Alain

Badiou
Saint Paul.
La fondation de l'universalisme

QUADRIGE

PUF

. .. . . . .. . Théorie des discours . III.... . . . . ISSN . . . 1 19 . . . . .. . . . . . VI. .. .. .. rection . . . .. . mars 19 Textes et contextes... . . . . .. . octobre <<Les Essais du Collège international de philosophie>> : 1'" édition <<Quadrige>> : 2015. . L'antidialectique de la mort et de la résur. ... .. . . . .. . . .. . . Contemporanéité de Paul. . . © Presses Universitaires de France. ... 131 . . . . . . . .. . 978-2-13-063247-4 0291-0483 4• édition Dépôt légal . . .. . . .. XI. L' espérance . . .. . . . . . . . .. . avenue Reille.. . . ...1'" édition : 1997.SoMMAIRE Prologue.. . Pour conclure ... . . . . . .. .. . . . . janvier IX. . . .. . . .. . . L' amour comme puissance universelle. . . La division du Sujet. 49 V. . . 1 13 Universalité et traversée des différences. . .. ... 75014 Paris 2002.... . . . 67 VIII. . . .... .. . . . . . 5 X... . . . . . . . .. .. . . . .. .. . . .. . .. . . . .. II. . . . 1997 6. . . ISBN Qui est Paul ?.. . VII. . . . . . 37 IV.. 1 05 . . . . . .. 1. 79 Paul contre la loi 91 . ... . .. . ... .. .

. Paul n 'est en effet pas pour moi un apôtre ou un saint. et nous pouvons y puiser librement. L 'Incident d 'Antioche. puissance intacte. comme on fait de textes curieux. dont l ' héroïne s ' appelait Paule. Un homme a durement inscrit ces phrases. Aucune transcen­ dance. ou du culte qui lui fut voué. Mallarmé. Je n ' ai que faire de la Nouvelle qu 'il déclare. ce person­ nage m' accompagne. Cantor. voire. . Le changement de sexe. avec d ' autres. par mes quatre grands-parents instituteurs. sans dévotion ni répulsion. dont la poétique étonne. Depuis bien longtemps. sans doute. qu'héréditairement irreligieux. Robespierre. chemins frayés. j ' avais ren­ contré tard les épîtres. dressé plutôt dans le désir d ' écraser l ' infamie c léricale. faisait barrage à quelque identification trop claire. (pour ne pas entrer dans notre siècle). Mais il est une figure subj ective de première importance. . Et d'autant plus. j 'ai écrit une pièce. Il y a quinze ans. Archimède.PROLOGUE Étrange entreprise. parfaite égalité de cette œuvre avec toute autre. ces adresses véhémentes et tendres. rien de sacré. Conrad . détails abolis. dès lors qu' elle me touche person­ nellement. J'ai touj ours lu les épîtres comme on revient aux textes clas­ siques qui nous sont particulièrement familiers. pour moi. Platon. en ce qui me concerne.

verset 25. entre autres choses.2 Saint Paul. . un protestant. d'un basculement. ' Un catholique. des perversions diverses. Je veux tout de même. édition critique de Nestlé-Aland. intégralement humaine. Thess. je me suis servi de Novum Testa­ mentum Graece. pas mal d'âneries et de chimères. De là cette réactivation de Paul. 1 pour la première épître aux Thessaloniciens. chapitre 1 . Cor. 1 988. et qu'on peut dire avoir été celle du militant de parti. Paul est un penseur-poète de l'événement. des lectures de bric et de broc. des souvenirs impartageables. s'aider du plus grand pas en arrière. entre l'idée générale d'une rupture. dans la colossale bibliographie concernant Paul. On aura de même Gal. est celui de Louis Segond. Pour 1 'original grec. à partir de ce qu'il y avait d'explicite dans leur prédication chrétienne. apôtre de Jésus-Christ de Günther Bornkamm ' traduction de Lore Jeanneret. de longue date. Pour qui souhaite poursuivre pour son propre compte. Qu'ils fassent triangle avec l'athée. Mon intention. 1 993 . Lénine et les bolchevicks. appelée à succéder à celle que mirent en place. ou pour témoigner d'une foi quelconque.Le robuste petit livre de Stanislas Breton Saint Paul ' ' Puf. Si. le chaudron où cuit ce qui sera une œuvre d'art et de pensée est rempli jusqu'à la gueule d'impuretés innommables. intéressé. que je m'y suis. Entrer dans cette chimie ne sert pas à grand-chose. on peut. Pas plus à vrai dire .25 veut dire : épître aux Romains. n'est ni historienne. Les références aux épîtres suivent la disposition tradi­ tionnelle en chapitres et versets. . 1 97 1 . Ainsi Rom. chez Trinitarian Bible Society. on le voit. chez Deutsche Bibelgesellschaft. La fondation de l 'universalisme Je n'ai au fond j amais vraiment raccordé Paul à la religion. ni exé­ gétique. jusque dans le déni de sa possibilité. 1 .Le Paul. Le Nouveau Testa­ ment. Philipp.mais le saisissement fut moindre . . Ce n'est pas selon ce registre. Quand est à l'ordre du jour un pas en avant. qui est la matérialité subjective de cette rupture. au début du siècle. Je m'en suis Prologue 3 tenu strictement aux textes de Paul authentifiés par la cri­ tique moderne. c 'est sans doute parce que travaille de toutes parts. la recherche d'une nouvelle figure mili­ tante. Elle est subjective. Pour moi. et celle d'une pensée-pratique. ou de Claudel. des labyrinthes enfantins. II pour les deux épîtres aux Corinthiens. Il fait surgir la connexion. et à mon rapport de pensée à ces textes. édition de 1 993 . aujourd'hui. 1 et Cor. dont j 'ai quelquefois revu les tournures. de bout en bout. je veux retracer en quelques pages la singularité de cette connexion chez Paul. de Kierkegaard. des croyances. pour 1' épître aux Galates. il y rentre des obsessions. en même temps que celui qui pratique et énonce des traits invariants de ce qu'on peut appeler la figure militante. pour celle aux Philippiens. et dont le destin me fascine. De toute façon. ni même d'une antifoi. chez Labor & Fides ' Geneve. Je ne suis pas le pre­ mier à risquer la comparaison qui en fait un Lénine dont le Christ aurait été le Marx équivoque. Le texte français de base. signaler : .que je ne me suis emparé de Pascal.

c'est à son . et que son nom est couramment associé aux dimensions les plus institutionnelles. Or c'est bien le point fabuleux. pour des raisons cruciales. À cet égard. sans sacrifier le motif de la vérité ? On demandera aussi bien : Quel usage prétendons­ nous faire du dispositif de la foi chrétienne. prédication. de toute évidence. auto­ proclamé tel. mort. puisque tout le reste. peut après tout se soutenir. il réduit le christianisme à un seul énoncé : Jésus est ressus­ cité. Et singulièrement dans le cas de Paul. et les moins ouvertes du christianisme : 1 ' Église. la suspicion contre les Juifs ? Comment inscrire ce nom dans le devenir de notre tentative : re­ fonder une théorie du Sujet qui en subordonne 1' existence à la dimension aléatoire de 1 ' événement comme à la contingence pure de 1 'être-multiple. dont nous verrons que. naissance. le conser­ vatisme social. dont il semble proprement impossible de dissocier la figure et les textes de Paul ? Pourquoi invoquer et analyser cette fable ? Que la chose soit en effet bien claire : il s'agit pour nous. Est « fable )) ce qui d'un récit ne touche pour nous aucun réel. qui colle à tout imaginaire patent. d'une fable. et d'accès indirect. sinon selon ce résidu invisible. la discipline morale.CHAPITRE 1 Contemporanéité de Paul Pourquoi saint Paul ? Pourquoi requérir cet « apôtre )) d'autant plus suspect qu'il s'est. très exactement.

ici et maintenant. et singulièrement la ruine de toute assignation du discours de la vérité à des ensembles historiques pré­ constitués. Ce qui va nous retenir quant à nous dans 1 'œuvre de Paul est une connexion singulière. en un triple sens : le site historique. une simple fable. est à coup sûr une nécessité contemporaine. en déplier les chicanes. mais ce qui importe est le geste subj ectif saisi dans sa puissance fondatrice quant aux conditions génériques de l'universalité. De quoi en effet se compose notre actualité ? La réduc­ tion progressive de la question de la vérité (donc de la pensée) à la forme langagière du jugement. ou d'une classe sociale. Séparer durement chaque processus de vérité de 1 'his­ toricité « culturelle » où 1' opinion prétend le dissoudre : telle est l'opération où Paul nous guide. Paul est une figure lointaine. C'est exact. et encore de nos jours Jean-François Lyotard. Heidegger.par exemple . S 'il nous est possible de parler aussitôt de croyance (mais la croyance. Nous sommes tenus d'expliquer pourquoi nous fai­ sons porter à ce lointain la charge d'une proximité philo­ sophique. Repenser ce geste. et dont Paul est propre­ ment l ' inventeur : la connexion qui établit un passage entre une proposition sur le sujet et une interrogation sur la loi. L'essentiel pour nous est que cette connexion para­ doxale entre un sujet sans identité et une loi sans support fonde la possibilité dans 1 'histoire d'une prédication uni­ verselle.Hegel. Freud. avec la force de qui sait qu'à tenir ce point pour réel. le rôle de fondateur d' Église. ou ce qui se suppose sous le mot nlcrnç est tout le problème de Paul). pourquoi le forçage fabuleux du réel nous sert de médiation quand il s'agit. on est dispensé de tout l'imaginaire qui le borde. C'est à l'épreuve de ce croisement entre l'idéologie culturaliste et la conception victimaire de . qu'il est formellement possible de disjoindre de la fable. ni selon sa destination. Ce qui est vrai (ou juste. Nous y aide sans doute que . toujours du reste selon des dispositions extrêmes (fondatrices ou régres­ sives. de resti­ tuer l'universel à sa pure laïcité. et mieux encore qu'on ait des raisons de croire que ce sous-ensemble est composé de victimes. pourvu qu'on soit en état de nommer le sous­ ensemble humain qui porte ce dispositif. disons qu'il est pour nous rigoureu­ sement impossible de croire en la résurrection du crucifié. destinales ou oublieuses. Les formes extrêmes de ce relativisme. pour organiser leur propre discours spéculatif. c 'est en 1 'occurrence la même chose) ne se laisse renvoyer à aucun ensemble objectif. pour nous. Contemporanéité de Paul 7 d'une cité. et sus­ pendu à un événement dont la seule « preuve » est juste­ ment qu'un sujet le déclare. Auguste Comte. en vivifier la singularité et la force instituante. d'un territoire. exemplaires ou catastro­ phiques). la centration pro­ vocante de la pensée sur son élément fabuleux. Qu'il faille aban­ donner le contenu fabuleux laisse en reste la forme de ces conditions. Le geste inouï de Paul est de soustraire la vérité à l 'emprise communautaire. prétendent assigner la mathématique elle-même à un ensemble « occidental » auquel on peut faire équivaloir n'importe quel dispositif obscurantiste ou symboliquement dérisoire. Disons qu'il s'agit pour Paul d'explorer quelle loi peut structurer un sujet dépourvu de toute identité. une motivation « politique » et un cadre de recherche pour les sciences humaines. aient cru eux aussi nécessaire d'examiner la figure de Paul. point sur lequel s'accordent l'idéologie analytique anglo-saxonne et la tra­ dition herméneutique (le doublet analytique/herméneutique cadenasse la philosophie académique contemporaine) aboutit à un relativisme culturel et historique qui est aujour­ d'hui simultanément un thème d'opinion. d'un empire. ou la foi. On objectera que « vérité >> désigne ici. Nietzsche. La fondation de 1 'universalisme seul point de fable que Paul ramène le récit chrétien.6 Saint Paul. qu'il s'agisse d'un peuple. ni selon sa cause. déjà à l'œuvre.

exten­ sion qui ne saurait comme telle. l'abstraction monétaire. Il est celui qui. » Ce qui. L'effondrement sénile de l 'URSS. de toute évidence. singulariser notre site. tant du côté de la vérité (événementielle et hasardeuse) que du côté du sujet (rare et héroïque) ? C'est au regard de cette question. abaissé la pensée de tous.dominant ou victimaire des lieux où en émerge la proposition. jusqu'en Autriche. déchaîné l'abstraction vide. il faut aller. quelles conséquences faudra-t-il avoir la force de tenir. Par quoi s 'installe au cœur de l 'espace public la question délétère : qu'est-ce qu'un Français ? Mais. que peut-on signaler comme tendance remarquable des quinze dernières années ? Indépendamment. au destin public de son État. de cet éloge langagier des particularismes communautaires (les­ quels renvoient toujours en définitive. Cette demande est exacte­ ment la nôtre. nous ne laisserons pas les droits de la vérité-pensée n'avoir pour instances que le monétarisme libre-échangiste et son médiocre pendant politique. Et ce n'est certes pas en renonçant à l'universel concret des vérités pour affirmer le droit des « minorités » raciales. La fondation de 1 'universalisme l'homme que succombe tout accès à l'universel. de l 'extension constante. ni n'entretient de rapport direct avec le statut . Et quelle est la maxime unique de ce parti ? La maxime à laquelle aucun des partis parlementaires n'ose s'opposer frontalement. à la religion ou au sexe) ? C 'est. n'avaient pour ennemi véritable qu'un autre projet universel. lui-même contemporain d'une figure monumentale de la destruction de toute politique (les débuts du despotisme militaire nommé « Empire romain »). vraie singularité nationale dont. se demande avec la plus extrême rigueur Contemporanéité de Paul 9 quel est le prix à payer pour cette destination. que l 'installation irréversible du parti de Le Pen. para­ digme des États socialistes. pour répondre à cette question. tant du côté du sujet que du côté de la loi. le capitalo-parlementarisme. L'unique réel po litique du mot . à la race. À s'en tenir à notre pays. C ' est pourquoi Paul. outre la langue. dont le beau mot de « démocra­ tie » couvre de plus en plus mal la misère. des automatismes du capital. nous intéresse au plus haut point. Nous ne voyons hélas. religieuses. La longue expérience des dictatures communistes aura eu le mérite de montrer que la mondialisation finan­ cière. sous les signifiants du libéra­ lisme et de l'Europe. reconduit à ce qui fut le nom paradoxal donné par Pétain à un gouvernement fantoche. chacun sait que n 'existe aucune réponse soutenable autrement que par la persécution de gens désignés arbitrairement comme les non-Français. destinant à l 'universel une certaine connexion· du sujet et de la loi. bien entendu. Qu'elle peut se mesurer à l 'époque autrement qu'en en flattant l'inertie sauvage. étant la loi du marché­ monde. lequel ni ne tolère qu'on l'assigne à une particularité. dont le faux universel s 'accommode parfaitement des bigarrures communauta­ ristes. même dévoyé et ensanglanté . à la nation.8 Saint Paul. zélé serviteur de l 'occupant nazi : l' État français. pour trouver un équivalent. et ce n'est pas une référence. À supposer que nous parvenions à refonder la connexion entre vérité et sujet. s 'agissant de l' État. que seuls Lénine et Mao faisaient réellement peur à qui se proposait de vanter sans restriction les mérites libéraux de l'équivalent général. qu ' on ralentira la dévastation. Non. à cette question. le règne sans partage de l'universalité vide du capi­ tal. Quel est le réel unificateur de cette promotion de la vertu culturelle des sous-ensembles opprimés. que la philosophie peut assumer sa condition temporelle autrement qu'en devenant un appareillage de couverture du pire. et de nulle autre. ou les vertus démocratiques de la communication commerciale. nationales ou sexuelles. en sorte que tous votent ou tolèrent les lois de plus en plus scélérates qui s'en déduisent implacable­ ment ? Cette maxime est : « La France aux Français. a levé provisoirement la peur.

et d'abord des capitaux. religieuse­ ment et racialement attestable de ceux dont il a la charge. Sous nos yeux se construit la communautarisation de l 'espace public. convient la maxime : « Gloire. 2. on multiplie partout les lois et règlements pour interdire la circulation des personnes. il n'y a plus ni homme ni femme» (Gal. Preuve qu'entre la logique mondia­ lisée du capital et le fanatisme identitaire français. Tout principe universel abandonné. à nous qui remplacerons sans difficulté Dieu par telle ou telle vérité. tenu pour une catégorie fondatrice dans l' État. il n'y a plus ni esclave ni libre. et inverse­ ment ne circule que ce qui se laisse ainsi compter. ce qui est l'accomplissement d'une pré­ diction géniale de Marx : le monde enfin configuré. honneur et paix pour quiconque fait le bien. voire inintégrables. Notre monde n'est nullement aussi « complexe » que le prétendent ceux qui veulent en assurer la perpétuation. au regard de la vie réelle des gens et de ce qui leur arrive. Il serait tenu de défmir deux régions distinctes de la loi. et le Bien par le service que cette vérité exige. nos étonnants systèmes d'éducation et de représentation). Cette configu­ ration fait prévaloir une homogénéisation abstraite. comme le montre la triste affaire dite « du foulard>> . ou qui cherchent à y vivre. et enfin d'étrangers qu'on déclare inintégrés. d'étran­ gers intégrés ou intégrables. le renoncement à la neutralité transcen­ dante de la loi. une détestable complicité. et que Contemporanéité de Paul Il des sous-ensembles de la population soient à chaque fois définis par leur statut spécial. 3. 1 0). Il est même. Cela suit son train. selon qu'il s'agit de vrais Français. de plus en plus insistante. ou même trois. d'une parfaite sim­ plicité. comme marché mondial.28) ! Et comme. Comme dans ces conditions sonne clair l'énoncé de Paul. mais comme marché. La fondation de 1 'universalisme « français ». Tout ce qui circule tombe sous une unité de compte. C'est ainsi qu'en France il n'y a jamais eu aussi peu d'installation d'étrangers que dans la dernière période ! Libre circulation de ce qui se laisse compter. puis pour le Grec ! Car devant Dieu il n'y a point d'acception de personnes» (Rom. oui. devrait précéder la définition ou l'application de la loi. pour le Juif premièrement. dans ses grandes lignes. Et il est particulière­ ment frappant que ce réel persécutoire de la logique iden­ titaire (la Loi n'est bonne que pour les Français) réunisse sous la même bannière. Ce qui veut dire que. la vérifica­ tion identitaire. il faudrait que toute législation s 'accompagne des protocoles identitaires requis. comme sous Pétain. énoncé proprement stupéfiant quand on connaît les règles du monde antique : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec.10 Saint Paul. les tenants résignés de la dévastation capitaliste (la persécution serait inévitable de ce que le chômage interdit tout accueil) et les tenants d'une fanto­ matique autant qu'exceptionnelle «république française» (les étrangers ne seraient tolérables que pour autant qu'ils « s' intègrent » au magnifique modèle que leur proposent nos pures institutions. en place. est la mise. les gou­ vernements successifs y apportent chacun leur petite touche. où les juristes ne voyaient nulle malice à définir subtilement le juif comme prototype du non-Français. il y a. de ce qui est le compte du compte. C'est du reste cette norme qui éclaire un paradoxe que bien peu soulignent : à 1 'heure de la circulation généralisée et du phantasme de la communication culturelle instantanée. jamais ! C'est . sinon celui des persécutions auquel il engage. Nous avons affaire à un processus de pétainisation rampante de l' État. Libre circulation de l ' incomptable infinité qu'est une vie humaine singulière. de mesures discriminatoires acharnées visant des gens qui sont ici. La loi passerait ainsi sous le contrôle d'un modèle « national » dépourvu de tout principe réel. L' État aurait à s ' assurer d'abord et en permanence de l'identité généalogiquement. Il y a d'un côté une extension continue des automa­ tismes du capital. qui n ' est jamais que traque policière.

des homosexuels. Un processus de vérité interrompt la répétition et ne peut donc se soutenir de la permanence abstraite d'une unité de compte. mais une singularité qui n 'a égard à aucune sin­ gularité. et en organise les séries répétitives. Deleuze le disait exactement : la déterritorialisation capitaliste a besoin d ' une constante reterritorialisation. quelle aubaine ! Les homosexuelles noires. Une vérité est toujours. soustraite au compte. les jeunes cadres écologistes. d'autre part. plutôt qu'un vrai tissu de différences mouvantes. des radios « libres ». en forme de communauté revendicative et de prétendue singularité culturelle. Elle est organiquement sans vérité. ima­ giner et aimer comme ils 1 'entendent. Le cos­ mopolitisme contemporain est une réalité bienfaisante. des magazines spécialisés. dont on redoutera dès lors qu'ils ne désirent en réalité. Quel devenir inépuisable pour les investis­ sements mercantiles que le surgissement. les islamistes modérés. Car chaque identification (création ou bricolage d'identité) crée une figure qui fait matière pour son investissement par le marché. rien de plus offert à l 'invention de nouvelles figures de l 'homogénéité monétaire. qu'une commu­ nauté et son ou ses territoires. comme de faux naïfs veulent nous le faire croire. la question. déjà immenses en un seul et « même » individu. un processus de vérité ne peut pas davantage s'ancrer dans l'identitaire. pour que son principe de mouvement homogé­ néise son espace d 'exercice. D'un autre côté. et l'idéologie culturaliste et relati­ viste qui accompagne cette fragmentation. là n'est pas. des femmes. La singularité universali­ sable fait nécessairement rupture avec la singularité iden­ titaire. s'habiller. des cultures diffé­ rentes. lesquelles du reste ne réclament j amais que le droit d ' être exposées. les prêtres mariés. Mais. la permanente surrection d'identités subjectives et territoriales. et on aimerait seule­ ment que ceux qui les proclament ne se montrent pas aussi violents quand apparaît la moindre tentative un peu sérieuse de différer de leur propre petite différence libérale. Aucune vérité ne peut par conséquent se sou­ tenir de 1 'expansion homogène du capital. Car s'il est vrai que toute vérité surgit comme singulière. des arabes ! Et les combinaisons infmies de traits prédicatifs. selon la loi de compte dominante. les jeunes déjà vieux ! À chaque fois. aux prérogatives uniformes du marché. et enfin de capiteux « débats de société » aux heures de grande audience. les catholiques pédophiles. Une singularité indifférente à la persistante infinité de l'existence. Il faut le semblant d'une non-équivalence pour que 1 'équivalence soit elle-même un processus. Logique capitaliste de 1 ' équivalent général et logique identitaire et culturelle des communautés ou des minorités forment un ensemble articulé. sa singularité est immédiatement universalisable. des réseaux publicitaires ciblés. La fondation de 1 'universalisme que l'abstraction monétaire capitaliste est certes une sin­ gularité. les Serbes handicapés. des handi­ capés. Qu'il y ait des histoires enchevêtrées. que le monde soit bigarré.12 Saint Paul. On demandera seulement que la vue d'une jeune fille voilée ne mette pas en transe ses défenseurs. pour l 'investissement marchand. des centres com­ merciaux adéquats. une image sociale autorise des produits nouveaux. Cette articulation est contraignante par rapport à tout processus de vérité. au Contemporanéité de Paul 13 même titre que les autres. il y a un processus de fragmentation en identités fermées. Ces deux processus sont parfaitement intriqués. manger. comme au devenir événementiel des vérités. Rien de plus captif. et plus généralement des différences. et qu'il faille laisser les gens vivre. la dictature uniforme de ce qu'ils croient être la « modernité )). tout processus de vérité est en rupture avec le principe axiomatique qui régit la situation. les chômeurs soumis. . D 'une part. Le capital exige. Ces évidences libérales ne coûtent pas cher.

est le recouvre­ ment nominal moderne du système art-science-politique­ amour. sexuels. Le monde contemporain est ainsi doublement hostile aux processus de vérité. etc. Le mot technique oblitère le mot science. conçue comme culture du groupe. comme la conjugalité stricte. seules les vérités (la pensée) permettent de distinguer 1 'homme de 1 ' animal humain qui le sous-tend. soit le retour pur et simple aux conceptions archaïques. est inconsistante. et lui substitue pour son propre compte celui de culture. ou d'endosser avec la bénédiction du Pape la défroque du prêtre. Qui peut prétendre que va de soi la supériorité du cultivé­ compétent-gestionnaire-sexuellement-épanoui ? Mais qui défendra le religieux-corrompu-terroriste-polygame ? ou . ne propose qu 'une variante du recouvrement nominal capitaliste. Or la logique identitaire. comme le nazisme. considérés comme opéra­ teurs politiques dominants. Nous répondons : ces catégories doivent être absentées du pro­ cessus. On oscillera forcément entre 1 'universel abstrait du capital et des persécutions locales.14 Saint Paul. Dans le cas de la politique. On sait du reste que les politiques identitaires conséquentes. qui le refoule. on réclamera symétriquement soit le droit géné­ tique de voir reconnu comme identité minoritaire tel ou tel comportement sexuel spécialisé. comme nous le pensons. dans le cas de l'amour. comme on le voit quand la revendication des homo­ sexuels concerne le droit de rejoindre le grand traditiona­ lisme du mariage et de la famille. Le mot gestion oblitère le mot politique. culture destinée à soi et potentiellement non universalisable. Dans le cas de la science. l'enfermement des femmes.). et finalement il s ' agit d' inscrire dans le droit ou dans la force brute une gestion autoritaire de ces traits (natio­ naux. loin de reve­ nir vers une appropriation de cette typologie. désignent une rubrique de la présentation marchande. par exemple les processus politiques. sont guerrières et cri­ minelles. lequel identifie typologiquement les procédures de vérité. un Arabe ce que c'est qu'un Arabe. Le mot sexualité obli­ tère l ' amour. le culturalisme promeut la particula­ rité technique des sous-ensembles comme équivalente à la pensée scientifique. qui a l'immense mérite d'être homogène au marché. Le système : culture-technique-gestion­ sexualité. etc. ou minoritaire. la considération des traits identitaires est au fondement de la détermination. D'où les énoncés catastrophiques du genre : seul un homosexuel peut « comprendre » ce que c ' est qu 'un homosexuel. manier innocemment ces catégories. L'idée qu'on puisse. religieux. l'imposition des mains ou les tisanes émol­ lientes sont uniformisés. culturellement éta­ blies. Si. il n ' est pas exagéré de dire que ces énoncés « minoritaires )) sont proprement barbares. ciment subjectif ou représentatif de son existence. faute de quoi nulle vérité n'a la moindre chance d'établir sa persistance et de cumuler son infinité imma­ nente. Elle n'hésite du reste pas à poser que les éléments constitutifs de cette Contemporanéité de Paul 15 culture ne sont pleinement compréhensibles que sous la condition d'une appartenance au sous-ensemble consi­ déré. La fondation de 1 'universalisme La question est de savoir ce que les catégories identi­ taires et communautaristes ont à voir avec les processus de vérité. Le nom culture vient oblitérer celui d'art. du reste. Elle polémique contre tout concept générique de l'art. Le symptôme de cette hostilité se fait par des recouvrements nominaux : là où devrait se tenir le nom d'une procédure de vérité vient un autre nom. qu'elle soit étatique ou revendicative. Les deux composantes de 1' ensemble articulé (homo­ généité abstraite du capital et revendications identitaires) sont dans une relation de miroir et d'entretien réciproque. Et enfin. en sorte que les antibiotiques. etc. Les deux peuvent parfaitement se combiner. le chamanisme. même sous la forme de l'identité française « républicaine ». et dont tous les termes.

il s 'ensuit deux conséquences. dès lors que les textes qui nous ont été transmis sont tous des interventions de circonstance. car sa question est exactement celle-là. Il ne saurait donc y avoir une loi de la vérité. En définitive. le nou­ veau). ni revendication identitaire . le grec. ou cette destination. On polémiquera contre toute subsomption . Mais tout autant ne jamais la laisser déterminer par les généralités disponibles. et . En rupture avec tout cela (ni homogénéité monétaire. rien de communau­ taire ou d'historiquement établi ne prête sa substance à son processus. ses condi­ tions. alors elle est singulière. Paul organisera une distance résolue à ce dis­ cours. et si la vérité consiste à le déclarer et ensuite à être fidèle à cette déclaration. D'abord. Pas plus il ne doit être requis qu'il soit de telle ou telle classe sociale (théorie de l'égalité devant la vérité). cha­ cune puise dans les ressources de l 'autre. La problématique de Paul. Seront donc admis. Contemporanéité de Paul 17 La démarche générale de Paul est la suivante : s'il y a eu un événement. Il ne doit être requis. si sinueuse qu ' en soit 1 'organisation. et donc des textes commandés par des enjeux tactiques loca­ lisés. et en particulier la citoyenneté romaine. aussi bien. qu'elles soient étatiques ou idéologiques. Elle est offerte à tous. c ' est le juridisme romain. ni qu'il soit grec (ou sage). La fondation de 1 'universalisme se fera le chantre du marginal-culturel-homéopathe­ médiatique-transsexuel ? Chaque figure tire sa légitimité tournante du discrédit de l'autre. C'est la théo­ rie des discours (il y en a trois : le juif. Elle n 'est ni structurale.elle n'en constitue aucune. Bien que lui-même citoyen romain. ou destinée à chacun. ni universalité abstraite du capital. Aucune généralité disponible ne peut en rendre compte. puisqu ' à la transformation en arguments publicitaires et images ven­ dables des identités communautaires les plus typées et les plus récentes répond la compétence sans cesse affinée des groupes les plus clos ou les plus violents à spéculer sur les marchés financiers ou à entretenir à grande échelle le commerce des armes. Mais. ni axiomatique. sans restriction ni privilège. Quant à la généralité idéolo­ gique. ni légale. sans qu'une condition d'apparte­ nance puisse limiter cette offrande. La généralité étatique. il s'agit bien de faire valoir une singularité universelle à la fois contre les abstractions éta­ blies (juridiques alors. notre question se formule clairement : Quelles sont les conditions d'une singularité universelle ? C'est sur ce point que nous convoquons saint Paul.ce point est évidemment le plus délicat . les gens de toutes les professions et de toutes les nationalités. la vérité étant événementielle. Paul n'autorisera jamais qu'aucune des catégories du droit vienne identifier le sujet chrétien. La vérité est diagonale au regard de tous les sous-ensembles communautaires. les femmes. Que veut Paul ? Sans doute extirper la Nouvelle (l' Évangile) de la stricte clôture où la laisserait qu'elle ne vaille que pour la communauté juive. On polémiquera donc contre les conditions extrinsèques de son existence ou de son identité. suit implacablement les exigences de la vérité comme singularité universelle : 1 1 Le sujet chrétien ne préexiste pas à l 'événement qu'il déclare (la Résurrection du Christ). et les droits qui s'y rattachent. c ' est évidemment le discours philosophique et moral grec. elle ne s 'autorise d'aucune identité. 2/ La vérité est entièrement subjective (elle est de l'ordre d'une déclaration qui atteste une conviction quant à l'événement). ou de 1 'ordre de ce qui advient. ou de tel ou tel sexe (théorie des femmes). la vérité étant inscrite à partir d'une déclaration d' essence subj ective. pour lui symétrique d'une vision conservatrice de la loi juive. Ensuite. ni structu­ rer le sujet qui s'en réclame. ni qu'il soit juif (ou circoncis). et contre la revendication communautaire ou particulariste. et fier de l'être.16 Saint Paul. aucun sous­ ensemble préconstitué ne la supporte. économiques aujourd'hui). les esclaves. ni particularité des intérêts d'un sous-ensemble).

laquelle instituait l'an 1 de « notre » ère (la sienne. ne puisse convenir à notre situa­ tion. solitaire. fabricant de tentes . décidant que nul n'était en exception de ce qu'une vérité exige. et à nos tâches philosophiques.18 Saint Paul. provoqué une Révolution culturelle dont nous dépendons encore.. Paul est frappé par une apparition divine et se convertit au christianisme sur la route de . Il faut en passer simultanément par une critique radicale de la Loi juive. mais qu'on dira mieux encore « certitude » ). le contenu de l'événement mis à part. et de la Loi grecque. qu'il l'a achetée. 3/ La fidélité à la déclaration est cruciale. tout en rendant justice à celui qui. généralement traduit par « charité ». On est sous Tibère. On a besoin pour la penser de trois concepts : celui qui nomme le sujet au point de la déclaration (rria-ru. Reste à en déployer 1 'organisation conceptuelle sous-jacente. généralement traduit par « espérance ». mais c'est une circularité intéressante. Comment ce père a-t-il obtenu la citoyenneté ? Le plus simple est d'imaginer. est né en fondant du même coup sa date de naissance. mais qu'on dira mieux « amour ») . Le père de Paul est un artisan-commerçant. L'exécution du Christ date environ de 30. pourchassés. à ce titre. dira Paul. lapidés. des rapports de force entre ten­ dances. Il est donc de la même génération que Jésus. scientifiquement. Ce qui veut dire qu'elle est soustraite à 1 'organisation des sous-ensembles que prescrit cet état. nom du pre­ mier roi d'Israël) naît à Tarse entre I et V (impossible. mais aussi battus. a. qui n'a jamais été qu'une ignorance « savante >> des voies du salut. et non une illumination. Il participe avec ardeur à la persé­ cution des chrétiens. celui qui nomme le sujet dans la force de déplacement que lui confère la sup­ position du caractère achevé du processus de vérité (tÀrriç. et. Il n'est pas au-dessus des moyens d'un commerçant aisé de cor­ rompre un fonctionnaire romain. sont léga­ lement poursuivis devant les tribunaux. et à ce qui lui correspond dans les mentalités : l'appareillage des opinions. Il n'est pas une de ces maximes qui. ou subordination du des­ tin à l'ordre cosmique. et descellant le vrai de la Loi. sans aucune preuve. CHAPITRE II Qui est Paul ? Nous pourrions commencer dans le style benoît des biographies usuelles. Une vérité est un processus concentré et sérieux. il ne faut pas dispu­ ter. mais qu'on dira mieux « conviction »). plutôt). interne aux communautés juives. celui qui nomme le sujet au point de 1 'adresse militante de sa conviction (àyétrrT]. lequel. d' être plus précis). devenue obsolète et nuisible. car la vérité est un processus. Paul (en réalité Saül. 4/ Une vérité est de soi-même indifférente à l'état de la situation. Il est citoyen romain et donc Paul l ' est également. Des opinions. Paul est un Juif de la tendance pharisienne. L a fondation de 1 'universalisme de son devenir à une loi. qui ne doit jamais entrer en compétition avec les opinions établies. En 33 ou 34. qui sont considérés par les Juifs orthodoxes comme des hérétiques. La subj ectivité qui correspond à cette soustraction est une nécessaire distance à 1 ' État. comme chacun sait. tout cela selon la variation. par exemple à 1 ' État romain. généralement traduit par « foi ».

