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Prface

Le Dictionnaire dancien occitan auvergnat, Mauriacois et Sanflorain (1340–1540),


constitue une date-cl pour la lexicologie de lancien occitan. Un dictionnaire modle
de 1306 pages uniquement pour la Haute-Auvergne, correspondant approximative-
ment au dpartement du Cantal, est un vnement comparable à la publication du
dictionnaire de Pansier pour lancien provençal. Il faut fliciter Philippe Olivier de sa
persvrance qui lui a permis de russir dans cette entreprise exceptionnelle. Cest en
1999 que lauteur mavait inform de ce projet magnifique encourag par Jean-Pierre
Chambon, œuvre commence en 1993 avec lespoir de la terminer en 2002. Finale-
ment Philippe Olivier confesse: «Prs dune quinzaine dannes ont t ncessaires à
la ralisation de ce dictionnaire».
Rtrospectivement, on peut dire que cet effort gigantesque en valait bien la peine.
Lauteur a cr un monument lexicographique qui fait date; il a rassembl un trsor
lexical auvergnat, une base solide pour la recherche.
Il crit dans son introduction: «si la lexicographie de lancien occitan dans son
ensemble est dficiente, celle de lancien auvergnat lest tout particulirement». Au-
jourdhui la situation est tout autre grâce à ce dictionnaire monumental et aussi grâce à
deux publications de R. Anthony Lodge en 1985 et en 2006 qui visent cependant la
Basse-Auvergne: les comptes des consuls de Montferrand de 1259–1319.
Quels sont alors les mrites de lauteur de ce Dictionnaire dancien occitan
auvergnat? Premirement, il a su se limiter à la priode 1340–1540 qui a fourni
une rcolte trs abondante de textes en grande partie indits: registres de justice,
terriers et lives. Deuximement, il a travaill uniquement sur manuscrits originaux,
et troisimement, il a prsent le matriel dune manire impeccable: attestations avec
un contexte indispensable, datations et localisations prcises avec indication des
sources et, si possible, renvoi au FEW, au DOM et souvent même aux cartes
modernes de lALMC de Pierre Nauton. Cest un procd modle qui correspond
à ltat actuel de la recherche lexicale de lancien occitan. Pour cette raison, les
rsultats sont visibles à premire vue, soit comme supplment aux articles djà trs
bons du Dictionnaire de loccitan mdival (DOM), soit comme prcision apporte
aux indications du FEW. Je men tiendrai à trois exemples:
ablanchesir v. tr. u enduire de chaux, blanchir à la chaux (une maison, une pice). ont paghat
los senhors cossols a Jacme Forner per greza de luy aguda per ablanchesir la mayson del
cossolat que era emblidat a comptar per avant, IIII s. (1395, CConsSFlour 12, 53r); quant fos
ablanchesida la sala del cossolat (1395, CConsSFlour 12, 56r).

Ces deux attestations manquent dans le DOM 35.


aceirar*, acirar* (asseyrar, assirar) v. tr. u reforger et/ou regarnir de fer ou dacier (une partie
mtallique usage dun outil). per XII martels assirar, per sa pena, VIII s. (1405, CConsS-

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VIII Prface

Flour 22, 59r); per asseyrar IIIIe martels de la bastenda, VIII s. (1425, CConsSFlour 35, 63r);
per IIII poyntas de martels asseyrar, asseyras (sic) altras doas, VI s., VI d. (1426–1427,
CConsSFlour 37, 0av); lodit sapte fos compratz de lArpaghona  cayrel dassier, costet X
d., per metre et asseyrar lo pic (1426–1427, CConsSFlour 37, 80r); per asseyrar I fessor de son
assier, XX d. (1433, CConsSFlour 43, 48v); ung cayrel dassier per asseyrar ung grant martel
per trayre la peyra (1444, CConsSFlour 49, 46r); asseyrar et apointar los picz et martels de las
manobras del pont de Gorc Pautut (1452, CConsSFlour 50, 67r).

