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LES COMBATS LITTÉRAIRES D’OCTAVE MIRBEAU

« LE RIRE ET LES LARMES »

Ne plus avoir les oreilles assourdies par le bruit des mails […]1 !

« Tristesses et sourires », titrait en 1883 Octave Mirbeau. Plus haut : « On ne peut pas
s’extasier, trois cent soixante-cinq fois par an, devant les imbécillités, platitudes et pitreries
qui grimacent quotidiennement aux devantures des libraires, et s’extasier, en même temps et
du même coup, devant une œuvre magnifique et sévère, dominant les autres […] »2. Qui
pourra honnêtement prétendre que, quelque cent vingt ans plus tard, la parution d’une œuvre
majeure est à l’abri d’un silence aussi assourdissant, de la part de la critique, que celui auquel
la plume acérée d’Octave réservait jadis son encre la plus corrosive ? Nihil novi sub sole. Les
Combats littéraires réunissant la totalité des textes critiques d’Octave Mirbeau paraissent
courant 2006. À l’heure où est édité le Cahier n° 14, les principaux organes de presse3 qui ont
la prétention de tenir leur lectorat au fait de l’actualité littéraire sont muets. Pourtant, si l’on
comprend que Mirbeau l’excessif déplaise, encore aujourd’hui, l’on conviendra que les noms
qui figurent dans ce volume de plus de sept cents pages étaient, à eux seuls, susceptibles de
faire tendre aux aptères titulaires de la chronique du Monde des Livres une oreille au moins
attentive. Jules Renard, Maurice Maeterlinck, Alfred Jarry, Thomas Hardy, Émile Zola,
Barbey d’Aurevilly, Élémir Bourges, Pierre Loti, Paul Bourget, Guy de Maupassant, Henri de
Régnier, Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt, Anatole France, Knut Hamsun, Eugène
Montfort, Paul Léautaud, Alphonse et Léon Daudet, Paul Claudel, Victor Hugo, Sacha
Guitry : d’illustres inconnus ? À l’ère d’Internet et de la prolifération du portable, pas tout à
fait, cependant. Alors, incuriosité ? Parti pris d’aveuglement ? Le lecteur passe de la naïveté à
la perplexité, du désarroi à l’indignation, tous mouvements et réactions en définitive très
mirbelliens. Donc passons.
Presque coup sur coup, Pierre Michel nous donne le tome II de la Correspondance
générale ; une bibliographie monstrueusement exhaustive ; la préparation d’un colloque sur
La 628-E8 aux normes hors standard ; les Combats littéraires, enfin. Chacune de ces étapes
pourrait être, à elle seule, à l’échelle d’un chercheur passionné mais doté d’une énergie
connaissant certaines limites, l’ultime couronnement de l’édifice, la pierre angulaire d’une
vaste entreprise. Ici, chaque nouvelle parution est l’entreprise même, tant son ambition est
légitimement grande. Alors, que reste-t-il à écrire sur Mirbeau, à dire d’Octave ? La source
est-elle tarie, maintenant que le pan de l’œuvre critique vient de voir le jour, à L’Âge
d’Homme ? Loin s’en faut. Parmi quelques pistes, suggérons à Pierre Michel une ou deux
1
« Explications », Les Grimaces, 11 août 1883, p. 290 : le lecteur indulgent nous permettra la liberté
d’effectuer cet anachronique et désopilant jeu sur la polysémie de « mails » : dans le texte, il s’agit bien du galop
des chevaux attelés.
2
« Barbey d’Aurevilly », Le Figaro, 9 octobre 1882, Combats littéraires, L’Âge d’Homme, 2006, p. 59.
3
Tant il est vrai que certains « organes » sont comme le comédien fustigé par Mirbeau : « Un comédien,
c’est comme un piston ou une flûte, il faut souffler dedans pour en tirer un son. »
tâches des plus prenantes. La moindre ne serait pas la mise à jour et, par conséquent, la
réécriture, de la biographie du grand écrivain, à la lumière de plus en plus aveuglante des
innombrables découvertes opérées depuis 1994, date de la fondation de la Société Mirbeau, et
du lancement du premier numéro des Cahiers Octave Mirbeau. La biographie de 1991 est
sans conteste au nombre des ouvrages scientifiques maintenant épuisés parmi les plus
demandés, tant par un public de spécialistes, celui des chercheurs, que par celui des simples
amateurs de belles lettres et d’histoire. Ouvrage de haute érudition et de vulgarisation tout à la
fois, unies en une même réussite, on imagine un peu ce que pourrait être l’importance d’une
nouvelle édition complétée, réactualisée notamment à partir de la masse impressionnante des
lettres aujourd’hui magistralement éditées – ou en passe de l’être.

