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L’ÉVOLUTION

DE LA CINQUANTAINE PA SC A LE
AU COURS
DES CINQ PREMIERS SIÈCLES
BIBLIOTHÈQUE DE LITURGIE

ROBERT CAB1É

DIRECTEUR AU GRAND SÉMINAIRE DE TOULOUSE-ALBI

LA PENTECÔTE
L ’évolution de la Cinquantaine pascale
au cours des cinq premiers siècles

DESCLÉE
Bibliothèque de Liturgie
sous la direction de
A.-G. MARTIMORT
N ih il obstat :

A. G . M a r tim o r t
prof, in Facultate theol, Tolosan,

I m prim atur :

Albiensi, die 2 ia junii 1964


+ Claudius D upuy
archiepiscopus Albiensis.

Copyright © 1965 by D e s c lé e & Co, Tournai (Belgium)

Ail rights reserved

Prlnted in Belgium
INTRODUCTION

Le mystère pascal semble retrouver dans la spiritualité de notre


époque la place qu’il occupait dans la vie des premières générations
chrétiennes. Aux yeux des nombreux fidèles à qui les réformes de
Pie XII ont rendu l’intelligence de sa célébration, il apparaît comme
le foyer et la source de tout le mystère de la foi, tel que l’Église le vit
depuis toujours, longtemps obscurci cependant dans la mentalité
commune par le fléchissement de l’esprit liturgique.
Les recherches historiques ont largement contribué à ce
renouveau. Il est toutefois surprenant qu’elles se soient tournées
surtout vers le Carême et la Semaine Sainte, alors que la Cinquantaine
pascale faisait l’objet d’une moindre curiosité scientifique, bien qu’elle
fût le noyau primitif de toute la célébration. Cela explique peut-être
que la récente Constitution conciliaire De Sacra Liturgia ne fasse
aucune place à ce temps, dans ses projets de réforme de l’année
liturgique. Il est vrai que cette solennité a subi de telles transformations
depuis ses origines, qu’il est difficile d’être sensible, au premier abord,
à l’importance exceptionnelle que lui conférait l’ancienne tradition.
Cependant, plusieurs articles, publiés dans des dictionnaires ou des
périodiques divers, ont abordé la question de l’apparition et
de l’évolution de la Pentecôte, mettant en œuvre l’essentiel de
la documentation que l’on a pu recueillir jusqu’à ces dernières années.
L ’article Pentecôte, dans le Dictionnaire d*Archéologie chrétienne
et de Liturgie, dû à la plume de H. Leclercq, cite lès témoignages les
plus importants, mais de nouvelles découvertes ont rendu caduques
plus d’une de ses conclusions. C ’est sans doute l’étude magistrale
d’O. Casel, dans le Jahrhuch fur Liturgiewissenschaft, publiée comme
la précédenté à la veille de la dernière guerre, qui a le plus contribué
au renouveau du mystère pascal tel qu’il fut d’abord célébré : là
Cinquantaine y apparaît comme la véritable fête de la nouvelle Alliance
s’étendant sur sept semaines, jusqu’à ce que se produise, au cours
du IVe siècle, l’évolution qui devait aboutir à l’organisation actuelle.
Cet article restera à la base de toute recherche ultérieure sur ce sujet,
mais on ne pouvait manquer de reprendre le problème qu’il soulevait
en affirmant que la solennité chrétienne ne devait à la Pentecôte jüive
que sa date et son nom. Le travail fort bien documenté d’un théologien
protestant, G. Kretschmar, paru en 1955 dans la Zeitschriftfur Kirchen-
geschichte, a cherché dans les écrits des Apôtres, dans l’Ancien
6 Introduction

Testament et même chez les commentateurs juifs les racines des


traditions primitives, parfois divergentes, relatives à la Cinquantaine
pascale. Une dissertation plus ample a été consacrée à cette question
des origines de la fête par J. Boeckh, dans le Jahrbuch für Liturgik und
Hytnnologie de i960, sous le titre Die Entwicklung der altkirchlichen
Pentekoste; un tel exposé pourrait faire hésiter à poursuivre l’investi­
gation de la documentation dont nous disposons; il nous a semblé
cependant susceptible d’approfondissements, de compléments assez
importants, voire d’un éclairage nouveau. A ces travaux essentiels,
il faut ajouter le chapitre consacré à la Pentecôte, en 1953, dans
l’ouvrage de Mac-Arthur sur l’Année liturgique, ainsi que de
nombreuses recherches sur certains points particuliers, telles celles
d’A. Baumstark.
A partir de ces études plus ou moins épisodiques ou partielles,
une synthèse pouvait être tentée. Peut-être est-elle prématurée, en
raison des nombreuses lacunes qui subsistent dans la documentation;
si nous l’avons entreprise, c’est surtout pour mettre en lumière les pro­
blèmes qui restent en suspens, en indiquant les solutions qui nous ont
paru actuellement les plus légitimes. A chaque étape de notre travail,
nous nous sommes senti, dans une large mesure, tributaire des auteurs
dont nous venons de parler. Nous nous devons donc de leur rendre
hommage, pour toutes les richesses qu’ils nous ont léguées.
Il nous a semblé utile cependant de poursuivre leur recherche.
Nous nous sommes attaché surtout à harmoniser entre eux les
témoignages déjà recueillis et leur rapprochement nous a parfois
éclairé sur l’interprétation des plus controversés. Quelques nouvelles
pièces versées au dossier ont aussi contribué à démêler certaines
difficultés. En outre, le cadre plus.vaste de notre travail nous a sans
doute permis d’apporter des précisions ou des nuances auxquelles
une synthèse aux dimensions d’un article ne peut guère prétendre.
Dans tous les domaines de l’histoire de la liturgie, les usages sont
tellement variables d’une Église à l’autre, leur évolution s’opère,
selon les lieux et les circonstances, à des rythmes si différents, que
l’on est souvent tenté de donner à des documents trop rares une
extension qu’ils ne peuvent avoir; seule, une étude d’ensemble peut
alors mettre en lumière de telles limitations et certains témoignages
fort secondaires, qui n’ont pas de place dans une étude sommaire,
peuvent constituer des jalons qui remettent en question les hypothèses
trop rapidement élaborées.
Comme l’a souligné O. Casel, les transformations essentielles
subies par la Cinquantaine pascale sont à peu près accomplies à la fin
Introduction 7

du Ve siècle. Notre étude se borne donc approximativement à la période


qui se termine à cette date, tout en s’étendant à l’ensemble des Églises
du monde chrétien. Nous nous sommes contenté d’indiquer briève­
ment l’évolution ultérieure, lorsque cela nous a semblé nécessaire.
Au moment où nous terminions notre travail, M. l’Abbé Delcor,
professeur d’Écriture Sainte à l’Institut Catholique de Toulouse,
commençait à rédiger l’article Pentecôte pour le Supplément du
Dictionnaire de la Bible. Il a bien voulu nous faire part de ses découvertes
et, grâce aux conclusions qu’il a tirées de ses recherches à partir des
documents de Qumran, nous avons pu revoir nos propres réflexions
sur les liens de la Pentecôte chrétienne avec la fête juive de l’Alliance.
Nous tenons enfin à exprimer notre reconnaissance aux spécialistes
de la patristique ou de l’histoire de la liturgie que nous avons été
amené à consulter, pour l’accueil bienveillant que nous avons trouvé
auprès d’eux. Nous devons aussi remercier ceux qui nous ont facilité
l’accès des bibliothèques de Louvain, de Paris ou de Rome, spéciale­
ment de la Vaticane. C’est une gratitude toute particulière que nous
devons à M. le Chanoine Martimort, professeur à l’Institut Catholique
de Toulouse : il nous a lui-même suggéré le sujet de cette étude et
il nous a toujours permis d’abuser de sa bibliothèque, de sa compétence,
de sa patience et de son temps.
Grâce à tous ces concours, nous avons pu réaliser la synthèse
que nous proposons aujourd'hui au jugement du lecteur, sans autre
prétention que celle — qu’il trouvera peut-être présomptueuse —
de pénétrer avec lui dans une meilleure intelligence du Mystère pascal
LISTE DES ABRÉVIATIONS
POUR LES OUVRAGES LE PLUS SOUVENT CITÉS

BLE Bulletin de littérature ecclésiastiquey Institut Catholique de T ou lou se.

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GCS Die griechischen christlichen Schriftsteller der ersten Jahrhundertey


hrsg. von d er... deutschen Akadem ie der W issenschaften zu
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JTS Journal o f theological studies, L ond on , M acm illan, puis Oxford*


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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

LA PENTECÔTE JUIVE AU TEMPS DU CHRIST

Si nous entrons dans une église, un jour de Pentecôte, que ce soit


en Orient ou en Occident, dans une communauté catholique ou
séparée de Rome, nous entendrons, proclamé solennellement, le récit
de la théophanie de l’Esprit-Saint rapporté au chapitre II des Actes
des Apôtres, comme l’événement qui donne la clé de tout le reste de
ce livre, où il est pour ainsi dire présent à chaque page. Saint Luc
prend soin de nous en donner la date : èv Tcji aujjmXvjpoueOai rrçv Yjfzépav
-rîjÇ 7teVT)QX0 aTY)Ç.
Ce dernier mot était employé par tous les Juifs de langue grecque
pour désigner la fête du cinquantième jour après la Pâque. Au moment
où, d’après le texte sacré, les disciples réunis au cénacle recevaient
la grâce qui allait transformer leur vie, les fidèles de la Synagogue,
selon l’enseignement de la Tora, célébraient l’une des grandes solennités
du calendrier d’Israël. Peut-on penser que les onze, Juifs pieux,
n’étaient pas en communion de sentiments et de prière avec leurs
frères dans la foi? Sous leurs yeux, tandis qu’ils prêchaient pour la
première fois la résurrection du Sauveur, s’étendait la foule de ceux
qui étaient venus à Jérusalem pour 'l’une des trois grandes fêtes de
pèlerinage, et dans leurs cœurs la Pentecôte de leurs Pères devait se
mêler à la venue du Paraclet et mettre sa marque sur ce qu’ils
éprouvaient en ce moment unique, pour influencer, peut-être, la
manière dont ils en parleraient et l’annonceraient au monde.
Avant même de nous demander si la solennité que nous célébrons
est en rupture ou en continuité avec celle des Juifs, il importe donc de
savoir ce qu’était, pour les premiers disciples du Christ, la TOVTïptoadj
d’Israël, ce qu’elle signifiait pour tous ces «hommes pieux qui résidaient
à Jérusalem, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel»
(Act.,- II, 5).

I . LA PENTECÔTE JUIVE, FÊTE DE LA MOISSON

Dans la plupart des textes scripturaires et dans le judaïsme


officiel, la Pentecôte apparaît comme la fête de la moisson. Le Code
de l'Alliance (Ex., XXIII, I 4-I 7) prescrit l’observation des trois
solennités du calendrier d’Israël : la «fête des Azymes », la «fête de la
i6 L a Pentecôte juive au temps du Christ.

moisson » (TXj?n *0) et «la fête de la récolte, à la -fin de l’année ».


La première se présente comme la commémoraison de la sortie
d’Égypte, bien qu’elle ait été sans doute d’abord une solennité agraire
antérieure à cet événement. Les deux autres continuent à se référer
à la vie d’un peuple de cultivateurs : il s’agit de donner un caractère
sacré aux grandes étapes d’une aimée agricole qui commence en
automne, au moment des semailles et dont l’époque de la moisson est
l’un des sommets : «Tu observeras la *r>xj?n ïn, la fête des prémices
de ton travail, de ce que tu auras semé dans ton champs. »
Dans Ex., XXXIV, 22 (prescriptions reçues par Moïse au Sinaï)»
on retrouve la mention dés «premiers produits de la moisson des blés »,
mais la solennité est désignée du nom de ninatf jn, fête des semaines.
D ’après le chapitre XVI du Deutêronome, elle doit être célébrée
risquante jours après que «la faucille aura commencé à couper les
épis », sans d’ailleurs qu'aucun lien soit explicitement marqué entre
la Pâque et le début de la moisson1. Le Code de YAlliance ne semble
pas faire de distinction entre ces deux étapes et H. Cazelles2a proposé
une hypothèse, pour expliquer cette difficulté : il n’y aurait eu d’abord
qu’une seule célébration comportant l'offrande des prémices et nommée
nixnfr Jn. Cette racine hébraïque signifierait «fête du rassasiement»,
car c’était le moment où les produits de la terre réapparaissaient aux
repas. Ce caractère se serait estompé avec les développements de
l’agriculture permettant d’utiliser toute l’année les produits du sol,
et l’on n’aurait plus compris l’étymologie de nixafr3. D’autre part, en
pénétrant en Palestine, les Hébreux qui pouvaient faire la récolte
un mois plus tôt qu’à Moab ont voulu rester fidèles à la date que
continuaient à suivre les tribus transjordaniennes. On aurait arrondi
à sept semaines, sous l’influence d’une étymologie nouvelle, où la
racine sb' aurait remplacé sb‘, à la faveur d’une différence de pronon­
ciation d’une région à l’autre, ce qui aurait donné le nom de fête des
semaines *.

1 L e Deutêronome prescrit les trois solennités qu'il nomme fête des Azymes,
fête des Semaines et fête des Tentes. L e livre a connu des rédactions successives;
la mention de Jérusalem, par exemple, «lieu choisi par le Seigneur pour y faire habiter
son nom », manifeste une intention centraliste qui ne peut venir du document primitif
C'est cependant à la couche la plus ancienne qu'il faut attribuer, semble-t-il, la mention
des trois grandes solennités.
* H. C a z e lle s , Études sur le Code de VAlliancey Paris, Letouzey et Ané, 1946,
p. 99 »
* Il est possible que la fête ait une origine chananéenne, mais elle a pris en
Israël un sens proprement yahwiste.
* * Peut-être aussi les incertitudes du calendrier ont-elles joué un rôle avec le
décalage qu’il produit entre le cours des étoiles et le temps de la moisson, proprement
solaire » (H. C a z e lle s , ibid.).
La Pentecôte juive, fête de la moisson 17

La fête des Azymes se présente elle-même comme une célébration


agraire dans les Nombres (ch. XXVIII) et dans le Lévitique (ch. XXIII) :
c’est l’offrande de la première gerbe. L ’ordonnance qu’attestent ces
deux livres est certainement postérieure à l’exil. Le nombre des
solennités a augmenté, puisque la fête des Trompettes et celle de
l’Expiation s’ajoutent aux trois premières et une date fixe leur est
attribuée (la Pâque est le quatorzième jour du premier mois), alors
qu’elles dépendaient primitivement de l’état des récoltes1. Seule la
fête des semaines fait exception; elle se situe après «sept semaines
comptées à partir du lendemain du sabbat (natën rnn»») » (Lev.,
XXIII, 15). On sait que cette expression a donné lieu à des pratiques
divergentes : tandis que les Pharisiens, entendant par «sabbat» le
premier jour des Azymes, commençaient à compter dès le seizième jour
du mois2, il existe toute une tradition qui prend ce terme à la lettre,
si bien que le cinquantième jour, qui est le même jour de la semaine
que le premier, est toujours un lendemain de sabbat. Ce dernier usage
était en vigueur chez les Boethusiens, qui constituaient un groupe
à l’intérieur de celui des Sadducéens et on le trouve aussi dans l’un
des courants de la spiritualité samaritaine 3. Il est intéressant pour
notre sujet de noter que de nombreux Juifs célébraient déjà la Pentecôte
le premier jour de la semaine, celui auquel cette fête est attachée dans
la liturgie chrétienne.
La solennité de niyaiÿ apparaît, dans tous ces passages bibliques,
comme une fête d’action de grâces pour la moisson et consiste, selon
le rituel des Nombres et du Lévitique, à offrir des fruits de la récolte
accompagnés de sacrifices. Les commentaires rabbiniques s’étendent
longuement sur la matière de cette offrande de prémices et sur le
cérémonial à observer, afin de concilier les prescriptions un peu
différentes des divers textes scripturaires. Nous n’avons pas à entrer
dans ces explications, d’ailleurs fort compliquées, mais il n’est sans
doute pas inutile de souligner le caractère joyeux et festif du temps de
la moisson, manifesté par d’autres passages de la Bible; Isaïe, par

1 U Exode (X X III, 15 et X X X IV , 18) et le Deutéronome (X VI, 1) fixent la


Pâque au mois d’Abib, mais la racine M N ne désigne pas autre chose que le fait de
porter du fruit et 3 **?^ signifie l’épi de blé. Un peu plus tard les mois de l’année
(qui commence alors au printemps) seront simplement numérotés. Ce n’est qu’un
siècle après l’exil qu’on emploiera les noms babyloniens (Nisart pour le premier mois,
Siwan pour le troisième, etc...).
2 Selon le comput officiel, d’inspiration pharisienne, le cinquantième jour
après le 16 nisan sera le 6 siwan, date corroborée par les Targumim, Philon et Josèphe.
8 Pour plus de détails sur la question assez compliquée des différents computs
relatifs à la fête des semaines, se rapporter à M. D e lc o r , Pentecôte dans Supplément
du Dictionnaire de la Bible, t. V II, 1964, c. 861 et suiv. , k
18 La Pentecôte juive au temps du Christ

exemple, s’adresse à Dieu en ces termes : «Tu as multiplié leur allé­


gresse, tu as fait éclater leur joie; ils se réjouissent devant toi, comme
on se réjouit à la moisson... » (Is., IX, 2); Jérémie parle du Seigneur
qui «nous assure des semaines fixes pour la moisson» (Jer., V, 24)
et l’on ne peut manquer d’évoquer le psaume 125 : « On s’en vient en
chantant; on rapporte les gerbes. » (Ps. CXXV Vulg, 6). La récolte des
céréales commençait en Palestine avec l’orge, au temps de la Pâque et
se terminait à la Pentecôte avec le froment. La fête, des semaines
était donc la clôture de la moisson, comme celle des Tabernacles
célébrait la fin de la récolte des fruits. Elle donnait lieu à des cérémonies
d’action de grâces et à des réjouissances. D ’après les Bikkurim> le
peuple des campagnes se rassemblait dans la ville la plus proche;
de là, on partait en procession vers Jérusalem au son des flûtes et en
chantant des cantiques. Souvent un taureau destiné au sacrifice
ouvrait la marche; ses cornes étaient dorées et ornées de guirlandes
de feuilles d’olivier. Les chefs et les notables de la cité sainte venaient
à la rencontre des pèlerins qu’ils conduisaient au Temple où les lévites
entonnaient le psaume XXX. Celui qui présentait les prémices récitait
la formule biblique prescrite et accomplissait en même temps que
le prêtre le geste du «balancement» des dons, puis on déposait
l’offrande devant l’autel et on se prosternaitx.
C’est cette conception de la fête de la moisson que nous trouvons,
à la fin de l’époque paléo-testamentaire, chez Philon, un contemporain
de Jésus :
« L e cinquantième jour, écrit-il, après sept semaines com ptées
à partir de ce jour (la Pâque), on a coutum e d ’offrir des pains qui sont
légitimement nommés pains de prém ices, puisqu’ils sont les prem iers
fruits de la nature et les premiers produits du travail de la terre, donnés
par D ieu à l’homme qui est le plus civilisé des êtres v iv a n ts2. »

Flavius Josèphe, qui écrivait au Ier siècle de notre ère, présente


la solennité de la même manière. Il la nomme TOVTrçxoaTvj, terme
que les Septante n’emploient que deux fois, et toujours en ce sens,
dans des passages dont nous n’avons malheureusement pas de

1 Bikkurim, III, trad. M . Sch w ab, Le Talmud de Jérusalem, II, Paris, Maison-
neuve, i960, p. 382-390. Pour toutes les indications concernant la tradition rabbinique,
nous sommes tributaires de K . Hrubi, d’après des notes polycopiées du cours qu’il
a donné à l’Institut Supérieur de Liturgie en 1963 sur « Les Cycles des fêtes de l’année
juive. »
* P h ilo n , De Decalogo, 160, éd. L . C o h n , Berlin, 1906, p. 304. « ...x a l t?)v
ànb TaÔT7)ç xaTapiO[xoi)(jLévrjv èrera êpSopuxatv 7revr/)xooT^v 7)|iépav èv 7upoaàyeiv
à'prouç ëOoç, ol xaXouvTai 7rp<0T0yevve|iàTG>v êrùpMDç, è7uei8r)7rep elatv àTcapx*?}
ysvvepuÉTaiv x a l xap^ôv fjfxépou Tpo<pyjç, ■
Jjv àv 0 ptù7rCî> ^[zepcoTaTCp Çcjxov arcévetpiev
ô 0e6ç... *
La Pentecôte juive, fête de la moisson 19

correspondant hébreu ; Tobie, II, 1 et 2 Macc., XII, 32l. C’est donc


en mentionnant les sept fois sept jours qu’il en précise la date :
« L ors de la Pentecôte (les Juifs nom m ent ainsi une fête qui arrive
au bout de sept semaines et tire son hom du nom bre de ces jours)... * »
« U n e semaine de semaines s’étant écoulée après ce sacrifice (Pâque)
— les jours de ces semaines sont au nom bre de quarante-neuf — le
cinquantième jour, que les H ébreux appellent « asartha », m ot qui
désigne la Pentecôte, ils offrent à D ieu du pain de farine d ’orge ’ . »

Dans la littérature rabbinique, la Pentecôte est nommée nisati *n


ou B’Bton in (cinquantième jour), mais on trouve aussi rnss? dont
Josèphe cite la forme araméenne, Asartha4. Ce terme, par son étymo­
logie, évoque l’idée d’une conclusion et on l’emploie pour désigner
la réunion du peuple, à la fin d’une solennité. C ’est ainsi qu’il en est
venu à signifier un rassemblement solennel, comme l’attestent plusieurs
passages de l’Écriture5. La fête des semaines est donc un jour
d’assemblée et c’est là sans doute un de ses aspects essentiels, conforme
aux prescriptions du Lévitique : «Ce même jour, vous ferez une
convocation; ce sera pour vous une convocation sacrée (tfT p N h j?» )... »
(Lev., XXIII, 21). Josèphe souligne que les Juifs affluaient à Jérusalem
non seulement de la Judée, mais de la Galilée, de l’Idumée, de Jéricho
et d’au-delà du Jourdain “. Mais il ajoute que, l’année dont il est
question, ce fut moins leur dévotion que la haine de Sabinus qui les
fit venir. Ces grands rassemblements, en effet, dans les époques

1 Notons que ce terme devait être d'un usage récent ou du moins peu généralisé,
puisqu’il est expliqué en Tob.y II, i (èv tj} 7revT/)xocnrïj êopTjj, ècmv à y la
ércrà êpSofxà&cov) et en quelque sorte excusé en 2 M a c c X II, 32 (Mexà XeyoïAévTQV
7rev'n)xoaT7)v).
1 F. Josèphe, La Guerre des Juifs, I I , iii, 15 éd. B. N iese, Berlin, 1887, t. 6,
p. 162. « ...èvcTàcnjç 8k TÎjç TrevrrçxoaTÎjç, oütg> xaXoualv tlvûc èopr^v 'Iou&aïot
Trap' èirvà yivo|x£vy]v êp8op.à8aç xal t 6v àpiôp.6v t û v ^(xepcov TrpoarjYoplav ë^oucav... »
* Antiquités Judaïques, III, x, 65 op. cit., t. I, p. 208. « 'Ep86fx7)ç èpBojxàBoç
SieYeYsvTjfxévrçç p,erà vaérqv r?)v Oualav, aQxat 8'elalv al tg>v épBojxàSwv ^[xépat
Tcaaapàxovra xal èwéa, [vf) 7uevT7)xoaTfl], ‘Eppatoi àaapOà xaXouaiv, <T7jfxalvei
8è touto 7revT7)xoaT7)V, xaô’vjv repodayouat t ü Oeqî fipTOv àXçtTOV... »
4 H. L . S t r a c k et P. B ille r b e c k , Kommentar zur neuen Testament aus Taîmud
und Midraschy II, München, 1924, p. 597.
8 Notons que les Septante traduisent le terme par des mots différents. Cf. :
,
Jer.y IX , 1 (aévoBoç), Am.y V, 21 (7wcvY)yéptç), 4 Rois X , 20 (lepeta), Lev.y X X III, 36,
Nomb.y X IX , 35 (èÇéStov), etc...
6 Josèphe, op. cit.y X V II, x , 2; t. 4, p. 118 « ... 7ràvu rcoXXal TaXiXalwv t c x a l
TBoufzalwv, Tepixotmlow t s 9jv 7tX7)0ùç x al ôtt6coi 7repàaavTi 'Iop&àvrjv TCOTafièv
otxoücriv, aÛT<ov Te TouBalov ttXyJOoç Trpèç 7càvTaç auveiXéxavo... » cf. aussi 1 La
Guerre des JuifsyII, iii, 1, op. d t ., t. 6, p. 162.
20 La Pentecôte juive au temps du Christ

troublées, étaient l’occasion de mouvements populaires. Ainsi, une


autre fois, 1
«lors de la fête qui est appelée Pentecôte, tout l ’em placem ent
entourant le temple et la ville tout entière étaient pleins de gens venus
de la campagne, dont la plupart étaient arm és1 ».

«Vous ne ferez aucune œuvre servile», poursuit le texte du


Lévitique auquel nous venons de nous référer. Josèphe nous apprend
que ce jour était chômé, au même titre que le sabbat, puisque les Juifs
qui accompagnaient Antiochus Sother dans une guerre contre les
Parthes obtinrent qu’on s’arrêtât deux jours :
« C ar la fête de la Pentecôte allait tom ber après le sabbat et il ne
nous est pas permis de faire route, ni le sabbat, ni le jour de la f ê t e 2. »

D’après le témoignage de Philon et de Josèphe, la Pentecôte est


donc célébrée, selon les prescriptions des Livres saints, comme une
cérémonie d’aotion de grâces pour la moisson, comportant une offrande
de prémices; elle est l’occasion d’une assemblée solennelle du peuple
et se situe dans le temps sept semaines après la Pâque, ce qui la met
en dépendance de la fête des Azymes qui demeure la principale,
la plus grande de toutes. Il est remarquable que cette conception ait
déjà inspiré à Philon la présentation symbolique qui sera si souvent
répétée par les Pères de l’Église :
« E n comptant sept semaines à partir de cette fête (la Pâque), on
obtient le cinquantième jour, le nom bre sacré étant m arqué d ’un sceau
libérateur par l’unité qui est l ’image du D ieu incorporel à qui elle est
sem blable par son u n ic ité s. »

C’est donc d’un courant de pensée israélite que la littérature


chrétienne se fera l’héritière, en utilisant cette image du «sceau»,
si adéquate à exprimer le caractère spécifique de la Pentecôte
nouvelle.

1 La Guerre des Juifs, I, xiii, 3 ; t. 6, p. 57. « ’EvoTaarjç S’ êopTÎjç 1) Trevnjxoor})


xaX eïxai, xà. t e xepl x i lepiv tràvxa x a l r\ 7t6Xiç SX?) xXŸjOouç xciv ànb xîjç ^wpaç
àvantpiTrXaTat x6 xXéov ÔJtXtxtûv... »; cf. aussi : An t. Jud., X IV , xiii, 4 ; t. 3, p. 301.
a Antiquités judaïques, X I I I , viii, 4; t. 3, p. 198. « ...èvéoxi) yàp •?) 7tevTV)Xoor))
èopTT) ptEtà x6 aâppaxov, oùx gÇeaxi 8’r)|xïv oüxe xotç aappâxoiç oüx’èv xj) êopxjj
ôSeôeiv. »
• P h ilo n , De specialtbus legibus, II , 21 ; éd. L . C o h n , Berlin, 1906, V , p. 130.
« ’Anb yàp Ixelvr)ç ^pépa 7ievxï]X0ctxT) xaxaptOpteîxat ênxà êpSopiâotv, àçéascoç
lepèv àpiOjxèv è7rta<ppaYi£o(iév»)<; povâSoç, ijxiç êoxiv âac&paxoç OeoO elxc&v, o> x a x à
xi)V pôvtoaiv IÇopiotoüxat. *
La Pentecôte juive, commémoraison de Valliance du Sinai 21

2 . LA PENTECÔTE JUIVE,
COMMÉMORAISON DE L ’ALLIANCE DU SINAÏ

Si la Pentecôte est la fête de la moisson, il semble qu’elle ait déjà


eu, à l’époque du Christ, une autre signification : elle était célébrée, au
moins dans certains cercles du Judaïsme, comme l’anniversaire du don
de la Loi au Sinaï. Pour les Juifs d’aujourd’hui, la fête a nettement
le sens d’une commémoraison de cet événement, exactement comme
la Pâque évoque la sortie d’Ëgypte. E. Lohse1 pense que la destruction
du temple, en 70, en rendant impossible les rites d’offrande de la
moisson, aurait contribué à donner à la solennité une orientation
nouvelle. «Le premier témoin sûr, ajoute-t-il, que, selon l’opinion
des Rabbins, le don de la Loi avait eu lieu le jour de la Pentecôte,
est Rabbi José ben Chalapta (vers 150). Il dit : Au troisième mois
(siwan), au dixième jour du mois, les dix commandements leur ont
été donnés et c’était un jour de sabbat. » Cette nouvelle signification
de la fête se généralisa dans la suite, au point que, au 111e siècle,
Rabbi El’azar ben Pedath (vers 270) exprime une opinion généralement
admise à son époque, quand il dit : « La Pentecôte, c’est le jour où la
Tora a été donnée2. » Le récit du don de la Loi au Sinaï (Ex., XIX)
est lu aujourd’hui dans les synagogues, le cinquantième jour après
la Pâque. Mais il est difficile de savoir à quand remonte cette tradition.
La Mischna, qui a été rédigée vers la fin du 11e siècle, ne donne que la
péricope Deut., XVI, 9-12, mais la Tosephta, qui lui est à peu près
contemporaine, ainsi que le Talmud de Jérusalem (ive siècle) signalent
aussi Ex., XIX. Le Talmud de Babylone, plus récent (vie siècle),
comporte pour la Pentecôte deux jours de fête auxquels sont respective­
ment attribués Ex., XIX et Deut., XVI.
Les témoignages rabbiniques ne nous permettent donc pas de
remonter au delà du 11e siècle. Toutefois, la fête des semaines avait
déjà la même orientation bien avant cette date. S’il est vraisemblable
que cette tradition se soit diffusée à la faveur des événements
de l’an 70, elle leur est encore antérieure. C’est ce que manifeste le
Livre des Jubilés, qui fut sans doute écrit au temps des Maccabées,
dans le premier quart du IIe siècle avant Jésus-Christ :
« L a prem ière année de la sortie d’ É gypte des enfants d ’ Israël,
au troisième m ois, le seizièm e jour de ce m ois, D ieu s’adressa à M oïse

1 E. L oh se, art. Trev-njxoaTr) dans Theologisches Wôrterbuch zum neuen Testa­


ment, V I, 1959, p. 44- 53 -
* Cf. S t r a c k et B ille r b e c k , op. cit., p. 601.
22 La Pentecôte juive au temps du Christ

et lui dit : M onte vers m oi sur la montagne et je te donnerai les deux


tables de pierre de la loi et des préceptes *. »

C’est donc le quinzième jour du troisième mois que la Loi fut


donnée à Moïse, puisque, d’après Ex., XXIV, 4, c’est le lendemain
de ce jour que Dieu ordonna au patriarche de gravir la montagne.
Le texte biblique ne semble pas aussi précis : «Le troisième mois
après que les enfants d’Israël furent sortis d’Égypte, ce jour-là, ils
arrivèrent au désert du Sinaï »(Ex., XIX, 1). Il s’agit bien du troisième
mois de l’année, puisque c’est «au commencement des mois » (Ex.,
XII, 2) que le peuple a quitté le pays des Pharaons. Mais l’indication
du jour fait défaut; c’est du moins l’opinion de la plupart des exégètes
qui voient là une lacune du texte, bien que certains, interprétant le
nm ara comme une référence au jour de la sortie d’Égypte, pensent
que VExode entend bien fixer le don de la Loi au 15.I I I a. Pour le
Livre des Jubilés, d’ailleurs, cette date est elle-même un anniversaire
commémorant l’alliance de Noé :
« E t à la nouvelle lune d u troisièm e m ois, il (N oé) sortit de l ’arche
et construisit un autel sur cette montagne... E t N o é et ses fils jurèrent qu’ils
ne mangeraient le sang d’aucune sorte de viande. E t il conclut une
alliance devant D ieu , le Seigneur, pour l'éternité, po u r toutes les races
de la terre, en ce mois. C ’est pourquoi il t’a dit (à toi, M oïse) que tu
devais conclure une alliance, toi et les enfants d’Israël en ce m ois, sur
la montagne, avec un serm ent, et que tu dois répandre du sang sur eux
à cause de toutes les paroles de l ’alliance que D ieu a conclue avec eux
pour toujours *. »

Il est inutile de souligner à quel point l’idée de l’alliance se


trouve présente dans les chapitres de YExode relatant les événements
du Sinaï, avec un accent d’ailleurs qui paraît en faire quelque chose
d’unique et de nouveau, puisque le peuple de Dieu ne semble être
devenu tel que par la célébration de la première Pâque. Le Livre des
Jubilés, au contraire, met cette alliance en relation étroite avec celle
qui fut scellée après le déluge, également à la nouvelle lune du troisième
mois. Mais, comme une sorte de trait d’union entre les deux, il y a
celle que le Seigneur a conclue avec Abraham, et ce fut encore à la
même date :

• Livre des Jubilés, I, 1, d’après la traduction allemande de E. K r a u ts c h ,


Tübingen, 1921, p. 39.
• C f. A. A re n s, Die Psalmen im ,Gottesdienst des alten Bundes, Trier, 1961,
p. 147-148. L e 15.III correspond au cinquantième jour d’après un comput différent
de ceux que nous avons déjà envisagés et qui consiste à compter à partir du lendemain
du sabbat qui suit la fin de la semaine des Azymes.
• Livre des Jubilés, V I, 1 et 10-14; °P- cit., p. 50-51.
La Pentecôte juive, cotnmémoraison de Valliance du Sinaï 23

« D ans la quatrièm e année de cette semaine d ’années, à la nouvelle


lune du troisièm e m ois... E n ce jour-là, nous avons conclu une alliance
avec Abram comm e nous l ’avons conclue en ce mois avec Noé* et
A bram renouvela la fête et l ’engagem ent pour lui-m êm e, pour
toujours \ »

Cette date, d’ailleurs est explicitement rapportée, au chapitre


suivant, à la fête des prémices :
« E t la cinquantièm e année de la quatrièm e semaine d ’années de ce
jubilé, au troisièm e'm ois, au m ilieu du m ois, A bram célébra la fête
des prémices de la moisson des blés s. »

La fête des prémices ne se distingue pas de la fête des semaines3.


Même l’alliance entre Jacob et Laban aurait été conclue le quinzième
jour du troisième mois.
Mais le Livre des Jubilés contient une prescription plus importante
encore :
« C ’est pourquoi il a été ordonné et écrit sur les tablettes du ciel
qu’ils (les enfants de N oé) devaient célébrer en ce m ois, une fois l ’an,
la fête des semaines, pour le renouvellem ent de l’Alliance, chaque
a n n ée4. »

C’est donc à une institution divine que la solennité est ici attribuée,
avec sa signification de fête du renouvellement de l’alliance, puisque
depuis toujours elle est inscrite sur les «tablettes du ciel », c’est-à-dire
sur le texte original de la Loi que Moïse a reçue du Seigneur. Mais,
avant même la théophanie du Sinaï, Dieu avait révélé aux hommes ce
qui concerne la Pentecôte, y compris la date de sa célébration. C’est
après le déluge, en effet, que Noé avait entendu, pour ses «fils », cet
ordre du ciel, le jour où le Seigneur avait conclu avec lui son
«alliance éternelle », qui allait être renouvelée plusieurs fois, au cours
de l’histoire d’Israël, et devait trouver dans le don de la Loi son
expression la plus solennelle.
Ce lien étroit entre la fête de la Moisson et une fête de l’Alliance
renouvelée chaque année, qui était l’occasion des serments solennels,
a amené certains exégètes à y voir la signification primitive de
la Pentecôte. Selon ces auteurs, il faudrait même y chercher l’origine
du nom sous lequel la solennité est le plus connue : c’était
la «fête des serments» (ni»atf in) qui serait devenue la «fête des
semaines » (ni»ntf in), la même racine hébraïque ayant une double
acception. Mais, sans prétendre trancher la question encore controversée

1 Ibid., X IV , x et 20; p. 65, 66.


* Ibid., X V , 1; p. 66.
* Ibid., V I, 2 i ; p. 51.
« Ibid., V I, 17; P- 5 i-
24 La Pentecôte juive au temps du Christ

de savoir quelle est la signification la plus ancienne *, nous pouvons


affirmer avec certitude que la conception du Livre des Jubilés est
antérieure à cet ouvrage et qu’elle s’est maintenue dans certaines
communautés qui vivaient en marge du judaïsme officiel.
En faveur de l’antiquité de la Pentecôte conçue comme une fête
du renouvellement de l’Alliance, il semble que l’on peut évoquer le
IIe livre des Chroniques ; «Ils s’assemblèrent, y lisons-nous, à
Jérusalem, le troisième mois de la quinzième année du règne d’Asa.
Ce jour-là..., ils prirent l’engagement solennel de chercher le Seigneur,
le Dieu de leurs pères... Ils firent un serment au Seigneur à haute
voix» (II Çhron., XV, 10-13). La date précise de cet événement
n’est pas indiquée, mais la mention du troisième mois suffit à montrer
le lien de la cérémonie rapportée par ce passage avec la «fête des
serments ». Il est intéressant de noter que, mentionnant l’abolition
des cultes païens au temps d’Asa (c. 910-870 av. J.-C.), racontée
par I Rois, XV, 12, le chroniqueur, vraisemblablement au 111e siècle
avant notre ère, la présente comme un renouvellement de l’Alliance
entre le Seigneur et la communauté d’Israël, mettant une relation
étroite entre le fait qu’il rapporte et la Pentecôte comprise à la manière
du Livre des Jubilés. Peut-être même avait-il sous les yeux un cérémonial
de renouvellement de l’Alliance en usage de son temps.
Il n’est pas facile de préciser la date à laquelle s’est manifestée
1’ «historicisation » de la Pentecôte qui a transformé, pour certains
Juifs, une solennité agricole en fête du renouvellement de l’Alliance.
Cela n’a dû se produire qu’après l’exil2et probablement sous l’influence
de l’école sacerdotale. Mais, lorsque ce changement est accompli,
à une époque où le Judaïsme officiel semble complètement ignorer
cette conception nouvelle, nous en trouvons maints indices dans les
cercles qui se sont constitués en marge de la communauté nationale
dont le centre était le Temple de Jérusalem.
La preuve est faite, aujourd’hui, que les Thérapeutes dont
parle Philon dans le De vita contemplativa étaient des ascètes juifs
qui vivaient en Égypte. Voici ce que nous lisons dans cet ouvrage :
« T o u t d’abord, ils se réunissent toutes les sept semaines, car ce n ’ est
pas seulement le nombre sept qui est pour eux une occasion d ’adm iration,

1 Cf. A. A rens, op. cit., p. 149.


• Arens rapporte une tradition samaritaine qui connaît, le troisième jour avant
la fête des semaines, une solennité appelée T O *10 DP : le triduum qui
précède la Pentecôte est clairement mis en parallèle avec les trois jours de préparation
à la conclusion de l’alliance mentionnée par Ex., X IX , 10-16. Comme il est impensable
que le culte juif ait pu influencer, après le schisme, celui de leurs voisins, il faudrait
que le lien entre la fête des semaines et l’événement du Sinaï ait été établi avant la
séparation des Samaritains, immédiatement après l’exil. Nous n’avons malheureuse­
ment pas pu vérifier cette allégation d’Arens.
La Pentecôte juive, commémoraison de Valliance du Sinai 25

mais aussi son carré : ils savent que c’est le nom bre de la pureté et de la
virginité perpétuelle. C ’est le prélude à une très grande fête* qui a lieu tous
les cinquante jours, car c’est le plus saint de tous les nom bres et le plus
important dans la nature : il est obtenu en faisant la somme des carrés des
côtés du triangle rectangle, somme qui est le principe de la génération
u n iversellel. »

Il est intéressant de remarquer que la réunion dont il est question


comporte un banquet suivi d’une veillée où l’on chante des hymnes.
Tout ce que l’auteur nous apprend sur les repas sacrés des Thérapeutes,
où ils revêtent une robe de prière et se comportent comme à une
assemblée cultuelle, marque leur opposition aux sacrifices du Temple,
en vue d’un culte plus spirituel qui s’harmonise bien avec la conception
de la Pentecôte que nous rencontrons chez eux. Cette solennité leur
apparaît d’ailleurs comme «la plus grande fête », ce qui s’oppose à la
tradition officielle et semble correspondre à l’idée que s’en fait l’auteur
du Livre des Jubilés. Cet ouvrage leur était-il connu? On ne saurait
l’affirmer, mais il est évident qu’en raison notamment du calendrier
uniquement solaire dont il use2 il appartient à un courant différent de
celui des Pharisiens et des Sadducéens.
La Communauté de Qumran, en tout cas, le connaissait bien,
puisqu’on en a trouvé plusieurs rouleaux dans les fouilles récentes
du désert de Juda et il n’est pas impossible même que l’œuvre ait vu
le jour dans les cercles qui vivaient dans le sillage des monastères de
la Mer Morte. Bien que différents les uns des autres à bien des égards,
Esséniens et Thérapeutes nourrissaient une pareille aversion pour
le judaïsme des prêtres de Jérusalem. Les ascètes de Qumran se
retiraient du monde pour vivre sous la règle du Maître de Justice,
comme le petit reste3 fidèle à la Loi de Moïse, aux enseignements

1 P h ilo n , De Vita contemplativa, 65, éd. et trad. F. D aum as-P. M iq u e l (SC29),


Paris, Cerf, 1963, a Oùxot tù jièv repÛTOv àOpolÇovrat SCI ktcx, èpSoptàScov, où pévov
àTtXrjv ép8o[xà8a àXXà xal rqv Sùvafjuv Te07)rc6Teç’ àyvf)v yàp x a l àetTràpÔevov
aÙT?)V taaaiv. "Ecm 8è 7rpo£opiroç ^eyhrrrçç éopTÎjç, TievTTjxovTàç ^Xa^ev, àyuoraTOç
xal (puatxcoTaTOç àpiQjicov, ex ttjç tou ôpGoycùvloo Tpiyc&vou Suvàpieoç, ÔTtep Io tiv
àç>Xh tôv 8Xcov yevéoecoç auaTaOelç. »
* Cf. D. B a rth é lé m y , Notes en marge des manuscrits de Qumran, dans Rev,
Biblique 59, 1952, p. 187-218, surtout p. 199-203. L e calendrier du Livre des Jubilés
coïncide avec celui du Livre d’Hénoch. Il est vraisemblablement plus ancien en
Israël que le calendrier hellénistique qui triompha en Palestine. L ’année comporte
364 jours, donc exactement 52 semaines; elle commence toujours le mercredi et la
fête des semaines est célébrée le 15e jour du 3e mois.
* Comme le remarque M . Delcor, « le Document de Damas précise que Dieu
s’étant souvenu de l’Alliance des Pères, il laissa un reste à Israël et ne le livra pas
à l’extermination (CD C 1, 4-5). La notion de nouvelle alliance est donc liée à la notion
de reste sinon littérairement, du moins logiquement. Et la communauté
essénienne a le sentiment profond d’être ce petit reste, les « survivants parmi ton
peuple, le reste parmi ton héritage », comme le dit un des hymnes (V I, 8) ».
26 La Pentecôte juive au temps du Christ

des prophètes et au véritable calendrier des fêtes. Ils se donnent donc


pour les authentiques héritiers de l’alliance :
« T o u s ceux qui décident d ’entrer dans la règle de la Com m unauté
passeront dans l ’Alliance en présence de Dieu* (s’engageant) à agir selon
tout ce q u ’i l a prescrit et à ne pas s’en retourner loin de lui sous l ’effet
d ’une peur et d ’un effroi ou d ’une épreuve quelconque* s’ils étaient
tentés par l ’empire de Bélial K »

Et la règle donne ensuite un rituel de l’«entrée dans l’Alliance »2,


qui s’inspire manifestement des chapitres XXVII-XXX du Deu~
têronome, comportant des bénédictions et des malédictions qui
accompagnent l’alliance du Sinaï. J. T. Mililc a relevé un fragment
inédit du Document de Damas (4 QDb) qui situe la cérémonie
du renouvellement de l’Alliance au troisième mois de l’année, celui
de la Pentecôte3. Ce même ouvrage met en relation l’«entrée dans
l ’Alliance » avec la Loi de Moïse \ Il semble donc que c’est à la fête
des semaines que les nouveaux membres de la secte étaient introduits
dans la communauté. On trouve, dans les recueils liturgiques découverts
dans les grottes de la Mer Morte, des prières qui paraissent appartenir
au cérémonial de cette solennité. Dupont-Sommer cite un de ces
textes 5 qu’Arens attribue aussi à la Pentecôte 6. Il s’agit d’une action
de grâces pour l’attitude du Seigneur, quand les hommes se sont
détournés de lui :
« ... T u t’es choisi un peuple au tem ps de ta bienveillance;
car tu t’es souvenu de ton alliance
(fondée) sur la vision glorieuse
et les paroles de ton [Esprit] saint*
sur les œuvres de tes mains
et l ’É crit de ta Droite*
en leur faisant connaître les instructions glorieuses
et les ascensions étem elles [...]
[Et tu as suscité] pour [eux] un Pasteur fid èle... »

1 Règle* I* 16-18; trad. A, D upont-Som m er* Les Écrits essêniens découverts près
de la Mer Morte, Paris, Payot, 1959* p. 89-90.
* Ibid., I, 18-II* 18; p. 90-91. La cérémonie comporte une louange de Dieu
par les prêtres et les lévites, l’Amen répété de la communauté* la proclamation par
les prêtres des hauts-faits du Seigneur* l’annonce par les lévites des péchés d’Israël*
la confession des péchés de la communauté, la bénédiction des prêtres sur « les hommes
du lot de Dieu » avec l’Amen de la communauté* la malédiction des lévites sur « les
hommes du lot de Bélial » avec l’Amen de la communauté* la malédiction des prêtres
et des lévites sur les apostats, avec l’Amen de la communauté.
8 J. T . M ilik* Dix ans de découvertes dans le désert de Juda, Paris* Cerf* 1957*
P. 77 *
4 A . Dupont-Som m er* op. cit., p. 176.
6 Ibid., p. 245-246.
6 A. Arens* op. cit., p. 104.
La Pentecôte juive, commémoraison de Valliance du Sinaï 27

On n’a pas de peine à discerner dans ce texte les allusions à la


Loi donnée au Sinaï. C’est ce que nous retrouvons dans un hymne
que cite M. Delcor et qui mentionne expressément le serment d’entrée
dans l’Alliance :
« E t moi, je sais, à cause de ton intelligence,
que grâce à ton bon plaisir [je suis] entré [dans
ton A llian ce... et que tu m ’as purifié par ton esp]rit saint
et ainsi tu m ’as fait approcher vers ton intelligence
et, à mesure que je progresse,
j’ai été pris de zèle contre tous ceux qui com m ettent l’iniquité
et contre les hommes de ruse.
C ar tous ceux qui s’approchent de toi
ne se révolteront pas contre les ordres de ta bouche,
et tous ceux qui te connaissent
ne haïront pas tes paroles...
... par serment je me suis engagé sur m on âme
à ne pas pécher contre toi
et [à m ’Jabstenir de faire tout m al à tes yeux.
E t ainsi j ’ai fait approcher dans la com m unauté
tous les hommes de m on assemblée *. »

Les études en cours sur les manuscrits qui ont été découverts
nous réservent sans doute d’autres attributions à la liturgie essénienne
de la Pentecôte.
Au temps du Christ, la fête du cinquantième jour après la Pâque
était donc célébrée dans le judaïsme officiel comme une fête de la
moisson, mais elle avait déjà pris, dans certains cercles religieux,
le sens d’une commémoraison de la théophanie du Sinaï. L ’accent
était d’ailleurs mis sur l’alliance entre Dieu et son peuple, beaucoup
plus que sur le don de la Loi. Cette conception, semble-t-il, s’est
développée dans une ambiance sacerdotale. Ex., XIX appartient au
Priesterschrift, I I Chron. se rattache à la même tradition et les
Esséniens constituaient une assemblée de prêtres. La secte de Qumran
et les Thérapeutes d’Ëgypte sont pour nous les témoins d’un courant
de pensée qui devait sans doute dépasser les frontières étroites de leurs
communautés, puisque le rabbinisme tardif en a recueilli l’héritage.

1 H ym ne X IV , 12-15, I7 - I 8; éd. M , D e lc o r , Les Hymnes de Qumran, Paris,


L etouzey et A né, 1962, p. 261-267. C f. M . D e lc o r , Le vocabulaire juridique, cultuel
et mystique de /’« initiation » dans la secte de Qumran, dans Qumran-Probleme, Vortrage
des Leipziger Symposions über Qumran-Probleme vom 9. bis 14. Oktober 1961/
éd. H . Bardtke (Deutsche Akademie der Wissenschaften zu Berlin, Schrifter der
Sektion fur Altertumswissenschaft) Akadem ie-Verlag, Berlin, 1963, p. 109-131.
28 La Pentecôte juive au temps du Christ

3. LA PENTECÔTE JUIVE

DANS LA PREMIÈRE LITTÉRATURE CHRÉTIENNE

a) La 7tevT7)xocjT7) dans le Nouveau Testament

En dehors du récit de l’effusion de l’Esprit-Saint, le mot


TCevTTqxocTTrj se trouve deux fois dans le Nouveau Testament. D ’après
les essais de reconstitution de la chronologie de saint Paul, la première
de ces mentions se réfère à la fête de l’an 57. Au printemps, l’apôtre
est encore à Ëphèse, d’où il écrit aux Corinthiens, leur annonçant
sa visite : il compte gagner leur pays en passant par la Macédoine
et il envisage de séjourner quelques temps chez eux, peut-être d’y
passer l’hiver; mais il n’a pas l’intention de quitter l’Asie avant la
Pentecôte : Ê7U{jiev<d Ss êv ’E<pé<jcj>ëcoç TOvryptoaTÎjç (J Cor., XVI, 8).
Les Actes nous renseignent dans le détail sur les activités de
saint Paul pendant les mois qui suivent : il passe en effet une partie
de la mauvaise saison à Ëphèse d’où il compte gagner Jérusalem,
pour y porter l’offrande qu’il a recueillie dans les Églises de la Gentilité.
Mais, au moment de prendre la mer, on découvre le complot formé
par des Juifs de le tuer pendant le voyage. Il fait donc un détour par
la Macédoine et la Troade et va directement jusqu’à Milet, car il
«avait décidé de passer au large d’Ëphèse, pour ne pas avoir à s’attarder
en Asie. Il se hâtait afin d’être, si possible, le jour de la Pentecôte
à Jérusalem. » ''EcnreuSev yàp, ei Suva-rèv eïv) aùxw, tyjv rjuipav vîjç
îiEVTYjxoffTÎjç y£véoOai siç ’lepofféAufia (Act., XX, 16). C’est la fête de
l’an 58.
Bien que les Actes et VÊpître aux Corinthiens soient destinés
à des chrétiens, il s’agit dans les deux cas de la solennité juive, dont
les auteurs se servent comme d’un élément de datation. Rien ne nous
permet, en effet, de supposer qu’il existe déjà sous le même nom une
célébration propre aux disciples du Christ. Dans les milieux judéo-
chrétiens, on devait d’ailleurs continuer à observer la «fête des
semaines », au même titre que les autres prescriptions de la Loi dont
parlent les récits relatifs à la première communauté.

b) La TOVTTptocrri) dans les plus anciens apocryphes

Si, après les écrits canoniques du Nouveau Testament, nous


consultons les textes apocryphes les plus anciens, nous ne trouvons pas
La Pentecôte juive dans la première littérature chrétienne 29

de mention de la Pentecôte avant le milieu du IIe siècle *. C’est à peu


près à cette date que remonte YEpistula Apostolorum, qui fut probable­
ment composée en Asie Mineure2. Ce document contient d’assez
curieuses révélations du Christ à ses disciples après la Résurrection.
Nous n’avons malheureusement pas l’original grec et nous connaissons
ce texte surtout par une version copte contenue dans un manuscrit
égyptien de la fin du IVe siècle ou du début du Ve. Le passage qui nous
intéresse est la réponse du Sauveur à une question concernant la
Parousie :
1 7 ... « E t nous lui dîmes : «S eign eu r, dans com bien d ’années
cela arrivera-t-il ? » Il nous d it : « L orsqu e le centièm e et le vingtièm e
seront accom plis, entre la Pentecôte et la fête des azym es, aura lieu
l ’avènem ent de mon Père *. »

Ces mots ont une résonance assez étrange. Outre la façon même
dont l’événement est daté (lorsque le centième et le vingtième seront
accomplis), il est remarquable que la Parousie, si elle est présentée
dans un autre passage du livre comme le retour du Christ, est ici
désignée comme le jour de l’avènement du Père. D ’autre part,
l’expression « entre la Pentecôte et la fête des azymes » n’est guère
compréhensible, à moins d’admettre que les termes ont été inversés.
Mais le problème le plus important pour nous est de savoir ce que
recouvre exactement le mot de Pentecôte. Si l’on pouvait établir
qu’il désigne, comme aujourd’hui, une fête chrétienne célébrée au
cinquantième jour après Pâques, nous aurions un précieux témoignage
de la haute antiquité de cette institution. Malheureusement, YEpistula
Apostolorum ne semble pas nous permettre une telle conclusion.
En parlant de la «fête des azymes », ne nous place-t-elle pas plutôt
dans un contexte juif, où le mot irevTrçxoa-nj aurait la même signification
que dans le livre de Tobie ou celui des Maccabées?

1 II n ’est pas impossible que certains textes nous aient échappé, bien que
nous nous soyons efforcé de parcourir cette littérature et tout particulièrement les
Actes apocryphes publiés par R. A . Lipsius-M . B o n n e t, Acta Apocrypha, Leipzig,
1891.
2 C . S ch m id t, Gespràche Jesu mit seinen Jùngern nach der Auferstehnng, (T U 43),
Leipzig, 1919, p. 361-402 (Ort und Zeit der Epistula); cf. J. Q u a ste n , Initiation aux
Pères de VÉglise (trad. J. L a p o rte ), Paris, Cerf, 1955, p. 171-172.
8 Epistula Apostolorum nach dem âthiopischen und koptischen Text herausgegeben,
éd. H. D u en sin g , (Kleine Texte 152), Bonn, 1925, p. 14. « Und wir sprachen aber
zu ihm : Herr, nach noch wieviel Jahren wird dies geschehen? Er sprach zu uns :
Wenn das Hundertstel und das Zwanzigstel vollendet sein wird, zwischen Pfingsten
und dem Fest der Ungesaüerten, wird stattfinden die Ankunft meines Vaters. »
(La traduction a été faite sur l’allemand, mais nous l ’avons fait vérifier sur le texte
copte donné par C. S ch m id t, op. cit., p. 6*.)
30 La Pentecôte juive au temps du Christ

Notons que le texte nous est aussi parvenu dans une seconde
recension qui est assez différente sur ce point. Il s’agit de la version
éthiopienne, publiée par L. Guerrier en 1913 :
« E t nous lui dîmes : « Seigneur, com bien d ’années encore [attendra-
t-on] ? E t il nous dit : « Quand sera écoulée la cent cinquantièm e année.
entre la Pentecôte et la Pâque *. »

L. Guerriër a suivi, dans son édition de l’éthiopien et dans sa


traduction française2une leçon différente donnée par deux manuscrits :
«dans les jours de la Pentecôte et de la Pâque ». Mais cette recension
nous paraît être une correction destinée à atténuer la difficulté dont
nous avons parlé, et nous préférons, avec Duensing, adopter la lecture
conforme à la version copte, attestée par deux autres manuscrits 3.
Mais tout cela ne saurait nous être d’un grand secours pour
préciser le sens du mot ra m p co n T / j. La recension éthiopienne, en effet,
représente probablement une quatrième étape dans la transmission
du texte (grec-copte-arabe-éthiopien, plutôt que grec-éthiopien) *;
elle est donc assez tardive et, comme la sémantique des mots subit
l’influence de l’évolution des coutumes, les termes n’y ont plus
nécessairement la valeur de l’original. Nous avons donc à recevoir
le témoignage de YEpistula Apostolorum sans en forcer la signification,
et, bien qu’une certaine obscurité continue à planer sur l’exégèse
du texte, il semble plus légitime de voir dans la Pentecôte qu’elle
mentionne la fête juive des semaines, mise en relation avec celle des
azymes 6. L ’ensemble de l’œuvre révèle une origine authentiquement

1 Ibid., « U nd wir sprachen aber zu ihm : H err, wieviel Jahre noch? U n d er


sprach zu uns : W enn das hundertundfünfzigste Jahr vollendet ist, zwischen Pfingsten
und Pascha, wird stattfinden die A nkunft meines des Vaters. »
1 L . G u e rrie r, Le Testament en Galilée de N . S. J . C ., (PO 93), Paris, 1913,
p. 198.
8 Nous avons aussi des fragments d’une version latine, dans un mss. du Ve ou
vi° siècle. M ais, outre que le texte est difficile à lire, il n ’apporte aucun élément
nouveau à notre recherche. C f. C . S ch m id t, op. cit., p. 22 : i (n) ta. A nno im plente
inter pentecosten et azyma erit adventus patris mei.
4 H. D uen sing, op. cit., Einleitung, p. 3.
5 C ’est aussi très vraisemblablement — et pour des raisons analogues — de
la fête juive qu’il s’agit dans l’inscription funéraire que H . L eclercq cite dans le D A C L
(art. Pentecôte, c. 271-272) et qui n’est sans doute pas postérieure à la m oitié du
11e siècle : «(Monument) de Publius Aelius G ly co n ... (fils de Publius A elius
Da)mianus, fils de Seleucus. On y (déposera) ses restes ainsi que ceux de sa femm e et
de leurs enfants. Il ne sera permis d’y déposer les restes d’aucun autre. (G lycon) a
aussi légué à la très vénérable présidence des teinturiers en pourpre, à titre d’argent
pour les couronnes, la somme de deux cents deniers, afin que sur les intérêts de cette
somme on donne à chaque (... au mois de xandicus), lors de la fête des pains azymes.
Il a de même légué au comité des fabricants de tapis, à titre d’argent pour les
couronnes, la somme de cent cinquante deniers, don t... lors de la fête de la Pentecôte »
(èv Tfj êopTfj nevT 7]xo[aTÏjç]).
La Pentecôte juive dans la première littérature chrétienne 31

chrétienne, mais son caractère apocalyptique ne peut que nous inciter


à admettre une influence du judaïsme. Notons, détail qui aura son
intérêt dans la suite de notre étude, que, sauf dans deux manuscrits
éthiopiens qui pourraient être les témoins d’un remaniement du texte,
le terme de Pentecôte semble ne s’appliquer qu’à un seul jour. La fête
est en effet séparée de la Pâque par un certain laps de temps, pendant
lequel doit se réaliser «l’avènement du Père ».
Dans YEpistula Apostolorum comme dans les Actes, le mot
7tsvT7]xo<TtT) désigne bien, semble-t-il, la solennité juive. Les auteurs
s’en servent comme d’un élément de datation. Cela montre combien
ils restaient familiarisés avec le calendrier d’Israël, mais ne nous
permet guère de connaître la conception qu’ils avaient de cette fête.
Peut-on espérer en savoir davantage en étudiant la manière dont
les apôtres ont prêché le mystère chrétien? C’est tout le problème
du hiatus ou de la continuité entre l’institution de l’Ancien et celle
du Nouveau Testament. Peut-on encore dire, avec R. de Vaux :
« Il n’y a pas une relation entre la Pentecôte chrétienne et la fête des
semaines telle que la comprirent la communauté de Qumran ou plus
tard le judaïsme orthodoxe1 »? Nous ne pourrons répondre à cette
question qu’après avoir étudié les plus anciens témoignages de la
pratique de l’Église. A l’époque où YEpistula Apostolorum a vu
le jour, toutes les communautés chrétiennes connaissaient déjà une
célébration annuelle du Mystère pascal. Si l’auteur ne se réfère qu’au
calendrier juif, c’est par souci d’éviter tout anachronisme, puisqu’il
place ses propos dans la bouche de Jésus, ou bien c’est avec la conviction
d’un de ces judéo-chrétiens d’Asie Mineure qui ne pouvaient se séparer
totalement des observances mosaïques. Mais il n’est pas étonnant
qu’il reconnaisse le caractère privilégié du temps qui sépare les Azymes
de la fête des semaines et qu’il affirme que le retour du Christ
s’accomplira en ces jours-là.

1 R. de V aux, Les Institutions de VAncien Testament, t. II, Paris, Cerf, i960,


P- 397 .
PREM IÈRE PARTIE

LE TEMPS DE LA JOIE
(Laetissimum Spatium)
« Cum complerentur dies pentecostes... » Ce sont les premiers mots
du chapitre II des Actes, selon la version de la Vulgate qui nous est
familière. Bède le Vénérable1 avait déjà remarqué, au début du
vin® siècle, que la traduction latine emploie le pluriel, alors que le
texte grec est au singulier : Kal èv tÇ> aufijtXrçpoOcôai tvjv •Jjjjiépav TTjç
tovt7)xoctt7)ç. C’est déjà poser un des principaux problèmes de Thistoire
de la Pentecôte chrétienne. Cette modification d’ordre grammatical
a certainement une signification plus profonde; pour mieux en voir
la portée, il est bon de regarder de plus près la tradition littéraire de ce
verset de la Bible latine. On peut trouver dans l’ouvrage de
Wordsworth-White * les principales variantes de ce qu’on a coutume
d’appeler la Vêtus latina. Notons que saint Augustin emploie toujours
le singulier dans les citations de ce verset : tempore quo supletus est
dies pentecostesa. Il y a cependant une exception dans VEpistula ad
catholicos4, mais l’authenticité de cette œuvre est très controversée
et il faut peut-être voir là une nouvelle raison de la rejeter. C’est aussi
le singulier que nous trouvons dans le Liber de promissionïbus attribué
à Quodvultdeus, un disciple de l’évêque d’Hippone : die autem pen­
tecostes 6. Malheureusement, nous ne pouvons pas remonter plus
haut; les œuvres de saint Cyprien permettent de reconstituer une
grande partie de la Bible qu’il utilisait, mais on n’y trouve pas ce verset ®.
S’il est permis d’estimer —• comme c’est probable — que le texte le
plus ancien est au singulier, nous pouvons dire que Grégoire d’Elvire
est le premier témoin du pluriel. G’est à lui en effet qu’il semble légitime
d’attribuer les X X Tractatus du pseudo-Origène, où le verset est cité

1 Bêde l e V é n é ra b le , Retractatio in Actus Apostolorum, II, i , éd. M . L a is tn e r ,


Cambridge (Massachussets), 1939, p. 98.
8 J. W o rd sw o rth -J . >H. W h ite , Novum Testamentum Domini nostri Iesu
Christi latine secundum editionem S. Hieronymi, Actus Apostolorum, Oxford, 1905,
P- 41 -
8 S. A u g u stin , Contra epistolam Manichaeorum quam vocant fundamenti, éd.
J. Z y c h a (C SEL 25), 1891, p. 204 j Contra Fuustum, ibid. p. 806.
* Epistula ad Catholicos de secta Donatistarum seu de Unitate Ecclesiae, éd.
M . P etsch b n ig (C SEL 52), 1909, p. 265.
* Liber de promissionibus, P L 51, 830 A.
* Cf. H. V. Soden, Das lateinische Neue Testament in Afrika zur Zeit Cyprianus,
(T U 33), Leipzig, 1909.
36 Le temps de la joie

deux fois sous la forme cum complerentur1. Peu de temps après,


saint Jérôme atteste cette traduction2 qui se trouve consacrée par son
édition de la Vulgate3.
Le pluriel est donc le résultat d’une évolution, très probablement
par rapport aux versions latines plus anciennes, en tout cas par rapport
à l’original grec. Cela semble suggérer que le terme de Pentecôte,
se rapportant d’abord à un seul jour, en était venu à désigner toute
une période. On pourrait voir le germe de cette évolution dans
l’expression même de saint Luc <iü(i.7tXr]poua9ai, qui évoque le terme
d’une numération. Mais la fête juive, telle qu’elle apparaît dans la
Bible et la tradition d’Israël, si elle est désignée et fixée en relation
avec la Pâque, ne comporte qu’un jour de célébration (ou deux,
dans certains cas *). Elle a un rapport très étroit avec le 15 nisan dont
elle est séparée par sept fois sept jours (d’où son nom de «fête des
semaines »), elle est même la clôture de la moisson, mais l’intervalle
de temps n’est pas lui-même considéré comme une solennité. Au
contraire, l’expression Cum complerentur dies Pentecostes semble
suggérer que, dans les milieux chrétiens où cette version s’est élaborée,
la terme de Pentecôte avait un sens plus large.

1 Gregorii Eliberitani opéra omnia, Tract. X X , éd. A . V e g a , Escorial, 1944,


v.r, p. 200, 19.
2 S. Jérôm e, Epist. 129, 9, éd. J. L a b o u r t, Lettres, IV , Paris, Les Belles
Lettres (Budé), 1958, p. 144.
8 Dans un sermon anonyme remontant probablement au Ve siècle et publié par
C . P. C asp ari, Briefe, Abhandlungen und Predigten, Christiania, 1890, nous trouvons,
p. 192, 2 et p. 195, 8 : et cum complerentur, mais un manuscrit donne, pour la seconde
de ces deux citations la variante compleretur.
4 Les communautés de la diaspora avaient pris l’habitude d’ajouter une seconde
journée à toutes les solennités de l’année, à l’exception du Yom Kippur, afin d’être
sûres de ne pas se tromper de date, car les messagers qui les informaient de la néoménie
fixée par le Sanhédrin n’arrivaient pas toujours à temps.
CHAPITRE I

LA «PENTECÔTE » CHRÉTIENNE
A LA FIN DU IIe SIÈCLE ET AU IIIe SIÈCLE

II faut attendre les dernières années du I I e siècle pour trouver


des mentions de la Pentecôte qui désignent, sans aucune contestation
possible, une solennité proprement chrétienne. Au cours du IIIe siècle,
des témoignages peu abondants mais incontestables nous parviennent
de presque toutes les grandes Églises établies sur le pourtour de la
Méditerranée.

I. — SAINT IRÉNÉE

« Si, le dimanche, on ne fléchit pas le genou, c’est en signe de la


résurrection qui, par la grâce du Christ, nous a libérés des péchés et
de la mort qui a été anéantie avec eux. Cette habitude est née au temps
des apôtres, comme le dit le bienheureux m artyr Irénée, évêque de
L yo n , dans son livre sur la Pâque, où il mentionne aussi la Pentecôte,
en laquelle on ne fléchit pas le genou puisqu’elle a la mêm e portée que
le dimanche, pour la raison que nous avons d ite 1. »

Ce texte se trouve dans les Quaestiones et Responsiones ad


orthodoxosy un ouvrage faussement attribué à saint Justin, et dont
on n’a pas encore pu avec certitude déterminer l’auteur. Celui-ci
«semble devoir être cherché en Syrie, sans doute au commencement
du Ve siècle2». De toute façon, il ne nous est pas possible de contrôler
la citation, car aucun livre d’Irénée sur la Pâque ne nous est parvenu;
mais nous n’avons aucune raison de suspecter ce témoignage. Le texte

1 F . C a b r o l et H . L e c le r c q , Monumenta Ecclesiae Lhurgica, I, Paris, D id o t,


1 9 0 0 -19 0 2 , n ° 2 2 5 9 , « T 6 èv x u p ia x fj p ) xX tveiv y é v u , aé[xpoX6v è a T iT ^ ç à v a a T a a e c o ç ,
S i’ TjçTfj t o u XpiffT O u Twv t s à fia p T 7)[xc*T<üv x a l t o u è 7r ’ a u T & v Te 0 a v a T 6 )(xévou
GavaTOU ^XeuOeptî>07 )n ev. ’E x t û v a7coaToXtxc5v 8è xpévcov to k x ô ty) auvy) 0 e ia ëXa(3 e
t?)v à p x V » 9?J<hv ô ( là x a p t o ç E lp 7 )v a to ç , 6 jzàpTUç x a l èT rlaxojroç À o u y S o u v o u
èv tco 7repl t o u I I à a x a Xéyco èv & jii(jivY)Tai x a l Trepl ty jç I le v T rç x o c ra jç , èv f) oô
xXlvojjtev y 6vu, èrreiST) la o S u v a fxe i rfj 7)(iépa Tvjq x u p ia x îiç , ™)v p ^ O eta av nepl
aÙTÏjç a h la v .
* Cf. G . B a rd y, Dictionnaire de Théologie Catholique, art. Justin, Paris,
L etouzey, 1925, c. 2241-2242.
38 Le temps de la joie

ne nous permet pas, à lui seul, de déterminer ce qu’était la Pentecôte


au temps de l’illustre évêque de Lyon, mais il est évident qu’elle
n’est pas le dernier jour du Temps pascal. Nous savons en effet par
ailleurs qu’Irénée suivait la pratique romaine sur la date de Pâques;
le cinquantième jour était donc lui-même un dimanche et on ne
songerait pas à dire qu’il «a la même portée que le dimanche ». Là
7rev'nptocmrj est vraisemblablement toute la Cinquantaine; c’est une
fête qui célèbre, comme le jour du Seigneur, la résurrection du Christ
et la libération du péché. D ’où son caractère de joie incompatible
avec toute attitude de pénitence; on ne prie donc pas à genoux, mais
debout.
2. — LES ACTES DE PAUL

C’est exactement le même témoignage que nous retrouvons


dans les Actes de Paul. Cet écrit est d’ailleurs contemporain d’Irénée
et remonte à la fin du u° siècle, puisque Tertullien le connaissait déjà
comme l’œuvre d’un prêtre d’Asie1. Après avoir dit que l’apôtre a été
condamné aux bêtes, le texte poursuit :
« M ais, comme c’ était la Pentecôte, les frères ne pleurèrent pas et ne
plièrent pas le genou, m ais ils priaient dans la joie *. »

Cela s’inspire sans doute d’un rapprochement de I Cor., XV, 32,


où Paul parle de son « combat contre les bêtes, à Éphèse », et de I Cor.,
XVI, 8, où il exprime le désir de rester dans cette ville «jusqu’à la
Pentecôte ». Mais l’auteur projette inconsciemment sur ces indications
du Nouveau Testament la lumière de la Cinquantaine, tant cette
pratique lui paraît familière. Si donc cet apocryphe ne peut être un
témoignage de l’âge apostolique, il nous renseigne au contraire sur
l’époque où il a vu le jour.

3. — TERTULLIEN

La pratique de l’Église d’Afrique n’était pas différente de celle


de la Gaule ou de l’Asie. Dans son traité Sur la prière, Tertullien
remarque qu’il existe dans certaines communautés chrétiennes la

1 T e r t u l li e n , De Bapiismo> X V II, éd. E. D ekk ers (CC. ser. lat. I), 1954,
p. 291-292. «... quae Acta Pauli quae perperam scripta sunt [exemplum Theclae]
ad licentiam mulierum docendi tinguendique defendunt, sciant in Asia prcsbyterum
qui eam scripturam construxit quasi titulo Pauli de suo cumulans convictum atque
confessum id se amore Pauli fecisse loco decessisse... »
2 üpàÇetç IlaéXou, éd. W. S ch u b a rt et C. S ch m id t, Hambourg, 1936,27, p. 1,
30-32 du texte. « Ol pèv ouv dc&eX<p[ol o>ç ty)ç] üevTTQXoaTYjç otiaiqç, otfre &cXauaav
oùSè y6[vava &cXi]vav, àXXà aYaXXta>p.ev[o]t 7rpoa7)u^ovTO [êawTeç]. »
La Pentecôte chrétienne à la fin du I I 9 s. et au I I P s. 39

coutume, peu répandue d’ailleurs, de ne pas s’agenouiller le samedi.


Et il ajoute :
« Pour nous, au contraire, selon la tradition que nous avons reçue,
c ’est seulement le jour de la résurrection du Seigneur que nous devons
r nous abstenir de cela (de fléchir le genou), mais aussi de laisser des
préoccupations dominer notre esprit et notre activité; nous différons
même les affaires, afin de ne pas céder de place au démon. Il en est de
mêm e pendant le temps de la Pentecôte dont la célébration com porte
le même caractère d ’allégresse \ »

L ’expression spatium pentecostes suggère bien l’idée de toute une


période qui constitue la solemnitas exultationis, parce qu’elle est assimilée
au dimanche. C’est ce que confirme un passage du De Idololatria qui
dénonce la participation des chrétiens aux fêtes des païens. Ceux-ci,
y lisons-nous, se montrent beaucoup plus attachés que nous à leurs
croyances, car «même s’ils connaissaient le jour du Seigneur et la
Pentecôte, ils n’y participeraient pas avec nous, car ils auraient peur
de paraître chrétiens ». Continuant son argumentation, le théologien
africain essaie de détourner les fidèles des solemnitates nationum en
leur montrant le nombre considérable de jours festifs que l’Église
leur propose : Si l’on prenait, dit-il, toutes les fêtes des Gentils et si
on les mettait bout à bout, jamais on n’arriverait à constituer
la Pentecôte2. Celle-ci, en effet, dure cinquante jours, pendant lesquels
se prolonge la joie pascale, comme le dit expressément le traité Sur
le Jeûne :
« S ’il y a une création nouvelle dans le C hrist, il doit y avoir aussi
de nouvelles solennités. Si l ’apôtre a abrogé tout ce qui consacre jours,
mois et années, pourquoi célébrons-nous Pâques tous les ans au prem ier
mois ? Pourquoi passons-nous dans une grande allégresse les cinquante
jours qui su iv e n t8? »

Mais Tertullien nous permet de comprendre plus profondément


encore ce qu’était pour les chrétiens des premiers siècles la célébration

1 T e r t u l li e n , De Oratione, X X I I I , 2, op. cit ., p. 271-272. « Nos uero, sicut


accepimus, solo die dominicae resurrectionis non ab isto tantum, sed omni anxietatis
habitu et officio cauere debemus, différentes etiam negotia, ne quem diabolo locum
demus. Tantum dem et spatio pentecostes, quae eadem exultationis solemnitate
dispungitur. »
8 De Idololatria, X IV , 7, éd. A . G e r lo , ibid., II, 1954, p. n 15. «O melior fides
nationum in suam sectam, quae nullam solemnitatem Christianorum sibi uindicat!
N on dominicum diem, non pentecosten, etiam si nossent, nobiscum communicassent;
timerent enim, ne Christiani uiderentur... Excerpe singulas solemnitates nationum
et in ordinem exsere : pentecosten implere non poterunt. »
3 De Ieiunio, X IV , 2, ibid., II, p. 1272-1273. «Quod si noua conditio in Christo,
noua et solemnia esse debebunt : aut si omnem in totum deuotionem temporum et
dierum et mensium et annorum erasit apostolus, cur pascha celebramus anno circulo
in mense primo ? C ur quinquaginta exinde diebus in omni exsultatione decurrimus ? »
40 Le temps de la joie

de la Pentecostes. Dans le traité Sur le Baptême, il expose avec une


clarté remarquable le mystère que célébrait la Cinquantaine; après
avoir montré que c’est le jour de Pâques qui convient le mieux à
l’administration du sacrement de la régénération, il poursuit :
« L a Pentecôte est, en second lieu, le tem ps le plus heureux pour
conférer le bain sacré. C ’est le tem ps où le Seigneur ressuscité est venu
fréquem m ent au m ilieu de ses disciples, le tem ps où fu t com m uniquée
la grâce du Saint-Esprit et qui a fait entrevoir l ’espérance du retour
du Seigneur. C ’est à ce m om ent-là, après son ascension au ciel, que
les anges dirent aux apôtres q u ’il reviendrait com m e il était m onté
aux d e u x , précisém ent à la Pentecôte. E t lorsque Jérém ie dit : Je les
réunirai des extrémités de la terre en u n jour de fête, il désigne par là
le jour de Pâques et de Pentecôte qui est à proprem ent parler jou r.d e
f ê t e 1. »

Comme dans les autres textes, la Pentecôte désigne ici toute


une période, celle qui a vu s’accomplir les apparitions du Seigneur,
la venue de l’Esprit, l’annonce de la Parousie et tout particulièrement
l’Ascension (utique in Pentecoste). Et toute cette période n’est que
le prolongement de la joie de Pâques, si bien qu’elle apparaît comme
un seul jour solennel (proprie dies festus). C’est ainsi du moins qu’il
semble légitime d’interpréter une expression qui a fait l’objet d’une
controverse déjà ancienne. Avec J. Schümmer, O. Casel et E. Dekkers, *
nous pensons que Tertullien n’entend pas désigner ici le cinquantième
jour, ce qui nous oppose à H. Koch et à Mac-Arthur *. C’est là une
conviction qu’il est difficile d’établir, car, si nous n’avons trouvé
aucun texte africain de cette époque attestant fermement l’existence
de la Pentecôte comme solennité séparée, notre documentation est
trop pauvre pour que nous puissions tirer argument de ce silence.
Cependant, la comparaison avec les autres témoignages de Tertullien,
jointe à l’autorité des auteurs que nous avons cités, nous pousse

1 De BaptismOy X IX , 2, ibid.y I, p. 293-294. « Exinde pentecoste ordinandis


lauacris laetissimum spatium est quo et domini resurrectio intcr discipulos frequentata
est et gratia spiritus sancti dedicata et spes aduentus domini subostensa quod tune
in caelos recuperato eo angeli ad apostolos dixerunt sic uenturum quemadmodum
et in caelos conscendit, utique in pentecoste. Sedenim Hieremias cum dicit et congre-
gabo illos ab extremis terrae in die festo paschae diem significat et pentecostes qui
est proprie dies festus. »
2 E. D ekk ers, Tertullianus en de Geschiedenis der Liturgie, Desclée D e Brouwer,
x947> P* I 49j n. 2; O. C a s e l, Art und Sinn der âltesten christlichen Osterfeier, dans
JLW 14 (1938)3 p. 18; J. Schüm m er, Die altchristliche Fastenpraxisy Münster-i-W.,
I 933>P- 54>n. n .
3 H. K o c h , Pascha und Pentekoste bei Tertülliany dans Zeitschr. /. Wissens.
Theoly 55 (n. s. 20), 1914, p. 289-303; M a c -A r th u r , The évolution of the Christian
Yeary London, 1953, P* 151; cf. aussi G. F. D ie rck s , Tertullianus de Orationey met
liturgisch commentdary Bossum, 1947, p. 246 suiv., qui ne s’est pas prononcé fermement.
La Pentecôte chrétienne à la fin du I I ‘ s. et au I I I 4s. 41

à conclure qu’il s’agit bien d’un ,temps assez long (spatium) qui,
loin de faire nombre avec une fête de la Résurrection, célèbre, dans
son unité, toute l’économie de la rédemption réalisée par le Christ
le jour de Pâques et les semaines suivantes. Les mystères du Sauveur
ressuscité n’y sont pas vécus, comme aujourd’hui, selon leur succession
chronologique et aucune journée particulière n’est consacrée à
commémorer la montée du Seigneur au ciel ou la descente du Saint-
Esprit. C’est toute la Cinquantaine qui fait revivre aux fidèles tous
les aspects à la fois du mysterium salutis et prolonge la joie pascale.
Comme l’agenouillement, le jeûne, évidemment, en est exclu :
«N ous estimons qu’il n ’est pas perm is de jeûner le dim anche n i
d ’adorer à genoux. L a m êm e exemption s’applique à la joie qui s ’étend
de Pâques à toute la Pentecôte (in Pentecosten usque) *. »

Cette dernière expression peut faire difficulté, car le mot « Pen­


tecôte » semble désigner le dernier jour de la Cinquantaine,
conformément à la pratique actuelle. Mais il semble difficile de tirer
de ce seul texte une pareille conclusion. Le passage parallèle du De
Oratione, que nous avons déjà cité, dit expressément spatio Pentecostes
et on peut estimer que in et l’accusatif désigne plutôt le temps dans
lequel on entre que le terme à ne pas dépasser. Pour exprimer «jusqu’au
jour », Tertullien aurait dit ad diem usque, comme dans le De Anima,
LVI, 7.
Le De Baptismo et le De Oratione sont en général datés des
années 198 à 200 et les autres textes, qu’il faut rapporter à la période
montaniste, remontent sans doute au début de la seconde décade du
111e siècle. Le témoignage de Tertullien est donc, à quelques années
près, contemporain de celui d’Irénée et des Actes de Paul et, loin de
contredire les renseignements que nous avons sur la Gaule et l’Asie
Mineure, il semble les compléter et nous aider à les interpréter. Pour
corroborer les indications qu’il nous donne sur la Pentecôte telle qu’on
la célébrait en Afrique, nous ne disposons que d’un seul texte originaire
de cette Église, mais son apport n’est pas négligeable. Il s’agit du traité
De Rebaptismate, faussement attribué à saint Cyprien, et qui provient
très probablement de la même époque et de la même région2. « Le
Saint-Esprit, y lisons-nous, est venu sur les disciples de notre
Seigneur... le dernier jour de la Pentecôte (postremo die pentecostes) 3. »

1 T e r tu llie n , De Corona, III, 4, op. cit., II, p. 1043. « D ie dominico ieiunium


nefas ducimus uel de geniculis adorare. Ea[de]m imm[u]nitate a die Paschae in
Pentecosten usque gaudem[u]s. »
* Cf. J. Q uasten, Initiation aux Pères de l ’Église, II, Paris, Cerf, 1957, p. 435-
* P s.-C yprien, De Rebaptismate, 6, éd. G. H artel, C S E L , 3, 3 ,18 71, p. 75-76.
42 Le temps de la joie

4. — HIPPOLYTE

La Tradition Apostolique se situe à peu près à la même époque.


Son auteur, Hippolyte, est un personnage assez énigmatique, puisque
des controverses subsistent encore sur son identité réelle et sur l’origine
de son œuvre. Il semble cependant qu’on puisse le considérer comme
un témoin de la liturgie romaine. En effet, même J. M. Hanssens \
qui lui attribue une naissance alexandrine, ne doute pas qu’il ait fait
partie, au moins en qualité de «presbytre », du clergé de la ville éternelle;
il paraît légitime d’en conclure que les institutions dont il parle n’étaient
pas étrangères au milieu dans lequel il écrivait. L ’allusion à la Pentecôte
que nous trouvons dans l’ouvrage que nous avons cité nous incite
donc à penser que cette solennité était aussi connue à Rome.
Le chapitre 33 de ce livre est contenu dans les fragments du palimpseste
de Vérone, qui nous permettent de suppléer à la perte du texte original.
Il y est question du jeûne pascal qui doit durer deux jours (le vendredi
et le samedi qui précèdent la fête). Et l’auteur poursuit :
« Si quelqu’un, se trouvant en m er ou en (cas de) nécessité, a ignoré
le jour (de Pâques), quand il l ’aura appris, il s’acquittera du jeûne après
la cinquantaine (pascale) *. »

Il s’agit donc, ici aussi, d’une période qui suit Pâques, puisqu’il
faut attendre qu’elle soit terminée pour suppléer au jeûne que l’on
n’a pu accomplir. Cela correspond bien à ce que nous savons déjà de
la Pentecôte *.

5. — ORIGÈNE

Origène est un alexandrin et c’est un écho de son Église qui


devrait nous parvenir à travers son œuvre. Cependant, son amour des
voyages et les difficultés qu’il a eues avec son évêque l’ont amené
à enseigner en Palestine autant qu’en Égypte. D ’autre part, son
témoignage est malaisé à l’interpréter. Les fêtes liturgiques, en effet,

1 J. M . Hanssens, La Liturgie dyHippolyte (Orientalia Christiana Analecta, 155),


Rome, 1959.
* La Tradition apostolique de saint Hippolyte, éd. et trad. B. B o t te , Münster,
1963 (L Q F 39), p. 80-81. « Si quis vero innavigio vel in aliqua necessitate constitutus
ignoraverit diem, hic cum didicerit, post quinquagesimam reddat ieiunium. » L ’auteur
justifie ensuite cette pratique par une allusion à Ezéchias, qui avait fait célébrer
la Pâque au deuxième mois, parce qu’on n’avait pas pu le faire au premier mois
(2 Chron., X X X , 2).
8 Hippolyte parle aussi de la Pentecôte dans un fragment d’œuvre perdue, que
nous citerons plus loin. Cf. p. 53.
La Pentecôte chrétienne à la fin du II* s. et au III* s. 43

ne l’intéressent pas pour elles-mêmes, mais à cause de leur signification


mystique et eschatologique. C’est souvent à propos de l’Ancien
Testament qu’il parle de la Pentecôte, saisissant chaque fois l’occasion
d’opposer 1’ «Image », qui apparaît dans les choses terrestres, à la
réalité de l’«Évangile éternel ». Ainsi nous lisons, dans une homélie
sur le Lêvitique :
« Il est prescrit de faire une oblation de prém ices, c ’est-à-dire d ’une
partie des premiers fruits. Selon le com m andem ent de la L o i, cela se
fait, si vous vous souvenez bien, le jour de la Pentecôte, où l ’om bre
a été donnée aux Juifs en plénitude, tandis qu’à nous la vérité a été
donnée avec réserve. E n effet, le jour de la Pentecôte, après avoir offert
un sacrifice de prières, l ’Église des Apôtres a reçu les prém ices de la
venue de l ’Esprit-Saint. C e fut vraiment une innovation, car on n ’avait
jamais vu cela; c ’est pourquoi on les disait enivrés de vin doux. « G rillés
au feu », car des langues de feu se posèrent sur chacun d ’eux. « E t coupés
en deux. » Ils étaient, en effet, coupés en deux, puisque la lettre se
séparait de l’esprit. « E t bien purifiés. » L a présence du Saint-Esprit
purifie de toute souillure, accordant la rémission des péchés *. »

Ce texte, comme celui de la plupart des homélies d’Origène,


n’a pas survécu en grec, mais il nous est conservé dans la traduction
latine de Rufin. Nous pouvons situer, pour ainsi dire, les trois registres
dans lesquels s’inscrit la fête de la Pentecôte. Dans l’Ancien Testament,
elle était déjà donnée en «Image »; ce n’était qu’une «ombre », au sens
platonicien de ce terme2. Pour nous, au contraire, elle est réalité,
veritas. L ’esprit de Dieu nous est communiqué non plus en figure,
mais tel qu’il opère efficacement la rémission des péchés 3. Cependant,
nous ne le recevons pas de manière totale et parfaite; «l’ombre a été
donnée aux Juifs en plénitude, tandis qu’à nous la vérité a été donnée
avec réserve. » Nous ne la voyons que per spéculum et in aenigmate

1 O rigèn e, Hom. in Leviticum, 2 ,2 , éd. W . A. Baehrens (G C S, Origenes, t. 6);


1920, p. 291-292. «... primitiarum, id est de initiis frugum mandatur oblatio. Quod,
si bene meministis, in die Pentecostes fîeri lex jubet. In quo illis plane umbra data
est, nobis autem veritas reservata est. In die enim Pentecostes oblato orationum
sacrificio primitias advenientis sancti Spiritus apostolorum suscepit ecclesia. Et
haec vere recentia quia erat novum, unde et musto repleti dicebantur. « Igni tosta »
Igneae namque linguae supra singulos consederunt. « Et medio fracta » Frangebantur
enim media, cum littera separabatur ab spiritu. « Et bene purgata » Purgat namque
omnes sordes praesentia sancti Spiritus, remissionem tribuens peccatorum... »
a Cf. Hom. in Num.y 11, 4, sq., éd. W . A. Baehrens (C G S, Origenes, t. 7),
1921, p. 82 sq. : les fêtes prescrites par le rituel juif sont toujours 1’ « ombre des biens
à venir » et « dans l’ombre présente, il faut chercher les tiens futurs ».
8 Cf. ibid.y 23, 1, p. 210. « Rendons grâces à l’avènement du Christ, qui a
arraché nos âmes à ce spectacle (celui des rites juifs), les a lancées dans la considération
des objets célestes et la contemplation des réalités spirituelles, a aboli ce qui paraissait
grand sur la terre et fait passer le culte de Dieu du visible à l’invisible, du temporel à
l ’éternel. »
44 Le temps de la joie

et nous n’en recevons que les arrhes, les primitia. Nous avons la réalité
et non plus seulement l’image, mais cette réalité ne sera complète
que dans le «face à face » éternel. Au fond, nous ne sommes pas dans
la perspective de la logique classique, qui se renferme star elle-même
dans la dualité «vrai » et «faux ». La réalité peut être plus ou moins
participée. Cette conception platonicienne et mystique, fondée sur une
exégèse allégorique de l’Ancien Testament, se retrouve dans maints
passages des œuvres d’Origène, notamment dans le Contra Celsum.
C’est vers le milieu du m e siècle que le docteur alexandrin
écrivit sa grande apologie, pour répondre aux attaques d’un philosophe
païen contre le christianisme. Après avoir essayé de ruiner la religion
de la Bible, Celse, le brillant adversaire de l’Église, invitait les chrétiens
à participer à la vie politique de Rome; il les exliortait en particulier
à s’associer aux fêtes publiques. Au livre VIII de son ouvrage, dans un
texte sur lequel nous reviendrons *, Origène répond qu’un fidèle de
l’Évangile n’a que faire des solennités impériales; pour lui, toute la vie
est orne fête, puisqu’il fait sans cesse son devoir et prie en tout temps.
Il est, par exemple, toujours « dans les jours de la Pentecôte », celui
qui est ressuscité avec le Christ. Le pluriel : èv tocïç tï)ç Tcevrrçxocrojç
vjjjipouçj manifeste que la Pentecôte est considérée comme orne fête
s’étendant sur plusieurs jours. Si l’homélie sur le Lévitique mentionnait
le dies Pentecostes, c’est qu’il était question de l’institution juive.
Le docteur alexandrin vient ainsi corroborer par son témoignage
la tradition qui nous est parvenue des autres Églises. Nous retrouvons
cependant dans le Contra Celsum ce qui est propre à sa théologie. La
vie entière du chrétien est orne communion aux fêtes de 1’ «Évangile
éternel ». C ’est pourquoi, pouvant se dire réellement ([ast1 àXi)0e(ocç) et
non plus seulement en ombre et en image, uni aux mystères célestes,
il est ressuscité avec le Christ, assis avec lui à la droite du Père et
dépositaire de l’Esprit. Aussi est-il toujours «dans les jours de la
Pentecôte ». La prière est d’ailleurs ce qui manifeste et renforce cette
union à la vérité invisible.

C’est donc de tous les horizons de la Catholica que nous viennent,


à la fin du IIe siècle et dans la première moitié du IIIe, les témoignages
sur la Pentecôte : Asie Mineure, Gaule, Afrique, Rome, Égypte et
Palestine. Bien que ces documents ne soient pas tous aussi explicites,

1 Cf. infra, p. 54-55.


La Pentecôte chrétienne à la fin du I I 9 s. et au I I I 9 s. 45

nous pouvons les interpréter les uns par les autres, pour contempler
l’universalité de la fête sur tout le pourtour de la Méditerranée.
Partout la Pâque inaugurait un temps de fête qui s’étendait sur sept
semaines. Partout cette solennité était assimilée au dimanche et on lui
donnait le nom de t o v t t j k o c t t t ).
Une telle affirmation ne peut que soulever dans un esprit moderne
une foule de points d’interrogation qui semblent autant de sérieuses
objections : Quel est l’événement du salut que commémorait cette
grande fête? Comment une appellation forgée chez les Juifs hellénisés
pour désigner le cinquantième jour peut-elle, en dépit de la grammaire,
s’appliquer à toute une période? etc... De telles questions ne peuvent
être résolues que si l’on approfondit d’abord, d’après l’ensemble des
textes que nous avons cités, la signification liturgique et la résonance
spirituelle qu’avait dans la foi et dans la vie des communautés
chrétiennes le laetissimun spatium de la solemnitas exsultationis.
CHAPITRE II

LE «GRAND D IM AN CH E1 »

Ce n’est donc qu’à la fin du IIe siècle et au début du IIIe que nous
trouvons les premiers témoignages d’une fête chrétienne de la Pentecôte.
Si le mot lui-même se trouvait dans les écrits antérieurs, sa signifi­
cation, semble-t-il, demeurait encore attachée aux coutumes du rituel
mosaïque que de nombreuses communautés chrétiennes connaissaient
encore et qu’elles pouvaient même continuer à pratiquer. Mais dès
qu’apparaît la tovt/)xootŸ| nouvelle, elle présente des caractères propres :
c’est une période de cinquante jours de joie, ce qui a pu influencer
rétrospectivement la traduction latine des Actes des Apôtres, imposant
le pluriel : Cum complerentur dies pentecostes. On ne peut comprendre
la signification profonde de cette organisation liturgique qu’en la
rapportant à la célébration dominicale, à laquelle la tradition primitive
unanime la réfère explicitement. Cette perspective est donc essentielle
et elle révèle toute la nouveauté de l’Évangile par rapport à la pensée
juive : la vie chrétienne s’y manifeste tout entière comme participation
au mystère pascal.

I. — LE « HUITIÈME JOUR »

«Que nul ne s’avise de vous critiquer sur les questions de


nourriture et de boisson, ou en matière de fêtes annuelles, de nouvelles
lunes et de sabbats. Tout cela n’est que l’ombre de l’avenir, mais la
réalité, c’est le Corps du Christ... Du moment que vous êtes morts
avec le Christ aux éléments du monde, pourquoi vous plier à des
ordonnances comme si vous viviez encore dans le monde? » (Co/., II,
16-17). Ces paroles de saint Paul dans l’Épître aux Colossiens, dont on
percevait l’écho chez Origène et auxquelles Tertullien faisait allusion,
contiennent toute la doctrine du mystère chrétien. Dès lors que nous
sommes ressuscités avec le Seigneur et que nous participons à sa
vie, les fêtes et les cérémonies, telles qu’elles étaient conçues dans

1 Pour ce chapitre, nous sommes dans une très large mesure tributaire de
J. H ild , Dimanche et vie pascale, Brepols, Turnhout-Paris, 1949.
Le « Grand Dimanche * 47

le rituel mosaïque, ont perdu toute signification. Cela explique la


réticence de la primitive Église à l’égard de toutes les solennités. Seul,
le rythme septénaire du calendrier juif se trouve consacré par
l’Évangile et le premier jour de la semaine devient le dies dominica.
Saint Jean emploie déjà cette expression, pour dater sa vision apocalyp­
tique : « Je fus ravi en esprit le jour du Seigneur, èv Tjj xuptaxfj -fjptépqc. »
(Apoc., 1, 10). C’est le jour de l’assemblée où «tous, ceux de la ville et
ceux de la campagne, s’assemblent en un même lieu..., parce que, ce
même jour, Jésus-Christ notre Sauveur est ressuscité des morts1 ».
On y célèbre l’eucharistie qui renouvelle sacramentellement la Pâque,
selon l’enseignement de saint Paul : «Toutes les fois que vous mangez
ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du
Seigneur, jusqu’à son retour » (7 Cor., XI, 26).
Le chrétien de l’âge apostolique n’avait nul besoin d’une célébra­
tion annuelle de la Résurrection; c’est toute sa vie, portée par le
rythme hebdomadaire, qui est une fête continuelle. Le fait purement
historique se trouve dépassé, spiritualisé, et plutôt qu’à un anniversaire,
la pensée religieuse s’attache à la signification mystique du dies dominica.
On se rappelle les insistances d’Origène sur ce point. Comment
pourrait-on considérer comme une date à commémorer un événement
que ne retient pas le passé, puisqu’il est sans cesse présent par la
grâce dans la vie des fidèles? Ce qui importe, c’est que le Christ est
ressuscité «à l’aurore du premier jour de la semaine »(Mt., XXVIII, 1),
le lendemain du sabbat. Cette indication a suggéré aux Pères de l’Église
un symbolisme nouveau, attestant que l’Alliance scellée dans le sang
du Christ dépasse infiniment la loi mosaïque. Dès le 11e siècle, le
Pseudo-Barndbé présente le dimanche comme le «huitième jour, où
Jésus est ressuscité des morts et, après s’être manifesté, est monté
au ciel2 ». Vers 150, saint Justin souligne que «le premier jour, tout en
restant le premier de tous les joins, en le comptant de nouveau après
tous les jours de la semaine, est appelé le huitième, sans cesser pour
cela d’être le premier2 ».

