Alain

Badiou
Saint Paul.
La fondation de l'universalisme

QUADRIGE

PUF

. .. .. .. . . 1 13 Universalité et traversée des différences.... ... .. . 131 .. ... .. 1. . .. . . . .. .. . .. . ... .. .. . . . .. . . . .. . 67 VIII. .. . . . . mars 19 Textes et contextes. VI.. . . . janvier IX.. . .. . . . VII. . . Contemporanéité de Paul... . La division du Sujet. . . octobre <<Les Essais du Collège international de philosophie>> : 1'" édition <<Quadrige>> : 2015... . © Presses Universitaires de France.. . . . . . II.. . . . . Pour conclure . .. . ... . . . . ... . .. . . 1 05 . . . .. . . . . . ... . . . . XI. . . . . . . Théorie des discours . . . . . . . . L'antidialectique de la mort et de la résur... .. . . . . . 75014 Paris 2002... . .. . 978-2-13-063247-4 0291-0483 4• édition Dépôt légal . . .. ISBN Qui est Paul ?. . . ISSN ... . . . .1'" édition : 1997. .. 5 X.. . . .. . . L' espérance . . . .. . . . . . L' amour comme puissance universelle. .. . . . III. . 37 IV. .. . . 49 V. .. . 79 Paul contre la loi 91 . avenue Reille. .. .SoMMAIRE Prologue. . . . . . rection . . . . 1997 6. . . . . 1 19 . .. . . . . .. . . ..

Depuis bien longtemps. par mes quatre grands-parents instituteurs. comme on fait de textes curieux. Mais il est une figure subj ective de première importance.PROLOGUE Étrange entreprise. dressé plutôt dans le désir d ' écraser l ' infamie c léricale. Un homme a durement inscrit ces phrases. Archimède. ces adresses véhémentes et tendres. Conrad . ou du culte qui lui fut voué. sans doute. ce person­ nage m' accompagne. dont la poétique étonne. . L 'Incident d 'Antioche. j ' avais ren­ contré tard les épîtres. Mallarmé. Robespierre. Cantor. faisait barrage à quelque identification trop claire. . j 'ai écrit une pièce. puissance intacte. parfaite égalité de cette œuvre avec toute autre. sans dévotion ni répulsion. Et d'autant plus. . en ce qui me concerne. Paul n 'est en effet pas pour moi un apôtre ou un saint. détails abolis. Je n ' ai que faire de la Nouvelle qu 'il déclare. Il y a quinze ans. J'ai touj ours lu les épîtres comme on revient aux textes clas­ siques qui nous sont particulièrement familiers. rien de sacré. dont l ' héroïne s ' appelait Paule. dès lors qu' elle me touche person­ nellement. Platon. Aucune transcen­ dance. et nous pouvons y puiser librement. pour moi. avec d ' autres. qu'héréditairement irreligieux. voire. (pour ne pas entrer dans notre siècle). chemins frayés. Le changement de sexe.

intéressé. on peut. entre l'idée générale d'une rupture. dans la colossale bibliographie concernant Paul. . Cor.Le robuste petit livre de Stanislas Breton Saint Paul ' ' Puf. d'un basculement. Je m'en suis Prologue 3 tenu strictement aux textes de Paul authentifiés par la cri­ tique moderne. et dont le destin me fascine. appelée à succéder à celle que mirent en place. des croyances. édition critique de Nestlé-Aland. il y rentre des obsessions. qui est la matérialité subjective de cette rupture. 1 988. La fondation de l 'universalisme Je n'ai au fond j amais vraiment raccordé Paul à la religion. 1 et Cor.que je ne me suis emparé de Pascal. et qu'on peut dire avoir été celle du militant de parti. Il fait surgir la connexion. Paul est un penseur-poète de l'événement. de longue date. pour 1' épître aux Galates. et à mon rapport de pensée à ces textes. 1 97 1 . verset 25. de bout en bout. c 'est sans doute parce que travaille de toutes parts. Ce n'est pas selon ce registre. apôtre de Jésus-Christ de Günther Bornkamm ' traduction de Lore Jeanneret. Elle est subjective. De là cette réactivation de Paul. Le texte français de base. chez Trinitarian Bible Society. Entrer dans cette chimie ne sert pas à grand-chose. Ainsi Rom. et celle d'une pensée-pratique.mais le saisissement fut moindre . chapitre 1 . Mon intention. 1 . 1 pour la première épître aux Thessaloniciens. Pas plus à vrai dire .2 Saint Paul. ou de Claudel. la recherche d'une nouvelle figure mili­ tante. s'aider du plus grand pas en arrière. en même temps que celui qui pratique et énonce des traits invariants de ce qu'on peut appeler la figure militante. un protestant. . chez Labor & Fides ' Geneve. On aura de même Gal. des perversions diverses. Je veux tout de même. des souvenirs impartageables. intégralement humaine. Lénine et les bolchevicks. n'est ni historienne. des labyrinthes enfantins. Pour qui souhaite poursuivre pour son propre compte. Je ne suis pas le pre­ mier à risquer la comparaison qui en fait un Lénine dont le Christ aurait été le Marx équivoque. est celui de Louis Segond. ' Un catholique. des lectures de bric et de broc. jusque dans le déni de sa possibilité. 1 993 . .25 veut dire : épître aux Romains. signaler : . Qu'ils fassent triangle avec l'athée. Philipp. Les références aux épîtres suivent la disposition tradi­ tionnelle en chapitres et versets. édition de 1 993 . aujourd'hui. Si. Quand est à l'ordre du jour un pas en avant. II pour les deux épîtres aux Corinthiens. à partir de ce qu'il y avait d'explicite dans leur prédication chrétienne. Thess. au début du siècle. chez Deutsche Bibelgesellschaft. Pour 1 'original grec. pour celle aux Philippiens. pas mal d'âneries et de chimères. le chaudron où cuit ce qui sera une œuvre d'art et de pensée est rempli jusqu'à la gueule d'impuretés innommables. dont j 'ai quelquefois revu les tournures.Le Paul. on le voit. que je m'y suis. ni exé­ gétique. De toute façon. Le Nouveau Testa­ ment. ni même d'une antifoi. entre autres choses. je veux retracer en quelques pages la singularité de cette connexion chez Paul. de Kierkegaard. je me suis servi de Novum Testa­ mentum Graece. Pour moi. ou pour témoigner d'une foi quelconque.

la discipline morale. peut après tout se soutenir. la suspicion contre les Juifs ? Comment inscrire ce nom dans le devenir de notre tentative : re­ fonder une théorie du Sujet qui en subordonne 1' existence à la dimension aléatoire de 1 ' événement comme à la contingence pure de 1 'être-multiple. mort. Est « fable )) ce qui d'un récit ne touche pour nous aucun réel. c'est à son . sans sacrifier le motif de la vérité ? On demandera aussi bien : Quel usage prétendons­ nous faire du dispositif de la foi chrétienne. À cet égard. dont il semble proprement impossible de dissocier la figure et les textes de Paul ? Pourquoi invoquer et analyser cette fable ? Que la chose soit en effet bien claire : il s'agit pour nous. et d'accès indirect. d'une fable. auto­ proclamé tel. de toute évidence. qui colle à tout imaginaire patent.CHAPITRE 1 Contemporanéité de Paul Pourquoi saint Paul ? Pourquoi requérir cet « apôtre )) d'autant plus suspect qu'il s'est. et les moins ouvertes du christianisme : 1 ' Église. il réduit le christianisme à un seul énoncé : Jésus est ressus­ cité. et que son nom est couramment associé aux dimensions les plus institutionnelles. prédication. Or c'est bien le point fabuleux. sinon selon ce résidu invisible. pour des raisons cruciales. très exactement. Et singulièrement dans le cas de Paul. naissance. puisque tout le reste. le conser­ vatisme social. dont nous verrons que.

Les formes extrêmes de ce relativisme. ou d'une classe sociale. Qu'il faille aban­ donner le contenu fabuleux laisse en reste la forme de ces conditions. point sur lequel s'accordent l'idéologie analytique anglo-saxonne et la tra­ dition herméneutique (le doublet analytique/herméneutique cadenasse la philosophie académique contemporaine) aboutit à un relativisme culturel et historique qui est aujour­ d'hui simultanément un thème d'opinion. pour nous. et mieux encore qu'on ait des raisons de croire que ce sous-ensemble est composé de victimes. prétendent assigner la mathématique elle-même à un ensemble « occidental » auquel on peut faire équivaloir n'importe quel dispositif obscurantiste ou symboliquement dérisoire. Nous sommes tenus d'expliquer pourquoi nous fai­ sons porter à ce lointain la charge d'une proximité philo­ sophique. La fondation de 1 'universalisme seul point de fable que Paul ramène le récit chrétien. Disons qu'il s'agit pour Paul d'explorer quelle loi peut structurer un sujet dépourvu de toute identité. ici et maintenant. destinales ou oublieuses. est à coup sûr une nécessité contemporaine. avec la force de qui sait qu'à tenir ce point pour réel.6 Saint Paul. L'essentiel pour nous est que cette connexion para­ doxale entre un sujet sans identité et une loi sans support fonde la possibilité dans 1 'histoire d'une prédication uni­ verselle. Ce qui est vrai (ou juste. Heidegger.Hegel. et encore de nos jours Jean-François Lyotard. De quoi en effet se compose notre actualité ? La réduc­ tion progressive de la question de la vérité (donc de la pensée) à la forme langagière du jugement. ou la foi. mais ce qui importe est le geste subj ectif saisi dans sa puissance fondatrice quant aux conditions génériques de l'universalité. Nietzsche. déjà à l'œuvre. ni selon sa destination. en un triple sens : le site historique. pour organiser leur propre discours spéculatif. Ce qui va nous retenir quant à nous dans 1 'œuvre de Paul est une connexion singulière. On objectera que « vérité >> désigne ici. Repenser ce geste.par exemple . qu'il s'agisse d'un peuple. Nous y aide sans doute que . pourquoi le forçage fabuleux du réel nous sert de médiation quand il s'agit. pourvu qu'on soit en état de nommer le sous­ ensemble humain qui porte ce dispositif. le rôle de fondateur d' Église. en vivifier la singularité et la force instituante. d'un empire. toujours du reste selon des dispositions extrêmes (fondatrices ou régres­ sives. c 'est en 1 'occurrence la même chose) ne se laisse renvoyer à aucun ensemble objectif. Séparer durement chaque processus de vérité de 1 'his­ toricité « culturelle » où 1' opinion prétend le dissoudre : telle est l'opération où Paul nous guide. on est dispensé de tout l'imaginaire qui le borde. et dont Paul est propre­ ment l ' inventeur : la connexion qui établit un passage entre une proposition sur le sujet et une interrogation sur la loi. une motivation « politique » et un cadre de recherche pour les sciences humaines. exemplaires ou catastro­ phiques). C'est exact. C'est à l'épreuve de ce croisement entre l'idéologie culturaliste et la conception victimaire de . une simple fable. et sus­ pendu à un événement dont la seule « preuve » est juste­ ment qu'un sujet le déclare. en déplier les chicanes. Le geste inouï de Paul est de soustraire la vérité à l 'emprise communautaire. Freud. Paul est une figure lointaine. de resti­ tuer l'universel à sa pure laïcité. d'un territoire. ou ce qui se suppose sous le mot nlcrnç est tout le problème de Paul). qu'il est formellement possible de disjoindre de la fable. disons qu'il est pour nous rigoureu­ sement impossible de croire en la résurrection du crucifié. Auguste Comte. S 'il nous est possible de parler aussitôt de croyance (mais la croyance. ni selon sa cause. aient cru eux aussi nécessaire d'examiner la figure de Paul. la centration pro­ vocante de la pensée sur son élément fabuleux. Contemporanéité de Paul 7 d'une cité. et singulièrement la ruine de toute assignation du discours de la vérité à des ensembles historiques pré­ constitués.

religieuses. l'abstraction monétaire. nationales ou sexuelles. L'effondrement sénile de l 'URSS. Et quelle est la maxime unique de ce parti ? La maxime à laquelle aucun des partis parlementaires n'ose s'opposer frontalement. Qu'elle peut se mesurer à l 'époque autrement qu'en en flattant l'inertie sauvage. À s'en tenir à notre pays. ni n'entretient de rapport direct avec le statut . de l 'extension constante. vraie singularité nationale dont. s 'agissant de l' État. au destin public de son État. zélé serviteur de l 'occupant nazi : l' État français. jusqu'en Autriche. nous intéresse au plus haut point.8 Saint Paul. n'avaient pour ennemi véritable qu'un autre projet universel. » Ce qui. et ce n'est pas une référence. reconduit à ce qui fut le nom paradoxal donné par Pétain à un gouvernement fantoche. destinant à l 'universel une certaine connexion· du sujet et de la loi. exten­ sion qui ne saurait comme telle. abaissé la pensée de tous. se demande avec la plus extrême rigueur Contemporanéité de Paul 9 quel est le prix à payer pour cette destination. étant la loi du marché­ monde. Nous ne voyons hélas. qu ' on ralentira la dévastation. Quel est le réel unificateur de cette promotion de la vertu culturelle des sous-ensembles opprimés. lequel ni ne tolère qu'on l'assigne à une particularité. L'unique réel po litique du mot . dont le beau mot de « démocra­ tie » couvre de plus en plus mal la misère. même dévoyé et ensanglanté . outre la langue. à la nation. à la religion ou au sexe) ? C 'est. déchaîné l'abstraction vide. La fondation de 1 'universalisme l'homme que succombe tout accès à l'universel.dominant ou victimaire des lieux où en émerge la proposition. Non. ou les vertus démocratiques de la communication commerciale. pour répondre à cette question. sous les signifiants du libéra­ lisme et de l'Europe. chacun sait que n 'existe aucune réponse soutenable autrement que par la persécution de gens désignés arbitrairement comme les non-Français. des automatismes du capital. tant du côté du sujet que du côté de la loi. à la race. lui-même contemporain d'une figure monumentale de la destruction de toute politique (les débuts du despotisme militaire nommé « Empire romain »). a levé provisoirement la peur. que la philosophie peut assumer sa condition temporelle autrement qu'en devenant un appareillage de couverture du pire. nous ne laisserons pas les droits de la vérité-pensée n'avoir pour instances que le monétarisme libre-échangiste et son médiocre pendant politique. de cet éloge langagier des particularismes communautaires (les­ quels renvoient toujours en définitive. à cette question. quelles conséquences faudra-t-il avoir la force de tenir. tant du côté de la vérité (événementielle et hasardeuse) que du côté du sujet (rare et héroïque) ? C'est au regard de cette question. il faut aller. C ' est pourquoi Paul. dont le faux universel s 'accommode parfaitement des bigarrures communauta­ ristes. en sorte que tous votent ou tolèrent les lois de plus en plus scélérates qui s'en déduisent implacable­ ment ? Cette maxime est : « La France aux Français. pour trouver un équivalent. Il est celui qui. que peut-on signaler comme tendance remarquable des quinze dernières années ? Indépendamment. La longue expérience des dictatures communistes aura eu le mérite de montrer que la mondialisation finan­ cière. et de nulle autre. le règne sans partage de l'universalité vide du capi­ tal. Et ce n'est certes pas en renonçant à l'universel concret des vérités pour affirmer le droit des « minorités » raciales. le capitalo-parlementarisme. para­ digme des États socialistes. que seuls Lénine et Mao faisaient réellement peur à qui se proposait de vanter sans restriction les mérites libéraux de l'équivalent général. bien entendu. de toute évidence. Cette demande est exacte­ ment la nôtre. Par quoi s 'installe au cœur de l 'espace public la question délétère : qu'est-ce qu'un Français ? Mais. À supposer que nous parvenions à refonder la connexion entre vérité et sujet. singulariser notre site. que l 'installation irréversible du parti de Le Pen.

Sous nos yeux se construit la communautarisation de l 'espace public.28) ! Et comme. 3. Libre circulation de l ' incomptable infinité qu'est une vie humaine singulière. qui n ' est jamais que traque policière. Comme dans ces conditions sonne clair l'énoncé de Paul. Tout principe universel abandonné. Il est même. de plus en plus insistante. une détestable complicité. énoncé proprement stupéfiant quand on connaît les règles du monde antique : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec. tenu pour une catégorie fondatrice dans l' État. Preuve qu'entre la logique mondia­ lisée du capital et le fanatisme identitaire français. jamais ! C'est . comme marché mondial. comme sous Pétain. et inverse­ ment ne circule que ce qui se laisse ainsi compter. puis pour le Grec ! Car devant Dieu il n'y a point d'acception de personnes» (Rom. de mesures discriminatoires acharnées visant des gens qui sont ici. Il serait tenu de défmir deux régions distinctes de la loi. oui. sinon celui des persécutions auquel il engage. il n'y a plus ni esclave ni libre. il n'y a plus ni homme ni femme» (Gal. on multiplie partout les lois et règlements pour interdire la circulation des personnes. la vérifica­ tion identitaire. La fondation de 1 'universalisme « français ». en place. nos étonnants systèmes d'éducation et de représentation). L' État aurait à s ' assurer d'abord et en permanence de l'identité généalogiquement. 2.10 Saint Paul. le renoncement à la neutralité transcen­ dante de la loi. pour le Juif premièrement. comme le montre la triste affaire dite « du foulard>> . à nous qui remplacerons sans difficulté Dieu par telle ou telle vérité. convient la maxime : « Gloire. ou qui cherchent à y vivre. et le Bien par le service que cette vérité exige. de ce qui est le compte du compte. il y a. est la mise. dans ses grandes lignes. 1 0). et enfin d'étrangers qu'on déclare inintégrés. voire inintégrables. honneur et paix pour quiconque fait le bien. d'étran­ gers intégrés ou intégrables. les tenants résignés de la dévastation capitaliste (la persécution serait inévitable de ce que le chômage interdit tout accueil) et les tenants d'une fanto­ matique autant qu'exceptionnelle «république française» (les étrangers ne seraient tolérables que pour autant qu'ils « s' intègrent » au magnifique modèle que leur proposent nos pures institutions. il faudrait que toute législation s 'accompagne des protocoles identitaires requis. Notre monde n'est nullement aussi « complexe » que le prétendent ceux qui veulent en assurer la perpétuation. Cette configu­ ration fait prévaloir une homogénéisation abstraite. et que Contemporanéité de Paul Il des sous-ensembles de la population soient à chaque fois définis par leur statut spécial. Il y a d'un côté une extension continue des automa­ tismes du capital. mais comme marché. les gou­ vernements successifs y apportent chacun leur petite touche. Tout ce qui circule tombe sous une unité de compte. La loi passerait ainsi sous le contrôle d'un modèle « national » dépourvu de tout principe réel. Nous avons affaire à un processus de pétainisation rampante de l' État. Ce qui veut dire que. devrait précéder la définition ou l'application de la loi. au regard de la vie réelle des gens et de ce qui leur arrive. ce qui est l'accomplissement d'une pré­ diction géniale de Marx : le monde enfin configuré. Et il est particulière­ ment frappant que ce réel persécutoire de la logique iden­ titaire (la Loi n'est bonne que pour les Français) réunisse sous la même bannière. religieuse­ ment et racialement attestable de ceux dont il a la charge. Cela suit son train. ou même trois. C'est du reste cette norme qui éclaire un paradoxe que bien peu soulignent : à 1 'heure de la circulation généralisée et du phantasme de la communication culturelle instantanée. et d'abord des capitaux. d'une parfaite sim­ plicité. C'est ainsi qu'en France il n'y a jamais eu aussi peu d'installation d'étrangers que dans la dernière période ! Libre circulation de ce qui se laisse compter. selon qu'il s'agit de vrais Français. où les juristes ne voyaient nulle malice à définir subtilement le juif comme prototype du non-Français.

des cultures diffé­ rentes. des magazines spécialisés. dont on redoutera dès lors qu'ils ne désirent en réalité. tout processus de vérité est en rupture avec le principe axiomatique qui régit la situation. sa singularité est immédiatement universalisable. des centres com­ merciaux adéquats. des réseaux publicitaires ciblés. Le cos­ mopolitisme contemporain est une réalité bienfaisante. La singularité universali­ sable fait nécessairement rupture avec la singularité iden­ titaire. Ces deux processus sont parfaitement intriqués. Quel devenir inépuisable pour les investis­ sements mercantiles que le surgissement. D 'une part. les chômeurs soumis. Aucune vérité ne peut par conséquent se sou­ tenir de 1 'expansion homogène du capital. la dictature uniforme de ce qu'ils croient être la « modernité )). lesquelles du reste ne réclament j amais que le droit d ' être exposées. des arabes ! Et les combinaisons infmies de traits prédicatifs. les prêtres mariés. pour que son principe de mouvement homogé­ néise son espace d 'exercice. Il faut le semblant d'une non-équivalence pour que 1 'équivalence soit elle-même un processus. des handi­ capés. les catholiques pédophiles. . au Contemporanéité de Paul 13 même titre que les autres. Le capital exige. une image sociale autorise des produits nouveaux. rien de plus offert à l 'invention de nouvelles figures de l 'homogénéité monétaire. Logique capitaliste de 1 ' équivalent général et logique identitaire et culturelle des communautés ou des minorités forment un ensemble articulé. selon la loi de compte dominante. il y a un processus de fragmentation en identités fermées. comme de faux naïfs veulent nous le faire croire. d'autre part. et plus généralement des différences. les jeunes déjà vieux ! À chaque fois. et on aimerait seule­ ment que ceux qui les proclament ne se montrent pas aussi violents quand apparaît la moindre tentative un peu sérieuse de différer de leur propre petite différence libérale. Elle est organiquement sans vérité. Un processus de vérité interrompt la répétition et ne peut donc se soutenir de la permanence abstraite d'une unité de compte. les islamistes modérés. en forme de communauté revendicative et de prétendue singularité culturelle. aux prérogatives uniformes du marché. Ces évidences libérales ne coûtent pas cher. les Serbes handicapés. Cette articulation est contraignante par rapport à tout processus de vérité. mais une singularité qui n 'a égard à aucune sin­ gularité. Une vérité est toujours. et l'idéologie culturaliste et relati­ viste qui accompagne cette fragmentation. soustraite au compte.12 Saint Paul. pour l 'investissement marchand. des femmes. déjà immenses en un seul et « même » individu. et en organise les séries répétitives. Car s'il est vrai que toute vérité surgit comme singulière. qu'une commu­ nauté et son ou ses territoires. Rien de plus captif. un processus de vérité ne peut pas davantage s'ancrer dans l'identitaire. Deleuze le disait exactement : la déterritorialisation capitaliste a besoin d ' une constante reterritorialisation. Mais. ima­ giner et aimer comme ils 1 'entendent. la permanente surrection d'identités subjectives et territoriales. comme au devenir événementiel des vérités. la question. Car chaque identification (création ou bricolage d'identité) crée une figure qui fait matière pour son investissement par le marché. manger. que le monde soit bigarré. plutôt qu'un vrai tissu de différences mouvantes. D'un autre côté. là n'est pas. Qu'il y ait des histoires enchevêtrées. s'habiller. et enfin de capiteux « débats de société » aux heures de grande audience. des radios « libres ». On demandera seulement que la vue d'une jeune fille voilée ne mette pas en transe ses défenseurs. les jeunes cadres écologistes. La fondation de 1 'universalisme que l'abstraction monétaire capitaliste est certes une sin­ gularité. quelle aubaine ! Les homosexuelles noires. et qu'il faille laisser les gens vivre. Une singularité indifférente à la persistante infinité de l'existence. des homosexuels.

ou d'endosser avec la bénédiction du Pape la défroque du prêtre. L'idée qu'on puisse. et lui substitue pour son propre compte celui de culture. l'enfermement des femmes. Le monde contemporain est ainsi doublement hostile aux processus de vérité. le chamanisme. culturellement éta­ blies. Le symptôme de cette hostilité se fait par des recouvrements nominaux : là où devrait se tenir le nom d'une procédure de vérité vient un autre nom. Or la logique identitaire. On oscillera forcément entre 1 'universel abstrait du capital et des persécutions locales. Les deux peuvent parfaitement se combiner. ciment subjectif ou représentatif de son existence. Nous répondons : ces catégories doivent être absentées du pro­ cessus.). On sait du reste que les politiques identitaires conséquentes. Les deux composantes de 1' ensemble articulé (homo­ généité abstraite du capital et revendications identitaires) sont dans une relation de miroir et d'entretien réciproque. Le mot sexualité obli­ tère l ' amour. sont guerrières et cri­ minelles. Qui peut prétendre que va de soi la supériorité du cultivé­ compétent-gestionnaire-sexuellement-épanoui ? Mais qui défendra le religieux-corrompu-terroriste-polygame ? ou . est inconsistante. par exemple les processus politiques. etc. qui le refoule. soit le retour pur et simple aux conceptions archaïques. comme nous le pensons. La fondation de 1 'universalisme La question est de savoir ce que les catégories identi­ taires et communautaristes ont à voir avec les processus de vérité. et dont tous les termes. comme on le voit quand la revendication des homo­ sexuels concerne le droit de rejoindre le grand traditiona­ lisme du mariage et de la famille. qui a l'immense mérite d'être homogène au marché. Le mot technique oblitère le mot science. du reste. la considération des traits identitaires est au fondement de la détermination. Dans le cas de la science. culture destinée à soi et potentiellement non universalisable. religieux. dans le cas de l'amour. etc. manier innocemment ces catégories. et finalement il s ' agit d' inscrire dans le droit ou dans la force brute une gestion autoritaire de ces traits (natio­ naux. faute de quoi nulle vérité n'a la moindre chance d'établir sa persistance et de cumuler son infinité imma­ nente. un Arabe ce que c'est qu'un Arabe.14 Saint Paul. Le système : culture-technique-gestion­ sexualité. qu'elle soit étatique ou revendicative. désignent une rubrique de la présentation marchande. même sous la forme de l'identité française « républicaine ». l'imposition des mains ou les tisanes émol­ lientes sont uniformisés. Dans le cas de la politique. lequel identifie typologiquement les procédures de vérité. Elle polémique contre tout concept générique de l'art. comme la conjugalité stricte. conçue comme culture du groupe. ou minoritaire. Si. considérés comme opéra­ teurs politiques dominants. le culturalisme promeut la particula­ rité technique des sous-ensembles comme équivalente à la pensée scientifique. Elle n'hésite du reste pas à poser que les éléments constitutifs de cette Contemporanéité de Paul 15 culture ne sont pleinement compréhensibles que sous la condition d'une appartenance au sous-ensemble consi­ déré. D'où les énoncés catastrophiques du genre : seul un homosexuel peut « comprendre » ce que c ' est qu 'un homosexuel. est le recouvre­ ment nominal moderne du système art-science-politique­ amour. loin de reve­ nir vers une appropriation de cette typologie. comme le nazisme. seules les vérités (la pensée) permettent de distinguer 1 'homme de 1 ' animal humain qui le sous-tend. etc. on réclamera symétriquement soit le droit géné­ tique de voir reconnu comme identité minoritaire tel ou tel comportement sexuel spécialisé. en sorte que les antibiotiques. Le nom culture vient oblitérer celui d'art. Et enfin. Le mot gestion oblitère le mot politique. sexuels. il n ' est pas exagéré de dire que ces énoncés « minoritaires )) sont proprement barbares. ne propose qu 'une variante du recouvrement nominal capitaliste.

On polémiquera contre toute subsomption . En rupture avec tout cela (ni homogénéité monétaire. la vérité étant inscrite à partir d'une déclaration d' essence subj ective. et . qu'elles soient étatiques ou idéologiques. et les droits qui s'y rattachent. c ' est évidemment le discours philosophique et moral grec. Seront donc admis. Paul n'autorisera jamais qu'aucune des catégories du droit vienne identifier le sujet chrétien. la vérité étant événementielle.elle n'en constitue aucune. dès lors que les textes qui nous ont été transmis sont tous des interventions de circonstance. C'est la théo­ rie des discours (il y en a trois : le juif. puisqu ' à la transformation en arguments publicitaires et images ven­ dables des identités communautaires les plus typées et les plus récentes répond la compétence sans cesse affinée des groupes les plus clos ou les plus violents à spéculer sur les marchés financiers ou à entretenir à grande échelle le commerce des armes. ni axiomatique. il s'agit bien de faire valoir une singularité universelle à la fois contre les abstractions éta­ blies (juridiques alors. il s 'ensuit deux conséquences. Pas plus il ne doit être requis qu'il soit de telle ou telle classe sociale (théorie de l'égalité devant la vérité). sans restriction ni privilège. si sinueuse qu ' en soit 1 'organisation. ni universalité abstraite du capital. D'abord. Que veut Paul ? Sans doute extirper la Nouvelle (l' Évangile) de la stricte clôture où la laisserait qu'elle ne vaille que pour la communauté juive. La fondation de 1 'universalisme se fera le chantre du marginal-culturel-homéopathe­ médiatique-transsexuel ? Chaque figure tire sa légitimité tournante du discrédit de l'autre. et fier de l'être. alors elle est singulière. ni revendication identitaire . Elle est offerte à tous. car sa question est exactement celle-là. les femmes. Elle n 'est ni structurale.16 Saint Paul. et contre la revendication communautaire ou particulariste. ni qu'il soit grec (ou sage). Quant à la généralité idéolo­ gique. c ' est le juridisme romain. et donc des textes commandés par des enjeux tactiques loca­ lisés. ou destinée à chacun. Ensuite. Il ne doit être requis. ou de tel ou tel sexe (théorie des femmes). les gens de toutes les professions et de toutes les nationalités. sans qu'une condition d'apparte­ nance puisse limiter cette offrande. économiques aujourd'hui). et en particulier la citoyenneté romaine. pour lui symétrique d'une vision conservatrice de la loi juive. aussi bien. ses condi­ tions. Contemporanéité de Paul 17 La démarche générale de Paul est la suivante : s'il y a eu un événement. Il ne saurait donc y avoir une loi de la vérité. aucun sous­ ensemble préconstitué ne la supporte.ce point est évidemment le plus délicat . 2/ La vérité est entièrement subjective (elle est de l'ordre d'une déclaration qui atteste une conviction quant à l'événement). le nou­ veau). En définitive. et si la vérité consiste à le déclarer et ensuite à être fidèle à cette déclaration. Aucune généralité disponible ne peut en rendre compte. ni qu'il soit juif (ou circoncis). La vérité est diagonale au regard de tous les sous-ensembles communautaires. La généralité étatique. suit implacablement les exigences de la vérité comme singularité universelle : 1 1 Le sujet chrétien ne préexiste pas à l 'événement qu'il déclare (la Résurrection du Christ). le grec. cha­ cune puise dans les ressources de l 'autre. ni particularité des intérêts d'un sous-ensemble). Mais. ou cette destination. ni structu­ rer le sujet qui s'en réclame. rien de communau­ taire ou d'historiquement établi ne prête sa substance à son processus. La problématique de Paul. ou de 1 'ordre de ce qui advient. notre question se formule clairement : Quelles sont les conditions d'une singularité universelle ? C'est sur ce point que nous convoquons saint Paul. les esclaves. Bien que lui-même citoyen romain. Paul organisera une distance résolue à ce dis­ cours. Mais tout autant ne jamais la laisser déterminer par les généralités disponibles. ni légale. elle ne s 'autorise d'aucune identité. On polémiquera donc contre les conditions extrinsèques de son existence ou de son identité.

