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PSYCHOPATHOLOGIE PARENTALE ET PSYCHOPATHOLOGIE DE L'ADOLESCENT.

Place et enjeux du travail avec les familles dans une unité d'hébergement psychothérapeutique

Catherine Epelbaum et al.

P.U.F. | La psychiatrie de l'enfant

2001/1 - Vol. 44 pages 267 à 306

ISSN 0079-726X

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-la-psychiatrie-de-l-enfant-2001-1-page-267.htm

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Pour citer cet article :

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Epelbaum Catherineet al., « Psychopathologie parentale et psychopathologie de l'adolescent. » Place et enjeux du

travail avec les familles dans une unité d'hébergement psychothérapeutique,

La psychiatrie de l'enfant, 2001/1 Vol. 44, p. 267-306. DOI : 10.3917/psye.441.0207

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Famille Adolescence Hébergement thérapeutique Entretien Pathologie narcissique

PSYCHOPATHOLOGIE PARENTALE ET PSYCHOPATHOLOGIE DE L’ADOLESCENT. PLACE ET ENJEUX DU TRAVAIL AVEC LES FAMILLES DANS UNE UNITÉ D’HÉBERGEMENT PSYCHOTHÉRAPEUTIQUE

Catherine EPELBAUM 1 , Olivier TARAGANO 2 , Stéphane LAUDRIN 3 , Michèle ATTIA 4 , Jean-Marc CORRE 5 , Serge DOMINE 6 Catherine LIGUERI-RICHARD 7 , Michèle PASCAL 8 Dominique POURKATE 9 , Michèle PROTIN 10 Dominique SOUDIER 11 , Soizic BENECHET 12 , Annie CARCANO 13

PSYCHOPATHOLOGIE PARENTALE

ET

PLACE ET

AVEC

D’HÉBERGEMENT PSYCHOTHÉRAPEUTIQUE

Les auteurs présentent le travail effectué avec les familles à la « Maison des 13/17 », unité d’hébergement psychothérapeutique pour adolescent (extériorisée de la Fondation Vallée). Ils abordent d’abord,

PSYCHOPATHOLOGIE DE L’ADOLESCENT.

ENJEUX DU TRAVAIL

LES FAMILLES DANS

UNE UNITÉ

1. Professeur

de

psychiatrie

de

l’enfant

et

de

l’adolescent,

Université

Paris XI. Chef de service de la Fondation Vallée.

2. Assistant des hôpitaux.

3. Psychologue.

4. Infirmière.

5. Infirmier.

6. Éducateur.

7. Éducatrice.

8. Éducatrice.

9. Éducatrice.

10. Éducatrice.

11. Infirmier.

12. Surveillante.

13. Assistante sociale.

Psychiatrie de l’enfant, XLIV, 1, 2001, p. 267 à 306

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Catherine Epelbaum et al.

sur un plan théorique, les interactions possibles entre la pathologie psy- chiatrique des parents et celle des enfants. Ils analysent ensuite les 30 dossiers des jeunes admis dans cette structure depuis son ouverture en 1992, et exposent le cadre des entretiens proposés aux familles. Ils présentent enfin une observation clinique mettant en lumière l’utilité du travail familial dans la prise en charge d’un adolescent présentant une pathologie narcissique.

PARENTAL PSYCHOPATHOLOGY AND ADOLESCENT PSYCHOPATHOLOGY.

PLACE AND THE STAKES OF

WITH FAMILIES IN A PSYCHOTHERAPEUTIC LIVE- IN STRUCTURE

THE

WORK

The authors present their work with families undertaken at the « Home for 13-17 year-olds », a psychotherapeutic live-in structure for adolescents (outside of the Vallée Foundation). In the first part, and on a theoretical level, they address possible interactions between the psy- chiatric pathology of the parents and that of the children. Then, they analyse thirty files of youths admitted to this structure since it was ope- ned in 1992 and expose the framework of therapeutic sessions proposed to the families. Finally, they present a clinical observation which reveals the usefulness of work with the family in the treatment of adoles- cents presenting narcissistic pathologies.

PSICOPATOLOGÍA PARENTAL Y PSICOPATOLOGÍA DEL ADOLESCENTE. LUGAR Y VIRTUALIDADES DEL TRABAJO CON LAS FAMILIAS EN UNA UNIDAD DE ACOGIDA PSICOTERAPÉUTICA

Los autores presentan el trabajo realizado con familias en « La Casa de los 13/17 », unidad de acogida psicoterapéutica para adoles- cente (extensión de la Fundación Vallée). En primer lugar abordan teóricamente las posibles interacciones entre la patología psiquiátrica de los padres y la de los hijos. Posteriormente analizan los 30 informes de los jóvenes ingresados en esta estructura a partir de su inauguración en 1992 y exponen el encuadre propuesto a las familias. Presentan finalmente una observación clínica que ilustra el interés del trabajo familiar en el tratamiento de un adolescente con una patología narcisista.

L’enfant n’existe pas seul. Son intimité psychique, son fonctionnement mental reste interconnecté avec le monde familial dans lequel il vit (Ferrari et Epelbaum, 1993). Et plus il est jeune, plus l’organisation de sa psyché se montre dépendante des psychés parentales qui peuvent aller jusqu’à

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Psychopathologie parentale et de l’adolescent

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véritablement l’envahir. Tout au long de son développement, l’enfant est ensuite amené à effectuer un véritable travail de différenciation de sa psyché, d’appropriation et d’organi- sation de son propre espace psychique, travail fortement influencé par toute la dynamique familiale et la présence d’une éventuelle pathologie psychologique parentale. Cepen- dant, il reste qu’on ne peut pas envisager de façon simpliste

une

causalité linéaire directe entre une telle pathologie paren-

tale

et celle présentée par l’enfant (Lebovici, 1985).

Le travail auprès d’adolescents en difficulté, pris en charge dans une unité d’hébergement thérapeutique (la « Maison des 13/17 », centre Didier Weil), semble bien valider cette hypothèse. Cette unité est située dans une banlieue agréable (à Run-

gis, partie extrême sud du secteur F du Val-de-Marne), dans

un pavillon confortable (Epelbaum et al., 1997). Elle accueille

dix adolescents, six garçons et quatre filles, présentant des

troubles sévères de la personnalité (pathologies limites, psy- choses non efflorescentes, psychoses infantiles cicatrisées) mais dont l’intégration dans des structures scolaires non spé-

cialisées est possible, au prix d’une séparation de la famille et d’un travail d’articulation intense de l’équipe avec les ensei- gnants. La psychopathologie des parents de ces jeunes reste très lourde (ce que montre l’étude des dossiers des jeunes accueillis depuis 1992), ce qui exige de réserver une place essentielle, au sein de la cure, au travail avec ces familles (le cadre de ce travail est présenté de façon détaillée). Seul cet abord régulier des parents permet à ces jeunes de se recons- truire, au moment de leur adolescence, une place plus confor- table auprès de leurs parents, avec parfois un véritable tra-

vail de deuil, de toute façon toujours un travail de séparation,

d’individuation, et aussi d’historisation de leur développe- ment et de celui de la pathologie parentale. Ainsi, dans les meilleurs cas ces parents s’ajustent mieux avec leur jeune au moment de sa sortie, en retrouvant une fonction parentale plus adaptée, moins sclérosante.

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APPROCHE

THÉORIQUE

Catherine Epelbaum et al.

Pathologie parentale et psychopathologie de l’enfant

La situation d’avoir un ou ses deux parents malades men- taux, on le sait, représente pour l’enfant un risque majeur de troubles du développement (Bourdier, 1986), même si ces ris- ques sont loin d’être univoques. Il n’existe, par exemple, pas de relation statistique simple, pas de parallélisme évident, entre le type de pathologie psychiatrique parentale et celui

pathologies

parentales les plus souvent en cause sont les psychoses maniaco-dépressives, les dépressions sévères et les psychoses schizophréniques. Ce problème est d’autant plus d’actualité qu’aujourd’hui les malades mentaux, même sévèrement atteints, sont le plus souvent traités en ambulatoire et reven-

diquent une vie « normale » (incluant implicitement le droit

à la maternité et à la paternité). Dans ces cas, il apparaît,

même s’il existe très peu d’études statistiques sur la question,

que le risque le plus fréquent pour l’enfant n’est finalement pas tellement celui de la psychose mais plus celui de mise en place de troubles de la personnalité (pathologies limites avec échec scolaire, passages à l’acte, faux self), dérivant des modes relationnels chaotiques imposés par les parents ou par- fois même de mauvais traitements, aussi bien psychiques que physiques. Si des arguments plaident en faveur de la transmission génétique de certaines maladies mentales (surtout pour la psychose maniaco-dépressive), les facteurs environnemen- taux semblent très importants, ce qui pousse certains auteurs

à proposer une attitude quasi systématique d’intervention

pédopsychiatrique de prévention dans les familles ou un des parents est malade mental (encore faut-il que celui-ci soit

identifié en tant que tel et pris en charge, ce qui est loin d’être fréquent dans l’expérience de la « Maison des 13/17 »).

de

l’enfant : La précocité de l’impact de la pathologie parentale

d’une

éventuelle

pathologie

de

l’enfant.

Les

Pathologie

maternelle

précoce

et

psychopathologie

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Psychopathologie parentale et de l’adolescent

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sur le développement de l’enfant reste un facteur essentiel à prendre en considération. La dépression maternelle précoce (Du Pasquier, 1986) représente un exemple très illustratif des modifications notables provoquées dans les interactions mère/bébé (expérience du stil face). Elle reste un facteur susceptible d’infléchir le développement du bébé vers des fonctionnements où le « vide » psychique apparaît central (fonctionnement autistique ou psychotique ; fonctionnement dépressif avec dimension masochique ; fonctionnement psy- chosomatique, etc.) (Ferrari et al., 1991).

L’inclusion d’un objet psychique parental à l’intérieur de

la psyché de l’enfant : Dans certains cas il peut sembler qu’un

véritable morceau de psychisme parental soit intégré dans la

psyché de l’enfant. Celui-ci constitue alors une sorte de « corps étranger », plus ou moins persécuteur, menaçant l’enfant de l’intérieur et le poussant à lutter pour l’expulser. Il cherche ainsi à maintenir provisoirement des zones autonomes de fonctionnement mental. Ces objets étranges venus de la psy- ché parentale maintiennent un lien particulier à l’enfant (lien d’appropriation, de maîtrise, de destruction, d’évitement de séparation, de dépendance, etc.) dans lequel l’enfant n’a aucun statut de sujet à part entière (Ferrari et Bouvet, 1986).

Identification précoce de l’enfant à la pathologie paren-

tale : Il s’agit d’une identification précoce d’une partie du moi de l’enfant à la partie malade du moi du parent, identification

non structurante (à l’inverse des processus d’identification secondaire), entravant son développement pour sauvegarder une économie familiale fragile (déplacement du centre de gra- vité familial, du parent malade vers l’enfant, afin d’éviter le

conflit). L’introjection de l’image de la mère morte décrite par Green (1988) rend bien compte de ce type de processus :

l’enfant, alors qu’il a connu jusque-là une mère non déprimée, est amené, brutalement, à s’identifier à une mère dépressive, présente dans la réalité mais psychiquement absente ; son moi est alors envahi par cette image à laquelle il s’identifie de plus en plus, en même temps que son moi s’appauvrit et qu’il ne peut mettre en place des investissements libidinaux exté- rieurs.