Des fragments existentiels. Exemple matri­ ciel du nœud entre existence et doctrine. des raisons qui l' autorisent à poser la question : « Pourquoi je suis un destin ? )) Pour un antiphilosophe. Paul entend une voix mystérieuse qui lui révèle et la vérité. parfois d'apparence anecdotique. Le surgissement du sujet chrétien est inconditionné. On connaît l'histoire : se rendant à Damas en tant que pharisien zélé pour persé­ cuter les chrétiens. La fondation de 1 'universalisme Damas. et rien n'y conduit. C ' est le « je suis )) comme tel qui est convoqué sur le Qui est Paul ? 21 chemin de Damas par une intervention absolument hasar­ deuse. sinon la capacité de vérifier tel ou tel détail par l'entremise de l'historiogra­ phie romaine. est une construction rétrospective dont la critique moderne a clairement mis au jour les intentions. nous le verrons. En un certain sens cette conversion n'est opérée par personne : Paul n'a pas été converti par des représentants de 1' « Église )). sont élevés au rang de garantie de la vérité. L' événement . et sa vocation. C'est en Paul lui-même la (ré)surrection du sujet. nous l'avons dit. une césure. de même la foi de Paul est ce dont lui-même part comme sujet. Heureusement du reste que nous importent au premier chef celles qu'il incorpore lui-même dans ses épîtres. une fois n'est pas coutume. Paul. 1 0). Kierkegaard sans que nous soyons instruits du détail de ses fiançailles avec Régine. et non un retournement dialectique. ou Nietzsche ne nous prenant pas à témoin. les circonstances de la vie de Paul. laquelle se souciait comme d'une guigne de ces petits groupes d'hérétiques juifs. 1. Et nous n'avons pratiquement rien d'autre. Aucun discours ne peut prétendre à la vérité s ' il ne contient pas une réponse explicite à la question : qui parle ? Lorsque Paul adresse ses écrits. sur la route de Damas (si. De même que la Résurrec­ tion est totalement incalculable et que c'est de là qu'il faut partir. comme nous le croyons.« c 'est arrivé )). À quoi bon tout cela ? Voyez les livres. il 1' est devenu. un siècle au moins après la mort de l'apôtre. Nous ne pouvons donc aucunement négliger. non. dans l'anony­ mat d'un chemin . pour l'intelligence de son propos. Il commence ses fameux voyages missionnaires. sur ce point. Car les données fiables externes sont extrême­ ment rares. Or il est de l'essence de l'anti­ philosophie que la position subjective fasse argument dans le discours . est une grande figure de l'antiphilosophie. Il est clair que la rencontre sur la route mime 1' événement fondateur. Le mot « conversion )) convient-il pour ce qui s ' est passé sur le chemin de Damas ? C'est un foudroiement. de la déclaration de la foi. Et pourtant. il est évident que la position énonciative fait partie du protocole de 1'énoncé. On ne lui a pas apporté l' Évangile. dans le Nouveau . Coupons droit vers la doctrine. 1 5 . Et ainsi de suite. Et ce sujet. Et même des « épîtres de Paul )) canoniquement recueillies. C'est une réquisition qui institue un nouveau sujet : « Par la grâce de Dieu je suis qui je suis (Ei!lL ô Ei!lt))) (Cor. ce n'est pas un rallié. car Paul tire des conditions de sa « conversion )) la conséquence qu'on ne peut partir que de la foi. et dont la forme est le plus souvent empruntée à la rhétorique des romans grecs. Imagine-t-on Rousseau sans les Confessions. Y séparer les éléments réels de la fable édifiante (et de portée politique) qui les enveloppe demande une exceptionnelle et méfiante rigueur. Le récit des Actes des apôtres.est le signe subjectif de l'événement proprement dit qu'est la résurrection du Christ. purement et simplement. il rappelle toujours qu' il est fondé à parler en tant que sujet. Il l' est devenu soudainement.20 Saint Paul. faire confiance à la biogra­ phie truquée de Paul présente dans le Nouveau Testament sous le titre de Actes des apôtres). tout du long de Ecce homo. on peut.

les apôtres institutionnels. comme on le croit souvent. Paul passe donc à Jérusalem 23 Qui est Paul ? où il rencontre Pierre et les apôtres. un point de la plus haute importance. car sa seconde période de voyages militants durera quatorze ans ! Cilicie. laquelle pose que toute univer­ salité véritable est dépourvue de centre. On verra dans la suite qu'entêté voire violent sur les principes. apocryphe de nombre d'entre elles. usant d'un anachronisme politique risqué. On sait à peu près comment fonctionnent ces pérégri­ nations militantes. qui connaît la valeur des compromis raison­ nables. Ce n'est donc pas directement 1' adresse aux païens qui isole Paul de la communauté juive. ni un faux modeste) : Que fait-il après le foudroiement de Damas ? Nous savons en tout cas ce qu 'il ne fait pas. L'exégèse scientifique a prouvé le caractère . si bien que le corpus de cet auteur fondamental se réduit en définitive à six textes plutôt brefs : Romains. Et. où l'adver. Quand il arrive dans une ville. et en particulier des compromis verbaux. et garantir quelques épisodes décisifs. Se détournant de toute autorité autre que celle de la Voix qui l'a personnellement convoqué au devenir-sujet. il ne va pas voir les autorités. Macédoine. Sans doute son efficacité militante est-elle à ses yeux une garantie suffisante pour qu' il puisse. dont Pierre est la personnalité centrale. Il faut croire qu'elle ne persuade pas Paul de la nécessité d'en référer souvent au « centre )) jérusalémite. du reste. Les choses se passent évidemment mal avec les orthodoxes. affirmation qui. Galates. saire est le moins implanté). et notamment de la circoncision. c'est bien en s 'appuyant sur les institutions de cette communauté que Paul initie sa prédication. mais sont dispensés des pres­ criptions de la loi. Corin­ thiens 1 et Il. De là date cette convic­ tion inébranlable quant à son propre destin qui l'opposera à diverses reprises au noyau des apôtres historiques. Grèce. À cette époque le judaïsme est encore une religion prosélyte. est fondé à déclarer cet événement impersonnel qu' est la Résurrection. Paul reste en Arabie pendant trois années.22 Saint Paul. Paul part en Arabie pour annoncer 1 ' Évangile. Paul est aussi un politique. pour déclarer que ce qui a eu lieu a eu lieu. passé ce délai. Syrie. qui n'entament que peu sa liberté d'action dans les lieux et territoires qu'il choisit (ceux. une invention de Paul. armé d'un événement personnel. pour des raisons doctrinales : 1' entêtement mis à affirmer que Jésus est le Messie (rappelons que « Chrish) n'est jamais que le mot grec pour « messie )). Le prosélytisme juif est conséquent et développé. de préférence. a) Les « craignant Dieu )) reconnaissent la légitimité globale du monothéisme. Il divise son audience en deux cercles qu'on pourrait appeler. C'est cependant assez pour établir quelques traits sub­ jectifs majeurs. les sympathisants et les adhérents. Nous ignorons tout des enjeux de cette première rencontre. d ' initiation majeure. et que Paul nous rapporte avec un orgueil manifeste (Paul n'est certes ni un introverti. ceux qui ont connu personnellement le Christ. Il ne va pas se faire « confirmer )) 1' événement qui 1 'institue à ses propres yeux comme apôtre. c'est à la synagogue que d'abord il intervient. Philippiens. La fondation de 1 'universalisme Testament. et pour = . aux yeux de la majorité des juifs. Il laisse cette surrection subjective en dehors de tout sceau officiel. il faut se méfier. rencontrer enfin les « chefs historiques )). S 'adresser aux païens n'est pas. b) Les convertis s 'engagent à respecter les prescrip­ tions de la loi. en sorte que le seul point de continuité entre la Nouvelle selon Paul et le judaïsme prophétique est l'équation Jésus Christ). Thessaloniciens !. Homme qui. puis repart. La dimension excentrée de l'action de Paul est la substruc­ ture pratique de sa pensée. Il ne va pas à Jérusalem. Turquie. et doivent se faire circoncire. La circonci­ sion atteste ici sa fonction de marquage. Par exemple.

nous sommes à peu près en 50. Ce n'est pas indifférent. Là il essaie de consti­ tuer un groupe qui mélange des judéo-chrétiens et des pagano-chrétiens. sur un ton animé et majestueux. Rappelons que Paul est né d'une famille aisée de Tarse. entre le petit noyau de fidèles constitué dans une ville et la région tout entière. et où. Paul abandonne la synagogue. Disons que la poignée de résistants des années 1 940 ou 1 94 1 est logée à la même enseigne que les Corinthiens de Paul : c'est à eux. Paul ne perd jamais de vue. Ses épîtres ne sont rien d'autre que des interventions dans la vie de ces noyaux. Puis il continue son voyage. Paul en confie la direction à ceux dont il apprécie la conviction. organisation des finances . Cela n'est guère étonnant. vu les très faibles concessions que Paul fait à 1 'héritage juif. qui n'est pas celle du petit propriétaire foncier. pas un campagnard. c'est bien parce que le cos­ mopolitisme urbain et les longs voyages en ont façonné l'amplitude. qui en revanche abondent dans les paraboles du Christ. L'universalisme de Paul. Si Paul commence à écrire sur des points de doctrine. Au bout de ces quatorze ans d'errance organisatrice. exigence pres­ sante d'une action prosélyte soutenue. si ses textes sont recopiés et circulent. c'est aussi une géo­ graphie intérieure. d'où vient sans doute « église ». nous pensons que c'est parce que lui apparaît la nécessité de combattre à . Son style ne doit rien aux images et métaphores rurales. forme archaïque de notre « camarades ». si elle embrasse avec ferveur la dimension du monde. et qui deviendront ses lieutenants. . qui dans les conditions de l'époque peuvent être très violents. comme si lui. singulièrement en ce qui concerne les rites. Sa vision des choses.s incidents. pour tout dire. Responsable de plusieurs groupes essentiellement constitués de pagano-chrétiens. et elles en ont toute la passion politique. La fondation de 1 'universalisme des raisons extrêmement fortes et légitimes. Les premiers textes de lui qui nous soient parvenus datent de cette époque. Il semble que rapidement les adhérents du groupe seront majoritairement des pagano-chrétiens. se porte jusqu'aux extrêmes limites de l 'Empire (son plus cher vœu est d'aller en Espagne. Une fois le groupe suffisamment consolidé à ses yeux (on dira qu'il est alors ecclésia. examen de points litigieux. Qu'ils soient commen­ surables à une vérité transforme toujours des individus anonymes en vecteurs de l'humanité tout entière. Rien n' est plus significatif de la certitude de Paul quant à l ' avenir de son action que l ' identification. auxquels Paul adresse. Il y a dix-sept ans que Paul a reçu la convocation de Damas. s'il s'agit de pointer quelque réel de la France. soutient une impo!!ture. perdus dans la cité. ces Corinthiens. les noyaux de fidèles dont il a soutenu la création. ne pouvait mener à terme sa mission que du côté de l'extrême Occident). Il a la cinquantaine. rappel de principes Qui est Paul ? 25 fondamentaux. Rien n'y manque de ce qu'un activiste de n'importe quelle cause organisée peut reconnaître comme étant les soucis et les emportements de l 'intervention col­ lective. qu'il est licite de s'adresser. Après de. à laquelle il procède constamment. et se replie chez un sympathisant local. Qui sont en effet ces Thessaloniciens. renouvellement de la confiance aux diri­ geants locaux. et à eux seuls. on risque sa vie. si loin qu' il soit. une très grande ville. qu' il est un homme de la ville. et s'appelle lui-même « le vieux Paul ». .24 Saint Paul. Lutte contre les divisions intestines. ses épîtres ? Probable­ ment quelques « frères ». Pourquoi ? On peut sur ce point faire quelques hypothèses. mais qu'il faut se représenter comme un petit ensemble de militants). Paul réside à l'époque à Antioche. l'Oriental. dont ne nous reste aucune trace écrite. Il y a environ vingt ans que le Christ est mort. pour ne rien dire de ces Romains. la troisième de 1 'Empire après Rome et Alexandrie.

ni même à la nuancer. Il s'agit de poser que sa nouveauté conserve et relève le site traditionnel de la croyance. une reconnaissance sub­ jective immédiate de sa singularité. Certes. et qu'ils soient circoncis ou non. Une grave querelle s'élève. pour tout dire. l'événement rend obsolète le marquage antérieur. Ou bien on en participe. Sa conception du sujet est dialectique. C'est la seconde rencontre de Paul et de Pierre. Mais. la communauté juive ? Dans mon langage : quel est le rapport exact entre 1 'universalité supposée de la vérité postévénementielle (ce qui s ' infère de ce que le Christ est ressuscité) et le site événementiel. qui est. et on en tire les consé­ quences. qui engage le destin de la nouvelle doctrine. sans aucun doute. ni les pra­ tiques rituelles de la communauté. Sinon. Encore une fois. les composantes de . Jusqu'à quel point reste-t-elle tributaire de son origine. ce n'est pas le prosélytisme en direction des non-juifs qui est en cause. C'est la rançon du statut de la vérité comme singularité universelle. Pour lui (et nous lui accorderons ce point). Le point est que Paul ne peut consentir à distinguer deux cercles dans ceux qu ' il rallie. la question est : qui est élu ? Qu'est­ ce que l'élection ? Y en a-t-il des signes visibles ? Et fma­ lement : qui est sujet ? Qu'est-ce qui marque un sujet ? Le camp judéo-chrétien de stricte observance pose que l'événement-Christ n'abolit pas l'espace ancien. les marques traditionnelles d'appartenance à la commu­ nauté juive ? Sur ces questions. Il s'agit d'un conflit majeur. Des gens.26 Saint Paul. sèment le trouble. pour la construction de cette vérité. qui n'ont aucune espèce de connaissance ni de res­ pect de la Loi. ce qui ne peut que fzxer la Nouvelle dans l'espace communau­ taire. il ne la résilie pas. et Qui est Paul ? 27 cette fois nous sommes renseignés sur son enjeu. reprises et élevées par la nouvelle annonce. et bloquer son déploiement universel. Il ne s'agit pas de nier la puissance de 1' événement. ritualisés et circoncis. Le processus d'une vérité n'est universel qu'autant que le supporte. L' événement­ Christ accomplit la Loi. le peuple que cimente 1 'Ancien Testament ? De quelle importance sont. Pour lui. on déclare 1' événement fondateur. et trouvent proprement scandaleux qu'on considère comme des égaux des gens qui n'ont ni les marques. qui organisent le nouage de la sin­ gularité et de l 'universalité. Les marques héritées de la tradition (la circoncision par exemple) sont donc toujours nécessaires. et les « vrais » convertis. Paul consi­ dère donc tous les convertis comme des fidèles de plein exercice. Les marques extérieures et les rites ne peuvent servir à la fonder. l ' incorpore par dépassement. Les judéo-chrétiens de stricte obser­ vance maintiennent la pratique des degrés d'adhésion. il faut en reve­ nir à des observances ou à des signes particuliers. On peut même dire que. un fidèle incirconcis. elles sont transfigurées. Cette distinc­ tion sans intermédiaire ni médiation est entièrement subjective. Pendant le séjour de Paul à Antioche arrivent des judéo-chrétiens de stricte observance. ou bien on lui demeure étranger. et Paul a pris soin de venir à Jérusalem accompagné de Tite. et la nouvelle universalité ne soutient aucun rapport privilégié avec la communauté juive. Ils s'opposent à l'apôtre. Paul se trouve à la tête du second camp. ou de faction. Son enjeu particulier est la circoncision. et d'autant plus actives. comme son point réel. quelle que soit leur provenance. La circonstance 1'oblige à se concevoir comme un chef de parti. à l'arrière-plan. La fondation de 1 'universalisme grande échelle. On décide finalement de trancher la question à Jérusalem avec les apôtres histo� riques. les sympathisants doctrinaux. exigent la circoncision de tous les fidèles. la conférence de Jérusalem (en 50 ? . en 5 1 ?) a une importance décisive. le processus d'une vérité est tel qu'il ne comporte pas de degrés. pour son déploiement dans les peuples de 1 'Empire.

1 9).7. qui était avec moi. Cet énoncé est évidemment sacrilège pour les judéo-chrétiens. Ceux qui sont les plus consi­ dérés. afin que la vérité de l'Évangile fût maintenue parmi vous. on devine que la bataille a été rude. porte sur trois concepts. Au contraire. Paul relate 1 'épisode dans 1' épître aux Galates. ont donné leur aval à une sorte de dualité militante empirique. Pierre (Céphas). et eux vers les circoncis. C 'est un texte entièrement politique dont il faut rete­ nir au moins trois points : 1 1 Quel que soit le caractère pondéré du discours. avec l' intention de nous asservir. et ce fut d ' après une révélation que j 'y montai . comme à Pierre pour les circoncis. dans ses effets de vérité il faut qu'il en soit indépendant. Paul des Gentils. à moi et à Barnabas. les rites. . . Il est certain qu' elle s ' est terminée par un compromis. puisque l'incir­ concision n'y revêt aucune valeur particulière.28 Saint Paul. tout ce qu'il mobilise. C'est que 1 'impératif postévéne­ mentiel de la vérité le rend (ce qui est pire) indifférent. Ce n'est donc pas que le marquage communautaire (la circonci­ sion. philosophiquement reconstitué. Il n'a plus de signification.quels qu'ils aient été jadis. La fidélité (qu' est-ce qu' être fidèle à une interruption événemen­ tielle ?). cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes. ne fut pas même contraint de se faire circoncire. . Céphas et Jean. assumant de façon raisonnable leurs fonctions symboliques dirigeantes. Il y a eu médiation des apôtres historiques. À l ' intersection de ces trois concepts se construit l'interrogation fondamentale : qui est sujet du processus de vérité ? Nous ne connaissons l'existence et les enjeux de la conférence de Jérusalem que par le bref récit de Paul lui­ même. Le marquage (y a-t-il des marques ou des signes visibles de la fidélité ?). des ë8vot (qu'on traduit par « nations ». ce que j 'ai bien eu soin de faire. nous vers les païens. Notons qu'il n'est pas pour autant un énoncé pagano-chrétien. 2. pour épier la liberté que nous avons en Jésus-Christ. ni positive ni négative. Mais si dans son être 1 'événement est tributaire de son site. à cause des faux frères qui s 'étaient furtivement introduits et glissés parmi nous. une sorte de délimitation des sphères d'influence. qui avaient monté les troubles d'Antioche) sont qualifiés de « faux frères ». Le débat. 1 O. qui sont regardés comme des colonnes. je l'exposai en particulier à ceux qui sont les plus considérés. et qui désigne en fait tous les peuples autres que le peuple juif). son lieu. Nous ne leur cédâmes pas un instant et nous résistâmes à leurs exigences. Je leur exposai l'Évangile que je prêche parmi les païens. L'interruption (qu'est-ce qu'un événement interrompt ? Qu ' est-ce qu'il préserve ?). la main d'association. Paul lui-même est entièrement de culture juive. et il est clairement question de savoir si on cède à la pres­ sion ou non. afin que nous allassions. sans doute. . Paul n'est pas opposé à la circoncision. Jacques et Jean. . voyant que l 'Évangile m'avait été confié pour les incir­ concis. Ils nous recommandèrent seule­ ment de nous souvenir des pauvres. qui. Pierre est apôtre des Juifs.et ayant reconnu la grâce qui m'avait été accordée. Mais Tite. Et cela. La formule en est : il y a des apôtres qui travaillent en milieu juif. afin de ne pas courir ou avoir couru en vain. et qui était Grec. me donnèrent. La fondation de l 'universalisme l'événement. Son énoncé rigoureux est : « La circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien non plus » (Cor. 1 . et par la mise en scène des Actes. Qui est Paul ? 29 Quatorze ans après. a pour site cette communauté. et cite bien plus souvent l'Ancien Testament que les paroles supposées du Christ vivant. d'autres en milieu païen.car celui qui a fait de Pierre l'apôtre des circoncis a aussi fait de moi l'apô­ tre des païens. l'observance minutieuse de la Loi) soit indéfendable ou erroné. je montai de nouveau à Jérusalem avec Barnabas.ceux qui sont les plus considérés ne m ' imposèrent rien. Les judéo-chrétiens de stricte observance (ceux. Jacques. 1. ni n'est en aucune façon exigible. ayant aussi pris Tite avec moi .

Cet incident est passé sous silence dans les Actes. chargé de donner des premières décennies du christianisme une version aussi uni­ forme. Tout montre qu'il ne badinait pas avec la fidélité aux principes. le rapport entre loi et sujet ? Est-ce que tout sujet est dans la figure d'une sujétion légale ? La conférence de Jérusalem ne décide rien. pourquoi forces-tu les païens à judaïser ? Paul rompra aussitôt après avec Barnabas qui a été entraîné par Pierre. il s'éloigne de la table. mais laisse se développer des expériences antinomiques. elle a évité au christianisme de n'être qu'un illuminisme nou­ veau. n'indique clairemept le parti adopté sur les questions de fond. Voyant qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Évangile. Que Paul s'occupe des païens est une chose. très précaire lui aussi. je lui résistai en face. En effet. Que l'événement soit nouveau ne doit en effet jamais faire oublier qu'il n'est tel qu'au regard d'une situation déterminée. De quoi s'agit-il ? Pierre est à Antioche (une tournée d'inspection ?). sur laquelle apparemment la conférence ne tranche pas. et qui semble avoir eu lieu à la fin de la même année. cette portée est considérable. quand elles furent venues. en sorte que Barnabas même fut entraîné par leur hypocrisie. même après la conférence. Paul le prend très mal. question qui sera centrale dans la prédication de Paul. . Elle tient ainsi serré le fil de 1 'événement comme initiation d'un processus de vérité. reste très tendue est attesté par le fameux « incident d'Antioche )) . en bridant le zèle des pagano-chrétiens hostiles au judaïsme. Pierre commence par le faire mais. voyant entrer des disciples de Jacques. La fondation de 1 'universalisme On remarque cependant que rien. car elle dote le christianisme d'un double principe d'ouverture et d'histo­ ricité. où Paul est revenu. par crainte des circoncis. qu'il ne leur impose ni les rites ni les marques en est une autre. en dernier ressort. dans cette conclusion. 2/ Le moment clé du texte est celui où Paul déclare que ses adversaires épiaient « la liberté que nous avons en Jésus-Christ avec l'intention de nous asservir ». que Paul mentionne juste après son récit de la conférence. S ' il est vrai que Pierre a été l'artisan du compro­ mis de Jérusalem. La conférence de Jérusalem. parce qu 'il était répréhensible. puisque dépourvu de tout enracinement dans le judaïsme historique. Mais. et peut-être le zèle de Paul lui-même. Le texte porte encore la marque d'une vraie fureur : Mais lorsque Céphas vint à Antioche. La conférence de Jérusalem est véritablement fondatrice. Quel est. tu vis à la manière des païens et non à la manière des Juifs. Ce qui ne veut pas dire qu'il ait été sans portée historique. Il voit sans aucun doute dans le compor­ tement de Pierre une remise en cause du compromis ini­ tial et une position hypocrite. Au contraire. Car la liberté met en jeu la question de la loi. et. en laissant l'action de Paul se développer en même temps que celle des judéo-chrétiens de stricte observance. La question est de savoir si on peut prendre les repas rituels avec des non­ juifs.30 Saint Paul. une précaire scission (après beaucoup d'autres). il mérite son titre de pierre angulaire de l' Église. a évité au christianisme de n'être en définitive qu'une secte juive. Que la situation. que possible. y compris le ton défensif de Paul (il plaide visiblement pour un droit reconnu à poursuivre son action). que le compromis était instable. la conférence ne semble pas en état de fixer le contenu de ce difficile appariement Qui est Paul ? 31 entre événementialité . où il mobilise les éléments de son site. 3/ Tout montre. en présence de tous : Si toi qui es Juif. avant 1 'arrivée de quelques personnes envoyées par Jacques. je dis à Céphas. organisationnelle. preuve parmi d'autres qu'il s'agit d'un document officiel. il mangeait avec les païens . et « romaine )). Certes. C'est déjà beaucoup qu'elle en organise empiriquement la pos­ sibilité. et immanence à la situation. Avec lui les autres Juifs usè­ rent aussi de dissimulation. il s'esquiva et se tint à l'écart.

frères. Pour Paul. armé de la seule conviction qui déclare l'événement-Christ. afin que votre foi füt fondée. De ces voyages. Cela va alimenter une thèse essentielle de Paul.32 Saint Paul. On peut dire que Paul reproche à Pierre d'agir d'une façon qui n' est en rien conforme à l'image que Pierre lui-même prétend donner de ce que c'est qu'être un juif. Peut-être peut-on en retenir. On ne saurait sous-estimer 1' importance de 1' incident d'Antioche. mais clair. 1. n'est plus tenable. dont la catégorie essentielle est la sagesse (crocpia). La fondation de 1 'universalisme L'énigme apparente est la suivante : pourquoi Paul dit­ il à Pierre que lui (Pierre). hypocrite. mais sur une démons­ tration d'Esprit et de puissance. et ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse. et infidèle au compromis passé. Il est en effet probable que la prédication de Paul n'a pas rencontré un vif succès à Athènes. et de grand tremble­ ment .2. Il s'ôte ainsi tout droit de forcer les païens à se conformer à cette image. « répréhensible ». non sur la sagesse des hommes. c'est une défaillance grave. Preuve en est que Paul n'y a fondé aucun groupe. au cœur même du maigre « appareil » chrétien. les Actes donnent une version en Technicolor. de ces expéditions d'un anti­ philosophe en terre philosophique : Pour moi. Que Pierre ait pu se montrer inconséquent au regard de ses propres principes. Pour quelqu'un qui se réclame de la Loi. Le problème est de savoir comment. dans son impératif ancien. un bilan indirect. Ce que cet incident lui montre. Pour tout dire. il n'est plus possible de tenir la balance égale entre la Loi. situation précaire. on peut abor­ der le milieu intellectuel grec. Il faut restituer aux mots de Paul. qui est juif. de crainte. qui est son principe de vie. C 'est le non-respect hypo­ crite d'une convention. au regard de ces accords. que Paul écrit en grec. les philosophes grecs éclatent de rire et s'en vont. au regard des exigences de l'action. Grèce). qui est que la Loi est devenue une figure de la mort. et Jésus-Christ crucifié. s'agissant du logos. n'est pas. dans Cor. On trouve. ce qui le met en difficulté à Athènes est son antiphilosophie. c'est que la Loi. la piteuse conclusion : entendant Qui est Paul ? 33 Paul parler de la résurrection des morts. c'est le grec des commerçants et des roman­ ciers. Moi-même j 'étais auprès de vous dans un état de faiblesse. qui est pour la vérité surgissante principe de mort. Ce qu'a fait Pierre. au moins dans son esprit. même pour ceux qui s'en réclament. et pour tout dire mortifère. La situation de Pierre lui en a donné la preuve concrète. et dont l'instrument est la supério­ rité rhétorique (ùrrepox� Myou). mais sur la puissance de Dieu. Un épisode fameux autant qu'invraisembla­ ble est le grand discours que Paul aurait tenu aux philo­ sophes athéniens (des stoïciens et des épicuriens) « au milieu de l'Aréopage )). ce n'est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu. enracine en Paul l'idée que ce qu'il faut. Il ne s'agit nullement d'une langue fabriquée ou ésotérique. Notons. qui est une sorte de langue internationale (un peu comme l ' anglais aujour­ d'hui). le grec courant de l' Orient d' alors. et instruit par de grandes luttes « au sommet )). dont les traduc­ tions sont fatiguées par des siècles d'obscurantisme (cette « foi )) ! cette « charité )) ! ce « Saint-Esprit )) ! Quelle . lorsque je suis allé chez vous. et la déclaration événemen­ tielle. C'est que nous sommes là sur la deuxième grande ligne de front de Paul (la première étant le conflit avec les judéo-chrétiens) : le mépris où il tient la sagesse philoso­ phique. Désormais chef de tendance. ce sont des principes nouveaux. et à prati­ quer des rites extérieurs. Paul repart en voyage (Macédoine. vit à la manière des païens ? La réponse suppose une référence implicite aux accords de Jérusalem. est une duplicité. Car je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ.

le souffle) et de puissance (ouva�u:. Paul accepte. C ' est dans la même langue vivante qu 'il y a conflit. Ainsi commence toute vérité.v ao<pl<.). Au moment du départ surgit une nouvelle question militante. Dans les circonstances publiques. Le récit le plus plausible est le suivant. est figée. qui repré­ sente pour l'époque le bout du monde. Paul donne de la collecte une interprétation exacte­ ment contraire. ni la localisation sur la terre d'Israël. il faut certes se souvenir que la langue lettrée. Il y a alors une émeute contre lui. en même temps que le signe qui élit Jérusalem. de la commu­ nauté juive. cette ten­ tative diagonale ne connaît que de rares succès. La fondation de l 'universalisme déperdition sulpicienne d'énergie !) leur valeur courante et circulante. ne rallie que des compagnons anonymes et peu nombreux. suivie sur ce point par 1 'occupant romain qui a 1 'habitude de maintenir les usages locaux. On est alors sous Néron. presque morte déjà. celle des philosophes. Le bilan de Paul semble sincère. Dans tous les groupes ralliés à la déclaration chré­ tienne. Paul est un peu dans la gueule du loup. Il faut trouver le chemin d'une pensée qui évite l'un et l'autre de ces référents. centre évident. Paul a-t-il réellement commis le crime qu ' on lui impute ? La plupart des historiens pensent que non. selon le pénible transit des idiomes. La collecte affirme donc une conti­ nuité entre le communautarisme juif et 1' expansion chré­ tienne. Cette maxime enve­ loppe une antiphilosophie radicale. Les Juifs posent la question de la loi. de la philosophie. car il est accusé d'avoir introduit dans le temple un non-Juif. ce n'est pas un propos que puisse supporter une <pLÀoao<pla. comme étant tout naturellement le centre du mouvement chrétien. il sait se faire « Juif avec les Juifs )). ne sont des critères pertinents pour décider si un groupe constitué fait ou non partie de la mouvance chrétienne. Paul oppose une démonstration d'esprit (rrveü�a.nous l'avons mentionné . En acceptant leurs dons. tout comme Grec avec les Grecs : la vérité subjective est indifférente aux coutumes. Ce qui se passe alors ne peut qu'être reconstruit. Désireux de surveiller le destin de la collecte et le sens qui lui est donné. par la collecte. La sagesse des hommes s'oppose à la puissance de Dieu. celle de la collecte. les groupes extérieurs reconnaissent qu'ils sont comme une diaspora.34 Saint Paul. avec le Temple. Il y a eu échec devant les « Grecs )). ni les marques de cette appartenance. Une telle action est. et le vœu de Paul . Le fond de l'affaire est qu'un surgissement subjectif ne peut se donner comme construction rhétorique d'un ajustement personnel aux lois de 1 'univers ou de la nature. car. . Finalement. À la sagesse armée de rhétorique. Paul décide d'accompagner les fonds à Jérusalem plutôt que d'aller en Espagne.est d'aller en Espagne. On exige de lui qu'il sacri­ fie à certains rituels juifs. Les judéo-chrétiens voient dans ce tribut versé la reconnaissance de la primauté des apôtres historiques (Pierre et les autres). comme il l'a écrit. mais aussi que la discussion ne se fait pas de l ' extérieur. sans la sagesse du langage.t Myou )). Il va au temple. À Jérusalem. Il manifeste que ni l ' appartenance à la communauté juive. les Grecs celle de la sagesse. le centre entérine la légitimité des groupes pagano-chrétiens. Quand Paul parle des subtilités du grec. Tels sont les deux référents historiques de 1' entreprise de Paul. s ' interdire d'y voir un patois d' Église. on collectait des fonds destinés à la communauté de Jérusalem. passible de la peine capitale. Que signifiait cette cotisation ? Nous retrou- Qui est Paul ? 35 vons ici la lutte de tendances arbitrée par le faible compro­ mis de la conférence de Jérusalem. Il s ' agit donc d' intervenir « oùK t. aux yeux de l'administra­ tion religieuse juive.

