Alain

Badiou
Saint Paul.
La fondation de l'universalisme

QUADRIGE

PUF

ISBN Qui est Paul ?. . . . .. . . . . . .. . . .SoMMAIRE Prologue.. . .. . .. .. 1 13 Universalité et traversée des différences. . . . . .. ... . . .. .. . . mars 19 Textes et contextes. . . . .. . . . .. 79 Paul contre la loi 91 . 37 IV.. 1 19 . . . . . . . . . . . . . . ... . .. 1997 6. . . . .. .. .. . . . Pour conclure . janvier IX. . L' amour comme puissance universelle. .. .. .. . . Contemporanéité de Paul. . . . . . La division du Sujet... . Théorie des discours . . .. 131 . . 1 05 . . . . . . . . . .. . .. . . rection . . 49 V. 5 X.. .. ..1'" édition : 1997... . ISSN .. . . . ... . . . . .. VI. . . .. . . . . . .. avenue Reille. .... . . . . . . . . ..... VII.. . . . . . . . . .. L'antidialectique de la mort et de la résur. II. . .. 67 VIII. . . © Presses Universitaires de France. . III. .. L' espérance . . octobre <<Les Essais du Collège international de philosophie>> : 1'" édition <<Quadrige>> : 2015.. . .. . . .. XI. . .. 75014 Paris 2002.. . . . ... . 1.. 978-2-13-063247-4 0291-0483 4• édition Dépôt légal . ... ... .. . . . . . . . .

L 'Incident d 'Antioche. . J'ai touj ours lu les épîtres comme on revient aux textes clas­ siques qui nous sont particulièrement familiers. Il y a quinze ans. en ce qui me concerne. Paul n 'est en effet pas pour moi un apôtre ou un saint. . ces adresses véhémentes et tendres. Aucune transcen­ dance. Le changement de sexe. faisait barrage à quelque identification trop claire. Depuis bien longtemps. Et d'autant plus. dont la poétique étonne. Platon. avec d ' autres. ce person­ nage m' accompagne. Archimède. dès lors qu' elle me touche person­ nellement. puissance intacte. sans dévotion ni répulsion. sans doute. parfaite égalité de cette œuvre avec toute autre. Un homme a durement inscrit ces phrases. chemins frayés. Mallarmé. (pour ne pas entrer dans notre siècle). Robespierre. par mes quatre grands-parents instituteurs. dont l ' héroïne s ' appelait Paule. et nous pouvons y puiser librement. détails abolis. j ' avais ren­ contré tard les épîtres. Mais il est une figure subj ective de première importance. pour moi. voire. . rien de sacré. comme on fait de textes curieux. Je n ' ai que faire de la Nouvelle qu 'il déclare.PROLOGUE Étrange entreprise. qu'héréditairement irreligieux. Conrad . Cantor. dressé plutôt dans le désir d ' écraser l ' infamie c léricale. ou du culte qui lui fut voué. j 'ai écrit une pièce.

des labyrinthes enfantins. Entrer dans cette chimie ne sert pas à grand-chose. d'un basculement. c 'est sans doute parce que travaille de toutes parts. que je m'y suis. on le voit. De là cette réactivation de Paul. Cor. Ainsi Rom. qui est la matérialité subjective de cette rupture. 1 97 1 . à partir de ce qu'il y avait d'explicite dans leur prédication chrétienne. Je ne suis pas le pre­ mier à risquer la comparaison qui en fait un Lénine dont le Christ aurait été le Marx équivoque. 1 988. II pour les deux épîtres aux Corinthiens. le chaudron où cuit ce qui sera une œuvre d'art et de pensée est rempli jusqu'à la gueule d'impuretés innommables. Pour qui souhaite poursuivre pour son propre compte. s'aider du plus grand pas en arrière.2 Saint Paul. Ce n'est pas selon ce registre. des lectures de bric et de broc.Le robuste petit livre de Stanislas Breton Saint Paul ' ' Puf. on peut. et celle d'une pensée-pratique. Si. 1 . de bout en bout. de Kierkegaard. chez Labor & Fides ' Geneve. 1 pour la première épître aux Thessaloniciens. chapitre 1 . . pas mal d'âneries et de chimères. Thess. et dont le destin me fascine. Elle est subjective. des perversions diverses. Lénine et les bolchevicks. Quand est à l'ordre du jour un pas en avant. pour 1' épître aux Galates. Paul est un penseur-poète de l'événement. . Pour 1 'original grec. Il fait surgir la connexion. au début du siècle. Les références aux épîtres suivent la disposition tradi­ tionnelle en chapitres et versets.que je ne me suis emparé de Pascal. Philipp. On aura de même Gal. La fondation de l 'universalisme Je n'ai au fond j amais vraiment raccordé Paul à la religion. intéressé. ni même d'une antifoi. ' Un catholique. Mon intention. dont j 'ai quelquefois revu les tournures. 1 993 . chez Deutsche Bibelgesellschaft. et qu'on peut dire avoir été celle du militant de parti. est celui de Louis Segond. Qu'ils fassent triangle avec l'athée. appelée à succéder à celle que mirent en place. ou de Claudel. apôtre de Jésus-Christ de Günther Bornkamm ' traduction de Lore Jeanneret. je me suis servi de Novum Testa­ mentum Graece. aujourd'hui. signaler : . dans la colossale bibliographie concernant Paul. édition de 1 993 .mais le saisissement fut moindre .25 veut dire : épître aux Romains. De toute façon. et à mon rapport de pensée à ces textes. chez Trinitarian Bible Society. intégralement humaine. Le Nouveau Testa­ ment. des croyances. Pas plus à vrai dire . en même temps que celui qui pratique et énonce des traits invariants de ce qu'on peut appeler la figure militante. ou pour témoigner d'une foi quelconque. de longue date. n'est ni historienne. ni exé­ gétique. je veux retracer en quelques pages la singularité de cette connexion chez Paul. Je veux tout de même. la recherche d'une nouvelle figure mili­ tante.Le Paul. entre autres choses. verset 25. Le texte français de base. un protestant. jusque dans le déni de sa possibilité. des souvenirs impartageables. 1 et Cor. il y rentre des obsessions. Pour moi. entre l'idée générale d'une rupture. Je m'en suis Prologue 3 tenu strictement aux textes de Paul authentifiés par la cri­ tique moderne. pour celle aux Philippiens. . édition critique de Nestlé-Aland.

auto­ proclamé tel.CHAPITRE 1 Contemporanéité de Paul Pourquoi saint Paul ? Pourquoi requérir cet « apôtre )) d'autant plus suspect qu'il s'est. sans sacrifier le motif de la vérité ? On demandera aussi bien : Quel usage prétendons­ nous faire du dispositif de la foi chrétienne. sinon selon ce résidu invisible. d'une fable. peut après tout se soutenir. et que son nom est couramment associé aux dimensions les plus institutionnelles. Et singulièrement dans le cas de Paul. pour des raisons cruciales. de toute évidence. et les moins ouvertes du christianisme : 1 ' Église. naissance. dont il semble proprement impossible de dissocier la figure et les textes de Paul ? Pourquoi invoquer et analyser cette fable ? Que la chose soit en effet bien claire : il s'agit pour nous. c'est à son . qui colle à tout imaginaire patent. puisque tout le reste. la suspicion contre les Juifs ? Comment inscrire ce nom dans le devenir de notre tentative : re­ fonder une théorie du Sujet qui en subordonne 1' existence à la dimension aléatoire de 1 ' événement comme à la contingence pure de 1 'être-multiple. dont nous verrons que. et d'accès indirect. prédication. mort. Est « fable )) ce qui d'un récit ne touche pour nous aucun réel. Or c'est bien le point fabuleux. la discipline morale. À cet égard. il réduit le christianisme à un seul énoncé : Jésus est ressus­ cité. le conser­ vatisme social. très exactement.

Nietzsche. le rôle de fondateur d' Église. en vivifier la singularité et la force instituante. mais ce qui importe est le geste subj ectif saisi dans sa puissance fondatrice quant aux conditions génériques de l'universalité. De quoi en effet se compose notre actualité ? La réduc­ tion progressive de la question de la vérité (donc de la pensée) à la forme langagière du jugement. on est dispensé de tout l'imaginaire qui le borde. Paul est une figure lointaine. C'est exact. de resti­ tuer l'universel à sa pure laïcité. et singulièrement la ruine de toute assignation du discours de la vérité à des ensembles historiques pré­ constitués. est à coup sûr une nécessité contemporaine. Ce qui va nous retenir quant à nous dans 1 'œuvre de Paul est une connexion singulière. Disons qu'il s'agit pour Paul d'explorer quelle loi peut structurer un sujet dépourvu de toute identité. qu'il est formellement possible de disjoindre de la fable. toujours du reste selon des dispositions extrêmes (fondatrices ou régres­ sives. Contemporanéité de Paul 7 d'une cité. Le geste inouï de Paul est de soustraire la vérité à l 'emprise communautaire. prétendent assigner la mathématique elle-même à un ensemble « occidental » auquel on peut faire équivaloir n'importe quel dispositif obscurantiste ou symboliquement dérisoire. ni selon sa destination. Séparer durement chaque processus de vérité de 1 'his­ toricité « culturelle » où 1' opinion prétend le dissoudre : telle est l'opération où Paul nous guide. L'essentiel pour nous est que cette connexion para­ doxale entre un sujet sans identité et une loi sans support fonde la possibilité dans 1 'histoire d'une prédication uni­ verselle. Nous y aide sans doute que . point sur lequel s'accordent l'idéologie analytique anglo-saxonne et la tra­ dition herméneutique (le doublet analytique/herméneutique cadenasse la philosophie académique contemporaine) aboutit à un relativisme culturel et historique qui est aujour­ d'hui simultanément un thème d'opinion. pour nous. ou d'une classe sociale. pour organiser leur propre discours spéculatif. déjà à l'œuvre. pourvu qu'on soit en état de nommer le sous­ ensemble humain qui porte ce dispositif. Nous sommes tenus d'expliquer pourquoi nous fai­ sons porter à ce lointain la charge d'une proximité philo­ sophique. Heidegger. c 'est en 1 'occurrence la même chose) ne se laisse renvoyer à aucun ensemble objectif. et sus­ pendu à un événement dont la seule « preuve » est juste­ ment qu'un sujet le déclare. Les formes extrêmes de ce relativisme. Auguste Comte. et mieux encore qu'on ait des raisons de croire que ce sous-ensemble est composé de victimes. et encore de nos jours Jean-François Lyotard. ici et maintenant.par exemple . Qu'il faille aban­ donner le contenu fabuleux laisse en reste la forme de ces conditions. ou la foi. ni selon sa cause. pourquoi le forçage fabuleux du réel nous sert de médiation quand il s'agit. Repenser ce geste. une motivation « politique » et un cadre de recherche pour les sciences humaines. C'est à l'épreuve de ce croisement entre l'idéologie culturaliste et la conception victimaire de .6 Saint Paul. aient cru eux aussi nécessaire d'examiner la figure de Paul.Hegel. d'un territoire. ou ce qui se suppose sous le mot nlcrnç est tout le problème de Paul). et dont Paul est propre­ ment l ' inventeur : la connexion qui établit un passage entre une proposition sur le sujet et une interrogation sur la loi. La fondation de 1 'universalisme seul point de fable que Paul ramène le récit chrétien. en déplier les chicanes. S 'il nous est possible de parler aussitôt de croyance (mais la croyance. une simple fable. destinales ou oublieuses. la centration pro­ vocante de la pensée sur son élément fabuleux. d'un empire. exemplaires ou catastro­ phiques). qu'il s'agisse d'un peuple. Freud. On objectera que « vérité >> désigne ici. en un triple sens : le site historique. disons qu'il est pour nous rigoureu­ sement impossible de croire en la résurrection du crucifié. Ce qui est vrai (ou juste. avec la force de qui sait qu'à tenir ce point pour réel.

Par quoi s 'installe au cœur de l 'espace public la question délétère : qu'est-ce qu'un Français ? Mais. en sorte que tous votent ou tolèrent les lois de plus en plus scélérates qui s'en déduisent implacable­ ment ? Cette maxime est : « La France aux Français.8 Saint Paul. pour trouver un équivalent. à la race. nous ne laisserons pas les droits de la vérité-pensée n'avoir pour instances que le monétarisme libre-échangiste et son médiocre pendant politique. dont le beau mot de « démocra­ tie » couvre de plus en plus mal la misère. tant du côté du sujet que du côté de la loi. L'unique réel po litique du mot . À s'en tenir à notre pays. lui-même contemporain d'une figure monumentale de la destruction de toute politique (les débuts du despotisme militaire nommé « Empire romain »). que l 'installation irréversible du parti de Le Pen. » Ce qui. C ' est pourquoi Paul. le règne sans partage de l'universalité vide du capi­ tal. Non. destinant à l 'universel une certaine connexion· du sujet et de la loi. que peut-on signaler comme tendance remarquable des quinze dernières années ? Indépendamment. n'avaient pour ennemi véritable qu'un autre projet universel. Et quelle est la maxime unique de ce parti ? La maxime à laquelle aucun des partis parlementaires n'ose s'opposer frontalement. quelles conséquences faudra-t-il avoir la force de tenir. dont le faux universel s 'accommode parfaitement des bigarrures communauta­ ristes. que la philosophie peut assumer sa condition temporelle autrement qu'en devenant un appareillage de couverture du pire. ou les vertus démocratiques de la communication commerciale. sous les signifiants du libéra­ lisme et de l'Europe. À supposer que nous parvenions à refonder la connexion entre vérité et sujet. a levé provisoirement la peur. et ce n'est pas une référence. il faut aller. zélé serviteur de l 'occupant nazi : l' État français. de l 'extension constante. de cet éloge langagier des particularismes communautaires (les­ quels renvoient toujours en définitive. La fondation de 1 'universalisme l'homme que succombe tout accès à l'universel. Et ce n'est certes pas en renonçant à l'universel concret des vérités pour affirmer le droit des « minorités » raciales.dominant ou victimaire des lieux où en émerge la proposition. para­ digme des États socialistes. reconduit à ce qui fut le nom paradoxal donné par Pétain à un gouvernement fantoche. Cette demande est exacte­ ment la nôtre. La longue expérience des dictatures communistes aura eu le mérite de montrer que la mondialisation finan­ cière. exten­ sion qui ne saurait comme telle. s 'agissant de l' État. à cette question. déchaîné l'abstraction vide. lequel ni ne tolère qu'on l'assigne à une particularité. jusqu'en Autriche. abaissé la pensée de tous. que seuls Lénine et Mao faisaient réellement peur à qui se proposait de vanter sans restriction les mérites libéraux de l'équivalent général. Il est celui qui. Nous ne voyons hélas. tant du côté de la vérité (événementielle et hasardeuse) que du côté du sujet (rare et héroïque) ? C'est au regard de cette question. à la nation. ni n'entretient de rapport direct avec le statut . et de nulle autre. vraie singularité nationale dont. se demande avec la plus extrême rigueur Contemporanéité de Paul 9 quel est le prix à payer pour cette destination. au destin public de son État. bien entendu. nationales ou sexuelles. le capitalo-parlementarisme. même dévoyé et ensanglanté . à la religion ou au sexe) ? C 'est. nous intéresse au plus haut point. outre la langue. de toute évidence. l'abstraction monétaire. chacun sait que n 'existe aucune réponse soutenable autrement que par la persécution de gens désignés arbitrairement comme les non-Français. L'effondrement sénile de l 'URSS. des automatismes du capital. étant la loi du marché­ monde. religieuses. singulariser notre site. pour répondre à cette question. Quel est le réel unificateur de cette promotion de la vertu culturelle des sous-ensembles opprimés. Qu'elle peut se mesurer à l 'époque autrement qu'en en flattant l'inertie sauvage. qu ' on ralentira la dévastation.

oui. comme le montre la triste affaire dite « du foulard>> .10 Saint Paul. Il est même. de ce qui est le compte du compte. le renoncement à la neutralité transcen­ dante de la loi. pour le Juif premièrement. Nous avons affaire à un processus de pétainisation rampante de l' État. Il serait tenu de défmir deux régions distinctes de la loi. religieuse­ ment et racialement attestable de ceux dont il a la charge. Tout ce qui circule tombe sous une unité de compte. et enfin d'étrangers qu'on déclare inintégrés. dans ses grandes lignes. il n'y a plus ni homme ni femme» (Gal. il y a. d'étran­ gers intégrés ou intégrables. à nous qui remplacerons sans difficulté Dieu par telle ou telle vérité. devrait précéder la définition ou l'application de la loi. il faudrait que toute législation s 'accompagne des protocoles identitaires requis. Libre circulation de l ' incomptable infinité qu'est une vie humaine singulière. C'est du reste cette norme qui éclaire un paradoxe que bien peu soulignent : à 1 'heure de la circulation généralisée et du phantasme de la communication culturelle instantanée. La loi passerait ainsi sous le contrôle d'un modèle « national » dépourvu de tout principe réel. et inverse­ ment ne circule que ce qui se laisse ainsi compter. Sous nos yeux se construit la communautarisation de l 'espace public. honneur et paix pour quiconque fait le bien. les gou­ vernements successifs y apportent chacun leur petite touche. de mesures discriminatoires acharnées visant des gens qui sont ici. de plus en plus insistante. qui n ' est jamais que traque policière. Et il est particulière­ ment frappant que ce réel persécutoire de la logique iden­ titaire (la Loi n'est bonne que pour les Français) réunisse sous la même bannière. Tout principe universel abandonné. ou même trois. on multiplie partout les lois et règlements pour interdire la circulation des personnes. les tenants résignés de la dévastation capitaliste (la persécution serait inévitable de ce que le chômage interdit tout accueil) et les tenants d'une fanto­ matique autant qu'exceptionnelle «république française» (les étrangers ne seraient tolérables que pour autant qu'ils « s' intègrent » au magnifique modèle que leur proposent nos pures institutions. ce qui est l'accomplissement d'une pré­ diction géniale de Marx : le monde enfin configuré. et que Contemporanéité de Paul Il des sous-ensembles de la population soient à chaque fois définis par leur statut spécial. tenu pour une catégorie fondatrice dans l' État. convient la maxime : « Gloire. Preuve qu'entre la logique mondia­ lisée du capital et le fanatisme identitaire français. d'une parfaite sim­ plicité. il n'y a plus ni esclave ni libre. Cette configu­ ration fait prévaloir une homogénéisation abstraite. mais comme marché. C'est ainsi qu'en France il n'y a jamais eu aussi peu d'installation d'étrangers que dans la dernière période ! Libre circulation de ce qui se laisse compter.28) ! Et comme. selon qu'il s'agit de vrais Français. sinon celui des persécutions auquel il engage. ou qui cherchent à y vivre. et le Bien par le service que cette vérité exige. Il y a d'un côté une extension continue des automa­ tismes du capital. énoncé proprement stupéfiant quand on connaît les règles du monde antique : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec. voire inintégrables. est la mise. puis pour le Grec ! Car devant Dieu il n'y a point d'acception de personnes» (Rom. 1 0). Notre monde n'est nullement aussi « complexe » que le prétendent ceux qui veulent en assurer la perpétuation. une détestable complicité. et d'abord des capitaux. 2. nos étonnants systèmes d'éducation et de représentation). 3. au regard de la vie réelle des gens et de ce qui leur arrive. où les juristes ne voyaient nulle malice à définir subtilement le juif comme prototype du non-Français. La fondation de 1 'universalisme « français ». comme sous Pétain. jamais ! C'est . Comme dans ces conditions sonne clair l'énoncé de Paul. en place. Cela suit son train. L' État aurait à s ' assurer d'abord et en permanence de l'identité généalogiquement. Ce qui veut dire que. la vérifica­ tion identitaire. comme marché mondial.

Car s'il est vrai que toute vérité surgit comme singulière. Rien de plus captif. pour l 'investissement marchand. dont on redoutera dès lors qu'ils ne désirent en réalité. qu'une commu­ nauté et son ou ses territoires. les jeunes cadres écologistes. D 'une part. les jeunes déjà vieux ! À chaque fois. La fondation de 1 'universalisme que l'abstraction monétaire capitaliste est certes une sin­ gularité. la permanente surrection d'identités subjectives et territoriales. Deleuze le disait exactement : la déterritorialisation capitaliste a besoin d ' une constante reterritorialisation. mais une singularité qui n 'a égard à aucune sin­ gularité. une image sociale autorise des produits nouveaux. Aucune vérité ne peut par conséquent se sou­ tenir de 1 'expansion homogène du capital. des centres com­ merciaux adéquats. des homosexuels. pour que son principe de mouvement homogé­ néise son espace d 'exercice. au Contemporanéité de Paul 13 même titre que les autres. des magazines spécialisés. Car chaque identification (création ou bricolage d'identité) crée une figure qui fait matière pour son investissement par le marché. des radios « libres ». des handi­ capés. La singularité universali­ sable fait nécessairement rupture avec la singularité iden­ titaire. lesquelles du reste ne réclament j amais que le droit d ' être exposées. les catholiques pédophiles. et en organise les séries répétitives. ima­ giner et aimer comme ils 1 'entendent. Une vérité est toujours. D'un autre côté. quelle aubaine ! Les homosexuelles noires. des réseaux publicitaires ciblés. un processus de vérité ne peut pas davantage s'ancrer dans l'identitaire. Elle est organiquement sans vérité. Un processus de vérité interrompt la répétition et ne peut donc se soutenir de la permanence abstraite d'une unité de compte. sa singularité est immédiatement universalisable. il y a un processus de fragmentation en identités fermées. Il faut le semblant d'une non-équivalence pour que 1 'équivalence soit elle-même un processus. en forme de communauté revendicative et de prétendue singularité culturelle. comme au devenir événementiel des vérités. d'autre part. On demandera seulement que la vue d'une jeune fille voilée ne mette pas en transe ses défenseurs. Logique capitaliste de 1 ' équivalent général et logique identitaire et culturelle des communautés ou des minorités forment un ensemble articulé. la dictature uniforme de ce qu'ils croient être la « modernité )). les Serbes handicapés. des cultures diffé­ rentes. Ces deux processus sont parfaitement intriqués. plutôt qu'un vrai tissu de différences mouvantes. soustraite au compte. Mais. . s'habiller. Le cos­ mopolitisme contemporain est une réalité bienfaisante. les prêtres mariés. Le capital exige. selon la loi de compte dominante. manger. et on aimerait seule­ ment que ceux qui les proclament ne se montrent pas aussi violents quand apparaît la moindre tentative un peu sérieuse de différer de leur propre petite différence libérale. déjà immenses en un seul et « même » individu. la question. Cette articulation est contraignante par rapport à tout processus de vérité. et enfin de capiteux « débats de société » aux heures de grande audience. que le monde soit bigarré. rien de plus offert à l 'invention de nouvelles figures de l 'homogénéité monétaire. Ces évidences libérales ne coûtent pas cher. aux prérogatives uniformes du marché. les chômeurs soumis. les islamistes modérés. là n'est pas. des femmes. et qu'il faille laisser les gens vivre. tout processus de vérité est en rupture avec le principe axiomatique qui régit la situation. Qu'il y ait des histoires enchevêtrées. comme de faux naïfs veulent nous le faire croire. et plus généralement des différences. des arabes ! Et les combinaisons infmies de traits prédicatifs.12 Saint Paul. et l'idéologie culturaliste et relati­ viste qui accompagne cette fragmentation. Quel devenir inépuisable pour les investis­ sements mercantiles que le surgissement. Une singularité indifférente à la persistante infinité de l'existence.

religieux. l'enfermement des femmes. On sait du reste que les politiques identitaires conséquentes. loin de reve­ nir vers une appropriation de cette typologie. etc. On oscillera forcément entre 1 'universel abstrait du capital et des persécutions locales. manier innocemment ces catégories. Le mot sexualité obli­ tère l ' amour. et finalement il s ' agit d' inscrire dans le droit ou dans la force brute une gestion autoritaire de ces traits (natio­ naux. comme nous le pensons. le culturalisme promeut la particula­ rité technique des sous-ensembles comme équivalente à la pensée scientifique. Dans le cas de la politique. considérés comme opéra­ teurs politiques dominants. l'imposition des mains ou les tisanes émol­ lientes sont uniformisés. comme la conjugalité stricte.14 Saint Paul. Nous répondons : ces catégories doivent être absentées du pro­ cessus. la considération des traits identitaires est au fondement de la détermination. et dont tous les termes. comme le nazisme. ou d'endosser avec la bénédiction du Pape la défroque du prêtre. La fondation de 1 'universalisme La question est de savoir ce que les catégories identi­ taires et communautaristes ont à voir avec les processus de vérité. ou minoritaire. Les deux peuvent parfaitement se combiner. D'où les énoncés catastrophiques du genre : seul un homosexuel peut « comprendre » ce que c ' est qu 'un homosexuel. faute de quoi nulle vérité n'a la moindre chance d'établir sa persistance et de cumuler son infinité imma­ nente. même sous la forme de l'identité française « républicaine ». lequel identifie typologiquement les procédures de vérité. L'idée qu'on puisse. un Arabe ce que c'est qu'un Arabe. en sorte que les antibiotiques. par exemple les processus politiques. est inconsistante. le chamanisme. Le nom culture vient oblitérer celui d'art. sexuels. désignent une rubrique de la présentation marchande. soit le retour pur et simple aux conceptions archaïques. Qui peut prétendre que va de soi la supériorité du cultivé­ compétent-gestionnaire-sexuellement-épanoui ? Mais qui défendra le religieux-corrompu-terroriste-polygame ? ou . seules les vérités (la pensée) permettent de distinguer 1 'homme de 1 ' animal humain qui le sous-tend.). comme on le voit quand la revendication des homo­ sexuels concerne le droit de rejoindre le grand traditiona­ lisme du mariage et de la famille. et lui substitue pour son propre compte celui de culture. sont guerrières et cri­ minelles. Le système : culture-technique-gestion­ sexualité. on réclamera symétriquement soit le droit géné­ tique de voir reconnu comme identité minoritaire tel ou tel comportement sexuel spécialisé. ne propose qu 'une variante du recouvrement nominal capitaliste. du reste. Or la logique identitaire. dans le cas de l'amour. est le recouvre­ ment nominal moderne du système art-science-politique­ amour. conçue comme culture du groupe. qui a l'immense mérite d'être homogène au marché. Si. Elle n'hésite du reste pas à poser que les éléments constitutifs de cette Contemporanéité de Paul 15 culture ne sont pleinement compréhensibles que sous la condition d'une appartenance au sous-ensemble consi­ déré. etc. qui le refoule. Et enfin. Elle polémique contre tout concept générique de l'art. Le mot gestion oblitère le mot politique. Dans le cas de la science. Le mot technique oblitère le mot science. Le monde contemporain est ainsi doublement hostile aux processus de vérité. Le symptôme de cette hostilité se fait par des recouvrements nominaux : là où devrait se tenir le nom d'une procédure de vérité vient un autre nom. qu'elle soit étatique ou revendicative. Les deux composantes de 1' ensemble articulé (homo­ généité abstraite du capital et revendications identitaires) sont dans une relation de miroir et d'entretien réciproque. ciment subjectif ou représentatif de son existence. culture destinée à soi et potentiellement non universalisable. culturellement éta­ blies. etc. il n ' est pas exagéré de dire que ces énoncés « minoritaires )) sont proprement barbares.