Le modèle transgénérationnel : Un personnage transgé-

nérationnel semble parfois émerger de l’histoire familiale.

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Catherine Epelbaum et al.

Personnage présent dans les mythes familiaux, entouré de secret et de silence, le poids de son image pèse sur tous et peut envahir la psyché de l’enfant, tout en restant clivée de ses fonctionnements habituels de pensée (Ferrari et Epelbaum, 1993). Bon ou mauvais, véritable « relique », il reste non pen- sable, non parlable, et surdétermine parfois de façon totale- ment inconsciente les conduites de l’enfant, particulièrement dans des moments clés de son existence (notamment à l’adolescence où il cherche des identifications).

Modulation de l’impact de la psychopathologie parentale

La présence d’un tiers fiable, solide et non malade (autre parent, autre personnage) reste une formidable chance pour l’enfant de ne pas être totalement intégré dans la pathologie du parent. Ce tiers peut jouer un rôle sur le plan concret (éloi- gner l’enfant, le protéger physiquement), mais il joue un rôle aussi important sur le plan symbolique (système pare- excitation, filtre susceptible de détoxiquer les messages, etc.). Il permet alors que la situation s’ouvre sur une certaine trian- gulation : la fusion n’est alors plus totalement inéluctable. L’enfant dispose aussi, psychiquement, de ses capa- cités de résistance propre (Bion, 1979, parlait de capacité à appréhender le réel propre à chacun). L’âge de l’enfant et la période de développement dans laquelle il se situe au moment où survient la décompensation parentale influen- cent sûrement ses capacités de réaction. Parfois un aspect hypermature faussement rassurant, où l’enfant se situe en thérapeute de son parent malade, ne vient qu’illustrer un fonctionnement en « faux self » le privant d’appui identifica- toire lié à la différence des générations (qui est ici renversée). Ceci peut aboutir à des décompensations (en raison du poids du déni des affects agressifs pour le parent malade, ou de la déception narcissique intense devant la rechute du parent provoquant une impression d’incapacité avec blessure nar- cissique secondaire).

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Psychopathologie parentale et de l’adolescent

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Les modalités d’investissement de l’enfant par ses parents

Les modes d’investissement de l’enfant par ses parents, processus inconscients mettant en jeu à la fois l’enfant fantas- matique et l’enfant imaginaire, influencent aussi son dévelop- pement (en dehors même de la présence de réelles pathologies psychiatriques parentales). En effet, cet investissement (dont quatre grands types peuvent être schématiquement isolés, bien que d’autres modalités puissent exister) détermine pour une grande part la place qu’aura l’enfant dans l’inconscient parental et, de ce fait, les comportements parentaux vis-à-vis de lui.

L’enfant, objet narcissique, reste un véritable prolonge-

ment narcissique du Moi idéal des parents : Il doit forcément les combler, répondre à leur attente, les sécuriser quant à leurs capacités à être « des parents totalement bons » dont le

Moi est appauvrit par toute tentative d’autonomisation ou toute déception, vécues par eux comme un abandon. L’enfant

doit se conformer à cette relation essentiellement narcissique, mais à ce prix, il reste tout-puissant, sans que les parents puissent explicitement poser de limites au fruit de leur propre narcissisme.

— Dans certains cas, l’enfant est vécu comme le double

spéculaire de l’un ou l’autre des parents, avec lequel il se trouve

inclus dans une rivalité de nature fraternelle, sans espace tran- sitionnel suffisant pour construire sa propre psyché.

— Parfois, l’enfant est investi de façon exclusive comme

objet œdipien, avec sexualisation des premières interac-

tions (par exemple dans les cas de pathologies névrotiques maternelles).

— L’enfant peut aussi représenter un objet persécuteur,

perçu comme malmenant, sadisant, attaquant volontaire- ment les parents. Ceci peut bien sûr aboutir à une maltrai- tance, mais aussi à des relations à dominance sadomasochique (identification à l’agresseur), à des retards de développement

par soumission excessive visant à éviter les réactions agres- sives ou rejetantes, ou bien à des systèmes de fonctionnement pervers, caractériel, ou psychopathique.

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APPROCHE CLINIQUE :

LE

TRAVAIL À

LA

« MAISON DES 13/17 »

Étude des dossiers depuis 1992

Les adolescents que nous sommes amenés à rencontrer aux « 13/17 » présentent des pathologies que l’on peut aisé- ment qualifier de lourdes. Nous avons repris les dossiers des 30 jeunes qui nous ont été confiés depuis l’ouverture de la structure (1992), en précisant le diagnostic à l’entrée (Classifi- cation française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent, axes I et II ; cf. tableaux 1 et 2). L’objectif de cette démarche vise à explorer les éventuelles pathologies psychiatriques des parents et les difficultés familiales. Les résultats sont exprimés en pourcentage pour plus de clarté, même s’ils n’ont aucune valeur statistique. Les diagnostics psychiatriques des parents correspondent à une analyse cli- nique empirique sans référence à une classification précise.

Tableau 1. — Diagnostic à l’entrée : CFTEMA : Axe I

Psychoses, Dysharmonies évolutives psychotiques, Psy- choses déficitaires ou schizophréniques Pathologie narcissique, anaclitique, limite Autres névroses : 1 / Pathologies caractérielles ; 2 / Organisation paranoïaque

50 %

35 %

15 %

Tableau 2. — CFTEMA : Axe II (facteurs associés ou antérieurs éventuellement étiologiques)

Père absent de façon très précoce (décès, abandon, divorce) Père présent et pathologie psychiatrique sévère (psychose schizophrénique, paranoïaque, psychopathie) Père présent et alcoolisme, trouble de la personnalité, désordre névrotique Mère présente

50 %

20

%

30

%

80 %

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Psychopathologie parentale et de l’adolescent

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Pathologies psychiatriques des mères :

Psychose Pathologie narcissique Autres (pathologie limite, troubles de la personnalité, dépression sévère) Conduites addictives chez les parents (surtout alcoolisme) Couples séparés avec recomposition familiale (beaux- parents) Pathologies psychiatriques des beaux-parents Inceste ou climat incestueux Inceste ou climat incestueux à une génération au-dessus

50

%

15

%

35

%

20 %

70 %

50 %

20

%

70

%

Ainsi, dans la quasi-totalité des situations rencontrées, il

existe un contexte familial hautement pathologique, que cette pathologie soit centrée sur la psychose ou sur des patho- logies de la personnalité parentale, aboutissant souvent à une maltraitance psychique et/ou physique, sans que les troubles de l’enfant se situent forcément dans le même registre que ceux des parents. L’alcoolisme est généralement un facteur aggravant le contexte pathologique initial, tant dans ses

sociales, professionnelles

que familiales. En outre, en dehors de la très grande fréquence de l’absence réelle du père, il existe souvent, lorsque les parents sont présents, une recomposition de la famille nucléaire, recomposition conduisant à la présence de beau-père ou de belle-mère, eux-mêmes souvent malades sur un plan psychia- trique (cf. tableau 2). Cependant, si les adolescents accueillis aux « 13/17 » souf- frent (et ont souvent précocement souffert) de ce contexte familial compliqué et pathogène, il reste sûrement simpliste d’imaginer annexer linéairement la pathologie des adoles- cents à celle de leur famille (ce raisonnement paraît potentiel- lement dangereux dans le travail avec les parents, notam- ment en raison des attitudes culpabilisatrices qu’il peut entraîner). En effet, tous les adolescents dont les parents sont psychotiques, psychopathes, alcooliques, ne souffrent pas de symptômes psychiatriques tels qu’ils nécessitent leur prise en charge en internat thérapeutique. Tout au plus pouvons-nous affirmer que les adolescents suivis aux « 13/17 » ont tous un

dimensions

psychopathologiques,

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Catherine Epelbaum et al.

milieu familial gravement défaillant, et que ce dernier parti- cipe probablement activement à l’émergence des symptômes ayant conduit à leur hospitalisation. Peut-être est-il aussi licite de penser que l’absence de relais familiaux efficaces (membres constituant de la famille au sens large : oncles, tantes, grands-parents, parrains, marraines, amis) a conduit à une hermétisation de la « folie » familiale, laquelle s’est exprimée avec une force certaine ayant conduit à l’apparition des symptômes constatés chez le jeune. On peut aussi constater que dans 20 % des cas, des secrets familiaux émergent durant la prise en charge, secrets déposés au cours des entretiens avec les parents, parfois à l’insu même du jeune. Ils concernent la filiation, des situations d’abandon, ou une maltraitance sexuelle ou physique. Par ailleurs, au fil des entretiens dont le cadre sera précisé ultérieurement, il est généralement constaté que la dimi- nution, voire la disparition de symptômes psychiatriques chez le jeune va de pair avec la modification de la dynamique familiale. Pour autant, ce n’est qu’exceptionnellement que les parents reconnaissent explicitement, authentiquement l’exis- tence de leur propre difficulté (seulement deux ou trois parents ont, ou ont eu, un suivi psychiatrique personnel).

L’utilité du travail avec les parents, le cadre des entretiens

Les parents, à travers leurs interactions verbales ou non verbales, permettent et conditionnent l’intériorisation des différentes fonctions psychiques de leur enfant. Agir sur l’organisation de ces fonctions et des défenses qui leur sont liées, c’est donc aussi agir sur le fonctionnement du groupe familial. Or, comme l’étude de nos dossiers l’a montré, la majorité des jeunes accueillis à la « Maison des 13-17 » ont un milieu familial pathogène et, dans bien des cas, pathologique. Pour- tant ces jeunes, sauf décision judiciaire contraire, retournent dans leur famille un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Nombre d’entre eux vont vivre à nouveau avec leur famille à la fin de la prise en charge.

