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Rapport d’investigation du coroner

Loi sur la recherche des causes et des circonstances des décès

à l’intention des familles,


des proches et des organismes
POUR la protection de LA VIE humaine

concernant le décès de
Daphné Huard-Boudreault
2017-01573

Me Stéphanie Gamache

Édifice Le Delta 2
2875, boulevard Laurier, bureau 390
Québec (Québec) G1V 5B1
Téléphone : 1 888 CORONER (1 888 267-6637)
Télécopieur : 418 643-6174
www.coroner.gouv.qc.ca
BUREAU DU CORONER
2017-03-22 2017-01573
Date de l'avis No de dossier

IDENTITÉ
Daphné Huard-Boudreault
Prénom à la naissance Nom à la naissance
18 ans Féminin
Âge Sexe
Mont-Saint-Hilaire Québec Canada
Municipalité de résidence Province Pays

DÉCÈS
2017-03-22
Date du décès
Déterminé Ancien domicile Mont-Saint-Hilaire
Lieu du décès Nom du lieu Municipalité du décès

IDENTIFICATION DE LA PERSONNE DÉCÉDÉE

Mme Daphné Huard-Boudreault a été identifiée visuellement par des policiers sur les lieux de
son décès.

CIRCONSTANCES DU DÉCÈS

Selon le rapport des policiers de la Régie intermunicipale de police Richelieu-Saint-Laurent


(RIPRSL), le matin du 22 mars 2017, vers 5 h, Mme Huard-Boudreault quitte le domicile d’un
proche pour se rendre à son travail. Lorsqu’elle prend place dans sa voiture, elle remarque
que son ex-conjoint y est assis, du côté passager. Il reste dans la voiture et se rend donc
avec elle à son lieu de travail. Lorsqu’elle arrive à destination, Mme Huard-Boudreault entre
et, à 5 h 31, communique avec les policiers puisqu’elle désire que son ex-conjoint, qui est
toujours assis dans son véhicule, soit retiré des lieux.

Les policiers arrivent sur les lieux à 5 h 39 et Mme Huard-Boudreault leur explique qu’elle a
quitté le domicile qu’elle partageait avec son ex-conjoint quelques jours auparavant et
souhaite maintenant y récupérer ses effets personnels pour mettre un terme final à cette
relation. Les policiers notent que Mme Huard-Boudreault est calme et qu’elle ne porte aucune
marque de violence apparente. Les policiers lui donnent donc rendez-vous au poste de
police lorsque son quart de travail sera terminé pour lui expliquer comment elle peut
procéder et, dans l’intervalle, ils lui demandent si elle veut déposer une plainte contre son
ex-conjoint en raison de ses agissements du matin, mais elle refuse.

Les policiers discutent aussi avec l’ex-conjoint qui n’est pas agressif, mais qui hausse le ton
à certains moments de leurs échanges. L’ex-conjoint quitte finalement les lieux en taxi vers
6 h en apportant avec lui le cellulaire de Mme Huard-Boudreault, sans sa connaissance. Alors
qu’il est en possession de cet appareil, durant l’avant-midi du 22 mars 2017,
Mme Huard-Boudreault remarque que son ex-conjoint utilise son compte Facebook® sans
son autorisation. Aussi, lorsqu’elle se présente au poste de police vers 12 h,
Mme Huard-Boudreault désire également obtenir des conseils concernant la fermeture
définitive de son compte Facebook®.