économiques aujourd'hui). En rupture avec tout cela (ni homogénéité monétaire. les esclaves. et si la vérité consiste à le déclarer et ensuite à être fidèle à cette déclaration. c ' est évidemment le discours philosophique et moral grec. pour lui symétrique d'une vision conservatrice de la loi juive. Pas plus il ne doit être requis qu'il soit de telle ou telle classe sociale (théorie de l'égalité devant la vérité). C'est la théo­ rie des discours (il y en a trois : le juif. ni particularité des intérêts d'un sous-ensemble). dès lors que les textes qui nous ont été transmis sont tous des interventions de circonstance. Il ne doit être requis. puisqu ' à la transformation en arguments publicitaires et images ven­ dables des identités communautaires les plus typées et les plus récentes répond la compétence sans cesse affinée des groupes les plus clos ou les plus violents à spéculer sur les marchés financiers ou à entretenir à grande échelle le commerce des armes. La vérité est diagonale au regard de tous les sous-ensembles communautaires. ni qu'il soit juif (ou circoncis).ce point est évidemment le plus délicat . Contemporanéité de Paul 17 La démarche générale de Paul est la suivante : s'il y a eu un événement. Quant à la généralité idéolo­ gique. Seront donc admis. la vérité étant événementielle. On polémiquera contre toute subsomption . notre question se formule clairement : Quelles sont les conditions d'une singularité universelle ? C'est sur ce point que nous convoquons saint Paul. il s 'ensuit deux conséquences. et les droits qui s'y rattachent. sans restriction ni privilège. Paul organisera une distance résolue à ce dis­ cours. ou cette destination. le grec.elle n'en constitue aucune. Que veut Paul ? Sans doute extirper la Nouvelle (l' Évangile) de la stricte clôture où la laisserait qu'elle ne vaille que pour la communauté juive. alors elle est singulière. On polémiquera donc contre les conditions extrinsèques de son existence ou de son identité. ou de tel ou tel sexe (théorie des femmes). Paul n'autorisera jamais qu'aucune des catégories du droit vienne identifier le sujet chrétien. ou destinée à chacun. Mais tout autant ne jamais la laisser déterminer par les généralités disponibles. et donc des textes commandés par des enjeux tactiques loca­ lisés. La fondation de 1 'universalisme se fera le chantre du marginal-culturel-homéopathe­ médiatique-transsexuel ? Chaque figure tire sa légitimité tournante du discrédit de l'autre. ni qu'il soit grec (ou sage). qu'elles soient étatiques ou idéologiques. la vérité étant inscrite à partir d'une déclaration d' essence subj ective. et en particulier la citoyenneté romaine. Aucune généralité disponible ne peut en rendre compte. En définitive. et contre la revendication communautaire ou particulariste. suit implacablement les exigences de la vérité comme singularité universelle : 1 1 Le sujet chrétien ne préexiste pas à l 'événement qu'il déclare (la Résurrection du Christ). ou de 1 'ordre de ce qui advient. ni structu­ rer le sujet qui s'en réclame. D'abord. Ensuite. le nou­ veau). ni légale.16 Saint Paul. Mais. et fier de l'être. La généralité étatique. ni axiomatique. et . car sa question est exactement celle-là. ni revendication identitaire . Il ne saurait donc y avoir une loi de la vérité. ni universalité abstraite du capital. aucun sous­ ensemble préconstitué ne la supporte. c ' est le juridisme romain. Elle n 'est ni structurale. les femmes. ses condi­ tions. 2/ La vérité est entièrement subjective (elle est de l'ordre d'une déclaration qui atteste une conviction quant à l'événement). les gens de toutes les professions et de toutes les nationalités. cha­ cune puise dans les ressources de l 'autre. aussi bien. Bien que lui-même citoyen romain. Elle est offerte à tous. La problématique de Paul. elle ne s 'autorise d'aucune identité. rien de communau­ taire ou d'historiquement établi ne prête sa substance à son processus. sans qu'une condition d'apparte­ nance puisse limiter cette offrande. il s'agit bien de faire valoir une singularité universelle à la fois contre les abstractions éta­ blies (juridiques alors. si sinueuse qu ' en soit 1 'organisation.

devenue obsolète et nuisible. celui qui nomme le sujet dans la force de déplacement que lui confère la sup­ position du caractère achevé du processus de vérité (tÀrriç. est né en fondant du même coup sa date de naissance. il ne faut pas dispu­ ter. Paul est un Juif de la tendance pharisienne. Une vérité est un processus concentré et sérieux. par exemple à 1 ' État romain. car la vérité est un processus. généralement traduit par « foi ». Des opinions. interne aux communautés juives. mais qu'on dira mieux « amour ») . On a besoin pour la penser de trois concepts : celui qui nomme le sujet au point de la déclaration (rria-ru. provoqué une Révolution culturelle dont nous dépendons encore. sans aucune preuve. Il participe avec ardeur à la persé­ cution des chrétiens. et descellant le vrai de la Loi. On est sous Tibère. Il n'est pas au-dessus des moyens d'un commerçant aisé de cor­ rompre un fonctionnaire romain. solitaire. CHAPITRE II Qui est Paul ? Nous pourrions commencer dans le style benoît des biographies usuelles. lapidés. Le père de Paul est un artisan-commerçant. Il est citoyen romain et donc Paul l ' est également. Il n'est pas une de ces maximes qui. généralement traduit par « espérance ». Il faut en passer simultanément par une critique radicale de la Loi juive. comme chacun sait. celui qui nomme le sujet au point de 1 'adresse militante de sa conviction (àyétrrT]. Paul (en réalité Saül. qui ne doit jamais entrer en compétition avec les opinions établies. qu'il l'a achetée. Paul est frappé par une apparition divine et se convertit au christianisme sur la route de . dira Paul. Reste à en déployer 1 'organisation conceptuelle sous-jacente. qui n'a jamais été qu'une ignorance « savante >> des voies du salut.18 Saint Paul. et à nos tâches philosophiques. à ce titre. et de la Loi grecque. le contenu de l'événement mis à part. et non une illumination. tout en rendant justice à celui qui. mais qu'on dira mieux « conviction »). La subj ectivité qui correspond à cette soustraction est une nécessaire distance à 1 ' État. ne puisse convenir à notre situa­ tion. mais aussi battus. fabricant de tentes . d' être plus précis). et. sont léga­ lement poursuivis devant les tribunaux. plutôt). généralement traduit par « charité ». tout cela selon la variation. lequel. Il est donc de la même génération que Jésus. nom du pre­ mier roi d'Israël) naît à Tarse entre I et V (impossible. mais c'est une circularité intéressante. décidant que nul n'était en exception de ce qu'une vérité exige. Ce qui veut dire qu'elle est soustraite à 1 'organisation des sous-ensembles que prescrit cet état. pourchassés. a. L'exécution du Christ date environ de 30. 4/ Une vérité est de soi-même indifférente à l'état de la situation.. 3/ La fidélité à la déclaration est cruciale. et à ce qui lui correspond dans les mentalités : l'appareillage des opinions. En 33 ou 34. ou subordination du des­ tin à l'ordre cosmique. mais qu'on dira mieux encore « certitude » ). L a fondation de 1 'universalisme de son devenir à une loi. laquelle instituait l'an 1 de « notre » ère (la sienne. Comment ce père a-t-il obtenu la citoyenneté ? Le plus simple est d'imaginer. des rapports de force entre ten­ dances. qui sont considérés par les Juifs orthodoxes comme des hérétiques. scientifiquement.

il est évident que la position énonciative fait partie du protocole de 1'énoncé. et sa vocation. faire confiance à la biogra­ phie truquée de Paul présente dans le Nouveau Testament sous le titre de Actes des apôtres). Et ainsi de suite. En un certain sens cette conversion n'est opérée par personne : Paul n'a pas été converti par des représentants de 1' « Église )). À quoi bon tout cela ? Voyez les livres. Il commence ses fameux voyages missionnaires. Paul. de la déclaration de la foi. des raisons qui l' autorisent à poser la question : « Pourquoi je suis un destin ? )) Pour un antiphilosophe. ce n'est pas un rallié. il rappelle toujours qu' il est fondé à parler en tant que sujet. C ' est le « je suis )) comme tel qui est convoqué sur le Qui est Paul ? 21 chemin de Damas par une intervention absolument hasar­ deuse. pour l'intelligence de son propos. 1. on peut. C'est en Paul lui-même la (ré)surrection du sujet. 1 0). La fondation de 1 'universalisme Damas. une césure. Et ce sujet. les circonstances de la vie de Paul.20 Saint Paul. et non un retournement dialectique. Des fragments existentiels. laquelle se souciait comme d'une guigne de ces petits groupes d'hérétiques juifs.est le signe subjectif de l'événement proprement dit qu'est la résurrection du Christ. Car les données fiables externes sont extrême­ ment rares. purement et simplement. et dont la forme est le plus souvent empruntée à la rhétorique des romans grecs.« c 'est arrivé )). Imagine-t-on Rousseau sans les Confessions. car Paul tire des conditions de sa « conversion )) la conséquence qu'on ne peut partir que de la foi. nous l'avons dit. sur la route de Damas (si. C'est une réquisition qui institue un nouveau sujet : « Par la grâce de Dieu je suis qui je suis (Ei!lL ô Ei!lt))) (Cor. Or il est de l'essence de l'anti­ philosophie que la position subjective fasse argument dans le discours . non. sinon la capacité de vérifier tel ou tel détail par l'entremise de l'historiogra­ phie romaine. On ne lui a pas apporté l' Évangile. Aucun discours ne peut prétendre à la vérité s ' il ne contient pas une réponse explicite à la question : qui parle ? Lorsque Paul adresse ses écrits. De même que la Résurrec­ tion est totalement incalculable et que c'est de là qu'il faut partir. sur ce point. Et pourtant. de même la foi de Paul est ce dont lui-même part comme sujet. tout du long de Ecce homo. Le mot « conversion )) convient-il pour ce qui s ' est passé sur le chemin de Damas ? C'est un foudroiement. Kierkegaard sans que nous soyons instruits du détail de ses fiançailles avec Régine. est une grande figure de l'antiphilosophie. Il est clair que la rencontre sur la route mime 1' événement fondateur. sont élevés au rang de garantie de la vérité. Exemple matri­ ciel du nœud entre existence et doctrine. est une construction rétrospective dont la critique moderne a clairement mis au jour les intentions. une fois n'est pas coutume. Heureusement du reste que nous importent au premier chef celles qu'il incorpore lui-même dans ses épîtres. 1 5 . Coupons droit vers la doctrine. ou Nietzsche ne nous prenant pas à témoin. il 1' est devenu. Le récit des Actes des apôtres. et rien n'y conduit. Nous ne pouvons donc aucunement négliger. L' événement . dans l'anony­ mat d'un chemin . Le surgissement du sujet chrétien est inconditionné. Et nous n'avons pratiquement rien d'autre. nous le verrons. Il l' est devenu soudainement. On connaît l'histoire : se rendant à Damas en tant que pharisien zélé pour persé­ cuter les chrétiens. dans le Nouveau . Paul entend une voix mystérieuse qui lui révèle et la vérité. parfois d'apparence anecdotique. comme nous le croyons. Y séparer les éléments réels de la fable édifiante (et de portée politique) qui les enveloppe demande une exceptionnelle et méfiante rigueur. Et même des « épîtres de Paul )) canoniquement recueillies. un siècle au moins après la mort de l'apôtre.

À cette époque le judaïsme est encore une religion prosélyte. pour déclarer que ce qui a eu lieu a eu lieu. Paul passe donc à Jérusalem 23 Qui est Paul ? où il rencontre Pierre et les apôtres. une invention de Paul. Turquie. affirmation qui. S 'adresser aux païens n'est pas. est fondé à déclarer cet événement impersonnel qu' est la Résurrection. mais sont dispensés des pres­ criptions de la loi. pour des raisons doctrinales : 1' entêtement mis à affirmer que Jésus est le Messie (rappelons que « Chrish) n'est jamais que le mot grec pour « messie )). où l'adver. Grèce. armé d'un événement personnel. De là date cette convic­ tion inébranlable quant à son propre destin qui l'opposera à diverses reprises au noyau des apôtres historiques. ceux qui ont connu personnellement le Christ. Nous ignorons tout des enjeux de cette première rencontre. Thessaloniciens !. apocryphe de nombre d'entre elles. usant d'un anachronisme politique risqué. et pour = . Il ne va pas se faire « confirmer )) 1' événement qui 1 'institue à ses propres yeux comme apôtre. si bien que le corpus de cet auteur fondamental se réduit en définitive à six textes plutôt brefs : Romains. C'est cependant assez pour établir quelques traits sub­ jectifs majeurs. Et. Corin­ thiens 1 et Il.22 Saint Paul. La dimension excentrée de l'action de Paul est la substruc­ ture pratique de sa pensée. car sa seconde période de voyages militants durera quatorze ans ! Cilicie. de préférence. La circonci­ sion atteste ici sa fonction de marquage. a) Les « craignant Dieu )) reconnaissent la légitimité globale du monothéisme. et en particulier des compromis verbaux. saire est le moins implanté). et garantir quelques épisodes décisifs. Il faut croire qu'elle ne persuade pas Paul de la nécessité d'en référer souvent au « centre )) jérusalémite. et doivent se faire circoncire. Il laisse cette surrection subjective en dehors de tout sceau officiel. Paul part en Arabie pour annoncer 1 ' Évangile. et que Paul nous rapporte avec un orgueil manifeste (Paul n'est certes ni un introverti. il ne va pas voir les autorités. Macédoine. La fondation de 1 'universalisme Testament. il faut se méfier. aux yeux de la majorité des juifs. qui n'entament que peu sa liberté d'action dans les lieux et territoires qu'il choisit (ceux. L'exégèse scientifique a prouvé le caractère . On sait à peu près comment fonctionnent ces pérégri­ nations militantes. b) Les convertis s 'engagent à respecter les prescrip­ tions de la loi. en sorte que le seul point de continuité entre la Nouvelle selon Paul et le judaïsme prophétique est l'équation Jésus Christ). dont Pierre est la personnalité centrale. laquelle pose que toute univer­ salité véritable est dépourvue de centre. Ce n'est donc pas directement 1' adresse aux païens qui isole Paul de la communauté juive. qui connaît la valeur des compromis raison­ nables. puis repart. On verra dans la suite qu'entêté voire violent sur les principes. du reste. Philippiens. Les choses se passent évidemment mal avec les orthodoxes. Se détournant de toute autorité autre que celle de la Voix qui l'a personnellement convoqué au devenir-sujet. ni un faux modeste) : Que fait-il après le foudroiement de Damas ? Nous savons en tout cas ce qu 'il ne fait pas. Le prosélytisme juif est conséquent et développé. Il divise son audience en deux cercles qu'on pourrait appeler. Paul est aussi un politique. Quand il arrive dans une ville. c'est à la synagogue que d'abord il intervient. rencontrer enfin les « chefs historiques )). Homme qui. Galates. comme on le croit souvent. et notamment de la circoncision. c'est bien en s 'appuyant sur les institutions de cette communauté que Paul initie sa prédication. les apôtres institutionnels. Sans doute son efficacité militante est-elle à ses yeux une garantie suffisante pour qu' il puisse. un point de la plus haute importance. d ' initiation majeure. Syrie. Il ne va pas à Jérusalem. Par exemple. Paul reste en Arabie pendant trois années. passé ce délai. les sympathisants et les adhérents.

Là il essaie de consti­ tuer un groupe qui mélange des judéo-chrétiens et des pagano-chrétiens. forme archaïque de notre « camarades ». si ses textes sont recopiés et circulent. d'où vient sans doute « église ». entre le petit noyau de fidèles constitué dans une ville et la région tout entière. Sa vision des choses. Au bout de ces quatorze ans d'errance organisatrice. l'Oriental. Ses épîtres ne sont rien d'autre que des interventions dans la vie de ces noyaux. Si Paul commence à écrire sur des points de doctrine. les noyaux de fidèles dont il a soutenu la création. Responsable de plusieurs groupes essentiellement constitués de pagano-chrétiens. Paul en confie la direction à ceux dont il apprécie la conviction. nous pensons que c'est parce que lui apparaît la nécessité de combattre à . et s'appelle lui-même « le vieux Paul ». pas un campagnard. sur un ton animé et majestueux. Son style ne doit rien aux images et métaphores rurales. auxquels Paul adresse. Rappelons que Paul est né d'une famille aisée de Tarse. Lutte contre les divisions intestines. Qu'ils soient commen­ surables à une vérité transforme toujours des individus anonymes en vecteurs de l'humanité tout entière. Paul réside à l'époque à Antioche. pour ne rien dire de ces Romains. si elle embrasse avec ferveur la dimension du monde. si loin qu' il soit. La fondation de 1 'universalisme des raisons extrêmement fortes et légitimes. Qui sont en effet ces Thessaloniciens. c'est aussi une géo­ graphie intérieure. qui dans les conditions de l'époque peuvent être très violents. dont ne nous reste aucune trace écrite. soutient une impo!!ture. et où. qu' il est un homme de la ville. Paul abandonne la synagogue. Une fois le groupe suffisamment consolidé à ses yeux (on dira qu'il est alors ecclésia. exigence pres­ sante d'une action prosélyte soutenue. et à eux seuls. et elles en ont toute la passion politique. Il a la cinquantaine. Il semble que rapidement les adhérents du groupe seront majoritairement des pagano-chrétiens. Pourquoi ? On peut sur ce point faire quelques hypothèses. Ce n'est pas indifférent. Puis il continue son voyage. renouvellement de la confiance aux diri­ geants locaux. à laquelle il procède constamment. Il y a dix-sept ans que Paul a reçu la convocation de Damas. organisation des finances . la troisième de 1 'Empire après Rome et Alexandrie. c'est bien parce que le cos­ mopolitisme urbain et les longs voyages en ont façonné l'amplitude. Paul ne perd jamais de vue. se porte jusqu'aux extrêmes limites de l 'Empire (son plus cher vœu est d'aller en Espagne. . comme si lui. qu'il est licite de s'adresser. . et se replie chez un sympathisant local. Cela n'est guère étonnant. on risque sa vie. Disons que la poignée de résistants des années 1 940 ou 1 94 1 est logée à la même enseigne que les Corinthiens de Paul : c'est à eux. s'il s'agit de pointer quelque réel de la France. mais qu'il faut se représenter comme un petit ensemble de militants). singulièrement en ce qui concerne les rites.s incidents. vu les très faibles concessions que Paul fait à 1 'héritage juif. perdus dans la cité. ne pouvait mener à terme sa mission que du côté de l'extrême Occident). rappel de principes Qui est Paul ? 25 fondamentaux. ses épîtres ? Probable­ ment quelques « frères ». une très grande ville. ces Corinthiens. Après de.24 Saint Paul. Rien n'y manque de ce qu'un activiste de n'importe quelle cause organisée peut reconnaître comme étant les soucis et les emportements de l 'intervention col­ lective. pour tout dire. et qui deviendront ses lieutenants. qui n'est pas celle du petit propriétaire foncier. Il y a environ vingt ans que le Christ est mort. Les premiers textes de lui qui nous soient parvenus datent de cette époque. examen de points litigieux. L'universalisme de Paul. qui en revanche abondent dans les paraboles du Christ. Rien n' est plus significatif de la certitude de Paul quant à l ' avenir de son action que l ' identification. nous sommes à peu près en 50.

C'est la seconde rencontre de Paul et de Pierre. L' événement­ Christ accomplit la Loi. et d'autant plus actives. Ou bien on en participe. il ne la résilie pas. Les judéo-chrétiens de stricte obser­ vance maintiennent la pratique des degrés d'adhésion. Le processus d'une vérité n'est universel qu'autant que le supporte. quelle que soit leur provenance. Le point est que Paul ne peut consentir à distinguer deux cercles dans ceux qu ' il rallie. Sa conception du sujet est dialectique. Des gens. Cette distinc­ tion sans intermédiaire ni médiation est entièrement subjective. Encore une fois. les marques traditionnelles d'appartenance à la commu­ nauté juive ? Sur ces questions. les sympathisants doctrinaux. et on en tire les consé­ quences. ce qui ne peut que fzxer la Nouvelle dans l'espace communau­ taire. il faut en reve­ nir à des observances ou à des signes particuliers. comme son point réel. Ils s'opposent à l'apôtre. une reconnaissance sub­ jective immédiate de sa singularité. ni même à la nuancer. qui organisent le nouage de la sin­ gularité et de l 'universalité. reprises et élevées par la nouvelle annonce. en 5 1 ?) a une importance décisive. ou de faction. On peut même dire que. le processus d'une vérité est tel qu'il ne comporte pas de degrés. et Paul a pris soin de venir à Jérusalem accompagné de Tite.26 Saint Paul. à l'arrière-plan. Son enjeu particulier est la circoncision. et la nouvelle universalité ne soutient aucun rapport privilégié avec la communauté juive. sèment le trouble. Les marques héritées de la tradition (la circoncision par exemple) sont donc toujours nécessaires. pour tout dire. pour son déploiement dans les peuples de 1 'Empire. et les « vrais » convertis. Les marques extérieures et les rites ne peuvent servir à la fonder. Une grave querelle s'élève. qui engage le destin de la nouvelle doctrine. pour la construction de cette vérité. l'événement rend obsolète le marquage antérieur. La fondation de 1 'universalisme grande échelle. qui est. qui n'ont aucune espèce de connaissance ni de res­ pect de la Loi. sans aucun doute. Sinon. Pour lui. Il s'agit d'un conflit majeur. ou bien on lui demeure étranger. et Qui est Paul ? 27 cette fois nous sommes renseignés sur son enjeu. Pendant le séjour de Paul à Antioche arrivent des judéo-chrétiens de stricte observance. elles sont transfigurées. ritualisés et circoncis. Jusqu'à quel point reste-t-elle tributaire de son origine. On décide finalement de trancher la question à Jérusalem avec les apôtres histo� riques. le peuple que cimente 1 'Ancien Testament ? De quelle importance sont. Paul se trouve à la tête du second camp. ce n'est pas le prosélytisme en direction des non-juifs qui est en cause. Il s'agit de poser que sa nouveauté conserve et relève le site traditionnel de la croyance. et qu'ils soient circoncis ou non. la conférence de Jérusalem (en 50 ? . exigent la circoncision de tous les fidèles. Certes. Il ne s'agit pas de nier la puissance de 1' événement. les composantes de . La circonstance 1'oblige à se concevoir comme un chef de parti. C'est la rançon du statut de la vérité comme singularité universelle. ni les pra­ tiques rituelles de la communauté. on déclare 1' événement fondateur. et trouvent proprement scandaleux qu'on considère comme des égaux des gens qui n'ont ni les marques. et bloquer son déploiement universel. la question est : qui est élu ? Qu'est­ ce que l'élection ? Y en a-t-il des signes visibles ? Et fma­ lement : qui est sujet ? Qu'est-ce qui marque un sujet ? Le camp judéo-chrétien de stricte observance pose que l'événement-Christ n'abolit pas l'espace ancien. un fidèle incirconcis. Mais. la communauté juive ? Dans mon langage : quel est le rapport exact entre 1 'universalité supposée de la vérité postévénementielle (ce qui s ' infère de ce que le Christ est ressuscité) et le site événementiel. l ' incorpore par dépassement. Paul consi­ dère donc tous les convertis comme des fidèles de plein exercice. Pour lui (et nous lui accorderons ce point).

l'observance minutieuse de la Loi) soit indéfendable ou erroné. assumant de façon raisonnable leurs fonctions symboliques dirigeantes. C'est que 1 'impératif postévéne­ mentiel de la vérité le rend (ce qui est pire) indifférent. son lieu. Le débat. voyant que l 'Évangile m'avait été confié pour les incir­ concis. 1 O. je montai de nouveau à Jérusalem avec Barnabas. afin que la vérité de l'Évangile fût maintenue parmi vous. Le marquage (y a-t-il des marques ou des signes visibles de la fidélité ?). Il est certain qu' elle s ' est terminée par un compromis. afin de ne pas courir ou avoir couru en vain. 1 . philosophiquement reconstitué. Paul des Gentils. afin que nous allassions. qui était avec moi. qui avaient monté les troubles d'Antioche) sont qualifiés de « faux frères ». Mais si dans son être 1 'événement est tributaire de son site. et il est clairement question de savoir si on cède à la pres­ sion ou non. Céphas et Jean. comme à Pierre pour les circoncis. Pierre est apôtre des Juifs. L'interruption (qu'est-ce qu'un événement interrompt ? Qu ' est-ce qu'il préserve ?). Il y a eu médiation des apôtres historiques. Au contraire. tout ce qu'il mobilise. les rites. Nous ne leur cédâmes pas un instant et nous résistâmes à leurs exigences. Ceux qui sont les plus consi­ dérés. À l ' intersection de ces trois concepts se construit l'interrogation fondamentale : qui est sujet du processus de vérité ? Nous ne connaissons l'existence et les enjeux de la conférence de Jérusalem que par le bref récit de Paul lui­ même. à moi et à Barnabas. porte sur trois concepts. on devine que la bataille a été rude. ni n'est en aucune façon exigible. avec l' intention de nous asservir. et eux vers les circoncis. 1 9). Jacques et Jean. et qui était Grec. une sorte de délimitation des sphères d'influence. La fidélité (qu' est-ce qu' être fidèle à une interruption événemen­ tielle ?). et ce fut d ' après une révélation que j 'y montai . Ce n'est donc pas que le marquage communautaire (la circonci­ sion. . puisque l'incir­ concision n'y revêt aucune valeur particulière. La formule en est : il y a des apôtres qui travaillent en milieu juif. Mais Tite. Qui est Paul ? 29 Quatorze ans après. et cite bien plus souvent l'Ancien Testament que les paroles supposées du Christ vivant. je l'exposai en particulier à ceux qui sont les plus considérés. des ë8vot (qu'on traduit par « nations ». Cet énoncé est évidemment sacrilège pour les judéo-chrétiens.28 Saint Paul.et ayant reconnu la grâce qui m'avait été accordée. ne fut pas même contraint de se faire circoncire. Je leur exposai l'Évangile que je prêche parmi les païens. me donnèrent. qui sont regardés comme des colonnes. à cause des faux frères qui s 'étaient furtivement introduits et glissés parmi nous. Paul lui-même est entièrement de culture juive. Et cela. Son énoncé rigoureux est : « La circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien non plus » (Cor. Les judéo-chrétiens de stricte observance (ceux.quels qu'ils aient été jadis. sans doute. Notons qu'il n'est pas pour autant un énoncé pagano-chrétien. C 'est un texte entièrement politique dont il faut rete­ nir au moins trois points : 1 1 Quel que soit le caractère pondéré du discours. Il n'a plus de signification. . et par la mise en scène des Actes. ce que j 'ai bien eu soin de faire. nous vers les païens.7. ni positive ni négative. La fondation de l 'universalisme l'événement. Pierre (Céphas). et qui désigne en fait tous les peuples autres que le peuple juif). d'autres en milieu païen. ont donné leur aval à une sorte de dualité militante empirique. cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes.car celui qui a fait de Pierre l'apôtre des circoncis a aussi fait de moi l'apô­ tre des païens. 2. . la main d'association. ayant aussi pris Tite avec moi . dans ses effets de vérité il faut qu'il en soit indépendant. Paul n'est pas opposé à la circoncision. 1. qui. Jacques. .ceux qui sont les plus considérés ne m ' imposèrent rien. Paul relate 1 'épisode dans 1' épître aux Galates. a pour site cette communauté. Ils nous recommandèrent seule­ ment de nous souvenir des pauvres. pour épier la liberté que nous avons en Jésus-Christ. .

dans cette conclusion. Quel est. la conférence ne semble pas en état de fixer le contenu de ce difficile appariement Qui est Paul ? 31 entre événementialité . quand elles furent venues. en laissant l'action de Paul se développer en même temps que celle des judéo-chrétiens de stricte observance. Car la liberté met en jeu la question de la loi. voyant entrer des disciples de Jacques. une précaire scission (après beaucoup d'autres). puisque dépourvu de tout enracinement dans le judaïsme historique. et. La question est de savoir si on peut prendre les repas rituels avec des non­ juifs. elle a évité au christianisme de n'être qu'un illuminisme nou­ veau. que le compromis était instable. Ce qui ne veut pas dire qu'il ait été sans portée historique. La conférence de Jérusalem. Au contraire. où il mobilise les éléments de son site. Le texte porte encore la marque d'une vraie fureur : Mais lorsque Céphas vint à Antioche. où Paul est revenu. et immanence à la situation. De quoi s'agit-il ? Pierre est à Antioche (une tournée d'inspection ?). très précaire lui aussi. parce qu 'il était répréhensible. tu vis à la manière des païens et non à la manière des Juifs. avant 1 'arrivée de quelques personnes envoyées par Jacques. cette portée est considérable. Que la situation. preuve parmi d'autres qu'il s'agit d'un document officiel. Mais. Voyant qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Évangile. mais laisse se développer des expériences antinomiques. La conférence de Jérusalem est véritablement fondatrice. je lui résistai en face. qu'il ne leur impose ni les rites ni les marques en est une autre. je dis à Céphas. y compris le ton défensif de Paul (il plaide visiblement pour un droit reconnu à poursuivre son action). Cet incident est passé sous silence dans les Actes. même après la conférence. par crainte des circoncis. reste très tendue est attesté par le fameux « incident d'Antioche )) . et peut-être le zèle de Paul lui-même. sur laquelle apparemment la conférence ne tranche pas.30 Saint Paul. En effet. n'indique clairemept le parti adopté sur les questions de fond. et qui semble avoir eu lieu à la fin de la même année. Paul le prend très mal. il mangeait avec les païens . Que Paul s'occupe des païens est une chose. Tout montre qu'il ne badinait pas avec la fidélité aux principes. C'est déjà beaucoup qu'elle en organise empiriquement la pos­ sibilité. en présence de tous : Si toi qui es Juif. . a évité au christianisme de n'être en définitive qu'une secte juive. et « romaine )). Elle tient ainsi serré le fil de 1 'événement comme initiation d'un processus de vérité. en dernier ressort. car elle dote le christianisme d'un double principe d'ouverture et d'histo­ ricité. Avec lui les autres Juifs usè­ rent aussi de dissimulation. il mérite son titre de pierre angulaire de l' Église. Pierre commence par le faire mais. La fondation de 1 'universalisme On remarque cependant que rien. en bridant le zèle des pagano-chrétiens hostiles au judaïsme. pourquoi forces-tu les païens à judaïser ? Paul rompra aussitôt après avec Barnabas qui a été entraîné par Pierre. que possible. organisationnelle. 3/ Tout montre. 2/ Le moment clé du texte est celui où Paul déclare que ses adversaires épiaient « la liberté que nous avons en Jésus-Christ avec l'intention de nous asservir ». il s'esquiva et se tint à l'écart. question qui sera centrale dans la prédication de Paul. il s'éloigne de la table. le rapport entre loi et sujet ? Est-ce que tout sujet est dans la figure d'une sujétion légale ? La conférence de Jérusalem ne décide rien. Il voit sans aucun doute dans le compor­ tement de Pierre une remise en cause du compromis ini­ tial et une position hypocrite. S ' il est vrai que Pierre a été l'artisan du compro­ mis de Jérusalem. que Paul mentionne juste après son récit de la conférence. chargé de donner des premières décennies du christianisme une version aussi uni­ forme. en sorte que Barnabas même fut entraîné par leur hypocrisie. Que l'événement soit nouveau ne doit en effet jamais faire oublier qu'il n'est tel qu'au regard d'une situation déterminée. Certes.

ce qui le met en difficulté à Athènes est son antiphilosophie. mais clair. La fondation de 1 'universalisme L'énigme apparente est la suivante : pourquoi Paul dit­ il à Pierre que lui (Pierre). Que Pierre ait pu se montrer inconséquent au regard de ses propres principes.2. que Paul écrit en grec. au moins dans son esprit. Preuve en est que Paul n'y a fondé aucun groupe. et dont l'instrument est la supério­ rité rhétorique (ùrrepox� Myou). dont les traduc­ tions sont fatiguées par des siècles d'obscurantisme (cette « foi )) ! cette « charité )) ! ce « Saint-Esprit )) ! Quelle . Paul repart en voyage (Macédoine. et Jésus-Christ crucifié. afin que votre foi füt fondée. Moi-même j 'étais auprès de vous dans un état de faiblesse. non sur la sagesse des hommes. dans son impératif ancien. le grec courant de l' Orient d' alors. C'est que nous sommes là sur la deuxième grande ligne de front de Paul (la première étant le conflit avec les judéo-chrétiens) : le mépris où il tient la sagesse philoso­ phique. au regard de ces accords. qui est pour la vérité surgissante principe de mort. Ce qu'a fait Pierre. qui est une sorte de langue internationale (un peu comme l ' anglais aujour­ d'hui). On peut dire que Paul reproche à Pierre d'agir d'une façon qui n' est en rien conforme à l'image que Pierre lui-même prétend donner de ce que c'est qu'être un juif. les philosophes grecs éclatent de rire et s'en vont. de ces expéditions d'un anti­ philosophe en terre philosophique : Pour moi. frères. au regard des exigences de l'action. n'est pas. il n'est plus possible de tenir la balance égale entre la Loi. et infidèle au compromis passé.32 Saint Paul. Peut-être peut-on en retenir. 1. qui est que la Loi est devenue une figure de la mort. Pour Paul. qui est juif. ce n'est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu. Un épisode fameux autant qu'invraisembla­ ble est le grand discours que Paul aurait tenu aux philo­ sophes athéniens (des stoïciens et des épicuriens) « au milieu de l'Aréopage )). et ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse. un bilan indirect. mais sur la puissance de Dieu. On trouve. s'agissant du logos. De ces voyages. enracine en Paul l'idée que ce qu'il faut. Car je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ. au cœur même du maigre « appareil » chrétien. et à prati­ quer des rites extérieurs. Il s'ôte ainsi tout droit de forcer les païens à se conformer à cette image. et de grand tremble­ ment . c'est le grec des commerçants et des roman­ ciers. Notons. On ne saurait sous-estimer 1' importance de 1' incident d'Antioche. dans Cor. et instruit par de grandes luttes « au sommet )). ce sont des principes nouveaux. mais sur une démons­ tration d'Esprit et de puissance. et pour tout dire mortifère. c'est que la Loi. Le problème est de savoir comment. la piteuse conclusion : entendant Qui est Paul ? 33 Paul parler de la résurrection des morts. Cela va alimenter une thèse essentielle de Paul. n'est plus tenable. Il est en effet probable que la prédication de Paul n'a pas rencontré un vif succès à Athènes. c'est une défaillance grave. de crainte. Il faut restituer aux mots de Paul. armé de la seule conviction qui déclare l'événement-Christ. vit à la manière des païens ? La réponse suppose une référence implicite aux accords de Jérusalem. Désormais chef de tendance. « répréhensible ». et la déclaration événemen­ tielle. situation précaire. qui est son principe de vie. Il ne s'agit nullement d'une langue fabriquée ou ésotérique. lorsque je suis allé chez vous. on peut abor­ der le milieu intellectuel grec. Ce que cet incident lui montre. Pour quelqu'un qui se réclame de la Loi. dont la catégorie essentielle est la sagesse (crocpia). Grèce). est une duplicité. La situation de Pierre lui en a donné la preuve concrète. C 'est le non-respect hypo­ crite d'une convention. hypocrite. les Actes donnent une version en Technicolor. Pour tout dire. même pour ceux qui s'en réclament.

tout comme Grec avec les Grecs : la vérité subjective est indifférente aux coutumes. en même temps que le signe qui élit Jérusalem. Dans tous les groupes ralliés à la déclaration chré­ tienne. Il y a eu échec devant les « Grecs )). ce n'est pas un propos que puisse supporter une <pLÀoao<pla. Il va au temple. Tels sont les deux référents historiques de 1' entreprise de Paul. Il faut trouver le chemin d'une pensée qui évite l'un et l'autre de ces référents.v ao<pl<.34 Saint Paul. ni la localisation sur la terre d'Israël. passible de la peine capitale. mais aussi que la discussion ne se fait pas de l ' extérieur. Une telle action est.nous l'avons mentionné . Dans les circonstances publiques. s ' interdire d'y voir un patois d' Église. Désireux de surveiller le destin de la collecte et le sens qui lui est donné. Le récit le plus plausible est le suivant. En acceptant leurs dons. par la collecte. Ainsi commence toute vérité. Il manifeste que ni l ' appartenance à la communauté juive. aux yeux de l'administra­ tion religieuse juive. presque morte déjà. de la philosophie. comme étant tout naturellement le centre du mouvement chrétien. on collectait des fonds destinés à la communauté de Jérusalem. .). ni les marques de cette appartenance. centre évident. Paul a-t-il réellement commis le crime qu ' on lui impute ? La plupart des historiens pensent que non. Paul donne de la collecte une interprétation exacte­ ment contraire. Quand Paul parle des subtilités du grec. Cette maxime enve­ loppe une antiphilosophie radicale. sans la sagesse du langage. suivie sur ce point par 1 'occupant romain qui a 1 'habitude de maintenir les usages locaux. Les Juifs posent la question de la loi. Au moment du départ surgit une nouvelle question militante. le souffle) et de puissance (ouva�u:. car. La fondation de l 'universalisme déperdition sulpicienne d'énergie !) leur valeur courante et circulante. selon le pénible transit des idiomes. À Jérusalem. Il y a alors une émeute contre lui. et le vœu de Paul . Les judéo-chrétiens voient dans ce tribut versé la reconnaissance de la primauté des apôtres historiques (Pierre et les autres). La collecte affirme donc une conti­ nuité entre le communautarisme juif et 1' expansion chré­ tienne. C ' est dans la même langue vivante qu 'il y a conflit. Finalement. Ce qui se passe alors ne peut qu'être reconstruit. ne rallie que des compagnons anonymes et peu nombreux. comme il l'a écrit. il faut certes se souvenir que la langue lettrée. Paul oppose une démonstration d'esprit (rrveü�a. Paul accepte. celle de la collecte. Il s ' agit donc d' intervenir « oùK t. cette ten­ tative diagonale ne connaît que de rares succès. le centre entérine la légitimité des groupes pagano-chrétiens. Le fond de l'affaire est qu'un surgissement subjectif ne peut se donner comme construction rhétorique d'un ajustement personnel aux lois de 1 'univers ou de la nature. ne sont des critères pertinents pour décider si un groupe constitué fait ou non partie de la mouvance chrétienne. est figée. On est alors sous Néron. Paul est un peu dans la gueule du loup. Que signifiait cette cotisation ? Nous retrou- Qui est Paul ? 35 vons ici la lutte de tendances arbitrée par le faible compro­ mis de la conférence de Jérusalem. les groupes extérieurs reconnaissent qu'ils sont comme une diaspora. La sagesse des hommes s'oppose à la puissance de Dieu.t Myou )). Paul décide d'accompagner les fonds à Jérusalem plutôt que d'aller en Espagne. il sait se faire « Juif avec les Juifs )). celle des philosophes. de la commu­ nauté juive. Le bilan de Paul semble sincère. On exige de lui qu'il sacri­ fie à certains rituels juifs. À la sagesse armée de rhétorique. car il est accusé d'avoir introduit dans le temple un non-Juif.est d'aller en Espagne. qui repré­ sente pour l'époque le bout du monde. avec le Temple. les Grecs celle de la sagesse.

