhensibilité éternelle ».512 Il faut en effet faire la distinction, dit Francis Affergan
dans Exotisme et altérité (1987), entre d’une part la différence et de l’autre l’altérité :

ce que la différence évacue et que l’altérité pointe, c’est la qualité ou intensité, du moment de
la découverte, de la rencontre ou de la vue […]. La conscience de ce moment est une
conscience du lointain en ce sens que la saisie de l’altérité exige la perte, l’abandon
momentané ou la suspension de ses repères ; la conscience de la différence, comme

508
YEE, Jennifer, Clichés de la femme exotique, op. cit., p. 119.
509
Ibid., p. 125.
510
TODOROV, Tzvetan, Nous et les autres, op. cit., p. 344-346.
511
LOTI, Pierre, Madame Chrysanthème, op. cit., p. 209.
512
SEGALEN, Victor, op. cit., p. 50 et p. 43.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 173

conscience de la quantité, convoque seulement un objet de la proximité, afin que des


comparaisons, substitutions, combinaisons puissent s’opérer.513 (Italiques dans l’original)

Le Japon est donc pour Loti, le lieu de l’altérité, mais c’est plutôt une altérité décevante sur
laquelle il ne peut appliquer ses repères, et non pas le « goût du divers » que cultive
Segalen.514 Malgré le parallélisme du chant d’oiseau des deux femmes extrême-orientales, le
concept d’altérité impénétrable ne s’applique pas à la Tonkinoise qui est transparente pour le
narrateur. Peut-être Madame Chrysanthème est-elle un intertexte indirect ?
Car comme on le sait, les aventures de Loti, le marin à ‘congaïs’ de toutes nationalités,
ont eu une énorme progéniture, aussi bien en littérature que dans le monde de la musique,
entre autres une comédie lyrique, Madame Chrysanthème (1893) d’André Messager et surtout
le fameux Madame Butterfly (1904) de Puccini, et comme j’essaye de le montrer – et quoique
d’un tout autre niveau artistique – notre Petite tonkinoise.515 Il est intéressant de voir que
Puccini reprend le thème de la femme exotique qui meurt d’être délaissée, cette fois
doublement : abandonnée par son époux et séparée de son enfant. L’onomastique souligne
cette transformation de l’amante japonaise de Loti, à la résistance d’un chrysanthème, en celle
de Pinkerton, qui a la fragilité d’un papillon. La filiation entre Chrysanthème et Mélaoli passe
selon moi par Butterfly qui est plus sentimentale qu’inhumaine. En fait, La Petite tonkinoise,
est à la fois sentimentale, comme une midinette parisienne, et inhumaine : animale comme un
petit oiseau et même végétale puisque ‘mandarine’ (je reviendrai plus tard aux fruits). Elle a
le chant de l’oiseau, comme Chrysanthème (beau et vide) mais la légèreté du volatile est
aussi, à mon avis, le signe de son insignifiance ; la femme-oiseau est en cela pareille à
l’éphémère femme-papillon. La Tonkinoise se rapproche par là de Butterfly, mais, d’un autre
côté son histoire n’entraîne pas les conséquences dramatiques de l’opéra de Puccini. Mélaoli
tient donc, à la fois, de ces deux intertextes ‘japonais’ : elle hérite de l’amour malheureux de
Butterfly – c’est la congaï sentimentale et fidèle – et en même temps de la description
biologique de Chrysanthème : c’est la congaï sans importance, volatile dans les deux sens du
terme, qui procure un amour libre de conséquences.

513
AFFERGAN, Francis, Exotisme et altérité. Essai sur les fondements d’une critique de l’anthropologie, Paris,
Presses Universitaires de France, 1987, p. 9.
514
SEGALEN, Victor, op. cit., p. 105.
515
VERCIER, Bruno, « Préface » dans : LOTI, Pierre, Madame Chrysamthème, op. cit., p. 6. note. Par ailleurs rien
d’invraisemblable à ce que Christiné ait lu Loti et il est plus que probable qu’il connaissait l’opéra de
Puccini.
174 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Même si on analyse sérieusement le sentimentalisme de la chanson, on retombe


toujours sur l’image d’une conquête facile et ignorante du poids de la responsabilité. La
rencontre entre la France et le Tonkin se présente par le biais de celle, métonymique, entre
deux personnages clichés : la jeune congaï alliée fidèle du militaire français atteint de
donjuanisme : ne s’intéressant qu’à l’objet à séduire, il se détourne de sa conquête dès que sa
mission est accomplie. Mais l’aventure reste légère : puisque la femme au chant d’oiseau ne
fait pas le poids, il n’est pas si grave de la quitter. Le retour est donc joyeux et l’aventure
érotique se raconte dans les rires paillards du public. Voilà pour le romantisme.

2.3. - Un contexte politique adroitement gommé

Quant au contexte, il est assez clair : il s’agit de la conquête coloniale en Extrême-Orient. Les
paroles font allusion à la fin de la campagne du Tonkin qui prit beaucoup plus de temps
qu’escompté ; la résistance fut longtemps efficace (jusqu’en 1895 ou 1913 selon les versions),
et la campagne exigeat de nombreuses victimes, françaises et indochinoises. En avril 1882,
lors de l’attaque de la ville de Hanoï par le commandant français Henri Rivière, celui-ci se fait
tuer et sa tête est exposée dans la ville ; ce qui impressionne beaucoup les Français, qui
envoient des renforts et prennent finalement la ville. Le mandarin Hoàng Diệu, gouverneur de
Ha Ninh (province qui comprend également Hanoï), ne peut supporter que la ville passe à
l’ennemi et écrit un poème d’adieu avant de se suicider.

[…] les Français ont saboté la paix. […] ils brusquèrent leur attaque, […] leurs soldats se
pressaient comme des fourmis, leurs armes grondaient comme le tonnerre. Les rues de la
ville étaient en feu, la citadelle perdait au combat. Domptant mon mal, je me suis élancé à la
tête d’une colonne. Nous avons abattu une centaine d’ennemis et tenu une demi-journée. Ils
étaient en pleine force, nous épuisés. […] J’avais le cœur déchiré, que pouvais-je, seul contre
tous ! Incapable de commander, je me jugeai indigne de vivre.516

En effet, la mort du commandant Rivière à Hanoï, décide Jules Ferry (1832-1893), alors
ministre des Affaires étrangères (1883-1885), à envoyer un corps expéditionnaire en Annam
et au Tonkin ; une action militaire à laquelle participera, en Annam, Louis Marie Julien
Viaud, mieux connu sous son nom de plume : Pierre Loti. Sur la prise de Hué il publie
anonymement – mais on n’est pas longtemps dupe – trois articles si directs et si insoutenables

516
HOANG DIệU, « Trấn tìn biểu » (Placet), trad. NGUYễN KHắC VIệN et HữUC NGọC, dans : NGUYễN KHắC VIệN et
HữUC NGọC (prés.), op. cit., p. 211-212, p. 212.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 175

par leurs détails cruels, que l’auteur se voit accusé de décrire les marins comme des brutes
sanguinaires.517 Il se fait rappeler à l’ordre mais s’en sort grâce à l’appui de son éditeur et
publie finalement une version édulcorée dont voici un extrait :

Ils [les gens d’Annam] fuyaient en criant, se renversant les uns les autres dans leur tranchée
étroite. Et les matelots, la petite poignée d’hommes tout à fait enfiévrés à présent par la
fumée, par le soleil, par le sang, couraient après eux, et montaient toujours.
Les matelots lancés allaient comme des enfants […] devenaient difficiles à tenir.
Et on s’étonnait de voir tous ces incendies, de voir comme tout allait vite et bien, comme tout
ce pays flambait. […] On en voyait de brûlés, à terre, par petits tas. Quelques-uns n’avaient
pas fini de remuer : un bras, une jambe se raidissaient tout droit, dans une crispation, ou bien
on entendait un grand cri horrible.
Des tas informes, des moitiés de têtes roussies essayant de se soulever, des mains qui
remuent.
On songe qu’on est qu’un tout petit nombre d’hommes, ne tenant là que par toute
l’épouvante que l’on a jetée. Et cela semble bizarre, à la réflexion, d’être venu ainsi
impudemment se camper au milieu d’un pays immense, en s’entourant de morts pour faire
peur.518

Voilà pour la version édulcorée de la prise de Hué qui ne dura que trois jours. Pourtant, la
résistance armée survécut au moins jusqu’en 1895 et les Français durent faire face à diverses
actions : d’une part celle des lettrés et, de l’autre, celle des bandits et pirates ‘chinois’.519 Ces
derniers s’adonnaient au commerce des femmes et surtout à celui de l’opium, faisant ainsi
concurrence aux Français qui voulaient s’en octroyer le monopole (comme d’ailleurs celui du
sel et de l’alcool).
Mais la résistance politique armée existait aussi, sous la forme du mouvement Cần
Vương, « Aider le roi », organisée par des lettrés contre la mainmise française. Son chef, Phan
Ðìn Phùng mourut en décembre 1895, ce qui mit psychologiquement fin à la conquête du
Tonkin. Cependant, le Ðề Thám, son successeur, joua aussi un rôle important et bien qu’il dû
se soumettre, il continua son action jusqu’en 1913, année où il fut assassiné.520 En littérature,

517
EDITIONS DU SONNEUR, « Préface », dans : LOTI, Pierre, Trois journées de guerre en Annam (1883-1885 ?),
Paris, Les Editions du Sonneur, 2006.
518
LOTI, Pierre, ibid., p. 46, p. 42, p. 49, p. 64 et p. 68.
519
Les informations historiques à la base de mon analyse sont empruntée à : FOURNIAUX, Charles, TRịN VǍN
THảO, GANTES, Gilles de, LE FAILLER, Phillipe, MANCHINI, Jean-Marie et RAFFI, Gilles, op. cit., p. 98-104.
520
Les frères Tharaud donnent des informations sur la descendance du révolutionnaire. Ils tiennent leurs
information de leur grand frère, Louis, qui avait fait trente ans de Tonkin et décéde en 1931, juste avant que
ses frères n’atterissent à Saïgon, dans un des premiers voyages aériens.
176 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

cette période se caractérise par les romans de ‘pirates’ ou ‘pavillons noirs’.521 En 1906, au
moment où Christiné adapte les paroles de La Petite tonkinoise, on considère que le pays est
acquis, même s’il y a encore plusieurs formes de résistance : celle des ‘pirates’ (terme qui
désigne indistinctement les pavillons noirs, les trafiquants d’opium et les hommes du Ðề
Thám) et bien sûr aussi l’obstruction des mandarins de la cour de Hué – et de celle de Phnom
Penh – qui pratiquent une politique de la fermeture du pays.522
C’est justement la difficile conquête du Tonkin qui a fait apparaître l’Indochine dans
l’opinion publique et qui l’a paradoxalement rendue populaire aux yeux de la métropole. Si
les soldats, qui se sont « engagés en grand nombre », sont, dès le début, des enthousiastes de
l’aventure indochinoise, la conquête était par contre mal acceptée par la presse française et par
les députés (Loti contribue à son impopularité).523 Les crédits demandés par Jules Ferry pour
son financement furent votés de justesse et « grâce à quelques manipulations ».524 Selon les
informations, en fait erronées, qui sont parvenues jusqu’en France en 1885, c’est la débâcle de

THARAUD, Jérome et Jean, Paris-Saïgon dans l’azur, Paris, Plon, 1932.


A sa mort le Ðề Thám laissait une fille, encore une enfant. Elle fût emmenée « loin du Tonkin, élevée au
lycée d’Alger sous un costume de garçon, et devenue ‘star’ de cinéma, c’est elle qui, dans un film récent,
jette sur une femme européenne, dont une lettre lui a livré le secret (La Lettre, c’est le titre du film) ce même
regard de mépris que dut jeter, il y a trente ans, à mon frère, dans cette soirée orageuse, l’homme qui, pour ne
pas lui répondre, se tranchait la langue avec les dents », ibid., p. 230.
Il s’agit de Hoang Thi The qui joua dans La Lettre (1930), tiré de l’affaire Crosbie, une nouvelle de W.
Somerset Maugham ; dans La Donna Bianca (1931), dont le scénario a été tiré d’une piece du même
Somerset Maugham et dans Le secret d’émeraude (1935) film dont le scènario a été tiré d’une pièce de
théâtre L’Enigmatique gentelman. Apparemment une histoire qui se déroule dans le monde anglosaxon.
Voir : http://www.imdb.com/name/nm0857725/, 25-01-2007.
521
Les romans de ‘pirates’ sont une veine abondamment exploitée, du moins pendant la conquête. Il s’agit
principalement de romans qui célèbrent, avec nostalgie, la période de la ‘véritable’ conquête qui est toujours
déjà passée. C’est le cas, pour ne citer que les plus célèbres, de :
POUVOURVILLE, Albert de, L’Annam sanglant (1890), Paris/Pondichéry, Kailash, 1998 ;
BOISSIERE, Jules, Dans la forêt (1896), dans : QUELLA-VILLEGER, Alain (prés.), op. cit., p. 1-19 ;
BONNETAIN, Charles, Opium (1886), Genève, Slatkine, 1980.
Le Ðề Thám n’est d’ailleurs pas absent de l’imaginaire de l’entre-deux-guerres : il apparaît en particulier
dans un roman de Pujarniscle où un ancien de l’Indochine se souvient avec nostalgie de la gloire de
combattre un ennemi si respectable. Voir : PUJARNISCLE, Eugène, Le Bonze et le pirate (1929),
Paris/Pondichéry, Kailash, 1996.
Mais aussi dans des romans ‘historiques :
BOURCIER, Emmanuel, La Guerre du Tonkin, Paris, Editions de France, 1931 ;
CHACK, Paul, Hoang-Tham, pirate, Paris, Editions de France, 1933 ;
ou même dans le roman inachevé de Malraux : MALRAUX, André, Le Règne du malin, André Malraux.
Œuvres complètes, vol. III, Paris, Gallimard, Coll. Pléiade, 1996, p. 971-1116. Il s’agit de la première
publication – posthume – d’un texte qui aurait été rédigé autour de 1939. Voir : LARRAT, Jean-Claude, « Le
Règne du malin. Notice », ibid., p. 1303-1337, p. 1304.
522
Pour la résistance au Cambodge, voir : FOREST, Alain, op. cit.
523
GANTES, Gilles de, « Migration to Indochina : Proof of the popularity of Colonial Empire ? », dans : CHAFER,
Tony et SACKUR, Amanda (dir.), op. cit., p. 15-28, p. 20.
524
FOURNIAUX, Charles, TRịN VǍN THảO, GANTES, Gilles de, LE FAILLER, Phillipe, MANCHINI, Jean-Marie et
RAFFI, Gilles, op. cit., p. 113.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 177

l’armée française. Les difficultés sur place firent sauter le gouvernement de 1885 et l’on tint
pour responsable Jules Ferry. Ses déboires et son appétit coloniaux lui vaudront le surnom
moqueur et grinçant de « le Tonkinois ».525 En 1885, l’opinion politique est plutôt anti-
expansionniste, mais pour des raisons économiques et militaires : pourquoi envoyer des
hommes si loin et investir dans une affaire économiquement hasardeuse et militairement
malaisée, alors qu’il faudrait préparer une revanche contre l’Allemagne ? Mais petit à petit la
‘pacification’ suit son cours et la campagne du Tonkin permet aux Gallieni (considéré comme
le pacificateur du haut Tonkin de 1892-1896), Lyautey (qui y est stationné en 1894-1897) et
autres, de s’y distinguer. Lorsque les soldats reviennent du Tonkin, la colonie asiatique
devient populaire et l’opinion fait volte face.526
En effet, selon l’historien Gilles de Gantès dans son article « Migration to Indochina :
Proof of the popularity of Colonial Empire ? » (2002), les soldats qui revenaient de la
campagne du Tonkin étaient une publicité vivante pour la colonie ; ils considéraient leur
expérience comme une aventure et vantaient les charmes et les opportunités du pays
conquis.527 En outre, à la même époque, la colonie commence vraiment à se mettre en place.
L’Union indochinoise existe depuis 1887, mais c’est surtout de 1897 à 1911 qu’elle prend
forme, principalement sous l’impulsion de la politique de Paul Doumer (1857-1932),
Gouverneur Général de l’Indochine (1897-1902), qui centralise la colonie à Hanoï, lui crée
des institutions et la dote de tout un appareil administratif.528 Cette phase indique le passage
du régime militaire au régime civil et a besoin d’employés de toutes sortes. La colonie recrute
des fonctionnaires, surtout pour les Douanes et Régies (de l’alcool, de l’opium et du sel), des
savants (fondation le 15 décembre 1898 de la très influente Ecole Française d’Extrême-
Orient), et bien sûr des ingénieurs (construction de routes, de lignes de chemin de fer – le
transindochinois –, de ponts : le fameux pont Doumer sera inauguré en 1902). Ces travaux
d’art sont de beaux exemples et des métaphores puissantes de la mise en place des fondations

525
« Jules Ferry. Tonkin », Site officiel du Sénat, http://www.senat.fr/evenement/archives/coloniale2.html, 21-
01-2007.
526
GANTES, Gilles de, op. cit., p. 20.
527
Ibid, p. 22.
C’est le cas pour le père de Marguerite Duras. Son frère avait participé à la conquête de l’Indochine et est
resté dans ce pays qui l’a charmé. Le père de l’auteur de L’Amant envoie sa candidature à l’administration en
précisant : « Mon frère […] m’a fait aimer la Cochinchine et je désirerais y obtenir un emploi dans
l’enseignement ». Lettre datant du 13 mars 1903 signée Henri Donnadieu , citée dans : VALLIER, Jean,
C’était Marguerite Duras. 1914-1945, t. 1, Paris, Fayard, 2007, p. 31.
528
FOURNIAUX, Charles, TRịN VǍN THảO, GANTES, Gilles de, LE FAILLER, Phillipe, MANCHINI, Jean-Marie et
RAFFI, Gilles, op. cit., p. 17.
178 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

de la colonie.529 En 1897-1911, ceux qui tentent l’aventure sont typiquement issus des régions
d’où sont majoritairement originaires les ‘retour du Tonkin’ – ce qui montre le travail du
bouche à oreille dans la promotion de la colonie – mais ce sont aussi les régions les plus
pauvres de France. Hormis l’aventure rêvée aux accents passionnés des souvenirs des ‘retour
du Tonkin’, la situation économique des intéressés joue un rôle déterminant : la colonie offre
des emplois et – argument sans doute décisif – le passage sur le paquebot est gratuit.530 Le
nombre de fonctionnaires passe du simple au double en moins de 15 ans : 2860 en 1897, 4390
en 1906 et 5693 en 1911.531 C’est aussi à cette époque que les parents de Marguerite Duras,
née Donnadieu, arrivent (mais séparément) en Indochine pour prendre leur poste dans
l’enseignement, plus exactement en décembre 1904 pour le père et mars 1905 pour la mère.532
L’Indochine devient tellement populaire comme terre d’immigration, qu’en 1904 des vétérans
de la conquête, qui craignent devoir céder de leur prérogatives aux nouveaux arrivés, fondent
l’Association des Anciens Tonkinois.533 Gilles de Gantès considère qu’il s’agit d’un exode
rural de Français peu qualifiés et pour qui la France n’offrait que peu de perspectives. Ceci
explique peut-être l’attitude dénigrante d’un Claude Farrère en 1905, quant au niveau des
Civilisés. Il ressort en tout cas de l’analyse réalisée par de Gantès, que ce sont les ‘retour du
Tonkin’ qui popularisent la colonie asiatique en racontant leurs aventures. Plus que l’action
politique – qui rend possible l’immigration –, ce sont les récits des militaires qui incitent leurs
proches à tenter l’aventure indochinoise.
C’est exactement cette situation narrative que reproduit La Petite tonkinoise : le
narrateur, lui aussi un ‘retour du Tonkin’, vante le pays dont il revient. Il faut évidemment
reconnaître que le ‘Tonkin’ de la chanson est loin d’être une région bien délimitée ; c’est un
Extrême-Orient imaginaire où le narrateur, apprenti cartographe, positionne à la fois le
Tonkin, l’Annam, la Mandchourie, l’Empire du Milieu et même le fleuve Amour – et donc
peut-être aussi la Russie. Enfin, logiquement, le héros est un matelot qui a participé à la
conquête.

529
Sur cette période voir : DOUMER, Paul, L’Indo-Chine française. Souvenirs, Paris, Nouvelles Edition, 1930.
Sur l’Ecole Française d’Extrême-Orient, voir entre-autres GOLOUBEW, Victor, « Les Ruines d’Angkor »,
Bulletin de la Société de géographie et d'études coloniales de Marseille, n0 44, 1922-1923, p. 28-43, p. 36.
530
GANTES, Gilles de, art. cit., p. 26.
531
Ibid., p. 23.
532
ADLER, Laure, Marguerite Duras, Paris, Gallimard, 1998, p. 20. et p. 23.
VALLIER, Jean, op. cit., p. 34 et 62.
533
GANTES, Gilles de, art. cit., p. 26.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 179

La chanson glorifie les succès militaires de la France car, bien que ce soit un peu
prématuré, on considère en 1906, que la conquête est terminée et que l’Union indochinoise est
stabilisée ; une image que confirme l’Indochine du roman de Claude Farrère de 1905. La
métropole de la première décennie du XXe siècle peut se sentir soulagée et satisfaite de son
Tonkin fraîchement acquis et enfin pacifié. La musique et les paroles de La Petite tonkinoise
font partager le plaisir de ce succès militaire, rapprochant, comme c’est assez fréquent, la
conquête du territoire et celle des femmes. Cette représentation de la rencontre coloniale sous
forme d’amours faciles ainsi que la popularité de l’instance narrative suggèrent que la
conquête de l’Indochine s’est faite en douceur, que les Indochinois étaient heureux de voir
arriver les Français et seraient désolés de les voir repartir. La Petite tonkinoise peut être
considérée comme une de ces pratiques culturelles qui, pour reprendre les termes de Edward
Said, représentent l’Orient pour les Occidentaux et permettent de maîtriser un Orient
redoutable. On justifie a posteriori la conquête et l’expansion coloniales par un discours
amoureux qui recouvre d’un rire érotique la résistance de l’ennemi et les pertes subies.
Le comique tient évidemment à la sexualisation des fruits, aux bananes phalliques et
aux mandarines qui riment si commodément avec poitrine et qui réalisent le passage rassurant
du Mandarin combattant à la Mandarine complaisante. Ces fruits, qui sont encore
relativement ‘exotiques’ dans les assiettes de l’époque, viennent signifier l’abondance ; il y a
profusion de bananes et de petites femmes-mandarines. Cette représentation de la femme-fruit
vient signifier la richesse du pays. Dans Tintin au Congo l’abondance du gibier et dans La
Petite tonkinoise celle des fruits et des femmes, représentent une colonie prospère aux
richesses mises à portée de la main de qui viendra les cueillir. En faisant miroiter l’exotisme
de la relation sexuelle avec les filles-mandarines, on nie la violence des relations avec les
pères-Mandarins, reléguant au passé de la génération précédente la résistance du pays.
Il me semble que le discours colonial de cette chanson est triplement performant.
Premièrement, il incite à l’immigration en Indochine à une époque où, on l’a montré, la
politique recrute des employés pour l’Indochine.534 Deuxièmement, il justifie après coup la
conquête, les investissements et l’action coloniale. Comme le souligne dans sa thèse
l’historienne Pascale Besançon, le critère qui prévalait pour la colonisation de l’Indochine à
l’époque de Jules Ferry était de fournir à la France les produits alimentaires et les matières
premières qui lui manquaient.535 Vingt ans plus tard, La Tonkinoise vient donner raison au

534
GANTES, Gilles de, art. cit.
535
BESANÇON, Pascale, Une Colonisation éducatrice ? L’expérience indochinoise (1860-1945), Paris,
L’Harmattan, 2002, p. 27.
180 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

‘Tonkinois’ et à son discours expansionniste ; le ton victorieux ne peut que renforcer le


pouvoir du ‘parti colonial’ et inciter les sceptiques à rejoindre le camp des convaincus du
colonialisme.536 Troisièmement, sa force militaire se manifeste dans une des étapes de la
conquête, non plus celle de l’Indochine, mais celle du Maroc. Alain Ruscio raconte dans son
Que la France était belle au temps des colonies (2001), que lors de la campagne du Maroc
(1907-1914), Casablanca a été prise d’assaut en août 1907, aux accents de La Petite
tonkinoise.537 Ce sont les journaux de l’époque qui révèlent que :

Quand les marins français débarquèrent, le trompette sonna la charge traditionnelle. Les
hommes qui le suivaient en courant lui crièrent : - Tu n’as rien de plus gai à nous jouer ?
Aussitôt, le trompette joua ‘La Tonkinoise’.538

Même si c’est un mythe – créé soit par les marins, soit par la presse – il dévoile que le public
était sensible à la performance guerrière. Trois discours se manifestent ici : un premier qui
incite à l’exil colonial, un deuxième qui ajoute foi à l’argumentaire colonial et un troisième
qui encourage à l’action militaire.

2.4. - Le « nous » du discours : kami ou kita ?

Cette chanson met en avant ce que Michaïl Bakhtine (1895-1975) a analysé comme le
dialogisme : le fait que le discours émerge dans un processus de dialogue entre celui qui
l’émet et ceux qui y répondent. En effet, pour le théoricien russe de la littérature :

la communication verbale ne pourra jamais être comprise et expliquée en dehors de ce lien


avec la situation concrète. Le discours est orienté vers l’interlocuteur, orienté vers ce qu’est
cet interlocuteur […] et s’il n’y a pas d’interlocuteur réel, on le présuppose dans la personne
du représentant normal, pour ainsi dire, du groupe social auquel appartient le locuteur.539

536
Ce ‘parti colonial’ est plutôt un réseau d’influence qu’un parti ; il n’a pas d’ambitions électorales, il ‘recrute’
ou fait des adeptes dans toutes les familles politiques et est constitué, à la base, par les scientifiques (ce qui
souligne encore combien Said a raison) de la Société de Géographie de Paris.
Voir : AGERON, Charles-Robert, France coloniale ou parti colonial ?, Paris, Presses Universitaires de
France, 1978, p. 131.
537
RUSCIO, Alain, Que la France était belle au temps des colonies. Anthologie de chansons coloniales et
extiques françaises, Paris, Masonneuve et Larose, 2001.
538
Ibid., p. 355.
539
BAKHTINE, Michaïl, « Le discours dans la vie et le discours en poésie » (1926), cité dans : TODOROV,
Tzvetan, « Théorie de l’énoncé », Michaïl Bakhtine. Le principe dialogique. Suivi de Ecrits du cercle de
Bakhtine, Paris, Seuil, 1981, p. 67-93, p. 69.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 181

Le discours conquérant de la chanson s’adresse aussi bien au militaire prêt à charger l’ennemi
qu’au paysan pauvre résigné à s’exiler ou encore au Français anti-expansionniste doutant de la
rentabilité de l’Indochine ; tous participent au sens du discours qui agit sur eux. Non
seulement le contexte est essentiel, mais « en aucun cas la situation extra-verbale n’est
uniquement la cause extérieure de l’énoncé. Non, la situation entre dans l’énoncé comme
constituant nécessaire de sa structure sémantique ».540
Ce principe de Bakhtine, selon lequel : « il est impossible de concevoir l’être en
dehors des rapports qui le lient à l’autre » est ici essentiel, pourtant, en même temps, le
discours semble exclure de sa structure sémantique, ‘l’autre’ colonisé, simple objet anonyme,
vide de sens, construit par l’Occident ouvert à la projection de tous les fantasmes.541
Cependant, Tony Chafer et Amanda Sackur soulignent à juste titre, dans leur Promoting the
Colonial Idea (2002), que la propagande ne visait pas seulement le public français; elle était
également destinée aux colonisés .542 Ce flou du discours quant à l’inclusion-exclusion dans la
contribution sémantique du récepteur en fonction de son identité, me fait songer à une
particularité des pronoms personnels pluriels kami et kita du bahasa indonesia, la langue
officielle de l’Indonésie. En effet, l’indonésien connaît deux formes de ‘nous’ dont l’emploi
dépend de la situation d’énoncé et de celle de son destinataire : kita est un ‘nous’ qui
comprend l’autre, alors que kami l’exclut.543 Pour prendre un exemple, kita pergi ke Jakarta –
nous allons à Jakarta – comprend la personne à qui l’on s’adresse et signifie vous et moi (ou
vous et moi et d’autres personnes) allons à Jakarta ; alors que la même phrase avec kami
signifie un (ou plusieurs) autre(s) personne(s) et moi allons à Jakarta : nous sans vous. Kita
n’existe que par la participation de l’autre au ‘nous’ du discours. C’est le nous du discours de
la conquête de la chanson qui se construit en s’adressant aux divers groupes sociaux français,
qui se savent inclus dans ce ‘nous’ et qui participent de son sens. Le ‘nous sommes des
conquérants’ porte la trace de l’autre que comprend kita. Par contre, lorsqu’il est adressé à
Mélaoli il se transforme en kami. Il me semble que ces pronoms ajoutent au dialogisme de

540
Ibid., p. 67.
541
TODOROV, Tzvetan, Michaïl Bakhtine, op. cit., p. 145.
542
CHAFER, Tony et SACKUR, Amanda, « Introduction », dans : CHAFER, Tony et SACKUR, Amanda (dir.), op.
cit., p. 1-11, p. 8.
543
Voir : Linguagphone, Kursus Bahasa Indonesia, Linguaphone Institute Limited, Londres, 1989, p. 4.
Le vietnamien connaît aussi plusieurs ‘nous’, mais leur utilisation varie en fonction du respect que l’on doit à
la personne à qui l’on s’adresse. Voir : NGUYễN XUAN THU, op. cit., voir aussi : Lexilogos, Dictionnaire
vietnamien, http://www.seasite.niu.edu/vietnamese/vnlanguage/pronoun.htm, 21-03-2006.
182 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Bakhtine une distinction essentielle du discours colonial, à savoir : sa flexibilité quant à


l’inclusion ou l’exclusion du discours en fonction du destinataire.
Mais il est encore un autre type de dialogisme bakhtinien, car le discours, comme le
‘mot’, n’est jamais propre à celui qui l’émet ; il est hérité de quelque part, hanté par les
occurrences précédentes, par les voix du passé dont il est tiré et qui l’ont inspiré. C’est un
dialogisme plus ‘lexical’ et qui rejoint aussi le concept d’intertextualité et rappelle ce que
disait Adorno : « Un mot introduit dans une œuvre littéraire ne se défait jamais tout à fait des
significations qu’il a dans le discours de communication ; mais dans aucune œuvre, en
revanche, même dans le roman traditionnel, cette signification ne reste invariablement celle
qu’il avait à l’extérieur ».544 Autrement dit les mots portent la marque des contextes où ils ont
été employés, mais ils varient aussi lorsqu’ils passent à un autre contexte d’utilisation. C’est
un type de dialogisme que l’on doit aussi pouvoir mettre en évidence dans la version pour
femme de La Petite tonkinoise qui doit être ‘hantée’ par celle – très populaire – des hommes.