Pour la signification indique, le DOM 85 ne connaı̂t quune attestation de 1536 des


Alpes Maritimes asseyrar (DocMidiM 542,39). Lexemple de lanne 1405, recueilli
par Olivier, est la premire attestation: assirar (CConsSFlour, Olivier). De plus, nous
disposons de cinq autres attestations de Saint-Flour entre 1425 et 1452. La nouvelle
version du FEW 24,105 ne peut connaı̂tre que aceirar (hap. XIIIe sicle) et asseirar
(1388, Pans).
adaigresir* (adaygrezir) v. intr. u se transformer en vinaigre, saigrir (du vin). II cubels ples de vi
que dis et juret alsditz senhors cossols que eront adaygrezit, que teniont pres de IIII meughs de
vi (1383, CConsSFlour 4, 30v). Lv agrezir.

Adaigresir manque aussi bien dans le DOM 150/323 (s. v. agrejar) que dans le FEW
24,97.
Ces trois exemples confirment la remarque de lauteur: «jai relev dans le DAOA
la totalit du vocabulaire occitan rencontr dans les documents consults».
Pour mettre en vidence la richesse lexicale de ce splendide vocabulaire et aussi
pour montrer certaines diffrences entre Haute et Basse-Auvergne, je comparerai
quelques lexmes auvergnats documents dans les plus anciennes chartes en langue
provençale de Clovis Brunel et des comptes des consuls de Montferrand dAnthony
Lodge avec le nouveau matriel. Dabord, il faut remarquer que pour la Haute-
Auvergne nous ne disposons daucune attestation avant le XIIIe sicle. Brunel publie
uniquement le testament de Peironelle de Bulhon (acte donn à Clermont-Ferrand,
donc en Basse-Auvergne) en 1195 (charte 282) et laccord avec le dauphin dAuver-
gne (rgion de Chamalires, cant. de Clermont-Ferrand) vers 1200 (charte 349). Voici
ces quelques mots auvergnats rencontrs dans les chartes du XIIe sicle et galement
dans les sources exploites par Olivier:
dimeia jalina moiti dune poule (1195, Clermont-Ferrand, Brunel 282,40), jalina poule (1417,
CConsSFlour, Olivier; environ 1480, LiveNozires, ib.).
obleas f. pl. redevances; obligations (1195, Clermont-Ferrand, Brunel 282,4); sauma dubleas (ib.
282,33); obliga (1427, CConsSFlour, Olivier) paraı̂t être une forme docte.
aqui mezeus ici même (1195, Clermont-Ferrand, Brunel 282,3); aqui meteys (1383, CConsS-Flour,
Olivier; 1403, ib.; 1417, ib.; 1422, ib.).

En suivant Brun 1923, 52–58 et 184–188, jai crit en 2002: «Une scripta auvergnate
sest forme au 12e sicle (Aurillac, Clermont), atteignit son point culminant au 14e
sicle et fut abandonne vers 1390 à Montferrand et dans la seconde moiti du 15e
sicle à Saint-Flour et Aurillac».1 Les matriaux recueillis par Philippe Olivier

1 Max Pfister, L’area galloromanza, dans: Lo spazio letterario del Medioevo, vol. II,2: Piero Boitani
(dir.), Il Medioevo volgare – La circolazione del testo, Roma, Salerno Ed., 2002, 13-96, citation: 76.