Le registre des Combats littéraires

Prudence… Il n’est pas certain que le lecteur fidèle des parutions mirbelliennes qui
acquiert le superbe volume des Combats littéraires ne soit pas victime d’une imposture... Les
Combats littéraires sont effet résolument des Combats politiques (1990), et celui qui
aspirerait à se délecter de gloses patiemment fourbies à l’épreuve de théories critiques se
sentira fatalement déçu. À la question « Qu’est-ce que la littérature », Mirbeau a, toute prête,
sa réponse. Une forme de la violence de l’homme à l’encontre de la société, et, pas moins, de
la société à l’égard de l’homme.
Imposture, doublée donc d’une attente possiblement déçue. Les Combats ne sont pas,
au demeurant, des comptes rendus bornés aux livres qu’ils concernent, stricts, mathématiques,
bref des comptes rendus de comptable, ou des procès-verbaux.
Ce qui marque en effet le lecteur de ces saignantes critiques littéraires, c’est l’outrance
caractéristique de ces textes, une outrance à la Rochefort, Bloy ou Vallès ; c’est leur ton d’une
virulence inimaginable. Peut-on concevoir un tel maniement du gourdin dans les colonnes du
doux Mercure de France, l’usage irraisonné de la hache dans les pages de la très diplomate
N.R.F. ? Une critique au marteau-pilon qui légitime bien le titre de « combats » sous lequel
Pierre Michel s’est inlassablement efforcé de les réunir. Et pourtant… Mirbeau n’écrit pas
dans une presse spécialisée pour lecteurs cultivés ou lettrés chercheurs de neuf. La critique
assure ici pleinement son rôle d’exutoire, qu’on la nomme défouloir, ou catharsis. Champ
clos d’un esprit intransigeant, elle attire même, à l’occasion, le corps dans le pré, quand son
auteur est sommé d’en découdre.
Prenant au pied de la lettre la formule de Buffon « le style, c’est l’homme », Mirbeau
ne voit que l’homme, n’écoute que l’homme, ne parle que de l’homme. Les caractéristiques
de l’écrivain : sa conscience, davantage que son talent, l’intensité de son génie, déterminent le
degré de haine que lui voue la société. Sa sincérité lui vaut, en revanche, l’attachement
irréductible de Mirbeau. À tel point que ce concept d’une littérature vraie plus qu’une
recherche du beau style, en littérature, incite constamment Mirbeau à se jeter dans l’ornière
théorétique, hors des sentiers balisés de l’esthétique.
C’est par cet exercice de critique à rebrousse-poil, à la fois éloge paradoxal de
l’écrivain raté que son génie désigne à l’opprobre, de la censure qui bâillonne et par
conséquent en vient à vivifier la création, que le travail de Mirbeau éreinte les institutions, les
écrivains académisés, le public invertébré et… le lecteur, en mettant ses nerfs à vif et le
suppliciant. Gigantesque jardin des supplices, l’espace critique constitue un épuisant jeu de
massacre. Il n’en figure pas moins le point d’ancrage, ou l’abcès de fixation, de la création.
Considérer le monde comme son ennemi ne vaut que si une telle défiance finit par ouvrir les
portes de l’inspiration. L’ensemble des textes loue les « haines, les haines fécondes, au soleil
desquelles fleurissent les grandes choses et poussent les œuvres immortelles. » C’est que, au-
delà de la contraignante et quotidienne besogne de plumitif, Pierre Michel le montre bien dans
le tentaculaire appareil de notes qui éclairent le corpus de Mirbeau, le lien entre collaboration
à la presse et création est légitimé par le réel rôle de laboratoire qu’assure l’écriture
journalistique.

Singularité de la conception critique de Mirbeau

De prime abord, on pourrait déplorer que la critique de Mirbeau soit de nature


essentiellement réactive, en tous points semblable à celle que Baudelaire appelle de ses vœux,
quelques décennies auparavant.

J’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire : pour être juste, c’est-à-
dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique,
c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus
d’horizons.4