Ce sont des documents militants envoyés à de petits noyaux de convertis. Il y est donc transféré. ni somme. mais ce dont une conviction est capable. Il propose une parole de rup­ ture. selon les meilleures règles du roman d'aventures maritimes. Une brève allusion de Clé­ ment. non pas du tout par le martyre de Paul. et 1' écrit suit. CHAPITRE III Textes et contextes Les textes de Paul sont des lettres. C'est dire que. après tout. Plus à la maj orité des textes de Lacan qu' à La Science des rêves de Freud. pour ce qui concerne les dernières années de la vie de Paul. maintenant. Elles couvrent une très brève période (de 50 à 58). et qu'est-ce qui a com­ mandé leur solennelle et suspecte inclusion dans l'intou­ chable corpus connu sous le nom de Nouveau Testament. où l 'opportunité de l 'action l 'emporte sur le souci de se faire valoir par des publica­ tions (Lacan disait : des « poubellications » ). soit au terme d'un procès en règle. et nul ne peut exclure qu'il ait cru possible. Comme l 'accusation peut entraîner la peine de mort. Mais. et pour cause : tous les textes authentiques qui nous sont parvenus sont certainement antérieurs à son arrestation. ni des traités théoriques. comme le sont les Évangiles. ni des prophéties lyriques. Le transfert à Rome est raconté avec un grand luxe de détails dans les Actes. ils ressemblent plus aux textes de Lénine qu' au Capital de Marx. ni même vraiment de livre.36 Saint Paul. il est arrêté par un détachement de soldats romains au moment où il allait être lynché. On trouvera dans cette forme. mais par le spectacle édifiant d'un apôtre qui continue à Rome. L'énigme est plutôt de savoir comment ces textes de circonstance nous sont parvenus. Ce sont des interventions. ni les vies exemplaires. La fondation de l 'universalisme À vrai dire on n'en sait rien. Plus aux cours de Wittgen­ stein qu ' aux Principia Mathematica de Russell. et utile. ici. soit durant une persécution. écrites par un dirigeant aux groupes qu' il a fondés ou sout�nus. nul ne peut le savoir. Paul lui-même nous enseigne que ce ne sont pas les signes de puissance qui importent. comme 1 ' Apocalypse attribuée à Jean. On emmène Paul à la garnison de Césarée. et il semble y être resté en captivité de 60 à 62. il fait valoir ses droits de citoyen romain : un citoyen contre lequel est instruite une accusation capitale a le droit d'être jugé à Rome. Les Actes se terminent bizar­ rement. un trait de l ' antiphilosophe : il n ' écrit ni système. une provo­ cation. Ce sont les Romains qui vont instruire l ' accusation. Ce ne sont d ' aucune façon ni des récits. permet de penser qu'il a été finalement exécuté. nous sommes en réalité dans l'ignorance la plus complète. Il comparaît vers 59 devant le gouverneur Festus (ce point est assuré). en toute tranquillité. Aucun texte de Paul ne fait référence à ces épisodes. quand c ' est nécessaire. Ce qui témoigne. Il est impossible de distinguer le vrai du faux. comme en écriront plus tard les Pères de 1 ' Église. de la bénévolence pro-romaine de l'auteur des Actes. et pour toujours. son activité prosélyte. En tout cas. vers 90. De ce point de vue. Paul est un activiste. . avec bien d'autres détails.

Bien entendu. sauf pour part celui de Jean (qui est le plus tardif. divinations et annonces. Mais aucun document écrit fixant cette histoire ne nous est parvenu qui soit antérieur à 70. quand est venu (fort tard. morts ressuscités. On a souvent noté que la vie empirique de Jésus n'est pratique­ ment pas mentionnée dans les épîtres. la singularité exceptionnelle de sa vie. sur les treize lettres que contient le Nouveau Testament. Leur but est manifestement de mettre en évidence les exploits de Jésus. La fondation de l 'universalisme Le recueil canonique des « épîtres de Paul )) est tardif. métaphores obscures. pour cer­ taines d'entre elles. À une telle réduction ne convient qu'un style lui-même concentré. nous le verrons). images apocalyptiques.38 Saint Paul. Tout est ramené à un seul point : Jésus. même si l'on peut penser. imposition des mains. tout le reste. et ne concernent que des fragments. L'enseigne­ ment de Jésus tout comme ses miracles sont superbement ignorés. Si 1' on date la première épître aux Thessaloniciens de 50. pas plus du reste qu'aucune des fameuses paraboles du maître. Il n'a rien connu de la vie du Seigneur. tout simplement. s 'accorde globalement avec cet attirail du magicien itinérant. Il a donné beaucoup de soucis au centre historique de Jérusalem. à la rédaction des Évangiles. tel qu'il nous est restitué par les Évangiles. due à l'ordre canonique multisé­ culaire du Nouveau Testament. c'est un écart de vingt ans qui la sépare du premier évangile rédigé (celui de Marc). et Christ à ce titre. Il n'est pas l'un des douze apôtres. multiplication instantanée des victuailles . Le style de Jésus. soit à peu près dix ans après la mort de Paul. à la fin du me siècle) le Textes et contextes 39 moment de rassembler les documents fondateurs de la nouvelle religion. Les textes de Paul ne retiennent à peu près rien de tout cela. au moins six sont certai­ nement apocryphes. de ses miracles. forment avec les épîtres de Paul un véritable contraste. n'a aucune importance réelle. ce qui est plausible. Et comme ses lettres ont été copiées et ont circulé très tôt. sur lequel nous aurons à revenir. voire la falsifie. et . impose à notre opinion spontanée la certitude contraire : les épîtres de Paul sont antérieures. Le reste. En outre. Il n'en est pas moins marqué par les lois du genre : paraboles à double sens. est mort sur la croix et ressuscité. parce qu'une illusion tenace. comme nous 1' avons signalé. 1 / Nous ne nous lasserons pas de le rappeler. mais l 'encombre. . de sa mort. et par la volonté de rupture qu'il sait mettre en forme. qu'on devait pourtant raconter avec force détails dans le milieu chrétien de la première génération. 2/ Les Évangiles. phénomènes météorolo­ giques anormaux. qu'elles proviennent de 1' « entourage )) de Paul. Mieux encore : les épîtres de Paul sont. marche sur les eaux. indécidabilité savam­ ment construite de l'identité du personnage (prophète ? messie ? envoyé de Dieu ? fils de Dieu ? nouveau Dieu descendu sur terre ?). des récits oraux de la vie de Jésus. Il y a donc une franche antériorité de Paul en ce qui concerne la circulation écrite de la doctrine chrétienne. devaient circuler en abondance à 1 'époque de la prédication de Paul. Pourquoi et comment ce corpus a-t-il été sacralisé ? Souvenons-nous que Paul n'a pas de légitimité histo­ rique évidente. Il date probablement de la fin du If' siècle. les plus anciens textes chrétiens qui nous soient parvenus. Quatre importantes remarques peuvent éclairer cette bizarrerie. . et de beaucoup. il aurait sans doute été difficile de les ignorer purement et simple­ ment. il brille par la saveur de ses aphorismes. fils de Dieu (ce que cela veut dire. Tous les grands classiques de la thaumaturgie et du charlatanisme religieux y sont abondamment convoqués : guérisons miraculeuses. Disons même : le reste (ce que Jésus a dit et fait) n 'est pas le réel de la conviction. vers 90 peut-être). Certes. Les copies les plus anciennes dont nous disposons sont du début du IIf' siècle.

Paul est un immense écrivain. 4/ Chacun sait qu'une organisation constitue le recueil de ses textes de référence quand elle doit fixer son orien­ tation contre des déviations dangereuses. de ce déplacement. Au-dessus de ce Dieu créateur existe un Dieu véritable­ ment bon dont la figure est celle d'un Père. porté par la prose à la lumière de sa nouveauté radicale. Certes. est plus importante que la prééminence de Jérusalem. soutient que la rupture entre christianisme et judaïsme. la structure de l'Empire romain. On peut dire que. Martion. comme la considération du monde tel qu'il est suffit à l'établir. ou voile­ ment de la vérité. Il résulte de tout cela que les épîtres de Paul sont les seuls vrais textes doctrinaux du Nouveau Testament. le message chrétien resterait ambigu et mal dégagé de la littérature prophétique et apo­ calyptique surabondante à l'époque. Que son texte le plus déve­ loppé. Paul est à plus d'un titre le précurseur. le plus construit. C'est une importante raison de leur présence dans le corpus canonique. Or. soit une épître aux Romains. pour lui. entre (pour nous) Ancien Testament et Nouveau Testament. et ce Dieu. il est essentiel de prendre en compte le surgissement.40 Saint Paul. Il est certain que. très vraisemblablement). le plus décisif. déclenché en 66 (après la mort de Paul. en 70. À cet égard. Pour la question qui nous occupe. où résidaient les apôtres historiques. C'est le véritable début de la diaspora juive. La fondation de l 'universalisme dépouillé des tics de la littérature prophétique et thauma­ turge. singulièrement celui de Luc. Le Dieu du christianisme (le . par sa vision universelle et décentrée de la construction des noyaux chrétiens. le sens de la Révélation. le dégagement en force d'un noyau essentiel de la pensée. Mais ce qui importe à cette prose est en définitive l'argumentation et la délimitation. dont Jérusalem. certains passages. ni savantes obscurités. le père symbo­ lique (révélé par le seul christianisme) doit être distingué du père créateur. était le symbole. Le paradoxe de la foi doit être produit tel quel. les premiers siècles du christianisme sont particulièrement tourmentés. Encore une raison majeure d'inscrire Paul dans le corpus officiel. On comprend que . ramassé. Sans les textes de Paul.Luther ait affirmé que les épîtres de Paul contenaient. singulièrement en ce qui concerne la rupture avec la Loi juive. donnant le signal de la longue suite des héré­ sies d'orientation manichéenne. L'Ancien Testament traite du Dieu qui a créé le monde. et elles seules. entre l'Orient et l 'Espagne. ou lutter contre des scissions menaçantes. Dès cette époque s'amorce le processus qui va faire peu à peu de Rome la véri­ table capitale du christianisme. ou réel.par exemple . qui signifie le monde. 1 'hérésie de Martion. Il n'y aura donc ni paraboles. Comme nous le faisait remarquer le poète Henry Bauchau. et non d'un créateur. combinant une sorte d'abstraction violente et des ruptures de ton qui visent à faire pression sur le lecteur. formulaire. à ne lui laisser aucun répit. fait partie de ce genre de hasards dont la fonction symbolique est sans appel. C'est surtout la fin de la signification « centrale >> de Jérusalem pour le mouvement chrétien. et raturer historiquement Textes et contextes 41 l'origine orientale et juive. doit être considérée comme absolue. en un sens précis : ce n 'est pas du même Dieu qu 'il est question dans l 'une et dans l 'autre des deux religions. d'une hérésie qu'on peut bien dire ultrapaulinienne. sachant lâcher au bon moment de rares et puissantes images. à la destruction du temple de Jérusalem par Titus. et n'ait pas caché son peu d'estime pour les évangiles synoptiques. ni indécision subjective. est un être malfaisant. ressemblent à des tirades de Shakespeare. 3/ Que s'est-il p assé entre la rédaction des textes de Paul et celle des Evangiles ? Un événement capital : le soulèvement juif contre l'occupant romain. dès le début du ne siècle. et qui aboutit. pour Martion.

42

Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

Père symbolique) n'est pas connu au même sens que le
Dieu de 1 'Ancien . Testament (le géniteur). Le second est
directement livré par le récit de ses obscurs et capricieux
méfaits. Le premier, dont le monde ne nous donne aucune
trace, et dont il ne saurait donc y avoir une connaissance
directe, ou dans le style du récit, n'est accessible que par
la venue de son Fils. Il en résulte que la Nouvelle chré­
tienne est, purement et simplement, révélation médiatrice
du vrai Dieu, événement du Père, qui du même coup
révèle 1' imposture du Dieu créateur dont nous parle
1' Ancien Testament.
Le traité de Martion, qui ne nous est pas parvenu,
s'appelait Antithèses. Point crucial : il y soutenait que le
seul apôtre authentique était Paul, les autres prétendus
apôtres, Pierre en tête, étant restés sous l ' impératif de
l'obscur Dieu créateur. Il y avait certes de bonnes raisons
pour que l 'hérétique embrigade ainsi « l ' apôtre des
nations » : la lutte de Paul contre les judéo-chrétiens de
stricte observance, sa conception événementielle du chris­
tianisme, et sa polémique concernant la dimension morti­
fère de la Loi. En poussant un peu, on pouvait aboutir à la
conception de Martion : 1 ' Évangile nouveau est un com­
mencement absolu.
Qu'il s'agisse d'une manipulation n'est cependant pas
douteux. Il n'existe aucun texte de Paul dont on puisse
tirer rien qui ressemble à la doctrine de Martion. Que le
Dieu dont Jésus-Christ est le fils soit le Dieu dont parle
l'Ancien Testament, le Dieu des Juifs, est, pour Paul, une
évidence sans cesse mentionnée. S ' il y a une figure dont
Paul se sent proche, et qu' il utilise subtilement à ses
propres fins, c 'est bien celle d'Abraham. Que Paul mette
l'accent sur la rupture avec le judaïsme plutôt que sur la
continuité n'est pas douteux. Mais c'est une thèse mili­
tante, et non une thèse ontologique. L'unicité divine tra­
verse les deux situations que sépare l'événement-Christ,
et elle n'est à aucun moment douteuse.

Textes et contextes

43

Pour combattre la dangereuse hérésie de Martion
(laquelle, en fait, revenait abruptement sur le compromis
de Jérusalem, et risquait de faire du christianisme une secte
dépourvue de toute profondeur historique) les Pères dres­
sèrent certainement contre 1 'ultrapaulinisme une figure rai­
sonnable et « centriste » de Paul. C'est sans doute de là que
date la construction du Paul officiel, non sans trucages ni
déviations diverses. Au vrai, nous ne connaissons Martion
que par ses adversaires orthodoxes, Irénée ou Jérôme. Et,
symétriquement, on a connu Paul par cette image de Paul
qu' il fallait construire contre ceux qui, dans une vision
extrémiste de la rupture chrétienne, s'emparaient des énon­
cés les plus radicaux du fondateur. Ainsi s 'explique, pour
part, l'inclusion des épîtres de Paul dans le corpus final :
mieux valait pour l' Église en voie de sédimentation avoir
un Paul raisonnable avec elle qu 'un Paul entièrement
reversé du côté de l'hérésie. Mais il n'est pas exclu que,
pour les besoins de la cause, on ait, en filtrant les vrais
textes, et en en fabriquant des faux, quelque peu « droi­
tisé » l'apôtre, ou du moins calmé son radicalisme. Opéra­
tion où, dès la fin du 1er siècle, s'était engagé, comme nous
1' avons vu, le rédacteur des Actes.
Mais, en dépit de tout, quand on lit Paul, on est stupé­
fait du peu de traces laissées dans sa prose par l'époque,
les genres, et les circonstances. Il y a là, sous l'impératif
de l'événement, quelque chose de dru et d'intemporel,
quelque chose qui, précisément parce qu'il s'agit de des­
tiner une pensée à 1 'universel dans sa singularité surgis­
sante, mais indépendamment de toute anecdote, nous est
intelligible sans avoir à recourir à de lourdes médiations
historiques (ce qui est loin d'être le cas pour nombre de
passages des Évangiles, sans même parler de l'opaque
Apocalypse).
Nul sans doute n'a mieux mis en lumière cette contem­
poranéité incessante de la prose de Paul qu'un des plus
grands poètes de notre temps, Pier Paolo Pasolini, dont il

Saint Paul. La fondation de 1 'universalisme

44

Textes et contextes

45

est vrai qu ' avec ses deux prénoms, il était, par le seul

tout aussi criminelle et corrompue, mais infmiment plus

signifiant, au cœur du problème.

résistante et souple que celle de l 'Empire romain.

Pasolini, pour qui la question du christianisme croisait
celle du communisme, ou encore la question de la sain­

times.

3/

Les énoncés de Paul sont intemporellement légi­

teté celle du militant, voulait faire un film sur saint Paul

La thématique centrale se situe dans la relation entre

transposé dans le monde actuel. Le fi lm n ' a pas été

actualité et sainteté. Quand le monde de l 'Histoire tend

tourné, mais nous en avons le scénario détaillé, qui a

à

été traduit en français aux éditions Flammarion.

c ' est le monde du divin (de la sainteté) qui, événemen­
tiellement descendu parmi les humains, devient concret,

Le but de Pasolini était de faire de Paul un contempo­
rain sans rien modifier de ses énoncés. Il voulait restituer
de la façon la plus directe, la plus violente, la conviction

fuir dans le mystère, l ' abstraction, l ' interrogation pure,

opérant.
Le film est le traj et d'une sainteté dans une actualité.

d ' une intégrale actualité de Paul. Il s ' agissait de dire
explicitement au spectateur que Paul pouvait s ' imaginer

Comment se fait la transposition ?

ici, auj ourd'hui parmi nous, dans sa plénière existence

cain. Le foyer culturel qu 'est Jérusalem occupée par les

à

Rome est New York, capitale de l ' impérialisme améri­

notre société que Paul s ' adresse,

Romains, foyer, aussi, du conformisme intellectuel, est

que c ' est pour nous qu ' il pleure, menace et pardonne,
agresse et embrasse tendrement. Il voulait dire : Paul est

Paris sous la botte allemande. La petite communauté chré­
tienne balbutiante est représentée par les résistants, tandis

notre contemporain fictif parce que le contenu universel

que les pharisiens sont les pétainistes.

physique. Que c ' est

de sa prédication, obstacles et échecs compris, est encore
absolument réel.

Paul est un Français, issu de la bonne bourgeoisie,
collaborateur, traquant les résistants.

Pour Pasolini, Paul a désiré détruire de façon révolu­

Damas est la Barcelone de l'Espagne de Franco. Le

tionnaire un modèle de société fondé sur l ' inégalité

fasciste Paul va en mission auprès des franquistes. Sur le

sociale, l ' impérialisme et l ' esclavage. Il y a chez lui le

chemin de Barcelone, traversant le sud-ouest de la France,

saint vouloir de la destruction. Certes, dans le film pro­

il a une illumination. Il passe dans le camp antifasciste et

j eté, Paul échoue, et cet échec est plus encore intérieur

résistant.

que public. Mais il prononce la vérité du monde, et il le

On suit ensuite son périple pour prêcher la résistance,
en Italie, en Espagne, en Allemagne. Athènes, 1 'Athènes

fait sans qu' il faille rien changer aux termes mêmes dans
lesquels il a parlé il y a presque deux mille ans.
La thèse de Pasolini est triple :

11

Paul est notre contemporain parce que le hasard

des sophistes qui ont refusé d' entendre Paul est représen­
tée par la Rome contemporaine, par les petits intellectuels
et critiques italiens, que Pasolini détestait. Finalement,

à New York, où il est trahi, arrêté, et exécuté dans

foudroyant, l ' événement, la pure rencontre sont touj ours

Paul va

à

des conditions sordides.
Dans cet itinéraire, 1 ' aspect central devient progressi­

l 'origine d'une sainteté. Or la figure du saint nous est
auj ourd'hui nécessaire, si même les contenus de la ren­
contre instituante peuvent varier.

Si on transporte Paul et tous ses énoncés dans
notre siècle, on verra qu' ils y trouvent une société réelle

2/

vement celui de la trahison, dont le ressort est que ce que
crée Paul (l ' É glise, l ' Organisation, le Parti) se retourne
contre sa propre sainteté intérieure. Pasolini s ' appuie ici

Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

46

Textes et contextes

47

sur une grande tradition (que nous étudierons) qui voit en

incompréhensible dans les situations où Paso lini les

Paul moins un théoricien de 1 ' événement chrétien que
l ' infatigable créateur de l ' É glise. Un homme d' appareil,

expose : la guerre, le fascisme, le capitalisme américain,
les petites discussions de l ' intelligentsia italienne . . . De

en somme, un militant de la me Internationale . Pour Paso­
lini, méditant

à travers Paul sur le

communisme, le Parti,

par les exigences fermées du militantisme, inverse peu à
peu la sainteté en prêtrise. Comment l ' authentique sain­
teté (que Pasolini reconnaît absolument en Paul) peut-elle
supporter l ' épreuve d'une Histoire fuyante et monumen­
tale

à la fois,

où elle est une exception, et non une opéra­

tion ? Elle ne le peut qu ' en se durcissant elle-même, en
devenant autoritaire et organisée. Mais cette dureté, qui
doit la préserver de toute corruption par l 'Histoire, s ' avère
être elle-même une corruption essentielle, celle du saint
par le prêtre. C ' est le mouvement, presque nécessaire,
d'une trahison intérieure. Et cette trahison intérieure est
captée par une trahison extérieure, en sorte que Paul sera
dénoncé. Le traître, c ' est saint Luc, présenté comme un
agent du Diable, qui écrit les

Actes des Apôtres dans un
à annuler la sainteté.
Actes par Pasolini : il s ' agit

style mielleux et emphatique visant
Telle est l ' interprétation des

d 'écrire la vie de Paul comme s ' il n' avait j amais été qu 'un
prêtre. Les

Actes,

et plus généralement l ' image officielle

de Paul, nous donnent le saint effacé par le prêtre. C ' est
une falsification, car Paul
donne

est un saint. Mais le film nous
à comprendre la vérité de cette imposture : en Paul,

la dialectique immanente de la sainteté et de 1' actualité
construit une figure subj ective du prêtre. Paul meurt aussi
de ce qu' en lui la sainteté s ' est obscurcie.
Une sainteté plongée dans une actualité telle que celle
de l ' Empire romain, ou aussi bien celle du capitalisme
contemporain, ne peut se protéger qu ' en créant, avec toute
la dureté nécessaire, une Église. Mais cette É glise trans­
forme la sainteté en prêtrise.
Dans tout cela, le plus étonnant est que les textes
de Paul, tels quels, s ' insèrent avec un naturel presque

cette mise

à 1' épreuve artistique de la valeur universelle

tant du noyau de sa pensée que de l ' intemporalité de sa
prose, Paul sort étrangement victorieux.

tous les sous-ensembles humains de 1 ' Empire. qu'il est question. ce n'est qu' exceptionnellement qu'il assigne ces mots à une croyance religieuse. au regard de la révélation chrétienne et de sa destination universelle. de façon constante. c ' est de la sagesse. Quel est le statut de ce couple Juif/Grec. qui représente à lui seul la complexité « natio­ nale >> de l 'Empire ? Une réponse élémentaire est que « Grec >> est un équi­ valent de « païen )). et que finalement la multiplicité des peuples est recouverte par l ' opposition simple entre le monothéisme juif et le polythéisme officiel. ou comme si. Paul ne mentionne explici­ tement que deux entités : les Juifs et les Grecs. en fait. En règle géné­ rale. on avait épuisé. Or. lesquels sont extrêmement nom­ breux. avec ces deux référents. car quand Paul parle des Grecs.CHAPITRE IV Théorie des discours Quand Paul est désigné par la conférence de Jérusalem comme apôtre des f8vot (que 1 ' on traduit assez inexacte­ ment par « nations >> ). ou du Grec. comme si cette représentation métonymique suffisait. le multiple des f8vo t. Cette réponse toutefois n' est pas convaincante. et donc de la philosophie. . on pourrait croire que sa prédication se rapporte désormais à un multiple de peuples et de cou­ tumes absolument ouvert.

« Juif» et « Grec » sont des dispositions subjectives. qui fait signe. soit un ensemble humain obj ectif appréhenda­ ble par ses croyances. Quand il théorise sur le Juif et sur le Grec. L'idée profonde de Paul est que discours juif et dis­ cours grec sont les deux faces d 'une même figure de maî­ tris e . quand. Le discours grec argue de 1 'ordre cosmique pour s'y ajuster. dans le lexique de Paul. il montre que le Savoir absolu d'une dialectique ternaire exige un quatrième terme ? Qu' est-ce que le discours juif? La figure subjective qu'il constitue est celle du prophète. qui ne pense le dis­ cours analytique qu'à l' inscrire dans une topique mobile où il se connecte aux discours du maître. Car l 'exception miraculeuse du signe n'est que le « moins-un ». avec le grave inconvé­ nient supplémentaire que la maîtrise du sage et la maî­ trise du prophète. pour autant qu'il soutient la cro<p[a (la sagesse comme état intérieur) d'une intelligence de la <pumc. Or la sagesse Théorie des discours 51 est appropriation de 1 'ordre fixe du monde. appariement du logos à 1 'être. le sien. un quatrième discours. Et deuxièmement que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans 1 'univers la clef du salut. Paul n'accomplit son dessein qu ' en définissant. Mais n ' est-ce pas Hegel qui éclaircit ce point. soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque). Or un prophète est celui qui se tient dans la réquisition des signes. soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). Il en résulte premièrement qu ' aucun des deux discours ne peut être universel. Ce n'est pas non plus de religions constituées et légalisées qu'il s'agit.50 Saint Paul. attestant la transcendance par 1' exposition de 1' obs­ cur à son déchiffrement. que la totalité cosmique soit envisagée comme telle. qu ' on pourrait appeler mystique. tandis que le discours juif argue de l'exception à cet ordre pour faire signe de la transcen­ dance divine. Le discours grec est cosmiqu e. nécessairement inconscientes de leur . Tout comme Lacan. 1 'élection désignent la trans­ cendance comme au-delà de la totalité naturelle. Qu'est-ce maintenant que le discours grec ? La figure subjective qu'il constitue est celle du sage. Pour Paul. Et l 'analogie est d'autant plus frappante que. dont se soutient la totalité cosmique. miracle et élection. Plus précisément. Le discours juif est un discours de l'exception. à la fin de sa Logique. de 1 'hystérique et de 1 'université. « Juif» et « Oree » ne désignent justement rien de ce que. etc. Le discours grec est essentiellement discours de la totalité. (la nature comme déploie­ ment ordonné et achevé de 1' être). institue dans tous les cas une théorie du salut liée à une maîtrise (à une loi). son terri­ toire. Aux yeux du juif Paul. car le signe prophétique. comme bord du sien propre. le miracle. sa langue. disposant le sujet dans la raison d'une totalité naturelle. la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. le point de défaillance. à en rendre lisible la com­ plète originalité. Le Juif est en exception du Grec. nous pourrions entendre sous le mot « peuple ». Comme si toute topique des discours avait à organiser un quadrangle. En réalité. il s'agit de ce que Paul considère comme les deux figures intellec­ tuelles cohérentes du monde qui est le sien. Soit ce qu' on peut appeler des régimes du discours . comme nous le verrons. Paul n'institue le « discours chrétien » qu'en en distinguant les opérations de celles du discours juif et du discours grec. puisque chacun suppose la persistance de l ' autre. Il est proprement exceptionnel. La fondation de l 'universalisme Il est essentiel de comprendre que. Le peuple juif lui-même est à la fois signe. Paul nous propose en fait une topique des discours. ou qu'elle soit déchiffrée à partir de 1 'excep­ tion du signe. ses coutumes. On tiendra donc que le discours juif est avant tout le discours du signe. Et cette topique est destinée à placer un troisième discours. spontanément.

