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Essai de grammaire de la

langue française : des mots à


la pensée. Tome 1 / Jacques
Damourette et Edouard
Pichon

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Damourette, Jacques (1873-1943). Auteur du texte. Essai de
grammaire de la langue française : des mots à la pensée. Tome 1
/ Jacques Damourette et Edouard Pichon. 1930-1956.

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Des Mots à la Pensée

n88 MOTS à LA PBntB.


Essai de Grammaire
de la Langue Française
1911-1927

v TOME PREMIER,
illustré de plus de 2.5oo exemples

COLLECTION
DES LINGUISTES CONTEMPORAINS
J. L. L. D'ARTREY, Directeur
17, RUE DE LA ROCHEFOUCAULD, PARIS.ge
A MONSIEUR JEAN WEBER
AGRÉGÉ DE L'UNIVERSITÉ

Qui a bien voulu s'intéresser à notre plan d'étude, et qui,


sur plusieurs points, a activement contribué à l'élaboration
de nos idées, nous dédions très affectueusement cet Essai.
JJVRE PRËMIIÎR

INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER

NATURE DE LA GRAMMAIRE

SOMMAIUE:

1. Nature de cet essai. -— 2. Les points de vue des différents linguistes.


S. Position mentale du problème du langage. — 4. Démarcation entre la
grammaire et la lexicographie. — 5. Le domaine de la grammaire est plus
-t
vaste que celui de la logique.

1. — Le lecteur nous trouve sans doute bien hardis de prétendre em-


brasser dans un seul ouvrage, si étendu soit-il, l'ensemble d'une science
aussi vaste que la grammaire française. Nombreux, certes, sont les tra-
vaux de détail qui ont été publiés sur les différentes questions appartenant
à ce domaine. Il nous a semblé pourtant qu'il y aurait quelque utilité à
essayer de grouper synthétiquement les notions acquises, en un ouvrage
qui ne fût pas strictement scolaire.
Il ne s'agit pas ici d'une synthèse hâtivement faite d'après les travaux
d'autrui. Bien que nous n'ayons pas négligé de nous entourer, à l'occa-
sion, des lumièresdes nombreux et savants linguistes qui ont étudié la
langue française, nous pouvons néanmoins dire que ce n'est pas leurs tra-
vaux qui constituent le fond de notre ouvrage. Attelés depuis l'année 1911

;
à la confection du présent Essai, nous nous sommes attachés à rassembler
une quantité importante de matériaux on rencontrera, dans le Livre pre-
mier et dans le Livre II, un certain nombre de théories très générales, mais
toutes sont étayées sur des faits concrets, car elles ne sont que la synthèse
d'études de détail qui figureront, dans la suite de l'ouvrage, avec un grand
nombre d'exemples justificatifs.
2. Comme l'a bien marqué Ferdinand de Saussure (1), la linguisti-
que en est encore à ses premiers pas. Son véritable objet est de pénétrer,
par l'étude du matériel linguistique et du fonctionnement des langues,
dans la vie même de l'esprit humain. Or, jusqu'ici, la plupart des écoles
linguistiques ont négligé
ce point de vue capital pour s'attacher à des
connaissances spéciales de moindre intérêt
La grammaire des pédagogues n'était
:
pas une science, mais une sorte
(1) F. de Saussure. Court de linguistique générale. Introduction. Chapitre I.
de discipline normative (l'expression est de Saussure) donnant des règles
A observer.
La philologie envisageait l'étude de telle langue particulière du point
de vue étroit de la critique des textes.
La grammaire comparée, très féconde comme moyen,, se croyait un but,
et raisonnait artificiellement sur les langues comme sur des entités abs-
traites et fixes.
Si nous répudions ces différents points de vue, quel va donc être le
nôtre ? Sera-ce celui, très récent, de Saussure ? Pour cet auteur, la langue
doit être envisagée objectivement comme un système de signes ayant et
une valeur sociale et une fixité relative qui le rendent scientifiquement,
étudiable (2). La science de la langue ne serait alors qu'une branche de
v la sémiologie .est-à-dire de la science la plus générale qui étudierait la
vie des signes (de quelque nature que soient ces signes) au sein de la
vie sociale.

3. — Quelque intéressante que soit cette conception, ce n'est pourtant


pas celle que nous avons prise pour guide dans notre étude. Ce qui nous
semble le plus important dans le problème linguistique, c'est qu'il n'y a
pas une voie par laquelle on.puisse pénétrer plus avant dans l'analyse de
la pensée. En effet, en partant de la conception sémiologique même de
Saussure, on nous concédera bien que, parmi les signes extérieurs par
lesquels peut se manifester la pensée, le langage est celui qui la serre du
plus près. Nous croyons même qu'il existe un très grand domaine de
pensée qui serait impossible sans le langage. C'est qu'à côté du langage
extérieur, il existe un langage intérieur, sur lequel, dans ces dernières
années, les neurologistes ont beaucoup insisté, mais auquel on n'a peut-être
pas suffisamment fait sa place dans les ouvrages propremenllinguisliques.
Un chat pourra penser à tel chien donné qu'il connaît soit au moyen
du souvenir visuel que lui a laissé ce chien, soit au moyen du souvenir
auditif de son aboiement, soit au moyen du souvenir olfactif de son odeur, ,
soit même au moyen d'une idée formée par l'association de ces différen-
tes images sensorielles. Cette idée purement sensible d'un chien donné *
:
pourra même, à l'occasion, lui tenir lieu, dans une suite de pensée, de
représentation d'un chien quelconque venant à craindre qu'un chienne *
vienne lui dérober sa viande, il se le figure tout naturellement avec les
caractères sensibles du chien qui lui est le plus familier. Mais ce chat
n'aura en aucune façon l'idée générale de chien.
Outre ce mode de pensée animale, l'homme possède une pensée stricte-
ment humaine, et ceci précisément grâce au langage. L'idée que consti-
tue l'association des images auditive, motrice, et secondairement visuelle
et graphique du mot chien est la véritable idée générale de chien. On
voit que, dans ce second mode de pensée, les différentes images ne valent
plus par leur représentation directe, mais par les associations soit déjà
effectuées soit possibles, dont ces images sont susceptibles. C'est en ce
(2) Saussure.Op. cit.Introduction. Chapitre III,§ 3.
ns que l'on peut dire avec Saussure quq
le vocable chien est un signe ;
nais outre que nous nous efforcerons de montrer plus loin (§ 74) que ce
igné n'a rien d'arbitraire, nous devons insister sur le fait qu'il est signe,
on
même,
seulement à
du sujet parlant ceux qui l'écoutent, mais à l'intérieur
du sujet parlant, qui, sans ce signe, ne pourrait posséder l'idée
correspondante.
Ce que nous avons dit d'une idée encore aussi encombrée d'éléments
sensibles que celle de chien est vrai a fortiori d'une idée aussi purement

,
spirituelle que celle de désintéressement. L'on n'imagine pas de quelle
façon pourrait être pensée, dans ses exactes limites, l'idée qu'exprime ce
vocable autrement que par ce vocable lui-même.

l'étudions.
Le langage, s'il n'est pas toute la pensée, est du moins de la pensée,
et c'est comme tel que nous

éléments:
4. — A ce point de vue, n'importe quel parler laissera voir en lui deux
d'une part un matériel idées pouvant s'accroître indéfiniment,
d'autre part un certain nombre d'idées directrices servant au classement
sommaire des idées-matériaux et à leur mise en œuvre dans le discours.
Ce n'est pas la fonction de la grammaire de faire un inventaire complet
de ce que possède comme matériel de pensée un parler donné. Cet inven-
taire, toujours forcément incomplet, puisqu'il s'enrichit à chaque instant
par le fonctionnement mental même des gens qui parlent la langue consi-
dérée, est du ressort de la lexicographie.
Les idées directrices ci-dessus définies sont au contraire la chose même
qu'étudie la grammaire.
5. — Or, ce système d'idées directrices est ce qui règle tout le fonction-
nement de la partie dite logique de l'esprit. Mais, si toute la logique est
dans la grammaire, toute la grammaire n'est pas dans la logique.,
En effet, les notions générales charpente du langage sont loin d'être
toutes conscientes. Nous nous sommes précisément efforcés, depuis 1911,
d'extraire du grand nombre des faits que nous avons colligés, l'essence
de ces notions générales inconscientes sur lesquelles repose toute la textu-
re du français ;et nous pouvons dire en somme que, pour nous, le prin-
cipal travail du grammairien fcst d'amener à la conscience les notions
directrices d'après lesquelles une nation ordonne et règle inconsciemment
sa pensée.
D'ailleurs, il semble bien que les grammairiens des XVIIe et XVIIIe siè-
cles aient au moins quelque tireur de cette conception, et qu'elle soit im-
pliquée dans ce passage de la grammaire de Port-Royal (1) :
« Si la parole est un des plus grands avantages de l'homme, ce ne doit

« perfection qui convient à l'homme ;


« pas être une chose méprisable deposséder cet avantage avec toute la
qui est de n'en avoir pas seule-
« ment l'usage, mais d'en pénétreraussilesraisons, et de faire par scien-
<' ce, ce que les autres font seulement par coustùme. »

(1) Grammaire de Port-Royal. Edition de 1676. Préface de Lancelot, p.4.>


CHAPITRE Il

LA CONSTITUTION EXTÉRIEURE
DIS LA LANGUE FRANÇAISE

SOMMAIKE :
6. L'idiome mode de pensée spécifique caractérisé par un système taxiéniati-
que donné. — 7. Seuls, les nationaux peuvent faire une bonne grammaire
nationale, point de départ possible pour des grammaires comparées. — 8. La
grammaire française doit être indépendante de la latine. — 9. Le langage
caractère mental propre à établir la classification interne du genre humain.
10. Rapports généraux entre le parler et la race. — 11. Morcellement d'un

;
tiques ;
idiome originel. Les dialectes. Les lingualités. — 12. Regroupements linguis-
langue et patois cœnédialectes et dialectes. —r 13. Possibilités de
ressemblances purement sémantiques entre idiomes communément classés
dans des familles linguistiques différentes. — 14. Nation, nationalité, patrie.
— 15. Influence des patois les uns sur les autres. — 16. Intérêt supérieur
des langues. — 17. Influence de la langue sur les patois.
18. La race française. — 19. Rapports entre le parler français et la race
française. — 20. Les lingualités romanes du domaine français. — 21. Réduc-
tion des parlers francimands à l'état de patois. — 22. Réduction des parlers
-
occitains et des parlers catalans du Roussillon à l'état de patois. — 23. Ré-
duction des patois bas-bretons à l'état de patois. 24. Réduction des par-
lers basques à l'état de paloi&. — 25. La réduction des parlers flamands à
l'état de patois retardée par la germanophilie des Flamingeants. — 26. Si-
tuation du français en Suisse alémanique et en Alsace thiaîchante. —
27. Constitution de la langue nationale. Les souches. — 28. La dangereuse
chimère de certains félibres. — 29. Triomphe du français sur le latin.

-
6. Comme il a été dit au § 4, l'objet de la grammaire, c'est l'étude
des idées directrices qui servent de charpgnte au langage. Ces notions,
nous lesappelons taxièmes, par opposition aux idées n'ayant pas de valeur
spéciale dans la texture du langage, que nous appelons sémièmes(cf.
infra, Livre II, § 59). --
Le caractère le plus profond d'un idiome se traduira par son système
taxiématique, c'est-à-dire par le nombre et la nature de ses taxièmes et
les connexions qu'ils auront entre eux. Il faut a priori s'attendre à ce que
chaque idiome ait un système taxiématique propre, différent de celui de
tous les autres, et l'on verra dans la suite de cet ouvrage qu'on peut tenir
eette assertion pour surabondamment prouvée. Le grand caractère com-
des sujets parlant un même idiome, c'est qu'ils portent tous en eux,
mun inconsciente d'ailleurs, un même système de notions
d'une façon surtout
d'après lesquelles s'ordonnent toutes les pensées qu'ils viennent à formu-
ler en langage (1). Un parler est donc
essentiellement un système de
pensée et tel est le facteur le plus indéniable de ces profondes différences
de mentalité que l'on observe de
peuple à peuple. Du Tremblay a écrit (2):
Il en est des peuples entiers comme des particuliers, leur langue est
«
la vive expression de leurs mœurs, de leur génie et de leurs institutions,
«
et il ne faudrait que bien examiner ce langage pour pénétrer toutes les
«
« pensées
de leur âme et tous les mouvements de leur cœur. »

,.,.
Mais il ne va pas assez loin, car la langue, commune à tout un peuple,
donne en réalité beaucoup plus d'indications sur le caractère de ce peu-
ple que sur celui de l'individu particulier qui la parle. La formation d'un
peuple et celle de sa langue ne sont que deux aspects d'un même fait.
« La parole », ~,
dit Joseph ae Maistre 'on. « est éternelle, et toute langue
« est aussi
ancienne que le peuple qui la parle. » Toutes les étapes du
génie national transparaissent dans des étapes correspondantes de la vie
nationale. C'est pourquoi on ne peut pas concevoir que l'idiome ne soit
pas dans son ensemble parfaitement adéquat à la pensée globale du peu
pie qui le parle :», dit l'Encyclopédie (4), « qu'à cet égard, il n'y a point
« Il est évident
«de langue qui n'ait toute la perfection possible et nécessaire à la nation
»,
«qui la parle. » — « Les mots ajoute-t-elle, « sont les signes des idées,
«et naissent avec elles, de manière qu'une nation formée et distinguée
«par un idiome, ne saurait faire l'acquisition d'une nouvelle idée, sans
«faire en même temps celle d'un mot nouveau qui la représente. »
Les Encyclopédistes, quand ils décrivaient ainsi l'adéquation d'une lan-
gue au génie de la nation correspondante, semblent d'ailleurs, comme le
montre la dernière phrase citée, n'avoir eu nettement en vue que les élé-
ments sémiématiques. Leur idée gagne en généralité et en intérêt à être
appliquée au système taxiématique, qui nous donne des vues beaucoup
plus profondes sur la qualité intellectuelle spécifique d'une nation, puis-
qu'il nous permet de savoir quelles sont, parmi toutes les notions humai.
nes, celles qui lui ont inconsciemment paru dignes de devenir les pierres
angulaires de son édifice linguistique.
La richesse d'une langue en formes grammaticales est toujours l'image
de sa richesse de pensée. Tous les cas historiques où l'on connaît deux
formes montrent, pour ces deux formes, deux
nuances de sens. Il serait
donc gratuit de prétendre
que des langues aient pu posséder pendant un
long temps une surabondance de formes absolûment
synonymes. L'exem-
ple de l'histoire de la conjugaison indo-européenne
en grec et en germa-
(1)Cecisous réserve seulement de différences individuelles inévitables, mais d'im-
portance
infime par rapport à la concordance générale du système taxiématique.
(2) Du Tremblay. Traité des -" ----..-- ----------"1.---
Lanflues. chaD. 22.anud EncvclonédiA s. v. Tdintismu.
~----I[" --, -,1""-- -."-,¡-"-r--.
(3) Joseph de Maistre. Les Soirées de Saint-Pétersboura. --"VII.V.
2d F.ntrfilÎAn TomA T n 12R
(4) Encyclopédie, - --.., 1 - --..-. - --.- -, t'- ---.
s. v. Langue.
nique est frappante à cet égard. En présence des très diverses formes de'
passé que possédait le fonds indo-européen, le grec et le germanique tien-
nent des conduites exactement adéquates à leur état de civilisation le'
grec conserve toutes les formes (eXuov, ëXuoa, Xéluy.a., iXilûxtw,etc.), en les
:
utilisant chacune pour une nuance sémantique définie. Le germanique
primitif, au contraire, parce qu'incapable de concevoir des nuances aussi
fines, ne conserve qu'un seul passé (5) : son prétérit, à peu près homolo-
gue, morphologiquement, du parfait grec. Il faut arriver jusqu'au moyen
allemand pour voir cette expression du passé jugée insuffisante, et pour
qu'apparaisse la forme Ich habe gcmacht.
En somme, l'idée essentielle que nous prions le lecteur de bien vouloir
accepter, celle sur quoi est construit l'édifice de notre grammaire, c'est
que l'unité réelle du groupe formé par ceux qui parlent la même langue
consiste en ce que leur pensée, au moins dans ce domaine supérieur que

:
le langage seul peut atteindre, est guidée, d'ailleurs en grande partie in-
consciemment, par un même système intellectuel le système taxiémati-
que propre ou grammaire propre de leur langue. C'est ce que M. E. de
Michelis voit très bien lorsqu'il écrit (6) :
« La partie de la langue qui touche le plus à l'esprit et est le plus enra-
« cinée dans le fond de la pensée, c'est sa forme intérieure, c'est les
« catégories morphologiques et syntactiques qui ont discipliné et organisé
« l'intelligence dans un sens spécial. Ici également, chacun trouve la con-
« firmation de ce fait dans son expérience personnelle, car on sait très
« bien que rarement on arrive à se rendre tout à fait maître d'une langue
« étrangère et à se plier à son mode spécial de concevoir. »
La pensée d'un locuteur quelconque est donc constamment coulée sur
le moule de la grammaire de la langue qui lui sert à penser. Chacun des
mots, chacun des tours qui viennent former son discours comportent la
mise en œuvre des différents mécanismes de pensée qui composent le
système taxiématique de cetidiome.
Il faut donc, pour qu'un esprit saisisse réellement tout le contenu sé-
mantique d'un discours, qu'il ait, dès l'infantile époque de sa formation,
été modelé selon le système taxiématique de l'idiome dans lequel la pen-
sée de son interlocuteur s'exprime.
Tel est la véritable raison de ce fait bien connu (7) qu'il est absolûment
impossible de jamais comprendre parfaitement un idiome autre que le
sien propre.
Tel est aussi le secret de la valeur éducative des langues étrangères à
condition qu'elles ne soient enseignées qu'à un âge où l'esprit de l'enfanta
déjà solidement constitué dans les formes intellectuelles de son idiome

(5) « Le germanique s'est créé une place à part au milieu des langues indo-européen-
nes par l'excessive pauvreté de sa conjugaison, qui ne connait que trois temps. » (H.
d'Arbois de Jubainville, dans la Revue historique, 1886. Tome I, p. 15).

:
(6) E. de Michelis. L'Origine degli Indo-Europei. Turin, 1903, Chapitre IV, § II, p. 147
(7) Cf. Le proverbe italien Traduttore, traditore.
maternel ne se laissera pas adultérer par des contaminations allogènes (8).
ID marque essentielle de l'esprit français », dit quelque part (9) Re-
« La
c'est den'être bien compris qu'en France. » Rien de plus juste, r
nan
mais « Allemand, un Anglais, un Italien ou tout autre étranger aurait
un
émettre mutatis mutandis la même assertion, car, comme dit
,;\
pu
Racan (10) : ';'
Toutes les langues ont des grâces particulières, qui ne se laissent
«
«
goûter qu'à ceux qui les possèdent originairement et parfaitement. »
Un idiome peut donc se définir : un mode de pensée spécifique.

7. -
Or, au § 5, nous avons marqué que la tâche du grammairien était
d'amener en entier dans le champ de la conscience le système taxiéma- ,l

tique qui baigne en grande partie dans l'inconscient.


Dès lors, il nous semble à peu près indispensable que le grammairien
possède en lui-même les éléments inconscients sur lesquels il va projeter
la lumière. Il va sans dire qu'il devra demander aux paroles de ses com-
-
patriotes et aux textes de la littérature nationale le matériel objectif sur
lequel il travaillera. Mais ces locuteurs, ces écrivains auront précisément
pensé dans son idiome même, et c'est dans les ressources intuitives de
sa connaissance naturelle de cet idiome que son intelligence trouvera, au
moins en grande partie, les éléments de la construction synthétique cons-
ciente à laquelle il devra aboutir.
Pour faire la grammaire française que nous concevons, il fallait donc
être Français. Nous le sommes. Il serait à souhaiter, selon nous, que des
nationaux des différents pays s'efforçassent de construire, suivant la même
méthode, les grammaires respectives de leurs idiomes. Quand auraient été
rendus conscients les différents systèmes taxiématiques des langues des
principaux peuples civilisés, il deviendrait possible d'édifier une gram-
maire comparée, non plus phonétique et morphologique, mais bel et bien
sémantique, ce qui serait d'une portée beaucoup plus grande pour la pen-
sée humaine. Dans de pareilles études, il deviendrait licite de faire porter
la comparaison sur des idiomes n'ayant pas de parenté matérielle, car,
comme nous aurons l'occasion de le dire plus loin, les véritables analo-

,
gies grammaticales (analogies des systèmes taxiématiques) ne sont pas
toujours parallèles aux analogies" morphologiques. Hardy (1) affirme que
« le français, qui vient du latin, a les allures de la langue grecque, et que
« 1anglais, qui dérive en grande partie du français, a essentiellement les
tournures latines », et qu'il est

Il impossible de ne pas voir dans ce


« «
;.

que est d'ailleurs à remarquer que les langues mortes se prêtent beaucoup mieux
Jamais nel'atteindra
les11vivantes cet emploi pédagogique. L'élève qui fait une version grecque serre
leplus 9u'il peut,à plus
AifoSaVa..
fait
à :
s'approcher. Celuiqui
d'ailleurs intuitivement qu'analytiquement, le sens de son texte.
tout fait effort fécond vers un idéal asymptote dont même
hellénistes, latinistes, hébraïsants, etc., ne font jamais que
ditinne à ceci
près une version allemande est exactement dans les mêmes con-
que le premier Allemand venu a la science infuse en cette matière.
(9) Renan. Essais de morale et de critique,
p. 57.
(10) Racan. Lettre à Chapelain du 25
(1) Henri Hardy. La langue nationale
de* Franpon, 1876.
-----,.--
octobre 1654. Œuvres. Tome I. D. 349.
« phénomène l'expression du caractère national des deux peuples. » Cette
question de l'analogie du français et du grec, pendante depuis Henri
Estienne (2), mérite quelques commentaires. Nous ne pensons pas qu'il
y ait une réelle conformité entre les systèmes taxiématiques respectifs du
français et du grec. Mais ce qui rendrait en effet plus particulièrement
intéressante la comparaison entre ces deux langues au point de vue que
1
nous venons d'indiquer, c'est qu'ayant été parlées par les deux plus affinés i
des peuples historiquement connus, elles sont en possession des systèmes
taxiématiques les plus riches et les plus fins (3).
8. — Il faut éviter, dans l'étude de la grammaire française, de se laisser
aller à la propension naturelle que l'on a à trop assimiler les tournures
de notre langue à celles de la langue latine. C'est là un péril qui a été très
bien aperçu par nos grands grammairiens du XVIIIe siècle. Chesneau du
Kiarsais (1676-1756) écrit (1) :
« Comme nos grammairiens ont commencé d'apprendre la langue rela-
«tivement à la langue latine, il n'est pas étonnant que, par un effet du
«préjugé de l'enfance, ils aient voulu adapter à leur -propre langue les
«notions qu'ils avaient prises de cette grammaire, sans considérer que,
«hors certains principes communs à toutes les langues, chacune a d'ail-
« leur? ses idotismes et sa grammaire. »
L'Abbé d'Olivet (1682-1768) se demande de même (2) pourquoi les
grammairiens plus anciens calquaient « leurs grammaires sur les grec-
« ques et les latines qui ont si peu de rapport avec le françois P »
Et Condillac (1715-1780) lui-même affirme (3) que « nous avons com-
« pliqué notre grammaire parce que nous l'avons voulu faire d'après les
« grammaires latines. »
La même opinion se retrouve chez l'Abbé Girard (1677-1748) auteur
des Vrais Principes de la Langue françoise.

9. — Comme nous l'avons dit au § 3, le langage est la partie propre-


ment humaine de la pensée des hommes. Il en découle que chaque hom-
me aura en réalité son parler propre, et que c'est seulement par ces pro-
cédés d'abstraction généralisatrice sans lesquels il n'y a pas de science
possible que l'on pourra, de notre point de vue, concevoir des par-
lers collectifs. Toutefois, il suffit que cette réserve soit faite une fois
elle ne jouera plus de rôle dans le développement ultérieur de ce travail,
;
(2) Henri Estienne. Conformité du langage françois avec le grec.
(3) Il va d'ailleurs de soi qu'en ce qui concerne le grec, la grammaire propre de cet
idiome ne pourra être faite dans les conditions les meilleures, puisqu'il n'y a plus
d'Hellènes. On peut néanmoins espérer que, de la collaboration des hellénistes appar-
tenant à des nationalités différentes, pourront sortir des connaissances grammaticales
encore plus étendues que celles que de longs siècles d'études hellénistiques nous ont
déjà léguées.
(1) Chesneau du Marsais. Œuvres'. Tome V, p. 140.
(2) Abbé d'Olivet. Remarques sur la langue françoise. Lettre à Messieurs de l'Acadé-
miefrançoise,p.IV.
(3) Condillac. Principes de la grammaire françoise, p. 327.
qui a pour but l'étude d'un idiome parlé couramment par plus de qua-
rante millions d'hommes.
L'homme étant essentiellement l'animal qui parle, il est naturel de
prendre la langue comme critère de classification, zoologique pourrait-on
dire des différentes variétés du genre humain. Mais il nous faut analyser
près maintenant à quoi correspond au point de vue des groupements
de
collectifs la notion de langue.
10.- Y a-t-il un rapport entre le parler d'un groupement humain et
sa race, c'est-à-dire l'ensemble des caractères qu'il possède en commun
et par hérédité?
Ce qu'il importe de noter, c'est qu'un homme, de même qu'il hérite
des particularités somatiques de ses ancêtres, hérite, suivant les mêmes
lois, de leurs particularités mentales. Les intéressants travaux qu'ont pour-
suivis de nos jours les charactérologistes ont mis objectivement en évi-
dence que les facteurs héréditaires jouaient, à coup sûr, un certain rôle
dans la formation des divers esprits humains. Ces savants n'avaient en
général en vue que l'hérédité familiale, mais l'hérédité mentale une fois
admise comme une réalité scientifique, il est légitime de l'étendre à des
collectivités plus nombreuses, au moins en ce qui concerne des traits*
qui, comme leur idiome, caractérisent ces collectivités dans leur entier.
Nous ne sommes donc pas portés à admettre que le rôle de l'hérédité
soit strictement nul en ce qui concerne la formation du parler de l'indi-
vidu. Pourtant, un enfant, séparé des siens dès le berceau et transplanté
en terre étrangère avant d'avoir pu recevoir aucune empreinte linguisti-
que, parlera la langue du pays où il sera élevé. Mais nous croyons qu'il
ne la parlera pas sans lui faire subir d'imperceptibles déformations cau-
sées par son hérédité allogène. Cet individu isolé ne pourra, certes,avoir
de parler que s'écartant très peu du type commun du pays, car il ne trou-
vera nulle part hors de lui-même d'appui à ses innovations.
Qu'au lieu d'un individu, ce soit une race entière qui adopte une lan-
gue forgée par une autre race, elle pourra, alors même qu'il n'y aura plus
chez elle aucun sujet gardant le souvenir conscient de la langue abandon-
née, déformer beaucoup plus la langue reçue que ne le pouvait l'individu
isolé, car il suffira qu'elle acquière quelque indépendance vis-à-vis des
peuples dont elle aura adopté la langue pour redevenir un milieu se suffi-
sant à lui-même et capable par conséquent d'innovations irrépressibles.
C'est à juste titre que M. Jullian dit (1) :
« Race et langue sont deux faits parfaitement séparables. Que d'hom-
«mes parlent l'arabe, qui n'ont pas dans les veines une goutte de sang
«sémitique 1 Les peuples de l'Antiquité étaient aussi capables de désap-
¡
«prendre leur langage que le sont ceux de maintenant. Peut-être même
«1étaient-il davantage : car la fidélité au parler maternel est soutenue
«aujourdhui par le sentiment du patriotisme et des traditions littéral.
« res. »
1
(1) Camille Jullian. Histoire de la Gaule. Tome 1. ». 180.
Mais si la race et la langue sont deux faits scientifiquement séparables,
il ne s'ensuit pas qu'ils soient sans rapport aucun l'un avec l'autre. Bien
au contraire, toute race qui adopte le parler d'une autre race le modifie
profondément dans sa phonétique et sa syntaxe, conformément à ses
organes et à son esprit propres. C'est pourquoi M. Jullian a raison d'écri-
re (2) que « le vocabulaire d'une langue révèle mal son caractère propre. »
Son système taxiématique le révèle autrement mieux.
En somme, contrairement aux idées des comparatistes de l'époque
héroïque, la correspondance phonétique de deux idiomes et leur possible
explication par un même parler antérieur n'implique pas du tout que
les peuples parlant ces deux idiomes soient de races apparentées. Mais le
fait qu'ils aient divergé à différents points de vue, et principalement au
point de vue taxiématique, prouve au contraire que les peuples les par-
lant avaient une hérédité mentale notablement différente.
D'autre part, des idiomes n'appartenant pas aux mêmes cases de la
classification linguistique matérielle pourront avoir dans leur système
taxiématique des ressemblances telles qu'elles dénonceront un apparen-
tement réel entre les peuples parlant ces idiomes.
11. — Le problème qu'il nous faut approfondir maintenant un peu
davantage, c'est celui du morcellement d'un parler originel en plusieurs
parlers dérivés.
« Ascoli (1) fut un des premiers qui eurent l'idée féconde que les diffé-
« rences phonétiques des langues de même souche étaient dûes soit au con-
« tact de langues d'autres familles, soit à l'habitude, bien des fois sécu-
« laire, d'une langue indigène chez les peuples qui adoptèrent une lan-
« gue importée. C'est ainsi qu'il mit en lumière, dans le sanscrit védique,
« Finfluence des langues dravidiennes de l'Inde, comme celle des langues
« celtiques dans certains parlers de l'Italie. »
En effet, serait-il possible à des peuples d'une même descendance, dit
M. de Michelis (2), de transformer la langue originairement commune en
autant de langues très différentes, d'engendrer de nouvelles langues ou
pour le moins des dialectes très nettement divisés ? Il ne le semble pas,
répond-il, à moins de supposer que c'est dans la langue-mère elle-même
et dans ses dérivés qu'existe une exceptionnelle virtualité de différencia-
tion. Les idiomes de la famille sémitique, qui étaient déjà séparés les uns.
des autres, alors que propablement l'unité indo-européenne durait encore,
sont encore actuellement si peu différents qu'on peut les regarder comme
de simples dialectes dans une période d'évolution avancée. Comment ne
pas voir un rapport étroit entre ce fait et celui du type quasi-homogène de
1" race sémitique? Comment ne pas appeler leur unité linguistique
comme
preuve accessoire de la preuve anthropologique de leur unité de sang
(2) Op. cit.. Tome II, p. 363.
(1) V. Salomon Reinach dans la Revue celtique. Tome XXVIII, 1907, p. 80.
(ii E. de Michelis. L'origine degli Indo-Europei, ch. IV, p. 144.
des langues polynésiennes, continue M. de Michelis, si ressemblan.,
Le cas
bien les peuples qui les parlent, localisés dans des îles, ne comillu.
tes que
niquent pas entre eux, est un cas non moins typique. De même pour le&
langues turco-tartares. D'autre part, les travaux sérieux de savants comme
Bleeck et Schweinfurth ont montré qu'il n'était pas exact de prétendre,
comme on l'a longtemps fait, que les langues des peuples illettrés varias-
sent de génération à génération et même des vieux aux jeunes. On peut
donc, ajoute M. de Michelis, affirmer avec Broca que l'altération sponta-
née des langues est relativement peu rapide et peu variée, que si un idio-
me continue à être parlé par les
descendants de ceux qui l'ont créé, les
différences ne deviennent jamais très profondes.
Ceci nous amène à distinguer deux ordres de différences entre les par-
lers dérivés d'un même idiome.
Appelons cet idiome l'idiome originel. Aux parlers qui en sontdérivés,
l,

nous donnons le nom de dialectes.


I
Parmi ces dialectes, il en est qui ne présentent entre eux que ces diffé-
rences toujours peu profondes qui naissent dans un ensemble humain d6
race homogène usant du même parler. L'idiome originel, dans cette partie
du domaine sur lequel il régnait, se trouvait parlé par des hommes étroi.
tement apparentés. Entre eux, pourtant, il ne pouvait pas ne pas y avoir
ces différences de sang qui existent dans une même race d'individu à
individu. De canton à canton, ces différences se trouvaient accentuées le
jour où le relâchement des liens politiques venant à raréfier les commu-
nications, des liens consanguins particuliers se créaient dans un canton
donné en même temps que s'y constituaient des habitudes linguistiques
locales.
Les différences de ce premier ordre ne restent jamais que fort petites
à.l'intérieur du groupe, les différents dialectes ont en général même
;
syntaxe, mêmes cadres grammaticaux et grandes ressemblances phonéti-
ques. Un tel groupe de dialectes s'appelle une lingualité et les différences
de la même lingualité s'appellent couramment différences dialectales.
L'unité de la lingualité résulte en somme de l'identité de réaction du
peuple à la langue héritée ou acceptée par lui.
Entre deux dialectes pris dans deux lingualités différentes, se voient les
différences du second ordre, celles qui procèdent de l'origine ethnique
différente des peuples ayant parlé l'idiome originel (cf. supra, § 10). Nous
leur donnons le nom de divergences idiomatiques.
« On peut », dit M. de Michelis (3), « établir en général le principe
« suivant. Quand une langue passe d'un peuple à un ou plusieurs peuples
« étrangers, elle se modifie plus ou moins profondément, soit selon leurb
« capacité phonétique, en grande partie dépendante de la
race, soit selayj -r
« la nature de leurs idiomes' traditionnels, dépendants., aussi.
eux
| « partie des attitudes naturelles originelles,
partie des habitudes acqui-
« ses, se renouvelant de génération en génération.»•
(3) Michelis. Loe. cit.,
p. 148.
C'est aux différentes couches ethniques qui ont constitué le peuple
anglais que la lingualité britannique doit ses divergences idiomatiques
avec la lingualité basse-allemande à laquelle elle se rattachait dans le
principe: plus oumoins combinés avec
« Comme les Anglo-Saxons (4) se sont
«les populations celtiques originelles de cette contrée, ils ont naturelle-
«ment adopté un certain nombre de racines celtiques dans leur langue.
«Elles ont été tellement assimilées pour leur forme et leur prononciation
«avec les racines anglo-saxonnes, qu'il est difficile de les reconnaître
« comme venant d'une source étrangère. »
Quant à la part du danois et à celle encore plus grande du français,
elles sont bien connues.
12. — A mesure qu'un nouvel ordre historique se dégage de la désa-
grégation qui avait entraîné la dislocation du domaine de l'idiome origi-
nel, un regroupement linguistique s'effectue. Tel dialecte prend le pas
sur tous ceux de sa. lingualité. Tous les individus du pays de cette lingua-
lité parlent alors ce dialecte dès qu'il s'agit de rapports sociaux présentant
quelque importance ou quelque solennité, et tous le parlent depuis l'en-
fance, sans aucune peine ; c'est pour eux un parler maternel ;
leur dia-
lecte propre ne réapparaît qu'en dehors de ces circonstances. Encore ceci

;
n'est-il vrai que dans les campagnes. Dans les villes, le dialecte domina-
teur règne en maitre le dialecte propre est ignoré. Dans ces conditions
le dialecte dominateur sera la langue dont les autres dialectes seront les
patois.Par exemple, dans la lingualité britannique, l'anglais (originelle-
ment le mercien des environs d'Oxford) (1) est devenu la langue le nor-
thumbrien, l'écossais des Lowlands, l'eastern et le western Midland, etc.,
;
ne sont plus que les patois.
Dans d'autres lingualités, la dispersion, le morcellement historique
persistant, seuls les littérateurs et les savants ont conscience de l'unité de

;
la lingualité ; ils créent alors artificiellement, en empruntant à chaque
dialecte, un parler commun c'est cette xowY¡ que nous appellerons un
eoenédialecte; mais les dialectes peuvent alors persister dans toute leur
force. Par exemple, dans la lingualité haute-allemande, l'allemand clas-
sique est le cœnédialecte, mais le souabe, le bavarois, le françonien, le
saxon, le suisse alémanique, l'autrichien, etc., restent des dialectes de
plein exercice (2).
Cette différence entre les pays à patois et les pays à dialectes avait été
nettement vue dès le XVIIIe siècle par les Encyclopédistes.
« Si une langue », disaient-ils (3), « est parlée par une nation
composée

,
(4) Morell. Gramrmr o/ the English Lanquaae. P. 51.
(1) Cf. Victor Henry. Précis de grammairecomparée de l'anglais et de l'allemand, § 4,
(2) L'un de nous a rencontré en 1913 à Heidelberg un jeune Viennois de 18 ans,
M. BX, qui,ayant terminé ses études secondaiies, venait étudier la philosophie à Hei-
delberg. Ce jeune homrne ne savait, en dehors des morceaux appris par cœur, parler
.que l'autrichien. Il Inonnait en allemand classique et ne comprenait pas couramment
.ce parler.
s.
(3)Encyclopédie, v.Langue,
égaux et indépendants les uns des autres, tels
de plusieurs peuples et
«
qu'étaient anciennement les Grecs tels que sont aujourd'hui les Ita-
liens et les Allemands, avec l'usage général des mêmes mots et de la
«
«
«
«
ternes également légitimes, constituent
:
même syntaxe, chaque peuple peut avoir des usages propres sur la pro-
nonciation ou sur la terminaison des mêmes mots ces usages subal-
les dialectes de la langue natio-
«
nale. Si, comme les Romains autrefois, et comme les François aujour-
«
«
«
;
d'hui, la nation est une par rapport au gouvernement, il ne peut
avoir dans sa manière de parler qu'un usage légitime tout autre qui
s'en écarte dans la prononciation, dans les terminaisons, dans la syn-
y
«
«
«
«
;
taxe, ou en quelque façon que ce puisse être, ne fait ni une langue à
part, ni un dialecte de la langue nationale c'est un patois abandonné
à la populace des provinces, et chaque province a le sien. »
D'ailleurs, les conquêtes d'une langue peuvent ne pas s'arrêter aux
limites de sa lingualité. Elle peut, au cours de l'évolution historique, en-
vahir les lingualités voisines, et réduire à l'état de patois les dialectes de
ces lingualités. Par exemple, l'anglais a envahi et subjugué entièrement
le domaine de la lingualité brittonique en Grande-Bretagne. Le comique
est mort à l'heure actuelle, et le gallois ne vit plus qu'à l'état de patois (4).
Pour être complets, il faut noter qu'un cœnédialecte peut aussi étendre
son influence sur une lingualitédinerente de la sienne, mais il ne peut,

allemande..
bien entendu, conquérir de positions qu'analogues à celles qu'il a dans
sa propre lingualité, et moins solides encore, par exemple l'allemand clas-
sique (qui est formés d'éléments haut-allemands) dans la lingualité basse-

-
13. Dans les §§ précédents, on voit que, jusqu'ici, nous avons classé
les parlers d'après l'origine en quelque sorte matérielle de leur vocabu-

;
laire et de leurs flexions grammaticales. Ces considérations sont à la base

etc.
de la notion de lingualité telle que nous l'avons définie c'est en effet le
point de vue,le plus commode pour classer les langues de l'Europe il y
;
a des langues romanes, qui viennent du latin des langues germaniques,
qui procèdent d'un prégermanique hypothétique,
Mais il est loin d'être prouvé que la comparaison des systèmes sémanti-
quesdes différents idiomes, lorsque l'étude particulière de ces systèmes-
1aura rendue possible, mène aux mêmes cadres de classification que la
:
comparaison formelle dont nous sommes tenus jusqu'ici d'user exclusi-
vement.
Dans le corps du présent ouvrage, l'on
aura parfois l'occasion,de mon-
trer des cas particuliers dans lesquels on peut déjà saisir desanalogies
à
de distribution sémantique entre idiomes appartenant desfamilles lin-

(4) S
guistiques différentes, mais pourtant voisins et pouvant être
les exemples que, pour le développement de ce § général,
gènes.Nousavonsenà des domaines étrangers, sont sujets à être amendés
obligésd'emprunter
comme tels
notts avons été
les indi-
particulier évité de préciser, à propos de l'anglais, par
actuelsavec l'irlandais, faute d'une documentation suffisante. ses cappart»-
hantés par un esprit commun, soit dû à quelque idiome disparu, soit dû
à une parentéde racedéfiant par son ancienneté l'analyse historique, soit
tnême dû simplement à des rapports de voisinage.
14. — Si la ressemblance formelle entre idiomes n'a pas autant de
valeur qu'on le pensait autrefois, l'identité delangue a par contre une
valeur psychologique et sociale sans pareille. En effet, si l'on adopte les
vues que nous avons émises dans les §§ précédents, on devra penser que

;
les hommes parlant la même langue (au sens que nous accordons à ce
mot) sont sensiblement de même race ils ont les mêmes traditions, les
mêmes conceptions sémantiques, la même littérature, la même science.
C'est ce groupe, et ce groupe seul, qui mérite, par conséquent, le nom
de nation et la nation ainsi définie représente bien l'unité d'où doit par-
tir la classification la moins arbitraire du genre humain (1). L'importance
extrêmede la nationalité ainsi comprise, importance qui repose sur une
foule de faits non point imaginaires et muables, mais réels et constants,
en fait, dans les grands pays de l'Europe occidentale, le principal support
de l'idée de patrie dans ce qu'elle peut avoir de plus noble et de plus
solide (2).
15. — A l'intérieur d'une lingualité, nous avons posé les patois comme
provenant chacun indépendamment de l'idiome originel. Mais on aurait
tort de croire que chacun d'eux ait pu avoir, même en tant que simple
patois, une évolution absolument isolée. Bien au contraire, tous les lin-
guistes modernes, et les romanistes en particulier, nous ont montré qu'au
cours de l'histoire les patois voisins réagissaient sans cesse les uns sur
les autres, et qu'il était souvent difficile de débrouiller quel était, au point
de vue historique, le comportement originel propre d'un patois donné.
16. — Si les patois influent déjà les uns sur les autres, quelle ne sera
pas l'influence de la langue sur les patois qu'elle a domestiqués ?
« Outre qu'elle est presque toujours, de par ses origines premières, plus
« proche que toute autre des patois en question, elle exerce sur le dévelop-
« pement de tous les parlers auxquels elle se superpose une action per-
« manente, d'autant plus efficace que ces parlers sont plus semblables
cc à elle-même (1).»

(1) Cf. « Mais, me dira-t-on, la frontière dont vous parlez n'est qu'une frontière lin-
<guistique, et c'est peu. — Je pense, au contraire, que c'est énorme. La langue est
<le signe le plus manifeste, le plus évident, sinon d'une race, tout au moins d'un*
«mentalité, dune sensibilité, d'une façon spéciale de comprendre et de sentir la vie.
«La langue est la preuve même de l'originalité du groupe humain qui la parle et.
«cette originalité est à la fois la condition et la justification d'une existence indépen-
*dnnte. »
(Jules Destrée. Wallons et Flamands, l, pp. 14-15).
(2) Il n'y a à tirer de cette théorie aucune conclusion politique. En effet, la notion
d'Etat
à leurs ressortissants une police destinée à permettre le maximum de bien-être et ;
est indépendante de celle de nationalité. Il y a des Etats qui se bornent à offrir
ceux-mêmes qui sont le serviteur et le défenseur d'une nationalité donnée peuvent être.
dans l'intérêt de celle-ci, amenés à prendre des sûretés territoriales dans les limites où
les tendances envahissantes et oppressives des voisins le rendent nécessaire.
(1) G. Millardet. Linguistique et dialectologie romanes. Problèmes et Méthodes, I, 6,
p.100.
Les premiers linguistes n'ont, bien entendu, porte leur attention que
les langues et les cœnédialectes, qui se présentaient les premiers 1
sur
leurs investigations, et dont il fallait au moins ébaucher la classification
et l'étude pour défricher le champ de la linguistique.
Réagissant contre
tendances, M. Gilliéron et ses élèves portent surtout leur attention sur
ces
les dialectes et les patois, et traitent les langues de « langues stagnantes»,
entendez parlers stagnants.
Rien ne nous paraît plus inexact que l'épithète de stagnante que M. Gil.
liéron (2) donne aux langues. La langue est, dans le domaine sur lequel
elle règne, l'outil de pensée de tous les hommes n'appartenant pas au
bas peuple et d'une bonne partie de celui-ci. C'est en elle, comme nous
;
serons appelés à le constater maintes fois, que se reflètent les nuances les
plus fines de la pensée des élites elle arrive ainsi à acquérir, dans son
système taxiématique, une richesse intellectuelle et affective incompara-
blement plus grande que celle des patois. Elle est un document d'une
inappréciable valeur pour pénétrer dans le système de pensée d'un peu-
ple jouant un rôle dans l'humanité, alors que les patois « ne peuvent
« servir qu'à la communication des rudiments de pensées entre de minus-
« cules groupes sociaux d'un intellect le plus souvent borné (3). »
A notre point de vue, l'étude d'une languie est donc d'un intérêt infini-
ment supérieur à l'étude des patois, et nous n'envisagerons le recours aux
patois qu'en tant qu'ils sont susceptibles d'éclairer notre religion sur im
aspect obscur de la langue.
17. — D'ailleurs, M. Gilliéron lui-même reconnaît l'influence que les
langues sont capables d'exercer sur leurs patois. C'est lui qui qualifie le
français de « tuteur des patois de la Gaule romane (1). » Cette influence
constante de la langue sur ses patois, nous ne saurions mieux la dépein-
dre que M. Millardet, qui écrit :
« C'est la langue officielle qui comble les vides des vocabulaires beso-
« gneux, qui répare les systèmes morphologique détraqués, prête la forte
« armature de sa syntaxe à la phrase souvent inconsistante et floue du
« patois, etc.
« Sans l'intervention de cette gendarmerie centrale — protectrice dan-
« gerereuse pour la libre vie individuelle de chacun, mais protectrice tout
« de même — l'anarchie minerait irréparablement la racaille turbulente
« et aveugle des patois. Imprévoyante, toujours à court d'avances, cette
« tourbe miséreuse se dispute sans vergogne les allocations de toute natu-
« re que déversent les guichets officiels : terminologie savante ou prétèn-
« due telle, suffixes, bouts de phrases, prononciations même soi-disant

k
« distinguées, tout lui est bon dans sa course vers une vie plus relui-
« sante (2). »

(2) Gilliéron. fîAnÂnlnni**Vk/%#6


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(1) Gilliéron. La- ---
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(3) G. Millardet. Linolliflfinnl!
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Linguistique et dialectologie romanes, I, 5.
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Les patois ne vivent donc auprès des langues que dans un véritable état
de servitude, et le terme naturel de cette évolution, c'est leur mort. En
effet, outre l'influence qu'elle exerce sur les patois, outre l'emprise abso-
lue qu'elle prend sur ia penséedes élites dans les pays à patois, la langue

unique :
arrive à étendre de plus en plus le domaine dans lequel elle est le parler
très reculée par exemple est l'époque où' le castillan a envahi
toutes les provinces centrales de l'Espagne en en faisant disparaître les
anciens parlers locaux.
18. - « Des populations primitives et si mal connues de la France, aux
« temps paléolithiques et néolithiques, provient probablement la plus
« grande partie du sang qui, aujourd'hui, coule dans les veines des Fran-
«çais. — En France, les conquérants indo-européens, c'est-à-dire,
«d'abord les Ligures, après eux les Celtes du groupe gaulois, puis les
«Romains, enfin les Francs, ont été des guerriers vraisemblablement peu
« nombreux (1). »
Cette phrase concise d'Arbois de Jubainville indique avec justesse la
constitution de la race française. Le début des temps historiques n'est pas
chez nous de beaucoup antérieur à la conquête romaine. Nous ne pou-
vons pas entrer ici dans les discussions que les celticistes de profession
ont eues au sujetdu rôle des Celtes en Gaule. Pour nous, nous nous con-
tenterons, comme point de départ, de l'état où se trouvait la Gaule à la
veille de la conquête de la Province. Nous appelons Gaulois tout ce qui
remonte à cette époque, sans distinguer dans ce fonds prélatin ce qui a
pu appartenir à des races différentes. En fixant ainsi le sens du mot Gau-
lois, on peut dire que les Français actuels sont, au point de vue race,
essentiellement gaulois.
M. Camille Jullian s'est attaché à montrer que les Gaulois avaient une

;
unité religieuse, morale, linguistique même (2). Quoiqu'appuyée sur de
bons arguments, cette conclusion est encore sujette à discussion mais
ce qui est certain, c'est que les Romains sont arrivés dans un pays de civi-
lisation au moins égale à la leur. Nombreux sont les domaines dans les-
quels les Gaulois excellaient. Pour l'étamage, l'argenture, l'émaillerie, la
construction des machines aratoires, la corroierie, le charronnage, la
tonnellerie, la matelasserie, la brosserie, le costume même, ils ont donné
des leçons aux Romains. Ce développement industriel est déjà la marque

;
d'une activité mentale évidente. Certes, le bagage littéraire laissé par les.
Gaulois est nul mais on peut peut-être penser que les Druides, conserva-
teurs des connaissances intellectuelles de l'élite gauloise, tenaient à ce
que ce savoir en quelque sorte ésotérique ne se transmit qu'oralement.
Il est d'ailleurs indiscutable que les Anciens ont appréciél'originalité de
l'esprit gaulois, ses aptitudes à l'éloquence et à l'ironie (3). « Sauf, bien
« entendu, les Hellènes, aucune population méditerranéenne n'eut autant

(1) H. d'Arbois de Jubainville. Les Celtes, préface, p. IX.


(2) C. Jullian. Histoire de la Gaule, Tome II, pp. 336 et 368.
(3) C. Jullian. Loc. cit. Tome III, pp. 359 et 360.
qu'elle [la Gaule] le goût de grouper des idées et de jouer des mots (4). »
«
Nereconnaît-on pas là la nation française ? M. Jullian (5) conclut que ce
qu'il d'origillal dans le Gaulois, ce qui les distingue des autres peuples ,
de l'Antiquité,
y a
c'est son tempérament intellectuel qui le rapproche étran-
l'Hellène, dont il apparaît comme le successeur nécessaire ;
ï.et
gement de
de fait laFrance a succédé à la Grèce comme conductrice de
la civi*
isation humains.
La conquête romaine ne semble pas avoir été importante au point de
numérique. H. d'Arbois de Jubainville évalue à 35.000 le nombre des
vue
soldats de César, et ils sont loin de s'être tous établis en Gaule. L'infiltra-

gngue latine envahi les classes


;
ion romaine en Gaule s'est bornée à quelques fonctionnaires, quelques
;
oldats, presque pas de marchands bref, elle a été minime (6). Mais la
a dirigeantes de la Gaule les basses clas-
es ont conservé beaucoup plus longtemps le gaulois, au moins comme
atois. Victor Henry (7) écrivait :
la France du Nord, du moins dans les campagnes reculées, le
« Dans
« gaulois
paraît s'être maintenu jusqu'au VIe siècle et même pardelà. »
Si l'on a peine à croire à une survie aussi longue des dialectes gaulois,
au moins faut-il admettre avec MM. Jullian (8) et Nyrop (9) qu'ils ont
vécu jusqu'au IVe siècle, et le lecteur nous concèdera bien dès maintenant
qu'il est invraisemblable que des parlers qui, pendant trois siècles, ont
existé dans notre pays concurremment avec la langue des conquérants
romains, n'aient exercé sur le latin parlé en Gaule aucune influence.
D'ailleurs les fraulois, à peine entrés dans l'Empire, y jouent un rôle pré-
pondérant, donnant à la basse latinité ses meilleurs poètes, ses meilleurs
orateurs, ses professeurs les plus renommés, et même maints hommes
d'Etats et plusieurs empereurs.
Sur ce, arrive l'invasion germanique, représentée principalement par
les Francs, issus de ces peuples bas-allemands dont les Néerlandais sont
les représentants actuels. Il importe d'insister sur le « faible contingent
« des peuples germains dans la masse de la population française (10). »
M. d'Auriac estime les Francs à une population totale de 15.000 âmes
au plus (11). L'appoint franc ne peut donc avoir modifié que d'une manière
infime le sang des habitants de la Gaule. Cette influence des Francs en
matière de race a dû être d'autant plus minime qu'à partir du moment

(4)Ibid.,TomeII.p.380.
(5)Ibid.,Torne.11,P.433.
11
:
(6) Les travaur anthropologiques les plus récents mènent aux mêmes conclusions.
Témoin M. Pittard, qui écrit
« Ensuite viendra la conquête romaine. Quelle a été son
action ethnogénique p Je la crois,
Pittard. Les races et l'Histoire, 2cpour ma part, quasiment nulle. »
partie, ch. III, p. 157.
(7) V Henry. Dictionnaire étymologique des termes les plus usuels du breton
n.
derne.Introduction, XX. mo-
1
Jullian. Histoire de la Gaule. Tome II, p. 370, note 1.
(8) C.

1 (10) Jules d'Auriac, La nationalité


(11) et française. I.
2. n.18.
(9) Ch. Nyrop. Grammaire historiaue de la lanaue française. Tome I.
n.
.LesWisigolhs les Burgondes paraissent avoir eu une importance démo-
graphique
5. 8 3.
.,.. -, u -.

moindre encore, cf. ibid., pp.24-25.


où leur suprématie politique a été un fait incontestable, ils se sont consi-
dérés comme constituant une noblesse, et ont évité jusqu'à un certain
point les mésalliances (12).
Il serait faux de vouloir rapporter à une origine germaine tous ceux

:
qui portent ces noms francs rendus si français que leur lointaine naissance
germanique étonne Louis, Charles, Thierry, Jou.ffroy, Gautier, Girault,
Béranger, Renaud, Roland, etc. Il est simplement advenu que des paysans

;
gaulois ont, par politique, donné à leurs enfants des noms francs qui
les plaçaient sous le parrainage de leurs suzerains et qu'ultérieurement,
ces prénoms, passés dans l'usage, ont continué à être donnés à une épo-
que où leur origine était oubliée, et sont souvent ensuite devenus des
noms de famille.
Même en admettant qu'avant la conquête franque, il y ait déjà eu en
Wallonie et en Picardie une infiltration qui augmente un peu le contin-
gent germanique dans ces provinces, on ne peut accorder grande impor-
tance à ce contingent au point de vue race. Les envahisseurs germains
étaient des barbares qui subjuguèrent un peuple civilisé. Leurs aventures
sanguinaires accaparèrent la scène historique. Les traditions intellectuelles
eurent peine à se perpétuer. Et, quand cette malheureuse époque se ter-
mina, les Francs n'avaient en somme rien laissé à la France que leur nom.
Mais en bouleversant les institutions et les mœurs romaines, ils avaient
libéré l'esprit gaulois du joug romain, préparant ainsi la naissance de la
nation française.
Quelle qu'ait été la nature de son action, l'invasion franque est un
moment capital de notre histoire, « car c'est de cette heureque date la
composition de notre nation, et elle ne s'est plus modifiée ethnologique-
ment depuis ce temps (13). »
Dès lors, a-t-on le droit d'affirmer, comme on l'entend communément
faire, qu'il n'y ait pas de race française ? Outre que sa mentalité hérédi-
taire, notoire dans le monde entier, la caractérise et l'individualise déjà,
les arguments matériels même en doivent faire admettre l'existence. Pla-
çons-nous au moment où la dynastie carolingienne vient de renouer la
tradition de la culture latine, et où la langue française se manifeste pour
la première fois par les Serments de Strasbourg, véritable acte de nais-
sance de notre nation. Chacun de nous, en comptant en moyenne 3 géné-
:
rations par siècle, a dû avoir à, cette époque environ quatre milliards
d'aïeux on juge aisément, par l'extrême grandeur de ce nombre, combien
de personnes doivent être nos ancêtres par plusieurs lignes différentes, ce
qui implique pour nous un nombre considérable de cousins au degré
carolingien. Or, dans quelles conditions les alliances ont-elles dû avoir
lieu depuis cette époque ? Chez les petites gens, il semble qu'on doive
surtout envisager les mélanges de proche en proche. On se mariait dans
son village A ou dans un village voisin B, mais l'homme issu en B d'un

(12)Julesd'Auriac.Loc.cit.,III,13,p.129.
(13) J. d'Auriac. La Nationalité française, I, 2, p 23.
indigène d'A pouvait se marier en C, situé de l'autre côté de B, et
ainsi
proche proche. Le brassage pouvait ainsi s'étendre fort loin si aucun
de en
accident ne l'arrêtait. Mais la frontière linguistique a dû être un gros
obstacle car, indépendamment des légitimes motifs patriotiques qu'il ne
faut probablement pas- faire entrer en ligne de compte pour les époques
inue nous envisageons, l'extrême incommodité de la vie conjugale entre
ersonnes parlant des idiomes différents a dû, dans une très forte mesure,
fompêcher les alliances avec les étrangers. D'autre part, dans les hautes
idasses, qui ont dû avoir plus de relations de province à province comme
cela a encore lieu aujourd'hui, le brassage d'un bout à l'autre de la France

t
; la
a dû être plus actif mais, dans majorité des cas, des raisons politiques
sociales ont dû intervenir puissamment pour contenir ce brassage dans *

es limites du domaine national.


Le nécessaire cousinage que nous indiquons tout à l'heure relie donc
e plus fréquemment des Français à des Français, et il semble bien qu'on
puisse en conclure légitimement à l'existence d'une race française au
moins pour autant que la notion de race est liée à celle de parenté.
19. — Les travaux des grammairiens et des lexicographes, au cours
du XIXo siècle et dans le commencement du XXo, ont eu pour résultat
;
d'établir d'une manière solide l'hypothèse que presque tout le matériel
de la langue française était latin cette hypothèse a été établie sur une
abondance de preuves concordantes telle qu'elle est aujourd'hui inatta-
quable, et il y a longtemps que personne n'a cherché à l'attaquer sérieu-
sement.
Mais, dit M. de Michelis (1), « si le latin a pu, en peu de siècles, engen-
«drer quatre langues aussi différentes que l'italien, l'espagnol, le fran-
«çais et le roumain, avec tous les dialectes qui s'y rattachent, cela dé-
«pend, du commun consentement des linguistes, des réactions modifica-
«trices variées qu'il a subies de la part des idiomes italiques, celtique,
« ligure, étrusque, ibère, antérieurement parlés en Italie, Espagne, Gau-
«le, Pannonie. »
Bien mortes, certes, sont les tentatives des celtomanes qui voulaient
substituer le celtique au latin dans le rôle de substratum matériel du
français. Nous ne prétendons en rien ressusciter des conceptions aussi
antiscientifiques. M. Brunot a reproché à juste, titre aux celtomanes (2)
;
d'avoir jeté le discrédit sur les études celtiques elles-mêmes on pourrait
aussi leur reprocher d'avoir, par la réaction légitime qu'ils ont provo-
quée, détourné les savants de porter leur attention sur les influences

:
prélatines dans le français. M. Nyrop (3), par exemple, se borne à citer

-- -
comme d'origine gauloise une trentaine de mots alouette, arpent, ba-
choue, bec, beurre, bétoine, bouleau, braie, brais, breuil, bruyère, bou-
gette, chemin, cervoise, claie, lieue, saie, vautre, vouge chêne, écoufle,
;
(1) E. de Michelis.
)
*
»3)
- ':l'
L'Origine deali
.:;...-1 ~, P..-.
lrido-Eurouei. IV. D. 145.
F. Brunot. Précis de grammaire historianc de la lanaue française. 8 3.
Ch. Nyrop. Grammaire historique de---la-.-- «,-,-,-"--,
-- -- h. 3.
1 -, V* -.
langue française. Tome I, § 4, p. 5.
grève, jarret, matras, quai, ruche, truand, vassal, vergne. Il faudrait
peut-être y joindre un certain nombre de vocables d'ordinaire rejetés de
la langue littéraire, mais qui s'emploient dans la conversation courante,
ou au moins dans le parler local de certains pays de France. M. Nyrop (4)
veut bien concéder en outre qu'il a pu y avoir contamination entre un
mot latin et un mot gaulois, par exemple pour orteil et pour craindre,
mais il pense que « hors du vocabulaire, il y a très peu de traces d'une
« influence celtique sur le français. » Sous la réserve,qu'au terme celti-
que, il faut substituer celui de gaulois avec le sens que nous avons défini
§ 18, nous pensons qu'il y a plus de vérité dans cette affirmation d'Henri
Hardy (5) : -
« Le celtique ne nous a pas laissé un grand nombre de mots ;
il a fait

:
« mieux, il nous a laissé sa prononciation, son esprit et son caractère. »
Avec lui (6), on peut dire « Langue romaine, bouche gauloise. »
Le latin auquel il faut remonter pour expliquer les langues romanes
n'est pas le latin classique : ;
« Des langues nouvelles (7) se dégagèrent du latin dégénéré au lieu
«d'aller vers la mort, il se retrouva transformé, rajeuni, capable d'une
«nouvelle et glorieuse vie, sous le nom nouveau de roman. Aussi bien le
«
«il
nom primitif ne lui convenait plus. Le vieux latin avait pu venir d'une
«contrée de l'Italie et fournir la matière sur quoi on avait travaillé, mais
avait été élaboré à nouveau par les peuples dont l'empire avait fai);
,
«des Romains, il était leur œuvre et portait leur caractère. »
M. Brunot n'accepte point l'opinion de Darmesteter (8), qui semble
admettre l'unicité du roman dans tout le domaine de l'Empire. Nier la
distinction des parlers provinciaux équivaudrait, comme le dit fort bien
M. Bonnet (9) à l'affirmation d'un miracle. Il est bien probable qu'il a
existé un gallo-romandont le système phonétique et le système taxiéma-
tique ont été grandement influencés soit directement par le gaulois coexis-
tant, soit même, après la mort du gaulois, par les habitudes héréditaires
des locuteurs de Gaule. D'ailleurs, comme le dit fort bien M. Jullian (10),
« ne reste-t-il pas la survivance la plus forte et la plus visible d'un latin
« gallo-romain, d'un latin propre aux seuls pays celtiques, ne reste-t-il
« pas la langue française elle-même P»
Nous aurons maintes fois l'occasion dans le cours de cet Essai d'attirer
l'attention du lecteur sur des faits dont la « constance » :
gauloise, pour
parler comme René Quinton, est l'explication la meilleure la chute des
voyelles atones, le traitement des consonnes médianes, celui de, [k t], lfe
passage de [m :] à [u], la constitution des voyelles nasales pures, la trans-

(4)Loc.cit.,§5,p.6.
(5) H. Ilarily. La langue nationale des Français, 1876, pp. 1 et 2.
(6) Loc. cit., p. 29.
(7) F. Brunot. Histoire de la langue française, dans l'Histoire de la Littérature fran-
çaise de Petit de Julleville, Tome 1, pp. LIV-LV.
(8) Darmesteter. Cours de grammaire historique, p. 7.
(9) Bonnet. Le latin de Grégoire de Tours, p. 41.
(10) C. Jullian. Histoire de la Gaule. Tome VI.Chap. II, 4, p. 121.
agement
des
ves »,
-

(
(
(
«
de
etc.
de

Comment
cette
tournures
les cadres
ne
,
formationde [w] initial germanique en [g], le système vicésimal, le dé-
la putation numérative, le tour c'est. que., la concordance
la négation double, la syntaxe des propositions relati-
actualités,

contrée n'ont jamais perdu les habitudes, les pratiques, les


du vieux langage gaulois, qu'elles se sont maintenues dans
verbaux et grammaticaux fournis par les Romains, et trans-
« mises ensuite au français né dans ces mêmes cadres, et qu'en définitive

« notre
« âme, aux
langue doit son
«

point supposer (11), devant de tels faits, que les hommes

originalité, et pour ainsi dire son esprit et son


influx gaulois descendus à travers les mots et les phrases jus-
« qu'à l'âge de maintenant ? »
L'influence des Gaulois sur la constitution du français, que nous fai-
saient prévoir toutes les notions générales que nous avons exposées au § 10,
est donc indéniable. Celle de l'élément germanique semble avoir été beau-

:
coup moindre. C'est aux Francs que l'on pourrait retourner ce que M.
Nyrop dit des Gaulois leur influence a été purement vocabulaire, nulle
part on ne peut relever d'influence nette du germanisme sur le système
taxiématique du français (12) ; la seule innovation phonétique que le ger-
manique ait apporté, le phonème [h], n'a eu qu'une vie éphémère. Quant

;
aux mots germaniques eux-mêmes, ils sont, dans notre vocabulaire,
introduits plus nombreux que les mots gaulois mais, à ce.qu'il nous
semble, le déchet au cours du temps a été plus grand sur la partie franci-
que du vocabulaire français que sur les autres constituants de ce vocabu-
laire, comme si les mots germaniques étaient frappés d'une particulière
caducité. :

20. — L'idiome originel que nous avons à considérer dans le problème


de la naissance des parlers de Gaule, c'est en somme le latin.
A l'heure actuelle, la limite occidentale des patois romans se présente
au départ de Gravelines comme une ligne formant l'axe de la Manche.
Elle laisse en pays français les îles de Sercq, d'Aurigny, de Guernesey et
de Jersey, bien que ces îles aient cessé d'être de mouvance française de-
puis 1204. 'Elle atteint la côte bretonne dans le département des Côtes-du-
Nord à l'Est de Plouha, traverse la Bretagne obliquement du Nord au Sud
et de l'Ouest à l'Est, et aboutit à l'Océan à l'Est du Morbihan, dans le
département auquel ce golfe a donné son nom, traverse ensuite la baie
de la Vilaine en une ligne virtuelle, reprend terre
au Croisic pour laisser
le bourg de Batz
en pays non roman, puis est représentée de nouveau par
une ligne virtuelle, qui laisse Noirmoutiers, Yeu, Ré et Oléron en pays
roman. Cette limite reprend terre à l'embouchure de l'Adour, laissant les

(11)Ibidem.
(12) Quand M, Nyrop vient nous dire (loc. cit., Tome I, § 7, p.9)
poséstelsàl'imitation
posants, quePiarreront ou Evêquemonl sont peut-être dûs, vu l'ordreque des noms com-
de leurs com-
de types germaniques tels
tionànous
ilne que Petersbrunnen, Bischoffsberg,
convainc pas, car il est bien plus simple de rapporter ce type de composi-
des syntagmes latins, tels que Petri font, Episcopi
morts.
pays de Labourd et de Soule en dehors du domaine roman, et atteint la
frontière espagnole, où elle cesse de nous intéresser.
La limite orientale des patois romans quitte la mer du Nord aux envi-
rons de Gravelines, se dirige vers le sud et très légèrement vers l'est jus.
qu'aux environs de Saint-Omer, qu'elle laisse en pays roman, puis elle
accomplit un long parcours sensiblement dirigé de l'ouest à l'est, pendant

;
lequel elle franchit la frontière politique entre la république française et
le royaume belge frôle la banlieue sud des villes de Courtrai, de Bruxel-
les et de Tirlemont, et aboutit à la frontière néerlandaise au nord de Visé.
Puis, faisant presque un angle droit, elle prend une direction nord-sud,
laisse Verviers et Malmédy en pays roman, pénètre dans le grand duché
de Luxembourg où elle passe à l'est de Clairvaux, puis, longeant sensible-
ment la frontière entre la Belgique et le Luxembourg, entre sur le terri-
toire français, donne au domaine la région de Metz et de Château-Salins,
ainsi que plusieurs vallées du versant oriental des Vosges, passe à distance
à peu près égale entre Belfort et Mulhouse, puis, pénétrant en Suisse,
englobe au domaine roman toute la partie nord du canton de Berne,
coupe le lac de Bienne, descend à travers le canton de Fribourg en lais-
sant cette ville au domaine germanique, donne au domaine roman tout
le canton de Vaud, coupe le Valais entre Sion et Louèche, et atteint la
frontière italienne, où elle cesse de nous intéresser.
Dans le domaine roman ainsi délimité, y a-t-il lieu de distinguer des
lingualités ? Nous pensons que oui.
Certainement le latin avait abouti dans chacun des points de la Gaule
.romaine à un dialecte spécial, et tous ces dialectes formèrent et forment
encore aujourd'hui, en tant que patois, un dégradé linguistique à peu
près continu, ou du moins dans lequel les limites des différents phéno-
mènes de détail ne se recouvrent pas :
« D'un bout à l'autre du sol national », dit Gaston Paris (1), « nos
« parlers populaires étendent une vaste tapisserie dont les couleurs variées
« se fondent sur tous les points en nuances insensiblement dégradées. »
Il semblerait donc que l'on ne dût admettre en France l'existence que
d'une seule lingualité : c'est la conclusion à laquelle Gaston Paris abou-
tissait (2).
« Ces mots» [langue d'oui et langue d'oc] « n'ont de sens qu'appli-
« qués à la production littéraire. — On le voit bien, si on essaye, comme
« l'ont fait il y a quelques années deux vaillants et consciencieux explora-
« teurs, de tracer
de l'Océan aux Alpes une ligne de démarcation entre
« les deux prétendues langues. Ils ont eu beau restreindre à un minimum
« les caractères critiques qu'ils assignaient à chacune d'elles, ils n'ont
« pu empêcher que tantôt l'un, tantôt l'autre des traits soi-disant pro-
« vençaux ne sautât par dessus la barrière qu'ils élevaient, et réciproque-
« ment. L'ancienne muraille imaginaire, la science, aujourd'hui mieux

(1) Gaston Paris. Parlers de France, p. 3.


(J)Ibid.
armée, la renverse, et nous apprend qu'il n'y a pas deux Frances,
(
qu'aucune limite réelle ne sépare les Français du Nord de ceux du
(
Midi. »
Quelle que soit l'autorité de ce grand linguiste, nous préféron<Pconser-
t {

:
K

la division du domaine gallo-roman en deux lingualités principales


ver francimande (3) et la lingualité d'oc
la lingualité d'oui ou lingualité
L, lingualité occitaine.
I Tout d'abord, ce beau dégradé que Gaston Paris voit dans les domaines
d'oc et d'oui, il serait facile de l'étendre aux lingualités voisines. Certains
auteurs rattachent le patois niçois au groupe provençal, d'autres au grou-
pe de la région côtière génoise. Le roussillonnais, qui est du catalan,
doit
avoir bien des points communs avec son voisin le bas-languedocien.
Quant à la frontière entre la lingualité catalane et l'aire aragonaise de la
lingualité espagnole, M. Griera (4) nous apprend qu'elle diffère, au moins
dans sa partie nord, où elle n'a pas été historiquement remaniée, selon
qu'on prend pour critère tel ou tel fait phonétique. Faut-il dire pour cela
?
qu'il n'y a pas de lingualité catalane Puis de proche en proche, que la
lingualité espagnole ne se distingue pas de l'occitaine, elle-même indis-
cernable de la francimande ? De telles conclusions seraient abusives. Il
est certain que, quand un idiome originel se répand sur une aire géogra-
phique, il y a, tant qu'il n'y a pas eu de remaniement historique d'origine
politique ou littéraire, voire à la fois politique et littéraire, un dégradé
continu de dialectes locaux et « comme une chaîne continue de rapports
« linguistiques spéciaux qui court, pour ainsi dire, parallèlement à celles
« de leurs positions géographiques (5). » Cette constatation mise en avant
par Schmidt sous le nom de Wellenstheorie (6), s'applique même à des
groupes aussi vastes que celui des langues indo-européennes. Mais elle no
nous paraît aucunement justifier l'abandon de la notion de lingualité. En
effet, toute notion scientifique est forcément schématique, puisqu'il n'y
a de science que du général, et qu'en matière de sciences expérimentales,
on ne peut ranger les faits dans des groupes généraux qu'à condition de
les rattacher à des types schématiques. De ce qu'il n'y a aucun symptôme
particulier qui soit commun à rigoureusement tous les cas de fièvre typhoï-
de, doit-on en conclure que la fièvre typhoïde n'est pas une entité clini-
?
que De ce que les biologistes ne se sont pas mis d'accord sur un carac-
tère diacritique permettant de classer à coup sûr un être intérieur dans
le règne animal ou dans le règne végétal, doit-on en conclure
que la
(3) La linguistique a besoin de trois termes différents pour désigner : 1° ce qui est
;
(propre
oui 30
: ; ;
au dialecte de l'Ile-de-France ; 20 ce qui est propre à l'ensemble des dialectes
ce qui concerne l'ensemble des parlers nationaux. Les trois termes que nous
avons choisi sont 1° francien 30 français. Le
actuellement admis par tous les linguistes dans cet emploi. Nousterme
20 francimand de francien est
do empruntons le terme
francimand au parler d'oc, ce qui est assez naturel, les Provençaux ayant précisé-
rnent
créé ce terme parce que mieux placés pour concevoir l'ensemble de la lingualité
ancimande que les indigènes du pays d'oui, qui sont plongés en elle.
(4) Griera. La frontera catalano-aragone$a. 1914.
(5) A. Nctet. Les origines indo-européennes. Livre 1. Chan. III.
8 56. Tome 1. n. 6Z.
(6) J, Schmidt. Die Verwandschaftsverhâlïnisse der indoger/anischen Sprachen, 1872,
Michelis,loe. cit.
notion même de règne biologique doive être abandonnée ? Evidemment
non.
Depuis le moyen âge, le pays d'Oc et le pays d'Oui ont eu conscience de
faire, jusqu'à un certain point, contraste l'un avec l'autre. Ils ont eu long-
temps des institutions assez différentes, et le pays d'Oc semble même avoir
possédé, dans le vieil occitain littéraire, un cœnédialecte à lui.
D'ailleurs, il semble légitime de ne pas considérer comme de même lin-
gualité des parlers tels que ceux qui s'en servent ne se comprennent
point les uns les autres. Conon de Béthune, qui était artésien et qui par-
lait le dialecte de son pays natal, pouvait dire :
« Encor ne soit ma parole françoise,
a Si la puet on bien entendre en françois (7). »

Mais il est probable qu'il n'eût pu se faire comprendre de personnes ne


connaissànt qu'un dialecte occitain. De même Mistral pouvait écrire :
« Et quand moi-même je courais les assemblées de félibres, mes dis-
« cours et mes chansons étaient aussi écoutés et aussi bien compris à
« Béziers, à Carcassonne, à Toulouse, à Pau, à Albi, etc., qu'à Montpel-
« lier, à Marseille, à Toulon, à Nice et àAix (8). »
Mais il n'aurait pu en dire autant de Paris, detroyes, de Liège,
d'Amiens, de Caen, de Rennes, de Poitiers, de Bourges, de Dijon ou de
Metz.
Nous dinstinguons donc
1° Une lingualité francimande, comprenant les patois franciens, cham-
penois, wallons, picards, normands, haut-bretons, poitevins, berrichons,
bourguignons et lorrains. On peut y rattacher aussi le groupe formé par
les patois savoyards, dauphinois, et romands de Suisse dont Morf (9) a
voulu faire une lingualité spéciale dite franco-provençale. Partout ailleurs
qu'au sud, la lingualité francimande a pour limites celles mêmes du do-
maine roman. Au sud, elle est séparée de la lingualité occitaine (sous les
réserves indiquées plus haut) par une ligne qu'ont précisée il y a long-
temps déjà MM. Tourtoulou et Bringuier et qui, quittant la rive nord del
la Gironde en aval de Lussac, remonte vers le nord-ouest en laissant Limo-
ges en pays d'Oc, atteint les environs de Montluçon, puis redescend vers
le sud-est, traverse le Rhône au nord de Valence et suit en gros les limites
sud du département de l'Isère. Entre ce point des Alpes et le nord du
Valais, la lingualité d'oui se trouve donc en contact avec une lingualité
autre que la lingualité d'oc : la gallo-italienne. En effet, « l'Emilien, le
« Lombard avec Milan et Bergame comme centres », dit M. Meyer-Lüb-
ke (10), « le génois et le piémontais sont réunis sous le nom de gallo-ita.

(7) Quenes de Bethune. Chanson, III, w. 10-jLl, p. 74.


(8) F. Mistral. Oupinioun sus l'unificaciu de la Grafio occitano in la Cigalo lengadou-
cianodu21mai1913,p.2.
(9) H. Morf Mundartenjorschung und Gcschichte eu/ romanischen Gebtei, in
Bulletin de dialectologie romane. Tome 1. pp. 1 à 17.
(10) Me-yer-Lübke. Grammaire des langues romanes. Tome I, § 6, p. 13.
.
lien, attendu que leur système phonétique présente avec les patois fran-
« çais particulier ü de ù, et !
une série de concordances, en provenant
,,«
« les
voyelles nasales. »
2" La lingualité occitaine, comprenant les patois limousins, auvergnats,
guyennais, languedociens et provençaux. On y rattache aussi le groupe des

se trouve : la
patois gascons, à qui certains voudraient" donner l'autonomie. L'oceitain
ainsi toucher à quatre autres lingualités romanes la franciman-
de la gallo-italienne, avec le comté de Nice comme territoire contesté,
la

Houssillon..
l'espagnole, dont il est séparé en gros par ligne des Pyrénées.et catalane.
3° La lingualité catalane, qui, outre le domaine étendu qu'elle possède
dans le territoire du royaume d'Espagne, occupe en France la province
de
A nous qui distinguons la lingualité d'oui d'avec celle d'oc, est il permis
d'esquisser une explication de cette différenciation à l'intérieur de la France?
D'après ce que nous avons dit au § 18, la race des Français du sud diffè-
re bien peu de celle des Français du nord. Ce n'est donc pas dans un fac-
teur de race proprement dite qu'il faut chercher l'explication de la diffé-
rence si nette entre les parlers d'oc et ceux d'oui. C'est bien plutôt dans
des circonstances historiques. Dès l'époque ancienne, le royaume franc,
qui avait son assiette dans la partie nord de la Gaule, a pris une solidité
politique beaucoup plus grande que les autres et éphémères royaumes ger-
mains constitués en Gaule. Or, quand une race étrangère en petit nombre if"
se disperse en conquérante sur une grande surface, elle s'efforce de main-
tenir au moins sa cohésion morale, sans quoi l'hégémonie lui échappe-
;
rait aussi devient-elle un élément de centralisation politique, et, par
conséquent un agent de libération du pays par rapport aux anciennes
influences dominatrices. Les Francs ont eu sur le pays d'Oui une action

;
de présence, ils lui ont, jusqu'à un certain point, donné conscience de
lui-même et de son unité ainsi libérés du joug romain, il a pu s'évader
plus vite de la norme romaine, et c'est pourquoi les parlers d'oui ont pu
avoir à beaucoup de points de vue une évolution plus rapide, dont l'ac-
tuelle avance de la langue française sur les autres langues romanes, à
bien des égards comparables à notre français du XVo siècle, nous est le
témoin et le garant.
21. — La lingualité francimande doit être rangée dans ce que nous
avons nommé les pays à langue, car l'un des dialectes de cette lingualité
a pris la prédominance sur tous les autres et les a réduits au rang de
patois. La nation française s'étant historiquement constituée par extension
progressive du pouvoir d'une royauté énergique ayant son siège à Paris,
c'est le francien, c'est-à-dire le dialecte de Paris et des environs qui est

>
devenu la langue française. 4
La prédominance du francien sur les autres dialectes francimands est

gnage de Conon de Béthune(1), si souvent invoqué


(1)QuesncsdeBclhune.Chanson
:
sensible dès le XIIe siècle, comme le montre surabondamment le témoi-

III,v,14,p.75. v v

': ;.
- I
« Ne cil ne sont bien àpris ne cortois
« S'il m'ont repris, se j'ai dit mot d'Artois,
« Car je ne fui pas norris à Pontoise. »

et celui de Garnier de Pont-Sainte-Maxence (2) :

« Mis langages est buens, car en France fui nez. »

Au XIIIe siècle, la France est déjà la grande nation, et nous verrons-

Europe;
au chapitre III quelle extension le parler de la cour de France a déjà en
et comme ce parler est le francien, la prédominance du francien.
sur les autres dialectes francimands s'accuse, de ce fait, de plus en plus
'a l'intérieur du pays d'Oui.
MM. Nyrop et Brunot nous apportent le témoignage de Jean de Meung-
qui, n'étant pas de Paris, mais d'un point aussi rapproché que Meung-
sur-Loire, s'excuse pourtant, dans sa traduction de Boèce, de la rudesse et
de la sauvagerie de son parler :
CI Sim'escusedemon langage
v « Rude malostru et sauvage;
« Car nés suis pas de Paris. »

De même, quand Adenet le Roi veut dire que la reine Berthe parlait bielb
le français, il dit qu'on l'aurait crue née à Saint-Denis-en-France (3). Ber-
trand de Bar, écrivant vers 1215, n'emploie pas un dialecte champenois,
imis le francien (4). Dès le XIVe siècle, la langue française s'est substi-
tuée aux dialectes provinciaux pour les chartes et les contrats privés, et

lectale francimande a disparu :


]-OIl peut admettre en gros qu'à la fin du XIVe siècle, toute littérature dia-
le francien, devenu la langue française
règne comme telle, sans conteste, sur les autres dialectes francimandst-
devenus des patois.
Il existe même maintenant toute une zône extra-francienne de pays
d'Oui dans laquelle les parlers locaux ont complètement succombé. Cette
fcôue semble s'étendre au sud-ouest jusque vers Tours, ce qui donne quel-
quefois prétexte aux Tourangeaux, voire aux Angevins, pour prétendre
que le meilleur français se parle chez eux. Il ne se rencontre à vrai dire
aucun linguiste pour soutenir cette opinion, mais elle est tellement répan-
due en France même en dehors de la Touraine et de l'Anjou qu'il est
utile d'en signaler la flagrante inexactitude. M. Nyrop vient encore ici à
notre secours, en nous apportant l'autorité du premier Balzac, à qui peu
s'en faut que la Touraine, si proche dé Paris, n'en paraisse aussi éloignée
que le'Rouergue ; et celui de Mlle de Gournay, qui écrit :
« Le nœud de la question, en cela, pour des gens considérez, gît seule-

(2) Garnier de Pont-Sainte-Maxence Vie de saint Thomas Becket.V.Nyrop. Gram-


maire historique de la langue française, T. 1, § 16, et F. Brunot. Histoire de la langue,
Jrançaite, dans l'Histoire littéraire de Petit de Julleville. pp. 459 sqq.
(îJ) Adenés li Rois. Berte aus grans piés, 154.
(4) Chr. Nyrop.. Loc. cit. - - -
ment à sçavoir si ces dictions se prononcent uniformément, non pas en
«
«
«
«
la Cour, c'est-à-dire en France
estre le poëte
;
Picardie, en Vendosmois, en Auvergne, en Anjou, mais à Paris et à
pour ce que un escrivain ne doit pas
angevin, auvergnac, vendosmois ou picard, ouy bien le
«
poëte français (5). »
L'histoire de la langue et l'autorité des écrivains sont donc ici absolu-
ifinit d'accord pour indiquer Paris comme le conservatoire naturel de la
langue française. A vrai dire, comme nous le verrons au § 27, la langue
française, en devenant nationale, n'a pas pu ne pas être influencée par-
les parlers qu'elle subjuguait.