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Le policier qui rencontre alors Mme Huard-Boudreault lui explique que les agissements de
son ex-conjoint constituent du harcèlement et que, dans les circonstances, elle peut porter
plainte contre lui. Mme Huard-Boudreault refuse, elle veut simplement mettre un terme final à
la relation. De plus, elle ne désire pas être accompagnée à son ancien domicile par un
policier pour récupérer ses effets personnels puisqu’elle croit son ex-conjoint absent des
lieux et un autre membre de sa famille doit la rejoindre pour l’aider. Elle quitte donc le poste
de police par la porte principale vers 12 h 30 et prend sa voiture qui est garée devant
l’immeuble. Simultanément, le policier qui désire tout de même l’accompagner, en
application des procédures de ce corps de police, se rend au stationnement situé à l’arrière
du poste pour y récupérer un véhicule de service. En quittant le stationnement, le policier
constate que la voiture de Mme Huard-Boudreault n’est plus là.

Ce policier continue sa route et arrive à l’ancien domicile de Mme Huard-Boudreault vers


12 h 36. Il remarque que le véhicule de Mme Huard-Boudreault y est déjà, mais il n’y voit
aucun occupant. Après avoir vérifié l’adresse exacte du logement que Mme Huard-Boudreault
partageait avec son ex-conjoint, le policier se rend à la porte d’entrée et, à ce moment, l’ex-
conjoint ouvre la porte et il est couvert de sang.

D’autres policiers sont immédiatement appelés en renfort et, en pénétrant dans


l’appartement, ils trouvent Mme Huard-Boudreault inanimée, couchée sur un divan avec des
blessures importantes par arme piquante et tranchante. Les policiers effectuent des
manœuvres de réanimation dans l’attente des ambulanciers et ces derniers arrivent sur les
lieux à 12 h 53. Après avoir pris la relève pour les manœuvres de réanimation, les
ambulanciers constatent que, malgré leurs efforts, Mme Huard-Boudreault demeure en
asystolie. Dans les circonstances, ils la transportent à l’Hôpital Honoré-Mercier à Saint-
Hyacinthe et le décès de Mme Huard-Boudreault est constaté par un médecin du département
d’urgence à 14 h 55.

EXAMEN EXTERNE, AUTOPSIE ET ANALYSES TOXICOLOGIQUES

Une autopsie et des analyses toxicologiques sont pratiquées le 23 mars 2017 au Laboratoire
de sciences judiciaires et de médecine légale à Montréal. Ces examens permettent de
détailler la nature et l’étendue des lésions qui ont mené au décès de Mme Huard-Boudreault.

À l’autopsie, le pathologiste note la présence de plaies par arme piquante et tranchante au


cou et au thorax gauche. Certaines des plaies observées constituent des blessures
mortelles. De plus, le pathologiste note que Mme Huard-Boudreault ne présente pas de plaies
de défense par arme piquante et tranchante. Il observe aussi des évidences de compression
des structures du cou (strangulation), mais il est impossible pour le pathologiste de dire s’il
s’agit d’une strangulation manuelle ou faite avec un lien étroit. Cette compression du cou
peut avoir contribué au décès. Le pathologiste émet l’hypothèse que, puisqu’il y a absence
de plaies de défense par arme piquante et tranchante, la compression du cou est
possiblement survenue avant le traumatisme par arme piquante et tranchante. Il n’y a pas
d’autre lésion traumatique ni de lésion anatomique préexistante pouvant avoir contribué au
décès.

Des analyses toxicologiques sont pratiquées au Laboratoire de sciences judiciaires et de


médecine légale à Montréal. Il y a absence d’alcool dans le sang et présence d’une
concentration thérapeutique d’un médicament sans lien avec le décès. Aucune autre
substance n’a été détectée.

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ANALYSE

Pour faire une analyse complète du décès de Mme Huard-Boudreault, cette section du
rapport d’investigation comporte plusieurs éléments que je me dois de considérer.