3. - La version pour femmes


Esther Lekain, une star du début du XXe siècle, l’a aussi interprétée en 1906, mais dans une
version apparemment beaucoup moins populaire que celle pour hommes.545 Il est intéressant
de constater que, exception faite de la référence au « pieu », tout le vocabulaire plus
directement sexuel est éliminé. D’autre part, le cadre français de narration disparaît : ce n’est
pas au retour du Tonkin qu’est narrée l’histoire ; la scène est racontée directement sur place,
ou la narratrice jouit d’un énorme succès. Là réside d’ailleurs la plus grande différence avec la

La Petite Tonkinoise (1906)


Chantée par Esther Lekain

L’soir on cause Refrain :


d’un tas de choses C’est pour lui que je palpite
avant de se mettre au pieu C’est un Anna, c’est un Anna, un Annamite
J’apprends la géographie Il est d’une humeur charmante
D’la Chine et d’la Mandchourie C’est comme un z’oiseau qui chante
Les frontières Il m’appelle sa p’tite bourgeoise
Les rivières Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise,
Le fleuve Jaune et le fleuve Bleu Y’en a d’autres qui m’font les doux yeux
Y’a mêm’ l’Amour c’est curieux Mais c’est lui que j’aime le mieux.
Qu’arrose l’Empire du milieu

544
ADORNO, Theodor, art. cit., p. 286-287.
545
Voir : http://perso.club-internet.fr/bmarcore/class-O/BO173.html. A l’heure actuelle en tout cas, la recherche
d’occurrences sur internet pour la version de Lekain et celle de Mistinguett donnent moins de 100
occurrences, alors que celles pour la version homme montent jusqu’à 800 ; 2-06-2006.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 183

version de Polin : c’est maintenant une instance féminine qui raconte l’histoire et qui
conquiert les cœurs. La focalisation passe donc par une Française qui entreprend l’aventure
coloniale et qui apprend la géographie du pays. Le voyage colonial des femmes devient moins
exceptionnel à partir du Gouvernement Général de Paul Doumer qui favorise l’arrivée des
Européennes. La situation décrite par la chanson, celle de la femme apprenant sa géographie
est normale. Pour survivre aux colonies, il faut acquérir un minimum de connaissances. C’est
pourquoi Clotilde Chivas-Baron – une romancière coloniale de renom – y insiste énormément
dans son ouvrage La femme française aux colonies (1929). Avant son départ la future
coloniale doit rouvrir ses atlas et livres scolaires oubliés ; elle ressentira « l’émerveillement du
doigt qui suit le S de l’Indochine après avoir fait le tour de Madagascar ».546 L’aspect pratique
rencontre le romantisme du voyage lointain.
En outre, il est frappant de constater que La Petite tonkinoise est une femme sans
attaches qui voyage apparemment seule, puisqu’elle peut conquérir qui bon lui semble. La
situation de la femme voyageuse et conquérante de l’Indochine n’est pas si étonnante en
1906. Selon Chivas-Baron, dans l’essai cité plus haut, : « les colonisateurs pratiquèrent la
traite des Blanches comme ils pratiquaient la traite des Noirs ».547 La chanson romantise alors
ce trafic de femmes vers la colonie. Même s’il est difficile de savoir exactement combien de
femmes voyageaient seules, Gilles de Gantès recense en tout cas une augmentation globale de
la proportion coloniales-coloniaux : infime au XIXe siècle, elle est de une pour quatre en 1907
et de une pour trois en 1922.548 En tout cas le plaisir et le succès de la narratrice, conquérante-
séductrice de l’Indochine ne peut que faire le jeu du Gouvernement Général de l’Union
indochinoise, en particulier depuis l’administration Doumer qui cherche à endiguer les
mariages mixtes.549 Au début du siècle, dit Clotilde Chivas-Baron, le colon qui arrivait marié
était exempt d’impôt pendant un an.550 Officiellement, ces mesures doivent combattre
l’encongayement, mais elles visent peut-être aussi d’autres objectifs. C’est, en tout cas, ce
qu’avance l’essai pseudo-scientifique Le Baiser (1922) de Jean Hervez ; ce besoin de femmes

546
CHIVAS-BARON, Clotilde, La Femme française aux colonies, Paris, Larose, 1929, p. 141.
Mes informations biographiques sont lacunaires concernant cette écrivain coloniale (la plus célèbre femme
écrivain de l’Indochine française). Elle commence à publier sur l’Indochine en 1917, puis en 1939, elle
publie sur la Côte d’Ivoire. D’après les informations fournies dans l’essai cité ici, elle aurait vécu à
Madagascar avant d’arriver en Indochine. Sans doute a-t-elle commencé sa carrière de coloniale avant la
Première Guerre mondiale.
547
Ibid., p. 41.
548
GANTES, Gilles de, art. cit., p. 24.
549
Ibid.
550
CHIVAS-BARON, Clotilde, op. cit., p. 21.
184 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

françaises doit « éradiquer les pratiques sodomites de la colonie », car, à la fin du XIXe
siècle :

L’Européen pédéraste était loin d’être une rareté, bon nombre de gens, et non des moindres
[dont Gallieni et Lyautey, semblerait-il] avaient cette triste réputation. Ils n’étaient point pour
cela méprisés ou même mal vus. On se contentait de les gouailler. […] Moins d’un quart de
siècle après, un changement radical s’est opéré, et ce changement est dû incontestablement à
l’introduction de la femme Européenne. […] Il faut reconnaître que la police des colonies a
pris les mesures les plus louables pour débarrasser Saïgon de la plaie infectieuse des nay et
des boys pédérastes. […] S’il est démontré, par un examen médical [ ? ] qu’il [l’indigène] est
sodomite, on l’envoie à Poulo-Condore (au pénitencier) par mesure administrative [sic].551

Même dans les années 1920, les discours des officiels ne sont pas très clairs. L’idée que
formule en 1921 Georges Hardy (1884-1972), colonial et théoricien du colonialisme,
directeur de l’Ecole coloniale, conserve un certain flou : « L’homme reste homme tant qu’il
est sous le regard d’une femme de sa race ».552 Le ‘reste homme’ peut tout aussi bien vouloir
dire ne pas se déciviliser par l’encongayement, ou ne pas pratiquer l’homosexualité. Quoiqu’il
en soit, au début du siècle, la femme doit apporter les valeurs bourgeoises normatives de la
métropole, créer une colonie structurée sur la famille française ‘type’ et transformer une
société militaire en une société civile.
Cela n’ira pas sans résistance de la part des anciens de la colonie. L’arrivée des
femmes française au Cambodge à entraîné, selon Penny Edwards dans son analyse des
romans de deux administrateurs : George Groslier et Roland Meyer, une crise identitaire. Ils
voyaient que les femmes survivaient et s’adaptaient aussi bien qu’eux et en ont ressenti une
perte de la virilité qui était jusque là associée à l’aventure coloniale.553 En outre, Chivas-
Baron se sent obligée de défendre les coloniales dans son essai, c’est donc qu’elles étaient
attaquées. On leur a fait une très mauvaise réputation, mais c’est injuste car : « toutes firent le

551
HERVEZ, Jean, op. cit., p. 82.
Cet essai est publié dans la : Bibliothèque des Curieux qui comprend une collection « Les Maîtres de
l’Amour », « Les Chroniques libertines », « La France galante » etc. et publie les oeuvres de Sade, de Sapho,
le Kamasutra etc.
552
HARDY, Georges, Eléments de l’histoire coloniale, Paris, La Renaissance du livre, 1921, cité par : CHIVAS-
BARON, Clotilde, op. cit., p. 108.
553
Voir : GROSLIER, George, Le Retour à l’argile (1929), Paris/Pondichéry, Kailash, 1996 ; GROSLIER, George,
La Route du plus fort (1925), Paris/Pondichéry, Kailash, 1997 ; MEYER, Roland, Saramani danseuse khmer
(1919), Vol. I, Au pays des grands fleuves, Vol. II, Le palais des quatre faces, Vol. III, La Légende des
ruines, Paris/Pondichéry, Kailash, 1997. Je reviendrai à Meyer, car il narre un voyage du Cambodge au Laos
dans : MEYER, Roland, Komlah. Visions d’Asie, Paris, Pierre Roger, 1930.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 185

bien ; avec simplicité, elles furent sublimes jusqu’au martyre ».554 Dans la chanson, au
contraire, la Française est désirée et accueillie à bras ouverts, alors que dans la réalité – soit
parce qu’elle a entraîné une ‘virilisation’ soit une ‘dévirilisation’ – son apparition sur le sol
colonial signifie une mutation sociale qui n’a pas été aussi bien acceptée que ne le fait penser
la chanson.
Son succès auprès des Annamites est en réalité assez équivoque. S’agit-il
d’Occidentaux ou bien d’Orientaux ? Selon le dialogisme avec la version pour hommes, son
Annamite doit être un Asiatique et c’est aussi ce que suggère le chant d’oiseau féminisant. En
effet, si la colonie asiatique « est femme », ses hommes sont bien souvent féminisés dans les
représentations occidentales. C’est ce que souligne Pamela Pattynama, pour l’œuvre
indonésienne de l’écrivain néerlandais Louis Couperus ; les hommes orientaux sont
dévirilisés de manière emblématique car une figure de l’homme oriental faible et efféminé
renforce l’image du pouvoir patriarcal de l’Occident.555 C’est certainement aussi le cas pour
les Indochinois décrits dans le livre de sexualité comparative Baisers d’Orient (1921) de Jean
Hervez, que j’ai cité plus haut. Dans ce texte très influencé par les recherches scientifiques de
Lombroso, l’auteur compare les habitudes sexuelles des Orientaux ainsi que leurs organes
génitaux. N’étant pas lui-même un voyageur il se base sur des rapports publiés entre 1890 et
1920 par des médecins de l’Indochine, qu’il enrichit de textes d’explorateurs « tous dignes de
foi, et dont nous avons toujours cité les sources ».556 Il affirme son attitude scientifique, mais
il est clair qu’il lâche la bride à son imagination raciste et érotique. On a honte à le (faire) lire,
mais son texte est révélateur. Selon lui, l’Indochinois ne diffère point des femmes de sa race :
« les deux sexes portent des pantalons », « L’homme a de longs cheveux roulés en chignon,
comme la femme » et tous deux gazouillent : « on prendrait très souvent un garçon de quinze
à vingt ans pour une fille […] la douceur de la voix augmente l’illusion » ; d’ailleurs son
apparence efféminée transforme les militaires français en homosexuels ( !) : « C’est le vaincu
qui a corrompu l’Européen par son contact et il a fallu pour cela les circonstances atténuantes
du manque presque absolu de l’élément féminin européen au début de la colonisation
[sic] ».557 Même les dimensions du sexe démontrent, par comparaison aux Français, le

554
CHIVAS-BARON, Clotilde, op. cit., p. 36.
555
PATTYNAMA, Pamela, « Secrets and Dangers : Interracial Sexuality in Louis Couperus’s The Hidden Force
and Dutch Colonial Culture around 1900 », dans : CLANCY-SMITH, Julia et GOUDA, Frances (dir.),
Domesticating the Empire, op. cit., p. 84-107, p. 96.
556
HERVEZ, Jean, op. cit., p. 2.
557
Ibid., p. 15, p. 7, p. 11, p. 82 et p. 77.
186 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

manque de virilité des Asiatiques.558 Rien d’illogique à comparer l’Oriental à « un petit


zoiseau qui chante » ; la représentation féminisante d’un Asiatique est en parfait accord avec
la logique paternaliste de la doctrine coloniale.
Il est par contre moins acceptable qu’une Française affirme palpiter pour un Asiatique.
Si l’amour mixte avec une congaï est relativement accepté, le couple ‘homme annamite –
femme française’ est beaucoup plus mal vu et beaucoup plus rare. Dans la littérature, je n’ai
trouvé qu’une seule occurrence et qui date seulement de 1930.559 D’ailleurs, ce Bà Đầm,
roman franco-annamite (1930) démontre l’impossibilité d’un tel amour et se termine par la
mort de l’époux qui se voit ainsi puni de deux péchés contradictoires : la prétention à devenir
Français et l’incapacité à se défaire d’une culture qui rebute sa femme.560 Dans la version
pour femme de La Petite tonkinoise de 1906, la représentation d’une Française joyeusement
conquérante de cœurs orientaux ne repose pas sur des bases socialement explicables et
acceptables.
D’un autre côté, il n’est pas impossible que l’Annamite amant de la coloniale soit un
colonial lui aussi. Les femmes n’étaient-elles pas envoyées dans les colonies pour y fonder
des foyers avec les coloniaux partis d’abord seuls ? Les succès de celle qui est joyeusement
devenue ‘Tonkinoise’ inciterait d’autres Françaises à tenter l’aventure. Et puis, il est exact que
les Français étaient nommés ‘Annamites’ ou ‘Tonkinois’ en fonction de la région de
l’Indochine où ils habitaient. Mais la représentation d’un aventurier gazouilleur dévirilise
fâcheusement les Français de la colonie. Tout cela n’est pas très clair et cette ambiguïté
explique peut-être le moindre succès de la version pour femme.
Les différences de popularité entre les diverses versions suggèrent, selon moi, que le
succès dépend de la performance du discours véhiculé, une performance qui est elle-même
fonction de la ‘clarté’ du discours. Apparemment les contradictions dues discours de Huc
n’empêchent en rien la conquête du Tonkin, par contre la confusion discursive de la chanson
d’Esther Lekain ne facilite pas la projection des intéressées. En tout cas, quelle que soit

558
« A sa croissance complète le pénis a une dimension moyenne de dix à onze centimètres (en complète
érection), sur trois centimètres de diamètre. […] peu atteignent quinze centimètres sur quatre. […] ; une seule
fois, un docteur a vu un pénis de dix-huit centimètres, mais c’était chez un métis franco-annamite [sic]»,
ibid., p. 78.
Il ne faut pas en conclure que les dimensions du sexe africain, que Hervez ne manque pas de souligner
conformément au stéréotype, soient signe de la supériorité africaine ; elles sont la preuve d’une sexualité
brute, naturelle, non contôlée. Ibid, p. 8.
559
Jennifer Yee note également l’ « absence relativement frappante dans la littérature indochinoise » de ce
qu’elle nomme « union mixte renversée ». Voir : YEE, Jennifer, Clichés de la femme exotique, op. cit., p. 223.
560
TENEUVILLE, Albert de et TRUONG-DINH-TRI, Bà Đầm, roman franco-annamite, Paris, Fasquelle, 1930.
Chapitre VII : La conquête des ‘tonkinoises’ : variations de 1906 187

l’identité de l’amant en question, il n’y a pour moi aucun doute sur le point de vue narratif : la
relation amoureuse est racontée et focalisée de l’Indochine par la Française conquérante.
On voit combien le discours intègre et incorpore les personnalités des destinateurs et
destinataires. Les éléments que l’on pourrait considérer comme extérieurs participent du sens
du discours : le contexte dans lequel il est formulé, l’auditoire auquel il est adressé et la
personnalité de celui – ou celle – qui l’émet. Ce qui montre déjà la flexibilité du discours dans
une seule chanson autour le la même année 1906. En faisant un saut de 24 ans, voyons
comment le discours colonial s’adapte, se maintient ou s’use.
CHAPITRE VIII

PERENNITE DU DISCOURS EN 1930


OU LA VENTRILOQUIE DE LA TONKINOISE

Oui, les chansons ont une âme. Il faut leur donner


une âme et la nourrir. Elles ne valent que par cela.
Mais l’âme des chansons, quelque fois, elle vous
étrangle.
Joséphine Baker (1942).561

Ceci tuera-t-il cela ? Ou le sauvera-t-il au contraire ?


Albert Sarraut (1931).562

Passons maintenant à 1930, l’année où Joséphine Baker (Freda Josephine McDonald, St.
Louis 03/06/1906 – Paris 12/04/1975) devient l’interprète de La Petite tonkinoise dans une
version qui connaîtra une notoriété inégalée et qui ne s’est pas démentie au cours des
décennies.563 Néanmoins, on peut l’imaginer, dans les années vingt elle était un peu
considérée comme une chanson démodée. Georges Le Fèvre, lorsqu’il voyage en Asie, en
1928, rencontre un vieux diplomate français depuis quarante ans au Japon et dont il se moque
parce qu’il écoute toujours, « La Petite Tonkinoise chantée par Polin […] avec une cordialité
émue ».564 Il ne pouvait pas savoir que Joséphine Baker allait la remettre au goût du jour. Le
dialogisme bakhtinien nous permet de supposer que La Petite tonkinoise réinvestie plus de

561
BAKER, Joséphine, citée dans : SAUVAGE, Marcel, Les Mémoires de Joséphine Baker (1949), Paris, Ed.
Dilecta, 2006, p. 198.
562
SARRAUT, Albert, Grandeur et servitude coloniale, Paris, Ed. du Sagittaire, 1931, p. 11.
563
BAKER, Joséphine, La Petite Tonkinoise, dans : Joséphine Baker, Retro Gold Collection, s.l., Recording Arts,
2001.
Je n’ai pas pu me procurer la version chantée par Mistinguett. Peut-être a-t-elle chanté ‘la Tonkinoise’ avant
Baker et peut-être a-t-elle chanté le même texte. Selon les sites internet qui prétendent avoir reproduit les
paroles de Mistinguett, il n’y a pas de différence avec le texte ci-dessus. Cependant il m’est difficile de
conclure puisqu’ils renseignent également ces mêmes parole pour Lekain, alors que, comme on l’a vu, elle a
chanté autre chose. Quoiqu’il en soit, la version qui a le plus frappé les esprits et qui est restée dans nos
mémoires est celle de Joséphine Baker. C’est celle qui était la plus performante.
564
LE FEVRE, Georges, Monsieur Paquebot (autour du monde), Paris, Baudinière, 1928, p. 203.
190 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

vingt ans plus tard dans un nouveau contexte, par une autre voix et pour un autre public est à
la fois pénétrée de nouvelles intentions et hantée par les discours des versions de 1906. Il faut
cependant être prudent et considérer le fait que, contrairement à ce que semble suggérer Alain
Ruscio dans son « Littératures, chansons et colonies », l’artiste américaine ne chantait pas la
même chose que Polin !565

1. - La version de Joséphine Baker


Le texte de Joséphine Baker est très proche de celui de Lekain – même disparition du
vocabulaire sexuel – mais c’est au fond l’histoire de la version de Polin, car c’est à l’homme
que revient le rôle de séducteur. La grande différence, c’est que la focalisation de l’histoire de
Polin est renversée. Lorsque que Joséphine Baker chante que c’est elle qui est « son
Annamite », c’est une narratrice conquise qui
La Petite tonkinoise (1930)
s’adresse au public. Par dialogisme avec la version de
Chantée par Joséphine Baker
Polin, on est en droit de comprendre que c’est
L'soir on cause
D’un tas d'choses maintenant la femme indochinoise qui chante la
Avant de se mettre au pieu
J'apprends la géographie chanson et que Joséphine Baker prête sa voix à la
D'la Chine et d'la Manchourie
Les frontières Tonkinoise conquise par un colonial Français. C’est la
Les rivières
même scène qui est contée et la même relation
Le fleuv Jaun' et le fleuv' Bleu
Ya mêm' l'Amour c'est curieux amoureuse que chez Polin, mais la focalisation s’est
Qu'arros' l'Empir' du Milieu
renversée ; cette fois c’est Mélaoli (je continue à
Refrain (x2)
C’est moi qui suis sa petite l’appeler Mélaoli même si elle a perdu son nom) qui
Son Annana, son Annana, son Annamite
Je suis vive je suis charmante nous fait part de ses amours. C’est un peu comme si
Comme un p’tit zóiseau qui chante
l’on entendait uniquement la seconde voix d’un duo
Il m’appelle sa p’tit bourgeoise
Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise dont on connaîtrait déjà depuis longtemps la première
D’autres lui font les doux yeux
Mais c’est moi qui l’aime le mieux voix. Mélaoli donne ‘son’ opinion sur la colonisation :
les Français sont des amants irrésistibles et elle est
heureuse d’être conquise. On peut dire que la voix, auditivement celle de l’artiste américaine
incarnant Mélaoli, est idéologiquement celle de la métropole ; Joséphine Baker se fait
ventriloque d’un discours colonial populaire hérité de 1906 ! Hormis cette variation de
focalisation, les rôles s’inversent également dans la leçon de géographie : c’est la colonisée

565
RUSCIO, Alain, « Littératures, chansons et colonies », art. cit., p. 78.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 191

qui apprend, avec autant de succès que Polin en 1906. Je vois encore une différence avec
Polin, mais que l’on avait déjà notée pour Lekain : l’homme raconte l’histoire une fois rentré
en France, alors que les narratrices sont en Indochine, surprises sur place, pendant leur
histoire d’amour ; c’est donc de son Indochine natale que Mélaoli raconte l’histoire.
Une série de questions me viennent à l’esprit et qui vont structurer l’analyse qui va
suivre. Premièrement : (1) l’apparition de ‘l’autre’ est-elle fondée sur un changement culturel
ou démographique dans la France de l’entre-deux-guerres ? Deuxièmement : (2) l’actualité
politique exige-t-elle une telle ventriloquie ? Troisièmement : (3) quelles sont les implications
d’une Mélaoli bonne élève ? Et quatrièmement : (4) le lieu de la narration prend-il en 1930
une autre signification qu’en 1906 chez Lekain ? Ce quatrième point fera l’objet du chapitre
suivant où j’analyserai Josephine Baker dans ses incarnations cinématographiques où elle
joue généralement le rôle de l’immigrée en France, qui est aussi un certain type de voyageur.
C’est pourquoi le chapitre suivant fait partie du volet 3 consacré aux voyageurs.

2. - Une (ré)apparition fondée


2.1. - L’art nègre

La chanson fait apparaître Mélaoli au devant de la scène française et rend bien la situation de
la métropole : les colonisés sont de plus en plus présents sur le sol de France.566 Cette
nouvelle situation dans La Petite tonkinoise est conforme aux changements sociaux,
démographiques et culturels de la métropole. La France connaît une énorme impulsion
créative d’artistes de couleur qui se sont installés dans les grandes villes et surtout à Paris.
« On a répété à Paris : ‘Il fait de plus en plus noir…’ », écrit le journaliste Marcel Sauvage.567
La France découvre le jazz, l’orchestre de John Mitchell et Sidney Bechet se produisent à
Paris, leurs airs – et les chansons de Joséphine Baker – se répandent par la radio. Bien
entendu, le jazz est une importation des Etats Unis, mais la France le considère comme une
forme africaine – et primitive – de musique. D’où l’étonnement des ethnographes de
l’expédition Dakar-Djibouti (1931-1933), lorsqu’ils font écouter des morceaux de jazz aux

566
Sur cette présence coloniale en France voir, entre autres : BLANCHARD, Pascal et DEROO, Eric, « Contrôler :
Paris, capitale coloniale », dans : BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (dir.), Culture impériale, op. cit.,
p. 107-121.
567
SAUVAGE, Marcel, op. cit., p. 29.
192 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

villageois africains – ils avaient emporté un phonographe et des disques.568 Ils s’attendaient à
quelque forme de reconnaissance, mais n’obtiennent aucune réaction particulière. L’art de
l’Afrique – ce qui est considéré comme tel – enthousiasme les musiciens et leur public,
domine les expositions ethnographiques (1919 : installation d’une exposition d’art nègre à
Paris, 1930 : grande exposition d’art Africain et d’Océanie, dans la galerie Pigalle), et inspire
l’art pictural.
Il faut placer le début de cet engouement pour l’art nègre vers 1907, année où certains
artistes, comme Picasso, visitent le musée du Trocadero où se tient une exposition de masques
africains. Au lieu d’y voir des curiosités ethnographiques, ils y découvrent un vrai art qui
apporte à l’avant-garde une nouvelle conception de la représentation.569 Art non-mimétique,
conceptuel, les formes y sont en accord avec des idées abstraites et l’expression y a un lien
plus profond avec l’humain.570 L’intérêt des artistes pour les cultures non-occidentales,
comme ce fut le cas pour les surréalistes et les cubistes, s’inscrit dans la recherche d’une
nouvelle source d’inspiration. Vient à l’esprit, bien sûr, Les Demoiselles d’Avignon (1907) de
Picasso, dont les visages sont inspirés de masques africains et dont la composition fait
étrangement songer aux clichés ethnographiques de l’époque, aux photos de tribus africaines
ou même aux clichés des minorités ‘Moïs’ de l’Indochine.571 Avant la guerre, cette
‘indigènophilie’ touche principalement l’avant-garde, mais dès 1919, c’est la grande mode de
l’art nègre qui entre de plein pied dans la culture française et dans la littérature.572 Le cubisme
du jeune Malraux en serait un exemple.573 Car il est, lui aussi, selon Panivong Norindr, à la
recherche de la jonction entre formel et réel et d’un art perdu mais essentiel.574 Telle est
également l’attitude de Valery Larbaud, cet autre moderniste français, lorsqu’il décrit sa muse
comme « une dame créole ».575 C’est tellement dans le vent que l’industrie du faux en devient

568
JAMIN, Jean, « Introduction à Miroir de l’Afrique », dans : LEIRIS, Michel, Miroir de l’Afrique, Manchecourt,
Gallimard, 1996, p. 9-59, p. 31.
569
FLAM, Jack et DEUTCH, Miriam (prés.), « Introduction », Primitivism and Twentieth-century Art. A
Documentary History, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of California Press, 2003, p. 1-22.
570
Ibid., p. 4.
571
On sait bien sûr que la première version du tableau était une scène de lupanar, mais la composition me frappe
comme ‘pose’ ethnographique.
572
FLAM, Jack et DEUTCH, Miriam, op. cit., p. 13.
573
DE FREITAS, Maria Teresa, « Résistances aux dérives de l’Occident », dans : LARRAT, Jean-Claude et
LECARME, Jacques (dir.), D’un siècle l’autre, André Malraux, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, Paris,
Gallimard, 2002, p. 62-77.
574
NORINDR, Panivong, op. cit., p. 98.
575
LARBAUD, Valery, cité par : FOKKEMA, Douwe et IBSCH, Elrud, op. cit., p. 106.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 193

florissante et que Cocteau peut dire, en avril 1920, dans une enquête réalisée par la revue
Action concernant l’« Opinion sur l’art nègre », que « La crise nègre est devenue aussi
ennuyeuse que le japonisme mallarméen » alors que Picasso tranche la question d’un: « L’art
nègre ? connais pas ».576
C’est dans le cadre de cette vogue de l’art nègre que les danses de Joséphine Baker
entrent sur la scène parisienne. Cet engouement n’est hélas pas dépourvu d’idées racistes,
même si, comme le font remarquer Jack Flam et Miriam Deutch dans leur Primitivism and
Twentieth-century Art (2003), les artistes ont contribué à ouvrir les yeux sur l’expression
artistique et l’humanité de ceux qui étaient dépossédés.577 Selon eux, il faut être prudent et ne
pas faire un parallèle trop serré entre ce goût du primitivisme et le colonialisme, et prendre en
considération le fait que tout art est toujours une forme de récupération, d’appropriation. Dans
« Histories of the Tribal and the Modern » (1984), James Clifford insiste tout au contraire sur
les succès de l’art nègre en tant qu’illustration du désir de possession de l’Occident moderne
qui entend faire la collecte du monde. C’est justement dans la figure de Joséphine Baker que
les stéréotypes racistes de l’art nègre se manifestent le plus clairement selon lui; c’est par elle
que l’on a cette perception du corps noir comme artefact idéologique : vitalité, rythme,
pouvoir érotique et force animale du primitif.578 Les attitudes de Baker – seins en avant,
fesses en arrière – qui dessinent un corps segmenté suggérant le mouvement et la vitalité sont,
pour lui, des pauses standard qui évoquent une africanité reconnaissable, sexuelle et
animale.579 Clifford n’est pas le seul à attribuer à Baker une place de choix parmi les
manifestations de l’art nègre. Certains spectateurs de l’époque font de même mais sans
dévoiler, me semble-t-il, le racisme du regard. Le journaliste Marcel Sauvage, par exemple,
lorsqu’il parle de la Revue nègre qui a vu les débuts de Joséphine Baker en France en octobre
1925, considère que :