22. — Très anciennement déjà, la langue française étend ses conquêtes


hors de sa lingualité dans les régions soumisesau pouvoir de l'Etat fran-
çais. S'il faut en croire M. Giry (1), c'est dès le XIVe siècle,que le français-
se substitua dans les actes aux dialectes occitains. Depuis cette époque,
notre langue ne cesse de fortifier sa situation dans le Midi de la France,.
et à l'heure actuelle, elle y est presque aussi solidement implantée que
dans le domaine francimand. Nous verrons au § 28 combien artificiels
sont les efforts des résurrecteurs d'un cœnédialecte occitain. Le comté
de Nice qui, comme nous l'avons vu au § 20, est au point de vue patois-
territoire contesté entre l'occitain et le gallo-italien, était dominé jus-
qu'en 1860 par la langue italienne. Le niçois a gardé ses positions en
tant que patois, mais il n'a pas fallu cinquante ans au français pour évin-
cer complètement l'italien de ses positions de langue dominante.
De même, après l'annexion de la Corse à la France (1768), le français
est très rapidement devenu la langue dominante de cette île, le corse
étant réduit à l'état de patois. Il n'est d'ailleurs pas douteux que la cons-
cience qu'a prise la Corse d'avoir joué un rôle éminent dans l'histoire de
France en nous donnant Napoléon a grandement contribué à la rattacher
définitivement à notre patrie.
Le français est également la langue régnante dans le Val d'Aoste et les
vallées adjacentes, dites vallées. vaudoises, encore que ces vallées soient
situées sur le versant italien des Alpes.
Le parler, la race, les mœurs des indigènes du pays d'Oc et du Roussil-
lon étaient assez proches du parler, de la race et des mœurs des indigènes
du pays d'Oui pour que la conquête de ce terrain par le français ait été

;
relativement facile. Mais la langue française n'a pas arrêté là son expan-
sion elle est devenue la langue maternelle des bourgeoisies indigènes de-
la Bretagne, du pays basque français et de la Flandre.
23.— La lingualité francimande confine à l'ouest, sur une ligne que
nous avons précisée au § 20, à la lingualité basse-bretonne. Cette dernière-
est essentiellement constituée par les dialectes trécorois, léonard, cor-

Loc. cit., § 68, p. 90.


(5) Chr. Nyrop.
(1)Giry. Manuel de diplomatique, pp. 467 sqq., apud F. Brunot. Loc. cit., Tome 11,
et
p. 462 Nyrop.Loc. cit., §16.
nouaillais et vannetais, qui représentent plus d'un million de sujets |9
parlants. Elle appartient au groupe linguistique brittonique, qui est le,|1|
rameai^ méridional de la branche dite celtique de la famille indo-euro-jSI
péenne. On admet d'ordinaire que les parlers gaulois ont suivi en Breta- il
gne la même évolution que partout ailleurs, et que les parlers
brittoniques
y ont été secondairement introduitsvers les temps mérovingiens par des
11
Bretons venus de la Grande-Bretagne. Cette immigration n'est pas niable, J
mais M.Jullian (1) ne pense pas qu'on doive lui attribuer « tous les élé- 1
« ments celtiques de notre Bretagne », car la preuve- « n'est pas faite que
•I
« toute trace gauloise eût disparu du pays. » Il est donc très possible i.;-

d'admettre que l'apport des VIe et VIIe siècles, constitué d'ailleurs par des y
hommes de race peu différentede la race armoricaine originelle, n'ait pas
altéré entièrement le fond ethnique de la Basse-Bretagne, et que, par l';
conséquent, ce fond ethnique puisse être considéré comme aussi peu £
aberrant de la race française que celui des autres provinces de notre pays. 1
Voilà qui aura facilité l'intronisation de la langue française en Basse- if
Bretagne. 1
1
En Bretagne bretonnante, la bourgeoisie des villes a pour parler usuel
le français, et nous connaissons bien des personnes qui, élevées dans des 1
villes de cette région, ignorent absolument le patois bas-breton qui se
parle dans la banlieue même de ces villes. Chez les paysans mêmes, la
connaissance du français se répand de plus en plus, grâce à l'influence,
sur ce point bienfaisante, de l'école primaire. Et même, il y a [ilus : pen-
dant le déroulement de l'Histoire de France, la limite même entre les
patois haut-bretons, qui sont fr&ncimands, et les patois bas-bretons, qui
sont brittoniqucs, a reculé au détriment de ceux-ci, et bien qu'un fait
de ce genre ne puisse se juger que sur d'assez longs laps de temps, il y
a tout lieu de croire qu'elle reculera encore.

24. - La lingualité euscarienne ou basque n'offrait pas une grande


résistance, car ne se rattachant à aucune autre lingualité, elle ne trouve
en dehors d'elle aucun point d'appui pour combattre la force conqué-
rante des parlers ayant acquis le rang de langues.
Aussi la
situation du français dans la partie du pays basque qui nous
est politiquement soumise est-elle sensiblement la même qu'en Basse-
Bretagne, mutatis mutandis, et en tenant compte de
ce que les Basques
sont moins de cent cinquante mille.
25. — Entre la région de Gravelines et celle de Visé, c'est à lalingua-
lité basse-allemande que la lingualité francimande confine au nord. Cette
lingualité appartient au rameau germaniquue occidental de la branche
germanique des langues indo-européennes. Pour se rendre compte des
facteurs qui ont pu favoriser l'influence du français sur la partie occiden-
tale de ce domaine, il convient de se souvenir de deux faits.

(1) C. Jullian. Histoire de la Gaule. Tome VI. Chap. II, § 3, p. 115, note 1.
D'abord, c'est d'un parler bas-allemand, et même probablement plus
spécialement apparenté aux parlers néerlandais, qu'usaient les Francs.
1
D'autre part, la Flandre, qui n'est que la moitié sud des Pays-Bas, sem-
blc conserver la trace du substrat gaulois qui lui est commun avec les
,
pays d'Oui et d'Oc. La prononciation
[u] de la lettre u est courante dans 1

1
ces régions.
La langue française occupe en fait de fortes positions d'une part dans
la Flandre française, d'autre part dans la Flandre belge. Mais ces posi-
tions sont différentes. En Flandre française, sensiblement même situation
qu'en Basse-Bretagne. Dans la Flandre belge, avant le mouvement politi-
que dit flamingant, la bourgeoisie avait résolument adopté comme langue -
de culture la langue française (1), langue officielle du royaume belge, et le -
lfamand ne fonctionnait guère à cette époque que comme un patois. Les
influences germaniques, malheureusement renforcées par l'occupation
allemande pendant la guerre de 1914-1918 et qui n'ont pas désarmé de-
puis la commune victoire de la France et de la Belgique, ont compromis
la suprématie de notre langue et rendu quelque vigueur aux parlers fla-
mands, qui trouvent d'ailleurs un appui dans la langue hollandaise à
laquelle ils sont presque identiques.
La réduction définitive des parlers flamands à l'état de patois du fran--
çais en est malheureusement retardée.*
26. — A l'Est, entre la région de Visé et le Valais, c'est à la lingua-
lité haute-allemande que confine la lingualité francimande. Dans le do-
maine de cette lingualité, deux régions sont soumises, très inégalement
d'ailleurs, à l'influence du français, la partie thiaîchante de l'Alsace et
la Suisse alémanique.
De positions analogues à celles qu'il a dans les pays laissés à l'Etat
allemand par le traité de Versailles, le cœnédialecte officiel de la Haute-
Allemagne n'a jamais pu en conquérir ni en Alsace, ni en Suisse. Dans
ces derniers pays, la plèbe ignore à peu près complètement le cœnédia-
lecte en question. La bourgeoisie, bien que connaissant suffisamment

:
l'allemand officiel pour participer à la culture littéraire et scientifique >
allemande, ne le possède pas comme un parler maternel cela lui est, il
est vrai, commun avec les milieux bourgeois de bien des provinces res-
tées politiquement allemandes. Mais tandis que, dans ces provinces, l'al-
lemand officiel a, jusqu'ici étendu progressivement ses positions et tendu

:
Alsace ;
à restreindre celles des dialectes, il n'en est ainsi ni en Suisse, ni en
en Suisse, il est stationnaire en Alsace, il recule.
L'habitude qu'ont les bourgeois de la Suisse alémanique et de par- la
»

tie thiaîchante de l'Alsace de se servir couramment d'un dialecte local.


influe sur le comportement du français dans ces régions.
En Suisse, les familles bourgeoises alémaniques, qui, appartenant a
(1) «Néanmoins, à côté de celle langue [lo flamand], tous ceux qui avaient en flan. --
dre culture supérieure ont toujours parlé le français. »
Cutes une
'<
Destrée. Wallons et Flamands, I, p. 21).
\,:
un Etat bilingue, jugent utile d'acquérir la culture française, l'acquiè-
rent sous la forme non pas d'un dialecte, mais de la langue française
-elle-même, parler, maternel et usuel des familles romandes. Desorte que
ces éléments démographiques devenus bilingues se trouvent en posses-
sion comme parlers oraux d'un dialecte haut-allemand et de la langue
française. Cette situation est bien propre à leur faire sentir l'état de gêne
où se trouve la population alémanique, forcée de recourir toujours, pour
les manifestations de sa culture intellectuelle, à des parlers acquis, tan-
dis que la population romande possède pour parler maternel une grande
langue de culture. Ce sentiment ne pourra que développer, sans qu'aucune
-
.pression extérieure intervienne, l'expansion du français en Suisse.
En Alsace, les positions du français, qui résultent de son expansion
progressive depuis 1648, sont évidemment plus fortes. Néanmoins, la
N force du parler local en tant que parler usuel de la bourgeoisie empêche
malheureusement celle-ci de rejeter dès maintenant ce patois par dessus
bord et d'adopter définitivement comme unique langue maternelle, la
langue française.
Il semble paradoxal que nous invoquions le même fait comme favori-
sant la diffusion du français en Suisse et comme l'entravant en Alsace
mais ce paradoxe apparent est dû à ce que la langue française cherche
;
activement et légitimement à acquérir dans l'Alsace, province de l'Etat
français, une situation infiniment plus forte que celle qu'elle est con-
tente de gagner passivement dans la Suisse alémanique.
Tout permet d'ailleurs d'espérer que les Alsaciens, étant donné- leur
Attachement non douteux à la patrie française, comprendront tous
l'énorme importance qu'il y a pour elle à voir sa langue régner en maî-
tresse sur tout le territoire, et s'efforceront de plus en plus activement
vdc réaliser cet idéal.

- 27. — Cette importance, nous l'avons expliquée au § 14. D'ailleurs


les Français peuvent se flatter que nulle autre langue nationale ne pos-
sède chez elle de plus fortes positions que celles du français en France. 1

;
La langue française, avons-nous déjà dit, c'est le dialecte francien pro-
tiïu au rang de langue mais cette langue, qui est l'unique but de notre
étude dans le présent ouvrage, n'a pas acquis le rang éminent qu'elle
-occupe dans la culture de l'humanité sans s'être complétée par des acqui-

;
sitions plus ou moins lointoinement étrangères. A vrai dire, elle n'a
jamais laissé altérer son génie propre elle reste francienne dans la géné-
ralité de son système taxiématique. Mais, à ce point de vue, elle est,
•comme la définition même des lingualités nous l'apprend, si voisine des

gnage d'un fait grammatical français :


autres parlers francimands qu'ils pourront toujours être appelés en témoi-
c'est pourquoi, nous ne nous
interdisons pas de recourir, au moins pour les périodes anciennes, dans
lesquelles existe une littérature dialectale, — périodes qu'au surplus nous
n'étudions qu'en tant qu'elles éclairent la langue de nos jours,
-exemples empruntés à des parlers francimands non franciens.
- à des
Au point de vue vocabulaire, la langue française, subconsciemment
n
soucieuse de conserver le plus d'unité possible, a fait des emprunts d'au-
tant moins nombreuxaux autres parlers qu'ils étaient plus éloignés d'elle. ;
Si doncnous classons les vocables français suivant les souches auxquelles i

ils appartiannent. nous devrons, à côté de la souche authentique, c'est-


à-dire1*ensemble des vocables venus directement au francien par la
voie pli»nétique, faire une placepluslarge aux souches dialectales, issues
des autresparlers francimands, aux souches alio romanes, issues des au-
tres lingiAlités romanes, et aux souches néo-latines, faites de vocables
1

tirés du latia, par influence plus ou moins savante, à des époques vam-
bles de notre histoire, qu'aux souches véritablementétrangères, telle
que l'anglaise, l'allemande, l'arabe ou autres.
La ractae francique et la racine gauloise occupent une place à part,
-car en vertu de ce qui a été dit aux §§ 10 et 19, elles doivent être placées
dans lecadre même du francien à côté de la raèine latine, dans la sou-
che authentique.
Quanti la souche hellénique, que la langue savante a beaucoup déve-
loppée à partir du grec classique, elle ne fournit malgré tout qu'un con-
tingent de mots incapables d'altérer le caractère du francien, et qui,
d'ailleurs, ont, la plupart du temps, une extension presque internationale.
La multiplicité des souches que nous venons d'énumérer ne doit pas
faire croire au lecteur étranger que le français soit une langue sans homo-
généité, car la prédominance de vocables de la souche authentique et de
la souche fiéo-latine est telle que le français ne peut pas être considéré
comme un langage à vocabulaire mixte du type de l'anglais.
28. — De plus en plus rares sont les personnes qui, en France, n'ont
pour langue maternelle que leur patois, et l'on peut prévoir le temps
très proche où tout paysan saura le français dès sa petite enfance. Il ne
faut pas être bien vieux pour avoir constaté par soi-même la rapidité de

:
la décroissance des patois. Cette décadence équivaut à un triomphe de la
notion (le patrie en ce qu'elle a de plus élevé elle cimente en effet de
façon définitive notre unité nationale sans pourtant toucher en rien aux
franchises intellectuelles des différents pays de France. Tout homme
ayant au cœur l'amour de cette superbe entité qu'est la France doit s'en
réjouir.
Certes, les patois sont à la fois de précieux témoins pour les linguistes
et de charmants symboles du parfum spécial du terroir pour ceux qui
aiment leur pays natal.
Qie l'on s'attache à les conserver, comme' des reliques un peu vieillot-
tes,da£)s des chansons ou dans des usages rustiques, cela Ë'st compréhen-
sible et parfois touchant. Mais le patois ne reste aimable
que s'il demeure
dans ~n humble condition. Il en est ainsi
par exemple de ces dialogues
dont nous parle M. Joseph de Pesquidoux (1), où les
anges parlent en
0)
du
Joseph de Pesquidoux. Noël en Armagnac noir, dans la Revue des Deux Mondes
16 décembre 1921, p. 908.
français à des pasteurs qui patoisent, de la même façon que, dans le
théâtre hindou, les hauts personnages s'expriment en sanscrit tandis que
les rôles moins nobles sont écrits en prâcrit.

aux parlers régionaux :


On peut certes aller plus ou moins loin dans l'intérêt que l'on porte
nous voyons, parmi les patriotes les plus éclai-
rés, d'excellents esprits, tels queM. Charles Maurras, qui s'attachent à.
maintenir, et à développer même, les positions des patois occitains. Soit.
Mais ce qu'il faut selon nous éviter à tout prix, c'est de s'exposer à voir
un jour se dresser en France une langue de haute culture en face de la
langue française. « Il n'y a pas de honte, pour un bon Provençal, à recori-
,
«naître que la noble langue d'oc, si riche qu'en soit le passé, si puissan-
« tes qu'en soient les possibilités poétiques ou musicales futures, n'est
«point l'égale du français d'oui (2). »
,
: Mistral dans la charmante fantaisie poétique intime qu'il a intitulée
a été l'initiateur involontaire de ce dangereux mouvement ;
-
Mireille,
mais on ne trouve pas sous sa plume d'expression ridicule comme celle
de M. Pèire Jèpo, qui parle du « triomphe du verbe d'oc sur son frère
« Caïn le francimand (3) », et il n'aurait certainement pas écrit que « les
« véritables félibres, patriotes avant tout, font passer avant toute autre,.
. « la politique occitaine (4) », phrase qui implique nettement que la pa-
trie du scripteur n'est pas la France, mais une problématique nationa-
lité d'Oc.
Problématique. En effet, les efforts de ces félibres-là restent vains. On
peut sourire du mal qu'ils se donnent pour essayer d'unifier la graphie
de patois phonétiquement distincts (5). Mistral (6) lui-même les détour-
nait d'une entreprise aussi vaine, quand il écrivait :
« L'unification absolue de notre graphie demanderait l'abolition des
«dialectes — et cette abolition ne pourrait se faire que par l'influence
«d'une capitale politique où régnerait notre langue. La force des
«choses empêchera toujours cela — et c'est perdre son temps que de*
-
«vouloir agir contre la nécessité. »
Combien plus absurde encore est l'idée émise par M.Jèpo (7) d'unifier-
la graphie des parlers occitains avec celle des parlers catalans, qui n'ap-
partiennent même pas à la même lingualité, et quise laisseraient à peu
près aussi difficilement ramener au type occitain que l'italien, le castil-
lan ou le français lui-même.
29. — Le français n'avait pas seulement à triompher des dialectes
concurrents, mais encore de son père même le latin, qui prétendait con-

(2) Ch. Maurras, Action française, 24 décembre 1922.


(3) Pèire-Jèpo. La Snnto Estello, in la Cigalo lengadonciano du 21 mai J913. p IL
(4) Id. La lengo d'oc e lous grands quoutidians, in ibid., février 1913, p.130.
(5) Id. L'unificaciu de la grafio en Catalounho, in ibid., mars 1915, pp. 147-148.
(6) Mistral Opinioun-,sus l'unificaciu de laGrafio occitana, in laCigalo lengadouciano
du 21 mai 1913, p. 22.
(7)Loc.cit.
server les fonctions de langue officielle longtemps après sa mort. Le fran-
çais s'est imposé peu à peu dans les actes privés et dans les chartes locales.
A partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, à partir surtout du XIVe
siècle, l'administration royale s'en sert le plus ordinairement. Mais il
faut savoir grand gré aux efforts de ceux qui, tels que Geoffroy Tory (8),
ont, vers 1520, mené campagne pour chasser le latin de ses dernières
positions officielles en France, et surtout au roi François lor qui, par
l'ordonnance de Villers-Cotterets (10 août 1539) conféra définitivement
au français la situation de la langue officielle (9) :
(110) « Et afin qu'il n'y ait cause de douter sur « l'intelligence desdits
s

«
arrêts, nous voulons et ordonnons qu'ils soient faits et écrits si claire-
« ment,
qu'il n'y ait ni puisse avoir aucune ambiguité ou incertitude
« ne lieu
de demander interprétation.
(111) « Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l'intelli-
« ge'nce des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons doresnavant
« que tousarrests,
ensemble toutes autres procédures, soient de nos
« cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soit de registres,
« enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres quel-
« conques actes et exploicts de justice, ou qui
en dépendent, soient pro-
« noncés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel fran-
« çois et non autrement. »

(8) J Tell. Les Grammairiens français, I, p. 4.


(9) Ordonnance de Villers-Coterels, dans Isambert, Deciusy et Armel. Recueil géné-
ral des anciennes lois françoises, 1828. Tome XII, p. 622. —
CHAPITRE LIT

L'ORGANISATION INTERNE DE LA LANGUE FRANÇAISE

SOMMAIRE
«

SO.
-
Unité réelle et divisibilité scientifique de la langue française. SI. Jus-
qu'à quel point il est légitime d'appeler le passé en témoignage pour l'étude
du français d'aujourd'hui. — 32. Etapes et paliers historiques du français.
français de nos jours.

-
38. Divisibilité du
disances. — 36. Les parlures.
39. Le mauvais français.
-- — Si. Les usances. — 85. Les
37. Les jargons. — 38. Le français normal.
iO. L'orthographisme. — 41. L'intolérance
linguistique. — i2. Le prétentionnisme.

30. — Dans le chapitre précédent, nous nous sommes efforcés de défi-


nir la langue française, sujet du présent ouvrage, et nous avons fixé ce
qu'on devait considérer comme rentrant en elle et ce qu'au contraire on en
devaitexclure.
Lalangue française ainsi définieaune unité réelle, ence que les divers
à
éléments quila composent sont chaque moment à la disposition d'un
Français quelconque idéalement conçu comme ayant la connaissance par-
faite des ressources de sa langue et désirant les mettre en œuvre toutes.
Mais ce Français est une identité imaginaire. Un Français réel est, d'une
part, si cultivé soit-il, hors d'état de connaître de façon complète toutes
les ressources de la langue française, et. d'autre part, dans la vie courante,
il ne passe pas tout son temps à s'efforcer demettre en œuvre tous les maté-
riaux linguistiques français, même connus de lui.
Par conséquent, encore qu'il soit légitime de la considérer scientifique-
ment comme absolument une, la langue française peut cependant, à un
point de vue plus particulier, être envisagée comme formée par l'enchevê-
trement d'habitudes personnelles différentes. Chaque Français a son parler
propre, et si tous ces parlers sont partie intégrante de la langue française,
néanmoins se laissent-ils ranger en groupes un peu artificiels, mais scienti-
fiquement utiles à considérer.
La langue nationale étant ainsi envisagée comme une collection de par-

1ers personnels, nous verrons ces parlers se grouper d'après les circonstan-
ces de temps, de lieu, de profèssion, de classe sociale, etc.
Soit un procureur vivant au xvne siècle et habitant Amiens. Ilestcertain
que son-parler, dont il pourra nous avoir laissé la trace écrite, rentrera &
la fois dans legroupe des parlers personnelsfrançais du xvu* siècle, dans
le groupe des parlera personnels français des gens de loi, dans le groupe
des parlers personnels français de la bourgeoisie, et éventuellement, s'il
appartient à un milieu où l'on ait desliabitudes linguistiques un peu petite-
chapelle, dans le groupe des parlers personnels français de ce milieu
fermé..

31. — Le facteur temps nous


intéresse moins directement que les autres.
Certes, il n'est pas de formule plus exacte que celle qui représente la na-
tion comme l'ensemble des morts et des vivants. Les générations françaises
d'autrefois ont laissé, parvoie d'hérédité, de tradition orale et de transmis-
sion écrite, une trace profonde dans notre vie intellectuelle, laquelle n'est
que la continuation de la leur. Mais nous ne disposons pas, pour étudier
leur parler, de tous les même moyens que pour étudier celui de nos con-
temporains. Aussi avons-nous décidé de prendre pour sujet de notre Essai
la tranche temporelle de la langue française qui s'étend de 1911 jusqu'au-
jourd'hui.
Même pour une semblable étude, les textes des époques antérieures doi,
vent être allégués a chaque instant, parce qu'étant la base même du parler
d'aujourd'hui. Les inférences que nous en tirerons au point de vue du sys-
tème taxiématique qu'ils manifestent seront naturellement d'autant plus
difficiles, d'autant plus risquées, que nous aurons affaire à des textes plus
.anciens. Le lecteur s'apercevra, nous l'espérons, de la prudence que nous
avons toujours eue dans l'utilisation des textes antérieurs à notre époque.
Le témoignage du passé d'une langue est toutefois indispensable à qui
veut étudier soii système taxiématique. Eneffet, il sert bien souvent de
moyen de contrôle, voire de moyen de découverte, pourl'explicationd'un
taxième donné. Et d'autre part, il apporte quelquefois des systèmes taxié-
matiques encore parfaitement compréhensibles, mais que presque tous les
Français d'aujourd'hui ont perdus, et sur l'utilité desquels le grammairien
peut légitimement attirer l'attention des littérateurs, philosophes ou
savants pouvant avoir besoin de la nuance de pensée fournie par ces tours.
32. — Les Serments de Strasbourg (14 février 842) sont, dans l'état ac-
tuel des connaissances paléographiques, l'acte de naissance de la langue
française. Le développement de cette langue nous mène jusqu'à un premier
palier, sis aux XIIe et XIIIe siècles :
justement Littré (1), « est l'âge classique
CI Le douzième siècle », dit très

« de l'ancienne littérature, et le treizième siècle est à tous égards la con<


timinlion du douzième. »

:
«
A cette époque, le français s'est constitué
un système taxiématique cohé-
lc111 qui constitue le vieux français la déclinaison bi-casuelle du nom,
'remalliée suivant un plan nouveau différent du plan latin, en est le trait le
plus frappant.

(1) Liltré. Dictionnaire de la Langue Française. Préface. Tome I, p XXII.


La présence d'unedéclinaison à deux cas dans les parlers de France, tant
francimands qu'occitains, pourraient faire penser que ces parlers étaient
en retard sur ceux d'Italie et d'Espagne, qui avaient déjà perdu toute décli-
naison. Pareille conclusion serait pourtant abusive, et c'est à bon droit que
Littré écrit (2) :
« En fait et au point de vue historique, la bonne condition, la condition
«féconde, la condition vraiment adaptée aux circonstances sociales, fut
«celle des langues à deux cas ou langues intermédiaires. Je ne veux pas
«dire qu'elles eurent l'avance parce qu'elles étaient langues à deux cas, je
«veux dire au contraire qu'elles furent langues à deux cas parce qu'elles
«eurent l'avance. Cette organisation d'une demi-latinité, tandis qu'ailleurs
;
« la latinité commençait à se désorganiser, est le témoignage d'un état so-
it cial qui prend les devants sur le reste de l'Occident témoignage en plein
«accord avec l'établissement du régime féodal qui a toutes ses racines dans
«la Gaule devenue France et qui. fut la vraie et grande reconstitution après
«la chute de l'Emnire. »
Ce système de pensée s'effrite déjà au XIV"siècle en même temps qu'évo-
lue l'esprit national. La période qui s'étend entre le premier quart du
XIVe siècle et les environs de 1040 doit être considérée comme intercalaire
entre le palier vieux-français et le palier français-classique. Cette période
intercalaire est en réalité une période de grand travail ; le XIVe et le XVe siè-
cles, sous leur apparence de décomposition, contiennent ce progrès im-
mense : la réduction définitive des parlersnon franciens à l'état de patois,
et l'absorption concomitante des éléments locaux utiles par la langue fran-
çaise elle-même. Même au point de vue du développementpurement interne,
ces deux siècles recèlent déjà le germe de nouvelles ressources taxiéma-
tiques.
Le XVIe siècle et le début du XVIIe ont une langue d'une bouillonnante
exubérance qui prépare l'époque classique. -
Lepalier français-classique est caractérisé par la régularisation du sys-
tème taxiématiquè et l'émondement du vocabulaire. Cette régularisation et
cet émondement, à quoi les grammairiens ont gravement contribué, a été
utile en son temps, pour parer au débordement désordonné des ressources
de la langue, et les chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV sont l'éclatante
justification du traitement sévère appliqué à la langue par Vaugelas et ses
émules.
Malheureusement, Voltaire et ses caudataires, bien souvent en désaccord
avec les philosophes et les grammairiens telsque Dumarsais, Beauzée, Con-
dillac, Olivet, le Président de Brosses, ont cru habile, pour continuer l'am-
vre des émoudeurs du printemps, d'empêcher en été aucune feuille de re-
pousser sur l'arbre :
« Peut-être», dit l'abbé d'Olivet (3), « a-ton faiteomme ces médecins, qui,
« à force de saigner et de purger, précipitent leur malade dans un état de
« foiblesse, d'où il a bien de la peine à revenir. »
Introduction, pp. XXXVI sqq.
(2) Littré. Histoire de la Langue française.
(3) Abbé d'Olivet. Remarques sur Racine, XIII, p. 195.
La langue classique duXVIIIe siècle apparaît en somme comme l'aspect.
le plus pauvre qu'ait revêtu la langue française dans son évolution histori-
que. Le chercheur qui voudra établir la filière historique
d'un taxième en
français aura souvent beaucoup plus de peine à en trouver des exemples à
cette époque qu'à nulle autre.
Le XIXe siècle rompt délibérément avec la traditiondu XVIIe siècle. On
se trouve du même coup en pleine périodeintercalaire,mais on tombe
d'emblée dans un bouillonnement comparable à celui du XVIe siècle. C'est

; la
qu'en réalité. la période intercalaire s'est ouverte dès fin de l'époque
louis-quatorzienne le XVIIIe siècle a été, dans l'évolution naturelle de la
langue, la préparation du XIXe siècle, et les agréables pastiches linguis-
tiques de Voltaire ne masquent qu'imparfaitement ce fait.

;
Faute de recul, il nous est difficile de caractériser exactement le premier
quart du XXe siècle il semble néanmoins que s'y fassent jour maintes ten-
dances évolutives qui sont le témoin de la vitalité propre du français, et
qui sont de nature à navrer M. Thérive, qui souhaite que la langue fran-
çaise, à l'instar de Gribouille, se précipite dans la mort pour conserver
la vie.

; :
Les tendances que l'on peut relever dans les écrits français de nos jours
semblent assez contradictoires les unes avec les autres les uns aiment les
archaïsmes, les autres les néologismes les uns ne reculent pas devant des
périodes interminables faites de membres plus ou moins ingénieusement
emboîtés, les autres au contraire aiment les ;
phrases sèches et sans verbe
les uns aiment les provincialismes, les autres les fleurs de l'asphalte pari-
sien. Mais qui nous dit que la synthèse de tout cela n'est pas en puissance
et que nous ne soyons pas sur le bord d'un nouveau palier ?
33. 4— Comme nous venons de le dire, la langue littéraire de nos
jours possède des ressources multiples. C'est que. prise dans son ensemble,
elle utilise tous les matériaux constitutifs de la langue française.
Nous avons indiqué, au § 30, les modes suivant lesquels il sera utile de
grouper les parlers personnels. C'est ce point qu'il nous faut reprendre et
développer maintenant.
Il y a des habitudes locales. Dans chaque province, les habitants, lors-

:
qu'ils parlent le français, donnent à cette langue un certain nombre de ca-
ractères particuliers propres à la province nous appelons usance la langue
considérée telle qu'elle est parlée en un lieu donné.
Il y a des habitudes professionnelles. Les termes techniques qui dési-
gnent les actes, les outils, les produits d'un mode de l'activité humaine
sont assez souvent ignorés du gros de la nation, et ainsi se caractérise la
disance, qui est la langue considérée telle qu'elle est parlée par les gens
d'un métier donné.
Il y a des habitudes caractéristiques de tel ou tel niveau social. Dans

;
chaque classe, les individus recourent aux vocables et aux tournures qui
sont consacrées par les mœurs de cette classe leur parler suffit ainsi, bien
souvent, à faire reconnaître au premier abord le degré d'affinement auquel
leut famille est parvenue. Nous appelons parlure la langue telle qu'elle
est parlée par les gens d'un niveau social donné.
Il existe enfin des milieux qui recourent, soit par intérêt, soit par fan-
taisie, soit par traditions particulières, à des tours ou à des vocables incom-
préhensibles pour les non initiés. Nous appelons jargon la langue telle
qu'elle est parlée par les membres d'un cénacle de ce genre.
Nous ne voudrions d'ailleurs pas clore cet essai declassificationsans
avoirencore une fois attiré l'attention du lecteur sur son caractère forcé-
ment schématique. De même que la langue commune absorbe et assimile
sans cesse des éléments qu'elle emprunte à ces usances, à ces disances, à
ces parlures et à ces jargons, de même usances, disances, parlures et jar-
gons se font couramment des emprunts les uns aux autres.
34. — L'usance d'un pays de France, c'est le français qu'on y parle. Elle
se distingue dans la masse commune dela langue par des restes dialectaux,
mais aussi, la plupartdu temps, par des habitudes de langage contractées
sur place après la transformation même du dialecte en patois.
C'est ainsi que dans une ville comme Bordeaux, le dialecte aquitain lo-
cal, non seulement réduit à l'état de patois, mais encore, dans un aussi
grand centre urbain, pratiquement disparu, s'est trouvé remplacé par
l'usallce bordelaise.
Or, cette usance a son caractère propre dans la langue française. La tra-
a
dition linguistiquede Paris,depuis son acceptation parles Bordelais, subi

;
l'empreinte locale, et tendrait à redevenir un dialecte isolé si le français de
Paris lui-même était un dialecte mais le français est maintenant une lan-
gue unitaire, véhicule de l'âme d'une nation entière, et maintient de ce fait
les usances dans le cadre de la langue, dont elles ne peuvent s'écarter que
peu.
Il y a lieu de ne pas confondre la souche dialectale avec l'usance. Soit par

riode dialectale, les Franciens ont connu par les. Picards :


exemple un terme du dialecte picard désignant un objet que, dès la pé-
le francien
aura dès cette époque emprunté le terme picard, et ce terme, de souche
picarde, aura appartenu d'emblée à la langue française devenue' natio-
nale.

:
Plaçons-nous maintenant à l'époque où le francien envahit la Picardie et
y conquiert le rang de langue quelques termes franciens peuvent tarder à
s'introduire, quelques objets employés en Picardie peuvent n'avoir eu en
Ile-de-France ni usage ni nom. Il survivra donc dans le français tel qu'il
sera parlé en Picardie un certain contingent de termes picards avec les
adaptations phonétiques tout juste nécessaires pour les faire rentrer dans
le cadre de la langue. Ce contingent caractérise l'usance picarde. -
Les usances constituent d'ailleurs des parties intégrantes de la langue
française, et à chaque instant la volonté d'un écrivain, la survenance d'un
événement historique, la fantaisie d'une mode peuvent faire brusquement
entrer dans le vocabulaire général un terme qui, depuis un ou plusieurs
siècles, était confiné dans une usance.
Le passage suivant, emprunté à M. Brunot (t), qui est Lorrain, donnera
bien au lecteur l'idée du rôle actuel des usances dans la langue française
été élevé dans une famille parlant exclusivement français, et j'ai
:
u J'ai
ignoré jusqu'à ces derniers temps le nom français d'un reste de pomme
«
«
à demi-mangé ou d'une tige de chou. Je n'avais entendu appeler le
pre-
«
mier que nâchon, le second que crôche, même dans les promenades du
«collège. Aujourd'hui encore je serais fort embarrassé de traduire exacte-
« ment
d'autres noms de choses de la campagne, par ex. mokolte (bouquet
de noisettes) ; je sais ce que c'est qu'une lessive qui chabiQllqlle, ou que
«
« du
il
chanvre qu'on cerise, me serait impossible de donner l'équivalent
français de Paris. Les gens des villes quittent le patois,
« de ces termes en
« mais leurs
enfants et petits-enfants gardent longtemps après les termes
«
patois qui se rapportent à la vie paysanne, — pour ne parler que de ceux-
« là, —
même quand ils ont leurs équivalents dans la langue officielle.
«.
Pour ma part, j'ai constaté que j'use en parlant de plus de deux cents
«
lotharingismes. »
Ainsi, M. F. Brunot, ne disposant sur ce point que de l'usance lorraine,
a été longtemps sans posséder l'idée générale de trognon. Mais en revan-
che, celui qui ne connaît que le matériel le
plus usuel de la langue com-
mune et qui ignore que le français dispose des vocables nâchon et crôche
manque d'une richesse qui pourrait lui être éventuellement très utile pour
préciser sa pensée.
Le même fait de la vie courante peut d'ailleurs être exprimé par des
vocables différents dans les différentes usances. Chez soi, l'on a souvent à
parler de remettre un objet à la place qu'il doit occuper dans les buffets,

des vocables très différents :


placards ou armoires. Or, nous avons entendu exprimer ce fait usuel par
Madame A, ainsi que Madame E et Mon-

ranger;
sieur P, ses enfants, tous trois nés dans la banlieue nord de Paris disent
Madame AJ et son fils Monsieur CA, tous deux Bourguignons,

;
Madame H, Poitevine, et son fils Monsieur D, né à Paris d'un père pari-
sien et élevé à Paris, disent serrer Madame CB, du Mans, dit ramasser;
Monsieur CC, de Vienne, dit placer et nous a rapporté que sa femme, sté-
phanoise, disait retirer et qu'en pays romand, on disait couramment ré-
duire ; Madame DS, élevée en Artois et vivant actuellement à Cannes, dit
plier. A vrai dire, tous ces vocables ont légitimement droit au rôle qu'on
leur donne et l'usage de termes différents dans les différentes régions de
la France indique seulement que le même fait y est vu sous des aspects
différents. Si l'on remet à la place qu'il doit occuper dans une armoire un
mouchoir que vient de rapporter la blanchisseuse, c'est légitimement qu'on

;
peut dire qu'on le range,car on le met à son rang dans la piledes mou-

;
3.
choirs semblables qu'on le serre, car on l'enferme en un lieu où il restera

;;
en bon état à la disposition exclusive de son possesseur qu'on le l'amasse.
car il devient partie constitutive d'un amas qu'on le place, car on le met
précisément à la place qu'il doit occuper qu'on le retire, car on le met
(1) F. Brunot. Histoire de la Langue française, dans l'Histoire littéraire de Petit de
JnllevUle Tome 1, Paris 1896,
p. XXXVII, note
dans une retraite ; qu'on le réduit, car on le met dans un endroit où il
occupera le miiiiftiuin de place et où il cessera de vous encombrer et
enfin qu'on le piie,car il faut qu'il ait des plissoigneusement faits pour
;
que la place qu'il tiendra soit la plus petite possible, et pour qu'il s'y
abîme le moins possible en attendant d'être employé. Le bon écrivain
saura se servir de toutes ces ressources et choisir précisément le vocable
qui lui conviendra pour présenter le fait à son lecteur sous le jour où il
voudra le lui faire concevoir. Loin de se combattre, les usaiices se prêtent,
à l'intérieur de k langue française, un mutuel appui.
Au point de vue Syntaxe, le patois a certainement tendance à imposer sa
syntaxe au francs parlé dans le même pays. Mais cette influence est ac-
ceptée ou rejeléc )1Ilt. la pariure bourgeoise selon qu'elle estou non en con-
cordance avec legénie de la langue littéraire. Le vulgaire du bas pays van-
netais (2) dit enfrançais se nager parce que le verbe bas breton de même
sens (en em angellal)est réfléchi. C'est un usage auquel les Français culti-
vés. fussentils de c~ pays même, ne se plient pas.
De même, les Méridionaux emploient très souvent la forme j'aimai,
peu usitée à Paris, parce que la forme homologue est usuelle dans leurs
patois. Mais c'est là une habitude que les classes cultivées ne répudient
pas, car elle leur permet de conserver une ressource classique de la parlure
littéraire.
Comme nousl'avons dit au 113, des parlers appartenant à des familles
linguistiques différantes peuvent avoir entre eux des ressemblancesséman-
tiques. Les usaiices les plus proches des territoires lingualitaires étrangers
nous offriront donc des ressemblances sémantiques avec les parlers étran-
gers avoisinants,
Un bel exemple de ce fait nous est fourni par l'extension sémantique du
verbe pOllvoir. On s&it que les langues germaniques ne possèdent pas l'idée
générale de pouvoir, Le haut-allemand par exemple, que l'on peut prendre
pour type, distingue l'idée de lconnen (avoir la puissance physique ou mo-
ralede.) de celle de diirfen (avoir la possibilité sociale de.). Les usaiices

demiidée diirfen, et
:
wallonne et lorraine font la même scission sémantique, mais par un pro-
cédé formel tout à fait différent en Wallonie, pouvoir est confiné dans la
c'est savoir qui possède le domaine lconnen ; en Lor-
:
raine, au contraire, pouvoir est confiné dans la demi-idée kônnen, et c'est
-

oser qui possède ledomaine dürfen. Exemples


Les expulsés n'osenl emporter que deux mille francs argent liquide.
(M.BY,deMet*,Je17avril-1919).
c'est à dire : « nonL la permission d'emporter que. »
A ce moment-là, j'ovais mal au pied, je ne savais pas courir après le car.
(MadameBZ.cieLille,juillet1914).
c'est-à-dire : « je ti'ovais pas la possibilité physiologique déxeourir après le
tramway. »
(2) J. Loth. Coniribution à la lexicographie
langes H. d'Arboisde Jubainville, p. 199. 1
et à l'étymologie celtiques, dans les Mé-
D'ailleurs, bien que ces locutions s'emploient dans la
bonne bourgeoisie
du pays, les personnes les plus cultivées et les plus soucieuses de bien
dire, prennent soin de les éviter. C'est qu'elles sont équivoques, les verbes
savoir et oser appartenant au français commun avec les sens respectifs de «

«
posséder la technique », et « avoir l'audace » (3).
35. — Ladisance d'un métier, c'est l'ensemble des locutions et vocables
français qu'emploient les gens du métier pour parler en termes précis de
leurs occupations professionnelles.
Les diverses disances des paysans et des artisans possèdent un arsenal
extrêmement nombreux, dans lequel le parler littéraire est allé chercher
quantité de locutions pittoresques dontl'origine est d'ailleurs souvent ou-
bliée maintenant de beaucoup

;
.de
ce matériel verbal est d'origine populaire :
ceux qui les emploient. La plupart de
la souche authentique en cons-
titue le principal fonds seuls, les quelques métiers non pratiqués dans
l'Ile-de-Franceont constitué leurdisance avec un matériel provincial. Mais,
dans l'un ou l'autre cas, le français possède là des ressources aussi pré-
cieuses au point de vue technique qu'au point de vue esthétique.
L'esthétique de la langue française a beaucoup moins à se louer des
nouvelles disances nées parmi les ouvriers d'usine et les mécaniciens de
divers ordres. Les métaphores quel'on en a tirées sont encore réputées fran-
chement vulgaires.
Les savants eux-mêmes n'ont pas toujours eu la main heureuse, car, s'il
étaitlégitime de fabriquer des néologismespour les idées nouvelles, il ne
l'était pas d'en créer pour doubler sémantiquement des vocables déjà exis-
:
tants pneuinoconiose ne dit rien de plus que cailloute. qui est le. nom de
la même maladie chez les piqueurs de mules de la Touraine et de l'An-
jou (1).
Les fautes isolées qui ont pu être commises dans l'établissement arbi-
traire de telle ou telle terminologie technique ne justifient d'ailleurs en
rien la déraisonnable aversion que certaines gens affichent à l'égard des
disances. Formées par des générations successives de gens compétents, elles
ont acquis une précision à laquelle le français commun, s'il prétendait se
substituer à elles, n'atteindrait pas, même au prix de longues périphrases.
(3) D'ailleurs,même dans la parlure littéraire, savoir a, dans les tours conditionnels,
le sens de pouvoir, ex. :

Je ne les vouldroye. donner


Pour nul or qu'on me seust offrir
(Charles d'Orléans. BalladeL., p. 103).
Il étoit une fois une petite fille do village, la plus jolie qu'on eût su voir.
(Perrault. Le petit chaperon rouge).
Jamais un lourdaut, quoy qu'il fasse
Ne sçauroit passer pour galant
(La Fontaine. F.ables choisies. IV. 5. L'Ane et le petit Chien).

et les locutions comme


Peux ma leçon).
: :
Cf. L'étroite parenté du haut-allemand entre kônnen (pouvoir) et kennen (connaître),
ich Icann meine Lektion (je sais ma leçon, littéralement je
.(1) Brissaud. Histoire des expressions populaires relatives à l'anatoniie, à la physiolo-
9ie et à la médecine, 1892, apud Brunot. Loc. cit., Tome VIII, p. 814.
Aussi est-il à espérer que longtemps encore les tribunaux, résistant aux
suggestions de journalistes trop peu instruits, rendront leurs décisious
-dansladisance juridique convenable. A. vouloir pousser à l'extrême les
«
principes suivant lesquels les jugements devraient être rédigés dans le
parler des salons et des rues, on enarriverait à demander que les maillé-
tmaticiens renonçassent à s'exprimer en algèbre.
36. — La parlure d'une classe sociale, c'est l'ensemble des habitudes
syntactiques et vocabulaires qui la caractérisent entre les autres.
Les différences linguistiques entre les classes sociales ont ceci de fort
important qu'elles sont le principal signe de ce complexe indéfinissable
<¡ue l'on appelle la distinction. En général, les gens cultivés et dont la vie
intellectuelle est relativement afiinée ont un parler linguistiquement plus
intéressant, parce que plus riche en nuances taxiématiques et sémiéma-
tiques. Toutefois, comme nous aurons l'occasion de le dire au S 38, cer-
taines tournures traditionnellement répudiées par les personnes distinguées
procèdent du génie même de la langue française et seraient pour elle un
enrichissement le jour où les gens capables de s'en scrvirle plus utilement
renonceraient à la fausse honte qu'ils ont à les employer. En somme, il
-en est des parlures comme des usances ; la langue française peut tirer de
chacune d'elles les ressources utiles, et n'y doit pas faillir.
Il serait par trop schématique de distinguer un nombre déterminé de
parlures françaises, car les divers étages de la société interfèrent. Néan-
moins, il existe aux deux extrémités de l'échelle deux parlures bien défi-
nies : la parlure bourgeoise et la parlure vulgaire.
La parlure bourgeoise a pour conservatoire les familles de robe, les fa-
milles dans lesquelles se rencontrent en nombre des professeurs, des offi-
ciers, des prêtres, des médecins, des notaires, des avocats, des avoués, des
ingénieurs, des artistes, des savants, des diplomates ou d'autres hauts
fonctionnaires, et les familles nobles vierges de toute mésalliance étran-
gère. 1
L'on voudra bien remarquer que nous avons parlé ici de familles et non
pas d'individus, la qualité sociale du parler de quelqu'un dépendant beau-
coup plus du milieu dans lequel il vit que de la profession qu'il exerce.
Tel officier sorti du rang et ayant brillamment conquis ses grades par son
talent militaire, conservera pourtant une parlure vulgaire ou semi-vul-
gaire, tandis qu'au contraire, tel commerçant, fils et frère d'intellectuels,
-et tel fils de famille sans aucun mérite personnel conserveront les tradi-
tions linguistiques des hautes classes. Où éclate la vérité de ce caractère
familial de la distinctioniinguistique, et où l'on en trouve aussi le secret,
•«'est dans le fait que c'est les femmes qui la conservent le plus pure. C'est

;
bien les hommes qui, par le mode de leur activité sociale, ont donné son
rang à la famille mais ils coudoient toutes sortes de gens, et se prêtent
-dans leur jeunesse à un relâchement de leurs habitudes linguistiques. Les
femmes au contraire sont relativement préservées des contacts extérieurs.
En fin de compte, la parlure bourgeoise est un affinement linguistique
spontané.C'est naturellement, par la force de l'habitude, que l'on fait les
efforts articulatoires qui donnent aux divers phonèmes leur caractère de
netteté. C'est naturellement aussi que viennent à la bouche des tournures
syntactiques, plus ou moins variées il est vrai suivant la richesse intellec-
tuelle de l'individu parlant, mais toujours conformes aux normes littérales.
Et c'est ici le lieu de s'inscrire formellement en faux contre les asser-
tions des auteurs qui vont affirmant au monde que dans la France d'au-
jourd'hui il y ait un écart sensible entre le langage écrit et le langage
parlé.
Tout ce qui s'écrit se parle.
Peut-être hésitera-t-on à admettre dans un écrit certaines locutions fa-
milières qu'on ne croira pas soutenues par des précédents suffisants, mais
il n'est pas une phrase écrite qui ne puisse, au moins dans certaines cir-
constances, venir spontanément à la bouche d'un Français de bonne com-
pagnie.
La parlure de la plèbe urbaine se caractérise au contraire par une pro-
nonciation relâchée et une syntaxe souvent vague.
La mollesse articulatoire résulte d'une sorte de paresse dans la tension
des muscles qui concourent à l'articulation (1).
Les voyelles, du fait du manque de tension des parois musculaires des
cavités résonnantes, voient leur timbre s'altérer et devenir crapuleux (2) ;

;
les groupes de consonnes se réduisent jusqu'à nuire à la valeur sémantique
des vocables certaines consonnes enfin se déforment par mouillure (3).
Par exemple, les mots terminés par une consonne suivie de [r] ou de [1]
perdent leur [r] ou leur [1], même devant voyelles ou à la fin de la phrase,
alors que dans le parler négligé des bourgeois, ils ne les perdent que de-
vant les consonnes, ex. :
Ah, la la.. ça au vingtième sièque. dit Gaspard.
(René Benjamin. Gaspard, p. 44).
Nous, on va s'batte
(Ibid. p. 13).
J'y ai chauffé sa trompette à l'aufoutil
(Ibid).

Le suffixe
lis], ex. :
- isme et le suffixe — isle se confondent regrettablement en
rhumalÏsset journalisse.
Les princ's i sont capitalisses;
L'travailleur il est exploité.
Ça, c'est la mort du socialisse.
(Mac Nab. L'expulsionr des Princes).
Tu vois çni-Ià.., c't un journalisse.
(R. Benjamin. Gaspard, p. 12).

(1) Nisard. Etudes sur la langue populaire ou patois de Paris, p. 131.


(2) Rousselot. Principes de phonétique expérimentale, pp. 403 et 859.
(3) Rousselot. Ibid., pp 583, 601, 602. Rousselot et Laclote. Précis de prononciatior
Irançaise, pp. 67 et 68.
:
Le second k d'un mot comme casquette [k à s k è t (œ)] devient semblable
à un y dur ou ch allemand doux. Cf. la graphie cassiette, ex. :

?
C'est-il pasque t'as une cassiette et un galon
(R. Benjamin. Gaspard, p. 12).

L'indigence de la syntaxe est également un trait de la parlure vulgaire,,


mais il est à remarquer que l'intelligence et la culture suppléent bien plus
vite chez un individu à ces défauts de syntaxe qu'à la mollesse articulatoire
qui ne va pas jusqu'à gêner la pensée.
La pauvreté du vocabulaire est un signe certain d'insuffisance de culture.
Le vulgaire va même quelquefois jusqu'à identifier des vocables tout à fait
différents, mais que sa paresse d'articulation et son ignorance étymologi-
que l'amènent à confondre amnistie et armistice sont par exemple confon-
dus en un vocable armislie auquel s'attache l'idée vague de cessation de
tourments, ex

La
Il ne vient pas demain, c'est l'armislie.
, (Madame O. Le 10 novembre 1924).

parlure vulgaire passe communément pour le berceau desnéologis-


nies. Cette opinion est vraie pour une grande part. L'un des caractères de
la parlure vulgaire, c'est d'être touffue et désordonnée. Les broussailles qui
poussent dans cette friche croissent au hasard, trop nombreuses pour l'es-
pace qu'elle occupent. Çà et là, elles portent une jolie fleur, mais elles ne
deviendront des arbrisseaux donnant régulièrement de belles fleurs, voire
des fleurs doubles, qu'à condition d'être acceptées et cultivées dans les
jardins de la bourgeoisie.
D'ailleurs, la parlure vulgaire est aussi le refuge des archaïsmes, ainsi
que nous aurons l'occasion de le montrer maintes fois dans le couraUt de
cet ouvrage. Ces archaïsmes représentent les déchets du parler cultivé :
c'est d'anciens tours abandonnés des lettrés pour leur manque de précision
et remplacés par de meilleurs outils de pensée.
37. — Le jargon d'un milieu fermé, c'est l'ensemble de ses habitudes
particulières qui en rendent le parler inintelligible pour les non initiés.
Ces divers jargons ont une extension bien différente, en rapport d'ail-

;
leurs avec le but auquel ils sont adaptés. Les uns sontdestinés à cacher vo-
lontairement l'expression de pensées mauvaises tel l'ancien argot des
coesmes et des mercelots (I), telle la langue verte du XIXe siècle, tel l'ar-
got des apaches d'aujourd'hui. Aussi possèdent-ils un vocabulaire assez
complet et assez changeant pour pouvoir espérer dépister la police.
Les autres, au contraire, sont surtout l'affirmation d'une unité collective
faite de souvenirs et de traditions communes. Il se constitue ainsi au hasard
de la vie journalière un matériel fantaisiste et souvent évocateur de cir-

(1) V. La Vie généreuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens., par M. Pechon de Ruby.
Lyon, 1596, publié dans Variétés historiques et littéraires, Tome VIII, pp. 147 sqq.
constances particulières. Chaquejou ril s'accroît, mais l'usure en est ra-
lentie par le souci qu'ont les gérérâlions de conserver le lien corporatif.
Tel est par exemplel'argot de l'Ecole Polytechnique.
Beaucoup de jargons sont moins complets. Dans certains milieux pro-
fessionnels, on prendra l'habitude d'emprunter une métaphore au lexique
de la disance : tels les étudiants en médecine qui appellent le travail en
commun une anastomose ou la cohabitation une symbiose. En ce sens, le
jargon peut être pour une locution l'intermédiaire entre le confinement
dans la disance et l'emploi dans la langue générale.
Dans maintes familles, on se sert d'un certain nombre de termes nés de
circonstances familiales. Dans la nàtre, par exemple, un tabouret de pieds
contenant un réservoir à eau cliaude s'appelle un alcindor, un poupard de
carton dépourvu de bras commeon en vendait encore naguère s'appelle un
père-françois.
Les jargons du type appelé communémentjavanais, qui ne sont que des
déformations phonétiques de la langue commune conformément à des rè-
gles conventionnelles (telles le hrgvnfi des garçons bouchers) ressortissent
à peine à la linguistique. Il arrive toutefois qu'un vocable déguisé issu de
ces jargons reprenne isolément place sinon dans la langue commune, du
moins dans le parler de la plèbe.

38.— Comme nous l'avons indiqué ci-dessus au §33, la diversité des


habitudes des différents Français n'altère en rien l'unitéfoncière de là lan-
gue. Certes nous n'avons pu légitimement marquer semblable différence
que parce qu'il est en France beaucoup d'individus qui ne disposent, dans
leur parler personnel, que d'une partie des ressources de leur langue. Il est
à vrai dire impossible de concevoi r un seul homme qui possède la totalité
de ces ressources. Mais tous cetiic qui voudront se servir du français soit
dans un but didactique, soit dans un but esthétique, ou gui simplement
se piquerontd'élégancedans laconversation, devront s'efforcer de posséder
le plus possible des éléments divers de la langue, tant lexicographiqueis
que grammaticaux.
On conçoit donc qu'il existe anft manière particulièrement recommanda-
ble de parler, et que dans l'établissementde cettenorme,lesgrammairiens
doivent avoir un rôle éminent. G'eSt en ce sens que la grammaire, qui, dans
son principe, est une science, deviendra par son application l'art de bien

:
parler et partant de bien écrire. Loin de nous latfuhséederevenir à la
vieille définition l'art de parlerai d'écrire correctement. Le grammairien
a
n'a pas le droit d'édicter des dogirjes arbitraires basés sur des idées priori.
En revanche, il a le devoir de dresser l'inventaire scfigneux des richesses de
la langue française, de préciser la nature de ces richesses et la manière dont
elles peuvent être utilisées, bref, de présenter aux écrivains, dans une sa-
vante ordonnance, le répertoire sémantiquedans lequel ils auront à puiser.
L'essentiel des règles du parler normal a très bien été vu dès le XVIe siè-
cle par Henri Estienne. Il compare ceux qui, ne trouvant pas d'emblée le
terme propre dans le français, vont incontinent le demander aux langues
étrangères à ces « mauvais mesnagers qui. pour avoir plustost faict, em-
et pruntent
de leurs voisins ce qu'ils trouveroyent chez eux s'ils vouloient
« prendre la peine de le cercher (1). » A plus forte raison, ajoute-t-il, faut-
il se garder d'employer par mode une locution étrangère aux lieu et place
d'une locution française vivante. Il faut accepter toutes les ressources gram-
maticales et lexicogrnphiques de France,-celle de toutes lesparlures, de
toutes les disances, de toutes les usances, etles épuiser toutes avant de re-
courir à l'emprunt aux langues étrangères :
« Avant donc que de sortir de notre pays (je di comprenant tous ses
«confins) nous devrions faire nostre prouffit de tous les mots et toutes les
« façons de parler que nous y trouvons, sans reprocher les uns aux antres,
« ce mot-la sent sa boulie,. ce mot-la sent sa rave, ce mot-la sent sa place Mau-
« bert (2). »
- Les
règles du parler normal sont les mêmes et dans le domaine lexico-
graphique (ce'qui revient à dire sémiématique) et dans le domaine gram-
matical c'est-à-dire taxiématique.
Elles se résument toutes dans le principe de la hiérarchisation des
richesses.
Employer de préférence les ressources indigènes du Parisis, mais si la
nuance sémantique à exprimer ne s'en accommode pas, recourir sans hésiter
;
aux usances, et, au besoin, aux patois francimands, voire aux occitains. N'al-
ler qu'à la dernière extrémité jusqu'àl'emprunt étranger avoir soin dans
ce dernier cas de l'habiller le mieux possible à la française pour éviter un
discord trop criard. Comme dit Henri Estienne. « il faut que nous en fa-
« cions tout ainsi que d'aucunes viandes apportées d'ailleurs. que nous cui-
« sinons à nostre mode, pour y trouver goust, et non à celle du pays dont
elles viennent (3). »

nuance
;
De même, employer de préférence les ressources de la parlure bourgeoise,
qui d'ailleurs est dans l'ensemble la plus riche en nuances mais si la
sémantique à exprimer ne s'en accommode pas, recourir sans hési-
ter à la parlure vulgaire.
De même encore, employer de préférence les ressources de la langue
commune, mais si la nuance sémantique à exprimer ne s'en accommode
pas, recourir sans hésiter aux disances. qui fourniront non seulement les
locutions techniques adéquates, mais bien souvent aussi des métaphores
particulièrement expressives.
De même, employer de préférence les ressources de la langue générale,
mais si la nuance, sémantique à exprimer ne s'en accommode pas, recourir
avec prudence, dans la mesure où l'interlocuteur est ou a été mis en état
de comprendre, aux jargons, depuis les plus relevés et les moins étroite-
ment confinés jusque, si nécessaire, aux plus abjects et aux plus abscons.
En somme, posséder, pour forger et ciseler sa pensée, le jeu le plus com-
plet d'outils linguistiques. Lalangue française bien sue offre, pour ce faire,.
(1) Henri Estienne. Conformité du langage françois avec le grec. Préface, p. 22.
(2) Ibidem., p. 32.
(3) Henri Estienne. Loc. cit., p. 33.
toutes les ressources exigibles, surtout si l'on se souvient qu'elle est essen-
tiellement vivante et dans son lexique et dans sa grammaire. Dans le do-
maine sémiématique. aux vocables que donneraitledictionnaire le pluscom-
plet. celui qui engloberait toutes les usances, toutes les dlances, toutes les
parilires, tous les jargons, ilest toujours légitime d'ajouter, si besoin de
nouveaux vocables formés suivant le génie national (V. illfra.S121), Dans le-
domaine taxiématique, aux mécanismes inventoriéspar la grammaire la,
plus consciencieusement faite, il est toujours légitime d'ajouter, si besoin,
de nouveaux mécanismes grammaticaux formés suivant le génie national'
(V. injrapassim),
;
Telles sont les recettes à suivre pour bien parler notre langue non seu-
lement chaque français pourras'y conformer sans abdiquer en rien sa per-
sonnalité propre. maisencore il y trouvera le moyen de la développer et de
la manifesterdans les conditions les meilleures.
Un point particulier sur lequel nous croyons bon d'illsisler, c'est celui
des rapports de la graphie avec la prononciation. Ce n 'csl pas ici le lieu de
discuter, comme nous le ferons plus lard(V. Livre III. Chap. VII), la va-
leur de la graphie officielle qui se fait appeler ur/hographc. Mais au moins
tant il ici proclamer qu'elle ne saurait prétendre à l'{'gelllt'r la prononcia-
tion. Tous les bons grammairiens, depuis Meigretjusqu'à M. lirunot>e sont
élevés contre le dogme anti-scientifique qui voudrait que l'on prononçât
comme on écrit. t.es tenants decedogmeabsunien'ontpourtantpascncoie
capitulé et elle est encore d'actualité, la querelleentre Meigret et
(iuillaime
des Autels (4). Celui ci allait disantque. contrairement à ceux qui « veu-

«
:
« lent reigler l'escripture selon la prononciation, il semblerait plus COII--
« venantreigler la prononciation selon l'escripture pour ce que la pro-
nonciatiouuzurpée de tout le peuple auquel le plus grand nombre est
« des idiots, et indoctes, est plus facile à corrompre que l'escripture pro-
« pre aux gens sçavants. » Il vaut mieux, ajoutet-il, « prononcer tout ce
t.
« qui est escri » A quoi Meigret riposta vivement et spirituellement que,
si 1on adoptaitles vues de Guillaume des Autels, celui-ci, voyant un pein-
tre lui avoir fait sur son portrait de longues oreilles d'âne qu'il méritait
d'avoir, aurait dû diligemment se faire entrer en la tête ces belles et amples
oreilles, d'après la même loi par laquelle il voulait forcer tout le
monde
à prononcer les lettres superflues qu'onqnes langue de bon Français ne-
prononça.
39. —
Les principaux ennemis du français normal sont les gensqui,
pour avoir acquis, sans culture intellectuelle i-éelle,iiii lourd bagage de
connaissances pratiques, secroient en état d'avoir pleinement conscience
de tous les mécanismes grammaticaux. Il veulent châtrer notre idiome na-
tional en le privant systématiquement de tout ce que leur insuffisante
compétence ne leur permet pas de comprendre. Ces troporgueilleuses-,

ÇQlse (le Pelil de Jullevillc, Tome 111, p. 764.


de
(4) V. Brunot. Histoire de la Langue française, dans VHistoire ln Littérature fran-
V. Nyrop. Grammaire historique de la Langue française, Tome I, p. 119.
gens vendraient, sans étude spéciales préalables, avoir la claire intelligence
de tout un système taxiématique dont on n'arrive que péniblement par les
plus patientes études à rendre conscients les ressorts les plus grossiers. On
conçoit quelles déformations peut faire subir à la langue celui qui préten-
dra eu exclure ce qu'il n'aura pas compris. Encore est-il bien heureux que
souvent il croie avoir l'intelligence de ce qu'il ne saisit en réalité pas, car,
sans cette providentielle illusion, on frémit de penser à quel degré de pau-
vreté il aurait rêvé de réduire notre langue !
Les gens chez lesquels on est le plus exposé à rencontrer des habitudes
linguistiques vicieuses sont ceux dont l'instruction, ayant dépassé lestade
de l'école élémentaire, n'a pourtant jamais pris le caractère secondaire, et
qui, partant, ne savent pas qu'ils ne savent pas.
C'est parmi eux que sévissent le
plus souvent l'orthographisme, l'in-
tolerance linguistique et le prétentionnisme.
40. L'orAhûgca.pbiste veut qu'onrègle sa
prononciation sur la graphie
il

;
officielle (I) :il ne laisserait pas passer une seule fois le mot
;
sans en faire
sonner rl finale les liaisons facultatives sont pour lui obligatoires en
mentaire (2) » k ui r z é 1 é mâ : tè
instaurant même de nouvelles que l'usage proscrit, il dit : « le cours élé-
:r : r]. 11ne manque pas de pronon-
cer le p de dompter et de compter ; mais il se refuse à prononcer un [a]
dansgagner, oÙ il met un [à] sous prétexte « qu'il n'y a pas d'accent cir-r
conllexe. » Il veut qu'on prononce Laure [16 : r], sous prétexte qu'on
écrit par au, sans que, d'ailleurs, il soit possible de comprendre pourquoi
au représenterait, plutôt [6] que [à], Et le
plus triste c'est qu'il a réussi

rs :
à nous imposer déjà soigner [s w à n é] ; obscur [o b s k u : r] ; adversaire
[àdvè è r], etc. au lieu de [s6n é], : v
[osku j], [à è rs è : r],
etc. Ses ravages ne s'arrêteraient pas là, si l'on ne se rendait pas enfin
compte du danger. Il faut s'attacher à maintenir les bonnes prononciations
quand on en trouve encore des traces vivantes. On s'acharnera à dire arc-
t:
boulant [à : r b tu â ] ; festoyer [f è : t w à y éj reine Claude ;
i:
[r è : n g 1 6 : d] ; arsenic [à r s de n i] ; hennir [h à n r] ; gemme
[j à m], etc. A plus forte raison, évitera-t-on des prononciations comme
poiYllcl [p w à fi è] ; poignard [p w n à : r] etc., qui sont à juste titre
considéréescomme des indices de mauvaiseéducation.

41. -L'intolérant
qu'il
linguistique prétend chasser de la langue française
même celles qui simplement
les tournures ne comprend pas, ou ont
l'heur delui déplaire. i

(1) Molière.ridiculise ce :
genre de personnages dans l'Impromptu de Versailles
Vous faites le Poëte, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage, mar-
quer cet air Pédant qui se conserve parmy le commerce du beau monde, ce ton
de voix sentencieux, et cette exactitude de prononciation qui appuyé sur toutes
les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de la plus severe orthographe..
v (Scène I)
-
(2) Pour la transcription phonétique, voy. § 159.
Tel Voltaire qui écrit (1) :
« Le style barbare des anciennes formules, commence se glisser dans
à
« les
papiers publics. On imprime que Sa Majesté aurait reconnu qu'une
telle province aurait été endommagée par des inondations. »
«

femme
« elle a
:« Elle a l'air méchante », le reprit en lui disant
: ; :
Tel aussi ce passant qui, entendant l'un de nous, encoreenfant, dire d'une

; « On ne dit pas
l'air méchante on dit elle a l'air méchant car air est un substan-
:
« tif masculin. »

42. — Le prétôJiitLonniste est celui qui, plutôt que de dire la bonne tour-
nure française qui lui vient naturellement à la bouche, veut, pour faire le
bon compagnon, employer une tournure qu'il ne possède ni par finesse
instinctive, ni par subtilité scientifique.
Tel Marcel Proust, tel aussi M. Henri Barbusse, qui confondent les « im-
»
parfaits du subjonctif avec les « passés définis » : Marcel Proust, par
exemple écrit :
«
« Puis elle eût découvert mon besoin permanent de les déranger j'eus été
celui pour qui l'on se cache de tout.
(M. Proust. A la recherchedu Tempspsrdu. Tome V. Vol. III, p. 83).
;
au lieu de « j'eusse été (1) » ; on pourrait, si l'on était en veine d'indul-
gence, soutenir queProust n'a fait qu'employer là une forme archaïque
en effet. l'évolution phonétique naturelle des plus-que-parfaits subjonctifs
:
latins conduisaient aux formes jemangeas, je dormis,que l'on entendait
encore au XVIIIe siècle dans la bouche des dames, au témoignage de Hes-
taut (2). Pareille indulgence serait injustifiée. Il y a toutes les chances de
penser que cette tradition n'est pas arrivée jusqu'à Proust et qu'il confond
purement et simplement l' «imparfait du subjonctif » avec le « passé
défini f>.
Une confusion analogue se rencontre sous la plume de M. Henri Barbusse
quand il écrit :
Il nous occupa, sans que d'abord nous nous en défiâmes, autant que n'importe
queltiers. 1
(H. Barbusse. Le Revenant. Une heure d'Oubli. No 90, p. 28).

défiassions ;
Le contexte indique en effet à l'évidence que M. Barbusse a voulu dire
la confusion est d'autant plus fâcheuse que sans que suivi de
l'indicatif a un sens en français, et un sens tout différent de celui que l'au-
teur veut exprimer.
Les braves gens qui, sans avoir plus que Proust ni que M. Barbusse
l'usage instinctif de l' « imparfait du subjonctif » et du « passé définioou

(1) Réponse de VÓltaire à M. l'abbé d'Olivet, in Abbé d'Olivet. Remarques sur la


langue françoise, 284.p.
(1) M. André Gide. (Prétextes, p. 227) relève la même faute dans l'Hiver en Médita-
tion de M. de Bouhélier, qui écrit : « Sij'eus nié les talents de ce poète. » Cf. Livre V.
(2) Restau
pp. 570-571.
t.
Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoisc, chap. XVII,
«
:
antérieur nt s'abandonnent du moins à leur génie naturel, auraient tout
bonnement eu recours à un tour voisin, assavoir respectivement «('J'aurais
été. » — et « Sans que nous nous en défiions [d é f i y y ô :]. » Ils ne s&
seraient de cette façon qu'approchés de l'idéal où tendent Proust et M. liar-
busse, mais ils n'auraient pas eu le ridicule de croire, en le manquant
lamentablement, l'avoir atteint.
Si le prétentionnisme est blâmable, la préciosité, au contraire, est un
procédé littéraire tout à fait légitime. Comme le prétentiollllisme, elle va
chercher ses richesses en dehors du domaine intuitif naturel, mais elle ne-
les met en œuvre qu'après les avoir pleinement assimilées et comprises.
Avoir naturellement à sa disposition une grande variété de ressources,
c'est être fin. Les finesses instinctives, mortes ou naissantes, les précieux
les muent en subtilités exquises. Les prétentionnistes, au contraire, les
défigurent odieusement.

«
CHAPITRE IV

L'EXPANSION DE LA LANGUE FRANÇAISE

SOMMAIRE

Les Frances d'outre-mer.


AS.
-
Uh. Le français langue de
— 45. D'une langue auxiliaire internationale.
culture humaine.

43.

appelé la France.
De plus,
;
:.'
— Nous avons vu en Europe la langue française régner sur un bloc
continu de territoires comprenant, outre le territoire politique de la répu-
blique française, le val d'Aoste et les vallées adjacentes, la Suisse romande,
une partie du Luxembourg, la Belgique et les îles de
Jersey, Guernesey,
Sercq et Aurigny. C'est ce bloc qui, du point de vue linguistique, doit être

la langue française est parlée par une partie importante de la


population des colonies de la république savoir non seulement les fonc-
tionnaires résidant temporairement dans les colonies, mais encore les fa-
milles créoles, les populations métisses, et, en ce qui concerne les vieilles
colonies, les nègres eux-mêmes. Dans ces vieilles colonies se sont même
créés des patois indigènes dérivés de la langue française.
Mais, à côté de cette mère patrie et de ses dépendances politiques, il est
encore dans le monde d'autres Frances.
La plus importante est le Canada. Ou donne le nom de Canadiens à un
peuple dont la langue maternelle est le français (1), et qui occupe une
vaste région comprenant toute la province du Bas-Canada (ou de Québec),
une partie de celle du Haut-Canada (ou d'Ontario), et la partie septen-
trionale de celle du Nouveau-Brunswick. Le parler canadien est partie in-

;
tégrante de la langue française, dont il constitue une usance. Cette usance
n'a subi que dans le détail l'influence de la langue anglaise elle tient la
plupart de ses caractères des usances normande, percheronne, sainton-
geoise, qu'ont apportées avec eux les colons français de jadis. Elle semble
destinée à prendre de plus eu plus d'importance dans l'ensemble de la
langue française, étant donné la vitalité manifestée par le peuple canadien,
qui est passé depuis 1763 de soixante mille à seize ceut cinquante mille

(1) Il convient de réserver, conformément à l'usance


du pays, le nom de Canadiens
inLeMondelangue française du Canada. Cf. Robert de Roquebrune, La défense du rail.
auxgens de
nouveau, numéro spécial sur le Canada, p. 82, note.
âmes (2). Outre ce bloc compact, des groupes de Canadiens sont répartis
dans le reste du Dominion au milieu de gens de langue anglaise par les-
quels ils ne se laissent pas assimiler.
Le français est également la langue maternelle de quelques îlots de po-
pulations représentant en Louisiane la descendance fidèle des colons fran-
çais d'autrefois.
A l'île de France, que les Anglais ont maintenant baptisée île Maurice,
la situation de la langue française est, mis à part les fonctionnaires et
quelques colons anglais, la même que dans nos vieilles colonies le fran-
çais est la langue des créoles du pays et des populations métisses, et les
:
nègres se sont constitué un patois à partir de lui. L'on sait d'ailleurs que
les habitants de cette île ont hautement réclamé, lors des remaniements
politiques qui ont suivi la guerre de 1914-1918, leur réunion à la répu-
blique française.
Mentionnons enfin que la langue française est le parler tant officiel
qu'usuel de la république de Haïti.

«
44. -
parlent, ont :
«Trois langues seulement, depuis qu'il y a des hommes, et qui
mérité d'être appelées universelles la la romaine
grecque,
« et la française. L'on a pu dire que la grecque, toute vibrante du chant
« des déesses et des cigales, fut celle de la beauté, tandis que la langue
« romaine, formée par l'effort ambitieux des juristes et des soldats, fut
« celle de l'autorité. La langue française, elle, futla langue de la grâce et
« de la raison réconciliées dans son harmonie et dans sa clarté. C'est son
« miracle continuel. Nous l'avons dû sans doute à
l'origine à l'heureux ac-
« cord du celte et du latin. »
Ainsi parlait le marquis de Flers dans son discours du 25 octobre 1921,
à la séance publique annuelle des cinq Académies, et il exprimait élo-
quemment la vérité.
A la civilisation païenne, dominée par l'hellénisme et représentée en
Occident par la langue latine, succéda, lors des invasions germaniques, un
état d'anarchie affreux et de sombre barbarie, qu'il convient d'appeler
Moyen-Age, parce qu'il est historiquement intercalé entre deux époques
civilisées. Or, en 842, apparaît la première manifestation de
la nation qui
mènera l'Occident vers le nouvel ordre de choses, et qui restera le centre
vital de cet ordre une fois établj. Les Serments de Strasbourg, acte de
naissance de la France, sont aussi l'acte de décès du Moyen-Age en Occi-
dent.
Il est établi, depuis Mas de Latrie (1), que le française eu au XIII"siècle
une expansion mondiale. C'est un fait sur lequel M. Nyrop (2) insiste au-
jourd'hui, comme Littré(3) y a insisté autrefois. Rappelons seulement
que c'est en français qu'ont écrit Brunetto Latini, Martin Canale, Marc
1---
(2) A. Siegfried. Le Canada, les deux races. Cliap. L, p. 2.
(1) Bibliothèque de l'Ecole des Charles, 2e Série, Tome II, p. 544.
- (2) Nyrop. Grammaire historique de la langue française, Tome I, § 23.
(3) Littré. Histoire de la langue française, III, §2, Tome I, p. 317.
raïlf» 1
Paul, Rusticien de Pise, Jean d'Antioche, Philippe de Novare, le Mo-
etc.
Dans toute l'Europe, ainsi qu'à Jérusalem et à Chypre, les gens de qua-
lité voulaient que leurs enfants apprissent le français. Il était la langue of-
ficielle de la Cour d'Angleterre, où les Normands l'avaient introduit, et l'on
sait l'énorme contingent de mots français que la langue anglaise conserve
encore. Cette expansion d'ailleurs n'a plus rien qui doive nous surprendre
depuis que les historiens, et tout récemment encore M. Boissonnade (4),
nous ont montré quel rôle prépondérant la France avait joué dans la poli-
tique internationale de cette époque. Dès cette époque, Paris était, comme
le fait voir M. Nyrop (&), « la capitale littéraire et scientifique de l'Europe. »
Il l'est resté.
L'expansion de la langue française au XVIla siècle est encore plus connue.
Les raisons en sont les mêmes. C'est dans une France politiquement très
puissante que, avec le concours conscient du Roi, c'est-à-dire d'un roi qui
a mis toute sa conscience dans l'exercice du métier essentiellement natio-
nal de roi, apparaît toute une floraison de génies qui font briller la France
d'un éclat incomparable. L'impulsion fut si forte que la prépondérance de
notre langue se prolongea pendant tout le XVIIIe siècle.
Depuis cette époque, la langue française, toujours tenue par les hommes
pour la plus claire et l'une des plus belles, était restée la langue diploma-
tique. Par un inexplicable oubli de notre dignité nationale, les négociateurs
français du traité de Versailles nous ont, après notre victoire, laissé essuyer
la plus douloureuse des défaites, en permettant qu'une autre langue fût
admise elle aussi à faire foi dans les actes diplomatiques officiels. Et contre
ceci, l'Académie française s'est élevée hautement par la bouche de Robert
de Fiers (6) :
« Que l'on nous prive detel avantage économique ou de telle zône con-
« testée, nous en avons l'habitude et nous te prenons avec une bonne grâce
« parfois excessive, mais que l'on cherche à nous évincer lorsqu'il s'agit
« d'un privilège que le monde nous a reconnu et que le temps n'a jamais
« entamé, c'est à quoi nous ne saurions nous résigner en silence. »
L'avènement de l'anglais comme langue diplomatique auxiliaire n'a mal-
heureusement pas été la seule atteinte qu'aient reçue les positions de la
langue française dans le monde. Il n'est pas douteux que les Ottomans,
malgré leurs protestations d'amitié vis-à-vis de nous, n'aient grandement
entamé, dans ces derniers temps, la situation traditionnelle de la langue
française dans ce qui leur reste d'empire.
Malgré tout, la langue française garde, au point de vue intellectuel, sa
prépondérance universelle. En maiiits pays, elle gagne du terrain, témoin
1 empressement que lui marque l'élite de l'Amérique latine. Et les Français,
dont la langue est au programme de l'enseignement secondaire de presque
toutes les najtions, peuvent rester le peuple le moins polyglotte du monde,
(4) Boissonnade. Du la Chanson de Roland.
(5)Nyron.Loc.cil. nouveau sur
(6)R.deFiers.Loc.cit.
y
et c'est heureux, car, comme l'a dit très justement Rem de Gourmont (7):
« Le peuple qui apprend les langues étrangères, les peuples étrangers
«n'apprennent plus sa langue. »
Au milieu de l'indéniable désarroi moral où se trouve plongée Inhuma-
nité depuis 1918, la France, malgré son état relatif de désorganisation,
moindre d'ailleurs que celui de beaucoup d'autres nations, reste, pour h
coordination des forces de civilisation humaine la nàtion directrice. Un
nouveau moyen âge n'apparaîtrait comme possible que si les différents
facteurs déchaînés par les conceptions des Wilson et des Lénine et par les
appétits ethniques indisciplinés: venaient à triompher d'une France affai-
blie par la dépopulation, seule maladie grave dont notre patrie soit en réa-
lité atteinte.
45. — Parmi les rivales possibles de la langue française, il en est de
sottes, et méprisables, ce sont les langues artincielles. Le rôle que le
génie accumulé d'une longue suite de générations humaines a eu, et
inconsciemment et consciemment, dans la constitution cles langues
naturelles et la partque l'inconscient prend encore à l'élaboration de la
forme linguistique de la pensée ont une importance trop capitale pour
- de fabriquer -
qu'il soit possible - des outils linguistiques
-
satisfaisants
-
en- s'en
passant absolument, comme le font forcément les langues artificielles.
Le souci d'« économie » qui guidait M. Couturat dans la création de sa
langue internationale (t), et qui consistait à ne conserver dans cette langue
que les répartitoires communs à tous les parlers humains, aboutiraitnon
seulement à priver les malheureuses gens condamnés à s'exprimer dans
cette langue utopique de toute cette originalité de conception,eu grande
partie affective, qui donne leur couleur aux pensées exprimées dans les
langues naturelles, mais encore à réduire leurlangage, au pointde vue pu-
rement représentatif, à un étatsqtielettiqtjequemêii-ie la pluspauvredes
langues naturelles ne réalise pas. D'ailleurs, c'est le plus spécieux et, par-
tant, le plus dangereux des sophismes que de venir prétendrecjiiftl'adop-
tion d'une langue internationale faciliterait la diffusion mondiale et l'en-
chaînement international des pensées ayant une valeur universelle. Si le
morcellement de la Terre entre des nationalités trop petites et politique!-
ment trop instables nuit au développement du patrimoine intellectuel de
l'humanité, rien en revanche n'est plus profitable à ce développement
que la coexistence de langues nationales diverses représentant chacune
une culture fortement étayée.
Nous avons tenu à prendre déjà position sur cette question des langues
artificielles le jour où M. Couturat est venu présenter à la Société française
de Philosophie l'Ido comme « une langue internationale auxiliairerépon-
dant aux besoins de la science et de la logique (2). » M. Jean Weber qui
collaborait à cette époque à nos travaux (collaboration que lescirconstan-
(7) R. de Gourmont. L'Esthétique de la langue française, chap. VII, p, 79. :
(1) Bulletin de la Société française de philosophie, février 1912, p. W.
(2)Ibid.,p.47.
ces ont rendue tropéphémère), et qui se trouvait membre de cette
Société,
exprima éloquemment. après entente avec nous, des opinions toute voisi-
nes de nos conceptions actuelles sur ce point (3). Il y aurait d'ailleurs de .:
notre part de l'injustice à ne pas reconnaître que dès cettte époque M. La-
chelier, se rencontrant avec nous, soulignait l'importance du rôle de l'in-
conscient dans l'évolution du langage (4), et que, plus anciennement en-
core, Bréal, dans son Essai de Sémantique (5), écrivait, avec son habituelle
"igueur d'expression, qu'une langue artificielle était une « camisole de
force»pour l'esprit. ,
Que si l'on croit utile de doter l'humanité d'une langue auxiliaire que
chacun apprenne, en plus de la sienne propre, pour entrer plus aisément
en rapport avec les étrangers, c'est le français qui semble avoir le plus de
droits à se voir attribuer ce rôle.
(3) Ibid., pp. 69 sera.
(4)Ibid.,p.68.
--

(5) Michel Bréal. Essai. de Sémantique, chap. XXVI, p. 272.


LIVRE 11

ESQUISSE DE LA STRUCTURE GÉNÉRALE


DU FRANÇAIS
CHAPITRE PREMIER

LES ÉLÉMENTS ESSENTIELS DU LANGAGE


-

SOMMAIRE

46. Continuité du langage à travers les temps. — 47. Le langage issu du cri ;
double valeur subjective et objective du cri. — 48. Valeur représentative du
langage s'opposant à la valeur affective du cri. ^— 49. La notion de factif, —
50. Le couple locuteur-allocutaive. — 51. Rôle de l'allocutaire. — 52. Le plan
locutoire dans le français contemporain. — 53. Le langage de l'enfant en
tant qu'il permet de saisir l'issue du langage hors du plan locutoire. —
54. Apparition du délocuté. Le plan délocutoire. —55. Résumé du processus
de constitution du langage. — 56. Apparition des factifs délocutoires.
57. Pas de langage sans jactivosité, Définition du factif.
-
;
46. — La grammaire de chaque idiome implique le fait de parole dans
sa plus grande généralité aussi est-il impossible, même dans une gram-
maire spécifiquement française, de ne pas se poser le problème de la
définition des traits constitutifs essentiels du langage en général, et celui
par conséquent de l'origine dudit langage.
La méthode historique ne nous est pour cela que d'un faible secours
aussi loin que nous plongions dans le passé, nous trouvons du langage
;
et toujours du langage. La grammaire comparée elle-même n'a pu déga-
ger que quelques grandes notions, mais vagues et indécises. De sorte
que ces disciplines n'ont guère eu pour résultat utile que de nous faire
apercevoir l'extraordinaire antiquité du matériel linguistique que nous
employons.-Loiii que le langage ait un caractère artificiel, arbitraire et
conventionnel, on y voit les formes et les conceptions de chaque parler
et de chaque époque n'être que les résultats de l'évolution naturelle des
formes et des conceptions du parler et de l'époque antérieurs. Tout par-

;
ler humain nous apparaît ainsi comme un fait de nature, dont les prigi-
nes se perdent dans la nuit des temps et il nous faut concevoir que du
cri de l'homme primitif encore plongé dans l'animalité ancestrale jus-
qu'au français d'aujourd'hui, une évolution insensible et continue s'est
poursuivie, sans qu'une création arbitraire en soit jamais venue rompre
la ligne.