. La subj ectivité qui correspond à cette soustraction est une nécessaire distance à 1 ' État. qui n'a jamais été qu'une ignorance « savante >> des voies du salut. En 33 ou 34. et non une illumination. et à ce qui lui correspond dans les mentalités : l'appareillage des opinions. mais aussi battus. Ce qui veut dire qu'elle est soustraite à 1 'organisation des sous-ensembles que prescrit cet état. généralement traduit par « charité ». comme chacun sait. lequel. mais c'est une circularité intéressante. ou subordination du des­ tin à l'ordre cosmique. généralement traduit par « espérance ». a. qu'il l'a achetée. tout cela selon la variation. et à nos tâches philosophiques. généralement traduit par « foi ». scientifiquement. est né en fondant du même coup sa date de naissance. Une vérité est un processus concentré et sérieux. 4/ Une vérité est de soi-même indifférente à l'état de la situation. interne aux communautés juives. mais qu'on dira mieux encore « certitude » ). tout en rendant justice à celui qui. sont léga­ lement poursuivis devant les tribunaux. Il n'est pas au-dessus des moyens d'un commerçant aisé de cor­ rompre un fonctionnaire romain. Il participe avec ardeur à la persé­ cution des chrétiens. Le père de Paul est un artisan-commerçant. pourchassés. solitaire. Il n'est pas une de ces maximes qui. par exemple à 1 ' État romain. décidant que nul n'était en exception de ce qu'une vérité exige. Il est citoyen romain et donc Paul l ' est également. nom du pre­ mier roi d'Israël) naît à Tarse entre I et V (impossible. 3/ La fidélité à la déclaration est cruciale. et descellant le vrai de la Loi. celui qui nomme le sujet au point de 1 'adresse militante de sa conviction (àyétrrT]. mais qu'on dira mieux « conviction »). Paul est un Juif de la tendance pharisienne. Il faut en passer simultanément par une critique radicale de la Loi juive. L'exécution du Christ date environ de 30. car la vérité est un processus. Des opinions. On est sous Tibère. Reste à en déployer 1 'organisation conceptuelle sous-jacente. laquelle instituait l'an 1 de « notre » ère (la sienne. CHAPITRE II Qui est Paul ? Nous pourrions commencer dans le style benoît des biographies usuelles. ne puisse convenir à notre situa­ tion. mais qu'on dira mieux « amour ») . plutôt). qui ne doit jamais entrer en compétition avec les opinions établies. celui qui nomme le sujet dans la force de déplacement que lui confère la sup­ position du caractère achevé du processus de vérité (tÀrriç. Paul est frappé par une apparition divine et se convertit au christianisme sur la route de . sans aucune preuve. des rapports de force entre ten­ dances. qui sont considérés par les Juifs orthodoxes comme des hérétiques. fabricant de tentes . et. à ce titre. d' être plus précis). et de la Loi grecque. Paul (en réalité Saül. lapidés.18 Saint Paul. le contenu de l'événement mis à part. devenue obsolète et nuisible. L a fondation de 1 'universalisme de son devenir à une loi. dira Paul. Il est donc de la même génération que Jésus. Comment ce père a-t-il obtenu la citoyenneté ? Le plus simple est d'imaginer. il ne faut pas dispu­ ter. On a besoin pour la penser de trois concepts : celui qui nomme le sujet au point de la déclaration (rria-ru. provoqué une Révolution culturelle dont nous dépendons encore.

des raisons qui l' autorisent à poser la question : « Pourquoi je suis un destin ? )) Pour un antiphilosophe. dans le Nouveau . Coupons droit vers la doctrine. Et nous n'avons pratiquement rien d'autre. Aucun discours ne peut prétendre à la vérité s ' il ne contient pas une réponse explicite à la question : qui parle ? Lorsque Paul adresse ses écrits. il est évident que la position énonciative fait partie du protocole de 1'énoncé. C'est en Paul lui-même la (ré)surrection du sujet.20 Saint Paul. est une grande figure de l'antiphilosophie. 1. Y séparer les éléments réels de la fable édifiante (et de portée politique) qui les enveloppe demande une exceptionnelle et méfiante rigueur. est une construction rétrospective dont la critique moderne a clairement mis au jour les intentions. parfois d'apparence anecdotique. il 1' est devenu. On ne lui a pas apporté l' Évangile. Et ce sujet.« c 'est arrivé )). pour l'intelligence de son propos. ou Nietzsche ne nous prenant pas à témoin. Le récit des Actes des apôtres. et dont la forme est le plus souvent empruntée à la rhétorique des romans grecs. sur ce point. nous le verrons. Des fragments existentiels. C ' est le « je suis )) comme tel qui est convoqué sur le Qui est Paul ? 21 chemin de Damas par une intervention absolument hasar­ deuse. Le mot « conversion )) convient-il pour ce qui s ' est passé sur le chemin de Damas ? C'est un foudroiement. Paul. Et ainsi de suite. et sa vocation. et non un retournement dialectique. Et même des « épîtres de Paul )) canoniquement recueillies. Paul entend une voix mystérieuse qui lui révèle et la vérité. laquelle se souciait comme d'une guigne de ces petits groupes d'hérétiques juifs. une fois n'est pas coutume. L' événement . De même que la Résurrec­ tion est totalement incalculable et que c'est de là qu'il faut partir. de la déclaration de la foi. Or il est de l'essence de l'anti­ philosophie que la position subjective fasse argument dans le discours . ce n'est pas un rallié. Nous ne pouvons donc aucunement négliger. et rien n'y conduit. nous l'avons dit. À quoi bon tout cela ? Voyez les livres. En un certain sens cette conversion n'est opérée par personne : Paul n'a pas été converti par des représentants de 1' « Église )). La fondation de 1 'universalisme Damas. Il l' est devenu soudainement. tout du long de Ecce homo. Car les données fiables externes sont extrême­ ment rares. car Paul tire des conditions de sa « conversion )) la conséquence qu'on ne peut partir que de la foi. Il commence ses fameux voyages missionnaires. non. sont élevés au rang de garantie de la vérité. On connaît l'histoire : se rendant à Damas en tant que pharisien zélé pour persé­ cuter les chrétiens. Kierkegaard sans que nous soyons instruits du détail de ses fiançailles avec Régine. sur la route de Damas (si. comme nous le croyons. Et pourtant. une césure. Exemple matri­ ciel du nœud entre existence et doctrine. Heureusement du reste que nous importent au premier chef celles qu'il incorpore lui-même dans ses épîtres. de même la foi de Paul est ce dont lui-même part comme sujet. 1 5 . 1 0).est le signe subjectif de l'événement proprement dit qu'est la résurrection du Christ. faire confiance à la biogra­ phie truquée de Paul présente dans le Nouveau Testament sous le titre de Actes des apôtres). Il est clair que la rencontre sur la route mime 1' événement fondateur. C'est une réquisition qui institue un nouveau sujet : « Par la grâce de Dieu je suis qui je suis (Ei!lL ô Ei!lt))) (Cor. Imagine-t-on Rousseau sans les Confessions. les circonstances de la vie de Paul. purement et simplement. on peut. dans l'anony­ mat d'un chemin . il rappelle toujours qu' il est fondé à parler en tant que sujet. sinon la capacité de vérifier tel ou tel détail par l'entremise de l'historiogra­ phie romaine. Le surgissement du sujet chrétien est inconditionné. un siècle au moins après la mort de l'apôtre.

et garantir quelques épisodes décisifs. ceux qui ont connu personnellement le Christ. On sait à peu près comment fonctionnent ces pérégri­ nations militantes. et doivent se faire circoncire. Sans doute son efficacité militante est-elle à ses yeux une garantie suffisante pour qu' il puisse. il ne va pas voir les autorités. À cette époque le judaïsme est encore une religion prosélyte. Paul part en Arabie pour annoncer 1 ' Évangile. La circonci­ sion atteste ici sa fonction de marquage. les apôtres institutionnels. si bien que le corpus de cet auteur fondamental se réduit en définitive à six textes plutôt brefs : Romains. ni un faux modeste) : Que fait-il après le foudroiement de Damas ? Nous savons en tout cas ce qu 'il ne fait pas. armé d'un événement personnel. Il faut croire qu'elle ne persuade pas Paul de la nécessité d'en référer souvent au « centre )) jérusalémite. Nous ignorons tout des enjeux de cette première rencontre. usant d'un anachronisme politique risqué. mais sont dispensés des pres­ criptions de la loi. c'est à la synagogue que d'abord il intervient. qui connaît la valeur des compromis raison­ nables. Se détournant de toute autorité autre que celle de la Voix qui l'a personnellement convoqué au devenir-sujet. saire est le moins implanté). La dimension excentrée de l'action de Paul est la substruc­ ture pratique de sa pensée. Turquie. affirmation qui. où l'adver. Les choses se passent évidemment mal avec les orthodoxes. les sympathisants et les adhérents. Il laisse cette surrection subjective en dehors de tout sceau officiel. aux yeux de la majorité des juifs. Macédoine. pour déclarer que ce qui a eu lieu a eu lieu. Paul est aussi un politique. rencontrer enfin les « chefs historiques )). Par exemple. C'est cependant assez pour établir quelques traits sub­ jectifs majeurs. Il ne va pas à Jérusalem. Quand il arrive dans une ville. car sa seconde période de voyages militants durera quatorze ans ! Cilicie. laquelle pose que toute univer­ salité véritable est dépourvue de centre. en sorte que le seul point de continuité entre la Nouvelle selon Paul et le judaïsme prophétique est l'équation Jésus Christ). b) Les convertis s 'engagent à respecter les prescrip­ tions de la loi.22 Saint Paul. Ce n'est donc pas directement 1' adresse aux païens qui isole Paul de la communauté juive. De là date cette convic­ tion inébranlable quant à son propre destin qui l'opposera à diverses reprises au noyau des apôtres historiques. Et. a) Les « craignant Dieu )) reconnaissent la légitimité globale du monothéisme. S 'adresser aux païens n'est pas. Homme qui. et que Paul nous rapporte avec un orgueil manifeste (Paul n'est certes ni un introverti. Thessaloniciens !. Corin­ thiens 1 et Il. Grèce. Le prosélytisme juif est conséquent et développé. puis repart. Philippiens. Il divise son audience en deux cercles qu'on pourrait appeler. un point de la plus haute importance. et en particulier des compromis verbaux. du reste. et pour = . passé ce délai. L'exégèse scientifique a prouvé le caractère . Galates. et notamment de la circoncision. apocryphe de nombre d'entre elles. est fondé à déclarer cet événement impersonnel qu' est la Résurrection. Syrie. de préférence. d ' initiation majeure. qui n'entament que peu sa liberté d'action dans les lieux et territoires qu'il choisit (ceux. Paul reste en Arabie pendant trois années. pour des raisons doctrinales : 1' entêtement mis à affirmer que Jésus est le Messie (rappelons que « Chrish) n'est jamais que le mot grec pour « messie )). comme on le croit souvent. La fondation de 1 'universalisme Testament. Paul passe donc à Jérusalem 23 Qui est Paul ? où il rencontre Pierre et les apôtres. c'est bien en s 'appuyant sur les institutions de cette communauté que Paul initie sa prédication. Il ne va pas se faire « confirmer )) 1' événement qui 1 'institue à ses propres yeux comme apôtre. dont Pierre est la personnalité centrale. On verra dans la suite qu'entêté voire violent sur les principes. une invention de Paul. il faut se méfier.

Une fois le groupe suffisamment consolidé à ses yeux (on dira qu'il est alors ecclésia. La fondation de 1 'universalisme des raisons extrêmement fortes et légitimes. c'est aussi une géo­ graphie intérieure. Disons que la poignée de résistants des années 1 940 ou 1 94 1 est logée à la même enseigne que les Corinthiens de Paul : c'est à eux. et elles en ont toute la passion politique. Là il essaie de consti­ tuer un groupe qui mélange des judéo-chrétiens et des pagano-chrétiens. Si Paul commence à écrire sur des points de doctrine. exigence pres­ sante d'une action prosélyte soutenue. Il y a dix-sept ans que Paul a reçu la convocation de Damas. forme archaïque de notre « camarades ». Ce n'est pas indifférent. la troisième de 1 'Empire après Rome et Alexandrie. Qui sont en effet ces Thessaloniciens. Paul ne perd jamais de vue. qu' il est un homme de la ville. Son style ne doit rien aux images et métaphores rurales. examen de points litigieux. Responsable de plusieurs groupes essentiellement constitués de pagano-chrétiens. L'universalisme de Paul. et qui deviendront ses lieutenants. sur un ton animé et majestueux. Pourquoi ? On peut sur ce point faire quelques hypothèses. Paul abandonne la synagogue. Il a la cinquantaine. qu'il est licite de s'adresser. et se replie chez un sympathisant local. et où. et s'appelle lui-même « le vieux Paul ». dont ne nous reste aucune trace écrite. on risque sa vie. rappel de principes Qui est Paul ? 25 fondamentaux. organisation des finances . à laquelle il procède constamment. qui dans les conditions de l'époque peuvent être très violents. auxquels Paul adresse. qui n'est pas celle du petit propriétaire foncier. pour ne rien dire de ces Romains. Les premiers textes de lui qui nous soient parvenus datent de cette époque. d'où vient sans doute « église ». se porte jusqu'aux extrêmes limites de l 'Empire (son plus cher vœu est d'aller en Espagne. ne pouvait mener à terme sa mission que du côté de l'extrême Occident). Paul réside à l'époque à Antioche. vu les très faibles concessions que Paul fait à 1 'héritage juif. Sa vision des choses.s incidents. Qu'ils soient commen­ surables à une vérité transforme toujours des individus anonymes en vecteurs de l'humanité tout entière. mais qu'il faut se représenter comme un petit ensemble de militants). qui en revanche abondent dans les paraboles du Christ.24 Saint Paul. . Paul en confie la direction à ceux dont il apprécie la conviction. c'est bien parce que le cos­ mopolitisme urbain et les longs voyages en ont façonné l'amplitude. une très grande ville. si loin qu' il soit. nous pensons que c'est parce que lui apparaît la nécessité de combattre à . Ses épîtres ne sont rien d'autre que des interventions dans la vie de ces noyaux. Au bout de ces quatorze ans d'errance organisatrice. nous sommes à peu près en 50. . entre le petit noyau de fidèles constitué dans une ville et la région tout entière. Cela n'est guère étonnant. si ses textes sont recopiés et circulent. Il semble que rapidement les adhérents du groupe seront majoritairement des pagano-chrétiens. pour tout dire. perdus dans la cité. s'il s'agit de pointer quelque réel de la France. l'Oriental. Rien n' est plus significatif de la certitude de Paul quant à l ' avenir de son action que l ' identification. Après de. renouvellement de la confiance aux diri­ geants locaux. soutient une impo!!ture. Lutte contre les divisions intestines. Il y a environ vingt ans que le Christ est mort. singulièrement en ce qui concerne les rites. ses épîtres ? Probable­ ment quelques « frères ». Puis il continue son voyage. les noyaux de fidèles dont il a soutenu la création. et à eux seuls. comme si lui. ces Corinthiens. Rien n'y manque de ce qu'un activiste de n'importe quelle cause organisée peut reconnaître comme étant les soucis et les emportements de l 'intervention col­ lective. Rappelons que Paul est né d'une famille aisée de Tarse. si elle embrasse avec ferveur la dimension du monde. pas un campagnard.

et on en tire les consé­ quences. Les marques extérieures et les rites ne peuvent servir à la fonder. pour tout dire. les marques traditionnelles d'appartenance à la commu­ nauté juive ? Sur ces questions. ou de faction. qui n'ont aucune espèce de connaissance ni de res­ pect de la Loi. elles sont transfigurées. un fidèle incirconcis. C'est la seconde rencontre de Paul et de Pierre. Pour lui (et nous lui accorderons ce point). pour la construction de cette vérité. Sinon. Ou bien on en participe. quelle que soit leur provenance. qui engage le destin de la nouvelle doctrine. et trouvent proprement scandaleux qu'on considère comme des égaux des gens qui n'ont ni les marques. ni les pra­ tiques rituelles de la communauté. Sa conception du sujet est dialectique. l ' incorpore par dépassement. et bloquer son déploiement universel. le peuple que cimente 1 'Ancien Testament ? De quelle importance sont. Il s'agit d'un conflit majeur. C'est la rançon du statut de la vérité comme singularité universelle.26 Saint Paul. Encore une fois. Cette distinc­ tion sans intermédiaire ni médiation est entièrement subjective. Pendant le séjour de Paul à Antioche arrivent des judéo-chrétiens de stricte observance. ou bien on lui demeure étranger. Mais. Des gens. On peut même dire que. Les marques héritées de la tradition (la circoncision par exemple) sont donc toujours nécessaires. Son enjeu particulier est la circoncision. Il s'agit de poser que sa nouveauté conserve et relève le site traditionnel de la croyance. ce n'est pas le prosélytisme en direction des non-juifs qui est en cause. et la nouvelle universalité ne soutient aucun rapport privilégié avec la communauté juive. sans aucun doute. Une grave querelle s'élève. ni même à la nuancer. ce qui ne peut que fzxer la Nouvelle dans l'espace communau­ taire. qui est. La circonstance 1'oblige à se concevoir comme un chef de parti. l'événement rend obsolète le marquage antérieur. Ils s'opposent à l'apôtre. les composantes de . pour son déploiement dans les peuples de 1 'Empire. Paul consi­ dère donc tous les convertis comme des fidèles de plein exercice. il ne la résilie pas. Jusqu'à quel point reste-t-elle tributaire de son origine. la question est : qui est élu ? Qu'est­ ce que l'élection ? Y en a-t-il des signes visibles ? Et fma­ lement : qui est sujet ? Qu'est-ce qui marque un sujet ? Le camp judéo-chrétien de stricte observance pose que l'événement-Christ n'abolit pas l'espace ancien. ritualisés et circoncis. et Qui est Paul ? 27 cette fois nous sommes renseignés sur son enjeu. exigent la circoncision de tous les fidèles. et d'autant plus actives. Paul se trouve à la tête du second camp. On décide finalement de trancher la question à Jérusalem avec les apôtres histo� riques. Le point est que Paul ne peut consentir à distinguer deux cercles dans ceux qu ' il rallie. on déclare 1' événement fondateur. et les « vrais » convertis. en 5 1 ?) a une importance décisive. à l'arrière-plan. Le processus d'une vérité n'est universel qu'autant que le supporte. la conférence de Jérusalem (en 50 ? . les sympathisants doctrinaux. une reconnaissance sub­ jective immédiate de sa singularité. la communauté juive ? Dans mon langage : quel est le rapport exact entre 1 'universalité supposée de la vérité postévénementielle (ce qui s ' infère de ce que le Christ est ressuscité) et le site événementiel. sèment le trouble. Les judéo-chrétiens de stricte obser­ vance maintiennent la pratique des degrés d'adhésion. Certes. et qu'ils soient circoncis ou non. reprises et élevées par la nouvelle annonce. Pour lui. il faut en reve­ nir à des observances ou à des signes particuliers. le processus d'une vérité est tel qu'il ne comporte pas de degrés. comme son point réel. Il ne s'agit pas de nier la puissance de 1' événement. La fondation de 1 'universalisme grande échelle. qui organisent le nouage de la sin­ gularité et de l 'universalité. et Paul a pris soin de venir à Jérusalem accompagné de Tite. L' événement­ Christ accomplit la Loi.

et qui désigne en fait tous les peuples autres que le peuple juif). 1 O.7. Il n'a plus de signification. une sorte de délimitation des sphères d'influence. Il y a eu médiation des apôtres historiques. sans doute. et qui était Grec. Paul des Gentils. Jacques et Jean. assumant de façon raisonnable leurs fonctions symboliques dirigeantes. des ë8vot (qu'on traduit par « nations ». 1 9). tout ce qu'il mobilise. ne fut pas même contraint de se faire circoncire. dans ses effets de vérité il faut qu'il en soit indépendant. Paul relate 1 'épisode dans 1' épître aux Galates. Son énoncé rigoureux est : « La circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien non plus » (Cor. et eux vers les circoncis.28 Saint Paul. d'autres en milieu païen. l'observance minutieuse de la Loi) soit indéfendable ou erroné. ni n'est en aucune façon exigible.quels qu'ils aient été jadis. afin que la vérité de l'Évangile fût maintenue parmi vous. ni positive ni négative. C'est que 1 'impératif postévéne­ mentiel de la vérité le rend (ce qui est pire) indifférent. 2. Le débat. Paul n'est pas opposé à la circoncision. qui sont regardés comme des colonnes. Les judéo-chrétiens de stricte observance (ceux. La fondation de l 'universalisme l'événement. Ce n'est donc pas que le marquage communautaire (la circonci­ sion. Céphas et Jean. a pour site cette communauté. pour épier la liberté que nous avons en Jésus-Christ. qui avaient monté les troubles d'Antioche) sont qualifiés de « faux frères ». comme à Pierre pour les circoncis. 1 . Ceux qui sont les plus consi­ dérés. et par la mise en scène des Actes. je l'exposai en particulier à ceux qui sont les plus considérés. je montai de nouveau à Jérusalem avec Barnabas. on devine que la bataille a été rude. voyant que l 'Évangile m'avait été confié pour les incir­ concis. Je leur exposai l'Évangile que je prêche parmi les païens. Paul lui-même est entièrement de culture juive. la main d'association. Qui est Paul ? 29 Quatorze ans après.et ayant reconnu la grâce qui m'avait été accordée. . cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes. Il est certain qu' elle s ' est terminée par un compromis. porte sur trois concepts. Le marquage (y a-t-il des marques ou des signes visibles de la fidélité ?). ont donné leur aval à une sorte de dualité militante empirique. ayant aussi pris Tite avec moi . Et cela. 1. Pierre est apôtre des Juifs. qui. La formule en est : il y a des apôtres qui travaillent en milieu juif. qui était avec moi. et cite bien plus souvent l'Ancien Testament que les paroles supposées du Christ vivant. avec l' intention de nous asservir.ceux qui sont les plus considérés ne m ' imposèrent rien. Nous ne leur cédâmes pas un instant et nous résistâmes à leurs exigences. à moi et à Barnabas.car celui qui a fait de Pierre l'apôtre des circoncis a aussi fait de moi l'apô­ tre des païens. et il est clairement question de savoir si on cède à la pres­ sion ou non. son lieu. philosophiquement reconstitué. L'interruption (qu'est-ce qu'un événement interrompt ? Qu ' est-ce qu'il préserve ?). À l ' intersection de ces trois concepts se construit l'interrogation fondamentale : qui est sujet du processus de vérité ? Nous ne connaissons l'existence et les enjeux de la conférence de Jérusalem que par le bref récit de Paul lui­ même. Ils nous recommandèrent seule­ ment de nous souvenir des pauvres. C 'est un texte entièrement politique dont il faut rete­ nir au moins trois points : 1 1 Quel que soit le caractère pondéré du discours. puisque l'incir­ concision n'y revêt aucune valeur particulière. nous vers les païens. Mais Tite. Mais si dans son être 1 'événement est tributaire de son site. . . me donnèrent. afin de ne pas courir ou avoir couru en vain. . La fidélité (qu' est-ce qu' être fidèle à une interruption événemen­ tielle ?). et ce fut d ' après une révélation que j 'y montai . afin que nous allassions. Au contraire. les rites. Cet énoncé est évidemment sacrilège pour les judéo-chrétiens. Notons qu'il n'est pas pour autant un énoncé pagano-chrétien. ce que j 'ai bien eu soin de faire. Pierre (Céphas). à cause des faux frères qui s 'étaient furtivement introduits et glissés parmi nous. . Jacques.

question qui sera centrale dans la prédication de Paul. La conférence de Jérusalem. il s'esquiva et se tint à l'écart. par crainte des circoncis. et immanence à la situation. preuve parmi d'autres qu'il s'agit d'un document officiel. en sorte que Barnabas même fut entraîné par leur hypocrisie. Voyant qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Évangile. il mérite son titre de pierre angulaire de l' Église. y compris le ton défensif de Paul (il plaide visiblement pour un droit reconnu à poursuivre son action). Que la situation. il mangeait avec les païens . Cet incident est passé sous silence dans les Actes. Que Paul s'occupe des païens est une chose. mais laisse se développer des expériences antinomiques. voyant entrer des disciples de Jacques. Il voit sans aucun doute dans le compor­ tement de Pierre une remise en cause du compromis ini­ tial et une position hypocrite. La conférence de Jérusalem est véritablement fondatrice. et « romaine )). Paul le prend très mal. Certes. C'est déjà beaucoup qu'elle en organise empiriquement la pos­ sibilité. le rapport entre loi et sujet ? Est-ce que tout sujet est dans la figure d'une sujétion légale ? La conférence de Jérusalem ne décide rien. 3/ Tout montre. . dans cette conclusion. Quel est. quand elles furent venues. a évité au christianisme de n'être en définitive qu'une secte juive. Tout montre qu'il ne badinait pas avec la fidélité aux principes. la conférence ne semble pas en état de fixer le contenu de ce difficile appariement Qui est Paul ? 31 entre événementialité . elle a évité au christianisme de n'être qu'un illuminisme nou­ veau. même après la conférence. sur laquelle apparemment la conférence ne tranche pas. La fondation de 1 'universalisme On remarque cependant que rien. cette portée est considérable. La question est de savoir si on peut prendre les repas rituels avec des non­ juifs. reste très tendue est attesté par le fameux « incident d'Antioche )) . Le texte porte encore la marque d'une vraie fureur : Mais lorsque Céphas vint à Antioche. De quoi s'agit-il ? Pierre est à Antioche (une tournée d'inspection ?). une précaire scission (après beaucoup d'autres). car elle dote le christianisme d'un double principe d'ouverture et d'histo­ ricité. puisque dépourvu de tout enracinement dans le judaïsme historique. Car la liberté met en jeu la question de la loi. tu vis à la manière des païens et non à la manière des Juifs. pourquoi forces-tu les païens à judaïser ? Paul rompra aussitôt après avec Barnabas qui a été entraîné par Pierre. que le compromis était instable. en bridant le zèle des pagano-chrétiens hostiles au judaïsme. Mais. en présence de tous : Si toi qui es Juif. et. je dis à Céphas. Elle tient ainsi serré le fil de 1 'événement comme initiation d'un processus de vérité. que possible.30 Saint Paul. il s'éloigne de la table. Ce qui ne veut pas dire qu'il ait été sans portée historique. n'indique clairemept le parti adopté sur les questions de fond. 2/ Le moment clé du texte est celui où Paul déclare que ses adversaires épiaient « la liberté que nous avons en Jésus-Christ avec l'intention de nous asservir ». parce qu 'il était répréhensible. organisationnelle. Pierre commence par le faire mais. Avec lui les autres Juifs usè­ rent aussi de dissimulation. S ' il est vrai que Pierre a été l'artisan du compro­ mis de Jérusalem. je lui résistai en face. très précaire lui aussi. que Paul mentionne juste après son récit de la conférence. et qui semble avoir eu lieu à la fin de la même année. où Paul est revenu. et peut-être le zèle de Paul lui-même. avant 1 'arrivée de quelques personnes envoyées par Jacques. En effet. chargé de donner des premières décennies du christianisme une version aussi uni­ forme. où il mobilise les éléments de son site. en laissant l'action de Paul se développer en même temps que celle des judéo-chrétiens de stricte observance. Que l'événement soit nouveau ne doit en effet jamais faire oublier qu'il n'est tel qu'au regard d'une situation déterminée. Au contraire. en dernier ressort. qu'il ne leur impose ni les rites ni les marques en est une autre.

qui est pour la vérité surgissante principe de mort. lorsque je suis allé chez vous. s'agissant du logos. dans son impératif ancien. enracine en Paul l'idée que ce qu'il faut. Que Pierre ait pu se montrer inconséquent au regard de ses propres principes. de crainte. c'est le grec des commerçants et des roman­ ciers. 1. Peut-être peut-on en retenir. armé de la seule conviction qui déclare l'événement-Christ. Ce qu'a fait Pierre. c'est que la Loi. les Actes donnent une version en Technicolor. la piteuse conclusion : entendant Qui est Paul ? 33 Paul parler de la résurrection des morts. De ces voyages. Ce que cet incident lui montre. et instruit par de grandes luttes « au sommet )). « répréhensible ». ce qui le met en difficulté à Athènes est son antiphilosophie. au cœur même du maigre « appareil » chrétien. La situation de Pierre lui en a donné la preuve concrète. ce sont des principes nouveaux. situation précaire. mais clair.32 Saint Paul. n'est pas. et ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse. mais sur une démons­ tration d'Esprit et de puissance. et infidèle au compromis passé. C'est que nous sommes là sur la deuxième grande ligne de front de Paul (la première étant le conflit avec les judéo-chrétiens) : le mépris où il tient la sagesse philoso­ phique. Le problème est de savoir comment. et de grand tremble­ ment . c'est une défaillance grave. La fondation de 1 'universalisme L'énigme apparente est la suivante : pourquoi Paul dit­ il à Pierre que lui (Pierre). hypocrite. Désormais chef de tendance. On ne saurait sous-estimer 1' importance de 1' incident d'Antioche. et à prati­ quer des rites extérieurs. et Jésus-Christ crucifié. qui est son principe de vie. même pour ceux qui s'en réclament. dont la catégorie essentielle est la sagesse (crocpia). Paul repart en voyage (Macédoine. Pour quelqu'un qui se réclame de la Loi. Pour tout dire. il n'est plus possible de tenir la balance égale entre la Loi. au moins dans son esprit. qui est une sorte de langue internationale (un peu comme l ' anglais aujour­ d'hui). On trouve. frères. et dont l'instrument est la supério­ rité rhétorique (ùrrepox� Myou). mais sur la puissance de Dieu. vit à la manière des païens ? La réponse suppose une référence implicite aux accords de Jérusalem. C 'est le non-respect hypo­ crite d'une convention. Cela va alimenter une thèse essentielle de Paul. qui est juif. Il faut restituer aux mots de Paul. et pour tout dire mortifère. et la déclaration événemen­ tielle. de ces expéditions d'un anti­ philosophe en terre philosophique : Pour moi. on peut abor­ der le milieu intellectuel grec. les philosophes grecs éclatent de rire et s'en vont. le grec courant de l' Orient d' alors. dont les traduc­ tions sont fatiguées par des siècles d'obscurantisme (cette « foi )) ! cette « charité )) ! ce « Saint-Esprit )) ! Quelle . Il s'ôte ainsi tout droit de forcer les païens à se conformer à cette image. Moi-même j 'étais auprès de vous dans un état de faiblesse. n'est plus tenable. Un épisode fameux autant qu'invraisembla­ ble est le grand discours que Paul aurait tenu aux philo­ sophes athéniens (des stoïciens et des épicuriens) « au milieu de l'Aréopage )). afin que votre foi füt fondée. un bilan indirect. Pour Paul. que Paul écrit en grec. Preuve en est que Paul n'y a fondé aucun groupe. est une duplicité. Grèce). au regard des exigences de l'action. non sur la sagesse des hommes. dans Cor.2. au regard de ces accords. On peut dire que Paul reproche à Pierre d'agir d'une façon qui n' est en rien conforme à l'image que Pierre lui-même prétend donner de ce que c'est qu'être un juif. Il est en effet probable que la prédication de Paul n'a pas rencontré un vif succès à Athènes. qui est que la Loi est devenue une figure de la mort. ce n'est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu. Car je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ. Il ne s'agit nullement d'une langue fabriquée ou ésotérique. Notons.

