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FERNAND DELIGNY : LIBERTÉ ET COMPAGNONNAGE

Yves Jeanne

ERES | « Reliance »

2006/3 no 21 | pages 113 à 118


ISSN 1774-9743
ISBN 2749206383
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Yves Jeanne, « Fernand Deligny : liberté et compagnonnage », Reliance 2006/3 (no


21), p. 113-118.
DOI 10.3917/reli.021.0113
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DE L’ACTION DES PIONNIERS AUX MUTATIONS CULTURELLES

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Fernand Deligny :
liberté et compagnonnage
Yves Jeanne
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Docteur en sciences de l’éducation


Chargé de cours université Lumière-Lyon 2

Fernand Deligny, d’abord instituteur, admira- notre société s’inquiète de sa jeunesse, la


teur et praticien des méthodes pédagogiques radicalité de ses options et la profondeur de
conçues par Célestin Freinet, ouvre à Lille, en son engagement méritent de retenir notre
1943, en pleine guerre, son premier lieu d’ac- attention.
cueil. Il y reçoit des adolescents délinquants.
On chercherait en vain dans son œuvre une
D’autres expériences suivront dont la plus
quelconque référence aux sciences de
connue est la Grande Cordée. Il s’agissait, en l’homme. Mieux, il développe une méfiance et
s’appuyant sur un réseau informel de mili- une critique radicale au regard de la psycho-
tants (communistes le plus souvent) et sur logie et de la psychanalyse. Il leur dénie toute
les auberges de jeunesse1 d’extraire les pertinence en matière d’éducation : « Quand
jeunes délinquants de leur territoire de tu auras passé trente ans de ta vie à mettre
misère et de leur proposer des lieux d’exis- au point de subtiles méthodes psycho-pédia-
tence ouverts et bienveillants. Plus tard, sa triques, médico-pédagogiques, psychanalitico-
rencontre avec les enfants autistes infléchira techniques, à la veille de la retraite, tu
le cours de son existence. Il rompra alors prendras une bonne charge de dynamite et tu
avec « l’institution » et mènera avec quel- iras discrètement faire sauter quelques pâtés
ques-uns, en Cévennes, une expérience origi- de maison dans un quartier de taudis. En une
nale et quasi autarcique de vie partagée.
Écrivain fécond, Deligny a développé dans
plusieurs ouvrages ses conceptions de l’ac-
tion éducative. Deux d’entre eux, Graine de ›››
crapule 2 et Les vagabonds efficaces 3, déploient
1. F. Deligny, issu de la résistance, est à cette époque membre
ses idées et ses prises de position à propos du Parti communiste français.
des adolescents délinquants. Ils ont eu un 2. F. Deligny, Graine de crapule, Paris, Dunod, 1998.
grand retentissement. Dans des temps où 3. F. Deligny, Les vagabonds efficaces, Paris, Dunod, 1998.
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seconde, tu auras fait plus de travail qu’en petit par hasard un dimanche parce qu’il avait
trente ans 4. » Il considère leurs contenus bavé sur son tablier 8. » Il a un dédain et une
inutiles à celui qui revendique une posture aversion profonde pour les nantis : ils sont les
d’éducateur : « Epileptoïde, déprimé, hypo- « partisans sournois d’un ordre social pourri
maniaque… Voilà qui regarde le médecin. Toi et qui s’écroule de partout, ils s’affairent
ton refrain doit être : fais-les jouer 5. » Il est autour des victimes les plus flagrantes des
proche en cela d’Anton Makarenko pour éboulements : les enfants misérables […] Ils
lequel l’éducateur « s’évertue alors à singer la se rassemblent comme des mouches et leur
médecine et ratiocine en prenant l’air intelli- activité bourdonnante et bienfaitrice
gent 6 » lorsqu’il s’adonne à l’anamnèse. Deli- camoufle un simple besoin de pondre dans
gny réfute l’axiome selon lequel la délin- cette viande à peine vivante leurs propres
quance est un trouble de la personnalité et désirs d’obéissance servile, de conformisme
substitue une approche phénoméno-logique avachi et de moralisme de pacotille 9 ».
et situationnelle aux interprétations person- Malgré cette révolte, une espérance s’incarne
nalistes. Il voit les adolescents délinquants dans l’ici et maintenant de la pratique éduca-
comme des êtres saisis dans les rets de l’ab- tive. Pour lui, éduquer c’est renouer avec