47. — Force nous est de penser par conséquent, à moins d'admettre


- une intervention surnaturelle, que 'e langage procède du cri. Et pour-
;
tant, entre le cri et le langage, il y a un abîme apparent. L'émission de
sons ne suffit pas à constituer la parole le langage est avant tout quel-
que chose de psychique. Le cri n'est que le produit de la réaction vocale
de l'animal à une impression.

:
Envisagé du point de vue de la finalité, tout cri a pourtant déjà deux
valeurs la première purement subjective, en ce qu'il complète, en l'acti-
vant, la passion ressentie par l'animal ; l'autre au contraire objective en
ce qu'il aide, en impressionnant les autres vivants, l'action du crieur sur

;
eux. Ainsi l'animal, en criant dans la fureur, exhale cette fureur même,
mais menace aussi celui qu'il attaque en criant dans la douleur, il

;
complaît à sa douleur même et commence déjà à l'apaiser, mais il apitoie
aussi ceux qui l'écoutent en criant dans le désir, il exalte ce désir même,
mais il réveille aussi l'instinct sexuel de ses congénères de l'autre sexe ;
en criant dans la volupté, il ajoute à cette volupté même, mais il fait
aussi vibrer son conjoint d'une volonté adéquate.

48. — Il y a donc lieu de reconnaître au cri une valeur communicative

:
toute directe et toute affective. Cette puissance communicative n'est qu'un
phénomène de sympathie les signes extérieurs d'une émotion sont aptes
à en faire ressentir une analogue à l'auditeur, c'est ainsi que le cri prend
une valeur génératrice d'émotion chez autrui. Borné à cette valeur com-
municative purement sympathique, le cri, a donné chez l'homme nais-
:
sance à un art la musique.
Mais le langage a une valeur communicative d'une autre sorte, qui
est proprement représentative: même la plus simple interjonction n'a de
caractères linguistiques qu'en ce qu'elle est, au moins inconsciemment,
interprétée par l'esprit de l'auditeur comme représentant une émotion
donnée chez l'émetteur.
C'est là qu'à côté du rôle de l'être qui émet des phonèmes (le locu-
teur), apparaît le rôle de celui qui les perçoit (l'allocutaire). Non pas
:
qu'il faille penser qu'entre le cri affectif et l'interjection représentative,
il y ait un abîme, bien au contraire la valeur représentative d'un cri
s'élabore naturellement dans l'esprit de l'allocutaire, à partir de sa va-
leur effective sympathique involontaire. L'allocutaire qui s'abandonne
d'abord sans intervention intellectuelle à rçssentir en lui l'écho de l'émo-
tion qui avait donné, chez le locuteur, naissance au cri, arrive ensuite,
par le jeu naturel même de son psychisme, à rapporter intellectuellement
ment quelque chose de plus qu'une vibration sympathique
interprétation, c'est-à-dire en somme déjà compréhension.
:
à l'émetteur l'émotion primitive cause de la sienne. Il y aura dès ce mo-
il y aura

Mais le langage proprement dit ne commence à exister que lorsque


l'émetteur d'un son le destine essentiellement à un allocutaire, avec la
volonté de provoquer une réaction appropriée de celui-ci, c'est-à-dire en
somme d'être compris. Ce qui suppose que le locuteur a constaté anté-
rieurement chez autrui l'aptitude. à être impressionné de façon détermi-
née par
;
un son
viennent donc
; donné les habitudes du locuteur et sa mémoire inter-
le mot est un cri fixé, auquel sont associés des souve-
nirs, et dont la production est non seulement volontaire, mais intention-
nelle.

;
Intention, plus ou moins consciente, chez le locuteur, de provoquer une
réaction donnée de l'allocutaire compréhension plus ou moins parfaite,
par l'allocutaire, de l'état d'âme et de ;
l'intention du locuteur voilà donc
les deux termes-définissant le langage.

49. — Le langage ainsi défini, il faut se demander quels ont pu être


ces mots primitifs dont sont issus par développement et complication
croissante tous les parlers humains, ce qui se ramène à chercher quel est
le caractère logique général commun à tous les parlers possibles. Ce ca-
ractère doit être contenu dans le français même que nous parlons, car il
doit imprégner toute phrase, la plus simple comme la plus complexe.
La vieille conception classique, et qui convient à l'immense,majorité
des phrases françaises, définit la phrase un ensemble gravitant autour
d'un verbe. Mais il y a des phrases sans verbe, dites phrases nominales (1).
Kpetacaw yap (ïaaiXEÛç. Le roi est plus fort
Homère. Ilinde, A 83).

Et le français lui-même en offre de nombreux exemples. (Ex, :

A la droite du comte Martin-Bellème, M. Berlhier d'Ejz?lles. Intime et scbre


déjeuner d'affaires.
(Anatole France. Le Lys rouge, p. 349).
Jamais une pareille assemblée de ministres hors du conseil et de la présence
du roi, beaucoup moins personne admis à délibérer avec eux.
(Saint-Simon, Mémoires. Tome II. Ch. XXVII, p. 331).
« Tous dans le boyau !
» cria un adjudant.
(R. Dorgelès. Les croix de Dois. Ch. XI, p. 212)..

:
D'autres phrases sont réduites à un seul mot c'est un appel (Jean .) ;
une question (Quoi P) ; une réponse réduite à sa plus grande simplicité
(Oui) ; une exclamation (Zut 1)
Y a-t-il un caractère commun à toutes ces façons de s'exprimer ? Oui
certes, et cela même : qu'elles sont des façons de s'exprimer, c'est-à-dire
d'énoncer que l'esprit du sujet parlant est le siège d'un phénomène, et
que celui-ci doit réagir sur l'esprit d'un autre être. Nous désignerons

:
sous le nom defactif, c'est-à-dire expression d'un fait, cet élément cons-
titutif fondamental du langage toute phrase est ou un factif simple, ou
un ensemble de mots groupés dans une idée factive, ou un système plus
ou moins complexe construit autour d'un factif.
Cette notion, qu'une langue aussi évoluée pourtant que le français con-
temporain laisse si facilement saisir, on aurait pu, même sans cette aide

(1) Sur la phrase nominale, A. Meillct. Introduction à l'Etude des langues indo-euro-
Peennes,pp.340sqq.
1
empirique, la conclure de spéculations abstraites sur l'origine du langage.
Car, en vertu même de ce qui a été dit au § 48, il n'y a langage que quand
entre enjeu là représentation d'un fait nouveau survenu dans l'espritdu
locuteur: représentation que l'allocutaire tend à acquérir, et le locuteur
à communiquer,
Nous pouvons donc dire, en une formule nette et satisfaisante, que le
cri est devenulangage quand il a pris une valeur factive.
Cette transformation (qui n'a d'ailleurs d'existence que comme con-
cept scientifique, et partant schématique) se produit le jour où l'émet-
teur ayant aperçu l'impression produite par son cri sur l'auditeur le
répète intentionnellement dans le but d'en obtenir le résultat déjà cons-
taté. Le cri d'appel du mâle cherchant sa femelle, le cri de guerre de
l'agresseur bondissant sur sa victime,
— pour reprendre les exemples cités
plus haut, — sont déjà des factifs, du moment qu'en les proférant, le
sujet parlant en attend un effet connu dé lui, la venue de sa compagne,
l'effroi ou la surprise de son ennemi.
50. - De tout ce qui vient d'être dit, il résulte que le langage suppose

;
toujours deux termes psychiques, indispensables à sa production et insé-
parables l'un de l'autre d'une part l'individu qui parle, le locuteur ;
d'autre part, celui auquel il s'adresse, l'allocutaire.La réaction de l'allo-
cutaire à l'apostrophe du locuteur a été nécessaire pour que celui-ci se
rendît compte de son pouvoir de parole et passât du cri au factif.
Mais l'allocutaire, pour le locuteur, ce n'est que la portion du monde
extérieur sur laquelle la parole peut avoir une action. Et le locuteur,
bien entendu, ne sait jamais au juste jusqu'où s'étend son action linguis-
J tique. Ayant vu sa parole agir sur ses congénères et sur son chien, peut-
être même sur les dieux, puisqu'ils l'ont exaucé l'autre jour, il lui prête
une sorte de puissance magique et mystérieuse, et le voilà qui parle aux
étrangers et aux objets inanimés. Mais, dans ces cas mêmes, il y a un
allocutaire présent dans l'esprit du locuteur, et ils ne font pas exception
à la loi générale.
Le couple locuteur-allocutaire existe toujours et dans tout langage.
Quel que soit le perfectionnement du langage, et quel que soit le pro-
grès qui, de la simple réaction impressive à un phénomène, le fait passer
à l'expression d'un jugement raisonnable établissant des rapports entre
des entités substantielles, ces premiers éléments seront toujours une con-
dition nécessaire de sa constitution. La présence d'une personne qui parle
et d'une personne qui écoute est obligatoire pour la plus élevée comme
pour la plus humble des conversations, et c'est à bon droit que la tradi-
tion grammaticale désigne le locuteur sous le nom de première personne,
et l'allocutaire sons le nom de secondepersonne. Dnns son étatprîmordial,

; ;
le langage ne connaît que ces deux personnes, le monde extérieur n'y
figure pas rien n'est proprement conçu ni jugé à son endroit domaine
encore inexploré, il n'a de rôle qu'indirect, en ce qu'il peut être la cause
des réactions émotives dès deux personnes. Ces réactions émotives seules.
;

-
sont, dans cet état primitif, la matière réelle du langage et les deux per-
sonnes ne se font sentir l'une à l'autre que des nuances plus ou moins
:
grossières de leur état émotif. L'attention se centre autour de l'état d'âme
de la personne qui est en train de parler c'est pourquoi nous disons d'un
pareil langage qu'il est construit sur le plan locutoire.
M. — Le rôle de l'allocutairè pouvait n'être que purement passif, car
le locuteur, bien souvent, attendait moins de lui une réplique verbale
qu'une manifestation d'obéissance. Mais un grand pas a été franchi le
jour où J'allocutaire s'est montré apte à devenir lui-même locuteur.
En effet, nous parlons à nos animaux domestiques, surtout à nos chiens,
et dans une certaine mesure ils nous comprennent en réagissant d'une
manière appropriée à des émissions vocales déterminées. Mais ils ne ré-
pondent pas, il n'y a pas de langage. Car le subjectif à deux termes, locu-
teur-allocutaire, qui est la condition sine qua non du langage, n'est réelle-
ment constitué que lorsque les deux termes sont réversibles et se conçoi-
vent comme tels. Non seulement d'ailleurs le milieu psychique nécessaire
à la production du phénomène linguistique est alors complet, mais en-

s'étend à un groupe : ;
core fe langage prend une valeur sociale, dépasse le pouvoir de l'individu,.
famille, tribu, peuplade il y gagne en richesse,
en stabilité, en pouvoir expressif, car ce sont des intelligences multiples.
qui s'emploient à en augmenter lesvmoyens.
Ce rôle si important de l'allocutaire, que nous venons d'exposer dans
sa généralité, n'a bien entendu, pu se développer dans sa plénitude que
dans des stades linguistiques beaucoup plus évolués que celui que nous
désignons maintenant. Sur le plan locutoire, on peut concevoir l'allocu-

;
taire comme répétant d'abord ce qu'il entend, pour bien montrer qu'il

;
l'a perçu tel le camarade qui répond pihouit à son camarade qui vient
de lancer le même cri pour le retrouver dans les bois tel aussi le signa-
leur qui répète les signaux pour montrer au signaleur qui les lui envoie
qu'il les a bien saisis. A la limite d'expressivité du plan linguistique locu-
toire, l'allocutaire aura pu réagir à un factif par un factif différent, ré-
pondre à une exclamation de douleur par un cri pour donner courage, à,
une exclamation de colère par un humble murmure de soumission.
52. — n n'est pas de langue qui ait entièrement renoncé à sa slruc- I
ture locutoire ancienne. Les interjections, les vocatifs, les impératifs, en
sont les plus beaux exemples dans le français contemporain. Nous serons.
éllHenés, au cours de ce travail, à mettre en lumière, chaque fois que nous
les rencontrerons, les mécanismes du français qui appartiennent
au plan
locutoire. Mais les interjections, particulièrement caracléiisliqnes, valent
que nous nous y arrêtions dès maintenant un moment. La nature ancienne

:
et le rôle grammatical des interjections ont été reconnus par plusieurs
Rnimmairiens
« Le premier coup d'oeil jeté sur les langues », dit Beauzée (1), « mon-
CI) Encyclopédie, s. v. Mots.
«vocabulaire ;
«tre sensiblement que le cœur et l'esprit ont chacun leur langage.
(de celui du cœur) « est court il se réduit aux seules
» Lé

; »
«interjections. Elles désignent dans celui qui s'en sert une affection, un
«sentiment elles ne l'excitent pas dans l'âme de celui qui les entend,
melles ne lui en présentent que l'idée. Je donnerais à ce premier ordre
«de mot le nom d'affectifs, pour le distinguer de ceux qui appartien-
«nentau langage del'esprit,etque jedésignerais parle titre d'énonciatifs, »
Le même auteur (2) nous apprend que « l'interjection étant considérée
« par rapport à sa nature », dit l'abbé Régnier (p. 534), « est peut-être
«la première voix articulée dont les hommes se soient servis. » Ce qui
n'est « que conjecture chez ce grammairien est affirmé positivement par
« M. le Président de Brosses, dans ses observations sur les langues pri-

«
:
«mitives, qu'il a communiquées à l'Académie Royale des Inscriptions et
«Belles-Lettres « Les premières causes », dit-il, « qui excitent la voix
humaine à faire usage de ses facultés, sont les sentiments ou les sen-
«sations intérieures, et non les objets du dehors, qui ne sont,pour ainsi
«dire, ni aperçus ni connus. Entre les huit parties d'oraison, les noms
«ne sont donc pas les premiers, comme on le croit d'ordinaire, mais
«ce sont les interjections, qui expriment lasensation du dedans, et qui
«sont le cri de la nature. L'enfant commence par elles à montrer qu'il
«est tout à la fois capable de sentir etde parler. Le langage d'un en-
«fant, avant qu'il puisse articuler aucun mot, est tout d'interjections.
« La peinture d'aucun objet n'est encore entrée en lui par les por-

:
«tes des sens extérieurs, si ce n'est peut-être la sensation d'un tou-
«cher fort indistinct il n'y a que la volonté, ce sens intérieur qui nait
;
«avec l'animal, qui lui donne des idées ou plutôt des sensations, des
aaffections ces affections, il les désigne par la voix, non volontaire-
«ment, mais par une suite nécessaire de sa conformation méchanique et
« de la faculté que la nature lui a donné de proférer des sons. Cette fa-
«culté lui est commune avec quantité d'autres animaux (mais dans un
« moindre degré d'intensité) ; aussi ne peut-on pas douter que ceux-ci
de
«n'aient reçu de la nature le don la parole, à quelque petit degré
«plus ou moins grand (3) (proportionné sans doute aux besoins de leur
« économie animale, à la nature des sensations dont elle les rend suscep-
«tibles ; d'où il doit résulter que le langage des animaux est vraisembla-
«blement tout interjectif, et semblable en cela à celui des nouveaux-nés,
«qui n'ont encore à exprimer que leurs affections et leurs besoins). »
53. — Le Président de Brosses vient de nous dire Panalogie qu'il con-
cevait entre le langage des animaux et des hommes primitifs et celui des
enfants. Mais les enfants grandissent et c'est précisément dans le déve-
loppement de leur langage que nous allons saisir sur le vif comment le
langage a pu passer du plan locutoire à un état plus avancé.

(2) Ibid., sub verbo interjection.


(3) Tout ce passage a été repris et développé par le Président de Brosses dans son
Traité de la formation méchanique des langues. Chap. VII, §§ 68 sqq.
On ne doit, à vrai dire, user qu'avec de grandes précautions des élé-
ments fournis par le langage des enfants pour la construction d'hypothè-
ses touchant l'origine du langage. Et les
conclusions qu'on en pourrait

:
lirer ont même été entièrement récusées. Tous les siècles de langage que
;
J'enfant a derrière lui sont, dit-on, ineffaçables on ne peut nier cette
considérable hérédité mais il paraîtra que la considération même des

de l'humanité primitive doivent avoir de grandes analogies :


lois de l'hérédité conduirait à penser que le langage de l'enfance et celui
et ceci en
vertu de la loi de patrogonie. Il est vraisemblable que le langage, qui,
au degré où il mérite vraiment ce nom, est la propriété exclusive du

:
genre humain, n'est apparu phylogénétiquement qu'après l'individuali-
sation de ce genre ce qui s'accorde avec son apparition ontogénétique
relativement tardive dans le courant de la seconde année de la vie extra-
utérine.
Naturellement, l'enfant reçoit du dehors un langage tout fait, et les
différents stades de pensée sont pour lui des stades d'assimilation du lan-
gage de son entourage. C'est en cela que l'enfant diffère de l'espèce,
pour qui ces stades de pensée ont été des stades d'élaboration véritables,
et combien plus lents 1 Sous cette réserve évidente, et riche de consé-
quences, la comparaison entre le langage de l'enfant et le langage
primitif paraît légitime. -
Or, l'enfant qui commence à parler ne parle que par factifs. Sous l'in.
flucnce du milieu qui l'entoure, il arrive rapidement à désigner des objets
du monde extérieur. On l'entend appeler Maman, Papa, mais il n'em-
ploie ces mots que factivement, non pour désigner une espèce substan-
tielle, mais pour faire naître un phénomène, celui de l'apparition de la
personne appelée. Cet emploi factif se retrouve encore dans les expres-
sions vocatives de nos langues, pour lesquelles les langues anciennes pré-

:
sentaient les formes les plus simples de la déclinaison. Nous entendons
encore l'enfant dire dodo, lolo, selon qu'il désire dormir ou boire (1).
Quand tu balbutiais à peine, je devinais ce que tu voulais. Si tu disais (ipûv,
bon, je t'apportais à boire; si tu demandais tLiX¡LtLOCV, je te donnais du pain, et
tu n'avais pas plus tôt dit XiXXXOCV que je te prenais, te portais dehors et te tenais
accroupi.
(Aristophane, Les Nuées,vers,1381-85).
Et là encore ce sont des emplois exclusivement factifs. Plus tard quand,
son intelligence s'éveillant, il commence à discerner, de par le langage
de son entourage, la liaison qui existe entre les images sensorielles diver-

(1)
:
ses des choses et les sons articulés, nous le voyons désigner du doigt les
différents objets en criant avec satisfaction leur nom cheval 1 ou dada 1
AtaOuv6Mv6g aou TidtvTa TpauXîÇovcoç, 6Tt ",coh¡ç,
t

el ILÉ'" ye Ppûv eItcoiç, lyà yvoù; àv itteiv iiréayov*.


8'&valTrçaavroç -tix6", aoi yipwvav8Erirov,
xaxxav 8'&v oùxè'cpOvjçcppicat, xiy(L ).a6d>v 0ûpaLC
èlUcpepov &'" xat irpoOc^djjiïiv ae,
: ;
selon le mot employé devant l'enfant par ses parents Jacqueline ! cous-
!
sin ou leur qualité gros ! Et ces emplois sont encore des emplois pure-
ment factifs, qui ne sont que l'affirmation du rapport existant par exem-
ple entre la suite phonétique [c (œ) v à 1] et l'animal qu'il désigne, c'est-
à-dire en somme la création de l'idée de cheval.
C'est là la première amorce d'une évolution de la plus grande impor-
tance vers l'identification des êtres du monde extérieur.
54. — Le factif originel, en tant qu'il traduit une affection plutôt

;
qu'une volition, devient vite l'expression.non seulement d'un état d'âme,
mais de la cause extérieure qui l'a fait naître le fonctionnement social
du langage donne nécessairement le pas au second terme sur le premier :
c'est cette cause, la même pour tous les locuteurs, qui semble être le sup-
port permanent de l'impression communiquée tantôt à l'un, tantôt à
l'autre. Le vocable énoncé à son sujet devient en quelque sorte sa pro-
priété.
Voilà donc les faits extérieurs entrés dans le langage aux côtés du

;
locuteur et de l'allocutaire. Il n'y a plus seulement dans le monde, celui
qui parle et ce à quoi il parle il y a aussi ce dont il parle, le délocuté
(troisième personne des grammairiens classiques). Ce délocuté n'est à
vrai dire à l'origine conçu que comme phénoménal plutôt que comme
substantiel.
Dans les phrases nominales les substantifs retiennent, en plein français
contemporain, de la valeur factive, parce que représentant des causes de
possibilités phénoménales.
Peu à peu cependant, la substance du délocuté pourra se dégager des.
notions phénoménales qui l'encombrent primitivement. Le locuteur con-
cevra que lui-même et l'allocutaire font partie de ce monde dont ils par-
lent. Il s'y situera, ainsi que le témoin auquel il s'adresse. De subjectif,
le langage tendra à devenir de plus en plus objectif. Il évoluera du plan
locutoire vers le plan délocutoire (1).
Dans le plan locutoire, le centre du discours était la personne qui parle

(1) « L'évolution linguistique a donc consisté surtout dans la multiplication indéfinie


« de ces formes légèrement différenciées qui, recevant des circonstances leurs fonctions
« initiales, ont servi aux premières manifestations du langage articulé et analytique,
« et succédé aux cris amorphes et synthétiques que l'interjection représente encore
« dans les langues actuelles. » (Paul Regnaud. Dictionnaire étymologique de la langue
allemande. Préface, p. II).
La distinction entre le plan locutoire et le plan délocutoire a été entrevue par M.
Raoul de la Grasserie. Cf. cette phrase de son Essai de Sémantique intégrale, I, 1, p. 15 :
« au-dessous se trouve le langage exprimant les sentiments et les volontés, surtout
« ceux primitifs et réflexes, par exemple employant l'interjection, le vocatif, l'impéra-
« tif, et qu'on peut appeler le langage spontané et impulsif, le langage biolofliquc. »
L'auteur oppose dans ce passage le plan loculoiie, sous le nom de langage biologique,
au plan délocutoire qu'il appelle langage psychologique. Mais il a, selon nous, grand
tort de faire rentrer dans le même ordre de classification le langage soeiologique, c'est-
à-dire le parler qui diversifie ses modes d'expression suivant les circonstances sociales.
Ce parler ne se distingue du parler ordinaire par rien d'analogue à ce qui sépare le
locutoire du délocutoire. Un esprit aussi pénétrant que celui de M. de la Grasserie n'a
pu commettre une aussi grave confusion que parce que, quoiqu'ayant eu le mérita
d'entrevoir d'intuition la différence du locutoire au délocutoire, il n'avait néanmoins
* pas clairement et distinctement vu l'essence réelle de ce qui les distinguait logique-
ment. -
et
réagit au milieu extérieur ou du moins sur cette portion sensible à sa
,oix qu'est l'allocutaire. Dans le plan délocutoire,. le centre du discours
estla chose dont on parle (nous ne disons pas la personne, car il n'est
plus désormais utile de lui prêter de la perception) et dont le discours
raconte l'histoire. "v
Situé lui-même dans le1 plan délocufoire, c'est-à-dire se concevant dé-
sormais comme l'une des substances du monde dont il parle, le locuteur
s'extériorise et se dénomme au moyen de formes spéciales dites de'la
première personne, et que nous désignerons sous le nom de locutif; l'al-
locutaire de même, en tant qu'on parle de lui, qu'il est délocuté, s'énonce ,.

par les formes de la seconde personne, que nous dénommerons allocutif.


Mais, dans le cas général, on parle de substances extérieures, siège d'un
drame auquel le narrateur, sans se mettre en scène, assiste en simple
spectateur : ces substances s'expriment par les formes de la troisième
personne, ou délocutif. Comme on le voit, il y a une différence essen-
tielle entre ce que nous avons appelé le plan locutoire et ce que nous
dénommons ici le locutif. Appartiennent au plan locutoire les modes
d'expression où le locuteur, sans se nommer, se pose comme le centre
du monde linguistique (interjections, impératifs) ; appartiennent au locu-v 1

lif les modes d'expression ou le locuteur, se désignant lui-mêmé et se


plaçant sur le plan délocutoire, raconte sa propre histoire comme celle
d'un être à part(formes de la première personne des pronoms et des ver-
bes).

55. — Nous pouvons maintenant considérer dans son ensemble le


processus de la constitution du langage. 1.
Les cris par lesquels se trahissaient à l'origine les réactions de l'hom-
me aux faits intérieurs ou extérieurs n'étaient que l'extériorisation lOCll-
toire de ses états d'âme. Même dans le langage actuel, d ailleurs, il va
sans dire que la présence du locuteur est toujours impliquée dans la phrase.
L'intervention, réelle ou simplement conçue, d'une seconde personne,
ou allocutaire, écoutant les cris, les interprétant, et devenant bientôt le
but auquel ils s'adressent, les transforme en des factifs, qui sont le pre-
mier état du langage. Le langage est créé le jour où deux personnes con-
versent, et l'allocutaire est aussi nécessaire que le locuteur à l'exercice ,
du langage, et aussi omniprésent que lui dans la phrase.
étendant de plus' en plus son domaine, et devenu un moyen d'expres-
sion et d'exposition, le langage prend des caractères de plus
en plus
grande clarté, et l'on peut voirl'assertion phrastique ne plus se réduire
;l la simple réaction à
un fait brutal, mais devenir l'expression de liens,
de rapports entre diverses substances. C'est là la constitution habituelle
de 1immense majorité de
nos phrases actuelles. L'on affirme ces rapports
a partir de la personne ou de la chose dont on parle, le délocuté, C'est
;
donc le point de
du langage
phrase que
vue déloeutoire qui fait le fond de la logique actuelle
et l'on ne fait intervenir le locuteur et l'allocutaire dans la
pour parler d'eux, c'est-à-dire comme des cas particuliers du
délocutif, personne indifférenciée. Le locutij et l'allocutif de la langue
actuelle sont délocutoires.
56.—Mais l'antique factif locutoire ne peut pas suffire à l'expression
d'idées aussi diverses et aussi nettes. Nous voyons, concurremment
avec lui, et dans des emplois beaucoup plus fréquents, apparaître
le factif délocutoire. Comme son aîné, il signale un phénomène
produit, mais il indique en même temps les rapports des choses à propos
desquelles le phénomène se produit, et les réactions de ces choses les unes
sur les autres.
:
Il assure donc, conjointement, deux rôles différents aperception d'un
fait nouveau dans le contenu psychique du locuteur (émouvement, v. ht-
fra, § 105), et expression de rapports déterminés entre les substances, les
qualités et les modalités impliquées dans le phénomène (circonstancement,
v.infra, § 105). Le factif de ce nouveau type logique, c'est le factif verbal
délocutoire, c'est-à-dire le a verbe à un mode personnel. »
57. — En résumé, toute expression de la pensée est une factivosité ;
tout langage, comme toute pensée se compose de l'appréhension succes-
sive de faits nouveaux. Ces faits peuvent être des états d'âme par lesquels
on se sente modifié, des événements extérieurs auxquels on rapporte ces
modifications, ou, au degré le plus abstrait, des jugements par lesquels
on conçoive, entre entités substantielles, des rapports qui, pour perma-
nents qu'ils puissent être estimés, constituent pour l'esprit un fait nou-
veau au moment où il les appréhende. Etats d'âme, événements extérieurs,
jugements abstraits ne sont donc au regard de notre logique interne,
qu'une seule notion, la notion de factif.
Nous définirons donc le factif : un terme ayant la pleine puissance de
poser un fait comme existant.
CHAPITRE II

LES RËPARTITOmES

SOMMAIRE

58. L'idéeret-l&-mot. Leur adéquation. — 59. Les sémièmes et les taxièmes.


Chaque langue particulière caractérisée par un système taxiématique propre.
flexions, struments, auxiliaires. —
— 60. Différentes espèces de taxiomes ;
61. Pexièmes ; pexiomes. — 62. Tableau de la classification des idées fran-

répartitoires grammaticaux.
des phases.
-
çaises et de leurs modes d'expression. — 63. Le mot et le vocable. — 64. Les
65. Division des répartitoires : des physes et

58. — Nous avons, dans le chapitre précédant, en définissant d'une


part le factif, d'autre part les plans locutoiré et délocutoire, montré quels
sont les éléments essentiels sans lesquels le langage ne peut exister. Com-
ment ces éléments vont-ils se différencier, s'agencer et entrer en jeu P
Pour faire comprendre de quelle façon la plus raisonnable et la plus
plausible on peut, à partir des cris émotifs émis par les animaux, conce-
voir l'origine du langage, nous avons été amenés, dans le précédent cha-
pitre, à en faire ressortir le caractère affectif constant.
Le caractère affectif est ce qui unit le langage au cri inarticulé, mais
c'est le caractère représentatif qui l'en distingue. Car il n'y a pleinement
langage que lorsque les sons émis par le locuteur sont interprétés par
l'allocutaire comme représentant la réaction du locuteur à un fait.
Un animal, si intelligent soit-il, mais qui ne jouit pas du langage, n'a
de représentations mentales que s'il peut les faire reposer directement
:
sur ce que lui ont fourni ses sensations perceptions actuelles, images
sensorielles reconstituées par le souvenir, créations imaginatives faites

:
de dislocations et deréassociations d'éléments sensoriels. De telles repré-
sentations sont dites concrètes. Elles ont une valeur directe le souvenir,
la perception actuelle, voire la création imaginative (Tune odeur donnée,
Par exemple, ne fournissent à l'esprit que la représentation mentale de
cette odeur même.
La naissance des représentations abstraites
ou idées est au contraire
inséparable de celle du langage. A la base de celui-ci est, nous le savons,
-l'opération de l'esprit par laquelle un certain cri tel que « ouf » est
interprété comme décelant chez l'émetteur un certain état d'âme qui se

ble vertu, générale et particulière. Vertu générale : :


reflètera chez l'interprétateur. Une pareille opération mentale a une don-
le cri y devient un
factif, comme il a été dit au chapitre Ier. Vertu particulière il y a créa-
tion dans l'esprit d'une représentation correspondant au genre spécial
d'états d'âme provoquant le jaillissement de ce factif là, « ouf » et non
d'un autre. Et si nous admettons que ce soit quand il est brusquement
soulagé que notre homme crie « ouf », nous aurons assisté à la création
de la première représentation mentale de la notion de soulagement brus-
que. Et cette représentation mentale ne saurait recevoir aucun nom plus
approprié que « ouf », puisque ce factif la recouvre exactement dans les
limites qu'elle a à cette période-là, et qu'il n'en est en somme pas
différent. >
La représentation ainsi créée est dite représentation abstraite ou idée,
et s'oppose exactement, par certains de ses caractères, à la représentation
concrète ci-dessus définie. En effet, elle ne procède nullement de la valeur
directe de la perception ou du souvenir sensoriels qui y
donnent lieu,
mais d'une valeur indirecte qu'ils ont en outre. La perception de la suite
phonétique [m f] ou le souvenir de cette suite évoqué dans l'esprit n'ont
ici de valeur qu'en ce qu'ils créent non pas la représentation mentale de
la suite phonétique [m f], mais bien la représentation mentale d'un soula-

: ;
gement brusque. Le corps auditif du mot et, après l'invention de l'écri-
ture, son corps visuel ne sont que le support de l'idée celle-ci est plus
profondément enclose dans le mot elle est, si l'on ose ainsi parler, plus
dans son âme que dans son corps.
Le corps mémoriel du mot n'est que le symbole de la représentation
donnée, mais il en est le symbole nécessaire et
générateur.
L'idée est née avec le mot dans l'opération mentale fondamentale ci-
dessus décrite. Créés ensemble et par une même opération de l'esprit, ils
ne sont que deux aspects indissociables d'une même chose (car il va de
soi que le mot, en tant que suite de sons n'évoquant, comme, par exem-
ple, pour une oreille étrangère, qu'une suite de sons, n'est pas un mot).
De la même façon qu'ils sont nés ensemble, ils évoluent ensemble, insé-

;
parablement. Extensions, restrictions, modifications, changements de
conception les louchent en même temps toutce qui suivra, dans le
cours du présent ouvrage, seira l'illustration de cettevérité.
« Ce qu'il y a de sûr », dit très justement Joseph de Maistre, «c'est
« que tout peuple a parlé, et qu'il a parlé précisément autant qu'il pen-
« sait et aussi bien qu'il pensiait ; car c'est une folie égale decroire qu'il
« y ait un signe pour une pensée qui n'existe pas, ou qu'une pensée man-
« que d'un signepour se manifester (1). »
59. — Le nombre des idées croissant rapidement et le langage les uti-
(1) Joseph de Maistre. 'Soirées de Saint-Pétersbourg, 28 entretien,
p. 129.
;
lisant d'une manière toujours plus étendue et plus variée, des différen-
ciations se sont opérées les mots ne se sont plus distingués seulement
par leur contenu mental, propre à chacun d'eux et individualisé, mais
par leurs aptitudes à s'associer et les rôles respectifs qu'ils pouvaient
jouer dans ces constructions. Et c'est là que vont se montrer à nous,
pour la première fois, les différences spécifiques entre les divers idiomes,
différences qui désormais vont régir toute la grammaire.
D'une part, en effet, nous voyons toutes les langues répartir leurs mots,
suivant leurs fonctions, entre un certain nombre de « parties du dis-
coursM, mais chacune les conçoit et les caractérise à sa façon, et lors
même que les divisions paraissent analogues dans leur ensemble, on
découvre, par un examen plus attentif, des différences profondes d'un
système à l'autre. D'autre part, chaque langue, dans le perfectionnement
de son mécanisme associatif, est amenée à dégager un certain nombre
d'idées comme essentielles à la construction du discours, et comme ayant
par là une valeur très générale et très différente de celle de toutes les
autresidées.Cesidées, que nous appellerons taxièmes, paraîtront si essen-
tielles à la langue considérée qu'elle en fera comme des repères par rap-
port auxquels le contenu du discours devra être exactement défini. Mais
chaque langue aura ses taxièmes à elle, et au choix de ceux-ci se recon-
naîtra son génie propre.
On donnera le nom de sémièmes aux idées qui, dans une langue don-
née, n'ont pas été choisies comme taxièmes.

;
Les sémièmes représentent, bien entendu, l'immense majorité des idées.
Ce sont des idées libres, à sens plein et individualisé ce travail de clas-
sement et de perfectionnement fonctionnel qu'a été l'évolution gramma-
ticale de la langue n'a eu sur elles d'autre effet que de les répartir dans
les différentes espèces linguistiques, et de leur attribuer par conséquent
les rôles et les aptitudes propres à chacune de ces espèces.
Nous appellerons sémiome le corps d'expression du sémième, le mot

:
par lequel il se rend. Tout sémiome est caractérisé à nos yeux par deux
cléments 1° par son sémième, c'est-à-dire par l'idée qu'il contient
2° par sa fonction grammaticale, c'est-à-dire par le rôle qu'il est apte à
;
jouer dans la phrase.
Quand nous disons:
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Si vous oubliez votre histoire,
Vos jeunes filles, sûrement,
Ont mieux gardé notre mémoire ;
Elles nous ont versé votre petit vin blanc.

la différence entre mémoire et vin est


une différence sémiématique le
Emplacement de ces mots l'un par l'autre donnerait à la phrase un sens
:
(A.,de Musset. Le Rhinallemand).

stupide et choquant pour l'intelligence il ne l'empêcherait


;
:
pas de de-
meurer parfaitement claire et compréhensible dans son absurdité c'est
que si ces deux sémiomes ont des sémièmes complètement différents, ils
n'en appartiennent pas moins à une même espèce linguistique que les
grammairiens ont appelée « nom » ou « substantif », et qu'ils ont à co
titre les mêmes fonctions dans la construction des phrases.

; ;
Au contraire, si la permutation porte sur les mots mémoire et sûrement,
le discours n'a plus aucun sens il n'est même pas absurde il est inin.
telligible : c'est que les deux sémiomes diffèrent etpar leur sémième et
par leur espèce linguistique. -
Il y a donc dans tout sémiome non seulement un sémième, mais un
élément d'ordre taxiématique, celui par lequel il appartient à une espèce
linguistique et non à une autre. Cet élément taxiématique peut faire corps
avec le sémième et n'être révélé par aucun signe particulier dans la forme
du sémiome ; c'est le cas pour les mots mémoire et vin du précédent

:
exemple ; mais il se peut aussi qu'il soit indiqué par un détail apparent
ainsi le mot sûrement est affecté d'une terminaison ment qui nous y
:
fait reconnaître tout de suite l'espèce verbale que les grammairiens ont
dénommée « adverbe, »
Nous saisissons, ici, la formation d'un taxiome, c'est-à-dire du mode
d'expression d'un taxième par un corps phonique propre.

; :
60. — Il y a différents genres de taxiomes. Ce sont 1° les flexions. —
La flexion n'est pas un vocable elle n'a pas d'existence indépendante et
ne parait dans le discours qu'intimement unie au sémiome : aussi est-ce
à juste titre que les dictionnaires ne contiennent pas les flexions, dont le

:
rôle est purement grammatical. Les désinences personnelles des verbes
j'aim-ais, nous aim-ions ; la terminaison féminine des noms
:
hau-te,
for-te sont des exemples de flexions.
2° Les struments. Nous désignons par cette appellation les taxiomes-
formant vocablesindépendants. Dans l'exemple de Musset précédemment
cité, les « pronoms » nous, vous, elles, l' (le), les « adjectifs possessifs »
»
votre, notre, l' « adverbe mieux sont, d'après notre définition, des stru-
ments. Tous ces mots, en effet, se rapprochent par un caractère commun
ils font partie du matériel constructif du discours, ils expriment des idées
:
simples, cardinales, classées et servant à classer les autres. Ces taxiomes
proviennent d'ailleurs souvent d'anciens sémiomes, dont le sémième pro-
pre s'est effacé, perdant, si l'on peut dire ainsi, sa substance sémiémati-
:
que pour n'en conserver que la forme, d'autant plus commode pour ce
rôle nouveau qu'elle est plus vide cette transformation a obnubilé l'an-
cien sémième, et fait naître, par un progrès d'abstraction, un taxième
désormais fixé dans un taxiome. De même que l'on voit des sémiomes

:
devenir,taxiomes en passant d'une langue à une autre, de même l'inverse
»
peut se produire ainsi de l' « adjectif indéfini qualiscumque auquel le
latin donne un rôle strumental, le français a fait quelconque, qui est redevenu
un adjectifordinaire dont le sémième est dégagé de toute idée taxiématique.
3° Les auxiliaires. - L'auxiliaire est un sémiome ayant une pleine
existence sémiématique en général, mais qui se trouve temporairement

:
dégradé, parce que, vu sous un certain aspect, son sémième devient
taxième. Dans cet exemple

C'est par cette subtilité de conscience qu'il a trouvé le moyen, en ajoutant la


fourbe à la simonie, de
faire avoir des bénéfices sans argent et sans simonie.
(Pascal. Provinciales. Lettre XII).

le verbe avoir est employé successivement comme taxiome (auxiliaire)


et comme sémiome.
D'ailleurs les mêmes taxièmes selon les circonstances selon les ressour-
ces de la langue et selon l'époque de leur évolution demeurent indifféren-
ciés dans les sémiomes dont ils affectent seulement la fonction, ou sont
exprimés par des struments, des auxiliaires ou des flexions.

61. — Il y a enfin un certain nombre d'idées qui, nécessairement, ne


sont pas indépendantes, mais qui, cependant, sont trop particulières pour
trouver leur place dans les éléments taxiématiques de la langue. Ce sont
lespexièmes, dont le mode d'expression ou pexiome est représenté par
ceux des affixes qui sont formatifs de nouveaux vocables jusque dans la
langue actuelle, et qu'on peut désigner sous le nom d'affixes vivants (t).
L'affixe vivant est comparable à la flexion en ce qu'il n'existe pas à l'état
:
libre c'est une flexion sémiématique.

;
Le pexième n'existe que si le sentiment linguistique du sujet parlant le
distingue nettement du sémième auquel il est joint sinon, le vocable

;
dérivé ne l'est plus qu'historiquement. Le pexiome-u se distingue du
sémiome ventre dans ventru c'est de la dérivation vivante. Le sentiment
linguistique actuel ne perçoit plus de rapport de dérivation entre lin et
linge, c'est de la dérivation mdrte, qui ne relève plus que de la science
étymologique. Il arrive parfois qu'un élément formatif change complète-
ment de nature. L'ancien taxiome flexionnel-bus du mot omnibus est,

veaux vocables :
par exemple, pris à présent pour un pexiome, et sert à former de nou-
auto-bus, aéro-bus. Le fait que ce soit une ancienne
flexion ne paraît d'ailleurs jouer aucun rôle dans ce phénomène il n'y : a
là que la dislocation d'un sémième accompagnée de la dislocation paral-
lèle de son sémiome, dont une partie devenue ainsi pexiome laisse échap-
per la notion d'un pexième nouveau. Nous appelons ce procédé disloca-
tion dérivascente.

(1) Ainsi
bles à que le fait justement remarquer Saussure, l'emploi de métaphores sembla-
celles-ci ne suppose pas qu'on veuille, en effet, dire que la langue est un orga- 1
nisme vivant et il serait exagéré de bannir, par trop vouloir être exact, des façons de
parler consacrées et commodes. Dire que le langage, produit naturel d'organismes vi-
vants, est vivant, n'est pas une image outrée (Cf. Cours de linguistique générale, p. 19,
note)
62. — Le tableau suivant donne un résumé de la classification des
idées de la langue.

1 IDÉES EXPRIMER
A

A. Faisant partie des B. Ne faisant pas par-


notions fixées par tie des notions
la grammaire. fixées par la gram-
maire.
(TAXIÈMES)

, mode d'expression
TAXIOMES
: (SENIIÈMES)

mode d'expression
SEMIOMES
:
Permanents :
STRUMENTS VOCABLES non
Libres
Formes Occasionnels : STRUMENTAUX
AUXILIAIRES
phoniques
Syncli- PEXIOMES
FLEXIONS
tiques Affixes vivants
I

Les groupes taxiématique (A) et sémiématique (B) contiennent l'un et

;
l'autre des membres libres et des membres synclitiques : les struments
et les auxiliaires sont des taxiomes libres les vocables non strumentaux,
des sémiomes libres. Les flexions sont des taxiomes synclitiques, les
affixes des sémiomes synclitiques.

63. - Les mots contenant une flexion sont de ce fait, porteurs et d'un
sémième qui leur est propre et d'un taxième attaché à leur flexion. Aussi
existe-t-il différents mots contenant le même sémième, et se différenciant
seulement par des flexions différentes, c'est-à-dire au point de vue séman-
tique par des taxièmes différents. Tous ces mots ayant un sémième com-
mun sont dits appartenir au même vocable, et leur ensemble ne donne
lieu qu'à un seul article de dictionnaire. C'est ainsi que cheval et chevaux

;
sont deux mots du vocable cheval ; aimer, aimons, aimeriez, aimant.,.
sont des mots du vocable aimer vais, allons, irai., sont des mots du
Il
vocable aller.
peut néanmoins arriver qu'une flexion fasse acquérir au mot qu'elle
crée amer. d'indépendance pour que te séiritèvne mêmede ce mot soit
atteint et cesse d'être identique au sémième du mot générateur. C'est par
exemple le cas de la terminaison-raent. Cette terminaison ne contient
proprement en elle qu'un taxième, très général, à savoir l'idée même de
la catégorie affonctive (v. infra, § 70). Pourtant un affcxnctif comme bon-
nement ne se range pas dans le même vocable que l'adjectif bon, les sé-
mièmes de ces deux termes n'étant pas superposables.

64. — Les taxièmes, une fois reçusdans la grammaire en tantqu'idées


d'une importance particulière et propres à soutenir l'édifice du discours,
y fonctionnent, nous l'avons dit au § 59, comme des repères, des occa-
sions de classement. Les idées taxiématiques perpétuellement présentes-
dans l'esprit du locuteur, y demeurent comme des questions implicites
posées à propos de tout ce qu'il énonce. Ces questions comportent, soit
une simple réponse par oui ou par non, soit, — les taxièmes se classant
eux-mêmes en systèmes, — des alternatives plus nombreuses et diversi-
fiées. Sans doute, nous ne voyons pas se constituer ainsi une dichotomie
linéaire conduisant la pensée de la plus haute généralitéau cas considéré ;
s
les systèmes cntre-croisent et jouent simultanément. Néanmoins, il
existe certaines hiérarchies entre les questions posées. Ainsi, une fois
conçues el, définies les espèces linguistiques, certaines questions seront
applicables au sémantisme des unes et ne le seront pas au sémantisme des
autres, et, d'une manière générale, plus le rôle d'une espèce linguistique
sera considérable dans la phrase, plus le nombre des taxièmes mis en jeu
à son sujet sera grand.

:
Ainsi sont créés, pour chaque taxième ou groupe de taxièmes des
systèmes de classement. Nous les nommerons des répartitoires le nom-
bre, le genre., la voix, la personne, etc., sont des iépartitoires que l'on
retrouve dans un grand nombre de langues anciennes ou modernes. La
richesse grammaticale d'une langue se mesure au nombre de ses réparti-

versa.
toires, son génie se lit dans leur nature. Chaque idiome groupe de manière
spéciale et propre ses idées et ses modes de structure grammaticale, et en
forme un système de répartitoires qui le caractérise vis-à-vis des autres
idiomes, et qui constitue sa logique vivante et réelle (Voy. § 6). Il n'est
pas au monde deux idiomes qui répartissent de manière identique leurs.
différents éléments; ce qui est l'expression libre et purement sémiéma-
tique chez l'un peut être l'objet d'un répartitoire chez un autre, et vice-

La logique linguistique, tant dans le domaine vocabulaire que dans le,


domaine grammatical, même dans l'intérieur d'une langue, varie de
région à région, de milieu social à milieu social, de famille à famille,
d'individu à individu. A plus forte raison, varie-t-elle d'un idiome à un
autre. Il est cependant des affinités basées soit sur un certain nombre de
traits communs de civilisation matérielle et une intercommunication acti-
ve : les. peuples européens modernes, par exemple, arrivent, parleur con-
tact incessant, à réagir jusqu'à un certain point les uns sur les autres am
point de vue des conceptions mentales intimes;- soit sur un développe-

généraux :
ment avancé de l'esprit : unesorte de conformité des rapports psychiques
;
ainsi on a pu signaler des rapprochements intéressants entre

:
le grec ancien et le français moderne — soit sur une communauté lin-
guistique originelle ainsi tous les idiomes indo-européens, ou, de plus
près, tous les idiomes romans présentent de nombreux traits répartito-
riels communs.
S'il y a des dissemblances et des ressemblances dans le domaine répar-
titoriel d'idiomes contemporains, on peut en dire autant des idiomes
dérivés les uns des autres, ou d'un seul idiome considéré à différentes
époques de son évolution.

;
Pour étudier un système taxiématique, il faut se cantonner à l'étude
d'un idiome donné, à une époque déterminée encore ne peut-on le faire
avec fruit que sur son propre idiome.
Avant de risquer des comparaisons et de fonder sur elles des raisonne-
ments, il faut, on ne saurait jamais assez le répéter, procéder à l'obser-
vation directe des phénomènes de l'idiome que l'on parle, en faisant
abstraction des idées empruntées à l'étude d'autres idiomes. Cela est
d'autant plus nécessaire que souvent les répartitoires actuels contiennent
des traces notables des répartitoires anciens, bien que l'économie géné-
rale du système soit devenue différente. Il faut donc bien se pénétrer du
fait que les vestiges des états antécédents qu'on trouve dans les états
subséquents peuvent y présenter une valeur toute nouvelle, et que, pour
s'être servi d'un matériel préexistant, un idiome n'a pas entièrement
conservé le génie des idiomes antérieurs, mais a imprimé à ce matériel
son cachet propre. Par exemple, pour unir dans des emplois concurrents
des formes se rapportant étymologiquement au subjonctif et à l'optatif
indo-européens, le latin de l'époque classique n'en a pas moins réalisé un

:
répartitoire modal cohérent contenant une unité subjonctive adéquate à
sa logique c'est dans les auteurs de cette époque qu'il faut en rechercher
la vraie nature. La constatation des faits anciens, l'histoire des formes,
servent grandement à étudier l'évolution de la logique, mais c'est l'em-
ploi actuel des formes, et non leur origine, qui peut instruire sur leur
nature actuelle.

-
65.
répartitoires
Les systèmes grammaticaux que nous désignons sous le nom de
doivent nécessairement contenir autant de modes d'expres-
sion qu'il y a d'idées classées dans le même groupe taxiématique, ou, si
l'on veut, de réponses possibles à la question implicite posée par ce
taxième ou groupe de taxièmes ; aussi chaque répartitoire contient-il un
nombre défini de cases dans lesquelles peuvent se présenter les mots qui
en comportent l'expression. Nous donnons à ces cases le nom de physes.
Une physe est donc une idée taxiématique s'opposant à une ou plusieurs
idées taxiématiques de même ordre qui lui font pendant dans un réparti-
toire. Il y a, par exemple, dans le répartitoire de genre, deux physes : le
;
masculin et le féminin dans celui de personne, trois physes : le locutif,
l'allocutif et le délocutif, etc.
Au point de vue de leur structure intime, les répartitoires se distinguent
en deux groupes :
1° Les répartitoires dans lesquels le vocable considéré doit choisir entre
les diverses physes pour entrer résolument dans l'une d'elles. C'est, par
»
exemple, le cas du « genre dans l'immense majorité des substantifs. Il
est diphysé, et chaque concept se range délibérément dans la physe mas-
culine ou dans la physe féminine. Un tel repartiLoire est dit intervoca-
bulaire.
Les vocables ainsi répartis peuventêtre des vocables isolés, comme loi,
temple, ou des vocables liés entre eux par un sémantisme commun, et
distingués seulement par une idée taxiématique comme taureau, vache.
2° Les répartitoires dont les physes sont ouvertes aux mots. d'un même
vocable. Dans chaque physe, le vocable a un aspect spécial appelé phase.
Par exemple, petit et petite sont les phases, masculine et féminine, du
même vocable. Ceci est la règle générale pour l'adjectif en français. Dans
ce cas, le répartitoire est dit intravocabulaire.
On a pu voir, par l'exemple du « genre », qu'un même répartitoire peut
être mixte, c'est-à-dire tantôt intervocabulaire, tantôt intravocabulaire
selon les cas auqucls il s'applique. On verra par la suite qu'il en est qui
appartiennent exclusivement à un type ou à l'autre.
Un répartitoire intravocabulaire a, sur un répartitoire intervocabulaire,
l'avantage de plier toutes les idées à entrer dans son cadre de répartisse-
ment, d'où des nuances et une souplesse nouvelles. Aussi la langue sem-
ble-t-elle avoir une tendance générale à intravocabulariser ses répartitoi-
res.
La naissance, la disparition, les modifications, les fusionnements et les
dislocations des divers répartitoires ; l'augmentation ou la diminution
du nombre de leurs physes, sont autant de faits d'un intérêt puissant pour
pénétrer l'évolution du génie d'un idiome.
C'est ainsi qu'on peut voir certains répartitoires faire éclater leurs ca-
dres. Le cas suffit d'abord à marquer les différents rapports complémen-
taires. On juge utile de préciser ensuite davantage au moyen de particules
postposées, puis préposées. C'est aujourd'hui ces prépositions qui assu-

en nombre indéfini :
ment à elles seules l'expression de ces rapports, etles prépositions sont
le répartitoire de cas a craqué et a été remplacé par
un répartitoire plus souple, d'une richesse pratiquement illimitée, le ré-
partitoire de rayon (1).
Les différents idiomes n'ont pas tous les mêmes répartitoires. De même,
le nombre des physes des répartitoires
communs varie. Par exemple, le
(1) En abandonnant presque entièrement l'ancien répartitoire de cas pour celui plus
souple de rayon, le français a cependant conservé une déclinaison, réduite à deux grou-
pes de struments : les « pronoms personnels » agglutinatifs et certains articles (articles
notoires, v. infra, Livre VI). Nous verrons, par l'étude détaillée de ces formes, que les
cas français ne recouvrent pas, quant à leur emploi, les cas latins. Dans notre nomen-
clature nous ne leur en conservons pas les
noms, que nous remplaçons par ceux de
« genre », triphysé en grec, en latin et en haut-allemand, n'est plus que
diphysé dans les langues romanes et les idiomes celtiques modernes ; en
anglais, il se monophyse, c'est-à-dire disparaît, chez tes « nom& ou subs-
tantifs » et les « adjectifs qualificatifs. »
Il est très important de remarquer que la variation du nombre des
pbiyses modifie la nature même du répartitoire, puisque toute physe an-
cienne laisse son domaine à partager entre ses voisines, qui N'altèrent en
s'enrichissant (par exemple, le masculin et le féminin français se parta-
gent les dépouilles du neutre latin) ; tandis qu'au contraire, toute pJWyse
nouvelle se taille un domaine aux dépens de ses voisines, qui s'altèrent
em s'appauvrissant (par exemple, l'apparition de toute préposition nou-

(cas correspondant au rayon de) ; assomp-tij (cas correspondant au rayon à).


subsomptif (cas du « sujet »), rectisomplif (cas du complément « direct »), désompii)
La déclinaison des substantifs strumentaux agglutmalifs vient, pour une grande partie
•des formes, de la déclinaison latine :
Délocutif AL)OCUT!F I.OCVTIF

Singulier
l(lela
il'
&

Au.
ettl.
Maseulin

I) lui,y
Féminin

——
tu
te, loi
je
me, moi

S. ils
eu
ke,toi nie,moi
Pluriel
H.,,
1:).
les
elles
——
vous
vous
lion..
nous

lelesla
l'I"
A leur, y vous noua-
Au contraire, la déclinaison de l'article notoire n'emprunte rien au latin, étant
¡fine des formes contractées de l'article le, les, avec les prépositions de, à :
j
S-
Masculin Féminin
Sin.gulie"

Jl'luriel
H.
A. dir
au
(dela)
(à la)

IXdes
A.
R', 0 ..,

aux
Nous considérons du, au, des, eaux, non comme de simples combinaisons phonéti-

:
une spécialisation qui s'est développée dans la langue;
ques, mais comme des formes flécbies., pour la raison qu'eHes n'existent que dans le
où les struments à et de donnent du rayon aux adjectifs strumentaux le, les.
casC'est
;
il n'en a pas toujours
éié ainsi autrefois, il suffisait que à et de se trouvassent auprès de te, tes, que ceux-ci
fussent substantifs ou adjectifs, pour que la contraction se fit mécaniquement ex. :
Du diire foiie serait (ce serait me folie de le dire). (Rutebeuf. La vie de Sainte Eli-
sabethT 660).
* Et se- tu. te pués tant pener
qu'au. véoir puisses assener,
Tiv vodras moult eutentis estre
A tes yex saouler et pestre.
(Et si tu peux te donner tant de peine que tu puisses arriver à le- voir, tu voudras
être bien attentif à saouler et repaitre tes yeux).
(Guillaume de Lcwrrrs. Le Roman de la Rose, 2948).
D'eus vient te, fol apensement
Dont naist li maus consentement
Qui les esmuet as œuvres faire
i
Dont il se déussent retraire
(Jean de Meung. Le Romtllft. de la Rose, 17987)
(C'est d'eux que vient la folle pensée d'où, naît la capitulation morale qui les déter
*
mine à accomplis les actions dont ils auraient dû s'abstenir).
On ne pourrait plus employer de telles contractions en fraaçaà» moderne.
velle ou le développement d'emploi d'une quelconque des anciennes res-
treint les emplois des voisines).
Il arrive, ainsi que nous aurons l'occasion de le constater plus d'une
fois dans la suite de cet ouvrage, qu'une analyse sémantique fine permette
de dissocier des notions différentes dans ce qui avait été jusque là conçu
comme un même répartitoire.
Les vocables obéissant aux répartitoires intravocabulaires ne sont ja-
mais dotés, en français, d'une phase neutre, c'est-à-dire qui s'applique-
rait dans les cas où le sémantisme de la phrase dispense de poser à leur

;
sujet la question que comporte le répartitoire considéré. C'est alors tou-
jours une phase déterminée qui se présente elle jouit du privilège d'être
employée aussi bien comme symétrique des autres phasfcs que comme
symbole d'indifférence du taxième. Nous la nommerons phase indiffé-
renciée.
CHAPITRE III

LES CATÉGORIES

SOMMAIRE

66. Les quatre catégories. — 67. Catégorie jactive. — 68. Catégorie substan.
tive. — 69. Catégorie adjective. — 70. Catégorie affonctive. — 71. Essai de
définition adéquate des catégories non substantivales. — 72. Les catégories
constituent un répartitoire. — 73. Genèse probable du répartitoire de caté-
gorie. — 74. Le signe n'est pas arbitraire.

66. — On a vu que nous concevions toute phrase comme contenant de


la factivosité, c'est-à-dire* comme exprimant l'aperception d'un fait nou-
veau dans le psychisme du locuteur. Les mots qui sont directement affec-
tés à l'expression de ce fait nouveau sont dits appartenir à la catégorie
factive.
Mais la phrase présente en général ce fait nouveau d'une manière com-
plexe et riche, de sorte qu'à côté des factifs interviendront des mots desti-
nés à préciser ce que nous pourrions appeler le contenu du fait. L'étude
analytique dont nous rendons compte dans les livres suivants nous a ame-
nés en fait à classer tous les termes de la langue française en quatre caté-
gories.
Le répartitoire de catégorie porte en somme surtout surla différence
entre le phénomène et la substance, le passager et le permanent, le dyna-
mique et le statique. Aussi lefactif, qui marque les phénomènes, et le
substantif, qui exprime les substances, sontils les deux catégories cen-
trales.
A
; :
ces deux catégories se rattachent l'adjectif, qui exprime les qualités
applicables aux substances l'affonctif. qui exprime les modalités appli-
cables tant aux phénomènes qu'à la façon dont se présentent les qualités,
ou même les substances, dans le déroulement desdits phénomènes. Les
catégories adjective et affonctive sont les catégories juvantes.

67. — Au chapitre premier, nous avons dégagé la nature du factif et


nous l'avons défini comme le terme toujours central; parfois unique, de
toute phrase, portant assertion d'un fait, psychique ou physique (§ 57).
Nousn'y reviendrons donc pas.
68. — Tout fait suppose changement, et le changement ne se conçoit
pas en dehors d'êtres qui en soient l'occasion. De
là la notion de subs-
tance, dont le schème, pour employer l'expression de Kant, est la perma-
nence du réel dans le temps (1). En effet, comme le remarque Condil-
lac (2) « les qualités que nous démêlons dans les objets paraissent se
«
réunir hors de nous sur chacun d'eux, etnous ne pouvons en aperce-
«
voir quelques-unes, qu'aussitôt nous ne soyons porté à imaginer quelque
«
chose qui est dessous, et qui leur sert de soutien. En conséquence,
« nous
donnons à ce quelque chose le nom de substance, de stare sub,
« être
dessous. De substance, on a fait substantif, pour désigner en géné-
((
ral tout nom de substance. » >
Cette notion de substance dont l'exacte définition philosophique a fait
couler tant d'encre, est à notre époque, à n'en pas douter, l'une des plus
fortement ancrées dans notre esprit et par conséquent l'une des principa-
les clefs de la structure de notre langue. Si quelques traces du plan locu-
toiresubsistent encore, dans lesquelles elle ne joue point, en revanche
l'immense majorité des faits de langage appartiennent actuellement au
plan délocutoire, où elle joue un rôle capital. Le factif, en effet, y appa-
raît essentiellement comme marquant les rapports de substances entre
elles, à tel point que, si la phrase primitive était, à n'en pas douter, uni-

:
ment constituée par un factif et des substantifs compléments
Exemple
:
quement factive, il faut considérer la phrase actuelle comme essentielle-

Albe vous a nomme.


(Corneille. Horace, II, 3).
Albe, (substantif) vous, (substantif) a nommé, (factif).

:
Avant d'en venir à la définition du substantif, il faut observer toute
l'extension de la notion substantive dès qu'une chose prend assez d'in-
dividualité pour devenir dans notre esprit l'objet d'un classement, c'est-
à-dire pour devenir un concept, la voilà substance. Les phénomènes mê-
me, dès que, au lieu d'être énoncés comme faits nouveaux, ils sont conçus
en bloc comme ayant de l'existence, deviennent des substances en même
temps qu'ils deviennent des concepts. Aussi pouvons-nous dire, en notant
d'ailleurs que, suivant le cas, le substantif pourra être de l'ordre des
taxiomes ou des sémiomes :
On appelle substantif un terme représentant un concept.
Dans le plan locutoire, l'esprit, tout attaché au phénomène, néglige
ces concepts. Mais dans le plan délocutoire, il leur donne au contraire
h première place, au point que le factif peut n'apparaître que pour
marquer les rapports qu'ils ont entre eux.
La substance, que le substantif représente, est essentiellement, comme

(1) Kant. Critique de la Raison Pure, trad. Tissot, 2e partie, division L Livre II.
chapitre!.
l
(2) Principes de la Grammaire françoise, seconde partie, chap. I.
-
il vient d'être dit, quelque chose de permanent, que l'esprit n'envisage
pas, quand il l'évoque et le fait fonctionner en tant que substance, com-
me sujet aux atteinte& du temps.
Le fait, au contraire, dont le factif est le mode d'expression, se déroule
essentiellement dans la durée.
Cette opposition logique entre fa permanencede la substance et l'acci
dence du fait est très importante.
69.- L'esprit perçoit des modifications semblables ou analogues dont
les différentes substances sont le siège. Ainsi se forme chez lui la notion
que si le monde est peuplé de substances, c'est-à-dire d'êtres permanents
et demeurant identiques à eux-mêmes dans leur réalité profonde à tra-
vers la durée, ces êtres sont doués d'attributs mouvants et changeants
ceux-ci présentent cependant une certaine fixité, de sorte qu'ils peuvent
;
:
être imaginés comme des enveloppes des substances, applicables tantôt
à l'une tantôt à l'autre c'est là, si l'on veut, une sorte d'abstraction au
second degré, et il n'est pas douteux que notre logique actuelle ne se
représente ainsi les choses, — ce qui ne veut pas dire du tout, comme
nous le verrons plus loin, qu'elle ait accédé à cette notion par la voie
a priori que nous esquissons. — De là, un mode de classement plus
poussé et qui apporte dans l'expression des idées une aisance et une clarté
plus grandes. C'est le rôle des termes de la catégorieadjective. La qua-
lité, comme nous l'avons vu au § précédent, supposant pour l'esprit une
substance à laquelle elle est attachée, l'adjectif n'apparaîtra- qu'en union
avec un substantif. Selon la nature de la qualité qu'il fera apparaître
dans ce substantif, l'adjectif sera un sémiome ou un taxiome. Nous don-
nerons donc la définition suivante :
On appelle adjectifun terme représentant une qualité applicable à un
substantif.
70. — En, exprimant des faits au moyen de factifs aussi divers que l'on
veuille, des substances au moyen de substantifs, également variés, des
qualités au moyen d'adjectifs aussi différents que possible, l'esprit ne se
sent pourtant pas encore satisfait.
Pour obtenir l'adéquation entre l'image linguistique et le fait objectif
qu'elle représente, la pensée doit être complétée par l'adjonction de ter-
mes qui donnent des indications sur la façon dont s'agencent entre eux
ces faits, ces substances et ces qualités. Ces termes dont nous préciserons
plus tard l'extrême souplesse d'emploi, sont les affonctifs.
On appelle affonctifun terme représentant une modalité s'appliquant
à l'agencement des termes linguistiques entre eux.
71. — Nous nous sommes efforcés de donner ci-dessus des catégories
les .définitions les plus adéquates possibles. Néanmoins, il importe do
remarquer que la forme habituelle des définitions, précisément en ce
qu'elle ne définit que des substantifs, ne convient qu'aux substances.
Ainsi qu'il a été dit au § 68, tout ce qui devient concept devient subs-
tance. La qualité, la modalité, le fait même, considérée comme des
choses
eu soi au
sujet desquelles on puisse apporter des assertions, ou qui soient
capables- de jouer un rôle dans lesdites assertions, sont des substances. Il
n'est dionc pas pleinement exact de dire que la catégorie adiective repré-
sente res qualités, l'affective les modalités, la factive les faits. Notre
esprit, qui n'est capable de s'arrêter qu'aux substances, ou plutôt qui
jiar son arrêt crée les substances, se sert pourtant constamment, pour

:
faire jouer ces substances dans les combinaisons mentales,, d'une coulée
vivante de pensée insaisissable cette coulée, ce sont les trois catégories
non substitutives. C'est dire que chacune d'entre elles ne saurait être con-
venablement définie que par un terme lui appartenant, l'adjeetive par un
adjectif, l'affonsctive par un affonctif, la factive par un factif. Obligés,
pour parler d'elles, de les réduire à une dénomination, suhstantive, nous
en altérons notablement, par cela même, la signification. Cette notion
nous semble assez: importante pour que nous priions le lecteur de nous
laisser la lui. éclairciir pour le cas particulier de chacune des catégories
non substantives.
Le factif représente avons-nous dit, un fait, un phénomène. Mais ce
nom même de phénomène donne à ce dont il est question une individua-
lité substantielle que le factif ne lui confère pas. Lancer (substantif ver-
bal), le lancement (substantif nominal) sont des faits - mais quand on
dit il tance, le factif lance ne représente pas autre chose que l'action aper-
çue dans sa durée même, à un point de vue tel qu'elle ne peut être envi-

;
sagée alors comme quelque chose au sujèt de quoi une assertion soit pos.
sible. La notion conceptuelle de lancement est absente de il lance l'évé-

;
nement y est raconté, mais non conçu. C'est tesujetlançant (il) qui est
conçu, et comme agissant d'une certaine façon spécifique mais de la
notion d'un phénomène abstrait lancer, il n'est pas question dans la
phrase.
Une phrase telle que « Le factif est un fait » définit donc inexactement

;
la catégorie factive. Dans une bonne définition, il ne faudrait pas laisser
entrer le concept de fait, qui est substantiel la nécessité de cette élimi-
nation nous mène à une expression telle que le factif fait. Mais ceci ne
suffit pas encore, car il ne faut pas que le factif, qui ne représente rien
de substantiel, intervienne comme sujet dans la définition..Cette défini-
tion ne peut admettre, comme sujet du verbe qui y entrera, qu'un simple
exposant de l'explicitation de la réalité du fait, comme est il dans il pleut
(V. infra, livre Y). La définition adéquate comportera donc
un verbe im-
personnel englobant le terme à définir, « factif » dans sa factivité.. Et
comme le verbe à sémantisme le plus général est le verbe faire, nous arvi-
vans à concevoir que la définition la plus adéquate serait il fait factif,
phrase dans laquelle nous voulons qu'on comprenne le. terme factif
com-
me représentant le contenu sémiématique même du verbe auquel il est
allié; de la même façon que, dans une expression comme il,faitnuit, le
rnot nuit ne représente aucunement l'entité substantielle la nuit, mais
seulement le contenu sémiématique du phénomène faire nuit, dont le
verbe faire n'est en quelque sorte que l'exposant phénoménal général,
(V. infra, livre IV et livre V),
;
De même l'adjectif ne représente pas une qualité ce serait le rendre
1
;
substantiel que de leconcevoir ainsi. C'est la blancheur par exemple, qui
est urie qualité blanc n'en est pas une. La neige est blanche, l'hermine
est blanche, l'ivoire est blanc, -mais - c'est seulement
-
en donnant à cet de
attribut conime artificiellement isolé le pouvoir de devenir lui-même le
sujet d'une assertion qu'on en fait cette sorte spéciale de substance qu'on

:
appelle la qualité. La neige a de la blancheur, en ce qu'elle est blanche.
Phrase qui, en revenant au cas général, se transposera la substance a
la qualité, en ce qu'elle est telle. Et dans cette formule, la catégorie adjec.
tke n'est pas superposable au terme qualité, mais au terme telle..
Mais même ceci admis, il faut observer que l'on ne peut définirl'adjec-
tif par une phrase de la forme l'adjectif est tel, car le mode d'identifica.
tion par le verbe être ne convient qu'à l'identification des attributs aux
substances qui les possèdent, et des substances entre elles. L'adjectif,
quand il s'y montre, ne peut être qu'attribut et non sujet. Une assertion
faite d'un substantif comme sujet, du verbe être comme copule et
d'un adjectif comme attribut n'est, pas réversible. Et si l'on voulait
absolument faire de l'adjectif le sujet d'une assertion, il faudrait y. em-
ployer un passif du verbe être. Ce qui revient à dire que l'adjectif, pas
plus qu'aucun des non-substantifs, ne,peut être sujet. Force nous est donc,
dans une définition se voulant adéquate, de lui laisser son rôle d'attribut.

: :
En effet, ce que la catégorie adjective représente n'est pas onl'est. On
est blanc, on est triste. Et, en généralisant on est aajectif. C'est cette
dernière expression qui nousparaîtrait, au point de vue rigoureux, la
définition la plus exacte de ce que représente la catégorie adjective.
Lemême raisonnement que nous venons de faire pour le factif et l'ad-
jectifs'applique à l'affonctif, qui représente la modalité non pas conçue
commedistincte et ayant une existence, mais aperçue dans son fonction-
rement modificateur.
D'oû nous conclurons que les définitions les plus adéquates des caté-
:
factif..
gories grammaticales sont en somme données par les phrases suivantes
Le substantif est.
On est adjectif.
Il fait
Ça. se passe à l'affonctive.
Cesconsidérations ont une portée singulière, car en ne considérant que
des substances, c'est-à-dire de la pensée en arrêt, on négligerait lés élé-
ments vivants de la pensée en travail. Nous touchons là dudoigt une
mérité qui ressortira detoutes les. pages de cet ouvrage : quetoute logique
non rigoureusement moulée sur la grammaire est une logique fausse,
artificielle autant que stérile.
72. — Tellessont les catégories que l'analyse-du français permet d'éta-
1
des vues a priori :
blir pour cette langue. Cett classification n'est pas dictée à l'esprit par

:
c'est l'étude de la langue qui nous y a conduits. Il
n'est pas de phrase qui ne s'y ramène. Exemple
J'avais seize ans, et je sortais du collège, quand une belle dame de notre con-
naissance me distingua pour la premièrefois.
(Musset. Il ne faut jurer de rien. Acte 1, Se. I).

Je (substantif) avais (factif) seize (adjectif) o/is (subst.) ci (affonctif)


je (subst.) sortais (fact.) du (adj.) collège (subst.) quand (affonct.) une
(adj.) belle (adj.) dame (subst.) de (aff.) notre (adj) connaissance (sub.)

:
me (sub.) distingua (fact.) pour (aff.) la (adj.) première (adj.) fois (sub.).
De même

Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis d'une


cruelleclourderic.

suis.
(Musset. Il fouiqu'une portesoit ouverteoufermée. Scène I).

::
Substantifs
Adjectifs
Je, me, maladresse, étourderie.
ma, une, cruelle.
Affonctifs : ne, pas, quand, de, mais.
Factifs : sais, guérirai,
Elles sont le premier et le plus capital de tous les répaililoircs de la
langue.
Ce répartitoire est d'une telle généralité et il est enfoncé à une telle
profondeur dans l'inconscient qu'il n'existe pas de système taxiématique
coordonné pour l'exprimer en entier. Si, dans le verbe, où, comme nous
le verrons, des mots de catégories différentes sont unis dans un même
vocable, les flexions comportent, entre autres taxièmes, le tâxième de
catégorie, il n'en est pas de même dans le reste du matériel linguistique.
Les taxièmes de catégories restent alors implicites dans les sémièmes
mêmes.

73. — Les répartitoires ne sont que les modes de classement qui exis-
tent dans la pensée des parleurs d'une langue donnée à une époque don-
née. Aussi, comme nous l'avons dit au § 64, ne doit-on considérer les
l'épartitoires d'une langue comme parfaitement cohérents que si on les
envisage à une époque donnée, voire dans un milieu donné, et, à la
limite de la rigueur, chez un parleur donné. La pensée d'un peuple étant
chose vivante et chose modifiable, chose perfectible et chose corruptible,
ii va de soi que les conceptions répartitorielles, et la conception catégori-
que en particulier, sont appelées à subir bien des modifications au cours
de l'histoire.
Des survivances d'époques anciennes, des esquisses de systèmes nou
veaux peuvent se présenter comme des faits en apparence aberrants
l'histoire aide à les déceler.
Il va sans dire que les catégories linguistiques ont dû être d'autan
moins nettement différenciées que le langage était plus près de son ori
gioe, c'est-à-dire la pensée plus radimentaire. Il faut donc se représeniej
le factif primitif comme mal différencié, portant en puissance, en mêJne
temps que le développement délootstoire du factif, celuides motions af.
fonctives, adjectives et substantives.
L'affonctif était en puissance dans le cri indifférencié qui n'était que
le résultat pour ainsi dire réflexe de l'état d'âme de l'animal. Mais à ce
stade le cri ne s'adressait pas encore à autrui. Il appartenait donc au
monde affectif. Le cri avait donc ainsi le caractère affonctival avant la
lettre.
Mais, ainsi qu'il a été dit au § 58, si le caractère affectifest cequi unit !
le langage au cri inarticulé, le caractère représentatif est ce qui l'en dis-
Hngue. Le jour où le cri émotif, originairement affonctival, est interprété
par l'allocutaire, il prend une valeur représentative et il devient un factif.
Ce n'est pas à dire que toute valeur affective ait disparu du langage.
Bien au contraire, la valeur représentative, factive, du terme n'a pu que
se surajouter à sa valeur affective comme cri.

;
La notion de la troisième personne, transportant le langage sur le plan
délocutbire, fait naître la notion de sujet or, le sujet est forcément un
substantif : Kant dit avec beaucoup de justesse que la substance est cc 1
qui peut être sujet (1). Mais la substance semble n'avoir été conçue
d'abord qu'au point de vue purement sémiématique, et, dans les langues
à déclinaisons (surtout celles qui, comme le sanscrit ou le latin, sont
dépourvues d'articles), chaque cas d'un substantif constitue, au point de
vue taxiématique, un véritable affonctif tout prêt à être accolé au factif.
Le sujet lui-même est exprimé en quelque sorte par un affonctif, puis-
qu'il possède une flexion propre. Cela est si vrai que bien souvent la
:
distinction, dans les cas obliques, est demeurée difficile entre un cas
substantival et un affonctif légitime humi, noctu ont été successive-
ment considérés comme l'un et comme l'autre.
Dans les idiomes à déclinaison qui, comme le grec et le haut allemand,
ont un article, le substantif reçoit quelques nouveaux caractères qui,
taxiématiquement le distinguent davantage de l'affonctif, mais il continue
à porter, dans chacun de ses cas, la marque adjective-affonctive de son
rôle nécessaire dans le discours. Il faut arriver à des idiomes qui, comme
la langue française, n'ont plus de déclinaison nominale pour que la caté-
gorie substantive ait plein droit de cité dans la grammaire.
Il est un fait très important pour l'étude de la logique propre de notre
langue, fait d'autant plus important qu'il a pour lui des preuves histori-
ques et des preuves actuelles, c'est celui de la différenciation tardive des
catégories substantive et adjective, si on veut arriver à un état où elles
soient bien nettement établies. Nous nous proposons d'apporter, au mo-
ment de l'étude détaillée de ces différentes catégories, les arguments mo-
tivant cette manière de voir. D'ailleurs, à concevoir le
développement du
langage comme nous l'avons fait jusqu'ici, ce fait est tout-a-fait normal.
S
(1) Kant. Critique de la Raison Pure, trad. Tissot, § 144, se édition, p. 140.
fn effet, dans les -objets du monde extérieur, ce qui frappe l'esprit, c'est
surtout une de leurs qualités. Si plusieurs qualités sont perçues à la fois,
lu même répartition qui s'est faite à propos del'ordre phénoménal entre
les différents affonctifs, dont l'un devenait factif tandis que les autres se
renforçaient dans leur rôle affonctif, se fait, dans l'ordre substantiel,
entre la qualité principale et les qualités accessoires. La qualité conçue
comme caractéristique en vient à désigner la substance elle-même et
passe au rôle substantif, tandis que les autres qualités, restant adjectives,
se renforcent dans ce rôle. Dès lors, une qualité permanente étant conçue
comme le signe d'une substance, tout va venir en assurer la fixité une :
;
association permanente va s'établir entre la substance et la qualité qui
semble à l'esprit lui être la plus essentielle établie d'une part dans le
sémièmemême du substantif, cette permanence va se marquer de plus

qui paraît avoir créé le répartitoire de genre :


en plus dans le système taxiématique. C'est un premier pas dans cette voie
dans une langue comme
le latin, seule la présence d'un genre fixe permet de distinguer le subs-
tantif de l'adjectif, qui ont une apparence extérieure et des flexions com-
munes. C'est encore dans le sens d'une détermination taxiématique que
jouera le mécanisme de l'adjectif appelé article dont on peut suivre le
développement progressif depuis les plus anciens monuments du français
jusqu'à nos jours.
L'évolution probable du factif par rapport aux autres termes du lan-
gage nous apparaît donc maintenant dans son aspect total.
En première analyse, le factif nous est apparu comme l'énonciation
d'un fait brut, susceptible de modalités (affonctif).
En seconde analyse, ç'a été l'affirmation d'un rapport entre substan-
ces (substantif).
En troisième analyse, c'est l'attribution, à une substance, d'une qua-
lité (adjectif).
Ce travail progressif de l'expression des idées, s'est accompagné de
l'évolution de la langue du plan locutoire au plan délocutoire.

