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« Les Dames galantes »

au fil  des mots 006

 Il y a encores une autre dispute et question sur ces fous enragez et marys dangereux,
cocus, à sçavoir sur lesquels des deux ilz se doivent prendre1 et vanger, ou sur leurs femmes,
ou sur leurs amants.

1 « auquel des deux ils doivent s’en prendre et en tirer vengeance, ou à la femme, ou
à l’amant »

 Il y en a qui ont dit seulement sur la femme, se fondant sur ce proverbe italien qui dit
que morta la bestia, morta la rabbia o veneno 2 ; pensans, ce leur semble, estre bien allegez3 de
leur mal quand ilz ont tué celle qui fait la douleur, ny plus ny moins que font ceux qui sont
mordus4 ou piquez de l’escorpion5 : le plus souverain remede qu’ilz ont6, c’est de le pren-
dre, tuer ou l’escarbouiller7, et l’applicquer sur la morsure ou playe qu’il a faite ; et disent
volontiers et coustumierement8 que ce sont les femmes qui sont plus punissables. J’en-
tends9 des grandes dames et de haute guise10, et non des petites, communes11 et de basse
marche12 ; car ce sont elles, par leurs beaux attraits, privautez13, commandements et paro-
les, qui attacquent les escarmouches, et que les hommes ne les font que soustenir14 ; et que
plus sont punissables ceux qui demandent et levent15 guerre que ceux qui la defendent16 ;
et que bien souvent les hommes ne se jettent en tels lieux perilleux et hauts sans l’appel
des dames, qui leur signifient17 en plusieurs façons leurs amours ; ainsi qu’on voit qu’en
une grande, bonne et forte ville de frontiere, il est fort malaisé d’y faire entreprise18 ny
surprise, s’il n’y a quelque intelligence19 sourde20 parmy aucuns de ceux du dedans, ou qui
ne vous y poussent, attirent, ou leur tiennent la main21.

2 Bonaventure des Périers, Nouvelles recreations (1558), incipit de la Nouvelle XC (De


l’invention d’un mary, pour se venger de sa femme) :
Plusieurs ont esté d’opinion que, quand une femme fait faulte à son mary, il s’en doibt plustost prendre à elle
que non pas à celuy qui y ha entrée, disant que qui veult avoir la fin d’un mal, il en fault oster la cause, selon
le proverbe italien : Morta la bestia, morto il veneno ; et que les hommes ne font que cela à quoy les
femmes les invitent, et qu’ilz ne se jettent volentiers en lieu auquel il n’ayent quelque attente par l’attraict
des yeux ou du parler, ou par quelque aultre semonce [invitation, sollicitation].
Il y a là, me semble-t-il, une source directe du passage.

Brantôme s’autorise une ellipse pour morta la bestia, morta la rabbia o [morto il] veneno :
morte la bête, morte la rage, ou bien morte la bête, mort le venin ; il y a hésitation en ita-
lien entre la forme ancienne veneno et celle, plus récente et dissimilée, veleno.
3 « soulagés »
4 être mordu par un scorpion relève de l’exploit ; cela dit, l’erreur n’a rien d’excep-
tionnel : Tertullien consacre le début de son Scorpiace à exposer avec clarté comment l’ani-
mal pique avec son dard, ce qui n’empêche pas E.-A. de Genoude qui traduit l’œuvre en
français de choisir pour titre Le scorpiâque, antidote contre la morsure des scorpions (1852).
5 la forme castillane est escorpión
6 « qu’on a, dont on dispose »
7 Rabelais décrit Comment ung moyne de Seuillé saulva le cloz de l’abbaye du sac des enne-
mys : « Ez ungs [frère Jean des Entommeures] escarbouilloyt la cervelle, ez aultres rompoyt
bras et jambes », première attestation du verbe dont Ronsard va utiliser une forme à méta-
thèse qui s’imposera : « La Fortune desfie Les humaines raisons, & sans avoir lié Sa force à nos
conseilz les escrabouille au pié » [Marty-Laveaux, La Langue de la Pléiade 1891, enregistre et
illustre le verbe, p. 270 ; le Lexique de Ronsard 1895, de Louis Mellerio, n’en fait pas état]
8  « d’ordinaire »
9 « je veux dire »
10 « de haut parage »
11 « roturières » (qui appartiennent au commun)
12 « d’humble condition » cf. de bas étage ; voir Montaigne :

Singulières explications de Mérimée et Lacour :


On appelait Marche, un pays de frontières, nécessairement exposé à bien des incursions, et par-
tant habité par des gens pauvres et vivant misérablement. [tome XI (1891), p. 91, note 2]
Marche est ici pour Marque : rang honorifique. [tome XIII (1895), ERRATUM, p. 203] {cf. hôte de mar-
que ; homme de marque, 1585, chez Noël du Fail}
13 « familiarités »
14 série de métaphores guerrières ; Littré livre la clé de la première expression :
« Attacher l’escarmouche, la mettre en action par un premier mouvement, une première ten-
tative » et donne un exemple tiré d’Amyot : « Il y eut quelques-uns des Romains qui coururent
après, et cela fut cause d’attacher l’escarmouche » — TLFi : Le syntagme ital. attaccare la scara-
muccia : fr. attaquer une escarmouche « commencer, engager (une escarmouche) » attesté en
ital. par Varchi ds Storia fiorentina [composée à partir de 1547] est passé en fr. dep. 1549
(RABELAIS, la Sciomachie, III, 404 ds HUG.).
En substance : les femmes ouvrent les hostilités, les hommes se contentent de résister
aux assauts (ne les font que soustenir).
15 Grandgousier dit de même « il me desplaist par trop de lever guerre », d’entrer en guerre
16 « qui sont sur la défensive »
17 « leur font savoir »
18 « attaque, assaut »
19 « connivence, complicité, entente » cf. vivre en bonne intelligence
20 « clandestine, secrète »
21 (vocabulaire de l’équitation) Littré, main, 41o : « Tenir la main à un cheval, hausser la
main de la bride pour le conduire à sa volonté »
 Or, puisque les femmes sont un peu plus fragiles que les hommes, il leur faut pardon-
ner22 et croire que, quand elles se sont mises une fois à aimer23 et mettre l’amour dans
l’ame, qu’elles l’executent à quelque prix que ce soit24, ne se contentans (non pas toutes)
de le couver là-dedans, et se consumer peu à peu, et en devenir seiches25 et allanguies26, et
pour ce en effacer leur beauté, qui est cause qu’elles desirent en guerir et en tirer du plai-
sir, et ne mourir du mal de la furette27, comme on dit.

22 « il faut leur pardonner »


23 « une fois qu’elles se sont mises, à partir du moment où elles se sont mises à aimer »
24 (nous dirions : à tout prix)
25 « desséchées, amaigries » cf. Montaigne « Ainsi faisoyent les Egyptiens, qui, au milieu de
leurs festins, et parmy leur meilleure chere, faisoient aporter l’Anatomie seche [la momie] d’un
corps d’homme mort, pour servir d’advertissement aux conviez [convives] »
26 « affaiblies »
27 (À en croire la tradition commentariale, « Dans ce proverbe, la furette est prise pour
l’hermine, qui, dit-on, aime mieux se laisser prendre que de se salir. »)

Antoine Nicolas DUCHESNE


[1747-1827]
Manuel du naturaliste ,
1771, p. 222.

On voit que la légende


se rapportant à la furette
qui se meurt d’amour
a perduré
jusqu’au dernier tiers
du XVIIIe siècle
et
chez des auteurs
souvent
mieux informés.

BUFFON
Histoire naturelle
tome VII (1758)
p. 210
source partielle au moins
de Duchesne, fait preuve
d’une grande prudence
en se retranchant derrière
les allégations de
Conrad Geßner [1516-1565].
Conradi Gesneri medici Tigurini Historiæ Animalium Lib. I de Quadrupedibus uiuiparis
(Livre Ier de l’Histoire des Animaux, de Conrad Geßner, médecin zurichois :
« Les quadrupèdes vivipares »)
chez Christoph Froschauer, Zurich, 1551
ℓ. 8 : Fœmina cum libidine ardet, niſi maris copia detur, intumeſcit & moritur.
(Quand la femelle est en chaleur, faute de trouver un mâle avec lequel s’accoupler,
elle enfle et meurt.)

Dernière pièce au dossier : l’ethnologue Eugène Rolland [1846-1909], dans sa Faune populaire
de la France, tome VII : Les mammifères sauvages, complément (1906), p. 149, cite le passage de
Brantôme et ajoute
« La femelle du furet, privée de mâle, ne tarde pas à mourir d’une inflammation des
parties génitales, que les éleveurs appellent le mal du bouton. » Paris, r. p.*
* recueilli personnellement

D e fait, la femelle risque de mourir d’anémie œstrogénique aplasique ou hyperœstro-


génisme primaire : la furette qui n’est pas couverte continue à produire des œstro-
gènes, dont le niveau élevé inhibe l’hématopoïèse par la moelle osseuse.

 Certes, j’ay cogneu plusieurs belles dames de ce naturel, lesquelles les premieres ont plus-
tost recherché leur androgine28 que les hommes, et sur divers sujets29 : les unes pour les
voir beaux, braves, vaillants et agreables ; les autres pour en escroquer30 quelque somme
de dinari 31 ; d’autres pour en tirer des perles, des pierreries, des robes de toille d’or et d’ar-
gent, ainsi que j’en ay veu qu’elles faisoyent autant de difficulté32 d’en tirer comme un
marchand de sa denrée33 (aussi dit-on que femme qui prend se vend34) ; d’autres pour
avoir de la faveur de la cour ; autres des gens de justice, comme plusieurs belles que j’ay
cogneu qui, n’ayans pas bon droit, le faisoyent bien venir par leur cas35 et par leurs beau-
tez ; et d’autres pour en tirer la suave substance36 de leur corps.

28 « leur âme sœur » (su media naranja)


TLFi :
1555 « individu chez lequel sont réunis les organes des deux sexes » (P. BELON, Nature des oyseaux, 17
ds R. Philol. t. 43, 1931, p. 176 : Icy ne comprendrons les Hermaphrodites autrement nommez Andro-
gynes); […] ; b) 1771 bot. (Trév. : les unes [les plantes] ont les deux sexes dans la même fleur. Vaillant
les a nommées Androgynes).
Empr. au lat. androgynus (< gr. ἀνδρόγυνος « qui participe des deux sexes », PLATON, Conv., 189e ds
BAILLY) attesté dep. CICÉRON, Div., I, 98 ds TLL s.v., 37, 72; cf. avec l’emploi fig. lat. androgunē, sur-
nom donné à une femme au comportement masculin, VALÈRE MAXIME, 8, 3, 1, ibid., 38, 4.
Malgré l’étymologie et l’appartenance du vocable à un registre savant, le mot est fréquem-
ment (et jusqu’au dernier quart du XVIIIe siècle) écrit androgine. (On peut débattre sans
fin de la validité de l’homonymie androgyne ~ hermaphrodite [ἑρμαφρόδιτος].)

