Alain

Badiou
Saint Paul.
La fondation de l'universalisme

QUADRIGE

PUF

. . . ... . . .. II.. L'antidialectique de la mort et de la résur. .. . . . . .. . . .. . . . . . . . . .. 1 05 . 79 Paul contre la loi 91 . 1 19 . L' espérance ... . .. . . . ISBN Qui est Paul ?. .SoMMAIRE Prologue. ... .. . . . . .. ... . 1 13 Universalité et traversée des différences.. . . . . Contemporanéité de Paul. . . . . 75014 Paris 2002. . . mars 19 Textes et contextes.. . Théorie des discours . .. . 37 IV... . . . . . 1997 6. octobre <<Les Essais du Collège international de philosophie>> : 1'" édition <<Quadrige>> : 2015. . . . . . VI. . . . . . . .. ... .... .. . . . . . .. . . . .. . .. ISSN .. .. © Presses Universitaires de France. .. . . 131 . . . . VII. avenue Reille. XI. .1'" édition : 1997. . . . .. . . . . rection . 1. . . . 978-2-13-063247-4 0291-0483 4• édition Dépôt légal .. . 67 VIII. .. . . .. .. . La division du Sujet. . . ... .. . . .. . ... . ... . . . . . . . 5 X. .. . .. . . . . . . . janvier IX.. L' amour comme puissance universelle.. . .. . . 49 V. . .. ... . ... . . . .. . . .. . . . .. . . Pour conclure ... . III.

Archimède. . dès lors qu' elle me touche person­ nellement. (pour ne pas entrer dans notre siècle). ces adresses véhémentes et tendres. sans dévotion ni répulsion. détails abolis. chemins frayés. Un homme a durement inscrit ces phrases. par mes quatre grands-parents instituteurs. faisait barrage à quelque identification trop claire. Je n ' ai que faire de la Nouvelle qu 'il déclare. en ce qui me concerne. Depuis bien longtemps. dont l ' héroïne s ' appelait Paule. Mallarmé. j 'ai écrit une pièce. Robespierre. ou du culte qui lui fut voué. rien de sacré. puissance intacte. Le changement de sexe. Aucune transcen­ dance. Et d'autant plus.PROLOGUE Étrange entreprise. dont la poétique étonne. avec d ' autres. ce person­ nage m' accompagne. Platon. pour moi. Il y a quinze ans. Cantor. . et nous pouvons y puiser librement. . dressé plutôt dans le désir d ' écraser l ' infamie c léricale. Mais il est une figure subj ective de première importance. comme on fait de textes curieux. J'ai touj ours lu les épîtres comme on revient aux textes clas­ siques qui nous sont particulièrement familiers. qu'héréditairement irreligieux. voire. L 'Incident d 'Antioche. parfaite égalité de cette œuvre avec toute autre. sans doute. j ' avais ren­ contré tard les épîtres. Paul n 'est en effet pas pour moi un apôtre ou un saint. Conrad .

et dont le destin me fascine. la recherche d'une nouvelle figure mili­ tante. je me suis servi de Novum Testa­ mentum Graece. c 'est sans doute parce que travaille de toutes parts. pas mal d'âneries et de chimères.Le robuste petit livre de Stanislas Breton Saint Paul ' ' Puf. chez Trinitarian Bible Society. Pour qui souhaite poursuivre pour son propre compte. Je ne suis pas le pre­ mier à risquer la comparaison qui en fait un Lénine dont le Christ aurait été le Marx équivoque. Elle est subjective. Pour moi. ni exé­ gétique. Pas plus à vrai dire . Quand est à l'ordre du jour un pas en avant. on le voit. s'aider du plus grand pas en arrière. Mon intention. un protestant. De toute façon.que je ne me suis emparé de Pascal. des labyrinthes enfantins. et qu'on peut dire avoir été celle du militant de parti.25 veut dire : épître aux Romains. édition critique de Nestlé-Aland. Je m'en suis Prologue 3 tenu strictement aux textes de Paul authentifiés par la cri­ tique moderne. ni même d'une antifoi. qui est la matérialité subjective de cette rupture. . édition de 1 993 . Si. et celle d'une pensée-pratique. Le texte français de base. Ainsi Rom. jusque dans le déni de sa possibilité. de bout en bout. entre l'idée générale d'une rupture. des croyances. le chaudron où cuit ce qui sera une œuvre d'art et de pensée est rempli jusqu'à la gueule d'impuretés innommables.Le Paul. Lénine et les bolchevicks. intéressé. entre autres choses. 1 pour la première épître aux Thessaloniciens. apôtre de Jésus-Christ de Günther Bornkamm ' traduction de Lore Jeanneret. Le Nouveau Testa­ ment. On aura de même Gal. d'un basculement. signaler : . Cor. Entrer dans cette chimie ne sert pas à grand-chose. Thess. Les références aux épîtres suivent la disposition tradi­ tionnelle en chapitres et versets. Je veux tout de même. pour celle aux Philippiens. des perversions diverses. de Kierkegaard. 1 et Cor. Il fait surgir la connexion. 1 988. chez Deutsche Bibelgesellschaft. des lectures de bric et de broc. Ce n'est pas selon ce registre. 1 993 . II pour les deux épîtres aux Corinthiens. Qu'ils fassent triangle avec l'athée. de longue date. De là cette réactivation de Paul. Philipp. à partir de ce qu'il y avait d'explicite dans leur prédication chrétienne. pour 1' épître aux Galates. appelée à succéder à celle que mirent en place. intégralement humaine. il y rentre des obsessions. ou de Claudel. verset 25. 1 . que je m'y suis. La fondation de l 'universalisme Je n'ai au fond j amais vraiment raccordé Paul à la religion. 1 97 1 . au début du siècle. dans la colossale bibliographie concernant Paul. ' Un catholique. est celui de Louis Segond. Paul est un penseur-poète de l'événement. n'est ni historienne. Pour 1 'original grec. des souvenirs impartageables. .2 Saint Paul. chapitre 1 . . chez Labor & Fides ' Geneve. et à mon rapport de pensée à ces textes. je veux retracer en quelques pages la singularité de cette connexion chez Paul. ou pour témoigner d'une foi quelconque. aujourd'hui. en même temps que celui qui pratique et énonce des traits invariants de ce qu'on peut appeler la figure militante.mais le saisissement fut moindre . on peut. dont j 'ai quelquefois revu les tournures.

la suspicion contre les Juifs ? Comment inscrire ce nom dans le devenir de notre tentative : re­ fonder une théorie du Sujet qui en subordonne 1' existence à la dimension aléatoire de 1 ' événement comme à la contingence pure de 1 'être-multiple. le conser­ vatisme social. très exactement. mort. Est « fable )) ce qui d'un récit ne touche pour nous aucun réel. d'une fable. c'est à son . Et singulièrement dans le cas de Paul. puisque tout le reste. qui colle à tout imaginaire patent. et que son nom est couramment associé aux dimensions les plus institutionnelles. auto­ proclamé tel. la discipline morale. et les moins ouvertes du christianisme : 1 ' Église. sans sacrifier le motif de la vérité ? On demandera aussi bien : Quel usage prétendons­ nous faire du dispositif de la foi chrétienne. dont nous verrons que. peut après tout se soutenir. et d'accès indirect. prédication. de toute évidence. pour des raisons cruciales. sinon selon ce résidu invisible. il réduit le christianisme à un seul énoncé : Jésus est ressus­ cité. dont il semble proprement impossible de dissocier la figure et les textes de Paul ? Pourquoi invoquer et analyser cette fable ? Que la chose soit en effet bien claire : il s'agit pour nous. Or c'est bien le point fabuleux.CHAPITRE 1 Contemporanéité de Paul Pourquoi saint Paul ? Pourquoi requérir cet « apôtre )) d'autant plus suspect qu'il s'est. À cet égard. naissance.

est à coup sûr une nécessité contemporaine. Ce qui est vrai (ou juste. Qu'il faille aban­ donner le contenu fabuleux laisse en reste la forme de ces conditions. Paul est une figure lointaine. aient cru eux aussi nécessaire d'examiner la figure de Paul. en un triple sens : le site historique. On objectera que « vérité >> désigne ici. disons qu'il est pour nous rigoureu­ sement impossible de croire en la résurrection du crucifié. destinales ou oublieuses.6 Saint Paul. Les formes extrêmes de ce relativisme. en vivifier la singularité et la force instituante. en déplier les chicanes. pourquoi le forçage fabuleux du réel nous sert de médiation quand il s'agit. ou d'une classe sociale. Disons qu'il s'agit pour Paul d'explorer quelle loi peut structurer un sujet dépourvu de toute identité. et dont Paul est propre­ ment l ' inventeur : la connexion qui établit un passage entre une proposition sur le sujet et une interrogation sur la loi. de resti­ tuer l'universel à sa pure laïcité. d'un empire. une motivation « politique » et un cadre de recherche pour les sciences humaines. ici et maintenant. ni selon sa destination. et singulièrement la ruine de toute assignation du discours de la vérité à des ensembles historiques pré­ constitués. d'un territoire. ou la foi. on est dispensé de tout l'imaginaire qui le borde. déjà à l'œuvre. et encore de nos jours Jean-François Lyotard. Repenser ce geste. pourvu qu'on soit en état de nommer le sous­ ensemble humain qui porte ce dispositif. Heidegger. toujours du reste selon des dispositions extrêmes (fondatrices ou régres­ sives. point sur lequel s'accordent l'idéologie analytique anglo-saxonne et la tra­ dition herméneutique (le doublet analytique/herméneutique cadenasse la philosophie académique contemporaine) aboutit à un relativisme culturel et historique qui est aujour­ d'hui simultanément un thème d'opinion. Freud. Contemporanéité de Paul 7 d'une cité. qu'il s'agisse d'un peuple. De quoi en effet se compose notre actualité ? La réduc­ tion progressive de la question de la vérité (donc de la pensée) à la forme langagière du jugement. prétendent assigner la mathématique elle-même à un ensemble « occidental » auquel on peut faire équivaloir n'importe quel dispositif obscurantiste ou symboliquement dérisoire. C'est à l'épreuve de ce croisement entre l'idéologie culturaliste et la conception victimaire de . exemplaires ou catastro­ phiques). la centration pro­ vocante de la pensée sur son élément fabuleux.par exemple . et mieux encore qu'on ait des raisons de croire que ce sous-ensemble est composé de victimes. avec la force de qui sait qu'à tenir ce point pour réel. qu'il est formellement possible de disjoindre de la fable. La fondation de 1 'universalisme seul point de fable que Paul ramène le récit chrétien. c 'est en 1 'occurrence la même chose) ne se laisse renvoyer à aucun ensemble objectif. une simple fable. L'essentiel pour nous est que cette connexion para­ doxale entre un sujet sans identité et une loi sans support fonde la possibilité dans 1 'histoire d'une prédication uni­ verselle. ou ce qui se suppose sous le mot nlcrnç est tout le problème de Paul). Auguste Comte.Hegel. mais ce qui importe est le geste subj ectif saisi dans sa puissance fondatrice quant aux conditions génériques de l'universalité. ni selon sa cause. Nietzsche. le rôle de fondateur d' Église. Séparer durement chaque processus de vérité de 1 'his­ toricité « culturelle » où 1' opinion prétend le dissoudre : telle est l'opération où Paul nous guide. C'est exact. Nous y aide sans doute que . Nous sommes tenus d'expliquer pourquoi nous fai­ sons porter à ce lointain la charge d'une proximité philo­ sophique. pour nous. Le geste inouï de Paul est de soustraire la vérité à l 'emprise communautaire. pour organiser leur propre discours spéculatif. S 'il nous est possible de parler aussitôt de croyance (mais la croyance. et sus­ pendu à un événement dont la seule « preuve » est juste­ ment qu'un sujet le déclare. Ce qui va nous retenir quant à nous dans 1 'œuvre de Paul est une connexion singulière.

le capitalo-parlementarisme. tant du côté de la vérité (événementielle et hasardeuse) que du côté du sujet (rare et héroïque) ? C'est au regard de cette question. l'abstraction monétaire. Et ce n'est certes pas en renonçant à l'universel concret des vérités pour affirmer le droit des « minorités » raciales. de toute évidence. dont le beau mot de « démocra­ tie » couvre de plus en plus mal la misère. Qu'elle peut se mesurer à l 'époque autrement qu'en en flattant l'inertie sauvage. La longue expérience des dictatures communistes aura eu le mérite de montrer que la mondialisation finan­ cière. ni n'entretient de rapport direct avec le statut . » Ce qui. Il est celui qui. L'unique réel po litique du mot . se demande avec la plus extrême rigueur Contemporanéité de Paul 9 quel est le prix à payer pour cette destination. en sorte que tous votent ou tolèrent les lois de plus en plus scélérates qui s'en déduisent implacable­ ment ? Cette maxime est : « La France aux Français. nous ne laisserons pas les droits de la vérité-pensée n'avoir pour instances que le monétarisme libre-échangiste et son médiocre pendant politique. Cette demande est exacte­ ment la nôtre. À s'en tenir à notre pays. vraie singularité nationale dont. Par quoi s 'installe au cœur de l 'espace public la question délétère : qu'est-ce qu'un Français ? Mais. que l 'installation irréversible du parti de Le Pen.dominant ou victimaire des lieux où en émerge la proposition. que seuls Lénine et Mao faisaient réellement peur à qui se proposait de vanter sans restriction les mérites libéraux de l'équivalent général. Nous ne voyons hélas. au destin public de son État. à la nation.8 Saint Paul. para­ digme des États socialistes. exten­ sion qui ne saurait comme telle. religieuses. à cette question. À supposer que nous parvenions à refonder la connexion entre vérité et sujet. Et quelle est la maxime unique de ce parti ? La maxime à laquelle aucun des partis parlementaires n'ose s'opposer frontalement. dont le faux universel s 'accommode parfaitement des bigarrures communauta­ ristes. de l 'extension constante. à la religion ou au sexe) ? C 'est. tant du côté du sujet que du côté de la loi. pour trouver un équivalent. de cet éloge langagier des particularismes communautaires (les­ quels renvoient toujours en définitive. quelles conséquences faudra-t-il avoir la force de tenir. déchaîné l'abstraction vide. qu ' on ralentira la dévastation. même dévoyé et ensanglanté . il faut aller. et de nulle autre. nous intéresse au plus haut point. Quel est le réel unificateur de cette promotion de la vertu culturelle des sous-ensembles opprimés. jusqu'en Autriche. pour répondre à cette question. a levé provisoirement la peur. ou les vertus démocratiques de la communication commerciale. lui-même contemporain d'une figure monumentale de la destruction de toute politique (les débuts du despotisme militaire nommé « Empire romain »). L'effondrement sénile de l 'URSS. C ' est pourquoi Paul. n'avaient pour ennemi véritable qu'un autre projet universel. zélé serviteur de l 'occupant nazi : l' État français. s 'agissant de l' État. singulariser notre site. étant la loi du marché­ monde. chacun sait que n 'existe aucune réponse soutenable autrement que par la persécution de gens désignés arbitrairement comme les non-Français. que la philosophie peut assumer sa condition temporelle autrement qu'en devenant un appareillage de couverture du pire. des automatismes du capital. et ce n'est pas une référence. Non. sous les signifiants du libéra­ lisme et de l'Europe. que peut-on signaler comme tendance remarquable des quinze dernières années ? Indépendamment. bien entendu. reconduit à ce qui fut le nom paradoxal donné par Pétain à un gouvernement fantoche. à la race. nationales ou sexuelles. abaissé la pensée de tous. le règne sans partage de l'universalité vide du capi­ tal. La fondation de 1 'universalisme l'homme que succombe tout accès à l'universel. lequel ni ne tolère qu'on l'assigne à une particularité. destinant à l 'universel une certaine connexion· du sujet et de la loi. outre la langue.

où les juristes ne voyaient nulle malice à définir subtilement le juif comme prototype du non-Français. Comme dans ces conditions sonne clair l'énoncé de Paul. et inverse­ ment ne circule que ce qui se laisse ainsi compter. mais comme marché. les gou­ vernements successifs y apportent chacun leur petite touche. convient la maxime : « Gloire. de mesures discriminatoires acharnées visant des gens qui sont ici. Il serait tenu de défmir deux régions distinctes de la loi. Cela suit son train. les tenants résignés de la dévastation capitaliste (la persécution serait inévitable de ce que le chômage interdit tout accueil) et les tenants d'une fanto­ matique autant qu'exceptionnelle «république française» (les étrangers ne seraient tolérables que pour autant qu'ils « s' intègrent » au magnifique modèle que leur proposent nos pures institutions. ou qui cherchent à y vivre. selon qu'il s'agit de vrais Français. 2. comme marché mondial. en place. et que Contemporanéité de Paul Il des sous-ensembles de la population soient à chaque fois définis par leur statut spécial. Nous avons affaire à un processus de pétainisation rampante de l' État. pour le Juif premièrement. et enfin d'étrangers qu'on déclare inintégrés. ce qui est l'accomplissement d'une pré­ diction géniale de Marx : le monde enfin configuré. devrait précéder la définition ou l'application de la loi. et d'abord des capitaux. il n'y a plus ni homme ni femme» (Gal. religieuse­ ment et racialement attestable de ceux dont il a la charge. Notre monde n'est nullement aussi « complexe » que le prétendent ceux qui veulent en assurer la perpétuation. nos étonnants systèmes d'éducation et de représentation). tenu pour une catégorie fondatrice dans l' État. oui. Sous nos yeux se construit la communautarisation de l 'espace public. de ce qui est le compte du compte. comme sous Pétain. Cette configu­ ration fait prévaloir une homogénéisation abstraite. dans ses grandes lignes. puis pour le Grec ! Car devant Dieu il n'y a point d'acception de personnes» (Rom. L' État aurait à s ' assurer d'abord et en permanence de l'identité généalogiquement. comme le montre la triste affaire dite « du foulard>> . il y a. il faudrait que toute législation s 'accompagne des protocoles identitaires requis. C'est du reste cette norme qui éclaire un paradoxe que bien peu soulignent : à 1 'heure de la circulation généralisée et du phantasme de la communication culturelle instantanée. au regard de la vie réelle des gens et de ce qui leur arrive. il n'y a plus ni esclave ni libre. Tout ce qui circule tombe sous une unité de compte. voire inintégrables. une détestable complicité. on multiplie partout les lois et règlements pour interdire la circulation des personnes. 1 0). Ce qui veut dire que. jamais ! C'est . énoncé proprement stupéfiant quand on connaît les règles du monde antique : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec. Tout principe universel abandonné. à nous qui remplacerons sans difficulté Dieu par telle ou telle vérité. Et il est particulière­ ment frappant que ce réel persécutoire de la logique iden­ titaire (la Loi n'est bonne que pour les Français) réunisse sous la même bannière. qui n ' est jamais que traque policière. La fondation de 1 'universalisme « français ».28) ! Et comme. Il est même. Libre circulation de l ' incomptable infinité qu'est une vie humaine singulière. honneur et paix pour quiconque fait le bien. de plus en plus insistante. Preuve qu'entre la logique mondia­ lisée du capital et le fanatisme identitaire français. C'est ainsi qu'en France il n'y a jamais eu aussi peu d'installation d'étrangers que dans la dernière période ! Libre circulation de ce qui se laisse compter.10 Saint Paul. 3. ou même trois. la vérifica­ tion identitaire. le renoncement à la neutralité transcen­ dante de la loi. Il y a d'un côté une extension continue des automa­ tismes du capital. sinon celui des persécutions auquel il engage. d'une parfaite sim­ plicité. d'étran­ gers intégrés ou intégrables. La loi passerait ainsi sous le contrôle d'un modèle « national » dépourvu de tout principe réel. et le Bien par le service que cette vérité exige. est la mise.

Ces évidences libérales ne coûtent pas cher. les catholiques pédophiles. des radios « libres ». les Serbes handicapés. Deleuze le disait exactement : la déterritorialisation capitaliste a besoin d ' une constante reterritorialisation. tout processus de vérité est en rupture avec le principe axiomatique qui régit la situation. la dictature uniforme de ce qu'ils croient être la « modernité )). au Contemporanéité de Paul 13 même titre que les autres. Aucune vérité ne peut par conséquent se sou­ tenir de 1 'expansion homogène du capital. Qu'il y ait des histoires enchevêtrées. La fondation de 1 'universalisme que l'abstraction monétaire capitaliste est certes une sin­ gularité. des homosexuels. Logique capitaliste de 1 ' équivalent général et logique identitaire et culturelle des communautés ou des minorités forment un ensemble articulé. Le cos­ mopolitisme contemporain est une réalité bienfaisante. la question. plutôt qu'un vrai tissu de différences mouvantes. des femmes. que le monde soit bigarré. pour que son principe de mouvement homogé­ néise son espace d 'exercice. il y a un processus de fragmentation en identités fermées. les prêtres mariés. Mais. s'habiller. La singularité universali­ sable fait nécessairement rupture avec la singularité iden­ titaire. sa singularité est immédiatement universalisable. Une vérité est toujours. les jeunes cadres écologistes. des cultures diffé­ rentes. rien de plus offert à l 'invention de nouvelles figures de l 'homogénéité monétaire. et en organise les séries répétitives. soustraite au compte. D 'une part. dont on redoutera dès lors qu'ils ne désirent en réalité. Quel devenir inépuisable pour les investis­ sements mercantiles que le surgissement.12 Saint Paul. manger. des réseaux publicitaires ciblés. Ces deux processus sont parfaitement intriqués. les islamistes modérés. un processus de vérité ne peut pas davantage s'ancrer dans l'identitaire. Elle est organiquement sans vérité. Car chaque identification (création ou bricolage d'identité) crée une figure qui fait matière pour son investissement par le marché. d'autre part. des centres com­ merciaux adéquats. Rien de plus captif. On demandera seulement que la vue d'une jeune fille voilée ne mette pas en transe ses défenseurs. D'un autre côté. ima­ giner et aimer comme ils 1 'entendent. des arabes ! Et les combinaisons infmies de traits prédicatifs. quelle aubaine ! Les homosexuelles noires. des magazines spécialisés. comme au devenir événementiel des vérités. et plus généralement des différences. pour l 'investissement marchand. comme de faux naïfs veulent nous le faire croire. Le capital exige. aux prérogatives uniformes du marché. selon la loi de compte dominante. qu'une commu­ nauté et son ou ses territoires. Un processus de vérité interrompt la répétition et ne peut donc se soutenir de la permanence abstraite d'une unité de compte. les chômeurs soumis. en forme de communauté revendicative et de prétendue singularité culturelle. et enfin de capiteux « débats de société » aux heures de grande audience. Cette articulation est contraignante par rapport à tout processus de vérité. Il faut le semblant d'une non-équivalence pour que 1 'équivalence soit elle-même un processus. des handi­ capés. les jeunes déjà vieux ! À chaque fois. une image sociale autorise des produits nouveaux. . là n'est pas. mais une singularité qui n 'a égard à aucune sin­ gularité. lesquelles du reste ne réclament j amais que le droit d ' être exposées. la permanente surrection d'identités subjectives et territoriales. déjà immenses en un seul et « même » individu. et l'idéologie culturaliste et relati­ viste qui accompagne cette fragmentation. et qu'il faille laisser les gens vivre. Une singularité indifférente à la persistante infinité de l'existence. et on aimerait seule­ ment que ceux qui les proclament ne se montrent pas aussi violents quand apparaît la moindre tentative un peu sérieuse de différer de leur propre petite différence libérale. Car s'il est vrai que toute vérité surgit comme singulière.

le chamanisme. religieux. comme nous le pensons. Dans le cas de la politique. Et enfin. est le recouvre­ ment nominal moderne du système art-science-politique­ amour. soit le retour pur et simple aux conceptions archaïques. qui a l'immense mérite d'être homogène au marché. Le mot sexualité obli­ tère l ' amour. Si. etc. Les deux composantes de 1' ensemble articulé (homo­ généité abstraite du capital et revendications identitaires) sont dans une relation de miroir et d'entretien réciproque. il n ' est pas exagéré de dire que ces énoncés « minoritaires )) sont proprement barbares. culturellement éta­ blies. la considération des traits identitaires est au fondement de la détermination. et lui substitue pour son propre compte celui de culture. même sous la forme de l'identité française « républicaine ». faute de quoi nulle vérité n'a la moindre chance d'établir sa persistance et de cumuler son infinité imma­ nente. Or la logique identitaire. conçue comme culture du groupe. etc. comme on le voit quand la revendication des homo­ sexuels concerne le droit de rejoindre le grand traditiona­ lisme du mariage et de la famille. ou d'endosser avec la bénédiction du Pape la défroque du prêtre. l'enfermement des femmes. en sorte que les antibiotiques. Le mot technique oblitère le mot science. sexuels. ciment subjectif ou représentatif de son existence. ne propose qu 'une variante du recouvrement nominal capitaliste. et finalement il s ' agit d' inscrire dans le droit ou dans la force brute une gestion autoritaire de ces traits (natio­ naux. sont guerrières et cri­ minelles. Le nom culture vient oblitérer celui d'art. un Arabe ce que c'est qu'un Arabe. ou minoritaire. manier innocemment ces catégories.). seules les vérités (la pensée) permettent de distinguer 1 'homme de 1 ' animal humain qui le sous-tend. La fondation de 1 'universalisme La question est de savoir ce que les catégories identi­ taires et communautaristes ont à voir avec les processus de vérité. on réclamera symétriquement soit le droit géné­ tique de voir reconnu comme identité minoritaire tel ou tel comportement sexuel spécialisé. est inconsistante. Le monde contemporain est ainsi doublement hostile aux processus de vérité. D'où les énoncés catastrophiques du genre : seul un homosexuel peut « comprendre » ce que c ' est qu 'un homosexuel.14 Saint Paul. Elle polémique contre tout concept générique de l'art. l'imposition des mains ou les tisanes émol­ lientes sont uniformisés. du reste. loin de reve­ nir vers une appropriation de cette typologie. On oscillera forcément entre 1 'universel abstrait du capital et des persécutions locales. désignent une rubrique de la présentation marchande. par exemple les processus politiques. etc. Nous répondons : ces catégories doivent être absentées du pro­ cessus. Le symptôme de cette hostilité se fait par des recouvrements nominaux : là où devrait se tenir le nom d'une procédure de vérité vient un autre nom. Le mot gestion oblitère le mot politique. Elle n'hésite du reste pas à poser que les éléments constitutifs de cette Contemporanéité de Paul 15 culture ne sont pleinement compréhensibles que sous la condition d'une appartenance au sous-ensemble consi­ déré. comme le nazisme. considérés comme opéra­ teurs politiques dominants. Dans le cas de la science. le culturalisme promeut la particula­ rité technique des sous-ensembles comme équivalente à la pensée scientifique. On sait du reste que les politiques identitaires conséquentes. qu'elle soit étatique ou revendicative. comme la conjugalité stricte. lequel identifie typologiquement les procédures de vérité. L'idée qu'on puisse. Les deux peuvent parfaitement se combiner. culture destinée à soi et potentiellement non universalisable. et dont tous les termes. qui le refoule. Le système : culture-technique-gestion­ sexualité. Qui peut prétendre que va de soi la supériorité du cultivé­ compétent-gestionnaire-sexuellement-épanoui ? Mais qui défendra le religieux-corrompu-terroriste-polygame ? ou . dans le cas de l'amour.

il s'agit bien de faire valoir une singularité universelle à la fois contre les abstractions éta­ blies (juridiques alors. sans restriction ni privilège. notre question se formule clairement : Quelles sont les conditions d'une singularité universelle ? C'est sur ce point que nous convoquons saint Paul. Elle est offerte à tous. la vérité étant événementielle. ou cette destination. cha­ cune puise dans les ressources de l 'autre. ou destinée à chacun. Paul organisera une distance résolue à ce dis­ cours. La problématique de Paul. aussi bien. il s 'ensuit deux conséquences. La vérité est diagonale au regard de tous les sous-ensembles communautaires. Il ne doit être requis. ni qu'il soit grec (ou sage). Ensuite. car sa question est exactement celle-là. Paul n'autorisera jamais qu'aucune des catégories du droit vienne identifier le sujet chrétien. et contre la revendication communautaire ou particulariste. Mais tout autant ne jamais la laisser déterminer par les généralités disponibles. et fier de l'être. qu'elles soient étatiques ou idéologiques. En définitive. ni particularité des intérêts d'un sous-ensemble). Il ne saurait donc y avoir une loi de la vérité. les gens de toutes les professions et de toutes les nationalités. et donc des textes commandés par des enjeux tactiques loca­ lisés. si sinueuse qu ' en soit 1 'organisation. Seront donc admis. La fondation de 1 'universalisme se fera le chantre du marginal-culturel-homéopathe­ médiatique-transsexuel ? Chaque figure tire sa légitimité tournante du discrédit de l'autre. suit implacablement les exigences de la vérité comme singularité universelle : 1 1 Le sujet chrétien ne préexiste pas à l 'événement qu'il déclare (la Résurrection du Christ). le grec. ou de tel ou tel sexe (théorie des femmes). et . Que veut Paul ? Sans doute extirper la Nouvelle (l' Évangile) de la stricte clôture où la laisserait qu'elle ne vaille que pour la communauté juive. rien de communau­ taire ou d'historiquement établi ne prête sa substance à son processus. le nou­ veau). les femmes. Pas plus il ne doit être requis qu'il soit de telle ou telle classe sociale (théorie de l'égalité devant la vérité). En rupture avec tout cela (ni homogénéité monétaire. On polémiquera contre toute subsomption . ni structu­ rer le sujet qui s'en réclame. dès lors que les textes qui nous ont été transmis sont tous des interventions de circonstance. 2/ La vérité est entièrement subjective (elle est de l'ordre d'une déclaration qui atteste une conviction quant à l'événement). Contemporanéité de Paul 17 La démarche générale de Paul est la suivante : s'il y a eu un événement.ce point est évidemment le plus délicat . c ' est évidemment le discours philosophique et moral grec. pour lui symétrique d'une vision conservatrice de la loi juive. ni revendication identitaire . ni axiomatique. ses condi­ tions. On polémiquera donc contre les conditions extrinsèques de son existence ou de son identité. et les droits qui s'y rattachent. la vérité étant inscrite à partir d'une déclaration d' essence subj ective. D'abord. C'est la théo­ rie des discours (il y en a trois : le juif. ni qu'il soit juif (ou circoncis). elle ne s 'autorise d'aucune identité. sans qu'une condition d'apparte­ nance puisse limiter cette offrande. La généralité étatique. alors elle est singulière. Aucune généralité disponible ne peut en rendre compte. les esclaves. puisqu ' à la transformation en arguments publicitaires et images ven­ dables des identités communautaires les plus typées et les plus récentes répond la compétence sans cesse affinée des groupes les plus clos ou les plus violents à spéculer sur les marchés financiers ou à entretenir à grande échelle le commerce des armes.16 Saint Paul. ni universalité abstraite du capital. ou de 1 'ordre de ce qui advient. c ' est le juridisme romain. économiques aujourd'hui). et si la vérité consiste à le déclarer et ensuite à être fidèle à cette déclaration. Quant à la généralité idéolo­ gique. Bien que lui-même citoyen romain. et en particulier la citoyenneté romaine. aucun sous­ ensemble préconstitué ne la supporte.elle n'en constitue aucune. Elle n 'est ni structurale. ni légale. Mais.

tout cela selon la variation. celui qui nomme le sujet au point de 1 'adresse militante de sa conviction (àyétrrT]. celui qui nomme le sujet dans la force de déplacement que lui confère la sup­ position du caractère achevé du processus de vérité (tÀrriç. comme chacun sait. Il n'est pas au-dessus des moyens d'un commerçant aisé de cor­ rompre un fonctionnaire romain. Le père de Paul est un artisan-commerçant. par exemple à 1 ' État romain. sont léga­ lement poursuivis devant les tribunaux. d' être plus précis). mais qu'on dira mieux « conviction »). 3/ La fidélité à la déclaration est cruciale. solitaire. Il faut en passer simultanément par une critique radicale de la Loi juive. CHAPITRE II Qui est Paul ? Nous pourrions commencer dans le style benoît des biographies usuelles.18 Saint Paul. et descellant le vrai de la Loi. Paul est frappé par une apparition divine et se convertit au christianisme sur la route de . Reste à en déployer 1 'organisation conceptuelle sous-jacente. Paul (en réalité Saül. Comment ce père a-t-il obtenu la citoyenneté ? Le plus simple est d'imaginer. pourchassés. mais c'est une circularité intéressante. plutôt). mais qu'on dira mieux « amour ») . Paul est un Juif de la tendance pharisienne. lequel. lapidés. fabricant de tentes . dira Paul. En 33 ou 34. généralement traduit par « foi ». On a besoin pour la penser de trois concepts : celui qui nomme le sujet au point de la déclaration (rria-ru. et à nos tâches philosophiques. Il est donc de la même génération que Jésus. décidant que nul n'était en exception de ce qu'une vérité exige. et à ce qui lui correspond dans les mentalités : l'appareillage des opinions. Il est citoyen romain et donc Paul l ' est également. ne puisse convenir à notre situa­ tion. 4/ Une vérité est de soi-même indifférente à l'état de la situation. il ne faut pas dispu­ ter. devenue obsolète et nuisible. ou subordination du des­ tin à l'ordre cosmique. L a fondation de 1 'universalisme de son devenir à une loi.. des rapports de force entre ten­ dances. car la vérité est un processus. Une vérité est un processus concentré et sérieux. Ce qui veut dire qu'elle est soustraite à 1 'organisation des sous-ensembles que prescrit cet état. le contenu de l'événement mis à part. On est sous Tibère. qui sont considérés par les Juifs orthodoxes comme des hérétiques. tout en rendant justice à celui qui. L'exécution du Christ date environ de 30. Il participe avec ardeur à la persé­ cution des chrétiens. provoqué une Révolution culturelle dont nous dépendons encore. et. généralement traduit par « charité ». nom du pre­ mier roi d'Israël) naît à Tarse entre I et V (impossible. qui n'a jamais été qu'une ignorance « savante >> des voies du salut. mais qu'on dira mieux encore « certitude » ). généralement traduit par « espérance ». interne aux communautés juives. est né en fondant du même coup sa date de naissance. La subj ectivité qui correspond à cette soustraction est une nécessaire distance à 1 ' État. sans aucune preuve. et non une illumination. mais aussi battus. qu'il l'a achetée. à ce titre. Des opinions. laquelle instituait l'an 1 de « notre » ère (la sienne. scientifiquement. qui ne doit jamais entrer en compétition avec les opinions établies. Il n'est pas une de ces maximes qui. et de la Loi grecque. a.