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surdité et de la cruauté du monde. Il évoque ceux qui, tout au long de l’histoire, ont
constamment un monde proche de celui exploré les terra incognita de la fraternité :
d’Albert Camus par l’absurde qui le caracté- « Pestalozzi, Rimbaud,Van Gogh, vous dont le
rise, dans lequel les délinquants sont englués. déséquilibre a laissé une trace gigantesque.
Il conçoit l’acte délinquant comme l’ultime Pestalozzi, Rimbaud, Van Gogh […], je sou-
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tentative pour rester vivant. La délinquance ligne comment ces trois vagabonds gran-
est pour lui l’échec d’une société, jamais celui dioses avaient été constamment les frères
de la personne. À partir d’une lecture poli- inquiets des jeunes délinquants. Fugues, arres-
tique, il reproche aux diverses psychologies tations, misère, crainte, révolte, asile, aucun
d’en chercher les causes dans le sujet, alors ne se serait plaint du voisinage 10. »
qu’elles sont dans le social. Que l’on ne se
méprenne pas toutefois, Deligny ne pèche ni Sa lecture politique des problèmes de la jeu-
par ignorance – il a été intégré au laboratoire nesse constitue une théorie pour penser
de recherche du psychiatre Henri Wallon – ni l’éducation qui fonctionne à plusieurs
par mépris des savoirs. À ses yeux, les savoirs niveaux. D’abord, elle donne sens à la réalité
psychologiques ne sont d’aucune utilité en observée, en l’occurrence les problèmes de
matière d’éducation : « Éducateurs, qui êtes- la délinquance juvénile. La société, telle
vous ? Formés comme on dit dans des cours qu’elle est politiquement constituée, génère
nationaux et internationaux, instruits sans l’injustice et la misère. Ce faisant, elle rejette
aucun souci préalable de savoir si vous avez et écrase une partie de sa jeunesse. La délin-
dans le ventre un minimum d’intuition, d’ima- quance est l’expression de sa révolte et son
gination créatrice et de sympathie envers ultime tentative pour dire son être au
l’homme, abreuvés de vocabulaire médico- monde. Les formes qu’elle prend sont sur-
scientifique et de techniques esquissées, on déterminées par la gravité de la situation
vous lâche […] en pleine misère humaine 7. » vécue par les jeunes. Il serait vain de croire
qu’elles puissent se parer de valeurs
Deligny n’aurait-il pas de théorie ? Pas si
simple. Observons d’abord une révolte viru-
lente au cœur de son engagement éducatif.
Elle s’adresse tant au système social qu’à
ceux qui y occupent les places institution-
nelles. Il ne cesse de dénoncer la misère et ›››
4. F. Deligny, Graine de crapule, op. cit., p. 43.
l’injustice : « Une nation qui tolère des quar- 5. Ibid., p. 31.
tiers de taudis, des égouts à ciel ouvert, des 6. A. Makarenko, Poème pédagogique, Moscou, Éditions du
classes surpeuplées et qui ose châtier ses progrès, 1967, p. 235.
7. F. Deligny, Les vagabonds efficaces, op. cit., p. 145.
jeunes délinquants me fait penser à cette 8. Ibid., p. 141.
vieille ivrognesse qui vomissait sur ses gosses 9. Ibid., p. 129.
à longueur de journée et qui giflait le plus 10. Ibid., p. 129.
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morales : « Les noyés qui vont revivre com-


mencent par vomir 11. » Ce que font et
deviennent les jeunes délinquants prend son
›››
origine dans la maltraitance sociale dont ils « Une nation qui tolère
sont victimes, et s’exprime dans des modali-
tés analogues à la maltraitance.
des quartiers de taudis,
Cette interprétation permet d’inventer les
des égouts à ciel ouvert,
modalités de l’action éducative. Puisque la des classes surpeuplées
délinquance est le fruit d’un mal-être social,
il s’agit de créer les conditions d’un bien-être
et qui ose châtier
social. Telle est l’ambition du réseau de ses jeunes délinquants
la Grande Cordée : créer des « milieux
proches », afin de réconcilier les jeunes avec me fait penser
le monde en leur offrant des possibilités à cette vieille ivrognesse
d’expériences, de relations humaines, de
découvertes. Il ne s’agit ni d’améliorer un qui vomissait