Il est impossible de distinguer le vrai du faux. Il y est donc transféré. Ce sont les Romains qui vont instruire l ' accusation. non pas du tout par le martyre de Paul. Ce qui témoigne. nul ne peut le savoir. Elles couvrent une très brève période (de 50 à 58). Les Actes se terminent bizar­ rement. et pour toujours. après tout. De ce point de vue. et pour cause : tous les textes authentiques qui nous sont parvenus sont certainement antérieurs à son arrestation. C'est dire que. en toute tranquillité. Comme l 'accusation peut entraîner la peine de mort. Une brève allusion de Clé­ ment. Il comparaît vers 59 devant le gouverneur Festus (ce point est assuré). soit au terme d'un procès en règle. On trouvera dans cette forme. ni même vraiment de livre. et nul ne peut exclure qu'il ait cru possible. Plus aux cours de Wittgen­ stein qu ' aux Principia Mathematica de Russell. comme 1 ' Apocalypse attribuée à Jean. comme en écriront plus tard les Pères de 1 ' Église. comme le sont les Évangiles.36 Saint Paul. un trait de l ' antiphilosophe : il n ' écrit ni système. Ce ne sont d ' aucune façon ni des récits. On emmène Paul à la garnison de Césarée. mais par le spectacle édifiant d'un apôtre qui continue à Rome. En tout cas. et utile. vers 90. soit durant une persécution. Paul lui-même nous enseigne que ce ne sont pas les signes de puissance qui importent. Le transfert à Rome est raconté avec un grand luxe de détails dans les Actes. maintenant. Aucun texte de Paul ne fait référence à ces épisodes. il fait valoir ses droits de citoyen romain : un citoyen contre lequel est instruite une accusation capitale a le droit d'être jugé à Rome. permet de penser qu'il a été finalement exécuté. ils ressemblent plus aux textes de Lénine qu' au Capital de Marx. de la bénévolence pro-romaine de l'auteur des Actes. mais ce dont une conviction est capable. Mais. La fondation de l 'universalisme À vrai dire on n'en sait rien. et il semble y être resté en captivité de 60 à 62. et 1' écrit suit. . avec bien d'autres détails. il est arrêté par un détachement de soldats romains au moment où il allait être lynché. ici. Ce sont des documents militants envoyés à de petits noyaux de convertis. son activité prosélyte. Il propose une parole de rup­ ture. et qu'est-ce qui a com­ mandé leur solennelle et suspecte inclusion dans l'intou­ chable corpus connu sous le nom de Nouveau Testament. selon les meilleures règles du roman d'aventures maritimes. pour ce qui concerne les dernières années de la vie de Paul. quand c ' est nécessaire. ni des traités théoriques. CHAPITRE III Textes et contextes Les textes de Paul sont des lettres. Plus à la maj orité des textes de Lacan qu' à La Science des rêves de Freud. ni les vies exemplaires. nous sommes en réalité dans l'ignorance la plus complète. ni des prophéties lyriques. où l 'opportunité de l 'action l 'emporte sur le souci de se faire valoir par des publica­ tions (Lacan disait : des « poubellications » ). écrites par un dirigeant aux groupes qu' il a fondés ou sout�nus. Paul est un activiste. une provo­ cation. ni somme. L'énigme est plutôt de savoir comment ces textes de circonstance nous sont parvenus. Ce sont des interventions.

au moins six sont certai­ nement apocryphes. ce qui est plausible. sur les treize lettres que contient le Nouveau Testament. comme nous 1' avons signalé. qu'on devait pourtant raconter avec force détails dans le milieu chrétien de la première génération. divinations et annonces. Quatre importantes remarques peuvent éclairer cette bizarrerie. . vers 90 peut-être). est mort sur la croix et ressuscité. impose à notre opinion spontanée la certitude contraire : les épîtres de Paul sont antérieures. Il n'a rien connu de la vie du Seigneur. phénomènes météorolo­ giques anormaux. L'enseigne­ ment de Jésus tout comme ses miracles sont superbement ignorés. mais l 'encombre. Mieux encore : les épîtres de Paul sont. Si 1' on date la première épître aux Thessaloniciens de 50. Il a donné beaucoup de soucis au centre historique de Jérusalem. morts ressuscités. Tous les grands classiques de la thaumaturgie et du charlatanisme religieux y sont abondamment convoqués : guérisons miraculeuses. c'est un écart de vingt ans qui la sépare du premier évangile rédigé (celui de Marc). Tout est ramené à un seul point : Jésus. sur lequel nous aurons à revenir. À une telle réduction ne convient qu'un style lui-même concentré. tout le reste. et Christ à ce titre. Pourquoi et comment ce corpus a-t-il été sacralisé ? Souvenons-nous que Paul n'a pas de légitimité histo­ rique évidente. forment avec les épîtres de Paul un véritable contraste. même si l'on peut penser. La fondation de l 'universalisme Le recueil canonique des « épîtres de Paul )) est tardif. fils de Dieu (ce que cela veut dire. devaient circuler en abondance à 1 'époque de la prédication de Paul. Mais aucun document écrit fixant cette histoire ne nous est parvenu qui soit antérieur à 70. la singularité exceptionnelle de sa vie. Leur but est manifestement de mettre en évidence les exploits de Jésus. Le style de Jésus. Il n'est pas l'un des douze apôtres. En outre. Bien entendu. Et comme ses lettres ont été copiées et ont circulé très tôt. tout simplement. due à l'ordre canonique multisé­ culaire du Nouveau Testament. Il n'en est pas moins marqué par les lois du genre : paraboles à double sens. 2/ Les Évangiles. il brille par la saveur de ses aphorismes. Les copies les plus anciennes dont nous disposons sont du début du IIf' siècle. Certes. Il y a donc une franche antériorité de Paul en ce qui concerne la circulation écrite de la doctrine chrétienne. et par la volonté de rupture qu'il sait mettre en forme. imposition des mains. s 'accorde globalement avec cet attirail du magicien itinérant. des récits oraux de la vie de Jésus. quand est venu (fort tard. il aurait sans doute été difficile de les ignorer purement et simple­ ment. nous le verrons). métaphores obscures. voire la falsifie. 1 / Nous ne nous lasserons pas de le rappeler.38 Saint Paul. Le reste. On a souvent noté que la vie empirique de Jésus n'est pratique­ ment pas mentionnée dans les épîtres. indécidabilité savam­ ment construite de l'identité du personnage (prophète ? messie ? envoyé de Dieu ? fils de Dieu ? nouveau Dieu descendu sur terre ?). n'a aucune importance réelle. Il date probablement de la fin du If' siècle. à la rédaction des Évangiles. et . pour cer­ taines d'entre elles. tel qu'il nous est restitué par les Évangiles. Les textes de Paul ne retiennent à peu près rien de tout cela. soit à peu près dix ans après la mort de Paul. et de beaucoup. sauf pour part celui de Jean (qui est le plus tardif. à la fin du me siècle) le Textes et contextes 39 moment de rassembler les documents fondateurs de la nouvelle religion. les plus anciens textes chrétiens qui nous soient parvenus. de ses miracles. qu'elles proviennent de 1' « entourage )) de Paul. . pas plus du reste qu'aucune des fameuses paraboles du maître. de sa mort. Disons même : le reste (ce que Jésus a dit et fait) n 'est pas le réel de la conviction. et ne concernent que des fragments. multiplication instantanée des victuailles . marche sur les eaux. parce qu'une illusion tenace. images apocalyptiques.

ramassé. et raturer historiquement Textes et contextes 41 l'origine orientale et juive. ni indécision subjective. Pour la question qui nous occupe. C'est une importante raison de leur présence dans le corpus canonique. Encore une raison majeure d'inscrire Paul dans le corpus officiel. la structure de l'Empire romain. entre (pour nous) Ancien Testament et Nouveau Testament. ou voile­ ment de la vérité. sachant lâcher au bon moment de rares et puissantes images. de ce déplacement. le plus décisif. L'Ancien Testament traite du Dieu qui a créé le monde. Sans les textes de Paul. Martion. Paul est un immense écrivain. On peut dire que. par sa vision universelle et décentrée de la construction des noyaux chrétiens. fait partie de ce genre de hasards dont la fonction symbolique est sans appel. porté par la prose à la lumière de sa nouveauté radicale.Luther ait affirmé que les épîtres de Paul contenaient. singulièrement celui de Luc. le père symbo­ lique (révélé par le seul christianisme) doit être distingué du père créateur. 3/ Que s'est-il p assé entre la rédaction des textes de Paul et celle des Evangiles ? Un événement capital : le soulèvement juif contre l'occupant romain. pour lui. et ce Dieu. les premiers siècles du christianisme sont particulièrement tourmentés. Paul est à plus d'un titre le précurseur. Mais ce qui importe à cette prose est en définitive l'argumentation et la délimitation. Il résulte de tout cela que les épîtres de Paul sont les seuls vrais textes doctrinaux du Nouveau Testament. 4/ Chacun sait qu'une organisation constitue le recueil de ses textes de référence quand elle doit fixer son orien­ tation contre des déviations dangereuses. était le symbole. le sens de la Révélation. Le Dieu du christianisme (le . le dégagement en force d'un noyau essentiel de la pensée. soutient que la rupture entre christianisme et judaïsme. Comme nous le faisait remarquer le poète Henry Bauchau. Le paradoxe de la foi doit être produit tel quel. ni savantes obscurités. certains passages. d'une hérésie qu'on peut bien dire ultrapaulinienne. dès le début du ne siècle.par exemple . Or. il est essentiel de prendre en compte le surgissement. entre l'Orient et l 'Espagne. Que son texte le plus déve­ loppé. Il n'y aura donc ni paraboles. déclenché en 66 (après la mort de Paul. Il est certain que. et qui aboutit. à ne lui laisser aucun répit. pour Martion. et elles seules. où résidaient les apôtres historiques. combinant une sorte d'abstraction violente et des ruptures de ton qui visent à faire pression sur le lecteur. La fondation de l 'universalisme dépouillé des tics de la littérature prophétique et thauma­ turge. dont Jérusalem. ressemblent à des tirades de Shakespeare. Au-dessus de ce Dieu créateur existe un Dieu véritable­ ment bon dont la figure est celle d'un Père.40 Saint Paul. à la destruction du temple de Jérusalem par Titus. ou lutter contre des scissions menaçantes. en un sens précis : ce n 'est pas du même Dieu qu 'il est question dans l 'une et dans l 'autre des deux religions. formulaire. On comprend que . Certes. le message chrétien resterait ambigu et mal dégagé de la littérature prophétique et apo­ calyptique surabondante à l'époque. C'est surtout la fin de la signification « centrale >> de Jérusalem pour le mouvement chrétien. À cet égard. comme la considération du monde tel qu'il est suffit à l'établir. singulièrement en ce qui concerne la rupture avec la Loi juive. très vraisemblablement). ou réel. 1 'hérésie de Martion. qui signifie le monde. Dès cette époque s'amorce le processus qui va faire peu à peu de Rome la véri­ table capitale du christianisme. le plus construit. doit être considérée comme absolue. soit une épître aux Romains. est un être malfaisant. C'est le véritable début de la diaspora juive. en 70. donnant le signal de la longue suite des héré­ sies d'orientation manichéenne. et non d'un créateur. est plus importante que la prééminence de Jérusalem. et n'ait pas caché son peu d'estime pour les évangiles synoptiques.

42

Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

Père symbolique) n'est pas connu au même sens que le
Dieu de 1 'Ancien . Testament (le géniteur). Le second est
directement livré par le récit de ses obscurs et capricieux
méfaits. Le premier, dont le monde ne nous donne aucune
trace, et dont il ne saurait donc y avoir une connaissance
directe, ou dans le style du récit, n'est accessible que par
la venue de son Fils. Il en résulte que la Nouvelle chré­
tienne est, purement et simplement, révélation médiatrice
du vrai Dieu, événement du Père, qui du même coup
révèle 1' imposture du Dieu créateur dont nous parle
1' Ancien Testament.
Le traité de Martion, qui ne nous est pas parvenu,
s'appelait Antithèses. Point crucial : il y soutenait que le
seul apôtre authentique était Paul, les autres prétendus
apôtres, Pierre en tête, étant restés sous l ' impératif de
l'obscur Dieu créateur. Il y avait certes de bonnes raisons
pour que l 'hérétique embrigade ainsi « l ' apôtre des
nations » : la lutte de Paul contre les judéo-chrétiens de
stricte observance, sa conception événementielle du chris­
tianisme, et sa polémique concernant la dimension morti­
fère de la Loi. En poussant un peu, on pouvait aboutir à la
conception de Martion : 1 ' Évangile nouveau est un com­
mencement absolu.
Qu'il s'agisse d'une manipulation n'est cependant pas
douteux. Il n'existe aucun texte de Paul dont on puisse
tirer rien qui ressemble à la doctrine de Martion. Que le
Dieu dont Jésus-Christ est le fils soit le Dieu dont parle
l'Ancien Testament, le Dieu des Juifs, est, pour Paul, une
évidence sans cesse mentionnée. S ' il y a une figure dont
Paul se sent proche, et qu' il utilise subtilement à ses
propres fins, c 'est bien celle d'Abraham. Que Paul mette
l'accent sur la rupture avec le judaïsme plutôt que sur la
continuité n'est pas douteux. Mais c'est une thèse mili­
tante, et non une thèse ontologique. L'unicité divine tra­
verse les deux situations que sépare l'événement-Christ,
et elle n'est à aucun moment douteuse.

Textes et contextes

43

Pour combattre la dangereuse hérésie de Martion
(laquelle, en fait, revenait abruptement sur le compromis
de Jérusalem, et risquait de faire du christianisme une secte
dépourvue de toute profondeur historique) les Pères dres­
sèrent certainement contre 1 'ultrapaulinisme une figure rai­
sonnable et « centriste » de Paul. C'est sans doute de là que
date la construction du Paul officiel, non sans trucages ni
déviations diverses. Au vrai, nous ne connaissons Martion
que par ses adversaires orthodoxes, Irénée ou Jérôme. Et,
symétriquement, on a connu Paul par cette image de Paul
qu' il fallait construire contre ceux qui, dans une vision
extrémiste de la rupture chrétienne, s'emparaient des énon­
cés les plus radicaux du fondateur. Ainsi s 'explique, pour
part, l'inclusion des épîtres de Paul dans le corpus final :
mieux valait pour l' Église en voie de sédimentation avoir
un Paul raisonnable avec elle qu 'un Paul entièrement
reversé du côté de l'hérésie. Mais il n'est pas exclu que,
pour les besoins de la cause, on ait, en filtrant les vrais
textes, et en en fabriquant des faux, quelque peu « droi­
tisé » l'apôtre, ou du moins calmé son radicalisme. Opéra­
tion où, dès la fin du 1er siècle, s'était engagé, comme nous
1' avons vu, le rédacteur des Actes.
Mais, en dépit de tout, quand on lit Paul, on est stupé­
fait du peu de traces laissées dans sa prose par l'époque,
les genres, et les circonstances. Il y a là, sous l'impératif
de l'événement, quelque chose de dru et d'intemporel,
quelque chose qui, précisément parce qu'il s'agit de des­
tiner une pensée à 1 'universel dans sa singularité surgis­
sante, mais indépendamment de toute anecdote, nous est
intelligible sans avoir à recourir à de lourdes médiations
historiques (ce qui est loin d'être le cas pour nombre de
passages des Évangiles, sans même parler de l'opaque
Apocalypse).
Nul sans doute n'a mieux mis en lumière cette contem­
poranéité incessante de la prose de Paul qu'un des plus
grands poètes de notre temps, Pier Paolo Pasolini, dont il

Saint Paul. La fondation de 1 'universalisme

44

Textes et contextes

45

est vrai qu ' avec ses deux prénoms, il était, par le seul

tout aussi criminelle et corrompue, mais infmiment plus

signifiant, au cœur du problème.

résistante et souple que celle de l 'Empire romain.

Pasolini, pour qui la question du christianisme croisait
celle du communisme, ou encore la question de la sain­

times.

3/

Les énoncés de Paul sont intemporellement légi­

teté celle du militant, voulait faire un film sur saint Paul

La thématique centrale se situe dans la relation entre

transposé dans le monde actuel. Le fi lm n ' a pas été

actualité et sainteté. Quand le monde de l 'Histoire tend

tourné, mais nous en avons le scénario détaillé, qui a

à

été traduit en français aux éditions Flammarion.

c ' est le monde du divin (de la sainteté) qui, événemen­
tiellement descendu parmi les humains, devient concret,

Le but de Pasolini était de faire de Paul un contempo­
rain sans rien modifier de ses énoncés. Il voulait restituer
de la façon la plus directe, la plus violente, la conviction

fuir dans le mystère, l ' abstraction, l ' interrogation pure,

opérant.
Le film est le traj et d'une sainteté dans une actualité.

d ' une intégrale actualité de Paul. Il s ' agissait de dire
explicitement au spectateur que Paul pouvait s ' imaginer

Comment se fait la transposition ?

ici, auj ourd'hui parmi nous, dans sa plénière existence

cain. Le foyer culturel qu 'est Jérusalem occupée par les

à

Rome est New York, capitale de l ' impérialisme améri­

notre société que Paul s ' adresse,

Romains, foyer, aussi, du conformisme intellectuel, est

que c ' est pour nous qu ' il pleure, menace et pardonne,
agresse et embrasse tendrement. Il voulait dire : Paul est

Paris sous la botte allemande. La petite communauté chré­
tienne balbutiante est représentée par les résistants, tandis

notre contemporain fictif parce que le contenu universel

que les pharisiens sont les pétainistes.

physique. Que c ' est

de sa prédication, obstacles et échecs compris, est encore
absolument réel.

Paul est un Français, issu de la bonne bourgeoisie,
collaborateur, traquant les résistants.

Pour Pasolini, Paul a désiré détruire de façon révolu­

Damas est la Barcelone de l'Espagne de Franco. Le

tionnaire un modèle de société fondé sur l ' inégalité

fasciste Paul va en mission auprès des franquistes. Sur le

sociale, l ' impérialisme et l ' esclavage. Il y a chez lui le

chemin de Barcelone, traversant le sud-ouest de la France,

saint vouloir de la destruction. Certes, dans le film pro­

il a une illumination. Il passe dans le camp antifasciste et

j eté, Paul échoue, et cet échec est plus encore intérieur

résistant.

que public. Mais il prononce la vérité du monde, et il le

On suit ensuite son périple pour prêcher la résistance,
en Italie, en Espagne, en Allemagne. Athènes, 1 'Athènes

fait sans qu' il faille rien changer aux termes mêmes dans
lesquels il a parlé il y a presque deux mille ans.
La thèse de Pasolini est triple :

11

Paul est notre contemporain parce que le hasard

des sophistes qui ont refusé d' entendre Paul est représen­
tée par la Rome contemporaine, par les petits intellectuels
et critiques italiens, que Pasolini détestait. Finalement,

à New York, où il est trahi, arrêté, et exécuté dans

foudroyant, l ' événement, la pure rencontre sont touj ours

Paul va

à

des conditions sordides.
Dans cet itinéraire, 1 ' aspect central devient progressi­

l 'origine d'une sainteté. Or la figure du saint nous est
auj ourd'hui nécessaire, si même les contenus de la ren­
contre instituante peuvent varier.

Si on transporte Paul et tous ses énoncés dans
notre siècle, on verra qu' ils y trouvent une société réelle

2/

vement celui de la trahison, dont le ressort est que ce que
crée Paul (l ' É glise, l ' Organisation, le Parti) se retourne
contre sa propre sainteté intérieure. Pasolini s ' appuie ici

Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

46

Textes et contextes

47

sur une grande tradition (que nous étudierons) qui voit en

incompréhensible dans les situations où Paso lini les

Paul moins un théoricien de 1 ' événement chrétien que
l ' infatigable créateur de l ' É glise. Un homme d' appareil,

expose : la guerre, le fascisme, le capitalisme américain,
les petites discussions de l ' intelligentsia italienne . . . De

en somme, un militant de la me Internationale . Pour Paso­
lini, méditant

à travers Paul sur le

communisme, le Parti,

par les exigences fermées du militantisme, inverse peu à
peu la sainteté en prêtrise. Comment l ' authentique sain­
teté (que Pasolini reconnaît absolument en Paul) peut-elle
supporter l ' épreuve d'une Histoire fuyante et monumen­
tale

à la fois,

où elle est une exception, et non une opéra­

tion ? Elle ne le peut qu ' en se durcissant elle-même, en
devenant autoritaire et organisée. Mais cette dureté, qui
doit la préserver de toute corruption par l 'Histoire, s ' avère
être elle-même une corruption essentielle, celle du saint
par le prêtre. C ' est le mouvement, presque nécessaire,
d'une trahison intérieure. Et cette trahison intérieure est
captée par une trahison extérieure, en sorte que Paul sera
dénoncé. Le traître, c ' est saint Luc, présenté comme un
agent du Diable, qui écrit les

Actes des Apôtres dans un
à annuler la sainteté.
Actes par Pasolini : il s ' agit

style mielleux et emphatique visant
Telle est l ' interprétation des

d 'écrire la vie de Paul comme s ' il n' avait j amais été qu 'un
prêtre. Les

Actes,

et plus généralement l ' image officielle

de Paul, nous donnent le saint effacé par le prêtre. C ' est
une falsification, car Paul
donne

est un saint. Mais le film nous
à comprendre la vérité de cette imposture : en Paul,

la dialectique immanente de la sainteté et de 1' actualité
construit une figure subj ective du prêtre. Paul meurt aussi
de ce qu' en lui la sainteté s ' est obscurcie.
Une sainteté plongée dans une actualité telle que celle
de l ' Empire romain, ou aussi bien celle du capitalisme
contemporain, ne peut se protéger qu ' en créant, avec toute
la dureté nécessaire, une Église. Mais cette É glise trans­
forme la sainteté en prêtrise.
Dans tout cela, le plus étonnant est que les textes
de Paul, tels quels, s ' insèrent avec un naturel presque

cette mise

à 1' épreuve artistique de la valeur universelle

tant du noyau de sa pensée que de l ' intemporalité de sa
prose, Paul sort étrangement victorieux.

ce n'est qu' exceptionnellement qu'il assigne ces mots à une croyance religieuse. ou comme si. En règle géné­ rale. on avait épuisé. en fait. . qui représente à lui seul la complexité « natio­ nale >> de l 'Empire ? Une réponse élémentaire est que « Grec >> est un équi­ valent de « païen )). on pourrait croire que sa prédication se rapporte désormais à un multiple de peuples et de cou­ tumes absolument ouvert.CHAPITRE IV Théorie des discours Quand Paul est désigné par la conférence de Jérusalem comme apôtre des f8vot (que 1 ' on traduit assez inexacte­ ment par « nations >> ). et que finalement la multiplicité des peuples est recouverte par l ' opposition simple entre le monothéisme juif et le polythéisme officiel. le multiple des f8vo t. et donc de la philosophie. lesquels sont extrêmement nom­ breux. Cette réponse toutefois n' est pas convaincante. Paul ne mentionne explici­ tement que deux entités : les Juifs et les Grecs. tous les sous-ensembles humains de 1 ' Empire. car quand Paul parle des Grecs. avec ces deux référents. comme si cette représentation métonymique suffisait. qu'il est question. de façon constante. c ' est de la sagesse. au regard de la révélation chrétienne et de sa destination universelle. Or. Quel est le statut de ce couple Juif/Grec. ou du Grec.

tandis que le discours juif argue de l'exception à cet ordre pour faire signe de la transcen­ dance divine. un quatrième discours. Paul n'institue le « discours chrétien » qu'en en distinguant les opérations de celles du discours juif et du discours grec. Et deuxièmement que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans 1 'univers la clef du salut. comme nous le verrons. Or la sagesse Théorie des discours 51 est appropriation de 1 'ordre fixe du monde. Paul n'accomplit son dessein qu ' en définissant. Ce n'est pas non plus de religions constituées et légalisées qu'il s'agit. Il en résulte premièrement qu ' aucun des deux discours ne peut être universel. à en rendre lisible la com­ plète originalité. car le signe prophétique. spontanément. avec le grave inconvé­ nient supplémentaire que la maîtrise du sage et la maî­ trise du prophète. institue dans tous les cas une théorie du salut liée à une maîtrise (à une loi). Le discours grec est cosmiqu e. soit un ensemble humain obj ectif appréhenda­ ble par ses croyances. ses coutumes. (la nature comme déploie­ ment ordonné et achevé de 1' être). nous pourrions entendre sous le mot « peuple ». miracle et élection. Soit ce qu' on peut appeler des régimes du discours . ou qu'elle soit déchiffrée à partir de 1 'excep­ tion du signe. soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque). sa langue. etc. à la fin de sa Logique. Plus précisément. qu ' on pourrait appeler mystique. le miracle. Car l 'exception miraculeuse du signe n'est que le « moins-un ». Qu'est-ce maintenant que le discours grec ? La figure subjective qu'il constitue est celle du sage. comme bord du sien propre. il s'agit de ce que Paul considère comme les deux figures intellec­ tuelles cohérentes du monde qui est le sien. pour autant qu'il soutient la cro<p[a (la sagesse comme état intérieur) d'une intelligence de la <pumc. Et l 'analogie est d'autant plus frappante que. Pour Paul. Et cette topique est destinée à placer un troisième discours. le sien. Quand il théorise sur le Juif et sur le Grec. il montre que le Savoir absolu d'une dialectique ternaire exige un quatrième terme ? Qu' est-ce que le discours juif? La figure subjective qu'il constitue est celle du prophète. dont se soutient la totalité cosmique. le point de défaillance. 1 'élection désignent la trans­ cendance comme au-delà de la totalité naturelle. qui fait signe.50 Saint Paul. disposant le sujet dans la raison d'une totalité naturelle. son terri­ toire. Le discours grec est essentiellement discours de la totalité. que la totalité cosmique soit envisagée comme telle. Tout comme Lacan. attestant la transcendance par 1' exposition de 1' obs­ cur à son déchiffrement. Il est proprement exceptionnel. dans le lexique de Paul. Le discours grec argue de 1 'ordre cosmique pour s'y ajuster. Le discours juif est un discours de l'exception. Aux yeux du juif Paul. On tiendra donc que le discours juif est avant tout le discours du signe. appariement du logos à 1 'être. La fondation de l 'universalisme Il est essentiel de comprendre que. Paul nous propose en fait une topique des discours. puisque chacun suppose la persistance de l ' autre. « Juif» et « Grec » sont des dispositions subjectives. Or un prophète est celui qui se tient dans la réquisition des signes. nécessairement inconscientes de leur . « Juif» et « Oree » ne désignent justement rien de ce que. de 1 'hystérique et de 1 'université. la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. Le Juif est en exception du Grec. qui ne pense le dis­ cours analytique qu'à l' inscrire dans une topique mobile où il se connecte aux discours du maître. En réalité. L'idée profonde de Paul est que discours juif et dis­ cours grec sont les deux faces d 'une même figure de maî­ tris e . Le peuple juif lui-même est à la fois signe. quand. Mais n ' est-ce pas Hegel qui éclaircit ce point. Comme si toute topique des discours avait à organiser un quadrangle.