Cela tient à la conception propre du travail critique selon Mirbeau. En effet, on assiste
ici à cette monstrueuse hybridation qu’est l’articulation d’une parole politique, au sens plein,
au discours poétique. La critique de Mirbeau use toujours d’un support, car elle nécessite de
façon sensible un point d’ancrage : circonstances de l’actualité, parution d’un ouvrage,
expression de médiocrité ou d’intelligence de la part d’un auteur. Le commentaire “adhère” à
un prétexte qui justifie les développements purement littéraires, presque à titre d’implications
scandaleusement mineures, au regard de la loi du genre.
En réalité, c’est que les propos sur la littérature qu’on y trouve ne constituent pas un
surgissement des ténèbres, à la manière de la critique d’Artaud, non plus que les émanations
métaphysiques de la voix du critique Mallarmé qui appelle, paradoxe schopenhauerien, à la
beauté et au salut par le silence. Il ne s’agit pas non plus d’une chronique entendue dans son
acception traditionnelle, car le propos de Mirbeau n’est pas de tenir son lecteur au fait de
l’actualité littéraire ; à la rigueur, davantage d’une chronique de l’époque. Chez Mirbeau, la
critique littéraire, brodant ou ricochant sur des motifs de société, se rapproche de la vaste
galerie d’un mémorialiste assez peu préoccupé de tracer une perspective poétique.
La critique de Mirbeau n’est pas une critique de l’attente, mais du trop-plein. Elle ne
postule pas un modèle romanesque idéal, un chef-d’œuvre concevable par l’esprit, mais plutôt
constate ce donné, qu’il existe un phénomène, nommé littérature, qui se perd en hurlements,
se dépense en artifices, et que cette agitation ne comble aucune béance. Les Combats
4
Baudelaire, Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, I, 1975, pp. 418-419.
littéraires prennent acte de l’existence de cette activité scripturale fiévreuse, tentent d’y
établir un ordre, mais ne se résolvent pas à l’envisager sous un angle autre que
fondamentalement sociologique. Avec un recul et un flegme tout britanniques, Henry James
formulait un constat semblable en 1903 : « Nous vivons dans un monde où la fiction existe en
surabondance et même avec excès, nous respirons son air et consommons ses fruits. » C’est à
la fois la faiblesse et la grandeur de Mirbeau de peiner, volontairement, à concevoir à quels
motifs profonds obéit ce déferlement de livres, de 1876 à 1916, et de riposter par… le
silence : « Je n’ai pas à parler ici de Suzanne, ce frémissant et admirable livre […] » (p. 443).
La rareté des considérations proprement littéraires nous montre que l’essentiel est ailleurs.
Peu d’intérêt pour le choix d’une intrigue, l’intelligence de la narration, l’adéquation des
personnages, l’agencement des épisodes ; les aperçus stylistiques sont relativement
disséminés dans l’ensemble des chroniques. Mirbeau ne s’identifie pas au héros d’un livre, ne
vit pas sa vie en imagination, ne s’approprie pas le ton des personnages. Seules les
Chroniques du Diable s’entendent à jouer sur cette gamme.
Car, après tout, cette entreprise exégétique de Mirbeau, qui vient fondamentalement
après l’œuvre et s’inscrit dans son sillage, plus qu’elle n’introduit à de l’inédit, est-elle autre
chose que l’image paradigmatique de toute critique ? C’est bien cette conception assez
dégradante de l’œuvre critique, condamnée à être misérablement et foncièrement postérieure à
l’œuvre, que Mirbeau résume par la prosaïque image du ramasseur de crottins de chevaux de
bois. Parvenu à ce point de dégoût où même la littérature semble pure vanité – « chevaux de
bois » pour la création trop bien huilée, et la petite mécanique littéraire, pensons-nous –
comment fonder la légitimité du travail critique ? Vanitas vanitatum, omnia vanitas. Il y a là
aporie. De là, peut-être, la jubilation mirbellienne devant les expressions plurielles d’un
malentendu entre société et littérature, en face des réactions populaires d’incompréhension,
des vues étroites de l’Institution déconcertée devant le message de l’art, du rôle néfaste de la
presse. En tant que lointains artefacts de la fondamentale césure entre la parole discursive et le
langage poétique – entendu au sens le plus large –, les formes les plus triviales de rejet
artistique et de surenchère dans l’adversité et la bêtise anti-esthétiques déchaînent sa verve,
car elles trouvent chez lui une confirmation sans cesse réopérée. Si loin qu’ils paraissent des
aperçus théoriques sur la littérature, l’expulsion d’Alexandre Cohen5, le lynchage médiatique
de Laurent Tailhade6, l’arrestation de Félix Fénéon7, la condamnation d’Oscar Wilde au hard
labour8, épisodes mesquins ou dramatiques de la lamentable actualité à laquelle Mirbeau fait
infatigablement écho, sont, à ce titre, autant de réflexions sur la littérature et son statut, une
irréductible ratification – sous une forme politique, idéologique et policière, certes – de
l’inquiétante étrangeté d’un univers artistique foncièrement anarchiste, car libre, dans ses
fondements.
La cause est donc entendue : Mirbeau n’abordera plus le problème littéraire
qu’indirectement, par la bande, et nécessairement en marge de la pure spéculation critique. Il