Le terme employé par l’écrivain renvoie à l’exposé d’Aristophane dans le Banquet, de Platon ;
au début du monde, il y aurait eu trois sexes : le double-mâle, le double-femelle, et le
mâle-femelle. Zeus, craignant leur puissance, les fit couper en deux ; depuis, chaque moi-
tié désire et cherche l’autre, « ζητεῖ δὴ ἀεὶ τὸ αὑτοῦ ἕκαστος σύμϐολον » (σύμϐολον / súmbo-
lon étant ce que Plaute traduit par tessera hospitalis, signe de reconnaissance, en général
l’une des deux parties complémentaires d’un objet, susceptibles de se superposer l’une sur
l’autre ou de se rejoindre exactement, marquant un pacte d’hospitalité réciproque [ξενία]
entre deux familles, souvent un dé [ἀστράγαλος, κύϐος] brisé — cf. les ‘indentures’ liant
l’apprenti à son patron, document divisé en deux suivant une ligne dont le tracé est inten-
tionnellement très irrégulier).
29 « pour diverses raisons »
30 « pour leur soutirer » (cf. les 3 occurrences de tirer qui suivent) ; l’italien scrocco
désigne un écornifleur, un parasite (qui vit aux crochets d’une dupe), puis quelqu’un qui
se débrouille pour vivre aux dépens d’autrui
31 Maurice Rat : « dinars (monnaie d’or arabe) » ; mais le latin dēnārĭus (d’où notre « de-
nier ») a d’abord donné l’italien denaro et l’espagnol dinero ; la désinence -i montre qu’il
s’agit d’un pluriel italien. En outre, « dinar » n’est pas attesté avant 1697.
32 « j’en ai vu qui se faisaient autant scrupule »
33 « marchandise »
34 le second volet, traditionnel, prétend que « femme qui donne s’abandonne »
35  « leur sexe »
36 c’est-à-dire ce que Brantôme a déjà appelé « cette douce liqueur »

 J’ay veu plusieurs femmes si amoureuses de leurs amants que quasi37 elles les suivoyent ou
couroient à force38, et dont le monde en portoit la honte pour elles.

37 « à peu près, pour ainsi dire, pour un peu, c’est tout juste si… pas »
38 (métaphore cynégétique) « qu’elles donnaient l’impression de les poursuivre et de
les traquer » [comme des cerfs, à la chasse à courre] ; à force « jusqu’à épuisement »,
cf. Commynes
Encores en cette chasse [Louis XI] avoit quasi autant d’ennuy, que de plaisir : car il y prenoit grande peine,
pourtant qu’il couroit les cerfs à force, et se levoit fort matin, et alloit aucunesfois loin, et ne laissoit
point cela pour nul temps qu’il fi‹s›t : et ainsi s’en retournoit aucunesfois bien las, et quasi tousiours cour-
roucé à quelqu’un : car c’est matiere qui n’est pas conduite tousiours au plaisir de ceux qui la conduisent…
et Montaigne

et, pour à force « jusqu’à épuisement », Ronsard


Escoute, buscheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?

 J’ay cogneu une fort belle dame si amoureuse d’un seigneur de par le monde, qu’au lieu
que les serviteurs ordinairement portent les couleurs de leurs dames, cette-cy au contraire
les portoit de son serviteur39. J’en nommerois bien les couleurs, mais elles feroyent une trop
grande descouverte40.

39 Le titre original de La Charge héroïque, film de John Ford (1949) avec John Wayne dans
le rôle principal, She Wore a Yellow Ribbon (elle arborait un ruban jaune) est cryptique pour
qui ne sait pas que, dans ce contexte, le ruban jaune manifeste que la personne qui le
porte vit dans l’attente du retour de l’être aimé, le plus souvent de la guerre : symbole,
donc. La couleur (on a dit aussi livrée, dans ce sens) a joué ce rôle, parmi d’autres, dans
l’héraldique et s’est trouvée transposée du lien féodal à l’extériorisation du service dans
les cours d’amour. Dans le schéma décrit par Brantôme, la dame déchoit (tout comme le
chevalier montant dans la charrette) en renonçant à ses prérogatives : les rôles sont ren-
versés.
40 « révélation, scandale »

 J’en ay cogneu une autre, de laquelle le mary ayant fait un affront à son serviteur en un
tournoy qui fut fait à la cour, cependant qu’il estoit en la salle de bal et en faisoit son triom-
phe41, elle s’habilla, de depit, en homme, et alla trouver son amant, et luy porter par un
momon son cas42, tant elle en estoit si amoureuse qu’elle en mouroit.
41  « en tirait vanité, s’en glorifiait »
42 « et, sous un masque, [alla] lui apporter son sexe » ; mom(m)er c’était se masquer et une
mom(m)erie était une mascarade — Amyot (De l’esprit familier de Socrates) montre les conjurés,
en route pour aller assassiner le tyran Archias : « [ils] auoient leur deuant de cuirasses, & sur
leurs testes de grands chappeaux de branches de pin & de sapin, aucuns d’eulx aiants des cottes de
femmes vestues, contrefaisans les yurongnes, comme s’ils fussent venus en mommon auec ces
femmes. »

 J’ay cogneu un honneste gentilhomme, et des moins deschirez43 de la cour, lequel ayant
envie un jour de servir une fort belle et honneste dame s’il en fut onc, parce qu’elle luy en
donnoit beaucoup de sujets44 de son costé, et de l’autre il faisoit du45 retenu46 pour beaucoup
de raisons et respects47, cette dame pourtant y ayant mis son amour, et à quelque hazard que
ce fust48 elle en avoit jetté le dé, ce disoit-elle, elle ne cessa jamais de l’attirer tout à soy par les
plus belles parolles de l’amour qu’elle peut49 dire ; dont entr’autres estoit celle-cy : « Permettez
au moins que je vous ayme si vous ne me voulez aymer, et n’arregardez à 50 mes merites, mais à mes
affections et passions », encor certes qu’elle emportast le gentilhomme51 au poids en perfec-
tions. Là-dessus qu’eust peu faire le gentilhomme ? sinon aimer, puisqu’elle l’aimoit, et la ser-
vir, puis demander le sallaire et recompense de son service52, qu’il eut, comme la raison veut
que quiconque sert faut qu’on le paye.

43 deschirer « attaquer quelqu’un par des paroles blessantes, en dire du mal, le mettre
en pièces, en médire » ; le gentilhomme était donc parmi les moins calomniés de la cour
44 « motifs, raisons »
45  Littré, FAIRE 39o : faire du « trancher de, simuler » — Ce n’est pas toujours le cas :
« Je croy qu’un tel aura fait du sot » écrit Brantôme, et le contexte impose de comprendre « se
sera comporté comme un sot », sans l’idée de faux-semblant
46 « semblait se tenir sur la réserve »
47 « à bien des égards »
48 « quelle que fût l’issue, acceptant tous les risques »
49 « put » ; de même, 3 lignes plus bas, qu’eust peu faire « qu’aurait pu faire »
50 « ne considérez pas »
51 « dépassât le gentilhomme, l’emportât sur le gentilhomme »
52 dans le vocabulaire courtois, le guerdon ou don de mercy (Marot : le don d’amoureuse
liesse ; La Fontaine : le don d’amoureuse merci)

 J’alleguerois une infinité de telles dames plustost recherchantes que recherchées. Voilà
donc pour quoy elles ont plus de coulpe53 que leurs amans : car, si elles ont une fois entre-
pris54 leur homme, elles ne cessent jamais qu’elles n’en viennent au bout55 et ne l’attirent par
leurs regards attirans, par leurs beautez, par leurs gentilles graces qu’elles s’estudient à façon-
ner en cent mille façons, par leurs fards subtillement applicquez sur leur visage si elles ne
l’ont beau, par leurs beaux attiffets56, leurs riches et gentilles coiffures et tant bien accom-
modées, et leurs pompeuses et superbes robes, et surtout par leurs paroles friandes et à demy
lascives, et puis par leurs gentils et follastres gestes et privautez, et par presens et dons. Et
voilà comment ilz sont pris ; et, estans ainsi pris, il faut qu’ils les prennent ; et par ainsi dit-on
que leurs marys se doivent vanger sur elles.

53 certes, le sens est « culpabilité », mais le mot rappelle le péché (mea culpa), cf. Littré :
« Terme de dogme. La souillure du péché qui fait perdre la grâce ».
54 « Entreprendre quelqu’un, chercher à entrer adroitement dans son esprit, pour l’ame-
ner à ce qu’on veut ; tâcher de le gagner, de le séduire », écrit Frédéric Godefroy (Lexique
comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle, 1862), qui cite le vers de Nicomède
« Attale à ce dessein entreprend sa maîtresse » et illustre la tradition qui l’a précédé :

55 [on pourrait être tenté de voir là un propos gaillard, mais je crois qu’en vérité il n’en
est rien] sous la plume de Brantôme, on trouve venir au bout de aussi bien que venir à bout
de : Ce sont esté eux [les Espagnols] qui sont venus au bout des Allemans ; Et, par ainsi, [le
prince de Melfi et le maréchal de Brissac] vinrent à bout des cerveaux chauds de nos Fran-
çois, lesquels s’attiedirent de ceste façon.
56 « ornements, parures » cf. L’Attiffet des Damoizelles, Guillaume de La Tayssonnière,
1575 ; le sens usuel d’attifet était, à l’époque, « petit bonnet de femme s’avançant en pointe
sur le front »
 D’autres disent qu’il se faut prendre qui peut sur les hommes57, ny plus ny moins que sur
ceux qui assiegent une ville58 : car ce sont eux qui premiers59 font faire les chamades, les som-
ment, qui premiers recognoissent, premiers font les approches, premiers dressent gabionna-
des et cavalliers et font les tranchées, premiers font les batteries ou premiers vont à l’assaut,
premiers parlementent ; ainsi dit-on des amants : car, comme les plus hardis, vaillants et
resolus, assaillent le fort de pudicité des dames, lesquelles, aprés toutes les formes d’assaille-
mens observées par grandes importunitez60, sont contraintes de faire le signal et recevoir
leurs doux ennemis dans leurs forteresses. En quoy me semble qu’elles ne sont si coulpables
qu’on diroit bien : car se defaire d’un importun est bien malaisé sans y laisser du sien61 ; aussi
que j’en ay veu plusieurs qui, par longs services et perseverances, ont joüy de leurs maistres-
ses, qui dez62 le commencement ne leur eussent donné (pour maniere de dire63) leur cul à bai-
ser64 ; les contraignant jusques là, au moins aucunes, que la larme à l’œil leur donnoyent de
cela65, ny plus ny moins comme66 l’on donne à Paris bien souvent l’aumosne aux gueux de
l’hostiere67, plus par leur importunité68 que de devotion ny pour l’amour de Dieu : ainsi font
plusieurs femmes, plustost pour estre trop importunées que pour estre amoureuses69, et mes-
mes à l’endroit d’aucuns grands70, lesquels elles craignent et n’osent leur refuser à cause de
leur autorité, de peur de leur desplaire et en recevoir puis aprés de l’escandale71, ou un
affront signalé ou plus grand descriement72 de leur honneur, comme j’en ay veu arriver de
grands inconveniens sur ces sujets73.

57 « Selon d’autres, le mari doit, si cela lui est possible, s’en prendre à l’amant » — qui
peut « si on peut »
58 « des assiégeants », amorce d’une métaphore filée sur 7 lignes qui emprunte son voca-
bulaire à la poliorcétique, déjà mentionnée.

