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Discours d’investiture de Philippe Richert Président de la Région Alsace – Champagne-Ardenne – Lorraine

Lundi 4 janvier 2016

Mesdames, Messieurs, Chers Collègues,

Au moment où je prends pour la première fois la parole devant notre nouvelle Assemblée – et je le fais avec une émotion dont chacun comprendra l'intensité –, c'est vers nos concitoyens d'Alsace, de Champagne-Ardenne et de Lorraine que vont mes pensées. Vers ceux qui nous ont apporté leur suffrage parce qu'ils partageaient nos options et notre projet. Vers ceux également qui nous ont rejoints, au nom de valeurs et de principes qu'ils ont choisi de placer au-dessus de tout. Cette confiance, qui n'est pas un blanc-seing, cette confiance aujourd'hui m'oblige :

je serai le président du rassemblement.

Rassembler les territoires dans la nouvelle collectivité qui voit le jour et à laquelle nous avons à donner sa forme et ses contours. Rassembler les bonnes volontés, les talents et les énergies, pour relever les défis actuels et aller de l'avant.

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Rassembler au-delà des clivages, des postures partisanes et des a-priori.

Nos concitoyens nous le demandent. Et la situation l'exige. Faire de la politique autrement, cela commence par une chose : faire de la politique ! C'est-à-dire servir l'intérêt général et ne jamais servir que lui.

Voilà pourquoi je me consacrerai entièrement au mandat que vous venez de me confier. Je serai président de Région et je n’exercerai aucun autre mandat électif.

Merci à tous ceux qui viennent de me renouveler leur confiance en même temps qu’ils expriment une exigence :

relever les défis nombreux et importants qui sont devant nous.

Voilà pourquoi ma présidence sera celle du rassemblement. Nul ici ne remet en cause ni le bien-fondé ni la légitimité des attaches partisanes. Les idées et les convictions sont, évidemment, le sel de la vie démocratique. Mais quand elles se transforment en postures, quand la majorité croit avoir numériquement raison et que la minorité estime que son rôle est de dire "non" en toute heure et en toute circonstance, alors la démocratie n'est plus qu'un théâtre d'ombres…

On le sait depuis Aristote et nous avons eu plus de 2500 ans pour méditer cette leçon fondamentale – il serait

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grand temps de songer à l'appliquer : en politique, nul ne détient la vérité ; chacun en a sa part.

Le regretté Philippe Séguin, qui fut longtemps dans notre grande région maire d'Epinal, disait : "Il n'y a pas, dans nos collectivités locales, une bonne politique de gauche et une bonne politique de droite. Il y a, en réalité, une seule bonne politique. Celle qui sert nos concitoyens. Celle qui sert le développement de nos territoires. Et à côté de cela, il y en a plein de mauvaises."

Tout l'intérêt du débat démocratique, tout l'intérêt des débats que nous aurons dans cette enceinte, consistera en une seule chose : construire les meilleures politiques publiques possibles. Pour nos concitoyens et pour nos territoires.

Sortons des logiques de cloisonnement et d'oppositions stériles ! Nos concitoyens n'en veulent plus. Faire de la politique, ce n'est pas faire du théâtre. C'est agir, au quotidien, pour faire avancer les dossiers. C'est apporter des réponses concrètes, pragmatiques, efficaces et sur la durée à nos concitoyens qu’ils soient chefs d’entreprise, responsables associatifs ou tout simplement citoyens. Ils sont confrontés aujourd'hui aux pires difficultés qui soient. Montrons-leur que l'action publique, quand elle a du sens, de la détermination, de la vision, peut aider à changer leur vie…

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Je sais bien que dans d’autres collectivités, on ne fait pas nécessairement de place au-delà des composantes de la majorité. C’est tellement plus simple d’adopter des postures et de proclamer qu’on n’a raison en tout et toujours. Récemment encore, un élu pensait essentiel de rappeler qu’il faut garder intact nos clivages et ne jamais céder à l’idée de travailler ensemble. Je ne suis pas de cet avis.

J'appelle aujourd'hui la majorité – et je le fais d'une façon tout à fait solennelle – à écouter et à prendre pleinement en compte les propositions des minorités dès lors qu'elles sont constructives. Parce que nous sommes, élus de la République, au service de nos concitoyens et de nos territoires. J'appelle les minorités à formuler, chaque fois qu'elles le voudront, des propositions pour faire avancer les dossiers et parfaire les décisions que nous aurons à prendre.