La Revue nègre égala par certains côtés, la révélation des Ballets russes. Comme eux elle a
été violemment discutée. Elle a soulevé des enthousiasmes, des colères […]. Liberté, […]
fantaisie, musique barbare, syncopée, acrobatie du rythme, elle révélait tout un art inconnu
ou méconnu.580

576
COCTEAU, Jean et PICASSO, Pablo, cités dans : DEBAENE, Vincent, « Les surréalistes et le musée
d’ethnographie », Labyrinthe, Numéro 12, Printemps - été 2002, 71-94 ;
http://revuelabyrinthe.org/document1209.html, 2-04-2007.
577
FLAM, Jack et DEUTCH, Miriam, op. cit., p. 20.
578
CLIFFORD, James, « Histories of the Tribal and the Modern », dans : ibid., p.351-368, p. 357.
579
Ibid., p. 358.
580
SAUVAGE, Marcel, op. cit., p. 18.
194 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Il est toujours ardu de savoir comment un discours est perçu ; comme toujours il est aussi
composé du regard du spectateur à qui il s’adresse et bien des gens ont interprété Joséphine
Baker d’une tout autre manière que l’analyse de Clifford ne le laisse supposer.
Il faut dire que James Clifford porte un regard des années 1980. A mon avis, le
renversement de l’attitude de Michel Leiris est exemplaire du changement d’attitude face à
l’art nègre, des années 30 aux années 80. Selon Jean Jamin, dans l’« Introduction à Miroir de
l’Afrique », dans les années vingt et trente, Leiris est subjugué par l’art nègre, mais dans un
entretien de 1988, il exprime un repentir de son « racisme à rebours » qui acceptait « les
stéréotypes qui avaient cours sur les Noirs : la sexualité déchaînée, la prédisposition à la
transe etc ».581 Si je souscris à l’analyse que fait Clifford concernant la relation de Joséphine
Baker au colonialisme et au « racisme à rebours » dont parle Leiris, mais il me semble quand
même nécessaire de replacer Joséphine Baker dans le contexte et de nuancer leur vision de
1980. A l’entre-deux-guerres, il y a certainement un discours raciste et sexiste autour de
Joséphine Baker (j’y reviendrai à la fin de ce chapitre), et c’est probablement le discours
dominant et le plus performant, mais il n’est pas le seul.
Tout d’abord, la nudité de la femme (toujours la femme, bien sûr !) est à l’époque
assez fréquente dans les music-hall. Je crois qu’il y a une grande différence entre la relation
au corps et l’attitude sexuelle entre la France et le monde anglo-saxon de James Clifford. Le
corps dénudé de l’artiste n’est pas nécessairement associé au racisme et l’on peut se demander
s’il y a avait une différence fondamentalement raciste entre le buste nu de Joséphine Baker et
les jambes que Mistinguett ne manquait pas de montrer. Ce qui est extraordinaire en tout cas,
c’est que malgré sa nudité de femme objet, Baker a contribué à populariser l’image de la
femme moderne, libérée et qui entend maintenir son indépendance fraîchement acquise
pendant la guerre. A ce niveau le parallèle peut être tiré avec une personnalité telle que
Madonna, comme le disent Hanna Bosma et Patricia Pisters dans leur belle étude sur l’artiste
des années 80.582 Madonna comme Baker, d’une part confirment l’image traditionnelle de la
femme (de la femme de couleur dans le cas de Baker) que les féministes ont tant attaquée,
d’autre part représentent une image de liberté qui peut être salutaire pour les femmes.583
Beaucoup de Françaises de l’époque louaient Baker pour ses danses au corps libéré
des affreux et douloureux corsets. Elle est aussi une adepte des cheveux courts et gominés

581
JAMIN, Jean, « Introduction à Miroir de l’Afrique », art. cit., p. 34-35.
582
BOSMA, Hanna et PISTERS, Patricia, Madonna, Amsterdam, Prometheus, 1999, p. 54.
583
Ibid., p. 48.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 195

(elle vend sa marque de pommade capillaire Bakerfix), ici aussi un signe de revendication
féminine qui règle le sort des cheveux ondulés et noués dans un sage chignon de bonne
bourgeoise. Les femmes apprécient ce look moderne et – cela peut surprendre – surtout les
coloniales qui avaient souffert le martyre du corset sous les tropiques et pouvaient enfin avoir
une tête présentable lorsqu’elles enlèvaient leur sudorifique casque colonial. Comme le
reconnaît amicalement la coloniale Clotilde Chivas-Baron : « Joséphine Baker a rendu un
signalé service aux coloniales ».584 Quant à Christiane Fournier, une autre coloniale,
enseignante, journaliste et romancière de l’Indochine, racontant ses aventures équestres en
Indochine, elle déplore ne pas avoir l’élégance de Joséphine Baker, « notre moderne Diane
chasseresse ».585 D’ailleurs, cette liberté physique de l’artiste trahit aussi une philosophie
personnelle et un choix de vie de Joséphine Baker. Dans une enquête, elle dit que ce qu’elle
souhaite pour l’avenir, c’est que l’humanité arrive un jour enfin à vivre nue.586 Joséphine
Baker a stimulé le mouvement de naturisme, surtout en Allemagne. Phénomène culturel à
tous les points de vues, elle serait à l’origine de la popularisation du bikini et des bains de
soleils (elle avait sa marque de crème bronzante).587
Mais on peut aussi se demander si ce rêve de nudité de Joséphine Baker ne doit pas se
placer dans le cadre d’une recherche plus générale de sa génération, de trouver l’humain hors
des carcans de la société. La liberté qu’elle prône par le corps pourrait se comparer aux
recherches plus métaphysiques de ses contemporains tels que Simenon, ‘l’homme nu’,
Malraux, ‘l’homme fondamental’ ou encore celle du subconscient des surréalistes. En tout
cas, cette liberté de Joséphine Baker, Georges Simenon, qui a été son amant pendant un an, la
traduit dans son roman Chair de beauté (1928), d’une manière plus politique. Son personnage
principal, indiscutablement inspiré de Joséphine Baker, comme le montre Paul Mercier dans
« Images de l’aventure africaine et de la quête des origines », y est décrit comme une femme
colonisée mais politiquement engagée qui infiltre l’ennemi pour mieux défendre et sauver son
peuple.588 Il la voit guidant les siens dans un combat contre le colonisateur :

584
CHIVAS-BARON, Clotilde, op. cit., p. 187.
585
FOURNIER, Christiane, « La journée tonkinoise », Le Journal de la femme, repris dans : FOURNIER, Christiane,
Perspectives occidentales sur l’Indochine, op. cit., p. 99.
586
BAKER, Joséphine, dans : SAUVAGE Marcel, op. cit., p. 173.
587
CRAMER, Franz Anton, « Die furchtlose Frau », Die Zeit, 29.12.2005, http://www.zeit.de/2006/01/A-
Baker?page=1, 28-05-2006.
588
MERCIER, Paul, « Images de l’aventure africaine et de la quête des origines dans quelques romans populaires
de Simenon », Traces. Georges Simenon et l’Afrique. Des reportages sur l’Afrique à la recherche d’un
nouvel humanisme, n0 16, Liège, Université de Liège. Centre d’Etudes Georges Simenon, 2005, p. 121-145.
196 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Oui, c’était pour cela qu’elle était née ! Pour cela aussi que son corps était si beau ! Elle était
la synthèse même de ce peuple, elle pouvait en devenir le drapeau.589

Il faut dire que Joséphine refusait d’apparaître dans des théâtres qui pratiquaient la
ségrégation raciale.590 Son apparition sur scène était, à la fois la confirmation de l’image
sexuée des noirs et des métis, et en même temps le revendication de liberté pour les hommes
de couleur. On retrouve le même paradoxe que pour les images que projette Madonna.591
D’ailleurs, pour le héros du roman de Simenon, la nudité de l’artiste va « au-delà de la
nudité » et n’est pas sexuelle ; il rejoint en cela cette description de Colette : « Elle enjambe,
comme une margelle, les étoffes qui la quittent, et d'un seul pas assuré elle entre dans la
nudité et la gravité. […] Paris ira voir, sur la scène des Folies, Joséphine Baker, nue,
enseigner aux danseuses nues la pudeur ».592
Il faut aussi dire que James Clifford s’arrête à une photo sur laquelle Joséphine Baker
a effectivement le profil d’une statuette africaine ‘type’, mais la danseuse mélangeait
beaucoup de genres : des mouvements de danses ‘africaines’, des pas de Charleston, des
figures acrobatiques dont le grand-écart ou des sauts en l’air, et aussi, simplement des
mouvements farfelus. Il faut en outre considérer que pour les premiers spectacles, elle n’est
pas seule sur scène et elle n’est pas la seule à se laisser aller, à se défaire par la danse des
carcans de la société. Sur le podium de La Revue nègre, alors qu’elle exécute sa fameuse
« danse sauvage » au son du tamtam de Joe Alex, des Européens s’amusent aussi. Un d’entre-
eux porte un drôle de chapeau et se déhanche exagérément, un autre fait la danse des canards,
alors que l’orchestre se lève puis se rassied sans aucune synchronie : c’est la catharsis chez le
public qui pleure de rire.593 C’est le plaisir de la transgression et du carnaval qui pénètre au
théâtre. Le corps peut très bien être un instrument d’expressivité, comme le montre Joséphine
Baker.

589
SIM, Georges (pseudonyme de Simenon, Georges), Chair de beauté (1928), Paris, Presses de la Cité, 1980, p.
176.
590
Voir : ONANA, Charles, Josephine Baker contre Hitler. La star noire de la France libre, Paris, Duboiris,
2006. Aux Etats Unis, la ségrégation interdisait formellement aux artistes de différentes ‘races’ d’apparaître
ensemble sur la même scène de théâtre.
591
BOSMA, Hanna et PISTERS, Patricia, op. cit., p. 48-70.
592
COLETTE, dans : « Citations de Colette », Af Ouaibe, http://www.aflaurent.com/index.php3, 26-05-2006.
593
Voir : « Josephine Baker’s dance », Youtube, http://www.youtube.com/watch?v=QPCYYdECJIs, 02-02-
2007. Voir aussi : « Josephine Baker, La Même »,
http://www.youtube.com/watch?v=2O3Elki8cVE&feature=related,11-01-2007.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 197

Bien que j’adhère au point de vue de James Clifford qui souligne le lien entre
Joséphine Baker et l’entreprise coloniale, je crois utile de reconnaître qu’elle n’était pas
nécessairement et pas pour tout son public un cliché raciste. Cependant il faut bien avouer
que, même si l’art nègre a opéré un changement salutaire de mentalité, comme le suggèrent
Flam et Deutch, la mise en scène de certains spectacles place directement et indiscutablement
Joséphine Baker dans un cadre colonial et c’est très certainement le cas de son interprétation
de La Petite tonkinoise, comme on le verra un peu plus loin.

2.2. - L’asiatisme

Mais revenons d’abord aux influences culturelles dans la métropole de l’entre-deux-guerres


car si l’Afrique est à la mode grâce à l’art nègre, l’Asie n’est pas en reste. Ce sont surtout ses
philosophies qui attirent et qui représentent, pour bon nombre d’intellectuels, un potentiel de
ressourcement. Il faut dire qu’au lendemain de la Grande Guerre, de l’horreur des tranchées,
du gaz moutarde etc., l’Europe se sent en crise. L’Occident, qui s’accorde la position la plus
élevée sur l’échelle évolutive des civilisations, a réalisé les pires horreurs : il est temps de
reconsidérer ses valeurs. Paul Valéry est un des premiers grands intellectuels de l’époque à
avoir diagnostiqué cette crise morale en France mais son analyse rejoint d’une certaine
manière, les idées que l’Allemand Oswald Spengler expose dans son Le Déclin de l’Occident
(1917), un texte qui postule – plusieurs décennies avant Foucault – la « non-continuité »
comme « seule hypothèse viable pour une connaissance scientifique des phénomènes de
l’histoire ».594 L’hypothèse de Spengler est que les civilisations sont des organismes, et qu’il
faut alors considérer « [dans] un sens strict que nul n’a encore pénétré », « les concepts de
naissance, de mort, de jeunesse, de vieillesse, de durée de vie, qui sont à la base de tout
organisme ».595 La continuité apparente entre civilisations n’est qu’un leurre : « En réalité, la
connaissance, d’ailleurs superficielle, que nous avons de la philosophie grecque équivaut à
néant».596 Mais cette idée de non-continuité offre quand-même des possibilités pour
l’élaboration de nouvelles formes de cultures, de nouveaux organismes. Car si les anciennes

594
TAZEROUT, M., « Note du traducteur » (1931), dans : SPENGLER, Oswald, Le Déclin de l’Occident. Esquisse
d’une morphologie universelle. Deuxième partie : Perspectives de l’histoire universelle (1917), trad.
TAZEROUT, M., Paris, Gallimard, 1948, p. 8.
595
SPENGLER, Oswald, Le Déclin de l’Occident. Esquisse d’une morphologie universelle. Première partie :
Forme et réalité (1917), trad. Tazerout (1931), Paris, Gallimard, 1948, p. 15.
596
SPENGLER, Oswald, Le Déclin de l’Occident. Esquisse d’une morphologie universelle. Deuxième partie :
Perspectives de l’histoire universelle, op. cit, p. 57.
198 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

générations sont impuissantes à léguer leurs valeurs aux plus jeunes, ce sont les jeunes eux-
mêmes qui récupéreront ce dont ils auront besoin :

Ce n’est pas le bouddhisme qui a voyagé de l’Inde en Chine, mais les Chinois d’une certaine
orientation qui ont accueilli une partie du fonds représentatif des bouddhistes indou [sic] et
en ont fait une espèce nouvelle d’orientation religieuse, ayant une signification pour les
bouddhistes chinois exclusivement.597

Les intellectuels français de l’entre-deux-guerres connaissaient déjà les idées de Spengler au


début des années 1920, donc avant la traduction en français. C’est à la même époque que
Valéry publie en anglais, puis en français, une lettre intitulée « La Crise de l’esprit » (1919),
dont les premières lignes sont restées célèbres et dont la portée s’est fait sentir des deux côtés
de la Manche :

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. [...] Elam,
Ninive, Babylone, étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi
peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie…
ce seraient aussi de beaux noms [...] Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est
assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une
vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre
celle de Méandre [auteur comique grec dont les œuvres sont presque toutes perdues] ne sont
plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. [...] les grandes vertus des peuples
allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu,
de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et
l’application les plus sérieuses, adaptées à d’épouvantables desseins. [...] Savoir et Devoir,
vous êtes donc suspects ?598

Cette lettre a constitué un thème de réflexion majeur de l’entre-deux-guerres. Cette sensation


de vivre la fin d’une époque, d’avoir cru à tort en la validité de ses propres normes, révèle à la
jeunesse la profondeur de la crise. Mais elle met aussi en avant un sentiment de culpabilité.
C’est nous et nos valeurs qui avons créé ces horreurs. La guerre est parfois associée à un
châtiment qui ne se fait pas attendre : la grippe espagnole (1918-1919).
Cette épidémie médicale internationale qui a coûté la vie à près d’un demi million de
Français – en majorité la tranche d’âge 20-40 ans déjà si éprouvée par la guerre – marque

597
Ibid., p. 56. Italiques dans l’original.
598
VALERY, Paul, « La Crise de l’esprit », La Nouvelle Revue Française, 1-08-1919, reprise dans : Variété I,
Paris, Gallimard, 1924, p. 11.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 199

évidemment les esprits dans cette France qui lèche douloureusement ses blessures.599 Albert
Londres (1884-1932) considère que c’est la guerre qui a cette nouvelle catastrophe sur la
conscience : « Elle est certainement la conséquence de toute cette charognerie du front
apportée par le vent… » écrit-il dans une lettre à sa famille.600 Et, dans une jolie métaphore de
la revitalisation par l’Asie, Clara Malraux (1897-1982) associe, elle aussi, la grippe à la
guerre. Elle raconte que, jeune fille de 21 ans, elle ne pensait qu’à revivre dans un temps de
paix ; convalescente de la grippe comme la France de la guerre, elle aimait « regarde[r] les
feuilles de vigne vierge s’ouvrir comme les fleurs japonaises dans un verre d’eau » alors que
« les enterrements […] défilaient devant la maison […] [ceux] des morts de la grippe
espagnole ».601 Comme le dit le critique littéraire Daniel Durosay :

Pour retrouver son équilibre et son identité, […] la conscience européenne avait besoin d’un
‘autre’ qu’elle ne retrouvait plus parmi les nations qui la composaient. Cet autre […], ce fut
l’Orient. […]. [Ce fut] l’Extrême-Orient [qui] portait […] un espoir de régénération.602

Chez Clara Malraux, chez André Malraux et chez beaucoup d’autres intellectuels de leur
génération, la crise de l’Occident « a eu pour effet de stimuler [la] […] réflexion sur
l’Orient ».603 On pense pouvoir sauver l’Occident en substituant à l’idéal moderne des
sciences matérialistes, l’idéal de sagesse asiatique.
Cette crise débouche à première vue sur une ouverture, sur un intérêt pour d’autres
cultures. C’est le sentiment de crise qui pousse Michel Leiris à entreprendre son voyage en
Afrique en 1931-1932. C’est ce qu’il exprime dans l’introduction de l’édition de 1952 de son
Journal ‘africain’, L’Afrique fantôme (1934) :

En vue d’un renouvellement, l’auteur, las de la vie du Paris littéraire des années 25-30, prend
part à une mission ethnographique qui traverse l’Afrique. Qu’y trouve-t-il ? Peu d’aventures

599
La grippe espagnole (1918-1919) a fait entre 20 millions et 50 millions de morts. L’ampleur de l’épidémie a
d’abord été mise en évidence en Espagne – d’où le nom – mais le virus (H1N1) était réputé pour être
d’origine chinoise, les premiers cas s’étant déclarés à Canton, en février 1918. Cette épidémie est aussi liée
au ‘péril jaune’ dans l’imaginaire de l’époque. Le virus se serait déplacé avec l’immigration de la Chine aux
Etats-Unis, puis avec l’armée américaine en Europe.
L’épidémie a touché majoritairement le groupe des 20-40 ans, car ce n’est pas le virus lui-même qui tue, mais
les réactions de défense de l’organisme à sa présence dans le corps.
Voir : GOUDET, Jean-Luc, « Les armes secrètes du terrible virus de la grippe espagnole », Futura-Sciences, le
22/01/2007.
600
LONDRES, Albert, cité dans : ASSOULINE, Pierre, Albert Londres. Vie et mort d’un grand reporter. 1884-1932,
Paris, Balland, 1989, p. 127.
601
MALRAUX, Clara, op. cit., p. 180.
602
DUROSAY, Daniel, « La Tentation de l’Occident. Notice », art. cit., p. 894.
603
Ibid.,p. 892.
200 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

[…]. De plus en plus il est le jouet de ce qu’il fuyait : inquiétudes sexuelles, sentiment d’un
vide impossible à combler. Sa tentative d’évasion aura été un échec car […] ce n’est pas par
un changement de climat que celui qui se sent comme un enfant perdu peut vaincre sa
solitude.604

Je l’ai dit plus haut, Malraux en Indochine sera lui aussi déçu. Il ne trouvera pas en Asie le
ressourcement escompté. Malraux fait le bilan de son séjour en Indochine en 1926 : « L’objet
de la recherche de la jeunesse occidentale est une notion nouvelle de l’homme. L’Asie peut-
elle nous apporter quelque enseignement ? Je ne le crois pas. Plutôt une découverte
particulière de ce que nous sommes ».605 Cette ouverture vers l’extérieur se transforme alors
en un individualisme poussé qui n’est pas sans rappeler l’égotisme moderniste. Nombreux
sont en effet les spécialistes de la littérature de voyage qui considèrent l’individualisme du
voyageur comme un critère, ou une spécialité du modernisme.
Dans son Questions of Travel, Caren Kaplan montre que les voyageurs collectifs, les
touristes et les immigrants, sont évacués des textes modernistes qui préfèrent traiter du
voyageur ou de l’exilé, des personnages qui ont une expérience individuelle du
déplacement.606 Et, comme le souligne Helen Carr, les voyageurs modernistes déplorent la
démocratisation du voyage et la destruction, justement par les touristes et les coloniaux, du
monde qu’ils voulaient observer et par lesquels ils espéraient un regain d’énergie.607 Et la
pression de l’Empire sur la culture de l’Occident peut aussi éveiller un sentiment de malaise,
de méfiance et de rejet. Cette attitude se retrouve aussi chez certains artistes qui éprouvent
l’impression d’être submergés par les influences extérieures et qui se sentent menacés. Un des
personnages de Malraux, dans son premier roman oriental, La Tentation de l’Occident (1926),
partage ce malaise puisqu’il analyse :

Mais ce n’est plus l’Europe ni le passé qui envahit la France en ce début de siècle, c’est le
monde qui envahit l’Europe, le monde avec tout son présent et tout son passé, ses offrandes

604
LEIRIS, Michel, « Prière d’insérer de la seconde édition de L’Afrique fantôme (1951) », dans : Miroir de
l’Afrique, op. cit., p. 868.
Pour l’anecdote : Joséphine Baker sera présente à l’inauguration, en mai 1933, de l’exposition du butin des
objets capturés par le ethnologues de l’expédition scientifique Dakar-Djibouti à laquelle participe Michel
Leiris. Voir : JAMIN, Jean, op. cit., p. 32.
605
MALRAUX, André, « André Malraux et l’Orient », art. cit., p. 112-114. Mes italiques.
606
KAPLAN, Caren, op. cit., p. 25.
607
CARR, Helen, « Modernism and travel (1880-1940) », dans : HULME, Peter et YOUNGS, Tim, The Cambridge
Companion to Travel Writing, Cambridge/New York/ et alii, Cambridge University Press, 2002, p. 70-86, p.
83.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 201

amoncelées de formes vivantes ou mortes et de méditations… Ce grand spectacle qui


commence, mon cher ami, c’est une des tentations de l’Occident.608

Mais il n’est pas le seul à ressentir cette ‘spectaculaire’ invasion. L’idée d’une Asie revivifiant
l’Occident, mais peut-être envahissante, fait l’objet d’un débat passionné du Paris de l’entre-
deux-guerres et Les Cahiers du mois publient en 1925 une enquête adressée aux intellectuels
de l’époque pour recueillir leurs réactions sur le sujet.609
Un des textes les plus influents pour cette dispute sur les relations entre l’Occident et
l’Orient, est sans doute le Défense de l’Occident (1927) du philosophe Henri Massis.610 Selon
Massis, l’attirance des jeunes pour l’Orient – dans laquelle il compte la nouvelle idéologie
communiste, la Russie fait donc partie de son ‘Orient’ – est une attitude ‘défaitiste’ et au fond
traître à la patrie, car elle amène en France une force incontrôlable qui risque d’engloutir
l’Occident ; c’est ce qu’il appelle « le péril de l’Asiatisme ».611 Pour Massis, l’Asie attaque
l’Occident : « C’est l’âme de l’Occident qu’elle veut atteindre, cette âme divisée, incertaine
de ses principes, confusément avide de libération spirituelle, et d’autant plus prête à se perdre,
qu’elle s’est elle-même écartée de son ordre civilisateur historique et de sa tradition ».612
Pourtant, la solution est claire : il faut simplement retrouver la propre force spirituelle de
l’Europe, c’est-à-dire la religion chrétienne d’avant la réforme séparatrice ; elle seule « peut
refaire l’unité humaine ».613

2.3. - Revitalisation coloniale de la France

Beaucoup d’intellectuels comme Massis prônent la ‘défense de l’Occident’, mais


paradoxalement par l’intermédiaire de la colonie : c’est le cas du grand orientaliste Sylvain

608
MALRAUX, André, La Tentation de l’Occident (1926), op. cit., p. 92.
609
« Les Appels de l’Orient », Les Cahiers du mois, n0 9-10, Paris, Éd. Emile Paul, 1925. Questionnaire sur les
relations Occident-Orient, soumis à André Gide, Sylvain Lévi, Paul Valéry etc.
610
MASSIS, Henri, Défense de l’Occident, Paris, Plon, 1927.
611
Ibid., p. 3.
Massis est un de ces philosophes chez qui l’on voit une variation du ‘péril jaune’, cette peur plus viscérale
d’un ‘autre’ asiatique qui apparaît en France, en tout cas en littérature, dans les deux dernières décennies du
XXème siècle.
Selon Jean-Marc Moura, cette peur de l’autre est une peur de soi, du moi inconscient de l’homme comme
celle mise en avant dans la psychologie des foules. Ce ‘peril jaune’ « ne donne ni portait individualisant, ni
personnage crédible de la “race jaune”. Ce qu’il a à charge d’exprimer, c’est un pur mouvement de
dépossession de soi ». MOURA, Jean-Marc, L’Europe littéraire et l’ailleurs, op.cit., p. 137.
On peut cependant imaginer que le péril jaune prend une autre ampleur dans le contexte de l’Indochine.
612
Ibid., p. 15.
613
Ibid., p. 254.
202 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Lévi qui prend pour exemple de l’action de la France sur les temples d’Angkor : la
restauration française des temples fait la preuve de la grandeur de la République.614 Maurice
Martin du Gard (1896-1970), journaliste et critique littéraire, fondateur (1922) et directeur des
Nouvelles littéraires et cousin de Roger Martin du Gard, estime qu’il faut créer un « esprit
public » colonial lieu de ressourcement de la France.615

Les grands noms exemplaires de Gallieni, de Jules Ferry, de Lyautey ne sont pas, dans les
écoles, l’objet du culte national, et pourtant, si une doctrine devait être populaire, c’est bien
l’impérialisme comme nous l’entendons, qui est à base d’amitié. Il épanouit, outre-mer, les
vertus traditionnelles que la métropole aigrit. C’est une foi. Au moment du doute, qu’attend-
on pour s’y renflammer ?616

C’est dans ce cadre qu’il faut considérer la stimulation de la littérature coloniale. Par sa
grandeur, elle doit venir faire la preuve de celle de la France et de la pérennité de sa culture.
C’est ainsi que la production littéraire dans la colonie doit apporter De l’horizon pour la
littérature française, pour reprendre le sous-titre de l’analyse littéraire des ‘frères’ Leblond
intitulée : Après l’exotisme de Loti, le roman colonial (1926).617
Les productions littéraires font la preuve de cet engouement pour la colonie et pour
l’Asie. Dans le monde littéraire, tout est colonial. C’est la grande mode du récit de voyage
dans les colonies et les histoires ‘tropicales’ sont très prisées.618 Et d’énormes succès de
librairie sont des romans dont l’action se passe – au moins partiellement – dans les
colonies.619 La France crée en outre un Prix littéraire, en 1920, pour encourager les écrivains
des colonies, et le premier lauréat est Jean Marquet avec De la Rizière à la montagne (1920)
dont j’ai parlé plus haut. On voit aussi l’apparition d’écrivains de couleur dont les œuvres sont
614
LEVI, Sylvain, « Avant-propos », dans: LEVI, Sylvain (dir.), L’Indochine. Exposition Coloniale Internationale
de Paris, Paris, Société d’Editions Géographiques, Maritimes et Coloniales, 1931, p. 5.
615
MARTIN DU GARD, Maurice, Les Mémorables. 1918-1945, préf. de : NOURISSIER, François, Paris, Gallimard,
1999.
616
Ibid., « Les livres de l’Empire », Les Nouvelles littéraires, 9 mai 1936, cité par COPIN, Henri, L’Indochine
dans la littérature française des années vingt à 1954, op. cit., p. 30.
617
LEBLOND, Marius-Ary, Après l’exotisme de Loti, le roman colonial. De l’horizon dans la littérature
française, Paris, V. Rasmussen, 1926.
Marius-Ary Leblond, est en réalité un pseudonyme de Georges Athénas et Aimé Merlo.
618
HALEN, Pierre, Le petit Belge avait vu grand. Une littérature coloniale, Bruxelles, Ed. Labor, 1993, p. 250.
FORSDICK, Charles, Travel in Twentieth-Century French and Francophone Cultures, op. cit., p. 83.
619
BENOIT, Pierre, L’Atlantide (1920), Paris, Livre de Poche, 1994 (qui aura la progéniture cinématographie que
l’on sait) ;
FAUCONNIER, Henri, Malaisie, Paris, Stock, 1930 (qui obtint le prix Goncourt de 1930) ;
CELINE, Louis-Ferdinand, Voyage au bout de la nuit (1932), Paris, Gallimard, 1989 ; etc. Je ne m’arrête pas
ici à la popularité des récits de voyage sous les tropiques. Mais j’y reviendrai ultérieurement.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 203

récompensées par des prix prestigieux : René Maran remporte le Goncourt de 1921 pour son
Batouala alors que le prix Nobel de littérature de 1913, l’Indien Rabindranath Tagore,
acquiert en popularité ; il est rejoint en Inde en 1922 par Albert Londres qui tient à
l’interviewer.620