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Psychopathologie parentale et de l’adolescent

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Le travail avec les parents est donc essentiel aussi bien pour des raisons qui renvoient à la construction interne du fonctionnement psychique de ces adolescents et des change- ments opérés dans ce fonctionnement, que pour des raisons externes concernant la réalité de la vie actuelle et future de ces jeunes. C’est pourquoi ont été mis en place des entretiens avec la famille (c’est-à-dire le couple parental, ou avec chacun des parents de façon séparée, lorsqu’il y a une séparation effec- tive). À ce propos, il paraît important de noter que la non- implication de l’un des parents est une difficulté non négli- geable : accepter cette absence sans la travailler compromet irrémédiablement la prise en charge, puisque la dimension parentale renvoie à un axe double, à savoir deux êtres humains de sexe différent. C’est pour cela que, dans la mesure du possible, les deux parents sont rencontrés à une fréquence d’au minimum une fois par mois. Ces entretiens, posés comme un contrat au début de la prise en charge, se déroulent en deux temps : tout d’abord le médecin, un éducateur ou un infirmier et le psy- chologue travaillent avec les parents, puis dans un second temps invitent l’adolescent à les rejoindre. Le cadre posé est donc celui de l’entretien : l’utilisation de ce terme s’est pro- fondément modifiée du XVIII e siècle (simple conversation) à nos jours, où il correspond à des pratiques cliniques et non cli- niques des plus diverses. À la « Maison des 13/17 », il s’agit d’une pratique liée à la parole, se déroulant en face à face et qui met en interlocution des cliniciens avec une famille. L’entretien reste donc ici un échange qui implique une trans- mission symbolique (le langage), mais qui ne s’y résume pas puisque le « non-verbal » (gestes, prosodie, postures) a son importance. Le cadre dans lequel l’entretien s’inscrit est sûrement aussi un élément fondamental du travail aux « 13/17 ». En effet, c’est l’ensemble des invariants communs à tous les entretiens qui donne sens à cette pratique : sans ce cadre il n’y aurait pas de véritable analyse psychopathologique pos- sible, voire même de réflexion clinique au sens profond du terme. Ce cadre est constitué de choix pratiques quant au lieu (aux « 13/17 », dans un bureau uniquement utilisé à cet

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Catherine Epelbaum et al.

effet), à la fréquence (mensuelle en général), aux horaires (adaptés aux possibilités des familles), aux objectifs (toujours

à réenvisager au fur et à mesure de la cure). Il a été longue-

ment pensé, mais reste ouvert, c’est-à-dire souple : il est fixé, le même pour toutes les familles, mais il est régulièrement repensé au niveau de l’équipe, aménagé lorsque la réalité de la

famille le justifie (changement de lieu, horaires particuliers, fréquence plus rapprochée, etc.). Outre ces éléments inscrits dans la réalité, les entretiens familiaux peuvent aussi être définis à travers trois critères :

les modèles théoriques qui y sont présupposés ou implicites, les modalités visées par l’entretien lui-même ainsi que les techniques utilisées dans la relation d’entretien avec la famille. — Les modèles théoriques influencent véritablement la

pratique de l’entretien. Aux « 13/17 », c’est au modèle psy- chanalytique qu’il est fait référence. Les entretiens sont ins- crits dans l’idée d’une dimension majeure de la parole, comme si en parlant, il était possible de se décharger d’un poids trop lourd, de le rejeter à l’extérieur de soi. Ainsi, après le recours à la parole, la chose dite n’occuperait plus le même espace, elle passerait du dedans au dehors, d’où la notion de décharge inhérente à l’expression verbale. Mais cette parole est aussi destinée à l’autre. Cet autre, c’est-à-dire le soignant, à travers son écoute et sa technique d’intervention, permet au patient,

à sa famille de se réapproprier cette parole, qui agira ensuite

sur l’organisation psychique en modifiant cette dernière, aussi bien au niveau dynamique qu’économique (Anzieu, 1987). Cette écoute des soignants n’est pas l’approbation, la critique moralisatrice ou le jugement des idées et des actes du groupe familial. Elle n’a de sens que par ce qu’elle s’oppose aux éléments qui empêchent le (ou les) sujet(s) d’être lui (eux)-même(s), éléments qui se focalisent dans la relation à valeur transférentielle avec le (ou les) soignant(s). L’écoute de la parole des familles et les interventions visent ce qui fait souffrance et qui met en difficulté la relation établie avec les soignants dans le cadre de la prise en charge de l’adolescent. Il est toutefois nécessaire de garder à l’esprit que les théo- ries utilisées n’ont pas la valeur d’une axiomatique. Elles ser- vent à organiser la pensée et donc le travail ; elles constituent

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des outils caractérisés par leur multiplicité référentielle (freu- dienne, kleinienne, etc.), permettant de mieux entendre ce que dit le sujet. — Le deuxième axe correspond aux modalités visées par l’entretien en tant que tel. Aux « 13/17 », il n’est pas proposé une « aide psychologique » aux parents, mais plutôt un tra- vail. En effet, « aider », c’est intervenir en faveur d’une per- sonne en joignant les efforts. Or il n’est pas question d’intervenir dans la réalité concrète de la famille (il n’y a pas, sauf exception, d’intervention à domicile par exemple) : par la médiation de l’écoute et de la parole, les efforts des soi- gnants et ceux de la famille ne se joignent pas vraiment ; ils sont même souvent radicalement différents du fait de la non- réponse en termes de solutions aux questions posées de façon directe par la famille. Chiland (1985) parle à ce propos d’asymétrie : c’est un travail dans lequel chacun a son rôle et qui a pour particularité de conduire à un objectif commun, défini ensemble au départ. Mener un entretien avec une famille, c’est donc pouvoir rester à l’écoute de l’autre et la première nécessité est de ne jamais être clos sur soi-même. En situation d’entretien, les soignants sont dans une position de fragilité parce qu’ils acceptent le risque de la relation à l’autre et ce qu’elle implique comme danger : danger d’être atteint par la problématique de l’autre qui est trop proche ou trop loin de soi ; danger d’être pénétré par des contenus de pensée agressifs ; danger d’être happé par une demande d’amour insatisfaite, etc. Cette position reste néanmoins efficace à condition de travailler sur ce qui s’opère dans la relation du fait du fonctionnement de la famille et du fonctionnement propre des soignants : il n’y a pas de compréhension de l’autre qui ne passe par le filtre de sa propre subjectivité. Une tâche importante dans l’entretien est donc d’écouter l’autre et, de cette manière, de contenir ses éprouvés pénibles, parfois innommables. Ici, les soignants sont en quelque sorte des Moi-auxiliaires, soutenant ce qu’on pourrait appeler le « Moi » défaillant du groupe familial (c’est-à-dire une ins- tance partagée entre les membres du groupe qui permet d’articuler en cohérence les désirs et les interdits propres au groupe). Cela signifie que l’on doit permettre à cette famille de passer de ce qui est de l’ordre de la perception, de

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l’éprouvé, à celui de la représentation et donc du contrôle (compris ici comme moyen de défense). Les entretiens aux « 13/17 » sont donc des entretiens thé- rapeutiques de soutien (en aucun cas des psychothérapies) :

ils visent à l’étayage de la famille et de l’adolescent souffrant. Le travail s’effectue à la fois sur l’individu et le groupe :

l’entretien requiert d’entendre dans tel propos ou geste, une dimension individuelle, intrapsychique, et une dimension groupale. Nous recherchons à rétablir la circulation fantas- matique dans l’appareil psychique familial, tout en visant l’autonomisation des psychismes individuels de chacun des membres de la famille. — Enfin, plusieurs techniques sont utilisées afin de soute- nir un changement de la famille et lui permettre d’aménager son comportement, d’ajuster ses exigences internes à celles de la réalité. La première chose importante est de cerner la demande qui est souvent complexe et peu claire. Lors des premiers entre- tiens avec une famille, nous sommes souvent confrontés à cette « asymétrie » qui vient d’être évoquée : les familles espè- rent souvent trouver les moyens de modifier la réalité à leur profit grâce aux recettes que, pense-t-elle, détiennent les soi- gnants (stopper l’échec scolaire de leur enfant, le guérir de ce qu’ils considèrent comme folie, trouver une solution pour que cet enfant ne soit plus agressif, ne passe plus à l’acte, etc.). L’élaboration de la demande et la définition des objectifs de travail sont donc des points incontournables, nécessaires, pri- mordiaux, sans lesquels le travail est immédiatement voué à l’échec. Le pire est de faire comme si cet objectif était implici- tement partagé et accepté par le patient et le soignant. Que son acceptation soit explicite ou implicite, il faut revenir des- sus : savoir qui cherche, ce que l’on cherche et si l’on est bien d’accord pour chercher ensemble. Ceci est tout le travail effec- tué avec le jeune et ses parents avant l’admission. D’autre part, les entretiens sont codirigés, ce qui multiplie les axes de travail. Ainsi l’éducateur ou l’infirmier peut faire des liens avec la réalité du jeune dans l’internat et à l’école (ce qui peut permettre aux parents d’associer sur leur vécu de la réalité du jeune chez eux et de partager ainsi des expériences qui deviennent verbalisables avec les soignants) ; le médecin

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se situe, lui, dans un travail d’écoute, avec la particularité de pouvoir décider, même si la décision est toujours discutée avec le jeune et sa famille (par exemple, la mise en place d’un traitement chimiothérapique), ce qui n’est pas le cas du psy- chologue. Ce dernier, par sa non-intervention dans la réalité, permet de redonner le pouvoir au sujet : il contribue à soute- nir la famille dans son pouvoir de penser par elle-même, pou- voir de trouver des solutions qui correspondent à son pro- blème et à ses capacités. Autour des entretiens, existe bien sûr aussi un travail concernant le transfert et le contre-transfert : travail d’élabo- ration des moyens de défenses des soignants, en réaction aux angoisses et aux peurs des familles. C’est ainsi que de nom- breuses interventions peuvent se révéler défensives, allant à l’encontre du travail proposé. Par exemple, il arrive que durant l’entretien, le respect du silence du soigné puisse être vite ressenti par ce dernier comme persécutif. Une autre illus- tration de ces interventions « défensives » est la tentation récurrente du soignant de proposer des solutions, mouvement qui s’avère être la plupart du temps une négation de la diffé- rence entre soi et autrui, plongeant le patient dans un inquié- tant sentiment fusionnel. Néanmoins, la neutralité nécessaire à ce type de travail ne doit pas être synonyme de passivité. Les interventions lors des entretiens avec les familles ne sont pas rares : interroga- tions (tout en restant vigilant en ce qui concerne l’expression de pulsions scopiques trop fortes) ; reformulations pour expri- mer la pensée du sujet d’une autre manière tout en conser- vant les mots de ce dernier ; la « complétion » qui vise la cohérence et la complétude du discours du sujet en lui lais- sant la possibilité de refuser cette nouvelle compréhension ; parfois interprétation des liens à valence transférentielle. La notion d’empathie paraît ici fondamentale : elle per- met de se faire une représentation du ressenti de l’autre à tra- vers ce qui différencie et ce qui rapproche de lui. Elle permet de pointer la bonne distance avec cet autre afin de maîtriser le contre-transfert tout en conservant une relation positive. Enfin, il faut avoir à l’esprit que ce travail clinique s’inscrit totalement au niveau institutionnel. Ainsi, le secret professionnel à propos des entretiens est partagé solidaire-

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ment avec l’ensemble de l’équipe, ce dont les jeunes et leurs familles sont informés d’emblée (comme ils le sont également du fait que le contenu des entretiens reste, sauf exception médico-légale, secret vis-à-vis des intervenants extérieurs :

référents ASE, enseignants, etc. avec qui un travail de coordi- nation régulier est effectué à un autre niveau). En effet, dans un internat comme la « Maison des 13/17 », l’isolement (en tant que mécanisme possiblement responsable de clivage) est néfaste à la prise en charge des jeunes : il peut être, notamment, compris comme un équivalent symbolique d’une relation incestueuse, même si des aménagements res- tent une fois encore possibles. L’orientation des entretiens concerne également l’en- semble de l’équipe : ils sont régulièrement discutés et prépa- rés en réunion afin d’éviter toute dispersion du travail.