presque morte déjà. La fondation de l 'universalisme déperdition sulpicienne d'énergie !) leur valeur courante et circulante. aux yeux de l'administra­ tion religieuse juive.t Myou )).est d'aller en Espagne. Il va au temple. tout comme Grec avec les Grecs : la vérité subjective est indifférente aux coutumes. ne rallie que des compagnons anonymes et peu nombreux. mais aussi que la discussion ne se fait pas de l ' extérieur. À la sagesse armée de rhétorique. À Jérusalem. de la commu­ nauté juive. Finalement. comme étant tout naturellement le centre du mouvement chrétien. Au moment du départ surgit une nouvelle question militante. Une telle action est. ce n'est pas un propos que puisse supporter une <pLÀoao<pla. Cette maxime enve­ loppe une antiphilosophie radicale. Il manifeste que ni l ' appartenance à la communauté juive. comme il l'a écrit. il faut certes se souvenir que la langue lettrée. Paul accepte. Il faut trouver le chemin d'une pensée qui évite l'un et l'autre de ces référents.v ao<pl<. ni les marques de cette appartenance.nous l'avons mentionné . Le bilan de Paul semble sincère. de la philosophie. le centre entérine la légitimité des groupes pagano-chrétiens. celle des philosophes. C ' est dans la même langue vivante qu 'il y a conflit.). on collectait des fonds destinés à la communauté de Jérusalem. Paul décide d'accompagner les fonds à Jérusalem plutôt que d'aller en Espagne. Dans tous les groupes ralliés à la déclaration chré­ tienne. selon le pénible transit des idiomes. cette ten­ tative diagonale ne connaît que de rares succès. Paul a-t-il réellement commis le crime qu ' on lui impute ? La plupart des historiens pensent que non. ni la localisation sur la terre d'Israël. Les Juifs posent la question de la loi. Paul oppose une démonstration d'esprit (rrveü�a. il sait se faire « Juif avec les Juifs )). passible de la peine capitale. en même temps que le signe qui élit Jérusalem. est figée. . par la collecte. qui repré­ sente pour l'époque le bout du monde. sans la sagesse du langage. Que signifiait cette cotisation ? Nous retrou- Qui est Paul ? 35 vons ici la lutte de tendances arbitrée par le faible compro­ mis de la conférence de Jérusalem. avec le Temple. et le vœu de Paul . La sagesse des hommes s'oppose à la puissance de Dieu. La collecte affirme donc une conti­ nuité entre le communautarisme juif et 1' expansion chré­ tienne. car. Dans les circonstances publiques. Il y a alors une émeute contre lui. suivie sur ce point par 1 'occupant romain qui a 1 'habitude de maintenir les usages locaux. celle de la collecte. Ainsi commence toute vérité. car il est accusé d'avoir introduit dans le temple un non-Juif. On est alors sous Néron. les Grecs celle de la sagesse. Les judéo-chrétiens voient dans ce tribut versé la reconnaissance de la primauté des apôtres historiques (Pierre et les autres). Le récit le plus plausible est le suivant. Paul donne de la collecte une interprétation exacte­ ment contraire. Il y a eu échec devant les « Grecs )). Tels sont les deux référents historiques de 1' entreprise de Paul. Ce qui se passe alors ne peut qu'être reconstruit. On exige de lui qu'il sacri­ fie à certains rituels juifs. Désireux de surveiller le destin de la collecte et le sens qui lui est donné. le souffle) et de puissance (ouva�u:. Paul est un peu dans la gueule du loup. Quand Paul parle des subtilités du grec. Le fond de l'affaire est qu'un surgissement subjectif ne peut se donner comme construction rhétorique d'un ajustement personnel aux lois de 1 'univers ou de la nature. En acceptant leurs dons. s ' interdire d'y voir un patois d' Église. ne sont des critères pertinents pour décider si un groupe constitué fait ou non partie de la mouvance chrétienne. les groupes extérieurs reconnaissent qu'ils sont comme une diaspora.34 Saint Paul. Il s ' agit donc d' intervenir « oùK t. centre évident.

une provo­ cation. Comme l 'accusation peut entraîner la peine de mort.36 Saint Paul. écrites par un dirigeant aux groupes qu' il a fondés ou sout�nus. ni des prophéties lyriques. permet de penser qu'il a été finalement exécuté. Les Actes se terminent bizar­ rement. C'est dire que. Ce sont les Romains qui vont instruire l ' accusation. En tout cas. Plus aux cours de Wittgen­ stein qu ' aux Principia Mathematica de Russell. Il est impossible de distinguer le vrai du faux. ni les vies exemplaires. nul ne peut le savoir. ici. Il comparaît vers 59 devant le gouverneur Festus (ce point est assuré). On trouvera dans cette forme. un trait de l ' antiphilosophe : il n ' écrit ni système. ni même vraiment de livre. maintenant. comme 1 ' Apocalypse attribuée à Jean. et il semble y être resté en captivité de 60 à 62. et utile. Ce sont des documents militants envoyés à de petits noyaux de convertis. où l 'opportunité de l 'action l 'emporte sur le souci de se faire valoir par des publica­ tions (Lacan disait : des « poubellications » ). avec bien d'autres détails. pour ce qui concerne les dernières années de la vie de Paul. On emmène Paul à la garnison de Césarée. Mais. De ce point de vue. quand c ' est nécessaire. selon les meilleures règles du roman d'aventures maritimes. Elles couvrent une très brève période (de 50 à 58). ni somme. Il propose une parole de rup­ ture. de la bénévolence pro-romaine de l'auteur des Actes. Une brève allusion de Clé­ ment. . mais ce dont une conviction est capable. et pour cause : tous les textes authentiques qui nous sont parvenus sont certainement antérieurs à son arrestation. il fait valoir ses droits de citoyen romain : un citoyen contre lequel est instruite une accusation capitale a le droit d'être jugé à Rome. Plus à la maj orité des textes de Lacan qu' à La Science des rêves de Freud. son activité prosélyte. et pour toujours. Ce sont des interventions. Le transfert à Rome est raconté avec un grand luxe de détails dans les Actes. Paul lui-même nous enseigne que ce ne sont pas les signes de puissance qui importent. Ce ne sont d ' aucune façon ni des récits. et nul ne peut exclure qu'il ait cru possible. Aucun texte de Paul ne fait référence à ces épisodes. Ce qui témoigne. Paul est un activiste. non pas du tout par le martyre de Paul. Il y est donc transféré. ils ressemblent plus aux textes de Lénine qu' au Capital de Marx. il est arrêté par un détachement de soldats romains au moment où il allait être lynché. comme en écriront plus tard les Pères de 1 ' Église. mais par le spectacle édifiant d'un apôtre qui continue à Rome. et qu'est-ce qui a com­ mandé leur solennelle et suspecte inclusion dans l'intou­ chable corpus connu sous le nom de Nouveau Testament. ni des traités théoriques. comme le sont les Évangiles. L'énigme est plutôt de savoir comment ces textes de circonstance nous sont parvenus. vers 90. et 1' écrit suit. après tout. CHAPITRE III Textes et contextes Les textes de Paul sont des lettres. La fondation de l 'universalisme À vrai dire on n'en sait rien. soit au terme d'un procès en règle. en toute tranquillité. nous sommes en réalité dans l'ignorance la plus complète. soit durant une persécution.

et par la volonté de rupture qu'il sait mettre en forme. métaphores obscures. 1 / Nous ne nous lasserons pas de le rappeler. forment avec les épîtres de Paul un véritable contraste. À une telle réduction ne convient qu'un style lui-même concentré. nous le verrons). tel qu'il nous est restitué par les Évangiles. à la rédaction des Évangiles. Il n'est pas l'un des douze apôtres. Disons même : le reste (ce que Jésus a dit et fait) n 'est pas le réel de la conviction. et . Pourquoi et comment ce corpus a-t-il été sacralisé ? Souvenons-nous que Paul n'a pas de légitimité histo­ rique évidente. quand est venu (fort tard. morts ressuscités. Certes. Le reste. vers 90 peut-être). les plus anciens textes chrétiens qui nous soient parvenus. Si 1' on date la première épître aux Thessaloniciens de 50. Bien entendu. au moins six sont certai­ nement apocryphes. sur les treize lettres que contient le Nouveau Testament. impose à notre opinion spontanée la certitude contraire : les épîtres de Paul sont antérieures. devaient circuler en abondance à 1 'époque de la prédication de Paul. phénomènes météorolo­ giques anormaux. Il y a donc une franche antériorité de Paul en ce qui concerne la circulation écrite de la doctrine chrétienne. pour cer­ taines d'entre elles. images apocalyptiques. 2/ Les Évangiles. . marche sur les eaux. des récits oraux de la vie de Jésus. c'est un écart de vingt ans qui la sépare du premier évangile rédigé (celui de Marc). imposition des mains. il brille par la saveur de ses aphorismes. il aurait sans doute été difficile de les ignorer purement et simple­ ment. multiplication instantanée des victuailles . Et comme ses lettres ont été copiées et ont circulé très tôt. s 'accorde globalement avec cet attirail du magicien itinérant. et ne concernent que des fragments.38 Saint Paul. Les copies les plus anciennes dont nous disposons sont du début du IIf' siècle. Tous les grands classiques de la thaumaturgie et du charlatanisme religieux y sont abondamment convoqués : guérisons miraculeuses. Leur but est manifestement de mettre en évidence les exploits de Jésus. voire la falsifie. Il a donné beaucoup de soucis au centre historique de Jérusalem. mais l 'encombre. de ses miracles. Mieux encore : les épîtres de Paul sont. Tout est ramené à un seul point : Jésus. est mort sur la croix et ressuscité. On a souvent noté que la vie empirique de Jésus n'est pratique­ ment pas mentionnée dans les épîtres. Il n'en est pas moins marqué par les lois du genre : paraboles à double sens. En outre. . divinations et annonces. Les textes de Paul ne retiennent à peu près rien de tout cela. de sa mort. ce qui est plausible. tout le reste. parce qu'une illusion tenace. La fondation de l 'universalisme Le recueil canonique des « épîtres de Paul )) est tardif. Le style de Jésus. Quatre importantes remarques peuvent éclairer cette bizarrerie. pas plus du reste qu'aucune des fameuses paraboles du maître. qu'on devait pourtant raconter avec force détails dans le milieu chrétien de la première génération. tout simplement. Il n'a rien connu de la vie du Seigneur. la singularité exceptionnelle de sa vie. comme nous 1' avons signalé. due à l'ordre canonique multisé­ culaire du Nouveau Testament. sur lequel nous aurons à revenir. soit à peu près dix ans après la mort de Paul. et Christ à ce titre. et de beaucoup. indécidabilité savam­ ment construite de l'identité du personnage (prophète ? messie ? envoyé de Dieu ? fils de Dieu ? nouveau Dieu descendu sur terre ?). L'enseigne­ ment de Jésus tout comme ses miracles sont superbement ignorés. Il date probablement de la fin du If' siècle. même si l'on peut penser. qu'elles proviennent de 1' « entourage )) de Paul. Mais aucun document écrit fixant cette histoire ne nous est parvenu qui soit antérieur à 70. à la fin du me siècle) le Textes et contextes 39 moment de rassembler les documents fondateurs de la nouvelle religion. sauf pour part celui de Jean (qui est le plus tardif. fils de Dieu (ce que cela veut dire. n'a aucune importance réelle.

Encore une raison majeure d'inscrire Paul dans le corpus officiel. Il n'y aura donc ni paraboles. pour Martion. ou réel. Pour la question qui nous occupe. donnant le signal de la longue suite des héré­ sies d'orientation manichéenne. d'une hérésie qu'on peut bien dire ultrapaulinienne. Mais ce qui importe à cette prose est en définitive l'argumentation et la délimitation. le père symbo­ lique (révélé par le seul christianisme) doit être distingué du père créateur. entre l'Orient et l 'Espagne. sachant lâcher au bon moment de rares et puissantes images. Il est certain que. et elles seules. Dès cette époque s'amorce le processus qui va faire peu à peu de Rome la véri­ table capitale du christianisme. qui signifie le monde. le plus construit. 1 'hérésie de Martion. et non d'un créateur.Luther ait affirmé que les épîtres de Paul contenaient. soit une épître aux Romains. ressemblent à des tirades de Shakespeare. le plus décisif. entre (pour nous) Ancien Testament et Nouveau Testament. ni savantes obscurités. en 70. Sans les textes de Paul. le sens de la Révélation. ou lutter contre des scissions menaçantes. ni indécision subjective. C'est surtout la fin de la signification « centrale >> de Jérusalem pour le mouvement chrétien. les premiers siècles du christianisme sont particulièrement tourmentés. déclenché en 66 (après la mort de Paul. en un sens précis : ce n 'est pas du même Dieu qu 'il est question dans l 'une et dans l 'autre des deux religions. le message chrétien resterait ambigu et mal dégagé de la littérature prophétique et apo­ calyptique surabondante à l'époque. par sa vision universelle et décentrée de la construction des noyaux chrétiens. est plus importante que la prééminence de Jérusalem. C'est le véritable début de la diaspora juive. à ne lui laisser aucun répit. le dégagement en force d'un noyau essentiel de la pensée. et ce Dieu. singulièrement en ce qui concerne la rupture avec la Loi juive. 3/ Que s'est-il p assé entre la rédaction des textes de Paul et celle des Evangiles ? Un événement capital : le soulèvement juif contre l'occupant romain. À cet égard.par exemple . la structure de l'Empire romain.40 Saint Paul. porté par la prose à la lumière de sa nouveauté radicale. Le Dieu du christianisme (le . Or. doit être considérée comme absolue. pour lui. ou voile­ ment de la vérité. était le symbole. où résidaient les apôtres historiques. Paul est à plus d'un titre le précurseur. On peut dire que. de ce déplacement. est un être malfaisant. dès le début du ne siècle. et n'ait pas caché son peu d'estime pour les évangiles synoptiques. ramassé. formulaire. à la destruction du temple de Jérusalem par Titus. La fondation de l 'universalisme dépouillé des tics de la littérature prophétique et thauma­ turge. Au-dessus de ce Dieu créateur existe un Dieu véritable­ ment bon dont la figure est celle d'un Père. et qui aboutit. C'est une importante raison de leur présence dans le corpus canonique. singulièrement celui de Luc. Martion. certains passages. Le paradoxe de la foi doit être produit tel quel. et raturer historiquement Textes et contextes 41 l'origine orientale et juive. combinant une sorte d'abstraction violente et des ruptures de ton qui visent à faire pression sur le lecteur. il est essentiel de prendre en compte le surgissement. 4/ Chacun sait qu'une organisation constitue le recueil de ses textes de référence quand elle doit fixer son orien­ tation contre des déviations dangereuses. Il résulte de tout cela que les épîtres de Paul sont les seuls vrais textes doctrinaux du Nouveau Testament. L'Ancien Testament traite du Dieu qui a créé le monde. fait partie de ce genre de hasards dont la fonction symbolique est sans appel. soutient que la rupture entre christianisme et judaïsme. dont Jérusalem. Que son texte le plus déve­ loppé. On comprend que . Paul est un immense écrivain. Comme nous le faisait remarquer le poète Henry Bauchau. Certes. comme la considération du monde tel qu'il est suffit à l'établir. très vraisemblablement).

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Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

Père symbolique) n'est pas connu au même sens que le
Dieu de 1 'Ancien . Testament (le géniteur). Le second est
directement livré par le récit de ses obscurs et capricieux
méfaits. Le premier, dont le monde ne nous donne aucune
trace, et dont il ne saurait donc y avoir une connaissance
directe, ou dans le style du récit, n'est accessible que par
la venue de son Fils. Il en résulte que la Nouvelle chré­
tienne est, purement et simplement, révélation médiatrice
du vrai Dieu, événement du Père, qui du même coup
révèle 1' imposture du Dieu créateur dont nous parle
1' Ancien Testament.
Le traité de Martion, qui ne nous est pas parvenu,
s'appelait Antithèses. Point crucial : il y soutenait que le
seul apôtre authentique était Paul, les autres prétendus
apôtres, Pierre en tête, étant restés sous l ' impératif de
l'obscur Dieu créateur. Il y avait certes de bonnes raisons
pour que l 'hérétique embrigade ainsi « l ' apôtre des
nations » : la lutte de Paul contre les judéo-chrétiens de
stricte observance, sa conception événementielle du chris­
tianisme, et sa polémique concernant la dimension morti­
fère de la Loi. En poussant un peu, on pouvait aboutir à la
conception de Martion : 1 ' Évangile nouveau est un com­
mencement absolu.
Qu'il s'agisse d'une manipulation n'est cependant pas
douteux. Il n'existe aucun texte de Paul dont on puisse
tirer rien qui ressemble à la doctrine de Martion. Que le
Dieu dont Jésus-Christ est le fils soit le Dieu dont parle
l'Ancien Testament, le Dieu des Juifs, est, pour Paul, une
évidence sans cesse mentionnée. S ' il y a une figure dont
Paul se sent proche, et qu' il utilise subtilement à ses
propres fins, c 'est bien celle d'Abraham. Que Paul mette
l'accent sur la rupture avec le judaïsme plutôt que sur la
continuité n'est pas douteux. Mais c'est une thèse mili­
tante, et non une thèse ontologique. L'unicité divine tra­
verse les deux situations que sépare l'événement-Christ,
et elle n'est à aucun moment douteuse.

Textes et contextes

43

Pour combattre la dangereuse hérésie de Martion
(laquelle, en fait, revenait abruptement sur le compromis
de Jérusalem, et risquait de faire du christianisme une secte
dépourvue de toute profondeur historique) les Pères dres­
sèrent certainement contre 1 'ultrapaulinisme une figure rai­
sonnable et « centriste » de Paul. C'est sans doute de là que
date la construction du Paul officiel, non sans trucages ni
déviations diverses. Au vrai, nous ne connaissons Martion
que par ses adversaires orthodoxes, Irénée ou Jérôme. Et,
symétriquement, on a connu Paul par cette image de Paul
qu' il fallait construire contre ceux qui, dans une vision
extrémiste de la rupture chrétienne, s'emparaient des énon­
cés les plus radicaux du fondateur. Ainsi s 'explique, pour
part, l'inclusion des épîtres de Paul dans le corpus final :
mieux valait pour l' Église en voie de sédimentation avoir
un Paul raisonnable avec elle qu 'un Paul entièrement
reversé du côté de l'hérésie. Mais il n'est pas exclu que,
pour les besoins de la cause, on ait, en filtrant les vrais
textes, et en en fabriquant des faux, quelque peu « droi­
tisé » l'apôtre, ou du moins calmé son radicalisme. Opéra­
tion où, dès la fin du 1er siècle, s'était engagé, comme nous
1' avons vu, le rédacteur des Actes.
Mais, en dépit de tout, quand on lit Paul, on est stupé­
fait du peu de traces laissées dans sa prose par l'époque,
les genres, et les circonstances. Il y a là, sous l'impératif
de l'événement, quelque chose de dru et d'intemporel,
quelque chose qui, précisément parce qu'il s'agit de des­
tiner une pensée à 1 'universel dans sa singularité surgis­
sante, mais indépendamment de toute anecdote, nous est
intelligible sans avoir à recourir à de lourdes médiations
historiques (ce qui est loin d'être le cas pour nombre de
passages des Évangiles, sans même parler de l'opaque
Apocalypse).
Nul sans doute n'a mieux mis en lumière cette contem­
poranéité incessante de la prose de Paul qu'un des plus
grands poètes de notre temps, Pier Paolo Pasolini, dont il

Saint Paul. La fondation de 1 'universalisme

44

Textes et contextes

45

est vrai qu ' avec ses deux prénoms, il était, par le seul

tout aussi criminelle et corrompue, mais infmiment plus

signifiant, au cœur du problème.

résistante et souple que celle de l 'Empire romain.

Pasolini, pour qui la question du christianisme croisait
celle du communisme, ou encore la question de la sain­

times.

3/

Les énoncés de Paul sont intemporellement légi­

teté celle du militant, voulait faire un film sur saint Paul

La thématique centrale se situe dans la relation entre

transposé dans le monde actuel. Le fi lm n ' a pas été

actualité et sainteté. Quand le monde de l 'Histoire tend

tourné, mais nous en avons le scénario détaillé, qui a

à

été traduit en français aux éditions Flammarion.

c ' est le monde du divin (de la sainteté) qui, événemen­
tiellement descendu parmi les humains, devient concret,

Le but de Pasolini était de faire de Paul un contempo­
rain sans rien modifier de ses énoncés. Il voulait restituer
de la façon la plus directe, la plus violente, la conviction

fuir dans le mystère, l ' abstraction, l ' interrogation pure,

opérant.
Le film est le traj et d'une sainteté dans une actualité.

d ' une intégrale actualité de Paul. Il s ' agissait de dire
explicitement au spectateur que Paul pouvait s ' imaginer

Comment se fait la transposition ?

ici, auj ourd'hui parmi nous, dans sa plénière existence

cain. Le foyer culturel qu 'est Jérusalem occupée par les

à

Rome est New York, capitale de l ' impérialisme améri­

notre société que Paul s ' adresse,

Romains, foyer, aussi, du conformisme intellectuel, est

que c ' est pour nous qu ' il pleure, menace et pardonne,
agresse et embrasse tendrement. Il voulait dire : Paul est

Paris sous la botte allemande. La petite communauté chré­
tienne balbutiante est représentée par les résistants, tandis

notre contemporain fictif parce que le contenu universel

que les pharisiens sont les pétainistes.

physique. Que c ' est

de sa prédication, obstacles et échecs compris, est encore
absolument réel.

Paul est un Français, issu de la bonne bourgeoisie,
collaborateur, traquant les résistants.

Pour Pasolini, Paul a désiré détruire de façon révolu­

Damas est la Barcelone de l'Espagne de Franco. Le

tionnaire un modèle de société fondé sur l ' inégalité

fasciste Paul va en mission auprès des franquistes. Sur le

sociale, l ' impérialisme et l ' esclavage. Il y a chez lui le

chemin de Barcelone, traversant le sud-ouest de la France,

saint vouloir de la destruction. Certes, dans le film pro­

il a une illumination. Il passe dans le camp antifasciste et

j eté, Paul échoue, et cet échec est plus encore intérieur

résistant.

que public. Mais il prononce la vérité du monde, et il le

On suit ensuite son périple pour prêcher la résistance,
en Italie, en Espagne, en Allemagne. Athènes, 1 'Athènes

fait sans qu' il faille rien changer aux termes mêmes dans
lesquels il a parlé il y a presque deux mille ans.
La thèse de Pasolini est triple :

11

Paul est notre contemporain parce que le hasard

des sophistes qui ont refusé d' entendre Paul est représen­
tée par la Rome contemporaine, par les petits intellectuels
et critiques italiens, que Pasolini détestait. Finalement,

à New York, où il est trahi, arrêté, et exécuté dans

foudroyant, l ' événement, la pure rencontre sont touj ours

Paul va

à

des conditions sordides.
Dans cet itinéraire, 1 ' aspect central devient progressi­

l 'origine d'une sainteté. Or la figure du saint nous est
auj ourd'hui nécessaire, si même les contenus de la ren­
contre instituante peuvent varier.

Si on transporte Paul et tous ses énoncés dans
notre siècle, on verra qu' ils y trouvent une société réelle

2/

vement celui de la trahison, dont le ressort est que ce que
crée Paul (l ' É glise, l ' Organisation, le Parti) se retourne
contre sa propre sainteté intérieure. Pasolini s ' appuie ici

Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

46

Textes et contextes

47

sur une grande tradition (que nous étudierons) qui voit en

incompréhensible dans les situations où Paso lini les

Paul moins un théoricien de 1 ' événement chrétien que
l ' infatigable créateur de l ' É glise. Un homme d' appareil,

expose : la guerre, le fascisme, le capitalisme américain,
les petites discussions de l ' intelligentsia italienne . . . De

en somme, un militant de la me Internationale . Pour Paso­
lini, méditant

à travers Paul sur le

communisme, le Parti,

par les exigences fermées du militantisme, inverse peu à
peu la sainteté en prêtrise. Comment l ' authentique sain­
teté (que Pasolini reconnaît absolument en Paul) peut-elle
supporter l ' épreuve d'une Histoire fuyante et monumen­
tale

à la fois,

où elle est une exception, et non une opéra­

tion ? Elle ne le peut qu ' en se durcissant elle-même, en
devenant autoritaire et organisée. Mais cette dureté, qui
doit la préserver de toute corruption par l 'Histoire, s ' avère
être elle-même une corruption essentielle, celle du saint
par le prêtre. C ' est le mouvement, presque nécessaire,
d'une trahison intérieure. Et cette trahison intérieure est
captée par une trahison extérieure, en sorte que Paul sera
dénoncé. Le traître, c ' est saint Luc, présenté comme un
agent du Diable, qui écrit les

Actes des Apôtres dans un
à annuler la sainteté.
Actes par Pasolini : il s ' agit

style mielleux et emphatique visant
Telle est l ' interprétation des

d 'écrire la vie de Paul comme s ' il n' avait j amais été qu 'un
prêtre. Les

Actes,

et plus généralement l ' image officielle

de Paul, nous donnent le saint effacé par le prêtre. C ' est
une falsification, car Paul
donne

est un saint. Mais le film nous
à comprendre la vérité de cette imposture : en Paul,

la dialectique immanente de la sainteté et de 1' actualité
construit une figure subj ective du prêtre. Paul meurt aussi
de ce qu' en lui la sainteté s ' est obscurcie.
Une sainteté plongée dans une actualité telle que celle
de l ' Empire romain, ou aussi bien celle du capitalisme
contemporain, ne peut se protéger qu ' en créant, avec toute
la dureté nécessaire, une Église. Mais cette É glise trans­
forme la sainteté en prêtrise.
Dans tout cela, le plus étonnant est que les textes
de Paul, tels quels, s ' insèrent avec un naturel presque

cette mise

à 1' épreuve artistique de la valeur universelle

tant du noyau de sa pensée que de l ' intemporalité de sa
prose, Paul sort étrangement victorieux.

Quel est le statut de ce couple Juif/Grec. de façon constante. Or. Paul ne mentionne explici­ tement que deux entités : les Juifs et les Grecs. lesquels sont extrêmement nom­ breux. Cette réponse toutefois n' est pas convaincante. le multiple des f8vo t. tous les sous-ensembles humains de 1 ' Empire. car quand Paul parle des Grecs. au regard de la révélation chrétienne et de sa destination universelle. En règle géné­ rale. qu'il est question. en fait. et donc de la philosophie. on pourrait croire que sa prédication se rapporte désormais à un multiple de peuples et de cou­ tumes absolument ouvert. comme si cette représentation métonymique suffisait. avec ces deux référents. ou du Grec. c ' est de la sagesse. et que finalement la multiplicité des peuples est recouverte par l ' opposition simple entre le monothéisme juif et le polythéisme officiel. ou comme si. on avait épuisé. ce n'est qu' exceptionnellement qu'il assigne ces mots à une croyance religieuse. qui représente à lui seul la complexité « natio­ nale >> de l 'Empire ? Une réponse élémentaire est que « Grec >> est un équi­ valent de « païen )). .CHAPITRE IV Théorie des discours Quand Paul est désigné par la conférence de Jérusalem comme apôtre des f8vot (que 1 ' on traduit assez inexacte­ ment par « nations >> ).

avec le grave inconvé­ nient supplémentaire que la maîtrise du sage et la maî­ trise du prophète. nécessairement inconscientes de leur . Il en résulte premièrement qu ' aucun des deux discours ne peut être universel. Le discours grec est cosmiqu e. Or la sagesse Théorie des discours 51 est appropriation de 1 'ordre fixe du monde. 1 'élection désignent la trans­ cendance comme au-delà de la totalité naturelle. qui fait signe. disposant le sujet dans la raison d'une totalité naturelle. Paul n'institue le « discours chrétien » qu'en en distinguant les opérations de celles du discours juif et du discours grec. nous pourrions entendre sous le mot « peuple ». miracle et élection. Il est proprement exceptionnel. etc. Car l 'exception miraculeuse du signe n'est que le « moins-un ». puisque chacun suppose la persistance de l ' autre. de 1 'hystérique et de 1 'université. « Juif» et « Oree » ne désignent justement rien de ce que. soit un ensemble humain obj ectif appréhenda­ ble par ses croyances. à la fin de sa Logique. Or un prophète est celui qui se tient dans la réquisition des signes. Le Juif est en exception du Grec. Qu'est-ce maintenant que le discours grec ? La figure subjective qu'il constitue est celle du sage. Aux yeux du juif Paul. L'idée profonde de Paul est que discours juif et dis­ cours grec sont les deux faces d 'une même figure de maî­ tris e . Le discours grec est essentiellement discours de la totalité. un quatrième discours. le miracle. tandis que le discours juif argue de l'exception à cet ordre pour faire signe de la transcen­ dance divine. « Juif» et « Grec » sont des dispositions subjectives. il s'agit de ce que Paul considère comme les deux figures intellec­ tuelles cohérentes du monde qui est le sien. Mais n ' est-ce pas Hegel qui éclaircit ce point. attestant la transcendance par 1' exposition de 1' obs­ cur à son déchiffrement. Soit ce qu' on peut appeler des régimes du discours . spontanément. que la totalité cosmique soit envisagée comme telle. appariement du logos à 1 'être. sa langue. Le peuple juif lui-même est à la fois signe. pour autant qu'il soutient la cro<p[a (la sagesse comme état intérieur) d'une intelligence de la <pumc. Ce n'est pas non plus de religions constituées et légalisées qu'il s'agit. dans le lexique de Paul. son terri­ toire. Le discours grec argue de 1 'ordre cosmique pour s'y ajuster. quand. qu ' on pourrait appeler mystique. institue dans tous les cas une théorie du salut liée à une maîtrise (à une loi). Et deuxièmement que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans 1 'univers la clef du salut. En réalité. Le discours juif est un discours de l'exception. Tout comme Lacan. La fondation de l 'universalisme Il est essentiel de comprendre que. comme bord du sien propre. Et l 'analogie est d'autant plus frappante que. le sien. Quand il théorise sur le Juif et sur le Grec. ses coutumes. Et cette topique est destinée à placer un troisième discours. ou qu'elle soit déchiffrée à partir de 1 'excep­ tion du signe. Paul nous propose en fait une topique des discours. car le signe prophétique.50 Saint Paul. (la nature comme déploie­ ment ordonné et achevé de 1' être). soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). Pour Paul. On tiendra donc que le discours juif est avant tout le discours du signe. la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque). à en rendre lisible la com­ plète originalité. Comme si toute topique des discours avait à organiser un quadrangle. Plus précisément. il montre que le Savoir absolu d'une dialectique ternaire exige un quatrième terme ? Qu' est-ce que le discours juif? La figure subjective qu'il constitue est celle du prophète. dont se soutient la totalité cosmique. Paul n'accomplit son dessein qu ' en définissant. comme nous le verrons. qui ne pense le dis­ cours analytique qu'à l' inscrire dans une topique mobile où il se connecte aux discours du maître. le point de défaillance.

celle qui s ' autorise du cosmos. Paul ne sera ni un prophète ni un fils annule.liée. qui est selon sa formule « appelé à . Il est impossible que le point de départ soit le Tout. Mais partir de forme de la maîtrise. et l ' ordonnera comme un discours à l 'antijudaïsme. au regard du monothéisme juif dont Moïse est la figure fondatrice décentrée (l ' Égyptien comme Autre de 1 'origine). et celle qui s ' autorise de pensée interne au désir homosexuel s ' oriente vers de la puissance de l 'exception. Que signe ne peuvent convenir. en faisant du logos un principe. phète.Saint Paul. l ' émergence d e l ' instance du fi l s est essen­ à la conviction que le « discours chrétien » nouveau. le christianisme pose la ques­ figure. tiellement liée Le proj et de Paul est de montrer qu'une logique uni­ verselle du salut ne peut s 'accommoder d' aucune loi. lequel est acosmique et illégal. « cassée en deux » . Que signifie exactement « apôtre » (àrr6aToÀo<. d ' avoir été un compagnon compte tenu de ce qu ' est la loi du monde. et n ' étant signe de rien. en arrière-plan. Telle n ' est d' aucune Cette figure du fils a évidemment passionné Freud. mais tout aussi impos­ par un calcul transcendant selon les lois d ' une durée. la symbolique philosophe. qui le conduit à créer. faut être ni j udéo-chrétien (maîtrise prophétique). Ni la totalité ni le L' envoi (la naissance) du fils nomme cette cassure. un appareil coercitif. ou le Parti communiste). sible qu 'il soit une exception au Tout. pour être apôtre. C ' est Jean qui. comme le dira Nietzsche. ni non plus une sont l'un et l ' autre des discours du Père. 1 ' événement ne délivre aucune loi. détaché de tout par­ synthétiquement le christianisme dans l ' espace du logos ticularisme. mais. à Dieu ou à la Que le discours ait à être celui du fils veut dire qu ' il ne synthèse des deux. scindent 1 'humanité en deux (le Juif et le Grec). le deux figures du maître. inscrira Loi). et non le père. ne s ' intégrant plus nous confier à aucun discours qui prétende à la à aucune totalité. d' empirique ou d'historique. Le Paul de Pasolini est du reste comme écartelé entre la sainteté du fils . Il n ' est pas requis. le maître de la lettre et des tion du rapport des fils l 'advenue d'une humanité égalitaire. à l ' abj ection et à la mort -. la puissance maître en sagesse.) ? Rien. ni On peut dire aussi : le discours grec et le discours juif gréco-chrétien (maîtrise philosophique). La triangulation qu'il propose alors est : pro­ écrasante des pères. Opposer une diagonale des discours à une synthèse est une préoccupation constante de Paul. ni celle du sage. Pour le second. C ' est du reste pourquoi ils cimentent des communautés dans une forme d ' obéissance (au Cosmos. ni celle qui règle les dans l 'Histoire. qui s ' incarne dans les institutions (l' É glise. Pour le premier. apôtre. avec. à égale dis­ à tance de la prophétie juive et du logos grec. Paul. du Christ. une troisième du Fils. le maître grec. ni est absolument nous a envoyé son fils signifie d'abord une intervention celle qui lie la pensée au cosmos. qui ne s ' auto­ rise que de lui-même. le maître juif. où le concordat des signes. Il faut partir de l 'événement la référence soit le fils. le meurtre symbolique du père. ni celle du prophète. nous enj oint de ne comme tel. N ' a de chance d' être universel. pour dominer 1 'Histoire. tout comme elle sous-tend l ' identification de Pasolini l ' apôtre. et l ' idéal de puissance du père. aucune forme de maî­ trise. façon la démarche de Paul. philosophe. Cette tentative ne peut s ' accomplir que dans une sorte de déchéance de la figure du Maître. que ce qui se présentera grec. par laquelle elle est non plus gouvernée effets d'une exceptionnelle élection. La formule selon laquelle Dieu bloquant ainsi 1 'universalité de 1 'Annonce. au profit de l 'amour de la mère. La fondation de 1 'universalisme 52 identité. à l ' Empire. Théorie des discours 53 Pour Paul. Et puisqu 'il y a à la Loi. un témoin de l ' événement. en tout cas. Le discours chrétien ne peut pour lui tenir la fidélité au fils qu' en traçant.