2.4. - Les colonisés dans la métropole

En fait, on peut considérer que la France change démographiquement, ce ne sont plus


seulement les idées et l’art des colonies qui sont présents en France, ce sont les colonisés eux-
mêmes qui viennent habiter, étudier ou travailler en métropole et surtout dans les grandes
villes de France. On rencontre à Paris, Lyon ou Marseille, nombre d’étudiants originaires des
colonies ; ce sont les enfants de l’élite coloniale ou des intellectuels ayant obtenu une bourse
d’étude. On retrouvera certains d’entre eux parmi les écrivains ‘francophones’ et/ou
‘anticoloniaux’ et dans les textes qu’ils ont publiés en France. Les plus connus : Aimé Césaire
(1913- ), Léopold Sedar Senghor (1906-2001), René Maran (1887-1960) et d’autres, un peu
moins connus mais dont l’œuvre originale et la présence contribuent à colorer le paysage
culturel de la France. Je pense aux Vietnamiens tels que : le poète et essayiste catholique
Pierre Do Dinh (1905-1970, né Do Dinh Thach), le critique littéraire Tran Van Tung qui
publie avec Rêves d’un campagnard annamite (1939) son autobiographie.621 Ou encore à
Hoang Xuan Nhi, qui raconte la vie de son alter-ego l’etudiant Heou-Tâm (1939).622 Mais il
faut aussi penser à la poétesse et romancière franco-cambodgienne Makhali-Phāl (1908 ?-
1965, née Nelly-Pierrette Guesde) qui arrivera en France sans doute juste après 1918. Elle est,
elle aussi, choyée comme femme exotique, s’il faut croire, comme le fait Richard Serrano
dans Against the Postcolonial (2005), que son roman Les Mémoires de Cléopatre (1956) est,
au moins partiellement, autobiographique.623
Certains activistes révolutionnaires et écrivains ‘anticoloniaux’ sont aussi présents sur
le sol français où ils viennent revendiquer des réformes pour l’Indochine, directement aux
portes du pouvoir de la République. Il y a, entre-autres, les ‘cinq dragons’ de l’Indochine,
620
MARAN, René, Batouala. Véritable roman nègre, Paris, Albin Michel, 1921.
Pour l’interview par Albert Londres de Tagore, voir : ASSOULINE, Pierre, Albert Londres, op.cit. , p. 217.
621
TRAN VAN TUNG, Rêves d’un campagnard Annamite (1939), Paris, Mercure de France, 1940.
622
HOANG XUAN NHI, « Préparatifs de Heou-Tâm » (1939), Heou-Tâm, Paris, Mercure de France, 1942, p. 13-
134.
623
SERRANO, Richard, « Makhali-Phal and the Perils of Metissage », Against the Postcolonial, op. cit., p. 105-
140.
MAKHALI-PHAL, Les Mémoires de Cléopâtre, Paris, Albin Michel, 1956
204 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

pour reprendre le terme de Ngo Van, dans son Viêt-nam 1920-1945.624 Ils sont des activistes
bien connus des fichiers de la Sûreté. D’abord l’aîné, Phan Chau Trinh (1872-1926 : ses
funérailles à Saïgon furent suivies d’un cortège de plus de 60.000 personnes, malgré
l’interdiction de regroupement) qui arrive à Paris vers 1911. Il était étudiant de Pham Boi
Chau (1867-1940, mort en résidence surveillée à Hué), considéré comme l’ancêtre du
mouvement nationaliste vietnamien et le fondateur en 1904 de la Ligue pour la modernisation
qui vise à « Réformer la civilisation et développer l’esprit national, pour éviter aux Annamites
de devenir des esclaves ».625 La propagation de la langue vernaculaire quốc ngữ est un de
leurs points de combat contre l’influence française. Phan Chau Trinh ouvre une école gratuite
de quốc ngữ. Il concourt à l’impulsion de modernisation de la société – les mandarins sont
outrés – tandis que ses critères culturels témoignent d’un nationalisme qui affole les
administrateurs coloniaux, qui fermeront cette école. Un mouvement de contestation paysanne
éclate (1907-1908) contre la misère, les impôts, les corvées. On arrête Trinh et l’envoie au
bagne de Poulo Condore mais, sous la pression de la Ligue des Droits de l’Homme, il en est
relaxé et expulsé en France. Une fois à Paris, il fonde avec Phan Van Truong (1878-1933) qui
y faisait une thèse de doctorat en Droit, une Association des Patriotes Annamites. Tous deux
sont en France pendant la guerre et, sur cette période, Truong écrit Une Histoire des
conspirateurs Annamites de Paris (1926).626
Après la guerre, ces deux ‘dragons’ seront rejoints dans leur lutte par trois jeunes
révolutionnaires. Premièrement Nguyễn The Truyen (1899- ? exilé en 1940 ? à Nossi-Lava,
au Nord de Madagascar), fils d’un ami de Phan Boi Chau et étudiant en sciences chimiques à
Toulouse, puis en lettres à Paris en 1921. Il contribue activement au journal Le Paria (1922-
1926).627 Truyen tente de rallier ses compatriotes au communisme, contre le parti

624
NGO VAN, Viêt-nam 1920-1945 : Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Paris,
Nautilus, 2000, p. 27.
625
Ibid., p. 28.
Sur PHAN BOI CHAU, voir aussi : MARR, David G., Vietnamese Tradition on Trial. 1920-1945, Berkeley/Los
Angeles/Londres, University of California Press, 1984, p. 15-20.
626
Voir : NGO VAN, Au Pays de la Cloche fêlée, op. cit., p. 66.
627
Le Paria (mai 1922-avril 1926), est le journal des populations des colonies auquel participent des colonisés
de tous les coins de l’Empire français (Phan Chau Trinh, Phan Van Truong, Nguyễn The Truyen, Nguyễn Tat
Than, c’est-à-dire Nguyễn Ái Quốc, mais aussi Lamine Senghor et Messali Hadj). Très proche du Parti
communiste français et de L’Humanité – dont certains articles sont repris intégralement – Le Paria sous-
titre : Tribune du prolétariat colonial puis, en septembre-octobre 1925 Organe des Peuples opprimés des
colonies. Il affiche son amitié pour les communistes de L’Humanité, mais il est surtout anticolonial ; les
idées nationalistes et internationalistes s’y côtoient et même celles des constitutionnalistes tels que le très
modéré et bourgeois Bùi Quang Chiêu (homme d’affaires qui revendique plus de libertés mais au sein de
l’Union française sous forme d’un Dominion). Toute action contre le colonialisme y est louée. Journal en
langue française publié à Paris, le titre apparaît en trois langues : arabe, français et chinois.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 205

constitutionnaliste de Bùi Quang Chiêu, homme d’affaire réformiste qui revendique une
forme de Dominion, mais ne remet pas en cause la tutelle française. En 1927 Truyen se
détache finalement du PCF pour fonder son propre parti : Le Parti Annamite de
l’Indépendance à orientation proche de celle du Kuomintang. Deuxièmement Nguyễn An
Ninh (1900-1943, exécuté par le directeur du bagne de Poulo Condore qui craignait que les
Japonais ne le libèrent), ce licencié en droit, journaliste et activiste retournera dès 1923 à
Saigon pour y fonder le journal La Cloche fêlée (1923-1926). Il est l’écrivain de l’essai La
France en Indochine (1925).628 Ninh, qui est proche des anarchistes, est souvent considéré
comme le père de l’action révolutionnaire communiste au Việt Nam parce qu’il a réussi à
rallier contre les Français, dans le journal La Lutte (1933-1635), les staliniens et les
trotskistes.629 On retrouve aussi Ninh comme compagnon de voyage de Léon Werth (1878-
1955) dans Cochinchine (1926).630 Et finalement, le plus connu des Vietnamiens – le futur Hồ
Chí Minh (1892-1969) fondateur du Pari communiste du Việt Nam (1929) et du Việt-minh
(1941), connu à l’époque qui m’intéresse sous le nom de Nguyễn Ái Quốc (Nguyễn le
patriote).631 C’est sous ce nom qu’il publie Le Procès de la colonisation française (1926).632

628
NGUYễN AN NINH, La France en Indochine, Paris, Debeauve, 1925.
Ce texte a aussi été publié dans la revue Europe, le 17-7-1925, qui avait publié, la même année l’enquête sur
Les Appels de l’Orient.
629
NGO VAN, « Front unique La Lutte 1933-1935 », Viêt-nam 1920-1945, op. cit., p. 203-219.
630
WERTH, Léon, Cochinchine (1926), op. cit.
631
Le Parti communiste du Việt Nam ou : Đảng Cộng Sản Việt Nam est fondé à Hong Kong en 1929. Voir :
DUIKER, William J., Ho Chi Minh. A life, New York, Hyperion, 2000, p. 164.
632
NGUYễN ÁI QUốC, Le procès de la colonisation française, dans : Ho Chi Minh, Œuvres choisies. Tome I :
LeProcès de la colonisation française (1922-1926), Hanoï, Editions en Langues Etrangères, 1960.
Hô Chi Minh a changé de nom à plusieurs reprises. Il est né Nguyễn Sinh Cung (entre 1890 et 1894, la date
exacte est incertaine, je retiens celle renseignée lors de son inscription à l’école selon Ngo Van : 1892, bien
que l’idéologie ait formellement choisi la date ronde de 1890). Son père est un mandarin assez bien noté qui
peut se permettre d’envoyer ses enfants dans les meilleures école du pays. Mais le père bascule – alcoolisme
violent ou (et ?) complicités avec les révolutionnaires Phan Boi Chau et Phan Chau Trinh ? – il est dégradé et
révoqué en 1910 et le fils doit gagner sa vie. Il prend le nom de Nguyễn Tat Than vers l’âge de 10 ans (‘qui
ira au bout de sa destinée’).
Voir : HEMERY, Daniel, Ho Chi Min. De L’Indochine au Vietnam, Paris, Gallimard, 2002, p. 133.
Il est engagé dans une compagnie maritime, comme ‘boy’ et devient l’anonyme Ba (n0 3), puis prend nom de
Paul Tat Than, ibid., p. 41. Comme il est employé de grands paquebots, il voit du pays ; il est à New York en
1912, à Londres entre 1914 et 1919, où il est ouvrier à l’Igranic Electric Company de Bedford et travail dans
la cuisine d un hôtel.
Après la guerre, il va à Paris – où il devient retoucheur-photographe (Phan Chau Trinh avait une boutique de
retouche de photographie où il accueillait beaucoup de ses jeunes compatriotes), et rejoint le groupe des
Annamites partiotes composé de : Phan van Truong et Phan Chau Trinh. Ils signent collectivement, sous le
nom de Nguyễn Ái Quốc (le patriote), les Revendications du peuple annamite (juin 1919) ibid., p. 45.
Une liste de renvendications que Than présentera en main propres au premier secrétaire de Wilson lors des
pourparlers de Versailles.
Voir : DUIKER, William J., Ho Chi Minh. A life, New York, Hyperion, 2000.
Finalement, dans les articles du Paria, le nom collectif devient son nom de plume personnel, les autres en
206 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Quốc est en France, au moins de 1919 à 1923, où il travaille dans l’atelier de retouche
photographique de Phan Chau Trinh, qui était probablement une connaissance de son père.
Ces cinq ‘dragons’, Phan Chau Trinh, Phan Van Truong, Nguyễn The Truyen, Nguyễn An
Ninh et Nguyễn Ái Quốc, sont à Marseille en 1922, où ils apostrophent dans un pamphlet
cinglant, l’Empereur d’Annam Kaï Dinh, venu honorer de sa présence l’Exposition coloniale.
A la fin des années vingt, début des années trente, ils rentrent en Indochine pour organiser
l’action sur place (sauf Quốc qui est à Moscou, à Hong Kong puis en Chine), mais en France
le flambeau continue à passer de main en main. De ces premiers activistes de Paris, seul Hồ
Chí Minh verra la fin de la colonisation française. Je reviendrai plus tard aux textes de ces
révolutionnaires.
En outre, après 1918, bon nombre de tirailleurs – ceux qui avaient survécu à l’horreur
des tranchées sur le front Européen – se sont retrouvés en France et y sont restés. C’est le cas
des Africains tels que Lamine Senghor, membre du Parti Communiste Français, collaborateur
du journal Le Paria et écrivain de La violation d’un pays (1927) et Bakary Dialo (1892-1978),
l’écrivain de Force-Bonté (1926).633 Et l’on sait que Phan van Truong a participé à la guerre
comme interprète (ce qui lui a permis de se former un réseau de connaissances parmi les
ouvriers des fabriques d’armes, les tirailleurs etc.). D’ailleurs, une réserve de l’armée
coloniale (Sénégalais, Indochinois et Malgaches) est encore basée en France pour défendre la
patrie si elle est à nouveau attaquée et contribue à prouver sa force lors de la « pacification du
levant » (1920-1921) et « la crise du Maroc » (1925-1926), comme le formulent dans leur
étude procoloniale, Philippes Roques et Marguerite Donnadieu, qui prendra plus tard pour
nom de plume Marguerite Donnadieu.634 A cette même époque, il y a aussi des travailleurs

revanche apposent leur vrai nom. Je me bornerai pour ma part à le nommer Nguyễn Ái Quốc, le nom sous
lequel il signe les documents publiés à l’époque qui m’intéresse.
633
SENGHOR, Lamine, La Violation d’un pays, préface de VAILLANT-COUTURIER, Paul, Paris, Bureau d’Edition
de Diffusion et de Publicité, 1927. Le préfacier était rédacteur en chef de L’Humanité (1892-1937).
Lamine Senghor était Sénégalais, militant communiste, collaborateur de la revue Le Paria, puis actif dans La
Ligue de ‘La Race Nègre’. Il a aussi participé à la conférence anti-impérialiste de Bruxelles en 1927 (10-15
février).
DIALO, Bakary, Force-Bonté, Paris, F. Rieder et Cie, 1926. Ce texte est une louange à la France terre patrie
formatrice. Bakary Dialo est un des tirailleurs dont parle Lucie Cousturier dans son Des Inconnus chez moi,
récit dans lequel elle raconte sa rencontre forcée avec des Africains en France pendant la Première Guerre
mondiale qui bivouaquent dans des baraques voisines de sa maison. Cousturier apprend à connaître ces
nouveaux voisins, les ‘inconnus’ du titre, et leur apprend à lire et à écrire le français. Bakary Dialo était son
élève. Voir : Voir : COUSTURIER, Lucie, Des Inconnus chez moi (1920), préface de René Maran, dans :
LITTLE, Roger (prés.), Paris, L’Harmattan, 2001. Voir aussi son récit de voyage en Afrique : COUSTURIER,
Lucie, Mes Inconnus chez eux (1925), préface de Maran, René, Paris, Les Belles Lectures, 1956.
634
ROQUES, Philippe et DONNADIEU, Marguerite, L’Empire français, Paris, Gallimard, 1940, p. 144.
Marguerite Donnadieu n’est autre que le nom de naissance de Marguerite Duras ; Duras est son pseudonyme
de femme de plume.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 207

immigrés dans les grandes usines françaises. Selon Patrice Marcillaux, la simple rencontre des
‘Chinois’ qui avaient été recrutés pour travailler dans les usines pendant la Première Guerre
mondiale, suscitait déjà une véritable frayeur chez certains Français.635 Mais leur présence
passe d’autant moins inaperçue qu’elle se manifeste lors de grèves qui prouvent que les
mouvements ouvriers commencent à s’organiser. Messali Hadj, figure emblématique du
mouvement national algérien, lui aussi mobilisé en 1918, écrit dans ses mémoires, concernant
la grève des cheminots de 1920 : « J’ai rencontré des Indonésiens, ainsi que des Indochinois,
des Chinois, des Egyptiens, des Syriens, des Destouriens et d’autres encore ».636

2.5. - Attirence et angoisse : le ressac

La peur de l’invasion d’une ‘altérité colorée’ est amplifiée dans l’opinion publique par la
crainte de la montée du communisme. Certains écrivains, comme Paul Morand, tremblent
devant l’influence de Moscou qui va permettre l’arrivée des colonisés en métropole. Morand
met en garde ses contemporains : si le communisme arrive à s’imposer, tous les misérables du
monde viendront mendier en Europe.

Savent-ils, nos communistes français, quels frères terribles, implacables, ils vont désormais
se donner ? Quelle police pourrait arrêter l’entrée de millions de Noirs en un pays où les
frontières auront disparu ? Quel règlement syndical interdira à ces paquebots surchargés de
maraîchers chinois de venir exploiter chaque parcelle de la côte d’Azur, d’en humer le suc,
d’en appauvrir le sol avec leur labeur d’insectes qui ne connaissent ni nuit ni jour [...] ? A
peine auront-ils pris le pouvoir de nos mains bourgeoises, nos comités paysans et soldats,
qu’à leur porte de nouveaux riches viendront frapper les migrations asiatiques affamées et
terribles des vrais pauvres, des vrais mendiants […] pour qui le communisme n’est pas un
mot, une mode, mais un état éternel, organique ; hordes tout en mains et en dents ; aux bras
tendus, aux mâchoires ouvertes. 637 [sic]

635
MARCILLAUX, Patrice, « Les Relations franco-chinoises au XXe siècle et leurs antécédants », cité dans :
GOSCHA, Christopher, art. cit., p. 130.
636
MESSALI, Hadj, dans : LIAUZU, Claude, Aux Origines des tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialistes en
France 1919-1939, Paris, Harmattan, 1982, p. 9.
Destouriens : adhérents au parti politique nationaliste tunisien, Destour, créé en 1920. En 1937, Bourguiba
créa le Néo-Destour cette fois favorable à la coopération avec l’Occident.
637
MORAND, Paul. Hiver caraïbe (1929), op. cit., p. 121.
208 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

C’est donc un mouvement complexe par rapport à l’Asie. Attirance et rejet sont des réactions
solidaires, comme chez Malraux ou Morand et montrent combien la France et ses écrivains
sont conscients de cette ‘tentation de l’Occident’.
Les communistes ne font pas exception, car eux aussi sont ballottés entre attirance et
angoisse. Comme ailleurs, on retrouve à la fois l’idée que les hommes de couleur peuvent
venir aider le prolétaire blanc et, en même temps, la peur que cette force soit employée pour
combattre la révolution. L’Humanité publie des appels aux peuples coloniaux : ils ont déjà été
employés dans des guerres fratricides contre Sénégalais, Indochinois, Marocains etc. mais ne
« peuvent plus accepter d’être réutilisés contre les ouvriers européens » qui préparent la
révolution.638 Les journalistes communistes du journal Le Paria (1922-1926) ont bien compris
cette angoisse du PCF. C’est sans doute la raison pour laquelle ils multiplient les articles dans
lesquels ils se portent garants de la solidarité des peuples colonisés : ceux-ci ne se laisseront
pas embrigader par les gouvernements bourgeois car ils savent que les impérialistes divisent
pour mieux régner.639 En outre, comme le dit Claude Liauzu, les hommes de couleurs sont
aussi considérés comme un fardeau sur les épaules du prolétaire occidental.640
A partir de ces considérations sur les mouvements culturels au sein de la métropole à
l’entre-deux-guerres, on se rend compte que la crise est double. D’une part la France ne se
sent plus à la hauteur – entre autres à cause du traumatisme de la guerre – de l’autre, elle
ressent les pressions de son Empire, une présence culturelle, démographique et politique des
colonies qui éveille des sentiments contradictoires. C’est une dualité que Albert Sarraut
(1872-1962) qui fut Gouverneur Général de l’Union indochinoise (1911-1914, 1916-1919)
puis ministre des Colonies (1920-1924 puis 1932-1933) et président du Conseil (1933 et
1936) analyse dans son essai Grandeur et servitudes coloniales (1931).641 Il résume
l’incertitude de la métropole dans cette interrogation inquiète : « Ceci tuera-t-il cela ? Ou le
sauvera-t-il au contraire ? »642 Cette indécision illustre à merveille la pression de l’Empire sur

638
ANONYME, « Un Appel aux peuples coloniaux », L’Humanité, le 23 juillet 1925.
639
ANONYME, « La Revue de Presse. Diviser pour régner », Le Paria, numéro 36/37, septembre-octobre, 1925.
L’auteur assure que les peuples colonisés sont conscients que les Français les divisent pour mieux les
dominer. Il cite un article de la presse coloniale qui dit : « En Indochine il est impossible de régner par le
nombre [20 millions d’Indochinois pour 45.000 Français]. Notre faiblesse numérique sur place nous oblige à
ne pas hâter une union [des divers peuples] dont nous serions les mauvais marchands ». Le colonial auteur de
cet article préconise d’opposer – avant tout – les Chinois et les Indochinois. Le Paria condamne évidemment
cette attitude et vient, au contraire, prouver sa solidarité avec avec le PCF.
640
LIAUZU, Claude, op. cit., p. 15-16.
641
SARRAUT, Albert, op. cit.
642
Ibid., p. 11.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 209

l’Occident ; une pression dont parle Edward Said dans son Culture et imperialisme et qu’il
considère comme un des critères du modernisme littéraire. Dans sa « Note sur le
modernisme », il cite Conrad, Forster et Malraux comme des écrivains modernistes qui ont
« abandonn[é] le triomphalisme impérial ; […] c’est [au contraire] une angoisse terriblement
perturbante qui se dégage de [leurs] récits ».643 Nous reviendrons à cette analyse de Said, mais
pour l’heure, constatons simplement qu’une inquiétude liée à la présence de l’autre se
manifeste. Cette altérité apparaît même aux yeux de Sarraut comme une contre-offensive, un
retour de civilisation. Car, reconnaît-il, « C’est l’heure des ressacs, des chocs en retour de la
civilisation, l’heure de la contre-offensive des énergies qu’elle a éveillées et organisées ».644
Dans cet essai, il dévoile que ces ‘ressacs’ ne sont pas seulement culturels ou
démographiques, ils sont intimement liés à la situation politique car l’homme colonisé lui
aussi attendait un retour et la réalisations des promesses non tenues : « l’homme de couleur,
replié dans sa déception […] avait peu à peu commencé de rêver du jour libérateur […] ».645
A cause de ces ressacs, l’heure est venue du bilan ‘colonial’, de l’évaluation de ce que
l’on a semé. Ces questionnements sur le ‘retour de civilisation’ ou sur les implications de la
colonisation se lisent le mieux à la lumière du changement thématique de la littérature
coloniale. En effet, la colonie est établie depuis plus d’une génération maintenant et il n’est
plus si courrant de lire de purs ‘romans de congaï’ à l’entre-deux-guerres. Le fameux Thi-Bâ
de Jean d’Esme, dont j’ai parlé au chapitre précédent est un prototype du ‘roman de la congaï’
publié en 1920, mais qui se passe avant la guerre. En tout cas, on voit que la thématique
s’élargit et que la congaï apparaît encore, mais surtout dans les ‘romans du métis’, son
enfant.646 Tandis que l’époque qui précède serait plutôt caractérisée par la relative absence des
métis.647

643
SAID, Edward W., Culture et impérialisme (1993), op. cit, p. 270-271.
644
SARRAUT, Albert, op. cit., p. 13.
645
Ibid., p. 18.
En fait, il faut remarquer que Albert Sarraut a ici beau jeu. Dès 1917, il promet plus ou moins la citoyenneté
aux Annamites – il fallait leur faire accepter la guerre en Europe – puis commence à parler de ‘citoyenneté-
indigène’ et finalement, rien n’est fait pour changer la justice à deux vitesses dans la colonie.
646
Voir, entre-autres : CENDRIEUX, Jean, Fançois Phuoc. Métisse (1929), Paris/Pondichéry, Kailash, 2001 ;
CHIVAS-BARON, Clotilde, Trois femmes annamites, Paris, Fasquelle, 1922 ;
CHIVAS-BARON, Clotilde, Confidences de métisse, Paris, Fasquelle, 1927 ;
CHIVAS-BARON, Clotilde, Folie exotique (en brousse sedang), Paris, Flammarion, 1924 ;
DORSENNE, Jean, Sous le soleil des bonzes (1934), Paris/Pondichéry, Kailash, 2001 ;
SCHULTZ, Yvonne, Sous le Ciel de jade, Paris, Plon, 1930 ;
POURTALES, Guy de, Nous à qui rien n’appartient, Paris, Flammarion, 1931 ;
POURTIER, Jean-Antoine, Mékong, Paris, Grasset, 1931 ;
POUVOURVILLE, Albert de (Matgioï), Le Mal d’Argent, Paris, Ed. du Monde Moderne, 1928 ;
PUJARNISCLE, Eugène, Le Bonze et le pirate (1929), op. cit. ;
210 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Ce ressac des colonies dans la métropole me permet de répondre par l’affirmative à la


première question de ce chapitre : il y a un changement démographique et culturel dans la
métropole qui sous-tend l’apparition dans la version de Joséphine Baker de ‘l’autre’, ou plutôt
d’un subterfuge : Mélaoli. Cette présence, ce ‘ressac’ colonial éveille attirance et angoisse,
une incertitude que la chanson est de nature à calmer, puisque, quel que soit le ‘ressac’ elle
propage un discours familier hérité de la chanson de 1906, celui du triomphalisme colonial
qui affirme l’amour que les colonisés portent aux Français.

3. - Un ventriloquisme politiquement ‘correct’.