LE

CAS DE

THÉOPHILE

(DIT

THÉO)

Présentation du jeune

Théo est suivi en neuropédiatrie pour une épilepsie géné- ralisée ancienne (débutée vers l’âge de 6 ans). C’est le neuro- pédiatre qui l’adresse au D r Epelbaum à un moment où sa

mère ne le supporte plus, alors qu’il est en internat scolaire en total échec, et que son père, vivant à l’autre bout de la France, décide subitement de le reprendre avec lui, l’inscrit

, à l’envoyeur » deux mois plus tard. Il ne comprend rien à Théo, il ne sait pas s’en occuper, il pense qu’il sera finalement mieux avec sa mère. Théo, objet transbahuté de train en train, de maison en caravane (son père habite alors avec sa nouvelle compagne dans un camping où il tient un petit res-

dans un collège localement

puis effectue un rapide « retour

sans projet

ni désir, accablé par sa mère qui « ne sait vraiment plus quoi en faire ». C’est dans ces conditions qu’un travail conjoint – le neuropédiatre soutenant le projet de Rungis évoqué par

taurant), revient à Paris comme « une loque »

le D r Epelbaum auprès de la mère – permet que Théo

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retrouve un premier espoir : il pourrait avoir une place quelque part et pour des personnes Sur un plan diagnostic, Théo présente une pathologie nar- cissique, avec des éléments dépressifs masqués derrière une importante inhibition psychique. Théo est né en métropole, d’une mère guadeloupéenne et d’un père malgache. Il n’est reconnu par son père que lorsqu’il a 5 ans, père qui épouse la mère de Théo un an plus tard. Lorsqu’il a 8 ans, ses parents se séparent, dans des conditions dramatiques que nous ne comprendrons que bien plus tard dans la prise en charge. Sa mère part neuf mois en Guadeloupe et Théo reste vivre avec son père. Cette année-là, il redouble son CE1. Il revient vivre ensuite avec sa mère et continue à rencontrer assez régulièrement son père. Alors qu’une épilepsie avait débuté peu avant la sépara- tion définitive des parents (Théo avait 6 ans), elle se réactive lorsqu’il a 11 ans, alors qu’il entre en CM2, entraînant de nom- breuses hospitalisations compliquant son année scolaire. Lorsqu’il a 12 ans, son père quitte la région parisienne pour aller s’installer en province, et Théo supporte très mal cette séparation (il ne le voit plus que deux fois par an) : ses crises se multiplient, réveillant sa mère la nuit. Celle-ci, épuisée et découragée, pensant que Théo est « nul », décide de le faire admettre en internat scolaire « pour le remonter ». Mais en une année, la situation se dégrade : Théo passe ses nuits entre crises et balades nocturnes dans les chambres des autres, en proie à une importante angoisse de séparation qu’il ne peut verbaliser à cette époque. Il est exclu de l’inter- nat puis part rejoindre son père qui pense « tout pouvoir réparer ce que la mère a détruit ». Mais quelques mois plus tard, le revoilà à Paris, totalement désarçonné, blessé d’avoir déçu son père aussi. Il s’expose dans des bagarres où il est toujours la victime (problèmes de racisme à l’école où, inscrit en 5 e , il est en total décalage avec les autres, échouant dans toutes les matières). Écrasé de reproches par sa mère, il est cloîtré à la maison d’où il n’a pas le droit de sortir, censé « racheter » ses échecs par un travail scolaire acharné. En fait Théo est sidéré, il reste des heures à ne rien faire, vide, fatigué. Son épilepsie flambe. C’est dans ces conditions qu’il arrive à Rungis.

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Nous avons volontairement choisi le cas de Théo car la pathologie maternelle, bien que présente et centrale dans la structuration des troubles de Théo, n’est pas caricaturale (pas de psychose délirante par exemple) et permet d’analyser des mécanismes interactionnels dont la pathogénie, moins criante, reste subtile mais pourtant bien réelle. Cette situa- tion est fréquente dans bon nombre de cas qui nous sont pro- posés, mais nous ne pouvons pas tous les admettre souvent du fait de la non-acceptation du jeune : en effet, l’absence de mesure judiciaire contraignant à une prise en charge en inter- nat (alors qu’elle est quasi systématiquement prononcée quand la pathologie parentale est très lourde) reste un obs- tacle. Ce type de mesure nous permet, quand la séparation est difficile, de donner au jeune le choix entre notre unité et d’autres structures de type différent, son choix étant alors facilité par le fait qu’il est « obligé », et ses parents aussi, d’accepter l’idée qu’il ne peut continuer à vivre en famille : il se sent ainsi moins culpabilisé. La mère de Théo nous apparaît d’emblée comme une femme présentant une lourde pathologie narcissique, proche de la psychose blanche, utilisant clivage et projection comme mécanismes privilégiés. Elle a investi Théo à la fois sur un mode narcissique, lui demandant sans cesse de rentrer dans le moule qu’elle a construit pour lui, et comme un objet persé- cuteur, par sa maladie, par son échec scolaire, par tout ce qui le fait sortir de sa maîtrise. Son père ressemble à un adoles- cent totalement immature, en mal d’indépendance, mettant à distance tout conflit par la fuite, lui aussi dans une dimension narcissique prévalente.

Début de la prise en charge

Du côté de l’équipe Une grande partie de la prise en charge de Théo consiste à lui redonner une place dans un couple parental désuni et conflictuel, et dans ce sens, le travail auprès de ses parents a pris une place particulièrement importante. Avant même son admission (Théo a alors 13 ans) il nous faut (et ce n’est pas simple du tout) réussir à contacter télé-

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phoniquement le père, vivant alors en province, pour obtenir son accord concernant le projet des « 13/17 » pour Théo. En effet, si les parents sont séparés depuis cinq ans, aucune pro- cédure de divorce n’a été entamée et aucune décision concer- nant la place de Théo n’a été prononcée. De fait, l’autorité parentale reste conjointe, ce que Mme P. refuse de considérer. Elle a déposé une plainte contre son mari pour abandon de domicile, lorsque celui-ci est parti, et cela lui suffit : il n’a donc aucune place à avoir auprès de Théo maintenant. Il nous faut donc la convaincre qu’il est non seulement utile, mais légal, d’avoir l’accord du père de Théo. Ce père est, il est vrai, très absent puisqu’il ne joint même plus Théo au télé- phone depuis qu’il l’a renvoyé à Paris. La mère, quant à elle, est loin de se faire oublier ! Ayant besoin de se sentir néces- saire et suffisante auprès de son fils, mais incapable d’assu- mer seule les difficultés rencontrées avec lui, elle se rappelle continuellement à son, et à notre, bon souvenir, par des appels téléphoniques ou des venues inopinées aux « 13/17 ». Il s’agit de régler tel ou tel détail d’ordre matériel, qui devient d’un seul coup vital sur l’instant, au point de se déplacer à Rungis Nous aurions pu vivre tout cela comme une intrusion de la part de la mère de Théo, si elle n’avait pas suscité, d’emblée, en même temps qu’une certaine exaspération, notre sympathie par son abord chaleureux et enjoué, sa fran- chise et sa spontanéité, notamment quand elle aborde ses dif- ficultés avec son fils. Nous sentons alors très vite que cette femme, qui a toujours tendance à dépasser les limites du cadre institutionnel en cherchant à nouer des liens d’amitié avec les membres de l’équipe, plaisantant avec eux, que cette femme donc, a surtout besoin derrière sa façade avenante, d’être entendue et reconnue par nous. Lors de ses venues aux « 13/17 », pour apporter des vêtements ou un walkman oubliés le week-end, Mme P. s’ins- talle d’abord confortablement dans un des fauteuils de l’en- trée, comme pour faire « salon » avec nous, puis elle com- mence à nous faire part de ses petits soucis quotidiens, cherchant aussi à identifier chacun de nous en nous question- nant incidemment sur notre vie privée. Elle n’hésite pas non plus à demander une recette de cuisine à une éducatrice

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réputée « cordon bleu » auprès des jeunes du groupe. Avec tel autre éducateur, réparant très souvent les matériels électroni- ques des adolescents, elle se renseigne sur l’origine d’une

panne de son téléviseur. Parfois, ses confidences vont plus loin : elle déverse alors tous ses soucis personnels, et il nous

faut tenter d’apaiser le torrent

nous demandait de la prendre en charge elle, au lieu de son fils.

L’équipe, au bout d’un certain temps, commence à se poser des questions : tout ce qu’elle nous livre par téléphone ou lorsqu’elle s’incruste ne court-circuite-t-il pas ce qui doit se dire en entretien et même, de façon plus générale, dans la cure de Théo ? Il est vrai que de son fils, il n’est guère question, lors de ces longues discussions, sinon de façon « prétexte ». À l’occa- sion de ses multiples dépôts de « colis », toujours agrémentés de friandises très appréciées par Théo, elle l’oublie finale- ment, lui, et il assiste passivement à nos échanges. Parfois elle entend un autre jeune crier ou râler et elle s’exclame : « Com- ment ils vous traitent, c’est fou ça. J’espère que Théo il ne parle pas comme ça ? » Nous découvrons alors un autre aspect, plus directement dérangeant, de la relation de Mme P. avec Théo. Elle peut subitement se transformer en véritable « mégère » à son égard, se sentant persécutée par son fils dès qu’il est question de ses négligences ou de ses oublis répétés : linge abîmé, carte orange égarée ou retrouvée, perdue ou reperdue, pour la plus grande exaspération de sa mère. Autant elle semble investir son rôle maternel dans le matériel, même si c’est avec une rigidité certaine (Théo est toujours habillé de façon impeccable, ne manque de rien, elle devance même ses désirs, montrant ainsi bien son investisse- ment à prévalence narcissique), autant ce fils ne peut semble- t-il exister face à elle que par ses manques, ses oublis, peut- être aussi par ses absences épileptiques, comme s’il rejetait cette profusion matérielle étouffante. Dans ces moments difficiles pour nous, sermonné verte- ment par sa mère, Théo reste muet, tout penaud : jamais il ne peut s’exprimer, émettre un souhait, même étayé par nous, face à cette mère devenue véritablement terrifiante. Souvent, dès l’arrivée de Mme P. aux « 13/17 », nous assistons à la

C’est parfois comme si elle

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transformation de Théo : s’il est en train de chahuter active- ment avec d’autres jeunes, subitement, au coup de sonnette annonciateur, il se traîne nonchalamment vers l’entrée, sans aucune marque d’affection apparente : la « bise » des retrou- vailles, ils ne la connaissent pas. Dans ce contexte d’envahissement par la mère du lieu de soin du fils, il nous a fallu à la fois préserver l’espace de Théo et rester, pour qu’elle ne lâche pas ou ne disqualifie pas tout, à l’écoute de Mme P. : intervenir en faveur de Théo pour expli- quer ou dédramatiser ses manquements lors des sermons ; le réintroduire dans la discussion, quand elle avait au contraire tendance à trop l’oublier ; nous arracher de l’emprise qu’elle tentait d’exercer sur nous, par exemple en la quittant pour nous consacrer aux obligations de la vie de la « Maison », ce qui lui était expliqué gentiment, après lui avoir consacré vrai- ment un moment. Ce qui nous a aussi rassuré, c’est qu’elle a rapidement pu entendre nos points de vue quand nous inter- venions en faveur de Théo, sa colère tombant alors, comme si la confiance s’installait : « Il est bien chez vous Théo, répétait- elle, mais aussi : On est bien chez vous. » Il est à souligner que la surveillante de l’équipe a tenu, durant toute cette période de consolidation des liens, une place particulière auprès de Mme P., favorisant son « accro- chage » à la « Maison » et renforçant l’alliance thérapeu- tique. En effet, bien qu’elle ait accepté l’hospitalisation de son fils, Mme P. vit difficilement la séparation qu’elle implique. Elle comprend vite qu’elle peut la solliciter person- nellement au sein de l’équipe et elle n’hésite rapidement pas à lui téléphoner. Évoquant d’abord un élément concret puis, prolongeant la discussion, elle peut exprimer ses interroga- tions quant à la vie de son fils dans notre structure ainsi qu’au collège où il est en difficulté. Se sentant progressive- ment en confiance, elle parle de tout ce qui est difficile depuis que Théo est chez nous : le fait d’être seule, la maison vide et les moments, en dehors de son travail qu’elle investit beau- coup, où elle s’interroge et se culpabilise de n’avoir pas su comprendre Théo, de n’avoir pas su être une « bonne mère »,