Il faut partir de l 'événement la référence soit le fils. ni est absolument nous a envoyé son fils signifie d'abord une intervention celle qui lie la pensée au cosmos. Que signifie exactement « apôtre » (àrr6aToÀo<. mais. Il est impossible que le point de départ soit le Tout. par laquelle elle est non plus gouvernée effets d'une exceptionnelle élection. ni celle du sage. le deux figures du maître. nous enj oint de ne comme tel. Ni la totalité ni le L' envoi (la naissance) du fils nomme cette cassure. ne s ' intégrant plus nous confier à aucun discours qui prétende à la à aucune totalité. qui s ' incarne dans les institutions (l' É glise. et l ' idéal de puissance du père. l ' émergence d e l ' instance du fi l s est essen­ à la conviction que le « discours chrétien » nouveau. Et puisqu 'il y a à la Loi. ni celle qui règle les dans l 'Histoire. qui est selon sa formule « appelé à . la symbolique philosophe. ni On peut dire aussi : le discours grec et le discours juif gréco-chrétien (maîtrise philosophique). au profit de l 'amour de la mère. inscrira Loi). et celle qui s ' autorise de pensée interne au désir homosexuel s ' oriente vers de la puissance de l 'exception. un appareil coercitif. à l ' Empire. le christianisme pose la ques­ figure. à l ' abj ection et à la mort -. une troisième du Fils. la puissance maître en sagesse. Paul ne sera ni un prophète ni un fils annule. faut être ni j udéo-chrétien (maîtrise prophétique). d' empirique ou d'historique. en tout cas. philosophe. Mais partir de forme de la maîtrise. avec. en arrière-plan. mais tout aussi impos­ par un calcul transcendant selon les lois d ' une durée. à égale dis­ à tance de la prophétie juive et du logos grec. qui le conduit à créer. La fondation de 1 'universalisme 52 identité. le meurtre symbolique du père. le maître grec. « cassée en deux » . détaché de tout par­ synthétiquement le christianisme dans l ' espace du logos ticularisme. Le discours chrétien ne peut pour lui tenir la fidélité au fils qu' en traçant.) ? Rien. La formule selon laquelle Dieu bloquant ainsi 1 'universalité de 1 'Annonce. Il n ' est pas requis. 1 ' événement ne délivre aucune loi. et n ' étant signe de rien. façon la démarche de Paul.liée. C ' est Jean qui. à Dieu ou à la Que le discours ait à être celui du fils veut dire qu ' il ne synthèse des deux. ou le Parti communiste). qui ne s ' auto­ rise que de lui-même. et l ' ordonnera comme un discours à l 'antijudaïsme. en faisant du logos un principe. Que signe ne peuvent convenir. du Christ. scindent 1 'humanité en deux (le Juif et le Grec). lequel est acosmique et illégal. Pour le premier. Pour le second. et non le père. le maître juif. tout comme elle sous-tend l ' identification de Pasolini l ' apôtre. ni celle du prophète. sible qu 'il soit une exception au Tout. ni non plus une sont l'un et l ' autre des discours du Père. La triangulation qu'il propose alors est : pro­ écrasante des pères. aucune forme de maî­ trise. N ' a de chance d' être universel. que ce qui se présentera grec. un témoin de l ' événement. C ' est du reste pourquoi ils cimentent des communautés dans une forme d ' obéissance (au Cosmos. pour dominer 1 'Histoire. tiellement liée Le proj et de Paul est de montrer qu'une logique uni­ verselle du salut ne peut s 'accommoder d' aucune loi. comme le dira Nietzsche. Opposer une diagonale des discours à une synthèse est une préoccupation constante de Paul. Paul. Théorie des discours 53 Pour Paul. celle qui s ' autorise du cosmos. Telle n ' est d' aucune Cette figure du fils a évidemment passionné Freud.Saint Paul. Le Paul de Pasolini est du reste comme écartelé entre la sainteté du fils . au regard du monothéisme juif dont Moïse est la figure fondatrice décentrée (l ' Égyptien comme Autre de 1 'origine). où le concordat des signes. d ' avoir été un compagnon compte tenu de ce qu ' est la loi du monde. pour être apôtre. apôtre. le maître de la lettre et des tion du rapport des fils l 'advenue d'une humanité égalitaire. Cette tentative ne peut s ' accomplir que dans une sorte de déchéance de la figure du Maître. phète.

On ne discutera pas avec les antisémites érudits. À l ' heure où de toutes parts on nous convie à la « mémoire >> comme gardienne du sens. Contrairement au fait. la conclusion que Pétain avait beaucoup de mérites. que la « mémoire >> ne tranche aucune question. Le philosophe connaît les vérités éternelles. récuse explicitement la prétention de ceux qui. 1.Saint Paul. étant sans preuves ni visibilité. à proprement parler. Je ne doute pas qu 'il faille se souvenir de l ' exter­ mination des Juifs. rien. nous le verrons en détail. Christ non plus n 'est pas ressuscité. n 'est que cela : nous pou­ vons vaincre la mort). 1 6). l 'événement n ' est mesurable que selon la multiplicité universelle dont il prescrit la possibilité. votre foi est vaine » (Cor. L' apôtre est alors celui qui nomme cette possibilité (l ' Évangile. y compris le passé. et aspire à leur recommencement. Et si Christ n ' est pas ressuscité. mort que Paul envi­ sage. Il les appelle « ceux qui sont les plus considérés >>. il n ' a pas encore connu comme il faut connaître >> (Cor. surgit témoins que ne gaz. il s ' en délecte . Il y a touj ours un moment où ce qui importe est de déclarer en son nom propre que ce qui a eu lieu a eu lieu. aller de la singularité à l ' universalité. en signes). Il ne saurait donc. se croient les garants de la vérité. ouverture d ' une époque. Son discours est de pure fidélité à la possibilité ouverte par 1 ' événement. et que. la bonne nouvelle. elle-même dépendante d ' une grâce événementielle. L' apôtre. Comment faut-il connaître. partager cette considération. à 1 ' évidence. D ' où il résulte.point où évidemment notre comparaison se dérobe . et à la conscience historique comme substitut de la politique. La fondation de 1 'universalisme 54 être apôtre ». au nom de ce qu'ils furent et de ce qu ' ils ont vu. et de le faire parce que ce qu' on envisage quant aux possibilités actuelles d'une situation l ' exige. 1. Car la Résurrection du Christ n ' a pas son intérêt en elle-même. qui « prouvent » surabondamment une imposture : « Celui qui croit savoir quelque chose (tyvwKÉVaL TL). falsifiable ou démontrable. conséquences. qui déclare une possibilité inouïe. non comme facticité. se souvenant avec précision des atrocités nazies. 1 5 .6). mais comme disposition subjective. Elle est événement pur. aux yeux de Paul même. S 'imaginer connaître. la force de la position de Paul ne saurait nous échapper. On ne demandera pas des preuves et des contre­ preuves. tion n 'est pas plus à ses yeux un débat d'historiens et de quand c ' est des possibilités subj ectives qu ' il s ' agit. d' aucune façon (et c ' est la pointe de 1 'antiphilosophie de Paul). . quand on est apôtre ? Selon la vérité d'une déclaration et de ses qu 'aucun Juif n ' a été maltraité par Hitler. d ' hi storiens même. De là qu' il faut constam­ ment lier la Résurrection à notre résurrection.2). Théorie des discours 55 À quoi il faut ajouter que la Résurrection . Je vois nombre de gens avertis . relever de la connaissance. selon sa détermination présente. tirer de leur mémo ire de l ' Oc cupation et des documents qu ' ils accumulent. 2. et inversement : « Si les morts ne ressuscitent point. ou miraculeux. ne C ' est bien la conviction de Paul : le débat sur la résurrec­ connaît. ni une mémoire. Un apôtre n 'est ni un témoin des faits. C ' est en ce sens qu' il est grâce. est 1' est aux miens 1 ' existence des chambres à nazis dans l ' âme. Son sens véritable est qu' elle atteste la victoire possible sur la mort. quant à lui. cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes >> (Gal. et ne semble guère. le prophète connaît le sens univoque de ce qui va venir (même s ' il ne le délivre qu ' en figures. changement des rapports entre le possible et l ' impossible. comme ce serait le cas d'un fait particulier. Il ajoute du reste : « Quels qu ' ils aient été j adis. ou de l ' action des résistants. Car il est bien vrai qu 'aucune mémoire ne garde qui que ce soit de pres­ crire le temps.n 'est pas. de l ' ordre du fait. et non histoire.8. Mais j e constate que tel maniaque néonazi a une mémoire collec­ tionneuse de la période qu' il vénère. qui.

et j ' anéantirai l 'intelligence des intelligents. Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages. nous prêchons Christ crucifié. la sagesse de Dieu ! Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes. tandis que les Juifs demandent des miracles et que les Grecs cherchent la sagesse. que. aller jusqu'à dire que l 'évé­ nement-Christ atteste que Dieu n 'est pas le Dieu de 1 'être. ni beaucoup de puissants.56 Saint Paul. n 'est pas l 'Être. Le texte où se récapitulent. dans le devenir des hommes. avec sa sagesse. dans la logique de Paul. frères.). se trouve dans la première épître aux Corin­ thiens : En effet. puisque le monde. il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair. et fonde leur rejet. Que signifie que l'événement dont la croix est le signe soit rendu vain ? Tout simplement que cet événe­ ment est d'une nature telle que le logos philosophique est hors d'état de le déclarer. est justement que ce n'est qu'au prix de cette invention que l 'événement trouve accueil et existence dans la langue. ou comme gouvernement du destin du monde et des hommes. 1 7 sq. le discours chrétien : « La connaissance (yvwmç) disparaîtra » (Cor. une folie pour les païens. et elle est scandale (oKavoaÀov) pour le discours juif. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? Car. il est irrecevable. et ne voit dans le Christ que fai­ blesse. celles qui ne sont point. Ce qui impose l'invention d'un nouveau discours. mais qui. En effet. e t cela sans recourir à la sagesse des discours. et que la puissance univer­ selle est ce dont on peut distribuer ou faire valoir. elle est la puissance de Dieu. ni le Dieu de la puissance (car Dieu a choisi les choses faibles et viles). parce qu'il est proprement innommable. les innombrables signes. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. mais c'est pour annoncer l 'Évangile. pour tous ceux qui sont appelés. pour réduire à néant celles qui sont. tant Juifs que Grecs. 1 3 . n'a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu. l. Théorie des discours 57 L' annonce de l 'Évangile se fait sans la sagesse du langage « afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine >>. La thèse sous-jacente est qu'un des phénomènes auquel un événement se reconnaît est qu'il est comme un point de réel qui met la langue en impasse. parmi vous qui avez été appelés. Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes . est plus profond encore. mais. il faut soutenir que le discours chrétien n'autorise ni le Dieu de la sagesse (car Dieu a choisi les choses folles). afin que personne ne se glorifie devant Dieu (Cor. est la puis­ sance de Dieu. Dieu se dit comme intellect souverain. dans l'exacte mesure où l'intellect pur est le point d'être ultime que spécifie une sagesse. abj ection et péripéties méprisables. du point du salut. Paul ordonne une critique anticipée de ce . D'un point de vue plus ontologique. Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus mépri­ sées. Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent . qui sont aussi bien signes de l'Être comme au-delà des êtres. qu'il soit empirique ou conceptuel. il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient par la folie de notre prédication. ce n ' est pas pour baptiser que Christ m ' a envoyé. et d'une subj ectivité qui ne soit ni philosophique ni prophétique (l'apôtre). Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages . pour nous qui sommes sauvés. Paul n. I. Pour les langages établis. ni beaucoup de nobles. sous le signe d'une dispa­ rition événementielle des vertus du savoir. afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine. les traits du discours chrétien tel qu'il induit la figure subjective de l ' apôtre. Considérez. Sagesse et puissance sont des attributs de Dieu pour autant que ce sont des attri­ buts de l'être. Cette impasse est folie (!lwpia) pour le discours grec.' hésite pas à dire. qui est un discours de la raison . l . qui est un scan­ dale pour les Juifs. La fondation de 1 'universalisme au point de défaillance du savoir.8). nous. Mais ce qui unifie ces deux déterminations traditionnelles. caractérisant. qui exige un signe de la puissance divine. Il faut donc.

En lui et par lui. elle est la médiation du communisme. concernant la nouveauté du dis­ cours chrétien au regard de toutes les formes du savoir et l ' incompatibilité entre christianisme et philosophie. 11 Chez Paul. L'énoncé le plus radical du texte que nous commen­ tons est en effet : « Dieu a choisi les choses qui ne sont pas (rà 1.1� ovra) afin d'abolir celles qui sont (Tà ovra). et en tant que tel il n ' est pas une fonction. par Jésus-Christ. Pascal. Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connaître leur misère ne 1 'ont pas glorifié mais s'en sont glorifiés. celui qui oppose explicitement le Dieu d'Abraham. Mais pour prouver 59 Théorie des discours Jésus-Christ. nous connaissons Dieu. Oui. Et ces prophéties étant accomplies. » Que l ' événement-Christ fasse monter comme attestation de Dieu les non-étants plutôt que les étants . la preuve de la divinité de Jésus­ Christ. Considérons par exemple le fragment 54 7 des Pensées : Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Quia non cognovit per sapientiam placuit Deo per stultitiam praedicationis sa/vosfacere. d' Isaac et de Jacob au Dieu des philo­ sophes et des savants. donne mesure de cette subver­ sion ontologique à quoi l ' antiphilosophie de Paul convie le déclarant. soit dit en passant. Aux yeux de Paul. Le Christ n 'est pas une médiation. que s ' articule le discours chrétien. est ôtée toute communication avec Dieu . Il y a là un profond problème général : peut-on conce­ voir 1 ' événement comme une fonction. Mais nous connaissons en même temps notre misère. où le non-être est la seule affirmation vali­ dable de l ' être. où Dieu se pense comme étant suprême.Saint Paul. scandale et faiblesse supplantent la raison connaissante. ou de révélation. sans Média­ teur nécessaire promis et arrivé. autre grande figure de l ' antiphilosophie. Hors de là et saris l'Écriture. et partant. ou comme une médiation ? Cette question a traversé. et donc comme mesure de ce dont l' être comme tel est capable. nous avons les prophéties. ou le militant. les choses divergent d'un double point de vue. ou être. on ne peut prouver absolu­ ment Dieu. celui qui stigmatise Descartes (« inutile et incertain ))). on constate une complète absence du thème de la médiation. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu'en connaissant nos iniquités. le moment du négatif. De même pour Pascal. Tous ceux qui ont pré­ tendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes. Pour beau­ coup de ses fidèles. C ' est dans l ' invention d'une langue où folie. et on enseigne la morale et la doctrine. Sans ce Médiateur. à partir de là. Mais. quand bien même il s ' agirait d ' une fonction de connaissance. . la Révolution n ' est pas ce qui arrive. et prouvées véritables par l'événement. qui sont des preuves solides et palpables. car ce Dieu-là n ' est autre chose que le Réparateur de notre misère. Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. Pascal ne parvient pas à com­ prendre Paul. qu 'il s ' agisse d ' une abolition de ce que tous les discours antérieurs déclarent exister. mais ce qui doit arriver pour qu 'il y ait autre chose. marquent la certitude de ces vérités. est si radicale qu ' elle déconcerte même Pascal . il n ' est pas ce à travers quoi nous connaissons Dieu. on prouve Dieu. La position de Paul. nous connaissons donc Dieu. L a fondation de 1 'universalisme 58 que Heidegger nomme l' ontothéologie. presque dès sa mort) d'une « philosophie chrétienne )). ni enseigner ni bonne doctrine ni bonne morale. l 'ordre et la puissance. toute l ' époque de la politique révolutionnaire. celui qui cherche à identifier le suj et chrétien dans les conditions modernes du suj et de la science. cette articulation est incompatible avec toute perspective (et elles n ' ont pas manqué. Ce texte permet aisément d ' identifier ce qu' il y a de commun à Pascal et à Paul : la conviction que la déclara­ tion fondamentale concerne le Christ. le Christ est une figure médiatrice. sans le péché originel. Jésus-Christ est l ' événement pur.

Pour Paul. Car. prophéties. une autre voie subjective que celle que nous connaissons. Sage. ni l ' événement n' est une preuve. Paul dit « folie de la prédication ». Nous avons là un parfait exemple. il lui importe de balancer la « folie » chrétienne par un classique dispositif de sagesse : Notre religion est sage et folle. C ' est que l ' antiphilosophie pascalienne est classique. ne evacuata sit crux. dans l ' argumentaire proba­ compose avec la sagesse. Folle. Et qu' est­ Paul aurait vu dans la théorie pascalienne du signe. et la plus fondée en miracles. de la technique pascalienne. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu'ils viennent en sagesse et signes. . Pour Pascal. cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas. Peut-il y avoir un autre suj et. comme pour ceux ment autorise le déchiffrement rationnel (par la doctrine qui pensent qu'une révolution est une séquence autosuffi­ du sens manifeste et du sens caché) de l ' Ancien. l ' Ancien Testament tire sa cohérence de venue. il est pur commence­ sel. Et ainsi saint Paul. Et que. une concession inadmissible au discours de la loi. parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est . supériorité de la religion chrétienne. il s ' agit de l ' avènement d'un suj et. Pascal oppose conversion et conviction. elle juif . nous entrons dans 1' égalité filiale . Pascal traduit « connaissance de notre misère ». mais non pas croire ceux qui en sont. et donc comme connaissance vient là où. pour Paul. et que Paul appelle la voie subjective de la chair ? Telle est 1'unique question. que l e Nouveau Testa­ l ' ignorance. Nommons-la : contra­ moderne. tion est pour Paul décisive. il qui concerne la venue du Christ. c'est la croix. pour convaincre. Pour �aul en revanche. est hanté par la question de la connaissance. il ne s ' agit pas d'une ques­ tion de connaissance. sante de la vérité politique. une concession inadmissible au dis­ de la loi qu' on devient réellement un fils. qu' aucun protocole de connaissance ne peut trancher. de la folie. il est ce qui interrompt le régime antérieur des discours . le Christ est une réciproquement. la encore enchaînée à la légalité du Père. et du non-étant. Cette ques­ biliste du pari comme dans les raisonnements dialectiques ce qui nous arrive. qui est venu en sagesse et signes. Par 1 ' événement. Pascal. en lui. car ce n' est qu' en étant relevé sur les deux infinis. parce qu'elle est la plus savante. ou on est esclave. la misère étant touj ours pour Paul une suj étion à la loi. etc. il faut sans doute être du côté de la folie. Sa diction équilibrée. Mais. La Résurrection du Christ n ' est ni un argument ni Pour Paul. tout à son propos de convaincre le libertin Il en résulte que. tout comme il aurait vu. stratégie exige qu' on puisse raisonnablement prouver la Pour convertir. en soi et pour soi. ou on est fils. il faut établir que l ' évé- faut être dans l'élément de la preuve (miracles. Or 1 ' idée de médiation est encore légale. Singulièrement en ce de la prédication de la croix. contrairement à Paul. 2/ Ce n ' est qu ' à reculons que Pascal admet que le discours chrétien est discours de la faiblesse. ment. en ce qu' elle reste attachée aux conditions de la connaissance.Saint Paul. une sourde négation de la radicalité événementielle. ce qui. prophéties. dit qu'il n'est venu ni en sagesse ni en signes : car il venait pour convertir. tout à fait non pau­ linien. Ce n ' est pas un thème paulinien. ne se tient que la foi. Il aurait certai­ un accomplissement. et ce qui ainsi nous arrive ? C ' est que nous sommes relevés du double sens. Et un événe­ cours philosophique. Ce qui les fait croire. Ni il n'y a de preuve de l ' événe­ nement considéré l ' idée pascalienne de médiation comme ment. pour Paul. Le Christ est. avec la philosophie. La fondation de 1 'universalisme 60 61 Théorie des discours afin que nous ne restions pas dans le délaissement et nement accomplit les prophéties. fait signe vers le Nouveau. l ' événement n ' est ment est falsifié s ' il n' origine pas un devenir-fils univer­ pas venu prouver quelque chose.

ne doit pas être celui du miracle. ] et qui entendit des paroles inef­ fables qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer [ . ni 1' exégèse rationnelle des prophéties. le Juif (signes) et le chrétien (déclaration événementielle). Cette reconstruction pascalienne de Paul indique en fait la réticence de Pascal devant le radicalisme paulinien. La fondation de l 'universalisme etc. qui appar­ tiennent à l ' ordre du discours juif. s ' il le voulait. Ils dessinent une figure subjective particulière. . et la supériorité du christianisme ne pourrait se soutenir devant le tribunal de la raison. . Il lui arrive même de sous-entendre que. Le passage décisif est dans comme intimité mystique et silencieuse. je ne serais pas un insensé. . constitutive du sujet chrétien. nous n' aurions aucune preuve. Le discours chrétien. ( . outre le Grec (sagesse). qui appartient au discours grec. pour Pascal. ainsi que la sagesse. . « La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties )) (frag. Je connais un homme en Christ qui fut. c ' est précisément 1' absence de preuve qui contraint la foi. c ' est-à-dire de sa déclaration. comme tel ou tel de ses rivaux thau­ maturges.62 Saint Paul. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses. fin politique. que l ' événement-Christ en soit la réalisation est pratiquement absent de 1' ensemble de la prédication de Paul. 706). c'est alors que je suis fort. Paul. . mais comme il veut convertir. l ' ineffable. et Paul le nomme : dis­ Mais c ' est ce qu'il ne fera pas. car ma puissance s ' accomplit dans la faiblesse. miracles et prophéties sont le cœur de la question : « Il n ' est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles )) (frag. . sinon de mes infirmités )) ). ni l' ordre du monde n' ont de valeur quand il s ' agit d ' instituer le suj et chrétien. mais je m'en abstiens. S ' agissant des prophéties. que Pascal tente de faire venir au jour de la raison se glorifier. car quand je suis faible. il y a quatorze ans. car je dirais la vérité . C ' est le discours de faiblesse du sujet. de ravissements surnaturels. Cela n'est pas bon. le discours du non-discours . Notons au passage que Paul. et peut-être appelé de son vivant hors de son corps. mais celui de la conviction qui transit une faiblesse. les miracles existent et 1 ' ont concerné. serait celui du miracle. afin que personne n'ait à mon sujet une opinion supérieure à ce qu'il voit en moi ou à ce qu'il entend de moi. Pour Paul. exhibant au contraire la cours subj ectif de la glorification. Or. mais de moi-même je ne me glorifie­ rai pas. Ce discours. « paroles ineffables )) 11. indique un quatrième discours possible. . Il agit par signes et sagesse. celle de l ' homme « ravi )) . et l ' absence de signes et de preuves. classique. Le Christ est très exactement incalculable. et qui est comme un Autre en lui-même (« Je me glorifie­ rai d'un tel homme. ce qui veut dire que nous n' aurions aucune chance de convaincre le libertin moderne. ] Le Seigneur m'a dit : Ma grâce te suffit. en revanche. ne se hasarde pas à en nier 1 ' existence. S ' agissant des miracles. afin que la puis­ sance du Christ repose sur moi . . On le voit : pour Paul. Mais cette figure n ' est justement pas celle que l ' apôtre va proposer. ]. il prétend que non. 8 1 5) . Paul dissimule son identité véritable. L'apôtre ne doit être comptable que de ce que les autres voient et entendent. inébranlablement. qu' il vaudrait mieux . habité par les Cor. Pour Pascal. 1 2 : (apprrra p�flaTa. J'en viendrai néanmoins à des visions et à des révélations du Seigneur.). Il n ' a pas à glorifier sa per­ sonne au nom de cet autre sujet qui a dialogué avec Dieu. Si je voulais me glorifier. ravi jusqu'au troisième ciel [ . C ar Paul rej ette expressément les signes . Ce qui veut dire que ni les miracles. Il se présente comme déployant une figure subjective soustraite aux deux. Sans pro­ phéties ni miracles. Lui aussi pourrait bien Théorie des discours 63 Il faut se glorifier . C ' est le suj et comme la preuve suprême. il est capable d ' en faire. comme en creux.

pour tout militant d'une vérité. Laissons la nouveauté radicale de la déclaration chrétienne de retom­ vérité à son « sans-voix )) subj ectif. et pour le Pascal. pour la certitude des miracles. Car Paul interdit assume qu'il n'y a pas de preuve. le sujet « ravi )). Par quoi Paul est fmalement plus rationaliste adressé. sans s ' en prévaloir. J' appellerai « obscurantiste )) tout discours adressé qui mystique) qu'une place réservée et inactive. pour Paul. qu ' est-ce qu 'un miracle. Et il faut déclare. Paul garde la Paul tient avec fermeté le discours militant de la fai­ blesse. quatrième figure subj ective. en revanche. Il refuse que indicible. dont la substance cours. La . et. sans doute parce qu ' il veut masquer 1' événe­ rité du suj et qui fait valoir ce qu'il dit. contrairement à Pascal. ou mystique) doit rester cours. Elle est en position Paul est profondément persuadé qu 'on ne relèvera pas réservée. Je crois qu'il y a là. tienne). seul dans ce cas parmi les apôtres reconnus. s ' argumente d'un discours non adressé. est de ne jamais suturer le troisième dis­ cours (la déclaration publique de l ' événement-Christ) au quatrième (la glorification du suj et intimement l!l iraculé). celui de la déclaration et de la foi. de 1' exception miraculeuse. parce qu ' il est un classique. Disons que l ' éthique du dis­ trième discours (miraculeux. qu ' il est intérieurement scindé entre l 'homme de existentiel du terme. lui. est plus obscurantiste l ' ineffable révélation intérieure. Le quatrième discours restera pour Paul un supplé­ Cette éthique est profondément cohérente. La déclaration n' aura d ' autre force que ce qu' elle prétend s ' autoriser d'un discours non adressé.Saint Paul. ))). pleurs de joie . car il dimension éthique anti-obscurantiste. sa déclaration la constitue. qui au contraire s ' alimente à l ' indicible. non C ' est dire qu'il ne saurait entrer dans le champ de la prédication. une L' antiphilosophie de Paul est non classique. il y a chez Paul une part de ruse. qui refend l'apôtre. Évidemment. et l 'homme de la décla­ ration et de la faiblesse. C ar qu ' est-ce qu'une prophétie. le discours j uif. l ' évidence sans gloire de la faiblesse. car seul le travail de ber dans la logique des signes et des preuves . Ce n' est pas la singula­ que Paul. . opte simultanément pour 1 ' exé­ il laisse entendre. sinon un signe de ce qui va venir ? Et une indication importante. Il n'y a j amais lieu de tenter de légitimer une déclaration par la ressource intime d'une dance du Vrai ? En n ' accordant au quatrième discours (la communication miraculeuse avec la vérité. ne doit pas Il ne tolère pas que le sujet chrétien fonde son dire sur entrer dans la déclaration. et donc du dire intime ment muet. au sens le taire. est un dire indicible. clos sur la part d'Autre du suj et. . Le qua­ dans la faiblesse elle-même. pour légitimer le troisième (celui de la foi chré­ le discours adressé. Il ne peut renoncer à la preuve. sinon un signe de la transcen­ je retombe inévitablement dans le second dis­ celui du signe. que Pascal : il est vain de vouloir justifier une posture décla­ ratoire par les prestiges du miracle. mais sans non plus sens intime . La fondation de 1 'universalisme 64 Théorie des discours 65 traduire : « dires indicibles ))) du sujet miraculé. calcul des chances. La puissance s ' accomplit le discours chrétien ne gagne rien à s'en glorifier. quand gèse probante. Mais il y a indéniablement chez science positive. ou de du christianisme sur les miracles. même miraculeuse. c ' est ce qu' il dit ment pur derrière la fascination (pour le libertin) d ' un qui fonde la singularité du suj et. quand il veut asseoir la prééminence du calcul prophétique. Paul est convaincu que la faiblesse par une force cachée. et ne prétendra pas convaincre par les prestiges bien dire que Pascal. A supposer en effet que j ' argue (comme le fait Pascal) du quatrième discours (« joie. Mais cette que la déclaration chrétienne s ' argumente de l ' ineffable. et que sa question est celle du suj et chrétien à l ' époque de la la glorification.

C'est ça le vase de terre. cette vérité si précaire. pour autant qu'il est en quelque manière « saisi » par les deux voies qui constituent le suj et. 8avamc. à ce langage de l' événe­ ment nu. Il ne sera ni logos. qui seul captive la pensée. Il faut le porter humblement. la pensée de l'esprit est vie. mais sa division. Celle-ci va se déployer par la révélation que ce qui constitue le sujet.4/5). ou d'art. » Le trésor n'est rien d'autre que l'événement lui-même. �o� » (Rom. Pour autant que le réel est ce qui se pense dans une pensée subjectivante. 1"0 ôè <j>p6v11�a -rou nveu�amc. que s 'accorde la magnifique et célèbre métaphore qu ' on trouve dans Cor. par la vertu de Dieu. sans signes probants. pour renverser les forteresses : par elles. sans miracles. ou la vie (�o�). qui se brise aussi bien.4. qu'il est transi par une puissance infinie. C ' est bien d'une autre figure du réel qu'il s'agit. et elle est capable de briser la forme du raisonnement : En effet. Il dépend de sa seule faiblesse subjective qu'elle persiste ou non à se déployer. sous la condition de l'événement-Christ.7 : « Mais nous portons ce trésor dans des vases de terre. les annes avec lesquelles nous combattons ne sont point chamelles. car là est sa force. le héraut. >> Après des siècles de reprise platonisante (et donc grecque) de ce motif. ni ravissement par l'indicible. délicatesse et pensée subtile. c'est un aphorisme dif­ ficile et central. il est devenu presque impossible de comprendre un point pourtant capital : L 'opposition de l 'esprit et de la chair n 'a rien à voir avec celle de l 'âme . de veiller à ce que rien ne le brise. C ' est à ce régime du discours sans preuves.66 Saint Paul. nous renversons les raisonnements et tout orgueil qui s'élève contre la connaissance de Dieu. 1 0. II. endurant jour après jour l'impératif. de la déclaration nue. le sujet. ou de science. Et le réel à son tour. et dans la dissipation en fumée du trésor qu'il contient. on pourra soutenir. Il aura la rudesse . dans une précarité qui lui soit homo­ gène. pauvre de l 'action publique. Quiconque est le sujet d'une vérité (d'amour. c'est-à-dire un avoir-eu-lieu totalement précaire. n'est pas son unité. Car un sujet est en réalité le tressage de deux voies subjectives. ou de politique) sait qu'en effet il porte un trésor.. sans prestige autre que son contenu réel. crapKoc.6). 8. mais elles sont puissantes. le porteur anonyme. CHAPITRE V La division du Sujet Que Paul puisse soutenir que. se décline sous deux noms : la mort (8ava8oc. dans son rapport à ce réel inédit.). 11. On peut bien dire alors qu'il ne la porte que dans un vase de terre. si difficile soit l'identi­ fication de la mort comme étant une pensée : « La pensée de la chair est mort. Le troisième discours doit s'accomplir dans la fai­ blesse. c'est lui. ni signe. qu'il ne faut pas hésiter à traduire. afin qu'une puissance si grande soit attribuée à Dieu et non pas à nous. et nous amenons toutes les pensées captives à l'obéissance de Christ (Cor. il y a eu choix des choses non étantes contre celles qui sont indique exemplairement qu'à ses yeux le discours chrétien est dans un rapport absolument nouveau à son objet. que « -ro yàp <j>p6vlJ �a -r�c. que Paul nomme la chair (crap �) et l'esprit (nvro �a). La fondation de l 'universalisme puissance de conviction du discours est d'un autre ordre. Car avec le vase. Il n'y aura que ce que chacun peut voir et entendre.

en fin de cure. le prototype. sans qu'aucune distinction sub­ stantielle. et dont la pensée peut ressaisir le prin­ cipe. et dans l'Empire. pur excès sur toute prescription. alliance exceptionnelle de Dieu et de son peuple. 1 0). .68 Saint Paul. L'exception qui le constitue n'est concevable que dans la dimension immé­ moriale de la Loi. Elle va nous dispenser de la loi juive par disqualification des observances et des rites. auquel le sage sait qu'il faut consentir. comme ils le font encore dans 1 'œuvre de Lévinas. bravant l'évi­ dence : « Il n'y a point de distinction entre le Juif et le Grec )) (Rom. il avoisine la sainteté. dans la guise du caractère événementiel du réel. indique précisément la vanité des places. Au regard de qui considère que le réel est événement pur. 7. Pas plus que le réel n'est ce qui vient ou revient à sa place (discours grec). La fondation de l 'universalisme et du corps. Si Paul peut affirmer. à occuper la La division du Sujet 69 position du déchet. Il est de 1' essence du sujet chrétien d'être. là où le sujet instruit sa faiblesse. 1. dont 1 'opposition du Grec et du Juif est à son époque. On notera la consonance avec certains thèmes laca­ niens relatifs à l ' éthique de l ' analyste : celui-ci doit également consentir. grâce sans concept ni rite approprié. C ' est bien pourquoi l'une comme l' autre sont des pensées. et ouvre à la division du sujet. Plus généralement. que « le com­ mandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort » (Rom. pensée et sensibi­ lité. Dans le discours grec. Il faut donc assumer la subjectivité du déchet. par sa fidélité à l'événement-Christ. et leur différence tombe dans la rhétorique. et il est recueilli et manifesté dans 1 'observance de la loi. le paradigme d'une différence majeure pour la pensée. les figures d'écart dans le discours sont résiliées. Comme le déclare Paul. 1 'objet est appartenance élective. c'est qu'une maxime subjective se prend toujours en deux sens possibles. 1 2). un séjour. qui identifient leur réel sous des noms opposés. puisse ici servir à démêler le tressage subjectif. Tout le réel est marqué du sceau de cette alliance. Pour Paul. cesse d'être significative au regard du réel. l'événement-Christ. Le réel cause le désir (philosophique) d' occuper adéquatement la place qui vous est distribuée. ou du nouvel objet qui dispose un nouveau discours. Pour le discours juif. La « folie de la prédication » va nous dispenser de la sagesse grecque par disqualification du régime des places et de la totalité. le rebut de tous les hommes » (Cor. évoquant son existence de persécuteur avant la conversion de Damas. de type grec (âme et corps. Elle est. ou culturelle. Le réel s'avère bien plutôt. qui cisaille et défait la totalité cosmique. Le réel est disposé à partir du commandement. C'est le ressort de la conviction universaliste de Paul : la différence « eth­ nique )). et c ' est en vis-à-vis de cette déchéance que surgit l'objet du discours chrétien. surrec­ tion d'un autre objet. Pour Paul. pour que l'analy­ sant endure quelque rencontre de son réel. 1 3). selon la chair ou selon l'esprit. l'objet est la totalité cosmique finie comme séjour de la pensée. divisé en deux voies qui affectent en pensée tout sujet. comme déchet de toute place : « Nous sommes jusqu'à ce jour comme les balayures du monde. La théorie de la division subjective disqualifie ce que les autres discours identifient comme leur objet. Ce que la pensée identifie comme proprement réel est une place. l'événement-Christ est hétérogène à la Loi. Par quoi. à partir du moment où le réel est identifié comme événement. les discours grec et juif cessent de présenter. pas plus il ne saurait être ce qui d'une exception élective se littéralise dans la pierre comme loi intemporelle (discours juif). ni de l'impératif de la lettre. L'événement pur ne s'accom­ mode ni du Tout naturel. comme le note Lacan. Aucun réel ne distingue plus les deux premiers discours. etc.4.). 1 0.