5
« À travers la peur », L’Écho de Paris, 26 décembre 1893, pp. 371-375.
6
« Une déposition », Le Journal, 8 avril 1894, pp. 377-380.
7
« Félix Fénéon », Le Journal, 29 avril 1894, pp. 380-382 ; « Potins », Le Journal, 7 mai 1894, pp. 383-
385.
8
« À propos du hard labour », Le Journal, 16 juin 1895, pp. 408-411.
faut aimer Mirbeau d’ouvrir la voie à la dénonciation de certaines outrances colonialistes au
Congo léopoldien et français, avant Gide ; de jeter les bases d’une critique systématique des
errements de l’administration judiciaire, avant Kafka ; de s’en prendre avec une sainte
violence, dès les années 1895, aux épouvantables rigueurs du régime tsariste qui écrase son
peuple « sous le knout », bien avant Soljenitsyne. Une conception politique de la critique
littéraire se tisse entre les pages, dont la trame serrée montre une remarquable cohérence. Là
encore, la chronique prépare, relaie ou prolonge le texte littéraire, la fiction, le roman. Les
notes de Pierre Michel nous invitent à emprunter cette voie interprétative, qui restituent les
divers avatars d’une pensée humaniste, miroitante et efficace, que l’on retrouve dans l’œuvre
romanesque, parfois en sourdine.
Reste, face au regret de cette pauvreté fondamentale de la parole critique, la foi en une
famille d’esprits9, chère à Mirbeau. Aux âmes proches de la sienne, Mirbeau voue une
confiance illimitée et la sympathie pour l’homme fonctionne comme un efficace aiguillon de
sa curiosité à l’égard du livre.

Littératures du moi

L’art étant anarchiste par essence, le lecteur ne sera pas surpris de devoir suivre
Mirbeau sur les pistes rugueuses et parfois abruptes de ce que l’on serait tenté de nommer
l’anomie esthétique. La position de Mirbeau dans le champ littéraire, son tempérament de
ferrailleur, paradoxalement indissociable de son penchant naturel à la pudeur, montrent que,
en quelque sorte, il compose tout au long de son existence avec les exigences de sa nature.
Profondément et substantiellement diariste – l’œuvre littéraire intime en moins –, il semble
qu’il a constamment cherché à plier son tempérament égotiste aux souplesses de l’invention
romanesque. En lui s’esquisse la figure d’un mémorialiste contrarié, toujours divisé entre
l’écriture du moi, et la volonté d’en rajouter et de farder la réalité avec panache, de grossir le
trait pour être sûr de ne pas être en deçà de la vérité. L’imaginaire de Mirbeau est le lieu d’un
tragique et quasi nietzschéen conflit entre la confidence de l’homme blessé et la révolte de
l’homme fort qu’il sait être, ce dernier perpétuellement tenté d’étrangler le premier, le
décadent, le faible, le romantique. La critique lui offre, à cet égard, d’opportuns prétextes à
s’abandonner à cette pente personnelle, en lui fournissant les occasions d’épancher son goût
de l’autobiographie.
En ce sens, si Mirbeau emboîte le pas à Flaubert, caressant le chimérique projet d’un
Livre sur rien, c’est dans la mesure où intrigue, péripéties et canevas constitutifs du roman

9
Ce sentiment d’appartenance à une famille, les cadets de Mirbeau l’éprouveront indiciblement. Plus le
phénomène d’attraction s’avère énigmatique, plus il est puissant. S’agit-il d’expliquer le pouvoir de fascination
et de sympathie qui émane du Maître, magnétiquement subi par Léautaud ? La raison n’y semble pas pour grand-
chose : « Une chose que je veux noter, parce que j’en ai été surpris, curieux, vraiment surpris et curieux, c’est
que la lettre de Bernstein, […] m’a soudain tourné contre lui, dont je ne sais rien, pourtant que je connais pas,
et dont je me moque pas mal. […] Je sens déjà que je ne serai pas très tendre. Je le répète, c’est très curieux,
même pour moi-même, et j’y ai réfléchi un bon moment. Je me suis trouvé en cinq minutes, d’instinct,
résolument, du côté de Mirbeau contre Bernstein, comme on se met du côté de quelqu’un de chez soi, contre
l’être différent de vous. »
traditionnel, forme vulgaire et dépassée, méritent de s’effacer derrière la dimension de l’aveu,
la parole intime de l’auteur, quitte à ce que celles-ci composent à l’ouvrage une physionomie
baroque et inédite. Amateur sûr et inconditionnel des littératures étrangères – son attachement
pour Jude l’obscur de Thomas Hardy est décliné à de multiples reprises –, Mirbeau sait par
exemple déceler dans la pléthore de textes scandinaves, en pleine « invasion des bonhommes
de neige », les ferments de l’œuvre géniale, car faite de la chair de l’homme :