À ces moments, elle est touchante et a un grand

dit-elle

besoin d’être écoutée, simplement avec une certaine bienveil- lance qu’elle sait provoquer : la surveillante la rassure,

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l’étaye. Tous ces échanges informels ont pu exister grâce aux capacités de cette femme à faire confiance, à s’appuyer réelle- ment et authentiquement sur nous. C’est un peu comme si la surveillante représentait pour elle, dans la « Maison », une figure à valence maternelle, confortant cette mère dans son propre rôle et ses capacités maternelles : elle ne la juge pas,

elle ne se positionne pas en rivalité avec elle, sans pour autant souscrire à toutes ses paroles. Mais elle se situe un peu en double maternel, en la réconfortant, simplement par l’impor- tance qu’elle accorde à sa demande d’écoute : elle prend du temps avec elle et pour elle. Ainsi, chaque catégorie professionnelle a son rôle à jouer dans l’étayage de Mme P. et cela de façon complémentaire :

les soignants sont vécus par elle comme des « amis » bienveil- lants, des appuis rassurants, canalisants ; la surveillante apporte son soutien maternel ; les médecins et psychologues

sont plus progressivement investis

difficile de leur exprimer d’emblée sa détresse, ils peuvent,

progressivement, devenir possiblement thérapeutes de son fils, et d’elle-même à certains niveaux, nous le reverrons en parlant des entretiens.

Les entretiens avec les parents Les entretiens avec le médecin assistant et la, puis le psy- chologue, sont difficiles dans un premier temps. Le père, ins- tallé à l’autre bout de la France, ne peut être vu et, tout comme son fils, nous n’avons aucune nouvelle de lui. La mère vient sans difficulté aux rendez-vous, mais elle affiche d’em- blée des attitudes contrastant avec celles d’avant l’entrée de Théo aux « 13/17 » : alors que l’épilepsie de Théo a large- ment contribué au sentiment de débordement éprouvé par Mme P., elle n’exprime plus aucune inquiétude à ce sujet :

alors qu’il est pour elle

« C’est réglé », semble-t-elle dire, alors qu’elle nous a trans- mis son angoisse par des mécanismes évoquant l’identifi- cation projective (sans en avoir un temps conscience, nous nous mettons à vérifier obsessionnellement à sa place le trai- tement, etc., à la façon de la partie d’elle-même qui se vivait mère, uniquement dans la maîtrise de son fils). Elle décrit aussi son fils en termes totalement paradoxaux : il est « un garçon modèle mais qui exagère vraiment trop », ou bien

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« un enfant obéissant mais insupportable en classe ». Elle affiche aussi une inquiétude par rapport à son orientation de début d’année en 5 e générale : « il n’y arrivera jamais » gémit-elle, alors qu’elle a refusé toutes nos propositions d’inscription dans d’autres systèmes (en SES, notamment).

Cependant, peu à peu, elle réussit à réaborder ses angoisses à propos de l’épilepsie de Théo : elle craint constamment un accident, et pour cette raison elle le « cloître » littéralement dans l’appartement le week-end, avec interdiction de sortir même dans la cour de l’immeuble. Mais quand Théo ne se trouve pas directement sous sa responsabilité, quand il est aux « 13/17 », chez des amis, ou chez sa tante par exemple, elle

ce

qui permet d’ailleurs à Théo de fuir un peu l’emprise mater- nelle en retrouvant ses cousins chez sa tante, cousins avec qui

il sort plus librement, sans aucune inquiétude de Mme P. Le clivage est vraiment saisissant. Mais il y a plus fort encore : on pourrait dire, « loin des yeux, loin du cœur ». Mme P. part en vacances en Guadeloupe lors des premières vacances de Noël de Théo aux « 13/17 ». Elle laisse une profusion de gâteaux et

mais c’est l’équipe qui doit lui suggérer de lais-

ser son adresse à Théo, pour éviter que celui-ci ne se vive

comme un objet encombrant confié à sa tante pendant notre

mais vite un peu

trop : tout est un peu dans la démesure. Assez vite, parallèlement au cours des entretiens, Mme P. déverse aussi toute sa rancœur et son agressivité contre son ex-mari qu’elle voudrait « rayer de la vie de son fils ». Elle souhaite qu’ils n’aient aucun contact et accepte du bout des lèvres le coup de téléphone de confirmation de l’acceptation du père pour l’admission de Théo. Elle refuse l’idée que Théo passe une partie de ses vacances en province avec son père, préférant le confier à sa grand-mère. Ce père est « un inca- pable irrécupérable, un irresponsable ». Comme elle est cer- taine qu’il ne pourra pas payer le billet de train pour Théo, elle préfère assumer le prix d’un billet d’avion pour les Antil-

les elle-même.

fermeture. Elle lui laisse un peu de large

de vêtements

affirme qu’elle se fiche totalement de ce qui peut se passer

Mme P., au-delà de ses conflits conjugaux,

se situe inconsciemment dans une tradition familiale où les femmes tiennent toute la place et où tout père n’a par défini-

Quelle haine

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son histoire est compliquée à ce

sujet : elle confie plus tard que ses parents ayant divorcés, elle a vécu avec son père en Guadeloupe jusqu’à l’âge de 11 ans, âge auquel sa mère dit « avoir besoin d’elle » en métropole. Avec l’adolescence annoncée, la voilà donc arrivant à Orly. Mais en métropole, c’est le désenchantement. Très attachée à son père, elle ne supporte pas sa mère qui joue au poker ou aux machines à sous et perd régulièrement sa paye : plus de soleil, plus de père et la misère de plus en plus présente. On peut ima- giner aussi la haine qu’elle a secondairement pu vouer à ce père qui l’a laissée partir, qui l’a un peu trahie. Au bout de quelques mois de prise en charge, le père de Théo refait son apparition dans l’esprit de Mme P. qui vient d’apprendre qu’il a refait sa vie et vient d’avoir une petite fille. Cet événement réactive grandement ses projections négatives vis-à-vis de lui : « Il fait un deuxième enfant alors qu’il est incapable de s’occuper du premier ! » ; « C’est simple », hurle- t-elle un jour au téléphone : « Je refuse qu’il revoie même une fois mon fils, et ce jusqu’à sa majorité. » Mais, et c’est ce qui fait que rien ne se fige jamais vraiment avec Mme P., notre ferme et tranquille affirmation que, même si nous comprenons son désarroi, la loi nous oblige à accepter que Théo voie son père si cela se présente, la rassure. Si l’équipe la reconnaît alors elle peut reconnaître un peu mieux l’autre. Mais quand elle est en colère en entretien, Théo ne peut lui tenir tête. Mal à l’aise, encombré dans un corps qui grandit rapidement, il est là, affaissé sur sa chaise, ne pouvant la regar- der en face, ne levant l’œil sur elle que de biais. Quand il est invité à prendre la parole, il semble désespéré et ne le fait qu’en s’exprimant de façon confuse, en balbutiant ses mots. Tenaillé par la peur des orages maternels, il ne peut rien dire des colères qu’il commence à avoir dans la semaine aux « 13/17 ». Parfois, Mme P. le ridiculise devant les soignants, en se moquant par exemple d’un gâteau qu’il a réalisé le week-end. Elle semble vouloir nous montrer qu’elle serait une meilleure recrue que son fils À une période, l’équipe soutient Théo pour qu’il obtienne d’acheter lui-même ses produits de toilette, cherchant à déve- lopper un peu d’autonomie, ce qu’elle accepte rapidement. Mais les remontrances à propos des joggings déchirés ou des

tion aucun rôle. Et pourtant

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blousons perdus continuent, et l’équipe propose que Théo choisisse ses vêtements, en expliquant à Mme P. qu’il n’est peut-être pas obligatoire d’acheter systématiquement des marques très coûteuses, attractives pour les racketteurs du collège. Elle apparaît interloquée et répète au médecin, comme une bonne élève : « Ça alors, je n’y avais pas pensé. » Mais quelques jours après, elle vient déverser sa colère au cours d’une visite impromptue : elle parle de la blessure qu’on

lui a fait subir : « Si j’achète des vêtements de marques, c’est parce que j’ai des prix avec un ami qui travaille dans une usine. Et puis Théo est tellement grand, c’est pas facile de l’habiller. » C’est toujours comme ça avec le corps de Théo, elle ne peut le valoriser qu’à travers les vêtements. Mais en même temps, dans les marques qu’elle lui donne, elle récupère ses marques à elle, celle d’une mère omnipotente, là où le père a laissé la place vacante. Alors l’équipe fait des compromis, s’adapte à ce besoin qu’elle a de montrer son fils sous le regard des autres dans des tenues irréprochables pour elle (il est vrai qu’il affectionne, comme tous les adolescents, ce genre de tenues, et que le prix à payer pour lui n’est donc pas trop coûteux !). Mais nous restons ferme pas sur d’autres points (l’achat des produits de toilette par exemple, et elle respecte le contrat). Nous poursuivons également notre but

en ce qui concerne le père

et il finit par venir aux « 13/17 »,

un an après l’admission de Théo. Il est revenu travailler à Paris dans un restaurant familial

pour l’hiver. Physiquement, il fait frêle, avec sa voix aiguë et sa taille de gamin par rapport à celle bien conséquente de

Théo (qui chausse du 47

Il explique vite qu’il ne veut pas

parler à Théo des problèmes avec sa mère puisqu’il est un

enfant (ce qui ne semble pas évident quand on compare leurs

carrures

Il dit pourtant qu’il a beaucoup souffert lui-

même étant enfant, de ne pas obtenir de réponse des adultes à propos de ses questions concernant l’éparpillement géogra- phique de sa famille. Ce n’est que récemment qu’il a appris qu’il n’était pas d’origine malgache comme il l’avait toujours pensé, mais d’origine réunionnaise. Ses grands-parents réu- nionnais sont venus s’installer à Madagascar pour travailler, et en 1960, lors de l’indépendance de l’île, ils choisissent d’opter pour la nationalité française et de revenir en métro-

).

).