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Prface IX

permettront dêtre plus prcis. En tout cas, pour le remplacement de -eir/-er < -arius
par le suffixe français -ier, nous possdons des indications chronologiques: mosteir
m. monastre (1195, Clermont-Ferrand, Brunel 282,13), ~ (1260, CConsMontfer-
rand, Lodge B 72; 1266 ib. H 15; 1272, ib. M 63; 1286, ib. 3,269) mais le suffixe
français en 1423: mostier (1423, TestMauriac, Olivier).
Le même rsultat sobserve pour sester mesure de capacit, setier, verdieir
verger, pelhissers pelletier et teyser tisserand: sisteir (1195, Clermont-Ferrand,
Brunel 282,4), ~ (1260, CConsMontferrand, Lodge B 113), sester (1388, CConsS-
Flour, Olivier) mais afr. sestier à partir de 1420 (CConsSFlour, Olivier); verdieir
(1195, Clermont-Ferrand, Brunel 282,43), ~ (1380, LEstimeSFlour, Olivier), mais
verdier (1420, CConsSFlour, ib.; 1422, ib.).
On a le nom propre Folco Piliceir (1195, Clermont-Ferrand, Brunel 282,8), W.
Pilicers (ib. 282,36), D. Pelhiseir (1262, CConsMontferrand, Lodge D 80) et pelhis-
sers pelletier (1405, CConsSFlour, Olivier), mais ensuite pelhissier (1434, CConsS-
Flour, Olivier; 1469, DConsSFlour, ib.) et pelissis (1494, CPrêtresCathSFlour, ib.).
De même, Rogers lo teissers (1195, Clermont-Ferrand, Brunel 282,5), D. Teisseir (ib.
282,32), Ugo Tiseir (1275, CConsMontferrand, Lodge 1–80), teyser (1455, OctroiS-
Flour, Olivier), mais, à partir de 1422, teyssier (1422, CConsSFlour, Olivier).
Ces deux derniers exemples montrent que nous aurions galement besoin pour la
Haute-Auvergne dun dictionnaire correspondant pour les anthroponymes et les
toponymes. Naturellement, Philippe Olivier a bien raison dcrire «le DAOA ne
couvre pas de la même façon les diffrents champs lexicaux». En ralit «le
vocabulaire juridique (…) est largement reprsent». Constatons par exemple la
frquence des attestations pour causa (cauza) affaire judiciaire, procs (14 exem-
ples): alegar causa (1), aver causa (1), aver malvasa causa (1), metre en causa (4),
prendre una causa (5), traire en causa (1), venir a la causa (1). Ou bien: «ainsi on peut
constater la trs mauvaise reprsentation du vocabulaire relatif à la faune et à la flore
sauvages, hormis les noms de quelques oiseaux servant de gibier et des arbres qui
sont mentionns du fait des utilisations multiples de leur bois». Ces lexmes – par
leur raret – assument cependant une valeur dautant plus prcieuse. Suivent
quelques exemples pour les vgtaux: ayresselh persil; celeira, cereira cerise;
cinamomi m. canelle; codonh m. coing; coliandres m. coriandre, coriandres ib.;
gingibre gingembre; nozier noyer; ordi m. orge; pena f. genêt commun; pese
pois; pin pin; porrat poireau; pressegha f. pêche; raba f. rave; rasim m. raisin;
salze m. saule; seghal f. seigle; serbe m. snev; sinegret m. fnugrec.
Le vocabulaire recueilli dans ce dictionnaire est aussi intressant du point de vue
morpho-syntaxique. Avec raison, les cas sujets qui diffrent des cas rgimes sont
spars: comandaire/comandador commandant; conductor/condusedor conducteur;
nep/nebot neveu; picaire/picador tailleur de pierre; pastre berger/pastor guide
religieux; predicayre/predicador m. prdicateur; procuraire/procurador m. magistrat
agissant au nom de qn; rectre/rector cur; sermonaire/sermonador m. prêcheur,
prdicateur; trompaire/trompador sonneur public de trompette.
noter galement de nombreuses attestations pour la formation du fminin des
noms dagent: aministraressa f. tutrice (dune personne mineure); borgesa f.

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X Prface

commerçante aise; fruteira f. marchande de fruits; pestoressa f. boulangre;


regenta f. femme qui gouverne en labsence de roi; revendeiritz f. revendeuse;
taverneira f. tenancire dun dbit de boissons; tuaris f. tutrice.
Je suis convaincu que cette nouvelle base de la lexicographie auvergnate, valable
cependant pour tout lancien occitan, sera bien apprcie par tous les amateurs de la
langue des troubadours et par les philologues des langues romanes. Lœuvre fonda-
mentale de Philippe Olivier sinsre dans la grande tradition des occitanistes français
fonde par Paul Meyer et continue par Clovis Brunel.

Max Pfister

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