Retour sur les événements du 22 mars 2017

Selon la déclaration d’un proche de Mme Huard-Boudreault recueillie par les enquêteurs dans
ce dossier, elle a déjà été en couple avec son ex-conjoint en 2015, mais, à cette époque, ils
se disputaient souvent. L’ex-conjoint aurait poussé Mme Huard-Boudreault au moins une fois
et le couple s’est séparé pendant quelques mois. Ils reprennent leurs fréquentations au
début de 2016 et habitent ensemble au domicile de l’ex-conjoint depuis le 18 décembre
2016. Ce proche mentionne aux enquêteurs que le couple va bien au début de cette
deuxième reprise, mais, environ une semaine avant le décès de Mme Huard-Boudreault, elle
décide de rompre et quitte alors le logement de son ex-conjoint. De plus, Mme Huard-
Boudreault explique à ce proche que son ex-conjoint est contrôlant, possessif et jaloux et
qu’il veut connaître ses allées et venues suite à leur rupture.

Lors de la première intervention des policiers vers 5 h 39, le matin du 22 mars 2017, ils
expliquent à l’ex-conjoint de Mme Huard-Boudreault qu’elle désire récupérer ses effets
personnels au domicile qu’ils partageaient ensemble. L’ex-conjoint exprime alors qu’il ne
désire aucune présence policière chez lui pour éviter d’alerter le propriétaire de l’immeuble
où il habite de la situation et, ultimement, risquer de perdre son logement.

Pour quelle raison Mme Huard-Boudreault ne veut-elle pas être accompagnée des policiers
lorsqu’elle retourne à son ancien domicile vers 12 h 30, le 22 mars 2017? A-t-elle peur que
son ex-conjoint apprenne qu’elle s’y est présentée avec les policiers?

Il est impossible de répondre à cette question. Cependant, il est certain que


Mme Huard-Boudreault ne réalise pas que sa vie est en danger lorsqu’elle retourne à son
ancien domicile sans l’accompagnement d’un policier. Elle ne soupçonne pas que son
ex-conjoint est présent sur les lieux et que son refus d’accepter leur rupture va connaître une
escalade de violence meurtrière dirigée vers elle.

L’autopsie pratiquée confirme la violence des blessures mortelles subies par


Mme Huard-Boudreault. C’est en utilisant une arme piquante et tranchante (couteau) et par
strangulation manuelle, ou avec l’utilisation d’un lien étroit, que son ex-conjoint l’a
violemment agressée quelques minutes avant l’arrivée du policier qui insistait pour
accompagner Mme Huard-Boudreault à son ancien domicile.

Les différentes instances qui ont été impliquées suite à ce décès

Les détails des circonstances ayant mené au décès de Mme Huard-Boudreault devaient être
établis au tribunal. Cependant, dans les jours qui précèdent le début du procès criminel, en
mai 2019, l’auteur présumé de cette mort violente plaide coupable à un chef d’accusation de
meurtre au deuxième degré (non prémédité). Le procès est ainsi évité et il est important de
souligner que ce rapport d’investigation ne le remplace pas.

En effet, selon la Loi sur la recherche des causes et des circonstances des décès, je ne
peux me prononcer sur la responsabilité civile ou criminelle d’une personne. Mon mandat est

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plutôt d’établir les causes probables et les circonstances du décès de Mme Huard-Boudreault
et ce rapport en fait état ci-dessus.

Quant au travail des policiers qui sont intervenus dans cette affaire à trois moments de la
journée du 22 mars 2017, c’est le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) qui a procédé à
son enquête et qui a remis ses conclusions au Directeur des poursuites criminelles et
pénales (DPCP). Mon rapport ne constitue donc pas une analyse de la décision du DPCP en
lien avec le décès de Mme Huard-Boudreault.

Par ailleurs, mon mandat me permet de faire des recommandations pour une meilleure
protection de la vie humaine et ce rapport contient cinq recommandations. En effet, suite à
cette investigation, je considère que certains organismes devraient bonifier les initiatives et
les procédures déjà en place pour lutter contre la violence conjugale dans le but de prévenir
des décès comme celui de Mme Huard-Boudreault dans le futur.