Son discours est de pure fidélité à la possibilité ouverte par 1 ' événement. la conclusion que Pétain avait beaucoup de mérites. qui « prouvent » surabondamment une imposture : « Celui qui croit savoir quelque chose (tyvwKÉVaL TL). le prophète connaît le sens univoque de ce qui va venir (même s ' il ne le délivre qu ' en figures. de l ' ordre du fait. mais comme disposition subjective. Je ne doute pas qu 'il faille se souvenir de l ' exter­ mination des Juifs. il s ' en délecte . se souvenant avec précision des atrocités nazies. Comment faut-il connaître. mort que Paul envi­ sage. et à la conscience historique comme substitut de la politique. y compris le passé. comme ce serait le cas d'un fait particulier. d ' hi storiens même. l 'événement n ' est mesurable que selon la multiplicité universelle dont il prescrit la possibilité. selon sa détermination présente. récuse explicitement la prétention de ceux qui.8. changement des rapports entre le possible et l ' impossible. rien. est 1' est aux miens 1 ' existence des chambres à nazis dans l ' âme. et de le faire parce que ce qu' on envisage quant aux possibilités actuelles d'une situation l ' exige. qui.6). 2. aux yeux de Paul même. au nom de ce qu'ils furent et de ce qu ' ils ont vu. aller de la singularité à l ' universalité. étant sans preuves ni visibilité.n 'est pas. Il ne saurait donc. en signes). ou miraculeux. ne C ' est bien la conviction de Paul : le débat sur la résurrec­ connaît. et ne semble guère. tion n 'est pas plus à ses yeux un débat d'historiens et de quand c ' est des possibilités subj ectives qu ' il s ' agit.Saint Paul. Et si Christ n ' est pas ressuscité. Il ajoute du reste : « Quels qu ' ils aient été j adis. Contrairement au fait. partager cette considération.2). nous le verrons en détail. et que. conséquences. falsifiable ou démontrable. elle-même dépendante d ' une grâce événementielle. Son sens véritable est qu' elle atteste la victoire possible sur la mort. ni une mémoire. et aspire à leur recommencement. La fondation de 1 'universalisme 54 être apôtre ». relever de la connaissance. Je vois nombre de gens avertis . Elle est événement pur. quant à lui. la force de la position de Paul ne saurait nous échapper. L' apôtre. Car il est bien vrai qu 'aucune mémoire ne garde qui que ce soit de pres­ crire le temps. Théorie des discours 55 À quoi il faut ajouter que la Résurrection . C ' est en ce sens qu' il est grâce. De là qu' il faut constam­ ment lier la Résurrection à notre résurrection. On ne discutera pas avec les antisémites érudits. On ne demandera pas des preuves et des contre­ preuves. et inversement : « Si les morts ne ressuscitent point. cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes >> (Gal. Christ non plus n 'est pas ressuscité. que la « mémoire >> ne tranche aucune question. À l ' heure où de toutes parts on nous convie à la « mémoire >> comme gardienne du sens. S 'imaginer connaître. Mais j e constate que tel maniaque néonazi a une mémoire collec­ tionneuse de la période qu' il vénère. Un apôtre n 'est ni un témoin des faits. 1. se croient les garants de la vérité. votre foi est vaine » (Cor. Il les appelle « ceux qui sont les plus considérés >>. il n ' a pas encore connu comme il faut connaître >> (Cor. ou de l ' action des résistants. à proprement parler.point où évidemment notre comparaison se dérobe . Car la Résurrection du Christ n ' a pas son intérêt en elle-même. surgit témoins que ne gaz. 1 6). 1. n 'est que cela : nous pou­ vons vaincre la mort). la bonne nouvelle. qui déclare une possibilité inouïe. quand on est apôtre ? Selon la vérité d'une déclaration et de ses qu 'aucun Juif n ' a été maltraité par Hitler. D ' où il résulte. Le philosophe connaît les vérités éternelles. L' apôtre est alors celui qui nomme cette possibilité (l ' Évangile. non comme facticité. ouverture d ' une époque. Il y a touj ours un moment où ce qui importe est de déclarer en son nom propre que ce qui a eu lieu a eu lieu. . et non histoire. tirer de leur mémo ire de l ' Oc cupation et des documents qu ' ils accumulent. à 1 ' évidence. d' aucune façon (et c ' est la pointe de 1 'antiphilosophie de Paul). 1 5 .

). abj ection et péripéties méprisables. ni le Dieu de la puissance (car Dieu a choisi les choses faibles et viles). afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine. En effet. 1 7 sq. dans la logique de Paul. Ce qui impose l'invention d'un nouveau discours. aller jusqu'à dire que l 'évé­ nement-Christ atteste que Dieu n 'est pas le Dieu de 1 'être. l. celles qui ne sont point. parmi vous qui avez été appelés. avec sa sagesse. Considérez. il est irrecevable. qui sont aussi bien signes de l'Être comme au-delà des êtres. caractérisant. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? Car. mais qui. mais. l . nous prêchons Christ crucifié. les innombrables signes. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. la sagesse de Dieu ! Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes. I. et j ' anéantirai l 'intelligence des intelligents. les traits du discours chrétien tel qu'il induit la figure subjective de l ' apôtre. dans l'exacte mesure où l'intellect pur est le point d'être ultime que spécifie une sagesse. qu'il soit empirique ou conceptuel. n'a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu. n 'est pas l 'Être. La thèse sous-jacente est qu'un des phénomènes auquel un événement se reconnaît est qu'il est comme un point de réel qui met la langue en impasse.8). Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus mépri­ sées. il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient par la folie de notre prédication. Pour les langages établis. Paul n. sous le signe d'une dispa­ rition événementielle des vertus du savoir. pour tous ceux qui sont appelés. ni beaucoup de nobles. frères. que. mais c'est pour annoncer l 'Évangile. Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent . du point du salut. et fonde leur rejet. Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages . Que signifie que l'événement dont la croix est le signe soit rendu vain ? Tout simplement que cet événe­ ment est d'une nature telle que le logos philosophique est hors d'état de le déclarer. Mais ce qui unifie ces deux déterminations traditionnelles. Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages. le discours chrétien : « La connaissance (yvwmç) disparaîtra » (Cor. Il faut donc. 1 3 . est justement que ce n'est qu'au prix de cette invention que l 'événement trouve accueil et existence dans la langue. il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair. est plus profond encore. Cette impasse est folie (!lwpia) pour le discours grec. et ne voit dans le Christ que fai­ blesse. et elle est scandale (oKavoaÀov) pour le discours juif. pour réduire à néant celles qui sont. puisque le monde. qui exige un signe de la puissance divine. afin que personne ne se glorifie devant Dieu (Cor. ce n ' est pas pour baptiser que Christ m ' a envoyé. Dieu se dit comme intellect souverain. elle est la puissance de Dieu. Sagesse et puissance sont des attributs de Dieu pour autant que ce sont des attri­ buts de l'être. e t cela sans recourir à la sagesse des discours. tandis que les Juifs demandent des miracles et que les Grecs cherchent la sagesse. Théorie des discours 57 L' annonce de l 'Évangile se fait sans la sagesse du langage « afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine >>.' hésite pas à dire. et d'une subj ectivité qui ne soit ni philosophique ni prophétique (l'apôtre). ni beaucoup de puissants. parce qu'il est proprement innommable. est la puis­ sance de Dieu. pour nous qui sommes sauvés. une folie pour les païens. La fondation de 1 'universalisme au point de défaillance du savoir. se trouve dans la première épître aux Corin­ thiens : En effet. il faut soutenir que le discours chrétien n'autorise ni le Dieu de la sagesse (car Dieu a choisi les choses folles). dans le devenir des hommes.56 Saint Paul. Paul ordonne une critique anticipée de ce . qui est un scan­ dale pour les Juifs. et que la puissance univer­ selle est ce dont on peut distribuer ou faire valoir. Le texte où se récapitulent. nous. qui est un discours de la raison . ou comme gouvernement du destin du monde et des hommes. Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes . D'un point de vue plus ontologique. tant Juifs que Grecs.

les choses divergent d'un double point de vue. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu'en connaissant nos iniquités. ni enseigner ni bonne doctrine ni bonne morale. C ' est dans l ' invention d'une langue où folie. ou le militant. Pascal ne parvient pas à com­ prendre Paul. autre grande figure de l ' antiphilosophie. concernant la nouveauté du dis­ cours chrétien au regard de toutes les formes du savoir et l ' incompatibilité entre christianisme et philosophie. Hors de là et saris l'Écriture. et partant. Quia non cognovit per sapientiam placuit Deo per stultitiam praedicationis sa/vosfacere. celui qui stigmatise Descartes (« inutile et incertain ))). la preuve de la divinité de Jésus­ Christ. on prouve Dieu. ou être. on constate une complète absence du thème de la médiation. Considérons par exemple le fragment 54 7 des Pensées : Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Le Christ n 'est pas une médiation. soit dit en passant. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes. Mais nous connaissons en même temps notre misère. Pour beau­ coup de ses fidèles. scandale et faiblesse supplantent la raison connaissante. mais ce qui doit arriver pour qu 'il y ait autre chose. La position de Paul. Mais. De même pour Pascal. le Christ est une figure médiatrice. 11 Chez Paul. Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. on ne peut prouver absolu­ ment Dieu. ou comme une médiation ? Cette question a traversé. Pascal. d' Isaac et de Jacob au Dieu des philo­ sophes et des savants. Oui. nous connaissons Dieu. car ce Dieu-là n ' est autre chose que le Réparateur de notre misère. Il y a là un profond problème général : peut-on conce­ voir 1 ' événement comme une fonction. Mais pour prouver 59 Théorie des discours Jésus-Christ. sans le péché originel. En lui et par lui. est ôtée toute communication avec Dieu . marquent la certitude de ces vérités. où le non-être est la seule affirmation vali­ dable de l ' être. Tous ceux qui ont pré­ tendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes. et prouvées véritables par l'événement. ou de révélation. et en tant que tel il n ' est pas une fonction. L'énoncé le plus radical du texte que nous commen­ tons est en effet : « Dieu a choisi les choses qui ne sont pas (rà 1. est si radicale qu ' elle déconcerte même Pascal .1� ovra) afin d'abolir celles qui sont (Tà ovra). » Que l ' événement-Christ fasse monter comme attestation de Dieu les non-étants plutôt que les étants . qui sont des preuves solides et palpables. où Dieu se pense comme étant suprême.Saint Paul. donne mesure de cette subver­ sion ontologique à quoi l ' antiphilosophie de Paul convie le déclarant. celui qui cherche à identifier le suj et chrétien dans les conditions modernes du suj et de la science. Et ces prophéties étant accomplies. quand bien même il s ' agirait d ' une fonction de connaissance. celui qui oppose explicitement le Dieu d'Abraham. toute l ' époque de la politique révolutionnaire. Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connaître leur misère ne 1 'ont pas glorifié mais s'en sont glorifiés. qu 'il s ' agisse d ' une abolition de ce que tous les discours antérieurs déclarent exister. Aux yeux de Paul. que s ' articule le discours chrétien. nous avons les prophéties. Ce texte permet aisément d ' identifier ce qu' il y a de commun à Pascal et à Paul : la conviction que la déclara­ tion fondamentale concerne le Christ. . cette articulation est incompatible avec toute perspective (et elles n ' ont pas manqué. Jésus-Christ est l ' événement pur. il n ' est pas ce à travers quoi nous connaissons Dieu. L a fondation de 1 'universalisme 58 que Heidegger nomme l' ontothéologie. sans Média­ teur nécessaire promis et arrivé. et on enseigne la morale et la doctrine. l 'ordre et la puissance. la Révolution n ' est pas ce qui arrive. à partir de là. Sans ce Médiateur. elle est la médiation du communisme. par Jésus-Christ. nous connaissons donc Dieu. le moment du négatif. et donc comme mesure de ce dont l' être comme tel est capable. presque dès sa mort) d'une « philosophie chrétienne )).

tout à fait non pau­ linien. Pascal traduit « connaissance de notre misère ». tout comme il aurait vu. en lui. elle juif . stratégie exige qu' on puisse raisonnablement prouver la Pour convertir. mais non pas croire ceux qui en sont. une sourde négation de la radicalité événementielle. c'est la croix. dit qu'il n'est venu ni en sagesse ni en signes : car il venait pour convertir. et ce qui ainsi nous arrive ? C ' est que nous sommes relevés du double sens. et du non-étant. nous entrons dans 1' égalité filiale . sante de la vérité politique. en ce qu' elle reste attachée aux conditions de la connaissance. la encore enchaînée à la légalité du Père. il est ce qui interrompt le régime antérieur des discours . et la plus fondée en miracles. une concession inadmissible au discours de la loi. Et ainsi saint Paul. Pour �aul en revanche. Peut-il y avoir un autre suj et. Pascal oppose conversion et conviction. Paul dit « folie de la prédication ». avec la philosophie. . l ' événement n ' est ment est falsifié s ' il n' origine pas un devenir-fils univer­ pas venu prouver quelque chose. est hanté par la question de la connaissance. prophéties. Et un événe­ cours philosophique. de la technique pascalienne. pour Paul. 2/ Ce n ' est qu ' à reculons que Pascal admet que le discours chrétien est discours de la faiblesse. pour convaincre. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu'ils viennent en sagesse et signes. cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas. il ne s ' agit pas d'une ques­ tion de connaissance. car ce n' est qu' en étant relevé sur les deux infinis. l ' Ancien Testament tire sa cohérence de venue. Pour Paul. que l e Nouveau Testa­ l ' ignorance. etc. ne se tient que la foi. supériorité de la religion chrétienne. Ni il n'y a de preuve de l ' événe­ nement considéré l ' idée pascalienne de médiation comme ment. prophéties. Et qu' est­ Paul aurait vu dans la théorie pascalienne du signe. Il aurait certai­ un accomplissement. Sa diction équilibrée. il qui concerne la venue du Christ. parce qu'elle est la plus savante. La fondation de 1 'universalisme 60 61 Théorie des discours afin que nous ne restions pas dans le délaissement et nement accomplit les prophéties.Saint Paul. une autre voie subjective que celle que nous connaissons. qui est venu en sagesse et signes. Folle. ou on est esclave. une concession inadmissible au dis­ de la loi qu' on devient réellement un fils. Pascal. Cette ques­ biliste du pari comme dans les raisonnements dialectiques ce qui nous arrive. Mais. fait signe vers le Nouveau. Ce n ' est pas un thème paulinien. ne evacuata sit crux. comme pour ceux ment autorise le déchiffrement rationnel (par la doctrine qui pensent qu'une révolution est une séquence autosuffi­ du sens manifeste et du sens caché) de l ' Ancien. tion est pour Paul décisive. pour Paul. Pour Pascal. Nommons-la : contra­ moderne. ce qui. Ce qui les fait croire. Et que. ni l ' événement n' est une preuve. il faut établir que l ' évé- faut être dans l'élément de la preuve (miracles. Sage. et donc comme connaissance vient là où. Le Christ est. dans l ' argumentaire proba­ compose avec la sagesse. il faut sans doute être du côté de la folie. La Résurrection du Christ n ' est ni un argument ni Pour Paul. Par 1 ' événement. il est pur commence­ sel. Or 1 ' idée de médiation est encore légale. parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est . la misère étant touj ours pour Paul une suj étion à la loi. il s ' agit de l ' avènement d'un suj et. ou on est fils. tout à son propos de convaincre le libertin Il en résulte que. le Christ est une réciproquement. Singulièrement en ce de la prédication de la croix. C ' est que l ' antiphilosophie pascalienne est classique. contrairement à Paul. Car. il lui importe de balancer la « folie » chrétienne par un classique dispositif de sagesse : Notre religion est sage et folle. de la folie. qu' aucun protocole de connaissance ne peut trancher. ment. en soi et pour soi. et que Paul appelle la voie subjective de la chair ? Telle est 1'unique question. Nous avons là un parfait exemple.

). . comme tel ou tel de ses rivaux thau­ maturges. . classique. Si je voulais me glorifier. C ' est le suj et comme la preuve suprême. Paul dissimule son identité véritable. ne doit pas être celui du miracle. le discours du non-discours . c'est alors que je suis fort. Le Christ est très exactement incalculable. Or. Il lui arrive même de sous-entendre que. La fondation de l 'universalisme etc. ]. nous n' aurions aucune preuve. ni l' ordre du monde n' ont de valeur quand il s ' agit d ' instituer le suj et chrétien. s ' il le voulait. Pour Paul. mais comme il veut convertir. fin politique. 1 2 : (apprrra p�flaTa. et peut-être appelé de son vivant hors de son corps. pour Pascal. serait celui du miracle. le Juif (signes) et le chrétien (déclaration événementielle). c ' est précisément 1' absence de preuve qui contraint la foi. il prétend que non. Cela n'est pas bon. C ar Paul rej ette expressément les signes . en revanche. mais celui de la conviction qui transit une faiblesse. car je dirais la vérité . Je connais un homme en Christ qui fut. miracles et prophéties sont le cœur de la question : « Il n ' est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles )) (frag. et l ' absence de signes et de preuves. Sans pro­ phéties ni miracles. afin que la puis­ sance du Christ repose sur moi . Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses. car quand je suis faible. je ne serais pas un insensé. ] et qui entendit des paroles inef­ fables qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer [ . Ce discours. de ravissements surnaturels. Ce qui veut dire que ni les miracles. inébranlablement. « La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties )) (frag. « paroles ineffables )) 11. Il se présente comme déployant une figure subjective soustraite aux deux. qui appar­ tiennent à l ' ordre du discours juif. Lui aussi pourrait bien Théorie des discours 63 Il faut se glorifier . S ' agissant des miracles. indique un quatrième discours possible. l ' ineffable. celle de l ' homme « ravi )) . que Pascal tente de faire venir au jour de la raison se glorifier. . . ravi jusqu'au troisième ciel [ . ni 1' exégèse rationnelle des prophéties. Le discours chrétien. L'apôtre ne doit être comptable que de ce que les autres voient et entendent. mais je m'en abstiens. . ce qui veut dire que nous n' aurions aucune chance de convaincre le libertin moderne. afin que personne n'ait à mon sujet une opinion supérieure à ce qu'il voit en moi ou à ce qu'il entend de moi. comme en creux. sinon de mes infirmités )) ). On le voit : pour Paul. ( . mais de moi-même je ne me glorifie­ rai pas. et Paul le nomme : dis­ Mais c ' est ce qu'il ne fera pas. et la supériorité du christianisme ne pourrait se soutenir devant le tribunal de la raison. Mais cette figure n ' est justement pas celle que l ' apôtre va proposer. ne se hasarde pas à en nier 1 ' existence. C ' est le discours de faiblesse du sujet. ainsi que la sagesse. S ' agissant des prophéties. il y a quatorze ans. 706). . les miracles existent et 1 ' ont concerné. ] Le Seigneur m'a dit : Ma grâce te suffit. Il n ' a pas à glorifier sa per­ sonne au nom de cet autre sujet qui a dialogué avec Dieu. Cette reconstruction pascalienne de Paul indique en fait la réticence de Pascal devant le radicalisme paulinien. Notons au passage que Paul. Paul. habité par les Cor. . 8 1 5) .62 Saint Paul. il est capable d ' en faire. outre le Grec (sagesse). Ils dessinent une figure subjective particulière. et qui est comme un Autre en lui-même (« Je me glorifie­ rai d'un tel homme. car ma puissance s ' accomplit dans la faiblesse. Pour Pascal. qui appartient au discours grec. que l ' événement-Christ en soit la réalisation est pratiquement absent de 1' ensemble de la prédication de Paul. J'en viendrai néanmoins à des visions et à des révélations du Seigneur. Il agit par signes et sagesse. . c ' est-à-dire de sa déclaration. Le passage décisif est dans comme intimité mystique et silencieuse. constitutive du sujet chrétien. qu' il vaudrait mieux . exhibant au contraire la cours subj ectif de la glorification.

ou de du christianisme sur les miracles. La puissance s ' accomplit le discours chrétien ne gagne rien à s'en glorifier. au sens le taire. qu ' il est intérieurement scindé entre l 'homme de existentiel du terme. Le quatrième discours restera pour Paul un supplé­ Cette éthique est profondément cohérente. contrairement à Pascal. il y a chez Paul une part de ruse. c ' est ce qu' il dit ment pur derrière la fascination (pour le libertin) d ' un qui fonde la singularité du suj et. que Pascal : il est vain de vouloir justifier une posture décla­ ratoire par les prestiges du miracle. en revanche. Elle est en position Paul est profondément persuadé qu 'on ne relèvera pas réservée. lui. pour la certitude des miracles. Mais il y a indéniablement chez science positive. ne doit pas Il ne tolère pas que le sujet chrétien fonde son dire sur entrer dans la déclaration. Paul garde la Paul tient avec fermeté le discours militant de la fai­ blesse. et pour le Pascal. opte simultanément pour 1 ' exé­ il laisse entendre. et. et ne prétendra pas convaincre par les prestiges bien dire que Pascal. et l 'homme de la décla­ ration et de la faiblesse. . sans s ' en prévaloir. qu ' est-ce qu 'un miracle. dont la substance cours. car il dimension éthique anti-obscurantiste. qui au contraire s ' alimente à l ' indicible. La fondation de 1 'universalisme 64 Théorie des discours 65 traduire : « dires indicibles ))) du sujet miraculé. Par quoi Paul est fmalement plus rationaliste adressé. et donc du dire intime ment muet. calcul des chances. Laissons la nouveauté radicale de la déclaration chrétienne de retom­ vérité à son « sans-voix )) subj ectif. le discours j uif. La déclaration n' aura d ' autre force que ce qu' elle prétend s ' autoriser d'un discours non adressé. Paul est convaincu que la faiblesse par une force cachée. Évidemment. La . sa déclaration la constitue. clos sur la part d'Autre du suj et. mais sans non plus sens intime . l ' évidence sans gloire de la faiblesse. Il n'y a j amais lieu de tenter de légitimer une déclaration par la ressource intime d'une dance du Vrai ? En n ' accordant au quatrième discours (la communication miraculeuse avec la vérité. Il refuse que indicible. de 1' exception miraculeuse. quand il veut asseoir la prééminence du calcul prophétique. pour légitimer le troisième (celui de la foi chré­ le discours adressé. sans doute parce qu ' il veut masquer 1' événe­ rité du suj et qui fait valoir ce qu'il dit. est un dire indicible. Et il faut déclare. A supposer en effet que j ' argue (comme le fait Pascal) du quatrième discours (« joie. car seul le travail de ber dans la logique des signes et des preuves . Ce n' est pas la singula­ que Paul. sinon un signe de ce qui va venir ? Et une indication importante. pleurs de joie . seul dans ce cas parmi les apôtres reconnus. Il ne peut renoncer à la preuve. pour tout militant d'une vérité. le sujet « ravi )). Mais cette que la déclaration chrétienne s ' argumente de l ' ineffable. et que sa question est celle du suj et chrétien à l ' époque de la la glorification. . une L' antiphilosophie de Paul est non classique.Saint Paul. non C ' est dire qu'il ne saurait entrer dans le champ de la prédication. Je crois qu'il y a là. pour Paul. même miraculeuse. ))). J' appellerai « obscurantiste )) tout discours adressé qui mystique) qu'une place réservée et inactive. celui de la déclaration et de la foi. Le qua­ dans la faiblesse elle-même. qui refend l'apôtre. est plus obscurantiste l ' ineffable révélation intérieure. s ' argumente d'un discours non adressé. Disons que l ' éthique du dis­ trième discours (miraculeux. quand gèse probante. sinon un signe de la transcen­ je retombe inévitablement dans le second dis­ celui du signe. tienne). C ar qu ' est-ce qu'une prophétie. Car Paul interdit assume qu'il n'y a pas de preuve. ou mystique) doit rester cours. quatrième figure subj ective. est de ne jamais suturer le troisième dis­ cours (la déclaration publique de l ' événement-Christ) au quatrième (la glorification du suj et intimement l!l iraculé). parce qu ' il est un classique.

Il dépend de sa seule faiblesse subjective qu'elle persiste ou non à se déployer. Car un sujet est en réalité le tressage de deux voies subjectives. que s 'accorde la magnifique et célèbre métaphore qu ' on trouve dans Cor. le porteur anonyme. 11. 8. ou de science. de veiller à ce que rien ne le brise. Il ne sera ni logos. à ce langage de l' événe­ ment nu. que Paul nomme la chair (crap �) et l'esprit (nvro �a). délicatesse et pensée subtile. C ' est à ce régime du discours sans preuves. qui se brise aussi bien. ou la vie (�o�). Quiconque est le sujet d'une vérité (d'amour. dans son rapport à ce réel inédit. Il aura la rudesse . se décline sous deux noms : la mort (8ava8oc.7 : « Mais nous portons ce trésor dans des vases de terre. Pour autant que le réel est ce qui se pense dans une pensée subjectivante. On peut bien dire alors qu'il ne la porte que dans un vase de terre. la pensée de l'esprit est vie.. Le troisième discours doit s'accomplir dans la fai­ blesse. il est devenu presque impossible de comprendre un point pourtant capital : L 'opposition de l 'esprit et de la chair n 'a rien à voir avec celle de l 'âme . nous renversons les raisonnements et tout orgueil qui s'élève contre la connaissance de Dieu. Il faut le porter humblement.). CHAPITRE V La division du Sujet Que Paul puisse soutenir que. dans une précarité qui lui soit homo­ gène. endurant jour après jour l'impératif. sous la condition de l'événement-Christ. par la vertu de Dieu. car là est sa force. mais sa division. ou de politique) sait qu'en effet il porte un trésor. le sujet. c'est un aphorisme dif­ ficile et central. >> Après des siècles de reprise platonisante (et donc grecque) de ce motif. C'est ça le vase de terre. de la déclaration nue. pour renverser les forteresses : par elles. afin qu'une puissance si grande soit attribuée à Dieu et non pas à nous. sans signes probants. c'est-à-dire un avoir-eu-lieu totalement précaire. n'est pas son unité. si difficile soit l'identi­ fication de la mort comme étant une pensée : « La pensée de la chair est mort.66 Saint Paul. les annes avec lesquelles nous combattons ne sont point chamelles. 1"0 ôè <j>p6v11�a -rou nveu�amc. �o� » (Rom. Car avec le vase. 1 0. La fondation de l 'universalisme puissance de conviction du discours est d'un autre ordre. ou d'art. sans miracles. C ' est bien d'une autre figure du réel qu'il s'agit. qu'il est transi par une puissance infinie.6). II. que « -ro yàp <j>p6vlJ �a -r�c. Il n'y aura que ce que chacun peut voir et entendre. ni ravissement par l'indicible. sans prestige autre que son contenu réel. » Le trésor n'est rien d'autre que l'événement lui-même. ni signe. crapKoc. le héraut. cette vérité si précaire. on pourra soutenir. et elle est capable de briser la forme du raisonnement : En effet. il y a eu choix des choses non étantes contre celles qui sont indique exemplairement qu'à ses yeux le discours chrétien est dans un rapport absolument nouveau à son objet. pauvre de l 'action publique. 8avamc. et nous amenons toutes les pensées captives à l'obéissance de Christ (Cor. pour autant qu'il est en quelque manière « saisi » par les deux voies qui constituent le suj et. qu'il ne faut pas hésiter à traduire.4/5). qui seul captive la pensée. et dans la dissipation en fumée du trésor qu'il contient. Et le réel à son tour. Celle-ci va se déployer par la révélation que ce qui constitue le sujet.4. mais elles sont puissantes. c'est lui.