● chamade (emprunt à l’italien septentrional ciamada « appel », correspondant au tos-


can chiamata) « batterie de tambour, sonnerie de trompettes pour demander à parlemen-
ter », d’où battre la chamade « capituler »
● les somment « leur enjoignent de se rendre, exigent leur reddition ou capitulation »
● recognoissent « effectuent des missions de reconnaissance du terrain, des positions,
des défenses, des batteries… », comme les éclaireurs
● approches « travaux, sapes, tranchées, à l’aide desquels les assiégeants cherchent à
s’approcher d’une place sans s’exposer à son feu »
● gabionnade « élément de fortification destiné à la protection au moyen de gabions,
grands paniers sans fond bourrés de sable ou de terre » (italien gabbione, augmentatif de
gabbia « cage »)
● cavallier « amas de terre que faisaient élever les ingénieurs militaires pour y dres-
ser des batteries de canons afin de mieux dominer l’ennemi »
● batterie « feu roulant d’artillerie précédant l’assaut »
● parlementer « engager des pourparlers en vue de l’abandon d’une place »
● faire le signal « agiter ou hisser le drapeau blanc de la capitulation d’une place »
(Henri Estienne remarque, en 1578, que drapeau est en passe de se substituer à enseigne)

59 (sept occurrences en quatre lignes) « les premiers »


60 Greimas et Keane : « supplications pressantes, demandes insistantes »
61 « sans subir de tort, de dommage, de préjudice » ‖ le sien « le bien, l’avoir »
62 « dès » ; dez le commencement « au départ, initialement »
63 « (ce n’est qu’une) façon de parler »
64 dans un tel contexte, l’expression risque d’induire en erreur, mais il suffit, pour ne
pas se méprendre, d’évoquer deux scènes de Mon Oncle Benjamin (de Claude Tillier, 1801-
1844) : celle où Benjamin Rathery se voit contraint, sous peine de mort, d’embrasser en
public le fessier de M. de Cambyse, et celle, symétrique, où il prend sa revanche. [Soit dit
en passant, la graphie symétrie est remarquable par sa stupidité et répond à une décision
inepte remontant à 1762 : symmétrie devrait s’imposer.] Comme dans le passage sous
les fourches caudines, il s’agit d’un rituel d’humiliation ; or, explique Brantôme, le dédain
des dames pour ceux auxquels elles ont fini par céder était tel au départ qu’elles n’au-
raient pas songé à leur infliger un tel avilissement.

Baise-mon-cul, nom de l’épée de Gymnaste (dans le Quart Livre), se retrouve chez Noël du Fail
et Philippe d’Alcrippe et, en tant que surnom ridicule, chez Shakespeare (Henry VI, Pt II, IV,
7), dans la bouche de Jack Cade, qui prit la tête d’une insurrection et fut exécuté en 1450.
“What canst thou answer to my majesty for giving up of Normandy unto Mounsieur Buss-my-cue, the Dol-
phin of France ?”
« Que peux-tu répondre à ma Majesté qui te reproche d’avoir abandonné la Normandie à monsieur
Baise-mon-cul, le dauphin de France ? »
Cade, dont les partisans occupent la capitale, s’adresse à James Fiennes, 1st Baron Saye and Sele, qui
était enfermé dans la Tour de Londres et qu’il va faire décapiter ; il lui reproche d’avoir, de conni-
vence avec William de la Pole, 1st Duke of Suffolk, facilité la restitution de l’Anjou et du Maine à
René d’Anjou, père de la reine.
Quarto : Buss-my-cue ; Folio : Basimecu — le Quarto a remodelé la version du Folio
‘Dolphin’ est une désignation méprisante (elle ne s’applique qu’au cétacé) qu’on ne peut pas rendre
en français et qui va de pair avec Basimecu.
Dickens écrit monsieur ‘Monsoo’, ce qui indique une des possibilités pour la lecture du texte à haute
voix ; cf. monsù Desiderio.
La première attestation de la locution semble bien se trouver dans la Chanson d’Audigier,
« héros loufoque d’une chanson de geste à ce point burlesque que Joseph Bédier suggé-
rait de parler, à son sujet, d’épopée scatologique » (Isabelle Arseneau) ; je renvoie aux obser-
vations de Carl Friesland, in Zeitschrift für französische Sprache und Litteratur, XVIII, 1896, pp.
241-243, qui rend l’expression avec justesse par « témoigner une soumission servile ».
65 « les relançant au point que, certaines d’entre elles du moins, les larmes aux yeux
leur accordaient leurs faveurs »
66 « tout comme »
67 (cf. Gargantua) gueux de l’(h)ostiere ou (h)ostiaire soit « mendiant qui va de porte en
porte » (ōstĭum « porte » → bas-latin ūstĭum, d’où (h)uis) soit « mendiant de l’hôpital » (en
Anjou : hostiere « maison de refuge ») — Mérimée et Lacour : « L’hostière, l’Hôtel-Dieu ; les
gueux qui reçoivent l’aumône à la porte des établissements de charité. » — É. Vaucheret :
« Hospice (italien ou espagnol) » ; mais dans ces deux langues le terme désignait le sacris-
tain (un des quatre ordres mineurs), et non pas un lieu
68 « plus en raison de leur pouvoir de nuisance »
69 « plutôt par lassitude face au harcèlement que par passion »
70 « et surtout à l’égard de certains grands »
71 « par la suite des atteintes à leur réputation »
72 « abaissement, avilissement, dénigrement »
73 « pour ces raisons »

 Voilà pourquoy les mauvais marys, qui se plaisent tant au sang et au meurtre et mauvais
traittemens de leurs femmes, n’y doivent estre si prompts, mais premierement faire une
enqueste sourde74 de toutes choses, encor que telle connoissance leur soit fort fascheuse75 et
fort sujette à s’en gratter la teste qui leur en demange76, et mesmes qu’aucuns, miserables
qu’ilz sont, leur en donnent toutes les occasions du monde.

74 « secrète, clandestine, confidentielle » cf. Commynes :


Cependant qu’il [Charles le Téméraire] tenoit ce siège [devant Nancy, en 1476], malheureux pour luy et
pour tous ses subjectz, et pour assez [beaucoup] d’aultres à qui la querelle ne touchoit en riens [que le
conflit ne concernait en rien], commencerent plusieurs des siens à praticquer [comploter] : et jà
(comme j’ay dict) luy estoient sours ennemys de tous costez [il était entouré d’ennemis agissant en
sous-main]…
75 « même si ce qu’ils découvrent leur est très pénible »
76 « et qui risque de les faire se gratter la tête là où ça les démange » (qui risque de
leur confirmer leurs soupçons)

 Ainsi que j’ay cogneu un grand prince estranger qui avoit espousé une fort belle et hon-
neste femme ; il en quitta l’entretien pour le mettre à une autre femme77 qu’on tenoit pour
courtisane78 de reputation, d’autres79 que c’estoit une dame d’honneur qu’il avoit desbau-
chée ; et, ne se contentant de cela, quand il la faisoit coucher avec luy, c’estoit en une cham-
bre basse par-dessous celle de sa femme et dessous son lict ; et, lorsqu’il vouloit monter sur sa
maistresse, ne se contentant du tort qu’il luy faisoit80, mais81, par une risée82 et moquerie,
avec une demye pique83, il frappoit deux ou trois coups sur le plancher, et s’escrioit84 à sa
femme : « Brindes 85, ma femme ! » Ce desdain et mespris dura plusieurs jours et fascha fort à sa
femme, qui, de desespoir et de vengeance, s’accosta86 d’un fort honneste gentilhomme à qui
elle dit un jour privement : « Un tel 87, je veux que vous jouissiez de moy, autrement je sçay un moyen
pour vous ruiner. » L’autre, bien content d’une si belle adventure, ne la refusa pas. Parquoy,
ainsi que son mary avoit s’amye88 entre ses bras, et elle aussi son amy, ainsi qu’il luy crioit :
« Brindes ! » elle luy respondoit de mesmes : « Et moy à vous » ou bien : « Je m’en vois 89 vous
pleiger ! » Ces brindes et ces paroles et responses, de telle façon et mode qu’ils s’accommo-
doient90 en leurs montures, durerent assez longtemps, jusques à ce que ce prince, fin et dou-
teux91, se douta de quelque chose ; et, y faisant faire le guet, trouva92 que sa femme le faisoit
gentiment cocu, et faisoit brindes aussi bien que luy par revange93 et vengeance. Ce qu’ayant
bien au vray cogneu94, tourna et changea sa commedie en tragedie ; et l’ayant pour la der-
niere fois conviée à son brindes, et elle luy ayant rendu sa reponse en son change95, monta
soudain en haut96, et, ouvrant et faussant97 la porte, entre dedans et luy remontre98 son tort ;
et elle de son costé luy dit : « Je sçay bien que je suis morte : tuë-moy hardiëment 99 ; je ne crains point
la mort, et la prens en gré 100, puisque je me suis vangée de toy, et que je t’ay fait cocu et bec cornu 101, toy
m’en ayant donné occasion 102, sans laquelle je ne me fusse jamais forfaitte 103 : car je t’avois voüé toute
fidelité, et je ne l’eusse jamais violée pour tous les beaux sujets 104 du monde ; tu n’estois pas digne d’une
si honneste femme que moy. Or, tuë-moi donc à st’heure 105, et, si tu as quelque pitié en ta main, par-
donne, je te prie, à ce pauvre gentilhomme, qui de soy n’en peut mais 106, car je l’ay appellé et pressé 107 à
mon ayde pour ma vengeance. » Le prince, par trop cruel, sans aucun respect108 les tuë tous
deux. Qu’eust fait là-dessus cette pauvre princesse sur ces indignitez et mespris de mary109,
sinon, à la desesperade110 pour le monde, faire ce qu’elle fit ? D’aucuns l’excuseront, d’autres
l’accuseront ; il y a beaucoup de pieces et raisons à rapporter là-dessus.

77  « il cessa d’avoir des relations sexuelles avec elle pour en avoir avec une autre
femme »
78  « femme galante » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 003, note 126.
79 d’autres [prétendant] que c’estoit
80 « non content de faire du tort à sa femme »
81 « en outre »
82 « par dérision »
83 La pique est des armes d’hast la plus simple et la plus longue. Son fût, mesurant sui-
vant les époques de 3 à 8 mètres, est de hêtre ou de frêne, élégi insensiblement du milieu
aux extrémités. Le fer, en forme soit de feuille de laurier, soit de dague triangulaire ou qua-
drangulaire, ne dépasse guère 0,25 centimètres. Le fût de la demi-pique est plus court de
moitié. Larousse.
84 « criait »
85 « à ta santé ! » [la suite du texte montre que la femme tutoie son mari ; rien ne
permet de supposer qu’il n’y a pas réciprocité] — brinde « action de boire à la santé de
quelqu’un » La source est une expression allemande, passée en espagnol (sous le règne
de Charles-Quint) et, de là, en italien.
● Giovanni Della Casa, Galateo, overo De’ costumi (1550-1555) :
Lo invitare a bere (la qual usanza, sì come non nostra, noi nominiamo con vocabolo forestiero, cioè « far
brindisi ») è verso di sé biasimevole e nelle nostre contrade non è ancora venuto in uso, sì che egli non si dèe
fare.
Inviter à boire (usage que nous désignons, parce qu’il n’est pas dans notre tradition, par une expres-
sion étrangère, faire brindes) est blâmable en soi et, n’étant pas encore répandu chez nous, est pros-
crit.
● Cervantès, DQ, II, XXXIII [le substantif n’est attesté en castillan que depuis 1609,
alors que le verbe brindar l’est depuis 1592] :
En verdad, señora —respondió Sancho—, que en mi vida he bebido de malicia ; con sed bien podría ser,
porque no tengo nada de hipócrita : bebo cuando tengo gana, y cuando no la tengo y cuando me lo dan, por
no parecer o melindroso o malcriado ; que a un brindis de un amigo, ¿qué corazón ha de haber tan de már-
mol que no haga la razón?
À dire vrai, madame, répondit Sancho, jamais de la vie je n’ai bu par vice : par soif, c’est bien possi-
ble, parce que je n’ai pas un brin d’hypocrisie. Je bois quand j’en ai envie, et, même si je n’en ai pas
envie, lorsqu’on m’y invite, pour ne pas faire la fine bouche ou avoir l’air mal élevé, parce que lors-
qu’un ami trinque à votre santé, quel cœur serait assez dur pour refuser de lever son verre avec
lui ? (Traduction Jean Canavaggio)
L’expression allemande a dû être introduite en France par des mercenaires germanopho-
nes (« lansquenet » est attesté depuis 1490, « reître » depuis 1560 ; « brinde » depuis 1554).
Le point de départ est l’énoncé (ich) bring’ dir’s avec effacement du pronom personnel « je te
porte ce [verre à ta santé] ». Le portugais a brinde « toast », brindar « trinquer ».