Nulle autre trame, nulle autre action, dans ce livre [La Faim, de Knut Hamsun], que la
faim. Et dans ce sujet, poignant, mais qu’on pourrait croire, à la longue, monotone, c’est
une diversité d’impressions, d’épisodes renouvelés de rencontres dans la rue, de
paysages nocturnes, un défilé curieux de figures imprévues, étrangement bizarres, qui
font de ce livre une œuvre unique, de premier ordre, et qui passionne.
Autobiographie, sûrement.10

Ailleurs, dans ce qui est sans conteste l’une de ses plus flamboyantes chroniques, l’une
des plus belles manifestations de la liberté de pensée qu’on puisse concevoir, Mirbeau
inventorie les qualités innombrables et maudites de l’œuvre du Mendiant ingrat,
l’incandescent Léon Bloy. Au rebours de toute logique, son œuvre tout entier, à la fois
perfection d’ « une prose architecturale, d’une forme plus riche, d’un modelé plus savant et
plus souple » et forme invertébrée puisque « mal fait, [qui] manque d’unité, de composition,
de psychologie mondaine », défie les lois de l’architectonique poétique mais s’élève à la
magnificence de la Bible. Peu importe certaine incohérence de surface. Ecce homo :
.
Voilà cet homme. […] Vous entendrez aussi saigner un cœur dans ce livre douloureux
où chaque ligne est comme l’ahan, le cri de révolte, et l’acceptation finale de cette
montée au Calvaire que fut, jusqu’ici, la vie de Léon Bloy.11

Autobiographie dont la valeur que lui attribue Mirbeau ne peut être appréhendée qu’en
fonction de la parenté qu’il y décèle avec sa sensibilité propre d’écorché. Le fondamental
complément de notes élaborées par Pierre Michel, fournissant la lettre de Bloy du 30 mai
1897 à Mirbeau, celle du 13 juin 1897, et la dédicace de l’exemplaire de La Femme pauvre
par Bloy, tirerait des larmes au plus obtus des lecteurs. Authentique alter ego de Mirbeau,
frère qui aurait refusé le jeu compromettant des alliances politiques d’un temps, et repoussé la
valse hésitation entre des journaux corrompus, des quotidiens mercantiles, et des organes
livrés entre les mains des puissants, le pestiféré Bloy offre à Mirbeau l’opportunité de
percevoir une sorte de reflet plus pur, éminemment littéraire, de son propre moi.
C’est donc naturellement que le genre du journal agrée à Mirbeau. Là où le roman
tourne sa roue en un sens sempiternel, l’entreprise de consignation, au jour le jour, des
moindres données intimes, qu’elles soient anecdotiques, psychologiques, historiques ou
d’ordre génétique et artistique, renferment en son sein la possibilité d’un renouvellement
littéraire, une modernité en germe. La parution du Journal des Goncourt le trouve sans cesse
aux aguets des innombrables manifestations de la sensibilité exacerbée des diaristes, plus que
10
« Knut Hamsun », Le Journal, 19 mars 1895, p. 406.
11
« Léon Bloy », Le Journal, 13 juin 1897, p. 459.
des potins, quand bien même l’œuvre des romanciers l’excède. « Les Goncourt, ça m’est
devenu impossible de les lire12. »
Littérature du moi qui est tout autre que le romantisme égocentrique, boursouflé de
rhétorique, enflé de lyrisme. Le moindre des nombreux mérites de cette édition n’est pas de
procurer au lecteur, après la totalité des textes de Mirbeau, les interviews dont il est le sujet,
quand celui-ci est devenu le centre de toutes les sollicitations, l’objet de nombreux articles de
presse. Mirbeau dédaigne, de son propre aveu, « les intrigues, les ficelles de métier. […] Je
suis un homme qui vit, et ma seule ambition, et tout mon art, se résument à fixer cette vie
éparse, fugace et merveilleuse, à la traduire dans sa mobilité et ses contradictions13 ».