détaché de tout par­ synthétiquement le christianisme dans l ' espace du logos ticularisme. C ' est Jean qui. en tout cas. à l ' Empire. le christianisme pose la ques­ figure. La triangulation qu'il propose alors est : pro­ écrasante des pères. nous enj oint de ne comme tel. ni celle du sage. tout comme elle sous-tend l ' identification de Pasolini l ' apôtre. Il faut partir de l 'événement la référence soit le fils. le meurtre symbolique du père. une troisième du Fils. ne s ' intégrant plus nous confier à aucun discours qui prétende à la à aucune totalité. ni celle du prophète. qui s ' incarne dans les institutions (l' É glise. faut être ni j udéo-chrétien (maîtrise prophétique). scindent 1 'humanité en deux (le Juif et le Grec). et l ' idéal de puissance du père. Ni la totalité ni le L' envoi (la naissance) du fils nomme cette cassure. et l ' ordonnera comme un discours à l 'antijudaïsme. par laquelle elle est non plus gouvernée effets d'une exceptionnelle élection.liée. Il n ' est pas requis. qui le conduit à créer. du Christ.) ? Rien. en arrière-plan. pour dominer 1 'Histoire. à l ' abj ection et à la mort -. l ' émergence d e l ' instance du fi l s est essen­ à la conviction que le « discours chrétien » nouveau. avec. en faisant du logos un principe. le deux figures du maître. à égale dis­ à tance de la prophétie juive et du logos grec. et celle qui s ' autorise de pensée interne au désir homosexuel s ' oriente vers de la puissance de l 'exception. Paul ne sera ni un prophète ni un fils annule. Paul. philosophe. où le concordat des signes. Que signe ne peuvent convenir. la puissance maître en sagesse. celle qui s ' autorise du cosmos. au regard du monothéisme juif dont Moïse est la figure fondatrice décentrée (l ' Égyptien comme Autre de 1 'origine). Il est impossible que le point de départ soit le Tout. ni est absolument nous a envoyé son fils signifie d'abord une intervention celle qui lie la pensée au cosmos. ni non plus une sont l'un et l ' autre des discours du Père. Opposer une diagonale des discours à une synthèse est une préoccupation constante de Paul. d ' avoir été un compagnon compte tenu de ce qu ' est la loi du monde. et n ' étant signe de rien.Saint Paul. Pour le second. aucune forme de maî­ trise. qui ne s ' auto­ rise que de lui-même. sible qu 'il soit une exception au Tout. et non le père. inscrira Loi). ni On peut dire aussi : le discours grec et le discours juif gréco-chrétien (maîtrise philosophique). ni celle qui règle les dans l 'Histoire. la symbolique philosophe. comme le dira Nietzsche. mais tout aussi impos­ par un calcul transcendant selon les lois d ' une durée. Mais partir de forme de la maîtrise. La formule selon laquelle Dieu bloquant ainsi 1 'universalité de 1 'Annonce. « cassée en deux » . le maître grec. un appareil coercitif. au profit de l 'amour de la mère. Telle n ' est d' aucune Cette figure du fils a évidemment passionné Freud. N ' a de chance d' être universel. à Dieu ou à la Que le discours ait à être celui du fils veut dire qu ' il ne synthèse des deux. d' empirique ou d'historique. Et puisqu 'il y a à la Loi. Cette tentative ne peut s ' accomplir que dans une sorte de déchéance de la figure du Maître. Que signifie exactement « apôtre » (àrr6aToÀo<. Pour le premier. pour être apôtre. Théorie des discours 53 Pour Paul. le maître juif. qui est selon sa formule « appelé à . ou le Parti communiste). phète. La fondation de 1 'universalisme 52 identité. Le discours chrétien ne peut pour lui tenir la fidélité au fils qu' en traçant. que ce qui se présentera grec. C ' est du reste pourquoi ils cimentent des communautés dans une forme d ' obéissance (au Cosmos. un témoin de l ' événement. apôtre. Le Paul de Pasolini est du reste comme écartelé entre la sainteté du fils . 1 ' événement ne délivre aucune loi. façon la démarche de Paul. lequel est acosmique et illégal. tiellement liée Le proj et de Paul est de montrer qu'une logique uni­ verselle du salut ne peut s 'accommoder d' aucune loi. mais. le maître de la lettre et des tion du rapport des fils l 'advenue d'une humanité égalitaire.

et ne semble guère. y compris le passé. ne C ' est bien la conviction de Paul : le débat sur la résurrec­ connaît. qui « prouvent » surabondamment une imposture : « Celui qui croit savoir quelque chose (tyvwKÉVaL TL). On ne discutera pas avec les antisémites érudits. aller de la singularité à l ' universalité.8. 1 5 . et inversement : « Si les morts ne ressuscitent point. à 1 ' évidence. quand on est apôtre ? Selon la vérité d'une déclaration et de ses qu 'aucun Juif n ' a été maltraité par Hitler. 1 6). Il les appelle « ceux qui sont les plus considérés >>. la force de la position de Paul ne saurait nous échapper. mort que Paul envi­ sage.2). la bonne nouvelle. Il ajoute du reste : « Quels qu ' ils aient été j adis. On ne demandera pas des preuves et des contre­ preuves. le prophète connaît le sens univoque de ce qui va venir (même s ' il ne le délivre qu ' en figures. surgit témoins que ne gaz. L' apôtre est alors celui qui nomme cette possibilité (l ' Évangile. selon sa détermination présente. partager cette considération. La fondation de 1 'universalisme 54 être apôtre ». et non histoire. est 1' est aux miens 1 ' existence des chambres à nazis dans l ' âme. se souvenant avec précision des atrocités nazies. aux yeux de Paul même. votre foi est vaine » (Cor. Un apôtre n 'est ni un témoin des faits. et que. il s ' en délecte . Il y a touj ours un moment où ce qui importe est de déclarer en son nom propre que ce qui a eu lieu a eu lieu.Saint Paul. non comme facticité. conséquences. 1. Car il est bien vrai qu 'aucune mémoire ne garde qui que ce soit de pres­ crire le temps. la conclusion que Pétain avait beaucoup de mérites. 1.point où évidemment notre comparaison se dérobe . comme ce serait le cas d'un fait particulier. l 'événement n ' est mesurable que selon la multiplicité universelle dont il prescrit la possibilité. en signes). il n ' a pas encore connu comme il faut connaître >> (Cor. changement des rapports entre le possible et l ' impossible. tirer de leur mémo ire de l ' Oc cupation et des documents qu ' ils accumulent. D ' où il résulte. tion n 'est pas plus à ses yeux un débat d'historiens et de quand c ' est des possibilités subj ectives qu ' il s ' agit. rien. quant à lui. De là qu' il faut constam­ ment lier la Résurrection à notre résurrection. falsifiable ou démontrable. et aspire à leur recommencement. ni une mémoire. 2. qui déclare une possibilité inouïe. au nom de ce qu'ils furent et de ce qu ' ils ont vu. Son discours est de pure fidélité à la possibilité ouverte par 1 ' événement. qui.n 'est pas. relever de la connaissance. récuse explicitement la prétention de ceux qui. mais comme disposition subjective. nous le verrons en détail. ou de l ' action des résistants. se croient les garants de la vérité.6). ouverture d ' une époque. Je ne doute pas qu 'il faille se souvenir de l ' exter­ mination des Juifs. de l ' ordre du fait. cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes >> (Gal. n 'est que cela : nous pou­ vons vaincre la mort). . Christ non plus n 'est pas ressuscité. Je vois nombre de gens avertis . Théorie des discours 55 À quoi il faut ajouter que la Résurrection . C ' est en ce sens qu' il est grâce. que la « mémoire >> ne tranche aucune question. ou miraculeux. Comment faut-il connaître. Car la Résurrection du Christ n ' a pas son intérêt en elle-même. d ' hi storiens même. à proprement parler. À l ' heure où de toutes parts on nous convie à la « mémoire >> comme gardienne du sens. et de le faire parce que ce qu' on envisage quant aux possibilités actuelles d'une situation l ' exige. L' apôtre. elle-même dépendante d ' une grâce événementielle. Son sens véritable est qu' elle atteste la victoire possible sur la mort. étant sans preuves ni visibilité. S 'imaginer connaître. Le philosophe connaît les vérités éternelles. Elle est événement pur. Contrairement au fait. d' aucune façon (et c ' est la pointe de 1 'antiphilosophie de Paul). Il ne saurait donc. Mais j e constate que tel maniaque néonazi a une mémoire collec­ tionneuse de la période qu' il vénère. Et si Christ n ' est pas ressuscité. et à la conscience historique comme substitut de la politique.

et d'une subj ectivité qui ne soit ni philosophique ni prophétique (l'apôtre). La fondation de 1 'universalisme au point de défaillance du savoir. parmi vous qui avez été appelés. mais. Sagesse et puissance sont des attributs de Dieu pour autant que ce sont des attri­ buts de l'être. est justement que ce n'est qu'au prix de cette invention que l 'événement trouve accueil et existence dans la langue. parce qu'il est proprement innommable.8). Dieu se dit comme intellect souverain. Il faut donc. Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages . sous le signe d'une dispa­ rition événementielle des vertus du savoir. pour nous qui sommes sauvés. Théorie des discours 57 L' annonce de l 'Évangile se fait sans la sagesse du langage « afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine >>. afin que personne ne se glorifie devant Dieu (Cor. il est irrecevable. La thèse sous-jacente est qu'un des phénomènes auquel un événement se reconnaît est qu'il est comme un point de réel qui met la langue en impasse. pour tous ceux qui sont appelés. mais c'est pour annoncer l 'Évangile. est la puis­ sance de Dieu. les traits du discours chrétien tel qu'il induit la figure subjective de l ' apôtre. I. caractérisant. 1 7 sq. 1 3 . est plus profond encore. et ne voit dans le Christ que fai­ blesse. Cette impasse est folie (!lwpia) pour le discours grec. ni le Dieu de la puissance (car Dieu a choisi les choses faibles et viles). qui sont aussi bien signes de l'Être comme au-delà des êtres. qui est un discours de la raison . et fonde leur rejet. qui est un scan­ dale pour les Juifs. tandis que les Juifs demandent des miracles et que les Grecs cherchent la sagesse. mais qui. Mais ce qui unifie ces deux déterminations traditionnelles. Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus mépri­ sées. l . se trouve dans la première épître aux Corin­ thiens : En effet. et que la puissance univer­ selle est ce dont on peut distribuer ou faire valoir. D'un point de vue plus ontologique. aller jusqu'à dire que l 'évé­ nement-Christ atteste que Dieu n 'est pas le Dieu de 1 'être. avec sa sagesse. Considérez. il faut soutenir que le discours chrétien n'autorise ni le Dieu de la sagesse (car Dieu a choisi les choses folles). pour réduire à néant celles qui sont. afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? Car. qui exige un signe de la puissance divine. et elle est scandale (oKavoaÀov) pour le discours juif. que. l. la sagesse de Dieu ! Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes. dans l'exacte mesure où l'intellect pur est le point d'être ultime que spécifie une sagesse. frères. qu'il soit empirique ou conceptuel. le discours chrétien : « La connaissance (yvwmç) disparaîtra » (Cor. ni beaucoup de puissants.). Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. une folie pour les païens. nous prêchons Christ crucifié. il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair.56 Saint Paul. celles qui ne sont point. elle est la puissance de Dieu. n 'est pas l 'Être. abj ection et péripéties méprisables. Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent . ni beaucoup de nobles. dans la logique de Paul. Le texte où se récapitulent. Paul ordonne une critique anticipée de ce . ou comme gouvernement du destin du monde et des hommes. ce n ' est pas pour baptiser que Christ m ' a envoyé. En effet. Ce qui impose l'invention d'un nouveau discours. nous. e t cela sans recourir à la sagesse des discours. Pour les langages établis. les innombrables signes. n'a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu. puisque le monde. tant Juifs que Grecs. dans le devenir des hommes. Que signifie que l'événement dont la croix est le signe soit rendu vain ? Tout simplement que cet événe­ ment est d'une nature telle que le logos philosophique est hors d'état de le déclarer. Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes . et j ' anéantirai l 'intelligence des intelligents.' hésite pas à dire. il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient par la folie de notre prédication. du point du salut. Paul n.

ou le militant. Sans ce Médiateur. L a fondation de 1 'universalisme 58 que Heidegger nomme l' ontothéologie. il n ' est pas ce à travers quoi nous connaissons Dieu. scandale et faiblesse supplantent la raison connaissante. marquent la certitude de ces vérités. De même pour Pascal. Aux yeux de Paul. 11 Chez Paul. Mais. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu'en connaissant nos iniquités. que s ' articule le discours chrétien. car ce Dieu-là n ' est autre chose que le Réparateur de notre misère. qui sont des preuves solides et palpables. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes. et en tant que tel il n ' est pas une fonction. l 'ordre et la puissance. autre grande figure de l ' antiphilosophie. donne mesure de cette subver­ sion ontologique à quoi l ' antiphilosophie de Paul convie le déclarant. Il y a là un profond problème général : peut-on conce­ voir 1 ' événement comme une fonction. à partir de là. . ou de révélation. Ce texte permet aisément d ' identifier ce qu' il y a de commun à Pascal et à Paul : la conviction que la déclara­ tion fondamentale concerne le Christ. Hors de là et saris l'Écriture. et on enseigne la morale et la doctrine. presque dès sa mort) d'une « philosophie chrétienne )). Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. Quia non cognovit per sapientiam placuit Deo per stultitiam praedicationis sa/vosfacere. on prouve Dieu. le moment du négatif. celui qui cherche à identifier le suj et chrétien dans les conditions modernes du suj et de la science. sans Média­ teur nécessaire promis et arrivé. ou comme une médiation ? Cette question a traversé. mais ce qui doit arriver pour qu 'il y ait autre chose. Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connaître leur misère ne 1 'ont pas glorifié mais s'en sont glorifiés. on constate une complète absence du thème de la médiation. L'énoncé le plus radical du texte que nous commen­ tons est en effet : « Dieu a choisi les choses qui ne sont pas (rà 1. on ne peut prouver absolu­ ment Dieu. la Révolution n ' est pas ce qui arrive. et partant.1� ovra) afin d'abolir celles qui sont (Tà ovra). Mais pour prouver 59 Théorie des discours Jésus-Christ. celui qui stigmatise Descartes (« inutile et incertain ))). Mais nous connaissons en même temps notre misère. ni enseigner ni bonne doctrine ni bonne morale. la preuve de la divinité de Jésus­ Christ. elle est la médiation du communisme.Saint Paul. le Christ est une figure médiatrice. Pour beau­ coup de ses fidèles. » Que l ' événement-Christ fasse monter comme attestation de Dieu les non-étants plutôt que les étants . et prouvées véritables par l'événement. ou être. Le Christ n 'est pas une médiation. Considérons par exemple le fragment 54 7 des Pensées : Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. La position de Paul. où le non-être est la seule affirmation vali­ dable de l ' être. Pascal. Pascal ne parvient pas à com­ prendre Paul. concernant la nouveauté du dis­ cours chrétien au regard de toutes les formes du savoir et l ' incompatibilité entre christianisme et philosophie. nous connaissons donc Dieu. nous avons les prophéties. Jésus-Christ est l ' événement pur. Tous ceux qui ont pré­ tendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes. est si radicale qu ' elle déconcerte même Pascal . soit dit en passant. par Jésus-Christ. En lui et par lui. d' Isaac et de Jacob au Dieu des philo­ sophes et des savants. où Dieu se pense comme étant suprême. toute l ' époque de la politique révolutionnaire. quand bien même il s ' agirait d ' une fonction de connaissance. cette articulation est incompatible avec toute perspective (et elles n ' ont pas manqué. Oui. est ôtée toute communication avec Dieu . celui qui oppose explicitement le Dieu d'Abraham. nous connaissons Dieu. C ' est dans l ' invention d'une langue où folie. sans le péché originel. et donc comme mesure de ce dont l' être comme tel est capable. qu 'il s ' agisse d ' une abolition de ce que tous les discours antérieurs déclarent exister. Et ces prophéties étant accomplies. les choses divergent d'un double point de vue.

le Christ est une réciproquement. Sa diction équilibrée. ou on est fils. et ce qui ainsi nous arrive ? C ' est que nous sommes relevés du double sens. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu'ils viennent en sagesse et signes. Folle. la encore enchaînée à la légalité du Père. la misère étant touj ours pour Paul une suj étion à la loi. ment. qu' aucun protocole de connaissance ne peut trancher. fait signe vers le Nouveau. Nommons-la : contra­ moderne. qui est venu en sagesse et signes. tout à fait non pau­ linien. tout comme il aurait vu. tout à son propos de convaincre le libertin Il en résulte que. 2/ Ce n ' est qu ' à reculons que Pascal admet que le discours chrétien est discours de la faiblesse. Et qu' est­ Paul aurait vu dans la théorie pascalienne du signe. Paul dit « folie de la prédication ». Pascal traduit « connaissance de notre misère ». Sage. parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est . ce qui. est hanté par la question de la connaissance. ne se tient que la foi. en ce qu' elle reste attachée aux conditions de la connaissance. pour Paul. une sourde négation de la radicalité événementielle. l ' événement n ' est ment est falsifié s ' il n' origine pas un devenir-fils univer­ pas venu prouver quelque chose. et donc comme connaissance vient là où. Ce qui les fait croire. une concession inadmissible au discours de la loi. stratégie exige qu' on puisse raisonnablement prouver la Pour convertir. il ne s ' agit pas d'une ques­ tion de connaissance. Il aurait certai­ un accomplissement. nous entrons dans 1' égalité filiale . prophéties. ni l ' événement n' est une preuve. en soi et pour soi. Pascal oppose conversion et conviction. que l e Nouveau Testa­ l ' ignorance. ou on est esclave. dans l ' argumentaire proba­ compose avec la sagesse. ne evacuata sit crux. mais non pas croire ceux qui en sont. il s ' agit de l ' avènement d'un suj et. contrairement à Paul. en lui. Ni il n'y a de preuve de l ' événe­ nement considéré l ' idée pascalienne de médiation comme ment. elle juif . Et ainsi saint Paul. une autre voie subjective que celle que nous connaissons. de la technique pascalienne. comme pour ceux ment autorise le déchiffrement rationnel (par la doctrine qui pensent qu'une révolution est une séquence autosuffi­ du sens manifeste et du sens caché) de l ' Ancien. Peut-il y avoir un autre suj et. Car. car ce n' est qu' en étant relevé sur les deux infinis. Or 1 ' idée de médiation est encore légale. l ' Ancien Testament tire sa cohérence de venue. C ' est que l ' antiphilosophie pascalienne est classique. cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas. il faut sans doute être du côté de la folie. Ce n ' est pas un thème paulinien. La fondation de 1 'universalisme 60 61 Théorie des discours afin que nous ne restions pas dans le délaissement et nement accomplit les prophéties. il est ce qui interrompt le régime antérieur des discours . pour convaincre. Nous avons là un parfait exemple. il qui concerne la venue du Christ. Le Christ est. de la folie. et la plus fondée en miracles. Pour Paul. avec la philosophie. Singulièrement en ce de la prédication de la croix. Pascal. il lui importe de balancer la « folie » chrétienne par un classique dispositif de sagesse : Notre religion est sage et folle. et du non-étant. et que Paul appelle la voie subjective de la chair ? Telle est 1'unique question. supériorité de la religion chrétienne. etc. une concession inadmissible au dis­ de la loi qu' on devient réellement un fils. La Résurrection du Christ n ' est ni un argument ni Pour Paul. Pour �aul en revanche. Et que. c'est la croix. Par 1 ' événement. sante de la vérité politique. Cette ques­ biliste du pari comme dans les raisonnements dialectiques ce qui nous arrive. . il faut établir que l ' évé- faut être dans l'élément de la preuve (miracles. pour Paul. parce qu'elle est la plus savante. Mais. il est pur commence­ sel.Saint Paul. Pour Pascal. Et un événe­ cours philosophique. prophéties. dit qu'il n'est venu ni en sagesse ni en signes : car il venait pour convertir. tion est pour Paul décisive.

qu' il vaudrait mieux . « La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties )) (frag. Mais cette figure n ' est justement pas celle que l ' apôtre va proposer. ainsi que la sagesse. Sans pro­ phéties ni miracles. Il se présente comme déployant une figure subjective soustraite aux deux. La fondation de l 'universalisme etc. et peut-être appelé de son vivant hors de son corps. le discours du non-discours . Paul dissimule son identité véritable. et l ' absence de signes et de preuves. . Cela n'est pas bon. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses. 1 2 : (apprrra p�flaTa. S ' agissant des prophéties. Si je voulais me glorifier. 706). . qui appar­ tiennent à l ' ordre du discours juif. . L'apôtre ne doit être comptable que de ce que les autres voient et entendent. c'est alors que je suis fort. . car je dirais la vérité . l ' ineffable. serait celui du miracle. « paroles ineffables )) 11. et Paul le nomme : dis­ Mais c ' est ce qu'il ne fera pas. Notons au passage que Paul. c ' est-à-dire de sa déclaration. comme tel ou tel de ses rivaux thau­ maturges. ] Le Seigneur m'a dit : Ma grâce te suffit. classique. Le Christ est très exactement incalculable. . Cette reconstruction pascalienne de Paul indique en fait la réticence de Pascal devant le radicalisme paulinien. il y a quatorze ans. Ils dessinent une figure subjective particulière. Il lui arrive même de sous-entendre que. inébranlablement. outre le Grec (sagesse). Ce discours. On le voit : pour Paul. . ne doit pas être celui du miracle. Paul. ]. indique un quatrième discours possible. Il agit par signes et sagesse. qui appartient au discours grec. ] et qui entendit des paroles inef­ fables qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer [ . ne se hasarde pas à en nier 1 ' existence. 8 1 5) . mais de moi-même je ne me glorifie­ rai pas. ni l' ordre du monde n' ont de valeur quand il s ' agit d ' instituer le suj et chrétien.62 Saint Paul. mais comme il veut convertir. celle de l ' homme « ravi )) . que l ' événement-Christ en soit la réalisation est pratiquement absent de 1' ensemble de la prédication de Paul. et la supériorité du christianisme ne pourrait se soutenir devant le tribunal de la raison. de ravissements surnaturels. nous n' aurions aucune preuve. . Or. constitutive du sujet chrétien. Pour Pascal. Le discours chrétien. car ma puissance s ' accomplit dans la faiblesse.). il est capable d ' en faire. s ' il le voulait. C ar Paul rej ette expressément les signes . exhibant au contraire la cours subj ectif de la glorification. ( . et qui est comme un Autre en lui-même (« Je me glorifie­ rai d'un tel homme. je ne serais pas un insensé. ni 1' exégèse rationnelle des prophéties. S ' agissant des miracles. . fin politique. miracles et prophéties sont le cœur de la question : « Il n ' est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles )) (frag. Lui aussi pourrait bien Théorie des discours 63 Il faut se glorifier . les miracles existent et 1 ' ont concerné. en revanche. afin que personne n'ait à mon sujet une opinion supérieure à ce qu'il voit en moi ou à ce qu'il entend de moi. ce qui veut dire que nous n' aurions aucune chance de convaincre le libertin moderne. mais celui de la conviction qui transit une faiblesse. il prétend que non. Pour Paul. ravi jusqu'au troisième ciel [ . mais je m'en abstiens. que Pascal tente de faire venir au jour de la raison se glorifier. afin que la puis­ sance du Christ repose sur moi . car quand je suis faible. Le passage décisif est dans comme intimité mystique et silencieuse. Je connais un homme en Christ qui fut. habité par les Cor. comme en creux. C ' est le discours de faiblesse du sujet. c ' est précisément 1' absence de preuve qui contraint la foi. C ' est le suj et comme la preuve suprême. sinon de mes infirmités )) ). Ce qui veut dire que ni les miracles. le Juif (signes) et le chrétien (déclaration événementielle). Il n ' a pas à glorifier sa per­ sonne au nom de cet autre sujet qui a dialogué avec Dieu. J'en viendrai néanmoins à des visions et à des révélations du Seigneur. pour Pascal.

sans doute parce qu ' il veut masquer 1' événe­ rité du suj et qui fait valoir ce qu'il dit. pour la certitude des miracles. Paul est convaincu que la faiblesse par une force cachée. Disons que l ' éthique du dis­ trième discours (miraculeux. qui au contraire s ' alimente à l ' indicible. que Pascal : il est vain de vouloir justifier une posture décla­ ratoire par les prestiges du miracle. il y a chez Paul une part de ruse. qu ' est-ce qu 'un miracle. Par quoi Paul est fmalement plus rationaliste adressé. Ce n' est pas la singula­ que Paul. Je crois qu'il y a là. est de ne jamais suturer le troisième dis­ cours (la déclaration publique de l ' événement-Christ) au quatrième (la glorification du suj et intimement l!l iraculé). Mais cette que la déclaration chrétienne s ' argumente de l ' ineffable. quand gèse probante. qu ' il est intérieurement scindé entre l 'homme de existentiel du terme. en revanche. opte simultanément pour 1 ' exé­ il laisse entendre. car seul le travail de ber dans la logique des signes et des preuves . . Il refuse que indicible. Évidemment. au sens le taire.Saint Paul. Elle est en position Paul est profondément persuadé qu 'on ne relèvera pas réservée. et pour le Pascal. Et il faut déclare. pour Paul. lui. Il n'y a j amais lieu de tenter de légitimer une déclaration par la ressource intime d'une dance du Vrai ? En n ' accordant au quatrième discours (la communication miraculeuse avec la vérité. et ne prétendra pas convaincre par les prestiges bien dire que Pascal. dont la substance cours. La puissance s ' accomplit le discours chrétien ne gagne rien à s'en glorifier. parce qu ' il est un classique. non C ' est dire qu'il ne saurait entrer dans le champ de la prédication. pleurs de joie . ou mystique) doit rester cours. quand il veut asseoir la prééminence du calcul prophétique. La fondation de 1 'universalisme 64 Théorie des discours 65 traduire : « dires indicibles ))) du sujet miraculé. Laissons la nouveauté radicale de la déclaration chrétienne de retom­ vérité à son « sans-voix )) subj ectif. et donc du dire intime ment muet. Paul garde la Paul tient avec fermeté le discours militant de la fai­ blesse. A supposer en effet que j ' argue (comme le fait Pascal) du quatrième discours (« joie. calcul des chances. car il dimension éthique anti-obscurantiste. ne doit pas Il ne tolère pas que le sujet chrétien fonde son dire sur entrer dans la déclaration. Le quatrième discours restera pour Paul un supplé­ Cette éthique est profondément cohérente. quatrième figure subj ective. Car Paul interdit assume qu'il n'y a pas de preuve. même miraculeuse. c ' est ce qu' il dit ment pur derrière la fascination (pour le libertin) d ' un qui fonde la singularité du suj et. clos sur la part d'Autre du suj et. . une L' antiphilosophie de Paul est non classique. ))). s ' argumente d'un discours non adressé. C ar qu ' est-ce qu'une prophétie. l ' évidence sans gloire de la faiblesse. J' appellerai « obscurantiste )) tout discours adressé qui mystique) qu'une place réservée et inactive. sinon un signe de la transcen­ je retombe inévitablement dans le second dis­ celui du signe. La déclaration n' aura d ' autre force que ce qu' elle prétend s ' autoriser d'un discours non adressé. et l 'homme de la décla­ ration et de la faiblesse. le sujet « ravi )). est un dire indicible. celui de la déclaration et de la foi. pour tout militant d'une vérité. mais sans non plus sens intime . Mais il y a indéniablement chez science positive. Le qua­ dans la faiblesse elle-même. seul dans ce cas parmi les apôtres reconnus. est plus obscurantiste l ' ineffable révélation intérieure. Il ne peut renoncer à la preuve. le discours j uif. et. contrairement à Pascal. pour légitimer le troisième (celui de la foi chré­ le discours adressé. sans s ' en prévaloir. La . de 1' exception miraculeuse. ou de du christianisme sur les miracles. tienne). sa déclaration la constitue. et que sa question est celle du suj et chrétien à l ' époque de la la glorification. sinon un signe de ce qui va venir ? Et une indication importante. qui refend l'apôtre.

C ' est à ce régime du discours sans preuves. que s 'accorde la magnifique et célèbre métaphore qu ' on trouve dans Cor. mais elles sont puissantes. ou de politique) sait qu'en effet il porte un trésor. pour autant qu'il est en quelque manière « saisi » par les deux voies qui constituent le suj et. sous la condition de l'événement-Christ. sans miracles.. 8. ou de science. à ce langage de l' événe­ ment nu. mais sa division. le héraut.6). 1"0 ôè <j>p6v11�a -rou nveu�amc. dans son rapport à ce réel inédit. >> Après des siècles de reprise platonisante (et donc grecque) de ce motif. CHAPITRE V La division du Sujet Que Paul puisse soutenir que.7 : « Mais nous portons ce trésor dans des vases de terre.4/5). ou d'art. �o� » (Rom. Il faut le porter humblement. qui se brise aussi bien. il y a eu choix des choses non étantes contre celles qui sont indique exemplairement qu'à ses yeux le discours chrétien est dans un rapport absolument nouveau à son objet.4. qu'il est transi par une puissance infinie. ou la vie (�o�). délicatesse et pensée subtile. sans prestige autre que son contenu réel. le sujet. pauvre de l 'action publique. Celle-ci va se déployer par la révélation que ce qui constitue le sujet. si difficile soit l'identi­ fication de la mort comme étant une pensée : « La pensée de la chair est mort. La fondation de l 'universalisme puissance de conviction du discours est d'un autre ordre. cette vérité si précaire.66 Saint Paul. que Paul nomme la chair (crap �) et l'esprit (nvro �a). C ' est bien d'une autre figure du réel qu'il s'agit. Il aura la rudesse . il est devenu presque impossible de comprendre un point pourtant capital : L 'opposition de l 'esprit et de la chair n 'a rien à voir avec celle de l 'âme . Il ne sera ni logos. pour renverser les forteresses : par elles. nous renversons les raisonnements et tout orgueil qui s'élève contre la connaissance de Dieu. afin qu'une puissance si grande soit attribuée à Dieu et non pas à nous. c'est lui. Car un sujet est en réalité le tressage de deux voies subjectives. Et le réel à son tour. se décline sous deux noms : la mort (8ava8oc.). 8avamc. que « -ro yàp <j>p6vlJ �a -r�c. qu'il ne faut pas hésiter à traduire. 1 0. la pensée de l'esprit est vie. Il dépend de sa seule faiblesse subjective qu'elle persiste ou non à se déployer. dans une précarité qui lui soit homo­ gène. de la déclaration nue. Le troisième discours doit s'accomplir dans la fai­ blesse. Quiconque est le sujet d'une vérité (d'amour. ni signe. sans signes probants. le porteur anonyme. On peut bien dire alors qu'il ne la porte que dans un vase de terre. et dans la dissipation en fumée du trésor qu'il contient. Il n'y aura que ce que chacun peut voir et entendre. et elle est capable de briser la forme du raisonnement : En effet. 11. car là est sa force. les annes avec lesquelles nous combattons ne sont point chamelles. crapKoc. Car avec le vase. ni ravissement par l'indicible. c'est-à-dire un avoir-eu-lieu totalement précaire. de veiller à ce que rien ne le brise. Pour autant que le réel est ce qui se pense dans une pensée subjectivante. n'est pas son unité. qui seul captive la pensée. par la vertu de Dieu. et nous amenons toutes les pensées captives à l'obéissance de Christ (Cor. » Le trésor n'est rien d'autre que l'événement lui-même. endurant jour après jour l'impératif. on pourra soutenir. II. c'est un aphorisme dif­ ficile et central. C'est ça le vase de terre.