74. — C'est donc vraisemblablement par des acquisitions successivès,


depuis un état de relative grossièreté, jusqu'à un état d'intuitive finesse,
que la vie mentale et la vie linguistique, qui en est le reflet, se sont
créées. Le langage est le produit d'une pensée vivante et en mouvement.
Tout s'y passe selon les lois du psychisme, ce qui s'oppose à la conception
(le l'arbitraire du signe.

testée par personne :


Cette conception n'a jamais été, d'après Ferdinand de.Saussure, con-
« Ainsi (1), dit-il, l'idée de « soeur »
n'est liée par

f( fiant ;
« aucun rapport intérieur avec la suite des sons s-ô-r qui lui sert de signi-

il pourrait être aussi bien représenté par n'importe quel autre' :


« à preuve les différences entre les langues etl'existence même de langues

(1) F de Saussure. Cours de linguistique générale. Première partie, chap. I, ! 2,


p. 102,
« :
différentes le signifié « bœuf » a pour signifiant b-ô-f d'un côté de
« la frontière, et o-k-s (Ochs) de
l'autre. » La faute que nous paraît cou.
tenir ce raisonnement de Saussure est de croire à l'équipollence absolue
de deux vocables appartenant à des langues différentes, comme Ochs et

;
bœuf. Jamais l'extension de deux sémièmes dans deux idiomes différents
n'est exactement la même jamais deux vocables ne se recouvrent absolu-
ment quant à leur domaine sémantique. Les idées auxquelles ils corres-
pondent sont donc différentes, et l'on peut dire en toute certitude que
jamais à une idée claire, distincte et identique à elle-même n'ont corres-
pondu deux signes linguistiques.
Ne faut-il pas craindre que Saussure, malgré sa qualité de Romand et

:
la clarté pénétrante, indéniablement toute française, de son esprit, n'ait
jusqu'à un certain point subi les inconvénients du bilinguisme porter
en soi une sorte de système de pensée en cote mal taillée, intermédiaire
entre ceux des deux idiomes que l'on parle usuellement, et forcer ces
deux idiomes à entrer bon gré mal gré dans ce même système, de sorte
qu'on leur prête forme à forme et signe à signe une identité sémantique
qu'ils n'ont en réalité pas chez la masse des indigènes unilingues qui
parlent chacun d'eux?
A l'intérieur d'un même idiome, le signe représentant une idée donnée

? :
n'est-il bien lié « par aucun rapport intérieur à l'idée qu'il repré-
sente » Voulant s'expliquer sur ce point, Saussure dit encore « Le mot
« arbitraire appelle aussi une remarque. Il ne doit pas donner l'idée que
« le signifiant dépend du libre choix du sujet parlant (on verra plus bas
« qu'il n'est pas au pouvoir de l'individu de rien changer à un signe
« une fois établi dans un groupe linguistique) ; nous voulons dire qu'il
« est immotivé, c'est-à-dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel
« il n'a aucune attache réelle dans la réalité. »
Que les idées humaines n'aient de valeur que relative et par rapport
aux hommes, ou qu'au contraire elles leur apportent du monde une con-
naissance en soi et douée de valeur objective absolue, c'est une question

;
métaphysique qui dépasse celle que nous traitons ici ; mais il est certain
que les mots ne représentent que les idées qu'ils sont, comme il a été
dit au § 58, le corps de celles-ci, et qu'il y a par conséquent une contra-
diction logique à croire que chaque mot ne soit qu'arbitrairement et for-
tuitement le représentant de telle idée plutôt que de telle autre.
Que si l'on veut aller plus loin, il ne faudra plus se demander si le
mot convient à l'idée, mais si l'idée convient au monde extérieur. Et ceci
n'aboutit à rien moins qu'à poser la question de la réalité du monde exté-
rieur. En effet, si ce monde n'est qu'une conception de notre esprit, l'es-
prit créateur lui donne forcément une expression adéquate à sa concep-
tion ; et si ce monde a une existence propre, la perception qu'en aura
l'intelligence pourra s'étendre jusqu'à en saisir totalement une des pro-

: ?
priétés et pourquoi celle-ci n'aurait-elle pas son expression adéquate La
variabilité du signe ne montrerait alors qu'une chose que les esprits,
dans des conditions différentes, saisissent des propriétés différentes du
monde extérieur.
Il est intéressant, sur ce sujet, de voir un esprit absolutiste, convaincu
de l'origine divine du langage, comme Joseph de Maistre, combattre avec
passion l'idée de l'arbitraire du signe, chère aux philosophes du XVIII*
siècle, et affirmer le caractère naturel et par conséquent obligatoire des
mots :Nulle langue n'a pu être inventée, ni par un homme qui n'aurait pu
«
«se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre (2). »

«
Et plus loin
« Les
:
langues ont commencé ;
mais la parole jamais, pas même avec
l'homme Lorsqu'une nouvelle langue se forme, elle naît au milieu
d'une société qui est en pleine possession du langage et l'action, ou ;
«

;;
«le principe qui préside à cette formation ne peut inventer arbitraire-
«ment aucun mot il emploie ceux qu'il trouve autour de lui ou qu'il
«appelle de plus loin il s'en nourrit, il les triture, il les digère il ne ;
«les adopte jamais sans les modifier plus ou moins. On a beaucoup parlé
«de signes arbitraires dans un siècle où l'on s'est passionné pour toute
«expression grossière qui excluait l'ordre et l'intelligence mais il n'y
a
« point de signes arbitraires, tout mot a sa raison (3). »
;
Remarquons encore ce passage :
« Observez, s'il vous plaît, ce que mot seul d'étymologie est déjà une

:
«grande preuve du talent prodigieux de l'antiquité pour rencontrer ou
«adopter les motsles plus parfaits car celui-là suppose que chaque mot
«est vrai, c'est-à-dire qu'il n'est point imaginé arbitrairement Ne
« parlons donc jamais de hasard ni de signes arbitraires. »

« La parole est éternelle, et toute langue est aussi ancienne que le peu-
ple qui la parle (4). »
Nous pensons, nous aussi, que le langage, en un sens, préexistait à sa
forme humaine et que la vie animale présentait des faits de langage. Nous
pensons que les langues ont un caractère naturel et nous conclurons
avec Renan (5) : 1

« Les appellations n'ont point uniquement leur cause dans l'objet ap-
« pelé., mais dans l'objet vu à travers les dispositions naturelles du
«sujet appelant. Jamais, pour désigner une chose nouvelle, on ne prend-
«le premier nom venu et si, pour désigner cette chose, on choisit telle
«ou telle syllabe, un tel choix a sa raison d'être. La raison qui a déter-
«miné le choix des premiers hommes peut nous échapper mais elle a ;
;
«existé. La liaison du sens et du mot n'est jamais nécessaire, jamais
«arbitraire toujours elle est motivée. »
(2) Joseph de Maistre. Soirées de Saint-Pétersbourg, 2e entretien, D. 105.
(3) Jbid., pp. 120-121. 1
(4) Ibid., pp. 124, 125, 128.
(5) Renan. De l'origine du langage, chap. VI, 7e édition, pp. 147 à 149.
CHAPITRE IV

LES CLASSES

SOMMAIRE

75. Les trois classes. — 76. Classe strumcntale. — 77. Classe verbale. La syn-
catégorisation. — 78. Classe nominale. — 79. Les classes opposées deux à
une. — 80. Les classes constituent un répartitoire,
de la classe nominale.
- 81. Priorité probable

75. — Le répartitoire de catégorie, examiné au chapitre précédent,


n'est pas le seul que le français applique à l'ensemble de ses mots. L'étude
attentive de la langue nous en a fait reconnaître un autre, s'étendant com-

:
me le premier à toutes les espèces grammaticales et contribuant concur-
remment avec lui à les définir nous le désignons sous le nom de répar-
titoire de classe. -
Nous distinguons trois classes:
1° Les struments, c'est-à-dire les taxiomes existant dans le langage à
;
l'état libre
2° Les verbes, c'est-à-dire les sémiomes libres jouant dans la phrase
un rôle constructif;
3° Les noms, c'est-à-dire les sémiomes libres susceptibles d'être assem-
blés par l'intermédiaire des struments et des verbes.
Nous allons reprendre en détail, compléter et préciser chacune de ces
définitions provisoires.
76. — La notion de - strument s'est offerte à nous dès le chapitre II,
lorsque nous avons établi la distinction fondamentale entre les sémiomes,
exprimant des sémièmes ou idées non classées grammaticalement, libres,
-à pleine valeur significative, et les taxiomes exprimant des taxièmes ou
idées de classement utilisées par la grammaire pour servir de repères et
de cadres aux autres idées. Les sémiomes et taxiomes synclitiques, n'exis-
tant pas dans la langue à titre de mots indépendants, n'ont pas à nous
occuper ici.Mais il est bien évident que la première classe que nous avons
à reconnaître est celle des taxiomes libres, c'est-à-dire des mots faisant
partie du matériel grammatical fixé de la langue.
Si d'ailleurs on se rappelle que le progrès du procédé analytique dans
t-:., .ri.-
les langues de l'Europe occidentale tend à substituer dans des rôles
chaque jour plus nombreux les taxiomes libres aux taxiomes synclitiques
(flexions), on concevra l'immense importance et la grande vitalité de

;
cette classe. En fait, bien peu de phrases peuvent se passer de lui emprun-

;
ter des termes et elles ne le peuvent qu'à la condition de rester élémen-
taires autant que laconiques aucun discours suivi, aucun énoncé de
pensée de quelque envergure n'est possible dans ces conditions.
C'est cette nécessité du strument dans la construction de la phrase qui
nous a fait lui donner son nom (strumentum, de struo, je construis). Nous
nous en tiendrons donc à cette définition, nécessaire et suffisante
On appelle strument un terme .n'exprimant que du taxième.
:
77. — Parmi les sémiomes formant mots indépendants, il est aisé
d'individualiser immédiatement un autre groupe, dont la personnalité
extrêmement accusée a de tout temps frappé les observateurs : c'est la
classe des verbes. Nous lui laissons son nom traditionnel qui répond à
une conception très nette dans tous les esprits.

;
Le verbe ne doit pas être confondu avec le factif. Il est le mot central
retenant les autres termes dans son attraction mais il n'est pas seul à
pouvoir exprimer un événement, un phénomène. Ily a des factifs qui ne
sont pas des verbes, par exemple les « interjections. » Il y a des formes
verbales qui ne sont pas des factifs, par exemple les « infinitifs » et les
« participes. »
Ce qui caractérise le verbe, c'est d'être un sémiome pourvu d'un pou-
voir construçtif, capable de mettre divers sémièmes en rapport logique
les uns avec les autres à travers son propre sémième. S'il présente un
fait, c'est avec la faculté de le montrer susceptible de modalités, ou d'en
faire un épisode des relations que les substances ont entre elles, ou encore
d'y mettre en lumière l'attribution d'une qualité à une substance. Le
verbe a donc, par rapport aux modalités, aux qualités et aux substances,
une véritable valeur constructive, quoique d'un ordre différent de la
valeur constructive taxiématique des struments. Chaque strument repré-
sente un taxième ou un groupe de taxièmes que lui seul peut exprimer.
C'est donc par son sémantisme, par son idée même, qu'il est constructif.
La valeur constructive du verbe, au contraire, n'est pas propre à chacun
des verbes qui se distinguent les uns des autres par des sémièmes diffé-
rents : elle est commune à toute la classe verbale, dont elle est le grand
caractère taxiématique commun et constant. Nous l'appelons la puissance
le
nodale et nous aurons plus tard à en étudier en détail fonctionnement.

:
Dans la classe verbale, le vocable groupe dans son unité des mots appar-
tenant à des catégories différentes aimons (factif),aimer (substantif),
aimant' (adjectif) font partie d'un même vocable. Ce phénomène, que
nous appelons la syncatégorisation, ne se rencontre que chez les verbes
et est la particularité la plus apparente qui les distingue des autres voca-
bles. J.
Nous donnerons donc du verbe la définition suivante :
On appelle verbe un sémiome pourvu de puissance nodale.
78. - Reste enfin le troisième groupe, qui nous parait tout d'abord
constitué par élimination et qui comprend les sémiomes libres dépourvus
de puissance nodale. Il nous faut montrer que ce groupe forme lui aussi
une classe homogène, ayant son unité logique, et justifier l'appellation
générale de « noms
ranger.
» que nous appliquons aux termes qui viennent s'y
Cette appellation, comme celle du verbe, appartient à la grammaire
traditionnelle, qui en fait généralement le synonyme pur et simple de
celle de « substantif. » Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Les gram-
mairiens ont longtemps formé une seule espèce du substantif et de l'ad-
jectif qualificatif, groupés sous la désignation commune de « noms. »
Cette vue, combattue par les philosophes du XVIIIe siècle, a commencé
dès lors à tomber en défaveur. Cependant plusieurs grammairiens de
cette époque, Du Marsais, l'abbé Fromant, l'abbé d'Olivet (1) soutien-
nent encore l'ancienne opinion. Tout en admettant la légitimité de la
distinction entre substantifs et adjectifs, ils conservent la dénomination
qui explique ce qu'ils ont de commun. Restaut dit (2) : « Tout ce que
« notre âme peut concevoir et se représenter par une simple vue, et sans
« en porter aucun jugement, est exprimé dans le discours par un nom.

« sont des noms. — Il y a deux sortes de noms


« nom adjectif. »
:
« Ainsi Dieu, ange, homme, cheval, grand, petit, rouge, aimable, etc.,
le nom substantif et le

Cette explication revient à dire que ce qui est, sans plus, nommé, est

:
exprimé par un nom. Et c'est peut-être là la meilleure définition que l'on
pourrait donner du nom une simple vue de l'esprit sur une perception
ou une conception. Le nom serait le mode d'expression des représenta-
tions en tant qu'elles ne sont que cela.
Cette idée est déjà cohérente, mais il y a lieu de l'étendre encore, et de
constater qu'elle englobe normalement tout ce qui n'est ni strument
ni verbe, c'est-à-dire non seulement les substantifs ordinaires et les adjec-
jectifs qualificatifs, mais les adverbes de manière et les interjections. Car
qu'est-ce qu'un adverbe de manière, tel que lentement, fortement, agréa-
blement, etc., sinon le nom d'une modalité au même titre que lent,
fort, agréable, etc.., sont les noms de qualités P Et qu'est-ce qu'une inter-
jection, telle que ouf, patatras, etc., sinon l'expression d'un fait brut,
conçu en bloc, sans qu'aucune des substances, qualités ou modalités qui
peuvent y jouer un rôle en soient dégagées, — c'est-à-dire la représenta-
tion pure d'un fait, son nom, au sens le plus banal du terme (voir § 58) ?
Nous apercevons maintenant toute l'extension et l'homogénéité de la
(1) Abbé Fromant. Réflexions sur les fondemens de l'art de parler ou Supplément
s.
à la grammaire générale, II, 2, pp. 390 sqq.
Du Marsais. Encyclopédie v. Adjectif.
Abbé d'Olivet. Essais de grammaire, I, 1, p. 99.
Voir également Wailly. Principes généraux et particuliers de la langue françoise,.
10e édition, p. 4.
(2) Restaut. Principes de la Grammaire françoise, 98 édition, 1765, chap. Ill.
classe nominale. Elle comprend tous les termes qui forment en quelque
sorte la matière passive du discours, que le locuteur met en œuvre et
combine en de multiples assemblages par le moyen des struments et des
verbes.
Nous pouvons conclure par la définition suivante :
On appelle nom un terme n'exprimant qu'un sémième (3).

79. — Il nous est aisé maintenant de marquer les caractères par lesquels
chaque classe se distingue des deux autres.
Les struments, exclusivement taxiématiques, s'opposent, aux noms et
aux verbes, qui expriment des sémièmes.
Les verbes, pourvus de puissance nodale et syncatégorisés, s'opposent
aux struments et aux noms, à qui font défaut ces facultés.
Les noms, enfin, représentations pures, matériel passif du langage, s'op-
posent aux struments et aux verbes, en ce qu'ils n'ont aucun rôle cons-
tructif, ni propre comme chaque strument, ni général comme tout verbe.
D'autres remarques permettent d'ajouter encore quelques traits à ces
caractères distinctifs.
Ainsi nous verrons au cours de cette étude que dans la classe strumen-
tale, un même mot peut être de catégories différentes, et cela même par-
fois simultanément. La séparation entre les catégories est au contraire plus
nettement accusée dans les classes verbale et nominale.
Il peut arriver que, grâce à des artifices de langage, des mots provenant
d'autres classes et même des locutions entières soient employées en fonc-
tion de noms, voire de struments. Jamais il n'en est de même pour la
classe verbale. Seuls les verbes sont aptes à la fonction verbale.
Du fait que l'esprit perçoit des représentations brutes avant d'y aperce-
voir des rapports, les conceptions nouvelles seront d'abord des noms. Cette
affirmation théorique est pleinement confirmée par l'étude des faits, car
nous verrons (chap. VIII) que la classe nominale est la seule par où la
langue puisse faire des acquisitions sémantiques vraiment nouvelles.
L'enrichissement de la classe nominale se fait, soit par élaboration de

second procédé seulement ;


termes nouveaux, soit par dérivation ; celui de la classe verbale, par le
celui de la classe strumentale, par un pro-
cessus tout différent de dénaturation fonctionnelle des sémièmes (voir
infra, chap. VIII).

80. -
Un exemple de phrase française va montrer la façon dont nous
concevons la répartition des classes :
Midi. roi des étés, épandu sur la plaine,
;
Tombe en nappes d'arpent des hauteurs du ciel bleu
Tout se tait : l'air flamboie et brûle sans haleine
;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
(LecomtedeLisle,Poèmesantiquest Midi).

(3) Il
doit être bien entendu qu'il ne s'agit ici que du sémième exprimé par le corp.
du mot. Des taxièmes accessoires peuvent certes lui être adjoints par des taxiomes
Nous analysons : ; ;
Midi, nom ; roi, nom des, strurnent.; étés, nom épandu, (du vocable

; ;
épandre), verbe ; sur, strument ; la, strument ; plaine, nom ; tombe,
;;
verbe en, strument ; nappes, nom
des, strument ; hauteurs, nom ; ; ;d' (de), strument ; argent, nom
du, strument ; ciel, nom bleu, nom
;
; ; ; ;
tout, strument ; se, strument ; tait, verbe l' (le), strument ; air, nom
flamboie, verbe et, strument ; brûle, verbe sans, strument ; haleine,
nom
;
la, strument ; terre, nom est, verbe ; assoupie (du vocable assou-
pir), verbe ; en, strument ; sa, strument ; robe, nom de, strument ;
feu, nom.
Autre exemple :
;
La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre partout où il juge-
à propos de résider le mari est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui
est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.

; ; ;
la et de lui
;
; ;; ; ; ;
(Code Civil, art. 214).

tout ce qui pour les de ; la ; selon ses et ;


;
; ;
Slruments : La ; d* (de) ; avec le ; et ; de ; le ; où ; il à ; de ; le ; de ;

son.
:; ; ; ; ; ;
habiter suivre ; juge résider est obligé ; ;
: ;
Verbes es,t ; obligée
recevoir fournir est.

vie ;
Noms femme
;
facultés état.
; ;
mari ; partout ; propos ; mari nécessaire besoins ;

Les classes constituent donc en. somme, comme nous l'avons dit au

;
commencement de ce chapitre, un répartitoire général s'appliquant à
tous les mots de la langue quels qu'ils soient, de même que le, réparti-
toire de catégorie.
Il est possible,— et ceci sera l'objet du chapitre suivant — d'envisager
les diverses catégories dans chaque classe ou les diverses classes dans cha-
que catégorie. Ceci nous amène à remarquer qu'en vertu du phénomène.
de la syncatégorisation (v. supra, § ?7) le répartitoire de catégorie, inter-
vocabulaire dans la classe nominale et sous réserve, dans la classe stru-
mentale, est intravocabulaire dans la classe verbale.
81. - Les classes étant, ainsi définies, il est évident que celle qui répond
à la forme la plus élémentaire de la pensée est la nominale. Lorsque le
cri, à partir de sa valeur purement émotive, évolue vers quelque chose
de proprement linguistique, le factif locutoire ainsi constitué est à l'évi-
dence nominal, puisqu'il n'y a aucune construction dans semblable paro-
le. Il semble donc légitime d'admettre que la classe nominale est la plus
ancienne des trois classes linguistiques, ou, plus exactement, que c'est à
des mots que nous classons maintenant parmi les noms que ressemblaient
logiquement le plus les mots du langage à son sortir de l'animalité. Ce
à
n'est pas dire que le plan locutoire n'ait pas de représentants en dehors
de la classe nominale. Nous verroas plus loin que l'impératif, quoique
nettement verbal, est pourtant locutoire.
,

;
synclitiques y annexés, mais ces taxièmes ne servent pas à le lier logiquement au
du discours ils n'ont de valeur laxiéninliquc qu'à son éé,ard même.
reste
CiiAiTiurc V

1; :
LESESSENCES LOGIQUES

SOMMAIUlî

82. Les douze essences logiques. -— 83. Factif nominal.


minal. — 85. Adjectif nominal. - - Substantif no-
84.
86. Affonctif nominal. — 87. Factif ver-
bal. — 88.Substantif verbal. — 89. Adjectif verbal. — 90. Affonctif verbal.
— 91. Factif slrumetital. — 91.Substantif Correspondance
strumental. — 93. Adjectif stru-
des essences logi-
mental. — 94. Affonctif strumenial. — 95.
ques et des ancicnnes parties du discours. — 96. Caractère franeigène du
système des essences logiques. — 97. Les essences logiques, occasion de nou-
veaux progrès.
82. — Les deux répartitoires de catégorie et de classe, étudiés aux cha-
pitres III etIV-ci-dessus, sont-complèlement indépendants l'un
del'autre,
comme nous l'avons déjà dit, et se combinent en croisantleurs pliyses. -
à
Nous-sommes ainsi amenés considérer, comme résultat de celledollble.
classification,douze espèces diIlerentes de termes,auxquelles nous don-
nonsle nom d'essences logiques et dont le tableau ci-aprcsindique laré-
partition:

CLASSES
1 VERBE
NOM STRUMENT

FACTIF FACTIF FACTIF

O*•—
j
$"1?ACTIF
NOMINAL VERBAL STRUMENTAL

W
M
cce
£
H
o SUBSTANTIF
SUBSTANTIF
:
SUBSTANTIF SUBSTANTIF

2 NOMINAL VERBAL STRUMENTAL


O
''A
H ADJECTIF ADJECTIF ADJECTIF
5 ADJECTIF
W NOMINAL VEHBAL STRUMENTAL
H ,
Z
S j
g AFFONCTIF AFFONCTIF AFFONCTIF
AFFONCTIF
NOMINAL VERBAL STRUMENTAL
Le français possède-t-il effectivement ces douze essences ? En d'autres
termes, chaque classe comporte-t-elle les quatre catégories chaque caté-
et
?
gorie les trois classes C'est ce que nous allons examiner dans les paragra-
phes qui suivent.
83. — En combinant la définition du factif (§ 57) et celle du nom (§78),
on obtient la nouvelle définition suivante :
On appelle factif nominal un terme ayant la pleine puissance de poser
d'une manière purement sémiématique un fait comme existant.
Or, en examinant ce passage :
GALATHÉE. — Enfin, ce mariage. qui devait faire notre bonheur. est devenu
tout à flit impossible 1
Daadenboeuf (à part). — V'lan ! J'allais le dire 1
(Labiche. Mon Isménie. Se. XX).

:
nous voyons que le terme v'lan répond à notre définition c'est en effet un
pur sémiome exprimant l'effet que vient de produire sur l'âme de Darden-
bœuf la nouvelle de la rupture de son mariage.
Donc, il y a des factifs nominaux en français.

84. — En combinant la définition du substantif (§68) avec celle du nom


(178), on obtient la nouvelle définition suivante :
On appelle substantif nominal un terme représentant un concept sémié-
matique pur (ne servant ni à l'expression d'un taxième, ni à la formation
d'un vocable syncatégorique).
Or, en examinant cette phrase :
Et Dieu dit : Que la lumière soit 1
(Bible. La Genèse. I. 3, trad. Genoude).

nous voyons que les termes Dieu, lumière, répondent à notre définition.
Donc il y a des substantifs nominaux en français.
85. — En combinant la définition de l'adjectif (§69) avec celle du nom
(1 78), on obtient la nouvelle définition suivante :
On appelle adjectif nominal un terme représentant une qualité pure-
ment sémiématique ne servant ni à l'expression d'un taxième ni à la for*
mation d'un vocable syncatégorique applicable à un substantif :
Or, en examinant ce passage :
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comm.e eux sont frileux et comme eux sédentaires.
,

(Ch. Baudelaire. Les Fleurs du Mal, Les chats).

nous voyons que les termes fervents, austères, mûre, puissants, doux, fri-
leux, sédentaires, répondent à notre définition.
Donc, ily a des adjectifs nominaux en français.
86. — En combinant la définition de l'afTonctif(§70) avec celle du nom
(| 78), on obtient la nouvelle définition suivante :
On appelle affonctifnominal un terme représentant une modalité sémié-
matique pure s'appliquant à l'agencement des termes linguistiques entre
eux:
Or, en examinant ce passage :
Un tas de voix d'oiseaux criait vers les sillons
Si doucement qu'il ne faut pas d'autre musique.
(P. Verlaine. Amour, Lucien Létinois. Œuvres. T. Il. p. 91).

nous voyons que le terme doucement répond à notre définition.


Donc, il y a des affonctifs nominaux en français.
87. — En combinant la définition du factif (§ 57) avec celle du verbe
(| 77), on obtient la nouvelle définition suivante :
On appelle factifverbal un terme pourvu de puissance nodale, faisant
partie d'un vocable syncatégoriquc et ayant la pleine puissance de poser un
fait comme existant.
Or, si nous considérons cette phrase :

Et cela seul me conférait un évident avantage.


(Claude Farrèrc. Fumée d'Opium, p. 115, l'Eglise).

nous voyons que le terme cO/lférail répond à notre définition.


Donc, il y a des factifs verbaux en français.

88. — En combinant la définition du substantif (§68) avec celle du


(
verbe 77) on obtient la nouvelle définition suivante :
On appelle substantif verbal un terme faisant partie d'un vocable syn-
catégorique, pourvu de puissance nodale et représentant un concept.
Or, si nous considérons cette phrase :
Aimer de bonne fonne foi n'est point un ridicule.
(Colin d'Harleville. Les mœurs du jour. Acte II, se. 11).

nous voyons que le terme aimer répond à notre définition.


Donc, il y a des substantifs verbaux en français.

89. combinant la définition de l'adjectif (§ 69) avec celle du verbe


— En
(f77) on obtient la nouvelle définition suivante :
On appelle adjectifverbal un terme faisant partie d'un vocable syncaté-
gorique, pourvu de puissance nodale, et représentant une qualité sémiéma-
tique applicable à un substantif.
Or, si nous considérons des phrases comme la suivante :
Jadis, aux premiers temps féodaux, dans la camaraderie et la simplicité du
camp et du château-fort, les noblesservaient le roi de leurs mains, celui-ci
pourvoyant à son logis, celui-là apportant le plat sur sa table, l'un le dèstiabillant
le soir, l'autre veillanl à ses faucons et à seschevaux.
(Taine, Les origines de la France contemporaine. l'Ancien Régime, Livre Il. Cliap. I.
Tome 1, p. 134).
-
nous voyons que les termes pourvoyant,apportant,déshabillant,veillant,
répondent à notre définition.
Donc, il y a des adjectifs verbaux en français.

90. — En combinant la définition de l'affonctif (S 70) aveccelledu verbe


(S 77), on obtient la nouvelle définition suivante:
On appelle affonctif verbal un terme faisant partie d'un vocable syncaté-
gorique, pourvu de puissance nodale, et représentant une modalité sémié-
matique s'appliquant à l'agencement des termes linguistiques entre eux •
y
Or, si nous considérons les vers suivants :
Ma grand'mère, un soir, à sa fête,
De vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait en branlant la tête :
Que d'amoureux j'eus autrefois.
(Béranger, Ma Grand'mère. Chanson).

nous voyons que le terme en branlant répond à notre définition.


On pourrait, à vrai dire, alléguer que nous ne sommes pas ici en pré-
sence d'une forme synthétique, indépendante, véritable affonctif, mais plu-
tôt d'un groupe en fonction d'affonctif formé par un adjectif verbal précédé
»
de la « préposition en.
Cependant la constance de cette juxtaposition, la fréquence de la tour-
nure, le caractère spécial qu'y revêt la forme verbale employée, la position
proclitique de en qui fait de cette particule une manière de flexion, justi-
fient notre façon de voir et nous permettent de conclure que, cet ensemble
ayant une valeur propre indépendante de ses composants, le français pos-
sède bien un affonctif verbal.

91.— En combinant la définition du factif (S 57) avec celle du stru-


ment (S 76), on obtient la nouvelle définition suivante :
On appelle factifstrumental un pur taxiome ayant la pleine puissance
de poser un fait comme existant.
Or, si nous examinons des phrases comme les suivantes :

Je traversais la plaine.
Mais. je ne puis parler. tant je suis hors d'haleine 1
-Il t'a poursuivie P
— Oui.
(P. J. Barbier. JeaitnedArc. Acte I,Se. VI).
Jecrois que voici M. Choulette.
(A. France, Le Lys Rouge, p. 130).

Nous voyons que les termes oui et voici répondent ànotre définition.
En effet, le mot olli tient la place d'un factifnon sémiématiquement ex-
'primé et marque une attitude de l'esprit vis-à-vis du fait considéré. Il est
à un factif ce qu'un pronom (substantif strumental, voir au paragraphe
suivant) est à un substantif. Il tient la place de toute la phrase interroga-
tive précédente et pose comme existant le fait mis en question. De même,
voici équivaut à toute une phrase et pose l'arrivée de M. Choulette comme
existante.
Donc, il existe des factifs strumentaux en français.

92. — En combinant la définition du substantif (S 68) avec celle du


strument (S 76), nous obtenons la nouvelle définition suivante
On appelle substantif strumental un terme représentant un concept
:
taxiématique.
Or, si nous considérons cette phrase :
Crois-iu que je l'aie séduite? qu'elle(Musset,
ait réfléchi et que j'aie réfléchiP
André del Sttrlo. Acte I, Se. III).

nous voyons que les termes je, tu, elle, 1'(la) répondent à notre définition.
Us expriment en effet les concepts des personnes substantielles, locutive,
allocutiveet délocutive, physesdifférentes d'un des principaux répartitoires
grammaticaux.
Donc, il y a des substantifs strumentaux en français.

93. — En combinant la définition de l'adjectif (S 69) et celle du stru-


ment (§ 76), on obtient la
nouvelle définition suivante :
On appelle adjectifstrumental un terme représentant une qualité taxié-
matique applicable à un substantif.
Or si nous considérons cette phrase :

Quand les sangles des lits sonores


Gémissent sous nos poids unis,
Narguant les amateurs d'aurores,
Je voudrais des soirs infinis.
(Paul Marrot. Lechemindu rire, p. 25. L'Ombred'autrui).

nous voyons que les termes les, des, nos, répondent à notre définition.
En effet ce sont des adjectifs qui ne confèrent aux substantifs près des-
quels ils sont placés que des déterminations d'ordre taxiématique.
Donc, il y a des adjectifs strumentaux en français.

94. — En combinant la définition de l'affonctif (§ 70) avec celle du stru-


ment (% 76) nous obtenons la nouvelle définition suivante
On appelle affonctif strumental un terme représentant une modalité,
:
taxiématique s'appliquant à l'agencement des termes linguistiques entre
eux.
Or, si nous considérons cette phrase:
Mus les sciences se rapportent à l'homme, comme la médecine, par exemple,.
moins elles peuvent se passer dereligion.
(Joseph de Maistre, Les Soirées de St-Pétersbourg,-

définition. Xe entretien, tome II, p.217.

nous voyons que les termes plus, comme, à, par, moins, de répondent à
notre
Donc, il y a des affonctifs strumentaux en français.
b
95. — La classification quenous proposons dans le présent chapitre
correspond donc bien aux réalités de la langue. Les deux répartitoires qui
la constituent par le croisement de leurs physes n'ont d'ailleurs pas été
déduits par nous d'une logique arbitraire et a priori, mais dégagés par
l'observation des faits, au cours de recherches dirigées tout d'abord par les
concertions traditionnelles.
Désormais donc nous ne désignerons plus les termes de la langue fran-
çaise que d'après notre classification en douze essences logiques.
Le tableau suivant indique la correspondance des essences logiques et
des anciennes parties du discours.

1
NOM VERBE STRUMENT

Factif Verbal Factif Strumental


h FactifNominal
-
G VERBEAUXADVERBES,
FORMES OUI,
7* NON, SI, VOICI,
INTERJECTION
C
dPEcRdScaOmNNmEuiLLTECS
VOILA

z Substantif Nominal Substantif Verbal Substantif


NOM VERBE A strumental
mD
ou SUBSTANTIF L'INFINITIF PRONOM
C/3

hg Adjectif Nominal Adjectif Strumental


Adjectif Verbal ARTICLE, ADJ.
g ADJ.
a
3< PARTICIPE PRONOMS DE
QUALIFICATIF NOMBRES

Affonctif Verbal Affonctif Strumental


5 Affonctif Nominal
IZ PARTICIPE
PRÉSENT
,
ADVERBE (partim).
CONJONCTION
ADVERBE (partim)
PRÉCÉDÉ de EN PRÉPOSITION

correspondances ci-après :
Réciproquement, les dixparties du discours ont dans notre système les

ARTICLE. Adjectif strumental.


NOM ou SUBSTANTIF. Substantif nominal.
,1 ADJECTIF qualificatif. Adjectif nominal.
pronominal. Adjectif strumental.
PRONOM. Substantif strumental.
ERnE
VERBE Infinitif. Substantif verbal.
$ Modes personnels. Factif verbal.

PA
RTICIPE (Seul. Adjectif verbal.
i Précédé de en. Affonctif verbal.
Affonctif nominal.
ADVERBE' 1

« strumental.
Factif «
CONJONCTION. Affonctif strumental.
PREPOSITION. « «
INTERJECTION. Factif nominal.

96. La classification des mots dans les douze essences logiques ne



vaut, bien entendu, que pour la langue française, par l'étude de laquelle
nous y sommes arrivés. Remonte-t on
seulement au latin qu'il est impos-
sible d'en retrouver l'exact équivalent.
Nous avons dit plus haut que le substantif latin apparaissait plutôt
comme un vocable formé d'une collection de mots différenciés encore pres-
que affonctifs : les cas. D'autre part, si en latin déjà le verbe contenait des
catégories extra-factives telles que l'infinitif, il semble bien que l'infinitif
ne soit pas de formation très ancienne. La grammaire comparée établit en

mation très diverse ;


effet que les infinitifs des diverses langues indoeuropéennes sont de for-
ce caractère hétérogène décelant l'infinitif comme
une conception taxiématiquepostérieure à la période dite indo-européenne
commune (1).
Nos factifs strumentaux enfin sont de formation francigène (2). Le latin
ne parait pas avoir eu de conception superposable à notre factifstrumental.
Nous ne prétendons point du tout tracer ici même l'esquisse du ou des
répartitoires qui tenaient dans la mentalité latine la place de nos réparti-
toires de classe et de catégorie. Nous avons seulement voulu montrer, à
propos des premiers répartitoires que nous avons rencontrés combien les
systèmes taxiématiques de langues différentes, même dérivées l'une de
l'autre, pouvaient différer.

97. — Du croisement des deux répartitoires de catégorie et de classe, le


français tire donc, le lecteur peut maintenant s'en rendre compte, —

des ressources d'expressions cohérentes et complètes. Pourtant, quelles que
soient l'ample richesse et la satisfaisante ordonnance de ce système, le fran-
S
(1) Cf. Brugmânn. Abrégé de Grammaire comparée des langues mdo-européenne.,
..l'iil!.
, française, § 431 sqq.
V. Henry. Grammaire comparée du grec et du latin, § 115, V. 130, III ; — 150, IV.
A. Meillet et J. Vendryes. Traité de grammaire comparée des langues classiques,
§ 03 à 508.
(2) Nous plaçant exclusivement point de vue de la grammaire française, nous
au
appelons francigènes les formations étrangères au latin et se montrant dans la langue

ançaise,
sans nous astreindre toujours (ce qui serait de la grammaire comparée) à
examiner si on en trouve d'analogues dans les langues voisines plus ou moins appa-
fonlées à la nôtre. Francigène s'oppose simplement à latinigène, terme qui s'appli-
que à ce que le français a hérité du latin.
çais ne s'y borne pas. En effet, l'esprithumain. apercevant continuellemen
de nouveaux rapports entre les choses, déborde constamment les cadre
CHAPITRE VI

LES COMPLÉMENTS

SOMMAIRE

--
98. La syntaxe est inséparable de la morphologie. 99. Réceptacle et complé-

;
ment. — 100. La valence, la rection. — 101. Les trois modes de collation de
la valence. — 102. Emboîtement des valences. 103. Les liages le SUPPOF-
lement. — 10U. Les différentes espèces de liages. Le rayon. — 105. L'émouve-
ment, le circonstancement. — 106. Les modes de complémentation : la dia-
plérose, l'épiplérose, et l'antiplérose. — 107. Le répartitoire d'adjacence. —
111. La référence. — 112. Les clausules : clausules étanches
jusives. — 113. Les sous-phrases
;
108. La circonjacence. — lOf). La coalescence. — 110. L'ambiance. —

: clausules dit-
sous-phrases endodynamiques ; sous-phra-
ses adynamiques.

98. — Le langage est, avant tout, chose psychique ; tous ses phénomè-
nes sont dominés par des raisons sémantiques, si bien qu'en dernière ana-
lyse aucune partie de la grammaire ne peut être examinée avec fruit que
du point de vue du problème mental qu'elle pose. Ce serait donc de notre
part une faute de méthode que de vouloir envisagerséparément la morpho-
logie et la syntaxe, celle-ci étant la raison d'être même de celle-là.
Pour nous, qui cherchons dans l'étude de la langue le secret de sa logi-
que vivante, tout l'effort de la grammaire aboutit à dégager et à définir les
idées taxiématiques surlesquelles sont établis les répartitoires qui règlent le
fonctionnement de la pensée. Peu importe que ces idées soient exprimées par
des taxiomes synclitiques, des taxiomes libres ou encore parle simple agen-
cement des termes, puisque ces procédés divers concourent au même résul-
tat. La morphologie et la syntaxe ont donc à nos yeux des rapports si étroits
que nous ne saurions les séparer l'une de l'autre, et que nous en poursui-
vons l'étude conjointe dans toute la suite de cet ouvrage.

99. — Les mots appartenant aux différentes essences logiques que nous
avons définies s'associent les uns aux autres pour constituer des phrases.

les mots de la phrase n'étaient ;


Depuis la plus haute antiquité, les grammairiens ont remarqué que tous
pas sur W.mème pied certains d'entre eux
dépendent de certains autres etles complètent. Certains mots jouent donc
le rôle de réceptacles et corrélativement certains autres le rôle de complé-
ments. Nous affecterons systématiquement le suffixe-decte(1) au réceptacle
le suffixe -plérome (2) au complément et le suffixe -plérose aux variétés de
la complémentation (3). 1

100. — On donne le nom de valence à la notion logique introduite dans


l, discours par une catégorie, une classe ou une essence données. Nous dé-
signons systématiquement chaque valence par le nom de la catégorie de la
classe ou de l'essence à laquelle elle se rapporte suivi du suffixe -osilé.
Nous avons vu au S 57 que toute expression de la pensée comportait de
la factivosité, c'est-à-dire l'appréhension de faits nouveaux. Considérons
par exemple une phrase connue :
Le Roy des animaux en cette occasion
Montra ce qu'il estoit.
(La Fontaine. Fables choisies. II, IL Le Lion et le Rat).
L'on aperçoit d'emblée que toute cette phrase exprime l'appréhension
d'un fait nouveau. La factivosité constitue la valence globale de la phrase
entière. Comme d'autre part elle existe plus particulièrement dans le factif
montra, nous devons concevoir que ce mot impose sa factivosité à l'ensem-
ble. Nous donnons le nom de rection à ce phénomène d'imposition de va-
lence, le nom de régent au mot qui imposé sa valence, le nom de régimes
à ceux qui se la laissent imposer. Nous affecterons systématiquement le
suffixe -craie (1) au régent, le suffixe-dmète (2) au régime et le suffixe
-dmèse (3) aux variétés de la rection.
Lephénomème rection se reproduit d'ailleurs dans les différentes parties
;
de la phrase. Il est facile de voir, par exemple, que l'ensemble le roi des
animaux joue globalement un rôle substantiveux dans cet ensemble, le
substantif dominant roi est le régent, les autres mots sont ses régimes. En
définitive, toute phrase se réduit à unehiérarchisation et
à un emboîtement
de valences, la valence du factif principal dominant et absorbant toutes les
autres.
101. — Au S précédent, nous avons défini la notion de valence en fonc-
tion de celles de classes, de catégories ou d'essences logiques. Mais la lan-
gue a des ressources, plus étendues, pour exprimer une valence donnée,
que le simple emploi de la catégorie ou de l'essence logique correspondan-
trois moyens :
tes. En réalité, la langue, pour exprimer une valence donnée, dispose de

1° employer un mot de la ou des essences logiques correspondantes. Ce


procédé s'appelle l'ipsivalence.

(1) Du grec SéxtYjç « celui qui reçoit. »


(2) Du grec 7c^pwti.a « complément. »
(3) Du grec TcVrçpwaii; « action de compléter. »
(1) Du grec xpàTOç « force, supériorité. »
(2) Du grec 8a|i.dÇ<n>, parfait 8£8ji.Y)xa * dompter. »
(3) Du grec 8|j.vjaiç « action de dompter. »
20 employer un mot d'essence logique autre. Ce procédé s'appelle l'équi-
valence.
ao employer un groupe de mots qui par leur réunion constituent un
complexe ayant la valence voulue. Ce procédé s'appelle la convalence..

:
Voici, par exemple, la valeur adjectiveuse exprimée :
la par un ipsivalent
Le ciel blafard verse sur la baie sa blancheur torride.
(Claude Farrère. Famée d'opium. Faï-Tsi-Loung, p. 15)

p par un équivalent :
mais la vraie gaieté peuple, à fond d'insouciance et d'inconscience,je ne
l'acquerrai sans doute qu'avec les années.
(IvéonFrapié. LaMaternelle. Il, p. 49)
3° par un couvaient :

L'homme que Trograchavail guéri de la calvitie s'approcha en disant.


(Guillaume Apollinaire, Le Pocte assassiné. XVIII, p. 136)
On aperçoit ici que de quelque façon que la valence adjectiveuse soit ob-
tenue, elle est chaque fois subordonnée à une substantivosité avec laqueller
elle forme un ensemble suuslantiveux. 'L'jpsivalellt, l'équivalent et le con-
fient fonctionnent donc de la même façon comme régimes d'un régent
suljslantiveux (ciel, gaieté, homme).

102. — Au point de vue de la rection, la phrase, dont l'ensemble est


:
toujours factiveux, se compose de valences se régissant, c'est à-dire en
somme s'englobant les unes les autres. Exemple
Sans que rien de tangible eût pu faire soupçonner chez lui un changement si
rapide, Uoussard, ayant pris conscience de sa situation, s'assura de la sécurité
extérieure en dirigeant successivement vers les quatre coins de l'horizon les
pointes blanches de ses oreilles rousses.
(Louis Pergnud. De Goupil à Margot. La Conjuration du Murger, p. 119)
Cette phrase doit sa factivosité générale au factif verbal assura qui la
régit toute. La valence de ce factif verbal régit directement cinq masses de
Valence :
Sans que rien de tangible eût pu faire soupçonner chez lui un change-
1"

aient si rapide.
2°Roussard,ayantprisconsciencedesasituation. *

3"se.
4° de la sécurité extérieure.

blanches de
ses oreilles
La masse de valence
i-ousses.
50 en dirigeant successivementvers lesquatre coins de l'horizon les pointer

:
1°) Sans que rien de tangible eût pu faire soupçon-
le" chez lui un changement si rapide est affonctiveuse par convalence du
ftit du groupe strumental sans que (v. infra). A l'intérieur de cette masse
"Illcntielle, est englobée unefactivosité, masquée par rapport à celle du
factif principal assàra: à savoir la factivosité du factif verbal eût pu. La
valence de ce factif verbal régit directement deux masses de valence
a) riendetangible.
:
~) faire soupçonner chez lui un changement si rapide.
La masse de valence a) rien detangible est substantiveuse par ipsivalence
du fait du substantifstrumentalrien dont la substantivosité régit le cou-
valent adjectiveux de tangible.
La masse de valence (J) faire soupçonner chez lui un changement si ra-
pide est subtantiveuse par ipsivalencedu fait du substantif verbal faire. La
valence de ce substantif verbal régit directement la masse de valence soup-
çonner chez lui un changement si rapide.
La masse de valence soupçonner chez lui un changement si rapide est
substantiveuse par ipsivalence du fait du substantif verbal soupçonner. La
valence de ce substantif verbal régit directement les deux masses de va-
lence :
a) chez lui, affonctiveux convalent du fait de l'aflonctif strumental chez
(v.infra).
b) un changemenl si rapide. La masse de valence b) un changement si
rapide estsubtantiveuse du fait du substantif nominal changement que son
article un confirme, comme il sera dit ultérieurement, dans sa valence
essentielle substantiveuse. Cette valence substantiveuse régit directement
les deux masses de valence un et si rapide.
Dans la masse de valence si rapide, rendue adjectiveuse ipsivalenlielle-
• ment par
l'adjectif nominal rapide, il y a un afTonctiveux ipsivalent si que
cet adjectif régit.
La masse de valence 2°) Roussard, ayant pris conscience de sa situalion
est substantiveuse par ipsivalence du fait du substantif nominal absolu-
ment ipsivàlent Roussard. La valence du substantif nominal régit directe-
ment la masse de valence ayantpris conscience de sa situation.
La masse de valence ayant pris conscience de sa situation est adjecliveuse
par ipsivalence du fait de l'adjectif verbal ayant pris. La valence de cet
adjectif verbalrégit directement le substantif nominal conscience qu'il en-
globe absolument et auquel il ôte toute valence, même subordonnée, par
le processus de la coalescence (v. infra). La masse de valence verbo-adjecti-
veuseayantpris conscience ainsi constituée régit leconvalent de sa situa-
tion, affonctiveux du fait de l'affonctif strumental de. A l'intérieur de ce
le
convalentaffonctiveux, régent substantiveux situation assuré dans sa
substantivosité essentielle par l'article sa régit la valence adjectiveuse de
cet article.
3°) se est un substantif strumental ipsivalent.
La masse de valence 4") delasécurité extérieureest aflonctiveuseparcon-
valence du fait de l'affonctif strumental de. A l'intérieur de cette masse, le
substantifnominal sécurité, assuré dans sa substantivosité essentielle par
son article la, régit les deux adjectifs ipsivalents la et extérieure.
La masse de valence 5°) en dirigeant successivement vers les quatre coins
de l'horizon les pointes blanches de ses oreilles rousses est affonctiveuse
verbal en dirigeant. La valence verbo-
par ipsivalence du fait de l'affonctif
affonctiveuse de cet aflonctif verbal régit directement les trois masses de
valence
8)
:
successivement,
t) vers les quatre coins del'horizon,
O les pointes blanches de ses oreilles rousses.
S)Successivement est un afTonctif nominal ipsivalent.
La masse de valence s) vers lesquatre coins de l'horizon est affonctiveuse
parconvalencedufait de l'affonctif strumental vers. A l'intérieur de ce
corivalent atTonctiveux, le substantif nominal coins, assuré dans sasubstan-
tivosité essentielle par son article les, régit les trois masses de valence :
c) les, adjectif strumental ipsivalent.
d) quatre,adjectif strumental ipsivalent.
e) de l'horizon, convalent afTonctiveux à l'intérieur duquel un substantif
nominal régit l'article qui l'assure dans sa substantivosité essentielle.
La masse de valence Ç) les pointes blanches de ses oreilles rousses est subs-
tautiveuse du fait du substantif nominal pointes, assuré dans sa substanti-
vosité essentielleparson article les. Ce substantif nominal régitdirectement
les trois masses de valence :
f) les, adjectif strumental ipsivalent. -

g) blanches, adjectif nominal ipsivalent.


h) de ses oreilles rousses, convalent afToncliveux à l'intérieur duquel
le substantif nominal oreilles, assure dans sa substantivôsité essentielle par
l'article les, régit ledit article et l'adjectif nominal roltsses.

103. — La question dela valence n'épuise pas celle de la complémentation.


Du point de vue de la pensée discursive, la langue apparaît comme suscep-

gurent :
tible de marquer des rapports logiques ou liages entre les entités qui y fi-
rapports des substances entre elles, rattachement des qualités aux
substances, application des modalités à l'agencement des entités linguisti-

: ; :
ques. Dans tout liage, entre deux entités, l'esprit considère une des entités
comme principale c'est le support l'autre comme accessoire c'est l'ap-
port. Nous affecterons systématiquement le suffixe-rrhize (1) au support,
le suffixe-dumène (2) à l'apport, et le suffixe-dèse (3) aux variétés du sup-
portement.
104. — L'extrême diversité des liages laisse à la distinction des différen-
tes espèces de liage un caractère sémiématique. Néanmoins, la langue n'est
Pas sans opérer un certain repérage à travers cette diversité.
Et d'abord, le liage d'identité, syndèse, occupe dans la texture de la lan-
gue une place tout à fait à part. On est habitué dans la logique classique à
ne considérer que les rapports d'identité qui peuvent s'établir entre substan-

(1) Du grec ~<x « racine, origine, souche. »


(2) Du grec Soûaevoç
« lié. »
(3) Du
grec 8icrtç « action de lier.»
:
ces, entre substances et qualités une qualité est actuellement congruente
à une subtance ; une substance est entièrement contenue dans une autre
substance,ou interfère du moins avec elle pour une partie de son expres-
sion logique. C'est seulement grâce à la conception de pareils rapports que
les propositions constitutives des syllogismes se succèdent. La logique for-
melle déductive n'est ainsi qu'un vaste corollaire du principe d'identité
«A = B, B = G,donc A=C. » C'est aussi ce principe qui est le ressort de
l'élément déductif du raisonnement mathématique. Le seulliage syllogis-
tique est donc la syndèse qui commande ce qu'on appelle l'accord gram-
matical (accord des adjectifs avec les substantifs et des verbes avec leurs
sujets).

; :
Les syndumènes, en tant qu'ils se réfèrent à une substance-support (ce
qui semble être constant), sont donc de trois ordres 1° factifs ; 2° subs-
tantiveux 30 adjectiveux. Nous discuterons plus loin la question de sa-
voir jusqu'à quel point le factif verbal supporté par son sujet doit ou non
être considéré comme impliquant un adjectif vrai syndumène d'icelui (cf.
livre V).
.Les syndumènes substantiveux s'appellent des encorsures (4). Nous leur
appliquerons le suffixe -schète.
Les syndumènes adjectiveux auront le sufïite -thète.
Nous affectons le suffixe-dote aux syndumènes considérés en général.
Il nous paraît d'ailleurs que, quelque rôle hautement singulier que le
liage syndestique ait dans le fonctionnement de l'esprit humain, il n'en
constitue pas moins un cas très particulier des possibilités générales des
liages. Certes, les liages entre substances et qualités sont toujours dessyn-
dèses, mais les liages où entrent des modalités n'en sont jamais. Quant
aux rapports que le langage établit entre les substances, ils n'impliquent
souvent aucune interférence, aucune identité totale ni partielle des subs-
tances entre elles, encore qu'un rapport très précis et très net entre ces
substances soit indiqué. La syndèse n'est donc qu'un cas particulier du

:
liage. Le rôle éminent qu'elle occupe dans le langage exige toutefois qu'on
l'oppose aux dichodèses qui se définissent tous les'liages qui ne sont pas
de la syndèse. La dichodèse conduit à un apport appelé dichodumène. Les
dichodèses subissent une double répartition du fait des deux ordres de
mots qui concourent à leur expression, à savoir les verbes et les préposi-
tions.
Les prépositions sont une collection de struments dont chacun exprime
un liage relativement simple appelé clinée. On donne le nom de réparli-
toire de rayon à la distinction de ces différents liages (cf. supra, S 65).
D'autre part, chaque verbe est susceptible d'exprimer par lui seulun
»
liage spécifique appelé visée entre son « sujet et son « objet »,de sorte
que la collection entière des verbes français forme une sorte de répartitoirc
qui est dans l'ordre sémiématique ce qu'est le répariitoire de rayon dans
l'ordre taxiématique.
(1) Du verbe encorser « incorporer, »
Entre le sujet et les compléments indirects introduits par une préposi-

:
tion, s'établit un liage qui est le résultat de l'alliance entre la clinée et le
sémième du verbe c'est la menée. Le sujet, en tant seulement qu'il sert
de support à l'objet et aux compléments indirects, s'appelle repère.

l'appelons about. Dans le cas général, la visée est une dichodèse :


Quant au complément principal auquel aboutit la visée verbale, nous

:
répond au complément direct des grammaires classiques nous l'appelons
l'about

syndèse ;
alors ayance. Mais certains verbes, comme devenir, ont pour visée une
;
l'about est alors un « attribut du sujet » nous l'appelons
étance. Ces questions, indiquées seulement ici pour la compréhension de
certains passages du livre IV, seront reprises en détail, à propos du verbe,
au livre V.
La puissance de liage du verbe ne se borne d'ailleurs ni à la visée ni aux
menées. Il est en outre capable de donner des apports syndestiques aux
différentes substances qui jouent, comme sujet, comme objet ou comme
compléments indirects, un rôle dans le fait qu'il exprime. On donne le
nom de nœud verbal à l'ensemble des liages qui se trouvent ainsi s'entre-
croiser dans l'idée même du verbe. On comprend maintenant en quoi con-
siste cette puissance nodale que nous avions, au S 77, donnée comme ca-
ractéristique de la classe verbale. L'étude détaillée des faits dont nous
avons tiré cette notion générale sera faite au Livre V.
Nous pensons éclairer cet exposé un peu aride en donnant quelques
exemples.
SïNDÈSE.
tenait entre ses doigts un rubanjaune.
Il
(Jean de Tinan. L'exempledeNinon de Lenclos, amoureuse, XIV, p. 84).
Syndèse entre ruban etjaune.
La misère estundur linceul.
(Goudeau. Fleurs du Bitume. Le Gibet de misère, p. 118).

claire..
Syndèse entre la misère et un dur linceul.
Il est vray, jusqu'icy j'ay crû la chose claire.
(Molière. Amphitryon. J. 2).
Syndèse entre la chose, et
VISÉE.
Gnouf a traversé la rue.
(Alexandre Arnoux, La nuit de Saint-Barnabe, p. 70).
v'sée entre Gnouf et
la rue.
CLINÉE.

Perrette sur sa teste ayant un Pol au lait


Bien posé sur un coussinet,
Pretendoitarriversans encombreà la ville.
(La Fontaine. Fables choisies. VII. 9. La laitière et le Pot au lait).
Clinée entre le pot et le lait.
MENÉE.

Cettefois. il s'était levé et avait couru vers la porte.


(E. Pérochon. Nène, p. 137).
Menée entre il et la porte.

105. - Nous avons vu que le caractère nécessaire de la factivosité, donc


de la parole, était le sentiment que quelque chose de nouveau venait d'ap-
paraître à l'esprit du locuteur en tant que ce sentiment se communiquait à
l'allocutaire pour le toucher affectivementetl'informer représentativemenl
à ce phénomène nous donnons le nom d'émouvement. A mesure que la
:
factivosité ajoute à sa valeur affective primitive une valeur plus nettement
représentative, se dégagent progressivement des circonstances jouant un
rôle dans le fait qui donne lieu à l'émouvement. A l'émouvemènt s'ajoute
alors le circonstancement, qui est l'aperception d'un certain nombre de
modalités venant teinter la factivosité principale. Dans les phrases ayantla
construction syntactique la plus fruste, phrases qui répondent probable-
ment aux plus anciens modes de pensée linguistique, chaque terme con-
serve comme une sorte de factivosité secondaire, de sorte qu'il s'agit beau-
coup plus d'émouvements jetés les uns auprès des autres comme satellites
d'un émouvement principal que de liages posément indiqués dans un phé-
nomène ayant une unité factive. Ex. :

Sur quoi une vieille lui cria, patatra, Monsieur de Nevers.


(Leroux. Dictionnaire comique. s. v. Patatra).
Ali lIe beau cachemire !. !. !
ah 1 lejoli bracelet Dieu les belles dentelles t
(Labiche. La Cagnotte. I. 6).

— Au revoir voisine.
- Bonjour voisin.
(Ibid.V.1).
Voyons, du calme ! (Ibid. V. 7).
Juste 1
ciel mon ami, quelle comparaison !
(Id. La Perle de la Canebière. Scène 1).

Le factif prend d'autant plus de relief qu'il se distingue davantage des.


affonctifs. Une première ébauche de circonstancement se dessine déjà
quand cette différenciation entre le factif réceptacle et ses compléments
affonctifs est devenue nette, ex. :
Prenez vite et cachez la bien.
(A. Bisson et J. Berr de Turique. Château historique, I, 4).

C'est à l'intérieur d'ensembles afîonctiveux que les substantifs appa-


raissent auprès des factifs et particulièrement auprès des factifs nominaux
qui n'ont pas de puissance de visée, ex. :
:
Priez pour moi je suis mort, je suis mort.
(Béranger. Le Mort Vivant. Chansons, p. 8).
Fi des coquettes maniérées 1
Fi des bégueules du grand ton ! (Id. Jeannette, p. 105).
Mais au fur et à mesure que le sentiment linguistique affirme la notion
brute du circonstancement primitif pour arriver à celle de nœud verbal,
la préposition vient en quelque sorte agglomérer sa force ligative à celle
du verbe, et le lien logique de menée se constitue. A la conception rec-
liounelle :
Le curé de Bazeille (régime) — est mort (régent) — pour son pays (ré-
gime affonctiveux).
(P. Déroulède. Le curé de Bazeille, dans le Livre d'Or de la Patrie, p i53).

on superpose la conception supportemeutale :


curé de Bazeille (support) est mort pour (lien de menée) son pays
Le
(écart,v.1443.)
semble donc bien que le répartitoire de rection et celui de supporte-
Il
ment, encore qu'indépendants l'un de l'autre à l'heure actuelle, soient sor-
tis par voie de différenciation logique de la notion plus vieille et plus
brute de complémentation.
L'évolution qu'il nous semble apercevoir comme probable correspond
à ce que Bréal (t) appelle la genèse de la « force transitive » :
« Comme les pierres d'un édifice », dit-il, « qui pour avoir été jointes
«longtemps et exactement, finissent par ne plus composer qu'une seule
« masse, certains mots que le sens rapproche s'adossent et s'appliquent
« l'un à l'autre. Nous nous habituons à les voir ainsi accolés, et en vertu
« d'une illusion dont l'étude du langage offre d'autres exemples, noussup-

« posons quelque force cachée qui les maintient ensemble et les subor-

« sidant en certaines espèces de mots. » Et plus loin :


« donne. Ainsi s'établit dans les esprits l'idée d'une « force transitive » re-
« La phrase, en cette
« nouvelle période du langage, se compose de mots qui sont les uns régis-
« sants, les autres régis. La syntaxe confisque à son profit la signification

« individuelle des flexions. »

106. — Dans la langue d'aujourd'hui, les répartitoires de rection et de


supportement se combinent de trois façons qui constituent les trois modes
de complémentation.
Dans le premier mode, appelé diaplérose, qui correspond à la souplesse

:
la plus grande du circonstancement, les deux notions de rection et de sup-
portement restent indépendantes l'une de l'autre le diaplérome est d'une
part le diadmète d'un premier terme qui est son diacrate ;
d'autre part,
le diadumène d'un autre terme qui est
sa diarrhize, ex. :
Le petit chat est mort
(Molière. L'Escoledes Femmes. II. 5.

(1) Michel Bréal. Essai de Sémantique, chap. XX, pp. 209 et 220.
Mort est le diadmète de est, diacrate, et le diadumèue de chai, diarrhize.
Mais j'avais cru le testament valable.
(Ed. Estaunié. Le labyrinthe. XII, dans la Revuedes deux Mondes du 15 mai 192 i
p. 241).
Valable estlediadmètede avais cru,diacrale, et
le diadumène testa- de
ment, diarrhize. Nous réservonssystématiquement
plérose.
le
préfixe-dm dia- àla
Dans le second mode de complémentation, appelé épiplérose, il y a un
-support-régent ou épidecte et un apport-régime ou épiplérome, exemple :
Le fils du roi vint à passer.
(Nous étions dix filles à marier, chanson populaire).
floi est l'épiplérome de fils, épidecte. Nous réservons systématiquement
le préfixe-épi à l'épiplérose.
:
Dans le troisième mode de complémentation appelé antiplérose, il y a
un support-régime le soutien, qu'on pourrait aussi bien appeler antirrhize
qu'antidmète, et un apport-régent, l'anticrate qu'on pourrait aussi bien
appeler anlidumène. Ex. :
Le roi boit1
(Acclamation traditionnelle pour le roi de la Fève)
Roi est l'antirrhize (soutien) de boit, anticrate.
Je pense, donc je suis.
(Descartes. Discours de la Méthode. IV, p. 43, col. 2).
Je est l'antirrhize (soutien) la première fois de l'anticrote pense, la se-
conde fois de l'anticrate suis.
LE VIEUX MONSIEUR.
JUSTIN. — Absent, le
- Et le Mari ?
mari !
(A. Bisson et J. Berr de Turique. — Château Historique. 1. 1).

l'antirrhize (soutien) d'absent, anticrate. Nous réservons sys-


Le mari est
tématiquement ie préfixe-anti à l'antiplérose.
107. — Nous avons distingué, dans les précédents, deux phénomènes
dans la complémentation : la réction et le supporteraient. L'englobement
de la valence du régime par celle du régent peut être plus ou moins étroite.
C'est un nouveau répartitoire qui va se présenter à nous, celui d'adjacence.
:
Nous distinguons trois adjacences. La première est le mode naturel
d'union des termes dans la phrase ordinaire nous l'appelons circonja-
:
cence. La seconde est caractérisée par une sorte de pénétration mutuelle
du régime et du régent nous l'appelons coalescence. La troisième est
-caractérisée au contraire par l'attache très lâche du régime au régent:
nous l'appelons ambiance. Nous réservons systématiquement le préfixe
-- -
ana à la circonjacence, le préfixe cala à la coalescence et le préfixe
.amphi à l'ambiance.
108. — Dans la circonjacence, la valence du
régime n'est englobée dans
celle du régent qu'autant qu'il le faut pour que le rapport de rection soit
parfaitement marqué. L'anadmète est donc en somme le régime type, par
opposition à la catadmète, qui, comme nous le verrons, a sa valence pres-
que étouffée par celle du régent, et à l'amphidmète, dont la valence reste
assez indépendante pour qu'elle ne soit qu'à peine un régime.
Sans prétendre justifier dès maintenant la notion générale de circonja-
CCllce, qui résulte d'une étude patiente des faits de la langue, nous allons
du moins donner quelques exemples d'anadmètes.
L'affonctif est anadmète du verbe quand, dans les formes composées de

:
ce verbe, il succède aux deux composants sans s'intercaler entre eux, mais
sansêtre séparé d'eux par une pause, exemple

Le
turel.
langage s'est formé naturellement ; sa première qualité sera toujours le na-
(A. France. Luvie lillèruire,l,esérie,p.300).
Le substantif nominal est anadmète du verbe quand on le voit, pourvu
de son article, marquer une des substances qui viennent prendre part à
l'action verbale, exemple
Des Lupeaulx montra donc à l'espion un visage calme et grave.
(II. de Balzac. Les Employés. Œuvres, t. XI, p. 239).

Dans cet exemple, les trois substantifs Des Lupeaulx, espion et visage
contrent trois anadmèles du verbe.
L'adjectif nominal rapporté directement par le verbe au substantif sup-
port est, ainsi que nous le verrons, anadmète de ce verbe, ex. :

Et le petit page était présent.


(Beaumarchais. Le mariage de Figaro. II. 1).

L'adjectif nominal épithète placé après son substantif régent est anad-
mète de ce substantif, ex. :

J'ai sauté sans réflexion sur les couches, où je me suis même un peu foulé le
pied droit.
(Beaumarchais. Le mariage de Figaro. IL 21)

jalousie..
même, le convoient formé par une préposition et un substantif est,
De
dans la même position, anadmète du substantif régent. Ex. :
Nous avons la clé de la
(Beaumarchais. Le Barbier de Séville. III. 12)
Si c'était une leçon de danse, on vous passerait d'y regarder.
(Ibid).

L'affonctif régi par un adjectif le précédant est anadmète de cet adjec-


tif, etc. :

Certain Renard Gascon, d'autres disent Normand,


Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
Des raisins,murs apparemment,
Et couverts d'une peau vermeille.
(La Fontaine. Fableschoisies. III. il.
Le Renard et les Raisins).

lecteur qui a le sentiment linguistique du français, peut apprécierai.


Le
sément la différence considérable qu'il y a entre mûrs. apparemmenl, c'est
à-dire « mûrs d'une façon apparente », et apparemment mûrs, qui signifie-
rait « vraisemblablement mûrs. » Le tour employé par La Fontaine donne
sa pleine valeur indépendante à l'affonctif et insiste sur l'apparence mani-
feste de maturité qu'avaient dans cette circonstance les raisins l'autre
tour attribuerait aux raisins une qualité conçue dans une modalité dont
:
elle serait inséparable.

109. — La coalescence est une adjacence dans laquelle il y a union in-


time entre le régime et son régent. D'une part, la valence du régime est
presque étouffée, dans le déroulement de la pensée, par celle du régent,
mais, d'autre part, le régime arrive par l'intimité même de son union avec
son régent, à fondre en quelque sorte son sémième dans le sémièmede son
régent, au point qu'un nouveau sémième, complexe, se constitue.
Voici quelques exemples de catadmètes :
Dans les temps composés des verbes, la forme extrafactive du verbe
principal est catadmète de l'auxiliaire. Ex. :
Comme vous voudrez, répondit la princesse, j'ai pris mon parti.
(H. de Balzac. Les secrets de la princesse de Cadignan Œuvres, tome XI, p. 105).

Le substantif nominal, comme il sera dit plus loin, estcaladmèledu


verbe dans les locutions du type avoir faim, rendre grâce, rendre gorge,
faire attention.
Certains de ces pauvres bougres ont soifde réhabilitation.
(Capitaine Z. L'armée de la guerre, p. 196).
Mademoiselle Brochot fit preuve d'intelligence.
(F. le Borne, dans le Petit Parisien
du 29 juin 1924, p. 4, col.4).
Le factif nominal peut également être catadmète du verbe dans des ex-
pressions telles que faire dodo, faire fi, etc.
Ex :

Y a M. Félix qui veut faire caca par terre.


(G. Courteline. Coco, Coco et Toto, M. Félix, p. 77)
VQUS avez paru faire fi de mes prévisions. 1
,
(Hené Boylesve. L'Enatit à la baltlstrade. I. 5, p.82).

Les adjectifs nominaux et strumentaux placés avant leurs substantifs


régents sont catadmètes de ces substantifs, ex :
Il faudra de ces choses, dont on ne mange gueres et qui rassasient d'abord
quelque bon haricot bien gras, avec quelque Paté-en-pot bien garny de marrons.
;
(Molière. L'Avare. III. 1).
La mort d'Henri Il précipita les choses.
(Jacques Bainville. Histoire de France. IX, p. 156).

Les adjectifs nominaux et certains adjectifs strumentaux sont capables


d'être catadmètes d'adjectifs qu'ils précèdent immédiatement. Nousxurin-
trerons ultérieurement que dans ce cas, ils sont variables en « gerjrô »,
mais non pas en « nombre. » Ex :

La ;
Fourbe, a de l'esprit la Sotte est toute bonne.
(Molière. Le Misantrope, Il 4.)

éventail;
Un parasol à mille nervures, qui tournait dans une jolie main ambrée ; un

équipage.
une longue branche de fleurs fraîche cueillie complétaient le gracieux
(Claude FalTère. La Bataille, p. 20S).
M. Brizet, maître verrier, frais levé, bouclait la ceinture de son veston de chasse.
(Pierre Hamp. Vinde Champagne, p.98).
v
Une seule balle, bon Dieu t c'est quand même trop fort. Elle était fine bonne,
celle-là.
(Georges Duhamel. Vie des Martyrs.
Nuits en Artois, p. 203).
Il ôta gravement son képi et découvrit un crâne si ras tondu, qu'il n'y avait
plus là qu'un espoir de cheveux.
(René Benjamin. Gaspard, p. 25).

L'affonctif, quand il se trouve dans les formes composées du verbe entre


l'auxiliaire et l'auxilié, est catadmète de ce verbe. Ex :

Il a été rudement saigné.


(Madame de Sévigné. Lettre du 10 février 1673).
Car si, au Sud, catholiques et protestants, personnifiés par Montluc et des
Adrets, sont toujours restés en présence, l'Ouest, en partie calviniste an seizième
siècle, a vu la défaite de la Réforme.
(Jacques Bainville. Histoire de France. IX, p. 163).
Après l'attentat de Maurevel, il avait encore pris des mesures pour la pro-
tection des calvinistes.
(lbid, p. 467).

L'affonctif régime d'un adjectif nominal et placé avant cet adjectif en


est catadmète. Ex :

Elle serait pour vous ce qu'elle a été déjà pour les lecteurs du livre, une pen-
sée éminemment morale et religieuse.
(Plaidoirie de Me Senard pour Flaubert dans le
procès de Madame Bovary dans Madame Bovary, p.411).
Dans son trop vaste empire, les difficultés ne manquaient pas. -
(Jacques Bainville. Histoire de France. VIII,jp. 144).
110. -1A inverse de la coalescence, l'ambiance est une adjacence plus
lâche que la circonjacence. Le régime y figure comme une circonstance ac-
cessoire dontl'omission ne moditierailessentiellement ni le rôle du régent
dans la phrase, ni le sens général de celle-ci. Le plus souvent d'ailleurs,
ilfautuneffort spécial d'analyse pour indiquer quel est le support de ce
complément flottant, qui ne fait pas partie de l'édifice logique de la phrase,
mais qui s'y présente comme un organisme indépendant dans un milieu
qui l'enveloppe et le soutient.
On y entend chanter un coq qu'on ne voit pas, chose extrêmement dé.
sagréable.
(V. Hugo. Les Travailleurs de la mer.
1. 1. 4, tome 1er, p. 27).

L'ensemble chose extrêmement désagréable est un complément ambiant.

;
Il flotte dans l'atmosphère sémantique de la phrase sans concourir à son

:
organisation il pourrait y occuper des places très diverses, sans que le
sens fût modifié de façon bien appréciable
« Chose extrêmement désagréable, on y entend chanter un coq qu'on
ne voit pas. »
« On y entend, chose extrêmement désagréable, chanter un coq qu'on
ne voit pas. »
« On y entend chanter, chose extrêmement désagréable, un coq qu'on
ne voit pas. »
« On y entend chanter un coq que, chose extrêmementdésagréable, on
ne voit pas. »
Un tel complément, amphidmète du factif principal, est cependant assez
lâchement englobé par la valence de ce factif pour ne se soutenir qu'au
moyen d'une sorte de factivosité propre. Le complémentambiant est tou-
jours plus ou moins factiveux. Souvent même il est locutoire, comme c'est
le cas pour les vocatifs.
Il est évident, d'après ce que nous venons de dire, quelesaffonctifs, tout
particulièrement, sont susceptibles de devenir des compléments ambiants.
Dans ce cas, le lien qui les unit au verbe est extrêmement lâche et ils sont
présentés comme une circonstance générale, dans l'ambiance de laquelle
se déroule la phrase (d'où le nom choisi pour cette adjacence). Ex. :

contraires.
Visiblement, elle passait, en écoutant mon mémoire, par les sentiments
(A. France. Balthazat.M. Pigeonneau,
les plus
p. 48 )

Ce même rôle peut être assumé par un convalent affonctiveux. Ex. :

Sans mentir, si vostre ramage


Se rapporte à vostre plumage
Vous êtes le Phœnix des hostes de ces bois.
(La Fontaine. Fables choisies. I. 2. Le Corbeau et le Renard).

;
Une amphidmète très fréquente est constituée par un adjectif ou par
un substantif apport syndestique d'un des termes mais il n'est pas alors
;
présenté à vrai dire que comme une circonstancesecondaire, invoquée pour
explication ou à titre de renseignement surajouté sa liberté de position et
les pauses qui l'encadrent le caractérisent. Ex. :
Furieuse. elle vole, et sur l'autel prochain
Prend le sacré cousteau, le plonge dans son sein,
(liacine. Iphigènie en Aulide. V. fi).
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourant à cheval le soir d'une bataille
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
(V. Hugo. La légende des siècles. lre série,
XIII. 1, tome II, p. 173).
Tu me dis cela, à moi?
(A. de Musset. Lorenzaccio. II. 3).

De même avec un convalent :

L'Asne, qui gousloitjorll'autre façon d'aller,


Se plaint en son patois.
(La Fontaine. Fables choisies. Ill. 1.
Le Meumier, son Fils et l'Asne).

Les amphidmètes du verbe peuvent être, du fait du nœud verbal, don-


nés comme apports aux différentes substances jouant un rôle dans le fait
verbal. Il ne s'agit plus, comme dans la circonjacence, d'une qualité que le
verbe attribue à l'un de ses régimes, mais d'une qualité qui est déclarée se
trouver occasionnellement alliée à celui-ci au moment où le fait verballe
touche. Ex. :

Mil huit cent onze, ô temps où des peuples sans nombre


Attendaient, proslernés sous un nuage sombre,
Que le sei- eût dit oui !
(V. Hugo. Les Chants du Crépuscule. V. Napoléon, p. 255).

Le
daient ; la phrase les représente prosternés dans celte attente ;
fait essentiel sur lequel le poète insiste, c'est queles peuples atten-
c'est une

;
circonstance accessoire, un détail saisissant mais sans action sur le phéno-

:
mène principal de plus,une nuance très nette est marquée par l'interven-
tion du factifdans le rattachement de cette qualité ce ne sont pas des
peuples prosternés pour une raison quelconque, qui attendent, mais des
peuples pour qui cette prosternation est une circonstance, une attitude,
non nécessaire mais actuellement effective de l'attente.
Les compléments ambiants locutoires sont marqués par un caractère
plus fortement factiveux et une indépendance plus grande dans la phrase.
Nous les trouvons naturellement auprès des impératifs, comme substan-
tifs supports, ex. :

Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moy.


(Racine. Athalie, Il. 5).

Le
:
complément ambiant peut se rencontrer, placé au début de la phrase,
sans rattachement régulier au reste l'esprit, tout plein de l'idée d'une
substance qui domine le fait à énoncer ou qui l'enveloppe, en jette l'ex-
pression sous bonne force substantiveuse tout à trac avant d'aborderl'ex,
posé de la pensée discursive: jaillissement spontané ayant à lui seul une
valeur factiveuse, et ayant aussi, à l'évidence, une valeur locutoire, puisque
cette substance est ainsi jetée sans rôle défini dans la phrase, — même si
elle doit y jouer un rôle logique subséquent, — comme une sorte d'excln.
mation du locuteur. Ex. : *

Torcy, on a vu que je n'avais jamais eu aucun commerce avec lui


tSaint-Simon. Mémoires. Rome VII, Chap. XIII, p. 138).
Lesoldat, la vie s'écoule de lui.
(Ch. Henry Mlrsch, Le Crimede Potru, soldat, p. 19).
Hier, à table, ce n'aurait pas été mon gamin qui disait ça, que j'aurais pris
la porte. Lui, je me suis retenu simplement de lui envoyer une paire de gifles.
Tristan Bernard. Amants et voleurs. Le Poignard Malais, p. 272).

Bien que ces compléments soient soutenus dans la suite de la phrase


par un support syndestique substantif, ils apparaissent, au moment de
l'éjaculation locutoire de l'idée substantielle, comme dépourvu de rôle
précis dans la construction grammaticale qui suit.

111. — Les termes composants des phrases françaises peuvent être en-
visagés au point de vue de leur référence, c'est-à-dire de la faculté qu'ils
ont de prendre part à des liages, soit comme supports, soit comme ap-
ports. La faculté d'être support s'appelle la 'sufférence, celle d'être apport
l'afférence.
112. — On appelle clausule une masse de valence (simple ou conva-
lente) qui, quelle que soit sa valence globale par rapport aux membres
de la phrase, est intérieurement centrée autour d'un substantif dépourvu
de puissance nodale, c'est-à-dire nominal ou strumental (ce substantif pou-
vant d'ailleurs, dans certains cas particuliers constituer à lui seul la clau-
sule).

;
La question de l'afférence du substantifcentral de la clausule importe
peu pour la classification des clausules car ce serait seulement d'une fa-
çon tout à fait artificielle et non étayée par les faits que l'on pourrait dis-
tinguer entre l'anerence propre de ce substantif central et l'afférence glo-
bale de la clausule, qui est la justification du rôle complémentaire de cette
clausule. Cf. :

col.1).
Il est représenté le plus fréquemment couvert d'une peau de lion et armé d'une
massue.
(J. Trousset, Nouveau dictionnaire encyclopédique, s. v. Hercule, t. III, p. 264,

et:
De la peau du Lion l'asne s'étant vestu
Estoit craint par tout à la ronde.
(La Fontaine, Fables choisies, V, 2t, l'Asne vestu de la peau du Lion).
Lesclausules de lion,du lion sont ici évidemment toutes des apports
du substantif peau. Et l'on pourrait d'autre part soutenir que le substan-
tif lion contracte pour son compte des rapports avec le substantif peau.
Mais ces rapports sont difficiles à préciser du fait que dans la première de
ces phrases,
la substance d'un lion ne se montre pas clairement.
Aussi est-ce sur la question de la sufférence du substantif central que
doit se faire, d'après la leçon des faits, la classification des clansules.
Quand la sufférence se limite aux bornes de la clausule, c'est-à-dire
quandlesubstantif ne peut devenir le support de termes étrangers à la

,
clallsule, la clausule est dite étanche. Ex. :

o surprise 1 plus de nappes salles, une table nette, des mets acceptables, à
peine quelque odeur de cuisine et une réception (l'enfant prodigue.

l'rmtique.
Les
iliiiti q ue.
(Ed. Kstaunié. L'Infirme aux mains de Lumière. 111, p. 63).
nobles. qui ont le titre de prince du Saint-Empire portent. la couronne à
(H. Gourdon de Genouillac. L'Art Héraldique. 111, p. 151).

On aperçoit que lesclausulesd'enfantprodigue, de prince du Saint-Empire


sont étanches, car si les termes enfant et prince peuvent respectivement
porter l'un l'adjectif prodigue, l'autre la clausule du Saint-Empire. ils se-
raient incapables, ainsi que nous le verrons ultérieurement, de supporter
aucun apport étranger à leurs clausules.
Quand la sufférence au contraire ne connaît pas de limitation, la clau-
sule est dite diffusive. Ex. :

Le vent vase lever, les hirondelles s'éveillent, la feuille du myrte est envolée !
(G. Flaubert. La Tentation de Saint Antoine. IV, p.167). -

Dans pareille tournure, on pourrait non seulement ajouter au terme


myrte un complément intérieur à la clausule, mais encore lui faire jouer
le rôle de support dans des membres de phrases contigus. Ex. :

Enfin vous l'emportez, et la faveur du roy


Vous éléveen unrangquin'étoitdùqu'à inoy,
Il vous fait gouverneur du prince de bastille.
(Corneille. Le Cul. T, 3).

113. appelle sousphrase un complément à l'intérieur duquel


— On
figure un phénomène avec son circonstancement.
Nous avons vu au § 56 que la factivosité principale de la phrase compor-
tait toujours de l'émouvement, c'est à-dire l'aperception d'un fait nouveau
dans le contenu psychique du locuteur : ceci représente en somme l'aspect
valentiel du phénomène.
Mais dès que la notion phénoménale cesse d'être absolument brute, le
phénomène commence à pouvoir être conçu comme comportant du cir-
constancement, c'est-à-dire l'expression de rapports déterminés entre les
Inasses de référence impliquées dans le phénomène. Cela représente en
somme l'aspect supportemental du phénomène. *
Un phénomène ne peut se montrer en sous-phr£*se,c'est-à-dire à
l'intérieur
d'un complément, qu'à condition que son émouvetnent n'entre pas en luite
avec celui de la factivosité principale de la phrase, car une phrase ne peut
comporter qu'un seul émouvement, valence régente dans laquelle vien-
dront s'englober toutes les valences complémentaires.
Cette condition se réalise de deux façons.
1* Si le phénomène central de la sous-phrase est exprimé par un factif,
c'est-à-dire par un terme ayant un émouvemerU propre, ce factif sera in.
clus dans un convalent introduit par un strument ayant pour rôle spécial
de masquer l'émouvement : cette sous-phrase par manquement est dite
sous-phrase endodynamique. On l'appelle aussi subordonnée. Ex. :
Cendron ne savait s'il devait rire ou pleurer.
(A. de Chateaubriant. La Brière. 1. 3, p. 67).
Nous avions l'air de nous ennuyer, et pourtant je doute que deux êtres se soient
jamais senlis si proches ? <
(Ed. Estaunié. L'infirme aux mains de lumière. III, p. 55).
phénomène de la sous-phrase peut n'être donné qu'au point de vue
2° Le
circonstancement. La sous-phrase est alors ditesous-phrase adynamique.
Le mécanisme des sous-phrases adynamicjues diffère suivant qu'elles
sont nominales ou verbales.
Quand elles sont nominales, l'ordre des termes, les pauses qui, éven-
tuellement, les séparent, et le ton de phrase sont les seuls signes du rap-
port de circonstance qui est mis entre eux. Ex. :
Unpoignard à la main l'implacable Athalie
Au carnage animoit ses barbares soldats.
(Racine. Athalie. 1. 2).
Délicate, l'œL.l sombre etcreux sous le bandeau noir plaqué à sa tempe maigre, le 1

profit sec, on la voyait encore volontiers en manches blanches.


(Colette Yver. Le Feslindes Autres, dans la Revue des Deux Mondes, du 1er juil-
let 1924, p. 19).
Quand elles sont verbales, elles sont centrées, autour d'un extrafactif
verbal (substantif, adjectif ou affonctif verbal), c'est-à-dire d'un terme
ayant précisément pour rôle de représenter le phénomène en tant qu'il est
une substance, une qualité ou une modalité. Ces termes possèdent de ce
fait la puissance nodale du verbe, c'est-à-dire son pouvoir de circonstance-
ment, alors qu'ils sont privés d'émouvement. Ex. :
et, comme il la retournait, examinait l'écriture, voilà que sa figure se mit
à changer, à blêmir, à revêtir un air de erreur.
(A. de Chateaubriant. La Brière. II. 2, p. 146).
Devant son feu, toute la soirée, il se recorda la querelle, grattant et regrettant
cette plaie, cousant une pensée à une autre, et se marmonnant des choses.
(lbid.,p. 151).
en même temps que sur le seuil, tout prèsde lui, s'éclairait par la rousine
de l'intérieur, un visage de détresse, presque de démence, le visage de Théotiste,
*' horriblement pâle sous le châle danslequel elle se serrait engrelottant.
- (lbid., p. 152).
CHAPITRE VII

LA NEGATION

SOMMAIRE

négation française n'est pas un taxième simple. — 115 Le discordan-


114. La
--
tiel..- 116. Le jorclusif. 117. Alliance du discordantiel et du forclusif
pour former la négation. 118. Indépendance réciproque du discordantiel
et du forclusif. — 119. Caractère véritable de la négation en français.

114. -Il nous semble intéressant de parler dès maintenant d'une no-
tionqui joue un rôle capital dans la logique commun.. la négation
Il ne s'agit bien entendu pas d'étudier ici dans le détail les moyens mis
en œuvre par la langue pour exprimer la négation, non plus que son évo-
lution historique, dont l'étude est inséparable de celle de ses moyens
d'expression. Ce dont nous voulons fixer ici les grands traits en quelques
mots, c'est l'état présent de la question dans le sentiment linguistique de
la langue que nous parlons. Force nous sera peut-être, dans un pareil
exposé, d'être un peu dogmatiques, encore que nous nous efforcions d'évi-
ter le plus possible cet écueil.
La notion même denégation, qui semble êtreà la base de toutes les
logiques, et qui a servi depuis l'antiquité à classer les propositions et à
fixer les règles de leur enseignement déductif, n'est pourtant pas, au
moins sous la forme simpliste où on le conçoit consciemment d'ordinaire,
un facteur réel de la pensée.
Dès la langue grecque, pour fonder l'idée générale de négation, il fallait
abstraction de la différence entre les emplois respectifs de où et de jrfi. Les
grammaires grecques ne nous indiquent d'ordinaire, pour savoir quand

;
employer l'un ou l'autre, que des règles empiriques assez vagues appuyées
sur des exemples de tel ou tel type de phrase il est pourtant impossible
d'admettre que la distinction entre où et p.Y¡ ne répondit pas à quelque
différence réelle dans le sentiment linguistique des Hellènes. Mais nous
avons, semble-t-il, perdu à jamais tout moyen de reconstituer une distinc-
tion sémantique si intéressante.
Le français, au contraire, ne constitue pas un matériel mort, mais une
langue pleinement vivante, et si
nous arrivons par l'étude des textes écrits
et du langage oral d'autrui à reconstituer les taxièmes de la négation, notre
propre sentiment linguistique sera là pour nous avertir que nous avons en
en effet touché juste.
Si nous examinons des phrases négatives françaises du type le plus ordi.
naire, nous les voyons constituées ainsi :
Depuis une heure que je cherche ma casquette, je ne peux pas me rappeler où
je l'ai mise.
(Courteline. LesLinottes, II, p. 61).
Nous respirons, notre cœur bat, nous n'y pensons pas, nous ne sentons rien.
(Gil Robin. La Femme et la Lune. VI, p. 05).
Quand elles sont méritantes, je ne néglige jamais l'occasion de récompenser
mes servantes.
(Thomas Raucat. Honorable Partie de Campagne. V, p. 113).

La négation y est donc, ainsi que chacun de nous le sait depuis l'école
élémentaire, constituée par deux morceaux, d'une partl'affonctif ne, d'autre
part les affonctifs pas, rien, jamais. Certes, dans le parler vulgaire, l'on
entend des phrases comme :

parles en un petit peu, pour voir, du nez du général Suif. — Quand je te


disque j'en parierai pas.
(Courteline. Coco, Coco el Tolo. Le nez du général Suif, p. 65).