La théorie de la division subjective disqualifie ce que les autres discours identifient comme leur objet. que « le com­ mandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort » (Rom. alliance exceptionnelle de Dieu et de son peuple. un séjour. Pour le discours juif. le prototype. évoquant son existence de persécuteur avant la conversion de Damas. Comme le déclare Paul. ou du nouvel objet qui dispose un nouveau discours. C ' est bien pourquoi l'une comme l' autre sont des pensées. Le réel est disposé à partir du commandement. là où le sujet instruit sa faiblesse. et il est recueilli et manifesté dans 1 'observance de la loi. ou culturelle. et c ' est en vis-à-vis de cette déchéance que surgit l'objet du discours chrétien. cesse d'être significative au regard du réel. indique précisément la vanité des places. comme déchet de toute place : « Nous sommes jusqu'à ce jour comme les balayures du monde. Tout le réel est marqué du sceau de cette alliance. dans la guise du caractère événementiel du réel. et dont la pensée peut ressaisir le prin­ cipe. comme ils le font encore dans 1 'œuvre de Lévinas. l'événement-Christ est hétérogène à la Loi. les discours grec et juif cessent de présenter. L'exception qui le constitue n'est concevable que dans la dimension immé­ moriale de la Loi. de type grec (âme et corps. divisé en deux voies qui affectent en pensée tout sujet. puisse ici servir à démêler le tressage subjectif. Pour Paul. Le réel s'avère bien plutôt. les figures d'écart dans le discours sont résiliées. Plus généralement. Par quoi. Elle est. l'objet est la totalité cosmique finie comme séjour de la pensée. Il faut donc assumer la subjectivité du déchet. C'est le ressort de la conviction universaliste de Paul : la différence « eth­ nique )). Dans le discours grec. à occuper la La division du Sujet 69 position du déchet. qui cisaille et défait la totalité cosmique. Aucun réel ne distingue plus les deux premiers discours. ni de l'impératif de la lettre. en fin de cure. pas plus il ne saurait être ce qui d'une exception élective se littéralise dans la pierre comme loi intemporelle (discours juif). selon la chair ou selon l'esprit. le rebut de tous les hommes » (Cor. Si Paul peut affirmer. et ouvre à la division du sujet. Au regard de qui considère que le réel est événement pur. surrec­ tion d'un autre objet. le paradigme d'une différence majeure pour la pensée. pour que l'analy­ sant endure quelque rencontre de son réel. 1 'objet est appartenance élective.68 Saint Paul. L'événement pur ne s'accom­ mode ni du Tout naturel. à partir du moment où le réel est identifié comme événement. Pour Paul. 1. bravant l'évi­ dence : « Il n'y a point de distinction entre le Juif et le Grec )) (Rom.). il avoisine la sainteté. comme le note Lacan. 1 0. 1 0).4. 7. grâce sans concept ni rite approprié. Ce que la pensée identifie comme proprement réel est une place. qui identifient leur réel sous des noms opposés. Il est de 1' essence du sujet chrétien d'être. Pas plus que le réel n'est ce qui vient ou revient à sa place (discours grec). . l'événement-Christ. pensée et sensibi­ lité. La « folie de la prédication » va nous dispenser de la sagesse grecque par disqualification du régime des places et de la totalité. Le réel cause le désir (philosophique) d' occuper adéquatement la place qui vous est distribuée. La fondation de l 'universalisme et du corps. et leur différence tombe dans la rhétorique. 1 2). dont 1 'opposition du Grec et du Juif est à son époque. et dans l'Empire. par sa fidélité à l'événement-Christ. On notera la consonance avec certains thèmes laca­ niens relatifs à l ' éthique de l ' analyste : celui-ci doit également consentir. etc. sans qu'aucune distinction sub­ stantielle. Elle va nous dispenser de la loi juive par disqualification des observances et des rites. auquel le sage sait qu'il faut consentir. pur excès sur toute prescription. 1 3). c'est qu'une maxime subjective se prend toujours en deux sens possibles.

que les Grecs « cherchent la sagesse >> et posent des questions. il faut en déclarer la péremp­ tion effective. qui veulent tous guérir la pensée de la maladie philosophique. La for­ mule disjonctive est : « La folie de Dieu est plus sage que les hommes. celui qui en prodigue devient un maître pour celui qui les réclame. au sens de l'Antéchrist. etc. fonder le sujet comme division. est beaucoup plus abrupte que la disposition « thérapeu­ tique » des modernes. le récit. Paul ne cesse de nous dire que les Juifs recherchent des signes et « réclament des miracles ». Soulignons encore une fois qu'il ne peut le faire. comme illusoire. pour ce qui concerne la philosophie. de la faiblesse sur la force. Déclarer un événement c ' est devenir le fils de cet événement. Le primat de la folie sur la sagesse. si truqué soit-il. 2 5 ) . et non comme maintenance d'une tradi­ tion..question­ ner . les sujets « ethniques >> induits par la loi juive comme par la sagesse grecque sont disqualifiés comme prétention de maintenance d'un sujet plein. l'origine. une illusion nécessaire. mais qu'il n ' y a plus de lieu recevable pour sa prétention. C ' est pourquoi il lui est possible d'occuper la place du fils. 1. qu'en abolissant la philosophie. et l'instruction d'un sujet divisé en lui-même par le défi que lui impose d'avoir à ne faire face qu'à l'événement disparu. Est-ce possible ? Paul essaie de s'engager dans cette voie. La fondation de 1 'universalisme parce que la position du réel qu'elles instruisent apparaît. un La division du Sujet 71 phantasme. Et. en même temps que celle de toute figure de maîtrise. dont on pourrait énumérer les prédi­ cats particuliers : la généalogie. La thèse de Paul n'est pas que la philosophie est une erreur. et qui est la résurrection. que les chrétiens déclarent le Christ crucifié. Dès lors. et donc l'existence de quelque vérité que ce soit. de la rencontre de Paul et des philosophes grecs sur l' agora. et non d'une opposition. etc. leurs postures subjectives. Celui qui déclare n'atteste aucun manque et reste soustrait à son comblement par la figure du maître. l'esthétique mys­ tique pour Wittgenstein. Si on réclame des signes. C'est ce que symbolise.déclarer : telles sont les figures verbales des trois discours. de même. Il en résulte que la position sub­ jective de Paul. Les philosophes auraient éclaté de rire dès que la harangue de Paul aurait touché au seul réel qui importe. Si on questionne philosophiquement. en résiliant le particularisme prédicatif des sujets culturels. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes >> (Cor. dans les Actes des apôtres. 1 . organise la dissipation de la formule de maîtrise sans laquelle la philosophie ne peut exister. Tout le pari est que puisse avoir consistance un dis­ cours configurant le réel comme événement pur. lesquels circonscrivent l'événement-réel dans la sphère des vérités effectives : la « grande politique » pour Nietzsche. n' entre pas dans la logique du maître. exige la dépo­ sition des différences établies. le territoire. Ce rire nietzschéen. Déclarer la non-différence du Juif et du Grec établit l'universalité potentielle du christianisme .70 Saint Paul. Réclamer . approprie l'élément subjectif à cette universalité. celui qui peut répondre devient un maître pour le sujet perplexe. C ' est sans doute ce qui dis­ tingue Paul des antiphilosophes contemporains. ou indivis. au regard du sujet divisé selon les voies de saisie du réel que sont la chair et l'esprit. sans arguments ni preuves. dès lors que l'événement qu'il suppose identifier le réel n 'est pas réel (puisque la Résurrection est une fable). dans la rétroaction de l'événement. Il est en effet certain que l 'universalisme. Que le Christ soit Fils est . est l' expres­ sion d'une disjonction. Le discours de la sagesse est définiti­ vement obsolète. l'acte analytique archiscientifique pour Lacan. les rites. il n' est même plus possible de discuter la philosophie. Mais celui qui déclare sans garantie prophétique ni miraculeuse. La décla­ ration en effet n'est pas affectée du vide (de la demande) où le maître se loge.

avec les charlatans qui pullulaient dans les provinces orientales de 1'Empire. en matière de guérisons miraculeuses. Ce qu'a dit et fait la personne particulière nommée Jésus n'est que le matériau contingent dont 1' événement s 'empare pour un tout autre destin. Plus tard. au profit d'une œuvre égalitaire commune. qu'il ait revêtu la figure du fils. pour qui Paul se rapporte aux récits évan­ géliques avec « le cynisme d'un rabbin ». Il est certain que ceux qui parti­ cipent d'une procédure de vérité sont co-ouvriers de son devenir. l'événement n'est certainement pas la bio­ graphie. que rien de tout cela ne peut fonder une ère nouvelle de la Vérité. De là que toute vérité est marquée d'une indestructible jeunesse. se retire derrière l'évi­ dence universelle de son fils. mais fils. de marche sur les eaux et autres tours de force. 7). 4. il faut que Dieu le Père se soit lui-même filialisé. Le Fils ressuscité filialise l'humanité tout entière. car il est celui dont la vie commence. auquel tout est suspendu. de multiplication des pains. se trouve dans Cor. tu es aussi héritier. les aphorismes à double sens d'une personne particulière. ne serait-ce qu'en négligeant délibérément de men­ tionner ces virtuosités extérieures. la figure du savoir est elle-même une figure d'esclavage. a parfaite­ ment vu l ' indifférence totale de l' apôtre à la douceur . Pour Paul. La métaphore antiphilosophique de l'« envoi du fils » lui suffit. et singulièrement les fils.72 Saint Paul. en ce sens. car il n'est que commencement. Nietzsche. qui fait prévaloir le réel actif de la déclaration sur l'illu­ mination intime. tout comme celle de la Loi. Que doit être l'événement pour que. Cela constitue l'inutilité de la figure du savoir et de sa trans­ mission. de l'ouvrier et de l'égalité. Jésus. Ces questions trinitaires n'intéressent aucune­ ment Paul. le recueil des miracles. toujours particulier. les enseignements. vaut pour Jésus. sous l'emblème du fils universel. Pour un tel commencement. Il faut bien cependant revenir à 1 'événement. Le fils est celui à qui rien ne manque. C'est dans ce consentement à la figure du fils. la théologie se livrera à toutes sortes de contorsions pour établir l'identité substantielle du Père et du Fils. La fondation de 1 'universalisme emblématique de ce que la déclaration événementielle filialise le déclarant. la foi impersonnelle sur les exploits particuliers. par la grâce de Dieu » (Gal. il rap­ pelle. Mais un suj et-fils est le contraire d'un sujet-disciple. exprimée par 1' énigmatique expression de 1' « envoi ». C'est ce que désigne la métaphore du fils : est fils celui qu'un événement relève de la loi et de tout ce qui s'y rattache. ne niera pas que le Fils ait eu une communication intérieure avec le divin. 1. Le père. Toute égalité est celle de la coap­ partenance à une œuvre. n'est ni un maître ni un exemple. Il faut destituer le maître. Il est le nom de ce qui nous arrive univer­ sellement. Là où vient à La division du Sujet 73 défaillir la figure du maître viennent celles. s 'apparient l'uni­ versalité et 1 'égalité ? Pour Paul. Nous sommes tous « 8eoü <TUvepyo[ ». Paul. que le Père nous fait nous-mêmes advenir universellement comme fils. Simplement. qu'il ait été habité d'un dire indicible. Et il est bien vrai que toute universalité postévénementielle égalise les fils dans la dissipation de la particularité des pères. conjointes. co-ouvriers de 1' entreprise du Vrai. La règle applicable au sujet divisé chrétien. car il n'a besoin que de 1'événement. et récuse toute réinscription philosophique de cette pure advenue dans le lexique philosophique de la substance et de l'identité. à savoir Jésus. La figure de maîtrise qui s'y rattache est en réalité une imposture. co-ouvriers de Dieu. et qu'il ait pu rivaliser. et fonder l'égalité des fils. « Ainsi tu n'es plus esclave.3/1.9. La philosophie ne connaît que des disciples. corrélat nécessaire de l'universalité. C ' est une maxime magnifique . là encore. L'expression la plus forte de cette égalité.

et non négati­ vement. l 'enseignement. Ou plutôt. 1 5). qui est pensée de la mort. De sorte qu'il falsifie Paul autant. . sans le motif de la résurrection. bien plus que son adver­ saire. selon l'esprit. il ne croit pas que la vérité relève de 1 'histoire. Pas la réalité. la vie affir­ mative. . sinon plus. le communautarisme racia­ liste le plus déchaîné : « Autrefois il [Dieu] représentait un peuple. 43). S i les Dieux sont la volonté de puissance [ . Et il est vrai que l'existence du Christ n'aurait eu aux yeux de Paul. . veau comme fin de l'esclavage coupable. . .c'est le christianisme qui l'a répandu le plus systématiquement. ce n'est ni selon la mort. mais selon un principe de surexistence à partir duquel la vie. Ce que Nietzsche. et affirmation de la vie (le Surhomme) ? Nietzsche n'est si violent contre Paul que parce qu'il est son rival. soit la déclaration subjective qui ne s'autorise que d'elle-même (le personnage de Zarathoustra). ni selon la haine. mais dans l'au-delà . ] . ne le croyait pas non plus. et que ce faisant il « enlève tout centre de gravité à la vie )) (ibid.et de quelque chose de plus (L 'A ntéchrist.il n ' en resta plus rien lorsque ce faussaire par haine eut compris ce qui seul pouvait servir ses fins. Pas toujours : ce saint fou est une violente contradiction vivante.dans le mensonge de « Jésus ressuscité ». que Paul a « falsifié )) Jésus. du reste. il n'avait que faire de la vie du Rédempteur . .74 Saint Paul. et 1 'homme nou. s'il a « transféré le centre de gravité de son [du Christ] existence après cette existence )). du témoignage. )) S'agissant de Dieu. le sens et la justification de tout l ' Évangile . c ' est être à l'opposé de l 'enseignement de l'apôtre. Quand il écrit que Paul n ' a besoin que de la mort du Christ « et de quelque chose de plus )). guère plus d'importance que celle d'un quelconque illuminé de l'Orient d'alors. Il s'agit là pour Nietzsche d'une falsification délibérée. res­ tant sur ce point un « mythologue )) allemand (au sens que . la mort. selon la chair. qu'il est pour Paul l'unique point de réel auquel s'attache sa pensée. ] Paul a tout simplement transféré le centre de gravité de toute cette existence après cette existence . La fondation de 1 'universalisme anecdotique dont ces récits sont remplis. ]. Nietzsche prône le particularisme le plus buté. car sa doctrine généalogique n ' est aucunement histo­ rienne. Mais quand il s'agit de Paul. étant placé dans la Loi. ils seront des Dieux nationaUX )) (ibid. pour cette opération. ici et maintenant que nous pou­ vons vivre affirmativement. il devrait souligner que ce « quelque chose )) n'est pas un « en plus )) de la mort. c 'était de sa mort sur la croix. Au fond. La résurrection est pour Paul ce à partir de quoi le centre de gravité de la vie est dans la vie. était pour tous restituée et refondée. oui : « Le poison de la doctrine des droits égaux pour tous . tout ce qu'il y avait d'agres­ sif et d'avide de puissance dans l'âme d'un peuple [ . une cassure en deux de soi-même.ce dont il avait besoin. Mais Nietzsche n'est pas assez précis. nous l'avons vu. Le fond du problème est en réalité que Nietzsche nour­ rit une véritable haine de l'universalisme. Et que donc.dans le Néanh). l 'Histoire cassée en deux (la « grande politique )) ). pas la vérité histo­ rique ! [ . Dire que Paul a placé « le centre de gravité de la vie non dans la vie. . . de trois thèmes appariés dont Paul est l'inven­ teur. Nietzsche. Paul ne croit pas qu'il puisse y avoir une « vérité historique ». Comme tout véritable théoricien de la vérité. la force d'un peuple. où la haine de la vie et l'appétit de pouvoir se donnent libre cours : La vie. il organisait la subsomption de la vie par la mort. pour qui c'est ici et maintenant que la vie prend sa revanche sur la mort. 42). l 'exemple. si talentueux soit-il. . Ce n'est pas inexact. Nietzsche lui-même ne veut-il pas « transférer le centre de gravité )) de la vie des hommes après leur actuelle La division du Sujet 75 décadence nihiliste ? Et n'a-t-il pas besoin. ou de la mémoire. car antérieurement.

76 Saint Paul. et l ' affirmation de la voie sur les temps qui viennent l 'autorité d'une nouvelle voie subj ective. . ou légale. comme le dit très bien Nietzsche .LOV aÀÀà uno xaptç )). Jésus est « seigneur >) (Kuptoç). dépendance personnelle. où il prétend déchiffrer la (xaptç). mais un devenir. tendues de bout en bout par l ' annonce révolutionnaire d'une histoire spirituelle cas­ un « non . dont porte précisément. un partisan de la vie paisible et vide. comme de celui du propriétaire et de l ' esclave. mais )) . et d'avoir fait théorie d 'un suj et qui. en tant que nous devenons tous fils de ce nement tels qu ' ils ont à devenir. convient la prédication de l ' apôtre au regard de la mise en L'événement pur est réductible à ceci que Jésus meurt sur la croix et ressuscite. pour lesquels l ' anecdote édifiante est essen­ sous la grâce )) (Rom. (( car vous n ' êtes pas sous la loi. mais )). suspens de la voie de la chair de l ' esprit par un « mais )) d ' exception.mais avec dégoût . Cet événement est « grâce )) forme canonique des récits évangéliques. Mais c ' est que l ' événement-Christ établit par un « nom) problématique. Le suj et de la nouvelle époque est un « non . Il est en surnombre de tout cela et se présente dence. du reste. 1 4). Le rap­ port entre le seigneur et le serviteur est absolument dis­ Nous soutiendrons en effet qu'une rupture événemen­ tielle constitue toujours son sujet dans la forme divisée du tinct de celui du maître et du disciple. Jésus est ressuscité. ni une tradition. cependant que « être sous la grâce )) Structuration du sujet selon à L'événement n 'est pas un enseignement. La for­ cette édification « bouddhique » : la résurrection. le Christ n ' est indique la voie de l ' esprit comme fidélité pas un maître. Certes. mule capitale. mais Paul s ' est âprement saisi du seul point surnuméraire 6. mais )) dont il faut entendre qu ' il n' est pas un état. ne semble pas situer comme il rection. ne pardonne pas à Paul. et aux effets de l ' évé­ qui nous est arrivé. tielle. . pendu du suj et. C ' est une commu- des particularités fermées (dont « loi )) est le nom). synoptiques. La fondation de l 'universalisme La division du Sujet 77 Lacoue-Labarthe donne à cette expression). universelle­ est indifférent aux particularités de la personne vivante : ment. et qui sinistres. . nous sommes à désormais constitués par la grâce événementielle. il ne saurait y en avoir de disciples. ni une En tant que suj ets à l ' épreuve du réel. le « dernier comme donation pure. tout entier absorbé par sa résur­ la « vérité historique ». La référence paulinienne n ' est pas de même étoffe. est : « ou yap taTe imo VOf. C ' est pourquoi nous n' avons de nous avoir débarrassés de ces « Dieux nationaux » retenir du Christ que ce qui commande ce destin. c 'est. Et que nous ayons à servir le processus de à la fois le l 'événement. et que c 'est précisément cette forme qui Car le « non )) est dissolution potentielle . . Il ne tient guère compte de ce que ces récits. « non . et les épîtres de Paul. ce n ' est pas tant d' avoir voulu le Néant. des hommes »). Loi et grâce nomment pour le suj et la tresse constituante qui le rap­ à la vérité ne doit pas être confondu avec l ' esclavage. situation telle qu 'elle est. littéralement. . en sorte que Jésus est comme une variable anonyme. vingt ans pointe négativement la voie de la chair comme destin sus­ après. Car le « ne pas être sous la loi )) sée en deux. . Ce n ' est pas une relation de porte l 'universel. dont il faut remarquer qu' elle est aussitôt Or rien n ' est plus indispensable que de se pénétrer constamment du rapport temporel entre les évangiles une adresse universelle. et Paul en est le « servi­ L'événement est teur )) (6oüÀoç).est « un rebelle contre tout ce qui est privilégié » . rien d' autre ne compte. ont été rédigés et organisés bien après que Il n ' est donc ni un legs. Les évangiles. « psychologie du Rédempteur » (un Bouddha de la déca­ prédication. nous sortons pour toujours. c ' est une « nouvelle créature )) . un « quelqu'un )) Nietzsche. tout e n se réclamant contre Paul de nauté de destin dans le moment où nous avons à devenir à sans traits prédicatifs.

un paradigme mor­ tifère. c ' est bien parce qu' en lui. Si 1' événement peut entrer dans la constitution du sujet qui le déclare. mais » qui. il faut l 'avouer. comme donation surnuméraire et grâce incalculable. et ne faisant nulle acception de la particularité des personnes. Si le motif de la résurrection est pris dans le montage dialectique. comme habitation intime par la grâce et la vérité. il refend inces­ s amment les deux voies. comme le pense Nietzsche. qui est le bord rationnel du romantisme allemand. car ils unifient le sujet. et distribue le « non . le Christ. et comment la philosophie dialectique incorpore le thème d'un calvaire de l'Absolu. Il est certain que la philosophie hégé­ lienne. se dissout dans un protocole rationnel d'autofondation et de déploie­ ment nécessaire. dont les sujets du processus ouvert par 1' événement (dont le nom est « grâce ») sont les co-ouvriers. comme légalité convenue et état particulier du monde. opère une capture de l ' événement-Christ. dans un processus sans fin.78 Saint Paul. CHAPITRE VI L'anti dialectique de la mort et de la résurrection Nous avons dit : l'événement. Quelle est la fonction de la mort dans cette affaire ? La pensée de Paul est-elle en définitive. ni du côté de l ' esprit pur. écarte la loi pour entrer sous la grâce. correspond à une imagerie chrétienne omniprésente depuis des siècles. il faut convenir que 1 ' événement. . Le dis­ cours juif du rite et de la loi est mis à mal par la surabon­ dance de 1 ' événement. L'universel n'est ni du côté de la chair. La fondation de l 'universalisme cependant que le « mais >> indique la tâche. La grâce y . en elle qui est la vie de 1 'esprit » ? On sait tout ce que le montage hégélien doit au christianisme. est mort sur la croix et ressuscité. . Le troisième discours seul tient sa division comme garantie de 1 'universalité. Alors la résurrection n'est que négation de la négation. c'est que Jésus. une événementialisation de la haine de la vie ? Ou encore : la conception paulinienne de l'événement est-elle dialectique ? Le chemin de l'affmnation est-il tou­ jours le travail du négatif. et il y a une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance et du martyre. le labeur fidèle. Ce qui. mais tout aussi bien est aboli le discours arrogant de l'illumination intérieure et de l'indi­ cible. en sorte que « c' est la vie qui soutient la mort et se maintient . la mort est le temps décisif de la sortie-de-soi de 1 'Infini. Le deuxième et le quatrième discours doivent être révoqués.

C ' est singulièrement le cas dans la deuxième épître aux Corinthiens. La souffrance ne joue aucun rôle dans l'apologétique de Paul. Il s'agit de convaincre des groupes dissidents ou tentés par les adversaires que lui. la gloire attachée à la pensée des « choses invisibles >> est incommensurable aux souffrances inévitables infligées par le monde ordinaire : « Nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous. Le caractère faible et abject de cette mort lui importe certes. rentre en elle-même dans l' intensité expérimentée de la conscience de soi. miatv yéyova nétVTa (Cor. simple et forte. Elle est affirmation sans négation préliminaire. et se dévouer dès lors à ce qui vaut pour tous. prise dans la tactique du plaidoyer et de la rivalité. Pour Paul lui-même. ici et mainte­ nant : « Notre espérance à votre égard est ferme. pour lesquelles point n'est besoin d'imaginer un Tout-Puissant. et le matériau de la mort et de la souffrance y est exigible pour que la spiritualité. Paul. pour les dis­ cours établis. gagée par l'événement et le sujet qui s'y noue. quelques repères. 1 . 1 7). sur ce point délicat. Mais que la force d'une vérité soit immanente à ce qui. et de devenir ainsi.80 Saint Paul. s'extériorisant dans la finitude. La grâce. et que la mort n'y est d'aucune façon l'exercice obligé de la puissance immanente du négatif. ou. à « se faire tout à tous » . que toute existence peut un jour être transie par ce qui lui arrive. 1 0. très marquée par l'inquié­ tude politique. cinq fois j 'ai reçu des Juifs quarante coups moins un. un immortel. 1 'événement n'est pas la mort. vient la grande description des misères du dirigeant nomade : Souvent en danger de mort. distribue la consola­ tion comme seul réel de cette souffrance. Ou posons qu'il nous revient de fonder un matéria­ lisme de la grâce par 1 'idée. vous avez part aussi à la consolation >> (Cor. En vérité. doit résider dans un vase de terre. Le partage de la souffrance est inévitable.4. et où Paul alterne les flatteries et les menaces (« Je vous prie. est bien l'homme d'action exposé et désintéressé qu'il prétend être. dans la division subjective. un poids éternel de gloire » (Cor. L 'antidia1ectique de la mort et de la résurrection 81 Donnons. Je soutiendrai que la position de Paul est antidialec­ tique.Toi<. n'est pas un « moment » de 1 'Absolu. pas même dans le cas de la mort du Christ. parce que nous savons que. lorsque je serai présent. 1. la chance matérielle de servir une vérité.2).9. qui certes maintient et exalte la machinerie transcendante. Elle est pure et simple rencontre. dès lors. par-delà les obligations de survie de l'animal humain. rom­ pant avec 1'ordinaire cruel du temps. 11. Si Paul nous aide à saisir le lien entre la grâce événe­ mentielle et 1 'universalité du Vrai. C'est alors que.22). est faiblesse ou folie n'entraîne jamais pour Paul qu'il y ait une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance. comme le dit Paul magnifiquement. 11. nous avons dit pourquoi. Tout le point est de savoir si une existence quelconque rencontre. Cette dédialectisation de 1' événement-Christ autorise qu'on extraie du noyau mythologique une conception formelle entièrement laïcisée de la grâce. Mais l ' espérance. au-delà de toute mesure. La fondation de l 'universalisme devient un moment de 1'autodéveloppement de 1 'Absolu. Oui. trois fois j 'ai été battu de verges. si vous avez part aux souffrances. . de ne pas me forcer à recourir avec assurance à cette hardiesse. Que le matéria­ lisme ne soit jamais que l'idéologie d'une détermination du subjectif par l'objectif l'a disqualifié philosophique­ ment.6). nous bénéficions de quelques grâces. c'est bien pour que nous puissions arracher le lexique de la grâce et de la rencontre à son enfermement religieux. telle est la loi du monde. pour autant que le trésor de l'événement. elle est ce qui nous vient en césure de la loi. dont je me pro­ pose d'user contre quelques-uns ». c'est dans une logique strictement militante. Quand Paul parle de ses propres souffrances. il est la résurrection.

nous l'avons vu. il y a certes la croix. en péril sur la mer. Pour en comprendre la fonction. Il s ' agit encore et toujours du vase de terre. configuration du réel par la voie subjective de la chair. Ce qui fait événement dans le Christ est exclusivement la résurrection. 1. n ' importe quel suj et singulier. il faut prendre garde à ceci que seule la résurrection d'un homme peut en quelque sorte s ' accorder. un homme. Le Christ = . de la survie de l'âme. celle du Christ comme la nôtre. tout entier destiné à confondre ceux qui « en se mesurant à leur propre mesure et en se comparant à eux-mêmes manquent d'intelligence » (ibid. par un homme. J'ai été dans le travail et dans la peine. Elle a été propre­ ment inventée par Adam. Il y a le calvaire.30). pour Paul. qui est la pensée de ( selon) la chair. ou de son immortalité. qu'on devrait traduire par la levée des morts. comme l'inventeur de la mort. Le Christ invente la vie. du sang qui suinte. mais il ne peut le faire qu'autant qu'il est. 11.). 1 0. Et comme tous meurent en Adam. La pensée de Paul ignore ces p aramètres. une exis­ tence. . des dimensions enchevêtrées du sujet global. n'a rien de biologique. mais non la montée au calvaire. 1 2). 1 5 . exposé à de nombreuses veilles. Venons-en maintenant à la croix. au froid et à la nudité (Cor. Mort et vie sont des pensées.82 Saint Paul. que l 'invention. ou se situer sur le même plan. de la portée postévénementielle de la faiblesse. le premier homme. j 'ai passé un jour et une nuit dans l'abîme. comme manière d' être au monde. à des jeûnes multipliés. de même aussi tous revivront en Christ. à la faim et à la soif. de la destitu­ tion des critères mondains de la gloire : « S 'il faut se glo­ rifier. ou de l'éponge imbibée de fiel. le premier Adam et le second Adam. la mort est cette part du sujet divisé qui a encore et toujours à dire « non >> à la chair. le Christ doit-il mourir. la mort ne saurait être 1 'opération du salut. il faut une fois encore oublier tout le dispositif platonicien de l'âme et du corps. cette àvacrra ­ mç veKpwv. de la flagellation. une pensée. j 'ai été en péril sur les fleuves. Pourquoi. de la mort. La mort. c'est aussi par un homme qu'est venue la résurrection des morts. trois fois j 'ai fait naufrage. et à quelles fins Paul développe-t-il le symbole de la croix ? Dans le texte ci-dessus.23 sq. Proposons la formule : chez Paul. qui est soulèvement de la vie. 1 1 . en péril dans les déserts. dès lors. La fondation de l 'universalisme une fois j 'ai été lapidé. La mort est. >> La mort est aussi ancienne que le choix par le premier homme d'une liberté rebelle. Mais la conclusion de ce morceau biographique. la prédication de Paul n' inclut aucune propagande maso­ chiste pour les vertus de la souffrance. ne s 'oriente vers aucune signification salvatrice des tribulations de l'apô­ tre. du reste. comme division constituante. Cor. Adam et Jésus. Saisie comme pensée. Énergique et pressante. aucune assignation spirituelle. est forcément résurrection des corps. mais il n'y a pas le chemin de croix. en péril de la part des bri­ gands. en péril dans les villes.22 est sur ce point d'une parfaite clarté : « Puisque la mort est venue par un homme. ne saurait être constitutive de l'événement-Christ. Car elle est du côté de la chair et de la loi. . où « corps >> et « âme >> sont indiscernables (c'est bien du reste pourquoi la résurrection. aucun pathos de la couronne d'épines. Fréquemment en voyage. Pour Paul. La mort dont L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 83 nous parle Paul. 1 1 . Au fond. c'est de ma faiblesse que je me glorifierai » (ibid. Elle n'a et ne peut avoir aucune fonction sacrée. pas plus du reste que la vie. et se tient dans le devenir précaire du « mais >> de l'esprit. en péril parmi les faux frères. c 'est-à-dire résurrec­ tion du sujet divisé en son entier). leur soulèvement. comme voie subj ective. incarnent à l'échelle du destin de l'huma­ nité la tresse subjective qui compose. Elle est. un phénomène adamique.