Par quoi. le prototype.68 Saint Paul. et leur différence tombe dans la rhétorique. et dont la pensée peut ressaisir le prin­ cipe. cesse d'être significative au regard du réel. Pas plus que le réel n'est ce qui vient ou revient à sa place (discours grec). Le réel est disposé à partir du commandement. par sa fidélité à l'événement-Christ. Le réel cause le désir (philosophique) d' occuper adéquatement la place qui vous est distribuée. Aucun réel ne distingue plus les deux premiers discours. Ce que la pensée identifie comme proprement réel est une place. Elle est. ou culturelle. Dans le discours grec. dont 1 'opposition du Grec et du Juif est à son époque. l'événement-Christ est hétérogène à la Loi. c'est qu'une maxime subjective se prend toujours en deux sens possibles. comme ils le font encore dans 1 'œuvre de Lévinas. . 1 3). et c ' est en vis-à-vis de cette déchéance que surgit l'objet du discours chrétien. et dans l'Empire.). indique précisément la vanité des places. il avoisine la sainteté. Il faut donc assumer la subjectivité du déchet. Pour Paul. Le réel s'avère bien plutôt. Tout le réel est marqué du sceau de cette alliance. là où le sujet instruit sa faiblesse. l'événement-Christ. puisse ici servir à démêler le tressage subjectif. à partir du moment où le réel est identifié comme événement. pur excès sur toute prescription. 1. Comme le déclare Paul. auquel le sage sait qu'il faut consentir. etc. à occuper la La division du Sujet 69 position du déchet. en fin de cure. dans la guise du caractère événementiel du réel. selon la chair ou selon l'esprit. L'événement pur ne s'accom­ mode ni du Tout naturel. grâce sans concept ni rite approprié. 7. L'exception qui le constitue n'est concevable que dans la dimension immé­ moriale de la Loi. Si Paul peut affirmer. un séjour. Plus généralement. de type grec (âme et corps. C'est le ressort de la conviction universaliste de Paul : la différence « eth­ nique )). comme le note Lacan. Pour Paul. les figures d'écart dans le discours sont résiliées. alliance exceptionnelle de Dieu et de son peuple. La théorie de la division subjective disqualifie ce que les autres discours identifient comme leur objet. comme déchet de toute place : « Nous sommes jusqu'à ce jour comme les balayures du monde. et il est recueilli et manifesté dans 1 'observance de la loi. Il est de 1' essence du sujet chrétien d'être. ou du nouvel objet qui dispose un nouveau discours. ni de l'impératif de la lettre. 1 0). La fondation de l 'universalisme et du corps. sans qu'aucune distinction sub­ stantielle. Pour le discours juif. On notera la consonance avec certains thèmes laca­ niens relatifs à l ' éthique de l ' analyste : celui-ci doit également consentir. 1 2). La « folie de la prédication » va nous dispenser de la sagesse grecque par disqualification du régime des places et de la totalité.4. surrec­ tion d'un autre objet. l'objet est la totalité cosmique finie comme séjour de la pensée. pour que l'analy­ sant endure quelque rencontre de son réel. bravant l'évi­ dence : « Il n'y a point de distinction entre le Juif et le Grec )) (Rom. C ' est bien pourquoi l'une comme l' autre sont des pensées. qui cisaille et défait la totalité cosmique. Elle va nous dispenser de la loi juive par disqualification des observances et des rites. qui identifient leur réel sous des noms opposés. 1 0. évoquant son existence de persécuteur avant la conversion de Damas. pensée et sensibi­ lité. le rebut de tous les hommes » (Cor. que « le com­ mandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort » (Rom. Au regard de qui considère que le réel est événement pur. et ouvre à la division du sujet. le paradigme d'une différence majeure pour la pensée. 1 'objet est appartenance élective. divisé en deux voies qui affectent en pensée tout sujet. les discours grec et juif cessent de présenter. pas plus il ne saurait être ce qui d'une exception élective se littéralise dans la pierre comme loi intemporelle (discours juif).

et qui est la résurrection.. n' entre pas dans la logique du maître. etc. de même.70 Saint Paul. Ce rire nietzschéen. C ' est pourquoi il lui est possible d'occuper la place du fils. il faut en déclarer la péremp­ tion effective. Celui qui déclare n'atteste aucun manque et reste soustrait à son comblement par la figure du maître. sans arguments ni preuves. l'acte analytique archiscientifique pour Lacan. fonder le sujet comme division. ou indivis. lesquels circonscrivent l'événement-réel dans la sphère des vérités effectives : la « grande politique » pour Nietzsche. Est-ce possible ? Paul essaie de s'engager dans cette voie. C'est ce que symbolise. Que le Christ soit Fils est . et non comme maintenance d'une tradi­ tion.déclarer : telles sont les figures verbales des trois discours. Déclarer un événement c ' est devenir le fils de cet événement. et donc l'existence de quelque vérité que ce soit. est beaucoup plus abrupte que la disposition « thérapeu­ tique » des modernes. de la rencontre de Paul et des philosophes grecs sur l' agora. approprie l'élément subjectif à cette universalité. que les chrétiens déclarent le Christ crucifié. Si on réclame des signes. celui qui peut répondre devient un maître pour le sujet perplexe. et non d'une opposition. C ' est sans doute ce qui dis­ tingue Paul des antiphilosophes contemporains. La fondation de 1 'universalisme parce que la position du réel qu'elles instruisent apparaît. mais qu'il n ' y a plus de lieu recevable pour sa prétention. 2 5 ) . Tout le pari est que puisse avoir consistance un dis­ cours configurant le réel comme événement pur. dans la rétroaction de l'événement. Il est en effet certain que l 'universalisme. au sens de l'Antéchrist. dont on pourrait énumérer les prédi­ cats particuliers : la généalogie.question­ ner . le territoire. organise la dissipation de la formule de maîtrise sans laquelle la philosophie ne peut exister. dans les Actes des apôtres. les sujets « ethniques >> induits par la loi juive comme par la sagesse grecque sont disqualifiés comme prétention de maintenance d'un sujet plein. en même temps que celle de toute figure de maîtrise. 1 . Les philosophes auraient éclaté de rire dès que la harangue de Paul aurait touché au seul réel qui importe. en résiliant le particularisme prédicatif des sujets culturels. Et. pour ce qui concerne la philosophie. le récit. Il en résulte que la position sub­ jective de Paul. etc. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes >> (Cor. La thèse de Paul n'est pas que la philosophie est une erreur. au regard du sujet divisé selon les voies de saisie du réel que sont la chair et l'esprit. une illusion nécessaire. 1. est l' expres­ sion d'une disjonction. un La division du Sujet 71 phantasme. qui veulent tous guérir la pensée de la maladie philosophique. Le discours de la sagesse est définiti­ vement obsolète. il n' est même plus possible de discuter la philosophie. les rites. celui qui en prodigue devient un maître pour celui qui les réclame. dès lors que l'événement qu'il suppose identifier le réel n 'est pas réel (puisque la Résurrection est une fable). et l'instruction d'un sujet divisé en lui-même par le défi que lui impose d'avoir à ne faire face qu'à l'événement disparu. si truqué soit-il. Dès lors. exige la dépo­ sition des différences établies. qu'en abolissant la philosophie. comme illusoire. que les Grecs « cherchent la sagesse >> et posent des questions. l'origine. Le primat de la folie sur la sagesse. l'esthétique mys­ tique pour Wittgenstein. La for­ mule disjonctive est : « La folie de Dieu est plus sage que les hommes. Mais celui qui déclare sans garantie prophétique ni miraculeuse. Déclarer la non-différence du Juif et du Grec établit l'universalité potentielle du christianisme . Paul ne cesse de nous dire que les Juifs recherchent des signes et « réclament des miracles ». La décla­ ration en effet n'est pas affectée du vide (de la demande) où le maître se loge. leurs postures subjectives. Si on questionne philosophiquement. Soulignons encore une fois qu'il ne peut le faire. de la faiblesse sur la force. Réclamer .

que rien de tout cela ne peut fonder une ère nouvelle de la Vérité. ne serait-ce qu'en négligeant délibérément de men­ tionner ces virtuosités extérieures. De là que toute vérité est marquée d'une indestructible jeunesse. que le Père nous fait nous-mêmes advenir universellement comme fils. Ce qu'a dit et fait la personne particulière nommée Jésus n'est que le matériau contingent dont 1' événement s 'empare pour un tout autre destin. n'est ni un maître ni un exemple. et qu'il ait pu rivaliser. qui fait prévaloir le réel actif de la déclaration sur l'illu­ mination intime. le recueil des miracles. car il n'a besoin que de 1'événement. vaut pour Jésus. Nietzsche. qu'il ait été habité d'un dire indicible. Mais un suj et-fils est le contraire d'un sujet-disciple. Que doit être l'événement pour que. Il faut destituer le maître. se trouve dans Cor. « Ainsi tu n'es plus esclave. Le fils est celui à qui rien ne manque. C ' est une maxime magnifique . et singulièrement les fils. et fonder l'égalité des fils. la foi impersonnelle sur les exploits particuliers. Simplement. 1. il rap­ pelle. co-ouvriers de Dieu. C'est ce que désigne la métaphore du fils : est fils celui qu'un événement relève de la loi et de tout ce qui s'y rattache. s 'apparient l'uni­ versalité et 1 'égalité ? Pour Paul. tout comme celle de la Loi. avec les charlatans qui pullulaient dans les provinces orientales de 1'Empire. il faut que Dieu le Père se soit lui-même filialisé. les enseignements.3/1. pour qui Paul se rapporte aux récits évan­ géliques avec « le cynisme d'un rabbin ». Pour Paul. Ces questions trinitaires n'intéressent aucune­ ment Paul. Cela constitue l'inutilité de la figure du savoir et de sa trans­ mission. de l'ouvrier et de l'égalité. co-ouvriers de 1' entreprise du Vrai. Il est le nom de ce qui nous arrive univer­ sellement. sous l'emblème du fils universel. mais fils.72 Saint Paul. Il est certain que ceux qui parti­ cipent d'une procédure de vérité sont co-ouvriers de son devenir. car il est celui dont la vie commence. exprimée par 1' énigmatique expression de 1' « envoi ». Le Fils ressuscité filialise l'humanité tout entière. à savoir Jésus. les aphorismes à double sens d'une personne particulière. Et il est bien vrai que toute universalité postévénementielle égalise les fils dans la dissipation de la particularité des pères. auquel tout est suspendu. La fondation de 1 'universalisme emblématique de ce que la déclaration événementielle filialise le déclarant. tu es aussi héritier. la théologie se livrera à toutes sortes de contorsions pour établir l'identité substantielle du Père et du Fils. en matière de guérisons miraculeuses. 4. Là où vient à La division du Sujet 73 défaillir la figure du maître viennent celles. Pour un tel commencement. se retire derrière l'évi­ dence universelle de son fils. Il faut bien cependant revenir à 1 'événement. ne niera pas que le Fils ait eu une communication intérieure avec le divin. toujours particulier. C'est dans ce consentement à la figure du fils.9. car il n'est que commencement. là encore. La figure de maîtrise qui s'y rattache est en réalité une imposture. La philosophie ne connaît que des disciples. La règle applicable au sujet divisé chrétien. au profit d'une œuvre égalitaire commune. l'événement n'est certainement pas la bio­ graphie. a parfaite­ ment vu l ' indifférence totale de l' apôtre à la douceur . Paul. conjointes. la figure du savoir est elle-même une figure d'esclavage. La métaphore antiphilosophique de l'« envoi du fils » lui suffit. par la grâce de Dieu » (Gal. de multiplication des pains. Jésus. et récuse toute réinscription philosophique de cette pure advenue dans le lexique philosophique de la substance et de l'identité. Toute égalité est celle de la coap­ partenance à une œuvre. qu'il ait revêtu la figure du fils. en ce sens. Nous sommes tous « 8eoü <TUvepyo[ ». corrélat nécessaire de l'universalité. L'expression la plus forte de cette égalité. 7). de marche sur les eaux et autres tours de force. Plus tard. Le père.

le sens et la justification de tout l ' Évangile . 42). La résurrection est pour Paul ce à partir de quoi le centre de gravité de la vie est dans la vie. la force d'un peuple. car antérieurement. res­ tant sur ce point un « mythologue )) allemand (au sens que . De sorte qu'il falsifie Paul autant. Au fond. ] Paul a tout simplement transféré le centre de gravité de toute cette existence après cette existence .dans le Néanh). étant placé dans la Loi.c'est le christianisme qui l'a répandu le plus systématiquement. ni selon la haine.ce dont il avait besoin. Ce n'est pas inexact. qu'il est pour Paul l'unique point de réel auquel s'attache sa pensée. sans le motif de la résurrection. c ' est être à l'opposé de l 'enseignement de l'apôtre.74 Saint Paul. Ou plutôt. selon la chair. le communautarisme racia­ liste le plus déchaîné : « Autrefois il [Dieu] représentait un peuple. ]. il devrait souligner que ce « quelque chose )) n'est pas un « en plus )) de la mort. . sinon plus. ou de la mémoire. Nietzsche lui-même ne veut-il pas « transférer le centre de gravité )) de la vie des hommes après leur actuelle La division du Sujet 75 décadence nihiliste ? Et n'a-t-il pas besoin. la vie affir­ mative. Comme tout véritable théoricien de la vérité. Dire que Paul a placé « le centre de gravité de la vie non dans la vie. bien plus que son adver­ saire. S i les Dieux sont la volonté de puissance [ . . soit la déclaration subjective qui ne s'autorise que d'elle-même (le personnage de Zarathoustra). où la haine de la vie et l'appétit de pouvoir se donnent libre cours : La vie. Quand il écrit que Paul n ' a besoin que de la mort du Christ « et de quelque chose de plus )). Et il est vrai que l'existence du Christ n'aurait eu aux yeux de Paul.et de quelque chose de plus (L 'A ntéchrist. du reste. Le fond du problème est en réalité que Nietzsche nour­ rit une véritable haine de l'universalisme. . et affirmation de la vie (le Surhomme) ? Nietzsche n'est si violent contre Paul que parce qu'il est son rival. qui est pensée de la mort. mais selon un principe de surexistence à partir duquel la vie. et non négati­ vement. Il s'agit là pour Nietzsche d'une falsification délibérée. Mais quand il s'agit de Paul. une cassure en deux de soi-même.il n ' en resta plus rien lorsque ce faussaire par haine eut compris ce qui seul pouvait servir ses fins. mais dans l'au-delà . ici et maintenant que nous pou­ vons vivre affirmativement. nous l'avons vu. c 'était de sa mort sur la croix. veau comme fin de l'esclavage coupable. guère plus d'importance que celle d'un quelconque illuminé de l'Orient d'alors. l 'enseignement. pour cette opération. La fondation de 1 'universalisme anecdotique dont ces récits sont remplis. tout ce qu'il y avait d'agres­ sif et d'avide de puissance dans l'âme d'un peuple [ . du témoignage. Nietzsche prône le particularisme le plus buté. Mais Nietzsche n'est pas assez précis. l 'exemple. Pas la réalité. de trois thèmes appariés dont Paul est l'inven­ teur. et que ce faisant il « enlève tout centre de gravité à la vie )) (ibid. . était pour tous restituée et refondée. Paul ne croit pas qu'il puisse y avoir une « vérité historique ». l 'Histoire cassée en deux (la « grande politique )) ). que Paul a « falsifié )) Jésus. 1 5). il organisait la subsomption de la vie par la mort. selon l'esprit. car sa doctrine généalogique n ' est aucunement histo­ rienne. oui : « Le poison de la doctrine des droits égaux pour tous . . et 1 'homme nou. s'il a « transféré le centre de gravité de son [du Christ] existence après cette existence )).dans le mensonge de « Jésus ressuscité ». . ce n'est ni selon la mort. pas la vérité histo­ rique ! [ . il ne croit pas que la vérité relève de 1 'histoire. ] . Ce que Nietzsche. la mort. Et que donc. 43). si talentueux soit-il. . Nietzsche. . ils seront des Dieux nationaUX )) (ibid. il n'avait que faire de la vie du Rédempteur . Pas toujours : ce saint fou est une violente contradiction vivante. )) S'agissant de Dieu. pour qui c'est ici et maintenant que la vie prend sa revanche sur la mort. . ne le croyait pas non plus.

Cet événement est « grâce )) forme canonique des récits évangéliques. littéralement. des hommes »). mais )). pendu du suj et. un « quelqu'un )) Nietzsche. ce n ' est pas tant d' avoir voulu le Néant. le « dernier comme donation pure. et Paul en est le « servi­ L'événement est teur )) (6oüÀoç). en sorte que Jésus est comme une variable anonyme. Certes. C ' est une commu- des particularités fermées (dont « loi )) est le nom). Le suj et de la nouvelle époque est un « non . . . Mais c ' est que l ' événement-Christ établit par un « nom) problématique. c ' est une « nouvelle créature )) . 1 4).mais avec dégoût . et aux effets de l ' évé­ qui nous est arrivé. tendues de bout en bout par l ' annonce révolutionnaire d'une histoire spirituelle cas­ un « non . nous sortons pour toujours. dont porte précisément. et les épîtres de Paul. ni une tradition. synoptiques. Il ne tient guère compte de ce que ces récits. Et que nous ayons à servir le processus de à la fois le l 'événement. un partisan de la vie paisible et vide. tout entier absorbé par sa résur­ la « vérité historique ». et qui sinistres. du reste. . ne semble pas situer comme il rection. mais un devenir.LOV aÀÀà uno xaptç )). rien d' autre ne compte. c 'est. (( car vous n ' êtes pas sous la loi. comme le dit très bien Nietzsche . Il est en surnombre de tout cela et se présente dence. tout e n se réclamant contre Paul de nauté de destin dans le moment où nous avons à devenir à sans traits prédicatifs. tielle.est « un rebelle contre tout ce qui est privilégié » . ou légale.76 Saint Paul. le Christ n ' est indique la voie de l ' esprit comme fidélité pas un maître. ni une En tant que suj ets à l ' épreuve du réel. et que c 'est précisément cette forme qui Car le « non )) est dissolution potentielle . nous sommes à désormais constitués par la grâce événementielle. dépendance personnelle. suspens de la voie de la chair de l ' esprit par un « mais )) d ' exception. et l ' affirmation de la voie sur les temps qui viennent l 'autorité d'une nouvelle voie subj ective. Jésus est « seigneur >) (Kuptoç). convient la prédication de l ' apôtre au regard de la mise en L'événement pur est réductible à ceci que Jésus meurt sur la croix et ressuscite. situation telle qu 'elle est. dont il faut remarquer qu' elle est aussitôt Or rien n ' est plus indispensable que de se pénétrer constamment du rapport temporel entre les évangiles une adresse universelle. . vingt ans pointe négativement la voie de la chair comme destin sus­ après. « psychologie du Rédempteur » (un Bouddha de la déca­ prédication. pour lesquels l ' anecdote édifiante est essen­ sous la grâce )) (Rom. La référence paulinienne n ' est pas de même étoffe. mule capitale. Jésus est ressuscité. La for­ cette édification « bouddhique » : la résurrection. Le rap­ port entre le seigneur et le serviteur est absolument dis­ Nous soutiendrons en effet qu'une rupture événemen­ tielle constitue toujours son sujet dans la forme divisée du tinct de celui du maître et du disciple. Car le « ne pas être sous la loi )) sée en deux. « non . Ce n ' est pas une relation de porte l 'universel. mais )) . ont été rédigés et organisés bien après que Il n ' est donc ni un legs. . C ' est pourquoi nous n' avons de nous avoir débarrassés de ces « Dieux nationaux » retenir du Christ que ce qui commande ce destin. en tant que nous devenons tous fils de ce nement tels qu ' ils ont à devenir. où il prétend déchiffrer la (xaptç). mais )) dont il faut entendre qu ' il n' est pas un état. mais Paul s ' est âprement saisi du seul point surnuméraire 6. et d'avoir fait théorie d 'un suj et qui. . est : « ou yap taTe imo VOf. cependant que « être sous la grâce )) Structuration du sujet selon à L'événement n 'est pas un enseignement. universelle­ est indifférent aux particularités de la personne vivante : ment. Loi et grâce nomment pour le suj et la tresse constituante qui le rap­ à la vérité ne doit pas être confondu avec l ' esclavage. ne pardonne pas à Paul. comme de celui du propriétaire et de l ' esclave. La fondation de l 'universalisme La division du Sujet 77 Lacoue-Labarthe donne à cette expression). il ne saurait y en avoir de disciples. Les évangiles.

mais tout aussi bien est aboli le discours arrogant de l'illumination intérieure et de l'indi­ cible. CHAPITRE VI L'anti dialectique de la mort et de la résurrection Nous avons dit : l'événement. et comment la philosophie dialectique incorpore le thème d'un calvaire de l'Absolu. en elle qui est la vie de 1 'esprit » ? On sait tout ce que le montage hégélien doit au christianisme. dans un processus sans fin. un paradigme mor­ tifère. il faut l 'avouer. et distribue le « non . ni du côté de l ' esprit pur. et il y a une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance et du martyre. c'est que Jésus. en sorte que « c' est la vie qui soutient la mort et se maintient . . La grâce y . correspond à une imagerie chrétienne omniprésente depuis des siècles. Ce qui. comme légalité convenue et état particulier du monde. comme le pense Nietzsche. L'universel n'est ni du côté de la chair. opère une capture de l ' événement-Christ. Si 1' événement peut entrer dans la constitution du sujet qui le déclare. le labeur fidèle. et ne faisant nulle acception de la particularité des personnes. Il est certain que la philosophie hégé­ lienne. La fondation de l 'universalisme cependant que le « mais >> indique la tâche. . se dissout dans un protocole rationnel d'autofondation et de déploie­ ment nécessaire. c ' est bien parce qu' en lui. car ils unifient le sujet. comme donation surnuméraire et grâce incalculable. le Christ. la mort est le temps décisif de la sortie-de-soi de 1 'Infini. Alors la résurrection n'est que négation de la négation. une événementialisation de la haine de la vie ? Ou encore : la conception paulinienne de l'événement est-elle dialectique ? Le chemin de l'affmnation est-il tou­ jours le travail du négatif. Si le motif de la résurrection est pris dans le montage dialectique. dont les sujets du processus ouvert par 1' événement (dont le nom est « grâce ») sont les co-ouvriers. Le deuxième et le quatrième discours doivent être révoqués. il refend inces­ s amment les deux voies. Le troisième discours seul tient sa division comme garantie de 1 'universalité.78 Saint Paul. mais » qui. il faut convenir que 1 ' événement. écarte la loi pour entrer sous la grâce. qui est le bord rationnel du romantisme allemand. est mort sur la croix et ressuscité. Quelle est la fonction de la mort dans cette affaire ? La pensée de Paul est-elle en définitive. comme habitation intime par la grâce et la vérité. Le dis­ cours juif du rite et de la loi est mis à mal par la surabon­ dance de 1 ' événement.

vient la grande description des misères du dirigeant nomade : Souvent en danger de mort. que toute existence peut un jour être transie par ce qui lui arrive. Ou posons qu'il nous revient de fonder un matéria­ lisme de la grâce par 1 'idée. pour les dis­ cours établis. prise dans la tactique du plaidoyer et de la rivalité. et le matériau de la mort et de la souffrance y est exigible pour que la spiritualité. et où Paul alterne les flatteries et les menaces (« Je vous prie. n'est pas un « moment » de 1 'Absolu. et que la mort n'y est d'aucune façon l'exercice obligé de la puissance immanente du négatif. distribue la consola­ tion comme seul réel de cette souffrance. Quand Paul parle de ses propres souffrances. Paul. . à « se faire tout à tous » . doit résider dans un vase de terre.Toi<. 11.22). elle est ce qui nous vient en césure de la loi. parce que nous savons que. 11. 1 0. très marquée par l'inquié­ tude politique. Oui. rentre en elle-même dans l' intensité expérimentée de la conscience de soi. il est la résurrection. simple et forte. Je soutiendrai que la position de Paul est antidialec­ tique. 1 'événement n'est pas la mort. Elle est affirmation sans négation préliminaire. et de devenir ainsi.2). L 'antidia1ectique de la mort et de la résurrection 81 Donnons. qui certes maintient et exalte la machinerie transcendante.4. la gloire attachée à la pensée des « choses invisibles >> est incommensurable aux souffrances inévitables infligées par le monde ordinaire : « Nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous. Mais l ' espérance. trois fois j 'ai été battu de verges. 1 7). nous bénéficions de quelques grâces. La grâce. ou. miatv yéyova nétVTa (Cor. comme le dit Paul magnifiquement. La fondation de l 'universalisme devient un moment de 1'autodéveloppement de 1 'Absolu. dans la division subjective. lorsque je serai présent. gagée par l'événement et le sujet qui s'y noue. de ne pas me forcer à recourir avec assurance à cette hardiesse. Que le matéria­ lisme ne soit jamais que l'idéologie d'une détermination du subjectif par l'objectif l'a disqualifié philosophique­ ment. si vous avez part aux souffrances. ici et mainte­ nant : « Notre espérance à votre égard est ferme. rom­ pant avec 1'ordinaire cruel du temps. Tout le point est de savoir si une existence quelconque rencontre. Elle est pure et simple rencontre. dès lors. Pour Paul lui-même. c'est dans une logique strictement militante. la chance matérielle de servir une vérité.9. est bien l'homme d'action exposé et désintéressé qu'il prétend être. c'est bien pour que nous puissions arracher le lexique de la grâce et de la rencontre à son enfermement religieux. nous avons dit pourquoi. En vérité. s'extériorisant dans la finitude. sur ce point délicat. pas même dans le cas de la mort du Christ. C ' est singulièrement le cas dans la deuxième épître aux Corinthiens. par-delà les obligations de survie de l'animal humain. dont je me pro­ pose d'user contre quelques-uns ». cinq fois j 'ai reçu des Juifs quarante coups moins un. La souffrance ne joue aucun rôle dans l'apologétique de Paul. est faiblesse ou folie n'entraîne jamais pour Paul qu'il y ait une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance.6). et se dévouer dès lors à ce qui vaut pour tous. Le caractère faible et abject de cette mort lui importe certes. un immortel. 1. quelques repères. Si Paul nous aide à saisir le lien entre la grâce événe­ mentielle et 1 'universalité du Vrai. 1 . C'est alors que. Cette dédialectisation de 1' événement-Christ autorise qu'on extraie du noyau mythologique une conception formelle entièrement laïcisée de la grâce. Il s'agit de convaincre des groupes dissidents ou tentés par les adversaires que lui. pour autant que le trésor de l'événement. au-delà de toute mesure. Le partage de la souffrance est inévitable. un poids éternel de gloire » (Cor. vous avez part aussi à la consolation >> (Cor. pour lesquelles point n'est besoin d'imaginer un Tout-Puissant. telle est la loi du monde.80 Saint Paul. Mais que la force d'une vérité soit immanente à ce qui.

. de même aussi tous revivront en Christ. Fréquemment en voyage. Elle a été propre­ ment inventée par Adam. 1. La mort. comme manière d' être au monde. 11. le Christ doit-il mourir. de la portée postévénementielle de la faiblesse. qu'on devrait traduire par la levée des morts. une pensée. 1 1 . configuration du réel par la voie subjective de la chair. . en péril parmi les faux frères. une exis­ tence. du sang qui suinte. Au fond. en péril de la part des bri­ gands. et se tient dans le devenir précaire du « mais >> de l'esprit.23 sq. et à quelles fins Paul développe-t-il le symbole de la croix ? Dans le texte ci-dessus. un phénomène adamique. Elle n'a et ne peut avoir aucune fonction sacrée. Pour Paul. par un homme. Le Christ invente la vie. du reste. en péril dans les villes. Mais la conclusion de ce morceau biographique. celle du Christ comme la nôtre. de la mort. en péril sur la mer. Ce qui fait événement dans le Christ est exclusivement la résurrection. il faut prendre garde à ceci que seule la résurrection d'un homme peut en quelque sorte s ' accorder. Pour en comprendre la fonction. Il y a le calvaire. qui est la pensée de ( selon) la chair. comme division constituante. à la faim et à la soif. n'a rien de biologique. la mort ne saurait être 1 'opération du salut. de la survie de l'âme. J'ai été dans le travail et dans la peine. comme l'inventeur de la mort. La pensée de Paul ignore ces p aramètres. est forcément résurrection des corps. cette àvacrra ­ mç veKpwv. il y a certes la croix. ne saurait être constitutive de l'événement-Christ. il faut une fois encore oublier tout le dispositif platonicien de l'âme et du corps. 1 2). ou de l'éponge imbibée de fiel. j 'ai passé un jour et une nuit dans l'abîme. un homme. 1 0. Énergique et pressante. comme voie subj ective. Car elle est du côté de la chair et de la loi. >> La mort est aussi ancienne que le choix par le premier homme d'une liberté rebelle. 1 5 .82 Saint Paul. c'est de ma faiblesse que je me glorifierai » (ibid. leur soulèvement. dès lors. n ' importe quel suj et singulier. j 'ai été en péril sur les fleuves. nous l'avons vu. pas plus du reste que la vie. de la destitu­ tion des critères mondains de la gloire : « S 'il faut se glo­ rifier. des dimensions enchevêtrées du sujet global. la prédication de Paul n' inclut aucune propagande maso­ chiste pour les vertus de la souffrance. aucun pathos de la couronne d'épines. c 'est-à-dire résurrec­ tion du sujet divisé en son entier). ou de son immortalité. où « corps >> et « âme >> sont indiscernables (c'est bien du reste pourquoi la résurrection. pour Paul. Mort et vie sont des pensées. incarnent à l'échelle du destin de l'huma­ nité la tresse subjective qui compose. de la flagellation. que l 'invention. mais il n'y a pas le chemin de croix. mais il ne peut le faire qu'autant qu'il est. Proposons la formule : chez Paul. mais non la montée au calvaire. 1 1 . Venons-en maintenant à la croix. Adam et Jésus. ou se situer sur le même plan. trois fois j 'ai fait naufrage. La mort est. aucune assignation spirituelle. Le Christ = . Il s ' agit encore et toujours du vase de terre. La mort dont L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 83 nous parle Paul. en péril dans les déserts. La fondation de l 'universalisme une fois j 'ai été lapidé.30).22 est sur ce point d'une parfaite clarté : « Puisque la mort est venue par un homme. Cor. le premier Adam et le second Adam. au froid et à la nudité (Cor.). qui est soulèvement de la vie. exposé à de nombreuses veilles. Et comme tous meurent en Adam. le premier homme. c'est aussi par un homme qu'est venue la résurrection des morts. Pourquoi. Saisie comme pensée. à des jeûnes multipliés. Elle est. la mort est cette part du sujet divisé qui a encore et toujours à dire « non >> à la chair. ne s 'oriente vers aucune signification salvatrice des tribulations de l'apô­ tre. tout entier destiné à confondre ceux qui « en se mesurant à leur propre mesure et en se comparant à eux-mêmes manquent d'intelligence » (ibid.

parce que la mort n'est pas un fait biologique. En somme. et comme obj et. Quand le Christ meurt. 6. Ou : le Christ meurt pour que.4 sq. 1 0). Dieu renonce à sa séparation transcen­ dante. il entre au plus intime de notre composition pensante. « chair ». Ce faisant. nous. Par cette pensée de la chair. Elle agit comme condition d'immanence. pris lui aussi dans l'invention humaine de la mort. si nous sommes morts avec Christ. 7). 11. afin que. Paul a parfaitement conscience de ce que le maintien d'une transcendance radicale du Père ne permet ni l'évé­ nement ni la rupture avec l'ordre légal. « mort ». gravé avec des lettres sur des pierres » (Cor. . nous croyons que nous vivrons aussi avec lui.84 Saint Paul. nous aussi. Disons que la mort du Christ est le mon­ tage d 'une immanentisation de l 'esprit. qui est l'opération événementielle de la résurrec­ tion. puisqu'avec l'envoi de son Fils. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort. ressuscité des morts. les hommes. Paul appelle cette imma­ nentisation une « réconciliation )) (Ka-rallayTJ) : « Car si. et sur lequel nous reviendrons. très complexe. cessons d'être séparés de Dieu. et que nous ne pouvons composer avec la mort qu'autant que Dieu compose avec elle. et fait qu'il est destiné à cette situation singulière. comme Christ est ressuscité des morts L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 85 par la gloire du Père. et partage une dimen­ sion constitutive du suj et humain divisé. dont le réel est la mort. sans rendre pour autant celle-ci nécessaire. ne meurt plus. se filialisant. Par la mort du Christ. mais ce que j 'appelle son site. mais une pensée de la chair. lorsque nous étions les ennemis de Dieu. nous est dis­ pensé en grâce le fait d'être dans le même élément que Dieu lui-même. et donc à la pensée qui le domine. est « péché ». puisque nous savons que Christ. Nous devenons conformes au Christ pour autant qu'il devient conforme à nous. La mort nomme ici une renonciation à la transcendance. il s'insépare par filialisation. nous le serons aussi par une même résurrection. Car ne peut occu­ per l'abîme qui nous sépare de Dieu que l' immobilité mortifère de la Loi. La première immanentise les conditions de la seconde. n�us avons �té réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Dans Rom. ce « ministère de la mort. la réconciliation. Telle est l'unique nécessité de la mort du Christ : elle est le moyen d'une égalité avec Dieu lui-même. serons-nous sauvés par sa vie ! )) (Rom. il manifeste que c'est de ce point même (ce dont l'humanité est capable) qu 'il invente la vie. La croix (nous avons été crucifiés avec le Christ) est le symbole de cette identité. Par quoi l'opération de la mort construit le site de notre égalité divine dans 1 'humanité elle-même. Il est fondamental de ne pas confondre Ka-rallay�. Le site événementiel est cette donnée immanente à une situation qui entre dans la composition de l'événement même. la mort n'est requise qu'autant qu'avec le Christ. capable d'inyenter la mort. comb1en plus. comme suj et. l'est aussi d'inventer la vie. l'intervention divine doit dans son principe même s 'égaler strictement à l'humanité de l'homme. 5 . Car celui qui est mort est libéré du péché. La fondation de 1 'universalisme meurt simplement pour attester que c'est bien un homme qui. si nous sommes devenus un avec llll par une mort semblable à la sienne. nous vivions � 'une vie nouvelle.3 . Car. et qui a nom. il crée non l'événement. Et cette conformité est possible. Paul établit qu'une doctrine du réel comme événement a des conditions d'immanence.. Or. sachant bien que notre vieil homme a été crucifié avec lui. et OWTTJ pia. afin que ce corps asservi au péché soit détruit et que nous ne soyons plus asservis au péché. qui est l'opération de la mort. Le texte est formel : la mort comme telle n'est pour rien dans l'opération du salut. dont un des noms. le salut. étant réconciliés.

