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LETTRE OUVERTE A URSULA VON DER LEYEN Madame la Présidente,

Votre arrivée à la tête de la Commission européenne et votre profil multilingue nous remplit d'espoir.

Nous sommes un groupe de fonctionnaires européens dont le cœur se serre en constatant qu'il nous faille aujourd'hui en appeler à la plus haute

autorité pour exercer notre droit le plus simple :

NOUS VOULONS AVOIR LE DROIT DE TRAVAILLER EN FRANÇAIS !

Tout d'abord, nous souhaitons souligner que notre groupe rassemble des fonctionnaires de toutes nationalités, y compris non francophones de

naissance. Nous avons constaté que le monolinguisme anglais nous bride dans nos moyens d'expression et nous souhaitons pouvoir utiliser le

français sans nous cacher et sans nous excuser.

LE CONSTAT EST TERRIBLE, et sans vouloir nous répandre, rappelons simplement de quelques faits simples:

- Par le passé, à l'exception de ceux dont c'était la langue maternelle, chacun parlait plusieurs langues. Avec l'usage généralisé exclusif de

l'anglais, chacun ne semble plus capable de travailler qu'en une seule langue, sans que la qualité de l'anglais se soit pour autant améliorée. Bien

au contraire, le faible nombre d'anglophones de naissance dans notre environnement professionnel conduit à une dégradation de l'anglais utilisé,

qui déteint même sur les anglophones. De manière générale, l'usage exclusif de l'anglais conduit à un nivellement par le bas, chacun étant forcé de

se conformer au plus petit dénominateur commun, ce qui en retour affaiblit, par manque de pratique, la maîtrise des autres langues.

- Les pages internet publiques de la Commission sont dans leur immense majorité exclusivement en anglais, ainsi que les outils de communication

institutionnelle, qui ne semblent viser qu'une élite internationalisée et non le citoyen de base. Il en est de même pour la communication sur les

réseaux sociaux (Facebook Twitter). Il est d'ailleurs rare que la Journée européenne du multilinguisme fasse l'objet d'une communication

multilingue. Malheureusement, la présentation du collège, le 10 septembre dernier, n'a pas échappé à la règle : discours monolingue, documents

(notamment les lettres de mission) et graphiques en anglais...

- A quelques rares exceptions, les briefings (le concept même n'est plus utilisé en français) sont rédigés exclusivement en anglais, y compris

parfois lorsque les deux interlocuteurs sont francophones.

- Lors des réunions au Parlement ou au Conseil, les représentants de la Commission semblent tenus de s'exprimer en anglais alors même qu'ils

disposent de l'interprétation simultanée, préférée des interprètes.

- L'usage exclusif de l'anglais dans notre travail quotidien empêche souvent nos collègues de conceptualiser dans une autre langue, fût-elle leur

langue maternelle, ce qui nuit à leur bonne communication.

- Même lorsque l'ensemble de la hiérarchie est francophone, nous recevons comme instruction orale de ne pas produire de documents

(documents de travail des services, notes internes, projets législatifs ou projets de communications) dans d'autres langues que l'anglais. Ainsi le

Secrétariat Général ne dispose-t-il pas de modèle de document de travail des services en français. L'obligation de fournir à la Direction générale de

la traduction des documents dans une seule langue interdit de facto le travail multilingue, y compris pour les documents de travail de service qui ont

par définition en principe un usage interne.

- les cahiers des charges pour les contrats cadre ou les appels d'offre sont presqu'exclusivement rédigés en anglais; et les rapports ou études

commandées doivent presque toujours être fournies en anglais, ce qui limite le choix des prestataires, et favorise dans l'emploi l'usage d'experts

anglophones natifs.

- nos intranets sont très souvent exclusivement anglophones, ce qui décourage l'usage de tout autre langue. Il y a bien longtemps que Commission

en Direct, notre lettre d'information interne, ne propose plus que des articles en anglais. Votre courriel adressé au personnel le 10 septembre n'était

qu'en anglais, décourageant encore ceux qui voudraient utiliser d'autres langues. Il en va souvent de même des communications internes (courriels

ou vidéos des Directeurs généraux).

- certains services administratifs téléphoniques internes (PMO par exemple) ne sont pas en capacité de répondre en français.

- les notes administratives internes sont très rarement en français.

En un mot, à l'heure où le Royaume-Uni se prépare à quitter l'Union européenne et où la langue anglaise ne correspond plus qu'à la langue

maternelle d'une petite minorité de la population, la Commission utilise une langue qui est essentiellement une langue tierce, et qui donne un

avantage concurrentiel (économique et culturel) à des Etats tiers comme le RU ou les Etats-Unis.
NOUS DEMANDONS LE DROIT DE NE PAS ETRE DISCRIMINES PARCE QUE NOUS VOULONS TRAVAILLER EN FRANCAIS.

Nous demandons

- le droit de rédiger des projets de communication, de documents de travail des services et des projets législatifs en français;

- le droit de passer des appels d'offres et de demander des rapports en français;

- le droit de communiquer sur les réseaux sociaux avec des matériaux graphiques et des vidéos en français;

- le droit de nous exprimer lors des réunions internes (groupes interservices, réunions d'unité, réunions de tout le personnel) en français sans être

montrés du doigt ou susciter des soupirs exaspérés ou des haussements de sourcil;

- l'application du principe selon lequel un document ou un site internet qui n'est pas assez important pour être publié dans d'autres langues que

l'anglais ne devrait pas être publié du tout.

Face à l'inertie de l'administration, et à la pression sociale du monolinguisme, vous êtes notre dernier recours.

Nous vous demandons

- d'émettre une instruction interne rappelant notre droit d'utiliser au quotidien les langues procédurales;

- de demander à vos commissaires et aux Directeurs généraux de mettre en place une politique incitative du multilinguisme, en montrant

eux-mêmes l'exemple dans leur communication interne.

C'est avec cet espoir que nous vous prions, Madame la Présidente, d'accepter l'expression de notre considération respectueuse et dévouée.