Observations concernant la prévention actuelle en matière de violence conjugale

Le décès de Mme Huard-Boudreault est survenu dans un contexte de violence conjugale. La


violence conjugale est un problème de santé publique complexe et important qui affecte
toutes les couches de la société sans faire de distinction entre l’âge des couples impliqués ni
même le stade de la relation à la source de cette problématique.

Cette problématique était autrefois ignorée et banalisée, car elle était considérée comme un
problème de relation de couple relevant du domaine de la vie privée. Aujourd’hui, la violence
conjugale est décriée et réprouvée, car elle produit des conséquences désastreuses pour les
victimes et leurs proches à plusieurs niveaux ainsi que des répercussions néfastes pour la
société en général. Au Québec, depuis les années 1970, le gouvernement a mis de l’avant
plusieurs initiatives pour venir en aide aux personnes touchées par la violence conjugale et,
en 1995, suite à une grande réflexion sociétale, le gouvernement a élaboré une politique
d’intervention en matière de violence conjugale avec comme objectifs de prévenir, dépister
et contrer la violence conjugale.

À la base de cette politique, on retrouve la définition suivante :

« La violence conjugale comprend des agressions psychologiques, verbales,


physiques et sexuelles ainsi que des actes de domination sur le plan économique.
Elle ne résulte pas d’une perte de contrôle, mais constitue, au contraire, un moyen
choisi pour dominer l’autre personne et affirmer son pouvoir sur elle. Elle peut être
vécue dans une relation maritale, extra maritale ou amoureuse, à tous les âges de
la vie. »

Depuis son élaboration en 1995, cette politique conditionne les interventions en matière de
violence conjugale pour tous les ministères signataires de cette politique grâce à ses
définitions, l’identification de ses objectifs, ses principes directeurs et axes d’intervention
ainsi que les plans d’action quinquennaux qui s’y rattachent. À cet effet, le ministère de la
Sécurité publique a intégré le sujet de la violence conjugale dans son Guide des pratiques
policières (GPP) pour l’usage des différents corps de police de la province. Il est donc
important de regarder comment la violence conjugale est traitée par le corps de police
concerné par ce décès.

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Le travail des policiers de la Régie intermunicipale de police Richelieu-Saint-Laurent
(RIPRSL)

J’ai discuté longuement avec les hauts dirigeants de la RIPRSL pour connaître leurs
pratiques en matière de violence conjugale. Ce corps de police participe depuis de
nombreuses années à plusieurs tables de concertation et comités en matière de violence
conjugale dans sa région administrative. De plus, la RIPRSL possède une directive intitulée
« Intervention en matière de violence conjugale et intrafamiliale ». Cette directive
volumineuse de 67 pages est en vigueur depuis février 2008 et a été modifiée en août 2018.
Les sources utilisées pour la rédaction de cette directive sont nombreuses et, parmi celles-ci,
on retrouve la politique d’intervention en matière de violence conjugale de 1995. La directive
de la RIPRSL s’inspire aussi grandement de la section spécifique sur la violence conjugale
du GPP du ministère de la Sécurité publique.

En effet, cette directive explique les principes d’orientation et les pratiques d’application de
ce corps de police. Elle réfère aussi aux intervenants sociaux, communautaires et judicaires
en matière de violence conjugale. De plus, elle contient également une grille d’évaluation
sous forme d’aide-mémoire qui permet aux policiers d’évaluer de façon précise les risques
d’homicide possibles lors d’une situation de violence conjugale. Les hauts dirigeants de ce
corps de police m’informent que cette directive est appliquée dans tous les dossiers de
violence conjugale à la RIPRSL et qu’ils ont le désir de toujours améliorer les services qu’ils
offrent à la communauté en matière de violence conjugale. À cet effet, une rétroaction du
dossier de Mme Huard-Boudreault a été effectuée, comme dans tous les dossiers
d’importance.