Il est fondamental de ne pas confondre Ka-rallay�. La croix (nous avons été crucifiés avec le Christ) est le symbole de cette identité. sans rendre pour autant celle-ci nécessaire. mais une pensée de la chair. serons-nous sauvés par sa vie ! )) (Rom. la mort n'est requise qu'autant qu'avec le Christ. Car ne peut occu­ per l'abîme qui nous sépare de Dieu que l' immobilité mortifère de la Loi. comb1en plus. . se filialisant. et comme obj et. « chair ». il s'insépare par filialisation. La fondation de 1 'universalisme meurt simplement pour attester que c'est bien un homme qui. comme suj et. l'intervention divine doit dans son principe même s 'égaler strictement à l'humanité de l'homme. ressuscité des morts. parce que la mort n'est pas un fait biologique. afin que ce corps asservi au péché soit détruit et que nous ne soyons plus asservis au péché. nous aussi. Ce faisant. n�us avons �té réconciliés avec lui par la mort de son Fils. puisqu'avec l'envoi de son Fils. Paul appelle cette imma­ nentisation une « réconciliation )) (Ka-rallayTJ) : « Car si. et qui a nom. Le texte est formel : la mort comme telle n'est pour rien dans l'opération du salut. mais ce que j 'appelle son site. ce « ministère de la mort. Elle agit comme condition d'immanence. Et cette conformité est possible. et partage une dimen­ sion constitutive du suj et humain divisé. Nous devenons conformes au Christ pour autant qu'il devient conforme à nous. il manifeste que c'est de ce point même (ce dont l'humanité est capable) qu 'il invente la vie. La mort nomme ici une renonciation à la transcendance. et donc à la pensée qui le domine. nous vivions � 'une vie nouvelle. qui est l'opération de la mort. 6. Telle est l'unique nécessité de la mort du Christ : elle est le moyen d'une égalité avec Dieu lui-même. qui est l'opération événementielle de la résurrec­ tion. Par la mort du Christ. étant réconciliés.84 Saint Paul. « mort ». sachant bien que notre vieil homme a été crucifié avec lui. 5 . il entre au plus intime de notre composition pensante. nous est dis­ pensé en grâce le fait d'être dans le même élément que Dieu lui-même. Le site événementiel est cette donnée immanente à une situation qui entre dans la composition de l'événement même. capable d'inyenter la mort. comme Christ est ressuscité des morts L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 85 par la gloire du Père. dont un des noms. et fait qu'il est destiné à cette situation singulière. nous le serons aussi par une même résurrection. nous. Or. En somme. 1 0). lorsque nous étions les ennemis de Dieu. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort. cessons d'être séparés de Dieu.4 sq. gravé avec des lettres sur des pierres » (Cor. Paul établit qu'une doctrine du réel comme événement a des conditions d'immanence. puisque nous savons que Christ. afin que. si nous sommes morts avec Christ. très complexe. 11. dont le réel est la mort. Car celui qui est mort est libéré du péché. Paul a parfaitement conscience de ce que le maintien d'une transcendance radicale du Père ne permet ni l'évé­ nement ni la rupture avec l'ordre légal. Par cette pensée de la chair. Car. et sur lequel nous reviendrons. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Dieu renonce à sa séparation transcen­ dante. et OWTTJ pia. le salut. Dans Rom.3 . est « péché ». et que nous ne pouvons composer avec la mort qu'autant que Dieu compose avec elle. Ou : le Christ meurt pour que. pris lui aussi dans l'invention humaine de la mort. Par quoi l'opération de la mort construit le site de notre égalité divine dans 1 'humanité elle-même. il crée non l'événement. la réconciliation. ne meurt plus. Quand le Christ meurt. les hommes. La première immanentise les conditions de la seconde.. si nous sommes devenus un avec llll par une mort semblable à la sienne. l'est aussi d'inventer la vie. 7). Disons que la mort du Christ est le mon­ tage d 'une immanentisation de l 'esprit.

que nous avons prêché parmi vous . . ce n'est pas la circoncision ni l'incirconcision. que la haine contre Rome est une invention de Nietzsche. 1 ' éternel Juif errant par excel­ lence ! [ . qu'il n'est fait dans la prédication de Paul nulle mention de l'enfer. Paul le Juif. Et de même celui qui désirait qu'au-delà du bien et du mal. Jésus-Christ. et dont l'opération est le salut. pensait casser en deux 1 'histoire du monde. La mort est construction du site évé­ nementiel. 6. De là que l'argument de Paul est étranger à toute dialectique. . et que. . indication virtuelle et par elle-même inactive de ce que la résurrection du Christ est invention par l 'homme d'une nouvelle vie. la puissance ordonnée à la haine de la vie. 1 5). ni un surmonter de la mort. faite génie. aurait pu faire comparaître Paul en sa faveur. Car de ce qu'il existe un site événe­ mentiel ne se déduit jamais le surgissement de 1 'événe­ ment. une opération qui irnmanentise le site événementiel. c'est comprendre que pour Paul il y a complète disjonc­ tion entre la mort du Christ et sa résurrection. n'en reste pas moins de 1 'ordre de la grâce. « Christianisme » et « nihilisme » : cela rime . et qu'il s'agit donc d'ouvrir aux droits vitaux de l'infini et de l'événe­ ment intotalisable .n'a pas été tout à la fois « oui et non » . contre « le monde » . qui veut bien plutôt le triomphe de l'affirmation sur la négation. . advienne 1 'homme nouveau. comme Paul. c'est d'être une nouvelle créature » (Gal. cependant que la résur­ rection est l'événement lui-même. . . à leur situation subjective. la surhumanité dont 1 'humanité est capable. Paul. aurait été mieux inspiré de citer ce passage : C'est alors que survint saint Paul . Celui qui réclamait l'affirmation dionysiaque. où est ta victoire ? » Tuer la mort résumerait mieux le programme de Paul . grâce à « l 'au-delà » on peut tuer la vie . s'agissant d'un homme particulièrement fier d' être citoyen romain . et commande à la pensée le consentement à ces places .moi. Car la mort est une opération dans la situation. dont 1 'articulation ne contient aucune nécessité. sur un ton très nietzschéen : « Ce qui importe. ce Paul qui déclare. et substituer partout le « oui » de la vie au « non » du nihi­ lisme. comprendre le rapport entre KamÀÀay� et O"WTTJ pia. Seule la résurrection est donnée de l'événement. C'est pourquoi Nietzsche s'égare tout à fait quand il fait de Paul le prêtre type. haine contre Rome.non sans rai­ son (L 'A ntéchrist. . On connaît la diatribe : Rien dans ce texte n'est à sa place. que le « monde » dont Paul déclare qu'il a été crucifié avec Jésus est le cosmos grec. que la notion d'« enfer » fmirait par conquérir Rome. la haine tchan­ dala faite chair. la bonne totalité qui distribue des places. ] Voilà ce que fut son chemin de Damas : il comprit qu'il avait besoin de la foi en l'immortalité pour dévaloriser le « monde ». s'il exige des conditions d'immanence. et que c'est une caractéris­ tique de son style de ne jamajs en appeler à la peur. En définitive. et toujours au courage . Le Fils de Dieu. Nous en avons assez dit pour comprendre que la « foi en l'immortalité » n ' est pas le souci de Paul. qui est aussi bien le rapport entre mort et vie. et non le culte de la mort : la fonda­ tion d'un « oui » universel. et enfin que « tuer la vie >> n'est certes pas le vouloir de celui qui demande avec une sorte de joie sauvage : « Mort. qui mobilise le site. La fondation de l 'universalisme L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 87 et non à une autre. C'est cela. La résurrection n'est ni une relève. au-delà des rites et des prêtres. Paul. La réconciliation est donnée du site. . mais il n'y a eu que « oui » en lui. . Ce sont deux fonctions distinctes. 58). qui.86 Saint Paul. Ce surgir. Silvain et Timothée . de l'homme nouveau (du surhomme ?) sur le vieil homme . en cee� qu'elle fait que la résurrection (qui ne s'en infère nullement) aura été destinée aux hommes. de la vie sur la mort.

soustraction. de l'événement. dit-il. ne meurt plus : la mort n'a plus d'empire sur lui (Rom. identifie rétroactive­ ment la mort comme une . En définitive. Dans le sujet divisé. Cette extraction hors du site mortel établit un point où la mort perd pouvoir. . entrant dans la com­ position divisée de tout sujet. 9) ? Même mélange. l'événement-Christ n'est que résurrection. Même susceptibilité. et oppose à ceux qui veulent le fixer : « Je me dois aux Grecs et aux barbares. ce Paul qui proclame : « Si le ministère de la Condamnation a été glorieux. de ce qu'un homme est ressuscité. La fondation de 1 'universalisme Bien plutôt qu'il ne s'oppose à Paul.9). Il ne s'agit pas de nier la mort en la conservant. Qu 'est-ce qui. Paul n'est évidemment pas le dialecticien que parfois on sup­ pose. pour n'être prisonnier d'aucun groupe local. Et Paul n'est pas plus. S ' il est de ce point de vue proche de Nietzsche. et non par sa négation. La mort n'est pas un destin mais un choix. . si nous sommes morts avec Christ. en soustrac­ tion de la mort. il s'agit de comprendre pourquoi cet événe­ ment. a puissance de lever les diffé­ rences ? Pourquoi. fonde aux yeux de Paul un universalisme. il reste une opération affirmative irréductible à la mort même. Si la résurrection est soustraction affirmative à la voie de la mort. interroge la ressource de tous les peuples. même conviction que 1 'homme peut et doit être surmonté. Et enfin même universalité de l'adresse. Même assurance quant à une élection persçmnelle. Être celui. d'être-pour-la-mort. parfois brutal. celle qui ne veut pas se laisser emporter par le « mais >> excep­ tionnel de la grâce. ressuscité des morts. Et Paul. le ministère de la Justice est de beaucoup supérieur en gloire )) (Cor. hors du pouvoir de la mort. écrit à Bismarck . comme site humain du Fils. veut s'allier avec les Juifs. de la vie. Paul ou Zarathoustra. Au Paul qui se sait « mis à part pour annoncer 1 'Evangile >> (Rom. Et donc il n'y a pas. n'est à l'épreuve événementielle de la résurrection qu'un impouvoir. pour la construction d<e son site. 1 . 1. de véhémence et de sainte douceur. la « très grande >>).88 Saint Paul.voie. radicalement singulier. pour Paul. 1 4) . comme nous le montre que puisse. nous être proposé le choix de la vie. puisque nous savons que Christ. la part L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 89 de l'être-pour-la-mort est celle qui dit encore « non )). même errance planétaire. se déclare polonais. Extraction. hors des morts. et si la mort est requise. dans ce « hors des morts )). qui anticipe sans faiblir le moment où « la mort a été engloutie dans la victoire >> (Cor. comme le premier Heidegger. 11. 1 5 . et non un état de choses.54) . d'aucune secte provinciale. même certitude qu'il faut en fmir avec la culpabilité et la loi. La résurrection surgit hors du pouvoir de la mort. Nietzsche. 1 ) répond Nietzsche qui expose les raisons pour lesquelles il est « un destin >>. même radi­ cale. un doctrinaire de 1 ' être­ pour-la-mort et de la finitude. C'est que l'un et l'autre ont porté l'antiphilosophie au point où il ne s'agit plus d'une « critique )). mais non pas négation : Or. 1 . il n'y a jamais qu'une voie-de-la-mort. de l'abolir. La mort. voyage idéalement dans tout l 'Empire. aux savants et aux ignorants >> (Rom. M�me désir d'ouvrir une autre époque de 1 'histoire de 1 'humanité. 6. une dimension du sujet. en toute rigueur. On pourrait dire : l'événement-Christ. 3 . Il éradique la négativité. des petitesses et des lubies du sage ou du métaphy­ sicien. Le Christ a été tiré « éK veKpwv )). pour fonder la grande politique (et même. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. dans cette résurrection. Nietzsche riva­ lise avec lui. N'est-il pas le frère de Nietzsche. qu'il y ait eu ce fils-là. il s'agit de l'engloutir. . nous 1' avons dit. Il s'agit d'une affaire autrement sérieuse : faire venir événementiellement l'affirmation intégrale de la vie contre le règne du négatif et de la mort.

ou divise définitivement tout sujet. résiliant 1 'abîme de la transcendance. soit immanent à la voie de la chair. organise le couple de la loi et des œuvres. (la loi). Tandis que la voie de l'esprit (1tVri>l. Mais d'où procède qu'il faille rejeter la loi du côté de la mort ? C'est qu'à la prendre dans sa particularité. Et. 3 . anoÀu­ Tp<i>oew<. Ce qui nous sauve est la foi. ni esclave ni homme libre ? Le ressuscité est ce qui nous filialise et s 'inclut dans la dimension générique du fils. ou foi. traversant la « rédemp­ tion qui est en Jésus-Christ ». à la mort. le nouvel objet réel. T�<. 2. dont le réel est la mort. xapL<. la construction du site événe­ mentiel exige que le fils qui nous fut envoyé. l'enseignement de Paul : 1 . (la grâce). ni mâle ni femelle. et qui est bien la liaison essentielle entre ' . à toutes les dimensions du suj et humain. il est vrai qu'elle relève les différences au profit d'une universalité radi­ cale. elle fait barrage à ce que l'adresse universelle de la grâce soit subjectivée comme pure conviction. pour Paul. dont le réel est la vie. La fondation de 1 'universalisme s'ensuit-il qu'il n'y a ni Grec ni Juif. Entre les deux. C'est bien ce qui est. dans le monde romain. pour disposer les choix fondamentaux d'un sujet : nl<rn<. Il n'en résulte nullement que le Christ soit un Dieu incarné.. La voie subjective de la chair (aap�). soit les œuvres qu ' elle prescrit. Il y aurait donc quatre concepts. La loi « obj ective » le salut et interdit qu'on le rapporte à la gratuité de 1' événement­ Christ.la). Cependant. ce n'est pas l'infini qui est mort sur la croix. le Christ n'est pas identique à Dieu. c'est : Loi. mais sous la grâce. Paul indique clairement ce dont il s'agit.90 Saint Paul. pour Paul.27 sq. bien que la résurrection ne soit pas le « calvaire de l'absolu ». et v61. passant « ÔLà lii <. Paul se contente de la métaphore de 1 ' « envoi du fils ». (la foi) et fpyov (l 'œuvre) . La pensée de Paul dissout l 'incarnation dans la résurrection. CHAPITRE VII Paul contre la loi Deux énoncés paraissent communément concentrer.24). Tout entier fidèle à 1' événement pur. Dans Rom. organise celui de la grâce et de la foi. métonymie périlleuse. Or le premier des noms de la mort. qu'aucune théologie trinitaire ou substantialiste ne sou­ tient la prédication. par conséquent. donnée événementielle. 3. une invention foudroyante. Certes. bien qu'elle n'active d'aucune dialectique de l'incarnation de l'Esprit.1o<. Nous ne sommes plus sous la loi. et que l'événement s'adresse à tous sans exception. et non les œuvres. ou qu'il faille le penser comme devenir-fini de l'infini. Il est essentiel de se sou­ venir que. Èv XpL<JT<iJ Ieooü » (Rom. Elle ne s 'éclaircit qu'en scrutant les noms de la mort et les noms de la vie.

qui peut être à la mesure de l 'universalité d'une adresse ? En tout cas pas la légalité. possible de l'Un. de la coutume. Le salut du suj et ne saurait avoir la forme d ' une rité. et. hors prédicat. Non adressé à tous. . d'une vérité : Où est donc le sujet de se glorifier ? Il est exclu. ce qui est translégal. la redoutable question de l ' Un. ou le « sans exception ». Sa conviction. 4. ou. nomme. désigne toujours une particula­ rité. Entendons par « étatique » ce qui dénombre. qui défait. Ou bien Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs ? N 'est-il pas aussi le Dieu des païens ? Oui. Qu' est-ce . Il n ' y a. et contrôle. Or la loi.4). pour Paul. puisqu'il y a un seul Dieu. La fondation de l 'universalisme 92 événement et universalité. Le monothéisme ne s ' entend que dans la prise en considération de l 'humanité tout entière. sans les œuvres de la Loi. toute incorporation particulière. La subj ectivité de la foi est dispositif général d'une vérité contient l'Un (dans la fable non salariale (ce qui autorise après tout qu' on la déclare . les parties d'une situation. Il y a là une intuition profonde de Paul. quand sa racine est événementielle : il n'y a d'Un qu ' autant qu 'il est pour tous. La loi est tou­ j ours prédicative. Qu ' il y ait un seul Dieu doit se comprendre non comme une spéculation philosophique sur la substance.nt. . l ' Un se délite et s ' absente. l ' universel (l 'humanité tout entière. si l ' on entend que l 'humanité de l 'homme est sa capacité subj ective. Mais. comme aussi toute approche juridique ou contractuelle de sa division constitutive. est le cœur du refus pauli­ qu ' elle détaille. rien n ' est d ' Un événementiel qui puisse être l 'Un d'une particula­ dû. mais comme une chose due » (Rom. Telle est la maxime de l 'universalité. sens strict. par sa compréhension universelle et illégale de l ' Un. les mcirconcis. le circoncis comme l ' incirconcis) et le singulier (l ' événement-Christ). Elle n ' est pas une opération Paul contre la loi 93 paulinienne. Paul a parfaite­ ment conscience du caractère touj ours étatique de la loi. Le récompense ou d'un salaire. particulière et partielle. Qu 'une vérité sur­ gisse événementiellement exige qu' elle soit hors nombre. de la loi. pour autant qu'il s ' agit de l ' Un. La question fondamentale est de savoir ce que signifie au juste qu 'il y ait un seul Dieu. contre la qu ' à ceux qui reconnaissent et pratiquent les injonctions logique du droit et du devoir. car nous estimons que l'homme est justifié par la foi. pour autant qu ' elle est ce qui vient sans être dû. L'Un est ce qui n ' inscrit aucune différence dans les suj ets auxquels il s ' adresse. incontrôlable. en en renouvelant les termes. La grâce est le contraire de la loi. Par quelle loi ? Celle des œuvres ? Non. . C ' est précisément ce que Paul app elle la grâce : ce qui advient sans être dans l ' assise d ' aucun prédicat. le monothéisme). donc une différence. du suj et. Que veut dire « mono ». ou sur 1' étant suprême. plus simpleme. au être ce qui lui est dû. Le par­ ticulier ne peut s'y inscrire. est que le signe de l 'Un c 'est le «pour tous ». proprement révolutionnaire. Le seul corrélat possible de l ' Un est l 'universel. car elle ne destine son « Un » fallacieux La polémique contre le « ce qui est dû » . Ce qui fonde un sujet ne peut Car cette fondation se noue à ce qui est déclaré dans une contingence radicale. pour Paul. au moyen de la foi également. ou communautaire. la transcendance divine. ce qui arrive à tous sans raison assignable. par la loi de la foi . dans « monothéisme » ? Paul affronte. aucune espèce de « droit » de l 'homme.Saint Paul. il relève de 1' opinion. mais à partir d'une structure d' adresse. nien des œuvres et de la loi : « Celui qui fait une œuvre La substructure ontologique de cette conviction (mais l ' ontologie n ' intéresse nullement Paul) est qu'il n'y a pas reçoit son salaire non pas comme une grâce. qui justifiera par la foi les circoncis. il l'est aussi des païens.

Nous avons là une chicane . celle qui va avec sa propre limite.la multiplicité qui. afin que. et ils sont justifiés gratui­ tement (ôwpeav) par sa grâce.ia. Seul le charisme. entre la puissance d'adresse universelle de l'Un et l'absolue gratuité du militantisme. déposition qui est le processus même de 1' excès. qui est marquée par le prédicat de sa limite. donc absolument sans cause. » �wpeav est un mot fort. La loi commande une multiplicité mondaine prédicative. le sujet déclarant existe selon le charisme qui lui est propre. la grâce sont à la mesure d'un problème universel. s ' excédant elle-même. afm que la faute abondât . quelle qu'elle soit) est toujours en excès imprédicable sur tout ce que le « péché » circonscrit. mais comme excès sur soi. charisme. il y a pour Paul un lien essentiel. Il n'y a d'adresse à tous qu'au régime du sans cause. Toute subjectivité affronte sa division dans l'élé­ ment d'une essentielle gratuité de son propos. comme nomadisme de la gratuité. comme le péché a régné en donnant la mort. dans Rom. Ce qui est appelé « grâce » est la capacité d'une multi­ plicité postévénementielle à excéder sa propre limite. la grâce a surabondé. Elle relève d'un don accordé. Seul ce qui est charismatique. qui veut dire "différence"] : car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. Paul contre la loi 95 La thèse ontologique profonde est que l'universalisme suppose que 1 'on puisse penser le multiple non comme partie. mais la déclaration de 1 'événe­ ment. comme hors-place. N'est adressable à tous que ce qui est absolument gratuit. limite qui a pour chiffre mort un commandement de la loi. C'est exactement ce que dit le fameux texte de Rom. il y a un lien fondamental entre universa­ lisme et charisme. « sans cause ». elle donne à chaque partie du tout ce qui lui est dû.20. et même « en vain >>. qui surabonde par rapport à elle­ même comme au regard des distributions fixes de la loi.23-4 : « Il n'y a point de distinction [ôta­ moÀ�. Il dira ainsi. ainsi la grâce régnât par la justice pour donner la vie éternelle par Jésus­ Christ. . L'opération rédemptrice est l'avènement d'un charisme. 3 . notre Seigneur. détient cette puissance d'excès sur la loi qui fait choir les différences établies. il veut dire « par pur don ». sont aussi deux types de multiplicités : . Les deux voies subjectives. Reste à comprendre pourquoi le motif subjectif asso­ cié à la loi est celui du péché. L'excès sur soi interdit de représenter cette multiplicité comme totalité. donc. au moyen de la rédemption accomplie en Jésus-Christ. La fondation de 1 'universalisme communiste). non descriptible. La surabondance n'est référable à aucun Tout.iite de l'adresse à tous soutient nécessairement qu'il n'y a pas de différences. Tout sujet s'initie d'un. Le point de la subjectivité étant non 1 'œuvre qui appelle salaire ou récompense. Entre le « pour tous » de l'universel et le « sans cause ». Si 1' on entend par « péché » l ' exercice subj ectif de la mort comme voie d'existence. L'opposition grâce/loi recouvre deux doctrines du mul­ tiple. soutient 1 'universalité.94 Saint Paul. mais là où le péché a abondé. on comprend aussitôt que ce qui se soutient de l'événement (une vérité. Chez Paul. mort et vie. 5. La loi en est le chiffre ou la lettre . C ' est bien pourquoi elle autorise la déposition de la différence. xaptcrJ. Le sujet constitué par le charisme dans la pratique gra­ tt. Telle est la racine du fameux thème paulinien concer­ nant la « surabondance » de la grâce. dont le non­ rapport constitue le sujet divisé. et donc le culte légal de la particularité. La grâce événe­ mentielle commande une multiplicité en excès sur elle­ même. tout sujet est charismatique.1 : Or la Loi est intervenue.la multiplicité particularisante.

elle contraint le sujet à ne plus pouvoir emprunter que la voie de la mort. Autrefois. Le désir conquiert alors son automatisme sous la forme d'une transgression. ayant saisi l 'occasion. La vie du désir fixée et délivrée par la loi est ce qui. Le péché est la vie du désir comme autonomie. car on ne comprendrait pas alors qu' il soit lié à la loi et à la mort. ayant saisi l'occasion. Ce qui est bon. car. Que dirons-nous donc ? La Loi est-elle une puissance de péché ? Non certes ! Mais je n'ai connu le péché que par la Loi . le péché est mort. « 6 où 8üw ))) . mort et vie. 7. C'est cet automatisme objectal du désir. s'est servi d'une chose bonne en soi afm de me donner la mort. Car le péché. ce dont il s'agit est le désir (tm8u11ia). mais moi. vendu et asservi au péché. ce faisant. le péché a repris vie.96 Saint Paul. cependant. Mais. que la Loi est spirituelle . par le comman­ dement. 1 1 ). Com­ ment comprendre « transgression )) ? Il y a transgression Paul contre la loi 97 quand ce qu'interdit.de sorte qu'il s'est trouvé que le commandement qui devait me donner la vie. et par lui rn ' a fait mourir. nommant « péchb) l'autonomie du désir quand son objet est pointé par le commandement de la loi.7-23. par le moyen du commandement. La loi est requise pour que soit délivrée la vie automatique du désir. texte que je cite en entier avant d'en reprendre l 'élucidation. est-il donc devenu pour moi une cause de mort ? Non certes ! Mais le péché. est ainsi condensé par Paul : « Car le péché. Ainsi. c'est-à-dire nomme négativement. et de la mort subjective. qu'il n'y a nulle raison de traduire ici par une « concupis­ cence )) qui sent par trop le confessionnal. je suis mort . a produit en moi. au regard de quoi le sujet involontaire n' est plus capable que d'inventer la mort. si la Loi n'eût dit : « Tu ne convoiteras point ! » (Exode. La loi est ce qui donne vie au désir. Rom. et 1 'y enchaîne quelle que soit la « volonté )) du sujet. C ' est elle. loi. vienne occuper la place du mort. La loi est ce qui livre le désir à son autonomie répéti­ tive en lui désignant son objet. s'accomplit comme automatisme inconscient. m'a conduit à la mort. Car je ne comprends pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux. du désir. Qu' est-ce exactement que le péché ? Ce n' est pas le désir comme tel. en désigne 1' effet comme venue du sujet à la place du mort. et moi. 7. pour bien prouver ce qu'il est. m'a séduit par le commandement même. mais quand le commandement est venu. Ainsi. impensable sans la loi. car je n'aurais pas connu le désir. m'a séduit par le commandement même. ce que je ne veux pas. On ne saurait imaginer disposition plus antikantienne que celle qui. et par lui rn ' a fait mourir )) (Rom. la Loi est sainte et le commandement est saint. La fondation de 1 'universalisme d'une extrême complexité. qui entraîne dans la çomposition subjective que « loi )) soit désormais un des noms de la mort. dote le désir d'une autonomie suffisante pour que le sujet de ce désir. On voit bien que se qui se joue là n'est rien moins que le problème de l' inconscient (Paul l'appelle l'in­ volontaire. toutes sortes de désirs . devient l'objet d'un désir qui vit par lui-même en lieu et place du sujet. . 1 7) C'est le péché qui. La thèse fondamentale de Paul est que la loi. Car seule la loifzxe l'objet du désir. il faut avoir la compréhen­ sion la plus profonde des connexions entre désir. la loi. le péché est apparu dans toute sa gravité. 20 . sans la Loi. j ' étais sans Loi et je vivais. ayant saisi l'occasion. l'auto­ matisme de répétition. et elle seule. Nous savons. je suis chamel. En fait. au regard de cette autonomie. Mais tout est détaillé dans le texte peut-être le plus célèbre de Paul. mais aussi le plus intriqué. en effet. comme automatisme. Pour en venir à la « nouvelle vie )) du sujet. Cet entrecroisement de l'impératif. qui assigne le sujet à la voie charnelle de la mort. juste et bon. Nous avons jusqu'ici anticipé. excentré du sujet.

Par quoi le suj et. c ' est-à-dire comme vie du péché . l'Une-vérité procède en direction de tous. loi particulière. il faut rompre avec la loi. dans mon être intime. parce que j 'ai la volonté de faire le bien. et lui interdit le repos. En effet. Comment s'organise le sujet d'une vérité universelle. récapitulant et généralisant les figures induites chez Paul par la virulence de la fable. dessiner notre matérialisme de la grâce. passe du côté de la mort. qui se trouve dans mes membres. Le mot « nianç >> (foi. la vie est du côté du péché. je reconnai� par là que la Loi est bonne. ou conviction) désigne exactement ce point : l'absence de tout écart entre sujet et subjectivation. comme contingence illégale. C'est dans la rétroaction de l'événement que se consti­ tue l'universalité d'une vérité. Le corollaire subjectif. inconsciemment. et où le péché. car elle est toujours loi étatique. c'est que cette expérience (il parle de lui. indivise. je prends plaisir à la loi de Dieu . où il serait. Dans la guise de l'événement. Or. est que toute loi est le chiffre d'une finitude. si je fais ce que je ne veux pas. Dans cette absence d'écart. je sais que ce qui est bon n'habite point en moi. mais je fais le mal que je ne veux pas. L'universalité est liée organiquement à la contingence de ce qui nous arrive. mais je n'ai pas le pouvoir de l'accomplir . le sujet est subj ectivation. pouvons­ nous. car je ne fais pas le bien que je veux. Et alors. Il n'y a de l'Un qu'au défaut de la loi. c'est-à­ dire l'automatisme de répétition. Théorème 2 : L'événement seul. Ce qui importe à Paul. occuperait la place du mort. si le sujet est du côté de la mort. ou des formes prescrites. et il pro­ cède non de la loi. mais de 1 'événement. qu'on appel1' inconscient Paul contre la loi 99 lera des œuvres. La loi est inappropriée au « pour tous ». La fondation de l 'universalisme mais je fais ce que je hais. parfaitement établi par Paul. mais j e vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon entendement. Telle est la conclusion implacable de Paul. interdit aussi l'infini. Mais peut-être. autonome.98 Saint Paul. au point où nous en sommes. et qui me rend captif de la loi du péché. presque dans le style des Confessions de saint Augustin) fait apparaître. mais c 'est le péché qui habite en moi. et donc la possibilité d'outrepasser la finitude. il n'y a pas le désir libéré. lui. C'est bien ce qui impose qu'elle se noue à la voie de la chair et en définitive à la mort. Si je fais ce que je ne veux pas. ordonner en deux théorèmes ce qui a valeur matérialiste . peut-être quelque chose . mais c'est le péché qui habite en moi. Théorème 1 : Il n'y a de l'Un que pour tous. ce n'est plus moi qui agis ainsi. Ce qui veut dire : indépendam­ ment des résultats. Il y a une vie indistincte. qui active constamment le sujet dans le service de la vérité. ce n'est plus moi qui agis ainsi. excentré de ce désir. et qui est la surabon­ dance insensée de la grâce. Nous l'avons déjà pointé dans le texte : sans la loi. Pour que le sujet bascule dans une autre disposition. Car. fait advenir une multiplicité en excès sur elle­ même. automatique. c'est manifeste. le mal est attaché à moi. une singulière disposition où. Ce qui interdit le monothéisme en en particularisant l'adresse. dès lors que la loi ne peut en soutenir la division ? La résurrection convoque le sujet à s 'identifier comme tel sous le nom de foi (nian�). Je trouve donc en moi cette loi : Quand je veux faire le bien. sous condi­ tion de la loi. loi de contrôle des parties. Toute la pensée de Paul vise ici une théorie de subjectif. du côté de la vie. structurée par 1 'opposition vie/ mort. Mais suivons un instant encore les dédales de l'épître aux Romains. c'est-à-dire dans ma chair. L'interdit de la loi est ce par quoi le désir de l'obj et peut s 'accomplir « involontairement ».

pleine. L'homme de la loi est pour Paul celui chez qui le faire est séparé de la pensée. ou indivis. » Ce qui veut dire : sans la loi. L'extrême tension de tout le texte provient de ce que Paul cherche à dire un excentrement du sujet. Avec la loi le désir reprend vie. qui n'a pas même inventé la mort. » Le péché en tant que tel n'intéresse pas Paul. Ou plutôt. redevient vivante.1 00 Saint Paul. avant la chute. le suj et est définitivement sorti de 1 'unité. en impuissance et en ratiocination. c'est le péché qui pèche en moi : « Le péché me saisit par le commandement et par lui me fit mourir. de 1 'innocence. et le faire. Cet excentrement peut du reste être mis en parallèle avec l'interprétation lacanienne du cogito (là où je pense je ne suis pas et là où je suis je ne pense pas). inactive. il n'y a pas d'autonomie vivante du désir. est capable. Nous pouvons donc dire. La loi fait vivre la mort. la voie de la mort. sous 1' effet de la loi. sont entièrement disjoints. « Avec la loi ». il est une catégorie active. sous les espèces du Moi. qui est 1' automaticité vivante du désir. comme désir transgressif. C ' est une sorte d'enfance qu'invoque Paul quand il dit : « Autrefois sans loi je vivais. Mais la loi est avant tout la force de commande­ ment de la lettre. et le sujet. Le péché apparaît comme automaticité du désir. La pensée se dissout. dans le sujet indistinct. Ce qui sera plus tard la voie de la mort. Le prix payé est que la vie occupe la place du mort. avant la loi. empiriquement observable. » Et : « Ce n'est plus moi qui le fais. Si on suppose cet « avant » de la loi. Puisque le sujet de la vie est à la place de la mort et vice versa. Il signifie que ce n'est Paul contre la loi 101 jamais moi qui pèche. qui est tout sauf un moraliste. une catégorie vide. Cette figure du sujet. Généralisons un peu. Le péché est la vie de la mort. le péché est moins une faute qu'une incapacité de la pensée vivante à prescrire 1' action. pour la pensée. Le désir. grâce à la multiplicité objectale que la loi découpe par l'interdit et la nomination. et c'est le cœur du propos de Paul : avec la loi. C'est plutôt une vie qui insépare les deux voies. Nous poserons alors : Théorème 3 : La loi est ce qui constitue le sujet comme impuissance de la pensée. on suppose un sujet innocent. qui était elle-même morte. C ' est là 1 ' essence. Tel est l'effet de la séduction par le cominandement. Fondamentalement. car le sujet (le Moi mort) est disjoint d'une puissance sans limite. Il y a constitution de la voie char­ nelle. autonomisé. la voie de la mort est morte. auquel la loi désigne son obj et. On connaît la terrible formule de . comme vie selon l'esprit. mais c'est le péché qui habite en moi. il s'ensuit que le savoir et la volonté d'un côté. la vie d'un sujet supposé plein. Son indistinction supposée ne peut plus être tenue. sa généalogie. se trouve déterminé. tombe du côté de la mort. une figure d'impuissance. On notera le puissant paradoxe de cette disjonction du Moi (mort) et du péché (vivant). de 1 ' autre. « Avant la loi ». où la division est entre le Moi mort et l'automati­ cité involontaire du désir vivant. Ce qui compte est sa position subjective. ou ce qui fait basculer le sujet dans la place du mort. Or la voie du péché est celle de la mort. n'est pas vivant. et elle seule. c'est le péché. Mais aussi bien cette vie innocente reste étrangère à la question du salut. C ' est ce dont la loi. La loi distribue la vie du côté de la voie de la mort. La vie de la mort. La fondation de l 'universalisme comme la vie adamique. >> Car cette « vie » n'est pas celle qui fait tout le réel de la voie de 1 'esprit dans le sujet divisé. est. La mort de la vie. la mort est du côté du désir : « Sans la loi le péché est mort. c'est le Moi (en position de mort). une forme particulièrement retorse de sa division. Le désir reste. de l'existence sous la loi. et la mort du côté de la voie de la vie. l'agir.