3.1. - Yen Bay

Mais comme le signalent déjà et l’analyse de Sarraut et les activités des ‘cinq dragons’, la
présence culturelle et démographique n’est pas la seule pression de l’Empire sur la
métropole ; une présence plus directement politique est en train d’émerger. Selon moi, le
discours amoureux affirme le succès des coloniaux dans la colonie au moment même où la
logique voudrait que ce mythe soit remis en question. Le plaisir, l’amour et l’humour qui sont
associés à la chanson de Mélaoli dissimulent la violence des relations entre coloniaux et
colonisés et gomment un des chapitres sanglants de la période ‘administrative’, ce que l’on a
appelé les ‘événements’ de Yen Bay.648
La contemporanéité est frappante ! Joséphine Baker interprète cette chanson pour la
première fois à l’occasion de la Grande Revue de l’Opéra de Paris intitulée Paris qui remue
lancée en septembre 1930.649 En Indochine, quelques mois auparavant, le 10 février 1930
pour être plus précis, plusieurs garnisons – entre autres celle de Yen Bay au Tonkin – sont

WILD, Herbert, L’Autre race (1920), Paris/Pondichéry, Kailash, 2000 ;


WILD, Herbert, La Dernière chasse du Général Lennert (1925), Dans les Replis du dragon, Paris/Pondichéry,
Kailash, 1997, p. 8-82.
647
YEE, Jennifer, op. cit., p. 285.
648
‘Yen Bay’, révolte organisée par le parti nationaliste Việt Nam Quồc Dân Ðảng (VNQDD).
Voir : NGO-VAN, « L’insurrection de Yenbay, février 1930 », Viêt-nam 1920-1945. Révolution et contre-
révolution sous la domination coloniale, Paris, Nautilus, 2000, 141-150 ;
MARR, David G., Vietnamese Tradition on Trial. 1920-1945, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of
California Press, 1984, p. 377-378.
649
D’après mes calculs, le spectacle dure de septembre 1930 à octobre 1931. On sait que cette revue dura 13
mois www.casinodeparis.fr/swf/origines/origines.swf et qu’elle cède la place à celle de Mistinguett qui
commence le 17 octobre 1931. http://www.europeanjournal.net/mistinguett.htm
Sauvage nous signale qu’il interview l’artiste « un dimanche de septembre » quand Joséphine était « saluée
par des rafales d’applaudissements » pour les chansons de cette Revue. Voir, SAUVAGE, Marcel, op. cit, p.
22.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 211

attaquées par des mutins de mèche avec des révolutionnaires partisans du Parti nationaliste
Việt Nam Quồc Dân Ðảng (VNQDD, fondé en 1927 ; un parti d’orientation proche du
Kuomintang et inspiré du modèle de Sun Yat Sen).650 A Hanoï, le même jour, un partisan abat
un policier sur le très symbolique pont Doumer et des étudiants lancent des bombes
artisanales sur la prison, le commissariat central, la gendarmerie et le domicile du chef de la
Sûreté. Cette révolte fit de nombreuses victimes parmi les Français (20 tués et une
cinquantaine de blessés) et la répression fut sanglante : bombardement aérien du village de Co
Am (Tonkin) qui fut rasé par une cinquantaine de bombes, par les rafales de mitrailleuses des
avions descendus à basse altitude et par le feu qui réduisit tout en cendres.651 Le lendemain, le
résident supérieur du Tonkin fit parvenir une missive à tous ses collègues : « Village Co am
[…] bombardé hier par escadrille Hanoï. Vous prie donner large publicité et ajouter que tout
village qui se mettra dans situation analogue subira impitoyablement le même sort ».652 Les
arrestations pleuvent (2500 en trois jours, précisent les Immigrés Indochinois de France dans
leurs pamphlets) et les condamnations se succèdent (66 peines de mort, plus de 300 travaux
forcés à perpétuité, détentions à Poulo Condore ou déportations).653
Plusieurs tracts sont distribués par les Annamites de Paris, Toulouse, Bordeaux, pour
empêcher les exécutions capitales : « Libérez nos 56 condamnés à mort de Yen Bay ! ».654
Des réunions sont organisées, des démonstrations. Entre-autres, le 22 mars lors de
l’inauguration en grandes pompes de la Maison des étudiants indochinois à la cité
universitaire à Paris. Cette inauguration fournit l’occasion d’une grande manifestation contre
le gouvernement ; par ailleurs cette cité universitaire est boycottée par les Indochinois – peu
d’étudiants s’y inscrivent et les chambres restent vides. Ces jeunes qui voulaient se garder des

650
Sur l’insurrection de Yen Bay, voir : NGO VAN, Viêt-nam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la
domination coloniale, op. cit., 141-150.
Sur le VNQDD, voir aussi : MARR, David G., Vietnamese Tradition on Trial. 1920-1945, op. cit., 377-378.
Selon Marr, le Parti Nationaliste était jusqu’en 1928 en majorité partisan d’une action pacifique. Mais leur
intention de se libérer du colonialisme inquiétait la Sûreté qui décida qu’ils devaient être neutralisés. En
février 1929, l’assassinat non politique de Hervé Bazin, le chef du recrutement des coolies pour le travail
obligatoire dans les plantations de caoutchouc, fournit l’occasion d’une formidable chasse aux sorcières
contre les partisans du VNQDD. C’est alors que celui-ci fit volte-face et commença à considérer l’action
terroriste.
651
Ngo Van, Viêt-nam 1920-1945, op. cit., p. 143.
652
Dépêche du Résident Robin citée dans : ROUBAUD, Louis, Viet Nam. La Tragédie Indo-chinoise, Paris,
Librairie Valois, 1931, p 144.
653
LES IMMIGRES INDOCHINOIS DE FRANCE, « Les Massacres en Indochine », Paris, Maison des Syndicats &
Service de l’Imprimerie, s.d., affiche reproduite dans : HEMERY, Daniel, Ho Chi Minh. De l’Indochine au
Vietnam, Paris, Gallimard : Histoire, 2002, p. 157.
654
LES IMMIGRES INDOCHINOIS DE FRANCE, « Empêchez les crimes impérialistes ! », affiche reproduite dans :
ibid, p. 68.
212 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

« amitiés hypocrites », sont taxés d’ingratitude et de manque de loyauté.655 Les actions se


multiplient mais ne peuvent empêcher les exécutions capitales (par décapitations publiques et
exposition des têtes pour prévenir les actions futures). Deux activistes sont décapités en mars,
quatre en mai, treize en juin – entre-autres les décapitations auxquelles assistera le journaliste
Louis Roubaud et dont il révèle le scandale dans son Viet Nam (1931) – et ça continue, en
novembre il y a de nouveau cinq exécutions.656 Au total, selon Ngo Van, 24 décapitations
publiques sur les 66 peines capitales prononcées.657 La France de 1930 ne pouvait pas ignorer
cette situation car des défilés furent organisés qui eurent une grande ampleur, entre-autre ceux
du 1er mai auxquels la Ligue des Droits de l’Homme participe également. Le 6 juin il y a un
débat à la Chambre où certains proposent une commission d’enquête – sans succès ; l’affaire
est minimisée. Sur place, la répression se poursuit obligeant les contestataires à fuir en Chine
et certains en viendront à se suicider comme Nguyễn Thi Giang, la femme d’un des
responsables décapités.658 Parallèlement, alors que la rébellion est matée, un énorme
mouvement de protestation paysanne et ouvrière se propage dû aux mauvaises récoltes, à la
dépression économique et à l’impossibilité de payer les impôts. Des grèves se succèdent la
même année : celle de 3000 ouvriers dans une plantation d’hévéa en mars, celle des
travailleurs de l’Indochinoise Forestière et des Allumettes, là aussi plus de 1000
contestataires, celle des Ateliers Ferroviaires, etc.659 A la limite, on pourrait affirmer que ce
mouvement paysan et ouvrier est resté inconnu en métropole – la désinformation est bien
organisée et fait partie du système, comme l’a montré Alain Forest dans sa thèse sur les
documents administratifs de l’Indochine – en revanche il n’en va pas de même pour ‘Yen
Bay’.660
Les manifestations sur le sol français prouvent que la France était au courant, mais on
étouffe l’affaire, qui de ‘connaissance’ devient, dans le vocabulaire de Benjamin Stora une
« histoire refoulée ».661 La séance du 6 juin à la Chambre est assez exemplaire de l’attitude

655
NGO VAN, Viêt-nam 1920-1945, op. cit., p. 145.
656
ROUBAUD, Louis, op. cit.
657
NGO VAN, Viêt-nam 1920-1945, op. cit., p. 144.
658
Ibid., p. 149
659
Pour les chiffres de ces soulèvements paysan et ouvrier, voir : HEMERY, Daniel, op. cit., p. 69-70.
660
FOREST, Alain, op. cit., p. 3.
661
STORA, Benjamin, op. cit., p. 320.
A l’heure actuelle, je ne pense pas que les Français soient au courant de ces événements. Cette histoire
coloniale est apparemment passée de ‘refoulée’ à ‘oubliée’. Mais, le traumatisme de la France face à
l’Indochine a peut-être été légué aux Etats-Unis pendant la guerre du Việt Nam.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 213

politique : désinformation, minimisation, manque de réaction car on sait mais on ne veut rien
entendre ni rien changer. C’est ce que dénonce le reporter Louis Roubaud dans son Viet Nam.
La Tragedie Indo-chinoise (1931): le discours officiel expliqua les manifestations
« officiellement par quelques mécontentements locaux, par l’action de la propagande
communiste ».662 Pourtant, on peut dire qu’il y a, en Indochine et en France, une apparition de
ce que Fanon appelle : « une altérité de rupture, de lutte, de combat ».663 Ce moment est
important qui signale que, comme le dit Said, « il y a deux côtés, deux nations en lutte », et
non plus la seule voix du maître blanc.664 Yen Bay n’est certes pas la première manifestation
de cette altérité de lutte en Indochine – les actes de résistance sont continus – mais c’est un
moment spécifique où cette voix pénètre incontestablement dans la métropole. C’est aussi la
situation qui a radicalisé les positions politiques dans le pays et créé ou renforcé des clivages
insurmontables après 1930, entre constitutionnalistes, nationalistes, communistes et diverses
sociétés secrètes.665 C’est donc une année clé pour l’organisation de la résistance en
Indochine. Mais c’est aussi une année charnière en France où de multiples voix inconnues
émergent en force : celles des mutins de Yen Bay, celles des étudiants de Hanoï et de Paris,
celles des grévistes de la colonie, et celles des activistes indochinois de France. Ils
manifestent une voix propre que le pouvoir s’efforce de réprimer, d’étouffer et de minimiser.
Beaucoup de jeunes ‘Indochinois’ seront arrêtés par la police française : Claude Liauzu
dénombre 47 incarcérations à Paris du 22 au 25 mai 1930 et 19 rappatriements jusqu’en 1931,
entre-autres celui du délégué communiste Nguyễn Van Thao que les surréalistes réclameront
dans leurs tracts de la ‘contre-exposition’.666

3.2. - La danse sur le volcan

Et c’est exactement à cette époque que réapparaît cette bien familière et rassurante Petite
tonkinoise. Je suis convaincue que la chanson remporte autant de succès parce qu’elle étouffe
– au moins le temps de la représentation – cette voix nouvelle et inappropriée, celle d’une
altérité de lutte. La voix de Mélaoli incarnée par Joséphine Baker est l’alternative désirable

662
ROUBAUD, Louis, op. cit., p. 9.
663
FANON, Frantz, op. cit., p. 180.
664
SAID, Edward W., Culture et impérialisme, op. cit., p. 297.
665
MARR, David G., op. cit., p. 22.
666
LIAUZU, Claude, op. cit., p. 155.
Pour les tracts de cette contre-exposition, voir annexe, ibid., p. 243 et voir infra.
214 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

puisque c’est une voix qui répète un discours que l’on connaît bien pour l’avoir entendu
depuis au moins 1906. Je ne veux pas affirmer que cette chanson était efficace au point
d’étouffer la contestation, mais qu’elle doit en partie sa popularité à la voix rassurante qu’elle
fait entendre. C’est le seul type de voix que le public est prêt à écouter, dont il a besoin pour
pouvoir s’amuser. Cette réaffirmation que les ‘petites Tonkinoises’ aiment les colonisateurs
est funeste pour le dialogue dans un tel contexte. La joie tonitruante de la voix de Mélaoli
étouffe celle émergeante d’une altérité qui lutte et revendique.
Comme signalé plus haut, Albert Sarraut reconnaît qu’il y a un problème politique
dans son essai de 1931. Mais malgré son analyse et ses beaux mots, son action politique ne
fait guère avancer les réformes revendiquées dans les colonies. En tout cas, vu sa position sur
la scène coloniale – son essai La Mise en valeur des colonies (1923) était très influent et ses
idées concernant ‘la politique indigène’ ont fait beaucoup d’adeptes dans les colonies – on
pourrait penser que son opinion coloniale faisait force de loi, mais il donne l’impression dans
ce Grandeur et servitude coloniale (1931) de prêcher dans le désert.667 Il écrit au lendemain
de l’Exposition Coloniale Internationale de Vincennes (6 mai - 15 novembre 1931) :

Nous n’avons pas perdu, je le vois, l’habitude de danser sur les volcans. […] Quelle que soit la
rudesse des avertissements qu’élève vers elle [l’Europe] la rumeur croissante de l’Orient, des
Indes et de l’Extrême-Orient, elle parait méconnaître qu’il s’agit là du plus lourd des
problèmes de ce temps, de celui qui dominera notre siècle, de celui qui, quoiqu’on en veuille,
fera, dans un très proche avenir, l’obsession lancinante de l’Europe, et de l’Amérique elle-
même.668

Prévision qui a depuis prouvé sa justesse. Son livre est un ouvrage de circonstance ; c’est
l’énormité des succès de Vincennes (± 34 millions de visiteurs en 6 mois), où l’on danse sur
le volcan colonial, qui l’incite à le publier.669 Ce qu’il dévoile ici, c’est la sensation d’être à

667
SARRAUT, Albert, La Mise en valeur des colonies, Paris, Payot, 1923.
668
SARRAUT, Albert, Grandeur et servitude coloniale, op. cit., p. 15.
669
L’Exposition anti-impérialiste intitulée « La Vérité sur les colonies » en comparaison à beaucoup moins de
succès. Malgré la période plus étendue, de juillet 1931 à février 1932, et les visites collectives organisées par
les syndicats, quelque cinq mille visiteurs seulement furent dénombrés par la police parisienne.
Voir : AGERON, Charles-Robert, « L’exposition coloniale de 1931 : mythe républicain ou mythe impérial ? »,
art.cit. ;
RENARD, Michel, Etudes coloniales. Revue en ligne,
http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2006/08/25/2840733.html, 14-01-2007 ;
NORINDR, Panivong, « The Surrealist Counter-Exposition. “La Vérité sur les colonies” », Phantasmatic
Indochina, op. cit., p. 52-71 ;
COOPER, Nicola, op. cit.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 215

une époque charnière de la colonisation : le discours colonial est au zénith de sa force ; en


revanche les relations avec les colonisés périclitent. L’Exposition coloniale de 1931 est en
effet considérée comme l’événement qui caractérise l’apogée – et donc le début du déclin – du
colonialisme en France.670 C’est l’époque où la France politique semble se ranger presque à
l’unanimité derrière le drapeau colonial. Dans son article au titre éloquent, « L’union
nationale : La “rencontre” des droites et des gauches à travers la presse et autour de
l’exposition de Vincennes » (2003), Pascal Blanchard argumente que les années autour de
1931 représentent le « moment colonial par excellence [qui] doit être analysé comme un
instant unique de l’union nationale derrière l’empire ».671 Cette analyse rejoint celle de Benoît
Denis qui précise que lors de la parution du roman Coup de lune de Georges Simenon, donc
en 1933, « l’entreprise [coloniale] n’était guère contestée dans son principe […]. Seul le parti
communiste se déclarait ouvertement anticolonialiste, recevant le soutien d’intellectuels de
gauche relativement isolés […] ».672 Avec le grand tamtam de l’exposition coloniale de 1931,
comme « l’empire qui est de moins en moins contesté, va faire consensus », ceux qui émettent
ne fut-ce que des doutes ou des réserves sur le colonialisme sont taxés de faire œuvre ‘anti-
Française’.673 Etant donné que cette injure, qui signifie ‘traître’, condamne une immoralité
politique, on pourrait cyniquement la traduire, à l’heure actuelle, par ‘politiquement
incorrect’. Ce qui montre combien la prise en considération du contexte culturel et des
frontières mentales de l’époque est essentielle à une lecture critique de tout discours colonial.
En 1931, la presse s’émerveille, les Français font, comme le précise le slogan de
l’exposition, « le tour du monde en un jour » en se promenant à Vincennes. Ils y visitent les
ruines d’Angkor et des villages africains reconstruits grandeur nature, le tout peuplé
d’‘indigènes’ originaires des régions de la France d’outre-mer. Dans ce parc colonial, si les
‘indigènes’ n’étaient plus exactement exhibés dans des cages comme des animaux, ils étaient
cependant exposés, « sans que cela choquât personne », tenus de figurer dans la mise en scène
française et de l’animer de leur présence.674 Comme le dit Panivong Norindr dans

670
COQUERY-VIDROVITCH, Catherine et AGERON, Charles-Robert, op. cit., p. 13.
671
BLANCHARD, Pascal, « L’union nationale : La “rencontre” des droites et des gauches à travers la presse et
autour de l’exposition de Vincennes », dans : BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (dir.), Culture
coloniale, op. cit., p. 213-231, p. 213.
672
DENIS, Benoit, « Le Coup de lune. Notice », dans : DUBOIS, Jacques et DENIS, Benoit (prés.), Simenon.
Romans I, Paris, Gallimard, 2003, coll. Bibliothèque de la Pléiade, p. 1379-1398, p. 1382.
673
BLANCHARD, Pascale et LEMAIRE, Sandrine, « Avant-propos. La constitution d’une culture coloniale en
France », dans : BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine (prés.), Culture coloniale, op. cit., p. 5-39, p. 36.
674
COQUERY-VIDROVITCH, Catherine, « Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire », dans :
FERRO, Marc (dir.), op. cit., 646-691, p. 675.
216 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Phantasmatic Indochina (1996), visiter l’Exposition, signifiait donner au fantasme une réalité
et « saisir le monde colonial comme une image, une représentation ».675 Cette mise en scène a
de multiples implications. D’abord, la France s’y voit présentée comme un Empire. Pascal
Blanchard et Sandrine Lemaire signalent à juste titre que le terme ‘Empire’ employé par le
ministre des Colonies, Paul Reynaud, lors de l’inauguration, « est choisi avec précision. La
France, la République, les colonies ne doivent désormais faire qu’un ».676 Il est important de
constater que l’on construit à Vincennes un citoyen de l’Empire colonial français. Ensuite, la
France est le cadre à travers lequel on doit considérer les terres et les hommes colonisés. En
effet, la colonie entre maintenant dans un cadre français et Paris devient symboliquement le
centre d’un Empire que l’on présente sur un plateau, prêt à la consommation – visuelle,
auditive, gustative – du visiteur.677 Le guide de l’Exposition dit aux promeneurs arrivés
devant la tour du pavillon de l’Afrique Occidentale Française : « N'omettez pas d'utiliser
l'ascenseur. Du haut de la tour vous aurez le panorama de l’Exposition ».678 Cette tour, au
sommet de laquelle le visiteur peut exercer littéralement son regard impérial, comme dit
Mary-Louise Pratt dans son essai Imperial Eyes (1992), procure un balcon à partir duquel il
peut visuellement prendre possession des colonies.679 La colonie captée et appropriée par le
balayage du regard est étalée à ses pieds alors que se dessine au loin le profil symboliquement
protecteur des toits de Paris et de la Tour Eiffel. Pour le visiteur étranger aussi – l’exposition
est internationale et accueille des stands d’autres pays (Italie, Pays-Bas, etc.) – ce panorama
fait la preuve de la position qu’entend tenir la France dans le paysage des nations
colonisatrices.
C’est bien ce cadre qu’il faut voir car, dans un glissement sémantique, la
représentation devient la chose et Vincennes devient : la connaissance sur la colonie. On
retrouve le vieil épistème : signe égale chose, car comme le précise Reynaud, l’expérience
faite à l’exposition est celle que l’on ferait si l’on y était :

Voir aussi : BANCEL, Nicolas, BLANCHARD, Pascal, BOËTSCH, Gilles et DEROO, Eric, Zoos humains : Au
temps des exhibitions humaines, Paris, Ed. La Découverte, 2004 ;
ANONYME, Zoo Humains. Musée virtuel de la colonisation et du racisme, www.zoohumain.com, 27-02-2006.
675
NORINDR, Panivong, op. cit., p. 32. (Ma traduction)
676
BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine, art. cit., p. 5.
677
Les badauds assistaient à des spectacles et représentations musicales et s’arrêtaient aux haltes où l’on pouvait
goûter des ‘spécialités’ culinaires.
678
ROUE, Paul, Exposition Coloniale Internationale Paris (1931). Guide illustré et commenté, Paris, Imprimerie
Racine, s.d., p. 31. Mes italiques.
679
PRATT, Mary-Louise, « From the Victoria Nyanza to the Sheraton San Salvador », Imperial Eyes, op. cit., p.
201- 227.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 217

Aujourd’hui la conscience coloniale est en pleine ascension. Des millions et des millions de
Français ont visité les splendeurs de Vincennes. Nos colonies ne sont plus pour eux des noms
mal connus, dont on a surchargé leur mémoire d’écoliers. Ils en savent la grandeur, la beauté,
les ressources : ils les ont vues vivre sous leurs yeux. Chacun d’eux se sent citoyen de la
grande France, celle des cinq parties du monde.680

La connaissance passe directement des livres d’école à la représentation de Vincennes qui


expose tout ce qu’il y a à savoir sur la France d’outre-mer ; plus : qui expose la colonie
vivante. C’est l’expérience de la colonie que vient faire le visiteur qui doit alors se
transformer en colonial. L’important c’est de considérer les colonies dans un cadre français,
dans le cadre rassurant de la représentation qui rend l’autre, le colonial ‘acceptable’,
‘contrôlable’, ‘digérable’ : une altérité de consommation.681 Comme le dit Panivong Norindr
en citant Walter Benjamin : « Les Expositions […] sont les centres de pèlerinage de la
marchandise-fétiche ».682 Qui plus est, « elles créent un cadre où leur valeur d’usage passe au
second plan ».683
C’est justement dans le cadre de l’Exposition coloniale de 1931 qu’il faut replacer
l’interprétation de Joséphine Baker de La Petite tonkinoise. Non seulement à cause de la
synchronie des deux spectacles – Paris qui remue (septembre 1930-octobre 1931) et celui de
Vincennes (mai-novembre 1931) –, mais aussi parce que les ‘indigènes’ qui faisaient de la
figuration à Vincennes pendant la journée, étaient aussi amenés à participer aux amusements
nocturnes des Clubs du centre de Paris. Il n’est pas improbable que certains d’entre eux se
soient retrouvés dans la revue de Joséphine Baker et elle est très clairement associée à
Vincennes par ceux qui la nommèrent « reine de l’Exposition coloniale ».684 Et surtout,
comme on devait s’y attendre, la gigantesque célébration de l'empire colonial français servait
de thème au spectacle de Baker. La revue Paris qui remue évoquait la Martinique, l’Algérie,

680
REYNAUD, Paul, Le Livre d’or de l’Exposition coloniale internationale de Paris 1931, cité dans :
« L’Exposition coloniale de 1931 », Section de Toulon de La Ligue des Droits de l’Homme, www.ldh-
toulon.net, 19-07-2004.
681
Pour savoir si la mise en scène a été performante, il vaudrait mieux, comme je vais le montrer, évaluer le
nombre de voyageurs ayant pris la route des tropiques et non pas – comme l’a fait Ageron – l’augmentation
des carrières coloniales.
682
NORINDR, Panivong, op. cit., p. 22.
683
BENJAMIN, Walter, « Paris, capitale du XIXe siècle » (1939), Das Passagen-Werk, Frankfurt am Main,
Suhrkamp Verlag, 1982, p. 60-77, voir: « Walter Benjain », Les Classiques des Sciences Sociales, Université
du Québec à Chicoutimi, http://classiques.uqac.ca/classiques, 13-01-2007, p. 65. Mes italiques.
684
« Joséphine Baker », Chemins de Mémoire, http://www.cheminsdememoire.gouv.fr, 02-03-2007.
218 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

l’Indochine, l’Afrique équatoriale et Madagascar. Elle ouvre le spectacle par La Petite


tonkinoise, qu’elle interprète pour la première fois, mais elle lance également J’ai deux
amours et propose Voulez-vous de la canne à sucre ? en précisant que « C’est encore mieux
que les bananes ! »685 Ces fruits ne font que renforcer le dialogisme avec la version de Polin.
D’autant que le signe distinctif de l’artiste reste sa ceinture de bananes, même si elle ne la
portait sans doute plus en 1930.686 Comme Joséphine Baker le dit elle-même, elle reste : « la
danseuse aux bananes ».687 Dialogisme visuel: quand ‘la danseuse aux bananes’ chante La
Petite tonkinoise, les fruits érotiques de Polin ne sont pas très loin dans la mémoire. En tout
cas, dans ce cas spécifique, il faut être d’accord avec James Clifford et placer Joséphine Baker
dans le cadre d’une représentation coloniale.
La chanson propose une version de la réalité coloniale qui ne peut que rassurer en
1930, en plein ‘Yen Bay’, puisqu’elle affirme que les Indochinois aiment toujours autant les
Français. La représentation de la colonie sur la scène du Casino de Paris, comme dans le Parc
de Vincennes, place les colonisés dans un cadre de représentation maîtrisant leur altérité
angoissante, justement au moment où les révolutionnaires indochinois manifestent leur voix.
Dans ces représentations on crée ce que j’ai appelé une altérité de consommation. C’est
pourquoi la seule voix qui ait droit au chapitre et à la scène est celle du ventriloque qui vient
renforcer le colonialisme triomphant. Les changements politiques rendent cette ‘ventriloquie’
politiquement performante et nécessaire pour maintenir le discours. La Petite tonkinoise est
avant tout efficace comme force d’inertie ; elle maintient le statu quo.

4. - Mission accomplie ?
4.1. - Mélaoli en écolière appliquée

J’en arrive à mon troisième point d’analyse : la mission civilisatrice dont Mélaoli se fait le
porte-parle. L’accent est maintenant porté sur la mission civilisatrice, cependant, à bien des
niveaux, les arguments de 1906 se conservent et, ce que l’on retrouve avant tout, c’est la
glorification des succès de la France en Asie. C’est toujours une chanson de triomphalisme

685
Voir les information sur les revues reprises sur le site officiel du Casino de Paris,
www.casinodeparis.fr/swf/origines/origines.swfoir, 19-07-2004.
686
Elle en a porté au moins deux exemplaires différents ; une en 1926-1927 et l’autre en 1928.
687
Joséphine Baker, citée par : SAUVAGE, Marcel, op. cit., p. 161.
Même s’il est vrai que la banane reste un fruit populaire dans les chansons : Ray Ventura et ses collégiens
chantent encore les « vertus de ce fruit sans vertèbres ». VENTURA, Ray et ses collégiens, Vive les Bananes,
Ed. Chappel, Paris, 1936.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 219

colonial, cependant ce n’est plus la conquête que l’on glorifie, mais les réalisations et les
bienfaits du colonialisme français en Indochine. Mélaoli chante Le Miracle français en Asie
(1922) pour reprendre les termes utilisés par l’essayiste colonial, Charles Régismanet (1877-
19..).688 Au fond ce changement de rôle ne transforme guère le discours, il lui permet de
s’adapter pour se renforcer.
Mais quelles sont les différences depuis Jules Ferry qui présente déjà ce mandat
civilisateur dans son célèbre discours de 1885 : « il y a pour les races supérieures un droit
parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».689
Hormis le racisme de ce discours, comme dit Alice Conklin, il faut aussi noter son
ambivalence.690 Plusieurs présupposés ressortent en effet de l’idéologie civilisatrice :
premièrement l’existence d’une échelle hiérarchique des civilisations au sommet de laquelle
se positionne lui-même l’Occident ; deuxièmement la possibilité d’émancipation par
l’apprentissage pour les peuples ‘non encore aptes à se diriger eux-mêmes’, une émancipation
qui doit pouvoir mener, à terme, à l’indépendance. Ce deuxième point est fondé sur la
reconnaissance du droit de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes, à condition qu’ils soient
arrivés à un stade de développement que l’on nomme ‘civilisé’. Le discours civilisateur existe
déjà – au moins – depuis 1885 comme argument de l’expansion ; il se retrouve maintenant
comme justificatif a posteriori de la conquête et comme force motrice de la colonisation
civile. Ce ‘Mandat civilisateur’ se voit formalisé dans l’article 22 du Traité de Versailles
(signé le 28 juin 1919).
Le document ne traite que des colonies anciennement allemandes et passées aux
vainqueurs, mais il pose les critères internationaux concernant le programme à appliquer dans
les colonies ainsi que les normes publiquement admises dans la manière de traiter les peuples
colonisés.691 Les signataires reconnaissent les nouvelles notions – donc valables pour toute

688
REGISMANET, Charles, Le Miracle Français en Asie, Paris, Ed. G. Crès et Cie, 1922.
689
FERRY, Jules, « Les fondements de la politique coloniale », Discours prononcé à la Chambre des Députés le
28 juillet 1885, Site officiel de l’Assemblée nationale, http://www.assemblee-
nationale.fr/histoire/Ferry1885.asp, consultation 02-02-2007.
690
CONKLIN, Alice L., A Mission to civilize. The Republican Idea of Empire in France and West Africa, 1895-
1939, Stanford, Stanford University Press, 1997.
691
Voir : The Treaties of Peace 1919-1923, New York, Carnegie Endowment for International Peace, 1924,
Traité de Versailles (signé le 28 juin 1919), Article 22, cité dans: History Server, History Department at the
University of San Diego, http://history.sandiego.edu/gen/text/versaillestreaty/vercontents.html, 21/06/2004:
« To those colonies and territories which as a consequence of the late war have ceased to be under the
sovereignty of the States which formerly governed them and which are inhabited by peoples not yet able to
stand by themselves under the strenuous conditions of the modern world, there should be applied the
principle that the well-being and development of such peoples form a sacred trust of civilisation and that
securities for the performance of this trust should be embodied in this Covenant. The best method of giving
220 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

colonie – telles que : « le bien-être des peuples colonisés », la « responsabilité des peuples
colonisateurs », l’adaptation du système aux divers « niveaux de civilisations » des peuples.
Lors des pourparlers de Versailles, est également instauré un organe de contrôle qui examine
les résultats et arbitre les conflits : la Société des Nations.692 La SdN a donc un droit de regard
sur l’action colonisatrice de ses membres, ce qui ne manquera pas de faire jaillir les frictions
lors des séances sur l’opium (situation délicate pour la France ; s’il faut en croire Charles
Régismanet, l’Indochine ne peut survivre sans son opium), sur le travail forcé (la France est
directement mise sur la sellette et s’offusque de la partialité des agresseurs qui convoitent ses
possessions) et celles sur les attaques de l’armée japonaise en Chine (en 1933, le Japon se
retirera de la SdN, mais pas de la Chine).693
En réalité, le Traité de Versailles formalise les deux éléments constituants du discours
civilisateur : supériorité inaliénable de l’Occident (ce déséquilibre qui doit être maintenu
coûte que coûte) et élévation des autres peuples à ce niveau supérieur. Maintenant que la
colonisation est civile, la France tente de combiner l’exportation des idéaux égalitaires de la
République et la mise en place d’un système colonial.694 C’est autour d’un humanisme
civilisateur que se construit ce « rêve de la République coloniale », une attitude de

practical effect to this principle is that the tutelage of such peoples should be entrusted to advanced nations
who by reason of their resources, their experience or their geographical position can best undertake this
responsibility, and who are willing to accept it, and that this tutelage should be exercised by them as
Mandatories on behalf of the League. The character of the mandate must differ according to the stage of the
development of the people, the geographical situation of the territory, its economic conditions, and other
similar circumstances. Certain communities formerly belonging to the Turkish Empire have reached a stage
of development where their existence as independent nations can be provisionally recognised subject to the
rendering of administrative advice and assistance by a Mandatory until such time as they are able to stand
alone. […] A permanent Commission shall be constituted to receive and examine the annual reports of the
Mandatories and to advise the Council on all matters relating to the observance of the mandates ». Mes
italiques.
692
La Société des Nations, installée le 10 janvier 1920 et siégeant à Genève, répond à la volonté de Woodrow
Wilson, Président des Etats-Unis, de résoudre les conflits internationaux par arbitrage. Une des institutions
qui lui est rattachée et qui siège également à Genève est le Bureau International du Travail, nous y
reviendrons lors de la question du travail forcé dans les colonies françaises. La SdN, impuissante à résoudre
les conflits internationaux et dépassée par les événements (invasion de la Mandchourie par le Japon en 1931,
réarmement de l’Allemagne en 1935, seconde guerre mondiale etc.) sera remplacée en 1945 par
l’Organisation des Nations Unies.
693
REGISMANET, Charles, op. cit., p. 319 et svts.
Cet essayiste colonial analyse les 3 ‘nuages’ au miracle français : dévaluation de la piastre (monnaie de
l’Union indochinoise), la pression internationale contre l’opium français et les ‘velléités indépendantistes
prématurées’ des Annamites. Des trois ‘nuages’, le plus inquiétant est pour lui sans conteste l’opium. Sans
son opium, la colonie français en peut survivre, affirme-t-il.
Les travaux de Genève concernant l’Opium (novembre 1924- février 1925) montrent déjà les agendas
conflictuels des différentes puissances. C’est en tout cas ce qui ressort de l’analyse de l’américain John Gavit,
qui a assisté aux débats. Voir : GAVIT, John Palmer, Opium, New York, Brentano’s, 1927.
694
Voir à ce sujet : BANCEL, Nicolas, BLANCHARD, Pascal et VERGES, Françoise, La République coloniale, op.
cit., p. 20.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 221

prosélytisme qui au fond n’est pas très éloignée de celle des missionnaires – et héritée d’eux –
mais promulguée par des républicains parfois profondément laïcs.695 Mais logiquement, ces
deux éléments sont incompatibles : soit il y a différence inaltérable, soit il y a égalité
possible ; soit on applique les valeurs de la République, soit celles du colonialisme. Si le
principe républicain de l’égalité était accepté, l’affirmation de la supériorité européenne se
verrait automatiquement démentie. D’où l’ambiguïté du discours colonial basé sur la mission
civilisatrice. D’où aussi l’ambiguïté de la scène de La Petite tonkinoise où une Annamite en
1930, apprend sa leçon de géographie exactement comme le militaire en 1906. L’Oriental(e)
n’est plus tellement un intermédiaire fournisseur de renseignements, mais plutôt un être
assujetti à un enseignement. Mélaoli est maintenant dans une situation qui prouve l’efficacité
de la mission civilisatrice française, une situation qui doit permettre de conclure au Miracle
français en Asie. En principe ‘Nous sommes des conquérants’ se transforme dans la bouche
de la Tonkinoise en ‘vous êtes des civilisateurs’ et – puisqu’elle apprend - en ‘nous sommes
des civilisés’ où le nous est kita.