Dans le passage qui suit, tiré de la notice que Brantôme a consacrée à Charles-Quint, l’écri-
vain se fait l’écho des moqueries provoquées par certaines dispositions d’un édit qui semble
bien être celui du 7 octobre 1531 :

● Caroux (autres graphies : carous, car(r)ous(s)e) est l’adaptation du suisse alémanique gar
aus (trinken) « cul sec ! », également passé en anglais (‘carouse’ et ‘carousal’)
● biberon « vase à bec à l’usage des malades » (1514) ; emploi métaphorique : « qui aime
à boire » (XVe siècle)
● nourriture « éducation »
● brindes … dissolus : l’accord de l’adjectif montre que le nom est considéré comme étant
du genre masculin (les lexicographes sont unanimes à le donner pour féminin) ; autres exem-
ples : Saint-Amant, le Passage de Gibraltar « Sus pour honorer ce canal D’un brinde qui vive en
l’histoire, Que chacun se prépare à boire La santé du grand cardinal ! » et dans Ambassades de M. de
La Boderie « Il [le roi d’Angleterre] fit aussi un brinde à la santé du duc de Venise et à la prospérité
de la République »
● quinaux (quinauds) « penauds, confus, honteux »
● esnerver « rendre inopérant »
● prinsautier « irréfléchi » (primesautier)
● Fatta la legge, trovato l’inganno : cf. « une loi est faite pour être contournée »
● celui qui estoit tenu de pleiger son compagnon « celui qui était obligé de tenir tête en bu-
vant autant que l’autre »
● faire raison : Dictionnaire de l’Académie, 1re éd. (1694) « Lors qu’Un homme boit une
santé qu’on luy a portée, on dit qu’Il en fait raison. je vous fais raison de la santé que vous m’avez
portée. je vous porte la santé d’un tel, faites-moy raison. » — Littré « Faire raison à quelqu’un
d’une santé qu’il a portée, boire avec lui à la santé de la personne qu’il a désignée ; la santé
qu’il propose étant considérée comme une provocation. » Jusqu’au col il se plonge, Lui [âne], le
conducteur et l’éponge. Tous trois burent d’autant : l’ânier et le grison Firent à l’éponge raison [burent
autant que l’éponge, se noyèrent], LA FONT. Fabl. II, 10.
86 « aborda »
87 TLFi indique 1609 monsieur un tel (La Petite bourgeoise, in SIGOGNE, Œuvres satyriques,
257-258 ds QUEM. DDL t. 18); 1558 messieurs tel et tel (B. DES PÉRIERS, Nouvelles Récréations,
éd. Kr. Kasprzyk, III, p. 25) — mais ne fournit aucune indication permettant de dater Un
tel adressé directement à un interlocuteur
88 « sa maîtresse » ; c’est d’une fausse coupe ou mécoupure de m’amie, t’amie, s’amie
que naîtra « ma mie » (cf. par m’ame « sur mon âme »)
89 « je m’en vais… » (je m’apprête à vous rendre la pareille)
90  « s’unissaient à »
91 « soupçonneux »
92  « comprit, s’aperçut, constata »
93 de l’étymon latin uindĭcāre le français a réparti les descendants entre « venger » et
« revanche » (alors que l’anglais a conservé une ancienne forme française ‘revenge’)
94 « s’étant assuré que le fait était avéré »
95 « à l’occasion de l’échange (de toasts) »
96 + entre dedans à la fois tautologie et pléonasme, est une formulation traditionnelle,
jugée acceptable pendant des siècles. Voici une remarque du grammairien Desgrouais
[1703-1766, prénom inconnu], dans ses Gasconismes corrigés (éditions de 1766 à 1812) :

97  « défonçant, enfonçant » (assurément pas « franchissant », comme le veut É.


Vaucheret) cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 003, note 91. C’est aussi un hys-
téron-protéron, cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 236 : le mari
ouvre la porte et [pour cela] la défonce.
98  « lui expose ce qu’il lui reproche, ce dont il lui fait grief »
99 « sans hésiter »
100 Littré : « Dans le langage ascétique. Prendre en gré, recevoir avec résignation. Il faut
prendre en gré les afflictions que Dieu nous envoie. »
101 Les références classiques sont deux passages de Molière.
L’École des Femmes (1662), acte IV, scène VI, où Horace se confie ingénument à Arnolphe :
Et sans doute* il faut bien qu’à ce becque cornu** * « sans aucun doute » ** (Arnolphe)
Du trait qu’elle* a joué quelque jour** soit venu * (Agnès) ** « information (soit parvenue) »
Le Médecin malgré lui (1666), scène de ménage en ouverture :
MARTINE.— Que maudit soit l’heure et le jour, où je m’avisai d’aller dire oui.
SGANARELLE.— Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine.
Mais il s’agit de formes francisées, dont la version originale apparaît dès 1578, dans les Deux
dialogues du nouveau français italianizé et autrement déguizé entre les courtisans de ce temps, d’Hen-
ri Estienne, où Philausone et Celtophile consacrent une page à débattre de l’italien becco cor-
nuto « mari trompé, cocu » (becco « bouc, mâle de la chèvre »). De même, Guillaume Bou-
chet emploie becco-cornuto [sic] dans ses Serées (1634).
Les jalons suivants sont constitués par
● une chanson libertine (1638) de Claude de Chouvigny, baron de Blot l’Église, sur le
comte de Soissons (à l’occasion d’un sarcasme sur le « bègue cornu », c’est-à-dire Louis XIII) ;
● une comédie en cinq actes, en vers, de Scarron, Le Jodelet Duelliste (1646), pièce qui
parut d’abord sous le titre les Trois Dorotées ou Le Jodelet souffleté, mais qui prit bientôt le
titre qu’elle porte à présent. Extrait d’un des monologues de Jodelet (acte IV, scène VII) :
Cartels par tout i’ay beau répandre, Mais en ayant fait plus de mille,
Il fait ſemblant de ne m’entendre : Que i’ay ſemez parmy la Ville,
Cependant il en a receu, Il faut bien qu’il en ſoit venu
Ce n’eſt pas que ie l’aye ſçeu ; Quelqu’vn à ce begue Cornu.
[1°) graphies de l’éd. Guillaume de Luyne, 1664 ; document BnF ; 2°) Louis XIII n’est pas visé]
Nous dirons qu’il y a des airs de famille entre les deux derniers vers de l’extrait et ceux que
j’ai cités, dits par Horace dans L’École des Femmes.
● une chanson à boire, du même auteur (publiée en 1654), où réapparaît « bègue-cornu »
[sic], sans que là non plus Louis XIII soit visé [certains éditeurs ont imprimé « bègue, cornu »,
ce qui révèle une incompréhension de leur part].
On peut donc faire remarquer que les Dames Galantes sont un candidat possible pour une pre-
mière attestation de « bec cornu ». (Cornu (seul) « mari trompé » est attesté depuis 1608.)
102 « motif, sujet » (Ludovic Lalanne)
103 forfaire à l’honneur, à son honneur « manquer à son devoir ; (pour une femme) se lais-
ser séduire »
104 « (même) pour les meilleures raisons »
105  « à présent » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 121.
106 « pour son compte personnel, n’y est pour rien »
107 « obligé à m’aider »
108 « sans aucun égard »
109 « face à un mari capable de telles ignominies et d’un tel mépris » On retrouve le
schéma [Dét N1 de N2] de notre grand flandrin de vicomte.
110 (castillan a la desesperada) « réduite aux résolutions extrêmes, en désespoir de
cause, en dernier recours, poussée à bout »

 Dans les Cent Nouvelles de la reine de Navarre111 y a celle et trés-belle de la reine de Naples,
quasi pareille à celle-cy, qui de mesmes se vengea du roy son mary ; mais la fin n’en fut si tra-
gique.

111 Il s’agit de la IIIe Nouvelle de l’Heptameron, dont le devisant est Saffredent ; c’est le
thème du trompeur trompé. À Naples, sous le règne d’Alfonso V de Aragón († 1458), dit el
Magnánimo (voir « Les Dames galantes » au fil des mots 003, note 46), un gentil-
homme, dont le roi a séduit la femme, dessille les yeux de la reine et obtient ainsi son
amour. Le ton est celui de l’ironie ; le gentilhomme, victime de moqueries, fait adjoindre à
la tête de cerf (trophée de chasse) qui orne sa demeure, une inscription disant « Io porto le
corna, ciascun lo vede, ma tal le porta che no lo crede » (je porte les cornes, chacun le voit, mais
tel les porte qui ne s’en doute pas).

 Or laissons là ces diables et fols enragez cocus, et n’en parlons plus, car ils sont odieux et
malplaisants, d’autant que je n’aurois jamais fait112 si je les voulois tous descrire, aussi que le
sujet n’en est beau ny plaisant. Parlons un peu des gentils113 cocus, et qui sont bons compa-
gnons, de douce humeur, d’agreable frequentation et de sainte patience114, debonnaires, trait-
tables115, fermans les yeux, et bons hommenas116.

112  « je n’en aurais jamais fini, terminé »


113 gentil se prête à des emplois ironiques, et c’est ici le cas
114 « ayant, comme les saints, la capacité de subir les pires tourments sans perdre la foi »
115 « souples, arrangeants, accommodants, prêts à des compromis »
116 Lazare Sainéan, La Langue de Rabelais, II (1923), p. 474 :
Confirmation, s’il en était besoin :
Bandello, Novella XXVII : Simone Turchi ha nemistà con Gieronimo Deodati lucchese : seco si reconcilia, e
poi con incrudita maniera lo ammazza, ed egli vivo è arso in Anversa
Simon Turchi deuient ennemy de Ierosme Deodati Luquois : Il ſe reconcilie auec luy : puis le meur-
trit d’vne eſtrange maniere : eſtant deſcouuert, il eſt bruſlé vif à Anuers

Il Piemontese, che era buono uomo e timido, e conosceva il romagnuolo essere di pessima natura e bravo e
manesco, feace quanto quello voleva.
Le Piemontois, qui eſtoit bon hommenas, & craintif, & qui congnoiſſoit ce Romaignol eſtre de treſ-
meſchant naturel, braue, & felon, fit tout ce qu’il voulut.
(traduction : François de Belleforest)
Autre illustration chez Brantôme, dans la notice qu’il consacre à Jeanne Ire d’Anjou-Sicile,
reine de Naples :
Elle eut pour son premier mary Andreasse, son cousin en second degré ; et, aprés avoir tenu le royaume ensemble,
elle s’en fascha ; et estans tous deux en la ville d’Aversa, elle l’envoya querir une nuict, soubs couleur de luy
vouloir parler d’affaire nouveau advenu ; et, en allant à elle, se rencontrant soubz un poteau qui estoit là, fut
pris et estranglé, par la volonté et charge de la reyne, audict poteau.
Plusieurs disent parce qu’il ne fournissoit pas beaucoup au gré de la reyne, à ses besongnes de nuict, encores
qu’il fust jeune, gaillard et en bon poinct, ainsy que l’appetit desordonné de la dame l’eust voulu : et se conte
encores, et à Naples et ailleurs, que ladicte dame, faisant un cordon d’or un jour assez gros, Andreasse luy
demanda pourquoy elle faisoit ce cordon. Elle luy respondit en souriant qu’elle le faisoit pour le pendre. Elle
en tenoit si peu de conte, qu’elle ne craignoit de luy tenir telles parolles, ausquelles Andreasse, comme
simple et bon hommenas qu’il estoit, n’y print point garde, mais enfin l’effet s’en ensuivist…
Hommenas semble faire couple avec bon qui, comme brave ou gentil, peut (par antiphrase)
prendre une valeur dépréciative (pauvre).