Le Goncourt en question

La relation de Mirbeau critique littéraire, à certains auteurs, s’inscrit sous le signe de la


mobilité, du fait même du caractère pluriel de l’œuvre de ces derniers, parfois. Mirbeau, juge
de la production romanesque des Goncourt, n’entérine pas le discours de Mirbeau lecteur du
Journal, on l’a vu. La naissance de l’Académie Goncourt, au début du siècle, va encore
compliquer la situation. Les textes réunis ici en volume font à bon droit la part belle à cet
épisode de l’histoire littéraire que fut la participation d’Octave Mirbeau à l’Académie
Goncourt. « Toujours seul », titrait Jean-François Nivet, dans son étude sur l’aventure
d’Octave parmi les Goncourt. Quelques interviews et articles de 1904 à 1907 portent trace de
l’estime toute relative dans laquelle il tint cette petite institution en devenir, destinée à contrer
les menées de sa consœur du quai Conti. Et le fait est que l’entreprise de Mirbeau parmi les
dix fut rien moins qu’académique, au sein des électeurs. Si le lauréat 1906, Dingley, des frères
Tharaud, recueille en effet les suffrages de Mirbeau, il y a loin à dire que la majeure partie de
ses candidats sacrifièrent à une stricte observance des principes statutaires, tout d’abord. C’est
ainsi qu’on l’entend prendre fait et cause pour Léautaud – quand bien même l’auteur du Petit
ami n’a rien publié en volume sur l’année. Le Journal littéraire dudit évoque par le menu les
aléas qui marquèrent cette arlésienne que fut l’attribution, méritée, toujours attendue, du Prix
à Léautaud, sous l’influence conjuguée de Mirbeau et de Descaves. Rappelons que Léautaud,
– absence d’opportunisme, réaction d’un esprit franc-tireur –, ne décrochera jamais le Prix,
qui restera un éternel sujet de rumination, insondable puits de regrets et de scrupules, espace
contradictoire de tous les dédains et de toutes les attentes, mais aussi de tous les orgueils. La
fidélité de Mirbeau à son endroit demeurera pour lui une source d’étonnement
perpétuellement renouvelé14. Franchise, excès de sincérité, hardiesse et individualisme
jusqu’au-boutiste qui, à l’occasion, ne s’encombrent pas d’exigences littéraires. Car, si
Mirbeau passe outre le respect des contraintes statutaires, Léautaud, lui, dans son affection
pour celui qu’il nomme son « Maître », ne se fait pas scrupule d’avouer qu’il lui est

12
Maurice Leblond, interview d’Octave Mirbeau, « Les maîtres de la jeunesse », L’Aurore, 7 juin 1903, p.
559.
13
Ibid., p. 558.
14
Devant C.-H. Hirsch : « Mais, vous savez, ai-je répondu à Hirsch, je ne connais pas Mirbeau. [...] Ah !
ça, c’est très fort. Vous savez pourtant quelle admiration il a pour vous ? [...] N’empêche qu’il faudra bien que
je croie à la sincérité de Mirbeau. », Journal littéraire, pp. 446-447.
littérairement inconnu, se targuant de n’avoir lu que La 628-E8 ! Dans le Landerneau des
lettres, moins on se lit, plus on s’apprécie, semble-t-il. Et pourtant, « ce qui compte, c’est le
courage et le va-de-l’avant de Mirbeau comme écrivain, son manque d’hypocrisie littéraire,
et son désintéressement15 ».

Dissonances

Les Combats ne vont pas néanmoins, par-delà la belle harmonie de bruit et de fureur
que nous fait entendre Octave, et en retrait de la belle évolution qui se dessine dans sa
réflexion, sans certains couacs. L’éloge de Fécondité de Zola, sous la plume du néo-
malthusien Mirbeau, n’est pas sans saveur. Il nous rappelle la singulière fluence du jugement
de Mirbeau. Les éreintements de l’auteur des Rougon-Macquart par Mirbeau ne furent, en
leur temps, guère moins déconcertants, dans leurs fondements littéraires, que les
considérations anthropologiques qui présidèrent à l’élogieux compte rendu de Lilith, de
Gourmont, d’après lesquelles la femme « n’a qu’un rôle, dans l’univers, celui de faire
l’amour, c’est-à-dire de perpétuer l’espèce16 ». Pour se convaincre de la facilité qu’il y avait,
pour lui, à émettre ne serait-ce qu’une appréciation plus nuancée, face à la parution des
Quatre évangiles, il n’est pour se convaincre que de se pencher sur leur réception à l’étranger.
Henry James, par exemple, y voit, sans parti pris déclaré, un ouvrage « dépourvu du sens du
ridicule », où l’idéalisme « devient grotesque et fait du livre la plus énorme faute de bon sens
qui ait probablement jamais été commise17 ». Dans l’Hexagone, dans les colonnes de l’une
des revues les plus lues au sein du petit monde des lettrés, le Mercure de France, la titulaire
de la chronique du roman s’emporte et perd le sens de la mesure. « Voici, Messieurs les Juifs,
le moment de régler l’addition ! » ouvre en novembre 1899 la critique du roman tenue par la
très réactionnaire Rachilde, exclusivement consacrée, fait exceptionnel chez elle, au seul
compte rendu du nouveau roman de Zola, sur près de dix pages. « Voici un spectacle auguste
et merveilleux », claironne, à la même date, Octave Mirbeau, dans les colonnes de L’Aurore.
L’identité des ouvertures, scandée par le surgissement du présentatif « Voici », dit assez bien
la révélation d’une nouvelle réalité qui s’accomplit avec la force de l’évidence. Douloureuse,
ou spectacle, la métaphore de cette nouvelle germination romanesque se décline sur la toile de
fond tumultueuse de l’Affaire. La problématique relation entre la recherche sociologique et la
création littéraire interpelle mêmement Mirbeau et Rachilde. Ici, Mirbeau voit le courage du
héraut de la cause dreyfusarde qui ressaisit ses forces pour les jeter dans une nouvelle et béate
croyance en l’avenir, sauvegardé par les capacités fécondes de ses héros de papier. Là,
Rachilde déplore la perte des exigences artistiques, délayées en une improbable proclamation
de foi en la « socialité », idéologie qui s’incarne, à ses yeux, dans la figure honnie de
« l’ouvrier gréviste ». Œuvre de la procréation cyclique, renouvelée jusqu’au ressassement,
Fécondité se décline aux yeux de Mirbeau comme un poème, qui voit la fatale entropie battue
en brèche, in extremis, par la vigueur des forces de vie :