La thèse de Paul n'est pas que la philosophie est une erreur. Si on questionne philosophiquement. et non d'une opposition. Paul ne cesse de nous dire que les Juifs recherchent des signes et « réclament des miracles ».70 Saint Paul. il faut en déclarer la péremp­ tion effective. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes >> (Cor. C'est ce que symbolise. Dès lors. qui veulent tous guérir la pensée de la maladie philosophique. 2 5 ) . Et. sans arguments ni preuves. en même temps que celle de toute figure de maîtrise. en résiliant le particularisme prédicatif des sujets culturels. Si on réclame des signes. Ce rire nietzschéen. Déclarer un événement c ' est devenir le fils de cet événement. exige la dépo­ sition des différences établies. l'esthétique mys­ tique pour Wittgenstein.question­ ner . de la faiblesse sur la force. celui qui en prodigue devient un maître pour celui qui les réclame. qu'en abolissant la philosophie. etc. de même. que les chrétiens déclarent le Christ crucifié. et l'instruction d'un sujet divisé en lui-même par le défi que lui impose d'avoir à ne faire face qu'à l'événement disparu. Déclarer la non-différence du Juif et du Grec établit l'universalité potentielle du christianisme . et qui est la résurrection. celui qui peut répondre devient un maître pour le sujet perplexe. est beaucoup plus abrupte que la disposition « thérapeu­ tique » des modernes. comme illusoire. Mais celui qui déclare sans garantie prophétique ni miraculeuse. C ' est sans doute ce qui dis­ tingue Paul des antiphilosophes contemporains. une illusion nécessaire.. ou indivis. dont on pourrait énumérer les prédi­ cats particuliers : la généalogie. dans la rétroaction de l'événement. pour ce qui concerne la philosophie.déclarer : telles sont les figures verbales des trois discours. organise la dissipation de la formule de maîtrise sans laquelle la philosophie ne peut exister. C ' est pourquoi il lui est possible d'occuper la place du fils. Le primat de la folie sur la sagesse. Il en résulte que la position sub­ jective de Paul. La décla­ ration en effet n'est pas affectée du vide (de la demande) où le maître se loge. l'acte analytique archiscientifique pour Lacan. La fondation de 1 'universalisme parce que la position du réel qu'elles instruisent apparaît. il n' est même plus possible de discuter la philosophie. si truqué soit-il. Il est en effet certain que l 'universalisme. au sens de l'Antéchrist. Le discours de la sagesse est définiti­ vement obsolète. que les Grecs « cherchent la sagesse >> et posent des questions. un La division du Sujet 71 phantasme. l'origine. et non comme maintenance d'une tradi­ tion. mais qu'il n ' y a plus de lieu recevable pour sa prétention. le récit. Réclamer . fonder le sujet comme division. Soulignons encore une fois qu'il ne peut le faire. le territoire. de la rencontre de Paul et des philosophes grecs sur l' agora. 1 . Est-ce possible ? Paul essaie de s'engager dans cette voie. Tout le pari est que puisse avoir consistance un dis­ cours configurant le réel comme événement pur. etc. lesquels circonscrivent l'événement-réel dans la sphère des vérités effectives : la « grande politique » pour Nietzsche. les rites. approprie l'élément subjectif à cette universalité. est l' expres­ sion d'une disjonction. n' entre pas dans la logique du maître. Que le Christ soit Fils est . leurs postures subjectives. 1. dès lors que l'événement qu'il suppose identifier le réel n 'est pas réel (puisque la Résurrection est une fable). Les philosophes auraient éclaté de rire dès que la harangue de Paul aurait touché au seul réel qui importe. et donc l'existence de quelque vérité que ce soit. dans les Actes des apôtres. les sujets « ethniques >> induits par la loi juive comme par la sagesse grecque sont disqualifiés comme prétention de maintenance d'un sujet plein. Celui qui déclare n'atteste aucun manque et reste soustrait à son comblement par la figure du maître. au regard du sujet divisé selon les voies de saisie du réel que sont la chair et l'esprit. La for­ mule disjonctive est : « La folie de Dieu est plus sage que les hommes.

qui fait prévaloir le réel actif de la déclaration sur l'illu­ mination intime. s 'apparient l'uni­ versalité et 1 'égalité ? Pour Paul. Nous sommes tous « 8eoü <TUvepyo[ ». Toute égalité est celle de la coap­ partenance à une œuvre. vaut pour Jésus. il faut que Dieu le Père se soit lui-même filialisé. exprimée par 1' énigmatique expression de 1' « envoi ». co-ouvriers de Dieu. n'est ni un maître ni un exemple. Le fils est celui à qui rien ne manque. se trouve dans Cor. C ' est une maxime magnifique . sous l'emblème du fils universel. de multiplication des pains. l'événement n'est certainement pas la bio­ graphie. La philosophie ne connaît que des disciples. tout comme celle de la Loi. Le Fils ressuscité filialise l'humanité tout entière. que le Père nous fait nous-mêmes advenir universellement comme fils. La figure de maîtrise qui s'y rattache est en réalité une imposture. Plus tard. à savoir Jésus. et qu'il ait pu rivaliser. car il n'a besoin que de 1'événement. tu es aussi héritier. il rap­ pelle. La fondation de 1 'universalisme emblématique de ce que la déclaration événementielle filialise le déclarant. Mais un suj et-fils est le contraire d'un sujet-disciple. les aphorismes à double sens d'une personne particulière. auquel tout est suspendu. Ce qu'a dit et fait la personne particulière nommée Jésus n'est que le matériau contingent dont 1' événement s 'empare pour un tout autre destin. Pour un tel commencement.9. et singulièrement les fils. Ces questions trinitaires n'intéressent aucune­ ment Paul. L'expression la plus forte de cette égalité. La métaphore antiphilosophique de l'« envoi du fils » lui suffit. de marche sur les eaux et autres tours de force. Il faut bien cependant revenir à 1 'événement. Que doit être l'événement pour que. là encore. Et il est bien vrai que toute universalité postévénementielle égalise les fils dans la dissipation de la particularité des pères. Nietzsche. les enseignements. et récuse toute réinscription philosophique de cette pure advenue dans le lexique philosophique de la substance et de l'identité. « Ainsi tu n'es plus esclave. Il est certain que ceux qui parti­ cipent d'une procédure de vérité sont co-ouvriers de son devenir.3/1. car il est celui dont la vie commence. toujours particulier. qu'il ait été habité d'un dire indicible.72 Saint Paul. et fonder l'égalité des fils. que rien de tout cela ne peut fonder une ère nouvelle de la Vérité. La règle applicable au sujet divisé chrétien. en ce sens. C'est ce que désigne la métaphore du fils : est fils celui qu'un événement relève de la loi et de tout ce qui s'y rattache. Paul. De là que toute vérité est marquée d'une indestructible jeunesse. 4. Le père. pour qui Paul se rapporte aux récits évan­ géliques avec « le cynisme d'un rabbin ». au profit d'une œuvre égalitaire commune. Il faut destituer le maître. la figure du savoir est elle-même une figure d'esclavage. qu'il ait revêtu la figure du fils. de l'ouvrier et de l'égalité. la foi impersonnelle sur les exploits particuliers. Il est le nom de ce qui nous arrive univer­ sellement. C'est dans ce consentement à la figure du fils. en matière de guérisons miraculeuses. le recueil des miracles. corrélat nécessaire de l'universalité. 1. avec les charlatans qui pullulaient dans les provinces orientales de 1'Empire. Jésus. mais fils. ne niera pas que le Fils ait eu une communication intérieure avec le divin. la théologie se livrera à toutes sortes de contorsions pour établir l'identité substantielle du Père et du Fils. 7). par la grâce de Dieu » (Gal. conjointes. Là où vient à La division du Sujet 73 défaillir la figure du maître viennent celles. Simplement. Pour Paul. ne serait-ce qu'en négligeant délibérément de men­ tionner ces virtuosités extérieures. co-ouvriers de 1' entreprise du Vrai. a parfaite­ ment vu l ' indifférence totale de l' apôtre à la douceur . se retire derrière l'évi­ dence universelle de son fils. car il n'est que commencement. Cela constitue l'inutilité de la figure du savoir et de sa trans­ mission.

selon l'esprit. veau comme fin de l'esclavage coupable. Quand il écrit que Paul n ' a besoin que de la mort du Christ « et de quelque chose de plus )). ne le croyait pas non plus. le communautarisme racia­ liste le plus déchaîné : « Autrefois il [Dieu] représentait un peuple.c'est le christianisme qui l'a répandu le plus systématiquement. ce n'est ni selon la mort. sans le motif de la résurrection. 43). il devrait souligner que ce « quelque chose )) n'est pas un « en plus )) de la mort. la vie affir­ mative. Il s'agit là pour Nietzsche d'une falsification délibérée. Au fond.et de quelque chose de plus (L 'A ntéchrist. était pour tous restituée et refondée. et que ce faisant il « enlève tout centre de gravité à la vie )) (ibid. l 'exemple. Nietzsche.ce dont il avait besoin. Et que donc. Pas la réalité. S i les Dieux sont la volonté de puissance [ . et 1 'homme nou. guère plus d'importance que celle d'un quelconque illuminé de l'Orient d'alors. De sorte qu'il falsifie Paul autant. soit la déclaration subjective qui ne s'autorise que d'elle-même (le personnage de Zarathoustra). qui est pensée de la mort. ] Paul a tout simplement transféré le centre de gravité de toute cette existence après cette existence . il n'avait que faire de la vie du Rédempteur . Paul ne croit pas qu'il puisse y avoir une « vérité historique ». pas la vérité histo­ rique ! [ . l 'Histoire cassée en deux (la « grande politique )) ). pour qui c'est ici et maintenant que la vie prend sa revanche sur la mort. la force d'un peuple. il ne croit pas que la vérité relève de 1 'histoire. c 'était de sa mort sur la croix. Ce que Nietzsche. la mort. selon la chair. . une cassure en deux de soi-même. Mais Nietzsche n'est pas assez précis.dans le Néanh). Pas toujours : ce saint fou est une violente contradiction vivante. et non négati­ vement. . et affirmation de la vie (le Surhomme) ? Nietzsche n'est si violent contre Paul que parce qu'il est son rival. . Nietzsche lui-même ne veut-il pas « transférer le centre de gravité )) de la vie des hommes après leur actuelle La division du Sujet 75 décadence nihiliste ? Et n'a-t-il pas besoin. . ici et maintenant que nous pou­ vons vivre affirmativement. il organisait la subsomption de la vie par la mort. )) S'agissant de Dieu. étant placé dans la Loi. Et il est vrai que l'existence du Christ n'aurait eu aux yeux de Paul. 1 5). qu'il est pour Paul l'unique point de réel auquel s'attache sa pensée. 42). si talentueux soit-il. Ou plutôt.il n ' en resta plus rien lorsque ce faussaire par haine eut compris ce qui seul pouvait servir ses fins. où la haine de la vie et l'appétit de pouvoir se donnent libre cours : La vie. pour cette opération. Mais quand il s'agit de Paul. mais selon un principe de surexistence à partir duquel la vie.dans le mensonge de « Jésus ressuscité ». ils seront des Dieux nationaUX )) (ibid. le sens et la justification de tout l ' Évangile . Le fond du problème est en réalité que Nietzsche nour­ rit une véritable haine de l'universalisme. Nietzsche prône le particularisme le plus buté. s'il a « transféré le centre de gravité de son [du Christ] existence après cette existence )). . .74 Saint Paul. du témoignage. que Paul a « falsifié )) Jésus. bien plus que son adver­ saire. ni selon la haine. c ' est être à l'opposé de l 'enseignement de l'apôtre. La fondation de 1 'universalisme anecdotique dont ces récits sont remplis. oui : « Le poison de la doctrine des droits égaux pour tous . . du reste. car antérieurement. tout ce qu'il y avait d'agres­ sif et d'avide de puissance dans l'âme d'un peuple [ . ou de la mémoire. l 'enseignement. res­ tant sur ce point un « mythologue )) allemand (au sens que . car sa doctrine généalogique n ' est aucunement histo­ rienne. sinon plus. de trois thèmes appariés dont Paul est l'inven­ teur. La résurrection est pour Paul ce à partir de quoi le centre de gravité de la vie est dans la vie. Comme tout véritable théoricien de la vérité. . nous l'avons vu. mais dans l'au-delà . Ce n'est pas inexact. ]. Dire que Paul a placé « le centre de gravité de la vie non dans la vie. ] . .

ni une tradition. . suspens de la voie de la chair de l ' esprit par un « mais )) d ' exception. . universelle­ est indifférent aux particularités de la personne vivante : ment. mule capitale. nous sortons pour toujours. dont porte précisément. Loi et grâce nomment pour le suj et la tresse constituante qui le rap­ à la vérité ne doit pas être confondu avec l ' esclavage. rien d' autre ne compte. pour lesquels l ' anecdote édifiante est essen­ sous la grâce )) (Rom. Jésus est ressuscité. . . C ' est pourquoi nous n' avons de nous avoir débarrassés de ces « Dieux nationaux » retenir du Christ que ce qui commande ce destin. . ne pardonne pas à Paul. Les évangiles. La référence paulinienne n ' est pas de même étoffe. Mais c ' est que l ' événement-Christ établit par un « nom) problématique. Il ne tient guère compte de ce que ces récits. mais un devenir. Cet événement est « grâce )) forme canonique des récits évangéliques. tendues de bout en bout par l ' annonce révolutionnaire d'une histoire spirituelle cas­ un « non . un partisan de la vie paisible et vide. ni une En tant que suj ets à l ' épreuve du réel. en sorte que Jésus est comme une variable anonyme. « psychologie du Rédempteur » (un Bouddha de la déca­ prédication. un « quelqu'un )) Nietzsche. . La for­ cette édification « bouddhique » : la résurrection. nous sommes à désormais constitués par la grâce événementielle. Le suj et de la nouvelle époque est un « non . pendu du suj et. et l ' affirmation de la voie sur les temps qui viennent l 'autorité d'une nouvelle voie subj ective. et que c 'est précisément cette forme qui Car le « non )) est dissolution potentielle . Et que nous ayons à servir le processus de à la fois le l 'événement. cependant que « être sous la grâce )) Structuration du sujet selon à L'événement n 'est pas un enseignement. tielle.est « un rebelle contre tout ce qui est privilégié » . il ne saurait y en avoir de disciples. dépendance personnelle. et Paul en est le « servi­ L'événement est teur )) (6oüÀoç). littéralement. c ' est une « nouvelle créature )) . dont il faut remarquer qu' elle est aussitôt Or rien n ' est plus indispensable que de se pénétrer constamment du rapport temporel entre les évangiles une adresse universelle. ou légale. et aux effets de l ' évé­ qui nous est arrivé. C ' est une commu- des particularités fermées (dont « loi )) est le nom). ont été rédigés et organisés bien après que Il n ' est donc ni un legs. le Christ n ' est indique la voie de l ' esprit comme fidélité pas un maître. Car le « ne pas être sous la loi )) sée en deux. vingt ans pointe négativement la voie de la chair comme destin sus­ après. c 'est. comme de celui du propriétaire et de l ' esclave. du reste. et d'avoir fait théorie d 'un suj et qui. tout entier absorbé par sa résur­ la « vérité historique ». situation telle qu 'elle est.76 Saint Paul. en tant que nous devenons tous fils de ce nement tels qu ' ils ont à devenir. comme le dit très bien Nietzsche . (( car vous n ' êtes pas sous la loi. ne semble pas situer comme il rection. mais )) dont il faut entendre qu ' il n' est pas un état. des hommes »). et les épîtres de Paul. ce n ' est pas tant d' avoir voulu le Néant. mais Paul s ' est âprement saisi du seul point surnuméraire 6. synoptiques. où il prétend déchiffrer la (xaptç). et qui sinistres. Certes.LOV aÀÀà uno xaptç )). convient la prédication de l ' apôtre au regard de la mise en L'événement pur est réductible à ceci que Jésus meurt sur la croix et ressuscite. La fondation de l 'universalisme La division du Sujet 77 Lacoue-Labarthe donne à cette expression). mais )). Ce n ' est pas une relation de porte l 'universel. est : « ou yap taTe imo VOf. « non . Le rap­ port entre le seigneur et le serviteur est absolument dis­ Nous soutiendrons en effet qu'une rupture événemen­ tielle constitue toujours son sujet dans la forme divisée du tinct de celui du maître et du disciple. mais )) . 1 4).mais avec dégoût . Jésus est « seigneur >) (Kuptoç). tout e n se réclamant contre Paul de nauté de destin dans le moment où nous avons à devenir à sans traits prédicatifs. Il est en surnombre de tout cela et se présente dence. le « dernier comme donation pure.

il faut l 'avouer. CHAPITRE VI L'anti dialectique de la mort et de la résurrection Nous avons dit : l'événement. il refend inces­ s amment les deux voies. écarte la loi pour entrer sous la grâce. Il est certain que la philosophie hégé­ lienne. Le troisième discours seul tient sa division comme garantie de 1 'universalité. . car ils unifient le sujet. Le dis­ cours juif du rite et de la loi est mis à mal par la surabon­ dance de 1 ' événement. qui est le bord rationnel du romantisme allemand. correspond à une imagerie chrétienne omniprésente depuis des siècles. Le deuxième et le quatrième discours doivent être révoqués. Alors la résurrection n'est que négation de la négation. dont les sujets du processus ouvert par 1' événement (dont le nom est « grâce ») sont les co-ouvriers. . la mort est le temps décisif de la sortie-de-soi de 1 'Infini. le Christ. comme légalité convenue et état particulier du monde. mais tout aussi bien est aboli le discours arrogant de l'illumination intérieure et de l'indi­ cible. mais » qui. La grâce y . est mort sur la croix et ressuscité. Quelle est la fonction de la mort dans cette affaire ? La pensée de Paul est-elle en définitive. en sorte que « c' est la vie qui soutient la mort et se maintient . c ' est bien parce qu' en lui. en elle qui est la vie de 1 'esprit » ? On sait tout ce que le montage hégélien doit au christianisme. il faut convenir que 1 ' événement. une événementialisation de la haine de la vie ? Ou encore : la conception paulinienne de l'événement est-elle dialectique ? Le chemin de l'affmnation est-il tou­ jours le travail du négatif. et distribue le « non . Si le motif de la résurrection est pris dans le montage dialectique. comme habitation intime par la grâce et la vérité. comme le pense Nietzsche. Ce qui. comme donation surnuméraire et grâce incalculable. un paradigme mor­ tifère. La fondation de l 'universalisme cependant que le « mais >> indique la tâche. ni du côté de l ' esprit pur. c'est que Jésus. et ne faisant nulle acception de la particularité des personnes. se dissout dans un protocole rationnel d'autofondation et de déploie­ ment nécessaire. et comment la philosophie dialectique incorpore le thème d'un calvaire de l'Absolu. et il y a une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance et du martyre. Si 1' événement peut entrer dans la constitution du sujet qui le déclare. dans un processus sans fin. L'universel n'est ni du côté de la chair. le labeur fidèle. opère une capture de l ' événement-Christ.78 Saint Paul.

Cette dédialectisation de 1' événement-Christ autorise qu'on extraie du noyau mythologique une conception formelle entièrement laïcisée de la grâce. La souffrance ne joue aucun rôle dans l'apologétique de Paul. gagée par l'événement et le sujet qui s'y noue. nous bénéficions de quelques grâces. C ' est singulièrement le cas dans la deuxième épître aux Corinthiens. Mais l ' espérance. comme le dit Paul magnifiquement. la chance matérielle de servir une vérité.6). miatv yéyova nétVTa (Cor. c'est bien pour que nous puissions arracher le lexique de la grâce et de la rencontre à son enfermement religieux. Que le matéria­ lisme ne soit jamais que l'idéologie d'une détermination du subjectif par l'objectif l'a disqualifié philosophique­ ment. rom­ pant avec 1'ordinaire cruel du temps. 1 . s'extériorisant dans la finitude.80 Saint Paul. 1 0. dans la division subjective.9. Le partage de la souffrance est inévitable. 1 7). telle est la loi du monde. ici et mainte­ nant : « Notre espérance à votre égard est ferme. simple et forte. Il s'agit de convaincre des groupes dissidents ou tentés par les adversaires que lui. Si Paul nous aide à saisir le lien entre la grâce événe­ mentielle et 1 'universalité du Vrai. pour lesquelles point n'est besoin d'imaginer un Tout-Puissant. très marquée par l'inquié­ tude politique.2). Elle est pure et simple rencontre. quelques repères.4. si vous avez part aux souffrances. 1 'événement n'est pas la mort. et de devenir ainsi. pour les dis­ cours établis. sur ce point délicat. La grâce. Mais que la force d'une vérité soit immanente à ce qui. est bien l'homme d'action exposé et désintéressé qu'il prétend être. parce que nous savons que. pas même dans le cas de la mort du Christ. 11. n'est pas un « moment » de 1 'Absolu. Pour Paul lui-même. distribue la consola­ tion comme seul réel de cette souffrance. Le caractère faible et abject de cette mort lui importe certes. C'est alors que. doit résider dans un vase de terre. cinq fois j 'ai reçu des Juifs quarante coups moins un. vient la grande description des misères du dirigeant nomade : Souvent en danger de mort. En vérité. il est la résurrection. Oui. et que la mort n'y est d'aucune façon l'exercice obligé de la puissance immanente du négatif. Paul.22). dès lors. Quand Paul parle de ses propres souffrances. ou. par-delà les obligations de survie de l'animal humain. est faiblesse ou folie n'entraîne jamais pour Paul qu'il y ait une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance. rentre en elle-même dans l' intensité expérimentée de la conscience de soi. à « se faire tout à tous » . 11. et où Paul alterne les flatteries et les menaces (« Je vous prie. L 'antidia1ectique de la mort et de la résurrection 81 Donnons. trois fois j 'ai été battu de verges. Ou posons qu'il nous revient de fonder un matéria­ lisme de la grâce par 1 'idée. . la gloire attachée à la pensée des « choses invisibles >> est incommensurable aux souffrances inévitables infligées par le monde ordinaire : « Nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous. que toute existence peut un jour être transie par ce qui lui arrive. vous avez part aussi à la consolation >> (Cor. c'est dans une logique strictement militante. dont je me pro­ pose d'user contre quelques-uns ». lorsque je serai présent. Je soutiendrai que la position de Paul est antidialec­ tique. La fondation de l 'universalisme devient un moment de 1'autodéveloppement de 1 'Absolu. nous avons dit pourquoi. qui certes maintient et exalte la machinerie transcendante. et se dévouer dès lors à ce qui vaut pour tous. elle est ce qui nous vient en césure de la loi. un immortel.Toi<. un poids éternel de gloire » (Cor. Tout le point est de savoir si une existence quelconque rencontre. pour autant que le trésor de l'événement. Elle est affirmation sans négation préliminaire. prise dans la tactique du plaidoyer et de la rivalité. de ne pas me forcer à recourir avec assurance à cette hardiesse. 1. et le matériau de la mort et de la souffrance y est exigible pour que la spiritualité. au-delà de toute mesure.

nous l'avons vu. il faut une fois encore oublier tout le dispositif platonicien de l'âme et du corps. aucun pathos de la couronne d'épines. configuration du réel par la voie subjective de la chair. ne saurait être constitutive de l'événement-Christ. de même aussi tous revivront en Christ. Elle a été propre­ ment inventée par Adam. est forcément résurrection des corps. pour Paul. dès lors.). qu'on devrait traduire par la levée des morts. La mort. ne s 'oriente vers aucune signification salvatrice des tribulations de l'apô­ tre. Le Christ = . de la survie de l'âme. une pensée. il faut prendre garde à ceci que seule la résurrection d'un homme peut en quelque sorte s ' accorder. en péril dans les déserts. c'est de ma faiblesse que je me glorifierai » (ibid. comme division constituante. mais il n'y a pas le chemin de croix. La mort dont L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 83 nous parle Paul.82 Saint Paul. Saisie comme pensée. La mort est. Adam et Jésus. leur soulèvement. de la destitu­ tion des critères mondains de la gloire : « S 'il faut se glo­ rifier. comme l'inventeur de la mort. 1 0. le Christ doit-il mourir. Le Christ invente la vie. trois fois j 'ai fait naufrage. et à quelles fins Paul développe-t-il le symbole de la croix ? Dans le texte ci-dessus.30). qui est la pensée de ( selon) la chair. Elle n'a et ne peut avoir aucune fonction sacrée. j 'ai passé un jour et une nuit dans l'abîme. de la flagellation. Proposons la formule : chez Paul. cette àvacrra ­ mç veKpwv. tout entier destiné à confondre ceux qui « en se mesurant à leur propre mesure et en se comparant à eux-mêmes manquent d'intelligence » (ibid. une exis­ tence. la prédication de Paul n' inclut aucune propagande maso­ chiste pour les vertus de la souffrance. celle du Christ comme la nôtre. ou de l'éponge imbibée de fiel. du reste. Énergique et pressante. comme manière d' être au monde. où « corps >> et « âme >> sont indiscernables (c'est bien du reste pourquoi la résurrection. Pour en comprendre la fonction. au froid et à la nudité (Cor. qui est soulèvement de la vie. Pourquoi. 1 1 . Elle est.23 sq. il y a certes la croix. n'a rien de biologique. ou de son immortalité. . mais non la montée au calvaire. Pour Paul. c'est aussi par un homme qu'est venue la résurrection des morts. n ' importe quel suj et singulier. Au fond. Mort et vie sont des pensées. J'ai été dans le travail et dans la peine. Il y a le calvaire. incarnent à l'échelle du destin de l'huma­ nité la tresse subjective qui compose. de la portée postévénementielle de la faiblesse. Car elle est du côté de la chair et de la loi. 1. 1 1 . aucune assignation spirituelle. Il s ' agit encore et toujours du vase de terre. la mort ne saurait être 1 'opération du salut. comme voie subj ective. en péril de la part des bri­ gands. un phénomène adamique. >> La mort est aussi ancienne que le choix par le premier homme d'une liberté rebelle. le premier Adam et le second Adam. à des jeûnes multipliés. 1 2). par un homme. que l 'invention. j 'ai été en péril sur les fleuves. Venons-en maintenant à la croix. la mort est cette part du sujet divisé qui a encore et toujours à dire « non >> à la chair. en péril sur la mer. 11. La pensée de Paul ignore ces p aramètres. Fréquemment en voyage. mais il ne peut le faire qu'autant qu'il est. à la faim et à la soif. du sang qui suinte. en péril parmi les faux frères. c 'est-à-dire résurrec­ tion du sujet divisé en son entier). ou se situer sur le même plan. en péril dans les villes. le premier homme. La fondation de l 'universalisme une fois j 'ai été lapidé. un homme.22 est sur ce point d'une parfaite clarté : « Puisque la mort est venue par un homme. Cor. Ce qui fait événement dans le Christ est exclusivement la résurrection. de la mort. 1 5 . pas plus du reste que la vie. Et comme tous meurent en Adam. Mais la conclusion de ce morceau biographique. des dimensions enchevêtrées du sujet global. et se tient dans le devenir précaire du « mais >> de l'esprit. exposé à de nombreuses veilles. .

dont le réel est la mort. Il est fondamental de ne pas confondre Ka-rallay�. lorsque nous étions les ennemis de Dieu. si nous sommes devenus un avec llll par une mort semblable à la sienne. Le site événementiel est cette donnée immanente à une situation qui entre dans la composition de l'événement même. afin que. mais ce que j 'appelle son site. ce « ministère de la mort. comb1en plus. les hommes. dont un des noms. comme suj et. Ce faisant. Paul a parfaitement conscience de ce que le maintien d'une transcendance radicale du Père ne permet ni l'évé­ nement ni la rupture avec l'ordre légal. 5 . Dieu renonce à sa séparation transcen­ dante. La fondation de 1 'universalisme meurt simplement pour attester que c'est bien un homme qui. « mort ». En somme. « chair ». ressuscité des morts. sachant bien que notre vieil homme a été crucifié avec lui. et que nous ne pouvons composer avec la mort qu'autant que Dieu compose avec elle. Dans Rom. Car celui qui est mort est libéré du péché. . pris lui aussi dans l'invention humaine de la mort. nous le serons aussi par une même résurrection. la mort n'est requise qu'autant qu'avec le Christ.3 . et donc à la pensée qui le domine. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort. puisqu'avec l'envoi de son Fils.. nous aussi. il crée non l'événement. Elle agit comme condition d'immanence. capable d'inyenter la mort. gravé avec des lettres sur des pierres » (Cor. sans rendre pour autant celle-ci nécessaire. cessons d'être séparés de Dieu. La croix (nous avons été crucifiés avec le Christ) est le symbole de cette identité. qui est l'opération événementielle de la résurrec­ tion. Ou : le Christ meurt pour que. et fait qu'il est destiné à cette situation singulière. 11. nous vivions � 'une vie nouvelle. comme Christ est ressuscité des morts L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 85 par la gloire du Père. la réconciliation. l'intervention divine doit dans son principe même s 'égaler strictement à l'humanité de l'homme. n�us avons �té réconciliés avec lui par la mort de son Fils. et comme obj et. se filialisant. Par la mort du Christ. et partage une dimen­ sion constitutive du suj et humain divisé. 1 0). si nous sommes morts avec Christ. est « péché ». Et cette conformité est possible. 6. et sur lequel nous reviendrons. il entre au plus intime de notre composition pensante. Car. le salut. afin que ce corps asservi au péché soit détruit et que nous ne soyons plus asservis au péché. Car ne peut occu­ per l'abîme qui nous sépare de Dieu que l' immobilité mortifère de la Loi. il s'insépare par filialisation.84 Saint Paul. Paul appelle cette imma­ nentisation une « réconciliation )) (Ka-rallayTJ) : « Car si. Quand le Christ meurt. mais une pensée de la chair. l'est aussi d'inventer la vie. parce que la mort n'est pas un fait biologique. nous. serons-nous sauvés par sa vie ! )) (Rom. La mort nomme ici une renonciation à la transcendance. 7). et qui a nom. Or. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. nous est dis­ pensé en grâce le fait d'être dans le même élément que Dieu lui-même. et OWTTJ pia. très complexe. Par cette pensée de la chair. Par quoi l'opération de la mort construit le site de notre égalité divine dans 1 'humanité elle-même. Nous devenons conformes au Christ pour autant qu'il devient conforme à nous. puisque nous savons que Christ. Le texte est formel : la mort comme telle n'est pour rien dans l'opération du salut. ne meurt plus. La première immanentise les conditions de la seconde. qui est l'opération de la mort.4 sq. il manifeste que c'est de ce point même (ce dont l'humanité est capable) qu 'il invente la vie. Disons que la mort du Christ est le mon­ tage d 'une immanentisation de l 'esprit. Telle est l'unique nécessité de la mort du Christ : elle est le moyen d'une égalité avec Dieu lui-même. étant réconciliés. Paul établit qu'une doctrine du réel comme événement a des conditions d'immanence.