To ôt 1tVEÜ fla (4>o7totti ». comme le dira Mallarmé. ne peut être relevée. et cette opération. Le péché n'est rien d'autre que la permutation. Ou.6-7 : « To ypélflflU a7toKTÉVVEt. la lettre tu. pour ma part. avec simplicité : nous sommes dans le péché. C ' est bien pourquoi. que par une opération implaçable qui porte sur la mort et la vie. cette voie reste morte (elle est en posture de Moi). Nous avons en effet vu que le péché est une structure subjective. Cette délittéralisation n' est concevable que si on admet qu'une des voies du sujet divisé est translittérale. Paul peut dire. ou littéral. Il n'y a de chiffrage que de la mort. Nous avons alors : Théorème 4 : Il n'y a pas de lettre du salut.3. Il est important de comprendre. La réciproque étant : il n'y a de calcul que de la lettre. et non une action mauvaise. C'est dire que la grâce est pour part soustraite à la pensée qu 'elle rend vivante. 11. Cela veut dire qu'il ·n'y a de lettre que de l 'automa­ tisme. La fondation de 1 'universalisme Cor. la figure du chiasme mort/vie. en mon­ trant que la vie n'occupe pas nécessairement la place du mort. sous l'effet de la loi.1 02 Saint Paul. des places de la vie et de la mort. dans le sujet. Le salut est le désenchaî­ nement de la figure subjective dont péché est le nom. lequel désenchaîne le point d'impuissance de l'automatisme. La lettre mortifie le sujet en tant qu'elle sépare sa pensée de toute-puissance. Il y a salut quand la figure divisée du sujet soutient la pensée dans la puis­ sance du faire. ou de forme littérale d'une procédure de vérité. et opère à 1' aveugle. La pensée ne peut être relevée de son impuissance que par quelque chose qui excède son ordre. mais l'esprit crée la vie. Si on appelle « salut �� la ruine de cette disjonction. Seule une résurrection redistribue mort et vie à leurs places. Seule la résurrection rend possible qu'elle redevienne active. sans avoir besoin d'une doctrine sophistiquée du péché origi­ nel. c'est la résurrection. Tant que nous sommes « sous la loi ». mais il l'est tout autant qu'elle ne pourra penser jus­ qu'au bout le hasard dont ainsi elle résulte. une procédure de vérité. il apparaît que ce désenchaînement est une délitté­ ralisation du sujet. c'est-à-dire à nouveau permu­ tée. La désintrication de la mort et de la vie. il est certain que toute pensée émet un coup de dés. c'est-à-dire de la conjonction retrou­ vée de la pensée et du faire. l'anti­ dialectique du salut et du péché. Quand le salut débloque le mécanisme subjectif du Paul contre la loi 1 03 péché. où la vie était en position de reste de la mort. ce Paul du poème moderne. Pour Paul. Elle est suivie de la mention du « ministère de la mort gravé en lettres (ÈK ypélflflUO'lv) sur des pierres ». C'est ce que j 'appelle. Toute lettre est aveugle.e. que du calcul. peut s ' apercevoir uniquement à partir de l'excès de la grâce. organisé par la loi. de la voie de la vie. « Grâce » nomme 1 'événement comme condition de la pensée active. donc d'un acte pur. . On conviendra d'appeler « salut » (Paul dit : vie justi­ fiée ou justification) ceci : que la pensée puisse être non séparée du faire et de la puissance. La condition est elle-même inévitable­ ment en excès sur ce qu'elle conditionne. « Grâce » veut dire que la pensée ne peut rendre raison intégralement de la brutale remise en route. et de reprendre. il se pré­ sente comme corrélation disjointe d'un automatisme du faire et d'une impuissance de la pensée. Quand le sujet est sous la lettre. il est clair qu'il va dépendre d'un surgir sans loi.

le sujet parti­ cipe d'une vie nouvelle dont Christ est le nom. De même que sous la loi. et nier la résurrection : « Je ne rejette pas la grâce de Dieu . Réciproque­ ment. occupait la place du mort.20). l ' événement­ Christ est proprement l'abolition de la loi. basculé hors de la mort par la résurrection. de même. sous la loi. mais par la foi en Jésus-Christ )) (Gal. excentré de la vie automatique du désir. Qui plus est. brisant la mort où. ne peut justi­ fier 1' existence d'un sujet : « Ce n'est pas par les œuvres de la loi que 1 'homme est justifié. le sujet s'était exilé dans la forme close du Moi : « Si je vis. ce n'est plus moi qui vis. Christ est mort en vaim) (Gal. il faut revenir vers la mort. si on entend par « morale )) l'obéissance pratique à une loi. 2 .2 1 ). et que le péché (ou désir inconscient) vivait en lui d'une vie autonome . .CHAPITRE VIII L'amour comme puissance universelle Il est donc établi qu'aucune morale. si 1 ' on persiste à supposer que vérité et justice peuvent s'obtenir par 1' observance des commandements légaux. La résur­ rection du Christ est aussi bien notre résurrection. 2. 3 . c'est Christ qui vit en moi » (Gal. le sujet. 1 6). qui n'était que 1 'empire de la mort : « Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi )) (Gal. poser qu'aucune grâce ne nous est accordée dans 1' existence. 2. car si la justice (ôtKaLOaUVT)) s 'obtient par la loi. 1 3).

« L' amour est l' accomplissement de la loi )) pw�a v6�ou � ayémTJ. qui est « résurrection )) . quatrième discours.). et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts. ibid. Et certes. d e l a conviction déclarée. dans ta bouche (cr<o�a) et dans ton cœur (Kapôla) )). . Il retrouve l ' unité vivante de la bon.Saint Paul. voie de la foi. 7. qui appartient à 1 'esprit et à la vie. mais seule la confession publique de la foi installe le suj et dans la perspective du salut. 1tVetl�QTLKO<. 2. La véritable subj ectivation a pour évi­ « Christ est la fin de la loi )) ( TÈÀoc. v6�ou XptcrToc. même elle organisait non le discours chrétien. n ' en est pas moins consistant. 1 0).. Il semble donc qu' il faille distinguer entre la subj ec­ Déjà la foi ne doit pas être confondue avec la seule tivation légalisante. Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus. celle du cœur. la conviction intime. tu seras sauvé. Paul rappelle que « la parole est près de toi. dont nous avons vu que livrée à elle­ relevée par la foi. Rom. 8 sq. que vie et mort ne . juste et j ective était le péché . VO�oc. qui ne nous dit plus grand-chose. pensée et du faire. Le traj et d'une vérité. et c'est en confes­ sant de la bouche qu'on parvient au salut (Rom. au moment même où il entreprend de destituer la loi et d'élucider son rapport à la convoitise inconsciente. et nous engagent à poser la question extraordinairement dif­ ficile de l 'existence d 'une loi translittérale. d 'une loi de L 'amour comme puissance universelle 1 07 Cette adresse universelle que la foi. Citant le Deutéronome. C ' est à mon sens une thèse de portée générale. La loi revient comme articulation tique qui précède. Le principe en est que quand le suj et comme pensée s ' accorde à la grâce de l 'événement . et une loi conviction intime. ne constitue pas par elle-même. dans le passage de 1 'épître aux Romains que nous avons lon­ guement commenté. Ce n ' est pas le cœur qui sauve. qui étaient tombés du côté de la loi et dont la figure sub­ rappelle en effet que « le commandement est saint. Paul. selon une autre loi. Ce ressaisissement fait loi universelle � ÈV'toÀ� apyla KUL ÔtKala Kat aya6� » (Rom. Paul l ' appelle « amour )). mais le Notre tâche est de penser l ' antinomie apparente de deux énoncés : 1.4). qui est puissance de mort. 1 2). 1 3 . Il est de 1 ' essence de la foi de se déclarer publiquement. Il ressaisit les attributs de la puissance Qui plus est. qui induit son suj et comme détaché des lois étatiques de la situation. et effectue dans le monde la vérité postévénementielle. celui du dire indicible. l ' amour nomme une loi non littérale. Le réel de la foi est une déclaration effective. qui énonce. La vérité est mili­ tante ou n ' est pas. ayétnTJ. qui donne au suj et fidèle sa consistance. sous son nom. la clôture du dence matérielle la déclaration publique de 1 'événement. destinant la vérité à tous. 1 0. 1 0. suj et mystique. 1 4). il pose que « la loi est spirituelle » (6 pour tous de la vie. pure subj ectiva­ tion. Car c'est en croyant du cœur qu'on parvient à la justice. nous avertissent du contraire . Rom.c ' est la subj ectiva­ l 'esprit. celle qui. Théorème 5 : Un suj et fait loi non littérale de l ' adresse universelle de la vérité dont il soutient le processus . est requise. semblant renverser d'un coup toute la dialec­ de la vie elle-même. (TCÀ�­ Sous condition d e l a foi. il revient à la place de la vie. universalise le sujet. La fondation de l 'universalisme 1 06 Est-ce à dire que le suj et qui se noue au discours chrétien est absolument sans loi ? Plusieurs indices.. C ' est ce que Paul appelle l ' amour. la conviction) -. tion (la foi. c ' est la bouche : C 'est la parole de la foi que nous prêchons. loi au-delà de la loi. longuement traduit par « charité )). lui qui était mort. sous le mot « résurrection )).

confessant la résurrection d'un seul homme. La foi est la pensée déclarée d'une possible puis­ sance de la pensée. non objectale.1 08 Saint Paul. livré à la mort. 8 sq). encore inef­ fective pour tous. » . L'amour est. Mais on constate que la foi ne fait que déclarer. Le « Aime ton prochain comme toi-même » satisfait ces deux conditions (et en outre. la résurrection en fait foi. Ce faux amour. si ce n'est l'amour que vous vous devez les uns aux autres . par quoi on s 'oublierait soi-même dans la dilection de l'Autre. Il faut une maxime unique. Mais cette conviction laisse en suspens l'universalisation du « nouvel homme ». 1 3 . n'est que prétention narcissique. . et retrouver ce dont la loi nous a sépa­ rés.et tels autres qu'on pourrait encore citer . l'amour est donc l'accomplissement de la Loi (Rom. de ce que le montage subjectif commandé par la loi n'est pas le seul possible. Ce passage traduit le double effort de Paul : . celui du dire intime et indicible. La foi dit : Nous pouvons sortir de l'impuissance. car celui qui aime son prochain a accompli la Loi. affirmative. et ne dit rien quant au contenu de la réconciliation entre la pensée vivante et l'action. C ' est de ce point de vue que l'amour signe. car elle est tout entière subordonnée à la subjectivation par la foi : L 'amour comme puissance universelle 1 09 N'ayez de dettes envers personne. Une maxime qui ne soit pas suscitation de l'infini du désir par la transgression de l'interdit . Il revient à l'amour de faire loi pour que l'universa­ lité postévénementielle de la vérité s 'inscrive continû­ ment dans le monde. Cet impératif unique n'enveloppe aucun interdit. n 'a aucune raison recevable de s 'aimer lui-même. » L'amour ne fait point de mal au prochain . loi de la vérité de la loi.faire que la maxime soit telle qu'elle exige la foi pour être compréhensible. cSlàyét1tll <. ces commandements : « Tu ne commettras point d'adultère . le retour d'une loi qui. antérieurement à la résurrection. Ainsi conçue. publiquement. accomplissement de la rupture qu'il consomme avec la loi. 5 . sauf à retomber dans la mort. qui prétend que le sujet s'anéantit dans un rapport direct avec la transcendance de l'Autre. car c'est à cette multiplicité du commandement que se rapporte. tu ne déroberas point : tu ne convoiteras point . Qu'un nouvel agencement de la vie et de la mort soit possible. . En effet. et c'est ce que d'abord il faut déclarer. la loi d'amour peut même (Paul ne refuse jamais la chance d'une extension des alliances politiques) être confortée par le rappel du contenu de l'ancienne loi.réduire la multiplicité des prescriptions légales.6). Comme le dit fortement Paul. quoique réelle dans le Christ. tu ne tueras point . l'autonomie morti­ fère du désir. Paul sait bien qu'il n'y a d'amour véritable qu'autant qu'on est d'abord en état de s'aimer soi-même. contenu ramené par l'amour à une maxime unique qu'il ne faut pas. pour le sujet chrétien. d'être non littérale. Il relève du quatrième discours. Mais ce rapport d'amour du sujet à lui-même n'est jamais qu'amour de cette vérité vivante qui induit le sujet qui la déclare. Elle n'est pas encore cette puissance elle-même. car. il est affirmation pure. pour l'homme nouveau. on en trouve l'injonction dans l'Ancien Testament). « 7tt<Trt<. le sujet. ce qui est tout béné­ fice. . tvepyou�ÉVTJ >> . graver sur la pierre. Paul n'est nullement un théoricien de l'amour oblatif. Et il exige la foi.se résument tous dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La foi prescrit une possibilité nouvelle. et rallie les sujets à la voie de la vie. loi de la rupture avec la loi. L'amour est donc à . la foi n'est agissante que par l'amour (Gal. dans la forme des objets. La fondation de 1 'universalisme sont pas inéluctablement distribués comme ils le sont dans le « vieil ho�e ». La foi prend acte. une possibilité pour tous. n'en est pas moins principe et consistance pour 1 'énergie subjective initiée par la déclaration de la foi.

C ' est pourquoi lui seul. si je n'ai pas l'amour. si je n'ai pas l 'amour. mais la p lus grande des trois est l ' amour » (Cor. ou une cymbale qui retentit. on réduit sa pensée. souvent. Disons qu'une subj ectivation qui ne trouve pas la ressource de puissance de son adresse universelle Pour comprendre la version paulinienne du théorème du militant. avec une énergie comparable. choses demeurent : la foi.). Et quand il s ' agit de classer les trois opérations sub­ j ectives maj eures de l ' homme nouveau. Aucune vérité n'est solitaire. ou plutôt la conviction. et à destination de tous. C ' est ce qu'on peut appeler le théorème du militant. Paul semble assigner le salut exclusivement à la foi. que Paul Ce qui donne puissance à une vérité. le seul témoin. de la puissance de l ' amour de soi. 1 3). afin d'être justifiés par la foi en Christ et non par les œuvres de la Loi . Il est vrai que 3. est l ' adresse à tous du rapport à soi induit par l ' événement. nous avons nous-mêmes cru en Jésus­ Christ. L 'amour est exactement ce dont la foi est capable. je ne suis rien. dans sa racine. et non la foi. mais par la foi en Jésus-Christ que l'homme est justifié. le motif légal de la justice. son surgissement même. 1 3 . Quand il est question de la subj ectivation par la foi. D'un côté la déclaration événementielle est fondatrice du sujet . et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science . Dans la pensée de Paul. ou particulière. et détermine la fidélité subjective. mais il est l 'homme est « justifié par la foi » (Rom. il faut du reste prendre garde au lexique de Paul. qui est toujours d'une grande précision. ayant connu que ce n' est point par les œuvres de la Loi. la foi. qui seul C ' est même à quoi. l ' amour est précisément fidélité à l ' événement-Christ. le salut . quand j'aurais toute la foi jusqu'à transpor­ ter des montagnes. 2. Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres. L 'amour comme puissance universelle Il l Mais Paul assigne. sans l ' amour. 1. 1 6). il est utile de partir de deux énoncés appa­ manque la vérité dont en apparence elle est pourtant. l ' espérance et l ' amour. la certitude Théorème 6 : accorde la première p lace : « Maintenant donc. selon une puissance qui destine universellement l ' amour de soi. Quand j 'aurais le don de prophétie. si je n'ai pas l'amour. 1. 1 3 sq. La fondation de 1 'universalisme llO sous l ' autorité de l ' événement et de sa subj ectivation dans la foi. de l ' autre. non moins vrai qu 'il n ' est sauvé que par l 'amour. l ' espé­ Il s ' agit là du rance et la charité. Paul ne parle pas de salut (awTT)pla) mais de justification (6tKalwlla). c ' est à l ' amour. On se souviendra au passage que si « j ustifi c ation » retient encore. quand je livrerais mon corps pour être brûlé. qu ' on ne saurait aimer. porte laforce du salut.Saint Paul. L' amour est ce qui fait de la pensée une puissance.27). je ne suis qu 'un airain qui résonne. ces trois et l ' amour. S ' agissant de la prééminence de 1 ' amour. et non ce rapport lui­ même. elle ne sert à rien. Ainsi : Quand je parlerais les langues des hommes et celles des anges. puisque seul 1' événement autorise le sujet à être autre chose qu 'un M oi mort. Par effectue dans le monde l'unité de la pensée et de l ' action. J ' appelle cette puissance universelle de la subjectiva­ tion une fidélité événementielle. cela ne me sert de rien (Cor. car personne ne sera justifié par les œuvres de la Loi (Gal. allant jusqu ' à soutenir que la foi sans amour n ' est que subj ectivisme creux. exemple (mais le thème est récurrent dans les épîtres) : Néanmoins. telle que la subj ectivation (la conviction) le rend possible. La nouvelle loi est ainsi le déploiement en direction des autres. le salut au seul amour. et il est vrai que la fidé­ lité est la loi d'une vérité. dans remment contradictoires. sans hésitation. sans la fidélité.

elle est la subj ectivité de la continuation du processus subj ectif. effectue cette libération. Le sujet doit être donné dans son labeur et non seulement dans son Paul.À'l8tia<. à la persévérance. Contre cette classique eschatologie judiciaire. (Cor. principe de ténacité. Lui seul est vie de la vérité.t Paul a l ' intuition que tout sujet est articulation d'une subj ectivation et d'une consistance. sous le nom paulinien d' amour. l ' amour à. Qu 'en est-il de l ' espérance ? exister dans le monde. L' espérance. pose que « tro is choses (nian<. 1. ce qui la fait la corrélation subjective de la foi et de l ' amour. Ainsi la subjecti­ vation crée-t-elle. 1. KaTà. La fondation de l 'universalisme 1 12 signifie.yà. d'obs­ tination. 1 3 . 5).Saint Paul. tout simplement. Et le réel militant de cet amour est l ' adresse à tous de ce qui la constitue.). Descriptivement. 1 3 . hommes libres et esclaves. Comme le dit Paul. hommes et femmes. 1 0. La vérité n ' est demeurent.À'l8tia<. est identique à son universalité.yém'l [. Ainsi. Cela veut dire aussi qu ' i l n ' y a pas de salut instantané. plai­ L'espérance sir de la vérité . . « libération ». au labeur. La foi autorise qu 'on espère en est qu'elle s 'adresse inlassablement à tous les autres. 1' espé­ dont la forme subjective. Justice serait rendue.f1t8à. . » Mais de quelle justice s ' agit-il ? Paul veut-il dire que 1' espérance de la justice est l ' espérance d 'un jugement. la justice. chez Paul et ses successeurs. à. la foi est comparée à ce qui fait et l ' amour au travail pénible. et c ' est à cet ultime tribunal de la vérité que se confierait l 'espérance. rance a trait à la justice. D ' où résulte que « nous n ' avons nulle énergie contre la ôuvà. œuvre (Ëpyov). renvoie à l ' endurance. qui ferait tri entre réprouvés et sauvés. 1 3 ) .). que la grâce elle­ même n' est qu ' indication d'une possibilité. . nous l ' avons vu. elle. Nous avons éclairci surgir. 5 . � à. « l ' amour [ .) » (Cor. . l ' espace juste d'une libération . Paul semble plutôt caractériser l ' espérance comme simple impératif de la continuation. le Jugement dernier ? Ce serait l ' espérance d'un événement à venir.n'l) » (Cor. 11. « Amour » est le nom de ce labeur.] ouyxaipet T!Ï à. réj ouit de la vérité ». l ' amour » (Gal.). à la peine.À'l8ti<. Autant dire que l ' énergie d'une vérité. à la patience . qui implique l ' universalité de l ' adresse. selon le possible indiqué par la résur­ CHAPITRE IX rection d'un seul. la foi j amais pour Paul que « la foi qui se montre agissante par (la charité. 1 3 .6). mais seul l ' amour. mais seulement pour la vérité (ùhtèp T�<. Tfi<. dans Rom. Grecs et Juifs. La matérialité de l'universalisme est la dimen­ sion militante de toute vérité. l ' espérance (tÀni<. 1 2 : « C ' est en croyant du cœur qu ' on obtient la justice. 1. à. 8). ] se . vérité (où Théorème 7 : Le processus subj ectif d'une vérité est une seule et même chose que l ' amour de cette vérité. Dans Thess.

il consent parfois. sinon qu 'elle est co-ouvrière d'une vérité. L' enfer a touj ours eu beaucoup plus de succès. et celle de la persévérance. le sujet se réaligne sur l ' objet. 1 3 . artis­ tique et public. de la justice enfin rendue. par le ressentiment. le j our approche. Il y a une longue histoire de ces deux tendances. Sa conviction la plus claire est que la figure La justice est alors une répartition. La fondation de 1 'universalisme 1 14 La foi serait l 'ouverture au vrai. car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru. enfin. Comment s ' articulent l ' idée du jugement. La nuit est avancée. et que ce n ' est pas un hasard si on 1 ' a nommé « 1 ' apôtre des dernier légitimera les croyants en punissant les incroyants . Si l ' espérance est plutôt le principe de la per­ sévérance. Le travail de . Encore moins ordonne-t-il l ' espérance à la satisfaction du châtiment des impies. ainsi conçue. La question est toujours de savoir à quoi on assigne l' énergie militante d'un suj et quelconque. C ertes . à ima­ giner que le temps nous est compté. plus populaire aux yeux de l ' Église. en privilégiant presque tou­ j ours la rétribution. Mais il n ' y a que très peu de concessions. 1 'espérance paraît difficilement com­ patible avec cette réconciliation dans 1 'universel de la pensée et de la puissance que Paul nomme l ' amour.e de son traj et. à cette atmosphère apocalyptique et agressive. La doctrine obj ectivante classique est que le Jugement C ' est que l'universalisme est la passion de Paul. Mais. L 'espérance 1 15 neuse des militants récompensés et la dégringolade téné­ breuse des vilains foudroyés. qui se son site réel et contingent. I l ). que la fin du monde est pour bientôt : « Vous savez dans quel temps nous sommes : c ' est 1 'heure de vous réveiller enfin du som­ meil. Le christianisme a cheminé dans cette tension. comme c ' est un homme violent et rancunier (il faut bien que la voie de la mort persiste à diviser le suj et). ne seront pas vraiment bien traités.Saint Paul. est l ' idée que le méchant sera puni. c ' est-à-dire d ' abord ses ennemis politiques dans la construction des noyaux chrétiens. qui est la communauté des régalent visuellement du contraste entre l 'ascension lumi- croyants telle que pour l ' instant elle existe. L' espérance est traversée par la haine des autres. on reste dans le subj ectif pur. 1 'espérance. Tintoret ou Michel-Ange. elle dispose le suj et dans l ' intervalle de deux événements. une maxime de persévérance dans ce traj et. l ' amour serait l ' effec­ tivité universalisant. il lui arrive de laisser entendre que les méchants. on a l ' espérance d'un salaire. tout comme le syndicalisme ordinaire argue des revendi­ cations des gens pour mieux se méfier de leurs emballe­ ments politiques « irréalistes ». Si on tire du côté de la persé­ vérance. de l ' impératif : « Il faut continuer » ? Si on tire du côté du jugement. dont les réso­ nances politiques durent encore. Si 1 'on tire vers la rétribution finale. chez Paul. que le paradis. Le problème est de savoir quel rapport l ' espérance entretient avec la puissance. Dépouillons-nous des œuvres des ténèbres. de fait. comme on voit dans événementielle de la résurrection déborde de toute part les grands tableaux. dans cette vision de l ' espérance. et revêtons les armes de la lumière » (Rom. on a une figure subjective entièrement désinté­ ressée. en Juif des débuts de 1 ' Empire. nations » . car ce qui requiert le sujet. De même. et il prend appui sur 1 ' espérance du second pour soutenir sa foi dans le prerruer. Renforce-t-elle la puissance du dehors. en fonction de ce en quoi on espère ? Y a-t-il un événement à venir qui nous paiera d'avoir péniblement déclaré 1 ' événement qui nous constitue ? L' espérance est alors une connexion événementielle. on ne trouve pas chez Paul la conception judiciaire et obj ective de l ' espérance. Et. La légitimation de la foi et de l ' amour par l ' espérance est alors purement négative.

si locale soit-elle. Certes. De cet ennemi. Il n' est pas pertinent de faire de la justice distributive sel de son opération. outre qu'il est opposé. . ténacité de l ' amour dans l ' épreuve. applicable à une voie de la pensée. La justice dont il s ' agit dans l ' espérance peut sans doute se dire mort de la mort. C ' est ainsi qu 'on peut comprendre 1 ' expression énigmatique « 1' espérance ne trompe pas )) . doivent d ' abord être vus tique de 1 ' amour. ] et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire de Dieu. mais ce qu i Si Paul ne peut pas ordonner l ' espérance à l ' imagi­ contingence de la grâce : « Par un seul acte de justice. 1 5 . En défmitive. ou l'universalité pra­ homme ou tel peup le. L'universalisme de Paul exclut que le contenu de générale. qui ont toutes les apparences de l ' impiété et de l ' ignorance. 1. nous nous glorifions même dans les afflictions.1 16 Saint Paul. un ennemi est identifi able. tour­ née vers tous. et non représentation de son résultat à venir. L' espérance affirme bien plutôt. 1 1 .26). La fondation de l 'universalisme L 'espérance 117 l 'amour est encore devant nous. comme ceux auprès de qui le militant doit porter la Nou­ naire d'une rétribution. Or. 5 . l ' espérance ne trompe pas (Rom. et la fidélité éprouvée l ' e spérance. Le « tous les hommeS )) revient sans trêve. 1. la rôtissoire des ennemis. et nullement vision de la récompense ou du châtiment. Paul parle au futur : « Le dernier ennemi qui sera détruit c ' est la mort )) (Cor. dans toute victoire. sachant que l'affliction produit la patience. On la rapprochera de l ' énoncé de Lacan. Bien plus encore. Rien ne permet de figer des divi­ sions ou des répartitions. 5 . très rarement. . L' espérance indique le réel de la fidélité dans 1 ' épreuve de son exercice. et non ce au nom de quoi on l ' a surmontée. dès maintenant entreprise. de 1 ' excès de réel dont elle résulte. Elle est coprésente à l 'adresse universelle de l ' amour. à l ' idée d'un « salaire )) de la foi. c ' est la victoire subjective qui produit l ' espérance. L'espérance est la modalité subj ective d ' une victoire de l ' universel : « Et ainsi tout Israël sera sauvé )) (Rom. comme confiance en la fidélité du militant. la patience la fidélité éprouvée. à raison justement de sa charge de réel. que toute vic­ toire est en réalité une victoire de tous. Au contraire. fidélité à la fidélité. dès lors qu ' i l y va de la le référent de l ' espérance. de façon velle. de même l ' espérance tisse la subj ecti­ vité du salut. comme universalité présente dans chaque épreuve. aux yeux de Paul l ' espérance n' est pas espérance d'une victoire objective. de l ' amour de soi comme construction de la pensée vivante. Mais c ' est un nom générique. De même que l 'amour est la puissance générale. 1 5 . On pourrait dire que l ' espérance n' est pas l ' imagi­ naire d ' une justice idéale enfin rendue. c ' est que la 1 ' espérance puisse être un privilège accordé aux fidèles du résurrection n'a aucun sens en dehors du caractère univer­ j our. Mais il s ' agit de la défaite.2).26). de l'unité de la pensée et de la puissance. de même tous revivront avec le Chrisb) (Cor. n 'intéresse pas Paul. et de grande portée pour quiconque est le militant d'une vérité : [ . Tel accompagne la patience de la vérité. L' espérance est subj ectivité d ' une fidélité victorieuse. ici et maintenant. et n ' instruit aucun partage judiciaire entre sauvés et réprouvés .22). Toute victoire remportée. pour qui « l ' angoisse est ce qui ne trompe pas )). . L' espérance est « fidélité éprouvée )). la justification qui donne la vie s ' étend aussi à tous )) (Rom. Essayons de comprendre ce texte difficile. l 'Empire est vaste. son nom est la mort. est universelle. « comme tous meurent en Adam. L'Enfer. Nulle place ici pour la vengeance et le ressentiment. de la figure subj ec­ tive de la mort. 1 9). dans 1' épreuve du réel. La dimension subj ective qui a pour nom « espérance )) est 1 ' épreuve surmontée.

il n'y a. certes. Il n'y a de singularité qu' autant qu ' il y a de l ' universel. le fait est qu' il y a des Juifs et des Grecs. ou plutôt : établit que pour le suj et d'une vérité.118 Saint Paul. dans ma singularité. quant à l 'impératif de sa propre continuation. vers qui fait retour l'universalité à laquelle il travaille. des non-étants. Car. dont Paul. différences. c ' est l 'universalité qui est médiatrice de l ' identité. ces différences. pour inexistant. ce qui existe est en général tenu. sont ce à quoi on adresse l ' universalité. et donc le concerne effectivement. cependant que les étants que ces discours valident sont. par les discours établis. L' ontologie sous-jacente à la prédication de Paul valo­ rise les non-étants contre les étants. et finalement ce qu'il faut traverser pour que l ' universalité elle-même s ' édifie. Où nous retrouvons un principe paulinien maj eur : le Un n ' est pas accessible sans le « pour tous ». il y a des On peut même soutenir qu'il n ' y a que cela. ces opinions. De ce que l ' espérance est pure patience du suj et. et que cette universalité me subsume.2). et déploie à l ' infini une multipli­ cité purement générique. fait retour vers moi. que du parti­ culier. inclu­ sion de soi dans l 'universalité de l ' adresse. dans la situation (appelons-la : le monde). ces coutumes. ce vers quoi s 'oriente l ' amour. de Toute autre attitude renverrait la vérité non au travail de l 'amour (qui est unité de la pensée et de la puissance). Que toute procédure de vérité dépose les différences. de ce que l 'avoir-lieu de la vérité qui le constitue est universel.dès lors que j e suis l ' ouvrier patient d e l'universalité du vrai . Universalité et traversée des différences L'espérance indique que j e ne peux persévérer dans l ' amour que parce que cet amour instaure l'universalité concrète du vrai. l 3 . L' espé­ CHAPITRE X rance. ou pour que la généricité du vrai soit déployée façon immanente. il n'y a « ni Juif ni Grec ». je ne suis riem> (Cor. ne s ' ensuit aucunement qu ' i l faille ignorer ou mépriser les diffé­ rences. C ' est le « pour tous » qui fait que je suis compté pour un. Théorème 8 : Le suj et se soutient. Reste que ces étants fictifs. C ' est le sens fort de l ' énoncé : « Si je n ' ai pas l ' amour. qui entend organiser le . Pour Paul. me concerne. Ce qui désigne et expérimente que je participe du salut . Mais cela signifie que je ne m' identifie. mais à la clôture du quatrième discours. il est capital de déclarer que je ne suis justifié que dans l' �xacte mesure où tous le sont. n' autorise pas à perdre de vue que. s ' il est vrai qu' au regard de ce que l ' événe­ ment constitue. illuministe et mystique.s ' appelle espérance. hors vérité. I. pour le suj et. comme suj et de l 'écono­ mie du salut que pour autant que cette économie est uni­ verselle. La fondation de l 'universalisme Pour Paul. Sinon. De ce point de vue. l'espérance n ' a rien à voir avec l ' avenir. Elle est une figure du sujet présent.