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milieu social profondément inique ni de sur ses gosses
créer des lieux artificiels et des ghettos
rééducatifs. Le traitement de la délinquance à longueur de journée
trouve sa juste mesure dans des tentatives
de changement du social. Aussi les « lieux
et qui giflait le plus petit
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proches » s’inscrivent-ils dans des expé- par hasard un dimanche


riences militantes, dans une expérimentation
de nouveaux rapports sociaux : réseau des
parce qu’il avait bavé
auberges de jeunesse, réseaux syndicaux, sur son tablier. »
artistiques, etc.
Au refus de tout psychologisme s’ajoute celui
Fernand Deligny
de l’engagement affectif dans la relation édu-
cative. Il aime à rappeler que les éducateurs
ne sont pas là pour aimer les jeunes mais
pour les aider. Si la délinquance est le fruit de
l’injustice, de l’iniquité sociale, ce n’est pas en
engageant une relation affective que l’on pro-
gresse vers un mieux-vivre mais en créant
des possibilités concrètes, efficaces de l’exer-
cice de ce mieux-vivre. L’engagement dans
l’affect est sous-tendu par l’hypothèse d’un
manque affectif à combler, ce que Deligny
réfute absolument. En outre, si la délinquance
est l’expression d’une révolte contre l’op-
pression, l’éducation, pour restituer sa liberté
et sa dignité à l’homme, doit renoncer à
l’usage de méthodes autoritaires et au
recours à la sanction. En ce sens, Deligny est
proche des traditions éducatives libertaires
qui, de Paul Robin à Alexander S. Neill par
exemple, prônent une éducation pour, par et
dans la liberté : « Prendre en charge un gosse,
c’est d’abord le révéler (comme on dit en
photographie) et tant pis pour les porte-
feuilles qui traînent, les carreaux fragiles et ›››
coûteux 12. » Il s’élève constamment contre 11. Ibid., p. 142.
l’illusion naïve ou perverse amenant à penser 12. Ibid., p. 145.
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que l’on peut obtenir autre chose que la sou- être question qu’ils te sautent dessus. Si ça
mission et l’humiliation par la contrainte. t’arrive change de métier 14. » Refuser d’exer-
Deligny plaide pour l’exercice d’une autorité cer un pouvoir sur autrui n’est possible que
fondée sur les qualités et les compétences de parce qu’on est en situation d’autorité. Et si
l’éducateur qui seules peuvent lui assurer une l’on ne fait pas autorité, le métier d’éducateur
reconnaissance. Il ne s’agit pas d’être autori- est tout simplement impossible. Cette
taire mais de faire autorité dans et par son conception est proche de celle qu’énonce le
action : « Si tu es attaqué, pratique à la philosophe Hans G. Gadamer : « Le fonde-
rigueur le jiu-jitsu qui est connaissance de ment de l’autorité réside dans un acte d’ac-
l’homme et manière de s’en servir. Je parle ceptation et de reconnaissance et non dans
par image : il ne peut être question qu’ils te un acte de soumission et d’abdication de la
sautent dessus. Si ça t’arrive, change de raison. Nous reconnaissons que l’autre est
métier 13. » supérieur en jugement et en perspicacité, que
son jugement nous devance, qu’il a préémi-
La question de l’autorité est omniprésente
nence sur le nôtre. De même l’autorité ne se
dans le débat éducatif contemporain, aussi
concède pas proprement mais s’acquiert et
est-il intéressant de s’arrêter sur la concep-
doit nécessairement être acquise par qui-

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tion de l’autorité qu’il développe. Pour lui,
conque veut y prétendre. Non, l’autorité n’a
comme pour la presque totalité des grandes
aucune relation directe avec l’obéissance :
figures de l’éducation du XXe siècle, l’autorité
elle repose sur la reconnaissance 15. » Dans
est connotée de façon extrêmement négative.
cette optique, l’autorité est affaire de recon-
Elle est la source de tous les maux lorsqu’elle
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naissance et seule la compétence lui assure la


s’identifie au pouvoir et à la domination. C’est légitimité. Elle se mérite, Elle se construit. Elle
elle qui, pour Neill comme pour Deligny, est à s’acquiert dans le faire plus que dans le dire.
l’origine de la haine du monde que cultive le C’est elle qui entraîne ouvriers et artistes,
délinquant et qui en même temps le ronge. dans le sillage de Deligny, à tenter l’aventure
C’est à elle, selon le pédagogue August Aich- de la Grande Cordée. Deligny a une immense
horn, qu’il importe de renoncer et à laquelle autorité, il fait autorité. Fort de cela, il se
il faut opposer une « bienveillance absolue » refuse à éduquer par l’obéissance servile, par
envers les adolescents violents.Aux yeux d’un la contrainte, c’est-à-dire à exercer un pou-
Janusz Korczak, elle doit s’incarner dans les voir.
règles démocratiques qui organisent la com-
munauté, les adultes n’en étant pas les déten- Nous pouvons nous demander, aujourd’hui, à
teurs mais les garants. L’autorité est consi- la manière de Marie Revault d’Allonnes, si
dérée comme à l’origine des troubles et « les invites à l’autorité ne sont en fait que
comme méthode à proscrire en éducation, des appels à rétablir l’obéissance 16 », si, sous
compte tenu précisément de son caractère couvert d’autorité, ceux qui n’ont pu
inique et pathogène. Le discours éducatif construire la leur n’aspirent qu’au retour de
actuel lui assigne au contraire toutes les ver- l’ordre s’épargnant ainsi le difficile travail de
tus, et fait de sa disparition l’origine de toutes son édification. Dans cette perspective, le dis-
les difficultés. Là où l’autorité était la cause de cours contemporain serait le versus du dis-
l’aliénation, son absence défait les repères et cours des « classiques » qui faisaient autorité.
provoque des conduites asociales. Là où la Ce ne serait plus le cas des éducateurs
pratique éducative commandait d’y renoncer, actuels qui espèreraient donc le retour du
elle devient l’alpha et l’oméga de la restaura- pouvoir. On comprend mieux le recours de
tion d’une possibilité d’éduquer. Ce change-
ment spectaculaire du discours éducatif
appelle un commentaire. Entretenant une
confusion entre pouvoir et autorité, il révèle
le renoncement aux exigences que réclame la ›››
13. F. Deligny, Graine de crapule, op. cit., p. 26.
construction d’une autorité légitime aux yeux 14. Ibid., p. 26.
des adolescents. 15. H.G. Gadamer, Vérité et mensonge, cité par M. Revault
d’Allonnes, « De l’autorité à l’institution : la durée
Lorsque Deligny affirme : « Tu n’obtiendras publique », Esprit, n° 8, août-septembre 2004, p. 42-63.
rien par la contrainte », il précise : « Il ne peut 16. Ibid., p. 46.
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DE L’ACTION DES PIONNIERS AUX MUTATIONS CULTURELLES 117

plus en plus systématique au judiciaire dans


l’exercice de l’éducation spécialisée. Ainsi
s’explique aussi la disparition, dans la littéra-
›››
ture traitant de l’éducation, du thème de la À l’éducation
liberté, auquel se substitue, souvent énoncé
sur un mode incantatoire, celui de l’intégra-
pour changer
tion des règles, du respect du cadre, du rap- le monde
pel de la Loi. succède
Chez Deligny, nous l’avons vu, la lecture poli-
tique de la délinquance fonctionne comme
l’éducation
une théorie : elle construit une proposition pour s’intégrer
causale qui élucide les conditions de son
apparition, elle donne sens à son expression au monde.
et elle permet de concevoir des pratiques
pertinentes pour agir sur son devenir. En
osmose avec cette théorie, Deligny déve-

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loppe une éthique de la vérité et de la luci-
dité : ne pas mentir, ne pas se mentir, ne pas
illusionner, ne pas s’illusionner : « Ne leur
apprends pas à scier si tu ne sais pas tenir
une scie, ne leur apprends pas à chanter si
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chanter t’ennuie ; ne te charge pas de leur


apprendre à vivre si tu n’aimes pas la vie 17. »
Car l’illusion est coûteuse à l’éducateur naïf :
les délinquants sont « habiles à renifler tes
défauts d’homme, et les sentant de loin,
comme la hyène la charogne pour s’en
repaître 18 ». Sur cette position lucide et exi-
geante se construit l’autre versant de son
éthique : celui de la fraternité et du compa-
gnonnage avec les délinquants. C’est précisé-
ment parce qu’ils sont à la fois dérisoires et
magnifiques, veules et courageux, « graines de
crapules » et « vagabonds efficaces » que la
fraternité s’impose. Elle est la seule position
respectueuse de ce qu’ils sont, des hommes :
« Puérils amateurs d’absolus bien plus que les
juges ne sont capables de le concevoir, vaga-
bonds tenaces dont la braguette est souvent
tachée de sperme sec […] mangeurs de bet-
teraves, vivants au point qu’aucune assistante
sociale n’en pourrait supporter la graine dans
son ventre, petit peuple de solitaires, les uns
déchets d’homme incontestablement, les
autres espoirs d’un monde qui risque tou-
jours de crever de docilité comme certains
cochons dans leur graisse et certains
hommes dans leur lit 19. »
Dans son action auprès des adolescents
délinquants, Deligny est porté par des idéaux
d’émancipation et l’espérance révolution- ›››
17. Ibid., p. 23.
naire. Il s’y ajoute une défiance à l’égard des 18. Ibid., p. 31.
institutions doublée d’une rare capacité de 19. F. Deligny, Les vagabonds efficaces, op. cit., p. 157.
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révolte. Son œuvre est imprégnée par la nous chercherions aujourd’hui, dans le pay-
révolte contre la violence sociale qu’il traque sage éducatif, son équivalent. Cette dispari-
sans faillir jamais : la violence de la misère, la tion s’est faite en deux temps. D’abord les
violence sournoise de la compassion philan- figures d’éducateurs s’effacent. Bien que
thropique, la violence froide des institutions. souvent venus d’autres horizons, de la
Comparativement, celle des délinquants lui médecine ou de l’enseignement, tous se
semble bien anodine, elle est la seule res- revendiquaient comme éducateurs et prati-
source qui reste au sujet pour rester vivant à quaient l’éducation au quotidien. Les circon-
lui-même. Dès lors l’éducateur et le jeune volutions de l’histoire politique du siècle ont
partagent une révolte commune. Leurs réduit à néant la conviction d’un change-
conceptions de la violence ne sont pas anti- ment prochain du monde dont l’éducation
nomiques. Pour le jeune, sa violence est en était le moteur. Cette espérance était au
réaction à une violence qui lui est faite, et à cœur de leur engagement, de leur réflexion
ses yeux, elle est légitime. Pour l’éducateur, la et de leur action. Son amenuisement a modi-
violence du jeune est effectivement légitime fié la perception même des buts de l’éduca-
dans la situation d’oppression dans laquelle il tion. À l’éducation pour changer le monde
se trouve. L’enjeu n’est donc pas de l’extirper succède l’éducation pour s’intégrer au

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du sujet, il est de modifier la situation. C’est à monde. Dès lors les troubles, les difficultés
partir de ce seul positionnement qu’un de l’enfant sont observés et décryptés à
accompagnement éducatif peut s’envisager, l’aune de sa « réalité psychique » et de son
peut être accepté par le jeune délinquant et histoire singulière. Aux grandes figures
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tenté avec lui. Il se sent reconnu dans sa d’éducateurs se substituent des grandes
révolte avant que d’être aidé, étayé. figures de médecins. Dans ce contexte, les
difficultés d’adaptation de l’individu ne reflè-
La cohérence de sa conception éducative
tent plus le dérèglement du monde, elles
apparaît clairement. Deligny refuse de voir
trouvent leur origine dans son histoire per-
l’origine de l’acte délinquant dans le sujet : il
sonnelle et leur dénouement dans l’action
réside dans l’injustice qui lui est faite. De cela
psychothérapique. L’éducation se trouve
découle une éthique de la fraternité qui
tout entière soumise à l’ordre thérapeu-
conforte la théorie. S’y articule une pratique
tique, l’éducateur en devenant l’agent. Dès
de compagnonnage, de réseau, agissant pour
lors, il n’existe pratiquement plus de dis-
et dans la transformation des rapports
cours d’éducateur sur l’éducation. C’est une
humains, en congruence avec l’éthique et la
littérature d’inspiration psychanalytique,
théorie.
psychiatrique ou pédiatrique qui prend en
Dans le champ de l’éducation spécialisée, charge la réflexion sur l’éducation. Deligny
Deligny représente l’acmé et le chant du est peut-être l’un des derniers représen-
cygne des conceptions holistes de l’éduca- tants de ces éducateurs écrivains qui, depuis
tion : elles ne vont pas résister à la spéciali- Pestalozzi, ont tracé, pour la pensée éduca-
sation et au déclin de l’espérance. Il est, en tive, un sillon fécond, convaincus selon l’ex-
France tout du moins, la dernière des pression de ce dernier que « l’ éducation
grandes figures qui personnalisaient des doit décidément apprendre à se com-
conceptions originales. C’est en vain que prendre elle-même ».