Paul entend une voix mystérieuse qui lui révèle et la vérité. Heureusement du reste que nous importent au premier chef celles qu'il incorpore lui-même dans ses épîtres. et dont la forme est le plus souvent empruntée à la rhétorique des romans grecs. De même que la Résurrec­ tion est totalement incalculable et que c'est de là qu'il faut partir. Nous ne pouvons donc aucunement négliger. Il est clair que la rencontre sur la route mime 1' événement fondateur. car Paul tire des conditions de sa « conversion )) la conséquence qu'on ne peut partir que de la foi. Il commence ses fameux voyages missionnaires. Coupons droit vers la doctrine. de la déclaration de la foi. 1. 1 5 . nous le verrons. Des fragments existentiels. ou Nietzsche ne nous prenant pas à témoin. 1 0).« c 'est arrivé )). Et nous n'avons pratiquement rien d'autre. Et ainsi de suite. On ne lui a pas apporté l' Évangile. nous l'avons dit. une césure. il est évident que la position énonciative fait partie du protocole de 1'énoncé. ce n'est pas un rallié. sur ce point. des raisons qui l' autorisent à poser la question : « Pourquoi je suis un destin ? )) Pour un antiphilosophe. dans l'anony­ mat d'un chemin . sinon la capacité de vérifier tel ou tel détail par l'entremise de l'historiogra­ phie romaine. On connaît l'histoire : se rendant à Damas en tant que pharisien zélé pour persé­ cuter les chrétiens. on peut. et sa vocation. Aucun discours ne peut prétendre à la vérité s ' il ne contient pas une réponse explicite à la question : qui parle ? Lorsque Paul adresse ses écrits. La fondation de 1 'universalisme Damas. pour l'intelligence de son propos. sur la route de Damas (si. tout du long de Ecce homo. est une construction rétrospective dont la critique moderne a clairement mis au jour les intentions. comme nous le croyons. Il l' est devenu soudainement. non. il rappelle toujours qu' il est fondé à parler en tant que sujet. parfois d'apparence anecdotique. une fois n'est pas coutume. Kierkegaard sans que nous soyons instruits du détail de ses fiançailles avec Régine. En un certain sens cette conversion n'est opérée par personne : Paul n'a pas été converti par des représentants de 1' « Église )). Et même des « épîtres de Paul )) canoniquement recueillies. Et pourtant. À quoi bon tout cela ? Voyez les livres.est le signe subjectif de l'événement proprement dit qu'est la résurrection du Christ. dans le Nouveau . Le mot « conversion )) convient-il pour ce qui s ' est passé sur le chemin de Damas ? C'est un foudroiement. C'est une réquisition qui institue un nouveau sujet : « Par la grâce de Dieu je suis qui je suis (Ei!lL ô Ei!lt))) (Cor. et non un retournement dialectique. et rien n'y conduit. Imagine-t-on Rousseau sans les Confessions.20 Saint Paul. il 1' est devenu. laquelle se souciait comme d'une guigne de ces petits groupes d'hérétiques juifs. Car les données fiables externes sont extrême­ ment rares. C'est en Paul lui-même la (ré)surrection du sujet. Le surgissement du sujet chrétien est inconditionné. Exemple matri­ ciel du nœud entre existence et doctrine. Paul. L' événement . purement et simplement. de même la foi de Paul est ce dont lui-même part comme sujet. Et ce sujet. est une grande figure de l'antiphilosophie. Or il est de l'essence de l'anti­ philosophie que la position subjective fasse argument dans le discours . Y séparer les éléments réels de la fable édifiante (et de portée politique) qui les enveloppe demande une exceptionnelle et méfiante rigueur. faire confiance à la biogra­ phie truquée de Paul présente dans le Nouveau Testament sous le titre de Actes des apôtres). un siècle au moins après la mort de l'apôtre. sont élevés au rang de garantie de la vérité. Le récit des Actes des apôtres. C ' est le « je suis )) comme tel qui est convoqué sur le Qui est Paul ? 21 chemin de Damas par une intervention absolument hasar­ deuse. les circonstances de la vie de Paul.

est fondé à déclarer cet événement impersonnel qu' est la Résurrection. où l'adver. et pour = . À cette époque le judaïsme est encore une religion prosélyte. La dimension excentrée de l'action de Paul est la substruc­ ture pratique de sa pensée. pour des raisons doctrinales : 1' entêtement mis à affirmer que Jésus est le Messie (rappelons que « Chrish) n'est jamais que le mot grec pour « messie )). S 'adresser aux païens n'est pas. qui connaît la valeur des compromis raison­ nables. Il laisse cette surrection subjective en dehors de tout sceau officiel. pour déclarer que ce qui a eu lieu a eu lieu. et notamment de la circoncision. une invention de Paul. les apôtres institutionnels. Par exemple. Syrie. un point de la plus haute importance. Galates. Il divise son audience en deux cercles qu'on pourrait appeler. Thessaloniciens !. b) Les convertis s 'engagent à respecter les prescrip­ tions de la loi. armé d'un événement personnel. laquelle pose que toute univer­ salité véritable est dépourvue de centre. usant d'un anachronisme politique risqué. De là date cette convic­ tion inébranlable quant à son propre destin qui l'opposera à diverses reprises au noyau des apôtres historiques. c'est bien en s 'appuyant sur les institutions de cette communauté que Paul initie sa prédication. Corin­ thiens 1 et Il. puis repart. Paul passe donc à Jérusalem 23 Qui est Paul ? où il rencontre Pierre et les apôtres. Les choses se passent évidemment mal avec les orthodoxes. mais sont dispensés des pres­ criptions de la loi. Philippiens.22 Saint Paul. Se détournant de toute autorité autre que celle de la Voix qui l'a personnellement convoqué au devenir-sujet. de préférence. Nous ignorons tout des enjeux de cette première rencontre. rencontrer enfin les « chefs historiques )). et que Paul nous rapporte avec un orgueil manifeste (Paul n'est certes ni un introverti. comme on le croit souvent. Ce n'est donc pas directement 1' adresse aux païens qui isole Paul de la communauté juive. apocryphe de nombre d'entre elles. ni un faux modeste) : Que fait-il après le foudroiement de Damas ? Nous savons en tout cas ce qu 'il ne fait pas. et doivent se faire circoncire. Le prosélytisme juif est conséquent et développé. Paul est aussi un politique. Homme qui. il ne va pas voir les autorités. aux yeux de la majorité des juifs. en sorte que le seul point de continuité entre la Nouvelle selon Paul et le judaïsme prophétique est l'équation Jésus Christ). L'exégèse scientifique a prouvé le caractère . et garantir quelques épisodes décisifs. Il ne va pas à Jérusalem. dont Pierre est la personnalité centrale. et en particulier des compromis verbaux. On verra dans la suite qu'entêté voire violent sur les principes. Paul part en Arabie pour annoncer 1 ' Évangile. La circonci­ sion atteste ici sa fonction de marquage. si bien que le corpus de cet auteur fondamental se réduit en définitive à six textes plutôt brefs : Romains. qui n'entament que peu sa liberté d'action dans les lieux et territoires qu'il choisit (ceux. Macédoine. La fondation de 1 'universalisme Testament. il faut se méfier. les sympathisants et les adhérents. a) Les « craignant Dieu )) reconnaissent la légitimité globale du monothéisme. Et. Il faut croire qu'elle ne persuade pas Paul de la nécessité d'en référer souvent au « centre )) jérusalémite. ceux qui ont connu personnellement le Christ. d ' initiation majeure. passé ce délai. c'est à la synagogue que d'abord il intervient. Quand il arrive dans une ville. Paul reste en Arabie pendant trois années. car sa seconde période de voyages militants durera quatorze ans ! Cilicie. affirmation qui. Grèce. du reste. Il ne va pas se faire « confirmer )) 1' événement qui 1 'institue à ses propres yeux comme apôtre. Sans doute son efficacité militante est-elle à ses yeux une garantie suffisante pour qu' il puisse. Turquie. C'est cependant assez pour établir quelques traits sub­ jectifs majeurs. saire est le moins implanté). On sait à peu près comment fonctionnent ces pérégri­ nations militantes.

Qui sont en effet ces Thessaloniciens. Il semble que rapidement les adhérents du groupe seront majoritairement des pagano-chrétiens. Paul abandonne la synagogue. mais qu'il faut se représenter comme un petit ensemble de militants). entre le petit noyau de fidèles constitué dans une ville et la région tout entière. et qui deviendront ses lieutenants. singulièrement en ce qui concerne les rites. ces Corinthiens. qu' il est un homme de la ville. se porte jusqu'aux extrêmes limites de l 'Empire (son plus cher vœu est d'aller en Espagne. examen de points litigieux. Il a la cinquantaine. Pourquoi ? On peut sur ce point faire quelques hypothèses. Il y a dix-sept ans que Paul a reçu la convocation de Damas. l'Oriental. Paul en confie la direction à ceux dont il apprécie la conviction. vu les très faibles concessions que Paul fait à 1 'héritage juif. une très grande ville. Rien n'y manque de ce qu'un activiste de n'importe quelle cause organisée peut reconnaître comme étant les soucis et les emportements de l 'intervention col­ lective. Paul ne perd jamais de vue. Si Paul commence à écrire sur des points de doctrine. perdus dans la cité. exigence pres­ sante d'une action prosélyte soutenue.24 Saint Paul. Ce n'est pas indifférent. qui dans les conditions de l'époque peuvent être très violents. et elles en ont toute la passion politique. qui n'est pas celle du petit propriétaire foncier. si loin qu' il soit. c'est aussi une géo­ graphie intérieure. Qu'ils soient commen­ surables à une vérité transforme toujours des individus anonymes en vecteurs de l'humanité tout entière. renouvellement de la confiance aux diri­ geants locaux. Responsable de plusieurs groupes essentiellement constitués de pagano-chrétiens. et à eux seuls. forme archaïque de notre « camarades ». Les premiers textes de lui qui nous soient parvenus datent de cette époque. L'universalisme de Paul. . Cela n'est guère étonnant. les noyaux de fidèles dont il a soutenu la création. Au bout de ces quatorze ans d'errance organisatrice. à laquelle il procède constamment. . qu'il est licite de s'adresser. auxquels Paul adresse. Rien n' est plus significatif de la certitude de Paul quant à l ' avenir de son action que l ' identification. c'est bien parce que le cos­ mopolitisme urbain et les longs voyages en ont façonné l'amplitude. nous pensons que c'est parce que lui apparaît la nécessité de combattre à . comme si lui. Il y a environ vingt ans que le Christ est mort. et où. Une fois le groupe suffisamment consolidé à ses yeux (on dira qu'il est alors ecclésia. si elle embrasse avec ferveur la dimension du monde. Son style ne doit rien aux images et métaphores rurales. dont ne nous reste aucune trace écrite. ne pouvait mener à terme sa mission que du côté de l'extrême Occident). s'il s'agit de pointer quelque réel de la France. ses épîtres ? Probable­ ment quelques « frères ». la troisième de 1 'Empire après Rome et Alexandrie. on risque sa vie. Disons que la poignée de résistants des années 1 940 ou 1 94 1 est logée à la même enseigne que les Corinthiens de Paul : c'est à eux. Après de. et s'appelle lui-même « le vieux Paul ». Sa vision des choses. La fondation de 1 'universalisme des raisons extrêmement fortes et légitimes. rappel de principes Qui est Paul ? 25 fondamentaux. qui en revanche abondent dans les paraboles du Christ. d'où vient sans doute « église ». pour tout dire.s incidents. Lutte contre les divisions intestines. Rappelons que Paul est né d'une famille aisée de Tarse. nous sommes à peu près en 50. Paul réside à l'époque à Antioche. si ses textes sont recopiés et circulent. soutient une impo!!ture. sur un ton animé et majestueux. pour ne rien dire de ces Romains. organisation des finances . Puis il continue son voyage. pas un campagnard. Là il essaie de consti­ tuer un groupe qui mélange des judéo-chrétiens et des pagano-chrétiens. et se replie chez un sympathisant local. Ses épîtres ne sont rien d'autre que des interventions dans la vie de ces noyaux.

26 Saint Paul. Il ne s'agit pas de nier la puissance de 1' événement. les composantes de . Pour lui. ni même à la nuancer. Les marques extérieures et les rites ne peuvent servir à la fonder. Pendant le séjour de Paul à Antioche arrivent des judéo-chrétiens de stricte observance. Certes. la conférence de Jérusalem (en 50 ? . ritualisés et circoncis. ou de faction. exigent la circoncision de tous les fidèles. qui organisent le nouage de la sin­ gularité et de l 'universalité. et qu'ils soient circoncis ou non. il ne la résilie pas. On peut même dire que. ce n'est pas le prosélytisme en direction des non-juifs qui est en cause. Paul se trouve à la tête du second camp. et trouvent proprement scandaleux qu'on considère comme des égaux des gens qui n'ont ni les marques. Des gens. Encore une fois. pour la construction de cette vérité. C'est la seconde rencontre de Paul et de Pierre. Les marques héritées de la tradition (la circoncision par exemple) sont donc toujours nécessaires. La fondation de 1 'universalisme grande échelle. Le point est que Paul ne peut consentir à distinguer deux cercles dans ceux qu ' il rallie. le processus d'une vérité est tel qu'il ne comporte pas de degrés. et bloquer son déploiement universel. et on en tire les consé­ quences. une reconnaissance sub­ jective immédiate de sa singularité. pour son déploiement dans les peuples de 1 'Empire. on déclare 1' événement fondateur. un fidèle incirconcis. Sinon. ce qui ne peut que fzxer la Nouvelle dans l'espace communau­ taire. Cette distinc­ tion sans intermédiaire ni médiation est entièrement subjective. quelle que soit leur provenance. le peuple que cimente 1 'Ancien Testament ? De quelle importance sont. C'est la rançon du statut de la vérité comme singularité universelle. Mais. et Qui est Paul ? 27 cette fois nous sommes renseignés sur son enjeu. à l'arrière-plan. la question est : qui est élu ? Qu'est­ ce que l'élection ? Y en a-t-il des signes visibles ? Et fma­ lement : qui est sujet ? Qu'est-ce qui marque un sujet ? Le camp judéo-chrétien de stricte observance pose que l'événement-Christ n'abolit pas l'espace ancien. il faut en reve­ nir à des observances ou à des signes particuliers. Le processus d'une vérité n'est universel qu'autant que le supporte. Son enjeu particulier est la circoncision. Paul consi­ dère donc tous les convertis comme des fidèles de plein exercice. les marques traditionnelles d'appartenance à la commu­ nauté juive ? Sur ces questions. L' événement­ Christ accomplit la Loi. ni les pra­ tiques rituelles de la communauté. et Paul a pris soin de venir à Jérusalem accompagné de Tite. Il s'agit d'un conflit majeur. l'événement rend obsolète le marquage antérieur. sèment le trouble. Les judéo-chrétiens de stricte obser­ vance maintiennent la pratique des degrés d'adhésion. Jusqu'à quel point reste-t-elle tributaire de son origine. comme son point réel. l ' incorpore par dépassement. pour tout dire. On décide finalement de trancher la question à Jérusalem avec les apôtres histo� riques. et la nouvelle universalité ne soutient aucun rapport privilégié avec la communauté juive. et les « vrais » convertis. les sympathisants doctrinaux. Ou bien on en participe. la communauté juive ? Dans mon langage : quel est le rapport exact entre 1 'universalité supposée de la vérité postévénementielle (ce qui s ' infère de ce que le Christ est ressuscité) et le site événementiel. reprises et élevées par la nouvelle annonce. Une grave querelle s'élève. en 5 1 ?) a une importance décisive. qui engage le destin de la nouvelle doctrine. La circonstance 1'oblige à se concevoir comme un chef de parti. et d'autant plus actives. sans aucun doute. Pour lui (et nous lui accorderons ce point). qui est. Ils s'opposent à l'apôtre. elles sont transfigurées. ou bien on lui demeure étranger. qui n'ont aucune espèce de connaissance ni de res­ pect de la Loi. Sa conception du sujet est dialectique. Il s'agit de poser que sa nouveauté conserve et relève le site traditionnel de la croyance.

et il est clairement question de savoir si on cède à la pres­ sion ou non. Pierre (Céphas). . dans ses effets de vérité il faut qu'il en soit indépendant. Et cela. ayant aussi pris Tite avec moi . Il n'a plus de signification. C 'est un texte entièrement politique dont il faut rete­ nir au moins trois points : 1 1 Quel que soit le caractère pondéré du discours. tout ce qu'il mobilise. son lieu. qui.et ayant reconnu la grâce qui m'avait été accordée. ont donné leur aval à une sorte de dualité militante empirique. Nous ne leur cédâmes pas un instant et nous résistâmes à leurs exigences. À l ' intersection de ces trois concepts se construit l'interrogation fondamentale : qui est sujet du processus de vérité ? Nous ne connaissons l'existence et les enjeux de la conférence de Jérusalem que par le bref récit de Paul lui­ même. Paul des Gentils. ne fut pas même contraint de se faire circoncire. . Paul lui-même est entièrement de culture juive. Céphas et Jean. 1 . Mais Tite. Il y a eu médiation des apôtres historiques. Son énoncé rigoureux est : « La circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien non plus » (Cor. puisque l'incir­ concision n'y revêt aucune valeur particulière.7. Mais si dans son être 1 'événement est tributaire de son site. d'autres en milieu païen. assumant de façon raisonnable leurs fonctions symboliques dirigeantes. La formule en est : il y a des apôtres qui travaillent en milieu juif. me donnèrent.quels qu'ils aient été jadis. Jacques. et par la mise en scène des Actes. les rites. afin de ne pas courir ou avoir couru en vain. Paul n'est pas opposé à la circoncision. Ils nous recommandèrent seule­ ment de nous souvenir des pauvres. comme à Pierre pour les circoncis. 1. Les judéo-chrétiens de stricte observance (ceux. qui sont regardés comme des colonnes. et eux vers les circoncis. et qui désigne en fait tous les peuples autres que le peuple juif). ni n'est en aucune façon exigible. pour épier la liberté que nous avons en Jésus-Christ. 1 O. a pour site cette communauté. Je leur exposai l'Évangile que je prêche parmi les païens. afin que nous allassions. et cite bien plus souvent l'Ancien Testament que les paroles supposées du Christ vivant. La fondation de l 'universalisme l'événement. à cause des faux frères qui s 'étaient furtivement introduits et glissés parmi nous.car celui qui a fait de Pierre l'apôtre des circoncis a aussi fait de moi l'apô­ tre des païens. et qui était Grec. porte sur trois concepts. et ce fut d ' après une révélation que j 'y montai . Le marquage (y a-t-il des marques ou des signes visibles de la fidélité ?). je montai de nouveau à Jérusalem avec Barnabas. Le débat. je l'exposai en particulier à ceux qui sont les plus considérés. afin que la vérité de l'Évangile fût maintenue parmi vous. Notons qu'il n'est pas pour autant un énoncé pagano-chrétien. des ë8vot (qu'on traduit par « nations ». Ce n'est donc pas que le marquage communautaire (la circonci­ sion. avec l' intention de nous asservir. l'observance minutieuse de la Loi) soit indéfendable ou erroné. C'est que 1 'impératif postévéne­ mentiel de la vérité le rend (ce qui est pire) indifférent. ce que j 'ai bien eu soin de faire.ceux qui sont les plus considérés ne m ' imposèrent rien. on devine que la bataille a été rude. nous vers les païens. Paul relate 1 'épisode dans 1' épître aux Galates. 2. Qui est Paul ? 29 Quatorze ans après. à moi et à Barnabas. une sorte de délimitation des sphères d'influence. qui était avec moi. qui avaient monté les troubles d'Antioche) sont qualifiés de « faux frères ». Ceux qui sont les plus consi­ dérés. la main d'association. Jacques et Jean.28 Saint Paul. Au contraire. La fidélité (qu' est-ce qu' être fidèle à une interruption événemen­ tielle ?). philosophiquement reconstitué. cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes. L'interruption (qu'est-ce qu'un événement interrompt ? Qu ' est-ce qu'il préserve ?). Cet énoncé est évidemment sacrilège pour les judéo-chrétiens. 1 9). sans doute. voyant que l 'Évangile m'avait été confié pour les incir­ concis. ni positive ni négative. . Pierre est apôtre des Juifs. . Il est certain qu' elle s ' est terminée par un compromis. .

n'indique clairemept le parti adopté sur les questions de fond. En effet. et « romaine )). Le texte porte encore la marque d'une vraie fureur : Mais lorsque Céphas vint à Antioche. S ' il est vrai que Pierre a été l'artisan du compro­ mis de Jérusalem. tu vis à la manière des païens et non à la manière des Juifs. sur laquelle apparemment la conférence ne tranche pas. chargé de donner des premières décennies du christianisme une version aussi uni­ forme. que Paul mentionne juste après son récit de la conférence. en laissant l'action de Paul se développer en même temps que celle des judéo-chrétiens de stricte observance. elle a évité au christianisme de n'être qu'un illuminisme nou­ veau. il mangeait avec les païens . Pierre commence par le faire mais. Il voit sans aucun doute dans le compor­ tement de Pierre une remise en cause du compromis ini­ tial et une position hypocrite. La conférence de Jérusalem. question qui sera centrale dans la prédication de Paul. organisationnelle. il mérite son titre de pierre angulaire de l' Église. je lui résistai en face. Cet incident est passé sous silence dans les Actes. qu'il ne leur impose ni les rites ni les marques en est une autre. voyant entrer des disciples de Jacques. y compris le ton défensif de Paul (il plaide visiblement pour un droit reconnu à poursuivre son action). il s'esquiva et se tint à l'écart. C'est déjà beaucoup qu'elle en organise empiriquement la pos­ sibilité. Paul le prend très mal. que possible. a évité au christianisme de n'être en définitive qu'une secte juive. dans cette conclusion. et peut-être le zèle de Paul lui-même. Quel est. avant 1 'arrivée de quelques personnes envoyées par Jacques. Que l'événement soit nouveau ne doit en effet jamais faire oublier qu'il n'est tel qu'au regard d'une situation déterminée. reste très tendue est attesté par le fameux « incident d'Antioche )) . Tout montre qu'il ne badinait pas avec la fidélité aux principes. où Paul est revenu. où il mobilise les éléments de son site. mais laisse se développer des expériences antinomiques. en présence de tous : Si toi qui es Juif. parce qu 'il était répréhensible. en sorte que Barnabas même fut entraîné par leur hypocrisie. puisque dépourvu de tout enracinement dans le judaïsme historique. Elle tient ainsi serré le fil de 1 'événement comme initiation d'un processus de vérité. en bridant le zèle des pagano-chrétiens hostiles au judaïsme. même après la conférence. Mais. le rapport entre loi et sujet ? Est-ce que tout sujet est dans la figure d'une sujétion légale ? La conférence de Jérusalem ne décide rien. De quoi s'agit-il ? Pierre est à Antioche (une tournée d'inspection ?). Car la liberté met en jeu la question de la loi. Que la situation. Certes. 3/ Tout montre. et. en dernier ressort. car elle dote le christianisme d'un double principe d'ouverture et d'histo­ ricité. pourquoi forces-tu les païens à judaïser ? Paul rompra aussitôt après avec Barnabas qui a été entraîné par Pierre. cette portée est considérable. très précaire lui aussi. Voyant qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Évangile. Avec lui les autres Juifs usè­ rent aussi de dissimulation. Au contraire. une précaire scission (après beaucoup d'autres). La conférence de Jérusalem est véritablement fondatrice. je dis à Céphas. quand elles furent venues. La fondation de 1 'universalisme On remarque cependant que rien. il s'éloigne de la table. preuve parmi d'autres qu'il s'agit d'un document officiel. La question est de savoir si on peut prendre les repas rituels avec des non­ juifs. que le compromis était instable. la conférence ne semble pas en état de fixer le contenu de ce difficile appariement Qui est Paul ? 31 entre événementialité . et immanence à la situation. .30 Saint Paul. et qui semble avoir eu lieu à la fin de la même année. par crainte des circoncis. Ce qui ne veut pas dire qu'il ait été sans portée historique. Que Paul s'occupe des païens est une chose. 2/ Le moment clé du texte est celui où Paul déclare que ses adversaires épiaient « la liberté que nous avons en Jésus-Christ avec l'intention de nous asservir ».

Un épisode fameux autant qu'invraisembla­ ble est le grand discours que Paul aurait tenu aux philo­ sophes athéniens (des stoïciens et des épicuriens) « au milieu de l'Aréopage )). C'est que nous sommes là sur la deuxième grande ligne de front de Paul (la première étant le conflit avec les judéo-chrétiens) : le mépris où il tient la sagesse philoso­ phique. On ne saurait sous-estimer 1' importance de 1' incident d'Antioche. est une duplicité.2. Désormais chef de tendance. On peut dire que Paul reproche à Pierre d'agir d'une façon qui n' est en rien conforme à l'image que Pierre lui-même prétend donner de ce que c'est qu'être un juif. vit à la manière des païens ? La réponse suppose une référence implicite aux accords de Jérusalem. Notons. dans son impératif ancien. ce n'est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu. Grèce). mais clair. que Paul écrit en grec. Paul repart en voyage (Macédoine. les philosophes grecs éclatent de rire et s'en vont. il n'est plus possible de tenir la balance égale entre la Loi. c'est une défaillance grave. de crainte. et infidèle au compromis passé. afin que votre foi füt fondée. Il ne s'agit nullement d'une langue fabriquée ou ésotérique. mais sur une démons­ tration d'Esprit et de puissance. Ce qu'a fait Pierre. Pour tout dire. de ces expéditions d'un anti­ philosophe en terre philosophique : Pour moi. Preuve en est que Paul n'y a fondé aucun groupe. le grec courant de l' Orient d' alors. Pour quelqu'un qui se réclame de la Loi. qui est son principe de vie. enracine en Paul l'idée que ce qu'il faut. ce qui le met en difficulté à Athènes est son antiphilosophie. ce sont des principes nouveaux. Pour Paul. lorsque je suis allé chez vous. Le problème est de savoir comment. dont la catégorie essentielle est la sagesse (crocpia). La situation de Pierre lui en a donné la preuve concrète. et la déclaration événemen­ tielle. qui est pour la vérité surgissante principe de mort. qui est que la Loi est devenue une figure de la mort. même pour ceux qui s'en réclament. qui est juif. non sur la sagesse des hommes. au regard des exigences de l'action. s'agissant du logos. les Actes donnent une version en Technicolor. et instruit par de grandes luttes « au sommet )). c'est que la Loi. et pour tout dire mortifère. un bilan indirect. au regard de ces accords. et à prati­ quer des rites extérieurs. « répréhensible ». frères. dont les traduc­ tions sont fatiguées par des siècles d'obscurantisme (cette « foi )) ! cette « charité )) ! ce « Saint-Esprit )) ! Quelle . La fondation de 1 'universalisme L'énigme apparente est la suivante : pourquoi Paul dit­ il à Pierre que lui (Pierre). Que Pierre ait pu se montrer inconséquent au regard de ses propres principes. Il faut restituer aux mots de Paul. et Jésus-Christ crucifié. mais sur la puissance de Dieu. Cela va alimenter une thèse essentielle de Paul. la piteuse conclusion : entendant Qui est Paul ? 33 Paul parler de la résurrection des morts. 1. dans Cor. Ce que cet incident lui montre. et dont l'instrument est la supério­ rité rhétorique (ùrrepox� Myou). et de grand tremble­ ment . Il est en effet probable que la prédication de Paul n'a pas rencontré un vif succès à Athènes. n'est plus tenable. Il s'ôte ainsi tout droit de forcer les païens à se conformer à cette image. et ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse. hypocrite. au moins dans son esprit. qui est une sorte de langue internationale (un peu comme l ' anglais aujour­ d'hui). C 'est le non-respect hypo­ crite d'une convention. Moi-même j 'étais auprès de vous dans un état de faiblesse. situation précaire. n'est pas. De ces voyages. Peut-être peut-on en retenir. armé de la seule conviction qui déclare l'événement-Christ. au cœur même du maigre « appareil » chrétien. on peut abor­ der le milieu intellectuel grec. Car je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ. On trouve.32 Saint Paul. c'est le grec des commerçants et des roman­ ciers.