Suite à cette rétroaction et dans un souci d’amélioration de leurs services à la communauté,


ce corps de police a établi une procédure pour revoir les dossiers de violence conjugale, au
hasard, dans le but de vérifier :

- la rédaction des rapports;


- la qualité de la prise des déclarations des victimes et des suspects;
- la saisie des armes à feu;
- les commentaires des victimes concernant le travail des policiers;
- la transmission systématique des conditions de la promesse de comparaître du
suspect à la victime;
- la présence au dossier du formulaire « tolérance zéro face à la violence
conjugale » dûment rempli; et
- les communications requises avec la Direction de la protection de la jeunesse, le
cas échéant.

De plus, tous les dossiers de violence conjugale de la RIPRSL font l’objet d’un suivi auprès
des victimes par un enquêteur et un travailleur social du Centre d’aide aux victimes d’actes
criminels (CAVAC) dans un très court laps de temps. Cet intervenant travaille maintenant
dans les locaux de ce corps de police et il est avisé de chaque dossier de violence conjugale
pour ainsi mieux accompagner les victimes.

Tous ces efforts ont pour but d’assurer que la sécurité des victimes de violence conjugale
demeure au centre des préoccupations de tous les intervenants de la RIPRSL dans le
respect des objectifs de la politique d’intervention en matière de violence conjugale de 1995
et du GPP et ils sont salués.

Y a-t-il lieu cependant d’en faire plus pour éviter un tel décès dans le futur?

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Le mandat complexe des policiers en matière de violence conjugale

On ne peut nier que les policiers jouent un rôle de premier plan lors d’un signalement qui
implique de la violence conjugale, car ils sont souvent les premiers à intervenir, comme ce
fut le cas le 22 mars 2017 lorsqu’ils sont appelés au lieu de travail de M me Huard-Boudreault.
Comme intervenants de première ligne, ces policiers ont un rôle judiciaire et social
extrêmement complexe à jouer et la directive d’intervention en matière de violence conjugale
de la RIPRSL est un outil important pour l’accomplissement de leur mandat. Par contre, la
violence conjugale comporte de nombreuses facettes et l’escalade de la violence, qui est un
facteur de risque de cette problématique de santé publique, peut survenir rapidement.

La formation des policiers et les outils à leur disposition

Pour outiller encore mieux les policiers concernant la composante sociale de leur mandat, il
m’apparaît important pour les dirigeants de la RIPRSL de créer des ateliers de formation
continue sur la problématique de la violence conjugale pour tous leurs policiers. Un rappel
ponctuel concernant les comportements qui caractérisent les cycles de la violence conjugale
aurait possiblement permis aux policiers de détecter des signes de domination de
l’ex-conjoint de Mme Huard-Boudreault à son égard même si, le matin du 22 mars 2017, elle
est calme, n’a pas de blessure apparente et ne veut pas porter plainte contre son ex-conjoint
malgré les actions de ce dernier qui démontrent qu’il n’accepte pas leur rupture.

Par la suite, lorsque Mme Huard-Boudreault se présente au poste de police vers 12 h, le


22 mars 2017, elle révèle au policier qui la reçoit des éléments additionnels qui s’ajoutent
aux autres gestes de domination observés plus tôt. Tous ces gestes accumulés constituent
certes du harcèlement, qui est une infraction spécifique pouvant faire l’objet d’une poursuite
en vertu du Code criminel. C’est précisément ce qui est expliqué à Mme Huard-Boudreault
par le policier qui remplit alors l’aspect judiciaire de son mandat, mais Mme Huard-Boudreault
refuse toujours de porter plainte. Son objectif à ce moment précis est de récupérer ses effets
personnels et, ainsi, concrétiser encore plus sa décision de rompre. Cependant, l’addition
des gestes posés par son ex-conjoint dans le contexte de la rupture amoureuse récente est
significative et démontre des signes avant-coureurs de violence conjugale. Mme Huard-
Boudreault, étant impliquée émotivement dans cette situation, n’a peut-être pas le recul
nécessaire pour bien apprécier la dangerosité de son ex-conjoint et la formation des policiers
doit être bonifiée pour leur permettre de reconnaître cette réalité qui habite les personnes
victimes de violence conjugale.