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pole avec lui (il avait un an), alors que d’autres membres de la famille restent sur place. Quand on lui fait remarquer la con- tradiction entre son attitude avec son fils et sa propre détresse infantile à propos du secret des origines, il répond, sans possibilité de discussion : « Pour lui, ce n’est pas pareil. » Il est vrai que M. P. est perpétuellement pris dans des attitudes paradoxales vis-à-vis de son fils. Alors qu’il a une grande complicité avec lui quand ils se voient, il peut tenir à son sujet des propos très dévalorisants : il est restaura- teur et dit : « Lui, il ne pourra jamais réussir en cuisine, il n’est même pas capable de faire cuire des œufs ! » Tout comme avec sa mère, pris dans un investissement parental à forte prévalence narcissique, Théo semble ne pas avoir de vie propre aux yeux de son père. Il n’existe que comme bouc émissaire ou balle de ping-pong dans les conflits parentaux, chacun accusant l’autre de ses échecs. Cependant, la réapparition de M. P. inaugure un remode- lage de la situation générale de la cure de son fils. Théo le ren- contre régulièrement dans le restaurant où il travaille à Paris, bribes de temps, le père n’étant jamais très disponible, tou- jours un peu sur le départ, mais temps partagé quand même, même s’il est peu anticipable (M. P. n’est généralement pas fiable dans ce qu’il promet). Théo prend ce qu’il peut de ce père adolescent et malgré tout, il peut passer deux étés consé- cutifs avec lui à la mer où il réside en août. Durant la saison d’hiver, le père vient à plusieurs entretiens, après plu- sieurs rendez-vous manqués, reprogrammés. Un travail de « renouage » des liens père/fils se fait progressivement. La mère, de son côté, après un premier mouvement de méfiance vis-à-vis de ces retrouvailles masculines, accepte de « laisser faire ». Elle présente alors à l’équipe son nouveau compagnon qui, lui aussi, progressivement, prend une cer- taine place positive auprès de Théo. Parallèlement, elle fait ses premières démarches pour régler son divorce. Elle peut entendre que l’équipe reconnaît sa souffrance, souffrance qu’elle a toujours tendance à dénier dans un premier temps, habituée qu’elle est à « devoir être forte », à ne compter que sur elle-même. Elle relâche donc un peu sa maîtrise. Mais elle ne peut accepter d’entendre l’éveil à la sexualité de Théo dont la

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puberté est bien évidente pourtant : « Les filles pour lui, il n’en est pas question avant 18 ou 19 ans », nous affirme-t-elle (elle s’est mariée, il est vrai, à 19 ans sans avoir connu de flirt auparavant, nous avoue-t-elle ensuite). Mais Théo commence à pouvoir tenir ses positions face à elle, s’appuyant sur le regard des soignants pendant les entretiens. Parallèlement le père livre un peu de son histoire : il est issu d’une fratrie de 8 enfants et il a une sœur épileptique. Il a lui-même été malade entre 9 et 13 ans, étant hospitalisé deux années dit-il, sans pouvoir nous expliciter davantage ses soucis du moment. Il est à noter que cet âge est aussi celui du dévelop- pement de l’épilepsie de Théo qui, comme par miracle, ne fait plus pratiquement parler d’elle depuis son entrée aux « 13/17 ». M. P. raconte aussi que son père était camionneur et qu’entre 14 et 19 ans, il a voyagé avec lui et toute la famille dans son camion, parcourant toute l’Afrique. Sa scolarité a donc été complètement chaotique, ce qui explique peut-être en partie ses difficultés d’expression, mais aussi son goût pour la vie nomade entre Paris et la province, pour l’évasion, pour ne pas dire la fuite. En même temps l’équipe comprend son immense admiration pour ce père voyageur, un personnage qu’il ne peut absolument pas penser égaler un jour. C’est dif- ficile de se sentir père quand on est autant écrasé par l’image de son propre père

Évolution du jeune

Théo, tout au long de ses trois années de prise en charge à Rungis, a montré une volonté farouche de « s’en sortir », même si celle-ci est bien plus parlante aujourd’hui (il dit, il affirme) qu’au début (il montrait plus qu’il ne parlait). Il apparaît bien au cours de son évolution que Théo est sans cesse menacé par des mouvements dépressifs qui l’amènent à rester dans une inhibition psychique parfois majeure, mouve- ments pris dans une structure de personnalité narcissique. Grâce au cadre thérapeutique proposé, Théo peut progressi- vement s’engager dans un processus d’adolescence jusque-là impossible du fait, notamment, de la non-acceptation impli- cite et parfois explicite de la mère de tout mouvement d’individuation de son fils.

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Sur le plan de sa scolarité

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L’échec retentissant – la mère s’entêtant à vouloir main- tenir Théo dans un circuit qui ne lui convenait pas (5 e géné- rale lors de son entrée, dans un collège situé près de chez la mère) – fait place à l’acceptation par elle et le père d’une réo- rientation (4 e et 3 e SEGPA, dans un collège plus proche de Run- gis), puis à l’accession à une première année de CAP « cui- sine/service » dans un LEP, ce qui représente pour Théo une grande victoire (reprise d’un cycle d’études plus long). À son arrivée aux « 13/17 », Théo vient d’intégrer un nou- veau collège en classe de 5 e . Il s’y sent très vite débordé : ses résultats scolaires sont catastrophiques tout au long de l’année, et son intégration auprès des autres élèves pose pro- blème. Il se fait facilement chahuter, notamment par les filles de sa classe. Les enseignants, que l’équipe rencontre au moment de son admission à Rungis, sont assez désemparés face à lui. La question de son épilepsie les inquiète. Ils en sont rapidement à se demander si Théo ne relève pas d’un établis- sement spécialisé, adapté à ce qu’ils commencent à penser comme sa « débilité ». Les avis des professeurs sont cepen- dant contradictoires, selon le type de relations qu’ils établis- sent avec Théo : en effet, celui-ci semble très sensible et réac- tif à l’investissement qu’on lui porte. Face à toutes ces

difficultés, une orientation en

SEGPA est demandée pour

l’année suivante, en classe de 4 e . Très rapidement après la rentrée de septembre, Théo se retrouve comme l’un des meil- leurs éléments de sa classe. Il est très investi par ses ensei- gnants, et très valorisé, d’autant qu’il ne pose aucun pro- blème de comportement, alors que les autres élèves sont particulièrement difficiles. Il bénéficie aussi d’un soutien très individualisé, étant donné le petit effectif de sa classe. Dès le premier trimestre de sa 4 e , il s’oriente vers une formation « cuisine », motivé par une identification paternelle qui com- mence à émerger. Ses bons résultats lui permettent d’acquérir au cours de cette année scolaire une certaine confiance en lui. Théo, renarcissisé, s’ouvre, et s’empresse de nous communi- quer ses notes dès son retour le soir, interpellant chacun des membres de l’équipe présents. Il confie aussi aux soignants des petits événements de son quotidien, leur demandant

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implicitement de lui montrer qu’il est aussi capable d’y réagir seul positivement, et qu’ils ont confiance en lui. Sur le plan des apprentissages, il subsiste des difficultés de compréhension des consignes, notamment en cuisine, ainsi qu’un mauvais repérage dans l’espace. Souvent Théo se trompe de direction, bute contre les meubles, surtout quand plusieurs jeunes doivent se déplacer dans la même salle. C’est un peu comme s’il ne pouvait totalement avoir conscience de ses limites, de son corps, tant ses relations avec sa mère ont été fusionnelles, englobantes, et aussi déconcertantes. Mais Théo, soutenu par l’équipe qu’il sait solliciter, cherche à dépasser ses difficultés. Il accepte de se présenter seul sur un lieu de stage, après avoir préparé cette visite, très importante pour lui, par un jeu de rôle avec un soignant, le week-end. Très soucieux de son apparence physique, il arrive mieux à habiter cette enveloppe, prenant peu à peu cons- cience de ce qui vit à l’intérieur. Avec une chemise blanche et une cravate sur un pantalon sombre, costume qu’il arbore généralement lors des fêtes de Rungis (Noël, la fête de fin d’année, etc.), il a fière allure, autant que dans ses joggings aux couleurs recherchées. Durant les deux années suivantes, il obtient satisfaction dans toutes ses démarches de recherche de stage et, lors de ses périodes de stage, il se montre très adapté. Si une certaine lenteur lui est parfois reprochée, il est tout de même globale- ment très apprécié par les adultes qui l’encadrent. En effet, suite à ses deux prometteuses années de SEGPA, Théo s’inscrit pour préparer un CAP de restauration malgré les mises en garde de son père : « Le métier de cuisinier c’est incompatible avec une vie familiale », lui a-t-il dit. C’est ce métier qui a fait échouer son couple à cause des horaires impossibles, nous explique-t-il. Mais Théo, toujours à la recherche d’une identification possible avec ce père insaisis- sable, persiste dans son choix, soutenu par les enseignants et nous. Reste le choix problématique du CAP en LEP ou dans le cadre d’un apprentissage. Il est intéressant de noter que Théo peut alors se situer en exprimant son désir, ce qui l’angoissait au départ, car il semblait ne pas avoir de repère. Habitué depuis toujours à suivre l’avis qu’on lui indique, il veut cette fois-ci malgré tout s’approprier vraiment sa décision finale : il

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écoute d’abord passivement les commentaires de ses ensei- gnants lors d’un entretien avec eux auquel la mère et son réfé- rent participent. Tous soulignent de façon élogieuse sa bonne volonté, et ses capacités pour la cuisine, éloges qu’il peut alors faire siennes et dont il se nourrit (enfin !) un peu. Ils lui pointent aussi certaines fragilités dans le domaine de l’auto- nomie et de la maturité. De ce fait, ils l’imaginent davantage en Lycée professionnel, car il y sera mieux encadré et sou- tenu. Après cela, Théo écoute encore les commentaires moins avantageux de sa mère, puis les nôtres, et il exprime vraiment son choix de façon catégorique : il veut entrer en LEP. Cette décision prise, en accord avec tous, il fait de gros efforts, et sa mère l’aide alors, pour se présenter aux différents LEP suscep- tibles de l’accueillir. Impeccable, dans une tenue longuement choisie avec elle, il avance avec son nouveau look de cuisinier, un peu comme si « l’habit faisant le moine », cette nouvelle identité vestimentaire lui assurait magiquement une réussite dans sa future formation. Mais, en même temps, plus authen- tiquement, il cherche, et sa mère le soutient aussi vraiment, à mettre toutes les chances de son côté. Pourtant, le début de cette première année est difficile. Théo est débordé par le rythme, la charge de travail et les transports. Il nous fait penser au petit élève de 5 e que nous avons vu arriver trois ans plus tôt et cela nous inquiète gran- dement, même s’il garde une bonne insertion auprès de jeunes de sa classe. Mais rapidement, il perd confiance en lui et désinvestit. L’équipe le soutient alors littéralement « à bout de bras ». Un éducateur le suit quotidiennement dans son tra- vail scolaire. Et Théo se reconstruit peu à peu, il effectue un très bon redressement dans les matières de culture générale (math, français, etc.), alors que ses notes en cuisine restent faibles : il annonce qu’il va abandonner la cuisine, et même l’option possible de « service en salle » plus accessible semble- t-il. Il cache mal son désarroi derrière des attitudes « je m’en foutistes », affichant qu’il ne veut rien faire, devenir SDF. Le fait de lui proposer d’autres orientations possibles et de res- pecter ses doutes, tout en lui affirmant sa possibilité à se réa- liser quelque part, dans une branche qu’il lui reste à trouver, lui permet à nouveau d’avancer. Cette période est aussi celle de la préparation de sa sortie

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des « 13/17 », moment toujours difficile, réclamant de longs mois de préparation, entraînant souvent un mouvement régressif. Théo n’échappe pas à cette dynamique douloureuse. Durant tout ce troisième trimestre, il exprime son désarroi par un certain repli, des attitudes lymphatiques accrues et une grande fatigue. Son ancienne symptomatologie réapparaît :

malaises épileptiques, pertes ou oublis de ses objets personnels, comme si Théo n’était déjà plus là, fuyait face au deuil. Cepen- dant, il s’appuie sur l’équipe pour se renarcissiser progressive- ment : « Passe-moi de la pommade », demande-t-il souvent à qui est là, pour n’importe quel bobo, et le voilà allongé, avec son grand corps musclé qui se laisse masser, et revaloriser aussi. C’est un peu comme s’il avait reculé pour mieux sauter. Depuis peu, il a affirmé son désir d’aller en internat, effec- tué différents stages dans les trois structures où il a été immé- diatement accepté après entretien, et se tient davantage érigé, comme s’il avait trouvé un statut, résistant aux dévalo- risations maternelles qui se poursuivent avec un peu moins de véhémence, mais surtout beaucoup moins d’efficacité.