 Or, de ces cocus, il y en a qui le sont en herbe117, il y en a qui le sçavent avant de se marier,
c’està-à-dire que leurs dames, veufves et damoiselles, ont fait le sault118 ; et d’autres n’en
sçavent rien, mais les espousant sur leur foy119, et de leurs peres et meres, et de leurs parents
et amis120.

117 Littré, 3o :
En herbe, se dit des céréales lorsque, encore vertes, elles s’élèvent peu au-dessus des sillons et que l’épi
n’est pas encore sorti. Blé en herbe. Avoine, orge en herbe.
Où en serais-je, si chacun de ceux à qui je puis devoir s’en venaient cueillir avant le temps mes fruits ou ma ven-
dange, et couper mon blé en herbe ? P. L. COUR. À messieurs les juges.
Fig. Manger son blé en herbe, dépenser son revenu d’avance.
Achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe, MOL. l’Avare, II, 1.
Fig. En herbe, se dit de ceux qui, jeunes encore, étudient pour obtenir quelque titre, ou qui sont en passe
d’être élevés à quelque dignité, à quelque emploi. Avocat en herbe. Docteur en herbe. C’est un ministre en
herbe.
Être cocu en herbe, avoir tout ce qu’il faut pour le devenir.
Au sort d’être cocu son ascendant l’expose ; Et ne l’être qu’en herbe est pour lui douce chose, MOL. Éc. des mar. III, 1.
118 faire le saut signifie « se déterminer enfin à prendre un parti, une résolution où il y
a de la difficulté, du péril. Il se prend ordinairement en mauvaise part » dit le Dictionnaire
de l’Académie. Pour l’acception érotique, voir l’Abbesse malade, de La Fontaine : « De ses
brebis à peine la première A fait le saut qu’il suit une autre sœur ; Une troisième entre dans la
carrière ; Nulle ne veut demeurer en arrière. » On trouve aussi franchir le saut : « Car une femme
est tousjours preste, Depuis qu’elle a franchi le sault, D’endurer vaillamment l’assault » (Grevin,
Les Esbahis, 1560).
119 « sur leur parole d’honneur »
120 Henri Bouchot (p. 238) : On classifiait les maris malheureux ainsi qu’il suit, d’après
une pièce de vers latins :
Celluy qui, marié, par sa femme est coqu
Et [qui] pas ne le sçait, d’une corne est cornu.
Deux en a cestuy-là qui peut dissimuler ;
Qui le voit et le souffre, icelluy trois en porte ;
Et quatre cestui-là qui meine pour culler*
Chez luy des poursuivans**. Cil qui en toute sorte
Dit qu’il n’est de ceux-là, et en sa femme croid,
Cinq cornes pour certain sur le front on luy void.
(Bib. Nat., ms. français 22565, fo 41.)
* a ici le sens obscène du bien plus fréquent culeter « jouer du cul » ; mais culer est un vieux
verbe honorable voulant dire « aller en arrière (d’où l’intensif reculer) ; pousser avec le cul
(terme de marine) », dont acculer est dérivé.
** nous sommes loin du poursuivant d’amour de la Belle dame sans mercy ; la cohorte visée
rassemble ceux qui cherchent avec assiduité à obtenir les faveurs amoureuses d’une femme.

 J’en ay cogneu plusieurs qui ont espousé beaucoup de femmes et de filles qu’ils sçavoyent
bien avoir esté repassées121 en la monstre122 d’aucuns rois, princes, seigneurs, gentilshommes
et plusieurs autres ; et pourtant, ravis de leurs amours, de leurs biens, de leurs joyaux, de leur
argent qu’elles avoyent gaigné au mestier amoureux123, n’ont fait aucun scrupule de les
espouser. Je ne parleray point à st’heure que des filles124.

121  repasser une femme « avoir des relations sexuelles » avec elle ; mais l’origine de
cette acception est métaphorique et tirée de sens techniques : or repasser du linge n’est
pas attesté avant 1669 et repasser des couteaux ne l’est pas avant 1679.
122 les femmes en question ont été « paradées, exhibées » comme les chevaux par le
maquignon ou les troupes à la revue ; Nicot [monstre se lit montre] :
La monstre d’un maquignon de chevaux, le lieu où le maquinon [sic] monstre les chevaux qu’il vend pour en faire
voir le pas, l’amble, le trot, le galop, la course, l’eslans et le sault à qui les veut acheter. Et est tel lieu dit Monstre
par metonymie, pour la monstrée du corsage, de la taille, et de ce que l’acheteur desire voir d’un cheval qu’il veut
avoir. Mais quand on dit faire la monstre d’une compagnie de gens de guerre, soyent de cheval, soyent de pied,
c’est mettre en evidence ladite compagnie en deu equippage militaire, […] Et parce que lors à ceux qui ne sont
cassez, pour estre tels et en tel arroy qu’il est requis, on paye la soulde, on dit aussi faire monstre pour recevoir la
soulde, […] Et est tel mot donné à ceste veuë, par ce que le Capitaine de telle compagnie monstre à l’œil à celuy ou
ceux qu’il appartient de le voir, le garbe et contenance, l’equippage et assortissement d’armes et de chevaux de
ceux dont il est conducteur.
Chéruel, Dictionnaire historique des institutions :
Les actes des anciens chartriers, appelés montres (monstræ, monstrationes) étaient des listes des
gens de guerre que les seigneurs devaient amener à leur souverain. Par extension, on appela mon-
tre ou monstre une revue de troupes. On désignait aussi par ce nom la solde qui se payait ordinai-
rement pendant la montre, où l’on constatait la présence des soudoyés. Le mot montre est souvent
employé dans ce sens par les écrivains du XVIe siècle.
On appelait passe-volants des hommes non-enrôlés que les capitaines faisaient figurer dans les
revues ou montres afin de toucher une solde plus considérable. Cet abus sévèrement puni par les
anciennes ordonnances existait encore du temps de Louis XIV. […]
123  le bas mestier, le petit mestier, l’amoureux mestier (cf. Villon) étaient des périphra-
ses pour les relations sexuelles et servir une dame de l’amoureux mestier c’était l’honorer,
comme on a dit plus tard avec élégance
124 « Je ne parlerai pour le moment que des filles »

 J’ay oüy parler d’une fille d’un trés-grand et souverain125, laquelle, estant amoureuse d’un
gentilhomme, se laissant aller126 à luy de telle façon qu’ayant recueilly les premiers fruicts de
son amour, en fut si friande qu’elle le tint un mois entier dans son cabinet127, le nourrissant
de restaurens128, de bouillons friands129, de viandes130 delicates et rescaldatives131, pour l’al-
lambiquer132 mieux et en tirer sa substance ; et, ayant fait sous luy133 son premier apprentis-
sage, continua ses leçons sous luy tant qu’il vesquit134, et sous d’autres ; et puis elle se maria
en l’aage de quarante-cinq ans à un seigneur, qui n’y trouva rien à dire135, encore bien aise
pour le beau mariage qu’elle luy porta.

125 spéculations oiseuses sur l’identité de la princesse en question ; on a mentionné Mar-


guerite, fille de François Ier et de Claude de France, pour reprocher à Brantôme de s’être
mépris sur l’âge qu’elle avait au moment de son mariage (36 ans au lieu de 45)…
126 « s’abandonnant »
127  « petite chambre retirée servant d’accessoire à une plus grande pièce, où l’on
conserve les objets précieux ou bien où l’on se retire pour réfléchir, travailler »
128  « reconstituants, fortifiants » cf. La Fontaine, Mazet de Lamporechio : « Mazet
n’avoit faute de restaurants ; Mais restaurants ne sont pas grande affaire À tant d’emplois. »
— Les restauratifs ou restaurants font encore l’objet d’un article dans l’Encyclopédie, de
Diderot et d’Alembert, qui en donne même une liste.
Diderot, lettres à Sophie Volland, 8 septembre 1767 : « Je sortis de là pour aller au restaura-
teur de la rue des Poulies », 19 septembre : « Mardi, depuis sept heures et demie jusqu’à deux ou
trois heures, au Salon ; ensuite dîner [déjeuner] chez la belle restauratrice de la rue des Poulies ;
un tour de promenade jusqu’à la chute du jour. » Le premier établissement fut ouvert vers
1765 « vis-à-vis de la colonnade du Louvre » par un nommé Boulanger qui avait mis sur sa
porte cette parodie de l’Évangile « Venite ad me omnes qui stomacho laboratis, et ego restau-
rabo uos » venez à moi, vous tous qui avez des tiraillements d’estomac et moi je vous re-
donnerai des forces [d’après Δεῦτε πρός με πάντες οἱ κοπιῶντες καὶ πεφορτισμένοι, κἀγὼ
ἀναπαύσω ὑμᾶς. Venite ad me omnes qui laboratis et onerati estis et ego reficiam uos].
Restaurant « établissement de restaurateur » n’est pas attesté avant 1803.
129 « agréables au goût »
130 « aliments, nourritures »
131 (italianisme : riscaldativo ; riscaldare « réchauffer ») « propres à réchauffer » (et donc
censé stimuler les ardeurs)
132 l’image est celle d’une distillation, visant à produire une essence
133 il y a jeu de mots, puisque, selon l’expression consacrée, on apprend sous un maître
134 la forme initiale — avec des variantes graphiques — est vesqui (forme constante chez
Froissart, par exemple) ; on adjoignit un -t analogique. « Vécut » doit être refait sur le parti-
cipe passé. Montaigne emploie vesquit et vescut.
135 Littré, 13o :
Trouver à dire, c’est-à-dire trouver à blâmer. Il y a, il y aurait bien à dire, il y a à reprendre, à blâmer.
♦ Vous trouveriez quelque chose à dire dans le ciel, si je n’y étais avec vous, BALZ., liv. I, lett. 14 ♦ Ce que je
trouve à dire en la confidence que fait Cléopâtre, CORN., Ex. de Pompée. ♦ On trouve à dire à la frugalité de
vos repas, SÉV., 427 ♦ L’empereur ne trouve rien à dire à ces censures, BOSSUET, Lett. 194 ♦ Ayant eu la bonté de
déclarer qu’elle [Votre Majesté] ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu’elle défendait de produire en
public, MOL., 1er placet au roi.
Trouver à dire, regretter l’absence. ♦ Mettez-vous donc bien en tête que je vous trouve à dire plus que je ne
voudrais dans toutes les parties où l’on m’entraîne, MOL., Mis. V, 4 ♦ Rien ne me flattait plus que de penser que je
manquais au bonheur de l’heureux Soliman, et qu’on me trouvait à dire dans le sérail, FONTEN., Soliman, Juliette.
Trouver à dire, ne pas avoir son compte. ♦ On trouvait dix ou douze voix à dire, PATRU, Plaidoyer 16, dans
RICHELET
Avoir à dire, manquer de. ♦ Il faisait parade d’un visage remarquable par de grandes plaies et par un œil qu’il
avoit à dire, BALZ., liv. V, lett. 9
À dire, manquant. ♦ Le fourrage revint en abondance, il n’y eut pas un cheval de perdu, ni un homme à dire,
SAINT-SIMON, 47, 48

 Boccace dit un proverbe qui couroit de son temps, que bouche baisée (d’autres disent fille
foutue) ne perd jamais sa fortune, mais bien la renouvelle ainsi que fait la lune136. Et ce proverbe
allegue-il sur un conte qu’il fait de cette fille si belle du sultan d’Egypte, laquelle passa et
repassa par les piques137 de neuf divers amoureux, les uns aprés les autres, pour le moins plus
de trois mille fois. Enfin elle fut rendue au roi de Garbe toute vierge, cela s’entend pretendue,
aussi bien que quand elle lui fut du commencement compromise138, et n’y trouva rien à dire,
encor bien aise : le conte en est trés-beau.