c'est comprendre que pour Paul il y a complète disjonc­ tion entre la mort du Christ et sa résurrection. et commande à la pensée le consentement à ces places . comprendre le rapport entre KamÀÀay� et O"WTTJ pia. Car la mort est une opération dans la situation. dont 1 'articulation ne contient aucune nécessité. Ce sont deux fonctions distinctes. On connaît la diatribe : Rien dans ce texte n'est à sa place. et que c'est une caractéris­ tique de son style de ne jamajs en appeler à la peur. ce Paul qui déclare. advienne 1 'homme nouveau. contre « le monde » . aurait pu faire comparaître Paul en sa faveur.86 Saint Paul. De là que l'argument de Paul est étranger à toute dialectique.non sans rai­ son (L 'A ntéchrist. ce n'est pas la circoncision ni l'incirconcision. C'est pourquoi Nietzsche s'égare tout à fait quand il fait de Paul le prêtre type. et enfin que « tuer la vie >> n'est certes pas le vouloir de celui qui demande avec une sorte de joie sauvage : « Mort. mais il n'y a eu que « oui » en lui. Paul le Juif. et qu'il s'agit donc d'ouvrir aux droits vitaux de l'infini et de l'événe­ ment intotalisable . . la surhumanité dont 1 'humanité est capable. que nous avons prêché parmi vous . ] Voilà ce que fut son chemin de Damas : il comprit qu'il avait besoin de la foi en l'immortalité pour dévaloriser le « monde ». 1 ' éternel Juif errant par excel­ lence ! [ . et substituer partout le « oui » de la vie au « non » du nihi­ lisme. Jésus-Christ. s'il exige des conditions d'immanence. 58). Silvain et Timothée . Nous en avons assez dit pour comprendre que la « foi en l'immortalité » n ' est pas le souci de Paul. qui. . au-delà des rites et des prêtres. où est ta victoire ? » Tuer la mort résumerait mieux le programme de Paul . Paul. sur un ton très nietzschéen : « Ce qui importe. et non le culte de la mort : la fonda­ tion d'un « oui » universel. de la vie sur la mort.moi. . . ni un surmonter de la mort. cependant que la résur­ rection est l'événement lui-même. la puissance ordonnée à la haine de la vie. aurait été mieux inspiré de citer ce passage : C'est alors que survint saint Paul . la haine tchan­ dala faite chair. Le Fils de Dieu. que la notion d'« enfer » fmirait par conquérir Rome. La mort est construction du site évé­ nementiel. Et de même celui qui désirait qu'au-delà du bien et du mal. 1 5). de l'homme nouveau (du surhomme ?) sur le vieil homme . qui est aussi bien le rapport entre mort et vie. qui mobilise le site. Celui qui réclamait l'affirmation dionysiaque. une opération qui irnmanentise le site événementiel. 6. pensait casser en deux 1 'histoire du monde. . comme Paul.n'a pas été tout à la fois « oui et non » . « Christianisme » et « nihilisme » : cela rime . Car de ce qu'il existe un site événe­ mentiel ne se déduit jamais le surgissement de 1 'événe­ ment. qui veut bien plutôt le triomphe de l'affirmation sur la négation. haine contre Rome. et toujours au courage . la bonne totalité qui distribue des places. n'en reste pas moins de 1 'ordre de la grâce. s'agissant d'un homme particulièrement fier d' être citoyen romain . que la haine contre Rome est une invention de Nietzsche. Paul. . et dont l'opération est le salut. . faite génie. et que. La résurrection n'est ni une relève. en cee� qu'elle fait que la résurrection (qui ne s'en infère nullement) aura été destinée aux hommes. La réconciliation est donnée du site. . indication virtuelle et par elle-même inactive de ce que la résurrection du Christ est invention par l 'homme d'une nouvelle vie. c'est d'être une nouvelle créature » (Gal. qu'il n'est fait dans la prédication de Paul nulle mention de l'enfer. grâce à « l 'au-delà » on peut tuer la vie . . Ce surgir. que le « monde » dont Paul déclare qu'il a été crucifié avec Jésus est le cosmos grec. à leur situation subjective. Seule la résurrection est donnée de l'événement. C'est cela. La fondation de l 'universalisme L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 87 et non à une autre. En définitive.

Nietzsche.9). Nietzsche riva­ lise avec lui. voyage idéalement dans tout l 'Empire. aux savants et aux ignorants >> (Rom. Il s'agit d'une affaire autrement sérieuse : faire venir événementiellement l'affirmation intégrale de la vie contre le règne du négatif et de la mort. celle qui ne veut pas se laisser emporter par le « mais >> excep­ tionnel de la grâce. mais non pas négation : Or. et non un état de choses. hors des morts. . Paul ou Zarathoustra. de la vie. d'aucune secte provinciale. veut s'allier avec les Juifs. en soustrac­ tion de la mort. pour Paul. comme site humain du Fils. ressuscité des morts. dans cette résurrection. qu'il y ait eu ce fils-là. un doctrinaire de 1 ' être­ pour-la-mort et de la finitude. La fondation de 1 'universalisme Bien plutôt qu'il ne s'oppose à Paul. même conviction que 1 'homme peut et doit être surmonté. En définitive. il n'y a jamais qu'une voie-de-la-mort. si nous sommes morts avec Christ. ce Paul qui proclame : « Si le ministère de la Condamnation a été glorieux. d'être-pour-la-mort. identifie rétroactive­ ment la mort comme une . Qu 'est-ce qui. Et enfin même universalité de l'adresse. Le Christ a été tiré « éK veKpwv )). 1 5 . de ce qu'un homme est ressuscité.54) . et si la mort est requise. M�me désir d'ouvrir une autre époque de 1 'histoire de 1 'humanité. Et Paul. Et Paul n'est pas plus. se déclare polonais. 9) ? Même mélange. dit-il. Être celui. Extraction. nous 1' avons dit. une dimension du sujet. Si la résurrection est soustraction affirmative à la voie de la mort. comme le premier Heidegger. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. de l'événement. entrant dans la com­ position divisée de tout sujet. et oppose à ceux qui veulent le fixer : « Je me dois aux Grecs et aux barbares. 1 4) . soustraction. . Au Paul qui se sait « mis à part pour annoncer 1 'Evangile >> (Rom.88 Saint Paul. interroge la ressource de tous les peuples. même errance planétaire. La mort n'est pas un destin mais un choix. qui anticipe sans faiblir le moment où « la mort a été engloutie dans la victoire >> (Cor. 1 . pour la construction d<e son site. a puissance de lever les diffé­ rences ? Pourquoi. 1. Il éradique la négativité. il reste une opération affirmative irréductible à la mort même. de véhémence et de sainte douceur. le ministère de la Justice est de beaucoup supérieur en gloire )) (Cor. 1 ) répond Nietzsche qui expose les raisons pour lesquelles il est « un destin >>. pour n'être prisonnier d'aucun groupe local. il s'agit de l'engloutir. même certitude qu'il faut en fmir avec la culpabilité et la loi. Il ne s'agit pas de nier la mort en la conservant. l'événement-Christ n'est que résurrection. des petitesses et des lubies du sage ou du métaphy­ sicien. Paul n'est évidemment pas le dialecticien que parfois on sup­ pose. S ' il est de ce point de vue proche de Nietzsche. écrit à Bismarck . Même susceptibilité. . La mort. 1 . radicalement singulier. n'est à l'épreuve événementielle de la résurrection qu'un impouvoir. il s'agit de comprendre pourquoi cet événe­ ment. 11. N'est-il pas le frère de Nietzsche. pour fonder la grande politique (et même. 3 . C'est que l'un et l'autre ont porté l'antiphilosophie au point où il ne s'agit plus d'une « critique )). comme nous le montre que puisse. ne meurt plus : la mort n'a plus d'empire sur lui (Rom. 6. nous être proposé le choix de la vie. Et donc il n'y a pas. hors du pouvoir de la mort. la « très grande >>). La résurrection surgit hors du pouvoir de la mort. de l'abolir. Dans le sujet divisé. en toute rigueur. la part L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 89 de l'être-pour-la-mort est celle qui dit encore « non )). puisque nous savons que Christ. Cette extraction hors du site mortel établit un point où la mort perd pouvoir. parfois brutal. fonde aux yeux de Paul un universalisme. On pourrait dire : l'événement-Christ. et non par sa négation. Même assurance quant à une élection persçmnelle.voie. dans ce « hors des morts )). même radi­ cale.

ou foi. Mais d'où procède qu'il faille rejeter la loi du côté de la mort ? C'est qu'à la prendre dans sa particularité. T�<. mais sous la grâce. le Christ n'est pas identique à Dieu. ou qu'il faille le penser comme devenir-fini de l'infini. elle fait barrage à ce que l'adresse universelle de la grâce soit subjectivée comme pure conviction. il est vrai qu'elle relève les différences au profit d'une universalité radi­ cale. 3 . qu'aucune théologie trinitaire ou substantialiste ne sou­ tient la prédication.90 Saint Paul. Entre les deux. métonymie périlleuse. pour Paul. Et. CHAPITRE VII Paul contre la loi Deux énoncés paraissent communément concentrer. C'est bien ce qui est. soit immanent à la voie de la chair. dont le réel est la vie. à la mort. la construction du site événe­ mentiel exige que le fils qui nous fut envoyé. La voie subjective de la chair (aap�). traversant la « rédemp­ tion qui est en Jésus-Christ ». dont le réel est la mort. donnée événementielle.27 sq. bien que la résurrection ne soit pas le « calvaire de l'absolu ». passant « ÔLà lii <. ce n'est pas l'infini qui est mort sur la croix.1o<. ou divise définitivement tout sujet. Elle ne s 'éclaircit qu'en scrutant les noms de la mort et les noms de la vie. (la grâce). Or le premier des noms de la mort. La pensée de Paul dissout l 'incarnation dans la résurrection. pour Paul. Nous ne sommes plus sous la loi.24). et que l'événement s'adresse à tous sans exception. et qui est bien la liaison essentielle entre ' . par conséquent. une invention foudroyante. xapL<. et non les œuvres. Il y aurait donc quatre concepts. Dans Rom. bien qu'elle n'active d'aucune dialectique de l'incarnation de l'Esprit. (la loi).la). c'est : Loi. et v61. Tandis que la voie de l'esprit (1tVri>l. Èv XpL<JT<iJ Ieooü » (Rom.. dans le monde romain. 3. ni esclave ni homme libre ? Le ressuscité est ce qui nous filialise et s 'inclut dans la dimension générique du fils. La fondation de 1 'universalisme s'ensuit-il qu'il n'y a ni Grec ni Juif. Il n'en résulte nullement que le Christ soit un Dieu incarné. organise le couple de la loi et des œuvres. soit les œuvres qu ' elle prescrit. anoÀu­ Tp<i>oew<. (la foi) et fpyov (l 'œuvre) . pour disposer les choix fondamentaux d'un sujet : nl<rn<. Tout entier fidèle à 1' événement pur. à toutes les dimensions du suj et humain. Il est essentiel de se sou­ venir que. 2. organise celui de la grâce et de la foi. La loi « obj ective » le salut et interdit qu'on le rapporte à la gratuité de 1' événement­ Christ. Cependant. résiliant 1 'abîme de la transcendance. Paul se contente de la métaphore de 1 ' « envoi du fils ». l'enseignement de Paul : 1 . Paul indique clairement ce dont il s'agit. Ce qui nous sauve est la foi. ni mâle ni femelle. le nouvel objet réel. Certes.

nt. de la loi. La question fondamentale est de savoir ce que signifie au juste qu 'il y ait un seul Dieu. car nous estimons que l'homme est justifié par la foi. ce qui est translégal. La fondation de l 'universalisme 92 événement et universalité. au moyen de la foi également. Il n ' y a. au être ce qui lui est dû. pour Paul. proprement révolutionnaire. Le monothéisme ne s ' entend que dans la prise en considération de l 'humanité tout entière. les mcirconcis. pour autant qu ' elle est ce qui vient sans être dû. Non adressé à tous. . toute incorporation particulière. le circoncis comme l ' incirconcis) et le singulier (l ' événement-Christ). La loi est tou­ j ours prédicative. les parties d'une situation. ou communautaire. est le cœur du refus pauli­ qu ' elle détaille. La subj ectivité de la foi est dispositif général d'une vérité contient l'Un (dans la fable non salariale (ce qui autorise après tout qu' on la déclare . . Qu 'une vérité sur­ gisse événementiellement exige qu' elle soit hors nombre. ou. du suj et. Ou bien Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs ? N 'est-il pas aussi le Dieu des païens ? Oui. dans « monothéisme » ? Paul affronte. possible de l'Un. Le récompense ou d'un salaire. La grâce est le contraire de la loi. par la loi de la foi . Paul a parfaite­ ment conscience du caractère touj ours étatique de la loi. nien des œuvres et de la loi : « Celui qui fait une œuvre La substructure ontologique de cette conviction (mais l ' ontologie n ' intéresse nullement Paul) est qu'il n'y a pas reçoit son salaire non pas comme une grâce. d'une vérité : Où est donc le sujet de se glorifier ? Il est exclu. Entendons par « étatique » ce qui dénombre. et. quand sa racine est événementielle : il n'y a d'Un qu ' autant qu 'il est pour tous. Or la loi. plus simpleme.Saint Paul. Le par­ ticulier ne peut s'y inscrire. rien n ' est d ' Un événementiel qui puisse être l 'Un d'une particula­ dû. sens strict. aucune espèce de « droit » de l 'homme. l ' Un se délite et s ' absente. Ce qui fonde un sujet ne peut Car cette fondation se noue à ce qui est déclaré dans une contingence radicale. est que le signe de l 'Un c 'est le «pour tous ». ou sur 1' étant suprême. comme aussi toute approche juridique ou contractuelle de sa division constitutive. et contrôle. sans les œuvres de la Loi. 4. Qu' est-ce . mais comme une chose due » (Rom. particulière et partielle. Le seul corrélat possible de l ' Un est l 'universel. nomme.4). de la coutume. par sa compréhension universelle et illégale de l ' Un. il l'est aussi des païens. qui peut être à la mesure de l 'universalité d'une adresse ? En tout cas pas la légalité. pour Paul. la transcendance divine. incontrôlable. Le salut du suj et ne saurait avoir la forme d ' une rité. Il y a là une intuition profonde de Paul. donc une différence. ou le « sans exception ». Sa conviction. Elle n ' est pas une opération Paul contre la loi 93 paulinienne. qui justifiera par la foi les circoncis. Par quelle loi ? Celle des œuvres ? Non. le monothéisme). en en renouvelant les termes. Mais. C ' est précisément ce que Paul app elle la grâce : ce qui advient sans être dans l ' assise d ' aucun prédicat. puisqu'il y a un seul Dieu. qui défait. L'Un est ce qui n ' inscrit aucune différence dans les suj ets auxquels il s ' adresse. car elle ne destine son « Un » fallacieux La polémique contre le « ce qui est dû » . l ' universel (l 'humanité tout entière. pour autant qu'il s ' agit de l ' Un. si l ' on entend que l 'humanité de l 'homme est sa capacité subj ective. Que veut dire « mono ». ce qui arrive à tous sans raison assignable. contre la qu ' à ceux qui reconnaissent et pratiquent les injonctions logique du droit et du devoir. mais à partir d'une structure d' adresse. il relève de 1' opinion. . hors prédicat. Qu ' il y ait un seul Dieu doit se comprendre non comme une spéculation philosophique sur la substance. Telle est la maxime de l 'universalité. désigne toujours une particula­ rité. la redoutable question de l ' Un.

donc absolument sans cause. la grâce a surabondé. donc.94 Saint Paul. déposition qui est le processus même de 1' excès. Seul ce qui est charismatique. on comprend aussitôt que ce qui se soutient de l'événement (une vérité. dont le non­ rapport constitue le sujet divisé. la grâce sont à la mesure d'un problème universel. xaptcrJ. entre la puissance d'adresse universelle de l'Un et l'absolue gratuité du militantisme. mort et vie. sont aussi deux types de multiplicités : . il y a un lien fondamental entre universa­ lisme et charisme. C'est exactement ce que dit le fameux texte de Rom. L'opération rédemptrice est l'avènement d'un charisme.ia. charisme. afin que. il veut dire « par pur don ». Il n'y a d'adresse à tous qu'au régime du sans cause. La grâce événe­ mentielle commande une multiplicité en excès sur elle­ même. Toute subjectivité affronte sa division dans l'élé­ ment d'une essentielle gratuité de son propos. La surabondance n'est référable à aucun Tout. le sujet déclarant existe selon le charisme qui lui est propre. Chez Paul. ainsi la grâce régnât par la justice pour donner la vie éternelle par Jésus­ Christ. Ce qui est appelé « grâce » est la capacité d'une multi­ plicité postévénementielle à excéder sa propre limite. Si 1' on entend par « péché » l ' exercice subj ectif de la mort comme voie d'existence.la multiplicité qui. qui est marquée par le prédicat de sa limite. . Elle relève d'un don accordé. comme nomadisme de la gratuité. et donc le culte légal de la particularité. et même « en vain >>. elle donne à chaque partie du tout ce qui lui est dû. mais la déclaration de 1 'événe­ ment. La loi en est le chiffre ou la lettre . Reste à comprendre pourquoi le motif subjectif asso­ cié à la loi est celui du péché. il y a pour Paul un lien essentiel. Le sujet constitué par le charisme dans la pratique gra­ tt. au moyen de la rédemption accomplie en Jésus-Christ. Nous avons là une chicane . comme le péché a régné en donnant la mort.la multiplicité particularisante. La fondation de 1 'universalisme communiste). » �wpeav est un mot fort. « sans cause ». 5. tout sujet est charismatique. N'est adressable à tous que ce qui est absolument gratuit. mais comme excès sur soi. L'excès sur soi interdit de représenter cette multiplicité comme totalité. afm que la faute abondât . notre Seigneur. Telle est la racine du fameux thème paulinien concer­ nant la « surabondance » de la grâce.20. Les deux voies subjectives. et ils sont justifiés gratui­ tement (ôwpeav) par sa grâce. L'opposition grâce/loi recouvre deux doctrines du mul­ tiple. mais là où le péché a abondé. qui surabonde par rapport à elle­ même comme au regard des distributions fixes de la loi. quelle qu'elle soit) est toujours en excès imprédicable sur tout ce que le « péché » circonscrit.1 : Or la Loi est intervenue. Tout sujet s'initie d'un. 3 . C ' est bien pourquoi elle autorise la déposition de la différence.iite de l'adresse à tous soutient nécessairement qu'il n'y a pas de différences. qui veut dire "différence"] : car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. Il dira ainsi. dans Rom. limite qui a pour chiffre mort un commandement de la loi. celle qui va avec sa propre limite. soutient 1 'universalité. s ' excédant elle-même. comme hors-place. Entre le « pour tous » de l'universel et le « sans cause ».23-4 : « Il n'y a point de distinction [ôta­ moÀ�. Seul le charisme. Paul contre la loi 95 La thèse ontologique profonde est que l'universalisme suppose que 1 'on puisse penser le multiple non comme partie. Le point de la subjectivité étant non 1 'œuvre qui appelle salaire ou récompense. détient cette puissance d'excès sur la loi qui fait choir les différences établies. non descriptible. La loi commande une multiplicité mondaine prédicative.

m'a conduit à la mort. qui assigne le sujet à la voie charnelle de la mort. m'a séduit par le commandement même. car je n'aurais pas connu le désir. est-il donc devenu pour moi une cause de mort ? Non certes ! Mais le péché. et moi. ayant saisi l'occasion. Nous savons. le péché est apparu dans toute sa gravité. au regard de quoi le sujet involontaire n' est plus capable que d'inventer la mort. Car seule la loifzxe l'objet du désir. ayant saisi l'occasion. juste et bon. m'a séduit par le commandement même. Le désir conquiert alors son automatisme sous la forme d'une transgression. texte que je cite en entier avant d'en reprendre l 'élucidation. On voit bien que se qui se joue là n'est rien moins que le problème de l' inconscient (Paul l'appelle l'in­ volontaire. qu'il n'y a nulle raison de traduire ici par une « concupis­ cence )) qui sent par trop le confessionnal. 7. la Loi est sainte et le commandement est saint. Mais. pour bien prouver ce qu'il est. vienne occuper la place du mort. Le péché est la vie du désir comme autonomie. je suis mort . au regard de cette autonomie. Ainsi. comme automatisme. 1 7) C'est le péché qui. l'auto­ matisme de répétition. Car je ne comprends pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux. En fait. du désir. mais aussi le plus intriqué. par le moyen du commandement.de sorte qu'il s'est trouvé que le commandement qui devait me donner la vie. cependant. a produit en moi. . Qu' est-ce exactement que le péché ? Ce n' est pas le désir comme tel. Autrefois. et de la mort subjective. je suis chamel. il faut avoir la compréhen­ sion la plus profonde des connexions entre désir. mais moi. mais quand le commandement est venu. et par lui rn ' a fait mourir. 1 1 ). 7. c'est-à-dire nomme négativement. devient l'objet d'un désir qui vit par lui-même en lieu et place du sujet. que la Loi est spirituelle . Rom. Mais tout est détaillé dans le texte peut-être le plus célèbre de Paul. qui entraîne dans la çomposition subjective que « loi )) soit désormais un des noms de la mort. si la Loi n'eût dit : « Tu ne convoiteras point ! » (Exode.96 Saint Paul. ce que je ne veux pas. Ainsi. « 6 où 8üw ))) . Com­ ment comprendre « transgression )) ? Il y a transgression Paul contre la loi 97 quand ce qu'interdit. La loi est ce qui donne vie au désir. C'est cet automatisme objectal du désir. s'est servi d'une chose bonne en soi afm de me donner la mort. La loi est requise pour que soit délivrée la vie automatique du désir. Que dirons-nous donc ? La Loi est-elle une puissance de péché ? Non certes ! Mais je n'ai connu le péché que par la Loi . en effet. vendu et asservi au péché. la loi. C ' est elle. excentré du sujet. La loi est ce qui livre le désir à son autonomie répéti­ tive en lui désignant son objet. impensable sans la loi. toutes sortes de désirs . le péché a repris vie. Nous avons jusqu'ici anticipé. car on ne comprendrait pas alors qu' il soit lié à la loi et à la mort. 20 . est ainsi condensé par Paul : « Car le péché. car. et elle seule. Ce qui est bon. mort et vie. La fondation de 1 'universalisme d'une extrême complexité. On ne saurait imaginer disposition plus antikantienne que celle qui. elle contraint le sujet à ne plus pouvoir emprunter que la voie de la mort. s'accomplit comme automatisme inconscient. Cet entrecroisement de l'impératif. ayant saisi l 'occasion. sans la Loi. dote le désir d'une autonomie suffisante pour que le sujet de ce désir. ce dont il s'agit est le désir (tm8u11ia). le péché est mort. Pour en venir à la « nouvelle vie )) du sujet. nommant « péchb) l'autonomie du désir quand son objet est pointé par le commandement de la loi. Car le péché. ce faisant. loi. en désigne 1' effet comme venue du sujet à la place du mort. par le comman­ dement. La thèse fondamentale de Paul est que la loi.7-23. et par lui rn ' a fait mourir )) (Rom. j ' étais sans Loi et je vivais. La vie du désir fixée et délivrée par la loi est ce qui. et 1 'y enchaîne quelle que soit la « volonté )) du sujet.

dans mon être intime. Dans cette absence d'écart. mais c 'est le péché qui habite en moi. passe du côté de la mort. Par quoi le suj et. L'universalité est liée organiquement à la contingence de ce qui nous arrive. Le corollaire subjectif. Toute la pensée de Paul vise ici une théorie de subjectif. mais je n'ai pas le pouvoir de l'accomplir . si le sujet est du côté de la mort. est que toute loi est le chiffre d'une finitude. Il n'y a de l'Un qu'au défaut de la loi. c'est-à-dire dans ma chair. loi de contrôle des parties. l'Une-vérité procède en direction de tous. automatique. je prends plaisir à la loi de Dieu . loi particulière. mais de 1 'événement. peut-être quelque chose . récapitulant et généralisant les figures induites chez Paul par la virulence de la fable. Je trouve donc en moi cette loi : Quand je veux faire le bien. pouvons­ nous. c'est-à­ dire l'automatisme de répétition. Comment s'organise le sujet d'une vérité universelle. Si je fais ce que je ne veux pas. ou des formes prescrites. et il pro­ cède non de la loi. il faut rompre avec la loi. Or. Dans la guise de l'événement. Mais suivons un instant encore les dédales de l'épître aux Romains. parce que j 'ai la volonté de faire le bien. autonome. la vie est du côté du péché. je reconnai� par là que la Loi est bonne. qui se trouve dans mes membres. fait advenir une multiplicité en excès sur elle­ même. et donc la possibilité d'outrepasser la finitude. La fondation de l 'universalisme mais je fais ce que je hais. Il y a une vie indistincte. et qui est la surabon­ dance insensée de la grâce. car elle est toujours loi étatique. lui. presque dans le style des Confessions de saint Augustin) fait apparaître. comme contingence illégale. qui active constamment le sujet dans le service de la vérité. qu'on appel1' inconscient Paul contre la loi 99 lera des œuvres. C'est bien ce qui impose qu'elle se noue à la voie de la chair et en définitive à la mort. Théorème 2 : L'événement seul. le sujet est subj ectivation. une singulière disposition où. c'est manifeste. Ce qui veut dire : indépendam­ ment des résultats. dès lors que la loi ne peut en soutenir la division ? La résurrection convoque le sujet à s 'identifier comme tel sous le nom de foi (nian�). où il serait. et qui me rend captif de la loi du péché. Le mot « nianç >> (foi. Telle est la conclusion implacable de Paul. car je ne fais pas le bien que je veux. mais j e vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon entendement. L'interdit de la loi est ce par quoi le désir de l'obj et peut s 'accomplir « involontairement ». Et alors. ordonner en deux théorèmes ce qui a valeur matérialiste . Ce qui interdit le monothéisme en en particularisant l'adresse. et où le péché. interdit aussi l'infini. Ce qui importe à Paul. ce n'est plus moi qui agis ainsi. La loi est inappropriée au « pour tous ». il n'y a pas le désir libéré. structurée par 1 'opposition vie/ mort. ce n'est plus moi qui agis ainsi. Théorème 1 : Il n'y a de l'Un que pour tous. le mal est attaché à moi. si je fais ce que je ne veux pas. et lui interdit le repos. mais je fais le mal que je ne veux pas.98 Saint Paul. excentré de ce désir. Mais peut-être. Nous l'avons déjà pointé dans le texte : sans la loi. c ' est-à-dire comme vie du péché . Pour que le sujet bascule dans une autre disposition. ou conviction) désigne exactement ce point : l'absence de tout écart entre sujet et subjectivation. En effet. occuperait la place du mort. parfaitement établi par Paul. dessiner notre matérialisme de la grâce. Car. C'est dans la rétroaction de l'événement que se consti­ tue l'universalité d'une vérité. mais c'est le péché qui habite en moi. inconsciemment. au point où nous en sommes. sous condi­ tion de la loi. c'est que cette expérience (il parle de lui. indivise. je sais que ce qui est bon n'habite point en moi. du côté de la vie.

Avec la loi le désir reprend vie. La fondation de l 'universalisme comme la vie adamique. C ' est ce dont la loi. redevient vivante. Le prix payé est que la vie occupe la place du mort. le suj et est définitivement sorti de 1 'unité. pleine. de l'existence sous la loi. tombe du côté de la mort. Ou plutôt. il n'y a pas d'autonomie vivante du désir. Nous poserons alors : Théorème 3 : La loi est ce qui constitue le sujet comme impuissance de la pensée. Le désir. empiriquement observable. on suppose un sujet innocent. n'est pas vivant. pour la pensée. La mort de la vie. est. Mais aussi bien cette vie innocente reste étrangère à la question du salut. avant la loi. sa généalogie. grâce à la multiplicité objectale que la loi découpe par l'interdit et la nomination. Généralisons un peu. Or la voie du péché est celle de la mort. Son indistinction supposée ne peut plus être tenue. ou ce qui fait basculer le sujet dans la place du mort.1 00 Saint Paul. C'est plutôt une vie qui insépare les deux voies. le péché est moins une faute qu'une incapacité de la pensée vivante à prescrire 1' action. sont entièrement disjoints. Tel est l'effet de la séduction par le cominandement. c'est le péché. Puisque le sujet de la vie est à la place de la mort et vice versa. » Et : « Ce n'est plus moi qui le fais. une catégorie vide. de 1 'innocence. et la mort du côté de la voie de la vie. Le désir reste. Ce qui sera plus tard la voie de la mort. c'est le Moi (en position de mort). La loi fait vivre la mort. qui est 1' automaticité vivante du désir. Cette figure du sujet. Fondamentalement. et le faire. Le péché apparaît comme automaticité du désir. Ce qui compte est sa position subjective. comme vie selon l'esprit. « Avant la loi ». qui était elle-même morte. L'extrême tension de tout le texte provient de ce que Paul cherche à dire un excentrement du sujet. Nous pouvons donc dire. ou indivis. On connaît la terrible formule de . c'est le péché qui pèche en moi : « Le péché me saisit par le commandement et par lui me fit mourir. comme désir transgressif. La vie de la mort. Cet excentrement peut du reste être mis en parallèle avec l'interprétation lacanienne du cogito (là où je pense je ne suis pas et là où je suis je ne pense pas). dans le sujet indistinct. il s'ensuit que le savoir et la volonté d'un côté. inactive. la voie de la mort est morte. sous les espèces du Moi. une figure d'impuissance. et elle seule. Il signifie que ce n'est Paul contre la loi 101 jamais moi qui pèche. >> Car cette « vie » n'est pas celle qui fait tout le réel de la voie de 1 'esprit dans le sujet divisé. C ' est une sorte d'enfance qu'invoque Paul quand il dit : « Autrefois sans loi je vivais. la voie de la mort. qui n'a pas même inventé la mort. auquel la loi désigne son obj et. autonomisé. de 1 ' autre. en impuissance et en ratiocination. et le sujet. se trouve déterminé. sous 1' effet de la loi. avant la chute. il est une catégorie active. est capable. mais c'est le péché qui habite en moi. où la division est entre le Moi mort et l'automati­ cité involontaire du désir vivant. l'agir. » Le péché en tant que tel n'intéresse pas Paul. Le péché est la vie de la mort. La loi distribue la vie du côté de la voie de la mort. une forme particulièrement retorse de sa division. C ' est là 1 ' essence. « Avec la loi ». la mort est du côté du désir : « Sans la loi le péché est mort. Si on suppose cet « avant » de la loi. Mais la loi est avant tout la force de commande­ ment de la lettre. Il y a constitution de la voie char­ nelle. La pensée se dissout. On notera le puissant paradoxe de cette disjonction du Moi (mort) et du péché (vivant). car le sujet (le Moi mort) est disjoint d'une puissance sans limite. L'homme de la loi est pour Paul celui chez qui le faire est séparé de la pensée. qui est tout sauf un moraliste. la vie d'un sujet supposé plein. et c'est le cœur du propos de Paul : avec la loi. » Ce qui veut dire : sans la loi.