Mais il y a lieu de se demander s'il ne s'agit pas d'un écrasement phoné-


tique de ne : on trouve dans les mêmes bouches le ne employé souvent par
ailleurs :
C'est pas mon tour. Il y a Bouffionx qui n'a pas encore pris.
(Roland Dorgelès. Les Croix de Bois. XV, p. 299).

et en admettant même que l'omission du ne fût un phénomène sémantique,


il faudrait penser, puisque les mêmes locuteurs emploient ce ne dans
d'autres cas, qu'ilne s'agit que d'une omission réelle de la notion du ne
par l'esprit. Et cela nous enseigne en tout cas que le taxième qu'exprime
la
pas,rien,jamais est plus voisin de la négation brute de logique clas-
sique que ne l'est le taxième de ne.
Voilà donc le français en possession d'une négation en deux morceaux
-
,ne pas,ne-jamals,ne i,Leti. - :
L'explication qu'on en donne le plus ordinairement est purement histo-
rique : la négation originelle, nous enseigne-t-on, était ne. Comme cette
négation se trouvait réduite à un monosyllabe, voir même au seul pho-
nème [n], on a pris l'habitude de la renforcer par des vocables de valeur
essentiellement affirmative, tels que pas, rien,jamais, et progressivement,
au cours de l'histoire, la valeur de négation se transporta du premier mor-
ceaune sur le second morceau pas, rien, jamais. L'on pourrait, semble-
4-il, d'après cette thèse, prévoir l'époque où le ne, devenu parfaitement
inutile, disparaîtrait. Cette explication purement historique ne nous éclaire
nullement sur la nature des taxièmes de ne et de pas, rien, jamais dans le
115. — Les emplois de ne sont de trois genres :
1° Les emplois avec pas, rien,jamais, etc. pour constituer une négation
banale. C'est ceux dont il a été question jusqu'ici. 2° Les emplois avec que
pour former une négation dont est seule exceptée la chose introduite par
que, ex. :

Claudia ? fit le père. C'est vrai, elle n'a que moi et il m'en coûte de la quitter.
1 et
(Jacques Bainville. Jaco Lori. V, p. 114).
(y
3" Divers emplois isolés dans la subordonnée. C'est ces derniers qui vont
nousdonner la clef du problème. En effet, l'étudedétaillée que nousavons
faite de ces divers emplois de ne dans la subordonnée nous ontamenés à
penser que ne y exprimait toujours une discordance entre cette subordon-
née et le fait central de la phrase. C'est pourquoi nous avons donné à ne le
nom de discordantiel. Par les quelques rapides considérations qui vont
suivre, le lecteur va pouvoir se rendre compte des divers ordres de cas où
l'esprit perçoit cette discordance et l'exprime.
Le cas le plus clair peut-être, c'est la présence de ne après les compara-
tifs d'inégalité. Il est évident qu'il y a en pareil cas une discordance entre
la qualité envisagée et l'étalon (échanlil. cf. infra L. IV, ch. XVII, S 655-
r2lj) auquel on la rapporte. Aussi est il de règle d'employer ne dans ce cas :
Le besoin de rendre insolence pour insolence lui avait fait prendre des formes
hautaines et désobligeantes qui, jointes à sa légèreté et à sa distraction, lui ont
fait plus d'ennemis qu'il n'en méritait.
(Mme de Boigne. Mémoires. VI, 10, p. 230).
Il lance le disque, qui va tomber à trois pieds plus loin que ne l'avait lancé
Euphorion.
(A.. Laurie. L'Ecolier d'Athènes. VII, p. 92).

jamais vu de singe qui ressemblât plus à l'homme qu'il ne ressemblait


Je n'ai
lui-même à un singe.
(F. Sarcey, Etienne Moret, p. 6).
1,

Et il est juste qu'il en soit ainsi, parce que l'âme de saint François était plus
belle que n'est la mienne.
(A.. France. Le Lys rouge. XIX, p. 224).
A. la bonne heure 1 Faut
pas me croire plus moule que je ne suis, mon vieux
Constant.
(Gyp. Une panne bienfaisante).
Il a plus de génie qu'il n'en a l'air.
(R. Doylesve. Nymphes dansant avec des Satyres. Le Miracle de Saint-Vaisseau).

Un cas particulier du discordantiel après les comparatifs d'inégalité est


son emploi après la locution à moinsque. Ex. :
Car que faire en un giste à moins que l'on ne songe ?
(La Fontaine. Fables choisies. II, 14. Le Lièvre etles Grenouilles).
t
Le discordantiel s'emploie aussi dans les propositions complétives gou-
vernées par des verbes exprimant la crainte, la précaution et l'empêche-
ment. Ex :
A) CRAINTE :
Je tremble qu'Athalie, à ne vous rien cacher,
Vous-même de l'Autel vous faisant arracher,
N'achève enfin sur vous ses vengeances funestes,
Et d'un respect forcé ne dépouille les restes.
(Bacine. Athalie. I. 1.).

;
M. de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit élégamment que les bar-
rières étaient des appuis la Cour craignoit qu'elles ne fussent des obstacles.
- (Madame de Boigne. Mémoires. IV. 7, t. I, p. 302).
Son petit cousin se présentait au cercle. Il craignait qu'il ne fût blackboulé.
(A. France. Le Lys rouge. XII, p. 172).

Dans la crainte, il y a discordance entre le désir du sujet de la princi-


pale et la possibilité qu'il envisage.

B) PRÉCAUTION :
,
:
Mettez-vous là, vous dis-je et quand vous y serez,
Gardez qu'on ne vous voye,etqu'on ne vous entende.
(Molière. Le Tartuffe, ou l'Imposteur. IV. 4).
ils avaient à veiller sur le feu et à prendre garde qu'il ne s'éteignît.
(Clément Huard. La Perse antique et la civilisation
iranienne. 111, p. 188).
Dans la précaution, il y a discordance entre les efforts que fait le sujet
et le danger qui subsiste en dépit d'eux.
G) EMPÊCHEMENT : 1;

Je couvrois ces matières-là d'un galimatiasphilosophique, comme d'un nuage,


qui empèclioit que les yeux de tout le monde ne les reconnussent pour ce qu'elles
etoient.
(Fontenelle. Dialogues des Morts anciens avec
des Modernes. IV. Platon, Marguerite d'Ecosse.
-
N
Œuvres, t. I, p. 157).
Il y a un arbre qui empêche qu'on ne voie chez vous.
(Madame E, le 12 mai 1920).
Dans l'empêchement, il y a discordance entre le phénomène qui devrait
se produire et la force qui l'empêche.
Le discordantiel en subordonnée complétive se rencontre dans des con-
ditions un peu différentes quand le verbe central de la phrase est touché
par une
négation.
;
Nepascraindrepeut avoir deux sens l'on dit': « Louis ne craint pas
qu'Elisabeth parte » pour exprimer que Louis aurait du déplaisir à ce
qu'Elisabeth partît, mais que ce départ est improbable ; il y à dans ce cas
concordance entre ce que désire Louis et ce qui se passera probablement
aussi, pas de discordantiel. Mais la même phrase peut aussi vouloir dire
;
qu'Elisabeth va probablement partir, mais que Louis se moque qu'elle
parle ou non. Là non plus, il n'y a pas de discordance. Ex. :
Mais les bossus de la pensée ne craignent point que les passants viennent
frôler par superstition leur malformité porte-chance.
(Aragon. Une vague de rêves, p. 14).
Après ne pasempêcher, tantôt le discordantiel apparaît, tantôt il manque,
et il nous a semblé qu'on le rencontrait plus souvent quand le subjonctif
de la subordonnée avait un sens présent. Ex :
Cela n'empêche pas qu'il ne soit mon ami.
(Melle EG, le 4 décembre 1920).

A
:
la vérité, nepas empêcher est une négation très grossière. Cela peut
avoir deux sens ou bien « avoir une volonté ou tendance d'opposition,
mais impuissante. » Dans ce premier cas, la réalisation du fait est inadé-
quate à cette volonté, donc discordance et emploi de ne. — Ou bien « ne
manifester aucune opposition. » Il n'y a alors pas d'inadéquation entre le
fait et la volonté d'empêchement, puisque celle-ci n'existe pas, et il n'y a
pas ne. Le discordantiel apparaît donc ici comme un mécanisme très fin
qu'emploie l'esprit pour se défendre contre la grossièreté et l'insuffisance
de la conception brute de négation.

Après ne pas douter, on peut également rencontrer ou non le discordan-


tiel. Ex :

Avec le discordajitiel :
On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier.
(Perrault. La Belle au Bois dormant, p. 42).
sa parfaite connaissance de Venise, grâce à laquelle je ne doutais pas qu'il
ne m'eût découvert un logis à ma convenance.
(H. de Régnier. L'Entrevue, p. 39).
•••
Mais quand le duc, pour me présenter, eut dit mon nom à M. de Bréanté.
celui-ci voyant que ce nom lui était absolument inconnu, ne douta plus dès lors
que, me trouvant là, je ne fusse quelque célébrité.
(M. Proust. A la recherche du temps perdu, t. IV, p. 110).
Ces suicides en famille sont des crimes. Et je ne doute pas qu'ils ne fassent
horreur
h
aux mères qui sont mères avant tout.
(Clément Vautel. Mon Film, dans Le Journal du 30 juin 19i6, p. 1, col. 6).
:
Sans le discordantiel
Je ne doutai point
que l'amour causât ces douleurs.
(A. France. La vie en fleur, p. 34).
y
Parce qu'ayant créé de la beauté, vous aussi ne doutez pas qu'il ait un soleil
pour regarder votre âme.
(Estaunié. L'infirme aux mains de lumière. p, 182).
on ne peut douter qu'ils .soient pleins.
(A. Arnoux. La nuitde Saitit-Bai-tiabé, p. 75).

Le tour comportant le discordantiel semble plus fin. Ne pas douter im-


:
plique précisément un doute, sans quoi on dirait savoir. Il y a discor-
dance entre ce doute réel, d'ailleurs marqué par le subjonctif, et l'affir.
mation principale, qui vient prétendre qu'on ne doute pas. Le discordan-
tiel apparait donc, et ceci d'autant plus facilement que le fait est futur,
un fait futur étant douteux par essence.

;
On rencontre aussi le discordantiel après ne pas désespérer parce que ne
pas désespérer est loin d'être le contraire de désespérer c'est seulement
garder un très faible espoir, tout juste assez pour qu'il n'y ait pas déses-
poir. Il reste donc une discordance entre le désir que l'on a de l'événement
exprimé dans la subordonnée et l'impossibilité irréductible de cet événe-
ment. Ex. :
Que si. on travailloit encore à faire imprimer des livres grecs avec tra-
duction Françoise à costé, ce que je ne désespère pas que l'on fasse quelque
ne
la
jour.
(Méthode grecque de Port-Royal. Préface, p. XV).

Comme on le voit, dans tous les cas d'emplois après principale négative,
le discordantiel intervient pour corriger l'illégitime brutalité de la néga
tion.
Un des rôles les plus intéressants du discordantiel, c'est celui de son
emploi après avant que. En effet, il est indéniable que cet emploi est en
progrès. Très rare avant le XVe siècle au témoignage de Gorlefroy CI) il est
rare encore au XVI' siècle (2) et dans la période classique, mais se déve-
loppe considérablement au XIXe siècle et s'épanouit au XXe. A vrai dire,
le tour comportant avantque sans le discordantiel persiste dans la langue,
mais, ce qui est précisément très intéressant, c'est qu'il semble bien qu'il
yait une nuance sémantique assez nette entre les phrases renfermant ne
et celles qui ne le renferment point. Quand ne n'est pas présent, la phrase
ne marque qu'une pure succession chronologique de faits conçus comme
sans durée et sans qu'il soit indiqué si le fait nouveau met fin ou non à
l'état de fait antérieur. Ex. ;
On se lassa de me persécuter avant quejefusse lasse de souffrir.
(George Sand. Lettre du 10 octobre 1825, dans la Revue des Deux Mondes du
15 avril 1926, p. 789).
Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'ellefutlevée.
(G. de Maupassant. Une Vie. IV, p. 88).

(1) E. Godefroy. Dictionnaire de l'ancienne langue française. s. v. Ainçois.


(2) E. Huguet. Dictionnaire de la langue française du XVIe Siècle, s. v. Ainçois et
Avant.
Cette commission se réunira aujourd'hui même, à 15 h. 30, afin que des dé-
cisions puissent être prises par la Conférence avant qu'elle se sépare.
(Communiquéofficiel du 26 janvier 1921).
Il dut sonner deux fois à la porte, avant que la domestique se montrât, affairée
et gémissante.
(P. Bourget. Le Dansettr mondain. III, dans la Revue des Deux Mondes du
loi- mars 1946, p. 36).

Il n'a plus reparlé ce soir-là, et est monté se coucher avant qu'on se soit mis à,
table.
(H. Dorgelès. Les Croix de Bois. VI, p. 141).

Au contraire, la présence de ne marque l'importance particulière dela.

lée avant l'intervention du fait nouveau ;


condition exprimée par avatilqiie. Elle insiste sur la durée qui s'est écou-
elle implique la plupart du temps
que ce fait nouveau met fin à l'état de fait antérieur. C'est dire qu'elle
marque la discordance entre le fait nouveau et le fait principal, là encore.
le discordantiel mérite bien le nom que nous lui avons donne. Ex. :

J'entends sonner la dernière heure


De mil huit cent cinquante huit :
L'année, avant qu'elle ne meure
Veut encor faire un peu de bruit.
(A. de Vatliaire. Epines fleuries. Trente et un décembre mil huit cent cinquante
huit).
Avant que tu ne t'en ailles,
Pâle étoile du matin,
Tourne devers le poète,
Dontles yeux sont pleins d'amour,

Tourne ton regardque noie


L'aurore dans son azur.
(Verlaine. La bonne chanson. V, t.
p. 125).
1,

Silence et les mains au dos


distribution ne soit complète.
! L'on ne commence pas à manger avant que la
(Léon Frapié. La Maternelle. p. 29). 1,

Avant que les négociations de paix ne soient ouvertes officiellement, et tandis;


que l'on doute encore si l'on ne devra pas rouvrir les hostilités, Victor-Emma-
nuel, déférant à une invitation de Napoléon III, se rend à Paris, pour visiter
l'Exposition universelle où la reine Victoria et le prince Alberllonlprécédé.
(M. Paléologue. Cavour, dans la Revue des Deux Mondes dulftl" novembre 1925,
p.157).

IcUres.
••
pellerai
entrevu la mort. Je sais comment elle est et je crois que je ne l'ap-
J'ai
plus, avant qu'elle ne vienne me chercher.
(M. Dekobra. La Madone des Sleepings, p. 299).
Tout à l'heure encore, avant que tu n'arrives, je métais mis à trier quelques
(M. AC, le 25 mai 1926).
C'est à côté de l'emploi du discordantiel après avantque qu'il faut placer
19)6).

:
son emploi après queouun pronom relatif inclus dans une phrase dont le
faitcentral soit négatif, comme dans
Sij'étais de toi, mon frère, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je n'aurais
point de repos que je n'aie contemplé une chose si merveilleuse.
(Anatole France. Thaïs, p. 270).
ou dans cet exemple oral :
J'espère bien pouvoir être rentré que Madame ne soit arrivée.
(Monsieur P. le 17 janvier 1927).

car ces phrases équivalent à peu près à « je n'aurai pas de repos avant
d'avoir contemplé. » « j'espère pouvoir être rentré avant que Madame ne
soit arrivée. »
On sent aisément aussi la discordance dans des phrases comme
11
:
faut bien qu'on sache gré à quelqu'un de se prêter aux goûts différents des
sociétés et l'on ne peut pas lui en savoir gré qu'on ne lui en suppose de contraire
qu'il sacrifie.
(Voisenon. Histoire delaFélicité, p. 63).

car la phrase est très voisine de : « A moins qu'on ne lui en suppose de


contraire. »
Nous avons à peu près indiqué maintenant, de façon sommaire, les prin-
cipaux emplois de ne dans les propositions subordonnées, et le lecteur a pu
se rendre compte que cet affonctif indiquait nettement la notion de discor-
dance. Mais il faut bien se garder de croire que le discordantiel soit dans
tousses emplois gouverné mécaniquement par tel ou tel tour de phrases.
Ce qui prouve qu'il s'agit d'un taxième réellement vivant et agissant dans
l'esprit des Français, c'est qu'il se rencontre aussi dans les circonstances
sémantiques analogues à celles des tours indiqués, même quand la cons-
truction grammaticale est différente. Ex. :
A) En analogie avec à moins que :
Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous allons
faire.
(L. Hémon. Maria Chapdelaine. II, p. 37).
EtN. m'a promis la place, sous la réserve que, fait très improbable, un sien
interne ne se trouvât pour la réclamer.
(Lettre de M. P à M. DU, le 12 juin i923).
Cette phrase, écrite au courant de la plume, a été remarquée à la relec-
ture.
B) En analogie uoec craindre :
Mon unique frayeur est qu'il ne vous punisse.
(Destouches. L'Ambitieux et l'Indiscret. IV. 8, t. III, p. 335).
A me voir si sage (ou si léger) la peur la prenait que je ne l'aimasse moina.
(Ft. Radiguet. Le diable au corps, p. 206).
C) En analogie avec ne pas douter :
Croyezmoy, plus j'y pense et moins je puis douter
Que sur vous son courroux ne soit prest d'éclater,
*
Et que de Jézabel la fille sanguinaire
Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.
l.
(Racine. Alhalie* 1).
On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence n'ait assez de grâce.
(Mme de Boigne. Mémoires. II. 6, p. 178).
On ne peut nier qu'à la suite.de cette contrainte, l'Empereur ne fut tout à fait
efliacicux pour elle.
Ibid.111.5.p.239).
non pas certes qu'il mette en doute que le temple ne soit reconstruit,
mais il désirerait avoir une garantie solide que cette place, qu'il veut acheter, lui
sera vraiment réservée.
(Jérôme et Jean Tharaud. Un Royaume de'Dteu.M, p. 72).
Il ne faut pas nier qu'il n'y ait un grand intérêt à montrer le rôle des glandes
endocrines dans beaucoup de troubles de croissance.
(M. AM, le 16 avril 1920).
Je ne serais pas étonnée que vous n'eussiez raison.
(Melle CT, le 21 imi 1923).
D) En analogie avec avant que :
Il a !
le temps, d'ici à ce que tu ne meures
(MadameE, le 15 février 1923).
Laveille qu'il ne change, il est arrivé très tard pour mettre ses observations
en ordre.
Mlle EH, le 10 roar* 1925).
Dire que çà c'est là et que çà restera jusqu'à ce que je ne l'emporte 1
(Madame BK, le 9 septembre 1925).

-
Après attendre, s'attendre, le parler de nos jours développe un nouvel
emploi du discordantiel, qu'on peut considérer en faisant la transition
entre l'emploi après ne pas douter et celui après avant que. Ex. :

Mère, ne t'expose pas aux outrages du maître. N'attends pas que, t'arrachant
à moi, il ne te tratne indignement.
(A. France. TltdiS, p. 83).
On s'attend d'un moment à l'autre à ce que M. le Marquis ne paisse.
(M. Proust. A la recherche du temps perdu, t. IV, p. 244).
En attendant que leur maison ne soit construite, ils se sont mis à habiter avec
leurs parents.
(Madame E, le 23 juin 1923). -

Notre conception du discordantiel ferait attendre qu'on le rencontrât


dans les subordonnées subjonctives introduites
par sans que. Pareil emploi
d'ordinaire sans discordantiel :
n'est pas classique. Les auteurs qui se conforment à la norme écrivent

ILne sçait que par ouïr dire


Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire,
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux

, Des dignitez, des biens, que jusqu'au bout du monde


On suit sans que l'effet aux promesses réponde.
(La Fontaine. Fables choisies. VII, 11. L'Homme qui court après la Fortune et
Homme qui l'attend dans
son lit).
Comment ! J'entendrais dans la rue
Dans l'air, aux volets des maisons
Fourmiller la tendre saison
Sans qu'elle soit pour moi venue.
(Comtesse de Noailles. Les Forces Eternelles. Le ciel est d'un blanc, p 121),
Celles-là, il ne peut pas les porter une fois sans qu'elles soient toutes déchirées.
(Mme DW, le 22 septembre 1955).

Mais il y a un très grand nombre d'exemples dans lesquels conformément


ànotre attente, on trouve le discordantiel après sans que. Nous n'en cite-
rons ici que quelques-uns.
Les cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter sans que l'on n'en
soit ému.
(Mme de Sévigné. Lettre du 23 août 1675).
on ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les ronfer-
mer en un seul pays, sansque mon livre ne perde beaucoup de son étendue et
de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait.
(La Bruyère. Les Caractères ou les Mœurs de ce Siècle, tome I, p. 29). I
cela n'arrivoit point sans combat et sans qu'on ne vît avec peine et quels
scrupules il se laissoit aller.
Saint-Simon. Mémoires, t, VII, chap.XXVIII, p. 360).
les autres noirs, qu'on ne saurait regarder prenant leur repas sans qu'ils
ne se croient tenus à vous en offrir une part.
(P. Mille. L'Illustre Parlouneau, p. 193).
Ainsi, grâce à la mobilité du seuil, les débits pourront varier énormément
sans que la glycémie ne se modifie.
(L. Ambard. Physiologie normale etpathologique des llei/IS. p. 109).

116. constitué par des


— Le second morceau de la négation française,
t
mots comme rien jamais, aucun, personne, plus, flllère, etc. (i), s'applique
aux faits que le locuteur n'envisage pas comme faisant partie de la réalité.
Ces faits sont en quelque sorte forclos, aussi donnons-nous à ce second
morceau de la négation le nom de forclusif.
Les emplois du forclusif sont de quatre genres :
1° Les emplois avec ne pour constituer une négation banale, ex. :

Je n'ai jamais vu, en effet, un homme tomber de sommeil comme ce brave


type.
(Léon Daudet. La mystérieuse semaine, dans
l'Action Française du 12 septembre 1927, p. 1, col2).
i-ien, tu seras là, mon père.
Je ne lui dirai rien, p è re.
(Victor Hugo. Hernani. III. 7).
Personne, jusque-là, n'avait vu M. des Lourdines se mettre en colère.
(A. de Chateaubriant. Momieur des Lourdines. I. 2, p. 26).

2* Les emplois n'ayant une valeur de « négation pleine » auprès d'un


substantif, d'un adjectif ou d'un affonctif sans verbe.

(1) Pas appartient à ce groupe, mais comme il possède des pouvoirs particuliers lie
surnégation (ex. : « çà n'est pas rien », « je ne fais pas que de la peinture »), nous ne le
prendrons pas comme type dans ce rapide exposé. Le lecteur en trouvera dans les
livres suivants l'étude détaillée.
3° Les emplois aftirmatifs dits purs d'un type archaïque.
4° Les emplois dans lesquels apparaît la nuance spéciale de forclusion
qui est caractéristique de ce genre de strument. Ces derniers emplois sont
ceux sur lesquels notre attention doit être attirée, car ils nous donnent la
clef du taxième des struments forclusifs.

:
Quand le fait subordonné dépend d'un fait phrastique central pleinement
nié, on rencontre des phrases comme

Je ne veux point qu'il me dise rien.


(Molière. Le Bourgeois gentilhomme. V. 6)
M. Brooke n'est pas de ceux qui se plaignent jamais.
(P. J. Stahl. Les quatre filles du docteur Marsch. XIII, p. 200).

EIXE. -
Lui (attristé). — Que vas-tu chercher ?
Ce n'est pas moi qui vais chercher rien.
(Paul Raynal. Le Tombeau sous l'Are de Triomphe. II).
il n'est pas probable que j'opère jamais plus.
(Paul Bourget. Le sens de la mort, p. 132).
Que je n'apprenne pas qu'on a rien volé chez l'habitant, ni bétail, ni volaille,
ni fourrage.
(J. & J. Tharaud. Un Royaume de Dieu. X, p. 234)
On aperçoit aisément que les idées touchées par jamais, rien, sont comme
expulsées du champ des possibilités aperçues par le locuteur. Que Covielle

:
dise quelque chose à Mme Jourdain est un fait qu'elle se refuse à envisager
comme possible parce qu'il lui déplaît elle en scotomise en somme la pos-

:
sibilité. Les plaintes de M. Brooke n'appartiennent pas à la réalité conçue
par le personnage qui parle il neseplaintjamais. Aller chercher des com-
plications est un fait qu'Elle nie être sien. Une opération ultérieure du chi-
rurgien est forclose du monde probable tel que ce chirurgien l'aperçoit. Il
pense qu'il n'opérerajamais plus. Enfin, voler chez l'habitant est un fait
que l'officier se plaît à considérer déjà comme inenvisageable puisqu'ill'a
interdit.
Ces emplois en subordonnée dépendant d'un fait central négatif condui-
sent tout naturellement à l'emploi du forclusif dans des subordonnées dé-
pendant d'un verbe, ou d'un adjectif, dont le sémantisme entraîne la même
forclusion que le faisait ci-dessus la négation. Ex. :
A..
— Après des verbes :
Je défiois ses yeux de me troubler jamais.
(Racine. Andromaque. 1, I).
Argine, il me défend de lui parler jamais.
(Id.Iphigênie.V.1).
1
Je préviendrai la honte
De descendre jamais des grandeurs où je monte
(Destouches. L'Ambitieux et l'Indiscret. I. 7).
Après dix-huit mois de soins, elle en reste encore ébranlée, au point que nous-
OYons
d peut-être renoncer à l'espoir dejamais avoir d'enfant.
(Roger Martin du Gard. Jean Barois. I. 1. p. 87). -
Prosper de Boisclos demeurait pour moi une énigme que je désespérais deja-
mais résoudre.
(H. de Régnier. Le divertissement provincial. III, p. 302).
M. d'Escampette, courtois et amoureux, se garda de rien objecter.
(II. Falk. lielpliégor. Les Histoires Drôles, no 22, p. i5).
C'est chose fort intéressante que de confronter les emplois dudiscordan-
tiel et ceux du forclusif après les différents verbes, mais cette étude dépas-
serait les limites de cet exposé sommaire.
Après les verbes défier, défendre, prévenir, renoncer, désespérer et garder,
le forclusif, dont nous venons d'avoir des exemples, exclut le fait subor-
donné des possibilités futures, mais la langue connaît un tour plus hardi
encore et particulièrement intéressantjprtf pointde vue psychologique après
le verbe se repentir, c'est du passé qu'un fait qui a réellement existé est af-
fectivement exclu. Ex. :

« L'affaire Dreyfus, dit-il, c'est pour moi un livre qui est désormais clos. » Il
dut se repentir jusqu'à sa dernière heure de l'avoir jamais ouvert.
(J. Marsillac. Esterhazy est mort, in Le Journal du 18 août 1923, p, 1, col, 2),
Le langage est pour celui qui sait endécliiffrerles images un merveilleux
miroir des profondeurs de l'inconscient. Le repentir est le désir qu'une
chose passée, donc irréparable, n'ait jamais existé ; la langue française, par
le foiclusif, exprime ce désir de scotomisation, traduisant ainsi le phéno-
mène normal dont la scotomisation, décrite en pathologie mentale par
M. Laforgue et l'un de nous (1), est l'exagération pathologique.
Cy.
- Après des substantifs.
Et cependant, la supposition. que ces gens dont les regards inconnus me
frappaient. pourraient jamais transpénétrer entre leurs parcelles ineffables
l'idée de mon existence., cette supposition me paraissait renfermer en elle une
contradiction.
(M. Proust. A la recherche du Temps perdu, t, II, p. 312).
Certes, si elle avait les goûts que je lui avais crus, cet empêchement de jamais
les satisfaire devait être aussi incitant pour elle qu'il était calmant pour moi.

d'inaptitude à s'amuser de rien. (Ibid, tome VI, vol. 1, p. 241).


Vouloir être seul dans un compartiment, c'est signe d'égoïsme, d'orgueil, et
(Jules Renard. L'OEil clair. Agréments de voyage).
Nous avons encore la peur ou du moins le sentiment de l'obus. Et cette indiffé-
rence à rien d'autre.
(Jean Paulhan. Le guerrier appliqué. I, p.. 55).
C. — Après des adjectifs.
Tout aurait trahi ces habitudes régimentaires qu'il est impossible au soldat
de jamais dépouiller, même après être rentré dans la vie domestique.
(H. de Balzac. Le médecin de campagne, I, t. XIII, p. 307).

(1) E. Pichon et R. Laforgue. La notion de Schizonoïa, in Le Rive et la Psychana-


lyse, pp. 207 et 208.
Je suis très contrariée que vous ayez jamais entendu parler d'elle.
(Stahl et Lermont. Jack et Jane, VIII, dans le Magasin d'Education et de Récréa-
lion.1882.Iersemestre,p.209).
rien faire sans donner le maximum de leur force. '-
Car c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de
(L. Hémon. Maria Chapdeleine. IV, p. 57).

C'est aussi à côté des emplois dépendant d'un fait central négatif qu'il
faut mettre ceux dans lesquels le forclusifesten subordonnée dans un
ensemble phrastique contenant sans, ex. :
signalant simplement la situation, sans donner d'interprétation qui pussent
tendre à rien envenimer.
(Lettre de M. El. à M. P, le 20 août 1924).
Si l'on a biensaisi l'idée que nous nous faisons de la fonction mentale
du forclusif, onne sera pas surpris de le voir aussi jouer dans des interro-
gations ou dans des subordonnées dépendant d'elles, etc. :
A) Dans l'interrogation directe :

Sans doute elle n'avait pas ressenti l'ivresse rêvée. Mais l'éprouve-t-on jamais ?
(A. France. Le [,ys.,'ouge, p. 29).
Stéphane Mallarmé est mort. — Notre cœur est empli de tristesse. Comment
parlerais-je aujourd'hui de rien d'autre ?
(A. Gide. Prétextes. In memoriam, p. 251).
B) Dans l'interrogation indirecte :

Demande aux hôtes de ces bois


Silaguidelaplusfidèle
N'est pas la pente naturelle,
Plus sage que toutes les lois :
Et si jamais dans leurs tanières
Ils eurent la démangeaison
De venir chercher tes lumières,
Ou t'emprunter de la raison.
(Chaulieu. Ode contre l'Esprit, in Poésies, p. 31)
Platon verra, lui, si j'invente,
Si je dis rien d'exagéré.
(G. Nouveau. Valentines. Avant-propos, p. 32)
C) En subordonnée dépendant dune principale interrogative.
Tu crois ?
que cela s'est atténué jamais
(Mme A, le 1er janvier 1913)
La forclusion est décelable dans tous ces exemples. Thérèse pense
qu'éprouver l'ivresse rêvée est hors des possibilités dece monde. Parler
d'autre chose que de la mort de Mallarmé est impossible à M. A. Gide au
moment où il écrit. Que les hôtes des bois aient la démangeaison de venir
emprunter de la raison à l'homme, c'est exclu. Platon peut voir que l'exa-
gération est étrangère au dire de Germain Nouveau. Enfin, Madame A croit
que le phénomène dont elle parle a toujours été aussi fort.
Le forclusif se rencontre aussi dans les conditions quand elles sont pré-
sentées comme improbables. Ex :
Que mes yeux changent d'orbites si je donne jamais mon consentement.
(Garni. Le Fils de Roméo. Les Histoires drôles, no 4, ; p. 24)
On jeûnerait tout le temps si ça servait jamais.
(Ch. Péguy. Le mystèredo. la charité de Jeanne d'Arc, p. 26)
Les dieux l'ont retiré des mortelles allarmcs,
Et, si rien à présent peut troubler son bonheur,
C'est de te voir pour lui répandre tant de larmes.
(Racan. StaTICes. Consolation à Monseigneur de Bellegarde. tome 1, p. 200)
On le rencontre après les comparatifs et les superlatifs. Ex :

Elle s'éloit trouvée impuissante et ces deux seigneul's, peu à peu revenus
eux et leurs femmes mieux et plus familièrement que jamais, auprès du roi.
(Saint-Simon. Mémoires, tome 11, chaip. XXVII, p. 328)
La France offre au monde le plus magnifique exemple 4e forces morales et de
vertus civiques qu'un peuple aitjamais donné.
(Georges Leygues. Déclaration ministérielle, 25 septembre 1920, dans Lejournal)

Entre le roi et les deux seigneurs dont parle Saint-Simon, un état de fa-
miliarité atteignant à un autre moment le degré qu'il avait à l'époque dont
parle la phrase est chose exclue de la réalité. De même, un peuple offrant
au monde un plus magnifique exemple de forces morales et de vertus que
la France est chose que M. Georges Leygues ne connaît point. Quand on
trouve le forclusif auprès d'un comparatif d'égalité comme dans l'exemple
sui vant :

Je vous aime et vous estime autant que je n'aijamais fait.


(Mlle Marie-Madeleine de la Vergne, plus tard Mme de Lafayctte, apud Emile
Magne. Mme de Lafayetle en ménage. 11. p. t)3)

le forclusif est en réalité le correctif d'uneaffirmation mathématique trop


absolue. Mlle de la Vergne veut faire entendre à son aJloclltaire que, quoi-
qu'elle l'ait aimé toujours autant, il y a plutôt dans son. affection une dif-
férence en plus au profit du moment actuel.

Le forclusif se rencontre après trop.Ex :


Et vous étiez trop angoissée, trop faible, trop désespérée, pour pouvoir jamais
plus refléter autre choses qu'angoisse, faiblesse et désespoir.
(G. Duhamel. Vie des Martyrs. Carré et Lerondeau, p. 35)
Ceux-là se trouvaient trop compromis pour avoir rien à ménager.
(Mme de Boigne. Mémoires."V. 2, p. 18)
Pouvoir désormais refléter autre chose que l'angoisse, la, faiblesse et le
désespoir, il faut y renoncer. Ménager quelque chose quand on est déjàsi
compromis, ce serait folie.
De même, dans la subordonnée introduite par sans- que. Ex :

Et pourtant l'inextinguible flamme brûlait au-dedans (Pelle sans que plus rien
la nourrit.
(F. Mauriac. Le désert de l'amour IX, p.166)
Nous avons maintenant à peu près indiqué de façon sommaire les princi-
paux emplois du forclusifdans les cas où il n'est ni pleinement négatif, ni
;
pleinement affirmatif. ni associé à ne mais il faut se garder de croire que
le forclusif soit dans tous ses emplois gouverné mécaniquement par tel ou
tel tour de phrases. Ce qui prouve qu'il s'agit d'un taxième réellement vi-
vant et agissant dans l'esprit des Français, c'est qu'il se rencontre aussi
dans les circonstances sémantiques analogues à celles des tours indiqués,
même quand laconstruction grammaticale est différente. Ex :
A) Analogie avec l'emploi après comparatif.
C'est cc qu'on a jamais écrit de plus touchant.
Proust. A la Recherche duTempsperdu.
(M.
t. VI, vol. 2, p, 103).
etle poil de mon ventre passe en beauté tout ce qui s'est vujamais.
(Colette. Dialogues de Bêles. Le premier feu).
15.Analogie avec l'emploi après superlatif.
Cest-ft-dire qu'il porte en lui, — rien qu'en lui, — la petite part de bonheur
qu'il puisse jamais atteindre.
(René Boylesve. Tu n'esplus rien, p. 173).
Il avait engagé celle-là [une automobile] dans un chemin que seules les char-
rettes à bœufs des indigènes de France ont jamais fréquenté.
(Pierre Mille. L'Illustre Partouneaut p. 68).
C) Analogie avec l'emploi après si :

Et tu sais bien, Louis Antoine, que c'est toi, toi et pas un autre, qui seras
jamais mon mari.
(Maurice Maindron. L'incomparable Florimond.
Vp.29).
c'està*dire, à peu près, « si j'ai jamais un mari, ce sera toi. »

117. — En somme, il semble bien que


titué deux taxièmes plus fins que
la langue française se soit cons-
l'antique taxième latin dénégation l'un, ;
le milieu ;
13discordantiel, qui marque une inadéquation du fait qu'il amplecte avec
l'autre, le forclusif, qui indique que le fait amplecté est exclu
du monde accepté par le locuteur.
Les phénomènes exprimés par les verbes ne seront niés
— autant du
moins que la langue française est capable de les nier
— que par la conver-
gence de la notion de discordance et de celle de forclusion. Ex :

n'en fi"nirai
Je n'en. finirai jainais.
jamais.
(Alfred Jarry. Ubu roi. III. 8). 1

En finir n'appartient pas à la réalité temporelle que j'aperçois, et d'autre


Part cela serait en discordance avec cette réalité. Je ne perçois aucun signe
qui permette de pronostiquer que j'en finisse (forclusif). Bien plus, que
j'enfinisse serait
en discordance avec toute l'ambiance dans laquelle je
baigne (discordantiel). La première condition
est déjà grossièrement une
:
négation ; c'est ce qui nous explique que le vulgaire puisse à la rigueur
dire « J'en finirai jamais », mais, en réalité, cette forclusion du faitne
suffit pas à parfaire la négation. Pour bien nier, il faut non seulement que
j'affirme que le fait n'apparaît pas dans mon champ de connaissance (for-
clusion), mais encore que par une sorte de contre-épreuve, je le perçoive
comme incompatible avec tous les faits qui sont dans ce champ (discor-
dance). La langue française arrive donc à nier un fait exprimé par un verbe,
mais seulement par une sorte de détour, et ce que la négation gagne ainsi
en finesse, peut-être le perd-elle en force.
Aussi bien, la notion brute de négation est-elle souvent trop grossière
pour se plier aux nuances de la pensée. Même sous la forme délicate que
:
lui donne en français la convergence des deuxtaxièmes de forclusion et (te
discordance, elle a souvent encore trop de raideur mais la langue y pare
encore, car, nous l'avons vu plus haut, la présence ou l'absence de ne dans
la subordonnée corrige souvent l'insuffisante finesse et l'excessive brutalité
de la négation principale.

118. —Un des points sur lesquels nous attirons le plus l'attention du
lecteur, c'est l'indépendance qu'ont conquise l'un vis-àvis de l'autre le
taxième de forclusion et celui de discordance. Nous venons de les voir se
conjuguer l'un à l'autre à l'intérieur d'une même proposition pour faire né-
gation. Mais l'on peut les rencontrer aussi l'un à côté de l'autre sans que
l'idée négative en résulte. Ex. :
Et la discipline y régnait, impérieuse autant et plus qu'elle n'avait jamais fait
dans aucune armée du roi de Prpsse.
(Claude Farrère. Les condamnés à mort. I. 3, p. 13).
Dans ce type de phrase, le forclusif amplecte bien le fait subordonné
seul, mais le discordantiel marque la discordance de ce fait non avec la
réalité générale, mais avec le fait principal. De sorte que le fait subordonné
n'est pas nié, ou s'il l'est, ne l'est que conditionnellement, car la disci-
pline a régné très impérieusement dans les armées du roi de Prusse, mais
elle n'y a jamais régné aussi impérieusement qu'elle ne régnait dans les
organisations américaines dont parle M. Claude Farrère.
La façon dont nous avons vu s'unir le forclusifetlediscordantiel pour
former une négation nous permet de comprendre maintenant le rôle de
ne dans la locution ne. que. Le membre de phrase introduit par que
joue formellement auprès de ne un rôle analogue à celui que jouait tout-à-
l'heure le forclusif, mais ce qu'il exprime représente précisément la seule
chose avec quoi le fait amplecté par ne ne soit point en discordance :
N'ayez donc pas peur, méchants que vous êtes !
Je n'aime que vous, je ne suis qu'à vous.
(PaulGéraldy. ToietMoi.VIII,.p.42).
Vous êtes le seul objet qui ne soit pas en discordance avec mon amour,
*
le seul objet qui lui convienne. A vous est la seule situation qui ne soit pas
en discordance avec mon être. Ce que n'est pas forclusif, il est uniceptif-
notre interprétation des faits linguistiques français, on pourrait ohjec-
qu'auprès des adjectifs et des substantifs, leforclusif sert couramment,
ter
«t dans le meilleur usage, à représenter seul la
négation. Ex. :

Les hiboux
Partageaient la clarté et pesaient sur la terre
Comme les pas jamais lassés d'un solitaire
Plus pâle que nature et dormant tout debout.
(Paul Eluard. Denise disait aux muveilles, dans Littérature,
15 octobre 1923, p. 33).

De même, en dehors de la présence d'un verbe :

l'on considérait les apothicaires comme des gens au-dessous de rien.

:
Ils disent
(G. Droz. Janine gênante.
Une

« Nous avons servi notre modèle


p. 64).

Qui nous avait prescrit de-mourir pour le bien.


111,

De servir une cause, et lui rester fidèle,


Et de considérer le reste comme rien.
(Montesquiou. Les Offrandesblessées. CXXIII).
Le charme est profond d'abord qui nous vient de la première imagination
d'un amour dejamais ou de demain.
(J. de Tinan. Penses-tu réussir ! VIII, p. 230).

Mais faire cette objection serait avoir en tête a priori l'idée théorique de
la négation. En réalité, la notion exprimée ici est purement la notion for-
clllsive. Nous avons indiqué plus haut comme quoi elle était grossièrement
assez proche de ce qu'on appelle communément la négation. Au surplus,
le taxicme de discordance, qui ne s'applique qu'à des phénomènes, n'a-t-il
rien à faire ici. Un amour de jamais, c'est un amour situé dans un temps
étranger au champ de connaissance du locuteur. Des gens au-dessous de
rien, c'estdesgens qu'on fait affectiyement être encore moinsconsidérables
qu'unechose assez infime pour être déjà étrangère au champ de connais-
sance du locuteur.

françaises, quant à la négation ? Ceci :


Que nous enseigne donc l'analyse impartiale et objective des phrases
la négation, telle qu'on la conçoit
communément au point de vue rationnel et que nos habitudes scolaires,
à
voire scolastiques, nous l'ont léguée, est peu près étrangère aux concep-
tions vivantes qui tissent en langage la pensée des Français. Cette négation
classique, sion voulait la retrouver en français, ne serait exprimée que par
le seul vocàble
non. Mais employé comme factif strumental, il n'est que la
représentation intellectuelle abrégée d'une phrase antécédente. Ex. :
— Et savez-vous qui est-ce qui prêtait àla petite semaine ?
MfinAUD.
— Non.
LA HOUSSOTE.
(Meilhac et Halévy. La Roussote. l,-fi)

-
—Quand te verrai je ? Tu ne vas pas rester à Paris ? -
Non.

:

(Rémy deCourmont. Un coeur virginal. XI, p. 164)
cesl-à-dire
(( jene vais pas y rester. »
Quant aux emplois de non auprès d'un adjectif du type
Les prêtres non assermentés seront punis du bannissement.
(Malet du Pan apud, Taine. Les origines de la France contemporaine. La Révolu-
tion. 1.Il. I, t. III, p. 288)
ils reculent à l'évidence dans le parler de nos jours devant ceux depas, ja-
mais, signalés plus haut (voy. l'exemple de Paul Eluard).
Restent les exemples où non joue le rôle d'un préfixe
moi, etc. ex. :
: le non-être, le non-

Mais il n'y a aucune raison péremptoire pour admettre la non-contemporanéité


des deux infections.
(E. Dupré et P. Ribierre. Maladies du péritoine, dans le Traité de Médecine
Gilbert-Thoinot, t. XVIII, p. 184)
mais on sent qu'ici, non à un rôle presque sémiématique et, en tout cas.

-
purement rationnel.

119. -Il nous semble donc établi que la notion de négation est en réa-
lité absente de la pensée-langage du français de nos jours, mais cette cons-
tatation d'un désaccord entre la logique linguistique et la logique ration-
nelle scolaire n'aurait qu'un médiocre intérêt si elle ne nous révélait l'exis-
tence en français de deux notions vivantes, fines, toutes riches d'affect, qui
assurent et qui dépassent le domaine de la négation, savoir le taxième de
discordance et celui deforclusion.

tr
ti
• «••—
- L -
CHAPITRE VIII

L'ENRICHISSEMENT VOCABULAIRE

SOMMAIRE
1

120. Définition des Irois modes d'enrichissement de la langue: matériel, es-


sentiel et sémantique. — 121. Enrichissement matériel par emprunt. — 122.
:
L'enrichissemenl matériel original par création. — 123. Enrichissement ma-
tériel original par dérivation.. — 124. Enrichissement essentiel l'afflux. —
125. Principes de la classification des essences logiques d'après leurs capaci-
tés d'enrichissement. — 126. Les essences logiques au point de vue de la
généresctnce. — 127. Les essences logiques au point de vue de l'increscence.
—- 128.
Les essences logiques au point de vue de la variabilité. — 129. Les:
classes envisagées du point de vue de l'enrichissement vocabulaire. -

120. exposé la théorie des essences logiques au point de-


— Après avoir
vue de leur nature sémantique et de leur utilisation dans l'organisation
de la phrase, il ne reste plus qu'à envisager la manière dont leurs cadrer
se remplissent.
Le français a perdu beaucoup de vocables et en a acquis beaucoup, ce
qui ne doit pas étonner, car seule une pensée immobile correspondrait a
un vocabulaire et à une grammaire immobiles. Une langue dont on se sert.
incessamment dans tous les domaines de l'activité humaine doit au con-
traire avoir un matériel sans cesse en réfection, tant au point de vue taxié-
matique qu'au point de vue sémiématique.
Il y a lieu de considérer à cet égard trois modes d'enrichissement de la -
langue.
t0 Enrichissement matériel, ou acquisition, par la langue, de vocables.
nouveaux.
2° Enrichissement essentiel. C'est celui par lequel l'une des essences lo-
giques neçoit en son sein un vocable ou une locution originaire d'une autre-
essence, mais qu'un usage fonctionnel constant est arrivé à convertir com-
plètement en un vocafele de l'essence en question. ,.

3° Enrichissement sémantique pur.Celui-ci, dont l'étude ne regarde pas


la grammaire proprement dite, est celui par lequel un vocable, sans chan-
<
ger d'essence ni se renouveler, étend le domaine de son sémième à de.
sens nouveaux.
-
121. Au point
quiert des vocables
de vue de l'enrichissement matériel, la langue ac-
:
par deux voies principales
1* l'emprunt à d'autres idiomes, source toujours ouverte, mais qui ne
présume en rien de la vitalité de la langue ;
2° l'enrichissement original, par lequel la langue se forge de nouveaux
mots.
Les emprunts à une nation étrangère sont tous fortementteintés du carac-
tère que la nation qui emprunte prêle à la nation à qui elle emprunte (1).
Ce qui transparait à travers les vocables allemands empruntés par notre
langue, ce dont l'image les imprègne constamment, ce sont les Allemands

:
tels qu'ils sont apparus à notre peuple aux premières occasions qu'il a eues
de les voir de près ce sont ces soldats grossiers et pillards, cruels et bru-
taux, qui servaient au XVIe siècle, comme mercenaires, dans toutes les
armées ou bandes armées d'Europe.
Les voici qui arrivent, chargés de leur havresac, se mettre à la solde de
tous les fauteurs de trouble qui déchirent la France au temps des Guerres
de Religion, et peut-être même déjà au temps des ambitions de la Maison
de Bourgogne. Grandsbuveurs de schnaps, ils dérobent le bien du paysan
français, et en rient entre eux en s'appelant schnapphans, Jean-qui-chipe,
mais le Français qui a subi le dommage voit désormais dans le chenapan
un sinistre larron sans pudeur ni vergogne.
;
Ceux d'entre eux qui sont à cheval sont appelés par les leurs relier, ca-
valier pour le Français, cette circonstance distinctive, qu'ils ne saisissent
pas, disparaît :le reître reste, à pied ou à cheval, un soudard d'une gros-

:
sièreté barbare et d'une cruauté froide. Il y en a qui s'attachent à amuser
leurs compagnons ceux-ci que leurs plaisanteries font éclater d'un gros
;
rire épais, les trouvent luslig, c'est-à-dire gais et un loustic est doréna-
vant, pour les Français, un grossier plaisant.
Les vocables castillans sont imprégnés d'une sorte de morgue farouche
palabre, de palabra, en castillan « parole », en français, « suite de discours
:
<
aussi longs que vains » ; habler de hablar, en castillan « parler \) en fran-
:
çais « mentir pompeusement » capitan, en castillan, « capitaine »,en
français « tranche montagne. »
Les vocables italiens ont pris une sorte de platitude grimaçante : don-
zelle, de l'italien dOllzella, doublet de demoiselle, a désigné d'abord une
femme de distinction puis une sauteuse ; estafier, de l'italien staffiere,
et
d'abord valet arméallantà pied, puis spadassin souteneur.Rodomont,qui
dans Bojardo et Arioste est vaillant, allier et insolent et qui n'est pour nous
;
qu'un fanfaron etun vantard pédant, de l'italien pedante. d'abord celui qui
enseigne, puis celui qui fait parade de science.
! ,
Et la correction hypocrite des vocables anglais Nous n'en voulons comme

-
glais de ;
illustration que le soin qu'on prend de désigner les cabinets par le motan-
water-closets on dirait qu'on a moins de peine à salir son langage

* (1) V. l'intéressante étude consacrée à la question de la dégradation des mots étran-


il186sqq.-
gers par M. Nyrop, dans sa belle Grammaire historiquede la langue française, Tome IV,
en feignant de parler la langue d'une nation étrangère, surtout empreinte si
de « respectability. »
Les vocables empruntés à un idiome étranger vivant sont donc toujours
péjoratifs. Après avoir cité un certain nombre de mots venus récemment
t
du hautallemand, M.Ferdinand 13runo (2) note que la langue populaire
en a quelques autres, tous préprisants : chonmaque, choufflick, etc. C'est
que toute nation a rang, dans le cœur des Français, après la France,

:
cite loyautéd'Anglais, aimable comme unAnglais ;à
Les noms mêmes des peuples étrangers ont un sens péjoratif. M. Nyrop
termes ironiques Es-
pagnol, dans l'argotde Paris, vermine, emploidû dessouvenirsde voyage;
;
;
grec, au XIIIe siècle, traître à partir du XVIIIe, tricheur. Le Prussien s'est
mis à être employé pour désigner le derrière (3) à la fin du XVIIIe siècle.
Cf. d'autre partfaire un prussien de temps (Bourget. Cruelle énigme, p. 10).
A la même époque le pluriel prussiens désigne le mal de Naples.
Echappent à ces lois les vocables d'emprunt aux langues mortes classi-
ques, grec et latin, car ces langues ne fonctionnent plus que comme des
arsenaux de syllabes significatives, sans qu'aucun peuple soit directement
conçu derrière eux.
;
Le vocable même d'emprunt diffère aux idiomes vivants, on emprunte
des vocables tout faits (havresac, l'edingote, etc.) tout au plus aptes ensuite

:
à la dérivation. Avec les radicaux des langues mortes classiques, on forge
des vocables qui n'ont jamais existé dans ces langues ex. grec : siphono-

:
phore, hodographe, cathode, anion, érythromélalgie, poliomyélite, podo-
phtalme, etc. latin locomotive, acupuncture, fébrifuge, etc. hybrides
automobile, calorimètre, thermolabile, etc.
:
Nous ne parlons, bien entendu, ici, que des emprunts explicables par
nécessité de nouveau terme.
Il est en effet purement grotesque, et c'est en même temps un manque
de dignité de désigner par un mot emprunté à une langue étrangère une
chose qui a déjà un nom français. Il est affligeant d'entendredes niais dire
lift pour ascenseur et un vapeur est aussi ridiculement dénommé steamer
que pyroscaphe. Michel Bréal (4) constate que « selon qu'un idiome est
« considéré comme supérieur ou inférieur, on voit ses termes monter ou
« descendre en dignité. » Par exemple, un patois cédant devant une langue,
voit le discrédit frapper ses mots. Dans le patois de la commune de Vion-
naz (Bas Valais, Suisse), dit M. Gilliéron (5) « à mesure qu'un mot français
« est adopté, le vocable patois, refoulé et abaissé, devient vulgaire et tri-

(2) Histoire de la langue française, in Histoire de la Littérature Française de Petit de


Julleville, Tome VIII, p. 811, note 1.
(3) Cf. aussi le rapprochement péjoratif contenu dans le titre d'ouvrage ci-dessous :
Bibliotheca scatologica, ou Catalogue raisonné des livres traitant des vertus et gestes
,

de très noble et très ingénieux Messire Luc (à Rebours). ouvrage traduit du prutsièn
(catalogue de l'éditeur Jannet, 1856, p. 25).
(4) Essai de Sémantique, 28 édition, p. 31.
(5)Id.Ibid-
« Nial. Autrefois, la chambre s'appelait païlé : depuis que le mot chambre
« est entre au village, païlé désigne un galetas (6). »
« En Bretagne n, dit l'abbé Rousselot, « les jardins s'appelaient courtils,
« maintenant que l'on connaît le motjardin, une nuance de dédain s'est
« attachée à l'appellation rustique. » C'est donc avouer une infériorité que

:
de substituer des vocables étrangers à ceux de sa langue, et les gens de
bon sens ont toujours protesté contre une pareille imbécillité l'Académie
espagnole (7) proteste contre « l'invasion des néologismes barbares et ab-
« surdes de vocables exotiques, dont la rudesse et la dureté répugne tant
« aux oreilles espagnoles. » Il est légitime à l'Académie espagnole de vou-
loir maintenir la pureté de la langue castillane. Agir de même est un de-
voir pour la France.

122. — L'enrichissement original comprend lui-même la création et la


dérivation.
Nous disons en premier lieu ::
création. La langue populaire fait éclater
chaque jour davantage cette vérité nous en voulons pour exemples des
substantifs nominaux comme trictrac pour désigner un jeu gnaf pour ;
; ;
désigner un cordonnier, sans doute à cause du bruit du chcgros que tire
cet artisan bibi pour désigner un petit chapeau de femme ex.

goût.
(Huguette Garnier :
Avec la différence — c'est bien convenu — je m'achète un petit bibi à mon
Smoking in Le Journal du 23 janvier 1920) ;

:
Le

un adjectif nominal comme gnole avec pour signification « veule, ava-


chi, flétri, décati » ; un affonctif nominal comme ric-rac. Pour les factifs
nominaux, on peut dire que la création est leur mode habituel de forma-
tion. Nous nous bornons à en citer un à l'éclosion et au succès temporaire
duquel nous avons assisté le factif nominaltsoin-tsoin, à la mode à Paris
vers 1919 et 1920. comme réponse ou commentaire aux paroles d'une per-
sonne d'une préciosité penchée et ridicule.
;
Nous savons certes bien que l'opinion que nous émettons ici
passe au-
près de beaucoup de linguistes pour surannée qu'ils posent en principe
pas de vocables sans étymologie. Nous leur concédons qu'il faut s'entou-
:
:
rer de toutes les garanties avant d'affirmer l'origine ex nihilod'un vocable,
parce qu'on peut souvent y être bien trompé témoin le factifnominal aïe,
phonétiquement dérivé du subjonctif d'adjnvare; le substantif nominal
mic mac qu'on rapporte à l'allemand mischinasch de mischen « mêler » ;
l'affectif nominal cahin-caha venu. pour Littré, du bas-latin qua hinc, qua
Mac, etc.
Mais les étymologistes auront beau multiplier ces trouvailles, et réduire
chaque jour davantage le domaine de la création réelle, nous n'en devrons
pas moins admettre celle-ci, car chaque Français sent en soi le pouvoir
(6) Remarquer que galetas lui-même est un mot étranger qui désignait un palais à
-Constantinople (la tour de Galata).
(7) Gramatica castcllana, p. 295, note 1.
de donner du sens à des syllabes spontanément venues se présenter à lui
sans qu'il les ait auparavant jamais entendu employer par un autre, du

illustre la première fois :


moins comme terme indépendant. Sa mimique du visage et des bras en

;
la signification mais s'il a une seconde fois l'oc-
casion de l'employer dans le même milieu, l'idée y est déjà entrée elle a
déjà donné âme à ce corps vocabulaire nouveau.

: ;
De semblables créations peuvent se borner à un milieu restreint d'autres
fois elles s'étendent à la langue commune à Paris en particulier, la vogue
arrive à mettre ainsi en quelques mois dans la bouche de tout le monde un
terme absolument dépourvu d'ancêtres légitimes et radicalement inconnu
auparavant. La vie de ces termes ne dépasse souvent pas la durée de 1 MÎ
vogue, soit au plus trois à quatre ans en y comprenant la période de dé-
;
clin mais s'ils doublent ce cap, les voilà intronisés dans la langue.
De ce que le vocable créé n'a pas d'ancêtre légitime dont il soit tiré par
transformation phonétique, par emprunt ni par dérivation, faut-il en con-
conclure que c'est n'importe quels phonèmes que son instinct linguistique
a fourni au premier Français dont ce terme a jailli ? Evidemment non.
Bréal (Loc.cit. Livre 1, ch. 111) a magistralement décrit la loi d'irradia-
tion : c'est l'acquisition, par unaffixc, d'un sens propre qu'il a emprunté
à certains des mots dans lesquels il entrait. C'est par exemple, le cas,
selon lui, du suffixe latin-sco, d'abord suffixe verbal banal, qui a pris peu
à peu la valeur inchoative pour s'être trouvé dans des mots comme ado-
lesco, (loresco, senesco, etc. Elle est, cette belle loi, d'une portée encore
plus générale que ne l'avait supposé son illustre énonciateur : en effet,

:
chaque syllabe amène, dans la formation des mots nouveaux, outre sa
valeur onomatopéique toujours jeune, une lourde hérédité c'est la valeur
que lui ont communiquée tous les mots français dont elle a fait partie.
Ainsi, la langue n'a pas perdu la faculté créatrice qui a présidé à la for-
mation même du langage, et ces mots, comme dit M. Maeterlinck (t)
« sont les derniers échos de cette voix commune et anonyme qui a donné
« un nom aux arbres et aux fruits, au pain et au vin, à la vie et à la
« mort. »

de phonèmes ne vaut pas que pour les termes nés par création ;
L'utilisation de la masse de signification dont sont chargés les groupes
elle a
aussi son application dans le domaine du sens figuré, où un vocable entier
est pris d'une manière imagée, non en raison de son sens primitif, mais
en raison de son aspect extérieur. Par exemple, en désignant les animaux
anciens dont les recherches paléontologiques ont fait découvrir les restes,
les naturalistes leur ont donné des noms tirés, selon l'usage, du grec
plésiosaure, ichthyosallr", mastodonte, etc. L'imagination populaire (en-
:
tendez ici peuple au sens le plus large du terme, le corps entier de la na-
tion), frappée de l'aspect d'énormité pesante de ces animaux fossiles ne
pouvait manquer d'en faire l'application figurée à tout être grand et trop
gros. A-t-elle choisi, pour ce faire, lé plus épais de ces animaux fossiles >

(1) Le double jardin, p. 57.


1
Non, elle a pris celui du nom de qui les syllabes étaient le plus chargées
de sens. Que le nom de mastodonte vienne du grec |ia<rr<5<; « mamelle et»
l'animal, cela n'est pas entré en ligne de compte:
dSoú, (o'Sdvroç) « dent », et désigne une conformation spéciale des dents de
la première partie du
vocable a évoqué l'idée de masse et, jointe à la seconde partie, composée

:
de phonèmes pesants et longs, elle a donné naissance à une image
exacte on appelle un homme grand, gros et lourd, un mastodonte, et
même dans le sentiment linguistique populaire, le terme de maslondontc,
appliqué à l'animal ainsi dénommé, est conçu comme s'il lui avait été
donné en raison de la convenance des phonèmes qui le composent à la
masse imposante de l'animal. S'il n'y avait pas une telle convenance à
l'origine de ce nom, le sentiment linguistique l'y a maintenant établie, et
le poète Paul Marrot était dans le vrai quand il nous citait le mastodonte
comme adéquatement nommé.
-
123. —Lesccond procédé d'enrichissement vocabulaireoriginal est la dé-
rivation. Il existe un certain nombre d'affixes, d'un emploi vivant, qui ont un
sens très défini qui rend clair d'emblée le nouveau vocable formé. C'est ce
sens, cette idée que contient l'affixe, que nous avons appelé pexième (ci.
supra, 61). De tels affixes servent à créir des vocables nouveaux, dits déri-
vés : prendre, reprendre, tousser, IOli.sjol.:r.
On peut d'ailleurs étendre la signification du terme dérivation et l'appli-

:
quer aussi à la composition, ou association de plusieurs vocables pour en
former un nouveau tente-abri, aide-de-camp.

emprunt ;
On appelle vocable primaire un vocable formé par création ou par
vocable secondaire un vocable formé par dérivation.
Il n'y a pas lieu d'entrer ici dans la décomposition étymologique d'un
terme reçu tout fait du latin, ou emprunté à une langue moderne. Par
exempletrèjle et redingote sont en français des vocables primaires. Seuls,
sont vocables secondaires ceux dont le sentiment linguistique possède en-
core les éléments indépendants, prêts à de npuvelles combinaisons.
Il faut observer que la dérivation change parfois l'essence des vocables,
, par exemple, le substantif nominal empêchement tire son origine du verbe
empêcheretd'unsuffixequi, pris isolément, n'appartient à aucune essence;
le substantif nominal gagne-petit tiresonorigine d'un verbe et d'un adjectif
nominal coalescent. Ici, l'enrichissement matériel amène avec lui un enri-
chissement essentiel.

124. — Le mode propre de l'enrichissement essentiel, par lequel un vo-


cable ou une locution originaire d'une autre essence passe, en vertu d'un
usage fonctionnel constant, à une essence nouvelle (supra S 120, 20), c'est
l'afflux.
distinguer entre l'équivalence et l'afflux, non que ces deux
Il. y a lieu de
procédés soient étrangers l'un à l'autre, mais parce qu'ils appartiennent à

ancienne équivalence :
deux époques différentes du même processus. L'affiux est le résultat d'une
quand cette équivalence se produit très Créquem-
ment, le sentiment linguistique commence à en perdre la notion, et c'est
alors que l'afflux est opéré. C'est dire qu'entre l'essence d'origine et l'essence
d'arrivée, le pont a pu être coupé.
Deux états peuvent alors se présenter ;: 1° les deux valences peuvent

;-
substantif nominal
mental
;-
coexister indépendamment l'une de l'autre rire, substantif verbal, le rire,

;
pendant, adjectif verbal, pendant, afTonctif stru-
une femme riant, adjectif verbal une figure riante, adjectif
;
nominal, etc. Un phénomène général dans ce cas est la spécialisation de
la valence d'arrivée
;
par exemple le manger s'est restreint au sens spécial
d'aliments et ne signifie pas l'action de manger engénéral une figureriante
n'est pas la figure d'une personne qui rit, mais une figure gaie et joviale.
2° La valence d'arrivée se conserve seule, alors que le mot n'est plus en
usage dans l'essence primitive ; par exemple, on dit le plaisir, mais on ne
:
dit plus plaisir à quelqu'un,la forme plaireayant prévalu comme subs-
tantif verbal.
Quand le pont est coupé, l'afflux reste, mais l'équivalence n'est plus
possible, et on se trouve en présence d'un fait historique, d'une étymolo-
:
gio le substantif nominal le rire provient du substantif verbal rire le
partir ne se dit plus. Les communications sont néanmoins, dans bien des
;
.cas, restées établies. Par exemple, le substantif nominal et l'adjectif nomi-
nal sont l'objet d'échanges équivalentiels incessants, qui peuvent entraîner
afflux ; l'affonclif strumental reçoit, par afflux, des vocables d'origine no-
:
minale ou verbale plein les mains, moyennant unprix débattre,à etc.
L'invariabilité de l'adjectif verbal vu dans les équivalents d'affonctif stru-
mental, comme dans vu la rareté des denrées, indique un phénomène d'af-
flux.
L'affiux n'introduit matériellement rien dans la langue. Il n'y produit
pas moins un enrichissement basé qu'il est sur la constatation toujours
progressive de nouveaux rapports.

125. — Le mode actuel d'enrichissement vocabulaire des diverses es-


sences logiques va nous permettre de préciser encore davantage la nature
même de ces essences.
Trois points de vue sont à envisager à ce propos ,
1° La génèrescence
:
— Une essence est dite féconde quand des voca-
bles peuvent naître
y par création (vocables primaires). Elle est dite stérile
au cas contraire.
26L'inerescence. — Une essence est dite artificieuse quand des voca-
bles peuvent naître
y par dérivation (vocables secondaires). Elle est dite
inerte au cas contraire.
3® La variabilité.
— Une essence est dite variable quand ses vocables
Peuvent comprendre plusieurs mots. Elle est dite invariable dans le cas
contraire.

126. qui concerne la générescence, nous devons remarquer


— En ce
que, une fois mis de côté les vocables de la souche authentique (cf. S 27) -
:
les vocables de nouvelle création et ceux empruntés aux langues étrangères

;
doivent être considérés sur le même pied en effet, le sentiment linguis.
tique considère comme inexistant ce qui ne lui est pas connu l'introduc.
tion d'un vocable étranger dans la langue est donc une véritable création.

cence, une caractéristique commune :


Les essences de la classe nominale ont, au point de vue de la généres-
c'est forcément un sémième pur
que l'esprit saisit comme acquisition. C'est ce qu'il a fait dès l'origine du
langage, c'est ce qu'il continue à faire. Donc, dès que l'on admet qu'il y a
encore dans la langue des acquisitions nouvelles pargénérescence, la classe
nominale, celle des sémièmes purs, en sera certainement le théâtre, et,
qui plus est, le seul théâtre. En effet, la classe strumentale, formée de
taxièmes, idées fixées, se trouve par cela même, du premier coup, exclue
de la fécondité.
Nous ne pensons pas qu'il y ait de verbe véritablement générescent.
Considérons par exemple les deux verbes vrombir et vrondiller. Tous
deux comportent la série complète des « temps de verbe » : il vrombissait,
il vrondillait, nous vrombirions, nous vrondillerions, etc.
Dans un verbe de création nouvelle, il n'existe aucun « temps » dans le-
quel on puisse localiser plutôt que dans un autre la création linguistique.
Le jour où, d'aventure, une forme verbale nouvelle quelconque vient à être
employée, tout le verbe auquel elle appartient virtuellement se trouve créé
ipsofacto. Si l'on tenait absolument à isoler ce qu'il y a de proprement gé-
nérescent dans le verbe, il faudrait recourir à un factif dépourvu de fa-
culté de conjugaison, c'est-à-dire à un factif nominal et décomposer par
exemple les verbes vrombir et vrondiller en des locutions comme. faire
vrombisse, 9 faire vrondille. En effet, le facteur véritablement verbal a tou-
jours, comme les autres catégories verbales, un caractère secondaire, puis-
que, outre le corps phonétique nouvellement créé, il comporte toujours le
corps phonétique flexionnel qui existait antérieurement à lui dans le maté-
riel de la langue.
-
a
11y plus. Lors de la création du verbe, on peut le faire rentrerdansles
cadres flexionnels soit au moyen de la conjugaison en -el', soit au moyen
de la conjugaison en -il'. Le choix de l'une ou de l'autre de ces conju-
gaisons, absolument équivalentes au point de vue taxiématique, constitue
donc un élément pexiématique. Le mot vrombir comporte l'élément créa-
»
teur primitif, le pexième « seconde conjugaison et la flexion du substan-
tif verbal. Le mot vrondillerai comporte un autre élément créateur primi-
tif, un autre pexième (la « première conj ugaison ») et la flexion de lallP
personne du singulier du futur de l'indicatif.

: :
Le verbe peut donc être regardé comme stérile.
Nous avons donc toute une classe féconde le nom et deux classes entiè-
res stériles le verbe et le strument.

127. — En ce qui concerne l'increscence, la répartition ne se fera plus

;
toujours aussi simplement, par classes. Les essences verbales, à vrai dire,
seront toutes ici sur le même pied et nous les y verrons encore dans le
maine de la variabilité comme nous les y avons vues dans celui de la
nérescence l'état de syncatégorisation des catégories verbales explique
:
jjfisammentcefait.
Un simple coup d'œil jeté sur une liste des verbes français suffit à mon-
terqu'il en est de secondaires : trembloter, toussailler, etc. Toute la classe
l'baIe est donc artificieuse:
Par contre, la classe strumentale est, dans son ensemble, inerte, les
exièmes ne s'associent en général pas aux taxièmes.

;
En ce qui concerne la classe nominale, on aperçoit d'emblée que le subs-
IIlif et l'adjectif sont artificieux ex : balayage, balayure ; osseux, ossu.
Le factif nominal, par contre, est notoirement inerte.
L'affonctif est inerte aussi. Il ne faut pas s'en laisser imposer par la ter-
linaison -ment qu'il porte si souvent. Cette terminaison ne contient en
Ilot en elle que l'idée affonctive, qui est une idée purement taxiématique :
le est donc un taxiome et non pas un pexiome. On ne concevrait d'ailleurs
asqu'unc essence artificieuse ne disposât que d'un seul et unique pexiome,
;
domaine séiniématique étant par définition indéfini.

es grammairiens les plus anciens :


128. — La variabilité est une propriété des essences logiques vue par
on lit par exemple dans Varron (1) :
Quom verborum declinatuum généra sunt qualtuor, unum quod tempora
ulsignificat neque habel casus, ut ab lego legis, leget, alterum quodcasus
labelnequetemporaadsignijicat,utablegolectio etlector tertiumquoa ;
label utrumque et tempora et casus, ut ab lego legens, lecturus ; quartum -
'/lod neutrumx habet, ut ab lego lecte et lectissime. » On voit que l'ingé-
nieux Hornain avait confondu l'increscence et la variabilité ; les grammaires
n'ont pas attendu jusqu'aujourd'hui pour rétablir la distinction entre ces
peux procédés.

ia classe verbale toute entière possède la même caractéristique :


Comme nous l'avons vu plus haut pour la générescence et l'increscence,
elle est va-
riable. C'est ce qui apparaît du premier coup d'œil pour les adjectifs ver-
aux (fait,faite, faits) et pour les factifs verbaux (je fais, je faisais, etc.)
On doit étendre aussi
cette considération au substantif verbal et à l'affonctif
verbal qui, dans leurs
« temps composés », possèdent des formes diffé-
rantes (être aimée,enétantpartis, etc.)
Les classes strumentale et nominale secomportent ici d'une manièrecon-,
:
;
VQll.,; ; il, ils) et adjectif (égal, égaux
variables: faclif et affonctif.
;
cordante deux de leurs catégories sont variables: substantif (cheval,che-
mon, mes) les deux autres sont in-

lall
r
129.
— En
somme, en
;
ce qui concerne la générescence, la répartition se
par classes entières : d'un côté le nom, qui est fécond de l'autre le
Animent et le verbe, qui sont stériles.
)

..,

(1)larron.Delingualatina,VI,36.
Au point de vue de l'increscence, les classes verbale et struinentait,
tent homogènes, le verbe tout entier artificieux, le strument tout enti
inerte. Mais la classe nominale est brisée en deux blocs, d'une part sut
tantif et adjectif, qui sont artificieux, d'autre part affonctifetfactif,(
: inertes.
sont

;
Au point de vue de la variabilité, la classe verbale seule reste homogè
étant toute entière variable la classe nominale et la classe strumenl

;
sont brisées, toutes deux de la même façon le substantif et l'adjectifs
variables l'affonctif et le factif sont invariables.

V
LIVRE 111

PHONÉTIQUE
CHAPITRE PREMIER

ROLE DE LA PHONÉTIQUE EN GRAMMAIRE

SOMMAIRE

130. Aperçu général sur le rôle de la phonétique en grammaire. — 131. Loi


de sysémie homophonique. — 132. Limites de cette loi. — 133. Charge sé-
mantique. — 134. Liberté d'hétérophonie (diaphonie hétérosémique),
135. Le rôle sémantique de la phonétique est en progrès.
-
v
130. — Puisque, en considérant la grammaire telle qu'elle a été définie
dans les livres précédents, le véritable but des études grammaticales est
UN but psychologique, 1B phonétique ne doit-elle pas en
P
être exclue Ré-
fléchir un instant sur cette question, c'est y répondre non. En effet, tout
dans le langage étant tourné vers l'expression sémantique, les moindres
faits phonétiques concourent directement à cette expression. Il convient
donc de faire sa place à la phonétique, au moins en tant qu'elle est indis-
solublement liée à la sémantique.
C'est donc uniquement sous cet aspect que la phonétique va être étu-
diée ici.
Tout le long de cet ouvrage, on verra que la forme orale de la langue est
quelque chose de plus essentiel que la forme écrite. C'est en réalité en
parler oral que se déroule et se formule la pensée. La langue écrite s'efforce
seulement de serrer du plus près possible ce parler et n'y réussit pas tou-
jours parfaitement. Donc, k part quelques cas exceptionnels, la parole a
la supériorité
sur le langage écrit. v
Il peut paraître paradoxal de soutenir cette thèse, quand il est reconnu
de tout le monde
que le langage des livres comporte en général plus de
finesse et de précision que celui de la conversation. C'est qu'à la vérité,
h principale différence qui les sépare est non
pas que l'un soit écrit et
l'autre oral, mais bien
que l'un est mûrement réfléchi, tandis que l'autre
l'st impromptu. Et entendre lire
un livre par son auteur prendra infini-
ment plus de valeur qUê le lire simplement soi-même des yeux. L'énon-

texte écrit:
Clahon orale
a des éléments significatifs que rien ne marque dans un
la durée et la qualité des phonèmes, l'intensité relative des
syllabes, la liaison entre les
mots, la rapidité du débit, la mélodie phras-
tique. la distribution même des
pauses ne sont que très imparfaitement
indiquées par I& graphie. Et pourtant il n'est aucun de ces éléments qui
n'ait une valeur significative très importante.
131. - :
Les sens des vocables homophones ont une irrésistible tendance
à se confondre pour créer une idée nouvelle plus générale c'est la sysé-
mie homophonique.
Dans l'ordre taxiématique, on verra que le taxième de que s'est consti-
tué par convergence de ceux de quod, quam, quæ, et que celui de si pro-
cède de ceux de sic et de si.
Dans l'ordre sémiématique, de même, beaucoup de vocables procèdent
de deux vocables latins. Il est très difficile de distinguer sémantique-
ment délié < delicatum de délié <
deligatum, et impossible d'isoler
dans vouer ce qui revient à votare et ce qui revient à vocare.
Ce processus n'est pas arrêté. Il arrive que deux mots étant encore
classiquement considérés comme deux vocables différents, l'on rencontre
certains emplois qu'il soit impossible d'imputer à l'un de ces deux voca-
bles plutôt qu'à l'autre.
:
Quelquefois, la confusion est voulue il y a calembour. Exemple :
Assez mal vit qui namendc
Bonnes femmes ou estes vous ?
Amendez vous, amendez vous
Amande douce, amande.
(Les Cris de Paris, fol. 12, recto).
De même, dans le jargon du théâtre, le régisseur s'appelle amendicr
(vocable exactement homophone, à Paris, à amandier), parce que c'est
de lui que viennent les amendes.
Mais, quand ce calembour est entré dans l'usage, on en oublie l'origine

I :
plaisante, et la sysémie s'accomplit. L'homme le plus en colère et qui
songera le moins à plaisanter s'écriera « Tu raisonnes comme un tam-
bour défoncé », c'est-à-dire « tu raisonnes très mal », ce qui se réfère à
une sysémie entre raisonner et résonner, née chez des sujets pour qui ces
deux mots étaient absolument homophones.
Mais le plus souvent, la sysémie se fait sans intervention de la cons-
cience.
t,
Faut-il écrire « laisser quelqu'un en plan », comme on le fait souvent,

Exemple:
ou bien, comme le fait M. Tristan Bernard, « laisser quelqu'un en plant»

C'est admirable 1 Et moi je reste ici, en planl1


(Trislan Bernard. Le Poulailler, acte III, Théâtre, t. III, p. 187).
C'est une question à laquelle il est impossible de répondre logiquement.
Quelle qu'ait été l'origine primitive de la locution, la sysémie est en voie
d'accomplissement dans le sentiment linguistique actuel.
De même, il est impossible de savoir s'il faut écrire « piquer un phare »
ou « piquer un fard », car certainement, quand cette locution vous vient
à la bouche, c'est que l'éclat subit du visage vous a fait penser à la fois
à la couleur de joues très fardées et à l'illumination brusque d'un phare.
(Cf. piquer un soleil).
Charles Perrault fait porter à Cendrillon des pantoufles de vair, mais
les images d'Epinal lui donnent des pantoufles de verre 0). Il n'est pas
certain que la version des images représente une déformation de celle de
Perrault.
11 peut arriver que la sysémie se fasse entre un adjectif et un substantif,

:
On dit en plaisantant
on a dit
:
parce que les substantifs jouent souvent le rôle d'adjectifs et vice-versa.
« Elle est lente comme un œuf de pou. » De même,
« Cette femme est gourde »,
(gurda), pour exprimer l'engour-

«
Cel homme est gourde. »
:
dissement de son esprit, ce qui a été le point de départ de la sysémie avec
gourde (cucurbita) d'où « Cet homme est une gourde », et même
,
:
Mais si, au contraire, on se trouve en face de deux formes homophones,
comme pieux, substantif pluriel, et pieux, adjectif singulier, ou comme
porte, troisième personne du présent de l'indicatif du verbe porter, et
porte, substantif féminin, la sysémie ne s'effectue pas, car jamais le sen-
timent linguistique n'est appelé à s'apercevoir de l'homophonie, vu que

cas où elle se montre. Et ceci n'est pas une vue de l'esprit ;


la fonction de la suite phonétique est absolument différente dans les deux
il nous sem-
ble que l'on en a le sentiment intérieur direct. Ce n'est en quelque sorte
que par réflexion que l'on se rend compte que le mot porte (janua) se com-

suite phonétique i[pô t


pose des mêmes phénomènes que le mot porte Cfert), Et si, ayant pensé la
r (œ)] comme corps de l'idée de janua, l'esprit
vient, par association mécanique subconsciente, à voir surgir dans ce mê-
me corps l'idée de fert, il ressent une sensation de décalage brusque, de
changement de perspective, que l'on ne saurait mieux comparer qu'à
l'impression que l'on ressent quand, brusquement, on se met à voir en
avant la face que jusque là, on voyait en arrière, de l'image purement li-
néaire d'un cube transparent.
H est de même difficile de décider s'il faut écrire « faire voir à quel-
qu'un le vert en fleur » ou « le verre en fleur. »
Le vocable chant, pour désigner celle des faces d'un parallélépipède rec-

vocable champ
par mp.
;
fangle dont les côtés sont le plus inégaux, a disparu par sysémie avec le
au point que la locution de champ s'écrit maintenant
-

à
:
Cette sysémie s'étend encore plus loin, puisque l'un de nous, ayant
C'Hlcndu chanter dans le récit d'une procession « Dieu s'avance à travers
ks [c :] », est encore à se demander si le texte porte champ

Sotit pour lui évoquées à la. fois. '., .,


ou chant,
chose d'ailleurs assez indifférente, puisque dans le fait les deux choses,

à
Il est absolument impossible de rattacher à debens ou de ab ante le
1Uot devant dans la phrase suivante
:
(1) Le [v è : r (de)] (verre), quand son [œ] instable n'entre pas en exercice..
se trouve vocable
rigoureusement homophone aux vocables [v è : r] (vair, vert,vers,ver, etc).
Madame l'a fait devant partir.
(Mme CD, le 6 décembre l'J20).

Citons encore la sysémie possible entre tant et temps. On trouve écrit

:
en temps que et en tant que, et de même entre tant alterne avec entre
temps. Exemple
Entre tant, Bébanzigue se vit invité aux noces. du fruitier de la rue Lcmarle-
Thibaull.
(J. P. Toulet,Béhanzigue, p. 52).
L'affonctif partant procède étymologiquement de par tant, mais son
- sens actuel le
:
fait tout aussi bien rattacher mentalement au verbe part;; ;
partant, c'est-à-dire « en partant de ce que je viens de vous dire, en
prenant pour point de départ ce que je viens de vous dire. » Il y a donc
sysémie entre cet affonctif strumental et l'affonctif du verbe partir.
L'ancien verbe duire avait à la fois le sens de « conduire
d' « instruire »,
»
et celui
« dresser. » Entre ces deux sens, on trouve tous les inter-
médiaires, de sorte que l'on peut légitimement penser que l'idée de duire
était unique dans l'esprit des Français. Or, il est infiniment probable
qu'il provenait de la sysémie de deux homophones [d il i : r (œ)], l'un
issu de dücere (cf. luire < * lüccre pour lücëre), l'autre issu de * dôcéi-a
pour dÕcëre (cf. nuire < * nôcërë pour nôcërë).
L'on pourrait multiplier ces exemples.

132. — La loi de sysémie homophonique ne s'applique qu'aux cas où


les formes menacées d'éventuelle convergence sont de même essence logi-
que et ne sont pas englobées chacune pour son compte dans un système
taxiématique intravocabulaire d'où l'on ne puisse les isoler.
On ne s'étonnera donc pas de ne pas voir la sysémie s'effectuer entre
tendre (tendere) et tendre (tenerum), geindre (gemere) et gindre (junio-
rem), pêcher (piscare) et pêcher (persicarium), guerre et guère, etc.
Il importe d'ailleurs de remarquer qu'en ce qui concerne les substan-
tifs nominaux, la différence de genre, qui est une différence taxiématique
importante, suffit pour empêcher la sysémie, ex. le somme (somnUlH)
reste sémantiquemcnt différent de la somme (summam).
D'autre part, il est bien certain que, le processus sysémique ici décrit
ayant pour origine l'homophonie, ne s'étend pas aux cas dans lesquels
deux mots sont homographes sans être homophones, tels par exemple,

;
que la manne [m à n (œ)], sorte de panier, et la manne [m à : n (oc)],
nourriture d'origine divine la casse [k à s], sorte de casserole, et la casse
[k a : s] action de casser, etc.
Il existe, d'ailleurs beaucoup plus d'homographes non homophones que
l'on ne serait tenté de le croire a priori (l) ,"'car quand la connaissance

(1) ï.c 8septembre 1923, au malin, l'un de nous demande à Mme A. : « Y a-t-il 11
?
votre avis une différence de prononciation entre la première personne du pluriel il"
présent de l'indicatif du verbe peindre et celle du verbe peigner » Il n'ajoute aucune
t
que l'on a d'un
vocable provient de la lecture, on a tendance à lui donner
une prononciation identique à
celle du vocable homographe que l'on
connaît par la tradition linguistique légitime, la transmission orale. C'est
ainsi que, bien qu'ayant eu longtemps l'habitude de prononcer bailler
(donner) comme bâiller, et sable (émail noir du blason) comme sable
(arena), nous pensons que les prononciations [b à y é] et [s à b 1 (de)],:
historiquement, sont meil-
que nous avons entendues, et qui se justifient
leures. Il n'y a donc pas d'homophonie réelle entre [b à y é] (donner) et
[b à : y é] (faire un bâillement), non plus qu'entre [s à : b 1 (ôe)](émail
xioir du blason), et [s à : b1(de)] (silice en grains)

133. — De ce que la sysémie ou la tendance sysémique n'appartiennent


pas proprement au conscient, il n'en faudrait pas conclure qu'elles soient
étrangères à l'utilisation esthétique de la langue"Tous les grands poètes
français ont ignoré les lois du rythme du vers français, au moins sous
leur forme scientifique, ce quhne les a pas empêchésde les
appliquer gé-
nialement, De même, tout le pouvoir évocateur des suites phonétiques
entre en jeu dans la poésie, et à ce point de vue,on ne doit même plus se
restreindre à la trop étroite loi de sysémie lionlophonique. Les suites
phonétiques, les syllabes, les phonèmes même, ont, outre leur valeur ono-
matopéique éventuelle, une valeurmnésique provenant de tous les mots
desquels ils ouil'ailpatlie, el
noussommes persuadés quecellecharge sé-
mantique est constamment présente dans le subconscientdu sujet par-
lant. C'est à travers ces éléments, que l'intellect conscient ne perçoit pas,
que nous entrons en communion avec le génie du poète.

sémantique qu'il faut chercher le secret du charme de la rime.