La collecte affirme donc une conti­ nuité entre le communautarisme juif et 1' expansion chré­ tienne. Désireux de surveiller le destin de la collecte et le sens qui lui est donné. Les Juifs posent la question de la loi. À la sagesse armée de rhétorique. Paul oppose une démonstration d'esprit (rrveü�a. Le bilan de Paul semble sincère. on collectait des fonds destinés à la communauté de Jérusalem. . de la philosophie. Ainsi commence toute vérité. Finalement. À Jérusalem. celle de la collecte. par la collecte. les Grecs celle de la sagesse. et le vœu de Paul . On est alors sous Néron. en même temps que le signe qui élit Jérusalem. Le récit le plus plausible est le suivant.nous l'avons mentionné .t Myou )). En acceptant leurs dons. Dans tous les groupes ralliés à la déclaration chré­ tienne. comme étant tout naturellement le centre du mouvement chrétien.est d'aller en Espagne. sans la sagesse du langage. celle des philosophes. Il y a alors une émeute contre lui. Ce qui se passe alors ne peut qu'être reconstruit. La fondation de l 'universalisme déperdition sulpicienne d'énergie !) leur valeur courante et circulante. Dans les circonstances publiques. le centre entérine la légitimité des groupes pagano-chrétiens. Au moment du départ surgit une nouvelle question militante.). passible de la peine capitale. ni les marques de cette appartenance. Paul est un peu dans la gueule du loup. Paul a-t-il réellement commis le crime qu ' on lui impute ? La plupart des historiens pensent que non. suivie sur ce point par 1 'occupant romain qui a 1 'habitude de maintenir les usages locaux. C ' est dans la même langue vivante qu 'il y a conflit. tout comme Grec avec les Grecs : la vérité subjective est indifférente aux coutumes. Paul donne de la collecte une interprétation exacte­ ment contraire. le souffle) et de puissance (ouva�u:. qui repré­ sente pour l'époque le bout du monde. comme il l'a écrit. mais aussi que la discussion ne se fait pas de l ' extérieur. Le fond de l'affaire est qu'un surgissement subjectif ne peut se donner comme construction rhétorique d'un ajustement personnel aux lois de 1 'univers ou de la nature. Il va au temple. La sagesse des hommes s'oppose à la puissance de Dieu. Il y a eu échec devant les « Grecs )). car. ni la localisation sur la terre d'Israël. Cette maxime enve­ loppe une antiphilosophie radicale. il faut certes se souvenir que la langue lettrée. Que signifiait cette cotisation ? Nous retrou- Qui est Paul ? 35 vons ici la lutte de tendances arbitrée par le faible compro­ mis de la conférence de Jérusalem. Une telle action est. selon le pénible transit des idiomes. ce n'est pas un propos que puisse supporter une <pLÀoao<pla. cette ten­ tative diagonale ne connaît que de rares succès.v ao<pl<. Tels sont les deux référents historiques de 1' entreprise de Paul. Les judéo-chrétiens voient dans ce tribut versé la reconnaissance de la primauté des apôtres historiques (Pierre et les autres). Quand Paul parle des subtilités du grec. Il faut trouver le chemin d'une pensée qui évite l'un et l'autre de ces référents. ne rallie que des compagnons anonymes et peu nombreux. centre évident.34 Saint Paul. aux yeux de l'administra­ tion religieuse juive. il sait se faire « Juif avec les Juifs )). Il s ' agit donc d' intervenir « oùK t. Il manifeste que ni l ' appartenance à la communauté juive. est figée. s ' interdire d'y voir un patois d' Église. car il est accusé d'avoir introduit dans le temple un non-Juif. On exige de lui qu'il sacri­ fie à certains rituels juifs. presque morte déjà. Paul décide d'accompagner les fonds à Jérusalem plutôt que d'aller en Espagne. de la commu­ nauté juive. Paul accepte. avec le Temple. ne sont des critères pertinents pour décider si un groupe constitué fait ou non partie de la mouvance chrétienne. les groupes extérieurs reconnaissent qu'ils sont comme une diaspora.

mais ce dont une conviction est capable. comme le sont les Évangiles.36 Saint Paul. et nul ne peut exclure qu'il ait cru possible. après tout. et utile. pour ce qui concerne les dernières années de la vie de Paul. de la bénévolence pro-romaine de l'auteur des Actes. Ce sont les Romains qui vont instruire l ' accusation. Paul est un activiste. non pas du tout par le martyre de Paul. et 1' écrit suit. Comme l 'accusation peut entraîner la peine de mort. Ce sont des documents militants envoyés à de petits noyaux de convertis. Paul lui-même nous enseigne que ce ne sont pas les signes de puissance qui importent. ils ressemblent plus aux textes de Lénine qu' au Capital de Marx. maintenant. Le transfert à Rome est raconté avec un grand luxe de détails dans les Actes. Une brève allusion de Clé­ ment. De ce point de vue. Il y est donc transféré. un trait de l ' antiphilosophe : il n ' écrit ni système. En tout cas. selon les meilleures règles du roman d'aventures maritimes. en toute tranquillité. il fait valoir ses droits de citoyen romain : un citoyen contre lequel est instruite une accusation capitale a le droit d'être jugé à Rome. où l 'opportunité de l 'action l 'emporte sur le souci de se faire valoir par des publica­ tions (Lacan disait : des « poubellications » ). On trouvera dans cette forme. quand c ' est nécessaire. Il comparaît vers 59 devant le gouverneur Festus (ce point est assuré). et qu'est-ce qui a com­ mandé leur solennelle et suspecte inclusion dans l'intou­ chable corpus connu sous le nom de Nouveau Testament. Ce sont des interventions. soit au terme d'un procès en règle. ici. permet de penser qu'il a été finalement exécuté. Il est impossible de distinguer le vrai du faux. Elles couvrent une très brève période (de 50 à 58). nous sommes en réalité dans l'ignorance la plus complète. Mais. CHAPITRE III Textes et contextes Les textes de Paul sont des lettres. comme en écriront plus tard les Pères de 1 ' Église. ni même vraiment de livre. et il semble y être resté en captivité de 60 à 62. Ce qui témoigne. ni des prophéties lyriques. La fondation de l 'universalisme À vrai dire on n'en sait rien. son activité prosélyte. et pour cause : tous les textes authentiques qui nous sont parvenus sont certainement antérieurs à son arrestation. On emmène Paul à la garnison de Césarée. ni les vies exemplaires. . Plus aux cours de Wittgen­ stein qu ' aux Principia Mathematica de Russell. soit durant une persécution. ni des traités théoriques. vers 90. une provo­ cation. Ce ne sont d ' aucune façon ni des récits. avec bien d'autres détails. Aucun texte de Paul ne fait référence à ces épisodes. nul ne peut le savoir. et pour toujours. L'énigme est plutôt de savoir comment ces textes de circonstance nous sont parvenus. Plus à la maj orité des textes de Lacan qu' à La Science des rêves de Freud. mais par le spectacle édifiant d'un apôtre qui continue à Rome. comme 1 ' Apocalypse attribuée à Jean. C'est dire que. ni somme. Il propose une parole de rup­ ture. il est arrêté par un détachement de soldats romains au moment où il allait être lynché. Les Actes se terminent bizar­ rement. écrites par un dirigeant aux groupes qu' il a fondés ou sout�nus.

tel qu'il nous est restitué par les Évangiles. 2/ Les Évangiles. pour cer­ taines d'entre elles. s 'accorde globalement avec cet attirail du magicien itinérant. les plus anciens textes chrétiens qui nous soient parvenus. Et comme ses lettres ont été copiées et ont circulé très tôt. Mais aucun document écrit fixant cette histoire ne nous est parvenu qui soit antérieur à 70. marche sur les eaux. il aurait sans doute été difficile de les ignorer purement et simple­ ment. images apocalyptiques. vers 90 peut-être). Bien entendu. 1 / Nous ne nous lasserons pas de le rappeler. fils de Dieu (ce que cela veut dire. et par la volonté de rupture qu'il sait mettre en forme. Il n'est pas l'un des douze apôtres. est mort sur la croix et ressuscité. n'a aucune importance réelle. Il n'a rien connu de la vie du Seigneur. due à l'ordre canonique multisé­ culaire du Nouveau Testament. . On a souvent noté que la vie empirique de Jésus n'est pratique­ ment pas mentionnée dans les épîtres. La fondation de l 'universalisme Le recueil canonique des « épîtres de Paul )) est tardif. c'est un écart de vingt ans qui la sépare du premier évangile rédigé (celui de Marc). forment avec les épîtres de Paul un véritable contraste. Disons même : le reste (ce que Jésus a dit et fait) n 'est pas le réel de la conviction. et Christ à ce titre. Si 1' on date la première épître aux Thessaloniciens de 50. tout simplement. Les copies les plus anciennes dont nous disposons sont du début du IIf' siècle. des récits oraux de la vie de Jésus. mais l 'encombre. quand est venu (fort tard. Le reste. pas plus du reste qu'aucune des fameuses paraboles du maître. multiplication instantanée des victuailles . il brille par la saveur de ses aphorismes. comme nous 1' avons signalé. ce qui est plausible. à la rédaction des Évangiles. Il date probablement de la fin du If' siècle. sur lequel nous aurons à revenir. imposition des mains. tout le reste. . de ses miracles. sauf pour part celui de Jean (qui est le plus tardif. impose à notre opinion spontanée la certitude contraire : les épîtres de Paul sont antérieures. Certes. Il a donné beaucoup de soucis au centre historique de Jérusalem. et . qu'on devait pourtant raconter avec force détails dans le milieu chrétien de la première génération. sur les treize lettres que contient le Nouveau Testament. devaient circuler en abondance à 1 'époque de la prédication de Paul. nous le verrons). indécidabilité savam­ ment construite de l'identité du personnage (prophète ? messie ? envoyé de Dieu ? fils de Dieu ? nouveau Dieu descendu sur terre ?). au moins six sont certai­ nement apocryphes. parce qu'une illusion tenace. En outre. Mieux encore : les épîtres de Paul sont. de sa mort. Leur but est manifestement de mettre en évidence les exploits de Jésus. qu'elles proviennent de 1' « entourage )) de Paul.38 Saint Paul. Tous les grands classiques de la thaumaturgie et du charlatanisme religieux y sont abondamment convoqués : guérisons miraculeuses. Il y a donc une franche antériorité de Paul en ce qui concerne la circulation écrite de la doctrine chrétienne. Il n'en est pas moins marqué par les lois du genre : paraboles à double sens. Pourquoi et comment ce corpus a-t-il été sacralisé ? Souvenons-nous que Paul n'a pas de légitimité histo­ rique évidente. Tout est ramené à un seul point : Jésus. à la fin du me siècle) le Textes et contextes 39 moment de rassembler les documents fondateurs de la nouvelle religion. voire la falsifie. soit à peu près dix ans après la mort de Paul. et de beaucoup. morts ressuscités. Quatre importantes remarques peuvent éclairer cette bizarrerie. Le style de Jésus. la singularité exceptionnelle de sa vie. À une telle réduction ne convient qu'un style lui-même concentré. métaphores obscures. phénomènes météorolo­ giques anormaux. Les textes de Paul ne retiennent à peu près rien de tout cela. divinations et annonces. même si l'on peut penser. L'enseigne­ ment de Jésus tout comme ses miracles sont superbement ignorés. et ne concernent que des fragments.

ou voile­ ment de la vérité. le père symbo­ lique (révélé par le seul christianisme) doit être distingué du père créateur.Luther ait affirmé que les épîtres de Paul contenaient. 4/ Chacun sait qu'une organisation constitue le recueil de ses textes de référence quand elle doit fixer son orien­ tation contre des déviations dangereuses. Certes. Martion. Il n'y aura donc ni paraboles. L'Ancien Testament traite du Dieu qui a créé le monde. Or. Dès cette époque s'amorce le processus qui va faire peu à peu de Rome la véri­ table capitale du christianisme. Pour la question qui nous occupe. soutient que la rupture entre christianisme et judaïsme. et n'ait pas caché son peu d'estime pour les évangiles synoptiques. à ne lui laisser aucun répit.par exemple . doit être considérée comme absolue. dès le début du ne siècle. le dégagement en force d'un noyau essentiel de la pensée. formulaire. et elles seules. déclenché en 66 (après la mort de Paul. qui signifie le monde. où résidaient les apôtres historiques. singulièrement celui de Luc. singulièrement en ce qui concerne la rupture avec la Loi juive. 1 'hérésie de Martion. Paul est un immense écrivain. en 70. la structure de l'Empire romain. La fondation de l 'universalisme dépouillé des tics de la littérature prophétique et thauma­ turge. d'une hérésie qu'on peut bien dire ultrapaulinienne. Il résulte de tout cela que les épîtres de Paul sont les seuls vrais textes doctrinaux du Nouveau Testament. sachant lâcher au bon moment de rares et puissantes images. certains passages. C'est surtout la fin de la signification « centrale >> de Jérusalem pour le mouvement chrétien. Paul est à plus d'un titre le précurseur. et qui aboutit. fait partie de ce genre de hasards dont la fonction symbolique est sans appel. de ce déplacement. ni indécision subjective. était le symbole. ramassé. combinant une sorte d'abstraction violente et des ruptures de ton qui visent à faire pression sur le lecteur. 3/ Que s'est-il p assé entre la rédaction des textes de Paul et celle des Evangiles ? Un événement capital : le soulèvement juif contre l'occupant romain. porté par la prose à la lumière de sa nouveauté radicale. Le Dieu du christianisme (le . Au-dessus de ce Dieu créateur existe un Dieu véritable­ ment bon dont la figure est celle d'un Père. et ce Dieu. ou réel. le sens de la Révélation. ressemblent à des tirades de Shakespeare. Que son texte le plus déve­ loppé. Il est certain que. C'est une importante raison de leur présence dans le corpus canonique. le plus décisif. Comme nous le faisait remarquer le poète Henry Bauchau. comme la considération du monde tel qu'il est suffit à l'établir. Sans les textes de Paul. ou lutter contre des scissions menaçantes. On comprend que . il est essentiel de prendre en compte le surgissement. et raturer historiquement Textes et contextes 41 l'origine orientale et juive. très vraisemblablement). entre (pour nous) Ancien Testament et Nouveau Testament. les premiers siècles du christianisme sont particulièrement tourmentés. et non d'un créateur. pour lui. le message chrétien resterait ambigu et mal dégagé de la littérature prophétique et apo­ calyptique surabondante à l'époque. par sa vision universelle et décentrée de la construction des noyaux chrétiens. ni savantes obscurités. donnant le signal de la longue suite des héré­ sies d'orientation manichéenne. en un sens précis : ce n 'est pas du même Dieu qu 'il est question dans l 'une et dans l 'autre des deux religions. Le paradoxe de la foi doit être produit tel quel. Mais ce qui importe à cette prose est en définitive l'argumentation et la délimitation. dont Jérusalem. le plus construit. À cet égard.40 Saint Paul. On peut dire que. est plus importante que la prééminence de Jérusalem. pour Martion. entre l'Orient et l 'Espagne. Encore une raison majeure d'inscrire Paul dans le corpus officiel. à la destruction du temple de Jérusalem par Titus. C'est le véritable début de la diaspora juive. est un être malfaisant. soit une épître aux Romains.

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Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

Père symbolique) n'est pas connu au même sens que le
Dieu de 1 'Ancien . Testament (le géniteur). Le second est
directement livré par le récit de ses obscurs et capricieux
méfaits. Le premier, dont le monde ne nous donne aucune
trace, et dont il ne saurait donc y avoir une connaissance
directe, ou dans le style du récit, n'est accessible que par
la venue de son Fils. Il en résulte que la Nouvelle chré­
tienne est, purement et simplement, révélation médiatrice
du vrai Dieu, événement du Père, qui du même coup
révèle 1' imposture du Dieu créateur dont nous parle
1' Ancien Testament.
Le traité de Martion, qui ne nous est pas parvenu,
s'appelait Antithèses. Point crucial : il y soutenait que le
seul apôtre authentique était Paul, les autres prétendus
apôtres, Pierre en tête, étant restés sous l ' impératif de
l'obscur Dieu créateur. Il y avait certes de bonnes raisons
pour que l 'hérétique embrigade ainsi « l ' apôtre des
nations » : la lutte de Paul contre les judéo-chrétiens de
stricte observance, sa conception événementielle du chris­
tianisme, et sa polémique concernant la dimension morti­
fère de la Loi. En poussant un peu, on pouvait aboutir à la
conception de Martion : 1 ' Évangile nouveau est un com­
mencement absolu.
Qu'il s'agisse d'une manipulation n'est cependant pas
douteux. Il n'existe aucun texte de Paul dont on puisse
tirer rien qui ressemble à la doctrine de Martion. Que le
Dieu dont Jésus-Christ est le fils soit le Dieu dont parle
l'Ancien Testament, le Dieu des Juifs, est, pour Paul, une
évidence sans cesse mentionnée. S ' il y a une figure dont
Paul se sent proche, et qu' il utilise subtilement à ses
propres fins, c 'est bien celle d'Abraham. Que Paul mette
l'accent sur la rupture avec le judaïsme plutôt que sur la
continuité n'est pas douteux. Mais c'est une thèse mili­
tante, et non une thèse ontologique. L'unicité divine tra­
verse les deux situations que sépare l'événement-Christ,
et elle n'est à aucun moment douteuse.

Textes et contextes

43

Pour combattre la dangereuse hérésie de Martion
(laquelle, en fait, revenait abruptement sur le compromis
de Jérusalem, et risquait de faire du christianisme une secte
dépourvue de toute profondeur historique) les Pères dres­
sèrent certainement contre 1 'ultrapaulinisme une figure rai­
sonnable et « centriste » de Paul. C'est sans doute de là que
date la construction du Paul officiel, non sans trucages ni
déviations diverses. Au vrai, nous ne connaissons Martion
que par ses adversaires orthodoxes, Irénée ou Jérôme. Et,
symétriquement, on a connu Paul par cette image de Paul
qu' il fallait construire contre ceux qui, dans une vision
extrémiste de la rupture chrétienne, s'emparaient des énon­
cés les plus radicaux du fondateur. Ainsi s 'explique, pour
part, l'inclusion des épîtres de Paul dans le corpus final :
mieux valait pour l' Église en voie de sédimentation avoir
un Paul raisonnable avec elle qu 'un Paul entièrement
reversé du côté de l'hérésie. Mais il n'est pas exclu que,
pour les besoins de la cause, on ait, en filtrant les vrais
textes, et en en fabriquant des faux, quelque peu « droi­
tisé » l'apôtre, ou du moins calmé son radicalisme. Opéra­
tion où, dès la fin du 1er siècle, s'était engagé, comme nous
1' avons vu, le rédacteur des Actes.
Mais, en dépit de tout, quand on lit Paul, on est stupé­
fait du peu de traces laissées dans sa prose par l'époque,
les genres, et les circonstances. Il y a là, sous l'impératif
de l'événement, quelque chose de dru et d'intemporel,
quelque chose qui, précisément parce qu'il s'agit de des­
tiner une pensée à 1 'universel dans sa singularité surgis­
sante, mais indépendamment de toute anecdote, nous est
intelligible sans avoir à recourir à de lourdes médiations
historiques (ce qui est loin d'être le cas pour nombre de
passages des Évangiles, sans même parler de l'opaque
Apocalypse).
Nul sans doute n'a mieux mis en lumière cette contem­
poranéité incessante de la prose de Paul qu'un des plus
grands poètes de notre temps, Pier Paolo Pasolini, dont il

Saint Paul. La fondation de 1 'universalisme

44

Textes et contextes

45

est vrai qu ' avec ses deux prénoms, il était, par le seul

tout aussi criminelle et corrompue, mais infmiment plus

signifiant, au cœur du problème.

résistante et souple que celle de l 'Empire romain.

Pasolini, pour qui la question du christianisme croisait
celle du communisme, ou encore la question de la sain­

times.

3/

Les énoncés de Paul sont intemporellement légi­

teté celle du militant, voulait faire un film sur saint Paul

La thématique centrale se situe dans la relation entre

transposé dans le monde actuel. Le fi lm n ' a pas été

actualité et sainteté. Quand le monde de l 'Histoire tend

tourné, mais nous en avons le scénario détaillé, qui a

à

été traduit en français aux éditions Flammarion.

c ' est le monde du divin (de la sainteté) qui, événemen­
tiellement descendu parmi les humains, devient concret,

Le but de Pasolini était de faire de Paul un contempo­
rain sans rien modifier de ses énoncés. Il voulait restituer
de la façon la plus directe, la plus violente, la conviction

fuir dans le mystère, l ' abstraction, l ' interrogation pure,

opérant.
Le film est le traj et d'une sainteté dans une actualité.

d ' une intégrale actualité de Paul. Il s ' agissait de dire
explicitement au spectateur que Paul pouvait s ' imaginer

Comment se fait la transposition ?

ici, auj ourd'hui parmi nous, dans sa plénière existence

cain. Le foyer culturel qu 'est Jérusalem occupée par les

à

Rome est New York, capitale de l ' impérialisme améri­

notre société que Paul s ' adresse,

Romains, foyer, aussi, du conformisme intellectuel, est

que c ' est pour nous qu ' il pleure, menace et pardonne,
agresse et embrasse tendrement. Il voulait dire : Paul est

Paris sous la botte allemande. La petite communauté chré­
tienne balbutiante est représentée par les résistants, tandis

notre contemporain fictif parce que le contenu universel

que les pharisiens sont les pétainistes.

physique. Que c ' est

de sa prédication, obstacles et échecs compris, est encore
absolument réel.

Paul est un Français, issu de la bonne bourgeoisie,
collaborateur, traquant les résistants.

Pour Pasolini, Paul a désiré détruire de façon révolu­

Damas est la Barcelone de l'Espagne de Franco. Le

tionnaire un modèle de société fondé sur l ' inégalité

fasciste Paul va en mission auprès des franquistes. Sur le

sociale, l ' impérialisme et l ' esclavage. Il y a chez lui le

chemin de Barcelone, traversant le sud-ouest de la France,

saint vouloir de la destruction. Certes, dans le film pro­

il a une illumination. Il passe dans le camp antifasciste et

j eté, Paul échoue, et cet échec est plus encore intérieur

résistant.

que public. Mais il prononce la vérité du monde, et il le

On suit ensuite son périple pour prêcher la résistance,
en Italie, en Espagne, en Allemagne. Athènes, 1 'Athènes

fait sans qu' il faille rien changer aux termes mêmes dans
lesquels il a parlé il y a presque deux mille ans.
La thèse de Pasolini est triple :

11

Paul est notre contemporain parce que le hasard

des sophistes qui ont refusé d' entendre Paul est représen­
tée par la Rome contemporaine, par les petits intellectuels
et critiques italiens, que Pasolini détestait. Finalement,

à New York, où il est trahi, arrêté, et exécuté dans

foudroyant, l ' événement, la pure rencontre sont touj ours

Paul va

à

des conditions sordides.
Dans cet itinéraire, 1 ' aspect central devient progressi­

l 'origine d'une sainteté. Or la figure du saint nous est
auj ourd'hui nécessaire, si même les contenus de la ren­
contre instituante peuvent varier.

Si on transporte Paul et tous ses énoncés dans
notre siècle, on verra qu' ils y trouvent une société réelle

2/

vement celui de la trahison, dont le ressort est que ce que
crée Paul (l ' É glise, l ' Organisation, le Parti) se retourne
contre sa propre sainteté intérieure. Pasolini s ' appuie ici

Saint Paul. La fondation de l 'universalisme

46

Textes et contextes

47

sur une grande tradition (que nous étudierons) qui voit en

incompréhensible dans les situations où Paso lini les

Paul moins un théoricien de 1 ' événement chrétien que
l ' infatigable créateur de l ' É glise. Un homme d' appareil,

expose : la guerre, le fascisme, le capitalisme américain,
les petites discussions de l ' intelligentsia italienne . . . De

en somme, un militant de la me Internationale . Pour Paso­
lini, méditant

à travers Paul sur le

communisme, le Parti,

par les exigences fermées du militantisme, inverse peu à
peu la sainteté en prêtrise. Comment l ' authentique sain­
teté (que Pasolini reconnaît absolument en Paul) peut-elle
supporter l ' épreuve d'une Histoire fuyante et monumen­
tale

à la fois,

où elle est une exception, et non une opéra­

tion ? Elle ne le peut qu ' en se durcissant elle-même, en
devenant autoritaire et organisée. Mais cette dureté, qui
doit la préserver de toute corruption par l 'Histoire, s ' avère
être elle-même une corruption essentielle, celle du saint
par le prêtre. C ' est le mouvement, presque nécessaire,
d'une trahison intérieure. Et cette trahison intérieure est
captée par une trahison extérieure, en sorte que Paul sera
dénoncé. Le traître, c ' est saint Luc, présenté comme un
agent du Diable, qui écrit les

Actes des Apôtres dans un
à annuler la sainteté.
Actes par Pasolini : il s ' agit

style mielleux et emphatique visant
Telle est l ' interprétation des

d 'écrire la vie de Paul comme s ' il n' avait j amais été qu 'un
prêtre. Les

Actes,

et plus généralement l ' image officielle

de Paul, nous donnent le saint effacé par le prêtre. C ' est
une falsification, car Paul
donne

est un saint. Mais le film nous
à comprendre la vérité de cette imposture : en Paul,

la dialectique immanente de la sainteté et de 1' actualité
construit une figure subj ective du prêtre. Paul meurt aussi
de ce qu' en lui la sainteté s ' est obscurcie.
Une sainteté plongée dans une actualité telle que celle
de l ' Empire romain, ou aussi bien celle du capitalisme
contemporain, ne peut se protéger qu ' en créant, avec toute
la dureté nécessaire, une Église. Mais cette É glise trans­
forme la sainteté en prêtrise.
Dans tout cela, le plus étonnant est que les textes
de Paul, tels quels, s ' insèrent avec un naturel presque

cette mise

à 1' épreuve artistique de la valeur universelle

tant du noyau de sa pensée que de l ' intemporalité de sa
prose, Paul sort étrangement victorieux.

on pourrait croire que sa prédication se rapporte désormais à un multiple de peuples et de cou­ tumes absolument ouvert. Quel est le statut de ce couple Juif/Grec. Or. et donc de la philosophie. de façon constante. Cette réponse toutefois n' est pas convaincante. avec ces deux référents. tous les sous-ensembles humains de 1 ' Empire. ou du Grec. . et que finalement la multiplicité des peuples est recouverte par l ' opposition simple entre le monothéisme juif et le polythéisme officiel. en fait. car quand Paul parle des Grecs. qui représente à lui seul la complexité « natio­ nale >> de l 'Empire ? Une réponse élémentaire est que « Grec >> est un équi­ valent de « païen )). c ' est de la sagesse. lesquels sont extrêmement nom­ breux. le multiple des f8vo t. on avait épuisé. qu'il est question. En règle géné­ rale. Paul ne mentionne explici­ tement que deux entités : les Juifs et les Grecs. ou comme si. au regard de la révélation chrétienne et de sa destination universelle. ce n'est qu' exceptionnellement qu'il assigne ces mots à une croyance religieuse. comme si cette représentation métonymique suffisait.CHAPITRE IV Théorie des discours Quand Paul est désigné par la conférence de Jérusalem comme apôtre des f8vot (que 1 ' on traduit assez inexacte­ ment par « nations >> ).

car le signe prophétique. disposant le sujet dans la raison d'une totalité naturelle. un quatrième discours. Soit ce qu' on peut appeler des régimes du discours . Or un prophète est celui qui se tient dans la réquisition des signes. Paul n'institue le « discours chrétien » qu'en en distinguant les opérations de celles du discours juif et du discours grec. Le peuple juif lui-même est à la fois signe. En réalité. La fondation de l 'universalisme Il est essentiel de comprendre que. puisque chacun suppose la persistance de l ' autre. Et cette topique est destinée à placer un troisième discours. appariement du logos à 1 'être. Il en résulte premièrement qu ' aucun des deux discours ne peut être universel. soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque). à en rendre lisible la com­ plète originalité. il montre que le Savoir absolu d'une dialectique ternaire exige un quatrième terme ? Qu' est-ce que le discours juif? La figure subjective qu'il constitue est celle du prophète. Et l 'analogie est d'autant plus frappante que. miracle et élection. le miracle. Le Juif est en exception du Grec. (la nature comme déploie­ ment ordonné et achevé de 1' être). Paul n'accomplit son dessein qu ' en définissant. attestant la transcendance par 1' exposition de 1' obs­ cur à son déchiffrement. Le discours grec argue de 1 'ordre cosmique pour s'y ajuster.50 Saint Paul. Le discours grec est cosmiqu e. spontanément. son terri­ toire. On tiendra donc que le discours juif est avant tout le discours du signe. dont se soutient la totalité cosmique. le point de défaillance. Aux yeux du juif Paul. il s'agit de ce que Paul considère comme les deux figures intellec­ tuelles cohérentes du monde qui est le sien. Le discours juif est un discours de l'exception. « Juif» et « Grec » sont des dispositions subjectives. Il est proprement exceptionnel. Tout comme Lacan. le sien. Paul nous propose en fait une topique des discours. nous pourrions entendre sous le mot « peuple ». Et deuxièmement que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans 1 'univers la clef du salut. Mais n ' est-ce pas Hegel qui éclaircit ce point. Quand il théorise sur le Juif et sur le Grec. 1 'élection désignent la trans­ cendance comme au-delà de la totalité naturelle. Le discours grec est essentiellement discours de la totalité. de 1 'hystérique et de 1 'université. ou qu'elle soit déchiffrée à partir de 1 'excep­ tion du signe. qu ' on pourrait appeler mystique. « Juif» et « Oree » ne désignent justement rien de ce que. Qu'est-ce maintenant que le discours grec ? La figure subjective qu'il constitue est celle du sage. comme bord du sien propre. pour autant qu'il soutient la cro<p[a (la sagesse comme état intérieur) d'une intelligence de la <pumc. etc. Car l 'exception miraculeuse du signe n'est que le « moins-un ». tandis que le discours juif argue de l'exception à cet ordre pour faire signe de la transcen­ dance divine. sa langue. L'idée profonde de Paul est que discours juif et dis­ cours grec sont les deux faces d 'une même figure de maî­ tris e . nécessairement inconscientes de leur . quand. institue dans tous les cas une théorie du salut liée à une maîtrise (à une loi). qui fait signe. soit un ensemble humain obj ectif appréhenda­ ble par ses croyances. Ce n'est pas non plus de religions constituées et légalisées qu'il s'agit. Plus précisément. la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. ses coutumes. Or la sagesse Théorie des discours 51 est appropriation de 1 'ordre fixe du monde. Pour Paul. soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). avec le grave inconvé­ nient supplémentaire que la maîtrise du sage et la maî­ trise du prophète. que la totalité cosmique soit envisagée comme telle. qui ne pense le dis­ cours analytique qu'à l' inscrire dans une topique mobile où il se connecte aux discours du maître. à la fin de sa Logique. comme nous le verrons. Comme si toute topique des discours avait à organiser un quadrangle. dans le lexique de Paul.