4.2. - Confirmation musicale

La musique n’affirme rien d’autre. Je l’ai dit, la mélodie ne change guère, cependant
l’accompagnement montre quelques variations entre la version de Polin et celle de Baker.
Selon moi, dans la version de 1930, la musique atteste la réussite de la mission.
L’introduction comporte deux parties : la première est assez comparable à la musique de la
version de Polin, mais dans la seconde, certains instruments disparaissent (les tambours et
trompes par exemple) pour laisser la place aux flûtes et clochettes qui répètent la même
mélodie et sont secondées, en même temps, par un drôle de son grinçant qui domine le tout.
Cette seconde partie de l’introduction est une composition étrange et étrangère. L’auditeur
entend à nouveau cet accompagnement entre les deux répétitions du refrain ; ce n’est donc pas
un hasard de l’enregistrement. Cette partie peut représenter un son asiatique et peut-être que le
grincement atonal est le son que l’on imagine à un instrument typique de la musique annamite
(une guitare monocorde ?). Je pense à cela parce la femme asiatique jouant de la musique
pour son amant est un cliché érotique et sentimental de la littérature coloniale.696 Sans doute

695
BESANÇON, Pascale, op. cit., p. 39.
696
Voir MARQUET, Jean, Du village à la cité. Mœurs Annamites, Paris, Delalain, s.d. (± 1921), p. 73. « [La jeune
annamite] s’emparait alors d’une guitare monocorde et tous deux entonnaient des chants d’amour […] ».
Ce roman non daté est la suite du roman lauréat du prix de Littérature coloniale de 1920 :
Ibid., De la Rizière à la montagne. Scènes de la vie Annamite, Paris, Delalain, 1920.
222 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

sur le modèle du grand classique vietnamien Kim Vân Kiêu (1810-1820).697 Toujours est-il
que la sonorité ‘asiatisante’ de la seconde partie de l’introduction disparaît au moment où la
chanteuse fait entendre sa voix. C’est sur une musique redevenue ‘occidentale’ que Joséphine
Baker chante les paroles. La chanteuse, comme la musique et comme le pays sont devenus
accessibles, compréhensibles, transformés en altérités ‘consommables’.
Cette suite auditive en trois temps musicaux me fait soupçonner une allégorie de la
chronologie de l’action coloniale : (1) victoire des troupiers (introduction de l’Occident sous
forme musicale des cors et des tambours), (2) rencontre sur place d’une étange Asie (couacs
et grincements de la musique du monde asiatique sur base de sons aigüs cloches et
guitare/violon ?), (3) implantation d’un mode musical ‘clair’ sur lequel chantent les colonisés
(Joséphine Baker écorchant le français chante accompagnée d’une musique qui a perdu ses
sons grinçants). Véritable accompagnement musical des paroles de la chanson, la musique
vient faire la preuve auditive des succès de la mission civilisatrice. Et les paroles, et
l’accompagnement affirment le succès de la France ‘maître-chanteur’ et de sa mission
civilisatrice. Le nouveau rôle joué par Mélaoli est celui de porte-parole et de preuve des
miracles de la colonisation.

4.3. - Les problèmes du mimétisme

Mission accomplie donc ? Peut-être pas exactement, car d’un autre côté, on sait que le
discours est ambigu et que le colonisé ne peut – selon la logique coloniale – atteindre le
niveau des colonisateurs. Alors qu’en est-il ? L’analyse de Homi Bhabha dans The Location
of Culture (1994) apporte ici de nouveaux éléments et en particulier ce qu’il nomme mimicry
ou mimétisme. Ce mimétisme, cette imitation, est un aspect du discours colonial à partir
duquel il met en avant son ambivalence.698 C’est l’imitation qui « émerge comme l’une des
stratégies les plus élusives et les plus efficaces du pouvoir et du savoir colonial » car le

697
NGUYễN DU, Kim Vân Kiêu (1810-1820), trad. XUAN PHUC et XUAN VIET (1961), Paris, Gallimard, 2003.
C’est l’histoire des amours impossibles entre l’étudiant Kim et la sœur d’un de ses camarades, Kiêu. Dans ce
texte, la musique jouée par la jeune-femme est un préliminaire à l’amour physique (quoique jamais
consommé) entre les héros. L’héroïne Kiêu est une virtuose de la guitare et leur fidélité est scellée dans une
scène où elle joue pour lui, ibid., p. 56.
La merveilleuse scène finale nous montre encore les amants contrariés partageant leur impossible amour aux
accords de la guitare de Kiêu, ibid., p. 158.
Il me faut préciser que cet amour impossible est une métaphore de l’amour pour la patrie envahie par
l’occupant étranger. L’auteur est partisan des Taŷ Sơn qui furent vaincu par l’empereur Gia Long soutenu par
l’armée de l’évêque d’Adran. Son œuvre est donc aussi un témoignage politique contre le rôle de la France.
698
BHABHA, Homi K., « Du mimétisme et de l’homme : l’ambivalence du discours colonial », Les Lieux de
culture, op. cit., p. 147-157.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 223

discours colonial parle avec la langue “fourchue” : il propage l’idée d’un colonisé « humain et
pas tout à fait humain ».699

[…] le mimétisme colonial est le désir d’un Autre réformé, reconnaissable, comme sujet
d’une différence qui est presque le même, mais pas tout à fait. Ce qui revient à dire que le
discours du mimétisme se construit autour d’une ambivalence ; pour être effectif le
mimétisme doit sans cesse produire son glissement, son excès, sa différence. L’autorité de ce
mode de discours colonial que j’ai appelé mimétisme est donc frappé d’une indétermination :
le mimétisme émerge comme la représentation d’une différence qui est elle-même un
processus de déni. Le mimétisme est ainsi le signe d’une double articulation ; une stratégie
complexe de réforme de régulation et de discipline, qui ‘s’approprie’ l’Autre au moment où
elle visualise le pouvoir. Le mimétisme est aussi toutefois le signe de l’inapproprié, une
différence ou une réticence qui maintient la fonction dominante stratégique du pouvoir
colonial, intensifie la surveillance et représente une menace immanante pour les savoirs
‘normalisés’ et les pouvoirs disciplinaires.700

Dans cette imitation, ce qui importe donc, c’est de reconnaître l’autre comme ressemblant,
comme soi, mais pas tout à fait. Plus que foncièrement ‘inhumain’ l’objet du discours est
défini comme presque humain, c’est-à-dire jamais tout à fait. Le mimétisme, une notion qu’il
emprunte au camouflage chez Lacan, est « une forme de ressemblance qui diffère de la
présence ou la défend en l’affichant en partie, de façon métonymique ».701
D’un côté, il y a dans le discours colonial un désir du même, qui incite les colonisés
eux-mêmes à s’identifier et à adhérer au discours ; à participer au kita du ‘nous sommes
civilisés’ ; c’est la stratégie d’« ‘appropriation’ de l’Autre ». Mais de l’autre, il y a
interdiction, déni de ressemblance car celle-ci est une menace. C’est ce qui crée constamment
le réajustement du discours. On reconnaît ici en Bhabha le lecteur de Frantz Fanon (1925-
1961) qui, dans son fameux Peau noire masques blancs (1952), analyse l’aliénation de
l’homme de couleur qui a le « désir d’être Blanc » et est poussé à imiter le Blanc pour pouvoir
se reconnaître humain :

Le Noir évolué, esclave du mythe nègre, spontané, cosmique, sent à un moment donné que sa
race ne le comprend plus. Ou qu’il ne la comprend plus. Alors il s’en félicite et, développant
cette différence, cette désharmonie, il y trouve le sens de sa véritable humanité.702

699
Ibid., p. 148.
700
Ibid. Italiques dans l’original.
701
Ibid., p. 154.
702
FANON, Frantz, op. cit., p. 11.
224 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Comme l’analyse de Fanon le montre, quoiqu’il arrive, malgré les masques blancs successifs,
le ‘Noir évolué’ reste esclave du mythe de l’homme de couleur. Le pluriel de ‘masques
blancs’ réapparaît très bien dans ce que Bhabha entend par mimicry, une imitation qui ne
rejoint jamais le modèle, qui produit continuellement un décalage et une différence. A ce
niveau Bhabha n’est pas très loin de l’analyse de Albert Memmi, qu’il ne cite pourtant pas.
Car Memmi dans Portrait du colonisé. Précédé du Portrait du colonisateur (1957), constate
lui aussi l’ambiguïté du discours et son « équilibre sans cesse menacé ».703 « L’assimilation
est encore le contraire de la colonisation puisqu’elle tend à confondre colonisateurs et
colonisés ».704
Cependant, l’analyse de Bhabha se penche dans le détail sur le fonctionnement de ce
‘refus d’assimilation’ pourtant théoriquement promulgué : justement à partir du concept de
mimétisme. Joséphine Baker, incarnation ludique d’une congaï apprenant assidûment sa
leçon, copiant son maître, est comme le civilisé : l’objectif civilisateur est donc atteint. Mais
en même temps, il faut produire un décalage pour réajuster le mimétisme par un déni et
affirmer, qu’elle est comme le civilisé, donc pas tout à fait civilisée. N’est-ce pas exactement
le cas d’un autre titre de Joséphine Baker, écrit spécialement pour elle, et qu’elle chantait dans
les années 1930 : Si j’étais blanche [sic] ?705 La négation impliquée par le conditionnel du
titre réinscrit l’ambivalence et rétablit la différence.
Mode répresseur du discours, stratégie qui pousse à la collaboration des colonisés, le
mimétisme peut aussi révéler une dimension de provocation de l’autorité et peut être ressenti
comme contre-autorité, car le mimétisme « mime les formes d’autorité au point où il les dés-
autorise ».706 Cette menace joue évidemment dans le cas où le colonisé devient un ‘miroir’
pour le colonisateur – ce miroir renvoie l’ambiguïté du discours et sape son autorité. Dès que
l’image de l’‘indigène’ renvoie l’Européen à lui-même, et que le nous devient kita, cela remet
en question le couple hiérarchie-apprentissage établi comme clé d’interprétation de sa relation
à l’autre. L’objectif du pouvoir est de maintenir le déséquilibre instable. D’où l’apparition de

703
MEMMI, Albert, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Ed. Buchet, Chastel, Corrêa,
1957, p. 156.
704
Ibid., p. 189.
705
L’enregistrement dont je dispose qui est de très mauvaise qualité m’empêche de comprendre toutes les
paroles, mais le premier couplet est assez clair : « Je voudrais être blanche / Pour moi quel bonheur / Si mes
seins et mes hanches / Changeaient de couleur ». BAKER, Joséphine, Si j’étais blanche, dans : Joséphine
Baker, op. cit.
706
BHABHA, Homi K., op. cit., p 155.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 225

stratégies de réajustement ; ce que Bhabha appelle « métonymies de la présence ».707 Ce sont


ces stratégies de réajustement du déséquilibre que je voudrais évaluer maintenant pour
m’assurer qu’elles se rencontrent également dans le contexte de la relation entre Français et
Indochinois à l’entre-deux-guerres.

4.4. - Obscurantisme

La première stratégie que je note est linguistique : le simple emploi de ‘évolué’ au lieu de
‘civilisé’ – réservé aux coloniaux – en est un exemple. La langue ‘petit nègre’ est une autre de
ces tactiques : un langage inventé exprès pour se moquer des colonisés, comme le dit un
tirailleur que le peintre Lucie Cousturier avait rencontré pendant la Première Guerre
mondiale.708 Dans La Petite tonkinoise, l’accent – bien qu’américain – peut aussi jouer un
rôle : il est certain que Joséphine Baker écorche certains sons et même si c’est charmant, ce
n’est pas tout à fait la même chose que si c’était chanté par une Française.
La seconde stratégie est plus directement politique, c’est l’obstruction de l’éducation
des ‘indigènes. C’est tout d’abord ce que l’on constate dans l’attitude des coloniaux sur place
qui finissent par refuser les préceptes civilisateurs exportés par la République. Comme le fait
remarquer Ieme van der Poel pour l’Algérie, les idéaux républicains rencontrèrent dans les
colonies la résistance des coloniaux qui n’avaient pas intérêt à ce que la population soit
éduquée ; l’éducation aux ‘indigènes’ devait, à leurs yeux, plutôt se limiter à un enseignement
simple et technique.709
La situation est comparable en Indochine. Même s’il faut rester prudent et remarquer,
avec Pascale Besançon, que la réticence des coloniaux à appliquer les préceptes civilisateurs
de la France, tient aussi au fait que la République exporte un système d’éducation laïque,
alors que les structures déjà mises en place sont l’œuvre de missionnaires et en portent encore
la trace, il faut pourtant constater que – en tout cas après la Première Guerre mondiale, le
discours a fait volte-face.710 La politique de Sarraut en Indochine, sa ‘politique indigène’,
conclut à la faillite de l’assimilation et laisse une plus grande part aux traditions locales.711 Ce

707
Ibid., p. 154.
708
COUSTURIER, Lucie, Des Inconnus chez moi, op. cit., p. 83.
709
POEL, Ieme van der, « Franstalige literatuur van Noord-Afrika », D’HAEN, Theo (éd.), Europa Buitengaats.
Koloniale en Postkoloniale Literaturen in Europese Talen, vol. 2, Amsterdam, Bert Bakker, 2002, p. 65-87,
p. 67.
710
BESANÇON, Pascale, op. cit., p. 39 et svts.
711
SARRAUT, Albert, La Mise en valeur des colonies, op. cit.
226 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

qui se passe dans la pratique est le refus de l’accès à l’éducation moderne. Comme l’a
judicieusement résumé Marie-Paule Ha, le discours civilisateur passe de la devise ‘Nos
ancêtres les Gaulois’ à ‘Leur culture ancestrale’.712 Le 9 octobre 1925, à Paris, lors du grand
meeting sur l’Indochine et la Chine – auquel participent le chef du cabinet, Alexandre
Varenne (1870-1947 : député socialiste SFIO, il devient Gouverneur Général de l’Indochine :
1925-1927), Paul Monet (ancien capitaine de l’armée d’Indochine, auteur des Jauniers) et
René Maran –, Nguyễn The Truyen prend la parole pour dénoncer « l’obscurantisme colonial
dans lequel sont plongés 20 millions d’Indochinois, eux qui avaient une civilisation raffinée et
qui jouissaient, avant la conquête française de l’instruction gratuite à tous les degrés.
L’obscurantisme est une des hontes du colonialisme ! »713 Hoang Xuan Nhi révèle aussi les
obstacles qui sont mis à l’instruction dans la colonie. Dans l’autobiographie fictive de Heou-
Tâm (1939), nom donné par l’auteur à son alter-ego, le narrateur maintenant à Paris, se
remémore son enfance en Annam et se demande comment il n’est pas devenu révolutionnaire
alors que l’accès à l’instruction lui a été refusé.

C’est étonnant que je ne me sois pas enrôlé dans des associations secrètes et que je ne sois
pas devenu « communiste » ou « nationaliste », en un mot révolutionnaire. L’Annamite aime
bien l’instruction. Il la vénère. C’est un atavisme chez lui. Mais on n’a jamais cherché à le
comprendre. Au lieu d’entretenir cette passion louable, on y oppose mille et mille obstacles.
[…] Un élève qu’on jette dehors est un révolté de plus : voilà ce qu’on veut ne pas savoir !
Beaucoup de nos révolutionnaires ont été des écoliers insatisfaits. Qu’on multiplie les écoles,
qu’on favorise l’instruction […].714

712
HA, Marie-Paule, « From ‘Nos ancêtres les Gaulois’, to ‘Leur culture ancestrale’ : Symbolic Violence and the
Politics of Colonial Schooling in Indochina », French Colonial History, n0 3, 2003, p. 101-117.
713
ANONYME, « Un grand meeting sur l’Indochine et la Chine », Le Paria, n0 36/37, septembre-octobre 1925.
Paul Monet est un ancien capitaine de l’armée coloniale resté en Indochine. Intellectuel éminent il a signé
plusieurs essais – toujours sur les relations entre Indochinois et Français.
MONET, Paul, Français et Annamites. Entre deux feux, Paris, Ed. Rieder, 1928. Dans cet essai il affirme son
espoir de collaboration entre Français et Indochinois. Il se rend compte que la position du juste milieu est
difficile (et peut-être naïve) mais il croit dans la lutte pour l’implantation d’une véritable justice pour tous en
Indochine. Il est souvent attaqué par ceux qu’il tente de défendre pour sa naïveté trompeuse. Il cite
également, dans cet essai son Français et Annamites de 1925.
MONET, Paul, Les Jauniers. Histoire vraie, Paris, Gallimard, 1930. Ce texte est en réalité un dossier,
composé de plusieurs sources – extraits d’articles de journaux, tracts, articles de loi, règlements, etc. – qui
forment un véritable dossier à charge de l’Indochine française qui pratique la ‘traite de jaunes’ sous couvert
de sa politique du ‘travail obligatoire’.
714
HOANG XUAN NHI, « Préparatifs de Heou-Tâm » (1939), Heou-Tâm, Paris, Mercure de France, 1942, p. 13-
133, p. 65. Cette première partie du texte a été rédigée entre 1938 et 1939 nous précise l’auteur dans sa
préface, alors que la suite « Heou-Tâm aime » date de 1940.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 227

Cette prohibition de l’instruction se retrouve d’ailleurs aussi dans le discours colonial formel
en métropole. C’est ce que montre L’Empire français (1940) de Roques et Donnadieu,
commandité par le ministère des Colonies et rédigé sous sa coupe. Inutile de préciser qu’il
propose une analyse diamétralement opposée à celle de Hoang Xuan Nhi. Selon les
essayistes, – on imagine que la partie Indochine a été rédigée par la future Marguerite Duras
puisqu’elle en était la spécialiste – il ne faut surtout pas offrir d’enseignement supérieur en
Indochine : l’éducation ne peut qu’augmenter le nombre de chômeurs, ces dangereux révoltés
de demain. A partir d’un certain moment :

[…] trop d’élus se présentèrent au service de l’Administration. Sortis de[s] […] écoles, les
jeunes indigènes qui ne trouvèrent pas à s’employer selon leurs capacités furent déclassés,
refusant alors de se remettre à la terre. En Indochine surtout, ce système s’est vite révélé
dangereux ; aussi y a-t-on […] créé une saine institution [appliquée par le Gouvernement de
Joseph Brévié 1936-1939] qui réintégr[e] dans le cadre traditionnel les jeunes intellectuels
égarés. Il a fallu reconnaître que, des principes à l’action, il y a une marge difficile. Après
s’être trop avancé, il a fallu marquer le pas. Il est à l’honneur de l’Administration d’avoir
reconnu son erreur sans s’obstiner à faire d’un principe un dogme irréfutable [sic].715

Le discours officiel de la colonie de Brévié est donc ouvertement opposé aux principes
prônés par la métropole et freine l’éducation des ‘indigènes’ au lieu de l’encourager. En fin de
compte, le discours colonial officiel de la métropole à l’entre-deux-guerres fait sien celui des
coloniaux.

4.5. - Image primitivante

Une troisième stratégie d’ajustement du discours mimétique est l’habillement, et, plus
généralement l’aspect physique. Lorsque les colonisés se mettent à ressembler aux
colonisateurs, l’effet miroir est déstabilisant et souvent interprété par le pouvoir comme une
provocation. Car, comme le disait Memmi : « Le colonisé est un singe. Plus le singe est subtil,
plus il imite bien, plus le colonisateur s’irrite ».716 Des colonisés, des hommes de couleur
habillés comme les coloniaux, qui ont la même éducation et qui s’expriment dans la même
langue, mettent mal à l’aise et déstabilisent le déséquilibre de la relation, bien que cela
permette parallèlement de visualiser le pouvoir. Lorsque le Français héros du roman de

715
ROQUES, Philippe et DONNADIEU, Marguerite, op. cit., p. 227-228.
716
MEMMI, Albert, op. cit., p. 162.
228 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Georges Simenon, Le Coup de lune (1933), considère un groupe de pagayeurs nus – des
habitants de la forêt gabonaise – il remarque que : « C’était beaucoup plus simple, par
exemple, que les nègres habillés de Libreville ou que des boys comme Thomas ».717 C’est le
même rejet de ressemblance qui rend les administrateurs si violents face au mouvement de
modernisation de Phan Chau Trinh. Dans son école qui promulgue les connaissances
modernes, « les professeurs, bénévoles, délaissaient volontiers le costume annamite
traditionnel en soie de Chine et, abandonnant le chignon, se coupaient les cheveux courts.
“Pour messieurs les coloniaux, [il est inacceptable que] de sales Annamites se permettent de
singer les Européens !” », conclut Phan Chau Trinh.718 Les coloniaux fermèrent d’ailleurs cet
établissement et envoyèrent Phan Chau Trinh à Poulo Condore. Je reviendrai aux vêtements
des révultionnaires de l’entre-deux-guerres, au chapitre XXII, mais constate dès à présent que
l’image des colonisés ressemblant aux colonisateurs est ressentie comme un danger.
Ce qui nous amène à l’image de Joséphine Baker. Si le texte et la musique affirment
que La Petite tonkinoise conquise par la France est civilisée, l’image en revanche la
‘primitivise’, la ‘décivilise’. Comme on le sait, Joséphine Baker n’était pas du tout une
colonisée, mais malgré son accent et son passeport américains, elle en incarne l’image surtout
dans le cadre thématiquement colonial de la revue Paris qui remue.719 Elle est née dans une
grande ville moderne et certes pas dans la savane natale – africaine ? – chantée à maintes
reprises.720 Cette jeune femme moderne n’était pas non plus une débutante puisqu’elle avait
déjà travaillé dans des music-halls aux Etats-Unis avant de débarquer à Paris à l’automne
1925. Tout cela on le sait, et pourtant, l’image la plus forte qui est restée vivante à l’esprit –
au mien du moins – ce n’est pas celle de la femme habillée à la mode des années 30 (Figures
8.1 et 8.2), ni celle de la militante engagée qui lutta pour les droits des Noirs dans le monde

717
SIMENON, Georges, Le Coup de lune (1933), Paris, Pocket, 1975, p. 133.
718
NGO VAN, Viêt-nam. 1920-1945, op. cit., p. 29.
719
Joséphine Baker est le nom d’artiste de Freda Josephine McDonald (St. Louis 03-06-1906 – Paris 12-04-
1975).
720
« J’ai deux amours / mon pays et Paris / par eux toujours / mon cœur est conquis / Ma savane est belle / mais
ce qui m’interpelle/ c’est Paris (etc.) ». Voir : BAKER, Joséhine, J’ai deux amours (1930), dans : Joséphine
Baker, op. cit.
Il me semble que le texte positionne l’artiste en Afrique ‘sauvage’ et pas dans un pays industrialisé. La
savane est assez directement associée à l’Afrique comme la steppe à la Russie, et pas à l’Amérique. Sur la
toile il y a 49 occurrences pour « savane américaine » et 46500 pour « savane africaine ». Baker a d’ailleurs
chanté cette chanson pour la première fois dans la Revue très ‘coloniale’ : Paris qui remue.
Pour Joséphine Baker, par contre, il n’y avait aucun doute, en chantant J’ai deux amours, son pays, c’est bien
les Etats-Unis. Lorsqu’elle revient de tournée outre-atlantique, juste après la Deuxième Guerre mondiale,
déçue par l’Amérique qui est toujours aussi ségrégationniste, elle adapte les paroles. Au lieu de « j’ai deux
amours, mon pays et Paris », elle chante : « mon pays c’est Paris ». Voir l’interview « Joséphine Baker : J’ai
deux amours ». Voir : www.youtube.com, http://www.youtube.com/watch?v=qC01OpmVBi4 , 28-06-2006.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 229

du spectacle, prit position contre le ségrégationnisme des Etats-Unis après la Deuxième


Guerre mondiale et marcha avec Martin Luther King le 28 août 1963, ce n’est pas non plus
celle de la courageuse résistante de la Seconde Guerre mondiale, ni d’ailleurs celle de la mère
de la famille adoptive arc-en-ciel – elle adopte douze enfants orphelins de tous les pays, races,
religions ; non l’image qui reste collée à sa personnalité d’artiste c’est celle d’une danseuse
(dés)habillée d’une ceinture de bananes (Figure 8.3).721
Evidemment, la beauté de l’artiste, l’expressivité de ses mouvements et sa présence
sur scène ont influencé sa popularité, mais le fait est que, pour plaire aux producteurs de
spectacles, elle devait incarner la femme exotique. On peut dire qu’elle a tout représenté, tout
l’éventail des femmes colonisées par la France, et pas seulement; on l’a vue en Indienne, en
Egyptienne, en Antillaise, en Mexicaine, en Tunisienne, en Africaine en Annamite et même
… en Américaine ! (Figures 8.4, 8.5, 8.6, 8.7, 8.8 et 8.9) Selon Jennifer Yee dans Clichés de
la femme exotique, « pour signifier l’exotisme […] l’image la plus purement ‘orientale’ ne
serait pas forcément celle d’une vraie femme orientale mais de n’importe quelle femme
superbement orientalisée. Mata Hari […] en serait le parfait exemple».722 A mon avis,
Joséphine en est également le prototype.723 Jouant un rôle de Tonkinoise, elle devient pour le
public une Orientale, une congaï, la Tonkinoise (Figure 8.10).724 Il est inutile sans doute de
rappeler que l’effet visé était le rire ; Henri Varna, le directeur du Casino de Paris, a proposé à
Joséphine Baker d’interpréter La Petite tonkinoise parce qu’il pensait que l’effet serait encore
plus amusant de voir une vénus noire chanter les amours asiatiques.725

721
Je reproduis ces photos ici, malgré tout ce que l’on pourrait objecter. D’une part Joséphine Baker n’ignorait
pas le pouvoir des images, elle savait ce que la sienne représentait et était apparemment d’accord pour qu’on
l’utilise et s’en servait elle-même. En plus j’estime que le cadre est suffisamment ‘postcolonial’ pour éviter le
voyeurisme.
722
YEE, Jennifer, Clichés de la femme exotique, op. cit., p. 44.
723
Baker est comparée à une Mata Hari dans son dossier composé en 1951 par le FBI qui la suspectait de
sympathies communistes. Un informateur l’avait vue fêter la victoire du Front Populaire à Moscou en été
1936. Federal Bureau of Investigations, « Josephine Baker », http://foia.fbi.gov/foiaindex/jbaker.htm, 18-02-
2007. Cette femme politisée rencontrée à Moscou rappelle étrangement le personnage du roman de Georges
Sim.
Son engagement et ses prises de position antiracistes lui valent une interdiction d’entrer aux Etats-Unis, son
pays natal. Voir : ONANA, Charles, Josephine Baker contre Hitler. La star noire de la France libre, Paris
Duboiris, 2006.
724
Je dois avouer ne pas avoir trouvé de film prouvant qu’en 1930 Joséphine Baker était effectivement
‘orientalisée’ pour interpréter La Petite Tonkinoise. Néanmoins, dans un enregistrement qui date des années
50-60 ( ? ) où elle l’interprète à nouveau, elle a les yeux bridés par un savant maquillage, porte des vêtements
qui ‘font’ asiatique et bouge les index à la verticale dans un geste qui, dieu sait d’où ça vient, prétend imiter
une attitude chinoise. Voir : « Josephine Baker - Avec & La Petite Tonkinoise »,
http://www.youtube.com/watch?v=8ZMc-hLW8Uk, 18-02-2007.
725
ANONYME, 1926-1939 : Josephine Baker, star de Paris, http://www.ifrance.com/jobaker/1926-1939.htm, 06-
05, 2005.
230 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Mais elle représente aussi la femme animale. Varna jouait sur l’image de Joséphine
Baker ; comme elle adorait les animaux et se déplaçait avec toute une ménagerie, il lui avait
offert un léopard comme animal domestique avec lequel elle apparaissait sur scène. Cette
Chiquita est la mascotte de Paris qui remue.726 (Figure 8.11) Joséphine Baker posait bien
souvent avec des ‘animaux’ sauvages et prenait des poses félines. (Figures 8.12, 8.13, 8.14)
D’ailleurs, elle n’était pas dupe et connaissait bien son rôle puisqu’elle disait : « je personnifie
la sauvage sur la scène ».727 Evidemment, et je l’ai déjà dit, il est difficile de savoir ce que
pensait le public de cette manipulation de l’image. On a vu que Marcel Sauvage, Clotilde
Chivas-Baron et Georges Simenon la voient en véritable artiste, en femme libérée et engagée ;
mais il n’en va pas de même pour d’autres artistes, ni d’ailleurs pour certains journalistes qui
parlent de ‘bestialité’, de décadence, de ‘chaînon manquant’, etc. Si l’on en croit le roman de
Félicien Champsaur, une partie du public associait l’apparition de Joséphine Baker sur scène à
une image animale. Dans Nora, la guenon devenue femme (1929), une ignoble variation sur le
thème de Pygmalion, une guenon nommée Nora, devient, comme Joséphine Baker, une
chanteuse adulée de la scène parisienne.728 Le dessin en couverture est des plus explicites.
(Figure 8.15) Cette image de l’étranger ‘primitif’ et ‘animal’ nie bien évidemment le miroir
dérangeant que le colonisé est devenu à l’entre-deux-guerres. La représentation visuelle que
Joséphine Baker fait de la femme exotique, de la femme de couleur et de la femme colonisée,
suggère que le colonisé restera toujours fondamentalement un ‘primitif’. Mélaoli est civilisée
puisqu’elle apprend ; mais elle est sauvage à regarder ou même à visualiser pour le public qui
l’entendait à la radio mais avait vu partout des affiches publicitaires de cette danseuse aux
bananes.