C'est en particulier, comme nous le verrons plus bas, dans la charge

C'est également la charge sémantique qui permet de créer de nouveaux


vocables tirés en' apparence du néant.

134. -' Nous avons vu que l'homophonie à l'intérieur d'une même


Paso de la classification grammaticale imposait la sysémie. Là divergence
grammaticale entre locutions ayant une origine pourtant commune leur
permet de devenir éventuellement hétérophones. Cf. il peut être et peut-
être (§769) ; voyons, impératif, et voyons, interjection (§ 765) l'autre
fois et autrefois; notre dame et Notre-Dame (§ 4.261..
;
Cettediaphonie hétérosémique peut se produire nonseulementquand,
comme pour il peut être et peut-être, les deux termes vont se ranger d'ans
des essences logiques différentes, mais
encore à l'intérieur de la même
essence logique, quand les deux termes sont amenés à exprimer destaxiè,
nies différents. C'est ainsi que, dans le parler de. Paris, .le vocable plus
sest fragmenté en plusieurs termes ayant chacun leur phonétisiriepropre.
unepart,l'affonctif de forclusion plus;(v, infra,LivreVl) aun [1] et

ln1 répC?nd
:
iUl;(geStion,- Après avoir prononcé plusieurs fois, alternativement cesdeux mots, Mme A.
textuellement
'lns Pignons de peindre.
»
« On dit plus longtemps è dans peignons de peigner
C'estabsolumentnotre avis. ,. que
un [z] instables, de sorte qu'en français normal, il peut se réduire à [p u]
» :
dans la conversation courante, ex. : « Je n'en ai plus [j n 5 n é p u].
D'autre part, l'affonctif plus, en tant que formateur des commensura.
tifs (§ 659), a un [z] instable, mais un [1] stable, de sorte que sa forme

sonne, est en français normal


[sè1p1uIè].
:
la plus réduite, qui se montre devant an adjectif débutant par une con-
[p 1 u], ex. : « C'est le plus laicl»

Enfin, l'affonctif plus, en tant quemarquant la quantité de façon indé.

m'enplus » [donm â:
pendante (Cf. Livre VI) possède un s qui tend à être stable, ex. : « Donne
p1u s]. :

:
Peut-être, enfin, en certains cas, la diaphonie hétérosémique peut-elle se
produire pour une différence sémantique purement sémiématique.
135. — Tout le long de cet Essai, nous aurons l'occasion de montrer
qu'il y a des répartitoires dont le mode d'expression est purement phoné-
tique. Telle nuance sémantique ne sera marquée que par une pause, une
liaison, etc. (Y.injra, passim).

ex.
Loin que ce procédé de discrimination linguistique soit en régression,
il semble que la langue française ait tendance à le développer,de plus on
plus, témoin de la disparition des toursdons lesquels des phénomènes pho-
nétiques purement mécaniques se montraient sans raisons sémantiques,

Et quanque nous cuiderôns qui lui plaise, nous nous devons esforcier bastive-
ment don penre.
(Joinville. Histoirede SaintLouis, 41).
Nous dirions aujourd'hui « de le prendre », la crase du étant réservée
»
au cas du « génitif de l'article.
La lettre que Tibere, vieil et malade, envoyoit au sénat.
(Montaigne» Essais,
8, tome II, p. 329).
111,

La philosophie politique aura bel accuser la bassesse et la stérilité de mon


occupation.
(Ibid., p. 338).
On dirait aujourd'hui « vieux et malade », « aura beau accuser les
formes de liaison vieil, bel étant réservées au cas d'adjectif adjectiveux
»,
-épicatadmète;
,
V
CHAPITBE Il

LE MATÉRIEL PHONÉTIQUE DU FRANÇAIS


SES ÉLÉMENTS, SES INDIVIDUS

SOMMAIRE

136. Les individus phonétiques. — 137. Les phonèmes, les éléments plwnéti-
ques. — 138. Délimilation des individus phonétiques. — 139. Système de
transcription. — 140. La valeur sémantique appartient à l'individu phonéti-
que et non au phonème. — 141. Caractère général des individus phonéti-
ques. — 142. Glottaison, tympanisation. — 143. Clausion. — lU. Striction.
— 145. Naso-communication.Clausives.
— 146. Motion. — 147. Individus phonétiques
dans leur état premier. A. — 148. B. Laryngo-Clausives, — 149.
C. Nasifluentes, D. Strictives. — 151. E. Laryngo-Strictives. — 152.
— 150.Clauso-Strictive.
V. Motive,
— 1!i3. G. — 154. H. Tympaniques, — 155. L.
Rhino-Tympaniques. — 156. J. Semi-voyelles.

136. - Les anciens grammairiens pensaient que l'analyse phonétique


du langage était terminée quand on y avait distingué un certain nombre
de phonèmes bien définis, qu'il suffisait de classer d'après leur parenté

;
phonétique et de représenter chacun graphiquement par une lettre. Cette
première étape de la phonétique en est restée la base c'est elle qui nous
à fourni le substratum de notre classification actuelle.
Mais il y a longtemps déjà que l'on s'est aperçu que la rencontre de
deux phonèmes différents modifiait ces phonèmes. Dans bs, par exemple,

;
le b ne se présente pas avec les caractères acoustiques qu'il a à la finale ou
devant voyelle mais l'idée que les phonèmes étaient des éléments indé-
composables était à cette époque assez ancrée dans l'esprit des linguistes-
pour qu'ils aient cru tout expliquer en disant qu'à un phonème, s'en
de
substituait alors un autre. Pour eux, la rencontre b et de s donnait ps.
On a vécu longtemps sur ces idées simplistes. Mais il est bien établi à
1licure actuelle que les modifications qu'impose au phonème le voisinage
d autres phonèmes sont de nature plus fine : certes, le premier phonème
du groupe [b s] n'est pas identique à un [b] final, mai& il ne l'est pas
non plus à un [p]. Il y a donc en réalité dans la langue beaucoup plus de
Phonèmes articulatoirement et.acoustiquement différents que ne le pen-
Sil'ont les anciens auteurs.

Part, et représentée par une notation spéciale :


Est-ce à dire que chacune des nuances phonétiques doive être étudiée à
? non ce qu'il importe de
définir, c'est les unités dont les indigènes ont conscience comme différen-
tes les unes des autres, et qui jouent un rôle tant dans la phonétique
historique que dans la détermination sémantique. Nous donnons là ces
unités le nom d'individus phonétiques.
137. — Lorsque l'ouïe se trouve en présence d'un mot parlé, tel par
exemple que le mot abri, elle y distingue d'emblée et d'instinct un certain
nombre d'unités qui lui paraissent au premier abord acoustiquement indé-
composables, en l'espèce [à], [b], [r],[i]. Ces unités sont les phonèmes.
Leur individualité, qui ne résulte aucunement de considérations plus ou
moins complexes touchant leur articulation, mais bien du sentiment
acoustique immédiat que nous venons de définir, a été nettement indiquée
par Saussure (1).
Mais on peut aller plus loin. L'analyse acoustique minutieuse du lan-
gage d'autrui par une oreille exercée, l'inspection attentive des mouve-
ments articulatoires de son propre langage, et l'emploi d'appareils enre-
gistreurs permettent au linguiste de se rendre compte que chaque phonè-
me est décomposable en plusieurs phénomènes physiologiques. Nous ver-
rons plus loin que ces phénomènes se réduisent à un petit nombrede
types, constituant les éléments phonétiques de la parole.
Le phonème ainsi défini, il devient évident que le premier phonème de
balle, le second de abri, le dernier de Job donnent à l'auditeur, comme
le remarque excellemment Saussure, l'impression qu'ils sont semblables.
Ces phonèmes rentrent donc dans ce que Saussure appelle une même
espèce phonétique, l'espèce [b].
A vrai dire, cette impression de similitude ne suffirait pas à définir
scientifiquement l'individu phonétique. Ce n'est qu'une impression pure-
ment acoustique. Or, le regretté abbé Rousselot, que nous aurons à citer
maintes fois au cours de cet exposé, a excellemment fait la critique de
l'ouïe comme instrument d'appréciation phonologique. Il a montré que

mais ce qu'il avait voulu prononcer ;


celùi qui parle entendait le plus souvent, non pas ce qu'il prononçait,
et que celui qui écoute ramenait à
des sons de lui connus même les sons étrangers prononcés par l'interlo-
cuteur.
Par les méthodes d'investigation linguistique dont nous avons parlé
plus haut, et dont Gaidoz, Havet, Marey ont été les initiateurs, on constate
que les phonèmes appartenant à une même espèce phonétique ne sont pas
en réalité identiques dans leurs éléments phonétiques, mais diffèrent
selon qu'ils sont précédés ou suivis de telle ou telle articulation. Il existe
beaucoup plus de phonèmes différents que la première impression audi-
tive ne le laisserait supposer.

138. — Mais la science grammaticale, quelle que soit la finesse de son


analyse, n'a pas licence de négliger cette impression d'identité sur laquelle
repose la notion d'espèce phonétique définie au § 53. Les phonèmes que

(1) Saussure. Cours de linguistique générale. Principes de Phonologie, chap. I.


sos
méthodes nous ont permis d'isoler ne doivent donc être considérés
que comme les composants de ces espèces. Les phonèmes de chaque espè-
ce présentent un
certain nombre de traits communs qui individualisent
l'espèce et l'isolent des espèces voisines. Chacune de ces espèces fonctionne
donc pour le sentiment linguistique, comme un tout indivisible, et
c'est pourquoi, au terme d'espèce phonétique proposé par Saussure, nous
avons préféré celui d'individu phonétique.
Chaque individu phonétique se délimite d'ailleurs scientifiquement de
]a façon la plus précise par les deux lois suivantes :
I. - Un même individu phonétique, placé dans les mêmes conditions
phonétiques de voisinage, se présente toujours sous la forme du même
phonème.
II. — Toutes choses égales d'ailleurs, un même phonème ne peut re-
présenter deux individus phonétiques différents.
Il existe en somme pour chaque individu phonétique un état type cor-
respondant à la situation où l'influence du voisinage nous paraîtra mini-
ma. Le phonème ainsi déterminé s'appelle état premier de l'individu
phonétique. Les autres phonèmes sous la forme desquels cet individu
phonétique peut se présenter s'appellent ses étatsseconds (1).,
C'est ainsi que [b] est à son état premier dans robe [rô b], et se pré-
sente à des états seconds dans obtenir [6 b t de n i:
r] ; abcès [à b s è :];
gobe-mouche [g b b m m c].
139. — Puisqu'un même individu phonétique, placé dans les mêmes
conditions phonétiques de voisinage, se présente toujours sous la forme
a
dumême phonème, il n'y aucune utilité à représenter chaque phonème
;
par une transcription graphique différente. Il suffit d'avoir un signe, et

]
un seul, pour chaque individu phonétique ce système est même celui qui
est le plus conforme au sentiment linguistique. Chacun des signes du
système de transcription que nous avons adopté correspond à un individu
phonétique et non à un phonème.
CLAUSIVES
-
[k comme dans loque
t] -- vote
f. ] -
[

[g] -
P lape
LA.UYNGO-CLt\USIVES
- -- vague
[d
NASIFLUENTES n —
[b - [] l
--
code

[]
] robe

[n] -
ligne

[] - -—'reine

STFICTIVES c
m pomme

[s] -- -- poche
bosse

.(1) La notion d'état premier et d'état, second d'un phonème remonte grammai-
l'lens hindous. Les savants auteurs des Prâtiçâkhyas avaient déjà décrit aux certains états
seconds d'individus phonétiques sous les noms d'abhinidhânas, yamas, adhispararças, etc.
(,Ï. P. Kirste. Etude
(IrIS, Tome V, sur les Priltiçilkhyas, in Mémoires de la Société de Linguistique de
p. 81.
[rJà
LARYNGO-STRICTIVES
[
[
f]
jz1 ]
-- -- greffe
âge
[
1 v] -- -- rase rêve
MOTIVE [1 — -
heure
CLAUSO STRICTIVE ]
—— balle
TYMPANIQUES lla:] ]
-- -- palte

[â] l
cage
-- -- froide
[â:]
6]
l pâle
[
;[à:] -- -- botle

S\ô ]
[ :] -- --
loge
pot

m
( :][tu
ô
-- -
tôle

coudre

[œ]
IOlive
i

j [œ :]
- -- œuf
l[dé] —
-- -- preuve
pieu
i :] [œ gueuse
l
:]
[111 -- -- hutte

lj[[èè:]]
[n
l
cure
-- -- fraise
bec

f[é'•]
( [é l
-- -—J™liié

)[
,Li:] -- --tic
RH1NO-TYMPÀMQUES à]
[5:
i J

fille
-- - chanvre

bombe
:]
[ôe
[ë:]
-- --
bruIL

SEMI-VOYELLES [y
[H
]] peintre
-- --
paille

[w]
huile

140. — La répartition des phonèmes entre les individus phonétiques


- - oui

est loin d'être la même pour toutes les langues. Saussure fait remarquer
avec juste raison, que certaines langues peuvent avoir le sentiment de cer-
taines différences qui, dans d'autres, n'ont pas de signification linguisti-
que. Le français, par exemple, confond, dans le domaine de l'individu

(1).
phonétique [k], le phonème palatal avancé de cul [k u], et le phonème
vélaire de cas [k a], que d'autres savent ranger sous le chef de deux indi-
vidus phonétiques différents
Or, c'est uniquement sur la base des individus phonétiques que la pho-

(1) Saussure Loc. cit., p. 73.


nélique peut servir à des distinctions grammaticales et lexicographiques.
Il est donc compréhensible que l'oreille s'éduque tout spécialement dans
III
distinction desindividus phonétiques. Aussi, comme le fait remarquer
l'abbé Rousselot, arrive-t-elle à distinguer des nuances très fines dès que
le sémantisme est en
jeu, tandis qu'elle laisse passer des différences gros-
sières quand, au sein d'un même individu phonétique, se produisent des
1

écarts de phonème n'influant pas sur le sens.

141. — L'élément indispensable de la parole, c'est l'émission expira-


toire de l'air. Les courants d'air produisent par leurs passages, leurs ar-
rêts, leurs résonnances dans les cavités de l'appareil vocal, des bruits spé-
cifiques. Ces éléments qui viennent brocher sur l'émission expiratoire
ont un début, appelé implosion, une durée, appelée interplosion, une

ellel auditif durant l'intcrplosion sont dits sistants ;


terminaison appelée déplosion. Les éléments phonétiques qui ont un
c'est ceux qui
n'interrompent pas le courant d'air expiratoire. Les autres sont dits
momentanés.
D'ailleurs, il importe de remarquer que toutes les articulations physio-
logiquement possibles sont loin d'être utilisées dans une langue donnée.

142. — La
c'est le son vocal proprement dit. Les sons glottiques sont faibles et se-
:
glottaison est un bruit continu produit à travers la glotte
raient à peine audibles sans le renforcement qu'ils acquièrent dans les
cavités du pharynx, de la bouche et éventuellement du nez.
Dans certains phonèmes, le conducteur-résonnateur, au lieu d'avoir un
rôle banal de renforcement, façonne en quelque sorte le timbre des sons.
Les ventricules laryngés, toutes les parois du pharynx, de la bouche, et
éventuellement du nez, prennent une position étroitement déterminée
ils constituent un tympanon spécial : il y a tympanisation.
:
Il nous semble intéressant d'indiquer dès maintenant que le tympanon
qui doit être considéré en français comme l'état neutre de la bouche est
le tympanon d' [de]. Nous décrirons donc ultérieurement
comme état pre-
mier des consonnes l'état dans lequel elles explosent dans le tympanon
d'un [œ], qu'il s'agisse d'un [œ] voisé ou du tympanon d'un [œ] viT-
tucl([de] muet).
Lesphonèmes comportant tympanisation se déroulent selon trois modes
auxquels nous donnons le nom de modes de duison. Il y a trois modes
de duison le mode heurté, le mode tenu et le mode filé.
:
Dans le mode heurté, la durée totale est la plupart du temps brève
'attaque est relativement rapide (1) l'intensité
;
a atteint très tôt son

;
;
Maximum, elle s'y maintient, puis le son s'arrête brusquement.
Dans le mode tenu, la durée totale est plus longue l'attaque est molle,
tnoins rapide, mais quand l'intensité a atteint son maximum, elle s'y

jI;t(jO importe d'ailleurs de remarquer qu'aucune voyelle française ne s'attaque avec


II
"squerie des voyelles de certaines autres langues, le haut-allemand par exemple.

P*
maintient, au besoin même par un renouvellement actif du souffle jus-
qu'à l'arrêt, quiest brusque.
Dans le mode filé, la durée totale est plus longue encore ; l'attaque est
molle et lente, et l'intensité, vers la fin du son, diminue progressivement
peu à peu jusqu'à devenir nulle.
143. — La clausion est l'établissement d'un barrage fermant absolu-
ment le canal buccal en un lieu quelconque de son trajet. L'air s'accumule
en arrière de la barrière et sort avec une sorte de bruit d'éclatement quand
la déclausion se fait. L'accumulation de l'air et l'augmentation de pres-
sion qui en résulte exigent une force de clausion plus grande à mesure
qu'on approche de la déclausion ; quand elle atteint son maximum, c'est
la prédéclausion.

;
La clausion est dite dure quand l'obstacle est réduit au point de plus
grande pression elle est ditemouillée quand il s'étend, mais avec une
pression moindre, à des régions adjacentes.
144. -La striction est l'établissement dans le conducteur résonnatcur
d'un défilé par lequel l'air passe avec un bruit continu.
Il y a des phonèmes dans lesquels la striction se resserre progressive-
ment jusqu'à aboutir à une clausion.
145. — La plupart des phonèmes se produisent le voile du palais relevé,

:
le rhino-pharynx et les fosses nasales exclus par conséquent du chemin
de l'air expiré c'est les phonèmes buccaux. Mais il y a aussi des phonè-
mes dans lesquels l'abaissement incomplet du voile établit une commu-

pelle la naso-communication ;
nication entre les cavités bucales, bouche et arrière-bouche, et les cavités
nasales, rhino-pharynx et fosses nasales. Pareil élément phonétique s'ap-
pareils phonèmes les phonèmes nasaux.
146. — La motion est une succession rapide d'occlusions et de réou-
vertures légères du conducteur-résonnateur en un lieu donné. Les clau-
sions et les strictions élémentaires qui la composent ont une durée trop
courte pour donner à l'oreille une impression propre, l'on ne perçoit
qu'une vibration indécomposable. C'est pourquoi la motion doit être con-
sidérée comme un élément phonétique indépendant.
147. — Nous allons maintenant décrire les individus phonétiques dans
- leur état premier.
A. - CLASSE DES CLAUSIVES
Les clausives sont constituées par un unique élément phonétique, la
clausion.
Le français en connaît trois.
I. - [k]
La clausion se fait entre le dos de la langue et la partie supérieure du
voile du palais.
II.-[t]
La clausion se fait entre le dos de la pointe de la langue et la partie
médiane de la gencive supérieure.
III.-[p]
La clausion se fait entre les deux lèvres.
;
D'ordinaire la clausion des clausives est assez forte mais pendant

aclif de la part des muscles expirateurs extrinsèques ;


l'inlcrplosion de ces phonèmes, la glotte est fermée, et il n'y a pas d'effort
la déclausion est
très brusque. Mais on peut obtenir des effets sémantiques par le renfor-
cement de la clausion, par la moindre brusqueri6 de la déclausion ou
même par la prononciation à glotte ouverte, qui exige l'issue d'un souffle
après la déclausion, avant toute voyelle suivante éventuelle (1). C'est à
une altération emphatique de ce genre que se réfère l'exemple suivant :
C'est la princesse de Guermantrs, dit ma voisine au monsieur qui était avec
elle, en ayant soin de mettre devant le mot princesse plusieurs p indiquant que
celle appellation était risible.
(Marcel Proust. A la recherche du Temps perdu. T. 111, p. 38).
B. — CLASSE DES LARYNGO-CLAUSIVES
148. — Les laryngo-clausives sont constituées par deux éléments pho-
nétiques : une clausion et une glottaison. En français, les deux éléments
phonétiques sont absolument synchrones tant dans leur implosion que
dans leur interplosion et que dans leur déplosion. La coexistence de la
clausion donne d'ailleurs à la glottaison des caractères particuliers la
colonne vibrante qui s'écoule de façon continue à travers le larynx vient
:
s'accumuler en arrière de l'obstacle buccal. Ce phénomème s'appelle la
suslaryngation.
D'ailleurs, dans les laryngo-clausives, la force articulatoire de la clau-
sion et le volume d'air émis sont moindres que dans la clausive corres-
pondante.
Le français compte trois laryngo-clausives :
IV. [g]
qui a le même lieu de clausion que [k].
-
qui a le même lieu de clausion que
-
V. [dl
[t].
-
VI. [b]
qui a le même lieu de clausion que [p].
C. - CLASSE DES NASIFLUENTES
149.
-
Les nasifluentes sont constituées par trois éléments phonétiques
une clausion, une glottaison, une naso-communication.

0) Ce type aspiré
ouU, en général
« », exceptionnel en français et ne s'y montrant que pour un effet
burlesque, est le type normal des clausives allemandes.
La naso-addition se fait d'abord, puis l'implosion simultanée de la clau.
,
sion et de la glottaison. A la fin de l'individu phonétique, déplosion simili.
tanée des trois éléments phonétiques.
La naso-communication, du fait qu'elle s'allie à la clausion, fait que
l'air s'écoule à travers le nez et s'échappe par les narines pendant la clan.
sion, qui n'est que buccale. Le nez fonctionne donc,comme un défilé de
striction, encore qu'il n'y ait aucune striction active. Ce phénomène s'ap.
pelle la nasifluence.
D'autre part, la glottaison des nasifluentes prend un caractère spécial
du fait que la vibration, quand elle monte du larynx vers lesparties supé-
rieures, trouve accès dans les fosses nasales, de sorte que le nez possède
une seconde fonction, celle de caisse de résonnance.
Le français possède trois nasifluentes :

VII. -[fi] «

Le lieu de clausion de [n] est dans le palais, un peu plus en avant que
celui de l'état premier de [k]. Mais, outre les éléments ci-dessus étudiés.
il comporte une mouillure.

VIII. — [n]
Nasifluente non mouillée ayant le même lieu de clausion que le [t].
IX. [m]-
»
Nasifluente non mouillée ayant le même lieu de clausion que le [p].

D. — CLASSE DES STRICTIVES

150. —Les strictives sont constituées par un seul élément phonétique,


la striction.
Le français en connait trois.

Le défilé de
X. - [c]
striction est constitué par la langue et le palais. La pointe
de la langue s'est soulevée et retirée en arrière. Le dos de la langue, qui
touche le palais par ses parties latérales, s'est creusé dans sa partie mé-
diane de manière à former un canalventre le palais et lui. Ce canal de
striction aboutit dans une caisse de résonnance antérieure agrandie par
la projection des lèvres en avant, en forme de pavillon, ce pavillon labial
formant en somme un second défilé de striction.
XI. - [s]
Le défilé de striction se fait entre les mêmes organes qui concourenl à
>
la clausion du [t]. Il est beaucoup plus serré que celui du [c], mais il est
unique, les lèvres restent dans leur position ordinaire.
XII. -[f]
Le défilé de striction est constitué par la face postérieure de la lèvre
inférieure et les dents supérieures.

E. — CLASSE DES LARYNGO-STRICTIVES

151.— Les laryngo-strictives sont constituées par deux éléments pho-


nétiques : une striction et une glottaison. Ces deux éléments phonétiques
sont simultanés, mais avec peut-être une légère précession du début de
la flottaison sur celui de la striction. La force articulatoire des laryngo-
slrictives est moindre que celle des strictives. Le volume d'air émis est
moindre que dans les strictives, plus grand que dans les clausives.
]français connaît trois laryngo-strictives :
XIII. -[j]
Mêmes lieux de striction que [c]. - „

XIV.[ZI
Même lieu de striction que [s].
XV. -[v] i

Même lieu de striction que [f].

F. — CLASSE DE LA MOTIVE

152. -
La morale est un individu phonétique constitué uniquement
par une motion.
XVI. -[r]
C'est à [r] que s'applique par dessus tout cette observation de l'abbé
Rousselot:
« La région d'articulation a moins d'influence sur le son que. le
mode
même d'articulation »(1).
En effet, les usances des diverses provinces de France connaissent pour
1' fr] des lieux d'articulation très différents
et, cependant, les phonèmes
u
ainsi émis viennent tous
phonétique [r].
se ranger pour une oreille française dans l'indi-
Toutefois, là comme ailleurs, la prononciation qui doit être réputée la
meilleure est celle de la bourgeoisie parisienne. La langue y est étendue
sut le plancher de la bouche, et la motion se fait au niveau de la luette
comme dans le gargarisme. Dans la parlure plébéienne de Paris, les pa-
rois du canal cessent de vibrer et l'[r]devient
une strictive uvulaire.
(1) Rousselot. Principes de Phonétique expérimentale, p. 879.
G. — CLASSE DE LA CLAUSO-STRICTIVE

153. -- La clauso-strictiveestconstituée par trois éléments phonéti.


ques : une clausioncentrale,une striction latérale et une glottaison. Ces
trois éléments sont simultanés.

XVII.— [1]

La barrière de clausion se fait entre le dos de la pointe de la langue et


la gencive supérieure, légèrement en arrière du lieu d'articulation du [t],
Cette clausion n'occupe que la partie médiane de la bouche, l'air s'écou-
lant sur les côtés au contact des bords de la langue.

H.---CLASSE DES TYMPANIQUES

ments phonétiques :
154. —; Les tympaniques ou voyelles buccales comportent deux élé-
une glottaison et une tympanisation, inséparables
l'une de l'autre dans le temps:

;
- En général, le tympanon des voyelles françaises comporte un ou plu-
sieurs défilés en outre, du fait que le tympanon est une caisse de réson-
nance, la langue et les parois molles de la bouche vibrent. En français,

-
la vibration des voyelles n'atteint pas d'embléeson amplitude- maxima.
De même, le défilé ne s'établit et ne se relâche que progressivement. Il y
a, au milieu du son vocalique, un laps de temps pendant lequel le défilé
est à peu près stabilisé.
Les voyelles se distinguent en brusques et en tendres (1).1
:
son
Lesvoyelles brusques ne sont susceptibles que d'un seul mode de dui-
le mode heurté, qui leur est propre. Nous leur décrirons pour état
premier l'état qu'elles ont sous ictus devant consonne, ex. il telle,
[i t è-t].
:
Les voyelles tendres, qui peuvent prendre le mode tenu et le mode
filé ont, à leur état premier, c'est-à-dire à l'ictus devant consonne, le
mode filé, ex. : la tête [1 à t è : t]. i1
Les voyelles se distinguent en outre les unes des autres par un timbre
spécifique, dont la constitution physique n'est d'ailleurs pas encore éta-
blie d'une façon parfaitement claire. Au moins peut-on, au point de vue
de la forme du tympanon, distinguer les voyelles en trois séries et en trois
tranches à partir d'une voyelle hors série, l' [à], comme l'indique le
tableau ci-dessous :
(1) La notion de duison, distinguant des voyelles brusques et des tendres répond cn
somme,grosso modo, à celle de quantité distinguant des voyelles brèves et des longue
mais les termes de brève et de longue nous paraissent devoir être abandonnés, puisque
la question de durée est loin d'être le seul facteur du déroulement des voyelles.
1
Voyelle
liminaire

tre tranche
voyelles
ouvertes
2etranche
voyelles
fermées
3"tranche

série voyelles
surfermées
VOYELLE HORS-SÉRIE

[a]

[o]

[Ó]

[u»]["]
oiivcrgenle
:
[œ]

[œ]

série
[à]

uvergente

XVIII. — [à] et XIX. — [à :]


[èj

[é]

[']

série
ivergente

Le tympanon d' [à] et d' [à :] comporte un défilé peu étroit entre la


langue et le palais. La distance du point culminant de la langue aux inci-
sives étant d'environ 50mm. et au palais d'environ 20.

XX. - [a] et XXI. — [â :]


La tympanisation de 1' [a] diffère de celle de l' [à] en ce que la langue
qui, dans [à], affleurait anx dents.inférieures, se retire légèrement, ne
touchant plus que les gencives, tandis que le dos forme un dôme un peu
Plus accusé. L'orifice interlabial se rétrécit légèrement dans le sens trans-
versal.

XXII. --[Ó];
[à]; [à:]
XXIII. —
XXV. -[Ó:]
XXIV.
XXVI. — [m] ; XXVII.- [m:]

A mesure quel'on avance dans la série ouvergente de la tranche des


v°yelles ouvertes à celle des voyelles surfermées, les piliers du voile se
l'aPPl'Ochent, la distance du point d'articulation linguale au palais dimi-
1111c,
sa distance aux incisives augmente, et l'orifice interlabial se rétré.
c'il de plus
en plus en s'arrondissant et en se projetant en avant.
-[de]
XXVIII. ;; XXIX. --
[de:]
XXX.[dé]
XXXII. — [u]; XXXI. [,cfe:l
XXXIII. — [u :] (2)

A mesure que l'on avance dans la série uvergente de la tranche des


voyelles ouvertes à celle des voyelles surfermées, les piliers du voile se
rapprochent, la distance du point d'articulation linguale au palais dimi-
nue, sa distance aux incisives diminue également, et l'orifice interlabial
se rétrécit de plus en plus en s'arrondissant et en se projetant en avant.
XXXIV. — [è]
XXXVI. — [é]
;; XXXV. — [è:]
[é:]
XXXVIII. — [i] ; XXXVII.—
XXXIX. -li :]

A mesure quel'on avance dans la série ivergente de la tranche des


voyelles ouvertes à celle des voyelles surfermées, les piliers du voile se

nue;
rapprochent, la distance du point d'articulation linguale au palais dimi-
sa distance aux incisives diminue, et l'orifice interlabial se rétrécit
de plus en plus dans le sens vertical, mais en s'élargissant d'une commis-
sure à l'autre.
Comme le montre cette description, dans chaque série, les voyelles, "à
mesure qu'on s'avance de la première vers la troisième tranche compor-
tent un défilé plus étroit. En outre, la force de l'occlusion bucco-nasale

;
au moyen du voile est plus grande, le voile touche plus haut la face posté-
rieure du pharynx enfin, le débit d'air et la vitesse du courant d'air sont
plus grands.

I. — CLASSES DES RHINO-TYMPANIQUES

éléments phonétiques
communication.
:
155. — Les rlifrio- tympaniques ou voyelles nasales comportent trois
une glottaison, une tympanisation et une naso-
La tympanisation se fait dans les mêmes conditions que pour les voyelles
buccales, mais le tympanon bucal des voyelles nasales françaises ne ré-
pond que grossièrement à celui des voyelles buccales. On peut admettre

(2) Ilserait
intéressant d'étudier de près la question de l'[u]. On sait que les langues
qui possèdent ce son sont relativement rares. Il semble qu'il existât en grec (cf.A.
Meillet. Histoire de la langue grecque, p. 90) ; on a été amené à le supposer en toklia-
rien (Journal Asiatique, 1911, 1, p. 463). Il a probablement existé dans certaines langues
germaniques, et actuellement le haut-allemand connaît un son qui lui ressemblp <1°
près. Il existe en bas-breton. On l'a signalé en écossais comme l'indique ce passage de
Gilles du Guez :«
Ye shal prononce. o, as ye do in englyssh, and v after the Skollcs,
as in this worde gud. » (An Introductoric for to lerne to rede, to pronounce and 10
spekc french treiuly, p. 899). Dans le domaine roman, il se rencontre dans toute la
France, dans l'Engadine, le Piémont, l'Emilie et certains points du Portugal, c'cst-à-<lire
d'après les idées communément admises (Nyrop. Grammaire historique de la lanf/lie
française, Tome I, pp. 186 et 187), dans les pays qui ont été habités par des Celtes.
;:]
Notons qu'il existe également en Alsace un [u] dérivé de [m], de même qu'en français
[u] dérive de [ui :] latin tandis que dans les autres dialectes haut-allemands, [UI:
aboutit à au. Le son [u existe aussi en néerlandais.
l'abbé Rousselot et contrairement à M. Grammont (1) que les tympa-
aiCC
noiis de [a :1,
[ô :], [œ :], [ê :], sont respectivement voisins de ceux de
[a], [o], [de], [è], quoique n'y étant pas tout à fait semblables. D'ail-
leurs le tympanon buccal servant de point de départ théorique à l'articu-
lalion étant supposé exactement le même que pour la voyelle nasale cor-
respondante, l'abaissement du voile du palais produirait toujours un
changement assez important dans la disposition de la langue et des autres
organes buccaux pour que les voyelles nasales différassent sensiblement,
même quant à leur tympanon buccal, des voyelles proprement buccales.
La naso-communication, dans les voyelles nasales, agrandit le tympa-
non buccal de l'étendue des fosses nasales, mais sans qu'il y ait nasi-
fluence. Il semble, d'ailleurs, que le tympanon nasal ne soit pas absolu-
ment identique dans sa forme pour les différentes voyelles nasales (2).
La naso-communication est en français exactement simultanée à la
tynipanisation ; elle commence et cesse aux mêmes instants qu'elle, de
sorte que les voyelles nasales françaises ne comportent aucune phase de
i
vibration nasale postvocalique. De telles voyelles nasales sonlel tes nasales
pures et semblent assez caractéristiques du domaine francimand, l'exis-
tence d'une résonnance nasale postvocalique dans les rhino-tympaniquei
étant le trait principal de l'accent du Midi (3).
- Toutes les voyelles nasales françaises sont tendres (4).
Au point de vue purement auditif, si l'on s'efforce de reproduire de
façon purement buccale le son d'une voyelle nasale, la réalisation la plus
approchée ne s'obtient pas avec la voyelle buccale articulatoirement cor-
respondante. C'est ainsi que le son buccal le plus voisin de [à] est [ôl
et que le sowbuccal le plus voisin de [ê] est [à]. Cf. la double forme
[à m t à], [a m t ê :]. De même Mlle A U, ayant à l'âge de deux ans et
demi imparfaitement saisi le mot pyjama [p i j à m à] et tendant à lui
attribuer une terminaison plus fréquente en français disait [p i j àm :]. ë
Le français cpmpte en somme quatre voyelles nasales :
deux ouvergentes,
XL. -
[â:]
XLI. — [ô :]

; p.
'«l'hysiologic,p.8.
l
Rousselot. Principes de phonétique expérimentale, pp. 720 et 1129
(1)
prononciation française, pp. 41sqq. '-
Maurice Grammont. Le Vers français,
Précis de
233.
(2) Magdelcine Simonard. La Voix travaillée. suivant les lois de la Physique et de

Les voyelles nasales semblent assez caractéristiques d'un fonds prélatin particulier,
(',i)
je ioiuls gaulois. Telle semble être du moins l'opinion de M. Meyer-Lübke et de M. F.
i)yt-'mture (.
:'lI.lIol (Origines de la langue française, introduction à l'Histoire de la langue et de la
française de Petit de Julleville, p. LXIII). En tout état de cause, il est à
icinarquer que parmi les langues romanes, le français et le portugais connaissent seules
es. voyelles nasales et que les nasales pures du français ne semblent, dans l'Europe
occidentale,
se retrouver que dans le dialecte léonard de la lingualité basse-bretonne,
ox. : kan lur [k à : 1
u : r] (cent francs).
1
cl La différence de déroulement entre pq (en) et [5 :] (an) que nous avons observée
.ex des Havrais et que l'abbé Rousselot signale chez les Francs-Comtois (Principe. de
1, Wllétique
expérimentale, p. 716) est un fait d'usance, étranger au parler de Paria.
une uvergente,
-
XLII. [Cé :1(1)
une ivergente,
XLIII.—[ê :]
CLASSE DES SEMI-VOYELLES

156. — Les semi-voyelles comportent trois éléments phonétiques une


glottaison, une tympanisation et une striction se resserrant progressive-
:
ment.
La glottaison s'étend sur toute la durée du phonème. Les vibrations
tympaniques spécifiques sont identiques en nature et en amplitude à celles
de la voyelle correspondante au début et à la fin de l'individu phonétique,
mais, dans le milieu, elles sont d'amplitude moindre, pour ainsi dire

;
étouffées. La durée et l'intensité de cette phase d'étouffement sont maxima
dans le parler courant dans la récitation des vers au contraire, l'étouffe-
ment est moindre, la semi-voyelle ne se distinguant plus guère dans ce
cas de la voyelle que par le caractère de sa striction.
Cette striction n'est originellement que le défilé articulatoire dela

;
voyelle, mais la force articulatoire est beaucoup plus grande que dans la
voyelle la striction se resserre progressivement jusqu'à une clausion sans
appui ; puis, sans aucune période de tenue de cette barrière clausive, la
déplosion se fait non pas progressivement comme pour la striction des
consonnes strictives, mais avec la brusquerie d'une déclausion.
Le français possède trois semi-voyelles, correspondant respectivement
auxvoyelles [m], [u], [i :].
XLIV. — [w]
XLVI. -[II]
XLVI. -
y] [
Néanmoins, dans ce parler même, il peut y avoir une différence de longueur :
faim, par exemple, étant plus longs, et dans certaines bouches plus ouverts, que pin
pain el
et fin. Cette différence est toutefois assez délicate pour que le sentiment linguistique
s'y soit souvent trompé. Cf. fusiniste, tiré de fusain, sacristine, de sacristain, provigner
de provin (qui devrait s'écrire provain, venant de propaginem) etc.
(1) D'ailleurs souvent remplacée dans la parlure vulgaire par [ë],
CHAPITKE III

LA MUE

SOMMAIRE

157. Définition de la mue. - 158. Caractères distinctes de la mue et de la


flexion. — 109. L'instabilité et l'apophonie. Système de transcription.

157. - Nous avons vu plus haut, § 63, qu'un vocable, caractérisé par
SOIl unité séiniématique, pouvait contenir plusieurs mots
caractérisés cha-
1

cun par un roie taxiématique propre. Par exemple, le vocable beau com-

; ;
prendquatre mots ayant chacun un rôle fonctionnel spécial, à savoir
1" heau, bel ; 2° belle 3° beaux 40 belles.
:
Mais, à l'intérieur de notre vocable beau, nous voyons chacun des mots
re\èlirplusieurs aspects phonétiques. Le premier se montre sous la forme
de la suite phonétique [b 6 :] è
ou de la suite phonétique [b 1], différence
la même graphie, revêtent cependant aussi des aspects différents :
cpie marque la graphie elle-même. Les trois autres, quoiqu'ayant toujours
belle
est la represenlalion graphique des suites phonétiques [b è 1] et [b è 1 de]-,-
beaux est la représentation graphique des suites phonétiques [b 6 :] et
[h 6 : z] ; belles est la représentation graphique des suites phonétiques
1
lh è11, [b è 1 Ù'], [b è 1 zj, [bè œz]. Nous donnons le nom de mue au
phénomène d'alternance en vertu duquel un mot se présente sous l'as-
l'H-ctdeplusieurs suites phonétiques différentes, et le nom de muànces
à ces suites phonétiques elles-mêmes.

158. — La mue est un phénomène grammatical nettement différent de


la flexion.
En effet, la flexion a en elle-même une signification taxiématique. Dans.
la mue,
au contraire, ce n'est pas la différence phonétique entre les muan-
ces qui a par elle-même une signification taxiématique ; c'est, ainsi qu'il
sera précisé plus loin, la liberté ou la non-liberté d'emploi des différentes.
IIlllances dans une situation phrastique donnée.

159.
- :
Au point de vue de son substratum phonétique, la mue com-

:;
prend deux ordres de phénomènes
d°ux sont des alternances
1
l'instabilité et apophonie Toutes
l'instabilité fait alterner un phonème ou un
groupe de phonèmes avec zéro l'apophonie fait alterner un phonème ou
un groupe de phonèmes avec un autre phonème (1) ou un autre groupe
de phonèmes. Lorsque nous aurons à
transcrire phonétiquement un mot
:
comportant mue, nous nous astreindrons aux conventions suivantes
Le système sujet à mue sera enfermé dans une parenthèse s'il ;
nème instable. Venu, par exemple, se transcrira :
s'agit d'une instabilité, la parenthèse n'enfermera que la notation du pho-
[v (de) n u], ce qui

transcrira :
implique les deux muances [v œ n u] et [v n u] ; la, article féminin, se
[1 (à)], ce qui implique les deux muances [là] et [1].
Si, au contraire, il s'agit d'une apophonie, la parenthèse enfermera les
deux termes de l'alternance séparés par une barre oblique. Bon, par
exemple, se transcrira [b (ô :/0 n)], ce qui implique les deux muances
[bô :] etbôn].
Ce système de transcription permet d'indiquer lesdifférentes solidari-

:
tés phonétiques que comporte la mue dans ses détails, par exemple, trop
s'écrit [t r (6/6 (p))] ce qui implique les trois muances [t r 6], [t r ô] et
[trop]. Ce — cet, masculin singulier de l'article communément dit dé-
monstratif se transcriéa : [s ( (œ) (è) t)], ce qui implique les quatre

:
muances [s], [s œ], [sè t],
[s t]. Cette, féminin du même article, se
transcrira [s (è) t (œ)] ce qui implique les quatre muances [s t], [sè t],
[s t œ], [s è t de].

(1)
nord-est [n6 :r(è :
L'alternance peut se faire entre deux voyelles ne différant que par la duison, ex.
s t/è :].
:
CHAPITRE IV

APERÇU SUR LA MÉLODIE ET LA CADENCE

SOMMAIKG

160. Distinction entre la mélodie et la cadence. - 161. La mélodie. —


162. La rhèse. — 163. Les rangs de persistance des voyelles. La

-
164. L'ictus exosémantique. — 165. L'ictus endosémantique. - caducité. —
166. L'ictus
roi. 167. Effets phonétiques accessoires de l'ictus.

- -
168. Expression graphique de la mélodie et de la cadence.
pausaux. 170. Signes mélodiques. 171. Trait d'union.
- S69. Signes

160. -
L'accentuation telle qu'on l'entend actuellement comprend des
phénomènes tout à fait différents, comme le dit Stanislas Gu-Yl\rd (1) :

« mélodie du mot
« gale
;
« Le ton plus ou moins aigu qui accompagne les voyelles

;
constitue la
la quantité en est traduite par les notes de durée iné-
les ictus enfin correspondent aux temps forts de la mesure. »
Il faut donc distinguer la mélodie qui concerne la hauteur respective
dos sons successifs de la phrase et la cadence qui concerne la force respec-
tive des voyelles, dont certaines sont frappées d'un accent de pure inten-
sité appelé ictus.
Nous donnons aux voyelles frappées d'un ictus le nom de voyelles
plectiques.
161. -L'étude de la mélodie, qui est extrêmement difficile, et sur
laquelle nous ne donnerons qu'occasionnellement des indications de dé-
tail, mériterait d'être reprise en son entier et nécessiterait un long.traité.

;
Nous nous contenterons d'indiquer ici le rôle éminent que joue la mélodie
dans le sémantisme des phrases parlées c'est elle qui est chargée de mettre

;
de l'affectivité dans les phrases construites en apparence de la façon la
plus purement rationnelle c'est elle qui permet de donner sans équivo-

bles à des affirmatives ;


que un sens interrogatif à des phrases par ailleurs absolument sembla-
c'est elle, qui, en impliquant des sentiments di-
vers, àrrive à donner à des mots banaux des sens très différenciés (1) ;
c'est elle qui permet d'atténuer la rudesse des reproches, ou inversement,

(1)
Stanislas Guyard. Une particularité de l'accentuation française dans Mémoires de
a société Linguistique de Paris, Tome IV, p. 31
l
(1) Le vocable bien
en est un exemple particulièrement topique.
de transformer en impertinence une formule de ;
politesse
«
c'est elle qui
insinue le doute dans un tour affirmatif ; c'est elle qui assure à notre
langue parlée sa prééminence sur notre imparfaite notation graphique. Il
est à peine besoin de faire remarquer que les langues qui utilisent déjà
la mélodie pour la différenciation sémiématique des vocables sont privées
d'une ressource sémantique précieuse.
Nous ne saurions donc prétendre faire ici de la mélodie aucune étude,
fût-ce une simple esquisse. Nous allons au contraire fixer en quelques
mots les points essentiels de l'étude de la cadence.
162. — L'unité de cadence s'appelle la rhèse. C'est un groupement
z

;
formé d'ordinaire par un factif ou un substantif accompagnés de leurs
compléments les plus proches mais si, comme nous le verrons ultérieu-
rement dans le détail, certains compléments se voient obligatoirement
englobés dans la rhèse de leur réceptacle, certains autres peuvent, selon

:
les nécessités phonétiques ou sémantiques du débit, tantôt y être compris,
tantôt en être exclus. On peut dire par exemple J'ai parlé 1 au roi, en
deux rhèses, ou : j'ai parlé au roi en une seule rhèse.
La place et la force de l'ictus qui caractérise la rhèse sont déterminées
par des conditions de cadence intéressant les divers mots de la rhèse.
C'est seulement à ce point de vue que le mot peut être envisagé comme
élément de cadence, sans que pourtant il constitue aucunement dans la
chaîne de la langue parlée une unité réelle à cet égard.
-
163. Les voyelles d'un mot, même lorsqu'elles sont stables, n'ont
pas la même persistance, ni dans le débit rapide et négligé quant à la
:
parole, ni à l'éloignement quant à l'audition. La persistance obéit à des
lois simples les lois de caducité, qu'il nous semble que l'on peut formu-
:
ler ainsi
; ; ;
La voyelle la plus persistante est la dernière voyelle stable du mot elle
:se nomme la finale ex. : u dans confiture on dans écouvillon.
,

;
Le second rang de persistance appartient, dans le mot, à la première
voyelle stable qui suive une consonne nous l'appelons l'initiale, ex. : on
dans confiture, ou dans écouvillon.
Lesrangs suivants sont distribués aux voyelles en les comptant à par-
tir de la finale sous réserve de la constante alternance d'un temps fort et
..d'un temps faible.
N'interviennent pas dans la détermination des rangs supérieurs de per-
sistance les voyelles ayant une cause de particulière caducité. Ces voyelles

;
sont, par ordre de caducité décroissante (c'est-à-dire de persistance crois-
sante) : l'instable post-finale, ex. : e dans confiture la voyelle résultant

;
de la transformation prosodique d'une semi-voyelle du parler courant,
.ex. : i de nation la voyelle instable non post-finale, ex. : e dans canevas
la voyelle fermée premier élément d'un hiatus, ex. : é dans aléatoire, et
;
,enfin,la voyelle préinitiale, par ex. : &dans écouvillon, ex. :

— Coutez-moi bien, voire un peu.


(Courlcline Le Trainde 8 Il. h7. Il. 4).
En outre, pour des raisons déjà plus sémantiques, sont frappées égale-
ment d'une particulière caducité les voyelles des articles, des substantifs
strumentaux agglutinatifs soutiens du verbe, et la voyelle [è] de la locu-
tion c'est, ex :
Hquoi êtes-vous à Bar-le-Duc ? z'êtes frais tous lesdeux. jolis, oui.
^Courteline.Le Train de 8Il. 1*7. II. 9) </i).

Une persistance d'un plus haut degré que celle indiquée par la loi
générale est au contraire acquise aux voyelles soutiens indispensables de
consonnes, ainsi qu'aux longues. Ces voyelles ayant des causes de parti-
culière persistance prennent rang après la finale et l'initiale.
Ces lois permettent de placer, dans tout mot, au dessus de chaque
voyelle, un chiffre indiquant son rang de persistance. On constatera alors
très facilement que la défiguration minima s'obtient, si l'on veut sup-
primer l'une des voyelles, en supprimant celle à laquelle on a assigné le
plus petit rang de persistance, et ainsi de suite en remontant de rang en
rang. Le mot mademoiselle nous fournit un excellent exemple. Les rangs
:
[M
2431
à
5
s'y répartissent ainsi

d(œ) mwàzèl(œ)].
La forme [màddemwàzèlœ] existe dans les chansons, ex. :

Bonjour, Mademoiselle.
Comment vous portez-vous ?
(Je riai pas vu mon amant, chanson populaire).
L' [(œ)] final remplit là.un temps faible de la musique.
La forme [màddemwàzel] peut se rencontrer dans le parler sou-
tenu. Les chansons la connaissent aussi :
— Mademoisell' je parle à vous.
— Ma mère ma mèr' que voulez-vous ?
à marier, chanson populaire).
(J'ai tantdefilV
La forme [m àd àzè1]
mw est la forme habituelle du français nor-
mal. Elle se rencontre aussi dans certaines chansons, ex. :

Qu'on le' porte à Paris,


ChezMad'moiseU' Julie.
(Je mesuisengagé, chanson populaire).
Elle est réductible à [màmwàzèl], forme équivalente au point de
vue qui nous intéresse, ex. :

(1) ? :
Il semble bien que les nombreuses « ellipses qui se montrent dans une phrase
comme la suivante soient surtout des faits de caducité
Josselin.
— Au hasard ? Pas à moi qu'il faut dire ça. Alors, univers ? fait par
™°n,Dieu l
hasard ? Etoiles, soleil, quadrupèdes, hasard ? Harmonies de la nature, hasard ?
(J. Romains. M. Le Trouhadec saisi par la débauche. 111. 5).
Cet arrêt du conseil d'en haut
Que vous apporta Guénégaut,
Qu'en avez-vous fait, mamoiselle
Grosse tête et peu de cervelle ?
(Saint-Julien. Courriersde laFronde. T. I, p. 21).
Cette dernière forme nous semble très rarement employée de nos jours.
Nous ne l'avons entendue que comme hypocoristique.
La forme [m à m z è 1] est très fréquente dans le parler familier c'est
:
;
encore aux chansons qu'il faut demander des exemples écrits
loup mangea son âne,
Le
Pauvre mam'zell' Marianne.
(L'dne, chanson populaire, apud A. France. La vie littéraire. T. IV, p. 98).

Sur une variante avec assimilation [m à n z èl], v. infra, § 420.


Enfin la forme [m z è 1] s'entend dans la conversation courante et fami-
lière, ex. :

-(P.Oui.m'selle.
Vous savez bien à quoi vous vous engagez, lui demanda-l-elle
B. Les débats de Liane, dans l'Echo de Paris du 23 novembre 1924,
?

p1,
col.3).
Tout vocable composé dont la composition n'est plus sentie obéit aux
mêmes lois, ex. : maréchal des logis.
2 5 3 6 4
àrécà1dé:1ôji:].
1

[m
L' [é :], quoique long, a une particulière caducité du fait du caractère
proclitique de l'article des. Le vocable est réductible à :

,
[m à r é c à 116 j i :], abréviation fréquente
[m àrcàllôj i :], qui s'entend ; ;
[m à r c à 1 j i :], qui est possible
j
et [m à r i :] (margis), abréviation classique.
;
Il importe de ne pas confondre les abréviations naturelles, obéissant aux
règles de la caducité, avec les abréviations volontaires par troncature, du
début ou de la fin du mot, par exemple l'abréviation naturelle
[k à p t è : n], d'où provient l'anglais captain, et l'abréviation volontaire
pitaine, du jargon des polytechniciens. Cf. aussi, comme abréviation in-
tentionnelle :
Cipal!. Cipal !. Hein ? Cipal!.
(A. France. Crainquebille. Tableau II, se. 2).
164. — Le mot est susceptible de recevoir deux ictus l'ictus exosé.
mantique et l'ictus endosémantique.
:
L'ictus exosémantique, qui est, dans le cas le plus général, le plus fort,
tombe sur la finale, et répond à ce qu'on appelle communément « l'ac-
cent tonique » du mot, ex. :

Trez 1 fit une voix douce, un peu nasale.


(Marcel Prévost. L'automned'unefemme, Modernbibliothèquc. p. 7).

L'ictus exosémantique individualise le mot par rapport à ses voisins.


Il donne au sémième son indépendance par rapport aux sémièmes voisins.

165. — Mais ce qui confère, au sémième sa plénitude sémiématique,


c'estl'ictus endosémantique. Cet ictus tombe, selon nous, surl'initiale(1).
Néanmoins, M. Marouzeau (2) distingue dans les mots débutant par
une voyelle deux modes de cadence endosémantique ; un mode intellec-
tuel, dans lequel l'ictus endosémantique atteint la préinitiale, et un mode
affectif dans lequel il atteint l'initiale. Il nous semble y avoir là une très
précieuse indication pour des travaux plus approfondis.
Ce mode intellectuel de cadence est particulièrement apparent dans les
cas où l'on doit distinguer deux termes comme la Syrie etd'Assyrie. Dans
l'Assyrie, l' [à] initial prenant l'ictus endosémantique intellectuel, l'ordre
de persistance devient 23 1, par opposition à 3 2 1 dans la Syrie, mais,
en outre, il y a sur cet [à] initial une élévation mélodique. C'est à côté de
ces faits d'ictus intellectuel du début du mot qu'il faut ranger ceux dans
lesquels la préinitiale porte un ictus parce qu'appartenant à un préfixe
vivant auquel l'initiale n'appartient pas. Dans ce cas, l'ictus du début
prend un caractère tellement intellectuel qu'il sert en somme à détacher
le préfixe qui constitue en quelque sorte un mot à part ayant pour sé-
mième le pexième propre du préfixe, ex. : l'immoralité s'opposant à la
moralité.

de cadence endosémantique aboutissent au même résultat :


En ce qui concerne les mots débutant par une consonne, les deux modes
ces mots,
«dans la mesure où ils doivent être énoncés avec insistance, quelque va-
« leur qu'on leur attribue, affective ou intellectuelle, reçoivent toujours

« l'accent sur la syllabe initiale (3). »

De même que l'ictus exosémantique se perd quand le mot est englobé


dans une rhèse où l'on ne cherche pas à l'isoler volontairement, de même
l'ictus endosémantique se perd quand le mot déchoit de son sémième plein.
Par exemple, le mot justement
2 3 t
[j u m a : (t)]
s t de
Sc prononce en général avec toutes ses voyelles quand il signifie d'une

(1) Latrop fréquente confusion entre l'ictus endosémantique et l'ictus exosémantique


nrnene beaucoup de personnes, dont M. Meyer-Lübke (Grammaire des Langues roma-
r

nes, lome I, § 609) à dire
la flnale.Cette assertionque « l'accent tonique » français a tendance à ne plus être
euue de Philoloaie francaise. contraire à la vérité a été très bien réfutée par M. Roudet
tome XXI. PP. 297 sera.).
(2) J. Marouzeau. Langage affectif et langage intellectuel, dans le Journal de Psycho-
logie
normale et natholoaiaue. XX* année. No 6. nn. 672 son
----.--, -.
-' -1 &-1('- ---
-, pp. - - - - q --
(à) Marouteau.
Loc.eit.,p.676.
manière juste. Mais quand, perdant sa plénitude sémiématique, il prend
le sens deprécisément, par coïncidence, etc. rictus endosémantique dis.
paraît, l'ordre de persistance devient 3 2 1, et les formes [j s t de m 5 1
et [j t de m a :] peuvent apparaître.
De même, naturellement, dans le sens particulier de ainsi que vous vous
y attendez, peut prendre la forme [tu r è 1 mà :],
et seulement, dans le
sens particulier de mais, mais voilà, peut prendre la forme [s m a : ], Ceci
par disparition respective des ictus endosémantiques des syllabes [n a et
[s œ].

166. — De même que l'initialè ne reçoit l'ictus endosémantique que


lorsque des raisons sémantiques l'exigent (ainsi qu'il vient d'être dit), de
même l'ictus exosémantique est, comme tel, un ictus virtuel, c'est-à-dire
que la finale ne le reçoit en réalité que quand elle est finale de rhèse. Quand
le mot se fond dans l'ensemble d'une rhèse dont on ne fait pas ressortir
les parties, son ictus exosémantique disparaît, la finale perd ses propriétés
particulières, et la rhèse s'organise, au point de vue cadence, comme s'or-
ganiserait un mot unique. C'est ainsi que, comme le fait remarquer Sta.
nislas Guyard (1), j'ai parlé au roi se gradue alors :
4253 1
[jépàr1éô:r â] w
-enune seule rhèse.
Dans la rhèse, il n'y a donc qu'un seul ictus exosémantique effectif, l'ic-
tus roi. Cet ictus tombe en règle sur la dernière voyelle stable de la rhèse
à quelque mot qu'elle appartienne, fût-ce au point de vue logique, le plus
infime des compléments. Il faut d'ailleurs noter que certaines instables ont
acquis, dans le français d'aujourd'hui, la propriété d'entrer constamment
en exercice et de porter l'ictus roi quand elles sont finales de rhèse. Ce
sont celles des monosyllabes (2) le et ce, ex. :
Pour ce, madame la marquise,
il
Dès qu'à la ville fera noir,
De par le roisera requise
De venir en notre manoir.
(Mussel. Madame la marquise. Poésies nouvelles, p. 100).
Il est superbe, cet enfant-là!. Mettez-le à terre, je vous prie.
(Courteline. Coco, Coco et Tolo. Le petit malade, p. 49).
Cf. §185.

(1)St.Guyard.Loc.cit.,p.35.
Peut-être est-ce à une semblable construction qu'il faut attribuer la forme
(2) gié
qu'on trouve en vieux français pour je dans l'interrogation, ex. :
,.',;:
Florsd'aiglentieretlisetrose ,

En qui li filz Dieu se repose,


Queferai-gié?
(Rutebeuf. Le Miracle de Théophile. 560. Œuvres, t. II, p. 258).
t
Dans le parler de nos jours, il semble d'ailleurs que, sporadiquement, le je de 1a
tournure interrogative par inversion puisse attirer à lui l'ictus roi, et il est vroise"1*
En somme, l'ictus roi atteint en règle une finale, c'est-à-dire un lieu pos-
sible d'ictus exosémanlique. On peut donc considérer que l'ictus exosé-
inanlique a pour caractère de pouvoir devenir ictus roi. Il peut aussi jouer.
dans les vers, le
rôle d'accent accessoire, mais l'on peut soutenir que, dans
cas, il y a dissociation en deux rhèses de la rhèse unique quise montre-
ce
rait en prose.
De ce qui vient d'être dit, il ressort que dans la chaîne parlée, il n'y a
pas de véritable séparation entre les mots, les ictus endosémaiitiques et
exosémantiques qui caractérisent ces mots n'apparaissant pas constam-
ment, mais seulement pour des raisons sémantiques. Il peut dès lors ne
restercomme signe du mot, d'après l'abbé Housselot, que la particulière
intensité des consonnes finales par rapport aux consonnes médianes.

167. — L'ictus, quand il survient effeclivcment. a des effets phonétiques


sur la rhèse et, en particulier, sur la voyelle qu'il touche. Les syllabes
composantes de la rlièse sont, comme l'a remarqué excellemment Stanislas
Guyard(1), prononcées d'autant plus vite qu'elles sont plus nombreuses,
de telle sorte que la rïièse forme en quelque sorte une mesure musicale
qui finiraitsur le temps fort. D'ailleurs, dans cette mesure, les voyelles ne
perdent pas leurs caractères de duison, caractères qui, comme nous l'avons
dit et comme nous le précisons ultérieurement, ne sont pas uniquement
des caractères de durée.
Quant àla voyelle frappée de l'ictus, elle a une tendance à se prononcer
surune note plus haute et à durer plus longtemps. Ces modifications sont
d'ailleurs accessoires peir rapport à l'intensité. Une voyelle sous l'ictus est
toujours intense, mais les modifications de hauteur et de durée que l'ictus
tendrait à lui faire subir peuvent être contrariées par le ton de phrase. En
particulier, la paused'achèvement de la phrase, sans faire bouger l'intensité,
fait reculer l'élévation de tonalité jusqu'à la syllabe précédant l'ictus roi,
car dans une phrase noninterrogative, la voix ne peut rester en suspens
sur une proposition musicale inachevée.

168. —Commeil ressort de tout ce qui a été dit jusqu'ici, la pensée s'ex-
prime oralement au moyen de la succession des individus phonétiques, de
la cadence, des
paugeS et de la mélodie.
Les moyens dont dispose actuellement la langue écrite pour représenter
graphiquement ces ressources de la langue orale sont extrêmement impar-
tis. Ce sont les lettres, la séparation des mois, les signes dits Je ponctua-
liou etl'alinéa.
kn ce qui concerne les lettres, leur principal
usage est d'indiquer par
jeuisuccession, dVilleursd'une manière
assez imprécise, la succession des
Individus phonétiques Mais il la
est certain que différencedemajuscule
nliullscule etladifférencedes œils peut prendre
à
une valeur d'expression.
<],!
que ce phénomène, s'il se généralisait, préserverait ce tour interrogatif de la
luJequi ie
ladans
0,'rSt.
menacé.
«recarda-la»v.infra.
(1) Guyard.Loc.cit.,p.34.
Les signes de ponctuation ont tous, en tant qu'ils terminent des frag
ments de phrases, une valeur à la fois mélodique et pausale ; mais Uss.
laissent néanmoins ranger en deux classes, l'une mélodique, l'autre pan
sale, selon leurs fonctions principales.
169.
1

— Les signes de ponctuation pausaux sont


La virgule, lepoint-et-virgule et le point.
:
En gros, on peut distinguer en français trois ordres de pauses
Les pauses finales des phrases, ou grandes pauses, marquées d'ordi.
:
naire par le point ;
Les petites pauses oupausules, marquées d'ordinaire par la virgule;
Et les très petites pauses (pausettes) pour lesquelles la graphie actuelle
ne dispose malheureusement d'aucun signe de ponctuation, encore quele
besoin s'en fasse à chaque instant sentir.
La gamme des durées des pauses est en réalité indéfinie, et d'autre part
les usages de ponctuation ont varié beaucoup suivant les époques et varient
beaucoup plus que tous les autres usages linguistiques suivantles individus
même les plus cultivés.Cest ce qui rend très difficile l'énoncé des lois
scientifiques sur la ponctuation.
Le point-et-virgule a deux usages. D'une part, on l'emploie pour exprimer
une grande pause, à la place du point, dans des cas assez mal déterminés.
mais dans lesquels on ne veut pas mettre une trop grande séparation lo-
gique entre les deux phrases, ex. :
;
L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance le soleil inces-
sant brûla l'herbe et les regains de trèfle.
(Louis Hémon. Maria Chapdelaine. VII, p. 107).
IJ'autrepart, on l'emploie pour exprimer une petite pause, quand le
texte étant déjà haché de virgules, l'on veut indiquer le début d'un nou-
veau segment de phrase qui, lui aussi, comportera des virgules la petite
pause est alors certainement moins petite que les pauses voisines marquées
,
par des virgules, ex. :
:
Des recherches de Bunge, rapportées par Leenhardt, il résulte en effet que la
• ganisme à l'état adulte ;
quantité de fer contenue chez le fœtus est supérieure à celle que renferme l'or-
que cette quantité décroît ainsi progressivement, au
fur et à mesure que l'animal se développe, jusqu'à un taux à peu près constant;
que le nouveau-né semble naître par conséquent avec une réserve de fer, destinée
à subvenir aux besoins de son organisme jusqu'à ce qu'il puisse trouver dans les
aliments la quantité de fer qui lui est nécessaire.
(E. Terrien. Précis d'alimentation des nourrissons,II,
I, p. 415).
le
Un cas intermédiaire dans lequel point-et-virgule est très légitimement
employé, encore que la virgule y soit plus fréquente, c'est le cas où deux
propositions sont unies par une conjonction dite de coordination, de sorte

:
qu'il est difficile de juger, du moins a priori, s'il y a là une phrase [lvec
sous-phrase, ou tout simplement deux phrases, exemple

ments sur cet homme ;


Je voulus, en ma qualité déjugédinstruction, prendre quelquesrenseigne*
mais il me fut impossible de rien apprendre.
(Guy de Maupassant. La main. Contes du jour et de la nuit, p. 203).
170. — Les signes mélodiques sont :
points de suspension
liret.
;
Les deux points, le point d'interrogation, le point d'exclamation, les
les guillemets, les parenthèses, les crochets et le

Les deux points ont été pendant longtemps un signe pausal, mais ils
ont dépouillé ce caractère au
point qu'on les rencontre maintenant à des
endroits où il n'y a que pausette aussi bien qu'à des pausules, à des gran-
des
panses, et même à des alinéas. La fonction des deux points est actuel-
lement de précéder soit 1111 énoncé, soit une explication.
Les points d'exclamation et d'interrogation peuvent également repré-
senter des pauses des durées les plus diverses, encore que souvent l'on se
croie obligé de les rejeter à la fin de la phrase, oÙ ils se trouvent alors
au bout
d'une glose qui n'a plus rien d'exclamatifou d'interrogatif.
Les points de suspension marquent l'interruption de la phrase avant sa
terminaison logique. Si la phrase ne reprend pas, c'est que le sujet parlant
a
été interrompu par une autre personne, ou bien qu'il a laissé sa pensée
en suspens.
Si, au contraire, elle reprend, c'est que le sujet parlant a hé-
sité ou bien qu'il a voulu suspendre l'intérêt pour faire un effet.
Les guillemets encadrent des paroles attribuées à une autre personne que
celle qui parle, et supposées reproduites textuellement. Ils reproduisent
dans l'écriture une modulation du langage oral. Les guillemets servent
aussi quelquefois, mais moins classiquement, à mettre un mot en vedette;
ils sont alors les succédanés du soulignage, ou de deux pointsprécédant le
mot. Le mot doit alors être, dans la lecture, particulièrement détaché, pro-
noncé sur un ton élevé et constituer en somme à lui seul une rhèse.
Les parenthèses servent à encadrer les gloses quand celles-ci apparais-
sent comme trop en dehors du courant général de la pensée pour pouvoir
être encadrées par de simples virgules. Le membre de phrase inclus dans
la parenthèse se prononce alors en général sur une mélopée à intervalles
nuls ou minimes, ce qui est le propre des gloses.
Quand des parenthèses devraient se trouver incluses dans d'autres pa-
renthèses, on remplace les parenthèsesenglobantes par des crochets. Les
crochets servent aussi à marquer les passages dont l'autorité est moindre
que celle du reste du texte.
Le tiret a des emplois multiples très mal définis, de sorte que les diffé-
rentsscripteurs s'en servent maintenant de, façon très personnelle pour
combler tant bien que mal les lacunes qu'ils sentent dans le système de
Ponctuation du français. Un usage assez constant du tiret est d'annoncer,
dans le dialogue, qu'un nouvel interlocuteur prend la parole. Deux tirets
semploient également assez souvent dansla langue écritede nos jours avec
une valeur voisine des parenthèses.

171 trait d'union a une place assez particulière en ce qu'il sert à


— Le
reunir plusieurs mots
en un seul, c'est-à-dire à supprimer les ictus exosé-
rnaHlÎque propres des mots constituants, en ne conservant que l'ictus exosé-
rnanlique du dernier mot, ictus devenu celui du nouvel ensemble.
CHAPITRE V
-

LES ÉTATS SECONDS DES INDIVIDUS PHONÉTIQUES

>"
1
SOMMAIRE

172. Rencontre des consonnes. Le sévrement et la jointure. — 173. Rôle, de


la mue. — 174. Lois de rencontre des consonnes. Loi I. — 175. Loi II.
176. Loi III. — 177. Loi IV. — 178. Loi V. — 179. Loi VI. — 180. Loi m.
-
VIII. — 182. Remarques sur les groupes de strictives. — 183. Les
— 181. Loiterminales.
consonnes
18k. influence de L'lctus
- sur les voyelles
-- brusques. — 185.- - Influence
- de
l'ictus sur les voyelles tendres. — 186. Influence de la couverture sur les
voyelles plectiques. — 187. Influence de la cadence sur le timbre des voyelles.
— 188. Influence des voyelles sur les consonnes. — 189. Influence des
voyelles sur les voyelles.
190. Restrictions touchant l'usage des semi-voyelles. — 191. Influence des
voyelles sur les semi-voyelles. — 192. Tendance à l'épenthèse d'un [v].

172. —
Nous avons vu au § 138queles individus phonétiques étaient sus-
ceptibles de se présenter, dans le déroulement de la langue parlée, sons
des états seconds. Les conditions qui régissent l'apparition des divers états
seconds d'un même individu phonétique sont différents pourles consonnes
etpourlesvoyelles. Nous étudierons d'abord les groupes ne comportant
que des consonnes.
Le contact des consonnes peuts'opérer de deux façons :
sans empiétement :
Ou bien la première des consonnes est articulée complètement, en état
premier, la seconde ne commençant qu'après que la première est terminée,
ce mode de contact, qui comporte toujours une panse,
au moins virtuelle, entre les deux individus phonétiques, s'appelle le
sévrement (1).
Ou bien l'articulation des deux consonnes s'engrène, chacune d'entre
elles prenant un état second spécial : ce mode de contact s'appelle la join-
ture.
173.— La mue crée des conditions de rencontre en ce que deux indi-
vidus phonétiques, qui, dans une muance, sont séparés l'un de l'autre par
un troisième individu phonétique, vont se trouver, dans une autre muance,
mis en contact du fait de la disparition de ce troisième individu. Exemple:
pelé [p de 1 é] et [p 1 é].

(1) C'est ce que les grammairiens hindous dénomment sphotana (Voy. J. Kii*le-
Etudes sur les Prâtisâkhjàs, in Mémoires de la Société dé Linguistique de Paris, tollo
V,pp.100sqq.).
Il importe d'ailleurs de remarquer que, dans la pailire bourgeoise, au
moins quand il s'agit de conversations un tant soit peu soutenues, telles
qu'une
discussion sur un sujet sérieux, la place du phonème instable est tou-
jours marquée,
même dans la muance où il manque, parle fait que les con-
sonnes sont en sévrement et non en jointure. Cf. haquenée [à k 1 né et :]
acné [à k néj. C'est l'existence, de ce sévrement qui fait que, dans la décla-
mation, haquenée donne sans équivoque l'impression de trois pieds même
si l' [(œ)] instable n'entre pas en exercice (i). Aussi faut-il mettre les réci-
tants en garde contre le préjugé d'après lequel les vers ne pourraient être
déclamés justement qu'à condition de faire entrer en exercice les [de] ins-
tables intérieurs.
Dans la parlure vulgaire, au contraire de ce qui se passe dans la parlure
normale, les consonnes entrent la plupart du temps en jointure, même
dans le cas où elles sont virtuellement séparées par la place d'un phonème
instable non prononcé, [K t] dans becqueter se prononce alors de la même
manière que dans acteur (2).

174. - I.-Quand
LOI deux consonnes (1) comportant clausion et
s'arliculant au même lieu entrent en jointure, la prédéclausion et la dé-
clausion de la première disparaissent, de sorte que la clausion du second
se trouve toute faite.
Ceci s'applique d'abord au redoublement des clausives, une clausive
redoublée se trouvant en somme surtout une clausive allongée.
Ceci s'applique encore à toutes les consonnes comportant clausion et
de même lieu, quand la première comporte plus d'éléments phonétiques
que la seconde, comme [g k], [n t] [1 d], etc. ex. soldat.
Enfin ceci s'applique encore au redoublement des laryngo-clausives et des
nasilluentes. Néanmoins, selon la
remarque de M. Sievers, quand les laryn-
il
goclausives se redoublent, peut y avoir, vers le milieu de l'articulation,
une interruption de la glottaison, [d d], par exemple, devenant [dl d].
Dans la parlure vulgaire, le même groupe aboutit quelquefois à une dis-
similatiou, ex. :
Attention là-nedans ; moi, j'ai les rognons démolis,
(G. Duhamel. La Vie des Martyrs. Mémorial, p.89).
Tiens, une tite boite gentille, on va taper là-nedans.
(R.Benjamin, Gaspard, p. 63).
Là-nedans, l'plaisir, c'est d'embêter les gens.
(Ibid, p. 65).'

(1) Rousselot. Principes de Phonétiaue expérimentale. tome II, P. 981.


(2) C'est
e1 sons plébéien »
ce qui autorise la graphie becter que l'on rencontre souvent pour traduire
de « manger donné au verbe becqueter. C'est aussi probablement la
"rcG de la conjugaison je becte au lieu de je becquette. Il faut remarquer que
ï'fc*al

/ila k
gUru
premier du [t], tel qu'on le rencontre dans banqueter [b à : kit é], haquenée
nê.:] a un lieu de clausion beaucoup plus en arrière que l'état second qui
dans acteur [à k t de r], acné [h k n é].
J(§ 174, 1). Dans l'exposé de cette loi et dans les énoncés suivants, les semi-voyelles ne
d lvenl
pas être comptées parmi les consonnes.
175. — LOIIL — Quand une consonne comportant dausion précède
une autre consonne comportant clausion de même lieu, mais plus riehc
qu'elle en éléments phonétiques, il y a, au moment de l'entrée en jeu de
la seconde consonne, une brusque émission trachéale d'air, suffisante pou,,
la constitution de cette consonne.
Cette loi s'applique d'abord au cas d'une clausive suivie d'une laryng0.
clausive de même lieu. La déclausion de la clausive etl'entrés en clausiou
propre à la laryngoclausive se trouvent supprimées (d'après la LOI ï,
S 174).Il faut pourtant de l'air le
pourprovoquerdans larynx la glottaison.
Aussi sefait ilune brusque reprise d'air à laquelle suffit unpetit effort
contre la barrière de clausion pour forcer la cavité buccale à admettre en
surplus une quantité d'air assez faible, mais suffisant à. faire vibicrle
larynx. L'air continue ensuite à vibrer dans la bouche derrière la barrière
de clausion jusqu'à la déclausion. Ex. [k g], dans un coq gras.
Cette loi s'applique aussi au groupe d'une clausive suivie d'une nasi-

:
fluente. La déclausion de la clausive est alors remplacée par le phénomène
suivant au milieu du groupe, au moment où le voile du palais s'abaisse,
la poussée d'air augmente brusquement, tant vers la bouche où il se fait
une nouvelle pression contre la
barrière declausion que vsrs le nez où il
s'établit un courant d'air beaucoup plus fort qu'au débutcl'tille nasiiluente
en toute autre position. C'est cette brusque poussée d'airt|ui, en ébranlant
très fort le voile du palais à la luette, supplée à la déclausion absente et

prononciation négligée de retenir [rde n :


donne à l'auditeur le sentiment que la seconde consonne commence, ex la
tir] pour [r fe t 1 ni: r].
Ge phénomène a été étudié dès 1876 par Marey et ftosapelly, et des
cette époque, Havet a fait remarquer qu'il avait déjà été noté par les Hin-
dous sous le nom de yama.
Cette loi s'applique enfin, dans des conditions tout à fait analogues, au
groupe formé d'une laryngo-clausive suivie d'une nasiiluente et à celui
formé d'une clausive ou laryngo-clausive dentale suivie de ll]. ex. : Saint-
i
Denis [s ê : d n :], udler [u d 1 è : r].

176. LOI III. Quand deux consonnes comportantclausion se sui-


— —
vent et que le lieu d'articulation de la seconde est situé plus en avant que
celui de la première, la première n'a pas de prédéclausion, et le passage
de la clausion de la première à celle de la seconde se fait par une sorte de
t:
ir
glissement de la langue. Ex. : facture [f à k u r] ; bâcler [b a : k 1 f]
magma [m à g m à] ; admirer [à d m é] ; agglomération [à g 16m é.
r a :s y 5 :] ; bulbaire [b u 1 b è : i-1.
Ferdinand de Saussure (I),
remarquant unedifférence entre la pronon-
ciation de Ctésiphon et celle de facture, explique cette différence par une
différence de syllabalion. Le [k] et le [t] appartiennent dansfac-turc à
deux syllabes distinctes, et dans Ctésiphon à la même syllabe. La différence
auditive très justement signalée par Saussure nous semble s'expliquer par

(1) F. de Saussure. Cours de linguistique générale. Principes de Phonologie, chap. 11,

§3,pp.86sqq.
le fait que dans facture, le [k], appuyé sur la voyelle précédente, et recon-
iiaissable de ce fait dès son implosion, entre facilement en jointure avec le
tandis que dans Clésiphon, l'impression acoustique n'est nette que s'il y
j-jjt
asévrement, d'où une impression de rudesse due à la perception isolée du
bniit de déclausion du [k].
Dans le cas où, deux consonnes comportant clausion se suivant, c'est le
lien d'articulation de la première qui est plus en avant que celui de la
seconde, la jointure n'est pas possible, car l'air articulatoirc de la première
consonne ne peut pas servir à articuler la seconde. Il y a donc toujours sè-
vrcment. Ex. : aptitude [à p 1 t i t u d] (2). 40

177. — LOI IV. — Quand une clausive précède une consonne compor-
tantglottaison, la glottaison débute avant la déclausion de la clausive.
Cette loi s'applique au cas où la seconde consonne est une laryngo-clau-
sive ou une nasifluente de lieu plus reculé que la clausive. Ex. : apnée
là pné :]
avec [p m n].
Elle s'applique aussi au cas où la seconde consonne est une laryngo-
strictive. Ex. avec zèle [à v è k z è : 1], où apparaît une forme [k5z 1.
Le cas de [p 1] n'est pas pleinement élucidé.

178. -
LOI V. — Quand une consonne comportant clausion et glottai-
son précède une consonne sans glottaison, la glottaison se termine avant
la déclausion.
C'est ainsi que [d c], [d s], [b s] sont en somme respectivement :
:
[d'el. ldIS], [bPsj (1). Ex. : Mandchou [m â d c ui] la prononciation ; à
pulsation [p
u 1 sâ s y ô
négligée de médecin [m é d s ê] ; abcès [à b s è :] ; rams [r m s] (2) ;
:
179. — LOI VI. — Quand unelaryngo-clausive précède une nasifluente,
l'établissement dela naso communication se fait avant la déclausion de la
laryngo-clausive.
Un groupe comme rb n] répond donc en somme à [bmn],
[obnubilé].
ex: obnubiler

180. — LOI VII. — Quand une nasifluente précède une consonne non
nasale comportant glottaison, la naso-communication cesse avant la dé-
clausiondelanasifluente.
De pareilsgroupes ne se rencontrent guère en jointure que dans le parler
négligé. C'est à lui que nous empruntons des exemples comme
gueule [unbàngdel]-,un hommedepaille[œ nômddepâ
i ; : une bonne
duchè-
nevis [d u c è n v :] dans lesquels [n g], [m d], [n v] sont en somme res-
::y]
pectivement [ndg], [mbdj, [ndv],
(§176. 2) L'essai de jointure aboutirait fatalement, dans une bouche française, à la
chute de la première
consonne. Cf. ptisane devenu tisane.
(§ 178. 1) Ce qui
Jfindont-ils, et ne veut pas dire qu'ils soient tt c] , [t s] , [p s]. Tout au plus x
l'spara.tt tout àencore l'abbé Rousselot a-t-il montré quand la glottaison du [dj
que,
ta plus fait dans un mot comme médecin, il se distingue encore d'un [t] par
srranda faiblesse de sa clausion. (Loc. cit.. tome Il. DD. 962 saa).
(2) Cf.pour le même vocable, les graphies clamecer,clamser, elampier.
181. laryngo-strictive précède une clause

; — LOI VIII. — Quand une


ou une strictive, la glottaison se termine avant la destriction.
ége canonique
: :
C'est dire qu'en prononciation négligée, les groupes [j k]. [v t], [j s] dans

fv't].Ij°s](0-
la chambre où je suis
[â:jkânènik]
[1 à câ br
vive tendresse [vi v ta :drè s] ;
m j s q i], sont respectivement [j k],

1
182.
— Il est
à'remarquer dans le groupe [c v], contrairement à ce qui

:
se passe dans la plupart des groupes français, c'est la première consonne
qui a tendance à empiéter sur la seconde [c v] dans cheval[c v à 1], cheveu.
(c v oé]sonnecouramment [c'v] etla prononciation [ci v] n'appartientqu'à
Autre remarque :
certaines usances non franciennes. s
Dans le redoublement des laryngo strictives. il peut
arriver, comme dans celui des laryngo-elansives, que la glottaison dispa-
raisse dans le milieu de l'articulation, [z z] répondant alors à [z.z]. Cf. par
la prononciation des gazes
-iexeii-iple àpansement [dég a :zz à p5:smTi;]
-quand on joint les deux [z].
183. — Pour terminer l'étude des états seconds des consonnes, il est
bon de mentionner ce qui concerne les consonnes terminales.
Nous donnons ce nom aux phonèmes consonnantiques qui se trouvent
les derniers phonèmes en exercice d'une muance d'un mot. Ex. le [l] de
[ t]
net nè et de nette [n è t], l' [l] de bal [h à 1] et de balle [b à 1].
Ace point de vue comme à bien d'autres, il est utile de distinguer les
finales en deux ordres comprenant chacun deux sous ordres :

:
Les finales protégées sont celles qui sont suivies d'une ou plusieurs con-
sonnes stables. Elles comprennent les finales couvertes, c'est-à-dire sans
voyelle instable postfinale, et les finales recouvertes, c'est-à-dire avec
voyelle instable posfinale. Par exemple, l'[è]defiel [fyè1] est une finale
couverte; l'[è] de bielle [b y è 1 (de)] est une finale recouverte.