à l ' abj ection et à la mort -. Telle n ' est d' aucune Cette figure du fils a évidemment passionné Freud. un témoin de l ' événement. Il n ' est pas requis. le maître de la lettre et des tion du rapport des fils l 'advenue d'une humanité égalitaire. en faisant du logos un principe. mais tout aussi impos­ par un calcul transcendant selon les lois d ' une durée. Et puisqu 'il y a à la Loi. avec. à l ' Empire. le christianisme pose la ques­ figure. Il faut partir de l 'événement la référence soit le fils. « cassée en deux » . Le Paul de Pasolini est du reste comme écartelé entre la sainteté du fils . philosophe. en arrière-plan. Paul ne sera ni un prophète ni un fils annule. à Dieu ou à la Que le discours ait à être celui du fils veut dire qu ' il ne synthèse des deux. Cette tentative ne peut s ' accomplir que dans une sorte de déchéance de la figure du Maître. la symbolique philosophe. Il est impossible que le point de départ soit le Tout. inscrira Loi). qui ne s ' auto­ rise que de lui-même. phète. ne s ' intégrant plus nous confier à aucun discours qui prétende à la à aucune totalité. d ' avoir été un compagnon compte tenu de ce qu ' est la loi du monde.liée. au regard du monothéisme juif dont Moïse est la figure fondatrice décentrée (l ' Égyptien comme Autre de 1 'origine). et non le père. Que signifie exactement « apôtre » (àrr6aToÀo<. pour dominer 1 'Histoire. Pour le second. Paul. 1 ' événement ne délivre aucune loi. la puissance maître en sagesse. comme le dira Nietzsche. le deux figures du maître. sible qu 'il soit une exception au Tout. qui s ' incarne dans les institutions (l' É glise. N ' a de chance d' être universel. ni celle qui règle les dans l 'Histoire. Ni la totalité ni le L' envoi (la naissance) du fils nomme cette cassure. Mais partir de forme de la maîtrise. faut être ni j udéo-chrétien (maîtrise prophétique). et celle qui s ' autorise de pensée interne au désir homosexuel s ' oriente vers de la puissance de l 'exception. ni celle du sage. que ce qui se présentera grec. et l ' ordonnera comme un discours à l 'antijudaïsme. une troisième du Fils. scindent 1 'humanité en deux (le Juif et le Grec). du Christ. Pour le premier. le maître grec. et l ' idéal de puissance du père.Saint Paul. C ' est Jean qui. ou le Parti communiste). l ' émergence d e l ' instance du fi l s est essen­ à la conviction que le « discours chrétien » nouveau. par laquelle elle est non plus gouvernée effets d'une exceptionnelle élection. La triangulation qu'il propose alors est : pro­ écrasante des pères. d' empirique ou d'historique. détaché de tout par­ synthétiquement le christianisme dans l ' espace du logos ticularisme. Que signe ne peuvent convenir. où le concordat des signes. mais. ni On peut dire aussi : le discours grec et le discours juif gréco-chrétien (maîtrise philosophique). celle qui s ' autorise du cosmos. pour être apôtre. le meurtre symbolique du père. ni est absolument nous a envoyé son fils signifie d'abord une intervention celle qui lie la pensée au cosmos. nous enj oint de ne comme tel. en tout cas. façon la démarche de Paul. tiellement liée Le proj et de Paul est de montrer qu'une logique uni­ verselle du salut ne peut s 'accommoder d' aucune loi. qui est selon sa formule « appelé à . au profit de l 'amour de la mère. lequel est acosmique et illégal. apôtre. qui le conduit à créer. ni celle du prophète. Opposer une diagonale des discours à une synthèse est une préoccupation constante de Paul. tout comme elle sous-tend l ' identification de Pasolini l ' apôtre. à égale dis­ à tance de la prophétie juive et du logos grec. C ' est du reste pourquoi ils cimentent des communautés dans une forme d ' obéissance (au Cosmos. Théorie des discours 53 Pour Paul. un appareil coercitif. aucune forme de maî­ trise. ni non plus une sont l'un et l ' autre des discours du Père. La formule selon laquelle Dieu bloquant ainsi 1 'universalité de 1 'Annonce. le maître juif. et n ' étant signe de rien.) ? Rien. La fondation de 1 'universalisme 52 identité. Le discours chrétien ne peut pour lui tenir la fidélité au fils qu' en traçant.

Théorie des discours 55 À quoi il faut ajouter que la Résurrection .2). Contrairement au fait. selon sa détermination présente. On ne demandera pas des preuves et des contre­ preuves. Je vois nombre de gens avertis . Il les appelle « ceux qui sont les plus considérés >>. surgit témoins que ne gaz. à proprement parler. L' apôtre est alors celui qui nomme cette possibilité (l ' Évangile. votre foi est vaine » (Cor. non comme facticité. De là qu' il faut constam­ ment lier la Résurrection à notre résurrection. Comment faut-il connaître. Christ non plus n 'est pas ressuscité. ouverture d ' une époque. À l ' heure où de toutes parts on nous convie à la « mémoire >> comme gardienne du sens. relever de la connaissance. Le philosophe connaît les vérités éternelles. Son discours est de pure fidélité à la possibilité ouverte par 1 ' événement. D ' où il résulte. et ne semble guère.6). Il ne saurait donc. mort que Paul envi­ sage. rien. Il ajoute du reste : « Quels qu ' ils aient été j adis. Je ne doute pas qu 'il faille se souvenir de l ' exter­ mination des Juifs. Car il est bien vrai qu 'aucune mémoire ne garde qui que ce soit de pres­ crire le temps. 2. ni une mémoire. et aspire à leur recommencement. la conclusion que Pétain avait beaucoup de mérites. Car la Résurrection du Christ n ' a pas son intérêt en elle-même. à 1 ' évidence. étant sans preuves ni visibilité. récuse explicitement la prétention de ceux qui. elle-même dépendante d ' une grâce événementielle.n 'est pas. quand on est apôtre ? Selon la vérité d'une déclaration et de ses qu 'aucun Juif n ' a été maltraité par Hitler. l 'événement n ' est mesurable que selon la multiplicité universelle dont il prescrit la possibilité. et non histoire. tion n 'est pas plus à ses yeux un débat d'historiens et de quand c ' est des possibilités subj ectives qu ' il s ' agit. en signes). Elle est événement pur. C ' est en ce sens qu' il est grâce. 1 5 . et de le faire parce que ce qu' on envisage quant aux possibilités actuelles d'une situation l ' exige.8. que la « mémoire >> ne tranche aucune question. aux yeux de Paul même. mais comme disposition subjective. conséquences. ou miraculeux. se croient les garants de la vérité. comme ce serait le cas d'un fait particulier. cela ne m'importe pas : Dieu ne fait point acception de personnes >> (Gal. On ne discutera pas avec les antisémites érudits. n 'est que cela : nous pou­ vons vaincre la mort). Et si Christ n ' est pas ressuscité. le prophète connaît le sens univoque de ce qui va venir (même s ' il ne le délivre qu ' en figures. et inversement : « Si les morts ne ressuscitent point. 1. Mais j e constate que tel maniaque néonazi a une mémoire collec­ tionneuse de la période qu' il vénère. de l ' ordre du fait. la bonne nouvelle. falsifiable ou démontrable. 1 6). partager cette considération. . et à la conscience historique comme substitut de la politique. La fondation de 1 'universalisme 54 être apôtre ». aller de la singularité à l ' universalité. la force de la position de Paul ne saurait nous échapper. d' aucune façon (et c ' est la pointe de 1 'antiphilosophie de Paul). au nom de ce qu'ils furent et de ce qu ' ils ont vu. changement des rapports entre le possible et l ' impossible. quant à lui. Un apôtre n 'est ni un témoin des faits. qui « prouvent » surabondamment une imposture : « Celui qui croit savoir quelque chose (tyvwKÉVaL TL). ou de l ' action des résistants. tirer de leur mémo ire de l ' Oc cupation et des documents qu ' ils accumulent. S 'imaginer connaître. il s ' en délecte . y compris le passé. Il y a touj ours un moment où ce qui importe est de déclarer en son nom propre que ce qui a eu lieu a eu lieu. qui. est 1' est aux miens 1 ' existence des chambres à nazis dans l ' âme. d ' hi storiens même. qui déclare une possibilité inouïe. ne C ' est bien la conviction de Paul : le débat sur la résurrec­ connaît. Son sens véritable est qu' elle atteste la victoire possible sur la mort. et que.Saint Paul. 1. se souvenant avec précision des atrocités nazies.point où évidemment notre comparaison se dérobe . L' apôtre. il n ' a pas encore connu comme il faut connaître >> (Cor. nous le verrons en détail.

les traits du discours chrétien tel qu'il induit la figure subjective de l ' apôtre. il est irrecevable. dans l'exacte mesure où l'intellect pur est le point d'être ultime que spécifie une sagesse. Cette impasse est folie (!lwpia) pour le discours grec. qui exige un signe de la puissance divine. ce n ' est pas pour baptiser que Christ m ' a envoyé. qu'il soit empirique ou conceptuel. et que la puissance univer­ selle est ce dont on peut distribuer ou faire valoir. ni beaucoup de puissants. nous. du point du salut. la sagesse de Dieu ! Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes. I. tandis que les Juifs demandent des miracles et que les Grecs cherchent la sagesse. mais qui.56 Saint Paul. afin que personne ne se glorifie devant Dieu (Cor. Sagesse et puissance sont des attributs de Dieu pour autant que ce sont des attri­ buts de l'être. dans la logique de Paul. Mais ce qui unifie ces deux déterminations traditionnelles. caractérisant. sous le signe d'une dispa­ rition événementielle des vertus du savoir.8). nous prêchons Christ crucifié. pour réduire à néant celles qui sont. Que signifie que l'événement dont la croix est le signe soit rendu vain ? Tout simplement que cet événe­ ment est d'une nature telle que le logos philosophique est hors d'état de le déclarer. tant Juifs que Grecs.). e t cela sans recourir à la sagesse des discours. et d'une subj ectivité qui ne soit ni philosophique ni prophétique (l'apôtre). Paul ordonne une critique anticipée de ce . ni beaucoup de nobles. est la puis­ sance de Dieu. mais. que. parce qu'il est proprement innommable. mais c'est pour annoncer l 'Évangile. qui est un discours de la raison . l . avec sa sagesse. l. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. abj ection et péripéties méprisables. ni le Dieu de la puissance (car Dieu a choisi les choses faibles et viles). et ne voit dans le Christ que fai­ blesse. Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes . La fondation de 1 'universalisme au point de défaillance du savoir. aller jusqu'à dire que l 'évé­ nement-Christ atteste que Dieu n 'est pas le Dieu de 1 'être. les innombrables signes. Pour les langages établis. 1 3 . il faut soutenir que le discours chrétien n'autorise ni le Dieu de la sagesse (car Dieu a choisi les choses folles). afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine. qui est un scan­ dale pour les Juifs. pour tous ceux qui sont appelés. est justement que ce n'est qu'au prix de cette invention que l 'événement trouve accueil et existence dans la langue. Théorie des discours 57 L' annonce de l 'Évangile se fait sans la sagesse du langage « afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine >>. ou comme gouvernement du destin du monde et des hommes. pour nous qui sommes sauvés. puisque le monde. Paul n. il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient par la folie de notre prédication. et fonde leur rejet. Ce qui impose l'invention d'un nouveau discours. La thèse sous-jacente est qu'un des phénomènes auquel un événement se reconnaît est qu'il est comme un point de réel qui met la langue en impasse. Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent . Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages. est plus profond encore. et elle est scandale (oKavoaÀov) pour le discours juif. une folie pour les païens. Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages .' hésite pas à dire. Considérez. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? Car. frères. Le texte où se récapitulent. le discours chrétien : « La connaissance (yvwmç) disparaîtra » (Cor. En effet. Dieu se dit comme intellect souverain. se trouve dans la première épître aux Corin­ thiens : En effet. qui sont aussi bien signes de l'Être comme au-delà des êtres. dans le devenir des hommes. Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus mépri­ sées. n 'est pas l 'Être. parmi vous qui avez été appelés. D'un point de vue plus ontologique. 1 7 sq. n'a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu. et j ' anéantirai l 'intelligence des intelligents. elle est la puissance de Dieu. il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair. celles qui ne sont point. Il faut donc.

ou comme une médiation ? Cette question a traversé. et on enseigne la morale et la doctrine. les choses divergent d'un double point de vue. nous avons les prophéties. Oui. quand bien même il s ' agirait d ' une fonction de connaissance. Aux yeux de Paul. presque dès sa mort) d'une « philosophie chrétienne )). Sans ce Médiateur. Et ces prophéties étant accomplies. Il y a là un profond problème général : peut-on conce­ voir 1 ' événement comme une fonction. cette articulation est incompatible avec toute perspective (et elles n ' ont pas manqué. scandale et faiblesse supplantent la raison connaissante. où le non-être est la seule affirmation vali­ dable de l ' être. De même pour Pascal. on ne peut prouver absolu­ ment Dieu. et partant. Mais pour prouver 59 Théorie des discours Jésus-Christ. et prouvées véritables par l'événement. Pascal ne parvient pas à com­ prendre Paul. ni enseigner ni bonne doctrine ni bonne morale. car ce Dieu-là n ' est autre chose que le Réparateur de notre misère. à partir de là. toute l ' époque de la politique révolutionnaire. sans le péché originel. C ' est dans l ' invention d'une langue où folie. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes. mais ce qui doit arriver pour qu 'il y ait autre chose. la preuve de la divinité de Jésus­ Christ. celui qui cherche à identifier le suj et chrétien dans les conditions modernes du suj et de la science. » Que l ' événement-Christ fasse monter comme attestation de Dieu les non-étants plutôt que les étants . d' Isaac et de Jacob au Dieu des philo­ sophes et des savants. Pour beau­ coup de ses fidèles. nous connaissons donc Dieu. que s ' articule le discours chrétien. ou le militant. L a fondation de 1 'universalisme 58 que Heidegger nomme l' ontothéologie. 11 Chez Paul. autre grande figure de l ' antiphilosophie. l 'ordre et la puissance. le Christ est une figure médiatrice. où Dieu se pense comme étant suprême. qu 'il s ' agisse d ' une abolition de ce que tous les discours antérieurs déclarent exister. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu'en connaissant nos iniquités. et en tant que tel il n ' est pas une fonction. Ce texte permet aisément d ' identifier ce qu' il y a de commun à Pascal et à Paul : la conviction que la déclara­ tion fondamentale concerne le Christ. par Jésus-Christ. donne mesure de cette subver­ sion ontologique à quoi l ' antiphilosophie de Paul convie le déclarant. soit dit en passant. marquent la certitude de ces vérités. sans Média­ teur nécessaire promis et arrivé. la Révolution n ' est pas ce qui arrive. L'énoncé le plus radical du texte que nous commen­ tons est en effet : « Dieu a choisi les choses qui ne sont pas (rà 1. il n ' est pas ce à travers quoi nous connaissons Dieu. qui sont des preuves solides et palpables. Jésus-Christ est l ' événement pur. Considérons par exemple le fragment 54 7 des Pensées : Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. et donc comme mesure de ce dont l' être comme tel est capable. est si radicale qu ' elle déconcerte même Pascal . elle est la médiation du communisme.1� ovra) afin d'abolir celles qui sont (Tà ovra). nous connaissons Dieu. Tous ceux qui ont pré­ tendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes. Le Christ n 'est pas une médiation. Mais. le moment du négatif. celui qui oppose explicitement le Dieu d'Abraham. Hors de là et saris l'Écriture. ou de révélation. La position de Paul. . Mais nous connaissons en même temps notre misère. celui qui stigmatise Descartes (« inutile et incertain ))). Quia non cognovit per sapientiam placuit Deo per stultitiam praedicationis sa/vosfacere. on constate une complète absence du thème de la médiation.Saint Paul. ou être. En lui et par lui. on prouve Dieu. Pascal. est ôtée toute communication avec Dieu . concernant la nouveauté du dis­ cours chrétien au regard de toutes les formes du savoir et l ' incompatibilité entre christianisme et philosophie. Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connaître leur misère ne 1 'ont pas glorifié mais s'en sont glorifiés.

nous entrons dans 1' égalité filiale . Paul dit « folie de la prédication ». Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu'ils viennent en sagesse et signes. car ce n' est qu' en étant relevé sur les deux infinis. il est pur commence­ sel. Sa diction équilibrée. Mais. Singulièrement en ce de la prédication de la croix. l ' Ancien Testament tire sa cohérence de venue. l ' événement n ' est ment est falsifié s ' il n' origine pas un devenir-fils univer­ pas venu prouver quelque chose. ne se tient que la foi. Et ainsi saint Paul. il faut établir que l ' évé- faut être dans l'élément de la preuve (miracles. dit qu'il n'est venu ni en sagesse ni en signes : car il venait pour convertir. et donc comme connaissance vient là où. Nous avons là un parfait exemple. de la folie. le Christ est une réciproquement. la encore enchaînée à la légalité du Père. Pascal. . dans l ' argumentaire proba­ compose avec la sagesse. ou on est fils. tout à son propos de convaincre le libertin Il en résulte que. une autre voie subjective que celle que nous connaissons. Pour �aul en revanche. en lui. Peut-il y avoir un autre suj et. 2/ Ce n ' est qu ' à reculons que Pascal admet que le discours chrétien est discours de la faiblesse. elle juif . ou on est esclave. Sage. qui est venu en sagesse et signes. et que Paul appelle la voie subjective de la chair ? Telle est 1'unique question. la misère étant touj ours pour Paul une suj étion à la loi. avec la philosophie. La Résurrection du Christ n ' est ni un argument ni Pour Paul.Saint Paul. ce qui. Ni il n'y a de preuve de l ' événe­ nement considéré l ' idée pascalienne de médiation comme ment. parce qu'elle est la plus savante. etc. ment. Ce n ' est pas un thème paulinien. mais non pas croire ceux qui en sont. fait signe vers le Nouveau. Car. Et qu' est­ Paul aurait vu dans la théorie pascalienne du signe. parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est . une sourde négation de la radicalité événementielle. tout à fait non pau­ linien. stratégie exige qu' on puisse raisonnablement prouver la Pour convertir. Nommons-la : contra­ moderne. Ce qui les fait croire. cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas. c'est la croix. et ce qui ainsi nous arrive ? C ' est que nous sommes relevés du double sens. La fondation de 1 'universalisme 60 61 Théorie des discours afin que nous ne restions pas dans le délaissement et nement accomplit les prophéties. ni l ' événement n' est une preuve. il qui concerne la venue du Christ. Pour Pascal. qu' aucun protocole de connaissance ne peut trancher. Il aurait certai­ un accomplissement. Le Christ est. Et un événe­ cours philosophique. ne evacuata sit crux. prophéties. Pour Paul. il lui importe de balancer la « folie » chrétienne par un classique dispositif de sagesse : Notre religion est sage et folle. supériorité de la religion chrétienne. et la plus fondée en miracles. Or 1 ' idée de médiation est encore légale. que l e Nouveau Testa­ l ' ignorance. tout comme il aurait vu. pour Paul. une concession inadmissible au discours de la loi. tion est pour Paul décisive. il s ' agit de l ' avènement d'un suj et. en ce qu' elle reste attachée aux conditions de la connaissance. Pascal oppose conversion et conviction. il est ce qui interrompt le régime antérieur des discours . Folle. Par 1 ' événement. il ne s ' agit pas d'une ques­ tion de connaissance. en soi et pour soi. une concession inadmissible au dis­ de la loi qu' on devient réellement un fils. prophéties. Cette ques­ biliste du pari comme dans les raisonnements dialectiques ce qui nous arrive. comme pour ceux ment autorise le déchiffrement rationnel (par la doctrine qui pensent qu'une révolution est une séquence autosuffi­ du sens manifeste et du sens caché) de l ' Ancien. il faut sans doute être du côté de la folie. de la technique pascalienne. pour Paul. Et que. est hanté par la question de la connaissance. contrairement à Paul. C ' est que l ' antiphilosophie pascalienne est classique. Pascal traduit « connaissance de notre misère ». sante de la vérité politique. et du non-étant. pour convaincre.

] et qui entendit des paroles inef­ fables qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer [ . L'apôtre ne doit être comptable que de ce que les autres voient et entendent. en revanche. constitutive du sujet chrétien. il est capable d ' en faire. outre le Grec (sagesse). « paroles ineffables )) 11. le Juif (signes) et le chrétien (déclaration événementielle). Pour Pascal. c ' est-à-dire de sa déclaration. . Cette reconstruction pascalienne de Paul indique en fait la réticence de Pascal devant le radicalisme paulinien. et peut-être appelé de son vivant hors de son corps. . fin politique. Notons au passage que Paul. On le voit : pour Paul. C ' est le suj et comme la preuve suprême. habité par les Cor. car quand je suis faible. 8 1 5) . ni l' ordre du monde n' ont de valeur quand il s ' agit d ' instituer le suj et chrétien. Paul dissimule son identité véritable. il prétend que non. Sans pro­ phéties ni miracles. Il agit par signes et sagesse. c'est alors que je suis fort. . . que l ' événement-Christ en soit la réalisation est pratiquement absent de 1' ensemble de la prédication de Paul. . afin que la puis­ sance du Christ repose sur moi . ne se hasarde pas à en nier 1 ' existence. que Pascal tente de faire venir au jour de la raison se glorifier. Il lui arrive même de sous-entendre que. s ' il le voulait. . Si je voulais me glorifier. 1 2 : (apprrra p�flaTa. sinon de mes infirmités )) ). S ' agissant des miracles. Le discours chrétien. classique. et la supériorité du christianisme ne pourrait se soutenir devant le tribunal de la raison. ainsi que la sagesse. qu' il vaudrait mieux . Ce qui veut dire que ni les miracles. Ils dessinent une figure subjective particulière. mais je m'en abstiens. c ' est précisément 1' absence de preuve qui contraint la foi. S ' agissant des prophéties. le discours du non-discours . mais de moi-même je ne me glorifie­ rai pas. ] Le Seigneur m'a dit : Ma grâce te suffit. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses. exhibant au contraire la cours subj ectif de la glorification. et l ' absence de signes et de preuves. Je connais un homme en Christ qui fut. ( . . Le passage décisif est dans comme intimité mystique et silencieuse. ne doit pas être celui du miracle. ce qui veut dire que nous n' aurions aucune chance de convaincre le libertin moderne.62 Saint Paul. Cela n'est pas bon. je ne serais pas un insensé. J'en viendrai néanmoins à des visions et à des révélations du Seigneur. serait celui du miracle. l ' ineffable. « La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties )) (frag. afin que personne n'ait à mon sujet une opinion supérieure à ce qu'il voit en moi ou à ce qu'il entend de moi. ravi jusqu'au troisième ciel [ . Le Christ est très exactement incalculable. qui appar­ tiennent à l ' ordre du discours juif. Ce discours. comme tel ou tel de ses rivaux thau­ maturges. 706). de ravissements surnaturels. mais celui de la conviction qui transit une faiblesse. Or. celle de l ' homme « ravi )) . . Pour Paul. ni 1' exégèse rationnelle des prophéties. mais comme il veut convertir. Lui aussi pourrait bien Théorie des discours 63 Il faut se glorifier .). ]. qui appartient au discours grec. les miracles existent et 1 ' ont concerné. Paul. car ma puissance s ' accomplit dans la faiblesse. et qui est comme un Autre en lui-même (« Je me glorifie­ rai d'un tel homme. inébranlablement. nous n' aurions aucune preuve. miracles et prophéties sont le cœur de la question : « Il n ' est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles )) (frag. Il n ' a pas à glorifier sa per­ sonne au nom de cet autre sujet qui a dialogué avec Dieu. il y a quatorze ans. pour Pascal. C ar Paul rej ette expressément les signes . Mais cette figure n ' est justement pas celle que l ' apôtre va proposer. Il se présente comme déployant une figure subjective soustraite aux deux. car je dirais la vérité . et Paul le nomme : dis­ Mais c ' est ce qu'il ne fera pas. comme en creux. indique un quatrième discours possible. C ' est le discours de faiblesse du sujet. La fondation de l 'universalisme etc.

qu ' est-ce qu 'un miracle. qui refend l'apôtre. Et il faut déclare. et ne prétendra pas convaincre par les prestiges bien dire que Pascal. seul dans ce cas parmi les apôtres reconnus. en revanche. est de ne jamais suturer le troisième dis­ cours (la déclaration publique de l ' événement-Christ) au quatrième (la glorification du suj et intimement l!l iraculé).Saint Paul. et pour le Pascal. car il dimension éthique anti-obscurantiste. . clos sur la part d'Autre du suj et. le sujet « ravi )). ou mystique) doit rester cours. Elle est en position Paul est profondément persuadé qu 'on ne relèvera pas réservée. sa déclaration la constitue. ne doit pas Il ne tolère pas que le sujet chrétien fonde son dire sur entrer dans la déclaration. La fondation de 1 'universalisme 64 Théorie des discours 65 traduire : « dires indicibles ))) du sujet miraculé. non C ' est dire qu'il ne saurait entrer dans le champ de la prédication. Évidemment. C ar qu ' est-ce qu'une prophétie. La puissance s ' accomplit le discours chrétien ne gagne rien à s'en glorifier. Mais cette que la déclaration chrétienne s ' argumente de l ' ineffable. qu ' il est intérieurement scindé entre l 'homme de existentiel du terme. que Pascal : il est vain de vouloir justifier une posture décla­ ratoire par les prestiges du miracle. . ou de du christianisme sur les miracles. et donc du dire intime ment muet. dont la substance cours. contrairement à Pascal. pour Paul. ))). car seul le travail de ber dans la logique des signes et des preuves . il y a chez Paul une part de ruse. lui. c ' est ce qu' il dit ment pur derrière la fascination (pour le libertin) d ' un qui fonde la singularité du suj et. La déclaration n' aura d ' autre force que ce qu' elle prétend s ' autoriser d'un discours non adressé. Car Paul interdit assume qu'il n'y a pas de preuve. sinon un signe de la transcen­ je retombe inévitablement dans le second dis­ celui du signe. pour tout militant d'une vérité. pleurs de joie . même miraculeuse. et que sa question est celle du suj et chrétien à l ' époque de la la glorification. parce qu ' il est un classique. Laissons la nouveauté radicale de la déclaration chrétienne de retom­ vérité à son « sans-voix )) subj ectif. calcul des chances. Paul est convaincu que la faiblesse par une force cachée. A supposer en effet que j ' argue (comme le fait Pascal) du quatrième discours (« joie. Le qua­ dans la faiblesse elle-même. pour légitimer le troisième (celui de la foi chré­ le discours adressé. Mais il y a indéniablement chez science positive. Disons que l ' éthique du dis­ trième discours (miraculeux. tienne). Paul garde la Paul tient avec fermeté le discours militant de la fai­ blesse. une L' antiphilosophie de Paul est non classique. sinon un signe de ce qui va venir ? Et une indication importante. sans s ' en prévaloir. s ' argumente d'un discours non adressé. l ' évidence sans gloire de la faiblesse. quand il veut asseoir la prééminence du calcul prophétique. quand gèse probante. Il refuse que indicible. quatrième figure subj ective. Il ne peut renoncer à la preuve. J' appellerai « obscurantiste )) tout discours adressé qui mystique) qu'une place réservée et inactive. de 1' exception miraculeuse. sans doute parce qu ' il veut masquer 1' événe­ rité du suj et qui fait valoir ce qu'il dit. est plus obscurantiste l ' ineffable révélation intérieure. La . celui de la déclaration et de la foi. pour la certitude des miracles. et l 'homme de la décla­ ration et de la faiblesse. Le quatrième discours restera pour Paul un supplé­ Cette éthique est profondément cohérente. au sens le taire. Je crois qu'il y a là. qui au contraire s ' alimente à l ' indicible. Ce n' est pas la singula­ que Paul. Par quoi Paul est fmalement plus rationaliste adressé. opte simultanément pour 1 ' exé­ il laisse entendre. mais sans non plus sens intime . Il n'y a j amais lieu de tenter de légitimer une déclaration par la ressource intime d'une dance du Vrai ? En n ' accordant au quatrième discours (la communication miraculeuse avec la vérité. le discours j uif. est un dire indicible. et.

Pour autant que le réel est ce qui se pense dans une pensée subjectivante. se décline sous deux noms : la mort (8ava8oc. C ' est bien d'une autre figure du réel qu'il s'agit. afin qu'une puissance si grande soit attribuée à Dieu et non pas à nous. ou la vie (�o�). Celle-ci va se déployer par la révélation que ce qui constitue le sujet. Il aura la rudesse . il est devenu presque impossible de comprendre un point pourtant capital : L 'opposition de l 'esprit et de la chair n 'a rien à voir avec celle de l 'âme . ni ravissement par l'indicible. La fondation de l 'universalisme puissance de conviction du discours est d'un autre ordre. ni signe. que s 'accorde la magnifique et célèbre métaphore qu ' on trouve dans Cor. si difficile soit l'identi­ fication de la mort comme étant une pensée : « La pensée de la chair est mort. car là est sa force. et nous amenons toutes les pensées captives à l'obéissance de Christ (Cor. ou d'art. endurant jour après jour l'impératif. mais elles sont puissantes. pour renverser les forteresses : par elles.7 : « Mais nous portons ce trésor dans des vases de terre. Il ne sera ni logos.. sous la condition de l'événement-Christ.4. 11. il y a eu choix des choses non étantes contre celles qui sont indique exemplairement qu'à ses yeux le discours chrétien est dans un rapport absolument nouveau à son objet. cette vérité si précaire. 8avamc. �o� » (Rom. Le troisième discours doit s'accomplir dans la fai­ blesse. le porteur anonyme. délicatesse et pensée subtile. et elle est capable de briser la forme du raisonnement : En effet. C'est ça le vase de terre. 1 0. crapKoc. sans signes probants. à ce langage de l' événe­ ment nu. nous renversons les raisonnements et tout orgueil qui s'élève contre la connaissance de Dieu. Il faut le porter humblement. qui se brise aussi bien. que « -ro yàp <j>p6vlJ �a -r�c. 1"0 ôè <j>p6v11�a -rou nveu�amc. c'est lui. le sujet. qui seul captive la pensée. Et le réel à son tour. de la déclaration nue. 8.4/5). par la vertu de Dieu. II. les annes avec lesquelles nous combattons ne sont point chamelles. de veiller à ce que rien ne le brise. le héraut.). Il n'y aura que ce que chacun peut voir et entendre. sans prestige autre que son contenu réel. pour autant qu'il est en quelque manière « saisi » par les deux voies qui constituent le suj et. qu'il ne faut pas hésiter à traduire. qu'il est transi par une puissance infinie. Quiconque est le sujet d'une vérité (d'amour. C ' est à ce régime du discours sans preuves. dans son rapport à ce réel inédit. la pensée de l'esprit est vie. sans miracles. CHAPITRE V La division du Sujet Que Paul puisse soutenir que.6). On peut bien dire alors qu'il ne la porte que dans un vase de terre.66 Saint Paul. Car avec le vase. on pourra soutenir. et dans la dissipation en fumée du trésor qu'il contient. pauvre de l 'action publique. mais sa division. » Le trésor n'est rien d'autre que l'événement lui-même. n'est pas son unité. c'est-à-dire un avoir-eu-lieu totalement précaire. ou de politique) sait qu'en effet il porte un trésor. que Paul nomme la chair (crap �) et l'esprit (nvro �a). dans une précarité qui lui soit homo­ gène. c'est un aphorisme dif­ ficile et central. ou de science. Car un sujet est en réalité le tressage de deux voies subjectives. >> Après des siècles de reprise platonisante (et donc grecque) de ce motif. Il dépend de sa seule faiblesse subjective qu'elle persiste ou non à se déployer.

puisse ici servir à démêler le tressage subjectif. Le réel s'avère bien plutôt. les figures d'écart dans le discours sont résiliées.). Le réel est disposé à partir du commandement. 1 0). grâce sans concept ni rite approprié. par sa fidélité à l'événement-Christ. ou du nouvel objet qui dispose un nouveau discours. Pas plus que le réel n'est ce qui vient ou revient à sa place (discours grec). et leur différence tombe dans la rhétorique. bravant l'évi­ dence : « Il n'y a point de distinction entre le Juif et le Grec )) (Rom. sans qu'aucune distinction sub­ stantielle. indique précisément la vanité des places. 1 2). Plus généralement. alliance exceptionnelle de Dieu et de son peuple. 1 0. Il est de 1' essence du sujet chrétien d'être. qui identifient leur réel sous des noms opposés. Elle va nous dispenser de la loi juive par disqualification des observances et des rites. à occuper la La division du Sujet 69 position du déchet. La « folie de la prédication » va nous dispenser de la sagesse grecque par disqualification du régime des places et de la totalité. C'est le ressort de la conviction universaliste de Paul : la différence « eth­ nique )). et dont la pensée peut ressaisir le prin­ cipe. dont 1 'opposition du Grec et du Juif est à son époque. comme le note Lacan. il avoisine la sainteté. pur excès sur toute prescription. à partir du moment où le réel est identifié comme événement. évoquant son existence de persécuteur avant la conversion de Damas. Pour Paul. le prototype. Le réel cause le désir (philosophique) d' occuper adéquatement la place qui vous est distribuée. l'objet est la totalité cosmique finie comme séjour de la pensée. en fin de cure. Elle est. l'événement-Christ. On notera la consonance avec certains thèmes laca­ niens relatifs à l ' éthique de l ' analyste : celui-ci doit également consentir. dans la guise du caractère événementiel du réel. Si Paul peut affirmer. divisé en deux voies qui affectent en pensée tout sujet. comme déchet de toute place : « Nous sommes jusqu'à ce jour comme les balayures du monde. 7. L'événement pur ne s'accom­ mode ni du Tout naturel. pour que l'analy­ sant endure quelque rencontre de son réel. que « le com­ mandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort » (Rom. Aucun réel ne distingue plus les deux premiers discours. pas plus il ne saurait être ce qui d'une exception élective se littéralise dans la pierre comme loi intemporelle (discours juif). cesse d'être significative au regard du réel. Dans le discours grec. Il faut donc assumer la subjectivité du déchet.4. Ce que la pensée identifie comme proprement réel est une place. C ' est bien pourquoi l'une comme l' autre sont des pensées. Tout le réel est marqué du sceau de cette alliance. 1. surrec­ tion d'un autre objet. ni de l'impératif de la lettre. pensée et sensibi­ lité. comme ils le font encore dans 1 'œuvre de Lévinas. . et c ' est en vis-à-vis de cette déchéance que surgit l'objet du discours chrétien. L'exception qui le constitue n'est concevable que dans la dimension immé­ moriale de la Loi. et dans l'Empire. l'événement-Christ est hétérogène à la Loi. là où le sujet instruit sa faiblesse. le paradigme d'une différence majeure pour la pensée. et ouvre à la division du sujet. qui cisaille et défait la totalité cosmique. Comme le déclare Paul. La fondation de l 'universalisme et du corps. et il est recueilli et manifesté dans 1 'observance de la loi. ou culturelle. Pour le discours juif. Au regard de qui considère que le réel est événement pur. La théorie de la division subjective disqualifie ce que les autres discours identifient comme leur objet. de type grec (âme et corps. selon la chair ou selon l'esprit. un séjour. les discours grec et juif cessent de présenter. 1 3). auquel le sage sait qu'il faut consentir. c'est qu'une maxime subjective se prend toujours en deux sens possibles. Pour Paul. etc.68 Saint Paul. 1 'objet est appartenance élective. Par quoi. le rebut de tous les hommes » (Cor.