136 « Bocca basciata [sic] non perde ventura, anzi rinnuova come fa la luna » Boccace, Decame-
ron, Deuxième journée, Septième nouvelle, dont c’est l’explicit.
Le résumé fait par Brantôme n’est peut-être qu’un démarquage du « chapeau » (rubrica) qui
figure en tête de la nouvelle. Ses seuls ajouts sont le proverbe qui clôt la nouvelle et, tirée de
la phrase qui le précède, l’évaluation des ébats amoureux d’Alatiel (la quantification des
oaristys…) « plus de trois mille fois », alors que Panfilo — le narrateur — parle de forse diecemilia
volte, peut-être dix mille fois.
David Morgan (Furman University, Caroline du Sud) a rapproché le proverbe d’un passage
du Livre de l’eschiele Mahomet dans sa version latine Liber Scalæ Machometi (ms lat. 6064) :
« Et quantiscumque uicibus mariti cum ipsis agunt, inueniunt eas uirgines prout ante », et à chaque
fois que les maris s’unissent à elles, ils les découvrent vierges comme avant.
(La Fontaine a adapté l’histoire d’Alaciel, comme il écrit le nom de l’héroïne, dans un conte
intitulé la Fiancée du roi de Garbe.)
137 le passage par les piques était une des variantes de la fustigation, châtiment militaire :
suivant les époques, le soldat condamné passait par les hallebardes, les piques („Spießruten-
laufen“, « Spitsroeden lopen », « Gatlopp », « pasar por las picas », au figuré « passer par toutes
les difficultez » Jerónimo de Texeda), les bretelles ou les baguettes (voir Candide ; cf. ‘to run
the gauntlet’, ‘to run the gantlope’ dans Tom Jones), c’est-à-dire entre deux haies de soldats, exé-
cuteurs de la sentence, qui le frappaient à coups de hampes de piques (etc.).

David P. LaGuardia, Associate Professor of French and Comparative Literature à Dartmouth


College, New Hampshire, auteur de “Intertextual Masculinities in French Renaissance
Literature : Rabelais, Brantôme, and the Cent nouvelles nouvelles” (Ashgate, 2008), cite au
ch. 4 de l’ouvrage (Towards Unstable Masculinity in Brantôme’s Recueil des dames, p. 201)
un passage de Brantôme — à lire dans « Les Dames galantes » au fil des mots 007, p. 4
— qu’il traduit et commente :
Certes, encor ay-je oüy dire, dans Viterbe cette coustume s’y observe tout de mesme. Et, d’autant
que celles qui ont passé premierement par les piques ne peuvent faire cette monstre par leur pro-
pre sang, elles se sont advisées…

Certainly, I also heard it said that, in Viterbo, this custom is still observed. And since those
women who have previoulsy been pricked [as bulls are pricked with pikes in the
bull fight] cannot put on this display using their own blood, they thought…
{c’est moi qui souligne}
Les piques évoquées par Brantôme sont celles des piquiers des tercios de Flandes, et non
les puyas des picadors, dans le tercio de varas.

Gravure de
Nicolas Guérard,
1695.

Voici, à la page suivante, une gravure de 1525 plantant le décor.


(Plus riche mais plus tardif : Barry Lyndon (1975), de Stanley Kubrick, d’après Thackeray,
The Luck of Barry Lyndon, puis The Memoirs of Barry Lyndon, Esq. ;
plus littéraire : Tolstoï, Après le bal [После бала].)
Spießgaße : Illustration de Jost Ammann pour le Kriegsbuch, de Frundsberger
Anecdote de Brantôme :
….Un autre soldat, de qui un barbet avoit pris une poulle en cheminant, eust esté passé par les piques,
sans qu’il prouva [s’il n’avait pas prouvé] que son goujat [valet], qui le menoit, l’avoit laissé eschapper. [Il
s’agit donc d’un soldat noble, ayant un domestique à ses frais.]
Jeudi 14 juin 1601, à Fontainebleau, le duc de Biron se trouve en état d’arrestation et se voit
contraint de remettre son épée au marquis de Vitry :
Comme il voit toutes les gardes en ordre en la galerie, il creut qu’il deuoit paſſer par les hallebardes, &
demanda quelque choſe en main pour auoir l’honneur de mourir en ſe defendant, & vn peu de loiſir pour prier
Dieu ; Il demandoit vn tizon de feu ou vn chandelier pour faire acheter ſa vie. On luy dit qu’il n’y auoit perſonne
qui le vouluſt offencer, qu’il n’auoit d’autre defence que d’obeyr au Roy, commandant de le mener coucher.
Annales generales de la Ville de Paris (1640), XIV, I, p. 492
Furetière : « On dit proverbialement qu’un homme a passé par les piques lorsqu’il s’est trouvé en
plusieurs occasions, qu’il a essuyé plusieurs dangers, et figurément lorsqu’il a souffert quelque per-
te ou dommage en des affaires qu’il a euës. »

Le nom de la pique, arme des fantassins, n’a pas tardé a prendre (comme beaucoup d’ar-
mes) un sens dérivé obscène. Passer par les piques, pour une femme, correspondait donc à
avoir des rapports sexuels, consentis ou contraints, avec un partenaire ou avec plusieurs,
par exemple dans La Veufve (1579) de Pierre de Larivey, III, VIII. La notion d’épreuve restant
sous-jacente, on rencontre aussi les sens secondaires de « défloration » et de « premières ar-
mes, baptême du feu ».

Dans le même ordre d’idées, branler la pique (souvent écrit bransler) voulait dire, pour un fan-
tassin, « faire l’exercice », sans plus ; Rabelais emploie l’expression au sens propre quand il
montre Gargantua qui, sous les ordre de Ponocrates, « s’exerçoit à la hasche… Puis branloit la
picque, sacquoit de l’espée à deux mains….» Dès 1579 (et non pas 1594, comme le TLFi l’indique,
sur la foi du FEW), l’auteur anonyme du sonnet « Les humains, Nicolas, sont or’ desanimés »
[Nicolas étant le secrétaire de Charles IX] écrit sans chercher l’ambiguïté « J’abhorre d’estre
bougre et de branler la pique » (texte dans les Mémoires-Journaux de Pierre de l’Estoile), évo-
quant de la sorte la masturbation — qu’on a appelée, des siècles durant, pollution. De la locu-
tion n’est resté que le verbe.
138 « fiancée » Brantôme emploie, dans ce sens, tantôt promise, tantôt compromise.

 J’ay oüy dire à un grand qu’entre aucuns grands139, non pas tous volontiers, on n’arre-
garde à ces filles là, bien que trois ou quatre les ayent passé par les mains et par les
piques140 avant leur estre marys141 ; et disoit cela sur un propos d’un seigneur qui estoit
grandement amoureux d’une grand’ dame et un peu plus qualifiée142 que luy, et elle l’ai-
moit aussi ; mais il survint empeschement qu’ils ne s’espouserent comme ilz pensoyent
l’un et l’autre ; sur quoy ce gentilhomme grand, que je viens de dire, demanda aussitost :
« A-il monté au moins sur la petite beste ? » Et, ainsi qu’il luy fut respondu que non, à son
advis, encor qu’on le tint143 : « Tant pis, replicqua-il, car au moins et l’un et l’autre eussent eu
ce contentement, et n’en fust esté autre chose144. » Car parmy les grands145 on n’arregarde146 à
ces reigles et scrupules de pucellage, d’autant que pour ces grandes alliances il faut que
tout passe147. Encores trop heureux sont-ils les bons marys et gentils cocus en herbe.

139 « chez certains grands »


140 É. Vaucheret : « Les aient dépucelées (allusion au traitement infâmant infligé dans
l’Antiquité aux vaincus, qui passaient sous les piques des ennemis). » [c’est moi qui souli-
gne]
Aux Fourches Caudines (Furculæ Caudinæ), par exemple, Tite-Live montre les vaincus pas-
sant sub iugum « sous le joug » (subjuguer vient de là) formé par l’intervalle entre deux
lances verticales surmontées d’une lance horizontale. « Par les piques » est bien différent.
141 « les grands en question n’accordent pas d’importance au fait qu’avant qu’ils n’en
soient les maris, les filles soient passées entre les mains de trois ou quatre autres hom-
mes qui se sont unis à elles »
142 « ayant des titres et qualités un peu supérieurs » — Mérimée et Lacour : « il s’agit
du projet de mariage entre le fils du connétable et Mlle de Piennes. »
143 on attendrait tinst « bien qu’on le crût »
144 « et il n’en aurait plus été question, l’affaire se serait arrêtée là »
145 « chez les grands »
146 « on ne s’arrête pas »
147 « rien ne doit vous arrêter »

 Lorsque le roy Charles148 fit le tour de son royaume, il fut laissé, en une bonne ville
que je nommerois, une fille dont venoit accoucher149 une fille de trés-bonne maison ; si
fut donnée en garde à une pauvre femme de ville pour la nourrir 150 et avoir soin d’elle, et
luy fut avancé deux cens escus151 pour la nourriture. La pauvre femme la nourrit et la
gouverna152 si bien que dans quinze ans153 elle devint trés-belle et s’abandonna154 : car sa
mere onques puis n’en fit cas155, qui dans quatre mois156 se maria avec un trés-grand.
Ah ! que j’en ay cogneu de tels ou de telles où l’on n’y a advisé en rien 157 !

148 Charles IX [1550-1574]. — H. Bouchot :


Mlle de Limeuil [1525-1609] était la maîtresse du prince de Condé [1530-1569]. Pendant le voyage de
la cour à Lyon, en juillet 1564, elle accoucha dans la garde-robe de la reine mère [Catherine de
Médicis], qui, furieuse, la fit enfermer aux Cordeliers [Cordelières ] d’Auxonne. Mais la Confession de
Sancy et plusieurs auteurs du temps diffèrent de Brantôme en ce qu’ils disent que l’enfant, un fils
et non une fille, mourut aussitôt. Les huguenots firent des vers sur l’aventure ; mais la demoiselle
n’en épousa pas moins [en 1567] un Italien, Scipion Sardini [1526-1609], pour lequel elle oublia vite le
prince de Condé. Mlle de Limeuil s’appelait Isabelle de La Tour de Turenne, et était dame de Limeuil.
149 « dont venait d’accoucher »
150 « l’élever » cf. « Nourri dans le sérail, j’en connois les détours » ; d’où, à la ligne suivan-
te, nourriture « éducation » (cf. l’institution des enfants)
151  Quand la livre était l’unité monétaire, l’écu valait 3 livres.
152 le gouverneur était le gentilhomme chargé de l’éducation d’un prince, son précep-
teur, la gouvernante étant son homologue ; gouverner « diriger l’éducation et l’instruction,
former »
153 « en quinze ans »
154 « se laissa aller, se relâcha (moralement), se débaucha »
155 « jamais plus ne s’intéressa à elle »
156 « [sa mère] qui, dans les quatre mois [qui suivirent la naissance] »
157 « combien j’ai connu d’hommes ou de femmes dans cette situation et où personne
ne s’est aperçu de rien ! »
 J’oüys une fois, estant en Espagne, conter qu’un grand seigneur d’Andalousie ayant marié
une sienne sœur avec un autre fort grand seigneur aussi, au bout de trois jours que le maria-
ge fut consommé il luy dit : « Señor hermano, agora que soys casado con my hermana, y l’haveys
bien godida solo, yo le hago saber que siendo hija, tal y tal gozaron d’ella. De lo passado no tenga
cuidado, que poca cosa es. Del futuro guardate, que mas y mucho a vos toca 158. » Comme voulant
dire que ce qui est fait est fait, il n’en faut plus parler, mais qu’il se faut garder de l’adve-
nir, car il touche plus l’honneur que le passé.