Je veux dire aux groupes minoritaires tout le respect que je leur porte. Depuis longtemps, j'ai fait mienne la phrase que le grand Albert Camus écrivait en mars 1951 dans ses Carnets : "La démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité. Mais la protection de la minorité."

Voilà pourquoi je proposerai à la gauche de s'associer à la gouvernance régionale sans se compromettre. Nous aurons à en préciser les contours dans les semaines à venir.

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Voilà pourquoi je veillerai à ce que tous les moyens soient accordés à l'opposition pour qu'elle puisse travailler dans les meilleures conditions et ainsi concourir, par son action, au service de l'intérêt public.

Voilà pourquoi j’organiserai une conférence associant les minorités non représentées au Conseil régional lors des grands débats sur les orientations politiques.

Mes chers Collègues,

Je mesure l'ampleur de la tâche qui nous est confiée. J'en mesure l'étendue et les difficultés, mais aussi, puisque l'on n'accomplit jamais rien au monde sans passion – du moins jamais rien de grand –, la part d'enthousiasme et d'exaltation qu'elle recèle. Les chantiers qui s'ouvrent devant nous sont immenses.

Il s'agit, tout d'abord, de donner corps à notre nouvelle collectivité : « harmoniser » chacune des politiques publiques existantes en Alsace, en Champagne-Ardenne et en Lorraine, c’est-à-dire inventer des politiques conçues pour cette nouvelle région, et nous saisir des nouvelles compétences que nous transfère la loi NOTRe (à commencer par le développement économique, le transports scolaire ou encore les transports interurbains), organiser enfin notre travail. Celui de notre Assemblée, de son Bureau, de sa Commission permanente et de ses

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Commissions thématiques. Mais également le travail de notre Administration, de ses directions et de ses agents.

Ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de l’indiquer, je souhaite m’appuyer sur un Bureau exécutif composé, outre le Président, de 3 élus issus chacun de nos trois anciennes régions : Valérie Debord, Jean Rottner et Jean-Luc Warsmann.

Ce que nous voulons, c'est la décentralisation. Toute la décentralisation. Rien que la décentralisation. Il ne s'agit donc pas de reconstruire, à l'échelle de la grande région, une nouvelle forme de centralité… Je tiens à ce que tous les territoires soient respectés. Je tiens à travailler, au sein de notre grande région, à la complémentarité territoriale. Plus cette Région est grande, plus elle nous impose d’être également proche de vous !

Et c'est cela aussi, ce qu'on appelle faire de la politique autrement. Ici, on ne divisera pas pour mieux régner, d'autant que les républicains que nous sommes n'envisagent de régner sur quoi que ce soit. Nous jouerons la carte des complémentarités entre Strasbourg, Metz et Châlons.

C'est vrai de la gouvernance, où une répartition juste et équitable des fonctions et des rôles sera trouvée. Mieux encore : nous organiserons l'Administration régionale, de telle manière que l'action publique embrasse parfaitement la diversité des territoires. L'enjeu qui est le nôtre, mes

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chers collègues, c'est de faire du Grand Est un laboratoire de la démocratie territoriale.

Et notre première obligation à cet égard s’exprime vis-à- vis de nos concitoyens qui ont parfois le sentiment d’être éloignés des centres de décisions de notre

collectivité régionale. Je suis bien conscient que cette grande région peut, chez certains, accroître ce sentiment

de distance.

J’ai souhaité que chacun de nos 10 Départements puisse être représenté par un vice-président du Conseil régional.

Mais au-delà, notre capacité à témoigner la proximité de la Région avec nos concitoyens, avec les acteurs socio- économiques, avec nos associations, nos collectivités locales, avec nos territoires dans toute leur diversité doit être un chantier majeur.

Il ne s'agit pas de juxtaposer trois conseils régionaux en

un seul, mais bien de construire et d'imaginer ensemble

la radicale nouveauté d'une collectivité unique. Sa radicale nouveauté…

A ce titre, l’association, la consultation de nos

concitoyens, sous des formes à préciser, m’apparait comme essentielle. C’est un chantier qui devra être

mis en œuvre rapidement notamment pour définir le nom de notre Région.