1 S. Justin , i Te Apologie, 67, éd. L. P a u tig n y (Hemmer-Lejay), Paris, Picard,


1904, p. 142-144. « K al Tf) tou yjXÊou XeyopivT) ^pipa toxvtoùv xaTa 7réXeiç ^ àypoùç
jxevévTcov èrcl t6 aÙT& auvèXeuaiç ylveTai... è7teL&7)... ’lrjaouç Xptcrriç ô rjfjiTepoç
ctcottjp Tfj aÙTfi fjfx£pqc èx vexp&v avécra). &
2 Épître de Barnabé, éd. H. Hemmer, Picard, 1926 (Textes et documents, 10)
p. 88-89. « À16 xal (Jcyofzev t ? ) v Yjfxépav ttjv ôySéTjv elç eû<ppoaév7)v, èv f) xal ô Ttjcjouç
àvèaTT) èx vsxpûv xal çavepcoQelç avè^r) elç oupavoûç. »
8 S. J u stin , Dialogue avec Tryphon} 41, 4, éd. G . A rc h a m b a u lt (Hemmer-
Lejay), Paris, Picard, 1909, p. 186. «... p.la yàp tcov aappàTtov, 7rpct>T7) (xèv oSoaTÛv
ïraaûv ■fjfiepûv, xavà tôv àpL0fi6v 7ràXtv tû v 7raaüv fjpiepûv TÎjçxuxXoçoplaç ôySo^j
xaXetTat, xal 7rpcoT7j otfaa pivei. &
48 L e temps de la joie

Le dimanche l’emporte sur le sabbat et apparaît comme le signe


distinctif de la vie chrétienne. « Ceux qui vivaient selon l’ordre ancien
des choses, écrit saint Ignace d’Antioche au début du IIe siècle, sont
.venus à la nouvelle espérance, n’observant plus le sabbat, mais le
;dimanche, jour où notre vie s’est levée par le Christ et par sa mort1. »
C ’est le dies quant fecit Dominus, celui dont Dieu lui-même célèbre la
liturgie par le sacrifice rédempteur et l’exaltation de son Fils. De même
que l’ancienne Alliance n’a été que le prototype de la nouvelle, de
même le septième jour mosaïque est apparu comme l’image du huitième,
inauguré à l’accomplissement des temps messianiques. Le repos
sabbatique figurait celui du Seigneur après la création, mais d’une
manière grossière et imparfaite, car Dieu n’a pas besoin de refaire ses
forces; une fois son œuvre achevée, il jouit de sa propre perfection qui
6e reflète dans les choses, tout en demeurant parfaitement actif. S’il
a voulu que l’homme s’associe à son repos, c’est pour lui faire partager
cette contemplation de sa gloire; dès ici-bas, il le fait adhérer, par son
intelligence et sa volonté, à la beauté de l’univers et fait passer par ses
lèvres la louange et l’action de grâces qui en remontent vers le ciel.
Mais la requies aeterna ne nous sera donnée que dans la béatitude,
lorsque nous pourrons jouir des biens de la véritable Terre promise,
dont nous n’avons reçu que les arrhes. Le dimanche chrétien, en nous
faisant goûter ces premiers fruits du ciel, est tout entier tourné vers
la réalisation eschatologique du Royaume. Les observances de l’ancienne
Loi ne pouvaient pas pleinement réaliser cette ressemblance de la
créature avec le Créateur. On ne peut oublier la malédiction du
Seigneur, dans le psaume 94, affirmant avec serment, à propos des
Hébreux qui avaient «endurci leur cœur » dans le désert : « Jamais
ils n’entreront dans mon repos » (Ps. XCIV Vulg., 11). Sans doute
la fidélité aux prescriptions sabbatiques élevait-elle l’Israélite au-
dessus de lui-même, pour le constituer membre du peuple de Dieu :
« Si tu t’abstiens de fouler aux pieds le sabbat et, le jour saint, de
traiter tes affaires; si tu appelles le sabbat délicieux et vénérable, jour
consacré au Seigneur; si tu le vénères en évitant les voyages, le
traitement des affaires et les pourparlers; alors tu trouveras tes délices
dans le Seigneur, je te conduirai en triomphe sur les hauteurs du pays.
Je te nourrirai de l’héritage de ton père Jacob. » (Is., LVIII, 13-14)*
Cependant, ce n’est qu’en vivant le mystère pascal, en mourant avec

1 S. Ig n a ce d’A n tio c h e , Épître aux Magnésiens, IX , éd. P. T . C a m e lo t


(SC 10), 2 e éd., 1951, p. 102-103. «••• ° l èv TCaXaioîç irpàYfiaatv àvaoxpaipévTeç etç
Katv6T7)Ta èXrctSoç ?]X0ov, pu)xéTl aapPaxlÇovTeç, àXXà xa-rà xupiaxï]v ÇSvTeç, èv f)
K a l j ) ÇoyJ) ■fjtiwv àvéxeiXev S t ’ a Ù T o ü t o ü Oavàrou a Ù T o O ... »
Le « Grand Dimanche » 49

le Christ pour ressusciter avec lui que l’homme participe à la béatitude


du Père.
Les chapitres III et IV de VÊpître aux Hébreux, reprenant le
psaume 94, mettent en lumière cette dimension nouvelle de l’Alliance :
« Craignons donc que l’un de vous n’estime arriver trop tard, alors
qu’en fait la promesse d’entrer dans son repos reste en vigueur. Car
nous aussi nous avons reçu une bonne nouvelle, absolument comme eux.
Mais la parole qu’ils avaient entendue ne leur servit de rien, parce qu’ils
ne restèrent pas en communion par la foi avec ceux qui écoutèrent.
Au contraire, nous entrerons dans le repos, nous les croyants... »
(Hebr.} IV, 1-3). C’est l’accession à la vie divine par la foi dans le
Seigneur Jésus, dans la communion de l’Église, qui, dépassant le
sabbatisme mosaïque, constitue le « huitième jour ». « De nouveau,
Dieu fixe un jour, un «aujourd’hui», disant en David, après si
longtemps, comme il a été dit ci-dessus : Aujourd’hui, si vous entendez
sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs... Si Josué avait introduit les
Israélites dans ce repos, Dieu n’aurait pas dans la suite parlé d’un
autre jour. C’est donc qu’un repos, celui du septième jour, est réservé
au peuple de Dieu. Car celui qui est entré dans son repos lui aussi
se repose de ses œuvres, comme Dieu s’est reposé des siennes »
(Hebr., IV, 7-10).

2. — LA « SEMAINE DE SEMAINES »

Primitivement, l’année liturgique ne comportait donc que les


dimanches. Or, nous l’avons vu, dès le début du IIIe siècle, le
témoignage d’une grande solennité annuelle nous parvient de tous les
horizons de l’Église catholique. Les rares documents que nous possé­
dons ne nous permettent pas de décrire avec certitude et précision cette
transformation des institutions. Pour que nous puissions cependant
tenter de nous prononcer sur les hypothèses qui ont été proposées,
nous devons tout d’abord approfondir notre connaissance de la
Cinquantaine, telle qu’elle ressort du dossier que nous avons recueilli.
L ’idée qui nous frappe en premier lieu, car elle est unanime,
c’est que la 7rcvTY)xocm) est ornée de toutes les prérogatives du dimanche,
dont elle n’est qu’une célébration plus solennelle. Le symbolisme du
« huitième jour » (sept plus un) nous conduit à celui du nombre
cinquante (sept fois sept plus un), qui en est comme la réalisation plus
pleine et plus parfaite. L ’Ancien Testament connaissait déjà cette
amplification du sabbat, dont témoigne le nom même de la nisntf in
et Philon nous a montré l’usage que la spiritualité juive savait faire
50 Le temps de la joie

de la signification symbolique des aà(3(3aTa crappaxcov. La Bible prescri­


vait aussi la semaine d’années : «Pendant six ans* tu ensemenceras
ton champ; pendant six ans, tu tailleras ta vigne et tu en recueilleras
les produits. Mais la septième année, la terre aura un repos sabbatique,
un sabbat pour le Seigneur » {Lev.y XXV, 3-4); «A la fin de chaque
septième année, tu feras rémission» (Deut., XV, 1). Au bout de
quarante-neuf ans, un jubilé devait être célébré, époque d’amnistie, de
libération des esclaves et, si c’était nécessaire, de redistribution des
terres (Lez;., XXV, 8-14). La tradition chrétienne a souvent repris
ces passages de l’Ancien Testament à propos de la Cinquantaine.
Mais la Pentecôte nouvelle dépasse ces pratiques tout autant que
le dimanche dépasse le sabbat et c’est pourquoi elle se présente, dès
son origine, comme la célébration plus solennelle du « huitième jour »,
qu’elle fait resplendir dans tout son éclat. C ’est ce qu’exprime Hilaire
de Poitiers, qui fut amené à parler de la grande solennité, dans son
Tractatus super psalmos, à propos du nombre des psaumes :
« C ’est la semaine de semaines, com m e le m ontre le nom bre
« septénaire » obtenu par la m ultiplication de 7 par lui-m êm e. C ’est
cependant le nom bre 8 qui l ’accom plit, puisque c ’est le m êm e jour
qui est à la fois le prem ier et le huitièm e, ajouté à la dernière semaine
selon la plénitude évangélique. Cette semaine de semaines est célébrée
selon une pratique qui vient des apôtres : en ces jours de la Pentecôte,
personne n’adore, le corps prosterné à terre, ni ne m et l’obstacle d’un
jeûne à cette solennité de joie spirituelle. C ’est cela m êm e, d’ailleurs,
qui a été établi pour les d im a n c h e s...1 »

Ce texte semble s’inspirer des œuvres d’Origène2, ce qui est


assez fréquent chez Hilaire. On ne peut donc l’invoquer pour se faire
une idée des usages de l’Église de Poitiers, mais on y retrouve, exposées

1 S. H ila ir e de P o itie rs , Imtructio Psalmorum, éd. A. Z in g e r le (C SE L 22),


1891, p. 11. « Esse autem haec sabbata sabbatorum septenarius numerus per septcm
in septuplum connumeratus ostendit; quem tamen ogdoas, quia dies eadem prima
quae octaua, secundum euangelicam plenitudinem in ultimo sabbato adiecta consumât.
E t haec quidem sabbata sabbatorum ex ab apostolis religione celebrata sunt, ut his
quinquagesimae diebus nullus neque in terram strato corpore adoraret neque ieiunio
festiuitatem spiritualis huius beatitudinis impediret; quod ipsum extrinsecus etiam
in diebus dominicis est constitutum... »
2 Pour Origène, la TrevrrjxovTàç n’était, dans l’Ancien Testament, que la
« figure » du pardon des péchés que réalise l’évangile, reprenant ce nombre et un autre
qui lui est apparenté. « Un créancier avait deux débiteurs ; l’un lui devait cinq cents
deniers, l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi s’acquitter, il remit
leur dette » {Le., V II, 41). Après les sept séries de sept, le premier nombre de la
huitième signifie cette rémission qui est d’un autre ordre et qui apparaît comme la
réalité, venant après son ombre (O rigen e, Über die /50 Psalmen, éd. H. A c h e lis ,
ffippolitus Werke, G C S , I Teil, 2, 1887, p. 138; cf. aussi : In Matth., X I, 3, éd.
E. K lo s te rm a n n , G C S 10, 1935, p. 38). Saint Jérôme se réfère aussi au verset de
saint Luc, pour exposer le même symbolisme, dans la lettre à Fabiola que nous
citerons plus loin (cf. p. 90).
Le « Grand Dimanche » 51

à la lumière du symbolisme de l’ogdoade, les caractéristiques essentielles


de la 7revTY)xoary). La signification eschatologique du jour du Seigneur
s’y exprime d’une manière encore plus solennelle. C’est ainsi que
saint Basile, évêque de Césarée de Cappadoce, parlant dans son Traité
sur le Saint-Esprit, en 374 ou 375, des pratiques non-bibliques, telle
celle de prier debout le dimanche, voit dans le retour hebdomadaire
de ce jour, qui est «au commencement des jours», l’image de celui
« sans fin, qui n’aura ni soir ni lendemain ». Et il poursuit :
« T oute la Pentecôte, nous rappelle, elle aussi, la résurrection que
nous attendons dans l ’autre siècle. C e jour un et prem ier, sept fois
m ultiplié par sept, accomplit en effet les sept semaines de la Pentecôte
sainte. Celle-ci se termine par le jour même où elle a commencé, le
premier, se déployant cinquante fois dans Pintervalle en des journées
semblables. Aussi cette ressemblance lui fait-elle im iter l ’éternité,
puisque, comme en un mouvem ent circulaire, son point de départ est
le même que son point d ’arrivée. E n elle, c’est la station droite à la
prière que les lois de l ’Église nous ont appris à préférer. Cette
« remémoration » en acte transporte pour ainsi dire notre esprit du présent
dans l’a ven ir*. »

A travers une image classique dans l’antiquité grecque, pour qui


tout ce qui est cyclique symbolise l’éternité, la «Pentecôte» apparaît
comme transcendant le sabbatisme mosaïque. La présentation mystique
de Philon en reçoit une signification entièrement renouvelée : si l’on
ajoute un jour à la fin de la septième semaine, c’est pour passer, comme
dirait Origène, de l’ombre des figures, à la réalité de l’Évangile étemel.
« Sept m ultiplié par sept, reprendra Isidore de Séville, donne
cinquante, si on y ajoute une unité qui, selon la tradition venant de
l’autorité des anciens, préfigure le siècle fu tu r; ce jour est lui-m êm e
toujours le huitième et le prem ier, bien plus il est toujours unique,
c’est le jour du S eig n eu r2. »

1 B a sile de C ésarée, De Spiritu Sancto, 27,66; PG 32, c. 192. « K al ratera 8è


fi 7revT7)xoarr) TÎjç èv t # odcovi 7rpoa$oxcojjivY)ç àvaciTàaecîx; ètmv ôxopLVTjpia. T I yàp
(jtia èxelvT) xal xpcoTï] fijxépa, eTTTàxtç ê7rra7uXa<naa0eïaa, t <xç èrarà Tfiç tepàç
7revTY)XoaTYj<; épSofiàBaç àxoTeXeï.. ’E x 7cpa>T7)ç yàp àpxofxév?), elç Tfiv auTfiv
xaTaXfiyei, $&’ ô|i.otcov tcov èv tco fxéaco èÇeXiTTOjxévT] 7tevT7)xoaTàxiç. Àio xal alcova
pLi(i.eiTat Tyj Ô|A0i6tt)ti, (ftarrep èv xuxXixfi xtvfiaet tcov aÔTÛv àpxo|xév7] cnj^elcov,
xal etç Tà aÙTà xaTaXfiyooaa. ’Ev fi t6 tipOtov axfi|J.a TÎjç 7tpoaei>xfiç rcpcmfxav 0l
0ea|xol tfiç ’ExxXYjalaç fifxàç èÇerattôeuaav* èx Tfiç èvapyouç uxopivfiaecoç olovel
(jteTotxlÇovTCÇ fificov t6v vouv axè tcov 7rap6vTcov êxl Tà piéXXovTa. »
8 Isid o re de S é v ille , De E ccl Offic. I, 24; P L 83, c. 769, « 4 ... Septem enim
septies multiplicati quinquagenarium ex se générant numerum assumpta monade,
quam ex futuri saeculi figura praesumptam esse majorum auctoritas tradidit; fit
enim ipsa et octava semper, et prima, imo ipsa est semper una, quae est Dominicus
dies ».
52 Le temps de la joie

Pour qu’ils soient vraiment le signe de la transcendance du


mystère pascal dans toute sa plénitude, il faut donc que ces cinquante
jours se présentent comme un seul et unique jour, la magna dominica *.
Cela ne signifie pas que les chrétiens doivent alors célébrer quotidien­
nement l’Eucharistie, ce qui serait faire de la Cinquantaine une série
de dimanches successifs. C’est au contraire l’ensemble de la période
qui «a la même portée que le dimanche», comme dit saint Irénée.
C ’est la tc£vt7]xo<jtT|, qui est proprie dies festus, selon l’expression de
Tertullien. Elle apparaît comme une célébration continue qui s’étend
du matin de la Résurrection jusqu’au soir du cinquantième jour.
Durant ce temps de joie, aucune journée n’est privilégiée; le dernier
dimanche lui-même ne semble pas, à l’origine, être particulièrement
mis en relief. Seule émerge de la grande solennité l’eucharistie qui
l’inaugure. Cette période de joie doit donc être a fortiori parée de
toutes les prérogatives du dimanche : le jeûne en est exclu et on ne
prie pas à genoux. Plus encore que le « huitième jour » — les auteurs
anciens l’affirment avec insistance — la Cinquantaine se présente
comme l’accomplissement définitif et plénier du sabbatisme mosaïque.

3. — LE CONTENU LITURGIQUE DE LA CINQUANTAINE

« Ce qu’aujourd’hui nous appelons Pâques, écrit O. Casel,


; et qui apparaît dans notre calendrier comme la pascha Domini, les
>premiers chrétiens l’auraient plutôt nommé Pentecôte *. » Une telle
affirmation est moins surprenante quand on sait que le terme de toxoxoc
s’appliquait primitivement à la célébration pénitentielle qui précédait
les cinquante jours de fête. Nous ne savons pas comment se compor­
taient les quartodécimans pour ce passage de la Pâque à la Pentecôte,
mais chez ceux qui furent leurs adversaires dans la querelle qui s’éleva
à ce sujet, on pratiquait un jeûne rigoureux qui s’étendait, semble-t-il,
du vendredi au samedi. L ’eucharistie du matin de la Résurrection,
célébrée après une nuit de prières, clôturait ce temps de pénitence
pour inaugurer la sainte Cinquantainea. Cela explique les recomman­
dations de la Tradition Apostolique :

1 Cette expression se trouve dans l ’une des lettres festales d’Athanase


d’Alexandrie que nous ne possédons qu’en latin et que nous citerons plus loin.
1 O. C a s e l, Art und Sinn der àltesten christlichen Osterfeier, dans JLW , 14
(1938), p. 2.
• Cf. C. S c h m id t , Gesprâche Jesu mit seinen Jüngem nach der .Auferstehung,
(T U 43), Leipzig, 1919, Exkursus III, p. 603-607; et O. C a s e l, art. cit., p. 1-3 et
p. 45 sq.
Le « Grand Dimanche » 53

« Q u ’on ne prenne rien à Pâques, avant que l ’oblation n ’ait lieu ...
Cependant, si une fem m e est enceinte et (si quelqu’un) est malade et
ne peut jeûner deux jours, il jeûnera le samedi (seulement) par nécessité,
se contentant de pain et d ’eau. Si quelqu’u n ... a ignoré le jour, ...il
s’acquittera du jeûne après la cinquantaine 4. »

Hippolyte oppose encore la Pâque et la Pentecôte dans un


fragment d’œuvre perdue que nous a conservé Théodoret de Cyr :
« T rois* périodes de l’année renvoient comme à un m odèle au
Sauveur lui-mêm e pour qu’il accomplisse ce qui avait été prédit à
son sujet : à Pâques, afin q u ’il se montre comme celui qui doit être
immolé à la manière d’un agneau et q u ’il soit regardé comme la vraie
Pâque, selon le mot de l ’apôtre : N otre Pâque a été immolée pour nous,
le C hrist D ieu, à la Pentecôte, afin d ’annoncer le royaum e des cieux,
montant lui-même le prem ier aux cieux et offrant l ’hom m e en présent à
D ieu a. »

On remarquera que la Pâque n’évoque nullement le mystère de la


résurrection du Seigneur, mais celui de son immolation, selon le texte
de la I re Épître aux Corinthiens (V, 7). C’est la tovtv )x o c tt ) qui exprime
son exaltation et ce genre d’opposition suffit, semble-t-il, à écarter
l’interprétation qui comprendrait ce terme comme désignant le dernier
jour du Temps pascal. On peut être surpris que l’ascension apparaisse
ici comme le thème essentiel de la célébration de la Cinquantaine.
Les rites de l’offrande des prémices, à la fête des semaines, semble
avoir inspiré l’auteur, lui suggérant l’idée que Dieu a accompli et
couronné tout le mystère rédempteur en introduisant au ciel les
prémices de l’humanité rachetée, en la personne du Verbe incarné.
Peut-être faut-il y voir aussi une allusion à un verset de psaume
dont nous verrons l’importance dans la tradition chrétienne de la
Pentecôte : «Tu es monté dans les hauteurs, emmenant la foule

1 H ip p o ly te de Rome, op cit., p. 78-81. « Nemo in Pascha antequam oblatio


fiat percipiat... Si quis autem in utero habet et aegrotat et non potest duas dies
ieiunari, in sabbato ieiunet, propter necessitatem, contenens panem et aquam. S i
quis vero... ignoraverit diem ... post quinquagesimam reddat ieiunium. »
2 Bien que le texte annonce une division tripartite, il n’est question, dans le
fragment, que de deux solennités.
3 E lç tôv ’EXxàvav x a l elç rijv "Avvav. 4, éd. G . B o n w e tsch -H . A c h e lis
(G C S I, 2), 1897* P* 122. «... Tpetç xatpol tou èviauTou TrpoeTUTcouvTO elç ocÙt6v
tùv aanrjpa, l'va Tà TrpoçTjTeuOévTa rcepl ocûtou [xuarrçpia è7riTeXèafl- èv |ièv tw
7ràaxqc, l'va èauT^v èTU&elÇ'ft t6v (jtiXXovTa coç 7rp6 paTov 0 ueaOou x a l àXTjOtvôv n à o x a
SelxvuaOai cbç ô ànàaxoXoc; Xéyei xb 8è 7ràaxa yj(juov bnhp ^jxcov èTÙOr), X ptaréç ô
Oeéç* èv Tfj 7revT7)xocjTfj, cva 7rpoar)[j.Y)Vfl ttjv t û v oùpavûv PaatXelav, aÙTÙç rcptoTOÇ
elç oûpavoùç àvapàç, x a l t6v àv 0 pa>7rov Sûpov tco Oecp Trpocievéyxaç. »
54 Le temps de la joie

des captifs, tu as reçu des présents en l’homme» (Ps. LXVII


Vulg., 19).
Devons-nous en conclure que la grande solennité commémorait
le retour du Seigneur dans la gloire du Père ? Ce serait mettre Hippolyte
en opposition avec ses contemporains. Origène, dans le passage que
nous avons cité de VHomélie sur le Lévitique, dit que «l’Église des
apôtres a reçu les prémices de la venue de l’Esprit-Saint... qui accorde
la rémission des péchés ». C ’est la même image du rite juif, à laquelle
s’ajoute une allusion à l’amnistie de l’année sabbatique et du jubilé;
Mais c’est bien la descente du Paraclet sur les disciples réunis au
cénacle qui semble plutôt l’objet de la célébration. En réalité, il n’y
a là aucune contradiction; le problème est seulement mal posé. Les
remarques que nous avons déjà faites à propos de la Cinquantaine
considérée comme un « grand dimanche » montrent bien qu’il s’agit
d’une fausse piste et une lecture plus attentive des témoignages que
nous avons recueillis nous oriente sur une tout autre voie.
Nous avons déjà cité le livre VIII du Contra Celsum affirmant
que les chrétiens n’ont pas besoin des solennités païennes, puisque,
pour eux, toute la vie est une fête :

« S i quelqu’un objectait, poursuit O rigène, ce qui se fait chez


nous le dim anche, le vendredi, à Pâques et à la Pentecôte, voici ce qu’il
faudrait répondre... »

Et l’auteur expose que, pour celui dont toute la vie est unie au
Seigneur, tous les jours sont dimanche, comme pour celui qui renonce
à la «sagesse de la chair » tous les jours sont vendredi; de même, c’est
une Pâque perpétuelle pour celui dont l’existence n’est qu’un «passage »
à la cité de Dieu. Et il ajoute :

« E n outre, il est toujours dans les jours de la Pentecôte, celui qui


peut dire en vérité : « N ous sommes ressuscités avec le C hrist », mais
aussi : « A v e c lui il nous a ressuscités et fait asseoir aux d e u x dans le
C hrist» , surtout quand, m ontant au cénacle, com m e les apôtres de
Jésus, il s’adonne à la prière et à l ’oraison, pour devenir digne du vent
violent venu des cieux, dont la force détruit la m alice de l ’hom m e et
ses conséquences, digne aussi d ’une part de la langue de feu qui vient de
D ieu . »

Dans ce texte, qui suit de très près les écrits bibliques puisque,
outre la citation de VEpître aux Éphésiensles mots mêmes des Actes

* Eph., II, 6.
Le « Grand Dimanche » 55

y semblent décalqués \ la Pâque, qui est «passage », se distingue des


jours de la Pentecôte, où apparaissent évoquées tout ensemble la
sortie du tombeau, la montée au ciel du Sauveur et la venue de l’Esprit-
Saint. Tertullien présente de même tous ces aspects, dans l’unité d’une
célébration, et il y ajoute l’espérance de la Parousie2.
Le contenu de la fête n’était donc pas seulement la résurrection
du Seigneur, mais aussi toutes ses manifestations : apparition aux
disciples, ascension, envoi du Paraclet, retour du Seigneur, etc...
C’est au fond l’exaltation du Kyrios, à laquelle la célébration nous fait
participer, qui constitue le nœud autour duquel s’ordonnent tous les
éléments exprimant la richesse du mystère rédempteur; c’est sans
doute l’événement du matin de Pâques, survenu à l’aube du premier
jour de la semaine, qui en constitue l’aspect dominant, comme il était
l’unique objet de la prédication des apôtres : « Si tes lèvres confessent
que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité
des morts, tu seras sauvé» (Rom., X, 9). L ’ascension du Sauveur et
le don de l’Esprit sont comme 1’ «épiphanie »du Ressuscité et sa passion
elle-même, dont les cicatrices apparaissent encore sur son corps
glorieux, lors de son apparition aux onze, le premier jour de la semaine,
n’est autre que le combat dont il est sorti victorieux.
La TCVTï)xo<n7) est donc la seule solennité de l’année liturgique,
célébrant d’une manière globale, comme lé dimanche, le mystère de la
nouvelle Alliance. La période de pénitence qui la précède n’est pas une
c o m m ém o raison de la passion, s’opposant à celle de la résurrection et
de la glorification du Sauveur. Elle n’est qu’une intense préparation
à la joie spirituelle du laetissimum spatium, débouchant sur cette
transition entre le jeûne et la fête que constitue l’eucharistie de la nuit

1 O r ig è n e , Contra Celsum, V III, 22; GCS 2 , 1899, p. 239-240 . ’E àv 8è Ttç


Trpèç to cO to c dcv0u7ro<pép7) Tà xepl t c o v 7rap*fi(itv xu p iaxû v fi raxpaaxeuôv fi t o u I I acya
fi Tfiç IlevTrçxoaTfiç SC fip,epcov Ytv6(jteva, XexTéov...
... rcp&ç TOijTOtçSh à Suvàjxevoç (jLeT*àX7)-
Ostaç Xèyeiv auvavétrci)[«v. XptcrrôS auv^yèpOrjTe toi Xpicrrû (C o l, III, i)
aXXa xal t b auvTjyetpe xa^cmvexaOtaev auvïjyeipev xal auvexâQiasv èv toïç
ijfiâç èv -voïç èîTOupavloLç èv XpiOTtp &d èTtoupavloiçèvXpioTÜ’Ii5aoü(Ep/i.,II)6)
ètmv èv Tatç Tfiç nevTTqxoaTfiç fi(iépatç>
x al [xàXiaTa o t s xal elç t 6 uxspcpov* œç elç ùrapaSov a vè^ ca v (Act., I, 13)
ol àx6oToXot t o u ’Ir)<TOu àva(3aç axoXà- ofoot xàvTeç ficrav 7rpoaxapTspoüvTsç
Çei Tfi Sefiaet xalTfiTrpoaeuxfi, àçàÇ ioç Ô(io0ufxa8àv Tfi 7rpoaeuxfi (Act., I, 14)
yevéaOat Tfiç <pepofjtév7)ç wvofiç (âialaç èÇ Kal èyèvsTO éccpvco èx t o u oûpavou fixoç
oupavou, ptaÇojxévvjç èÇa<pavlaav Tfiv èv ôoTcepçepojxéwjçTcvofiçPiataçWcfoIIjZ)
àv 0pa>7rotç xaxlav xal Tà aTc’auTfiç, àÇtoç
Sh xal tlvoç jxeptafxou yXcoacrrjç ànb 0eou <ü<p07)(jav aÙTotç Sta(jLeptÇ6^evai yX&a-
7rup(v7)ç am (Act., II, 3)
* T e r tu llie n , De Baptismo, X IX , 2; c f. supra, p . 40.
56 Le temps de la joie

pascale. Si l’on y trouve évoquée la typologie de l’agneau immolé,


c’est parce que saint Paul y voit, selon YExode, le passage de la servitude
à la liberté, de la vie selon la chair à la vie selon l’Esprit. La Pascha
Domini, avec son ascèse rigoureuse, n’est donc que l’entrée dans la
solemnitas exsultationis, car on ne saurait fragmenter le mystère
rédempteur. L ’exaltation du Christ, sa seigneurie, découlent en effet
de l’abaissement de la croix, selon le texte bien connu de YÊpître aux
Philippiens : «Lui, de condition divine, il ne tint pas jalousement
à être traité comme Dieu, mais il s’anéantit lui-même prenant condition
d’esclave et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté
comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort,
jusqu’à la mort sur une croix! Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il
donné un nom qui est au-dessus de tout nom, pour que tout, au nom
de Jésus, s’agenouille au plus haut des cieux, sur la terre et dans les
enfers, et que toute langue proclame de Jésus-Christ qu’il est Seigneur
à la gloire de Dieu le Père » (Phil., II, 6-n).
C’est ainsi le mystère chrétien dans sa totalité qui se réalise dans
la célébration du huitième jour et dans celle de la Cinquantaine1;
il nous introduit dans la gloire acquise par notre Chef. La typologie ,
de l’Ancien Testament invitait tout naturellement à comprendre
la réalité du salut à partir des sacrifices de prémices prescrits pour
la Pentecôte juive. Le Verbe incarné retourne à son Père comme
le premier fruit de l’humanité rachetée, destinée au Paradis que le
Christ inaugure. C ’est l’exaltation de l’Église tout entière, vivifiée
par le don de l’Esprit, en la personne du «premier-né de toute créature »
(Col., I , 15). Et le texte même des Actes relatant l’Ascension orientait
les esprits vers l’attente de son retour : «Ce même Jésus, qui vient
de vous être enlevé au ciel, en redescendra de la même manière que
vous l’avez vu monter» (Act., I, u ). Ainsi est née cette conviction
attestée déjà par YEpistula Apostolorum et si conforme au mystère de
la TCVTYptocrri) primitive, que la Parousie s’accomplirait au temps de
Pâques. Ce sera alors la réalisation parfaite de la requies aetema

1 Pour saint Jérôme, le nombre cinquante, celui du pardon, apparaît comme la


multiplication de 7 par 7 — et il s’agit alors des dons de l’Esprit — et comme celle
de 5 par 10 — et c’est la loi de Dieu soumettant nos cinq sens : « in hoc significare
puto, ut per quinquagenarium, qui remissionem in se continet, (et) per karitatem,
quae septiformi spiritu gratiae superueniente diffusa est in cordibus nostris, et quinque
nostri corporis sensus legi dei subditos habeamus » (.E p i s t C X L I X , 4, éd. I. H i l b e r g
(C SE L 56), 1 9 18 , p. 36 1). Mais ici encore le texte, évoquant le rituel juif de l’offrande
des premiers fruits, présente le Christ comme les prémices de l’humanité pénétrant
dans le ciel, et c’est le thème central de la Pentecôte que nous retrouvons. L ’image
du repos et celle de la rémission se rejoignent et se confondent (cf : I s id o r e , Etymolo-
giarum, 4, 1 8 ; P L 82, c. 2 5 0 ); il s’agit toujours du but et de l’achèvement de l’œuvre
rédemptrice du Christ : notre participation à sa gloire.
Le « Grand Dimanche » 57

dans le Royaume que nous a ouvert l’ascension du Kyrios, la plénitude


que préfigurait le sabbatisme ancien et dans laquelle nous introduit,
dès ici-bas, la célébration de la Cinquantaine, car nous y recevons
l’Esprit qui «renouvelle la face de la terre» (Ps. CIII Vulg., 30).
Les sacrements de Pâques nous élèvent au-dessus du monde présent
pour nous faire participer au repos sans fin, car «Dieu nous a ressuscités
avec le Christ et nous a fait asseoir avec lui dans les cieux »(Eph., II, 6).
Comment s’étonner, dès lors, que ce soit le moment le plus
favorable à la réception du baptême? Le mysterium regenerationis
plonge le catéchumène dans la mort du Christ pour le rendre participant
à sa vie; il signifie et produit tout à la fois le mystère que l’Église revit
par la célébration de la Cinquantaine.

4. — DU DIMANCHE A LA 7TCVTY]X05TY)

Les premières générations chrétiennes ne connaissent pas d’autre


solennité que celle du «huitième jour ». Or au IIIe siècle, nous parvient
des principales Églises de la Catholica le témoignage d’une célé­
bration annuelle où une eucharistie solennelle, dans la nuit de la
Résurrection, clôturait un jeûne rigoureux et inaugurait une période
festive de sept semaines. Que s’est-il passé entre ces deux dates?
Est-il possible d’établir quelques jalons du passage de la Pâque hebdo­
madaire à la Pâque annuelle?
On n’ignore pas que les plus anciens témoignages de celle-ci ne
sont pas unanimes sur le jour de sa célébration. En négligeant les
nuances pour ne retenir que les grandes lignes, on peut dire que certains
restaient fidèles à la date des Azymes, selon le calendrier juif, tandis
que la plupart des Églises solennisaient le dimanche suivant, sans
toutefois que la conception de la fête soit différente1. Dans un article
récent, M. Richard a essayé d’apporter de nouvelles précisions à
l’histoire de ce qu’on a appelé la « question pascale2». Étudiant l’une
des pièces essentielles du dossier, la lettre de saint Irénée au pape
Victor, il en donne une interprétation différente de celle d’Eusèbe

1 Selon A. B a u m s t a r k , Liturgie comparée, 3e éd. française, Chevetogne,


I 953>P -156 sq., les quartodécimans célébraient la Pâque de la croix (7ràaxoc axaupwat-
jiov) et les autres Églises la Pâque de la résurrection (n<kc%<x. àvaaxàaifAov). C ’était aussi
l’opinion de M gr vD u c h é s n e , Histoire ancienne de VÉglise, t. I, 4e éd., Paris, 1908,
p. 286 sq. Mais la découverte de plusieurs homélies pascales prononcées par des
tenants des deux traditions a montré qu’il n’y avait aucune différence dans la manière
de concevoir la fête. B . B o t t e a d’ailleurs établi l’origine récente de ces expressions
grecques qui pouvaient donner le change : B . B o t t e , Pascha, dans UOrient Syrien 8,
1963, p. 212-226.
2 M . R i c h a r d , La Question Pascale au I I e siècle, dans UOrient Syrien 6 , 1961,
p. 171-212.
58 Le temps de la joie

de Césarée, qui nous en a conservé le texte. A l’origine, lorsque


saint Polycarpe a été reçu par l’évêque de Rome Anicet, celui-ci
n’aurait connu que la fête hebdomadaire, alors que son hôte solennisait
chaque année le 14 nisan, donnant une signification nouvelle à la
Pâque juive et les deux interlocuteurs n’auraient même pas essayé
de se convaincre mutuellement. Ce n’est qu’au temps du pape Soter
(c. 168-176) que, par une sorte de compromis, l’Église romaine aurait
adopté la célébration annuelle tout en conservant les prérogatives
du jour du Seigneur; telle aurait été l’origine de la discipline qui s’est
répandue ensuite dans toute la chrétienté. Cette hypothèse a le mérite
de répondre à bien des questions relatives à l’évolution de l’année
liturgique. Elle souligne l’antériorité de la solennité hebdomadaire que
les historiens sont aujourd’hui u n a n im e s à reconnaître et elle propose
une explication plausible des transformations ultérieures : les commu­
nautés judéo-chrétiennes auraient conservé, dès l’âge apostolique,
la célébration de l’ancienne Loi en lui dormant un sens nouveau et
cette pratique aurait influencé par la suite les autres Églises. Cela
semble assez bien s’harmoniser avec l’idée de la Pâque primitive que
les recherches récentes ont révélée. U a bien dû y avoir un temps
où certaines communautés connaissaient déjà une fête annuelle, alors
que d’autres s’en tenaient encore à la célébration du « huitième jour ».
Toutefois, les conclusions de M. Richard ne manquent pas de
soulever des difficultés. L ’argumentation qui les fonde repose sur une
étude linguistique, concernant le sens de l’aoriste grec, qui a été
vivement contestéel. Sans nous étendre davantage sur ce point, nous
nous permettrons simplement de poser quelques points d’interrogation.
Au moment où des témoignages incontestables nous permettent
de connaître la Ttâtr/v. et la ravrrçxoa'r/), la Cinquantaine apparaît
comme nécessairement liée à la solennité annuelle; les documents que
nous avons étudiés ne la présentent pas seulement comme un prolon­
gement de la fête, mais comme un élément essentiel de sa célébration.
Si nous essayons de remonter au-delà de la fin du 11e siècle, à une
époque que nous pourrions considérer comme la «préhistoire» de
l’année liturgique, puisque nous ne pouvons guère alléguer de
documents écrits, et si nous admettons que la Pâque est d’origine
apostolique dans certaines Églises, faut-il penser qu’elle se présentait
de la même manière, avec son laetissimum spatium ? Il semblerait
qu’on doive répondre négativement; l’usage primitif aurait simplement

1 Cf. C . M o h rm an n , Le Conflit pascal au I I • siècle, Note philologique dans


Vigiltae christianae, 1 6 ,1962, p. 154-171 et le compte rendu de B . B o t t e dans Bulletin de
théologie ancienne et médiévale, 9,1963, n. 663 et 664.
Le « Grand Dimanche » 59

continué à célébrer la fête juive, en la chargeant d’une signification


nouvelle et proprement chrétienne, qui serait venue s’ajouter à son
contenu mosaïque1. On pourrait alors se demander s’il n’en fut pas de
même pour le cinquantième jour et si VEpistola Apostolorum ne nous
porte pas un écho de cette tradition. La question a été effectivement
posée, sans qu’on puisse d’ailleurs y trouver une réponse satisfaisante.
Quoi qu’il en soit, une telle conception est si radicalement opposée
à celle de la solennité pascale telle qu’elle se trouve attestée plus tard,
qu’il faudrait admettre un profond hiatus entre les deux institutions.
On ne voit pas comment la pratique de Rome après le pontificat de
Soter pourrait s’expliquer le moins du monde à partir de celle des
Asiates. Est-il donc préférable de supposer que les quartodécimans
connaissaient déjà la Cinquantaine ? Mais il faut alors que le symbolisme
dominical, qui est essentiel à cette célébration, puisse lui être attribué,
bien que la Pâque soit célébré un jour quelconque de la semaine.
Il est vrai que, d’après la tradition des Sadducéens, les sept semaines
précédant la fête de la moisson étaient comptées à partir du lendemain
du sabbat. Les chrétiens auraient-ils suivi le même usage, de sorte que
la «Pentecôte» se serait écoulée entre deux dimanches? Cela aurait
permis, évidemment, à la solennité, d’être par avance la magna
dominica. Mais nous ne pouvons nous appuyer sur aucun document
et nous nous trouvons ici en pleine conjecture. Les Acta Pauli, qui
viennent d’Asie, nous apprennent qu’on ne peut ni jeûner, ni pleurer,
durant la 7revTï)xocydj; mais ils ne donnent pas d’autre précision et
ils datent de la fin du IIe siècle, c’est-à-dire d’une époque où, sans
aucun doute, la Pâque annuelle était partout célébrée. Il faut bien
avouer que la solution de M. Richard, si elle résout certains problèmes,
pose sans doute autant de nouvelles questions, auxquelles l’histoire,
dans l’état actuel de nos connaissances, n’est pas à même de répondre.
Tout cela néanmoins ne saurait être une réfutation de l’hypothèse
proposée; ces points d’interrogation exigent tout au plus qu’elle soit
mieux étayée. Mais il est une autre difficulté qui se présente à nous.
Si l’usage de célébrer la Pâque annuelle un dimanche, selon la pratique
actuelle, est issue d’une décision du pape Soter, il faut que cette
initiative ait fait tache d’huile dans le monde chrétien avec une rapidité
qui est pour le moins surprenante à cette époque. En effet, une trentaine
d’années déjà après la rencontre de Polycarpe et d’Anicet, la Cinquan­
taine, attestée dans un grand nombre de communautés, semble une
institution universelle. Cela nous incite à penser que, même si la thèse

1 Cette question se trouve longuement exposée par J. B o e c k i i , Die Entwicklun,


der altkirchlichen Pentekoste, dans jfahrbuch für Liturgik und Hymnologîe 5, i960
p. 1-45, particulièrement p. 9 et suiv. •
6o L e temps de la joie

de M. Richard était confirmée, pour ce qui concerne l’Église romaine,


elle ne peut que très difficilement expliquer la transformation des
institutions dans les autres régions de la chrétienté.
Comment donc parvenir à saisir les origines de la fête de
Pentecôte? On est tenté de se tourner vers les communautés judéo-
chrétiennes qui pourraient constituer un chaînon entre les événements
historiques rapportés par le Nouveau Testament et la liturgie du
IIIe siècle; les recherches se sont généralement orientées dans cette
direction1. Toutefois, la documentation dont nous disposons est si
réduite que nous devons nous résoudre à avouer notre ignorance.
Nous n’avons pas les moyens de savoir comment est apparue la Pâque
annuelle avec son laetissimum spatium. Est-elle plus ou moins
directement d’origine apostolique chez les quartodécimans ? Nous ne
pouvons trancher ni dans un sens ni dans l’autre et nous préférons
renoncer à bâtir des hypothèses trop séduisantes.


* *

Ce qui est certain, c’est que, dans la célébration du «grand


dimanche », comme dans celle du jour du Seigneur, c’est le mystère
pascal dans sa totalité et dans son unité qui est vécu sacramentellement
par les fidèles de la nouvelle Alliance. C ’est l’unique solennité, qui
fait passer les hommes, dans le Christ, avec Lui et par Lui, « de ce
monde à son Père ». Le m e siècle fut une époque de persécutions et de
martyres. On comprend que les communautés chrétiennes aient puisé
dans la Pentecôte ainsi conçue l’aliment de leur foi et de leur
témoignage. Observance fondamentale de l’Église, antérieure au
Carême, la Cinquantaine, comme le dimanche dont elle n’est que
l’épanouissement, plaçait au centre de leur vie la figure glorieuse
du Kyrios Jésus, tête de l’assemblée sainte qui revivra en lui, prémices
de ceux qui seront au Christ, lors de son avènement (/ Cor., XV, 22-23).

1 Cf. G . K re tsc h m a r, Himmelfahrt und Pfingsten, dans Zeitschrift für Kirchen-


geschichte , 4, Folge IV , L X V I Band ( i 954- 55)> Heft 3, p. 209-253 et J, B o e c k h ,
art. cit.
CHAPITRE III

LA PERSISTANCE DE LA «PENTECÔTE » EN ÊGYPTE

Au début du IVe siècle, la «Pentecôte » est une, du premier au


cinquantième jour et de Rome à Alexandrie. Mais d’une part l’ensemble
uniforme de la Cinquantaine pascale va être démantelé au fur et à
mesure qu’on voudra détailler chacun des mystères qu’on y célèbre;
d’autre part, cette évolution va s’accomplir par des chemins différents
et plus ou moins détournés dans les diverses Églises, tout en obéissant
à des lois analogues et pour parvenir à des buts semblables. C’est en
Égypte, semble-t-il, que les anciennes institutions ont été conservées
avec le plus de fidélité et le laetissimum spatium y subsiste encore
longtemps sous sa forme traditionnelle, alors qu’il ne tarde pas à se
transformer dans les autres régions du monde chrétien.
Les documents égyptiens nous viennent soit du siège patriarcal,
soit du mouvement monastique qui fut très florissant dans les déserts
avoisinant la vallée du Nil. Mais, avant de les consulter, signalons
une mention de la Pentecôte dans un texte qui, bien qu’originaire du
patriarcat d’Alexandrie, ne représente pas la liturgie locale. Les
Canons d’Hippolyte sont en effet le remaniement le plus ancien qui nous
soit parvenu de la Tradition apostolique; ils nous sont conservés dans
une version arabe et remontent vraisemblablement à la première moitié
du IVe siècle. Nous reconnaîtrons, à peine retouché, le texte romain
que nous avons déjà cité; on sait en effet que l’ouvrage d’Hippolyte
a joui d’une grande fortune, surtout en Orient où de nombreuses
constitutions ecclésiastiques en ont reproduit plus ou moins fidèlement
le texte :
« S i quelqu’un est malade ou dans une région où il n’y a pas de
chrétien et que cesse le temps de la Pâque sans qu’il en ait connu la
fixation, ou à cause d ’une maladie, que ces derniers jeûnent après la
cinquantaine et fassent la Pâque honnêtement. Q ue leur intention
soit claire : ils n ’ont pas retardé par manque de crainte, ce n ’est pas,
s’ils jeûnent et font leur propre Pâque (xâaya), pour établir un principe
autre que celui qui a été posé K »

1 R. C o q u in , Les Canons d’Hippolyte, can. 22 5 éd. critique de la version arabe,


introduction et traduction française, à paraître prochainement dans la P. O .
C f. B. B o t te , L ’ Origine des Canons d’Hippolyte, dans Mélanges Andrieu, Strasbourg,
1956, p. 5 3 - 6 3 » et La Tradition Apostolique de saint Hippolyte, M ünster, 1963»
p. X X V II-X X V III.
62 Le temps de la joie

Remarquons que, dans ce canon, le temps de Pâques est


manifestement la période pénitentielle, alors que le terme de Pentecôte
est employé pour la célébration festive. C’est une confirmation très
nette des observations que nous avons déjà faites.

I. — LES PATRIARCHES D’ALEXANDRIE


ET LES LETTRES FESTALES

I. — SAINT ATHANASE

Les patriarches d’Alexandrie avaient coutume d’adresser chaque


année une sorte de lettre pastorale aux Églises de l’Égypte et de la
Pentapole, pour annoncer les fêtes pascales. C’était pour eux l’occasion
de traiter des problèmes de doctrine ou de morale, dont le sujet leur
était souvent suggéré par les événements. Ces epistulae heortasticae
se terminaient toujours par l’indication de la date de Pâques et des
solennités qui en dépendent. Eusèbe de Césarée nous a conservé
de larges extraits de lettres festales de Denys, dont l’épiscopat
se situe au milieu du IIIe siècle, mais elles sont toutes amputées de
cette dernière partie, qui nous aurait sans doute fourni de précieux
renseignements1. Celles de saint Athanase, par contre, nous sont
parvenues dans une version syriaque et dans une version copte
comportant toutes deux de nombreuses lacunes qui, heureusement,
n’affectent pas les mêmes passages. Après avoir indiqué la date du
carême, l’évêque prescrit, chaque année, l’observation d’un grand
jeûne de six jours se terminant le samedi saint. Il fixe ensuite le
« dimanche saint », auquel on doit ajouter les sept semaines de
la Cinquantaine. L. T . Lefort a publié le texte de la version copte,
avec une traduction française2. Quant à la recension syriaque, éditée
par W. Cureton9, la Patrologie de Migne en reproduit une traduction
latine4.
Dans toutes les lettres festales d’Athanase, le mot «Pentecôte »
désigne le laetissimum spatium. Il y a cependant une exception;

1 C. L . F e l t o Ej The Letters and other remains of Dionysius of Alexandrie,


Cambridge, 1904.
8 L. Th. L e f o r t , Lettres festales et pastorales de saint Athanase en copte, C SC O ,
Script, copt. t. 19 et 20, Louvain, 1955.
8 W . C u re to n , The Festal Letters of Athanastus, Londres, 1848.
4 Le texte de Migne n’est en fait que la transposition latine d’une version
italienne faite par un Maronite pour l’édition de A. Mai de 1853. Elle a donc bien
des chances de n’être pas sans défaut. Mais la traduction allemande de F. L a r s o w ,
Die Fest-Briefe des heiligen Athanasius, Leipzig-Gôttingen, 1852, ne vaut guère
mieux; (cf. E. S c ii w a r z , dans Nachrichten von der kôniglichen Gesellschaft der Wissen-
schaften zu Gôttingen, 904, p. 334, n. 2).
La persistance de la « Pentecôte » en Égypte 63

ce n’est pas la lettre de 341, bien que nous y lisions, en latin :


« supputabimus usque ad Pentecostem »; le texte syriaque, en effet,
n’exige pas cette traduction 1, mais il s’agit de la lettre de 329,
la première du pontificat d’Athanase, qui annonce : «Pentecostes
diem celebrabimus2». Peut-être faut-il en conclure que le terme
s’appliquait aussi au cinquantième jour, à moins que cette précision
ne soit due au traducteur; n’oublions pas que nous n’avons qu’une
version syriaque dans un manuscrit du vme siècle. Nous venons de
prendre le traducteur latin en flagrant délit; la même erreur, pour
les mêmes raisons, pourrait avoir été commise par le traducteur
syriaque. Plusieurs épîtres parlent des «semaines de la Pentecôte »
et celles, plus nombreuses, qui ne le précisent pas ne s’opposent pas
à cette interprétation qui semble la plus vraisemblable3.
Mais Athanase ne se contente pas de donner la date de la fête.
Il présente, généralement en une ou deux phrases, la signification litur­
gique de la Cinquantaine. L ’idée sur laquelle il insiste le plus est sans
doute le caractère eschatologique de la solennité : celle-ci est «le signe du
monde futur », elle donne les «arrhes de la vie éternelle » (lettre I). En la
célébrant, nous «annonçons le monde futur » (1. IV), «nous devenons
héritiers du royaume des cieux » (1. V), «nous pouvons être rendus
dignes des réalités à venir» (1. X); par elle est «préfiguré le repos
éternel qui nous est préparé dans le ciel» (1. XIX). Le mystère de
l’ascension n’y est pas mentionné, mais comment le séparer de cette
attente du retour du Seigneur, de cette espérance des biens que nous
a préparée sa montée aux cieux? Beaucoup plus claire cependant est
l’allusion au Saint-Esprit, dont «nous recevons la grâce » (1. III) en
cette Spiritus soleninitas (1. XIV). Telle est la réalité spirituelle
que la Pentecôte fait revivre aux baptisés. Aussi, pour bien la célébrer,
doivent-ils y participer dans la prière (1. XV), dans l’adoration et la
louange (1. VII, XI); c’est surtout la charité fraternelle et le souci des
pauvres qui doit y dominer : nous serons «en communion avec le
prochain » (1. V), «en nous souvenant des pauvres et en priant les uns
pour les autres »(1. XXIV, XXXIX, XLII), «sans oublier l’hospitalité;
nous vêtirons aussi ceux qui sont nus et nous recevrons dans nos
maisons ceux qui n’ont pas de maison » (1. XXIV). C’est enfin le temps
de la conversion et du pardon, période « de l’amnistie, de la remise
des dettes » dans l’Ancien Testament (1. 1); « c’est vraiment fête quand
les pécheurs passent de leur mauvaise vie à une vie meilleure »

1 Texte syriaque (transcription occidentale) «Ie phantïqüstï » p. (32), L 10.


2 « haw dmeneh tübh kad mcnïnan b’idô b’idô Ie kulhën §abbac, sâbë ne a* cd
1° yawmô qadïsô dephantïqüstî »p. (19 ), 1. 1 3 -1 5 .
3 Voir la citation des passages importants aux p. 64 à 68.
64 Le temps de la joie

(1. XXIV), Tout cela semble pouvoir se résumer dans l’assimilation


de la Cinquantaine au jour du Seigneur, qui est explicitement affirmée
dans la première lettre : toute la période est en effet appelée «le grand
dimanche ». On lui applique même les mots du psaume : «Voici le
our que le Seigneur nous donne; réjouissons-nous et soyons dans
l’allégresse » (Ps. CXVII Vulg., 24)

LETTRES F E S T A L E S D E S A IN T A T H A N A S E

Epist. Anno V ersion copte Version syriaque

329 (manque l ’annonce des fêtes) P G 26, 1366


. . . e x quo gradatim septem
reliquas hebdomadas nume-
rantes, sanctum Pentecotes
diem celebrabim us ; qui olim
apud Judaeos figurabatur
sub festi hebdom adarum no-
m ine : quo tem pore fiebant
amnestiae ac debitorum re-
m issiones, eratque is demum
om nim odae libertatis dies.
Jam cum nobis id tempus
sit futuri m undi sym bolum,
magnam D om inicam cele-
brabim us, arrham hic futu-
rae illius capientes aeternae
vitae. C u m autem hinc de-
m igrabim us, plenam cum
Christo peragem us solemni-
tatem , et cum sanctis ita ex-
clam abim us « T ran sibo in
locum tabernaculi admira-
bilis usque ad dom um D e i;
cum voce exsultationis, et
cum laudis praeconio, tam-
quam illorum qui laetantur »
ubi scilicet fuga doloris,
tristitiae et anxietatis : atque
ad sum m um gaudium et
exsultationem provecti cum
illis peragere digni erim us...

1 C ’est à tort que l’on a attribué à saint Athanase un texte qui insiste sur cette
assimilation au dimanche, même dans l’horaire des synaxes. Cette pièce provient sans
doute du Panonarion de saint Épiphane (cf. infra, p. 138), auquel on pourra utilement
la comparer : « ... Kocl 8t ’ ôXoo [jtèv tou ëxouç *r) vrçaxsla (puXàxxexai èv Tyj aÙTyj à y Icl
x al xaOoXtxfj ’ExxXrjala, q>Tr}pii xexpàSt xal TCpoaappàxco ëcoç cupaç èvvàx7)ç, Slxoc
jiévrjç TTjç llevTyjxocrrrjç GXyjç tû v xevxrjxovxa Y)[xcpcovt èv alç oüte yovuxXtolat
ylvovxat, oüxe VTjaxelat TrpoaxéxaxTar àvxl xûv rcpè; x/)v èvvàxrçv ouvà;ecov
xexpaSwv xal Trpoaappàxcov à ç èv *f)(iépa xuptaxyj xaxà xàç 7rpcoïvàç al auvdcÇetç
èTTixeXouvxai. ''Ext xal èv xatç 7cevx7)xovxa ^ é p a iç , alç 7rpoet7cov xîjç xevxTf)-
xoaxîjç, oûx elolv ouxe vY)oxetat oüxe yovoxXiotai... » (Ex Sermone De Fide,
P G 26,1292).
La persistance de la « Pentecôte » en Égypte 65

Epist. Anno Version copte Version syriaque

II 330 (manque l'annonce des fêtes) P G 26, 1371


... adjungemus his septem
reliquas magnae Pentecostes
hebdom adas; gaudentes om ­
nes atque exsultantes in
Christo Jesu...

m 331 (perdue) P G 26, 1376


... et huic sanctae D om ini-
cae hebdomadas septem ad-
jungentes,. videlicet illius
Pentecostes, in qua Spiritus
gratiam recipiemus, semper
D om ino gratias agemus.

IV 332 (perdue) P G 2 6 ,13 79


Deinde certis evolutis die­
bus, sanctae Pentecostes so-
lemnia agemus ; quorum
dierum periodo futurum
mundum innuimus, in quo
cum Christo semper ver­
santes, universalem D eum
laudabimus per Christum
Jesum ...

V 333 (perdue) P G 26, 1383


... cui adjungentes septem
illas Pentecostes hebdoma­
das, in orationibus, commu-
nione cum proxim o, et vo-
luntate omnino pacifica, re-
gni quoque caelestis haere-
des fiemus...

VI 334 (manque l ’annonce des fêtes) P G 26, 1389


... quae radium suum im -
mensa cum gratia ad omnes
reliquas sanctae Pentecostes
hebdomadas protendet : quo
demum tempore quiescen-
tes Paschalem solemnitatem
semper absolvem us...

V II 335 (perdue) P G 26* 1396


... Post quam sancta Pen-
tecoste celebrata, Patrem
sem per adorabimus per
Christum ...

V III 336 (perdue (perdue)

IX 337 (perdue) (perdue)

9151. — 5
66 Le temps de la joie

Epist. Anno V ersion copte Version syriaque

X 338 (perdue) P G 26, 1403


... E x quo gradatim septem
hebdom adas supputantes
Pentecostem celebrabimus:
et debitum studium his die-
bus im pendentes, digni fieri
poterim us futurarum re-
ru m ...

XI 339 (perdue) P G 26, 1412


D ecet autem nos laetari et
illo gaudio exsultare, quod
ex operibus bonis proven ir
per illas reliquas septem
hebdom adas, quae est Pen­
tecoste, gloriam Patri dantes
dicentesque : « H aec dies
quam fecit D om inus, laete-
m ur et exsultem us in ea»,
per D om in u m ...
X II 340 (perdue) (perdue)
X III 341 (perdue) P G 26, 1418
... E x quo supputabimus
tem pus usque ad Pente­
costem.
X IV 342 (perdue) P G 26, 1422
A tqu e hinc nectentes ex
ordine sanctam Pentecosten,
quam velut aliud ex alio
festum indicim us, Spiritus
solemnitatem celebrabimus
qui jam proxim us nobis est,
per C h ristu m ...
XV 343 (perdue) (perdue)
XVI 344 (perdue) (perdue)
X V II 345 (perdue) (ne mentionne pas la Pente­
côte)
X V III 346 (perdue) (ne m entionne pas la Pente­
côte)
X IX 347 (perdue) P G 26, 1430
A dditis posthinc septem con-
tinuatim Pentecostes sanctis
hebdom adis, jubilabim usD e-
um que laudabim us, qui per
haec nobis in antecessum
denotavit gaudium illu d re-
quiem que aetem am , para-
tam in coelo nobis et iis qui
vere credu n t...
XX 348 (perdue) (manque l'annonce des fêtes)
La persistance de la «Pentecôte » en Égypte 67

E pist. A nno Version copte Version syriaque

XXI 349 (perdue) (perdue)

X X II 350 (perdue) (perdue)

X X III 351 (perdue) (perdue)

X X IV 352 L efort, p. 13-14 (perdue)


Ensuite, nous compterons
encore les sept semaines de
la Pentecôte sainte, pendant
lesquelles nous fêterons
encore en faisant ce qui est
agréable à D ieu ; car c'est
vraiment fête quand les pé­
cheurs passent de leur mau­
vaise vie à une meilleure.
N ous nous souviendrons des
pauvres sans oublier l'hospi­
talité; mais nous vêtirons
aussi ceux qui sont nus et
nous recevrons en nos mai­
sons ceux qui n'ont pas de
m aison; avant toute chose,
si nous avons l ’amour envers
D ieu et notre prochain^ nous
accomplirons ainsi la loi et
les prophètes et nous héri­
terons de la bénédiction par
le fils unique N . S ...

XXV 353 L efort, p. 16 (perdue)


... nous y joindrons aussi les
sept semaines de la Pente­
côte sainte, dans le C h rist...

XXVI 354 L efort, p. 17 (perdue)


... après quoi nous fêterons
en paix les sept autres se­
maines de la Pentecôte
sainte, dans le C h rist...

X X V II 355 (manque l'annonce des fêtes) (manque l’annonce des fêtes)


X X V III 356 (manque l'annonce des fêtes) (perdue)
X X IX 357 (manque l’annonce des fêtes) (perdue)
XXX 358 (perdue) (perdue)
XXXI 359 (perdue) (perdue)
X X X II 360 (perdue) (perdue)
X X X III 361 (perdue) (perdue)
X X X IV 362 (perdue) (perdue)
XXXV 363 (perdue) (perdue)
XXXVI 364 (manque l'annonce des fêtes) (perdue)
X X X V II 365 (manque l'annonce des fêtes) (perdue)
X X X V III 366 (manque l ’annonce des fêtes) (perdue)
68 Le temps de la joie

Epist. Anno V ersion copte V ersion syriaque

X X X IX 367 L efort, p. 40 . (perdue)


Après cela nous fêterons
encore pendant les sept
autres semaines de la Pente­
côte sainte en nous sou­
venant des pauvres, nous
envoyant m utuellem ent et
aux pauvres des largesses,
selon le m ot d ’Esdras, en un
mot en faisant toute chose en
rendant gloire à D ieu selon
l’invitation de Paul, dans le
C h rist...
XL 368 (manque l’annonce des fêtes) (perdue)
XLI 369 (manque l’annonce des fêtes) (perdue)
X L II 370 L efort, p. 48 (perdue)
... nous y joindrons encore
les sept semaines de la Pen­
tecôte sainte, en nous souve­
nant des pauvres et en priant
les uns pour les autres, afin
que nous nous réjouissions et
fêtions avec les saints aux
d e u x dans le C h rist...
X L III 371 (manque l’annonce des fêtes) (perdue)
X L IV 372 (perdue) (ne reste q u ’un fragment)
XLV 373 (perdue) (perdue)
(Athanase est m ort en 373)

L ’évêque nous apprend aussi, dans son Apologie pour sa fuite-


écrite probablement en 357, que la Pentecôte était suivie d un jeûne
Ainsi la Cinquantaine, encadrée par deux périodes de pénitence, n en
exprimait que davantage le mystère de joie qu’elle célébrait. Il semb e
qu’elle avait encore en Ëgypte, au temps d’Athanase, le caractère
«monolithique », si l’on peut dire, de la fête primitive. Même si le
terme de TOVTrjxocrcr] devait s’appliquer au cinquantième jour dans
la première lettre pascale, il ne faudrait pas en conclure que cela
détruisait l’unité de la Cinquantaine. L ’ensemble des documents
prouve le contraire. On peut donc affirmer, semble-t-il, que 1 Eglise
d’Alexandrie ignorait encore, au milieu du IVe siècle, une fête de
l’Ascension au quarantième jour; s’il en était autrement, on en
trouverait des traces dans les écrits du patriarche qui lui offraient
mille occasions d’en parler.

1 Cf. infra, p. 108.


La persistance de la « Pentecôte » en Égypte 69

2. — THÉOPHILE D’ALEXANDRIE

Saint Jérôme nous a conservé dans sa correspondance, en


traduction latine, trois lettres festales de Théophile, datées de 401,
402 et 404. Elles attestent, par leur grande ressemblance avec les épîtres
d’Athanase, qu’il s’agissait d’un genre littéraire bien déterminé.
Les fidèles y sont invités au jeûne du carême et de la «grande
semaine», et à la célébration de la Résurrection du Seigneur,
«y ajoutant les sept autres semaines dans lesquelles est tissée la solennité
de la Pentecôte1 », ou «y joignant aussi les autres semaines de la
Pentecôte sainte2». La lettre de 404 présente un plus long développe­
ment :
«A près quoi, ajoutons les sept semaines de la Pentecôte sainte,
nous souvenant des pauvres, aimant D ieu et le prochain, priant pour
nos ennem is, manifestant de la bonté à l ’égard de nos persécuteurs,
soulageant les infirmités des malades par la consolation et la miséricorde;
que notre langue fasse toujours résonner les louanges de D ieu ; n ’abolis­
sons pas les justes condamnations de l ’Église par une clémence
déraisonnable et ne préférons pas des jugements humains à la loi de
D ie u ; si nous avons désiré l ’amitié de celui-ci, nous obtiendrons la
gloire dans le C hrist Jésus ’ . »

Nous retrouvons donc, au début du Ve siècle, la même discipline


et le même esprit, dans la célébration de la Pentecôte, que cinquante ans
plus tôt, époque où Athanase dirigeait l’Église d’Alexandrie.

3. — CYRILLE D’ALEXANDRIE

En 412, Cyrille succéda à Théophile sur le siège épiscopal de la


métropole égyptienne, mais sa lutte contre le nestorianisme absorba
presque toute son activité. Ses œuvres, orientées par des préoccupations
essentiellement apologétiques, ne nous fournissent que peu de
renseignements sur la pratique liturgique de son Église. Nous avons
une série de lettre festales, de 414 à 442, mais l’on est frappé par le

1 S; JÉRÔME, Lettres, X C V I, éd. J. L a b o u r t , t. V , Paris, Les Belles Lettres,


p. 32, Lettre pascale de 401. « Adiungentes his septem reliquas hebdomadas, in quibus
Pentecostes festiuitas texitur... »
4 Ibid., X C V III, p. 66. « Iungentes et septem reliquas ebdomadas sanctae
Pentecostes... »
4 Ibid., C , p. 91. « Post quae iungamus septem ebdomadas sanctae Pentecostes;
pauperum memores, amantes Deum et proximum, orantes pro inimicis, persecutoribus
blandientes, infimorum ruinas consolatione et misericordia subleuantes; ut lingua
semper in D ei laudibus personet; ut Ecclesiae iusta iudicia nequaquam inrationabili
clementia destruantur, nec legi Dei arbitria praeferantur humana; cuius si desi-
derauimus amicitias, caelestem gloriam consequemur in Christo Jesu... »
70 Le temps de la joie

caractère stéréotypé des formules annonçant la date des fêtes pascales.


A deux ou trois exceptions près, c’est toujours dans les mêmes termes
qu’est indiquée la Pentecôte, après la mention de la Résurrection :
auvœ7iT0VT£ç êÇïjç xal Tàç inzà. è[38opiàSaç ttjç àylaç 7T£VT7]xoaTÿjç (ajoutant
aussi à la suite les sept semaines de la Pentecôte sainte *). Ces mots
sont suivis d’une seule phrase introduisant la doxologie finale et
concernant notre communion avec les saints, dans le Royaume de Dieu
où, par la foi, la fête nous introduit.
La Pentecôte est donc ici encore la solennité des cinquante jours;
il est vrai que ces lettres, répétant un cliché, pourraient être suspectées
de sacrifier à un genre littéraire, témoin d’une tradition qui ne serait
plus vivante. Il ne semble donc pas inutile de remarquer que, par deux
fois au moins, Cyrille parle des «jours de la Pentecôte » à propos de la
descente du Saint-Esprit sur les apôtres, telle qu’elle est rapportée par
les Actes2. Si le pluriel est employé, contrairement au texte biblique
grec dont nous avons déjà parlé, c’est sans doute à cause de la pratique
en vigueur à l’époque du commentaire. Cyrille, d’ailleurs, n’ignore pas
le singulier lorsqu’il parle de la fête juive, bien qu’ici encore il se
montre hésitant : c’est «le jour de la Pentecôte» que l’ange agitait
l’eau de la piscine de Bézatha, mais c’est «les jours de la Pentecôte »
que furent proclamés les commandements du Sinaï *.
La tovttjxocjt^ alexandrine de la première moitié du Ve siècle
apparaît donc, d’après ces brèves indications, avec un caractère
traditionnel, archaïque même. Ne pourrait-on pas trouver, sous la
plume d’un ancêtre de Cyrille, deux cents ans plus tôt, ces mots que
lui inspire le symbolisme du cérémonial d’Israël :
« N u l autre que lui (l’Emm anuel) n ’a le pouvoir incom parable
de nous faire accéder à la vie nouvelle. I l est com m e les prém ices, le
prem ier de ceux qui sont introduits dans l ’im m ortalité, pour s’être
manifesté com me hom m e, dans la chair avec nous, à cause de sa ressem­
blance à nous. E t sans plus attendre, il nous a donné par avance l ’image
de la Pentecôte sainte, ordonnant de com pter sept semaines pour la

1 C y l i l l e d’A le x a n d r ie , Lettres Pascales, P G 77, c. 425-982. Il n’est pas


question de la Pentecôte dans là lettre V III, qui se termine par la mention de Pâques.
D ’autre part, la lettre V I parle des èm à èfSSo[i.à8aç vrjç àylaç Teaaapaxocrrî)ç ce qui
est sans doute dû à une erreur de copiste.
* In Joêlem, 227, éd. P. E. Pusey, In 12 Prophètes, Oxford, 1868, I, p. 335 :
* xaxà 8é y® T)jJ.épaç TÎjç TtevTnjxoo-rijç », et In Sophoniam, ibtd., II, p. 228 : «xarà
vàç fuiépaç -rijç TrsvTT)xoa-rî)ç. »
* In D. Joannis Evangelium, éd. P. E. PüSEY, Oxford, 1872, I, p. 305 : «xarà
TTjv ^(tépav "njç àylaç jrev-n)xoaTijç, à y y E X o i xaraçoiT om eç èÇ’ oùpavoü t ô t t j ç
xoXo[i(ÎT)0 paç èÇexàpaTvov ûSoip... ’Anô yàp Aàv TÎjç xaXoupivrçç x al ëcoç Bcpaa^eè
Tà Stà Mwoétoç èXaXeÏTO upooTàYpaTa, SiaxovïjOévTa Si’ àyyéXoJv èv 6pet Eivà x arà
ràç ï];répaç TÎjç uarepov ôpia(kta7]ç ày(aç nevnfjxooT^ç. *
La persistance de la « Pentecôte » en Égypte 71

présentation de la gerbe. En effet, après le jour de la résurrection du


Sauveur, joignant l ’une à l ’autre sept semaines, nous sommes en fête,
nous, les croyants \ »

n. — LA «PENTECÔTE» CHEZ LES MOINES


On sait que l’Ëgypte fut, au IVe siècle, un foyer de vie monastique.
De nombreux ascètes, quittant les villes et les villages, se retiraient
par là même des communautés chrétiennes assemblées autour
des évêques. Dispersés dans les déserts, les anachorètes vivaient,
semble-t-il, en marge de la vie liturgique et de la célébration des fêtes;
mais les ermites finirent par se grouper. Que représentait alors pour eux
la Cinquantaine pascale? La littérature si abondante qui nous retrace
leurs exploits en matière de pénitences, ne s’attarde guère au sujet
qui nous intéresse.
La figure de Pachôme domine les origines du mouvement céno-
bitique, conservée vivante dans les générations successives de moines,
grâce à une riche tradition orale relative à la vie du fondateur. Très tôt,
ces réflexions et ces récits divers furent mis par écrit, pour prolonger
parmi les frères les exemples et la doctrine de leur père. Ils furent
ensuite rassemblés dans des compilations plus ou moins homogènes
et subirent toute sortes de remaniements littéraires. On a essayé de
recueillir tout ce qui nous est parvenu de cette abondante production,
dont les éléments sont difficiles à démêler. Les restes les plus importants
constituent un dossier copte et un dossier grec. C’est à L. T. Lefort que
nous devons l’étude la plus récente sur cette littérature2. Selon lui, les
premiers écrits furent rédigés en copte, dans les milieux fermés
qu’étaient les monastères de Pabau et de Tebennesi, fondations de
Pachôme lui-même. Ainsi, nos plus vieux documents, en dialecte
sahidique, se présentent-ils comme totalement indépendants du dossier
en langue grecque, dont les pièces sont des remaniements postérieurs.
La Cinquantaine était célébrée dans ces communautés mo­
nastiques, puisque cette solennité a servi à dater la mort d’apa Pachôme :
alors qu’une grave épidémie sévissait dans le monastère où il se trouvait,
il tomba malade, quelques jours avant Pâques. Voici ce que nous

1 De Adoratione in spiritu et veritatey 17; PG 68, 1097 :« ’Ixav&ç Sh 7 aÜToO


7ravTeXc5ç où&elç, elç vèav fyxàç àvaaTotxeiûaai Çcùttjv, dbrapxv) Sè coartep xal 7rpcoTOÇ
aÛT&ç toW elç àtpOapalav èxTtapiivcov, xaOô rréqpyjvev < 5cvOpco7roç, xal èv oapxl (X£0>
7jfjtûv, 8 tà tt)v Trpèç rjpiàç ôpiolociv. E(ax£x 6pLixe 7rapaxp7)[xa TÎjç àylaç Yjpdv
IlevTTjxoaTTjç 7rpoavaTU7rcoaiv èvapyîj, èmà XP^)vat Xsyov èrcaptOfieîv êpSofxàéaç,
T7) tou SpàYfiocTOç elaxofiiSf). Mexà yàp toi t^v àvarrTàaifXov tou Sûm)poç rjfxépav,
ê7rrà auvelpovTeç épSopiàSaç, èopTaÇopiEV ol 7TS7uaTeux 6Teç. »
* L . Th. L e f o r t , Les vies coptes de saint Pachôme et de ses premiers successeurs,
trad. française, Louvain, 1943, Introduction.
72 Le temps de la joie

lisons dans deux compilations coptes qui ont sûrement utilisé des
documents très anciens :
« A u x jours de la Pentecôte, il était toujours m alade; trois jours
avant son décès, il manda et réunit près de lui tous les Grands parmi
les frères... il se signa trois fois de la m ain, puis im m édiatem ent il
ouvrit la bouche et rendit l’âme, le 14 du mois de paSons, à la dixième
heure du jour K »
Si les solennités liturgiques ne sont pas ignorées des cénobites
égyptiens, elles ne tenaient pas, dans leurs monastères, la même place
que dans les Églises locales. Nous pouvons en avoir quelque idée grâce
à un texte d’Évagre le Pontique, qui passa dans le désert de Nitrie les
dernières années de sa vie, de 383 environ à 399. Dans un poème
adressé «aux moines qui vivent dans les communautés », il s’exprime
ainsi :
« N e dis pas : aujourd’hui c’est fête et je bois du v in ; demain, c’est
la Pentecôte et je mange de la viande, parce qu’il n ’y a pas de fête chez
les moines, ni de tem ps donné à l ’hom m e pour rem plir son ventre. L a
Pâque du Seigneur, c’ est le passage qui fait sortir du vice. Sa Pentecôte,
c’est la résurrection de l’âme. L a fête de D ieu , c’ est le pardon des péchés,
et la douleur sera le lot de celui qui garde rancune. L a Pentecôte du
Seigneur, c’est la résurrection de l ’am our; celui qui hait son frère fera
la pire des chutes. L a fête de D ieu est la connaissance vraie; celui qui
s’applique à la connaissance m ensongère finira honteusem ent \ »

1 L . Th. L e f o r t , op. cit., Codex Sahidique S% p. 47-48 et Codex Sahidique S*,


p. 76, amputé de la deuxième partie.
Le dossier grec a été publié par les Bollandistes. Sa pièce la plus ancienne, la
Vita Prima, est, d’après Lefort, postérieure à l’an 400. C ’est « une vaste compilation
due à la plume d’un Copte maniant plus ou moins bien le grec : assemblage ou centon
de pièces et de morceaux empruntés aux documents grecs et coptes déjà rédigés »,
Nous n’y trouvons pas le terme de « Pentecôte », mais seulement la mention de la
maladie de Pachôme, « après la fête de Pâques ». ( F . H a l k i n , Sancti Pachomii Vitae
Grecae, Bruxelles, 1932, Vita Prima, 114, p. 74; cf. aussi : Vita altéra, 88, p. 267;
Vita tertia, 165, p. 370, ainsi que F. N au-J. B ousquet, PO, t. 4, fasc. 5,1908, p. 499.)
L e dossier copte nous a aussi conservé une mention de la Pentecôte, dans un
texte qu’il faut dater de 370 environ : « En fait, nous avons maintenant célébré Pâques
et [la Pentecô]te et nous nous sommes réjouis de la munificence de Notre Seigneur »
(L. T . L e f o r t , op. cit., Codex Sahidique S $b, p. 348). Mais il s’agit d’une lettre écrite
par l’archevêque Athanase à apa Horsiênse, à la mort d’apa Théodore. Cela concerne
donc plutôt l’usage de l’Église patriarcale que celui des monastères. Notons^ que le
dossier grec fournit le même renseignement : « ... K al yàp x al vuv jxct’ euOufilaç
èopracafiev t6 tc Tcàaxa xal 'rijv 7revTY)X0<m)V... ». (F . H a lk in , op. cit., Vita Prima,
150, p. 95.) Nous n’avons rien trouvé concernant la fête dans les Pachomiana latina.
a E va gre l e P o n tiq u e, Mônchsspiegel, éd. H. G ressm ann, (T U X X X IX ), 1913,
p. 156 : « 39. Mt) efrrflç’ mf)(xepov èopr?) x al relouai olvov xal aôpov 7rev,n)xocFT?) x al
«pàyojjiai xpéa 8i6ti oux £<mv ioprij trrapà (xovaxotç où&e tô 7rX9jaai #v0po)7cov xotXlav
aÔTOU. 40. Ilà a x a xuplou Stàpaotç àrcô xaxlaç, 7revTY)xoor?) auTOu àvàaraatç
TopTY) Oeoü à(JW7)OTla xaxcov, tôv 8è pLvyjaixaxouvTa Xvj^ovTat TrévOrj.
41. IïevTTQXoaTT) xuplou àvàoTaatç a yà ^ ç* ô 8è (juacov tôv à&eXçôv auxou ^castrai
7TTco(JLa à^alotov, fF«opT$) Oeou yvcoatç àXiQOiQÇ* ô 8è 7rpooéxoiv yvcl>aet
TeXeuTYjaei aloxpcoç. »
La persistance de la e Pentecôte » en Égypte 73

On voit que les Pères du désert s’attachaient au sens allégorique


des fêtes plus qu’au mystère liturgique lui-même. Ils considéraient
comme une tentation l’idée que la Cinquantaine pût être pour eux,
comme pour tous les autres, une période exempte d’ascèse. Mais il est
plus intéressant encore de remarquer que Pâques est le «Passage»,
alors que la Pentecôte évoque l’idée de la résurrection. C’est la
conception primitive que nous retrouvons, à la fin du IVe siècle.
Si les moines, même pendant les jours de joie, ne peuvent se
départir d’une certaine sobriété, ils abandonnent cependant, pendant
les sept semaines de la 7tevTï)xo<ror), Ie jeûne rigoureux que prescrit
la règle; c’est cela précisément qui justifie les craintes et les recom­
mandations d’Évagre. C ’est cela aussi qui peut scandaliser des
visiteurs venus d’autres régions. Dans les dernières années du siècle,
Jean Cassien, alors voué à la vie monastique dans un cloître
de Bethléem, parcourut la Thébaïde avec son ami Germain, pour
s’édifier au contact des moines d’Ëgypte. Ce n’est qu’une trentaine
d’années plus tard qu’il rapporta, dans ses Collationes, les propos de
l’un d’entre eux, l’abbé Théonas. Les pèlerins palestiniens furent
reçus par l’illustre cénobite «aux jours de la Pentecôte»1 et ils lui
demandèrent pourquoi on mettait tant de soin, durant cette période,
à éviter qu’on s’agenouillât ou qu’on prolongeât le jeûne jusqu’à la
neuvième heure2. Théonas évoqua alors la réponse du Christ, dans
l’Évangile, à ceux qui s’étonnaient de l’attitude de ses disciples :
« Ils se plaignaient au Seigneur : « Pourquoi, tandis que les Pharisiens
et nous nous jeûnons fréquem m ent, vos disciples ne jeûnent-ils pas?»
P ar sa réponse, le Seigneur montra avec évidence que le jeûne n ’est
pas toujours indiqué n i nécessaire, puisque le caractère festif du temps
ou, à l ’occasion, quelque raison de charité perm ettent de le rompre.
« L e s « fils » de l’époux, dit-il, peuvent-ils être dans le deuil, tant que
l ’époux est avec eu x ? M ais des jours viendront où l’époux leur sera
enlevé et alors ils jeûneront. » C es paroles, il est vrai, furent prononcées
avant la résurrection de son corps, mais elles désignent justement le
tem ps de la P entecôte; car alors, après la résurrection, le Seigneur
m angea pendant quarante jours avec ses disciples et la joie de sa présence
quotidienne ne leur perm ettait pas de jeûner *. »

1 On trouve l’expression « quinquagesima die », au chapitre 20, mais il s’agit


du jour où l ’Esprit est venu sur les apôtres, selon les Actes et non de la solennité
chrétienne. J. Cassien parle encore des « diebus quinquagesimae », pour dater un
prodige accompli par l’abbé Abraham (Conlatio X V , 4, éd. M . P e tsch e n ig (C SEL 13),
1886, p. 430-431).
* Cf. infra, p. 150 n. 2.
* Conlatio X X I , 18, ibid., p. 593. «... Domino conqueruntur dicentes : quare
nos et Pharisaei ieiunamus frequenter, discipuli autem tui non ieiunant? Quibus
respondens dominus euidenter ostendit non omni tempore congruom esse ieiunium
74 L e temps de la joie

Mais Germain ne manqua pas de faire l’objection qui se présen­


tait : Pourquoi alors s’agit-il de toute la Cinquantaine, puisque
précisément le séjour du Seigneur avec ses disciples ne dura que
quarante jours? Le temps que les apôtres passèrent au Cénacle, répond
Théonas, dans l’attente de l’Esprit, complète les sept semaines dont
parle l’Ancien Testament, pour l’offrande des prémices.
« V oilà pourquoi ces dix jours sont célébrés avec la m ême solennité
et la m ême joie que les quarante précédents. L a tradition de cette
fête s’est transmise jusqu’à nous, par les chrétiens de l ’âge apostolique.
N otre devoir est d ’y rester fidèles, sans rien y changer. A ussi, en ces
jours-là, ne fléchissons-nous pas les genoux dans la prière, parce que
cette attitude est la m arque de la pénitence et du deuil. O n voit par là
que nous leur donnons la même solennité q u ’au dim anche, où nos Pères
nous ont appris qu’il ne fallait ni jeûner ni fléchir les genoux, par honneur
pour la résurrection du Seigneur *. »

La réponse de l’abbé Théonas est incontestablement assez


embarrassée. Mais elle trouve son fondement dans la tradition,
présentée comme prenant sa source au temps des apôtres. C ’est là,
semble-t-il, l’apport fondamental de ce texte. Les interlocuteurs du
cénobite sont déjà influencés par l’évolution historique de la célébration
pascale. Contrairement à ce que pense H. Leclercq2, on ne saurait
affirmer qu’ils connaissent déjà la fête de l’Ascension au quarantième
jour, mais il faut bien qu’ils aient perdu le sens de la grande
Cinquantaine, pour s’étonner de la pratique des moines de Théonas
et songer aux questions qu’ils posent. En face de ces «idées nouvelles »,
s’affirme la stricte fidélité des communautés de la Thébaïde aux usages
des Anciens : l’absence de jeune se marquait par l’heure du repas,

nec necessarium, cum aliqua uel festiuitas temporum uel interueniens caritatis occasio
indulgentiam refectionis admittit, numquid possunt, inquiens, filii sponsi lugere
quamdiu cum illis est sponsus ? uenient autem dies cum ab eis auferetur sponsus, et
tune ieiunabunt, quae uerba, licet ante resurrectionem dixerit corporis sui, tamen
proprie Quinquagensimae tempus ostendunt, in quo post resurrectionem per quadra-
ginta dies domino cum discipulis epulante ieiunare illos cotidie eius praesentiae
gaudium non sinebat. » Pour la traduction des Conférences de Cassien, nous avons
suivi de près l’édition de E. P ic h e r y (SC 64), Paris, Cerf, 1959, p. 94 sq.
1 Conlatio X X I , 20, ibid., p. 594-595. « ... Et idcirco hi quoque decem dies
cum superioribus quadraginta pari sollemnitate sunt ac laetitia celebrandi. Cuius
festiuitatis traditio per apostolicos uiros ad nos usque transmissa eodem tenore
seruanda est. Ideo namque in ipsis diebus nec genua in oratione curuantur, quia
inflexio genuum uelut paenitentiae ac luctus indicium est. Unde etiam per omnia
eandem in illis sollemnitatem quam die dominica custodimus, in qua maiores nostri
nec ieiunium agendum nec genu flectendum ob reuerentiam resurrectionis dominicae
tradiderunt. »
* H. L e c le r c q , D A C L , art. Pentecôte, t. X IV , 1,1939 , c. 268.
La persistance de la « Pentecôte » en Égypte 75

avancée à la sixième heure x, la prière se faisait debout, et l’on gardait


présente à l’esprit l’assimilation de la fête au dimanche.
Celle-ci, d’ailleurs, se traduisait dans l’ordonnance des réunions
de prière, comme l’atteste le De Institutione Coenobiorum, écrit par
Cassien entre 419 et 420 : les synaxes quotidiennes du matin et du
soir comportaient chacune douze psaumes, selon la tradition considérée
comme miraculeusement révélée par un ange. Mais on y ajoutait
deux lectures, une de l’Ancien et une du Nouveau Testament...
« T ou tefois, le samedi et le dimanche, toutes deux sont tirées du
N ouveau Testam ent, l ’une de l ’Apôtre ou des Actes, l ’autre des
Évangiles. C e qui est aussi observé tous les jours de la Pentecôte par ceux
qui ont la charge de la lecture... a »

Pour les moines du désert, comme pour les fidèles d’Alexandrie,


la « Pentecôte » a donc bien toutes les prérogatives du dimanche et,
au milieu du Ve siècle, l’Ëgypte est encore fidèle, semble-t-il, à la
vieille tradition de la Cinquantaine. Aucun document ne nous laisse
supposer une fête du Saint-Esprit, à la fin du laetissimum spatium, et
encore moins une solennité de l’Ascension, au quarantième jour. A
cette époque — nous le verrons — les autres Églises de la Catholica
ont déjà adopté une nouvelle organisation du Temps pascal, mais les
communautés de la vallée du Nil paraissent avoir échappé à ce courant
de «réformes ».
Nous aimerions alors savoir à quelle date les influences étrangères
ont fini par triompher, sur ce point, du traditionnalisme alexandrin.
Malheureusement, les documents nous font défaut. Dès la fin du
pontificat de saint Cyrille, c’est, avec son successeur Dioscore (444-
451), la victoire du monophysisme qui entraîne de pénibles divisions
parmi les chrétiens. Le patriarcat va tomber dans une décadence de
plus en plus profonde, dont il ne se relèvera pas. Les légendes monas­
tiques et les rares chroniques des siècles suivants peuvent seulement

* Conlatio X X I , 23, op. cit., p. 598. « ... Cibus qui hora diei nona fuerat
capiendus, paulo citius id est sexta hora pro festiuitate temporis capiatur. » Cette
pratique est aussi attestée par saint Jérôme qui écrit, à propos des moines d’Égypte :
« Pentecoste, cenae mutantur in prandia, quo et traditioni ecclesiasticae satisfaciat et
ventrem cibo non onerent duplicato » (Epist. X X I I ad Eustochium, 35, éd.
J. L a b o u r t , Paris, Belles Lettres, I, 1949, p. 152).
* Institutionum Liber II, éd. M . P e t s c h e n i g (C SEL 17), 1888, p. 22-23.
« In die uero sabbati uel dominico utrasque de nouo recitant testamento, id est unam
de apostolo uel actibus apostolorum et aliam de euangeliis. Quod edam totis Q u in q u a-
gensimae diebus faciunt hi, quibus lectio curae est... »
76 Le temps de la joie

nous fournir quelques renseignements sur la vie de l’Église dans cette


région. Le Pré Spirituel de Jean Moschus ne parle pas de la
Pentecôte1. Nous n’avons su trouver avant le V IIe siècle aucune mention
de l’Ascension, et encore l’événement que Jean de Nikiou date de
cette solennité se situe-t-il à Antioche. Mais ce chroniqueur égyptien
est un monophysite et il semble que la fête lui soit aussi familière
qu’aux Syriens 2.

1 Jean M o schus, Le Pré Spirituel, P G 87, 2343-3116; trad. M . J. R o u e t de


J o u rn e l (SC 12), Paris, Cerf, 1946. On y trouve bien la mention du temps de Pâques
à la Pentecôte ( êtoç TÎjç nevTY}xoaT7j<; ), mais il ne s’agit pas de l’Égypte ; il est question
d’un miracle qui a eu lieu en Lycie (diocèse d’Asie). C f : P G 87, c. 3108; R o u e t de
J o u rn e l, op. cit., p. 289.
* Jean de N iiciou, Chronique, éd. M . H. Z o te n b e rg , Notices et extraits des
manuscrits de la Bibliothèque Nationale et autres bibliothèques..., X X IV , p. 504-505.
/« Dieu envoya un cataclysme, le feu tomba du ciel sur la ville d*Antioche... Le jour
de la fête de l’Ascension de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, une grande foule
s’assembla dans l’église, appelée... pour célébrer une messe à l’occasion de ce terrible
événement. »
CHAPITRE IV

nENTHKOSTH

SOLUTION DE QUELQUES DIFFICULTÉS ET


PERSPECTIVES COMPLÉMENTAIRES

Les témoignages que nous avons recueillis dans la littérature


patristique au IIIe siècle, et jusqu’au Ve en Égypte, manifestent une
conception de la solennité pascale qui ne peut que nous séduire, par
sa manière de nous placer d’emblée au cœur du mystère chrétien.
Toutefois, nous nous sentons si fort dépaysés devant la Cinquantaine,
bien différente des réalités liturgiques qui nous sont familières, que
plusieurs objections se présentent à notre esprit : le nom que porte
cette célébration, sa relation avec les événements rapportés par les
Actes des Apôtres et les autres livres du Nouveau Testament, le lien
qui la rattache à la fête juive sont autant de difficultés dont l’examen
s’impose à ceux qui cherchent une véritable intelligence de la
Pentecôte chrétienne.

I. — LE NOM DE LA CINQUANTAINE

Nous avons vu que la Cinquantaine se présente sous le nom de


tovt/jxoœty). Mais ce mot est un ordinal désignant le dernier élément
d’une série de cinquante, non la série elle-même. S’il convenait parfai­
tement à la fête juive, célébrée sept semaines après les Azymes, son
emploi pour désigner l’ensemble du Temps pascal ne semble pas
pouvoir se justifier, non plus dans la xoivr) que dans la langue classique.
Pour trouver une explication à cette anomalie, il ne faut évidemment
pas songer à invoquer l’expression Quadragesima-xzcaoLpa.xo(rn\ ; le
carême, en effet, est une institution plus récente et c’est certainement
par analogie avec la «Pentecôte »qu’il a reçu sa dénomination. La seule
hypothèse qui nous semble légitime ne se situe pas au plan littéraire
et philologique; elle est d’ordre historique. C ’est la solennité d’Israël
qui a donné son nom à celle de l’Église. Pour exprimer les réalités
de la foi, les premiers disciples du Seigneur se sont forgé un vocabulaire
propre, en attribuant une acception nouvelle à des termes couramment
employés dans la Bible ou dans le monde grec, tels pascha, ecclesia,
gratia, etc... C ’est ainsi que la coïncidence de dates a amené les chrétiens
78 L e temps de la joie

à approfondir, comme nous le verrons, les liens figuratifs entre les


deux institutions et à leur donner la même appellation, malgré leurs
différences profondes. Il semble d’ailleurs que, dans la pensée des
Juifs hellénisés, le mot tovtyjxoo'tq était devenu un véritable nom propre
traduisant le terme hébreu correspondant, de sorte que sa signification
originelle s’était bien estompée. Il pouvait donc facilement changer
de sens, dès lors qu’on ne portait pas plus d’attention à son étymologie
que nous ne le faisons nous-mêmes en parlant de la Pentecôte.
Notons qu’en latin le mot n’est généralement pas traduit. Nous
avons cependant déjà rencontré chez Jean Cassien l’expression tota
Quinquagesima, conformément à un usage qui semble avoir été très
répandu en Gaule. C’est en effet dans ce pays que les Conférences
furent rédigées. Nous retrouverons cette appellation chez Hilaire de
Poitiers et même dans le Code de Théodose. Plus tard, elle servira à
désigner le cinquantième jour après Pâques, exactement comme
7ievT7)xo<TTY). Fauste de Riez dit que l’Esprit-Saint est descendu sur
les apôtres sacra quinquagesimae solemnitate \ On rencontre le même
terme, sous une forme un peu différente, dans le titre du sermon de
saint Césaire De Quinquagesimo et dans le Missel de Bobbio : In Quinqua-
gisimo2. Son emploi n’est cependant pas exclusif; il semble même qu’il
tend progressivement à disparaître au V Ie siècle, sans doute parce que
le mot devient équivoque, pouvant s’appliquer à la période qui précède
Pâques. Le Concile d’Orléans de 511, qui nomme le jour de Pentecôte
Quinquaginsimaei sollemnitas, réagit contre la pratique d’un carême de
cinquante jours3. Le concile de Tours de 567 mentionne encore
cependant le temps de pascha usque quinquagessima et Grégoire, qui
était évêque de cette ville de 573 à 594, parle tantôt des vigiles noctem
sanctam Pentecosten, tantôt du die quinquagesimo 4.

2. — CÉLÉBRATION DE LA CINQUANTAINE
ET COMMÉMORAISON DES ÉVÉNEMENTS DU SALUT

Il y a une autre difficulté, d’un ordre tout différent, qu’un esprit


moderne ne surmonte pas aisément. Il nous semble tout à fait normal
que les semaines suivant la fête de Pâques soient pour nous l’occasion

1 F au ste de R ie z, De Spiritu Sancto, I, vii; éd. A. E n g e lb r e c h t (C S E L 21),


1891, p. m .
* P. Salm on , Le Lectionnaire de Luxeuil (Collectanea Biblica Latina, V II)
Rome, 1944, p. C X V I.
8 Concile d’Orléans, Can. 24, éd. C. DE C le r c q , Concilia Galliaey II (ser. lat.
C X V III A), 1963, p. 11. « Id a sacerdotebus omnibus est decretum, ut ante pascae
sollemnitate, non quinquaginsima sed quadraginsima teneatur. »
4 Cf. infra, p. n i , n. 2 et p. 218.
Solution de quelques difficultés 79

de revivre, dans leur ordre chronologique, les faits rapportés par le


livre des Actes, tout particulièrement l’ascension et l’effusion de
l’Esprit : le Christ, «pendant quarante jours, avait apparu à ses apôtres
et les avait entretenus du Royaume de Dieu»; puis, «il fut élevé'au
ciel» (Act., I, 2-3). Et, «le jour de la Pentecôte étant arrivé..., tous
furent remplis du Saint-Esprit» (Act., II, i, 4). Les chrétiens du
111e siècle connaissaient ces textes, les lisaient dans leurs assemblées
et les méditaient dans leur prière. Comment donc pouvaient-ils ne pas
s’en inspirer, comme nous le faisons nous-mêmes, dans leur manière de
célébrer le Temps pascal?
Nous sommes tellement imprégnés des habitudes qu’a façonnées
en nous la pratique actuelle de l’Église que c’est là sans doute ce qui
exige de nous le plus grand effort de dépaysement. Il est cependant
nécessaire que nous acceptions ce changement de perspective, voire
de mentalité, si nous voulons comprendre les réalités liturgiques des
premiers siècles. Depuis l’âge apostolique, les disciples du Christ,
nous l’avons dit, avaient la conviction que les pratiques de l’Ancien
Testament étaient dépassées et avec elles les fêtes religieuses du rituel
mosaïque : «Observer des jours, des mois, des saisons, des années!
Vous me faites craindre de m’être inutilement fatigué pour vous »
(Gai., IV, 10-11). Il fallait désormais considérer la célébration litur­
gique non plus comme une commémoraison des événements passés
de l’histoire du salut, mais comme l’actualisation sacramentelle du seul
mystère pascal; le dimanche y suffisait avec la Cinquantaine, la magna
dominica.
Mais il ne faudrait pas en conclure que le récit des Actes des
Apôtres était laissé dans l’ombre1 et n’exerçait aucune influence sur
la signification de la «Pentecôte ». On pourrait dire au contraire que
le contenu mystique de la grande solennité s’inspirait directement du
discours de saint Pierre au sortir du cénacle : «C’est ce Jésus que Dieu
a ressuscité, nous en sommes tous témoins. Une fois élevé à la droite
de Dieu et mis en possession du Saint-Esprit, objet de la promesse,
il est l’auteur de ces effusions que vous êtes en train de voir et
d’entendre » (Act., II, 32).
La liturgie de la Cinquantaine, selon les témoignages que nous
en avons, se fait l’écho direct de ces paroles. Mais elle n’est pas
considérée comme une suite d’anniversaires. Il faut donc soigneusement
distinguer la célébration du mystère du salut du déroulement historique
des faits rapportés par l’Écriture, ces deux éléments n’étant pas, pour

1 Plusieurs des textes que nous avons cités font explicitement allusion au récit
des Actes, par exemple celui de Tertullien (De Bapthmo, X IX , 2) ou ceux d’Origène
(In Le v. II, 2; Contra Celsum, V III, 22).
go Le temps de la joie

les anciens, unis par le lien que nous y voyons aujourd’hui Si nous
pouvions les interroger, ils nous feraient sans doute la réponse de
l’abbé Théonas : une fête est tout simplement une période de joie,
d’où la pénitence est exclue; c’est un temps où, plus que jamais, l’Époux
est avec les siens. Le commoratus est des Actes des Apôtres applique
tout particulièrement à la «Pentecôte» cette parole de l’évangile.
Sans doute, personne n’ignore que, selon saint Luc, Jésus n’est resté
que quarante jours avec ses disciples, mais qu’importe? il ne s’agit pas
de cela; la joie du grand dimanche se développe sur cinquante jours,
accomplissant le symbolisme déjà exprimé par la Tora, dans le temps
fixé pour l’offrande des prémices. Pour les ascètes d’Égypte, la question
ne se pose pas; c’est la tradition des anciens : pendant cinquante jours,
les amis de l’Époux ne peuvent pas jeûner.

3. — LE JEÛNE DES «AM IS DE L ’ ÉPOUX »

Au début de son ministère public, Jésus se trouva un jour en


butte aux accusations des Pharisiens, qui reprochaient à ses disciples
de «manger et de boire », au lieu de jeûner. Il leur fit cette réponse
indirecte : « Est-ce que vous pouvez faire jeûner les amis de l’Époux
(littéralement : les fils de la chambre nuptiale), pendant que l’Époux
est avec eux? Viendront des jours... et quand l’Époux leur aura été
enlevé, alors ils jeûneront... en ces jours-là2. » Le jeûne est, dans la
Bible, un signe de pénitence, de tristesse et de deuil; il est donc incom­
patible avec la joie des jours de noces. Mais ce qui est remarquable,
c’est que le Seigneur se présente lui-même comme l’Époux, reprenant
une image familière à l’Ancien Testament pour désigner les relations
entre Dieu et son peuple. C’est donc une manière d’exprimer le sens
de son œuvre messianique : celle-ci consiste à sceller l’Alliance nouvelle
qui ne sera plus, comme l’ancienne, remise en cause par les caprices
et les infidélités d’Israël. Ce sont des noces que le Christ est venu
célébrer par sa mort et sa résurrection, et que l’Église revit chaque
année, en renouvelant sacramentellement le mystère pascal, en s’unis­
sant à la glorification de son Sauveur. Comment la catéchèse de ces

1 Cette distinction n’est pas toujours bien marquée par V. L arra8aga>


L'Ascension du Seigneur dans le Nouveau Testament, Rome* 1938.
a «M7) S ù vaaQ e to ùç u toù ç to u « M 1?) 8 ù v a v r a i o l u lo l t o u vujjl-
vu(xcpcôvoç, èv eu ô vu^cploç (i,eT*aÙTaiv ç û v o ç 7rev0eïv ècp'oaov (jLer’ aÙTÛ v ècrrlv
ê c T iv , 7uoiY)oat v t)o t£ Ù civ ; èXeùcrovToci 8h 6 vu[*<pioç; è X eù aovT a t Sh ijyiép a t ÔTav
fjjjtépat, x a l ÔTav àîcap O jj àrc’ aÙTfiW ô àTuapOfl àrc’ aÙTCûV ô vujJLtptoç, x a l t 6 t s
vupuploç, t 6 t s v T jaT sû ao u a iv èv è x e lv a t ç v iq a T e ù a o u a iv . » ( M t 0 I X , 1 5 ).
raïç ^ptèpaiç. »(Lc., V, 34*35)*
Solution de quelques difficultés 81

jours de joie n’aurait-elle pas repris les paroles de l’évangile? Les


amis de l’Époux ne peuvent pas jeûner en ce temps-là, car l’Époux est
avec eux.
Chez les chrétiens orthodoxes d’Afrique, au IIe siècle, la pratique
du jeûne s’inspirait directement de ce texte biblique. Tertullien en est
le témoin dans un de ses traités de la période montaniste, lorsqu’il
reproche aux «psychiques », c’est-à-dire aux catholiques, de ne jeûner
que lorsque l’Époux est absent :
« Ils pensent que, dans l’évangile, ont été fixés pour le jeûne d’une
manière certaine les jours pendant lesquels l’époux a été enlevé et que
ce sont désormais les seuls où il est légitime pour des chrétiens de jeûner,
pu isq u ’ont été abolies les vieilleries de la L o i et des Prophètes \ »

Il s’agit très probablement des deux jours qui précèdent


l’Eucharistie pascale. Il ne faudrait pas croire, cependant, que les
pratiques pénitentielles aient été réduites à ce point, dans l’Église des
premiers siècles.
« V o ici que je m ’accorde avec vous, écrit Tertullien lui-même
s’adressant aux « psychiques », lorsque vous jeûnez en dehors de la
P âque, en plus de ces jours où l ’époux a été enlevé, lorsque vous intro­
duisez les dem i-jeûnes des stations et lorsque, de temps en temps,
vous vous nourrissez de pain et d ’eau, au gré de chacun. Vous répondez
finalem ent que cela doit se faire d ’un propre m ouvement, non en vertu
d*un com m an d em en ta. »

C ’est au contraire d’une manière explicite, bien que son allusion


soit discrète, qu’Eusèbe de Césarée applique à la Cinquantaine pascale
le texte de saint Luc :
« C ’est donc à bon droit que dans les jours saints de la Pentecôte,
par figure du repos futur, nous réjouissons nos âmes et délassons nos
corps, com m e nous trouvant désormais réunis à l ’époux et ne pouvant
jeûner 8. »

Cette catéchèse n’a rien de commun avec les commentaires


allégoriques ou les exhortations édifiantes. L ’image évangélique des
1 T e r t u l l i e n , De Ieiunio, II, 2, C C Ser. lat. II, 1954, p. 1258 « Certe in euangelio
illos dies ieiuniis determinatos putant, in quibus ablatus est sponsus et hos esse iam
solos legitimos ieiuniorum christianoram abolitis legalibus et propheticis uetus-
tatibus. »
2 Ibid., X III, 1-2, p. 1271. « ... Ecce enim conuenio uos et praeter pascha
ieiunantes citra illos dies, quibus ablatus est sponsus, et stationum semiieiunia inter-
ponentes et uos interdum pane et aqua uictitantes, ut cuique uisum est. Denique
respondetis haec ex arbitrio agenda, non ex imperio. »
2 Eusèbe de C é sa rée , De Solemnitate Paschali, y, P G 24, c. 700. «EU6tù>ç
Æpa Iv xoctç tyjç àyÉaç nevTYjxoarYjç ^(xépaiç tyjv fiéXXouaav àvà7rauaiv StaypàipovTeç,
xàç <pi>xàç yavvéfieOa, x al t6 <xa>[xa 8tava7çaéo(iev, cbç #v aàTtp auvévre;, ^84
Ni>(i<p£ci>, x a l VYjaxeéeiv jri) Suvàpevot. »

N® 9151. — 6
82 L e temps de la joie

amis de l’époux ne vient pas se surajouter a posteriori à la pratique de


l’Église, pour en fournir une illustration littéraire et oratoire. Elle
fait partie des fondements mêmes de la célébration du mystère pascal.
C ’est vraiment parce que le Seigneur a souligné l’incompatibilité de
sa présence avec le jeûne de ses disciples que la Pentecôte a revêtu, dans
les communautés chrétiennes, l’aspect que révèle la tradition. Il ne
s’agit pas non plus d’une simple référence historique au temps que le
Christ a réellement passé avec ses disciples avant son ascension; la
présence de l’époux au milieu des siens est celle que réalise chaque
année la célébration liturgique de la glorification de Jésus : la partici­
pation sacramentelle à la Résurrection du Seigneur nous unit à lui par
des liens si étroits que nous vivons réellement des jours de noces où
le jeûne, en vertu des paroles mêmes de l’évangile, apparaîtrait presque
comme un manque de foi ou une sorte de contradiction.
« N ous ne jeûnons pas pendant la Pentecôte, écrit M axim e de T u rin ,
parce qu'en ces jours le Seigneur dem eure avec nous. N ou s ne jeûnons
pas, dis-je, lorsque le Seigneur est là, car il a d it lui-m êm e : « L es fils
de l ’époux peuvent-ils jeûner, tant que l'ép ou x est avec eu x ? » E n effet,
pourquoi le corps s'abstiendrait-il de nourriture quand l'âm e se refait de
la présence du Seigneur? Il ne peut être à jeun, celui qui est nourri de
la grâce du Sauveur, car la com pagnie du C h rist est en quelque sorte la
nourriture du chrétien. N ous sommes donc restaurés, pendant la
Pentecôte, puisque le Seigneur vit avec nous. L orsqu ’après ces jours-là
il monte au ciel, nous jeûnons de nouveau com m e l'a dit le même
Sauveur : « D es jours viendront où l'épou x sera enlevé et alors ils
jeûneront en ces jours-là. » E n effet, lorsque le C hrist m onte au ciel
et est arraché à nos regards nous souffrons non de la faim corporelle,
mais de la faim de l ’am our *. »

Comme le montre ce texte, une application plus précise des


paroles de l’évangile à la célébration de la Pentecôte suppose une
reprise du jeûne dès que l’Époux a été enlevé à ses amis. Lorsqu’on
s’est préoccupé d’une fidélité plus grande à la chronologie des Actes
des Apôtres, cela devait soulever la question que rapporte Cassien et

1 M axim e de T u r in , Hom., X L I V , 2 éd. A . M u tz e n b e ch e r (C C , séries


lat. X X II), 1962, p. 178-179 (PL 57, c. 372). «Non igitur ieiunamus in quin-
quagesima, quia in his diebus nobiscum dominus conmoratur. Non, inquam,
ieiunamus praesente domino, quia ipse ait : Numquid possunt fili sponsi ieiunare,
quamdiu cum illis est sponsus? Cur enim abstineatur corpus a cibo, cum anima
praesentia domini saginatur? Non potest enim esse ieiunus qui reficitur gratia salua-
toris; societas enim Christi quodammodo esca est christiani. Reficimur ergo in
quinquagcnsima nobiscum domino conuersante. Cum autem post hos dies ascendit ad
caelum, iteruin ieiunamus, sicut ait idem saluator dicens : Venient autem dies, cum
auferetur ab eis sponsus; et tune ieiunabunt in illis diebus. Cum enim Christus
ascendit ad caelum et nostris aufertur obtutibus, famem patimur non corporis sed
amoris. »
Solution de quelques difficultés 83

dont nous avons déjà parlé : Pourquoi s’agit-il de toute la Cinquantaine,


puisque le Seigneur a quitté ses disciples dès le quarantième jour?
Si les générations antérieures étaient trop peu tournées vers une
liturgie tenant compte du déroulement historique des faits pour être
sensible à cette difficulté, il n’en fut plus de même pour ceux qui
allaient célébrer l’Ascension à son jour anniversaire. C’est ainsi que
la considération des exhortations de Jésus sur le temps de sa présence
parmi les hommes devait jouer un rôle primordial dans l’évolution de
la « Pentecôte ».

4. — GLORIFICATION DU CHRIST

ET DON DE L ’ ESPRIT DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

Nous voici donc amenés à une double conviction dont il faut bien
comprendre qu’elle n’a rien de contradictoire. D’une part, ce n’est pas
pour pouvoir commémorer les événements rapportés par l’Écriture
que les chrétiens des premiers siècles lisaient le Nouveau Testament.
D ’autre part, la célébration de la Cinquantaine est tout entière nourrie
des textes scripturaires, regardés comme la Parole de Dieu se réalisant
dans l’ «aujourd’hui » de la liturgie.il importe par conséquent que nous
regardions de plus près les pages de la Bible qui ont été la source dont
a jailli la «Pentecôte » nouvelle.
Ce qui frappe tout d’abord, c’est que l’effusion de l’Esprit
apparaît comme étroitement liée à la glorification du Sauveur,
manifestée surtout par son ascension vers le Père; elle en est comme le
corollaire immédiat : «Il n’y avait pas encore d’Esprit, car Jésus
n’avait pas été glorifié » (Jn., VII 39), « Si je ne m’en vais pas, le
Consolateur ne viendra pas à vous; si je m’en vais, je vous l’enverrai. »
(Jn., XVI, 7). Il faut encore citer ce verset du discours de Pierre, le
jour de la Pentecôte : « Une fois élevé à la droite de Dieu et mis par
son Père en possession du Saint-Esprit, il (Jésus) est l’auteur de ces
effusions que vous êtes en train de voir et d’entendre » (Act., II, 33).
Le don de l’Esprit est donc inséparable de l’exaltation du Seigneur
comme constituant ensemble l’achèvement de l’œuvre rédemptrice et
l’inauguration de l’ère nouvelle qui prépare la Parousie.
Mais une difficulté surgit des textes du Nouveau Testament, à
propos de la date de l’ascension. Les synoptiques, en effet, semblent
la placer au soir de la résurrection *. Saint Jean nous montre même le
Seigneur donnant alors l’Esprit a ses apôtres : «Il souffla sur eux et
leur dit : Recevez le Saint-Esprit... » (jn., XX, 22), ce qui suppose

1 M e., X V I, 19} Le., X X IV , 50-51.


84 L e temps de la joie

réalisées, selon la théologie johannique se dégageant des textes que nous


avons cités, les paroles du Christ à Marie de Magdala : «Ne me retiens
pas ainsi, car je ne suis pas encore monté vers le Père; mais va trouver
mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers
mon Dieu et votre Dieu » (Jn., XX, 17). Le retour du Seigneur au
ciel, bien que distinct de sa résurrection, aurait eu lieu peu de temps
après, dans la même journée. Seuls, les Actes des Apôtres, où saint Luc
semble contredire lui-même les indications qu’il donnait dans son
évangile, mettent un intervalle de quarante jours avant l’ascension et
de cinquante avant l’envoi du Paraclet. Il est possible que la première
de ces deux présentations ne soit qu’un exposé résumé et condensé
des événements que la seconde relaterait avec plus de détails et confor­
mément à leur chronologie réelle. Il semble difficile d’assimiler,
cependant, le don de l’Esprit, tel qu’il est rapporté au chapitre XX de
saint Jean, à la théophanie de la Pentecôte. D ’autre part si les Actes
s’inspirent d’une typologie qui gouverne leur présentation des faits
(symbolisme du nombre 40, évoquant les épisodes de Moïse et d’Élie,
etc...), il ne semble pas qu’on puisse nier l’historicité des événements
dont ils parlent. Ce n’est pas ici le lieu de traiter d’une question bien
étudiée par les exégètes1 et il suffit de dire que leurs conclusions vont
en général dans ce sens.
Après sa résurrection — tous les textes concordent sur ce point —
le Seigneur s’est manifesté aux hommes par diverses apparitionsa.
Chacune d’elles peut en quelque sorte être considérée comme une
ascension, puisqu’elle se termine par un départ du Christ qui disparaît
aux yeux de ses disciples. Il est difficile d’imaginer que, dans l’inter­
valle qui les sépare — si tant est que ces notions temporelles aient
encore un sens, quand il s’agit d’un corps glorieux — , Jésus n’est pas
déjà dans la gloire du Père. L ’événement du Mont des Oliviers n’est au
fond que la dernière de ces apparitions, où le caractère de clôture de
la mission du Christ sur la terre se manifeste dans une théophanie
dont la nuée est un élément essentiel, comme celle qui arracha le
prophète Élie aux regards d’Élisée (II Rois, II, 11). Ce miracle met en
lumière la glorification de Jésus dans le ciel où il est «assis à la droite
de Dieu». De même, c’est tout au long du livre des Actes que
l’Esprit-Saint descend sur les hommes ou sur les Communautés qui
adhèrent à la foi. On peut donc dire, semble-t-il, que Jn., XX, 22 et le
récit de la Pentecôte ne sont que des cas particuliers, des épisodes

1 Cf. V . L a r ra n a g a , op. cit.; U . H o lz m e is te r, Der Tag der Himmeljdhrt des


Herrn, dans Z K T 55 (1931), p. 44-82; P. B e n o it, U Ascension, dans Rev. Biblique 56
1049, P. 161-203 et Exégèse et Théologie, Paris, 1 9 6 1 ,1 . 1, p. 393*398.
* «C f. I Cor., X V , 4-8.
Solution de quelques difficultés 85

choisis en raison de leur importance, de cette effusion presque


continuelle de l’Esprit. C ’est le pouvoir des clefs et la mission de
l’Église à ses origines qui sont accompagnés d’une présence toute
particulière de l’Esprit sanctificateur. La présentation différente, en
saint Jean et en saint Luc, des faits qui suivirent la Pâque est sans doute
un indice du peu d’importance qu’ils attachaient à une chronologie
précise et il semble — nous l’avons vu — que les générations suivantes
n’y ont pas prêté une attention plus grande que les évangélistes eux-
mêmes. Il ne s’agit donc pas d’opposer deux témoignages qui seraient
contradictoires, mais plutôt d’étudier deux traditions insistant chacune
sur un des aspects du mystère rédempteur, pour des motifs théologiques
ou typologiques.

5. — DEUX TRADITIONS BIBLIQUES


DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

G. Kretschmar, dans un article fort bien documentéx, a essayé


d’identifier et d’approfondir ces courants divers qui s’expriment dans le
Nouveau Testament et se trouvent à l’origine de la fête chrétienne de
la Pentecôte. L ’une des deux traditions est à son avis représentée
par le chapitre XX de saint Jean et le discours de Pierre, dans les
Actes des Apôtres (II, 23 et suivants), qui se réfère à la royauté messia­
nique du Christ recevant l’immortalité promise à David et siégeant à
la droite de Dieu. A ces deux témoignages il faut joindre celui de
VÊpître aux Éphêsiens (IV, 7-12) qui présente l’unité réalisée dans
l’Église comme une harmonie de vocations différentes, puisque à chacun
de nous la grâce a été donnée selon la diversité des dons du Christ.
Cette distribution des bienfaits du Sauveur apparaît comme un fruit
de son Ascension et le texte se réfère, à ce propos, à un verset
psalmique : «Il monta dans les hauteurs, emmenant la foule des
captifs, il donna des présents aux hommes2. » Mais le texte de cette
citation diffère de l’original. La version des Septante, comme l’hébreu,
donne en effet une autre leçon : «... Tu as reçu des présents en
l’homme... a. » Saint Paul s’inspire ici d’une tradition rabbinique
selon laquelle ces mots de l’Écriture étaient appliqués à Moïse : «Tu
es monté sur la hauteur, écrit le Targum sur les Psaumes, tu as pris

1 G . K r e ts c h m a r, Himmelfahrt und Pfingsten, dans Zeitschrift für Kirchenges-


chichte, Vierte Folge IV , L X V I Band (1954-1955) Heft 3, p. 209-253.
* ’Avapàç elç fjxpwcXtixrev atxjxaXcoatav, x al ëSoxev Séptaxa toïç àvOpciJtotç
» Ps. l x v i i (Vuig.), 19. t n ç a QiDria nrij?b ■atf n 'a tf oV iaV n 'V ?
L X X : àvéprjç elç èXapeç S6(xaxa iv àvGpcbrap.
86 Le temps de la joie

la Tora et tu l’as donnée en présent aux hommes. » Deux autres


passages du Talmud expliquent : Tu as reçu des présents pour les
hommes \ Cette pièce du psautier est un chant d’action de grâces
pour les victoires accomplies par Dieu en faveur d’Israël et les versets
19 et 20 rattachent à la conquête l’entrée du Seigneur en Sion. Le
butin apporté avec l’arche était destiné, en partie tout au moins, à
être distribué au peuple et c’est de la main même de Dieu, à qui
ils appartenaient par le droit de la victoire, que les hommes recevaient
ces présents. UÉpîtré aux Éphésiens, en une transposition typologique,
reprend le même texte à propos du Christ qui, selon l’expression du
discours de Pierre, «une fois élevé à la droite de Dieu, a été mis par
son Père en possession du Saint-Esprit » qu’il a communiqué à ses
disciples. Comme la montée de l’arche à Sion, celle de Jésus au ciel
est la manifestation d’un triomphe dont les fruits sont distribués au
peuple. Les paroles mêmes de YExode : « Et Moïse monta vers Dieu2»,
en présentant la marche vers le sommet du Sinaï comme une
ascension, posaient les fondements de ce rapprochement, souligné
encore par la mention de la nuée qui enveloppa le Seigneur au Mont
des Oliviers, comme le patriarche recevant la Tora (Act., I, 9; Ex.,
XIX, 9). L ’iconographie chrétienne des IVe et Ve siècles, qui représente
les deux événements d’une manière toute semblable, montre combien
cette typologie était alors devenue familière *. Le chapitre XX de
saint Jean et le discours de saint Pierre présentent nettement l’envoi de
l’Esprit comme un don du Christ glorifié, conformément à YÉpître aux
Éphésiens. Or ces livres du Nouveau Testament, remarque Kretschmar,
sont ceux qui ont la plus grande parenté avec les écrits de la secte
de Qûmran4. La tradition qu’ils représentent peut avoir établi le lien
entre la fête juive des semaines, commémorant la théophanie du Sinaï,
et la Pentecôte chrétienne, considérée comme l’ascension du nouveau
Moïse dans la gloire du Père, pour « être mis en possession de l’Esprit-
Saint.» C ’est ainsi que, dans certaines communautés, la Pentecôte

* H. L . S t r a c k et P. B ille r b e c k , Kommentar zur neuen Testament aus Talmud


und Midrasch III, München, 1954, p. 596-598.
* Ex.,9 xix, 3. rrn-VRïi
’ J V »T
b »V n*?y
T T

* G . K re ts c h m a r publie dans son article des planches hors-texte, qui


permettent de comparer l’iconographie de l’Ascension et celle du Sinaï. On trouvera,
dans F. C a b r o l, D A C L , art. Ascension, t. I, c. 2929, la reproduction du dyptique de
Munich (fin IVe s.) et on pourra avoir une idée de l’iconographie du don de la Loi
d’après la miniature de Cosmas Indicopleutes, reproduite par H. L e c le r c q , D A C L ,
art. Moïse, t. X I, c. 1656.
4 C f : K . G . K u h n , Der Epheserbrief im Lichte der Qumrantexte, dans New T es­
tament Studies 7 (1960-1961), p. 334-346, approuvé par P. B e n o it, Qumram et le nou­
veau Testament, ibid. p. 287.
Solution de quelques difficultés 87

aurait trouvé sa signification, sous l’influence de la fête du renouvel­


lement de l’Alliance, dans la typologie Moïse-Christ, mettant l’accent
sur l’ascension du Sauveur.
La seconde tradition, représentée par le récit du chapitre II des
Actes, est centrée sur le caractère universel et missionnaire de la
communauté fondée par le Seigneur. Elle s’exprime tout particuliè­
rement, dans le texte de saint Luc, par l’ambiguïté voulue du mot
YXôktctoci. Désignant la forme des flammes qui manifestent la venue de
l’Esprit, ce terme s’applique aussi au miracle qui fit parler les apôtres
en langues étrangères. Ce fait n’est pas évoqué par saint Jean, et le
discours de Pierre n’en parle que par le truchement de la citation
biblique qui l’introduit. C’est peut-être à Antioche, la première
Église de la Gentilité, que l’auteur a puisé ses sources, mais c’est
l’élaboration littéraire qu’il en a faite qui donne au texte son orientation
précise. La Pentecôte y apparaît comme l’avènement de la c o m m u n au té
messianique annoncée par les prophètes. Saint Pierre rappelle les
paroles de Joël et en proclame la réalisation : « Je répandrai mon esprit
sur toute chair... » Ce passage est une description apocalyptique des
temps eschatologiques « Tous ceux qui invoqueront le nom du
Seigneur, y lisons-nous au-delà de la citation des Actes, seront sauvés,
car sur le Mont Sion il y aura des rescapés, comme l’a dit le Seigneur,
et à Jérusalem des survivants que le Seigneur appelle » (Joël, III, 5)-
La ville sainte est le lieu du rassemblement de tous ceux qui ont été
dispersés. La place accordée à l’énumération des peuples représentés,
lors de la Pentecôte, rejoint ce thème fondamental de l’espérance
d’Israël : il y avait «des Parthes, des Mèdes, des Élamites, des gens de
la Mésopotamie, de la Judée, de la Cappadoce, du Pont, de l’Asie,
de la Phrygie, de la Pamphylie, de l’Égypte et de la Lybie Cyrénaïque,
et des étrangers venus de Rome, des Juifs et des prosélytes, des Crétois
et des Arabes» (Act., II, 9-11). C’est la foi au Christ ressuscité qui
opère cette unité spirituelle des nations et met un sceau à toute la vie
religieuse de l’Ancien Testament.
Le phénomène de la glossolalie mentionné par saint Luc a donné
lieu aux explications les plus fantaisistes, telle celle des apocryphes,
d’après laquelle chaque apôtre se voit attribué le terrain de son apostolat
selon l’idiome qu’il se met à parler K Mais ce n’est là qu’une manière
de comprendre cet événement universaliste qui destine l’Église, au
moment où elle naît, à se répandre sur toute la terre. «Vous serez
revêtus de force, avait affirmé le Christ, quand l’Esprit-Saint sera
descendu sur vous et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute

1 Cf. Doctrina Apostolorum, infra, p. 134-135.


88 Le temps de la joie

la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités du monde » (Act., 1, 8).


La diversité des langues, qui n’était pas nécessaire pour se faire
comprendre des Juifs venus en pèlerinage dans la ville sainte, se
présente comme le signe et 1’annonce de la prédication évangélique
aux nations païennes, dont témoigne la suite du livre des Actes : «Quelle
ne fut pas la stupéfaction des fidèles circoncis, qui étaient venus avec
Pierre, de voir le Saint-Esprit répandre également ses dons sur les
Gentils. Car ils les entendaient parler en langues et glorifier Dieu»
(Act., X, 45-46).
Kretschmar se demande s’il ne faudrait pas voir un lien entre
certaines légendes du Judaïsme tardif et le récit du chapitre II des
Actes. En effet, la voix de Dieu au Sinaï, selon les commentaires
rabbiniques du 11e et du 111e siècles de notre ère, aurait retenti sur
toute la terre, dans les langues des soixante-dix peuples du monde l.
Dans le chapitre XIX de l’Exode, le tonnerre qui accompagne la
manifestation du Seigneur est désigné par le mot bip, qui signifie
«voix », comme dans le psaume 28, qui lui attribue sept effets \
D ’autre part, Ex., XX, 18, emploie le terme m n, qui veut dire «voir »en
un sens plus général, si bien que l’exégèse juive a pu lire : «Tout le
peuple a vu la voix de Dieu, les éclairs et le son des trompettes », ce
que Rabbi Akuba (+ 135 ap. J.-C.) justifie par le verset 7 du psaume
cité : « La voix du Seigneur fait jaillir des traits de feu. » Le même
texte de l'Exode désigne les éclairs par le mot D’TB1?, qui signifie
«flambeaux » et on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec
YApocalypse : «Du trône sortaient des éclairs, des voix et des tonnerres;
et sept flambeaux ardents en face du trône, qui sont les sept esprits
de Dieu » (Apoc., IV, 5). En tout cas, le feu du ciel tombant sur la tête
de ceux qui lisent ou expliquent la Tora constitue un thème courant
des commentaires rabbiniques s.
Deux conclusions essentielles semblent donc se dégager de cette
étude. D’une part, on ne pourrait nier une certaine continuité entre la
tradition juive du Sinaï et la théologie du Saint-Esprit. Sous l’influence
de la spiritualité dont témoignent les sectes de la Mer Morte, la solen­

1 H. L . S t r a c k et P. B ille r b e c k , op. cit., II, 1924, p. 604-605; cf. aussi :


E . F le g , Moïse raconté par les sages, Paris, A lbin M ichel, 1956, p. 81.
* Ps. X X V III (Vulg.) « La voix du Seigneur gronde sur les eaux, la voix du
Seigneur est puissante, la voix du Seigneur est majestueuse, la voix du Seigneur brise les
cèdres..., la voix du Seigneur fait jaillir des traits de feu, la voix du Seigneur fait
trembler le désert..., la voix du Seigneur dépouille les cèdres, elle dénude les forêts, t
* H. L . S t r a c k et P. B ille r b e c k , op. cit.> p. 603-604. Notons que Philon
lui-même remarque, à propos de la théophanie du Sinaï : « D u milieu du feu qui
coulait du ciel, une voix se fit entendre à leur étonnement, car la flamme devint une
parole articulée dans le langage familier aux auditeurs et ce qui était dit était tellement
clair et distinct qu’ils semblaient plutôt le voir que Pentendre » (De Decalogo, 46-47)*
Solution de quelques difficultés 89

nité nouvelle se rattacherait à la théophanie et à l’alliance de YExode


célébrées en Israël le cinquantième jour après la Pâque. D’autre part,
le Nouveau Testament et les premières générations chrétiennes auraient
envisagé ces perspectives selon des lignes de pensée différentes, qui
expliqueraient les diverses manières de comprendre la TCVT/)xo<TTrj.
C ’est en Palestine, pense Kretschmar, à partir de la typologie Moïse-
Christ, que l’accent aurait été placé sur l’ascension du Seigneur,
considérée comme l’événement qui fonde l’Église. Dans une autre
direction, saint Luc, peut-être à Antioche, aurait mis en lumière le
fait que le Paraclet n’a pas été donné seulement aux apôtres, mais à
toute la communauté, pour le temps qui la sépare de la Parousie :
partout où un homme s’approche du baptême, il reçoit le même
Esprit et l’on voit se renouveler le miracle des langues de la Pentecôte
hiérosolymitaine; les douze sont les dépositaires d’un message mission­
naire destiné à se répandre jusqu’aux extrémités de la terre.
Nous devons donc essayer de nous prononcer successivement sur
chacune de ces deux conclusions, sans oublier que toutes ces réflexions
— le théologien allemand lui-même tient à le souligner — comportent
une bonne part d’hypothèse.

6. — DE LA PENTECÔTE JUIVE

A LA PENTECÔTE CHRÉTIENNE

Nous avons pu constater, dans les pages de saint Luc, de saint Jean
ou de saint Paul qui ont servi de base à la tradition chrétienne de la
TOV'npccxn-if), plusieurs éléments qui semblent autant d’allusions à
l’alliance du Sinaï. Ce rapprochement n’est jamais exprimé de manière
explicite par les auteurs inspirés, mais il semble difficile de nier qu’ils
aient eu présentes à l’esprit, en rédigeant leur texte, des idées courantes
dans le milieu où ils vivaient. Nous savons, par ailleurs, que les mots
de l’Écriture sont rarement de simples dénominations; ils s’entourent
en général d’un halo d’évocation et de symbolisme servant de véhicule
aux thèmes bibliques qui s’étendent de l’Ancien sur le Nouveau
Testament. Dans ces conditions, peut-on encore penser que la solennité
chrétienne ne doit rien à celle d’Israël, sauf son nom, qui vient de
l’occurrence (qu’on pourrait penser fortuite) de la venue du Paraclet à
la date de la Pentecôte juive?
Sans doute faut-il souligner le profond hiatus qui sépare deux
conceptions absolument différentes de la célébration liturgique. La
Cinquantaine est trop différente du rite d’action de grâces pour la
moisson ou du cérémonial de renouvellement de l’Alliance pour qu’elle
90 Le temps de la joie

soit due à une influence directe de l’Ancien Testament. Elle s’oppose


à ces institutions et elle les transcende par sa forme, celle d’un seul
« grand dimanche », et surtout par son objet, puisqu’elle exprime un
mystère propre, celui de la glorification du Seigneur et du don de
l’Esprit. Ce ne serait pas exagérer que de dire qu’il n’y a aucune
commune mesure entre ce qui appartient au domaine des figures et
des ombres, et ce qui est le commencement de la réalisation du Royaume
eschatologique.
Toutefois, si l’événement du cinquantième jour n’est pas présenté,
chez saint Luc, comme la proclamation de la nouvelle Loi, l’Église,
à qui il donne naissance est à vrai dire, selon Schmitt, «l’achèvement
de l’ancienne alliance au désert, le terme de l’œuvre salvifique inaugurée
durant l’Exode. En un mot, elle est l’ancien «peuple » restauré, voire
sublimé, sur le plan spirituel. Selon le vocabulaire deutéronomique,
valorisé dans ce sens par les auteurs du récit par exemple de la
Pentecôte, elle représente l’événement suprême dans la série des
«hauts faits », mirabilia accomplis par Dieu au profit de son peuple1. »
Le récit des Actes semble suggérer un rapprochement entre l’assemblée
du désert et la communauté messianique de la Pentecôte. Le terme
même de Tcevmjxocrnj marque une continuité, et la tradition chrétienne,'
quels que soient les courants de pensée qui l’ont sillonnée, en revient
toujours aux sources qui ont déjà inspiré les fidèles de la Synagogue,
notamment lorsqu’ils célébraient la fête des semaines. Tout cela
empêche de considérer comme une coïncidence fortuite la manifestation
du Paraclet à la date même où certains Juifs commémoraient la théo-
phanie du Sinaï. C’est ce que souligne saint Jérôme dans sa Lettre
à Fabiola :
« Chiffrons le nom bre et nous trouverons que c ’est le cinquantième
jour après la sortie d ’É gypte que la L o i fu t donnée sur le som m et du
M o n t Sinaï. C ’est pour cela que se célèbre la solennité de la Pentecôte
et que, plus tard, le m ystère de l ’É vangile est achevé par la descente
d u Saint-Esprit. A in si, ch ez l’ ancien peu ple, c ’est le cinquantièm e jour,
dans le vrai jubilé, dans la véritable année de la rém ission, quand les
cinq cent cinquante deniers furent vraim ent abandonnés aux débiteurs,
que la L o i fu t prom ulguée. D e m êm e sur les apôtres et leurs compagnons
rassemblés au nom bre de cent vin gt (qui est celui des années de M oïse),
l’E sprit-Saint descendit et, les langues s’ étant partagées entre les croyants,
le m onde entier fu t rem pli par la prédication évangélique *. »

1 Cf. J. S c h m itt, L'Église de Jérusalem ou la «Restauration d’ Israël », d’après


les cinq premiers chapitres des Actes, dans RevSR 27 (1953), p. 209-218.
* S. Jérôm e, Epist. L X X V I I I , ad Fabiolam, xii, éd. et traduct. J. L a b o u r t,
Paris, Belles Lettres, IV , X954, p. 67. « Supputemus numerum et inueniemus quin­
quagesimo die egressionis Israhel ex Aegypto in uertice montis Sinai legem datam.
Unde et Pentecostes celebratur sollemnitas et postea euangelii sacramentum Spiritus
Solution de quelques difficultés 91

Cette sorte d’enracinement de la Pentecôte nouvelle dans la


tradition juive du Sinaï a amené la catéchèse chrétienne à mettre en
parallèle la Loi et l’Esprit, comme les manifestations de l’économie
du salut dans les deux Testaments. Cette idée se trouve en germe
dans l’évangile et saint Paul s’en inspire plusieurs fois dans ses épîtres.
Nous la retrouverons parmi les thèmes principaux de la prédication
chrétienne du cinquantième jour après Pâques.

7. — LES DEUX TRADITIONS ET LA FÊTE


DE LA PENTECÔTE.
LE SYMBOLISME DE L’ OFFRANDE DES PRÉMICES

Kretschmar ne se contente pas de souligner le lien de la fête


chrétienne' avec la tradition juive; il attribue aux deux traditions
bibliques qu’il analyse les divergences que nous constaterons, par
la suite, entre les diverses conceptions de la Pentecôte. Sans souscrire
aux théories qu’il préconise sur l’origine des textes du Nouveau
Testament et leur reconnaissance dans le canon de l’Église, nous
pouvons trouver dans son étude, qui reste remarquable à bien des
égards, une. explication satisfaisante de l’évolution différente de la
solennité selon les régions.
Il importe cependant d’apporter quelques nuances aux hypothèses
du théologien allemand. Celui-ci se réfère à la manière dont a été
compris le cinquantième jour après Pâques, lorsqu’on a commencé
à le soienniser, comme nous le verrons dans la seconde partie de cet
ouvrage, et il semble avoir négligé de considérer la Cinquantaine
«monolithique», telle qu’elle nous est apparue jusqu’à maintenant.
A l’époque où le laetissimum spatium se trouve attesté, un et partout
semblable dans l’ensemble de la Catholica, on ne peut guère parler
de deux conceptions différentes se partageant les diverses communautés.
Tout au plus peut-on remarqùer certaines nuances dans l’éclairage
que l’on donne au «grand dimanche ».
En effet, si la tcvttjxocjty) est connue dans tout le monde chrétien
et si elle célèbre dans son ensemble tout le mystère rédempteur,
celui-ci est assez riche pour qu’on ait pu insister plus particulièrement,
selon les cas, sur tel ou tel de ses aspects. Nous avons déjà remarqué

Sancti dcscensione conpletur : ut sicut priori populo quinquagesima die, uero iubilaeo,
et uero anno remissionis, et ueris quinquaginta et quingentis denariis, qui debitoribus
dimittuntur, lex data est : ad apostolos quoque, et qui cum eis erant, in centum
uiginti Mosaicae aetatis numéro, constitutis, descendent Spiritus Sanctus, et diuisis
linguis credentium, totus euangelica praedicatione mundus expletus sit. » Cf. aussi :
A m b ro sia ste r, infra, p. 121.
92 Le temps de la joie

que tous les auteurs ne mettent pas en relief le même élément de la


solennité, sans cependant qu’ils en excluent aucun. Les uns parlent
surtout de la résurrection ou du don de l’Esprit, les autres de l’ascension
ou du retour du Seigneur* Il est infiniment vraisemblable que ces
sensibilités différentes s’expliquent par des courants de pensée variant
selon les personnes et plus probablement selon les Églises. Nous
retrouverons d’ailleurs ces «spiritualités» diverses dans la suite de
notre recherche, mais peut-être pouvons-nous en voir des indices
dans la manière dont l’exégèse spirituelle a exploité les prescriptions
juives concernant le rituel de la fête des semaines.
On ne sera pas étonné de trouver chez Origène, qui se complaît
dans les commentaires allégoriques de l’Écriture, une interprétation
symbolique de l’offrande des prémices prescrite pour la Pentecôte
d’Israël :
« Après cela (la fête des A zym es), écrit-il dans un e Homélie sur les
Nombres, vient la sixièm e fête qui est appelée fête des prém ices; on y
offre les prémices des nouvelles récoltes. Q uand le cham p a été ense­
mencé, bien travaillé et que la moisson est m ûre, dans cette perfection
des fruits de la terre, on célèbre une fête du Seigneur. S i donc tu veux
toi aussi célébrer avec D ieu la fête des prém ices, veille à la manière
dont tu sèmes et au lieu où tu sèmes afin de pouvoir récolter des fruits
qui plaisent à D ieu et lui fassent célébrer une fête. O r tu ne pourras la
réaliser qu’en écoutant la parole de l’apôtre : « C elu i qui sème dans
l ’Esprit moissonnera dans l ’E sprit la V ie éternelle ». S i tu sèmes de cette
manière, si tu moissonnes de cette m anière, tu célébreras vraiment
la fête des prémices. C ’est pourquoi le prophète donne ce conseil :
« D éfrichez-vous des terres neuves et ne sem ez pas sur les épines. »
C elui qui «renouvelle» son cœur et « l’hom m e intérieur de jour en
jour », « défriche donc des terres neuves » et « ne sème pas sur les épines »,
mais sur «la bonne terre qui lui rendra trente, soixante, cent pour
un». T e l est celui qui «sèm e dans l ’E sprit». O r parm i «les fruits de
l ’E sprit » le prem ier est « la joie ». E t il est naturel de fêter les prémices
quand « on moissonne la joie »; surtout si l’on moissonne en m êm e temps
« la paix, la patience, la bonté, la douceur », si l ’on recueille les autres
fruits de l’E sprit, on célébrera très dignem ent pour le Seigneur la fête
des prémices 4. »

1 O rigè n e, In Numéros, 23, 8 ; P G 12, c. 753. « Post hanc sequitur sexta festivi-
tas, quae dicitur Novorum, id est, cum primitiae de novis fructibus offeruntur.
Ubi enim seminatus fuerit et diligenter excultus, atque ad maturitatem pervenerit
seges, tune in fructum perfectione festivitas Domini geritur. Si ergo et tu vis Novo­
rum diem festum agere cum Domino, vide quomodo semines, aut ubi seminas,
ut possis taies metere fructus, ex quibus laetari facias Deum et agere diem festum.
Quod aliter implere non poteris, nisi audias Apostolum dicentem : « Qui seminat in
spiritu, de spiritu metet vitam aeternam. » Si sic semines et sic metas, vere diem festum
âges Novorum. Propterea denique et propheta admonet dicens : Innovate vobis
novalia et nolite seminare super spinas. Qui ergo cor suum et interiorem hominem
Solution de quelques difficultés 93

Ce texte ne parle que par allusion de l’événement rapporté au


chapitre II des Actes, mais l’insistance avec laquelle il se réfère à la
moisson qui donne les fruits de l’Esprit-Saint manifeste assez sa
signification profonde : c’est la perspective eschatologique qui se
dessine dans la « célébration nouvelle» de la fête des prémices et qui
apparaît comme l’éclosion et le terme de la mâturation des grâces
que le Paraclet est venu répandre sur la terre. Celles-ci sont donc la
semence d’une récolte que constituera l’accomplissement de l’œuvre
du salut, lors du retour du Seigneur... Bien plus, elles en sont déjà
les premières gerbes, puisque «le jour de la Pentecôte..., l’Église des
apôtres a reçu les prémices de l’Esprit-Saint », comme le dit Origène,
dans un texte que nous avons déjà cité et qui s’inspire directement
du cérémonial de l’offrande contenu dans le Lêvitique (II, 14-16) \
Mais le mystère de l’ascension est aussi présent dans la pensée de
l’auteur qui, après avoir remarqué qu’il faut être grand-prêtre pour
accomplir ce rite, conclut, dans son Commentaire de saint Jean, citant
Hébr., IV, 14 : « Nous avons un grand-prêtre souverain qui a traversé
les deux, Jésus, le fils de D ieu2. » C ’est donc le retour du Sauveur
auprès de son Père qui nous a acquis ces premiers fruits de vie divine,
en attendant que son dernier avènement vienne engranger toute la
moisson.
Le même enseignement est repris par Eusèbe de Césarée, qui
souligne plus explicitement l’aspect communautaire et ecclésial de
l’appel des hommes au Royaume des deux.
« ...M o ïse d it : « D ès le jour où la faucille sera m ise à la moisson,
tu com m enceras à te com pter sept semaines, et tu offriras à D ieu de
n ouveaux pains des m oissons nouvelles. » Il signifiait par là, à la manière
prop hétiq ue, dans la m oisson l ’appel des nations, dans les pains nouveaux
les âmes offertes à D ie u par le m oyen du Christ, et les Églises de la
gentilité, à l ’occasion desquelles se célèbre en l ’honneur du D ieu très
b on la plus grande des fêtes. M oissonnés par la faucille spirituelle des
apôtres et rassem blés en un seul tout dans les Églises de la catholicité
com m e dans un e aire im m ense, réunis en corps par l ’acquisition d ’une
m êm e langue et préparés au sel par les enseignem ents qui proviennent

rénovât de die in diem, iste sibi innovât novalia, et non seminat super spinas, sed
super terram bonam, quae reddat ei fructum tricesimum, aut sexagesimum, aut
centesimum. Iste ergo est qui in spiritu seminat, et colligit fructum spiritus. Fructus
autem spiritus, primum omnium est gaudium. Et merito diem festum novorum
fructuum agit, qui gaudium m etit; praecipue si simul metat et pacem et patientiam
et bonitatem et mansuetudinem, aliosque horum similes fructus si colligat, dignissime
novorum fructuum festivitatem Domino aget * (trad. J. M e h a t , SC 29,1951, p. 45°)*
* C f. supra, p. 43.
* In Iohannem, éd. P reu sch bn , 1 ,2 , n (G S C IV) p. 5. «”Exo|zev dpx^P6*
p é y a v , S ie X ijX u O é T a t o ù ç o ù p a v o u ç , ’ I y jo o ü v r è v u l è v t o u O so ô . *
94 Le temps de la joie

des paroles divines, regénérés par l'e au et par le fe u d u Saint-Esprit,


nous sommes offerts à D ie u par le C h rist com m e des pains savoureux et
agréables l. »

L ’image est ici un peu différente de celle d’Origène : les fidèles


du Christ constituent eux-mêmes la moisson dont les apôtres sont les
ouvriers; la prédication de l’Évangile a rassemblé tous les peuples
et le baptême les a régénérés dans l’Esprit-Saint, à la manière sans
doute dont le feu purifiait les épis grillés dont parle le Lêvitique2,
et le Seigneur lui-même est le grand-prêtre qui introduit cette offrande
auprès de Dieu.
Pour Cyrille d’Alexandrie, Jésus est la première gerbe de
cette humanité rachetée par son sang. « Il est comme les prémices,
le premier de ceux qui sont introduits dans l’immortalité3 » et c'est
son ascension qui constitue l’oblation, le retour à Dieu de la créature,
en la personne du «premier-né d’un grand nombre de frères » (Rotn.,
VIII, 29). La même idée se retrouve dans une homélie de l’évêque
arien Maximin4, ainsi que chez saint Êpiphane :
« Après l'offrande de la Pâque, lisons-nous dans son traité sur les
hérésies, et avant trois jours, c'est-à-dire trois jours après l ’Agneau
Pascal, il est prescrit d'offrir une gerb e; c'était l ’im age de cette gerbe
bénie qui ressusciterait des m orts après le troisièm e jour, lorsque la
terre l’offrit, lorsque le C hrist lui-m êm e l ’en em porta par sa résurrection
du tombeau, lorsqu'il dem eura avec ses disciples quarante jours, et
lorsqu’il introduisit, à la fin de la Pentecôte, cette gerbe dans les cieux :
premier-né des prem iers-nés, prém ices saintes, gerbe m oissonnée en
M arie, faisceau rassem blé en D ie u , fru it du sein m aternel, prém ices
de la moisson 5. *

1 Eusêbe de C ésarée, De Solemnitate Paschali, P G 24, c. 700. « A èyei yoïîv


Mû>üo7j<r 'Àpxopévou aoo Spibravov è7r’<îcpi7)Tov, è^rà êpSojxàSaç àpiOprijcretç aeotUT#,
x al véouç àpTOuç èx véow àprijrcùv 7capaÔr)aeiç t <5 0 ecj>. 'E&'/jXou Sè àcpoc 7rpoq)7)Tixcp
TUTucp àp.r)TOV p.èv tô v êOvtov xXvjaiv, véouç $è écpTouç Tàç $tà XpicTou t $ 0 ecj>
TtpoaevTqveyptévaç ^uxàç, Tàç 8è èOvôW èxxXqalaç, èq>'alç êopT7] yeylaTT) tco
9iXav0pôj7T(ù 0 eo> auvTeXeiTar oÏTaïç twv à7rocT6X<ov Xoytxatç SpeTràvaiç OeplcOév-
Teç, xal &cmç> elç àXcoç Tàç àTcavTaxou yrjç 'ExxXrjolaç auvaxOévTeç u<p’£v, ôjxoqxovcj)
Te 8 ia 0 éaei îriaTecoç aoijjLaTOTronqOévTeç, x a l àXcl to ïç ânô tû v Oekov X6ywv
p.a0T)p.aotv è^apTUÔévTeç, Si’ vSotrôç Te x a l rcupèç àylou nveépaTOç àvayevvYjOèvTeç,
àpTOi Tp6<pi|ioi 7Tpoay)veïç xal àpecrrol t û 0 ea> Sià XpioToO 7rpoocpep6fi.eGa. »
8 Origène fait certainement allusion à ce texte (Lev.> II, 12-15), en particulier
lorsqu'il parle du sel dont on prépare l’oblation.
8 Cf. supray p. 70-71.
4 Cf. infra, p. 196.
6 S. Épiphane, Panonarion, 51, 31; éd. K . H o l l (G C S Epiphanius II), 1922,
p. 304-305. <‘MeTà yàp t6 Qüaat t£> Ilà c x a , eïaco Tpicov -?)pepcov, TOUTéaTi pieTà Tpeîç
Tjpépaç TOU7tpopàTOu,7rpocr£TaTTe t6 8pàyjta ela<pépecOat,ïva oyjpàvT)eùXoy7)|Aévov
Spàypa èyeipéfxevov èx w v vexp&v jxeTà Tpirîjv ■fjpipav, tt)ç ytjç aÔTè 7rpoo<pepoéo7)<;,
Solution de quelques difficultés 95

La mention des quarante jours et de la fin.de la Pentecôte pose


un problème sur lequel nous reviendronsx; ce qui nous intéresse en ce
moment, c’est que la première gerbe est constituée par l’humanité
du Seigneur né de la Vierge Marie; elle est offerte tout à la fois par la
terre qui restitue le corps du Ressuscité et par le Verbe de Dieu
lui-même qui avec sa nature humaine, introduit auprès du Père les
fidèles qu’il a rassemblés en lui, comme les épis dans un même faisceau.
Comme grand-prêtre ou comme premier fruit de la création
régénérée, le Christ Jésus est donc le seul médiateur qui nous fait
entrer dans le Royaume que vient construire l’Esprit-Saint répandu
sur l’assemblée du cénacle, au matin de la Pentecôte. Il y a plusieurs
manières d’appliquer à ce mystère l’allégorie que suggère le rituel
de l’Ancien Testament et, selon que les prémices symbolisent les dons
du Paraclet ou l’Homme-Dieu retournant vers son Père, nous pouvons
peut-être soupçonner deux orientations différentes de la tradition
chrétienne. Sans majorer cette opposition qui s’explique en partie
par des considérations d’ordre littéraire, notons que l’insistance peut
être plus ou moins grande sur l’un des aspects de cet unique mouvement
par lequel le Seigneur nous fait passer avec lui «de ce monde à son
Père ». Comme le dit saint Jean Chrysostome, il «a emporté nos
prémices dans les cieux et en a fait descendre l’Esprit-Saint2».
Il est donc incontestable que la sensibilité religieuse des auteurs
et des diverses communautés a joué un rôle dans leur conception de la
Pentecôte, mettant en lumière l’un ou l’autre élément du mystère
si riche de la rédemption du Christ. Il est aussi vraisemblable que ces
insistances divergentes plongent leurs racines dans des traditions
déjà en germe dans le Nouveau Testament. Mais il faut éviter une
simplification trop hâtive, à laquelle Kretschmar n’a peut-être pas
échappé. D ’après ce que nous verrons par la suite, on aurait plutôt
attribué à Eusèbe de Césarée une interprétation différente du
symbolisme de l’offrande des prémices. C’est qu’au fond il s’agit
seulement d’une question d’accent et, si nous avons là de précieux
indices de mentalités, qui seront fructueux pour notre recherche, nous
ne saurions, en ce domaine, trop nuancer nos jugements.

x a l auT O u txbxb 7ràXiv xopuÇoptèvou àTr’ a u T rjç èv Tfl à v a c r r à a e t [èx] t o u jx v ^ a T O Ç ,


x a l ptévovTOç a ù v t o l ç n aÛ 7}Tat<; T e a a a p à x o v T a ^(Jtépaç, x a l ctcI t $ TéXet TÎjç
ïïev ryjxo a rT T jç elatpépovTO ç aÛT& e lç T à è iro u p a v ia Tcj> I la T p l* x b 7tp c ù to t 6 x o v t ô v
TTpOTOTèxwv, aTrapxr] à y l a , x b S p à y ^ a , ô è&pàÇaTO arc b M a p la ç , f) àyxaX iaO etcya
èv 0 e $ , ô xap7r& ç t y jç x o iX la ç , 7) à 7ra p x ^ Tvjç #Xa> ».
1 Cf. infra, p. 137-138.
* Cf. infra, p. 186.
96 Le temps de la joie

Les liens entre la Pentecôte chrétienne et la fête juive des semaines


nous apparaissent donc comme un cas particulier de l’ensemble des
relations entre les deux Testaments. «N ’allez pas croire, a dit le Christ,
que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu
abolir, mais accomplir » (Mt., V, 17). Cela n’enlève rien à la rigueur des
oppositions qui se répètent dans la suite du Discours sur la Montagne :
«Vous avez appris... Eh bien, moi je vous dis... » Les premiers disciples
ont eu certainement très fortement conscience de ce qu’avait d’unique
et d’incomparablement nouveau le message de l’Évangile et cela s’est
exprimé dans le culte par la célébration du dimanche, puis par celle
de la Cinquantaine, bien différentes des rites familiers aux Juifs.
Mais il est impossible de douter que, dans la Parole de Jésus, ce sont
les «promesses » qui s’accomplissent et cela aussi apparaît dans la
liturgie. La 7tev-n)xo<jTY), si originale soit-elle, doit énormément à la
conception que se faisait Israël de la fête des semaines et à la manière
dont était vécue cette solennité, surtout dans les communautés particu­
lièrement ferventes où on la rattachait à l’alliance du Sinaïl. Au fonds
plutôt que d’une rupture, il s’agit d’un dépassement et d’une sublima,
tion. Cela suffit à expliquer l’usage du même terme pour désigner les
deux institutions et pour comprendre que la liturgie ait puisé dans les
Actes des Apôtres bien plus un esprit, une manière de vivre ce passage
de l’alliance de Moïse à celle de Jésus, qu’un ensemble de ren­
seignements chronologiques ou historiques qui seraient peut-être
restés à la superficie des réalités spirituelles et aurait engendré un corps
sans âme, tout à l’opposé des enseignements du Maître : « Ce n’est pa-
en me disant « Seigneur, Seigneur » qu’on entrera dans le Royaume
des Cieux » (Mt., VII, 21).

1 Cf. I. E lb o g e n , Die Feier der drei Wahlfahrtsfeste im zweiten Tempel, dans


Sechsuttdvierzigster Bericht der Hochsschule ftir die Wissenschaft des Judentums in
Berlin, 1929, p. 25-48.
CHAPITRE V

LES SURVIVANCES TARDIVES


DE L A CINQUANTAINE

Quelle que soit la grandeur et la beauté de la Cinquantaine


p r i m i tiv e ., nous savons bien qu’il n’en reste pas grand-chose dans la
pratique actuelle de l’Église et nous aurons à suivre, au cours de
l’histoire, les vicissitudes de cette institution. Cependant, plusieurs
éléments de la célébration de la «Pentecôte» ont survécu à sa
disparition pendant plusieurs siècles et quelques-uns subsistent encore
dans l’un ou l’autre des rites liturgiques pratiqués de nos jours. Nous
retrouverons, au cours de notre étude, les principales de ces survivances,
mais il nous a semblé bon d’en faire l’inventaire à la fin de cette première
partie, afin de mieux comprendre leur lien organique avec la solennité
des sept semaines qui laissera ainsi des traces parfois importantes
dans la mentalité générale des fidèles.

I. — LA «LE CTIO CO N TIN U A» DES ACTES DES APÔTRES

En parcourant le IlevTY)xocrràptov du rite byzantin actuel, on est


frappé par la place qu’y tient la lecture des Actes des Apôtres. A la
«Liturgie » du jour de Pâques, on proclame les premiers versets de ce
livre qui va se retrouver à toutes les messes de la Cinquantaine. On ne
lit pas tout le texte de saint Luc, mais les péricopes, que ce soit le
dimanche ou en semaine, se suivent selon l’ordre des chapitres
à deux exceptions près : huit jours après la Résurrection, le dimanche
de saint Thomas, on lit Act., V, 12-20, qui vient interrompre la suite
du chapitre III que l’on reprend le lendemain, et, le mercredi de la
quatrième semaine, considéré comme la Mi-Pentecôte, vient insérer
la proclamation de Act., XIV, 6-17 au milieu du chapitre X.
Il faut ajouter Act., II, 1-11 qui est réservé à la Pentecôte et Act., I,
1-2 qui est attribué à l’Ascension et constitue un doublet avec les
lectures des deux premiers jours de la Cinquantaine. Aux fêtes
des saints, la Parole de Dieu n’est pas nécessairement annoncée
dans le même livre, mais il existe une messe des martyrs au Temps
98 Le temps de la joie

pascal avec Act., XII, 1-12, comme le samedi avant le dimanche de la


Samaritaine (cinquième dimanche après Pâques).
Une telle organisation ne peut guère dissimuler l’ordonnance
primitive consistant dans une lectio continua dont nous retrouvons
d’ailleurs les traces dans de nombreuses listes de péricopes. Ainsi,
le début des Actes des Apôtres est attribué au premier jour de la
uevT7)xoaTY) dans le Lectionnaire arménien de Jérusalem (milieu du
Ve siècle) et dans le Kanonarion géorgien, qui donnent Act., I, 1-14
comme « épître » de la «Liturgie » de l’aurore de Pâques, à la basilique
constantinienne1 comme dans le Missel de Bobbio qui fait proclamer
Act., 1 , 1-18 à la Missa primum die Paschaei. Par ailleurs, un assez
grand nombre de lectionnaires indiquent des passages du même livre
pour certains joins du Temps pascal8.
Il semble donc que la lecture des Actes, durant la Cinquantaine,
soit une tradition assez caractéristique de cette solennité. C’est ce
que confirme saint Augustin : Ipse liber, écrit-il dans le Sermon 515,
incipit legi a Dominico Paschae, sicut se consuetudo habet Ecclesiae 4.
Saint Jean Chrysostome, dans une homélie prononcée à Antioche
en 388, présente cet usage comme transmis par les Anciens; il éprouve
en effet le besoin de le justifier :
« Ce qui me reste à dire, c’est pourquoi nos pères ont prescrit la
lecture des Actes pendant la Pentecôte ‘. »

Il serait plus logique, poursuit Chrysostome, de ne lire ce livre


qu’après la Cinquantaine, car c’est alors que se sont accomplis les faits
qu’il rapporte. Mais ce n’est là qu’une objection qu’il réfute aussitôt :
les Actes sont la vraie catéchèse de la résurrection du Christ, par les
discours et les miracles des disciples. Le seul but de ces paroles et de,
ces prodiges est d’annoncer que le Seigneur est sorti du tombeau,

* F. C. Conybearb, Rituale Armenorum, Oxford, 1905, p. 523 j A . R enou x,


Un manuscrit du Lectionnaire Arménien de Jérusalem, dans Le Museon 74, 1961,
P- 3775 Addenda et corrigenda, ibid., 75 (1962), p. 391; Kanonarion géorgien>cf. infra,
p. 176.
* P. S a l m o N, Le Lectionnaire de Luxeuil (Collectanea biblica latina, V II),
Rome, 1944, p. c x ii.
1 Cf. J. B oeckii, Die Enttoicklung der altkircklichen Pentekoste, dans Jahrbuch
für Liturgik und Hymnologie 5, i960, p. 37 (Die Apostelgeschichte in den àltesten
Perikopenreihen).
4 S. A u gu stin , Sermo 31g, P L 38, c. 1426; de même Tractatus in Johannem,
V I, 18, éd. R. W ille m s (CC, Set. lat. 36), 1944, p. 62. « ... Actus Apostolorum testes
sunt, ille liber canonicus omni anno in ecclesia recitandus. Anniversaria solemnitate
post passionem Domini nostis ilium librum recitari... »
* S. Jean C h rysostom e, Homélie sur le commencement des Actes, IV , 35 P G 51,
c. 1 0 1 . 4 ’Avàyxï] Xoutèv eliretv, t I v o ç Évexev ol uarépeç ^(xûv êv x f j 7 t e v - n ) x o o T fj
t b (3l(3Xtov twv IlpàÇetûv àvaYtvüaxeaOai êvopoOéTïjaocv. *
Survivances tardives de la Cinquantaine 99

afin de convaincre Juifs et païens. Il est donc légitime qu’on en proclame


le récit après la fête de Pâquesl.
« L e jour de la Résurrection, lisons-nous dans une homélie sur
la Genèse, nous nous devions d’entretenir votre Charité de la résurrec­
tion du C hrist et, les jours suivants, de vous fournir la démonstration
de cette résurrection, par les miracles accomplis après qu’elle eut lieu.
E t, com m ençant (à expliquer) les A ctes des Apôtres, nous vous en
avons préparé une nourriture d’une manière continue, faisant chaque
jour une longue exhortation à ceux qui venaient de recevoir la g r â c e ...2 »

Il faut remarquer que tous les témoignages que nous avons cités
concernent une époque où la Cinquantaine avait déjà perdu son unité
primitive. Il semble cependant que la coutume de lire les Actes pendant
la «Pentecôte »remonte à une date antérieure à cette nouvelle organisa­
tion du Temps pascal. L ’attribution des premiers versets du livre à la
messe de la Résurrection n’a pu se faire qu’à un moment où l’on ne
célébrait encore aucune fête de l’Ascension du Seigneur. C’est ce qui
explique qu’Augustin et Chrysostome aient pu parler d’une consuetudo
ecclesiae ou d’une tradition des anciens.
On ne saurait en conclure cependant que cette coutume vient des
origines de la solennité des cinquante jours, ni qu’il s’agit là d’un
usage universellement admis. L ’ordonnance byzantine dont nous
avons parlé suppose une synaxe quotidienne, ce qui ne peut pas être
le cas du temps où nous avons recueilli les premiers témoignages sur la'
tc£uty)xo(tty], à moins d’admettre que la lecture se faisait à un office
cathédral sans eucharistie. Et, si de nombreux lectionnaires comportent
des péricopes des Actes pendant les sept semaines qui suivent Pâques,
il n’est pas toujours possible d’y voir l’attestation d’une organisation
primitive. Il semble, par exemple, que, dans la tradition romaine,
It Cornes de Würzburg (vie siècle) ait remplacé par des péricopes tirées
de l’ouvrage de saint Luc des listes plus anciennes empruntées aux
Epîtres catholiques3. Et, sans entrer dans une étude des divers lection­
naires, qui s’avère difficile en raison du caractère lacunaire et tardif

1 Ibid., p g 51, c. 103-104.


2 Hom. in Genesim, X X X III, i ; P G 53, c. 305. «... E Ira àvaaxâaecoç ■fjii.épccç
xaTaXaPoéo7)ç, àvayxaïov }jv xà itepl t t ) ç àvaoxàoewç xoû A e o t c o t o ü StSotÇai t J ) v
éfiérepav àyàroqv, x al raxÀiv èv xaïç ètpeÇôjç Ÿ)[iipacç t î § ç àvaaxâaecoç t ! ) v dméSetÇtv
ûftïv TrapaayeTv 8là xcov jiexà xaüxa yEyEV7]|xévcov Oauuàxcov, 8ts xal xcov Ilpà^ecov
t û v làTtoffToXcxûv èntXa^ipevot, èxeïOev ôptïv ouve^îj xijv èatlaaiv 7rape0iQxa(xev,
jroXX^v -rljv napatveaiv xaO’êxàa-n)V npôç xoùç vecoal t îjî X“ Plt0? àÇiûOevxaî
jron)aâ(xevoc... »
* C f. G . M o r in , Le plus ancien cornes ou lectionnaire de l ’Église romaine, dans
R B 27, 1910, p . 46-72 et A. Chavasse, Les plus anciens types du lectionnaire et de
Vantiphonaire romaitis de la messe, dans RB 62,1952, p. 73-75.
ioo Le temps de la joie

des documents que nous avons, nous pouvons signaler que le rite
syrien jacobite, tel au moins que le décrit, au XIVe siècle, le patriarche
Athanasios V, ignore totalement la lecture des Actes des Apôtres
Il semble donc que Baumstark a dépassé, dans ses conclusions,
la portée des témoignages qu’il utilisait, lorsqu’il a considéré la lectio
continua du TcevrYptocrràpiov byzantin comme un « phénomène aussi
ancien que largement répandu (eine ebsenso uralte me weitverbreitete
Erscheinung *) ». Peut-être faut-il dire plutôt, avec J. Boeckh, qu’en
se diffusant dans un grand nombre d’Ëglises, cette coutume a contribué
à donner un nouveau visage à la Cinquantaine déjà existante *. Il n’en
demeure pas moins que nous avons là une tradition bien attestée à une
certaine époque dans la plupart des Églises, nourrie à des sources
vénérables et capable d’avoir une profonde résonance dans la
conscience chrétienne; la justification que s’est efforcé d’en donner
saint Jean Chrysostome n’a rien perdu de sa valeur. C ’est ce qui lui
a permis fort heureusement de survivre au laetissimum spatium dans un
grand nombre de liturgies. Le bréviaire romain, s’il en était besoin,
serait là pour nous le rappeler.

2. — LA MI-PENTECÔTE

Dans les premières années du Ve siècle, nous rencontrons une


fête qui, loin de rompre l’unité de la Cinquantaine, semble plutôt
la mettre en lumière; elle marque le milieu de la grande solennité
et se présente, en Orient, sous le nom de [t.e:cî07csvT7]xoaT7). Nous n’en
trouvons, en tout cas, que quelques rares mentions, et comme pour la
lecture des Actes, aucune n’est antérieure à l’époque où le quarantième
jour après Pâques est déjà devenu la solennité de l’Ascension du
Seigneur. Le premier témoignage qui nous soit parvenu de cette
institution est une homélie d’Amphiloque d’Iconium, qui date de la fin
du IVe siècle4 :
« C ’est aussi une fête du Seigneur que là présente solennité. L e
Seigneur est m édiateur; la fête aussi est au m ilieu et le m ilieu existe
toujours par les extrém ités; aussi la solennité présente reçoit-elle à u n
double titre la grâce de la Résurrection. Située au m ilieu entre la

1 Cf. A. Baum stark, Nichtevangelische syrische Perikopenordnung des ersten


Jahrtausends, Münster-i-Westf., 1921, p. 100-128.
* A. B aum stark, Oster- und Pfingstfeier im 7. Jahrhundert, dans Oriens Christia-
ttus, N . Eolge 6 ,19 16, p. 224.
* J. B oeckh , op. cit., p. 6-7.
* Il s’agit donc d’une homélie sensiblement contemporaine de la prédication
de Grégoire de Nysse, qui semble être le premier témoin de l’Ascension au quarantième
jour. Cf. infra, p. 187.
Survivances tardives de la Cinquantaine lo i

Résurrection et la Pentecôte, elle rappelle la Résurrection, m ontre


du doigt la Pentecôte et annonce l ’Ascension, comme la trompette d’un
h é r a u tl. »

Nom savons, par les œuvres de Sévère, que la fête existait à


Antioche cent ans plus tard. Nous en avons gardé, en traduction
syriaque, un hymne célébrant le Christ médiateur2 et une homélie
encore inédite qui porte le titre suivant :
« H om élie X L V I — Pourquoi faisons-nous une assemblée au jour
de la M i-P entecôte ? E t sur la lecture de l ’Évangile de Jean, laquelle dit :
Q uand voici on était déjà au m ilieu de la fête de la Pentecôte, Jésus
m onta au tem ple, et il enseignait, et sur le reste *. »

C ’était donc la péricope Jean, VII, 14 qui était proclamée à


l’assemblée.
Nous ne savons pas si la Mi-Pentecôte a été très répandue
en Orient. Du moins la trouvons-nous en Asie Mineure et en
Syrie Occidentale. Nous avons déjà souligné la parenté des mages
liturgiques dans ces deux régions de l’empire et nom en avons là un
nouvel indice. Cette solennité est d’ailleurs connue dans le rite byzantin
actuel, où elle s’étend du mercredi qui suit le «dimanche du
paralytique » (3e dimanche après Pâques) au mercredi qui suit le
« dimanche de la Samaritaine ». On y célèbre, pendant huit jours,
le Christ enseignant les hommes *. On sait combien ce thème de la
Sagesse divine est cher à la spiritualité des chrétiens d’Orient.
Mais la Mi-Pentecôte n’est pas l’apanage de leurs Églises.
Saint Pierre Chrysologue, qui fut évêque de Ravenne dans le deuxième
quart du Ve siècle, a prononcé, à cette occasion, le sermon 85 de la
collectio feliciana *, comme l’indique le titre de cette œuvre dans le
Codex Vaticanus 4952 (ixe siècle) : Incipit sermo de medto pentecostes.
Le prédicateur y donne un sens spirituel au texte évangélique que nom
retrouvons : le temple auquel monte le Seigneur mediante die festo,

1 A m p h iloqu e d’Iconium , In Mesopentecosten, P G 39, c. 123 : « ... Tou yàp


KupEou x al f) 7Tapo5<ra éop-rr)’ (jiecjIoyjç ô Kuptoç, pénr) xal f) èop-tT)’ àel Sè x i jiéaov
t o ï ç écxpotç -rjaipàXioTaf Sià xoüxo x al rcapoüaa èopxi) SiitXîjv Trjç ’Avaaxâaewç
tJjv 7_âpiv xéxxrjxai. 'Y~i> yàp xrfi ’Avaaxàaetùçxal TTjçnevTrçxoaTrjç peaoXajîoupivi),
t})V ’Avàaxaatv Ô7r£SeiÇe, xr(v nevxr)xocx})V SaxxoXoSaxxeï, tyjv ’AvàXr)(|;iv aaX7tlÇst. *
s Sé vè re d ’A n tio c h e , L ’ Oktoechos, éd. E. W . B roo k s, PO V I, 1,19 0 9 , p. 140.
* M . B r iè r e , Introduction générale aux homélies de Sévère d’Antioche, dans
PO X X IX , 1, i960, p. 55 (homélie inédite).
* Ce thème semble s’inspirer du texte évangélique qui est attaché à la fête
et qui est proclamé à la « Liturgie » du mercredi de la troisième semaine après Pâques :
« On était déjà au milieu de la fête, quand Jésus monta au Temple et se mit à enseigner »
(Jn., V II, 14).
* S. P ie r r e C h r y s o l o g u e , Sermon 85; P L 52, c. 440-441.
102 Le temps de la joie

c’est le cœur de l’homme, afin que, lorsque en viendra le jour, nous


puissions, unis à lui, monter vers le Père, «dans la gloire de
son Ascension ». « Saint Pierre Chrysologue, écrit A. Olivar dans un
article publié en 1949 *, apparaît dans son sermon comme un défenseur
de la fête en question. On déduit de sa manière de s’exprimer que la
célébration de la fête, qui existait depuis longtemps à Ravenne, pour
le moins depuis plusieurs générations, tombe en désuétude au moment
où il prêche. C’est pourquoi il se voit obligé de la défendre et d’insister
pour qu’on continue à la célébrer. Christianus animus, dit-il, quae sunt
traditione patrum et ipsis roborata temporibus, nescit in desperationem
deducere, sed venerari ea toto desiderat devotionis eloquio. Les fidèles
de Ravenne ne voyaient pas la raison d’être de la fête, ce à quoi
l’évêque répond : etsi aliqua videntur occulta sui profunditate mysterii,
nulla tamen est ecclesiastici cultus infructuosa solemnitas ; divitia festivitas
non pro nostris est voluntatibus consecranda, sed pro suis est percolenda
virtutibus. »
Dans la même étude, Olivar attribue à Pierre Chrysologue un
autre sermon De medio Pentecostes, publié par Mai parmi les œuvres
de saint Augustin2. Le prédicateur s’inspire de la marche qu’accomplit
Jésus vers le Temple, «au milieu de la fête »; de même, dit-il, qu’un
voyageur, arrivé à la moitié de son itinéraire, est heureux de voir le
chemin parcouru et en retire une force nouvelle pour celui qui lui
reste, «de même nous célébrons maintenant avec joie et piété ce jour
qui modère et adoucit l’ardeur de notre attente, réparant les forces
de nos cœurs pour parvenir à la grâce même et à la joie du
Saint-Esprit2». Nous faisant participer à la joie de tous les saints qui
gardent les portes de la cité céleste, ce jour nous fait aspirer dans
l’allégresse à la Pentecôte (attraxit ad sanctam pentecosten laetissimos).
La Mi-Pentecôte semble bien souligner l’unité de la Cinquantaine
primitive et nous serions porté à croire, avec Olivar, qu’il s’agit bien
d’une fête assez ancienne, très probablement antérieure à l’institution
de l’Ascension. Si c’est vraiment une désaffection des fidèles de Ravenne
qui a provoqué les insistances de leur évêque, on peut penser que la
solennité du quarantième jour, au moment où elle a déjà eu le temps

1 A. O liv a r , San Pedro Crisôlogo y la solemnidad t In medio Pentecosten »>


dans E L 63, 1949* P* 387-399*
2 C f. A . O liv a r , L os sermones de San Pedro Crisôlogo, Montserrat, 1962, p. 347-
353*
8 S. P ie r r e C h r y s o l o g u e , Sermo « Merito viam facimus », éd. A. O l i v a r ,
op. cit.y p. 478 : «Nam sicut uiator auidus ad desiderata tendens tota laetitia transacti
itineris sui reminiscitur quantitatem, atque hinc ad id quod residet peragendum
redditur fortior, et totis uiribus incitatur, ita nunc hune diem, qui expectationis
nostrae temperat et moderatur ardorem, solemni gaudio et deuotione percolimus,
ut reparatis mentibus ad ipsam sancti spiritus gratiam laetitiamque ueniamus. »
Survivances tardives de la Cinquantaine 103

de passer dans les mœurs, a peut-être porté ombrage à la Medio-


pentecostes, en introduisant une conception nouvelle du Temps pascal.
Quoi qu’il en soit, la fête n’a pas disparu pour autant, puisqu’on la
retrouve dans les sacramentaires ambrosiens du haut Moyen Age qui
donnent tous une messe In mediante1. Dans celui d’Aribert, par
exemple, les oraisons situent l’homme dans le temps, demandant ,
que les grâces de la fête passée conduisent vers les biens futurs, fruits
du paschale mysterium, et la préface reprend le thème byzantin du
Christus Magister2. La solennité de la Mi-Pentecôte existait donc à
Milan aussi bien que dans l’Église de Pierre Chrysologue. Nous n’en
trouvons aucune trace dans les œuvres de saint Ambroise, mais les
études de liturgie comparée ont mis en lumière bien des ressemblances
entre les usages de ces deux cités, qui furent les premiers sièges épisco-
paux de l’Italie du Nord. La fête se retrouve aussi dans des Codices
originaires d’Aquilée, avec la même péricope J»., VII, 1 4 3.
Tous les témoignages que nous avons recueillis en Occident sont
donc circonscrits dans un territoire bien déterminé et il semble que la
Mediopentecostes est totalement inconnue des autres régions, où
nous n’en trouvons aucune trace. Le seul texte qui pourrait, à première
vue, nous laisser quelque doute sur ce point est une décision que l’on
attribue parfois au concile de Riez de 439. Il y est question
d’une réunion d’évêques, dans chaque province, post tertiam
hebdomadam paschalis festivitatis, ita ut in qtiarta hebdomada,
quae consequitur, idest media Pentecoste, concilium compleatur4. Mais

1 Cf. A. P a r e d i , Sacramentarium Bergomense, Bergamo, 1962, p. 472.


8 A . P a r e d i , Il Sacramentario di Ariberto, dans Miscellanea A . Bernareggiy
Bergame, 1858 (n. 494), p. 413 : «Aeterne ds. per mediatorem dei et hominum ihm.
xpm. dnm. nrm. Qui mediante die festo ascendit in templum docere, qui de caelo
descendit, mundum ab ignorantiae tenebris liberare. Cuius descensus genus humanum
doctrina salutari instruxit, mors a perpétua morte redemit, ascensio ad caelesria
régna perduxit. Per quem te summe pater poscimus, ut eius institutione edocti,
salutaris parsimoniae deuotione purificati, ad tua perueniamus dona securi, p. eu. x. »
8 II s'agit du Codex Forojuliensis contenant le texte des quatre évangiles avec
des notes marginales remontant sans doute aux v ie/vn° siècles; il provient d'une
Église de la province d'Aquilée, cf. D . d e B r u y n e , Les notes liturgiques du Codex
Forojuliensisy dans RB 30, 1931, p. 298-218 (éd. du Capitulare passim) et du Codex
Rehdigeranus qui ne porte pas d'annotations liturgiques marginales, mais dont un
feuillet blanc a été utilisé pour y transcrire un vrai Capitulare Evangeliorum qui
semble originaire de l'Église d'Aquilée et voisin par la date du Codex Forojuliensis.
Cf. VAnnée liturgique à Aquilêe antérieurement à Tépoque carolingienne, d'après le
Codex Evangeliorum Rehdigeranusy dans RB 19, 1902, p. 1-12 (éd. du Capitulare
aux p. 3-8). Notons que dom J. Lemarié, qui prépare la publication d'un homéliaire
d'Aquilée, a constaté la parenté de la liturgie de cette Église avec celle de Ravenne,
comme avec celle de Milan.
4 Concilium Regiense, éd. C. M u n ie r , Concilia GalliaeyC C. (ser. lat C X L V III),
1963, p. 73 (PL 84, c. 254). Il s'agit du can. 8 de VHispana, qui est le can. X de
l'éd. H. T . B r u n s , Canones Apostolorum et Conciliorum saec. IVy Vy V Iy V IL Berlin
1839, II, p. 120.
104 Le temps de la joie

il n’est pas explicitement affirmé qu’il s’agirait là d’une solennité


liturgique et, surtout, ce canon, comme celui qui le précède, ne se
trouvent que dans un seul manuscrit de VHispana, celui d’Urgel,
qui est récent (xe-xie siècle) et recèle de nombreuses interpolations,
par exemple le prétendu canon 105 des Statuta Ecclesiae antiqua
découvert par Baluze. On ne rencontre ces deux textes dans aucun des
anciens témoins du concile de Riez1 et leur contenu est de toute
évidence étranger au Ve siècle gallo-romain3. La prescription qui nous
intéresse s’inspire de très près du Concile d’Antioche de 341, dont nous
aurons l’occasion de parler3 : la même formule, à peu de chose près,
est employée dans les deux documents pour dater les synodes annuels
du printemps et de l’automne; le prétendu canon de Riez précise même
que les ides d’octobre sont le dixième jour mensis Hyperberetaei.
Sans doute, la mention de la Mi-Pentecôte ne se trouve-t-elle pas dans
le modèle grec, mais celui-ci a probablement subi des remaniements,
avant qu’une interpolation, d’origine hispanique, semble-t-il, de
caractère local et récent, n’en ait fait une décision des évêques gaulois.
Ce texte ne saurait donc être qu’un faux témoin de la Mi-Pentecôte.
Notons que, si la fête subsiste dans certains rites orientaux, elle
a complètement disparu en Occident et ne figure plus dans les livres
ambrosiens actuels. Dans le Missel romain, par une analogie assez
étrange, c’est à une sorte de Mi-Carême, le mardi de la quatrième
semaine, qu’a été attribuée la péricope Jam die festo mediante.
La ixeaorcev'npcocrvf) est le fruit d’une évolution par rapport à la
Cinquantaine primitive, dans laquelle aucun jour n’était privilégié.
Elle manifeste cependant le caractère particulier de cette période de
joie pascale, dont elle marque la moitié, et suppose dans les
communautés où elle a été institutée, la conception traditionnelle du
laetissimum spatium. Il semblé qu’elle n’aurait pas pu être conçue
dans un milieu où des fêtes réparties au cours des sept semaines
auraient masqué l’unité profonde de la «Pentecôte». Au contraire,
la solennisation du jour de clôture a bien pu entraîner celle du dies
médians, peut-être sous l’influence de l’évangile de saint Jean, qui
apparaît comme une constante dans sa célébration. Tout cela comporte

1 Nous devons toutes ces précisions à l’obligeance de M . l’Abbé Ch. Munier,


de Strasbourg, qui a bien voulu nous écrire : «Aucun des 13 mss. gallo-romains
que j’ai collationnés ne le possède. Or je ne crois pas qu’un seul des anciens
témoins du Concile de Riez m’ait échappé... N i la collection de Novare, ni
1’Epitome hispanica ne connaissent le c. 8 de Riez du mss. d’Urgel de VHispana. »
a Cela est particulièrement sensible pour le canon précédent qui décide d’exiler
les excommuniés. Les Bénédictins de Saint-Maur, Concilia Galliae collecta, t. I,
Paris, 1769» c- 448, note 11, avaient déjà remarqué que l’autorité dont disposaient
les évêques gaulois ne pouvait pas leur permettre d’envisager de pareilles sanctions.
* Canon 29; cf. infra, p. 184.
Survivances tardives de la Cinquantaine 105

cependant une part d’hypothèse, puisque nous n’avons aucun


témoignage sur la Mediopentecostes avant celui d’Amphiloque d’Ico-
nium. Toujours est-il qu’au moment où d’autres innovations, comme
l’apparition au quarantième jour de l’Ascension du Seigneur, venaient
briser la structure traditionnelle du Temps pascal, cette solennité
au contraire la soulignait. En effet, loin d’introduire la considération
d’un mystère particulier, et fidèle à la conception primitive des
fêtes chrétiennes, elle met en valeur l’unité du « Grand Dimanche »,
même si le thème du Christus Magister est venu s’y superposer par la
suite dans la liturgie byzantine.

3. — LES CARACTÉRISTIQUES DE LA PRIÈRE PENDANT LE TEMPS PASCAL

Durant les sept semaines après Pâques — nous l’avons déjà


remarqué — les horaires des assemblées de prières dans les monastères,
comme l’attitude des fidèles s’adressant à Dieu, se conforment aux
mêmes usages que le dimanche et nous en trouvons des survivances
jusqu’à l’époque contemporaine dans les diverses Églises. C’est ainsi,
par exemple, qu’au soir du Samedi saint, nous lisons encore dans le
Bréviaire romain la rubrique : Et non flectuntur genua toto tempore
paschali et l’on demeure debout pour l’Antienne à la Sainte Vierge,
à la fin des Complies, comme le jour du Seigneur, même si cette
prescription s’applique aujourd’hui jusqu’à l’octave de la Pentecôte.
Sans faire l’inventaire, à travers les divers rites, de tout ce qui subsiste
de la tradition primitive dans la prière des communautés chrétiennes
durant la Cinquantaine, il est utile, semble-t-il, d’insister sur certaines
traditions qui s’inspirent explicitement de la liturgie céleste. Con-
versatio nostra in caelis est, disait saint Paul (Phil., III, 20); cela est
vrai plus que jamais lorsque nous célébrons la Pâque du Seigneur et
sommes introduits dans son «Repos ».
Le chant de YAlléluia n’est-il pas, par excellence, le chant de
triomphe des élus de VApocalypse autour de l’Agneau immolé?
« ...J’entendis comme un grand bruit de foule immense, au ciel,
qui clamait : «Alléluia! Salut et gloire et puissance à notre Dieu... »
Puis ils reprirent : «Alléluia! Oui, sa fumée s’élève pour les siècles des
siècles! » Alors les vingt-quatre Vieillards et les quatre Vivants se
prosternèrent pour adorer Dieu, qui siège sur le trône, en disant :
«Amen, Alléluia!» ...Alors j’entendis comme le bruit d’une foule
immense...; on clamait : «Alléluia! Car il a pris possession de son
règne, le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout. Soyons dans l’allégresse
et dans la joie, rendons gloire à Dieu, car voici les noces de l’Agneau... »
(Apoc., X IX , 1- 7).
io6 Le temps de la joie

A une époque où l’Ascension est déjà célébrée le quarantième


jour après Pâques, saint Augustin présente en ces termes la signification
du Temps pascal, image et annonce du bonheur étemel :
« L e temps de la tristesse, qui est signifié par les jours du Carêm e,
nous en avons et le signe et la réalisation. Quant au tem ps de la joie,
du repos et du règne, qui est signifié par ces jours-ci, nous en avons le signe
dans l’alleluia, mais nous n’avons pas encore la réalisation des louanges ;
maintenant, vous [dites en] soupirant : alléluia. Q ue signifie alléluia?
Louez le Seigneur. C ’est pourquoi, en ces jours, la louange de D ie u est
plus abondante dans l ’Église,’ après la Résurrection, parce que nous
aussi nous aurons la louange perpétuelle, après notre résurrection x. »

Le même auteur, dans sa seconde lettre à Januarius, constate que


les diverses Églises peuvent avoir des usages différents; et il ajoute :
« ...L a coutume de ne chanter l’alleluia que pendant ces cinquante
jours n’est pas universelle. E n certains endroits, on le chante aussi à
d ’autres jours, mais en ce temps-là c’est partout qu’on le chante. Q uant
à l’habitude de prier debout en ces jours-là ainsi que tous les dim anches,
j’ignore si elle est universelle. M ais j’ai exposé de m on m ieux la pratique
de l ’Église sur ce point et je pense que c ’est clair *. »

Nous ne pouvons que souligner les remarques de Pévêque


d’Hippone. Toutes les liturgies ne se conforment pas à l’usage romain
ou africain qui consiste à s’abstenir de chanter YAlléluia pendant
les semaines qui précèdent la Résurrection, afin de lui redonner la
saveur d’un «cantique nouveau», lorsqu’il retentit, dans la nuit de
Pâques. Les Byzantins, par exemple, le chantent aussi pendant le
carême et c’est plutôt le bref dialogue : Xpioràç dcvccr/] - ’AXy)0£>ç
àvéaTT), qui exprime la joie, aussi bien dans le peuple qu’à la «Liturgie ».
Mais l’insistance avec laquelle l’Occident fait de YAUeluia un chant
pascal vient d’une tradition qui plonge ses racines dans la Bible.
A propos de l’office monastique, dom Julien Leroy a relevé un
usage assez curieux au couvent du Stoudios, au VIIIe ou IXe siècle3.

1 Sermo 254, 5; éd. C. L . L a m b o t , Sancti Aurelii Augustini sermones selecti...


(Stromata Patristica et mediaevalia, I), Utrecht, 1950, p. 84-85 : « Tempus maeroris
quod significant dies quadragesimae, et significamus et habemus; tempus autem
laetitiae et quietis et regni, quod significant dies isti, significamus quidem per AUeluia,
sed nondum habemus, laudes, sed nunc suspiras AUeluia. Quid est AUeluia? Laudate
Dominum. Quare per hos dies in ecclesia frequentantur laudes dei post resurrectionem,
quia et nobis erit perpétua laus post nostram resurrectionem. »
a S. A u g u s t in , Epist. L V y 17, A d inquisitiones Januarii, éd. A. G o l d b a c h e r
(C SE L 34), 1895, P* 207 : « U t autem alléluia per illos solos dies quinquaginta in
ecclesia cantetur, non usquequaque observatur : nam et aliis diebus varie cantatur
alibi atque alibi ; ipsis autem diebus ubique. U t autem stantes in illis diebus et omnibus
dominicis oremus, utrum ubique servetur ignoro : tamen quid in eo sequatur Ecclesia,
dixi ut potui, et arbitror esse manifestum. »
a J. L e r o y , Le cursus canonique chez saint Théodore Studite, dans E L 68, 1954*
p. 5- 19.
Survivances tardives de la Cinquantaine 107

Depuis Pâques jusqu’au début du carême des SS. Apôtres, on n’aurait


pas chanté les heures, c’est-à-dire Prime, Tierce, Sexte et Nonex.
Cette coutume existait déjà, semble-t-il, du vivant de Théodore,
d’après le sermon 5 de la Petite Catéchèse8 : au lieu de Prime, on se
contentait de prier en silence *. Il semble donc que les moines byzantins
dont il s’agit considéraient ces réunions de la communauté comme des
pratiques pénitentielles. C’est en effet de notre condition de pécheurs
que résulte la nécessité de consacrer certains moments de notre journée
à la célébration de l’office. Si nous étions de plain pied avec la vie du
ciel, ces synaces seraient inutiles, car c’est toute notre existence qui
serait une oraison continuelle. Cette ascèse est donc incompatible
avec le Temps pascal. Il est intéressant de noter que cette conception,
opposant d’ailleurs la prière des heures à l’assemblée eucharistique,
qui est toujours une fête, manifeste la conviction que la Cinquantaine
nous met, d’une manière privilégiée, dans une situation de «ressuscités
avec le Christ » participant déjà par avance à la vie des élus. C’est
«à cause de la Résurrection » (Sià tt)v àvàcrracuv) précise Théodore.
C ’est peut-être aussi ce caractère pénitentiel de la prière terrestre
que souligne la récitation du psaume 50, dans de nombreuses Églises,
à la synaxe quotidienne du matin. En tout cas, il apparaît de nouveau
le jour de la Pentecôte, dans l’Antiphonaire de Leôn, alors que, depuis
Pâques, il ne figurait plus ad matutinum *.
Longtemps après les innovations qui furent fatales au laetis-
simum spatium, celui-ci n’a donc pas totalement disparu de la pensée
des fidèles. Ce qui nous en donne l’assurance dans les derniers
témoignages cités, c’est la mention des usages de la vie quotidienne
rentrant en vigueur dès la fin de la Cinquantaine. Cela est mis en
évidence d’une manière plus sensible encore dans la reprise du jeûne
et dans la cérémonie orientale de la génuflexion.

1 Hypotyposis, P G 99, c. 1708. «*'£3paç où ^àXXofiev... [ay) ÿàXXovTeç wpaç...


àpx<$[AE0a ^àXXetv xal Tàç cftpaç. »
2 T h é o d o r e S t u d i t e , Parva Catechesisy éd. A u v r a y , Paris, 1891, p . 16-17 :
«Tcacxav fipLépav àaçaX&ç xal TeTYjpYjpiévcoç Stajxelocofxev, eüQùç xb Trpcot è£avtaTà[Aevot
7rpo0iSpL6>ç, x al xbv 07CVOV à7roTtvaaa6(A svoi, xal v ^ e i 7rpoaeux6|Aevot, e7ràv al û p a t
ou ipàXXcovTai 8 i à tyjv àvàoraatv. »
8 Le R. P. Teodoro Minisci (l’actuel higoumène de Grottaferrata) a signalé
l ’existence d’une pratique semblable dans les typica italo-grecs : cf. T . M i n i s c i ,
Reflessi studitani nel monachesimo italo-greco, dans II monachesimo orientale (Orientalia
christiana Analecta 153), Roma, 1958, p. 226, Dom J. Leroy remarque que le typicon
de Casole n’en a pas compris le sens et l’interprète seulement de la stichologie, qui
désigne les psaumes qu’on disait pendant le travail manuel.
4 Antifonario visigôtico tnozdrabe de la Catedral de Leôn> éd. L . B r o u -J . V iv e s ,
Barcelona-Madrid (Monumenta Hispaniae Sacrae V , 1), 1959 ,p . 349.
io8 Le temps de la joie

4 . — LA REPRISE DU JEÛNE APRÈS LA « PENTECÔTE »

En Égypte, où la tradition primitive de la 7r£VT7)xocro) semble


rester vivante plus longtemps que dans les autres régions du monde
chrétien, la pénitence est de nouveau prescrite, comme pendant le
carême et la «Pâque », dès que la période festive a pris fin. C’est ce qui
ressort d’un témoignage provenant de la Thébaïde, au milieu du
Ve siècle, sous la plume de Sinute d’Atripe :
« Qu'aucun de ceux qui viennent à l'hôtellerie, à moins qu'il ne
veuille rester seul, ne soit forcé de se coucher sans avoir dîné, que ce
soit en temps de carême, pendant la solennité de Pâques ou un autre
jour. Et le samedi qui suit la Pentecôte, qui est un temps de jeûne, s'il
y a des pèlerins à l'hôtellerie ou s'il en arrive de loin, qu’on leur donne
à manger, à moins qu'ils ne veuillent rester seuls jusqu'au soir K »
Il ne s’agit pas là d’un usage exclusivement monastique, puisque
— nous l’avons déjà signalé — saint Athanase y fait allusion dans le
récit des persécutions ariennes qui sévissaient à Alexandrie sous son
pontificat :
« Dans la semaine qui suivait la Pentecôte sainte, le peuple, à l'issue
du jeûne, était sorti pour prier près du cimetière... a »
Mais il est important de noter que cette pratique subsiste dans
plusieurs Églises, après que s’est démembré le laetissimum spatium.
C’est ainsi qu’à Hippone, saint Augustin remarque, dans un sermon
de 411 : Jam enim ieiunamus post Pentecosten solemniterz. De même
à Rome, après la joie pascale, saint Léon annonce la reprise de la vie
quotidienne avec le jeûne qu’elle comporte :
«A la solennité présente, mes bien-aimés, nous devons joindre
aussi la célébration d'un jeûne qui nous vient de la tradition des apôtres...
Jeûnons donc mercredi et vendredi; et samedi, célébrons les vigiles
auprès du bienheureux apôtre Pierre. . . 4»
1 H . W ie s m a n n , Sinuthiarchimandritae vita et opéra omniayIV , 8, éd. H . W lE SM A N N
(CSO, scr. copt.) versio, II, 5, 1936, p. 54-55. « Neque quisquam ex eis, qui ad locum
ostiarium venient — nisi qui solus manere volet — incenatus cubitum ne cogeretur,
etiamsi tempus quadragesimale sit vel sollemne pascha vel etiam alius dies. Et sabbato,
quod post pentecosten agimus, cum ieiunii tempus est, si peregrini ostiario in loco
erunt, vel aliqui procul advenerint, dbo alentur, nisi forte quis ad vesperam solus
manere volet. »
2 S. A t h a n a s e , Apologie pour sa fuite, 6; éd. J. M . S z y m u s i a k (SC 56), Paris,
Cerf, 1958, p. 139 : «Tft yàp épSo^àSi p.eTa ttjv àylav IIevT7)xoaT7jv, ô Xa&ç vrçaTeéaaç
èÇyjXQe izepl t à xoqxy)Tif)ptov eü£aa0ai... » Rien ne justifie la traduction de Szymusiak :
« dans l'octave du saint jour de la Pentecôte. »
3 S. A u g u s t in , Sermo 357, De lande pacis, 5; P L 39, c. 1585; A . K u n z e l m a n n ,
Die Chronologie der Sermones des Kl. Augustinus} dans Mise. Agostiniana, 2,19 31, p. 448.
4 S. L é o n , De Pentecoste I L 9, éd. R. D o l l e , (SC 74), Paris,^Cerf, 1961, p. 156
(PL 54, c. 411) : «Ad praesentem autem solemnitatem, dilectissimi, etiam ilia nobis est
adjicienda devotio, ut jejunium quod ex apostolica traditione subsequitur celebremus...
Quarta igitur et sexta feria jejunemus; sabbato autem apud beatum Petrum apostolum
vigilias celebremus... »
Survivances tardives de la Cinquantaine 109

Les quatre homélies qui suivent celles de la Pentecôte, dans la


collection des œuvres du pape docteur, traitent exclusivement du
jeûnex. C ’est cependant le dernier jour de la Cinquantaine qu’elles
ont été prononcées, peut-être dans l’après-midi. Le sermon 79 parle
explicitement du dies Pentecostes quem celebramus et de la jejuniorum
gratia, quae hodiernamfestivitatem indivisa consequitur; c’est à peu près
dans les mêmes termes que sont annoncés le jeûne et les vigiles, dans
les sermons 81 et 78. Celui-ci, d’ailleurs, commence par ces paroles :
« M es bien-aim és, comme vous le savez, la fête d’aujourd’hui
consacrée à la venue du Saint-Esprit est suivie d’un jeûne solennel
qui fu t institué dans l ’intérêt et pour le salut de l ’âme et du corps,
C ’est avec zèle et piété que nous devons le célébrer. L es apôtres, en
effet, après avoir été rem plis de la force qui leur avait été promise, une
fois l ’E sprit de vérité entré dans leurs cœurs, parmi tous les autres
m ystères de l ’enseignement divin, ont conçu tout d ’abord, sous la lumière
d u Paraclet — nous n ’en doutons pas — cette discipline de tempérance
spirituelle, afin que leur âme, sanctifiée par le jeûne, soit m ieux disposée
à recevoir les charismes *. »

Saint Léon présente donc comme une institution apostolique


ce caractère pénitentiel de la semaine qui suit la Pentecôte. Il ne pourrait
pas parler ainsi si l’introduction en était récente. Il ne serait
pas surprenant que cette pratique ait une origine assez ancienne, car
il était normal que la piété chrétienne marque la clôture du temps
privilégié d’où l’ascèse est exclue, par une insistance sur la pénitence *.
Toutefois, cette pratique n’est, semble-t-il, que la célébration
plus solennelle, au sortir de la Cinquantaine, du jeûne hebdomadaire qui
se poursuit tout au long de l’année. De nombreux témoignages
soulignent en effet cette reprise de la vie quotidienne, avec les exercices
de mortification qu’elle comporte, après la clôture de la période
festive. C’est ainsi que nous lisons, dans le Journal de voyage d’Égérie,
tout au début du Ve siècle :

1 S. L éon , Ser. L X X V I I I (al. L X X V I), L X X I X (al. L X X V II), L X X X


(al. L X X V III) et L X X X I (al. L X X IX ); P L 54, c. 415-422.
2 De Jejumo Pentecostes I3 ibid.y c. 415-416 : « Hodiernam, dilectissimi, festivi­
tatem descensione sancti Spiritus consecratam sequitur, ut nostis, solemne jejunium,
quod animis corporibusque curandis salubriter institutum, devota nobis est observan-
tia celebrandum. Repletis namque apostolis virtute promissa, et in corde eorum
Spiritu veritatis ingresso, non ambigimus inter caetera coelestis sacramenta doctrinae,
hanc spiritualis continentiae disciplinam de Paracleti magisterio primitus fuisse
conceptam : ut sanctificatae jejunio mentes conferendis sibi charismatibus fièrent
aptiores. »
8 C f. A. C havasse , Le Lectionnaire et VAntiphonaire romainsy dans RB 62,
19523 P* 76.
I io Le temps de la joie

« D ès le lendemain de la Pentecôte, tous jeûnent com m e d ’habitude


toute l’année, chacun dans la m esure où il le peu t, excepté le samedi
et le dimanche où l ’on ne jeûne jamais dans ces pays *. »

La coutume s’est conservée à Tours au temps de Grégoire


(538-594), qui mentionne, dans une liste De ieiuniis. : Post quinquage­
simum quarta, sexta feria, usque natale sancti Iohannis2. L ’auteur
attribue l’institution de cet usage à l’évêque Perpétue, mais on peut
comprendre, semble-t-il, que celui-ci a réorganisé le calendrier de
son Église en codifiant les diverses coutumes, plutôt qu’innové en la
matière. Isidore de Séville, de son côté, parle du jejunium... quod,
juxta canones, post Pentecosten alia die inchoatur3 et, à l’autre extrémité
du monde chrétien, en Mésopotamie, aux environs de 410, Marutha
de Maipherqat cite, parmi les usages qu’il fait remonter à l’âge aposto­
lique, «dix joins après l’Ascension, un jeûne de cinquante jours».
Nous reviendrons sur ce texte qui est difficile à utiliser, car il comporte
sûrement une lacune; mais, si des hésitations sont possibles, elles ne
portent pas sur la mention du retour à l’ascèse, qui est assez explicite *.
Il s’agit sans doute d’une pratique assez analogue à celle du « carême
des Apôtres» qui existe encore aujourd’hui dans plusieurs rites
orientaux; c’est une période de jeûne qui commence le lendemain
de la Pentecôte et se termine par une fête des Apôtres5.
On peut trouver des témoignages «en creux » de la pénitence,
au lendemain du cinquantième jour, dans l’insistance sur l’absence de
jeûne « de Pâques à la Pentecôte », à une époque où le laetissimum
spatium semble avoir presque tout perdu de son importance primitive.
Il faut se référer, à cet égard, aux grandes institutions monastiques de
l’Occident. D’après la Régula Monachorum de saint Benoît, A sancta
pascha usque ad pentecosten ad sexta reficiant fratres et sera certent *.
En donnant la même prescription, à laquelle s’ajoute la permission,
pour les moines, de manger de la viande % la Régula Magistri l’assortit
de considérations où se mêlent curieusement les enseignements de la
tradition et une certaine incompréhension à leur égard :

1 Itinerarium Egeriae, X L IV , 1 ; éd. A. F ranceschini - R. W eber (C C Ser. Lat.


175)» ï958> p. 86 : « Iam autem de alia die quinquagesimarum omnes ieiunant iuxta
consuetudinem sicut toto anno, qui prout potest, excepta die sabbati et dominica,
qua nunquam ieiunatur in hisdem locis. » Trad. H. P étré : Êthérie, Journal de
voyage (SC 21), Paris, Cerf, 1948, p. 252.
2 Cf. infra, p. 218.
* I sidore de S éville , De ecclesiasticis officiis, I, 3 4 ,1} P L 83, c. 768.
* Cf. infra, p. 157.
^* A . B au m sta r k , Festbrevier und Kirchenjahr der syrischen Jakobiten, dans
Geschichte und Kultur des Altertums, III Band, 3-5 Heft, Paderbom, 1910, p. 265-266.
* S. B enoit , Régula Monachorum, X L I , éd. P. S c h m it z , Maredsous, 1946, p. 62.
2 Régula Magistri, L III, éd. H . V a n d e r h o v e n - F . M a s a i , Paris, Érasme, 1955,
p. 254.
Survivances tardives de la Cinquantaine n i

« D ep u is Pâques jusqu’à la Pentecôte, que l ’on mange toujours à


la sixièm e heure et que le repas d u soir soit remplacé par celui de m idi,
parce que la Sainte É criture dit : Il né vous est pas perm is de jeûner
lorsque l ’époux est avec vou s; et qu’on ne soupe pas, sauf le jeudi et
le dim anche. E n effet, en tout tem ps il n’est pas permis de jeûner le
jeud i, parce que l ’A scension du Seigneur tom be tous les ans ce jour-là.
L e dim anche de m êm e il n ’est pas permis de jeûner, parce qu’ il s’agit
de la R ésurrection du Seigneur. C ’est ce que saint Silvestre interdit
dans ses livres. D ep u is Pâques donc jusqu’à la Pentecôte, il n’est pas
perm is d e jeûner, parce que le sam edi de Pâques clôt les jeûnes de la
tristesse et inaugure l ’alleluia de la joie. E t le samedi de la Pentecôte
clôt l ’alleluia e t inaugure les jeûnes 1. »

L ’évolution des idées a fait son œuvre en rejetant dans l’oubli les
leçons des premiers Pères2. En 567, le concile de Tours, en même
temps qu’il prescrit une semaine de jeûne après la Pentecôte, doit
rappeler la discipline monastique de la Gnquantaine, qu’il qualifie
d’antique3.
C ’est l’institution plus récente d’une octave de la Pentecôte qui
supprimera totalement le jeûne solennel qui commençait au lendemain
du cinquantième jour, ou du moins le retardera d’une semaine, selon
l’usage des Communautés byzantines, qui pratiquent ainsi le « carême
des Apôtres 4».

5. — LA CÉRÉMONIE DE LA GÉNUFLEXION

Dans les textes les plus anciens sur la 7rcvTYptocro), l’attitude


debout à la prière est prescrite, tout autant que l’absence de jeûne,
comme caractéristique du temps de fête. Cela a donné lieu à un rite

1 Ibid.yX X V III, p. 228-229 : «A pascha uero usq(ue) penticosten... sexta semper


hora reficiant et cenas suas mutent in prandiis dicente sca scribtura non licet uobis
ieiunare cum sponsus uobiscum est et non cenent nisi quinta feria et dominica nam
ideo omni tempore quinta feria non licet ieiunari quia ascensa dni ipso die omni
anno occurrit dominica uero die ideo non licet ieiunari quia resurrectio dni inputatur
quod in libris suis fieri scs siluester nam ideo pascha usq(ue) penticosten non licet
ieiunare quia sabbatus pasche claudit tristitiae ieiunia et aperit laetitiae alléluia et
sabbatus penticosten claudit alléluia et aperit ieiunia... »
9 II est remarquable que, dans ce texte, la dignité du dimanche s'estompe dans
son assimilation au jeudi, jour de l'Ascension. L'observance de la Cinquantaine y
apparaît plus comme une survivance que comme une conviction profonde.
8 Concile de Tours, Can. 18 (17), éd. C . de C lercq , Concilia Galliaey II
(C C , ser. lat., C X L V III A), 1963, p. 182 (M an si , V III, p. 126) : « De ieiuniis vero
antiqua a monachis instituta conserventur, et de pascha usque quinquagessima excepto
rogationes omne die fratribus prandium praeparetur; post quinquagessima tota.
ebdomada ex asse ieiunent. Postea usque kalendas Agusti, ter septimana ieiunent... *
4 C'est ce que l'on trouve dans les Constitutions Apostoliques (V, 20, 14) :
«Après avoir célébré la Pentecôte, fêtez une semaine et, après elle, jeûnez
une semaine » (cf. infra9 p. 239).
112 Le temps de la joie

solennel qui accompagne, au soir du cinquantième jour, le retour


à l'agenouillement. Sévère d’Antioche, au début du V Ie siècle, y fait
une allusion dans l’une de ses hymnes : les sept semaines de Pâques
sont la célébration de la résurrection du Christ qui, «montant au ciel
dans la gloire, de parmi les morts, nous fait revivre et monter avec lui ».
«... Jusqu’au jour de la P entecôte,nous ne ployons pas le genou à
terre quand nous prion s... et contre nos ennemis nous chantons et
disons avec le psalmiste divin e t prophète D av id : « Ils ont été entravés
et sont tombés, mais nous, nous sommes ressuscités et avons été relevés. »
M ais quand le Saint-Esprit a brillé e t s’est révélé com m e D ieu , nous
fléchissons le genou, parce que nous ne pouvons pas supporter sa vue
et nous signifions par là que c ’est par l ’E sprit, le P ataclet, que nous
avons appris l ’adoration parfaite dans la sainte T rin ité *. »

Il s’agit là d’une présentation assez élaborée, qui met la


génuflexion en relation étroite avec la venue du Saint-Esprit, mais
il semble qu’à l’origine, le rite de la yovuxXiala ne signifie pas autre
chose que la reprise d’une attitude de pénitence après la joie de la
solennité.
Nous relevons la mention de cette cérémonie, au cours du Ve siècle,
dans la liturgie de Jérusalem : post euangelium, fit genuflexio ter*.
C ’est là certainement une coutume très ancienne, car on la retrouve
dans toutes les liturgies orientales où elle a subsisté jusqu’à nos jours,
sous des formes diverses 3. Le Pentekostarion et VEuchologion byzan­
tins la placent aux vêpres. En général, le rite comporte trois formulaires
assez longs accompagnés de trois génuflexions; chez les Maronites,
on plie d’abord le genou gauche, puis le droit, puis les deux à la fois.
Notons que cet usage semble complètement ignoré des Églises
d’Occident.
La signification de ce service de clôture de la «Pentecôte» est
assez parlante : le dies festus s’est écoulé et c’est la reprise de la vie
quotidienne avec ses pratiques de pénitence. Le temps de la Résur­
rection, image de l’éternité et du repos dans la gloire, est arrivé à son
terme et l’agenouillement nous rappelle le combat de l’ascèse chrétienne,

1 S évère d ’A ntioche , Oktoechos, éd. E. W . B rocks , PO V I, i , 1909 (texte


syriaque et traduction anglaise), p. 147.
2 Lectionnaire arménien, ci-dessous, p. 153; ce rite se retrouve dans l ’une des
recensions du Kanonarion géorgien : 0 et faciunt ter genuura flectionem » (cf. infra,
p. 174). Cf. aussi : Canons nicéno-arabes, infra, p. 156-157.
* Cf. A. Rücker, Die feierliche Kniébettgnungszeremonie an Pfingsten in den
orientalischen Riten, dans Heilige Überlieferung... dem Hw. Abt Hcrwegen, Münster,
1938, p. 198-211-
Survivances tardives de la Cinquantaine 113

que nous devons poursuivre jusqu’à la mort1. Le lectionnaire arménien


place aussi une yovuxXktioc à chacune des douze lectures de la
veillée pascale2. Le lœtissimum spatium se trouve ainsi encadré par
deux cérémonies semblables marquant le début et la fin du temps
où l’on prie sans plier le genou.

En répétant, au cours des siècles, les enseignements des premiers


Pères, voire en se conformant encore sur certains points à la discipline
qu’ils préconisaient, les auteurs postérieurs ont fait sans doute preuve
de plus de routine que de conviction profonde; on peut les prendre plus
d’une fois en flagrant délit d’ignorer le sens véritable des pratiques
qu’ils maintiennent. Cependant, toutes ces survivances, dont plusieurs
sont parvenues jusqu’à nous, montrent combien l’antique conception
avait imprégné l’esprit des fidèles, faisant du Temps pascal une époque
à nulle autre pareille, dont le terme marquait une sorte de coupure
entre la Pâque et la vie quotidienne.

1 L ’ancienne discipline se trouve mentionnée à plusieurs reprises dans des


écrits assez récents, avec une formulation qui est bien significative : c’est « jusqu’à
la Pentecôte » qu’on ne fléchit pas le genou, par exemple au v m e siècle, chez G erm ain
de C o n s ta n tin o p le , Historia mystagogica, éd. F. E. B rig h tm a n n , dans JTS, 9,
1908, p. 260 : « 12- T è Sè pixpi T rjç 7 r e v T r jx o c m jç jjt^ x X tv e iv ècm Tàç b rr à
f)(jtép aç (ASTà t ô à y t o v 7rà ax o c ê7CTa7rXoufAévaç xpocT etv* tô è7T T axtç è 7 r r à T e c r a a p a x o v -
T a e v v é a x a l rj xuptax*?) ttevtjqxoctty ). » (Pour l’attribution de cette œuvre à Germain,
cf. N . B o r g ia , Il commentario liturgico di S . Germano e la versione lam a di Atanasio,
Grottaferrata, 1912.)
2 Lectionnaire arménien, éd. H. R enoux , Un manuscrit du lectionnaire arménien
de Jérusalem, dans Le Museon, 74,1961, p. 3755 Addenda et corrigenda, ibid. 75, 1962*
P. 391*

No 9151. - 8
DEU X IÈM E PA R T IE

«SCEAU» DU CINQUANTIÈME JOUR


CHAPITRE I

LA FÊTE DU DON DE L ’ESPRIT


AU CINQUANTIÈME JOUR

Dans la TOvrYjxoanr) primitive, aucun jour, semble-t-il, n’était


privilégié. Mais il était normal qu’on en vînt rapidement à solenniser
la clôture de ce temps de fête. Cela était d’autant plus facile que la
fin du laetissimum spatium coïncidait partout avec un dimanche. Il n’est
guère possible de fixer une date précise à la solution de la « question
pascale », mais aucun écho de la controverse ne nous parvient plus,
dans le courant du IIIe siècle, ce qui est un signe d’apaisement. Tous,
sauf quelques hérétiques, se sont alors ralliés à la pratique romaine.
Toutefois, ce n’est pas d’une manière uniforme et toute semblable
que les diverses Églises ont mis en relief le dernier jour de la
Cinquantaine, et nous verrons apparaître, selon les régions, des usages
assez divergents. Il est évident, cependant, que, dans la majorité
des cas, l’influence des Actes des Apôtres s’est exercée sur la pensée
et sur la vie des communautés : Le don de l’Esprit se présente avec
trop d’insistance, dans le Nouveau Testament, comme l’accomplisse­
ment de la Rédemption, pour que la clôture du Temps pascal ne trouve
pas son expression normale dans l’évocation de ce mystère. Le terme
de Pentecôte en est venu à désigner, comme dans la tradition juive,
le cinquantième jour lui-même, celui où le Paraclet, se répandant sur
les disciples réunis au cénacle, est venu parfaire l’œuvre du Sauveur
et inaugurer le «temps de l’Église ». Sur cette célébration, nous pouvons
recueillir, au IVe siècle, quelques témoignages provenant des grandes
Églises de Constantinople, de Rome et de Milan, ainsi que de la
péninsule ibérique.

i. — l ’ é g l is e d e c o n s t a n t in o p l e

Les relations devaient être étroites entre la Cappadoce et


Constantinople pour que Grégoire, qui habitait la petite ville de
Nazianze, située à une centaine de kilomètres de Césarée, fût appelé
sur le siège patriarcal, où d’ailleurs il ne fit que passer. Tout porte
à croire que la pratique liturgique était assez semblable dans les deux
Ii8 Le « Sceau » du cinquantième jour

provinces. Cependant, l’homélie de l’évêque de Constantinople,


prononcée en 379, quatre ou cinq ans seulement après le traité de
Basile1, rend un son assez différent2. Le prédicateur s’étend d’abord
longuement sur le symbolisme du chiffre 7, d’après les textes de
l’Ancien Testament. Mais, parlant de la fête des Juifs, il n’oublie pas
qu’elle est seulement lé terme auquel conduit la multiplication de ce
nombre par lui-même :
« L es semaines de jours engendrent donc la Pentecôte, appelée chez
eux jour saint... Sept m ultiplié par lui-m êm e donne cinquante; il
manque un jour que nous prenons du siècle à venir et qui est lui-m êm e
le huitièm e et le prem ier ou plutôt le seul et é t e r n e l#. »

Nous retrouvons ici l’image du mouvement cyclique de l’évêque


de Césarée, mais avec plus d’insistance sur le «jour saint » qui clôture
la cinquantaine que sur la période qui l’engendre. Et il n’est pas question
seulement de la solennité mosaïque; la Pentecôte est, pour Grégoire,
le terme du Temps pascal, le dimanche même où il parle à ses fidèles
rassemblés pour célébrer le Saint-Esprit.
« N ous célébrons la Pentecôte, la descente de l'E sp rit, l ’avènement
de la promesse, la sanctification de l'espérance 4. »

Le prédicateur dit aussi, à propos de l’action divinisante de


l’Esprit :
« C e qui la manifeste, c'est la purification d'abord des maladies,
puis des esprits; ce qui évidem m ent n 'a pu se faire sans l'E sp rit; c ’est
aussi, après l'accom plissem ent de l'économ ie (rédem ptrice), l'infusion
du Pneum a qui est une participation nettem ent plus grande à l'esprit
d ivin ; et maintenant le partage des langues de feu ; c'est aussi ce que
nous-célébrons \ »

Le fruit de cette solennité est une grâce d’unité, symbolisée par


l’harmonie des divers idiomes et la réunion autour des apôtres

1 C f. supray p. 51.
1 G régoire de N azianze , Oratio X L I in Pentecosteny P G 36, c. 428-452.
En plus du texte grec, nous avons de cette homélie une traduction latine de Rufin :
éd. A . E ngelbrecht (C S E L 46), 1910, p. 141-163.
8 Ibid.y c. 432 : «A l (xèv oftv t û v Tj^spcov ép8o(xdt8cç ysvvwaL t})v IIevT7]XoaT7)V
xXy)tÎ)v à yla v rcap' aÛTOiç f)[iipav... * 0 yàp êraxà êrcl êauxèv auvxiOéfjLsvoç, ysvva
xèv 7uevT7]xovTa, (j.taç 8so6ot)ç 7)|jipaç, ^v èx to u fiiXXovxoç alcovoç TCpoasiXT^a^sv,
ôy86r)v te oftaav t?jv aûrijv x a l 7tpü>x7)v, jxàXXov 8è priav x a l àxaxàXuTOv. »
4 Ibid.y c. 436 : « IIsvTy]xoaT))v êopTàÇo{j,£v, x a l IIvEÛpLaTOç ê7u87)pL(av, x a l
TrpoÔsapriav èroxyyEXlaç, x a l èX7rl8oç au|X7rXr)pcocnv. »
5 Ibid.y c.444: « AeXoï 8è 7) 7tp<ox7) x&v v6a<«>v, x a l f) x û v 7W£Ô(juxtcov xaOàpatç,
oùx àv£U IÏVEÔjxaTOç STjXaS'J} ysyopiévT)’ x a l xè (XBxà X7)V olxovopdav è{X(pûa7)[ia, aaçcoç
8v g|X7tv£uaiç 0 Eioxèpa* x a l ô vuv piEpiajxèç xû v 7uuplvo>v yXcoaaÔW, 8 x a l rcavTjyu-
plÇojxev. »
La fête du don de l ’Esprit au cinquantième jour 119

d’hommes venus de tous les horizons, ce qui donne à Grégoire l’occasion


de parler de ses chers Cappadociens ( t o u ; t j j a o ï ç KaTOra&Sxaiç).
Nous trouvons une autre mention de la Pentecôte dans un sermon
prononcé en 381, le lendemain'de l’Épiphanie. L ’évêque se plaint que
des catéchumènes cherchent à retarder la date de leur baptême, en
invoquant des prétextes :
« J’attends la fête des L um ières; pour m oi, Pâques a plus de valeur;
j ’attendrai la Pentecôte; il est m ieux d ’être baptisé lors du baptême du
C hrist, de recevoir la vie nouvelle le jour de la Résurrection du C hrist,
d ’honorer la manifestation de l ’Esprit *. »

Nous savons que, pour Tertullien, toute la Cinquantaine était


une période baptismale, mais le terme de tovttjxoot^ désigne ici,
comme dans l’homélie que nous avons étudiée, le dimanche qui
commémore la «manifestation de l’Esprit ». Ce jour était donc, avec
Pâques et l’Êpiphanie (la fête des Lumières), particulièrement choisi
pour introduire les catéchumènes dans l’Église. Ces temps n’étaient
d’ailleurs pas exclusifs, puisque Grégoire recommande de ne pas
différer le baptême, pour ne pas s’exposer à mourir avant de l’avoir
reçu : «La fin de la vie, dit-il, arrivera soudain, le jour où tu ne t’y
attends pas. »
Dans ces deux sermons, la Pentecôte est donc le cinquantième
jour. On serait tenté d’affirmer qu’une évolution importante s’est
produite, de Basile à Grégoire. Le seul texte de l’évêque de Césarée
que nous avons pu invoquer constitue cependant une base trop faible
pour fonder en toute certitude une telle conclusion. Le même mot,
en effet, peut avoir une double acception et désigner tantôt la Cinquan­
taine, tantôt le dimanche qui la clôture. C’est le contexte général,
le symbolisme exploité par les auteurs, qui est plus révélateur et il
semble bien que, sur ce point, il y a eu un certain changement de
perspective.

2 . — L’ ÉGLISE DE ROME

Après l’œuvre d’Hippolyte, Rome n’est guère riche en documents


susceptibles de nous renseigner sur la célébration de la fête; il faut
attendre la fin du ive siècle pour trouver une mention de la solennité.

1 Oratio X L , In Sanctum baptisma, P G 36, c. 392 : «Mévco xà <Dûxa‘ x i


Ilà o x a (ioi xipuàxepov* t t j v nevxYjxoarJjv èxSéÇojxar X p « îT Ç > cupupomaGîjvai péXrtov
XpiaxqS auvavaaxrjvat xaxà x tjv àvaaxàaipK>v ï)|j.épav xou Ilveéjiaxoç x ip ja a t x r jv
èmçàveiav. »
120 Le « Sceau » du cinquantième jour

Le 10 février 385, le pape Sirice répond à une lettre adressée par


Himère, évêque de Tarragone, à son prédécesseur Damase :
« O n en arrive, pour la question des candidats au baptêm e aban­
donnée au gré de chacun, à une confusion inacceptable à laquelle il
faut remédier. E t cela est dû — nous ne le disons pas sans douleur —
à l ’attitude de nos confrères dans l ’épiscopat qui, sans raison grave et
par simple témérité, ont agi de telle sorte que, com m e vous l ’affirmez,
des foules nombreuses reçoivent le sacrem ent de baptêm e indis­
tinctement et même plus volontiers à la N oël ou à l ’Épiphanie, sans
com pter les fêtes des apôtres et des m artyrs. C h ez nous cependant et
dans toutes les Églises, le dimanche de Pâques avec sa Pentecôte reven­
dique pour lui spécialement ce privilège; ces jours sont les seuls, au
cours de l ’année, où il convient de conférer le baptêm e en com m un à
ceux qui viennent à la foi K »

Le mot «Pentecostes » désigne-t-il ici la cinquantaine ou le jour


qui la termine? L ’adjectif possessif suus qui l’accompagne, bien
qu’il ne soit pas dans tous les manuscrits, semble nous inviter à pencher
vers la première solution, sans l’imposer cependant. Toutefois, même
s’il était indubitable qu’il s’agit ici de toute la période pascale, nous ne
saurions en conclure que le terme ne désigne pas aussi le cinquantième
jour. Nous avons en effet un autre témoignage à peu près contemporain,
qui ne laisse place à aucune hésitation. Il s’agit d’un ouvrage anonyme,
les Questiones veteris et novi testamentz, où l’on peut lire un développe­
ment sur la Pentecôte. L ’auteur de ce traité est connu sous le nom
d’Ambrosiaster, sans qu’on soit parvenu à établir son identité.
Nous savons seulement, par la critique interne, qu’il a écrit à Rome sous
le pontificat de Damase (366-384)2. La Question 95 est intitulée :
Unde orta sit observatio Pentecotes uel qua ratione. Nous y trouvons
une sorte de définition de la fête :
« V oici quelle est la signification de la Pentecôte, qui est le
cinquantième jour à com pter de Pâques : de m êm e q u ’après une semaine
le premier jour qui vient est le dim anche, où a été accom pli le m ystère
de Pâques pour la rédem ption et le salut du genre h u m a in ..., de m ême
après sept semaines le prem ier jour est la Pentecôte. A in si la Pentecôte

1 S irice , Décrétale à Himères évêque de Tarragoney P L 13, c. 1134-1135 et


56, c. 555-556 (JafFe 255) : « Sequitur deinde baptizandorum, prout unicuique libitum
fuerit, improbabilis et emendanda confusio, quae a nostris consacerdotibus, quod
commoti dicimus, non ratione auctoritatis alicujus, sed sola temcritate praesumitur,
ut passim et libéré Natalitiis Christi, seu Apparitionis, necnon et Apostolorum seu
Martyrum festivitatibus innumerae, ut asseris, plebes baptismi mysterium conse-
quantur; cum hoc sibi privilegium et apud nos, et apud omnes ecclesias, dominicum
specialiter cum Pentecoste sua Pascha defendat; quibus solis per annum diebus
ad fidem confluentibus generalia baptismatis tradi convenit sacramenta... »
* Cf. G. B ardy , Supplément au Dictionnaire de la Bibley t. I, 1928, c. 225-241 ;
et C . M artin i , Ambrosiaster, Rome, 1944.
Le fête du don de l ’Esprit au cinquantième jour 121

ne peut tom ber un autre jour que le dim anche, pour qu’on sache bien
que tout ce qui touche au salut de l ’hum anité a été commencé et accom pli
dim anche »

L ’insistance sur le mystère dominical marque un lien profond


avec la tradition, bien qu’il soit tout aussi clairement indiqué que la
Pentecôte est le cinquantième jour. Entre la fête de la Résurrection
et celle de la venue de l’Esprit, on peut voir un certain parallélisme qui
se trouve déjà dans l’Ancien Testament entre les figures qui les
annoncent : l’agneau pascal et le don de la Loi sur le Sinaï.
« D e m êm e que l ’agneau est la figure de la passion du Seigneur
dans le sacrement de la Pâque, poursuit le texte, de m ême le don de la
loi est celle de la prédication évangélique. C ar c’est le m ême jour, celui
de la Pentecôte, que la loi fu t donnée et que l ’E sprit saint descendit
sur les disciples, pour q u ’ils prennent de l ’autorité et sachent prêcher
la loi évangélique *. »>

Le lien qui unit la mission des apôtres, authentifiée par le miracle


des langues (inperiti enim diuersis linguis magnolia, Dei loquebantur),
à l’événement du Sinaï n’est guère approfondi; mais il est intéressant
de noter qu’il est établi par l’Ambrosiaster. Celui-ci a pu s’inspirer
lui-même d’une simple coïncidence de dates, s’il connaissait l’usage de
la Synagogue de son temps, mais il est plus probable qu’il tient ce
rapprochement de la tradition dont nous avons déjà parlé.
Rome continue donc, au temps de Damase, à vénérer la
Cinquantaine, puisque Pâques et la Pentecôte sont comme deux
termes, un commencement et un accomplissement; mais celui-ci
prend sa signification dans la célébration de la venue de l’Esprit, qui
substitue la prédication de la loi évangélique à celle de la loi de Moïse.

3. — l ’ é g l is e d e m i l a n

Nous n’avons trouvé que deux textes de saint Ambroise qui
puissent nous apporter quelques lumières sur la célébration de la fête
dans l’Église de Milan. Dans le De Apologia Prophetae David, écrit

1 A m bro siaster, Quaestiones veteris et novi Testamenti, éd. A. S o u te r


(C SE L 50), 1908, p. 167 : «Pentecostes ergo, qui quinquagensimus a pascha conpu-
tatur dies, hanc habet rationem : ut sicut post ebdomadam dominicus dies primus est,
in quo adimpletum est paschae mysterium in redemptionem salutis humanae... ita
et post ebdomadas septem primus dies est pentecostes. Denique numquam alio die
quam dominico pentecostes est, ut totum quod ad salutem humanam pertinet domi-
nico die et incohatum et adimpletum noscatur... »
2 Ibid. , p . 168 : «Ut sicut agnus figura passionis domini fuit in sacramento paschae,.
ita et legis datio euangelicae praedicationis, quia eodem die, id est pentecosten, lex
data est, quo et spiritus sanctus decidit in discipulos, ut auctoritatem caperent ac
scirent euangelicum ius praedicare. »
122 Le « Sceau » du cinquantième jour

aux environs de 384, nous lisons, à propos du psaume 50, un assez long
développement sur le symbolisme de ce nombre : dans la Loi de
Moïse déjà il signifiait le pardon puisque, tous les cinquante ans,
un jubilé remettait les dettes et redistribuait les biens.
« C e nom bre, poursuit l ’auteur, nous le célébrons dans la joie après
la passion du Seigneur. L a dette de toute faute nous a été rem ise, notre
acte d’accusation a été déchiré; nous sommes dès lors libres de toute
entrave et nous recevons la grâce du Saint-Esprit qui vient en nous
au jour de la Pentecôte. L e jeûne cesse, la louange m onte vers D ieu et
on chante l’alleluia \ »

Le jour de la Pentecôte qui est mentionné dans ce texte est celui


dont parle le récit des Actes, celui de la venue du Saint-Esprit sur les
apôtres. Mais le contexte montre assez clairement que la solennité
à laquelle pense Ambroise est la Cinquantaine elle-même, considérée
comme un temps de joie et de libération, en vertu du mystère pascal
qu’elle célèbre. On a parfois rattaché les mots die pentecostes à la phrase
suivante, par une ponctuation différente2, mais cette interprétation
ne nous semble pas acceptable. Dire que le jeûne cesse le jour de la
Pentecôte, qui est un dimanche, nous semble dépourvu de sens,
tellement cela va de soi. On n’a d’ailleurs pas pu attendre cette fête
pour chanter l’alleluia. C’est au contraire, d’après tout ce que nous
avons déjà vu, la caractéristique du Temps pascal. Cela, d’ailleurs,
nous est confirmé par le Traité sur Vêvangile de saint Luc, qui a été
écrit peu de temps après.

« Q ue si les Juifs célèbrent la sabbat au point de considérer un


mois et une année comme sabbat, com bien plus devons-nous célébrer
la Résurrection du Seigneur. A ussi, nos anciens nous ont-ils appris
à célébrer les cinquante jours de la Pentecôte, tous com m e appartenant
à Pâques, parce que le début de la huitièm e semaine fait la Pentecôte.
C ’est pourquoi l ’apôtre... passe l ’hiver chez les Corinthiens, dont les
erreurs l’angoissent, attendu la froideur de leur zèle pour le culte de
D ie u ; il célèbre la Pentecôte avec les Éphésiens, leur livre les m ystères,
se repose le cœur, parce qu’il les voyait brûlants des ardeurs de la foi.
D onc, pendant ces cinquante jours, l ’Église ignore le jeûne, com m e le

1 S. A mbroise , De Apologia Propketae Davidy ad Theodosium Augustum, V III,


.42; P L 14, c. 866-867 : « Hune numerum laeti celebramus post Domini passionem,
remisso culpae totius debito, chirographo quoque vacuato, ab omni nexu liberi;
et suscipimus advenientem in nos gratiam Spiritus sancti die Pentecostes; vacant
jejunia (variante : vacante jejunio), laus dicitur Deo, alléluia cantatur. »
2 C ’est ce que fait C. S chenkl , C S E L 32/2, 1897, p. 325 (« die pentecoste
uacante ieiunio laus dicitur deo »). C ’est pourquoi nous lui avons préféré la vieille
édition de J. D u Frische et N . Le Nourry (1686-1890) reproduite par Migne.
La fête du don de VEsprit au cinquantième jour 123

d im a n ch e, jo u r de la ré su rrectio n d u S e ign eu r, e t ces jours so n t to u s


co m m e le d im a n ch e ‘ . »

Uoctavae hebdomadae initium, c’est-à-dire le dimanche qui suit


les sept semaines après Pâques, « fait la pentecôte », l’accomplit,
la clôture. C’est certainement un jour de fête, puisque Ambroise le
mentionne pour lui-même; comme nous l’avons vu dans le texte
précédent, on le désignait même tout particulièrement du nom de
Pentecôte, comme la solennité juive à laquelle il est fait allusion à
propos de saint Paul. Mais il semble qu’il tire son importance de la
place qu’il occupe à la fin de la période dont tous les jours sont des
dies pentecostes et appartiennent à Pâques.
Bien que le dernier dimanche soit déjà solennisé et désigné par
le même terme que l’ensemble des sept semaines, la conception ancienne
de la célébration pascale est nettement présente à la pensée de
saint Ambroise. On comprend fort bien que saint Augustin, dont les
sermons sont postérieurs d’une vingtaine d’années à peine aux textes
que nous venons de citer, souligne que les usages de Milan étaient assez
différents de la pratique africaine2. L ’évêque d’Hippone, en effet,
comme nous le verrons, connaissait une organisation liturgique
beaucoup plus proche de celle qui est en vigueur de nos jours.

4. — LES ÉGLISES D’ESPAGNE

Les documents que nous venons d’invoquer se situent dans


le dernier quart du IVe siècle. Il est possible que les coutumes dont
ils témoignent soient antérieures de quelques années, voire de quelques
décades, mais nous ne pouvons pas l’affirmer. Il n’en est pas de même
de la péninsule ibérique, où nous pouvons remonter à une époque
plus ancienne.
En restituant à Grégoire d’Elvire certains ouvrages faussement
attribués à divers écrivains de renom, la critique moderne a reconstitué

1 Expositio Evangelii secundum Lucam, V III, 25; éd. M . Adriaen (CC ser. lat.
X IV , 4), 1957, p. 306-307 : « Quodsi Iudaei sabbatum ita célébrant, ut et mensem et
aimum totum quasi sabbatum habeant, quanto magis nos resurrectionem Domini
celebrare debemusl Et ideo maiores tradidere nobis pentecostes omnes quinquaginta
dies, ut paschae celebrandos, quia ^octavae ebdomadae initium pentecosten facit.
Vnde et apostolus... aput Corinthios hicmem agit quorum erroribus angebatur,
quod eorum circa diei cultum frigeret adfectus; cum Ephesiis pentecosten célébrât
atque his tradit mysteria, relaxat animum, quia fidei cernebat ardore feruentes.
Ergo per hos quinquaginta dies ieiunium nescit ecclesia sicut dominica, qua dominus
resurrexit, et sunt omnes dies tamquam dominica. » (trad. franc, de G.- T i s s o t ,
S C 52, Paris, Cerf, 1958, p. I i o - i n ) .
* Cf. S. A ugustin , Epist. L IV , 2 ; éd. A . G oldbacher (C SE L 34), 1895, p. 160-
161.
124 Le « Sceau » du cinquantième jour

une bonne partie tout au moins de son patrimoine littéraire. Cet auteur
espagnol a ainsi retrouvé, grâce aux travaux de A. Wilmart vérifiant
une intuition de G. Morin la paternité des Tractatus X X Origenis
publiés pour la première fois par P. Batiffol en 19002. Il s’agit de
commentaires scripturaires sous forme de prédications familières,
portant sur l’Ancien Testament, à l’exception du dernier traité con­
sacré au chapitre II des Actes :
« L a lecture qui a été faite, y lisons-nous, nous apprend que le
don du Saint-Esprit, que D ieu avait autrefois prom is aux croyants par
ses prophètes, s’est rendu présent sur les apôtres le jour de la Pentecôte.
Il y est écrit, en effet : E t cum complerentur dies Pentecostes... 1 »

Cette homélie a donc été prononcée après la proclamation du


texte biblique qu’elle commente et il est possible que ce soit le jour
même de la fête. Le prédicateur invite en effet les fidèles à accueillir
l’Esprit-Saint :
«Frères très chers, pour recevoir cet E sprit, nous devons donc
préparer notre âme et notre esprit dans la sainteté et la justice * »;

et Grégoire développe les thèmes que l’on retrouve communément


lors de la célébration de la Pentecôte, tels celui de l’unité des cœurs
opérée par l’Esprit divin ou celui du vin nouveau qui doit être reçu
dans des vases neufs. Un autre passage semble même se référer au
mystère du jour, encore que nous ne puissions pas arriver à une
certitude, car l’expression hac die qui est employée n’est peut-être
pas l’équivalent de hodie :
« C ’est cet E sprit, dis-je, qui en ce jour (hac d ie ), c ’est-à-dire à la
Pentecôte, a été envoyé par D ieu à l ’Église. Il ne regarde pas à l ’âge,
ne fait ni discrimination de sexe ni acception de personnes, mais il se
livre et se donne à chacun selon le m érite de sa foi et il ne choisit pas

1 P. B atiffol - A. W ilm art , Tractatus Origenis de S S . Scriptur., Paris,


Picard, 1900.
2 A. W ilm a rt, Les « Tractatus » sur le Cantique attribués à Grégoire d'Elvire,
dans B LE , 1906, p. 233-299 et G . M o rin , Les nouveaux « Tractatus Origenis » et
l'héritage littéraire de Tévêque espagnol Grégoire d'IUiberis, dans Revue d'histoire et
de littérature religieuse 5, 1900, p. 145-161; voir aussi P. L e ja y , L'héritage de Grégoire
d'Elvire, dans RB 25, 1908, p. 435-457 et A. V eg a, 5 . Gregorii Eliberritani Episcopi
Opéra omnia primum collecta, I (Script, eccles. hispano-latini veteris et medii Aevi,
fasc. X II-X V ), Escurial 1944, Introducciôn preliminar, surtout, p. x lv i- lx iv .
3 A. V ega , op. cit., p. 200 : « Haec ergo lectio, quae recitata est, donum Sancti
Spiritus, quod rétro olim Dominus per prophetas suos credentibus promiserat postea
sub apostolis in die Pentecosten repraesentatum insinuât. Sic enim scriptum est :
Et cum complerentur dies Pentecostes... »
4 Ibid., p. 205 : « Ad percipiendum itaque hune Spiritum, dilectissimi fratres,
animam nostram mentesque in omni sanctitate atque justifia praeparare debemus... ».
La fête du don de l ’Esprit au cinquantième jour 125

l ’âge ou la personne, mais l ’âme dans laquelle il se plaît à s’introduire.


C ’est le m ême et unique E sprit qui opère tout cela en chacun K »

La lecture du traité du même auteur Sur VArche de Noé ne peut


pas davantage transformer ces probabilités en certitudes, car en
parlant de la Pentecôte, il ne désigne pas explicitement une fête
liturgique, mais seulement l’événement rapporté par les Actes.
« Q ue la largeur de l ’arche ait été de cinquante coudées, cela signifiait
que l ’E sprit-Saint devait descendre à la Pentecôte, c ’est-à-dire le
cinquantièm e jour après la Passion de la C roix du Seigneur... L a
longueur est dans la Passion de la C roix du Seigneur dont les croyants
sont m arqués, la largeur dans le jour où le Saint-Esprit vient sur les
croyants »

Nous savons cependant, par un autre document, que l’Église de


la péninsule connaissait déjà le «jour de la Pentecôte». Alors que
Grégoire était évêque d’Elvire dans la seconde moitié du IVe siècle,
c’est déjà aux environs de l’an 300 que s’est tenu, dans la même ville,
le concile qui stipulait : cuncti diem Pentecostes ceîebrabimus 9. Quand
on sait, que toutes les provinces de l’Espagne continentale y étaient
représentées, on comprend aisément l’importance de l’indication qu’il
nous donne. C’est certainement le plus ancien témoignage, dans le
monde chrétien, sur le cinquantième jour. Nous ne savons cependant
rien de la manière dont on le célébrait, ni s’il était vraiment considéré
comme une fête du don de l’Esprit, à moins que les quelques indications
qui semblent données par le Tractatus X X ne puissent être appliquées
à la vie liturgique des communautés telle qu’elle s’exerçait déjà une
cinquantaine d’années plus tôt.

Quoi qu’il en soit, il y avait en Espagne, aux environs de l’an 300,


un dies Pentecostes, c’est-à-dire que le dernier dimanche' du Temps
Pascal était mis en relief comme une clôture de la solennité. Nous

1 Ibid.y p. 204 : « Hic est, inquam, Spiritus qui hac die, id est Pentecosten,
a Deo Ecclesiae missus est, qui non aetates discernit, non sexus separat, non personas
accipit, sed unicuique pro fidei merito sese praestat et tribuit, non aetatem aut per-
sonam, sed animam eligit, in qua se libens inférât. « Omnia enim et in omnibus unus
atque idem operatur Spiritus » (/ Cor.y X II, n ) . »
1 De Arca Noey éd. A. W lL M A R T , dans RB 23, 1909, p. 19 : « ... Quod quin-
quaginta erant cubita latitudinis eiusdem arcae, hoc significabat quod pentecosten,
id est quinquagesima die post passionemdominicae crucis, Spiritus Sanctus descensurus
esset... longitudo autem in passione dominicae crucis qua credentes signantur;
latitudo in die Pentecosten quo Sanctus Spiritus super credentes advenit. »
3 Cf. infray p. 181-183.
126 Le « Sceau » du cinquantième jour

savons avec certitude qu’à la fin du ive siècle, on célébrait ce jour-là,


dans plusieurs Églises, la venue du Saint-Esprit, conformément au
récit des Actes des Apôtres.
Peut-on affirmer qu’on ne connaissait pas encore la fête de
l’Ascension, à la date qui nous est aujourd’hui familière? Les textes
sont totalement muets sur cette question, même le Concile d’Elvire
sur lequel nous aurons à revenir, car il semble faire une allusion au
quarantième jour. Il est difficile de tirer argument de ce silence. S’il
n’était pas téméraire, dans ces conditions, de proposer une hypothèse,
nous serions porté à croire que l’unité du laetissimum spatium n’était
encore rompue par aucune célébration particulière. L ’insistance de
Grégoire de Nazianze, de l’Ambrosiaster et d’Ambroise sur les sept
semaines, leur assimilation au dimanche et le symbolisme du «huitième
jour », qu’ils exploitent sans employer cette expression, s’en accommo­
deraient mal, semble-t-il.
Il ne faudrait d’ailleurs pas s’étonner que l’on ait spontanément
mis en valeur le cinquantième jour, sans songer à solenniser le quaran­
tième. Les communautés chrétiennes des premiers siècles ne
connaissaient que les assemblées eucharistiques du dies dominica.
Donner plus d’importance à l’un de ces dimanches ne présentait guère
de difficulté, surtout depuis que c’était universellement admis pour la
Pâque. Pour instituer une fête de l’Ascension, le jeudi de la sixième
semaine, il fallait au contraire opérer une véritable révolution dans les
usages liturgiques et il est vraisemblable qu’il ait fallu longtemps
pour que cette idée puisse même effleurer l’esprit des fidèles.
Nous sommes sans doute en présence d’une étape transitoire dans
l’évolution des solennités pascales. Il est probable que la pensée du
Saint-Esprit, à la clôture de la Pentecôte, vienne moins d’un désir de
fidélité à la chronologie historique que de la considération du mystère
rédempteur trouvant au cénacle son accomplissement et sa perfection.
C ’est encore, semble-t-il, la conception primitive de la Cinquantaine
qui inspire la prière et la spiritualité des auteurs que nous avons cités;
pour marquer de manière solennelle la fin de la période festive, ils ont
commémoré l’événement du salut qui exprime la plénitude de l’œuvre
du Christ ressuscité et secondairement, pensons-nous, cette célébra­
tion, apparaissant comme un anniversaire, s’est trouvée à l’origine de
l’évolution postérieure, entraînant la mémoire d’autres faits historiques,
comme les apparitions ou l’ascension du Seigneur.
CHAPITRE II

LA FÊTE DE L ’ASCENSION DU SEIGNEUR


AU CINQUANTIÈME JOUR

A côté des témoignages dont nous avons parlé, il en est d’autres,


parfois plus anciens, qui semblent considérer le cinquantième jour
comme une fête de l’Ascension du Seigneur. Pour en tirer des conclu­
sions précises, nous aurons à confronter l’usage qu’ils rapportent à
la pratique opposée que nous venons d’établir, en les replaçant tout
d’abord dans le contexte liturgique du temps et des lieux dont ils
proviennent. Mais, comme leur interprétation pose de nombreux
problèmes, nous préférons la renvoyer au chapitre suivant, pour nous
consacrer préalablement à une analyse du dossier, en commençant
par les textes les plus clairs, car ils nous permettront de comprendre
les autres.

L — LES TÉMOIGNAGES EXPLICITES

Nous trouvons, dans les œuvres d’Eusèbe de Césarée et dans un


apocryphe connu sous le nom de Doctrine des Apôtres, la mention
explicite d’une fête de l’Ascension, le dernier jour de la Cinquantaine.
Un lectionnaire syriaque, conservé au British Muséum porte d’ailleurs
des traces très nettes de cette tradition. Mais il semble que ces
documents placent à cette date non seulement la célébration liturgique
de la montée au ciel du Sauveur, mais l’événement historique lui-
même, en dépit des indications du livre des Actes.

I. — LA CÉLÉBRATION DE L ’ ASCENSION,

AU CINQUANTIÈME JOUR

Eusèbe de Césarée nous fournit de précieuses indications sur la


Pentecôte dans sa Vie de Constantin. Cet ouvrage a été écrit, semble-
t-il, peu de temps après la mort de l’empereur, survenue à Nicomédie
le 22 mai 337. Voici ce que nous y lisons :
128 Le « Sceau » du cinquantième jour

« T ou s ces événements 1 s’accom plissaient au cours de la très


grande fête q u ’est la très auguste et très vénérée Pentecôte, évaluée à
sept semaines et scellée d ’une unité, durant laquelle selon les divines
Écritures, eut lieu l’ascension aux cieux de notre com m un Sauveur
et la descente du Saint-Esprit dans l ’hum anité. C ’est durant ce tem ps
que l ’em pereur, après avoir été jugé digne de cela (du baptêm e), fut
élevé vers son D ieu , le dernier de ces jours qu’on n ’aurait pas tort
d’appeler fête des fêtes, vers l’heure de m idi \ »

Ce texte est malheureusement ambigu. Le terme de ravr/ixocra)


désigne sans aucun doute toute la Cinquantaine et non le jour qui la
clôture. Mais, comme le relatif xoc0 ’ -rçv (durant laquelle) peut se
rapporter aussi bien à fxovàç qu’à TOVTyjxocmf], on peut comprendre soit
que l’ascension et l’effusion de l’Esprit se situent au cours des sept
semaines, soit que ces deux mystères se célèbrent le jour qui les
clôture. Comme le remarque U. Holzmeister 3, la première hypothèse
se recommande de l’Écriture sainte, la seconde de la grammaire, pour
qui xaO ’^v se rapporte plus volontiers à [xovàç qui précède immédia­
tement qu’à revT7)xo<TTY), qui est trop éloigné.
Mais nous avons dans le De solemnitate paschali, écrit en 332
environ, un texte beaucoup plus explicite qui s’étend longuement sur
la Pentecôte. Celle-ci, dit-il, portait en elle, dans l’Ancien Testament,
«l’image du Royaume de Dieu », puisque l’offrande de blé prescrite
par la Loi symbolisait les païens «moissonnés par la faucille spirituelle
des apôtres ». En effet, «régénérés par l’eau et par le feu du Saint-Esprit,
nous sommes offerts à Dieu par le Christ comme des pains savoureux
et agréables : tü OecjS Stà Xpurrou 7rpo(jcpsp6(jt£0a. Maintenant que les
symboles prophétiques ont cédé la place à la réalité...
«... nous avons hérité, nous, du devoir de célébrer la fête avec
plus d’éclat, comme réunis au Sauveur et jouissant de son royaum e.
C ’est pourquoi nous ne sommes plus autorisés à nous im poser des
privations, au cours de cette solennité, et nous avons appris à porter
en nous l ’image du repos, objet de notre espérance dans les cieux.
Aussi, nous ne fléchissons pas le genou dans la prière et nous ne nous
mortifions pas non plus par l ’abstinence... »

1 Eusèbe vient de parler de tout ce qui touche au baptême de Constantin.


a Eusèbe d e C ésarée, Vita Constantini, IV, 64; éd. A. H e ik e l (G C S, Eusebius I),
1902, p. 144 : « "E xaaT o c 8è t o ô t c o v èrcl r i j ç fi,eYlaT 7)ç auvcTeXetTO èopT Îjç, t 9 j ç 8*?)
7rava£7TTOu x a l c e p a a j i i a ç IlevTTqxoaTYiç, ê(3 8 o (jiàoi (Jièv èTrrà TeTt|A7]pivY)ç, piovàSt
S ’ èTTioçpaYtÇofjtévTQç, x a O ’-rçv t t j v e lç o u p a vo ù ç àvàXrjiJnv, t o u x o lv o u a an irjp oç t t j v
ts to u aY^ou 7iveô|xaTOç e lç à v 0 p<â7rouç x à 0 o 8 ov, Y c Y EV7jaQ ai ^ Y 01 rcep té^ ou ai
Oetoi* èv 87) TaÔTfl t o ô t c a v àÇ uoO elç p a a tX e ù ç, èrcl T Î jç u o t < x t y ) ç aTraacov ^(Jièpaç,
•î)V 8r) èoprrçv êopT & v o u x étv t i ç SiapiàpTOt xaX cov, à|i<pl p.eor)(Apptvàç fjX lou & p a ç ,
Trpèç t ô v aÙTOÜ Oeèv àvaX afxp àv eT O ... »
* U. H olzmeister , Der Tag der Himmelfahrt des Hermy dans Z K T 55, 1931,
p. 44-52, surtout Die Himmelfahrt am Pfingstfeste, p. 61-65.
La fête de l ’ascension du Seigneur au 50ejour 129

Le chiffre 7, celui des sept semaines, est en effet le chiffre du


repos, selon le récit biblique de la création, alors que le nombre 6,
celui des six semaines qui ont précédé Pâques, était celui de l’activité :
«... le nom bre de la Pentecôte ne s’arrête cependant pas à ces sept
sem aines, m ais les ayant dépassées, par la dernière unité qui les suit,
il m et le sceau sur le jour solennel de l ’ascension du Christ. C ’est donc
à bon droit que, dans les jours de la sainte Pentecôte, par figure du
repos fu tu r, nous réjouissons nos âmes et délassons nos corps comme
nous trouvant désormais réunis à l ’époux et ne pouvant jeûner *. »

Il semble donc que c’est la célébration de l’Ascension qui vient


mettre le «sceau » sur la Cinquantaine pascale. V. Larraiiaga, cepen­
dant, refuse cette interprétation : « ... Le dernier jour de la période
de la Pentecôte, écrit-il, ratifie et scelle, selon Eusèbe, la fête de
l’Ascension du Christ qui l’a précédé2.» 'H 7tavéopToç v)fxêpa -rîjç
XptoTou àvaX^etùç désignerait donc le quarantième jour après
Pâques, selon l’usage actuel. Mais, à notre avis, une telle interprétation
ne saurait prévaloir. Le contexte de ce passage se rapporte de façon
précise à un jour qui scelle toute la période de la Pentecôte et, s’il
restait encore un doute, il ne résisterait pas à la comparaison avec la
Vita Constantini, où nous retrouvons exactement la même idée et
presque les mêmes mots : TOvrrçxocro)... piovà&i ènrtacppaYiÇopivY).
On pourrait admettre, à la rigueur, que le mvéopvoç Ÿ]pip<x désigne
toute la Cinquantaine, «scellée» par le dernier dimanche; mais, en
toute hypothèse, rien ne permet de le rapporter à une fête, purement
imaginaire, qui serait célébrée au quarantième jour. D’ailleurs, le mot
Yjpipoc semble exclure même que «l’Ascension du Christ» désigne
l’ensemble de la TOvr/pcocrrr), , car le contexte est tout différent de
celui où Tertullien parle du dies festus.

1 De Solemnitate Paschaliy 3; P G 24, c. 700 : « ... aù x o l ye p.*?)v ty )V èoprîjv


çai& poxépav ày c iv TrapEtXYjçaixev, à ç tfv x<5 E o m jp i au vay 7)Ysp(jLévoi, xalx T jçaû x o u
p a aiX sla ç aTroXauovxeç. A i b oû xéxi TrovEtaOai x a x à t t j v S e t ? ) v èopxJjv auyx<opou-
|ieOa, t îjç S ’èXTuÇofiivrjç èv oûpavoiç àvccTcaûaecoç r?)v e lx àv a (pépeiv Si8aax6jxc0a 4
60ev oùB’èv x a ïç e ù x a ïç y 6 vo xXlvojxev, oû&’ à a ix la iç xocTaTCovotyeOa' xoùç y àp xîjç
x a x à 0 e 8v àvaaxàaE coç YjÇiwjxévouç o û x st* aûOiç oI 6 v t e , è 7il yîjç 7rt 7r r e iv oùSè
xoùç xcov 7ra 0 û v YjXeu(kpco(iévouç x à ï a a 7rà ax e iv xo ïç xaxaBE&ouXco^évoiç... Ou
prîjv IttI x a û x a ç ô ttJç IlEVTTjxooTTjç àpiOpièç l'axaxai* Û7rspaxovxC(ïaç 8 è xà ç êîTrà
ép 8 o(xà 8 a ç , piovàSi xfl fiExà x a à x a ç û axàxfl x?)V 7ravéopxov ^)(xépav xrjç XpiaO ou
àvaXyjiJjECoç è m a ç p a y lÇ sT a i. E l x 6 xwç à p a èv x a ïç x^ç à y la ç IlEVX7)xoaxîjs ^ é p a i ç
xf)v (xéXXoucrav àvàrcauatv 8 taypà<povxEç, x à ç ijnjxàç yavvûp.sGa, x a l xè ocofxa
StavaTraûopLEv, à ç olv aùxcp auvàvxsç ^ 87 ) tg> Nu(x<pta>, x a l vyjaxsûsiv jri) Bovà-
fX EV O t. »

8 V. L arranaga , L'Ascension du Christ dans le Nouveau Testamenty Rome,


I 93»> P. 515 sq.
130 Le « Sceau » du cinquantième jour

Il faut donc admettre que la fête de clôture du temps pascal


n’est autre que celle qui commémore la montée au ciel de notre
Seigneur, sans exclure, d’ailleurs, la mémoire de l’effusion de l’Esprit.
Ou, plus exactement, c’est toujours l’ensemble de la «Pentecôte » qui
célèbre ces mystères, mais le dimanche qui la termine prend un relief
particulier : il vient comme résumer, «condenser », si l’on peut dire,
en une journée la signification mystique des cinquante jours. C’est ce
qu’évoque l’image de la oçpayiç qui, comme une signature au bas
d’un document, ratifie, confirme, scelle toute la période pascale. Si
l’Ascension y est particulièrement évoquée, c’est qu’elle semble
exprimer l’idée dominante de la TCv-njxocrn) : glorification et exaltation
du Sauveur, auxquelles toute l’Église participe. Notons d’ailleurs que
c’est dans le De Solemnitate Paschali que nous trouvons pour la première
fois le terme d’àvâX^iç au sens de fête religieuse 1.
Mais l’historien de Césarée se révèle aussi le disciple de l’école
qu’Origène avait fondée dans cette ville : son exégèse allégorique de
l’Ancien Testament permet d’atteindre, à travers la fête et les rites de
la Pentecôte, «les enseignements nouveaux jadis figurés par des
symboles, mais récemment dévoilés au clair ». C’est «l’appel des nations
moissonnées par la faucille spirituelle des apôtres et rassemblées en
un seul tout dans les Églises de la catholicité..., régénérées dans l’eau
et le feu du Saint-Esprit » et participant au Royaume de Dieu avec le
Christ qui est monté vers son Père. On ne saurait mieux présenter le
mystère pascal.
La mention de l’Ascension au cinquantième jour se retrouve dans
la littérature syriaque. Celle-ci comporte notamment un document
important pour l’étude de la 7tevm)xoctt/j; c’est l’apocryphe que l’on
nomme en général Doctrina Apostolorum. Il se compose d’une série
de vingt-sept canons, précédés et suivis de notes pseudo-historiques
sur le départ du Seigneur et la mission des onze. Il faut se référer, à
son sujet, à l’article que F. C. Burkitt lui a consacré en 1923 2. Il ne
s’agit pas, selon lui, d’une traduction du grec, comme le voudrait
A. Baumstark s, mais d’une œuvre syriaque d’origine édesséenne,
datant du ive ou même du 111e siècle. Le texte en a été édité par Lagarde,
d’après tin manuscrit du IXe siècle, qui porte le titre de Doctrina
Addai4. Mais il est préférable de se servir de la publication qu’en

1 Cf. E. A. S ophocles, Greek Lexikon, New York-Leipzig, 1890, art. àvâX-r^iç,


p. 144-145*
* F. C. B u rkitt , dans The Journal of theological studies, 24, 1923, p. 200-203.
* A. B aumstark , Geschichte der syrischen Literatur, Bonn, 1922, p. 82. C ’est
à propos de cet ouvrage que Burkitt présente son opinion sur la Doctrina Apostolorum.
4 P. de L agarde, Reliquiae juris ecclesiastici antiqui syriace, Leipzig, 1856
(d’après le mss. Paris B. N. Syr. 62).
La fête de Vascension du Seigneur au yo9jour 131

a faite W. Cureton, en version anglaise, car elle est fondée sur un


manuscrit du Ve ou VIe siècle, soutenu par un autre du vne ou vm e *.
D’ailleurs, les variantes entre ces deux éditions, si elles ne sont pas
considérables, sont de la première importance pour notre sujet.
Avant de se séparer, une fois que l’Esprit-Saint est descendu sur
eux, les apôtres promulguent d’un commun accord certaines règles
disciplinaires et liturgiques qui doivent s’appliquer dans toute l’Église.
L ’une de ces prescriptions concerne la Pentecôte :
« Can. 9 — D e plus, les apôtres établirent qu’à l ’accom plissem ent
des cinquante jours après sa résurrection, on ferait la commémoraison
de son ascension vers son Père glorieux *. »

Le manuscrit publié par Lagarde est le témoin d’une autre


recension : «à l’accomplissement des quarante jours... » Mais le texte
établi par Cureton est plus ancien; d’ailleurs, si l’on s’en écartait, la
Pentecôte ne serait pas nommée, alors que sont cités l’Épiphanie, le
vendredi saint et Pâques. D’autre part, la mention de l’Ascension
à la fin de la Cinquantaine s’harmonise bien avec le reste du document
et s’accorde à la tradition palestinienne, dont Eusèbe est le principal
témoin. La Doctrina Addai a subi une correction destinée à rendre
compte de la pratique postérieure de l’Église. L ’auteur de l’apocryphe
fait remonter à l’âge apostolique les usages de la communauté chrétienne
d’Édesse au ive siècle, notamment la célébration du départ de Jésus
vers son Père, le cinquantième jour après Pâques.
Nous avons une confirmation de cette organisation liturgique
dans un lectionnaire syriaque oriental publié par F. C. Burkitt et
conservé au British Muséum sous là cote Add. 14.528. Nous y trouvons,
après la fête de la Résurrection, des lectures pour chaque jour de la
Week of Rest, puis viennent immédiatement l’Ascension et la
Pentecôte. Ces deux solennités sont distinctes, dans ce manuscrit qui
remonte à la fin du Ve ou au début du vie siècle. Cependant, en
comparant les péricopes qui leur sont assignées, G. Kretschmar, dans
un excellent article dont nous avons déjà parlé, a pu se faire une idée
des lectures qui appartenaient à l’ancienne célébration du cinquantième
jour après Pâques *.

1 W . C ureton , Anctent Syriac documents relative to the earliest establishment of


Ckristianity in Edessa and the neighbouring countries from the year after our Lord’s
Ascension to the beginning of the fourth century, London, 1864, p. 24-35 (d’après les
mss. London B. M . Add. 14.644 et 14.531).
* W. C ureton , op. cit., p. 27.
* G . K retschmar , Himmelfahrt und Pfingsten, dans Zeitschrift für Kirchen-
geschichte, Vierte Folge IV, L X V I. Band, 1954-1955, p. 230, en particulier n. 98.
132 Le « Sceau » du cinquantième jour

A S C E N S I O N O F O U R L O R D U N T O H IS G L O R IO U S F A T H E R

1) P rov., X V , 29 -X V I, 24a or X I , 8) Jer., X X X , 1 8 -X X X I, 14


i-X II, 5 9) E zech., I , i-28 ab j I I I , I2 -I5ab
2) Job, X X I I , 1-30 or read X X I I I ,
10) Isai, X L I X , 1-23 or read X X X V ,
1 -X X IV , 25
3-19 l
3) D an. (the K ingdom o f the
u ) E xo d., X I I I , 19 -X IV , 31
Greeks), V I I , 7-18
12) D eu t. (the ten Com m andm ents),
4) H os., X I I , 9 (10)-end or read
in Haggai I, 13-end V , (6)-V I, 9
5) Judg., V I , 1-24 or read X I I I , 13) Psalm . 47, resp. ver. 5
2-2 ia 14) A cts, I, i - i i
6) I I Sam ., V I , 1-23 or read X X I , 15) I T im ., I, 1 8 -III, 16 Halleluiah
1-14 Ps : 24, resp. ver. 1
7) I I K i., I I , 1-18 16) L k ., X X I V , 36-end.

S U N D A Y O F T H E C O M P L E T IO N O F P E N T E C O S T

1) Job, X X X I I , 6 -X X X III, 6 8) G en ., X I , 1-9


2) D an ., 1, 1-21 9) E x ., X I X , 1 - X X , 17 (Ps. 47,
3) Joël, I I , 21-32 resp. ver. 8)
4) Judg., X I I I , 2-25 10) A c t., I I , 1-21
5) I Sam ., X V I , i- i3 a b 11) I C or., X I I , 1-27 Halleluia
6) Jer., X X X I , 27-37 Ps. 93, resp. ver. l a
7) Is., X L V I I I , 1 2 -X L I X , 13 12) Jo., X I V , 1 5 - 2 7 .1

La solennité primitive du dernier dimanche du Temps pascal a


disparu depuis peu de temps, remarque Kretschmar, puisque pour
l’Ascension aucune tradition n’a pu encore se fixer : cinq des quinze
péricopes comportent en effet deux textes au choix. Il faut remarquer
aussi l’expression qui désigne, dans un titre du manuscrit, la clôture
de la Cinquantaine : Sunday of the completion of Petitecost. D ’autre
part, l’organisation dont le lectionnaire fait état laisse entrevoir comment
s’est opéré le dédoublement des pièces de l’ordonnance primitive.
Ainsi, l’apparition à Ezéchiel des quatre Vivants, dans une masse
de feu et un vent violent (Ascension, 9e lecture) se termine par la
parole du prophète, extraite tout exprès d’un autre chapitre : l’Esprit
de Dieu m’enleva. Ce texte se rapporte sans doute plus à la venue du
Paraclet qu’au départ du Christ et il doit être passé du cinquantième au
quarantième jour. Il en est sans doute de même de la vision de Daniel,
où un « Fils d’Homme » s’avance sur les nuées, pour dominer tous les

1 F. C. B u rkitt , The Early Syriac Lectionary System, dans Proceedings of the


British Academy, X I, 1923, p. 12.
La fête de Vascension du Seigneur au 50* jour 133

peuples, nations et langues (Asc; 3). Cette lecture aurait été remplacée,
à la Pentecôte, par celle, beaucoup plus terne, de l’incipit du même
livre (Pent. 2). C’est peut-être aussi le cas du passage relatif à l’Esprit
du Seigneur qui a emporté le prophète Élie (Asc. 7), mais il est plus
difficile d’affirmer qu’il n’a pas été introduit plus tard. D ’autres
péricopes, sectionnées én deux parties ou lues aux deux fêtes devaient
appartenir aussi à la solennité primitive. C’est très clair pour le
Serviteur du Seigneur (Asc. 10 (1) — Pent. 7), la naissance de Samson
(Asc. 5 (2) — Pent. 4) et l’annonce du peuple nouveau par Jérémie
(Asc. 8 — Pent. 6). En d’autres cas, on s’est contenté sans doute, lors
du dédoublement de la fête, de recourir à un passage parallèle, comme
pour la Loi au Sinaï (Asc. 12 — Pent. 9).
Notons que la péricope de saint Jean nous est confirmée par un
manuscrit des évangiles qui fut en usage dans les monastères de la
Syrie septentrionale et orientale. Ce document remonte au ve siècle,
mais il a reçu des annotations d’époques différentes. On peut en distin­
guer trois couches dont la plus ancienne est de la main de l’auteur du
manuscrit; c’est celle qui fournit, pour le cinquantième jour après
Pâques, l’indication : Jean, XIV, 15 l. Il s’agit des paroles du Seigneur
annonçant qu’il enverrait «un autre Paraclet ».
En établissant une comparaison éclairante entre les deux listes
du texte conservé au British Muséum, G. Kretschmàr nous permet
d’identifier avec une grande probabilité le noyau primitif de l’ancienne
solennité clôturant la Cinquantaine. Les lectures s’y cristallisaient
autour du thème de l’alliance nouvelle comme don du Christ glorifié.
C ’est bien le sens de la 7tevrY)xo<rr/j, tel qu’il s’est déjà manifesté à nous.

2. — l ’ a s c e n s io n du s e ig n e u r

DATÉE DU CINQUANTIÈME JOUR

Si l’Ascension du Seigneur est célébrée le cinquantième jour


après Pâques, faut-il penser que l’on fixait à cette date l’événement
historique qu’elle commémore? Une telle conclusion s’opposerait au
témoignage explicite des Actes des Apôtres et cependant, elle semble
suggérée par un texte d’Eusèbe de Césarée :
« L e V e r b e ... n ou s a transm is u n e im age d u rep o s v é rita b le, le
d im a n ch e jo u r d e salu t, et le p re m ier jo u r d e la lu m iè re d u ran t le q u e l

* A . A l l g e i e r , Cod. Syr. Phillips 1388 und seine âltesten Perikopenvemterke,


dans Oriens Christianus, Neue Serie V I, 1916, p. 147-152. Aucune lecture n’est
attribuée à la Pentecôte dans les indications de péricopes les plus anciennes du Cod.
Vat. Syr. 12 (Évangéliaire d’Édesse de 548) ni dans le Codex de Rabulla, de la fin
du V Ie siècle (cf. A. M e r k , Rabullakodex, dans Z K T 37,1913, p. 202-214).
134 Le « Sceau » du cinquantième jour

le Sauveur... élevé au-dessus de l ’œuvre des six jours, a franchi les


portes célestes, prenant possession du sabbat divin et du repos bienheu­
reux, tandis que son Père lui disait : Assieds-toi à m a droite K »

Ces paroles pourraient, à la rigueur, s’entendre de la résurrection


qui est bien l’entrée dans la gloire du Seigneur Jésus, encore qu’elles
évoquent clairement le franchissement des portes du ciel. Mais nous
ne pouvons plus avoir de doute, si nous nous rapportons au témoignage
de la Doctrina Apostolorum. Après un titre de plusieurs lignes, le texte
commence ainsi :
« E n la 339e année du Royaum e des G recs, au mois d ’heziran, le
quatrième jour de ce mois, qui est le prem ier jour de la semaine et
l’accomplissement de la Pentecôte, en ce même jour les disciples vinrent
de N azareth de Galilée, du lieu où la conception de notre Seigneur
fut annoncée, à la montagne qui est appelée Baith Zaithe, notre Seigneur
étant avec eux, mais ne leur étant pas visible. E t de grand m atin, notre
Seigneur éleva ses mains et les imposa sur la tête des onze disciples
et leur conféra le don de la prêtrise; et soudain une nuée lum ineuse le
reçut, et ils le virent m onter au ciel; et il s’assit à la droite de son Père.
E t ils glorifiaient D ieu parce qu’ils virent son ascension com m e il
l ’avait prédit; et ils se réjouirent, car ils avaient reçu la m ain droite de
la prêtrise de la maison de M oïse et d ’Aaron. E t de là ils m ontèrent et
allèrent dans la chambre haute où notre Seigneur avait célébré la Pâque
avec eux et dans laquelle on avait posé ces questions : Q ui livrerait
notre Seigneur aux bourreaux pour le crucifier? et aussi : Com m ent
prêcheraient-ils son évangile dans le m onde? E t de mêm e que dans cette
chambre haute commença le mystère de son C orps et de son Sang,
lequel devait régner dans le m onde, de m êm e c ’ est de là que l ’ensei­
gnement de sa prédication com m ence à avoir autorité dans le monde.
E t quand les disciples rencontrèrent cette difficulté : com m ent prêche­
raient-ils son évangile en des langues étrangères q u ’ils ne connaissaient
pas, ils se parlaient l ’un à l ’autre de cette manière : Bien que nous
soyons sûrs que le C hrist fera des prodiges puissants par nos m ains, et
des miracles devant des peuples étrangers dont nous ne connaissons pas
la langue et qui ne connaissent pas la nôtre, qui les enseignera et les
informera que c ’est au nom du C hrist qui fu t crucifié que ces œuvres
puissantes et ces miracles sont faits? E t tandis que les disciples
délibéraient ainsi, Sim on-Céphas se leva et dit : M es frères, ce n’ est
pas notre affaire de savoir com m ent nous prêcherons son évangile, mais
celle de notre Seigneur; car il connaît les possibilités que nous avons
pour prêcher son évangile dans le m onde ; mais nous com ptons sur son

1 Eusèbe de C ésarée, In Ps. io i,P G 2 2 , c. 1169. « . . . A 6 y o ç ... rcapéScoxev


àXY)0 tV7jç à v a 7w c ô a e o ç e lx é v a , t t j v acorrjptav x a l x u p ia x ^ v x a l 7rp<î>T7]v t o u <po>Tèç
f^ ip a v , xaO ’ ô E o y rijp ... T à ç o ù p a vto u ç rcôXaç Û 7repépaivev urcèp t t ] v èÇar)p.epov
xoa(X 07 toi£ av Te 0 eo 7rp s 7rèç S à p p a T o v x a l t y j v T p tc jx a x a p la v à v à -
Trauatv uiroXa(Apàvci>v t o u 7raT pô ç elpyjxÔToç aÛT(j>* x àO o u è x BeÇicov pio u ... » L ’Ascen­
sion est aussi fixée à un dimanche par VÊpître de Barnabé (cf. supra, p. 47, n. 2) mais
c’est sans doute celui de la Résurrection, plutôt que la Pentecôte.
La fête de Vascension du Seigneur au 50ejour 135

assistance, car il nous l ’a promise et nous a dit : « Quand je serai monté


vers m on P ère, je vous enverrai l ’E sprit, le Paraclet, pour q u ’il vous
enseigne tout ce que vous devez savoir et vous le fasse connaître. »
E t quand Sim on-Céphas eut parlé à ses compagnons apôtres, pour leur
rappeler ces choses, ils entendirent une voix mystérieuse, et une douce
odeur qui est étrangère au monde se répandit sur eux, et des langues de
feu, entre la voix et l ’odeur, descendirent du ciel et s’allumèrent et sé
posèrent sur chacun d ’eu x; et chacun, selon la langue qu’il avait reçue,
se prépara à aller dans le pays où cette langue était parlée et comprise.
E t par le même don de l ’Esprit qui leur fut donné en ce jour, ils établirent
des ordonnances et des lois qui étaient en accord avec l’évangile qu’ils
prêchaient et avec l ’enseignement vrai et fidèle de leur doctrine V»

D ’après ce texte, c’est le même jour, le dimanche qui clôture la


Pentecôte, que le Christ est monté aux cieux et que les apôtres reçurent
le don de l’Esprit. Et, dans son discours au cénacle, Pierre fonde cette
simultanéité sur les paroles de Jésus annonçant à ses disciples qu’après
son retour au Père, il leur enverrait le Saint-Esprit2. D’ailleurs, le
canon 2 dit expressément que l’Ascension a eu lieu un dimanche :
« D e plus, les apôtres établirent que le prem ier jour de la semaine
aurait lieu un service, la lecture de l ’É criture sainte et une oblation,
car le prem ier jour de la semaine, notre Seigneur se leva du lieu de la
m ort, et le prem ier jour de la semaine il se manifesta lui-m êm e dans le
m onde, et le prem ier jour de la semaine il monta au ciel, et le prem ier
jour de la semaine il apparaîtra, à la fin, avec les anges dans le c i e l 8. »

Il semble donc que l’on célèbre l’Ascension à la clôture de la ,


Cinquantaine parce que c’est ce jour-là, pense-t-on, que le Christ
est retourné vers son Père. C’est du moins l’explication qui satisfait le
mieux nos esprits modernes, habitués à considérer les fêtes liturgiques
comme des anniversaires. Il reste à trouver le fondement historique
d’une datation à laquelle s’opposent explicitement les Actes des
Apôtres : «pendant quarante jours, il leur était apparu et les avait
entretenus du Royaume de Dieu »{Act., 1, 3). Une étude de la tradition
littéraire de ce verset permettrait peut-être de découvrir certaines
variantes qui s’harmoniseraient avec la tradition attestée par la Doctrina
Apostolorum. Les spécialistes que nous avons consultés n’ont pu nous
apporter sur ce point aucune indication intéressante 4. Mais il serait

1 w . C u re to n , op. cit., p. 24-25.


■J>*.,XVI, 7.
* W. C ureton , op. cit.y p. 26.
4 On peut relever certaines citations du verset Act.y 1, 3 où h mention «pendant
quarante jours » a été omise; ainsi, pour les versions latines, dans S. A m b r o i s e , In
Lucanty 10, 182 et dans le p s e u d o - V i g i l e , Contra Varimy 1, 31. Mais nous n’avons pas
trouvé de variante du texte biblique fixant à cinquante jours le temp> que Jésus
a passé avec ses disciples après sa résurrection. En Syrie même, dans son Commentaire
sur les Actes, S. É p h r e m parle de quarante jours.
136 Le « Sceau » du cinquantième jour

vain de nous attarder à cette question qui n’est, à notre avis, qu’un
problème mal posé. S’il existait quelque manuscrit de la Bible précisant
que Jésus est resté cinquante jours avec ses disciples avant de les
quitter, cette modification serait sans doute le fruit, plutôt que la source,
de l’usage liturgique dont nous avons parlé. Il est à peu près certain
que c’est la célébration de l’Ascension au cinquantième jour qui a
déterminé les fidèles de la région d’Édesse à fixer l’événement historique
du départ du Seigneur au matin de la Pentecôte. Il était en effet
psychologiquement inévitable qu’on en vînt à. considérer les solennités
chrétiennes comme des anniversaires, mais nous avons suffisamment
montré combien cette conception était étrangère aux générations
précédentes, à qui la Cinquantaine faisait revivre sans aucun morcel­
lement l’ensemble du mystère pascal. L ’insistance de certaines
communautés sur la glorification du Kyrios, ressentie comme l’élément
essentiel de la 7tevTï)xoar/), a suffi à donner au jour de clôture les
caractères d’une fête de l’Ascension. Il est aisé de comprendre que
cela ait amené par la suite l’auteur de l’apocryphe à placer à la même
date le départ du Seigneur et la venue de l’Esprit. Cette interprétation
nous apparaît comme la seule explication satisfaisante des difficultés
soulevées. Certains documents, d’ailleurs, semblent affirmer sans
exprimer le moindre étonnement, que l’on célébrait au cinquantième
jour ce qui, historiquement, avait eu lieu au quarantième. C’est le cas
de certains des témoignages qui nous restent à exprimer.

n . — LES AUTRES T É M O IG N A G E S

Il n’est donc pas douteux que le dernier dimanche de la


Cinquantaine était célébré, dans certaines Églises, comme une fête de
l’Ascension du Seigneur. Aux témoignages incontestables que nous
venons de citer, on peut sans doute ajouter ceux de Lactance, de
saint Épiphane et de Maxime de Turin. Mais, comme leur interpré­
tation présente quelques difficultés, nous avons été amené à les séparer
des premiers, afin de pouvoir les éclairer à la lumière de ce qui a déjà
été établi.
I. — LACTANCE

Il n’est pas aisé d’invoquer les attestations de Lactance, car il


ne s’agit pas d’affirmations précises. On ne peut d’ailleurs établir avec
précision la chronologie de sa vie; ce Latin, qui naquit en Afrique,
enseigna à Nicomédie et mourut en Gaule, était sans doute en Orient
lorsqu’il écrivit ses Divinarum institutionum libri, entre 304 et 313, et
La fête de Vascension du Seigneur au jo* jour 137

peut-être aussi lors de la composition de YEpitome du même ouvrage,


après 314. Nous trouvons au moins une fois, dans chacun de ces
écrits, la mention de l’Ascension :
« Après q u ’il eut ordonné à ses disciples de prêcher son évangile
et son nom , un nuage se répandit soudain autour de lui et l ’enleva dans
le ciel, le quarantièm e jour après sa passion *. »
« E t alors seulem ent, le quarantième jour, il retourna vers son
Père, em porté dans un nuage *. »

Il s’agit bien ici de l’événement historique de l’Ascension, fixé


au quarantième jour, et non de sa célébration liturgique. Mais, dans
les deux cas, l’apparat critique indique la variante quinquagesimo die,
attestée respectivement par le Codex Parisinus Regius 1663, dans sa
partie remontant au IXe siècle, et par le Codex Taurinensis Regii
Tabulant /, b VI, 28, du vne siècle. Les éditeurs retiennent plus
volontiers la leçon quadragesimo attestée par tous les autres manus­
crits 3, mais la variante, qui est plus difficile, ne semble pas l’effet
d’un simple hasard. Il n’est pas impossible qu’elle soit le témoignage
d’une tradition vivante à Nicomédie.

2. — ÉPIPHANE DE SALAMINE

Quel était l’usage de l’Église de Constantia (Salamine), lorsque


son évêque, Êpiphane, écrivait, aux environs de 375, son traité sur les
hérésies? Nous avons déjà cité un passage de cet ouvrage; s’inspirant
de l’image de l’offrande des prémices, l’auteur dit que le Seigneur
« demeura avec ses disciples quarante jours et... introduisit à la fin de
la Pentecôte cette gerbe dans les cieux4». La durée du séjour du
Christ sur la terre après sa résurrection est bien conforme aux
indications des Actes des Apôtres. C ’est cependant à la fin de la Cinquan­
taine qu’a lieu l’entrée dans les cieux du premier fruit de l’humanité
rachetée. Mais c’est surtout la fidélité d’Épiphane au symbolisme
traditionnel de la fête qui nous semble révélatrice. La célébration de
l’Ascension au quarantième jour détruirait, en effet, le rapport spirituel

J actance , Divinarum institutionum 1. IV , 21; éd. S. B randt (C SEL 19),


1890, p. 367 : «Ordinata uero discipulis suis euangelii ac nominis sui praedicatione
curcumfudit se repente nubes eumque in caelum sustulit, quadragesimo post passio-
nem die. »
2 Epitome Divinarum Institutionum, 42 (47), 3; ibid.> p. 721 : «Ac tum d em um
quadragesimo die remeruit ad Patrem, sublatus in nube. »
3 Cf. S. B r a n d t, op. cit. ; voir aussi la remarque d’Étienne Baluze dans P L 4>
c. 601 D . .
4 Cf. supra, p. 94- 95 *
138 Le « Sceau » du cinquantième jour

entre la Pentecôte elle-même, dont le sens est attaché aux prémices


de la moisson, et le retour au Père du premier-né de la création nouvelle.
A la fin du IVe siècle, les Églises de Chypre continuent donc,
semble-t-il, à célébrer la Pentecôte comme les sept semaines de joie
pascale, clôturées par la solennité qui les résume et les confirme. .
Aussi, ne serons-nous pas étonnés de retrouver chez Épiphane
l’assimilation traditionnelle de la fête au jour du Seigneur : jeûnes et
génuflexions en sont exclus et les offices ont lieu aux mêmes heures que
le dimanche :
« C ’est toute l ’année q u e le jeû n e est o b servé dans la sain te É glise
ca th o liqu e, je v e u x dire le m e rcred i et le ve n d re d i, ju s q u ’à la n eu vièm e
h eu re, à la seu le excep tio n de to u te la P e n te cô te des cin q u an te jo u rs,
p en d an t lesq u els on ne p lie p as le g e n o u e t o n n e jeû n e p as. M a is au
lie u des syn axes de la n eu v ièm e h e u re, les m e rcred i e t v e n d re d i, o n
célèbre les synaxes le m atin , co m m e le d im an ch e. E n o u tre , les cin q u an te
jours de la P e n te cô te, co m m e je l ’ai d it, il n ’ y a n i jeû n e [ni gén u flexio n ],
n o n p lu s q u e le jo u r de l ’ É p ip h a n ie, q u a n d le S e ig n e u r est n é dans la
ch air, m êm e s’il to m b e u n m e rcred i o u u n v e n d re d i. I l e st p lu s a gréa b le
à l ’É glise q u e ses ascètes jeû n e n t co n tin u e llem e n t, e xce p té le d im an ch e
et à la P e n te cô te, e t q u ’ils cé lèb ren t co n tin u e llem e n t des v ig ile s V»

3. — MAXIME DE TURIN

Il est beaucoup plus difficile encore d’interpréter les échos qui


nous parviennent d’Italie, à une époque où la plupart des Églises
d’Occident célèbrent l’Ascension au quarantième jour. Maxime de
Turin, qui prononçait ses homélies vers le milieu du Ve siècle, est
malheureusement l’un de ces auteurs dont le nom a couvert les produc­
tions littéraires d’origines les plus diverses. D ’après les travaux
de Mlle A. Mutzenbecher, il reste, après une critique sérieuse,
trois homélies de Maxime qui se rapportent à notre sujet. Ce sont les
pièces portant les numéros LVI, XLIV, XL, celles qui, dans l’édition
de Bruni reproduite par Migne, s’intitulent Homélies 60, 61 et 62 2.
1 S. Épiphane, D e jî de, 22; éd. K . H o l l (G C S, Epiphanius III), 1933, p. 523 :
«... K a l 81 ’ôXou (xèv to u è'touç [o titcoç] ^ VYjGTela (puXàtTETai èv tf) a u tfl ày£qt xaOoXixîj
èxxXirçala, çtqjju 8è tetp aS t x a l Trpoaappàtc) ëo>ç copaç èvàrrçç, 8lxa ptàvTjç Trjç
IlevTYjxooTYjç ôXy)ç t û v 7:evT7)xovTa ^[xep&v, èv a lç otite Yovu*^ta^at Y^V0VTat,
otite VYjCTEÊa TTpooTéTaxTaf àvTl $è t& v rcpèç èvàrrçv auvàÇecov te tp à S i 7rpoaa(i-
PaTco, (î>ç èv ^){Jiépqt xuptaxf), x a t à t à ç Tcpcoïvaç a l auvàÇetç è7UTsXouvTat. " E tt 8è
èv Tatç v* *f)pLépatç, ù ç 7rpoeÏ7rov trjç ITevtjqxocjttîç oùx èattv otite vrçotela [otite
YovuxXtata]’ otite èv tfj TQfJiipa tw v ’ETtiçaveîoiV, ote lyzvvrfir\ èv crapxl ô xûpioç,
ggecm v7)aTeuaai, xàv te irepittixiQ Tetpàç ^ Tcpoaàppatov. ITpoatpéaei 8è aYaOfl
ol auTTjç àaxv)tal 8ià Travtèç, x^pU Kupiaxrjç x a l IlevnrjxoaTYjç, VTqotetiouai,
x a l àYpwwvlaç 8tà 7cavtèç èTciTeXoûai... »
2 M axime de T urin , éd. A . M utzenbecher (C C , Ser. lat., X X I I ) , 1962,
p. 2 2 4-226 ,178 -18 0 ,160 -162 (P L 57, c. 367-378).
La fête de Vascension du Seigneur au 50* jour 139

Il s’agit de trois sermons de Pentecôte. Outre leur titre : De


Pentecoste, cela est attesté par leur texte même. Hanc sanctam pente­
costen diem \ jour où les apôtres ont été baptisés dans l’Esprit-Saint2,
lisons-nous dans l’homélie XLIV ; Venerabilem hanc pentecosten diem 3,
aduentum paracliti S dit l’homélie XL. Quant à la troisième, elle n’est
pas moins explicite :
« L e Seigneur, vainqueur après son triomphe sur le démon, assis
à la droite du Père, a aujourd'hui prodigué ses dons à ses disciples. Ce
n ’étaient ni des talents d ’or, ni des pièces d ’argent, mais les bienfaits
célestes de l ’E sprit-Saint, si bien qu’entre autres grâces les apôtres
reçurent celle de parler des langues diverses 6. »

Cependant, si la fête commémore sans aucun doute l’avènement


de l’Esprit, c’est l’ascension du Seigneur qui est le thème principal
de cette prédication. L ’homélie LVI développe successivement deux
comparaisons destinées à illustrer ce mystère; c’est d’abord l’image de
la nature qui, au printemps, fleurit avant de porter des fruits :
« L e Seigneur a refleuri, lorsqu’il est ressuscité du tom beau; il
fructifie lorsqu’il m onte au ciel •. »

C ’est ensuite le symbolisme de l’aigle s’élevant aux deux, empor­


tant sa proie, comme le Seigneur monte vers son Père, menant «en
captivité la captivité elle-même 7». C’est alors qu’il distribue ses
largesses, comme le font les rois après leurs victoires :
« I l a donné ses dons aux hommes, ce qui est le propre d’un vainqueur.
E n effet, un vainqueur, après son triom phe, prodigue toujours des dons,
et siégeant dans son propre royaum e, il procure des joies à ses serviteurs.
A in si le C hrist Seigneur, vainqueur après son triom phe sur le démon,
siégeant à la droite dù Père, a prodigué aujourd’hui ses dons à ses
disciples : ce ne sont pas des talents d ’or, ni des pièces d ’argent, mais
les présents célestes de l ’E sp rit-S a in t8... »

1 Hom. X L IV , 1, op. cit., p. 178 (PL 57, c. 371 a).


2 Ibid.y 4, p. 180 (PL 57, c. 374 b ) .
* Hom. X L , 1, p. 160 (PL 57, c. 375 a).
4 Ibid.y I, p. 160 (PL 57, c. 375 B).
8 Hom. L V I, 3; p. 226 (PL 57, 370 b ) : «... Christus dominus victor diabolicum
post triumphum residens ad dexteram patris hodierna die discipulis dona largitus
est, non auri talenta, non argenti metalla, sed spiritus sancti caelestia munera, ut
inter ceteras gratias apostoli etiam linguis variis loquerentur... »
8 Ibid.y 1 ; p. 224 (PL 57, 369 a) : « Refloruit igitur dominus, cum surrexit e
tumulo; fructificat, cum ascendit ad caelum.» Remarquons que dans cette phrase,
comme dans tout le passage, ce qui concerne l'ascension est au présent, alors que ce
qui touche à Pâques est au passé.
7 Ibid., 2; p. 225 (PL 57, 369 B sq.).
8 Ibid., 3; p. 225 (PL 57, 370 B) : «... Dédit dona hominibus, hoc victoris
insigne est. Post triumphum enim victor semper dona Iargitur, et propria regno
residens servulorum gaudia muneratur; sic et Christus dominus victor diabolicum
post triumphum residens ad dexteram patris hodierna die discipulis dona largitus est,
non auri talenta, non argenti metalla, sed spiritus sancti caelestia munera... »
140 Le « Sceau » du cinquantième jour

Cette présentation du mystère de l’Ascension, de même que la


référence à YÉpître aux Éphésiens, citée au début de ce passage, nous
permettent de situer Maxime de Turin dans la ligne d’une des grandes
traditions de la Pentecôte, dont nous avons déjà parlé \
L ’homélie X L est un commentaire du Psaume Dixit Dominusa,
qui chante le triomphe du Christ intronisé à la droite du Père, après
sa victoire sur ses ennemis. Le Sauveur, y lisons-nous, est vraiment
monté aux cieux, puisqu’il en a envoyé l’Esprit*. Le psaume dit qu’il
est assis, ce qui manifeste sa puissance divine et son universelle royauté;
pour saint Étienne, au contraire, dans la vision de son martyre, il est
debout, ce qui exprime son rôle d’intercesseur et d’avocat plaidant
notre cause auprès de Dieu.
Quant à l’homélie XLIV, elle voit dans la nuée qui cache le
Fils de l’Homme au moment de son Ascension, l’image du Père lui-
même accueillant le Christ. Cette présentation du Seigneur introduit
dans le ciel comme Moïse au Sinaï rejoint la tradition dont nous avons
parlé. Mais nous trouvons aussi dans ce sermon un long développement
sur la Cinquantaine, qui se révèle très significatif.
«V otre sainteté doit savoir, mes frères, pour quelle raison nous
honorons ce saint jour de Pentecôte, et pourquoi ces cinquante jours
sont pour nous une solennité continuelle et ininterrom pue. Pendant
tout ce tem ps, nous sommes invités à n ’observer aucun jeûne, nous ne
fléchissons pas non plus le genou pour prier D ieu , mais nous restons
debout, comme nous avons coutum e de le faire le dim anche, et nous
célébrons de manière festive la résurrection du S eign eu r... C ’est donc
à l ’instar du dimanche que l’on célèbre toute la durée des cinquante
jours, qui sont tous considérés comme des jours du Seign eu r... L e
dimanche, le Sauveur en ressuscitant est revenu parm i les hom m es et
il est demeuré avec les hommes après sa résurrection pendant toute la
cinquantaine 4. »

On ne saurait être plus explicite sur le caractère festif du Temps


pascal qui, d’ailleurs, est parfois désigné par le terme de quinquagen-
sima> jamais par celui de Pentecostes. Le départ du Seigneur est fixé à

1 Cf. supra, p. 85-87.


2 Ps. C IX (Vulgate).
3 Hom.y X L , 2; p. 160 (PL 57, 376 a).
4 Hom. X L IV , 1, p. 178 (PL 57, 371 A-372 a) : « Scire debet sanctitas vestra,
fratres, hanc sanctam pentecosten diem qua ratione curemus, vel cur istorum quin­
quaginta dierum numéro sit nobis iugis et continuata festivitas, ita ut hoc omni tempore
neque ad observandum indicamus ieiunia, neque ad exorandum deum sùccidamus,
sed sicut dominica solemus facere erecti et feriati resurrectionem domini celebremus...
A d instar ergo dominicae tota quinquaginta dierum curricula celebrantur, et omnes
isti dies velut dominici deputantur... Nam in dominica resurgens salvator reversus
ad hommes est, et post resurrectionem tota quinquagesima cum hominibus con-
moratus est. »
La fête de Vascension du Seigneur au so ‘ jour 141

la fin de cette période, ce qui explique la présence simultanée, dans les


homélies de Maxime, des thèmes de l’Ascension du Christ et de la
venue de l’Esprit, objets d’une même célébration. Nous retrouvons donc
à Turin les indices d’une pratique liturgique qui est attestée en Orient.
Toutefois, cela ne va pas sans difficulté, car les divers sermons
semblent se contredire. Alors que nous avons trouvé les mots : Tota
quinquagensima cum hominibus conmoratus est, nous lisons dans
l’homélie LVI : His enim post resurrectionem quadraginta diebus cum
discipulis comersatus... et, comme le note Mlle Mutzenbecher, la
tradition manuscrite est unanime sur le nombre quarante. Il est
possible cependant que ce soit majorer la difficulté que de voir là une
opposition réelle. L ’auteur en effet ne dit pas que quarante jours se
sont écoulés depuis la célébration de Pâques, mais seulement que le
Christ est resté quarante jours avec ses disciples, ce qui n’est qu’une
paraphrase des Actes des Apôtres : Per dies quadraginta apparens eis
et loquens de regno Dei (Act., I, 3). Ce texte venait sans doute d’être
lu à l’assemblée et il est normal que l’orateur le reprenne, même
si la tradition liturgique faisait célébrer l’Ascension à la fin de la
Cinquantaine.
Mais il faut avouer qu’une autre contradiction se présente, plus
difficilement surmontable. Elle est mise en lumière par les premiers
mots de l’homélie X L ;
« M es frères, vous savez, je pense, pour quelle raison nous célébrons
ce jour vénérable de la Pentecôte avec une joie aussi grande que celle
de P âq u es... A lors, en effet, com m e nous venons de le faire, nous avons
jeûné le sam edi, nous avons célébré les vigiles, passant la nuit en
p r iè r e s ...1 »

Et le texte continue à développer ce parallèle entre les deux


solennités, l’une qui est la venue du Christ des enfers, l’autre qui est
la venue de l’Esprit du ciel; l’une qui ouvre la prison des morts,
l’autre qui ouvre le royaume des deux. La mention d’un jeûne le
samedi veille de la Pentecôte est certainement en contradiction avec la
conception de la Cinquantaine qu’exposait l’homélie XLIV. Il faut
reconnaître que nous ne voyons pas le moyen de résoudre cette
opposition; seule semble s’offrir cette solution de désespoir qui consiste
à invoquer un changement dans l’usage liturgique, dans l’intervalle de
temps qui s’est écoulé entre les deux sermons. Une étude sur la chrono­
logie des œuvres de Maxime serait nécessaire pour juger de la

1 Hom. X L , 1, p. 160 (PL 57, 375 a ) : «Nosse credo vos, fratres, quae sit ratio,
quod venerabilem hanc pentecosten diem non minore laetitia celebremus quam
sanctum paschae curavimus... Tune enim, sicut modo fecimus,ieiunavimus sabbato
vigilias celebravimus orationibus pernoctanter institimus. *
142 Le « Sceau » du cinquantième jour

probabilité d’une telle hypothèse, qui demeure fragile. On doit


remarquer cependant que l’homélie précédente, où semblait triompher
une conception de la Pentecôte clôture du Temps pascal, présentait
déjà la fête comme une seconde Pâques, ce qui aurait pu être le point
de départ d’une évolution accentuant ce parallélisme jusqu’à faire
naître même le jour de jeûne préparatoire.
« Réjouissons-nous donc, y lisons-nous, en ce jour saint, com m e nous
nous sommes réjouis à Pâques. C ’est une fête sem blable et identique
que nous célébrons en ces deux jours ’ . »

Le texte fonde cette similitude sur l’analogie entre le baptême


d’eau, célébré dans l’Église le jour de la .résurrection du Christ et le
baptême dans le Saint-Esprit que les apôtres ont reçu le jour de la
Pentecôte.
Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, il ne semble pas possible
de nier que Turin ait connu la pratique orientale de l’Ascension au
cinquantième jour et il est bien difficile d’expliquer ce phénomène,
dont on n’a pas d’autre témoin en Occident.

Nous nous sommes contentés, dans ce chapitre, de présenter la


documentation que nous avons pu recueillir et de préciser, dans la
mesure du possible, le sens de chaque texte. Certains sont assez clairs
pour ne pas laisser le moindre doute sur la pratique des Églises dont
ils émanent; d’autres le sont beaucoup moins et il y a une part d’inter­
prétation qui risque d’être subjective : la variante que nous avons
retenue, dans les œuvres de Lactance représente-t-elle l’original?
Ne peut-on pas comprendre autrement que nous ne l’avons fait
l’expression d’Épiphane : «à la fin de la Pentecôte»? Comment
concilier, chez Maxime, les mentions du jeûne et celles de la fête?
Quoi qu’il en soit, l’origine de ces témoignages est fort diverse,
puisqu’elle va de l’Italie à la Mésopotamie, et il reste à harmoniser les
renseignements qu’ils nous donnent avec ceux, fort différents, que nous
ont transmis les Églises de Rome, de Constantinople, de Milan et
d’Espagne, dont nous avons parlé au chapitre précédent.

1 Hom. X L I V , 4; p. 180 (PL 57,374 b ) : «Laetemur ergo in hac sancta die, sicut
in pascha laetati sumus. Est enim in utraque die similis eadem sollemnitas. *
CHAPITRE III

LES DEUX TRADITIONS SUR LE CINQUANTIÈME JOUR


DANS LES LITURGIES DU IVe SIÈCLE

Nous savons que la Cinquantaine se présentait à l’origine comme


une seule solennité dont aucun jour n’était privilégié. C’est sans doute
le septième dimanche après Pâques qui, le premier, a pris un relief
particulier comme clôture du laetissimum spatium. Dans la seconde
moitié du IVe siècle, plus tôt peut-être, il se présente, semble-t-il,
comme une commémoraison du don de l’Esprit ou de l’Ascension du
Seigneur. Malheureusement, notre documentation est trop lacunaire
pour que nous puissions délimiter exactement, dans l’espace et dans le
temps, la zone d’influence des deux traditions en présence. Les
témoignages les plus explicites que nous avons recueillis dans le chapitre
précédent nous viennent de la Palestine, de la région d’Edesse et de
la Syrie Orientale. Aussi, devons-nous les comparer avec les autres
textes qui ont vu le jour dans ces régions, afin de les confronter ensuite
à la pratique du reste de l’Église.

I. — L A P A L E S T IN E

Vers le milieu du IVe siècle, d’après les indications d’Eusèbe de


Césarée, le dernier jour de la Cinquantaine mettait le « sceau » à la fête
en célébrant tout particulièrement l’Ascension du Sauveur. Nous
retrouverons des échos de cette conception à Jérusalem, aux alentours
de l’an 400, dans le Journal de voyage d’Égérie, dont nous renvoyons
l’étude au chapitre suivant, à cause de l’importance de ce texte pour
l’évolution des institutions liturgiques. La tradition qui nous est ainsi
attestée semble donc avoir été commune aux Églises de Palestine,
dans le courant du IVe siècle. Malheureusement, c’est en vain que nous
cherchons une confirmation de cette hypothèse dans les œuvres de
saint Cyrille, de saint Jérôme ou de Jean Cassien. Ce dernier, il est
vrai, ne nous éclaire que sur les usages des milieux monastiques où
il a vécu. Quant aux deux autres, s’ils ne parlent guère d’une fête de
l’Ascension comme clôture de la «Pentecôte », leurs témoignages, du
moins, ne semblent pas s’opposer à son existence.
144 Le « Sceau » du cinquantième jour

I. — CYRILLE DE JÉRUSALEM

C’est très probablement en 348 que Cyrille donnait ses catéchèses


dans l’église de l’Anastasis* sur le Golgotha. L ’une d’elles nous apprend
qu’il a prêché* un dimanche* sur l’ascension du Christ. Mais il ne
s’agit pas du jour de la fête puisque* comme il le dit lui-même, il en
était venu* dans l’explication du symbole, à l’article concernant la
montée aux deux de Notre Seigneur...1 C’était donc une instruction
aux catéchumènes, pendant le Carême* et nous n’avons pas à nous y
arrêter.
C’est au contraire une mention explicite de la Pentecôte que nous
trouvons dans une lettre adressée à l’empereur Constance* à propos
d’une apparition miraculeuse qui eut lieu à Jérusalem :
« E n ces saints jours de la sainte Pentecôte* aux nones de mai,
vers la troisième heure, une très grande croix lum ineuse apparut dans
le ciel au-dessus du saint G olgotha, s’étendant jusqu’à la sainte M ontagne
des O liviers *. »

Cet événement nous est aussi rapporté* un siècle plus tard, par
l’historien Sozomène* qui n’en indique pas la date, mais nous apprend
que la nouvelle s’en répandit rapidement par les pèlerins se trouvant
dors dans la ville sdnte. «L ’empereur lui-même, ajoute-t-il* en fut
avisé par de nombreux rapports* et en particulier par une lettre de
l’évêque Cyrille 3»* ce qui confirme l’authenticité de notre document.
Le miracle se produisit au cours de la Cinquantaine; l’épître à
Constance ne permet pas d’en douter : èv... t o c ïç àytouç t c c ù t o u ç vjpipaiç
rijç àyiaç 7revTY)xooTÎ]ç. La difficulté vient des relations plus récentes de
l’événement* d’après lesquelles on pourrait penser que la Pentecôte
désignait le cinquantième jour 4. Mais cette opinion est facile à

1 S. C yrille de J érusalem, Catéchise 14, 24; P G 33, c. 856-857 : « K al y)


jxèv àxoXouOla TÎjç St&aaxaXlaç Trjç 7rl<rrecoç, 7rpoéTpe7rev et7reiv x al Tà rcepl ty)Ç
àvaXrj^ecoç' àXX’f) t o u ©eou X<*PLÇ <j>xov6^Y)as 7rX7]pèaTaTà ce àxoüaat, x a rà t$]V
^(xcTépav àcGévetav, Tfj x^Ç ^P^P1? x a rà xupiaxvjv x a r ’ otxovofjdav T7jç Oelaç
X^ptTOç, èv Tf) auvàÇei t y ) ç tc Ü v àvayvcûO|iàTcov àxoXouQlaç, Tà rcepl Trjç elç oôpa-
voèç àv68ou t o u Savnjpoç ^(iûv 7repiexoéa7]ç. »
1 Epistuîa ad Constantium., 4; P G 33, c. 1170 : « ’Ev yàp Tatç àylaiç TauTaiç
fjjièpaiç Tvjç àylaç IlevTYjxoaTYjç, Névvaiç M alaiç, rcepl Tpterjv &pav, 7rafi(jLeYéÔ7)ç
OTaupèç, èx ça>Tèç xaTeaxeuaajiévoç, èv oôpavco U7repàv<ù t o u àylou roXyoOà x al
[ x é x p t t o u ày£ou tfpouç t û v ’EXaiûv èxTeTapivoç é<patveTO... »
* Sozomène, Histoire ecclésiastiquey IV, 15; P G 67, c. 1117 : «*'Eyv<o Sè t o u t o
x al ô BaaiXeùç, àXXcov Te rcoXXûv àvayyetXàvTov, x al KuplXXou t o u è7rtax6rrou
ypà^avTO ç. )
* L ’Histoire ecclésiastique de Philostorge est conforme à l’indication de Cyrille.
Nous pouvons en reconstituer le texte perdu par le résumé de Photius qui dit : « tcepl
Les deux traditions dans les liturgies du I V • s. 145

critiquer : Cyrille donne la date exacte : vowatç p.a(atç c’est-à-dire le


7 mail. Or, nous savons que Pâques ne pouvant pas être célébrée
avant le 22 mars, le dernier dimanche de la Cinquantaine tombe au
plus tôt le 10 m ai2.
Saint Cyrille, en définitive, ne nous apprend rien que nous ne
sachions déjà, sinon qu’à Jérusalem, au milieu du IVe siècle, la Pentecôte
était toujours la période pascale de cinquante jours. Mais il parle trop
peu de cette solennité pour qu’on puisse dire s’il connaissait, comme
Eusèbe, une commémoraison de l’Ascension au terme des sept
semaines. Son silence ne saurait être interprété ni dans un sens ni
dans l’autre.
2 . — SAINT JÉRÔME

Saint Jérôme a beaucoup voyagé, mais c’est en Palestine qu’il


passa une grande partie de sa vie, puisqu’il s’installa à Bethléem en 386
et y resta jusqu’à sa mort, survenue sans doute trente trois ans plus
tard. La plupart de ses œuvres datent de cette époque; on y trouve de
nombreuses mentions de la Pentecôte, mais ce sont plutôt des allusions
que des indications précises et vraiment éclairantes pour les questions
qui nous intéressent.
Ainsi, en 385, dans une lettre à Marcella, il s’emporte contre les
Sabelliens qui font trois carêmes :
« C e n ’est pas, bien entendu, ajoute-t-il, qu’il soit défendu de
jeûner tout le long de l ’année, honnis le temps de la Pentecôte, mais
c ’est une chose d ’offrir à D ieu u n sacrifice par devoir et autre chose par
désir spontané \ »

Et en 398, à propos des diverses disciplines observées dans


l’Église, il écrit :
« Plaise à D ieu que nous puissions jeûner en tout tem ps, com m e
dans les A ctes des Apôtres, où nous lisons que l’apôtre Paul et les

TptT7)v ûpav (j.âXiaTa •rijç Tjnépaç, éopTÎjç -rijç XeYopivir)i; IIevT7)xoaTT)ç èvioT«(iévirjç »
et par la Passio Artemii, où nous lisons : « wepl Tpt-njv ûpav ftâXtoTa -f^épaç, TÎjç
XeYopivrçç IlevTrçxoo'rijç èveoTïjxutaç » (III, 26; éd. J. B idez (G CS), 1913, p. 51,
7-8). Mais d’autres documents parlent du «jour de la Pentecôte ». Ainsi, la Chronique
pascale et la Chronologie de Théophane indiquent respectivement : « 77j ïjjaspa
nev-njxooTÎjç » et « èv Tjuépa IIrv-n)xoaTrj » (Ibid., p. 221, 3 et 23-24).
1 Nous trouvons, dans le Lectionnaire arménien publié par Conybeare une
commémoraison liturgique de cet événement : M . A. C onybeare, Rituale Armenorum,
Oxford, 1905, p. 25 : «M ay 7, They assemble before holy Golgotha, on the day o f the
apparition in haeven of the fiojy Cross... »
* L ’événement est en général^daté de 351, année où, Pâques tombant le 31 mars,
le cinquantième jour était le 19 mai. Le 7 mai était le mardi de la sixième semaine.
* S. J érôme, Epist. X L V , éd. et trad. J. L abourt, Paris, Belles Lettres, II,
1951, p. 88 : «.. .non quod et per totum annum excepto pentecosten ieiunare non liceat,
sed quod aliud sit necessitate, aliud uoluntate munus offerri. »

N° 9151. — 10
146 L e « Sceau i>du cinquantième jour

fidèles qui étaient avec lui Pont fait, m êm e au tem ps de la Pentecôte


et le jour du dim anche... Si je parle ainsi, ce n ’est pas que, personnel­
lement, je croie q u ’il faille jeûner les jours de fête ou que je veuille
supprim er les fériés qui composent les cinquante jours, mais que chaque
province abonde en son propre sens *. »

On remarque, chez saint Jérôme, un certain embarras : il croit


à la légitimité des fêtes chrétiennes, et pourtant il a la conviction que la
vie entière du baptisé célèbre tous les mystères du Seigneur. Bien qu’il
ait été très sévère pour l’orthodoxie d’Origène, il semble qu’on puisse
voir là une influence du docteur alexandrin. Comme celui-ci, le grand
exégète latin essaiera de réduire l’antinomie en recherchant le sens
spirituel des solennités de la Nouvelle Alliance, qui les distingue des
prescriptions de l’ancienne Loi :
« C e n ’est pas à la manière d ’Israël que nous comptons les sept
semaines de la Pentecôte, mais nous vénérons la venue de l’E sprit Sain t...
I l nous est permis de jeûner ou de prier en tout tem ps, et de célébrer
sans cesse le jour du Seigneur en recevant son C orps dans la joie. L es
Juifs, eux, ne peuvent pas faire de m êm e et im m oler l ’agneau, célébrer
la Pentecôte ou dresser les tentes en tout tem ps, ni jeûner tous les
jours a. »

Ce texte parle du don de l’Esprit comme mystère particulier de


la Cinquantaine. D ’autres écrits insistent plutôt sur l’Ascension :
« Il (Paul) resta à Éphèse jusqu’à la Pentecôte, tem ps de joie et de
victoire, où nous ne fléchissons pas le genou et où nous ne nous courbons
pas vers la terre, mais ressuscitant avec le Seigneur, nous sommes
élevés dans les hauteurs des d eu x . « Il resta » : parce que l’entrée lui
avait été ouverte, non une petite entrée, mais la grande, pour qu ’une
fois le « fort » enchaîné et vaincu, il envahisse sa maison, la pille, la
renverse et conduise en captivité la captivité mêm e *. »

1 Epist. L X X I S6, ibid.) IV, p. 13-14 : «Utinam omni tempore ieiunare possimus,
quod in Actibus Apostolorum diebus Pentecostes et die dominico apostolum Paulum
et cum eo credentes fecisse legimus... Nec hoc dico, quo festis diebus ieiunandum
putem, et contextas quinquaginta diebus ferias auferam, sed unaquaque prouincia
abundet in sensu suo... * Labourt traduit : « les fériés organisées pendant les cinquante
jours », mais nous ne l’avons pas suivi sur ce point, car il semble que ce n’est pas le
sens de « contextas ferias ».
* Commentaire de VÊpître aux Galatesy II, 4, 10-11; P L 26, c. 378 : *N ec
septem juxta morem Israël numeramus hebdomadas in Pentecoste, sed Spiritus
sancti veneramur adventum... Itaque sicut nobis licet vel jejunare semper vel semper
orare, et diem Dominicam accepto Domini corpore indesinenter celebrare gaudenti-
bus : non ita et Judaeis fas est omni tempore immolare agnum, Pentecosten agere,
tabemacula figere, jejunare quotidie... »
9 Commentaire de VÊpître aux Éphésiens, Prologue, P L 26, c. 442 : « Permansit
autem Ephesi usque ad Pentecosten, tempus laetitiae atque victoriae, quo non flecti-
mus genua, nec curvamur in tcrram : sed cum Domino résurgentes ad coelorum alta
sustollimur. Et permansit : quia apertum ei erat ostium et non ostium modicum, sed
magnum ut vincto forti atque superato, domum ejus invaderet, spoliaret, cverteret
et captivam duceret captivitatem. »
Les deux traditions dans les liturgies du I V e s. 147

Ces quelques lignes montrent combien l’idée de la Résurrection


et celle de l’Ascension sont étroitement unies, pour saint Jérôme, dans
le mystère de la Pentecôte. Nous retrouvons donc sur ce point, à la
fin du IVe siècle, les mêmes conceptions que cent ans plus tôt. Mais
faut-il placer au cinquantième jour une commémoraison particulière de
la montée du Christ au ciel ? Pas plus que Cyrille le docteur de Bethléem
ne nous permet de résoudre cette question. Tout au plus peut-on dire
que ce n’est pas invraisemblable, puisque l’homélie In die dominica .
paschae, considérant que l’Ascension a eu lieu un dimanche, nous
invite à penser que c’est le premier jour de la semaine qu’on commémore
cet événement, peut-être à la clôture de la Cinquantaine :
« L e dimanche est le jour de la résurrection, le jour des chrétiens,
notre jour. C ’est pourquoi on l ’appelle dominica. C ’est aussi parce que,
ce jour-là, le Seigneur est monté victorieux vers son Père. E t si les
païens l ’appellent jour du soleil, nous nous rangeons bien volontiers
à leur avis. A ujourd’hui, en effet, la lum ière du m onde s’est levée;
aujourd’hui s’est levé le soleil de justice l. »

Il y a un autre texte que nous devons verser au dossier, bien que


son interprétation présente quelques difficultés. Il est tiré d’un Commen­
taire sur saint Matthieu, écrit en 398 :
«... M ais quand les noces seront passées et que sera écoulé le
temps de la passion et de la résurrection, les fils de l ’époux jeûneront.
C ’est pourquoi, de l’avis de quelques-uns, il faut reprendre le jeûne
après les quarante jours de la Pâque (Passionis) > bien qu’aussitôt les
jours de la Pentecôte et la venue de l ’Esprit nous donnent le signal de
la fête. E t, à la faveur d e'ce t argument, M on tan, Prisque et M axim illa
font un carême même , après la Pentecôte, parce qu ’une fois l ’époux
parti, les fils de l ’époux doivent jeûner a. »

Les pratiques pénitentielles incompatibles avec le «temps des


noces », c’est-à-dire avec la présence du Christ parmi ses disciples, ne
peuvent reprendre qu’après son retour au ciel. Mais saint Jérôme
souligne certaines divergences auxquelles donne lieu l’application

1 In die dominica pascae, éd. G. M0RIX3 Anecdota Maredsolana, III, 2e partie,


1897, p. 418 : « Dies dominica, dies resurrectionis,^ dies Christianorum, dies nostra
est. Unde et dominica dicitur; quia Dominus in ea victor ascendit ad Patrem. Quod si
a gentibus dies solis vocatur, et nos hoc libentissime confitemur : hodie enim lux
mundi orta est, hodie sol justitiae ortus est... »
3 Commentaire de VEvangile de Matthieu, 1, 9, 15; P L 26, 57 : « ... Quando vero
transierint nuptiae et passionis ac resurrectionis tempus abvenerit, tune sponsi filii
jejunabunt. Nonnulli putant idcirco post dies quadraginta Passionis jejunia debere
committi : licet statim dies Pentecostes et Spiritus Sanctus adveniens indicant nobis
festivitatem. Et ex hujus occasione testimonii, Montanus, Prisca et Maximilla etiam
post Pentecosten faciunt quadragesimam : quod ablato sponso, filii sponsi debeant
jejunare... »
148 Le « Sceau » du cinquantième jour

concrète de ce principe général. Des hérétiques, les Montanistes,


attendent la fin de la Cinquantaine pour entreprendre une sorte de
second carême. Cela semble indiquer, comme le pense Holzmeister l,
qu’ils ne célèbrent le départ de l’Époux, et donc la fête de l’Ascension,
que le cinquantième jour. Pour d’autres au contraire, le jeûne
recommence post quadraginta dies Passionis. C’est là une expression
assez singulière, mais elle est parallèle au tempus passionis et resurrec-
tionis de la phrase précédente et désigne certainement le temps qui
sépare la résurrection de la montée du Seigneur au ciel; il s’agit, pour
les chrétiens dont il est ici question, d’une période de quarante jours.
L ’auteur du Commentaire sur saint Matthieu ne nous dit pas à qui l’on
doit attribuer cette pratique, mais pas plus que dans celle des
Montanistes dont il vient de parler, on ne peut sans doute y voir un
usage palestinien. Saint Jérôme, d’ailleurs, souligne lui-même ce qu’a
d’anormal une telle coutume : ...îicet statim dies Pentecostes et Spiritus
Sanctus adveniens indicant nobis festivitatem.
Cette expression recèle une difficulté. Dies Pentecostes pourrait
être un singulier et — comme semble l’indiquer la mention de la venue
de l’Esprit — désigner la fête du cinquantième jour, telle que nous la
connaissons aujourd’hui. Nous avons préféré le pluriel, dans notre
traduction, parce que le docteur de Bethléem, dans les citations que
nous avons déjà faites, emploie le terme de Pentecôte pour désigner
tout le Temps pascal. Il n’est cependant pas impossible que le mot
Pentecostes puisse aussi s’appliquer au jour de clôture. Voici en effet
ce que nous lisons dans le Commentaire sur Zacharie :
« A Pâques, c’est la fin de l ’hiver et le début du printem ps, à la
Pentecôte c’est le comm encem ent de l’ été... Beaucoup voient une
référence au baptême dans ces eaux vives qui, au printem ps et en été,
c ’est-à-dire à Pâques et à la Pentecôte, doivent être distribuées à ceux
qui ont soif, quand s’accomplira ce qui est écrit : L avez-vou s, soyez
purs ( 7s., 1 , 1 6 ) a. *

Sans doute l’opposition entre Pâques et la Pentecôte ne suffit-elle


pas à restreindre ce dernier terme à un seul jour; on peut en effet le
comprendre autrement, dans ce passage de la Vita Pauli nous apprenant
que saint Antoine « était vêtu de la tunique de Paul, aux jours solennels

1 U. H olzmeister, Der Tag der Himmelfahrt des Herm, dans Z K T 55, 1931,
p. 64.
* S. Jérôme, Commentaire du Prophète Zacharie, III, 14, 19; P L 25, c. 1528 :
« ... In Phase enim hiemis finis, veris exordium est, in Pentecoste aestatis principium...
Aquas viventes multi ad baptismum referunt, quae in vere et in aestate, hoc est in
Pascha et Pentecoste, sitientibus largiendae sunt, quando implebitur quod scriptum
est : Lavamini, mundi estote * (Le Commentaire sur Zacharie a paru en 406).
Les deux traditions dans les liturgies du I V e s. 149

de Pâques et de la Pentecôte1 ». Mais le parallélisme entre le début


du printemps et celui de l’été semblerait plutôt indiquer qu’il s’agit
de deux journées semblables séparées par un certain laps de temps.
La mention du baptême ne nous permet pas d’éclaircir l’ambiguïté
de ce texte. L ’on est sans doute porté à penser que le sacrement de la
régénération, comme à l’époque de Tertullien, était administré durant
toute la Cinquantaine, et l’on voudrait pouvoir en trouver la confir­
mation dans un passage du traité de saint Jérôme Contre Jean de
Jérusalem. Ce texte, où le moine de Bethléem fait retomber sur son
évêque la responsabilité de la dissension qui l’oppose à lui, emploie
l’expression circa dies Pentecostes pour dater une cérémonie baptismale :
« E st-ce nous qui avons divisé l ’E glise? Il y a quelques m ois, vers
les jours de la Pentecôte, alors qu’après le coucher du soleil tout l’univers
était dans la crainte du Juge qui allait venir d’un m om ent à l ’autre,
nous avons présenté à tes prêtres, pour les baptiser, quarante personnes
d ’âges et de sexes différents. E t il y avait bien cinq prêtres dans le
monastère, qui pouvaient baptiser légitim em ent *. »

Mais c’est là encore un texte dont l’interprétation n’est pas facile.


Il s’agit d’une vigile, puisque le soleil est déjà couché. Si c’était celle
de la Pentecôte, comment s’expliquerait l’accusatif pluriel : circa dies
Pentecostes? D ’autre part, il ne semble pas que l’on en célèbre d’autres
au cours des sept semaines. Serait-ce donc celle de Pâques? Il n’y a là
rien d’impossible, si l’on se souvient qu’au IIIe siècle la Cinquantaine
commençait dans la nuit de la Résurrection. Ce serait alors la preuve
qu’il en était encore ainsi au temps de saint Jérôme. De plus, on
comprendrait mieux l’allusion à la venue du Juge, puisque c’est au
cours de la veillée pascale que l’on attendait chaque année le retour du
Christ3. Le Contra Johannem ne nous donne donc aucune précision
sur l’administration du baptême pendant les sept semaines et nous
pouvons dire seulement, d’après le Commentaire sur Zacharie, que les

* Vita sancti Pauli, 3; dans Acta Sanctorum, Janv., I, Anvers, 1653, p. 607 :
« ... diebus solemnibus Paschae et Pentecostes semper Pauli tunica vestitus est. *
(La Vie de saint Paul a été écrite entre 387 et 389; elle est donc contemporaine du
Commentaire, sur saint Matthieu.)
2 Contra johannem Hierosolymitanwri) 425 P L 23, c. 393 : «Nos scindimus
Ecclesiam, qui ante paucos menses circa dies Pentecostes, cum obscurato sole omnis
mundus jamjamque venturum judicem formidaret, quadraginta diversae aetatis et
sexus, presbyteris tuis obtulimus baptizandos ? Et certe quinque presbyteri erant in
monasterio, qui suo jure poterant baptizare. » (Le Contra johannem date de la querelle
de Jérôme avec son évêque, entre 393 et 397.)
8 II s’agit d’une tradition dont saint Jérôme lui-même se fait l’écho : Commentaire
sur saint Matthieuy 4; P L 26, c. 184-185 : «Traditio Judaeorum est, Christum media
nocte venturum... Unde reor et traditionem apostolicam permansisse, ut in die
vigiliarum paschae ante noctis dimidium populos dimittere non liceat, exspectantes
adventum ChristL »
150 Le « Sceau » du cinquantième jour

catéchumènes étaient probablement introduits dans l’Église le premier


et le dernier jour de cette période.
Bien que l’on trouve de nombreuses mentions de la Pentecôte
dans les œuvres du docteur de Bethléem, il n’est pas aisé de se faire une
idée claire de la pratique dont elles témoignent. Nous savons seulement
que le terme de Pentecostes désignait encore le laetissimum spatium, qui
existait donc en Palestine, à la fin du IVe siècle, avec la même solennité
qu’autrefois. Il est possible que l’on ait parfois désigné du même nom
le dernier dimanche de la Cinquantaine, sans que nous puissions en
conclure, d’ailleurs, qu’on ne célébrait pas, ce jour-là, l’Ascension du
Seigneur. En tout cas, nous ne saurions en trouver une preuve dans
l’allusion à quelques sectes, sans doute étrangères à cette Église, qui
jeûnaient dès le quarantième jour.

3. — JEAN CASSIEN

La XXIe des Conférences de Cassien, dont nous avons déjà parlé


à propos de l’Égypte *, nous donne indirectement quelques rensei­
gnements sur les usages des moines palestiniens. L ’auteur, en effet,
ainsi que son ami Germain, s’adonnait à la vie cénobitique à Bethléem,
quand ils entreprirent leur voyage dans les solitudes de Scété et de
Nitrie. Il est intéressant de lire son introduction aux propos d’un
ascète égyptien :
« L ’abbé Théonas nous avait donc rendu visite dans notre cellule,
aux jours de la Pentecôte. A près la réunion de prières du soir, nous
asseyant un instant par terre, nous avons com m encé à le questionner
avec plus d’ insistance : pourquoi, chez eux, m ettait-on tant de soin,
pendant toute la durée de la Pentecôte, à éviter q u ’on fléchit les genoux
à la prière et q u ’on se perm ît de jeûner ju squ ’à la neuvièm e heure.
N otre curiosité se montrait d’autant plus vive que nous n ’avions pas v u
cet usage observé avec un tel scrupule dans les monastères de S y r ie a. »

Un peu plus loin, comme Théonas applique à la Pentecôte la


parole du Christ relative aux amis de l’époux qui ne peuvent jeûner
tant que l’époux est avec eux, les moines palestiniens objectent que le

» Cf. supra, p. 73-75.


* Jean C assien, Conlatio X X I , 11; éd. M . P etschenig , (C SEL 13), 1886,
p. 585 : «Igitur abba Theonas cum diebus Quinquagensimae nos in nostra cellula
uisitasset, .uespertina orationum sollemnitatc transacta, humi paululum considentes
coepimus diligentius percontari, cur apud eos tanta obseruantia caueretur, ne quis
penitus totis Quinquagensimae diebus uel genua in oratione curuaret uel usque
ad horam nonam ieiunare praesumeret, eoque in diligentius scrutabatur, quod
nequaquam hoc tanta cautione seruari in Syriae monasteriis uideramus. » (Notons que,
parlant des monastères de Syrie, Cassien entend sans doute désigner aussi ceux
de Palestine, puisque c’est là qu’il a été initié à la vie cénobitique.)
Les deux traditions dans les liturgies du IV* s. 151

Seigneur n’est resté que quarante jours avec ses disciples après sa
résurrection... On ne peut s’empêcher, à la lecture de ce texte,
d’évoquer les paroles de saint Jérôme que nous avons citées : « Quand
les noces seront passées... les fils de l’époux jeûneront... C’est pourquoi,
de l’avis de quelques-uns, il faut reprendre le jeûne après les quarante
jours de la Pâque. » Est-ce que ce ne serait pas les ascètes de Bethléem
que l’on désignerait ainsi sans les nommer? C’est là une hypothèse que
nous ne pouvons pas exclure; très vraisemblablement, en effet, quand
l’auteur du Commentaire sur saint Matthieu s’établit près de la grotte
de la Nativité, en 385-386, les pèlerins de Scété venaient à peine d’en
partir ï. Toutefois, ce n’est pas autre chose qu’une conjecture et il
faut avouer que ses bases sont assez fragiles. On sait, en effet, avec
quelle liberté les historiens de cette époque faisaient les citations et
rapportaient les discours. N ’oublions pas que les Conférences n’ont été
rédigées qu’une vingtaine d’années plus tard et dans un milieu tout
différent, puisque l’auteur était alors en Gaule. Entre temps, le moine
palestinien était entré dans le clergé de Constantinople et, pendant
son séjour d a n s cette métropole, il avait sûrement visité d’autres
monastères. C ’est peut-être sa mentalité d’alors qu’il a projetée au
temps de son pèlerinage en Êgypte et, si son témoignage est intéressant,
nous ne saturions nous fier sans réserve à tous les détails qu’il contient2.
D’autre part, ne serait-ce pas forcer le texte que d’en faire le
témoin d’une fête de l’Ascension déjà instituée le jeudi de la sixième
semaine après Pâques? Cette interprétation demeure sans doute
plausible, mais Cassien et Germain peuvent vouloir dire simplement
que les versets évangéliques cités par le moine égyptien ne peuvent pas
s’appliquer à toute la Cinquantaine, puisque, selon les Actes des
Apôtres, le Christ est monté au ciel avant la fin de cette période.
Cassien peut soulever une objection contre l’argumentation de Théonas,
sans opposer à sa pratique un usage différent. Cette interprétation
est sans doute plus conforme au contexte historique des Conférences 3.
Il reste cependant, comme nous l’avons déjà noté, l’étonnement
dés pèlerins de Bethléem devant la rigueur de l’observance des
communautés de la vallée du Nil. Les réactions des cénobites pales­
tiniens paraissent indiquer qu’ils avaient un peu perdu de vue la

1 Cf. Conférences, I, (SC 42), Paris, Cerf, 1955, Introduction de E. P ic h e r y ,


p. H -13.
* Bien que cela ne soit pas une preuve, il est intéressant de noter que Cassien
emploie le terme de « Quinquagesima » au lieu de «Pentecostes », ce qui est un usage
très répandu en Gaule.
* Notons que, d’après Égérie, à Jérusalem, pendant la Cinquantaine, «personne
ne jeûne, même pas ceux qui sont apotactites » (cf. infra, p. 177, n. 3).
152 Le « Sceau » du cinquantième jour

signification du «grand dimanche » et que, même si la Pentecôte était


toujours pour eux l’ensemble des sept semaines de fête, ils étaient
prêts à accepter, l’effritement de la solennité «monolithique » de la
tradition primitive.
Quel était donc, au IVe siècle, l’usage des Églises de Palestine?
Selon les affirmations d’Eusèbe de Césarée, le mystère de l’Ascension
était célébré le cinquantième jour après Pâques, sans qu’en soit exclue
pour autant la commémoraison de l’effusion de l’Esprit. Les autres
documents, s’ils ne peuvent confirmer ce témoignage, ne sauraient
davantage le contredire. Même les indications de Cassien, dont nous
avons souligné le caractère assez particulier, ne s’opposent pas formel­
lement à cette tradition. Il ne semble donc pas téméraire d’admettre,
à titre d’hypothèse, que, pour les communautés chrétiennes de la
région de Jérusalem, la Cinquantaine pascale se terminait par la célébra­
tion solennelle du retour au ciel de notre Seigneur Jésus-Christ.

II. — LA SYRIE, LA RÉGION D’ÉDESSE


ET LA MÉSOPOTAMIE

Au temps de saint Jean Chrysostome, la Syrie Occidentale


connaissait déjà une organisation assez évoluée, avec une fête de
l’Ascension au quarantième jour x. Mais il ne serait pas légitime d’en
tirer des conclusions sur les usages liturgiques des provinces orientales.
Entre Antioche et Ëdesse, en effet, coule l’Euphrate, délimitant à l’est
la région qui, jusque vers l’an 200, avait constitué le royaume indépen­
dant de l’Osrohenne; les villes de ce pays étaient des centres de culture
syriaque, alors que la langue grecque avait fortement pénétré les milieux
les plus en vue dans les contrées qui se trouvaient depuis longtemps
sous l’influence romaine. A la fin du IVe siècle, au moment où les limites
politiques allaient devenir celles des schismes et des hérésies, les
frontières de l’empire traversaient la province d’Édesse qui, par ses
traditions, s’orientait plus volontiers vers l’est que vers l’ouest. Il n’est
donc pas étonnant que les chrétiens de cette région, moins tournés
vers Constantinople que leurs voisins occidentaux, n ’aient pas suivi
le même rythme qu’eux dans l’évolution des coutumes liturgiques. A
plus forte raison les Églises établies en Mésopotamie ont-elles échappé
à l’influence d’Antioche. Malheureusement, notre documentation sur
la Syrie Orientale et l’Osrohenne est encore plus pauvre que celle

1 Cf. infra, p. 185-186.


Les deux traditions dans les liturgies du IV* s. 153

qui concerne la Palestine1 et nous devons nous contenter des quel­


ques indications que l’on peut glaner dans la littérature chrétienne qui
est parvenue jusqu’à nous.
La Doctrina Apostolorum nous est apparue comme le témoignage
d’une pratique semblable à celle que rapporte Eusèbe de Césarée et
nous avons recueilli les indices de cette organisation dans un lection­
naire plus récent. Il semble donc, à première vue, qu’il faut distinguer
deux usages différents : dans la région d’Édesse et au-delà des frontières
de l’empire, l’Ascension était célébrée au cinquantième jour après
Pâques, tandis que les provinces occidentales la fixaient déjà au jeudi
de la sixième semaine. Toutefois, il y a sans doute dans une présentation
aussi claire le risque d’une trompeuse simplification, car il est difficile
de dater avec précision les coutumes liturgiques qui nous sont attestées,
autant que de les situer sur une carte géographique. Nous devons donc
confronter cette hypothèse aux divers documents que nous avons
réunis, en distinguant ceux qui sont d’origine grecque de la littérature
proprement syriaque.

I . — LES TEXTES D’ ORIGINE GRECQUE

Nous ne connaissons la pratique d’Antioche qu’à partir du


moment où saint Jean Chrysostome prêchait dans cette Église, sous le
pontificat de Flavien; il est malaisé, faute de documents, de remonter
à une époque antérieure. Nous disposons de deux textes seulement,
dont l’original a été écrit en grec, ce qui manifeste une provenance
occidentale, la Vita Polycarpi et le Testamentum Domini.

a) La Vita Polycarpi.
Dans l’Excursus III de l’ouvrage que nous avons déjà cité, à
propos de YEpistula Apostolorum, C. Schmidt étudie l’origine d’un
apocryphe assez curieux, la Vita Polycarpi2. Nous y trouvons la
Pentecôte mentionnée avec Pâques, mais il s’agit d’un texte qui pose
bien des problèmes :
« ...P a u l, ayant réuni les fidèles, leur parla de Pâques et de la
Pentecôte, leur rappelant, à propos de l ’oblation du pain et du calice

1 C ’est en vain que nous avons parcouru les œuvres de saint Éphrem, dans
l ’espoir d’y trouver mentionnée la Cinquantaine, la fête de la Pentecôte ou celle de
l’Ascension. Il est vrai que les éditions dont nous disposons ne sont pas toujours
satisfaisantes et que de nombreux problèmes d’authenticité sont encore loin d’être
résolus. Il n’est donc pas impossible que des recherches ultérieures révèlent des
richesses que nous n’avons pas su atteindre. Nous n’avons rien trouvé non plus dans
les écrits d’Aphraate.
* C. S c h m i d t , GesprOche Jesu mit seimnjüngem nach der Auferstehung, (T U 43)>
Leipzig, 1919, p. 705-725.
154 Le « Sceau » du cinquantième jour

de la nouvelle alliance, que c’ est absolum ent pendant les jours des
azymes qu’il faut accom plir, selon ce qui est prescrit, le sacrem ent
nouveau de la Passion et de la Résurrection. P ar là, sem ble-t-il, l ’apôtre
n ’enseigne pas qu’il faut célébrer la fête en dehors du tem ps des azym es,
comme le font certains hérétiques, en particulier les Phrygiens, ni au
contraire que c’ est nécessairement à la quatorzièm e lim e. I l n ’a pas
parlé, en effet, de la quatorzièm e lim e, mais seulem ent des azym es, de
Pâques et de la Pentecôte, confirmant l ’É vangile *. »

Schmidt attribue cette œuvre à un auteur originaire de Syrie


et vivant en milieu monastique dans la seconde moitié du IVe siècle.
On ne peut, semble-t-il, qu’apprécier son argumentation à laquelle
nous devons renvoyer. C ’est une intention polémique qui paraît avoir
guidé l’écrivain, soucieux d’opposer l’usage de son Église à celui des
Phrygiens et des quartodécimans, et désirant sans doute revendiquer
l’autorité de saint Paul contre ceux qui se recommandaient de saint Jean.
Les premiers visés, parmi les autres hérétiques, sont les Montanistes,
accusés de célébrer la fête en dehors du temps des azymes2. Quant aux
quartodécimans, ils sont restés fidèles à l’usage primitif des Églises
d’Asie, conforme au calendrier juif.
Quelle est donc la pratique liturgique que l’auteur oppose à ces
erreurs? Il semble que, pour lui, la fête doit être célébrée pendant la
semaine des azymes — ce qui la lie au comput israélite — •, mais pas
forcément à la quatorzième lune — ce qui l’en différencie. Il faut
comprendre, sans doute, que la Pâque est toujours fixée au dimanche
compris dans la semaine des pains sans levain3. Il n’y a pas de doute
que la Pentecôte est ici entendue au sens le plus ancien du terme.
Élle est cette période de joie qui suit la célébration de la Passion et
qu’inaugure l’eucharistie solennelle du matin de la Résurrection.

1 Vita Polycarpi, éd. X. F u n k , Patres Apostoliciy II, Tübingen, 1901, p. 292 :


« 3 .... IlaûXoç ... auvaYayoiv Toèç ovtccç maTooç XeXàXiqxev auTOtç izzpl Te tou 7tàaxa
Kocl tîjç 7revT7)xo<jTÎjç Ô7ro(xvrjoaç ocùtoùç rcspl xatvîjç Sia 0 r)X7}ç étproo x a l 7TOTY)plou
îrpoaçopaç* ÔTt Set TcàvTcoç èv Tatç ^fiipatç tcov àÇupicov è7ttTeXetv, xpavetv Sè t à xatvèv
(AoaTTjpiov TràGouç xal àvaaTaaecoç. 4. ’EvraGOa yàp 9alveTat ô à 7r6oToXoç StSàa-
kcûv, ÔTt oütc rcapà t 6v xatpèv tû v àÇéjxcov Set Tcotetv, (ftarcep ol alpeTixol xotouat,
(jtàXtaTa ol <ï>pi!>Yeç, oütc p/r)v TràXtv àvaYxrjç TeaaapeaxaiSexaTfl’ oùSèv yàp
îrepl TÎjç TeaaapeaxaiSexàTTjç <î>vé|i.aoevf àXXà àftifjtcov, 7ràcrxa » 7revTY]xoaT^ç, xupcov
t 6 e u a Y Y ^ l0V* *
3 Selon S o z o m è n e , Hist, EccLy V II, xviii, 12-14; P G 67, c. 1472, les Monta­
nistes (MovTavtaTal, oûç 7re7uou^Tat x a l <I>puYaç èvo[iàÇoucrt) avaient une manière
particulière de calculer l'échéance de la fête, mais le texte est trop obscur pour qu’on
puisse se faire une idée précise de leur pratique en cette matière.
3 Cf. A p h r a a tb , Demonstrationesy X II, De Paschate3 12; éd. J. P a r i s o t (Patro-
logia syriaca), pars I, t. 1, Paris, 1894, 534 et 535 (version latine), 533 et 536 (texte
6yriaque).
Les deux traditions dans les liturgies du I V e s. 155

b. Le Testamentum Domini.
Dans sa recension syriaque* le Testament de notre Seigneur*
apocryphe attribué aux apôtres Jean* Pierre et Matthieu* forme les
deux premiers livres d’une vaste collection canonique connue sous
le nom d’Octateuque de Clément. Selon le colophon qui le termine*
dans le manuscrit de Mossoul, il «fut traduit de la langue grecque
en syriaque par Jacques l’Humble* en l’an-998 des Grecs». Il s’agit
de Jacques d’Édesse qui mourut vers 708. Selon toute vraisemblance*
l’original existait déjà à la fin du IVe siècle1. La Pentecôte y est
mentionnée plusieurs fois :
« A la Pentecôte, personne ne jeûnera et ne s’agenouillera, car ce
sont des jours de repos et de joie. C eu x qui sont accablés de travail
prendront u n peu soin d ’eux-mêmes les jours de la Pentecôte et chaque
dimanche *. »

La fête est encore citée dans un chapitre consacré, aux veuves :


« S i elle a ses règles, elle (la veuve) demeurera dans le tem ple, mais
n ’approchera pas de l ’autel, non qu’elle soit souillée, mais à cause du
respect dû à l ’autel; après avoir jeûné et s’être lavée, elle continuera
(son office). D urant les jours de la Pentecôte, elle ne jeûnera p a s...
L e temps où il convient de réciter des laudes sont le dimanche, le jou r
de Pâques, l ’Épiphanie, la P en tecô tes. »

Quant aux prêtres* ils doivent instruire les fidèles sur les
sacrements :
« Cette introduction aux mystères ne sera pas dite chaque fois,
mais à Pâques, le samedi, le dimanche et aux jours de l ’Épiphanie et de
la Pentecôte \ »

Au moins dans les trois premières des mentions que nous avons
rapportées* lé terme de Pentecôte désigne incontestablement l’ensemble
des cinquante jours* et on y rappelle la vieille discipline qui interdit
le jeûne et la génuflexion. Il est remarquable que l’Ascension ne soit pas
mentionnée* non plus d’ailleurs que la fête de Noël* qui fut introduite

1 Cf. J. M . H a n sse n s, op. cit.y p. 79 et B . B o t t e , Les plus anciennes collections


canoniquesy dans Orient Syrien 5, 1961, p. 33*-35°«
2Testamentum Dominiy 1. II, 42, De Agapibusy éd. E. R ahmani, Mayence,
1899, p. 134; trad. française de F. N au, La Version syriaque de VOctateuque de Clémenty
Paris, Lethielleux, 1913 (tiré à part d’articles parus dans Le Canoniste contemporainy
juillet-août 1907 à mars 1913), p. 7 1*
2 Ibid.y 1 . 1 , 42, Oratio viduarumy E. R ahmani, op. cit.y p. 100; F. N au, op . cit. y
p. 44.
4 Jbid.y 1 . 1, 28, De Institutione presbyteri3 E. R ahmani, op. cit.y p. 66; F. N au,
op. cit.y p. 44.
156 Le « Sceau » du cinquantième jour

à Antioche en 386 ou 388x. Notre document fait donc état d’un stade
assez archaïque de l’organisation liturgique. Mais il faut bien se garder
d’y voir un témoignage authentique de la pratique syrienne; on sait
comment les collections canoniques circulaient dans les diverses
Églises et le Testamentum Domini est un simple remaniement de la
Tradition Apostolique qu’il suit pas à pas. Peut-être cependant ce qui
a été ajouté au texte d’Hippolyte représente-t-il l’usage d’Antioche.
Les indications nouvelles concernent l’invitation au repos, la discipline
des veuves et l’usage des catéchèses mystagogiques, mais elles ont été
introduites sans modifier profondément la recension primitive.

2 . — LES TEXTES D’ ORIGINE SYRIAQUE

S’il est difficile de connaître la pratique des Syriens Occidentaux


avant saint Jean Chrysostome, il est tout aussi malaisé de savoir à quelle
époque exacte nous devons rapporter l’usage édesséen de célébrer
l’Ascension au cinquantième jour. La Doctrina Apostolorum est sans
doute un document assez ancien et le lectionnaire du British Muséum
ne nous fournit aucune indication sur la date où a été abandonnée
l’organisation dont il conserve les traces. Il semble, d’ailleurs, qu’au
début du ve siècle, les chrétientés de l’Est se sont ralliées à l’usage
d’Antioche. C’est du moins ce qu’il paraît légitime de conclure de
deux témoignages assez difficiles à interpréter, les Canons nicêno-
arabes et une lettre de Marutha.
Comme tout ce qui faisait autorité dans l’antiquité chrétienne,
le concile de Nicée a couvert de son nom une littérature plus récente.
Alors que les Pères n’ont décrété que vingt canons, certaines collections
en comportent un plus grand nombre. Ainsi, le manuscrit dont Braun
a publié, en 1898, une version allemande contient des règles disci­
plinaires qui ont été probablement attribuées pour la première fois
au concile de Nicée sur l’initiative de Marutha de Maipherqat, par
les évêques persans réunis au synode de Séleucie-Ctésiphon, en 410*.
Cela suppose que ces textes législatifs sont antérieurs à cette date
d’au moins quelques années. Ils ont eu par la suite une large diffusion
en Orient et furent traduits en arabe, d’où leur nom de Canons niceno-
arabes. Voici ce qui y est stipulé, à propos de l’attitude «à genoux » :
« 7 1 - ... Q ue la génuflexion se fasse depuis la neuvièm e heure
du dim anche de Pentecôte jusqu’à l’office de nuit du vendredi-saint.

* B. B otte, Les Origines de Noël et de VÉpiphanie, Louvain, 1932, p. 24-25.


» I. O rtiz de U rbina, Enciclopedia Cattolica, Vatican, 1952, art. Nicea, t. V III,
c. 1831.
Les deux traditions dans les liturgies du I V ‘ s. 157

O n ne doit toutefois pas faire de génuflexion les dimanches et jours


de fête, parce que la sainte Église est dans la réjouissance et dans la joie.
Génuflexion signifie douleur et peine. A ussi, est-ce avec raison q u ’on
s’en abstient aux fêtes et surtout le jour de la Résurrection de notre
Rédem pteur, le C h r is tl. *

L ’indication précise de la neuvième heure, le jour de la Pentecôte,


est sans doute une allusion à la cérémonie de la génuflexion, que nous
retrouvons dans la plupart des rites orientaux et qui clôture, dans
l’après-midi du cinquantième jour, la période festive où l’on ne priait
que debout.
Le canon 71 ne contient aucune mention d’une fête de l’Ascension,
le jeudi de la sixième semaine après Pâques. Nous y trouvons seulement
le terme de Pentecôte employé pour désigner le dernier jour de la
Cinquantaine. Il semble que nous avons un témoignage plus explicite
rapporté par le même manuscrit étudié par Braun. Il s’agit d’une lettre
de Marutha, évêque de Maipherqat, adressée à Mar Isaac, katholicos
de Séleucie et de Ctésiphon. Les apôtres, y lisons-nous, ont prescrit...
« de célébrer le jeûne de quarante jours, à son term e de fêter Pâques
et la Résurrection, quarante jours après la Résurrection de célébrer
l ’Ascension et dix jours après l ’Ascension de faire un jeûne de cinquante
jours *. »

Il est étonnant que ce texte ne mentionne pas la Pentecôte.


Cela est sans doute dû à une lacune, à laquelle il n’est guère facile de
suppléer avec précision. Braun introduit le mot (Pentecôte?) avant
la mention du jeûne de cinquante jours, mais Dôlger3 estime que c’est
insuffisant et il propose la reconstitution suivante : «Dix jours après
l’Ascension, la Pentecôte, et après l’Ascension, un jeûne de cinquante
jours. » Dans ce cas, la répétition des mêmes termes expliquerait
bien une faute de copiste. L ’hypothèse s’appuie en outre sur la recension
arabe des 30 Canons apostoliques, d’après laquelle les disciples auraient
jeûné dix jours entre l’Ascension et la Pentecôte, et quarante jours,
en action de grâces, après avoir reçu l’Esprit4. Dôlger invoque aussi
le témoignage de Cassien, dont nous avons déjà parlé. Mais si cette
hypothèse demeure possible, elle ne nous semble pas suffisamment
établie. La recension arabe des Canons est alexandrine et beaucoup plus

1 O. Bradn, De sancta Nicaena Synodo. Syrischt Texte des Maruta vont Mai-
pherkat nach einer Hss. der Propaganda zu Rom., Münster-i-W., 1898, p. 108. Voir le
texte syriaque dans J. B. Chabot, Synodicon Orientale, Paris, lmp. Nat., 1902.
* Ibid., p. 59.
* F. J. D ô l g e r , Sol Sàlutis, Münster, 1920, p. 129-130.
4 K . R ie d b l, Die Kirchenrechtsquellen des Patriarchats Alexandrien, Leipzig,
1900, p. 161.
158 Le « Sceau » du cinquantième jour

tardive. Quant à Cassien, il dit seulement que la discipline des


monastères de Syrie n’était pas aussi stricte que celle des Egyptiens,
pour l’observation de la Cinquantaine, et il ne parle d’un jeûne après
l’Ascension que comme d’une chose qui serait plus conforme à l’argu­
mentation de son interlocuteur sur la présence et le départ de l’époux.
Il serait sans doute plus sage de renoncer à reconstituer littéralement
la lacune et de penser que les Syriens orientaux connaissaient déjà
la pratique du «carême des Apôtres » qui est attestée chez eux un peu
plus tard, comme chez les Jacobites1. La mention de l’Ascension et
des dix jours après cette fête semble en tout cas indiquer que le retour
du Seigneur au ciel n’était plus célébré à la clôture de la Cinquantaine.
La documentation dont nous disposons ne nous permet donc pas
de dessiner l’évolution du temps pascal dans chacune des Églises
établies entre la Méditerranée et le Golfe Persique. Ce qui demeure
hors de doute, c’est qu’au IVe siècle, l’Ascension a été célébrée le
cinquantième jour après Pâques dans la région d’Édesse et chez les
Syriens orientaux. Ceux-ci avaient, semble-t-il, déjà abandonné
cet usage au temps de Marutha, vers 410, à moins qu’il ne
faille distinguer la pratique de la Mésopotamie, attestée par le lection­
naire édité par Burkitt, de celle des Chaldéens (empire perse) de
Maipherqat. On sait en effet que ces deux régions sont indépendantes,
du point de vue de l’évolution liturgique, malgré le fond commun
dont elles témoignent. De toute façon, les diverses Églises n’ont pas dû
tarder à adopter l’organisation que nous connaissons aujourd’hui et qui
était attestée à Antioche dès 390, mais il nous est difficile de savoir
comment s’est accomplie cette évolution, faute de pouvoir établir les
chaînons intermédiaires.

m — LES AUTRES É G L IS E S

Nous avons vu qu’au IVe siècle l’Égypte semblait encore fidèle


à la conception primitive de la 7revTY)xoa'rfj et que, dans les com­
munautés de Palestine, d’Édesse et de Mésopotamie, le dernier jour
de la Cinquantaine célébrait l’Ascension du Seigneur. Quelle était
la pratique des autres Églises?
Aux environs de 380, d’après les témoignages que nous avons
cités, Constantinople, Rome et Milan commémoraient au cinquantième
jour l’effusion de l’Esprit-Saint, mais nous ne savons rien sur les
décades qui ont précédé. Peut-être, au début du siècle, la région de

1 Cf. supra, p. 110.


Les deux traditions dans les liturgies du I V ‘ s. 159

Byzance a-t-elle connu la tradition palestinienne. Il est difficile de


l’affirmer sur la simple foi des deux manuscrits de Lactance qui diffèrent
des autres recensions; nous n’avons cependant pas plus de raison
de rejeter cette conjecture que de l’accepter. On pourrait d’ailleurs
souligner que, si Eusèbe était évêque de Césarée Maritime lorsqu’il
écrivit sa Vita Constantini, l’événement qu’il date du dernier dimanche
de la «Pentecôte » se situe dans la province de Bithynie. C’est en effet
dans sa villa d’Ancyrona, près de Nicomédie, que l’empereur est mort,
en la fête de l’Ascension du Seigneur. Cette dernière indication
correspondait peut-être, au début du siècle, au calendrier de l’Asie
Mineure aussi bien qu’à celui du patriarcat de Jérusalem. Il est
certain cependant qu’il n’en était plus de même en 379, lorsque
Grégoire de Nazianze prononçait ses homélies à Constantinoole.
Nous sommes assez mal renseignés sur l’évolution des célébrations
pascales en Syrie occidentale, car les témoignages qui nous sont
parvenus, à la fin du IVe siècle, connaissent déjà une solennité
au quarantième jour. Mais les usages d’Antioche devaient être assez
semblables à ceux de la seconde Rome, puisque les deux Églises
échangeaient des évêques. Le rythme rapide des transformations,
dans cette région, nous invite d’ailleurs à penser que la clôture
du temps pascal comportait une commémoraison de l’effusion de
l’Esprit-Saint. Le témoignage de saint Épiphane ne s’oppose-t-il pas
cependant à cette hypothèse? A une époque sensiblement contem­
poraine de la prédication de Grégoire, il semble en effet célébrer
l’Ascension «à la fin de la Pentecôte ». Mais si, au point de vue civil,
Chypre faisait partie du diocèse d’Orient, dont Antioche était la
capitale, ses évêques étaient sans doute déjà assez indépendants puisque,
dès le début du v® siècle, ils devaient défendre farouchement leur
autocéphalie contre les prétentions des patriarches. D’ailleurs, lorsqu’il
débarqua dans l’île, en 367, appelé par les évêques cypriotes à occuper
le siège de Constantia, l’auteur du Panonarion venait de Palestine
où il était né et où il avait mené la vie monastique pendant une trentaine
d’années. Il a donc pu conserver la pratique liturgique qui lui était
familière, au moins pour la célébration de la Pentecôte.
Quant aux Églises latines, elles ne nous ont guère transmis de
document antérieur à la fin du siècle, et la fête du cinquantième jour
y apparaît telle qu’elle est aujourd’hui. Nous avons déjà rencontré
cependant des indications exceptionnelles qui posent encore aux
historiens de nombreuses questions. Vers le milieu du ve siècle, Maxime
attestait que l’usage palestinien avait pénétré à Turin et s’y était
maintenu jusqu’alors. Sans doute le dernier dimanche de la
Cinquantaine commémorait-il dans cette cité, comme partout ailleurs
i6 o Le « Sceau » du cinquantième jour

à cette époque, la venue de l’Esprit-Saint, mais cette célébration y était


encore liée à celle de l’Ascension, et les thèmes de prédication de
l’évêque, à cette occasion, se référaient à la tradition qui paraît avoir
alimenté les usages de la Palestine et de la Syrie Orientale. Il est
impossible d’expliquer l’origine de cette pratique ou d’en décrire
l’évolution, car il s’agit d’un témoignage unique à plusieurs points
de vue : nous n’en avons pas d’autre provenant de la même Eglise,
la coutume qu’il rapporte ne se retrouve nulle part ailleurs en Occident
et elle a sans doute complètement disparu, à cette date, des Commu­
nautés d’Orient. Il est des cas où l’histoire ne peut qu’enregistrer des
faits sans pouvoir formuler la moindre hypothèse, espérant que des
recherches ultérieures apporteront des éléments nouveaux.

L ’enquête que nous avons essayé de poursuivre à travers


les diverses Églises permet-elle de nous faire une idée claire de l’évolu­
tion de la Pentecôte au cours du IVe siècle? Les nombreux points
d’interrogation que nous avons été amenés à poser et qui se heurtent
au silence des documents, la diversité des usages qui semble
si désordonnée, paraissent s’opposer à tout effort de synthèse. Quelques
certitudes seulement se dégagent du dossier, pour s’imposer à nous :
il faut attendre les dernières années du siècle pour trouver une solennité
au quarantième jour après Pâques. Jusqu’alors, la Cinquantaine
garde son unité primitive; seul le dernier dimanche a pris un relief
particulier, mais il commémore tantôt la venue du Paraclet, tantôt
l’Ascension du Seigneur. Les usages sur ce point varient d’une région
à l’autre sans qu’on puisse établir avec netteté les frontières de chacun
d’eux et il n’est pas impossible qu’ils aient changé à l’intérieur de la
même Église, comme c’est peut-être le cas pour Constantinople.
A vrai dire, ce n’est là qu’une manière très approximative de
rendre compte des faits et, si le problème paraît si difficile à résoudre,
c’est sans doute qu’il est mal posé. Le dernier dimanche de la
Cinquantaine n’est d’abord pas une fête au sens propre du mot, car
il ne célèbre aucun mystère particulier. Il n’est qu’un jour de clôture,
apposant son «sceau», selon l’image d’Eusèbe de Césarée, sur les
sept semaines de joie pascale. Il résume en quelque sorte et condense
en une journée toute la richesse de la usvtypcoctty), afin qu’elle apparaisse
mieux encore aux yeux des fidèles et nourrisse leur foi. Comment
s’étonner que des aspects différents du mysterium fidei s’y trouvent
reflétés avec plus d’insistance selon les lieux et les circonstances?
Les deux traditions dans les liturgies du I V ' s. 161

Lorsqu’un prisme décompose la lumière et en fait apparaître toute


la complexité, on peut mettre en valeur l’une des couleurs à partir
de laquelle on retrouve toutes les autres.
G. Kretschmar pense que ces divergences se rattachent aux deux
traditions qu’il a pu discerner dans le Nouveau Testament et dans les
premières générations chrétiennesl. Cela nous semble en effet très
vraisemblable, bien que les documents ne puissent nous amener à une
certitude. Mais il faut alors penser que ces «spiritualités » différentes
se sont manifestées d’abord dans la manière de vivre tout le laetissimum
spatium, et nous avons pu constater que les fidèles du IIIe siècle
semblaient s’attacher plus particulièrement, selon les cas, à l’un ou
l’autre aspect du mystère de la ravr/pcos-ri). La solennisation du
cinquantième jour, venant comme «cristalliser » le contenu de la fête
en un seul dimanche, a pu donner l’occasion de s’épanouir à des
courants de pensées élaborés et conservés dans les diverses com­
munautés. Certaines, plus sensibles à l’exhaltation du Kyrios glorifié
par le Père, ont été surtout attirées par la célébration de l’ascension.
Ce furent surtout celles de Palestine, de Mésopotamie et de la région
d’Édesse. Mais il semble que d’autres se soient aussi nourries de cette
spiritualité. Dans le reste de la Catholica, c’est la contemplation de
l’Église, recevant le Paraclet promis et inaugurant sa mission, qui a mis
en lumière l’effusion de l’Esprit. Cette tradition, alimentée par les
récits des Actes des Apôtres, a dû trouver un terrain particulièrement
favorable pour son épanouissement dans les régions d’Antioche et de
Constantinople, où se constituait alors une théologie de la troisième
Personne de la Trinité.
Quoi qu’il en soit, le dernier dimanche de la Cinquantaine, en
accord avec l’usage juif, devait désormais porter le nom de Pentecôte,
sans que ce terme cesse encore de désigner l’ensemble des sept semaines.
Mais cette insistance sur un jour particulièrement solennisé ne pouvait
qu’amener les fidèles à en faire une sorte d’anniversaire, si bien qu’allait
renaître une idée des fêtes liturgiques qui avait disparu avec l’Ancien
Testament. C ’est cela qui a poussé les chrétiens palestiniens ou
édesséens à fixer au matin de la Pentecôte la date de l’événement
historique de l’Ascension du Seigneur. C’est cela aussi qui, à partir
de la célébration de la venue de l’Esprit, a entraîné la solennité du
quarantième jour, dans la logique d’une fidélité à la chronologie des
Actes. Cette évolution semble déjà accomplie dans les premières
années du Ve siècle, puisque l'Église de Maipherqat, au temps de
Marutha, s’est déjà ralliée à l’usage d’Antioche. Même si l’ancienne

1 Cf. supra, p. 85-89 et 91.

N» 9151. — 11
162 Le « Sceau » du cinquantième jour

organisation s’est maintenue à Turin jusqu’à l’épiscopat de Maxime,


elle devait aussi disparaître au profit de celle que nous connaissons
aujourd’hui.
Si l’on peut parler de deux traditions différentes au IVe siècle,
elles sont beaucoup moins opposées qu’on pourrait le croire à première
vue. Partout, l’évolution de la Pentecôte est allée de la Cinquantaine
primitive à la pratique actuelle et cela, semble-t-il, en moins d’un
demi-siècle. Mais le point culminant du Mystère pascal était pour les
uns la venue du Paraclet et la fondation de l’ÉgUse, pour les autres
la glorification du Kyrios et son retour vers le Père. Pour tous,
il s’agissait uniquement d’une question d’accent, ce qui explique la
difficulté de marquer les frontières géographiques de ces divers usages
et de les délimiter dans le temps. Ceux qui donnaient déjà au jour
de clôture la signification qu’il devait avoir par la suite avaient moins
de chemin à faire pour parvenir au terme de l’évolution; aussi y sont-ils
arrivés quelques années, voire quelques décades avant les autres
Communautés. Mais c’est le même processus qui s’est accompli,
à un rythme différent selon les régions, et il est aisé de comprendre
que des circonstances particulières aient pu en précipiter ou en retarder
le développement.
CHAPITRE IV

L ’ÉVOLUTION DE LA PENTECÔTE DANS L ’ÉGLISE


DE JÉRUSALEM AU DÉBUT DU V* SIÈCLE

Il est souvent difficile de décrire l’évolution des anciens usages


liturgiques car, si les témoignages manifestent des changements, ils
sont souvent trop éloignés les uns des autres dans le temps pour donner
les chaînons intermédiaires qui permettraient de suivre le déve­
loppement des institutions. Nous savons, par exemple, que la
célébration de la Pentecôte a subi de profondes modifications chez les
Syriens Orientaux entre le stade que permet de reconstituer le
lectionnaire du British Muséum et celui que manifeste la lettre de
Marutha, mais nous ignorons tout de la manière dont elles se sont
produites. Cela montre l’intérêt de l’étude que nous allons entreprendre,
car nous pouvons, semble-t-il, retrouver les principales étapes des
transformations de la Cinquantaine à Jérusalem, dans les premières
années du Ve siècle. La documentation n’est sans doute pas sans de
profondes lacunes et surtout l’interprétation des textes ne laisse pas
de poser de graves problèmes; il semble cependant que le Journal
de voyage d’Égérie, comparé au Lectionnaire arménien, nous permet de
reconstituer l’ensemble des faits, même s’il reste dans ce travail une
part d’hypothèse.

I . — LE JOURNAL DE VOYAGE D’ ÉGÉRIE

Dans le célèbre récit qu’elle nous a laissé de son pèlerinage en


Terre sainte, Égérie (ou Éthérie) fait une description de la liturgie
de Jérusalem qui s’étend longuement sur la Pentecôte. Ce jour-là,
Quinquagesimarum die, id est dominica, la journée commence, comme
tous les dimanches, par les vigiles à l’Anastasis au chant du coq et
la messe à la basilique majeure1. Mais les cérémonies sont abrégées

1 L ’Anastasis est le sanctuaire en forme, de rotonde recouvrant le tombeau


du Christ. La basilique majeure ou Martyrium, séparée de PAnastasis par un grand
atrium à Pangle duquel se trouvait le monticule rocheux de la Croix, était un édifice
à cinq nefs où se célébraient les principaux offices des dimanches et des fctes.
L ’ensemble s’élevait donc sur le Golgotha. Cf. H. V incent -F . M . A bel , Jérusalem,
Recherches de topographie, d'archéologie et d'histoire, t. II, Paris, Gabalda, I 9 *4 >
p. 181-206.
164 Le « Sceau » du cinquantième jour

pour qu’à la troisième heure* le peuple soit arrivé à Sion1 où l’on


accompagne l’évêque, au chant des hymnes.
« A rrivé là, on Ht le passage des Actes des Apôtres où l ’E sprit
descendit en sorte qu ’on entendait parler toutes les langues, et tous
comprenaient ce qui était d it; après quoi a lieu régulièrem ent la messe.
L es prêtres s’appuient sur ce texte qui a été lu, d’après lequel c ’est là
l ’endroit, à Sion (il y a m aintenant une autre église), où jadis, après
la passion du Seigneur, s’était rassemblée la m ultitude avec les apôtres
et où se passa ce que nous venons de dire : on y lit donc le texte des
Actes des Apôtres. Après quoi, a lieu régulièrem ent la messe, on y fait
l ’oblation et, au mom ent de congédier le peuple, l ’archidiacre élève la
voix et dit : « A ujourd’hui, aussitôt après la sixième heure, soyons tous là,
à l’Eleona, à l ’église de l ’ Im bom on 2. »

Égérie souligne souvent la coutume hiérosolymitaine de rattacher


chaque célébration à la topographie des événements qu’elle
commémore. Ainsi* c’est à la troisième heure et au sanctuaire du
Cénacle* où les Apôtres ont reçu l’Esprit* que l’on offre l’eucharistie*
après avoir lu le chapitre II des Actes. Mais une autre synaxe a lieu
aussitôt après le déjeuner (statim post prandium)y au Mont des
Oliviers 3 :
« O n va d ’abord à l ’ Im bom on, c’est-à-dire à l’endroit d ’où le
Seigneur est monté aux cieux; et là, l’évêque s’assied ainsi que les
prêtres, tout le peuple s’assied, on fait des lectures, on dit des hym nes
q u ’on intercale, on dit aussi des antiennes appropriées au jour et au lieu :
de même les prières intercalées exprim ent toujours des pensées qui
conviennent au jour et au lieu ; on lit aussi le passage de l’évangile qui
parle de l’ascension du Seigneur; on lit en outre celui des A ctes des
Apôtres qui parle de l ’ascension du Seigneur dans les cieux après sa

1 Sion est le sanctuaire du Cénacle. Entre 335 et 347, une grande basilique
avait remplacé la petite église anciennement construite sur l’emplacement de la
salle haute. Cf. H. V in c e n t-F . M . A b e l, op. cit.y p. 450-455.
2 Itinerarium Egeriaey X L III, 3; éd. A . F ranceschini -R . W eber, (C C Ser.
lat. 175), 1958, p. 85 : « Ubi cum uentum fuerit, legitur ille locus de actus apostolorum
ubi descendit spiritus, ut omnes linguae intelligerent quae dicebantur; postmodum
fit ordine suo missa. Nam presbyteri de hoc ipsud, quod lectum est, quia ipse est
locus in Sion, alia modo ecclesia est, ubi quondam post passionem Domini collecta
erat multitudo cum apostolis, qua hoc factum est, ut superius diximus, legunt ibi
de actibus apostolorum. Postmodum fit ordine suo missa, offertur et ibi, et iam ut
dimittatur populus mittit uocem archidiaconus et dicet : Hodie, statim post sexta
omnes in Eleona parati simus in Imbomon » (trad. H. P étré, Éthériey Journal de
Voyage, (SC 2), Paris, Cerf, 1948, p. 249).
9 Dès le dernier quart du IV e siècle, le Mont des Oliviers ou Eleona possédait
deux sanctuaires distincts : 1*Imbomon, de forme octogonale, recouvrait le lieu où
le Christ avait foulé la terre pour la dernière fois (le sol, dit-on, conservait ses
empreintes); il avait été érigé au sommet, avant 378, par une riche matrone nommée
Poemenia. L ’église de l’Eleona, au contraire, avait été bâtie au flanc de la montagne
par les soins de sainte Hélène. Cf. H. V in c e n t-F . M . A b e l, op. cit.y p. 374-392.
Évolution de la Pentecôte à Jérusalem au début du V‘ s. 165

résurrection. Quand c’est fait, on bénit les catéchumènes, puis les


fidèles, et à la neuvième heure, on redescendl. »

Il semble que c’est l’Ascension du Seigneur qui est ainsi célébrée,


dans l’après-midi du cinquantième jour (sans eucharistie cependant)
et nous n’avons pas de peine à mettre ce texte en liaison avec
le témoignage d’Eusèbe de Césarée. La double célébration, au cours
de la même journée, de la venue de l’Esprit et du départ du Sauveur
explique la remarque d’Ëgérie soulignant la fatigue du peuple (qua
die maximus labor populo), d’autant plus qu’après la station à l’Im-
bomon, on s’arrête à l’église de l’Eleona, «c’est-à-dire à la grotte
où le Seigneur s’asseyait pour instruire les Apôtres »; on y fait le
lucernaire et la procession se dirige très lentement vers le Martyrium,
puis le renvoi se fait à l’Anastasis, de sorte qu’il est minuit lorsque
les fidèles rentrent chez eux (nocte media... omnes ad domos suas
revertantur).
On pourrait objecter qu’une synaxe au Mont des Oliviers a lieu
aussi à d’autres occasions, comme le dimanche des Rameaux et pendant
toute l’octave de la Résurrection2. La cérémonie de l’après-midi de
la Pentecôte ne serait alors qu’une procession à travers les lieux saints
et n’aurait rien de propre au cinquantième jour après Pâques. Il faut
en effet souligner cette coutume, bien caractéristique d’une ville de
pèlerinage, qui consiste à aller d’un sanctuaire à l’autre, au rythme
des prières et des cantiques. Mais nous constatons des différences
notables, dans la manière d’accomplir ce rite, selon les circonstances :
le dimanche «où l’on entre dans la semaine pascale », il s’agit de refaire
le chemin de Jésus : ljX0ov eiç ~poç tô 6poç twv èXaiûv
(Mt. xxi, 1). A l’Eleona, «on dit des hymnes et des antiennes... et
des lectures », puis on se rend à l’Imbonon et, « quand approche la
onzième heure, on lit le passage de l’évangile où les enfants, avec des
rameaux et des palmes, accourent au-devant du Seigneur,.. » Le peuple
part ensuite vers la basilique de l’Anastasis, escortant l’évêque.
Pendant toute l’octave de Pâques, on fait une procession qui commence
par le Mont des Oliviers, mais si on y dit «des hymnes, des psaumes

1 O p . cit., X L III, 5-6, p. 85 : «5.... primum itur in Imbomon, id est in eo loco,


unde ascendit Dominus in caelis, et ibi sedet episcopus et presbyteri, sed et omnis
populus, leguntur ibi lectiones, dicuntur interposite ymni, dicuntur et antiphonae
aptae diei et loco; orationes etiam, quae interponuntur, semper taies pronuntiationes
habent, ut et diei et loco conueniunt. Legitur et denuo de actus apostolorum, ubi dicit
de ascensu Domini in celis post resurrectionem. 6. Cum autem hoc factum fuerit,
benedicuntur cathecumini, sic fideles, et hora iam nona descenditur inde... » (trad.
H. P é tré , op. cit., p. 249 et 251).
a O p. cit., X X X I et X X X IX -X L , p. 77 et 83-84. Cf. A . R en o u x , Un manuscrit
du Lectionnaire arménien de Jérusalem, n° 45 et 52 dans Le Museon 74,1961, p. 377
et 379 >Addenda et Corrigenda, ibid., 75, 1962, p. 391 et 392.
166 Le « Sceau » du cinquantième jour

et des prières », il n’est pas question de lectures \ C ’est en revanche


à Sion que, le premier et le dernier jour, on proclame les textes con­
cernant les apparitions du Seigneur « les portes étant fermées ».
Le dimanche de la Pentecôte, au contraire, la synaxe la plus importante
a lieu à l’emplacement « d’où Jésus est monté aux deux ». Ce n’est
pas à l’Eleona, comme dans les autres cas, mais à l’Imbomon que le
peuple est convoqué et les deux lectures qu’on y fait se rapportent
explicitement à l’ascension du Seigneur. On se comporte donc exacte­
ment comme le jour des Rameaux au même endroit, comme à Pâques
et à son octave à Sion : le mystère que l’on célèbre est rendu présent
par le fait qu’on s’assemble autour de l’évêque à l’endroit même où
Jésus l’a vécu et que l’on proclame la Parole de Dieu. C ’est après
cette réunion que le peuple, selon la coutume, parcourt les principaux
sanctuaires.
Mais le texte de VItinerarium recèle une difficulté : si l’Ascension
est célébrée à Sion, le soir de la Pentecôte, une cérémonie a lieu dix
jours avant à Bethléem et il est difficile de savoir à quelle solennité
elle se réfère :
« Pour le quarantième jour après Pâques, qui est un jeudi, la veille,
après la sixième heure, donc le m ercredi, tout le m onde va à Bethléem ,
église dans laquelle est la grotte où est né le Seigneur. L e lendem ain,
c’est-à-dire le jeudi, le quarantième jour après Pâques, se célèbre
régulièrem ent une messe où les prêtres et l ’évêque prêchent, parlant
d’une façon appropriée au jour et au lieu ; après quoi, le soir, chacun
revient à Jérusalem a. »

Les hypothèses les plus diverses ont été émises à propos de ce


texte : on a voulu y voir une célébration de l’Ascension, une fête de
l’Annonciation ou des saints Innocents3 et il faut avouer que la question
ne semble pas encore tranchée avec certitude. Une des dernières
conjectures, à ce sujet, a été présentée par E. Dekkers, dans un article
de 1948 * : un calendrier géorgien place au 31 mai la fête de la dédicace

1 « Ayant psalmodié là un instant », dit le Lectionnaire arménien pour le jour


de Pâques (Renoux, n° 45) et son octave (n° 52).
* Op. cit., X L II, p. 84 : « Die autem quadragesimarum post pascha, id est
quinta feria, pridie omnes post sexta, id est quarta feria, in Bethleem uadunt propter
uigilias celebrandas. Fiunt autem uigiliae in Bethleem, in qua ecclesia spclunca est
ubi natus est Dominus. Alia die autem, id est quinta feria quadragesimarum, celebretur
missa ordine suo, ita ut et presbyteri et episcopus predicent dicentes apte diei et loco;
et postmodum sera reuertuntur unusquisque in Ierusolima » (trad. H. P étré, op. cit.,
p. 247)-
* Cf. A. B lu d a u , Die Pilgerreise der Ætheria, dans Studien zur Geschichte und
Kultur des Altertums, 15. Band, 1-2 Heft, Paderborn, 1927, p. 154-162.
* E. D ekk ers, De datum der « Pcregrinatio Egeriae » en het Feest van Ons Heer
Hemelvaart, dans SE 1, 1948, p. 181-205.
Évolution de la Pentecôte à Jérusalem au début du Ve s. 167

de l’église de la Nativité à Bethléemx.-Cette date tombait, en 417, le


quarantième jour après Pâques et on aurait alors renvoyé la célébration
de l’Ascension à l’après-midi de la Pentecôte. C’est là une solution
qui aurait en outre l’avantage de dater avec précision YItinerarium,
en confirmant l’hypothèse de A. Lambert, qui proposait la date
approximative de 415-416, fondée sur l’identification de la pèlerine
palestinienne à la sœur de Galla, dont saint Jérôme parle dans sa
lettre 133 2. Cette thèse a été combattue par J. G. Davies 3, qui voit
dans la cérémonie de Bethléem une fête de l’Ascension remontant
à l’époque où l’église de l’Imbomon n’était pas encore construite
à Jérusalem. Le lieu aurait été choisi à cause du lien, si souvent établi
dans la prédication des Pères, entre la venue du Christ sur terre à la
crèche et son retour au ciel. Après la construction de la basilique du
Mont des Oliviers, cette pratique se serait maintenue en raison du
conservatisme liturgique et sous l’influence du clergé de Bethléem.
Mais cette hypothèse soulève une grande difficulté : si l’Ascension était
déjà célébrée au quarantième jour, anniversaire de l’événement
historique rapporté par les Actes des Apôtres, aucune raison ne semble
suffisante pour expliquer que son transfert à Jérusalem ait fait
abandonner une date si bien choisie4.
Quant à la thèse relative à la dédicace de l’église de la Nativité,
elle est sans doute assez séduisante et MUe Mohrmann5, sur les fonde­
ments d’une étude linguistique, a cru pouvoir s’y rallier. Cette
hypothèse expliquerait bien que «les prêtres et l’évêque prêchent
en parlant d’une façon appropriée au jour et au lieu » (apte diei et loco),
encore qu’il ne faille peut-être pas attacher une trop grande importance

1 H. G oussen, Ueber georgische Drucke und Handschriftcn, die Festordnung


und den Heiligenkalender des altchristlichen Jérusalem betreffend, München-Gladbach,
1923, p. 23 : « In Bethleem, Kirchweihe (der Geburtsbasilika) » (Paris, Georg. ms 3).
L e ms. de Lah’li indique seulement : « Synaxis in Bethleem » (H. Goussen, ibid.),
de même que le Sinaïticus 34 (G. G a r it t e , Le Calendrier pahstino-géorgien du
Sinaïticus 34 (xc s.), Bruxelles, 1958, (Substdia hagiographica n° 30), p. 69.) La
basilique de la Nativité, dont l'existence est signalée dès 333 est l’œuvre de Constantin.
Cf. H. V in c e n t-F . M . A b e l y Bethléem, le Sanctuaire de la Nativité, Paris, Gabalda,
1914, p. 107-118.
2 A. L am bert, Egeria, sœur de Galla, dans Revue Mabillon, 27, 1937, p. 1-42;
V « Itinerarium Egeriae » vers 414-416, ibid., 28, 1938, p. 49-69. C f. F . C a v a lle r a ,
Egeria, dans B LE 39, 1938, p, 93-943 qui accepte cette thèse.
8 J. G. D avies, The Peregrinatio Egeriae and the Ascension, dans Vigiliac
Christianae, 8, 1954, P» 93-100.’
4 Dom Athanase R enoux, dans un travail dont nous parlerons (cf. infra, p. 171)
estime (n° 57-583 notes, p. 381-382), en se référant au Lectionnaire arménien, qu’il
s’agit bien de l’Ascension, mais célébrée à Bethléem parce que la fête serait tombée,
cette année-là, le même jour que celle des saints Innocents, comme le supposait déjà
Baumstark. Mais il n’y a pas de raison, semble-t-il, d’aller à Bethléem pour une fête
qu’on n’y célèbre pas.
5 C. M ohrm an n , dans Vigiliae Christianae, 4,1950, p. 121.
l68 Le « Sceau » du cinquantième jour

à cette formule qui apparaît, chez Égérie, comme une sorte de cliché.
Toutefois, il faut reconnaître que l’argumentation de dom Dekkers
repose sur des bases assez fragiles, puisque le calendrier géorgien
auquel elle se réfère est beaucoup plus récent1. Les conclusions que
l’on en tire présentent elles-mêmes de graves inconvénients, car la date
de 417 semble trop tardive : Égérie, en effet, comme le remarque
G. Kretschmar2, ignore manifestement la découverte des reliques
de saint Étienne qui furent transférées, en décembre 415, dans l’église
de Sion : elle mentionne souvent ce sanctuaire et l’ensemble de son
récit ne peut la faire soupçonner de passer sous silence un tel événement.
D ’ailleurs, supposer que l’Ascension a été rapportée à l’après-midi
de la Pentecôte en raison de la solennité de Bethléem, c’est admettre
sans aucune preuve que la fête était déjà célébrée au quarantième jour,
alors que la cérémonie du Mont des Oliviers peut être expliquée
par une tradition bien attestée, dont les témoins sont sans doute plus
anciens, mais dont on peut légitimement penser qu’elle était encore
vivante au temps de VItinerarium.
A notre avis, la liturgie de Jérusalem à l’époque d’Égérie
constituait sans doute un stade intermédiaire entre la pratique antérieure
consistant à célébrer, à la fin de la Cinquantaine, le mystère global de
la glorification du Christ et de l’effusion de l’Esprit et un usage plus
récent qui en dissocie les éléments selon le développement historique
des événements du salut. La tradition palestinienne de l’Ascension
au cinquantième jour s’est heurtée, semble-t-il, dans la ville sainte,
à une conception topographique qui a dû naître vers la fin du IVe siècle.
Il était normal que les pèlerins, venus pour les fêtes de toutes les
régions de la chrétienté, aient désiré unir leur vénération des lieux
saints à la célébration du mystère liturgique se rattachant à chacun
d’eux. Cela pouvait leur paraître d’autant plus légitime que certains
solennisaient, dans leur propre Église, l’Ascension et la Pentecôte
à des jours différents. Cette conception, qui, à Jérusalem, constituait
une innovation, exigeait que l’assemblée du cinquantième jour soit
convoquée à la troisième heure, dans la basilique du Cénacle, pour
commémorer la venue du Saint-Esprit. Mais, à l’époque de VItine­
rarium, ce processus d’évolution ne s’était pas encore étendu à la

1 C ’est ce que souligne F. L . C ross, St Cyril of Jérusalem's Lectures on the


Christian Sacraments (Texts for Students n° 51), London, 1951, p. X V III, n. 1, qui
hésite à accepter l’hypothèse de D ekkers : il est difficile, pense-t-il, de se référer au
Kanonarion géorgien, qui est beaucoup plus tardif que le Journal d’Égérie, alors que
le Lectionnaire arménien qui lui est presque contemporain, ignore cette fête de la
dédicace.
2 G . K retschmar , Die frühe Geschichte der Jerusalemer Liturgie, dans Jahrbuch
fü r Liturgik und Hymnologie, 1956, p. 34.
Évolution de la Pentecôte à Jérusalem au début du Ve s. 169
f
célébration du retour du Seigneur au ciel, qu’on aurait simplement
renvoyée à l’après-midi, pour ne pas rompre avec la vieille tradition
palestinienne. Il reste à expliquer la synaxe du quarantième jour,
à Bethléem, et il faut avouer que c’est là un point difficile à éclaircir.
Toutefois, nous serions porté à croire que cette cérémonie était
tout à fait étrangère aux solennités pascales. Peut-être pourrait-on y
voir simplement une fête des saints Innocents, puisqu’on la trouve
mentionnée à des dates variables dans les divers documents.
Cette interprétation du témoignage d’Égérie ne peut évidemment
être proposée qu’à titre d’hypothèse, comme toutes celles, d’ailleurs,
qui ont été avancées jusqu’à ce jour. Mais elle nous semble bien
s’accorder avec le témoignage du Lectionnaire arménien. En effet,
cet ouvrage, qui est postérieur au Journal de voyage de la pèlerine
occidentale, mentionne, au soir de la Pentecôte, une synaxe qui a perdu
toute sa signification, puisqu’on se contente d’y répéter les lectures
et les chants de l’assemblée du matin. Ce n’est plus là qu’un organe-
témoin, car l’Ascension est désormais célébrée au quarantième jour,
dans l’église du Mont des Oliviers.

2 . — LE LECTIONNAIRE ARMÉNIEN

Dans le Lectionnaire arménien, publié en traduction anglaise par


Conybearex, il est facile de reconnaître, grâce aux indications topo-1
graphiques, un livre hiérosolymitain témoignant de l’usage du milieu
du Ve siècle2. M. l’Abbé Mercier, qui en prépare une édition pour
la Patrologie Orientale, d’après un manuscrit de la Bibliothèque
Nationale, a bien voulu nous transmettre sa traduction latine des
textes concernant la Pentecôte :
Rubriques du Lectionnaire Arm énien de la Bibliothèque N ationale 44,
aux folios I3 4v-i36 r.
134VI • In die Sanctae Pentecostes — ; D om inica dies — Congregantur in
sancto M artyrio et hic canon perficitur : psalmus 141 * ; Spiritus
tuus deducet me.
134V2 E x A ctibus Apostolorum (et suit le texte A ct., I I , 1-21).
I35r2 A lléluia. Q uam dilecta tabernacula. Secundum Joannem (et suit le
texte Jn., X I V , 15-24).

* F . C . C o n yb eare, Rituale Armenorum, Oxford, 1905.


* Le Lectionnaire arminien est en général daté du second quart du V« siècle.
C f. B . B o t te , Le Lectionnaire arménien et la fête de Théotokos à Jérusalem au V ' siècle,
dans SE 2, 1949, p. 111-112 et G . K re tsch m a r, art. cit., note 79, p. 39-40.
* Les folios comprenant deux colonnes, 134VI * désigne la première colonne du
verso du folio 134.
* L e v. « Spiritus... » appartient en réalité au ps. 142 de la vulgate arménienne.
t 7° Le « Sceau » du cinquantième jour

13 5 V 2 In eadem hora, Post dimissionem e m artyrio, circa tertiam horam


eunt in Sanctam Sion. H ic Canon perficitur. Psalm us idem et lectio
eadem. Evangelium secundum Joannem (et suit le texte J n ., X I V ,
2 5 -2 9 ) .

1361:1 In eodem die dominico, in décim a hora, congregantur in Sanctum


montem Olivarum et psalmus idem et lectio eadem. Evangelium
secundum Joannem (et suit le texte J n ., X V I , 5 - 1 5 ) .
I36r2 E t hic, post(?) evangelium fit genuflexio ter, et in om nibus locis
eodem modo. E t ad vesperam eunt in Sanctam Sion. E t hic canon
perficitur, psalmus « Spiritus tuus bonus deduc(et) ». Evangelium
secundum Joannem (et suit le texte J n ., X I V , 1 5 ) . « Si diligitis me
mandatum meum. » Junii mensis quae dies vigesim a septima (est).
D epositio Zachariae Prophetae et h ic canon perficitur : psalmus
vigesimus — *; antiphona «D om ine, dilexi decorem ». L ectio Zachariae
prophe(tae) (et suit le texte Zach., I I I , 7-4, 9).

Nous retrouvons l’ordonnance générale des cérémonies décrites


par Égérie : le matin au Martyrium, à la troisième heure à Sion,
l’après-midi au Mont des Oliviers. Cependant, d’importantes modi­
fications se sont introduites; si nous n’avions pas YItinerarium, nous ne
comprendrions pas la raison d’une synaxe in sanctum montem Olivarum.
Cette réunion, en effet, a été abrégée et surtout elle a changé
de signification, puisqu’on n’y lit plus les textes bibliques relatifs
à l’Ascension mais, pour la troisième fois dans la journée, le récit
des Actes et, comme le matin au Martyrium, la promesse de l’Esprit-
Saint dans l’évangile. Ces répétitions ne semblent-elles pas destinées
à combler les lacunes laissées par la suppression de la mémoire du
départ du Seigneur vers son Père? A chaque réunion, revient le même
verset psalmique2 qui apparaît donc comme propre à cette fête.
Il s’agit d’une prière de supplication et de confiance faisant appel
à l’Esprit de Dieu qui conduit les hommes, écho des paroles
évangéliques lues à Sion le matin et le soir : «L’Esprit de vérité...
demeure auprès de vous, il est en vous » et surtout l’après-midi au
Mont des Oliviers : «L ’Esprit de vérité vous introduira dans la vérité
tout entière ». Quant au lucernaire, il n’est plus célébré à l’Eleona,
mais à Sion, ce qui souligne que la venue du Paraclet est au premier
plan.
La journée est donc exclusivement consacrée à la commémoraison
de la Pentecôte des Apôtres; il semble que l’Ascension est désormais
fixée au quarantième jour, bien que le lectionnaire, tel que l’a publié

1 On peut lire aussi bien 27 que 25. Mais l’antienne appartient au ps. 25.
« Ps. C X L II (Vulgate), 10.
Évolution de la Pentecôte à Jérusalem au début du V s. 171

Conybeare, n’en fasse aucune mention1. Pour expliquer ce silence,


nous avions d’abord pensé à l’hypothèse suivante : il s’agirait d’un
livre primitivement conforme à l’usage décrit par Ëgérie, mais qui
aurait subi des modifications destinées à l’adapter à un usage plus
récent. Nous déplorions donc de n’avoir aucun témoin de la recension
primitive2. Mais il n’y a plus de conjecture à faire, puisque
dom Athanase Renoux vient de montrer que l’omission de l’Ascension,
dans le document publié en 1905 n’est due qu’à l’absence d’un feuillet.
La lacune peut être comblée grâce au manuscrit d’un Missel-Ordo
du même type et vraisemblablement de même époque, qui se trouve
au couvent Saint-Jacques de Jérusalem, et qui nous fournit les indica­
tions suivantes :
« 57— D an s l ’assemblée à la Sainte Ascension du C hrist après les
quarante jours de Pâques, et ce canon est exécuté : Psaume X L V I,
Antienne Ps. X L V I, 6. Lecture des Actes des Apôtres; Act., I, 1-14 —
Alléluia, Psaume X X III, ib — Évangile selon Luc : Le XX IV, 41-53 *• »

Ce n’est donc pas le livre qui a été retouché; ce sont les institutions
qui se sont transformées. L ’ordonnance générale du dies sanctae
Pentecostes laisse encore paraître les modifications qu’a ! subies la
pratique antérieure : la synaxe au Mont des Oliviers s’est maintenue,
par une sorte de conservatisme assez fréquent dans les institutions
liturgiques, mais elle a perdu sa véritable signification lorsque une fête
s’est introduite au quarantième jour, à une date qui se situe entre le
voyage d’Égérie et la constitution du Lectionnaire arménien. La nouvelle
solennité a hérité, sans doute, du formulaire déjà composé pour la
synaxe du dimanche après-midi et l’on a eu recours à des répétitions
de textes utilisés le matin, pour combler les lacunes dans un office
qui n’était plus qu’un organe-témoin.
Notre document mentionne aussi la cérémonie de la génuflexion,
à la fin de la Cinquantaine, usage auquel VItinerarium ne fait aucune

1 On y trouve mentionné seulement, le 18 mai, à Bethléem, une commémoraison


des saints Innocents.
* Comme C onybeare suggère que le commentaire d’Asharuni est le témoin
d’une recension différente du Lectionnaire arménien, nous nous sommes adressé aux
RR. PP. Mékhitaristes, pour leur demander de consulter le ms. de cet ouvrage. Mais
le R. P. Elie Pécikian, qui a bien voulu se charger de cette recherche, nous a répondu
que Grégoire Asharuni commence son commentaire à la veille de la Théophanie
(6 janvier) et n’arrive qu’à la veille de Pâques. Il ne nous fournit donc aucune indication
sur la Pentecôte.
• A. R enoux , Un manuscrit du Lectionnaire. arménien de Jérusalem (cod. Jerus.
arm. 121), dans Le Museon, 74, 1961, p. 381; Addenda et corrigenda, ibid., 75, I 9 *>2>
p. 392. Conybeare aurait pu soupçonner la lacune du mss. de Paris, puisque le Ps. 24
(Vulgate 23) et la péricope Le., X X IV , 41-53 (Luc X IV est une erreur de lecture de
sa part), qu’il attribue aux saints Innocents, sont, à n’en pas douter, les éléments
d’un formulaire de l’Ascension.
172 Le « Sceau » du cinquantième jour

allusion. A vrai dire* il est difficile d’expliquer le silence de la pèlerine


sur ce rite qui* nous l’avons dit* paraît assez ancien1.

3. — LE KANONARION GÉORGIEN

Le Kanonarion nous donne un état de la liturgie de Jérusalem


à une époque beaucoup plus récente, puisqu’il s’agit probablement
de la pratique du VIIe siècle. Mais ce livre, traduit pour l’usage des
Églises de Géorgie* est un témoignage intéressant de l’évolution de
la fête. C. Kekelidze l’a publié* en 1912* d’après le manuscrit de
Jean Zozime* copié en 982a. Nous citerons ce texte d’après la version
allemande de Kluge 3. Mais l’ouvrage a été aussi édité, avec une tra­
duction latine, en 1959* par M. Tarchnischvili, qui prend pour base
le Codex géorgien 3 de la Bibliothèque Nationale de Paris* datant du
xe-xie siècle4. Voici le passage concernant la Pentecôte* d’après ces
deux recensions :

A m hciligen Sonntag Pentekoste 8 8 l. IN SANCTA DOMINICA DIE PENTE­


COSTE
Synaxis in sancta Catholica.
A m A bend Lobgesang I I I : « W ir sa-
hen das wahre L ic h t ». Prokim enon
V : «D ein guter G eist w ird m ich
lenken». Stichos : «H ôre, o Herr*
mein G ott. »
Bei der L iturgie L obgesang II : T roparion, modus V I :
« W urdest geboren, w ie es dir recht ». « N atus es sicut tibi placuit ».
Prokim enon I I I : Psalm us, m odus I I I :
« Sende deinen G eist aus und es « Em itte spiritum » usque ad « D o ­
w erden geschaffen ». m ini in saecula » (Ps. C I I I , 30 - 3 1)*
Stichos : « Benedeie den H e rm Stichus : « B enedicit anima m ea
m eine Seele. O H err, G o tt ». D om inum , D om ine D eu s m eus »
(ibid. 1).

1 Notons que la «Depositio Zachariae Prophetae » célébrée à Sion le 27 juin,


bien qu’elle suive immédiatement le formulaire de la fête, en est totalement indépen­
dante, car la Pentecôte ne peut pas tomber après le 13 juin.
* C. K e k e lid ze , jferusalimskij kanonar’ V I I vjeka ( Un typicon hiérosolymitain
du V I I e siècle), Tiflis, 1912; d’après le codex géorgien de Latlial (Musée de Mestia
en Svanéthie, cod. 635).
• Th. K lu g e - A. B aum stark, Oster- und Pfingstfeier Jerusalems in siebten
Jahrhunderty dans O C , neue Serie, V I, 1916, p. 223-239 (texte du Kanonarion aux
p. 229-239).
4 M . T a r c h n is c h v ili, Le grand Lectionnaire de VÉglise de Jérusalem, (C SCO
189), Louvain, 1959; Pentecôte, p. 135-138.
Évolution de la Pentecôte à Jérusalem au début du Ve s. 173

Lesung Spr. 14, 2 7-?... 882. I L ectio, Proverbiorum : Inc.


«Praeceptum D om ini fons vitae et
declinabit a laqueo mortifero » ... D es.
« Sanatio linguarum arbor vitae est et
qui habebunt eam replebitur spiritu »
(Prov., X I V , 27 -X V , 4).
883. II L ectio, Sapientia Salomonis :
Inc. « Quoniam ipse est sapientiae
dux et sapientium m oderator... »
D es. « Quoniam est ilia speciosior
sole et speciosior magis quam omnes
stellae » (Sap. V I I , 15-29).
884. I I I L ectio, Isaiae prophetae :
Inc. « E t accepit Spiritum sanctum
a Dom ino et ducebat sic. N u n c
adduxisti ad te populum istum ... »
D es. « D espice de tem plo sancto
gloriae tuae, ubi est m ultitudo m i-
serationum tuarum, quandoquidem
suscipiens nos, D om ine, tu es Pater
noster » (Is., L X I I I , 14-15).
885. I V L ectio, Sophoniae prophetae :
Inc. « T im eas tamen erga me. »
Invenies in die Im pletione, in lectione.
886. V L e c tio , A ctus sanctorum aposto-
lorum : Inc. « E t cum com pleretur
dies ille Pentecostes, erant omnes
una sim ul congregati... » D es. « E t
erit, omnis qui invocabit nom en
D om ini vivet » (A ct., II , 1-21).

887. V I lectio,
5. L esu n g des Paulus : « A b e r den Paulus, Corinthiorum : Inc. « D e
geistlichen B rüdern », zu finden spiritualibus autem illis, fratres. »
6. Fastenmontag. Invenies in Quadragesimae V I feria
secunda.
H alleluia : « D u hast W ahltat er- A lléluia, modus. V : <( Placuit tibi,
wiesen, o H err, deiner E rde ». D om ine terra tua, converte » usque ad
«peccata eorum » (Ps. L X X X I V ,
2-3). A lia appositio : « Q uid boni
aut » usque ad « in aeternum ».
E v : Jo, 14, 15 -2 1, zu finden im 888. Evangelium Iohannis capitis :
Testam ent. In c. « S i diligetis m e » usque ad
« quando fiet et credetis ». Invenies in
Testam ento.
(G esang zur) H ândew aschung : « D u M an um lotionis, (modus) I V :
bist aufgefahren in dein R eich : « A scendisti, D om ine, regni tui. »
o H err. »
174 Le « Sceau » du cinquantième jour

H l. Gaben : « Halleluia ». Sanctificatorum Alleluiarum .


U m die neunte Stunde steigt man 889. A nona hora ascendant in montem
au f den Ôlberg, geht in die K irch e, Olivarum .
tràgt Responsorium vor und G eb et
und spricht das Prokim enon « Verstos-
se m ich nicht von deinem Antlitz. »
Stichos : « Erweise m ir Freude »
et, in itinere, dicunt psalm um hune :
« Confitem ini D om ino, quoniam bo­
nus » (Ps. C X V I I , 1). Stichus, modus
II : « Vidim us lum en verum ».
H ierauf macht man sich a u f zum 890. E t veniunt ad locum Ascensionis
Him m elfahrtsort unter Psalm en- et faciunt kverexi et orationem,
gesang, dicuntque psalm um , m odum I I I :
« N e proicias me a facie » (Ps. L , 13).
Stichus : « Redde m ihi laetitiam sal. »
(ibid. 14).
und spricht das Prokimenon : « B e-
kennet dem H erm , denn er ist
gut und seine Gnade ist ew ig ».
Stichos : « W ir sahen das wahre
L ich t ».

8 9 1 . Et legunt Praxim apost. quae ad


liturgiam legitur.
8 9 2 . Alléluia (modus) V : < 1Exaltabo
te, Domine Deus meus » usque ad
« in aetemum » (Ps. C X L IV , 1 - 2 ) .
8 9 3 . Evan. Iohannis : Inc. «Nunc
autem vado ad mittentem » usque ad
« et dicet vobis » Invenies in Testa-
mento.
89 4 . Et faciunt ter genuum flexionem et
und tritt ein in die Anastasis descendunt cum cantu hoc ad sanctam
Anastasim. Hune psalmum in itinere
dicunt : « Te decet hymnus, Deus »
usque ad « clamabunt et dicent »
(Ps. L X IV , 2 - 1 4 ) . Stichus : « Hymnus
in Sion, oratio in Ierusalem » (ibid. 2 ).
8 9 5 . Et incipiunt cantare «Domine
wo man das Prokim enon singt I V : clamavi » (Ps. CXL).
« D ein guter G eist » Psalmus : « Spiritus tuus bonus »
(Ps. C X L II 10 ). Stichus : «Domine,
exaudi » (ibid. 1).
8 9 6 . Evangelium Iohannis capitis :
Inc. « Si diligetis me » usque ad
« quando erit et creditis ». Invenies in
Testamento.
Évolution de la Pentecôte à Jérusalem au début du V‘ s. 175

Prokim enon : « O H err, hôre m ein


G eb et » H ierauf 'geht man hin au f
nach Sion unter Psalm engesang;
« D ie gebühret das L ie d , o H err,
in Sion ». Stichos : « D as Singen
in Sion, das G eb et in Jérusalem w ird
dir erwiesen w erden, o Christus ».
M a n geht nach Sion und hait die
L itu rgie des Abends ab : L obgesan g :
«W urdest geboren, wie es dir recht
schien». Prokim enon : « D ein guter
G eist ».
E v : Jo, 16, 5-15. D u fm dest es im
Testam ent.

Le manuscrit de Kekelidze est le seul à mentionner ce qu’on


pourrait appeler les « premières vêpres »; on y chante le Psaume 142,
que le Lectionnaire arménien attribuait déjà à la Pentecôte. Le jour
même de la fête comporte deux grandes synaxes : la première n’a pas
moins de sept lectures, pour lesquelles le manuscrit de Paris noua
permet de combler les lacunes de celui du Sinaï. La sagesse de l’homme
y est louée (Prov., XIV, 27-XV, 4), mais comme venant de la Sagesse
de Dieu, en qui «il y a un esprit qui pénètre tous les esprits » (Sag.,
VII, 15-29). C’est cet Esprit du Seigneur qui conduit son peuple
(/s., LXIII, 14-15), et qui appellera toutes les nations à s’unir au
petit reste d’Israël (Soph., III, 7-13). C.’est encore cet Esprit qui est
descendu sur les apôtres (Act., II, 1-21) et en qui nous avons été
baptisés «pour former un seul corps » (I Cor., XII, 1-14). L ’évangile
est celui-là même que le Lectionnaire arménien atteste pour la synaxe
du matin.
La seconde assemblée est convoquée à la neuvième heure à
l’église du Mont des Oliviers (il s’agit probablement du sanctuaire de
l’Eleona), mais elle comporte une procession qui se rend «au lieu de
l’Ascension » (sans doute l’Imbomon). Le manuscrit de Paris y localise
les cérémonies que le Lectionnaire arménien plaçait aussi au Mont des
Oliviers : la lecture des Actes que l’on a déjà faite le matin et le texte
de Jean XVI, 5-15, suivis de la triple génuflexion. La journée se
termine à l’Anastasis. Selon la recension de Lathal, au contraire,
on se rend ensuite à Sion, et c’est là que se place la lecture de l’évangile
de saint Jean; il n’y est pas question de la cérémonie de la génuflexion.
L ’Ascension est explicitement fixée au quarantième jour. Elle
^comporte, outre la réunion de la veille au soir, une synaxe à midi au
clieu de l’Ascension », c’est-à-dire au Mont des Oliviers. On y lit les
176 L e « Sceau » du cinquantième jour

péricopes : Amos, IX, 5-6 et Actes, 1, 1 sq. Le manuscrit, malheureuse­


ment lacunaire, n’indique pas le texte évangélique *. On peut con­
jecturer qu’il s’agit de Luc, XXIV, selon l’indication que nous avons
déjà rencontrée.
Le Kanonarion géorgien témoigne donc d’une liturgie beaucoup
plus élaborée que celle du Lectionnaire arménien. Les pièces de chant
y sont plus variées, puisque d’autres psaumes que le Ps. 142 font partie
de l’ordonnance de la fête, en particulier le Ps. 103 : Emitte spiritum
tuum et creabuntur, et renovabis faciem terrae et le Ps. 50 : Spiritum
tuum ne auferas a me. On y trouve aussi des pièces poétiques, comme le
EÏSojjiev to cpSç tq àXyjOivôv, à la cérémonie de la veille au soir,
et le ’Eté^O^ç üjç ocutoc; 7]0éÀ7)aaç, à la « Liturgie ». Il semble cependant
que ce développement et cette élaboration se sont accomplis à partir
d’un stade plus ancien que celui dont témoigne le texte publié par
Conybeare. Le déroulement des cérémonies du soir de la Pentecôte
est peut-être plus proche des descriptions d’Égérie. Notons, d’ailleurs,
qu’on y signale explicitement le «lieu de l’Ascension ».
En outre, le temps qui sépare le dimanche de Pâques de celui de
la Pentecôte forme, sous le nom de « Cinquante jours », une unité
liturgique où l’ordonnance des péricopes fournit l’indice, semble-t-il,
d’une ancienne lectio continua des Actes, des épîtres catholiques et du
quatrième évangile2.
•k
* *
!
Dès la première moitié du IVe siècle, selon le témoignage d’Eusèbe
de Césarée, le dernier jours de la Cinquantaine prend, en Palestine,
un relief particulier : c’est la clôture du Temps pascal, qui célèbre
«l’ascension aux deux de notre commun Sauveur et la descente du
Saint-Esprit dans l’humanité ». Malheureusement, nous ne connaissons
pas l’organisation liturgique de ce dernier dimanche de la «Pentecôte »,
ni les péricopes scripturaires qu’on y lisait. D ’après le Journal de
voyage d’Égérie, il y avait deux synaxes, l’une le matin, commémorant
la venue du Paraclet, l’autre l’après-midi, sans eucharistie, célébrant
l’Ascension du Christ. Mais ce témoignage, des environs de l’an 400,

1 L ’Ascension n’est mentionnée que dans le ms. de Kekelidze, celui de Tarch-


nischvili ayant à cet endroit une importante lacune. « 6. donnerstag der 50,
Himmelfahrt unseres Herrn Jésus Christus. Versammlung am Vorabend : Am Abend
Lobgesang « A u f dem heiligen Berge ». Prokimenon V : « Erhebe dich, Herr, rufet
aus ». Stichos : « Gott begann zu herrschen über die Zungen ». Am Mittag zur Liturgie
versammeln sie sich am hl. Himmelfahrtsorte : Lobgesang : Am. IX , 5-6. Apg. «Zuerst
habe ich das wort gemacht über ailes, Gottgeliebter... »
1 C f. A . B a u m stark , art. cit., p. 223-225.
Évolution de la Pentecôte à Jérusalem au début du V e s. 177

n’est sans doute pas conforme à l’ordonnance primitive, qui ne devait


comporter qu’une seule réunion. On y voit en effet la première étape
d’une évolution qui allait nettement séparer la commémoraison des
divers mystères du salut. A Jérusalem, où les pèlerins désiraient
mettre leurs pas dans ceux de Jésus, en respectant les lieux et les
moments indiqués dans le Nouveau Testament, il était normal qu’une
assemblée soit convoquée au Cénacle, à la troisième heure, en souvenir
des miracles de la première Pentecôte. Mais l’Ascension du Seigneur,
que la liturgie ne séparait pas de la venue de l’Esprit, lui restait unie
dans sa célébration, au cours d’une même journée, sans qu’on ait
d’ailleurs à offrir de nouveau le Saint-Sacrifice.
Toutefois, le processus entamé ne pouvait que se poursuivre.
Si le retour du Christ au ciel était déjà commémoré sur le Mont des
Oliviers, la logique voulait qu’il le soit au quarantième jour, ce qui ne
tarda pas à se produire. Il nous est difficile de savoir exactement quand
eut lieu cette transformation; ce sont très probablement les premières
décades du Ve siècle qui ont vu apparaître à Jérusalem, dix jours avant
la Pentecôte, une fête de l’Ascension \ que nous trouvons mentionnée
flans les documents postérieurs 2.
La solennisation du cinquantième jour comme terme de la
Cinquantaine conservait intact, du moins à l’origine, le caractère
«monolithique » de la « Pentecôte » primitive. En mettant son « sceau »
sur la période des sept semaines, qu’elle condensait, en quelque sorte,
en un seul dimanche, elle insistait au contraire sur l’unité profonde
du temps pascal. Cela était mis en lumière, dans plusieurs commu­
nautés, par la cérémonie de la génuflexion et, partout, semble-t-il,
par la reprise du jeûne, dès le lendemain s.

1 D ’après un texte de K hosrowiic le Traducteur (début v m e siècle) cité par


C o n y b e a r e (op. cit., p. 509), il semble que l’on n’ignorait pas le caractère tardif,
dans la tradition arménienne, de la fête de la Pentecôte telle qu’elle était alors célébrée
et de celle de l’Ascension : « Les premiers saints Pères... n’ont fixé ni le Baptêm e, ni
la Pentecôte, ni l’Annonciation, ni la Quarantaine de N . S ., ni l’Ascension, ni la
Transfiguration, ni le jour béni (Rameaux), ni la résurrection de Lazare, ni le jour
de la C roix ».
8 C f. L ’A n o n y m e de P la is a n c e ( v i c s.), Itinerarium, 14; éd. P. G e y e r ( C S E L
39), 1898, p. 169 et 202; A d am n a n u s (vn e s.), ibid., p. 248-250. G . K r e t s c h m a r ,
op. cit., p. 36, cite un témoignage antérieur : « in der Biographie Petrus des Iberers aus
der Feder des Johannes von Beth Rufina.,. damit stehen w ir etwa im Jahre 480 ».
8 Se référant à la pratique des Constitutions Apostoliques, H . P é t r é écrit, à
propos d’Égérie (op. cit., p. 233 n. 1) : « Bien que notre auteur n ’en dise rien, la
Pentecôte devait avoir une octave solennelle, comme l ’Épiphanie et Pâques. » M ais
Y Itinerarium nous permet d ’affirmer le contraire, puisqu’on jeûne dès le lundi.
Toutefois, bien que toute la Cinquantaine soit une période de fête, « a pascha usque ad
quinquagesima, id est pentecosten, hic penitus nemo ieiunat, nec aputactitae qui
sunt » (op. cit., X L I , p. 84), la première des sept semaines est particulièrement solen-
nisée (cf. infra, p. 242). Notons que c’est le jour même de la Pentecôte qui est désigné

N® 9151. — 12
178 >Le * Sceau » du cinquantième jour

Mais alors ne pouvait manquer de s’appliquer ce que Baum-


stark a appelé «les lois de l’évolution liturgique ». La journée de clôture
tendit à devenir une fête au sens moderne du mot, commémorant
l’événement rapporté par les Actes des Apôtres et entraînant l’apparition
d’autres solennités. Certaines Églises, mues probablement par le
dynamisme des traditions qui vivaient en elles, ont semblé s’orienter
dans une autre direction, mais elles se soumirent en fait aux mêmes
lois, en faisant du cinquantième jour un anniversaire de l’Ascension,
et c’est par un détour qu’elles aboutirent au même point.
Nous avons été amenés à parler de la fête du quarantième jour,
car cette innovation dans la pratique liturgique est le corollaire immédiat
des modifications qu’a subies le dies sanctae Pentecostes; le processus
des transformations, que nous avons essayé de reconstituer pour la
Palestine, ne pouvait se comprendre que dans la perspective de son
aboutissement. Mais cela n’épuise pas le problème des origines de cette
solennité, si important pour comprendre l’histoire de la Cinquantaine,
et c’est ce que nous nous proposons d’envisager dans les chapitres
suivants.

par l’expression « quinquagesimarum dies » ou « quinquagesima, id est Pentecosten »


(selon l’usage de l’auteur de donner les noms en latin et en grec). Quand il s’agit de
la Cinquantaine, nous trouvons la périphrase «a pascha usque ad quinquagesima ».
On ne peut affirmer cependant que c’est là l’usage de Jérusalem; la pèlerine peut
employer des tournures susceptibles d’être comprises par ses lectrices.
TRO ISIÈM E PARTIE

L’ÉMIETTEMENT DE LA CINQUANTAINE
CHAPITRE I

«DIES QUADRAGESIMAE ASCENSIONIS »

I. — LA TEESAPAKOETH-

Il nous semble tout naturel, aujourd’hui, que l’Ascension du


Seigneur soit célébrée quarante jours après Pâques. Si les chrétiens
des premiers siècles étaient peu sensibles aux arguments qui nous
poussent à penser ainsi, l’influence des Actes des Apôtres qui étaient
lus dans toutes les Églises ne pouvait manquer cependant de porter
leur attention sur la date du départ du Sauveur, avant même que l’on
songeât à la marquer par une fête particulière. Certains y furent amenés,
semble-t-il, par la considération du thème évangélique des « amis de
l’époux », souvent évoqué pour justifier l’absence de jeûne pendant le
temps pascal. On se souvient des objections soulevées à ce propos
par Cassien et Germain*, ainsi que de l’allusion de saint Jérôme
aux hérétiques qui reprennent les pratiques de pénitence avant la
fin de la Cinquantaine2. C’est là sans doute un élément qui a dû
favoriser l’évolution ultérieure de la liturgie, car les courants de pensée
devaient jouer un grand rôle à une époque où les institutions se
transformaient au gré des besoins et des aspirations du peuple chrétien,
bien plus que selon les décisions de l’autorité ecclésiastique. Celle-ci
pouvait cependant entériner ou réprouver les initiatives de la vox
populi et c’était surtout le fait des législations conciliaires. Nous
avons précisément des canons des synodes d’Elvire et de Nicée qui
semblent traiter du quarantième jour.

I . — LE CONCILE D’ELVIRE

C’est un canon du concile d’Elvire — nous l’avons déjà


souligné3 — qui emploie pour la première fois le mot de «Pentecôte »
pour désigner le dernier dimanche de la Cinquantaine. Il est temps
maintenant de revenir sur ce texte qui présente pour nous un autre
intérêt :

1 Cf. supra, p. 73-74.


a Cf. supray p. 147-148.
9 Cf. supray p. 125.
182 Vémiettement de la cinquantaine

« I l a été décidé de corriger, conform ément à l ’autorité des Écritures,


une erreur qui s’est établie : nous devons tous célébrer le jour de la
Pentecôte, pour que personne, en ne le faisant pas, ne soit dénoncé
com m e ayant introduit une nouvelle hérésie *. »

On ne peut douter qu’il s’agisse ici du cinquantième jour après


Pâques, comme nous venons de le dire. Mais en quoi consiste la
prava institutio que le concile entend condamner? Il ne s’agit pas de
la coutume primitive consistant à ne privilégier aucun jour du temps
pascal, car on ne pourrait pas appeler cela une «nouvelle» hérésie.
Un synode provincial ne saurait, d’ailleurs, s’opposer à la tradition
universelle de l’Église. Faut-il alors retenir la variante qui se trouve
au moins dans deux manuscrits ?
« ... N ous devons tous célébrer après Pâques le jour de la Pentecôte,
non le quarantième, mais bien le cinquantièm e; celui qui ne le ferait
pas serait dénoncé comme ayant introduit une nouvelle hérésie 2. »

Nous aurions là une explication plausible du canon 43. Certains


chrétiens auraient avancé la clôture du temps pascal, car dès que
1’ «époux» nous a quittés, c’est-à-dire quarante jours après sa
résurrection, nous n’avons plus de raison de rester én fête en nous
abstenant de jeûner. L ’erreur dénoncée par les Pères d’Elvire
consisterait à célébrer la Pentecôte (c’est-à-dire la clôture de la
TOv-nQxoCTT/j) le quarantième jour après Pâques. Les manuscrits qui
ne comportent pas cette précision, s’ils ne sont pas plus anciens que
les autres — ils remontent comme eux aux Xe et XIe siècles — , sont
toutefois bien plus nombreux et l’édition de Vega, comme celle de
Bruns y rejette la variante dans l’apparat critique. Il est possible
en effet qu’il s’agisse là d’une addition postérieure, mais l’explication
qu’elle fournit semble la seule qu’on puisse retenir. Le Concile estimait
sans doute qu’il suffisait de dire diem Pentecostes celebremus, puisque
le nom même de la solennité la plaçait au cinquantième jour, mais
comme cela pouvait n’être pas compris par des Occidentaux qui
ignoraient le grec, le besoin s’est fait sentir d’une présentation plus
explicite.

1 Concile d’Elvire, 4 3 ; éd. A . V eg a, De la santa Iglesia apostolica de Eliberri,


dans Espana S a g ra d a 56, 1 9 5 7 , p. 2 1 3 : « De celebratiorie Pentecostes. Pravam
institutionem emendari placuit juxta auctoritatem Scripturarum, ut cuncti diem
Pentecostes celebremus, ne si quis non fecerit novam haeresem induxisse notetur. »
1 Ms. Toletano I, écrit à partir de 986, ibid. (apparat critique); M s.
Bibliotheca angelica (Rome), 1091 : « ... U t cuncti diem Pentecostes post Pascha
celebremus non quadragesimam nisi quinquagesimam; qui non fecerit novam heresim
induxisse notetur. »
* H. T . B runs, Canones Apostolorum et Conciliorum saec. I V , V , V I , V I I .,
Berlin, 1839 , II, p. 120.
Dies quadragesimae Ascensionis 183

On peut en conclure, semble-t-il, que l’Espagne, au début du


IVesiècle, célébrait la Cinquantaine comme les autres Églises de la
Catholica : c’étaient sept semaines de joie, se clôturant par une fête
solennelle et le dernier jour portait déjà le nom de Pentecôte. Le synode
d’Elvire est un précieux témoin de la résistance des évêques aux
tentatives de ceux qui, déjà, étaient prêts à abandonner la tradition
universelle.
2 . — LE CONCILE DE NICÉE

C ’est une préoccupation semblable que manifestait le premier


concile œcuménique réuni à Nicée en 325, lorsqu’il rappelait, à propos
de l’attitude dans la prière, la discipline générale du temps pascal,
dont quelques fidèles s’étaient écartés :
« Comme certains se mettent à genoux le dimanche et aux jours
de la Pentecôte, le saint Concile a décidé que, pour observer partout
une règle uniforme, on adresserait à Dieu ses prières deboutl. »

Mais, si ce texte ne nous apporte guère d’élément nouveau,


il en est un autre qui nous fait sortir des chemins battus. Il se trouve
à la fin du canon 5, qui prescrit la réunion de deux conciles annuels
dans chaque province :
« ... Ces conciles devront se tenir l’un avant la Teaaapaxoonrj,
pour que, ayant écarté toute bassesse de sentiments, nous puissions
présenter à Dieu une offrande pure, et le second vers l’automne *. *

C’est à dessein que nous avons omis de traduire le terme de


Teocapaxoarr]. On pourrait croire qu’il s’agit du carême, mais les
articles de S. Salaville, parus en 1910 et 1911 ont définitivement
écarté cette interprétation®. L ’auteur y montre en particulier que,
même assez longtemps après la date de Nicée, le carême n’avait pas
l’universalité supposée par le texte. Il est peu probable d’ailleurs,
remarque-t-il, en raison des difficultés des communications, qu’un
synode provincial puisse se tenir en hiver; puisque les évêques ont
à se réunir une fois en automne, c’est sans doute au printemps que doit

1 Concile de N icée, 20; éd. H. T . B ru n s, op. cit., I, p. 20 : « ’EjceiSi) Tivéç


eloiv èv ifi xuptaxfj yôw xXtvovreç x a l êv x a ïç tijç xevTijxoaTÎjç ■Jjpipatç ùrctp to ü
TràvTa èv.mxaf] mxpoixîa [ôpto [coç]tpuXccTTcoOai ècmoraç iSSoÇe rfi àyttx auvéSo) rà ç
dotoStSévoa t û Oeü. »
* Concile de N icée, 5; ibid., p. 15 : « ...a l 8é auvoSoi yivédOwcav, |x£a pèv
irpè TïjÇ TecaapaxoaTÎjç, l'va mxcrrçç [«xpoijioxlaç àvatpoupiévifjç, t6 Scopov xaOapàv
7tpooipépi()Tat t ü Octo' Seurépa Sè xepl xàv to ü (XETOirtopou xatpév. »
* S. S a l a v i l le , La T e o o a p a x o au V 4 canon de Nicie, dans E O , 13, I9I0>
p. 65-72 et 14, 1911, p. 355-357 (résumé dans H. L e c le r c q , D A C L , art. Pentecôte,
t. 14,1939, c. 259-274.)
184 Uêmiettement de la cinquantaine

être fixée leur première assemblée. Il semble donc que la T s c r o a p a x o c r n )


n’est autre que le quarantième jour après Pâques.
Cette hypothèse se trouve confirmée par des textes canoniques
plus récents, qui reprennent la même prescription. En 341, seize ans
après Nicée, le concile d’Antioche in encaeniis renouvela l’ordonnance
relative aux deux réunions annuelles qui devaient se tenir dans chaque
province. La première était fixée à la «troisième semaine de la fête
de Pâques, afin de se terminer dans la quatrième semaine de
la Pentecôte». Le compilateur des Constitutions Apostoliques a dû
connaître ce texte; à la fin du livre VIII, nous trouvons une série de
canons où il est stipulé notamment : «Qu’un synode d’évêques se
tienne deux fois par an..., le premier la quatrième semaine de la
Pentecôte1... » Sans doute ces dates ne coïncident-elles pas exacte­
ment avec le quarantième jour, qui se trouve dans la sixième semaine;
il s’agit cependant dans tous les cas de la Cinquantaine pascale et les
Pères de Nicée avaient fixé le concile «avant » la Te<r<xapaxo<roj.
S. Salaville en conclut que ce dernier terme désigne la fête de
l’Ascension. Une telle affirmation serait facile à réfuter, s’il en était
besoin2, mais son auteür lui-même a fait la mise au point nécessaire
dans un article de 1929 : «Nous persistons à penser, écrit-il, qu’il ne
s’agit pas du carême, mais bien du quarantième jour de la période
pascale, dénommé Tecrcrapaxocrrr). En 325, ce nom ne désignait pas
encore l’Ascension..., mais il est permis de penser que l’emploi du
mot 'TîcTGxoxxoa'TT) ou Ouadragesima, en parallèle avec xevT7)xocrT»j-
Quinquagesima, est peut-être le plus efficace des éléments qui
acheminaient la chrétienté à l’identification définitive de l’Ascension
avec la xsacrapaxocrr/] pascale3. » Il n’y a donc pas de doute possible
sur le sens du mot et nous aimerions savoir s’il était d’un emploi
courant. Malheureusement, nous n’en avons pas d’autre trace dans la
littérature de cette époque. Il était certainement susceptible d’être
compris dans le monde grec, car il ne faut pas oublier que le concile

1 Concile d ’Antioche, 29; éd. M a n - Const. A p o s t.,V lll, 4 7,3 7 ; éd. F .X .


SI, II, c. 1316. « ... anac, piv [icxà t t (v FüNK, Didascalia et Constitutions Aposto-
TptrJjv épSopocSa TÎjç éop-rîjç xoô vsàayjx, lorum,Paderborn , 1905, p. 574 : « ... &na%
ô o t s Tfl -rsTiipT'f) épàopàSi TÎjç 7tev-n)xoo- pèv tf) Te-râp-ff) ép 8 op 4 8 s xrjç ttevtt)-
xîjç èTUTEÀeiaOca rrjv aévo Sov... » xocttt^ç ... »
L e canon 19 du Concile de Chalcédoine (451) remarque que la prescription
n’est pas observée et la renouvelle, sans indiquer la date des synodes.
2 L ’argument même de Salaville se retourne contre lui : près d’un siècle après
le concile, la fête de l’Ascension n’a pas encore l’universalité supposée par le texte.
D ’ailleurs, les témoignages allégués sont ou plus récents (Libérât est postérieur de
259 ans) ou susceptibles d’une autre interprétation.
* S. S a l a v i l l e , Teoaapaxoar^. Ascension et Pentecôte au I V * siècle, dans EO 28,
1929, p. 257-271.
Dies quadragesimae Ascensionis 185

de Nicée concernait, en principe du moins, l’ensemble de l’Église.


Les diocèses orientaux y étaient largement représentés et l’Occident
y avait envoyé quelques délégués, si bien que ses décisions s’étendaient
bien au-delà de la petite ville d’Asie Mineure où il tenait ses assises.
Quoi qu’il en soit, le terme de Tecroapaxotrrq s’applique à une
fraction de la «Pentecôte», ce qui suppose une certaine évolution
par rapport à la conception primitive. Il faudra cependant attendre
la fin du IVe siècle pour avoir le témoignage d’une fête de l’Ascension
au quarantième jour.

n. — LES PREMIERS TÉMOIGNAGES SUR LA FÊTE


DE L’ASCENSION AU QUARANTIÈME JOUR

L ’une des premières mentions de cette solennité se trouve sans


doute dans les œuvres de saint Jean Chrysostome. Celui-ci, chargé,
à Antioche, du ministère de la prédication par l’évêque Flavien qui
l’avait ordonné prêtre, a eu maintes occasions dé parler de la Pentecôte,
entre 386 et 398. Il la présente dans ses homélies non plus comme une
période de plusieurs semaines, mais comme un jour de fête distinct
de l’Ascension du Christ célébrée quelques jours avant :
« N ous avons fêté, dit-il, il y a peu de tem ps, la C roix, la Passion,
la Résurrection et ensuite la montée aux cieux de notre Seigneur
Jésus-Christ. A ujourd’hui enfin nous avons atteint le terme des bienfaits,
nous voici parvenus à cette m étropole des fêtes, en présence des fruits
de la promesse du Seigneur. « S i je m ’en vais, a-t-il dit, je vous enverrai
u n autre Paraclet, et je ne vous laisserai pas orphelins *. »

L ’Ascension a donc été déjà célébrée quand arrive le jour de la


Pentecôte, qualifié de «métropole de toutes les fêtes ». Une telle expres­
sion peut être surprenante, mais il n’y a là, semble-t-il, qu’un procédé
littéraire dont il ne faut pas surestimer la portée, puisque Chrysostome
emploie les mêmes termes à propos de la Noël, dans une homélie
de 3812. Ce texte est intéressant, car il donne au prédicateur l’occasion
d’énumérer les différentes solennités de l’année liturgique :

1 S. J e a n C h r y s o s to m e , De Sacra Pentecoste, Hom. 2 , 1 ; PG 50, c. 463 : «üpt&Tjv


(ièv o u v io pT < xaa|iE v t ô v crraupùv, t ù to xO o ç, tJ jv àvâoraaiv, nexà rau ra t t j v elç
oùpaviv iîvoSov t o u Kuptou ’lrjaoû XpiOTOü- a^pepov 8è Xomùv etç aÙTÙ t ù
TcXoç ÔTC7]VTï]aa|i.ev t ô v à y a O c o v , elç ocùtt)v ri)V pï)Tpé7roXtv èipOâoaptev t ô v è o p r ô v ,
elç aÙTÙv t 8 v x a p ir o v 7rapeyev6|ie0a ttjç t o ü Koplou ê7rayyeXlaç. ’Eàv yàp dbréXôo),
çi)clv,'èyô ôcXXov IIapàxX7)Tov Ttéjxij/w u|^ïv, xal où/ àç^aco ù(jtôcç ôpçavoùç... »
1 Pour la chronologie des homélies de saint Jean Chrysostome, voir :
G. R a u s c h e n , Jahrbüche der ckristlichen Kirche tinter dent Kaiser Theodositis dem
Grossen. Versuch einer Erneuertmg der Annales Ecclesiastici des Baronitts für die Jahre
3 7 8 -3 9 5 , Fribourg-en-B., 19 8 7 , Excurs. XIII et XV. '
l8 6 Vèmiettement de la cinquantaine

«N ous allons arriver à une fête, la plus vénérable et la plus


émouvante des fêtes, que l ’on pourrait nom m er sans crainte de se trom per
la métropole de toutes les fêtes. D e laquelle s’agit-il donc? D e la naissance
du C hrist selon la chair. C ’est d’elle, en effet, que l ’Épiphanie, la Pâque
sainte, l ’Ascension et la Pentecôte prennent leur origine et leur sens.
C ar, si le C hrist n ’était pas né selon la chair, il n ’aurait pas été baptisé,
ce qui est précisém ent l ’Épiphanie, il n ’aurait pas été crucifié, ce qui est
précisém ent Pâques, il n ’aurait pas envoyé l ’E sprit, ce qui est précisém ent
la Pentecôte K »
Commémorées à des dates différentes, Ascension et venue de
l’Esprit sont cependant entre elles dans un rapport étroit, fondé sur
l’unité des mystères qu’elles célèbrent :
« N otre nature, il y a dix jours, est m ontée jusqu’au trône royal,
et l’E sprit-Saint est descendu aujourd’hui sur notre nature. L e Seigneur
a em porté nos prém ices dans les d e u x et en a fait descendre l ’E sprit-
Saint *. »

Nous ignorons la manière dont on célébrait le quarantième jour,


non moins que les lectures qui étaient proclamées à l’assemblée.
Une homélie nous apprend seulement qu’au moins l’aimée où elle a été
prononcée, la communauté avait été réunie dans le martyrium de
Romanésie, où l’on avait remis en honneur des reliques de martyrs :
«Q uand nous avons célébré la mém oire de la C roix, c ’est hors
de la ville que nous en avons célébré la solennité. E t maintenant que
nous fêtons l ’Ascension du Crucifié, ce jour de joie et de gloire, c’est
de nouveau hors de la ville que nous la célébrons 8. »

Ce texte est malheureusement difficile à dater. Il s’agit peut-être


de la première prédication pour le jour de la fête, qui soit parvenue
jusqu’à nous. De toute façon, elle ne peut être postérieure que de
quelques années au sermon de Grégoire de Nysse que la Patrologie

1 De beato Philogonio (VI), 3; P G 48 c. 752-753 : «Kal yàp êopT-rç (jiXXei


TCpoaeXaùvetv, 7raa<5v xcov êopxûv aep.voxàx7) x al 9ptxci)&eaxàx7), V °ûx tiç
âjiàpxoi [zrjxpÔTroXiv 7raacov xcov èopx&v repoaeirccov, T lç Sè ècmv aim ); ‘H xaTà
aàpxa tou Xpicrrou yévviqaK;* ànb yàp xa6xr)ç x à Geoçàvta, xal xô Ilà a x a xô lepôv,
xal r) ’AvàX7]^iç, xal IIevT7]xo<7T^ rrjvdcpx^v xal T7]V ÔTtéOeaiv ëXapov. El yàç> (xy)
èT^xOr) xarà aàpxa 6 Xpiaxôç, oux fiv èpa7rxlc0y), Ôrcep ècm xà ©eoçàvia' oux àv
êoTaupc()07), ÔTTEp Icttl xô nàaxa* oux àv xô Ilveupta xaxé7re|X7Tev, Ô7rep èaxtv
IIevxY)Xoax7). »
8 De Sacra Pentecoste, Hom. 1, 2; P G 50, c. 456 : «Kal yàp çôaiç ^ ex ép a
rcpô 8éxa f)fxepûv elç xôv 0 p6vov avép?) xôv paatXtxôv, x al xô IIvEÜ^a xô àyiov
xaxépr) a^(iepov rcpôç x^v çôatv xyjv 7)(jtexépav àv^VÊyxEV 0 Képioç x9)v aTrapx^v x^v
fjjjLexépav, xal xaxTjvsYxe xô IIveupLa xô &yiov. »
8 In Ascensione, 1 ; P G 50, c. 441 : « K al ôte xou axaupou jxvslav è7UxeXoup.ev,
ëÇ<ù T7jç 7r6Xecùç T7]V éopri)v èxexeXétTajxev, x al vuv Ôxe xou axaupcoOévxoç x y jv àvàX7)<J/tv
6cyop.cv t?)V (patSpàv xaôxYjv xal àÇaoxpa7cxou(iav ^ptépav, ë£<û xîjç rcôXecûç 7ràXtv x^jv
iopxrçv è7TtxeXou|xev... »
Dies quadragesimae Ascensionis 187

de Migne reproduit avec le titre suivant : Etç t /)v t o u Xpurrou ’AvàXï^tv,


t /] v XeyojJtévyjv t c o £7rt^cop[cp tc o v KocthuocSoxcov ê0et t t jv ’EmacoÇofjiivTjv.

Cette homélie a été prononcée à l’occasion d’une solennité qu’elle ne


nomme pas. Elle commente les psaumes 22 et 23 (Vulgate) comme se
rapportant à la célébration. La seconde de ces pièces* Domini est terra
et plenitudo ejusy est* on le sait* traditionnellement attribuée à
l’Ascension : ce sont les anges qui sont invités à ouvrir les portes du
ciel et qui* ne reconnaissant pas le Christ sous sa forme humaine,
demandent qui est ce Roi de Gloire1. C’est bien en ce sens* semble-t-il,
que le texte biblique est commenté par le prédicateur :
« L ’ évangile a raconté la vie du Seigneur sur terre et son ascension.
C e très grand prophète (David)* sortant de lui-m êm e comme si le poids
de son corps ne le gênait pas* s’étant m êlé aux puissances célestes*
nous fait entendre leurs vo ix... L e m ystère de la m ort est déjà accom pli,
la victoire remportée sur les ennemis et le trophée de la croix levé contre
eux. Il est m onté dans les hauteurs* il a réduit en captivité la captivité
elle-même* celui qui a donné aux hommes la vie, le royaum e et tous ces
dons excellents. D e nouveau* il faut lui ouvrir les portes d ’e n -h a u ta. »

Nous sommes* selon toute vraisemblance* en présence d’une


homélie pour la fête de l’Ascension, prononcée aux environs de 388.
C ’est donc à peu près simultanément que la solennité du
quarantième jour se trouve attestée à Nysse et à Antioche* ainsi
d’ailleurs que dans une région assez éloignée, puisque nous la trouvons
mentionnée dans l’Italie du Nord.
Dom Lemarié vient en effet de publier, d’après deux manuscrits
originaires de l’Église de Ripoll* un recueil d’homélies qu’une étude
critique lui permet d’attribuer à saint Chromace* évêque d’Aquilée
de 388 à 407 ou 408 3. L ’une des pièces de cette collection est une
prédication pour la fête de l’Ascension :

1 Cf. J. D a n ié l o u , Les Psaumes dans la Liturgie de VAscension, dans L M D 21


1950* p. 40-56.
8 G r é g o ir e de N ysse, In Ascensione; P G 46* c. 692-693 : «T6 (xèv yàp Eù-
ayyéXiov, rî)V èizl yîjç tou Kuptou Staycùy^v, x a l rî)v àvacrrpocp^v SrrçYYjcraTO. ’ O S i
ûij/Y)Xèç ofrroç 7rpo97)T7)ç, èxpàç auTèç êauTèv, tuç àv jr?) papévotTO t <o è<poXxt<p tou
crc&fjiaTOç, x a l Tatç ê7tepxoajjdotç Suvàjzeatv éaurèv xaTafitÇaç, Tàç èxetvûv
9covàç SteÇépxeTat... 7re7rXr)pcoTat yàp ij&Y) t6 tou OavaTou fjtucmqptov, x a l xaT<àp0 co-
Tai x a r à tÔSv 7roXejzl6>v i) v£xy), x a l èy^yepTat tô xaT’aÙTtov Tpércatov ô (rraupéç.
K a l îràXiv àvép?) etç tit|/oç, atxptaXcûTeôov rrçv atxfxaXoalav, 6 Soùç t^jv ÇciW)v t c x a l
t^jv paaiXetav, Tà àyaOà Taura SéjiaTa to iç àv0pco7rotç. K a l Set îcàXtv àvotxOîjvai
Tàç Ô7repxeifi.évaç 7céXaç aÙTaX »
8 J. L e m a r i é , Homélies inédites de saint Chromace dyAquilée, dans RB 72, 1962,
p. 201-277..
188 Uêmiettement de la cinquantaine

« L a solennité d’aujourd’hui, y lisons-nous, n ’ est pas une fête de


petite importance. C e jour en effet, le quarantième après la résurrection,
comm e votre charité l ’a entendu dans la lecture qui est présente à nos
oreilles, notre Seigneur et Sauveur, en présence de ses disciples et sous
leurs yeux, est monté au ciel avec son corps \ »

L ’homélie insiste sur le fait que le Christ est entré au ciel avec sa
chair qui, selon l’image empruntée à Isaïe (Zy., LXIII, 1-3), est d’abord
passée par le pressoir de la croix, pour nous faire régner avec lui. Le
prédicateur fait plusieurs allusions au psaume 23, dont un verset est
explicitement cité 2. La péricope évangélique est celle de la Transfi­
guration du Seigneur 3.
« Puis donc que dans le corps du C hrist, dit Chrom ace en term inant,
la chair de notre nature est en ce jour m ontée au ciel, c ’est avec raison
et à bon droit que nous devons célébrer la solennité d ’aujourd’h u i... 4 »

Faut-il voir dans cette insistance sur l’obligation de célébrer la


fête un indice de son introduction récente? Ce n’est pas impossible.
En tout cas, nous trouvons l’Ascension à la même époque dans une
autre ville de l’Italie du Nord.
C’est en effet entre 385 et 391 que Filastre, évêque de Brescia,
composa son ouvrage sur les hérésies. A propos de ceux qui rejettent
l’Êpiphanie, il énumère les fêtes qui sont célébrées dans l’Église :
«Q uatre jours de plus grande fête ont été institués pour notre
salut, tous les ans. C ’est, dans l ’ordre, prem ièrem ent celui où il est n é;
ensuite celui où il s’est m anifesté, c’est-à-dire douze jours après;
puis celui où il a souffert à Pâques; enfin celui où il est m onté aux d e u x
aux alentours de la Pentecôte, consommant sa victoire. C elu i qui ignore
et omet un de ces jours peut aussi douter des autres, n ’ayant pas la
plénitude de la vérité, parce que le C hrist seigneur a été pour nous le
germe de joies diverses, selon les quatre tem ps de chaque année, à savoir
celui de sa nativité, ensuite celui de sa manifestation, troisièm ement celui

1 Ibid.y p. 249 : «Sollemnitas diei praesentis non parvam habet gratiam festivi­
tatis. Hoc enim die quadragesimo post resurrectionem, ut audivit in praesenti lectione
dilectio vestra, Dominus et Salvator noster, praesentibus ac videntibus discipulis,
cum corpore ascendit in caelum. »
a Ibid.3p. 252 : « Caro nostra quam regnare in paradiso noluit, régnât in caelo...
angelorum quidem admiratio et exsultatio fuit, et totius mundi laetitia; diaboli vero
confusio et vera damnatio. Hanc admirationem angelorum de ascensione Domini
ad caelos etiam David in psalmo demonstrat, cum ita ex persona angelorum mirifice
loquitur dicens : Tollite portas, principes, vestras, et elevamini, portae aeternales,
et introibit rex gloriae. Et quid est, inquiunt, iste rex gloriae? Dominus, inquit,
fortis et potens in proeüo... »
3 Op. cit.y p. 251 : «... Cum transfiguratus in monte, ut legimus in evangelio... »
4 Ibid.y p. 254 : «Quia ergo caro naturae nostrae in corpore Christi hac die
ascendit ad caelum, iure ac merito praesemis diei sollemnitatem celebrare debemus... »
Dies quadragesimae Ascensionis 189

de sa passion, de sa résurrection e t de ses apparitions, quatrièmement


celui de son ascension au c i e l . . . 1 »

On ne peut manquer d’être frappé par l’expression circa pentecos­


ten qui vient préciser la mention de l’Ascension. La montée du Seigneur
au dei ne serait-elle pas célébrée à la fin de la Cinquantaine, comme
en d’autres Églises? Notre question est d’autant plus légitime que la
Pentecôte n’est pas nommée parmi les quatre grandes solennités. Mais
cette interprétation est exclue par un autre texte du même ouvrage,
sur lequel nous reviendrons à propos du jeûne, et qui parle
explicitement d’une célébration de l’Ascension (in ascensione... in
caelum post pascham die quadragensimo), dix jours avant la Pentecôte 2.
Si cette dernière solennité est omise, dans l’énumération que nous
avons citée tout d’abord, c’est sans doute parce que l’auteur parlait
seulement des fêtes du Seigneur Jésus : « Il est né, il a souffert, etc... »
C’est donc probablement, à quelques années près, au cours de
l’avant-dernière décade du IVe siècle que l’on a commencé à solenniser
le quarantième jour après Pâques. Les témoignages que nous avons
recueillis ne présentent pas cet usage comme une innovation 2, mais
les documents antérieurs sont tous muets à ce sujet et cela nous semble
une preuve suffisante de son institution récente. Cette époque était,
d’ailleurs, celle des réformes dans le calendrier liturgique, puisque
Noël apparut à Antioche en 386 ou 388 4, et puisque c’est pendant
son court passage sur le siège de Constantinople que Grégoire de
Nazianze institua l’Épiphanie, la « Fête des Lumières », dont il se dit
lui-même 1’ ëÇapxoç *. Il n’est donc pas étonnant que nous trouvions,
à peu près autour de la même date, les premières mentions d’une
distinction très nette, à dix jours d’intervalle, entre la commémoraison
du départ du Christ et celle de la venue de l’Esprit.

1 F ilastre de B rescia , Diversarum Hereseon Liber, C X L (112), éd. F . H eylen ,


(C C IX ), 1957, p. 304 : «Per ordinem quippe pro nostra salute et annui dies festiuitatis
maioris isti statuti sunt quattuor : primum in quo natus est; deinde in quo apparuit,
id est X II dies post; (post) in quo passus est in pascha; in fine uero in quo ascendit
in caelum circa pentecosten, uincentis est quippe consummatio. Qui ergo unum
ignorât praetermittit, potest et de aliis diebus dubitare, non habens plenitudinem
ueritatis, quod secundum tempora quattuor cuiusque anni ita nobis diuersa gaudia a
Christo domino pollularunt, id est in quo natus est, post in quo apparuit, tertio (in)
quo passus est et resurrexit et uisus est, quarto in quo ascendit in caelum... »
3 Ibid., C L IX (121), p. 312; cf. infra, p. 247-248.
9 A moins qu’il ne faille interpréter dans ce sens l’homélie de Chrysostome :
c ’est la première fois, dit-il, que la fête est célébrée sur la tombe des martyrs, dans
les environs d’Antioche; mais il nous apprend que l’oratoire est récent. Il faudrait
qu’on ait profité d’un sanctuaire nouveau pour y célébrer une solennité nouvelle.
Mais ce n’est là qu’une hypothèse, que nous ne pouvons pas vérifier.
4 Cf. B. B otte , Les origines de Noël et de VÉpiphanie, Louvain, 1952, p. 22-24.
9 Ibid., p. 27-28.
190 Uémiettement de la cinquantaine

m . — LA FÊTE DE L’ASCENSION AU V SIÈCLE

La plupart des communautés chrétiennes ont rapidement adopté,


semble-t-il, la pratique de célébrer l’Ascension le jeudi de la sixième
semaine après la Résurrection. Au cours du Ve siècle, des échos de cet
usage nous parviennent de tous les horizons de la Catholica.

I. — l ’ a s c e n s io n d a n s l e s p a t r ia r c a t s o r ie n t a u x

Sans doute ne sommes-nous pas renseignés sur toutes les Églises


d’Orient, mais, si l’on excepte l’Égypte qui demeure fidèle à l’antique
conception de la Cinquantaine, la documentation qui nous est parvenue
est frappante par son unanimité. L ’usage qu’atteste à Antioche la
prédication de saint Jean Chrysostome semble s’être répandue en
quelques années dans l’ensemble des communautés. Nous l’avons déjà
rencontré en Chaldée, vers 410, au temps de Marutha, et à Jérusalem
dans le Lectionnaire arménien. Nous le retrouvons dans les Constitutions
Apostoliques l, et nous en avons plusieurs témoignages pour le patriarcat
de Constantinople.
Les IVe et Ve siècles ont v u grandir l’autorité des évêques de la
seconde Rome. C’est en effet le concile de 381 qui a reconnu leur
primauté d’honneur sur les autres patriarches orientaux. Bien qu’il ne
soit pas facile de circonscrire le territoire sur lequel s’est étendue leur
juridiction, on sait que les trois diocèses de Thrace, d’Asie et du Pont
faisaient partie de la zone d’influence de Byzance. Au point de vue de
la discipline liturgique, ces régions se caractérisaient par une certaine
unité, qui facilitait l’accession au siège de Constantinople à des hommes
originaires des provinces d’Asie Mineure. Nous devons donc nous
attendre à trouver peu de divergences entre ces diverses Églises, dans
leur manière de célébrer la Cinquantaine. La fête de l’Ascension,
notamment, qui était déjà connue au quarantième jour à Nysse, en
Cappadoce, devait l’être aussi dans la ville impériale lorsque
Jean Chrysostome y arriva, en 398, de sorte qu’il n’eut pas à renoncer
à l’usage qu’il avait pratiqué à Antioche. Ses œuvres, cependant, n’en
font aucune mention.
D ’après Socrate, une coutume concernant le lieu où se faisait la
synaxe ce jour-là avait eu le temps de s’instaurer, lorsque mourut
l’évêque Atticus, le 10 octobre 425. Les prêtres Philippe et Proclus,
lisons-nous dans VHistoire ecclésiastique, prétendaient à la succession...
«M ais tout le peuple, d ’un com m un accord, réclam ait Sisinnios,
qui était prêtre lui aussi. C e n ’est pas de l’une des églises de l ’intérieur

1 Cf. ittfra, p. 239-240.


Dies quadragestmae'Ascenstonis 191

de la ville q u ’il était chargé, mais il avait été désigné pour le sacerdoce
dans u n sanctuaire de la banlieue de Constantinople nommé E léa;
celui-ci est situé en face de la ville et c ’est là que, d ’après la coutum e,
on célèbre avec tout le peuple la fête de l ’Ascension du Sauveur *. »

Une homélie datant du milieu du Ve siècle, elç t ï)v àvâXvj^tv t o 5


Kupiou v)(iüv ’Lfjaoo Xpiaxoü 2, nous est parvenue de la région occiden­
tale de la Grèce. Son auteur, Diadoque, évêque de Photiké, en Épire,
y triomphe contré les prêtres juifs et les «sophistes du mal», car
«l'incarnation du Seigneur et son ascension dont nous fêtons
aujourd’hui la mémoire ont rempli le monde de la science de Dieu...
Il a été enlevé ou exalté au-dessus de tous les cieux, selon la prophétie,
en tant qu’homme, mais il est monté en tant que Dieu. Dieu, est-il
écrit, est monté parmi les acclamations, le Seigneur au son de la
trompette s. » En prenant une nature humaine réelle, le Verbe nous a
déifiés, «il ne nous a pas transformés en ce que nous n’étions pas,
mais il nous a renouvelés glorieusement par la transformation en ce
que nous étions. » C’est contre les monophysites qu’est dirigée cette
insistance sur les deux natures qui existent inséparablement dans le
Christ. Il s’agit bien d’un sermon prononcé le jour de l’Ascension.
Le rite byzantin actuel fait proclamer, à la Liturgie de cette fête,
les passages des Actes des Apôtres (I, 1-12) et de l’Évangile de
saint Luc (XXIV, 36-52) relatant la montée au ciel du Seigneur Jésus.
Ces péricopes étaient-elles déjà attribuées à cette célébration, au
Ve siècle? Les deux témoignages que nous avons recueillis ne nous
permettent pas de le savoir.
Nous ne sommes pas mieux renseignés sur les lectures qui étaient
assignées à la fête, dans l’Église d’Antioche, au début du siècle suivant.
L ’Ascension, tj àvàXY]<jxç -roü fieyâXou ©eoü x a l aom jpoç Ÿ)p.wv ’ IyjctoG
XptcTou a été l’occasion de trois homélies de Sévère, mais le texte

1 S o c r a te , Histoire Ecclésiastique, V II, 265 P G 67, c. 800 : « Kotvf) 8è 7ràç ô Xaèç


è 7r8 0 ei ylveaÔat EiffÊvvtov, 8ç t i ç 7TpeapéTepoç (jtèv x a l aÙTèç. ’Ev où$efxta 8è tôv
èvTèç tyjç îréXecoç èxxXY)auov èTéraxTO, àXX’èv 7rpoaaTeta tyjç KcovaTavrivou 7r6Xecoç,
& ê7Tc£>vu{jiov ’EXala, t ^ v lepa>aévY)v èxexX^pcot o * forep xaravTtxpù fièv x a tr a t TÎjç
7r6Xeo>ç* èv aÛTco 8è èÇ SOouç àvaXTQ^tptoç tou Eom jpoç èmTeXetTai 7ràv8r)fxoç
éopnf). »
8 D iadoque de P h otike , éd. et trad. E. des P laces (SG 5 bis), Paris, Cerf,
i 955i P- 164-168.
* Ibid.y p. 166 : «\.. èvav0pd)7n]crtç tou Kuplou x a l f) à7u8 yîjç aùrou elç oûpavoùç
è7ràvo 8 oç, 'rjaTivoç tyjv (Jt,vr)[xr)v arj(xepov èopTaÇofxev, 0 eou yvd>aeo>ç t 6v x6o(xov
è7rX^pcooev... ’E k ^ p Oy) pièv )Jtoi Û7repàv<*> TcàvTtov t &v oûpav&v, x a r à t ?)V
7rpoq>ï)Telav, à ç àv0pco7roç, àvé(3Y) 8è <*>ç Oeéç. ’AvéjÎY) yàp, çyjctIv, ô 0 eôç èv àXa-
Xaypt§, Kôpioç èv <pcov}j aràXmyyoç »
192 Uémiettement de la cinquantaine

original en a été perdu et les versions syriaques sont encore inédites l.


L ’ Oktoechos, recueil d’hymnes du même auteur, comporte cinq pièces
de chant célébrant la montée au ciel du Sauveur, qui nous fait asseoir
avec lui dans la gloire de Dieu. On y trouve des allusions répétées
au psaume 23 : « Élevez-vous, portes éternelles; qu’il entre, le roi de
gloire 2. »

2 . — L’ASCENSION A ROME ET EN AFRIQUE

Au milieu du Ve siècle, l’Ascension est célébrée à Rome, sans


doute depuis longtemps déjà, le quarantième jour après Pâques. C’est
en vain que nous avons parcouru les lettres des papes, dans l’espoir
de préciser la date où elle a été introduite. Pour en avoir une attestation
formelle, il faut attendre jusqu’au temps de saint Léon (440-461) et
particulièrement jusqu’aux deux sermons prononcés pour cette fête
qui sont parvenus jusqu’à nous 3; le premier surtout retiendra notre
attention, car sa magnifique péroraison exprime d’une manière remar­
quable le sens de la solennité, en chantant la glorification du Seigneur
ainsi que le retour à Dieu de toute la race humaine dans la personne
de son chef4. Mais le prédicateur semble moins insister sur le mystère
du jour que sur le temps qui a précédé :
«A ujourd’hui, mes bien-aim és, se term inent les quarante jours
saints dont le nom bre, fixé par une ordonnance sacrée, nous adresse
un enseignement profitable... Ces jours qui se sont écoulés entre la
Résurrection du Seigneur et son Ascension ne se sont pas passés dans
^ l ’oisiveté, mais de grands m ystères y ont été confirmés, de grandes
vérités révélées \ »
Cette période, explique le pape, a fourni les preuves de la résurrec­
tion; elle est aussi celle où l’Esprit a été insufflé, où Pierre a reçu les

1 S évère d ’A ntioche , Homélies X X IV (16 mai 513), X L V II (8 mai 514) et


L X X I (28 mai 515); cf. M. B rière , Introduction générale aux homélies de Sévère
d*Antioche, PO X X IX , i, i960, p. 53, 55 et 57.
2 UOktoechos, éd. E. W. B rooks, PO V I, 1, 1909, p. 143, 144 et 145.
3 S. L éon , Sermo L X X I I I (al. L X X I) et Sermo L X X I V (al. L X X II), éd.
R. D olle , (SC 74), Paris, Cerf, 1961, p. 135-144 (PL 54, c. 394-400).
4 C ’est le même thème que l’on retrouve dans le formulaire d’une messe de
l’Ascension, dans le Sacramentaire léonien ( Sacramentarium Veronense, éd.
L . C. M ohlberg , Rome, Herder, 1956 (Rerum ecclesiasticarum documenta, Ser.
major, Fontes, I), n. 183-186, p. 23-24). Cette messe a été attribuée à saint Léon
lui-même par B. C apelle , Une messe de saint Léon pour VAscension, dans E L 67, 1953>
p. 201-209.
8 De Ascensione I, éd. R. D olle , op. cit., p. 135, 136 (PL 54, c. 394, 395),
« ... Quadragenarius hodie, dilectissimi, sanctorum dierum expletus est numerus,
sacratissima ordinatione dispositus, et ad utilitatem nostrae eruditionis impensus...
Non ergo ii dies, qui inter resurrectionem Domini ascensionemque fluxerunt, otioso
transiere decursu; sed magna in his confirmata sacramenta, magna sunt revelata
mysteria. »
Dies quadragesimae Ascensionis 193

clefs, où le Christ s’est manifesté par la fraction du pain, etc... N ’a-t-on


pas l’impression qu’elle s’est en quelque sorte substituée, dans l’esprit
des chrétiens, à la vénérable Cinquantaine?
L ’atmosphère qui se dégage des œuvres de saint Augustin,
quelques aimées plus tôt, est un peu différente. L ’Église d’Hippone
connaît aussi la solennité de la montée du Seigneur au ciel, mais il
semble, malgré les apparences, que la tradition en est moins assurée
qu’à Rome. L ’évêque remarque, dans sa lettre à Januarius, qu’elle est
l’une de ces fêtes qui ne sont pas prescrites par l’Écriture. Il attribue
cependant à l’héritage venu des apôtres et aux décisions des conciles
pléniers «la célébration des solennités annuelles de la passion du
Seigneur, de sa résurrection, de son ascension au ciel et de la descente
du Saint-Esprit. Cela d’ailleurs est observé par toute l’Église », alors
que certaines coutumes varient selon les régions l. Nous avons conservé
plusieurs sermons prononcés le quarantième jour après Pâques2 et
plus d’un reprend cette même idée, en particulier celui qui a été
récemment découvert dans un homéliaire du XIIe siècle, le manuscrit
de Fulda :
« Celebrem us ergo diem sanctum Quadragesimae : hune enim diem
célébrât nobiscum orbis terrarum. E t Quinquagesimam célébrât
nobiscum ecclesia toto orbe diffusa : celebratio ergo viginti et triginta
A fricae consuetudinis est, non ecclesiae sacramentum \ »

Ecce ceïebratur hodiernus dies toto orbe terrarum, lisons-nous encore


dans le sermon 262 4. Comment faut-il interpréter cette sorte d’insis­

1 S. A ugustin , Epist. L IV , 1-2, A d inquisitiones Januarii, éd. A. G oldbacher


(C SE L 34), 1895, p. 159-160 : « Ilia autem, quae non scripta sed tradita custodimus,
quae quidem toto terrarum orbe seruantur, datur intelligi uel ab ipsis apostolis uel
plenariis conciliis, quorum est in ecclesia saluberrima auctoritas, commendata atque
statuta retineri, sicuti quod domini passio et resurrectio et ascensio in coelum et aduen-
tus de coelo spiritus sancti anniuersaria sollemnitate celebrantur... Alia, uero, quae per
loca terrarum regiones uariantur. »
8 Sermo 261 à 265, P L 38, c. 1202-1224; G. M o rin , Sancti Augustini Sermones
post Maurinos reperti (Analecta Agostiniana, 1), Rome, 1930, p. 347-359 (mai 98),
391-395 (Leverani 8), 413-415 (Bibl. Casin. II, 76), 504-506 (Morin 9), 659-664
(Morin 17); C. L am bot, dans RB 62,1952, p. 97-100. Il faut signaler aussi le sermon
Ascensionem domini ccîebramus, que l’on a découvert dans un homéliaire wisi-
gothique. Si cette œuvre n’est pas d’Augustin lui-même, comme c’est probable, il
faut du moins l’attribuer à un habile plagiaire. L ’auteur, à propos des dernières
paroles du Seigneur avant son Ascension, parle de son itoria. Ce mot désigne,
comme l’écrit Morin, « l’espèce de pourboire que l’ami donne aux compagnons qu’il
va quitter, afin d’amoindrir le chagrin causé par son départ ». Uitoria que le Christ
laisse à ses disciples, c’est la promesse que l’Esprit viendra (ipse dies ceïebratur
ad decem dies) et qu’ils seront les témoins du ressuscité dans le monde. Ce sont
ces paroles qui constituent Vitoria du Seigneur; elles nous recommandent l’Église
et son unité (éd. G. M o rin , Une production inédite de Vécole de saint Augustin, dans
RB 29, 1912, p. 252-261).
8 In die Quadragesimae Ascensionis, 4; éd. C. L ambot , op. cit., p. 100.
1 Sermo 262, op. cit., c. 1208.
194 Vèmiettement de la cinquantaine

tance à présenter la fête comme traditionnelle et universelle, au même


titre que les grandes solennités, par opposition aux usages proprement
locaux? Est-ce l’indice qu’elle est tellement entrée dans les mœurs
qu’on a perdu tout souvenir de son origine assez lointaine? Ne faut-il
pas, au contraire, se ranger à l’avis de C. Lambot, à qui nous devons
la publication du manuscrit de Fulda : «Notre sermon donne l’impres­
sion que, même en Afrique, il était encore nécessaire d’exhorter les
fidèles à la célébrer, car saint Augustin invoque l’exemple de l’Église
entière, comme pour la Pentecôte l. » Même en admettant — sans
aucune preuve, d’ailleurs — que l’Occident ait connu l’Ascension plus
tôt que les Églises d’Orient, la différence, semble-t-il, ne pourrait pas
excéder quelques années. En tout cas nous n’en trouvons de trace,
jusqu’à la fin du IVe siècle, ni à Rome ni en Afrique. Nous penserions
donc volontiers que l’insistance du prédicateur a pour but de mieux
faire entrer dans les habitudes des fidèles une institution relativement
récente; il ne faut sans doute pas prendre à la lettre, du moins pour
l’Ascension, la référence à la tradition apostolique ou aux conciles
pléniers, qui se trouve dans la lettre à Januarius.
Par ailleurs, le sermon du manuscrit de Fulda présente des
difficultés qu’il n’est pas aisé de résoudre. Outre la dénomination de
dies Quadragesimae, alors que nous trouvons partout ailleurs dies
Ascensionis, ou du moins, dies quadragesimae Ascensionis (dans le titre
de plusieurs homélies, qui est dû sans doute aux auteurs de collections),
la finale du texte fait allusion à un usage africain dont nous ignorons
tout : celebratio viginti et triginta. Notons d’ailleurs que nous avons
un second témoin du texte, un manuscrit du XVe siècle, qui ne contient
pas cette conclusion. Cela ne semble pas cependant mettre en cause
son authenticité, car son omission peut s’expliquer par son caractère
inintelligible pour un lecteur de l’époque du copiste. « On saisit
d’autant mieux le rapport de cette dernière phrase avec la précédente,
écrit C. Lambot \ que le début en est mal agencé : on a l’impression que
cette finale a été altérée. Essayons toutefois de l’interpréter.
Saint Augustin attachait une signification mystique aux dénominations
de Quadragesima et de Quinquagesima attachées à l’Ascension et à la
Pentecôte, et il s’explique à ce sujet, dans sa lettre LV, 2, en se servant
du mot sacramentum. Il semble donc que, dans notre sermon également,
ce sont ces expressions mêmes qui constituent YEcclesiae sacramentum.
Cependant, la coutume africaine, caractérisée par l’emploi des termes
viginti et triginta, ne peut concerner que la Pentecôte. Comme elle est
une singularité locale et ne se prête pas à une explication mystique,

1 C. Lambot, Nouveaux sermom de saint Augustin, dans RB 62,1952, p. 96-97.


Dies quadragesimae Ascensionis 195

saint Augustin la réprouve, mais il nous est impossible de dire au juste


en quoi elle consistait, car aucun autre témoignage ne vient compléter
celui-ci. » Quelle que soit la valeur de cette interprétation fondée
sur la symbolique des nombres, chère en effet à l’évêque d’Hippone,
celui-ci ne semble pas réprouver la coutume africaine, mais seulement
souligner son caractère local, pour rehausser au contraire la dignité
des fêtes universelles. D’ailleurs, l’expression sacramentum Ecclesiae
peut désigner simplement le mystère liturgique célébré par toute
l’Église, par opposition aux usages particuliers. Saint Augustin était
capable, en effet, de trouver une explication mystique des viginti et
triginta, s’il l’avait jugé nécessaire. Peut-être s’agit-il d’une division
de la Cinquantaine en deux parties, par une sorte de Mi-Pentecôte.
L ’emploi des termes inhabituels de Quadragesima et de Quinquagesima
aurait pour but de souligner la différence entre la conception africaine
du Temps pascal (30 + 20) et celle de l’Église universelle (40 + 10).
Cela semblerait manifester que la fête de l’Ascension, mal assurée
encore en Afrique, se heurtait à une coutume plus ancienne; on pourrait
y voir la preuve de son institution récente. Mais, il faut bien l’avouer,
ce n’est là qu’une hypothèse qui nous semble intéressante, mais
demeure aussi fragile que peu précise.
Quoi qu’il en soit, c’est la même organisation liturgique qui se
retrouve à Rome et à Hippone, même si elle semble passée dans les
mœurs des fidèles de la ville étemelle bien plus que dans celles des
chrétiens africains V

3. — l ’ a s c e n s io n d a n s le s a u t r e s r é g io n s d e l ’ o c c i d e n t

Nous savons que l’Ascension était déjà célébrée le quarantième


jour après Pâques, aux alentours de l’an 400, dans les communautés
de Brescia et d’Aquilée; mais on ne saurait en conclure qu’il en était
de même dans toute l’Italie ni, à plus forte raison, dans l’ensemble de
l’Occident. Nous connaissons, en effet, la grande diversité des usages
liturgiques d’une région à l’autre. Le témoignage de saint Ambroise *,
par exemple, peu éloigné pourtant, dans l’espace et dans le temps,
de celui de Filastre, semble se rapporter à une pratique différente,
car il ne mentionne pas la fête et on y trouve le reflet d’une grande
fidélité à la Cinquantaine primitive.
1 Saint Augustin choisissait lui-même les péricopes bibliques et Ton a lu)
semble-t-il, pour l'Ascension, selon les années, Luc X X IV , 36 (sans doute 36-53)
(Serm. Morin 17, 1), Jean X IV , 26 (sans doute 23-28) (Sèrm. 261, 5 et Liverani 8, i>
ou encore Jean X X , 17 (sans doute 11-18) (Serm. de Fulda, 1), peut-être aussi
M t., X X V III, 16 (Serm. Guelf, 21, 3).
a Cf. supra, p. 121-123.
196 L ’émiettement de la cinquantaine

Seule une documentation abondante, venant de tous les points


d’un vaste territoire, pourrait donc nous permettre une synthèse
satisfaisante sur la liturgie du ve siècle. Malheureusement, de
nombreuses Églises, notamment dans certaines zones de l’Italie, en
Gaule et en Espagne, demeurent muettes pour nous jusqu’à une
époque plus tardive. Les textes qui nous sont parvenus sont donc assez
rares, mais ils semblent unanimes, entre les années 400 et 500, sur la
solennisation du jeudi de la sixième semaine après Pâques. La seule
note discordante est donnée par quelques homélies de Maxime de
Turin, dont nous avons déjà parlé \ mais elle paraît ne pas se prolonger
jusqu’à la mort de cet évêque.
Il semble légitime d’appliquer à Ravenne ce que nous savons
d’Aquilée, à cause de la parenté bien établie des traditions de ces deux
cités. C ’est ce que confirme, d’ailleurs, un texte de saint Pierre Chryso-
logue qui fait allusion, dans un sermon de Pentecôte, à la fête de
l’Ascension célébrée dix jours plus tô t2.
Cette solennité est aussi l’occasion de trois homélies de l'évêque
arien Maximin, qui est un Goth des provinces danubiennes. Malheu­
reusement, nous ne savons pas de quelle Église il fut le pasteur, car
son œuvre littéraire, qui date de la fin du IVe siècle ou du début du Ve,
est assez difficile à localiser 3. Sa prédication développe des thèmes
traditionnels : en montant au ciel, le Seigneur a offert en son corps les
prémices de l’humanité. Il y a aussi un parallèle entre la venue du
Christ à Bethléem et son départ au Mont des Oliviers, et un autre,
riche de sens, entre l’ascension de Jésus et celle d’Élie, après laquelle
aucun ange n’est venu annoncer son retour 4.
En Gaule, dans la seconde moitié du Ve siècle, la fête du
quarantième jour est attestée dans la prédication de Fauste de Riez 5
et de saint Avit de Vienne 6.
Il faut aussi verser au dossier l’homélie Summa praeteritae
sollemnitas7 qui appartient à un ensemble de deux pièces anonymes
provenant d’un manuscrit de Saint-Gall du vm e siècle. On n’est pas

1 Cf. supra, p. 138-142.


2 Cf. supra, p. 101-103.
2 M axim in le G oth , Hom. IV , V , V I, éd. M . C . H. T urner , Quinze homélies
de tempore et de sanctis, dans JT S 16 ,19 15 , p. 169-176; cf. B. C apelle , Un homéliaire
de l ’évêque arien Maximin, dans RB 34, 1922, p. 81-108.
* Hom. V I, ibid., p. 172-174.
‘ Cf. infra, p. 216.
• Cf. infra. p. 216-218. Nous avons, de saint Avit, un fragment ex sermone de
Ascensione Domini, éd. R. P eiper , M G , Auct. Ant. V I, 2, p. 121.
2 Hom. « Summa praeteritae sollemnitas », éd. C. P. C aspari , Ente toahrscheinliche
demfünften Jahrhundert angehSrige Hinunelfahrtstagspredigt, dans Briefe, Abhandlungen
und Predigten, Christiania, 1890, p. 190-199.
Dies quadragesimae Ascensionis 197

encore parvenu a identifier leur auteur, ni à déterminer leur origine.


L ’attribution à Maxime de Turin, que l’on a parfois proposée, se
révèle sans fondement, mais on peut dire que cette œuvre n’est pas
postérieure au VIe siècle, car elle cite la Bible selon la version Itala.
Le prédicateur est un prêtre qui parle au nom de son évêque. Il
s’appuie directement sur les textes de la liturgie : on vient de lire le
premier chapitre des Actes et l’on a chanté le psaume 23, auquel est
consacré une partie du sermon. Quant à l’évangile, il est probablement
tiré des chapitres XXIV et XXV de saint Matthieu, puisqu’il y est
question du retour du Christ «comme un voleur », de ceux qui «invités
aux noces saintes, ont perdu leur place au banquet », et du fait que nous
né connaissons «ni le jour ni l’heure1 »; cela semble se référer à une
pratique assez originale. Malheureusement ces indications, faute
d’éléments de comparaison, ne nous permettent pas de connaître
l’origine de ce document.
*
* *

Il serait sans doute téméraire de tirer des conclusions trop


précises de témoignages aussi rares et aussi divers. Cependant, le fait
même qu’ils proviennent de régions assez éloignées les unes des autres
nous porte à croire que la fête de l’Ascension, au quarantième jour
après Pâques, est devenue, au cours du Ve siècle, une pratique qui
semble universelle.
C’est probablement, à quelques années près, aux alentours des
années 380-390 que la solennité fait son apparition en Orient. Cette
innovation est d’une importance exceptionnelle dans l’évolution de la
Cinquantaine, puisqu’elle manifeste l’abandon de la tradition primitive
du laetissimum spatium et inaugure une ère nouvelle dans la conception
du calendrier des Églises chrétiennes. L ’institution des principales
fêtes qui, désormais, s’ajoutent à la célébration pascale, met en lumière
cette transformation, qui constitue sans doute la plus révolutionnaire
des réformes liturgiques de tous les temps. Depuis bien des a n n ées
déjà le cheminement des idées, la méditation des fidèles sur les Actes
des Apôtres et sur la parabole des Amis de l’Époux, la pratique de
certaines communautés dissidentes, en préparaient la réalisation. Mais
il a fallu que soit instituée la solennité du quarantième jour à peu
près contemporaine de celle de la Noël ou de l’Épiphanie, pour qu’on
renoue avec une tradition qui avait été abandonnée en même temps
que les pratiques du Judaïsme.
1 Ibid. : « Inuitati ut legimus in euangelio ad sacras nuptias, hommes, dum
caducis actibus nimis initiantes... diuinum conuiuium perdiderunt... Et beatus, ut
legimus, seruus ille est, quem inuenerit dominus suus in ilia hora uigilantem... Uigilate
ergo, ut ait Dominus, et orate, qui nescitis diem neque horam. »
CHAPITRE II

LE SAINT JOUR DE LA PENTECÔTE


DEVENU UNE FÊTE PARMI D ’AUTRES

Considéré d’abord comme une simple clôture du Temps pascal,


le dernier dimanche de la Cinquantaine tend à devenir une solennité
propre, consacrée à commémorer la première Pentecôte. Ce ne sera
donc plus un jour organiquement lié à celui de Pâques et dépendant
de lui, comme mettant le «sceau» sur la célébration d’un même
mystère, mais une fête pareille à celle de la Résurrection, se rapportant,
comme elle, à l’un des événements de l’histoire du salut. Sans doute
cette évolution s’est-elle accomplie progressivement et ce sont pro­
bablement ses premières manifestations — nous l’avons déjà souligné
— qui ont entraîné la solennisation du jeudi de la sixième semaine.
Mais l’institution de l’Ascension a contribué, à son tour, à accentuer
la conception nouvelle d’une commémoraison de l’effusion de l’Esprit.
Par là se manifeste bien l’émiettement du laetissimum spatium.
Bien que notre documentation se révèle très incomplète, les
quelques témoignages qui proviennent des diverses régions du monde
chrétien nous permettent de mesurer l’ampleur de la transformation
qui s’est accomplie.

I . — LE CINQUANTIÈME JOUR DANS LES PATRIARCATS ORIENTAUX

La réflexion sur la doctrine catholique a exercé, semble-t-il, une


grande influence sur la transformation des réalités liturgiques, notam-
me t la théologie de la Trinité qu’ont cultivée et approfondie les
Grands Cappadociens. Une fête exclusivement réservée à célébrer la
venue du Paraclet était propre à mettre en relief le dogme de la divinité
du Saint-Esprit, dont Grégoire de Nysse tout particulièrement se fit
le champion contre les hérétiques. Dans une homélie prononcée ce
jour-là, c’est le psaume 94 qu’il commente comme exprimant le sens
de la célébration :
« ... L e m ême prophète (D avid) rehausse pour nous l ’éclat de
la grande fête de Pentecôte, préludant avec l’archet de l ’E sprit sur les
cordes de la sagesse. Q u ’il joue donc le m orceau de cette m élodie qui
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d'autres 199

correspond à la grâce de ce m om ent : Venez, crions de joie vers le


Seign eur... Il nous a donné la nourriture parfaite pour notre nature,
rE sp rit-S ain t, en qui est la vie. C ’est l ’idée fondamentale de cette fête...
A ujourd’hui en effet, conform ément à la période de l ’année, à l’accom plis­
sement de la Pentecôte, à cette heure-ci, puisque nous sommes à la
troisième heure du jour, s’est produit le bienfait qui dépasse tout ce
q u ’on peut dire \ »

Grégoire parle encore, conformément au texte des Actes, de


«l’accomplissement de la Pentecôte », mais le cinquantième jour est
déjà perçu comme une fête, au sens propre de ce mot. L ’évêque
entreprend ensuite de réfuter l’erreur des Pneumatomaques : à cause
de la faiblesse humaine, les trois personnes ont été révélées successi­
vement et progressivement, mais on ne saurait douter de la divinité
du Saint-Esprit :
« Q ui est-il donc, celui que leurs pères ont tenté dans le désert?
Q ui est-ce qu’ils ont irrité? Apprends-le du même prophète, qui dit :
« Ils ont tenté le D ieu très-haut» (Ps. 77, 56). O r l ’apôtre mettant en
avant la personne du Saint-Esprit, lui attribue ces paroles en disant :
« C ’est pourquoi, comme le dit l’Esprit-Saint, au jour de la tentation
dans le désert, où vos pères m ’ont tenté (Hebr., I I I , 9) a. .. »

Dans la même perspective, bien qu’avec des préoccupations


moins polémiques, saint Jean Chrysostome prêche, ce jour-là, sur
l’unité de l’Église, réalisée, dans l’harmonie des langues diverses, par
l’Esprit divin. Mais c’est plutôt à son caractère de clôture de la
Cinquantaine que la fête devait une popularité acquise sans doute
depuis de nombreuses années, puisqu’elle était entrée dans les habitudes
de chrétiens peu pratiquants. C’était une de ces rares occasions où les
fidèles d’Antioche emplissaient l’église :
« Pour la célébration de la Pentecôte, une telle foule accourra que
toute cette enceinte sera pour nous trop étroite; néanmoins, je n ’attache

1 S. G r é g o ir e de N ysse, In Pentecosten; P G 46, c. 696-697 : « ... r)jv


TY)Ç 7reVT7]XOCTT7jç èopT?)V ÇatSpUvéTO) Ô aÔTÔç IIp 0 9 TgTY)Ç, T<p 7rXVjxTp6 > T O U IIvsu-
pLaTOç èv xatç x°P^a ^ so çtaç tô fxéXoç àvaxpouipievoç. EforaTG) xolvuv èx èvSéou
fjteXcoSlaç èxeÊvYjç, x i xfj 7rapoi(7Y) xaptxt 7rp6a90pov 6xt Aeuxe, àyaXXtaCTcôfxeOa x $
Kupûp... Trapaylvexat ^fxîv y) xeXela xyjç 9ucre<oç ^fxcov xp09TQ, x i Ilveupia x i âyiov,
êv & è a n v Ç gùy). Aux?) xîjç êopTYjç Y) ÔTciOeatç... S^ptepov yàp x ax à t y j v èxY)<nov
xou £xouç TTcptoSov TYjç 7revxY]xoaxYjç ffU(i.7rXY)pou(xévY)ç, x a x à xfjv &pav xaûxrjv, etye
îrepl x y j v xplxYjv a>pav XYjç i][ièpaç èopév, iyévero yj àvexSiY)YY)xoç x^P1^ *
* Ibid., c. 700 : « Tlç o iv èaxtv, Ôv è7relpaaav ol 7caxépeç auxow èv xyj êpY){A<!>;
xlç, Ôv 7rapa)pYtaav; MàOe 7rap’ auxou xou IIp09irjxou, Ôç 9Y)aiv, Ôxf ’Etrelpaexav
xiv 0 eiv xiv (tytaxov. ’AXXà |ri)v ô ’ATriaxoXoç 7rpoxàÇa<; x i 7rpiaco7cov xou aylou
Iïvei(xaxoç, èxelvcp xaûxaç xàç 9covàç àvaxlOYjat, ’k i y w A ti, xaOaiç Xéyct tô ÏÏveujxa
x i àytov, Ôxt xaxà x^v ^(xépav xou 7reipaa(iou èv xfl èpYjpup, oô èrcetpaaàv jxe ol
Tcaxépcç ipicov. »
200 Uémiettement de la cinquantaine

pas grande im portance à cette assem blée; c ’est de la routine et non de


la piété l. »

Le prédicateur doit donc rappeler à ses auditeurs leur devoir de


pratique régulière :
« Si la Pentecôte aussi est passée* la fête n ’ est pas passée; toute
assemblée est une fête *. »
« L e C h rist... a dit de l’E sprit-Saint : « il restera toujours avec vous »;
et nous pouvons célébrer une Pentecôte continuelle 8. »

Il semble que nous ne nous serions pas sentis dépaysés à Antioche*


à la fin du IVe siècle, en entendant le pasteur se plaindre de la «pratique
saisonnière » de ses ouailles.
Nous trouvons aussi une mention de la Pentecôte sous la plume de
l’empereur Théodose* qui convoqua les évêques à Éphèse* pour mettre
fin à la querelle christologique opposant le parti de Nestorius à celui
de Cyrille d’Alexandrie. En son nom et au nom de Valentin III, son
collègue d’Occident* il écrivit une lettre circulaire à tous les métro­
politains pour les inviter* leur demandant d’amener avec eux quelques
uns de leurs suffragants :
« ... V otre Piété* leur disait-il* aura soin* après la prochaine (s’il
plaît à D ieu) fête sainte de Pâques, de se rendre à É phèse d ’Asie* de
manière à s’y trouver le jour même de la sainte Pentecôte 4... »

Ce document est daté du 19 novembre 430 5 et il convoque le


concile pour la Pentecôte de l’année suivante* dont il eat bien mentionné
que c’est une date précise.

1 S. Jean C h rysostom e, De Anna , Sermo I V ; P G 54, c. 662 : « . . . T y jç yàp <*ylaç


fjptïv TeXoufxévrjç 7revT7)XO<rojç, t o c o u t o v SpajxetTat ttXy)Ooç, o>ç ét7ravTa Tà èv-
TaüOa arevoxopetaGai. AXX’ o^coç où8è to u jty jv àTcoSé^Ofiat r})v auXXoyrjV auvrjOetaç
yàp èaTiv, oùx euXafielaç. »
2 De Anna* Sermo V, 15 P G 54, c. 669 : « ... E t yàp xal:?) 7revTT]xoaT?) îrapYjXOev,
àXX*^) èopTirj où 7rap7jX0e* Traça yàp aùvo8oç êopTiq. »
8 De Sacra Pentecoste, Hom. 1, 1 ; P G 50, c. 454 : « ... ô X p ia rè ç ... nepl to u
nveùfiaTOÇ efrrev, ô t i etç tùv atcova pteO’ ôjzcôv ècTt x a l SuvàjxeOa àel 7revTY)xooT?)V
èiriTeXeiv. »
4 E. S ch w artz , Acta Conciliorum Æcumenicorum, I* 1, 1 (coll. vat. 25), Berlin-
Leipzig, 1927-1930, p. 115 : « ... çpovTtcet Y) cyj Geocèpeia ptcrà t 6 èm èv, aùv Oeq>
8è etpYjaOco, àyiov rcacxa etç r?)V ’ E9Y)cU dv ty jç ’A a ta ç TcapeyevèaOat xaT ’aurîjv ty jç
àytaç TrevTYjxoar^ç tyjv 'fjp ipav . . . » L e texte que nous avons est celui de la lettre
adressée à Cyrille d’Alexandrie. E. S c h w a r t z en a publié aussi deux versions ladnes
(coll. veron. X II, op. cit., 1, 2, p. 32 et coll. cassinensis, pars prior, X X II, op. cit., 1 , 3,
p. 50).
* Op. cit., I, 1 , 1 , p. 1 1 6 : « ’ E 8 6 0 y) Tfl Trpè SexaTp icov K a X a v S û v A exep,( 3 ptû)v èv
K ovcT avT tvou T rèX et ù raxT ela tcov S ecxo T to v y)|i&v 0 eo 8 o a to u t 8 T p ia x a i8 é x a T o v x a l
O u a X e v T iv tav o u t b TpÊTOv t & v alcovtcov a u y o ù c T o v . »
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d'autres 201

Théodoret, évêque de Cyr, dans la Syrie euphratésienne, fut un


des premiers à se rendre au synode, où il se montra un zélé partisan
de la faction nestorienne. Après les événements douloureux qui se
soldèrent par le schisme des Orientaux, réunis autour de Jean
d’Antioche, il signa le rapport que ceux-ci adressèrent à l’empereur,
pour accuser Cyrille et Memnon d’Éphèse. Ces évêques, y lisons-nous,
ont poussé le peuple à maltraiter les gens de son parti, allant jusqu’à
les empêcher de «célébrer l’assemblée de la sainte Pentecôte ainsi que
les offices du soir et du matin 1. » Le terme nevryjKoavr) a bien ici le
même sens que dans la lettre de Théodose II.
Les textes législatifs s’appliquaient en principe aussi bien à
l’Occident qu’à l’Orient et nous avons remarqué que Valentinien avait
signé, avec son collègue de Constantinople, la circulaire convoquant le
concile d’Éphèse. Il ne faut cependant pas se faire trop d’illusion sur
la manière dont s’appliquaient les décisions prises en haut-lieu. Le
synode de 431, bien qu’il soit œcuménique, ne compte qu’un très
petit nombre de délégués occidentaux; les Églises latines s’intéressent
fort peu aux querelles qui opposent les évêques d’Asie à ceux
d’Alexandrie.
Nous savons cependant que le cinquantième jour après Pâques
était partout solennisé, notamment dans les Communautés orientales.
Nous avons appris, par le Lectionnaire arménien, comment on le
célébrait à Jérusalem 2 et le document publié par Burkitt nous a
conservé les péricopes qu’on y proclamait «en Mésopotamie 3. Quant
à Sévère d’Antioche, c’est bien le dernier dimanche de la Cinquantaine
qu’il désigne du nom de Pentecôte. Nous ne possédons pour cette
fête qu’une seule homélie, malheureusement médite, prononcée le
26 m ai 513 l. UOktoechos comporte pour cette solennité sept pièces
différentes qui célèbrent la manifestation de l’Esprit-Saint. Cet
événement y apparaît comme la purification des hommes, mais surtout
comme la révélation du Dieu unique en trois hypostases ;
« T u t ’es manifesté autrefois par la L o i et les Prophètes, ô D ieu
de tout et Père, et par leur moyen tu annonças et manifestas le F ils
unique, le V erbe, et le Saint-Esprit, mais pas clairem ent, car ils n ’étaient
pas encore capables de comprendre, quand la D ivin ité une de la T rin ité
aurait été révélée. M ais, quand D ieu le V erbe s’est incarné et est devenu
hom m e à notre profit, sans changement, il s’est m ontré égal à toi, P ère,

1 T i i )Sodoret de C y r , Epist. C L II, P G 83, c. 8oo:«... ut;te T?jç àv(aç ITEvrrçxoa-


rîjç T7)v 7raW)YUptv èjureXéaat... (itjte ràç éaTtEpivàç yJ ràç ècoScvà; XetTOupytaç... *
* Cf. supra, p. 169-170.
* Cf. supra, p. 132.
* S évère d’A ntioch e Homélie X X V ; cf. M . B rière, Introduction générale
aux homélies de Sévère d'Antioche, PO X X IX , 1, i960, p. 53.
202 Uêmiettement de la cinquantaine

par les œuvres merveilleuses q u 'il a faites; et, après q u 'il est monté
au ciel, il montre clairement aujourd'hui, comme à des hommes qui sont
devenus parfaits, la divinité de l’Esprit, le Paraclet, qui sous la form e de
langues de feu reposa et resta sur les saints apôtres, afin q u ’ils brûlent
et détruisent les épines que la transgression de notre père A dam planta
autrefois; eux qui aussi nous ont enseigné à louer D ie u un en trois
hypostases : et, l'adorant ainsi, nous disons : L ou an ge à toi *. »

Cette insistance sur la Trinité se retrouve dans le TOVTYjxocrràptov


actuel du rite byzantin2.
Dans les Églises orientales, la Pentecôte n’est pas, comme à
Rome, un jour baptismal. Il semble que cette différence remonte à
une époque assez ancienne; saint Jean Chrysostome, en effet, ne
confère pas le sacrement de la régénération à la fin du Temps pascal.
C’est ce qu’il nous apprend lui-même dans une homélie de 400 ou 401,
prononcée tout au début de la Cinquantaine : le prédicateur dit
«maintenant», en parlant de la fête de Pâques, qu’il oppose à la
Pentecôte, et il commence le commentaire des Actes :
« D ieu prépare d’abord l'âm e tenue en éveil et ensuite il y répand
sa grâce. C 'est pour cela qu 'il n 'a pas envoyé l'E sp rit tout aussitôt,
mais seulement à la Pentecôte. Si l’on nous demandait pourquoi nous,
nous ne baptisons pas à ce m om ent-là, nous répondrions que, si la grâce
y est la même que maintenant, nos esprits, préparés par le jeûne, sont en
ce moment plus élevés. D e plus, un autre m otif non moins légitim e
se tire du temps même de la Pentecôte. Q uel est-il? C 'e st que nos Pères
ont considéré le baptême comme u n frein salutaire contre les passions
mauvaises et une forte leçon capable de nous m odérer, m êm e au tem ps
de moindre vigilance 3. »

Or nous savons que, quelque vingt ans plus tôt, on connaissait


dans la même Église un usage différent; il ne faut donc pas s’étonner
que Jean estime devoir fournir une explication de ce qui pouvait
1 UOktoechos, éd. E. W. B rooKS, PO V I, 1, 1909, p. 147-148.
a Cf. A. B aumstark , Liturgie comparée, Chevetogne, 1953 p. 177 : « L'office
byzantin contient un long idiomèle de Léon le Despote, pour lequel l'objet unique
de la fête semble être le mystère de la sainte Trinité (flevx7)xooxàptov, éd. rom.
p. 148 sq.). Cette évolution s'est continuée et, pour la mentalité russe surtout, le
dimanche de la Pentecôte est avant tout le dimanche de la Trinité... Il n'y a que le
lundi qui, dans le rite orthodoxe actuel, est consacré à la célébration historique du
miracle de la Pentecôte et à la vénération spéciale de la troisième personne de la
sainte Trinité. »
8 S. Jean C hrysostome , In Acta Apostolorum, Hom. J, 6; PG 60, c. 22 : «... 7tp6-
xepov fjLe|xept(jLVY)(jiévy)V xaxaaxeuàÇet r?)V ÿux^v à 0 e6ç, xal xéxe t?)V x<*Ptv
A là xouxo xal où8e eèGécùç xè üveufJLa ëTrept^ev, àXX'èv xfj 7revx7)xoaxfl. E l 8è Xéyoi
xtç, xlvoç évexev xal f)(xetç, oux èv xcî> xatpcji xoéxcp paTrxiÇojjLsv; êxetvo àv efrrofxev,
Ôxi 7] piiv X ^ Ç "h aûvJ) xal xéxe xal vuv, ^ 8è 8iàvoia ù^ïjXoxépa ytvexai vuv, vqaxeta
Ttpo7rapaaxeuaÇoiAévï). K al 6 xîjç TrevxïjxoaxYjç 8è xaipèç £xet Tlv<^^àyov oùx àxetxéxa.
Ilotov Si) xouxov ; 'Apxouvxa êvépuaav ol naxépeç elvai xocXiv&v èmOu^laç 7tovY)paç
x a l pLeyàXïjv 8i8aaxaXtav xè pà7cxiapLa, elç xè xal èv xaipco TpuçTjç aaxppoveîv. »
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d'autres 203

apparaître comme une nouveauté, même s’il n’en était pas lui-même
l’auteur. Grégoire de Nazianze, en effet, administrait le baptême à
la Fête des Lumières, à Pâques et à la Pentecôte 1. Si la dernière de ces
solennités devait être bientôt rayée de cette liste, du moins à Constan-
tinople, c’est la première qui, de nos jours, dans le rite byzantin, bien
plus que la nuit de Pâques, se présente comme le temps où les catéchu­
mènes sont introduits dans l’Eglise. La liturgie du 6 janvier comporte
une solennelle bénédiction des eaux.
Nous remarquons aussi que, dans le texte cité, le mot tcvt/jxoctt^
désigne, la première fois, le cinquantième jour et, la seconde fois, le
«temps de la Pentecôte2 ». La clôture des sept semaines retrouvait le
nom qu’elle portait dans la tradition juive, mais le même terme
continuait à désigner l’ensemble du Temps pascal, ce qui est pour
nous une source d’équivoques, puisque l’on trouve la même expression,
parfois dans la même phrase, avec deux acceptions différentes. Cela
manifeste qu’on n’a pas totalement oublié la solennité du laetissimum
spatium. C’est cependant le dernier dimanche de la Cinquantaine qui
met en lumière les acquisitions récentes de la théologie du Saint-Esprit,
ce qui l’oriente, dans certaines Églises surtout, vers la considération
de la Sainte Trinité. Nous ne savons presque rien de la manière dont on
célébrait, au Ve siècle, la «métropole de toutes les fêtes», selon le
langage emphatique de Chrysostome, ni des lectures qu’on y faisait.
De nos jours, le rite byzantin, le plus répandu dans l’Orient chrétien,
comporte les péricopes Jean XX, 19-24 à l’ÔpOpoç, Actes, II, 1-11 et
Jean, VII, 37-VIII, 12 à la « Liturgie 3».

2 . — LE CINQUANTIÈME JOUR A ROME ET EN AFRIQUE

Nous avons conservé trois sermons de saint Léon pour le


dimanche de la Pentecôte *. Ils précisent que cinquante jours se sont
écoulés depuis Pâques et dix depuis l’Ascension :

1 Cf. supra, p. 119.


2 Une autre mention de la Pentecôte, mais sans grand intérêt, se trouve dans
une lettre de Chrysostome, lors de son exil en Arménie : «Quant aux Isauriens,
écrit-il à la fin de 404, n ’en ayez aucune crainte. En effet, ils sont partis quand l’hiver
est arrivé et ils se sont enfermés chez eux; s’ils en sortaient, ce serait désormais après
la Pentecôte (perà r))v t t e v t t i / o c t ty jv ) » (A. M . MALINGREY, Lettres à Olympias,
Paris, Cerf, 1947, p. 149). L e mot jrev'njxoaT^ peut ici s’interpréter dans les deux
sens.
* On y voit plutôt aujourd’hui, nous l’avons dit, une fête de la Trinité, le
lendemain étant particulièrement consacré au Saint-Esprit. Cependant, cela ne
semble pas bien mis en lumière par les textes liturgiques (on lit, le lundi, Eph., V ,
8b-i9 et M t„ X V III, 10-20).
* S. L éon , Sermo L X X V (al. L X X III), L X X V I (al. L X X IV ) et L X X V I I
(al. L X X V ), éd. R. D olle , SC 74 ,19 6 1, p. 144-161 (PL 54, c. 400-415).
204 L'èmiettement de la cinquantaine

« A partir du jour où le Seigneur est monté au plus haut des d e u x


pour s’asseoir à la droite de D ieu le Père, nous voici au dixièm e jour,
le cinquantième à briller sur nous depuis sa résurrection et le m êm e
par lequel cette période a commencé K »

Il en est de même à Hippone, au temps de saint Augustin, où


le terme de Pentecostes est réservé, comme à Rome, au jour qui
commémore la venue de PEsprit-Saint :
« N ous célébrons aussi la Pentecôte, c’est-à-dire le cinquantièm e
jour à partir de la Passion et de la Résurrection du Seigneur, où il nous
envoya l ’Esprit-Saint Paraclet q u ’il avait promis *. »

La fête apparaît moins comme la clôture d’un temps privilégié


que comme une seconde Pâque, écho atténué de la première, mais
jouissant des mêmes prérogatives, comme la célébration des baptêmes.
On sait que certaines Églises avaient tendance à conférer ce
sacrement à toutes les grandes solennités de J’année et nous avons vu
comment le pape Sirice avait réagi contre cet usage. C’est le même
courant que saint Léon entreprend de combattre. Le 21 octobre 447,
il écrit aux évêques de Sicile, s’étonnant que l’on puisse donner le
bain de la régénération plus volontiers à l’Épiphanie qu’à Pâques.
C’est, dit-il, s’écarter de la tradition des Apôtres. La grâce baptismale
découle pour nous directement de la résurrection du Christ, à laquelle
elle nous fait participer et cela doit se manifester dans le temps choisi
pour la dispenser.
« C ette pratique, évidemment, s’étend aussi à la fête de la Pentecôte,
consacrée à la venue du Saint-Esprit, qui dépend étroitem ent de la
solennité pascale. E t alors q u ’à fêtes différentes, jours différents, elle
tombe toujours le jour qui est particulièrem ent dédié à la résurrection
du C hrist \ »

Saint Pierre, d’ailleurs, ajoute le pape, n’a-t-il pas lui-même


baptisé trois mille hommes, le jour de la Pentecôte? Les raisons
invoquées sont significatives : la commémoraison de la venue du
Paraclet dépend de la fête de Pâques et elle tombe, comme la résurrec­

1 De Pentecoste I, 1 5 ibid., p. 144 (c. 400) : «Nam ab illo die quo Dominus super
omnem coelorum altitudinem ad dexteram dei patris consessurus ascendit, decimus
iste est qui ab ejusdem resurrectione quinquagesimus nobis in eo a quo coepit illuxit...»
2 S. A ugustin Contra Faustum, 32, 12, éd. J. Z ych a (C SE L 25, 1), 1891,
p. 770 : «Pentecosten etiam, id est a passione et resurrectione domini quinquagesimum
diem celebramus, quo nobis sanctum spiritum paracletum, quem promiserat, misit. »
3 S. L éon , Epist. X V I, A d universos episcopos per Siciliam constitutos, P L 54,
c. 699. (Jaffe 414) : « Additur sane huic observantiae etiam Pentecostes ex adventu
Spiritus Sancti sacrata solemnitas, quae de paschalis festi pendet articulo. Et cum ad
alios dies alia festa pertineant, haec semper ad eum diem qui resurrectione Domini
est insignis occurrit... »
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d'autres 205

tion, le jour du Seigneur. Il y a donc, malgré l’évolution accomplie,


une référence à l’esprit de la Cinquantaine, avec une nuance cependant :
il s’agit plus de la similitude des deux dimanches que de leur unité
dans une seule fête.
Si saint Léon tient tant à cette discipline, c’est parce qu’elle est
fondée sur une tradition qui se veut apostolique, mais c’est aussi parce
que la multiplication des jours baptismaux a toujours fait négliger la
préparation des catéchumènes, à laquelle la période pascale offre le
cadre le mieux adapté.
« Frères très chers, conclut le pape dans la même lettre, il existe
donc un enseignem ent assez abondant et assez im portant pour ne laisser
aucun doute. V ous le savez fort bien, pour recevoir les candidats au
baptêm e qui, suivant la règle apostolique, doivent subir les scrutins
des exorcism es, se sanctifier par le jeûne et être instruits par de fréquentes
exhortations, deux dates seulement sont à retenir : Pâques et la
Pentecôte *. »

Saint Léon renouvelle ses instructions à ce sujet dans une autre


lettre, datée du 6 mars 459 : certains évêques de l’Italie centrale
célébraient des baptêmes aux dies natales des martyrs, «en dehors de
la solennité pascale à laquelle seule la Pentecôte peut être comparée ».
Le pape leur rappelle avec énergie qu’ils ne doivent conférer cette
«grâce très haute et toute-puissante de Dieu que le jour de Pâques
et celui de la Pentecôte, à ceux qui le désirent et qui croient2. »
La fête devait donc comporter une veillée liturgique semblable à
celle de la Résurrection, au cours de laquelle les catéchumènes étaient
reçus dans la Communauté. La prédication du saint docteur n’en garde
cependant aucune trace. Les sermons que nous connaissons semblent
avoir été prononcés à la messe du jour; le prédicateur y mentionne
cependant les «nouveaux fils de l’Église », qu’il a le devoir d’instruire s.
A Hippone, comme dans la Rome de saint Léon, la Pentecôte est
en quelque sorte parallèle à la fête de Pâques. C ’est un jour baptismal

1 Ibid., p. 702 : «His itaque* fratres charissimi, tôt ac tantis existentibus


documentis quibus* omni ambiguitate submota* evidenter agnoscitis, in baptizandis
electis* qui secundum apostolicam regulam et exorcismis scrutandi, et jejuniis sanctifï-
candi* et frequentibus sunt praedicationibus imbuendi* duo tantum tempora, id est
Pascha et Pentecostes* esse servanda. »
* Epist. C L X V I I I (al. 136) A d universos episcopos per Campaniam, Samnium
et Picenum constituas, P L 54, c. 1209-1211. (Jaffe 545) : «... praeter paschalem
festivitatem cui sola Pentecostes solemnitas comparatur... » « ... ut... summam hanc
potentissimamque Dei gratiam non nisi in Paschali et Pentecostes die desiderantibus
et credentibus conferatis... »
^8 De Pentecoste I I 1; op. cit., p. 149 (PL 54, c. 404). « ...Sed ad novos Ecclesiae
filios instruendos addendum est etiam nostri sermonis obsequium... »
206 L'èmiettement de la cinquantaine

où l’évêque, selon le titre du sermon 272, parle ad infantes, c’est-à-


dire à ceux qui viennent de recevoir le sacrement de la régénération :
« C e que vous voyez sur l’autel de D ieu , y lisons-nous, vous l’avez
vu aussi la nuit dernière. M ais ce que c’est, ce que cela signifie, la grande
réalité dont cela contient le m ystère, vous ne l’avez pas encore entendu
expliquer. C e que vous voyez donc, c’est du pain et un c a lic e ...1 »

Ce sermon, prononcé au cours d’une messe, puisque les espèces


, sacramentelles sont préparées sur l’autel, sous les yeux des néophytes,
atteste que ceux-ci ont déjà, dans la nuit, participé à l’eucharistie2.
Cette première célébration est évidemment la liturgie même de leur
initiation. Nous avons conservé une exhortation adressée aux nouveaux
baptisés,' vraisemblablement en 4103, au cours de la veillée.
Saint Augustin, en ce dies Pentecostes qui jam coepit, y commente le
psaume 140 et y rappelle, contre les Donatistes, que, même donnée
par un pécheur, l’onction sacramentelle n’est pas Yoleum peccatoris. Le
don de l’Esprit, en effet, vient de Dieu; il a été quelquefois, dans le
Nouveau Testament, transmis sans le ministère des hommes et, de
toute façon, alius donator, alius administrator 4.
Le dimanche de la Pentecôte comportait donc deux synaxes
eucharistiques, la veillée pascale et, probablement vers 9 heures, selon
la précision des Actes des Apôtres sur le moment de l’effusion de
l’Esprit, la messe du jour. «Entre celle-ci et celle de la vigile précédente,
écrit E. Moeller, s’intercalait à Hippone une messe en l’honneur d’un
martyr local, dont c’était sans doute l’anniversaire, la memoria sancti
Theogenis5. »Voici en effet comment s’exprime saint Augustin, dans son
sermon de l’année 417 :
« V ous avez entendu, ce matin, si vous avez été attentifs, à la
memoria de saint Théogènes, le texte de T o b ie où il est d it q u ’il
fit un repas, le jour de la Pentecôte \ »

1 S. A ugustin , Sermo 272; P L 38, c. 1246 : « Hoc quod videtis in altare D ei,
etiam transacta nocte vidistis : sed quid esset, quid sibi vellet, quam magnae rei
sacramentum contineret, nondum audistis. Quod ergo videtis, panis est et calix... »
(Ce sermon fut prononcé entre 405 et 4 1 1 ; cf. A . K unzelm ann , Die Chronologie der
Sermones des hl. Augustinus, dans Mise. Agostiniana, 2, 1931, p. 441.)
1 Cf. E. M oeller, L'antiquité de la double messe de Pâques et de Pentecôte,
dans QLP 26, 1942, p. 26-49.
3 Sermo 266; P L 38, c. 1225-1229; A . K u nzelm ann , art. cit., p. 444.
4 Le Sermon 29 (PL 38, c. 185-192), d’après son titre, a été prononcé lui aussi
« die Pentecostes, in vigiliis », mais il commente seulement le Ps. 117, sans parler de
la fête.
3 E. M oeller, art. cit., p. 38.
• Sermo Mai 158; éd. G . M orin , op. cit., p. 380-385 ; A . K u n zelm an n , art. cit.,
p. 471 : «Audistis mane, qui fuistis intenti, cum legeretur lectio Tobiae ad memoriam
sancti Theogenis, quod in die pentecostes sibi fecerit prandium... »
L e saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d yautres 207

Mais l’anniversaire d’un saint ne peut être attaché à une fête


mobile; tout au plus, les deux solennités pouvaient-elles coïncider, cette
année-là. Nous connaissons d’ailleurs un saint Théogènes, qui fut
évêque d’Hippone \ mais on l’identifie généralement avec celui dont
les martyrologes hiéronymien et romain placent la fête au 26 janvier,
ce qui correspond sans doute à son dies natalis2. On a recherché sans
plus de résultats d’autres martyrs du même nom 3. Il faut donc recourir
à une autre interprétation. Il semble que la memoria sancti Theogenis
désigne plutôt un sanctuaire, dans lequel s’est tenue la synaxe 4; le
texte de Tobie qu’on y avait lu convient bien à la solennité du cinquan­
tième jour après Pâques. D ’ailleurs, il y avait été question aussi du
chapitre V II de l’Ëpître aux Romains, comme l’atteste la suite du
même sermon6. Nous avons déjà rencontré des cas semblables : à
Antioche, Chrysostome a célébré l’Ascension au Martyrium de Roma-
nésie et Socrate nous a appris que pour cette fête, à Constantinople,
on se rendait au sanctuaire d’Elea6. Mais en quoi consistait cette
réunion ad memoriam sancti Theogenis? Ce n’est sans doute pas la
veillée baptismale, car il est peu probable qu’une chapelle de martyr
soit pourvue d’un baptistère. Augustin, d’ailleurs, ne dit pJus transacta
nocteymais maney encore qu’il ait parlé, dans un sermon de la nuit, du
dies Pentecostes qui jam coepiu Serait-ce donc 'une allusion à la synaxe
du matin, dans une homélie prononcée l’après-midi? Tout ce que nous
pouvons dire, c’est que ce n’est pas impossible.
Les sermons de saint Léon nous permettent de connaître avec
certitude les péricopes qu’on lisait à Rome, ce jour-là, à la synaxe qu’il
présidait :

1 Cf. Sermo 273, 7 ; P L 38, c. 1251 : « Quando audistis diei apud memoriam
sancti Theogenis, a me vel ab aliquo fratre et collega meo, vel aliquo presbytero :
offero tibi, santé Theogenis ? »
2 Martyrologium Hieronymianum, dans Acta Sanctorum, Novembris, 2, pars
posterior, Bruxelles, 1931, p. 64 et Martyrologium Romanum, ibid., Decembris, 1940,
p. 36; cf. H. D eleh aye , Les Origines du Culte des Martyrs, Bruxelles, 1933, P- 381.
8 G . M o r in , en note de l’édition du sermon, a recours à un saint Diogène
(al. Théogènes), diacre, « qui cum duobus fratribus die 18 kl. mai in martyr, hierony-
miano commemoratur ». On pourrait penser aussi au saint Diogène qu’on fête à Rome,
via Salaria, le 17 juin (cf. H. D eleh aye , op. cit., p. 270). Mais aucune date ne corres­
pond à celle que Kunzelmann a établie pour ce sermon; en 447, en effet, la Pentecôte
était le 10 juin.
4 Les fouilles d ’Hippone n’ont pas permis de retrouver ce sanctuaire, qui
était sans doute situé en dehors de la ville, comme la plupart des memoriae, proba­
blement à l ’emplacement de la tombe de Théogènes, le premier évêque d ’Hippone
connu, martyrisé en 259 (cf. E . M arec , Monuments chrétiens d yHippone, ville épiscopale
de saint Augustin, Paris, Arts et Métiers graphiques, 1958, p. 216-217).
8 Sermo M ai 158, op. cit., p. 383 : «... quod etiam mane diximus sanctitatae
vestrae : M iser ego homo, quis me liberabit de corpore mortis hujus ? Gratia Dei per
Iesum Christum Dominum nostrum. »
8 Cf. supra, p. 186 et p. 190-191.
208 Vémiettement de la cinquantaine

<i M es bien-aimés, le texte de la parole de D ieu nous a clairem ent


montré le sujet et le sens de la solennité d ’aujourd’hui. Il nous a appris
que, le cinquantième jour après la résurrection du Seigneur, le dixièm e
après son ascension, les disciples du Christ ont reçu l’effusion du Saint-
Esprit qui leur avait été promis et qu’ils esp éraient*. »
« L e Seigneur dit à ses disciples, comme cela a été proclam é dans
la lecture évangélique : « Si vous m ’aim iez, vous vous réjouiriez que
je m ’en retourne à mon Père, car le Père est plus grand que m o i2. »

Il s’agit donc du chapitre II des Actes des Apôtres, qui s’impose


en cette circonstance, et d’un passage dû chapitre XIV de saint Jean,
comportant le verset 28. Peut-être est-ce déjà la péricope XIV, 23-
31, qui se trouve aujourd’hui au Missel romain et qui est attestée,
dans les dernières années du VIe siècle, par ce qu’on appelle
l’Évangéüaire II 3. L ’assemblée de la nuit n’avait sans doute pas
d’autres lectures que celles de la vigile elle-même, là liturgie eucharis­
tique commençant aussitôt après l’administration du baptême et de la
confirmation, comme à Pâques au temps d’Hippolyte 4.
Il en était sans doute de même à Hippone, au temps de
, saint Augustin B. L ’initiation était précédée d’une série de lectures sur
lesquelles nous ne pouvons faire que des conjectures, car le choix des
péricopes était laissé au gré de l’évêque. Le Psaume 140 a dû y figurer
puisque — nous l’avons vu — il a été commenté au cours de la
cérémonie. On y a sans doute lu aussi les textes auxquels nous trouvons
des allusions dans la prédication de la fête, comme le récit de la Genèse
relatif à la tour de Babel6; le passage de Tobie dont nous avons parlé
a pu se trouver aussi à cet office, de même que le parallèle entre la
Loi et l’Esprit, dans YÉpître aux Romains. Mais tout cela n’est
qu’hypothétique. Quant à la messe du jour, on peut penser qu’on y
lisait le chapitre II des Actes et l’évangile, du moins en 412, comportait
le verset Mt.> IX, 17 :

1 S. L éon , De Pent. II, i, éd. R. D olle , op. cit., p. 149 (PL 54, c. 404) : «Plenis-
sime quidem nobis, dilectissimi, causam atque rationem solemnitatis hodiernae
divinorum eloquiorum textus ostendit, quo sanctum Spiritum quinquagesimo post
Domini resurrectionem die, qui ab ascensione ejus est decimus, infusum Christi
discipulis, sicut promissus sperabatur agnovimus. »
8 De Pent. I I I , 5, op. cit., p. 159-160 (c. 413-414) : «Dicit quidem Dominus
Jésus discipulis suis, sicut evangelica lectione recitatum est : Si diligeritis me, gauderitis
utique, quia ad Patrem vado, quia Pater major me est. »
8 Evangéliaire tu, n° 124; éd. T h . K lauser , Das rômische Capitulare Evan-
geliorum, Münster-i-W., 1935, p. 28.
4 La Tradition apostolique de saint Hippolyte, éd. B. B otte , Miinstcr, 1963,
p. 54 - 55.
1 Cf. E. M oeller , art. cit., p. 35-36.
8 Gen.y X I, 1-9; Serm. 271, P L 38, c. 1245.
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d’autres 209

« V ous avez entendu, lorsqu’on a lu l ’évangile : Personne ne m et


d u vin nouveau dans de vieilles outres *. »
« L a voix de l ’Écriture sainte a été un témoignage pour ceux qui
l ’ont écoutée : Personne ne m et du vin nouveau dans de vieilles outres *. »

Ce texte est appelé ici par celui des Actes mentionnant l’accusation
d’ivresse portée contre les disciples (Act., I, 13). C’était là, dit le
prédicateur, une sottise et une calomnie, sous lesquelles cependant
se cachait une vérité profonde3 : l’Esprit-Saint en effet renouvelait
totalement les apôtres, afin de pouvoir verser en eux ce vin nouveau
qui n’est autre que sa grâce et qui, comme le fruit de la vigne, les
enivrait, les faisait sortir d’eux-mêmes pour parler sous l’impulsion
divine. L ’Esprit-Saint, principe de jeunesse et de renouvellement,
n’accepte d’habiter que dans les âmes prêtes à renoncer au «vieil
homme ».
Le thème cependant qui a la faveur d’Augustin, le jour de la
Pentecôte, est celui de l’imité de l’Église, opérée par l’Esprit et
manifestée par le miracle des langues 4.
Quant à la prédication de saint Léon, elle est certainement
moins vivante et moins pastorale que celle de l’évêque d’Hippone;
sauf en certains passages presque lyriques, on a l’impression qu’il
expose une doctrine, la défendant contre les hérétiques, plus qu’il
n’annonce un mystère que les fidèles ont à vivre. Il parle du Saint-Esprit
source de toute sanctification, égal au Père et au Fils dans la Trinité,
qui s’était déjà livré aux hommes, mais réservait pour les disciples
réunis au cénacle un don de lui-même plus profond et plus complet.
Mais à Rome comme en Afrique, le cinquantième jour se présente
désormais comme une fête parallèle à celle de Pâques, même s’il
garde encore certains aspects de l’ancienne clôture de la grande
solennité.

3. — LE CINQUANTIÈME JOUR

DANS LES AUTRES RÉGIONS DE L ’ OCCIDENT

Les témoignages sur la Pentecôte qui nous sont parvenus des


autres Églises de langue latine n’ont pas l’importance de ceux que nous
avons recueillis à Rome et en Afrique. Il s’agit de quelques indications

1 Serm. 267, P L 38, c. 1230; A . K u n zelm a n n , art. cit., p. 449 : «Audistis


cum Evangelium legeretur. Nem o mittit vinum bonum in utres veteres. »
2 Serm. Mai 158, éd. G. M orin * op. cit., p. 380 : «Audientium vox testimonium
dominicae scripturae fu it; N em o m ittit uinum nouum in utres ueteres, dominus
dixerat. »
2 Serm. 266, P L 38, c. 1225.
4 C f. infra, p. 230-232.

No 9151. — 14
2 io Vèmiettemmt de la cinquantaine

sur les fêtes pascales auxquelles nous avons fait appel à propos de
l’Ascension. Partout où existe cette solennité au quarantième jour,
on commémore aussi, le dernier dimanche de la C in q u a n ta in e , la venue
de l’Esprit-Saint. Nous n’avons que des renseignements épars et
sommaires sur les usages concernant cette célébration dans les diverses
communautés. Nous nous proposons d’en tirer parti en envisageant
successivement les grandes régions de l’Occident, sans affirmer pour
autant que la pratique est homogène à l’intérieur de chacune d’elles;
faute de documents plus anciens, nous serons contraints, au moins
pour la Gaule et l’Espagne, de franchir les limites que nous avions
assignées à notre étude, pour recourir à des écrits plus récents.

a) V Italie
A Ravenne, dans le deuxième quart du Ve siècle, saint Pierre
Chrysologue1 commémore, le jour de la Pentecôte, la descente du
Saint-Esprit sur les apôtres. Dix jours avant, il a célébré l’Ascension,
mais la Cinquantaine n’a pas entièrement perdu, pour lui, son caractère
de fête, puisqu’il demeure sensible au symbolisme des sept semaines,
encore qu’il cherche surtout à expliquer le nom de la solennité du
cinquantième jour. Le chiffre 7, dit-il, est celui -des dons du
Saint-Esprit, des luminaires de l’ancien tabernacle, des jours de la
création, mais il évoque surtout la rémission des péchés. Comme le
Seigneur l’a déclaré à Pierre, ce n’est pas sept fois seulement, mais
soixante-dix-sept fois sept fois que les fautes doivent être pardonnées.
Le Christ a lui-même accompli la rédemption en ajoutant l’unité à la
multiplication du nombre par lui-même :
« L e nombre quarante, poursuit le prédicateur, a élevé au ciel
notre faiblesse; le nom bre cinquante, com m e nous le voyons aujourd’hui,
a répandu la divinité sur la terre. O heureux échange donné à l ’Église
sainte dans l ’accomplissement des nombres. L e nom bre quarante, com m e
l’assure l’Écriture, abolit, par l’ascension du Christ, la captivité du genre
humain. L e nombre cinquante, par l ’avènem ent de l’E sprit, rend à tous
la liberté désirée ’ . »

1 Dans le ms. Vat. lat. 4951 (f° 163), l’homélie sur la Mi-Pentecôte dont
nous avons déjà parlé est précédée d’un autre sermon, également édité par le cardinal
Mai sous le nom de saint Augustin. C ’est encore A. Olivar qui, après l’avoir soigneuse­
ment étudié, en attribue les deux derniers tiers à la plume de Chrysologue.
Cf. A. O l i v a r , L os sermones de san Pedro Crisôlogo, estudio critico, Montserrat, 1962,
p. 354-357-
* Sermo X I *Festiuitas praesens », ibid., p. 480 : 0Quadragcsimus numerus
humilitatem nostram leuauit ad caelum; quinquagesimus, sicut hodie cemimus,
diuinitatem terris infundit. O felix commercium sanctae ccclesiae numeris currentibus
datum I Quadragesimus numerus, sicut fides docet scripturae, per ascensionem domini
captiuitatem humani generis abstulit; quinquagesimus per aduentum spiritus desi-
deratam cunctis restituit libertatem. •
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d’autres 211

Ce qu’accomplit le mystère libérateur, c’est l’unité des hommes


par-delà les différences de races, de langues, de sexes ou de conditions
sociales. Dans l’Église, cette «maison » où descend l’Esprit-Saint, les
riches, les puissants et les humbles, qui ne sont pas méprisés, sont
réunis dans l’unité \ Dans le pauvre —• le chrétien le sait bien :— ce
n’est pas la substance de l’image de Dieu qui est diminuée, mais celle
du siècle (scientes in paupere censum defecisse, non hominem; nec Dei
imaginis substantiam deperisse, sed saeculi).
Le manuscrit qui nous a conservé ce sermon contient une autre
pièce 2, qui n’est qu’une recension développée et meilleure, semble-
t-il, du sermon 186 du Pseudo-Augustin V A . Olivar en a publié une
étude et une édition critique en 1953 4. Cette œuvre, pense-t-il, ne
peut être attribuée à Pierre Chrysologue et, comme l’avaient remarqué
les Mauristes, elle n’a rien de saint Augustin. Son origine devrait être
recherchée, semble-t-il, au Ve siècle, dans l’Italie du nord; mais l’auteur
en est inconnu. Il s’agit d’une prédication pour la Pentecôte :
« I l y a une dizaine de jours, nous avons célébré l ’Ascension du
C hrist Seigneur. A u jou rd ’hui, nous célébrons le m ystère de la manifesta-'
tion de l ’Esprit. L e jour qui brille est le cinquantièm e depuis la Résur­
rection, ce jour où l ’E sprit de D ie u a fait rayonner les flammes de son
am our *. »

Après avoir fait allusion au texte de Tobie (II, 1) mentionnant la


Pentecôte et au don de la Loi sur le Sinaï, le prédicateur expose en
quelques mots les fruits du mystère que l’on célèbre : l’union des
hommes dans la charité et le renouvellement de toutes choses, d’après
l’image du vin nouveau et le verset bien connu du psaume 103 *.
Comme le remarque Olivar, ce sermon cite presque littéralement le
répons Aduenit ignis diuinus que nous chantons aujourd’hui, dans

1 Sans doute peut-on voir là une allusion au Ps. 67, que S. C y p r i e n


commente ainsi : «. . . apostolos cum discipulis post ascensum Domini invenimus
orasse... perseverabant in oratione unanimes, orationis suae et instantiam simul et
concordiam déclarantes quia Deus qui « inhabitare facit unanimes in domo » (Ps. 67,
7) non admittit in divinam et aeternam domum nisi eos apud quos est unanimis
oratio » (De oratione dominica, 8, éd. G. H a r t e l (C SE L 3), 1868, p. 271-272).
* Vat. lat. 4951, f° 164 v, 165, à la suite du sermon sur la Mi-Pentecôte.
8 P L 38, c. 2099-3000.
4 A. O livar , Der 186. Sermo des Pseudo-Augustinischen Anhangs, dans SE 5,
1963, p. 133-140 (aux p. 139 et 140 se trouve l’édition du sermon).
6 Ibid.y p. 139 : « Ante hos decem circiter dies celebrauimus domini Christi
ascensum : hodie celebramus uisitationis Spiritus Sancti sacramentum. Dominicae
resurrectionis quinquagesimus hodie dies illuxit, in quo die Spiritus dei flammata
caritate radiauit. »
8 Ps. 103 (Vulg.), 30: «Emitte spiritum tuum et creabuntur et renovabis faciem
terrae. »
212 Uémiettement de la cinquantaine

l'office romain, aux matines du jeudi dans l’octave de la Pentecôte *.


Cette œuvre, tout imprégnée de l’Écriture, fait donc allusion à tous
les textes bibliques touchant aux thèmes de la Pentecôte. Il n’est pas
impossible qu’il s’insère dans une veillée liturgique, après la lecture
des péricopes correspondantes. Il ne semble pas que l’expression
dies illuxity qui n’est sans doute qu’une clause de style, puisse s’opposer
à cette hypothèse.
C’est d’une tout autre région de l’Italie que nous viennent les
œuvres de Paulin. Bien qu'il soit bordelais d’origine et qu’il ait reçu à
Barcelone l’ordination sacerdotale, son nom reste attaché à la ville de
Noie, en Campanie, dont il fut évêque pendant vingt-deux ans. C’est
là que, probablement en 403 2, il écrivit en l’honneur de saint Félix le
poème dont une partie est consacrée à chanter la fête de Pentecôte 3.
Nous ne pouvons pas citer en entier ce long passage où la poésie a sa
part dans l’expression du sens de la solennité liturgique.
Après Pâques, vient ce jour solennel, cette fête lumineuse où
l’Esprit, envoyé du haut du ciel, divisa en langues sa clarté de feu :
« H oc solemne dies sequitur (septem num eram us
hebdomadas, et lu x populis festiua recurrit)
qua sanctus quondam caelo dimissus ab alto
spiritus ignito diuisit lum ine linguas... »

La Pentecôte est donc le cinquantième jour après Pâques, où l’on


commémore l’effusion de l’Esprit. Le mystère que contient cette fête
trouve son expression dans une image poétique : le musicien ne se sert
que d’un archet sur les cordes de la lyre; c’est encore le souffle d'une
seule bouche qui emplit le chalumeau, tandis que les doigts en ouvrent
et en ferment les orifices. Et pourtant c’est une harmonie aux mille
notes, aux mille sonorités, qui s’élève de l’instrument. Ainsi, le seul
souffle de l’Esprit divin sur tous les hommes, le même archet sur les
cordes diverses des organes humains fait en de nombreuses langues la
même proclamation solennelle qui enivre les cœurs :
« et sim ul in cunctis spiramine dissonus uno,
ut lyricas facili m odulatus pectine chordas,
diuinis eadem cecinit praeconia linguis,
incutiens uarias hum ana per organa uoces. »

1 Op. cit., p. 139, (les mots entre parenthèses sont les variantes du répons, rem­
plaçant les mots en capitale du sermon) : « Aduenit ignis diuinus, non comburens sed
illuminans, non consumens sed lucens et inuenit c o r d i u m (corda discipulorum) recep-
tacula munda et tribuit g r a t i s (eis) charismatum dona. »
' Cf. P. F a b r e , Essai sur la chronologie de l'œuvre de saint Paulin de Noie,
Paris, Les Belles Lettres, 1945, p. 35-39 et 113-115.
* S. P a u lin DE N ole , Carmen X X V I I , 53-134; éd. W . H artel (C S E L 30),
1894, p. 264-265.
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi dyautres 213

Il s’agit donc, une fois de plus, du thème de l’unité accomplie


dans l’Église, à travers les différences des hommes, par l’action du
Paraclet
Il faut aussi verser au dossier YHymnus de Pentecoste qu’Ennodius
de Pavie écrivit sans doute dans les premières années du VIe siècle.
C ’est une pièce poétique sans grande valeur, consacrée à célébrer le
miracle des langues. Le thème est traité d’une façon assez superficielle
et ne nous apprend rien qui soit digne de mention K
Quant à l’œuvre anonyme Cum et sollemnitas diei et cultus, elle
provient du même manuscrit de Saint-Gall que celle de l’Ascension
dont nous avons déjà parlé et semble devoir être attribuée au même
auteur2. C’est une prédication pour la fête de la Pentecôte. La synaxe
au cours de laquelle l’auteur s’adresse aux fidèles a comporté plusieurs
lectures de l’Ancien et du Nouveau Testament, ce qui laisse supposer
qu’il s’agit de la vigile. Voici la liste des péricopes que l’on peut recons­
tituer, d’après l’homélie :
L e Jubilé de la cinquantièm e année L evit. 25, circa 10-20
L e Cantique de la v ig n e 3 Isaïe 5, 1 et suivants
L ’apparition de l ’ange du Seigneur à Balaam N om b. 22, circa 22
L ’apparition de l ’ange du Seigneur à Josué Josué 5, circa 13
L ’apparition de l ’ange du Seigneur à G édéon Juges 6, circa 11
L a tbéophanie de D ieu au Sinaï E xode 19, circa 16
L a théophanie de l ’E sprit-Saint A ctes 2 ,1 e tsu ivan ts4

De l’évangile, nous n’avons pas de citation explicite, mais


nous savons qu’il est l’annonce par le Seigneur de la venue du Paraclet.
Il est donc tiré du chapitre 14 ou du chapitre 15 de saint Jean.

1 E nnodius de P avie , Hymnus de Pentecoste, éd. F. V ogel , M G H , auct. ant. 7,


1885, P. 251-252.
3 Hom. « Cum sollemnitas diei et cultus Dei », éd. C. P. C a s p a r i , Eine von einem
Presbyter zvahrscheinlich des fünften Jahrhunderts auf Befehl seines Bischofs gekaltene
Pfingstpredigty dans Briefe, Abhundlungen und Predigten, Christiania, 1890, p. 190-199.
Cf. supra p. 196-197.
9 Ce texte se trouvait au Missel Romain, comme cantique suivant la quatrième
lecture de la veillée de Pentecôte. Mais l’instruction Cum propositum du 16 novembre
1955 a supprimé la veillée.
4 Hom. « Cum et sollemnitas diei et cultus dei », op. cit : <tLegimus in lege vetere...
(citât. Levit. X X V , 10-12)... Legimus per prophetam dicentem Deum : Cantabo
nunc canticum dilectae vineae meae... Legimus namque, angelum Domini et Balaam
obstitisse ariolo et Iosuae occurrisse principi et Gedeoni adfuisse metuenti, sed et
aduentus eorum fuit tacitus et quieta remeatio. A t uero de aduentu Dei, quando in
signa scribitur descendisse, quid legimus ? « Coeperunt, inquit, audiri tonitrua ac
micare fulgura et nubes densissima operire montem, clangoremque bucinae uehemen-
tissimae perstrepabant, eo quod descendisset Dominus super eum in igne ». Confera-
mus nunc si placer, cum lectione ueteris testamenti sensum eius, quam nunc disseri-
mus, lectionis. Illuc dixit clangor bucinae uehementissimae perstrepabant, hic factus
est sonus uelut decurrentis spiritus uehementis. »
214 L ’émiettement de la cinquantaine

Il faut citer aussi l’homélie Magna est, fratres charissimi, hodiema


festivitas qui a été attribuée à saint Ambroise, mais n’est sûrement
pas de lui. On y trouve une allusion à la tour de Babel et à l’orgueil qui
a divisé les hommes; ce passage semble directement inspiré du
sermon 271 de saint Augustin. En tout cas, il s’agit d’une prédication
qui a suivi la lecture du chapitre II des Actes, en la fête de la Pentecôte,
dix jours après la célébration de l’Ascensionl. Il est peut-être
intéressant de noter que la citation de ce texte est faite selon la Vulgate.
Nous ne sommes malheureusement pas en mesure de connaître la
provenance de l’œuvre; nous ne savons même pas si elle est bien
originaire de l’Italie *

b) Les provinces danubiennes


L ’évêque arien Maximin est un Goth des provinces danubiennes,
qui a dû «recevoir une culture assez romaine ». Son œuvre littéraire,
qui date de la fin du ive ou du début du Ve siècle, est assez difficile à
localiser, car nous ignorons de quelle Église il fut le pasteur. La critique
a permis de lui restituer trois homélies sur l'Ascension, dont nous
avons déjà parlé, et une sur la Pentecôte, qui étaient attribuées à
Maxime de T urin3.
Maximin compte cinq fêtes dans l’année : Noël, l’Épiphanie,
Pâques (solemnitas passionis et resurrectionis), l’Ascension et la

1 P s e u d o - A m b r o i s e , Sermo X X X V I, P L 17, c. 675-676: «...U ndejion solum


patriarchis atque prophetis, sed etiam et reliquis justis latenter in anima datus est;
et licet aliquando manifeste, numquam tamen tam aperte datus fuisse legitur, sicut
hodie, id est décima die post Christi ascensionem; quando supra centum viginti
credentes in specie ignis apparuit. Sic enim lectum est, ut retinetis : Et apparuerunt
ülis dispertitae linguae tamquam ignis, seditque supra singulos eorum. »
•N ous n’avons pu recueillir aucune indication provenant de l’Italie méri­
dionale. On sait que les livres liturgiques qui nous restent de cette région n’ont
guère d’originalité par rapport à la pratique romaine. On trouve cependant, dans les
manuscrits, des formulaires constituant des messes entières, qui font double emploi
avec les textes grégoriens correspondants. Ce sont là autant de vestiges d’un répertoire
homogène qui permettent de retrouver bien des éléments de l’ancien usage local.
C ’est ainsi que nous sont parvenues certaines pièces de YAntiphonale Missarum,
pour les fêtes de l’Ascension et de la Pentecôte (Cod. Ben. V I, 40, f° 71 et 79 v ;
Cod. Ben. V I, 38, î° 93-99). Malheureusement, dom Hesbert, qui en a entrepris
la publication, a dû interrompre son travail au samedi-saint et nous ne savons pas
ce que contiennent ces messes (R. J. H e s b e r t , UAntiphonale Missarum de Vancien rit
bénéventain, dans E L 52, 1938, p. 28-66, 141-158; 53, 1939, p. 168-190; 59, 1945,
p. 69-95; 60, 1946, p. 103-141). Dom Hesbert, a qui nous nous sommes adressé,
a bien voulu nous dire son intention de reprendre son œuvre, mais il n’a pas encore
été en mesure de le faire.
• M a x i m i n l e G o t h , Hom. I V , V, V I, V II, éd. M . C. H. T u r n e r , Quinze
homélies de tempore et de sanctis, dans JT S 16, 1915, p. 169-176; cf. B. C a p e l l b ,
Un homêliaire de Vévêque arien Maximin, dans RB 34, 1922, p. 81-108.
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d ’autres 215

Pentecôte l. Cette dernière célébration commémore la venue de l’Esprit,


qui détruit en nous le vieil homme et nous fait porter des fruits de
charité. Il n’est pas question de la Cinquantaine elle-même, sinon
indirectement, dans un passage sur le symbolisme du nombre 50 :
« C ’est dans le psaum e 50 que la venue de l ’E sprit faisait déjà
l ’objet de la prière du saint prophète D avid , à cause du cinquantièm e
jour : Rends-m oi, disait-il, la joie de ton salut et assure en m oi un
-esprit de chef. L e nom bre 50 contient le sym bole du pardon; en effet,
la cinquantièm e année, qui est appelée jubilé chez les H ébreux, est
celle de la rémission des biens, de l ’esclavage et des dettes. E t le Seigneur,
enseignant dans son évangile la parabole de la rémission et du pardon
parle de cinquante et de cinq cents, à propos des débiteurs. D e mêm e
Abraham , parlant au Seigneur du pardon de Sodom e, connaissant le
sym bolism e de ce nom bre, l ’interroge en com m ençant par le nom bre 50 :
Seigneur, dit-il, s’ils étaient cinquante dans la ville, ne la sauverais-tu
à cause de ces cinquante *? »

Mais, pour Maximin, ce symbolisme porte sur la Pentecôte


comme cinquantième jour : iste dies... ad indulgentiam dignatus est,
conclut-il. Le Temps pascal lui-même semble n’avoir pas de place
dans sa pensée. Notons, d’ailleurs, qu’il développe aussi, le jour de
l’Ascension, la signification mystique du nombre 40 : il voit dans les
quatre décades les quattuor evangeliorum sacrata mysteria, ce qui montre
le caractère superficiel du sens qu’il donne aux chiffres. Il remarque de
même que l’Esprit-Saint est donné deux fois, le soir de la résurrection
et à la Pentecôte, et c’est pour que nous nous souvenions qu’il y a
deux commandements, l’amour de Dieu et celui du prochain 8.

c) La Gaule
L ’implantation de l’Église dans la plupart des régions de la Gaule
s’est faite à une époque assez tardive, ce qui explique en grande partie
la pauvreté de la documentation que nous avons recueillie. En effet, si
nous trouvons dès le milieu du second siècle des communautés
chrétiennes vivantes à Vienne et à Lyon, il a fallu attendre longtemps

1 In Pentecoste, ibid., p. 174.


2 Ibid., p. 176 : « Istius adventum iam tune in quinquagesimo psalmo propter
et quinquagesimum diem precabatur sanctus David propheta dicens Redde mihi
laetitiam salutaris tui et spiritu principali confirma me. Quinquagenarius numerus
indulgentiae tenet sacramentum, nam et quinquagesimus annus est qui iobileus
dicitur apud Hebraeos, in quo et possessionum et servitutis et debiti fit remissio;
et Dominus in aevangelio cum parabolam remissionis doceret et indulgentiae, debitores
in quinquaginta et quingentis posuit; nam et Abraham cum de indulgentia Sodomorum
ad Dominum loqueretur, sciens huius numeri sacramentum, a quinquaginta inter-
rogare exorsus est dicens Domine si fuerint quinquaginta in civitate, non salvabis
propter quinquaginta civitatem?»
2 Hom. V, ibid., p. 172.
216 Uémiettement de la cinquantaine

pour que les principales cités de la Narbonnaise reçoivent un évêque


(on n’en compte que de douze à seize en 313). Quant aux autres
provinces, ce n’est que vers 350 qu’y apparaissent les premiers sièges
épiscopaux ët ils étaient encore très peu nombreux à la veille de la paix
de l’Église \ On comprend que les pasteurs de ces jeunes communautés,
essentiellement préoccupés par des problèmes missionnaires, se soient
peu souciés d’écrire des traités dogmatiques ou même de laisser aux
générations suivantes le contenu de leur enseignement. Après Irénée,
nous n’avons guère que Réticius d’Autun et Hilaire de Poitiers qui
aient fait œuvre d’écrivain. Nous trouvons bien, un peu plus tard,
Sulpice Sévère et Sidoine Apollinaire, mais ils se cantonnent dans des
poèmes, des chroniques, des biographies et des lettres où nous n’avons
pas trouvé de mention des fêtes liturgiques qui nous intéressent. Il
n’est donc pas étonnant que seules de rares indications nous soient
parvenues sur la célébration de la Pentecôte. Il faut remarquer d’ailleurs
que, si nous nous référons aux découpages administratifs de la Gaule
tels qu’ils étaient en l’an 400, nous avons des échos de la pratique
liturgique de la province d’Embrun, avec Fauste de Riez, et de celle
de la Viennoise, avec Avit et Césaire. Seul saint Hilaire se situe en
dehors de l’ancienne Provinüa romana, dans l’Aquitaine seconde.
Seul aussi son témoignage remonte au ive siècle, les autres étant
postérieurs à 450. Mais — nous l’avons d it2 — sa grande parenté
avec des textes d’Origène nous le rendent suspect; il concerne d’ailleurs
la Cinquantaine, et non le jour de la Pentecôte.
Saint Avit, évêque de Vienne, nous a laissé deux fragments de
sermons pour le dernier dimanche du Temps pascal. Le premier
explique que l’Esprit fait de l’âme le temple de Dieu et lui donne
sa vraie liberté, le second a trait aux idiomes différents qui confessent
la gloire du Christ, comme l’inscription trilingue de la croix avait
annoncé sa mort3.
Quant à l’homélie In die Pentecoste de Fauste de Riez,
elle provient, ainsi que les deux sermons pour l’Ascension déjà cités,
d’une collection publiée sous le nom d’Eusèbe le Gallican ou Pseudo-
Eusèbe d’Émèse *. J. Leroy, doiit l’œuvre a été interrompue par une
mort prématurée, y a reconnu la plume de Fauste qui, après avoir
dirigé l’abbaye de Lérins dès 434, fut évêque de Riez depuis 458

1 Cf. E. G r iffe , La Gaule chrétienne à l ’époque romaine, I, Paris, Picard, 1947.


a Cf. supra, p. 50-51.
* AVIT d b V ien n e , X I, Ex Sermone Pentecostes, éd. R. P e ip e r , M G H , À u c t.
Ant. V I, 2, p. 121-122.
* E u sèbe l e G a l l ic a n , Hom. De Ascensione Domini, M a x . Bibl. Patr. V I, Lyon,
1677, p. 647-648 et 648-649 j Hom. in die Pentecoste, p. 249.
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d'autres 2 17

environ jusqu’à la fin de sa vie survenue entre 490 et 500 \ La


critique est restée un moment hésitante sur cette attribution2, mais
un article de Mgr Griffe, paru en 1960, arrive à la conclusion que
«ce corpus est l’œuvre d’un auteur unique et cet auteur ne peut être
que Fauste de Riez 3».
L ’homélie sur la Pentecôte fut un des textes les plus utilisés par
la théologie médiévale. Elle doit sa fortune à un faussaire qui l’intro­
duisit dans une décrétale que l’on prêtait au pape fantôme Melchiade4.
C ’est ainsi qu’elle passa dans le Décret de Gratien et dans les Sentences
de Pierre Lombard. Il s’agit d’un sermon sur le Saint-Esprit
comprenant surtout un développement sur la confirmation, où l’auteur
cherche à préciser ce que ce sacrement ajoute à la grâce du baptême :
« En ces jours-là, le Seigneur dit : Je répandrai de mon esprit sur
toute chair'. Soyons attentifs aux richesses de la bonté d’en haut :
ce que chacun des néophytes vient de recevoir par l’imposition des
mains, c’est ce qu’alors la descente du Saint-Esprit sur le peuple des
croyants a donné à tous... Peut-être y en a-t-il qui pensent en
eux-mêmes : Après le sacrement de baptême, à quoi peut bien me
servir le ministère de celui qui confirme *?... »
La réponse du prédicateur est résumée dans une formule
lapidaire : In baptismo regetieramur ad vitam, post baptismum confirmamur
ad pugnam; in baptismo abluimury post baptismum roboramur7.
L ’homélie parle ensuite des fruits de la venue de l’Esprit, en particulier
du don de cette sagesse qui est «folie aux yeux des hommes », selon
l’enseignement de la Première Épître aux Corinthiens.
La fête où ces paroles ont été prononcées, probablement après la
lecture des Actes, qui sont cités au début de la prédication, était donc
un jour baptismal. La confirmation y était administrée par l’imposition
1 J. L e r o y , L'œuvre oratoire de S. Fauste de Riez : la collection gallicane dite
d'Eusèbe d’Êmèse (thèse Strasbourg, 1954). Il s’agit d’une thèse dactylographiée..
Nous devons à l ’obligeance de M gr Beck (Immaculate Conception Seminary,
Darlington, Ramsey, New Jersey USA) qui prépare l’édition de Fauste dans le Corpus
Christianorum, une photocopie de l’homélie sur la Pentecôte, Homilia de Pentecosteny
L e r o y , p. 190-194.
* Cf. G . M o r i n , La collection gallicane dite d'Eusèbe d’Émèse et les problèmes
qui s'y rattachent, dans Zeitschrift fü r neutestamentliche Wissenschaft, t. X X X IV
(I 935)> P. 92-115-
* E. G r i f f e , Les sermons de Fauste de Riez , La « Collectio gallicana » du Pseudo-
Eusèbe, dans B L E 61, i960, p. 27-38.
4 P L 130, c. 240-241 (collection du pseudo-Isidore).
• Act.y II, 17, citant Joël II, 28 (Vuîg.).
• J. L e r o y , op. cit.y p. 190 : «In diebus illis, dicit Dominus : Effundam de
spiritu meo super omnem carnem. Aduertamus summae diuitias bonitatis ' : quod
nunc in confirmandis neophytis manus impositio tribuit singulis, hoc tune Spirims
sancti descensio in credentium populo donauit uniuersis... forte cogitât sibi aliquis^r*
quid mihi prodest post mysterium baptismatis, ministerium confirmantis?... *
7 Ibid.y p. 191. / & •/ ;>
218 Uèmiettement de la cinquantaine

des mains aux néophytes (neophytis)> après le baptême (post baptis-


mum). C’est certainement au cours d’une veillée liturgique qu’étaient
administrés les sacrements de l’initiation. Nous en avons d’ailleurs un
témoignage sous la plume de Grégoire de Tours. Il raconte, dans son
Historia Francorum, la conversion d’un groupe de Juifs qui furent
baptisés à Clermont-en-Auvergne, la nuit de la Pentecôte :
«... Le pontife (saint Avit), après les vigiles, dans ,1a sainte nuit de
la Pentecôte, sortit vers le baptistère situé hors des murs et là, toute une
foule, venant à sa rencontre, lui demanda le baptême. Alors, pleurant
de joie, il les rassembla tous dans le sein maternel de l’Église, en les
purifiant avec l’eau et en les oignant avec le chrême*. »

Cet événement est daté par Grégoire lui-même de l’année 576.


C’est donc un témoignage tardif, mais, dans le même ouvrage, l’auteur
nous apprend que les vigiles ont été instituées à Tours à la fin du
Ve siècle. Voici en effet ce qu’il écrit, à propos de l’évêque Perpétue,
qui occupa le siège épiscopal de cette ville de 461 à 491 :
« C ’est lui qui institua les jeûnes et les vigiles, prescrivant la manière
de les célébrer au cours de l’année... En voici l’ordonnance : les jeûnes :
après la Pentecôte ( Quinquagesimum) , le mercredi et le vendredi,
jusqu’à la nativité de saint Jean... Les vigiles : le jour de l’Ascension,
à la basilique de saint Martin, le jour de la Pentecôte (Quinquagesimo) 3
dans l’église...2»

L ’Église d’Arles, en tout cas, selon le témoignage de Césaire,


connaissait les vigiles, dans la première moitié du VIe siècle :
«... Après la fatigue des vigiles, dit l’évêque un jour de Pentecôte,
il ne faut pas qu’un sermon trop long vienne encore y ajouter. Aussi,
si vous êtes spirituels et désirez entendre sur la divinité du Saint-Esprit
une plus longue exhortation, venez demain matin de bonne heure à
l’église avec ardeur et fidélité 8. »

1 G r é g o i r e d e T o u r s , Historia Francorum, 1. V , 11 ; éd. B. K r u s c h - W . L e v i s o n ,


(M G H , Scr. rer. merov. I) 1, 1951, p. 206 : «... noctem sanctam pentecosten vigilias
celebratas, ad baptisterii forasmuraneum egressus est; ibique omnis multitudo coram
eo postata, baptismum flagitavit. A t illo prae gaudio lacrimans, cunctos aqua abluens,
crismate liniens, in sinu matris ecclesiae congregavit. »
* Ibid. ', 1. X , 31,6, p. 530 : «Hic instituit ieiunia vigiliaque, qualiter per circulum
anni observentur, quod hodieque apud nos tenetur scriptum quorum ordo hic est :
D e ieiuniis. Post quinquagesimum quarta, sexta feria usque natale sancti Iohannis...
De vigiliis. ...D ie ascensionis in basilica domni Martini. Die quinquagesimo in eccle-
sia. » (L ’expression « in ecclesia » désigne l’église cathédrale, dans laquelle on célèbre
les vigiles pour les grandes fêtes : Noël, l’Épiphanie, Pâques et la Pentecôte.
Cf. H. L e c l e r c q , D A C L , art. Tours, X V , c. 2632-2633.)
• S. C é s a i r e d ’A r l e s , De Quinquagesimo, éd. G . M o r i n , I, 2, 797 (C C , ser. lat.
C IV ), I953>P« 843 : «Post laborem uigiliarum non oportet ut uos diutius prolixior
sermo fatiget : et ideo quicumque est spiritalis et pleniorem sermonem de diuinitate
sancti Spiritus audire desiderat, die crastina maturius ad ecclesiam sitienter aq fideliter
ueniat. »
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d'autres 219

Le prédicateur sait ses auditeurs fatigués, car on a célébré les


vigiles dans la nuit précédente. Aussi remet-il aux jours suivants la
suite de sa catéchèse. C’est ainsi que, le lundi, il parle de la divinité
du Saint-Esprit, convoquant encore les fidèles pour le lendemain,
afin de terminer son exposé \ Ces exhortations se font à la fin de l’office
cathédral du matin, comme le prédicateur lui-même le dit dans le
sermon 212 : matutinis expletisa. Césaire ne parle pas des baptêmes,
peut-être parce qu’il n’y avait pas de catéchumènes adultes à Arles
cette année-là, peut-être simplement parce qu’il ne juge pas utile de
les mentionner.
Le même sermon nous renseigne sur les péricopes lues à la messe
du jour de la fête :
«Très chers frères, toutes les lectures qui nous ont été faites
conviennent bien à la solennité d’aujourd’hui : le psaume, «Redde
mihi laetitiam salutaris tuiy (et) spiritu principali confirma me »; l’évan­
gile, « Venit spiritus veritatis », et le récit des Actes des Apôtres, «Repleti
sunt omnes spiritu sancto ». Tout donc a été accompli et parfait : le
psaume a imploré la descente du Saint-Esprit, l’évangile a promis sa
venue imminente, le récit des Actes des Apôtres a rappelé qu’il est déjà
venu. Ainsi rien du plan divin ne manque dans les lectures, puisque la
demande se trouve dans le prophète, la promesse dans l’évangile et
l’accomplissement dans les Actes 8. »
Les textes lus à l’assemblée du jour de la Pentecôte étaient donc
tirés du psaume 50 4, du chapitre XVI de saint Jean 5, et des Actes
1 Cf. Sermo 212, 6; éd. G. M orin , op. cit., p. 847 : «... iam ista quae dicta
sunt caritati vestrae sufficiant. Et quia aliquid de sermone isto vobis credidimus
reservandum, si secundum vestram consuetudinem die crastina maturius conveniretis,
absque aliqua lassitudine, matutinis expletis, quod industria reservatum est audietis... »
et Sermo 213, 1, ibid.y p. 847 : « Quod de divinitate sancti Spiritus hestema die caritati
vestrae servavimus, nunc, si iubetis, cum silentio et quiete opportune vel congrue
audire potestis... »
2 C ’était sans doute l’habitude de Césaire de prêcher aux «matutinae », au
moins aux lendemains de fêtes. Nous retrouvons en effet une formule semblable
dans un sermon pour l’Épiphanie : Sermo 195, 4; ibid., p. 791 : «Haec intérim caritati
vestrae sufficiant,* post laborem enim vigiliarum fatigare vos prolixiore sermone non
debeo. Si quis de salute animae suae desiderat esse sollicitus, die crastina maturius
ad ecclesiam veniat. »
8 De Quinquagesimo, op. cit., p. 841-842 : « Hodie, fratres carissimi, omnia quae
nobis lecta sunt cum festiuitate conueniunt. Psalmus enim : Redde mihi, inquit,
laetitiam salutaris tui, (et) spiritu principali confirma me ; euangelium autem : Venit,
inquit, spiritus ueritatis ; scriptura uero apostolicorum Actuum : Repleti sunt, inquit,
omnes spiritu sancto. Compléta sunt ergo omnia atque perfecta : psalmus aduentum
sancti Spiritus petiit, euangelium uenturum esse promisit, scriptura apostolorum
Actuum iam uenisse memorauit. Nihil itaque de rerum diuinarum ordine in lectionibus
deest : quia in propheta deprecatio est, in euangelio promissio, in Actibus plenitudo... »
* Ps. 50 (Vulg.), 14.
8 II s’agit sans doute de Jn ., X V I, 13, bien qu’on ne trouve pas ce. verset sous
cette forme (cf. J. W o r d s w o r t h , Novum Testamentum D .N .J.C . latine, Oxford,
1889-1898, p. 615).
220 Uêmiettement de la cinquantaine

des Apôtres, au chapitre I I 1. Il semble que le choix de la péricope


évangélique soit une particularité de l’Église d’Arles, car ce n’est
généralement pas ce texte que l’on proclame, mais un passage du
chapitre XIV du même livre. C’est du moins ce que nous trouvons
dans les documents liturgiques gaulois qui sont parvenus jusqu’à
nous2.
Notons que, dans les canons des Conciles provinciaux du V Ie siècle
la Pentecôte apparaît comme l’une des solennités de l’année bien plus
que comme la clôture du Temps Pascal; elle y figure parmi les fêtes
que l’on ne doit pas célébrer dans les oratoires locaux des villae.
Les prêtres qui desservent ces lieux de culte sont tenus, sous peine
d’excommunication, de se rendre alors près de l’évêque 3. Quant aux
laïcs, ils doivent c o m m u n ie r au moins à Noël, à Pâques et à la
Pentecôte4.

d) VEspagne
La lettre du pape Sirice à Himère de Tarragone, que nous avons
citée à propos de Rome 6, nous permet de nous faire une idée de celle
de l’évêque à laquelle elle répond; dans la seconde moitié du IVe siècle,
la pratique s’était établie, dans le nord de l’Espagne, de baptiser à toutes

1 La péricope comportait le verset Act., II, 4 que cite Césaire.


2 Cf. Lectionnaire de Luxeuil, L X , éd. P. S a l m o n , Rome, 1944, p. 175,
« Jean X IV , 15-29 » et Missel de Bobbio, 306, éd. E. A. L o w e , Londres, 1920, p. 92-93,
« Jean X IV , 12-21 ».
8 Concile d’Agde de 506, can. 215 éd. C. M u n i e r , Concilia Galliae, I (C C ,
ser. lat. C X L V III), 1963, p. 202-203 ( M a n s i , t. V III), c. 328 : « Si quis etiam
extra parocias, in quibus legitimus est ordinariusque conventus, oratcrium in agro
voluerit, reliquis festivitatibus, ut ibi missas teneant propter fatigationem familiae,
iusta ordinatione permittimus ; Pascha vero, Natale Domini, Epiphaniam, Ascensionem
Domini, Pentecostem et Natalem sancti Ioannis Baptistae, vel si qui maximi dies in
festivitatibus habentur, non nisi in civitatibus aut in parociis teneant. Clerici vero,
si qui in his festivitatibus quos supra diximus in oratoriis, nisi iubente aut permittente
episcopo, missas facere aut tenere voluerint, a communione pellantur »; Concile
d’Orléans de 511, can. 25, éd. C. de C l e r c q , ibid. II, p. 11, (F. M a a s s e n , M G H ,
Leges III, 1, 1893, p. 8) : «U t nulli civium paschae, natalis Domini vel quinqua-
ginsimae sollemnitatem in villa leceat celebrare, uisi quem infirmitas probatur
tenuisse»; Concile de Clermont-en-Auvergne de 535, can. 15, ibid., p. 119,
( M a a s s e n , p. 69) : « Si quis presbyter adque diaconus, qui neque in civitate neque
in parrochiis canonecus esse dinuscitur, sed in villolis habitans, in oraturiis officio
sancto deserviens célébrât divina mysteria, festivitatis praecipuas : Domini natale,
pascha, pentecosten et si quae principalis festivitatis sunt reliquae, nullatenus alibi
nisi cum episcopo suo in civitate teneat. Quicumque etiam sunt cives natu maiores,
pari modo in orbibus ad pontifices suos in praedictis festivitatibus veniant. Quod
si qui inproba temeritate contimpserint, hisdem festivitatibus, in quibus in civitate
adesse discipiunt, communione pellantur. »
4 Concile d’Agde, can. 18, op. cit., p. 202 ( M a n s i , c. 327) : « Saeculares vero,
qui Natale Domini, Pascha, Pentecosten non communicaverint, catholici non credantur,
nec inter catholicos habeantur. »
8 Cf. supra, p. 120.
Le saint jour de la Pentecôte : une fête parmi d'autres 221

les grandes solennités, Natalitiis Christi seu Apparitiortis, necnon et


Apostolorum seu martyrum festivitatibus. Nous avons malheureusement
si peu de témoignages provenant de la péninsule ibérique que nous ne
pouvons pas suivre l’évolution de cet usage. Nous savons cependant
qu’il était encore en vigueur après plus de cent ans, malgré la répro­
bation du pape, puisque les évêques de la même province le combattent
comme un abus, au concile de Girone de 517 :
« Pour le baptême des catéchumènes, il a été décidé qu’ils doivent
se présenter pour être baptisés à Pâques ou à la Pentecôte, d’autant
plus nombreux que la fête est plus importante. Aux autres solennités,
on ne doit baptiser que les malades *... »

Ce document est assez tardif, mais l’Espagne ne nous a conservé


aucune indication sur la Pentecôte entre le temps de Grégoire d’Elvire
et le VIe siècle. La fête apparaît alors comme une commémoraison de
l’effusion de l’Esprit, au cinquantième jour et elle est certainement
précédée d’une célébration de l’Ascension, bien que les textes n’en
disent rien. La mention du dies Pentecostes se retrouve dans les œuvres
d’Isidore de Séville, sur lesquelles nous aurons à revenir.

Il est indubitable qu’aux Ve et VIe siècles, dans toutes les Églises


du monde chrétien, la Pentecôté a vu s’estomper, souvent jusqu’à
disparaître quasi totalement, son caractère de clausum Paschae;
elle est devenue l’une des grandes solennités de l’année liturgique,
à l’instar de Pâques ou de Noël.

1 Concile de Girone, can. 4; éd. A . F r i e d b e r g , Corpus Iuris Canonici, Graz,


1955»c. 1366 ( M a n s i , V III, 549) : «D e catecumenis baptizandis id decretum est, ut in
Pascali festiuitate uel Pentecostes, ad baptizandum ueniant,* ceteris sclempnitatibus
infirmi tantum debent baptizari. » Notons cependant qu’une variante remplace la
mention de la Pentecôte par celle du « Natalis Domini * (A. F r i e d b e r g , ibid., note 208
et J . T e j a d a y R a m i r o , Collecdôn de Cânones y de todos los concilios de la Iglesia de
Espana, II, Madrid, 1861, p. 119).
CHAPITRE III

LE SAINT JOUR DE LA PENTECÔTE :


LES THÈMES TRADITIONNELS DE LA PRÉDICATION

Plusieurs fois déjà, au cours de notre étude, nous avons eu


l’occasion de voir en quels termes le mystère de la Pentecôte était
annoncé aux fidèles. On peut en retirer l’impression qu’il y a autant
de manières que de prédicateurs. Chaque pasteur en effet met dans ses
homélies et ses catéchèses la marque de sa propre personnalité et il a
le souci d’adapter son enseignement aux circonstances et aux besoins
concrets de la communauté à laquelle il s’adresse. Toutefois, nous avons
pu remarquer que certains thèmes reviennent sans cesse et consti­
tuent comme les lignes de force de la tradition. Il nous a paru utile
de souligner ces constantes, qui nous font mieux comprendre le sens
spirituel et liturgique de la solennité et qui s’avèrent capables de
nourrir encore aujourd’hui la vie religieuse des chrétiens.
Nous ne reviendrons pas sur le symbolisme biblique qui constitue
le fondement de la conception de la Cinquantaine, car nous en avons
traité dans la première partie. L ’évolution de la fête, à partir
du IVe siècle, a obligé les prédicateurs à abandonner, ou du moins à
modifier la présentation de ces idées maîtresses de la grande solennité
primitive. Le «mystère » des sept semaines n’a plus la même portée,
lorsque s’est estompée la conscience d’une célébration continue de
cinquante jours ; l’image des prémices, appliquée au Christ introduisant
au ciel, dans son corps glorifié, les premiers fruits de l’humanité
rachetée, a beaucoup perdu de sa valeur d’évocation, dès lors que
l’Ascension est fixée au quarantième jour et que le terme de Pentecôte
ne désigne plus que la commémoraison du don de l’Esprit. Quant au
thème des amis de l’Époux, la catéchèse ne peut plus s’y référer avec
la même spontanéité, si le temps de joie se prolonge encore pendant
dix jours, après le départ du Seigneur. Il est significatif que, dans une
homélie In die Pentecostes, saint Augustin fasse une allusion très nette
à ce passage de l’Écriture, sans dire un mot du jeûne :

« II passa avec eux quarante jours... L ’Époux, sur le point de


partir, a confié son épouse à ses amis; non pour qu’elle aime l’un d’entre
Les thèmes traditionnels de la prédication 223

eux, mais lui-même comme époux, eux comme amis de l’époux, aucun
d’eux comme époux *. »

Il n’y a là, évidemment, que l’utilisation de l’image biblique,


et non un écho direct des paroles de l’évangile dans leur contexte
propre. C ’est cela même qu’il faut souligner, comme manifestant une
sorte de rupture avec l’ancienne tradition. Il est remarquable aussi
que saint Léon, annonçant dans plusieurs sermons la reprise de la
pénitence après la Pentecôte, ne songe pas à évoquer l’exemple des
amis de l’Époux.
Si certains thèmes étaient liés à la conception primitive du
laetissimum spatium, il en est d’autres qui continuent à inspirer la
prédication, le cinquantième jour après Pâques, et il est important
d’en saisir toute la portée.

I . — LE VIN NOUVEAU DANS LES OUTRES NEUVES

Après avoir parlé des amis de l’Époux, le Christ affirme immédia­


tement l’incompatibilité de l’esprit nouveau de l’évangile avec les
observances mosaïques pratiquées à la manière des Pharisiens : on ne
peut pas mettre une pièce neuve sur un vieil habit... «Personne,
non plus, ne met du vin nouveau dans de vieilles outres; autrement,
le vin nouveau fera éclater les outres et alors il se répandra et les
outres seront perdues. Mais le vin nouveau, il faut le mettre dans des
outres neuves2. »
Ce texte allait trouver sa place dans la catéchèse de la Pentecôte,
en parallèle avec le chapitre II des Actes : le vin nouveau dont parle
l’évangile évoque celui dont on croyait les apôtres enivrés au sortir
du Cénacle. La prédication des Pères, sans se laisser arrêter par le
réalisme de ce thème, va transposèr sur le plan spirituel les effets
de la boisson qui «réjouit le cœur de l’homme » (Ps. 103 Vulg., 15).
L ’ébriété surnaturelle, produite dans nos âmes par l’Esprit-Saint,
procure une joie qui nous fait sortir de notre comportement charnel

1 S. A u g u s t i n , Sermo 268, In die Pentecostes I, 4; P L 38, c. 1233-1234: «Fecit


cum illis quadraginta diebus... Sponsus profecturus sponsam suam amicis suis
commendavit : non ut amet aliquem ipsorum, sed ipsum tanquam sponsum, ülos
tamquam amicos sponsi, neminem illorum tanquam sponsum. »
* ♦ . .. x a l ouSelç pàXXet olvov v£ov « ... Ou8è pàXXouatv olvov véov elç
etç àa x o ù ç 7raXaioôç* el Sè p^Y c» à a x o ù ç TcaXatoôç’ el pV)Ye> M yvuvtoci
6 olvoç 6 v£oç toùç àa x o ù ç x a l au rè q ol à a x o l, x a l ô olvoç èxxetTat x a l ol
èxxuOrçaeTat x a l ol à a x o l a7roXouvTaf à a x o l à7t6XXuvTar àXXà pàXXouatv oTvov
àXX’oTvov véov e Iç à a x o ù ç xaivoùç PXt)- véov etç àa x o ù ç xaivoùç x a l à{t<p6Tepoi
xéov » (Le. V , 37-38). au vrrçp oim ai » (Aff., IX , 17).
224 Vêmiettement de la cinquantaine

et met en nous 1’ «homme nouveau, créé selon Dieu » (Eph., IV, 24).
De même, elle nous fait vomir tout ce qui fait obstacle à la foi, afin
de nous donner la pureté parfaite des membres du Christ. C’est ainsi
que le vin nouveau brise les vieilles outres et porte en nous ses fruits
de sainteté, une fois que nous avons été renouvelés par l’Esprit. Tout
cela se trouve comme condensé dans une homélie de Grégoire de
Nysse :
«Ne voient-ils donc pas, les ennemis de la gloire de l’Esprit, que la
langue de feu des paroles divines éclaire ce qui était obscur? Ne se
moquent-ils pas de ceux qu’ils disent remplis de vin doux? Quant à
moi, bien qu’ils disent cela contre nous, je vous conseille, frères, de
ne pas craindre les injures de telles gens et de ne pas vous laisser abattre
par leur mépris. Puissent-ils en effet recevoir eux aussi ce vin doux,
ce vin nouveau, celui qui coule du pressoir que le Seigneur a foulé
par l’Évangile, afin de te donner à boire le sang de sa propre grappe.
Puissent-ils eux aussi être remplis de ce vin nouveau, qu’ils ont appelé
vin doux et qui n’a pas été détérioré par les cabaretiers en étant mélangé
avec l’eau de l’hérésie : Puissent-ils être complètement remplis de
l’Esprit, par lequel ceux qui vivent de l’Esprit rejettent hors d’eux
l’écume épaisse et limoneuse de l’incroyance. Mais ils ne peuvent pas,
les gens de cette sorte, recevoir en eux le vin doux, parce qu’ils présentent
la vieille outre qui, incapable de recevoir un tel vin, se brise dans l’hérésie.
Mais nous, frères, comme dit le Prophète, «Venez, crions de joie vers
le Seigneur », buvons les boissons douces de la piété, comme le recom­
mande Esdras, et illuminés dans le chœur des apôtres et des prophètes,
réjouissons-nous du don de l’Esprit-Saint et exultons en ce jour que le
Seigneur a fait, dans le Christ. Amen \ »
Ce thème se réfère directement à la venue du Paraclet et s’avère
plus apte que celui des amis de l’Époux à suivre l’évolution de la
1 G r é g o i r e d e N y s s e , In Pentecosten, P G 46, c . 700-701: « YA p a pxéTrouaiv o l
èxG pol TTjç 86Çtjç t o u nveôjjLaTOç t t jv 7ruptvY)v y X û a a a v xcov Gelcov Xoylcov r?)v x à
x e x p u jx jiiv a cpcoxlÇouaav, ^ cbç 7ue7rXY)pco(JLévcov t o u y X e é x o u ç x a x a y e X à a o u c n v ; ’E y ck
Se x a v x a u x a X éycoai x a O ’ fjjzcov, au[ApouXeôco upu v, à8eX<pol, (rr) cpoprjOTjvat x è v
8vei8io(i.8v xœ v xotoôxcov, fjnr)8è tc o çauX iap uo a û x û v 7 )TTY]0 7 )v a i. E ÏO e y à p y e v o tx é t c o ts
x a l è x e lv o iç t o y X e u x o ç t o u t o , 6 veoOXiB^ç o ô x o ç o lv o ç , 6 èx TÎjç Xtjvou 7rpoxeGe£ç,
i^v e7ràT7)ae S tà t o u E û a y y e X lo u ô K é p io ç , ïv a a o t 7c6 tl(iov t o u i8 lou p é x p u o ç x8
ccT[i.cc x o ty a y ). E ÏG e y à p 671X7)pcoG^cav x à x e ïv o t t o u vèou t o u t o u o lv o u , Ôv y X e u x o ç
côv6(j.aaav, ôç t$jv 8 ià t o u a lp e x ix o ü tiS ax o ç è ju fju Ç la v 7capà t & v xa7T7)Xcov o û x ë n a O e '
TràvTCoç y à p x a l t o u IIv e é ^ a T O ç 7rX7)petç è y è v o v x o , 81*0 5 t 8 7raxô Te x a l iXucoSeç
TÎjç à m a x l a ç o l IL / e û ^ a x t Ç éovxeç àfp’ êauxoW è Ç a ç p lÇ o u a tv . ’ A X X ’ o ù S ô v a v x a i o l
TOtouTOt èv è a u x o iç t 6 y X e u x o ç 8 é Ç a a 0 a i , £xt t& v rcaX alov à a x è v 7uepi<pèpovxeç, ô ç
7repLXpaxeïv x è v t o io u t o v jx7) 8uvà(jLevoç o ïv o v , a lp e x tx ô jç a7u o ^ 7 )yv u T a i. ’ A X X ’ ^jj.eTç,
à8eX<pol, xaQcoç cprjaiv 6
npOfprjT^ç, A e u x e , àyaX X taacopieO a xcp K u plco, 7rivovxeç, x a l
x à x îjç e u a e p e la ç y X u x à c jx a x a , xaO coç ô " E a & p a ç S ia x e X e ô e x a t, x a l x a t ç t c o v à 7uoCTx6 Xcov
x e x a l 7rpo(p7)Tc6v x ° P 0^ v a a ( a tç èfKppat&uvéjxevot, x a x à t t jv Scopeàv t o u à y lo u I l v e ô -
(jtaxoç à ya X X taaA |xeG a x a l eû çp av O û jx e v è n l x fl ^ é p a x a ô x fl, è7toto)crev ô K é p io ç ,
è v X p taxcj). ’A p j v . »
Les thèmes traditionnels de la prédication 225

Pentecôte. Aussi en trouve-t-on des témoignages surtout aux IVe et


Ve siècles. Il exprime bien cependant toute la richesse du Mystère
pascal et Grégoire de Nysse le souligne par son allusion à un texte
d’Isaïe que la Tradition applique à la passion du Seigneur1 : l’effusion
de l’Esprit n’est que la consécration de la Rédemption du Christ qui
est à la fois le fouleur au pressoir de la croix et la grappe d’où coule
le vin nouveau de l’évangile : c’est le sang de Jésus qui nous est donné
dans l’eucharistie et qui annonce le banquet étemel. « Je ne boirai
plus désormais de ce produit de la vigne, disait le Seigneur à la Cène,
jusqu’au jour où je boirai avec vous le vin nouveau dans le Royaume
de mon Père » (Aft., XXVI, 27-29). C’est le Kyrios qui, après avoir
remporté la victoire, nous envoie le Paraclet. Sans doute, comme le
souligne Grégoire d’Elvire, l’Esprit-Saint n’est pas nouveau dans
l’Évangile — la Bible est tout entière remplie de la présence de l’Esprit
de Dieu — mais il est rénové dans le Christ, puisque c’est Jésus qui
le révèle comme personne divine et qui l’envoie pour parfaire son
œuvre : «Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité... il me glorifiera,
car c’est de mon bien qu’il prendra pour vous en faire part » (Jn, XVI,
13-14). C’est ainsi que le Paraclet peut être figuré par le vin nouveau,
prêt à emplir jusqu’au bord les âmes que le Rédempteur s’est acquises
par son sang :
«... Pour recevoir cet Esprit-Saint, tendons notre cœur entier et
toute la capacité de notre âme. Car le Seigneur a dit dans l’évangile :
le Père donne l’Esprit sans le mesurer, mais il l’accorde en abondance
et avec largesse. De même que si l’on puise de l’eau dans un fleuve
large et immense, on en puise autant que peut en contenir le récipient
que l’on a porté, de même le cœur de l’homme reçoit le Saint-Esprit
en si grande quantité qu’il peut contenir par sa nature et sa foi, et
autant qu’il veut puiser. Cet Esprit-Saint qui est venu sous la forme
de langues de feu et a rempli de la force de sa majesté le cœur de tous
les croyants, n’est pas nouveau dans l’évangile, mais renouvelé dans le
Christ; il a été donné à tous, comme l’a dit le Seigneur lui-même :
le vin nouveau, c’est dans des outres neuves qu’il faut le mettre \ »

1 Isaïe, L X III, 1-7.


* G r é g o i r e d ’ E l v i r e , Tractatus in S S. Scripturam, éd. A. V e g a , dans Scriptores
ecclesiastici Hispano-Latini veteris et medii aevi, X II-X V , Escorial, 1944, p. 201 :
« Ad percipiendum itaque hune Spiritum Sanctum totos sensus nostros et capacem
animam praebeamus. Sic enim Dominus in euangelio ait : Non enim, inquit, ad
mensuram dat Spiritum Pater, sed adfluenter et largiter tribuit. U t enim magno
et immenso flumine si quis aquam hauriret, tantum itaque hauriet quantum uas
quod tuleri capit, ita et sensus hominis tantum percipiet Spiritum, quantum ipse
pro habitu suo et fide capere et haurire voluerit. Hic ergo Spiritus Sanctus, qui uelut
ignis linguatus aduenit et omnium credentium corda maiestatis suae uirtute repleuit,
non est in euangelio nouus, sed renouatus in Christo, omnibus datus est, sicut ipse
Dominus dixit uinum nouum in utres nouos mitti oportere. »

No 9151. — 15
226 Uémiettement de la cinquantaine

C’est sur ce renouvellement des cœurs, nécessaire pour accueillir


l’Esprit, qu’insiste surtout saint Augustin. Avant même d’être un
effet de la Pentecôte, il est une condition de sa réalisation et il semble
que c’est la foi dans le Christ Jésus qui accomplit ce rajeunissement et
produit les outres neuves susceptibles de recevoir le vin nouveau :
« De même que la résurrection du Seigneur a affermi les hommes
dans la foi en la divinité de celui qui, à cause de nous, a daigné se faire
homme, de même et bien plus encore ont-ils été affermis, après sa montée
au ciel, par le don plus plein et plus parfait de PEsprit-Saint qu’il a
envoyé et qui a rempli ses disciples, désormais devenus des outres
neuves capables de recevoir le vin nouveau. C ’est pourquoi, lorsqu’ils ont
parlé en langues, ils sont passés pour saouls et pleins de vin doux.
Les paroles de ceux qui les ont entendus ont rendu témoignage à la
Sainte Écriture : Personne, en effet, ne met du vin nouveau dans de
vieilles outres, avait dit le Seigneur. Ils étaient en effet de vieilles outres
tant qu’ils considéraient le Christ charnellement, car c’est à une outre
vieille que convenait cette opinion qu’avait l’apôtre Pierre, quand le
Seigneur lui dit : «Éloigne-toi de moi, Satan, tu me fais obstacle »,
parce qu’il craignait que le Christ ne meure et ne périsse en quelque
sorte comme les autres hommes l. »

C’est donc une conversion radicale qu’accomplit la foi au Christ.


Les fidèles qui ont adhéré à son Mystère rédempteur sont dès lors
appelés à tout quitter pour suivre le Maître. L ’Esprit-Saint les saoule
d’amour et leur donne la force du martyre :
«... par l’Esprit-Saint, la charité sera en nous, puisque désormais
nous sommes échauffés par le vin nouveau et enivrés par son calice
enivrant et précieux, de sorte que nous perdions le souvenir des choses
terrestres qui nous occupaient, comme les martyrs allant à leur passion...
Ils ont tout oublié et n’ont pas connu les leurs. Pourquoi t’étonner
que le martyr ne connaisse pas les siens? C ’est un homme ivre. De
quoi est-il ivre? De charité *. »

1 S. A u g u s t i n , Sermo Mai 158, éd. G . M o r i n , Sancti Augustini Sermones...,


Rome, 1930, p. 380 : «Sicut enim resurrectio domini confirmavit in fide hominum
divinitatem eius, qui propter nos homo fieri dignatus est, sic multo magis ascensus
in caelum, et plenius atque perfectius ‘donum Spiritus sancti quod misit, et implevit
discipulos suos, iam factos utres novos, ut vinum novum possent suscipere; ideo
cum linguis loquerentur, ebrii dicti sunt et musto pleni. Audientium vox tcstimonium
dominicae scripturae fuit : nemo enim mittit vinum novum in utres veteres, dominus
dixerat. Parabat ergo vinum novum utribus novis. Utres enim veteres erant, quamdiu
carnaliter de Christo sentiebant : ad utrem enim veterem pertinebat ilia sententia
apostoli Pétri, quando ei ait dominus timenti ne moreretur Christus, et quasi sic
periret quomodo et ceteri homines : Redi post me, Satanas, scandalum es mihi. >>
2 Ibid., p. 385 : « ...per Spiritum sanctum erit in nobis caritas, iam cum fervefacti
fuerimus vino novo, et inebriati calice illius inebriante et praeclaro, ita ut saecularia
ilia quae nos tenebant obliviscamur, sicut obliti sunt martyres, cum irent ad
passionem... obliti sunt omnia nec agnoscebant suos. Quid miraris si martyr non
agnoscit suos ? Ebrius est homo. Unde autem ebrius ? D e caritate. »
Les thèmes traditionnels de la prédication 227

. La venue du Saint-Esprit suppose donc la foi et vient la confirmer;


elle exige un renouvellement intérieur et le porte à sa perfection,
jusqu’au témoignage suprême. C’est pourquoi les apôtres, au sortir
du Cénacle, apparaissent comme transformés :
«Ceux qui étaient là furent bouleversés; les uns étaient dans
l’admiration, les autres se moquaient : « Ils sont saouls, disaient-ils,
et pleins de vin doux. » Ils riaient, mais c’est la vérité qu’ils disaient.
Ils étaient en effet comme des outres pleines de vin nouveau. Vous
avez entendu, quand on a lu l’évangile : Personne ne met du vin nouveau
dans de vieilles outres. Celui qui est charnel ne peut contenir les choses
spirituelles. La chair, c’est la vétusté; la grâce, c’est la nouveauté.
Plus un homme a été amélioré et renouvelé, mieux il comprend la vérité
qu’il connaît. Le vin doux était en ébullition et de ce vin en ébullition
jaillissaient des langues étrangères l. »

C ’est cette image de la fermentation du moût que développe un


sermon anonyme In die Pentecostes publié par A. Olivar. Nous y
trouvons cité le verset Emitte Spiritum... (Ps. 104 Vulg., 30), qui
figure dans l’office romain de la Pentecôte : c’est en purifiant le monde
de ce qui s’oppose à la grâce que l’Esprit-Saint renouvelle la face de
la terre.
«Tandis que beaucoup admiraient un si grand mystère, d’autres
se moquaient. C ’est, disaient-ils, qu’ils sont pleins de vin doux. Sans
le savoir, ils disaient bien, car en bouillant le moût se purifie de ses
impuretés pour garder son fumet et retenir son goût. Les outres neuves
ont reçu le vin nouveau, pour que le vin se conserve et pour qu’elles-
mêmes marchent dans la nouveauté du Saint-Esprit. C ’est au sujet
de cet Esprit-Saint que le prophète disait : «Envoie ton esprit et ils
seront créés, et tu renouvelleras la face de la terre. » Elle a été vraiment
rénovée, la face de la terre, renouvelée et améliorée, quand la langue
de l’action de grâces a chanté la louange de la puissance céleste et
entonné les hymnes de la divinité 2. »

1 Sermo 267, In die Pentecostes 77, 2; P L 38, c. 1230 : « ... Expaverunt qui
aderant, alii admirantes, alii irridentes : ita ut dicerent : Isti ebrii sunt, musto pleni
sunt. Ridebant, et aliquid verum dicebant. Impleti enim erant utres novo vino.
Audistis cum Evangelium legeretur, Nemo mittit vinum novum in utres veteres :
spiritualia non capit carnalis. Carnalitas vetustas est, gratia novitas est. Quanto-
cumque homo in melius fuerit innovants, tanto amplius capit, quod verum sapit.
Bulliebat mustum, et musto bulliente, linguae gentium profluebant. »
2 Sermo « Perpetui tnuneris », é d . A. O l i v a r , Der 186. Sermo des Pseudo- Au-
gustinischen Anhangs, dans SE 5,1953, p. 140 : « Dum multi de tam magno arcano mi-
rarentur, alii deridentes dicebant : Quia musto repleti sunt. Bene quidem nescientes
dicebant : quia mustum ebulliendo omnes sordes proicit foras ; ut et odorem custodiat,
et suauitatem abscondat. Utres noui uinum nouum susceperunt; ut et uinum illaesum
seruarent, et ipsi in nouitate sancti Spiritus ambularent. D e isto Spiritu sancto
propheta dicebat : « Emitte Spiritum tuum, et creabuntur, et renouabis faciem terrae. »
« Renouata est faciès terrae, innouata in melius, quando lingua eucharis laudem decan-
tauit potentiae caelestis, et melos insonuit deitatis. »
228 Uêmiettement de la cinquantaine

Il est remarquable que la prédication de la Pentecôte dont nous


venons de parler ne s’oriente pas vers les exhortations morales que
pouvait suggérer ce thème : préparons-nous par nos bonnes œuvres,
par la rectitude de notre vie, à recevoir PEsprit-Saint, puisque le vin
nouveau ne peut être mis que dans des outres neuves. C’est au contraire
l’action sanctificatrice de la grâce qui occupe le premier plan : c’est
la foi au Christ, pour saint Augustin, c’est la participation à l’Église,
excluant toute hérésie, pour Grégoire de Nysse, qui transforment
les vases indignes et c’est l’Esprit lui-même qui perfectionne cette
purification intérieure. Ce n’est donc pas par nos propres forces, ni par
l’application exclusive de notre volonté que nous pourrons atteindre
l’homme nouveau. Celui-ci est créé par Dieu et c’est de lui que nous
devons l’attendre, en nous disposant à recevoir sa grâce.
D’autre part, le thème des outres neuves met en lumière, dans la
prédication traditionnelle, l’unité du Mystère pascal. Le vinum novum
évoque le sang du Sauveur et sa passion sur la croix, à travers le
sacrement de l’eucharistie qui nous fait revivre sans cesse dans sa
totalité le Mysterium fidei. Célébrer la Pentecôte, c’est être identifié
au Christ par les grâces de l’Esprit-Saint, car le Seigneur, en nous
rachetant par son sang, nous a donné la vie divine qui nous élève
au-dessus de nous-mêmes comme une surnaturelle ébriété.

2 . — LA TOUR DE BABEL

La catéchèse patristique s’est plu aussi à souligner le parallélisme


entre l’épisode de la Tour de Babel, tel qu’il est rapporté dans la
Genèse1 et le récit du chapitre II des Actes. Le lien entre ces deux
textes bibliques est constitué par la mention des langues diverses.
Comme l’exprime la liturgie byzantine, «les langues jadis furent
confondues en punition de la présomption mise à construire une tour;
les langues maintenant se sont remplies de sagesse, eu égard à la gloire
de la connaissance divine. Alors, Dieu a condamné les impies pour leur
péché; maintenant, le Christ illumine les pécheurs par l’Esprit. Alors,
comme punition, il leur arriva de ne plus pouvoir se faire comprendre;
maintenant, l’harmonie se renouvelle pour le salut de nos âmes *. »
Les langues furent, dans l’Ancien Testament, le signe de la dispersion

1 Gen., X I, 1-9. Comme nous l’avons déjà signalé (cf. supra, p. 132), ce texte se
trouve comme lecture pour le jour de la Pentecôte, dans le lectionnaire B. M . Add.
14.528.
* Vêpres de la Pentecôte. E. M ercenier, La prière des Églises de rite-byzantin,
II, 2, Chevetogne, 1948, p. 367.
Les thèmes traditionnels de la prédication 229

et de la division des hommes, pour devenir, lors de l’effusion de


l’Esprit, la manifestation de leur unité dans l’Église.
«Heureuse a été cette ancienne désunion, s’écrie saint Grégoire de
Nazianze (quand les bâtisseurs de la tour s’entendaient pour le mal
et l’impiété, comme certains en ont l’audace aujourd’hui) : la mésentente
venant avec la différence des langues a compromis l’entreprise. Mais
plus heureux encore est le miracle présent : par un seul Esprit répandu
sur une foule, celle-ci retrouve une harmonieuse unité 1. »

Quelle que soit la manière dont s’est réalisé ce miracle il est


certain que le récit des Actes insiste sur l’origine différente des
gens qui se trouvaient à Jérusalem et sur le fait que «chacun entendait
en sa propre langue ». Il n’y a pas de doute, comme nous l’avons déjà
souligné2, que ce texte a une portée universaliste. Dès lors, comment
ne pas le rapprocher de l’épisode de la tour de Babel? C ’est parce que
l’alliance nouvelle, conclue par le Christ, fait triompher le bien sur le
mal, la sainteté sur l’impiété, que la division, inséparable du règne de
Satan, fait place à l’harmonie du Royaume de Dieu. C ’est, semble-t-il,
ce qu’exprime saint Jean Chrysostome dans l’une de ses homélies
prononcées à Antioche :
« Autrefois les hommes, ayant sombré dans la démence, voulurent
construire une tour qui arrivât jusqu’aux deux et, par la division des
langues (le Seigneur) brisa leur entente pour le mal. C ’est pour cela
que maintenant l’Esprit-Saint vole vers eux sous la figure de langues
de feu, afin de ramener l’unité sur la terre livrée à la division. Et c’est
une chose nouvelle et étrange qui se produisit. De même qu’autrefois
les langues avaient divisé les hommes et changé en discorde leur entente
pour le mal, de même maintenant les langues ont uni le monde et changé
la division en harmonie *. »

1 G r é g o i r e d b N a z i a n z e , Serm. X L 1, 16 ; P G 36, c. 449 : « IIXtjv è r c a iv e T ^ ptèv


x a l h rcaXala 8ta(pecuç tû v cpcovaW (fjvtxoc tôv rcépyov àxoSojzouv 0l xaxcoç xal àGécoç
ôjxocpcovouvTeç, <5Scr7Tep xal tû v vuv ToXpaoai tIvcç)* yàp TÎjç ç&Mjç Siaaràaet
auvSiaXuOèv tô ôjxoyvcàixov, T7)V èyxelp7]cuv gXuaev. ’Arcè yàp èvoç IIveufjuxToç elç
7roXXoiî)<; xuÛstaia, elç ptÊav àpptcovlav ;ràXiv auvàyeTat » (trad. P. G a l l a y , dans La
Vie Spirituelle, 66, 1943, p. 5).
2 Cf. supra, p. 87-88.
8 S. J e a n C h r y s o s t o m e , Hom. I I De sacra Pentecoste; P G 50, c. 467 : « ’Etcêl^
y à p t ô 7raXatôv elç arcévcxav èÇoxdX avreç ol àv 0 p<O7rot mSpyov yiPouX^ÔTjaav x a r a -
axeu àaai t o u oûpavou <pOàvovTa, x a l 8 ià ty J ç t & v yXwaacov è ta ip é ae o ç StetXev
aÛTÛv T7)v xax^jv crunçcovlav 8 tà t o ü t o x a l vuv èv e ï 8 et yXcoaacôv TCuplvov èq^KTaxat
auTOÏç t b IIveu(jLa t 6 àytov, tfva StaipeÔ eïaav t J j v olxoufiivqv 8 ià t o Ô t o u ouvctyfl.
K a l èyévexo 7rpày{j.a xatvôv x a l 7ra p à 8 o£o v ibansp y àp t 6 t s t b 7taX at 6 v yX w aaat
rfjv olxou(i.évy)v xaTérefiov,’ x a l rrçv xaxrjv cupLçcovlav elç S talp sa iv ^yayov* oÔtù)
x a l vuv yXcoaaai t$)v olxou(xévT)v au vîj^av x a l Tà SiearÛ T a elç ô(jt6 voiav auv^yayov. »
230 Vêmiettement de la cinquantaine

Saint Augustin reprend à son tour le thème de la tour de Babel


et approfondit encore les richesses qu’il contient : ce qui a provoqué
la colère du Seigneur sur les descendants de Noé, c’est l’orgueil et la
présomption d’hommes qui, comptant sur leurs propres forces,
prétendaient s’élever jusqu’à Dieu. Pour retrouver l’harmonie perdue,
il faudra donc l’humilité des fidèles qui n’attendent plus le salut que
du don gratuit de la Rédemption. S’il «n’y a plus désormais ni Juif,
ni Grec », c’est parce que nous ne faisons qu’ «un dans le Christ Jésus »
(Gai., III, 28). C’est donc l’adhésion au Corps mystique du Seigneur
par la foi et le baptême qui peut seule rendre à l’humanité sa véritable
unité. En dehors de cette perspective, l’événement de la Pentecôte
perdrait sa signification : à la question qui est posée aux apôtres, après
le discours de Pierre : «Frères, que devons-nous faire?», il n’y a
qu’une seule réponse ; «Repentez-vous et que chacun de vous se
fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour la rémission de ses péchés
et vous recevrez alors le don du Saint-Esprit » (Aet., II, 37-38).
« De même qu’après le déluge l’orgueilleuse impiété des hommes
a construit contre le Seigneur une très haute tour, quand le genre
humain a mérité d’être divisé par les langues, de sorte que chaque
peuple parle sa propre langue, pour ne pas être compris par les autres;
ainsi l’humble piété des fidèles a ramené à l’unité de l’Esprit la diversité
de ces langues; de la sorte ce que la discorde avait séparé, la charité
le rassemble; les membres dispersés du genre humain, comme ceux
d’un seul corps, seront ramenés à l’unité d’une seule tête, le Christ,
et fondus par le feu de la charité dans l’unité du Corps saint »

Babel apparaît dans ce texte comme l’antithèse de l’Église, selon la


présentation même de YApocalypse. Dans ce livre inspiré, l’empire
persécuteur, par qui s’exerce la puissance de Satan déchaînée contre
les fidèles, porte le nom de Babylone, «la grande Babylone qui, par ses
prostitutions, a fait boire à toutes les nations le vin de la colère »
(Apoc., XIV, 8), et sa chute est le prélude du triomphe de la « Jérusalem
nouvelle, descendue du ciel, d’auprès de Dieu» (’Apoc., XXI, 2).
Ce n’est qu’après l’extermination de la ville corruptrice des peuples que
commencera une ère de paix peur la cité du Seigneur, avant que
celle-ci, l’Épouse du Christ, ne remporte sa victoire définitive, recevant

1 S. A u g u s t i n , Sermo 271, in die Pentecostes, V ; P L 38, c. 1245-1246 : « Sicut


enim post diluvium superba impietas hominum turrim contra Dominum aedificavit
excelsam, quandoper linguas diversas dividi meruit genus humanum, ut unaquaeque
gens lingua propria loqueretur, ne ab aliis intelligeretur : sic humilis fidelium pietas
earum linguarum diversitatem Ecclesiae contulit unitati; ut quod discordia dissipave-
rat, colligeret charitas, et humani generis tanquam unius corporis membra dispersa
ad unum caput Christum compaginata redigerentur, et in sancti corporis unitatem
dilectionis igne conflarentur. »
Les thèmes traditionnels de la prédication 231

en elle ceux « qui sont inscrits sur le livre de vie de l’Agneau » (’Apoc.,
XXI, 27). Et c’est l’Esprit qui joint sa voix à celle de l’Église pour
supplier le Sauveur de revenir (Apoc., XXII, 17).
Célébrer la Pentecôte, c’est participer à cette victoire. de la
Jérusalem nouvelle, c’est recevoir par les sacrements des grâces d’unité,
c’est être rattaché plus étroitement à la cité de Dieu, par les mérites
de Jésus, en revivant dans son Église son Mystère pascal. En
effet, accueillir l’Esprit-Saint n’est pas autre chose, puisque la voix
de l’Épouse se mêle à la sienne. Saint Augustin lui-même insiste sur
cette idée qu’il développe longuement dans plusieurs de ses homélies,
par exemple lorsqu’il s’écrie :
« Celui qui a l’Esprit-Saint est dans l’Église qui parle les langues
de tous. Celui qui est hors de cette Église n’a pas le Saint-Esprit. En
effet, I’Esprit-Saint a daigné se révéler dans les langues de tous les
peuples, afin que celui qui est dans l’unité de l’Église qui parle toutes
les langues sache qu’il a l’Esprit-Saint. « Un seul corps, dit l’apôtre Paul,
un seul corps et un seul esprit »(Eph., IV, 4). Regardez donc les membres
de notre corps. Celui-ci est composé de nombreux membres et cependant
un seul esprit les anime... Ce qu’est notre esprit, c’est-à-dire notre
âme est à nos membres, c’est cela que le Saint-Esprit est aux membres
du Christ, au corps du Christ qu’est l’Église1. »

Si le Seigneur est la tête du Corps mystique, l’Esprit-Saint,


peut-on dire, en est l’âme, puisque c’est lui qui assure la liaison interne
de l’organisme, vivifiant chacun des membres à la place qui lui est
propre. «Tout cela, c’est le seul et même Esprit qui l’opère, distribuant
ses dons à chacun en particulier, comme il l’entend » (7 Cor., xn, 11).
C ’est lui aussi qui provoque la croissance du corps, dans la cohésion
de ses parties et la continuité entre le petit groupe du cénacle et la
Caiholica des siècles suivants se fonde sur l’impulsion apostolique et
missionnaire dont il est la source :
«Dans la petite Église d’alors, on parlait les langues de tous les
peuples. Qu’est-ce que cela signifie, sinon que, dans la grande Église

1 S. Augustin, Sermo 268, In die Pentecostes, P L 38, c. 1232 : « Qui ergo habet
Spiritum sanctum, in Ecclesia est, quae loquitur omnium linguis. Quicumque praeter
hanc ecclesiam est, non habet Spiritum Sanctum. Ideo enim Spiritus sanctus in
omnium linguis gentium se demonstrare dignatus est, ut ille se intelligat habere
Spiritum Sanctum, qui in unitate Ecclesiae continetur, quae linguis omnibus loquitur.
Unum corpus, Paulus dicit Apostolus, unum corpus et unus spiritus. Membra nostra
attendite. Multis membris constitutum est corpus, et végétât membra omnia unus
spiritus... Quod est spiritus noster, id est anima nostra, ad membra nostra, hoc
Spiritus sanctus ad membra Christi, ad corpus Christi, quod est Ecclesia»; voir
aussi Serm. 267, 4, P L 38, c. 1231.
232 L ’émiettement de la cinquantaine

d’aujourd’hui qui s’étend du Levant au Couchant, on parle les langues


de tous les peuples *? »

La signification liturgique de la fête semble donc reposer essentiel­


lement sur une théologie de l’Église, où l’on ne peut dissocier
l’Esprit-Saint du corps dont il est l’âme. Aussi Augustin peut-il dire
que «les hérétiques et les schismatiques, bien qu’ils aient — nous le
reconnaissons — le baptême du Christ, n’ont pas l’Esprit-Saint, tout
au moins tant qu’ils n’ont pas adhéré à l’assemblée de l’unité par la
communauté de la charité2». Précisons que l’évêque d’Hippone songe
à ceux qui se sont personnellement et délibérément séparés de la
communion de leurs frères : s’ils gardent le caractère qu’a imprimé
en eux le sacrement reçu dans l’unité, ils se sont consciemment
retranchés de la source de vie qui anime le Corps mystique. Cette
affirmation met bien en lumière le sens de fête du cinquantième jour
après Pâques :
«Quant à vous, mes frères, qui êtes les membres du corps du
Christ, les germes de l’unité, les fils de paix, passez ce jour dans la joie,
célébrez-le sans inquiétude. Car en vous s’accomplit ce qui était préfiguré
en ces jours-là, lorsque vint l’Esprit-Saint *. »

Désormais, selon une magnifique formule du sacramentaire


léonien, «la diversité des voix ne fait plus obstacle à l’édification de
l’Église, mais bien plutôt renforce son unité »; l’harmonie nouvelle,
créée par l’Esprit, s’accomplira pleinement dans la louange des élus,
<»de toutes nations, tribus, peuples et langues » (.Apoc., VII, 9). Tel est
le mystère qui, dès ici-bas, se réalise en nous, chaque fois que nous
célébrons la Pentecôte :
«Dieu tout-puissant et éternel, qui avez voulu que le sacrement
pascal soit contenu dans le mystère des cinquante jours, faites que les
peuples dispersés par la division des langues soient rassemblés par
votre don céleste dans Tunique louange de votre nom 4. »

1 Serm. 267, 3; ibid.: «Nam quod ilia Ecclesia parva linguis omnium gentium
loquebatur, quid est, nisi quod Ecclesia ista magna a solis ortu usque ad occasum
linguis omnium gentium loquitur?» (Sermon daté de 4 11; cf. A. K u n z e l m a n n ,
art. cit., p. 448.)
2 Serm. 269, 2; P L 38, c. 1235 : «Nec immerito recte intelligitur, quamvis
ipsos baptismum Christi habere fateamur, haereticos non accipere vel schismaticos
Spiritum sanctum nisi dum compagini adhaeserint unitatis per consortium charitatis. »
8 Serm. 271 ; P L 38, c. 1246 : «Vos autem,fratres mei, membra corporis Christi,
germina unitatis, filii pacis, hune diem agite laeti, celebrate securi. Hoc enim in vobis
impletur quod illis diebus quando venit Spiritus sanctus, praesignabatur. »
4 Sacramentarium Veronertse, éd. L . C. M o h l b e r g , Rome, 1956, n° 217 et 191,
p. 28 et 24.
Les thèmes traditionnels de la prédication 233

3. — LA LOI ET L'ESPRIT

Puisque la Pentecôte juive en était venue à commémorer la


théophanie du Sinaï, il n’est pas étonnant que cet événement ait servi
de thème de prédication lors de la fête chrétienne. La descente du
Paraclet sur les apôtres n’a-t-elle pas scellé l’alliance nouvelle, comme
le don de la Loi avait proclamé celle de l’Ancien Testament? C’est le
même Esprit de Dieu qui, au cours des siècles, a présidé à l’économie
du salut, comme le remarque saint Léon, et c’est à lui qu’il faut attribuer
le miracle du Sinaï aussi bien que celui de la Pentecôte; la typologie
de l’Agneau pascal, « qui efface les péchés du monde », est là pour nous
l’indiquer.
« Ce fut, en effet, cinquante jours après l’immolation de l’agneau
que, sur le Mont Sinaï, la loi fut autrefois donnée au peuple hébreu
délivré du joug des Égyptiens; de même, après la Passion du Christ
et la mise à mort du véritable Agneau de Dieu, le cinquantième jour
qui suivit sa résurrection, l’Esprit-Saint fondit sur les apôtres et sur
la foule des croyants : le chrétien attentif reconnaîtra donc aisément
que les débuts de l’Ancien Testament étaient au service des commen­
cements de l’Évangile et que la seconde alliance fut fondée par le même
Esprit qui avait institué la première \ »

Nous avons déjà signalé, d’ailleurs, que les légendes rabbiniques,


rapprochant les «voix » entendues au désert des langues parlées par
les divers peuples de la terre, avaient peut-être contribué à suggérer
ce parallélisme :
« Ce jour-là, lisons-nous dans un sermon anonyme du V e siècle,
autrefois, sur le Mont Sinaï, Moïse reçut la Loi et proclama devant le
peuple les commandements de Dieu. Là, Dieu descendit sur la montagne;
ici, vient le Saint-Esprit, se manifestant par des langues de feu. Là,
du tonnerre et des voix; ici, des pêcheurs sont enflammés par la lumière
des langues diverses 2. »

1 S . L é o n , De Pentecostes /, éd. et trad. R. D o l l e (SC 74), 1961, p. 144-145 :


Sicut enim Hebraeo quondam populo ab Aegyptiis liberato, quinquagesimo"die post
immolationem agni lex data est in monte Sina, ita post passionem Christi, qua verus
D ei Agnus occisus est, quinquagesimo a resurrectione ipsius die in apostolos plebemque
credentium Spiritus sanctus illapsus est : ut facile diligens Christianus agnoscat
initia veteris Testamenti evangelicis ministrasse principiis, et ab eodem Spiritu
conditum foedus secundum, a quo primum fuerat institution. »
2 Sermo <tPerpetui muneris », éd. A. O l i v a r , Der 186. Sermo des Pseudo-Augus-
tinischen Anhangs, dans SE 5,19533 p. 139. « In isto die tune iam temporibus in monte
Sinai Moyses legem accepit, et mandata dei populo propalauit. Ibi deus in monte
descendit : hic Sanctus Spiritus in igneis linguis demonstratus aduenit. Ibi tonitrua
et uoces : hic flammantibus linguis uariis emicant piscatores. » Cf. aussi S. A t h a n a s b ,
De Incamatione Dei Verbi, 15; P G 26, c. 1009.
234 Uêmiettement de la cinquantaine

Saint Augustin fonde sur un autre élément la similitude entre


le cénacle et le Sinaï : « Lorsqu’il eut fini de s’entretenir avec Moïse,
lisons-nous dans l’Exode, le Seigneur lui remit les deux Tables du
Témoignage, tables de pierre écrites du doigt de Dieu » (Ex., XXXI,
18). Par un rapprochement de textes bibliques, l’évêque d’Hippone
identifie le digitus Dei avec l’Esprit-Saint. « Si c’est par l’Esprit de Dieu
que j’expulse les démons, c’est qu’alors le royaume de Dieu est arrivé
jusqu’à nous », dit le Seigneur, d’après l’évangile de saint Matthieu.
Mais le passage parallèle en saint Luc présente une variante : « Si c’est
par le doigt de Dieu que j’expulse les démons 1... » D’où la conclusion :
«Alors qu’un évangéliste parle du doigt de Dieu, l’autre en donne
l’explication, pour montrer que c’est l’Esprit-Saint qui est le doigt de
Dieu2. » La mention des tables de pierre, dans le texte de l’Exode,
incite Augustin à citer la seconde épître aux Corinthiens : «Vous êtes
manifestement une lettre du Christ rédigée par nos soins, écrite non
avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables
de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs » (II Cor., III, 3).
Le rapprochement de toutes ces paroles bibliques fournit l’occasion
d’une magnifique comparaison entre le régime de la Loi et celui de
la grâce3.
«Les Apôtres, écrit saint Jean Chrysostome, ne descendirent pas
de la montagne portant des tables de pierre dans leurs mains, comme
Moïse, mais portant l’Esprit dans leurs âmes. Et, faisant jaillir un
trésor et une source d’enseignements, de charismes et de toutes sortes
de biens, ils allaient en tout lieu, devenus par la grâce des livres vivants
et des lois vivantes4. »

On ne peut approfondir la doctrine chrétienne des deux


Testaments sans se référer à saint Paul : sous l’ancienne alliance,
c’était la Loi, donnée par Dieu, qui opérait le salut; c’est en obéissant

1 « E l 84 iv 7Tvsé|i<m OeoO 4y<!i «E l 84 êv SaxTÔXto OeoC 4x(3âXXti)


êxpdXXoTà Saijtévia, écpa ëçOacrev 4<p’ ù- và Satpovla, écpa 4<p0aaev è<p’ ù|jiâç 7)
|iâç •?) PaaiXetœ roû Ôeoù » (Mt., X II, 28). (iaoiXela t o ü Oeoü » (Luc, X I, 20).
* S. A u g u s t i n , Sermo Mai 158/ éd. G . M o r i n , Sancti Augustini Sermones post
Maurinos reperd, Rome, 1930 (Analecta agostiniana I), p. 381 : « Cum ergo unus
evangelista dicit digitum dei, alius exponit illud, ut nobis ostendat quia Spiritus
sanctus digitus Dei. » Notons que cette identification est devenue traditionnelle,
puisque nous la retrouvons dans les textes liturgiques de la Pentecôte. « T u
septiformis munere, Digitus paternae dexterae » (Hymne Veni Creator).
‘ S. A u g u s t i n , ibid., p. 384-385.
4S. J e a n C h r y s o s t o m e , InM atthaeu m Hom I , P G 57, c. 15. « Où yàp 4ÇUpouç
xarfieaav crrçXaç çépovteç XiOlvaç ènï Ttôv yeipüv ol àrtéoroXoi, y.aOa—Ep
àXXà tù uveüpa èv r}j Stavota rcepiçlpovTeç, x al Osaaopév Tiva xal Trï)y7)V Soypicc-
T6)v xal X a P t a lx a T C J v xal xavrcov tû v àyaOâSv àvaôXùÇovxeç, outm 7tavraxoü irepifjeaav,
(itpXla xal v 6 (jlo i yivéptevot Stà TÎjç y_àptTOç ëpu[»oxot. »
Les thèmes traditionnels de la prédication 235

à ses prescriptions qu’on était justifié. Ce qui nous sauve désormais,


c’est la foi dans le Christ, allumée dans nos cœurs par l’Esprit-Saint.
Celui qui a réalisé l’incarnation du Verbe dans le sein de Marie est
l’auteur de la grâce qui nous fait participer à son Mystère pascal.
Il y a donc, entre la Loi et l’Esprit, un parallélisme étroit qui consiste
à la fois dans un prolongement et une opposition : c’est le même salut
qui a été apporté aux hommes d’abord par la Loi, ensuite par l’Esprit;
mais ce que la première a jadis accompli, elle ne peut plus le réaliser
depuis qu’a été révélé l’Esprit divin. C ’est pourquoi saint Paul
dit expressément : « Vous avez rompu avec le Christ, vous qui cherchez
la justice dans la Loi; vous êtes déchus de la grâce; car pour nous,
c’est l’Esprit qui nous fait attendre de la foi les biens qu’espère la
justice... Si l’Esprit vous anime, vous n’êtes plus sous la Loi »(Gai., V,
4-5,18). En effet, un profond hiatus sépare les deux alliances. Le don
de la Loi fut pour le peuple élu une faveur insigne : les voies du salut
lui étaient révélées, alors qu’elles restaient inconnues aux païens;
mais, pour que les préceptes du Sinaï puissent sauver ceux qui les
avaient reçus, ils exigeaient leur obéissance et leur fidélité. Israël
connaissait le chemin, mais c’est par ses propres forces qu’il devait
le suivre. Aussi, la justification ne pouvait-elle se réaliser totalement,
les hommes restant soumis au péché, esclaves de leur condition de
créatures imparfaitesx. L ’alliance nouvelle, au contraire, a réellement
accompli une libération : conclue entre le Père et «le premier-né
des créatures », Homme-Dieu qui par sa mort et sa résurrection a porté
sur terre le salut qui vient du ciel, elle est une rédemption. Désormais,
ce n’est plus par nos seules forces que nous sommes justifiés, mais par
, 1a foi au Christ Jésus, qui nous identifie à lui par la grâce de l’Esprit-
Saint. Aussi, la loi nouvelle est-elle capable de nous affranchir du mal :
« La loi de l’Esprit, qui donne la vie dans le Christ Jésus, t’a affranchi
de la loi du péché et de la mort » (Rom., VIII, 2). La Pentecôte, c’est
l’avènement de celui «qui nous fait crier : Abba, Père! L ’Esprit en
personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants
de Dieu » (Rom., VIII, 15). Ainsi, la Pâque de l’Ancien Testament,
couronnée par la théophanie du Sinaï, est la lointaine image et l’annonce
de celle de l’Agneau, scellée par l’Esprit-Saint :
« Nous célébrons aussi la Pentecôte, écrit Augustin dans le Contra
Faustum, c’est-à-dire le cinquantième jour depuis la mort et la résurrec­
tion du Seigneur, où il nous envoya l’Esprit-Saint Paraclet, qu’il avait
promis. La Pâque des Juifs elle-même signifiait que cela devait arriver,
puisque le cinquantième jour après la célébration de l’agneau immolé,

1 S . A u g u s tin , op. cit, p. 383 : «Cum putant enim se viribus suis posse implere
quod iussum est, non impleuerunt quod praeceptum est. *
236 Uémiettement de la cinquantaine

Moïse a reçu sur la montagne la loi écrite par le doigt de Dieu. Lisez
l’évangile et remarquez que l’Esprit-Saint y est appelé le doigt de
Dieu l. »
Ce parallélisme entre la Loi et l’Esprit, l’évêque d’Hippone va
le dégager de la symbolique même du nombre de la Pentecôte : 4 est
le chiffre du monde, puisqu’il y a quatre points cardinaux; 10 est le
chiffre de la Loi, à cause des dix commandements; 40 (4 X 10) est
donc le chiffre du monde sanctifié par la Loi.
«Après les quarante jours, s’écoulent dix jours, le nombre dix
seulement, pur et simple, non multiplié par quatre, et le Saint-Esprit
vient, pour que la loi soit accomplie par la grâce. Car la loi sans la
grâce, c’est la lettre qui tue. « En effet, si nous avait été donnée une
loi capable de communiquer la vie, alors vraiment la justice procéderait
de la loi. Mais en fait l’Écriture a tout enfermé sous le péché, afin que
la promesse, par la foi en Jésus-Christ, appartînt à ceux qui croient. »
C ’est pourquoi «la lettre tue, mais l’Esprit vivifie »... La lettre sans
l’Esprit tue, mais avec l’Esprit, elle vivifie; il fait s’accomplir la lettre;
ainsi la science sans la charité enfle, la charité avec la science édifie.
L ’Esprit-Saint a donc été envoyé pour que la loi s’accomplisse et pour
que se réalise ce que le Seigneur lui-même avait dit : « Je ne suis pas
venu abolir la Loi, mais l’accomplir. » C ’est cela qu’il donne aux croyants,
c’est cela qu’il donne à ceux à qui il donne l’Esprit-Saint. Chacun
devient d’autant plus apte à faire les œuvres de la Loi qu’il en est rendu
par là plus capable *. »
Cette présentation très équilibrée corrige une insistance trop
exclusive sur l’action de la grâce. L ’homme n'est pas dispensé
d'accomplir les commandements de Dieu, pour être sauvé, bien au
contraire. Mais son effort dans ce sens ne peut aboutir à la justification
que s’il est animé par l’Esprit qui donne la vie.
1 S. A u g u s t i n , Contra Faustum, 32, 12, éd. J. Z y c h a (C S E L 25, i), 1891,
p. 770-771 : «Pentecosten etiam, id est a passione et resurrectione domini quinquagesi-
mum diem celebramus, quo nobis sanctum spiritum paracletum, quem promiserat,
misit. Quod futurum etiam per Iudaeorum pascha significatum est, cum quin­
quagesimo die post celebrationem ouis occisae Moyses digito dei scriptam legem
accepit in monte. Legite euangelium et aduertite ibi spiritum sanctum appellatum
digitum dei. »
* S. A u g u s t i n , Sermo 270, In die Pentecostes V, 3; P L 38, c. 1240-1241 : «Imple-
tis ergo post quadraginta dies aliis decem diebus, denario numéro semel, denario
numéro simpliciter, non quadrupliciliter, venit Spiritus sanctus, ut lex impleatur per
gratiam. Lex enim sine gratia littera est occidens. Si enim data esset lex, inquit,
quae posset vivificare, omnino ex lege esset justifia. Sed conclusit Scriptura omnia sub
peccato, ut promissio ex fide Jcsu Christi daretur credentibus (Gai., III, 21-22).
Ideo, Littera occidit, Spiritus autem vivificat ( I I Cor., III, 6)... Littera sine Spiritu
occidit, cum Spiritu vivificat, et impleri litteram facit; sic scientia sine charitate inflat,
charitas cum scientia aedificat. Ergo missus est Spiritus sanctus, ut lex impleretur,
et fieret quod ipse Dominus dixerat, Non veni legem solvere, sed adimplere (Mat., V ,
17). Hoc donat credentibus, hoc donat fidelibus, hoc donat eis quibus dat Spiritum
sanctum. Quanto fit eo quisque capacior, tanto ad operandam legem fit facilior. »
Les thèmes traditionnels de la prédication 237

C’est donc tout le mystère du salut que nous retrouvons dans


la catéchèse patristique sur ce thème paulinienl. Comme Moïse était
monté sur la montagne, pour ensuite donner aux hommes la Loi reçue
de Dieu, Jésus est monté au ciel pour leur envoyer l’Esprit; mais alors
que le patriarche du Sinaï n’était qu’un intermédiaire entre le Seigneur
et son peuple, le Christ est lui-même l’auteur de l’alliance; il l’a
conclue avec son peuple dans son sang et, puisque ce qui est au Père
lui appartient aussi, c’est de son bien que nous donne le Paraclet ;
«Moïse a été fidèle dans toute sa maison én qualité de serviteur... le
Christ, lui, l’a été en qualité de fils, à la tête de sa maison » (Hebr., III,
5-6).

* *

Les grands thèmes de la prédication des Pères, lors de la Pentecôte,


contiennent donc l’enseignement le plus riche sur la sanctification des
fidèles par l’Esprit-Saint. Envoyé par le Christ glorifié, le Paraclet
apporte aux hommes le salut que la Loi n’avait pu leur donner en
plénitude, il constitue l’Église dans son imité, manifestée par le miracle
des langues, il donne cette vie nouvelle qui, comme une ébriété
spirituelle, nous élève au-dessus d’un comportement purement humain
et répand cette joie véritable que donne la présence de l’Époux au
milieu des siens. Tout cela est l’œuvre de Jésus lui-même qui glorifie
son Père dans son Corps mystique, accomplissant la promesse faite
à ses disciples avant son ascension : « Jean a baptisé dans l’eau, mais
vous, avant peu de jours, vous serez baptisés dans l’Esprit-Saint»
(Aet., I, 6).

1 Bien qu’il n’apporte rien de nouveau, il faut citer un texte d’Isidore de Séville
qui, selon sa manière habituelle, s’inspire étroitement de ses prédécesseurs. I s i d o r e d e
SÉVILLE, De ecclesiasticis officiis, I, 24; P L 83, c. 760-769 : « 1... Pentecostes enim
dies hinc accepit exordium, quando D ei vox in Sina monte desuper intonantis audita
est, et lex data est Moisi. In novo autem Testamento Pentecoste coepit quando
advendum sancti Spiritus quem Chris tus promisit exhibuit, quem ait non esse
venturum, nisi ipse ascendisset in coelum... 3. Concordat autem haec festivitas Evan-
gelii cum festivitate legis ; illic enim posteaquam agnus immolatus est, interpositis
quinquaginta diebus, data est lex Moisi, scripta digito D ei; hic postquam occisus est
Christus, qui tanquam ovis ad immolandum ductus est, celebratur verum pascha,
et, interpositis quinquaginta diebus, datur Spiritus sanctus, qui est digitus Dei,
super centum viginti discipulos Mosaicae aetatis numéro constitutos, siquidem et haec
festivitas aliud obtinet sacramentum. »
CHAPITRE IV

«A PASCHA USQUE AD PENTECOSTEN»

Les Constitutions Apostoliques figurent parmi les œuvres les plus


célèbres de la littérature canonique. Originaires de la zone syrienne
d’influence grecque, elles se présentent comme une compilation de
pièces les plus diverses, que l’auteur a remaniées avec une grande
liberté *. Nous en avons déjà vu un exemple dans le texte de Nicée
repris par l’un des canons regroupés à la fin du livre V I I I 2. On ne
saurait donc s’étonner d’y trouver des prescriptions fort différentes,
voire difficilement conciliables entre elles.
Les six premiers livres reproduisent, en Ja transformant, la
Didascalie des Apôtres. Nous y trouvons des passages qui rendent un
son assez archaïque et doivent provenir des couches les plus anciennes
de la vaste composition :
« Chaque samedi sans exception, et chaque dimanche, réjouissez-
vous en célébrant des assemblées; il sera asservi au péché, celui qui
jeûnera le dimanche, jour de la Résurrection et pendant la Pentecôte,
ou en général celui qui est triste un jour de fête du Seigneur. Il faut en
effet se réjouir ces jours-là, au lieu de pleurer *. »

. Évidemment, le mot t o v t y ]x o c x t ?) désigne ici la Cinquantaine


elle-même, comme dans les documents antérieurs. Mais, quelques
lignes plus haut, c’est une tout autre conception de la solennité qui
nous est présentée; il s’agit d’une mention détaillée des solennités
qu’il faut célébrer après Pâques :
« Après huit jours, que de nouveau une fête soit en honneur chez
vous, le huitième jour même, où il (le Seigneur) m’a confondu, moi
Thomas qui croyais difficilement à la résurrection, en me montrant la

1 Cf. J. M . H a n s s e n s , La Liturgie d’Htppolyte (Orientalia Christiana Analecta


155), Rome, 1959.
2 C f. supra, p. 184.
* Constitutiones Apostolorum, V , 20, 19; éd. F. X . Funk, Didascalia et Consti-
tutiones Apostolorum, Paderborn, 1905, p. 301. « 19 — I I 5 v (xévxot cràppaTov
fiveo t o u êvàç x a l rcàaav xo p taxijv èmTeXoüvreç auvéSooç eùippatveaOe- Svoxoç
y à p â|iap -rla ç Serrât ô tïjv xuptaxijv VTjoTeùwv, ijptépav àvaoTàaetoç oCaav, ïj tljv
irevT7)X0OT})V ï) 6X«ç fyiépav èop-rijç xuplou xa-n)<pûv eùçpavO ïjvai y à p S e t èv
a û r a ï ç , àXX’ où jrevOrjaai. »
« A Pascha usque ad Pentecosten » 239

m arque des clous et la blessure de la lance dans son côté. E t de nouveau,


com ptant quarante jours à partir du prem ier dim anche, d ’u n dim anche
à u n jeudi, célébrez la fête de l ’Ascension du Seigneur, en laquelle,
ayant accom pli toute l ’économie dont la réalisation lu i avait été confiée,
il est m onté vers le m êm e D ieu et P ère qui l ’avait envoyé, et s’ est assis
à la droite de sa puissance, où il reste jusqu’à ce que ses ennemis soient
m is sous ses pieds, lui qui viendra à la fin du m onde avec puissance
et grande gloire juger vivants et m orts... E t dix jours après l’Ascension,
soit cinquante jours après le prem ier dim anche, c’ est la Pentecôte.
Q u e ce soit chez vous grande fête, car, ce jour-là, le Seigneur Jésus
nous a envoyé le don du Saint-Esprit et nous avons été rem plis de sa
force et nous avons parlé de nouvelles langues, selon que cela résonnait
en nous et nous avons proclam é devant les Juifs et les païens que c’ est
lu i le C h rist de D ie u ...
A près avoir célébré la Pentecôte, fêtez une semaine, et après
elle, jeûnez une semaine. I l est juste en effet de se réjouir du don du
Seigneur et de jeûner après la détente... 1 »

On est surpris de trouver la Cinquantaine pascale démantelée


à ce point. Si l'on ne parle pas d'une octave de Pâques proprement
dite, le huitième jour est cependant solennisé, ainsi que le quarantième,
un jeudi, qui commémore l’Ascension. Quant à la Pentecôte, elle est
la journée qui célèbre la venue du Saint-Esprit, et ne fait même plus
figure de clôture ou de terme d’un temps privilégié, puisque une
semaine vient la prolonger, afin que l’on puisse « se réjouir du don du
Seigneur », avant la reprise du jeûne.
Nous trouvons aussi, au livre VIII, un remaniement assez élaboré
de la Tradition d’Hippolyte, comportant une liste des jours de fête,,
où l’on ne doit pas travailler. Voici ce que nous y lisons :

1 Constitutiones Apostolorum, V , 20; i&xd., p. 293, 295 et 299 : « 1. M e v à Sï


èxT<b fi^Jtipaç ëo T O u fn v 7tàXiv è o p rfi T ip d a a u T fi fi èySéiQ , èv fi 8ua7ti(JTOuvTa èy.è
© o p iàv èrcl Tfi à v a c r c à a e i èiiXir) P09 6 p7)G£v, S e lÇ a ç jio i t o ù ç tô tc o u ç tcùv fiXcov x a l T fiç
èv T fi rcXeopa Tfiv T p & a iv . 2 . K a l rcàXiv arcè t f i ç 7rpcim )ç x u p ia x fiç à p tO jifi-
a a v v s ç T s a a a p à x o v T a fi{jtip aç, à 7rè x u p ia x fiç ixèxp i è o p T a a a T e Tfiv èopTfiv
T fiç àvaXfi^ECùç t o u x u p to u ,x a O * fiv 7rXY)pwaa<; T ta aa v o tx o v o ^ ta v x a lB ia T a Ç iv àvfiXOsv
îcp è ç t 6 v à7UOCTTetXavTa aÛ Tèv Qeèv x a l rca T ép a , x a Q la a ç è x 8 e£ i& v t f i ç Su vàfxew ç x a l
TCEpijxévGW, h oç &v TeOôSatv o l è^Opol aÔTOu t o ô ç 7c68aç aÔ T ou , Ôç x a l èXeôoeTai.
èrcl a u v T sX sla t o u a to iv o ç |X£Ta 8uvà(ASGiÇ x a l 86Çt)ç 7roXXfiç, x p i v a t Ç o m a ç x a l v e x -
p o ô ç ... 4 . M e T à 8è 8 e x à fijx èp a ç t f i ç à v a X fi^ sw ç , fiT iç arcè Tfiç Ttpcorrçç x u p ia x fiç
7revTY)xoarfi Y ^ vexai, èopTfi {XEYaXY) ûjjlÏv ëaTto* èv a u T fi Y&P & p ç T p trfl à7réaT£iXsv
e Iç fijx a ç ô x u p lo ç ’ hrçaouç Tfiv ècopsàv t o u à y lo u 7uvs\j^aTOç, x a l è 7rX fio 0 7 )pLsv auTOu
t fiç è v e p Y e t a ç x a l Y X c o a a a t ç x a iv a T ç èXaXfiaapiEV, xaO coç è x e ïv o ÔTtfixei è v û jj u v , x a l
èxrjpéÇajJiev T o u S a lo tç t e x a l Ê O v e c i v , aÙ Tèv E lv a i t 6 v X p u r r è v t o u O s o u . .. 14 . M c t&
o&v t 8 è o p T à a a i ujjiaç Tfiv 7 U e v t y ) x o o t t ) v è o p T a a a T e ^ ta v èp8opLa&a, x a l { jle t ’ -
èxElvY)v v 7 )OTE\jaaTE ^ .ta v S lx a io v y à p x a l eucppavO fivai èrcl T fi è x Osou Scopea x a l
vrçaTEÔaat (ZETa rfiv à v s a iv . »
240 L ’émiettement de la cinquantaine

«4. Q u ’ils chôm ent à l’Ascension, à cause de l ’accom plissem ent


de l ’économie selon le C hrist. 5. Q u ’ils chôm ent à la Pentecôte, à
cause de la venue du Saint-Esprit accordée à ceux qui ont cru au
Christ *. »

Sont aussi mentionnés, comme jours chômés, le samedi et le


dimanche, la semaine sainte, la Nativité, l’Épiphanie, les fêtes des
Apôtres et de saint Étienne. Le terme de Pentecôte semble pris ici
dans son sens actuel : il s’agit du cinquantième jour, nettement distinct
de l’Ascension célébrée au quarantième jour.
Les Constitutions Apostoliques sont en général datées des environs
de l’an 400. Il est en effet impossible de les faire remonter à une époque
plus ancienne; il n’est toutefois pas exclu que la compilation soit plus
récente *. Si l’on parvenait à établir une date plus tardive, nous n’en
serions nullement étonné, vu le caractère très évolué du Temps pascal,
que présentent certaines pièces de cette œuvre.
Malgré les précautions qu’exige l’interprétation de ces divers
documents, nous pouvons en dégager, semble-t-il, une idée de la
Cinquantaine telle qu’elle commence à se présenter au Ve siècle et telle
qu’elle va progressivement s’aménager dans la plupart des Églises :
la première des sept semaines tend à prendre un relief particulier, la fête
du cinquantième jour va se prolonger par une octave solennelle et,
si l’on parle encore parfois de la grande période de joie où l’on ne
jeûne pas, cela semble dû à la force de la tradition, bien plus qu’à une
conviction des fidèles, ce qui permettra l’institution de pratiques
pénitentielles à l’intérieur de ce temps qui n’est plus guère un laetissi-
tnum spatium.

I . — LA PREMIÈRE SEMAINE DE LA CINQUANTAINE,

OCTAVE DE PÂQUES

Au cours du Ve siècle, la première semaine du Temps pascal


en vient à prendre une importance particulière, soulignée par les
ordonnances impériales qui en font une période chômée.
C’est Théodose II qui réalisa le premier recueil de textes
législatifs, auquel son nom est resté attaché : le Codex Theodosianus.
Les fêtes religieuses, qui ont leur place dans la vie civile de l’empire,

1 Const. Apost., V III, 3 3 ; ibid., p. 5 38 , 540 : « 4 . T ^ v àvàX rj^ tv apyetarocrav 8 tà


x è Tripaç Tïjç x a x à X p ta x è v o lx o v o p ria ç. 5. T yjv 7revT7)xoax'})V àpyetT C û aav 8 tà t Jjv
irapouaCocv t o u à y lo u 7rveô[xaT0ç t ?)v S o p y jO e taa v x o tç m a x e u a à a t v e lç X p t a x à v . »
* Cf. J. M . Hanssens, op. cit., p. 52.
« A Pascha usque ad Pentecosten » 241

y sont plusieurs fois mentionnées. C ’est ainsi qu’il est question de la


Pentecôte à propos des jours où les théâtres et les jeux du cirque sont
interdits :
« ... D om inico, qui septimanae totius prim us est dies, et natali,
atque Epifaniorum Christi, Paschae etiam et quinquagesimae diebus
quam diu caelestis lum en lavacri imitantia novam sancti baptismatis
lucem vestim enta testantu r..., omni theatrorum atque circensium
voluptate per universas urbes earundem populis denegata, totae Christia-
norum ac fidelium m entes dei cultibus occupentur... D at. K al. Febr.
Constan(tino)p(oli), Theod(osio) A . X I et Val(entini)ano Caes. I Coss *. »

C’est au Ier février 425 que correspond la date indiquée. Ce texte


est assez difficile à comprendre, car le mot quinquagesima, qui est
évidemment la transposition latine de tovtkjxocm), peut tout aussi
bien s’appliquer à la Cinquantaine qu’à son dernier dimanche. Pour
trancher la question, il faut, semble-t-il, se rapporter aux autres
prescriptions du même recueil. Ainsi, les ordonnances réunies au titre 8
du livre II et relatives aux jours fériés, comptent parmi ceux-ci la
semaine qui précède la fête de Pâques et celle qui la suit : Sacros
quoque paschae dies, qui septimo vel praecedunt numéro vel sequuntur ";
diebus quindecim paschalibus8,* septem diebus quadragesimae, septem
paschalibus4. Ces textes, qui sont tous antérieurs au règne de
Théodose II, semblent trouver un écho dans le décret de 425. En plus
du dimanche et de la fête de Noël, ce sont, semble-t-il, tous les jours
où les néophytes portent les vêtements blancs, après l’Épiphanie,
Pâques et la Pentecôte, qui y sont désignés. Il s’agirait donc de ce que
nous appelons la semaine in albis. Ce sont ces considérations qui nous
permettent de proposer la traduction suivante :
« L e dim anche, qui est le prem ier jour de toute la semaine, à N oël
et aux jours de l'E piphanie du C hrist, de Pâques et de la Pentecôte,
tant que les vêtem ents qui im itent la lum ière du bain céleste attestent
la nouvelle clarté du saint b ap têm e..., que la population des villes
se détourne des plaisirs du théâtre et des jeux, dans toutes les cités, et
que l ’esprit des chrétiens et des fidèles soit tout entier occupé du culte
de D ieu . »

Nous parlerons plus loin des jours qui suivent la Pentecôte.


Remarquons, pour le moment, que l’on chôme la première des sept

1 Codex Theodosianius, 1. X V , tit. V , De Spectaculis, 5; éd. T h . M ommsen -


P. M eyer , Berlin, 1905, p. 820.
1 Ibid., 1. II, tit. V III, 19 (7 août 389), p. 87-88.
a Ibid., 21 (27 mai 397), p. 88.
4 Ibid., 24 (4 février 400), p. 89.
242 Uémiettement de la cinquantaine

semaines après la Résurrection K Sur ce point* semble-t-il* la vie


civile devait correspondre à une institution liturgique permettant
vraiment aux fidèles d’avoir «l’esprit... tout occupé au culte de
Dieu». Sans nous étendre longuement sur cette question qui a
déjà fait l’objet de diverses études* ces dernières années* nous nous
devons de citer certains documents qui nous semblent essentiels*
au sujet de l’octave pascale.

Celle-ci se trouve attestée à Jérusalem, dès les début du Ve siècle*


dans le Journal de voyage d’Ëgérie :
«... les offices* y lisons-nous, ont lieu régulièrement* pendant les
huit jours après Pâques* comme ils ont lieu partout* au tem ps de Pâques
jusqu’à l ’octave. L a décoration et l ’ornementation sont les mêmes ici
pendant les huit jours après Pâques que pour PÉpiphanie* aussi bien
dans Téglise majeure qu’à l ’Anastasis* à la C roix et à TÉléona, et aussi
à Bethléem et également au Lazarium et partout* pour célébrer les fêtes
de Pâques. O n va le prem ier jour* le dimanche* à Téglise majeure*
c’est-à-dire au M artyrium , et de même le lundi et le m ardi, mais toute­
fois * toujours* après le renvoi du M artyrium* on vient à l ’Anastasis au
chant des hymnes. L e mercredi* on va à TÉléona, le jeudi à l ’Anastasis*
le vendredi à Sion* le samedi devant la C roix, et le dimanche* qui est
l’octave* on va de nouveau à Téglise majeure* c ’est-à-dire au M artyriu m *.
Pendant cette octave de Pâques* tous les jours, après le déjeuner* l ’évêque
avec tout le clergé et tous les néophytes* c ’est-à-dire ceu x qui ont été
baptisés* tous les apotactites, hommes et femmes* et aussi tous ceux
des fidèles qui le veulent m ontent à TÉléona. O n dit des hymnes* on
fait des prières tant à Téglise de TÉléona* dans laquelle se trouve la
grotte où Jésus instruisait ses disciples* qu’à l ’Im bom on, c’est-à-dire
à l ’endroit d ’où le Seigneur monta aux d e u x . E t quand on a dit des
psaumes et fait la prière* on descend de là jusqu’à l ’Anastasis, au chant
des hymnes* à l’heure du lucem aire; on fait cela pendant toute
l ’octave *. »

1 L ’interdiction des jeux du cirque, pendant la semaine de Pâques* ne semble


pas avoir été partout strictement observée* puisque saint Jean Chrysostome se plaint
que des chrétiens désertent ses catéchèses pour « des courses à l’hippodrome et des
spectacles de Satan » (Discours V I, éd. A. W enger* Huit catéchèses baptismales inédites
(SC 50)* 1957* p. 215-216).
2 La journée du premier dimanche après Pâques comporte plusieurs synaxes
et à Sion, le soir, « on lit le passage de l’évangile où, à l’octave de Pâques* le Seigneur
entra dans le lieu où étaient les disciples et reprocha à Thomas d’avoir été incrédule »
(Itinerarium Egeriae, X L , 2, éd. A. F ranceschini-R . W eber (C C Ser. Lat. 175),
1958* p. 84; trad. H. P étré * Êthêrie, Journal de voyage (SC 21), 1948, p. 245).
3 Itinerarium Egeriae, X X X IX , 1-4, op. cit., p. 83 : «... ordine suo fiunt missae
per octo dies paschales* sicut et ubique fit per pascha usque ad octauas. Hic autem
ip$e ornatus est et ipsa compositio et per octo dies paschae* quae et per epiphania,
tam in ecclesia maiore quam ad Anastase aut ad Crucem uel in Eleona* sed
et in Bethleem nec non etiam in Lazariu uel ubique, quia dies paschales sunt. Procedi-
« A Pascha usqtte ad Pentecosten » 243

C’est donc avec une solennité toute particulière que l’octave de


Pâques était célébrée. Et il faut y ajouter les réunions quotidiennes
à l’Anastasis, pour les nouveaux baptisés, qui étaient alors initiés aux
sacrements1. Nous connaissons le contenu de cet enseignement grâce
aux cinq catéchèses mystagogiques (xotTrçxV51? p.o<xTOYti>Yixal) de
Cyrille (ou de Jean) de Jérusalem, prononcées quelques années seule­
ment avant le pèlerinage d’Égérie2. Celle-ci précise que la prédication
était faite en grec par l’évêque lui-même, tandis qu’un prêtre traduisait
en syriaque «pour que tous entendent l’enseignement donné ».
La même difficulté linguistique est évoquée par saint Jean Chry­
sostome qui propose aux citadins d’Antioche l’exemple de « ces gens
venus de la campagne » (obti tîjç x“ Pa?) et qui «parlent une langue
barbare » (pàpfîapov ëxouciv rijv Y ^ ô r r a v ) 8. L ’homélie qui contient cette
exhortation clôture une série d’entretiens adressés aux néophytes :
«Comme dans les mariages charnels, les fêtes nuptiales se prolongent
sept jours durant, ainsi nous aussi nous prolongeons durant le même
nombre de jours les fêtes de ces noces spirituelles, en vous servant
cette table mystique qui abonde de mille bienfaits 4. » Il est probable
que cette initiation des nouveaux baptisés, se déroulant pendant toute
une semaine, ait contribué à donner un relief particulier à l’octave
de Pâques. La prédication de Chrysostome déborde déjà le cadre d’une
mystagogie pour ceux qui viennent de recevoir l’«illumination »; elle
s’adresse aussi aux autres chrétiens, et loin de se borner à la catéchèse
des rites sacramentels, elle contient une foule de conseils sur la vie
spirituelle et sur la morale. Le ton même de la dernière homélie, avec
ses recommandations pressantes de persévérer dans le bien, semble

tur autem ipsa die dominica prima in ecclesia maiore, id est ad Martyrium, et secunda
feria et tertia feria, ubi ita tamen, ut semper missa facta de Martyrio ad Anastase
ueniatur cum ymnis. Quarta feria autem in Eleona proceditur, quinta feria ad Anastase,
sexta feria in Syon, sabbato ante Cruce, dominica autem die, id est octauis, denuo in
ecclesia maiore, id est ad Martyrium. Ipsis autem octo diebus paschalibus cotidie
post prandium episcopus cum omni clero et omnibus infantibus, id est qui baptizati
fuerint, et omnibus, qui aputactitae sunt uiri et feminae, nec non etiam et de plebe
quanti uolunt, in Eleona ascendent. Dicuntur ymni, fiunt orationes tam in ecclesia,
quae in Eleona est, in qua est spelunca, in qua docebat Iesus discipulos, tam etiam
in Imbomon, id est in eo loco, de quo Dominus ascendit in caelis. Et posteaquam
dicti fuerint psalmi et oratio facta fuerit, inde usque ad Anastase cum ymnis descen-
ditur hora lucemae; hoc per totos octo dies fit... » (cf. H. P étré , op. cit., p. 242-243).
Nous avons déjà parlé de cette procession au Mont des Oliviers pour la comparer à celle
du soir de la Pentecôte; cf. supra, p. 165-166.
1 Itinerarium Egeriae, X L V II, op. cit., p. 88-89 (cf. H. P étré , op. cit., p. 261-262).
* C y r i l l e d e Jérusalem , Catéchèses Mystagogiques, P L 33, c. 1065-1128.
8 S. Jean C hrysostomb , Discours V III , op. cit., p. 248-251.
4 Discours V I, 24, ibid., p. 227.
244 Uémiettement de la cinquantaine

considérer que, d’une certaine manière, les fêtes pascales sont déjà
terminées. C’est bien ce que nous retrouvons, au V Ie siècle, chez
Sévère d’Antioche, si du moii-s nous en jugeons par le titre d’une
homélie qui fut vraisemblablement prononcée le mercredi après
l’octave de Pâques que clôture la fête de la «Mémoire des Justes » :
« Hom élie XLIV — Su r la m ém oire des justes d ’autrefois (H-vi)(ri)
jtàvTtùv w v Sixaicov), qui se célèbre chez nous après la semaine de fête
(l’octave) de la résurrection adorable du D ieu grand et notre Seigneur
Jésus-Christ \ »

Quant à saint Augustin, sa prédication manifeste bien que la


véritable solennité se termine avec le premier dimanche. Durant
toute la semaine de Pâques, l’évêque d’Hippone faisait lire le récit de la
résurrection dans les divers textes évangéliquesa. Il avait le souci de
réserver un enseignement particulier aux néophytes, dans ses homélies
ad infantes, mais nous avons aussi gardé les sermons qu’il adressait
au peuple. Les paroles qu’il prononce in die dominico octavarum
Paschae disent explicitement que «les jours de fête sont terminés».
Le pasteur sait bien que, pour bon nombre de ses fidèles, la célébration
spirituelle se termine avec la période qui est chômée selon la législation
de l’empire, et il est obligé de constater que l’église va se vider, peut-
être pour tout le reste de l’année. Comme les prêtres d’aujourd’hui,
on le sent angoissé par la présence, dans son troupeau, de ceux pour qui
la célébration pascale est le tout de la vie chrétienne; avec insistance,
il leur rappelle que l’essentiel est de continuer à vivre dans la charité :
Misericordiam,... misericordiam operamini3. Ils seront moins nombreux,
ceux qui continueront à chanter avec leur évêque l’alleluia de la
résurrection jusqu’au jour de la Pentecôte *.

1 S évère d ’A ntioche , Hom., X L IV . Cf. M . B rière , Introduction générale


aux homélies de Sévère d’Antioche, dans PO, X X IX , i , p. 54; cf. A. B aum stark , •
Das Kirchenjahr in Antiochien zwischen 512 und 518, dans Rômische Quartalschrift
für christliche Altertumskunde, t. IX , 1897, p. 63-64.
_2 Sermo 232, In diebus paschalibus I I I , 1; P L 38, c. 1107-1108 : « Resurrectio
Domini nostri Jesu Christi et hodie recitata est; sed de altero libro évangelii, qui est
secundum Lucam. Prim enim lecta est secundum Mattaeum, hesterno autem die
secundum Marcum, hodie secundum Lucam : sic habet ordo Évangelistarum. Sicut
enim passio ipsius ab omnibus Evangelistis conscripta est; sic dies isti septem vel
octo dant spatium, ut secundum omnes Evangelistas resurrectio Domini recitetur... »
5 Sermo 259, In die dominico octavarum Paschae ; P L 38, c. 1199,1201 : « 4 ... .M i­
sericordiam, fratres mei, omnes qui ituri estis ad domos vestras, et ex hoc vix non
videbimus, nisi per aliquam solemnitatem, misericordiam operamini... 6. Peracti
sùnt dies feriati, succèdent jam illi conventionum, exactionum, litigiorum : videte
quomodo in his vivatis fratres mei. D e vacatione dierum istorum mansuetudinem'
debetis concipere, non jurgiorum consilia meditari. »
* Si Augustin affirme que la fête se termine le dimanche après Pâques, il dit
cependant que les jours suivants sont des jours de fête : Sermo 228, In die Paschae V ;
« A Pascha usque ad Pentecosten » 245

A Rome, le sacramentaire gélasien attribue un formulaire propre


à chaque jour tocius aïbae et le premier dimanche est désigné par
l’expression Octabas paschae die dominico1. Le grégorien ajoute la
mention des églises stationnales : feria I I ad sanctum Petrum, I I I ad
sanctum Paülum, IV ad sanctum Laurentiumforis murum, V ad Apostolos,
V I ad sanctam Mariam ad Martyres, sabbato ad sanctum Joannema.
Cette première semaine de la Cinquantaine semble avoir progressive­
ment ravi, en quelque sorte, à l’ensemble du Temps pascal, son
caractère de prolongement de la fête. Le Cornes de Wiirzburg8compte
les dimanches à partir de «l’octave de Pâques »et les titres du sacramen­
taire gélasien emploient même les termes de post clausumpaschae. Toute­
fois, si l’on regarde les formulaires eux-mêmes — O. Casel l’a
souligné, — c’est en vain qu’on chercherait dans le Gélasien ces allusions
à une clôture des festa paschalia dont témoigne le Grégorien au samedi
après Pâques ou au dimanche post albas. Mais les textes les plus
anciens ne remontent pas à une époque très éloignée, car l’octave est
sans doute plus récente à Rome qu’en Afrique; il semble qu’elle
n’existait pas encore au temps de saint Léon. Elle apparut cependant
avant le pontificat de saint Grégoire, puisque celui-ci paraît avoir
réorganisé le lectionnaire de cette semaine, qui était constitué avant
lu i4.
Quant à la liturgie ambrosienne, si l’on ne peut guère préciser
la date qui a vu apparaître cette institution, il est possible de proposer
une hypothèse sur son organisation primitive, en comparant entre
elles et avec le Missel ambrosien actuel les péricopes indiquées par
les Codices dont nous avons déjà parlé *.

P L 38, c. i i o i : « Dies istos, quibus post passionem Domini nostri Deo cantamus
alléluia, festos habemus in laetitia usque ad Pentecosten, quando missus est de caelo
promissus Spiritus Sanctus ».
1 Liber sacramentorum Romanae ecclesiae ordinis anni circuli, éd. L . C . M ohlberg ,
Rome, Herder, i960 (Rerum eccl..., IV); P L 74, c. 1055-1244. L e sacramentaire
gélasien (Vat. Regin. Lat. 316) est celui d’un titre presbytéral au milieu du v n e siècle.
Semaine de Pâques : X L V II-L III, éd. M ohlberg , p. 77-81.
1 Sacramentarium gregorianum, éd. H. L ietzm an n , Münster-in-Westf.» 1921.
C ’est le sacramentaire que le pape Hadrien I er fit parvenir à Charlemagne. Semaine
de Pâques : n. 89-95, p. 56-60, La liste des églises stationnales ne peut évidemment
pas être antérieure au vu® siècle, puisque c’est alors que l’empereur Phocas (602-610)
donna le Panthéon au pape Boniface IV, pour en faire l’église de sancta Maria ad
Martyres.
* G. M orin , Le plus ancien Cornes ou lectionnaire de l'Église romaine, dans
RB 27, 1910, p. 46-72. L e Cornes de Wiirzburg contient une liste d’épîtres que
l’on date des années 525-530.
* Cf. A. C havasse, Les plus anciens types du lectionnaire et de Vantiphonaire
romains de la messe, dans RB 62, 1952, p. 73-75.
* Cf. supra, p. 103, n.13.
246 Uérmettement de la cinquantaine

M issel C . Forojulien. C . Rehdiger.


Am brosien R B 20 (1903) R B 3 0 (19 13 )

Feria 2 L e., 24, 1-12 J n ., 20, 1 J n ., 20, 1


— 3 M t., 28* 8-15 L e., 2 4 ,1 3 L e., 24, 13
— 4 L e., 2 4 ,13 -3 5 L e., 24^ 1
— 5 M t., 28* 16-20 L e., 24^ 1 J n ., 2 1, 1
— 6 M t., 1 6 ,1 - 7 L e., 24, 36 L e., 24, 36
Sabbat. J n ., 2i* 1-14 1 M e., 16, 9 M e., 16, 9

De la comparaison de ces diverses listes nous pouvons conclure,


semble-t-il, que la première semaine de la Cinquantaine comprenait,
à l’origine, trois synaxes, avec une lectio continua de tout le chapitre 24
de saint Luc. Nous retrouvons en effet l’indication de ces trois péricopes
(1-12; 13-35; 36-53) — avec un ordre différent, il est vrai — dans les
ordonnances d’Aquilée. Cette organisation semble antérieure à l’intro­
duction de l’Ascension, car c’est l’attribution à cette fête de Luc 24,
36-53 qui a sans doute provoqué à Milan l’abandon de l’usage primitif.
Les Codices Forojuliensis et Rehdigeranus qui indiquent, pour le
quarantième jour, Luc 24,44 semblent avoir divisé en deux la dernière
des trois sections pour en faire lire une partie lors de la commémoraison
de la montée du Christ au ciel. Le Missel Ambrosien a tout simplement
rapporté à cette solennité la péricope complète Luc 24, 36-53. Notons
que, lorsque toute l’octave s’est organisée à Milan, on y trouve deux
réunions chaque jour : la Missa pro baptizatis in ecclesia hyemali et
la Missa de octava in omni ecclesia, comme l’indiquent encore les
livres actuels.
Pour la Gaule et l’Espagne, les documents qui nous sont parvenus
témoignent d’une octave de Pâques; mais ils sont tous relativement
récents et il n’est guère possible d’en tirer des conclusions sur l’origine
de cette institution. Là où l’on rencontre une lectio continua, par
exemple, pour YApocalypse et les Actes des Apôtres, dans le Liber
Commicus, son ordonnance semble antérieure à l’organisation de la
semaine pascale, puisque les lectures se suivent depuis la feria
secunda paschae jusqu’à la fin de la Cinquantaine. Notons que, dans
le Lectionnaire de Luxeuil, le dimanche post albas est désigné sous
le nom de clausum paschae.
Si rapide que soit notre enquête, il en ressort clairement que,
dans toutes les Églises du monde chrétien, la première des sept semaines
de l’ancienne «Pentecôte »tend a prendre un relief particulier, souligné
par la législation impériale des jours fériés. Peut-être les réunions
quotidiennes qu’exigeait l’initiation aux mystères des nouveaux baptisés
« A Pascha usque ad Pentecosten » 247

ont-elles joué un rôle dans cette évolution. En tout cas, l’octave


solennelle de la Résurrection a pris souvent une importance telle
qu’elle est devenue, dans l’esprit des fidèles, le véritable prolongement
de la fête, au détriment de la Cinquantaine.

2. — LA REPRISE DU JEÛNE
DÈS LE QUARANTIÈME JOUR APRÈS PÂQUES

En mentionnant le retour à la pénitence, le lendemain de la


Pentecôte, juxta canones, Isidore de Séville ajoutait :
« L a plupart accomplissent ce jeûne après l ’Ascension, en se récla­
m ant de l ’autorité de l’évangile, car ils interprètent de manière historique
la parole du Seigneur : les fils de l’époux peuvent-ils être dans le deuil
tant que l ’époux est avec eu x? D es jours viendront où l’époux leur sera
enlevé et alors ils jeûneront. Ils disent en effet que, pendant les quarante
jours qui suivent la résurrection du Seigneur, celui-ci étant resté avec
ses disciples, d’après l’Écriture, il ne faut ni jeûner ni être dans le deuil,
car on v it alors dans la joie. M ais quand ce tem ps est révolu et que le
C hrist montant aux d eu x nous a retiré sa présence corporelle, le jeûne
est tout indiqué pour que nous m éritions par l ’hum ilité du cœur et
l ’abstinence de la chair de recevoir du ciel l’E sprit-Saint promis *. »

En fondant la discipline primitive de la Cinquantaine sur la


parabole des «Amis de l’Époux », la tradition s’exposait à la difficulté
que Cassien soulevait déjà et que devait renforcer l’institution d’une
fête de l’Ascension du Seigneur au quarantième jour. Il semble
cependant que l’on ait longtemps répugné à en tirer les conséquences
pratiques et l’on trouve encore après plusieurs siècles des allusions
à l’absence de jeûne pendant le Temps pascal. Saint Jérôme présentait
l’usage opposé comme celui de certaines sectes hérétiques et Isidore,
tout en reconnaissant qu’il s’est largement répandu, le considère
encore comme contraire aux «canons ». Aussi, sommes-nous extrême­
ment surpris par les indications que nous recueillons sous la plume
de Filastre de Brescia :

1 I sidore de S éville , De ecclesiasticis officiis, X X X V III, 1-2, P L 83, c. 773 :


« Hoc jejunium a plerisque ex auctoritate evangelii post Domini ascensionem comple-
tur, testimonium illud dominicum historialiter accipientibus, ubi dicit : Nunquid
possunt filii sponsi lugere quandiu cum illis est sponsus? Veniet autem dies cum
auferetur sponsus ab eis, et tune jejunabunt. Dicunt enim, post resurrectionem
Domini, quadraginta illis diebus quibus cum discipulis postea legitur conversatus,
non oportere jejunare, nec lugere, quia in laetitia sumus. Postea vero quam tempus
illud expletur quo Christus, advolans ad coelos, praesentia corporali recessit, indicium
jejunium est, ut per cordis humilitatem et abstinentiam carnis mereamur e coelis
promissum accipere Spiritum sanctum. »
248 Uémiettement de la cinquantaine

« A u cours de l’année, quatre jeûnes sont célébrés dans l ’Église :


premièrement à N oël, deuxièm ement à Pâques, troisièm em ent à l ’A scen ­
sion, quatrièmement à la Pentecôte. E n effet, il faut jeûner à la nativité
de notre sauveur et seigneur, ainsi q u ’à la quarantaine pascale. I l en
est de même à l ’Ascension, le quarantième jour après Pâques et les
dix jours qui suivent jusqu’à la Pentecôte, ou après : c ’est ce que firent
les saints apôtres après l ’ascension en persévérant dans le jeûne et la
prière, selon ce que dit l ’Écriture : ils ont m érité de recevoir pour la
pentecôte la plénitude de l’E sprit divin et la perfection de son pouvoir,
de sorte que, lorsque l ’Esprit divin se fu t épandu sur eux, désormais
pourvus des armes célestes, ils virent s’écarter tous les doutes qui les
retenaient auparavant et ils se m irent à faire tous les jours de nouveaux
progrès pour devenir des prédicateurs ignorant la défaite et des martyrs
glorieux du Seigneur lui-m êm e l. »

Le quatrième jeûne se prolongerait donc pendant les dix jours


précédant la Pentecôte. Sans doute l’auteur ajoute-t-il aut posteay
laissatr entendre que ce temps d’ascèse pouvait être rapporté à la
semaine suivante, mais l’allusion aux apôtres se préparant dans le
cénacle à recevoir l’Esprit indique bien que sa vraie place serait
à l’intérieur de la 7rcvTY)xoaTY). Mais est-ce vraiment possible? Comment
ne serions-nous pas tentés de mettre en doute un témoignage qui
paraît aussi invraisemblable à la fin du IVe siècle, dans l’Italie du Nord?
Et le texte nous réserve d’autres surprises : la règle traditionnelle
souffrirait une violation plus grave encore, puisque le troisième jeûne,
différent de celui dont nous venons de parler, constituerait une sorte
de vigile de l’Ascension2. En effet, on ne peut pas admettre qu’il ait été
observé le jour même de la fête et il faut sans doute prendre au sens
large les expressions : in natale, in ascensione, etc... Nous aurions là,
semble-t-il, bien des raisons de refuser l’authenticité de ce passage,
si l’autorité des éditions modernes ne nous empêchait de tirer une
pareille conclusion. Il nous reste permis d’exprimer notre étonnement.
Lorsque, à la même époque ou à peine quelques années auparavant,

1 F ilastre de B rescia, Diversarunt Hereseon Liber, C L IX (121), op. cit., p. 312 :


« ... Nam per annum quattuor ieiunia in ecclesia celebrantur, in natale primum,
deincte in pascha, tertio in ascensione, quarto in pentecosten. Nam in natale saluatoris
domini ieiunandum est, deinde in pascha quadragensimae aeque, in ascensione itidem
in caelum post pascham die quadragensimo, inde usque ad pentecosten diebus decem
aut postea : quod fecerunt beati apostoli post ascensionem ieiuniis et orationibus
insistentes, ut scriptum est quod meruerint pro pentecosten plenitudinem diuini
spiritus et perfectionem consequi potestatis, ut, inrigatione diuini spiritus afïluente,
iam armis instructi caelestibus, omni dubietate seposita, in qua erant antea, post
autem doctores inuicti et gloriosi martyres ipsius domini fieri cottidie properabant... »
2 II ne s’agit évidemment pas d’une vigile au sens où nous entendons ce mot
lorsque nous parlons de la vigile de l’Ascension. Celle-ci est d’institution beaucoup
plus récente et nous n’en trouvons aucune mention dans les anciens livres liturgiques
romains.
« A Pascha usque ad Pentecosten » 249

saint Ambroise affirmait qu’en ces jours-Jà l’Église ignore la pénitence,


il ne semblait pas se douter qu’à quelques milles seulement de sa ville
épiscopale elle ne l’ignorait pas du tout ou tout au moins elle était
sur le point de ne plus l’ignorer. Cette grande différence dans la
discipline des deux communautés nous surprend d’autant plus que
l’évêque de Brescia, nous le savons, connaissait bien Milan et fréquentait
cette cité \ Mais, pour étrange que cela paraisse, les textes ne nous
laissent aucun doute et nous sommes obligés de constater que chaque
Église locale avait ses propres lois.
Ce qui demeure pour nous une source de difficulté tient à la date
des écrits de Filastre, car il faut bien avouer que la pratique
dont il témoigne est dans la ligne de l’évolution que va subir
la Cinquantaine; l’institution des Rogations en Gaule, un siècle plus
tard, est là pour le confirmer.

3. — LES « LITANIAE »

L ’institution des Rogations a sans doute porté atteinte à la


conception primitive de la «Pentecôte» d’une manière bien plus
grave et plus irrémédiable que la célébration d’un jeûne après le
quarantième jour. Celle-ci en effet manifestait une divergence sur
la durée du Temps pascal, non sur ses caractéristiques essentielles.
On pouvait estimer que, le départ de l’époux ayant eu lieu au moment
de l’Ascension, la recommandation de Jésus ne s’appliquait pas
au-delà de cette date. La solennité durait plus ou moins longtemps,
mais elle demeurait l’expression de la joie pascale. Il n’en est plus de
même lorsque apparaissent les «Litanies» qui semblent purement
ignorer la période de fête ou n’en tenir aucun compte. On ne peut
manquer d’être surpris qu’une telle innovation ait pu venir à l’esprit
de pasteurs et de fidèles, avant même la fin du Ve siècle. C’est en effet
aux alentours des années 470-475 que l’évêque de Vienne Mamert
institua les Rogations, supplication solennelle pour écarter les calamités
que l’on redoutait alors. Saint Avit, son second successeur, nous
renseigne lui-même sur ce point :
%
« M o n prédécesseur et père spirituel depuis m on baptêm e, l ’évêque
M a m ert,... conçut lui-m êm e le projet des Rogations, dans la sainte nuit
de Pâques, et c’ est alors qu’il fixa en secret, devant D ieu , tout ce par

1 Filastre exerça son activité à Milan contre l’évêque arien Auxence, prédé­
cesseur d*Ambroise (cf. G audentius , X X I, De Filastrio praedecessore, éd. A. G lueck
(C S E L 68), 1936, p. 186) et Augustin le rencontra à Milan chez saint Ambroise
(cf. A ugustin , Epist. 222,2, éd. A. G oldbacher (C SE L 57), 1911, p. 446).
250 Uémieîtement de la cinquantaine

quoi les hom mes, aujourd’hui, exprim ent leu r supplication dans des
psaumes et des prières... O n choisit com m e date le présent triduum ,
entre la fête de l ’A scension sainte et le dim anche, de sorte que ces
solennités l ’entourent com m e d ’un vêtem ent qui lui convient ém inem­
m en t... D ans les années qui suivirent, certaines Églises des Gaules
imitèrent une chose aussi exem plaire, sans toutefois que cette célébration
se fasse partout les mêmes joins que ceux qui avaient été fixés chez
n ous... Cependant, la concorde entre évêques augm entant avec l ’amour
pour les Rogations, on en vin t à observer universellem ent la m ême
date, c ’est-à-dire les jours où nous sommes x. »

Il semble que Mamert ait fixé ces cérémonies aux trois jours qui
suivent le cinquième dimanche après Pâques, malgré l’expression peu
claire inter Ascensionis sacrae cultum diemque dominictim (il n’y aurait
d’ailleurs que deux jours entre l’Ascension et le dimanche). Il faut
sans doute voir une certaine exagération dans l’affirmation d’un
accord unanime à l’époque de saint Avit; le concile d’Orléans
de 511 doit en effet rappeler les jours des Rogations et en étendre la
pratique à toutes les Églises des Gaules :
« Toutes les Églises doivent célébrer les Rogations, c ’est-à-dire les
Litanies, avant l ’Ascension du C hrist, de telle sorte que le jeûne de ces
trois jours se term ine à la fête de l ’Ascension du Seigneur. Pendant
ces trois jours, tous les esclaves et toutes les servantes doivent être
dispensés de tout travail, afin que tout le peuple puisse se réunir. Pendant
ces trois jours, que tous jeûnent et prennent la nourriture du carêm e a. »

Nous pouvons penser cependant que l’exemple de Vienne avait


été imité. Nous avons une homélie de Fauste de Riez in Litaniis et une
autre du même auteur intitulée De poenitentia Ninivitarum, qui fut

1 A v it de V ienne , Homilia in Rogationibus, éd. R. P eiper , M G H , Auct. Ant.


V I, 2, p. 108-109 : «Praedecessor namque meus et spiritualis mihi a baptismo parer,
Mamertus sacerdos ...nocte sancto Paschae concepit animo rogationes : atque ibi
cum deo tacitus definivit quidquid hodie psalmis ac precibus mundus inclamat...
Eligitur tempori triduum praesens qui inter Ascensionis sacrae cultum diemque
dominicum quasi quodam opportunitatis propriae limbo circum positis solemnitatibus
merginaretur... Sequutae sunt succiduo tempore quaedam ecclesiae Galliarum rem
tam probabilis exempli, sic tamen quod hoc ipsum non apud omnes iisdem diebus
quibus penes nos institutum fuerat celebraretur... Tamen cum dilectione Rogationum,
etiam sacerdotum crescente concordia, ad unum tempus id est ad praesentes dies,
universalis observantiae cura concessit. » L e même témoignage est fourni par S idoine
A pollin aire , Epistolarum lib. V , 14; P L 58, c. 544 et par G régoire de T ours,
Historia Francorum, 1. II, c. 34, éd. B. K rusch -W . L evison , M G H , Scr. rer. merov.
a, 1, 1951, p. 83.
2 Concile d'Orléans, can. 27, éd. C. DE C le r c q , Concilia Galliae, II (C C , ser.
lat. C X L V III A) 1963, p. n - 1 2 (M an si, V III, p. 8) : « Rogationes, id est laetanias,
ante ascensionem Domini ab omnibus ecclesiis placuit celebrari, ita ut praemissum
triduanum ieiunium in Dominicae Ascensionis festivitate solvatur; per quod triduum
servi et ancellae ab omni opere relaxentur, quo magis plebs universa convcniat. Quo
triduo omnis abstineant et quadraginsimalibus cibis utantur. »
«A Pascha usque ad Pentecosten » 251

peut-être prononcée à la même occasion1. Saint Avit ne cache pas,


d’autre part, qu’il y ait eu des hésitations sur la date choisie et l’on peut
penser qu’elles pouvaient venir parfois de la considération de la
Cinquantaine2.
Peut-être faut-il expliquer ainsi que les livres ambrosiens8
placent les Litanies aux lundi, mardi et mercredi qui suivent le
sixième dimanche après Pâques, considérant que l’interdiction de la
pénitence ne s’impose plus depuis l’Ascension. Mais cela n’empêche
pas saint Ariald, au XIe siècle, de condamner sévèrement triduanum
illud ieiunium, quod inter cunctos dies paschales, contra antiquorum dicta
sanctorum, noviter est peragi usitatum 4. « Je vous vois, dit-il, pendant
ces jours-là, faire de si nombreuses et de si rudes pénitences, je vous
vois pieds nus, vêtus de cilices, jeûnant au pain et à l’eau, avec une telle
rigueur que vous n’en faites jamais autant, les jours où le jeûne est
prescrit8. » Cette dernière remarque, aussi bien que le noviter de la
citation précédente, manifeste explicitement qu’il s’agit d’une innova­
tion récente.
Cependant, cela semble difficilement conciliable avec le
témoignage des livres liturgiques plus anciens. Un évangéliaire conservé
à la Bibliothèque ambrosienne de Milan8 paraît faire remonter les
Rogations au VIIe ou au moins au VIIIe siècle. On y trouve la mention ;
In Laetanias prima die; in Laetanias die secundo; in Laetania tertia.
La lecture du troisième jour, conformément à l’usage actuel, est tirée
de saint Matthieu : « J’ai pitié de cette foule, car voilà déjà trois jours
qu’ils restent auprès de moi et ils n’ont pas de quoi manger... » (Matt.,
XV, 32). C’est à la même époque que remonte le Capitulaire

1 E usèbe le G a llica n , Homïlia in Litaniis, dans Maxima Bïbîiotheca Patrum,


t. V I, Lyon, 1677, p. 645-646; De Poenitentia Ninivitarum, ibid., p. 646. Pour
l’attribution à Fauste, cf. supra, p. 216-217.
4 Notons que le concile de Tours de 567, rappelant l’absence de jeûne pendant
le Temps pascal, excepte explicitement les jours des rogations. Cf. supra, p. 111, n. 3.
3 Pour ce qui concerne les Litanies à Milan, cf. P. B orella , Le Litanie triduane
ambrosiane, dans Ambrosius, 1945, p. 40-50.
4 Beato A ndréa , Vita et passio s. martyris Arialdi, dans Acta Sanctorum, t. 27
(juin 7) 27 juin, p. 263 et P L 143, c. 1465.
3 C . P ellegrini , I santi Arialdo ed Erembardo, M ilano, 1897, p. 302.
• L e Mss. C 39 Inf. de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan contient le
texte des quatre évangiles remontant à la première moitié du VIe siècle, et des notes
marginales qui semblent dater des Vlle-Viii° siècles indiquent l’attribution liturgique
de nombreux textes. On ne peut dire avec précision de quelle Église provient ce
Codex, mais il est certainement de type milanais. Cf. G . M orin , Un système inédit
de lectures liturgiques en usage au V I I e- V I I I e siècle dans une Église inconnue de la
Haute Italie, dans RB 20, 1903, p. 375-388 (éd. du Capitulaire aux p. 376-380).
Notons que ce Codex comporte d’autres mentions de litanies, outre les trois indiquées.
252 Uêmiettement de la cinquantaine

de saint Paul \ qui place, entre l’Ascension et la Pentecôte, la rubrique


In Laetania avec l’indication d’une seule péricope : I I Cor., VII, 4.
De même les notes marginales du VIe ou VIIe siècle, dans le Codex
Forojuliensis d’Aquüée donnent trois lectures avec la mention : In
triduanas2.
Sans doute aucun de ces documents n’est-il proprement originaire
de Milan, mais il semble difficile d’admettre que cette ville n’ait connu
qu’au XIe siècle ce qui est attesté dès le VIIe, par exemple dans la région
d’Aquilée; nous avons en effet déjà souligné la grande parenté de la
liturgie de ces deux Églises et la pratique dont témoignent les documents
que nous venons de citer paraît elle-même très proche des usages
ambrosiens.
Comment donc expliquer qu’Ariald allègue le caractère récent
de l’institution qu’il condamne? Mgr Borella semble considérer que
ses réticences ne concernaient que le jeûne, qui serait venu s’ajouter
à une célébration plus ancienne, constituant cette détestable nouveauté.
Mais peut-on séparer deux choses qui semblent si intimement unies,
les pratiques d’ascèse étant un élément essentiel du triduum? Peut-être
faut-il alors recourir à l’hypothèse du même auteur — bien qu’elle
repose sur des bases assez fragiles — selon laquelle les Litanies,
tombées en désuétude lorsque, en 569, l’archevêque de Milan s’est
exilé à Gênes, auraient été restaurées à l’époque carolingienne. Quoi
qu’il en soit, il est très probable que c’est la pratique gauloise qui a
donné naissance, dans l’Italie du Nord, au triduum pénitentiel qui fut
cependant renvoyé après la fête de l’Ascension.
Il n’en est pas de même, semble-t-il, dans la péninsule ibérique.
Ce qui nous le fait penser, ce n’est pas la date des documents dont
nous disposons, car aucun n’est antérieur au VIe siècle, mais bien la
conception de la célébration dont ils témoignent. Même s’il était établi
que c’est l’exemple de Mamert de Vienne qui a influencé les Églises
d’Espagne, les transformations subies par les Rogations au-delà des
Pyrénées nous rendraient celles-ci méconnaissables. Nous rencontrons
en effet dans l’année plusieurs triduums pénitentiels et aucun ne se
situe à l’intérieur de la Cinquantaine. Le concile de Girone de 517
en mentionne deux : l’un est pratiqué du jeudi au samedi après la

1 Capitulare sancti Pauli, Mss. Vat. Reg. 9, éd. A . D old , Texte und Arbeiten,
I, 35, Beuron, 1944, p. 16. On peut s’étonner qu’il n’y ait qu’une seule péricope pour
les Litanies; peut-être faut-il l’expliquer par le fait que les autres ne seraient pas tirées
de saint Paul. Cf. P. B orella , art. cit., p. 42.
* Le Codex Forojuliensis se présente sous la même forme que le Mss. C 39 Inf.
de l’Ambrosienne, et ses indications remontent sans doute aux v ie-vii° siècles; il pro­
vient d’une Église de la province d’Aquilée. Cf. D . de B ru yne , Les notes liturgiques
du Codex Forojuliensis, dans RB 30,1913, p. 298-318 (éd. du Capitulare passim).
« A Pascha usque ad Pentecosten » 253

Pentecôte, l’autre, les «secondes Litanies », aux calendes de novembre K


Sous le même nom de «Litanies », le concile de Braga de 572 prescrit
une procession, au début du carême2. Au vu® siècle, Isidore de Séville
nous donne une liste plus complète des jeûnes annuels : quatre, nous
dit-il, sont fondés sur l’Écriture : celui de quarante jours qui précède
Pâques, celui qui suit la Pentecôte, celui de septembre, correspondant
à l’institution juive du jeûne du septième mois, et celui des calendes de
novembre, fondé sur Jer., XXXVI. Mais il y en a d’autres, qui ne sont
pas bibliques : celui des calendes de janvier, propter errorem gentilitatis
qu’Isidore donne comme institué par les Saints Pères in universo mundo,
per omnes ecclesias, et celui des Ninivites. Mais, en dehors de ces
prescriptions, officielles, précise-t-il, il y a des pratiques privées et
l’usage des diverses Églises est très varié sur les points secondaires 2.
Le De ecclesiasticis qfficiis semble donc ignorer l’usage gaulois
d’un triduum de pénitence avant le quarantième jour. Notons cependant
les remarques qui accompagnent la mention du jeûne de la Pentecôte :
certains l’accomplissent après l’Ascension du Seigneur, à cause des
paroles de l’Évangile sur les «Amis de l’Époux ». Peut-être cela a-t-il
amené à fixer à cette période l’usage qui se trouve consacré, sous le
nom d’Officitim de letanias apostolicas, dans VAntiphonaire de Leôn
et dans le Ms. de Silos', la célébration s’étend du mercredi au vendredi
après l’Ascension et se joint au samedi veille de la Pentecôte \ Mais les
mêmes livres connaissent aussi des jeûnes semblables à d’autres
moments de l’aimée; les Litanies espagnoles se présentent donc
comme des solennités pénitentielles un peu analogues aux Quatre-
Temps romains.
1 Concilium Gerundense, éd. H. T . B runs , Canones... selecti, t. 2 ,Berlin, 1839:
p. 18-19. Can. 2. « U t litaniae post pentecosten a quinta feria usque in sabbatum
celebrentur. D e litaniis, ut expleta solemnitate pentecostes, sequens septimana a
quinta feria usque in sabbatum per hoc triduum abstinentia celebretur. » Can. 3.
« D e secundis litaniis faciendis kalendis novembribus. Item secundae litaniae faciendae
kalendis novembribus, ea tamen conditione servata, ut si iisdem diebus dominica
intercesserit, in alia hebdomada secundum prioris abstinentiae observantiam a quinta
feria incipiantur et in sabbato vespere.missa facta finiantur : quibus tamen diebus
a carnalibus et vino decrevimus abstinendum. »
2 Concilium Bracarense II, ibid., p. 4I_42 • Les fêtes doivent être annoncées
après l’évangile de la messe de Noël « ... ut introitum quadragesimae nullus ignoret;
in cujus principio convenientes in unam vicinae ecclesiae per triduum cum psalmis
per sanctorum basilicas ambulantes celebrent litanias... »
3 I sidore de S éville , De ecclesiasticis officiis, I, 37-44, P L 83, c. 771-778.
Il faut ajouter aux indications d’Isidore la prescription « ut a die iduum decembrium
litaniae triduo annua successione peragantur » (Ve Concile de Tolède (636), can. 15
B runs , op. cit., t. I, p. 246) et l’usage de Litanies mensuelles (X V IIe Concile de
Tolède (694), can. 6; ibid., p. 388).
4 Antifonario de la catedral de Leôn, éd. L . B rou et J. V ives, Barcelona-Madrid
(Monumenta Hispaniae sacra, Sériés liturgica, V, 1), 1959, p. 337-345; Ms. de Silos
(Br. Mus. 30.846), éd. M . F érotin , Liber Mozarabicus Sacramentorum, Paris, Didot,
1912, c. 862.
254 L ’émiettement de la cinquantaine

Malgré ce caractère très particulier, elles gardent, quelle que soit


leur origine, de profondes ressemblances avec la coutume gauloise ou
milanaise. Partout, l’institution apparaît sous la forme de triduums
de jeûne et de pénitence; les synaxes semblent être l’occasion d’une
lecture prolongée de la Sainte Écriture, mais la procession, là où elle
existe, ne paraît pas en constituer un élément essentiel. Le lien qui les
unit à une date déterminée est assez secondaire et l’on a même souvent
répugné à suivre l’exemple de l’Église de Vienne, à cause de la joie
inhérente au temps où l’Époux est avec ses amis. Rome, qui s’est
toujours montrée réticente aux initiatives étrangères, avait là une
raison supplémentaire de ne pas adopter la nouvelle célébration.
Ce n’est qu’à l’époque de Léon III (795-816) que la ville éternelle
' ouvrit ses portes à l’innovation de saint Mamert. Quant aux chrétientés
d’Orient, elles l’ont toujours ignorée.
Le nom de Rogationes, que l’on trouve déjà sous la plume de
saint Avit, a été, semble-t-il, propre à la Gaule. On parle, plus univer­
sellement, de Litaniae. Et, lorsque les livres grégoriens pénétrèrent dans
les régions transalpines, le terme de Litaniae minores s’imposa, par
opposition à celui de Litaniae majores désignant la pratique romaine du
25 avril, connue depuis la fin du VIe siècle. Bien que ce dernier usage ne
soit pas nécessairement attaché à l’un des cinquante jours après Pâques,
c’est à cette période qu’il tombe généralement, mais il ne pose pas les
mêmes problèmes que les Rogations, pour la célébration du laetissimum
spatium, puisqu’il ne comporte qu’une procession, sans qu’un jeûne
y soit attaché.

4. — L’ OCTAVE DE LA PENTECÔTE

Il est d’ailleurs difficile d’employer encore les expressions dont se


servait l’ancienne tradition à propos de la Cinquantaine, car elles
deviennent toutes anachroniques. Le temps pascal se trouve désormais
tellement morcelé, voire entamé par des jeûnes, qu’il ne reste plus
grand-chose de son unité primitive. Après l’initiative de Mamert de
Vienne, il ne manque plus, pour consommer la rupture avec le passé,
qu’à instituer une octave de la Pentecôte, qui prolongera la fête, ou
plutôt la dissoudra, dans la mesure où s’estomperont ses limites :
les pratiques pénitentielles ne pourront plus reprendre dès le lendemain
du cinquantième jour, et la Mi-Pentecôte, là où elle subsistera, ne
marquera plus vraiment le milieu d’un temps à nul autre pareil.
Les Constitutions apostoliques avaient déjà mentionné une
continuation de la Ttev-nqxoffTïj au-delà du dimanche qui, à l’origine, en
constituait la clôture : «Après avoir célébré la Pentecôte, fêtez une
« A Pascha usque ad Pentecosten * 255

semaine, puis jeûnez une semaine K » C’est ce que nous retrouvons


sans doute dans les coutumes d’Antioche, au VIe siècle, puisque le
«jeûne des Apôtres » ne semble commencer que huit jours après la
commémoraison de la venue du Saint-Esprit. En tout cas, le vendredi
après cette fête était solennisé, puisque deux homélies de Sévère ont
été prononcées ce jour-là, en 514 et 516, si du moins on peut en juger
par les titres de la collection de Jacques d’Édesse :
«H om élie X L V I I I — S u r la Pentecôte (18 mai). E t elle fu t
prononcée dans la sem aine suivante (l'octave), le vendredi, lorsque le
jeûne (des Apôtres) était annoncé auparavant selon l ’habitude.
H om élie X C I I — Su r la neuvièm e heure du vendredi qui (est)
après la Pentecôte (èni v)jv üpav 1 % jrpoaEuxîjç T7)v èvvànjv) *. »

Cela explique, sans doute, que la cérémonie de la génuflexion


n’apparaisse plus, chez le docteur monophysite, comme une reprise de
la pénitence.
A Rome, nous savons que l’octave de la Pentecôte n’existait pas
au temps de saint Léon, puisque ce pape annonce le retour aux pratiques
ascétiques dès la fin de la Cinquantaine. Le jeûne de cette semaine
commencera sous le pontificat de Gélase à être nommé — assez
improprement d’ailleurs — ieiunium mensis quarti *. Mais, au cours
du V IIe siècle, les exercices pénitentiels seront séparés des jours
qui suivent la commémoraison de la venue de l’Esprit, et le dimanche
suivant ne tardera pas à être considéré comme dies octava *. Ce n’est
qu’au XIe siècle, sous le pontificat de Grégoire VII, que l’on reviendra

1 Cf. supra, p. 239.


* S évère d ’A ntioch e , Homélies X L V I I I et X C I I , cf. M . B rière , Introduction
générale aux homélies de Sévère d*Antiochey dans PO, X X IX , i , i960, p. 55 (homélie
inédite) et 59 (homélie éditée par J. R ah m an i , Studia Syriacay fasc. III, texte syriaque
et trad. latine, p. 81-82; cf. PO X X V , p. 42-43.)
8 L e sacramentaire de Vérone comporte un formulaire « in ieiunio quarti
mensis », à la suite de celui « in Dominicum Pentecosten » (éd. M ohlberg , 1956,
p. 29). L e grégorien d ’Hadrien donne des oraisons pour chaque jour de la semaine,
du lundi au dimanche compris; le lieu de la station est aussi indiqué (feria II ad
uincula, III ad sanctam Anastasiam, IV ad sanctam Mariam maiorem, IV ad
apostolos), sauf pour le samedi (sabbato X II lectiones mensis quarti) et pour
le dimanche (die dominico uacat) (éd. L ietzm ann , 1921, p. 72-74, formulaires 113
à 118). Notons que saint Léon indiquait déjà pour le samedi la station à Saint-Pierre
du Vatican. C ’est vers le début du VIIe siècle que l’on entreprit de pourvoir le dimanche
qui suit chacun des Quatre-Temps et ce serait très vraisemblablement pour le
dimanche qui suit la Pentecôte que l’évangéliaire II indiquerait une péricope de
saint L uc (cf. A. C havasse , Les plus anciens types du lectionnaire et de Vantiphonaire
romains de la messey dans RB 62, 1962, p. 80). L e titre « dominica uacat » se retrouve
dans A , un descendant de TE, et le lectionnaire de Würzburg indique : « dominica in
natale sanctorum » (formulaire 114, D A C L , t. 8, 1929, c. 2292).
4 C ’est ce dont témoignent l’épistolier d’Alcuin et l’évangéliaire 2 . L e Sacra­
mentaire gélasien, bien que le jeûne soit encore à sa place primitive, parlait déjà
d ’« orationes ad uesperos infra octabas pentecosten » et de « dominica octauorum
Pentecosten » (éd. M ohlberg , i960, formulaires 81 et 84, p. 101 et 104).
256 U èmiettement de la cinquantaine

à l’ancienne fusion de l’octave de la Pentecôte avec les Quatre-Temps,


selon la disposition actuelle du Missel Romain, réalisant une sorte de
compromis entre la pénitence et la fête : célébrant le don de l’Esprit,
la liturgie répond par ses alléluia aux invitations de Joël : «Exsultez,
fils de Sion, réjouissez-vous dans le Seigneur » (épître du vendredi),
tout en conservant certaines lectures et quelques pièces de chant des
anciens formulaires du jeûne du quatrième mois.
En recevant ainsi une octave, .à l’exemple de Pâques, la Pentecôte
perdait sa caractéristique essentielle; elle n’avait désormais plus rien
d’une clôture du Temps Pascal. Notons cependant que certaines
Églises, comme celles d’Espagne, n’ont jamais connu aucun prolon­
gement de la Cinquantaine, même limité aux premiers joins de la
semaine.

Dès que l’Ascension, au quarantième jour après Pâques, est


venue faire une brèche dans le bloc uniforme de la tovtkjxogt^ primitive,
le processus entamé s’est développé rapidement. En moins d’un siècle,
nous assistons à un èmiettement progressif de la grande solennité.
Sans doute ne perd-on pas totalement le souvenir du laetissimum
spatium, mais les traces qui en restent dans la pratique des communautés
chrétiennes se trouvent dissimulées par l’organisation plus récente,
imposée par la marche irréversible de l’histoire. L ’évolution s’est
opérée comme la croissance d’un organisme qui réagit aux sollicitations
du monde extérieur auquel il s’adapte sans cesse, mais toujours en
obéissant aux lois de son propre dynamisme. Les documents que nous
avons invoqués mettent en lumière les circonstances extérieures qui
ont influencé le devenir de la fête, telles les exigences du pèlerinage à
Jérusalem ou les répercussions de la législation impériale relative aux
fêtes chômées. Mais nous avons aussi trouvé le témoignage des
traditions dont les Églises ont vécu et qui ont fortement marqué la
sensibilité des fidèles. La prédication des évêques, soutenue par la
réflexion des théologiens, a souligné les thèmes qui furent à la fois les
ferments de l’évolution et la garantie d’une indéniable continuité,
manifestant comment une institution liturgique est intérieurement
animée par les grâces de l’Esprit Saint qui profert de thesauro suo nova
et vetera.
CONCLUSION

PERSPECTIVES PASTORALES

En pensant à la Pentecôte chrétienne telle qu’elle était à son


origine, on peut être pris d’une sorte de nostalgie. Cette fête de
cinquante jours prolongeant la Pâque ou plutôt formant avec elle une
seule et même solennité constituait un sommet, dans la vie spirituelle
des fidèles, capable de les attirer vers le mystère central de la foi : le
Christ, mort et ressuscité, reçoit du Père la seigneurie que lui a value
sa passion et c’est comme premier fruit de l’humanité rachetée qu’il
entre dans la gloire, afin de nous envoyer l’Esprit pour que, dans
l’Église, nous soyons associés à la victoire que manifestera défini­
tivement son retour à la fin des temps. Pendant sept semaines, les
événements essentiels de l’histoire du salut étaient vécus, par les
sacrements, dans l’unité profonde qui leur donne leur pleine signi­
fication, et l’on peut penser que la disparition de la Cinquantaine
primitive a contribué à détourner les chrétiens du Mystère pascal.
Si trop souvent ils ont recherché l’aliment de leur espérance dans de
simples considérations morales sur la souffrance de Jésus, ou dans
une exploitation apologétique du fait de sa résurrection, c’est peut-être
parce que le kérygme ne parvenait plus jusqu’à eux, dans la célébration
de la Pentecôte. Au temps où l’on savait qu’il ne fallait pas jeûner,
alors que la pénitence libère, ou qu’on devait prier debout, alors que
l’homme pécheur ne peut que se prosterner devant Dieu, on ne pouvait
douter que le Christ nous a divinisés en nous donnant part à son
triomphe.
Toutefois, ces considérations contiennent sans doute une part de
sentiments trop humains qui offrent le danger de l’archéologisme. Il
est certain que c’est toujours le Mystère pascal qui a nourri et sanctifié
les hommes et, même si sa célébration était moins parlante, elle s’est
toujours révélée porteuse des mêmes grâces. Il n’en reste pas moins que
l’étude des origines peut nous inciter à mieux vivre notre foi, et le
Seigneur, très certainement, se sert des connaissances qu’il nous
donne pour nous aider à mieux le servir. Les réformes récentes,
concernant en particulier la semaine sainte, nous ont rendu des richesses
dont nous étions privés et nous ont permis de mieux nous abreuver
aux sources de la Rédemption. En supprimant, à la vigile, les lectures,
258 Conclusion

la bénédiction de l’eau et les litanies, l’instruction Cum propositum,


du 16 novembre 1955 1, a atténué le caractère qu’a pris la Pentecôte
dans le Missel Romain : elle y apparaît en effet plutôt comme une
réplique ou un écho du jour de Pâques que comme la clôture d’une
grande période de fête. Une plus grande prise de conscience du sens
de la Pentecôte constituerait sans doute un prolongement et un perfec­
tionnement, dans la direction que l’Église nous a tracée.
D’importants efforts ont été faits pour aider les fidèles à
comprendre et à vivre le Carême et c’est, semble-t-il, le renouveau de
leur participation aux cérémonies pascales qui en ont suscité le besoin.
Un intérêt complémentaire devrait se porter sur le temps qui suit la
fête des fêtes, car, comme le remarque E. Flicoteaux, « ...pour être
complète et définitive, la restauration tant souhaitée de la solennité
pascale exige que soit mieux compris de l’ensemble des chrétiens le
rapport de la Pentecôte à la fête de Pâques. Car, aux yeux de l’Église,
la Pentecôte n’est pas seulement l’occasion favorable d’honorer, au
terme de la Cinquantaine, la troisième Personne de la Sainte Trinité,
elle est surtout l’indispensable et glorieux couronnement de la Pâque,
le sommet, si l’on peut dire, de l’œuvre rédemptrice et le principe de
son universel rayonnement2. » Si l’on ne se préoccupait pas d’ouvrir
aux fidèles les richesses contenues dans ce mystère, l’intérêt dont ils
entourent les nouveaux offices de la semaine sainte finirait bien vite
par se fatiguer. Les péricopes des dimanches, dans l’organisation
actuelle du rite romain, offrent assez de ressources à la catéchèse, mais
il faut, pour savoir en profiter, retrouver la vue de foi qu’avaient les
Pères de l’Église. S’il fallait esquisser quelques orientations de cette
pastorale on pourrait peut-être les grouper autour de trois idées.
1. La Cinquantaine doit être pour nous l’occasion de monnay
à nos âmes le contenu trop riche de la liturgie des jours saints, dont elles
ont désormais tout le loisir de s’imprégner. Mais c’est dans une lumière
onuvelle, dans son unité globale par laquelle il pénètre en nous, que le
Mystère pascal est alors médité et vécu. C ’est peut-être cette vue
d’ensemble qui manque le plus aux chrétiens d’aujourd’hui, trop
préoccupés souvent de célébrer des anniversaires et de suivre le chemin
de la Croix dans son déroulement sucessif. Pendant la Cinquantaine,
c’est le Christ glorifié que l’on considère, mais Jésus lui-même nous
montre, sur son corps ressuscité, les cicatrices des clous et la plaie du
côté. La Commemoratio de Cruce que comportait l’office pascal, avant
la réforme de 1955, comme autrefois le pèlerinage des néophytes à

1 Instructio de Ordine Hebdomadae sanctae instaurato rite peragendo, n. 16.


* E. F licoteaux , Le Rayonnement de la Pentecôte, Paris, Cerf, 19543 P- 5 -
Perspectives pastorales 259

l’oratoire de la Croix où ils avaient été confirmés, nous gardait d’oublier


cette profonde unité. Lorsque, au cours de notre existence quotidienne,
nous vivons dans la grâce du Mystère pascal, c’est au Christ mort et
ressuscité, envoyant son Esprit et annonçant son retour que nous
sommes unis et nous savons, dans la foi, que c’est pour participer à son
triomphe que nous avons part à sa passion.

2. Outre cette orientation essentielle, une pastorale de la Pentecôte


devra mettre en lumière le mystère de l’Église. Annonçant la venue de
l’Esprit de vérité, Jésus disait à ses apôtres : « Il me glorifiera, car c’est
de mon bien qu’il prendra pour vous en faire part » (Jn., XVI, 14). Ce
texte, que plusieurs liturgies proclament à la messe de la fête, exprime
le rapport véritable qui existe entre l’Ascension du Christ et l’envoi du
Paraclet. Si la glorification du Seigneur est accomplie dans le ciel par
sa session à la droite du Père, elle se poursuit id-bas par la sanctifi­
cation des hommes, qui est l’œuvre de l’esprit. C’est en communiquant
aux membres du Corps mystique la sainteté de leur chef que l’Esprit-
Saint est glorificateur; en nous rendant conformes au Rédempteur,
par une assimilation vitale à sa personne, il «prend de son bien pour
nous en faire part », et en cela se manifeste, dans sa véritable dimension,
la seigneurie de Jésus. C’est ce qui faisait dire à saint Augustin que si
le Christ est la tête de l’Église, l’Esprit en est l’âme. Depuis la Pentecôte,
en effet, le nouveau peuple de Dieu, qui n’est plus défini par des
critères ethniques, mais par la grâce du baptême demeurant et agissant
dans les âmes, n’a cessé de recevoir sa cohésion interne et sa vie de
Celui qui a fait de nous des fils adoptifs de Dieu. Mais si l’âme assure
l’unité profonde et vitale de l’organisme, elle lui permet aussi de
croître et de se manifester au dehors : la sainteté du Christ, dans son
Corps mystique, est destinée à transparaître ici-bas et à rayonner sur
le monde. Dès l’instant où il a pris possession des apôtres, le Paraclet
en a fait des messagers, pour annoncer l’Évangile à toute créature, et
des témoins, pour sceller de leur sang la Parole de vérité. Tous les
combats que l’Église a affrontés depuis sa sortie du cénacle, tous ceux
qu’elle aura encore à soutenir n’ont d’autre sens que la glorification du
Seigneur. Tous les saints qui sont nés à la vie divine dans les eaux de
la régénération et ont produit des fruits de perfection sont destinés à
constituer la couronne de gloire, autour de l’Agneau immolé, car «ils
ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans son sang »(Apoc., VII, 14).
Le mystère de la Pentecôte peut seul donner sa véritable dimension
à l’apostolat de l’Église. Les militants de l’Action Catholique ont
appris depuis longtemps à assimiler les chemins de leur existence et
de celle de leurs frères aux routes de Palestine foulées par les pas du
26o Conclusion

Christ, mais leur action, pour trouver son véritable sens et sa pleine
efficacité, exige un approfondissement de la foi dont tous n’ont pas
encore vu l’urgente nécessité : Jésus n’est pas seulement le divin
modèle, il est le Seigneur qui siège 'à la droite du Père et qui, depuis
la Pentecôte, agit lui-même dans l’Église par son Esprit, afin de
perpétuer au milieu des hommes les mirabilia Dei.

3. Le contraste entre le Carême et le Temps pascal pourra


semble-t-il, indiquer une autre orientation pastorale. En attribuant à
la Cinquantaine toutes les caractéristiques d’une fête, au sens le plus
fort du terme, la tradition nous permet de mieux comprendre le sens
des exercices de la vie quotidienne. A l’époque où l’on appliquait avec
rigueur l’interdiction de faire pénitence pendant les semaines de la
Pentecôte, certains déjà, surtout dans les milieux monastiques, ressen­
taient cela comme un scandale. L ’insistance avec laquelle l’Église a
cependant maintenu cette discipline pendant plusieurs siècles met en
lumière la place qu’elle fait à l’ascèse et aux combats de la vie chrétienne.
S’il est un temps où l’on doit s’en passer, c’est sans doute que là n’est
pas l’essentiel. Selon l’enseignement de saint Paul dans VÉpître aux
Romains, ce ne sont pas nos œuvres qui nous sauvent, puisque, étant
humaines, elles sont incapables de nous élever au-dessus de notre
nature mortelle; le salut nous vient du don gratuit de la foi en
Jésus-Christ. Nous aurions beau nous épuiser en pratiques de
pénitence, cela ne nous servirait de rien, si la grâce ne nous faisait pas
participer à la victoire du Seigneur sur le péché. Au contraire, «si
l’Esprit de Celui qui a ressucité Jésus d’entre les morts habite en nous,
Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts donnera aussi
la vie à nos corps mortels par son Esprit qui habite en nous »
(Rom., VIII, 11). Sans doute ne s’agit-il pas de se détourner de l’ascèse
et du jeûne; la tradition du Carême est assez ferme à ce sujet pour
qu’il n’y ait pas la moindre hésitation, mais elle est elle-même tout
entière orientée vers le Mystère pascal : la pénitence fait tomber les
obstacles qui nous empêcheraient de nous unir au Christ; elle ne peut
pas nous donner le salut. Ce n’est que dans la mesure où nous vivons
de la grâce que les combats spirituels nous font participer à ceux du
Calvaire et nous intègrent par là à l’œuvre rédemptrice du Sauveur.
A une époque où c’est surtout l’orgueil des hommes qui tend à leur
faire perdre le sens des pratiques pénitentielles, une véritable pastorale
de la Pentecôte pourrait nous familiariser avec le thème du «repos »
festif. Celui-ci n’a de ressemblance qu’avec la requies aeterna que nous
implorons pour nos défunts. Il n’a rien de commun avec le farniente de
l’homme repu et satisfait de lui-même, qui se couche sur ses lauriers.
Perspectives pastorales 261

C’est au contraire l’attitude éminemment confiante du fidèle conscient


de sa faiblesse, qui renouvelle sans cesse ses efforts vers le bien, tout
en s’en remettant à Celui qui, seul, peut le sauver. Parvenus au terme
de leur existence terrestre, les élus reçoivent tout du Dieu qui les
illumine, parce que, dès ici-bas, «ils ont cru et espéré en lui », refusant
de se fier à leurs propres forces, pour s’appuyer sur «le rocher qui nous
sauve ». Les chrétiens fervents des premiers siècles, après avoir vécu
pendant cinquante jours le mystère du don gratuit de la rédemption,
pouvaient reprendre le jeûne sans être tentés d’y voir autre chose que
le moyen de se préparer à la venue de l’Époux.

*
* *

Retrouver la signification profonde de la Cinquantaine pascale,


ce serait donc insister sur le véritable temps fort de la vie chrétienne,
dans la prière, dans le travail, dans l’ascèse et dans la charité. Ce
serait aider les fidèles à faire l’unité en eux-mêmes, alors qu’ils se
sentent parfois écartelés par des pratiques, des obligations et des
engagements divers. Ce serait distinguer l’essentiel de l’accessoire
dans l’existence quotidienne comme dans la dévotion. Ce serait
ramener à sa véritable source le mystère de la sainte Liturgie. A la
lumière de la magna dominica, le dimanche deviendrait plus authen­
tiquement le Jour du Seigneur, que le calendrier des fêtes annuelles
ferait ressortir dans tout son éclat, au lieu de le dissimuler, comme
c’est parfois le cas, car la solennité des sept semaines est encore capable
de parler à des hommes d’aujourd’hui, pour leur faire célébrer dans le
temps la louange étemelle du Père, en Jésus-Christ mort et ressuscité
pour nous.
Nous avons parlé du Mystère de la Pentecôte; ce n’est évidem­
ment pas pour l’opposer au Mystère pascal, dont la liturgie de la
C in q u a n ta in e contient sans doute les aspects essentiels. Nous n’avons
pas épuisé, d’ailleurs, les richesses qu’une pastorale de ce temps de
fête devrait exploiter pour nourrir la vie spirituelle des fidèles; les
thèmes de la catéchèse des Pères, que nous avons signalés, présentent
certainement d’autres ressources, de même que la progression qui,
dans les messes des dimanches après Pâques, dans le Missel Romain,
nous font passer de la méditation de la résurrection et de notre partici­
pation à ce mystère par le baptême, au désir de suivre le Christ ubi
est in dextera Dei sedens, d’où il nous envoie l’Esprit-Saint. Mais on
est sans doute allé à l’essentiel quand on a vu comment la Pentecôte
262 Conclusion

est raboutissement et le couronnement de toute la liturgie pascale.


Pour le souligner encore une fois, nous ne saurions mieux faire que
de citer une oraison du sacramentaire léonien, pour le pridie pentecostes :
« Omnipotens sem pitem e D eu s, qui pascalis sollem nitatis arcanum
hodierni m ysterii plenitudine perfecisti : da, quaesum us, u t filii tuae
adoptionis effecti, quam dominus noster Iesus C hristus ad te ueniens
dereliquit, mereantur et pacem. P e r . . . 1 »

1 Sacramentarium Veronense, éd. L . C . M ohlberg , Rome, 1955, formulaire 210,


p. 27 ou éd. C . L . F eltoe , Cambridge, 1898, p. 26; Pour Pattribution au «pridie
pentecostes 0, voir A. C havasse, Messes du Pape Vigile dans le Sacramentaire lêonien,
dans E L 64, 195°* P« 204.
INDEX DES LECTURES ET DES CITATIONS BIBLIQUES

G enèse II M acchabées
xi 1-9 132,208,228 xii 32 19
E xode Job
xii 2 22 xxii 1-30 132
XIII, 9 — XIV, 31 xxiii, 1 — xxiv, 25 132
XIX — XX
132
21-22, 24, 27, Si xxxii, 6 — xxxm , 6 132
132, 213 P saumes (V ulgate)
XXIII 14-17 1 5 -1 7
xxiv 4 22 XXII 187
XXXI 18 234
XXIII (xxiv) 132,171 n. 3, 187,
192
XXXIV 18 17 n. 1
22 16 XXVIII 88
XXXIII 171
L évitique XLVI (XLVIl) 132, 171
II 14-16
L 122,174, 219
9 3 -9 4
XXIII 1 7 ,1 9 , 20 LXIV 174
XXV 50 ,213 LXVII 54>85
LXXVII 199
N ombres XCII (XCIIl) , 132
35
XCIV 48,132,198
xix 19 n. 5
XXII 22 213 cm 57, 172, 176, 211,
XXVIII
223
17 CIV 227
D eutéronome CXVII 174
v, 6 — vi> 9 132 CXIX 140
XVI 16, 21 CXL 174, 208
XXVII — XXX 26 CXLII 169, 170, 174, 176
CXLIV 174
JOSUÉ
P roverbes
V 13 213
XI, 1 — xii, 5 132
Juges xv, 29 — xvi, 24 132
vi 1-24 13 2 ,2 13 ISAÏE
x iii 2-25 132
I 16 148
I Rois (I S amuel) v 1 sq. 213
xvi 1-13 132 xxxv 3-19 132
XLVIII, 12 — XLIX, 13 132
II Rois (II S amuel ) XLIX 1-23 132
vi 1-23 132 LVIII I3-14 48
x xi 1-14 132 LXIII I-7 225
XI I 19 n. 5
III Rois (I Rois)
XV 12 24 JÉRÉMIE
xxx, 18 — xxxi, 14 132
IV Rois (II Rois) xxxi 27-37 132
11 1-18 8 4 ,13 2 XXXVI 253
x 20 19 n. 5
E zéchiel
II C hroniques 1 1-28 132
xv 10-13 2 4 ,2 7 III 12-15 132
XXX 2 42 n. 2
D aniel
T obie 1 1-21 132
II I 19, 206, 208, 211 vu 7-18 132
264 Index des lectures et des citations bibliques

O sée R omains
xii 9-15 132 VIII 2 235
II 260
Joël 235
15
11 17 217 29 94
21-32 132 X 9 55
m 5 87
I C orinthiens
A mos V 7 53
v 21 19 n .5 XI 26 47
XII 1-27 125 n. 1, 132, 231
A ggéb XV 4-8 84
I 13-15 132 22-23 60
32 38
M atthieu XVI 8 28, 38, 12 2 ,14 6
v 17 96, 236
VII 21 96 II C orinthiens
ix 15 80 iii 3 234
17 208-209, 223 6 236
XII 28 234 VII 4 252
xv 32 251
xvi 1-7 246 G alates
19 83 n. 1 iii 21-22 236
XXI I 165 28 230
XXVI 27-29 225 IV IO -II 79
XXVIII I 47 v 4-5* 18 235
8-20 203 n. 2, 246
E phésiens
M arc h 6 5 4 * 5 5 n . 1, 57
XVI 9 246 IV 4 231
19 83 7-12 85* 139-140
24 224
L uc v 8-19 203 n. 3
v 3 4 -3 5 80
3 7 -3 8 223 P h ilippiens
VII 41 50 n. 2 h 6-11 56
XI 20 234 m 20 105
XXIV 83* I32> 191. 246
COLOSSIENS
Jean I 56
15
v ii 14 101, 104 II 16-17 46
v u , 37 — VIII, 12 83* 203 III 1 55 n. 1
XIV 132, 208, 213
xvi 7 8 3 ,1 3 5 I T imothéb
13-14 219, 225, 259 1 , 18 — m , 16 132
XX I 246
17 84 H ébreux
19-24 83* 84, 203 III 5 -6 237
XXI 1-14 246 9 199
IV 1 - 3 * 7 - ïo 49
A ctes 14 . 93
1 1-12 56, 79, 87, 132,
W> 237 APOCALYPSE
13-14 55 n. 1 I 10 47
11 1 sq. I 5 >3 5 -3 6 ,46,5511.1, IV 5 88
70*79*87,132,203, VII 9 232
passitn. 14 259
32 19 XIV 8 230
33 83 XIX 1-7 105
3 7 -3 8 230 XXI 2 230
x 45-46 88 27 231
xx 16 28 XXII 17 231
IN D E X A N A L Y T IQ U E

Actes des Apôtres (Lectio continua des), Carême des Apôtres, 110 ,15 8
,97-100. C asel (O.), 5, 6, 40, 52, 245
A damnanus , 177 n. 2 C assien , voir Jean C assien
A ddai (La Doctrina d’)> voir Doctrina C azelles (H.), 16
Apostolorum C ésaire d ’A rles, 78, 218-220
Agde (Concile d’), 220 n. 3 et 4 C hromace d ’A quilée , 187-188
A mbroise de M ilan (s.), 103, 12 1-12 3 , Clermont (Concile de), 220 n. 3
126,135 n. 43 i95j 249 Constitutions apostoliques, m , 177 n. 3,
A mbrosiaster , I2 0 -I2 I, 126 184, 190, 238-240, 254-255
Amis de VÉpoux (Parabole des), 73*743 C onybeare (F. C.), 1 7 1 ,1 7 6 , 177 n. 1
8 0 -8 3 , 147-148,150-151,181-182,197, C oquin (R.) 61 n. 1
222-223, 247, 253-254 C ureton (W .), 6 2 ,1 3 1
A mphiloque d T conium , ioo - io i C yprien (S.), 35, 211 n. 1
Antioche (Concile d*^ 104, 184 C yprien (pseudo-), 41
A phrahate , 153 n. i, 154 n. 3 C yrille d ’A lexandrie , 6 9 ,7 1 ,9 4
A rens (A.), 22 n. 2, 24 n. 2, 26 C yrille de J érusalem , 144-145,147,243;
A riald (s .), 251
A kuba (Rabbi), 88 Damas (Document de), 26 .
Alliance (fête du renouvellement de 1’), Damase (s.), 120-121
21-27, 86-87, 89 D avies (J. G .)3 167
A ribert (Sacramentaire d’), 103 D e lc o r (M .), 7, 27, 17 n. 3
Ascension (fête de 1*) — cinquante jours D ekkers (E.), 40,166-168
après Pâques, 126-142, 145, 147-1483 D enys d’A le x a n d rie , 62
159-160, 165; — quarante jours après D iadoque de P h o tik é , 191
Pâques, 75-763 126, 147-1483 1513 1573 Doctrina Apostolorum, 87, 130-131, 134-
160, 166-167, 171, 175-177, 185-195» 1353 1533 156
203, 210, 211, 214, 216, 239 , D ô lg e r (F. J.), 157
A thanase d ’A lexandrie , 52 n. 1, 62-68, D u en sin g (H.), 30
108 D upont-Som m er (A.), 26
A thanasios V (Lectionnaire d’), 100
A ugustin (s.), 35, 98, 99,106,108,123, É gérie , 10 9 -110 ,14 3 ,1 5 1 n. 3 ,16 3 -16 9 ,
193-195» 204-209, 214, 226-228, 230- 1 7 6 ,1 7 7 n. 3, 242-243
232, 234-236, 244, 249 n. 1, 259 E l ’ hazar ben P edath , 21
A ugustin (pseudo-), 102,233 Elvire (Concile d*), 12 5 ,12 6 ,18 1-18 3
A vit de V ienne , 196,216,218, 249-251 E nnodius de P avie , 213
E phrem (s .), 13 5 ,15 3 n. 1
Babel, 228-232 E piphanie de S alamine , 94-95, 137-
Baptême, 40, 57, 119, 120, 149, 202-206, 13 8 ,1 4 2 ,1 5 9
217-218, 221,232,241 Epistula Apostolorum, 29-31, 56, 5 9 ,15 3
B arnabé (pseudo-), 47,134 n. 1 Esseniens, voir Qumran
B asile de C ésarée, 5 1,118 ,119 É thérie , voir É gérie
B atiffol (PO3 124 EÎ>xoX6ytov, 112
B aumstark (A.), 6, 57 n. 1, 100, 130, Eusèbe de C ésarée, 57-58, 62, 81, 93-
169 n. 4» 172 n. 3, 176 n. 2, 178, 202 94, 95» 127-130, 133-134» 1 4 3 » 1 4 5 »
n. 2,244 n. 1 152» 1 5 9 » 16 0 ,176
B enoît (s .), iio Eusèbe d’Émèse (pseudo-), voir F au ste
Bikkurim, 18 de R ie z
Bobbio (Missel de), 78, 98, 220 n. 1 E usèbe le G allican , voir F auste de
B o eckh (J.), 6, 59 n. 1, 60 n. 1,110 R iez
B o r e lla (P.), 251-252 ÉV A G RE L E P O N T IQ U E , 72, 73
B o t te (B.), 57 n. i 3 58 n. 1, 61 n. r, Évangéliaires — I I , 208, 255 n. 3;
155 n. 1,156 n. 1 — d ’ Édesse, 133 n. 1
B rau n (O.), 156-157
B runs (H. TO3182 F auste de R iez , 78, 196, 216-218,
B u r k it t (F. C.), 130,131 250-251
F ila s t r b de B rescia, 188-189,195» 247-
Canons des Apôtres, 157-1583 254-255 249
Capitulare sancti Pauli, 251-252 Porojuliensis (Codex), 103 n. 3> 246, 252
266 Index analytique

Génuflexion (cérémonie de la), 111-113, L arranaga (VO, 129


171-172, 177, 255 Lectionnaire arménien, 98, 112 n. 2,
Girone (Concile de), 221, 252-253 113, 168 n. 1, 16 9 -172 , 175, 190, 201
G régoire d’Elvire, 35,123-125,225 Lectionnaires syriaques, — B .M . Add.
G régoire de N azianze, 117-119, 126, 14.528, 1 3 1 -13 3 , 156, 201, 228 n. 1 ;
159, 189, 203, 229 — Cod. Syr. Phillips 1388, 133
G régoire de N ysse, 100 n. 4, 186-187, L efort (L. Th.), 62-68, 71
198-199, 224-225, 228 L emarié (JO, 103 n. 3 , 1 8 7
G régoire de T ours, 78, 110, 218, Leôn (Antiphonaire de), 107, 253
250 n. 1 L éon (s .), 108-109, 192-193, 203-209,
G riffe (E.), 216-217 233 » 255
G uerrier (L.), 30 L eroy (J.), 106, 2 16 -2 17
Liber Commicus, 246
Hanssens (J. M.), 42> 155 n. 1 Litanies, 249-254
Hilaire de Poitiers, 50,78, 216 L ohse (E.), 21
H ild (J.)j 46 Luxeuil (Lectionnaire de), 220 n. 1, 246
H imère de T arragone, 120
H ippo lyte de R ome , 42, 53, 54, 61, M ac -A rthur , 6 ,4 0
119 ,156 ; — Canons d\, 61-62 M amert de V ienne , 249-250, 2 5 2 ,2 5 4
H olzmeister (U.), 128,148 M a r u t h a d e M aipherqat , i i o , 1 5 6 ,1 5 7 -
H ru by (KO, 18 n, 1 1 5 8 ,1 6 2 ,1 9 0
M axime de T urin , 8 2 ,1 3 8 -1 4 2 ,1 5 9 -1 6 0 ,
I gnace d ’A ntioche , 48 1 6 2 ,1 9 6 ,1 9 7
I rénée (s.), 37-38,41, 52, 57, 216 M axime de T urin (pseudo-), 196-197,
I sidore de S éville , 51, 56 n. 1, 110, 213
237 n. 1, 247, 253 M axim in le G oth , 196, 214 -215
Mediopentecostes, voir Mi-Pentecôte.
Jean Cassien, 73-75» 78, 81, 150-152, M ercier (C.), 169
„ 157- 158,181 MEao7revTTnxoCTTY), voir Mi-Pentecôte
Jean C h rysostom e, 95, 98-99,100,152, Mi-Pentecote, 100-105
153, 185-186, 189 n. 3, 190, 199-200, Mischnay 21
202, 203 n. 2, 207, 229, 234, 242 n. 1, M ohrmann (CO, 167
243-244 Moisson (fête de la), 15-20
Jean de N ik io u , 76 M orin (G.), 124
Jean M oschus, 76 M utzenbecher (A.), 138-142
J erôme (s O, 50 n. 2, 56 n. 1, 69,75 n. 1,
90,145-151316 7,18 1, 247 Nicée (Concile de), 183-18 5; Canons
J eûne , — exclu de la Cinquantaine, 41, niceno-arabes, 156-15
42, 53> 61, 72-74, 80-83, 138, 140,
145-146, 150-151,- 155) 260-261; — Octave — de Pâques, 240-247; — de la
après la Cinquantaine, 108-111, 147, Pentecôte, 254-256
157, 177, 218, 239, 2555 — pendant O livar (A.), 10 2 ,2 1 0 -2 1 1, 227
la Cinquantaine, 141, 147-148, 247- O rigène , 4 2 -4 4 ,4 7 ,5 0 ,5 1 ,5 4 -5 5 ,7 9 n. 1,
249, voir Litanies 92 -9 4 ,130
J osé ben C halapta (Rabbi), 21 Orléans (Concile d*), 78, 220 n. 3, 250
J osèphe (Flavius), 18-20
Jubilés (Livre des), 21-25 P aul (Actes de), 3 8 ,4 1 , 59
Justin (s .), 47 P aulin de N ole , 212-213
J ustin (pseudo-), 37 Il£VTï)xooTàpLov byzantin, 97-98, 112 ,
202, 228
Kanonarion géorgien, 98, 112 n, 2, IlevTTjxooTr) (le mot), 77 -7 8
166-168,172-176 P erpétue de T ours, 218
K ekelidze (C ), 172-176 P h ilon , 18, 20, 2 4 ,4 9 , 5 1, 88 n. 3
K luge (ThO, 172 P ierre C hrysologue , 10 1-10 3 ,1 9 6 , 210 -
K och (HO, 4° 211
K re ts c h m a r (GO, 5) 85-89, 91, 95, Plaisance (Anonyme de), 17 7 n. 2
I3I-I33) 168,177 n. 2 P olycarpe (Vie de s.), 153-154
Prémices, 43 - 44 ) 60, 70, 91-95
L a c ta n c e , 136- 137» 142,159
L a g a rd e (P. de), 130 Quinquagesima> 78, 1 4 0 ,1 5 1 n. 2
L am b e rt (A.), *67 Q uodvultdeus, 35
L am b o t (C.), 193-194 Qumran, 25-27, 86
In dex analytique 267

R a bu lla (Codex de), 133 n. 1 Talmudy 21, 86


Régula — Magistriy 110; — Monacho- Targurriy 17 n. 2, 85-86
rurriy voir Benoît T ar sc h n ich v ili (M.), 172,176 n. 1
Rehdigeranus (Codex) y 103 n. 3, 246 T er t u llien , 38-41, 52, 55, 71 n. 1, 81,
R enoux (A.)» 167 n. 4 ,17 1 119, 149
R ichard (M.)* 57-60 TeaaapaxooTY), 181-185
Riez (Concile de), 103-104 Testamentum Dominiy 155-156
Rogations, voir Litanies. T héodore l e S tu d ite , 107
T héodoret de C yr , 53, 201
Sacramentaires — gélasien, 245,255 n. 4; T héodose II, 200-201; Code de — , 78,
— grégorien (Hadrianum)y 245, 255 240-242
n. 35 — léonien (Veronense)y 232, T 69
h é o p h ilb d ’A lex an d rie ,
255 n. 3, 262 Thérapeutes, 24-25, 27
S a la v il l e (S.), 183-185 Tolède (Conciles de), 253 n. 3
Sch m id t (C.), 29 n. 2,153-154 Tosephtay 21
SCHMITT (.J), 9 0 Tours (Concile de), 7 8 ,1 11 , 251 n. 2
SCHÜMMER ( J.), 40
SÉVÈRE d’ANTIOCHB, IOI, 112, I 9 I -I 9 2 ,
201 - 202, 244, 255 V ega (AO, 182
Silos (Manuscrit de), 253 Vin nouveau, 209,223-228
SlNUTE D’ATRIPE, 108
SlRICE, 1 2 0 , 2 2 0 - 2 2 1 W h it e (HO, 35
SOCRATE, I9O-I9I, 2 0 7 WiLMART (A.), 124
SOZOMÈNE, I44, 1 5 4 n. 2 W ordsw orth (JO, 35
TABLE DES MATIÈRES

I n t r o d u c t io n . . ............................. 5

L ist e des a b r é v i a t i o n s ......................................................................................... 9


B ib l io g r a p h ie ................................... n

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE — LA PENTECÔTE JUIVE AU TEMPS DU CHRIST


§ 1. L a P en tecô te ju iv e , fête d e la m oisson ...................................... 15
§ 2. L a P e n tecô te ju iv e , com m ém oraison de l ’A llia n ce d u S in aï 21
§ 3. L a P e n tecô te ju iv e dans la p rem ière littéra tu re chrétienn e
a) L a TcevTTjxoainf) dans le N o u v e a u T esta m e n t 28
b) L a 7revT7)xoaT7) dans les p lu s anciens ap o cryp h es . . . 28

I ro P A R T I E : LE TEM PS DE LA JO IE (Laeîissim um Spatium )

I n t r o d u c t i o n ..........................................................................................................................35

C h a p it r e i — la Pe n t e c ô t e c h r é t ie n n e à l a f i n d u i i c s iè c l e et
a u IIIe siè c le

§ 1. S a in t Irén ée ........................................................................................... 3 7
§ 2. L e s A ctes de P a u l . ....................................................................38
§ 3. T e r t u l l i e n ..................................................... 38
§ 4. H i p p o l y t e .....................................................................................42
§ 5. O r i g è n e ................................................................. 42

C h a p i t r e h — l e « g r a n d d im a n c h e *

§ 1. Le « h u itièm e jo u r » ................................................................................46
§ 2. La « Sem ain e d e Sem ain es » ..............................................................49
§ 3. Le co n ten u litu rg iq u e de la C in q u a n t a in e ......................................52
§ 4. Du dim anche à la TcevTTjxoanQ..............................................................5 7

C h a p it r e iii — l a p e r sist a n c e d e l a « Pe n t e c ô t e » en égypte

In tro d u ctio n . . . 61
I — L e s p atriarches d ’A lex an d rie et les lettres f e s t a l e s ................................. 62
§ 1. S a in t A t h a n a s e .................................... 62
§ 2. T h é o p h ile d ’A l e x a n d r i e ............................................................. 69
§ 3. C y r ille d ’A l e x a n d r i e ................................................................... 69
I I — L a P en tecô te ch e z les m oin es .............................. 71

C h a p it r e iv — IIE N T H K O S T H , s o l u t io n d e qu elq u es d if f ic u l t é s
e t p e r sp e c t iv e s c o m p l é m e n t a ir e s

§ 1 . L e n o m de la C i n q u a n t a i n e ................................................. 7 7
§ 2. C é léb ra tio n de la C in q u a n ta in e et co m m ém oraison des
événem en ts d u s a l u t ....................................................................78
§ 3. L e jeû n e des « A m is de l ’É p o u x » 80
270 Table des matières

§ 4. Glorification du Christ et don de l’Esprit dans le Nouveau


T e s t a m e n t ............................................................................... 83
§ 5. Deux traditions bibliques dans le Nouveau Testament • 85
§ 6. D e la Pentecôte juive à la Pentecôte chrétienne . . . . 89
§ 7. Les deux traditions et la fête de la Pentecôte. L e symbolisme
de l’offrande des p r é m ic e s .................................................... 91
C h a p it r e v — l e s s u r v iv a n c e s t a r d iv e s d e l a c in q u a n t a in e

§ 1. L a lectio continua des Actes des A p ô t r e s ......................... 97


§ 2. L a Mi-Pentecôte . . ........................................... 100
§ 3. Les caractéristiques de la prière pendant le Tem ps pascal 105
§ 4. L a reprise du jeûne après la « Pentecôte » ........................ 108
§ 5. L a cérémonie de la g é n u fle x io n .........................................m

I I e P A R T IE : L E « SC E A U » D U C IN Q U A N T IÈ M E JO U R
C h a p it r e i — l a f ê t e d u d o n d e l ’ e s p r i t a u c in q u a n t iè m e j o u r

§ 1. L ’Église de Constantinople '. . . • ..............................117


§ 2. L ’Église de R o m e ................................................................... 119
§ 3. L ’Église de M ila n ...................................................................121
§ 4. Les Églises d’E s p a g n e ........................................................ 123
C h a p it r e ii — l a f ê t e d e l ’ a s c e n s io n d u s e ig n e u r a u c in q u a n t iè m e
jo u r

I — Les témoignages e x p lic it e s ..................................................................... 127


§ 1. L a célébration de l’Ascension au cinquantième jo u r. . . 127
§ 2. L ’Ascension du Seigneur datée du cinquantième jour . . 133
II — Les autres tém oignages........................................................................... 136
§ 1. L a c ta n c e ........................................................................................... 136
§ 2. Épiphane de S a l a m i n e ........................................................ 137
§ 3. Maxime de Turin ......................................138
C h a p it r e i i i — l e s d e u x t r a d it io n s s u r l e c in q u a n t iè m e j o u r d a n s
LES LITURGIES DU IVe SIÈCLE

I — L a Palestine ........................................................................... 143


§ 1. Cyrille de Jérusalem ................................................................ 144
§ 2. Saint J é r ô m e ................................ 145
§ 3. Jean Cassien ........................................................................... 150
I I — L a Syrie, la région d’Édesse et la Mésopotamie . . . . . . 152
§ 1. Les textes d’origine grecque a) L a Vit a Polycarpiÿ b) le
Testamentum D o m i n i ......................................................................153
§ 2. Les textes d’origine s y r i a q u e .............................................156
II I — Les autres É g l i s e s ....................................................................... 158
C h a p it r e i v — l ’ é v o l u t io n d e l a P e n t e c ô t e d a n s l ’ é g l ise d e J éru­
sa lem AU DÉBUT DU V° SIÈCLE
§ 1. L e Journal de voyage d’Égérie ................................ 163
§ 2. L e Lectionnaire a r m é n ie n ........................................................... 169
§ 3. L e Kanonarion g é o r g i e n ...........................................................I 72
Table des matières 271

III® P A R T IE : U Ê M I E T T E M E N T D E L A C IN Q U A N T A IN E

C h a p it r e i — d ie s q u a d r a g e sim a e a s c e n s io n is

I — L a TeaaapaxocTTQ.....................................................................................l8 l
§ 1. L e concile d’E l v i r e ............................................................ 181
§ 2. L e concile de N i c é e ............................................................183
II — Les premiers témoignages sur la fête de l’Ascension au qua­
rantième j o u r ................................................ . ................................ 185
III — L a fête de l’Ascension au Ve s iè c le .....................................................190
§ 1. L ’Ascension dans les patriarcats o r i e n t a u x .................190
§ 2. L ’Ascension à Rom e et en A f r i q u e .................................. 192
§ 3 . L ’Ascension dans les autres régions de l’Occident . . . 195

C h a p it r e ii — le s a in t jo u r d e l a Pe n t e c ô t e : deven u u n e fê t e

p a r m i d ’a u t r e s

§ 1. L e cinquantièm e jour dans les patriarcats orien tau x. . • 198


§ 2. L e cinquantième jour à Rom e et en A f r i q u e ........................... 203
§ 3. L e cinquantièm e jour dans les autres régions de l’ Occident,
a) L ’ Italie, b) L es provinces danubiennes, c) L a Gaule.
d) L ’Espagne .............................................................................. 209

C h a p it r e iii — l e s a in t jo u r d e l a Pe n t e c ô t e : l e s t h è m e s t r a d i­

t io n n e l s DE LA PRÉDICATION

In tro d u c tio n .......................................................................................... 222


§ 1. Le vin nouveau dans les outres n e u v e s .......................... 223
§ 2. La Tour de Babel ................................................................ 228
§ 3. La Loi et l’E s p r it.............................................................233

C h a p it r e iv — a pa sc h a u sq u e ad p e n t e c o st e n

Introduction : Les Constitutions Apostoliques....................................... 238


§ 1. La première semaine de la Cinquantaine, octave de Pâques 240
§ 2. La reprise du jeûne dès le quarantièmejour après Pâques 247
§ 3. Les L i t a n i a e .....................................................................................249
§ 4. L ’octave de la Pentecôte .................................................. 254
C o n c l u s io n : p e r s p e c t iv e s p a s t o r a l e s ................................................................ 257
I ndex d e s l e c t u r e s e t c it a t io n s b i b l iq u e s . . . . . . . . . 263
I ndex a n a l y t i q u e ...............................................................................................................2 6 5

N ° 9.151 — Imprimé en Belgique par D é s o lé s & Cie, É d it e u r s . S. A.. Tournai — 10746

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