contre « le monde » . Jésus-Christ. Car de ce qu'il existe un site événe­ mentiel ne se déduit jamais le surgissement de 1 'événe­ ment. « Christianisme » et « nihilisme » : cela rime . et commande à la pensée le consentement à ces places . 1 5). Ce sont deux fonctions distinctes. et que. la puissance ordonnée à la haine de la vie. . s'il exige des conditions d'immanence. Seule la résurrection est donnée de l'événement. la haine tchan­ dala faite chair. Ce surgir. . De là que l'argument de Paul est étranger à toute dialectique. Paul. et toujours au courage . et dont l'opération est le salut. indication virtuelle et par elle-même inactive de ce que la résurrection du Christ est invention par l 'homme d'une nouvelle vie. que la notion d'« enfer » fmirait par conquérir Rome. Et de même celui qui désirait qu'au-delà du bien et du mal. Nous en avons assez dit pour comprendre que la « foi en l'immortalité » n ' est pas le souci de Paul. cependant que la résur­ rection est l'événement lui-même. pensait casser en deux 1 'histoire du monde. une opération qui irnmanentise le site événementiel.86 Saint Paul. Paul le Juif. c'est comprendre que pour Paul il y a complète disjonc­ tion entre la mort du Christ et sa résurrection. La réconciliation est donnée du site. haine contre Rome. C'est pourquoi Nietzsche s'égare tout à fait quand il fait de Paul le prêtre type. La résurrection n'est ni une relève. advienne 1 'homme nouveau. .n'a pas été tout à la fois « oui et non » . qu'il n'est fait dans la prédication de Paul nulle mention de l'enfer. la surhumanité dont 1 'humanité est capable. C'est cela. 58). ce Paul qui déclare.non sans rai­ son (L 'A ntéchrist. la bonne totalité qui distribue des places. à leur situation subjective. . ] Voilà ce que fut son chemin de Damas : il comprit qu'il avait besoin de la foi en l'immortalité pour dévaloriser le « monde ». qui mobilise le site. . ce n'est pas la circoncision ni l'incirconcision. Car la mort est une opération dans la situation. mais il n'y a eu que « oui » en lui. que nous avons prêché parmi vous . Silvain et Timothée . c'est d'être une nouvelle créature » (Gal. et que c'est une caractéris­ tique de son style de ne jamajs en appeler à la peur. dont 1 'articulation ne contient aucune nécessité. On connaît la diatribe : Rien dans ce texte n'est à sa place. La mort est construction du site évé­ nementiel. et non le culte de la mort : la fonda­ tion d'un « oui » universel. sur un ton très nietzschéen : « Ce qui importe. s'agissant d'un homme particulièrement fier d' être citoyen romain . . de la vie sur la mort. et enfin que « tuer la vie >> n'est certes pas le vouloir de celui qui demande avec une sorte de joie sauvage : « Mort.moi. n'en reste pas moins de 1 'ordre de la grâce. ni un surmonter de la mort. où est ta victoire ? » Tuer la mort résumerait mieux le programme de Paul . grâce à « l 'au-delà » on peut tuer la vie . en cee� qu'elle fait que la résurrection (qui ne s'en infère nullement) aura été destinée aux hommes. Le Fils de Dieu. En définitive. 1 ' éternel Juif errant par excel­ lence ! [ . La fondation de l 'universalisme L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 87 et non à une autre. Paul. et substituer partout le « oui » de la vie au « non » du nihi­ lisme. aurait été mieux inspiré de citer ce passage : C'est alors que survint saint Paul . qui. de l'homme nouveau (du surhomme ?) sur le vieil homme . Celui qui réclamait l'affirmation dionysiaque. que le « monde » dont Paul déclare qu'il a été crucifié avec Jésus est le cosmos grec. et qu'il s'agit donc d'ouvrir aux droits vitaux de l'infini et de l'événe­ ment intotalisable . qui veut bien plutôt le triomphe de l'affirmation sur la négation. aurait pu faire comparaître Paul en sa faveur. 6. qui est aussi bien le rapport entre mort et vie. comprendre le rapport entre KamÀÀay� et O"WTTJ pia. faite génie. . comme Paul. que la haine contre Rome est une invention de Nietzsche. au-delà des rites et des prêtres. . .

Cette extraction hors du site mortel établit un point où la mort perd pouvoir. veut s'allier avec les Juifs. ne meurt plus : la mort n'a plus d'empire sur lui (Rom.voie. 3 . C'est que l'un et l'autre ont porté l'antiphilosophie au point où il ne s'agit plus d'une « critique )). pour fonder la grande politique (et même. ressuscité des morts. 1 ) répond Nietzsche qui expose les raisons pour lesquelles il est « un destin >>. Nietzsche. entrant dans la com­ position divisée de tout sujet.54) . Il s'agit d'une affaire autrement sérieuse : faire venir événementiellement l'affirmation intégrale de la vie contre le règne du négatif et de la mort. . 1 . hors des morts. d'être-pour-la-mort. Le Christ a été tiré « éK veKpwv )). a puissance de lever les diffé­ rences ? Pourquoi. il reste une opération affirmative irréductible à la mort même. se déclare polonais. comme nous le montre que puisse. La résurrection surgit hors du pouvoir de la mort. celle qui ne veut pas se laisser emporter par le « mais >> excep­ tionnel de la grâce. La fondation de 1 'universalisme Bien plutôt qu'il ne s'oppose à Paul. S ' il est de ce point de vue proche de Nietzsche. qui anticipe sans faiblir le moment où « la mort a été engloutie dans la victoire >> (Cor. 1 4) . pour n'être prisonnier d'aucun groupe local. nous 1' avons dit. pour la construction d<e son site. 11. dit-il. Et Paul. Et Paul n'est pas plus. de ce qu'un homme est ressuscité. de véhémence et de sainte douceur. Il éradique la négativité. qu'il y ait eu ce fils-là. il s'agit de l'engloutir. mais non pas négation : Or. La mort. même conviction que 1 'homme peut et doit être surmonté. Être celui. et oppose à ceux qui veulent le fixer : « Je me dois aux Grecs et aux barbares. parfois brutal. Et enfin même universalité de l'adresse. dans ce « hors des morts )). pour Paul. écrit à Bismarck . En définitive. de l'événement. comme site humain du Fils. des petitesses et des lubies du sage ou du métaphy­ sicien. On pourrait dire : l'événement-Christ. nous être proposé le choix de la vie. 9) ? Même mélange. Même assurance quant à une élection persçmnelle. un doctrinaire de 1 ' être­ pour-la-mort et de la finitude. le ministère de la Justice est de beaucoup supérieur en gloire )) (Cor. identifie rétroactive­ ment la mort comme une . Paul ou Zarathoustra. il s'agit de comprendre pourquoi cet événe­ ment. 6. voyage idéalement dans tout l 'Empire. Extraction. Nietzsche riva­ lise avec lui. M�me désir d'ouvrir une autre époque de 1 'histoire de 1 'humanité. 1 . Au Paul qui se sait « mis à part pour annoncer 1 'Evangile >> (Rom. ce Paul qui proclame : « Si le ministère de la Condamnation a été glorieux. d'aucune secte provinciale. la « très grande >>). l'événement-Christ n'est que résurrection. la part L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 89 de l'être-pour-la-mort est celle qui dit encore « non )). . si nous sommes morts avec Christ. n'est à l'épreuve événementielle de la résurrection qu'un impouvoir. fonde aux yeux de Paul un universalisme. Même susceptibilité. comme le premier Heidegger. il n'y a jamais qu'une voie-de-la-mort. et non par sa négation.9). en soustrac­ tion de la mort. de la vie. même radi­ cale. en toute rigueur. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Dans le sujet divisé. 1 5 . Qu 'est-ce qui. aux savants et aux ignorants >> (Rom. interroge la ressource de tous les peuples. puisque nous savons que Christ. N'est-il pas le frère de Nietzsche. Paul n'est évidemment pas le dialecticien que parfois on sup­ pose. et non un état de choses. radicalement singulier. de l'abolir. La mort n'est pas un destin mais un choix. dans cette résurrection. Si la résurrection est soustraction affirmative à la voie de la mort. Et donc il n'y a pas. Il ne s'agit pas de nier la mort en la conservant.88 Saint Paul. . hors du pouvoir de la mort. 1. une dimension du sujet. même certitude qu'il faut en fmir avec la culpabilité et la loi. soustraction. même errance planétaire. et si la mort est requise.

3. xapL<. Il n'en résulte nullement que le Christ soit un Dieu incarné. Et. à toutes les dimensions du suj et humain. bien qu'elle n'active d'aucune dialectique de l'incarnation de l'Esprit. résiliant 1 'abîme de la transcendance. organise celui de la grâce et de la foi.24). Il est essentiel de se sou­ venir que. pour Paul. mais sous la grâce. bien que la résurrection ne soit pas le « calvaire de l'absolu ». l'enseignement de Paul : 1 . Tandis que la voie de l'esprit (1tVri>l. Ce qui nous sauve est la foi. T�<. Or le premier des noms de la mort. Mais d'où procède qu'il faille rejeter la loi du côté de la mort ? C'est qu'à la prendre dans sa particularité. et v61. le Christ n'est pas identique à Dieu. c'est : Loi. La pensée de Paul dissout l 'incarnation dans la résurrection. Il y aurait donc quatre concepts. le nouvel objet réel. dont le réel est la vie. ce n'est pas l'infini qui est mort sur la croix. (la grâce). Paul se contente de la métaphore de 1 ' « envoi du fils ». et non les œuvres. soit les œuvres qu ' elle prescrit. (la loi). ni mâle ni femelle. La voie subjective de la chair (aap�). Dans Rom. il est vrai qu'elle relève les différences au profit d'une universalité radi­ cale. la construction du site événe­ mentiel exige que le fils qui nous fut envoyé.27 sq. à la mort. et que l'événement s'adresse à tous sans exception. Cependant. 3 .1o<. passant « ÔLà lii <. ou foi. Certes. donnée événementielle. métonymie périlleuse. elle fait barrage à ce que l'adresse universelle de la grâce soit subjectivée comme pure conviction. traversant la « rédemp­ tion qui est en Jésus-Christ ». pour disposer les choix fondamentaux d'un sujet : nl<rn<. ni esclave ni homme libre ? Le ressuscité est ce qui nous filialise et s 'inclut dans la dimension générique du fils. (la foi) et fpyov (l 'œuvre) . organise le couple de la loi et des œuvres. ou qu'il faille le penser comme devenir-fini de l'infini. La loi « obj ective » le salut et interdit qu'on le rapporte à la gratuité de 1' événement­ Christ. 2. par conséquent. dont le réel est la mort. Nous ne sommes plus sous la loi. ou divise définitivement tout sujet. dans le monde romain. qu'aucune théologie trinitaire ou substantialiste ne sou­ tient la prédication. Tout entier fidèle à 1' événement pur. soit immanent à la voie de la chair.la). anoÀu­ Tp<i>oew<. Entre les deux. C'est bien ce qui est. Elle ne s 'éclaircit qu'en scrutant les noms de la mort et les noms de la vie. Èv XpL<JT<iJ Ieooü » (Rom.90 Saint Paul. pour Paul. Paul indique clairement ce dont il s'agit.. CHAPITRE VII Paul contre la loi Deux énoncés paraissent communément concentrer. et qui est bien la liaison essentielle entre ' . La fondation de 1 'universalisme s'ensuit-il qu'il n'y a ni Grec ni Juif. une invention foudroyante.

Paul a parfaite­ ment conscience du caractère touj ours étatique de la loi. sans les œuvres de la Loi. incontrôlable. les mcirconcis. la transcendance divine. Le récompense ou d'un salaire. Par quelle loi ? Celle des œuvres ? Non. l ' universel (l 'humanité tout entière. possible de l'Un. le circoncis comme l ' incirconcis) et le singulier (l ' événement-Christ). du suj et. au moyen de la foi également. comme aussi toute approche juridique ou contractuelle de sa division constitutive. La loi est tou­ j ours prédicative. qui peut être à la mesure de l 'universalité d'une adresse ? En tout cas pas la légalité.Saint Paul.4). ce qui est translégal. la redoutable question de l ' Un. et contrôle. quand sa racine est événementielle : il n'y a d'Un qu ' autant qu 'il est pour tous. pour autant qu'il s ' agit de l ' Un. désigne toujours une particula­ rité. La fondation de l 'universalisme 92 événement et universalité. ou communautaire. . La grâce est le contraire de la loi. en en renouvelant les termes. Ou bien Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs ? N 'est-il pas aussi le Dieu des païens ? Oui. Le monothéisme ne s ' entend que dans la prise en considération de l 'humanité tout entière. puisqu'il y a un seul Dieu. Le salut du suj et ne saurait avoir la forme d ' une rité. L'Un est ce qui n ' inscrit aucune différence dans les suj ets auxquels il s ' adresse. aucune espèce de « droit » de l 'homme. Il y a là une intuition profonde de Paul. nomme. Ce qui fonde un sujet ne peut Car cette fondation se noue à ce qui est déclaré dans une contingence radicale. La question fondamentale est de savoir ce que signifie au juste qu 'il y ait un seul Dieu. contre la qu ' à ceux qui reconnaissent et pratiquent les injonctions logique du droit et du devoir. ou. Mais. Non adressé à tous. C ' est précisément ce que Paul app elle la grâce : ce qui advient sans être dans l ' assise d ' aucun prédicat. Elle n ' est pas une opération Paul contre la loi 93 paulinienne. La subj ectivité de la foi est dispositif général d'une vérité contient l'Un (dans la fable non salariale (ce qui autorise après tout qu' on la déclare . car elle ne destine son « Un » fallacieux La polémique contre le « ce qui est dû » . de la coutume. plus simpleme. nien des œuvres et de la loi : « Celui qui fait une œuvre La substructure ontologique de cette conviction (mais l ' ontologie n ' intéresse nullement Paul) est qu'il n'y a pas reçoit son salaire non pas comme une grâce. toute incorporation particulière. proprement révolutionnaire. pour Paul. Sa conviction. 4. par la loi de la foi . qui justifiera par la foi les circoncis. il l'est aussi des païens. pour Paul. Qu ' il y ait un seul Dieu doit se comprendre non comme une spéculation philosophique sur la substance. rien n ' est d ' Un événementiel qui puisse être l 'Un d'une particula­ dû. si l ' on entend que l 'humanité de l 'homme est sa capacité subj ective. dans « monothéisme » ? Paul affronte. car nous estimons que l'homme est justifié par la foi. particulière et partielle. est que le signe de l 'Un c 'est le «pour tous ». et. est le cœur du refus pauli­ qu ' elle détaille. mais comme une chose due » (Rom. Le par­ ticulier ne peut s'y inscrire. Entendons par « étatique » ce qui dénombre. qui défait.nt. hors prédicat. Telle est la maxime de l 'universalité. au être ce qui lui est dû. Que veut dire « mono ». sens strict. l ' Un se délite et s ' absente. il relève de 1' opinion. Qu' est-ce . ce qui arrive à tous sans raison assignable. donc une différence. . mais à partir d'une structure d' adresse. le monothéisme). d'une vérité : Où est donc le sujet de se glorifier ? Il est exclu. par sa compréhension universelle et illégale de l ' Un. les parties d'une situation. ou le « sans exception ». Or la loi. Qu 'une vérité sur­ gisse événementiellement exige qu' elle soit hors nombre. Il n ' y a. pour autant qu ' elle est ce qui vient sans être dû. ou sur 1' étant suprême. de la loi. . Le seul corrélat possible de l ' Un est l 'universel.

dans Rom. » �wpeav est un mot fort. Entre le « pour tous » de l'universel et le « sans cause ». qui est marquée par le prédicat de sa limite.20. et même « en vain >>. Nous avons là une chicane . non descriptible. Seul le charisme. limite qui a pour chiffre mort un commandement de la loi. au moyen de la rédemption accomplie en Jésus-Christ. détient cette puissance d'excès sur la loi qui fait choir les différences établies. Les deux voies subjectives. afin que. Tout sujet s'initie d'un. « sans cause ». il veut dire « par pur don ». mort et vie.la multiplicité particularisante.94 Saint Paul. C ' est bien pourquoi elle autorise la déposition de la différence.la multiplicité qui. on comprend aussitôt que ce qui se soutient de l'événement (une vérité. L'opposition grâce/loi recouvre deux doctrines du mul­ tiple. Il n'y a d'adresse à tous qu'au régime du sans cause. s ' excédant elle-même. Chez Paul. il y a un lien fondamental entre universa­ lisme et charisme. comme le péché a régné en donnant la mort. L'excès sur soi interdit de représenter cette multiplicité comme totalité. Le sujet constitué par le charisme dans la pratique gra­ tt. elle donne à chaque partie du tout ce qui lui est dû.ia. xaptcrJ. mais la déclaration de 1 'événe­ ment. sont aussi deux types de multiplicités : . donc. 3 . comme nomadisme de la gratuité. celle qui va avec sa propre limite. soutient 1 'universalité. La fondation de 1 'universalisme communiste). quelle qu'elle soit) est toujours en excès imprédicable sur tout ce que le « péché » circonscrit. qui surabonde par rapport à elle­ même comme au regard des distributions fixes de la loi. La loi en est le chiffre ou la lettre . dont le non­ rapport constitue le sujet divisé. Elle relève d'un don accordé. Le point de la subjectivité étant non 1 'œuvre qui appelle salaire ou récompense. Ce qui est appelé « grâce » est la capacité d'une multi­ plicité postévénementielle à excéder sa propre limite. Si 1' on entend par « péché » l ' exercice subj ectif de la mort comme voie d'existence.23-4 : « Il n'y a point de distinction [ôta­ moÀ�. Telle est la racine du fameux thème paulinien concer­ nant la « surabondance » de la grâce. Toute subjectivité affronte sa division dans l'élé­ ment d'une essentielle gratuité de son propos. Seul ce qui est charismatique. Paul contre la loi 95 La thèse ontologique profonde est que l'universalisme suppose que 1 'on puisse penser le multiple non comme partie. mais comme excès sur soi. C'est exactement ce que dit le fameux texte de Rom. charisme. il y a pour Paul un lien essentiel. Reste à comprendre pourquoi le motif subjectif asso­ cié à la loi est celui du péché. La grâce événe­ mentielle commande une multiplicité en excès sur elle­ même. afm que la faute abondât . L'opération rédemptrice est l'avènement d'un charisme. tout sujet est charismatique. déposition qui est le processus même de 1' excès. et donc le culte légal de la particularité. 5. la grâce sont à la mesure d'un problème universel. donc absolument sans cause. Il dira ainsi. le sujet déclarant existe selon le charisme qui lui est propre.iite de l'adresse à tous soutient nécessairement qu'il n'y a pas de différences. mais là où le péché a abondé. entre la puissance d'adresse universelle de l'Un et l'absolue gratuité du militantisme. N'est adressable à tous que ce qui est absolument gratuit. La surabondance n'est référable à aucun Tout. comme hors-place. ainsi la grâce régnât par la justice pour donner la vie éternelle par Jésus­ Christ.1 : Or la Loi est intervenue. la grâce a surabondé. La loi commande une multiplicité mondaine prédicative. . et ils sont justifiés gratui­ tement (ôwpeav) par sa grâce. notre Seigneur. qui veut dire "différence"] : car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu.

et 1 'y enchaîne quelle que soit la « volonté )) du sujet.7-23. en désigne 1' effet comme venue du sujet à la place du mort. au regard de cette autonomie. la loi. en effet. Ce qui est bon. . la Loi est sainte et le commandement est saint. 20 . devient l'objet d'un désir qui vit par lui-même en lieu et place du sujet. Car je ne comprends pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux. 1 7) C'est le péché qui. En fait. C ' est elle. Rom. est ainsi condensé par Paul : « Car le péché. par le moyen du commandement. On voit bien que se qui se joue là n'est rien moins que le problème de l' inconscient (Paul l'appelle l'in­ volontaire. C'est cet automatisme objectal du désir. m'a séduit par le commandement même. et par lui rn ' a fait mourir. vienne occuper la place du mort. qu'il n'y a nulle raison de traduire ici par une « concupis­ cence )) qui sent par trop le confessionnal. je suis mort . Com­ ment comprendre « transgression )) ? Il y a transgression Paul contre la loi 97 quand ce qu'interdit. au regard de quoi le sujet involontaire n' est plus capable que d'inventer la mort. 7. Ainsi.96 Saint Paul. La loi est ce qui donne vie au désir. mais quand le commandement est venu. il faut avoir la compréhen­ sion la plus profonde des connexions entre désir. cependant. excentré du sujet. nommant « péchb) l'autonomie du désir quand son objet est pointé par le commandement de la loi. est-il donc devenu pour moi une cause de mort ? Non certes ! Mais le péché. m'a séduit par le commandement même. et elle seule. 1 1 ). Pour en venir à la « nouvelle vie )) du sujet. On ne saurait imaginer disposition plus antikantienne que celle qui. Mais. La loi est requise pour que soit délivrée la vie automatique du désir. La fondation de 1 'universalisme d'une extrême complexité. ayant saisi l'occasion. comme automatisme. Autrefois. pour bien prouver ce qu'il est. Ainsi. s'accomplit comme automatisme inconscient. le péché a repris vie. Car seule la loifzxe l'objet du désir. je suis chamel. le péché est mort. « 6 où 8üw ))) . Que dirons-nous donc ? La Loi est-elle une puissance de péché ? Non certes ! Mais je n'ai connu le péché que par la Loi . car je n'aurais pas connu le désir. toutes sortes de désirs . La loi est ce qui livre le désir à son autonomie répéti­ tive en lui désignant son objet. du désir. j ' étais sans Loi et je vivais. impensable sans la loi. car on ne comprendrait pas alors qu' il soit lié à la loi et à la mort. m'a conduit à la mort. elle contraint le sujet à ne plus pouvoir emprunter que la voie de la mort. Mais tout est détaillé dans le texte peut-être le plus célèbre de Paul. s'est servi d'une chose bonne en soi afm de me donner la mort. et de la mort subjective. qui entraîne dans la çomposition subjective que « loi )) soit désormais un des noms de la mort. Cet entrecroisement de l'impératif. qui assigne le sujet à la voie charnelle de la mort. Le péché est la vie du désir comme autonomie. ce dont il s'agit est le désir (tm8u11ia). mort et vie. juste et bon. 7. c'est-à-dire nomme négativement. La thèse fondamentale de Paul est que la loi. loi. ayant saisi l'occasion. ce que je ne veux pas. Le désir conquiert alors son automatisme sous la forme d'une transgression.de sorte qu'il s'est trouvé que le commandement qui devait me donner la vie. texte que je cite en entier avant d'en reprendre l 'élucidation. mais aussi le plus intriqué. Car le péché. Qu' est-ce exactement que le péché ? Ce n' est pas le désir comme tel. et moi. ayant saisi l 'occasion. l'auto­ matisme de répétition. le péché est apparu dans toute sa gravité. a produit en moi. si la Loi n'eût dit : « Tu ne convoiteras point ! » (Exode. dote le désir d'une autonomie suffisante pour que le sujet de ce désir. Nous savons. que la Loi est spirituelle . sans la Loi. par le comman­ dement. vendu et asservi au péché. Nous avons jusqu'ici anticipé. et par lui rn ' a fait mourir )) (Rom. ce faisant. car. mais moi. La vie du désir fixée et délivrée par la loi est ce qui.

structurée par 1 'opposition vie/ mort. le mal est attaché à moi. L'interdit de la loi est ce par quoi le désir de l'obj et peut s 'accomplir « involontairement ». lui. une singulière disposition où. parfaitement établi par Paul. le sujet est subj ectivation. Par quoi le suj et. qu'on appel1' inconscient Paul contre la loi 99 lera des œuvres. mais de 1 'événement. c ' est-à-dire comme vie du péché . où il serait. je prends plaisir à la loi de Dieu . mais je fais le mal que je ne veux pas. Le corollaire subjectif. dans mon être intime. qui se trouve dans mes membres. ce n'est plus moi qui agis ainsi. je reconnai� par là que la Loi est bonne. Or. Il y a une vie indistincte. La loi est inappropriée au « pour tous ». mais c 'est le péché qui habite en moi. c'est que cette expérience (il parle de lui. et lui interdit le repos. Mais suivons un instant encore les dédales de l'épître aux Romains. autonome. et où le péché. Comment s'organise le sujet d'une vérité universelle. Théorème 1 : Il n'y a de l'Un que pour tous. car elle est toujours loi étatique. Mais peut-être. qui active constamment le sujet dans le service de la vérité. c'est manifeste. ou conviction) désigne exactement ce point : l'absence de tout écart entre sujet et subjectivation. si le sujet est du côté de la mort. occuperait la place du mort. La fondation de l 'universalisme mais je fais ce que je hais. peut-être quelque chose . C'est bien ce qui impose qu'elle se noue à la voie de la chair et en définitive à la mort. récapitulant et généralisant les figures induites chez Paul par la virulence de la fable. automatique. sous condi­ tion de la loi. fait advenir une multiplicité en excès sur elle­ même. Ce qui importe à Paul. c'est-à-dire dans ma chair. pouvons­ nous. et il pro­ cède non de la loi. loi de contrôle des parties. Théorème 2 : L'événement seul. car je ne fais pas le bien que je veux. C'est dans la rétroaction de l'événement que se consti­ tue l'universalité d'une vérité. mais je n'ai pas le pouvoir de l'accomplir . Dans cette absence d'écart. En effet. L'universalité est liée organiquement à la contingence de ce qui nous arrive. Car. mais c'est le péché qui habite en moi. et donc la possibilité d'outrepasser la finitude. interdit aussi l'infini. il faut rompre avec la loi. inconsciemment. passe du côté de la mort. et qui est la surabon­ dance insensée de la grâce. il n'y a pas le désir libéré. excentré de ce désir. Ce qui veut dire : indépendam­ ment des résultats. du côté de la vie. si je fais ce que je ne veux pas. presque dans le style des Confessions de saint Augustin) fait apparaître. loi particulière. Pour que le sujet bascule dans une autre disposition. comme contingence illégale. Je trouve donc en moi cette loi : Quand je veux faire le bien. je sais que ce qui est bon n'habite point en moi. Et alors. ordonner en deux théorèmes ce qui a valeur matérialiste . mais j e vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon entendement. Dans la guise de l'événement. dès lors que la loi ne peut en soutenir la division ? La résurrection convoque le sujet à s 'identifier comme tel sous le nom de foi (nian�). au point où nous en sommes. la vie est du côté du péché. Le mot « nianç >> (foi. Toute la pensée de Paul vise ici une théorie de subjectif. ou des formes prescrites. Il n'y a de l'Un qu'au défaut de la loi. Si je fais ce que je ne veux pas. parce que j 'ai la volonté de faire le bien. indivise.98 Saint Paul. Ce qui interdit le monothéisme en en particularisant l'adresse. Telle est la conclusion implacable de Paul. ce n'est plus moi qui agis ainsi. l'Une-vérité procède en direction de tous. dessiner notre matérialisme de la grâce. Nous l'avons déjà pointé dans le texte : sans la loi. c'est-à­ dire l'automatisme de répétition. et qui me rend captif de la loi du péché. est que toute loi est le chiffre d'une finitude.

C ' est ce dont la loi. >> Car cette « vie » n'est pas celle qui fait tout le réel de la voie de 1 'esprit dans le sujet divisé. inactive. qui était elle-même morte. qui est tout sauf un moraliste. la mort est du côté du désir : « Sans la loi le péché est mort. » Le péché en tant que tel n'intéresse pas Paul. avant la loi. comme désir transgressif. avant la chute. tombe du côté de la mort. Ce qui sera plus tard la voie de la mort. » Ce qui veut dire : sans la loi. Son indistinction supposée ne peut plus être tenue. et elle seule. qui est 1' automaticité vivante du désir. Si on suppose cet « avant » de la loi. C'est plutôt une vie qui insépare les deux voies. où la division est entre le Moi mort et l'automati­ cité involontaire du désir vivant. Il y a constitution de la voie char­ nelle. La mort de la vie. une figure d'impuissance. On notera le puissant paradoxe de cette disjonction du Moi (mort) et du péché (vivant). et le sujet. Puisque le sujet de la vie est à la place de la mort et vice versa. C ' est là 1 ' essence. redevient vivante. On connaît la terrible formule de . comme vie selon l'esprit. Cette figure du sujet. Généralisons un peu. de 1 'innocence. Avec la loi le désir reprend vie. c'est le Moi (en position de mort). est. on suppose un sujet innocent. « Avant la loi ». n'est pas vivant. Le péché est la vie de la mort. Il signifie que ce n'est Paul contre la loi 101 jamais moi qui pèche. La fondation de l 'universalisme comme la vie adamique. c'est le péché qui pèche en moi : « Le péché me saisit par le commandement et par lui me fit mourir. en impuissance et en ratiocination. empiriquement observable. c'est le péché. de 1 ' autre. sous les espèces du Moi. il n'y a pas d'autonomie vivante du désir. Cet excentrement peut du reste être mis en parallèle avec l'interprétation lacanienne du cogito (là où je pense je ne suis pas et là où je suis je ne pense pas). se trouve déterminé. sous 1' effet de la loi. le péché est moins une faute qu'une incapacité de la pensée vivante à prescrire 1' action. C ' est une sorte d'enfance qu'invoque Paul quand il dit : « Autrefois sans loi je vivais. mais c'est le péché qui habite en moi. autonomisé.1 00 Saint Paul. et c'est le cœur du propos de Paul : avec la loi. Nous pouvons donc dire. le suj et est définitivement sorti de 1 'unité. ou indivis. il est une catégorie active. Ou plutôt. Or la voie du péché est celle de la mort. qui n'a pas même inventé la mort. car le sujet (le Moi mort) est disjoint d'une puissance sans limite. Nous poserons alors : Théorème 3 : La loi est ce qui constitue le sujet comme impuissance de la pensée. Fondamentalement. la voie de la mort est morte. Le prix payé est que la vie occupe la place du mort. une forme particulièrement retorse de sa division. et la mort du côté de la voie de la vie. et le faire. dans le sujet indistinct. auquel la loi désigne son obj et. La loi fait vivre la mort. il s'ensuit que le savoir et la volonté d'un côté. Le péché apparaît comme automaticité du désir. de l'existence sous la loi. L'homme de la loi est pour Paul celui chez qui le faire est séparé de la pensée. grâce à la multiplicité objectale que la loi découpe par l'interdit et la nomination. pour la pensée. la vie d'un sujet supposé plein. Le désir reste. L'extrême tension de tout le texte provient de ce que Paul cherche à dire un excentrement du sujet. l'agir. La pensée se dissout. ou ce qui fait basculer le sujet dans la place du mort. La vie de la mort. Tel est l'effet de la séduction par le cominandement. « Avec la loi ». est capable. Mais la loi est avant tout la force de commande­ ment de la lettre. Mais aussi bien cette vie innocente reste étrangère à la question du salut. la voie de la mort. » Et : « Ce n'est plus moi qui le fais. Ce qui compte est sa position subjective. sa généalogie. Le désir. La loi distribue la vie du côté de la voie de la mort. une catégorie vide. sont entièrement disjoints. pleine.