La sécurité des victimes de violence conjugale étant l’élément central des pratiques de la
RIPRSL, il m’apparaît donc important pour ce corps de police d’effectuer des sessions de
sensibilisation concernant les vécus et les émotions des victimes ainsi que leur grande
difficulté d’effectuer les bons choix lorsqu’elles sont confrontées à différentes expressions de
violence. En effet, ces victimes ont de la difficulté à valider leurs émotions et sont bafouées
dans leur estime de soi en raison des actes de leurs agresseurs. Il est important pour les
policiers qui ont un mandat non seulement judiciaire, mais également social à remplir, de
prendre conscience de cet aspect de la violence conjugale dans le but de prévenir un
épisode de violence physique qui peut s’avérer fatal.

Comme mentionné plus tôt, la violence conjugale est un problème de santé publique
complexe et important et les événements qui ont mené au décès de Mme Huard-Boudreault
sur le territoire de la RIPRSL pourraient tout aussi bien survenir ailleurs au Québec. Aussi, il
m’apparaît essentiel que le prochain mandat d’inspection du ministère de la Sécurité
publique porte sur le traitement des dossiers de violence conjugale pour s’assurer que tous

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les corps de police de chaque région administrative du Québec traitent adéquatement ces
dossiers et utilisent tous les outils du GPP à leur disposition pour identifier les risques
d’agression et d’homicide lors de tout signalement impliquant de la violence conjugale.

Il m’apparait aussi souhaitable que le ministère de la Sécurité publique évalue l’opportunité


d’insérer au GPP, qui est surtout axé sur l’intervention des patrouilleurs lorsqu’ils sont
appelés sur une scène de violence conjugale, une section concernant les situations où une
victime se présente au poste de police pour s’informer de ses droits et obtenir des conseils
pour la récupération de ses effets personnels, comme l’a fait Mme Huard-Boudreault, sans
vouloir toutefois déposer une plainte formelle. Un tel ajout permettrait aux policiers de revoir
leurs pratiques internes et de les adapter, au besoin, dans le but de sensibiliser les victimes
aux dangers potentiels auxquels elles s’exposent et à l’utilité d’avoir recours à un
accompagnement des policiers de façon préventive dans leurs démarches pour la
récupération de tous leurs effets personnels.

La création du Comité d’examen des décès liés à la violence conjugale

En 2017, peu après le décès de Mme Huard-Boudreault, le ministre de la Sécurité publique


de l’époque a mis sur pied le Comité d’examens des décès liés à la violence conjugale (le
Comité). Le Comité relève du Bureau du coroner, plus particulièrement de la coroner en
chef, et il est composé de membres provenant de plusieurs organismes variés, tous
préoccupés par cette problématique. Ces membres sont : L’Alliance des maisons
d’hébergement de 2e étape pour femmes et enfants victimes de violence conjugale,
Femmes autochtones du Québec, Carrefour sécurité en violence conjugale, À cœur
d’homme, Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, Regroupement des
maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, Réseau des centres
d’aide aux victimes d’actes criminels, Conseil du statut de la femme, Institut national de
santé publique du Québec, Bureau du coroner, ministère de la Sécurité publique, ministère
de la Santé et des Services sociaux, Directeur des poursuites criminelles et pénales,
Association des directeurs de police du Québec, services correctionnels du Québec, Service
de police de l’agglomération de Longueuil, Sûreté du Québec et Université du Québec à
Montréal.