:
Les finales détégées sont celles dans lesquelles il n'y a aucun individu pho-
nétique stable après la finale. Elles comprennent les finales nues,c'esl-à-
dire sans instables postfinales, et les finales découvertes, c'est-à-dire avec
rè]
consonne postfinalc, par exemple, l' [è] defrai[f est une finale nue;
tTè1 depouletlp m 1 è(t)] est une finale découverte.
Ainsi que le montrent nettement les tracés palataux pris par l'abbé Rons-
selot, ainsi d'ailleurs que la simple auscultation attentive de la langue
parlée l'indique déjà, la place d'un [(œ)] instable est toujours marquée, a
la fin d'un mot, même alors qu'iln'est pas en exercice, par le fait que la
consonne terminale a une plus grande force articulatoire. Le [k] de COl/lie
-est nettement plus fort que celui de coq. En effet, le premier, celui

pour sa
:
de ccque, explose dans un [de] chuchoté, car l'émission de l'air continue un
instant après l'explosion le second, au contraire, celui de coq, se sert
déclausion de l'extrême fin du courant d'air, et il n'explose que
dans le tympanond'[de] qui est, comme nous l'avons dit, la position iudif-
j 181 (1) A ce point que, dans la parole très négligée, [j i q i]se réduit à [c Il il-
fcrenciée du phonétisme français. Les consonnes de recouverture sont donc
sensiblement plus fortes que les consonnes do couverture.
Le pénétrant grammairien Du Marsais avait déjà aperçu cette différence,
car il écrit (1):
«

(l
« Les
;
syllabes qui sont terminées par des consonnes sont toujours suivies
d'un son foible, qui est regardé comme unemuet c'est le nom que l'on
donne à l'effetde la dernière ondulition ou du dernier trémoussement
«de l'air sonore, c'est le dernier ébranlement que le nerf auditif reçoit de
« cet
;
air je veux dire que cet e muet foible n'est pas de même nature que
l'e muet excité à dessein, tel que l'e de la fin des mots vu — e, vi — e, et
«
«tels que sont tous les e de nos rimes féminines. Ainsi il y a bien de la dif-
«férence entre le son foible que l'on entend à la fin du mot Alichel, et le
«dernier du mot Michelle, entre bel et belle, entre coq et coque, entre Job
« et
robe, balet balle, cap et cape, Siam et âme, etc. »

sident à la jointure des consonnes :


Nous sommes loin de prétendre avoir épuisé ici l'énoncé des lois qui pré-
mais il
nous semble que ce que nous
en avons dit suffise aux besoins phonétiques d'une grammaire conçue sur-
tout sur un plan sémantique.
184. — La cadence exerce une influence importante sur l'état.des voyel-
les.
Les voyellesbrusques, n'étant susceptibles que d'un seul mode de dui-
son, no subissent cette influence que quant à leur durée. Plecliques, elles

allonger ;
soiftnettement brèves, sauf si lescirconstances de déclamation viennentles
même en ce cas, leur longueur ne les empêchepas de finir brus-
quement, c'est-à-dire de conserver le mode heurté.
Non plectiques, elles semblent avoir une durée d'autant moindre que la
thèse est plus longue et qu'elles sont plus éloignées de la plectique sui-
vante.
185.
,.
— Parmi les voyelles tendres, il lieu de distinguer outre les
y a
voyelles plecliques. les voyelles proplectiques, c'est-à-dire celles qui oc-
cupent la syllabe immédiatement antérieure à la plectique, et les voyelles

:j ;
paraproplectiquesc'est-à-dire les autres voyelles non plecliques ; par
exemple l'[a:] de limande,[l i mâ d est plectique JT6 :] de amirauté

-.
là m i r ô : té] est proplectique ; le premier[a]desentiment [sa: ti m a : j est
paraproplectique.Sousréserve que l'on considère ces mots comme frappés
de leur ictus exosémanlique et de lui seul'. Si un ictus endosémantique
intervient, la voyelle qui le porte devient plectique et la précédente pro-
plectique.
:
Kn ce quiconcerne les plecliques les voyelles tendres finales protégées
sont lilées et très longues. Les voyelles tendres détégées sont tenues et
assez longues. Par exemple, l'[è] de œillère [deyè
chalumeau [c à 1 u m 6:] est tenu (L).
:r]
est filé l'[ô]de ;
§ 183. (1) Du Marsais. Œuvres, tome IV, p. 375, s. v.
Consonne,
.- 1" -
8 ioo. (i).Cependant f
dans la bouche de non nomnre ae rançais, 'IItes voyeiies
'1'1 "'----,---
tenares
détégées suivies d'un e muet graphique sont prononcées sur un mode filé incomplet.
Ex.. : [b
ui :1, boue (mode filé) en regard de [kui :],
coût (mode tenu).
Les voyelles tendres proplectiques nous semblent, acoustisqucment, être
plutôt des tenues que des filées, mais si leur durée est évidemment infé.
rieure à celle des tendres plectiques filées, elle est certainement supérieure
à celle des tendres plectiques tenues, cf. par exemple gâteuse [g à : t cé : z]
et gâteau [g à : t ô :] ; mon père [m ô : p è : r] et mon rang [m ô r à :]. :
Les voyelles tendres paraproplectiques sont tenues et, quoiqu'ordinai-
rement moins brèves que les brusques, notablement plus brèves queles
tendres tant plectiques que proplectiques. Par exemple, l'[è] de le même
chemin [1 de m è : m c de m ê :] est notablement plus court que celui dole
:
même pont [1 de m è : m p Õ :] .L'[Ó] de rose de France [r o z d de fia:si,

ce sens, l'accent endosémanlique ;


au sens de « rose qui vient de France » peut porter, pour mieux préciser
étant alors plectique, il est, comme le
remarque très justement l'abbé Rousselot (2), plus long que 1'[Ó :1 para-
proplectique de rosede France, sorte de mot composé désignant une variété
spéciale de la rose.
186. — Les voyelles françaises ne se rencontrent pas toutes en toute

:;
position. Il est probable que ces restrictions sont dues à deux ordres de
causes il peut exister tout d'abord des impossibilités phonétiques propre-
ment dites mais il peut se trouver aussi que telle voyelle ne se trouve
absente de telle position que parce qu'historiquement, tel groupement
pourtant parfaitement possible pour une bouche française ne s'est pas
trouvé se constituer.
Quoiqu'il en soit, on ne trouve actuellement en français ni [œ] ni [ô] en
à
finale détégée, lexception duseul [de] instable entrant en exercicecomme
plectiqueàlafindelarhèse.Cf.[Pui:rsdemàdàmœlàmàrki:/,|
et[Métélœàtè:rjœvmpri:]S 166.
On ne trouve pas non plusd'[é] en finale protégée. Comme seule excep-
tion, indiquons l'artifice parlequel certaines personnes, dont l'un de nous,
é
distinguentparlerai-je[p à r 1 de r :)]dejeparlerais-je[p à r 1 de r è : j],
alors que la prononciation [p à r 1 de r è : j] est de beaueoup la plus fré-
quente dans les deux cas.
Les trois voyelles fermées [é], [6], [dé ] ne se rencontrent jamais en
finale protégée par un [r] ou un groupe débutant par [r]. Nous ne connais-
sons pas d'exception à cette loi en francien.
Les voyelles brusques ne se rencontrent jamais en finale protégée sous
les couvertures [r], [j], [z], [v] et [v r],
C'est dire qu'en pareille posi-
tion, les voyelles sont toujours tendres, par conséquent, si une voyelle
brusque se trouve par quelque nécessité syntaclique placée dans cette
position, elle prend pour ainsi dire comme état second la voyelle tendre
correspondante, ex. : le [é :] :]
ou le [è de parlerai-je en regard de
l' [é] de je parlerai [j
depà 1de r ré] tandis que le [è :]
de parle-
je
rais
,
est resté tendre, et n'a subi d'autre altération que de passer du
mode tenu au mode filé (cf.S185). Nous dirons donc que, devant les cou-
vertures [r], [j], [z], [v] et [v r]. les voyelles sont serves àla
tendreté.
(2) Rousselot. Principes de Phonétique expérimentale, tome II, p. 999.
*
Les voyelles rhino-tympaniques, les voyelles fennecs (t) et l' [à] non
précédéde [w] sont toujours tendres à la finale protégée. Ces voyelles
reçoivent de ce fait le nom de voyelles empêchées par opposition aux
voyelles désinvoltes qui peuvent à
la finale être soit tendres soit brusques.
Les lois qui régissent la duison des voyelles désinvoltes plectiques sui-
vant la constitution de leurcouverture sont beaucoup plus complexes, et
ilne nous paraît pas utile de les détailler ici. Toutefois, il est important
leur maximum de briéveté qu'en position protégée :
de signaler ce fait général que les voyelles brusques ne peuvent atteindre
l' [à], de pape
[p à p], par exemple, est beaucoup plus bref quecelui de plat [p là].

187. — La cadence, dont nous avons vu l'influence sur la duison des

voyelles vers leur pôle de différenciation maxima :;


voyelles, influe sur leur timbre même. L.'ictus en effet tend à porter les
l' [a] et l' [à] s'éloi-
gnent l'un de l'autre plus qu'en toute autre position les voyelles ouver-
tes ont en général leur maximum d'ouverture (1), les voyelles fermées
leur maximum de fermeture, et les voyelles surfermées sont sujettes à
revêtir, principalement en finale détégée, un état second,ultra-fermé.qui
n'a d'ailleurs pas grand intérêt sémantique et sur lequel nous n'insiste-
rons pas.
En position non plectique au contraire, les voyelles se caractérisent
moins nettement. Ce phénomène est sensible surtout pour les voyelles
ouvertes, qui sont sujettes à prendre alors un état second moins ouvert,
dit état moyen. L' [è] en particulier revêt l'état moyen devant la plupart
des voyelles autres que lui-même. D'ailleurs, les voyelles tendres en posi-
tion non plectique semblent, dans la bouche de beaucoup de personnes,
capables de conserver leur timbre propre mieux que les voyelles brusques.
Nous avons vu que l' [ô] ne pouvait exister à la plectique détégée. Ceci
amène entre [6] et [6] des alternances qui nous intéressent en ce qu'elles
peuvent revêtir un caractère sémantique. Des mots composés comme
:
Indo-Chine [ê do c i n], hydrothorax [idrôtôràks] reprennent
[6] lorsque l'on place sur l' [o] terminal du premier composant un ictus

« Il n'y avait pas seulement hydrothorax [id 6


: tr
:
propre à faire plus consciemment sentir la composition du mot, par ex. :
r
tôraks], mais hy-
dropneumothorax [i d r ô : p n de m ô : 6 à k s]. » Quand de pareils
mots composés se réduisent par abréviation à leur premier composant,
l' [à] devient plectique et se transforme en [6]. Cf. par exemple une
auto [6 t 6 :], une photo [f Õ t 6 :1, en regard de : une automobile
t
[o 6m Õ b 1], i une 'photographie [f ô t o g r à :]. fi
188. -Les voyelles ne sont pas sans exercer une influence sur les
consonnes qui les avoisinent.
On peut dire, d'une manière générale et un peu grossière, que les

§ 186. (1) [é] n'entre pas en ligne de compte parce qu'il n'y a pas d' [é] protégé.
S 187. (1) Sous réserve des conditions particulières imposées la nature de la
par
e'( IHYerlure. Par exemple l' [6 :] de or est moins ouvert que l' [6] de botte.
voyelles ont une tendance à communiquer le caractère glottal àla portion
adjacente des consonnes. Cette influence ne se fait pas sentir pour les
consonnes comportant une clausiojd. Elle est assez sensible dans le cas
où une consonne comportant striction suit la voyelle. Bosse, parexem-
ple, sonnant [b ô z s]. Elle est tout à fait sensible enfin pour les [1] et
les [r], pendant lesquels la tympanisation de la voyelle peut se prolonger
au point que l'on peut dire que, pendant un [r] intervocalique comme
celui de carat [k à rà], l' [à] ne cesse pour ainsi dire pas..
Les rhino-tympaniques ne prolongent en général pas leur naso-comnm-
nication pendant le cours des consonnes. Des prononciations comme mon

y
;
pain [m ô : m p ê :] mon père [m ô : m p è : r] ; mon bien [ m ô : III
i]
b ê :] ; mon prix [ru Õ e p r n'existent que dans l'usance occitaine.
Mais dans les groupes ûù la rhino-tympanique est suivie d'une consonne
clausive ou laryngo-clausive elle-même suivie d'une consonne clausive,
laryngo-clausive, strictive ou laryngo-strîctive, il arrive que, dans la pro-

:
nonciation rapide, la meo-communication empiète sur la consonne subsé-
;
quente, exemple mon petit [m ô : m p t i] un psychologue [cê : m p s-
i k b 15g].

ne précédente une influencecapitale :


La duison de la voyelle exerce sur le mode d'articulation de la conson-
les consonnes qui précèdent les
voyelles tendres se terminent d'une façon beaucoup plus douce que celles
qui précèdent les voyelles brusques. Et même, comme les tendres plecti-
ques détégées, qui sont tenues, ne diffèrent en longueur que très peu des
brusques en même position, c'est le caractère de la consonne qui est alors
le critère le plus pratique pour reconnaître si la voyelle est tendre ou
brusque. Cf. [p] dans peau [p 6 :] et dans pot [p 6].
Hk timbre de la voyelle influe sur le lieu d'articulation des consonnes.
Cette variation locale, à peu près nulle pour [p], à peine sensible pour
[t], est importante pour [k]. En effet, il varie depuis la région vélaire
jusqu'à la région palatale antérieure. Nous allons donner ici l'ordre dans
lequel il nous semble qu'on devrait ranger les voyelles pour avoir un lieu.
d'articulation de plus en plus antérieur :
Pour [t] : [œ] — [6] — [ce] [u] — [ô :J et la :] — [ô] et [IUJ
— [a] — [œ] - [à] — [e :] —
— [è]
Pour [k] : [6], [a :], [Õ) et [m] -- -[i]
- et té].
[à] et [à]
1.
[œ :] — [è], lé :1
et là] — [ce] — [œ] - [i] et [é] — et lu].
Les résultats obtenus par l'abbé Rousselot avec son palais artificiel ne
diffèrent guère de ceux-ci. Il fait remarquer en outre qu'à partir de [à], le
msemouille.
^89- - Les voyelles redoublées se distinguent des voyelles tenues en ce
que, dans les tenues, l'intensité sonore ne s'abaisse ni ne se relève jamais
*

;
que de petites quantités et progressivement, de façon que l'oreille ait le
sentiment d'une approximative constance tandis que, dans les redou-
lMes, l'intensité sonore réaugmente brusquement aprèsavoir beaucoup
diminué.
Deux voyelles de timbre différent se succèdent engénéral par le pro-
cessus qui vient d'être indiqué pour les voyelles redoublées. Néanmoins
Ir" voyellessurfermées lw] et [u] semblent avoir une tendance, surtout
à
: t r b] ; : à
[bui wà à o
: :
quand elles sont tendres, développer entre elles et la voyelle subséquente,
un stade semi-consonnantique, ex. Cl. ta as de la boue à ta robe
et uncoup latête [kui 1 à1à è t :t] (1).
pour la voyelle surfermée [i], il ne s'agit plus d'une tendance, mais.
bel et bien d'une semi-voyelle constituée, et ceci quelle que soit la duison

entre un [i] et une voyelle subséquente. Exemple


piller [p i y é] (2).
:
de l' [i]. C'est une loi de phonétique française que jamais il n'y
i
a
contact
plie.r [p r y é] connue:

Tout i prévocalique dans l'intérieur d'un mot se transforme (sauf le


eus étudié, infra, § 190) en uni [y], exemple : la nation [n a : s yô], pieujp
[pyru :], etc. La prononciation [i y] sera dans ce cas, en dehors des ..-

vers, un occitanisme (3), et, mêmedans la récitation des vers, il est


souvent plus élégant de ne recourir qu'à la semi-voyelle prosodique que
nous avons décrite § 156. De même pour l' [u] etpour l' [UI], exemple r.
une lueur [1 q œ ; r] ; nous tuons [t q ô :] ; je jouais [j w è :] (4).
Le poète apothicaire en a fait sa tisane.
(Tristan Corbière. tes Amours Jaunes. Raccrocs, Le Fils de Lamartine et de
Graziella).
La transformation de l' [i] en [y] se fait souvent aussi pour l' [i] final
des proclitiques, ex. : elle y été [é 1 y àê t é] ; c'est moi quiad pris ton
a
cariif[k7ép ri1](ô).
Dans la prosodie médiévale, on rencontre des exemples de qui est comp-
tant pour un pied. Cf. dans desdécasyllabescoupés 6-4 :
Al jugement le conte quiest de Montfort.
4

(GérarddeRoussillon,p. 289,y.pcnult). ,
Par le Conseil F.olcon qui .est moitsenez.
298,V.6).*
;
p
(Ibidy

190. — Les semi-voyelles françaises ne se rencontrent pas en toute-1


position.
;

(1) Mais ly mauvais couwars,iNPcréans ci JalHs


Doit en entivite avoir depis en pis.

:
(Roman de Flngties Capet, 3. 809).

éI :1.
ô s'entend souvent après [é] et même après [è]..
v5;1au'lieudey[1inlersitiel
flé
12.1 Dans l'usance belge, le

et[pwà t].
exLéon
(a) Andry de Boisregard (Suite des Réflexions critiques
¡U/JUIIC sur l'usage présmt de la
francoise. p. 271). nous apprend qu'il en était ainsi dès son temps (1693).
(4) L'o est quelquefois sujet à la même apophonie. Cf. les prononciations Noël
[n 0 è 1] et fia w t lj. C.aussi les trois prononciations [p ô è : tl.[p w è : t]
(5)
1011
FhuM à
île«ac 4e imi, ce [k] abmrtit mëme souvent un [kl mouillé, mais qui».
que beauomp d'auteurs lereprésentent par le même qu , se distingue en générât.
Les semi-voyelles [w] et [q] ne se rencontrent jamais qu'immédiate.
ment avant une voyelle. C'est dire qu'elles ne sont jamais ni composante
initiale d'un groupe consonnantique, ni consonne de couverture.
Lasemi-voyelle [y] constitue à elle seule une couverture, ex.: œil [œ: y]
bille [b i : y (oè)]. Mais elle ne peut entrer dans la constitution d'une
couverture qui contienne autre chose qu'elle. Elle peut être la composante
initiale d'un groupe, mais seulement quand ce groupe se trouve réalisé
[par la mise d'un [œ] instable. C'est dire qu'il y a toujours sévrement.
Ex. : pailleter [p à y 1 té].
Après les groupes consonnantiques se terminant par un [r] ou un [1],
il tend à ne plus exister de semi-voyelle. A côté de mots comme ouvroir
r
;[uiv wà r] : -, r
croix [k w à :] ; trois [t wa r :] ; froid [f r w a],
etc., qui ont conservé dans toutes les bouches la prononciation ancienne,
on voit une grande hésitation se produire pour un mot comme groin, que
les uns prononcent [g w
:],
r ê:]àla façon ancienne, mais que d'autres
prononcent [g r uiê [g r à ê :J et même [g r m w ê :] et [g r 6 w e:].
Cf. les vers suivants dans lesquels ce vocable écrit d'ailleurs grouîn,
compte pour deux pieds :
Ton auberge comme ta face
Est hure pour la bonne grâce
Etgrouin pour la propreté.
(V. Hugo. FranceelBelgique. -11 sept. 1839, p. 19).
Tous les deux, fouillantla pâture
De leur art. à coups de grouins.
(Tristan Corbière. Les Amours Jaunes. Raccrocs. Idylle coupée).
La substitution de 1' [i] à l' [y] est plus facile, parce que l'existence
constante de [y] interstitiel après cet [i] fait qu'en réalité; l' [i] ne se
substitue pas à [y], mais s'y surajoute, de sorte que si l' [y] a un rôle
significatif, l'addition de l' [i] n'y change rien Aussi la langue actuelle

:
fait-elle constamment cette addition, aux cas phonétiques ci-dessus indi-

: :;
qués, pour les subjonctifs, les « imparfaits », les « conditionnels » et le

[trâ:b1iyé:]
un ouvrier [m v r i y é] ; vous ouvriez
suffixe -ier. Exemples
riy

pà zàvã tn].
(UI v é :] ; vous trembliez nous craindrions
[k r ê : d r i y Õ :], etc. L'ancienne prononciation [y é] n'appartien
qu'à certaines usances. Ex. :
: l ?
Environtroissemaines Vousnetrembliezpasavant [vwn ? rãmb y é
(M. AA., le 24 novembre 1920).
Elle s'est rencontrée en vers jusque dans le courant du XVIIe siècle
exemples - ;
En vous offrant les vœux du moindre ouvrier du monde.
(Frnnçois Poumcrel, arquebusier. Quatrains au roi sur la façon des harque-
buses el pistolels. 1031.dans Variétés historiques el littéraires, tome VI, p t34).
Le Peuplier qui du Pô rend les bords honorés.,
(Tristan t'Hctmite. Lo lyre, p. 70).
*
:
nettement par sa mouillure du [k] représentant que. Cf. les prononciations respectives
de Emile qu'emmène Paul aux sens dè Aemilius qui abducit Paulum et Aemiliu*
quem abducit Paulus.
Le sanglier y parait dont le crochet fatal
A terrassé de Mars le glorieux rival.
(Ibid.,p.73).
Amour en trahison
D'une meurtriere espée.
Mais non pas sans raison,
De mon bon-heur l'esperance a coupée.
(H. d'Urfé. L'Astrée. 1, 3, tome I, p. 150).
Mais vous, trêve plutôt à votre politique !
Elie n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher.
(Molière. L'Etourdi, I, 2).
On est venu lui dire, et par mon artifice,
Que les ouvriers qui sont après son édifice
Avoient fait par hasard rencontre d'un trésor.
(Ibid).
Le Sanglier rapellant les restes de sa vie,
Vient à luy, le découst, meurt vangé sur son corps,
(La Fontaine. Fables choisies. VIII, 27. Le loup etle Chasseur).

:
L'ancienneté de la diérèse est pourtant attestée d'autre part par des
exemples comme

Por ce si devriiez entendre


Arevcngieretà dcflendre
La terre de prosmission.
(Rutebeuf. La Complainte d'Outre-Mer, 21, t. 1. p. 108).
Vous estes ouvrier parfait.
Un maistre, on le cognoist parfait
A son ouvrage.
(Farce des Femmes qui jont escurer leurs chaulderons, dans Ancien Théâtre fran-
çois, tome II, p. 97).

De quoy servent tant de pilliers


A leurs robes à si grans manches,
Tant jours ouvriers que dimenches,
Ces grans bonnetz et ces chapeaulx.
(Moralité des Enfans de Maintenant, in ibid, t. III, p. 16).

191. — Le timbre de la voyelle subséquente influe sur celui de la semi-


vnyelle.
Pour chaque semi-voyelle, l'oreille peut distinguer une variété surfer-
ttée et une variété ultra-fermée.
Le [w] surfermé s'entend devant [à], [de] et [6]. Le [w] ultra-fermé
partout ailleurs.
Le [q] surfermé s'entend devant [à], [6], [œ] et [è].Le [q] ultra-fer-
Inépartout ailleurs.
Le [y] surfermé s'entend devant [à] et [ô]. Le [y] ultra-fermé partout
fleurs.

192. Le [v], qui est la consonne qui s'écrase le plus facilement dans

la caducité,
est également celle qui se développe le plus souvent dans les
hiatus. Cf. le [v] de pOfwoir, parvis; emblavure, développé dans l'hiatus
laissé par la chute d'un [d]. Cf aussi infra, § 271, le [v] des féminins
comme chowve, bistrove. Dans la conversation courante de nos jours
les [w] ont au début du mot une tendance à développer un pareil [vi
épenthétique, ex. :

Ben, reste dans ta vouate, mon vieux.


(R. Benjamin. Gaspard, p. 23).
J'en rapporterai dla peau, voui d ln peau.
(Ibidp.73).
CHAPITRE VI

LES MUANCES

SOMMAIRE

193, - La mue de contiguïté. — 194. Cas des mots francs. - 195. Cas parti-
culiers des mots francs possédant un état construit différencié. — 196. Cas des
mois serfs. — 197. Détermination sémantique de la situation constructive.
- 198.Assurance d'hiatus.
199. La mue de débit. — 200. Quels facteurs agissent sur la mue de t' lèe]
instable. — 201. Le balancement des [de] muets. — 202. Voyelles instables
dans le débit. — 203. Consonnes instables dans le débit. — 20k. Semi-
voyelles instables dans le débit.

193. — Au point de vue de son utilisation dans la langue, la mue se


divise en mue de contiguité et en mue de débit.
La mue decontiguitéestcelle qui résulte du contact entre les mots. En
effet, dans la phrase française, il n'y a pas d'arrêt forcé entre les mots.
Le mode d'attaque toujours relativement doux des voyelles françaises (v.

supra, § 142, note 1) permet aux consonnes qui terminent le mot précé-
dent de s'appuyer, à moins d'une pause significative, sur la voyelle du
mot suivant, les mots formant ainsi, entre deux pauses significatives, une
chaîne ininterrompue dans laquelle leur sémantisme seul permet de les
isoler.
Dans cette chaîne, les mots en oontact peuvent ou non être unis par
des phénomènes de
mue. Les motssont donc sujets, dans leur contact avec
tes mots subséquents, à deux ordres de
muances, les unes ligatives., les
autres séparatives.
Les mots français se divisent, au point de vue de la mue de contiguïté,
enanotsfrancs et mots serfs. Lesmots francs sont beaucoup plus nom-
breux
que les mots serfs.
— Tout mot franc peut vis-à- vis du mot suivant, se trouver dans
194.
,"Ois situations différentes réglant l'apparition de
muances précises. Ces
Valions sont:
toLa situation libre,dans laquelle le mot peut facultativement revêtir
ses niuances ligatives
ou ses muances séparatives.
lr|uar\celigative.
3U
2"-asituationconstructive..dans laquelle il est obligé de prendre une

dans
La situation obstructive, laquelle il est obligé de prendre une
"fianceséparative.
Les mots francs n'ont en général de muances ligatives différenciées que
:
dans deux cas la liaison et l'élision.
La liaison est l'union entre un mot terminé par une consonne instable
et le mot suivant commençant par une voyelle. Elle se marque par la
mise en exercice de l'instable. Ex. : Un méchant homme [oo:m é cà :
t6L'élision
m].
est l'union entre un mot terminé par une voyelle instable et

en repos de l'instable. Ex. : Une petite histoire [pœ titist à


le mot suivant commençant par une voyelle. Elle se marque par la mise
w : rj,

195. — Toutefois, certains mots francs possèdent, en général par apo-


phonie, une muancespéciale pour la situation constructive. Cette muance
s'appelle l'étatconstruit.Par exemple, l'adjectif [v y (de : (z) è y)] ne
prend la muance [v y è y] que dans la situation constructive devant
voyelle, alors que la muance [v y œ : z] est réservée aux liaisons que
l'on peut faire devant voyelle en situation libre. La muance [v y œ :] sert
à la fois dans la situation constructive devant consonne, dans la situation
libre sansliaison, et dans la situation obstructive.
:
Exemples
::].
Situation constructive Un vieil habit [ru : v y è y à b i], un vieux cha-
: ::
peau [œ vydé càp6
Situation libre Un homme vieux avant l'âge [vydé zàvâ H
: : :j]. : : :j]
ou [vydé àvâ 1â
Exemple. :
Quand nous mourons,
Vieux ou bambin.
On vend le corps au carabin.

:
Situation obstructive Un vieux aucune
»
(Béranger. Les Bohémiens, p. 378).
[ce: v y dé : à v de : g1], au
sens de « un vieux qui est aveugle (par opposition à un vieil aveugle, qui
désigne un aveugle qui est vieux).
De même les formes [bè1], [m 6 1], [b6n], etc.
C'est à la même catégorie de mots francs qu'appartient un mot tel que

construit. Exemples :
trop [t r (6/6 (p) )], puisque la muance [t r Õ] est uniquement un état
:
Situation constructive trop grand [t r 6 g r a :], trop ennuyeux

: :
[t r 6 p à : n y i y dé :].
Situation libre j'en ai trop à dire [t r 6 p à d i: r] ou [t r6 à d i: r]•

plus me défendre :
Situation obstructive Ils sont trop à me vouloir du mal. Je ne pllis
[t r 6 à m v ui 1 w à : r]

196. — Les mots serfs ne sont susceptibles que des situations construc-
tive et obstructive. La situation libre leur est interdite. Ils connaissent
donc l'état construit et l'état clos.
Le groupe des mots serfs est uniquement constitué de struments, tels
les articles, les noms de nombre, le pluriel tous, 'les affonctifs stru-
que
meIltauX comme plus, ne, etc.

Deux états construits :


Les noms de nombre six, dix, nehf, ont, par exemple trois muances :
le prévocalique [s i], [d i], [n œ] et le précon-
soimantique [s i z], [d i z], [n èe v].

Cf. par exemple


Ir.dix août [1 de d
:is
lin état clos [sis], [dis], [n ài f].
dix hommes [d i z b m], dix chevaux [d i cv 6 :] et
m :1.
L'adjectif strumental pluriel tous possède de même deux états construits
[t ui :] et [t m : z], et un état clos [t m :s].

197. — Les.situations constructive, libre et obstructive ont, dans la


langue, un rôle syntactique bien déterminé.
Pour qu'il y ait situation constructive entre deux mots, c'est une condi-
tion nécessaire, mais non suffisante, qu'ils appartiennent à la même rhèse.

Voici quelques exemples particulièrement importants :


1° Entre l'épicatathète, (cf. infra, § 468) et son régent. L'article est un
cas particulier d'épicatadmète :

Eul-ill'intuition [1 ë : t q i s y ô :] de mon projet ?


(Ed. Estaunié.L'Infirme aux mains de lumière. V. p. 123).
11 la couvrait debaisers et des plus tendresadorations [t fi : d r oè z à d ô r à :
s y Õ :] -
(R. de Gourmont. Un cœur virginal, 11, p. 45).
2° Entre le catarrhème (cf. infra, § 609 et § 610) et son régent. La pré-
position est un cas particulier de catarrhème. Il en est de même pour
l'affonctif strumental ne.

Mon bisaïeul., bégaya-t-elle, trop émue [t r ô p ému :] aussi.


(A. de Chateaubriant. La Brière, 11, 3, p. 177).
et non sans une [sa : z un] grande envie de rire.
(Ibid, p. 183).
Attentif aux jeux extraordinaires de ce visage, il n'écoutait [n é k ui t è :] que
«une oreille distraite.
(1bid).
:p Entre les substantifs strumentaux dits agglutinatifs et leur régent
verbal (cf. infra, Livres V et VI)
;
ousavez [vui z à vé:] unfrèreexquis.
(Ed. Estaunié.L'Infirmeauxmains de lumière,V, p. 125).
Oserais-je [ô:zr è : j] la formuler.
(Ibid,IV,p.108).
Sorti de l'eau, c'était [s è t è : t] un long fouet visqueux.
(R. de Gourmont. Un cœur virginal, XII, p. 175).
4° Entre le verbe auxiliaire et le verbe auxilié (Cf. Livre V).
eût été [ti t é t é] une fille à tolérer deux fois un sot compliment,
Si Rose
1 (Ibid, p.13).I,
r
Persuadéd'ab>rd' que j'étais arrivé [j è-t ë z à r i v éllrop en avance.
(E. Eslallnié. L'Infirme aux mains de Lumière, I, p.11),

5° Entre le verbe être et sa dianadote (étance Cf. § 443), au moins dans


la parlure bourgeoise.

Mais toi. lu es un homme !. [t u è oè : n ô m].


z
(Ai. de Chateaubriant. La Brïère, II,3, p. 175).
Sa marche était allègre [è t è : t à 1 è : g r].
(Ed. Estaunié.L'infirme aux mains de lumière, I, p. 28).
6° En dehors de ces cas, dans
:
untout potaulait
[étàzuni];bel
t: ; un certain nombre de locutions
[pô o 1è potàeau [pô tà ô:]
et bon [bè1ébô:], etc.
; formant
Etats-Unis

La situation constructive peut avoir une valeur sémantique. Elle consti.


tue même souvent à elle seule tout le taxiome propre du tour en question.
Quand la situation constructive prend une valeur sémantique propre, la
situation obstructive se substitue dans le tour opposé à la situation libre

des mots n'ayant pas d'état construit propre. Exemple :


pour éviter l'équivoque possible due à la similitude des muances ligatives
la construction
ligative de un savant aveugle [œ : s à v a : t à v œ : g 1], au sens de (fun
aveugle qui est savant » entraîne l'obstruction séparative dans un savant
: :
aveugle [œ : s à v a àvœ g1] au sens de «un savant qui est aveugle. Il
Une pausette ou même une pause ne suffisent pas à créer une situation
obstructive. Dans les exemples ci-dessous, la situation obstructive est net-
tement imposée par le fait que la liaison ferait croire à une situation
constructive. d'où changement absolu de sens :
infectés.
L'ictère est assez rare dans les kystes liydaliqucs du foie, suppurés ou
L'ictère
(Quénu. dans les kystes hydaliques du foie, in Revue de Chirurgie,
mieux

10 août 1910, p. 245).

[supuréIDlnyœë : fèkté]. suppurés ou, pour cm


Le sens pst «
ployer une expression plus compréhensive et convenant mieux aux faits,
infectés. » Il ne faut évidemment pas lire [m y œ z è : fèkté], ce qui
signifierait « infectés d'une meilleure façon. » De même, dans la phrase:
C'est pourtant par ce côté qu'André Weill et nous avions abordé le problème
(L. Ambard. Physiologie normale etpathologique des reins, p.111).
:
qu'on doit lire [â:drévè:yé njuu
1 à
v y 6], l'absence de liais011
montre qu'il s'agit du substantif strumental indépendant nous (hoin°'0'
(hoillOIO«
gue de moi) et non du substantif strumental agglutinatif nous
gue de je).
lcs
198.-
décrire
Les phénomènes de mue de contiguïté tels que nous venons de
peuvent être entravés par ce que les grammairiens classiques
appellent l'h aspirée, que M. Nyrop appelle h disjonctive et que nous
appelons assurance d'hiatus. Nous la transcrivons par [hl.
L'assurance d'hiatus, bien qu'elle soit d'un ordre tout différent, fonc-
tionne dans la langue comme un individu phonétique, car il existe
des
vocablesquiJne se distinguent les uns des autres que par la présence ou
absence de cette nuance, ex. : aine [è : n(de)] et haine [h è : n (œ)J.
L'action de l'assurance d'hiatus s'effectue de la façon suivante :
Si le mot précédent se termine par une voyelle stable, l'hiatus est natu-
rellement assuré. Ex. : un joli hameau [œ: o1 àm j i ô :] ; un joli
aspect [œ : j 5 1 i à s p è].
Si le mot précédent se termine par une voyelle instable, cette voyelle
estmise obligatoirement en exercice, assurant ainsi l'hiatus. Ex. : une
f'I//,(' honte [p u : r œ ô : t] ; la haine [1 à è : n].
Si le mot précédent se termine par une consonne instable, cette con-
sonne est mise obligatoirement en repos, ce qui assure l'hiatus, ex. : un
petit, hameau [œ : p œ t i à m ô :] ou [œ : p t i à m 6 :].
lieste le cas d'un mot se terminant par une consonne stable. A la vérité,
dans ce dernier cas, le français littéral omet de marquer l'hiatus. Cette

;
prononciation traditionnelle se maintient dans, des locutions toute faites
telles que par hasard
se fait
mais, dans le parler usuel, la nécessité de l'hiatus
tellement sentir que, la plupart du temps, on fait suivre la consonne
d'une voyelle destinée à assurer l'hiatus. Cette voyelle est tout naturelle-
ment la voyelle [de], en vertu de ce qui a été dit § 142. Un vers tel que :
L'œil haut, la croupe en mouvement.
-
(Auguste Barbier. ïambes et Poèmes, L'idole, p. 37).

:
semblerait faux si, pour pouvoir compter un pied entre le [y] de œil et
1 1Ó :] de haut,
on ne supprimait dans le compte des pieds l' [eel ins-
table de mouvement [1 œ : y œ Ó : l'a k r m p a : m tu : v mS :]
II semble qu'historiquement, l'assurance d'hiatus ait succédé àun pho-
nème expiratoire fort du type de l'it du haut-allemand. D'ailleurs, les
IIsancrs wallonne, lorraine, normande et saintongeoise conservent encore
celte h (1). C'est probablement à ce stade phonétique qu'il faut remonter
pour expliquer les prononciations figées du type de [p à r à z à : r] pro-
cédant directement de [p à rrà z à : r]. Les savants qui s'occupent de
grammaire historique pensent que cette h expiratoire ne procède pas de
I hlatine, tombée dès le début de l'Empire, mais qu'elle a été introduite
Çn Canle par les Francs, et que ce n'est que secondairement qu'elle
a été
II"posée à des vocables de la racine latine comme haut [h 6 (t)] al- <
tum ; hérisson, [h é r
piccin.
is :]
ô rs :
< hericionem ; herse [hè ..(œ)] hir- >
-
semble que certains savants, à l'époque où a commencé à
se consti-
(1) Ch. Nyrop. Grammaire historique de la langue française, Tome I, § 487.
tuer par emprunt la souche hellénique du français, aient essayé de repré.
senter par une h ayant une réalité phonétique l'esprit rude initial des
vocables grecs. Mais il reste que de faibles traces de cette tentative, telle
r
i
mot héros [h é r 6 : (z)] s'opposant à héroïque [é ù i k (de)] et à héroïne
[é r6 n (de)] ; et dans l'immense majorité des cas, les vocables de la
souche hellénique ne représentent pas l'esprit rude par une assurance
d'hiatus.
D'ailleurs, dans le français normal actuel, l'h expiratoire a disparu et
a été remplacée par l'assurance d'hiatus telle que nous l'avons décrite
ci-dessus.
Il ne nous semble pas que l'assurance d'hiatus soit aucunement en
décroissance dans le parler de nos jours (2). Assez nombreux en effet sont

:
les vocables dans lesquels elle s'entend plus constamment aujourd'hui
qu'autrefois. Exemples
Heureuse et glorieuse à bon droit l'on estime
Pour avoir enfanté cet héros magnanime.
(Montchrestien. Hector, Acte V,p. 56).
plus d'huguenots et point de vrais personnages en aucun genre ni état.
(Saint-Simon. Mémoires, T. VII, ch, XXXI, p. 416).
Dans certains noms géographiques comme Hanovre, Hongrie, Hollande,
il y a eu, au moment où disparaissait l'h expiratoire, tendance à ne la
remplacer par rien. De là les expressions eau de la reine d'Hongrie, toile
'd'Hollande, données par la quatrième édition du Dictionnaire de l'Acadé-
mie, en regard de la Hongrie, la Hollande. De là aussi l'usage archaïque
de prononcer le roi d'Hanovre. Cf.
Remarquez que personnellement un seigneur du dernier ordre comme ce
Hohenzollern, de plus protestant, et qui a dépossédé mon cousin le roi d'Hano-
vre n'est pas pour me plaire, ajouta M. de Cliarlus auquel le Hanovre semblait
tenir plus à cœur que l'Alsace-Lorraine.
(M. Proust. A la recherchedu Tempsperdu. Tome V. Vol. 2, p. 215).
elle était par sa mère nièce de la reine de Pologne, de la Reine d'Hongrie,
de l'Electeur Palatin.
(Ibid, p. 222) (3).

(2) L'omission de l'assurance d'hiatus dans les vers ci-dessous nous paraît être une
simple plaisanterie destinée à créer une rime équivoquée :
Raoul, ton souvenir m'harcèle,
Je suis ta petite Marcelle.
!
(Jean de Tinan. Penses-tu réussir I, p. 36).,
(3) Il est à remarquer que Marcel Proust met ces deux phrases dans la bouche de

:
M. de Charlus, personnage dont la prononciation est censée volontairement archaïque ;
il semble qu'il y ait eu pour les expressions du genre de toile d'Hollande, Peine dHon-
grie, trois étapes graphiques de Hongrie, d'Hongrie, et de nouveau de Hongrie qUI
répondent probablement aux prononciations [d œ 'Õ:], [d ô :] et [d œ Õ :]. Il va de
soi que les époques ont dû interférer, puisque l'établissement de l'assurance d'hiatus
dans le stade [d de ô :] implique le souvenir de l'état primitif [d de rô :] et la sensa-
tion d'un manque dans [d u :]. Les premières éditions du Dictionnaire de l'Académie
française (sub verbis eau et toile) n'admettent que reine de Hongrie, toile de Hollande,
à une époque où déjà Regnard écrit :
Cela ne vaut-il pas mieux que de l'eau de la reine d'Hongrie ?
(Regnard. Les Chinois, III, 5).
Au XVIII* siècle, l'Académie admet reine d'Hongrie, toile d'Hollande, et mémo toile
comme hameçon, qui, d'après les dictionnaires et l'usage an-,
[n mot
Gien,
la
n'a
langue
pas
parlée
n'est pas unique.
:
d'assurance d'hiatus
:
[ce à m sô :]
(4) en prend constamment une dans
(aulieu d' [œ n :
à m s ô :]), et ce cas

Le parler de nos jours tend donc à imposer à certains vocables une assu-
rance d'hiatus, et il semble bien que cette
modification phonétique se
fasse sous l'empire d'impulsions affectives subconscientes, l'assurance
d'hiatus communiquant une sorte d'âpreté aux vocables qu'elle affecte.
Cf. l'assurance d'hiatus que nous avons imposée au vocable Hongrie au.
retrnrd du haut-allemand Ungarn et du tchèque Uhry.
Lassurance d'hiatus de nouvelle création peut d'ailleurs toucher des-
mots dont l'orthographe ne comporte pas d'h. Ex. :

lenlulemenl du premier hibou.


(Joseph de Pesquidoux. Le livre de Raison, dans fa Revue des Deux Mondes du
45mars IU22, p.430).
Le ululement du cho/lfln. peu à peu, hantait mes nuits et mes jours. 4
(H. Bordeaux. La Chartreuse du reposoir. lil, in ibid, p. 261).
D'autres auteurs, soucieux de marquer l'assurance d'hiatus, écrivent
une h, ex. :
te hululement monotone des oiseaux de nuit.
(J. & J. Tharaud. La Randonnée de HambitDioirf, m ibid. p. 282)
les hululements des femmes auprès du cadavreroyal.
(Manrice Barres. Unjardin sur l'Oronle. VU, in ibid. 1e1' avril 19-22, p 504)
Le feu, l'acier mortel, les hululements criblent -
L'antiquesilence de l'air,
(Comtesse de Noailles. Les Forces Eternelles. 1. Aux soldats de 1917, p.»28)-
De même, le vocable uhlan [h u : 1 a :] a une assurance d'hiatus, des
l'aveu même du dictionnaire de l'Académie (5).
Le cas le plus frappant d'assurance d'hiatus de création purement fran-

dedire :z]
çaise est celui des mots onze [h ô : z (de)] et onzième [h 5 : z y è : m (èe)1.
[hô :z è:
et [hô y m] aulieu d' :
[ô z] et
[Õ :
z y è : m 1, déjà ancien, ne s'est définitivement établi qu'après l'épo-
que classique, mais actuellement il ne souffre plus d'exception que la

'il
locution bouillon d'onze heures. Ex..
:

on n'aime pas à faire partie du onzième bureau.


(L. Barlhou. Le Polilijtie. 1T. ï. p. 40).
Outre cerôle vocabulaire, l'hiatuspeut acquérir véritable rôletaxié-
un


d'Hollande
Hongrie
Buff

<i'/7
11
jusqu'à l'édition de 1878 (la dernière). Si l'on en croit le P.
se rencontre
était de bon ton au XVIIle siècle de n'élider l'e devant Hollande et devant
que dans la préposition de : la Hollande, la Hongrie, à côté de Du fromager

On Vin d'Hongrie. (Buffier. Grammatre françoise, § 870). Peut-être donc


Mar Proust, quoiqu'il

Ii.
fasse dire à M. de Charlus le roi d'Hanovre aurait-il mis ausst
rériitcu
le Hanovre dans la bouche de M. de Charlus comme il l'a fait dans son
pronra

(i) •••icellcs, après
avoir mordu enl'ameçon, s'allument d'un double fen.
DESM0TSALAPENSÉE.
(Larivey. Le Fidelle. II. 5, dans Ancien Théâtre français. Tome VI, p. 351Y.
(5) Actionnaire del'Académiefrançaise,7eédition,SV.uhlan,tome
- II,p. 900.
l é -.
matique. Pour mieux détacher un nom propre, un factif nominal subs.
tantivé, un numéro (6), on omettra la liaison. Ex. :
C'est une énorme pierre présentant
du sol d'un peu plus de un mètre.
laforme d'un ovale allongé qui est élevée
(A. Bouvenne. Poitiers ancienel moderne, p. 99).
On ne peut pas dire que Ingres nous rendit le dessin des anciens.
(A. France. La vie enfleur.XVI p. 200).
Les béliers prolongés de chaînes et reliés à des portiques mobiles, se tel'lni.
naient en un chef de bronze ou de fer et étaient manœuvrés au ahan de cent
guerriers, poussant à la fois.
(Léon Daudet. Sylla et son Destin. 11, p. 30).
Un administrateur. — Où sont les nouveaux blessés>
Un infirmier d'exploitation. — Dans la salle trois et dans la salle un [s à 1 à; <ï: :].
(Entendu le 9 mars 1915, à l'Hôpital annexe de la rue de la Glacière).
Les semi-voyelles du début des mots ont un comportement un peu spé-
cial. Celles qui sont partie intégrante d'un groupe dérivant d'une

tiguité, comme des voyelles. Exemples :


voyelle latine sont en général traitées, au point de vue de la mue de con-
l'huile [1 q i : 1 (œ)], l'huissier
[1 q i s y é], l'yeuse [1 y dé : z (œ)], l'hièble [1 y è : b 1] (7), etc.
Les autres ont au contraire une tendance à être traitées comme des
consonnes. Il est classique de dire la yole [1 à y Õ 1 (œ)], le yacht
[1 (œ) y àk], et les prononciations la ouate [1 à w à t (œ)], la hyène
[1 à y è n (œ)], sont en concurrence avec les prononciations [1 w à t (œ)],
préférée par l'Académie et [1 y è n (œ)] seule mentionnée par elle. Ex. :
les plaines marécageuses coupées de forêts épaisses, séjour de l'antilope, de
la hyène.
(J. & J. Tharaud. La Handonnée de Samba Diouf, dans la Revue desdeux MOII-
des du 15février 1922, p. 724).

199. — La mue de débit est celle qui, indépendamment de la décom-


position de la phrase en mots, règle la mise en exercice ou en repos des
différents phonèmes instables.
Lesseules instables qui soient incontestablement tolérées par la mue de
débit sont les [œ] muets. Pour les autres instables, on peut discuter s'il
s'agit de mue ou de caducité. Nous commencerons donc par quelques
indications sommaires sur la phonétique des [oe] muets, qui à elle seule
requerrait un petit traité.

200. — Nous avons déjà précisé les lois de la mue de l' [de] instable en
tant que cette mue appartient à la contiguité (situations mutatives, assu-
rance d'hiatus).
(6) C'est peut-être à cette tendance que [h ô : z] a dû originellement l'assur:lIIce
d'hiatus qu'il a maintenant complètement absorbée en tant qu'élément vocabulaire.
(7) On dit le huit de cœur, le huit Aoat, le huitième, mais ce traitement coupon-
peut dire y
[1 qit : t:
è m fo è y] etnon [1q it è : fi:
y m y] ni [à1q 10
m j m : r]) est probablement dû à ce que huit est un nombre. Cf. supra un et onze
il
tique (qui d'ailleurs n'est pas une assurance d'hiatus puisque dans la conversation on
En ce qui concerne le débit, nous allons voir s'intriquer de façon ana-
logue, dans le déterminisme de la mue, les facteurs phonétiques et les
facteurs sémantiques i
Comme point de départ de notre étude, nous pouvons admettre que,
dans le cas général, l' [de] instable est en repos et qu'il n'entre en exercice
que dans la minorité des cas. C'est un des caractères les plus vicieux des
usances occitaines que l'abus de la prononciation des [(de)]. Comparer
par exemple la phrase suivante, entendue à Cannes le 28 décembre 1921

[ô:"n œ t de dem d de ànd pàd yd-,ni-.ràyè


dans la bouche d'un garçon du pays (treize ans environ) :
&, Ree m n
:
[ô :ntde m : :
avec la prononciation parisienne, qui eût été
d à dpà d Yde i:ràvèkn
n ui].
Les principaux facteurs sémantiques qui amènent la mise en exercice
de 1' [de] ressortissent à la cadence endosémantique et à la décomposition
du mot en ses éléments significatifs. Par exemple, Madame H., faisant la
lecture à haute voix du Bon apôtre de Ph. Soupault, p. 191 :

[làrvu:lUplut :1àrèevu:vye:dpàrè
« La revue ou
Ó
:
plutôt la Revue vient de paraître », prononce
t r].
et elle : explique
:

La première fois, avec un petit r, la seconde fois avec un grand la :


«
revue ou plutôt la Revue. »

f
[1 à p r œ my è:
àà è
w -v k(Ê : rfwà, àvèk p è: làsgô:
œ : tit
grâ:,làrvu:uiplutô:làrdevu:j.r, d

(16 Octobre 1923).


Dans le balancement même des [de] muets, les facteurs sémantiques
peuvent jouer à chaque instant.

201. -
Ce balancement se produit quand plusieurs syllabes contenant
des [de] muets viennent à se suivre, ex. :

Eh 1 sais-je ce que je dois faire ?


France. Le Crimede Sylvestre Bonnard, p. 299).
(A.
Maintenant que je ne clicrc/ie que ce que je puis vraisemblablement trouver.
(Ibid, p. 302).
D'ailleurs, dans la conversation rapide, plusieurs [(œ)] consécutifs peu-
vent être écrasés, des groupes de trois consonnes ou même quatre con-
sonnes se constituent ainsi, ex. :
:
J'ai fait la visite avant que vousne veniez. [jefèlàvizitavâ kvuinvnyé:].
(M. P. le 7 avril 1922).
Toutefois cette possibilité n'est pas illimitée, et, la plupart du temps,
les groupes de plus de deux
consonnes sont évités par la mise en exercice
des [œ] instables de deux en deux. C'est
ce phénomène que nous appe-
lons balancement des [œ]. Encore
que les remarques faites au sujet de ce
balancement
par M. Nyrop (1) soient très fines et exactes dans leur en-
(1) Ch. Nyrop. Grammaire historique de la langue française, Tome I, § 294.
semble, il ne nous semble pas qu'on puisse donner des règles aussi abso.
lue& que celles qu'il propose. Rien n'est plus souple que le balance-
ment des [de], dans lequel, d'ailleurs, des facteurs sémantiques, intellec-
tuels ou affectifs, conscients ou inconscients, interviennent à chaque ins-
tant. Nous, attirerons seulement l'attention sur les points suivants, qui
nous paraissent particulièrement importants.
A.—- L' [cfe) instable qui termine les mots est plus instable que tous
les autres r jamais dans; le français normal, cet [(œ-)]. n'entre en exercice
quand il est possible de s'appuyer sur un autre. Il n'y a guère que le vul-
gaire qui s'appuie quelquefois sur cet [œ] instablepostfinal, exemples :
C't un bon vieux, qu'aime qu'on, ait des godasses à sa mesure. et qui goûte la
soupe el,'premier.
(R. Benjamin. Gaspardt p. t&).
fi à stu p oè f p r oè m y é].
Ah ! c'est d'la veine d'tomber comme ça r
tlb'iâ, p. 27).
:
[d 1 à v è n oè d t 5 b éF. :
Il va même jusqu'à s'appuyer sur des [(œH que la graphie officielle
ne reconnaît pas, ex. :
-Allons. les mecs ed'la rue ! (Jbidp. 36).

[m è k oi d1 à r u :]1.
Cette particulière instabilité de l' [œ] post-final peut même prendre
une intéressante valeur de différenciation sémantique. Quand deux voca-
bles dont le premier se termine par un [de] instable post-final viennent à
s'unir pour former un vocable nouveau, il arrive que, pour marquer l'op-
position avec 1' [de]1 instable post-final et conformément à la loi des [de]

[6 : tr f à
œ w : (z)] ; Notre-Dame [nb tr
intérieurs, l' [œ] devienne stable. Comparer par exemple, autrefois
à
ded m (de)] ; les Quatre-
[f è:
:
Temps [k à t r oe t à (z)] ;: quatre-vingts [lt à t r œ v ê : (z)] ; fièvre
jaune :n
y vF&) ô (œ)] avec une autre fois [un6 t f w à] ; : tt :]
notre dame [nôtdàm]
i :: ;
à
le Fleurus 64-20 [sw sa: k v
y
[f è : v i ô 1 mâ 6 t], exemple
;t l:
une mesure à quatre temps [àkà â
àt e:
; une fièvre joliment haute
;

Et c'était les Qualre-Temps ! [k à t r oè t a :].


(Madame A.,le 22 septembre d922).
B. — Le ce, article des convalents (v. infra, Livre VI), c'est-à-dire celui
qui est si souvent sam de que, a un [de] particulièrement instable. Cette
particulière instabilité ressort du fait que 1* prononciation [s de k] est
inusitée. L'exempte ci-dessous :
Je crois" en vérité, que Mademoiselle Jeanne me demande ce queje lis.
(A. France, Le Crime de Sylvestre Bonnard, p. 290).

se lirait [.,. m à : dsk j1 iL et non


de [. mârdsdekjdeli].
C. — L'affonctif strumental ne a un {êe] nettement plus instable que
celui des struments auprès desquels il se trouve ^L'ordinaire. C'est ainsi
que la prononciation [j n œ] est étrangère à l'usance normale. C'est
ainsi que l'exemple suivant :
Ma lettre finit par ie rejoindre, je M"taM où.
(Pierre Louys.Préface à Fumées d'opium dùClaude Farine, p. X).
se lirait [j de n s é ui] et non [j n œ s é m].
D. — Enfin, dans la tournure interrogative inversée, l' I(oe)] du subs-
tantif strumental je a une instabilité toute particulière. Dans ce cas, je ne
se prononce toujours Ij n de], de sorte que la différence du balancement

lui pardonner

de [j œ n], [j n de] prend, au moins àParis, une valeur taxiématique. La

:
phrase suivante «Devant tant de Tepentir, comment pourrais-je ne pas
: a
se lirait fpun rè j nœp :] et non [p m : r è :
j de n pà-1.
Tout ce que nous venons de dire sur le balancement des {(œ)l ne s'ap-
plique bien entendu qu'à la prose. Certes, dans la déclamation desvers,
on peut quelquefois marquer le pied par un simple sévrement comportant
une voyelle chuchotée virtuelle, comme nous l'avons dit supra, § 173,
mais bien souvent Ton préfère l'indiquer plus nettement par la mise en
exercice réelle de Y {(œ)1 : dès lors, la déclamation des versmeten exer-
cice beaucoup plus d" J&J instables que la conversation courante et le
débitoratoiredelaprose.
Ces remarques ne concernent d'ailleurs que la prosodie classique. Nos
auteurs anciens ne se faisaient pas faute d'indiquer graphiquement la mise
en repos de 1J [(œ)l quand ils ne voulaient pas qu'il fût compté dans les
pieds des vers (2). Exemples : (,

mostres, n'i puez ballir


Se tal
Ne te façon amanantir.
(Béroul. Le roman de Tristan, 4, 311).
Si entendrai à moi rescorre,
Seje l'puis fère.
{LtI complainte RutebeuJ, 136. T. 1, p. 19).
D'autre part, el sunl. franches nées..
(Jehan de Meun. Le Roman de la Rose, 14.079),
Qu'el voille autre ami porchacier,
.,.
fît qvTeVml' fait fors peur ohacier
OH dont el vwt e&tre estrange.
ii,
(Ibidem, 413-15).
,
Sy leur fra ou, qui me croyra,
Ung bien petit plusd'avantagé.
(Misteredusiege d'Orléans, 49.132).
La même liberté est habituelle dans les chansons, ex. :
Bell' pomm' d'or à la révérence,
a
II n'y qu'un roi en France.
(Chanson pour compter au jeu de cache-cache).

(2) Cette
;
indication graphique n'était pas nécessaire aux césures ou les règles de
excluaient régulièrement l'e dit féminin du compte des pieds ex. :
Là fu gnnt la bataille si corn dist ii escris.
l'art

» (LaChanson du éhevalier au cygne, 3634). -


De même, M. Paul Fort, dans ses vers, ne s'astreint pas non plus à
faire compter l' [œ] instable pour un pied. Cf. la strophe suivante, qui
est évidemment en vers de douze pieds :
Et ne voyez-vous pas que les hommes seraient dieux, s'ils voulaient m'écoutor,
laisser vivre leurs sens, dans le vent, sur la terre, en plein ciel, et loin d'eux j
Ah t que n'y mettent-ils un peu de complaisance. Tout l'univers alors (récom.
pense adorable 1) serait leur âme éparse, leur cœur inépuisable. Poètes
(Paul Fort. Les Hymnes du Feu. La Vision harmonieuse, dans d'Aujour-
d'hui, Tome 1, p. 91).
202. — L'instabilité apparaît en somme comme une caducité portée à
son maximum et acceptée par la conscience. Quand, dans le débit rapide,
un locuteur ne laisse leur plénitude qu'aux individus phonétiques les plus
persistants et réduit les autres à des chuchotements, à des résidus phoné.
tiques mal caractérisés ou même à néant, c'est un phénomène de caducité.
Consciemment, à moins d'un effet de réflexion, le locuteur croit avoir
prononcé l'intégralité du mot.
Le jour où les phonèmes caducs sont si souvent réduits à néant que la
conscience accepte cette réduction comme un élément fonctionnel licite
de la langue, il n'y a plus caducité, mais instabilité
Relativement nombreux sont les cas dans lesquels des individus phoné-
tiques autres qu' [œ] ont acquis en français l'instabilité. Mais alors que
nos vieux grammairiens n'hésitaient le plus souvent pas à reconnaître ce
fait de langage (1), l'orthographisme mène aujourd'hui beaucoup de gens
à ne vouloir considérer que comme un effet blâmable de la caducité ce
qui, depuis de longs siècles, a été accepté par la langue française comme
partie' intégrante de son système si souple d'instabilité. Exemples
[é] instable, dans déjà [d (é:) j à]. Ex. : :
A Berlin, ils ont d'jà la frousse.
(R. Benjamin. Gaspard, p. 25).
Il a d'jà été à Laënnec.
(Mme CE., le 1er octobre 1924).
[è] instable dans c'est [s (è) (t)]. Ex. :
Tu vois çui-là. c'l un journalisse.
(R. Benjamin. Gaspard, p. 12).
l' [(è)] ne peut ici se mettre en repos que dans les cas où la contiguité
amene le [t] instable classique à entrer en exercice.
[è] instable de cet [s (è) t] et de cette [s (è) t (œ)]. Exemples :
Mais j'veux le connaître, moi, c't oiseau-là.
(Ibid, p. 12).
Tiens, essaye, c'te capote.

[i] de il [(i) (1)] et de ils [(i) (z)]. Exemples : (lbid, p. 19).

Voilà : Marchand d'escargots, l'avait d'abord été aux — z — llalles.


(Ibid, p. 11).

(1) Cf. Restaut. Principes généraux et raisonnés de la grammaire françolse, chap-


XVII,p.563. :
tu vas tout d'même pas comparer. Lui, l'est poli il sait vous dire les choses.

; (Ibid,p.46).
Quoi, tu vas pas pleurer z'ont des jumelles, les cochons, ils t'verraient.
(Ibid,p.418).
Même balancement que ci-dessus entre l'instable vocalique du parler
nt-gligé et l'instable consonnantique classique. ..,
[m] de nous [n (ui) (z)] et de vous [(v) (m) (z)], réductible à [n z] et
à [v z] devant voyelle, de même qu'à [n m] et à [v m] devant consonne.
Ex.

- Est-ce pas, mam'selle, v's êtes de Paris ?


(lbill, p.178).
[u] de tu [t (u)]. Ex. :

T'arrives à point, Burrette, emmène-moi.


(lbirl, p. 13) (2).
Pis tu causeras si t'sais causer, quand l'auras travaillé.
(lbid, p. 29).
De nos jours, le français normal admet fort bien, dans la conversation
courante, la muance [t] devant voyelle (tu as [t à] (2), mais non devant
consonne (tu sais [t u sé].
— La prononciation [t s è ] est vulgaire).
[w à] dans voilà (3) [v (w à) 1à]. Ex. :
Le viti déjà 1 Mais n'te presse pas !
(Ibid, p. 13).
203. — Les consonnes ne sont pas exemptes d'une pareille caducité
tendant vers l'instabilité.
L' [r] et l' [1] terminant un groupe consonnantique post-final s'éclip-
sent dans la parlure normale devant consonne, ex. votre sœur :
j
au lieu de [ vè11de S d r : r] :
[v 6 t s œ :r] ; cela va le rendre fou [r a : d f m]. Dans la parlure vul-
gaire, il s'éclipse même à la pause Je vais te le rendre [jvè11de â
(Cf. § 36).
d] r :
L' [1] de celui [s (œ 1) q i] s'éclipse très souvent dans la conversation
courante, même dans la parlure normale (1), ex. :
Tu vois çui-là. c't un journalisse.
(R. Benjamin. Gaspard, p. 12).

(2) Sur cette prononciation au XVIe siècle, cf. Gilles du Guez. An introductorie for to
tpche french, p. 900.
(3) En réalité, l'instable de voilà procède de l'e de la forme collatérale vela
1, Sur ma foy, monseigneur, dist le seigneur de Ligny, vela ung jeune gentil
:
homme qui sera à mon oppinion gentil galant s'il voit.
»
(Le loyal serviteur, IV, p. 33).
i,Mais comme [v œ 1 à] est une muance aujourd'hui désuète, la muance [v 1 à] a été
ncorporée
au vocable voilà.
§ 203. (1) Bien
bourgeoises,
1 que cette éclipse de l' [1] s'entende très souvent dans les bouches
on ne la trouve marquée dans les exemples écrits, que pour des person-
nages du vulgaire, parce que les auteurs ne se servent pas d'une figuration phonéti-
que autre que l'orthographe pour représenter les paroles des personnages censés
parler un français normal.
JDemême1* [1] de quelque [le è (1) ex.* :

Vaut mieux qu'on naisse : l'aquéquechose à garder.


Ubid,p.33).
Danscertains autres -G&S:, l'éclipse de l' Il] est plus exclusiveinent 'lui.
rgaire, ex. :
Qué canctremar ces frères-là, avec leurs bourrins.
(/bid., p. 43).
Le bon usage connaît également des [r] instables dans certains mots
tels que parce que [p à (r) s (œ) k (œ)] réduit souvent à [p à s k]. Ex.
— C'est-il pasque t'as une cassielte et un galon ?
(lbid, p. 12).

La préposition sur n'est sujette dans la parlure bourgeoise à perdre son


Ir] que devant la muance [1] de l'article masculin le (2), ce qui crée en
somme un article contracté [sul], fonctionnant, taxiématiquemcnt,
la
-exactementde même façon que les articles du et au, ex. :
Sul.'Boni du Nord un bal yest donné.
(Challson populaire).
L'écrasement des [v] intenocanques -est un phénomène banal de cadu.
cité, ex. :

-- L'a. é. ou.
Qui ça ?
u ?

- Guillaume
BMrel. ijes>a.«.ou.as?
(Théodore
!
Chanson,dans le Bulietiiides Armées
<le la République, No 99; 20-22 mai 1915).
H semble que cet écrasement tendtt, dans l'ancienne langue, vers une
instabilité véritable dans lesubstantif strumental vous, ex. :

N'estsichelis,nesiaies,
Cuin vous seréssous alés. î
Nus ours, quant il est bien betés.

(JetaalU de Meung, Le Romande la Rose, 10170).


Je sui tout prest, sîre, s'ous plaist.
(Miracle de la Nativité de Nostre Seigneur Jhesu Crist, G27).
Laissons-le là. sou m'en croyez.
( .1 ert n G
t(.Jel'n ode rd les
Godard, Les Def-gttisez.
I)etz, V. 2, dans Ancien Théâtrefrançois. Tome VII. p. 437).
Simonne, qu'ous avez de biaux oiseaux 1
Simonne, qui MOttsJcs donnez ? a
(La Comédie de Chansons. III, 1, hi ibid. T. IX, p. 171).

•(2)
mais
Eu réalité, la forme [s u 11 ne contient. hislorlqucimeut pas la préposition
la forme collatérale sus. Cette forme, que l'on trouve souvent anciennement, ex, :
si"
un clinslclqtie on âppeile Taillebourc, qui siet sus une maie rivicrc que
l'on appelle Carenle.
(Joinville. HistoiredeSaintLouis. 100).
-est encore couramment employée chez le vulgaire en loule po..dUoll, Dans la bourgeoisie
même. un certain nombre <i<; personnesl'iulmettententonteposition îlevjtnt
les noms

•Citait là, sus la cuisse I:suzt;].


-des parités dl1 CfHp". ex. :

(M. CF., le"7 octobre 192.1).


Cette suppression de lyl s",entend encorecouramment dans la «onverea-
tion courante normale actuelle pour la locution
l'if vous plait, composée
des quatre mots (s(i)], [(i) <1)], {(T) (m) (z)1, (p è
1 (t)J, etqui peut revê-
tir les muanoes (s i v m p i è] (mwasace de l'usage releva et
[8 y m p 1 è] (3) (muance familière).
Certaines articulations consonnantiques ne disparaissent, au moins dans
le parler actuel, que lorsque les roots dont elles font partie sont
englobés »
dans certaines locutions, ex. :
:r
:'
lis [1 i : s] en face de fleur de lis [f 1œ d œ 1 i :]
Le GhTist (1 de k r i s t] en face de Jésus-Christ m
Anlt 16 1 t] en face de le bourg d'Ault il œ b m : r d 6 :].
;
fjéz kr i
Batz [bats] en face de le bourg de Batz [1 œ b m : r d œ b a :].
est [è s t] en face de nord-est [n o r è :].
ouest [w è s t] en face de nord-ouest [n o r w à :], etc.

204. — Le parler français normal, tant de la conversation que de la


déclamation en prose, ne connaît pas, en dehors des cas particuliers étu-

voyelle subséquente :
diés § 190, de voyelle surfermée en hiatus à l'intérieur d'un mot avec
ainsi l'on prononce toujours hors des vers (d'après
§ 189), rouet [r w è], lueur [1 q œ : r], confiance [k ô f y a : s]. C'est

:
seulement en vertu du § 190 qu'on dit renflouer [r a : f 1 ui é], engluer
[âg1ué](1).
Dans la métrologie des vers, certaines des semi-voyelles en pareille
position peuvent compter pour un pied, pied que l'on pourra faire sentir
soit par l'apophonisation en une voyelle décidée, soit simplement par la
prononciation spéciale signalée § 156.
11 n'y a
pas, dans l'usage classique, de loi générale qui permette de
distinguer à coup sûr ces semi-voyelles. C'est uniquement une question
de cas particuliers, l'autorité des auteurs réputés classiques faisant loi
pour les vocables déjà employés par eux. Néanmoins, on peut donner
quelques indications générales, que voici :
1° Les [y] procédant d'un ancien [1] mouillé, étant d'origine conson-
nantique, ne peuvent jamais faire pied. Ex. : meilleur [m è y œ : r].
2° Dans les vocables de la racine latine de la souche authentique, le
groupe semi-voyelle + voyelle procédant d'une unique voyelle latine ne

(3) La muance [s i 1 v ui p 1 è] est un orthographisme. La muance [s m p 1 è], que


1 on
rencontre encore assez souvent, procède non pas de s'il vous plaît mais du tour
rU
j:,oust.
1
i,"?archaïque se vous plaist ; on l'eût jadis écrite s'ous plait ; elle est exactement
à la muance très fréquemment employée [s t œ p 1 è] qui procède de se te

r
§
II/l{
204. (1) La

"v llement
originellement distinctes:
:
prononciation normale du groupe « consonne + 1 ou r + ui/w ou
+ voyelle Il est donc en somme 1° avec la semi-voyelle si le groupe semi-voyelle +
vo>Qile est issu historiquement d'une voyelle unique,
ex. : groin [g r w S:], croix
(f r y i], Blois [b 1 w a-]. — 20 avec la voyelle si les syllabes ont été
SOIlt.Individuels
coi.n)e disent : :
éblouir [é
clouer [k 1 ui é] delclou, gruau [g ru 6:] de gru.Les échanges
et exceptionnels. Certains disent [g r m ë :] (voy. § 190) certains par
i : r], mais sans doute l'apparition du groupe [b 1 w]
.(-t-tle un but sémantiqueb 1 wprononciation vraiment étourdissante.
peut en aucun cas être compté pour deux pieds. Ex. : pied [p y é] ; huile
:
[qi 1(de)] ;loi [1wà]. ';
3° Dans les vocables de la souche néo-latine, le groupe semi-voyellc+

: : ;
voyelle procédant de deux voyelles latines contiguës compté en général
pour deux pieds. Ex. science [s (y/ i y) â s (de)] ruine [r (q/u) i:
n (de) ] (2).
En dehors de ces trois cas, pas d'autre règle que l'imitation des auteurs
antérieurs.

(2) La prosodiemaintient en somme très probablement là, pour tous les cas, un état
ancien qui n'a été, dans le parler courant, maintenu qu'après les groupes conson-
nantiques en [1] et en [r], du fait de difficultés phonétiques particulières.
CHAPITRE VII

L'ORTHOGRAPHE

SOMMAIRB

205. Genèse de l'orthographe française. — 206. La lecture. - 207. Lecture des


consonnes instables post-finales. — 208. Règle de Littré. — 209. Doubles
lettres. — 210. La duison des voyelles découvertes d'après la consonne insta-
ble. — 211. Règle du minimum de lettres. — 212. La lettre a. — 213. La let-
tre b. — 214. La lettre c. — 215. Lct-lettre d. — 216. La lettre c. — 217. La
lettre f. — 218. La lettre g. — 219. La lettre h. — 220. La lettre i.
221. La lettre j. — 222. La lettre k. — 223. La lettre 1. — 224. La lettre m.
--
225. La lettre n. — 226. La lettre o. — 227. La lettre p. — 228. La lettre q.
— 229.
La lettre r. — 230. La lettre s. — 231. La lettre t. — 232. La lettre u.
— 233.
La lettre v. — 234. La lettre w. — 235. La lettre x.' — 236. La lettre
y. — 237. La lettre z. — 238. Faut-il faire une réforme de l'orthographe?

205. — La graphie de la langue française n'est pas officiellement libre.


Il est généralement admis que la graphie adoptée par l'Académie française
est de meilleur aloi que les autres graphies possibles. Aussi porte-t-elle le
nom d'orthographe et l'enseignet-on tant aux enfants qu'aux étrangers. Il ,
y aurait lieu de discuter si un pareil dogmatisme est utile

a à coup sûr de profondément ridicule, c'est de porter de


; mais ce qu'il y
pareilles questions
sur le terrain administratif. Pourtant un ministre n'a pas craint de prendre
le26 février 1901-un arrêté sur l'orthographe !
L'importance sociale qu'a prise l'orthographe oblige le grammairien à
s'occuper d'elle. Ce qui lui impose plus fortement encore ce devoir, c'est le
péril orthographiste que nous avons défini aux §§ 39 et 40 et contre lequel
tous les amis de la langue française doivent se liguer pour lutter. ;..
Nous ne prétendons pas ici donner une histoire de l'orthographe française.
Une pareille entrepriseexigerait
pour chaque question particulière un vé-
ritable traité, avec études comparées des différentes prononciations provin-
ciales et justifications historiques. Il est toutefois important, pour com-
prendre l'incohérence de l'orthographe, incohérence d'ailleurs encore plus
apparente que réelle, de se représenter les vicissitudes qui ont présidé à sa
fonnation. :"
*
Le fond de l'orthographe française est
une notatioftphonétique plus ou
moins approximative datant à peu près du XIie siècle. Cette ancienneté est
lapremière source des divergencesentre l'orthographe et-la prononciation.
son évolution naturelle. C'est
En effet, la langue continué depuis lors
a
Cequi nous explique,
par exenple. que ai, eau, aim. an représentent respec-
tlVement,[è], [6:], [ê:], [S:],etc.
a
uautre part, dès le XIVe siècle est apparue une tendanceqm pds toute
-"', '., :.
son ampleur auXVIe siècle: rapprocherartiifciellement lagraphie français
de la graphie du latin. Pource faire, on a introduit trois ordres de lettre
parasites:
Le premier ordre comprend celles représentant un son latin que l'évolu
tion phonétique avait laissé tomber. Exemple, le d de advenir au lieu d
avenir. Les lettres de cet ordre ont souvent réussi à s'imposer à la pronon
ciation. Aussi bien, tout injustifiées qu'elles sont, procèdent-elles d'un tée]
savoir.
Le second et le troisième ordre, aucontraire, proviennent de véritables
méprises. Le second ordre comprend les lettres que l'on a replacées à coiéde
lettres françaises représentant précisément l'évolution du son mêmeq)18
figurait en latin la lettre réintroduite. Exemple : p dans nepuea au lieu de
neveu L'Académie a, en général, au XVIIe siècle, chassé ce second ordre de
lettres de l'orthographe française, (pais elles subsistent dans maint nom
propre, où les orthographistes ne craignent pas de sedonner le ridicule de
les prononcer. A côté des Innombrables Lefebere qui prononcent correcte.
:
a été transmise par méprise la prononciation :
mentleur iiomll de f è -v r ((5e)],il se trouve beaucoupdepersonnesàqui
[1 œ f é bu r (œ)] liceàla
forme ronde da v, et nous ne sommes pas sûrs qu'il ne se rencontre
pas des orthographistes pour oser, même avec le v pointu, prononcer
f r
[1ôe èbv (de)].
Le troisième ordre d'altératiou graphique pédantesque a consisté
dontil dérivait : tels
à mo-
delerun vocable sur un vocable ne pas [p
poids w à;(i)]
auquel ou a imposé led de pondus alors qu'il vient de peiisum, el legs
[1 ê : (z)J qui s'écrivait lais et qu'on a modelé sur legare alorsqu'il estle
déverbal de laisser.
206. -Il à
est certain qu'à moins d'avoir affaire des instituteursdéplora-
blement orthographistes qni les reprennent à tort, les enfants, dès qu'ilsont
compris le but de la lecture, identifientles mots d'une façon en grande
partie inconsciente,ettendent par conséquent,dequelque façon qu'ils soient
écrits,à les prononcer comme la langue orale les leur a déjà fait connaître.
Néanmoins, pour exposer didactiquemeut la question de l'orthographe,
on est forcé de faire de la graphie des mots une analyse plus consciente,
analyse qui sera d'ailleurs utile aux étrangers soucieux d'apprendre à bien
parler le français.
Le nombre des individus phonétiques du français étantde beaucoup supé-
rieur au nombre des lettres, beaucoup d'individus phonétiques son
représentés non par une seule lettre, mais par un groupe de lettres.
ainsi que nous allons le voir. C'est pourquoi le premier principe de
lecture devra être de savoir diviserle moten coupures représentant les dif-
férents individus phonétiques on groupes d'individus. On évitera ainsi des
erreurs grossières. Il est certain que oi représente très souvent [w a], maIS
ce groupe oi, malgréles apparences, ne se rencontre pas dans des mots
comme poignard, La Trêmoille, etc. qui doivent se couper:
fi—-à:—r—(zéro)].
p — o — ign — a — r — d
[p^-ô—
et
y rm-o
rj.— — ér -m - ni 1!- y - (&)].
Cf. aussi Vailly(V

Nous
res
- ai
:

- y) [v è r 1 i] et Mailly (M —

allons donner dans les §§ suivants quelques indications sommai-


a ill
qui puissent éviter aux étrangers de trop grossières erreurs de lecture.
— —y}

pour ce, nous


suivrons l'ordre alphabétique des lettres, et quand il sera
nécessaire d'envisager des groupes de lettres, nous les étudierons à pro-
pos
de la première des lettres du groupe.

207. — Néanmoins, il nous paraît utile de donner encore quelques


indications générales propres à aider à la lecture du français.
Les lettres consonnantiques de la fin des mots
représentent beaucoup
plus souvent dans les mots de la souche authentique des phonèmes insta-
bles que des phonèmes stables.
Les phonèmes [b], [d], fig}, [s], [f] ne se rencontrant pas comme ins-
tables post-finaux, les lettres b, d, g, s, /, quand elles représentent des
phonèmes instables, représentent toujours [p], [t], [k], [z], [v], c'est-
à-dire que les clausives en cette situation ne comportent jamais de glottai-

an grand enfant [M g à - r -t :
son, tandis que les strictrves en comportent toujours, ex.
à fà (t)].
un sérieux ennui [œ : s é r y œ : z à : n q i].
: :

208. —Littré (1) a fait remarquer qu'après un [r] stable post-final,


les lettres écrites ne représentaient même pas un phonème instable elles :
la rnort inévitable [1àm6
un port incommode [éé po: e k0m
:: ri :. it :0
ont une valeur proprement nulle, exemple :
r név à b1 (ie)]
du lard immangeable [dulà
: :rê: â:jà:bl
m
d (èe)]

un mors étroit [Ce m 6 : r é t r w à (t)], etc.,.


(œ)]

Pourtant, un phonème instable peut se rencontrer après [r] post-final


dans deux cas:
1° Quand ce phonème instable a une valeur taxiématique ; c'est le cas
du [(/.)] du pluriel,
ex. :
:fr:zàr :: è
de lourds anneaux [d (œ) 1ui
de forts empêchem£nts [d (de) b
n6 (z)]
zâ p : c (oe) mS (z)]. :
2° Quand le mot est uni
au terme suivant en une locution toute faite,.

rats [1à 6rt6:râi]


ex. ;
lamort aux m
de part en part [d t
(<3e) r]
pàr à:pà :
Bourg-en-Bresse[brark5.:brè:s (oa] (2).

(1)Liltré. Dictionnaire de la lanoue francaise. nassim.


(2) Le [f] qui a persisté dans la locution serfarbitre [sèrfàrbitr
ddûprobablement d'nne prononciation [s è r f] avec [f] stable qui s'entend (œ)] pro- -'
('s encore
la bouche de certains. Sinon, on aurait un [v]. Cf. nerrf ans [re & Y à r (z)].
On conçoit que dans ces cas, la prononciation reprenne le type général
"hez les sujets qui ont le sentiment linguistique de l'indépendance des
composants. Aussi peut-on très légitimement lire :
[1àmô :r6:râ:] r]
[d
[bui :râ:brè:s
(de) pà :ra :pà :
(&)]•
De même, on entend, avec l'affonctif fort, des prononciations comme
fort ennuyeux ô [f rtâ: i
n ycfe(z)] ; cependant, dans les provinces
où cet affonctif a continué à s'employer usuellement sans le caractère

nonce pas de [t] : fort ennuyeux [fô


nonciation semble la plus recommandable
dans certains milieux, ex. :
;
artificiel et un peu littéraire qu'il a le plus souvent à Paris, on ne pro-
:râ:nqs'entend
iyce(z)]
elle d'ailleurs
et cette pro-
à Paris

Françoise sera fort ennuyée : : i


[fÓ ra IlII Yé:].
(M.CH.,le6avril1920).

209. — A l'intérieur d'un vocable, on ne rencontre jamais, dans les


mots de souche authentique, un phonème redoublé. Il faut donc pronon-
cer:
unabbé[ce nàb
attirer[à
:
ti:r
é(r)]
é]
aller[à1é(r)]
n
l'honneur [16 œ : r]
un pommier [œ : p ô m y é]
un charron [œ cà 5 : :r :].
Les vocables d'emprunt tendent à se réduire de la même façon, :
ex.

à à:ré:]
ladiarrhée[1 dy
irritable[irità:b1(de)]
attraction [à tràksy
attitude [à t i t u d (œ)]

Dans ce genre de vocables, la prononciation avec la double consonne

::
s'entend souvent, mais il semble que la réaction orthographique y soit
pour quelque chose Restaut (1) prononçait syllabe [s i 1 à b (œ)], M,
Paul Passy (2) écrit
« Sous l'influence de l'orthographe, les formes de ce genre tendent
à

itt r t :
« se multiplier. On entend prononcer [g r à m m è : r], [i 1 1 u z y Õ
:]>

« [1 r :],
é à u r] et même [àddé à pourconserver l'h 1 Ces
qui
« formes sont surtout communes chez les gens de peu d'éducation
« s'efforcent de « parler bien. » Et Marcel Proust (3) se moque des jeu-

(1) Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoise, chap. XIV, p. 471.