Une collectivité dans laquelle les identités régionales ne disparaîtront pas ni se s'affaibliront. Parce que

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nous en avons besoin, de ces identités fortes. Nous avons besoin de l'identité de la Champagne et de l'Alsace, qui sont des "marques monde" et qui constituent pour le territoire régional tout entier de véritables leviers de développement. Nous avons besoin des Ardennes, de la beauté de ses paysages, de l'opiniâtreté de ses habitants. Et de la poésie de Rimbaud, même si la tâche qui s'annonce ne sera réellement, pour aucun d'entre nous, un "fleuve impassible". Nous avons besoin de la Lorraine, celle du bon roi Stanislas, de Gallé, de Prouvé, celle qui, dans le bassin minier, pourrait en remontrer à tous sur l'art et la manière de toujours se relever des épreuves de l'Histoire.

Ce n'est pas rien, cette Grande Région. Et ce n'est pas rien ce territoire dans lequel, tour à tour, furent sacrés à Reims les rois qui ont fait la France, tombèrent à Valmy les soldats de l'An II, virent, sur le Rhin, les armées de la République voter, par le sang, la liberté du monde, et reposent depuis 100 ans à Verdun des centaines de milliers de soldats français et allemands. Je ne crois pas qu'il soit, dans toute la Nation, de territoire plus républicain et finalement plus français que le nôtre. Nous sommes les marches de l'Est. Nous sommes la France. Et nous sommes l'Europe.

Nous le sommes par nos quatre frontières, qui devront être pour nous des leviers puissants de notre développement. Nous sommes au cœur un espace

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transfrontalier exceptionnel. Nos voisins ont d’ores et déjà manifesté leur volonté de coopération renforcée avec cette nouvelle région. Sachons utiliser ces opportunités.

Non, il ne s'agit pas aujourd'hui de juxtaposer trois régions. Il s'agit d'inventer un nouveau modèle de démocratie territoriale. Il s'agit, ici et maintenant, de tirer parti des réussites des uns pour en faire bénéficier les autres. C'est une tâche exaltante qui est, en vérité, devant nous.

Et nous ne l'accomplirons que si nous savons faire preuve d'efficacité, de proximité, de responsabilité et d'ambition. Ce sont nos quatre mots d'ordre.

L'efficacité, d'abord. Il nous faudra procéder à de lourds investissements. Dans le ferroviaire, dans le numérique - dont nous savons que c’est un enjeu majeur pour tous nos territoires et le Conseil régional doit y prendre très vite toute sa part -, dans la compétitivité, dans la formation et dans l'aménagement. Nous savons faire. Et nous le ferons ! Nous le ferons d'autant mieux que nous maîtriserons le fonctionnement de la collectivité. Le cap que je fixe devant vous aujourd'hui, c'est l'investissement. L'investissement pour l'emploi, pour le développement économique des territoires, pour leur compétitivité.

La proximité, nous allons l'organiser. Nous veillerons à ce que les services régionaux soient présents sur tout le

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territoire. Ce que je veux dire, c'est qu'il y aura des services régionaux territorialisés qui détiendront un pouvoir de décision effectif, au plus près des territoires, sans que tout doive remonter au siège. La décentralisation, rien que la décentralisation, toute la décentralisation ! Dans le même temps, nous mettrons tout en œuvre pour continuer à valoriser les identités régionales. Ce n'est pas un facteur de division. Mais, au contraire, un facteur d'unité nationale.

La responsabilité, ensuite. Nos concitoyens éprouvent une véritable défiance vis-à-vis de la classe politique. Cette défiance, parfois, vire à l'animosité. Je peux le comprendre. De même que Saint-Just disait qu'on "ne gouverne pas innocemment", on ne peut prétendre inverser en cinq-sec la courbe du chômage sans escompter certaines conséquences sur la parole publique ainsi engagée… Moi je veux dire aujourd'hui, à mes concitoyens du Grand Est, toute mon humilité. Nous ferons tout cela et au-delà. Mais nous aurons pour nous- mêmes, élus de la République, une exigence de modération et de sobriété.

Voilà pourquoi, en accord avec mes collègues, et conformément à la charte d’engagements éthiques que nous avons signé tout au début de notre campagne, je proposerai en conséquence à votre Assemblée, lors de notre prochaine réunion, une limitation des indemnités des élus à un taux inférieur au taux prévu par la Loi.

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Cela touchera toutes les indemnités, y compris celle du Président. De plus, les élus qui ne feront pas preuve d'assiduité se verront sanctionner financièrement. Parce qu'être élu c'est servir.