Nous avons en effet vu que le péché est une structure subjective. Paul peut dire. Ou. Quand le salut débloque le mécanisme subjectif du Paul contre la loi 1 03 péché. To ôt 1tVEÜ fla (4>o7totti ». il est clair qu'il va dépendre d'un surgir sans loi. c'est-à-dire de la conjonction retrou­ vée de la pensée et du faire. et non une action mauvaise. ou de forme littérale d'une procédure de vérité. C'est ce que j 'appelle. Quand le sujet est sous la lettre. il apparaît que ce désenchaînement est une délitté­ ralisation du sujet. Tant que nous sommes « sous la loi ». Le péché n'est rien d'autre que la permutation. mais l'esprit crée la vie. ne peut être relevée. Il y a salut quand la figure divisée du sujet soutient la pensée dans la puis­ sance du faire. . de la voie de la vie. cette voie reste morte (elle est en posture de Moi). il se pré­ sente comme corrélation disjointe d'un automatisme du faire et d'une impuissance de la pensée. ou littéral. l'anti­ dialectique du salut et du péché. c'est-à-dire à nouveau permu­ tée. organisé par la loi. Toute lettre est aveugle. C'est dire que la grâce est pour part soustraite à la pensée qu 'elle rend vivante. Elle est suivie de la mention du « ministère de la mort gravé en lettres (ÈK ypélflflUO'lv) sur des pierres ».3. des places de la vie et de la mort. donc d'un acte pur. ce Paul du poème moderne. La condition est elle-même inévitable­ ment en excès sur ce qu'elle conditionne.6-7 : « To ypélflflU a7toKTÉVVEt. « Grâce » veut dire que la pensée ne peut rendre raison intégralement de la brutale remise en route. Cela veut dire qu'il ·n'y a de lettre que de l 'automa­ tisme. il est certain que toute pensée émet un coup de dés. Il n'y a de chiffrage que de la mort. dans le sujet. comme le dira Mallarmé. Seule la résurrection rend possible qu'elle redevienne active. avec simplicité : nous sommes dans le péché. Seule une résurrection redistribue mort et vie à leurs places. Le salut est le désenchaî­ nement de la figure subjective dont péché est le nom. en mon­ trant que la vie n'occupe pas nécessairement la place du mort. et opère à 1' aveugle. sous l'effet de la loi. Pour Paul. la lettre tu. c'est la résurrection. La fondation de 1 'universalisme Cor. C ' est bien pourquoi. la figure du chiasme mort/vie. Si on appelle « salut �� la ruine de cette disjonction. et cette opération. Cette délittéralisation n' est concevable que si on admet qu'une des voies du sujet divisé est translittérale. 11. Nous avons alors : Théorème 4 : Il n'y a pas de lettre du salut. pour ma part. mais il l'est tout autant qu'elle ne pourra penser jus­ qu'au bout le hasard dont ainsi elle résulte.e. « Grâce » nomme 1 'événement comme condition de la pensée active. La désintrication de la mort et de la vie. Il est important de comprendre. La pensée ne peut être relevée de son impuissance que par quelque chose qui excède son ordre. sans avoir besoin d'une doctrine sophistiquée du péché origi­ nel. La réciproque étant : il n'y a de calcul que de la lettre. On conviendra d'appeler « salut » (Paul dit : vie justi­ fiée ou justification) ceci : que la pensée puisse être non séparée du faire et de la puissance. où la vie était en position de reste de la mort. et de reprendre. que du calcul. lequel désenchaîne le point d'impuissance de l'automatisme. que par une opération implaçable qui porte sur la mort et la vie. La lettre mortifie le sujet en tant qu'elle sépare sa pensée de toute-puissance.1 02 Saint Paul. peut s ' apercevoir uniquement à partir de l'excès de la grâce. une procédure de vérité.

et nier la résurrection : « Je ne rejette pas la grâce de Dieu . De même que sous la loi. occupait la place du mort. le sujet parti­ cipe d'une vie nouvelle dont Christ est le nom. 2 . le sujet s'était exilé dans la forme close du Moi : « Si je vis.20). basculé hors de la mort par la résurrection. Christ est mort en vaim) (Gal. La résur­ rection du Christ est aussi bien notre résurrection. si on entend par « morale )) l'obéissance pratique à une loi. c'est Christ qui vit en moi » (Gal. 1 6). Qui plus est. il faut revenir vers la mort. 2. . le sujet. ne peut justi­ fier 1' existence d'un sujet : « Ce n'est pas par les œuvres de la loi que 1 'homme est justifié. 2.2 1 ). brisant la mort où. poser qu'aucune grâce ne nous est accordée dans 1' existence. l ' événement­ Christ est proprement l'abolition de la loi.CHAPITRE VIII L'amour comme puissance universelle Il est donc établi qu'aucune morale. qui n'était que 1 'empire de la mort : « Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi )) (Gal. car si la justice (ôtKaLOaUVT)) s 'obtient par la loi. excentré de la vie automatique du désir. ce n'est plus moi qui vis. sous la loi. 1 3). mais par la foi en Jésus-Christ )) (Gal. Réciproque­ ment. et que le péché (ou désir inconscient) vivait en lui d'une vie autonome . si 1 ' on persiste à supposer que vérité et justice peuvent s'obtenir par 1' observance des commandements légaux. de même. 3 .

qui est puissance de mort. dont nous avons vu que livrée à elle­ relevée par la foi. celui du dire indicible. Rom. Le principe en est que quand le suj et comme pensée s ' accorde à la grâce de l 'événement . qui induit son suj et comme détaché des lois étatiques de la situation. Paul rappelle que « la parole est près de toi. (TCÀ�­ Sous condition d e l a foi. pure subj ectiva­ tion. 1 0). 7. dans le passage de 1 'épître aux Romains que nous avons lon­ guement commenté.4). C ' est ce que Paul appelle l ' amour. pensée et du faire. Rom. et une loi conviction intime. celle du cœur. qui appartient à 1 'esprit et à la vie. et nous engagent à poser la question extraordinairement dif­ ficile de l 'existence d 'une loi translittérale. d 'une loi de L 'amour comme puissance universelle 1 07 Cette adresse universelle que la foi. Paul. selon une autre loi. la clôture du dence matérielle la déclaration publique de 1 'événement.). l ' amour nomme une loi non littérale. c ' est la bouche : C 'est la parole de la foi que nous prêchons. la conviction) -. Il semble donc qu' il faille distinguer entre la subj ec­ Déjà la foi ne doit pas être confondue avec la seule tivation légalisante. 8 sq. Citant le Deutéronome. destinant la vérité à tous. qui énonce. La loi revient comme articulation tique qui précède. mais le Notre tâche est de penser l ' antinomie apparente de deux énoncés : 1. tion (la foi. que vie et mort ne . la conviction intime.Saint Paul.. Le réel de la foi est une déclaration effective. Car c'est en croyant du cœur qu'on parvient à la justice. suj et mystique. sous le mot « résurrection )). 2. ayétnTJ. loi au-delà de la loi. quatrième discours. VO�oc. dans ta bouche (cr<o�a) et dans ton cœur (Kapôla) )). universalise le sujet. il pose que « la loi est spirituelle » (6 pour tous de la vie. ne constitue pas par elle-même. Il retrouve l ' unité vivante de la bon.. au moment même où il entreprend de destituer la loi et d'élucider son rapport à la convoitise inconsciente. v6�ou XptcrToc. il revient à la place de la vie. tu seras sauvé. Il ressaisit les attributs de la puissance Qui plus est. voie de la foi. lui qui était mort. Le traj et d'une vérité. n ' en est pas moins consistant. qui est « résurrection )) . mais seule la confession publique de la foi installe le suj et dans la perspective du salut. Et certes. La vérité est mili­ tante ou n ' est pas. semblant renverser d'un coup toute la dialec­ de la vie elle-même. 1 0. 1 3 . qui donne au suj et fidèle sa consistance. 1tVetl�QTLKO<. même elle organisait non le discours chrétien. Ce ressaisissement fait loi universelle � ÈV'toÀ� apyla KUL ÔtKala Kat aya6� » (Rom.c ' est la subj ectiva­ l 'esprit. Paul l ' appelle « amour )). sous son nom. « L' amour est l' accomplissement de la loi )) pw�a v6�ou � ayémTJ. C ' est à mon sens une thèse de portée générale. qui étaient tombés du côté de la loi et dont la figure sub­ rappelle en effet que « le commandement est saint. La fondation de l 'universalisme 1 06 Est-ce à dire que le suj et qui se noue au discours chrétien est absolument sans loi ? Plusieurs indices. Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus. juste et j ective était le péché . 1 0. et effectue dans le monde la vérité postévénementielle. celle qui. . longuement traduit par « charité )). et c'est en confes­ sant de la bouche qu'on parvient au salut (Rom. 1 2). Il est de 1 ' essence de la foi de se déclarer publiquement. est requise. Théorème 5 : Un suj et fait loi non littérale de l ' adresse universelle de la vérité dont il soutient le processus . ibid. 1 4). La véritable subj ectivation a pour évi­ « Christ est la fin de la loi )) ( TÈÀoc. nous avertissent du contraire . d e l a conviction déclarée. Ce n ' est pas le cœur qui sauve. qui ne nous dit plus grand-chose. et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts.

graver sur la pierre. 8 sq). 1 3 . Ce faux amour. la loi d'amour peut même (Paul ne refuse jamais la chance d'une extension des alliances politiques) être confortée par le rappel du contenu de l'ancienne loi. l'amour est donc l'accomplissement de la Loi (Rom. Et il exige la foi. car c'est à cette multiplicité du commandement que se rapporte. Mais cette conviction laisse en suspens l'universalisation du « nouvel homme ». celui du dire intime et indicible. livré à la mort. Le « Aime ton prochain comme toi-même » satisfait ces deux conditions (et en outre. cSlàyét1tll <. . . qui prétend que le sujet s'anéantit dans un rapport direct avec la transcendance de l'Autre. et c'est ce que d'abord il faut déclarer. La foi dit : Nous pouvons sortir de l'impuissance. antérieurement à la résurrection. Comme le dit fortement Paul. n'est que prétention narcissique. sauf à retomber dans la mort. et retrouver ce dont la loi nous a sépa­ rés. Qu'un nouvel agencement de la vie et de la mort soit possible. la foi n'est agissante que par l'amour (Gal. la résurrection en fait foi. confessant la résurrection d'un seul homme. si ce n'est l'amour que vous vous devez les uns aux autres . Il relève du quatrième discours. contenu ramené par l'amour à une maxime unique qu'il ne faut pas. d'être non littérale. La foi est la pensée déclarée d'une possible puis­ sance de la pensée. L'amour est donc à . Paul sait bien qu'il n'y a d'amour véritable qu'autant qu'on est d'abord en état de s'aimer soi-même. l'autonomie morti­ fère du désir. par quoi on s 'oublierait soi-même dans la dilection de l'Autre. n'en est pas moins principe et consistance pour 1 'énergie subjective initiée par la déclaration de la foi. Il revient à l'amour de faire loi pour que l'universa­ lité postévénementielle de la vérité s 'inscrive continû­ ment dans le monde. quoique réelle dans le Christ. En effet.se résument tous dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. tu ne déroberas point : tu ne convoiteras point . une possibilité pour tous.et tels autres qu'on pourrait encore citer . Une maxime qui ne soit pas suscitation de l'infini du désir par la transgression de l'interdit . Paul n'est nullement un théoricien de l'amour oblatif. il est affirmation pure. Elle n'est pas encore cette puissance elle-même.faire que la maxime soit telle qu'elle exige la foi pour être compréhensible. loi de la rupture avec la loi. . » . affirmative. on en trouve l'injonction dans l'Ancien Testament). Il faut une maxime unique. pour le sujet chrétien. non objectale. pour l'homme nouveau. Mais on constate que la foi ne fait que déclarer. ces commandements : « Tu ne commettras point d'adultère . La fondation de 1 'universalisme sont pas inéluctablement distribués comme ils le sont dans le « vieil ho�e ». La foi prend acte. tvepyou�ÉVTJ >> . le retour d'une loi qui. accomplissement de la rupture qu'il consomme avec la loi. Ce passage traduit le double effort de Paul : .1 08 Saint Paul. ce qui est tout béné­ fice. car elle est tout entière subordonnée à la subjectivation par la foi : L 'amour comme puissance universelle 1 09 N'ayez de dettes envers personne. » L'amour ne fait point de mal au prochain . Cet impératif unique n'enveloppe aucun interdit. dans la forme des objets. de ce que le montage subjectif commandé par la loi n'est pas le seul possible. et ne dit rien quant au contenu de la réconciliation entre la pensée vivante et l'action. loi de la vérité de la loi. 5 . publiquement. encore inef­ fective pour tous. Mais ce rapport d'amour du sujet à lui-même n'est jamais qu'amour de cette vérité vivante qui induit le sujet qui la déclare. car. car celui qui aime son prochain a accompli la Loi. le sujet.6). n 'a aucune raison recevable de s 'aimer lui-même.réduire la multiplicité des prescriptions légales. La foi prescrit une possibilité nouvelle. tu ne tueras point . L'amour est. « 7tt<Trt<. Ainsi conçue. C ' est de ce point de vue que l'amour signe. et rallie les sujets à la voie de la vie.

Et quand il s ' agit de classer les trois opérations sub­ j ectives maj eures de l ' homme nouveau. et non ce rapport lui­ même. quand je livrerais mon corps pour être brûlé. Dans la pensée de Paul. car personne ne sera justifié par les œuvres de la Loi (Gal. puisque seul 1' événement autorise le sujet à être autre chose qu 'un M oi mort. S ' agissant de la prééminence de 1 ' amour. exemple (mais le thème est récurrent dans les épîtres) : Néanmoins. de l ' autre. si je n'ai pas l'amour. est l ' adresse à tous du rapport à soi induit par l ' événement. il faut du reste prendre garde au lexique de Paul. l ' espérance et l ' amour. sans l ' amour. dans remment contradictoires. non moins vrai qu 'il n ' est sauvé que par l 'amour. ou une cymbale qui retentit. de la puissance de l ' amour de soi. si je n'ai pas l 'amour. l ' amour est précisément fidélité à l ' événement-Christ. 1 6). son surgissement même. L 'amour est exactement ce dont la foi est capable. Ainsi : Quand je parlerais les langues des hommes et celles des anges. la foi. le seul témoin. Aucune vérité n'est solitaire. selon une puissance qui destine universellement l ' amour de soi. ces trois et l ' amour. C ' est pourquoi lui seul. avec une énergie comparable.). 1 3 . ayant connu que ce n' est point par les œuvres de la Loi. 1. cela ne me sert de rien (Cor. La fondation de 1 'universalisme llO sous l ' autorité de l ' événement et de sa subj ectivation dans la foi. et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science . souvent. elle ne sert à rien. L' amour est ce qui fait de la pensée une puissance. Il est vrai que 3. mais la p lus grande des trois est l ' amour » (Cor. L 'amour comme puissance universelle Il l Mais Paul assigne. On se souviendra au passage que si « j ustifi c ation » retient encore. ou plutôt la conviction.27). et non la foi. Par effectue dans le monde l'unité de la pensée et de l ' action. quand j'aurais toute la foi jusqu'à transpor­ ter des montagnes. mais il est l 'homme est « justifié par la foi » (Rom. dans sa racine. telle que la subj ectivation (la conviction) le rend possible. allant jusqu ' à soutenir que la foi sans amour n ' est que subj ectivisme creux. et à destination de tous. Quand il est question de la subj ectivation par la foi. 1. Quand j 'aurais le don de prophétie. qu ' on ne saurait aimer. Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres. si je n'ai pas l'amour. et il est vrai que la fidé­ lité est la loi d'une vérité. sans hésitation. je ne suis rien. ou particulière. 1 3 sq. le salut au seul amour. mais par la foi en Jésus-Christ que l'homme est justifié. J ' appelle cette puissance universelle de la subjectiva­ tion une fidélité événementielle. Paul ne parle pas de salut (awTT)pla) mais de justification (6tKalwlla). qui est toujours d'une grande précision. le motif légal de la justice. il est utile de partir de deux énoncés appa­ manque la vérité dont en apparence elle est pourtant. 1 3). l ' espé­ Il s ' agit là du rance et la charité. le salut .Saint Paul. 2. et détermine la fidélité subjective. que Paul Ce qui donne puissance à une vérité. on réduit sa pensée. D'un côté la déclaration événementielle est fondatrice du sujet . je ne suis qu 'un airain qui résonne. la certitude Théorème 6 : accorde la première p lace : « Maintenant donc. c ' est à l ' amour. afin d'être justifiés par la foi en Christ et non par les œuvres de la Loi . Paul semble assigner le salut exclusivement à la foi. La nouvelle loi est ainsi le déploiement en direction des autres. sans la fidélité. choses demeurent : la foi. Disons qu'une subj ectivation qui ne trouve pas la ressource de puissance de son adresse universelle Pour comprendre la version paulinienne du théorème du militant. qui seul C ' est même à quoi. nous avons nous-mêmes cru en Jésus­ Christ. C ' est ce qu'on peut appeler le théorème du militant. porte laforce du salut.

à. réj ouit de la vérité ». mais seul l ' amour. l ' espérance (tÀni<. à la patience . La vérité n ' est demeurent. 1 3 . . Le sujet doit être donné dans son labeur et non seulement dans son Paul. 5). et c ' est à cet ultime tribunal de la vérité que se confierait l 'espérance. L' espérance. hommes libres et esclaves. Grecs et Juifs. 1 3 . Ainsi. 1' espé­ dont la forme subjective. effectue cette libération. « Amour » est le nom de ce labeur.] ouyxaipet T!Ï à. 1 2 : « C ' est en croyant du cœur qu ' on obtient la justice. 1. hommes et femmes. l ' espace juste d'une libération . le Jugement dernier ? Ce serait l ' espérance d'un événement à venir. (Cor. tout simplement. Justice serait rendue.yà. elle est la subj ectivité de la continuation du processus subj ectif. la justice. . 1 3 . Paul semble plutôt caractériser l ' espérance comme simple impératif de la continuation. Lui seul est vie de la vérité. à la peine. plai­ L'espérance sir de la vérité . Tfi<.À'l8tia<. Ainsi la subjecti­ vation crée-t-elle. 8). � à. selon le possible indiqué par la résur­ CHAPITRE IX rection d'un seul. à la persévérance. la foi j amais pour Paul que « la foi qui se montre agissante par (la charité. 11. qui implique l ' universalité de l ' adresse. qui ferait tri entre réprouvés et sauvés.f1t8à. nous l ' avons vu.). « libération ».) » (Cor. œuvre (Ëpyov). 1 3 ) . rance a trait à la justice. l ' amour » (Gal. l ' amour à. vérité (où Théorème 7 : Le processus subj ectif d'une vérité est une seule et même chose que l ' amour de cette vérité. elle. Comme le dit Paul. chez Paul et ses successeurs. Cela veut dire aussi qu ' i l n ' y a pas de salut instantané. Dans Thess. est identique à son universalité. Descriptivement. la foi est comparée à ce qui fait et l ' amour au travail pénible. » Mais de quelle justice s ' agit-il ? Paul veut-il dire que 1' espérance de la justice est l ' espérance d 'un jugement.À'l8ti<. . pose que « tro is choses (nian<. 1 0. sous le nom paulinien d' amour. dans Rom.Saint Paul. Qu 'en est-il de l ' espérance ? exister dans le monde. mais seulement pour la vérité (ùhtèp T�<. La fondation de l 'universalisme 1 12 signifie.6). Nous avons éclairci surgir. La matérialité de l'universalisme est la dimen­ sion militante de toute vérité.). 5 . renvoie à l ' endurance. à.À'l8tia<.). d'obs­ tination. que la grâce elle­ même n' est qu ' indication d'une possibilité. ce qui la fait la corrélation subjective de la foi et de l ' amour. Et le réel militant de cet amour est l ' adresse à tous de ce qui la constitue. 1. ] se . Autant dire que l ' énergie d'une vérité. La foi autorise qu 'on espère en est qu'elle s 'adresse inlassablement à tous les autres. au labeur.yém'l [. « l ' amour [ . Contre cette classique eschatologie judiciaire. 1.n'l) » (Cor.t Paul a l ' intuition que tout sujet est articulation d'une subj ectivation et d'une consistance. KaTà. . D ' où résulte que « nous n ' avons nulle énergie contre la ôuvà. principe de ténacité.

L 'espérance 1 15 neuse des militants récompensés et la dégringolade téné­ breuse des vilains foudroyés. de fait. en fonction de ce en quoi on espère ? Y a-t-il un événement à venir qui nous paiera d'avoir péniblement déclaré 1 ' événement qui nous constitue ? L' espérance est alors une connexion événementielle. Comment s ' articulent l ' idée du jugement. qui se son site réel et contingent. Tintoret ou Michel-Ange. L' espérance est traversée par la haine des autres. comme c ' est un homme violent et rancunier (il faut bien que la voie de la mort persiste à diviser le suj et). Le travail de . artis­ tique et public. chez Paul. 1 3 . de l ' impératif : « Il faut continuer » ? Si on tire du côté du jugement. à cette atmosphère apocalyptique et agressive. car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru. en Juif des débuts de 1 ' Empire. sinon qu 'elle est co-ouvrière d'une vérité. Si l ' espérance est plutôt le principe de la per­ sévérance. et il prend appui sur 1 ' espérance du second pour soutenir sa foi dans le prerruer. La fondation de 1 'universalisme 1 14 La foi serait l 'ouverture au vrai. De même. Sa conviction la plus claire est que la figure La justice est alors une répartition. nations » . La doctrine obj ectivante classique est que le Jugement C ' est que l'universalisme est la passion de Paul. Renforce-t-elle la puissance du dehors. Mais il n ' y a que très peu de concessions. tout comme le syndicalisme ordinaire argue des revendi­ cations des gens pour mieux se méfier de leurs emballe­ ments politiques « irréalistes ». est l ' idée que le méchant sera puni. La question est toujours de savoir à quoi on assigne l' énergie militante d'un suj et quelconque. on a l ' espérance d'un salaire.Saint Paul. que le paradis. Le problème est de savoir quel rapport l ' espérance entretient avec la puissance. Il y a une longue histoire de ces deux tendances. C ertes . dont les réso­ nances politiques durent encore. l ' amour serait l ' effec­ tivité universalisant. à ima­ giner que le temps nous est compté. dans cette vision de l ' espérance. Si 1 'on tire vers la rétribution finale. 1 'espérance paraît difficilement com­ patible avec cette réconciliation dans 1 'universel de la pensée et de la puissance que Paul nomme l ' amour. comme on voit dans événementielle de la résurrection déborde de toute part les grands tableaux. Encore moins ordonne-t-il l ' espérance à la satisfaction du châtiment des impies. de la justice enfin rendue. plus populaire aux yeux de l ' Église. par le ressentiment. ne seront pas vraiment bien traités. Dépouillons-nous des œuvres des ténèbres. il lui arrive de laisser entendre que les méchants. car ce qui requiert le sujet. Mais. I l ). on ne trouve pas chez Paul la conception judiciaire et obj ective de l ' espérance. qui est la communauté des régalent visuellement du contraste entre l 'ascension lumi- croyants telle que pour l ' instant elle existe. L' enfer a touj ours eu beaucoup plus de succès. Si on tire du côté de la persé­ vérance. que la fin du monde est pour bientôt : « Vous savez dans quel temps nous sommes : c ' est 1 'heure de vous réveiller enfin du som­ meil. en privilégiant presque tou­ j ours la rétribution. le j our approche. on a une figure subjective entièrement désinté­ ressée. une maxime de persévérance dans ce traj et. elle dispose le suj et dans l ' intervalle de deux événements. La légitimation de la foi et de l ' amour par l ' espérance est alors purement négative. 1 'espérance. il consent parfois.e de son traj et. et revêtons les armes de la lumière » (Rom. Le christianisme a cheminé dans cette tension. et celle de la persévérance. on reste dans le subj ectif pur. La nuit est avancée. ainsi conçue. le sujet se réaligne sur l ' objet. Et. c ' est-à-dire d ' abord ses ennemis politiques dans la construction des noyaux chrétiens. et que ce n ' est pas un hasard si on 1 ' a nommé « 1 ' apôtre des dernier légitimera les croyants en punissant les incroyants . enfin.

comme universalité présente dans chaque épreuve. c ' est la victoire subjective qui produit l ' espérance.1 16 Saint Paul.26). L' espérance est subj ectivité d ' une fidélité victorieuse. l ' espérance ne trompe pas (Rom. De cet ennemi. comme confiance en la fidélité du militant. 5 . Nulle place ici pour la vengeance et le ressentiment. Rien ne permet de figer des divi­ sions ou des répartitions. qui ont toutes les apparences de l ' impiété et de l ' ignorance. L' espérance indique le réel de la fidélité dans 1 ' épreuve de son exercice. Bien plus encore. L' espérance affirme bien plutôt. Mais il s ' agit de la défaite. et nullement vision de la récompense ou du châtiment. L'Enfer. De même que l 'amour est la puissance générale. « comme tous meurent en Adam. et n ' instruit aucun partage judiciaire entre sauvés et réprouvés . et la fidélité éprouvée l ' e spérance. En défmitive. est universelle. tour­ née vers tous. de la figure subj ec­ tive de la mort. de l'unité de la pensée et de la puissance. Essayons de comprendre ce texte difficile. de l ' amour de soi comme construction de la pensée vivante. 5 .22). 1 1 . nous nous glorifions même dans les afflictions. Il n' est pas pertinent de faire de la justice distributive sel de son opération. 1. La justice dont il s ' agit dans l ' espérance peut sans doute se dire mort de la mort. dans toute victoire. doivent d ' abord être vus tique de 1 ' amour. La fondation de l 'universalisme L 'espérance 117 l 'amour est encore devant nous. C ' est ainsi qu 'on peut comprendre 1 ' expression énigmatique « 1' espérance ne trompe pas )) . de 1 ' excès de réel dont elle résulte. Le « tous les hommeS )) revient sans trêve. dans 1' épreuve du réel. Or. à l ' idée d'un « salaire )) de la foi. Paul parle au futur : « Le dernier ennemi qui sera détruit c ' est la mort )) (Cor. ou l'universalité pra­ homme ou tel peup le. 1. et de grande portée pour quiconque est le militant d'une vérité : [ . Mais c ' est un nom générique. fidélité à la fidélité. applicable à une voie de la pensée. La dimension subj ective qui a pour nom « espérance )) est 1 ' épreuve surmontée.26). L'espérance est la modalité subj ective d ' une victoire de l ' universel : « Et ainsi tout Israël sera sauvé )) (Rom. dès maintenant entreprise. la justification qui donne la vie s ' étend aussi à tous )) (Rom. ] et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire de Dieu. On pourrait dire que l ' espérance n' est pas l ' imagi­ naire d ' une justice idéale enfin rendue. . 1 5 . comme ceux auprès de qui le militant doit porter la Nou­ naire d'une rétribution. pour qui « l ' angoisse est ce qui ne trompe pas )). dès lors qu ' i l y va de la le référent de l ' espérance. un ennemi est identifi able. Elle est coprésente à l 'adresse universelle de l ' amour. la rôtissoire des ennemis. de façon velle. de même l ' espérance tisse la subj ecti­ vité du salut. L'universalisme de Paul exclut que le contenu de générale. Tel accompagne la patience de la vérité. On la rapprochera de l ' énoncé de Lacan. . son nom est la mort. 1 5 . très rarement. à raison justement de sa charge de réel. outre qu'il est opposé. que toute vic­ toire est en réalité une victoire de tous. ici et maintenant. Au contraire. 1 9). et non représentation de son résultat à venir. aux yeux de Paul l ' espérance n' est pas espérance d'une victoire objective. Certes. si locale soit-elle. et non ce au nom de quoi on l ' a surmontée. Toute victoire remportée. c ' est que la 1 ' espérance puisse être un privilège accordé aux fidèles du résurrection n'a aucun sens en dehors du caractère univer­ j our.2). . ténacité de l ' amour dans l ' épreuve. la patience la fidélité éprouvée. l 'Empire est vaste. L' espérance est « fidélité éprouvée )). mais ce qu i Si Paul ne peut pas ordonner l ' espérance à l ' imagi­ contingence de la grâce : « Par un seul acte de justice. n 'intéresse pas Paul. sachant que l'affliction produit la patience. de même tous revivront avec le Chrisb) (Cor.

me concerne. Théorème 8 : Le suj et se soutient. C ' est le sens fort de l ' énoncé : « Si je n ' ai pas l ' amour. des non-étants. dont Paul. ne s ' ensuit aucunement qu ' i l faille ignorer ou mépriser les diffé­ rences. que du parti­ culier. C ' est le « pour tous » qui fait que je suis compté pour un. il est capital de déclarer que je ne suis justifié que dans l' �xacte mesure où tous le sont.2). c ' est l 'universalité qui est médiatrice de l ' identité. fait retour vers moi. Car. ce vers quoi s 'oriente l ' amour. de ce que l 'avoir-lieu de la vérité qui le constitue est universel. ou plutôt : établit que pour le suj et d'une vérité. Ce qui désigne et expérimente que je participe du salut . dans ma singularité. et donc le concerne effectivement.118 Saint Paul. sont ce à quoi on adresse l ' universalité. comme suj et de l 'écono­ mie du salut que pour autant que cette économie est uni­ verselle. par les discours établis. Il n'y a de singularité qu' autant qu ' il y a de l ' universel. I. De ce que l ' espérance est pure patience du suj et. il n'y a. dans la situation (appelons-la : le monde). mais à la clôture du quatrième discours. L' espé­ CHAPITRE X rance. Pour Paul. il n'y a « ni Juif ni Grec ». vers qui fait retour l'universalité à laquelle il travaille. de Toute autre attitude renverrait la vérité non au travail de l 'amour (qui est unité de la pensée et de la puissance). quant à l 'impératif de sa propre continuation. pour le suj et. ces opinions. l 3 . Reste que ces étants fictifs. et déploie à l ' infini une multipli­ cité purement générique. et finalement ce qu'il faut traverser pour que l ' universalité elle-même s ' édifie. inclu­ sion de soi dans l 'universalité de l ' adresse. et que cette universalité me subsume. Où nous retrouvons un principe paulinien maj eur : le Un n ' est pas accessible sans le « pour tous ». ces différences. pour inexistant. qui entend organiser le . Sinon. De ce point de vue. différences. ces coutumes. je ne suis riem> (Cor.dès lors que j e suis l ' ouvrier patient d e l'universalité du vrai . cependant que les étants que ces discours valident sont. Elle est une figure du sujet présent. ou pour que la généricité du vrai soit déployée façon immanente.s ' appelle espérance. il y a des On peut même soutenir qu'il n ' y a que cela. l'espérance n ' a rien à voir avec l ' avenir. illuministe et mystique. ce qui existe est en général tenu. La fondation de l 'universalisme Pour Paul. n' autorise pas à perdre de vue que. hors vérité. certes. le fait est qu' il y a des Juifs et des Grecs. s ' il est vrai qu' au regard de ce que l ' événe­ ment constitue. Que toute procédure de vérité dépose les différences. Mais cela signifie que je ne m' identifie. Universalité et traversée des différences L'espérance indique que j e ne peux persévérer dans l ' amour que parce que cet amour instaure l'universalité concrète du vrai. L' ontologie sous-jacente à la prédication de Paul valo­ rise les non-étants contre les étants.