1. Bien entendu. histo­ riquement. · Mais. avec ceux qui sont sans loi. la définit. comme le raconte Paul. De là une tonalité militante très reconnaissable. de tout rite. et de savoir. ontologiquement. pour Socrate. Le texte est d'une grande intensité : Bien que je sois libre à l'égard de tous. quelles que soient leurs opinions et leurs coutumes.1 20 Saint Paul. les pratiquer rences. je me suis rendu le serviteur de tous. comme sous la loi (quoique je ne sois pas moi-même sous la loi). 1 1 . défini par des réseaux de différences. c ' est même ce qui. mais de lité ne se présente pas elle-même sous les traits d ' une particularité. ne 14. j ' ai été comme Juif. du calendrier. qui porte Paul au-delà du site événementiel proprement dit (le site juif). et . C ' est bien à l ' impératif de ne pas compromettre la procé­ dure de vérité dans la chicane des opinions et des diffé­ et qui consiste à supposer que. de l 'astrologie. géographiquement. comme sans loi (quoique je ne sois point sans la loi de Dieu. afm de gagner les faibles. une philosophie peut sans avoir à renoncer aux différences qui les font se reconnaître dans le monde. des nourritures permises ou interdites. poussée jusqu ' à l 'expression « servir le peuple ». s i on les saisit du travail postévénementiel d'une ne veut d'aucune façon qu'il monopolise et stérilise l ' évé- vérité. afin de gagner le plus grand nombre. de les traverser et de les tran s - discuter les opinions. pour les en saisir. J'ai été faible avec les faibles. masse ». La fondation de 1 'universalisme Universalité et traversée des différences 121 traj et de la Nouvelle dans l ' étendue entière de l ' Empire. qui combine l ' appropriation des particularités et l ' invariabilité des principes. cender. non seulement s ' interdit de stigmatiser les différences et les coutumes. qui affecterait le militantisme universaliste. la pensée des gens est en état. rences que s ' attache Paul. afin de gagner ceux qui sont sans loi. une raideur impatiente : « Si quelqu'un se p laît à contester. nement. non par une synthèse amorphe. encore faut-il que l ' universa­ C ' est la raison pour laquelle Paul. 1. Il ne s ' agit nullement d'un texte opportuniste. en le désignant comme porteur. les fidèles des petits noyaux chrétiens ne cessent de lui demander ce qu ' il faut penser de la tenue des femmes. voire de penser qu'il n'y a qu' elles qui sont vrai­ ment importantes. 1 6). e n elles. C 'est qu 'il est capital. nous n ' avons pas cette habitude >> (Cor. De là que Paul est très méfiant à l ' égard de toute règle. On ne peut transcender les différences que si la bénévolence à l ' égard des coutumes et des opinions se présente comme une indifférence tolérante aux diffé­ laquelle n ' a pour épreuve matérielle que de pou­ voir. La �� Eiç ÔLaKpiaeLç ÔLaÀoyLa�wv.9. 1 9 sq. La formule est ce que les communistes chinois nommeront « la ligne de <JLÇ » signifie d ' abord « discernement des différences ». 1' existence empirique des différences et leur inexistence essentielle. passe l e processus d e leur déposi­ tion subjective. afin de gagner ceux qui sont sous la loi . de le soustraire aux conflits d ' opi­ nions. C ' est bien la recherche de nouvelles diffé­ rences. et à l 'affrontement des différences coutumières. devant ce flot de problèmes fort éloignés de ce qui pour lui identifie le suj et chrétien. d'aimer poser ce genre de ques­ tions. Mais le suj et chrétien n 'est pas un philosophe. soi-même. mais selon une succession de problèmes à résoudre.). mais entend s ' y plier de telle sorte qu ' à travers elles. Certes. Paul manifeste souvent. et l ' amène à déplacer l ' expérience. pour le destin du labeur universaliste. etc. Je me suis fait tout à tous (Cor. 1 ) . apôtre des nations. étant sous la loi de Christ). de différences et de particularités. afm de gagner les Juifs . avec ceux qui sont sous la loi. Car il est de la nature de 1' animal humain. Avec les Juifs. des rapports sexuels. à son tour. d ' autant plus frappante que « ôuiKpL­ maxime maj eure est : « soyez pas un discutant des opinions >> (Rom. de nouvelles particularités où exposer 1 'universel.

). pressé. de prétendre le juger ou le réduire. Paul. Ce sont bien plutôt les évangiles. la pensée de Paul ne prend nul appui sur le thème d'une identité substantielle du Christ et de Dieu. le processus historique et étatique de la mise à mort de Jésus. des rites. à quelque énoncé antisémite que ce soit. et singulièrement le plus tardif. de l ' intérieur. Point n' est besoin pour cela. 1. ou autre chose. tout est permis. . 1 4. que tout cela peut et doit être envi­ moralisant. ] Ne nous jugeons donc plus les uns les autres » (Rom. 1 0 sq. est une forme du racisme. bien antérieure à la théologie trinitaire. mxvTa Ka8apa >> Et. pour des raisons simultanément anecdotiques et essentielles . celui de Jean. pour qui seule la résurrection importe. d ' en revenir à la résurrection On a souvent considéré que la prédication paulinienne et compatible avec lui : Tel croit pouvoir manger de tout : tel autre. et il est très étrange qu' on lui ait imputé un moralisme sectaire. une hérésie singulière. (Rom. et éviter toute casuistique des coutumes. ou « ce qui ne résulte pas de la qu' on mange. ne mange que des légumes.23). a été maintes fois intenté à Paul : les sagé comme simultanément extérieur au trajet de la vérité. les hypo­ thèses astrologiques. et insistent sur la séparation des chrétiens d ' avec . qui mettent à part la particularité juive. ce qui est tout de même un excès rétrospectif insupportable. mais aussi soucieux de ne pas soient ce qu ' il faut laisser être. bien au contraire. Ou toi. il polémique contre le jugement moral. ] . Car si les différences sont le matériau du monde. Le militantisme chrétien doit être une traversée indifférente des différences mon daines. à propos desquels le procès d'un sectarisme Grec. 1 4. fasse trou dans ce ouvrait l ' époque des origines chrétiennes de l ' antisémi­ tisme. surtout. Universalité et traversée des différences 1 23 matériau. . qui est faible. et donc la distribution des responsabilités en la matière. Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas. Paul va très loin dans cette direction. Oui. tel autre les estime tous égaux. foi >>. dès lors qu' on y porte l' adresse universelle et les conséquences militantes de la foi (ce qui se dit aussi bien : n' est péché que l ' inconsé­ rebuter ses camarades. dans 1 ' ordre de la particularité. le comportement d 'un serviteur. dont il est vrai qu ' elle charge les Juifs d'une culpabilité mythologique écra­ sante. de toute façon. Cor. .). 1 4. C ' est tout l ' inverse. 1 0. pourquoi juges-tu ton frère ? [ . sauf à considérer que rompre avec une ortho­ doxie religieuse en soutenant. Tel fait une distinction entre les jours. n' intéresse absolument pas Paul. s 'échine donc à expliquer que ce quence au regard de la foi. et nous avons dit pourquoi. Il n'hésite pas à dire que « à la vérité. visiblement. des coutumes. toutes choses sont pures. et que rien chez lui ne correspond au motif sacrificiel du Dieu crucifié.Saint Paul. Que chacun ait en son esprit une pleine conviction (Rom. ou pire. et que celui qui ne mange pas ne juge point celui qui mange [ . Que les différences coutumières ou particulières et à ses conséquences. Or. et finalement le fait d ' être Juif. . pourquoi méprises-tu ton frère ? L'étonnant principe de ce « moraliste » finit par se dire : tout est permis (« navra Ë�EO'TlV ». femmes et les Juifs. L' accusation de « déicide » . La fondation de 1 'universalisme 1 22 la foi n' est ni une opinion ni une critique des opinions.2 sq. même de loin. Anecdotiques en ce que. 1 4. car on le voit constamment résister aux pressions qui s ' exercent en faveur des interdits.20). ce n ' est que pour que la singularité du suj et de vérité. il faut bien dire qu 'il n'y a dans les écrits de Paul rien qui puisse ressem­ bler. des observances. elle-même incluse dans le devenir de 1 'universel. Essentielles. en ce que.23) s ' évaluera mieux si l ' on prend deux exemples. est entièrement absente du propos de Paul. Rom. qui est à ses yeux une dérobade devant le « pour tous » de 1' événement : « Toi.

Son rapport à la particularité juive est essentiellement positif. Par exemple : « Gloire. Paul combat tous ceux qui voudraient soumettre 1 'universalité postévénementielle à la particula­ rité juive. quand il désigne l'universalité de l 'adresse. C'est la moindre des choses pour qui n'identifie sa foi que par le retour sur lui-même d'une déposition des différences communautaires et coutu­ mières. de la tribu de Benja­ min. dont il ne cesse de reconnaître qu'elle est le principe d'historicité de l'événement. mais écarte déjà la proposition chrétienne de sa destination universelle. Conscient de ce que le site événementiel de la résurrection reste. a d'avance annoncé cette bonne nouvelle à Abraham : Toutes les nations seront bénies en toi. Ce qui sans doute tend à capter. à la différence de celle de Jean. mais de l'animer de l'inté­ rieur de tout ce dont elle est capable au regard du nouveau discours. Il s 'identifie volontiers. autant dire une anticipation de Paul. Ce que Paul se propose n' est évidemment pas d'abolir la particularité juive. avant la loi (laquelle fut gravée pour Moïse. et donc du nouveau sujet. 2. Il espère bien être « délivré des incrédules de la Judée » (Rom. de sorte que ceux qui croient sont bénis avec Abra­ ham le croyant. 1 2. que rassemble un passage de l'épître aux Galates (3 . prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi. ensuite parce que la promesse qui accompagne son élection porte sur « toutes les nations ».26). honneur et paix pour quiconque fait le bien. 1' être-juif en général et le Livre en particulier peuvent et doivent être resubjectivés. note Paul. est que « tout Israël sera sauvé )) (Rom. en revanche. puis pour le Grec » (Rom. 1 ). 1 0). . homme de la lettre et de la loi. une sorte de priorité. Rien de tel chez Paul. 1 1 . dans le mouvement qui traverse toutes les diffé­ rences pour que se construise 1 'universel. pour deux raisons très fortes. après la grande guerre dçs Juifs contre 1 'occupation romaine. d'abord parce qu'il a été élu par Dieu pour sa foi seule. la bénévolence des autorités impériales. la conviction de Universalité et traversée des différences 1 25 Paul.6) : Comme Abraham crut à Dieu. reconnaissez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont fils d'Abraham. « Pour le Juif premièrement.1 24 Saint Paul. Raison pour laquelle Paul non seulement considère comme évident qu'il faille se faire « comme Juif avec les Juifs ». pour le Juif premièrement. « quatre cent trente ans plus tard ))). La fondation de l 'universalisme cette particularité. dans 1 'héritage du mono­ théisme biblique. 1 5 . de la postérité d'Abraham. Bien entendu. généalogique­ ment et ontologiquement. Nous avons déjà remarqué qu'autant les propos du Christ sont absents de ses textes. il accorde même aux Juifs. Pour Paul. et ouvre au régime différenciant des exceptions et des exclu­ sions. Cette opération prend appui sur 1 'opposition des deux figures d'Abraham et de Moïse. à Abraham. On voit qu'Abraham est décisif pour Paul. et non sur la seule descendance juive. mais argue vigoureusement de sa judaïté afm d'établir que les Juifs sont inclus dans 1 'universalité de 1 'Annonce : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Loin de là ! Car moi aussi je suis Israélite. finalement. qu 'il a connu d'avance » (Rom. C 'est que Paul dispose le nouveau discours dans une constante et subtile stratégie de déplacement du discours juif. et que cela lui fut imputé à justice.3 1 ). autant les références à 1 'Ancien Testament y sont abondantes. Dieu n ' a point rejeté son peuple. Abraham est donc une anticipation de ce qu'on pourrait appeler un universa­ lisme de site juif. Mais il ne s'agit jamais de juger les Juifs comme tels. et d'autant moins que. Aussi l'Écriture. 1ouôa[� npwTOv )) : C'est bien ce qui marque la place première de la différence juive. Paul n'aime guère Moïse.

mais encore d'entre les païens. quoique souvent soutenu. où il est question du triomphe de la vie sur la mort quelles que soient les formes commu­ nautaires de 1 'une et de 1' autre. mais c'est la femme » (ibid. en militant visionnaire.). La technique de Paul est alors ce qu'on pourrait appe­ ler la symétrisation seconde. par exemple. de sa réversibilité. et puissent déclarer 1' événement. 1 0). Au fond. Car le texte continue. . Le mariage.24 ). D'où une technique du balancement. marque toutes les interventions de Paul sans exception. Il n'avait aucune envie de se priver de la présence à ses côtés de « Perside. L'unique question qui vaille est de savoir si Paul. on va en quelque sorte neutraliser la maxime inégalitaire par la mention. ou de la sœur de Nérée. 9. 1 2). Paul ne veut que rappeler qu' il est absurde de se croire propriétaire de Dieu.). que Paul soit le fondateur d'une misogynie chrétienne. est d'une actualité certaine : les femmes doivent­ elles couvrir leurs cheveux quand elles vont dans un lieu . ] que la femme ne se sépare point de son mari » (Cor. compte tenu de l'époque. selon qu'il le dit dans Osée : J'appelle­ rai mon peuple celui qui n'était pas mon peuple.1 26 Saint Paul. Horreur ! Oui. On concédera. la bien-aimée.7. Rappel où. qui. le Livre sert à la subjectivation : « Il nous a appelés. ce que personne n ' est à 1 ' époque prêt à mettre en question. sans que la discussion sur ce point entrave le mouvement d'universalisation. qui a beaucoup travaillé pour le Seigneur » (Rom. 1 6 . cette exigence avec 1' évidente et massive Universalité et traversée des différences 1 27 inégalité qui affecte les femmes dans le monde antique. La fondation de 1 'universalisme Juif entre les Juifs. après tout. mais. À partir de quoi le problème est de combiner. Nous ne dirons certes pas que Paul. le mari n'a pas autorité sur son propre corps. . non seulement d'entre les Juifs. D'où la formule : « La femme n'a pas autorité sur son propre corps. qui. dans sa variante dite isla­ mique. qui ne veut pas qu'on ergote indéfiniment sur les cou­ tumes et les opinions (ce serait compromettre la transcen­ dance de l'universel dans les partages communautaires). par exemple que le mari a autorité sur sa femme. est plutôt progressiste ou plutôt réactif en ce qui concerne le statut des femmes. et qu'un événement. de Julie. Mais. Paul commence évidemment par la règle inégalitaire : « J'or­ donne [ . et il faut tout de même toujours citer aussi cette continuation : « et pareillement. à la lumière de l'énoncé fondamental qui pose que dans l 'élément de la foi « il n'y a ni homme. et bien­ aimée celle qui n'était pas la bien-aimée » (Rom. dans un pre­ mier temps. dans la foulée : « [ . entend bien que les femmes participent aux assemblées des fidèles. . et dont il est juste de considérer qu'au bout du compte c'est une invention progressiste. il est absurde de le faire comparaître devant le tribunal du féminisme contempo­ rain. énonce sur les femmes des choses qui nous conviennent aujourd'hui. une fois de plus. active le « pour tous » dont l'Un du monothéisme véritable se soutient. ce que Paul entreprend. . et de disposer la situation globale de telle sorte que 1 'universa­ lité puisse faire retour sur les différences particulari­ santes. et fier de 1 'être. Prenons une question. mais c'est le mari » (Cor. il est tout aussi faux. Il a compris. dès qu'il est question des femmes. la ressource d'énergie et d'extension qu'une telle participation égalitaire pouvait mobiliser. 1. ] et que le mari ne répudie point sa femme » (ibid. Ce qui lui permet à la fois de ne pas entrer dans des controverses sans issue quant à la règle (qu'il assume au départ). Un point décisif est en tout cas que Paul. 7. ni femme ». 1. Pour ce qui concerne les femmes. est de faire passer 1 'égalitarisme universali­ sant par la réversibilité d 'une règle inégalitaire.4). pour que s'y glisse implicitement le rappel que ce qui importe est le devenir universel d'une vérité. selon les circonstances. en un second temps. en la circonstance la différence des sexes. Mais.

tout le monde pense dans le milieu ori�ntal où l ' apôtre tente de fonder des groupes militants . La question semble réglée : Paul propose un solide fondement religieux à l ' infériorisa­ tion de la femme. que nous subjectivons par une déclaration publique (foi). la vraie honte pour une femme est d 'être rasée. et qu'il est tout aussi honteux pour un homme d ' avoir les cheveux longs que pour une femme de les avoir courts. Les différences nous donnent. déshonore son cheh (Cor. L' appui est pris. en écho d'une vision hiérar­ chique du monde alors partout répandue. visiblement. et 1'universalité du vrai les dépose . . comment reconnaîtra-t-on ce qui est joué sur la flûte ou sur la harpe ? » (Cor. Il admet donc que « toute femme qui prie ou prophétise. trois lignes plus loin.3). comme on s ' y attend. de même 1 'homme existe par la femme. 1 4. l ' univocité reconnaissable de la mélodie du Vrai. dans le récit de la Genèse : « L'homme n'a pas été tiré de la femme. Car. mais la femme a été tirée de 1 'homme » (ibid. 1 'universalité doit s ' exposer à toutes les différences. Pour Paul. les différences sont indifférentes. La nécessité de traver­ Universalité et traversée des différences 1 29 ble dans le vieux mot « cheh) qui l ' autorise à passer de cette considération théologico-cosrnique à l 'examen de la périlleuse question du voile des femmes. . la femme n ' est point sans l 'homme. 8). » Ainsi Paul reste-t-il fidèle à sa double conviction : au regard de ce qui nous est arrivé. 1. la puissance de l'universel sur la différence comme diffé­ rence qu 'il est ici question. est considérable). de telle sorte que soit manifeste que 1 'universalité de cette déclaration inclut C ' est de des femmes qui entérinent qu 'elles sont femmes. ne rendent pas des sons distincts. et c ' est l ' unique raison pour laquelle.128 Saint Paul. Car. qui témoigne en somme d ' une acceptation de la différence des sexes. esclave ou libre. pas du tout. et que Dieu est le chef du Christ >> (Cor. ce qui pour Paul veut dire : déclarer publiquement sa foi. C ' est même l 'équivoque du mot « Keq>aÀ� » (encore audi- Et. elle doit se voiler. la tête non voilée. de même que la femme a été tirée de 1 'homme. qu ' elles peuvent accueillir la vérité qui les traverse. Il n'en est rien. reconduit toute cette construc­ tion inégalitaire à une essentielle égalité : « Toutefois dans le Seigneur. et montrer. 1.7). et c 'est là une inégalité flagrante. Car Paul prend soin de préciser que « si un homme prie ou prophétise la tête couverte. comme une flûte ou une harpe. Paul déclare sans doute. il déshonore son cheh. 1 1 . dans inversement. comme font les timbres instrumentaux. et qu 'il est pertinent de redou­ bler ce voile naturel d'un signe artificiel. qui. L a fondation de 1 'universalisme public ? C ' est ce que. Comme le dit Paul. Eh bien. rences leur capacité à porter ce qui leur advient d'universel que 1 'universel même avère sa réalité : « Si les objets inani­ més qui rendent un son. 1. à des contraintes symétriques. au regard du monde où la vérité procède. un « toutefois » (rrÀ�v) vigoureux introduit la symétri­ sation seconde. L' argument est que les longs cheveux des femmes indiquent une sorte de carac­ tère naturel du voilement. dans 1 ' épreuve de leur partage. que 1 'homme est le chef de la femme. Ce qui importe.5). rappelant opportunément que tout homme naît d'une femme. c ' est que les différences ser et d' attester la différence des sexes pour qu 'elle s ' indif­ portent 1 'universel qui leur arrive comme une grâce. en vertu de la symétrisation seconde. convo­ quée à la déclaration. homme ou femme. et dont le culte de 1 ' empereur est la version romaine . 1 1 . ce qui est important est qu ' une femme « prie ou prophéti se >> (qu ' une femme puisse « prophétiser >>. On dira : mais cette contrainte est uniquement du côté des femmes. que « Christ est le chef de tout homme. ce n 'est qu'en reconnaissant dans les diffé­ l ' élément contingent des coutumes . et non à des contraintes unilatérales. ni 1 'homme sans la femme. férencie dans 1 'universalité de la déclaration aboutit. que nous universalisons par une fidélité (amour) et à quoi nous identifions notre consis­ tance subjective dans le temps (espérance). Juif ou Grec.

la résurrection n'est qu'une assertion mythologique. dans une tragédie de Sophocle. dans l 'enseignement de Jésus. encore illisible. . puisque c'est un énoncé narratif dont nous ne pouvons assumer qu'il soit historique. Il y a cependant avec Paul. dans les déplorations de 1 'Ecclésiaste. est que cette césure ne porte pas sur le contenu explicite de la doctrine. dans tel ou tel théorème d'Archimède. Dire « la suite des nombres premiers est illimitée » est d'une universalité indubitable. inversé en nihilisme. Seule cette césure éclaire l'immense écho de la fondation chrétienne. ou. Il l ' est tout autant dans Le Cantique des can­ tiques. sur cette question. Après tout. C 'est. La difficulté. L'uni­ versalisme réel est tout entier présent. et sur les conséquences inévitables. un titre excessif. pour autant que nous y ayons accès. pour nous. La césure paulinienne porte en réalité sur les condi­ tions formelles. dans certaines pratiques poli­ tiques des Grecs. d'une conscience-de-vérité enracinée dans un événement pur. déjà. Dire « le Christ est ressuscité » est comme soustrait à 1 'opposition de 1 'universel et du particulier. bien entendu. une puissante césure. ou dans 1 'intensité amoureuse dont témoignent les poèmes de Sapho.CHAPITRE XI Pour conclure Nous avons sous-titré ce livre « La fondation de l'uni­ versalisme ».

ou un savant.ou d'une société. y compris le militant solitaire. comme Paul en témoigne exemplaire­ ment. Paul est fon­ Pour conclure 133 phique. J ' ai moi-même soutenu que le propre de la philosophie n ' était pas de produire des vérités universelles. sur la produc­ tion d'un universel. Il l ' est tout autant chez Pascal (c ' est le même que pour Paul). ni quant à 1' origine. Que l 'événement (ou l ' acte pur) invoqué par les antiphilosophes soit fictif ne fait nul obs­ tacle. 1 'universalisme. mais d 'organiser leur accueil synthé­ tique en forgeant et en remaniant la catégorie de Vérité. et elle est corrélative d'un suj et de type nouveau. le Grec. sur les lois de l'universa­ lité en général. Que cet événement singulier soit de l 'ordre de la fable interdit à Paul d 'être un artiste. sorte de grâce surnuméraire à toute particularité. elle ne saurait être laquelle faire comparaître le résultat d'une procédure de vérité. étant entendu que « théorique » ne s ' oppose pas ici à « pratique >>. en ce qu ' il est un des tout premiers théoriciens de soit ce dont on part pour déposer les différences. dateur. et dans cette adresse elle s ' effectue comme puissance. indistingue le dire et le faire.1 32 Saint Paul. Une seconde difficulté est alors que Paul pourrait être prédicative ou judiciaire. Elle ne se soutient que d' elle-même. Paul avertit le philosophe de ce que les conditions de 1 ' universel ne peuvent être conceptuelles. la pensée et la puissance. Paul montre dans le détail comment une pensée universelle. mais à un événement singu­ lier. Une vérité ne relève j amais de la Critique. art. Pour Paul. mais lui interdit aussi tout accès à la subj ectivité philosophique. C ' est pourquoi on peut la nommer une césure théorique. ou à l ' autofondation conceptuelle. il s ' ensuit que ce qui s ' édifie est la sub­ somption de l 'Autre sous le Même. à un seul énoncé (le Christ est ressuscité). Ce qu ' il revient en propre à Paul d'avoir établi est qu ' il n'y a de fidélité à un tel événement que dans la résiliation des particulari smes communautaires et la détermination d'un suj et-de-vérité qui indistingue l ' Un et le « pour tous ». 1 ' événement de vérité destitue la Vérité philoso- Pour ce qui est de la destination. ou un révo­ lutionnaire de l ' État. Auguste Comte définissait le philosophe comme « spécia­ liste des généralités » . 1 'universel. l a dimension fictive de cet événement destitue la prétention à la vérité réelle. partant de la pro­ lifération mondaine des altérités (le Juif. Il faut donc dire : Paul est un théoricien antiphiloso­ phique de l 'universalité. Pour ce qui est de l ' origine. ou bien s 'ordonne à la fondation. bien que concrète­ ment destiné à s ' inscrire dans un monde et dans une société. Paul n 'est-il pas un spécialiste des catégories générales de tout universalisme ? On lèvera l 'obj ection en disant que Paul n ' est pas phi­ losophe. C ' est pourquoi. Il n'y a pas d ' instance devant identifié comme philosophe. ni quant à la destina­ tion. La pensée n ' est universelle que quand elle s 'adresse à tous les autres. pour nous. ni transcendantal ni substantiel. politique. Mais dès lors que c ' est selon 1 ' universel que tous sont comptés. c ' est Nietzsche qui s ' est brisé). dans un élément mytholo­ gique implacablement réduit à un seul point. La césure paulinienne ne s ' appuie donc pas. La fondation de 1 'universalisme détaché de toute assignation obj ectiviste aux lois particu­ lières d'un monde . Elle porte. ou bien se met sous condition des procédures de vérité réelles. qui est une production subj ective absolue (non relative). les . mais à réel. il est requis qu'un évé­ nement. comme c ' est le cas dans les procédures de vérité effectives (science. e n même temps que. entièrement défini comme militant de la vérité dont il s ' agit. Antiphilosophe de génie. laquelle. amour). ou chez Nietzsche (la « grande politique >> de Nietzsche n ' a j amais cassé en deux l 'histoire du monde. parce que justement il assigne sa pensée non à des généralités conceptuelles.

etc. Paul.9) parle du Christ comme du « nom qui est au-dessus de tout nom » . maxime de Paul. toujours Il ne s ' agit nullement de fuir le siècle. et seul l 'univer­ sel la relève. mais soyez transformés par le renouvellement de votre pensée [vouç. être transformé. pour deux raisons maj eures. est absolument égal à tout autre. à partir de 1 'universel. La dissolution dans l 'universel de l ' identité du suj et sujet qui. où chacun.). de ce « renouvellement ». bien plutôt que le siècle. doit. La pen­ sée est dans l ' épreuve de la conformité. Toute p articularité est une conformation. L' épître aux Philippiens (2 . et non nveu�a. institue comme différence absolue entre la vie et la mort le moindre fragment de réalité. conformer. on voit qu ' au contraire le camp produit à tout instant des différences exorbitantes. Cet « argument » est une imposture. les homme s. les libres. La fondation de l 'universalisme femmes . que prétend le sujet d'une vérité. Le « comme soi­ même » de 1 ' aryen allemand était précisément ce qui ne se 1 35 Pour conclure Cette logique subj ective aboutit pour le suj et à une indifférence aux nominations séculières. etc . e t d e 1 ' É gal ( i l n'y a plus n i Juif ni produit Grec. Mais sans se laisser former. La seconde. plutôt qu' aux noms fermés des langues particulières et des entités closes. nous y avons insisté. de cette épreuve. de là qu' il vaut mieux ne pas traduire par "esprit"] » (Rom. L'universel n ' est pas la négation de la particularité. les esclaves. comme le fait la symbolique mathématique. dans la pensée. la déposition. sous l ' injonction de sa foi. quand il le faut. 1 2. n ' est pas dialecticien. C ' est le cheminement d'une distance par rapport à la particula­ rité touj ours sub si stante . par avec lui. Mais il doit circuler dans la tour. une traversée inventive. des différences sont les signes matériels de 1 'universel. sinon son aboutissement. dans toutes les langues. y compris. L' espérance est plus grande que ces nominations. Ils se laissent décliner et déclarer.1 34 Saint Paul. La production d 'égalité. d u Même . Et la clef de cette transforma­ universalisant. selon toutes les coutumes. L'adresse à l ' autre du « comme soi-même >> (aime l ' autre comme toi-même) était ce que les nazis voulaient abolir. qui concerne plus directement Paul. est qu 'une condition nécessaire de la pensée comme puissance (laquelle. Voilà ce qu' est Paul nous dit : il est touj ours possible que pense . La première est qu ' en lisant Primo Levi ou Chalamov. Or la production par les nazis des abattoirs concentrationnaires obéissait au principe opposé : la création en masse de cadavres juifs avait pour « sens » de délimiter 1' existence de la race supé­ rieure. on a récemment prétendu qu ' i l trouvait son emblème. dans les camps. ) . en elle et hors d' elle. est amour) est que celui qui est militant de la vérité s ' identifie lui-même. rappelons-le. n' étant plus qu 'un corps aux lisières de la mort. Tout nom dont une vérité procède est un nom d' avant la tour de Babel. laissait proj eter nulle part. il faut vivre conduite à vérifier sa fermeture. et que cette différenciation incessante de l ' infime est une torture. Contre 1 'universalisme pensé comme production du Même. La production du Même est elle-même interne à la loi du Même. C ' est le le carnage. un conformisme.2). une substance fermée. comme différence absolue. est dans la pensée. Comme le dit superbement Paul : « Ne vous conformez pas au présent siècle. dans le siècle une pensée non conforme. Tous les noms véridiques sont « au­ dessus de tout nom ». dans un labeur ininterrompu. C ' est toujours à d e tels noms. et par le travers de toutes les différences. notre propre altérité. Il s ' agit de soutenir une non-conformité à ce qui touj ours nous conforme. fait que le Même est ce qui se conquiert. ici. en altérant tion. comme tout autre. à ce qui attribue des prédicats et des valeurs hiérarchiques aux sous­ ensembles particuliers.

qui est la voie de la mort. sa réserve de puissance. Nietzsche. dans le dialogue de Zarathoustra avec le chien de feu. N ' est universel que ce qui est en exception imma­ nente. car il est de l ' essence de l ' événement de n'être précédé d'aucun signe. quelle que puisse être notre vigilance. >> . qu ' ils nous surprennent au moment du plus grand silence. il ne sert à rien d ' attendre. Bien des événements. sa dette envers ce Paul qu'il accable de sa vindicte. et non la conformité. même fort lointains. Il aurait dû reconnaître. faut-il attendre ? Certes pas. sur ce point comme sur beaucoup d' autres. En outre . 2 ) : « Le j our du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. . exigent encore qu'on leur soit fidèle. L a fondation de 1 'universalisme un suj et. sauf pour qui succombe au profond désir de la conformité. Mais si tout dépend d 'un événement. Première épître aux Thessaloniciens (5 . et de nous surprendre de sa grâce. dit que les événements véritables arrivent sur des pattes de colombes. C ' est lui qui soutient l ' universel.136 Saint Paul. et elle n ' a j amais épuisé. La pensée n' attend pas.