Enfin, je nommerai, dans les plus brefs délais, un déontologue, afin que les membres de notre Assemblée se conforment aux exigences les plus strictes et que tout conflit d'intérêt soit écarté…

Enfin, l'ambition. Elle doit nous animer, toutes et tous, au cours de ce mandat. Beaucoup d'entre nous n'ont pas voulu de cette réforme. Pour autant, nous devons faire face et relever les défis qui se présentent à nous. Nous devons consacrer tous nos efforts à fixer le cap, c'est-à- dire à nous projeter dans l'avenir pour imaginer, dès aujourd'hui, ce que ce territoire sera dans les décennies qui viennent. Il n'y a pas de politique possible sans espérance ni ambition. La résignation ne suffit pas pour faire de la politique. Pour être au service des autres et du vivre-ensemble, l’engagement est une condition sine qua none.

Je crois en l'avenir du Grand Est. Je crois aux pépites de chacun de ses territoires. Je crois aux potentialités que chacun présente. Je crois que l'ambition de notre nouvelle collectivité est d'accompagner le développement, de le susciter et de l'épauler.

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Mes chers collègues,

Le cap est aujourd'hui fixé. La ligne est claire. Nous avons six ans, six années seulement mais six années quand même, pour construire les bases et pour faire de ce territoire un territoire de défis ! Et l'audace commence aujourd'hui.

Je vous ai dit le cap. Je vous annonce nos premières mesures. Nous les préparons, dès maintenant, pour qu'elles entrent en vigueur dès la fin du mois de janvier.

Dès notre prochaine session plénière du 25 janvier, plusieurs délibérations vous seront proposées pour mettre en œuvre les chantiers prioritaires.

La première concerne l'emploi et le développement économique. Nous créerons, sur le modèle d'Alsace Capital, des fonds souverains régionaux, pour le financement des fonds propres de nos PME-PMI. Ces fonds, doté de 100 à 300 millions d'euros, réunissant les moyens publics et privés, permettront le développement, l'innovation et la reprise d'entreprises. Ils s'appuieront également – je le souhaite – sur l'épargne des Alsaciens, des Champardennais et des Lorrains : nous lancerons ainsi une obligation régionale, rémunératrice pour nos concitoyens qui investissent et créatrice d'emplois pour nos entreprises.

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Dans le même temps, je prendrai toutes mes responsabilités pour travailler avec l’Etat en matière de développement économique et d’emploi. Oui, je pense que nous n'avons pas de temps à perdre et que nous devons concentrer les moyens de l'Etat et des Régions pour créer de l'activité et de l'emploi. Le temps est venu d'unir nos efforts. Le temps est venu de dépasser tous les clivages pour agir uniquement en faveur du bien commun.

Je ferai dès cette semaine des propositions au Premier ministre avec lequel j’ai rendez-vous.

Je suis prêt à expérimenter avec l’Etat un partenariat inédit, tout comme je souhaite que très vite nous puissions profiter de ce nouveau contexte pour proposer dans notre région à titre expérimental un transfert de compétences pour aller plus loin et simplifier au-delà de ce qui est dans la Loi. Notre objectif doit être d’être plus efficace au service des demandeurs d’emploi et des entreprises, et d’assurer un pilotage unique des actions de formations professionnelles actuellement séparées entre l’Etat et la Région.

C’est dans cet esprit que je compte m’investir à l’Association des Régions de France.

Troisième des mesures que je proposerai dès le début de la mandature : nous lancerons, sans plus attendre, le "Pacte ruralité". Nous savons la grande souffrance de nos territoires ruraux, nous connaissons le sentiment d'abandon et de déréliction. Nous savons ce que cela veut dire lorsque les services publics ferment les uns

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après les autres, les commerces, les médecins, les entreprises… Nous devons nous donner les moyens pour enrayer cela. Parce que le sens prioritaire de la République, c'est cela à nos yeux : que nul ne soit oublié au bord du chemin !

Je veux enfin, très rapidement, engager un dialogue avec l’ensemble des territoires de notre région. Le Conseil régional a besoin de s’appuyer sur les acteurs locaux. Les Départements bien sûr, mais aussi les agglomérations et les pôles urbains qui nécessairement doivent être l’attention de nos politiques publiques régionales.

Voilà, Mesdames, Messieurs, mes chers collègues, les premiers éléments de notre feuille de route. Au travail !

Au travail, parce que nos concitoyens comptent sur nous! Au travail, parce que c'est notre mission d'élus. Et c'est l'honneur, c'est la grandeur de la tâche.

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