Sur un plan psychopathologique

Il est clair que l’épilepsie avait une place prépondérante lors de son entrée, au point de faire aussi un peu peur à l’équipe des « 13/17 » (la neuropédiatre est donc venue nous parler de Théo et dédramatiser sa pathologie, tout en don- nant des conseils utiles en cas de crise) ; elle reste aujourd’hui

Elle s’est rapidement stabilisée après

l’entrée de Théo à Rungis (alors qu’il faisait environ une crise par jour juste avant). Puis elle est réapparue timidement à des moments clés de la prise en charge (divorce officiel des parents, décision de sortie annoncée et prise de conscience de Théo qu’il ne veut pas retourner chez sa mère mais doit aller dans un autre internat, alors que son père affirme qu’il ne peut pas le reprendre avec lui, etc.). Alors comment vit Théo aujourd’hui ? C’est un grand gar- çon, sympathique et docile. Mais où est-il vraiment ? Pas réel- lement dans un affrontement, pouvant se distancier de l’adulte et affirmer, encore fragilement certes, ses positions. Parfois, il peut se mettre en colère : il claque les portes, peut être grossier. Mais cette colère reste un peu artificielle, comme

une sorte d’indicateur

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s’il lui fallait « entrer en colère », et que sa violence ne

« tenait » pas. Dans ces fugitifs moments-là, on a l’impression

qu’il veut écraser l’autre. Puis il tourne les talons : « Allez, va ! », crie-t-il. Dans ce paroxysme, il coupe court à l’échange, il se débarrasse de l’autre, comme si c’était la seule solution pour lui de se dégager de l’emprise, et de rester « entier ». Il peut aussi parfois avoir une attitude renfrognée. On ne peut l’aborder : contrarié, bougon, il dit « qu’il n’y a rien ». La seule solution est de le laisser reposer, se reposer, pour qu’ensuite il puisse parler très authentiquement de ses peurs (les filles, la sexualité, son choix professionnel, etc.). Ce sont des moments forts et très intenses pour tous les membres de l’équipe. Théo a aussi investi une activité graphique durant son séjour : il aime dessiner, souvent juste avant de se mettre au lit. C’est comme s’il cherchait à retrouver un espace transi- tionnel construit à la force du poignet, face à une mère capta- trice, mère qu’il a encore du mal à quitter dans sa tête au moment de sombrer dans le sommeil (pendant toute une période, après avoir cessé ses balades nocturnes dans la mai-

son, ou ses essais de rallumer la télévision, il s’endormait, le

Ses productions sont de deux

walkman sur les oreilles)

ordres : d’abord, des dessins de missiles et d’avions, qui ont inauguré sa passion graphique. Ce sont des dessins de « petit garçon », un peu plaqués, dessins qu’il a aujourd’hui aban- donnés, même s’il continue à aimer l’aviation. Ensuite, depuis

quelques mois, il copie et recopie des fresques hip-hop, culture adolescente de nos années 1990, culture à laquelle Théo

« colle » comme à la musique qui l’accompagne. Ces fresques,

particulièrement difficiles à déchiffrer, sont un mélange esthé-

tisé entre tags noirs et blancs, et couleurs. Le dessin y est enchevêtré dans quelque chose qui semble ne pas arriver à se dire, comme si cela s’écrivait et se rompait en même temps. Comment « être », et ne surtout pas être, en même temps ? Serait-on démasqué dans son désir si on « était » vraiment ? Quelle mère archaïque nous traquerait alors ? À ce moment de la cure, Théo semble rester prudent à ce sujet. Mais que manque-t-il à Théo pour être vraiment lui- même ? C’est vrai qu’on a encore l’impression qu’il faut le nourrir, pas en le gavant, mais en étant là pour le soutenir,

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acquiescer, confirmer ses actions. Notre présence semble affir- mer la sienne autonome. À certains moment, il apprécie la compagnie d’un infir- mier de l’équipe. Le prenant souvent à part, il s’anime, fait part d’enthousiasme. Il échange souvent autour de petits détails du quotidien, dans l’anecdote, le « faire rire ». Il peut plaisanter au sujet d’un copain, d’une fille qu’il a remarquée, avec laquelle il aimerait bien sortir. Mais dans son discours, on sent qu’il veut, dans le partage, vérifier la réaction de l’adulte, sa position en ce qui concerne un événement qui lui tient très à cœur. Il aime aussi raconter un film de façon très précise, un peu trop parfois, comme pour tenter de partager « tout », chaque émotion, avec celui à qui il raconte. Même si cela confine au fastidieux, dans ces tentatives d’échange Théo cherche à préserver son identité, tout en voulant partager authentiquement quelque chose. Tous ces moments sont autant « d’accroches » importantes avec lui. En revanche, la dimension du jeu semble totalement échapper à Théo, comme s’il n’avait pu l’expérimenter enfant : il reste dans la difficulté à mettre en jeu des situa- tions, et à se positionner, en même temps, en « Je ». Théo est donc démuni dans la solitude, cherchant un espace transition-

nel qui semble encore fragile. D’ailleurs la présence de sa mère reste actuellement angoissante pour lui : certes, elle lui pro- met des aventures sentimentales (ce qui a bien changé car, jusqu’à peu, devant son magnifique garçon de 17 ans, elle tenait un discours castrateur au possible à ce sujet), mais elle les repousse encore : « Ce sera pour plus tard, avant, il y a les études », dit-elle ; elle est là, présente, pensant à lui acheter des vêtements seyants et adaptés à sa croissance (elle n’a jamais été en défaut en cela), mais elle est aussi en surface, et sous cette surface il y a comme un gouffre. Alors, les vête- ments sont là avant tout pour cacher le corps, même s’ils le

un peu comme un supplice de Tan-

mettent aussi en valeur

tale. D’ailleurs, il y a encore quelques mois Théo faisait à l’équipe la faveur de ses plus belles tenues dans lesquelles il

pouvait paraître un peu emprunté, comme « tiré à quatre épingles » : il les exporte maintenant progressivement dans sa vie extérieure et commence à les habiter davantage, portant son grand et solide corps d’athlète autrement.

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C’est aussi un peu comme si le discours de sa mère était trop court. Et du coup, le sien a également du mal à débou- cher. Il est là, avec l’autre ; l’échange fonctionne ; mais c’est quand même l’autre qui doit le guider sur le chemin qui mène d’un point à un autre, d’un rebondissement à un autre. Et dans cette construction « ensemble » d’un discours plein, l’adulte vient confirmer les fugitifs ponts que Théo tente de mettre en place lui-même. Il suffirait d’une interrogation, d’un regard un peu négatif pour que tout semble s’écrouler,

surtout quand il s’agit des « aventures sentimentales » de Théo. Mais ce chemin construit ensemble, articulé et riche, finit souvent par prendre vie et faire rire, ensemble, dans le plaisir. Le plaisir est partagé et Théo acquiesce, il est là, pro- fite, recherche ces moments comme autant de points d’appui. Plus qu’un étayage, c’est que Théo se sent ici reconnu par l’autre, et peut ainsi se reconnaître lui-même. Il trouve plaisir et existence, enfin, dans un échange ludique.

la

retrouve bien dans des dessins récents de Théo, des dessins de personnages féminins issus de BD, sortes de Betty Boops aux

formes suggestives. Les vêtements de ces demoiselles ne mas- quent plus du tout leur corps, moulés dans des corsages aux larges décolletés, et des shorts minuscules. Pourtant, ces per- sonnages semblent figés, morts, ils ne sont pas mis en scène, alors que Théo dit pourtant qu’ils lui évoquent une jeune fille du groupe représentant son idéal féminin. Ces femmes ont donc tout ce qu’il faut, mais elles restent incapables de s’animer, figées dans une pose désincarnée, érotisme sans âme. Il est vrai qu’il est parfois difficile d’imaginer une cer- taine humanité, une douce sollicitude, derrière l’image écra- sante d’une mère archaïque, et Théo sait de quoi il est question. Théo a longtemps accroché ces dessins dans sa chambre, mais, depuis peu, ils peuplent la porte de celle-ci, au milieu des fresques hip-hop, elles, abandonnées. Un message pour les

quelle pourrait bien être la femme

autres et pour lui-même

à aimer ? Il est vrai que Théo est en grande difficulté par rap- port aux femmes, mais il reste enthousiaste, désirant. Les fil- les, elles ont de jolis yeux, de jolis cheveux, il aime les décrire, et faire partager aux soignants ses transports émotionnels

Cette difficulté du

jeu, alliée

à

celle du

« Je »,

on

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face à l’élaboration de ses premiers sentiments amoureux. Mais il y a la difficulté de l’accomplissement du désir : com- ment aborder l’autre. Aborder une jeune fille, c’est aussi inventer une histoire, histoire qui inclut l’autre, l’autre sexe en l’occurrence. La dynamique familiale n’aide pas Théo dans ce domaine ! Par exemple, la place de la demi-sœur de Théo et du père de celle-ci, beau-père de Théo, reste très compliquée. La mère de Théo semble tout décider, du prénom de l’enfant, à celui de son nom (elle porte celui de sa mère). Mais cela peut aussi faire penser au père de Théo, à sa fuite permanente, un père qui ne tient pas face à la femme (il n’a pas reconnu l’enfant qu’il a eu avec sa deuxième femme).