C ' est pourquoi il lui est possible d'occuper la place du fils. etc. Il en résulte que la position sub­ jective de Paul. il faut en déclarer la péremp­ tion effective. en résiliant le particularisme prédicatif des sujets culturels. sans arguments ni preuves. est beaucoup plus abrupte que la disposition « thérapeu­ tique » des modernes. pour ce qui concerne la philosophie. que les chrétiens déclarent le Christ crucifié. Si on questionne philosophiquement. en même temps que celle de toute figure de maîtrise. approprie l'élément subjectif à cette universalité. Tout le pari est que puisse avoir consistance un dis­ cours configurant le réel comme événement pur. n' entre pas dans la logique du maître. dans les Actes des apôtres.. Dès lors.déclarer : telles sont les figures verbales des trois discours. une illusion nécessaire. de la faiblesse sur la force. dans la rétroaction de l'événement. il n' est même plus possible de discuter la philosophie. le récit. C'est ce que symbolise. fonder le sujet comme division. Déclarer la non-différence du Juif et du Grec établit l'universalité potentielle du christianisme . Ce rire nietzschéen. La for­ mule disjonctive est : « La folie de Dieu est plus sage que les hommes. La décla­ ration en effet n'est pas affectée du vide (de la demande) où le maître se loge. Si on réclame des signes. Il est en effet certain que l 'universalisme. Soulignons encore une fois qu'il ne peut le faire. Déclarer un événement c ' est devenir le fils de cet événement. Est-ce possible ? Paul essaie de s'engager dans cette voie. de même. l'esthétique mys­ tique pour Wittgenstein. un La division du Sujet 71 phantasme. les rites. et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes >> (Cor. Les philosophes auraient éclaté de rire dès que la harangue de Paul aurait touché au seul réel qui importe. Paul ne cesse de nous dire que les Juifs recherchent des signes et « réclament des miracles ». de la rencontre de Paul et des philosophes grecs sur l' agora. exige la dépo­ sition des différences établies. dont on pourrait énumérer les prédi­ cats particuliers : la généalogie. celui qui en prodigue devient un maître pour celui qui les réclame. et qui est la résurrection. l'acte analytique archiscientifique pour Lacan. dès lors que l'événement qu'il suppose identifier le réel n 'est pas réel (puisque la Résurrection est une fable). le territoire. Le discours de la sagesse est définiti­ vement obsolète. les sujets « ethniques >> induits par la loi juive comme par la sagesse grecque sont disqualifiés comme prétention de maintenance d'un sujet plein. au regard du sujet divisé selon les voies de saisie du réel que sont la chair et l'esprit. 1 .question­ ner . que les Grecs « cherchent la sagesse >> et posent des questions. Le primat de la folie sur la sagesse. ou indivis. et non d'une opposition. mais qu'il n ' y a plus de lieu recevable pour sa prétention. La thèse de Paul n'est pas que la philosophie est une erreur. leurs postures subjectives. C ' est sans doute ce qui dis­ tingue Paul des antiphilosophes contemporains. La fondation de 1 'universalisme parce que la position du réel qu'elles instruisent apparaît. organise la dissipation de la formule de maîtrise sans laquelle la philosophie ne peut exister. et donc l'existence de quelque vérité que ce soit. lesquels circonscrivent l'événement-réel dans la sphère des vérités effectives : la « grande politique » pour Nietzsche. l'origine. si truqué soit-il. Mais celui qui déclare sans garantie prophétique ni miraculeuse. Et. qu'en abolissant la philosophie. au sens de l'Antéchrist. est l' expres­ sion d'une disjonction. celui qui peut répondre devient un maître pour le sujet perplexe. qui veulent tous guérir la pensée de la maladie philosophique.70 Saint Paul. et l'instruction d'un sujet divisé en lui-même par le défi que lui impose d'avoir à ne faire face qu'à l'événement disparu. Réclamer . 2 5 ) . comme illusoire. et non comme maintenance d'une tradi­ tion. etc. Celui qui déclare n'atteste aucun manque et reste soustrait à son comblement par la figure du maître. 1. Que le Christ soit Fils est .

La règle applicable au sujet divisé chrétien.3/1. 4. Plus tard. co-ouvriers de Dieu. La fondation de 1 'universalisme emblématique de ce que la déclaration événementielle filialise le déclarant. Jésus. en ce sens.72 Saint Paul. là encore. les enseignements. n'est ni un maître ni un exemple. Le père. Et il est bien vrai que toute universalité postévénementielle égalise les fils dans la dissipation de la particularité des pères. tu es aussi héritier. à savoir Jésus. toujours particulier. co-ouvriers de 1' entreprise du Vrai.9. C'est dans ce consentement à la figure du fils. en matière de guérisons miraculeuses. qu'il ait revêtu la figure du fils. la théologie se livrera à toutes sortes de contorsions pour établir l'identité substantielle du Père et du Fils. il rap­ pelle. conjointes. le recueil des miracles. L'expression la plus forte de cette égalité. et fonder l'égalité des fils. 1. Le fils est celui à qui rien ne manque. Nous sommes tous « 8eoü <TUvepyo[ ». la foi impersonnelle sur les exploits particuliers. Nietzsche. Il faut bien cependant revenir à 1 'événement. Il est certain que ceux qui parti­ cipent d'une procédure de vérité sont co-ouvriers de son devenir. Simplement. se retire derrière l'évi­ dence universelle de son fils. ne niera pas que le Fils ait eu une communication intérieure avec le divin. Pour un tel commencement. et récuse toute réinscription philosophique de cette pure advenue dans le lexique philosophique de la substance et de l'identité. Il est le nom de ce qui nous arrive univer­ sellement. 7). tout comme celle de la Loi. car il n'a besoin que de 1'événement. ne serait-ce qu'en négligeant délibérément de men­ tionner ces virtuosités extérieures. de multiplication des pains. C ' est une maxime magnifique . qu'il ait été habité d'un dire indicible. et qu'il ait pu rivaliser. auquel tout est suspendu. Cela constitue l'inutilité de la figure du savoir et de sa trans­ mission. corrélat nécessaire de l'universalité. s 'apparient l'uni­ versalité et 1 'égalité ? Pour Paul. la figure du savoir est elle-même une figure d'esclavage. Toute égalité est celle de la coap­ partenance à une œuvre. que le Père nous fait nous-mêmes advenir universellement comme fils. La philosophie ne connaît que des disciples. qui fait prévaloir le réel actif de la déclaration sur l'illu­ mination intime. sous l'emblème du fils universel. se trouve dans Cor. que rien de tout cela ne peut fonder une ère nouvelle de la Vérité. vaut pour Jésus. Mais un suj et-fils est le contraire d'un sujet-disciple. Que doit être l'événement pour que. l'événement n'est certainement pas la bio­ graphie. mais fils. au profit d'une œuvre égalitaire commune. avec les charlatans qui pullulaient dans les provinces orientales de 1'Empire. Il faut destituer le maître. « Ainsi tu n'es plus esclave. Le Fils ressuscité filialise l'humanité tout entière. Là où vient à La division du Sujet 73 défaillir la figure du maître viennent celles. a parfaite­ ment vu l ' indifférence totale de l' apôtre à la douceur . Ces questions trinitaires n'intéressent aucune­ ment Paul. il faut que Dieu le Père se soit lui-même filialisé. Paul. De là que toute vérité est marquée d'une indestructible jeunesse. La figure de maîtrise qui s'y rattache est en réalité une imposture. par la grâce de Dieu » (Gal. de l'ouvrier et de l'égalité. pour qui Paul se rapporte aux récits évan­ géliques avec « le cynisme d'un rabbin ». car il est celui dont la vie commence. Ce qu'a dit et fait la personne particulière nommée Jésus n'est que le matériau contingent dont 1' événement s 'empare pour un tout autre destin. Pour Paul. exprimée par 1' énigmatique expression de 1' « envoi ». de marche sur les eaux et autres tours de force. C'est ce que désigne la métaphore du fils : est fils celui qu'un événement relève de la loi et de tout ce qui s'y rattache. et singulièrement les fils. car il n'est que commencement. les aphorismes à double sens d'une personne particulière. La métaphore antiphilosophique de l'« envoi du fils » lui suffit.

mais dans l'au-delà . si talentueux soit-il. mais selon un principe de surexistence à partir duquel la vie. soit la déclaration subjective qui ne s'autorise que d'elle-même (le personnage de Zarathoustra). s'il a « transféré le centre de gravité de son [du Christ] existence après cette existence )). Il s'agit là pour Nietzsche d'une falsification délibérée. Et il est vrai que l'existence du Christ n'aurait eu aux yeux de Paul. sans le motif de la résurrection. ils seront des Dieux nationaUX )) (ibid. ]. car antérieurement. . du témoignage. la vie affir­ mative. il devrait souligner que ce « quelque chose )) n'est pas un « en plus )) de la mort. selon l'esprit. sinon plus. Dire que Paul a placé « le centre de gravité de la vie non dans la vie. Comme tout véritable théoricien de la vérité. Ce n'est pas inexact. . étant placé dans la Loi. . bien plus que son adver­ saire. Mais Nietzsche n'est pas assez précis. le sens et la justification de tout l ' Évangile . et 1 'homme nou. qu'il est pour Paul l'unique point de réel auquel s'attache sa pensée. Le fond du problème est en réalité que Nietzsche nour­ rit une véritable haine de l'universalisme. )) S'agissant de Dieu. . il ne croit pas que la vérité relève de 1 'histoire. c ' est être à l'opposé de l 'enseignement de l'apôtre. la mort. . Nietzsche prône le particularisme le plus buté. il organisait la subsomption de la vie par la mort. nous l'avons vu. res­ tant sur ce point un « mythologue )) allemand (au sens que . Au fond. l 'enseignement. que Paul a « falsifié )) Jésus. car sa doctrine généalogique n ' est aucunement histo­ rienne. Paul ne croit pas qu'il puisse y avoir une « vérité historique ». il n'avait que faire de la vie du Rédempteur . S i les Dieux sont la volonté de puissance [ . Mais quand il s'agit de Paul. Pas la réalité. pour cette opération.ce dont il avait besoin. ne le croyait pas non plus. était pour tous restituée et refondée.dans le mensonge de « Jésus ressuscité ». ici et maintenant que nous pou­ vons vivre affirmativement. oui : « Le poison de la doctrine des droits égaux pour tous . Pas toujours : ce saint fou est une violente contradiction vivante. Nietzsche lui-même ne veut-il pas « transférer le centre de gravité )) de la vie des hommes après leur actuelle La division du Sujet 75 décadence nihiliste ? Et n'a-t-il pas besoin. la force d'un peuple. Quand il écrit que Paul n ' a besoin que de la mort du Christ « et de quelque chose de plus )). . pour qui c'est ici et maintenant que la vie prend sa revanche sur la mort. l 'exemple. . ni selon la haine. c 'était de sa mort sur la croix.et de quelque chose de plus (L 'A ntéchrist. guère plus d'importance que celle d'un quelconque illuminé de l'Orient d'alors. veau comme fin de l'esclavage coupable. pas la vérité histo­ rique ! [ . l 'Histoire cassée en deux (la « grande politique )) ). La fondation de 1 'universalisme anecdotique dont ces récits sont remplis. le communautarisme racia­ liste le plus déchaîné : « Autrefois il [Dieu] représentait un peuple. ce n'est ni selon la mort. . . Nietzsche. où la haine de la vie et l'appétit de pouvoir se donnent libre cours : La vie.c'est le christianisme qui l'a répandu le plus systématiquement. ] Paul a tout simplement transféré le centre de gravité de toute cette existence après cette existence . Ce que Nietzsche.il n ' en resta plus rien lorsque ce faussaire par haine eut compris ce qui seul pouvait servir ses fins. de trois thèmes appariés dont Paul est l'inven­ teur. Et que donc.dans le Néanh). et non négati­ vement. du reste. et que ce faisant il « enlève tout centre de gravité à la vie )) (ibid. La résurrection est pour Paul ce à partir de quoi le centre de gravité de la vie est dans la vie. et affirmation de la vie (le Surhomme) ? Nietzsche n'est si violent contre Paul que parce qu'il est son rival. 1 5). ou de la mémoire. une cassure en deux de soi-même. tout ce qu'il y avait d'agres­ sif et d'avide de puissance dans l'âme d'un peuple [ . Ou plutôt. De sorte qu'il falsifie Paul autant. 43). 42). ] . selon la chair.74 Saint Paul. qui est pensée de la mort.

Car le « ne pas être sous la loi )) sée en deux. Le suj et de la nouvelle époque est un « non . et aux effets de l ' évé­ qui nous est arrivé. situation telle qu 'elle est. rien d' autre ne compte. mais un devenir. le Christ n ' est indique la voie de l ' esprit comme fidélité pas un maître. un partisan de la vie paisible et vide. Il ne tient guère compte de ce que ces récits. mais )) dont il faut entendre qu ' il n' est pas un état. et l ' affirmation de la voie sur les temps qui viennent l 'autorité d'une nouvelle voie subj ective. . c 'est. universelle­ est indifférent aux particularités de la personne vivante : ment. mais Paul s ' est âprement saisi du seul point surnuméraire 6. . c ' est une « nouvelle créature )) . Cet événement est « grâce )) forme canonique des récits évangéliques.est « un rebelle contre tout ce qui est privilégié » . dont porte précisément.mais avec dégoût . Ce n ' est pas une relation de porte l 'universel. et qui sinistres. vingt ans pointe négativement la voie de la chair comme destin sus­ après. nous sortons pour toujours. Et que nous ayons à servir le processus de à la fois le l 'événement. ne semble pas situer comme il rection. mais )). C ' est pourquoi nous n' avons de nous avoir débarrassés de ces « Dieux nationaux » retenir du Christ que ce qui commande ce destin. en sorte que Jésus est comme une variable anonyme. La fondation de l 'universalisme La division du Sujet 77 Lacoue-Labarthe donne à cette expression). Certes. « non . tout e n se réclamant contre Paul de nauté de destin dans le moment où nous avons à devenir à sans traits prédicatifs. il ne saurait y en avoir de disciples. suspens de la voie de la chair de l ' esprit par un « mais )) d ' exception. ne pardonne pas à Paul. . La référence paulinienne n ' est pas de même étoffe. ont été rédigés et organisés bien après que Il n ' est donc ni un legs. en tant que nous devenons tous fils de ce nement tels qu ' ils ont à devenir. tielle. 1 4). ni une En tant que suj ets à l ' épreuve du réel. et que c 'est précisément cette forme qui Car le « non )) est dissolution potentielle . mais )) . . du reste. littéralement. pour lesquels l ' anecdote édifiante est essen­ sous la grâce )) (Rom.LOV aÀÀà uno xaptç )). mule capitale. cependant que « être sous la grâce )) Structuration du sujet selon à L'événement n 'est pas un enseignement. La for­ cette édification « bouddhique » : la résurrection. ou légale. et les épîtres de Paul. tout entier absorbé par sa résur­ la « vérité historique ». nous sommes à désormais constitués par la grâce événementielle. et d'avoir fait théorie d 'un suj et qui. le « dernier comme donation pure. Le rap­ port entre le seigneur et le serviteur est absolument dis­ Nous soutiendrons en effet qu'une rupture événemen­ tielle constitue toujours son sujet dans la forme divisée du tinct de celui du maître et du disciple. un « quelqu'un )) Nietzsche. . Mais c ' est que l ' événement-Christ établit par un « nom) problématique. . dépendance personnelle. comme le dit très bien Nietzsche . convient la prédication de l ' apôtre au regard de la mise en L'événement pur est réductible à ceci que Jésus meurt sur la croix et ressuscite. où il prétend déchiffrer la (xaptç). « psychologie du Rédempteur » (un Bouddha de la déca­ prédication. Les évangiles. Il est en surnombre de tout cela et se présente dence. synoptiques. des hommes »). Jésus est « seigneur >) (Kuptoç). pendu du suj et. ni une tradition. Jésus est ressuscité.76 Saint Paul. est : « ou yap taTe imo VOf. ce n ' est pas tant d' avoir voulu le Néant. Loi et grâce nomment pour le suj et la tresse constituante qui le rap­ à la vérité ne doit pas être confondu avec l ' esclavage. (( car vous n ' êtes pas sous la loi. tendues de bout en bout par l ' annonce révolutionnaire d'une histoire spirituelle cas­ un « non . comme de celui du propriétaire et de l ' esclave. et Paul en est le « servi­ L'événement est teur )) (6oüÀoç). dont il faut remarquer qu' elle est aussitôt Or rien n ' est plus indispensable que de se pénétrer constamment du rapport temporel entre les évangiles une adresse universelle. C ' est une commu- des particularités fermées (dont « loi )) est le nom).

car ils unifient le sujet. L'universel n'est ni du côté de la chair. Le troisième discours seul tient sa division comme garantie de 1 'universalité. ni du côté de l ' esprit pur. comme le pense Nietzsche. qui est le bord rationnel du romantisme allemand. comme habitation intime par la grâce et la vérité. mais tout aussi bien est aboli le discours arrogant de l'illumination intérieure et de l'indi­ cible. CHAPITRE VI L'anti dialectique de la mort et de la résurrection Nous avons dit : l'événement. la mort est le temps décisif de la sortie-de-soi de 1 'Infini. se dissout dans un protocole rationnel d'autofondation et de déploie­ ment nécessaire. c'est que Jésus. correspond à une imagerie chrétienne omniprésente depuis des siècles. . il faut convenir que 1 ' événement. mais » qui. et distribue le « non . dont les sujets du processus ouvert par 1' événement (dont le nom est « grâce ») sont les co-ouvriers. . Si le motif de la résurrection est pris dans le montage dialectique. et il y a une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance et du martyre. Ce qui. il faut l 'avouer. en elle qui est la vie de 1 'esprit » ? On sait tout ce que le montage hégélien doit au christianisme. La grâce y . il refend inces­ s amment les deux voies. Quelle est la fonction de la mort dans cette affaire ? La pensée de Paul est-elle en définitive. une événementialisation de la haine de la vie ? Ou encore : la conception paulinienne de l'événement est-elle dialectique ? Le chemin de l'affmnation est-il tou­ jours le travail du négatif. le Christ. Le deuxième et le quatrième discours doivent être révoqués. et comment la philosophie dialectique incorpore le thème d'un calvaire de l'Absolu. Le dis­ cours juif du rite et de la loi est mis à mal par la surabon­ dance de 1 ' événement. La fondation de l 'universalisme cependant que le « mais >> indique la tâche. et ne faisant nulle acception de la particularité des personnes. dans un processus sans fin.78 Saint Paul. Si 1' événement peut entrer dans la constitution du sujet qui le déclare. en sorte que « c' est la vie qui soutient la mort et se maintient . est mort sur la croix et ressuscité. comme donation surnuméraire et grâce incalculable. Alors la résurrection n'est que négation de la négation. Il est certain que la philosophie hégé­ lienne. c ' est bien parce qu' en lui. le labeur fidèle. opère une capture de l ' événement-Christ. un paradigme mor­ tifère. écarte la loi pour entrer sous la grâce. comme légalité convenue et état particulier du monde.

Elle est affirmation sans négation préliminaire. En vérité. pour les dis­ cours établis. Je soutiendrai que la position de Paul est antidialec­ tique. que toute existence peut un jour être transie par ce qui lui arrive. comme le dit Paul magnifiquement. Si Paul nous aide à saisir le lien entre la grâce événe­ mentielle et 1 'universalité du Vrai. nous bénéficions de quelques grâces. 11. nous avons dit pourquoi. Le partage de la souffrance est inévitable. Il s'agit de convaincre des groupes dissidents ou tentés par les adversaires que lui. Que le matéria­ lisme ne soit jamais que l'idéologie d'une détermination du subjectif par l'objectif l'a disqualifié philosophique­ ment. La grâce.22). Elle est pure et simple rencontre. s'extériorisant dans la finitude. pour lesquelles point n'est besoin d'imaginer un Tout-Puissant. L 'antidia1ectique de la mort et de la résurrection 81 Donnons. pas même dans le cas de la mort du Christ. dès lors. 11. C'est alors que. 1 . la chance matérielle de servir une vérité. très marquée par l'inquié­ tude politique.2). sur ce point délicat. et se dévouer dès lors à ce qui vaut pour tous. . doit résider dans un vase de terre. est bien l'homme d'action exposé et désintéressé qu'il prétend être. lorsque je serai présent. et que la mort n'y est d'aucune façon l'exercice obligé de la puissance immanente du négatif. vous avez part aussi à la consolation >> (Cor. dans la division subjective. si vous avez part aux souffrances.Toi<. est faiblesse ou folie n'entraîne jamais pour Paul qu'il y ait une fonction intrinsèquement rédemptrice de la souffrance. un poids éternel de gloire » (Cor. Quand Paul parle de ses propres souffrances. qui certes maintient et exalte la machinerie transcendante. miatv yéyova nétVTa (Cor. à « se faire tout à tous » . c'est bien pour que nous puissions arracher le lexique de la grâce et de la rencontre à son enfermement religieux. C ' est singulièrement le cas dans la deuxième épître aux Corinthiens.80 Saint Paul. ou. 1 0.9. ici et mainte­ nant : « Notre espérance à votre égard est ferme. cinq fois j 'ai reçu des Juifs quarante coups moins un. pour autant que le trésor de l'événement. 1. Le caractère faible et abject de cette mort lui importe certes.6). Ou posons qu'il nous revient de fonder un matéria­ lisme de la grâce par 1 'idée. rom­ pant avec 1'ordinaire cruel du temps. quelques repères. Tout le point est de savoir si une existence quelconque rencontre. et où Paul alterne les flatteries et les menaces (« Je vous prie. La fondation de l 'universalisme devient un moment de 1'autodéveloppement de 1 'Absolu. et de devenir ainsi. c'est dans une logique strictement militante. vient la grande description des misères du dirigeant nomade : Souvent en danger de mort. de ne pas me forcer à recourir avec assurance à cette hardiesse. il est la résurrection. un immortel. 1 7). 1 'événement n'est pas la mort. telle est la loi du monde. rentre en elle-même dans l' intensité expérimentée de la conscience de soi. parce que nous savons que. dont je me pro­ pose d'user contre quelques-uns ». trois fois j 'ai été battu de verges. simple et forte. La souffrance ne joue aucun rôle dans l'apologétique de Paul.4. Cette dédialectisation de 1' événement-Christ autorise qu'on extraie du noyau mythologique une conception formelle entièrement laïcisée de la grâce. au-delà de toute mesure. distribue la consola­ tion comme seul réel de cette souffrance. Mais que la force d'une vérité soit immanente à ce qui. Pour Paul lui-même. prise dans la tactique du plaidoyer et de la rivalité. gagée par l'événement et le sujet qui s'y noue. n'est pas un « moment » de 1 'Absolu. Paul. par-delà les obligations de survie de l'animal humain. la gloire attachée à la pensée des « choses invisibles >> est incommensurable aux souffrances inévitables infligées par le monde ordinaire : « Nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous. et le matériau de la mort et de la souffrance y est exigible pour que la spiritualité. Oui. Mais l ' espérance. elle est ce qui nous vient en césure de la loi.

et se tient dans le devenir précaire du « mais >> de l'esprit. la mort ne saurait être 1 'opération du salut. Elle est. celle du Christ comme la nôtre. configuration du réel par la voie subjective de la chair. ou se situer sur le même plan. Énergique et pressante. >> La mort est aussi ancienne que le choix par le premier homme d'une liberté rebelle. leur soulèvement. 1 5 . comme l'inventeur de la mort. la mort est cette part du sujet divisé qui a encore et toujours à dire « non >> à la chair. Cor. Pour Paul. comme division constituante. à des jeûnes multipliés. ou de son immortalité. pas plus du reste que la vie. aucune assignation spirituelle. Venons-en maintenant à la croix. j 'ai passé un jour et une nuit dans l'abîme. de même aussi tous revivront en Christ.82 Saint Paul. en péril dans les déserts. à la faim et à la soif. un phénomène adamique. Pour en comprendre la fonction. ne s 'oriente vers aucune signification salvatrice des tribulations de l'apô­ tre. . La pensée de Paul ignore ces p aramètres. qui est soulèvement de la vie. en péril de la part des bri­ gands. 1 0. 1 2). comme voie subj ective. n'a rien de biologique. comme manière d' être au monde. il faut prendre garde à ceci que seule la résurrection d'un homme peut en quelque sorte s ' accorder. qu'on devrait traduire par la levée des morts. le premier homme. c'est aussi par un homme qu'est venue la résurrection des morts. Elle a été propre­ ment inventée par Adam. La mort dont L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 83 nous parle Paul. une exis­ tence. La mort. ne saurait être constitutive de l'événement-Christ. Mort et vie sont des pensées. Au fond. . où « corps >> et « âme >> sont indiscernables (c'est bien du reste pourquoi la résurrection. Car elle est du côté de la chair et de la loi. et à quelles fins Paul développe-t-il le symbole de la croix ? Dans le texte ci-dessus. exposé à de nombreuses veilles. Mais la conclusion de ce morceau biographique.23 sq. mais il n'y a pas le chemin de croix. de la flagellation. un homme.22 est sur ce point d'une parfaite clarté : « Puisque la mort est venue par un homme. c'est de ma faiblesse que je me glorifierai » (ibid. que l 'invention. le Christ doit-il mourir. 11. 1 1 . de la survie de l'âme. nous l'avons vu. trois fois j 'ai fait naufrage. La fondation de l 'universalisme une fois j 'ai été lapidé. au froid et à la nudité (Cor. en péril sur la mer. en péril dans les villes. Le Christ = . il faut une fois encore oublier tout le dispositif platonicien de l'âme et du corps. du reste. cette àvacrra ­ mç veKpwv. Ce qui fait événement dans le Christ est exclusivement la résurrection. c 'est-à-dire résurrec­ tion du sujet divisé en son entier). mais non la montée au calvaire. de la portée postévénementielle de la faiblesse. n ' importe quel suj et singulier. dès lors. une pensée. Elle n'a et ne peut avoir aucune fonction sacrée. aucun pathos de la couronne d'épines. Il y a le calvaire. des dimensions enchevêtrées du sujet global. il y a certes la croix. Fréquemment en voyage. le premier Adam et le second Adam. Le Christ invente la vie. Et comme tous meurent en Adam. ou de l'éponge imbibée de fiel. Saisie comme pensée. de la destitu­ tion des critères mondains de la gloire : « S 'il faut se glo­ rifier. Adam et Jésus. mais il ne peut le faire qu'autant qu'il est. pour Paul. la prédication de Paul n' inclut aucune propagande maso­ chiste pour les vertus de la souffrance. 1 1 .30). par un homme. du sang qui suinte.). est forcément résurrection des corps. en péril parmi les faux frères. qui est la pensée de ( selon) la chair. incarnent à l'échelle du destin de l'huma­ nité la tresse subjective qui compose. de la mort. Proposons la formule : chez Paul. Pourquoi. tout entier destiné à confondre ceux qui « en se mesurant à leur propre mesure et en se comparant à eux-mêmes manquent d'intelligence » (ibid. j 'ai été en péril sur les fleuves. 1. J'ai été dans le travail et dans la peine. La mort est. Il s ' agit encore et toujours du vase de terre.