Le mandat de cet important comité est :

- D’étudier un certain nombre de cas de décès qui font ou qui ont fait l’objet d’un
avis au coroner et pour lesquels le coroner a terminé son investigation ainsi que
l’étude systématique des cas qui se présenteront dans le futur dans le but :

o de dégager les principaux constats et les enjeux systémiques liés aux


décès survenus dans un contexte de violence conjugale;
o de dépister certains phénomènes de mortalité en contexte de violence
conjugale et de faire des recommandations visant la prévention;
o d’identifier les facteurs de risque et les facteurs de protection de même
que les tendances marquantes qui émergent au fil du temps à l’égard
des décès survenus dans un contexte de violence conjugale;
o de relever la présence ou l’absence de problèmes, de lacunes ou
d’insuffisances systémiques dans chaque cas examiné afin de faciliter la
formulation des recommandations de prévention appropriées;
o de s’assurer de l’existence et de l’utilisation appropriée des outils, des
protocoles et des méthodes d’investigation ou d’enquête des décès
survenus dans un contexte de violence conjugale par les coroners ainsi

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qu’au sein des organismes concernés.

- Lors de l’investigation d’un décès survenu dans un contexte de violence


conjugale, le Comité fournit, à la demande expresse du coroner investigateur,
des conseils pour éclairer ce dernier sur des questions spécifiques ou pour
l’aider à formuler des recommandations pertinentes.

- Le Comité constitue un forum de discussion pour le partage des connaissances


en lien avec les décès survenus dans un contexte de violence conjugale. À ce
titre, il contribue à :

o bonifier, au besoin, les pratiques, les protocoles et les politiques internes


des organismes en cause pour favoriser l’uniformisation;
o promouvoir des pratiques exemplaires;
o favoriser l’uniformité des pratiques policières à l’échelle du Québec.

Il s’agit d’un mandat large et ambitieux. Le Comité travaille présentement à formuler ses
recommandations qui seront rendues publiques lors de la diffusion de son premier rapport
annuel. Il est certain que l’expertise pointue et la contribution des représentants des
organismes membres du Comité permettront de faire des progrès pour prévenir cet
important problème de santé publique.

Le décès de Mme Huard-Boudreault sera étudié par le Comité dans le cadre de ses travaux.
En raison des actions que je recommande dans ce rapport, tant à la RIPRSL qu’au ministère
de la Sécurité publique, concernant la formation des policiers et les outils mis à leur
disposition, il serait certainement intéressant pour le Comité de revoir, au moment de l’étude
du décès de Mme Huard-Boudreault, les méthodes d’intervention de la RIPRSL en matière de
violence conjugale. En effet, le Comité pourrait alors possiblement formuler d’autres
recommandations de prévention de la violence conjugale pour tous les corps de police du
Québec.

Le rôle important du Secrétariat à la condition féminine

Mme Huard-Boudreault est au début sa vie adulte, pleine d’espoir et de promesses,


lorsqu’elle décède en raison des agissements de son ex-conjoint. Il est troublant de
constater que les personnes âgées entre 18 et 24 ans et entre 25 et 29 ans font partie des
groupes d’âge qui affichent un taux de victimisation lié à la violence conjugale supérieur aux
autres groupes selon les statistiques de 2015 que j’ai obtenues du ministère de la Sécurité
publique.

Ces personnes, et également celles qui composent la génération adolescente montante


(13 à 17 ans), vivent avec la présence constante des réseaux sociaux qui sont leur principal
outil de communication. Or, cette communauté virtuelle qui existe depuis peu dans notre
société crée présentement une fausse illusion de contacts valorisants, ce qui peut donner
lieu à des choix malheureux et des relations malsaines. Aussi, le gouvernement a la
responsabilité envers sa jeunesse et ses jeunes adultes de les sensibiliser et de les éduquer
concernant la problématique de la violence conjugale. Les rapports égalitaires sont la base
de relations saines. Il est aussi important de sensibiliser les adolescents et les jeunes
adultes à l’importance de favoriser la communication dans le but de dénoncer toute forme de
violence et de domination observée ou vécue dans le cadre d’une relation.