15
Léautaud, Journal littéraire, Mercure de France, I, 1986, p. 438.
16
Jean Maure, « Lilith », Le Journal, 20 novembre 1892, p. 366.
17
Henry James, Du roman considéré comme un des beaux-arts, Christian Bourgois éditeur, 1987, p. 147.
Là, la mort hideuse peut frapper, elle peut enlever les plus beaux, les plus chers de la
famille, un fils, une fille… Qu’importe !... Les trous se comblent, la vie triomphe
nécessairement de la mort ; l’effort dans sa diffusion, par-dessus les haines et les
rancunes, va partout, emplit la campagne, Paris, l’Afrique vierge, en tous endroits où il y
a de la vie à conquérir… C’est la conquête du monde, la victoire du Mieux et du Beau, et
du Bien, et c’est l’apothéose sublime, auguste et jeune des vieux chênes, qui ont porté
haut des branches, et qui rayonnent sur l’univers et sur l’avenir, de leur soupir accouplé,
de leur même sourire fécondant, heureux et libre d’éternité !... (p. 492)

Atypique célébration de la foi en l’avenir, qui englobe même l’adhésion aux idées
expansionnistes contenues dans les dernières pages du roman de Zola, aboutissement
lumineux de la dialectique de vie et de mort, au prix de certaines palinodies relatives à ses
positions néo-malthusiennes, vision finaliste de la sortie future de l’Affaire, les pages de
Mirbeau se comprennent mieux à l’aune de ce qu’il sent être avant tout une rencontre
littéraire, une réalisation d’art, l’entreprise poétique d’un homme qui produit une œuvre libre
et désentravée, selon le principe de la génération spontanée, prêt à se délivrer de toutes les
contraintes, et avant tout, de celles que lui a dictées son goût doctrinal. « Thaumaturge »,
« carrière d’homme et de dieu », déclinent cette conception de l’écrivain démiurge, divinité
de l’art, incarnation laïque du créateur, image sur quoi se clôture le compte rendu.
L’optique critique de Rachilde est tout autre. Les dernières lignes de sa chronique
résonnent curieusement d’un écho lointain avec celle de Mirbeau. Zola « manque d’une
intelligence universelle ; il n’est pas dieu. ». Paradoxalement, cette dénégation s’enracine
dans les mêmes raisons que l’enthousiasme résolu de Mirbeau, la valeur littéraire de
l’écrivain. Aux yeux de Rachilde, Zola a déchu de son rang d’artiste, et l’immense carrière de
l’écrivain s’inscrit dorénavant comme un sorte d’appendice superfétatoire et monstrueux à
son engagement aux côtés d’un officier d’état-major juif…

De l’approbation des grands caractères

Afin d’évaluer plus aisément la haute tenue critique et la remarquable liberté de ton et
d’esprit du franc-tireur Mirbeau, rappelons dans ses grandes lignes, sous la plume d’un esprit
qui lui fut cher, le compte rendu de l’ouvrage de Léon Daudet, Suzanne. Cette chronique
paraît quelque trois semaines plus tard, le 26 décembre 1896. Elle est signée Jaurès, dans La
Depêche. Singulièrement juste sur le plan des idées littéraires, honnête dans son approche du
talent accordé au jeune écrivain, le compte rendu se veut cependant très nettement subordonné
aux considérations idéologiques de son auteur. La parole poétique a bien du mal à prendre le
pas sur le coup à l’endroit du futur chef de file de l’Action française.