(2) Paul Passy. Petite phonétique. S 151. c. 56. note 1.
(3) M. Proust. A -
la recherche .-.
du -temps -perdu, Tome IV, p. 45.
qui, quittant la prononciation naturelle de leur enfance, affec-
nes filles
i
tent la prononciation [ê : t è 11 j a : t] en la croyant
bonne.
étonnement qu'elles sont devenues femmes si en
«
On remarque avec
décrétant qu'une personne est intelligente, elles mettent deux 1 au
«
mot intelligente. »
Cette règle ne s'applique bien entendu pas aux cas où les deux lettres
«

semblables appartiennent à deux vocables différents, ni non plus à celui


où l'une d'elles appartient à un élément taxiématique ou pexiématique
pourvu d'une individualité sémantique, ex. :
je mourrai [j (de) m m r r é]
je courrai [j (œ) k m r r é]

irrationnel[irrâ:syônè1]
(en regard de je pourrai [G (èe) p ui : r é)]
[i11égà1]
illégal
surrénal[surrénal]
Sile sentiment de l'individualité des deux parties du mot a disparu, la
double consonne disparaît aussi, ex. : innocent [i n Õ s à : (t)].
,
210. — Il semble que, la plupart du temps, la duison des voyelles
découvertes dépende du phonème qui les découvre.
La voyelle a plus de chances d'être brusque, quand elle est suivie de t
(et accessoirement de p, c, b, d, g) plus de chances au contraire d'être
tendre, quand elle est suivie de s (ou accessoirement de z ou .r) ou quand
elle porte l'accent circonflexe, qui est souvent la trace d'un ancien s, ex. :

unpet[fie :pè(6/6t)]
un pot [fie : p
(t)]
:f :r :
unforet [fié 6 è(t)]
maislapaix [1àpè (z)]
:: é à::
unmois [fie mw (z)]
laforêt[1àfèrè:
undépôt[fie d p6 (t)]

211. — Nous verrons dans les §§ suivants qu'un grand nombre de


lettres françaises n'ont absolument
aucune valeur phonétique. Les ortho-
giaphistes tendent souvent à rétablir ces lettres. Ecoutons à ce propos
M. Maurice Demaison (1).
« Elles lisent mal, les lectrices. Quelques-unes bredouillent et ânonnent;
« toutes écorchent les mots. Elles ne savent plus
prononcer les noms
« 1effet de l'instruction universelle

; ;
«propres; elles disent Crahonne, Longvy, Sainte-Ménehoulde. C'est
depuis que tout le monde lit, per-
(1 sonne ne sait plus lire

« apprenaient le français ;
on apprend sa langue par les yeux. Nos pères
par lesoreilles le moindre paysan savait qu'on
« dit Long-houy, Crâne, Crânelle, Sainte-Menou.
»

d) M. Demaison. Croquis de Paris. La lecture du communiqué, 7 octobre


1914, p. 52.
de pareils barbarismes
u Comme l'a remarqué M. Anatole
:
Il est hélas trop vrai que beaucoup d'instituteurs primaires propagent
France, si on n'apprend pas encore
« aux enfants à compter sur leurs doiktes, c'est que la science des instilu.
« teurs primaires est encore neutralisée par la délicieuse ignorance des
« mères et des nourrices » (2). « On entend à Paris des gens ornés de gants
« et peut-être de rubans violets dire : sette sous,, cinque francs : le mal.
« heureux sait l'orthographe, hélas l et il le prouvem (3).
Ce qu'il faut aller proclamant, au risque d'entraîner dans certains cas
particuliers des erreurs de détail, c'est qu'en général, et avant toute étude
d'une question, il faut entre plusieurs prononciations d'un même vocable,
réputer pour bonne celle qui fait sonner le moins de lettres (4).

212. — Quand elle forme à elle seule une coupure, la lettre a peut re-
présenter soit les sons [à], [à:], soit le son [a :]. Des considérations his-
toriques pourraient quelqufois indiquer lequel des deux sons prononcer
mais les grammaires historiques ne précisant la plupart du temps pas
;
dans quelles circonstances les voyelles latines ont donné soit [àL soit [a.],
il y a bien des cas dans lesquels l'usage seul peut faire connaître la pro-
nonciation) ex. :
[à] : r
à]
unplat[œ;p1à(t)]
il aura [i 16

un sac [œ : a à k]
la patte [1 à p à t (œ)}
un chameau [è : c à m 6
[à :]
r
gratter [g à é(r)] t
le suffixe — abbe [à : b
:1

(œ), comme dans aimable


[èmà:b1(de)1
1

lagare[1àgà:r(oe)]
la cave à k à v (œ)]
[1 :

réparer [répà:ré(r)J
:] un fa[œ:fâ:]

unglas [œ :
H (z)]
unas [cé nà s]
g :
: :
esclave
:
casser [kâ sé(r)]
:
[èskIa v(œ)} 1

le suffixe — ation [a s y ô :], comme dans temporisation


:
: i :
;[tâ pôr zâ syô:]
:

Quand après l'a, une lettre consonnantique telle qu'n ou s a disparu, ou

(2) Rémy de Gourmont. Esthétique de la langue française. La Déformation, p. 123.


(3)Jbid.,p.124.
-l'alsgrave : « ---
(4) Cf. ce passage de
- - Wnan so ever two consonantis come to gether,
-.. -r
vI
whiche the first belongeth to the vowel that goeth before, and the nexl to the yowel
«
« folowyng the fyrst of theni only shatbe. lefl unsounded, as sauldain, luicter, dicton,
«adjuger, digne, multitude, despens, respit, shalbe sonnded soudain, luiter, diton, (lJu.
«ger, digne, multtmdc, despens, Tcspit, and so of ail suche olher.»
(L'esclaircissement de la langue française. p. 23).
bien quand a procède du groupe aa, on met
d'ordinaire un accent cir.
conflexe sur la lettre a, et l'on prononce [â :], ex.
:
âme [& m(de)]<anme
pâte [p a : t (œ)] <
paste
:

âge [a : j (de)] <


aage < eage
bâiller [b a : y é (r)] < baailler
Cf. cependant les formes du type vous aimâtes [v m z è : m à t ( (de) z)],
ilaimât [i 1 è : m à (t)], prononcées toujours avec un [à] et plus souvent
avec un [à] brusque qu'un [à :]
tendre.
Il ne faut d'ailleurs pas établir un rapport nécessaire entre ce fait gra-
phique et ce fait d'histoire phonétique. En effet, l'on a pris l'habitude,
pour mieux marquer l' [à:], de mettre des circonflexes sur des a dans
des mots ou a n'avait jamais été suivi d'aucun phonème ensuite amui, ex.: -
grâce [g r à : s (œ)] < gratia ; crâne [k r à : n (œ)] <.
xpavfov, ten-,
danee que l'on voit porter plus loin dans certaines « fautes »
d'orthogra-

:
phe. Beaucoup de gens écrivent le Hâvre (1) au lieu de le Havre, parce
qu'on dit [1 œ hà v r (œ)]. De même, nous avons recueilli dans une
rue de Paris l'inscription suivante :
J.-B. BARREAU
Mâçon
(Enseigne, 27, rue Descartes, recueillie le 1er juin 1923) qui répond à
la prononciation [m a : s ô :].
Et d'autre part, il y a des mots qui devraient historiquement porter le
circonflexe et qui ne l'ont pas, bien que leur prononciation normale com-,
porte un [a :], ex. :
gagner [g a : n é (r)] < gangner (2).
La coupure ae n'existe que dans les mots d'origine étrangère. Dans les
vocables de souche néo-latine, elle s'écrit le plus souvent par la ligature
X, et se prononce d'ordinaire [é], ex. : caecum [s é : k Õ m]. Dans les
mots allemands, elle s'écrit en séparant l'a de l'e et on prononce [è],
è
t
ex. : Haeckel [è k 1]. En néerlandais, elle s'écrit de même et se pronon-
ce [a :], mais cette particularité étant communément ignorée en France ;
on dit plus souvent Maeterlinck[m è è
è r1 :k] que [m a : rlë:k].
La coupure aen vaut [a :] dans Caen [k a ].
t
:
La coupure ai
sonne le plus fréquemment [è] ou [è :], ex. :
m bai [b è]
laid [1 è (t)]

s»rcelui,deardee.
de(1)
de
V'/sce.'
Au

(2)Lasouci
disant
vrai,
dans
le nom complet de cette ville, que l'Académie orthographie Le Havre
il n'y a pas plus de raisons de ne pas mettre d'accent sur l'a de Havre que
Prononciation
---
[g à ft é], que quelques orthographiste9 préconisent parunsoi-
nllllques de purisme, n'a donc pour elle ni l'usage populaire, ni les considérations
véritables.
,',', :.:':: Monimirail [m ô
laide[1èd(de)] ;"
un traitement [œ : t r
: m irè 11 (Mont-m
è t (de)m';
à (t)]
-
-, ,.
i-r-ai
-"
;
è:]
:>J
:
:] unebaie [un(de)b
è:]

unelaie[un(de)1 :
r:
frais[f è (z)]
t
l'.
;

;
l'air[1è:r] 1

lahaine [1àhè n.(oe)]:


.", ,
jedaigne- [j (de) d è : n (œ)] (d — ai — gn — e)
: :
traînant [trè nâ (t)]
La prononciation [é] se rencontre à la première personne des « passés
simples » de la première conjugaison et de tous les futurs. Sa présence dans
lésfuturs et dans j'ai [j é], fait que, malgré sa bien moins grande fré.
quence vocabulaire, elle se trouve aussi répandue dans la langue parler
que la
prononciation [è] ; ex. :
Je mangeai [j (de) m à : j é]
; ré]
[j â:j
Je mangerai [j (de) m à : j (de)
J'aimangé ém é].
La prononciation [é] se rencontre aussi dans quelques autres mots :
00»le6]
unqiiai [œ : k é]
Je sais [j(oe) s é (z)]
Cf.
Mais il y a des jours, tu sais,
je
où mesenslas,agacé.
- (Paul Géraldy. Toi et Moi. Nerfs, p. 7).
La coupure ai sonne [é :] dans :
gaie[gé :]
gaieté, gaîté [gé é] :t
gaiement, gaîment [g é : m à : (t)]
«

La coupure ai représente [(èe)] dans plusieurs formes du verbe faire


jefaisais[j(de)f(de)zè (z)] :
t

nous faisons [n m
faisant [f (de)zà
f:(t)ex.
(de) z 0 :
-
(z) ]

:
;1. un faisan [i% fzà
Elle représente [de] dans

:..-une-'faisane [u n (de) f de z à n (œ)]


un faisandeau, [œ:fdez&:d6:]
-

'p faisander [fdezS:d<(r)]


pisant-

et dans l'usage de
;., :
La coupure ai peut aussi valoir

[dwè
certaines

: r].
personnes à la plectique
t
i
M$iS!cette prononciation est peut-être une contagion analogique

-
[à], ex. : dOUflirière [dw àry.è r(ta)}
pape le verbe souhaiter [s w à t é (r)},ai vaut [à] àla nonfpleçtique,

,
[j (ce) s w à t (de)] à côté de [j{de)sw è (de)]. Cf. fouetter ; et
rièreenfacededouaire
loinsub
: :
saint[sê (t)]
:
saint [s(e (è n)]
ignetill,§
pour a et i se succédant sans appartenir à la même cpupur§,\.plus

Les coupures aim et ain valent [e


lafaim[làf?:]

contraindre [kô:trê:dr(de)]
:
Paimbœuf[pê bdef]
lemaintien [1(di)mê:tyê:]
Les Coupures am et an représentent
:],ex.

[a ex.
:

:
222.
douai-
.-
:
même. : je iOuhaittt.
de

te dam [1 (œ) da:]


leban[1(de)bà
un champ [œ :câ:]
unchant [œ:câ:(t)]
CésarFranck[frâ k]
lalampe[1à1â:p(oe)]
:
la mante [1 à m à : t (de)]
:
la,'framboise [1 à f r â b w à : z (œ»)
fr : i:
la franchise [1à 5 c z(de)]
Sur les cas où m et n appartiennent à la fois à deux coupures, v. infra
subm et n, §§ 224 et 225.
Pour ao, il faut distinguer si la coupure se compose d'ao seulement,
d'aonoud'aou.
la coupure ao, on peut donner une règle assez simple, mais il faut
Pour
segarder de la croire absolue. Voici cette règle : devant n (et éventuelle-
ment m), ao vaut [à] ou [à], ex. :

LeLaonnois [1(de)1à n (z)]
Craonne [k r à n (de] ou [k r a ; n (de)]
n
une paonne [u n (de) pà (de)]
; 1 ? :
un paonneau [m : p à n 6 :]

..0,',,',
Devant une autre lettre qu'm ou n, la prononciation est [6 :] ou [ô]r
ex. ;
Le Saosnois [1 (de) s 6
Aoste [6 s t (œ)]
extraordinaire
:

;:
n w à (z)]
[èkstrôrdinè:r (de)]
Ce n'est que si l'on veut faire ressortir le préfixe extra qu'on peut
prononcer [èkstràôrdinè:r (de)]
-
mais dans ce cas a et o ne
sont pas dans la même coupure.
Cf. les deux prononciations d'aoriste : [b r i s t (de)] et [à à r is t (de)].
La seconde se justifie parce que l'a est significatif :
La coupure a6 parait par contre représenter toujours (6 :], ex. :

La Saône [1 à sô
n (de)]:

La coupure aon équivaut le plus souvent à [a :], ex. :

Laon [1a:]
Un paon [ffi : pa:]
Un faon [ffi f à :]:
Sur le caractère classique de ces prononciations, cf.

il ressembloit au pan, qui, après avoir regardé ses pieds, baisse inconti-
nentla queue.
(Furetière. Le Roman bourgeois, p. 61).
Le Pan se plaignoit à Junon.
(La Fontaine. Fables choisies, 11, 17. Le Pan se plaignant à Junon).
Mere Lionne avoit perdu son fan.
(Ibid, X, 12. La Lionne et l'Ourse).
Dans flan, l'o a même disparu de l'orthographe.

:
Le vocable taon se prononçait autrefois, au moins dans certains mi-
lieux, [t ô :], comme en font foi le dicton « Quand pend-on l'enfant ? »
que l'on avait fabriqué pour faire retenir la prononciation de Caen, paon,
taon, Laon, faon, la prononciation recueillie par nous dans la bouche de
M. CG. et l'exemple suivant :
Ou vont faire la guerre aux taons
Plus importuns que hannetons.
(Scarron. Le Virgile travesti, I, p 69; Col. 2).
Il a été ramené au cas général, dont il ne semble d'ailleurs pas avoir
eu de raison historique des'écarter.
A côté de taon citons Saint-Laon [s ê : 1 ô :], qui se prononce toujours
avec [ô :] en face de Laon [L à :], nom de ville.
Cf. la mélopée qu'on dit lorsqu'on berce les enfants pour les-amuser,
en les tenant qui par les épaules et qui par les pieds :
Din don
Carillon
Pour Madame de Saint-Laon.
(Chanson populaire).
La coupure aou, se prononce [ml ou [m :], ex. :

saoul [sui]
Août [m : (t)]
Sur la prononciation de ces mots, cf. :

Le mois d'Aousl bouillonnoit d'une chaleur esprise.


(Uonsard. Sonnets pour Hélène, H, 25, T. I, p. 330).
Je vous payray, luy dit elle,
Avant l'Oust. foy d'animal.
(La Fontaine. Fables choisies, 1. La Cigale etla Fourmy).
Au bout de la semaine, ayant disné son sou,
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou.
(Ibid, III, 17. La Belette entrée dans un grenier).
Le nom du mois d'Août subit quelquefois la diérèse. Le nom propre

aujourd'hui avec a et ou en deux coupures :


Raoul, qui se prononçait autrefois [r w], se prononce presque toujours
[r à m 1] ; mais cette pro-
nonciation nouvelle est très probablement un orthographisme (3).
La coupure au peut représenter quelquefois [ô], [6:], plus souvent
[6:], ex. :

[6] Auch[ô c]
è:
l'holocauste [1 b 1 Õ k à s t (de)]
mauvais [môv (z)]
[ô:] :
saur [so r]
t
unetaure[un(de) 6 (de)]:r
:r :r
l'aurore [1ô 6 (de)]
j'aurai [j ô : r é]
un taureau [œ : t ô : r 6 :]
[6 :]
:
un sarrau [M : s à : r 6 :]
haut[h6 (t)]
blockhaus [ b 1 ô k 6 : s]
6
:
pauvre [p : v r (œ)]
gauler[g6 1é(r)]
La coupure aun ne se rencontre pas dans les mots français. Dans les
mots bas-bretons, l'usage est de prononcer [fié :], ex. : Salaiin [s à 1 Œ :]
La coupure ayn vaut [ê :], ex. : Blayn [b 1 ê :]
Sur ay, v. infra y, § 236.

:
213. — Pour b, deux alternatives ou bien il représente [b], ou bien
il a une valeur phonétique absolument nulle : ex. :
[b] ballot [b à 1 (6/ôt)]
râble [r à : b 1 (de)]
habit [à b i (t)]
jujube [j u j u b (de)]
nabab [n à b à b]

(3) Sur la variété de prononciation de la coupure aou et le peu de confiance que l'on
oott accorder à la graphie
Picards.
pour régler la prononciation, cf. les noms de trois villages

I :
Caours [k 6:1 (en patois [k cfe :])
r]
.Naours [nô:r]
Daours dm -
.1
Le b quiescent se rencontre surtout à la fin des mots, : ex. :,:".,.
radoub[ràdui]
plomb[p15:]
LeDoubs[1(œ)dui:]
b
De pareils
;
sont tellement nuls qu'on les a souvent supprimés. Cf.
tout de go, où go est le déverbal dé gober cf. aussi radouer, doublet
canadien de radouber, ex. :
Ça prit troisgrandes semaines pour lui radouer le fond de cale. ;'
(L<9Ui& Fréchette. Tom Caribou, dans Le MondeNouveau, 1/15 août, 1923,p.54).
- t)ans les mots de la souche néo-latine, lorsque b précède une autre
lettre consonnantique, l'usage le plus général actuel, du moins dans la
bourgeoisie, est de le faire sonner [b], mais cet usage a pour origine un
orthographisme, comme en font foi toutes les graphies ci-dessous :
Serveiz Dieu de vostre sustance.
(Rutebeuf. Complainte ou conte de Nevers, 124. T. T, p. 71).
Car ce qui est oscur, font il cler devenir.
(Id. Li diz des Cordeliers, 89, p. 220).
Ne la retient Nonoslenlé
N'autre justice.
(Id. Du Pharisian, 34, p. 24.1).

C'est-à-dire, nous explique Jubinal, le nonobstant des arrêts, que l'au-


teur personnifie.
Car or est clere, or, est oscure.
(Jehan de Meung. Le Roman de la Rose. 4810).
Oscurcir la convient et fuire.
(Ibid,4814).
Sonieusement y ovier.

c'est-à-dire : « soigneusement y obvier.


(Mislere du Siège d'Orléans, 18189).

ostiné,dit-elle..
Je yvois deux grans ostacles et empeschemens.
¡: (Le Romant de Jehan de Paris, p. 30).
Tu"es bien
(Nicolas de Troyes. Le Grand Parangon des Nouvelles Nouvelles, II, p. 230).
La bonne prononciation ne se rencontreplus guère que dans le vul-

comme :
gaire. La tradition la maintient néanmoins, même chez les gens cultivés,
dans certaines chansons,
Ainsi périss'nt les enfants obstinés [ô s t i né].
(Lepont du Nord).
.., ,¡. ,.,'
Envertu des principes que nous
- ,"'
avons énoncés au § 40, il y aurait à
s'efforcer de rendre la vogue à la prononciation sans [b]. Dans un bon
enseignement de la lecture, le b doit être considéré comme ne servant
qu'à assurer la prononciation de l's, quisans cela représenterait simple-
ment un signe équivalent àl'acceiit circonflexe. Cf. Cosne [k 6 : n (de)]
La coupure bb vaut d'ordinaire [b], ex. :
l'abbé[1 bâ é] ,. -..
',., ,-, -'
deux b ne
Cette règle ne concernant bien entendu pas les cas où les
de la même le premier d'entre eux appartenant par
seraient pas coupure,
exemple à un préfixe consciemment compris, ex. :
subbrachien [subbràkê ( :
,.
,. - -

214. — La coupure c peut représenter [s], [k], [(k)], [g], accessoire-


ment [c], ou n'avoir pas de valeur phonétique.
[s] est la prononciation ordinaire de c devant les lettres e, i, y,a?, et œ
non suivi d'u.
cent [s a : (t)]
[làsitrui:y
la citrouille (de)]
un cygne [Ce : s i n Cèe)]
le caecum [s é : k b m]
le tronc cœliaque [s é : 1 y à k (èe)]
[k] est la prononciation ordinaire de c devant toutes les autres lettres,
y compris œ suivi d'u.
la canne [1 à k à n (èe)]
:
un col [Se k61]
un cœur [Ce : k de : r]
la cuisine [làkqizin (èe)]
,
l'action [1 à k s y ô :]
la rancœur [1 à r a : k de : r]
La prononciation [g] se rencontre dans un certain nombre de mots,
tels que:
second [s (de) g ô : (t)]
zinc [z ê : g]
reine-claude [r è : n (de) g 1 6 : d (œ)]
gicler [j i g 1 é (r)] -

témoin l'ancienne graphie segond, ex. :


pour son segond et grand
-- -
..;amy. -

(Branthôme. Recueil des Dames, II, Tome XII, p. 23).


et les dérivés tels que zingueur [z ê: gde:r]. Ces mots étaient plus
nombreux autrefois. Le bon usage voulait que l'on prononçât secret
t[s de g è (t)] et Claude [g 1 6 d (de)]. Cf. la graphie segret,
r : :
ex.
à
Ordictestrestout loysir
Segretement tous vos peschez.
(Moralité de Charité, dans Ancien Théâtre françois. Tome III, p. 423).
Il faudroit foncer
Dix escus, pour vous annoncer
Le vray segret et la nouvelle.
(R. Belleau. La Reconnue, IV, 6, in ibid. T. IV, p. 410).

Ces prononciations, pour autant qu'elles aient été conservées tradithm.


nellement (1) sont à recommander (2).
La prononciation [c] a été conservée sporadiquement par certaines per-
sonnes dans des mots italiens. On entend encore quelquefois dire violon-
celle [vyô15 cè
cèl(de)].
: 1 (œ)], et l'on a dit autrefois vermicelle [v è r m i-

Quand il termine un mot c représente souvent [(k)], ex. :

un croc [œ k r (ÓfÕk)]
:
l'arsenicàrsdeni(k)]
blanc [b 1a (k)]

le respect [1 (de) r è s p è (k)]


Enfin, c est absolument nul dans certaines positions. Ex.
dutabac[du
l'estomac
tàbà]
[1èstô à]
m
:

Cf. Le dérivé tabatière, fait à une époque où le sentiment linguistique


ne connaît évidemment pas du tout de [k] dans tabac.
De même, à la fin des mots après r, ex. :

un marc [œ : m à r]
un porc [œ : pô r] :
Cf. la graphie mar, ex. :

« pour le droit de mar d'or. »


(Archives de la Seille-Inférieure février 1629). Apud Le Correspondant du 25 juil-
let 1922, page 306.
Il est souvent difficile, tant pour c que pour toute autre lettre conson-
nantique, de décider si la lettre est absolument quiescente ou si, dans
certaines liaisons, elle peut se développer en un phonème ligatif. La règle
essentielle de prononciation est de ne point prononcer ce genre de lettres
en dehors du cas de liaison.
Ce peut être décomposable en deux coupures
e, i, et y, ce valant alors naturellement lk s], ex. :
; !i

c'est la règle devant

k :i :
l'accès [1 à sè (z)]
l'accident [1 à ks dâ (t)]

(1) Comme par exemple dans les patois du Bas-Maine. Cf. Dottin. Glossaire des Patois
du Bas-Maine, p. LXXXIV.
1 6 : d] font une distinction entre [k 1 6 : d (de)],nom d'homme, et [g 1 o
nom de femme.
:
(2) Certaines personnes, probablement sous l'influence de la prononciation [ r è : n g
d (&)].
des cas
de ne
exceptionnels,
faire qu'une
pour
coupure et
des raisons sémantiques
de prononcer [k], ex. :
:
Devant les autres lettres, cc n'est partagé en deux coupures que dans
la bonne règle est

accumuler [à k u m u 1 é (r)]
acclamer [à k 1 à : m é (r)]
accroître [à k r w à : t r (de)]
ç, qui n'est originellement qu'une ligature graphique représentant M,
vaut [s], ex. :
lafaçon[1 àfàs :] ô
jetançais[j(de)tà:sè:(z)
Certains noms propres ont conservé l'ancienne graphie cz, ex. Pinczon.
[pc :sô:] :

coupure ce, d'ailleurs rare, vaut toujours [s], ex.


La
:
douceâtre [d m sà t r (œ)]
:

Les mots qui la présentent sont des restes de l'hésitation qui s'est ma-
nifestée dans la notation du son s venant de c latin. Cf. dessiller en face
deciller.
La coupure ch est la façon française de beaucoup la plus usuelle de
représenter [c], ex. :
un chameau [œ : c à m 6 :]

Foch[fôc]
:
un vacher [ce v à c é]

à c
lacloche[1 k1ô (de)]
un chirurgien [œ
i]
le préfixe arichi-[à r c
:cir r
u j yë:]
les bronches [1 è : b r ô : c (de) (z)]
lacachexie [làkàcèksi:]
La coupure ch se prononce plus rarement [k], ex. :
le varech [1 (de) v à r è k]
:
l'aurochs [16 6ks]
rétr
y(ê:/èn)]
chrétien[k
la chiromancie [1 k
:
un archange [dé : n à r kâ j (de)]
à ir â:si:]
ôm
la bronchopneumonie [làbrôkôpndétmôni]
un chœur [dé : k de : r]
Remarquer que ch devant une lettre consonnantique sonne toujours [k].
Dans certains mots anglais, dont la graphie n'a
pas été francisée, ch est
Auvent prononcé [te], ex. :

un speech [® : s p i c] t
Mais ce fait exceptionnel ne peut être considéré comme un fait de

la langue, ce ch est ramené à [c], ox.


un lunch [œ : 1 œ :c] ,
:<
grammaire française. D'ailleurs, dès que ces mots vieillissent un peu dans

du punch [d u p ô : c]
la sandwich [1 à sâ d w i c] : -
Ch peut aussi être absolument nul, ex. :
l'almanach [1 à 1 m à n là]
La coupure c'h, qui se rencontre dans des noms bas-bretons, et qui a
en bas-breton la valeur de ch allemand, ne se prononce pas du tout en
français, ex. :
,.,' Ploumanac'h [p mm n l
Penmarc'h [p ê : m à : r]
à à] -

Le Marc'hadour [1 (de) m à r à d ui : r]
La coupure cq vaut ordinairement [k], ex. :

Le Pecq [1 œ p è k]
Ce groupe peut aussi être absolument quiescent, ex. :

Leclercq [1 de k 1 è : r]
La coupure cqu représente [k] dans les mêmes conditions que qu, ex. :
acquérir [àké ri:r]
Sur cz, v. supra.
215. — La coupure d représente le plus souvent l'individu phonéti-
que [d], ex. :
ladanse[1àdâ (de)]
adieu [à d y de]
:s
David [d à v d] i
la
mode[1 m à 6d
(oe)]
A la fin de certainsmots, d représente [(t)], ex. :
froid [fr â
w (t)]
grand[grâ:(t)]


Il peut aussi être absolument nul, ex. :
unnœud [ce ndé]
lourd [1ui
:
:r]
,
L'orthographisme a fait rétablir le [d] dans des mots comme
j
adjoint[kd .w..ël::.(t)]..

ciennes
Voit
:
dont la bonne prononciation était [à j w ë : (t)]. Cf. les graphies

le conte Sauvaige qui lui amonestoit.


,),t
-
an-

(Le Romand6Hugues Capet, i981),


El lorsje feis tourner vers le su. V ,
(Laudonnière. Histoire de la Floride, p. 62).

.,.",
vers la mer du Su.
(Ibid,p.222).
i: r]
;",

:
pour advenir, la bonne prononciation
solides positions
[à v (de) n a encore de

Cependant ilavint qu'au sortir des Forests


Ce Lion fut pris dans des rets.
(La Fontaine. Fables choisies, II, lt. Le Lion et le Rat).
Il avint qu'au Hibou Dieu donna genilure.
(lbid, V, 18. L'A.igle et le Hibou).
Même dispute avintentre deux voyageurs.
(Ibid, IX, 1. Le Dépositaire infidèle).
L'Académie autorise l'orthographe avenir, que l'on doit préférer en
écrivant.

216. — La coupure e sans accent représente en principe soit un [de],


stable ou instable, soit une voyelle stable.
Elle représente [de] dans les cas suivants :
1° A l'intérieur d'un mot quand l'e est séparé de la lettre vocalique
suivante par une seule lettre consonnantique, ex. :
[(èc)] lever [1 (ce) v é(r)]
mener [m (de) n é (r)]
tenir [t (de) n i:r] **

un caleçon [6e : k à 1 (œ) s Õ :]


[de] è
un brevet [ôê : b r œ v (t)]
un brelan [œ : b r œ 1 a :]
penaud [p de n ô :]
Ss peut servir simplement à éviter la prononciation [z]. Dans ce cas,
l'e précédent se prononce [de] et non [è], ex. :

:
ressentir [r (de) sâ t i : r], composé de re et de sentir
Hessons-sur-Matz [r de s Õ : su r m : â:]
Bressuife [b r de s q i : r (de)]
è
Ménessier [m n (de) s y é]
Ilennessy [è n (œ) si]
Et pour certains : cresson [k r de s 5 :]
2° A la post-finale (1' [de] est bien entendutoujours instable dans
ce cas),
e est soit la dernière lettre du mot, soit suivi de s, valant [(z)], soit

(!Hais
ceci uniquement à la 3° personne du pluriel des verbes) suivi de
valant [(t)], ex. :
r
verte [vôt
la tarte [1 à t à r t (de)]
(œ)]
[i â:j
trois hommes [t r w à : z ô m (èe) (z)]
ils mangent m (de) (t)]
La coupure e représente dans tous les autres cas une voyelle stable autre
qu' [œ], à savoir principalement à l'intérieur d'un mot devant un grou.
pe de lettres consonnantiques et à la finale, et, pour certains, dans le
suffixe -eUer [è 1 y é]. La voyelle stable en question peut être [è], [é]
ou [à].
m est un cas particulier. Cette prononciation se rencontre dans deux
cas:
1° avant nn, mm, ex. :

la femme [1
lagemme[1à àm(oe)] j
à f à m (de)], en face de

hennir [h à n i : r]
u~(Hïemme~03 : d i 1 è m Cœ)].

et tous les adverbes en -emment [à m a : (t)]


Cette prononciation [à] résulte probablement de la dénasalisation d'un
ancien [â:]. En effet, dans le français ancien, existait un phénomène
d'infection nasale des voyelles devant [n] et [m], infection qui existe à

était représentée autrefois par des graphies comme


Or dit li rois a la roïne
:
l'heure actuelle dans beaucoup d'autres langues. Cette infection nasale

Comne le félon nain Frocine


Out anoucié le parlement.
(Béroul. Le roman de Tristan, 470).
Sor loi- eulz a toz conmandé 1
Que cil qui ainz te porra prendre
S'il ne te prend, fera le pendre.
(Ibid, 1032).
Li Rois ne le prent pas, cui douce France est toute,
Qui tant par aintne l'arme que la mort n'en redoute.
(Hutebeuf. Li diz de la voie de Tunes,30. T. I, p. 162).
Plus ainms Dieu que home qui cmprent leil voiage.
(Ibid, 45, p. 163).
Granment n'a mie que la fame
A un chevalier, gentiz dame,
Estoit en ce païs en vie.
(Id. Du Secrestain et de la Famme au Chevalier, 65, T. II, p. 116).
puis dit au chevalier kejà li fius à cel vilain n'averoit sa fille à fenme.
(Li contes dou roi Constant l'empereur, p. 9).
Ceste hesonane est bonne et crasse
Ne voiz-tuconme elle se fait ?
:
(Miracle de l'enfant donné au Diable, 143).
Vous ne savez conment il m'est,
Dame, mais je le vous diray.
(Ibid. 158).
Les graphies officielles très nombreuses du type de année, honneur, etc.-
sont jc
témoignage persistant de cet ancien état de choses. Sur l'ancien-
neté de la confusion des lettres e et a en. semblable position, cf. :
Quinze citaz en oscle, estre Provence,
Li dorai en Viane, estrc Valence.
(Gérard de Rossillon, p. 385).
Cf. l'original occitain :

Ilii dara e Viana, Aria e Valensia.


(P.238).
L'image ressembloit à la vierge pucele
Qui le doux Jhesu-Christ nouri de sa menunelle,
(Saint Alexis, rédaction monorime du XIVe siècle, vers 62).
Et plus char sur eulx comme pouldre c'est grant habondance volailles empan-
liées.
(Psautier du xv siècle. Psaume LXXVII, p. -106).
C'est un des plus beaux apennages de sa couronne.
(Furetiere. Le Roman bourgeois, p. 337).
J'ay des Cavales en Egypte qui conçoivent aubannissement des chevaux qui
sont devers Babylone.
(La Fontaine. Fables choisies. Vie d'Esope, p. 33).
2° Après [w], comme dans

la couette [1 à k w à t (de)]
je fouette [j (de) f w à t (œ)]
nous fouettons [n w uif à tô
(z)]
Peut-être dans ce cas, l' [à] a-t-il son origine dans les syllabesnon
plectiques. Nombre de personnes font encore l'apophonie, je fouette
[j (œ) f w è t (œ)] J ;
nous fouettons [n m f w à t ô : (z)] et inversement la
prononciation [f w à] pour fouet [f w è (t)] existe dans des usances pro-
vinciales.
Un vocable
deux catégories que nous venons d'étudier

Il faut gratter leur coine.


;
comme couenne [k w à n (oe)] appartient à la fois aux
cf. la graphie

(Adrien de Montluc. La Comédie des Proverbes. HI, 5, dans Ancien Théâtre fran-
Çois.T.IX,p.80).
De même Rouennais [r w à n è (z)], rouennerie [r w à n (œ)
:
ri:],
Couenne [j
w à n (de)] etc.
[è] ou [è :] est la prononciation ordinaire, à l'intérieur des mots, dans
les cas ci-dessus définis (1). Néanmoins,
quant l'une des deux lettres con-
sonnantiques est sans valeur phonétique, la prononciation peut être [é].
Par exemple dans Belfort [b é f ô r]
: : et devant les deux s qui servent (
a évit.er la
prononciation [z] après le préfixe dé, ex. :
dessouder [d é s m d é (r)]
Du cas général, voici quelques exemples
: ,
Un tesson [fié : t è s ô :]
(1) Cf.
i1 y é].
pourtant la prononciation [oe] dans Gennevilliers [j de n v
la personne [1 à
unsellier
unterrein
sè 1y é] •
[œ:tè:reetc.,rr
[€e :
p&rs.6n(&)] V

A la finale, e sonne toujours [è] enfinale couverte ou recouverte, ex..


du sel [d sè1]u
laselle[1àsè1 ;

En finale nue ou découverte, c'est-à-dire quand e est suivi d'une con-


sonne instable ou d'une lettreconsonnantique sans valeur phonétique
propre (2), le timbre de la voyelle dépend de la
nature de la lettre con-
sonnantique ; ed vaut [é], ex. :
:
unpied[Ce py (t)] é
Ef vaut[é],ex. :
laclef[1àk1é]
unbief [œ byé] :
Eh ne se rencontre que dans le factif nominal eh qui se prononce [è]
quand il est seul et [é] dans eh bien [é b (y) ê :]
Epvaut[è],ex. :
un cep [œ sè] :
La prononciation assez répandue [s è p] est un orthographisme.
Ervaut[é],ex. :
: S :jé]
unboulanger [œ bui1
premier [p r à m y (é/èr)]
primer [pri é (r)]
;
m ;

Es ne constitue de voyelle stable qu'en monosyllabe. Cette voyelle est


alors [é :] dans la prononciation courante, et le plus souvent [è dans :]
la déclamation, ex. :
les[1 é:(z)et[1 è:(z)]
:: :
mes[mé rz)]et[mè (z)]
:
tes[té (z)]et[tè (z)]
des[dé:(z)]et[dè:(z)]
ces[sé:(z)]et[sè:(z)]
ses[sé :(z)]etsè:(z)(3).
Est vaut [è],ex. :
ilest[i1è(t)]
et des noms propres comme Forest [f ô r è
Bouvest [bruv è
:
:
(t)]
(t)]

(2) On
consonne comme une coupure, par exemple :
pourrait aussi considérer, dans çe dernier cas, le groupe formé par l'e et la
clef, c-l-ef [k 1 éj.
(3) La prononciation [é : (z)] est aussi la bonne pour la préposition les et l'arme
insomptif pluriel, es, qu'on écrit aussi, respectivement, lez et lèS|,et è*.
1
un pouletî
ungilet[œ:ji1è(t)];
glt sauf dans
[66:p ui
,,'
é
;
laconjonctionet{é](4) vaut [è],ex.
^(t)^ ',.H' ""::"H"
:

pjZ :
vaut [é:], ex.
annez [fié né:]: :
vousavez [vuizàvé (z)]
é
chez[c (z)]: Bouchez [b m c é :], etc.
et des noms propres :
Quand l'e porte un accent grave ou aigu, la forme de cet accent est
régie par les règles suivantes :
Accent grave, si la syllabe suivante contient un e représentant [œ] sta-
ble ou instable.
Accent aigu dans tous les autres cas, ex. : fidèle, éviter, élève, fée,
été, (5).
La coupure è vaut [è], [è :], ex. :

:
i
p
je pèlerai [j (oe) è1 (de) ré]
l'avènement [1 à v èn (de) mâ (t)]
un pène [œ : p è : n (œ)]
La coupure é vaut le plus souvent [é] ou [é :], ex.
l'étang[1é à
l'élan[1é1à
t :

la créature[1àk éà u
à b 6 té]
r t :r
la beauté [
l'opéra[16pé rà]
1
: :

Néanmoins, beaucoup de personnes prononcent [è] les é quand une


syllabe suivante contient un [è], ex. :
l'élève[1è1è v(de)] :
l'événement [1 è v è n (de) m a : (t)]
Enfin, il faut signaler que é a autrefois servi à indiquer que [de] devait
être stable, ex.
:

Sans moy, ce vaillant chef, que vous m'avez ravy,


Fust péry le prémier, et tous l'auroient suivy.
(Corneille, Médée, II, 2).
Cette graphie a été conservée dans l'orthographe de quelques mots,
dans lesquels même l' [de]
a pu devenir instable ultérieurement,ex. :
un réverbère [œ : r (œ) v è r b è r (œ)]
C'est dans les mêmes conditions historiques que pour l'a (§ 212), et

(4) Surcette prononciation spéciale de et, v. Livre VI.


v5) Certains noms propres ont. conservé l'orthographe archaïque
par é, làoules noms
OIrnnuns
c j (œ)]..;.'
ont l'accent grave. Cf. Liège [1 y è : j (de)] et liège [1 y è :
sous les mêmes réserves, que l'on voit e prendre un accent circonflexe. Au
point de vue de la prononciation, elle est d'ordinaire [è :], ex. :
latête[1à è tà :t(de)]
la grêle [1 g r è : 1 (de)]
grêler [g rè : 1é(r)]

Quelquespersonnes prononcent [é:] les ê quand la syllabe suivante


contient un [é] ou un [i], ex. :
:
arrêter [a ré t é (r)]
la bêtise [1 à b é : t i z (<3e)]
La coupure ean vaut [a :], ex. :
Jean [jâ:]
La coupure eau vaut toujours [ô :] à la plectique, ex. :
r
un renardeau [œ : (œ) nà d :] r6
un veau [fié : v 6 :]
un seau 1re : s6 :]
(6).
Quand la voyelle n'est pas plectique, eau peut valoir [ô :] ou [ô], ex.:
poireauter [pwàrôté(r)]
chapeauter [càp6
beaucoup [b 6 : k ui (p)]

(r)]

La coupure ée vaut [6:1, ex. :


f
la fée[1à é:]
oubliée [m b 1 i y é :]
une assiettée [unàsyèté:]
je créerai [j (de) k ré r é] :
Eh devant une voyelle est d'ordinaire sans aucune valeur phonétique,
ex.:
Sainte-Menehould
m-e-n-ehould
[m-œ-n-lli]
Les Ecrehoux
E-c-r-ehou-x
[é-k-r-w-(z)]
La coupure ei vaut [è :] (7), ex. :
la peine [1 à p è : n (œ)j
lareine [1àrè n(de]
veineux [v è : n
:
de : (z)]

(6) Le vocable cheau < catellum, restreint à l'usance paysanne et à la disance dos
le
chasseurs, se prononce plus souvent [c y 6 :], voire [c y ô], d'où la graphiechto.
(i) Sous la même réservequepour l'é dans arrêter.
La coupure ey vaut [è] ou [è :], ex. :

Volney[v o1 è]
11
laSeyne[1àsè n(de)}:
Les coupures eim et ein valent [ë :], ex. :

: :]
feint[fS (t)
Reims [rê s] -
plein[p1(ë:/èn)]
terrein [tè:rë:]
peintre [pë:tr (œ)]
éreinter [érê:té(r)
Les coupures em et en valent soit la :], soit [ë :].
[a :] peut actuellement être considéré comme le cas général, ex. :.-

,
en [â:]

Lens
:
lent[1â (t)]
t1â:s]
ui 1â:]
Doullens [d
t :t
latente[1à â (de)]
enfermer [â:fèr é(r)] m
Remarquer:
emmancher
em-m-an-ch-e-r
[â:mâ:cé (r)] i

ennui
en-n-u-i
:
[3 nqi]
en face de
Emmanuel
E-mm-a-n-a-e-l
à è
[èm nq 1]
ennemi
e-nn-e-m-i
[èn(de)mi]
On prononce [ë :] dans les cas suivants :
1° Toujours à la plectique après semi-voyelle et après e quand il n'y a
pas de lettre consonnantique subséquente, ex. :
unchien [M e yê
unlien [fié:1y5:]
unParisien [fié:pàrizyë:]
-


un Européen [l!nœrôpéë:] -

Saint-Ouen [s ë : t w ë :]
Bêgoucn[b w ég ê:] 1

Ecouen [é k w ê :]
La prononciation Rouen [r w a :] est universelle, mais probablement
soit la prononciation, soit la graphie sont-elles d'origine dialectale.
Après semi-voyelle ou [é], mais en dehors des cas. ci-dessus indiqués,
on a tantôt [e :] tantôt la :], ex. :
[ê :]

[S
il vient [i v y ê (t)]

:]
unbienfait[œ
lafiente[1à
:fybyâ:tê:(oe)]
fè(t)]
1
émollient [é m6 y a : (t)]
l'inconvénient [1 ê : kô : v é n y a : (t)]
Hésitation entre [a :] et [ê :] l'ingrédient [1 ê : g ré d y ê (t)]
[1ê g : rédyà:(t)1- : ou

2° Dans beaucoup de vocables d'origine non francimande ex. :

Agen j
Suffren [s u f
[à c:]
r ê :]

Magenta [m à j ê : t à]
Il en est ainsi notamment pour la prononciation française de tous les en
originairement bas-bretons, ex. :
Trébeurden [tré bœrd ë:]
,
»
:t : r
Penmarc'h [p ê : m à : r]
Penthièvre [pë yè v (œ)]
De même, le bon usage veut qu'on prononce toujours [ê :] le en ou le
em qui se voient à la fin des composés de lingualité germanique, ex. :
[f rstê: è:r]
i ::
Furstémberg u b
Wissembourg [v sê b ui r] :
Oldenbourg [Õ 1 dê b m : r]
De même Nuremberg [nu ê bè r : :r]
3° Enfin, dans un certain nombre de mots de souche néo-latine, l'usage
-
hésite :
mensuel [m ê : à st :syÕ]
sqè1] ou [mâ sq è1]
a:s t sy
la menstruation[1 me: rua: ou [m rua: Õ:
j :s n
la gentiane [1à ê yà (œ)] ou [j il : s y à n (de)].
Dans certains mots où l'usage classique voulait en en une seule coupu-

:i ê
re, prononcée [ê :] ; beaucoup de gens ont pris l'habitude de prononcer
en deux coupures [èn], ex. :
l'hymen [1 m :] ou [1 m n] i è
| l'abdomen [1 bdom à ë
:] ou [1 m àbdo èn]
Cf.
L'écrevisse sera. vive, dans l'eau bouillante,
Cardinaliséeencarmin,
Et, morne enterrement, l'huîtreglisse vivante
Au sépulcre de l'abdomen.
(Emile Goudeau. Poèmesironiques, p. 171).
Ici l'on voit un cirque et le peuple romain,
Des Sabines en pleurs l'involontaire hymen.
(Delille. L'Enéide de Virgile. Livre VIII, p. 783, col. 1).
La coupure es ne se rencontre que dans de rares vocables à la place d'à
ou d'é. Elle vaut [è :], [é :] ou [é], ex. :
Festoyer [fè :t à é
w y (r)]
Estaires [è : t è : r Cœ)] ou [é t è : r (de)]
Estrées-Saint-Denis [é :tr :s :d
é ê (de) ni]
Solesmes [s à 1 è : m (de)]
La coupure eu a deux sortes de prononciations
[èe :], ou [de], [de :], et la prononciation [u], [u
::].
la prononciation [de],

En phonétique normale, on prononce soit [de], [de :],


soit [de], [ce :]
quand la voyelle dérive d'ô ou d'Õ/iL latin (8), ex. :
[de] neuf [n de f] < nÕvum
seul [s de 1] <
sôlum
gueule [g de 1] <
gUlam
[œ :] cœur [k de : r] cor<
fleur [f 1 de : r] <
flôrem
[ce]. il meut [i m ce (t)] < môvet •«*

un neveu [ce : n (de) v ce] <


nepôtem
[dé :] la meule [1 à m de : 1 (de)] môlam<
oiseuse [w à z ce : z (de)] <
otiôsam
deux [ d ce : (z)] duos<
Au contraire, on prononce [u] ou [u :] quand eu procède d'un u latin
précédé d'une voyelle protonique amuie (9), ex. :
[u] eu [u] < habùlum
[u :] eue [u :]
Mais la similitude de graphie et l'influence des prononciations dialecta-
les ont depuis si longtemps créé la confusion, qu'il y a des cas pour les-

heureux [de : r de : (z)] au lieu de [u


:
quels une prononciation contraire à la normale ci-dessus définie s'est
maintenant imposée. On dit par exemple
:
,
r ce : (z)] < heur<C augü-
riu,n(10).
feu [f ce] au lieu de [fu] < fatûtum

(8) Nyrop. Grammaire historique de la Langue française, Tome I, §§ 177 et 182.


(9)lbid.,fi186.
(10) Dans le vulgaire beaucoup de gens ont conservé la bonne prononciation
lu
[
: r tfe : (z)]. Les puristes la recommanderont.
j
tu jeûnes [t u dé : n (de) (z)] au lieu de [t u j u : n (de) (z)] <Cje/u.
:
jias et inversement, non seulement on dit, mais on écrit
:
des mûres [d é mu : r (de) (z)] au lieu de [m de : r (de) (z)] < moras.
On peut se demander si ces prononciations anormales ne sont pas dues
A la confusion avec les mots :
heure [œ : r (de)] < horom
feu [f<t>] < fÕcum
jeune [j de n (de)] < jûvënem .-
mûre [m u : r (è)] < matûram
Mais c'est certainement l'orthographisme qui a agi dans un cas comme
:
celui de Eure, prononcé maintenant [de r (de)] par beaucoup de per-
sonnes, alors que la bonne prononciation est [u : r], ainsi que le témoi-
gnent les rimes de Voltaire (11), Eure, nature, structure.
La coupure eun vaut [œ :1, ex. :
à jeun [à
j Se :]
La coupure ew ne se rencontre que dans des mots étrangers, ou on lui
impose la prononciation française [èe] ou [de], ex. :
New-York [n œ y ô r k] ou [n dé : y b r k]
Newton (n oe : t ô :]

senter [(v)] ; ne représenter aucun phonème.


:
217. — La coupure f peut avoir trois valeurs représenter [f] ; repré-

1° [f] ; cas de beaucoup le plus fréquent, ex. :


la fève [1 à f è : v (œ)J
le soufre [1 (de) s m f r (de)]
l'œuf [1 de f],
l'agrafe [1 à rà
g f (œ)]
2°[v], ex. :

neuf ans [n de v à : (z)]


3° valeur nulle, ex. :
neuf personnes [ndepè rsôn (œ) (z)]
un cerf [lé : s è r]
la clef [1 à k1 é]
les œufs [1 é : z cfe : (z)]

218. — La coupure g peut représenter [j], [g],[(k)] ou n'avoir aucune


valeur phonétique.
[j] est la prononciation ordinaire devant les lettres e, i, y, ex. :
ungeste [de è (de)]
lagifle[1à 1(&)]
:j
jif st
un gyroscope [ôe:jirôskèp(de)]
1 i.
(11) Apud Nyrop. Loc. cit., § 269.
[g] est la prononciation de la coupure g devant toutes les autres lettres,,
:
ex.
lagare[1àgà :r(de)]
la gomme [1 à g b m (œ)]
u t
auguste [5g s (oe)]
lagrenouille r
[1àg denuiy
A le fin des mots, on voit g représenter un [k], ex. :

un joug [œ : j m (k)]
le sang [1 (de) sâ (k)]
long [1 ô : (k)]
: .
En principe après [r], g ne représente rien, ex. :
bourg [b m : r]
Nuremberg [nurê :bèr]
g ne vaut rien non plus dans des mots comme:
un doigt [œ : d w à (t)]
:
vingt[vê (t)]

Longwy [1ô : i]
Etrœungt [é t r fié :]
w
prononciation [dj], qui s'entend dans quelques mots anglais com-
La
me gin [d j in], n'appartient en réalité pas à notre système de graphie.
La coupure ge vaut [j], ex. :
ungeai [fié è] :j
un pigeon [œ : p i j ô :]
la gageure [1 à g à j u : r (œ)]
Le ridicule orthographisme [g à j de : r], qu'on entend dans la bouche
de certaines personnes d'éducation insuffisante résulte d'une faute de cou-
pure:
g-a-g-eu-r-e
au lieu de g-a-ge-u-r-e
- -

[g] Enghien[â
unghetto[œ
::ggêè:]tt6]
Gh vaut [g] ou ne vaut rien, ex. :

valeur nulle Malbrough [m à 1 brui]


Le Ranelagh [1 (de) r à n (de) là]
La coupure gn est la notation la plus courante dans la langue de nos"
jours pour représenter [n], ex. :
un gnon [œ : fi ô :]
un agneau [œ : n à n 6 :] -,
digne [d i n (èe)]
Quelquefois gn représente [n], ex., :
unsignet [fié :sinè(t)]
et, dans la bouche de certaines personnes
magnifique [m à n i f i k (de)]
:
maligne [mà1 in
(de)]
Cf. les graphies :

Lors que se rencontrant sous la main de l'oiseau


Elle sent son ongle maline.
(La Fontaine. Fables choisies, V. 15. L'Oiseleur, L'Autour et l'Alouette).
L'exposition était manifique
(M. CI. Lettre du 3 juin 1841).
G et n peuvent aussi être contigus sans être de la même coupure, ex. :

ignifugé [i g n i f u j é]
s
gnostique [g nô t i k (œ)]
La coupure gu représente [g], ex. :
..;
la guise [1 à g i : z (de)]
il guettait [i g è t è (t)]
la bague [1 à b à g (de)]
Elle peut aussi ne rien valoir du tout, ex. :
Longuyon [1 ô : y 5 :]

;
La prononciation [g w] du groupe gu ne s'entend que dans des mots
d'origine espagnole ou hispano-américaine copiée sur la phonétique espa.
gnole, elle n'appartient en réalité pas au système graphique français, ex. :
l'alguazil[1à1gwà :zi1]
Viguiane [1 i g w à n (de)]
:
La suite graphique gu donne d'ailleurs lieu à une difficulté distinguer
les mots où g et u sont de la même coupure ou de deux coupures conti-
guës. Dans les mots ci-dessous par exemple, g et u appartiennent à deux
coupures différentes :
Guise
g-u-i-s-e
[g q i : z (de)]
aiguille
ai-g-u-i-ll-e
q
[è g i : y (de)]
aiguiser
ai-g-u-i-s-e-r
[è g (u/q) i : z é (r)]
De même :
orgueil
o-r-g-ue-il
[b r g de y]
orgueilleux
o-r-g-ue-ill-eu-x
r
[5 gdeycfe (z)] :
219. — Abstraction faite des coupures dans lesquelles h n'est pas la
première lettre et qui sont étudiées ailleurs, on peut dire que la lettre h a
trois rôles :
1° Ou bien elle n'a aucune valeur phonétique, ex. :

it
l'hémolyse [1 é m o 1 i : z (œ)]
l'héritier [1 é r y é]
déshabiller [dézàbiyé
(r)]
le thé [1 (de) é] t
le whist [1 (de) w i s t]
le rhumatisme [1 (de) rumàtism
le catarrhe [1 (de) k à t à : r (de)] (1).
(de) ]
2° Ou bien elle représente l'assurance d'hiatus, ex.
:
:

la hanche [1àhâ
c(oe)]
le hibou h ibui]
[1 œ
je hais œ h [j è (z)]
et de même à l'intérieur d'un mot :
enhardir [a : à r d i:
r] et non pas [è n à r d i: r]
surhausser [s u : r œ ô : s é (r)] ou [s u : o : s é (r)] et non pas
[s u : r 6 : s é (r)] qui serait un orthographisme.
Ou bien elle est le reliquat d'une époque où et v n'étant pas distincts

d'i et d'u ; elle servait au début des mots à éviter les prononciations [j] et
[v]. On doit donc considérer dans ces mots une coupure hu et une cou-
pure hi, valant respectivement [y] et [q], ex. :
huile [q i : 1 (de)] et non * [v i 1 (de)] :
hièble [y è : b 1 (œ)] et non *
[j è : b 1 (de)]
Il semble y avoir eu, au moins dans certaines parties de la France, hési-
tation pour ces cas entre la graphie hu et la graphie w, ex. :
Souvent t'ai wi veu ferir
Etles grans presses départir
Sovent as hui ma gent laidie.
(Guillaume de Palerne, 2 135 - 2 137).
Lire les deux fois [q i].

f
(1)
ex.
fondues,
Vous,
:
Dans le mot géhenne
— gêne, les deux voyelles se sont très anciennement con-
pour qui cent cœurs, chaque jour, , !
Souffrent mille cruelles gehennes.
(La Révolte des Passemens, anno 1661,dans Variétés historiques et littéraires,
orne
T T, p. 245).

ar6
Où la scansion exige que l'on prononce [j è
panière : n (de)]. Ce n'est que récemment et d'une
artificielle que certains ont cru devoir établir une différence sémantique entre
~"c
n
[j è : n (œ)} et géhenne [j é è n (de)j. Cf. le nom de lieu Lenharrée [US : é r :]
220. — La coupure i a quatre valeurs :
1° Elle vaut [i] ou [i :1, ex.
[i] uncri[œ k : r1ii](t)]
:
lit[55
un
unfit :fi1]
:

une ride [u n (de) r i d (œ)]


unbidet[Ce b
citer[sité(r)
: idè
la mitre [1 à m i t r (iè))

[i:] i:
mis [m (z) ]
tir :ti:r]
un [œ
larive [1àri:v(<3b)]
virer [v i:ré(r)]
2° Elle vaut [y], :ex.
lafièvre[1àfyè:vr (<5e)]
:

piétiner [p y é t i n é (r)]
iouler [y m 1 é (r)]
3° Elle vaut [i y], ex. :

un sanglier [œ : s â : g i y é]
ri
1

trier [t yé(r)]
plier [p 1 i y é (r)]

:
Noter la succession d'un i valant [i y] et d'un i valant [y] dans les im-
parfaits comme
Nous criions [n ra kriyyô (z)]
i : :
vouspliiez
4°Ellevaut[y/iy],ex. :
[vlup1 yyé (z)]
• ;
l'expiation[lèkspya:syô:]et prosodiquement [lèkspiyà:syô:]
la science [1 à fc y 5 : s (<3e)] et prosodiquement [1 à s i y a : s (ôe)J
scier [s y é (r)] et prosodiquement [s i y é (r)]
l'Ionie [1 y 6 ni.:] et prosodiquement [1 i y ô n i:]
Cf. :
Les violettes æIonie
Fleurissent sous ton pied charmant.
(Leconte de Lisle. Poèmes alltiques. Hélène, 111, p. 98).
L'accent circonflexe sur i a les mêmes origines historiques que pour a
et pour e (§§ 212 et 216), d'où la prononciation originelle [i :] qui, dans
certains mots s'estréduitedepuis à ex. [il,
Ji:1 uneîle[uni:1(<3e)]
-
,; -
ladîme[1àd
un
i:
gîte[fef:ji:t
(de)] m
(&)]
-

abîmer[àb i: é(r)]
m
ifi(t)]
qu'ilfît[k
une huître [unq itr
(00)]
:
;
Certaines gens, chez qui survivent davantage les traditions historiques,
étendent l' [i :] à plus de mots, tandis qu'au contraire, certains autres
en
restreignent le domaine.
Il va de soi qu'il faut prononcer la coupure is comme t dans les noms
propres qui ont échappé à la réforme graphique supprimant les s muettes,
ex.:
Fismes [f i m (de)]
:

Peu de personnes ont conservé la bonne prononciation [r (de) j i : t r (œ)]


du vocable registre, plus communément prononcé, par un orthographisme-
vicieux, [r (de) j i s t r (œ)]
La coupure ie vaut [i :], ex. :
lapie[1àp
jecrierai[j (de)
i kri:ré]
La
pour représenter [n], ex. :

Et la mouche prendra ryraigne..,


coupure ign a longtemps été en concurrence avec la coupure gtt.

L'aigle aura l'asne pour compagne,

(Larivey. Les Tromperies. 11, 3, dans Ancien Thédtre françois. Tome VII,pp.36-
37).
Cilqui d'un bossu s'accompagne
Fait un semblable et pareil gain
Que fait la mouche avec ryraigne.
(Ibid, 111, 2, p. 62).
L'Académie a, on ne sait pourquoi, laissé subsister cette notation dans
un certain nombre de mots. Le danger est alors que l'on réunisse l' [i] à
la coupure "précédente, lisant par exemple :
Montaigne
: M-on-t-ai-g-n-e

comme donner
d-ai-gn-e-r
au lieu de M-on-t-a-ign-e
Dans certains mots, le bon usage
prononciation correcte, ex. :
a, ¡ ,
jusque de nos jours, conservé la
:"
Philippe de Champaigne [c à : p à n (de)]
Montaigne [m ô : t à n (de)]
ô
l'encoignure [1 a : k n u : r (de)]
:
un poignet [oe p Õ fiè (t)]
Un moignon [œ : m Õ n 5 :]
un poignard [ce : p ô n à : r]
la poignée [1 à p ô n é :]
[jS:p6fi(de)]
j'empoigne
nous oignons [n ui z 6 fi
1
Õ : (z)]
unoignon[dàabfiô
:

Cf.:
Unsacrificateurm'empoigne
Et sur moi se met en besogne.
(Scarron. Le Virgile travesti, II, p. 96, col. 1).
L'orthographisme a malheureusement triomphé d'une manière quasi
définitive pour beaucoup d'autres vocables, tels que :
saigner [s è : fi é (r)]
baigner [b è : n é (r)]
l'araignée [1 à r è : fi é :]
:t :
lachâtaigne[1àcâ è fi(oe)]
soigner [s w à fi é (r)]
éloigner [é1wà é(r)]fi
Comme témoins de la bonne prononciation, cf. :
Ce fut aussi une loi que fit Héliogabale que la vefve ne se remariast d'un an
après la mort du mary, affin qu'ell' eust le loisir de le plourer toute l'année, et
de penser sogneusement d'en prendre un autre.
(Branthôme. Recueil des Dames, II, Tome XII, p. 73).
Ainsi donc me plaist-il de vivre
Eslogné des soins de la cour.
(La chasse et l'Amour, Anno 1627, dans Variétés historiques et Littéraires,
Tome I, p. 72).
car il avoit appris à jeusner à l'eau et à la chastagne.
Il semble que la graphie Sardagne, dans un exemple comme
Lerendez-vous de toute la flote estoit en Sardagne à la Rade de Calary.
:
(Furetière. Le Roman bourgeois, p. 254),

(Mézeray. Abrégé chronologique de l'Histoire de France, S. Louys. Tome II, p. 746).


soit un exemple de l'erreur inverse, la forme originelle étant
Sardaigne
S-a-r-d-ai-gn-e
[s-à-r-d-è :-n-(œ)] < Sardinia.
La coupure il à la fin des mots vaut [y] (autrefois [Â]), ex. :
:
le travail [1 (de) t rà v à y]
le soleil [1 (de) s Õ 1 è : y]
le seuil [1 (de) s de : y]
le cercueil [1 (de) s è r kde : y].

;
L'orthographe a, en général, conformément à la prononciation, réduit
ouil final à ou, ex. : genou, pou elle a pourtant laissé subsister, pour le
mot [f (de) n ui], la graphie fenouil, dans laquelle il ne vaut rien.
Il faut prendre garde de confondre ces cas avec ceux où t et Z appar-
tiennent à deux coupures différentes, ex. :
un poil
p-oi-l
[p w à1]
Montmirail

[mô m : irè
m-ont-m-i-r-ai-l
1]
La coupure ill vaut [y], ex. :
la bouteille [1 à b m t è : y (de)]
[ r
la grenouille 1àg denu-i ::ry (&)]
la bouilloire [1àbuiywà (<3e)]

pour ce son, qui était autrefois [X](1), l'on a longtemps hésité entre
différentes graphies, ex. :
Car chassié fut comme un soullon.
(Villon. Ballade finale du Grand Testament).
par ainsi la rivière de Bièvre, ayant sa descharge près Chaliot, ne regorgea
dans les faux bourgs Sainct Marcel et Sainet Victor.
(Inondation du Faux Bourg S. Marcel anno 1625, dans Variétés historiques et
lillèraires, T. Il, p. 229).
Nous verrons plus loin que la graphie II a été régulièrement conservée
après i.
Dans certains cas, où il y avait anciennement [9 y] l'on a conservé

::gràrzègiyyé]é]
illipour marquer le son [y], ex. :
un marguillier[œ m
un groseillier[ru
: :Ó
un quincaillier [M k ê : kà y é]
un joaillier [œ : j w a : y é]
Cette prononciation est sans doute celle qui a amené des graphies com-
me celle du nom propre Chevaillier [c <3e v à 1 y é] >
[c <3e v à y é]. Il
est très admissible de ramener un pareil non à la prononciation [c de v à
1 y é]. (Cf. le
nom commun chevalier) ; mais la lecture ch-e-v-ai-ll-i-er est

.',
vraisemblablement un orthographisme.
Il faut d'ailleurs remarquer que, dans le cas où [y] a une valeur taxié-
matique ou pexiématique actuelle, [Â.y ldevient [y y] au lieu de [y]. Il
faut alors considérer ill-i comme contenant deux coupures, ex. :
1

nous bataillions [n m : b à t à y y ô : (z)]


nous émerveillions [n uizè èrvèyyô
m
un coquillier [œ : k à k i y y é]
:
(z)]
Les coupures im et in valent [ê :], ex. :
Joachim w [j àcë:]
(1)
encore recommandée par Littré n'est plus conservée que
La prononciation [Â]
dans des
:
usances. La prononciation [y] est d'ailleurs déjà ancienne à Paris, au moins
Oz le vulgaire, Cf. chez Vadé qui écrit en langage poissard
Conv'nez qu'on n'peut gueres entrer
Dans de plus meyeure famille.
(Vadé. Chanson sur le mariage de M. le Dauphin. Tome II, p. 133).
Maurice nous est allié -
Par la gloire et sa vayence.
(ibid).
:
unbassin [œ bà
:
quint[kê (t)]
se:]
vingt[vê :(t)] :
lezinc[1(<3e)zê g]
unsphinx [00 :
: :jsf :ë ks]
unlinge[fie 1ê (<3e)]
l'absinthe [1 à b s ê : t (de)]
latimbale[1 àtê: à
un nimbe [5ê : n ê : b (œ)]
b 1(œ)]
tinter[tê :té(r)]
Néanmoins dans le mot Juin, dont la prononciation est assez flottante
la plupart des Parisiens donnent àla coupure in la valeur [ce :] ,

Juin [jq6b :]

Les exemples de rimes anciennes en [oé :] sont assez nombreux, ex. :

Ceux de Meung perdirent leur pont


Le XV. jour dejeuing,
Et lequel y n'arresta sont
Pas deux heures, ce dit chascun.
(Mislel'e du siège d'Orléang, 19818-19821).
Vendredi septième dejuing
Mené fut devant le commun.
Les Molz dorez de Grognet, Apud Anciennes Poésiesfrançaises, T. VIT, p. 13, note).
Mais ils ne permettent pas toujours de décider entre la prononciation

:
[j q œ :] et la prononciation [j œ :], que l'on entend dans certaines
usances, et qui est attestée par des graphies comme
Le jour seiziesme, après le moys de jung
Renditl'esprit, l'an mil cinq cens et ung.
(Complaintes el epitaphes du roy de la Bazoche, 637, in ibid, Tome XIII, p. 413).

221. — La coupure j vaut [j], ex. :

Janvier [j a : v y é]
un jardin [œ : j à r dê:]
je [j(œ)]
jouer [j w é (r)]
:
jurer [j u r é (r)]
déjà [déjà]
-

222. — La lettre k, en principe étrangère au francien, n'existe que dans


des mots d'emprunt, où il vaut [k] ou [(k)], ex. :
un kilomètre [ce:kilômètr (de)]
le kaolin [1 (<5e) k à à 1 ê :]
la karyokinèse [làkàryôkinè z (èe)]
le Danemark [1 (<5e) dàn (m) m àrk]
:
233.
lourd [1ui r]
- :
Au début du' mot, 1 vaut [1], ex. :

lever (oe) [1 vé(r)]


leliège[1(œ)1yè :j(œ)]
l'intérieur des mots, la coupure 1 peut soitvaloir [1], soit valoir Hl)]
A
ne rien valoir du tout, ex. :
soit
[1] unbalai[œ
la chaleur
:bà1è]
[1 à cà r]

[(1)]
unpoulain [œ
elle [è (1 (œ)
:)] ptu1 1 de :
ë :1

(
cela[s (os)1)à]

valeurnulle : celui [s ( (de) 1) q i]


ils[i(z)]
Beljorl[bé 6 :f :r]
[ti ô
moult [m m : (t)]
Thibault b
Le Merlerault [1 (œ) mèrlderô:]
,

le Crould [1 (èe) k r m]
Cf. :
Pauvres gens, où sont-ils f
Les voilà bien lotis. -
(Meilhac et Halévy. La Périchole, III,
:
of).

A mots, VI connaît quatre valeurs


la fin des
1° La valeur [1], ex. :
un bal [œ b 1]
un fil [œ : f 1]
:i à
un col [œ : k ô 1]
2° La valeur [(1)], ex. :
il
[i(1)](1)
3a La valeur [y], ex. :
un linceul [œ : 1 ê : s œ : y] (2)
Choiseul [c w à z de : y]
cf- :
Vous n'emportez du monde qu'un linceul
Voyre tout seul, de ce n'ayez jà dueil,
Car votre orgueil ne vous garantira
Qu'i soit ainsi on voit le cas à l'œil,
;
Car d'autre acueil n'aurez que ung cercueil
Pour tout recueil, où vostre corps sera.
IX(L Exclamation des Os Sainct Innocent, dans Anciennes Poésies jrançoises. Tome
lx)P.75).
Pour les détails de la prononciation du mot il, voy. Livre VI.
(1)
(2)mots
les 1-1 prononciation parisienne [13 : :
s dé y] parait résulter d'une confusion htm
en — euil, linceul venant de linteolum où l'[l] n'a pas de raison de s'ttn
mouillé L'orthographe représente donc probablement une prononciation ancienne.Pour
Mais le Masque de fer soulevait le linceul,
Et la captivité le suivit au cercueil.
(A. de Vigny. La Prison, p. t30).
Et tous deux enveloppèrent le corps de Jésus:Christ en des linceuils avecC
des aromates.
(Le Tourneux. L'Année chrétienne. T. V, p. 102).
4° La valeur [(y)], qui procède de [(£)]•
le mil [1 (de) m i (y)] <milium. (Cf. mil [mil] < mille).
gentil [j a : t i (y)]
un fusil [œ : f u z i (y)]
un sourcil [œ : s m r s i (y)]
Pour les adjectifs comme gentil l' [(y)] entre obligatoirement en exer.
cice dans l'état construit. Au contraire, pour les substantifs du type fusil,
un très grand nombre de personnes n'utilisent jamais l' [(y)] et la pro.
nonciation est dès lors [f u z i].
L'orthographisme a fait rétablir l' [1] dans quelques mots, ex. :
un péril [œ : p é r l] i
[1]
:
un cil [il s 1] i
Sur la prononciation correcte de péril, cf. :
Mais l'Oiseau qui nargue le péril
Avalera leurs plombs comme des grains de mil.
(T. Derème. La Verdure dorée. XVIII, p. 33).

prononciation vicieuse avec [1] à des mots comme


un gril [fié : g ri]
:
Il importe de lutter avec soin contre ceux qui tendent à étendre cette

le mil [1 (de) m i]
le grésil [1 (de) g réz i]
La coupure II vaut soit [1], soit [y].
Il représentant [y] correspond toujours à un ancien [ÂJ. En général
la graphie ill a été substituée systématiquement à la graphie II après a, e,
o, et u. On rencontre pourtant encore quelques vocables isolés, nom;
propres surtout, qui ont conservé la graphie II, ex. :
Courseulles [k m r s œ : y (de)]
Creully [k r dé : y i]
Jully[ju
Pully
: yi]
[p u : y i]

Sully[su:yi]
Rully [r u : y i]

Sur la prononciation de ce dernier, cf. :


Pour mander qu'on est accueilli
Et traitédes mieux à Sulli,

chevreuil < capreolum l'orthographe oUe-même a été contaminée. Cf. le nom du


chimiste Chevreul. V. Nyrop. Grammaire historique de la langue française, Tome 1"
S891.
La chose vous est trop notoire,
Illustre marquis de Cltilli.
Puis la chanson rôti, bouilli,
En est preuve si péremptoire,
Que l'on peut, sans avoirfailli
Contre les maîtres de Sulli,
N'en rafratchir point la mémoire.
(Chapelle. Lettre au marquis d'Effiat, p. 239).
L'hypothèse d'une rime de [1 i] avec [y i] est moins probable qu'une
lime avec consonne d'appui, d'autant qu'elle serait seule de son espèce
dans la strophe. De plus, la prononciation [s u : y i] est attestée par
ailleurs (1). La prononciation [sulli],
malheureusementassez répandue
aujourd'hui, est un pur orthographisme. Cf. de même pour Pully la gra-
phie parallèle Puilly.
Après i, [y] < [Â) se représente constamment par II sans que la gra-
phie distingue aucunement entre [1] et [y], ex. :
[1] tranquille [trâ:
k 1(oe)] i
mille [mil (de)]
:i j
un village [ffi v 1à (oe)]
lafille[1àfi:y(oe)]
lagrille[1àgri:y(œ)]
[y]

ilbrille[ibri:y(oe)]
unbillard [œ b yà : i :r]
Originellement, la différenciation entre ces vocables est nette quand
II, qu'on a substitué par influence purement savante à l, procède d'une l
:
latine n'ayant aucune raison historique de se mouiller, la prononciation
est [1].
Quand, au contraire, Il procède d'une [1] mouillée historiquement
dérivée de [1 y], [k 1], etc. la prononciation est [y]. Dans la parlure
normale, cette distinction s'est maintenue à peu près intacte, bien que
quelques mots comme anguille [â : g i 1 (de)] soient déjà largement con-

i:
taminés. Chez les personnes moins instruites [y] a gagné encore plus de
terrain, et l'on entend des prononciations comme [p u p y] au lieu
de [p
up 1 i ].
Sur la bonne prononciation de anguille, cf. :

Jem'envoysdisneràlaville
Je vous laisse un pasté danguille.
;
(Farce du Pasté et de la Tarte, dans Ancien Théâtre françois. Tome II, p. 66).
Exceptionnellement, dans certains noms qui ont conservé une graphie
très archaïque, [y] est représenté
par la coupure lli, ex. :
Callies [k à y (de)]
224. La coupure m peut représenter [m] ou n'avoir aucune valeur

Phonétique,
ex. :
[m] lamer [1àmè :r]
unami [œ:nà i] m
(1) V. Girault-Duvivier. Grammaire des Grammaires, 1, 2, Tome I, p. 50.
:
l'âme[1à m(cfe)]
l'album[1à1b6m]
valeurnulle :
damner [d à : n é (r)]
:
condamner [k 5 d à n é (r)l
t:
l'automne[15 6 n(de)] ou [15 6 (œ)] tn
Nous avons vuau § 216 que les voyelles précédant m et n avaient
historiquement été nasalisées. Cette prononciation s'est, dans le bon usa.
ge, maintenue pour lemot maman [m à : m S :], dans lequel il faut par
conséquent considérer l'm comme appartenant à deux coupures (mam.
man). Cf. plus loin § 236, le rôle très fréquent de l'y. Il est vraisemblable
que le maintien de la première nasale tient ici à ce que les mots enfantins
sont le plus ordinairement composés de syllabes redoublées. Cf. dodo,
Tdada,lolo(1).
La coupure mm vaut [m], ex. :
la flamme [1 à f1à m (de)]
la gomme [1 à g m (de)] 6
:
le sommeil [1 (de) s Õ m è : y]
un sommet [dé : s Õ m è (t)]
Toutefois, la dénasalisation ne s'est pas effectuée et les deux m doivent
par conséquent être considérées comme appartenant à des coupures diffé-
rentes dans les mots commençant par les préfixes em ou im (2), ex. :
emmailloter [a : m à y Õ t é (r)]

1.,
: à àzi é
emmancher [a : m à : c é (r)]
emmagasiner [â m g n (r)]
immangeable [ê : m a : j à : b 1 (de)]
Nul doute que l'évolution phonétique n'ait là été contrariée par la
nécessité sémantique de l'individualité du préfixe.

225.
.:'

lettre m.
-
Le cas de la lettre n est absolument parallèle à celui de la

Coupure n
Valeur [n] le niveau [1 (œ) n vÓ i :]
i:
la neige [1 à n è : j (œ)]
unir [un r]
lalaine[1à1è :n(oe)]n]
le lichen [1 de 1 i k è
valeur nulle ils parlent [i p à r (de) (t)]

loi
(1) De la même façon, lolo reste [16 16] et ne devient pas [1 b 1 6] suivant la
ordinaire des [o].
4-
est :pour le préfixe em-tandis que pour le préfixe im-,
(2) La règle est absolue ,

este^a ,'
savante, beaucoup de mots connaissant la prononciation [i m m],
est d'importationsavante,
immuable [i m m q à b 1 (de)] ; là encore la non réduction à [m] simple
au sentiment du préfixe. ,
Simple n appartenant à deux coupures différentes :
:
du nanan [d u nâ n à :], mot enfantin
enivrer [a : n i v r é (r)]
enamourer [à : n à m ui : r é (r)], mots comportant le
préfixe en.
Coupure nn valant [n] :
une année [u n à né :]
un dindonneau [ôé : d ê d6 6 :] :n n
une canne [u n (de) kà (de)]
Double n appartenant à deux coupures
ennoblir [a
:
: n6b1i:r]
226. -La[w]. coupure
Ex.
o représente [ô], [o:], [6], [6:],[(6)], [UI],
{ur :] ou
[6] unsoc [M
:
:sàt
kl
la botte [1 à b6 (de) 1
la monnaie [1 à mô è :j n
[b:] :
l'or [1 6 r'l
:r]
lamort [1àmb
[â:k6:r(de)]
encore
laloge[1à1à (oe)]
adorer [à d6 é(r)]
:j
::srir
ô]
[ô] unsirop [œ
::
un pot [œ p 6 (t)]
:
lesos [1é zô (z)]
larose [1àr6:z(de)]
oser [6:zé(r)]
[(6)] Lanvollon [1v (6) 1 ô :]
à :
Montsoreau [m ô : s (6) r ô :1
[ui] Genthod [j a : t ui]
Chamonix [c à m m n i :]
et la graphie pudibonde coïon au lieu de couillon [k m y ô :]
[m :] l'oille[1m (de)]
La Trémoille
:y[làtrémui:y (de)]
[w] Roanne [r w à n (œ)]
Le Huelgoat [ldeqèlgwà
(t)]
On rencontre dans l'orthographe la graphie ô dans les mêmes condi-
tions que les graphies d, ê, â (§§ 212, 216, 220), ex. :
:6
un hôte [fé n 6 : t (œ)] < hoste
la côte [1 à k : t (œ)] < coste
un rôle [fil : r 6 1 (de)l < roole
la côtelette [1 à k ô t (de) 1 è t] < costelette
i
rôtir [r 5 t : r] <
rostir -
Comme pour à, l'accent circonflexe de ô est souvent purement fantni.
siste,ex. :
la tôle [1à t6 (œ)] < taule, forme dialectale de table
: 1
rôder [r 6 : d é (r)] < rauder
ô [6:] < latin o
un pylône [œ : p i 16 : n (œ)] < lituojv
un cône [œ : k 6 : n (œ)] < x~o~
le côlon [1 (œ) k ô 1 ô :] < x6Àov

Eviter bien entendu de prononcer l' s dans les vocables où il a été main-
tenu au lieu d'avoir été remplacé par l'accent circonflexe, ex. :
Lhoste [1 ô (œ)] :t
Rosny [r 6 : n i]
Saint-Jean-de-Losne [L ô : n (œ)]
La ligature œ, quand elle forme à elle seule une coupure, vaut [é] ou
[è], ex. :
l'œdème [1èdè m(oe)]
cœliaque [s é : 1 y à k (œ)]
:
La coupure œu a la même valeur que eu, ex. :
un bœuf [œ : b œ f]
l'œuf [1 œ f]
un nœud [œ : n dé]
un cœur [œ : k œ r]
lasœur [1àsde r] :
Récemment encore, tous les oe qui ne s'écrivent pas par la ligature
prenaient le tréma, et l'on prononçait à peu près universellement [wà].

comme :
Actuellement, on a conservé oë pour représenter [w à] dans des mots

la moëlle [1 à m w à 1 (œ)]
Noëllet [n w à 1 è (t)]
On a conservé aussi la graphie Noël, quoique la prononciation [n ô è 1]

ait prévalu.
On a introduit oé, oè, oe dans certains mots. Dans les uns, d'origine
grecque et dans lesquels il y avait originairement deux syllabes, la pro-
nonciation [ô è] est admissible, quoique la prononciation [w à] ait en-
core de fortes et légitimes positions, ex. :
« Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette sortie à ce
M. Bloch qui avait dit de je ne sais plus quel poite (poète) qu'il était sublime. »
(M. Proust. A la recherche du Temps perdu. T. IV, p. 175).
D'ailleurs, [ô è] tend lui-même à se réduire phonétiquement à [w è]
On entend couramment les prononciations [p w è : t] et [n w è 1], de
sorte que l'orthographisme [p b è : t], que l'on a substitué à [p w à : tl
est déjà, en partie vaincu par les tendances phonétiques qui l'ont ramené à
i[p w è : t], en attendant la reconstitution de [p w à : t]. Cf. l'évolution
parallèle du groupe oi de [ô i] à [w è] et à [w à].
Mais on prononce encore universellement : -

un poêle [cè : p w à : 1 (de)]< pensile


<
un poêle [fie : p w à : 1 (de)] pallium
la poêle [1 à p w à : 1 (de)]< patellam
et il faut maintenir les bonnes prononciations
un goéland [œ : g w à 1 à :]
la goélette [làgwàlèt (de)]

:
qui commencent à être menacés par les orthographismes [g ô é 1 a :] et
[g 6 é 1 è t (de)]t Tristan Corbière scande correctement
Un gros navire sur leur grève,
Sur la grève des Kerlouans,
Aussi f/oéland que les goélands.
(Tristan Corbière. Les Amours Jaunes, Gens de mer. Les Naufrageurs).
Enfin, pour les mots d'origine allemande, dans la plupart desquels on
a pris l'habitude de prononcer
[dé] à l'allemande, on écrit maintenant
oe sans tréma ni ligature, ex. :
Goethe [g œ : t]
Dans le parler de l'époque dite classique, la coupure oi représentait
i[w è], au moins à la Cour.La prononciation dite de la ville progressant
à travers le XVIIIe siècle et s'imposant vers la fin de celui-ci, distinguait
oi valant [w a] et oi valant [è]. On se mit. alors à substituer ai à oi pour
prononcer [è] et à conserver oi pour représenter [w a]. Néanmoins, quel- J

ques vocables ont échappé à ce triage, ex. :


[rè
d(de)]
àr è:
roide
le
harnois[1(de) n (z)]
-

,.,'-
vOn écrit aussi raide, harnais)
Vitry-le-François [frà:s è:(z)
Sur la bonne prononciationde ce dernier nom. Cf. :
Dès l'année 1830, Leroux, pharmacien à Vitry-le-Français, en cherchant un
succédané du sulfate de quinine, découvrit dans l'écorce du saule une substance.,
(Germain Sée. Etudes sur l'ucidesalicylique,inBulletindel'AcadémiedeMédecine,
26juin1877, p. 689). -

Néanmoins, dans l'immense majorité des cas, oi représentesoit [w al ,-

',
ou [w à :], soit [w à] ou [w à :]
Le cas général est [w à] ou [w à :], ex. :
:[wà]
: à
la loi [1 à 1w à]
undoigt[ifé dw (t)J
la soif [1 à S'W à f]
àt à
[wà:]lefoie[1(de)fwà:]
t
latoile[1 w 1(de)}
:
la moiteur [1 à tri wà. de

i"
'rl >,
lanoix [1ànwà (z)] :
la voile [1 à v w à : 1 (oe)]
la poire [1 à p w à : r (de)]
Dans la parlure normale, après [r], on trouve toujours la prononce.
tion [w a], sauf si une raison sémantique, par exemple le sentiment du
:
suffixe oir, maintient [w à]. Cf. l'ouvroir [1 ui v r w à : r], à côté do
[w a] le roi [1 (œ) r w à]
r
ledroit[1(de)d w (t)] â
froid[fr â w (t)]
froide [f r w a d (de)]
droite [d r w à t (œ)]
[làfrwédutr
la froidure (œ)]
[w à :] la croix [1 à k r w à : (z)]
croire [k r w à : r (œ)]
croiser [k r w à : z é (r)]
En outre, certaines personnes prononcent [w à] quand le groupe est
découvert et situé après une labiale [p], [b], [m] ou [v], ex. :
un poids [œ : p w à : (z)]
un bois [œ : b w à : (z)] à côté de je bois [j (de) b w à]
un mois [êé : m w a : (z)] à côté de moi [m w à]
la voix [1 à v w à : (z)] à côté de la voie [1 à v w à :]
Les coupures om et on valent [Õ :], ex. :
Riom [r y ô :]
leplomb[1(de)p1ô:]
le carton [1 (œ) k à r t ô :]
prompt [p r ô : (t)]
rond [r ô : (t)]
'donc [d 5 : (k)]
un gong [œ : g ô g] :
la pompe [1 à p ô : p (de)]
le monde [1 (œ) m Õ : d (de)]

:f1é(r)]
bomber [b ô : b é (r)]
gonfler[gô
La coupure on vaut [(œ)] dans Monsieur [m (de) s y ifc :1

La coupure ou vaut soit [ui], soit [ui :], ex. :


M un sou [œ : s m]
un loup [œ : 1 m]
tout [t m (t)]
un bouc [dé : b m k]
laboucle[1àbuik1(de)]
un couloir k m 1 w à : r]
[fié :
*
lui :] la roue [1 à r tu :]