726
Ce nom n’a rien à voir avec la Banane Chiquita nommée ainsi seulement à partir de 1944.
727
BAKER, Joséphine, citée dans : La cinémathèque de Toulouse, www.lacinemathèquedetoulouse, 25-01-2007.
728
CHAMPSAUR, Félicien, Nora, La Guenon devenue femme, Paris, Ferenczi, 1929.
Cette histoire est moins extravagante qu’il y paraît. En effet, en 1914-1939, un savant russe, Serge Voronoff,
réfugié dans le Sud de la France avait entrepris les premières greffes d’organes. Il était persuadé que les
singes ne vieillissaient pas et que leur longévité se trouvait dans leurs gonades. Il voulait revitaliser l’homme
en lui greffant des organes de reproduction d’animaux. Une des expériences qu’il a entreprises est la
transplantation de gonades de femme à une guenon dénommée Nora. Il a ensuite tenté une insémination à
l’aide de spermatozoïdes humains. http://www.gvsu.edu/english/cummings/issue9/Gillybo9.htm, 07-04-2004.
Il a aussi pratiqué 2000 greffes de testicules de singes à l’homme, de 1914 à 1939.
Voir: REAL, Jean, Voronoff, Paris, Stock, 2001.
Maintenant inconnu, tout le Paris scientifique et mondain parlait de lui. Voronoff est très populaire dans
l’Afrique de Paul Morand. Le voyageur rencontre un jeune colonial de Tombouctou qui s’est emparé d’un
champinzé, pour prévenir son vieillissement : « j’élève moi-même mon chimpanzée, pour dans vingt ans ».
MORAND, Paul, Paris-Tombouctou, Voyages, op. cit., p. 11-102, p. 94.
Il a aussi voyagé en Indochine au début des années trente – et participé à une chasse au tigre – selon NGUYễN
TIEN LANG qui voyage juste après lui dans les mêmes endroits. NGUYễN TIểN LÃNG, op. cit.
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 231

D’autre part, Joséphine Baker est l’artiste aux seins nus (ce n’est pas la seule de cette
époque peu prude, mais c’est la seule vedette). Cette nudité rappelle symboliquement et par
dialogisme avec la version de Polin, les mandarines de Mélaoli en tant que représentation
d’une Indochine aux richesses à portée de la main. Le mythe de l’Indochine, colonie aux
richesses inépuisables est d’ailleurs entretenu activement à l’époque et certainement en 1922,
autour de l’Exposition coloniale de Marseille. Celle-ci est placée sous le signe de l’Indochine
qu’elle glorifie en célébrant les répliques d’une partie du Wat d’Angkor construites à cet effet.
Les travaux de L’Ecole d’Extrême-Orient sont la preuve de l’œuvre réalisée, comme le dit
l’orientaliste archéologue Victor Goloubew dans sa conférence présentée à l’occasion de cette
exposition.729 Dans son texte, on comprend que ces temples arrachés à la jungle sont une
métonymie de l’œuvre de la France en Extrême-Orient – une œuvre qui n’est pas finie, « la
source est loin d’être épuisée ! » et « il est rare qu’une semaine entière se passe sans que la
joie d’une trouvaille précieuse ne vienne interrompe […] le labeur ».730 Mais déjà les touristes
parcourent les sites en automobile et peuvent s’enfoncer plus avant dans la forêt pour voir les
plus beaux arbres, rencontrer des gibbons, des cerfs, des coqs sauvages et … qui sait, peut-
être la panthère.731 L’exposition de Marseille prend acte de l’œuvre réalisée et vante
l’opulence archéologique et écologique de l’Indochine. Charles Régismanet dans son Miracle
Français en Asie (1922) va exactement dans le même sens. Il faut faire savoir que la France à
une très riche colonie en Asie. Son objectif est de:

montrer l’Indochine, fille majeure de la France, et prendre date. Le miracle n’est point
achevé. Il se continuera […] [mais il] faut qu’il soit révélé et mis à la portée du plus grand
nombre de nos concitoyens qui l’ont trop ignoré ou méconnu. […] Je dis : un trésor
admirable est là. Admirez-le d’abord et aimez-le. On ne comprend bien, en effet qu’en
admirant et en aimant. Toutes les curiosités ensuite vous seront permises, car ce trésor est
inépuisable !732

L’Indochine est ‘majeure’, c’est-à-dire mûre pour la consommation des touristes qui sont
clairement visés comme destinataires de ces deux textes. Il n’est pas du tout nécessaire de

729
GOLOUBEW, Victor, « Les ruines d’Angkor. Extrait de la conférence » , Société de géographie de Marseille.
Bulletin de la Société de géographie et d'études coloniales de Marseille. 1922-1923, Marseille, Tome
quarante-quatrième, p. 28-43, repris dans : Bibliothèque Gallica,
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2012445/f33.item, 3-12-2006.
730
Ibid., p. 39 et p. 43.
731
Ibid., p. 42.
732
REGISMANET, Charles, op. cit., p. 31.
232 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

s’expatrier, mais simplement de venir prendre acte en touriste, dans les Expositions, puis
éventuellement sur place. Bien que la mise en valeur ne soit pas terminée, la colonie
fonctionne selon les desiderata et enrichit la France. Dans l’image de Joséphine Baker, le
buste nu et les bananes phalliques remémorent la Tonkinoise de Polin ; la profusion de
l’Indochine se maintient en même temps que reparaît le degré sexuel qui n’est plus porté que
par l’image.
Mais cette nudité mise en scène dans le cadre colonial établit peut-être également un
rapport avec le fantasme du harem. Non seulement, Knibiehler et Goutalier considèrent que
dans l’imaginaire occidental, les colonies sont les « harems de l’Occident ».733 Mais aussi,
selon Jennifer Yee, au moment de la conquête coloniale de l’Indochine se multiplient les
cartes postales qui représentent des ‘Indochinoises’ aux torses dénudés dans une mise en
scène directement héritée de la mode picturale de l’orientalisme arabe qui n’a – évidemment –
aucun rapport avec les cultures de l’Indochine.734 Lily Chiu montre en outre que la
représentation des Vietnamiennes torses dénudés est un véritable cliché qui se maintient
encore dans le film Indochine (1992) de Régis Wargnier ; c’est toute une tradition ‘coloniale’
du fétichisme du corps de la femme exposée au désir scopique du spectateur.735 Pour Lily
Chiu, cette nudité indique surtout que la femme orientale n’existe que dans la fiction, qu’on
lui refuse son droit à exister dans un monde réel où elle peut agir. Déjà la coloniale Cristiane
Fournier s’irritait des clichés qui circulaient en métropole concernant les Tonkinoises. Sans
doute fait-elle indirectement référence à la chanson (et à Baker ?) lorsqu’elle précise dans un
article intitulé « Ma Tonkinoise », que celles qu’elle connaît sont pudiques et travaillent dur
pour survivre – rien de très exotique donc !736 Par son apparence physique, Joséphine Baker,
danseuse américaine représentante de l’art nègre, entre dans le fantasme du harem colonial
oriental et y entraîne à nouveau la ‘Tonkinoise’ qui était devenue une élève sage.

733
KNIBIEHLER, Yvonne et GOUTALIER, Régine, op. cit., p. 19.
734
YEE, Jennifer, Clichés de la femme exotique, op. cit., p. 39.
735
CHIU, Lily V., « Camille’s Breasts : The Evolution of the Fantasy Native in Régis Wargnier’s Indochine »,
dans : ROBSON, Kathryn et YEE, Jennifer (dir.), France and ‘Indochina’. Cultural Representations,
Lanham/Boulder etc., Lexington Books, 2005, p, 139-152, p. 141-142.
736
Quant au discours sur la nudité et l’érotisme des Tonkinoises, Christiane Fournier – journaliste, romancière et
professeur de français en Indochine autour des années 1929-1933 – s’offusque de l’image donnée en France.
Dans « Ma Tonkinoise » elle insiste sur le fait que la Tonkinoise qu’elle connaît est pudique et doit travailler
pour survivre, elle est la bête de somme des hommes.
FOURNIER, Christiane, « Ma Tonkinoise », La femme de France, Une Française en Indochine (serie qui a
paru de Octobre-déc 1930), repris dans : Perspectives occidentales sur l’Indochine, Saïgon & Vinh, La
Nouvelle Revue Indochinoise, 1935, p. 102-106
Chapitre VIII : 1930 ou la ventriloquie de la Tonkinoise 233

Finalement, comme l’accent contredisait l’accompagnement musical, l’image montre


exactement le contraire de ce que dit le texte : les paroles affirment que la mission civilisatrice
est un succès alors que l’image montre que les colonisé(e)s resteront toujours des objets des
fantasmes coloniaux. Il y a bien eu réajustement du mimétisme. Lorsque Mélaoli dit ‘nous-
kita sommes des civilisés’, elle renvoie une image de fantasme qui permet au public de
traduire en leur fort intérieur : kami. Il y a réaffirmation, dans une seule pratique culturelle,
des deux présuppositions du discours. La version de 1930 le re-calibre, transformant
l’ambiguïté dérangeante de l’imitation en quelque chose de rassurant – et d’amusant –
puisqu’elle affirme dans le même mouvement l’apprentissage de l’autre et sa sauvagerie
légitimant une colonisation civilisatrice éternelle.
Mais si l’analyse de Bhabha explique la flexibilité du discours, elle ne dit rien des
conditions qui imposent les décalages. Historiquement, je ne pense pas que les ajustements se
produisent « sans cesse ». Je crois au contraire qu’il y a des périodes historiques qui les
nécessitent alors que d’autres acceptent pour pain bénit les ambivalences du discours. Il faut
en tout cas qu’il y ait contact avec les colonisés, que ceux-ci commencent à exister pour les
Français autrement que comme un objet perméable aux projections fantasmatiques. Bhabha
constate lui-même que c’est à partir de la « rencontre coloniale entre la présence blanche et la
semblance noire [qu’]émerge la question de l’ambivalence du mimétisme comme
problématique de la sujétion coloniale ».737 Cependant il ne prend pas en considération que
dans certains contextes historiques et géographiques, comme la France avant 1914, ce contact
n’a pas lieu ou est très improbable. Car au fond la contradiction intrinsèque au discours
civilisateur ne dérange personne en France tant que ‘l’autre’ peut être représenté comme
différent, inférieur, inhumain et absolument éloigné des Français. A mon avis, cette
ambivalence du discours, bien qu’elle soit inhérente à l’idée de mission civilisatrice, n’était
pas déstabilisante, tant que le métropolitain n’était pas confronté à la réalité des ‘colonisés’.
Le contact, voilà exactement ce qui se passe d’essentiel à l’entre-deux-guerres en France.
Déjà le texte de Farrère montre que c’est ce qui met la logique du discours à mal dans la
colonie de 1905. C’est aussi l’ambivalence du discours qui est révélée dans le contexte de
l’entre-deux-guerres, où les colonisés se manifestent, font entendre leur voix, apportent de
nouvelles impulsions culturelles ou, tout simplement leur présence. C’est ce contexte
spécifique qui rend le discours du mimétisme nécessaire et efficace.

737
BHABHA, Homi K., op. cit., p. 154-155.
234 Volet 2 : Variation et pérennité du discours de domination.
De l’expansion à l’administration coloniale

Là se trouve un élément essentiel dont il faut tenir compte lorsque l’on ‘applique’ les
théories postcoloniales d’origine anglo-saxonne, à la situation française. Il est en effet assez
probable que les Londoniens aient été confrontés bien plus tôt que les Parisiens à un
changement de couleur de leur population. Ce serait déjà le cas en Angleterre dans les deux
dernières décennies du XIXe siècle, comme le suggère l’analyse de McClintock, au moment
où de nombreux Egyptiens (les Gypsies) se retrouvent à Londres.738
Ceci pousserait à croire que s’il y a réellement un lien de cause à effet entre le
colonialisme et le modernisme, comme le suggèrent beaucoup de postcolonialistes tels que
Frederic Jameson, « Modernism and Imperialism » (1990), Edward Said dans Culture et
impérialisme (1993) ou encore Elleke Boehmer dans Empire, the National and the
Postcolonial (2002), si modernisme il y a en France, il n’a pas nécessairement lieu à la même
époque qu’en Angleterre.739 Ce qui rejoint l’analyse de Sjef Houppermans qui estime que le
modernisme français connaît son apogée à l’entre-deux-guerres.740
Mais nous arrivons à mon dernier point d’analyse de la chanson : le lieu de narration,
que je considére dans un chapitre séparé, et dans le volet suivant qui a trait à la place des
voyageurs. En effet, si La Petite tonkinoise est maintenue au pays, Joséphine Baker est par
contre une ‘voyageuse’ immigrée en France. Les films dans lesquels elle a joué nous
permettront de mieux saisir l’importance de garder Mélaoli en Indochine.

738
MCCLINTOCK, Ann, op. cit., p. 118-120.
739
JAMESON, Frederic, art. cit. ;
SAID, Edward W., Culture et impérialisme, op. cit.
BOEHMER, Elleke, Empire, the National and the Postcolonial (1890-1920). Resistance in Interaction (2002),
Oxford, Oxford University Press, 2002.
740
HOUPPERMANS, Sjef, art.cit.
VOLET 3

LA PLACE DES ‘VOYAGEURS’ DE L’ENTRE-DEUX-GUERRES


CHAPITRE IX

LA PLACE SPECIFIQUE DU COLONISE EN FRANCE :


OU LA PREUVE DE GRATITUDE

Les manifestations de loyalisme […] sont […] une


belle récompense et un précieux encouragement
pour la nation protectrice, pour la France qui aime
qu’on l’aime.
E. Henry-Biabaud, Deux ans en Indochine (1939).

Quand on se croit obligé d’exprimer sa gratitude, on


perd la moitié de sa joie.
René Barjavel, Une Rose au paradis (1981).

Mélaoli est surprise sur place pendant son histoire d’amour. Elle réaffirme sa sentimentalité
et, puisque c’est elle « qui l’aime le mieux », sa fidélité et le succès de son amant. Cette
nouvelle Mélaoli hérite en fait de la place et du rôle qui revenait déjà à son ‘aïeule’ en 1906 ;
celle de la congaï, cette facile et fidèle femme exotique. La chanson ne donne pas
d’informations supplémentaires sur sa fidélité en 1930, c’est pourquoi il me semble utile
d’évaluer le type de femme exotique que Joséphine Baker incarnait au cinéma.

1. - Baker au cinéma : la femme exotique salvatrice


Le manque de succès des films de Baker – des navets, il faut bien le dire – est sans doute dû
au fait que son jeu était forcé. Etant habituée à danser pour de très grandes salles, ses gestes et
ses mimiques mélodramatiques font penser aux films muets de la génération précédente.
En tout cas, ce n’est pas la difficulté du ‘message’ qui peut être la cause de ces flops.
Les films reproduisent ad infinitum le canevas exotique déjà mis en évidence dans les
chapitres précédents. Cependant, la femme exotique change de rôle, elle n’est plus seulement
une intermédiaire passive ; elle joue un rôle actif, ‘sauve’ le héros. Sa loyauté, va jusqu’au
238 Volet 3 : La place des ‘voyageurs’ de l’entre-deux-guerres

sacrifice. Après avoir sauvé son amant français, elle doit se sacrifier : soit elle cède la place à
sa rivale (une Française) pour qu’il puisse être heureux, soit elle donne sa vie pour lui. Dans
le film Zouzou (1934), le héros (Jean Gabin), séduit Zouzou (Joséphine Baker) qui l’aidera à
sortir d’une mauvaise passe. Elle l’aime mais il lui préfère une Française qui s’appelle …
Claire ( !). Zouzou est cette femme exotique décrite par Pierre Mille et celle qui, dans la
première version de La Petite tonkinoise, se laisse si facilement conquérir.741 C’est comme
cela que j’interprète la photo sur laquelle Joséphine Baker pose souriante et accolée à un Jean
Gabin habillé en costume de marin. (Figure 9.1) C’est le rôle déjà joué dans La Sirène des
tropiques (1927) ou elle est une Antillaise qui sauve un Français.742 C’est d’ailleurs aussi le
rôle de la femme de couleur dans le ‘roman’ de Joséphine Baker : Mon Sang dans tes veines
(1931), où une jeune américaine de couleur sauve un Blanc et le paye de sa vie.743 Et dans le
film Princesse Tam Tam (1936) – auquel je reviendrai – elle ‘sauve’ le héros de son manque
d’inspiration artistique puis cède la place à une Française.744
Ce rôle de saint-bernard n’est pas innocent et reflète, selon moi, une situation que l’on
ne peut plus ignorer dans la métropole : la colonie est consubstantielle au colonialisme et
donc à la France. Selon Albert Memmi, cette consubstantialité évidente du colonisé au
colonialisme, est pourtant niée par les colonisateurs qui, à défaut de pouvoir l’exterminer lui
refusent l’humanité.745 Comme dit plus haut, la France de l’entre-deux-guerres doit bien
reconnaître l’existence des hommes et femmes de couleur et d’autres cultures présents sur son

741
ALLEGRET, Marc, Zouzou, Paris, Les Films H. Roussillon Production, 1934.
742
ETIEVANT, Henri et NALPAS, Mario, La Sirène des tropiques, Centrale Cinématographique, 1927.
743
ABATINO, Pépito et CAMARA, Félix de la, Mon sang dans tes veines, d’après une idée de Joséphine Baker,
Paris, Les Editions Isis, 1931.
Roman sur la xénophobie poussée à l’extrême, dans lequel la transfusion du sang d’une Noire Américaine
sauve la vie d’un Blanc. Elle en meurt. Quant à lui, puisque son sang est devenu impur, il lui est refusé
d’épouser sa fiancée blanche.
S’il faut en croire l’interview que Joséphine Baker accorde à Sauvage dans les années 40, elle était très fière
de ce roman qui devait raconter l’histoire de « dizaines de petites filles noires de Saint-Louis […] et dévoiler
la vie des Blancs et des Noirs en Amérique » pour « défendre, une fois encore, de manière différente, la cause
des enfants noirs ». BAKER, Joséphhine, dans : SAUVAGE, Marcel, op. cit., p. 240-241.
Son intention d’attaquer le racisme et la ségrégation aux Etats-Unis sont détournés car ce qui ressort c’est la
peur viscérale, génétique, biologique de l’autre ainsi qu’une mise en garde contre le métissage.
En recherchant la ‘voix’ de Joséphine Baker, même si elle est une subalterne très visible, on aboutit à une
frustration qui se rapproche de celle que communique Gayatri Spivak dans son article « Can the Subaltern
Speak ? », op. cit. Spivak y conclut en fin de compte à l’impossibilité des subalternes à ‘parler’ ou à être
entendu(e)s, comme elle le précisera plus tard.
Voir : SPIVAK, Gayatri, « Subaltern Talk. Interview with the Editors » (29 october 1993), LANDRY, Donna et
MACLEAN, Gerald (prés.), The Spivak Reader, New York/Londres, Routledge, 1996, p. 287-308, p. 291.
744
GREVILLE, Edmond, Princesse Tam Tam, Paris, Production Arys, 1935.
745
MEMMI, Albert, op. cit., p. 91.
Chapitre IX : Place spécifique du colonisé ou la preuve de la gratitude 239

sol. Hormis cette présence, la France est, à bien des niveaux indéniablement dépendante de
son Empire.

2. - La métropole dépendante de la colonie


Il suffit pour le voir de reconsidérer les arguments qui ont décidé Ferry à engager la France
dans l’aventure Indochinoise. La colonie ‘majeure’ répond aux attentes, mais cet
aboutissement souligne en même temps combien la métropole repose sur son Empire – et sur
l’Indochine. On se souvient que la politique coloniale de Jules Ferry reposait sur plusieurs
arguments : économique, militaire, psychologique et civilisateur.746 J’ai parlé de cette mission
‘civilisatrice’, mais qu’en est-il pour les autres arguments ? Le premier était, comme on l’a
déjà dit, le besoin de matières premières.

2.1. - Les ressources économiques et militaires de la colonie

La main d’œuvre à bon marché de la colonie asiatique approvisionne la France par son
activité dans les mines de fer, les plantations d’hévéas, les rizières, les fabriques de papier, et
– indirectement – l’opium qui est économiquement « vital » pour le budget de la colonie.747
Le deuxième argument est militaire : la colonie procure des réserves de soldats. On se
souvient de l’énorme participation des colonisés à la Première Guerre mondiale :

Les colonies […] ont fourni à la métropole, 275.000 combattants […] ainsi répartis : A.O.F. :
150.000, Indochine : 45.000 (plus les 50.000 travailleurs dans le transport des troupes, la
cuisine etc.), Madagascar : 40.000 et Antilles, Réunion, Somalis etc. : 40.000. […] L’armée
noire […] permit de remporter, en 1918, un des succès qui devaient décider de la victoire.748

A partir de ce moment, les soldats ‘indigènes’ qui participent à la Grande Guerre, surtout les
Africains, entrent dans l’imaginaire français. Associés à la force, ils seront l’arme surprise,
l’atout contre l’Allemagne, la preuve de la froce de la plus grande France. (Figure 9.2 : carte
postale d’un tirailleur avec ses trophées de guerres : les casques de l’ennemi). Pendant la
guerre, les images positives [...] utilisent abondamment ces militaires courageux, « prêts à

746
GAILLARD, Jean-Michel, Jules Ferry (1989), cité dans : BESANÇON, Pascale, op. cit., p : 27.
747
REGISMANET, Charles, op. cit., p. 319 et svts.
748
ROQUES, Philippe et DONNADIEU, Marguerite, op. cit., p. 139.
240 Volet 3 : La place des ‘voyageurs’ de l’entre-deux-guerres

mourir pour la France», « symboles touchants de la réussite de l’œuvre coloniale… ».749 C’est
encore une fois l’image de la force du tirailleur – mais cette fois une force tranquille - que
l’on utilisera pour promouvoir un petit déjeuner ‘requinquant’ ou ‘revitalisant’, le chocolat en
poudre de la marque Banania. (Figure 9.3) Un soldat au repos à l’ombre bienfaisante d’un
arbre français et qui a négligemment laissé tomber son arme à ses pieds, vante d’un grand
sourire le plaisir de la collation. La menace – réservée aux Allemands – est gommée. La
marque a obtenu un succès qui s’est maintenu au fil des années. Les publicités ont évolué,
l’arme disparaît progressivement et les dessins deviennent de plus en plus caricaturaux,
enfantins et rassurants (comme les Congolais de Tintin), mais l’image est restée d’un
personnage de couleur souriant, habillé en uniforme de tirailleur et coiffé de la chéchia.
(Figure 9.4) La joie du tirailleur est aux antipodes des images que l’on a de cette guerre.
(Figure 9.5) Léopold Sédar Senghor déclarera avoir une furieuse envie de « déchirer les rires
Banania sur tous les murs de France ».750 Et, je ne peux m’empêcher de faire remarquer que
cette image reste populaire au XXIe siècle. Les services de table du petit déjeuner Banania
sont des produits vendeurs dans les magasins de vaissellerie parisiens, et la marque a même
refait son apparition en 2005. La société Nutrial, ayant racheté le nom ‘Banania’ à Unilever en
2003, a relancé le produit toujours composé des mêmes ingrédients (farine de banane, céréales
et chocolat) qui devint rapidement populaire et a été reconnu « saveur de l’année 2005 » par
un groupe de consommateurs.751 Malheureusement, la boîte représente toujours ‘l’ami y’a
bon’, le personnage en miniature en bas à gauche portant le costume de tirailleur. (Figure 9.6)
Si le slogan ‘y’a bon’ a disparu, le visage au centre du dessin reproduit toujours le même type
de personnage, un homme de couleur mais devenu plus clair – ou s’agirait-il d’un arabe
venant rassurer les petits déjeuners de l’après 11 septembre 2001 ? – aux yeux niaisement
écarquillés, aux lèvres de plus en plus disproportionnées et coiffé de la fameuse chéchia rouge
à pompon bleu. Mais le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais a lancé une pétition
contre cette publicité qui a forcé Nutrial à renoncer, en février 2006, à reproduire l’image du
tirailleur.752

749
RUSCIO, Alain, Que la France était belle au temps des colonies, op. cit., p.121.
750
SENGHOR, Léopold Sédar, « Poème Liminaire. A L.-G. Damas » (1940), Léopold Sédar Senghor. Œuvre
Poétique, Paris, Seuil, 1990, p. 55-56.
751
MARMITON, La communauté des gourmands,
http://www.marmiton.org/saveur/laureats_fiche.cfm?Sav_ID=98, 14-05-2005.
752
MBOUGUEN, Hervé, « Y’a bon banania, le retour ! », http://www.grioo.com/info3897.html, 14-05-2005.
GUENNEUGES, Laurent, « Banania trouve ses vieilles pubs un petit peu trop corsées » Libération, 02-02-
2006.
Chapitre IX : Place spécifique du colonisé ou la preuve de la gratitude 241