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À cet effet, le Secrétariat à la condition féminine est grandement interpelé par cette
problématique de santé publique. Il participe aux efforts du gouvernement pour prévenir,
dépister et contrer la violence conjugale par de nombreux projets structurants et porteurs qui
ont pour but de favoriser l’égalité entre les hommes et les femmes.

Récemment, une capsule vidéo pour sensibiliser la population à l’importance de dénoncer


des actes de violence conjugale a été diffusée à la télévision et sur des plateformes internet
entre le 17 février et le 15 mars 2020 dans le cadre d’une campagne gouvernementale de
sensibilisation en matière de violence conjugale. D’autres capsules vidéo autour des
agressions sexuelles et de l’exploitation sexuelle ont également été diffusées sur des
plateformes Internet durant la même période selon les informations que j’ai obtenues des
personnes en autorité au Secrétariat à la condition féminine.

Finalement, il m’apparaît donc essentiel que le Secrétariat à la condition féminine en


collaboration avec le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et le Ministère
de la Santé et des Services sociaux procèdent aussi à une campagne de sensibilisation et
de promotion des rapports égalitaires dans les relations. Cette campagne doit viser la
population en général, mais elle doit aussi se transposer, avec les adaptations requises, en
milieu scolaire pour rejoindre tous les adolescents du Québec de niveau d’enseignement
secondaire dans le but de leur apprendre que la lutte contre la violence conjugale trouve
racine dans la communication, la dénonciation de cette problématique, les relations bâties
sur des rapports égalitaires et les règlements pacifiques des conflits.

CONCLUSION

Mme Daphné Huard-Boudreault est décédée d’un polytraumatisme par arme piquante et
tranchante avec ou sans effet combiné d’une strangulation.

Il s’agit d’une mort violente.

RECOMMANDATIONS

Pour une meilleure protection de la vie humaine :

Je recommande à la Régie intermunicipale de police Richelieu-Saint-Laurent :

 d’élaborer des ateliers de formation continue auprès des policiers concernant les
comportements qui caractérisent les cycles de la violence conjugale pour mieux en
détecter tous les signes avant-coureurs possibles;

 d’effectuer des sessions de sensibilisation auprès des policiers concernant les vécus
et les émotions des victimes de violence conjugale lorsqu’elles sont confrontées à
cette réalité.

Je recommande au ministère de la Sécurité publique :

 de porter son prochain mandat d’inspection sur le traitement des dossiers de


violence conjugale pour s’assurer que tous les corps de police de chaque région
administrative du Québec traitent adéquatement ces dossiers et utilisent tous les
outils du Guide de pratique policière (GPP) à leur disposition pour identifier les

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risques d’agression et d’homicide lors de tout signalement impliquant de la violence
conjugale;

 d’évaluer l’opportunité d’insérer au GPP une section concernant les situations où une
victime se présente au poste de police pour s’informer de ses droits et obtenir des
conseils pour ainsi permettre aux policiers de revoir leurs pratiques internes et les
adapter, au besoin, pour sensibiliser les victimes aux dangers potentiels auxquels
elles s’exposent et à l’utilité d’avoir recours à un accompagnement des policiers de
façon préventive.

Et, finalement, je recommande au Secrétariat à la condition féminine, au ministère de


l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et au ministère de la Santé et des Services
sociaux de procéder à une campagne de sensibilisation et de promotion des rapports
égalitaires dans les relations de couples et d’étendre spécifiquement cette campagne, en
l’adaptant, à tous les élèves de la province de niveau d’enseignement secondaire.

Je soussignée, coroner, reconnais que la date indiquée, et les lieux, les causes, les
circonstances décrits ci-dessus ont été établis au meilleur de ma connaissance, et ce, à la
suite de mon investigation, en foi de quoi j’ai signé, à Montréal, ce 15 mai 2020.

Me Stéphanie Gamache, coroner

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