Je l’avoue, M. Léon Daudet, avec son incontestable et très grand talent, m’effraie un
peu. […] Dans son dernier roman, Suzanne, il nous précipite violemment dans les
ténèbres de l’inceste, dans des abîmes de perversité, et il nous ramène ensuite, de la
même poussée brutale, vers le pire christianisme qui crucifie la chair et apaise l’âme.
J’avais cru jusqu’ici que M. Léon Daudet faisait surtout valoir la beauté morale du
charlatanisme matérialiste d’une certaine science médicale. […] je crains que son œuvre
ne finisse par ressembler, sans le merveilleux coloris et la surabondance des sensations et
des idées, à ces prêches de l’Armée du Salut où le prêcheur nous raconte à travers
quelles abominations et quelles souillures il est allé à la foi18.

L’obédience chrétienne de l’œuvre de Léon Daudet exerce là comme un noir


magnétisme, une attraction obsédante sur la lecture de Jaurès. Rien de cette aimantation
délétère dans le compte rendu de Mirbeau, qui parvient à s’extraire des partis pris, préjugés et
a priori – l’on sait pourtant combien les rencontres sont profondes et vraies, avec la pensée de
Jaurès, à cette époque – afin de mieux laisser parler l’art. Ainsi, nulle contradiction dans cette
association de la soif littéraire et la spiritualité, subsumée dans « ce caractère si
douloureusement exalté, de l’idéal et de la foi », chez celui en qui Mirbeau voit « « un
intellectuel » au pur sens de ce mot. Les notes et le petit dictionnaire des auteurs fournis par
Pierre Michel nuancent néanmoins la permanence et l’ardeur de l’enthousiasme de Mirbeau à
l’endroit de Daudet fils. Si Les Morticoles trouvent en effet en Mirbeau un défenseur sincère,
auprès de Suzanne, il n’y a guère que le récit de 1896, Le Voyage de Shakespeare, qui suscite
un assentiment sans réserves. À cet égard, on peut s’interroger sur la portée de cette lecture
sur Mirbeau, tant il est vrai que la circumnavigation de l’auteur anglais en Europe du Nord,
Hollande, Allemagne et Danemark, au milieu de 1594, fantasmée par le jeune Léon Daudet,
anticipe sur l’épopée européenne du narrateur de La 628-E8, non moins imaginée…
Ce texte de Mirbeau, consacré à un jeune auteur selon son cœur, nous renseigne sur sa
conception de l’œuvre littéraire, filtrée à travers un syncrétisme né d’une théorie critique qu’il
se plaît à revisiter. Si la croyance baudelairienne en la vanité fondamentale d’un progrès de
l’art est sensible, c’est pour mieux asseoir sa foi en une évolution possible de l’artiste en tant
qu’individu (Suzanne serait supérieur aux Morticoles). De même la triple influence tainienne
de la race, du milieu, de l’époque, préside à certains aperçus qui, à leur tour, dépassent le
principe originel : la prédestination du jeune homme, mais aussi la subordination à l’art de
l’observation professionnelle et des annotations les plus éloignées, scientifiques et
anthropométriques, dessinent les contours d’une parole critique à la fois libre, érudite,
attentive à l’œuvre, toujours élitiste, si l’on entend par là la haute place durablement assignée
à l’idée de beauté (Léon Daudet « n’écrit point pour s’amuser et nous amuser »). Les
« larmes et le rire », clé de l’esthétique mirbellienne, témoignant de la précieuse synthèse de
la gravité conjuguée à la légèreté. L’interpénétration du lyrique et de l’intellectuel, de
l’énigme de l’inexpliqué et des lumineuses foudres de la logique, l’influence des auteurs
classiques, par-delà les siècles, campent un Daudet baroque, celui que son aîné Mirbeau
apprécie, le digne zélateur du grand Will.
Pluriel et indivis à la fois, monolithique dans l’expression de certaines fidélités et
capable d’évolution, enthousiaste et sceptique à l’endroit de la littérature, intuitif et
extrêmement érudit, profond et léger, la critique littéraire nous aide à communiquer plus
intimement, encore, avec une voix, celle d’Octave Mirbeau, toujours plus sensible, et qui,
sans conteste « poussa le plus fort cri d’humanité19 ».

18
Jean Jaurès, Œuvres, édition établie par M. Launay, C. Grousselas, F. Laurent-Prigent, Fayard, tome 16,
pp. 326-327.
19
Préface de la neuvième édition du Calvaire, Le Figaro, 8 décembre 1886, p. 232, note 11.
Samuel LAIR