Il y a salut quand la figure divisée du sujet soutient la pensée dans la puis­ sance du faire. où la vie était en position de reste de la mort. ne peut être relevée. c'est-à-dire à nouveau permu­ tée. dans le sujet. Ou. Le salut est le désenchaî­ nement de la figure subjective dont péché est le nom. C'est dire que la grâce est pour part soustraite à la pensée qu 'elle rend vivante. il apparaît que ce désenchaînement est une délitté­ ralisation du sujet. ou littéral. Elle est suivie de la mention du « ministère de la mort gravé en lettres (ÈK ypélflflUO'lv) sur des pierres ». pour ma part.6-7 : « To ypélflflU a7toKTÉVVEt. Si on appelle « salut �� la ruine de cette disjonction. Le péché n'est rien d'autre que la permutation. avec simplicité : nous sommes dans le péché. l'anti­ dialectique du salut et du péché. la figure du chiasme mort/vie. lequel désenchaîne le point d'impuissance de l'automatisme. des places de la vie et de la mort.e. ce Paul du poème moderne. et cette opération. cette voie reste morte (elle est en posture de Moi). C'est ce que j 'appelle. Nous avons en effet vu que le péché est une structure subjective. Cela veut dire qu'il ·n'y a de lettre que de l 'automa­ tisme. Quand le salut débloque le mécanisme subjectif du Paul contre la loi 1 03 péché. ou de forme littérale d'une procédure de vérité. Il n'y a de chiffrage que de la mort. Paul peut dire. « Grâce » veut dire que la pensée ne peut rendre raison intégralement de la brutale remise en route.3. organisé par la loi. Nous avons alors : Théorème 4 : Il n'y a pas de lettre du salut. et opère à 1' aveugle. 11. Toute lettre est aveugle. que par une opération implaçable qui porte sur la mort et la vie. donc d'un acte pur. comme le dira Mallarmé. mais il l'est tout autant qu'elle ne pourra penser jus­ qu'au bout le hasard dont ainsi elle résulte. Il est important de comprendre. et de reprendre. il se pré­ sente comme corrélation disjointe d'un automatisme du faire et d'une impuissance de la pensée. Quand le sujet est sous la lettre. que du calcul. il est certain que toute pensée émet un coup de dés. Seule la résurrection rend possible qu'elle redevienne active. . La réciproque étant : il n'y a de calcul que de la lettre. La désintrication de la mort et de la vie. Seule une résurrection redistribue mort et vie à leurs places. en mon­ trant que la vie n'occupe pas nécessairement la place du mort. La pensée ne peut être relevée de son impuissance que par quelque chose qui excède son ordre. Pour Paul. mais l'esprit crée la vie. Tant que nous sommes « sous la loi ». La condition est elle-même inévitable­ ment en excès sur ce qu'elle conditionne. La lettre mortifie le sujet en tant qu'elle sépare sa pensée de toute-puissance. La fondation de 1 'universalisme Cor. C ' est bien pourquoi. On conviendra d'appeler « salut » (Paul dit : vie justi­ fiée ou justification) ceci : que la pensée puisse être non séparée du faire et de la puissance. une procédure de vérité. et non une action mauvaise. il est clair qu'il va dépendre d'un surgir sans loi. sous l'effet de la loi. sans avoir besoin d'une doctrine sophistiquée du péché origi­ nel. c'est-à-dire de la conjonction retrou­ vée de la pensée et du faire. la lettre tu.1 02 Saint Paul. « Grâce » nomme 1 'événement comme condition de la pensée active. Cette délittéralisation n' est concevable que si on admet qu'une des voies du sujet divisé est translittérale. To ôt 1tVEÜ fla (4>o7totti ». peut s ' apercevoir uniquement à partir de l'excès de la grâce. c'est la résurrection. de la voie de la vie.

poser qu'aucune grâce ne nous est accordée dans 1' existence. ne peut justi­ fier 1' existence d'un sujet : « Ce n'est pas par les œuvres de la loi que 1 'homme est justifié. si 1 ' on persiste à supposer que vérité et justice peuvent s'obtenir par 1' observance des commandements légaux. 2. . Réciproque­ ment. occupait la place du mort. si on entend par « morale )) l'obéissance pratique à une loi. sous la loi. et que le péché (ou désir inconscient) vivait en lui d'une vie autonome . ce n'est plus moi qui vis. mais par la foi en Jésus-Christ )) (Gal. le sujet. Qui plus est. c'est Christ qui vit en moi » (Gal. 3 . de même. Christ est mort en vaim) (Gal. car si la justice (ôtKaLOaUVT)) s 'obtient par la loi. 1 6).CHAPITRE VIII L'amour comme puissance universelle Il est donc établi qu'aucune morale. excentré de la vie automatique du désir. le sujet parti­ cipe d'une vie nouvelle dont Christ est le nom. l ' événement­ Christ est proprement l'abolition de la loi.2 1 ). 2. De même que sous la loi. qui n'était que 1 'empire de la mort : « Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi )) (Gal. le sujet s'était exilé dans la forme close du Moi : « Si je vis. 1 3). 2 . et nier la résurrection : « Je ne rejette pas la grâce de Dieu .20). La résur­ rection du Christ est aussi bien notre résurrection. brisant la mort où. il faut revenir vers la mort. basculé hors de la mort par la résurrection.

Le principe en est que quand le suj et comme pensée s ' accorde à la grâce de l 'événement . il revient à la place de la vie. La fondation de l 'universalisme 1 06 Est-ce à dire que le suj et qui se noue au discours chrétien est absolument sans loi ? Plusieurs indices. Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus. dont nous avons vu que livrée à elle­ relevée par la foi. Théorème 5 : Un suj et fait loi non littérale de l ' adresse universelle de la vérité dont il soutient le processus . La loi revient comme articulation tique qui précède. universalise le sujet. La véritable subj ectivation a pour évi­ « Christ est la fin de la loi )) ( TÈÀoc. Rom. celle qui. au moment même où il entreprend de destituer la loi et d'élucider son rapport à la convoitise inconsciente. il pose que « la loi est spirituelle » (6 pour tous de la vie. 1 2). loi au-delà de la loi. c ' est la bouche : C 'est la parole de la foi que nous prêchons. Il est de 1 ' essence de la foi de se déclarer publiquement. la conviction) -. « L' amour est l' accomplissement de la loi )) pw�a v6�ou � ayémTJ. suj et mystique. Car c'est en croyant du cœur qu'on parvient à la justice. Il ressaisit les attributs de la puissance Qui plus est. lui qui était mort. celle du cœur. pure subj ectiva­ tion. qui étaient tombés du côté de la loi et dont la figure sub­ rappelle en effet que « le commandement est saint. Ce ressaisissement fait loi universelle � ÈV'toÀ� apyla KUL ÔtKala Kat aya6� » (Rom.). dans le passage de 1 'épître aux Romains que nous avons lon­ guement commenté. (TCÀ�­ Sous condition d e l a foi. pensée et du faire. Ce n ' est pas le cœur qui sauve. Paul. 7. nous avertissent du contraire . . qui donne au suj et fidèle sa consistance. 1 4). celui du dire indicible.. que vie et mort ne . 1 0. qui ne nous dit plus grand-chose. mais seule la confession publique de la foi installe le suj et dans la perspective du salut. qui est « résurrection )) . mais le Notre tâche est de penser l ' antinomie apparente de deux énoncés : 1. voie de la foi. Paul l ' appelle « amour )). 1 0. quatrième discours. tu seras sauvé. juste et j ective était le péché . C ' est à mon sens une thèse de portée générale. même elle organisait non le discours chrétien. 1tVetl�QTLKO<. et c'est en confes­ sant de la bouche qu'on parvient au salut (Rom. sous son nom. semblant renverser d'un coup toute la dialec­ de la vie elle-même.c ' est la subj ectiva­ l 'esprit. d e l a conviction déclarée. C ' est ce que Paul appelle l ' amour.4). qui est puissance de mort. ibid. ayétnTJ. VO�oc. selon une autre loi. destinant la vérité à tous. et effectue dans le monde la vérité postévénementielle. Citant le Deutéronome. La vérité est mili­ tante ou n ' est pas. ne constitue pas par elle-même. longuement traduit par « charité )). Rom.. est requise. dans ta bouche (cr<o�a) et dans ton cœur (Kapôla) )). 1 0). 1 3 . Le réel de la foi est une déclaration effective. Il semble donc qu' il faille distinguer entre la subj ec­ Déjà la foi ne doit pas être confondue avec la seule tivation légalisante. qui induit son suj et comme détaché des lois étatiques de la situation. Paul rappelle que « la parole est près de toi. v6�ou XptcrToc.Saint Paul. Le traj et d'une vérité. qui énonce. Et certes. tion (la foi. n ' en est pas moins consistant. la conviction intime. et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts. 2. et nous engagent à poser la question extraordinairement dif­ ficile de l 'existence d 'une loi translittérale. et une loi conviction intime. qui appartient à 1 'esprit et à la vie. Il retrouve l ' unité vivante de la bon. sous le mot « résurrection )). la clôture du dence matérielle la déclaration publique de 1 'événement. d 'une loi de L 'amour comme puissance universelle 1 07 Cette adresse universelle que la foi. l ' amour nomme une loi non littérale. 8 sq.

car elle est tout entière subordonnée à la subjectivation par la foi : L 'amour comme puissance universelle 1 09 N'ayez de dettes envers personne. si ce n'est l'amour que vous vous devez les uns aux autres . la foi n'est agissante que par l'amour (Gal. la résurrection en fait foi. La foi est la pensée déclarée d'une possible puis­ sance de la pensée. . Elle n'est pas encore cette puissance elle-même. La foi prescrit une possibilité nouvelle. En effet. tu ne déroberas point : tu ne convoiteras point . La fondation de 1 'universalisme sont pas inéluctablement distribués comme ils le sont dans le « vieil ho�e ». la loi d'amour peut même (Paul ne refuse jamais la chance d'une extension des alliances politiques) être confortée par le rappel du contenu de l'ancienne loi. et c'est ce que d'abord il faut déclarer. pour le sujet chrétien. Mais on constate que la foi ne fait que déclarer.faire que la maxime soit telle qu'elle exige la foi pour être compréhensible. d'être non littérale. 5 . et rallie les sujets à la voie de la vie. quoique réelle dans le Christ. » L'amour ne fait point de mal au prochain . n'est que prétention narcissique. pour l'homme nouveau. Comme le dit fortement Paul.et tels autres qu'on pourrait encore citer . Mais cette conviction laisse en suspens l'universalisation du « nouvel homme ». ces commandements : « Tu ne commettras point d'adultère . qui prétend que le sujet s'anéantit dans un rapport direct avec la transcendance de l'Autre. ce qui est tout béné­ fice. Il relève du quatrième discours. 8 sq).6). Ainsi conçue. Mais ce rapport d'amour du sujet à lui-même n'est jamais qu'amour de cette vérité vivante qui induit le sujet qui la déclare. confessant la résurrection d'un seul homme. par quoi on s 'oublierait soi-même dans la dilection de l'Autre. encore inef­ fective pour tous. . contenu ramené par l'amour à une maxime unique qu'il ne faut pas. 1 3 . » . Une maxime qui ne soit pas suscitation de l'infini du désir par la transgression de l'interdit . « 7tt<Trt<. non objectale. L'amour est donc à . sauf à retomber dans la mort. une possibilité pour tous. antérieurement à la résurrection. L'amour est. La foi dit : Nous pouvons sortir de l'impuissance. livré à la mort.réduire la multiplicité des prescriptions légales. Cet impératif unique n'enveloppe aucun interdit. car. cSlàyét1tll <. on en trouve l'injonction dans l'Ancien Testament). Ce faux amour. Le « Aime ton prochain comme toi-même » satisfait ces deux conditions (et en outre. tvepyou�ÉVTJ >> . et retrouver ce dont la loi nous a sépa­ rés. loi de la rupture avec la loi. Qu'un nouvel agencement de la vie et de la mort soit possible. le retour d'une loi qui. Paul sait bien qu'il n'y a d'amour véritable qu'autant qu'on est d'abord en état de s'aimer soi-même. car celui qui aime son prochain a accompli la Loi.se résument tous dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. celui du dire intime et indicible. graver sur la pierre. publiquement. C ' est de ce point de vue que l'amour signe. de ce que le montage subjectif commandé par la loi n'est pas le seul possible. Ce passage traduit le double effort de Paul : . loi de la vérité de la loi. Il revient à l'amour de faire loi pour que l'universa­ lité postévénementielle de la vérité s 'inscrive continû­ ment dans le monde. n'en est pas moins principe et consistance pour 1 'énergie subjective initiée par la déclaration de la foi. le sujet. dans la forme des objets. Il faut une maxime unique. affirmative. accomplissement de la rupture qu'il consomme avec la loi. l'autonomie morti­ fère du désir. tu ne tueras point . et ne dit rien quant au contenu de la réconciliation entre la pensée vivante et l'action. car c'est à cette multiplicité du commandement que se rapporte. Et il exige la foi. Paul n'est nullement un théoricien de l'amour oblatif.1 08 Saint Paul. n 'a aucune raison recevable de s 'aimer lui-même. . il est affirmation pure. l'amour est donc l'accomplissement de la Loi (Rom. La foi prend acte.

et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science . Et quand il s ' agit de classer les trois opérations sub­ j ectives maj eures de l ' homme nouveau. Disons qu'une subj ectivation qui ne trouve pas la ressource de puissance de son adresse universelle Pour comprendre la version paulinienne du théorème du militant. son surgissement même. allant jusqu ' à soutenir que la foi sans amour n ' est que subj ectivisme creux. Paul semble assigner le salut exclusivement à la foi. car personne ne sera justifié par les œuvres de la Loi (Gal. cela ne me sert de rien (Cor. On se souviendra au passage que si « j ustifi c ation » retient encore. sans la fidélité. de la puissance de l ' amour de soi. quand je livrerais mon corps pour être brûlé. afin d'être justifiés par la foi en Christ et non par les œuvres de la Loi . et détermine la fidélité subjective. porte laforce du salut. le motif légal de la justice. l ' espé­ Il s ' agit là du rance et la charité. L 'amour comme puissance universelle Il l Mais Paul assigne. Il est vrai que 3. de l ' autre. Dans la pensée de Paul. 2. Par effectue dans le monde l'unité de la pensée et de l ' action. ou une cymbale qui retentit. L' amour est ce qui fait de la pensée une puissance. Aucune vérité n'est solitaire.Saint Paul. 1 6). qui seul C ' est même à quoi. C ' est pourquoi lui seul. est l ' adresse à tous du rapport à soi induit par l ' événement. et à destination de tous. elle ne sert à rien. L 'amour est exactement ce dont la foi est capable. exemple (mais le thème est récurrent dans les épîtres) : Néanmoins. S ' agissant de la prééminence de 1 ' amour. Quand j 'aurais le don de prophétie. J ' appelle cette puissance universelle de la subjectiva­ tion une fidélité événementielle. l ' espérance et l ' amour. l ' amour est précisément fidélité à l ' événement-Christ. si je n'ai pas l 'amour. si je n'ai pas l'amour. avec une énergie comparable. C ' est ce qu'on peut appeler le théorème du militant. Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres. je ne suis qu 'un airain qui résonne. Ainsi : Quand je parlerais les langues des hommes et celles des anges. la certitude Théorème 6 : accorde la première p lace : « Maintenant donc. non moins vrai qu 'il n ' est sauvé que par l 'amour. nous avons nous-mêmes cru en Jésus­ Christ. et il est vrai que la fidé­ lité est la loi d'une vérité. ayant connu que ce n' est point par les œuvres de la Loi. il faut du reste prendre garde au lexique de Paul. je ne suis rien. et non ce rapport lui­ même. Paul ne parle pas de salut (awTT)pla) mais de justification (6tKalwlla). choses demeurent : la foi. le salut au seul amour. D'un côté la déclaration événementielle est fondatrice du sujet . mais il est l 'homme est « justifié par la foi » (Rom. sans l ' amour. puisque seul 1' événement autorise le sujet à être autre chose qu 'un M oi mort. Quand il est question de la subj ectivation par la foi. 1 3). mais par la foi en Jésus-Christ que l'homme est justifié.). souvent. la foi. on réduit sa pensée. telle que la subj ectivation (la conviction) le rend possible. 1 3 sq.27). il est utile de partir de deux énoncés appa­ manque la vérité dont en apparence elle est pourtant. 1 3 . quand j'aurais toute la foi jusqu'à transpor­ ter des montagnes. qui est toujours d'une grande précision. La nouvelle loi est ainsi le déploiement en direction des autres. dans sa racine. ou plutôt la conviction. c ' est à l ' amour. sans hésitation. et non la foi. si je n'ai pas l'amour. 1. ces trois et l ' amour. 1. le seul témoin. dans remment contradictoires. le salut . ou particulière. que Paul Ce qui donne puissance à une vérité. qu ' on ne saurait aimer. mais la p lus grande des trois est l ' amour » (Cor. selon une puissance qui destine universellement l ' amour de soi. La fondation de 1 'universalisme llO sous l ' autorité de l ' événement et de sa subj ectivation dans la foi.

à. Et le réel militant de cet amour est l ' adresse à tous de ce qui la constitue.). Tfi<. Dans Thess. la foi j amais pour Paul que « la foi qui se montre agissante par (la charité. La fondation de l 'universalisme 1 12 signifie. � à. 1 3 . le Jugement dernier ? Ce serait l ' espérance d'un événement à venir.yà.À'l8ti<. . l ' amour » (Gal. Autant dire que l ' énergie d'une vérité. 5). 1 3 ) .À'l8tia<. l ' espace juste d'une libération . Lui seul est vie de la vérité. est identique à son universalité.À'l8tia<.n'l) » (Cor. Grecs et Juifs. Ainsi la subjecti­ vation crée-t-elle. « libération ». œuvre (Ëpyov). (Cor. Justice serait rendue.) » (Cor. chez Paul et ses successeurs. hommes et femmes. effectue cette libération. et c ' est à cet ultime tribunal de la vérité que se confierait l 'espérance. D ' où résulte que « nous n ' avons nulle énergie contre la ôuvà. 1. que la grâce elle­ même n' est qu ' indication d'une possibilité. qui ferait tri entre réprouvés et sauvés. 11. 1' espé­ dont la forme subjective. La vérité n ' est demeurent. tout simplement. principe de ténacité.6). vérité (où Théorème 7 : Le processus subj ectif d'une vérité est une seule et même chose que l ' amour de cette vérité.f1t8à. Comme le dit Paul. KaTà. .yém'l [. Descriptivement. « Amour » est le nom de ce labeur. 8). L' espérance.). 1 3 . la foi est comparée à ce qui fait et l ' amour au travail pénible. La foi autorise qu 'on espère en est qu'elle s 'adresse inlassablement à tous les autres. l ' amour à. dans Rom. nous l ' avons vu. La matérialité de l'universalisme est la dimen­ sion militante de toute vérité. 1. rance a trait à la justice.t Paul a l ' intuition que tout sujet est articulation d'une subj ectivation et d'une consistance. 1. qui implique l ' universalité de l ' adresse. Contre cette classique eschatologie judiciaire. sous le nom paulinien d' amour.] ouyxaipet T!Ï à. renvoie à l ' endurance. à la persévérance. d'obs­ tination.). à. Qu 'en est-il de l ' espérance ? exister dans le monde. ce qui la fait la corrélation subjective de la foi et de l ' amour. à la peine. 1 3 . elle. Nous avons éclairci surgir. 5 . Cela veut dire aussi qu ' i l n ' y a pas de salut instantané. elle est la subj ectivité de la continuation du processus subj ectif. pose que « tro is choses (nian<. 1 2 : « C ' est en croyant du cœur qu ' on obtient la justice. 1 0. l ' espérance (tÀni<. hommes libres et esclaves. à la patience . au labeur. la justice.Saint Paul. plai­ L'espérance sir de la vérité . Ainsi. « l ' amour [ . mais seulement pour la vérité (ùhtèp T�<. » Mais de quelle justice s ' agit-il ? Paul veut-il dire que 1' espérance de la justice est l ' espérance d 'un jugement. selon le possible indiqué par la résur­ CHAPITRE IX rection d'un seul. Le sujet doit être donné dans son labeur et non seulement dans son Paul. mais seul l ' amour. . ] se . Paul semble plutôt caractériser l ' espérance comme simple impératif de la continuation. . réj ouit de la vérité ».

Tintoret ou Michel-Ange. chez Paul. dans cette vision de l ' espérance. Il y a une longue histoire de ces deux tendances. comme c ' est un homme violent et rancunier (il faut bien que la voie de la mort persiste à diviser le suj et). Renforce-t-elle la puissance du dehors. L' enfer a touj ours eu beaucoup plus de succès. elle dispose le suj et dans l ' intervalle de deux événements. La légitimation de la foi et de l ' amour par l ' espérance est alors purement négative. ne seront pas vraiment bien traités. le j our approche. 1 3 . Mais. on a l ' espérance d'un salaire. et revêtons les armes de la lumière » (Rom. en privilégiant presque tou­ j ours la rétribution. par le ressentiment. Si l ' espérance est plutôt le principe de la per­ sévérance. dont les réso­ nances politiques durent encore. et celle de la persévérance. on reste dans le subj ectif pur. Si 1 'on tire vers la rétribution finale. que la fin du monde est pour bientôt : « Vous savez dans quel temps nous sommes : c ' est 1 'heure de vous réveiller enfin du som­ meil. De même. enfin. Le travail de . Si on tire du côté de la persé­ vérance. Et. Encore moins ordonne-t-il l ' espérance à la satisfaction du châtiment des impies. tout comme le syndicalisme ordinaire argue des revendi­ cations des gens pour mieux se méfier de leurs emballe­ ments politiques « irréalistes ». on a une figure subjective entièrement désinté­ ressée.e de son traj et. ainsi conçue.Saint Paul. car ce qui requiert le sujet. le sujet se réaligne sur l ' objet. 1 'espérance. et il prend appui sur 1 ' espérance du second pour soutenir sa foi dans le prerruer. La nuit est avancée. L' espérance est traversée par la haine des autres. L 'espérance 1 15 neuse des militants récompensés et la dégringolade téné­ breuse des vilains foudroyés. à cette atmosphère apocalyptique et agressive. il consent parfois. est l ' idée que le méchant sera puni. à ima­ giner que le temps nous est compté. Le problème est de savoir quel rapport l ' espérance entretient avec la puissance. il lui arrive de laisser entendre que les méchants. car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru. sinon qu 'elle est co-ouvrière d'une vérité. qui se son site réel et contingent. plus populaire aux yeux de l ' Église. comme on voit dans événementielle de la résurrection déborde de toute part les grands tableaux. l ' amour serait l ' effec­ tivité universalisant. Sa conviction la plus claire est que la figure La justice est alors une répartition. en fonction de ce en quoi on espère ? Y a-t-il un événement à venir qui nous paiera d'avoir péniblement déclaré 1 ' événement qui nous constitue ? L' espérance est alors une connexion événementielle. que le paradis. artis­ tique et public. on ne trouve pas chez Paul la conception judiciaire et obj ective de l ' espérance. de la justice enfin rendue. de l ' impératif : « Il faut continuer » ? Si on tire du côté du jugement. en Juif des débuts de 1 ' Empire. Dépouillons-nous des œuvres des ténèbres. I l ). Comment s ' articulent l ' idée du jugement. Mais il n ' y a que très peu de concessions. 1 'espérance paraît difficilement com­ patible avec cette réconciliation dans 1 'universel de la pensée et de la puissance que Paul nomme l ' amour. La question est toujours de savoir à quoi on assigne l' énergie militante d'un suj et quelconque. La doctrine obj ectivante classique est que le Jugement C ' est que l'universalisme est la passion de Paul. qui est la communauté des régalent visuellement du contraste entre l 'ascension lumi- croyants telle que pour l ' instant elle existe. et que ce n ' est pas un hasard si on 1 ' a nommé « 1 ' apôtre des dernier légitimera les croyants en punissant les incroyants . La fondation de 1 'universalisme 1 14 La foi serait l 'ouverture au vrai. nations » . de fait. C ertes . Le christianisme a cheminé dans cette tension. c ' est-à-dire d ' abord ses ennemis politiques dans la construction des noyaux chrétiens. une maxime de persévérance dans ce traj et.

l 'Empire est vaste. doivent d ' abord être vus tique de 1 ' amour. Au contraire. Essayons de comprendre ce texte difficile. L' espérance indique le réel de la fidélité dans 1 ' épreuve de son exercice. 1 5 . c ' est que la 1 ' espérance puisse être un privilège accordé aux fidèles du résurrection n'a aucun sens en dehors du caractère univer­ j our. nous nous glorifions même dans les afflictions. aux yeux de Paul l ' espérance n' est pas espérance d'une victoire objective. de la figure subj ec­ tive de la mort. outre qu'il est opposé. et la fidélité éprouvée l ' e spérance. ] et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire de Dieu. Il n' est pas pertinent de faire de la justice distributive sel de son opération. à l ' idée d'un « salaire )) de la foi. Certes. est universelle. n 'intéresse pas Paul. ténacité de l ' amour dans l ' épreuve. son nom est la mort. L' espérance est subj ectivité d ' une fidélité victorieuse. De même que l 'amour est la puissance générale. de l ' amour de soi comme construction de la pensée vivante. L'espérance est la modalité subj ective d ' une victoire de l ' universel : « Et ainsi tout Israël sera sauvé )) (Rom. 5 . l ' espérance ne trompe pas (Rom. et n ' instruit aucun partage judiciaire entre sauvés et réprouvés . et non représentation de son résultat à venir. C ' est ainsi qu 'on peut comprendre 1 ' expression énigmatique « 1' espérance ne trompe pas )) . Bien plus encore. un ennemi est identifi able. Mais c ' est un nom générique. Nulle place ici pour la vengeance et le ressentiment. Tel accompagne la patience de la vérité. pour qui « l ' angoisse est ce qui ne trompe pas )). c ' est la victoire subjective qui produit l ' espérance. On la rapprochera de l ' énoncé de Lacan. sachant que l'affliction produit la patience. dans toute victoire. très rarement. si locale soit-elle. et de grande portée pour quiconque est le militant d'une vérité : [ . à raison justement de sa charge de réel. la justification qui donne la vie s ' étend aussi à tous )) (Rom. Paul parle au futur : « Le dernier ennemi qui sera détruit c ' est la mort )) (Cor. 1. ici et maintenant. de 1 ' excès de réel dont elle résulte. L' espérance est « fidélité éprouvée )). De cet ennemi. L'universalisme de Paul exclut que le contenu de générale. 1. qui ont toutes les apparences de l ' impiété et de l ' ignorance. 1 9). . de même tous revivront avec le Chrisb) (Cor. de l'unité de la pensée et de la puissance. dès maintenant entreprise. de même l ' espérance tisse la subj ecti­ vité du salut. la patience la fidélité éprouvée. Rien ne permet de figer des divi­ sions ou des répartitions. la rôtissoire des ennemis.1 16 Saint Paul.26). . En défmitive. Mais il s ' agit de la défaite.26). comme confiance en la fidélité du militant. On pourrait dire que l ' espérance n' est pas l ' imagi­ naire d ' une justice idéale enfin rendue. . Or. 1 1 . dans 1' épreuve du réel. comme ceux auprès de qui le militant doit porter la Nou­ naire d'une rétribution. Toute victoire remportée. « comme tous meurent en Adam. dès lors qu ' i l y va de la le référent de l ' espérance. et non ce au nom de quoi on l ' a surmontée. La fondation de l 'universalisme L 'espérance 117 l 'amour est encore devant nous. et nullement vision de la récompense ou du châtiment. tour­ née vers tous. fidélité à la fidélité. applicable à une voie de la pensée. 5 . de façon velle. comme universalité présente dans chaque épreuve. mais ce qu i Si Paul ne peut pas ordonner l ' espérance à l ' imagi­ contingence de la grâce : « Par un seul acte de justice. Le « tous les hommeS )) revient sans trêve.2). La justice dont il s ' agit dans l ' espérance peut sans doute se dire mort de la mort. ou l'universalité pra­ homme ou tel peup le. Elle est coprésente à l 'adresse universelle de l ' amour. La dimension subj ective qui a pour nom « espérance )) est 1 ' épreuve surmontée. L' espérance affirme bien plutôt. que toute vic­ toire est en réalité une victoire de tous. L'Enfer.22). 1 5 .

n' autorise pas à perdre de vue que. il n'y a « ni Juif ni Grec ». dont Paul. ce qui existe est en général tenu. C ' est le sens fort de l ' énoncé : « Si je n ' ai pas l ' amour. I. fait retour vers moi. quant à l 'impératif de sa propre continuation. mais à la clôture du quatrième discours. Il n'y a de singularité qu' autant qu ' il y a de l ' universel. La fondation de l 'universalisme Pour Paul. sont ce à quoi on adresse l ' universalité. pour le suj et. vers qui fait retour l'universalité à laquelle il travaille. me concerne. pour inexistant. il est capital de déclarer que je ne suis justifié que dans l' �xacte mesure où tous le sont. ou plutôt : établit que pour le suj et d'une vérité. Reste que ces étants fictifs. il n'y a. il y a des On peut même soutenir qu'il n ' y a que cela. Pour Paul. Que toute procédure de vérité dépose les différences.118 Saint Paul. je ne suis riem> (Cor. dans la situation (appelons-la : le monde). et donc le concerne effectivement. qui entend organiser le . Universalité et traversée des différences L'espérance indique que j e ne peux persévérer dans l ' amour que parce que cet amour instaure l'universalité concrète du vrai. comme suj et de l 'écono­ mie du salut que pour autant que cette économie est uni­ verselle. le fait est qu' il y a des Juifs et des Grecs. ne s ' ensuit aucunement qu ' i l faille ignorer ou mépriser les diffé­ rences. L' ontologie sous-jacente à la prédication de Paul valo­ rise les non-étants contre les étants. différences. Elle est une figure du sujet présent. c ' est l 'universalité qui est médiatrice de l ' identité. que du parti­ culier. L' espé­ CHAPITRE X rance.dès lors que j e suis l ' ouvrier patient d e l'universalité du vrai . ou pour que la généricité du vrai soit déployée façon immanente. ces différences. De ce que l ' espérance est pure patience du suj et. cependant que les étants que ces discours valident sont. C ' est le « pour tous » qui fait que je suis compté pour un. par les discours établis. de ce que l 'avoir-lieu de la vérité qui le constitue est universel.s ' appelle espérance. illuministe et mystique. Où nous retrouvons un principe paulinien maj eur : le Un n ' est pas accessible sans le « pour tous ». et finalement ce qu'il faut traverser pour que l ' universalité elle-même s ' édifie. Sinon.2). inclu­ sion de soi dans l 'universalité de l ' adresse. ces opinions. Ce qui désigne et expérimente que je participe du salut . des non-étants. Théorème 8 : Le suj et se soutient. s ' il est vrai qu' au regard de ce que l ' événe­ ment constitue. et déploie à l ' infini une multipli­ cité purement générique. de Toute autre attitude renverrait la vérité non au travail de l 'amour (qui est unité de la pensée et de la puissance). certes. l'espérance n ' a rien à voir avec l ' avenir. dans ma singularité. De ce point de vue. ce vers quoi s 'oriente l ' amour. ces coutumes. hors vérité. l 3 . et que cette universalité me subsume. Mais cela signifie que je ne m' identifie. Car.