Le film Indigène (2006) de Rachid Bouchareb a apporté une lueur de reconnaissance


pour les tirailleurs africains de la Deuxième Guerre mondiale, mais il semble que l’on ait
complètement oublié la participation des Indochinois à ces carnages européens.753 Parmi les
95000 Indochinois venus défendre la France en 1914-1818, le Tonkin avec son delta
surpeuplé du fleuve rouge fournit le plus d’hommes. Ironie du sort, comme le Tonkin a
opposé la résistance que l’on sait lors de la conquête, ses hommes ont la réputation de faire de
bons soldats ; c’est majoritairement eux qui seront envoyés sur les champs de batailles de
France et qui y laisseront la vie. Le ministère de la Défense a maintenant créé un site pour la
mémoire des guerres qui contient une banque de données reprenant, entre autres, les
certificats de décès des hommes tombés au combat pour la France en 14-18. Ces certificats
rendent au moins leur nom à près de 3000 Indochinois morts sur le sol français dans la
Grande Guerre. La consultation de cette banque de donnée ne peut laisser aucun doute sur
l’importance des colonisés – et des Indochinois – pour la politique militaire de la France en
Europe.754

2.2. - Le Pacifique, prestige de la plus grande France

Les réserves en hommes sont importantes pour la politique en Europe, mais aussi pour les
relations internationales. L’Indochine joue un rôle géostratégique essentiel en apportant des
ouvertures maritimes indispensables à la position que la France entend conserver – ou
reprendre – sur la scène internationale. La Guerre de 14-18 a sérieusement endommagé la
France et l’a laissée exsangue : le conflit s’est joué sur son sol et, selon l’historien Patrice
Morlat dans son Indochine années vingt (2001), c’est elle la grande perdante puisqu’elle a
régressé à tous les niveaux : démographique, matériel, économique, financier ; même
« l’Allemagne vaincue mais intacte pouvait rapidement prendre une avance économique
considérable sur une France victorieuse mais détruite ».755 En revanche, la position de la

753
Toujours pas de reconnaissance pour les Tirailleurs indochinois, dans l’Edition spéciale « Honneur aux
poilus », le 17 mars 2008, sur France 3, seuls les « Tirailleurs sénégalais » sont mentionnés.
754
Le ministère de la Défense recense les certificats de décès de 1,3 million de militaires ‘morts pour la France’
parmi lesquels j’ai compté 2878 noms d’‘Indochinois’.
Voir : « Mémoire des hommes. Morts pour la France 1914-1918 », Ministère de la Défense :
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/consultation: septembre 2005, 14-02-2007.
Ce qui grossit fortemement le nombre, renseigné par Eric Deroo, de 1600 Indochinois, tués à la guerre.
Voir : DEROO, Eric, « Mourir : L’Appel à l’Empire », dans : BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine
(dir.), Culture coloniale, op. cit., p. 107-117, p. 117.
755
MORLAT, Patrice, Indochine années vingt. Le Balcon de la France sur le Pacifique (1918-1928). Une page de
l’histoire de la France en Extrême-Orient, Paris, Les Indes Savantes 2001, p. 25.
242 Volet 3 : La place des ‘voyageurs’ de l’entre-deux-guerres

France en Indochine la place aux première loges de la Chine, cet empire convoité par tous
depuis si longtemps. Selon, Nguyễn Ái Quốc, ce qui véritablement « ralentit la colonisation
[…] de la Chine [c’est] : la rivalité entre les impérialismes entre eux. […] Pour rien au
monde, la Grande-Bretagne ne laissera la France devenir en Asie une véritable puissance
coloniale ».756 Pour Nguyễn The Truyen, il est clair que deux blocs s’affrontent qui louchent
sur la Chine : des mouvements indiquent que la France de 1925 cherche une alliance avec le
Japon pour faire contre-poids à la force des USA et de la Grande-Bretagne liguées contre
elle.757 La mort de Sun Yat Sen (1866-1925), père de la révolution chinoise, ne manque pas
d’effrayer les révolutionnaires qui voient la présence accrue des Impérialistes aux abords de la
Chine. La Chine et le Pacifique sont en effet les régions du globe où se joue le bras de fer des
grandes puissances pour le domination du monde. Nguyễn The Truyen dévoile en effet, dès
1925, le peuplement organisé par la France des petites îles du Pacifique – la traite des
Indochinois – pour y assurer sa position et y étendre son influence. Pour Patrice Morlat il ne
fait pas de doute, c’est par l’Indochine, ce balcon sur l’océan Pacifique, que la France entend
participer au conflit qui s’annonce – on en a l’intuition – dans le Pacifique. Les Etats-Unis et
le Japon – deux forces qui montent en puissance – jouent leurs cartes dans ces eaux où
croisent l’Empire britannique, la France etc. Le traité de Washington (1922) par lequel les
Etats signataires se mettent d’accord pour limiter leurs armements dans le Pacifique montre
assez bien l’ampleur des tensions.758 Pour cette question du Pacifique, la France n’est pas la
mieux placée. Alors pour la bataille à venir,

Paris doit se forcer de compenser, par une action d’influence morale et de propagande, les
difficultés matérielles qu’il éprouve pour suivre, dans leur activité croissante, des puissances
géographiquement mieux situées comme le Japon, les Etats-Unis, voire le dominion
australien ou même la colonie britannique de Hong Kong, dont les ressources économiques
et financières ont été moins entamées pendant la guerre.759

Les arguments psychologiques et géostratégiques se rejoignent dans la question du Pacifique.


Ses colonies vont permettre à la France de retrouver son prestige compromis en 1918
car « elle a un rang à tenir » sur la scène internationale, comme le disait déjà Ferry après

756
NGUYễN AI QUAC [sic], « Les Impérialistes et la Chine. Hands off China ! », Le Paria, n0 30, octobre 1924.
757
NGUYễN THE TRUYEN, « L’Indochine et le Pacifique », Le Paria, n0 32, février-mars 1925.
758
Voir : Droit International Humanitaire, Traités et textes, « Traité relatif à l'emploi des sous-marins et des gaz
asphyxiants en temps de guerre. Washington, 6 février 1922 »,
http://www.icrc.org/dih.nsf/INTRO/270?OpenDocument, 22-12-2006.
759
MORLAT, Patrice, op. cit., p. 63.
Chapitre IX : Place spécifique du colonisé ou la preuve de la gratitude 243

1870.760 Déjà les expositions coloniales, celle nationale de Marseille (1922), qui met
l’Indochine à l’honneur, mais surtout, bien sûr, celle internationale de Vincennes (1931)
doivent contribuer à reprendre de l’assurance face aux autres grandes puissances coloniales.
Mais c’est aussi ‘l’amour’ de ses colonisés qui légitiment son colonialisme. En assurant que la
France fait des miracles en Asie et que ses colonisés l’aiment, qu’elle réalise ‘la conquête des
cœurs’ – pour reprendre l’expression si populaire d’Auguste Pavie, elle peut s’affirmer
comme une grande nation colonisatrice, une nation avec laquelle il faudra compter.761
L’amour de l’autre comme objectif de l’entreprise coloniale n’est pas vraiment neuf. Déjà le
père Huc disait vouloir se faire aimer des Chinois et Napoléon utilise, selon moi, une feinte –
un mimétisme dans l’autre sens – pour ‘conquérir les cœurs’ et se faire accepter en Egypte.
Quand Said analyse, dans L’Orientalisme, l’action de Bonaparte, il insiste surtout sur le fait
que la ‘connaissance’ permet et pousse à la conquête, mais il indique également que Napoléon
profite de ses ‘connaissances’ pour affirmer aux Egyptiens qu’il est musulman.762 Pour moi,
la performance de ces ‘connaissances’ sur l’islam est différente de celles géographiques qui
permettent la conquête territoriale. En effet, pour affirmer qu’il est musulman, il a besoin de
l’adhésion des Egyptiens. Sans leur collaboration, il ne peut s’affirmer musulman et s’imposer
comme chef. En Indochine aussi il s’agit du passage d’un état d’exception à l’installation
administrative qui s’exprime en termes de ‘conquête des cœurs’.

760
FERRY, Jules, « Les fondements de la politique coloniale », Discours prononcé à la Chambre des Députés le
28 juillet 1885, Assemblée nationale, http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/Ferry1885.asp, 02-02-2007.
761
Auguste Pavie (1846 ?- 1925) Explorateur de l’intérieur du pays dont l’action – la fameuse : « Mission Pavie
(1879-1895) » – est reprise dans diverses études ‘géographiques’. A partir de la fin des années 1890, il
commence à publier sur l’histoire et la littérature des pays qu’il explore : Recherches sur l’Histoire du
Cambodge, du Laos et du Siam, Paris, Leroux, 1898 ; Contes populaires du Cambodge, du Laos et du Siam,
Paris, Leroux, 1903 et après la Grande Guerre il publie A la Conquête des cœurs.
PAVIE, Auguste, A la Conquête des cœurs. Le Pays des millions d’éléphants et du Parasol blanc, préf.
CLEMENCEAU, Georges, Paris, Bossard, 1921 et reprend un Contes du Cambodge. Les douze filles d’Angkor,
Paris, Leroux, 1921, deux publications qui viennent à point pour l’exposition coloniale de Marseille de 1922.
L’apparition de cette ‘conquête’ des cœurs dans le titre montre combien le discours tente de s’écarter du
stade précédent du colonialisme : la conquête militaire.
762
SAID, Edward W., L’Orientalisme, op. cit., p. 58.
Au fond, c’est la même tactique qu’emploiera J.F. Kennedy dans l’Allemagne pré-réunification, lorsqu’il
dit : « Ich bien eine Berliner » (26-06-1963). Ce n’est ‘qu’une tactique de séduction qui, par l’adhésion
proclamée du locuteur appelle et prescrit celle des destinataires.
244 Volet 3 : La place des ‘voyageurs’ de l’entre-deux-guerres

3. - Avec la bénédiction des colonisés


3.1. - La France qui aime à être aimée

Si ce n’est pas neuf, on constate qu’à l’époque qui m’intéresse, cette gratitude supposée des
colonisés devient la justification du colonialisme à la française et la source du prestige
réinvesti face au reste du monde. A l’entre-deux-guerres, il n’y a pas de meilleur compliment
pour un colonial, que de lui dire que les coloniaux l’aiment. C’est pourquoi, nombre de
dédicaces de romans coloniaux sont adressées en ces termes : « A Albert Sarraut qui aima le
peuple Annamite et en fut aimé ».763 « A la marquise de la Souchère [propriétaire d’une
plantation de caoutchouc], à la vaillante Française, la femme de cœur qui fait aimer la France
en Indochine ».764 « Ce bel idéal : la conquête des cœurs », soupire Pierre Varet reprenant –
avec un certain scepticisme – les beaux mots de Pavie.765 Ce colonial intitule un chapitre de
son essai : « Le Français veut séduire » et y cite le programme formel posé par La Dépeche
coloniale, du 9 janvier 1931 : « La France veut attirer et séduire ».766 Un voyageur, un certain
E. Henry-Biabaud, est plus facilement convaincu et heureux des manifestations de
« loyalisme de[s] […] élites [qui] sont de plus en plus nombreuses et parfois touchantes » et
dont les « sentiments […] sont […] une belle récompense et un précieux encouragement pour
la nation protectrice, pour la France qui aime qu’on l’aime ».767
Comme le soulignait Patrice Morlat, la France doit tenter de « compenser, par une
action d’influence morale et de propagande » sa moindre puissance dans la compétition entre
nations colonisatrices.768 Aussi, le colonial convaincu qu’est Octave Homberg, financier et
diplomate, Secrétaire général de la Banque de l’Indochine, ne manque-t-il pas d’admettre que
l’œuvre des autres nations colonisatrices n’a pas été parfaite, « par contre et partout, la nôtre
reste sans tache [sic] ».769 Il vise directement l’Angleterre comme brebis galeuse qui n’a pas
réussi ce que la France a fait : « la France […] a gagné l’affection de ceux qui, au cours des
âges, se sont trouvés sous son drapeau ».770 Il ne fait à son esprit aucun doute, c’est la

763
MARQUET, Jean, Du Village à la cité, op. cit.
764
CELARIE, Henriette, Promenades en Indochine, Paris, Ed. Baudinière, 1937.
765
VARET, Pierre, Les Dieux qui meurent, Paris, Ed. Eugène Figuière, 1932, p. 166.
766
Ibid.
767
HENRY-BIABAUD, E., Deux ans en Indo-Chine. Notes de voyage (1939), Paris, Arthème Fayard, 1945, p. 255.
768
MORLAT, Patrice, op. cit.
769
HOMBERG, Octave, L’Ecole des colonies, Paris, Plon, 1929, p. 273.
770
Ibid, p. 272.
Chapitre IX : Place spécifique du colonisé ou la preuve de la gratitude 245

reconnaissance des ‘indigènes’ qui forcera le monde à admettre la supériorité du colonialisme


à la française.771 Nombre de coloniaux comme Homberg, s’octroient la médaille d’or de la
colonisation à partir de l’allégation que les colonisés aiment les Français.
D’ailleurs, dans ce besoin de prouver qu’elle est à la hauteur, la France fait aussi appel
aux colonisés. C’est aux premiers intéressés qu’il revient de défendre la France et de justifier
son colonialisme. C’est Pierre Do Dinh, le poète catholique, qui en 1928 lors d’une
manifestation, doit affronter les révolutionnaires anti-Français du PIA de Nguyễn The Truyen
avec un discours sur « les bienfaits de la France ».772 C’est encore le Sénégalais Blaise Diagne
(1872-1934), maire de Dakar et premier député africain à l’Assemblée Nationale française
(1914-1934), qui est investi du rôle d’ambassadeur de la colonisation française. Dès la
Première Guerre mondiale il inspire un véritable dégoût à un de ses compatriotes, Lamine
Senghor (1889-1927), étant celui qui a organisé les recrutements forcés de tirailleurs africains
pour participer à la guerre 1914-1918.773 Lamine Senghor, un de ces recrutés, se révolte
contre le rôle de Diagne pendant la guerre et fustige dans ses articles, ce député favorable à la
politique du travail forcé de la France.774 Mais Diagne persiste et signe ; en 1930 il réitérera sa
position dans le cadre international des séances du Bureau du Travail de la SdN à Genève où
il prend la parole pour défendre le droit de la France à son système des travaux forcés.775

771
Ibid.
772
NGO VAN, Viêt-nam 1920-1945, op. cit., p. 86.
773
Dans son essai anticolonial, La Violation d’un pays, Senghor dénonce la politique du député Blaise Diagne
qu’il rebaptise ‘Dégou Diagne’, un prénom qui souligne le dégoût du narrateur pour cet esclavagiste.
Dégoût, parce qu’il faisait signer des contrats en langue française aux gens de son pays qui ne parlaient ni ne
lisaient cette langue : « Dégou Diagne, déjà imprégné de cet esprit de Satan, servait d’interprète. C’était un
homme qui avait fait ses preuves », voir : SENGHOR, Lamine, La Violation d’un pays, op. cit., p. 42.
Dégoût, parce que la France l’aurait payé par tête de pipe, voir : ANONYME, « Un Procès nègre », Le Paria,
no 31, novembre-décembre 1924.
Dégoût parce qu’en 1924 il a signé avec les huileries bordelaises, l’abaissement du prix de l’huile d’arachide
des paysans sénégalais, voir : ANONYME, Lamine Senghor. Vie et Œuvre, Front Culturel Sénégalais, Dakar,
1982, p. 26.
Ce qui n’empêche que Diagne avait pris la défense d’un boxeur noir, qui ayant remporté la victoire s’était vu
refusé le titre de champion. Il aurait pris la parole contre ce crime raciste à l’Assemblée en 1922, voir :
YANGE, Paul, « Blaise Diagne (1872.-1934), premier député noir à l’Assemblée Nationale française », Grioo.
portail Internet dédié à la communauté noire francophone, www.Grioo.com, 14-03-2004.
774
SEINGHOR, Lamine [sic], « En Afrique Occidentale française, le travail forcé pour les indigènes », Le Paria,
n0 36-37, septembre-octobre 1925. L’auteur se révolte contre l’action de Pierre Mille et de Blaise Diagne qui
se prononcent pour le décret de réglementation du travail indigène (paru dans le Journal officiel) qui instaure
le travail ‘obligatoire’ pour l’indigène. Pour Senghor il est clair qu’il s’agit d’une « réinstauration de
l’esclavage ».
775
Voir : POEL, Ieme van der, « La Question du travail forcé devant Genève », Congo-Océan : Un chemin de fer
colonial controversé, op. cit., vol. II, p. 19-66.
246 Volet 3 : La place des ‘voyageurs’ de l’entre-deux-guerres

« Ce problème est fortement lié à la construction du Congo-Océan », comme l’a


montré Ieme van der Poel, mais concerne également l’Indochine.776 Dès février 1925, Nguyễn
The Truyen dévoile, dans Le Paria, la traite des Indochinois ‘recrutés’ pour le travail
obligatoire et exilés dans les îles françaises du Pacifique qui sont riches en minerais mais
pauvres en main d’œuvre.777 En regroupant toute sorte de sources – articles de lois, jugements
et témoignages sur le ‘recrutement’ et les conditions de travail en Indochine - l’essai outré de
Paul Monet, Les Jauniers. Histoire vraie (1931), constitue un véritable dossier à charge de la
France coloniale.778 Avec Diagne, par contre, c’est le colonisé qui ‘sauve’ la France du droit
de regard international de Genève. Il affirme sa loyauté à la France et assure, comme ‘la
Tonkinoise’ que les colonisés aiment leurs ‘civilisateurs’, qu’ils sont satisfaits de leur sort,
que la France a raison de les forcer, par le travail, à devenir ‘civilisés’.
Ce que le discours de La Petite tonkinoise met en avant, c’est le désir qu’ont les
colonisés de la France. C’est le passage d’un discours de conquête territoriale à celui de la
conquête des cœurs, de l’amitié, de l’amour. Loyauté, gratitude et amour sont les termes
employés dans une logique qui est rendue par la chanson. Le rôle salvateur des personnages
de femmes exotiques, ainsi que celui de porte-parole de Mélaoli, a une base dans cette réalité
que l’on ne peut plus ignorer : les colonisés sont consubstantiels à la France et au
colonialisme. Cette situation est complexe : le discours triomphaliste ainsi que le prestige de
la France existent par ‘l’autre’. C’est le colonisé qui doit défendre et faire la preuve du
colonialisme français, alors qu’il est justement exclu de la valeur sémantique du discours.
D’un côté le colonialisme se justifie grâce à un colonisé salvateur, de l’autre au contraire,
grâce à l’entreprise de défense des colonisés contre les ténèbres de leur culture et contre plus
forts qu’eux : les Cambodgiens étaient sous le joug des Siamois avant que les Français
n’arrivent, les Annamites sous celui des Chinois, les Moïs menacés de disparition sous la
poussée des Annamites, les femmes annihilées par le confucianisme, et opprimées par la
polygamie etc.

776
Ibid., p. 19.
777
NGUYễN THE TRUYEN, « L’Indochine et le Pacifique », art. cit.
778
MONET, Paul, Les Jauniers. Histoire vraie, Paris, Gallimard, 1930.
Son essai a inspiré à Yvonne Schultz un roman colonial dans lequel l’histoire est focalisée à partir d’une
jeune tonkinoise ‘recrutée’ avec son mari et son enfant pour aller travailler dans les plantations de caoutchouc
de l’intérieur du pays. Thi-Minh est accablée, non plus par le système colonial français, comme c’est le cas
chez Monet, mais par la pauvreté inhérente du paysan, par la cruauté de ses compatriotes et par la dureté du
climat.
Voir : SCHULTZ, Yvonne, Dans la Griffe des jauniers, Paris, Plon, 1931.
Chapitre IX : Place spécifique du colonisé ou la preuve de la gratitude 247

C’est ce que résume Gayatri Spivak par la phrase « White men are saving brown
women from brown men » que l’on peut traduire par « Les hommes blancs sauvent les
femmes de couleur des hommes de couleur » et élargir, selon moi, à ‘Les hommes blancs
sauvent des hommes de couleur d’autres hommes de couleur’.779 Si cette phrase clef est sans
conteste valable pour le discours français, c’est maintenant aux hommes de couleur de
proclamer qu’ils sont sauvés par la France, pour la sauver à leur tour. Ce qui renverse la
logique de qui est sauveur et qui est sauvé et de qui a besoin de l’autre, mettant en danger le
déséquilibre de la relation coloniale. Car il est indéniable que la France de l’entre-deux-
guerres est dépendante de ses colonies – et de l’Indochine : économiquement (matières
premières), psychologiquement (grandeur de la France), politiquement (construction d’un
Empire), militairement (présence dans le Pacifique et réserve de troupes coloniales),
artistiquement (l’art nègre), spirituellement (l’asiatisme) et moralement (légitimation du
colonialisme).

3.2. - Le ventriloquisme et l’auto-absolution

Je pense que l’analyse de Albert Memmi peut ici clarifier certaines choses. Ce qu’il souligne
dans la logique coloniale, c’est le principe de l’auto-absolution du colonialisme. Celui-ce se
voit d’abord justifié par la mission civilisatrice qui ‘sauve’ des ténèbres de l’ignorance – une
première absolution que je relie au ‘Les hommes blancs sauvent les hommes de couleur
d’autres hommes de couleur’ de Spivak. Mais le colonialisme refuse l’assimilation pour
justifier une colonisation éternelle – deuxième auto-justification que je rapproche des
stratégies de mimétisme de Bhabha. Puis vient la reconnaissance du colonisé qui est prescrite
par le discours de la fidélité – troisième auto-justification.780 Pour prouver sa reconnaissance,
il faut que le colonisé donne sa vie, se sacrifie, accepte d’être opprimé, veuille ressembler au
colonisateur, affirme son amour etc. Cette gratitude désirée, attendue et prescrite par le
discours rejoint la « stratégie complexe de réforme de régulation et de discipline qui
s’approprie l’Autre au moment où elle visualise le pouvoir » que note Bahbha dans son
analyse du mimétisme. Mais c’est ici, me semble-t-il, une autre application plus large du
mimétisme. Car en fait, le ‘désir du mimétisme’ est plus généralement le désir purement
narcissique du désir de l’autre et pas seulement « le désir d’un Autre réformé,

779
SPIVAK, Gayatri, « Can the Subaltern speak ? », op. cit., p. 92.
780
MEMMI, Albert, op. cit., p. 102.
248 Volet 3 : La place des ‘voyageurs’ de l’entre-deux-guerres

reconnaissable » dont parle Bhabha. Dès Napoléon on remarque qu’il y a aspiration au désir
de l’autre, plus que nécessairement un désir de l’autre. La manipulation de Bonaparte vise
directement l’adhésion. Mais ce type d’absolution devient essentiel au moment où l’on estime
pouvoir récolter ce que l’on a semé. Le désir dont je parle ici, cette manipulation des
colonisés pour qu’ils adhèrent au discours, est à mon avis un désir différent de celui qui est
analysé dans Colonial Desire de Robert Young qui se penche surtout sur l’attirance, la
répulsion et sur l’hybridité mais qui ne parle pas de la gratitude de l’autre comme légitimation
du discours.781
Peut-être faut-il voir dans ce type d’auto-absolution une spécialité du discours colonial
de la France de l’entre-deux-guerres. L’analyse de Patrice Morlat qui considère que la France
doit se distinguer par son action morale, supérieure à celle des autres nations colonisatrices,
m’incite à envisager cette possibilité. En tout cas, l’amour et la joie de Mélaoli soutiennent ce
discours de gratitude, de ‘la conquête des cœurs’, qui pousse les colonisés à se faire les
ambassadeurs du colonialisme français pour légitimer un système qui se sait illégitime. C’est
le titre de l’essai de Auguste Pavie, le colonial qui a ‘acquis’ le Laos à la France qui devient
de plus en plus d’actualité. Il considère que, dans son entreprise coloniale, la France et ses
envoyés – donc lui aussi – sont « A la conquête des cœurs ».782
C’est bien l’horreur de cette gratitude réclamée qu’exprime Bùi Quang Chiêu dans son
récit de voyage aux Indes en 1928. Bùi Quang Chiêu, leader du Parti Constitutionnaliste, et
Duong Van Giao, son collaborateur, découvrent lors de leur voyage à Calcutta à la fin de
l’année 1928 que la colonisation française, contrairement à ce qu’on leur avait dit n’est pas
plus humaine que celle de l’Angleterre.783 Au contraire, en Inde ils décèlent une lutte « à
visage découvert », « un jeu franc ».784 Au moins les Anglais n’exigent pas des Hindous qu’ils
soient hypocrites. Chieu critique les méthodes françaises pour leur duplicité : « Le
gouvernement colonial anglais ne concoit pas l’ambition ridicule d’obtenir l’adhésion loyale
des Indiens à un régime d’exploitation dont ils sont les victimes ».785 Contrairement au
système français, le colonialisme anglais ne prétend pas « convertir les colonisés au
colonialisme ». C’est un tournant clef pour le costitutionnaliste. Jusqu’ici il avait confiance

781
YOUNG, Robert J.C., Colonial Desire. Hybridity in Theory, Culture and Race (1995), Londres/New York,
Routledge, 2003.
782
PAVIE, Auguste, A la Conquête des cœurs, op. cit.
783
BUI QUANG CHIEU, « Vers les Indes Anglaises et le Siam sur le Dupleix », Tribune Indochinoise, 27-03-
1929 ; 29-03-1929 ; 03-04-1929 ; 15-04-1929 ; 17-04-1929 ; 19-04-1929.
784
Ibid.
785
Ibid.
Chapitre IX : Place spécifique du colonisé ou la preuve de la gratitude 249

qu’une collaboration serait possible avec la France. Il rentre de son expérience de l’Inde
dégoûté car il se rend compte que les Anglais, au moins, n’exigent pas la gratitude du peuple
pour leur domination. Soit dit en passant, si Spivak considère que le ‘subalterne’ est incapable
de parler, c’est qu’elle n’imagine que la parole entre subalterne et pouvoir, mais il va sans dire
que les subalternes parlent entre-eux et s’inspirent des formes de résitances les uns les autres,
puisque Bùi Quang Chiêu tente de transposer les idées de la résistance de Tagore et de
Gandhi.
On est en droit de s’étonner que ce récit de voyage de Bùi Quang Chiêu ait été publié
dans un journal saïgonais. Mais la censure est manifeste puisque son récit est présenté par le
journaliste français Jacques Danlor qui ne manque pas d’interrompre les réflexions du
voyageur pour les contredire : Chieu n’a rien compris au nationalisme indien, selon lui. La
publication devient alors une forme mixte et l’auteur colonial se reapproprie le texte de
l’auteur colonisé. Le récit devient davantage l’essai du journaliste français sur le récit de
voyage du leader du parti constitutionnaliste, que le récit de celui-ci. Ce Danlor va jusqu’à
inventer une répression sanglante en Inde par les soldats de sa majesté pour réaffirmer que
seule la France met en pratique une colonisation humaniste. Pour les coloniaux, qui ne
manquèrent pas de commenter ce ‘retournement’ de position de Bùi Quang Chiêu, le refus de
coopération est aussi un refus de modernité. Mais il semblerait que Chiêu ait tenté d’imaginer,
au contraire, des réformes modernisatrices qui refuseraient la coopération unilatérale. Sur les
enseignements de Ghandi et de Tagore, il brandit la menace du boycott des produits français
pour essayer de pousser les réformes. Tentative qui n’aboutira pas. Bùi Quang Chiêu perdra le
rôle prédominant qu’il jouait auprès de ses compatiotes. Ceux-ci attendent des actions plus
musclées et l’on voit le déclin de l’engagement constitutionnaliste à la fin des années 1920, en
même temps que la montée du nationalisme du VNQDD. On sait comment leur action de
‘Yen Bay’ finira.
Mais revenons à cette gratitude qui permet d’absoudre la France face à la question de
responsabilité, ce point crucial du Traité de Versailles. Apparemment, c’est l’argument qui
permet de rejetter les reconsidérations du sytème qu’exigerait la situation politique, les
« chocs en retour de la civilisation » pour parler comme Sarraut.786 Ce n’est pas tant le lexique
amoureux qui me frappe que le fait qu’il soit imputé à ‘l’autre’, dicté à ‘l’autre’ dans un
retournement pernicieux où l’opprimé est forcé de défendre le discours de l’oppresseur pour

786
SARRAUT, Albert, loc. cit.
250 Volet 3 : La place des ‘voyageurs’ de l’entre-deux-guerres

retrouver son humanité.787 La prescription de cette gratitude est donc, pris dans son sens
éthymologique pur, une dictature.

3.3. - Un amour unilatéral : une métropole donjuanesque

C’est bien son désir de la France que chante Mélaoli incarnée par Joséphine Baker ; c’est
aussi cet amour pour la France qui fait dire à l’artiste américaine, en 1929-1930 : « En France
ou hors de France, vive le Français ! On est toujours sûr, avec lui, d’être compris et d’être
bien accueilli ».788 Une réflexion que n’auraient pas manqué de contredire les écrivains du
Paria ! Mais Joséphine Baker n’est pas la seule à se faire ventriloque du discours colonial
légitimateur de la France. Parmi les écrivains Indochinois, on a déjà mentionné Do Dinh
Tach. Le texte de l’homme de lettres Tran Van Tung (1915- ) joue encore plus clairement le
jeu du colonialisme auto-justificateur de l’entre-deux-guerres.789 Tung est