158 en espagnol, Brantôme élide à la française et à l’italienne. Agora, moderne ahora,


haveys (lire aueis), mod. habéis ; guardate pour guardad est un italianisme (guardatevi).
L. Lalanne :
« Monsieur mon [beau-]frère, présentement que vous êtes marié avec ma sœur, et que vous en
jouissez seul, je vous fais savoir qu’étant fille, tel et tel en ont joui. Ne vous inquiétez point du passé,
parce que c’est peu de chose ; mais gardez-vous de l’avenir, qui vous touche plus et beaucoup. »

 Il y en a qui sont de cet159 humeur, ne pensans estre si bien cocus par herbe comme par
gerbe, en quoy il y a de l’apparence160.

159 cela rappelle « cet erreur, si c’en est une »


Cholières (1588) « Que je blasme l’abus de ceux qui font accroire Qu’amour c’est un humeur grosse, pesante et
noire » ; Ioh. Falco, Notabilia supra Guidone scripta (1559), « en faisant comparaison d’un humeur naturel, à
un autre innaturel d’une mesme denomination » ; Furetière « un humeur goguenarde, un humeur chagrine,
c’est un humeur acariastre » ; dans Lucien en belle humeur (1694), « Cet ordre s’acommodoit avec un humeur
austere » ; dans Esope en belle humeur (1700), « Si vous n’étiez d’un humeur si galante » ; Dictionnaire de
l’Académie (1786) « Un humeur hautaine ».
160 « Il y en a pour partager cette façon de voir et s’estimer moins cocus quand le blé
est en herbe que quand il est en gerbe, ce qui se défend. » — Mérimée et Lacour :
Cocu par la gerbe, c’est-à-dire après le mariage. C’est la métaphore retournée ou développée de cocu
en herbe, employée par Molière dans l’École des maris :
Au sort d’être cocu son ascendant l’expose ;
Et ne l’être qu’en herbe est pour lui douce chose

 J’ay oüy aussi parler d’un grand seigneur estranger161, lequel ayant une fille des plus
belles du monde, et estant recherchée en mariage d’un autre grand seigneur qui la meri-
toit bien, luy fut accordée par le pere ; mais, avant qu’il la laissast jamais sortir de la mai-
son, il en voulut taster162, disant qu’il ne vouloit laisser si aisement une si belle monture
qu’il avoit si curieusement163 elevée, que premierement164 il n’eust monté dessus et sceu
ce qu’elle sçauroit faire à l’advenir. Je ne sçay s’il est vray, mais je l’ay oüy dire, et que
non seulement luy en fit la preuve165, mais bien un autre beau et brave gentilhomme ; et
pourtant le mary par aprés n’y trouva rien amer, sinon que tout sucre. Il eust esté bien
degousté s’il eust faict autrement, car elle estoit des belles du monde.
161 H. Bouchot : « Cosme Ier, duc de Toscane. D’ailleurs, le pape Alexandre VI était aussi
un peu dans ce cas. » — Brantôme a eu beau intégrer à son récit une mise en garde claire :
Je ne sçay s’il est vray, mais je l’ay oüy dire…, rien n’y fait.
162 « y goûter » (comme à un plat ou à un vin)
163 « avec tant de soin »
164  « au préalable »
165 « l’essai »

 J’ay oüy parler de mesme de force autres peres, et surtout d’un trés-grand, à l’endroit
de leurs filles, n’en faisant non plus de conscience que le cocq de la fable d’Esope166, qui,
ayant esté rencontré par le renard et menacé qu’il le vouloit faire mourir, dont sur ce le
cocq, rapportant tous les biens qu’il faisoit au monde, et surtout de la belle et bonne pou-
laille qui sortoyt de luy167 : « Ah ! dit le renard, c’est là où je vous veux168, monsieur le gallant ;
car vous estes si paillard que vous ne faites difficulté de monter sur vos filles comme sur d’autres
poulles » ; et pour ce le fit mourir. Voilà un grand justicier et politiq169.

166 Texte de la fable d’Ésope [il en existe une de Babrios portant le même titre] :
Αἴλουρος καὶ ἀλεκτρυών.
Αἴλουρος, συλλαϐὼν ἀλεκτρυόνα, μετ’ εὐλόγου τοῦτον αἰτίας ἠϐουλήθη καταφαγεῖν. Καὶ δὴ κατηγό-
ρει αὐτοῦ ὡς ὀχληρὸς εἴη τοῖς ἀνθρώποις νύκτωρ κεκραγὼς καὶ μὴ συγχωρῶν ὕπνου τυγχάνειν. Τοῦ
δ’ ἀπολογουμένου ἐπὶ τῇ ἐκείνων ὠφελείᾳ τοῦτο ποιεῖν, ὡς ἐπὶ τὰ συνήθη τῶν ἔργων ἐγείρεσθαι,
πάλιν ὁ αἴλουρος αἰτίαν ἐπέφερεν ὡς ἀσεϐὴς εἴη περὶ τὴν φύσιν, μητρὶ καὶ ἀδελφαῖς συμμιγνύμενος.
Τοῦ δὲ καὶ τοῦτο πρὸς ὠφέλειαν τῶν δεσποτῶν πράττειν φήσαντος, πολλῶν αὐτοῖς ἐντεῦθεν ὠῶν
τικτομένων, ὁ αἴλουρος εἰπών: « Ἀλλ’ εἰ σύ γε πολλῶν εὐπορεῖς εὐπροσώπων ἀπολογιῶν, ἔγωγε μέν-
τοι ἄτροφος οὐ μενῶ ,» τοῦτον κατεθοινήσατο.
Ὁ μῦθος δηλοῖ ὅτι ἡ πονηρὰ φύσις πλημμελεῖν αἱρουμένη, εἰ μὴ μετ’ εὐλόγου δυνηθείη προσχήματος,
ἀπαρακαλύπτως γε μὴν πονηρεύεται.

LA BELETTE ET LE COQ
Une belette, ayant attrapé un coq, voulut donner une raison plausible pour le dévorer. En conséquence,
elle l’accusa d’importuner les hommes en chantant la nuit et en les empêchant de dormir. Le coq se
défendit en disant qu’il le faisait pour leur être utile ; car s’il les réveillait, c’était pour les rappeler à
leurs travaux accoutumés. Alors la belette produisit un autre grief et l’accusa d’outrager la nature par
les rapports qu’il avait avec sa mère et ses sœurs. Il répondit qu’en cela aussi il servait l’intérêt de ses
maîtres, puisque grâce à cela les poules leur pondaient beaucoup d’œufs. « Eh bien ! s’écria la belette,
tu as beau être en fonds de belles justifications, moi je ne resterai pas à jeun pour cela, » et elle le dévora.
Cette fable montre qu’une mauvaise nature, déterminée à mal faire, quand elle ne peut pas se couvrir
d’un beau masque, fait le mal à visage découvert. (É. Chambry)

Remarque — Le second grief articulé par la belette a une connotation religieuse car elle représente au
coq qu’il commet, selon elle, une impiété (ἀσέϐεια, accusation retenue contre Socrate ; l’antonyme de
l’adjectif ἀσεϐὴς « impie » est εὐσεϐὴς, cf. le prénom Eusèbe) par des actes contre nature.

La moralité correspond à notre dicton « Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage ».
En note, É. Vaucheret détaille les traductions françaises des fables d’Ésope
au XVIe siècle, puis retranscrit celle de Gilles Corrozet « Du Chat et du Pou-
let » (1542), dont on trouvera la reproduction à la suite, et une grande
partie de celle d’Émile Chambry (1927), qu’on a pu lire ci-dessus en intégra-
lité, — sans élucider les différences entre les protagonistes des deux versions.
Ἀλεκτρυών (« le défenseur, le combatif ») veut dire « coq » ; αἴλουρος (ælū-
rus chez Aulu-Gelle ; cf. ailourophobie) « (l’animal) qui agite sa queue » est
le nom qu’Hérodote a donné au chat, qu’il voyait donc pour la première
fois, lors de son séjour en Égypte où l’animal était sacré (la déesse Bastet, ci-
contre). ● Pour chasser les souris, les anciens Grecs avaient domestiqué un
mustélidé qu’ils appelaient γαλέη ou bien αἴλουρος : belette, fouine, mar-
tre… ; ainsi s’explique le choix opéré par Chambry.

Où est le renard dont parle Brantôme ?


L’écrivain citerait-il de mémoire ?
167 « dont il était le géniteur »
168 « c’est là où je vous attends »
169 « Voilà quelqu’un qui a un grand sens de la justice mais sait s’adapter »

 Je vous laisse donc à penser que170 peuvent faire aucunes filles avec leurs amants, car
il n’y eut jamais fille sans avoir ou desirer un amy, et qu’il y en a que les peres, freres,
cousins et parents ont fait de mesme171.

170  « ce que »
171 « et qu’il y a des filles qui ont fait avec leur père, frère, cousin et autres hommes de
la famille [ce qu’elles font avec leurs amants] »

 De nos temps, Ferdinand172, roy de Naples, cogneut173 ainsi par mariage sa tante, fille
du roy de Castille, en l’aage de treize à quatorze ans, mais ce fut par dispense du pape.
On faisoit lors difficulté si elle se devoit ou pouvoit donner174. Cela ressent175 pourtant
son empereur Caligula, qui debauscha et repassa toutes ses sœurs les une aprés les autres,
pardessus lesquelles et sur toutes il aima extresmement la plus jeune, nommée Drusille,
qu’estant petit garçon il avoit depucellée ; et puis, estant mariée avec un Lucius Cassius
Longinus, homme consulaire, il la luy enleva et l’entretint publiquement, comme si ce
fust esté sa femme legitime ; tellement qu’estant une fois tombé malade, il la fit heritiere
de tous ses biens, voire de l’empire. Mais elle vint à mourir, qu’il regretta si trés-tant
qu’il en fit crier176 les vacations de la justice et cessation de tous autres œuvres177, pour
induire le peuple d’en faire avec luy un dueil public ; et en porta longtemps longs cheveux
et longue barbe ; et, quand il haranguoit le senat, le peuple et ses gens de guerre, ne juroit
jamais que par le nom de Drusille.

172 Ferdinando II di Napoli [1469-1496], dit aussi Ferrante ou encore Ferrandino, épousa
Jeanne d’Aragon [1478-1518], sa demi-tante, alors âgée de dix-huit ans, dont le père [Fer-
dinando I di Napoli = Ferrante I = Don Ferrante] était roi de Naples, et non pas de Castille.
173 (tradition biblique : ἔγνω, cognouit) « eut avec elle des relations sexuelles »
174 On faisoit alors difficulté... : question de degré de consanguinité, et non d’âge.

À titre de comparaison, voici, tirés de Froissart, les préliminaires au second mariage de


Jean Ier de Berry, qui a jeté son dévolu sur Jeanne II d’Auvergne, dite Jeanne de Boulogne :

(Source : Kervyn de Lettenhove, Œuvres de Froissart : Chroniques, XIII, p. 310.)

La scène doit se passer en 1388, le roi est Charles VI, le duc de Bourgogne est Philippe le
Hardi, le comte de Foix est Gaston III de Foix-Béarn (dit Fébus [cf. Febus me fe, à Pau et à
Montaner] ou « Phébus »), le fils du duc de Berry qui se trouve mentionné est Jean II.
175 « cela fait penser à » ; ressent pour sent, cf. Littré, 12o : Cela sent son vieillard, qui, pour
en faire accroire, Cache ses cheveux blancs d’une perruque noire Molière, l’École des maris
176 « annoncer, proclamer (au moyen de crieurs publics) »
177 « un jour (décrété) chômé »

 Pour quant à178 ses autres sœurs, aprés qu’il en fut saoul179, il les prostitua et aban-
donna180 à de grands pages qu’il avoit nourris et cogneus181 fort vilainement : encor s’il
ne leur eust fait autre mal, passe182, puisqu’elles l’avoyent accoustumé et que c’estoit un
mal plaisant183, ainsi que je l’ay veu appeler tel à aucunes filles estant devirginées184 et à
aucunes femmes prises à force ; mais il leur fit mille indignitez : il les envoya en exil, il
leur osta toutes leurs bagues et joyaux pour en faire de l’argent, ayant broüillé185 et de-
pendu186 fort mal à propos tout le grand187 que Tybere luy avoit laissé ; encor les pauv-
rettes, estans aprés sa mort retournées d’exil, voyant le corps de leur frere mal et fort
pauvrement enterré sous quelques mottes, elles le firent desenterrer188, le brusler et en-
terrer le plus honnestement189 qu’elles purent : bonté certes grande de sœurs à un frere
si ingrat et denaturé !
178 se trouve déjà, par exemple, chez Gilles li Muisis [1272-1352], Comment rengnent ès
gens aujourduy convoitises, gloutenie, luxures et ires et accides :
Cescuns voelt se karongne tous les jours encrascier ;
Se voelt-on haut monter, nuls ne voelt abascier.
Or, argent, s’on pooit, vorroit-on bien mascier ;
Non pour qant à la mort convenra tout laiscier.
Cf. en 1789, dans un cahier de doléances du bailliage de Baume-les-Dames : « Pour quant à
ses quartes de froment… » et chez Lamartine : « …mais pour quant à avoir de la peine à aimer, je
mentirais si je le disais. »
Brantôme écrit indifféremment quant à moy et pour quant à moy.
179 « une fois qu’il en fut (rassasié →) lassé, fatigué, dégoûté »
180 TLFi : vers 1200 « livrer (une femme) à la débauche », Jordains de Blaivies (Jourdain de
Blaye), Amis et Amiles, 3263-3269 :
Quant l’empereres sot* la verté prouvée, * « sut, apprit »
Que ses fiuls a tel dolor demenée
Por une fame, qu’est d’estrange contrée,
Sa coronne a par maintes fois jurée,
Qu’à un bordel sera mise et boutée,
Lors si sera à touz abandonnée,
Qui en voldra, bien en aura denrée.
Vers 1160-1170 s’abandonner « se prostituer » ; « abandonner » est issu du syntagme (met-
tre) a bandon « mettre à disposition, livrer ». — En anglais, ‘abandoned woman’ s’est dit
traditionnellement d’une débauchée (profligate woman) ou d’une prostituée.
181 « qu’il avait élevés et avec lesquels il avait eu des relations sexuelles »
182 « On dit dans le discours familier, Passe, pour dire, Soit, je l’accorde, j’y consens. Hé
bien passe, je le veux. Passe encore de bâtir [mais planter à cet âge !]. Passe pour celui-là, mais
n’y revenez plus, se dit Quand une personne a fait quelque chose de mal, et qu’on lui par-
donne pour cette fois-là. » Dictionnaire de l’Académie. — Bel exemple de subjonctif (sans
béquille) encore en usage sans être compris.
1re attestation chez Montaigne (Bouchet = Jean Bouchet, Annales d’Aquitaine) :

183 « une douleur qui fait plaisir »


184 du latin dēuirgĭnāre « déflorer »
185  « dissipé »
186 le latin dispendĕre* aboutissait à despendre, supplanté par despenser, dénominatif de
despens, despense (qui se rattachent à despendre) — L’anglais ‘to spend’ « dépenser » est une
forme à aphérèse de ‘dispend’ emprunté au français ; l’italien spendere est issu de expen-
dĕre. ‖ * le latin classique se servait de dēpendĕre. ‖ Littré enregistre la formule prover-
biale Ami à vendre et à dépendre (ami tout dévoué) et ne manque pas de citer la jolie for-
mule de Montaigne : Il eſt requis trop de parties à amaſſer, ie n’y entens rien : A deſpendre, ie
m’y entens vn peu [il faut trop de qualités pour économiser, je n’y comprends rien ; pour
dépenser, je comprends un peu].
187 Brantôme doit sous-entendre tresor et nous dirions « capital »
188 « exhumer, déterrer » cf. « Un homme en peut estre accusé [d’hérésie] après sa mort....
et s’il advient qu’il soit convaincu et atteint d’heresie, il doit estre desenterré, et ses os mis dans
un sac » Monstrelet, cité par Littré
189 « honorablement »

 L’Italien, pour excuser l’amour illicite de ses proches, dit que, quando messer Bernardo il
bucieco sta in colera et in sua rabbia, non riceve legge, et non perdona a nissuna dama190.

190 ➊ Mérimée et Lacour :


Ce mot bucieco n’offre aucun sens : il faut lire, je crois, bieco et traduire ainsi la phrase : « Quand Ber-
nard, le louche, est en fureur, il ne connaît plus de loi et n’épargne aucune femme. »
➋ Lalanne (dont le texte porte buciacchi et qui indique qu’on lit bucieco dans le manuscrit) :
Quand messire Bernard le jeune bœuf est en colère et en rage, il n’écoute rien et n’épargne aucune
dame.
➌ Vaucheret :
Quand messire Bernard, le jeune bœuf, est en colère et enragé, il ne reçoit pas de loi et n’épargne
aucune dame.
➍ On rapprochera le dicton cazzo duro non vuol consiglio/pensieri (quand la rage prend mes-
ser Priapus, il n’en fait qu’à sa tête), cazzo duro non ha coscienza (messer Priapus est dépourvu
de conscience) ; l’addition de « et ne fait grâce à aucune femme » n’est pas très heureuse,
d’autant que le gallicisme dama semble autant une faute de goût qu’une faute de langue (il
n’est pas interchangeable avec donna).
Un passage de Luigi Pulci, La Beca di Dicomano (1568), strophe XXI, est susceptible de contri-
buer à nous débarrasser du problématique bucieco :

Beca, sa’ tu quel che Vallera ha detto ? Beca, sais-tu ce qu’a prétendu Vallera ?
Ch’i’ t’ho sturato e rotto la callaja, Que j’ai défoncé et brisé l’échalier de ton champ,
e che pe ’l mezzo ’l favùl per dispetto Et que de dépit, au beau milieu de ton carré de fèves
t’ho cacciato el buciacchio, e su·ppell’aja ; J’ai lâché mon veau, et en plein dans ton aire…
e ch’io son quel che brulico in sul tetto
sempre la notte quando el Serchio abbaja :
io voglio al podestà ir per fragore
e menerogli el sindaco al rettore.

Comme on sait, l’auteur du Morgante s’est efforcé de rivaliser avec la Nencia da Barberino de
Laurent le Magnifique, mais en changeant de registre, ce qui donne des plaisanteries un peu
lourdes. Tel est le cas dans cette strophe où l’imagerie rurale se double d’un sens obscène.
Un des diminutifs de bue « bœuf », bucciacchio a le sens de « veau », mais aussi de « pénis » :
Vallera, jaloux, accuse le narrateur d’avoir lâché son « veau » dans le « carré de fèves » de
Beca. Il pourrait donc se révéler intéressant de lire chez Brantôme : quando messer Bernardo
il bucciacchio stà in colera et in sua rabbia…

 Nous avons force exemples des anciens qui ont fait de mesme. Mais, pour revenir à
notre discours191, j’ay oüy conter d’un qui, ayant marié une belle et honneste damoiselle
à un sien amy, et se vantant qu’il luy avoit donné une belle et honneste monture, saine,
nette, sans surost et sans mallandre192, comme il dist, et d’autant plus luy estoit obligé, il
luy fut respondu par un de la compagnie, qui dit à part à un de ses compagnons :
« Tout cela est bon et vray, si elle ne fust esté montée et chevauchée si jeune et trop tost ; dont pour
cela elle est un peu foulée193 sur le devant. »

191 « sujet, propos »


192 « suros », exostose osseuse du canon chez le cheval ; « malandre », crevasse au pli
du genou du cheval.
193 Littré, 6o : « Blesser par frottement ou par tiraillement. La selle foule ce cheval. Il ne
faut rien pour fouler le pied à un cheval. »

 Mais aussi je voudrois bien sçavoir à ces messieurs de maris194 que, si telles montures
bien souvent n’avoyent un si195, ou à dire quelque chose en elles196, ou quelque deffectu-
osité ou deffaut ou tare, s’ils en auroyent si bon marché197, et si elles ne leur couste-
royent davantage ? Ou bien, si ce n’estoit pour eux198, on en accommoderoit199 bien d’au-
tres qui le meritent mieux qu’eux, comme ces maquignons qui se defont de leurs chevaux
tarez ainsi qu’ils peuvent200 ; mais ceux qui en sçavent les sys, ne s’en pouvant defaire
autrement, les donnent à ces messieurs qui n’en sçavent rien ; d’autant (ainsi que j’ay
oüy dire à plusieurs peres) que c’est une fort belle defaitte201 que d’une fille tarée, ou qui
le commence à estre, ou a envie en apparence de l’estre202.

194 « je voudrais bien savoir [en demandant] à ces messieurs de maris, je voudrais bien
apprendre de ces messieurs de maris » On retrouve le schéma [Dét N1 de N2] de notre
grand flandrin de vicomte : ces maris qui sont des messieurs, avec connotation ironique
195 Lalanne : « défaut » ; de même, 4 lignes plus bas, ceux qui en sçavent les sys
196 « ou en elles quelque manque/insuffisance/lacune », voir note 135
197 « s’ils en tireraient autant de profit »
198 « sans eux, à défaut »
199 Littré, 7o : « céder par vente ou autrement à quelqu’un un objet qui lui convient »
200 « comme ils le peuvent, de leur mieux »
201 « c’est un bon moyen de s’en défaire, un bon débarras » cf. 2 lignes plus haut, ne s’en
pouvant defaire ; Dictionnaire de l’Académie (1762) : « DÉFAITE signifie aussi, Débit, facilité
de se défaire de quelque chose. Ces marchandises-là sont de défaite. On dit, qu’Un cheval est
de belle défaite, pour dire, qu’Il est bien fait, & qu’il sera aisé de le bien vendre » et Cot-
grave : « Il eſt de belle defaitte : He is faire to look on, or faire to ſhew, but otherwiſe of little
worth » (de même, on peut lire dans les Mémoires de la Ligue, en 1591 « Cette objection eſt de
belle défaite »).
Le Dictionnaire royal françois-anglois, et anglois-françois (1re éd. : 1702) d’Abel Boyer fournit
les exemples suivants :
Un cheval de belle défaite, A handſome horſe that will eaſily find a purchaſer.
Une fille d’une belle défaite, A girl like to go off well.
C’eſt une belle défaite (pour dire qu’on eſt bien aiſe d’être défait d’une perſonne ou d’une choſe)
A good or happy riddance !
Enfin, en 1870, Mérimée écrit à la comtesse de Montijo : «Les deux filles paraissent être de diffi-
cile défaite. On n’entend point parler de prétendants. »
202 « ou qui semble promettre/risquer de le devenir »