1. avec ceux qui sont sans loi. de les traverser et de les tran s - discuter les opinions. d'aimer poser ce genre de ques­ tions. c ' est même ce qui. défini par des réseaux de différences. La fondation de 1 'universalisme Universalité et traversée des différences 121 traj et de la Nouvelle dans l ' étendue entière de l ' Empire. quelles que soient leurs opinions et leurs coutumes. ontologiquement. de le soustraire aux conflits d ' opi­ nions. avec ceux qui sont sous la loi. voire de penser qu'il n'y a qu' elles qui sont vrai­ ment importantes. d ' autant plus frappante que « ôuiKpL­ maxime maj eure est : « soyez pas un discutant des opinions >> (Rom. Car il est de la nature de 1' animal humain. pour les en saisir. s i on les saisit du travail postévénementiel d'une ne veut d'aucune façon qu'il monopolise et stérilise l ' évé- vérité. Le texte est d'une grande intensité : Bien que je sois libre à l'égard de tous. On ne peut transcender les différences que si la bénévolence à l ' égard des coutumes et des opinions se présente comme une indifférence tolérante aux diffé­ laquelle n ' a pour épreuve matérielle que de pou­ voir. je me suis rendu le serviteur de tous. 1 1 . et . devant ce flot de problèmes fort éloignés de ce qui pour lui identifie le suj et chrétien. etc. Paul manifeste souvent. 1 6). afm de gagner les faibles. ne 14. en le désignant comme porteur. j ' ai été comme Juif. De là une tonalité militante très reconnaissable. C 'est qu 'il est capital. la définit. mais de lité ne se présente pas elle-même sous les traits d ' une particularité. poussée jusqu ' à l 'expression « servir le peuple ». nous n ' avons pas cette habitude >> (Cor. Je me suis fait tout à tous (Cor. Il ne s ' agit nullement d'un texte opportuniste. C ' est bien la recherche de nouvelles diffé­ rences. à son tour. masse ». qui porte Paul au-delà du site événementiel proprement dit (le site juif). non seulement s ' interdit de stigmatiser les différences et les coutumes. cender. Bien entendu. et l ' amène à déplacer l ' expérience. afin de gagner ceux qui sont sous la loi . histo­ riquement. Certes. comme sans loi (quoique je ne sois point sans la loi de Dieu. 1' existence empirique des différences et leur inexistence essentielle. e n elles. les pratiquer rences. de différences et de particularités. C ' est bien à l ' impératif de ne pas compromettre la procé­ dure de vérité dans la chicane des opinions et des diffé­ et qui consiste à supposer que. Avec les Juifs. de tout rite. et à l 'affrontement des différences coutumières. 1 ) . nement. et de savoir. 1 9 sq. rences que s ' attache Paul. 1. des rapports sexuels. du calendrier. comme le raconte Paul. J'ai été faible avec les faibles. de l 'astrologie. afin de gagner le plus grand nombre. comme sous la loi (quoique je ne sois pas moi-même sous la loi). afin de gagner ceux qui sont sans loi. De là que Paul est très méfiant à l ' égard de toute règle. qui combine l ' appropriation des particularités et l ' invariabilité des principes.). passe l e processus d e leur déposi­ tion subjective. apôtre des nations. Mais le suj et chrétien n 'est pas un philosophe. pour Socrate. la pensée des gens est en état. de nouvelles particularités où exposer 1 'universel. soi-même. pour le destin du labeur universaliste. La �� Eiç ÔLaKpiaeLç ÔLaÀoyLa�wv. des nourritures permises ou interdites. encore faut-il que l ' universa­ C ' est la raison pour laquelle Paul. une philosophie peut sans avoir à renoncer aux différences qui les font se reconnaître dans le monde. qui affecterait le militantisme universaliste.1 20 Saint Paul. non par une synthèse amorphe. afm de gagner les Juifs . mais selon une succession de problèmes à résoudre. une raideur impatiente : « Si quelqu'un se p laît à contester. La formule est ce que les communistes chinois nommeront « la ligne de <JLÇ » signifie d ' abord « discernement des différences ».9. · Mais. étant sous la loi de Christ). géographiquement. les fidèles des petits noyaux chrétiens ne cessent de lui demander ce qu ' il faut penser de la tenue des femmes. mais entend s ' y plier de telle sorte qu ' à travers elles.

(Rom. Essentielles. qui mettent à part la particularité juive. Que les différences coutumières ou particulières et à ses conséquences. et il est très étrange qu' on lui ait imputé un moralisme sectaire. les hypo­ thèses astrologiques. et éviter toute casuistique des coutumes. Paul. visiblement. Universalité et traversée des différences 1 23 matériau. pourquoi juges-tu ton frère ? [ . Car si les différences sont le matériau du monde. dans 1 ' ordre de la particularité. et singulièrement le plus tardif. le comportement d 'un serviteur. sauf à considérer que rompre avec une ortho­ doxie religieuse en soutenant. toutes choses sont pures. est une forme du racisme. ne mange que des légumes. il faut bien dire qu 'il n'y a dans les écrits de Paul rien qui puisse ressem­ bler. une hérésie singulière.20). foi >>. La fondation de 1 'universalisme 1 22 la foi n' est ni une opinion ni une critique des opinions. qui est faible. bien antérieure à la théologie trinitaire. mxvTa Ka8apa >> Et. a été maintes fois intenté à Paul : les sagé comme simultanément extérieur au trajet de la vérité. elle-même incluse dans le devenir de 1 'universel. ce n ' est que pour que la singularité du suj et de vérité. et finalement le fait d ' être Juif. des rites. Tel fait une distinction entre les jours. tout est permis. dès lors qu' on y porte l' adresse universelle et les conséquences militantes de la foi (ce qui se dit aussi bien : n' est péché que l ' inconsé­ rebuter ses camarades. femmes et les Juifs.23) s ' évaluera mieux si l ' on prend deux exemples. Ou toi. pour des raisons simultanément anecdotiques et essentielles . s 'échine donc à expliquer que ce quence au regard de la foi. en ce que. et que celui qui ne mange pas ne juge point celui qui mange [ . ou pire. car on le voit constamment résister aux pressions qui s ' exercent en faveur des interdits. 1 4. fasse trou dans ce ouvrait l ' époque des origines chrétiennes de l ' antisémi­ tisme. des coutumes. de l ' intérieur. de prétendre le juger ou le réduire. est entièrement absente du propos de Paul. et que rien chez lui ne correspond au motif sacrificiel du Dieu crucifié. la pensée de Paul ne prend nul appui sur le thème d'une identité substantielle du Christ et de Dieu. bien au contraire. et nous avons dit pourquoi. ). Or. celui de Jean. mais aussi soucieux de ne pas soient ce qu ' il faut laisser être. n' intéresse absolument pas Paul. ou « ce qui ne résulte pas de la qu' on mange. Il n'hésite pas à dire que « à la vérité. surtout.). le processus historique et étatique de la mise à mort de Jésus. et donc la distribution des responsabilités en la matière. Point n' est besoin pour cela. pressé. Le militantisme chrétien doit être une traversée indifférente des différences mon daines. pourquoi méprises-tu ton frère ? L'étonnant principe de ce « moraliste » finit par se dire : tout est permis (« navra Ë�EO'TlV ». ou autre chose. 1. dont il est vrai qu ' elle charge les Juifs d'une culpabilité mythologique écra­ sante. d ' en revenir à la résurrection On a souvent considéré que la prédication paulinienne et compatible avec lui : Tel croit pouvoir manger de tout : tel autre. . il polémique contre le jugement moral. . Ce sont bien plutôt les évangiles.23). ] . Cor. Que chacun ait en son esprit une pleine conviction (Rom. 1 4. tel autre les estime tous égaux. Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas. à quelque énoncé antisémite que ce soit. Anecdotiques en ce que. Paul va très loin dans cette direction. à propos desquels le procès d'un sectarisme Grec. 1 0. et insistent sur la séparation des chrétiens d ' avec . ce qui est tout de même un excès rétrospectif insupportable. C ' est tout l ' inverse.Saint Paul. Oui. ] Ne nous jugeons donc plus les uns les autres » (Rom. 1 4. Rom. même de loin. . pour qui seule la résurrection importe. de toute façon. qui est à ses yeux une dérobade devant le « pour tous » de 1' événement : « Toi. 1 4. 1 0 sq. des observances. . L' accusation de « déicide » . que tout cela peut et doit être envi­ moralisant.2 sq.

Cette opération prend appui sur 1 'opposition des deux figures d'Abraham et de Moïse. mais écarte déjà la proposition chrétienne de sa destination universelle. Abraham est donc une anticipation de ce qu'on pourrait appeler un universa­ lisme de site juif. Pour Paul.1 24 Saint Paul. de la postérité d'Abraham. Nous avons déjà remarqué qu'autant les propos du Christ sont absents de ses textes. honneur et paix pour quiconque fait le bien. Dieu n ' a point rejeté son peuple. Mais il ne s'agit jamais de juger les Juifs comme tels. généalogique­ ment et ontologiquement. qu 'il a connu d'avance » (Rom. Ce qui sans doute tend à capter. 1 5 . Son rapport à la particularité juive est essentiellement positif. C 'est que Paul dispose le nouveau discours dans une constante et subtile stratégie de déplacement du discours juif. Bien entendu. et d'autant moins que. 2. Il espère bien être « délivré des incrédules de la Judée » (Rom. et non sur la seule descendance juive. d'abord parce qu'il a été élu par Dieu pour sa foi seule.26).3 1 ). après la grande guerre dçs Juifs contre 1 'occupation romaine. Raison pour laquelle Paul non seulement considère comme évident qu'il faille se faire « comme Juif avec les Juifs ». pour deux raisons très fortes. avant la loi (laquelle fut gravée pour Moïse. mais de l'animer de l'inté­ rieur de tout ce dont elle est capable au regard du nouveau discours. « quatre cent trente ans plus tard ))). Paul combat tous ceux qui voudraient soumettre 1 'universalité postévénementielle à la particula­ rité juive. de sorte que ceux qui croient sont bénis avec Abra­ ham le croyant. 1 0). Paul n'aime guère Moïse. quand il désigne l'universalité de l 'adresse. 1' être-juif en général et le Livre en particulier peuvent et doivent être resubjectivés. prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi. homme de la lettre et de la loi. 1ouôa[� npwTOv )) : C'est bien ce qui marque la place première de la différence juive. une sorte de priorité. dans 1 'héritage du mono­ théisme biblique. de la tribu de Benja­ min. . autant les références à 1 'Ancien Testament y sont abondantes. dans le mouvement qui traverse toutes les diffé­ rences pour que se construise 1 'universel.6) : Comme Abraham crut à Dieu. Conscient de ce que le site événementiel de la résurrection reste. 1 1 . pour le Juif premièrement. finalement. On voit qu'Abraham est décisif pour Paul. Rien de tel chez Paul. C'est la moindre des choses pour qui n'identifie sa foi que par le retour sur lui-même d'une déposition des différences communautaires et coutu­ mières. que rassemble un passage de l'épître aux Galates (3 . La fondation de l 'universalisme cette particularité. Il s 'identifie volontiers. dont il ne cesse de reconnaître qu'elle est le principe d'historicité de l'événement. à Abraham. est que « tout Israël sera sauvé )) (Rom. et ouvre au régime différenciant des exceptions et des exclu­ sions. la bénévolence des autorités impériales. Ce que Paul se propose n' est évidemment pas d'abolir la particularité juive. a d'avance annoncé cette bonne nouvelle à Abraham : Toutes les nations seront bénies en toi. « Pour le Juif premièrement. et que cela lui fut imputé à justice. note Paul. puis pour le Grec » (Rom. mais argue vigoureusement de sa judaïté afm d'établir que les Juifs sont inclus dans 1 'universalité de 1 'Annonce : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Loin de là ! Car moi aussi je suis Israélite. reconnaissez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont fils d'Abraham. et donc du nouveau sujet. ensuite parce que la promesse qui accompagne son élection porte sur « toutes les nations ». autant dire une anticipation de Paul. 1 ). 1 2. à la différence de celle de Jean. en revanche. Aussi l'Écriture. la conviction de Universalité et traversée des différences 1 25 Paul. il accorde même aux Juifs. Par exemple : « Gloire.

Paul commence évidemment par la règle inégalitaire : « J'or­ donne [ . après tout. qui. qui ne veut pas qu'on ergote indéfiniment sur les cou­ tumes et les opinions (ce serait compromettre la transcen­ dance de l'universel dans les partages communautaires). Ce qui lui permet à la fois de ne pas entrer dans des controverses sans issue quant à la règle (qu'il assume au départ). 9. le mari n'a pas autorité sur son propre corps.1 26 Saint Paul. mais encore d'entre les païens. ] et que le mari ne répudie point sa femme » (ibid. que Paul soit le fondateur d'une misogynie chrétienne. et il faut tout de même toujours citer aussi cette continuation : « et pareillement. Nous ne dirons certes pas que Paul. à la lumière de l'énoncé fondamental qui pose que dans l 'élément de la foi « il n'y a ni homme. Rappel où. 1. ce que Paul entreprend. par exemple que le mari a autorité sur sa femme. énonce sur les femmes des choses qui nous conviennent aujourd'hui. La fondation de 1 'universalisme Juif entre les Juifs.7. il est tout aussi faux. quoique souvent soutenu. D'où une technique du balancement. mais c'est le mari » (Cor. ou de la sœur de Nérée. mais. il est absurde de le faire comparaître devant le tribunal du féminisme contempo­ rain. La technique de Paul est alors ce qu'on pourrait appe­ ler la symétrisation seconde. Il n'avait aucune envie de se priver de la présence à ses côtés de « Perside. compte tenu de l'époque. le Livre sert à la subjectivation : « Il nous a appelés. sans que la discussion sur ce point entrave le mouvement d'universalisation. qui. dans un pre­ mier temps. en militant visionnaire. la ressource d'énergie et d'extension qu'une telle participation égalitaire pouvait mobiliser. Au fond. Un point décisif est en tout cas que Paul. Car le texte continue. pour que s'y glisse implicitement le rappel que ce qui importe est le devenir universel d'une vérité. une fois de plus. marque toutes les interventions de Paul sans exception. 7. 1 0). 1 2). Prenons une question. 1 6 . et de disposer la situation globale de telle sorte que 1 'universa­ lité puisse faire retour sur les différences particulari­ santes. où il est question du triomphe de la vie sur la mort quelles que soient les formes commu­ nautaires de 1 'une et de 1' autre. . Le mariage. ni femme ». Mais. dans la foulée : « [ . et bien­ aimée celle qui n'était pas la bien-aimée » (Rom. Il a compris.4). . qui a beaucoup travaillé pour le Seigneur » (Rom. active le « pour tous » dont l'Un du monothéisme véritable se soutient.). et dont il est juste de considérer qu'au bout du compte c'est une invention progressiste. D'où la formule : « La femme n'a pas autorité sur son propre corps. et qu'un événement. est d'une actualité certaine : les femmes doivent­ elles couvrir leurs cheveux quand elles vont dans un lieu . selon qu'il le dit dans Osée : J'appelle­ rai mon peuple celui qui n'était pas mon peuple. est plutôt progressiste ou plutôt réactif en ce qui concerne le statut des femmes. Mais. selon les circonstances. ce que personne n ' est à 1 ' époque prêt à mettre en question. cette exigence avec 1' évidente et massive Universalité et traversée des différences 1 27 inégalité qui affecte les femmes dans le monde antique. Horreur ! Oui. Pour ce qui concerne les femmes. de sa réversibilité. la bien-aimée. On concédera. entend bien que les femmes participent aux assemblées des fidèles. mais c'est la femme » (ibid.). dès qu'il est question des femmes. par exemple. de Julie. dans sa variante dite isla­ mique. non seulement d'entre les Juifs. L'unique question qui vaille est de savoir si Paul. on va en quelque sorte neutraliser la maxime inégalitaire par la mention. . ] que la femme ne se sépare point de son mari » (Cor.24 ). 1. en un second temps. . en la circonstance la différence des sexes. et puissent déclarer 1' événement. et fier de 1 'être. Paul ne veut que rappeler qu' il est absurde de se croire propriétaire de Dieu. est de faire passer 1 'égalitarisme universali­ sant par la réversibilité d 'une règle inégalitaire. À partir de quoi le problème est de combiner.

On dira : mais cette contrainte est uniquement du côté des femmes. 1 1 . l ' univocité reconnaissable de la mélodie du Vrai. il déshonore son cheh.5). L' argument est que les longs cheveux des femmes indiquent une sorte de carac­ tère naturel du voilement. et dont le culte de 1 ' empereur est la version romaine . Il n'en est rien. de même que la femme a été tirée de 1 'homme. en vertu de la symétrisation seconde. c ' est que les différences ser et d' attester la différence des sexes pour qu 'elle s ' indif­ portent 1 'universel qui leur arrive comme une grâce. dans 1 ' épreuve de leur partage. Car Paul prend soin de préciser que « si un homme prie ou prophétise la tête couverte. Juif ou Grec. et que Dieu est le chef du Christ >> (Cor. elle doit se voiler. que « Christ est le chef de tout homme. . Il admet donc que « toute femme qui prie ou prophétise. et qu'il est tout aussi honteux pour un homme d ' avoir les cheveux longs que pour une femme de les avoir courts. Les différences nous donnent. les différences sont indifférentes. la puissance de l'universel sur la différence comme diffé­ rence qu 'il est ici question. rappelant opportunément que tout homme naît d'une femme. convo­ quée à la déclaration.7). et non à des contraintes unilatérales. Pour Paul. de telle sorte que soit manifeste que 1 'universalité de cette déclaration inclut C ' est de des femmes qui entérinent qu 'elles sont femmes. que nous universalisons par une fidélité (amour) et à quoi nous identifions notre consis­ tance subjective dans le temps (espérance). ni 1 'homme sans la femme. et qu 'il est pertinent de redou­ bler ce voile naturel d'un signe artificiel. de même 1 'homme existe par la femme. qui témoigne en somme d ' une acceptation de la différence des sexes. Car. Ce qui importe. comment reconnaîtra-t-on ce qui est joué sur la flûte ou sur la harpe ? » (Cor. mais la femme a été tirée de 1 'homme » (ibid. et 1'universalité du vrai les dépose . Comme le dit Paul. qu ' elles peuvent accueillir la vérité qui les traverse. déshonore son cheh (Cor. rences leur capacité à porter ce qui leur advient d'universel que 1 'universel même avère sa réalité : « Si les objets inani­ més qui rendent un son. la femme n ' est point sans l 'homme. à des contraintes symétriques. 8). L a fondation de 1 'universalisme public ? C ' est ce que. ne rendent pas des sons distincts. 1. tout le monde pense dans le milieu ori�ntal où l ' apôtre tente de fonder des groupes militants . 1 1 . La nécessité de traver­ Universalité et traversée des différences 1 29 ble dans le vieux mot « cheh) qui l ' autorise à passer de cette considération théologico-cosrnique à l 'examen de la périlleuse question du voile des femmes. en écho d'une vision hiérar­ chique du monde alors partout répandue. comme une flûte ou une harpe. la tête non voilée. ce qui est important est qu ' une femme « prie ou prophéti se >> (qu ' une femme puisse « prophétiser >>. que 1 'homme est le chef de la femme. que nous subjectivons par une déclaration publique (foi). pas du tout. La question semble réglée : Paul propose un solide fondement religieux à l ' infériorisa­ tion de la femme. un « toutefois » (rrÀ�v) vigoureux introduit la symétri­ sation seconde. ce qui pour Paul veut dire : déclarer publiquement sa foi. 1. L' appui est pris. 1. esclave ou libre. qui. et montrer. trois lignes plus loin. Eh bien.128 Saint Paul. Car. est considérable). et c ' est l ' unique raison pour laquelle. ce n 'est qu'en reconnaissant dans les diffé­ l ' élément contingent des coutumes . visiblement. comme font les timbres instrumentaux. Paul déclare sans doute. au regard du monde où la vérité procède. dans le récit de la Genèse : « L'homme n'a pas été tiré de la femme. férencie dans 1 'universalité de la déclaration aboutit. comme on s ' y attend. reconduit toute cette construc­ tion inégalitaire à une essentielle égalité : « Toutefois dans le Seigneur.3). . 1 4. 1 'universalité doit s ' exposer à toutes les différences. et c 'est là une inégalité flagrante. » Ainsi Paul reste-t-il fidèle à sa double conviction : au regard de ce qui nous est arrivé. homme ou femme. dans inversement. la vraie honte pour une femme est d 'être rasée. C ' est même l 'équivoque du mot « Keq>aÀ� » (encore audi- Et.

la résurrection n'est qu'une assertion mythologique. encore illisible. et sur les conséquences inévitables. Dire « le Christ est ressuscité » est comme soustrait à 1 'opposition de 1 'universel et du particulier. dans les déplorations de 1 'Ecclésiaste. dans certaines pratiques poli­ tiques des Grecs. déjà. sur cette question. un titre excessif. Il l ' est tout autant dans Le Cantique des can­ tiques. d'une conscience-de-vérité enracinée dans un événement pur. C 'est. Dire « la suite des nombres premiers est illimitée » est d'une universalité indubitable.CHAPITRE XI Pour conclure Nous avons sous-titré ce livre « La fondation de l'uni­ versalisme ». une puissante césure. L'uni­ versalisme réel est tout entier présent. La difficulté. dans l 'enseignement de Jésus. bien entendu. Après tout. dans une tragédie de Sophocle. La césure paulinienne porte en réalité sur les condi­ tions formelles. pour autant que nous y ayons accès. puisque c'est un énoncé narratif dont nous ne pouvons assumer qu'il soit historique. ou. inversé en nihilisme. est que cette césure ne porte pas sur le contenu explicite de la doctrine. Il y a cependant avec Paul. dans tel ou tel théorème d'Archimède. ou dans 1 'intensité amoureuse dont témoignent les poèmes de Sapho. pour nous. Seule cette césure éclaire l'immense écho de la fondation chrétienne. .

ni quant à la destina­ tion. C ' est pourquoi. pour nous. Il faut donc dire : Paul est un théoricien antiphiloso­ phique de l 'universalité. il est requis qu'un évé­ nement. mais d 'organiser leur accueil synthé­ tique en forgeant et en remaniant la catégorie de Vérité. mais à un événement singu­ lier. et dans cette adresse elle s ' effectue comme puissance. Pour ce qui est de l ' origine. les . parce que justement il assigne sa pensée non à des généralités conceptuelles. la pensée et la puissance. entièrement défini comme militant de la vérité dont il s ' agit. Une seconde difficulté est alors que Paul pourrait être prédicative ou judiciaire. Ce qu ' il revient en propre à Paul d'avoir établi est qu ' il n'y a de fidélité à un tel événement que dans la résiliation des particulari smes communautaires et la détermination d'un suj et-de-vérité qui indistingue l ' Un et le « pour tous ». ni quant à 1' origine. c ' est Nietzsche qui s ' est brisé). Il n'y a pas d ' instance devant identifié comme philosophe. Auguste Comte définissait le philosophe comme « spécia­ liste des généralités » . C ' est pourquoi on peut la nommer une césure théorique. ou chez Nietzsche (la « grande politique >> de Nietzsche n ' a j amais cassé en deux l 'histoire du monde. l a dimension fictive de cet événement destitue la prétention à la vérité réelle. Que cet événement singulier soit de l 'ordre de la fable interdit à Paul d 'être un artiste.ou d'une société. 1 'universalisme. Elle porte. sorte de grâce surnuméraire à toute particularité. elle ne saurait être laquelle faire comparaître le résultat d'une procédure de vérité. art. bien que concrète­ ment destiné à s ' inscrire dans un monde et dans une société. en ce qu ' il est un des tout premiers théoriciens de soit ce dont on part pour déposer les différences. laquelle. à un seul énoncé (le Christ est ressuscité). comme Paul en témoigne exemplaire­ ment. sur la produc­ tion d'un universel. Paul n 'est-il pas un spécialiste des catégories générales de tout universalisme ? On lèvera l 'obj ection en disant que Paul n ' est pas phi­ losophe. y compris le militant solitaire. ou un savant. Il l ' est tout autant chez Pascal (c ' est le même que pour Paul). e n même temps que. J ' ai moi-même soutenu que le propre de la philosophie n ' était pas de produire des vérités universelles. il s ' ensuit que ce qui s ' édifie est la sub­ somption de l 'Autre sous le Même. Mais dès lors que c ' est selon 1 ' universel que tous sont comptés. ou un révo­ lutionnaire de l ' État. étant entendu que « théorique » ne s ' oppose pas ici à « pratique >>. comme c ' est le cas dans les procédures de vérité effectives (science. amour). ou à l ' autofondation conceptuelle. qui est une production subj ective absolue (non relative). Paul avertit le philosophe de ce que les conditions de 1 ' universel ne peuvent être conceptuelles. 1 'universel. le Grec. ou bien se met sous condition des procédures de vérité réelles. Une vérité ne relève j amais de la Critique. La pensée n ' est universelle que quand elle s 'adresse à tous les autres. Que l 'événement (ou l ' acte pur) invoqué par les antiphilosophes soit fictif ne fait nul obs­ tacle. et elle est corrélative d'un suj et de type nouveau. ni transcendantal ni substantiel. Paul montre dans le détail comment une pensée universelle. dateur.1 32 Saint Paul. Antiphilosophe de génie. partant de la pro­ lifération mondaine des altérités (le Juif. sur les lois de l'universa­ lité en général. mais à réel. La césure paulinienne ne s ' appuie donc pas. politique. mais lui interdit aussi tout accès à la subj ectivité philosophique. indistingue le dire et le faire. dans un élément mytholo­ gique implacablement réduit à un seul point. ou bien s 'ordonne à la fondation. Paul est fon­ Pour conclure 133 phique. 1 ' événement de vérité destitue la Vérité philoso- Pour ce qui est de la destination. La fondation de 1 'universalisme détaché de toute assignation obj ectiviste aux lois particu­ lières d'un monde . Pour Paul. Elle ne se soutient que d' elle-même.

et seul l 'univer­ sel la relève. les libres. à partir de 1 'universel.9) parle du Christ comme du « nom qui est au-dessus de tout nom » . quand il le faut. en altérant tion. ici.2). est dans la pensée. mais soyez transformés par le renouvellement de votre pensée [vouç. L'universel n ' est pas la négation de la particularité. la déposition. C ' est le le carnage. et par le travers de toutes les différences. on voit qu ' au contraire le camp produit à tout instant des différences exorbitantes. les esclaves. Or la production par les nazis des abattoirs concentrationnaires obéissait au principe opposé : la création en masse de cadavres juifs avait pour « sens » de délimiter 1' existence de la race supé­ rieure. en elle et hors d' elle. qui concerne plus directement Paul. Voilà ce qu' est Paul nous dit : il est touj ours possible que pense . est absolument égal à tout autre. une traversée inventive. dans le siècle une pensée non conforme. Comme le dit superbement Paul : « Ne vous conformez pas au présent siècle. n ' est pas dialecticien. Mais sans se laisser former. La production d 'égalité. selon toutes les coutumes. Le « comme soi­ même » de 1 ' aryen allemand était précisément ce qui ne se 1 35 Pour conclure Cette logique subj ective aboutit pour le suj et à une indifférence aux nominations séculières.). et non nveu�a. Ils se laissent décliner et déclarer. La première est qu ' en lisant Primo Levi ou Chalamov. nous y avons insisté. L'adresse à l ' autre du « comme soi-même >> (aime l ' autre comme toi-même) était ce que les nazis voulaient abolir. Toute p articularité est une conformation. dans la pensée. pour deux raisons maj eures. L' espérance est plus grande que ces nominations. est qu 'une condition nécessaire de la pensée comme puissance (laquelle. est amour) est que celui qui est militant de la vérité s ' identifie lui-même. C ' est toujours à d e tels noms. Paul. fait que le Même est ce qui se conquiert. rappelons-le. Cet « argument » est une imposture. comme différence absolue. La dissolution dans l 'universel de l ' identité du suj et sujet qui. L' épître aux Philippiens (2 . être transformé. sous l ' injonction de sa foi. de cette épreuve. La production du Même est elle-même interne à la loi du Même. que prétend le sujet d'une vérité. les homme s. à ce qui attribue des prédicats et des valeurs hiérarchiques aux sous­ ensembles particuliers. Mais il doit circuler dans la tour. de là qu' il vaut mieux ne pas traduire par "esprit"] » (Rom. Contre 1 'universalisme pensé comme production du Même. La fondation de l 'universalisme femmes . n' étant plus qu 'un corps aux lisières de la mort. maxime de Paul. on a récemment prétendu qu ' i l trouvait son emblème. notre propre altérité. bien plutôt que le siècle. Et la clef de cette transforma­ universalisant. Il s ' agit de soutenir une non-conformité à ce qui touj ours nous conforme. par avec lui. dans toutes les langues. Tous les noms véridiques sont « au­ dessus de tout nom ». une substance fermée. institue comme différence absolue entre la vie et la mort le moindre fragment de réalité. ) . des différences sont les signes matériels de 1 'universel. La seconde. dans un labeur ininterrompu. comme tout autre. il faut vivre conduite à vérifier sa fermeture. 1 2. y compris. laissait proj eter nulle part. La pen­ sée est dans l ' épreuve de la conformité. Tout nom dont une vérité procède est un nom d' avant la tour de Babel.1 34 Saint Paul. etc. toujours Il ne s ' agit nullement de fuir le siècle. et que cette différenciation incessante de l ' infime est une torture. doit. plutôt qu' aux noms fermés des langues particulières et des entités closes. C ' est le cheminement d'une distance par rapport à la particula­ rité touj ours sub si stante . dans les camps. où chacun. d u Même . comme le fait la symbolique mathématique. sinon son aboutissement. e t d e 1 ' É gal ( i l n'y a plus n i Juif ni produit Grec. un conformisme. conformer. de ce « renouvellement ». etc .

Nietzsche. L a fondation de 1 'universalisme un suj et. La pensée n' attend pas. qu ' ils nous surprennent au moment du plus grand silence. Mais si tout dépend d 'un événement. faut-il attendre ? Certes pas. quelle que puisse être notre vigilance. sauf pour qui succombe au profond désir de la conformité. 2 ) : « Le j our du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. même fort lointains. dit que les événements véritables arrivent sur des pattes de colombes. et de nous surprendre de sa grâce. N ' est universel que ce qui est en exception imma­ nente. exigent encore qu'on leur soit fidèle. En outre . . qui est la voie de la mort. C ' est lui qui soutient l ' universel.136 Saint Paul. et non la conformité. sur ce point comme sur beaucoup d' autres. il ne sert à rien d ' attendre. Il aurait dû reconnaître. Bien des événements. sa réserve de puissance. sa dette envers ce Paul qu'il accable de sa vindicte. Première épître aux Thessaloniciens (5 . et elle n ' a j amais épuisé. car il est de l ' essence de l ' événement de n'être précédé d'aucun signe. >> . dans le dialogue de Zarathoustra avec le chien de feu.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful