Alain

Badiou
Saint Paul.
La fondation de l'universalisme

QUADRIGE

PUF

. . octobre <<Les Essais du Collège international de philosophie>> : 1'" édition <<Quadrige>> : 2015. . 131 . . ISBN Qui est Paul ?.. .. II.. . 1 13 Universalité et traversée des différences. . .1'" édition : 1997. . . III. .. 5 X.. . . . . .. . . . .. . .. mars 19 Textes et contextes. VI. . . . . . . . .. janvier IX. . . . . . .SoMMAIRE Prologue. . .. . . . .. . . La division du Sujet. . . ... 1. .. L' amour comme puissance universelle.. . 67 VIII. . . . . .. .. avenue Reille. . .. ... . 1 05 . .. . 1 19 . . . . . . . . . . . . . ISSN . . . . . .... 1997 6.. 37 IV. . . . . ... . . . . . .. .. . .. .. . . .. . L'antidialectique de la mort et de la résur. 75014 Paris 2002. . . Contemporanéité de Paul... .... rection .. .. . ... ... . . . .. .. . . . . . . .. 79 Paul contre la loi 91 . .. . . . . .. . . 978-2-13-063247-4 0291-0483 4• édition Dépôt légal . . . . 49 V. . . . . . L' espérance . . .. .. . . . .. . . ... © Presses Universitaires de France. . Pour conclure . . . . . .. . . . ... .. . . Théorie des discours ... . XI. VII.. ... .. . . . .

Archimède. Aucune transcen­ dance. Et d'autant plus. dont l ' héroïne s ' appelait Paule. . Cantor. j 'ai écrit une pièce. chemins frayés. . ce person­ nage m' accompagne. dont la poétique étonne. puissance intacte. Depuis bien longtemps. . Je n ' ai que faire de la Nouvelle qu 'il déclare.PROLOGUE Étrange entreprise. j ' avais ren­ contré tard les épîtres. voire. en ce qui me concerne. L 'Incident d 'Antioche. Mais il est une figure subj ective de première importance. (pour ne pas entrer dans notre siècle). qu'héréditairement irreligieux. comme on fait de textes curieux. faisait barrage à quelque identification trop claire. ces adresses véhémentes et tendres. Le changement de sexe. Platon. dès lors qu' elle me touche person­ nellement. sans dévotion ni répulsion. J'ai touj ours lu les épîtres comme on revient aux textes clas­ siques qui nous sont particulièrement familiers. détails abolis. Conrad . Un homme a durement inscrit ces phrases. parfaite égalité de cette œuvre avec toute autre. Paul n 'est en effet pas pour moi un apôtre ou un saint. rien de sacré. par mes quatre grands-parents instituteurs. Mallarmé. dressé plutôt dans le désir d ' écraser l ' infamie c léricale. sans doute. Robespierre. avec d ' autres. pour moi. et nous pouvons y puiser librement. Il y a quinze ans. ou du culte qui lui fut voué.

à partir de ce qu'il y avait d'explicite dans leur prédication chrétienne. des croyances. Pour qui souhaite poursuivre pour son propre compte. Entrer dans cette chimie ne sert pas à grand-chose. on le voit. je veux retracer en quelques pages la singularité de cette connexion chez Paul. Le texte français de base. verset 25. Je ne suis pas le pre­ mier à risquer la comparaison qui en fait un Lénine dont le Christ aurait été le Marx équivoque. pas mal d'âneries et de chimères. . chez Trinitarian Bible Society. n'est ni historienne. Paul est un penseur-poète de l'événement. de bout en bout. qui est la matérialité subjective de cette rupture. Je m'en suis Prologue 3 tenu strictement aux textes de Paul authentifiés par la cri­ tique moderne. ni même d'une antifoi. intéressé. 1 993 . jusque dans le déni de sa possibilité. II pour les deux épîtres aux Corinthiens. entre autres choses. édition critique de Nestlé-Aland. Lénine et les bolchevicks. il y rentre des obsessions. apôtre de Jésus-Christ de Günther Bornkamm ' traduction de Lore Jeanneret. Cor. Philipp. De toute façon. un protestant. signaler : . des perversions diverses. 1 97 1 .que je ne me suis emparé de Pascal. c 'est sans doute parce que travaille de toutes parts. chez Labor & Fides ' Geneve. Pour moi. des labyrinthes enfantins. ni exé­ gétique. aujourd'hui. dont j 'ai quelquefois revu les tournures. La fondation de l 'universalisme Je n'ai au fond j amais vraiment raccordé Paul à la religion. On aura de même Gal. entre l'idée générale d'une rupture. Pour 1 'original grec. et à mon rapport de pensée à ces textes. chez Deutsche Bibelgesellschaft. Si. pour 1' épître aux Galates. la recherche d'une nouvelle figure mili­ tante. Les références aux épîtres suivent la disposition tradi­ tionnelle en chapitres et versets. pour celle aux Philippiens.Le Paul. . 1 988. est celui de Louis Segond. ' Un catholique.25 veut dire : épître aux Romains. et celle d'une pensée-pratique. appelée à succéder à celle que mirent en place.2 Saint Paul. que je m'y suis. le chaudron où cuit ce qui sera une œuvre d'art et de pensée est rempli jusqu'à la gueule d'impuretés innommables. et dont le destin me fascine. Ce n'est pas selon ce registre. et qu'on peut dire avoir été celle du militant de parti. 1 pour la première épître aux Thessaloniciens. 1 . ou pour témoigner d'une foi quelconque. d'un basculement.mais le saisissement fut moindre . de Kierkegaard. édition de 1 993 . Quand est à l'ordre du jour un pas en avant. 1 et Cor. intégralement humaine. Je veux tout de même. des souvenirs impartageables. Pas plus à vrai dire . Thess. Ainsi Rom. ou de Claudel. je me suis servi de Novum Testa­ mentum Graece. Elle est subjective. Mon intention. Le Nouveau Testa­ ment. . dans la colossale bibliographie concernant Paul. en même temps que celui qui pratique et énonce des traits invariants de ce qu'on peut appeler la figure militante. chapitre 1 . des lectures de bric et de broc. au début du siècle. on peut.Le robuste petit livre de Stanislas Breton Saint Paul ' ' Puf. Qu'ils fassent triangle avec l'athée. de longue date. s'aider du plus grand pas en arrière. Il fait surgir la connexion. De là cette réactivation de Paul.

la discipline morale. le conser­ vatisme social. c'est à son . prédication. dont nous verrons que. Or c'est bien le point fabuleux. pour des raisons cruciales. il réduit le christianisme à un seul énoncé : Jésus est ressus­ cité. qui colle à tout imaginaire patent. Et singulièrement dans le cas de Paul. naissance. puisque tout le reste.CHAPITRE 1 Contemporanéité de Paul Pourquoi saint Paul ? Pourquoi requérir cet « apôtre )) d'autant plus suspect qu'il s'est. et que son nom est couramment associé aux dimensions les plus institutionnelles. et d'accès indirect. dont il semble proprement impossible de dissocier la figure et les textes de Paul ? Pourquoi invoquer et analyser cette fable ? Que la chose soit en effet bien claire : il s'agit pour nous. auto­ proclamé tel. À cet égard. de toute évidence. et les moins ouvertes du christianisme : 1 ' Église. Est « fable )) ce qui d'un récit ne touche pour nous aucun réel. sinon selon ce résidu invisible. la suspicion contre les Juifs ? Comment inscrire ce nom dans le devenir de notre tentative : re­ fonder une théorie du Sujet qui en subordonne 1' existence à la dimension aléatoire de 1 ' événement comme à la contingence pure de 1 'être-multiple. d'une fable. très exactement. sans sacrifier le motif de la vérité ? On demandera aussi bien : Quel usage prétendons­ nous faire du dispositif de la foi chrétienne. mort. peut après tout se soutenir.

pourquoi le forçage fabuleux du réel nous sert de médiation quand il s'agit. ou ce qui se suppose sous le mot nlcrnç est tout le problème de Paul). c 'est en 1 'occurrence la même chose) ne se laisse renvoyer à aucun ensemble objectif. Repenser ce geste.par exemple . une motivation « politique » et un cadre de recherche pour les sciences humaines. ni selon sa destination. La fondation de 1 'universalisme seul point de fable que Paul ramène le récit chrétien. destinales ou oublieuses. et encore de nos jours Jean-François Lyotard. point sur lequel s'accordent l'idéologie analytique anglo-saxonne et la tra­ dition herméneutique (le doublet analytique/herméneutique cadenasse la philosophie académique contemporaine) aboutit à un relativisme culturel et historique qui est aujour­ d'hui simultanément un thème d'opinion. Freud. ici et maintenant. ou la foi. exemplaires ou catastro­ phiques). Auguste Comte. Le geste inouï de Paul est de soustraire la vérité à l 'emprise communautaire. et sus­ pendu à un événement dont la seule « preuve » est juste­ ment qu'un sujet le déclare. C'est exact. et mieux encore qu'on ait des raisons de croire que ce sous-ensemble est composé de victimes. la centration pro­ vocante de la pensée sur son élément fabuleux. disons qu'il est pour nous rigoureu­ sement impossible de croire en la résurrection du crucifié.6 Saint Paul. d'un empire. C'est à l'épreuve de ce croisement entre l'idéologie culturaliste et la conception victimaire de . qu'il est formellement possible de disjoindre de la fable. on est dispensé de tout l'imaginaire qui le borde. en un triple sens : le site historique. Nietzsche. aient cru eux aussi nécessaire d'examiner la figure de Paul. Disons qu'il s'agit pour Paul d'explorer quelle loi peut structurer un sujet dépourvu de toute identité. Ce qui est vrai (ou juste. Paul est une figure lointaine. L'essentiel pour nous est que cette connexion para­ doxale entre un sujet sans identité et une loi sans support fonde la possibilité dans 1 'histoire d'une prédication uni­ verselle. Séparer durement chaque processus de vérité de 1 'his­ toricité « culturelle » où 1' opinion prétend le dissoudre : telle est l'opération où Paul nous guide. et singulièrement la ruine de toute assignation du discours de la vérité à des ensembles historiques pré­ constitués. On objectera que « vérité >> désigne ici. Nous y aide sans doute que . Ce qui va nous retenir quant à nous dans 1 'œuvre de Paul est une connexion singulière. en vivifier la singularité et la force instituante. et dont Paul est propre­ ment l ' inventeur : la connexion qui établit un passage entre une proposition sur le sujet et une interrogation sur la loi. de resti­ tuer l'universel à sa pure laïcité. De quoi en effet se compose notre actualité ? La réduc­ tion progressive de la question de la vérité (donc de la pensée) à la forme langagière du jugement. Les formes extrêmes de ce relativisme. pour nous. qu'il s'agisse d'un peuple. est à coup sûr une nécessité contemporaine.Hegel. prétendent assigner la mathématique elle-même à un ensemble « occidental » auquel on peut faire équivaloir n'importe quel dispositif obscurantiste ou symboliquement dérisoire. Nous sommes tenus d'expliquer pourquoi nous fai­ sons porter à ce lointain la charge d'une proximité philo­ sophique. pour organiser leur propre discours spéculatif. déjà à l'œuvre. en déplier les chicanes. toujours du reste selon des dispositions extrêmes (fondatrices ou régres­ sives. mais ce qui importe est le geste subj ectif saisi dans sa puissance fondatrice quant aux conditions génériques de l'universalité. S 'il nous est possible de parler aussitôt de croyance (mais la croyance. le rôle de fondateur d' Église. ni selon sa cause. une simple fable. d'un territoire. avec la force de qui sait qu'à tenir ce point pour réel. pourvu qu'on soit en état de nommer le sous­ ensemble humain qui porte ce dispositif. Qu'il faille aban­ donner le contenu fabuleux laisse en reste la forme de ces conditions. Heidegger. ou d'une classe sociale. Contemporanéité de Paul 7 d'une cité.

L'unique réel po litique du mot . qu ' on ralentira la dévastation. dont le faux universel s 'accommode parfaitement des bigarrures communauta­ ristes. destinant à l 'universel une certaine connexion· du sujet et de la loi. Quel est le réel unificateur de cette promotion de la vertu culturelle des sous-ensembles opprimés. que l 'installation irréversible du parti de Le Pen. à la race. et de nulle autre. La longue expérience des dictatures communistes aura eu le mérite de montrer que la mondialisation finan­ cière. » Ce qui. pour trouver un équivalent. À s'en tenir à notre pays. dont le beau mot de « démocra­ tie » couvre de plus en plus mal la misère. Cette demande est exacte­ ment la nôtre. jusqu'en Autriche. chacun sait que n 'existe aucune réponse soutenable autrement que par la persécution de gens désignés arbitrairement comme les non-Français. ou les vertus démocratiques de la communication commerciale. Il est celui qui. à la religion ou au sexe) ? C 'est. a levé provisoirement la peur. tant du côté de la vérité (événementielle et hasardeuse) que du côté du sujet (rare et héroïque) ? C'est au regard de cette question. Et ce n'est certes pas en renonçant à l'universel concret des vérités pour affirmer le droit des « minorités » raciales. de cet éloge langagier des particularismes communautaires (les­ quels renvoient toujours en définitive. étant la loi du marché­ monde. nous intéresse au plus haut point. déchaîné l'abstraction vide. abaissé la pensée de tous. À supposer que nous parvenions à refonder la connexion entre vérité et sujet. le capitalo-parlementarisme. exten­ sion qui ne saurait comme telle. s 'agissant de l' État. singulariser notre site. para­ digme des États socialistes.dominant ou victimaire des lieux où en émerge la proposition. que seuls Lénine et Mao faisaient réellement peur à qui se proposait de vanter sans restriction les mérites libéraux de l'équivalent général. Nous ne voyons hélas. lui-même contemporain d'une figure monumentale de la destruction de toute politique (les débuts du despotisme militaire nommé « Empire romain »). ni n'entretient de rapport direct avec le statut . et ce n'est pas une référence. zélé serviteur de l 'occupant nazi : l' État français. Qu'elle peut se mesurer à l 'époque autrement qu'en en flattant l'inertie sauvage. tant du côté du sujet que du côté de la loi. des automatismes du capital. Non. nationales ou sexuelles. reconduit à ce qui fut le nom paradoxal donné par Pétain à un gouvernement fantoche. au destin public de son État. Par quoi s 'installe au cœur de l 'espace public la question délétère : qu'est-ce qu'un Français ? Mais. l'abstraction monétaire.8 Saint Paul. de l 'extension constante. nous ne laisserons pas les droits de la vérité-pensée n'avoir pour instances que le monétarisme libre-échangiste et son médiocre pendant politique. n'avaient pour ennemi véritable qu'un autre projet universel. de toute évidence. pour répondre à cette question. bien entendu. outre la langue. se demande avec la plus extrême rigueur Contemporanéité de Paul 9 quel est le prix à payer pour cette destination. sous les signifiants du libéra­ lisme et de l'Europe. que peut-on signaler comme tendance remarquable des quinze dernières années ? Indépendamment. Et quelle est la maxime unique de ce parti ? La maxime à laquelle aucun des partis parlementaires n'ose s'opposer frontalement. L'effondrement sénile de l 'URSS. quelles conséquences faudra-t-il avoir la force de tenir. C ' est pourquoi Paul. même dévoyé et ensanglanté . à cette question. en sorte que tous votent ou tolèrent les lois de plus en plus scélérates qui s'en déduisent implacable­ ment ? Cette maxime est : « La France aux Français. religieuses. lequel ni ne tolère qu'on l'assigne à une particularité. à la nation. que la philosophie peut assumer sa condition temporelle autrement qu'en devenant un appareillage de couverture du pire. le règne sans partage de l'universalité vide du capi­ tal. La fondation de 1 'universalisme l'homme que succombe tout accès à l'universel. il faut aller. vraie singularité nationale dont.

et que Contemporanéité de Paul Il des sous-ensembles de la population soient à chaque fois définis par leur statut spécial. ou même trois. religieuse­ ment et racialement attestable de ceux dont il a la charge. 1 0). La fondation de 1 'universalisme « français ». devrait précéder la définition ou l'application de la loi. nos étonnants systèmes d'éducation et de représentation). comme le montre la triste affaire dite « du foulard>> . on multiplie partout les lois et règlements pour interdire la circulation des personnes. Tout principe universel abandonné. le renoncement à la neutralité transcen­ dante de la loi. d'une parfaite sim­ plicité. La loi passerait ainsi sous le contrôle d'un modèle « national » dépourvu de tout principe réel. et d'abord des capitaux. C'est du reste cette norme qui éclaire un paradoxe que bien peu soulignent : à 1 'heure de la circulation généralisée et du phantasme de la communication culturelle instantanée. ou qui cherchent à y vivre. Preuve qu'entre la logique mondia­ lisée du capital et le fanatisme identitaire français. Cela suit son train. puis pour le Grec ! Car devant Dieu il n'y a point d'acception de personnes» (Rom. où les juristes ne voyaient nulle malice à définir subtilement le juif comme prototype du non-Français. énoncé proprement stupéfiant quand on connaît les règles du monde antique : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec. Libre circulation de l ' incomptable infinité qu'est une vie humaine singulière. les tenants résignés de la dévastation capitaliste (la persécution serait inévitable de ce que le chômage interdit tout accueil) et les tenants d'une fanto­ matique autant qu'exceptionnelle «république française» (les étrangers ne seraient tolérables que pour autant qu'ils « s' intègrent » au magnifique modèle que leur proposent nos pures institutions. qui n ' est jamais que traque policière. ce qui est l'accomplissement d'une pré­ diction géniale de Marx : le monde enfin configuré. Notre monde n'est nullement aussi « complexe » que le prétendent ceux qui veulent en assurer la perpétuation. Sous nos yeux se construit la communautarisation de l 'espace public. Comme dans ces conditions sonne clair l'énoncé de Paul. honneur et paix pour quiconque fait le bien. 3. pour le Juif premièrement. selon qu'il s'agit de vrais Français. au regard de la vie réelle des gens et de ce qui leur arrive. Tout ce qui circule tombe sous une unité de compte. et le Bien par le service que cette vérité exige. jamais ! C'est . dans ses grandes lignes. les gou­ vernements successifs y apportent chacun leur petite touche. il y a. de plus en plus insistante.28) ! Et comme. Et il est particulière­ ment frappant que ce réel persécutoire de la logique iden­ titaire (la Loi n'est bonne que pour les Français) réunisse sous la même bannière. tenu pour une catégorie fondatrice dans l' État. de ce qui est le compte du compte. oui. 2. est la mise. L' État aurait à s ' assurer d'abord et en permanence de l'identité généalogiquement. Ce qui veut dire que. il faudrait que toute législation s 'accompagne des protocoles identitaires requis. sinon celui des persécutions auquel il engage. Cette configu­ ration fait prévaloir une homogénéisation abstraite. voire inintégrables. et inverse­ ment ne circule que ce qui se laisse ainsi compter. de mesures discriminatoires acharnées visant des gens qui sont ici. mais comme marché. une détestable complicité. Il serait tenu de défmir deux régions distinctes de la loi. la vérifica­ tion identitaire. et enfin d'étrangers qu'on déclare inintégrés.10 Saint Paul. Il est même. il n'y a plus ni esclave ni libre. à nous qui remplacerons sans difficulté Dieu par telle ou telle vérité. comme sous Pétain. Il y a d'un côté une extension continue des automa­ tismes du capital. comme marché mondial. Nous avons affaire à un processus de pétainisation rampante de l' État. C'est ainsi qu'en France il n'y a jamais eu aussi peu d'installation d'étrangers que dans la dernière période ! Libre circulation de ce qui se laisse compter. d'étran­ gers intégrés ou intégrables. en place. il n'y a plus ni homme ni femme» (Gal. convient la maxime : « Gloire.

il y a un processus de fragmentation en identités fermées. pour l 'investissement marchand. D'un autre côté. Car s'il est vrai que toute vérité surgit comme singulière. d'autre part. que le monde soit bigarré. Un processus de vérité interrompt la répétition et ne peut donc se soutenir de la permanence abstraite d'une unité de compte. qu'une commu­ nauté et son ou ses territoires. et en organise les séries répétitives. lesquelles du reste ne réclament j amais que le droit d ' être exposées. Le capital exige. des femmes. la question. Il faut le semblant d'une non-équivalence pour que 1 'équivalence soit elle-même un processus. et plus généralement des différences. la dictature uniforme de ce qu'ils croient être la « modernité )). Quel devenir inépuisable pour les investis­ sements mercantiles que le surgissement. La fondation de 1 'universalisme que l'abstraction monétaire capitaliste est certes une sin­ gularité. au Contemporanéité de Paul 13 même titre que les autres. s'habiller. sa singularité est immédiatement universalisable. des magazines spécialisés. Une singularité indifférente à la persistante infinité de l'existence. D 'une part. les prêtres mariés. les jeunes déjà vieux ! À chaque fois. soustraite au compte. Qu'il y ait des histoires enchevêtrées. une image sociale autorise des produits nouveaux. ima­ giner et aimer comme ils 1 'entendent. des radios « libres ». des arabes ! Et les combinaisons infmies de traits prédicatifs. des handi­ capés. quelle aubaine ! Les homosexuelles noires. plutôt qu'un vrai tissu de différences mouvantes. Rien de plus captif. Une vérité est toujours. un processus de vérité ne peut pas davantage s'ancrer dans l'identitaire. des cultures diffé­ rentes.12 Saint Paul. et enfin de capiteux « débats de société » aux heures de grande audience. On demandera seulement que la vue d'une jeune fille voilée ne mette pas en transe ses défenseurs. Car chaque identification (création ou bricolage d'identité) crée une figure qui fait matière pour son investissement par le marché. dont on redoutera dès lors qu'ils ne désirent en réalité. les jeunes cadres écologistes. manger. les islamistes modérés. déjà immenses en un seul et « même » individu. Ces évidences libérales ne coûtent pas cher. et qu'il faille laisser les gens vivre. Ces deux processus sont parfaitement intriqués. et on aimerait seule­ ment que ceux qui les proclament ne se montrent pas aussi violents quand apparaît la moindre tentative un peu sérieuse de différer de leur propre petite différence libérale. . Aucune vérité ne peut par conséquent se sou­ tenir de 1 'expansion homogène du capital. comme au devenir événementiel des vérités. des homosexuels. Le cos­ mopolitisme contemporain est une réalité bienfaisante. en forme de communauté revendicative et de prétendue singularité culturelle. Deleuze le disait exactement : la déterritorialisation capitaliste a besoin d ' une constante reterritorialisation. et l'idéologie culturaliste et relati­ viste qui accompagne cette fragmentation. Logique capitaliste de 1 ' équivalent général et logique identitaire et culturelle des communautés ou des minorités forment un ensemble articulé. aux prérogatives uniformes du marché. des centres com­ merciaux adéquats. Cette articulation est contraignante par rapport à tout processus de vérité. tout processus de vérité est en rupture avec le principe axiomatique qui régit la situation. les Serbes handicapés. les chômeurs soumis. les catholiques pédophiles. rien de plus offert à l 'invention de nouvelles figures de l 'homogénéité monétaire. Mais. mais une singularité qui n 'a égard à aucune sin­ gularité. selon la loi de compte dominante. La singularité universali­ sable fait nécessairement rupture avec la singularité iden­ titaire. la permanente surrection d'identités subjectives et territoriales. comme de faux naïfs veulent nous le faire croire. Elle est organiquement sans vérité. pour que son principe de mouvement homogé­ néise son espace d 'exercice. là n'est pas. des réseaux publicitaires ciblés.

l'enfermement des femmes. du reste. est inconsistante. Le mot gestion oblitère le mot politique. etc. il n ' est pas exagéré de dire que ces énoncés « minoritaires )) sont proprement barbares. L'idée qu'on puisse. et finalement il s ' agit d' inscrire dans le droit ou dans la force brute une gestion autoritaire de ces traits (natio­ naux. Le système : culture-technique-gestion­ sexualité. Le mot sexualité obli­ tère l ' amour. ne propose qu 'une variante du recouvrement nominal capitaliste. Dans le cas de la science. Le symptôme de cette hostilité se fait par des recouvrements nominaux : là où devrait se tenir le nom d'une procédure de vérité vient un autre nom. Les deux composantes de 1' ensemble articulé (homo­ généité abstraite du capital et revendications identitaires) sont dans une relation de miroir et d'entretien réciproque. culture destinée à soi et potentiellement non universalisable. et dont tous les termes. le chamanisme. comme le nazisme. considérés comme opéra­ teurs politiques dominants. La fondation de 1 'universalisme La question est de savoir ce que les catégories identi­ taires et communautaristes ont à voir avec les processus de vérité. le culturalisme promeut la particula­ rité technique des sous-ensembles comme équivalente à la pensée scientifique. même sous la forme de l'identité française « républicaine ». ou minoritaire. ou d'endosser avec la bénédiction du Pape la défroque du prêtre. la considération des traits identitaires est au fondement de la détermination. culturellement éta­ blies. sexuels. Le monde contemporain est ainsi doublement hostile aux processus de vérité. Les deux peuvent parfaitement se combiner. comme on le voit quand la revendication des homo­ sexuels concerne le droit de rejoindre le grand traditiona­ lisme du mariage et de la famille. Elle n'hésite du reste pas à poser que les éléments constitutifs de cette Contemporanéité de Paul 15 culture ne sont pleinement compréhensibles que sous la condition d'une appartenance au sous-ensemble consi­ déré. Elle polémique contre tout concept générique de l'art. lequel identifie typologiquement les procédures de vérité. Le nom culture vient oblitérer celui d'art. désignent une rubrique de la présentation marchande. D'où les énoncés catastrophiques du genre : seul un homosexuel peut « comprendre » ce que c ' est qu 'un homosexuel. un Arabe ce que c'est qu'un Arabe. ciment subjectif ou représentatif de son existence. conçue comme culture du groupe. Et enfin. en sorte que les antibiotiques. qui le refoule. religieux. sont guerrières et cri­ minelles. comme la conjugalité stricte. On oscillera forcément entre 1 'universel abstrait du capital et des persécutions locales. Dans le cas de la politique. et lui substitue pour son propre compte celui de culture. qu'elle soit étatique ou revendicative. Le mot technique oblitère le mot science. qui a l'immense mérite d'être homogène au marché. l'imposition des mains ou les tisanes émol­ lientes sont uniformisés. soit le retour pur et simple aux conceptions archaïques. On sait du reste que les politiques identitaires conséquentes. loin de reve­ nir vers une appropriation de cette typologie. manier innocemment ces catégories.14 Saint Paul. est le recouvre­ ment nominal moderne du système art-science-politique­ amour. etc. seules les vérités (la pensée) permettent de distinguer 1 'homme de 1 ' animal humain qui le sous-tend. Nous répondons : ces catégories doivent être absentées du pro­ cessus. comme nous le pensons. etc. Or la logique identitaire. Si. par exemple les processus politiques.). dans le cas de l'amour. faute de quoi nulle vérité n'a la moindre chance d'établir sa persistance et de cumuler son infinité imma­ nente. Qui peut prétendre que va de soi la supériorité du cultivé­ compétent-gestionnaire-sexuellement-épanoui ? Mais qui défendra le religieux-corrompu-terroriste-polygame ? ou . on réclamera symétriquement soit le droit géné­ tique de voir reconnu comme identité minoritaire tel ou tel comportement sexuel spécialisé.

dès lors que les textes qui nous ont été transmis sont tous des interventions de circonstance. La fondation de 1 'universalisme se fera le chantre du marginal-culturel-homéopathe­ médiatique-transsexuel ? Chaque figure tire sa légitimité tournante du discrédit de l'autre. et donc des textes commandés par des enjeux tactiques loca­ lisés. aucun sous­ ensemble préconstitué ne la supporte. ni qu'il soit grec (ou sage). ou de 1 'ordre de ce qui advient. et les droits qui s'y rattachent. Paul organisera une distance résolue à ce dis­ cours. D'abord. les esclaves. c ' est le juridisme romain. La vérité est diagonale au regard de tous les sous-ensembles communautaires. Mais tout autant ne jamais la laisser déterminer par les généralités disponibles. et fier de l'être. notre question se formule clairement : Quelles sont les conditions d'une singularité universelle ? C'est sur ce point que nous convoquons saint Paul. car sa question est exactement celle-là. Il ne doit être requis.elle n'en constitue aucune. cha­ cune puise dans les ressources de l 'autre. Mais. la vérité étant événementielle. et si la vérité consiste à le déclarer et ensuite à être fidèle à cette déclaration. Pas plus il ne doit être requis qu'il soit de telle ou telle classe sociale (théorie de l'égalité devant la vérité). ni particularité des intérêts d'un sous-ensemble). sans restriction ni privilège. Seront donc admis. économiques aujourd'hui). Elle n 'est ni structurale. Aucune généralité disponible ne peut en rendre compte. ou de tel ou tel sexe (théorie des femmes).ce point est évidemment le plus délicat . Paul n'autorisera jamais qu'aucune des catégories du droit vienne identifier le sujet chrétien. rien de communau­ taire ou d'historiquement établi ne prête sa substance à son processus. On polémiquera contre toute subsomption . La généralité étatique. ni légale. il s'agit bien de faire valoir une singularité universelle à la fois contre les abstractions éta­ blies (juridiques alors. ni qu'il soit juif (ou circoncis). ni universalité abstraite du capital. Bien que lui-même citoyen romain. c ' est évidemment le discours philosophique et moral grec. les femmes. ou cette destination. Ensuite. suit implacablement les exigences de la vérité comme singularité universelle : 1 1 Le sujet chrétien ne préexiste pas à l 'événement qu'il déclare (la Résurrection du Christ). En définitive. En rupture avec tout cela (ni homogénéité monétaire. la vérité étant inscrite à partir d'une déclaration d' essence subj ective. La problématique de Paul. et . On polémiquera donc contre les conditions extrinsèques de son existence ou de son identité. le grec. il s 'ensuit deux conséquences. elle ne s 'autorise d'aucune identité. C'est la théo­ rie des discours (il y en a trois : le juif. ni structu­ rer le sujet qui s'en réclame. le nou­ veau). Que veut Paul ? Sans doute extirper la Nouvelle (l' Évangile) de la stricte clôture où la laisserait qu'elle ne vaille que pour la communauté juive. et contre la revendication communautaire ou particulariste. puisqu ' à la transformation en arguments publicitaires et images ven­ dables des identités communautaires les plus typées et les plus récentes répond la compétence sans cesse affinée des groupes les plus clos ou les plus violents à spéculer sur les marchés financiers ou à entretenir à grande échelle le commerce des armes. Contemporanéité de Paul 17 La démarche générale de Paul est la suivante : s'il y a eu un événement. si sinueuse qu ' en soit 1 'organisation.16 Saint Paul. ni axiomatique. Il ne saurait donc y avoir une loi de la vérité. pour lui symétrique d'une vision conservatrice de la loi juive. ou destinée à chacun. sans qu'une condition d'apparte­ nance puisse limiter cette offrande. Elle est offerte à tous. ni revendication identitaire . alors elle est singulière. et en particulier la citoyenneté romaine. ses condi­ tions. qu'elles soient étatiques ou idéologiques. aussi bien. 2/ La vérité est entièrement subjective (elle est de l'ordre d'une déclaration qui atteste une conviction quant à l'événement). les gens de toutes les professions et de toutes les nationalités. Quant à la généralité idéolo­ gique.

celui qui nomme le sujet dans la force de déplacement que lui confère la sup­ position du caractère achevé du processus de vérité (tÀrriç. Le père de Paul est un artisan-commerçant. il ne faut pas dispu­ ter. généralement traduit par « foi ». sans aucune preuve. des rapports de force entre ten­ dances. ne puisse convenir à notre situa­ tion. L'exécution du Christ date environ de 30. La subj ectivité qui correspond à cette soustraction est une nécessaire distance à 1 ' État. Il est citoyen romain et donc Paul l ' est également. 3/ La fidélité à la déclaration est cruciale. sont léga­ lement poursuivis devant les tribunaux. et. ou subordination du des­ tin à l'ordre cosmique. qu'il l'a achetée. d' être plus précis). Paul est frappé par une apparition divine et se convertit au christianisme sur la route de . Ce qui veut dire qu'elle est soustraite à 1 'organisation des sous-ensembles que prescrit cet état. décidant que nul n'était en exception de ce qu'une vérité exige. Paul (en réalité Saül. généralement traduit par « charité ». mais qu'on dira mieux « conviction »). Il n'est pas une de ces maximes qui. solitaire. Reste à en déployer 1 'organisation conceptuelle sous-jacente. fabricant de tentes . à ce titre. pourchassés. dira Paul. Il n'est pas au-dessus des moyens d'un commerçant aisé de cor­ rompre un fonctionnaire romain.18 Saint Paul. lapidés. Il faut en passer simultanément par une critique radicale de la Loi juive. On a besoin pour la penser de trois concepts : celui qui nomme le sujet au point de la déclaration (rria-ru. celui qui nomme le sujet au point de 1 'adresse militante de sa conviction (àyétrrT]. tout en rendant justice à celui qui. mais c'est une circularité intéressante. et à nos tâches philosophiques. En 33 ou 34. comme chacun sait. et descellant le vrai de la Loi. CHAPITRE II Qui est Paul ? Nous pourrions commencer dans le style benoît des biographies usuelles. Il est donc de la même génération que Jésus. interne aux communautés juives. laquelle instituait l'an 1 de « notre » ère (la sienne. 4/ Une vérité est de soi-même indifférente à l'état de la situation. mais qu'on dira mieux encore « certitude » ). lequel.. et non une illumination. est né en fondant du même coup sa date de naissance. mais aussi battus. L a fondation de 1 'universalisme de son devenir à une loi. Des opinions. On est sous Tibère. plutôt). provoqué une Révolution culturelle dont nous dépendons encore. devenue obsolète et nuisible. mais qu'on dira mieux « amour ») . qui ne doit jamais entrer en compétition avec les opinions établies. Paul est un Juif de la tendance pharisienne. et de la Loi grecque. le contenu de l'événement mis à part. nom du pre­ mier roi d'Israël) naît à Tarse entre I et V (impossible. a. car la vérité est un processus. Une vérité est un processus concentré et sérieux. tout cela selon la variation. Comment ce père a-t-il obtenu la citoyenneté ? Le plus simple est d'imaginer. et à ce qui lui correspond dans les mentalités : l'appareillage des opinions. qui n'a jamais été qu'une ignorance « savante >> des voies du salut. Il participe avec ardeur à la persé­ cution des chrétiens. scientifiquement. généralement traduit par « espérance ». par exemple à 1 ' État romain. qui sont considérés par les Juifs orthodoxes comme des hérétiques.

Il l' est devenu soudainement. pour l'intelligence de son propos. nous le verrons. Aucun discours ne peut prétendre à la vérité s ' il ne contient pas une réponse explicite à la question : qui parle ? Lorsque Paul adresse ses écrits. des raisons qui l' autorisent à poser la question : « Pourquoi je suis un destin ? )) Pour un antiphilosophe. C'est en Paul lui-même la (ré)surrection du sujet. il 1' est devenu. on peut. de même la foi de Paul est ce dont lui-même part comme sujet. dans le Nouveau . 1 0). On connaît l'histoire : se rendant à Damas en tant que pharisien zélé pour persé­ cuter les chrétiens. est une construction rétrospective dont la critique moderne a clairement mis au jour les intentions. Car les données fiables externes sont extrême­ ment rares. sur la route de Damas (si. les circonstances de la vie de Paul. 1. On ne lui a pas apporté l' Évangile.« c 'est arrivé )). En un certain sens cette conversion n'est opérée par personne : Paul n'a pas été converti par des représentants de 1' « Église )).est le signe subjectif de l'événement proprement dit qu'est la résurrection du Christ. sur ce point. Exemple matri­ ciel du nœud entre existence et doctrine. Il est clair que la rencontre sur la route mime 1' événement fondateur. purement et simplement. Paul. sont élevés au rang de garantie de la vérité. Le récit des Actes des apôtres. et rien n'y conduit. il est évident que la position énonciative fait partie du protocole de 1'énoncé. ou Nietzsche ne nous prenant pas à témoin. parfois d'apparence anecdotique. ce n'est pas un rallié. nous l'avons dit. Kierkegaard sans que nous soyons instruits du détail de ses fiançailles avec Régine. C ' est le « je suis )) comme tel qui est convoqué sur le Qui est Paul ? 21 chemin de Damas par une intervention absolument hasar­ deuse. À quoi bon tout cela ? Voyez les livres. comme nous le croyons. Le mot « conversion )) convient-il pour ce qui s ' est passé sur le chemin de Damas ? C'est un foudroiement. Paul entend une voix mystérieuse qui lui révèle et la vérité. L' événement . Le surgissement du sujet chrétien est inconditionné. et sa vocation. de la déclaration de la foi. Or il est de l'essence de l'anti­ philosophie que la position subjective fasse argument dans le discours . Et ce sujet. faire confiance à la biogra­ phie truquée de Paul présente dans le Nouveau Testament sous le titre de Actes des apôtres). Et ainsi de suite. Et nous n'avons pratiquement rien d'autre. C'est une réquisition qui institue un nouveau sujet : « Par la grâce de Dieu je suis qui je suis (Ei!lL ô Ei!lt))) (Cor. Nous ne pouvons donc aucunement négliger. La fondation de 1 'universalisme Damas. car Paul tire des conditions de sa « conversion )) la conséquence qu'on ne peut partir que de la foi. Des fragments existentiels. Heureusement du reste que nous importent au premier chef celles qu'il incorpore lui-même dans ses épîtres. Y séparer les éléments réels de la fable édifiante (et de portée politique) qui les enveloppe demande une exceptionnelle et méfiante rigueur. et dont la forme est le plus souvent empruntée à la rhétorique des romans grecs.20 Saint Paul. dans l'anony­ mat d'un chemin . sinon la capacité de vérifier tel ou tel détail par l'entremise de l'historiogra­ phie romaine. un siècle au moins après la mort de l'apôtre. Coupons droit vers la doctrine. une césure. et non un retournement dialectique. laquelle se souciait comme d'une guigne de ces petits groupes d'hérétiques juifs. Il commence ses fameux voyages missionnaires. Imagine-t-on Rousseau sans les Confessions. tout du long de Ecce homo. Et pourtant. 1 5 . il rappelle toujours qu' il est fondé à parler en tant que sujet. non. Et même des « épîtres de Paul )) canoniquement recueillies. une fois n'est pas coutume. est une grande figure de l'antiphilosophie. De même que la Résurrec­ tion est totalement incalculable et que c'est de là qu'il faut partir.

Il ne va pas à Jérusalem. Corin­ thiens 1 et Il. du reste. les sympathisants et les adhérents. où l'adver. pour déclarer que ce qui a eu lieu a eu lieu. apocryphe de nombre d'entre elles. Il ne va pas se faire « confirmer )) 1' événement qui 1 'institue à ses propres yeux comme apôtre. Quand il arrive dans une ville. les apôtres institutionnels. Il divise son audience en deux cercles qu'on pourrait appeler. en sorte que le seul point de continuité entre la Nouvelle selon Paul et le judaïsme prophétique est l'équation Jésus Christ). puis repart. Le prosélytisme juif est conséquent et développé. La dimension excentrée de l'action de Paul est la substruc­ ture pratique de sa pensée. laquelle pose que toute univer­ salité véritable est dépourvue de centre. Philippiens. a) Les « craignant Dieu )) reconnaissent la légitimité globale du monothéisme. De là date cette convic­ tion inébranlable quant à son propre destin qui l'opposera à diverses reprises au noyau des apôtres historiques. et que Paul nous rapporte avec un orgueil manifeste (Paul n'est certes ni un introverti. il faut se méfier. La circonci­ sion atteste ici sa fonction de marquage. Par exemple. une invention de Paul. Paul passe donc à Jérusalem 23 Qui est Paul ? où il rencontre Pierre et les apôtres. usant d'un anachronisme politique risqué. et en particulier des compromis verbaux. La fondation de 1 'universalisme Testament. rencontrer enfin les « chefs historiques )). Grèce. et pour = . Thessaloniciens !. ceux qui ont connu personnellement le Christ. et notamment de la circoncision. Nous ignorons tout des enjeux de cette première rencontre. et garantir quelques épisodes décisifs. qui n'entament que peu sa liberté d'action dans les lieux et territoires qu'il choisit (ceux. L'exégèse scientifique a prouvé le caractère . si bien que le corpus de cet auteur fondamental se réduit en définitive à six textes plutôt brefs : Romains. ni un faux modeste) : Que fait-il après le foudroiement de Damas ? Nous savons en tout cas ce qu 'il ne fait pas. Il faut croire qu'elle ne persuade pas Paul de la nécessité d'en référer souvent au « centre )) jérusalémite. Il laisse cette surrection subjective en dehors de tout sceau officiel. Galates. Homme qui. d ' initiation majeure. Syrie. passé ce délai. un point de la plus haute importance. armé d'un événement personnel. aux yeux de la majorité des juifs. dont Pierre est la personnalité centrale. qui connaît la valeur des compromis raison­ nables. saire est le moins implanté). Paul part en Arabie pour annoncer 1 ' Évangile. b) Les convertis s 'engagent à respecter les prescrip­ tions de la loi. est fondé à déclarer cet événement impersonnel qu' est la Résurrection. À cette époque le judaïsme est encore une religion prosélyte. c'est à la synagogue que d'abord il intervient. Et. il ne va pas voir les autorités. mais sont dispensés des pres­ criptions de la loi.22 Saint Paul. et doivent se faire circoncire. On verra dans la suite qu'entêté voire violent sur les principes. c'est bien en s 'appuyant sur les institutions de cette communauté que Paul initie sa prédication. Sans doute son efficacité militante est-elle à ses yeux une garantie suffisante pour qu' il puisse. affirmation qui. Paul est aussi un politique. comme on le croit souvent. pour des raisons doctrinales : 1' entêtement mis à affirmer que Jésus est le Messie (rappelons que « Chrish) n'est jamais que le mot grec pour « messie )). de préférence. Se détournant de toute autorité autre que celle de la Voix qui l'a personnellement convoqué au devenir-sujet. Macédoine. Paul reste en Arabie pendant trois années. car sa seconde période de voyages militants durera quatorze ans ! Cilicie. Turquie. On sait à peu près comment fonctionnent ces pérégri­ nations militantes. Ce n'est donc pas directement 1' adresse aux païens qui isole Paul de la communauté juive. S 'adresser aux païens n'est pas. C'est cependant assez pour établir quelques traits sub­ jectifs majeurs. Les choses se passent évidemment mal avec les orthodoxes.

Son style ne doit rien aux images et métaphores rurales. Qui sont en effet ces Thessaloniciens. Là il essaie de consti­ tuer un groupe qui mélange des judéo-chrétiens et des pagano-chrétiens. forme archaïque de notre « camarades ». on risque sa vie. Ce n'est pas indifférent. organisation des finances . singulièrement en ce qui concerne les rites. L'universalisme de Paul. pour tout dire. Après de. Paul réside à l'époque à Antioche. mais qu'il faut se représenter comme un petit ensemble de militants). pour ne rien dire de ces Romains. qui en revanche abondent dans les paraboles du Christ. et qui deviendront ses lieutenants. qui dans les conditions de l'époque peuvent être très violents. qui n'est pas celle du petit propriétaire foncier. Au bout de ces quatorze ans d'errance organisatrice. à laquelle il procède constamment. et elles en ont toute la passion politique. Rien n'y manque de ce qu'un activiste de n'importe quelle cause organisée peut reconnaître comme étant les soucis et les emportements de l 'intervention col­ lective. se porte jusqu'aux extrêmes limites de l 'Empire (son plus cher vœu est d'aller en Espagne. s'il s'agit de pointer quelque réel de la France. Il y a dix-sept ans que Paul a reçu la convocation de Damas. la troisième de 1 'Empire après Rome et Alexandrie. qu'il est licite de s'adresser. examen de points litigieux. et à eux seuls. ces Corinthiens. Puis il continue son voyage. La fondation de 1 'universalisme des raisons extrêmement fortes et légitimes. et s'appelle lui-même « le vieux Paul ». sur un ton animé et majestueux. si ses textes sont recopiés et circulent. pas un campagnard. d'où vient sans doute « église ». Paul ne perd jamais de vue. les noyaux de fidèles dont il a soutenu la création. Paul abandonne la synagogue.s incidents. Sa vision des choses. Disons que la poignée de résistants des années 1 940 ou 1 94 1 est logée à la même enseigne que les Corinthiens de Paul : c'est à eux. c'est bien parce que le cos­ mopolitisme urbain et les longs voyages en ont façonné l'amplitude. exigence pres­ sante d'une action prosélyte soutenue. qu' il est un homme de la ville. . et se replie chez un sympathisant local. Il semble que rapidement les adhérents du groupe seront majoritairement des pagano-chrétiens. si loin qu' il soit. perdus dans la cité. ne pouvait mener à terme sa mission que du côté de l'extrême Occident). nous pensons que c'est parce que lui apparaît la nécessité de combattre à . ses épîtres ? Probable­ ment quelques « frères ». Les premiers textes de lui qui nous soient parvenus datent de cette époque. c'est aussi une géo­ graphie intérieure. Cela n'est guère étonnant. et où. Lutte contre les divisions intestines. Qu'ils soient commen­ surables à une vérité transforme toujours des individus anonymes en vecteurs de l'humanité tout entière. Une fois le groupe suffisamment consolidé à ses yeux (on dira qu'il est alors ecclésia. Si Paul commence à écrire sur des points de doctrine. soutient une impo!!ture. Il a la cinquantaine. une très grande ville. si elle embrasse avec ferveur la dimension du monde. Responsable de plusieurs groupes essentiellement constitués de pagano-chrétiens. entre le petit noyau de fidèles constitué dans une ville et la région tout entière. nous sommes à peu près en 50. Il y a environ vingt ans que le Christ est mort. . dont ne nous reste aucune trace écrite. auxquels Paul adresse. l'Oriental. comme si lui. Paul en confie la direction à ceux dont il apprécie la conviction. Ses épîtres ne sont rien d'autre que des interventions dans la vie de ces noyaux. Rien n' est plus significatif de la certitude de Paul quant à l ' avenir de son action que l ' identification. Rappelons que Paul est né d'une famille aisée de Tarse. renouvellement de la confiance aux diri­ geants locaux. Pourquoi ? On peut sur ce point faire quelques hypothèses. vu les très faibles concessions que Paul fait à 1 'héritage juif. rappel de principes Qui est Paul ? 25 fondamentaux.24 Saint Paul.

la communauté juive ? Dans mon langage : quel est le rapport exact entre 1 'universalité supposée de la vérité postévénementielle (ce qui s ' infère de ce que le Christ est ressuscité) et le site événementiel. et la nouvelle universalité ne soutient aucun rapport privilégié avec la communauté juive. sans aucun doute. à l'arrière-plan. ou bien on lui demeure étranger. la conférence de Jérusalem (en 50 ? . Le point est que Paul ne peut consentir à distinguer deux cercles dans ceux qu ' il rallie. Pour lui. une reconnaissance sub­ jective immédiate de sa singularité. Encore une fois. Une grave querelle s'élève. La circonstance 1'oblige à se concevoir comme un chef de parti. sèment le trouble. la question est : qui est élu ? Qu'est­ ce que l'élection ? Y en a-t-il des signes visibles ? Et fma­ lement : qui est sujet ? Qu'est-ce qui marque un sujet ? Le camp judéo-chrétien de stricte observance pose que l'événement-Christ n'abolit pas l'espace ancien. Mais. ce qui ne peut que fzxer la Nouvelle dans l'espace communau­ taire. C'est la seconde rencontre de Paul et de Pierre. ritualisés et circoncis. et on en tire les consé­ quences. il faut en reve­ nir à des observances ou à des signes particuliers. ce n'est pas le prosélytisme en direction des non-juifs qui est en cause. et d'autant plus actives. il ne la résilie pas. L' événement­ Christ accomplit la Loi. qui engage le destin de la nouvelle doctrine. Ils s'opposent à l'apôtre. l ' incorpore par dépassement. Pendant le séjour de Paul à Antioche arrivent des judéo-chrétiens de stricte observance. Les judéo-chrétiens de stricte obser­ vance maintiennent la pratique des degrés d'adhésion. elles sont transfigurées. le peuple que cimente 1 'Ancien Testament ? De quelle importance sont. Le processus d'une vérité n'est universel qu'autant que le supporte. et Qui est Paul ? 27 cette fois nous sommes renseignés sur son enjeu. Il s'agit d'un conflit majeur. Pour lui (et nous lui accorderons ce point). Paul se trouve à la tête du second camp. les marques traditionnelles d'appartenance à la commu­ nauté juive ? Sur ces questions. ou de faction. exigent la circoncision de tous les fidèles. et bloquer son déploiement universel. ni les pra­ tiques rituelles de la communauté. qui organisent le nouage de la sin­ gularité et de l 'universalité. Certes. qui n'ont aucune espèce de connaissance ni de res­ pect de la Loi. Les marques extérieures et les rites ne peuvent servir à la fonder. Ou bien on en participe. On décide finalement de trancher la question à Jérusalem avec les apôtres histo� riques. Paul consi­ dère donc tous les convertis comme des fidèles de plein exercice. et Paul a pris soin de venir à Jérusalem accompagné de Tite. Son enjeu particulier est la circoncision.26 Saint Paul. Des gens. On peut même dire que. pour son déploiement dans les peuples de 1 'Empire. le processus d'une vérité est tel qu'il ne comporte pas de degrés. l'événement rend obsolète le marquage antérieur. Sa conception du sujet est dialectique. Les marques héritées de la tradition (la circoncision par exemple) sont donc toujours nécessaires. qui est. et qu'ils soient circoncis ou non. La fondation de 1 'universalisme grande échelle. C'est la rançon du statut de la vérité comme singularité universelle. et trouvent proprement scandaleux qu'on considère comme des égaux des gens qui n'ont ni les marques. les composantes de . Il s'agit de poser que sa nouveauté conserve et relève le site traditionnel de la croyance. quelle que soit leur provenance. Jusqu'à quel point reste-t-elle tributaire de son origine. pour tout dire. un fidèle incirconcis. reprises et élevées par la nouvelle annonce. pour la construction de cette vérité. on déclare 1' événement fondateur. Cette distinc­ tion sans intermédiaire ni médiation est entièrement subjective. et les « vrais » convertis. Sinon. Il ne s'agit pas de nier la puissance de 1' événement. les sympathisants doctrinaux. comme son point réel. en 5 1 ?) a une importance décisive. ni même à la nuancer.

La fondation de l 'universalisme l'événement. Ils nous recommandèrent seule­ ment de nous souvenir des pauvres.28 Saint Paul.et ayant reconnu la grâce qui m'avait été accordée. Paul relate 1 'épisode dans 1' épître aux Galates. assumant de façon raisonnable leurs fonctions symboliques dirigeantes. Ce n'est donc pas que le marquage communautaire (la circonci­ sion.car celui qui a fait de Pierre l'apôtre des circoncis a aussi fait de moi l'apô­ tre des païens. et cite bien plus souvent l'Ancien Testament que les paroles supposées du Christ vivant. La formule en est : il y a des apôtres qui travaillent en milieu juif. on devine que la bataille a été rude. . pour épier la liberté que nous avons en Jésus-Christ. . et par la mise en scène des Actes. ayant aussi pris Tite avec moi . Jacques et Jean. Je leur exposai l'Évangile que je prêche parmi les païens. porte sur trois concepts. Son énoncé rigoureux est : « La circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien non plus » (Cor. des ë8vot (qu'on traduit par « nations ». Cet énoncé est évidemment sacrilège pour les judéo-chrétiens. à moi et à Barnabas. philosophiquement reconstitué. ont donné leur aval à une sorte de dualité militante empirique. Paul n'est pas opposé à la circoncision. ni n'est en aucune façon exigible. je montai de nouveau à Jérusalem avec Barnabas. avec l' intention de nous asservir. Pierre est apôtre des Juifs. Jacques. 1. Le marquage (y a-t-il des marques ou des signes visibles de la fidélité ?). 1 . tout ce qu'il mobilise. C'est que 1 'impératif postévéne­ mentiel de la vérité le rend (ce qui est pire) indifférent. cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes. et qui était Grec. qui. d'autres en milieu païen. Paul lui-même est entièrement de culture juive. qui était avec moi. son lieu. Les judéo-chrétiens de stricte observance (ceux.7. les rites. qui avaient monté les troubles d'Antioche) sont qualifiés de « faux frères ». 1 O. voyant que l 'Évangile m'avait été confié pour les incir­ concis. je l'exposai en particulier à ceux qui sont les plus considérés. puisque l'incir­ concision n'y revêt aucune valeur particulière. Ceux qui sont les plus consi­ dérés. me donnèrent. nous vers les païens. Qui est Paul ? 29 Quatorze ans après. et il est clairement question de savoir si on cède à la pres­ sion ou non. L'interruption (qu'est-ce qu'un événement interrompt ? Qu ' est-ce qu'il préserve ?). et qui désigne en fait tous les peuples autres que le peuple juif). Il n'a plus de signification. la main d'association. Céphas et Jean. et ce fut d ' après une révélation que j 'y montai . Pierre (Céphas). Et cela. afin que nous allassions. C 'est un texte entièrement politique dont il faut rete­ nir au moins trois points : 1 1 Quel que soit le caractère pondéré du discours. et eux vers les circoncis. comme à Pierre pour les circoncis.quels qu'ils aient été jadis. à cause des faux frères qui s 'étaient furtivement introduits et glissés parmi nous. Mais Tite.ceux qui sont les plus considérés ne m ' imposèrent rien. sans doute. 1 9). afin de ne pas courir ou avoir couru en vain. ne fut pas même contraint de se faire circoncire. a pour site cette communauté. ni positive ni négative. Il y a eu médiation des apôtres historiques. Paul des Gentils. dans ses effets de vérité il faut qu'il en soit indépendant. une sorte de délimitation des sphères d'influence. . l'observance minutieuse de la Loi) soit indéfendable ou erroné. qui sont regardés comme des colonnes. Le débat. afin que la vérité de l'Évangile fût maintenue parmi vous. Au contraire. ce que j 'ai bien eu soin de faire. Il est certain qu' elle s ' est terminée par un compromis. À l ' intersection de ces trois concepts se construit l'interrogation fondamentale : qui est sujet du processus de vérité ? Nous ne connaissons l'existence et les enjeux de la conférence de Jérusalem que par le bref récit de Paul lui­ même. 2. Notons qu'il n'est pas pour autant un énoncé pagano-chrétien. La fidélité (qu' est-ce qu' être fidèle à une interruption événemen­ tielle ?). Mais si dans son être 1 'événement est tributaire de son site. . . Nous ne leur cédâmes pas un instant et nous résistâmes à leurs exigences.

même après la conférence. où Paul est revenu. il mangeait avec les païens . je dis à Céphas. preuve parmi d'autres qu'il s'agit d'un document officiel. par crainte des circoncis. Avec lui les autres Juifs usè­ rent aussi de dissimulation. cette portée est considérable. et. que Paul mentionne juste après son récit de la conférence. Que l'événement soit nouveau ne doit en effet jamais faire oublier qu'il n'est tel qu'au regard d'une situation déterminée. Au contraire. Elle tient ainsi serré le fil de 1 'événement comme initiation d'un processus de vérité. Que la situation. Cet incident est passé sous silence dans les Actes. parce qu 'il était répréhensible. organisationnelle. avant 1 'arrivée de quelques personnes envoyées par Jacques. Tout montre qu'il ne badinait pas avec la fidélité aux principes. Mais. en sorte que Barnabas même fut entraîné par leur hypocrisie. chargé de donner des premières décennies du christianisme une version aussi uni­ forme. Quel est. La fondation de 1 'universalisme On remarque cependant que rien. où il mobilise les éléments de son site. En effet. Pierre commence par le faire mais. il s'esquiva et se tint à l'écart. Il voit sans aucun doute dans le compor­ tement de Pierre une remise en cause du compromis ini­ tial et une position hypocrite. De quoi s'agit-il ? Pierre est à Antioche (une tournée d'inspection ?). que possible. Le texte porte encore la marque d'une vraie fureur : Mais lorsque Céphas vint à Antioche. il mérite son titre de pierre angulaire de l' Église. a évité au christianisme de n'être en définitive qu'une secte juive. 3/ Tout montre. elle a évité au christianisme de n'être qu'un illuminisme nou­ veau. en dernier ressort. il s'éloigne de la table. Certes. le rapport entre loi et sujet ? Est-ce que tout sujet est dans la figure d'une sujétion légale ? La conférence de Jérusalem ne décide rien. 2/ Le moment clé du texte est celui où Paul déclare que ses adversaires épiaient « la liberté que nous avons en Jésus-Christ avec l'intention de nous asservir ». y compris le ton défensif de Paul (il plaide visiblement pour un droit reconnu à poursuivre son action). et peut-être le zèle de Paul lui-même. mais laisse se développer des expériences antinomiques. et qui semble avoir eu lieu à la fin de la même année. quand elles furent venues. Ce qui ne veut pas dire qu'il ait été sans portée historique. Voyant qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Évangile. La conférence de Jérusalem. La conférence de Jérusalem est véritablement fondatrice.30 Saint Paul. S ' il est vrai que Pierre a été l'artisan du compro­ mis de Jérusalem. car elle dote le christianisme d'un double principe d'ouverture et d'histo­ ricité. en présence de tous : Si toi qui es Juif. voyant entrer des disciples de Jacques. Que Paul s'occupe des païens est une chose. n'indique clairemept le parti adopté sur les questions de fond. en laissant l'action de Paul se développer en même temps que celle des judéo-chrétiens de stricte observance. C'est déjà beaucoup qu'elle en organise empiriquement la pos­ sibilité. en bridant le zèle des pagano-chrétiens hostiles au judaïsme. la conférence ne semble pas en état de fixer le contenu de ce difficile appariement Qui est Paul ? 31 entre événementialité . que le compromis était instable. reste très tendue est attesté par le fameux « incident d'Antioche )) . pourquoi forces-tu les païens à judaïser ? Paul rompra aussitôt après avec Barnabas qui a été entraîné par Pierre. je lui résistai en face. . La question est de savoir si on peut prendre les repas rituels avec des non­ juifs. et « romaine )). sur laquelle apparemment la conférence ne tranche pas. dans cette conclusion. très précaire lui aussi. qu'il ne leur impose ni les rites ni les marques en est une autre. question qui sera centrale dans la prédication de Paul. puisque dépourvu de tout enracinement dans le judaïsme historique. Paul le prend très mal. et immanence à la situation. tu vis à la manière des païens et non à la manière des Juifs. une précaire scission (après beaucoup d'autres). Car la liberté met en jeu la question de la loi.

Le problème est de savoir comment. On trouve. C 'est le non-respect hypo­ crite d'une convention. C'est que nous sommes là sur la deuxième grande ligne de front de Paul (la première étant le conflit avec les judéo-chrétiens) : le mépris où il tient la sagesse philoso­ phique. ce n'est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu. et infidèle au compromis passé. qui est que la Loi est devenue une figure de la mort. au regard des exigences de l'action. dont les traduc­ tions sont fatiguées par des siècles d'obscurantisme (cette « foi )) ! cette « charité )) ! ce « Saint-Esprit )) ! Quelle . Il faut restituer aux mots de Paul. de crainte. de ces expéditions d'un anti­ philosophe en terre philosophique : Pour moi. Ce qu'a fait Pierre. et pour tout dire mortifère. Ce que cet incident lui montre. dans Cor. Notons. Que Pierre ait pu se montrer inconséquent au regard de ses propres principes. les Actes donnent une version en Technicolor. et à prati­ quer des rites extérieurs. Pour quelqu'un qui se réclame de la Loi. ce qui le met en difficulté à Athènes est son antiphilosophie. on peut abor­ der le milieu intellectuel grec.2. Un épisode fameux autant qu'invraisembla­ ble est le grand discours que Paul aurait tenu aux philo­ sophes athéniens (des stoïciens et des épicuriens) « au milieu de l'Aréopage )). les philosophes grecs éclatent de rire et s'en vont. armé de la seule conviction qui déclare l'événement-Christ. La situation de Pierre lui en a donné la preuve concrète. La fondation de 1 'universalisme L'énigme apparente est la suivante : pourquoi Paul dit­ il à Pierre que lui (Pierre). De ces voyages. Il est en effet probable que la prédication de Paul n'a pas rencontré un vif succès à Athènes. dans son impératif ancien. situation précaire. et de grand tremble­ ment . Preuve en est que Paul n'y a fondé aucun groupe. même pour ceux qui s'en réclament. mais clair. Pour tout dire. Car je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ. Moi-même j 'étais auprès de vous dans un état de faiblesse. n'est plus tenable. qui est pour la vérité surgissante principe de mort. qui est une sorte de langue internationale (un peu comme l ' anglais aujour­ d'hui). un bilan indirect. et la déclaration événemen­ tielle. c'est que la Loi. Cela va alimenter une thèse essentielle de Paul. enracine en Paul l'idée que ce qu'il faut. On ne saurait sous-estimer 1' importance de 1' incident d'Antioche. le grec courant de l' Orient d' alors. Pour Paul. hypocrite. frères. et Jésus-Christ crucifié. au moins dans son esprit. afin que votre foi füt fondée. dont la catégorie essentielle est la sagesse (crocpia). c'est le grec des commerçants et des roman­ ciers. Il ne s'agit nullement d'une langue fabriquée ou ésotérique. s'agissant du logos. il n'est plus possible de tenir la balance égale entre la Loi. n'est pas. qui est juif.32 Saint Paul. qui est son principe de vie. Il s'ôte ainsi tout droit de forcer les païens à se conformer à cette image. Désormais chef de tendance. Grèce). non sur la sagesse des hommes. et ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse. Peut-être peut-on en retenir. vit à la manière des païens ? La réponse suppose une référence implicite aux accords de Jérusalem. au cœur même du maigre « appareil » chrétien. c'est une défaillance grave. mais sur la puissance de Dieu. mais sur une démons­ tration d'Esprit et de puissance. et dont l'instrument est la supério­ rité rhétorique (ùrrepox� Myou). On peut dire que Paul reproche à Pierre d'agir d'une façon qui n' est en rien conforme à l'image que Pierre lui-même prétend donner de ce que c'est qu'être un juif. que Paul écrit en grec. et instruit par de grandes luttes « au sommet )). lorsque je suis allé chez vous. ce sont des principes nouveaux. 1. au regard de ces accords. la piteuse conclusion : entendant Qui est Paul ? 33 Paul parler de la résurrection des morts. est une duplicité. « répréhensible ». Paul repart en voyage (Macédoine.

Paul a-t-il réellement commis le crime qu ' on lui impute ? La plupart des historiens pensent que non. Les judéo-chrétiens voient dans ce tribut versé la reconnaissance de la primauté des apôtres historiques (Pierre et les autres). celle des philosophes. aux yeux de l'administra­ tion religieuse juive. le centre entérine la légitimité des groupes pagano-chrétiens. Paul donne de la collecte une interprétation exacte­ ment contraire. ni la localisation sur la terre d'Israël. comme étant tout naturellement le centre du mouvement chrétien. passible de la peine capitale. . il faut certes se souvenir que la langue lettrée. ne rallie que des compagnons anonymes et peu nombreux.34 Saint Paul. ce n'est pas un propos que puisse supporter une <pLÀoao<pla. cette ten­ tative diagonale ne connaît que de rares succès.nous l'avons mentionné . Cette maxime enve­ loppe une antiphilosophie radicale. Paul est un peu dans la gueule du loup. qui repré­ sente pour l'époque le bout du monde. Désireux de surveiller le destin de la collecte et le sens qui lui est donné. À la sagesse armée de rhétorique. La collecte affirme donc une conti­ nuité entre le communautarisme juif et 1' expansion chré­ tienne. Paul accepte. Il s ' agit donc d' intervenir « oùK t. Ainsi commence toute vérité.). il sait se faire « Juif avec les Juifs )). sans la sagesse du langage. Ce qui se passe alors ne peut qu'être reconstruit. C ' est dans la même langue vivante qu 'il y a conflit.est d'aller en Espagne. Paul oppose une démonstration d'esprit (rrveü�a. ne sont des critères pertinents pour décider si un groupe constitué fait ou non partie de la mouvance chrétienne. Il y a alors une émeute contre lui. presque morte déjà. car il est accusé d'avoir introduit dans le temple un non-Juif. On est alors sous Néron. Les Juifs posent la question de la loi. suivie sur ce point par 1 'occupant romain qui a 1 'habitude de maintenir les usages locaux. comme il l'a écrit. s ' interdire d'y voir un patois d' Église. On exige de lui qu'il sacri­ fie à certains rituels juifs. en même temps que le signe qui élit Jérusalem. Dans les circonstances publiques. Il y a eu échec devant les « Grecs )). Dans tous les groupes ralliés à la déclaration chré­ tienne. Quand Paul parle des subtilités du grec. celle de la collecte. les groupes extérieurs reconnaissent qu'ils sont comme une diaspora. Le bilan de Paul semble sincère. Il manifeste que ni l ' appartenance à la communauté juive. Une telle action est. Que signifiait cette cotisation ? Nous retrou- Qui est Paul ? 35 vons ici la lutte de tendances arbitrée par le faible compro­ mis de la conférence de Jérusalem. Au moment du départ surgit une nouvelle question militante. À Jérusalem. les Grecs celle de la sagesse. ni les marques de cette appartenance. Il va au temple. par la collecte. car. Tels sont les deux référents historiques de 1' entreprise de Paul. Le récit le plus plausible est le suivant. Paul décide d'accompagner les fonds à Jérusalem plutôt que d'aller en Espagne. Le fond de l'affaire est qu'un surgissement subjectif ne peut se donner comme construction rhétorique d'un ajustement personnel aux lois de 1 'univers ou de la nature. avec le Temple. de la commu­ nauté juive. mais aussi que la discussion ne se fait pas de l ' extérieur. et le vœu de Paul . Finalement. Il faut trouver le chemin d'une pensée qui évite l'un et l'autre de ces référents.v ao<pl<. de la philosophie. centre évident. le souffle) et de puissance (ouva�u:. selon le pénible transit des idiomes. on collectait des fonds destinés à la communauté de Jérusalem. En acceptant leurs dons.t Myou )). La fondation de l 'universalisme déperdition sulpicienne d'énergie !) leur valeur courante et circulante. La sagesse des hommes s'oppose à la puissance de Dieu. est figée. tout comme Grec avec les Grecs : la vérité subjective est indifférente aux coutumes.

Paul lui-même nous enseigne que ce ne sont pas les signes de puissance qui importent. mais ce dont une conviction est capable. Les Actes se terminent bizar­ rement.36 Saint Paul. Aucun texte de Paul ne fait référence à ces épisodes. La fondation de l 'universalisme À vrai dire on n'en sait rien. son activité prosélyte. Le transfert à Rome est raconté avec un grand luxe de détails dans les Actes. non pas du tout par le martyre de Paul. nul ne peut le savoir. Elles couvrent une très brève période (de 50 à 58). avec bien d'autres détails. On trouvera dans cette forme. L'énigme est plutôt de savoir comment ces textes de circonstance nous sont parvenus. ni des prophéties lyriques. soit au terme d'un procès en règle. il fait valoir ses droits de citoyen romain : un citoyen contre lequel est instruite une accusation capitale a le droit d'être jugé à Rome. ni somme. écrites par un dirigeant aux groupes qu' il a fondés ou sout�nus. et pour toujours. On emmène Paul à la garnison de Césarée. Plus aux cours de Wittgen­ stein qu ' aux Principia Mathematica de Russell. et il semble y être resté en captivité de 60 à 62. Il est impossible de distinguer le vrai du faux. ici. quand c ' est nécessaire. soit durant une persécution. ni même vraiment de livre. une provo­ cation. Plus à la maj orité des textes de Lacan qu' à La Science des rêves de Freud. ni des traités théoriques. de la bénévolence pro-romaine de l'auteur des Actes. comme 1 ' Apocalypse attribuée à Jean. Ce ne sont d ' aucune façon ni des récits. où l 'opportunité de l 'action l 'emporte sur le souci de se faire valoir par des publica­ tions (Lacan disait : des « poubellications » ). Une brève allusion de Clé­ ment. ils ressemblent plus aux textes de Lénine qu' au Capital de Marx. et qu'est-ce qui a com­ mandé leur solennelle et suspecte inclusion dans l'intou­ chable corpus connu sous le nom de Nouveau Testament. En tout cas. . Il y est donc transféré. Ce sont des documents militants envoyés à de petits noyaux de convertis. et nul ne peut exclure qu'il ait cru possible. vers 90. un trait de l ' antiphilosophe : il n ' écrit ni système. Ce sont les Romains qui vont instruire l ' accusation. selon les meilleures règles du roman d'aventures maritimes. Paul est un activiste. Ce sont des interventions. ni les vies exemplaires. Mais. et pour cause : tous les textes authentiques qui nous sont parvenus sont certainement antérieurs à son arrestation. Comme l 'accusation peut entraîner la peine de mort. Ce qui témoigne. il est arrêté par un détachement de soldats romains au moment où il allait être lynché. De ce point de vue. maintenant. nous sommes en réalité dans l'ignorance la plus complète. et utile. et 1' écrit suit. mais par le spectacle édifiant d'un apôtre qui continue à Rome. Il propose une parole de rup­ ture. comme en écriront plus tard les Pères de 1 ' Église. comme le sont les Évangiles. pour ce qui concerne les dernières années de la vie de Paul. en toute tranquillité. permet de penser qu'il a été finalement exécuté. CHAPITRE III Textes et contextes Les textes de Paul sont des lettres. après tout. Il comparaît vers 59 devant le gouverneur Festus (ce point est assuré). C'est dire que.

ce qui est plausible. Mieux encore : les épîtres de Paul sont. au moins six sont certai­ nement apocryphes. qu'elles proviennent de 1' « entourage )) de Paul.38 Saint Paul. L'enseigne­ ment de Jésus tout comme ses miracles sont superbement ignorés. morts ressuscités. mais l 'encombre. À une telle réduction ne convient qu'un style lui-même concentré. La fondation de l 'universalisme Le recueil canonique des « épîtres de Paul )) est tardif. qu'on devait pourtant raconter avec force détails dans le milieu chrétien de la première génération. comme nous 1' avons signalé. Bien entendu. Mais aucun document écrit fixant cette histoire ne nous est parvenu qui soit antérieur à 70. de ses miracles. tout le reste. pas plus du reste qu'aucune des fameuses paraboles du maître. Tout est ramené à un seul point : Jésus. quand est venu (fort tard. parce qu'une illusion tenace. vers 90 peut-être). et par la volonté de rupture qu'il sait mettre en forme. la singularité exceptionnelle de sa vie. Certes. images apocalyptiques. Et comme ses lettres ont été copiées et ont circulé très tôt. Il date probablement de la fin du If' siècle. forment avec les épîtres de Paul un véritable contraste. les plus anciens textes chrétiens qui nous soient parvenus. Les textes de Paul ne retiennent à peu près rien de tout cela. et . tout simplement. phénomènes météorolo­ giques anormaux. nous le verrons). voire la falsifie. Il n'a rien connu de la vie du Seigneur. Quatre importantes remarques peuvent éclairer cette bizarrerie. sur les treize lettres que contient le Nouveau Testament. c'est un écart de vingt ans qui la sépare du premier évangile rédigé (celui de Marc). tel qu'il nous est restitué par les Évangiles. Il n'est pas l'un des douze apôtres. imposition des mains. de sa mort. Tous les grands classiques de la thaumaturgie et du charlatanisme religieux y sont abondamment convoqués : guérisons miraculeuses. et Christ à ce titre. à la rédaction des Évangiles. sauf pour part celui de Jean (qui est le plus tardif. Il a donné beaucoup de soucis au centre historique de Jérusalem. impose à notre opinion spontanée la certitude contraire : les épîtres de Paul sont antérieures. Les copies les plus anciennes dont nous disposons sont du début du IIf' siècle. On a souvent noté que la vie empirique de Jésus n'est pratique­ ment pas mentionnée dans les épîtres. multiplication instantanée des victuailles . il brille par la saveur de ses aphorismes. soit à peu près dix ans après la mort de Paul. des récits oraux de la vie de Jésus. n'a aucune importance réelle. 1 / Nous ne nous lasserons pas de le rappeler. Leur but est manifestement de mettre en évidence les exploits de Jésus. sur lequel nous aurons à revenir. et ne concernent que des fragments. Si 1' on date la première épître aux Thessaloniciens de 50. il aurait sans doute été difficile de les ignorer purement et simple­ ment. marche sur les eaux. métaphores obscures. pour cer­ taines d'entre elles. . même si l'on peut penser. Le style de Jésus. En outre. indécidabilité savam­ ment construite de l'identité du personnage (prophète ? messie ? envoyé de Dieu ? fils de Dieu ? nouveau Dieu descendu sur terre ?). Il n'en est pas moins marqué par les lois du genre : paraboles à double sens. et de beaucoup. Il y a donc une franche antériorité de Paul en ce qui concerne la circulation écrite de la doctrine chrétienne. due à l'ordre canonique multisé­ culaire du Nouveau Testament. s 'accorde globalement avec cet attirail du magicien itinérant. Le reste. Disons même : le reste (ce que Jésus a dit et fait) n 'est pas le réel de la conviction. fils de Dieu (ce que cela veut dire. devaient circuler en abondance à 1 'époque de la prédication de Paul. Pourquoi et comment ce corpus a-t-il été sacralisé ? Souvenons-nous que Paul n'a pas de légitimité histo­ rique évidente. divinations et annonces. 2/ Les Évangiles. est mort sur la croix et ressuscité. . à la fin du me siècle) le Textes et contextes 39 moment de rassembler les documents fondateurs de la nouvelle religion.

le père symbo­ lique (révélé par le seul christianisme) doit être distingué du père créateur. sachant lâcher au bon moment de rares et puissantes images. Certes. où résidaient les apôtres historiques. À cet égard. 3/ Que s'est-il p assé entre la rédaction des textes de Paul et celle des Evangiles ? Un événement capital : le soulèvement juif contre l'occupant romain. Il n'y aura donc ni paraboles. ou lutter contre des scissions menaçantes. la structure de l'Empire romain. dès le début du ne siècle. qui signifie le monde. ramassé. et raturer historiquement Textes et contextes 41 l'origine orientale et juive. et qui aboutit. Sans les textes de Paul. C'est une importante raison de leur présence dans le corpus canonique. Encore une raison majeure d'inscrire Paul dans le corpus officiel.par exemple . comme la considération du monde tel qu'il est suffit à l'établir. formulaire. dont Jérusalem. le dégagement en force d'un noyau essentiel de la pensée. soutient que la rupture entre christianisme et judaïsme. certains passages. Comme nous le faisait remarquer le poète Henry Bauchau.40 Saint Paul. Au-dessus de ce Dieu créateur existe un Dieu véritable­ ment bon dont la figure est celle d'un Père. Que son texte le plus déve­ loppé. singulièrement en ce qui concerne la rupture avec la Loi juive. très vraisemblablement). Paul est un immense écrivain. donnant le signal de la longue suite des héré­ sies d'orientation manichéenne. et n'ait pas caché son peu d'estime pour les évangiles synoptiques. d'une hérésie qu'on peut bien dire ultrapaulinienne. à ne lui laisser aucun répit. C'est surtout la fin de la signification « centrale >> de Jérusalem pour le mouvement chrétien. était le symbole. doit être considérée comme absolue. 1 'hérésie de Martion. Le paradoxe de la foi doit être produit tel quel. On comprend que . en un sens précis : ce n 'est pas du même Dieu qu 'il est question dans l 'une et dans l 'autre des deux religions. à la destruction du temple de Jérusalem par Titus. C'est le véritable début de la diaspora juive. Or.Luther ait affirmé que les épîtres de Paul contenaient. par sa vision universelle et décentrée de la construction des noyaux chrétiens. le plus construit. est un être malfaisant. soit une épître aux Romains. fait partie de ce genre de hasards dont la fonction symbolique est sans appel. Dès cette époque s'amorce le processus qui va faire peu à peu de Rome la véri­ table capitale du christianisme. ou voile­ ment de la vérité. 4/ Chacun sait qu'une organisation constitue le recueil de ses textes de référence quand elle doit fixer son orien­ tation contre des déviations dangereuses. ou réel. est plus importante que la prééminence de Jérusalem. Il est certain que. Mais ce qui importe à cette prose est en définitive l'argumentation et la délimitation. il est essentiel de prendre en compte le surgissement. de ce déplacement. Paul est à plus d'un titre le précurseur. On peut dire que. ni indécision subjective. ni savantes obscurités. porté par la prose à la lumière de sa nouveauté radicale. Martion. et non d'un créateur. et elles seules. déclenché en 66 (après la mort de Paul. pour Martion. et ce Dieu. entre (pour nous) Ancien Testament et Nouveau Testament. singulièrement celui de Luc. combinant une sorte d'abstraction violente et des ruptures de ton qui visent à faire pression sur le lecteur. L'Ancien Testament traite du Dieu qui a créé le monde. le plus décisif. le sens de la Révélation. en 70. Pour la question qui nous occupe. entre l'Orient et l 'Espagne. pour lui. le message chrétien resterait ambigu et mal dégagé de la littérature prophétique et apo­ calyptique surabondante à l'époque. Il résulte de tout cela que les épîtres de Paul sont les seuls vrais textes doctrinaux du Nouveau Testament. les premiers siècles du christianisme sont particulièrement tourmentés. ressemblent à des tirades de Shakespeare. Le Dieu du christianisme (le . La fondation de l 'universalisme dépouillé des tics de la littérature prophétique et thauma­ turge.

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Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

Père symbolique) n'est pas connu au même sens que le
Dieu de 1 'Ancien . Testament (le géniteur). Le second est
directement livré par le récit de ses obscurs et capricieux
méfaits. Le premier, dont le monde ne nous donne aucune
trace, et dont il ne saurait donc y avoir une connaissance
directe, ou dans le style du récit, n'est accessible que par
la venue de son Fils. Il en résulte que la Nouvelle chré­
tienne est, purement et simplement, révélation médiatrice
du vrai Dieu, événement du Père, qui du même coup
révèle 1' imposture du Dieu créateur dont nous parle
1' Ancien Testament.
Le traité de Martion, qui ne nous est pas parvenu,
s'appelait Antithèses. Point crucial : il y soutenait que le
seul apôtre authentique était Paul, les autres prétendus
apôtres, Pierre en tête, étant restés sous l ' impératif de
l'obscur Dieu créateur. Il y avait certes de bonnes raisons
pour que l 'hérétique embrigade ainsi « l ' apôtre des
nations » : la lutte de Paul contre les judéo-chrétiens de
stricte observance, sa conception événementielle du chris­
tianisme, et sa polémique concernant la dimension morti­
fère de la Loi. En poussant un peu, on pouvait aboutir à la
conception de Martion : 1 ' Évangile nouveau est un com­
mencement absolu.
Qu'il s'agisse d'une manipulation n'est cependant pas
douteux. Il n'existe aucun texte de Paul dont on puisse
tirer rien qui ressemble à la doctrine de Martion. Que le
Dieu dont Jésus-Christ est le fils soit le Dieu dont parle
l'Ancien Testament, le Dieu des Juifs, est, pour Paul, une
évidence sans cesse mentionnée. S ' il y a une figure dont
Paul se sent proche, et qu' il utilise subtilement à ses
propres fins, c 'est bien celle d'Abraham. Que Paul mette
l'accent sur la rupture avec le judaïsme plutôt que sur la
continuité n'est pas douteux. Mais c'est une thèse mili­
tante, et non une thèse ontologique. L'unicité divine tra­
verse les deux situations que sépare l'événement-Christ,
et elle n'est à aucun moment douteuse.

Textes et contextes

43

Pour combattre la dangereuse hérésie de Martion
(laquelle, en fait, revenait abruptement sur le compromis
de Jérusalem, et risquait de faire du christianisme une secte
dépourvue de toute profondeur historique) les Pères dres­
sèrent certainement contre 1 'ultrapaulinisme une figure rai­
sonnable et « centriste » de Paul. C'est sans doute de là que
date la construction du Paul officiel, non sans trucages ni
déviations diverses. Au vrai, nous ne connaissons Martion
que par ses adversaires orthodoxes, Irénée ou Jérôme. Et,
symétriquement, on a connu Paul par cette image de Paul
qu' il fallait construire contre ceux qui, dans une vision
extrémiste de la rupture chrétienne, s'emparaient des énon­
cés les plus radicaux du fondateur. Ainsi s 'explique, pour
part, l'inclusion des épîtres de Paul dans le corpus final :
mieux valait pour l' Église en voie de sédimentation avoir
un Paul raisonnable avec elle qu 'un Paul entièrement
reversé du côté de l'hérésie. Mais il n'est pas exclu que,
pour les besoins de la cause, on ait, en filtrant les vrais
textes, et en en fabriquant des faux, quelque peu « droi­
tisé » l'apôtre, ou du moins calmé son radicalisme. Opéra­
tion où, dès la fin du 1er siècle, s'était engagé, comme nous
1' avons vu, le rédacteur des Actes.
Mais, en dépit de tout, quand on lit Paul, on est stupé­
fait du peu de traces laissées dans sa prose par l'époque,
les genres, et les circonstances. Il y a là, sous l'impératif
de l'événement, quelque chose de dru et d'intemporel,
quelque chose qui, précisément parce qu'il s'agit de des­
tiner une pensée à 1 'universel dans sa singularité surgis­
sante, mais indépendamment de toute anecdote, nous est
intelligible sans avoir à recourir à de lourdes médiations
historiques (ce qui est loin d'être le cas pour nombre de
passages des Évangiles, sans même parler de l'opaque
Apocalypse).
Nul sans doute n'a mieux mis en lumière cette contem­
poranéité incessante de la prose de Paul qu'un des plus
grands poètes de notre temps, Pier Paolo Pasolini, dont il

Saint Paul. La fondation de 1 'universalisme

44

Textes et contextes

45

est vrai qu ' avec ses deux prénoms, il était, par le seul

tout aussi criminelle et corrompue, mais infmiment plus

signifiant, au cœur du problème.

résistante et souple que celle de l 'Empire romain.

Pasolini, pour qui la question du christianisme croisait
celle du communisme, ou encore la question de la sain­

times.

3/

Les énoncés de Paul sont intemporellement légi­

teté celle du militant, voulait faire un film sur saint Paul

La thématique centrale se situe dans la relation entre

transposé dans le monde actuel. Le fi lm n ' a pas été

actualité et sainteté. Quand le monde de l 'Histoire tend

tourné, mais nous en avons le scénario détaillé, qui a

à

été traduit en français aux éditions Flammarion.

c ' est le monde du divin (de la sainteté) qui, événemen­
tiellement descendu parmi les humains, devient concret,

Le but de Pasolini était de faire de Paul un contempo­
rain sans rien modifier de ses énoncés. Il voulait restituer
de la façon la plus directe, la plus violente, la conviction

fuir dans le mystère, l ' abstraction, l ' interrogation pure,

opérant.
Le film est le traj et d'une sainteté dans une actualité.

d ' une intégrale actualité de Paul. Il s ' agissait de dire
explicitement au spectateur que Paul pouvait s ' imaginer

Comment se fait la transposition ?

ici, auj ourd'hui parmi nous, dans sa plénière existence

cain. Le foyer culturel qu 'est Jérusalem occupée par les

à

Rome est New York, capitale de l ' impérialisme améri­

notre société que Paul s ' adresse,

Romains, foyer, aussi, du conformisme intellectuel, est

que c ' est pour nous qu ' il pleure, menace et pardonne,
agresse et embrasse tendrement. Il voulait dire : Paul est

Paris sous la botte allemande. La petite communauté chré­
tienne balbutiante est représentée par les résistants, tandis

notre contemporain fictif parce que le contenu universel

que les pharisiens sont les pétainistes.

physique. Que c ' est

de sa prédication, obstacles et échecs compris, est encore
absolument réel.

Paul est un Français, issu de la bonne bourgeoisie,
collaborateur, traquant les résistants.

Pour Pasolini, Paul a désiré détruire de façon révolu­

Damas est la Barcelone de l'Espagne de Franco. Le

tionnaire un modèle de société fondé sur l ' inégalité

fasciste Paul va en mission auprès des franquistes. Sur le

sociale, l ' impérialisme et l ' esclavage. Il y a chez lui le

chemin de Barcelone, traversant le sud-ouest de la France,

saint vouloir de la destruction. Certes, dans le film pro­

il a une illumination. Il passe dans le camp antifasciste et

j eté, Paul échoue, et cet échec est plus encore intérieur

résistant.

que public. Mais il prononce la vérité du monde, et il le

On suit ensuite son périple pour prêcher la résistance,
en Italie, en Espagne, en Allemagne. Athènes, 1 'Athènes

fait sans qu' il faille rien changer aux termes mêmes dans
lesquels il a parlé il y a presque deux mille ans.
La thèse de Pasolini est triple :

11

Paul est notre contemporain parce que le hasard

des sophistes qui ont refusé d' entendre Paul est représen­
tée par la Rome contemporaine, par les petits intellectuels
et critiques italiens, que Pasolini détestait. Finalement,

à New York, où il est trahi, arrêté, et exécuté dans

foudroyant, l ' événement, la pure rencontre sont touj ours

Paul va

à

des conditions sordides.
Dans cet itinéraire, 1 ' aspect central devient progressi­

l 'origine d'une sainteté. Or la figure du saint nous est
auj ourd'hui nécessaire, si même les contenus de la ren­
contre instituante peuvent varier.

Si on transporte Paul et tous ses énoncés dans
notre siècle, on verra qu' ils y trouvent une société réelle

2/

vement celui de la trahison, dont le ressort est que ce que
crée Paul (l ' É glise, l ' Organisation, le Parti) se retourne
contre sa propre sainteté intérieure. Pasolini s ' appuie ici

Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

46

Textes et contextes

47

sur une grande tradition (que nous étudierons) qui voit en

incompréhensible dans les situations où Paso lini les

Paul moins un théoricien de 1 ' événement chrétien que
l ' infatigable créateur de l ' É glise. Un homme d' appareil,

expose : la guerre, le fascisme, le capitalisme américain,
les petites discussions de l ' intelligentsia italienne . . . De

en somme, un militant de la me Internationale . Pour Paso­
lini, méditant

à travers Paul sur le

communisme, le Parti,

par les exigences fermées du militantisme, inverse peu à
peu la sainteté en prêtrise. Comment l ' authentique sain­
teté (que Pasolini reconnaît absolument en Paul) peut-elle
supporter l ' épreuve d'une Histoire fuyante et monumen­
tale

à la fois,

où elle est une exception, et non une opéra­

tion ? Elle ne le peut qu ' en se durcissant elle-même, en
devenant autoritaire et organisée. Mais cette dureté, qui
doit la préserver de toute corruption par l 'Histoire, s ' avère
être elle-même une corruption essentielle, celle du saint
par le prêtre. C ' est le mouvement, presque nécessaire,
d'une trahison intérieure. Et cette trahison intérieure est
captée par une trahison extérieure, en sorte que Paul sera
dénoncé. Le traître, c ' est saint Luc, présenté comme un
agent du Diable, qui écrit les

Actes des Apôtres dans un
à annuler la sainteté.
Actes par Pasolini : il s ' agit

style mielleux et emphatique visant
Telle est l ' interprétation des

d 'écrire la vie de Paul comme s ' il n' avait j amais été qu 'un
prêtre. Les

Actes,

et plus généralement l ' image officielle

de Paul, nous donnent le saint effacé par le prêtre. C ' est
une falsification, car Paul
donne

est un saint. Mais le film nous
à comprendre la vérité de cette imposture : en Paul,

la dialectique immanente de la sainteté et de 1' actualité
construit une figure subj ective du prêtre. Paul meurt aussi
de ce qu' en lui la sainteté s ' est obscurcie.
Une sainteté plongée dans une actualité telle que celle
de l ' Empire romain, ou aussi bien celle du capitalisme
contemporain, ne peut se protéger qu ' en créant, avec toute
la dureté nécessaire, une Église. Mais cette É glise trans­
forme la sainteté en prêtrise.
Dans tout cela, le plus étonnant est que les textes
de Paul, tels quels, s ' insèrent avec un naturel presque

cette mise

à 1' épreuve artistique de la valeur universelle

tant du noyau de sa pensée que de l ' intemporalité de sa
prose, Paul sort étrangement victorieux.

c ' est de la sagesse. avec ces deux référents. Or. on avait épuisé. lesquels sont extrêmement nom­ breux. Paul ne mentionne explici­ tement que deux entités : les Juifs et les Grecs. qu'il est question. . au regard de la révélation chrétienne et de sa destination universelle. de façon constante. on pourrait croire que sa prédication se rapporte désormais à un multiple de peuples et de cou­ tumes absolument ouvert. ce n'est qu' exceptionnellement qu'il assigne ces mots à une croyance religieuse. ou comme si. car quand Paul parle des Grecs. Quel est le statut de ce couple Juif/Grec. comme si cette représentation métonymique suffisait. Cette réponse toutefois n' est pas convaincante. et donc de la philosophie. le multiple des f8vo t. qui représente à lui seul la complexité « natio­ nale >> de l 'Empire ? Une réponse élémentaire est que « Grec >> est un équi­ valent de « païen )). ou du Grec. en fait. tous les sous-ensembles humains de 1 ' Empire. En règle géné­ rale. et que finalement la multiplicité des peuples est recouverte par l ' opposition simple entre le monothéisme juif et le polythéisme officiel.CHAPITRE IV Théorie des discours Quand Paul est désigné par la conférence de Jérusalem comme apôtre des f8vot (que 1 ' on traduit assez inexacte­ ment par « nations >> ).

Tout comme Lacan. le point de défaillance. dont se soutient la totalité cosmique. le miracle. miracle et élection. quand. Comme si toute topique des discours avait à organiser un quadrangle. tandis que le discours juif argue de l'exception à cet ordre pour faire signe de la transcen­ dance divine. pour autant qu'il soutient la cro<p[a (la sagesse comme état intérieur) d'une intelligence de la <pumc. qui ne pense le dis­ cours analytique qu'à l' inscrire dans une topique mobile où il se connecte aux discours du maître. Et cette topique est destinée à placer un troisième discours. Le Juif est en exception du Grec. nécessairement inconscientes de leur . il s'agit de ce que Paul considère comme les deux figures intellec­ tuelles cohérentes du monde qui est le sien. attestant la transcendance par 1' exposition de 1' obs­ cur à son déchiffrement. Car l 'exception miraculeuse du signe n'est que le « moins-un ». ses coutumes. Pour Paul. Et deuxièmement que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans 1 'univers la clef du salut. à la fin de sa Logique. que la totalité cosmique soit envisagée comme telle.50 Saint Paul. Le discours grec argue de 1 'ordre cosmique pour s'y ajuster. Or la sagesse Théorie des discours 51 est appropriation de 1 'ordre fixe du monde. Il en résulte premièrement qu ' aucun des deux discours ne peut être universel. 1 'élection désignent la trans­ cendance comme au-delà de la totalité naturelle. Et l 'analogie est d'autant plus frappante que. Quand il théorise sur le Juif et sur le Grec. etc. Ce n'est pas non plus de religions constituées et légalisées qu'il s'agit. institue dans tous les cas une théorie du salut liée à une maîtrise (à une loi). appariement du logos à 1 'être. Paul n'accomplit son dessein qu ' en définissant. avec le grave inconvé­ nient supplémentaire que la maîtrise du sage et la maî­ trise du prophète. puisque chacun suppose la persistance de l ' autre. le sien. la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. On tiendra donc que le discours juif est avant tout le discours du signe. Le discours grec est cosmiqu e. dans le lexique de Paul. Le discours juif est un discours de l'exception. En réalité. L'idée profonde de Paul est que discours juif et dis­ cours grec sont les deux faces d 'une même figure de maî­ tris e . La fondation de l 'universalisme Il est essentiel de comprendre que. spontanément. nous pourrions entendre sous le mot « peuple ». Le discours grec est essentiellement discours de la totalité. un quatrième discours. Le peuple juif lui-même est à la fois signe. Aux yeux du juif Paul. « Juif» et « Oree » ne désignent justement rien de ce que. Soit ce qu' on peut appeler des régimes du discours . « Juif» et « Grec » sont des dispositions subjectives. (la nature comme déploie­ ment ordonné et achevé de 1' être). ou qu'elle soit déchiffrée à partir de 1 'excep­ tion du signe. Or un prophète est celui qui se tient dans la réquisition des signes. qu ' on pourrait appeler mystique. sa langue. il montre que le Savoir absolu d'une dialectique ternaire exige un quatrième terme ? Qu' est-ce que le discours juif? La figure subjective qu'il constitue est celle du prophète. Il est proprement exceptionnel. Paul nous propose en fait une topique des discours. Qu'est-ce maintenant que le discours grec ? La figure subjective qu'il constitue est celle du sage. comme bord du sien propre. qui fait signe. soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). Plus précisément. soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque). comme nous le verrons. à en rendre lisible la com­ plète originalité. son terri­ toire. disposant le sujet dans la raison d'une totalité naturelle. car le signe prophétique. soit un ensemble humain obj ectif appréhenda­ ble par ses croyances. de 1 'hystérique et de 1 'université. Paul n'institue le « discours chrétien » qu'en en distinguant les opérations de celles du discours juif et du discours grec. Mais n ' est-ce pas Hegel qui éclaircit ce point.

et l ' idéal de puissance du père. La formule selon laquelle Dieu bloquant ainsi 1 'universalité de 1 'Annonce. Que signe ne peuvent convenir. en tout cas. scindent 1 'humanité en deux (le Juif et le Grec). et n ' étant signe de rien. Le discours chrétien ne peut pour lui tenir la fidélité au fils qu' en traçant. ne s ' intégrant plus nous confier à aucun discours qui prétende à la à aucune totalité. à l ' abj ection et à la mort -. d' empirique ou d'historique.liée. ni celle qui règle les dans l 'Histoire. la symbolique philosophe.Saint Paul. Il n ' est pas requis. qui le conduit à créer. qui ne s ' auto­ rise que de lui-même. C ' est Jean qui. et non le père. tiellement liée Le proj et de Paul est de montrer qu'une logique uni­ verselle du salut ne peut s 'accommoder d' aucune loi. tout comme elle sous-tend l ' identification de Pasolini l ' apôtre. qui s ' incarne dans les institutions (l' É glise. La fondation de 1 'universalisme 52 identité. au regard du monothéisme juif dont Moïse est la figure fondatrice décentrée (l ' Égyptien comme Autre de 1 'origine). La triangulation qu'il propose alors est : pro­ écrasante des pères. aucune forme de maî­ trise. l ' émergence d e l ' instance du fi l s est essen­ à la conviction que le « discours chrétien » nouveau. Le Paul de Pasolini est du reste comme écartelé entre la sainteté du fils . Pour le premier. à l ' Empire. ni celle du prophète. ni On peut dire aussi : le discours grec et le discours juif gréco-chrétien (maîtrise philosophique). en arrière-plan. Et puisqu 'il y a à la Loi. Théorie des discours 53 Pour Paul. le maître de la lettre et des tion du rapport des fils l 'advenue d'une humanité égalitaire. à égale dis­ à tance de la prophétie juive et du logos grec. que ce qui se présentera grec. qui est selon sa formule « appelé à . lequel est acosmique et illégal. faut être ni j udéo-chrétien (maîtrise prophétique). à Dieu ou à la Que le discours ait à être celui du fils veut dire qu ' il ne synthèse des deux. le meurtre symbolique du père. C ' est du reste pourquoi ils cimentent des communautés dans une forme d ' obéissance (au Cosmos. ou le Parti communiste). un témoin de l ' événement. Paul. Ni la totalité ni le L' envoi (la naissance) du fils nomme cette cassure. 1 ' événement ne délivre aucune loi.) ? Rien. mais tout aussi impos­ par un calcul transcendant selon les lois d ' une durée. Paul ne sera ni un prophète ni un fils annule. détaché de tout par­ synthétiquement le christianisme dans l ' espace du logos ticularisme. philosophe. nous enj oint de ne comme tel. celle qui s ' autorise du cosmos. apôtre. Telle n ' est d' aucune Cette figure du fils a évidemment passionné Freud. ni non plus une sont l'un et l ' autre des discours du Père. avec. Pour le second. pour être apôtre. mais. phète. la puissance maître en sagesse. un appareil coercitif. du Christ. le deux figures du maître. pour dominer 1 'Histoire. Il est impossible que le point de départ soit le Tout. « cassée en deux » . au profit de l 'amour de la mère. ni est absolument nous a envoyé son fils signifie d'abord une intervention celle qui lie la pensée au cosmos. comme le dira Nietzsche. inscrira Loi). façon la démarche de Paul. et celle qui s ' autorise de pensée interne au désir homosexuel s ' oriente vers de la puissance de l 'exception. Cette tentative ne peut s ' accomplir que dans une sorte de déchéance de la figure du Maître. N ' a de chance d' être universel. Opposer une diagonale des discours à une synthèse est une préoccupation constante de Paul. d ' avoir été un compagnon compte tenu de ce qu ' est la loi du monde. et l ' ordonnera comme un discours à l 'antijudaïsme. une troisième du Fils. Que signifie exactement « apôtre » (àrr6aToÀo<. Mais partir de forme de la maîtrise. Il faut partir de l 'événement la référence soit le fils. où le concordat des signes. ni celle du sage. le maître grec. en faisant du logos un principe. par laquelle elle est non plus gouvernée effets d'une exceptionnelle élection. sible qu 'il soit une exception au Tout. le maître juif. le christianisme pose la ques­ figure.

Son discours est de pure fidélité à la possibilité ouverte par 1 ' événement.2). ni une mémoire. qui déclare une possibilité inouïe. changement des rapports entre le possible et l ' impossible. 1. qui. De là qu' il faut constam­ ment lier la Résurrection à notre résurrection. Théorie des discours 55 À quoi il faut ajouter que la Résurrection . C ' est en ce sens qu' il est grâce. Il ajoute du reste : « Quels qu ' ils aient été j adis. qui « prouvent » surabondamment une imposture : « Celui qui croit savoir quelque chose (tyvwKÉVaL TL). votre foi est vaine » (Cor. il s ' en délecte . Mais j e constate que tel maniaque néonazi a une mémoire collec­ tionneuse de la période qu' il vénère.8. Comment faut-il connaître. y compris le passé. surgit témoins que ne gaz. partager cette considération. ne C ' est bien la conviction de Paul : le débat sur la résurrec­ connaît. 2. 1 5 . 1. la force de la position de Paul ne saurait nous échapper. conséquences. L' apôtre est alors celui qui nomme cette possibilité (l ' Évangile. est 1' est aux miens 1 ' existence des chambres à nazis dans l ' âme. la conclusion que Pétain avait beaucoup de mérites. À l ' heure où de toutes parts on nous convie à la « mémoire >> comme gardienne du sens. Son sens véritable est qu' elle atteste la victoire possible sur la mort. à 1 ' évidence. et à la conscience historique comme substitut de la politique. d' aucune façon (et c ' est la pointe de 1 'antiphilosophie de Paul). aux yeux de Paul même. aller de la singularité à l ' universalité. et que. n 'est que cela : nous pou­ vons vaincre la mort). mais comme disposition subjective. et de le faire parce que ce qu' on envisage quant aux possibilités actuelles d'une situation l ' exige. L' apôtre. nous le verrons en détail. comme ce serait le cas d'un fait particulier.6). Et si Christ n ' est pas ressuscité. d ' hi storiens même. le prophète connaît le sens univoque de ce qui va venir (même s ' il ne le délivre qu ' en figures. non comme facticité. La fondation de 1 'universalisme 54 être apôtre ». se croient les garants de la vérité.Saint Paul. Elle est événement pur. relever de la connaissance. l 'événement n ' est mesurable que selon la multiplicité universelle dont il prescrit la possibilité. quand on est apôtre ? Selon la vérité d'une déclaration et de ses qu 'aucun Juif n ' a été maltraité par Hitler. mort que Paul envi­ sage.n 'est pas. quant à lui. Car la Résurrection du Christ n ' a pas son intérêt en elle-même. au nom de ce qu'ils furent et de ce qu ' ils ont vu. et ne semble guère. D ' où il résulte. Contrairement au fait. étant sans preuves ni visibilité. On ne demandera pas des preuves et des contre­ preuves. cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes >> (Gal. et inversement : « Si les morts ne ressuscitent point. . Car il est bien vrai qu 'aucune mémoire ne garde qui que ce soit de pres­ crire le temps. et non histoire. On ne discutera pas avec les antisémites érudits. et aspire à leur recommencement. tion n 'est pas plus à ses yeux un débat d'historiens et de quand c ' est des possibilités subj ectives qu ' il s ' agit. Il les appelle « ceux qui sont les plus considérés >>. tirer de leur mémo ire de l ' Oc cupation et des documents qu ' ils accumulent. il n ' a pas encore connu comme il faut connaître >> (Cor. se souvenant avec précision des atrocités nazies. S 'imaginer connaître. Il ne saurait donc. falsifiable ou démontrable. récuse explicitement la prétention de ceux qui. ouverture d ' une époque.point où évidemment notre comparaison se dérobe . ou de l ' action des résistants. Le philosophe connaît les vérités éternelles. 1 6). ou miraculeux. Il y a touj ours un moment où ce qui importe est de déclarer en son nom propre que ce qui a eu lieu a eu lieu. rien. Christ non plus n 'est pas ressuscité. Je ne doute pas qu 'il faille se souvenir de l ' exter­ mination des Juifs. à proprement parler. de l ' ordre du fait. en signes). Un apôtre n 'est ni un témoin des faits. que la « mémoire >> ne tranche aucune question. Je vois nombre de gens avertis . selon sa détermination présente. elle-même dépendante d ' une grâce événementielle. la bonne nouvelle.

Sagesse et puissance sont des attributs de Dieu pour autant que ce sont des attri­ buts de l'être. dans le devenir des hommes. Il faut donc. En effet. Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages.56 Saint Paul. elle est la puissance de Dieu.' hésite pas à dire. une folie pour les païens. e t cela sans recourir à la sagesse des discours. qui est un discours de la raison . du point du salut. Mais ce qui unifie ces deux déterminations traditionnelles. caractérisant. le discours chrétien : « La connaissance (yvwmç) disparaîtra » (Cor. mais qui. que. pour réduire à néant celles qui sont. Dieu se dit comme intellect souverain. les traits du discours chrétien tel qu'il induit la figure subjective de l ' apôtre. La thèse sous-jacente est qu'un des phénomènes auquel un événement se reconnaît est qu'il est comme un point de réel qui met la langue en impasse. Considérez. l .). pour nous qui sommes sauvés. La fondation de 1 'universalisme au point de défaillance du savoir. D'un point de vue plus ontologique. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? Car. est la puis­ sance de Dieu. nous prêchons Christ crucifié. et d'une subj ectivité qui ne soit ni philosophique ni prophétique (l'apôtre). ni beaucoup de puissants. n 'est pas l 'Être. afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine. et que la puissance univer­ selle est ce dont on peut distribuer ou faire valoir. 1 7 sq. qui exige un signe de la puissance divine. se trouve dans la première épître aux Corin­ thiens : En effet. qui sont aussi bien signes de l'Être comme au-delà des êtres. Ce qui impose l'invention d'un nouveau discours. est justement que ce n'est qu'au prix de cette invention que l 'événement trouve accueil et existence dans la langue. ni beaucoup de nobles. frères. avec sa sagesse. Pour les langages établis. Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent . Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes . mais c'est pour annoncer l 'Évangile. parce qu'il est proprement innommable. et ne voit dans le Christ que fai­ blesse. I. Paul n. puisque le monde. il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient par la folie de notre prédication. il faut soutenir que le discours chrétien n'autorise ni le Dieu de la sagesse (car Dieu a choisi les choses folles). qu'il soit empirique ou conceptuel. Théorie des discours 57 L' annonce de l 'Évangile se fait sans la sagesse du langage « afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine >>. dans l'exacte mesure où l'intellect pur est le point d'être ultime que spécifie une sagesse. Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages . nous. sous le signe d'une dispa­ rition événementielle des vertus du savoir. qui est un scan­ dale pour les Juifs. mais. 1 3 . l. Cette impasse est folie (!lwpia) pour le discours grec. et fonde leur rejet. ou comme gouvernement du destin du monde et des hommes. il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair. celles qui ne sont point. tandis que les Juifs demandent des miracles et que les Grecs cherchent la sagesse. Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus mépri­ sées. Le texte où se récapitulent. les innombrables signes. Que signifie que l'événement dont la croix est le signe soit rendu vain ? Tout simplement que cet événe­ ment est d'une nature telle que le logos philosophique est hors d'état de le déclarer. est plus profond encore. pour tous ceux qui sont appelés. il est irrecevable.8). et elle est scandale (oKavoaÀov) pour le discours juif. parmi vous qui avez été appelés. abj ection et péripéties méprisables. n'a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu. afin que personne ne se glorifie devant Dieu (Cor. tant Juifs que Grecs. Paul ordonne une critique anticipée de ce . ce n ' est pas pour baptiser que Christ m ' a envoyé. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. aller jusqu'à dire que l 'évé­ nement-Christ atteste que Dieu n 'est pas le Dieu de 1 'être. et j ' anéantirai l 'intelligence des intelligents. ni le Dieu de la puissance (car Dieu a choisi les choses faibles et viles). dans la logique de Paul. la sagesse de Dieu ! Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes.

1� ovra) afin d'abolir celles qui sont (Tà ovra). Ce texte permet aisément d ' identifier ce qu' il y a de commun à Pascal et à Paul : la conviction que la déclara­ tion fondamentale concerne le Christ. Et ces prophéties étant accomplies. le Christ est une figure médiatrice. et en tant que tel il n ' est pas une fonction. on constate une complète absence du thème de la médiation. . presque dès sa mort) d'une « philosophie chrétienne )). il n ' est pas ce à travers quoi nous connaissons Dieu. la preuve de la divinité de Jésus­ Christ. qu 'il s ' agisse d ' une abolition de ce que tous les discours antérieurs déclarent exister. ou être. De même pour Pascal. scandale et faiblesse supplantent la raison connaissante. nous connaissons Dieu. concernant la nouveauté du dis­ cours chrétien au regard de toutes les formes du savoir et l ' incompatibilité entre christianisme et philosophie. et donc comme mesure de ce dont l' être comme tel est capable. et prouvées véritables par l'événement. En lui et par lui. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes. cette articulation est incompatible avec toute perspective (et elles n ' ont pas manqué. les choses divergent d'un double point de vue. à partir de là. d' Isaac et de Jacob au Dieu des philo­ sophes et des savants. donne mesure de cette subver­ sion ontologique à quoi l ' antiphilosophie de Paul convie le déclarant. sans le péché originel. est ôtée toute communication avec Dieu . mais ce qui doit arriver pour qu 'il y ait autre chose. Jésus-Christ est l ' événement pur. ou comme une médiation ? Cette question a traversé. La position de Paul. ni enseigner ni bonne doctrine ni bonne morale. ou de révélation. car ce Dieu-là n ' est autre chose que le Réparateur de notre misère. et partant. Pour beau­ coup de ses fidèles. on prouve Dieu. Il y a là un profond problème général : peut-on conce­ voir 1 ' événement comme une fonction. ou le militant. » Que l ' événement-Christ fasse monter comme attestation de Dieu les non-étants plutôt que les étants . Mais. Sans ce Médiateur. Mais pour prouver 59 Théorie des discours Jésus-Christ. Pascal ne parvient pas à com­ prendre Paul. celui qui stigmatise Descartes (« inutile et incertain ))). Le Christ n 'est pas une médiation. L a fondation de 1 'universalisme 58 que Heidegger nomme l' ontothéologie. marquent la certitude de ces vérités. par Jésus-Christ. on ne peut prouver absolu­ ment Dieu. celui qui oppose explicitement le Dieu d'Abraham. Aux yeux de Paul. soit dit en passant. toute l ' époque de la politique révolutionnaire. nous connaissons donc Dieu. Mais nous connaissons en même temps notre misère. autre grande figure de l ' antiphilosophie. Pascal. C ' est dans l ' invention d'une langue où folie. elle est la médiation du communisme. Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connaître leur misère ne 1 'ont pas glorifié mais s'en sont glorifiés. que s ' articule le discours chrétien. et on enseigne la morale et la doctrine. Oui. quand bien même il s ' agirait d ' une fonction de connaissance. est si radicale qu ' elle déconcerte même Pascal . le moment du négatif. la Révolution n ' est pas ce qui arrive. qui sont des preuves solides et palpables. Considérons par exemple le fragment 54 7 des Pensées : Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Quia non cognovit per sapientiam placuit Deo per stultitiam praedicationis sa/vosfacere. celui qui cherche à identifier le suj et chrétien dans les conditions modernes du suj et de la science. 11 Chez Paul. l 'ordre et la puissance. Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu'en connaissant nos iniquités. Hors de là et saris l'Écriture.Saint Paul. nous avons les prophéties. sans Média­ teur nécessaire promis et arrivé. où le non-être est la seule affirmation vali­ dable de l ' être. où Dieu se pense comme étant suprême. Tous ceux qui ont pré­ tendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes. L'énoncé le plus radical du texte que nous commen­ tons est en effet : « Dieu a choisi les choses qui ne sont pas (rà 1.

La fondation de 1 'universalisme 60 61 Théorie des discours afin que nous ne restions pas dans le délaissement et nement accomplit les prophéties. prophéties. Pour Pascal. Singulièrement en ce de la prédication de la croix. pour convaincre. Pascal. Sa diction équilibrée. pour Paul. Et ainsi saint Paul. une concession inadmissible au dis­ de la loi qu' on devient réellement un fils. . Et un événe­ cours philosophique. car ce n' est qu' en étant relevé sur les deux infinis. est hanté par la question de la connaissance. il ne s ' agit pas d'une ques­ tion de connaissance. et ce qui ainsi nous arrive ? C ' est que nous sommes relevés du double sens. mais non pas croire ceux qui en sont. en lui. Nommons-la : contra­ moderne. qui est venu en sagesse et signes. Cette ques­ biliste du pari comme dans les raisonnements dialectiques ce qui nous arrive. et la plus fondée en miracles. Peut-il y avoir un autre suj et. cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas. ce qui. que l e Nouveau Testa­ l ' ignorance. Il aurait certai­ un accomplissement. dans l ' argumentaire proba­ compose avec la sagesse. une concession inadmissible au discours de la loi. il lui importe de balancer la « folie » chrétienne par un classique dispositif de sagesse : Notre religion est sage et folle. la misère étant touj ours pour Paul une suj étion à la loi. le Christ est une réciproquement. avec la philosophie. une sourde négation de la radicalité événementielle. tout comme il aurait vu. de la folie. l ' Ancien Testament tire sa cohérence de venue. nous entrons dans 1' égalité filiale . dit qu'il n'est venu ni en sagesse ni en signes : car il venait pour convertir. une autre voie subjective que celle que nous connaissons. La Résurrection du Christ n ' est ni un argument ni Pour Paul. l ' événement n ' est ment est falsifié s ' il n' origine pas un devenir-fils univer­ pas venu prouver quelque chose. Paul dit « folie de la prédication ». contrairement à Paul. et que Paul appelle la voie subjective de la chair ? Telle est 1'unique question. Mais. Nous avons là un parfait exemple. Par 1 ' événement. ou on est esclave. parce qu'elle est la plus savante. il est ce qui interrompt le régime antérieur des discours . il s ' agit de l ' avènement d'un suj et. ni l ' événement n' est une preuve. fait signe vers le Nouveau. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu'ils viennent en sagesse et signes. sante de la vérité politique. Ni il n'y a de preuve de l ' événe­ nement considéré l ' idée pascalienne de médiation comme ment. stratégie exige qu' on puisse raisonnablement prouver la Pour convertir. en soi et pour soi. en ce qu' elle reste attachée aux conditions de la connaissance. Car. Pascal oppose conversion et conviction. Or 1 ' idée de médiation est encore légale. c'est la croix. et donc comme connaissance vient là où. parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est . Et qu' est­ Paul aurait vu dans la théorie pascalienne du signe. supériorité de la religion chrétienne. C ' est que l ' antiphilosophie pascalienne est classique. etc. il qui concerne la venue du Christ. pour Paul. 2/ Ce n ' est qu ' à reculons que Pascal admet que le discours chrétien est discours de la faiblesse. ou on est fils.Saint Paul. il faut sans doute être du côté de la folie. il est pur commence­ sel. Pour Paul. Le Christ est. qu' aucun protocole de connaissance ne peut trancher. Folle. comme pour ceux ment autorise le déchiffrement rationnel (par la doctrine qui pensent qu'une révolution est une séquence autosuffi­ du sens manifeste et du sens caché) de l ' Ancien. Sage. Pour �aul en revanche. Ce qui les fait croire. tout à son propos de convaincre le libertin Il en résulte que. et du non-étant. ne evacuata sit crux. tout à fait non pau­ linien. Pascal traduit « connaissance de notre misère ». elle juif . la encore enchaînée à la légalité du Père. ment. tion est pour Paul décisive. Et que. Ce n ' est pas un thème paulinien. il faut établir que l ' évé- faut être dans l'élément de la preuve (miracles. de la technique pascalienne. prophéties. ne se tient que la foi.

car ma puissance s ' accomplit dans la faiblesse. car quand je suis faible. comme tel ou tel de ses rivaux thau­ maturges. « paroles ineffables )) 11. je ne serais pas un insensé. fin politique. Paul dissimule son identité véritable. S ' agissant des prophéties. afin que personne n'ait à mon sujet une opinion supérieure à ce qu'il voit en moi ou à ce qu'il entend de moi. C ar Paul rej ette expressément les signes . mais de moi-même je ne me glorifie­ rai pas. celle de l ' homme « ravi )) . pour Pascal. . Lui aussi pourrait bien Théorie des discours 63 Il faut se glorifier . Il lui arrive même de sous-entendre que. . ravi jusqu'au troisième ciel [ . . . Mais cette figure n ' est justement pas celle que l ' apôtre va proposer. le discours du non-discours . que Pascal tente de faire venir au jour de la raison se glorifier. Cela n'est pas bon. miracles et prophéties sont le cœur de la question : « Il n ' est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles )) (frag. comme en creux. les miracles existent et 1 ' ont concerné. il y a quatorze ans. Le passage décisif est dans comme intimité mystique et silencieuse. afin que la puis­ sance du Christ repose sur moi . et qui est comme un Autre en lui-même (« Je me glorifie­ rai d'un tel homme. mais comme il veut convertir. On le voit : pour Paul. . Si je voulais me glorifier. Il agit par signes et sagesse. et Paul le nomme : dis­ Mais c ' est ce qu'il ne fera pas. La fondation de l 'universalisme etc. Il se présente comme déployant une figure subjective soustraite aux deux. Ce qui veut dire que ni les miracles. que l ' événement-Christ en soit la réalisation est pratiquement absent de 1' ensemble de la prédication de Paul. outre le Grec (sagesse). classique. C ' est le discours de faiblesse du sujet. ] Le Seigneur m'a dit : Ma grâce te suffit. mais celui de la conviction qui transit une faiblesse. il est capable d ' en faire. Paul. et peut-être appelé de son vivant hors de son corps. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses. qui appartient au discours grec. l ' ineffable. en revanche. S ' agissant des miracles. c ' est-à-dire de sa déclaration. J'en viendrai néanmoins à des visions et à des révélations du Seigneur. et l ' absence de signes et de preuves. il prétend que non. Il n ' a pas à glorifier sa per­ sonne au nom de cet autre sujet qui a dialogué avec Dieu. ]. . ainsi que la sagesse. car je dirais la vérité . le Juif (signes) et le chrétien (déclaration événementielle). . Ce discours. qu' il vaudrait mieux . qui appar­ tiennent à l ' ordre du discours juif. mais je m'en abstiens. L'apôtre ne doit être comptable que de ce que les autres voient et entendent. exhibant au contraire la cours subj ectif de la glorification. C ' est le suj et comme la preuve suprême. et la supériorité du christianisme ne pourrait se soutenir devant le tribunal de la raison. 706). « La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties )) (frag. 8 1 5) . constitutive du sujet chrétien. c ' est précisément 1' absence de preuve qui contraint la foi. Or. Pour Pascal. Notons au passage que Paul. ( . Sans pro­ phéties ni miracles. de ravissements surnaturels. inébranlablement. c'est alors que je suis fort.). Le Christ est très exactement incalculable. serait celui du miracle. indique un quatrième discours possible. sinon de mes infirmités )) ). 1 2 : (apprrra p�flaTa. ce qui veut dire que nous n' aurions aucune chance de convaincre le libertin moderne. ne doit pas être celui du miracle. Le discours chrétien. ne se hasarde pas à en nier 1 ' existence. Pour Paul. ni l' ordre du monde n' ont de valeur quand il s ' agit d ' instituer le suj et chrétien. Ils dessinent une figure subjective particulière. Je connais un homme en Christ qui fut. ni 1' exégèse rationnelle des prophéties. s ' il le voulait. . ] et qui entendit des paroles inef­ fables qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer [ .62 Saint Paul. Cette reconstruction pascalienne de Paul indique en fait la réticence de Pascal devant le radicalisme paulinien. habité par les Cor. nous n' aurions aucune preuve.

et. clos sur la part d'Autre du suj et. opte simultanément pour 1 ' exé­ il laisse entendre. La fondation de 1 'universalisme 64 Théorie des discours 65 traduire : « dires indicibles ))) du sujet miraculé. seul dans ce cas parmi les apôtres reconnus. contrairement à Pascal. et que sa question est celle du suj et chrétien à l ' époque de la la glorification. et ne prétendra pas convaincre par les prestiges bien dire que Pascal. pour Paul. . ne doit pas Il ne tolère pas que le sujet chrétien fonde son dire sur entrer dans la déclaration. s ' argumente d'un discours non adressé. non C ' est dire qu'il ne saurait entrer dans le champ de la prédication. en revanche. Le quatrième discours restera pour Paul un supplé­ Cette éthique est profondément cohérente. le discours j uif. Et il faut déclare. une L' antiphilosophie de Paul est non classique. qui refend l'apôtre. La . C ar qu ' est-ce qu'une prophétie. pour tout militant d'une vérité. est plus obscurantiste l ' ineffable révélation intérieure. Il refuse que indicible. de 1' exception miraculeuse. est de ne jamais suturer le troisième dis­ cours (la déclaration publique de l ' événement-Christ) au quatrième (la glorification du suj et intimement l!l iraculé). le sujet « ravi )). lui. La déclaration n' aura d ' autre force que ce qu' elle prétend s ' autoriser d'un discours non adressé. Je crois qu'il y a là. et pour le Pascal. que Pascal : il est vain de vouloir justifier une posture décla­ ratoire par les prestiges du miracle. Disons que l ' éthique du dis­ trième discours (miraculeux. Elle est en position Paul est profondément persuadé qu 'on ne relèvera pas réservée. car seul le travail de ber dans la logique des signes et des preuves . sans doute parce qu ' il veut masquer 1' événe­ rité du suj et qui fait valoir ce qu'il dit. J' appellerai « obscurantiste )) tout discours adressé qui mystique) qu'une place réservée et inactive. quand il veut asseoir la prééminence du calcul prophétique. tienne). dont la substance cours. qui au contraire s ' alimente à l ' indicible. Mais il y a indéniablement chez science positive. calcul des chances. Mais cette que la déclaration chrétienne s ' argumente de l ' ineffable. Il ne peut renoncer à la preuve. ))). c ' est ce qu' il dit ment pur derrière la fascination (pour le libertin) d ' un qui fonde la singularité du suj et. pour la certitude des miracles. parce qu ' il est un classique. qu ' il est intérieurement scindé entre l 'homme de existentiel du terme. ou mystique) doit rester cours. Paul garde la Paul tient avec fermeté le discours militant de la fai­ blesse. et l 'homme de la décla­ ration et de la faiblesse. . Ce n' est pas la singula­ que Paul. La puissance s ' accomplit le discours chrétien ne gagne rien à s'en glorifier. Le qua­ dans la faiblesse elle-même. l ' évidence sans gloire de la faiblesse. sans s ' en prévaloir. sinon un signe de ce qui va venir ? Et une indication importante. pour légitimer le troisième (celui de la foi chré­ le discours adressé. quand gèse probante. Car Paul interdit assume qu'il n'y a pas de preuve. et donc du dire intime ment muet. quatrième figure subj ective. pleurs de joie . celui de la déclaration et de la foi. A supposer en effet que j ' argue (comme le fait Pascal) du quatrième discours (« joie. est un dire indicible. Laissons la nouveauté radicale de la déclaration chrétienne de retom­ vérité à son « sans-voix )) subj ectif. car il dimension éthique anti-obscurantiste. mais sans non plus sens intime . au sens le taire. ou de du christianisme sur les miracles. Évidemment. Par quoi Paul est fmalement plus rationaliste adressé. Il n'y a j amais lieu de tenter de légitimer une déclaration par la ressource intime d'une dance du Vrai ? En n ' accordant au quatrième discours (la communication miraculeuse avec la vérité. même miraculeuse.Saint Paul. Paul est convaincu que la faiblesse par une force cachée. qu ' est-ce qu 'un miracle. sa déclaration la constitue. sinon un signe de la transcen­ je retombe inévitablement dans le second dis­ celui du signe. il y a chez Paul une part de ruse.

66 Saint Paul. Il faut le porter humblement. �o� » (Rom. il y a eu choix des choses non étantes contre celles qui sont indique exemplairement qu'à ses yeux le discours chrétien est dans un rapport absolument nouveau à son objet. les annes avec lesquelles nous combattons ne sont point chamelles. Le troisième discours doit s'accomplir dans la fai­ blesse. Il n'y aura que ce que chacun peut voir et entendre. 11. la pensée de l'esprit est vie.. le héraut. et nous amenons toutes les pensées captives à l'obéissance de Christ (Cor. de veiller à ce que rien ne le brise. Il ne sera ni logos. ou de science. ni signe. Car avec le vase. qu'il ne faut pas hésiter à traduire. sans prestige autre que son contenu réel. C'est ça le vase de terre. dans son rapport à ce réel inédit. ou de politique) sait qu'en effet il porte un trésor. mais elles sont puissantes. qui se brise aussi bien. à ce langage de l' événe­ ment nu. Et le réel à son tour. C ' est à ce régime du discours sans preuves. ni ravissement par l'indicible.6). délicatesse et pensée subtile. nous renversons les raisonnements et tout orgueil qui s'élève contre la connaissance de Dieu. 8. pour autant qu'il est en quelque manière « saisi » par les deux voies qui constituent le suj et. il est devenu presque impossible de comprendre un point pourtant capital : L 'opposition de l 'esprit et de la chair n 'a rien à voir avec celle de l 'âme . Il dépend de sa seule faiblesse subjective qu'elle persiste ou non à se déployer. c'est un aphorisme dif­ ficile et central. n'est pas son unité. se décline sous deux noms : la mort (8ava8oc. Il aura la rudesse . de la déclaration nue. C ' est bien d'une autre figure du réel qu'il s'agit. on pourra soutenir. pauvre de l 'action publique. endurant jour après jour l'impératif. sans miracles. car là est sa force. le sujet. c'est lui. 8avamc. que Paul nomme la chair (crap �) et l'esprit (nvro �a).4. que s 'accorde la magnifique et célèbre métaphore qu ' on trouve dans Cor. le porteur anonyme. mais sa division. La fondation de l 'universalisme puissance de conviction du discours est d'un autre ordre. II. Pour autant que le réel est ce qui se pense dans une pensée subjectivante. ou la vie (�o�). >> Après des siècles de reprise platonisante (et donc grecque) de ce motif. crapKoc.4/5). Quiconque est le sujet d'une vérité (d'amour. Celle-ci va se déployer par la révélation que ce qui constitue le sujet. sous la condition de l'événement-Christ. cette vérité si précaire. si difficile soit l'identi­ fication de la mort comme étant une pensée : « La pensée de la chair est mort. pour renverser les forteresses : par elles. c'est-à-dire un avoir-eu-lieu totalement précaire. qu'il est transi par une puissance infinie. » Le trésor n'est rien d'autre que l'événement lui-même. sans signes probants. 1 0. afin qu'une puissance si grande soit attribuée à Dieu et non pas à nous. qui seul captive la pensée. ou d'art. CHAPITRE V La division du Sujet Que Paul puisse soutenir que. 1"0 ôè <j>p6v11�a -rou nveu�amc.). Car un sujet est en réalité le tressage de deux voies subjectives. que « -ro yàp <j>p6vlJ �a -r�c. On peut bien dire alors qu'il ne la porte que dans un vase de terre. et dans la dissipation en fumée du trésor qu'il contient. par la vertu de Dieu. et elle est capable de briser la forme du raisonnement : En effet. dans une précarité qui lui soit homo­ gène.7 : « Mais nous portons ce trésor dans des vases de terre.

à partir du moment où le réel est identifié comme événement. Il est de 1' essence du sujet chrétien d'être. Le réel s'avère bien plutôt. Pour Paul. qui identifient leur réel sous des noms opposés. Par quoi. Pour Paul. l'événement-Christ. Elle est. ou du nouvel objet qui dispose un nouveau discours. pour que l'analy­ sant endure quelque rencontre de son réel. Si Paul peut affirmer. indique précisément la vanité des places. comme ils le font encore dans 1 'œuvre de Lévinas. grâce sans concept ni rite approprié. bravant l'évi­ dence : « Il n'y a point de distinction entre le Juif et le Grec )) (Rom. etc. Pas plus que le réel n'est ce qui vient ou revient à sa place (discours grec). l'objet est la totalité cosmique finie comme séjour de la pensée. par sa fidélité à l'événement-Christ. il avoisine la sainteté. On notera la consonance avec certains thèmes laca­ niens relatifs à l ' éthique de l ' analyste : celui-ci doit également consentir. Le réel est disposé à partir du commandement. pensée et sensibi­ lité. Elle va nous dispenser de la loi juive par disqualification des observances et des rites. La fondation de l 'universalisme et du corps. 7. pur excès sur toute prescription. là où le sujet instruit sa faiblesse. le paradigme d'une différence majeure pour la pensée. Aucun réel ne distingue plus les deux premiers discours. ni de l'impératif de la lettre. C'est le ressort de la conviction universaliste de Paul : la différence « eth­ nique )). et c ' est en vis-à-vis de cette déchéance que surgit l'objet du discours chrétien. 1 0. à occuper la La division du Sujet 69 position du déchet. et leur différence tombe dans la rhétorique. surrec­ tion d'un autre objet. Comme le déclare Paul. La « folie de la prédication » va nous dispenser de la sagesse grecque par disqualification du régime des places et de la totalité. 1 3). 1 'objet est appartenance élective. en fin de cure. auquel le sage sait qu'il faut consentir. C ' est bien pourquoi l'une comme l' autre sont des pensées. puisse ici servir à démêler le tressage subjectif. Tout le réel est marqué du sceau de cette alliance. et ouvre à la division du sujet. et dans l'Empire.). dont 1 'opposition du Grec et du Juif est à son époque. Il faut donc assumer la subjectivité du déchet. de type grec (âme et corps. Dans le discours grec. Ce que la pensée identifie comme proprement réel est une place. 1 2). un séjour. dans la guise du caractère événementiel du réel. comme déchet de toute place : « Nous sommes jusqu'à ce jour comme les balayures du monde. c'est qu'une maxime subjective se prend toujours en deux sens possibles. ou culturelle. cesse d'être significative au regard du réel. alliance exceptionnelle de Dieu et de son peuple. qui cisaille et défait la totalité cosmique. 1 0). évoquant son existence de persécuteur avant la conversion de Damas. et dont la pensée peut ressaisir le prin­ cipe.4. que « le com­ mandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort » (Rom. L'événement pur ne s'accom­ mode ni du Tout naturel. . sans qu'aucune distinction sub­ stantielle. Au regard de qui considère que le réel est événement pur. Pour le discours juif. Plus généralement. selon la chair ou selon l'esprit. les figures d'écart dans le discours sont résiliées. La théorie de la division subjective disqualifie ce que les autres discours identifient comme leur objet. et il est recueilli et manifesté dans 1 'observance de la loi. pas plus il ne saurait être ce qui d'une exception élective se littéralise dans la pierre comme loi intemporelle (discours juif). 1.68 Saint Paul. comme le note Lacan. divisé en deux voies qui affectent en pensée tout sujet. Le réel cause le désir (philosophique) d' occuper adéquatement la place qui vous est distribuée. le rebut de tous les hommes » (Cor. L'exception qui le constitue n'est concevable que dans la dimension immé­ moriale de la Loi. l'événement-Christ est hétérogène à la Loi. les discours grec et juif cessent de présenter. le prototype.

de même. C ' est sans doute ce qui dis­ tingue Paul des antiphilosophes contemporains. Déclarer la non-différence du Juif et du Grec établit l'universalité potentielle du christianisme . mais qu'il n ' y a plus de lieu recevable pour sa prétention. Dès lors. en résiliant le particularisme prédicatif des sujets culturels.déclarer : telles sont les figures verbales des trois discours. dans les Actes des apôtres. Les philosophes auraient éclaté de rire dès que la harangue de Paul aurait touché au seul réel qui importe.70 Saint Paul. et non d'une opposition. 1 . de la faiblesse sur la force. dès lors que l'événement qu'il suppose identifier le réel n 'est pas réel (puisque la Résurrection est une fable). etc. fonder le sujet comme division. que les Grecs « cherchent la sagesse >> et posent des questions. exige la dépo­ sition des différences établies. en même temps que celle de toute figure de maîtrise. 2 5 ) . si truqué soit-il. de la rencontre de Paul et des philosophes grecs sur l' agora. l'esthétique mys­ tique pour Wittgenstein. Il est en effet certain que l 'universalisme. est beaucoup plus abrupte que la disposition « thérapeu­ tique » des modernes. Paul ne cesse de nous dire que les Juifs recherchent des signes et « réclament des miracles ». les sujets « ethniques >> induits par la loi juive comme par la sagesse grecque sont disqualifiés comme prétention de maintenance d'un sujet plein. ou indivis. qui veulent tous guérir la pensée de la maladie philosophique. Si on questionne philosophiquement. Le primat de la folie sur la sagesse. l'acte analytique archiscientifique pour Lacan. le récit. les rites. Si on réclame des signes. sans arguments ni preuves. Que le Christ soit Fils est . il n' est même plus possible de discuter la philosophie. pour ce qui concerne la philosophie. et donc l'existence de quelque vérité que ce soit. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes >> (Cor. C'est ce que symbolise. l'origine. Déclarer un événement c ' est devenir le fils de cet événement. leurs postures subjectives. Il en résulte que la position sub­ jective de Paul. et non comme maintenance d'une tradi­ tion.. et qui est la résurrection.question­ ner . n' entre pas dans la logique du maître. au sens de l'Antéchrist. La décla­ ration en effet n'est pas affectée du vide (de la demande) où le maître se loge. lesquels circonscrivent l'événement-réel dans la sphère des vérités effectives : la « grande politique » pour Nietzsche. 1. Celui qui déclare n'atteste aucun manque et reste soustrait à son comblement par la figure du maître. C ' est pourquoi il lui est possible d'occuper la place du fils. Réclamer . dont on pourrait énumérer les prédi­ cats particuliers : la généalogie. Est-ce possible ? Paul essaie de s'engager dans cette voie. au regard du sujet divisé selon les voies de saisie du réel que sont la chair et l'esprit. La fondation de 1 'universalisme parce que la position du réel qu'elles instruisent apparaît. organise la dissipation de la formule de maîtrise sans laquelle la philosophie ne peut exister. qu'en abolissant la philosophie. que les chrétiens déclarent le Christ crucifié. et l'instruction d'un sujet divisé en lui-même par le défi que lui impose d'avoir à ne faire face qu'à l'événement disparu. il faut en déclarer la péremp­ tion effective. est l' expres­ sion d'une disjonction. celui qui peut répondre devient un maître pour le sujet perplexe. Ce rire nietzschéen. La thèse de Paul n'est pas que la philosophie est une erreur. Mais celui qui déclare sans garantie prophétique ni miraculeuse. Soulignons encore une fois qu'il ne peut le faire. approprie l'élément subjectif à cette universalité. le territoire. celui qui en prodigue devient un maître pour celui qui les réclame. un La division du Sujet 71 phantasme. Le discours de la sagesse est définiti­ vement obsolète. La for­ mule disjonctive est : « La folie de Dieu est plus sage que les hommes. dans la rétroaction de l'événement. Et. comme illusoire. etc. Tout le pari est que puisse avoir consistance un dis­ cours configurant le réel comme événement pur. une illusion nécessaire.

et singulièrement les fils. la foi impersonnelle sur les exploits particuliers. qu'il ait été habité d'un dire indicible. de multiplication des pains. Mais un suj et-fils est le contraire d'un sujet-disciple. co-ouvriers de 1' entreprise du Vrai. Nietzsche.3/1. de marche sur les eaux et autres tours de force. C'est ce que désigne la métaphore du fils : est fils celui qu'un événement relève de la loi et de tout ce qui s'y rattache. n'est ni un maître ni un exemple. C'est dans ce consentement à la figure du fils. sous l'emblème du fils universel. qui fait prévaloir le réel actif de la déclaration sur l'illu­ mination intime. Ces questions trinitaires n'intéressent aucune­ ment Paul. Pour Paul. Jésus. Le Fils ressuscité filialise l'humanité tout entière. là encore. Pour un tel commencement. ne serait-ce qu'en négligeant délibérément de men­ tionner ces virtuosités extérieures. Il faut destituer le maître. C ' est une maxime magnifique . Il faut bien cependant revenir à 1 'événement. il rap­ pelle. tout comme celle de la Loi. a parfaite­ ment vu l ' indifférence totale de l' apôtre à la douceur . mais fils. Plus tard. Paul. car il n'est que commencement. Il est certain que ceux qui parti­ cipent d'une procédure de vérité sont co-ouvriers de son devenir. la figure du savoir est elle-même une figure d'esclavage. qu'il ait revêtu la figure du fils. et fonder l'égalité des fils. il faut que Dieu le Père se soit lui-même filialisé. que rien de tout cela ne peut fonder une ère nouvelle de la Vérité. l'événement n'est certainement pas la bio­ graphie. Nous sommes tous « 8eoü <TUvepyo[ ». au profit d'une œuvre égalitaire commune. s 'apparient l'uni­ versalité et 1 'égalité ? Pour Paul.72 Saint Paul. De là que toute vérité est marquée d'une indestructible jeunesse. de l'ouvrier et de l'égalité. et qu'il ait pu rivaliser. la théologie se livrera à toutes sortes de contorsions pour établir l'identité substantielle du Père et du Fils. Cela constitue l'inutilité de la figure du savoir et de sa trans­ mission. Ce qu'a dit et fait la personne particulière nommée Jésus n'est que le matériau contingent dont 1' événement s 'empare pour un tout autre destin. vaut pour Jésus. à savoir Jésus. le recueil des miracles. « Ainsi tu n'es plus esclave. 7). en matière de guérisons miraculeuses. L'expression la plus forte de cette égalité. 4. exprimée par 1' énigmatique expression de 1' « envoi ». pour qui Paul se rapporte aux récits évan­ géliques avec « le cynisme d'un rabbin ». La figure de maîtrise qui s'y rattache est en réalité une imposture. et récuse toute réinscription philosophique de cette pure advenue dans le lexique philosophique de la substance et de l'identité. Et il est bien vrai que toute universalité postévénementielle égalise les fils dans la dissipation de la particularité des pères. car il est celui dont la vie commence. se retire derrière l'évi­ dence universelle de son fils. toujours particulier. car il n'a besoin que de 1'événement. Toute égalité est celle de la coap­ partenance à une œuvre. Là où vient à La division du Sujet 73 défaillir la figure du maître viennent celles. Que doit être l'événement pour que. Il est le nom de ce qui nous arrive univer­ sellement. avec les charlatans qui pullulaient dans les provinces orientales de 1'Empire. corrélat nécessaire de l'universalité. La fondation de 1 'universalisme emblématique de ce que la déclaration événementielle filialise le déclarant. co-ouvriers de Dieu. en ce sens. auquel tout est suspendu. se trouve dans Cor. La règle applicable au sujet divisé chrétien. 1. ne niera pas que le Fils ait eu une communication intérieure avec le divin. Le fils est celui à qui rien ne manque. que le Père nous fait nous-mêmes advenir universellement comme fils. Simplement. conjointes. Le père. les aphorismes à double sens d'une personne particulière. par la grâce de Dieu » (Gal. La philosophie ne connaît que des disciples.9. tu es aussi héritier. La métaphore antiphilosophique de l'« envoi du fils » lui suffit. les enseignements.

du témoignage. ici et maintenant que nous pou­ vons vivre affirmativement. . mais dans l'au-delà . qui est pensée de la mort. l 'Histoire cassée en deux (la « grande politique )) ). qu'il est pour Paul l'unique point de réel auquel s'attache sa pensée. Le fond du problème est en réalité que Nietzsche nour­ rit une véritable haine de l'universalisme. Il s'agit là pour Nietzsche d'une falsification délibérée. Et il est vrai que l'existence du Christ n'aurait eu aux yeux de Paul. et non négati­ vement. et que ce faisant il « enlève tout centre de gravité à la vie )) (ibid. et affirmation de la vie (le Surhomme) ? Nietzsche n'est si violent contre Paul que parce qu'il est son rival. de trois thèmes appariés dont Paul est l'inven­ teur. le sens et la justification de tout l ' Évangile . le communautarisme racia­ liste le plus déchaîné : « Autrefois il [Dieu] représentait un peuple. . était pour tous restituée et refondée. selon l'esprit. Au fond. la force d'un peuple. sans le motif de la résurrection. soit la déclaration subjective qui ne s'autorise que d'elle-même (le personnage de Zarathoustra). De sorte qu'il falsifie Paul autant. ils seront des Dieux nationaUX )) (ibid. c 'était de sa mort sur la croix. . car antérieurement. .dans le Néanh). Dire que Paul a placé « le centre de gravité de la vie non dans la vie. . ]. . c ' est être à l'opposé de l 'enseignement de l'apôtre. selon la chair. il devrait souligner que ce « quelque chose )) n'est pas un « en plus )) de la mort. bien plus que son adver­ saire. Ce n'est pas inexact.il n ' en resta plus rien lorsque ce faussaire par haine eut compris ce qui seul pouvait servir ses fins. 43). Ou plutôt.74 Saint Paul. Pas toujours : ce saint fou est une violente contradiction vivante. si talentueux soit-il. La résurrection est pour Paul ce à partir de quoi le centre de gravité de la vie est dans la vie. il organisait la subsomption de la vie par la mort. pour qui c'est ici et maintenant que la vie prend sa revanche sur la mort. ] . Nietzsche prône le particularisme le plus buté. oui : « Le poison de la doctrine des droits égaux pour tous . Mais quand il s'agit de Paul. 1 5).dans le mensonge de « Jésus ressuscité ». tout ce qu'il y avait d'agres­ sif et d'avide de puissance dans l'âme d'un peuple [ . la mort. l 'enseignement. La fondation de 1 'universalisme anecdotique dont ces récits sont remplis. Nietzsche lui-même ne veut-il pas « transférer le centre de gravité )) de la vie des hommes après leur actuelle La division du Sujet 75 décadence nihiliste ? Et n'a-t-il pas besoin. Mais Nietzsche n'est pas assez précis. Nietzsche. la vie affir­ mative. nous l'avons vu. . du reste. . où la haine de la vie et l'appétit de pouvoir se donnent libre cours : La vie. Paul ne croit pas qu'il puisse y avoir une « vérité historique ». et 1 'homme nou. mais selon un principe de surexistence à partir duquel la vie. Ce que Nietzsche.ce dont il avait besoin. veau comme fin de l'esclavage coupable. s'il a « transféré le centre de gravité de son [du Christ] existence après cette existence )). ou de la mémoire. guère plus d'importance que celle d'un quelconque illuminé de l'Orient d'alors. car sa doctrine généalogique n ' est aucunement histo­ rienne. Et que donc. il ne croit pas que la vérité relève de 1 'histoire. 42). )) S'agissant de Dieu. pas la vérité histo­ rique ! [ . une cassure en deux de soi-même. pour cette opération. res­ tant sur ce point un « mythologue )) allemand (au sens que . Comme tout véritable théoricien de la vérité. . il n'avait que faire de la vie du Rédempteur .et de quelque chose de plus (L 'A ntéchrist. l 'exemple. sinon plus. étant placé dans la Loi. ce n'est ni selon la mort.c'est le christianisme qui l'a répandu le plus systématiquement. que Paul a « falsifié )) Jésus. S i les Dieux sont la volonté de puissance [ . Quand il écrit que Paul n ' a besoin que de la mort du Christ « et de quelque chose de plus )). ne le croyait pas non plus. ni selon la haine. ] Paul a tout simplement transféré le centre de gravité de toute cette existence après cette existence . Pas la réalité.

c ' est une « nouvelle créature )) .LOV aÀÀà uno xaptç )). « psychologie du Rédempteur » (un Bouddha de la déca­ prédication. Certes. Car le « ne pas être sous la loi )) sée en deux. ont été rédigés et organisés bien après que Il n ' est donc ni un legs. du reste. La référence paulinienne n ' est pas de même étoffe. dont porte précisément. C ' est une commu- des particularités fermées (dont « loi )) est le nom). le « dernier comme donation pure. . mais un devenir. La for­ cette édification « bouddhique » : la résurrection. nous sortons pour toujours. suspens de la voie de la chair de l ' esprit par un « mais )) d ' exception. le Christ n ' est indique la voie de l ' esprit comme fidélité pas un maître. un partisan de la vie paisible et vide. dont il faut remarquer qu' elle est aussitôt Or rien n ' est plus indispensable que de se pénétrer constamment du rapport temporel entre les évangiles une adresse universelle. . Les évangiles. vingt ans pointe négativement la voie de la chair comme destin sus­ après. cependant que « être sous la grâce )) Structuration du sujet selon à L'événement n 'est pas un enseignement. mais )) . ou légale.76 Saint Paul. Le suj et de la nouvelle époque est un « non . Il ne tient guère compte de ce que ces récits. La fondation de l 'universalisme La division du Sujet 77 Lacoue-Labarthe donne à cette expression). synoptiques. comme de celui du propriétaire et de l ' esclave. universelle­ est indifférent aux particularités de la personne vivante : ment. et qui sinistres. Mais c ' est que l ' événement-Christ établit par un « nom) problématique.est « un rebelle contre tout ce qui est privilégié » . 1 4). « non . Jésus est « seigneur >) (Kuptoç). Le rap­ port entre le seigneur et le serviteur est absolument dis­ Nous soutiendrons en effet qu'une rupture événemen­ tielle constitue toujours son sujet dans la forme divisée du tinct de celui du maître et du disciple. C ' est pourquoi nous n' avons de nous avoir débarrassés de ces « Dieux nationaux » retenir du Christ que ce qui commande ce destin. . rien d' autre ne compte. tout e n se réclamant contre Paul de nauté de destin dans le moment où nous avons à devenir à sans traits prédicatifs. et d'avoir fait théorie d 'un suj et qui. ne pardonne pas à Paul. et que c 'est précisément cette forme qui Car le « non )) est dissolution potentielle . est : « ou yap taTe imo VOf. ne semble pas situer comme il rection. comme le dit très bien Nietzsche . littéralement. et les épîtres de Paul. et l ' affirmation de la voie sur les temps qui viennent l 'autorité d'une nouvelle voie subj ective. ni une tradition. il ne saurait y en avoir de disciples. tielle. nous sommes à désormais constitués par la grâce événementielle. tout entier absorbé par sa résur­ la « vérité historique ». un « quelqu'un )) Nietzsche. mule capitale. Jésus est ressuscité. Il est en surnombre de tout cela et se présente dence. Cet événement est « grâce )) forme canonique des récits évangéliques. convient la prédication de l ' apôtre au regard de la mise en L'événement pur est réductible à ceci que Jésus meurt sur la croix et ressuscite. . Ce n ' est pas une relation de porte l 'universel. et aux effets de l ' évé­ qui nous est arrivé. mais Paul s ' est âprement saisi du seul point surnuméraire 6. et Paul en est le « servi­ L'événement est teur )) (6oüÀoç). ni une En tant que suj ets à l ' épreuve du réel. situation telle qu 'elle est. dépendance personnelle. pour lesquels l ' anecdote édifiante est essen­ sous la grâce )) (Rom. mais )) dont il faut entendre qu ' il n' est pas un état. . (( car vous n ' êtes pas sous la loi. en tant que nous devenons tous fils de ce nement tels qu ' ils ont à devenir.mais avec dégoût . des hommes »). Et que nous ayons à servir le processus de à la fois le l 'événement. ce n ' est pas tant d' avoir voulu le Néant. Loi et grâce nomment pour le suj et la tresse constituante qui le rap­ à la vérité ne doit pas être confondu avec l ' esclavage. . pendu du suj et. c 'est. où il prétend déchiffrer la (xaptç). tendues de bout en bout par l ' annonce révolutionnaire d'une histoire spirituelle cas­ un « non . mais )). en sorte que Jésus est comme une variable anonyme.

. L'universel n'est ni du côté de la chair. est mort sur la croix et ressuscité. et ne faisant nulle acception de la particularité des personnes. Le deuxième et le quatrième discours doivent être révoqués. Si le motif de la résurrection est pris dans le montage dialectique. et distribue le « non . Le dis­ cours juif du rite et de la loi est mis à mal par la surabon­ dance de 1 ' événement. se dissout dans un protocole rationnel d'autofondation et de déploie­ ment nécessaire. dans un processus sans fin. Si 1' événement peut entrer dans la constitution du sujet qui le déclare. et il y a une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance et du martyre. car ils unifient le sujet. le Christ. mais » qui. il refend inces­ s amment les deux voies. Ce qui. il faut l 'avouer. La fondation de l 'universalisme cependant que le « mais >> indique la tâche. en elle qui est la vie de 1 'esprit » ? On sait tout ce que le montage hégélien doit au christianisme. . en sorte que « c' est la vie qui soutient la mort et se maintient . et comment la philosophie dialectique incorpore le thème d'un calvaire de l'Absolu. mais tout aussi bien est aboli le discours arrogant de l'illumination intérieure et de l'indi­ cible. Quelle est la fonction de la mort dans cette affaire ? La pensée de Paul est-elle en définitive. opère une capture de l ' événement-Christ. Il est certain que la philosophie hégé­ lienne. Le troisième discours seul tient sa division comme garantie de 1 'universalité. comme légalité convenue et état particulier du monde. un paradigme mor­ tifère. dont les sujets du processus ouvert par 1' événement (dont le nom est « grâce ») sont les co-ouvriers.78 Saint Paul. correspond à une imagerie chrétienne omniprésente depuis des siècles. c ' est bien parce qu' en lui. comme habitation intime par la grâce et la vérité. le labeur fidèle. comme le pense Nietzsche. la mort est le temps décisif de la sortie-de-soi de 1 'Infini. Alors la résurrection n'est que négation de la négation. il faut convenir que 1 ' événement. qui est le bord rationnel du romantisme allemand. comme donation surnuméraire et grâce incalculable. c'est que Jésus. une événementialisation de la haine de la vie ? Ou encore : la conception paulinienne de l'événement est-elle dialectique ? Le chemin de l'affmnation est-il tou­ jours le travail du négatif. ni du côté de l ' esprit pur. écarte la loi pour entrer sous la grâce. La grâce y . CHAPITRE VI L'anti dialectique de la mort et de la résurrection Nous avons dit : l'événement.

La fondation de l 'universalisme devient un moment de 1'autodéveloppement de 1 'Absolu. cinq fois j 'ai reçu des Juifs quarante coups moins un. prise dans la tactique du plaidoyer et de la rivalité. Quand Paul parle de ses propres souffrances. nous bénéficions de quelques grâces. Si Paul nous aide à saisir le lien entre la grâce événe­ mentielle et 1 'universalité du Vrai. doit résider dans un vase de terre. Mais l ' espérance. La grâce. 11. Pour Paul lui-même. 1 'événement n'est pas la mort.9. comme le dit Paul magnifiquement. Le caractère faible et abject de cette mort lui importe certes.6). ou. 1 . lorsque je serai présent. distribue la consola­ tion comme seul réel de cette souffrance. la gloire attachée à la pensée des « choses invisibles >> est incommensurable aux souffrances inévitables infligées par le monde ordinaire : « Nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous. dans la division subjective. Ou posons qu'il nous revient de fonder un matéria­ lisme de la grâce par 1 'idée. Je soutiendrai que la position de Paul est antidialec­ tique. vient la grande description des misères du dirigeant nomade : Souvent en danger de mort. ici et mainte­ nant : « Notre espérance à votre égard est ferme. simple et forte. est faiblesse ou folie n'entraîne jamais pour Paul qu'il y ait une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance. 1 7). au-delà de toute mesure. pour lesquelles point n'est besoin d'imaginer un Tout-Puissant. Oui. que toute existence peut un jour être transie par ce qui lui arrive. très marquée par l'inquié­ tude politique. un immortel. telle est la loi du monde. sur ce point délicat. Elle est pure et simple rencontre.22). par-delà les obligations de survie de l'animal humain.80 Saint Paul. Cette dédialectisation de 1' événement-Christ autorise qu'on extraie du noyau mythologique une conception formelle entièrement laïcisée de la grâce. qui certes maintient et exalte la machinerie transcendante. de ne pas me forcer à recourir avec assurance à cette hardiesse. si vous avez part aux souffrances. Il s'agit de convaincre des groupes dissidents ou tentés par les adversaires que lui. et se dévouer dès lors à ce qui vaut pour tous. 1 0. rentre en elle-même dans l' intensité expérimentée de la conscience de soi. et que la mort n'y est d'aucune façon l'exercice obligé de la puissance immanente du négatif. est bien l'homme d'action exposé et désintéressé qu'il prétend être. 11. parce que nous savons que. quelques repères.4. la chance matérielle de servir une vérité. et le matériau de la mort et de la souffrance y est exigible pour que la spiritualité. trois fois j 'ai été battu de verges. n'est pas un « moment » de 1 'Absolu. C ' est singulièrement le cas dans la deuxième épître aux Corinthiens. 1. En vérité. pour les dis­ cours établis. miatv yéyova nétVTa (Cor. nous avons dit pourquoi. gagée par l'événement et le sujet qui s'y noue. pour autant que le trésor de l'événement. à « se faire tout à tous » .Toi<. Elle est affirmation sans négation préliminaire. pas même dans le cas de la mort du Christ. vous avez part aussi à la consolation >> (Cor. Que le matéria­ lisme ne soit jamais que l'idéologie d'une détermination du subjectif par l'objectif l'a disqualifié philosophique­ ment. rom­ pant avec 1'ordinaire cruel du temps.2). La souffrance ne joue aucun rôle dans l'apologétique de Paul. c'est dans une logique strictement militante. Tout le point est de savoir si une existence quelconque rencontre. L 'antidia1ectique de la mort et de la résurrection 81 Donnons. elle est ce qui nous vient en césure de la loi. . et où Paul alterne les flatteries et les menaces (« Je vous prie. dès lors. s'extériorisant dans la finitude. Le partage de la souffrance est inévitable. C'est alors que. il est la résurrection. un poids éternel de gloire » (Cor. c'est bien pour que nous puissions arracher le lexique de la grâce et de la rencontre à son enfermement religieux. dont je me pro­ pose d'user contre quelques-uns ». Paul. Mais que la force d'une vérité soit immanente à ce qui. et de devenir ainsi.

Mais la conclusion de ce morceau biographique. c'est de ma faiblesse que je me glorifierai » (ibid. comme manière d' être au monde. j 'ai été en péril sur les fleuves. Proposons la formule : chez Paul. n'a rien de biologique. incarnent à l'échelle du destin de l'huma­ nité la tresse subjective qui compose. Elle a été propre­ ment inventée par Adam. Elle n'a et ne peut avoir aucune fonction sacrée. des dimensions enchevêtrées du sujet global.30). leur soulèvement. et à quelles fins Paul développe-t-il le symbole de la croix ? Dans le texte ci-dessus. Le Christ = . une exis­ tence. Venons-en maintenant à la croix. 11. de la mort. au froid et à la nudité (Cor. ou de l'éponge imbibée de fiel. il faut une fois encore oublier tout le dispositif platonicien de l'âme et du corps. Et comme tous meurent en Adam. Pour Paul. 1 0. un homme. trois fois j 'ai fait naufrage. comme division constituante. 1 1 . dès lors. ne s 'oriente vers aucune signification salvatrice des tribulations de l'apô­ tre. Au fond. Pourquoi. pas plus du reste que la vie. Car elle est du côté de la chair et de la loi. en péril sur la mer. le premier homme. Fréquemment en voyage. que l 'invention. à la faim et à la soif. la mort est cette part du sujet divisé qui a encore et toujours à dire « non >> à la chair. de même aussi tous revivront en Christ. Mort et vie sont des pensées. et se tient dans le devenir précaire du « mais >> de l'esprit. Elle est.23 sq. qui est soulèvement de la vie. comme l'inventeur de la mort. c'est aussi par un homme qu'est venue la résurrection des morts. . La pensée de Paul ignore ces p aramètres. en péril dans les déserts. J'ai été dans le travail et dans la peine. de la portée postévénementielle de la faiblesse. Il s ' agit encore et toujours du vase de terre. il y a certes la croix. le Christ doit-il mourir. à des jeûnes multipliés. par un homme. ou se situer sur le même plan. configuration du réel par la voie subjective de la chair. aucun pathos de la couronne d'épines. Pour en comprendre la fonction. la prédication de Paul n' inclut aucune propagande maso­ chiste pour les vertus de la souffrance. . Le Christ invente la vie. mais il ne peut le faire qu'autant qu'il est. 1. tout entier destiné à confondre ceux qui « en se mesurant à leur propre mesure et en se comparant à eux-mêmes manquent d'intelligence » (ibid.82 Saint Paul. Cor. du sang qui suinte. en péril parmi les faux frères. un phénomène adamique. de la flagellation. le premier Adam et le second Adam. n ' importe quel suj et singulier. >> La mort est aussi ancienne que le choix par le premier homme d'une liberté rebelle. celle du Christ comme la nôtre. Ce qui fait événement dans le Christ est exclusivement la résurrection. 1 1 . 1 5 . qu'on devrait traduire par la levée des morts. mais non la montée au calvaire. La mort. il faut prendre garde à ceci que seule la résurrection d'un homme peut en quelque sorte s ' accorder. nous l'avons vu. La mort dont L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 83 nous parle Paul. de la destitu­ tion des critères mondains de la gloire : « S 'il faut se glo­ rifier. 1 2). c 'est-à-dire résurrec­ tion du sujet divisé en son entier). Énergique et pressante. une pensée. du reste. La mort est. comme voie subj ective. de la survie de l'âme. la mort ne saurait être 1 'opération du salut. qui est la pensée de ( selon) la chair. est forcément résurrection des corps. j 'ai passé un jour et une nuit dans l'abîme. Adam et Jésus. où « corps >> et « âme >> sont indiscernables (c'est bien du reste pourquoi la résurrection. exposé à de nombreuses veilles. Saisie comme pensée. en péril dans les villes. en péril de la part des bri­ gands.). La fondation de l 'universalisme une fois j 'ai été lapidé. aucune assignation spirituelle. mais il n'y a pas le chemin de croix. ne saurait être constitutive de l'événement-Christ.22 est sur ce point d'une parfaite clarté : « Puisque la mort est venue par un homme. Il y a le calvaire. cette àvacrra ­ mç veKpwv. ou de son immortalité. pour Paul.

Paul a parfaitement conscience de ce que le maintien d'une transcendance radicale du Père ne permet ni l'évé­ nement ni la rupture avec l'ordre légal. Ou : le Christ meurt pour que. sachant bien que notre vieil homme a été crucifié avec lui. comme suj et. lorsque nous étions les ennemis de Dieu. pris lui aussi dans l'invention humaine de la mort. la réconciliation. ce « ministère de la mort. nous aussi. Dans Rom. la mort n'est requise qu'autant qu'avec le Christ. Par la mort du Christ. dont un des noms. capable d'inyenter la mort. La première immanentise les conditions de la seconde. Il est fondamental de ne pas confondre Ka-rallay�. comme Christ est ressuscité des morts L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 85 par la gloire du Père. puisque nous savons que Christ. ressuscité des morts. il manifeste que c'est de ce point même (ce dont l'humanité est capable) qu 'il invente la vie. il s'insépare par filialisation. Car. et partage une dimen­ sion constitutive du suj et humain divisé. Ce faisant. les hommes. Le texte est formel : la mort comme telle n'est pour rien dans l'opération du salut. 1 0).. l'intervention divine doit dans son principe même s 'égaler strictement à l'humanité de l'homme. mais ce que j 'appelle son site. La mort nomme ici une renonciation à la transcendance. et qui a nom. si nous sommes morts avec Christ. Paul appelle cette imma­ nentisation une « réconciliation )) (Ka-rallayTJ) : « Car si.84 Saint Paul. et donc à la pensée qui le domine. dont le réel est la mort. La croix (nous avons été crucifiés avec le Christ) est le symbole de cette identité. Et cette conformité est possible. n�us avons �té réconciliés avec lui par la mort de son Fils. parce que la mort n'est pas un fait biologique. il crée non l'événement. . et sur lequel nous reviendrons. Or. et fait qu'il est destiné à cette situation singulière. si nous sommes devenus un avec llll par une mort semblable à la sienne. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. étant réconciliés. Par quoi l'opération de la mort construit le site de notre égalité divine dans 1 'humanité elle-même. Dieu renonce à sa séparation transcen­ dante. Paul établit qu'une doctrine du réel comme événement a des conditions d'immanence. nous. qui est l'opération de la mort. gravé avec des lettres sur des pierres » (Cor. et que nous ne pouvons composer avec la mort qu'autant que Dieu compose avec elle. Nous devenons conformes au Christ pour autant qu'il devient conforme à nous. il entre au plus intime de notre composition pensante. « chair ». qui est l'opération événementielle de la résurrec­ tion. En somme.4 sq. mais une pensée de la chair. ne meurt plus. nous vivions � 'une vie nouvelle. est « péché ». afin que ce corps asservi au péché soit détruit et que nous ne soyons plus asservis au péché. comb1en plus. Le site événementiel est cette donnée immanente à une situation qui entre dans la composition de l'événement même. se filialisant. l'est aussi d'inventer la vie. cessons d'être séparés de Dieu. Quand le Christ meurt. 11. 7). 6. et OWTTJ pia. Telle est l'unique nécessité de la mort du Christ : elle est le moyen d'une égalité avec Dieu lui-même. nous le serons aussi par une même résurrection. sans rendre pour autant celle-ci nécessaire. « mort ».3 . Par cette pensée de la chair. 5 . nous est dis­ pensé en grâce le fait d'être dans le même élément que Dieu lui-même. et comme obj et. Car celui qui est mort est libéré du péché. Disons que la mort du Christ est le mon­ tage d 'une immanentisation de l 'esprit. La fondation de 1 'universalisme meurt simplement pour attester que c'est bien un homme qui. Elle agit comme condition d'immanence. puisqu'avec l'envoi de son Fils. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort. afin que. très complexe. Car ne peut occu­ per l'abîme qui nous sépare de Dieu que l' immobilité mortifère de la Loi. le salut. serons-nous sauvés par sa vie ! )) (Rom.

la puissance ordonnée à la haine de la vie. pensait casser en deux 1 'histoire du monde. et commande à la pensée le consentement à ces places . . 6. Ce surgir. cependant que la résur­ rection est l'événement lui-même. . C'est cela. que la notion d'« enfer » fmirait par conquérir Rome. C'est pourquoi Nietzsche s'égare tout à fait quand il fait de Paul le prêtre type. n'en reste pas moins de 1 'ordre de la grâce. qui mobilise le site. La mort est construction du site évé­ nementiel. Paul le Juif. dont 1 'articulation ne contient aucune nécessité. que la haine contre Rome est une invention de Nietzsche. que nous avons prêché parmi vous . En définitive. qu'il n'est fait dans la prédication de Paul nulle mention de l'enfer. la bonne totalité qui distribue des places. ce n'est pas la circoncision ni l'incirconcision. et qu'il s'agit donc d'ouvrir aux droits vitaux de l'infini et de l'événe­ ment intotalisable . comprendre le rapport entre KamÀÀay� et O"WTTJ pia. et substituer partout le « oui » de la vie au « non » du nihi­ lisme. Le Fils de Dieu. 1 ' éternel Juif errant par excel­ lence ! [ . où est ta victoire ? » Tuer la mort résumerait mieux le programme de Paul . que le « monde » dont Paul déclare qu'il a été crucifié avec Jésus est le cosmos grec. advienne 1 'homme nouveau. mais il n'y a eu que « oui » en lui. ] Voilà ce que fut son chemin de Damas : il comprit qu'il avait besoin de la foi en l'immortalité pour dévaloriser le « monde ».moi. la surhumanité dont 1 'humanité est capable. au-delà des rites et des prêtres. et que c'est une caractéris­ tique de son style de ne jamajs en appeler à la peur. ce Paul qui déclare. De là que l'argument de Paul est étranger à toute dialectique. à leur situation subjective. c'est d'être une nouvelle créature » (Gal. La fondation de l 'universalisme L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 87 et non à une autre. . ni un surmonter de la mort. Seule la résurrection est donnée de l'événement. La réconciliation est donnée du site. Car de ce qu'il existe un site événe­ mentiel ne se déduit jamais le surgissement de 1 'événe­ ment. Paul. s'il exige des conditions d'immanence. . . faite génie. « Christianisme » et « nihilisme » : cela rime . de l'homme nouveau (du surhomme ?) sur le vieil homme . en cee� qu'elle fait que la résurrection (qui ne s'en infère nullement) aura été destinée aux hommes. grâce à « l 'au-delà » on peut tuer la vie . et non le culte de la mort : la fonda­ tion d'un « oui » universel. une opération qui irnmanentise le site événementiel. . et que. la haine tchan­ dala faite chair. qui est aussi bien le rapport entre mort et vie. Nous en avons assez dit pour comprendre que la « foi en l'immortalité » n ' est pas le souci de Paul. sur un ton très nietzschéen : « Ce qui importe. s'agissant d'un homme particulièrement fier d' être citoyen romain . et dont l'opération est le salut.non sans rai­ son (L 'A ntéchrist. Car la mort est une opération dans la situation. Et de même celui qui désirait qu'au-delà du bien et du mal. de la vie sur la mort.86 Saint Paul. et enfin que « tuer la vie >> n'est certes pas le vouloir de celui qui demande avec une sorte de joie sauvage : « Mort. c'est comprendre que pour Paul il y a complète disjonc­ tion entre la mort du Christ et sa résurrection. qui veut bien plutôt le triomphe de l'affirmation sur la négation. . comme Paul.n'a pas été tout à la fois « oui et non » . aurait pu faire comparaître Paul en sa faveur. Celui qui réclamait l'affirmation dionysiaque. 1 5). . et toujours au courage . haine contre Rome. . aurait été mieux inspiré de citer ce passage : C'est alors que survint saint Paul . Paul. 58). Silvain et Timothée . Ce sont deux fonctions distinctes. La résurrection n'est ni une relève. contre « le monde » . Jésus-Christ. On connaît la diatribe : Rien dans ce texte n'est à sa place. qui. indication virtuelle et par elle-même inactive de ce que la résurrection du Christ est invention par l 'homme d'une nouvelle vie.

ressuscité des morts. il s'agit de comprendre pourquoi cet événe­ ment. dans cette résurrection. pour Paul. Il ne s'agit pas de nier la mort en la conservant. pour n'être prisonnier d'aucun groupe local. Et enfin même universalité de l'adresse. Même susceptibilité. un doctrinaire de 1 ' être­ pour-la-mort et de la finitude. et non un état de choses. pour la construction d<e son site. dans ce « hors des morts )).54) . il reste une opération affirmative irréductible à la mort même. Et Paul. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Et donc il n'y a pas. ce Paul qui proclame : « Si le ministère de la Condamnation a été glorieux. Cette extraction hors du site mortel établit un point où la mort perd pouvoir. une dimension du sujet. . En définitive. 1 ) répond Nietzsche qui expose les raisons pour lesquelles il est « un destin >>. 1 5 . de ce qu'un homme est ressuscité. entrant dans la com­ position divisée de tout sujet. même radi­ cale. S ' il est de ce point de vue proche de Nietzsche. n'est à l'épreuve événementielle de la résurrection qu'un impouvoir. veut s'allier avec les Juifs. La mort. si nous sommes morts avec Christ. 1. . d'aucune secte provinciale. identifie rétroactive­ ment la mort comme une . Il éradique la négativité. il s'agit de l'engloutir. même certitude qu'il faut en fmir avec la culpabilité et la loi. Si la résurrection est soustraction affirmative à la voie de la mort. . qui anticipe sans faiblir le moment où « la mort a été engloutie dans la victoire >> (Cor. et non par sa négation. ne meurt plus : la mort n'a plus d'empire sur lui (Rom. La fondation de 1 'universalisme Bien plutôt qu'il ne s'oppose à Paul.9). dit-il. écrit à Bismarck . Nietzsche. M�me désir d'ouvrir une autre époque de 1 'histoire de 1 'humanité. Dans le sujet divisé. Paul ou Zarathoustra. des petitesses et des lubies du sage ou du métaphy­ sicien. Même assurance quant à une élection persçmnelle. Nietzsche riva­ lise avec lui. qu'il y ait eu ce fils-là. aux savants et aux ignorants >> (Rom. de la vie. Être celui. mais non pas négation : Or. radicalement singulier. Qu 'est-ce qui. hors des morts. Et Paul n'est pas plus. parfois brutal. il n'y a jamais qu'une voie-de-la-mort. même errance planétaire. Paul n'est évidemment pas le dialecticien que parfois on sup­ pose. fonde aux yeux de Paul un universalisme. Le Christ a été tiré « éK veKpwv )). nous 1' avons dit. en soustrac­ tion de la mort. et si la mort est requise. soustraction. 9) ? Même mélange. comme le premier Heidegger. en toute rigueur. comme site humain du Fils. 1 4) .voie. l'événement-Christ n'est que résurrection. de l'abolir. C'est que l'un et l'autre ont porté l'antiphilosophie au point où il ne s'agit plus d'une « critique )). 1 . le ministère de la Justice est de beaucoup supérieur en gloire )) (Cor. comme nous le montre que puisse. La mort n'est pas un destin mais un choix. La résurrection surgit hors du pouvoir de la mort. se déclare polonais. Au Paul qui se sait « mis à part pour annoncer 1 'Evangile >> (Rom. hors du pouvoir de la mort. puisque nous savons que Christ. de l'événement. et oppose à ceux qui veulent le fixer : « Je me dois aux Grecs et aux barbares. interroge la ressource de tous les peuples. a puissance de lever les diffé­ rences ? Pourquoi. N'est-il pas le frère de Nietzsche. nous être proposé le choix de la vie. de véhémence et de sainte douceur. la « très grande >>). voyage idéalement dans tout l 'Empire. même conviction que 1 'homme peut et doit être surmonté. la part L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 89 de l'être-pour-la-mort est celle qui dit encore « non )). d'être-pour-la-mort. 1 . 11.88 Saint Paul. 6. Il s'agit d'une affaire autrement sérieuse : faire venir événementiellement l'affirmation intégrale de la vie contre le règne du négatif et de la mort. Extraction. pour fonder la grande politique (et même. 3 . On pourrait dire : l'événement-Christ. celle qui ne veut pas se laisser emporter par le « mais >> excep­ tionnel de la grâce.

bien qu'elle n'active d'aucune dialectique de l'incarnation de l'Esprit. Il est essentiel de se sou­ venir que. mais sous la grâce. (la foi) et fpyov (l 'œuvre) . dans le monde romain.la). soit les œuvres qu ' elle prescrit.. et v61. (la grâce). traversant la « rédemp­ tion qui est en Jésus-Christ ». ni mâle ni femelle. et que l'événement s'adresse à tous sans exception. anoÀu­ Tp<i>oew<. Certes. ou divise définitivement tout sujet. et non les œuvres. La loi « obj ective » le salut et interdit qu'on le rapporte à la gratuité de 1' événement­ Christ. métonymie périlleuse. La pensée de Paul dissout l 'incarnation dans la résurrection. et qui est bien la liaison essentielle entre ' . donnée événementielle. (la loi). Ce qui nous sauve est la foi. Cependant. résiliant 1 'abîme de la transcendance. Tandis que la voie de l'esprit (1tVri>l. Mais d'où procède qu'il faille rejeter la loi du côté de la mort ? C'est qu'à la prendre dans sa particularité. bien que la résurrection ne soit pas le « calvaire de l'absolu ». une invention foudroyante. Il n'en résulte nullement que le Christ soit un Dieu incarné. ou qu'il faille le penser comme devenir-fini de l'infini. à la mort. CHAPITRE VII Paul contre la loi Deux énoncés paraissent communément concentrer. 3. passant « ÔLà lii <. organise le couple de la loi et des œuvres. le nouvel objet réel. xapL<. Et. qu'aucune théologie trinitaire ou substantialiste ne sou­ tient la prédication. Dans Rom. dont le réel est la vie. c'est : Loi. T�<. le Christ n'est pas identique à Dieu. par conséquent. la construction du site événe­ mentiel exige que le fils qui nous fut envoyé. pour disposer les choix fondamentaux d'un sujet : nl<rn<. La fondation de 1 'universalisme s'ensuit-il qu'il n'y a ni Grec ni Juif. 2. Or le premier des noms de la mort. Elle ne s 'éclaircit qu'en scrutant les noms de la mort et les noms de la vie. dont le réel est la mort. Paul indique clairement ce dont il s'agit. elle fait barrage à ce que l'adresse universelle de la grâce soit subjectivée comme pure conviction.24). C'est bien ce qui est.1o<. Il y aurait donc quatre concepts.90 Saint Paul. ou foi. pour Paul. 3 . ce n'est pas l'infini qui est mort sur la croix. Paul se contente de la métaphore de 1 ' « envoi du fils ». il est vrai qu'elle relève les différences au profit d'une universalité radi­ cale. ni esclave ni homme libre ? Le ressuscité est ce qui nous filialise et s 'inclut dans la dimension générique du fils. à toutes les dimensions du suj et humain. Tout entier fidèle à 1' événement pur. Entre les deux. Èv XpL<JT<iJ Ieooü » (Rom. pour Paul. l'enseignement de Paul : 1 . organise celui de la grâce et de la foi. Nous ne sommes plus sous la loi. soit immanent à la voie de la chair. La voie subjective de la chair (aap�).27 sq.

Qu 'une vérité sur­ gisse événementiellement exige qu' elle soit hors nombre. la redoutable question de l ' Un. Sa conviction. les mcirconcis. plus simpleme. incontrôlable. ou le « sans exception ». nomme. 4. toute incorporation particulière. qui défait. qui justifiera par la foi les circoncis. au être ce qui lui est dû.nt. par sa compréhension universelle et illégale de l ' Un. La question fondamentale est de savoir ce que signifie au juste qu 'il y ait un seul Dieu. Il y a là une intuition profonde de Paul. pour autant qu'il s ' agit de l ' Un.4). C ' est précisément ce que Paul app elle la grâce : ce qui advient sans être dans l ' assise d ' aucun prédicat. Le récompense ou d'un salaire. proprement révolutionnaire. Ce qui fonde un sujet ne peut Car cette fondation se noue à ce qui est déclaré dans une contingence radicale. Le salut du suj et ne saurait avoir la forme d ' une rité. L'Un est ce qui n ' inscrit aucune différence dans les suj ets auxquels il s ' adresse. il relève de 1' opinion. car elle ne destine son « Un » fallacieux La polémique contre le « ce qui est dû » . l ' universel (l 'humanité tout entière. Non adressé à tous. mais à partir d'une structure d' adresse. Que veut dire « mono ». désigne toujours une particula­ rité. Par quelle loi ? Celle des œuvres ? Non. . Qu ' il y ait un seul Dieu doit se comprendre non comme une spéculation philosophique sur la substance. Entendons par « étatique » ce qui dénombre.Saint Paul. particulière et partielle. La grâce est le contraire de la loi. ou sur 1' étant suprême. les parties d'une situation. Il n ' y a. Elle n ' est pas une opération Paul contre la loi 93 paulinienne. aucune espèce de « droit » de l 'homme. pour Paul. Qu' est-ce . contre la qu ' à ceux qui reconnaissent et pratiquent les injonctions logique du droit et du devoir. le monothéisme). Ou bien Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs ? N 'est-il pas aussi le Dieu des païens ? Oui. La loi est tou­ j ours prédicative. il l'est aussi des païens. donc une différence. est le cœur du refus pauli­ qu ' elle détaille. est que le signe de l 'Un c 'est le «pour tous ». si l ' on entend que l 'humanité de l 'homme est sa capacité subj ective. mais comme une chose due » (Rom. le circoncis comme l ' incirconcis) et le singulier (l ' événement-Christ). La subj ectivité de la foi est dispositif général d'une vérité contient l'Un (dans la fable non salariale (ce qui autorise après tout qu' on la déclare . au moyen de la foi également. ce qui est translégal. du suj et. . et. l ' Un se délite et s ' absente. ou communautaire. qui peut être à la mesure de l 'universalité d'une adresse ? En tout cas pas la légalité. de la loi. ce qui arrive à tous sans raison assignable. pour autant qu ' elle est ce qui vient sans être dû. quand sa racine est événementielle : il n'y a d'Un qu ' autant qu 'il est pour tous. dans « monothéisme » ? Paul affronte. et contrôle. sens strict. Le seul corrélat possible de l ' Un est l 'universel. ou. La fondation de l 'universalisme 92 événement et universalité. Or la loi. pour Paul. d'une vérité : Où est donc le sujet de se glorifier ? Il est exclu. de la coutume. par la loi de la foi . la transcendance divine. sans les œuvres de la Loi. car nous estimons que l'homme est justifié par la foi. . nien des œuvres et de la loi : « Celui qui fait une œuvre La substructure ontologique de cette conviction (mais l ' ontologie n ' intéresse nullement Paul) est qu'il n'y a pas reçoit son salaire non pas comme une grâce. Mais. Le par­ ticulier ne peut s'y inscrire. rien n ' est d ' Un événementiel qui puisse être l 'Un d'une particula­ dû. puisqu'il y a un seul Dieu. Telle est la maxime de l 'universalité. possible de l'Un. Le monothéisme ne s ' entend que dans la prise en considération de l 'humanité tout entière. Paul a parfaite­ ment conscience du caractère touj ours étatique de la loi. comme aussi toute approche juridique ou contractuelle de sa division constitutive. en en renouvelant les termes. hors prédicat.

La loi en est le chiffre ou la lettre . La surabondance n'est référable à aucun Tout. Elle relève d'un don accordé. afin que.ia. . et même « en vain >>. la grâce a surabondé. L'excès sur soi interdit de représenter cette multiplicité comme totalité. s ' excédant elle-même. Le point de la subjectivité étant non 1 'œuvre qui appelle salaire ou récompense. au moyen de la rédemption accomplie en Jésus-Christ.iite de l'adresse à tous soutient nécessairement qu'il n'y a pas de différences. » �wpeav est un mot fort. mais là où le péché a abondé. Telle est la racine du fameux thème paulinien concer­ nant la « surabondance » de la grâce. mais la déclaration de 1 'événe­ ment.la multiplicité particularisante. La loi commande une multiplicité mondaine prédicative. ainsi la grâce régnât par la justice pour donner la vie éternelle par Jésus­ Christ. comme nomadisme de la gratuité. Tout sujet s'initie d'un. La grâce événe­ mentielle commande une multiplicité en excès sur elle­ même. Paul contre la loi 95 La thèse ontologique profonde est que l'universalisme suppose que 1 'on puisse penser le multiple non comme partie. L'opération rédemptrice est l'avènement d'un charisme. Seul ce qui est charismatique. dont le non­ rapport constitue le sujet divisé. mort et vie. et donc le culte légal de la particularité.20.la multiplicité qui. Reste à comprendre pourquoi le motif subjectif asso­ cié à la loi est celui du péché. donc. sont aussi deux types de multiplicités : . Il n'y a d'adresse à tous qu'au régime du sans cause. il y a pour Paul un lien essentiel. la grâce sont à la mesure d'un problème universel. afm que la faute abondât . il veut dire « par pur don ». notre Seigneur.94 Saint Paul. La fondation de 1 'universalisme communiste). dans Rom. 3 . il y a un lien fondamental entre universa­ lisme et charisme. le sujet déclarant existe selon le charisme qui lui est propre. elle donne à chaque partie du tout ce qui lui est dû. Il dira ainsi.1 : Or la Loi est intervenue. charisme. « sans cause ». quelle qu'elle soit) est toujours en excès imprédicable sur tout ce que le « péché » circonscrit. et ils sont justifiés gratui­ tement (ôwpeav) par sa grâce. on comprend aussitôt que ce qui se soutient de l'événement (une vérité. déposition qui est le processus même de 1' excès. soutient 1 'universalité. non descriptible. Les deux voies subjectives. Entre le « pour tous » de l'universel et le « sans cause ». 5. qui veut dire "différence"] : car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. Si 1' on entend par « péché » l ' exercice subj ectif de la mort comme voie d'existence. détient cette puissance d'excès sur la loi qui fait choir les différences établies. celle qui va avec sa propre limite. N'est adressable à tous que ce qui est absolument gratuit. L'opposition grâce/loi recouvre deux doctrines du mul­ tiple. Nous avons là une chicane . Le sujet constitué par le charisme dans la pratique gra­ tt. tout sujet est charismatique. comme le péché a régné en donnant la mort. mais comme excès sur soi. Ce qui est appelé « grâce » est la capacité d'une multi­ plicité postévénementielle à excéder sa propre limite. Chez Paul. Seul le charisme. donc absolument sans cause. qui surabonde par rapport à elle­ même comme au regard des distributions fixes de la loi. C'est exactement ce que dit le fameux texte de Rom. limite qui a pour chiffre mort un commandement de la loi. qui est marquée par le prédicat de sa limite. C ' est bien pourquoi elle autorise la déposition de la différence. comme hors-place.23-4 : « Il n'y a point de distinction [ôta­ moÀ�. entre la puissance d'adresse universelle de l'Un et l'absolue gratuité du militantisme. Toute subjectivité affronte sa division dans l'élé­ ment d'une essentielle gratuité de son propos. xaptcrJ.

1 7) C'est le péché qui. en effet. C'est cet automatisme objectal du désir. « 6 où 8üw ))) . du désir. devient l'objet d'un désir qui vit par lui-même en lieu et place du sujet. est ainsi condensé par Paul : « Car le péché. qui assigne le sujet à la voie charnelle de la mort. On ne saurait imaginer disposition plus antikantienne que celle qui. ce dont il s'agit est le désir (tm8u11ia). j ' étais sans Loi et je vivais. La loi est ce qui livre le désir à son autonomie répéti­ tive en lui désignant son objet. Rom. Nous avons jusqu'ici anticipé. loi. et 1 'y enchaîne quelle que soit la « volonté )) du sujet. En fait. vienne occuper la place du mort. Ainsi. car. il faut avoir la compréhen­ sion la plus profonde des connexions entre désir. qu'il n'y a nulle raison de traduire ici par une « concupis­ cence )) qui sent par trop le confessionnal. m'a séduit par le commandement même. Car le péché. elle contraint le sujet à ne plus pouvoir emprunter que la voie de la mort. le péché est apparu dans toute sa gravité. Ce qui est bon. m'a séduit par le commandement même. texte que je cite en entier avant d'en reprendre l 'élucidation. le péché a repris vie. je suis mort . je suis chamel.96 Saint Paul. Autrefois. . Ainsi. 20 . ce que je ne veux pas. excentré du sujet. mais quand le commandement est venu. impensable sans la loi. en désigne 1' effet comme venue du sujet à la place du mort. Cet entrecroisement de l'impératif. mais moi. toutes sortes de désirs . par le comman­ dement. Que dirons-nous donc ? La Loi est-elle une puissance de péché ? Non certes ! Mais je n'ai connu le péché que par la Loi . comme automatisme. qui entraîne dans la çomposition subjective que « loi )) soit désormais un des noms de la mort. c'est-à-dire nomme négativement. la Loi est sainte et le commandement est saint.7-23. si la Loi n'eût dit : « Tu ne convoiteras point ! » (Exode. Le désir conquiert alors son automatisme sous la forme d'une transgression. La loi est ce qui donne vie au désir. cependant. 7. au regard de quoi le sujet involontaire n' est plus capable que d'inventer la mort. car je n'aurais pas connu le désir. Pour en venir à la « nouvelle vie )) du sujet. Car je ne comprends pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux. La vie du désir fixée et délivrée par la loi est ce qui. et de la mort subjective. C ' est elle. juste et bon. a produit en moi. Car seule la loifzxe l'objet du désir. par le moyen du commandement. au regard de cette autonomie. mort et vie. pour bien prouver ce qu'il est. car on ne comprendrait pas alors qu' il soit lié à la loi et à la mort. l'auto­ matisme de répétition. est-il donc devenu pour moi une cause de mort ? Non certes ! Mais le péché. Le péché est la vie du désir comme autonomie. la loi.de sorte qu'il s'est trouvé que le commandement qui devait me donner la vie. que la Loi est spirituelle . 7. et elle seule. La loi est requise pour que soit délivrée la vie automatique du désir. et par lui rn ' a fait mourir. sans la Loi. m'a conduit à la mort. Nous savons. ce faisant. 1 1 ). ayant saisi l'occasion. Qu' est-ce exactement que le péché ? Ce n' est pas le désir comme tel. On voit bien que se qui se joue là n'est rien moins que le problème de l' inconscient (Paul l'appelle l'in­ volontaire. dote le désir d'une autonomie suffisante pour que le sujet de ce désir. le péché est mort. Mais tout est détaillé dans le texte peut-être le plus célèbre de Paul. et moi. s'est servi d'une chose bonne en soi afm de me donner la mort. mais aussi le plus intriqué. ayant saisi l'occasion. et par lui rn ' a fait mourir )) (Rom. vendu et asservi au péché. La thèse fondamentale de Paul est que la loi. s'accomplit comme automatisme inconscient. nommant « péchb) l'autonomie du désir quand son objet est pointé par le commandement de la loi. Mais. Com­ ment comprendre « transgression )) ? Il y a transgression Paul contre la loi 97 quand ce qu'interdit. La fondation de 1 'universalisme d'une extrême complexité. ayant saisi l 'occasion.

est que toute loi est le chiffre d'une finitude. je reconnai� par là que la Loi est bonne. et qui est la surabon­ dance insensée de la grâce. parce que j 'ai la volonté de faire le bien. lui. mais je fais le mal que je ne veux pas. qu'on appel1' inconscient Paul contre la loi 99 lera des œuvres. mais c 'est le péché qui habite en moi. dans mon être intime. c'est manifeste. je sais que ce qui est bon n'habite point en moi. Le mot « nianç >> (foi. Ce qui interdit le monothéisme en en particularisant l'adresse. presque dans le style des Confessions de saint Augustin) fait apparaître. L'universalité est liée organiquement à la contingence de ce qui nous arrive. il faut rompre avec la loi. au point où nous en sommes. autonome. mais de 1 'événement. une singulière disposition où. car je ne fais pas le bien que je veux. c'est-à-dire dans ma chair. qui active constamment le sujet dans le service de la vérité. pouvons­ nous. passe du côté de la mort. loi de contrôle des parties. Telle est la conclusion implacable de Paul. et lui interdit le repos. Il y a une vie indistincte. mais je n'ai pas le pouvoir de l'accomplir . l'Une-vérité procède en direction de tous. ce n'est plus moi qui agis ainsi. récapitulant et généralisant les figures induites chez Paul par la virulence de la fable. où il serait. c'est que cette expérience (il parle de lui. si je fais ce que je ne veux pas. dessiner notre matérialisme de la grâce. Théorème 2 : L'événement seul. interdit aussi l'infini. le mal est attaché à moi. je prends plaisir à la loi de Dieu . La fondation de l 'universalisme mais je fais ce que je hais. si le sujet est du côté de la mort. Or. excentré de ce désir. loi particulière. mais j e vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon entendement. Ce qui veut dire : indépendam­ ment des résultats. fait advenir une multiplicité en excès sur elle­ même. Toute la pensée de Paul vise ici une théorie de subjectif. indivise. L'interdit de la loi est ce par quoi le désir de l'obj et peut s 'accomplir « involontairement ». Ce qui importe à Paul. peut-être quelque chose . Il n'y a de l'Un qu'au défaut de la loi. Si je fais ce que je ne veux pas. C'est dans la rétroaction de l'événement que se consti­ tue l'universalité d'une vérité. automatique. Pour que le sujet bascule dans une autre disposition. ce n'est plus moi qui agis ainsi. Car. En effet. ordonner en deux théorèmes ce qui a valeur matérialiste . et il pro­ cède non de la loi. et où le péché. car elle est toujours loi étatique. Mais suivons un instant encore les dédales de l'épître aux Romains. Par quoi le suj et. Dans la guise de l'événement. le sujet est subj ectivation. Nous l'avons déjà pointé dans le texte : sans la loi. parfaitement établi par Paul. occuperait la place du mort. C'est bien ce qui impose qu'elle se noue à la voie de la chair et en définitive à la mort. inconsciemment. c'est-à­ dire l'automatisme de répétition. du côté de la vie. Théorème 1 : Il n'y a de l'Un que pour tous. La loi est inappropriée au « pour tous ». sous condi­ tion de la loi. ou des formes prescrites. la vie est du côté du péché. Je trouve donc en moi cette loi : Quand je veux faire le bien. Dans cette absence d'écart. c ' est-à-dire comme vie du péché . et qui me rend captif de la loi du péché. ou conviction) désigne exactement ce point : l'absence de tout écart entre sujet et subjectivation. qui se trouve dans mes membres. Le corollaire subjectif. structurée par 1 'opposition vie/ mort. mais c'est le péché qui habite en moi. Comment s'organise le sujet d'une vérité universelle. Mais peut-être. comme contingence illégale.98 Saint Paul. Et alors. dès lors que la loi ne peut en soutenir la division ? La résurrection convoque le sujet à s 'identifier comme tel sous le nom de foi (nian�). et donc la possibilité d'outrepasser la finitude. il n'y a pas le désir libéré.

il s'ensuit que le savoir et la volonté d'un côté. avant la loi. Puisque le sujet de la vie est à la place de la mort et vice versa. Avec la loi le désir reprend vie. tombe du côté de la mort. La loi fait vivre la mort. Son indistinction supposée ne peut plus être tenue. et c'est le cœur du propos de Paul : avec la loi. C ' est là 1 ' essence. la vie d'un sujet supposé plein. inactive. pleine. Le désir reste. Le péché apparaît comme automaticité du désir. Nous pouvons donc dire. de l'existence sous la loi. qui était elle-même morte. avant la chute. Ou plutôt. C ' est ce dont la loi. se trouve déterminé. Tel est l'effet de la séduction par le cominandement. La fondation de l 'universalisme comme la vie adamique. Ce qui compte est sa position subjective. ou indivis. redevient vivante. n'est pas vivant.1 00 Saint Paul. « Avant la loi ». dans le sujet indistinct. Il signifie que ce n'est Paul contre la loi 101 jamais moi qui pèche. Mais aussi bien cette vie innocente reste étrangère à la question du salut. où la division est entre le Moi mort et l'automati­ cité involontaire du désir vivant. est capable. La loi distribue la vie du côté de la voie de la mort. car le sujet (le Moi mort) est disjoint d'une puissance sans limite. Le péché est la vie de la mort. Cette figure du sujet. » Le péché en tant que tel n'intéresse pas Paul. et le sujet. en impuissance et en ratiocination. comme vie selon l'esprit. de 1 ' autre. qui n'a pas même inventé la mort. Si on suppose cet « avant » de la loi. L'homme de la loi est pour Paul celui chez qui le faire est séparé de la pensée. mais c'est le péché qui habite en moi. autonomisé. Or la voie du péché est celle de la mort. Nous poserons alors : Théorème 3 : La loi est ce qui constitue le sujet comme impuissance de la pensée. L'extrême tension de tout le texte provient de ce que Paul cherche à dire un excentrement du sujet. il n'y a pas d'autonomie vivante du désir. qui est 1' automaticité vivante du désir. » Ce qui veut dire : sans la loi. Le prix payé est que la vie occupe la place du mort. auquel la loi désigne son obj et. est. sous les espèces du Moi. la mort est du côté du désir : « Sans la loi le péché est mort. Le désir. sont entièrement disjoints. la voie de la mort est morte. La pensée se dissout. C ' est une sorte d'enfance qu'invoque Paul quand il dit : « Autrefois sans loi je vivais. empiriquement observable. c'est le péché qui pèche en moi : « Le péché me saisit par le commandement et par lui me fit mourir. sous 1' effet de la loi. c'est le péché. qui est tout sauf un moraliste. il est une catégorie active. une figure d'impuissance. la voie de la mort. une forme particulièrement retorse de sa division. C'est plutôt une vie qui insépare les deux voies. ou ce qui fait basculer le sujet dans la place du mort. Fondamentalement. pour la pensée. Généralisons un peu. et le faire. de 1 'innocence. le péché est moins une faute qu'une incapacité de la pensée vivante à prescrire 1' action. » Et : « Ce n'est plus moi qui le fais. le suj et est définitivement sorti de 1 'unité. La mort de la vie. Cet excentrement peut du reste être mis en parallèle avec l'interprétation lacanienne du cogito (là où je pense je ne suis pas et là où je suis je ne pense pas). Ce qui sera plus tard la voie de la mort. grâce à la multiplicité objectale que la loi découpe par l'interdit et la nomination. on suppose un sujet innocent. On notera le puissant paradoxe de cette disjonction du Moi (mort) et du péché (vivant). « Avec la loi ». et elle seule. Il y a constitution de la voie char­ nelle. >> Car cette « vie » n'est pas celle qui fait tout le réel de la voie de 1 'esprit dans le sujet divisé. et la mort du côté de la voie de la vie. l'agir. c'est le Moi (en position de mort). La vie de la mort. comme désir transgressif. sa généalogie. Mais la loi est avant tout la force de commande­ ment de la lettre. une catégorie vide. On connaît la terrible formule de .

La réciproque étant : il n'y a de calcul que de la lettre.1 02 Saint Paul. Quand le salut débloque le mécanisme subjectif du Paul contre la loi 1 03 péché. C'est ce que j 'appelle. et non une action mauvaise. la lettre tu. Seule une résurrection redistribue mort et vie à leurs places.3. La désintrication de la mort et de la vie. organisé par la loi. Cela veut dire qu'il ·n'y a de lettre que de l 'automa­ tisme.e. 11. et de reprendre. lequel désenchaîne le point d'impuissance de l'automatisme. cette voie reste morte (elle est en posture de Moi). Le péché n'est rien d'autre que la permutation. pour ma part. ne peut être relevée. Le salut est le désenchaî­ nement de la figure subjective dont péché est le nom. ce Paul du poème moderne. c'est-à-dire de la conjonction retrou­ vée de la pensée et du faire. il est clair qu'il va dépendre d'un surgir sans loi.6-7 : « To ypélflflU a7toKTÉVVEt. To ôt 1tVEÜ fla (4>o7totti ». c'est-à-dire à nouveau permu­ tée. une procédure de vérité. donc d'un acte pur. dans le sujet. Nous avons alors : Théorème 4 : Il n'y a pas de lettre du salut. la figure du chiasme mort/vie. il se pré­ sente comme corrélation disjointe d'un automatisme du faire et d'une impuissance de la pensée. Il y a salut quand la figure divisée du sujet soutient la pensée dans la puis­ sance du faire. . sans avoir besoin d'une doctrine sophistiquée du péché origi­ nel. avec simplicité : nous sommes dans le péché. Quand le sujet est sous la lettre. ou de forme littérale d'une procédure de vérité. Pour Paul. c'est la résurrection. Il est important de comprendre. La fondation de 1 'universalisme Cor. Nous avons en effet vu que le péché est une structure subjective. et opère à 1' aveugle. en mon­ trant que la vie n'occupe pas nécessairement la place du mort. comme le dira Mallarmé. sous l'effet de la loi. ou littéral. Elle est suivie de la mention du « ministère de la mort gravé en lettres (ÈK ypélflflUO'lv) sur des pierres ». des places de la vie et de la mort. La pensée ne peut être relevée de son impuissance que par quelque chose qui excède son ordre. La lettre mortifie le sujet en tant qu'elle sépare sa pensée de toute-puissance. La condition est elle-même inévitable­ ment en excès sur ce qu'elle conditionne. Cette délittéralisation n' est concevable que si on admet qu'une des voies du sujet divisé est translittérale. l'anti­ dialectique du salut et du péché. il est certain que toute pensée émet un coup de dés. que du calcul. C'est dire que la grâce est pour part soustraite à la pensée qu 'elle rend vivante. C ' est bien pourquoi. Il n'y a de chiffrage que de la mort. que par une opération implaçable qui porte sur la mort et la vie. Paul peut dire. mais il l'est tout autant qu'elle ne pourra penser jus­ qu'au bout le hasard dont ainsi elle résulte. « Grâce » veut dire que la pensée ne peut rendre raison intégralement de la brutale remise en route. de la voie de la vie. « Grâce » nomme 1 'événement comme condition de la pensée active. peut s ' apercevoir uniquement à partir de l'excès de la grâce. Tant que nous sommes « sous la loi ». On conviendra d'appeler « salut » (Paul dit : vie justi­ fiée ou justification) ceci : que la pensée puisse être non séparée du faire et de la puissance. il apparaît que ce désenchaînement est une délitté­ ralisation du sujet. Si on appelle « salut �� la ruine de cette disjonction. où la vie était en position de reste de la mort. mais l'esprit crée la vie. Toute lettre est aveugle. Seule la résurrection rend possible qu'elle redevienne active. Ou. et cette opération.

basculé hors de la mort par la résurrection. ne peut justi­ fier 1' existence d'un sujet : « Ce n'est pas par les œuvres de la loi que 1 'homme est justifié. si 1 ' on persiste à supposer que vérité et justice peuvent s'obtenir par 1' observance des commandements légaux. si on entend par « morale )) l'obéissance pratique à une loi. 2. 2 . mais par la foi en Jésus-Christ )) (Gal. c'est Christ qui vit en moi » (Gal. De même que sous la loi. poser qu'aucune grâce ne nous est accordée dans 1' existence. La résur­ rection du Christ est aussi bien notre résurrection. brisant la mort où. sous la loi. l ' événement­ Christ est proprement l'abolition de la loi. . le sujet parti­ cipe d'une vie nouvelle dont Christ est le nom. 1 6). ce n'est plus moi qui vis. 2. 1 3). le sujet s'était exilé dans la forme close du Moi : « Si je vis. 3 . et que le péché (ou désir inconscient) vivait en lui d'une vie autonome . occupait la place du mort. excentré de la vie automatique du désir.2 1 ). Réciproque­ ment. Christ est mort en vaim) (Gal. car si la justice (ôtKaLOaUVT)) s 'obtient par la loi. de même.20). Qui plus est.CHAPITRE VIII L'amour comme puissance universelle Il est donc établi qu'aucune morale. le sujet. il faut revenir vers la mort. et nier la résurrection : « Je ne rejette pas la grâce de Dieu . qui n'était que 1 'empire de la mort : « Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi )) (Gal.

1 0. 1 3 . juste et j ective était le péché . d 'une loi de L 'amour comme puissance universelle 1 07 Cette adresse universelle que la foi. Le réel de la foi est une déclaration effective. sous le mot « résurrection )).Saint Paul. qui donne au suj et fidèle sa consistance. que vie et mort ne . et une loi conviction intime. Rom. qui énonce. mais le Notre tâche est de penser l ' antinomie apparente de deux énoncés : 1. longuement traduit par « charité )). 2. d e l a conviction déclarée. qui est puissance de mort. semblant renverser d'un coup toute la dialec­ de la vie elle-même. Le traj et d'une vérité. tion (la foi. il pose que « la loi est spirituelle » (6 pour tous de la vie. qui étaient tombés du côté de la loi et dont la figure sub­ rappelle en effet que « le commandement est saint. et effectue dans le monde la vérité postévénementielle. C ' est ce que Paul appelle l ' amour. La véritable subj ectivation a pour évi­ « Christ est la fin de la loi )) ( TÈÀoc. lui qui était mort. Il semble donc qu' il faille distinguer entre la subj ec­ Déjà la foi ne doit pas être confondue avec la seule tivation légalisante. qui induit son suj et comme détaché des lois étatiques de la situation. Paul. VO�oc. pure subj ectiva­ tion. Théorème 5 : Un suj et fait loi non littérale de l ' adresse universelle de la vérité dont il soutient le processus . mais seule la confession publique de la foi installe le suj et dans la perspective du salut. est requise. c ' est la bouche : C 'est la parole de la foi que nous prêchons. il revient à la place de la vie. voie de la foi. Paul rappelle que « la parole est près de toi.). et nous engagent à poser la question extraordinairement dif­ ficile de l 'existence d 'une loi translittérale. Ce n ' est pas le cœur qui sauve. Ce ressaisissement fait loi universelle � ÈV'toÀ� apyla KUL ÔtKala Kat aya6� » (Rom. l ' amour nomme une loi non littérale. La loi revient comme articulation tique qui précède. Il est de 1 ' essence de la foi de se déclarer publiquement. destinant la vérité à tous. ibid. la conviction intime. pensée et du faire. C ' est à mon sens une thèse de portée générale. quatrième discours. et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts. Et certes. ayétnTJ. 1tVetl�QTLKO<. 1 0. celle du cœur. dont nous avons vu que livrée à elle­ relevée par la foi. selon une autre loi. même elle organisait non le discours chrétien. v6�ou XptcrToc. celle qui. 7. . Citant le Deutéronome. sous son nom. ne constitue pas par elle-même. (TCÀ�­ Sous condition d e l a foi. Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus. La fondation de l 'universalisme 1 06 Est-ce à dire que le suj et qui se noue au discours chrétien est absolument sans loi ? Plusieurs indices.c ' est la subj ectiva­ l 'esprit. Paul l ' appelle « amour )). la conviction) -. loi au-delà de la loi. au moment même où il entreprend de destituer la loi et d'élucider son rapport à la convoitise inconsciente. celui du dire indicible.4). Le principe en est que quand le suj et comme pensée s ' accorde à la grâce de l 'événement . n ' en est pas moins consistant. dans ta bouche (cr<o�a) et dans ton cœur (Kapôla) )).. qui ne nous dit plus grand-chose. qui appartient à 1 'esprit et à la vie. suj et mystique. nous avertissent du contraire . 1 0). 1 4). Rom. qui est « résurrection )) . Il retrouve l ' unité vivante de la bon. La vérité est mili­ tante ou n ' est pas. et c'est en confes­ sant de la bouche qu'on parvient au salut (Rom.. tu seras sauvé. 1 2). « L' amour est l' accomplissement de la loi )) pw�a v6�ou � ayémTJ. 8 sq. Car c'est en croyant du cœur qu'on parvient à la justice. Il ressaisit les attributs de la puissance Qui plus est. universalise le sujet. dans le passage de 1 'épître aux Romains que nous avons lon­ guement commenté. la clôture du dence matérielle la déclaration publique de 1 'événement.

et ne dit rien quant au contenu de la réconciliation entre la pensée vivante et l'action. Paul sait bien qu'il n'y a d'amour véritable qu'autant qu'on est d'abord en état de s'aimer soi-même. tvepyou�ÉVTJ >> . d'être non littérale. de ce que le montage subjectif commandé par la loi n'est pas le seul possible. Mais ce rapport d'amour du sujet à lui-même n'est jamais qu'amour de cette vérité vivante qui induit le sujet qui la déclare. et retrouver ce dont la loi nous a sépa­ rés. celui du dire intime et indicible. contenu ramené par l'amour à une maxime unique qu'il ne faut pas. Ce faux amour. Il relève du quatrième discours. car. Et il exige la foi. dans la forme des objets. Qu'un nouvel agencement de la vie et de la mort soit possible. graver sur la pierre. la loi d'amour peut même (Paul ne refuse jamais la chance d'une extension des alliances politiques) être confortée par le rappel du contenu de l'ancienne loi. C ' est de ce point de vue que l'amour signe. 5 . Ce passage traduit le double effort de Paul : . n'en est pas moins principe et consistance pour 1 'énergie subjective initiée par la déclaration de la foi. car celui qui aime son prochain a accompli la Loi. Il faut une maxime unique. on en trouve l'injonction dans l'Ancien Testament). loi de la vérité de la loi. Mais on constate que la foi ne fait que déclarer. tu ne tueras point . « 7tt<Trt<.se résument tous dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Cet impératif unique n'enveloppe aucun interdit. antérieurement à la résurrection. la foi n'est agissante que par l'amour (Gal. 8 sq). ce qui est tout béné­ fice. Il revient à l'amour de faire loi pour que l'universa­ lité postévénementielle de la vérité s 'inscrive continû­ ment dans le monde. La foi est la pensée déclarée d'une possible puis­ sance de la pensée. sauf à retomber dans la mort. confessant la résurrection d'un seul homme. le sujet. La foi prescrit une possibilité nouvelle.1 08 Saint Paul. par quoi on s 'oublierait soi-même dans la dilection de l'Autre. livré à la mort. Elle n'est pas encore cette puissance elle-même. pour l'homme nouveau. une possibilité pour tous. non objectale. pour le sujet chrétien. . tu ne déroberas point : tu ne convoiteras point . loi de la rupture avec la loi. . car elle est tout entière subordonnée à la subjectivation par la foi : L 'amour comme puissance universelle 1 09 N'ayez de dettes envers personne. quoique réelle dans le Christ. » . Paul n'est nullement un théoricien de l'amour oblatif. cSlàyét1tll <. accomplissement de la rupture qu'il consomme avec la loi. et c'est ce que d'abord il faut déclarer. La foi prend acte. La fondation de 1 'universalisme sont pas inéluctablement distribués comme ils le sont dans le « vieil ho�e ».réduire la multiplicité des prescriptions légales. La foi dit : Nous pouvons sortir de l'impuissance. car c'est à cette multiplicité du commandement que se rapporte. Une maxime qui ne soit pas suscitation de l'infini du désir par la transgression de l'interdit . . Comme le dit fortement Paul. En effet. le retour d'une loi qui. Mais cette conviction laisse en suspens l'universalisation du « nouvel homme ». Ainsi conçue.et tels autres qu'on pourrait encore citer .faire que la maxime soit telle qu'elle exige la foi pour être compréhensible. L'amour est. si ce n'est l'amour que vous vous devez les uns aux autres .6). L'amour est donc à . qui prétend que le sujet s'anéantit dans un rapport direct avec la transcendance de l'Autre. Le « Aime ton prochain comme toi-même » satisfait ces deux conditions (et en outre. publiquement. et rallie les sujets à la voie de la vie. la résurrection en fait foi. il est affirmation pure. affirmative. l'autonomie morti­ fère du désir. n 'a aucune raison recevable de s 'aimer lui-même. n'est que prétention narcissique. ces commandements : « Tu ne commettras point d'adultère . encore inef­ fective pour tous. l'amour est donc l'accomplissement de la Loi (Rom. 1 3 . » L'amour ne fait point de mal au prochain .

quand j'aurais toute la foi jusqu'à transpor­ ter des montagnes. ou particulière. afin d'être justifiés par la foi en Christ et non par les œuvres de la Loi . Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres. J ' appelle cette puissance universelle de la subjectiva­ tion une fidélité événementielle. mais la p lus grande des trois est l ' amour » (Cor. le seul témoin. cela ne me sert de rien (Cor. de la puissance de l ' amour de soi. l ' espérance et l ' amour. telle que la subj ectivation (la conviction) le rend possible. ayant connu que ce n' est point par les œuvres de la Loi. 2. on réduit sa pensée. avec une énergie comparable. Paul ne parle pas de salut (awTT)pla) mais de justification (6tKalwlla). exemple (mais le thème est récurrent dans les épîtres) : Néanmoins.Saint Paul. D'un côté la déclaration événementielle est fondatrice du sujet . sans hésitation. allant jusqu ' à soutenir que la foi sans amour n ' est que subj ectivisme creux. Paul semble assigner le salut exclusivement à la foi. quand je livrerais mon corps pour être brûlé. que Paul Ce qui donne puissance à une vérité. La nouvelle loi est ainsi le déploiement en direction des autres. dans sa racine. Aucune vérité n'est solitaire. elle ne sert à rien. L 'amour est exactement ce dont la foi est capable. si je n'ai pas l 'amour. de l ' autre. Par effectue dans le monde l'unité de la pensée et de l ' action. choses demeurent : la foi. sans la fidélité. sans l ' amour. si je n'ai pas l'amour. le motif légal de la justice. et il est vrai que la fidé­ lité est la loi d'une vérité. On se souviendra au passage que si « j ustifi c ation » retient encore. porte laforce du salut. c ' est à l ' amour. Disons qu'une subj ectivation qui ne trouve pas la ressource de puissance de son adresse universelle Pour comprendre la version paulinienne du théorème du militant. nous avons nous-mêmes cru en Jésus­ Christ. 1 3). Quand j 'aurais le don de prophétie. ces trois et l ' amour. Et quand il s ' agit de classer les trois opérations sub­ j ectives maj eures de l ' homme nouveau. 1 6). qui seul C ' est même à quoi. souvent. et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science . S ' agissant de la prééminence de 1 ' amour. est l ' adresse à tous du rapport à soi induit par l ' événement. 1. ou plutôt la conviction. 1 3 . il faut du reste prendre garde au lexique de Paul. non moins vrai qu 'il n ' est sauvé que par l 'amour. son surgissement même. selon une puissance qui destine universellement l ' amour de soi.27). Quand il est question de la subj ectivation par la foi. C ' est pourquoi lui seul. l ' amour est précisément fidélité à l ' événement-Christ. Ainsi : Quand je parlerais les langues des hommes et celles des anges. 1 3 sq. et non la foi. l ' espé­ Il s ' agit là du rance et la charité. qu ' on ne saurait aimer. C ' est ce qu'on peut appeler le théorème du militant. qui est toujours d'une grande précision. ou une cymbale qui retentit. et détermine la fidélité subjective. La fondation de 1 'universalisme llO sous l ' autorité de l ' événement et de sa subj ectivation dans la foi. mais il est l 'homme est « justifié par la foi » (Rom. mais par la foi en Jésus-Christ que l'homme est justifié. puisque seul 1' événement autorise le sujet à être autre chose qu 'un M oi mort. je ne suis qu 'un airain qui résonne. Dans la pensée de Paul. 1. dans remment contradictoires. la certitude Théorème 6 : accorde la première p lace : « Maintenant donc. le salut . je ne suis rien. Il est vrai que 3. L 'amour comme puissance universelle Il l Mais Paul assigne. il est utile de partir de deux énoncés appa­ manque la vérité dont en apparence elle est pourtant. si je n'ai pas l'amour.). le salut au seul amour. et non ce rapport lui­ même. et à destination de tous. car personne ne sera justifié par les œuvres de la Loi (Gal. L' amour est ce qui fait de la pensée une puissance. la foi.

1 2 : « C ' est en croyant du cœur qu ' on obtient la justice. 1 3 ) . 1. l ' amour » (Gal. à.] ouyxaipet T!Ï à. effectue cette libération. elle. ce qui la fait la corrélation subjective de la foi et de l ' amour.À'l8tia<. 1' espé­ dont la forme subjective. Autant dire que l ' énergie d'une vérité. au labeur. la foi j amais pour Paul que « la foi qui se montre agissante par (la charité. chez Paul et ses successeurs. ] se .À'l8tia<. Grecs et Juifs. 8). œuvre (Ëpyov). Nous avons éclairci surgir. tout simplement. « Amour » est le nom de ce labeur. � à.). renvoie à l ' endurance. hommes et femmes. Le sujet doit être donné dans son labeur et non seulement dans son Paul.Saint Paul. dans Rom.yém'l [. Ainsi la subjecti­ vation crée-t-elle. selon le possible indiqué par la résur­ CHAPITRE IX rection d'un seul. Et le réel militant de cet amour est l ' adresse à tous de ce qui la constitue. D ' où résulte que « nous n ' avons nulle énergie contre la ôuvà. plai­ L'espérance sir de la vérité . Cela veut dire aussi qu ' i l n ' y a pas de salut instantané. « libération ». hommes libres et esclaves. 1. . . à la patience . sous le nom paulinien d' amour.À'l8ti<. la justice. d'obs­ tination. Contre cette classique eschatologie judiciaire. qui ferait tri entre réprouvés et sauvés.f1t8à. 11. mais seulement pour la vérité (ùhtèp T�<. Justice serait rendue. à la persévérance. le Jugement dernier ? Ce serait l ' espérance d'un événement à venir. réj ouit de la vérité ». 1 3 . La vérité n ' est demeurent. Paul semble plutôt caractériser l ' espérance comme simple impératif de la continuation. (Cor. à la peine.n'l) » (Cor. Tfi<.t Paul a l ' intuition que tout sujet est articulation d'une subj ectivation et d'une consistance.6). La matérialité de l'universalisme est la dimen­ sion militante de toute vérité. KaTà. principe de ténacité. mais seul l ' amour. Ainsi. nous l ' avons vu. La fondation de l 'universalisme 1 12 signifie. que la grâce elle­ même n' est qu ' indication d'une possibilité. « l ' amour [ . la foi est comparée à ce qui fait et l ' amour au travail pénible. Dans Thess. 1 3 . l ' amour à. . 1 3 . elle est la subj ectivité de la continuation du processus subj ectif. rance a trait à la justice. L' espérance. et c ' est à cet ultime tribunal de la vérité que se confierait l 'espérance.) » (Cor. l ' espace juste d'une libération . est identique à son universalité. Lui seul est vie de la vérité. La foi autorise qu 'on espère en est qu'elle s 'adresse inlassablement à tous les autres. 1 0. 5 . à. 5). » Mais de quelle justice s ' agit-il ? Paul veut-il dire que 1' espérance de la justice est l ' espérance d 'un jugement. 1. qui implique l ' universalité de l ' adresse.).).yà. Descriptivement. . vérité (où Théorème 7 : Le processus subj ectif d'une vérité est une seule et même chose que l ' amour de cette vérité. Qu 'en est-il de l ' espérance ? exister dans le monde. Comme le dit Paul. l ' espérance (tÀni<. pose que « tro is choses (nian<.

le sujet se réaligne sur l ' objet. Sa conviction la plus claire est que la figure La justice est alors une répartition. Le christianisme a cheminé dans cette tension. Le travail de . et que ce n ' est pas un hasard si on 1 ' a nommé « 1 ' apôtre des dernier légitimera les croyants en punissant les incroyants . le j our approche. I l ). ne seront pas vraiment bien traités. Si l ' espérance est plutôt le principe de la per­ sévérance. plus populaire aux yeux de l ' Église. 1 'espérance paraît difficilement com­ patible avec cette réconciliation dans 1 'universel de la pensée et de la puissance que Paul nomme l ' amour. à cette atmosphère apocalyptique et agressive. nations » .Saint Paul. Si on tire du côté de la persé­ vérance. de l ' impératif : « Il faut continuer » ? Si on tire du côté du jugement. C ertes . La fondation de 1 'universalisme 1 14 La foi serait l 'ouverture au vrai. car ce qui requiert le sujet. une maxime de persévérance dans ce traj et. on a une figure subjective entièrement désinté­ ressée. ainsi conçue. on reste dans le subj ectif pur. en fonction de ce en quoi on espère ? Y a-t-il un événement à venir qui nous paiera d'avoir péniblement déclaré 1 ' événement qui nous constitue ? L' espérance est alors une connexion événementielle. qui est la communauté des régalent visuellement du contraste entre l 'ascension lumi- croyants telle que pour l ' instant elle existe. Le problème est de savoir quel rapport l ' espérance entretient avec la puissance. de fait. à ima­ giner que le temps nous est compté. Encore moins ordonne-t-il l ' espérance à la satisfaction du châtiment des impies. 1 3 . L' enfer a touj ours eu beaucoup plus de succès. que le paradis. La nuit est avancée. enfin. comme on voit dans événementielle de la résurrection déborde de toute part les grands tableaux. L 'espérance 1 15 neuse des militants récompensés et la dégringolade téné­ breuse des vilains foudroyés. Comment s ' articulent l ' idée du jugement. L' espérance est traversée par la haine des autres. on a l ' espérance d'un salaire. et revêtons les armes de la lumière » (Rom. on ne trouve pas chez Paul la conception judiciaire et obj ective de l ' espérance. est l ' idée que le méchant sera puni. l ' amour serait l ' effec­ tivité universalisant. il lui arrive de laisser entendre que les méchants. car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru. comme c ' est un homme violent et rancunier (il faut bien que la voie de la mort persiste à diviser le suj et).e de son traj et. dans cette vision de l ' espérance. Renforce-t-elle la puissance du dehors. elle dispose le suj et dans l ' intervalle de deux événements. Mais il n ' y a que très peu de concessions. La doctrine obj ectivante classique est que le Jugement C ' est que l'universalisme est la passion de Paul. et celle de la persévérance. dont les réso­ nances politiques durent encore. 1 'espérance. La question est toujours de savoir à quoi on assigne l' énergie militante d'un suj et quelconque. Et. tout comme le syndicalisme ordinaire argue des revendi­ cations des gens pour mieux se méfier de leurs emballe­ ments politiques « irréalistes ». Dépouillons-nous des œuvres des ténèbres. en privilégiant presque tou­ j ours la rétribution. La légitimation de la foi et de l ' amour par l ' espérance est alors purement négative. Il y a une longue histoire de ces deux tendances. c ' est-à-dire d ' abord ses ennemis politiques dans la construction des noyaux chrétiens. de la justice enfin rendue. chez Paul. sinon qu 'elle est co-ouvrière d'une vérité. et il prend appui sur 1 ' espérance du second pour soutenir sa foi dans le prerruer. De même. artis­ tique et public. Mais. Tintoret ou Michel-Ange. par le ressentiment. Si 1 'on tire vers la rétribution finale. en Juif des débuts de 1 ' Empire. il consent parfois. que la fin du monde est pour bientôt : « Vous savez dans quel temps nous sommes : c ' est 1 'heure de vous réveiller enfin du som­ meil. qui se son site réel et contingent.

1. de même l ' espérance tisse la subj ecti­ vité du salut. Mais il s ' agit de la défaite. Bien plus encore. à l ' idée d'un « salaire )) de la foi. outre qu'il est opposé. ] et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire de Dieu.26). doivent d ' abord être vus tique de 1 ' amour.26). fidélité à la fidélité. la patience la fidélité éprouvée. On pourrait dire que l ' espérance n' est pas l ' imagi­ naire d ' une justice idéale enfin rendue. et nullement vision de la récompense ou du châtiment. . comme confiance en la fidélité du militant. L'Enfer. la justification qui donne la vie s ' étend aussi à tous )) (Rom. c ' est que la 1 ' espérance puisse être un privilège accordé aux fidèles du résurrection n'a aucun sens en dehors du caractère univer­ j our. La dimension subj ective qui a pour nom « espérance )) est 1 ' épreuve surmontée. 1 5 . de l'unité de la pensée et de la puissance. ici et maintenant. pour qui « l ' angoisse est ce qui ne trompe pas )). Nulle place ici pour la vengeance et le ressentiment. dès lors qu ' i l y va de la le référent de l ' espérance. et de grande portée pour quiconque est le militant d'une vérité : [ . De cet ennemi. L'universalisme de Paul exclut que le contenu de générale. Le « tous les hommeS )) revient sans trêve. un ennemi est identifi able. l ' espérance ne trompe pas (Rom. son nom est la mort. de façon velle. si locale soit-elle. En défmitive. ou l'universalité pra­ homme ou tel peup le. L' espérance affirme bien plutôt. 1 5 . Paul parle au futur : « Le dernier ennemi qui sera détruit c ' est la mort )) (Cor. de même tous revivront avec le Chrisb) (Cor. Tel accompagne la patience de la vérité. dès maintenant entreprise. . l 'Empire est vaste. L' espérance est « fidélité éprouvée )). Essayons de comprendre ce texte difficile. de l ' amour de soi comme construction de la pensée vivante. De même que l 'amour est la puissance générale. L' espérance est subj ectivité d ' une fidélité victorieuse. Elle est coprésente à l 'adresse universelle de l ' amour. Au contraire. et non représentation de son résultat à venir. On la rapprochera de l ' énoncé de Lacan. est universelle. dans toute victoire.2). qui ont toutes les apparences de l ' impiété et de l ' ignorance. applicable à une voie de la pensée. .1 16 Saint Paul. dans 1' épreuve du réel. c ' est la victoire subjective qui produit l ' espérance.22). Or. et non ce au nom de quoi on l ' a surmontée. n 'intéresse pas Paul. La justice dont il s ' agit dans l ' espérance peut sans doute se dire mort de la mort. tour­ née vers tous. L' espérance indique le réel de la fidélité dans 1 ' épreuve de son exercice. et la fidélité éprouvée l ' e spérance. 1 1 . Rien ne permet de figer des divi­ sions ou des répartitions. sachant que l'affliction produit la patience. L'espérance est la modalité subj ective d ' une victoire de l ' universel : « Et ainsi tout Israël sera sauvé )) (Rom. que toute vic­ toire est en réalité une victoire de tous. la rôtissoire des ennemis. aux yeux de Paul l ' espérance n' est pas espérance d'une victoire objective. 1 9). Mais c ' est un nom générique. Certes. La fondation de l 'universalisme L 'espérance 117 l 'amour est encore devant nous. très rarement. de la figure subj ec­ tive de la mort. 1. à raison justement de sa charge de réel. 5 . ténacité de l ' amour dans l ' épreuve. mais ce qu i Si Paul ne peut pas ordonner l ' espérance à l ' imagi­ contingence de la grâce : « Par un seul acte de justice. et n ' instruit aucun partage judiciaire entre sauvés et réprouvés . Toute victoire remportée. nous nous glorifions même dans les afflictions. comme universalité présente dans chaque épreuve. Il n' est pas pertinent de faire de la justice distributive sel de son opération. « comme tous meurent en Adam. C ' est ainsi qu 'on peut comprendre 1 ' expression énigmatique « 1' espérance ne trompe pas )) . 5 . comme ceux auprès de qui le militant doit porter la Nou­ naire d'une rétribution. de 1 ' excès de réel dont elle résulte.

s ' il est vrai qu' au regard de ce que l ' événe­ ment constitue. ces différences. Pour Paul. me concerne.dès lors que j e suis l ' ouvrier patient d e l'universalité du vrai . ce qui existe est en général tenu. ou pour que la généricité du vrai soit déployée façon immanente. La fondation de l 'universalisme Pour Paul. dans ma singularité. Il n'y a de singularité qu' autant qu ' il y a de l ' universel. ces coutumes. l 3 . Universalité et traversée des différences L'espérance indique que j e ne peux persévérer dans l ' amour que parce que cet amour instaure l'universalité concrète du vrai. c ' est l 'universalité qui est médiatrice de l ' identité. dont Paul. quant à l 'impératif de sa propre continuation. il est capital de déclarer que je ne suis justifié que dans l' �xacte mesure où tous le sont. De ce que l ' espérance est pure patience du suj et. et déploie à l ' infini une multipli­ cité purement générique. il n'y a « ni Juif ni Grec ».118 Saint Paul. C ' est le sens fort de l ' énoncé : « Si je n ' ai pas l ' amour. vers qui fait retour l'universalité à laquelle il travaille. ces opinions. Car. que du parti­ culier. Reste que ces étants fictifs.s ' appelle espérance. et que cette universalité me subsume. certes. pour le suj et. n' autorise pas à perdre de vue que. I. hors vérité. fait retour vers moi. mais à la clôture du quatrième discours. le fait est qu' il y a des Juifs et des Grecs. qui entend organiser le . différences. pour inexistant. il n'y a. sont ce à quoi on adresse l ' universalité. ne s ' ensuit aucunement qu ' i l faille ignorer ou mépriser les diffé­ rences. illuministe et mystique. Mais cela signifie que je ne m' identifie. Que toute procédure de vérité dépose les différences. Ce qui désigne et expérimente que je participe du salut . C ' est le « pour tous » qui fait que je suis compté pour un. L' ontologie sous-jacente à la prédication de Paul valo­ rise les non-étants contre les étants. de ce que l 'avoir-lieu de la vérité qui le constitue est universel. je ne suis riem> (Cor. comme suj et de l 'écono­ mie du salut que pour autant que cette économie est uni­ verselle. Sinon. dans la situation (appelons-la : le monde). il y a des On peut même soutenir qu'il n ' y a que cela. par les discours établis. de Toute autre attitude renverrait la vérité non au travail de l 'amour (qui est unité de la pensée et de la puissance). L' espé­ CHAPITRE X rance. l'espérance n ' a rien à voir avec l ' avenir. et donc le concerne effectivement. des non-étants. Elle est une figure du sujet présent. Théorème 8 : Le suj et se soutient.2). Où nous retrouvons un principe paulinien maj eur : le Un n ' est pas accessible sans le « pour tous ». ou plutôt : établit que pour le suj et d'une vérité. inclu­ sion de soi dans l 'universalité de l ' adresse. De ce point de vue. ce vers quoi s 'oriente l ' amour. cependant que les étants que ces discours valident sont. et finalement ce qu'il faut traverser pour que l ' universalité elle-même s ' édifie.

apôtre des nations. à son tour.). la pensée des gens est en état. non seulement s ' interdit de stigmatiser les différences et les coutumes. de les traverser et de les tran s - discuter les opinions. La fondation de 1 'universalisme Universalité et traversée des différences 121 traj et de la Nouvelle dans l ' étendue entière de l ' Empire. ontologiquement. et . masse ». afin de gagner ceux qui sont sous la loi . nement. une philosophie peut sans avoir à renoncer aux différences qui les font se reconnaître dans le monde. pour les en saisir. mais entend s ' y plier de telle sorte qu ' à travers elles. devant ce flot de problèmes fort éloignés de ce qui pour lui identifie le suj et chrétien. non par une synthèse amorphe. étant sous la loi de Christ). qui porte Paul au-delà du site événementiel proprement dit (le site juif). J'ai été faible avec les faibles. C ' est bien la recherche de nouvelles diffé­ rences. de l 'astrologie. La �� Eiç ÔLaKpiaeLç ÔLaÀoyLa�wv. les pratiquer rences. comme sous la loi (quoique je ne sois pas moi-même sous la loi). du calendrier. 1 9 sq. De là une tonalité militante très reconnaissable. Bien entendu. 1 ) . et à l 'affrontement des différences coutumières. soi-même. qui affecterait le militantisme universaliste. Mais le suj et chrétien n 'est pas un philosophe. histo­ riquement. rences que s ' attache Paul. · Mais. les fidèles des petits noyaux chrétiens ne cessent de lui demander ce qu ' il faut penser de la tenue des femmes. On ne peut transcender les différences que si la bénévolence à l ' égard des coutumes et des opinions se présente comme une indifférence tolérante aux diffé­ laquelle n ' a pour épreuve matérielle que de pou­ voir. pour Socrate. comme le raconte Paul. afm de gagner les Juifs . cender. encore faut-il que l ' universa­ C ' est la raison pour laquelle Paul. quelles que soient leurs opinions et leurs coutumes. C ' est bien à l ' impératif de ne pas compromettre la procé­ dure de vérité dans la chicane des opinions et des diffé­ et qui consiste à supposer que. la définit. Paul manifeste souvent. Car il est de la nature de 1' animal humain. défini par des réseaux de différences. afm de gagner les faibles.9. comme sans loi (quoique je ne sois point sans la loi de Dieu. 1' existence empirique des différences et leur inexistence essentielle. Avec les Juifs. ne 14. d ' autant plus frappante que « ôuiKpL­ maxime maj eure est : « soyez pas un discutant des opinions >> (Rom. Je me suis fait tout à tous (Cor. une raideur impatiente : « Si quelqu'un se p laît à contester. d'aimer poser ce genre de ques­ tions. géographiquement. afin de gagner ceux qui sont sans loi. et de savoir. passe l e processus d e leur déposi­ tion subjective. et l ' amène à déplacer l ' expérience. Certes. etc. de le soustraire aux conflits d ' opi­ nions. pour le destin du labeur universaliste. j ' ai été comme Juif. mais selon une succession de problèmes à résoudre. s i on les saisit du travail postévénementiel d'une ne veut d'aucune façon qu'il monopolise et stérilise l ' évé- vérité. e n elles. 1. voire de penser qu'il n'y a qu' elles qui sont vrai­ ment importantes. poussée jusqu ' à l 'expression « servir le peuple ». nous n ' avons pas cette habitude >> (Cor. avec ceux qui sont sous la loi. des rapports sexuels. Le texte est d'une grande intensité : Bien que je sois libre à l'égard de tous. de différences et de particularités. qui combine l ' appropriation des particularités et l ' invariabilité des principes. mais de lité ne se présente pas elle-même sous les traits d ' une particularité. afin de gagner le plus grand nombre. C 'est qu 'il est capital. 1 6). des nourritures permises ou interdites. La formule est ce que les communistes chinois nommeront « la ligne de <JLÇ » signifie d ' abord « discernement des différences ». de tout rite. 1 1 . c ' est même ce qui. Il ne s ' agit nullement d'un texte opportuniste. De là que Paul est très méfiant à l ' égard de toute règle.1 20 Saint Paul. de nouvelles particularités où exposer 1 'universel. avec ceux qui sont sans loi. 1. je me suis rendu le serviteur de tous. en le désignant comme porteur.

elle-même incluse dans le devenir de 1 'universel. est une forme du racisme. il faut bien dire qu 'il n'y a dans les écrits de Paul rien qui puisse ressem­ bler. il polémique contre le jugement moral. et nous avons dit pourquoi. et il est très étrange qu' on lui ait imputé un moralisme sectaire. et finalement le fait d ' être Juif. Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas. et donc la distribution des responsabilités en la matière. même de loin. pourquoi méprises-tu ton frère ? L'étonnant principe de ce « moraliste » finit par se dire : tout est permis (« navra Ë�EO'TlV ».2 sq. ne mange que des légumes.20). Oui. bien antérieure à la théologie trinitaire. ou « ce qui ne résulte pas de la qu' on mange. Ou toi. et que rien chez lui ne correspond au motif sacrificiel du Dieu crucifié. a été maintes fois intenté à Paul : les sagé comme simultanément extérieur au trajet de la vérité. dès lors qu' on y porte l' adresse universelle et les conséquences militantes de la foi (ce qui se dit aussi bien : n' est péché que l ' inconsé­ rebuter ses camarades. en ce que. une hérésie singulière. la pensée de Paul ne prend nul appui sur le thème d'une identité substantielle du Christ et de Dieu. sauf à considérer que rompre avec une ortho­ doxie religieuse en soutenant. Paul va très loin dans cette direction. Ce sont bien plutôt les évangiles. les hypo­ thèses astrologiques. le comportement d 'un serviteur. que tout cela peut et doit être envi­ moralisant. car on le voit constamment résister aux pressions qui s ' exercent en faveur des interdits. tel autre les estime tous égaux. Cor. dont il est vrai qu ' elle charge les Juifs d'une culpabilité mythologique écra­ sante. n' intéresse absolument pas Paul. ). Que les différences coutumières ou particulières et à ses conséquences. C ' est tout l ' inverse. surtout. des coutumes. pour qui seule la résurrection importe. Car si les différences sont le matériau du monde. tout est permis. est entièrement absente du propos de Paul. et que celui qui ne mange pas ne juge point celui qui mange [ . 1 0. de prétendre le juger ou le réduire. d ' en revenir à la résurrection On a souvent considéré que la prédication paulinienne et compatible avec lui : Tel croit pouvoir manger de tout : tel autre. ce n ' est que pour que la singularité du suj et de vérité. de toute façon. . La fondation de 1 'universalisme 1 22 la foi n' est ni une opinion ni une critique des opinions. pourquoi juges-tu ton frère ? [ . ] . toutes choses sont pures. foi >>. Paul. Rom. des observances. Anecdotiques en ce que. Il n'hésite pas à dire que « à la vérité.23). 1 4. femmes et les Juifs. ou autre chose.Saint Paul. qui mettent à part la particularité juive. et éviter toute casuistique des coutumes. pour des raisons simultanément anecdotiques et essentielles . . des rites. ou pire.23) s ' évaluera mieux si l ' on prend deux exemples. Que chacun ait en son esprit une pleine conviction (Rom. qui est à ses yeux une dérobade devant le « pour tous » de 1' événement : « Toi. . dans 1 ' ordre de la particularité. (Rom. . ] Ne nous jugeons donc plus les uns les autres » (Rom.). fasse trou dans ce ouvrait l ' époque des origines chrétiennes de l ' antisémi­ tisme. Universalité et traversée des différences 1 23 matériau. et insistent sur la séparation des chrétiens d ' avec . bien au contraire. Le militantisme chrétien doit être une traversée indifférente des différences mon daines. 1. visiblement. celui de Jean. 1 4. 1 0 sq. à propos desquels le procès d'un sectarisme Grec. mxvTa Ka8apa >> Et. s 'échine donc à expliquer que ce quence au regard de la foi. et singulièrement le plus tardif. 1 4. le processus historique et étatique de la mise à mort de Jésus. L' accusation de « déicide » . 1 4. à quelque énoncé antisémite que ce soit. qui est faible. ce qui est tout de même un excès rétrospectif insupportable. de l ' intérieur. Or. Point n' est besoin pour cela. Tel fait une distinction entre les jours. pressé. Essentielles. mais aussi soucieux de ne pas soient ce qu ' il faut laisser être.

Ce qui sans doute tend à capter. pour le Juif premièrement. est que « tout Israël sera sauvé )) (Rom. 1' être-juif en général et le Livre en particulier peuvent et doivent être resubjectivés. honneur et paix pour quiconque fait le bien. mais écarte déjà la proposition chrétienne de sa destination universelle. a d'avance annoncé cette bonne nouvelle à Abraham : Toutes les nations seront bénies en toi. de la tribu de Benja­ min. Paul combat tous ceux qui voudraient soumettre 1 'universalité postévénementielle à la particula­ rité juive. à la différence de celle de Jean. 2. de sorte que ceux qui croient sont bénis avec Abra­ ham le croyant. puis pour le Grec » (Rom. Dieu n ' a point rejeté son peuple. 1ouôa[� npwTOv )) : C'est bien ce qui marque la place première de la différence juive.26). quand il désigne l'universalité de l 'adresse. Nous avons déjà remarqué qu'autant les propos du Christ sont absents de ses textes. Pour Paul. C 'est que Paul dispose le nouveau discours dans une constante et subtile stratégie de déplacement du discours juif. finalement. Conscient de ce que le site événementiel de la résurrection reste. dans 1 'héritage du mono­ théisme biblique.1 24 Saint Paul. pour deux raisons très fortes. Cette opération prend appui sur 1 'opposition des deux figures d'Abraham et de Moïse. en revanche. de la postérité d'Abraham. il accorde même aux Juifs. autant dire une anticipation de Paul. généalogique­ ment et ontologiquement. On voit qu'Abraham est décisif pour Paul. la bénévolence des autorités impériales. autant les références à 1 'Ancien Testament y sont abondantes. « Pour le Juif premièrement. que rassemble un passage de l'épître aux Galates (3 . note Paul. Paul n'aime guère Moïse. prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi.3 1 ). Raison pour laquelle Paul non seulement considère comme évident qu'il faille se faire « comme Juif avec les Juifs ». avant la loi (laquelle fut gravée pour Moïse. d'abord parce qu'il a été élu par Dieu pour sa foi seule. Il espère bien être « délivré des incrédules de la Judée » (Rom. Il s 'identifie volontiers. Ce que Paul se propose n' est évidemment pas d'abolir la particularité juive. Bien entendu. et non sur la seule descendance juive. La fondation de l 'universalisme cette particularité. mais de l'animer de l'inté­ rieur de tout ce dont elle est capable au regard du nouveau discours. mais argue vigoureusement de sa judaïté afm d'établir que les Juifs sont inclus dans 1 'universalité de 1 'Annonce : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Loin de là ! Car moi aussi je suis Israélite. à Abraham. et ouvre au régime différenciant des exceptions et des exclu­ sions. Mais il ne s'agit jamais de juger les Juifs comme tels. et d'autant moins que. 1 ). 1 2. après la grande guerre dçs Juifs contre 1 'occupation romaine. ensuite parce que la promesse qui accompagne son élection porte sur « toutes les nations ». 1 0). et que cela lui fut imputé à justice. Aussi l'Écriture. 1 5 . « quatre cent trente ans plus tard ))). qu 'il a connu d'avance » (Rom. la conviction de Universalité et traversée des différences 1 25 Paul. Son rapport à la particularité juive est essentiellement positif. . et donc du nouveau sujet.6) : Comme Abraham crut à Dieu. Rien de tel chez Paul. Par exemple : « Gloire. Abraham est donc une anticipation de ce qu'on pourrait appeler un universa­ lisme de site juif. dans le mouvement qui traverse toutes les diffé­ rences pour que se construise 1 'universel. une sorte de priorité. reconnaissez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont fils d'Abraham. C'est la moindre des choses pour qui n'identifie sa foi que par le retour sur lui-même d'une déposition des différences communautaires et coutu­ mières. homme de la lettre et de la loi. dont il ne cesse de reconnaître qu'elle est le principe d'historicité de l'événement. 1 1 .

Paul ne veut que rappeler qu' il est absurde de se croire propriétaire de Dieu. À partir de quoi le problème est de combiner. et dont il est juste de considérer qu'au bout du compte c'est une invention progressiste. après tout. . Un point décisif est en tout cas que Paul. 9. en un second temps.4). La technique de Paul est alors ce qu'on pourrait appe­ ler la symétrisation seconde. ] et que le mari ne répudie point sa femme » (ibid. pour que s'y glisse implicitement le rappel que ce qui importe est le devenir universel d'une vérité. dès qu'il est question des femmes. cette exigence avec 1' évidente et massive Universalité et traversée des différences 1 27 inégalité qui affecte les femmes dans le monde antique. mais encore d'entre les païens. Ce qui lui permet à la fois de ne pas entrer dans des controverses sans issue quant à la règle (qu'il assume au départ). Il a compris.). ni femme ». ] que la femme ne se sépare point de son mari » (Cor. une fois de plus. Pour ce qui concerne les femmes. La fondation de 1 'universalisme Juif entre les Juifs. et puissent déclarer 1' événement. par exemple que le mari a autorité sur sa femme. il est absurde de le faire comparaître devant le tribunal du féminisme contempo­ rain. qui. selon qu'il le dit dans Osée : J'appelle­ rai mon peuple celui qui n'était pas mon peuple. Rappel où. de sa réversibilité. et bien­ aimée celle qui n'était pas la bien-aimée » (Rom. Nous ne dirons certes pas que Paul. et il faut tout de même toujours citer aussi cette continuation : « et pareillement. entend bien que les femmes participent aux assemblées des fidèles. il est tout aussi faux. L'unique question qui vaille est de savoir si Paul. et de disposer la situation globale de telle sorte que 1 'universa­ lité puisse faire retour sur les différences particulari­ santes. est d'une actualité certaine : les femmes doivent­ elles couvrir leurs cheveux quand elles vont dans un lieu . compte tenu de l'époque. 7. de Julie. Horreur ! Oui. D'où la formule : « La femme n'a pas autorité sur son propre corps. On concédera. et qu'un événement. mais.). dans sa variante dite isla­ mique. mais c'est le mari » (Cor. 1 2). selon les circonstances. 1. que Paul soit le fondateur d'une misogynie chrétienne. dans la foulée : « [ . le mari n'a pas autorité sur son propre corps. la bien-aimée. on va en quelque sorte neutraliser la maxime inégalitaire par la mention. et fier de 1 'être.1 26 Saint Paul. Mais. 1. active le « pour tous » dont l'Un du monothéisme véritable se soutient. 1 0). . Il n'avait aucune envie de se priver de la présence à ses côtés de « Perside. par exemple. . où il est question du triomphe de la vie sur la mort quelles que soient les formes commu­ nautaires de 1 'une et de 1' autre. non seulement d'entre les Juifs. ce que Paul entreprend. quoique souvent soutenu. 1 6 . énonce sur les femmes des choses qui nous conviennent aujourd'hui. le Livre sert à la subjectivation : « Il nous a appelés. en la circonstance la différence des sexes. est plutôt progressiste ou plutôt réactif en ce qui concerne le statut des femmes. qui ne veut pas qu'on ergote indéfiniment sur les cou­ tumes et les opinions (ce serait compromettre la transcen­ dance de l'universel dans les partages communautaires). Prenons une question. la ressource d'énergie et d'extension qu'une telle participation égalitaire pouvait mobiliser. . mais c'est la femme » (ibid. qui. Le mariage. qui a beaucoup travaillé pour le Seigneur » (Rom. Car le texte continue.24 ). Paul commence évidemment par la règle inégalitaire : « J'or­ donne [ . sans que la discussion sur ce point entrave le mouvement d'universalisation. en militant visionnaire.7. est de faire passer 1 'égalitarisme universali­ sant par la réversibilité d 'une règle inégalitaire. dans un pre­ mier temps. ce que personne n ' est à 1 ' époque prêt à mettre en question. Mais. ou de la sœur de Nérée. D'où une technique du balancement. Au fond. à la lumière de l'énoncé fondamental qui pose que dans l 'élément de la foi « il n'y a ni homme. marque toutes les interventions de Paul sans exception.

Eh bien. la tête non voilée. Comme le dit Paul. mais la femme a été tirée de 1 'homme » (ibid. et c 'est là une inégalité flagrante.128 Saint Paul. rappelant opportunément que tout homme naît d'une femme. La nécessité de traver­ Universalité et traversée des différences 1 29 ble dans le vieux mot « cheh) qui l ' autorise à passer de cette considération théologico-cosrnique à l 'examen de la périlleuse question du voile des femmes. que nous subjectivons par une déclaration publique (foi). de même que la femme a été tirée de 1 'homme. l ' univocité reconnaissable de la mélodie du Vrai. dans le récit de la Genèse : « L'homme n'a pas été tiré de la femme. dans inversement. Paul déclare sans doute. et qu'il est tout aussi honteux pour un homme d ' avoir les cheveux longs que pour une femme de les avoir courts. trois lignes plus loin. la femme n ' est point sans l 'homme. c ' est que les différences ser et d' attester la différence des sexes pour qu 'elle s ' indif­ portent 1 'universel qui leur arrive comme une grâce. est considérable). Ce qui importe. ne rendent pas des sons distincts. et non à des contraintes unilatérales.5). qui. un « toutefois » (rrÀ�v) vigoureux introduit la symétri­ sation seconde. férencie dans 1 'universalité de la déclaration aboutit. 8). . de même 1 'homme existe par la femme. reconduit toute cette construc­ tion inégalitaire à une essentielle égalité : « Toutefois dans le Seigneur. et qu 'il est pertinent de redou­ bler ce voile naturel d'un signe artificiel. Car. esclave ou libre. au regard du monde où la vérité procède. L' appui est pris. rences leur capacité à porter ce qui leur advient d'universel que 1 'universel même avère sa réalité : « Si les objets inani­ més qui rendent un son. et que Dieu est le chef du Christ >> (Cor. tout le monde pense dans le milieu ori�ntal où l ' apôtre tente de fonder des groupes militants . il déshonore son cheh. Les différences nous donnent.3). ce n 'est qu'en reconnaissant dans les diffé­ l ' élément contingent des coutumes . que nous universalisons par une fidélité (amour) et à quoi nous identifions notre consis­ tance subjective dans le temps (espérance). ni 1 'homme sans la femme. Pour Paul. visiblement. 1 4. comme font les timbres instrumentaux.7). 1 'universalité doit s ' exposer à toutes les différences. convo­ quée à la déclaration. comment reconnaîtra-t-on ce qui est joué sur la flûte ou sur la harpe ? » (Cor. qu ' elles peuvent accueillir la vérité qui les traverse. L' argument est que les longs cheveux des femmes indiquent une sorte de carac­ tère naturel du voilement. les différences sont indifférentes. Juif ou Grec. » Ainsi Paul reste-t-il fidèle à sa double conviction : au regard de ce qui nous est arrivé. C ' est même l 'équivoque du mot « Keq>aÀ� » (encore audi- Et. déshonore son cheh (Cor. dans 1 ' épreuve de leur partage. comme une flûte ou une harpe. La question semble réglée : Paul propose un solide fondement religieux à l ' infériorisa­ tion de la femme. que 1 'homme est le chef de la femme. On dira : mais cette contrainte est uniquement du côté des femmes. Il n'en est rien. qui témoigne en somme d ' une acceptation de la différence des sexes. 1. à des contraintes symétriques. ce qui pour Paul veut dire : déclarer publiquement sa foi. comme on s ' y attend. . 1 1 . homme ou femme. et dont le culte de 1 ' empereur est la version romaine . 1 1 . L a fondation de 1 'universalisme public ? C ' est ce que. en écho d'une vision hiérar­ chique du monde alors partout répandue. ce qui est important est qu ' une femme « prie ou prophéti se >> (qu ' une femme puisse « prophétiser >>. de telle sorte que soit manifeste que 1 'universalité de cette déclaration inclut C ' est de des femmes qui entérinent qu 'elles sont femmes. 1. la puissance de l'universel sur la différence comme diffé­ rence qu 'il est ici question. la vraie honte pour une femme est d 'être rasée. et c ' est l ' unique raison pour laquelle. 1. en vertu de la symétrisation seconde. elle doit se voiler. que « Christ est le chef de tout homme. et 1'universalité du vrai les dépose . pas du tout. et montrer. Car Paul prend soin de préciser que « si un homme prie ou prophétise la tête couverte. Il admet donc que « toute femme qui prie ou prophétise. Car.

dans tel ou tel théorème d'Archimède. Il l ' est tout autant dans Le Cantique des can­ tiques. Dire « la suite des nombres premiers est illimitée » est d'une universalité indubitable. pour nous. d'une conscience-de-vérité enracinée dans un événement pur. ou dans 1 'intensité amoureuse dont témoignent les poèmes de Sapho. bien entendu. Il y a cependant avec Paul. dans une tragédie de Sophocle. dans l 'enseignement de Jésus. Seule cette césure éclaire l'immense écho de la fondation chrétienne. puisque c'est un énoncé narratif dont nous ne pouvons assumer qu'il soit historique. encore illisible. un titre excessif. Après tout. déjà. dans certaines pratiques poli­ tiques des Grecs. une puissante césure. dans les déplorations de 1 'Ecclésiaste. pour autant que nous y ayons accès. Dire « le Christ est ressuscité » est comme soustrait à 1 'opposition de 1 'universel et du particulier. est que cette césure ne porte pas sur le contenu explicite de la doctrine. La difficulté. inversé en nihilisme. C 'est. .CHAPITRE XI Pour conclure Nous avons sous-titré ce livre « La fondation de l'uni­ versalisme ». La césure paulinienne porte en réalité sur les condi­ tions formelles. la résurrection n'est qu'une assertion mythologique. et sur les conséquences inévitables. L'uni­ versalisme réel est tout entier présent. ou. sur cette question.

Pour Paul. et dans cette adresse elle s ' effectue comme puissance. La pensée n ' est universelle que quand elle s 'adresse à tous les autres. parce que justement il assigne sa pensée non à des généralités conceptuelles. La fondation de 1 'universalisme détaché de toute assignation obj ectiviste aux lois particu­ lières d'un monde . 1 'universel. Une vérité ne relève j amais de la Critique. Elle ne se soutient que d' elle-même. elle ne saurait être laquelle faire comparaître le résultat d'une procédure de vérité. l a dimension fictive de cet événement destitue la prétention à la vérité réelle. ou bien se met sous condition des procédures de vérité réelles. Que cet événement singulier soit de l 'ordre de la fable interdit à Paul d 'être un artiste. dateur. pour nous. et elle est corrélative d'un suj et de type nouveau. mais d 'organiser leur accueil synthé­ tique en forgeant et en remaniant la catégorie de Vérité. Paul n 'est-il pas un spécialiste des catégories générales de tout universalisme ? On lèvera l 'obj ection en disant que Paul n ' est pas phi­ losophe. Paul avertit le philosophe de ce que les conditions de 1 ' universel ne peuvent être conceptuelles.ou d'une société. à un seul énoncé (le Christ est ressuscité). le Grec. ni transcendantal ni substantiel. étant entendu que « théorique » ne s ' oppose pas ici à « pratique >>. ou à l ' autofondation conceptuelle. entièrement défini comme militant de la vérité dont il s ' agit. la pensée et la puissance. comme c ' est le cas dans les procédures de vérité effectives (science. Paul montre dans le détail comment une pensée universelle. Elle porte. c ' est Nietzsche qui s ' est brisé). amour). e n même temps que. Paul est fon­ Pour conclure 133 phique. mais lui interdit aussi tout accès à la subj ectivité philosophique. politique. Antiphilosophe de génie. Que l 'événement (ou l ' acte pur) invoqué par les antiphilosophes soit fictif ne fait nul obs­ tacle. bien que concrète­ ment destiné à s ' inscrire dans un monde et dans une société. sorte de grâce surnuméraire à toute particularité. ou bien s 'ordonne à la fondation. Ce qu ' il revient en propre à Paul d'avoir établi est qu ' il n'y a de fidélité à un tel événement que dans la résiliation des particulari smes communautaires et la détermination d'un suj et-de-vérité qui indistingue l ' Un et le « pour tous ». ou un savant. art. 1 ' événement de vérité destitue la Vérité philoso- Pour ce qui est de la destination. en ce qu ' il est un des tout premiers théoriciens de soit ce dont on part pour déposer les différences. Il n'y a pas d ' instance devant identifié comme philosophe. ni quant à la destina­ tion. indistingue le dire et le faire. qui est une production subj ective absolue (non relative). Il faut donc dire : Paul est un théoricien antiphiloso­ phique de l 'universalité. sur la produc­ tion d'un universel. il s ' ensuit que ce qui s ' édifie est la sub­ somption de l 'Autre sous le Même. Pour ce qui est de l ' origine. Une seconde difficulté est alors que Paul pourrait être prédicative ou judiciaire. les . ni quant à 1' origine. Auguste Comte définissait le philosophe comme « spécia­ liste des généralités » . C ' est pourquoi. Mais dès lors que c ' est selon 1 ' universel que tous sont comptés. Il l ' est tout autant chez Pascal (c ' est le même que pour Paul). laquelle. 1 'universalisme. comme Paul en témoigne exemplaire­ ment. La césure paulinienne ne s ' appuie donc pas. mais à réel. y compris le militant solitaire.1 32 Saint Paul. sur les lois de l'universa­ lité en général. ou chez Nietzsche (la « grande politique >> de Nietzsche n ' a j amais cassé en deux l 'histoire du monde. ou un révo­ lutionnaire de l ' État. dans un élément mytholo­ gique implacablement réduit à un seul point. mais à un événement singu­ lier. J ' ai moi-même soutenu que le propre de la philosophie n ' était pas de produire des vérités universelles. partant de la pro­ lifération mondaine des altérités (le Juif. C ' est pourquoi on peut la nommer une césure théorique. il est requis qu'un évé­ nement.

ici. comme différence absolue. La production d 'égalité. Comme le dit superbement Paul : « Ne vous conformez pas au présent siècle. doit. quand il le faut. en elle et hors d' elle. il faut vivre conduite à vérifier sa fermeture. est amour) est que celui qui est militant de la vérité s ' identifie lui-même. etc . les homme s. Paul. par avec lui. on voit qu ' au contraire le camp produit à tout instant des différences exorbitantes. Tous les noms véridiques sont « au­ dessus de tout nom ». Le « comme soi­ même » de 1 ' aryen allemand était précisément ce qui ne se 1 35 Pour conclure Cette logique subj ective aboutit pour le suj et à une indifférence aux nominations séculières. les libres. Il s ' agit de soutenir une non-conformité à ce qui touj ours nous conforme. Cet « argument » est une imposture. notre propre altérité. et par le travers de toutes les différences. etc. bien plutôt que le siècle. institue comme différence absolue entre la vie et la mort le moindre fragment de réalité. fait que le Même est ce qui se conquiert. 1 2. et non nveu�a. Et la clef de cette transforma­ universalisant. toujours Il ne s ' agit nullement de fuir le siècle. La dissolution dans l 'universel de l ' identité du suj et sujet qui. une substance fermée. Mais il doit circuler dans la tour. La pen­ sée est dans l ' épreuve de la conformité. Toute p articularité est une conformation. pour deux raisons maj eures. dans les camps. est qu 'une condition nécessaire de la pensée comme puissance (laquelle. L'adresse à l ' autre du « comme soi-même >> (aime l ' autre comme toi-même) était ce que les nazis voulaient abolir. de cette épreuve. dans toutes les langues. maxime de Paul. n' étant plus qu 'un corps aux lisières de la mort. La fondation de l 'universalisme femmes . est absolument égal à tout autre. et que cette différenciation incessante de l ' infime est une torture. en altérant tion. que prétend le sujet d'une vérité. et seul l 'univer­ sel la relève. dans le siècle une pensée non conforme. Tout nom dont une vérité procède est un nom d' avant la tour de Babel. des différences sont les signes matériels de 1 'universel. dans un labeur ininterrompu.1 34 Saint Paul. C ' est toujours à d e tels noms.9) parle du Christ comme du « nom qui est au-dessus de tout nom » . n ' est pas dialecticien. nous y avons insisté. on a récemment prétendu qu ' i l trouvait son emblème. la déposition. mais soyez transformés par le renouvellement de votre pensée [vouç. ) . L'universel n ' est pas la négation de la particularité. sous l ' injonction de sa foi. un conformisme. y compris. comme le fait la symbolique mathématique. La production du Même est elle-même interne à la loi du Même. plutôt qu' aux noms fermés des langues particulières et des entités closes. une traversée inventive.). C ' est le le carnage. conformer. Voilà ce qu' est Paul nous dit : il est touj ours possible que pense . rappelons-le. L' épître aux Philippiens (2 . Or la production par les nazis des abattoirs concentrationnaires obéissait au principe opposé : la création en masse de cadavres juifs avait pour « sens » de délimiter 1' existence de la race supé­ rieure. comme tout autre. à ce qui attribue des prédicats et des valeurs hiérarchiques aux sous­ ensembles particuliers. de là qu' il vaut mieux ne pas traduire par "esprit"] » (Rom. laissait proj eter nulle part. Contre 1 'universalisme pensé comme production du Même. La seconde. Mais sans se laisser former. dans la pensée.2). selon toutes les coutumes. sinon son aboutissement. à partir de 1 'universel. où chacun. être transformé. La première est qu ' en lisant Primo Levi ou Chalamov. Ils se laissent décliner et déclarer. les esclaves. C ' est le cheminement d'une distance par rapport à la particula­ rité touj ours sub si stante . qui concerne plus directement Paul. de ce « renouvellement ». est dans la pensée. L' espérance est plus grande que ces nominations. d u Même . e t d e 1 ' É gal ( i l n'y a plus n i Juif ni produit Grec.

dans le dialogue de Zarathoustra avec le chien de feu. La pensée n' attend pas. même fort lointains. sa réserve de puissance. car il est de l ' essence de l ' événement de n'être précédé d'aucun signe. qui est la voie de la mort. exigent encore qu'on leur soit fidèle. L a fondation de 1 'universalisme un suj et. . et elle n ' a j amais épuisé. qu ' ils nous surprennent au moment du plus grand silence. quelle que puisse être notre vigilance. Première épître aux Thessaloniciens (5 . Bien des événements. C ' est lui qui soutient l ' universel. sa dette envers ce Paul qu'il accable de sa vindicte. faut-il attendre ? Certes pas. 2 ) : « Le j our du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. Nietzsche. sur ce point comme sur beaucoup d' autres. sauf pour qui succombe au profond désir de la conformité. et non la conformité. il ne sert à rien d ' attendre. >> . N ' est universel que ce qui est en exception imma­ nente. En outre . et de nous surprendre de sa grâce. dit que les événements véritables arrivent sur des pattes de colombes. Mais si tout dépend d 'un événement.136 Saint Paul. Il aurait dû reconnaître.

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