Non seulement il fuit, mais il « coule » aussi, comme ce bateau qu’il a fabriqué dans son jardin. Ce bateau, il le desti- nait à naviguer en famille, avec Théo et sa mère. Il leur aurait fait faire un tour du monde, revenant ainsi à ses origines (Madagascar) et à ses pères et grands-pères, des voyageurs

invétérés, toujours entre découvertes et fuite

bateau ne peut pas arriver à prendre la mer tant le père de Théo a peur qu’il prenne l’eau ! Du coup, il abandonne le pro- jet, et l’embarcation vestige, fantôme, pourtant presque vivante, reste là, abandonnée, entre deux eaux. Théo a bien du mal à s’y retrouver au milieu de ces personnages paren- taux : comment tenir quand son père et son beau-père s’y cas- sent les dents ? Professionnellement, après avoir retrouvé une place devant laquelle il semblait avoir capitulé avant d’arriver aux « 13/17 » (celle d’un élève efficient), il s’oriente vers un choix à valence paternelle, la cuisine. Son père pourtant l’avait pré- venu : « C’est un mauvais métier », lui avait-il dit. Alors Théo travaille un peu en dilettante dans la cuisine, un peu comme son père, qui vit « en amateur », touche à tout, puis fait sa valise et repart ailleurs, avec un physique qui n’en impose pas : il est incapable d’un réel positionnement. Les investissements de Théo vont au gré du vent : si son père le déçoit, et c’est ce qui se passe en ce moment, Théo désinves- tit. Quand il râle (« J’en ai marre de la cuisine », dit-il), c’est un peu comme si Théo affirmait à son père : « Ta cuisine, tes intrigues, ce que tu magouilles, j’en ai vraiment marre. »

Mais ce

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Un peu plus tard, il pense à travailler dans l’aéronau- tique. Il aime les avions, les photos et les images les concer- nant, mais sans chercher à savoir « comment ça marche ». Ses envies de mécanique vont dans le même sens : il n’est pas question de plonger dans un moteur, cela reste superficiel, un peu à distance, si bien qu’on est parfois tenté de minimiser son réel intérêt. Le handicap d’avoir un père jamais réellement posé et fiable, père que Théo ne semble jamais pouvoir vraiment ren-

contrer au sens plein du terme (le voilà maintenant, après la province et Paris, sur le départ pour un lieu proche de ses lieux de vacances), il le porte face à une mère qui se situe dans l’emprise et la crainte de l’abandon : « En Bretagne, vous voulez l’envoyer en Bretagne, mais c’est loin ça ! », a-t-elle dit au cours d’un entretien. Mais c’est que la Bretagne, ce n’est pas loin des lieux fétiches de Théo, ce qui n’a pas échappé au jeune homme qui semble privilégier cette solution

dans les trois internats qui l’ont accepté

Théo pourrait y avancer entre mère, père et

mer, cuisine, aviation et peinture. Mais Théo sera-t-il lui aussi toujours un amateur ? Ou pourra-t-il s’autoriser à devenir un amateur au sens positif du terme : amateur de dessins, de voyages, de bons plats et de mécanique ? de femmes ? Ses derniers dessins peuvent alors ouvrir comme une voie nouvelle. Ce sont des trains, des métros, RER, avec la froideur mécanique et métallique de ces rames impersonnelles reco- piées dans La vie du rail. Mais du sens commence à entrer dans ces planches : on est comme sur le départ, les portes sont fermées, les voyageurs attendent. Cela pourrait devenir une BD et l’infirmier avec qui il dessine souvent lui suggère qu’une histoire puisse exister derrière ces vitres. Ce train de la sortie de Théo, il le reproduit et n’arrive pas encore à l’habiter tout à fait. Ce serait un peu comme un plat cuisiné dans lequel il manquerait la véritable cuisine : celle qui lie les ingrédients les uns aux autres, de façon subtile, pour le délice de convives qui partageront ce repas, un peu plus tard, avec les conversations qui seront égaillées par un bon vin. Ces mots semblent encore un peu manquer à Théo. Alors, face au non-sens, parfois Théo s’endort. Dans le

Ce serait un bon

compromis

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métro qui le ramène du lycée, il rate l’arrêt, et le voilà dans l’impossibilité de rencontrer son père qui doit venir en rendez-

mais pouvait-il être sûr qu’il viendrait ?

Cette anticipation de l’absence est tellement douloureuse pour Théo qu’elle l’inhibe, qu’elle l’endort. D’ailleurs, le père ne viendra pas ce soir-là, Théo rentrera angoissé et sera

encore une fois déçu. Sommeil, crises d’épilepsie, court-circuit face à l’absence, la non-reconnaissance, qui laissent face à la mère, chaleureuse et nourricière il est vrai, mais toujours pos- siblement effrayante, mère qui garde absorbe, engouffre.

Les entretiens avec les parents Les entretiens avec les parents ont aussi évolué cette der- nière année. Est-ce la sortie annoncée qui a permis à chacun de se mobiliser un peu plus ? Toujours est-il que, récemment, père et mère se détendent un peu plus pour nous livrer des élé- ments essentiels de leur vie. Le père fait, au nouveau médecin de l’unité qui l’étaye beaucoup, une révélation qui éclaire largement l’histoire de son couple et donc celle de Théo. Cet entretien se déroule six mois après le décès de son propre père, deuil très douloureux, vécu dans l’abandon, et deux mois après la prononciation de son divorce d’avec Mme P. Il explique qu’il se met assez jeune en ménage avec Mme P. Elle est très jolie femme, et il est d’emblée persuadé qu’elle va le tromper. Et le drame ne manque pas de se pro-

vous aux « 13/17 »

duire. Il tient un restaurant et travaille beaucoup. Elle aime sortir et s’amuser. Il la soupçonne d’avoir un amant et, dou- tant sans cesse de lui, il semble ne pouvoir affirmer réellement sa virilité que dans un travail acharné. Alors que Théo a six ans et se trouve en vacances aux Antilles, que sa femme est sortie, un soir, un homme sonne à la porte. En ouvrant, il reconnaît un de ses amis à elle, et exaspéré, referme la porte. Un coup de feu retentit : l’homme s’est suicidé sur le paillas-

son. Il se demande encore s’il était venu pour la tuer, elle

Le

couple tente alors de se reconstruire tant bien que mal, en cachant soigneusement tout cela à Théo qui débute alors son épilepsie, alors même que son père lui donne à ce moment son nom. Mais rien n’y fait, et à peine deux ans plus tard M. et Mme P. se séparent.

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La mère elle aussi s’ouvre davantage, en exprimant son désarroi dans la nouvelle famille qu’elle a constituée. Elle a en effet eu une petite fille avec son nouveau compagnon (petite qui a 1 an et demi actuellement). Elle est ravie de pouvoir « jouer à la poupée » en donnant, avec elle, libre cours à sa passion des vêtements. Mais, après ce premier temps de réserve optimiste, elle nous parle d’une période dépressive après son accouchement où elle se sent seule à assurer l’éducation de sa fille, prête à rejeter le père à nouveau. Elle est désemparée face à ce bébé fille qui ne supporte pas la sépa- ration d’avec elle, pleure dès que quelqu’un d’autre s’en occupe. Son compagnon tente alors de prendre une certaine place, sans pourtant la soulager de ses angoisses d’être « ligotée à sa fille ». Voyant se profiler là une répétition, il lui est proposé une consultation avec un médecin du réseau bébé. Après une acceptation de surface, elle ne donne pas suite, mais tout récemment, alors que ses difficultés conjugales semblent résolues et qu’elle est « tout à la joie » de s’occuper de sa fille, elle confie, les larmes aux yeux, l’exaspération et l’angoisse suscitée par cette petite fille qui, dit-elle en conclu- sion, « est trop comme moi ». Il est vrai que Stéphanie a un caractère aussi affirmé que sa mère et ne veut pas céder aux volontés de celle-ci, et rien n’y fait. Mme P. commence à redouter sa propre violence, sans pouvoir souscrire aux réas- surances de son compagnon qui dédramatise et lui dit de céder « car c’est encore une enfant ». La perspective de la sortie prochaine de Théo, avec tout ce qu’elle comporte d’inquiétudes à son sujet, se vit pour elle également comme une séparation d’avec les « 13/17 », une séparation difficile avec ce qu’elle a toujours continué d’appeler « le foyer », foyer accueillant pour Théo, mais aussi pour elle. Lors d’un dernier entretien où elle arrive en avance, nous la surprenons assoupie dans le fauteuil de l’entrée, sereine. Elle parle ensuite avec un éducateur et lui confie, à lui qui a la même voiture, qu’elle a définitivement décidé de ne plus remplacer ses enjoliveurs qu’on lui vole toujours. Nous constatons que Mme P. est plus authentique et que, du coup, elle est plus touchante et plus clairement désespérée par moments. Elle voit son fils se détacher d’elle, et pas facilement puisque la structure éducative où il doit entrer l’année prochaine néces-

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site un financement par l’aide sociale à l’enfance à laquelle Mme P. et M. P. ont donc accepté de confier Théo un temps. Alors Mme P. accompagne Théo dans ses visites, désemparée parfois par les questions des nouveaux intervenants locaux :

une psychologue interroge Théo sur sa fratrie et il répond qu’il a « une sœur », oubliant à la fois que c’est une demi-

sœur et que son père a aussi un autre enfant. Une éduca- trice de l’équipe qui l’accompagne rectifie : « Théo, c’est ta

» et alors là, Mme P. explose : « Mais enfin, c’est

sa sœur, ils sortent bien du même ventre ! »

pères ? C’est vrai que Mme P. doit accepter de perdre le soutien chaleureux du « foyer » que l’équipe des « 13/17 » lui offrait,

et c’est sûrement très angoissant pour elle, comme si elle se retrouvait à coup sûr dans le spéculaire. Pour l’aider dans ce travail de deuil et aussi pour poursuivre le soutien de Théo, un suivi avec le médecin qui avait adressé Théo aux « 13/17 » et qui est responsable de l’unité a été proposé et accepté par Mme P.

Où sont les

demi-sœur

POUR CONCLURE

Finalement, la prise en charge de Théo a été une véritable réanimation : celle de la pensée, du corps, du désir, du père, du tiers. Il y a eu des effets : Théo est aujourd’hui un grand gail- lard, beau et respirant la santé, lui qui avait débuté une épi- lepsie dans une période où la mort était présente, dans le secret (secret des tromperies de sa mère ; secret du meurtre possible de celle-ci par son amant ; secret du suicide de celui-ci devant la porte de la maison familiale). Mais Théo est un adolescent encore mal assuré. C’est un peu comme s’il avait encore besoin du plateau technique de la réanimation légère, après la lourde technicité des premiers temps. Il est indépendant par moments du respirateur, mais il doit pouvoir le retrouver encore, quand il en sent le besoin. Il est encore parfois impuis- sant, plongé dans l’entre-deux : entre deux parents, entre deux séparations. Mais il a su choisir délibérément d’être, pour

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un temps, entre deux institutions, dans ce dernier mois où il a visité et effectué des observations dans plusieurs autres inter- nats, avant de s’inscrire vraiment dans l’un d’eux, et pour- suivre son processus d’adolescence. Dernièrement sur le pas de la porte des « 13/17 », Mme P. regarde son fils : « Mais tu t’es rasé ? » « Ben oui », répond-il avec une nouvelle tranquillité du ton « C’est pas la première fois ! » Se situer dans l’entre-deux à cet âge, c’est plus que nor- mal, c’est physiologique. Souhaitons à Théo de se sortir de ce hiatus parfois déstabilisant. L’équipe sera aussi là pour l’écouter à distance, le téléphone, aux « 13/17 », au cours de l’année qui suit la sortie, c’est un bon compromis pour se séparer tout en vérifiant que chacun existe toujours.

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Pr. Catherine Epelbaum Fondation Vallée 7, rue Benserade 94250 Gentilly

Automne 1999