Par la mort du Christ. Il est fondamental de ne pas confondre Ka-rallay�. Par cette pensée de la chair. Le site événementiel est cette donnée immanente à une situation qui entre dans la composition de l'événement même. Dieu renonce à sa séparation transcen­ dante. il manifeste que c'est de ce point même (ce dont l'humanité est capable) qu 'il invente la vie. Par quoi l'opération de la mort construit le site de notre égalité divine dans 1 'humanité elle-même. Paul établit qu'une doctrine du réel comme événement a des conditions d'immanence. Et cette conformité est possible. nous. et qui a nom. les hommes. si nous sommes morts avec Christ. il entre au plus intime de notre composition pensante. 7). puisque nous savons que Christ. nous aussi. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Telle est l'unique nécessité de la mort du Christ : elle est le moyen d'une égalité avec Dieu lui-même. comme suj et. 5 .4 sq. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort. Nous devenons conformes au Christ pour autant qu'il devient conforme à nous. la mort n'est requise qu'autant qu'avec le Christ. et comme obj et. Ou : le Christ meurt pour que. Or. et que nous ne pouvons composer avec la mort qu'autant que Dieu compose avec elle. l'est aussi d'inventer la vie. et donc à la pensée qui le domine. se filialisant. 11. la réconciliation. Car celui qui est mort est libéré du péché. et OWTTJ pia. 1 0). nous est dis­ pensé en grâce le fait d'être dans le même élément que Dieu lui-même. afin que. La première immanentise les conditions de la seconde. La fondation de 1 'universalisme meurt simplement pour attester que c'est bien un homme qui. . sachant bien que notre vieil homme a été crucifié avec lui. Dans Rom. il s'insépare par filialisation. qui est l'opération de la mort. est « péché ». sans rendre pour autant celle-ci nécessaire. nous vivions � 'une vie nouvelle. Car. n�us avons �té réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Le texte est formel : la mort comme telle n'est pour rien dans l'opération du salut. La croix (nous avons été crucifiés avec le Christ) est le symbole de cette identité. nous le serons aussi par une même résurrection. Ce faisant. Quand le Christ meurt. « chair ». l'intervention divine doit dans son principe même s 'égaler strictement à l'humanité de l'homme. serons-nous sauvés par sa vie ! )) (Rom.84 Saint Paul. ce « ministère de la mort.3 . et partage une dimen­ sion constitutive du suj et humain divisé. mais ce que j 'appelle son site. Disons que la mort du Christ est le mon­ tage d 'une immanentisation de l 'esprit. afin que ce corps asservi au péché soit détruit et que nous ne soyons plus asservis au péché. et sur lequel nous reviendrons. comme Christ est ressuscité des morts L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 85 par la gloire du Père. Car ne peut occu­ per l'abîme qui nous sépare de Dieu que l' immobilité mortifère de la Loi. « mort ». capable d'inyenter la mort. parce que la mort n'est pas un fait biologique. comb1en plus. En somme. ressuscité des morts. pris lui aussi dans l'invention humaine de la mort. Paul a parfaitement conscience de ce que le maintien d'une transcendance radicale du Père ne permet ni l'évé­ nement ni la rupture avec l'ordre légal. cessons d'être séparés de Dieu. puisqu'avec l'envoi de son Fils. si nous sommes devenus un avec llll par une mort semblable à la sienne. Elle agit comme condition d'immanence.. 6. La mort nomme ici une renonciation à la transcendance. et fait qu'il est destiné à cette situation singulière. étant réconciliés. gravé avec des lettres sur des pierres » (Cor. dont le réel est la mort. mais une pensée de la chair. le salut. qui est l'opération événementielle de la résurrec­ tion. ne meurt plus. Paul appelle cette imma­ nentisation une « réconciliation )) (Ka-rallayTJ) : « Car si. dont un des noms. il crée non l'événement. très complexe. lorsque nous étions les ennemis de Dieu.

grâce à « l 'au-delà » on peut tuer la vie . . Le Fils de Dieu. Celui qui réclamait l'affirmation dionysiaque. et commande à la pensée le consentement à ces places . aurait pu faire comparaître Paul en sa faveur. De là que l'argument de Paul est étranger à toute dialectique. Seule la résurrection est donnée de l'événement. qui. et dont l'opération est le salut. de la vie sur la mort. 1 ' éternel Juif errant par excel­ lence ! [ . « Christianisme » et « nihilisme » : cela rime . et substituer partout le « oui » de la vie au « non » du nihi­ lisme. qui mobilise le site. Silvain et Timothée . s'il exige des conditions d'immanence. et que c'est une caractéris­ tique de son style de ne jamajs en appeler à la peur. 58). faite génie. On connaît la diatribe : Rien dans ce texte n'est à sa place. c'est d'être une nouvelle créature » (Gal. qui est aussi bien le rapport entre mort et vie. au-delà des rites et des prêtres. et que. Ce surgir. c'est comprendre que pour Paul il y a complète disjonc­ tion entre la mort du Christ et sa résurrection. en cee� qu'elle fait que la résurrection (qui ne s'en infère nullement) aura été destinée aux hommes. Jésus-Christ. . C'est cela. Et de même celui qui désirait qu'au-delà du bien et du mal. Paul le Juif. et enfin que « tuer la vie >> n'est certes pas le vouloir de celui qui demande avec une sorte de joie sauvage : « Mort. ce Paul qui déclare. que la notion d'« enfer » fmirait par conquérir Rome. dont 1 'articulation ne contient aucune nécessité. C'est pourquoi Nietzsche s'égare tout à fait quand il fait de Paul le prêtre type. où est ta victoire ? » Tuer la mort résumerait mieux le programme de Paul . Paul. La résurrection n'est ni une relève. qu'il n'est fait dans la prédication de Paul nulle mention de l'enfer. une opération qui irnmanentise le site événementiel. haine contre Rome. et toujours au courage . ni un surmonter de la mort. comme Paul. la bonne totalité qui distribue des places. ] Voilà ce que fut son chemin de Damas : il comprit qu'il avait besoin de la foi en l'immortalité pour dévaloriser le « monde ». cependant que la résur­ rection est l'événement lui-même. n'en reste pas moins de 1 'ordre de la grâce. ce n'est pas la circoncision ni l'incirconcision. que nous avons prêché parmi vous .moi. la puissance ordonnée à la haine de la vie. Paul. Nous en avons assez dit pour comprendre que la « foi en l'immortalité » n ' est pas le souci de Paul. La réconciliation est donnée du site. Car la mort est une opération dans la situation. . . . s'agissant d'un homme particulièrement fier d' être citoyen romain . qui veut bien plutôt le triomphe de l'affirmation sur la négation. . comprendre le rapport entre KamÀÀay� et O"WTTJ pia. Ce sont deux fonctions distinctes. advienne 1 'homme nouveau. En définitive. Car de ce qu'il existe un site événe­ mentiel ne se déduit jamais le surgissement de 1 'événe­ ment. sur un ton très nietzschéen : « Ce qui importe. pensait casser en deux 1 'histoire du monde. 1 5). de l'homme nouveau (du surhomme ?) sur le vieil homme . mais il n'y a eu que « oui » en lui. que la haine contre Rome est une invention de Nietzsche. . la surhumanité dont 1 'humanité est capable. et non le culte de la mort : la fonda­ tion d'un « oui » universel.non sans rai­ son (L 'A ntéchrist. à leur situation subjective. aurait été mieux inspiré de citer ce passage : C'est alors que survint saint Paul . contre « le monde » . . indication virtuelle et par elle-même inactive de ce que la résurrection du Christ est invention par l 'homme d'une nouvelle vie.86 Saint Paul.n'a pas été tout à la fois « oui et non » . la haine tchan­ dala faite chair. La mort est construction du site évé­ nementiel. 6. que le « monde » dont Paul déclare qu'il a été crucifié avec Jésus est le cosmos grec. La fondation de l 'universalisme L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 87 et non à une autre. et qu'il s'agit donc d'ouvrir aux droits vitaux de l'infini et de l'événe­ ment intotalisable . .

dit-il. de véhémence et de sainte douceur. le ministère de la Justice est de beaucoup supérieur en gloire )) (Cor. On pourrait dire : l'événement-Christ.54) . soustraction. même conviction que 1 'homme peut et doit être surmonté. nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. même errance planétaire. Paul ou Zarathoustra. a puissance de lever les diffé­ rences ? Pourquoi. même radi­ cale. même certitude qu'il faut en fmir avec la culpabilité et la loi. Et enfin même universalité de l'adresse. 1 4) . Il éradique la négativité. un doctrinaire de 1 ' être­ pour-la-mort et de la finitude. Qu 'est-ce qui. hors du pouvoir de la mort. Et Paul n'est pas plus. pour fonder la grande politique (et même. M�me désir d'ouvrir une autre époque de 1 'histoire de 1 'humanité. Et Paul. et si la mort est requise. ce Paul qui proclame : « Si le ministère de la Condamnation a été glorieux. si nous sommes morts avec Christ. 1. 1 5 . 3 . Cette extraction hors du site mortel établit un point où la mort perd pouvoir.9). . S ' il est de ce point de vue proche de Nietzsche. Et donc il n'y a pas. de l'événement. La mort. et non par sa négation. puisque nous savons que Christ. Nietzsche riva­ lise avec lui. Être celui. Il s'agit d'une affaire autrement sérieuse : faire venir événementiellement l'affirmation intégrale de la vie contre le règne du négatif et de la mort. fonde aux yeux de Paul un universalisme. 11. en toute rigueur. celle qui ne veut pas se laisser emporter par le « mais >> excep­ tionnel de la grâce.88 Saint Paul. il reste une opération affirmative irréductible à la mort même. une dimension du sujet. dans ce « hors des morts )). radicalement singulier. Paul n'est évidemment pas le dialecticien que parfois on sup­ pose. il s'agit de l'engloutir. la « très grande >>). et oppose à ceux qui veulent le fixer : « Je me dois aux Grecs et aux barbares. nous être proposé le choix de la vie. se déclare polonais. 1 . écrit à Bismarck . entrant dans la com­ position divisée de tout sujet. qu'il y ait eu ce fils-là. comme nous le montre que puisse. Dans le sujet divisé. pour n'être prisonnier d'aucun groupe local. Même assurance quant à une élection persçmnelle. La mort n'est pas un destin mais un choix. Il ne s'agit pas de nier la mort en la conservant. de l'abolir. Même susceptibilité. . d'aucune secte provinciale. Le Christ a été tiré « éK veKpwv )). 1 . parfois brutal. comme le premier Heidegger. comme site humain du Fils.voie. voyage idéalement dans tout l 'Empire. N'est-il pas le frère de Nietzsche. l'événement-Christ n'est que résurrection. La résurrection surgit hors du pouvoir de la mort. identifie rétroactive­ ment la mort comme une . hors des morts. En définitive. Si la résurrection est soustraction affirmative à la voie de la mort. pour la construction d<e son site. La fondation de 1 'universalisme Bien plutôt qu'il ne s'oppose à Paul. aux savants et aux ignorants >> (Rom. Extraction. et non un état de choses. mais non pas négation : Or. ne meurt plus : la mort n'a plus d'empire sur lui (Rom. n'est à l'épreuve événementielle de la résurrection qu'un impouvoir. nous 1' avons dit. Nietzsche. 9) ? Même mélange. 1 ) répond Nietzsche qui expose les raisons pour lesquelles il est « un destin >>. d'être-pour-la-mort. dans cette résurrection. veut s'allier avec les Juifs. pour Paul. interroge la ressource de tous les peuples. il s'agit de comprendre pourquoi cet événe­ ment. en soustrac­ tion de la mort. 6. il n'y a jamais qu'une voie-de-la-mort. des petitesses et des lubies du sage ou du métaphy­ sicien. ressuscité des morts. . la part L 'antidialectique de la mort et de la résurrection 89 de l'être-pour-la-mort est celle qui dit encore « non )). de la vie. qui anticipe sans faiblir le moment où « la mort a été engloutie dans la victoire >> (Cor. Au Paul qui se sait « mis à part pour annoncer 1 'Evangile >> (Rom. de ce qu'un homme est ressuscité. C'est que l'un et l'autre ont porté l'antiphilosophie au point où il ne s'agit plus d'une « critique )).

pour Paul. soit les œuvres qu ' elle prescrit. passant « ÔLà lii <. Cependant. dont le réel est la vie.24). Paul indique clairement ce dont il s'agit. le nouvel objet réel. organise celui de la grâce et de la foi. (la grâce). Èv XpL<JT<iJ Ieooü » (Rom. c'est : Loi. le Christ n'est pas identique à Dieu. résiliant 1 'abîme de la transcendance. 3 .90 Saint Paul. Tout entier fidèle à 1' événement pur. et que l'événement s'adresse à tous sans exception. La fondation de 1 'universalisme s'ensuit-il qu'il n'y a ni Grec ni Juif. donnée événementielle. Ce qui nous sauve est la foi. C'est bien ce qui est. ce n'est pas l'infini qui est mort sur la croix. il est vrai qu'elle relève les différences au profit d'une universalité radi­ cale. Et. elle fait barrage à ce que l'adresse universelle de la grâce soit subjectivée comme pure conviction. (la foi) et fpyov (l 'œuvre) .27 sq. CHAPITRE VII Paul contre la loi Deux énoncés paraissent communément concentrer. et v61. une invention foudroyante. Elle ne s 'éclaircit qu'en scrutant les noms de la mort et les noms de la vie. Entre les deux. à la mort. et qui est bien la liaison essentielle entre ' . Certes. et non les œuvres. Il est essentiel de se sou­ venir que. ou divise définitivement tout sujet. Dans Rom. organise le couple de la loi et des œuvres. dans le monde romain. ou qu'il faille le penser comme devenir-fini de l'infini. pour disposer les choix fondamentaux d'un sujet : nl<rn<. ni esclave ni homme libre ? Le ressuscité est ce qui nous filialise et s 'inclut dans la dimension générique du fils. l'enseignement de Paul : 1 . Or le premier des noms de la mort. Tandis que la voie de l'esprit (1tVri>l. La pensée de Paul dissout l 'incarnation dans la résurrection. qu'aucune théologie trinitaire ou substantialiste ne sou­ tient la prédication.1o<. ni mâle ni femelle. La voie subjective de la chair (aap�). anoÀu­ Tp<i>oew<. mais sous la grâce. Il y aurait donc quatre concepts. soit immanent à la voie de la chair. dont le réel est la mort. (la loi).. Mais d'où procède qu'il faille rejeter la loi du côté de la mort ? C'est qu'à la prendre dans sa particularité. par conséquent. Il n'en résulte nullement que le Christ soit un Dieu incarné. pour Paul. bien qu'elle n'active d'aucune dialectique de l'incarnation de l'Esprit. traversant la « rédemp­ tion qui est en Jésus-Christ ». xapL<. la construction du site événe­ mentiel exige que le fils qui nous fut envoyé. bien que la résurrection ne soit pas le « calvaire de l'absolu ». 2. Paul se contente de la métaphore de 1 ' « envoi du fils ». 3. métonymie périlleuse. à toutes les dimensions du suj et humain.la). Nous ne sommes plus sous la loi. ou foi. La loi « obj ective » le salut et interdit qu'on le rapporte à la gratuité de 1' événement­ Christ. T�<.

il l'est aussi des païens. la redoutable question de l ' Un. C ' est précisément ce que Paul app elle la grâce : ce qui advient sans être dans l ' assise d ' aucun prédicat. par la loi de la foi . Qu ' il y ait un seul Dieu doit se comprendre non comme une spéculation philosophique sur la substance. pour Paul. car elle ne destine son « Un » fallacieux La polémique contre le « ce qui est dû » . possible de l'Un. donc une différence. hors prédicat. Le monothéisme ne s ' entend que dans la prise en considération de l 'humanité tout entière. pour autant qu ' elle est ce qui vient sans être dû. pour Paul. du suj et. Il y a là une intuition profonde de Paul. La fondation de l 'universalisme 92 événement et universalité. Qu' est-ce . toute incorporation particulière. dans « monothéisme » ? Paul affronte. qui peut être à la mesure de l 'universalité d'une adresse ? En tout cas pas la légalité. les mcirconcis. ou. . comme aussi toute approche juridique ou contractuelle de sa division constitutive. La loi est tou­ j ours prédicative. mais à partir d'une structure d' adresse. Le récompense ou d'un salaire. Que veut dire « mono ». si l ' on entend que l 'humanité de l 'homme est sa capacité subj ective. est que le signe de l 'Un c 'est le «pour tous ». Par quelle loi ? Celle des œuvres ? Non. et.Saint Paul. Il n ' y a. de la coutume. d'une vérité : Où est donc le sujet de se glorifier ? Il est exclu.nt. le monothéisme). nien des œuvres et de la loi : « Celui qui fait une œuvre La substructure ontologique de cette conviction (mais l ' ontologie n ' intéresse nullement Paul) est qu'il n'y a pas reçoit son salaire non pas comme une grâce. Mais. l ' Un se délite et s ' absente. la transcendance divine. Le par­ ticulier ne peut s'y inscrire. Le seul corrélat possible de l ' Un est l 'universel. et contrôle. aucune espèce de « droit » de l 'homme. Qu 'une vérité sur­ gisse événementiellement exige qu' elle soit hors nombre. il relève de 1' opinion. ce qui arrive à tous sans raison assignable. . qui justifiera par la foi les circoncis. de la loi. La question fondamentale est de savoir ce que signifie au juste qu 'il y ait un seul Dieu. sans les œuvres de la Loi. Elle n ' est pas une opération Paul contre la loi 93 paulinienne. contre la qu ' à ceux qui reconnaissent et pratiquent les injonctions logique du droit et du devoir. le circoncis comme l ' incirconcis) et le singulier (l ' événement-Christ). au moyen de la foi également. Or la loi. Entendons par « étatique » ce qui dénombre. . désigne toujours une particula­ rité. qui défait. La subj ectivité de la foi est dispositif général d'une vérité contient l'Un (dans la fable non salariale (ce qui autorise après tout qu' on la déclare . sens strict. Sa conviction. L'Un est ce qui n ' inscrit aucune différence dans les suj ets auxquels il s ' adresse. mais comme une chose due » (Rom. pour autant qu'il s ' agit de l ' Un. Ce qui fonde un sujet ne peut Car cette fondation se noue à ce qui est déclaré dans une contingence radicale. car nous estimons que l'homme est justifié par la foi. les parties d'une situation. proprement révolutionnaire. plus simpleme. quand sa racine est événementielle : il n'y a d'Un qu ' autant qu 'il est pour tous. Paul a parfaite­ ment conscience du caractère touj ours étatique de la loi. ou communautaire. ou sur 1' étant suprême. rien n ' est d ' Un événementiel qui puisse être l 'Un d'une particula­ dû. La grâce est le contraire de la loi. puisqu'il y a un seul Dieu. par sa compréhension universelle et illégale de l ' Un. 4. Le salut du suj et ne saurait avoir la forme d ' une rité. en en renouvelant les termes. incontrôlable. nomme. Telle est la maxime de l 'universalité. Ou bien Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs ? N 'est-il pas aussi le Dieu des païens ? Oui. particulière et partielle. ce qui est translégal. ou le « sans exception ». est le cœur du refus pauli­ qu ' elle détaille. l ' universel (l 'humanité tout entière. Non adressé à tous. au être ce qui lui est dû.4).

on comprend aussitôt que ce qui se soutient de l'événement (une vérité. Seul le charisme. Chez Paul. » �wpeav est un mot fort. Entre le « pour tous » de l'universel et le « sans cause ». comme hors-place. entre la puissance d'adresse universelle de l'Un et l'absolue gratuité du militantisme. il y a pour Paul un lien essentiel.23-4 : « Il n'y a point de distinction [ôta­ moÀ�. mort et vie. Ce qui est appelé « grâce » est la capacité d'une multi­ plicité postévénementielle à excéder sa propre limite.94 Saint Paul. s ' excédant elle-même. charisme. le sujet déclarant existe selon le charisme qui lui est propre. quelle qu'elle soit) est toujours en excès imprédicable sur tout ce que le « péché » circonscrit. Paul contre la loi 95 La thèse ontologique profonde est que l'universalisme suppose que 1 'on puisse penser le multiple non comme partie. 3 . Il n'y a d'adresse à tous qu'au régime du sans cause. La grâce événe­ mentielle commande une multiplicité en excès sur elle­ même. Si 1' on entend par « péché » l ' exercice subj ectif de la mort comme voie d'existence. non descriptible.ia. la grâce a surabondé. dont le non­ rapport constitue le sujet divisé. xaptcrJ. comme nomadisme de la gratuité. C'est exactement ce que dit le fameux texte de Rom. La fondation de 1 'universalisme communiste). 5. la grâce sont à la mesure d'un problème universel. N'est adressable à tous que ce qui est absolument gratuit. tout sujet est charismatique. et donc le culte légal de la particularité.1 : Or la Loi est intervenue. elle donne à chaque partie du tout ce qui lui est dû. La loi en est le chiffre ou la lettre . Toute subjectivité affronte sa division dans l'élé­ ment d'une essentielle gratuité de son propos. limite qui a pour chiffre mort un commandement de la loi. Le point de la subjectivité étant non 1 'œuvre qui appelle salaire ou récompense. « sans cause ». donc. mais la déclaration de 1 'événe­ ment. détient cette puissance d'excès sur la loi qui fait choir les différences établies. il y a un lien fondamental entre universa­ lisme et charisme. Il dira ainsi.la multiplicité qui. dans Rom. soutient 1 'universalité. afm que la faute abondât . mais comme excès sur soi. Elle relève d'un don accordé. afin que.20.iite de l'adresse à tous soutient nécessairement qu'il n'y a pas de différences. et ils sont justifiés gratui­ tement (ôwpeav) par sa grâce. celle qui va avec sa propre limite. notre Seigneur. mais là où le péché a abondé. Le sujet constitué par le charisme dans la pratique gra­ tt. L'opposition grâce/loi recouvre deux doctrines du mul­ tiple. Reste à comprendre pourquoi le motif subjectif asso­ cié à la loi est celui du péché. Telle est la racine du fameux thème paulinien concer­ nant la « surabondance » de la grâce. qui veut dire "différence"] : car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. La loi commande une multiplicité mondaine prédicative. déposition qui est le processus même de 1' excès. . ainsi la grâce régnât par la justice pour donner la vie éternelle par Jésus­ Christ. qui est marquée par le prédicat de sa limite. Nous avons là une chicane . Les deux voies subjectives. comme le péché a régné en donnant la mort. L'excès sur soi interdit de représenter cette multiplicité comme totalité.la multiplicité particularisante. donc absolument sans cause. et même « en vain >>. Tout sujet s'initie d'un. Seul ce qui est charismatique. C ' est bien pourquoi elle autorise la déposition de la différence. au moyen de la rédemption accomplie en Jésus-Christ. L'opération rédemptrice est l'avènement d'un charisme. il veut dire « par pur don ». qui surabonde par rapport à elle­ même comme au regard des distributions fixes de la loi. La surabondance n'est référable à aucun Tout. sont aussi deux types de multiplicités : .

m'a conduit à la mort.96 Saint Paul. Nous savons. La loi est ce qui livre le désir à son autonomie répéti­ tive en lui désignant son objet. La loi est ce qui donne vie au désir. Mais. qui assigne le sujet à la voie charnelle de la mort. je suis mort . juste et bon. devient l'objet d'un désir qui vit par lui-même en lieu et place du sujet. Nous avons jusqu'ici anticipé. cependant. En fait. au regard de quoi le sujet involontaire n' est plus capable que d'inventer la mort. texte que je cite en entier avant d'en reprendre l 'élucidation. ayant saisi l'occasion. 7. La loi est requise pour que soit délivrée la vie automatique du désir. et par lui rn ' a fait mourir. Rom. a produit en moi. la Loi est sainte et le commandement est saint. On voit bien que se qui se joue là n'est rien moins que le problème de l' inconscient (Paul l'appelle l'in­ volontaire. C ' est elle.de sorte qu'il s'est trouvé que le commandement qui devait me donner la vie. mais quand le commandement est venu. « 6 où 8üw ))) . et de la mort subjective.7-23. Cet entrecroisement de l'impératif. vendu et asservi au péché. dote le désir d'une autonomie suffisante pour que le sujet de ce désir. . mais aussi le plus intriqué. en désigne 1' effet comme venue du sujet à la place du mort. au regard de cette autonomie. qui entraîne dans la çomposition subjective que « loi )) soit désormais un des noms de la mort. sans la Loi. m'a séduit par le commandement même. est-il donc devenu pour moi une cause de mort ? Non certes ! Mais le péché. car je n'aurais pas connu le désir. mort et vie. 7. et par lui rn ' a fait mourir )) (Rom. vienne occuper la place du mort. la loi. mais moi. le péché a repris vie. si la Loi n'eût dit : « Tu ne convoiteras point ! » (Exode. il faut avoir la compréhen­ sion la plus profonde des connexions entre désir. Que dirons-nous donc ? La Loi est-elle une puissance de péché ? Non certes ! Mais je n'ai connu le péché que par la Loi . s'est servi d'une chose bonne en soi afm de me donner la mort. que la Loi est spirituelle . La fondation de 1 'universalisme d'une extrême complexité. en effet. 1 7) C'est le péché qui. par le moyen du commandement. C'est cet automatisme objectal du désir. et elle seule. Car je ne comprends pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux. toutes sortes de désirs . ayant saisi l'occasion. Ce qui est bon. Ainsi. ayant saisi l 'occasion. Pour en venir à la « nouvelle vie )) du sujet. Car seule la loifzxe l'objet du désir. c'est-à-dire nomme négativement. du désir. La vie du désir fixée et délivrée par la loi est ce qui. Autrefois. Com­ ment comprendre « transgression )) ? Il y a transgression Paul contre la loi 97 quand ce qu'interdit. et moi. et 1 'y enchaîne quelle que soit la « volonté )) du sujet. Ainsi. Qu' est-ce exactement que le péché ? Ce n' est pas le désir comme tel. Mais tout est détaillé dans le texte peut-être le plus célèbre de Paul. La thèse fondamentale de Paul est que la loi. l'auto­ matisme de répétition. comme automatisme. excentré du sujet. nommant « péchb) l'autonomie du désir quand son objet est pointé par le commandement de la loi. Le péché est la vie du désir comme autonomie. elle contraint le sujet à ne plus pouvoir emprunter que la voie de la mort. On ne saurait imaginer disposition plus antikantienne que celle qui. impensable sans la loi. le péché est mort. car on ne comprendrait pas alors qu' il soit lié à la loi et à la mort. est ainsi condensé par Paul : « Car le péché. par le comman­ dement. loi. Car le péché. ce faisant. 20 . pour bien prouver ce qu'il est. je suis chamel. car. Le désir conquiert alors son automatisme sous la forme d'une transgression. 1 1 ). ce dont il s'agit est le désir (tm8u11ia). le péché est apparu dans toute sa gravité. s'accomplit comme automatisme inconscient. ce que je ne veux pas. j ' étais sans Loi et je vivais. m'a séduit par le commandement même. qu'il n'y a nulle raison de traduire ici par une « concupis­ cence )) qui sent par trop le confessionnal.

Comment s'organise le sujet d'une vérité universelle. Ce qui importe à Paul. La loi est inappropriée au « pour tous ». c'est-à­ dire l'automatisme de répétition. l'Une-vérité procède en direction de tous. Ce qui interdit le monothéisme en en particularisant l'adresse. inconsciemment. qui active constamment le sujet dans le service de la vérité. occuperait la place du mort. ordonner en deux théorèmes ce qui a valeur matérialiste . fait advenir une multiplicité en excès sur elle­ même. est que toute loi est le chiffre d'une finitude. Mais peut-être. Telle est la conclusion implacable de Paul. loi particulière. excentré de ce désir. il n'y a pas le désir libéré. et qui est la surabon­ dance insensée de la grâce. ce n'est plus moi qui agis ainsi. C'est bien ce qui impose qu'elle se noue à la voie de la chair et en définitive à la mort. L'interdit de la loi est ce par quoi le désir de l'obj et peut s 'accomplir « involontairement ». Théorème 1 : Il n'y a de l'Un que pour tous. ou conviction) désigne exactement ce point : l'absence de tout écart entre sujet et subjectivation. mais je fais le mal que je ne veux pas. et il pro­ cède non de la loi. dans mon être intime. dessiner notre matérialisme de la grâce. une singulière disposition où. mais c'est le péché qui habite en moi. L'universalité est liée organiquement à la contingence de ce qui nous arrive. le mal est attaché à moi. il faut rompre avec la loi. lui. Nous l'avons déjà pointé dans le texte : sans la loi. indivise. C'est dans la rétroaction de l'événement que se consti­ tue l'universalité d'une vérité. je prends plaisir à la loi de Dieu . En effet. et lui interdit le repos. la vie est du côté du péché. Le corollaire subjectif. et qui me rend captif de la loi du péché. ce n'est plus moi qui agis ainsi. mais j e vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon entendement. Pour que le sujet bascule dans une autre disposition. mais de 1 'événement. Je trouve donc en moi cette loi : Quand je veux faire le bien. car elle est toujours loi étatique. La fondation de l 'universalisme mais je fais ce que je hais. peut-être quelque chose . je reconnai� par là que la Loi est bonne. qu'on appel1' inconscient Paul contre la loi 99 lera des œuvres. du côté de la vie. dès lors que la loi ne peut en soutenir la division ? La résurrection convoque le sujet à s 'identifier comme tel sous le nom de foi (nian�). Par quoi le suj et. autonome. le sujet est subj ectivation. et où le péché. parce que j 'ai la volonté de faire le bien. au point où nous en sommes.98 Saint Paul. si je fais ce que je ne veux pas. Il n'y a de l'Un qu'au défaut de la loi. loi de contrôle des parties. pouvons­ nous. Si je fais ce que je ne veux pas. récapitulant et généralisant les figures induites chez Paul par la virulence de la fable. ou des formes prescrites. c ' est-à-dire comme vie du péché . Dans la guise de l'événement. qui se trouve dans mes membres. et donc la possibilité d'outrepasser la finitude. Il y a une vie indistincte. mais je n'ai pas le pouvoir de l'accomplir . comme contingence illégale. parfaitement établi par Paul. Or. interdit aussi l'infini. Et alors. si le sujet est du côté de la mort. je sais que ce qui est bon n'habite point en moi. où il serait. car je ne fais pas le bien que je veux. Mais suivons un instant encore les dédales de l'épître aux Romains. mais c 'est le péché qui habite en moi. Dans cette absence d'écart. sous condi­ tion de la loi. passe du côté de la mort. presque dans le style des Confessions de saint Augustin) fait apparaître. Ce qui veut dire : indépendam­ ment des résultats. automatique. structurée par 1 'opposition vie/ mort. c'est-à-dire dans ma chair. Théorème 2 : L'événement seul. c'est manifeste. Car. Toute la pensée de Paul vise ici une théorie de subjectif. c'est que cette expérience (il parle de lui. Le mot « nianç >> (foi.

Son indistinction supposée ne peut plus être tenue. La loi distribue la vie du côté de la voie de la mort. Le désir. Nous pouvons donc dire. » Et : « Ce n'est plus moi qui le fais. On notera le puissant paradoxe de cette disjonction du Moi (mort) et du péché (vivant). on suppose un sujet innocent. Mais la loi est avant tout la force de commande­ ment de la lettre. qui est 1' automaticité vivante du désir. et c'est le cœur du propos de Paul : avec la loi. C'est plutôt une vie qui insépare les deux voies. et le sujet. Cette figure du sujet. et elle seule. Ce qui compte est sa position subjective. La loi fait vivre la mort. ou indivis. Fondamentalement. « Avant la loi ». C ' est ce dont la loi. La vie de la mort. il est une catégorie active. mais c'est le péché qui habite en moi. Cet excentrement peut du reste être mis en parallèle avec l'interprétation lacanienne du cogito (là où je pense je ne suis pas et là où je suis je ne pense pas). sont entièrement disjoints. c'est le péché. comme vie selon l'esprit. pleine. autonomisé. où la division est entre le Moi mort et l'automati­ cité involontaire du désir vivant. Nous poserons alors : Théorème 3 : La loi est ce qui constitue le sujet comme impuissance de la pensée. qui n'a pas même inventé la mort. comme désir transgressif. Si on suppose cet « avant » de la loi.1 00 Saint Paul. Il y a constitution de la voie char­ nelle. « Avec la loi ». est. il s'ensuit que le savoir et la volonté d'un côté. » Le péché en tant que tel n'intéresse pas Paul. la voie de la mort. sa généalogie. et la mort du côté de la voie de la vie. c'est le péché qui pèche en moi : « Le péché me saisit par le commandement et par lui me fit mourir. le péché est moins une faute qu'une incapacité de la pensée vivante à prescrire 1' action. L'homme de la loi est pour Paul celui chez qui le faire est séparé de la pensée. L'extrême tension de tout le texte provient de ce que Paul cherche à dire un excentrement du sujet. inactive. Puisque le sujet de la vie est à la place de la mort et vice versa. l'agir. tombe du côté de la mort. de l'existence sous la loi. C ' est une sorte d'enfance qu'invoque Paul quand il dit : « Autrefois sans loi je vivais. La mort de la vie. empiriquement observable. c'est le Moi (en position de mort). en impuissance et en ratiocination. qui était elle-même morte. car le sujet (le Moi mort) est disjoint d'une puissance sans limite. grâce à la multiplicité objectale que la loi découpe par l'interdit et la nomination. n'est pas vivant. La fondation de l 'universalisme comme la vie adamique. >> Car cette « vie » n'est pas celle qui fait tout le réel de la voie de 1 'esprit dans le sujet divisé. le suj et est définitivement sorti de 1 'unité. se trouve déterminé. » Ce qui veut dire : sans la loi. une catégorie vide. et le faire. dans le sujet indistinct. ou ce qui fait basculer le sujet dans la place du mort. C ' est là 1 ' essence. avant la chute. La pensée se dissout. avant la loi. Or la voie du péché est celle de la mort. Ou plutôt. Le désir reste. Le péché est la vie de la mort. une forme particulièrement retorse de sa division. Avec la loi le désir reprend vie. de 1 'innocence. Il signifie que ce n'est Paul contre la loi 101 jamais moi qui pèche. Le péché apparaît comme automaticité du désir. la vie d'un sujet supposé plein. sous 1' effet de la loi. sous les espèces du Moi. la voie de la mort est morte. redevient vivante. la mort est du côté du désir : « Sans la loi le péché est mort. Le prix payé est que la vie occupe la place du mort. Généralisons un peu. Mais aussi bien cette vie innocente reste étrangère à la question du salut. pour la pensée. qui est tout sauf un moraliste. Ce qui sera plus tard la voie de la mort. Tel est l'effet de la séduction par le cominandement. de 1 ' autre. On connaît la terrible formule de . est capable. il n'y a pas d'autonomie vivante du désir. auquel la loi désigne son obj et. une figure d'impuissance.

Quand le salut débloque le mécanisme subjectif du Paul contre la loi 1 03 péché. peut s ' apercevoir uniquement à partir de l'excès de la grâce. mais l'esprit crée la vie. l'anti­ dialectique du salut et du péché. sans avoir besoin d'une doctrine sophistiquée du péché origi­ nel. On conviendra d'appeler « salut » (Paul dit : vie justi­ fiée ou justification) ceci : que la pensée puisse être non séparée du faire et de la puissance. organisé par la loi. que du calcul. en mon­ trant que la vie n'occupe pas nécessairement la place du mort. des places de la vie et de la mort. Si on appelle « salut �� la ruine de cette disjonction. Il y a salut quand la figure divisée du sujet soutient la pensée dans la puis­ sance du faire. pour ma part. sous l'effet de la loi. ou littéral. une procédure de vérité. comme le dira Mallarmé. Ou. il est certain que toute pensée émet un coup de dés. Nous avons en effet vu que le péché est une structure subjective. mais il l'est tout autant qu'elle ne pourra penser jus­ qu'au bout le hasard dont ainsi elle résulte. ou de forme littérale d'une procédure de vérité. c'est-à-dire à nouveau permu­ tée. 11. Il est important de comprendre. de la voie de la vie.e. C'est dire que la grâce est pour part soustraite à la pensée qu 'elle rend vivante. c'est la résurrection. La réciproque étant : il n'y a de calcul que de la lettre. la lettre tu. et non une action mauvaise. La lettre mortifie le sujet en tant qu'elle sépare sa pensée de toute-puissance. Le péché n'est rien d'autre que la permutation. Pour Paul. il se pré­ sente comme corrélation disjointe d'un automatisme du faire et d'une impuissance de la pensée. et opère à 1' aveugle. et cette opération. Paul peut dire. Nous avons alors : Théorème 4 : Il n'y a pas de lettre du salut. La condition est elle-même inévitable­ ment en excès sur ce qu'elle conditionne.6-7 : « To ypélflflU a7toKTÉVVEt. donc d'un acte pur. lequel désenchaîne le point d'impuissance de l'automatisme. Cela veut dire qu'il ·n'y a de lettre que de l 'automa­ tisme. c'est-à-dire de la conjonction retrou­ vée de la pensée et du faire. Seule la résurrection rend possible qu'elle redevienne active. Elle est suivie de la mention du « ministère de la mort gravé en lettres (ÈK ypélflflUO'lv) sur des pierres ». cette voie reste morte (elle est en posture de Moi). To ôt 1tVEÜ fla (4>o7totti ». Tant que nous sommes « sous la loi ». La désintrication de la mort et de la vie. C'est ce que j 'appelle.3. il apparaît que ce désenchaînement est une délitté­ ralisation du sujet. dans le sujet. Seule une résurrection redistribue mort et vie à leurs places. Il n'y a de chiffrage que de la mort. La fondation de 1 'universalisme Cor. et de reprendre. Toute lettre est aveugle. Quand le sujet est sous la lettre. avec simplicité : nous sommes dans le péché. C ' est bien pourquoi. La pensée ne peut être relevée de son impuissance que par quelque chose qui excède son ordre. il est clair qu'il va dépendre d'un surgir sans loi. Le salut est le désenchaî­ nement de la figure subjective dont péché est le nom. . où la vie était en position de reste de la mort.1 02 Saint Paul. « Grâce » veut dire que la pensée ne peut rendre raison intégralement de la brutale remise en route. Cette délittéralisation n' est concevable que si on admet qu'une des voies du sujet divisé est translittérale. la figure du chiasme mort/vie. ne peut être relevée. « Grâce » nomme 1 'événement comme condition de la pensée active. ce Paul du poème moderne. que par une opération implaçable qui porte sur la mort et la vie.

poser qu'aucune grâce ne nous est accordée dans 1' existence. 1 3). Qui plus est. De même que sous la loi. car si la justice (ôtKaLOaUVT)) s 'obtient par la loi. 2 . ce n'est plus moi qui vis. sous la loi. La résur­ rection du Christ est aussi bien notre résurrection. le sujet parti­ cipe d'une vie nouvelle dont Christ est le nom. et que le péché (ou désir inconscient) vivait en lui d'une vie autonome . occupait la place du mort. 1 6). de même. 2. Christ est mort en vaim) (Gal. si on entend par « morale )) l'obéissance pratique à une loi. excentré de la vie automatique du désir. brisant la mort où. mais par la foi en Jésus-Christ )) (Gal. il faut revenir vers la mort. c'est Christ qui vit en moi » (Gal. 3 . si 1 ' on persiste à supposer que vérité et justice peuvent s'obtenir par 1' observance des commandements légaux.CHAPITRE VIII L'amour comme puissance universelle Il est donc établi qu'aucune morale. le sujet. .2 1 ). Réciproque­ ment. et nier la résurrection : « Je ne rejette pas la grâce de Dieu . ne peut justi­ fier 1' existence d'un sujet : « Ce n'est pas par les œuvres de la loi que 1 'homme est justifié. le sujet s'était exilé dans la forme close du Moi : « Si je vis. l ' événement­ Christ est proprement l'abolition de la loi. qui n'était que 1 'empire de la mort : « Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi )) (Gal.20). basculé hors de la mort par la résurrection. 2.

Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus. semblant renverser d'un coup toute la dialec­ de la vie elle-même. que vie et mort ne . (TCÀ�­ Sous condition d e l a foi. La loi revient comme articulation tique qui précède. dans ta bouche (cr<o�a) et dans ton cœur (Kapôla) )). Car c'est en croyant du cœur qu'on parvient à la justice. au moment même où il entreprend de destituer la loi et d'élucider son rapport à la convoitise inconsciente. dans le passage de 1 'épître aux Romains que nous avons lon­ guement commenté. la conviction) -. Le traj et d'une vérité. même elle organisait non le discours chrétien. universalise le sujet. et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts. et effectue dans le monde la vérité postévénementielle. Paul. sous le mot « résurrection )). « L' amour est l' accomplissement de la loi )) pw�a v6�ou � ayémTJ. celui du dire indicible. destinant la vérité à tous. Le principe en est que quand le suj et comme pensée s ' accorde à la grâce de l 'événement . d e l a conviction déclarée. est requise. Et certes. 1 0. 1 0. 1 3 . qui énonce. Paul rappelle que « la parole est près de toi. Ce ressaisissement fait loi universelle � ÈV'toÀ� apyla KUL ÔtKala Kat aya6� » (Rom. celle qui. quatrième discours. juste et j ective était le péché . et c'est en confes­ sant de la bouche qu'on parvient au salut (Rom. lui qui était mort. longuement traduit par « charité )). d 'une loi de L 'amour comme puissance universelle 1 07 Cette adresse universelle que la foi. Rom. Le réel de la foi est une déclaration effective. ibid. .4). celle du cœur. voie de la foi. tion (la foi. 1 4). ayétnTJ. Rom. La vérité est mili­ tante ou n ' est pas. pensée et du faire. qui ne nous dit plus grand-chose. Ce n ' est pas le cœur qui sauve. Citant le Deutéronome. nous avertissent du contraire . qui appartient à 1 'esprit et à la vie. VO�oc. Théorème 5 : Un suj et fait loi non littérale de l ' adresse universelle de la vérité dont il soutient le processus . qui est « résurrection )) . c ' est la bouche : C 'est la parole de la foi que nous prêchons.. 8 sq.Saint Paul. v6�ou XptcrToc. et une loi conviction intime. C ' est à mon sens une thèse de portée générale. Il est de 1 ' essence de la foi de se déclarer publiquement. qui donne au suj et fidèle sa consistance. La véritable subj ectivation a pour évi­ « Christ est la fin de la loi )) ( TÈÀoc.). Il semble donc qu' il faille distinguer entre la subj ec­ Déjà la foi ne doit pas être confondue avec la seule tivation légalisante. sous son nom. mais seule la confession publique de la foi installe le suj et dans la perspective du salut. n ' en est pas moins consistant. qui est puissance de mort. suj et mystique. C ' est ce que Paul appelle l ' amour. il pose que « la loi est spirituelle » (6 pour tous de la vie. qui induit son suj et comme détaché des lois étatiques de la situation. pure subj ectiva­ tion. l ' amour nomme une loi non littérale. qui étaient tombés du côté de la loi et dont la figure sub­ rappelle en effet que « le commandement est saint.. loi au-delà de la loi. mais le Notre tâche est de penser l ' antinomie apparente de deux énoncés : 1. la conviction intime. Paul l ' appelle « amour )). 1 2). Il ressaisit les attributs de la puissance Qui plus est. 7.c ' est la subj ectiva­ l 'esprit. la clôture du dence matérielle la déclaration publique de 1 'événement. tu seras sauvé. et nous engagent à poser la question extraordinairement dif­ ficile de l 'existence d 'une loi translittérale. dont nous avons vu que livrée à elle­ relevée par la foi. 1 0). 1tVetl�QTLKO<. il revient à la place de la vie. La fondation de l 'universalisme 1 06 Est-ce à dire que le suj et qui se noue au discours chrétien est absolument sans loi ? Plusieurs indices. selon une autre loi. ne constitue pas par elle-même. 2. Il retrouve l ' unité vivante de la bon.

pour l'homme nouveau. Paul sait bien qu'il n'y a d'amour véritable qu'autant qu'on est d'abord en état de s'aimer soi-même. tvepyou�ÉVTJ >> . n'est que prétention narcissique. et retrouver ce dont la loi nous a sépa­ rés. affirmative. Elle n'est pas encore cette puissance elle-même. tu ne déroberas point : tu ne convoiteras point .réduire la multiplicité des prescriptions légales. 8 sq). et ne dit rien quant au contenu de la réconciliation entre la pensée vivante et l'action. ce qui est tout béné­ fice.et tels autres qu'on pourrait encore citer . 1 3 . encore inef­ fective pour tous.se résument tous dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais on constate que la foi ne fait que déclarer. le sujet. loi de la vérité de la loi. quoique réelle dans le Christ. Mais cette conviction laisse en suspens l'universalisation du « nouvel homme ». Qu'un nouvel agencement de la vie et de la mort soit possible. la foi n'est agissante que par l'amour (Gal. antérieurement à la résurrection. accomplissement de la rupture qu'il consomme avec la loi. qui prétend que le sujet s'anéantit dans un rapport direct avec la transcendance de l'Autre. La foi prescrit une possibilité nouvelle. Mais ce rapport d'amour du sujet à lui-même n'est jamais qu'amour de cette vérité vivante qui induit le sujet qui la déclare. car elle est tout entière subordonnée à la subjectivation par la foi : L 'amour comme puissance universelle 1 09 N'ayez de dettes envers personne. une possibilité pour tous. En effet. Ce passage traduit le double effort de Paul : . La foi dit : Nous pouvons sortir de l'impuissance. non objectale. d'être non littérale. Le « Aime ton prochain comme toi-même » satisfait ces deux conditions (et en outre. Il faut une maxime unique. livré à la mort. car celui qui aime son prochain a accompli la Loi. n'en est pas moins principe et consistance pour 1 'énergie subjective initiée par la déclaration de la foi. .6). Cet impératif unique n'enveloppe aucun interdit. le retour d'une loi qui. cSlàyét1tll <. l'autonomie morti­ fère du désir. . celui du dire intime et indicible. » . confessant la résurrection d'un seul homme. si ce n'est l'amour que vous vous devez les uns aux autres . car c'est à cette multiplicité du commandement que se rapporte. loi de la rupture avec la loi. il est affirmation pure. et c'est ce que d'abord il faut déclarer. La foi prend acte. graver sur la pierre. Ainsi conçue. n 'a aucune raison recevable de s 'aimer lui-même. . la loi d'amour peut même (Paul ne refuse jamais la chance d'une extension des alliances politiques) être confortée par le rappel du contenu de l'ancienne loi. contenu ramené par l'amour à une maxime unique qu'il ne faut pas. par quoi on s 'oublierait soi-même dans la dilection de l'Autre. 5 . de ce que le montage subjectif commandé par la loi n'est pas le seul possible. Paul n'est nullement un théoricien de l'amour oblatif. l'amour est donc l'accomplissement de la Loi (Rom. Il revient à l'amour de faire loi pour que l'universa­ lité postévénementielle de la vérité s 'inscrive continû­ ment dans le monde. La foi est la pensée déclarée d'une possible puis­ sance de la pensée. Une maxime qui ne soit pas suscitation de l'infini du désir par la transgression de l'interdit . publiquement. Et il exige la foi. La fondation de 1 'universalisme sont pas inéluctablement distribués comme ils le sont dans le « vieil ho�e ». pour le sujet chrétien. sauf à retomber dans la mort. tu ne tueras point . et rallie les sujets à la voie de la vie. car.1 08 Saint Paul. » L'amour ne fait point de mal au prochain . Ce faux amour.faire que la maxime soit telle qu'elle exige la foi pour être compréhensible. on en trouve l'injonction dans l'Ancien Testament). C ' est de ce point de vue que l'amour signe. ces commandements : « Tu ne commettras point d'adultère . dans la forme des objets. la résurrection en fait foi. Il relève du quatrième discours. L'amour est. L'amour est donc à . « 7tt<Trt<. Comme le dit fortement Paul.

si je n'ai pas l'amour. est l ' adresse à tous du rapport à soi induit par l ' événement. La nouvelle loi est ainsi le déploiement en direction des autres. c ' est à l ' amour. porte laforce du salut. le salut . l ' amour est précisément fidélité à l ' événement-Christ. allant jusqu ' à soutenir que la foi sans amour n ' est que subj ectivisme creux. Ainsi : Quand je parlerais les langues des hommes et celles des anges.Saint Paul. dans remment contradictoires. cela ne me sert de rien (Cor. 1 3 . et non la foi. exemple (mais le thème est récurrent dans les épîtres) : Néanmoins. 1 3 sq. Et quand il s ' agit de classer les trois opérations sub­ j ectives maj eures de l ' homme nouveau. son surgissement même. qui seul C ' est même à quoi. si je n'ai pas l'amour. que Paul Ce qui donne puissance à une vérité. choses demeurent : la foi. nous avons nous-mêmes cru en Jésus­ Christ. J ' appelle cette puissance universelle de la subjectiva­ tion une fidélité événementielle. Disons qu'une subj ectivation qui ne trouve pas la ressource de puissance de son adresse universelle Pour comprendre la version paulinienne du théorème du militant. Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres. selon une puissance qui destine universellement l ' amour de soi.). ou particulière. L 'amour comme puissance universelle Il l Mais Paul assigne. ayant connu que ce n' est point par les œuvres de la Loi. souvent. on réduit sa pensée. quand j'aurais toute la foi jusqu'à transpor­ ter des montagnes. la foi. Paul ne parle pas de salut (awTT)pla) mais de justification (6tKalwlla). il est utile de partir de deux énoncés appa­ manque la vérité dont en apparence elle est pourtant. Aucune vérité n'est solitaire. je ne suis qu 'un airain qui résonne. non moins vrai qu 'il n ' est sauvé que par l 'amour.27). le seul témoin. qui est toujours d'une grande précision. 1. mais par la foi en Jésus-Christ que l'homme est justifié. On se souviendra au passage que si « j ustifi c ation » retient encore. C ' est pourquoi lui seul. le salut au seul amour. Par effectue dans le monde l'unité de la pensée et de l ' action. sans l ' amour. l ' espérance et l ' amour. car personne ne sera justifié par les œuvres de la Loi (Gal. 1. elle ne sert à rien. et détermine la fidélité subjective. sans la fidélité. et à destination de tous. ou une cymbale qui retentit. l ' espé­ Il s ' agit là du rance et la charité. et non ce rapport lui­ même. mais il est l 'homme est « justifié par la foi » (Rom. et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science . sans hésitation. quand je livrerais mon corps pour être brûlé. L' amour est ce qui fait de la pensée une puissance. la certitude Théorème 6 : accorde la première p lace : « Maintenant donc. qu ' on ne saurait aimer. telle que la subj ectivation (la conviction) le rend possible. et il est vrai que la fidé­ lité est la loi d'une vérité. La fondation de 1 'universalisme llO sous l ' autorité de l ' événement et de sa subj ectivation dans la foi. S ' agissant de la prééminence de 1 ' amour. 2. C ' est ce qu'on peut appeler le théorème du militant. puisque seul 1' événement autorise le sujet à être autre chose qu 'un M oi mort. il faut du reste prendre garde au lexique de Paul. dans sa racine. Il est vrai que 3. 1 3). mais la p lus grande des trois est l ' amour » (Cor. Quand il est question de la subj ectivation par la foi. si je n'ai pas l 'amour. de la puissance de l ' amour de soi. Quand j 'aurais le don de prophétie. L 'amour est exactement ce dont la foi est capable. ou plutôt la conviction. de l ' autre. afin d'être justifiés par la foi en Christ et non par les œuvres de la Loi . Paul semble assigner le salut exclusivement à la foi. le motif légal de la justice. je ne suis rien. Dans la pensée de Paul. D'un côté la déclaration événementielle est fondatrice du sujet . ces trois et l ' amour. avec une énergie comparable. 1 6).

renvoie à l ' endurance. Qu 'en est-il de l ' espérance ? exister dans le monde. � à. l ' amour » (Gal.f1t8à. Ainsi la subjecti­ vation crée-t-elle. KaTà. 1 3 . . Tfi<. le Jugement dernier ? Ce serait l ' espérance d'un événement à venir. Et le réel militant de cet amour est l ' adresse à tous de ce qui la constitue. sous le nom paulinien d' amour. » Mais de quelle justice s ' agit-il ? Paul veut-il dire que 1' espérance de la justice est l ' espérance d 'un jugement. Contre cette classique eschatologie judiciaire. la justice. la foi est comparée à ce qui fait et l ' amour au travail pénible. réj ouit de la vérité ». qui ferait tri entre réprouvés et sauvés. tout simplement. pose que « tro is choses (nian<. Dans Thess. vérité (où Théorème 7 : Le processus subj ectif d'une vérité est une seule et même chose que l ' amour de cette vérité.) » (Cor. l ' amour à. L' espérance. selon le possible indiqué par la résur­ CHAPITRE IX rection d'un seul. et c ' est à cet ultime tribunal de la vérité que se confierait l 'espérance. D ' où résulte que « nous n ' avons nulle énergie contre la ôuvà. Grecs et Juifs. Justice serait rendue. mais seul l ' amour. (Cor. à la patience .À'l8tia<. 5 .À'l8ti<. effectue cette libération. 8). 1. 1 3 ) .] ouyxaipet T!Ï à. « Amour » est le nom de ce labeur. hommes et femmes. 1 3 . plai­ L'espérance sir de la vérité . Autant dire que l ' énergie d'une vérité.yà. à la persévérance. Descriptivement. . ] se . à. dans Rom.yém'l [. rance a trait à la justice. La fondation de l 'universalisme 1 12 signifie. La vérité n ' est demeurent. Comme le dit Paul. 1 0. à. à la peine. que la grâce elle­ même n' est qu ' indication d'une possibilité.n'l) » (Cor. principe de ténacité.6). 1' espé­ dont la forme subjective. 1. œuvre (Ëpyov). « libération ».). Nous avons éclairci surgir.).À'l8tia<. La matérialité de l'universalisme est la dimen­ sion militante de toute vérité. 11.Saint Paul.). Ainsi. l ' espérance (tÀni<. hommes libres et esclaves. Le sujet doit être donné dans son labeur et non seulement dans son Paul. elle est la subj ectivité de la continuation du processus subj ectif. chez Paul et ses successeurs. Paul semble plutôt caractériser l ' espérance comme simple impératif de la continuation. Lui seul est vie de la vérité. La foi autorise qu 'on espère en est qu'elle s 'adresse inlassablement à tous les autres. ce qui la fait la corrélation subjective de la foi et de l ' amour. 1 2 : « C ' est en croyant du cœur qu ' on obtient la justice. au labeur. mais seulement pour la vérité (ùhtèp T�<. .t Paul a l ' intuition que tout sujet est articulation d'une subj ectivation et d'une consistance. 1. Cela veut dire aussi qu ' i l n ' y a pas de salut instantané. elle. est identique à son universalité. qui implique l ' universalité de l ' adresse. « l ' amour [ . l ' espace juste d'une libération . d'obs­ tination. 5). nous l ' avons vu. . 1 3 . la foi j amais pour Paul que « la foi qui se montre agissante par (la charité.

en fonction de ce en quoi on espère ? Y a-t-il un événement à venir qui nous paiera d'avoir péniblement déclaré 1 ' événement qui nous constitue ? L' espérance est alors une connexion événementielle. on reste dans le subj ectif pur. La question est toujours de savoir à quoi on assigne l' énergie militante d'un suj et quelconque. à ima­ giner que le temps nous est compté. Le christianisme a cheminé dans cette tension.Saint Paul. chez Paul. qui se son site réel et contingent. L 'espérance 1 15 neuse des militants récompensés et la dégringolade téné­ breuse des vilains foudroyés. Mais il n ' y a que très peu de concessions. nations » . que le paradis. on a l ' espérance d'un salaire. Sa conviction la plus claire est que la figure La justice est alors une répartition. c ' est-à-dire d ' abord ses ennemis politiques dans la construction des noyaux chrétiens. L' enfer a touj ours eu beaucoup plus de succès. Dépouillons-nous des œuvres des ténèbres. Si on tire du côté de la persé­ vérance. La légitimation de la foi et de l ' amour par l ' espérance est alors purement négative. le sujet se réaligne sur l ' objet. Mais. dans cette vision de l ' espérance. de la justice enfin rendue. L' espérance est traversée par la haine des autres. que la fin du monde est pour bientôt : « Vous savez dans quel temps nous sommes : c ' est 1 'heure de vous réveiller enfin du som­ meil. Tintoret ou Michel-Ange. plus populaire aux yeux de l ' Église. Et. Comment s ' articulent l ' idée du jugement. on a une figure subjective entièrement désinté­ ressée. La doctrine obj ectivante classique est que le Jugement C ' est que l'universalisme est la passion de Paul. car ce qui requiert le sujet. car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru. Il y a une longue histoire de ces deux tendances. l ' amour serait l ' effec­ tivité universalisant. le j our approche. Le problème est de savoir quel rapport l ' espérance entretient avec la puissance. à cette atmosphère apocalyptique et agressive. et celle de la persévérance. dont les réso­ nances politiques durent encore. comme c ' est un homme violent et rancunier (il faut bien que la voie de la mort persiste à diviser le suj et). de fait. artis­ tique et public. Le travail de . et revêtons les armes de la lumière » (Rom. 1 'espérance. comme on voit dans événementielle de la résurrection déborde de toute part les grands tableaux. La nuit est avancée. par le ressentiment. ainsi conçue. tout comme le syndicalisme ordinaire argue des revendi­ cations des gens pour mieux se méfier de leurs emballe­ ments politiques « irréalistes ». sinon qu 'elle est co-ouvrière d'une vérité. est l ' idée que le méchant sera puni. on ne trouve pas chez Paul la conception judiciaire et obj ective de l ' espérance. Renforce-t-elle la puissance du dehors. 1 'espérance paraît difficilement com­ patible avec cette réconciliation dans 1 'universel de la pensée et de la puissance que Paul nomme l ' amour. il consent parfois. Si l ' espérance est plutôt le principe de la per­ sévérance. il lui arrive de laisser entendre que les méchants. Encore moins ordonne-t-il l ' espérance à la satisfaction du châtiment des impies. enfin. De même.e de son traj et. une maxime de persévérance dans ce traj et. qui est la communauté des régalent visuellement du contraste entre l 'ascension lumi- croyants telle que pour l ' instant elle existe. I l ). elle dispose le suj et dans l ' intervalle de deux événements. en Juif des débuts de 1 ' Empire. et que ce n ' est pas un hasard si on 1 ' a nommé « 1 ' apôtre des dernier légitimera les croyants en punissant les incroyants . Si 1 'on tire vers la rétribution finale. en privilégiant presque tou­ j ours la rétribution. 1 3 . C ertes . de l ' impératif : « Il faut continuer » ? Si on tire du côté du jugement. La fondation de 1 'universalisme 1 14 La foi serait l 'ouverture au vrai. et il prend appui sur 1 ' espérance du second pour soutenir sa foi dans le prerruer. ne seront pas vraiment bien traités.

comme confiance en la fidélité du militant. et non représentation de son résultat à venir. de la figure subj ec­ tive de la mort.22). Au contraire. L' espérance indique le réel de la fidélité dans 1 ' épreuve de son exercice. n 'intéresse pas Paul. En défmitive. Le « tous les hommeS )) revient sans trêve. De cet ennemi. ténacité de l ' amour dans l ' épreuve. l ' espérance ne trompe pas (Rom. 1 1 . très rarement. 1. Mais il s ' agit de la défaite. la justification qui donne la vie s ' étend aussi à tous )) (Rom. 5 . sachant que l'affliction produit la patience. Il n' est pas pertinent de faire de la justice distributive sel de son opération. ou l'universalité pra­ homme ou tel peup le. est universelle. L'Enfer.1 16 Saint Paul. c ' est que la 1 ' espérance puisse être un privilège accordé aux fidèles du résurrection n'a aucun sens en dehors du caractère univer­ j our.26). comme universalité présente dans chaque épreuve. Essayons de comprendre ce texte difficile. Elle est coprésente à l 'adresse universelle de l ' amour. à raison justement de sa charge de réel. c ' est la victoire subjective qui produit l ' espérance. un ennemi est identifi able. pour qui « l ' angoisse est ce qui ne trompe pas )). 1 9). 1 5 . et n ' instruit aucun partage judiciaire entre sauvés et réprouvés . fidélité à la fidélité. que toute vic­ toire est en réalité une victoire de tous. de 1 ' excès de réel dont elle résulte. ici et maintenant. 1 5 . L' espérance est subj ectivité d ' une fidélité victorieuse. la patience la fidélité éprouvée. aux yeux de Paul l ' espérance n' est pas espérance d'une victoire objective. de même tous revivront avec le Chrisb) (Cor. On pourrait dire que l ' espérance n' est pas l ' imagi­ naire d ' une justice idéale enfin rendue. Tel accompagne la patience de la vérité. 5 . . Or. mais ce qu i Si Paul ne peut pas ordonner l ' espérance à l ' imagi­ contingence de la grâce : « Par un seul acte de justice. Paul parle au futur : « Le dernier ennemi qui sera détruit c ' est la mort )) (Cor. et de grande portée pour quiconque est le militant d'une vérité : [ . l 'Empire est vaste. On la rapprochera de l ' énoncé de Lacan. à l ' idée d'un « salaire )) de la foi. « comme tous meurent en Adam. . qui ont toutes les apparences de l ' impiété et de l ' ignorance. Certes. dès maintenant entreprise. La justice dont il s ' agit dans l ' espérance peut sans doute se dire mort de la mort. outre qu'il est opposé. L' espérance est « fidélité éprouvée )). dans 1' épreuve du réel. tour­ née vers tous. ] et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire de Dieu. La dimension subj ective qui a pour nom « espérance )) est 1 ' épreuve surmontée. nous nous glorifions même dans les afflictions. Toute victoire remportée. dès lors qu ' i l y va de la le référent de l ' espérance.26). la rôtissoire des ennemis. C ' est ainsi qu 'on peut comprendre 1 ' expression énigmatique « 1' espérance ne trompe pas )) . Rien ne permet de figer des divi­ sions ou des répartitions. de façon velle.2). et non ce au nom de quoi on l ' a surmontée. 1. L'espérance est la modalité subj ective d ' une victoire de l ' universel : « Et ainsi tout Israël sera sauvé )) (Rom. applicable à une voie de la pensée. dans toute victoire. comme ceux auprès de qui le militant doit porter la Nou­ naire d'une rétribution. et la fidélité éprouvée l ' e spérance. de l'unité de la pensée et de la puissance. Mais c ' est un nom générique. doivent d ' abord être vus tique de 1 ' amour. . La fondation de l 'universalisme L 'espérance 117 l 'amour est encore devant nous. Bien plus encore. De même que l 'amour est la puissance générale. L'universalisme de Paul exclut que le contenu de générale. et nullement vision de la récompense ou du châtiment. si locale soit-elle. son nom est la mort. de même l ' espérance tisse la subj ecti­ vité du salut. Nulle place ici pour la vengeance et le ressentiment. L' espérance affirme bien plutôt. de l ' amour de soi comme construction de la pensée vivante.

Théorème 8 : Le suj et se soutient. comme suj et de l 'écono­ mie du salut que pour autant que cette économie est uni­ verselle. et que cette universalité me subsume. Où nous retrouvons un principe paulinien maj eur : le Un n ' est pas accessible sans le « pour tous ». Car. De ce que l ' espérance est pure patience du suj et. De ce point de vue. ne s ' ensuit aucunement qu ' i l faille ignorer ou mépriser les diffé­ rences. L' espé­ CHAPITRE X rance. fait retour vers moi. Mais cela signifie que je ne m' identifie. vers qui fait retour l'universalité à laquelle il travaille.118 Saint Paul. l'espérance n ' a rien à voir avec l ' avenir. I. de ce que l 'avoir-lieu de la vérité qui le constitue est universel. hors vérité. C ' est le « pour tous » qui fait que je suis compté pour un. et déploie à l ' infini une multipli­ cité purement générique. cependant que les étants que ces discours valident sont.dès lors que j e suis l ' ouvrier patient d e l'universalité du vrai . s ' il est vrai qu' au regard de ce que l ' événe­ ment constitue. mais à la clôture du quatrième discours. Que toute procédure de vérité dépose les différences. ces différences. dont Paul. ces opinions. dans ma singularité. ce vers quoi s 'oriente l ' amour. pour inexistant. n' autorise pas à perdre de vue que. Sinon. le fait est qu' il y a des Juifs et des Grecs. ce qui existe est en général tenu. et donc le concerne effectivement. ou pour que la généricité du vrai soit déployée façon immanente. Il n'y a de singularité qu' autant qu ' il y a de l ' universel. Pour Paul. je ne suis riem> (Cor. certes. il n'y a. L' ontologie sous-jacente à la prédication de Paul valo­ rise les non-étants contre les étants. sont ce à quoi on adresse l ' universalité.s ' appelle espérance. de Toute autre attitude renverrait la vérité non au travail de l 'amour (qui est unité de la pensée et de la puissance). qui entend organiser le . que du parti­ culier. Ce qui désigne et expérimente que je participe du salut . c ' est l 'universalité qui est médiatrice de l ' identité. illuministe et mystique. ou plutôt : établit que pour le suj et d'une vérité. et finalement ce qu'il faut traverser pour que l ' universalité elle-même s ' édifie. différences. Reste que ces étants fictifs. ces coutumes. dans la situation (appelons-la : le monde). par les discours établis. l 3 . des non-étants. il y a des On peut même soutenir qu'il n ' y a que cela. C ' est le sens fort de l ' énoncé : « Si je n ' ai pas l ' amour. quant à l 'impératif de sa propre continuation. inclu­ sion de soi dans l 'universalité de l ' adresse. pour le suj et.2). il est capital de déclarer que je ne suis justifié que dans l' �xacte mesure où tous le sont. me concerne. Elle est une figure du sujet présent. Universalité et traversée des différences L'espérance indique que j e ne peux persévérer dans l ' amour que parce que cet amour instaure l'universalité concrète du vrai. il n'y a « ni Juif ni Grec ». La fondation de l 'universalisme Pour Paul.

de différences et de particularités.1 20 Saint Paul. non seulement s ' interdit de stigmatiser les différences et les coutumes. La formule est ce que les communistes chinois nommeront « la ligne de <JLÇ » signifie d ' abord « discernement des différences ». passe l e processus d e leur déposi­ tion subjective. mais de lité ne se présente pas elle-même sous les traits d ' une particularité. · Mais. 1. une raideur impatiente : « Si quelqu'un se p laît à contester. La �� Eiç ÔLaKpiaeLç ÔLaÀoyLa�wv.9. 1. C ' est bien la recherche de nouvelles diffé­ rences. encore faut-il que l ' universa­ C ' est la raison pour laquelle Paul. étant sous la loi de Christ). en le désignant comme porteur. du calendrier. etc. pour le destin du labeur universaliste. mais entend s ' y plier de telle sorte qu ' à travers elles. j ' ai été comme Juif. Avec les Juifs. ontologiquement. Paul manifeste souvent. des nourritures permises ou interdites. rences que s ' attache Paul. pour les en saisir. comme sans loi (quoique je ne sois point sans la loi de Dieu. de tout rite. 1 6). Mais le suj et chrétien n 'est pas un philosophe. afin de gagner le plus grand nombre. comme le raconte Paul. de nouvelles particularités où exposer 1 'universel. comme sous la loi (quoique je ne sois pas moi-même sous la loi). soi-même. e n elles. la définit. avec ceux qui sont sans loi. afin de gagner ceux qui sont sans loi. Il ne s ' agit nullement d'un texte opportuniste. mais selon une succession de problèmes à résoudre. afin de gagner ceux qui sont sous la loi . de les traverser et de les tran s - discuter les opinions. je me suis rendu le serviteur de tous. 1 ) . C ' est bien à l ' impératif de ne pas compromettre la procé­ dure de vérité dans la chicane des opinions et des diffé­ et qui consiste à supposer que. défini par des réseaux de différences. nement. Certes. 1 9 sq. de l 'astrologie. qui porte Paul au-delà du site événementiel proprement dit (le site juif). poussée jusqu ' à l 'expression « servir le peuple ». les pratiquer rences. C 'est qu 'il est capital. avec ceux qui sont sous la loi. ne 14. à son tour. De là que Paul est très méfiant à l ' égard de toute règle. géographiquement.). nous n ' avons pas cette habitude >> (Cor. de le soustraire aux conflits d ' opi­ nions. On ne peut transcender les différences que si la bénévolence à l ' égard des coutumes et des opinions se présente comme une indifférence tolérante aux diffé­ laquelle n ' a pour épreuve matérielle que de pou­ voir. non par une synthèse amorphe. et à l 'affrontement des différences coutumières. et l ' amène à déplacer l ' expérience. Bien entendu. cender. Je me suis fait tout à tous (Cor. c ' est même ce qui. afm de gagner les Juifs . et de savoir. apôtre des nations. masse ». qui affecterait le militantisme universaliste. une philosophie peut sans avoir à renoncer aux différences qui les font se reconnaître dans le monde. d ' autant plus frappante que « ôuiKpL­ maxime maj eure est : « soyez pas un discutant des opinions >> (Rom. 1' existence empirique des différences et leur inexistence essentielle. des rapports sexuels. Car il est de la nature de 1' animal humain. quelles que soient leurs opinions et leurs coutumes. histo­ riquement. Le texte est d'une grande intensité : Bien que je sois libre à l'égard de tous. J'ai été faible avec les faibles. les fidèles des petits noyaux chrétiens ne cessent de lui demander ce qu ' il faut penser de la tenue des femmes. qui combine l ' appropriation des particularités et l ' invariabilité des principes. voire de penser qu'il n'y a qu' elles qui sont vrai­ ment importantes. et . pour Socrate. devant ce flot de problèmes fort éloignés de ce qui pour lui identifie le suj et chrétien. d'aimer poser ce genre de ques­ tions. afm de gagner les faibles. la pensée des gens est en état. De là une tonalité militante très reconnaissable. La fondation de 1 'universalisme Universalité et traversée des différences 121 traj et de la Nouvelle dans l ' étendue entière de l ' Empire. s i on les saisit du travail postévénementiel d'une ne veut d'aucune façon qu'il monopolise et stérilise l ' évé- vérité. 1 1 .

une hérésie singulière. celui de Jean. Que les différences coutumières ou particulières et à ses conséquences. Car si les différences sont le matériau du monde. ce qui est tout de même un excès rétrospectif insupportable. ). 1 4. Tel fait une distinction entre les jours. Ou toi.23) s ' évaluera mieux si l ' on prend deux exemples. car on le voit constamment résister aux pressions qui s ' exercent en faveur des interdits. n' intéresse absolument pas Paul. C ' est tout l ' inverse. d ' en revenir à la résurrection On a souvent considéré que la prédication paulinienne et compatible avec lui : Tel croit pouvoir manger de tout : tel autre. pour des raisons simultanément anecdotiques et essentielles . Point n' est besoin pour cela. tout est permis. a été maintes fois intenté à Paul : les sagé comme simultanément extérieur au trajet de la vérité. Cor. et éviter toute casuistique des coutumes.). 1 4. elle-même incluse dans le devenir de 1 'universel. ce n ' est que pour que la singularité du suj et de vérité. . La fondation de 1 'universalisme 1 22 la foi n' est ni une opinion ni une critique des opinions. les hypo­ thèses astrologiques. des rites. 1. Rom. et singulièrement le plus tardif. s 'échine donc à expliquer que ce quence au regard de la foi. et que celui qui ne mange pas ne juge point celui qui mange [ . et donc la distribution des responsabilités en la matière. ] . fasse trou dans ce ouvrait l ' époque des origines chrétiennes de l ' antisémi­ tisme.23). Paul. Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas. 1 0 sq. en ce que. . ou « ce qui ne résulte pas de la qu' on mange. de toute façon. sauf à considérer que rompre avec une ortho­ doxie religieuse en soutenant.Saint Paul. pourquoi méprises-tu ton frère ? L'étonnant principe de ce « moraliste » finit par se dire : tout est permis (« navra Ë�EO'TlV ». que tout cela peut et doit être envi­ moralisant. et que rien chez lui ne correspond au motif sacrificiel du Dieu crucifié. . à quelque énoncé antisémite que ce soit. même de loin. ou autre chose. Anecdotiques en ce que. 1 4. Universalité et traversée des différences 1 23 matériau. qui mettent à part la particularité juive. Paul va très loin dans cette direction. et il est très étrange qu' on lui ait imputé un moralisme sectaire. la pensée de Paul ne prend nul appui sur le thème d'une identité substantielle du Christ et de Dieu. visiblement. dont il est vrai qu ' elle charge les Juifs d'une culpabilité mythologique écra­ sante. et insistent sur la séparation des chrétiens d ' avec . il polémique contre le jugement moral. qui est faible. foi >>. Il n'hésite pas à dire que « à la vérité. Que chacun ait en son esprit une pleine conviction (Rom. tel autre les estime tous égaux. de l ' intérieur. Or. des observances. Le militantisme chrétien doit être une traversée indifférente des différences mon daines. L' accusation de « déicide » . surtout. le processus historique et étatique de la mise à mort de Jésus. Oui. 1 4. . qui est à ses yeux une dérobade devant le « pour tous » de 1' événement : « Toi. pourquoi juges-tu ton frère ? [ . pour qui seule la résurrection importe. Essentielles. le comportement d 'un serviteur. il faut bien dire qu 'il n'y a dans les écrits de Paul rien qui puisse ressem­ bler.20). de prétendre le juger ou le réduire. à propos desquels le procès d'un sectarisme Grec. des coutumes. dans 1 ' ordre de la particularité. Ce sont bien plutôt les évangiles. et nous avons dit pourquoi. bien antérieure à la théologie trinitaire. bien au contraire. mxvTa Ka8apa >> Et. pressé. femmes et les Juifs. dès lors qu' on y porte l' adresse universelle et les conséquences militantes de la foi (ce qui se dit aussi bien : n' est péché que l ' inconsé­ rebuter ses camarades. 1 0. (Rom. toutes choses sont pures. mais aussi soucieux de ne pas soient ce qu ' il faut laisser être. ] Ne nous jugeons donc plus les uns les autres » (Rom. est une forme du racisme.2 sq. ne mange que des légumes. ou pire. est entièrement absente du propos de Paul. et finalement le fait d ' être Juif.

mais écarte déjà la proposition chrétienne de sa destination universelle. quand il désigne l'universalité de l 'adresse. « Pour le Juif premièrement. dans 1 'héritage du mono­ théisme biblique. reconnaissez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont fils d'Abraham. en revanche. Par exemple : « Gloire. 1 5 . puis pour le Grec » (Rom. pour le Juif premièrement. il accorde même aux Juifs. Cette opération prend appui sur 1 'opposition des deux figures d'Abraham et de Moïse. de sorte que ceux qui croient sont bénis avec Abra­ ham le croyant. Il espère bien être « délivré des incrédules de la Judée » (Rom. qu 'il a connu d'avance » (Rom. et donc du nouveau sujet. Rien de tel chez Paul. la conviction de Universalité et traversée des différences 1 25 Paul. la bénévolence des autorités impériales. à Abraham. homme de la lettre et de la loi. Pour Paul. Dieu n ' a point rejeté son peuple. finalement. ensuite parce que la promesse qui accompagne son élection porte sur « toutes les nations ». honneur et paix pour quiconque fait le bien. C 'est que Paul dispose le nouveau discours dans une constante et subtile stratégie de déplacement du discours juif. Il s 'identifie volontiers. Aussi l'Écriture. note Paul. d'abord parce qu'il a été élu par Dieu pour sa foi seule. Raison pour laquelle Paul non seulement considère comme évident qu'il faille se faire « comme Juif avec les Juifs ». Paul n'aime guère Moïse. mais argue vigoureusement de sa judaïté afm d'établir que les Juifs sont inclus dans 1 'universalité de 1 'Annonce : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Loin de là ! Car moi aussi je suis Israélite.26). a d'avance annoncé cette bonne nouvelle à Abraham : Toutes les nations seront bénies en toi. et ouvre au régime différenciant des exceptions et des exclu­ sions. 1 0). Conscient de ce que le site événementiel de la résurrection reste. et d'autant moins que. C'est la moindre des choses pour qui n'identifie sa foi que par le retour sur lui-même d'une déposition des différences communautaires et coutu­ mières. dont il ne cesse de reconnaître qu'elle est le principe d'historicité de l'événement. une sorte de priorité. mais de l'animer de l'inté­ rieur de tout ce dont elle est capable au regard du nouveau discours. Son rapport à la particularité juive est essentiellement positif. prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi. Nous avons déjà remarqué qu'autant les propos du Christ sont absents de ses textes. de la tribu de Benja­ min. Bien entendu. 1' être-juif en général et le Livre en particulier peuvent et doivent être resubjectivés. autant dire une anticipation de Paul. 2. est que « tout Israël sera sauvé )) (Rom. et que cela lui fut imputé à justice. On voit qu'Abraham est décisif pour Paul. que rassemble un passage de l'épître aux Galates (3 . après la grande guerre dçs Juifs contre 1 'occupation romaine. 1 2. La fondation de l 'universalisme cette particularité. à la différence de celle de Jean. 1 1 .1 24 Saint Paul. « quatre cent trente ans plus tard ))). Paul combat tous ceux qui voudraient soumettre 1 'universalité postévénementielle à la particula­ rité juive. Ce qui sans doute tend à capter. Ce que Paul se propose n' est évidemment pas d'abolir la particularité juive.6) : Comme Abraham crut à Dieu. Abraham est donc une anticipation de ce qu'on pourrait appeler un universa­ lisme de site juif. autant les références à 1 'Ancien Testament y sont abondantes. 1 ). avant la loi (laquelle fut gravée pour Moïse. et non sur la seule descendance juive. . de la postérité d'Abraham.3 1 ). généalogique­ ment et ontologiquement. Mais il ne s'agit jamais de juger les Juifs comme tels. 1ouôa[� npwTOv )) : C'est bien ce qui marque la place première de la différence juive. pour deux raisons très fortes. dans le mouvement qui traverse toutes les diffé­ rences pour que se construise 1 'universel.

de sa réversibilité. en militant visionnaire. . et puissent déclarer 1' événement. sans que la discussion sur ce point entrave le mouvement d'universalisation.). . par exemple. il est absurde de le faire comparaître devant le tribunal du féminisme contempo­ rain. le Livre sert à la subjectivation : « Il nous a appelés. de Julie. L'unique question qui vaille est de savoir si Paul. compte tenu de l'époque. ce que personne n ' est à 1 ' époque prêt à mettre en question. et qu'un événement. ce que Paul entreprend.4). 1 2). Au fond. énonce sur les femmes des choses qui nous conviennent aujourd'hui. 1. dans la foulée : « [ . On concédera. La technique de Paul est alors ce qu'on pourrait appe­ ler la symétrisation seconde. par exemple que le mari a autorité sur sa femme. quoique souvent soutenu. et bien­ aimée celle qui n'était pas la bien-aimée » (Rom. qui ne veut pas qu'on ergote indéfiniment sur les cou­ tumes et les opinions (ce serait compromettre la transcen­ dance de l'universel dans les partages communautaires). en un second temps. qui. ou de la sœur de Nérée.7. il est tout aussi faux. dans sa variante dite isla­ mique. que Paul soit le fondateur d'une misogynie chrétienne. dès qu'il est question des femmes. À partir de quoi le problème est de combiner. active le « pour tous » dont l'Un du monothéisme véritable se soutient. dans un pre­ mier temps. selon les circonstances. qui. et fier de 1 'être. Nous ne dirons certes pas que Paul. entend bien que les femmes participent aux assemblées des fidèles. 9. 1 6 . à la lumière de l'énoncé fondamental qui pose que dans l 'élément de la foi « il n'y a ni homme. Mais. Le mariage. mais c'est le mari » (Cor. 7. est plutôt progressiste ou plutôt réactif en ce qui concerne le statut des femmes. et il faut tout de même toujours citer aussi cette continuation : « et pareillement. Paul ne veut que rappeler qu' il est absurde de se croire propriétaire de Dieu. La fondation de 1 'universalisme Juif entre les Juifs. Il n'avait aucune envie de se priver de la présence à ses côtés de « Perside. Mais. qui a beaucoup travaillé pour le Seigneur » (Rom. où il est question du triomphe de la vie sur la mort quelles que soient les formes commu­ nautaires de 1 'une et de 1' autre. on va en quelque sorte neutraliser la maxime inégalitaire par la mention. 1. non seulement d'entre les Juifs.24 ). 1 0). le mari n'a pas autorité sur son propre corps. ] et que le mari ne répudie point sa femme » (ibid. mais encore d'entre les païens. Horreur ! Oui. Rappel où. D'où une technique du balancement. mais c'est la femme » (ibid. Car le texte continue. selon qu'il le dit dans Osée : J'appelle­ rai mon peuple celui qui n'était pas mon peuple. en la circonstance la différence des sexes. Un point décisif est en tout cas que Paul. ] que la femme ne se sépare point de son mari » (Cor. . une fois de plus. Paul commence évidemment par la règle inégalitaire : « J'or­ donne [ . la ressource d'énergie et d'extension qu'une telle participation égalitaire pouvait mobiliser. est d'une actualité certaine : les femmes doivent­ elles couvrir leurs cheveux quand elles vont dans un lieu . . et de disposer la situation globale de telle sorte que 1 'universa­ lité puisse faire retour sur les différences particulari­ santes. après tout. Ce qui lui permet à la fois de ne pas entrer dans des controverses sans issue quant à la règle (qu'il assume au départ). Prenons une question. marque toutes les interventions de Paul sans exception. Il a compris. ni femme ». et dont il est juste de considérer qu'au bout du compte c'est une invention progressiste. mais. est de faire passer 1 'égalitarisme universali­ sant par la réversibilité d 'une règle inégalitaire.1 26 Saint Paul.). D'où la formule : « La femme n'a pas autorité sur son propre corps. la bien-aimée. pour que s'y glisse implicitement le rappel que ce qui importe est le devenir universel d'une vérité. Pour ce qui concerne les femmes. cette exigence avec 1' évidente et massive Universalité et traversée des différences 1 27 inégalité qui affecte les femmes dans le monde antique.

Il admet donc que « toute femme qui prie ou prophétise. 1. en vertu de la symétrisation seconde. que « Christ est le chef de tout homme. et montrer. la femme n ' est point sans l 'homme. férencie dans 1 'universalité de la déclaration aboutit. la tête non voilée. de même 1 'homme existe par la femme. rappelant opportunément que tout homme naît d'une femme.5). 1. convo­ quée à la déclaration. et non à des contraintes unilatérales. qu ' elles peuvent accueillir la vérité qui les traverse. L' argument est que les longs cheveux des femmes indiquent une sorte de carac­ tère naturel du voilement.3).128 Saint Paul. pas du tout. Paul déclare sans doute. est considérable). dans 1 ' épreuve de leur partage. . On dira : mais cette contrainte est uniquement du côté des femmes. la puissance de l'universel sur la différence comme diffé­ rence qu 'il est ici question. reconduit toute cette construc­ tion inégalitaire à une essentielle égalité : « Toutefois dans le Seigneur. » Ainsi Paul reste-t-il fidèle à sa double conviction : au regard de ce qui nous est arrivé. déshonore son cheh (Cor. tout le monde pense dans le milieu ori�ntal où l ' apôtre tente de fonder des groupes militants . dans inversement. Car. ne rendent pas des sons distincts. La question semble réglée : Paul propose un solide fondement religieux à l ' infériorisa­ tion de la femme. . 1 'universalité doit s ' exposer à toutes les différences. que nous universalisons par une fidélité (amour) et à quoi nous identifions notre consis­ tance subjective dans le temps (espérance). Il n'en est rien. 8). et c 'est là une inégalité flagrante. Les différences nous donnent. Comme le dit Paul. Eh bien. au regard du monde où la vérité procède. les différences sont indifférentes. 1 4. dans le récit de la Genèse : « L'homme n'a pas été tiré de la femme. Ce qui importe. L a fondation de 1 'universalisme public ? C ' est ce que. 1 1 . elle doit se voiler. esclave ou libre. que nous subjectivons par une déclaration publique (foi). mais la femme a été tirée de 1 'homme » (ibid. La nécessité de traver­ Universalité et traversée des différences 1 29 ble dans le vieux mot « cheh) qui l ' autorise à passer de cette considération théologico-cosrnique à l 'examen de la périlleuse question du voile des femmes. qui témoigne en somme d ' une acceptation de la différence des sexes. Pour Paul. et dont le culte de 1 ' empereur est la version romaine . que 1 'homme est le chef de la femme. trois lignes plus loin. il déshonore son cheh. qui. comme une flûte ou une harpe. de même que la femme a été tirée de 1 'homme. et c ' est l ' unique raison pour laquelle. de telle sorte que soit manifeste que 1 'universalité de cette déclaration inclut C ' est de des femmes qui entérinent qu 'elles sont femmes. un « toutefois » (rrÀ�v) vigoureux introduit la symétri­ sation seconde. ce qui pour Paul veut dire : déclarer publiquement sa foi. comment reconnaîtra-t-on ce qui est joué sur la flûte ou sur la harpe ? » (Cor. rences leur capacité à porter ce qui leur advient d'universel que 1 'universel même avère sa réalité : « Si les objets inani­ més qui rendent un son.7). Car. et qu'il est tout aussi honteux pour un homme d ' avoir les cheveux longs que pour une femme de les avoir courts. C ' est même l 'équivoque du mot « Keq>aÀ� » (encore audi- Et. Car Paul prend soin de préciser que « si un homme prie ou prophétise la tête couverte. comme on s ' y attend. comme font les timbres instrumentaux. 1 1 . l ' univocité reconnaissable de la mélodie du Vrai. en écho d'une vision hiérar­ chique du monde alors partout répandue. et qu 'il est pertinent de redou­ bler ce voile naturel d'un signe artificiel. ni 1 'homme sans la femme. visiblement. à des contraintes symétriques. Juif ou Grec. ce qui est important est qu ' une femme « prie ou prophéti se >> (qu ' une femme puisse « prophétiser >>. ce n 'est qu'en reconnaissant dans les diffé­ l ' élément contingent des coutumes . c ' est que les différences ser et d' attester la différence des sexes pour qu 'elle s ' indif­ portent 1 'universel qui leur arrive comme une grâce. et 1'universalité du vrai les dépose . 1. et que Dieu est le chef du Christ >> (Cor. L' appui est pris. homme ou femme. la vraie honte pour une femme est d 'être rasée.

dans les déplorations de 1 'Ecclésiaste. sur cette question. pour autant que nous y ayons accès. la résurrection n'est qu'une assertion mythologique. Dire « le Christ est ressuscité » est comme soustrait à 1 'opposition de 1 'universel et du particulier. et sur les conséquences inévitables. La césure paulinienne porte en réalité sur les condi­ tions formelles.CHAPITRE XI Pour conclure Nous avons sous-titré ce livre « La fondation de l'uni­ versalisme ». pour nous. bien entendu. encore illisible. Après tout. d'une conscience-de-vérité enracinée dans un événement pur. ou dans 1 'intensité amoureuse dont témoignent les poèmes de Sapho. est que cette césure ne porte pas sur le contenu explicite de la doctrine. L'uni­ versalisme réel est tout entier présent. La difficulté. Dire « la suite des nombres premiers est illimitée » est d'une universalité indubitable. . Seule cette césure éclaire l'immense écho de la fondation chrétienne. dans tel ou tel théorème d'Archimède. ou. dans certaines pratiques poli­ tiques des Grecs. déjà. une puissante césure. dans l 'enseignement de Jésus. un titre excessif. puisque c'est un énoncé narratif dont nous ne pouvons assumer qu'il soit historique. Il l ' est tout autant dans Le Cantique des can­ tiques. Il y a cependant avec Paul. inversé en nihilisme. dans une tragédie de Sophocle. C 'est.

Paul n 'est-il pas un spécialiste des catégories générales de tout universalisme ? On lèvera l 'obj ection en disant que Paul n ' est pas phi­ losophe. sur la produc­ tion d'un universel. C ' est pourquoi. Que cet événement singulier soit de l 'ordre de la fable interdit à Paul d 'être un artiste. ou à l ' autofondation conceptuelle. ni transcendantal ni substantiel. il est requis qu'un évé­ nement. sur les lois de l'universa­ lité en général.ou d'une société. sorte de grâce surnuméraire à toute particularité. La pensée n ' est universelle que quand elle s 'adresse à tous les autres. ou un révo­ lutionnaire de l ' État. laquelle. ou bien se met sous condition des procédures de vérité réelles. politique. 1 'universalisme. Une vérité ne relève j amais de la Critique. le Grec. y compris le militant solitaire. les . la pensée et la puissance. Il n'y a pas d ' instance devant identifié comme philosophe. Mais dès lors que c ' est selon 1 ' universel que tous sont comptés. indistingue le dire et le faire. ou bien s 'ordonne à la fondation. partant de la pro­ lifération mondaine des altérités (le Juif. Que l 'événement (ou l ' acte pur) invoqué par les antiphilosophes soit fictif ne fait nul obs­ tacle. e n même temps que. Ce qu ' il revient en propre à Paul d'avoir établi est qu ' il n'y a de fidélité à un tel événement que dans la résiliation des particulari smes communautaires et la détermination d'un suj et-de-vérité qui indistingue l ' Un et le « pour tous ». bien que concrète­ ment destiné à s ' inscrire dans un monde et dans une société. l a dimension fictive de cet événement destitue la prétention à la vérité réelle. ni quant à la destina­ tion. elle ne saurait être laquelle faire comparaître le résultat d'une procédure de vérité. J ' ai moi-même soutenu que le propre de la philosophie n ' était pas de produire des vérités universelles. Elle ne se soutient que d' elle-même. qui est une production subj ective absolue (non relative). parce que justement il assigne sa pensée non à des généralités conceptuelles. mais d 'organiser leur accueil synthé­ tique en forgeant et en remaniant la catégorie de Vérité. étant entendu que « théorique » ne s ' oppose pas ici à « pratique >>. comme Paul en témoigne exemplaire­ ment. Antiphilosophe de génie. entièrement défini comme militant de la vérité dont il s ' agit. mais à un événement singu­ lier. et dans cette adresse elle s ' effectue comme puissance. et elle est corrélative d'un suj et de type nouveau. mais lui interdit aussi tout accès à la subj ectivité philosophique. La césure paulinienne ne s ' appuie donc pas. amour). ni quant à 1' origine.1 32 Saint Paul. 1 'universel. en ce qu ' il est un des tout premiers théoriciens de soit ce dont on part pour déposer les différences. Pour ce qui est de l ' origine. pour nous. à un seul énoncé (le Christ est ressuscité). Paul avertit le philosophe de ce que les conditions de 1 ' universel ne peuvent être conceptuelles. il s ' ensuit que ce qui s ' édifie est la sub­ somption de l 'Autre sous le Même. Il faut donc dire : Paul est un théoricien antiphiloso­ phique de l 'universalité. c ' est Nietzsche qui s ' est brisé). ou un savant. Paul est fon­ Pour conclure 133 phique. Une seconde difficulté est alors que Paul pourrait être prédicative ou judiciaire. ou chez Nietzsche (la « grande politique >> de Nietzsche n ' a j amais cassé en deux l 'histoire du monde. dans un élément mytholo­ gique implacablement réduit à un seul point. Pour Paul. 1 ' événement de vérité destitue la Vérité philoso- Pour ce qui est de la destination. art. Paul montre dans le détail comment une pensée universelle. Auguste Comte définissait le philosophe comme « spécia­ liste des généralités » . C ' est pourquoi on peut la nommer une césure théorique. comme c ' est le cas dans les procédures de vérité effectives (science. dateur. mais à réel. Elle porte. La fondation de 1 'universalisme détaché de toute assignation obj ectiviste aux lois particu­ lières d'un monde . Il l ' est tout autant chez Pascal (c ' est le même que pour Paul).

que prétend le sujet d'une vérité. toujours Il ne s ' agit nullement de fuir le siècle. conformer. de ce « renouvellement ». doit. comme différence absolue. et par le travers de toutes les différences. en altérant tion. C ' est le cheminement d'une distance par rapport à la particula­ rité touj ours sub si stante . une traversée inventive. etc . les libres. pour deux raisons maj eures. dans la pensée. et non nveu�a. et seul l 'univer­ sel la relève. institue comme différence absolue entre la vie et la mort le moindre fragment de réalité. quand il le faut.9) parle du Christ comme du « nom qui est au-dessus de tout nom » . dans le siècle une pensée non conforme. une substance fermée. ici. La production du Même est elle-même interne à la loi du Même.2). il faut vivre conduite à vérifier sa fermeture. Contre 1 'universalisme pensé comme production du Même. dans les camps. n' étant plus qu 'un corps aux lisières de la mort. L'universel n ' est pas la négation de la particularité. Or la production par les nazis des abattoirs concentrationnaires obéissait au principe opposé : la création en masse de cadavres juifs avait pour « sens » de délimiter 1' existence de la race supé­ rieure. et que cette différenciation incessante de l ' infime est une torture. Voilà ce qu' est Paul nous dit : il est touj ours possible que pense . 1 2. Et la clef de cette transforma­ universalisant. être transformé. où chacun. fait que le Même est ce qui se conquiert. Il s ' agit de soutenir une non-conformité à ce qui touj ours nous conforme. selon toutes les coutumes. C ' est le le carnage. Toute p articularité est une conformation. sous l ' injonction de sa foi. de là qu' il vaut mieux ne pas traduire par "esprit"] » (Rom. etc. à ce qui attribue des prédicats et des valeurs hiérarchiques aux sous­ ensembles particuliers. L'adresse à l ' autre du « comme soi-même >> (aime l ' autre comme toi-même) était ce que les nazis voulaient abolir. L' épître aux Philippiens (2 . on a récemment prétendu qu ' i l trouvait son emblème. La production d 'égalité. Mais il doit circuler dans la tour. Tout nom dont une vérité procède est un nom d' avant la tour de Babel. est qu 'une condition nécessaire de la pensée comme puissance (laquelle. Comme le dit superbement Paul : « Ne vous conformez pas au présent siècle. comme tout autre. à partir de 1 'universel. La fondation de l 'universalisme femmes . n ' est pas dialecticien. La dissolution dans l 'universel de l ' identité du suj et sujet qui. mais soyez transformés par le renouvellement de votre pensée [vouç. un conformisme. est dans la pensée.1 34 Saint Paul. qui concerne plus directement Paul. e t d e 1 ' É gal ( i l n'y a plus n i Juif ni produit Grec. La seconde. y compris. L' espérance est plus grande que ces nominations. C ' est toujours à d e tels noms. rappelons-le.). Tous les noms véridiques sont « au­ dessus de tout nom ». des différences sont les signes matériels de 1 'universel. Mais sans se laisser former. on voit qu ' au contraire le camp produit à tout instant des différences exorbitantes. Le « comme soi­ même » de 1 ' aryen allemand était précisément ce qui ne se 1 35 Pour conclure Cette logique subj ective aboutit pour le suj et à une indifférence aux nominations séculières. plutôt qu' aux noms fermés des langues particulières et des entités closes. par avec lui. La première est qu ' en lisant Primo Levi ou Chalamov. comme le fait la symbolique mathématique. les homme s. sinon son aboutissement. Paul. les esclaves. maxime de Paul. notre propre altérité. est absolument égal à tout autre. dans un labeur ininterrompu. d u Même . ) . la déposition. en elle et hors d' elle. Cet « argument » est une imposture. nous y avons insisté. est amour) est que celui qui est militant de la vérité s ' identifie lui-même. bien plutôt que le siècle. Ils se laissent décliner et déclarer. laissait proj eter nulle part. La pen­ sée est dans l ' épreuve de la conformité. de cette épreuve. dans toutes les langues.

. dans le dialogue de Zarathoustra avec le chien de feu. L a fondation de 1 'universalisme un suj et. même fort lointains. et de nous surprendre de sa grâce. il ne sert à rien d ' attendre. qui est la voie de la mort. sa dette envers ce Paul qu'il accable de sa vindicte. C ' est lui qui soutient l ' universel. car il est de l ' essence de l ' événement de n'être précédé d'aucun signe. faut-il attendre ? Certes pas. dit que les événements véritables arrivent sur des pattes de colombes. et non la conformité. Bien des événements. sur ce point comme sur beaucoup d' autres. Il aurait dû reconnaître. exigent encore qu'on leur soit fidèle. La pensée n' attend pas. >> . quelle que puisse être notre vigilance. Mais si tout dépend d 'un événement.136 Saint Paul. Nietzsche. sauf pour qui succombe au profond désir de la conformité. qu ' ils nous surprennent au moment du plus grand silence. et elle n ' a j amais épuisé. 2 ) : « Le j our du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. N ' est universel que ce qui est en exception imma­ nente. En outre . Première épître aux Thessaloniciens (5 . sa réserve de puissance.

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