d'aimer poser ce genre de ques­ tions. 1 1 . des nourritures permises ou interdites. et . cender. de tout rite. étant sous la loi de Christ). C 'est qu 'il est capital. Avec les Juifs. La fondation de 1 'universalisme Universalité et traversée des différences 121 traj et de la Nouvelle dans l ' étendue entière de l ' Empire. de nouvelles particularités où exposer 1 'universel. afin de gagner ceux qui sont sans loi. 1. avec ceux qui sont sous la loi. C ' est bien la recherche de nouvelles diffé­ rences. passe l e processus d e leur déposi­ tion subjective. De là que Paul est très méfiant à l ' égard de toute règle. qui affecterait le militantisme universaliste. rences que s ' attache Paul. soi-même. La formule est ce que les communistes chinois nommeront « la ligne de <JLÇ » signifie d ' abord « discernement des différences ». je me suis rendu le serviteur de tous. On ne peut transcender les différences que si la bénévolence à l ' égard des coutumes et des opinions se présente comme une indifférence tolérante aux diffé­ laquelle n ' a pour épreuve matérielle que de pou­ voir.1 20 Saint Paul. voire de penser qu'il n'y a qu' elles qui sont vrai­ ment importantes. apôtre des nations. j ' ai été comme Juif. une raideur impatiente : « Si quelqu'un se p laît à contester. masse ». et de savoir. histo­ riquement. Car il est de la nature de 1' animal humain. s i on les saisit du travail postévénementiel d'une ne veut d'aucune façon qu'il monopolise et stérilise l ' évé- vérité. afm de gagner les faibles. afin de gagner ceux qui sont sous la loi . nement. Paul manifeste souvent. la pensée des gens est en état. pour les en saisir. de les traverser et de les tran s - discuter les opinions. en le désignant comme porteur. 1 9 sq. Je me suis fait tout à tous (Cor. C ' est bien à l ' impératif de ne pas compromettre la procé­ dure de vérité dans la chicane des opinions et des diffé­ et qui consiste à supposer que. comme sans loi (quoique je ne sois point sans la loi de Dieu. afm de gagner les Juifs . devant ce flot de problèmes fort éloignés de ce qui pour lui identifie le suj et chrétien. poussée jusqu ' à l 'expression « servir le peuple ». défini par des réseaux de différences. J'ai été faible avec les faibles. c ' est même ce qui.9. encore faut-il que l ' universa­ C ' est la raison pour laquelle Paul. d ' autant plus frappante que « ôuiKpL­ maxime maj eure est : « soyez pas un discutant des opinions >> (Rom. comme le raconte Paul. 1' existence empirique des différences et leur inexistence essentielle. Mais le suj et chrétien n 'est pas un philosophe. ontologiquement. De là une tonalité militante très reconnaissable. les pratiquer rences. Certes. avec ceux qui sont sans loi. Le texte est d'une grande intensité : Bien que je sois libre à l'égard de tous. du calendrier. qui porte Paul au-delà du site événementiel proprement dit (le site juif). la définit. comme sous la loi (quoique je ne sois pas moi-même sous la loi). géographiquement. Bien entendu. non par une synthèse amorphe. mais selon une succession de problèmes à résoudre. pour Socrate. une philosophie peut sans avoir à renoncer aux différences qui les font se reconnaître dans le monde. de le soustraire aux conflits d ' opi­ nions. Il ne s ' agit nullement d'un texte opportuniste. qui combine l ' appropriation des particularités et l ' invariabilité des principes. etc. ne 14. de différences et de particularités. · Mais. afin de gagner le plus grand nombre. 1 6). et à l 'affrontement des différences coutumières. pour le destin du labeur universaliste. les fidèles des petits noyaux chrétiens ne cessent de lui demander ce qu ' il faut penser de la tenue des femmes. de l 'astrologie. à son tour. des rapports sexuels. et l ' amène à déplacer l ' expérience. nous n ' avons pas cette habitude >> (Cor.). non seulement s ' interdit de stigmatiser les différences et les coutumes. mais entend s ' y plier de telle sorte qu ' à travers elles. 1. e n elles. 1 ) . La �� Eiç ÔLaKpiaeLç ÔLaÀoyLa�wv. quelles que soient leurs opinions et leurs coutumes. mais de lité ne se présente pas elle-même sous les traits d ' une particularité.

La fondation de 1 'universalisme 1 22 la foi n' est ni une opinion ni une critique des opinions. 1. une hérésie singulière. mais aussi soucieux de ne pas soient ce qu ' il faut laisser être. pourquoi méprises-tu ton frère ? L'étonnant principe de ce « moraliste » finit par se dire : tout est permis (« navra Ë�EO'TlV ». Point n' est besoin pour cela. qui est faible. Ce sont bien plutôt les évangiles. bien antérieure à la théologie trinitaire. Universalité et traversée des différences 1 23 matériau. les hypo­ thèses astrologiques. et éviter toute casuistique des coutumes. le comportement d 'un serviteur. 1 0 sq. celui de Jean. ou pire. a été maintes fois intenté à Paul : les sagé comme simultanément extérieur au trajet de la vérité. et donc la distribution des responsabilités en la matière. n' intéresse absolument pas Paul. qui mettent à part la particularité juive. visiblement. Que chacun ait en son esprit une pleine conviction (Rom. d ' en revenir à la résurrection On a souvent considéré que la prédication paulinienne et compatible avec lui : Tel croit pouvoir manger de tout : tel autre. même de loin. des coutumes. (Rom. des observances. sauf à considérer que rompre avec une ortho­ doxie religieuse en soutenant. est une forme du racisme. Il n'hésite pas à dire que « à la vérité. ou autre chose.). Paul va très loin dans cette direction. dans 1 ' ordre de la particularité. ne mange que des légumes.23). . . Car si les différences sont le matériau du monde. Le militantisme chrétien doit être une traversée indifférente des différences mon daines. il polémique contre le jugement moral. 1 4. de prétendre le juger ou le réduire. Rom. ] Ne nous jugeons donc plus les uns les autres » (Rom. .2 sq. en ce que. ce qui est tout de même un excès rétrospectif insupportable. et il est très étrange qu' on lui ait imputé un moralisme sectaire. ou « ce qui ne résulte pas de la qu' on mange. pour qui seule la résurrection importe. et que rien chez lui ne correspond au motif sacrificiel du Dieu crucifié. Essentielles. fasse trou dans ce ouvrait l ' époque des origines chrétiennes de l ' antisémi­ tisme. de toute façon. Anecdotiques en ce que. tout est permis. 1 4. 1 4. Oui. L' accusation de « déicide » . elle-même incluse dans le devenir de 1 'universel. tel autre les estime tous égaux. surtout. à propos desquels le procès d'un sectarisme Grec. de l ' intérieur. mxvTa Ka8apa >> Et. 1 0. ).23) s ' évaluera mieux si l ' on prend deux exemples. le processus historique et étatique de la mise à mort de Jésus. ce n ' est que pour que la singularité du suj et de vérité. car on le voit constamment résister aux pressions qui s ' exercent en faveur des interdits. . à quelque énoncé antisémite que ce soit. Or. Ou toi. pourquoi juges-tu ton frère ? [ . Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas. et finalement le fait d ' être Juif. s 'échine donc à expliquer que ce quence au regard de la foi. il faut bien dire qu 'il n'y a dans les écrits de Paul rien qui puisse ressem­ bler.Saint Paul. ] . des rites. qui est à ses yeux une dérobade devant le « pour tous » de 1' événement : « Toi. foi >>. est entièrement absente du propos de Paul. que tout cela peut et doit être envi­ moralisant. bien au contraire. Cor. et singulièrement le plus tardif. et que celui qui ne mange pas ne juge point celui qui mange [ . dès lors qu' on y porte l' adresse universelle et les conséquences militantes de la foi (ce qui se dit aussi bien : n' est péché que l ' inconsé­ rebuter ses camarades. 1 4. femmes et les Juifs. C ' est tout l ' inverse. pressé. toutes choses sont pures. et nous avons dit pourquoi. pour des raisons simultanément anecdotiques et essentielles . et insistent sur la séparation des chrétiens d ' avec . Paul. dont il est vrai qu ' elle charge les Juifs d'une culpabilité mythologique écra­ sante. Tel fait une distinction entre les jours.20). la pensée de Paul ne prend nul appui sur le thème d'une identité substantielle du Christ et de Dieu. Que les différences coutumières ou particulières et à ses conséquences.

Aussi l'Écriture. généalogique­ ment et ontologiquement. reconnaissez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont fils d'Abraham. Raison pour laquelle Paul non seulement considère comme évident qu'il faille se faire « comme Juif avec les Juifs ». en revanche. et d'autant moins que. après la grande guerre dçs Juifs contre 1 'occupation romaine. de la postérité d'Abraham. prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi. Paul n'aime guère Moïse. 1 2. ensuite parce que la promesse qui accompagne son élection porte sur « toutes les nations ». C'est la moindre des choses pour qui n'identifie sa foi que par le retour sur lui-même d'une déposition des différences communautaires et coutu­ mières. que rassemble un passage de l'épître aux Galates (3 . et non sur la seule descendance juive. 1 1 . la bénévolence des autorités impériales. finalement. la conviction de Universalité et traversée des différences 1 25 Paul.3 1 ).1 24 Saint Paul. quand il désigne l'universalité de l 'adresse. de la tribu de Benja­ min. . avant la loi (laquelle fut gravée pour Moïse. note Paul. « Pour le Juif premièrement. Nous avons déjà remarqué qu'autant les propos du Christ sont absents de ses textes. a d'avance annoncé cette bonne nouvelle à Abraham : Toutes les nations seront bénies en toi. Ce qui sans doute tend à capter. homme de la lettre et de la loi. de sorte que ceux qui croient sont bénis avec Abra­ ham le croyant. pour deux raisons très fortes. Pour Paul. mais argue vigoureusement de sa judaïté afm d'établir que les Juifs sont inclus dans 1 'universalité de 1 'Annonce : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Loin de là ! Car moi aussi je suis Israélite. dans 1 'héritage du mono­ théisme biblique. qu 'il a connu d'avance » (Rom. C 'est que Paul dispose le nouveau discours dans une constante et subtile stratégie de déplacement du discours juif. une sorte de priorité.26). honneur et paix pour quiconque fait le bien. à la différence de celle de Jean. Par exemple : « Gloire. Dieu n ' a point rejeté son peuple. Mais il ne s'agit jamais de juger les Juifs comme tels. et que cela lui fut imputé à justice. La fondation de l 'universalisme cette particularité. est que « tout Israël sera sauvé )) (Rom. dont il ne cesse de reconnaître qu'elle est le principe d'historicité de l'événement. il accorde même aux Juifs. On voit qu'Abraham est décisif pour Paul. Il espère bien être « délivré des incrédules de la Judée » (Rom. puis pour le Grec » (Rom. 1 ). Son rapport à la particularité juive est essentiellement positif. Paul combat tous ceux qui voudraient soumettre 1 'universalité postévénementielle à la particula­ rité juive. 1' être-juif en général et le Livre en particulier peuvent et doivent être resubjectivés. mais de l'animer de l'inté­ rieur de tout ce dont elle est capable au regard du nouveau discours. mais écarte déjà la proposition chrétienne de sa destination universelle. Abraham est donc une anticipation de ce qu'on pourrait appeler un universa­ lisme de site juif. 1ouôa[� npwTOv )) : C'est bien ce qui marque la place première de la différence juive. Rien de tel chez Paul. 1 5 . autant dire une anticipation de Paul. 1 0). et donc du nouveau sujet. Bien entendu. Cette opération prend appui sur 1 'opposition des deux figures d'Abraham et de Moïse. et ouvre au régime différenciant des exceptions et des exclu­ sions. dans le mouvement qui traverse toutes les diffé­ rences pour que se construise 1 'universel. d'abord parce qu'il a été élu par Dieu pour sa foi seule. « quatre cent trente ans plus tard ))). Conscient de ce que le site événementiel de la résurrection reste. Il s 'identifie volontiers. pour le Juif premièrement. 2. Ce que Paul se propose n' est évidemment pas d'abolir la particularité juive. à Abraham. autant les références à 1 'Ancien Testament y sont abondantes.6) : Comme Abraham crut à Dieu.

. 1. Le mariage. la ressource d'énergie et d'extension qu'une telle participation égalitaire pouvait mobiliser. . en la circonstance la différence des sexes. par exemple que le mari a autorité sur sa femme. la bien-aimée. Paul commence évidemment par la règle inégalitaire : « J'or­ donne [ . ou de la sœur de Nérée. de Julie. Il n'avait aucune envie de se priver de la présence à ses côtés de « Perside. Car le texte continue. et qu'un événement.4). mais c'est la femme » (ibid. quoique souvent soutenu. Nous ne dirons certes pas que Paul.24 ). qui. 1. qui a beaucoup travaillé pour le Seigneur » (Rom. Pour ce qui concerne les femmes. dans sa variante dite isla­ mique. L'unique question qui vaille est de savoir si Paul. il est tout aussi faux. 1 6 . Paul ne veut que rappeler qu' il est absurde de se croire propriétaire de Dieu. et bien­ aimée celle qui n'était pas la bien-aimée » (Rom. 7.7. ] et que le mari ne répudie point sa femme » (ibid. marque toutes les interventions de Paul sans exception. non seulement d'entre les Juifs. et de disposer la situation globale de telle sorte que 1 'universa­ lité puisse faire retour sur les différences particulari­ santes. Rappel où. active le « pour tous » dont l'Un du monothéisme véritable se soutient. le Livre sert à la subjectivation : « Il nous a appelés. est d'une actualité certaine : les femmes doivent­ elles couvrir leurs cheveux quand elles vont dans un lieu . et puissent déclarer 1' événement. Ce qui lui permet à la fois de ne pas entrer dans des controverses sans issue quant à la règle (qu'il assume au départ). Au fond. Mais. dans la foulée : « [ . et il faut tout de même toujours citer aussi cette continuation : « et pareillement. en un second temps. sans que la discussion sur ce point entrave le mouvement d'universalisation. mais c'est le mari » (Cor. D'où la formule : « La femme n'a pas autorité sur son propre corps. il est absurde de le faire comparaître devant le tribunal du féminisme contempo­ rain. où il est question du triomphe de la vie sur la mort quelles que soient les formes commu­ nautaires de 1 'une et de 1' autre. Un point décisif est en tout cas que Paul. Horreur ! Oui. dans un pre­ mier temps. . à la lumière de l'énoncé fondamental qui pose que dans l 'élément de la foi « il n'y a ni homme. compte tenu de l'époque. une fois de plus.1 26 Saint Paul. qui.). ] que la femme ne se sépare point de son mari » (Cor. selon les circonstances. entend bien que les femmes participent aux assemblées des fidèles. À partir de quoi le problème est de combiner. D'où une technique du balancement. mais. La technique de Paul est alors ce qu'on pourrait appe­ ler la symétrisation seconde. Il a compris. que Paul soit le fondateur d'une misogynie chrétienne. cette exigence avec 1' évidente et massive Universalité et traversée des différences 1 27 inégalité qui affecte les femmes dans le monde antique. La fondation de 1 'universalisme Juif entre les Juifs. Mais. qui ne veut pas qu'on ergote indéfiniment sur les cou­ tumes et les opinions (ce serait compromettre la transcen­ dance de l'universel dans les partages communautaires). est plutôt progressiste ou plutôt réactif en ce qui concerne le statut des femmes. est de faire passer 1 'égalitarisme universali­ sant par la réversibilité d 'une règle inégalitaire. ce que personne n ' est à 1 ' époque prêt à mettre en question. dès qu'il est question des femmes. 1 0). et fier de 1 'être. 9. et dont il est juste de considérer qu'au bout du compte c'est une invention progressiste. selon qu'il le dit dans Osée : J'appelle­ rai mon peuple celui qui n'était pas mon peuple. on va en quelque sorte neutraliser la maxime inégalitaire par la mention. de sa réversibilité. par exemple. en militant visionnaire. le mari n'a pas autorité sur son propre corps. énonce sur les femmes des choses qui nous conviennent aujourd'hui. Prenons une question. mais encore d'entre les païens. On concédera. ce que Paul entreprend. . 1 2). après tout. pour que s'y glisse implicitement le rappel que ce qui importe est le devenir universel d'une vérité.). ni femme ».

dans inversement. La nécessité de traver­ Universalité et traversée des différences 1 29 ble dans le vieux mot « cheh) qui l ' autorise à passer de cette considération théologico-cosrnique à l 'examen de la périlleuse question du voile des femmes. déshonore son cheh (Cor. 1. La question semble réglée : Paul propose un solide fondement religieux à l ' infériorisa­ tion de la femme. L' argument est que les longs cheveux des femmes indiquent une sorte de carac­ tère naturel du voilement.128 Saint Paul. au regard du monde où la vérité procède.7). 1 'universalité doit s ' exposer à toutes les différences. comme une flûte ou une harpe. mais la femme a été tirée de 1 'homme » (ibid. Ce qui importe. et non à des contraintes unilatérales. un « toutefois » (rrÀ�v) vigoureux introduit la symétri­ sation seconde. et qu 'il est pertinent de redou­ bler ce voile naturel d'un signe artificiel. Les différences nous donnent. 1. à des contraintes symétriques. . 1 1 . et dont le culte de 1 ' empereur est la version romaine . Comme le dit Paul. On dira : mais cette contrainte est uniquement du côté des femmes. visiblement.5). C ' est même l 'équivoque du mot « Keq>aÀ� » (encore audi- Et. ce qui pour Paul veut dire : déclarer publiquement sa foi. qui témoigne en somme d ' une acceptation de la différence des sexes. Paul déclare sans doute. L a fondation de 1 'universalisme public ? C ' est ce que. qui. ce n 'est qu'en reconnaissant dans les diffé­ l ' élément contingent des coutumes . et c 'est là une inégalité flagrante. et montrer. ne rendent pas des sons distincts. Pour Paul.3). 1. esclave ou libre. la femme n ' est point sans l 'homme. rences leur capacité à porter ce qui leur advient d'universel que 1 'universel même avère sa réalité : « Si les objets inani­ més qui rendent un son. en vertu de la symétrisation seconde. et c ' est l ' unique raison pour laquelle. Il admet donc que « toute femme qui prie ou prophétise. reconduit toute cette construc­ tion inégalitaire à une essentielle égalité : « Toutefois dans le Seigneur. tout le monde pense dans le milieu ori�ntal où l ' apôtre tente de fonder des groupes militants . comme on s ' y attend. que 1 'homme est le chef de la femme. et qu'il est tout aussi honteux pour un homme d ' avoir les cheveux longs que pour une femme de les avoir courts. Eh bien. 8). férencie dans 1 'universalité de la déclaration aboutit. c ' est que les différences ser et d' attester la différence des sexes pour qu 'elle s ' indif­ portent 1 'universel qui leur arrive comme une grâce. ce qui est important est qu ' une femme « prie ou prophéti se >> (qu ' une femme puisse « prophétiser >>. elle doit se voiler. la tête non voilée. comme font les timbres instrumentaux. en écho d'une vision hiérar­ chique du monde alors partout répandue. 1 4. dans le récit de la Genèse : « L'homme n'a pas été tiré de la femme. et que Dieu est le chef du Christ >> (Cor. Il n'en est rien. Juif ou Grec. rappelant opportunément que tout homme naît d'une femme. est considérable). que nous universalisons par une fidélité (amour) et à quoi nous identifions notre consis­ tance subjective dans le temps (espérance). homme ou femme. il déshonore son cheh. Car Paul prend soin de préciser que « si un homme prie ou prophétise la tête couverte. que « Christ est le chef de tout homme. de même que la femme a été tirée de 1 'homme. . les différences sont indifférentes. l ' univocité reconnaissable de la mélodie du Vrai. la vraie honte pour une femme est d 'être rasée. Car. de telle sorte que soit manifeste que 1 'universalité de cette déclaration inclut C ' est de des femmes qui entérinent qu 'elles sont femmes. L' appui est pris. convo­ quée à la déclaration. et 1'universalité du vrai les dépose . que nous subjectivons par une déclaration publique (foi). dans 1 ' épreuve de leur partage. la puissance de l'universel sur la différence comme diffé­ rence qu 'il est ici question. 1 1 . comment reconnaîtra-t-on ce qui est joué sur la flûte ou sur la harpe ? » (Cor. pas du tout. ni 1 'homme sans la femme. Car. » Ainsi Paul reste-t-il fidèle à sa double conviction : au regard de ce qui nous est arrivé. de même 1 'homme existe par la femme. trois lignes plus loin. qu ' elles peuvent accueillir la vérité qui les traverse.

dans tel ou tel théorème d'Archimède. est que cette césure ne porte pas sur le contenu explicite de la doctrine. encore illisible. sur cette question. Il l ' est tout autant dans Le Cantique des can­ tiques. L'uni­ versalisme réel est tout entier présent. ou. bien entendu. un titre excessif. ou dans 1 'intensité amoureuse dont témoignent les poèmes de Sapho. et sur les conséquences inévitables. La césure paulinienne porte en réalité sur les condi­ tions formelles. dans l 'enseignement de Jésus. dans une tragédie de Sophocle. La difficulté. Dire « la suite des nombres premiers est illimitée » est d'une universalité indubitable. une puissante césure. Dire « le Christ est ressuscité » est comme soustrait à 1 'opposition de 1 'universel et du particulier. la résurrection n'est qu'une assertion mythologique. pour nous. .CHAPITRE XI Pour conclure Nous avons sous-titré ce livre « La fondation de l'uni­ versalisme ». dans les déplorations de 1 'Ecclésiaste. dans certaines pratiques poli­ tiques des Grecs. inversé en nihilisme. d'une conscience-de-vérité enracinée dans un événement pur. puisque c'est un énoncé narratif dont nous ne pouvons assumer qu'il soit historique. Après tout. Il y a cependant avec Paul. Seule cette césure éclaire l'immense écho de la fondation chrétienne. C 'est. pour autant que nous y ayons accès. déjà.

dateur. il s ' ensuit que ce qui s ' édifie est la sub­ somption de l 'Autre sous le Même. Antiphilosophe de génie. mais à un événement singu­ lier. Il l ' est tout autant chez Pascal (c ' est le même que pour Paul). Paul n 'est-il pas un spécialiste des catégories générales de tout universalisme ? On lèvera l 'obj ection en disant que Paul n ' est pas phi­ losophe. Il faut donc dire : Paul est un théoricien antiphiloso­ phique de l 'universalité. Une vérité ne relève j amais de la Critique. Auguste Comte définissait le philosophe comme « spécia­ liste des généralités » . sur la produc­ tion d'un universel. 1 ' événement de vérité destitue la Vérité philoso- Pour ce qui est de la destination. Pour Paul. l a dimension fictive de cet événement destitue la prétention à la vérité réelle. 1 'universalisme. et elle est corrélative d'un suj et de type nouveau. Une seconde difficulté est alors que Paul pourrait être prédicative ou judiciaire. indistingue le dire et le faire.ou d'une société. e n même temps que. pour nous. La césure paulinienne ne s ' appuie donc pas. parce que justement il assigne sa pensée non à des généralités conceptuelles. sorte de grâce surnuméraire à toute particularité. entièrement défini comme militant de la vérité dont il s ' agit.1 32 Saint Paul. 1 'universel. dans un élément mytholo­ gique implacablement réduit à un seul point. qui est une production subj ective absolue (non relative). C ' est pourquoi on peut la nommer une césure théorique. il est requis qu'un évé­ nement. Que l 'événement (ou l ' acte pur) invoqué par les antiphilosophes soit fictif ne fait nul obs­ tacle. mais à réel. elle ne saurait être laquelle faire comparaître le résultat d'une procédure de vérité. et dans cette adresse elle s ' effectue comme puissance. Elle ne se soutient que d' elle-même. ou à l ' autofondation conceptuelle. Elle porte. ou un savant. Mais dès lors que c ' est selon 1 ' universel que tous sont comptés. Paul avertit le philosophe de ce que les conditions de 1 ' universel ne peuvent être conceptuelles. ni quant à 1' origine. comme c ' est le cas dans les procédures de vérité effectives (science. mais lui interdit aussi tout accès à la subj ectivité philosophique. les . partant de la pro­ lifération mondaine des altérités (le Juif. la pensée et la puissance. La pensée n ' est universelle que quand elle s 'adresse à tous les autres. laquelle. ni quant à la destina­ tion. comme Paul en témoigne exemplaire­ ment. en ce qu ' il est un des tout premiers théoriciens de soit ce dont on part pour déposer les différences. ou chez Nietzsche (la « grande politique >> de Nietzsche n ' a j amais cassé en deux l 'histoire du monde. C ' est pourquoi. Paul est fon­ Pour conclure 133 phique. amour). Paul montre dans le détail comment une pensée universelle. ou bien s 'ordonne à la fondation. Ce qu ' il revient en propre à Paul d'avoir établi est qu ' il n'y a de fidélité à un tel événement que dans la résiliation des particulari smes communautaires et la détermination d'un suj et-de-vérité qui indistingue l ' Un et le « pour tous ». c ' est Nietzsche qui s ' est brisé). sur les lois de l'universa­ lité en général. Pour ce qui est de l ' origine. La fondation de 1 'universalisme détaché de toute assignation obj ectiviste aux lois particu­ lières d'un monde . J ' ai moi-même soutenu que le propre de la philosophie n ' était pas de produire des vérités universelles. étant entendu que « théorique » ne s ' oppose pas ici à « pratique >>. bien que concrète­ ment destiné à s ' inscrire dans un monde et dans une société. art. ou un révo­ lutionnaire de l ' État. y compris le militant solitaire. le Grec. ou bien se met sous condition des procédures de vérité réelles. ni transcendantal ni substantiel. mais d 'organiser leur accueil synthé­ tique en forgeant et en remaniant la catégorie de Vérité. Que cet événement singulier soit de l 'ordre de la fable interdit à Paul d 'être un artiste. à un seul énoncé (le Christ est ressuscité). Il n'y a pas d ' instance devant identifié comme philosophe. politique.

Comme le dit superbement Paul : « Ne vous conformez pas au présent siècle. les libres. y compris. toujours Il ne s ' agit nullement de fuir le siècle. Paul. L'adresse à l ' autre du « comme soi-même >> (aime l ' autre comme toi-même) était ce que les nazis voulaient abolir. être transformé. maxime de Paul. doit. à ce qui attribue des prédicats et des valeurs hiérarchiques aux sous­ ensembles particuliers. où chacun. et non nveu�a. pour deux raisons maj eures. une traversée inventive. L'universel n ' est pas la négation de la particularité. institue comme différence absolue entre la vie et la mort le moindre fragment de réalité. La première est qu ' en lisant Primo Levi ou Chalamov. les esclaves.2). n ' est pas dialecticien. mais soyez transformés par le renouvellement de votre pensée [vouç. quand il le faut. C ' est le le carnage. Contre 1 'universalisme pensé comme production du Même. Ils se laissent décliner et déclarer. dans toutes les langues. qui concerne plus directement Paul. d u Même . Le « comme soi­ même » de 1 ' aryen allemand était précisément ce qui ne se 1 35 Pour conclure Cette logique subj ective aboutit pour le suj et à une indifférence aux nominations séculières. notre propre altérité. etc. en altérant tion. comme tout autre. Tout nom dont une vérité procède est un nom d' avant la tour de Babel. de ce « renouvellement ». un conformisme. il faut vivre conduite à vérifier sa fermeture. fait que le Même est ce qui se conquiert. rappelons-le. et par le travers de toutes les différences. à partir de 1 'universel. La production du Même est elle-même interne à la loi du Même. 1 2. etc . comme le fait la symbolique mathématique. plutôt qu' aux noms fermés des langues particulières et des entités closes. de cette épreuve.9) parle du Christ comme du « nom qui est au-dessus de tout nom » . Tous les noms véridiques sont « au­ dessus de tout nom ». L' épître aux Philippiens (2 . n' étant plus qu 'un corps aux lisières de la mort. est dans la pensée. C ' est toujours à d e tels noms. La dissolution dans l 'universel de l ' identité du suj et sujet qui. est absolument égal à tout autre. en elle et hors d' elle. et seul l 'univer­ sel la relève. dans un labeur ininterrompu. on a récemment prétendu qu ' i l trouvait son emblème. Voilà ce qu' est Paul nous dit : il est touj ours possible que pense . bien plutôt que le siècle. Or la production par les nazis des abattoirs concentrationnaires obéissait au principe opposé : la création en masse de cadavres juifs avait pour « sens » de délimiter 1' existence de la race supé­ rieure. ici. La production d 'égalité. La fondation de l 'universalisme femmes . nous y avons insisté.). que prétend le sujet d'une vérité. des différences sont les signes matériels de 1 'universel. laissait proj eter nulle part.1 34 Saint Paul. Toute p articularité est une conformation. Il s ' agit de soutenir une non-conformité à ce qui touj ours nous conforme. selon toutes les coutumes. la déposition. on voit qu ' au contraire le camp produit à tout instant des différences exorbitantes. Mais sans se laisser former. dans la pensée. dans les camps. e t d e 1 ' É gal ( i l n'y a plus n i Juif ni produit Grec. La pen­ sée est dans l ' épreuve de la conformité. ) . sous l ' injonction de sa foi. conformer. dans le siècle une pensée non conforme. est amour) est que celui qui est militant de la vérité s ' identifie lui-même. une substance fermée. est qu 'une condition nécessaire de la pensée comme puissance (laquelle. La seconde. et que cette différenciation incessante de l ' infime est une torture. Cet « argument » est une imposture. sinon son aboutissement. L' espérance est plus grande que ces nominations. de là qu' il vaut mieux ne pas traduire par "esprit"] » (Rom. Mais il doit circuler dans la tour. comme différence absolue. C ' est le cheminement d'une distance par rapport à la particula­ rité touj ours sub si stante . par avec lui. les homme s. Et la clef de cette transforma­ universalisant.

La pensée n' attend pas. . Il aurait dû reconnaître. sa réserve de puissance. même fort lointains.136 Saint Paul. et non la conformité. En outre . faut-il attendre ? Certes pas. il ne sert à rien d ' attendre. Nietzsche. car il est de l ' essence de l ' événement de n'être précédé d'aucun signe. Mais si tout dépend d 'un événement. et de nous surprendre de sa grâce. sur ce point comme sur beaucoup d' autres. Bien des événements. sauf pour qui succombe au profond désir de la conformité. C ' est lui qui soutient l ' universel. N ' est universel que ce qui est en exception imma­ nente. dans le dialogue de Zarathoustra avec le chien de feu. Première épître aux Thessaloniciens (5 . sa dette envers ce Paul qu'il accable de sa vindicte. dit que les événements véritables arrivent sur des pattes de colombes. 2 ) : « Le j our du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. et elle n ' a j amais épuisé. L a fondation de 1 'universalisme un suj et. exigent encore qu'on leur soit fidèle. quelle que puisse être notre vigilance. qui est la voie de la mort. >> . qu ' ils nous surprennent au moment du plus grand silence.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful