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Paolo D'Iorio

Le voyage de Nietzsche
à Sorrente
Genèse de la philosophie
de l'esprit libre

CNRS ÉDITIONS
15, rue Malebranche - 75005 Paris
À mon grand-père
{Ischia 1898 - Versifia 1986)

Ouvrage publié dans le cadre des travaux


de recherche de !'ITEM

© CNRS ÉDITIONS Paris 2012


ISBN : 978-2-271-07457-7
« je n'ai pas assez de force pour le Nord : là
règnent des âmes balourdes et artificielles qui
travaillent aussi assidûment et nécessairement
aux mesures de la prudence que le castor à sa
construction. Et dire que c'est parmi elles que
j'ai passé toute ma jeunesse!
Voilà ce qui m'a saisi lorsque pour la première
fois je voyais monter le soir avec son rouge et
son gris veloutés dans le ciel de Naples - comme
un frisson, comme par pitié de moi-même de ce
que j'eusse commencé ma vie par être vieux, et
des larmes me sont venues et le sentiment d'avoir
été sauvé quand même au dernier moment.
J'ai assez d'esprit pour le Sud. »

Friedrich Nietzsche,
Humain, trop humain, suivi de Fragments posthumes
(1876-1879); ed. fr. Gallimard :
OPC III, trad. Robert Rovini.
Introduction

Devenir philosophe

Le voyage à Sorrente n'est pas seulement le premier grand


voyage de Nietzsche à l'étranger, son premier grand voyage
au Sud, mais la véritable rupture dans sa vie et dans le
développement de sa philosophie. Il survient en 1876, à un
moment où Nietzsche traverse de graves souffrances morales
et physiques. Sa santé a décliné, de fortes névralgies l' obli-
gent à rester au lit au moins une fois par semaine avec
d'insupportables migraines. C'est aussi le temps d'un bilan
intellectuel. Alors qu'il a atteint l'âge de 32 ans, Nietzsche
commence à regretter d'avoir accepté très jeune, trop jeune
peut-être, la chaire de professeur à Bâle qu'il occupe depuis
sept ans et qui lui pèse désormais. Plus grave encore, la
ferveur de son engagement de propagandiste wagnérien cède
peu à peu la place au désenchantement et au doute.
Quatre années plus tôt, le jeune professeur de philologie
classique de l'université de Bâle avait écrit un livre intitulé
La naissance de la tragédie enfantée par l'esprit de la musique
dans lequel, partant d'une enquête sur l'origine de la tragé-
die grecque, il proposait une réforme de la culture allemande
fondée sur une métaphysique de l'art et sur la renaissance du
mythe tragique. Selon cette combinaison originale de solides
hypothèses philologiques avec des éléments tirés de la philo-

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Devenir philosophe

sophie de Schopenhauer et de la théorie du drame wagné- mettant sous la cloche de verre du mythe et de la métaphy-
rien, le monde ne peut se justifier qu'en tant que phénomène sique et en la confiant à la direction du musicien dramaturge3 •
esthétique. Le principe métaphysique qui forme l'essence du Le festival wagnérien de Bayreuth, en août 1876, aurait
monde, que Nietzsche appelle l'« Un-primordial» (Ur-Eine), dû marquer le commencement de cette action culturelle pour
est en effet éternellement souffrant parce qu'il est formé par un renouvellement profond de la culture allemande et la
un mélange de joie et de douleur originaires. Pour se libérer naissance d'une civilisation nouvelle. Nietzsche avait placé un
de cette contradiction interne, il a besoin de créer de belles grand espoir dans cet événement, mais il en avait été déçu,
représentations oniriques. Le monde est le produit de ces repré- il l'avait jugé déprimant et factice4. Désormais Nietzsche ne
sentations artistiques anesthésiantes, l'invention poétique d'un croyait plus en la possibilité d'une régénération de la culture
dieu souffrant et torturé, le reflet d'une contradiction perpé- allemande à travers le mythe wagnérien. Son envie de mettre
tuelle. Même les êtres humains, selon La naissance de la tra- un terme à sa phase wagnérienne et de retourner à lui-même,
gédie, sont des représentations de l'Un-primordial et quand ils à sa philosophie et à sa libre-pensée, était la plus forte : « La
produisent des images artistiques telles que la tragédie grecque peur me prit à considérer la précarité de l'horizon moderne
ou le drame wagnérien, ils suivent et amplifient à leur tour de la civilisation. Je fis, non sans quelque vergogne, l'éloge
l'impulsion onirique et salvatrice de la nature 1• Cette fonction de la civilisation sous cloche de verre. Enfin je me ressaisis
métaphysique de l'activité esthétique explique la place privilé- et me jetai dans la pleine mer du monde5 ».
giée qui est assignée à l'artiste à l'intérieur de la communauté C'est alors que son amie Malwida von Meysenbug lui
en tant qu'il est le continuateur des finalités de la nature et propose de partir un an vers le Sud, pour se soigner mais
le producteur de mythes qui favorisent également la cohésion aussi pour réfléchir, comme pour se mettre en congé de sa
sociale : « sans le mythe, toute culture est dépossédée de sa propre vie. Nietzsche accepte aussitôt. Grâce à la complicité
force naturelle, saine et créatrice; seul un horizon constellé de inattendue du voyage et de la maladie, le philosophe se
mythes circonscrit de manière unitaire le mouvement entier
d'une culture2 ». Face à la désagrégation du monde moderne,
3. Cf. Sandro Barbera, Guarigioni, rinascite e metamorfosi. Studi su
composé d'une pluralité de forces non harmonisées, Nietzsche
Goethe, Schopenhauer e Nietzsche, Firenze, Le lettere, 2010, p. 135 sq.
avait tenté avec ce premier livre de sauver la civilisation en la 4. Cf. le fragment posthume eKGWB/NF-1879,40[11].
5. Fragment posthume eKGWB/NF-1879,40[9]; ed. fr. Gallimard:
1. cf. La naissance de la tragédie, § 4 et 5 (eKGWB/GT-4 et 5) et Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini. Encore en 1885,
l'autocritique ultérieure qu'il formule dans Ainsi parlait Zarathoustra, alors que Nietzsche repense à La naissance de la tragédie, il parle d' « un
I, « Des habitants de l'arrière-monde» eKGWB/Za-1-Hinterweltler. désir de mythe tragique (de "religion" et même d'une religion pessimiste)
2. Nietzsche, La naissance de la tragédie, § 23 eKGWB/GT-23, (en tant que cloche protectrice où prospère ce qui croît) » eKGWB/
trad. fr. pers. NF-1885,2[110] ; ed. fr. Gallimard : OPC XII, trad. Julien Hervier.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Devenir philosophe

remet à penser. Le voyage l'éloigne des obligations quoti- C'est à Sorrente qu'il écrira la plus grande partie de Choses
diennes de l'enseignement, le libère des habitudes et des humaines, trop humaines, le livre dédié à Voltaire qui marque
faiblesses de tous les jours, et le soustrait au climat du un tournant dans sa pensée8 • Grâce à ce livre, Nietzsche
Nord. La maladie l'oblige au repos, à l' otium, à l'attente et dépassera la phase métaphysique et wagnérienne de sa phi-
à la patience ... « Mais voilà justement ce qui s'appelle pen- losophie ; à cause de lui, il perdra presque tous ceux de ses
ser6 !. .. ». À Sorrente, Nietzsche renie sa phase wagnérienne, amis qui adhéraient aux idées du mouvement wagnérien :
reprend certains acquis de sa formation philosophique et phi- « D'ici peu, je devrai exprimer des idées considérées comme

lologique et s'ouvre à la pensée de la modernité, à l'histoire, infamantes pour celui qui les nourrit ; alors même mes amis
à la science. Au milieu des papiers de Sorrente, se trouve et mes relations deviendront timides et peureux. Il me faut
un passage très explicite à ce sujet : « Je veux expressément passer à travers ce brasier-là aussi. Ensuite, je m'appartiendrai
déclarer aux lecteurs de mes précédents ouvrages que j'ai toujours plus à moi-même» avait-il écrit avant de partir9 •
abandonné les positions métaphysico-esthétiques qui y domi- Douze ans plus tard, dans le chapitre d' Ecce homo consacré
7 aux Choses humaines, trop humaines, Nietzsche racontera ce
nent essentiellement : elles sont plaisantes, mais intenables ».
En réalité, même quand il écrivait La naissance de la tragé- radical changement d'état d'esprit de la manière suivante :
die, il était conscient que la fascinante vision du monde qu'il Ce qui se décida alors en moi ne fut pas exactement une rupture avec
dessinait alors était seulement une belle illusion à laquelle Wagner.Je pris conscience d'une aberration générale de mon instinct dont
lui-même ne croyait guère. La première phase de la pensée de l'erreur particulière - qu'elle porte le nom de Wagner ou de la chaire
Nietzsche est en effet caractérisée par une profonde scission
entre ce que le jeune professeur écrit publiquement et ce
8. Sur l'importance de la période de Sorrente pour la périodisation
qu'il confie à ses papiers ou à ses étudiants. Cette scission
de la philosophie de Nietzsche, je me suis déjà exprimé auparavant dans
ne prendra fin qu'avec son voyage au Sud, au moment où « Système, phases diachroniques, strates synchroniques, chemins théma-
tout un flux de pensées resté souterrain par rapport à son tiques», in Paolo D'Iorio, Olivier Ponton (éd.), Nietzsche. Philosophie
activité publique jaillira finalement à la lumière, donnant de l'esprit libre, Paris, édition Rue d'Ulm, 2004, p. 20 sq. Les raisons
l'impression d'un changement soudain et suscitant la sur- philosophiques et linguistiques pour lesquelles je traduis Menschliches,
prise et la perplexité même chez ses plus proches amis. Allzumenschliches par Choses humaines, trop humaines, au lieu de l'usuel
Humain, trop humain, sont expliquées au chapitre 5, p. 191-200, et
à la note 44, p. 196.
6. Ecce homo, chapitre sur « Choses humaines, trop humaines », 9. Fragment posthume eKGWB/NF-1875,5[190], ed. fr. Gallimard:
§ 4 eKGWB/EH-MA-4, trad. fr. pers. OPC II 2, trad. H.-A Braatsch, P. David, C. Heim, P. Lacoue-Labarthe,
7. Fragment posthume eKGWB/NF-1876,23(159], ed. fr. J.-L. Nancy; cette pensée est généralisée dans l'aphorisme 619 de Choses
Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini. humaines, trop humaines, eKGWB/MA-619.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Devenir philosophe

de Bâle - n'était qu'un symptôme. Une véritable impatience envers moi- vers une vie de philosophe voyageur, vers le Sud. À Sorrente,
même me submergea; je vis qu'il était grand temps de revenir à moi- dans la grande chambre du deuxième étage de sa pension,
même. En un instant je m'aperçus, avec une effroyable clarté, combien de qui donne sur un petit-bois d'oranger et, plus loin sur la mer,
temps déjà avait été gaspillé, - combien inutile et arbitraire apparaissait sur le Vésuve et les îles du golfe de Naples ; dans les après-
toute mon existence de philologue en regard de ma véritable mission.J'eus midi lumineux de l'automne, silencieux et parfumés d'oranges,
honte de cette fausse modestie ... Dix années derrière moi, dix années où encore imprégnés du soleil de midi et de sel marin ; pendant
falimentation de mon esprit avait cessé complètement, où je n'avais rien les soirées de lecture à haute voix, avec des amis, ou durant
appris d'utilisable, où j'avais oublié une quantité insensée de choses en
les excursions à Capri ou au carnaval de Naples ; au cours
échange d'un fourbi d'érudition poussiéreuse. Cheminer à pas de tortue
de promenades dans les petits villages qui s'égrènent le long
parmi les métriciens grecs, avec méticulosité et une mauvaise vue - voilà
d'un des plus beaux golfes du monde, sur cette terre où les
où j'en étais arrivé! - Je me voyais avec commisération tout maigre,
tout affamé : à ma science les réalités faisaient absolument défaut et les Anciens croyaient entendre les sirènes ; pendant les matinées
" idéalités ", qui savent à quoi diable elles servaient ! - Une soif vraiment passées à écrire les premiers aphorismes de sa vie, dont les
brulante me saisit: dès lors je ne me suis plus occupé de rien d'autre en brouillons gardent encore aujourd'hui le nom de Sorrentiner
réalité que de physiologie, de médecine et de sciences naturelles, - même Papiere, Nietzsche décide de devenir philosophe.
aux véritables études historiques je ne suis revenu que lorsque ma tâche De la terrasse de sa chambre, face à Sorrente, Nietzsche
m'y a contraint impérieusement. C'est alors que je devinai aussi pour la aperçoit l'île d'Ischia. Île volcanique, lieu réel et imaginaire qui
première fois la corrélation qui existe entre une activité choisie à contre servira au philosophe de modèle pour les « îles bienheureuses »,
instinct, une soi-disant« vocation» à laquelle on n'est rien moins qu'ap- les îles des disciples de Zarathoustra. Les îles bienheureuses
pelé et ce besoin d'un assoupissement du sentiment de vide et de faim au sont celles de l'avenir, de l'espoir, de la jeunesse. Et c'est exac-
10
moyen d'un art narcotique, par exemple au moyen de l'art wagnérien • tement ce que Nietzsche redécouvre au milieu des tourments
Ce premier voyage lui donne donc la force d'abandonner de sa maladie : les visions, les projets, les promesses de sa
son métier de professeur et de changer totalement d'existence. jeunesse. Non pas comme des vestiges d'un passé désormais
Après son séjour à Sorrente, il tentera bien encore une fois enterré, mais comme des voix qui viennent du passé pour
de retourner enseigner à Bâle ; souffrant, entre la vie et la rappeler à celui qui désespère et qui s'est trompé de route,
mort, il tentera bien de retourner en arrière, pour retrouver la quel est le chemin futur de sa vie. Ischia n'est pas l'île de San
protection de la petite famille de Naumburg. Inutilement ... Michele, le cimetière de la lagune de Venise modèle de l' « île
car sa véritable vocation l'appelle maintenant vers la solitude, des sépulcres » du Zarathoustra : île silencieuse d'une ville
décadente, au milieu de la mer de la lagune qui tout conserve
1O. Ecce homo, chapitre sur « Choses humaines, trop humaines »,
et lentement décompose. Ischia ne représente pas le souvenir
§ 3 eKGWB/EH-MA-3, trad. fr. pers. et la nostalgie du passé, mais le lieu où les forces volcaniques

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente

Chapitre premier

En voyage vers le Sud

Figure 1
Spinoza dans les papiers de Sorrente. Pour reconstruire ce moment si important dans sa vie, il
faudra faire appel aux témoignages des voyageurs qui accom-
souterraines percent la mer de l'oubli et reviennent à la lumière pagnèrent Nietzsche vers le Sud. En effet, à cause de sa mau-
du soleil. Non pas le crépuscule d'une civilisation qui meurt, vaise santé et parce que sa vue était très affaiblie, Nietzsche
mais l'aube d'une nouvelle culture qui émerge au-dessus de ne nolis a laissé que très peu de lettres qui puissent livrer
ses trois mille ans d'histoire. les détails de son déroulement. Mais ses compagnons de
Entre 32 et 33 ans, in media vita, dans cette tension entre voyage en donnèrent plusieurs témoignages, ce qui permettra
passé et avenir, Nietzsche rêve souvent de son enfance, des de saisir l'atmosphère de ce petit cercle d'amis et d'éclairer
époques antérieures de sa vie, « de personnes depuis longtemps ce moment de la vie de Nietzsche à partir de différentes
oubliées ou disparues ». Signe tangible que le temps de l'en-
perspectives. Et puisque le philosophe, s'il écrit peu de lettres,
fance est révolu, lui arrivent alors les nouvelles de la mort
ne r~nonce pas pour autant à écrire ou dicter ses pensées,
de son « maître vénéré », Friedrich Ritschl, de sa grand-mère
en lisant les notes qu'il griffonnait dans ses carnets nous
maternelle et de son vieux collègue, le philologue classique de
suivrons également le dialogue intérieur qu'il tisse avec les
l'université de Bâle, Franz Gerlach. La philosophie, affirmait
auteurs qui lui étaient chers. Ainsi notre narration suivra
Schopenhauer, commence par une méditation sur la mort. Mais
deux fils, en faisant entendre les voix des autres parler de
au milieu des Sorrentiner Papiere se trouvent, énigmatiques,
Nietzsche à travers leurs lettres, et en écoutant la voix du
ces mots de Spinoza : Homo liber de nul/a re minus quam de
philosophe dans les pages de ses brouillons.
morte cogitat et ejus sapientia non mortis sed vita meditatio est.
La première des figures gravitant autour de Nietzsche est
Lhomme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et son
la comtesse Malwida von Meysenbug. Amie de Richard et
savoir n'est pas une méditation sur la mort mais sur la vie 11.
Cosima Wagner, de Giuseppe Mazzini, de Gabriel Monod, de
11. Fragment posthume eKGWB/NF-1876,19[68], fac-similé
Romain Rolland ... Malwida s'était posée, avec ses Mémoires
DFGA/U-II-5,57; Spinoza, Ethica, IV, 67. d'une idéaliste, en éducatrice de la jeunesse allemande et euro-

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

vous me proposez dans votre lettre; plus tard je vous dirai comment
péenne : « Ses livres, a écrit Charles Andler, ruissellent de
ce mot de vous a été dit au bon moment et combien sans ce mot mon
cette sentimentalité tiède, liquide et sans profondeur. Tous les
état se serait aggravé ; aujourd'hui je vous annonce seulement que je
"idéalistes" sans vigueur, les mécontents qui, n'osant risquer
viendrai ». [. •. ] ]'avais fait un voyage préparatoire à Sorrente et trouvé
une vraie opposition, se contentaient d'un élan de l'âme vague
un appartement qui convenait pour la petite colonie que nous allions
et de bon ton, accouraient à elle 1 ». Âgée alors de 60 ans, elle former après avoir été deux seulement. Nietzsche avait en effet proposé
appartenait au cercle des intimes de Wagner et avait connu à l'un de ses très chers amis, le Dr Paul Rée, et à un de ses élèves, le jeune
Nietzsche en 1872, lors de la pose de la première pierre du Bâlois Brenner, de nous accompagner. Je connaissais celui-ci, venu à
théâtre de Bayreuth. C'est encore à Bayreuth, lors du festival Rome pour raison de santé, et ne voyant aucun obstacle à ce projet,
de 1876, qu'elle avait eu l'idée du voyage au Sud. Elle avait f avais cherché à nous loger tous dans la même maison.Je mis la main
proposé d'abord Naples et puis finalement Sorrente comme sur une pension inoccupée, dirigée par une Allemande, située au milieu
lieu idéal pour réunir un petit cercle d'amis2. Vers la fin de d'un vignoble ; au premier étage, il y avait des chambres pour moi et
sa longue vie, elle raconte la préparation de ce voyage : ma femme de chambre, avec un grand salon pour l'usage commun ; du
haut des terrasses on avait une vue magnifique par-delà le premier plan
La santé de Nietzsche, auquel m'unissaient depuis 1872 les liens d'une verdoyant du jardin sur le golfe et le Vésuve, qui était alors en pleine
vive amitié, était devenue si précaire qu'il jugea nécessaire de demander activité et envoyait le soir des colonnes de feu vers le cieI3.
un congé prolongé à l'Université de Bâle pour prendre du repos. Il se
sentait attiré vers le Midi. Il semblait à ce Grec assoiffé de beauté que Le récit de Malwida, écrit vingt ans après, est centré sur
cette délicieuse nature pourrait le rétablir complètement. Mais il avait son rapport avec Nietzsche qui, à la fin du siècle, était devenu
besoin d'être entouré et soigné, et sa mère ni sa sœur ne pouvaient alors l'un des philosophes les plus connus et les plus cités par ses
l'accompagner. De mon côté, puisque je n'avais pas encore organisé ma contemporains - c'est pourquoi Malwida omet d'indiquer
résidence définitive à Rome, je lui écrivis pour lui proposer de venir pas- qu'à l'origine le séjour à Sorrente avait été organisé non pas
ser l'hiver à Sorrente avec moi et de chercher le repos voire la guérison pour Nietzsche mais pour Albert Brenner, jeune homme à
de ses maux dans le dolce far niente du Midi. Il me répondit : " Amie
la santé vacillante, étudiant de la faculté de droit à Bâle et
vénérée, je ne sais vraiment pas comment vous remercier de ce que
élève du philosophé,

1. Charles Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée, Paris, Gallimard,


3. Malwida von Meysenbug, Der Lebensabend einer Idealistin, Berlin,
1958, vol. Il, p. 273.
2. Cf. Nietzsche à sa sœur, le 28 juillet 1876 de Bayreuth : « Mon Schuster & Loeffler, 1898, p. 44-45 ; cf. Nietzsche à Malwida, le
voyage en Italie s'organise encore mieux que je ne pouvais le souhaiter. La 11 mai 1876 eKGWB/BVN-1876,523.
mer, la forêt et à proximité de Naples - c'est ce vers quoi on tend peut- 4. Comme l'explique Renate Müller-Buck,« "Immer wieder kommt
être. Espérons seulement» eKGWB/BVN-1876,545, ed. fr. Gallimard : einer zur Gemeine hinzu." Nietzsches junger Basler Freund und Schiller
Correspondance, III, trad. J. Lacoste. Albert Brenner», in T. Borsche, F. Gerratana, A. Venturelli (éd.),

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

passeport. Seulement, en devenant enseignant à l'Université


de Bâle, il avait dû renoncer à sa citoyenneté allemande
et en 1876 la citoyenneté suisse, qui requérait huit années
de séjour ininterrompu, ne lui avait pas encore été accor-
dée. En date du 29 septembre 1876, la ville de Bâle lui
délivra donc, en tant que fonctionnaire de l'Université, un
passeport particulier, une sorte de sauf-conduit valable un
an. C'est pourtant ce document que le philosophe utili-
sera jusqu'en 1889. D'un point de vue juridique donc,
étant donné qu'il ne reprendra jamais plus sa citoyenneté
allemande, le voyageur Nietzsche sera pour le reste de sa
vie un apatride qui circulera en Europe avec un passe-
port périmé dont il se servait uniquement pour retirer
de l'argent au bureau de poste 5• Il écrira en 1881 : « je
ne possède pas de passeport, d'ailleurs je n'en ai aucune
utilité», « Mon vieux passeport de 1876 est encore valable
pour la posté ». Apparemment, à l'époque du nationalisme
montant, les sans-papiers circulaient en Europe plus libre-
ment qu'aujourd'hui. En tout cas, ce statut juridique de
Figure 2 philosophe apatride nous semble particulièrement approprié
Malwida von Meysenbug.
pour celui qui allait appeler de ses vœux l'avènement des
bons Européens de l'avenir.

Le passeport d'un apatride


5. Sur cette question, voir l'étude du juriste Eduard His, in Eduard
Nietzsche accepte donc la proposition de Malwida et se His, Hans Gutzwiller, Friedrich Nietzsches Heimatlosigkeit. Friedrich
prépare au voyage. Pour se rendre en Italie, il a besoin d'un Nietzsches Lehrti:itigkeit am Basler Padagogium 1869-1876, Basel,
Schwabe, 2002.
Centauren-Geburten. Wissenschaft, Kunst und Philosophie beim jungen 6. Cf. les lettres à Overbeck du 20-21 août 1881 et du 6 décembre
Nietzsche, Berlin-New York, Walter de Gruyter, 1994, p. 430. 1881 eKGWB/BVN-1881,139 et 176.

22 23
En voyage vers le Sud

Son nouveau passeport dans la poche, Nietzsche com-


mence le voyage vers le Sud par un arrêt de deux semaines,
du premier au 18 octobre, à l'Hôtel du Crochet de Bex,
en Suisse. Il est accompagné par un jeune philosophe, Paul
-~-- Rée, qui jouera un rôle important dans le séjour à Sorrente
Oon.fé déra.1;:l.on. &u.:l.ss e. et dans cette phase· de la philosophie de Nietzsche.

Je suis à Bex depuis huit jours et profite du plus bel automne en


compagnie de Rée, l'incomparable. Mais j'ai dû rester de nouveau au
lit pendant un jour et demi avec les douleurs les plus violentes (elles
ont duré de lundi à midi à mardi soir, pendant plus de trente heures).

1
Avant-hier et hier ont commencé les premiers symptômes d'un nouvel
CANTON DE BALE·VILLE.
-·-,,·.!;l•"""__ _
accès que j'attends pour dt;-main. Le lieu et le séjour à l'Hôtel (où Rée
et moi logeons seuls dans une dépendance) sont exceptionnels. De 7
SIGNALEMENT. Nous B,;urguemeslre el Conseil d'État du à 8 heures (avant le lever du soleil), je pars en promenade. Ainsi aussi
Canton de Bâle -Ville en Suisse de 4 heures et demie à 7 heures, après le coucher du soleil : dans la
prions les autorités ci viles et mllltalres de laisser passer journée, je m'assieds sur la terrasse qui se trouve devant nos chambres.
s1'lre111ent et librement
Le 18 octobre, départ pour le Sud7•

Un an plus tard, dans une lettre à Nietzsche, Rée se


souviendra encore de ce séjour dans la petite dépendance
de l'Hôtel du Crochet, rythmé par les promenades, le repos
et les lectures, et où Nietzsche avait fêté, le 15 octobre, son
trente-deuxième anniversaire. Paul Rée y verra même « la
lune de miel de leur amitié » : « Ces temps-ci, mes pensées
errent du côté de Bex et ne veulent pas s'en laisser chasser.
Ce fut en quelque sorte la lune de miel de notre amitié, et
la petite maison à l'écart, le balcon en bois, les grappes de

Figu.re 3 7. Nietzsche à sa mère et sa sœur, le 9 octobre 1876 eKGWB/


Passeport provisoire de Nietzsche. BVN-1876,558, trad. fr. pers.

25
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

Considération est déjà achevé et qu'il lui manque simple-


ment quelqu'un à qui la dicter pour pouvoir l'envoyer à
l'éditeur. Le 18 octobre, les deux amis se préparent pour
le voyage en direction de Gênes où les attend un bateau
pour Naples : « Ma sœur chérie, c'est le jour du départ, le
fœhn souffle une brise très méridionale. rai peine à croire
qu'au Sud je pourrai me trouver aussi bien qu'à Bex. Le
choix a été excellent9 ! ».
Peu avant le départ, en répondant à un télégramme de
Wagner envoyé de Venise, Nietzsche avait écrit : « Quand je
songe à vous en Italie, je me rappelle que vous y avez trouvé
l'inspiration de l'ouverture de L'Or du Rhin. Puisse ce pays
toujours demeurer pour vous celui des commencements! [... ]
Vous savez peut-être que je pars aussi pour l'Italie le mois
prochain, pour y trouver, me semble-t-il, non la terre des
commencements, mais plutôt la fin de mes souffrances 10 ».
En réalité, comme nous le verrons, les souffrances physiques
ne finiront pas. Mais pour Nietzsche, le voyage en Italie
Figure 4 marquera le commencement d'un nouveau cycle de pensée.
Paul Rée. Photographe: Rajfello Ferretti, Napoli, 1876-1877.

raisin et Le Sage parachevèrent le tableau d'une situation 9. Nietzsche à sa sœur, le 18 octobre 1876 eKGWB/BVN-1876,562,
trad. fr. pers.
parfaite8 ».
10. À Wagner, le 27 septembre 1876 eKGWB/BVN-1876,556, ed.
Dans la tranquillité de cette quinzaine de jours à Bex, fr. Gallimard : Correspondance, III, trad. J. Lacoste. Dans son auto-
Nietzsche avait repris ses notes sur la libération de l'esprit biographie, Wagner raconte qu'après un pénible voyage en mer entre
qui devaient former la base d'une cinquième Considération Gênes et La Spezia en septembre 1853, cherchant à trouver du repos
inactuelle. Il annonce même à sa sœur que le texte de cette dans un lit d'hôtel il avait eu la sensation de couler dans l'eau et que
cette sensation s'exprimait par l'accord de mi bémol majeur en arpèges
ondoyants. Cela donna l'embryon de l'ouverture de L'Or du Rhin et
8. Rée à Nietzsche, le 10 octobre 1877, KGB II/6/2, p. 717, trad. donc de tout le cycle de L'Anneau du Nibelung; cf. Richard Wagner,
fr. pers. Mein Leben, München, List, 1963, p. 512.

26 27
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

Train de nuit par le Mont-Cenis mondes à donner». Voici comment Isabelle von der Pahlen
raconte ce qu'elle considère comme l'une des expériences les
Nietzsche et Rée font une première étape à Genève, à plus extraordinaires de sa vie :
l'Hôtel de la Poste où Albert Brenner les rejoint. À 9 heures
C'était à Genève, par un doux soir d'octobre de l'an de grâce 1876 que se
du soir, Nietzsche et Brenner prennent le train de nuit qui réalisa le désir longuement nourri d'un séjour en Italie. Sous la protection
les amènera, l'après-midi du 20 octobre, à Gênes, tandis d'une amie de ma mère, je montai dans un compartiment de première
que Rée, qui avait prolongé son séjour à Genève, arrivera à classe qui nous promettait une nuit de sommeil réparateur, car il était
Gênes seulement dans la nuit. Une fois à Gênes, Nietzsche vide, à la réserve d'une forme masculine iromobile dans un coin. Grâce
écrit à sa mère et à sa sœur un compte-rendu du voyage en à son confortable coussin de plumes, ma compagne tomba vite dans un
style télégraphique : « Mauvais départ de Bex ; à Genève, un paisible sommeil, tandis que je m'escrimais à faire mes préparatifs pour
peu mieux ; à midi mangé à l'Hôtel de la Poste. Brenner est la nuit. Mon père, dans sa tendre sollicitude, m'avait munie d'un coussin
arrivé. Voyage de nuit par le Mont-Cenis, l'après-midi du jour pneumatique que je m'efforçais en vain de gonfler. Absorbée par mes cha-
suivant, arrivée à Gênes avec un violent mal de tête : tout de grins d'amour, j'aperçois tout à coup un doigt curieux qui s'approche du
suite au lit, vomissement, et durée de cet état quarante-quatre monstre en caoutchouc.
heures. Aujourd'hui, dimanche, mieux; à l'instant de retour Lasse de mon combat contre la matière, je renonçai à mes efforts et
d'une excursion au port et à la mer. Magnifiques couleurs et je dis en riant:« Je vous en prie, voyez si vous pouvez m'aider, si vous
calme du soir. Demain (lundi) départ le soir avec le paquebot avez plus de souffle que moi ».Legrand inconnu se saisit de l'enveloppe
pour Naples, nous avons décidé, les trois amis ensemble, de flasque et s'efforce en vain de lui insuffler son âme.
faire le voyage par mer. Salutations les plus affectueuses 11 ». Nous abandonnons, renonçons à dormir et passons la nuit dans
Pas un mot, dans cette carte postale, d'une étrange ren- une conversation très animée : une véritable orgie de pensées qui a
laissé un souvenir vif et lumineux dans ma mémoire, souvent pré-
contre survenue la nuit précédente dans le train de nuit entre
sent à mon esprit comme l'une des expériences les plus singulières
Genève et Gênes avec la baronne Claudine von Brevern et
de ma vie.
Isabelle von der Pahlen. Cette dernière fut pourtant telle-
De quoi avons-nous causé pendant ces heures inoubliables ? De
ment bouleversée par sa rencontre avec Nietzsche qu'elle
tout ce qui existe entre le ciel et la terre, de l'art et de la science, des
en donnera une description circonstanciée dans son livre
hauteurs et des profondeurs de l'existence, à l'exception de toutes cir-
de 1902 consacré au philosophe, évoquant lyriquement ce
constances personnelles. Je sais que j'étais littéralement enivrée par la
« grand inconnu», ce « Crésus de la pensée qui avait des
force et la nouveauté des idées qui surgissaient en étonnante abondance
des lèvres de celui qui se tenait face à moi. Un Crésus de la pensée
11. Nietzsche à sa sœur, le 22 octobre 1876 eKGWB/BVN- qui avait des mondes à donner, et qui se trouvait justement dans la
1876,563, trad. fr. pers. disposition d'âme pour le faire.[. .. )

28 29
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

Mon interlocuteur portait sur lui les Maximes de La Rochefoucauld,


auxquelles se relièrent les premiers fils de nos pensées. Il attachait
un prix particulier au don des Français, surtout de La Rochefoucauld,
Vauvenargues, Condorcet, Pascal, d'affiler tellement une pensée qu'elle
puisse, en netteté et en relief, rivaliser avec une médaille. Il parla égale-
ment de la sécheresse de la matière qui, à travers l'application de la forme
la plus difficile, atteint une perfection artistique. Il appuyait cette exi-
gence par les vers suivants qui, par leur frappe, me sont restés à l'oreille.
« Oui, l'œuvre sort plus belle

D'une matière au travail rebelle -


Vers, marbre, onyx, émail-
Point de contraintes fausses,
Mais que pour marcher droit -
Muse, tu chausses,
Un cothurne étroit. »
(J'ai retrouvé plus tard cette strophe dans Émaux et Camées de
Théophile Gautier - son motta est : « Le buste survivra à la cité »}
Dans ces mots est contenu le principe formateur de son style apho-
ristique. Mais en même temps s'y cache également la conviction du
premier artiste du langage à côté de Goethe et Heine, que la langue
allemande est une matière ultra sèche, qui ressemble à la pierre et au
minerai
Partant de problèmes sociaux, mon compagnon en vint à parler Figure 5
de sujets philosophiques et religieux face auxquels mon humble Isabelle von der Pahlen en 1876-1877.
intelligence dut tout de même faire preuve de quelque compré-
hension, car je me souviens qu'il m'adressa à bâtons rompus cette "esprit libre", ce qui peut éventuellement correspondre au "libre pen-
question : « N'est-ce pas, mademoiselle, que vous aussi, vous êtes seur" [en français dans le texte] des Français».
libre-penseuse ? » Il nota quelque chose dans son calepin, comme il l'avait fait plu-
Je me défendis contre cette désignation qui, comme traduction du sieurs fois au cours de notre conversation.Je m'en souvins plus tard, en
terme « Esprit fort » [en français dans le texte] forgé dans le dernier 1880, lorsque le sous-titre de Choses humaines, trop humaines, « un livre
quart du dix-huitième siècle par les encyclopédistes, comportait une pour esprits libres», me renvoya à cette heure-là.Je considérai ce sous-
forte coloration polémique et ajoutai: « Ce que je souhaite, c'est être un titre comme une dédicace à laquelle j'avais aussi ma part, et appréciai

30 31
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

l'ouvrage comme un commentaire grandiose et à valeur universelle, à de 1876 peut être considéré comme le véritable « carnet de
notre singulière conversation dans cette douce nuit italienne12 • l'esprit libre» : il est très probablement celui qu'Isabelle voit
se couvrir d'annotations dans le train vers l'Italie.
Il est plus que probable qu'Isabelle exagère l'importance de Ce carnet contient une vingtaine de fragments qui ,concer-
sa conversation nocturne dans le train Genève-Gênes pour nent directement « la voie vers la liberté de l'esprit», et consi-
la genèse de Choses humaines, trop humaines - qui d'ailleurs dèrent qu' « un homme qui pense librement accomplit par
parut en 1878 et non en 1880. En réalité, l'idée d'un livre anticipation l'évolution de générations entières 15 ». Y est
sur l'esprit libre était bien antérieure à cette rencontre. Dès affirmé que c'est pour l'avenir de l'homme que vit l'esprit
1870, l'un des premiers titres que Nietzsche avait donnés libre, inventant de nouvelles possibilités d'existence et pesant
à ce qui deviendra ensuite La naissance de la tragédie, était les anciennes. Ces fragments divisent l'humanité en hommes
La tragédie et les esprits libres. Ce premier titre témoignait libres et en esclaves : « celui qui, de sa journée, n'a pas les
de l'intention de mettre en rapport la sagesse éleusienne du deux tiers à soi est un esclave, qu'il soit au demeurant ce qu'il
drame musical wagnérien avec la liberté d'esprit du philo- voudra : homme d'État, marchand, fonctionnaire, savant 16 ».
sophe et, en perspective, d'ouvrir une dimension propre au Il y est aussi question de la manière de rendre la vie facile
génie philosophique dans la nouvelle culture de Bayreuth 13 • et légère : « Tout homme a ses recettes pour supporter la vie
Mais le génie artistique avait fini par occuper toute la scène et (tantôt pour la laisser être facile, tantôt pour la rendre facile,
les pages des carnets et des écrits de Nietzsche, au détriment
de la liberté de l'esprit philosophique. Après le festival de 1998; cf. également David Molner, « The influence of Montaigne on
Bayreuth, Nietzsche reprend pourtant, et cette fois avec force, Nietzsche: A Raison d'Être in the Sun», Nietzsche-Studien, 21 (1993),
les méditations sur l'esprit libre inspiré, entre autre, par une p. 80-93. Nietzsche possédait un bel exemplaire des Essais de Montaigne
relecture des Essais de Montaigne 14 • En particulier, un agenda qui lui avait été offert par Cosima et Richard Wagner à Noël 1870
et qui est conservé encore aujourd'hui à la Herzogin Anna Amalia
Bibliothek de Weimar (cote C 300) : Michel de Montaigne, Versuche,
12. Isabelle von Ungern-Sternberg, Nietzsche im Spiegelbild seiner Leipzig, Lankischens Erben, 1753, 3 volumes; cf. la lettre à Franziska
Schrift, Leipzig, Naumann, 1902, p. 26-30. et Elisabeth Nietzsche du 30 décembre 1870 eKGWB/BVN-1870,116.
13. Voir les fragments posthumes eKGWB/NF-1870,5[1], [22], 15. Fragments posthumes eKGWB/NF-1876,16[8] (trad. fr. pers.)
[41], [42]. Pour le rapport entre le génie artistique et le génie philo- et 16[28], ed. fr. Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad.
sophique à l'intérieur de la nouvelle culture de Bayreuth, je renvoie à Robert Rovini.
l'introduction à F. Nietzsche, Les philosophes préplatoniciens, Combas, 16. Aphorisme 283 de Choses humaines, trop humaines eKGWB/
éditions de l'éclat, 1994, p. 11-49. MA-283 (ed. fr. Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad.
14. Voir Vivetta Vivarelli, Nietzsche und die Masken des fteien Geistes. Robert Rovini), dont les brouillons sont contenus dans le carnet N II l,
Montaigne, Pascal und Sterne, Würzburg, Konigshausen & Neumann, p. 48, DFGA/N-II-1,48.

32 33
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

son milieu, de son état et de sa fonction, ou en raison des opinions


si elle s'est une fois montrée pénible), même le criminel. Il
régnantes de son temps. Il est l'exception, les esprits asservis sont la
faut reconstituer cet art de vivre partout appliqué. Expliquer
règle ; ce que ceux-ci lui reprochent, c'est que ses libres principes ou bien
ce qu'obtiennent particulièrement les recettes de la religion.
ont leur source dans le désir de surprendre ou bien permettent même
Non pas alléger la vie mais la prendre à la légère. Beaucoup
de conclure à des actes libres, c'est-à-dire de ceux qui sont inconciliables
veulent la rendre difficile, pour offrir ensuite leurs suprêmes
avec la morale asservie: On dit aussi parfois que tel ou tel de ces libres
recettes (art, ascétisme, etc. 17) ». La conclusion du livre, qui principes peut se déduire de quelque travers et exaltation d'esprit ; mais
aurait dû s'intituler Das leichte Leben, La vie légère, devait lier seule parle ainsi la méchanceté, qui ne croit pas elle-même à ce qu'elle
la liberté d'esprit et l'amour pour la vérité à une vie rendue dit, mais veut s'en servir pour nuire: car l'esprit libre porte d'habitude
légère et facile selon le double sens de l'adjectif leicht en alle- le témoignage de la précellence et de l'acuité de son intelligence écrit sur
mand : « Nous pouvons vivre comme les dieux à la vie facile son visage, si lisible que les esprits asservis le comprennent fort bien.
si nous savons nous laisser vivement ravir par la vérité », « En Mais les deux autres dérivations de sa libre-pensée procèdent d'une
conclusion : les esprits libres sont les dieux qui vivent dans intention sincère ; le fait est que beaucoup d'esprits libres prennent aussi
la légèreté1 8 ». D'autres fragments indiquent l'effet recherché naissance de l'une ou l'autre façon. Mais ce pourrait être une raison
de ces méditations sur le lecteur : « But : mettre le lecteur pour que les principes auxquels ils sont parvenus par ces moyens soient
dans une disposition si élastique qu'il se hausse sur la pointe tout de même plus vrais et plus sûrs que ceux des esprits asservis. Ce
qui compte dans la connaissance de la vérité, c'est qu'on la possède, et
des pieds », « Libre pensée, contes de fées, lascivité soulèvent
non pas sous quelle impulsion on l'a recherchée, par quelle voie on l'a
l'homme sur la pointe des pieds 19 ». Lensemble de ces motifs
trouvée. Si les esprits libres ont raison, les esprits asservis ont tort, peu
sera utilisé plus tard pour la composition des aphorismes clés
importe si les premiers sont arrivés au vrai par immoralité et les autres
de Choses humaines, trop humaines tel que le numéro 225 :
restés jusqu'à ce jour attachés au faux par moralité. - Au demeurant, il
L'esprit libre, notion relative. On appelle esprit libre celui qui pense n'entre pas dans la nature de l'esprit libre d'avoir des vues plus justes,
autrement qu'on ne s'y attend de sa part en raison de son origine, de mais bien plutôt de s'être affranchi des traditions, que ce soit avec bon-
heur ou avec insuccès. Mais d'ordinaire, il aura tout de même la vérité
de son côté, ou tout au moins l'esprit de recherche de la vérité : il veut,
17. Fragment posthume eKGWB/NF-1876,16[7], ed. fr. Gallimard: lui, des raisons, les autres des croyances20 •
Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini.
18. Cf. fragments posthumes eKGWB/NF-1876,16[8), [9] et
17[74], [85], ed. fr. Gallimard: Humain, trop humain, OPC III, trad.
Robert Rovini. Sur cette thématique, voir l'étude novatrice d'Olivier
Ponton, Philosophie de la légèreté, Berlin/New York, de Gruyter, 2007. 20. Choses humaines, trop humaines, aph. 225 eKGWB/MA-225,
19. Fragments posthumes eKGWB/NF-1876,16[33], [34], ed. fr. ed. fr. Gallimard (sous le titre Humain, trop humain, OPC III, trad.
Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini. Robert Rovini).

34 35
En voyage vers le Sud

La différence entre esprit libre et esprit fort (en français


dans le texte) se retrouve également thématisée dans l'une des
notes du carnet de l'esprit libre pour être ensuite développée
dans l'aphorisme 230 de Choses humaines, trop humaines :
Esprit fort. Comparé à celui qui a la tradition de son côté et n'a pas
besoin de raisons pour fonder ses actes, l'esprit libre est toujours faible,
surtout dans ses actes ; car il connaît trop de motifs et de points de vue,
et en a la main hésitante, mal exercée. Quels moyens y a-t-il mainte-
nant de le rendre quand même relativement fort, en sorte qu'il puisse
au moins s'affirmer et ne pas se perdre inutilement? Comment naît
l'esprit fort? La question est celle, dans un cas isolé, de la production
du génie. D'où viennent l'énergie, la force inflexible, l'endurance avec
lesquelles l'individu, à contre-courant de la tradition, tâche d'acquérir
une connaissance toute personnelle du monde 21 ?

Mais revenons aux pages de la jeune Isabelle. Après l'in-


time conversation philosophique de la nuit, la lumière du
jour baigne maintenant la voiture des deux voyageurs, tandis
que le train approche de l'Italie.
Une belle journée pleine de soleil s'annonça trop tôt, mon accompa-
gnatrice, Mme Claudine von Brevem, se réveilla et la conversation, après
les présentations réciproques, perdit le caractère stimulant de l'intimité
et de l'incognito.
Arrivés à Gênes, nous descendîmes dans le même hôtel, un vieux
palais, près du port et y passâmes quelques jours en contact étroit avec
le professeur de Bâle, qui à l'époque était encore inconnu en dehors des
spécialistes et du cercle des Wagnériens. Mais il se montra seulement
le jour suivant. Comme je le déduisis plus tard d'une allusion de son
Figure 6
Les notes que Nietzsche a écrites dans son carnet de l'esprit libre 21. Choses humaines, trop humaines, aph. 230 eKGWB/MA-230,
à la date de son voyage en train pour Gênes. ed. fr. Gallimard: Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini.

37
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

accompagnateur, Paul Rée, ses nerfs sensibles avaient dû payer le sur- Je prends congé de vous et de Mlle von der Pahlen avec l'expression
menage de cette nuit exaltante. Et à cause d'un mal de tête, il dut égale- de toute ma dévotion et mes vœux pour votre voyage 23 •
ment renoncer à l'excursion que nous avions décidé de faire ensemble
Convertie plus tard à la graphologie, Isabelle von der Pahlen
à la Villa Pallavicini. Cela ne nous empêcha pas d'entreprendre tous les
reproduira ce petit mot dans son livre Nietzsche au miroir de
trois quelques belles excursions, dont une longue promenade nocturne
sa graphie, comme une preuve de ce que Nietzsche manifestait
dans les rues et les ruelles pittoresques de Gênes qui est restée comme
un point lumineux dans ma mémoire.
une grande maîtrise de ses souffrances physiques et concluant
Les paroles de Nietzsche firent revivre de manière plastique et pleine qu'il était un sage plutôt qu'un philosophe intellectualiste ...
de couleur le passé de Gênes devant nos yeux. Il nous ouvrit l'esprit
à la compréhension de l'art de la Renaissance et du Baroque, qui ont
marqué de leur empreinte« Genova la superba », la ville des palais, l'an- Les chameaux de Pise
cienne rivale de Venise.[. .. ] Combien s'intensifia la jouissance de cet
endroit pittoresque, quand à partir de la magie du présent, l'éloquence Le hasard voulut toutefois que le professeur et les voyageuses
22
de Nietzsche évoqua les ombres des puissants temps anciens ! se retrouvent le jour suivant, le 24 octobre, à Pise. En effet
Nietzsche, profitant de l'escale du paquebot à Livourne, avait
Les voyageurs durent se saluer par lettre, parce que
pensé faire une brève excursion dans la ville à la tour penchée
Nietzsche, atteint par une nouvelle attaque de migraine,
où les deux amies, arrivées par le train, se promenaient déjà
ne fut pas en mesure de se rendre au rendez-vous avec les
en carrosse. La parole est de nouveau à l'enthousiaste Isabelle :
deux dames. Il s'en excusa dans un petit mot adressé à la
baronne von Brevern : Je criai de joie quand j'aperçus Nietzsche qui se promenait triste par
son chemin: « Tout seul, professeur ? Oh montez donc avec nous, nous
Je vous demande pardon, Chère madame, de vous avoir fait faux
suivons la même route».
bond et de ne pas avoir pu honorer ma promesse (ou plus exactement
Nietzsche accepta aussitôt et, à trois, nous visitâmes le dôme, le
mon souhait). Veuillez pardonner à un demi-infirme! Sur la route de
baptistère et le campo santo, avec cette humeur gaie qui avait gagné
la gare vers laquelle je me dirigeais accompagné par le Dr Rée, je me
mes compagnons. Rarement a-t-on contemplé le jugement dernier, le
suis soudain senti si faible et à bout de forces, que je fus obligé de faire
chef-d'œuvre d'Orcagna, dans un tel état d'âme. Je dois avouer hon-
demi-tour confus et à contrecœur, tel une armée vaincue. Cependant
nêtement que plusieurs traits sublimes m'échappèrent, tandis que les
je ne peux renoncer, avant mon départ, à exprimer par écrit ma joie
scènes grotesques, surtout deux diablotins qui traînent un moine gras
d'une rencontre qui m'a laissé voir un double spectacle: un haut degré
dans le gouffre, ne manquèrent pas de faire leur effet.
de culture et une haute aspiration à la culture.

23. Nietzsche à Claudine von Brevern, le 23 octobre 1876 eKGWB/


22. Isabelle von Ungern-Sternberg, op. cit. BVN-1876,564, trad. fr. pers.

38 39
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

En tant que critique de la mythologie catholique, Nietzsche révéla


toute une nouvelle partie de sa personnalité, brillamment moqueur et
sarcastique, chatoyant de mille feux.
Nous fûmes accueillis à la gare par le compagnon de voyage de Nietzsche,
avec lequel je n'avais pas encore échangé deux mots ; il était visiblement
de mauvaise humeur. Quelque peu agité, il m'attira de côté et m'exprima
ouvertement son déplaisir de me voir mettre Nietzsche, contrairement à
ses efforts, dans un état d'excitation et d'énervement dommageable à sa
santé. [ ... ])'appris alors de Rée, le fidèle Achate, que son ami avait un besoin
absolu de calme et de solitude, afin d'enrayer une grave maladie nerveuse24.

Lintervention de Rée n'empêcha toutefois pas le jeune


professeur et la jeune baronne de continuer leur conversa-
tion. Mais bientôt le train pour Livourne arrive, les amis se
saluent, et le voyage vers le Sud reprend. C'est probablement
à l'occasion de ce bref trajet entre Pise et Livourne que
Nietzsche a vu les chameaux du domaine de San Rossore, Figu.re 7
dont il se souviendra trois ans plus tard, dans le dialogue Les chameaux de Pise au début du XX siècle.
de l'ombre et du voyageur qui ouvre le deuxième tome de
Choses humaines, trop humaines : Le Voyageur : Par Dieu et par toutes les choses auxquelles je ne crois
pas, mon Ombre parle; je l'entends, et n'y puis croire.
L'Ombre: Ne t'ayant plus entendu parler depuis si longtemps, j'ai-
L'Ombre: Admettons-le et n'y pensons plus, dans une heure tout
merais te donner une occasion de le faire.
sera passé.
Le Voyageur : On parle ... où? Et qui? Il me semblerait presque
Le Voyageur: C'est ce que je me disais le jour où, dans un bois près
m'entendre parler moi-même, mais d'une voix encore plus faible que
de Pise, j'aperçus d'abord deux, puis cinq chameaux25.
n'est la mienne.
L'ambre (après un temps): N'es-tu pas content d'avoir l'occasion de Ce jour, c'était justement le 24 octobre 1876. Les cha-
parler? meaux, eux, avaient été introduits à San Rossore vers la
fin du XVI( siècle par le grand-duc Cosme III des Médicis.

24. Isabelle von Ungern-Sternberg, op. cit., p. 30-31. Achate est un


Troyen, ami fidèle d'Énée, qu'il accompagna dans ses voyages, jusqu'en 25. Le voyageur et son ombre, Dialogue eKGWB/WS-[Dialog), ed. fr.
Italie (Virgile, Énéide, l, 120). Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini.

40 41
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

Familièrement appelés « chameaux », il s'agissait en fait de nait mon front, et que j'aurais volontiers vu gisant au fond de la mer.
dromadaires qui furent élevés dans le parc de San Rossore Nous abordâmes dans un petit port très écarté, que presque aucune
jusqu'à la fin des années soixante. Le dernier spécimen mou- lumière n'éclairait. Quelques douaniers, qui ressemblaient davantage
à de nouveaux voleurs, apparurent et réclamèrent un pourboire. Puis
rut en l'année 1976, cent ans après le voyage de Nietzsche26 •
les quatre rameurs se répartirent nos deux valises et suivirent la route
déserte qui mène au Chiatamone, Pension allemande, notre destination.
Nous devions, Nietzsche, Rée et moi-même, surveiller nos porteurs :
Naples : première révélation du Midi ils marchaient à une distance d'environ vingt à trente pas les uns des
autres.Je ne doutai pas qu'ils fussent en train de nous égarer pour nous
Finalement, à une heure du matin, le mercredi 25 octobre, kidnapper dans quelque boutique perdue - j'avais vraiment plus de
les trois amis arrivent à Naples où les attend Malwida von curiosité que de peur, et une calme résignation - mais mon manteau
Meysenbug, et ils se rendent à la Pension allemande de à pans volants, qui me faisait une silhouette de brigand, nos yeux caves
Chiatamone. Au tour du jeune élève de Nietzsche, Albert et nos allures d'oiseaux de nuit nous donnaient à nous aussi quelque
Brenner, de témoigner des circonstances aventureuses du chose d'inquiétant, et nous arrivâmes sains et saufs. Mlle von Meysen-
débarquement, dans une lettre à sa famille : bug se trouve ici. Elle s'est beaucoup employée et a tout arrangé pour
le mieux. Demain nous partons pour Sorrente27•
Nous sommes arrivés au port hier (mercredi) dans la nuit, à une
heure du matin, et nous avons été assez insensés pour vouloir pousser Le jour suivant pourtant, les quatre amis s'attardent à
encore jusqu'à Naples, au lieu de rester à bord. Nous nous sommes ainsi Naples et trouvent le temps de faire, dans les rues de la
retrouvés dans une barque étroite, menée par quatre marins du port. Il ville, un grand tour en carrosse dont Nietzsche se souviendra
faisait une nuit d'encre, on n'entendait plus un bruit, sauf quelques mots plus tard. Pour l'instant, c'est Malwida qui dans une lettre
incompréhensibles que s'échangeaient de temps à autre ces inquiétants à sa fille adoptive, capte la magie de ce contact extatique
rameurs. Je commençais à imaginer le pire et je tenais mon poignard de Nietzsche avec le Sud :
serré sous ma cape, maudissant l'élégance du haut-de-forme dont s'or-

26. Cf. Georges Santi, « Mémoire sur les chameaux de Pise », in 27. Brenner à sa famille, 25 octobre 1876. Treize lettres de Brenner
Annales du Museum d'histoire naturelle, n° 18, Paris, 1811, p. 320-330; de Sorrente sont conservées aux archives d'État de Bâle et ont été
Igino Cocchi, « Sur la naturalisation du dromadaire en Toscane », in publiées partiellement dans Carl Albrecht Bernoulli, Franz Overbeck
Bulletin mensuel de la société impériale zoologique d'acclimatation, Paris, und Friedrich Nietzsche, eine Freundschaft, Jena, Diederichs, 1908,
Masson, 1858, p. 473-482 ; Giovanni R. Fascetti, I cammelli di San vol. I, p. 198-207 et dans Ruth Stummann-Bowert (éd.), Malwida von
Rossore, Pisa, Giardini, 1991. Cf. le commentaire de Giuliano Campioni Meysenbug, Paul Rée. Briefe an einen Freund, Würzburg, Konigshausen
à l'édition italienne de la correspondance de Nietzsche, Milano, Adelphi, & Neumann, 1998, p. 207-214; cf. Renate Müller-Buck, art. cit.,
1995, vol. III, p. 504-505. p. 425-427.

42 43
Le voyage de Nietzsche à Sorrente En voyage vers le Sud

Avant-hier, au soir, j'ai parcouru Pausilippe en carrosse, avec mes


trois messieurs; l'éclairage était divin, véritablement féerique, le Vésuve
était majestueusement couronné de nuées d'orage, et de cette masse de
flammes et de sombres rougeoiements s'élevait un arc-en-ciel; la ville
étincelait comme taillée dans l'or pur tandis que, de l'autre côté, s'éten-
dait la mer dans son azur profond ; le ciel, couvert de nuages légers et
brillants, était d'un vert et bleu transparent et les îles magnifiques se
dressaient parmi les flots comme dans un conte de fées. Le spectacle était
si merveilleux que les messieurs étaient comme ivres d'extase. Jamais
je n'ai vu Nietzsche si animé. Il riait de joie28 •

Évoquant cet épisode dans ses Mémoires, Malwida se Figure 8


souviendra encore « comment la physionomie de Nietzsche «'Wie ertrug ich nur bisher zu leben !" auf dem Posilipp ais der
s'éclairait d'un étonnement joyeux, presque enfantin; com- Wagen rollte - Abendlicht » ; Nietzsche, carnet N V 7, p. 120.

ment il était dominé par une émotion profonde ; enfin il


yeux : pour la première fois il comprenait que le Nord de
éclata en exclamations jubilatoires sur le Sud, que je saluai
l'Europe avait épuisé toute sa jeunesse, mais aussi qu'il avait
comme un heureux présage pour l'efficacité de son séjour29 ».
assez d'esprit pour recommencer une nouvelle vie au Sud30 •
Nietzsche écrivant peu dans cette période à cause de ses
douleurs oculaires, aucun témoignage direct ne nous est resté « Comment ai-je seulement supporté de vivre jusqu'à maintenant ! "
concernant ses vives impressions lors de l'arrivée à Naples, sur le Pausilippe, tandis que la voiture roulait - lumière du soir.
dans le mezzogiorno de l'Italie. Mais cinq ans plus tard, à Le Pausilippe et tous ces aveugles auxquels les yeux seront ouverts.
Je n'ai pas assez de force pour le Nord: là règnent des âmes balourdes
l'automne 1881, nous trouvons dans l'un de ses carnets de
et artificielles qui travaillent aussi assidûment et nécessairement aux
travail, trois brèves notes qui se réfèrent précisément à cette
mesures de la prudence que le castor à sa construction [suit rayé dans
première révélation de la magie du Midi, lorsque le coucher
le manuscrit: le Nord de l'Europe en est couvert]. Et dire que c'est parmi
de soleil sur le Pausilippe lui avait brusquement ouvert les
elles que j'ai passé toute ma jeunesse! Voilà ce qui m'a saisi lorsque
pour la première fois je voyais monter le soir avec son rouge et son gris
28. Malwida von Meysenbug à Olga Monod-Herzen, samedi, le veloutés dans le ciel de Naples [suit rayé dans le manuscrit : tu eusses
28 octobre 1876, in Malwida von Meysenbug, lm Anfang war die pu mourir sans avoir vu cela]- comme un frisson, comme par pitié de
Liebe. Briefe an ihre Pflegtochter, édité par Berta Schleicher, deuxième
édition, München, Beck, 1926, p. 93.
29. Malwida von Meysenbug, Der Lebensabend einer Jdealistin, 30. Pausilippe, en grec nuumÀunov, signifie justement la trêve des
op. cit., p. 46-47. douleurs.

44 45
r

Le voyage de Nietzsche à Sorrente

moi-même de ce que j'eusse commencé ma vie par être vieux, et des Chapitre 2
larmes me sont venues et le sentiment d'avoir été sauvé quand même
au dernier moment.
]'ai assez d'esprit pour le Sud31• « L'école des éducateurs »
à la. Villa Ruhinacci

Le Sud qui se dressait pour la première fois devant les


yeux de Nietzsche s'incarna sous la forme de Sorrente, petit
village de pêcheurs qui commençait à avoir une certaine
cote touristique et qui avait été la destination d'illustres
voyageurs. Ville natale du Tasse, Giacomo Casanova y était
passé en 1771 suivant l'un de ses amours, James Cooper
en 1829, John Ruskin en 1842, Alexis de Tocqueville en
1850-1851, Louise Collet en 1860, Ferdinand Gregorovius
en 1864, Hippolyte Taine en 1864 1 •••
Logés dans les chambres magnifiques de l'Hôtel Vittoria
dèpuis le 5 octobre, Wagner et sa famille s'y reposaient des
fatigues et de la désillusion du premier festival de Bayreuth.
De son côté, le groupe formé par Malwida et sa dame
31. Fragments posthumes eKGWB/NF-1881,12[142] ; [177] ;
[181], ed. fr. Gallimard : OPC V, trad. Pierre Klossowski; fac-similés
de chambre Trina, Nietzsche, Rée et Brenner, arriva le
DFGA/N-V-7,120, 80, 78. La citation qui se trouve dans le premier 27 octobre et s'installa dans une petite pension, la Villa
fragment est tirée, de manière modifiée et parodique, du Tristan et Rubinacci, légèrement en dehors du village. Mais donnons
Isolde de Wagner (Acte II, scène II), où les deux amants, consacrés par la parole aux voyageurs qui, à peine arrivés, s'empressent
la nuit, s'élèvent contre les tromperies du jour. Nietzsche avait d'ailleurs de décrire à leurs familles leur nouvelle installation.
cité cette expression en ce sens dans Richard Wagner à Bayreuth, § 4
(eKGWB/WB-4). L'expression revient de nouveau de manière inver-
sée dans « Le chant des tombeaux » d'Ainsi parlait Zarathoustra, voir 1. Cf. Benito lezzi, Viaggiatori stranieri a Sorrento, Sorrento, Di
infra, p. 92. Mauro, 1989.

47
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

Commençons par Malwida qm nous renseigne sur leur


recherche d'un logement :

Il fut décidé, après mûre réflexion, que nous nous installerions à Sor-
rente, et c'est ainsi que nous levâmes le camp hier et que nous sommes
arrivés ici par un temps radieux ; nous nous sommes aussitôt rendus
à la Pension allemande, Villa Rubinacci, qui se trouve sur le chemin, et
2
que j'avais déjà remarquée quelque temps auparavant ; ces messieurs
s'y plurent tant qu'ils décidèrent de ne pas chercher plus loin. L'endroit
est en effet très beau, et possède cette commodité que les messieurs ont
leur domaine entièrement à eux, et ne me gênent en aucune manière.
Les Wagner, chez qui nous avons passé la soirée, ont été fâchés que
nous n'ayons pas pris une des maisons attenantes à leur hôtel, qui est
en plein soleil, mais ç'aurait été plus cher et moins indépendant. Ici,
nous sommes nos propres maîtres, et notre hôtesse allemande est une
brave créature. Trina est en pleine activité : elle dorlote les messieurs
et aménage les chambres. Des terrasses s'ouvrent de chaque côté. Les
Figure 9
fenêtres du salon donnent tout droit sur Naples, baigné de soleil, ma
La place de Sorrente, vers 1876.
chère Ischia et le Vésuve. L'on trouve devant la maison une véritable
forêt d'oliviers et d'orangers, qui dessine un seuil de verdure à l'orée ment tout un miracle ») et le voyage d'une heure et demie
du tableau3. vers Sorrente « suivant la rue qui longe la mer», étend sa
Albert Brenner, après avoir rappelé lui aussi la magnifique description au village lui-même :
course en voiture sur le Pausilippe (« où Naples était vrai-
Nous habitons quelque peu à l'écart de Sorrente, dans cette partie
de la ville exclusivement occupée par les jardins, les serres et les villas.
2. En effet, Malwida s'était déjà rendue à Sorrente le 24 octobre, Tout ce quartier est comme un cloître. Les rues sont étroites, coincées
comme l'avait noté Cosima Wagner dans son journal : « Visite de entre d'interminables murailles qui s'élèvent à deux hauteurs d'homme
Malwida qui cherche un logement pour notre ami Nietzsche ; nous et par-dessus lesquelles se pressent orangers, cyprès, figuiers, ainsi que
envisageons diverses maisons. Elle retourne à Naples le soir»; Cosima
des grappes de raisin en guirlandes, faisant à la bande bleue du ciel la
Wagner, journal, Paris, Gallimard, 1977, vol. II, p. 473.
plus charmante des sertissures. Les rares maisons se trouvant pour la
3. Malwida von Meysenbug à Olga Monod-Herzen, samedi, le
28 octobre 1876, in Malwida von Meysenbug, lm Anfang war die plupart à l'intérieur des enceintes, on se fait l'effet d'être au milieu d'un
Liebe, op. cit., p. 93-94. labyrinthe. Ce sont de véritables sentiers de mules.

48 49
Le voyage de Nietzsche à Sorrente

Le pays de Sorrente est à un quart d'heure de chemin. Au milieu de


la ville, près de la " piazza » se trouve un pont, qui conduit à un ravin
profondément romantique. Une petite marina se trouve en bas, dans
la petite ville. Il semble qu'ici habitent aussi des aristocrates. Peu à peu
nous irons tout voir.
Nous-mêmes, nous habitons une maison qui a nom « Villa
Rubinacci ». D'un côté elle donne sur la mer, les iles d'Ischia, Naples
et le Vésuve. Tout cela est visible toute la journée, sous tout éclairage.
De l'autre côté nous voyons un étroit sentier de mules. Un petit-bois
d'orangers nous sépare de la mer: il faut, au sortir de ce bois, descendre
presque à pic, Sorrente se trouvant située sur une falaise.
Aujourd'hui est jour férié, et en même temps le premier jour de
l'automne, bien que tout soit encore vert et plaisant et qu'aucun tapis
de paille n'ait encore été posé. Je vous écris les fenêtres ouvertes. Nous
avons deux grandes terrasses, d'où la mer et les montagnes s'offrent à
notre vue. Malgré tout cela, la maison est non seulement relativement
mais aussi absolument bon marché ; ce n'est pas une villa élégante :
par exemple les villas élégantes n'ont pas de si bon tapis que chez nous,
d'ailleurs toute maison de paysan a le sol de pierre et des terrasses4.

Cette fois, Nietzsche aussi prend la plume et célèbre


en quelques mots à sa sœur, le 28 octobre, l'installation à
Sorrente :
Nous voilà donc à Sorrente! Le voyage de Bex à ici a pris huit jours;
à Gênes j'ai été malade, et de là nous avons employé environ trois jours
pour la traversée et, remarque, nous avons réussi à échapper au mal de
mer. D'ailleurs je préfère cette manière de voyager aux horribles voyages
en train. Nous avons rencontré Mlle de Meysenbug dans un hôtel de
Naples et nous sommes partis hier ensemble vers la nouvelle patrie,

4. Brenner à sa famille, mercredi premier novembre 1876, in Figure JO


Stummann-Bowert, op. cit., p. 209. Première lettre de Nietzsche à sa sœur de Sorrente.

50
Le voyage de Nietzsche à Sorrente << L'école des éducateurs » à la Villa Rubinacci

Villa Rubinacci, Sorrente, près de Nâples [sic en français dans le texte].


)'ai une très grande chambre, avec un plafond très haut et une terrasse.
Je viens de prendre mon premier bain de mer. D'après Rée, feau était
plus chaude que celle de la mer du Nord en juillet. Hier soir nous nous
sommes rendus chez les Wagner, qui habitent à 5 minutes de chez nous,
à l'Hôtel Vittoria, et qui vont rester encore le mois de novembre.
Sorrente et Naples sont belles, on n'exagère pas. L'air ici est un
mélange d'air de la montagne et de la mer. Pour les yeux, c'est vraiment
bénéfique ; devant ma terrasse j'ai d'abord au-dessous de moi un grand
jardin vert (qui reste vert même en hiver) et derrière la mer très foncée,
et au fond le Vésuve. Espérons. En tout amour et fidélité, votre F5.

Richard ~gner à Sorrente

À la fin du premier festival de Bayreuth, sur le point


de partir se reposer au Sud de l'Italie, Richard et Cosima
Wagner continuaient à penser à cet événement artistique,
longuement attendu et préparé, et dont ils ne parvenaient Figure 11
pas encore à évaluer la portée. Cosima écrivait dans son Richard et Cosima Wagner en 1872.
journal : « 9 septembre. Départ de Mathilde Maier, la der-
nière étrangère. Ensuite, nous nous préparons à partir. Le Vérone, Venise, Bologne et Naples, les Wagner s'installent
enfin à Sorrente :
soir, nous parlons longuement des représentations et de ce
que nous y avons appris. [... ] Costumes, décors, il faudra 5 octobre: Sorrente, l'hôtel Vittoria, nous nous installons dans la petite
reprendre tout cela l'année prochaine. Richard est très triste maison proche de lhôtel, calme merveilleux.
et dit qu'il voudrait mourir6 ». Après un voyage passant par 10 octobre : Nous passons un après-midi tranquille sur cette magni-
fique terrasse d'où fon voit les bosquets d'oliviers et la mer.
5. Nietzsche à sa sœur, le 28 octobre 1876 eKGWB/BVN-1876,565, 14 octobre: Je m'attache de plus en plus à cet endroit; les chemins
trad. fr. pers. entre deux murs en haut desquels dépassent les arbres, les gorges et
6. Cette citation et les suivantes sont tirées de Cosima Wagner, les rochers, les oliviers, tout m'est familier et je n'entends rien ici qui
Journal, op. cit., vol. II, p. 463-477. me déplaise. Cependant, il est à peine possible de chasser les soucis de

52 53
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

La tristesse et les doutes, la conscience du fort hiatus entre


le rêve et sa réalisation, le regret du passé et l'angoisse de
l'avenir constitueront en effet le véritable Leitmotiv de leur
séjour à Sorrente. Le 18 octobre, Cosima note dans son
journal : « Nous pensons souvent à renoncer complètement
au Festival et à disp;raître », et le 5 novembre : « Le soir, je
bavarde avec Richard et j'essaie de lui raconter toutes sortes
de choses extérieures à notre vie, mais la conversation revient
sans cesse sur ces tristes sujets. Richard raconte que ce qu'il
a pensé surtout pendant les représentations, a été : "Jamais
plus, jamais plus." Il avait sursauté, me dit-il, lorsque le roi
[Louis II de Bavière] lui avait demandé ce qui l'agitait, et
il s'était retenu ensuite à grand-peine». Même d'un point
de vue financier, le festival avait été un échec et les époux
Wagner pensaient sérieusement à rembourser leurs dettes,
Figure 12 quitter le théâtre et sortir de scène.
L 'Hôtel Vittoria à Sorrente en 1890.
Le 15 octobre, anniversaire de Nietzsche, Cosima s'était
plongée encore une fois dans la lecture de la quatrième
Richard, ne fût-ce que pour quelques instants et cela suffit à assombrir
Considération inactuelle du philosophe : Richard Wagner à
notre horizon.
26 octobre : Merveilleuse excursion l'après-midi, nous visitons Bayreuth. Dans cet écrit de juillet 1876, Nietzsche avait
toutes les grottes entre Meta et Sorrente et nous pensons à Dante et composé un portrait du Maestro, de ses rêves et de ses
à Doré; le ciel est magnifique, les îles baignent dans une lumière d'or, utopies de jeunesse, de sa conception de la musique et du
le Vésuve avec ses villages devant lui a des teintes rougeâtres, grises, rôle du théâtre dans une société profondément renouvelée et
brun doré et des allures menaçantes. De Meta, nous rentrons à pied à la il avait posé l'ensemble de son parcours intellectuel sous le
maison, une longue promenade au clair de lune ; tout est merveilleux, signe de la fidélité. Comme l'a montré Mazzino Montinari7,
les maisons, les jardins avec leurs pins très hauts, ces aristocrates dans cette Considération inactuelle est une très habile mosaïque de
la race des arbres. Le soir, nous sommes certes fatigués mais d'humeur
magnifique.J'ai l'impression que la vie m'accorde ici la grâce d'un répit.
7. Voir Mazzino Montinari, « Nietzsche e Wagner cent'anni fa»
La beauté des lieux et le sentiment d'un répit n'ont néan- in Su Nietzsche, Roma, Editori Riuniti, 1981, p. 14-29, republié avec
moins pas réussi à dissiper les soucis des époux Wagner. des modifications in Nietzsche lesen, Berlin, Walter de Gruyter, 1982,

54 55
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

citations cachées, tirées en fait des écrits théoriques de jeu-


nesse du musicien. Elle fonctionnait donc comme un miroir
magique tourné vers Bayreuth et vers Wagner lui-même, sur
lequel était gravée la question : ce festival de nobles blasés
est-il vraiment l'expression fidèle du rêve qui avait animé
la vie de Richard Wagner depuis ses écrits feuerbachiens et
quarante-huitards tels que L'art et la révolution et L'œuvre
d'art de l'avenir ? Désormais Nietzsche ne le croyait plus et
le Maestro le savait. Avant le festival, l'écrit de Nietzsche
apparaissait comme le manifeste d'un wagnérisme régénéré;
après cet événement mondain, peuplé de têtes couronnées
et de nobles blasés, il servait seulement à rendre encore
plus cuisante la désillusion du philosophe. Il est significatif
que Nietzsche, qui le 15 octobre se trouvait encore à Bex,
ait fêté son trente-deuxième anniversaire en écrivant des
aphorismes sur la liberté de l'esprit avec son nouvel ami Figure 13
Paul Rée. À chacun sa manière de surmonter la déception : Terrasse de !'Hôtel Vittoria en 1875.
Cosima se tournait vers le passé, Nietzsche regardait déjà vers
l'avenir. Quant au maestro Richard Wagner, il surmontera C'est dans cet état d'âme que Wagner et Nietzsche se
cette période de dépression en reprenant un projet qui datait rencontrent pour la dernière fois à Sorrente. Entre temps, les
de 1845 et qu'il avait esquissé plusieurs fois au cours des Wagner ont déménagé de leur dépendance pour le troisième
années suivantes, en particulier dans un moment de vive étage de l'Hôtel Vittoria et c'est là que Malwida, Nietzsche et
inspiration, le vendredi saint de 1857, lors d'une excursion Rée leur rendent visite le 27 octobre au soir, le jour même de
dans les environs du lac de Zurich : écrire un drame sacré leur arrivée. Cosima écrit dans son journal : « Belle journée,
sur la figure de Parsifal. Loin de retourner à Feuerbach, baignade avec les enfants. Laprès-midi, je fais avec Richard
Wagner passait de la métaphysique schopenhauerienne à et les enfants une petite promenade, puis je reste longtemps
la religion chrétienne. avec Richard à regarder la mer. Ensuite, visite de Malwida, du
Dr Rée et de notre ami Nietzsche ; celui-ci est très fatigué et
p. 38-55 ; voir également l'appareil critique à Richard Wagner à Bayreuth très préoccupé de sa santé. Ils se sont installés à Sorrente».
in KGW IV/4, p. 119-160. Après la visite, les époux Wagner s'attardent encore sur la

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

terrasse, écrivant et méditant devant le spectacle de la mer et tout était fini. Le philosophe et le mus1c1en s'attaquèrent
des bosquets d'olivier entourant l'hôtel. Dans une troublante ensuite publiquement - Nietzsche dans Choses humaines,
contemporanéité, le soir même de l'arrivée de Nietzsche à trop humaines, Wagner dans un article des Bayreuther Blatter
Sorrente, les deux époux méditent sur la passion de Jésus intitulé « Public et popularité » - mais sans se nommer
Christ, comme l'indique le journal de Cosima : explicitement. Quelques jours seulement après la mort du
compositeur, en février 1883, Nietzsche révéla à Malwida
Vendredi, 27 octobre:- Clair de lune sur le jardin des oliviers; nous
von Meysenbug ce qu'il avait éprouvé après le festival de
pensons au Christ : « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe !
Bayreuth :
Cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne ! » -
l'expression même de toute souffrance et de toute rédemption. Comme La mort de Wagner m'a terriblement frappée ; et même si j'ai réussi
l'âme implore souvent que ce calice lui soit évité, comme la soumission à me lever de mon lit, j'en ressens encore les effets. - Je crois toutefois
lui est difficile, comme elle parvient rarement à cette soumission, mais, que cet événement, à terme, signifiera un soulagement pour moi. Ce fut
quand elle y parvient, comme ses ailes se déploient, comme elle plane dur, très dur, de devoir être pendant six ans l'ennemi d'une personne
dans les azurs les plus éthérés où plus rien ne peut plus l'atteindre !... qui avait été l'objet d'une telle vénération et d'un tel amour; et puis, de
devoir, en tant qu'adversaire, se taire, par respect pour ce que l'homme
Dans la terre où les Anciens croyaient entendre chan- méritait dans sa totalité. Wagner m'a fait une offense mortelle-je veux
ter les sirènes, Nietzsche et Wagner se rencontrèrent pour que vous le sachiez ! - son lent retour rampant au christianisme et à
la dernière fois, attirés par des mélodies et des passions l'Église, je l'ai ressenti comme une insulte personnelle à mon égard: toute
désormais très différentes. Ce fut probablement pendant ma jeunesse et ses aspirations m'ont semblé contaminées par le fait
ces quelques jours où ils vécurent l'un près de l'autre que même que j'aie pu vénérer un esprit capable d'accomplir un tel pas. Le
Wagner confessa à Nietzsche les extases qu'il éprouvait en fait que je ressente cela avec une telle force- m'est imposé par des buts
pensant au Sacré Graal et à la dernière cène. Ce fut, pour et des tâches que je tairai. Maintenant je considère ce pas comme celui
Nietzsche, la dernière goutte ... pour lui qui déjà n'avait pas d'un Wagner qui vieillissait; il est difficile de mourir au bon moment8.

supporté la désillusion du festival de Bayreuth et qui, bien


avant, avait ébauché les premiers pas dans le sens de son 8. Nietzsche à Malwida von Meysenbug, 21 février 1883 eKGWB/
propre chemin. La belle amitié et la solidarité intellectuelle, BVN-1883,382, trad. fr. pers. Cette lettre a été retrouvée à la fin des
la fraternité d'armes au sein du projet de Bayreuth pour la années 1970 dans les papiers de Romain Rolland et publiée pour la
renaissance de la civilisation hellénique en Allemagne grâce première fois dans l'édition Colli/Montinari. Elle permet de rectifier
l'interprétation de l'« offense mortelle» qui avait été avancée par les
à la magie du théâtre musical de Wagner s'éteignirent à
biographes (Curt von Westernhagen, Martin Gregor-Dellin, Curt Paul
l'Hôtel Vittoria. Sans éclats. Les rapports se refroidirent, Janz). Selon ces interprètes, Nietzsche se référait à une série de ragots
leurs chemins se séparèrent : tout était clair désormais, et sur l'origine de sa maladie venant soi-disant de l'onanisme ou de la

58 59
Le voyage de Nietzsche à Sorrente «L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

En 1886, dans les brouillons de la préface à la seconde me dégoûte». La version finale de la préface parlera de
édition de Choses humaines, trop humaines, Nietzsche revient Wagner comme d'un romantique désespéré qui se prosterne
encore sur cet épisode : « En ce qui concerne Richard devant la croix chrétienne, vaincu par le fanatisme et la
Wagner, je n'ai pas surmonté la désillusion de l'été 1876 : tartuferie de l'idéalisme romantique 9 • Nietzsche resta fidèle
les imperfections de l' œuvre et de l'homme me parurent tout au Wagner athée et immoraliste, révolutionnaire et disciple
à coup trop énormes: je pris la fuite [... ]. Que, vieilli, il eût de Feuerbach. C'est dans ce conflit intellectuel, et non pas
changé, cela ne m'importe guère : presque tous les roman- dans les vicissitudes d'une relation personnelle, qu'il faut
tiques de cette espèce finissent sous la croix - moi, j'aimai chercher la motivation de son détachement à l'égard du
seulement le Wagner que j'ai connu, un honnête athée et Maestro. À Sorrente, toutefois, Nietzsche n'avait pas mani-
immoraliste, qui inventa le personnage de Siegfried, celui festé le douloureux changement intérieur qui s'était produit
d'un homme parfaitement libre. Depuis il a fait assez com- en lui. Seuls en sont témoins les manuscrits où se prépare
prendre, dans le coin modeste de ses "Bayreuther Blatter", Choses humaines, trop humaines. Et même dans les fragments
combien il savait priser le sang du rédempteur, et - il a et les aphorismes contenus dans ces feuillets, les réflexions sur
été compris. Beaucoup d'Allemands, beaucoup de fous purs le génie, sur l'art, sur la métaphysique restent assez générales
et impurs de toute sorte croient depuis lors seulement à et la polémique avec Wagner est le plus souvent implicite.
Richard Wagner comme à leur "Rédempteur". Tout cela Du 27 octobre au 7 novembre, les pensionnaires de la
Villa Rubinacci et ceux de l'Hôtel Vittoria se sont proba-
pédérastie qui circulèrent en 1882 durant le second festival de Bayreuth
et qui sont nés d'un échange de lettres entre Wagner et le Dr Eiser,
médecin soignant de Nietzsche et wagnérien fervent. Ces insinuations 9. Cf. Choses humaines, trop humaines, tome II, préf., § 3 eKGWB/
blessèrent Nietzsche (cf. la lettre à Koselitz du 21 avril 1883 eKGWB/ MA-II-Vorrede-3 et les brouillons eKGWB/NF-1885,35[49] et 34[205],
BVN-1883,405), mais elles ne sont certainement pas le motif de leur trad. fr. pers. Voir en outre le passage suivant, contenu dans KGW
rupture, aussi parce qu'elles apparaissent plus tard. Elles ne sont pas ce à IV/4, 254 : « il commença à parler du "sang du Rédempteur", il
quoi Nietzsche se référait avec l'expression « offense mortelle ». Comme y eut même une heure, où il m'avoua les ravissements qu'il savait
le résume Montinari dans sa reconstitution plus documentée et fiable puiser de la sainte cène », ainsi que le fragment posthume eKGWB/
de cet épisode : « Au-delà de toute affaire humaine et personnelle, le NF-1885,2[101] : « En un seul coup d'œil, je compris que Wagner
nœud central du conflit entre Nietzsche et Wagner tient proprement avait certes atteint son but, mais seulement de la façon dont Napoléon
dans cet insurmontable désaccord concernant le christianisme », Su avait atteint Moscou - avec à chaque étape tant de pertes, de pertes
Nietzsche, op. cit., p. 26-29; cf. également l'appareil critique à l'édi- irréparables, que juste à la fin de toute l'expédition et apparemment au
tion italienne de la correspondance (Milano, Adelphi, 2004, vol. IV, moment de la victoire, le destin était déjà scellé. [ ... ] Wagner parlant
p. 754), tandis que l'appareil critique à l'édition allemande (KGB de l'extase que lui procurait la cène chrétienne : cela fut pour moi
III/7/1, p. 348) ne fournit aucune information. décisif, je le jugeai vaincu », trad. fr. pers.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L'école des éducateurs » à la Villa Rubinacci

blement échangé plusieurs visites. Brenner nous dit qu'ils se Les Wagner partirent pour Naples et Nietzsche demeura
sont rendus une demi-douzaine de fois chez les Wagner et avec ses amis à Sorrente, à la Villa Rubinacci. Stupéfait et
du journal de Cosima nous savons qu'ils ont fait plusieurs accablé, il riait sous cape des poses religieuses du maestro,
excursions ensemble. C'est qu'à l'Hôtel Vittoria, on appréciait mais d'un rire amer, ainsi qu'il le dira plus tard : « Il fut
particulièrement la compagnie de Malwida. En revanche, on un moment où secrètement je commençai à rire de Richard
n'appréciait guère le Dr Rée : « 1er novembre. Le soir, visite Wagner : lorsqu'il se prépara à réciter son dernier rôle et
du Dr Rée dont le tempérament froid et coupant ne nous apparut devant ses chers Allemands avec les gestes du thauma-
plaît guère ; en y regardant de plus près, nous découvrons turge, du rédempteur, du prophète, et même du philosophe.
qu'il doit être juif1° ». Pour Cosima et Richard Wagner, c'était Et puisque je n'avais pas encore cessé de l'aimer, mon rire
tout dire ! À part les très brèves allusions de Cosima, le seul me fut amer à moi-même : telle est l'histoire de tous ceux
témoignage de ces journées se trouve dans les souvenirs de qui s'émancipent de leurs maîtres et finissent par trouver leur
l' « idéaliste » Malwida von Meysenbug : propre ch emm · 12 ». M ais
· comment trouver sa propre route,
comment apprendre à marcher tout seul, sans Schopenhauer
Le premier mois fut embelli encore par la présence de Wagner et de
et Wagner, et éventuellement contre eux ? Malgré ses mau-
sa famille qui venaient se reposer en Italie des fatigues que leur avaient
vaises conditions de santé et ses douleurs oculaires, Nietzsche
occasionnées les représentations de l'été. Ils demeuraient à l'hôtel, à
quelques pas de nous, et je passais naturellement la plus grande partie
recommence à écrire et il se rend compte qu'est venu le
de mon temps avec eux, surtout avec Cosima, pour laquelle j'avais une moment de rendre publiques ses réflexions souterraines ;
tendre affection et une haute estime, et dont la société m'apportait les pas seulement à coup d'allusions et par fragments, comme
plus pures jouissances d'esprit et de cœur. [. .. ]Souvent notre quatuor il l'avait fait auparavant dans La naissance de la tragédie et
était invité le soir chez les Wagner. Toutefois, à cette occasion je fus éton- dans les Considérations inactuelles, mais en bloc et de manière
née de remarquer, dans la façon de parler et dans l'attitude de Nietzsche, cohérente, en les développant et en les complétant par les
une sorte de gaîté contrainte et un effort pour être naturel ; mais, étant idées nouvelles qui se déposaient jour après jour dans ses
donné qu'il ne fut jamais déplaisant etne s'opposa jamais aux rapports carnets, en partie grâce au dialogue avec toute une série de
avec les Wagner, je n'ai pas eu le soupçon qu'il pouvait s'être produit livres qu'il avait achetés au cours des mois précédents et qu'il
un changement dans sa manière de penser et je m'abandonnai de tout était en train de lire avec Paul Rée et avec le petit cercle
mon cœur à ce prolongement du plaisir de Bayreuth dans un cercle de
d'amis de la Villa Rubinacci. Ces « idées considérées comme
personnes si exquises11.
infamantes» dont nous avons parlées plus haut 13 donneront
10. Cosima Wagner, Journal, op. cit., II, p. 476.
11. Malwida von Meysenbug, Der Lebensabend einer Idealistin, 12. Fragment posthume eKGWB/NF-1885,41[2] § 3, trad. fr. pers.
op. cit., p. 48. 13. Fragment posthume eKGWB/NF-1875,5(190], voir supra, p. 15.

62 63
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

donc l'impulsion de son nouveau livre, Choses humaines, trop


humaines, qui, avec une dédicace à la mémoire de Voltaire,
inaugure sa philosophie de la maturité.
Après les jours de Sorrente, les deux hommes ne se revi-
rent jamais. Wagner rentra d'Italie avec le projet d'écrire
Parsifal. Il se consacra au travail d'écriture et quand le texte
fut terminé, l'envoya à Nietzsche, qui de son côté venait de
terminer le manuscrit de Choses humaines, trop humaines.
Ainsi le philosophe nous raconte, dix ans plus tard, dans
Ecce homo, ce « croisement de deux épées » :

Au moment où j'eus enfin entre les mains le livre achevé- au pro-


fond étonnement du grand malade que j'étais-, j'en envoyai également
deux exemplaires, entre autres, à Bayreuth. Par un de ces hasards éton-
namment significatifs, me parvint simultanément un bel exemplaire du
texte du Parsifal avec cette dédicace de Wagner pour moi:« À son cher
ami Friedrich Nietzsche, Richard Wagner, conseiller ecclésiastique».
Figure 14
- Que les deux livres se fussent croisés - c'était pour moi comme
« Herzlichsten Gruss und Wunsch seinem theuren
entendre un son de mauvais augure. Est-ce que cela ne ressemblait
Freunde Friederich Nietzsche. Richard Wagner. Oberkirchenrath :
pas au bruit de deux épées qui se croisent ? ... En tout cas nous eûmes
zur freundlichen Mittheilung an Professor Overbeck».
tous deux le même sentiment : car tous deux nous gardâmes le silence.
Dédicace de Wagner à Nietzsche sur l'exemplaire du Parsifal.
- C'est vers cette époque que commencèrent à paraître les Bayreuther
Bliitter : je compris de quoi il avait été grand temps. - Qui l'eût cru!
La dédicace de Wagner peut être lue encore aujourd'hui
Wagner était devenu pieux14 •••
sur l'exemplaire du Parsifal que Nietzsche reçut le 3 janvier
1878. La première réaction à la lecture de ce drame sacré
14. Ecce homo, chapitre sur « Choses humaines, trop humaines »,
§ 5 eKGWB/EH-MA-5, trad. fr. pers. La reconstruction chronolo-
(Bühnenweihfestspiel) se trouve dans la lettre du jour suivant
gique n'est pas complètement précise car le livre du philosophe n'arriva à Reinhart von Seydlitz :
qu'en avril 1878 à Bayreuth, quatre mois après l'envoi du Parsifal,
mais Nietzsche fait probablement allusion au fait qu'à fin décembre Hier j'ai reçu à la maison, envoyé par Wagner, Parsifal. Impressions de
il avait achevé le manuscrit de Choses humaines, trop humaines et que la première lecture: plus Liszt que Wagner, esprit de la contre-réforme ;
le 10 janvier Koselitz l'avait envoyé à l'éditeur. pour moi, trop habitué à l'esprit grec qui représente ce qui est universel

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

de l'être humain, dans le Parsifal tout est trop chrétien, trop limité dans Aujourd'hui même, après une heure passée en conversation sympa-
le temps ; la psychologie la plus fantaisiste ; pas de chair et beaucoup, thique avec des personnes complètement inconnues, toute ma philoso-
beaucoup trop de sang (la cène en particulier est trop sanglante pour phie vacille, et cela me semble d'une telle folie de vouloir avoir raison
mon goût), et puis je n'aime pas les bonnes femmes hystériques ; beau- au prix de l'amour, et de ne pas pouvoir communiquer ce que l'on a de
coup de choses, qui sont supportables à l'œil interne, seront insuppor- plus précieux, pour ne pas détruire cette sympathie. Hinc meœ lacrimœ 16 •
tables au moment de la représentation : imaginez-vous nos acteurs en
prière, tremblants, le cou tordu Même l'intérieur du château du Graal ne
peut faire effet sur la scène, tout comme le cygne blessé. Toutes ces belles Le couvent des esprits libres
trouvailles appartiennent à l'epos et, comme je le disais, à l'œil interne.
Le langage résonne comme une traduction d'une langue étrangère. Mais Après le départ de Wagner, la vie à la Villa Rubinacci s' orga-
les situations et leur enchaînement- cela n'est-il pas de la plus haute nisa de manière plus régulière, ainsi que l'explique Malwida :
poésie? N'est-ce pas un ultime défi pour la musique15 ?
À Sorrente notre existence s'organisa très confortablement. Le matin
Mais, en dépit de toutes ces raisons esthétiques et philo- nous ne nous trouvions jamais ensemble ; chacun vaquait en toute
sophiques, Nietzsche regretta toujours d'avoir perdu l'amitié liberté à ses propres occupations. Le repas de midi était le premier à
et la sympathie de Wagner. Une lettre à Heinrich Koselitz nous réunir, et de temps en temps nous faisions ensemble l'après-midi
est particulièrement explicite : une randonnée dans les environs, parmi les jardins plantés d'orangers et
de citronniers, aussi hauts que nos pommiers et nos poiriers, et dont les
Pour ma part, je souffre affreusement si je suis privé de la sympa-
branches, chargées de fruits d'or, se penchaient par-dessus les palissades
thie d'autrui et par exemple rien ne peut me consoler d'avoir perdu,
et ombrageaient le chemin ; ou bien encore, nous gravissions des pentes
dans les dernières années, la sympathie de Wagner. Combien de fois
douces et nous passions près de métairies où de joyeux groupes de jolies
je rêve de lui, et il m'apparaît toujours comme il était lorsque nous
filles dansaient la tarentelle ; non pas la tarentelle apprêtée, dansée dans
étions ensemble, en toute confiance ! Entre nous il n'y a jamais eu un
les hôtels, pour les étrangers, par des bandes de demoiselles en grande
mot méchant, même pas dans mes rêves ; en revanche nous avons
toilette, mais la danse rustique empreinte d'une grâce naturelle et chaste.
échangé beaucoup de paroles encourageantes et gaies, et je n'ai peut- Souvent nous partions pour des excursions plus lointaines, montés sur
être jamais ri autant avec personne. Tout cela est révolu. À quoi bon
des ânes qui sont réservés là-bas pour les chemins de montagnes, et
avoir raison sur lui en de nombreux points ! Comme si cela suffisait à dans ces occasions la gaîté ne perdait jamais ses droits ;le jeune Brenner
effacer de la mémoire cette sympathie perdue ! J'ai déjà vécu quelque surtout servait de cible à des plaisanteries innocentes à cause de ses
chose de semblable et probablement cela m'arrivera encore. Ce sont les manières encore un peu gauches et de ses longues jambes qui trot-
sacrifices les plus durs imposés à ma manière de vivre et de penser ...

15. Nietzsche à Seydlitz, le 4 janvier 1878 eKGWB/BVN-1878,678, 16. Nietzsche à Koselitz, le 20 août 1880 eKGWB/BVN-1880,49,
trad. fr. pers. trad. fr. pers.

66 67
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

taient presque avec celles de l'âne. Le soir, le dîner nous rassemblait de


nouveau, puis au salon, pour des lectures en commun accompagnées
de causeries animées17•

Dans une série de lettres à la mère et à la sœur de


Nietzsche, Paul Rée a décrit la vie de la petite colonie alle-
mande à Sorrente. Lisons la première lettre écrite quelques
jours après l'arrivée
Mademoiselle !
De la part de votre frère, je me permets de vous faire un petit rap-
port sur l'Italie méridionale en général et Sorrente en particulier. En ce
qui concerne l'Italie méridionale en général, il y fait aussi froid qu'en
Allemagne du Nord, avec cette différence qu'ici il n'y a pas de poêles
dans les chambres. Sorrente en particulier est si belle - ma chambre
donne sur des bosquets d'orangers, derrière il y a la mer bleue et sur
l'autre rive les collines de Naples - que, si j'étais paysagiste, je n'aurais
pas fini aujourd'hui de vous la décrire. Mais comme, par bonheur pour
vous, je ne suis pas peintre, je me contenterai de parler de la plus grande
curiosité de Sorrente, à savoir votre frère. En ce moment il est assis dans
la seule pièce chauffée et dicte sa Cinquième Inactuelle à Brenner. Il a Figttre 15
bonne mine (bronzé) et il s'est remarquablement rétabli au cours des La Villa Rubinacci en 1927, aujourd'hui Hotel Eden.
derniers 8 jours.[. .. }
Voici l'horaire de la journée. À 7 heures du matin votre frère boit c'est sans doute la raison principale pour laquelle les maux de tête
du lait, une boisson qui lui réussit particulièrement bien. Après le thé, lui ont été épargnés depuis la dernière crise, brève certes, mais tout
jusqu'au déjeuner. La nourriture est toujours simple et substantielle de même très violente 18 •
grâce aux soins de Mlle von Meysenbug, cette dame intelligente et
d'une bonté d'ange. Après le déjeuner, grande sieste générale; puis 18. Paul Rée à Elisabeth Nietzsche, le 11 novembre 1876. Les lettres
une sortie en commun. Ces derniers temps, votre frère a pu se pro- de Paul Rée à la famille Nietzsche ont été publiées dans l'appareil
mener pendant des heures même sur des chemins de montagne, et critique du quatrième volume de l'édition Beck de la correspondance
de Nietzsche (F. Nietzsche, Historisch-kritische Gesamtausgabe, Briefe,
édité par Wilhelm Hoppe, Munich, Beck, 1941, p. 455 sq.) ainsi que
17. Malwida von Meysenbug, Der Lebensabend einer Jdealistin, par Ernst Pfeiffer (éd.), Friedrich Nietzsche, Paul Rée, Lou von Salomé:
op. cit., p. 47-48. die Dokumente ihrer Begegnung, Frankfort am Main, lnsel-Verlag, 1970,

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

Au milieu de cette nature du Sud et du cercle heureux de beaucoup mieux, a-t-il dit, et commence à pressentir ce
la petite communauté de la Villa Rubinacci 19 , Nietzsche se qu,est l a sante,21 ».
sent apaisé et comme réconcilié avec la vie : « Notre petit La répartition de la journée comprend, le soir, au moins
cercle rassemble en lui beaucoup de méditation, d'amitié, deux heures de lecture en commun, dans le salon, près
de projets et d'espérances, en somme une bonne part de de la cheminée. Les lettres de Malwida nous donnent
bonheur ; je le ressens en dépit de toutes mes souffrances une description de l'atmosphère des soirées dans la petite
et malgré les mauvaises perspectives concernant ma santé. communauté de Sorrente : « Le soir, de retour à la maison,
Peut-être au monde peut-on trouver encore davantage de Rée lit pour nous pendant une heure avant le dîner, et
félicité, mais pour le moment je souhaite à tous les hommes une heure après. À 9 heures nous allons nous coucher.
d'avoir du bon temps comme moi : alors ils pourront déjà Actuellement nous lisons Zadig de Voltaire et Le siècle
se dire satîsfaits20 ». Ce que le philosophe écrivait à cette de Louis XIV, et en sommes enchantés. Nietzsche et Rée
amie parisienne, il devait aussi l'avoir confié à plusieurs surtout sont des admirateurs fervents de l'ancienne litté-
reprises à ses amis. Malwîda, en décrivant ces journées bien- rature française. Tu pourrais me donner une grande joie
heureuses parmi ses « trois fils », comme elle les appelait, si tu voulais m'envoyer les œuvres de Diderot, au moins
nous raconte que : « Nietzsche a dit récemment qu'il ne les chefs-d' œuvre : Jean [probablement Jacques le fata-
s'est jamais senti si bien dans la vie, et que probablement liste] et Le neveu de Rameau22 ». Ensemble, ils ont lu les
il ne se sentira jamais plus aussi bien. Effectivement, il va Anciens et les Modernes, de la littérature aussi bien que
de la philosophie et de l'histoire : Thucydide et Platon,
trad. fr. Friedrich Nietzsche, Paul Rée, Lou von Salomé. Correspondance, Hérodote et le Nouveau Testament; Goethe, Mainlander,
Paris, PUF, 1979, p. 19 sq. Spir, Burckhardt, Ranke ; Voltaire, Diderot, Charles de
19. Pour la localisation de la Villa Rubinacci voir l'article de
Rémusat, Michelet, Daudet ; Calderon, Cervantès, Moreto,
Nino Cuomo : « Scoperta la villa di Nietzsche », in Match-Point,
Lope de Vega; Tourgueniev, les Mémoires d'Alexander
IV/3, mars 1990. L'Hotel Eden se trouve au 25 de la via Correale
(ancienne via Bernardino Rota), il a été agrandi et dispose de soixante Herzen ; le roman Lorenzo Benoni de Iacopo Ruffini, etc.
chambres et d'un restaurant appelé « Villa Rubinacci ». À Sorrente, il
existe une autre Villa Rubinacci, mais elle n'est pas celle où a résidé 21. Malwida à Olga Monod-Herzen, le 20 novembre 1876, in lm
Nietzsche, contrairement à ce qu'indique le livre de David Farrel Krell Anfang war die Liebe, op. cit., p. 96.
et Donald L. Bates, The Good European. Nietzsche's Work Sites in 22. Malwida à Olga Monod-Herzen, le 13 novembre 1876, in Briefe
Word and Image, Chicago/London, University of Chicago Press, 1997, von und an Malwida von Meysenbug, op. cit., p. 112. Cf. également la
p. 97-98, 115, 233. lettre de Nietzsche à Overbeck du 6 décembre 1876 : « Nous avons
20. Nietzsche à Louise Ott, le 16 décembre 1876 eKGWB/BVN- beaucoup lu Voltaire : maintenant c'est le tour de Mainlander » eKGWB/
1876,577, trad. fr. pers. BVN-1876,573, ed. fr. Gallimard: Correspondance, III, trad. J. Lacoste.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

À la fin de l'hiver, pour Malwida le bilan est assez simple Ils lisent également la traduction française de la quatrième
à tirer : Considération Inactuelle et en signe d'affection, recueillent
des fleurs des champs pour les envoyer à la traductrice,
C'est l'un des hivers les plus passionnants que j'ai passé de ma vie.
une chère amie de Nietzsche : « Voici, très Chère Madame,
Au temps de ma vieillesse, j'apprends comme j'aurais toujours souhaité
quelques fleurs des champs de Sorrente. Tous ensemble,
apprendre ; Rée, par ses lectures, est tout simplement mon bienfaiteur ;
nous désirons vous exprimer notre estime et notre admira-
quand je repense aux soirées souvent si tristes de l'hiver dernier, où
j'étais seule et n'avais rien à faire, et maintenant chaque soir intime- tion, car ces derniers soirs, nous avons lu votre livre avec un
ment et sans gêne [en français dans le texte], dans mon fauteuil près étonnement toujours renouvelé. Brenner a cueilli ces fleurs
de la cheminée, aux splendides lectures, avec des remarques pleines le long des rochers de la côte, Mlle von Meysenbug les a
d'esprit, souvent aussi interrompues par d'affectueux éclats de rire ... arrangées 25 ». Mais surtout pendant les soirées sorrentines,
Non, vraiment, je ne crains plus que le moment où cela va cesser. C'est ils ont lu un cahier manuscrit qui contenait les notes prises
un mode singulier de vie en commun que le nôtre, peut-être unique; par un élève de Nietzsche durant le cours sur la civilisation
mais il se déroule à la perfection, et nous formons la plus unie des grecque du célèbre historien de Bâle : Jacob Burckhardt.
familles, et que personne ne peut imaginer. Alors, dis à tous ceux qui
Nous avions avec nous une excellente et riche sélection de livres,
s'en soucient que je suis très heureuse et que je n'ai jamais passé d'hiver
mais le plus beau dans cette variété était un manuscrit de notes d'après
si charmant23•
les cours de Jacob Burckhardt sur la culture grecque tenus à l'université
Quand nous sommes ainsi réunis le soir, Nietzsche avec ses
de Bâle, prises par un élève de Nietzsche et emportées pour le voyage.
lunettes sur le nez confortablement assis dans le fauteuil, le Dr Rée,
Nietzsche en donna un commentaire oral et il n'y eut certainement
notre aimable lecteur, à la table où brûle la lampe, le jeune Brenner
jamais ailleurs qu'ici un exposé plus magnifique et plus accompli sur
près de la cheminée à côté de moi et m'aidant à peler des oranges
cette belle époque de l'humanité, à la fois par écrit et oralement à tra-
pour le dîner, alors je dis souvent en plaisantant:« Nous représen-
vers ces deux des plus grands connaisseurs de l'Antiquité grecque. Ma
tons véritablement une famille idéale ; quatre personnes qui aupa-
prédilection pour cet apogée grandiose de l'esprit humain atteignit
ravant se connaissaient à peine, qui n'ont pas de lien de parenté,
alors la plus grande exaltation. Ainsi je fus enchantée par la définition
pas de souvenirs communs, et qui désormais mènent dans la plus
de l'être du peuple grec donnée par Burckhardt:« Pessimisme de la
parfaite harmonie et sans gêner la liberté de chacun, une vie com-
conception du monde et optimisme du tempérament ». Certainement
mune, satisfaisante à la fois du point de vue intellectuel et du confort
un excellent alliage pour créer un peuple parfait26•
personnel24 ».

25. Nietzsche à Marie Baumgartner, le 4 février 1877 eKGWB/


23. Malwida à Olga Monod-Herzen, le 3 mars 1877, op. cit., p. 130. BVN-1877,594, trad. fr. pers.
24. Malwida von Meysenbug, Der Lebensabend einer Idealistin, 26. Malwida von Meysenbug, Der Lebensabend einer Jdealistin,
op. cit., p. 56-57. op. cit., p. 49. Cette caractérisation du peuple grec est rappelée aussi

72 73
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L'école des éducateurs » à la Villa Rubinacci

Lélève de Nietzsche était Louis Kelterborn et son cahier - «Pessimisme de la conception du monde et optimisme
de notes est encore conservé de nos jours dans la biblio- du tempérament » - que nous venons de citer de son amie
thèque de Nietzsche, à Weimar. À la page 83, on peut lire : Malwida von Meysenbug. [origine de la célèbre formule
« La religion et la réflexion étaient pessimistes, pourtant le employée par Gramsci est donc à chercher dans le commen-
tempérament était optimiste ; de là une énorme productivité taire oral que Nietzsche avait fait au texte de Burckhardt,
[... ] Le peuple était animé de forces élastiques, de là son pendant ces soirée~ de lecture de Sorrente, devant la che-
tempérament vivant et optimiste, qui continuellement l'inci- minée du salon de la Villa Rubinacci 28 •
tait à de nouvelles entreprises. Mais sa vision de l'existence
était totalement pessimiste27 ». « Pessimisme de l'intelligence Sur le modèle de vie heureuse et instructive de leur petite
et optimisme de la volonté» : cette formule qui apparaît communauté, les pensionnaires de la Villa Rubinacci songè-
souvent encore aujourd'hui chez les intellectuels et les partis rent à réunir des enseignants et des amis autour d'un projet
de la gauche française et italienne, est habituellement attri- d'école pour éduquer les éducateurs. Il s'agissait d'une idée
buée à Antonio Gramsci qui la considérait presque comme chère à Nietzsche : « Éduquer les éducateurs ! Mais ceux-ci
sa propre devise et l'avait empruntée à Romain Rolland. doivent s'éduquer eux-mêmes! C'est pour eux que j'écris ».
Ce qu'on ignorait en revanche, et que Mazzino Montinari Pour réaliser ce rêve, Nietzsche aurait voulu mobiliser des
a mis pour la première fois en lumière en 1973, est que compétences très diverses : « École des Éducateurs. Où est /
Romain Rolland l'avait très probablement lue dans le passage le médecin / le biologiste / l'économiste / l'historien de la
culture / le spécialiste d'histoire de l'église / le spécialiste
des Grecs / le spécialiste de l'État ». Avant de partir en
dans la lettre de Malwida à Rée du 8-10 juin 1877, in Stummann- Italie, il avait écrit à son nouvel ami Reinhart von Seydlitz
Bowert, op. cit., p. 128. en essayant de l'attirer à Sorrente : « Pourquoi est-ce que je
27. « Die Religion und die Reflexion waren pessimistisch, das
vous raconte cela? Oh, vous devinez ma secrète espérance :
Temperament aber optimistisch; daher die enorme Productivitat [ . .. ]
Das Volk war voll von elastischen Federkraften, daher das lebendige,
nous resterons presqu'un an à Sorrente. Puis je rentrerai à
optimistische Temperament, das stets zu neuen Thaten reizt. Die Bâle, à moins que je n'édifie quelque part en grand style
Lebensanschauung aber ist ganz pessimistisch. » L'influence des leçons mon couvent, je veux dire l"'école des éducateurs" (où ceux-ci
de Burckhardt pour la conception nietzschéenne de la grécité dans
la période 1875-1878 a attiré pour la première fois l'attention de
Mazzino Montinari dans l'appareil critique des textes de ces années 28. Cf. Montinari, Su Nietzsche, op. cit., p. 103. Pour l'expression de
(cf. KGW IV/4, passim) et cette thématique a été reprise et développée Gramsci, voir par exemple la lettre à son frère Carlo du 19 décembre
par Olivier Ponton, Philosophie de la légèreté, op. cit., p. 8-19, 187- 1929, in Antonio Gramsci, Lettere da! carcere, Torino, Einaudi, 1947,
186, 221-223 et passim. p. 115.

74 75
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

s'éduquent eux-mêmes29) ». Dans les « papiers de Sorrente», d'une idéaliste, me manifestaient leur sympathie, comme cela fut encore
cette idée est réaffirmée et mise en rapport avec l'image de le cas d'ailleurs dans les années suivantes, pour ma plus grande joie et
satisfaction. Ce fait alimenta l'idée qui m'était déjà venue à l'esprit et
l'esprit libre :
que j'avais communiquée à mes compagnons de voyage, de fonder une
L'école des éducateurs se fonde sur cette constatation que nos éduca- sorte de mission destinée à conduire des adultes des deux sexes vers le
teurs ne sont pas eux-mêmes éduqués, que le besoin s'en fait toujours libre développement de la plus noble vie intellectuelle, afin qu'ensuite
plus grand mais la qualité toujours plus médiocre, que les sciences, ils puissent retourner dans le monde pour y répandre la semence d'une
étant donné la division naturelle des sphères d'activité, ne sont guère culture nouvelle et plus spirituelle. L'idée trouva l'accueil le plus fervent
en mesure d'empêcher la barbarie individuelle, qu'il n'existe pas auprès de mes compagnons ; Nietzsche et Rée étaient aussitôt prêts à y
d'aréopage de la civilisation qui prenne en considération la bonne participer en tant que professeurs.]' étais convaincue de pouvoir attirer
marche intellectuelle de tout le genre humain sans tenir compte des ici beaucoup d'élèves de sexe féminin parce que je voulais consacrer
intérêts nationaux: un ministère international de l'éducation. une attention toute particulière à les former en tant que les plus nobles
Qui veut bien employer sa fortune en esprit libre devra fonder des représentantes del' émancipation des femmes, de sorte qu'elles puissent
instituts sur le modèle des couvents, pour donner la possibilité, à des per- contribuer à protéger des malentendus et des déformations cette œuvre
sonnes qui ne veulent plus rien avoir à faire par ailleurs avec le monde, culturelle de première importance et lourde de sens. Nous cherchions
de vivre amicalement en commun dans la plus grande simplicité30• déjà un local adapté, parce que l'entreprise devait naître dans la magni-
fique Sorrente, dans la délicieuse nature et non pas dans l'étroitesse de
Malwida avait une vision un peu plus sentimentale, mais
la ville. Nous avions trouvé sur la plage plusieurs grottes spacieuses
aussi plus pratique, de l'affaire et pensait déjà aux locaux
comme des salles à l'intérieur des rochers, visiblement déjà agrandies
où loger la nouvelle école : par l'homme, où il y avait déjà une sorte de tribune qui semblait être
Je reçus juste à cette époque-là de très nombreuses lettres de femmes destinée à un conférencier. Nous pensions qu'elles étaient parfaitement
et de jeunes filles, de toutes les classes sociales, qui suite à mes Mémoires adaptées pour y tenir des cours dans les très chaudes journées de l'été.
Et en général, l'ensemble de l'enseignement devait être conçu plutôt
comme un apprentissage réciproque, à la manière des péripatéticiens,
29. Fragments posthumes eKGWB/NF-1875,5[25] et eKGWB/ et plutôt selon les modèles grecs que modernes31 •
NF-1875,4[5] et lettre à Seydlitz du 24 septembre 1876 eKGWB/
BVN-1876,554, trad. fr. pers. Sur le projet de couvents pour les esprits Reinhart von Seydlitz, qui s'était finalement rendu à
libres voir Hubert Treiber, « Wahlverwandtschaften zwischen Nietzsches Sorrente, voyait l'école des éducateurs déjà réalisée par
Idee eines "Klosters für freiere Geister" und Webers Idealtypus der
puritanischen Sekte », Nietzsche-Studien, 21 (1992), p. 326-362.
30. Fragments posthumes eKGWB/NF-1876,23[136] et eKGWB/ 31. Malwida von Meysenbug, Der Lebensabend einer Idealistin,
NF-1876,17[50], ed. fr. Gallimard: Humain, trop humain, OPC III, op. cit., p. 57-58. Cf. Malwida von Meysenbug, Memoiren einer
trad. Robert Rovini. Idealistin, Stuttgart, Auerbach, 1876.

76 77
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

la petite communauté des pensionnaires de la Villa


Rubinacci :

Malwida von Meysenbug dirigeait déjà, comme une vénérable


abbesse, le« couvent des esprits libres », qui alors, faute de mieux, s'était
domicilié dans une pension du lieu, Villa Rubinacci. Quels plans nous
ne fîmes pas sous un doux soleil, dans la légère rumeur de la mer d'un
bleu pourpré[ .. .]. Nous avions déjà jeté notre dévolu sur le couvent
des Capucins, désormais inhabité et à l'abandon, et nous pensions le
transformer en une « école pour éducateurs, où ils s'éduquent eux-
mêmes ». Nous manifestions un tel sens pratique que nous voulions
en consacrer une moitié à un hôtel, avec tous les tenants et aboutissants,
Figure 16
de sorte qu'elle contribue à donner à l'autre moitié, idéaliste, sa base
, , 32 Le couvent des Capucins, bâtiment choisi pour lëcole des éducateurs,
econom1que . aujourd'hui Grand Hôtel Cocumella.
Emporté par l'enthousiasme, Nietzsche y croit presque
et mobilise sa sœur : « L'"école des éducateurs" (dite aussi
cloître moderne, colonie idéale, université libre [en fran- Rêver de morts
çais dans le texte]) est dans l'air, qui sait ce qu'il en
adviendra ! Dans nos intentions, tu es déjà élue pour Après deux mois · de séjour à Sorrente, quel bilan de
diriger toute l'administration de notre institut de quarante santé Nietzsche peut-il dresser en décembre 1876? D'un
personnes. Tu dois avant tout appren d re 1,.Ita1·1en33'. ». Le
point de vue strictement physique, sa situation ne s'est guère
couvent des Capucins restera le siège rêvé pour l'école
améliorée : il n'arrive plus ni à lire ni à écrire, et se sent
des éducateurs jusqu'à la fin du séjour qui marquera aussi
oisif comme un touriste, ou comme un philosophe. Alors
la fin du projet.
il s'abandonne à la compagnie de ses amis et surtout il
réfléchit, rêve, revoit sa vie passée.
32. Reinhart von Seydlitz, « Friedrich Nietzsche : Briefe und
Ch'êret fidèle ami, après une lueur de rétablissement, j'ai été de
Gesprache », Neue deutsche Rundschau, 10 (1899), p. 617-628, op.
cit., in Sander Gilman (éd.), Begegnungen mit Nietzsche, Bonn, Bouvier, nouveau si mal et sans répit que je n'ose plus espérer. Les conditions
1981, p. 339. externes d'une guérison sont pourtant toutes réunies, et un résultat
33. Nietzsche à sa sœur, le 20 janvier 1877 eKGWB/BVN- doit en ressortir, n'est-ce pas? Mais il faut de la patience (Nietzsche à
1877,589, trad. fr. pers. Overbeck, le 6 décembre 1876).

78 79
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

Plusieurs sales journées qui m'ont presque porté au désespoir. de bilan, non plus de son état de santé mais de son état
Maintenant ça va de nouveau un peu mieux. Le climat est très doux, d'esprit, comme une manière de prendre lentement congé
hier Rée a pris un bain de mer. Moi, je fais beaucoup de promenades, d'une phase de sa vie. Entre le souvenir des phases pré-
digestion et sommeil toujours très bons (à sa famille, le 7 décembre cédentes et le pressentiment encore flou de l'évolution à
1876}. venir, sont évoqués indirectement, de façon accidentelle,
Je fais de très nombreuses promenades. Renoncé complètement à plusieurs points sensibles du rapport du jeune philologue
toute activité, même à la dictée et à la discussion. Où cela me mènera- avec Richard Wagner qui laissent présager, après le refroi-
t-il? (à sa famille, le 15 décembre 1876). dissement de leurs rapports, un nouveau développement de
Sorrente me semble faite pour guérir.Je sens que j'ai repris des forces ; cet esprit inquiet.
jusqu'à maintenant pas le plus léger trouble de l'estomac. Mais chaque
semaine pourtant, une journée de violent mal de tête : sur ce point aucun Chère Madame,
changement (à sa famille, le 24 décembre 1876}. Votre anniversaire est arrivé et je ne connais pas de mot avec
Pas même ici ma santé ne veut s'améliorer, souffrances, souffrances ! lequel je puisse penser exprimer ce que vous éprouvez à cet instant.
Des vœux? Vous souhaiter le bonheur? - je ne comprends presque
Si je pouvais en faire abstraction, ma situation ici ferait envie aux dieux.
plus ces mots quand je pense à vous ; quand on a appris à prendre la
Rée vient juste d'achever un livre, Brenner écrit des nouvelles, Mlle von
vie de haut disparaît la différence entre bonheur et malheur, et on va
Meysenbug un roman, on lit pour moi parce que je n'ai le droit ni de
bien au-delà des« vœux ». Tout ce dont dépend maintenant votre vie
lire ni d'écrire (à Rohde le 30 décembre 187634).
devait se produire exactement comme il s'est produit et, en particulier,
Et pourtant le 19 décembre 1876, Nietzsche a pris sur lui on ne peut imaginer tout l'après-Bayreuth autrement qu'il se présente
d'écrire une longue et importante lettre à Cosima Wagner actuellement: en effet il correspond parfaitement à l'avant-Bayreuth;
pour son anniversaire 35. Cette lettre se lit comme une sorte ce qui auparavant était t,98te et désolé l'est encore maintenant, et qui
était grand l'est demeuré, ou plutôt l'est maintenant à plus forte raison.
Des jours comme le vôtre, nous ne pouvons que les célébrer, et non
34. Cf. respectivement eKGWB/BVN-1876,573 ; 575 ; 576 ; pas vous adresser des vœux de bonheur. D'année en année, on devient
582 ; 584, trad. fr. pers. Cf. Paul Rée, Der Ursprung der moralischen plus silencieux et l'on finit par ne plus rien dire de sérieux quant aux
Empfindungen, Chemnitz, Schmeitzner, 1877 (trad. fr. De l'origine des rapports personnels.
sentiments moraux, Paris, PUF, 1982); concernant les nouvelles de Le recul que j'ai pris de par mon actuel mode de vivre, qui m'est
Brenner voir R. Müller-Buck, art. cit., p. 427-428, une de ces nou-
imposé par la maladie, est tellement fort que les huit dernières années
velles fut publiée en juillet 1877 avec le titre« Das f1ammende Herz »,
me sortent presque de l'esprit et que s'y précipitent les périodes
Deutsche Rundschau, 3/10 (1877), p. 1-11 ; Malwida von Meysenbug,
Phadra : ein Roman, Leipzig, Reissner, 1885, 3 volumes.
35. Nietzsche à Cosima Wagner, le 19 décembre 1876 eKGWB/ commentée par Mazzino Montinari, Nietzsche Lesen, op. cit., p. 38-43,
BVN-1876,581, trad. fr. pers. Cette lettre a été pour la première fois que nous suivrons par endroits.

80 81
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L'école des éducateurs » à la Villa Rubinacci

antérieures, auxquelles, dans les préoccupations incessantes de ces lui je dois l'unique bénéfice important que j'aie reçu dans ma vie, ma
années, je n'avais plus pensé. Presque chaque nuit je me retrouve en chaire de philologie à Bâle : je la dois à sa liberté de pensée, à sa finesse
rêve avec des personnes oubliées depuis longtemps, et même avec des d'esprit et à sa générosité envers les jeunes gens.[ ... ]
morts. Les moments de l'enfance et de l'école, je les ai parfaitement Avec un respect immuable, votre Friedrich Nietzsche
présents; examinant les buts que je m'étais fixés dans le passé, et ce Sorrente, Villa Rubinacci.
que j'ai effectivement atteint, je suis frappé par le fait que je suis allé J'oubliai les hommages du Dr Rée.
bien au-delà des espérances et des aspirations générales de la jeunesse ;
La première chose qui nous frappe chez un homme sus-
et au contraire, de tout ce que je m'étais sérieusement proposé de faire,
pendu entre passé et avenir, ce sont ces rêves où Nietzsche
je ne suis parvenu à réaliser toujours qu'un tiers. Il est probable que
est visité par des personnes qui viennent du passé ou
les choses ne changeront pas même dans l'avenir. Si j'étais vraiment en
bonne santé-qui sait si je ne me fixerais pas des objectifs aventureux?
d'outre-tombe. Ce motif réapparaît presque deux ans plus
Malheureusement, je suis forcé d'amener un peu mes voiles. Pour les tard parmi les brèves annotations d'un tout petit carnet
prochaines années à Bâle, je me suis proposé de porter à terme certains intitulé Memorabilia. Cette fois, il est accompagné d'une
travaux philologiques, et mon ami Kôselitz s'est déclaré prêt à m'ai- autre image significative : « À Sorrente, j'ai enlevé la couche
der en qualité de secrétaire, lisant pour moi et écrivant sous ma dictée de mousse de neuf années. Rêver de morts 36 ». Analysons
(puisque mes yeux sont presque perdus). Une fois réglés les travaux phi- ces deux motifs, en commençant par le second. Limage de
lologiques, m'attend quelque chose de plus difficile: serez-vous surprise la couche de mousse se trouve également dans trois lettres
si je vous avoue une divergence d'avec la doctrine de Schopenhauer écrites le 28 août 1877 de Rosenlauibad où Nietzsche, au
qui s'est développée peu à peu et dont j'ai pris conscience presque à milieu des bois des montagnes suisses, a terminé son année
l'improviste? Je ne suis d'accord avec lui sur aucun des principes géné- sabbatique :
raux ; déjà quand j'écrivais sur Schopenhauer, je me rendais compte que
Maintenant mes pensées me poussent en avant, j'ai derrière moi
j'avais dépassé toute la partie dogmatique ; pour moi l'homme était tout.
une année si riche (en résultats intérieurs) ; il me semble comme s'il
Entre-temps ma « raison ,, a été très active - mais ainsi la vie est deve-
avait suffi de retirer la vieille couche de mousse de la quotidienne
nue un peu plus difficile etle fardeau plus lourd ! Comment pourra-t-on
nécessité du travail philologique - et là-dessous tout est vert et plein
résister jusqu'à la fin?
de sève. Je pense avec tristesse que je dois abandonner maintenant
Savez-vous que mon Me Ritschl est mort? J'ai appris la nouvelle
tous les bénéfices de mon travail en perdant peut-être les sensations
presque avec celle de la mort de ma grand-mère et de celle de Gerlach,
fraîches et tout le reste avec! Si seulement j'avais une petite maison
mon collègue philologue de Bâle. Cette année encore, une lettre de
quelque part. Alors je pourrais me promener chaque jour pendant
Ritschl avait renforcé en moi l'impression émouvante que je gardais
des temps de ses premiers rapports avec moi : il me confirmait sa
confiance affectueuse et sa fidélité, même s'il jugeait inévitable une ten- 36. Fragment posthume eKGWB/NF-1878,28(33), ed. fr.
sion momentanée dans notre relation, un éloignement respectueux. À Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini.

82 83
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

six à huit heures, comme je le fais ici, en méditant entre moi et moi- les années de Bâle, l'amitié avec Wagner et toute la constella-
même ce qu'ensuite, à la maison, je jetterais sur le papier rapidement tion d'idées de La naissance de la tragédie et des Considérations
et en parfaite sûreté - ainsi je faisais à Sorrente, ainsi j'ai fait ici, et inactuelles lui paraissent, maintenant, très lointaines. Cette
de la sorte j'ai réussi à tirer beaucoup d'une année tout compte fait transformation creuse au fond de l'âme et produit comme
déplaisante et sombre. un retournement : elle exhume des états d'âme antérieurs
Que dois-je te raconter de moi? Que tous les matins, deux heures
et enterre ceux qui sont récents (umgraben). Ce n'est pas
avant que le soleil touche les montagnes, je suis en chemin, et encore
un hasard si les premières annotations que Nietzsche avait
dans les longues ombres de l'après-midi et du soir ? Que j'ai médité bien
inscrites pendant l'été 1876, premier noyau des pensées de
des choses et que je me suis découvert si riche, cette année m'ayant enfin
permis d'enlever une bonne fois la couche de mousse de la constriction Choses humaines, trop humaines, portaient comme titre Die
quotidienne à enseigner et à penser ? Pflugschar, « Le soc», terme technique pour désigner, dans la
Combien d'idées me sont venues ! Comme je me sens riche ! Et main- charrue, cette pièce de fer qui sert à fendre et à retourner la
tenant tout doit être de nouveau enseveli sous une couche de mousse ! motte de terre. Suite à ce retournement, les choses anciennes
Absolument écœurant37 ! redeviennent nouvelles et vice-versa. Nietzsche construit un
couple de termes dont le premier, Alterthum, est d'usage
Le sens de l'apparition des morts dans les rêves est expliqué
commun, tandis que le second, Neuthum, est un terme très
et élargi dans l'aphorisme 360 des Opinions et sentences mêlées, le
rare dans la langue allemande. Dans l' œuvre de Nietzsche,
petit volume que Nietzsche a publié en 1879 et qui représente
il n'apparaît que deux fois. La première fois, c'était dans
une sorte d'appendice aux Choses humaines, trop humaines :
le troisième paragraphe de l'inactuelle sur l'histoire (1874).
Signe de grands changements. Rêver de personnes depuis longtemps Nietzsche y écrivait que l'histoire antiquaire vénère tellement
oubliées ou disparues est signe que l'on a vécu en soi-même une pro- le passé qu'elle n'ose pas le remplacer par le présent, qu'elle
fonde transformation et que le sol sur lequel on vit a été entièrement n'ose pas remplacer l'antiquité (Alterthum) par la nouveauté
retourné [umgegraben] ; alors les morts se lèvent et notre lointain passé (Neuthum 39 ). Dans l'aphorisme d'Opinions et sentences mêlées,
[Alterthum] devient un nouveau présent [Neuthum38]. au contraire, les habitudes passées ne sont pas vénérées sté-
La profonde transformation que Nietzsche est en train de rilement, mais sont ressuscitées, deviennent elles-mêmes le
vivre, nous l'avons vu, est l'éloignement de son passé récent :

39. « Il peut paraître téméraire et même scélérat de vouloir rem-


37. Nietzsche à Overbeck, à Rohde, à Elisabeth, le 28 août 1877 placer une telle antiquité par une nouveauté et d'opposer à une telle
eKGWB/BVN-1877,654; 656; 657, trad. fr. pers. pluralité d'actes de piété et de vénération les unités du devenir et du
38. Opinions et sentences mêlées, aphorisme 360 eKGWB/VM-360, présent », De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie, § 3
ed. fr. Gallimard: Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini. eKGWB/HL-3, trad. fr. pers.

84 85
Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L'école des éducateurs » à la Villa Rubinacci

nouveau présent : les morts ressuscitent au moment même notoriété, un rapport très étroit avec le Maestro, mais aussi
où le présent est enseveli. À Sorrente, ce sont les souvenirs, l'incompréhension de ses confrères. Certes, même dans cette
les impressions, les aspirations de son enfance et de son période de travail et de combat, les réflexions sur les phi-
adolescence qui affleurent à sa conscience et visitent ses losophes anciens avaient gardé une place décisive dans son
rêves. Mais surtout, ce sont des expériences intellectuelles, esprit, comme le montrent ses cours sur « Les philosophes
ses premiers contacts avec la philosophie, qui lui reviennent préplatoniciens », mais ils étaient comme ensevelis sous (( la
à l'esprit. Il est devenu professeur à 24 ans, allant en effet couche de mousse » du travail philologique et sous l'éclat
« bien au-delà des espérances et des aspirations générales de de son activité publique en faveur de la cause wagnérienne.
la jeunesse », mais il est maintenant conscient de n'avoir pas En somme, si Cosima voulait bien la lire, cette lettre lui
réussi à développer ce qui l'intéressait véritablement. Neuf disait d'abord : « Je voulais être philosophe et non pas profes-
ans plus tôt, d'octobre 1867 à mars 1868, alors qu'il accom- seur de philologie, non pas propagandiste wagnérien. » Puis
plissait son service militaire en tant qu' artilleur à cheval, il elle exprimait l'intention qu'avait Nietzsche de reprendre dans
avait ébauché toute une série d'études philosophiques sur la un premier temps les travaux philologiques-philosophiques
téléologie, « sur le concept d'organique, de Kant à nos jours », sur Démocrite, pour entamer ensuite « quelque chose de plus
et sur le matérialisme des Anciens et des Modernes. À la fin difficile » : une critique de la philosophie de Schopenhauer.
de ses études universitaires et avant de devenir professeur, Nietzsche avoue à Cosima que, dès l'époque de la troi-
le jeune helléniste avait ainsi senti se produire en lui un sième Considération inactuelle sur Schopenhauer (1874), il
passage graduel de la philologie à la philosophie matérialiste ne croyait plus à « toute la partie dogmatique » de sa phi-
de son époque autour de la figure dé de Démocrite, « le losophie. D'après ses cahiers, nous savons que bien aupa-
seul philosophe qui vive encore4° ». Survenue à ce moment ravant, dès l'époque de son service militaire, il avait écrit
précis, sa nomination à Bâle l'avait obligé à tout abandon- une réfutation détaillée de la philosophie de Schopenhauer :
ner. Entre Bâle et la résidence de Wagner à Tribschen, il vingt pages dures, impitoyables, qui commençaient par le
s'était laissé entraîner par la ferveur wagnérienne et avait constat que l'essai schopenhauerien d'expliquer l'énigme du
accouché d'un étrange« centaure» - ainsi qu'il l'appelle lui- monde à partir de la notion de « volonté » avait échoué4 1•
même -, un livre sur la naissance de la tragédie enfantée En 1878, il fera une distinction entre sa propre position
par l'esprit de la musique, qui lui avait valu une certaine et l'effet que la métaphysique de Schopenhauer était en
train de produire sur les élites de l'époque. Elles utilisaient

40. Fragment posthume 58[16] de 1867, trad. fr. in Œuvres, sous


la direction de Marc de Launay, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de 41. Fragment posthume 57[51] de 1867 et sq., trad. fr. in Œuvres,
la Pléiade», 2000, 1, p. 777. op. cit., 1, p. 742 sq.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

la métaphysique de Schopenhauer comme une sorte d'in- tragédie et Zarathoustra par exemple, ou entre volonté de
troduction à la religion : « Tout le monde devient dévot, puissance nietzschéenne et volonté de vivre schopenhaue-
on met de côté le Schopenhauer en chair et en os, d'esprit rienne, n'est pas tenable43 • Nietzsche lui-même souligne ici
voltairien, pour lequel son quatrième livre n'aurait aucun la continuité entre ses premières réflexions philosophiques
sens. Ma méfiance pour le système dès le début. C'est sa contenues dans les cahiers de jeunesse et la philosophie
personne qui passa pour moi au premier plan, le type du de l'esprit libre de' Choses humaines, trop humaines. Ainsi,
philosophe œuvrant à l'avancement de la civilisation. La c'est la période wagnérienne qui n'est en réalité, qu'une
vénération générale, elle, en opposition avec moi, s'attacha à phase bien distincte dans l'évolution de la philosophie de
ce qu'il y avait d'éphémère dans sa doctrine, à ce qui n'avait Nietzsche. Preuve en est, d'ailleurs, que même en pleine
pas marqué sa vie. Pour moi, la seule influence durable fut phase wagnérienne, demeurent dans les textes de Nietzsche
l'accouchement du philosophe - mais j'étais, moi, empêché des hésitations et de fortes ambiguïtés par rapport au projet
par la superstition du génie. Fermer les yeux42 ». wagnérien de fondation mythique de la culture allemande,
La philosophie de Nietzsche a traditionnellement été dont Nietzsche lui-même s'était fait l'interprète dans La
divisée en trois phases, dont la première comprendrait naissance de la tragédie. Par exemple dans les réflexions sur
La naissance de la tragédie et les Considérations inactuelles, les philosophes préplatoniciens qui se concrétisent sous la
la deuxième les trois grands livres d'aphorismes - Choses forme d'une série de cours universitaires et d'un écrit sur
humaines, trop humaines, Aurore et Le Gai Savoir -, et dont La Philosophie à lëpoque tragique des Grecs et qui forment
la dernière couvrirait la période de Zarathoustra jusqu'à la à l'intérieur même de la phase wagnérienne, une tension
fin de la vie consciente de Nietzsche. Cette tripartition, irrésolue entre la force mythique, cohésive de l'art, et l'es-
qui sert essentiellement à mettre entre parenthèses la phi- prit analytique et désagrégeant de la philosophie. Il faudrait
losophie de l'esprit libre, à minimiser l'importance de la donc plutôt mettre entre parenthèses la phase wagnérienne
phase dite «positiviste» et à instaurer une continuité entre et instaurer une plus forte continuité entre les premières
la première et la troisième phase, entre La naissance de la réflexions des écrits de jeunesse et la philosophie de l'esprit
libre contenue dans Choses humaines, trop humaines. On
42. Fragment posthume eKGWB/NF-1878,30[9], ed. fr. Gallimard: verrait alors que la philosophie de Nietzsche ne commence
Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini, où Nietzsche fait
allusion au quatrième livre du Monde comme volonté et comme repré-
sentation consacré à la négation de la volonté de vivre ; voir également 43. Cf. Montinari, « Nietzsche contra Wagner : été 1878 », in
eKGWB/NF-1878,27[43] : « Le Schopenhauer en chair et os n'a rien Marc Crépon (éd.), Nietzsche. Cahiers de !'Herne, Paris, !'Herne, 2000,
à voir avec les métaphysiciens. Il est essentiellement un voltairien, le p. 237-244 et P. D'Iorio, « Système, phases diachroniques, strates syn-
quatrième livre lui est étranger », trad. fr. pers. chroniques, chemins thématiques », op. cit.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

lui demande d'abord : « J'aimerais bien en savoir plus


sur votre divergence avec Schopenhauer » et plus loin elle
insiste : « Cela me passionnerait vraiment de connaître vos
objections à l'encontre de notre philosophe. Ne voudriez-
vous pas dicter une lettre pour moi à Brenner ? ». Dans son
journal, nous lison:S : « Belle lettre du prof. Nietzsche qui
annonce pourtant qu'il se détache de la doctrine schopen-
hauerienne44 !. .. ». Cosima se serait encore plus inquiétée
si elle avait su ce qui se préparait dans les papiers de
Sorrente que Nietzsche pour le moment tenait secrets,
mais auxquels il fait allusion quand il parle de l'exercice
de sa raison : « Entre-temps ma "raison" a été très active
- mais ainsi la vie est devenue un peu plus difficile et
le fardeau plus lourd! ». Cosima avait toutefois compris
que se produisait chez son ami quelque chose de nouveau
et d'alarmant. Elle écrivait quelques semaines plus tard à
Malwida:
Je crois qu'il y a en Nietzsche un fond obscur et productif dont lui-
Figure 17 même n'a pas conscience ; tout ce qui est important et significatif lui
Friedrich Nietzsche en 1873. vient de là, et aussitôt après le terrifie lui-même; en revanche tout ce
qu'il pense et exprime, ce qui est porté à la lumière, ne vaut vraiment
pas grand-chose. Est essentiel en Nietzsche l'élément tellurique, l'élé-
pas avec la métaphysique de l'art de La naissance de la tra- ment solaire au contraire est insignifiant, et puisque ce dernier se trouve
gédie, sous l'égide de Schopenhauer et aux côtés de Wagner, en lutte permanente avec l'élément tellurique, il finit par être préoccu-
mais avec l'éloge de Démocrite, une ébauche d'essai contre pant et désagréable.[ ... ]« Les grandes pensées viennent du cœur », dit
la téléologie et une critique impitoyable de la métaphysique Vauvenargues: un mot qu'il faut appliquer à Nietzsche parce que ses
de Schopenhauer.
Cosima s'inquiéta beaucoup de cette évolution : le nom 44. Cosima Wagner à Nietzsche, le 1er janvier 1877 (KGB II/6/1,
de Schopenhauer était l'un des points forts de l'amitié p. 472-475, trad. fr. pers.) ; C. Wagner, journal, op. cit., 24 décembre
entre Nietzsche et Wagner. Dans sa longue réponse, elle 1876, II, p. 486.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L ëcole des éducateurs » à la Villa Rubinacci

grandes pensées ne lui viennent certainement pas du cerveau ... mais À côté de cette force qui guide l'évolution de son esprit,
alors d'où? Qui peut le dire45 ? une autre figure et un autre esprit dominent la lettre de
Nietzsche, celle de son « maître vénéré », le grand philolo-
Dans le chapitre de Zarathoustra consacré à l'île des tom-
gue Friedrich Ritschl. Le fait que dans la lettre à Cosima
beaux, où sont ensevelies les visions et apparitions de la
soient évoqués à la fois l' « affectueuse confiance » que son
jeunesse, étranglées trop tôt par les ennemis de Zarathoustra,
maître nourrissait à son égard et la « tension momentanée »
nous trouvons un nom pour cette force obscure que rien ne
dans leur amitié, n'est pas sans avoir un effet supplémen-
saurait ensevelir et qui guide l'âme à travers ses dépassements:
taire d'éloignement et de critique par rapport à Wagner.
Comment le supportai-je? Comment ai-je enduré et surmonté de Et Cosima s'empresse de répondre sur ce point : « Je com-
telles blessures ? Comment mon âme a-t-elle pu ressusciter de tels prends bien que la mort de votre maître vous ait beaucoup
tombeaux? affecté ; pleine de ferveur, la jeunesse douée s'accroche au
Oui, il y a en moi quelque chose d'invulnérable, que rien ne saurait
maître, croyant que le savoir est la vie, et tenant pour
ensevelir, quelque chose qui fait éclater les rochers ... cela a pour nom
une incarnation de Dieu celui qui lui dispense ce savoir
ma volonté, quelque chose qui marche en silence et immuable à travers
chaleureusement47 ». En réalité, et Cosima le savait, Ritschl
les années.
n'avait jamais apprécié la passion avec laquelle Nietzsche
Elle veut aller à son pas, sur mes jambes à moi, ma vieille volonté ;
son esprit est dur de cœur et invulnérable. s'était jeté dans la cause wagnérienne et la prise de position
Je ne suis invulnérable qu'au talon. Et toi tu vis toujours et reste pareil mythique, métaphysique et antihistorique qui avait caracté-
à toi-même, oh toi, la très patiente ! Toujours tu as réussi à te frayer un risé les « ouvrages wagnériens » de Nietzsche avait créé une
chemin à travers tous les tombeaux ! tension dans leur rapport. Sollicité par Nietzsche au sujet
En toi vis encore ce qu'il y a de non-délivré dans ma jeunesse; et, de La naissance de la tragédie, le vieux professeur lui avait
comme vie et jeunesse, tu es assise, pleine d'espoir, sur les décombres répondu en 1872 :
jaunes des tombeaux.
Du plus profond de moi,[. .. ] j'appartiens à l'orientation historique
Oui, tu es encore pour moi la démolisseuse de tous les tombeaux :
et à la considération historique des choses humaines, avec une telle
salut à toi, ma volonté ! 11 n'y a de résurrections que là où il y a des
détermination que jamais le salut du monde ne m'a paru se trouver
tombeaux46.
dans l'un ou l'autre des systèmes philosophiques, que jamais je ne
puis définir comme « suicide » la défleuraison naturelle d'une époque
45. La lettre de Cosima à Malwida est publiée par Richard Du
Moulin Eckart, Cosima Wagner. Ein Lebens- und Charakterbild, Berlin
1929, vol. I, p. 794 sq. sens du « Comment le supportai-je?», « Wie ertrug ich's nur? » qui
46. Ainsi parlait Zarathoustra, « Le chant des tombeaux » eKGWB/ renvoie au Tristan de Wagner, voir supra, note 31, p. 45.
Za-11-Grablied, trad. fr. G.-A. Goldschmidt, Le livre de poche. Sur le 47. Cosima Wagner à Nietzsche, op. cit., p. 473, trad. fr. pers.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente « L'école des éducateurs » à la Villa Rubinacci

ou d'un phénomène ; que dans l'individualisation de la vie je ne puis innombrables de sa bienveillance et de sa réelle générosité.Je suis heu-
reconnaître une régression, ni croire que ces formes et puissances de reux de posséder une lettre, juste de l'année dernière, en témoignage
vie intellectuelle propres à un peuple doté de qualités exceptionnelles précieux de sa bienveillance toujours intacte et de son affection envers
et dans une certaine mesure privilégiées seraient des critères absolus moi, et d'avoir la certitude que même là où il ne pouvait me donner
pour tous les peuples et pour tous les temps - pas plus qu'une seule raison, il me laissait une pleine liberté et sa confiance. Je pensais qu'il
religion ne satisfait, n'a satisfait, ne satisfera jamais les diverses indivi- aurait vu le jour où j'aurais pu lui dire publiquement merci et lui rendre
dualités nationales. - Vous ne pouvez imposer à un« Alexandrin» et honneur, ainsi que mon cœur souhaitait le faire depuis longtemps, et
à un savant de condamner la connaissance et de ne voir que dans l'art sous une forme qui peut-être lui aurait plu à lui aussi. Aujourd'hui je
la force qui façonne le monde, qui le rachète et le libère48 • pleure sur sa tombe et, sous le coup d'une mauvaise santé, je dois même
renvoyer à un avenir indéterminé mon hommage à sa mémoire5°.
Ceci dit, le vieux professeur lui avait conservé son affec-
tion et sa confiance, comme on le voit dans la dernière Quelle était la forme sous laquelle Nietzsche voulait rendre
lettre que Nietzsche avait reçue de lui, le 14 janvier 1876, publiquement hommage à son maître de savoir philologique
et à laquelle il fait allusion dans la lettre à Cosima : « A et historique? Nous ne le savons pas, mais quand nous
vos bons vœux et vos sentiments fidèles correspondent, en voyons que dans le premier aphorisme des Choses humaines,
toute sincérité, les miens et les nôtres. Que l'année qui trop humaines la philosophie historique est avancée contre
vient se passe encore dans cette disposition d'esprit - tran- la philosophie métaphysique, et quand dans le second, nous
quillement si possible! - [... ] Vale faveque T.T. F.R. 49 » En lisons que « Le manque de sens historique est le péché ori-
se souvenant de cette lettre, mais sûrement aussi de l'autre ginel de tous les philosophes » et que « le philosopher his-
que nous avons citée précédemment, Nietzsche écrit à la torique est dorénavant nécessaire, et avec lui la vertu de
veuve, Sophie Ritschl, en réponse au faire-part qu'il avait la modestie », nous pensons que le maître n'aurait pas été
reçu le 17 novembre : mécontent de son élève.

Combien de fois, depuis la douloureuse nouvelle, m'est apparue la


figure de mon cher grand maître, combien de fois j'ai reparcouru men-
talement des temps désormais lointains, quand nous étions presque
tous les jours l'un à côté de l'autre, et je me suis ressouvenu des preuves

48. Ritschl à Nietzsche, le 14 février 1872, KGB II/2, p. 541, 50. Nietzsche à Sophie Ritschl, janvier 1877 eKGWB/BVN-
trad. fr. pers. 1877,585, trad. fr. pers. Friedrich Ritschl était mort le 9 novembre,
49. Ritschl à Nietzsche, le 14 janvier 1876, KGB II/6/1, p. 274, le faire-part reçu par Nietzsche à Sorrente est conservé à Weimar,
trad. fr. pers. GSA, 71/BW175.

94 95
Le voyage de Nietzsche à Sorrente

Chapitre 3

Promenades sur la terre


des sirènes

Si nous voulions indiquer quels étaient les lieux où le


philosophe Nietzsche se sentait chez lui, nous citerions :
Gênes, Nice, Sils-Maria, peut-être Venise, pas Bâle, abso-
lument pas Naumburg, ni Bonn, ni Leipzig. Mais si nous
voulions raconter une période de sa vie où il a vraiment
accompli un voyage en touriste: il n'y aurait que Sorrente. Le
séjour à Sorrente est en effet vraiment le seul où Nietzsche
ait joui de l'état d'âme particulier du voyageur, de celui qui
ne cherche pas à être chez soi mais veut être ailleurs, qui
Figu.re 18 apprécie le voyage, le paysage, les beautés de la nature et
Friedrich Ritschl. de l'art avec des yeux de touriste, même si souvent dans
le cas de Nietzsche, le regard du philosophe transfigure les
lieux visités. Avec le petit groupe de ses amis, Nietzsche
visite les endroits les plus suggestifs de la péninsule sor-
rentine : Castellammare di Stabia, Vico Equense, Meta,
Massa Lubrense, Sant'Agata sui Due Golfi ainsi que Naples,
Pompei et Capri. Mais surtout il se promène à pied, presque
chaque jour, dans les collines, sur les petites plages, dans
les bois d'orangers et d'oliviers. Voici quelques morceaux de
lettres qui transmettent les impressions des petites excursions
quotidiennes :

97
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Promenades sur la terre des sirènes

Cher ami Koselitz, mes meilleures salutations, la journée est azur et


chaude, et dans l'après-midi nous voulons longer en barque toutes les
grottes que l'on peut voir de la côte1.
La semaine dernière, Nietzsche et moi avons fait chaque matin
une randonnée de trois heures, et rien de moins que jusqu'au golfe de
Salerne, traversant les hautes montagnes au-dessus de Sorrente. Le pay-
sage là-bas est complètement différent: le soleil brille, la mer est encore
plus bleue, l'air est plus doux, les maisons sont blanches et rouges de
type moresque, les hommes sont comme des Égyptiens et« les papillons
volent dans les rayons du soleil2 ».
J'ai vraiment reçu pour le Jour de l'an de belles lettres de vœux pour
l'année nouvelle, au retour d'une partie de campagne tous ensemble,
toute la journée, avec un temps magnifique et une vue enchanteresse
sur le golfe; nous étions allés visiter un des châteaux royaux3.

Mais suivons maintenant le quatuor dans deux excursions


particulièrement importantes, à Naples et à Capri.
Figure 19
Corbillard à Naples.
Le carnaval de Naples
les amis se rendent à Naples et en profitent pour visiter le
À la mi-février, Nietzsche voulant se soumettre à une visite musée, faire des courses et assister au carnaval. Malwida en
médicale auprès d'un oculiste allemand réputé de l'université, fait le récit à sa fille :

Nous sommes donc partis, Nietzsche, Trina et moi Hier, Rée et Brenner
1. Nietzsche à Koselitz, le 14 novembre 1876 eKGWB/BVN- nous avaient précédés, Nietzsche n'allait pas bien et pensait ne pas pouvoir
1876,569, trad. fr. pers. venir. Ce matin toutefois, il se portait mieux et, puisqu'il entend consulter
2. Brenner à sa famille, le 19 décembre 1876, in Stumman-Bovert, un médecin, nous avons pris la route. Le ciel était sombre, mais il a fini par
op. cit., p. 211 ; « Falter fliegen im Sonnenstrahl » est un vers du poème
s'éclaircir. Quand nous sommes arrivés, Rée et Brenner étaient sortis ; nous
« Das Tal des Espingo » de Paul Heyse.
avons donc pris une voiture et nous sommes partis, avec notre masque
3. Nietzsche à sa famille, le 8 janvier 1877 eKGWB/BVN-1877,587,
trad. fr. pers. ; il s'agit des ruines du château angevin de Castellammare de fer, vers Toledo, au milieu de la cohue. Mon Dieu, combien de choses
di Stabia. on nous a jetées ! Une grêle de coriandoli, de sorte qu'en un moment nous

98 99
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Promenades sur la terre des sirènes

étions complètement blancs et la voiture en était remplie. Il y avait une


circulation fantastique, de belles voitures avec des masques, beaucoup plus
belles qu'à Rome. Nietzsche s'amusait beaucoup, à ma grande surprise4.

Au milieu du carnaval, dans une rue latérale, un cor-


billard avance lentement, avec son triste fardeau et sa triste
escorte. Carnet à la main, le philosophe fixe en trois mots
le contraste et la similitude entre le cortège des masques
couverts de confettis et celui des affligés murmurant des
prières : « Un cortège funèbre en plein carnaval aura quelque
jour un caractère historique comme maintenant les autres
chars5 ». Plus tard, en transcrivant cette première annota-
tion prise dans une rue de Naples, il transfigurera l'image
qui, placée dans une perspective historique, est chargée de Figure 20
« Leichenzug in Carneval », Nietzsche, carnet N II 3, p. 47.
signifier le progressif affranchissement de l'humanité face
au sombre rituel catholique : carnaval de l'histoire, cortège pleine, elle ne distingue pas encore où commence l'illusion. À Naples,
funèbre de la liturgie. ces jours-ci, un fastueux corbillard catholique s'avançait avec son cortège
De même que de vieilles cérémonies religieuses d'abord chargées de dans une des ruelles latérales, pendant qu'à proximité immédiate se
sens finissent par n'être plus que les vestiges incompris d'une supersti- déchaînait le carnaval, avec tous ses chars bariolés imitant le costume
tion, de même l'histoire en général, si elle ne survit plus qu'à la manière et la pompe des civilisations d'autrefois. Mais ce cortège funèbre sera
d'une habitude, ressemblera à une absurdité magique ou à un traves- lui aussi quelque jour le même cortège carnavalesque de l'histoire ; il
tissement carnavalesque. Le soleil qui serait descendu auréoler le pape reste la coquille bariolée qui amuse, l'amande s'est envolée, ou bien il
lors de la proclamation de l'infaillibilité, la colombe qu'on aurait vu s'y cache un dessein d'imposture, comme dans les tours dont se servent
voler à ce moment, nous semblent maintenant de petites astuces sca- les prêtres pour réveiller la foi6.
breuses ne visant qu'à faire illusion; mais la vieille civilisation en est Après la consultation du Dr Schron, l'excursion à Naples
se termine par la visite du musée que nous rapporte
4. Malwida von Meysenbug à Olga Monod-Herzen, le 13 février Malwida:
1877, in Briefe von und an Malwida von Meysenbug, op. cit., p. 122.
5. Fragment posthume eKGWB/NF-1876,21[49], ed. fr. Gallimard: 6. Fragment posthume eKGWB/NF-1876,23[147], trad. fr.
Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini. Gallimard (op. cit.) modifiée.

100 101
1
t
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Promenades sur la terre des sirènes

Nietzsche éprouva une grande joie à la vue de ces choses magnifiques nous restâmes assis sur le pont, à bavarder pour mon plus grand plai-
et dit que nulle part au monde on ne peut étudier l'antiquité grecque sir (Brenner n'est pas venu avec nous, il ne le voulait pas). Le bateau
comme dans ce musée. Car l'Italie du Sud était justement remplie de toucha d'abord la Grotte bleue où des canots attendent les étrangers
colonies grecques et s'appelait la Grande-Grèce, et Pompei et Hercula- pour leur en faire visiter l'intérieur. Nous montâmes dans un de ces
num sont pleins de traces de la culture grecque. Après nous sommes canots pour la visiter aussitôt. Mais la mer était agitée et le canot, en
descendus vers la mer, à S. Lucia et nous avons déjeuné en plein air s'engageant dans l'étroite échancrure, embarqua une grande lame qui se
avec des huîtres très fraîches accompagnées d'un peu d'Asti spumante. lançait à notre rencontre. Nous fûmes complètement trempés, situation,
[ ... ]. Ensuite nous avons traversé le Pausilippe en voiture et nous avons tu te l'imagines, peu agréable, avec cela, une foule de canots engagés à
pu contempler la magnifique lumière du coucher de soleil sur le golfe, l'intérieur, de toutes parts des cris amplifiés et renvoyés par les échos.
les montagnes et la ville. Nietzsche a dit qu'il ne trouvait aucune autre Nous sommes ressortis assez vite, de sorte que le plaisir a été gâté. À
musique que le Benedictus de la grande messe de Beethoven pour Capri nous trouvâmes les hôtels bondés. Un seul, nouveau, situé assez
s'adapter à un tel spectacle. [ ... ]Pour Nietzsche la voie du retour fut en hauteur, put nous concéder trois chambres. Après le lunch, nous
accompagnée de terribles douleurs, et encore aujourd'hui il est abattu et sommes partis à dos d'âne jusqu'au Salto Tiberio. Là-haut c'était divin !
mélancolique, parce que le médecin lui a tracé une inquiétante alterna- Oh, combien f ai pensé à nos dîners et aux beaux moments que nous
tive : ou la douleur cesse immédiatement ou alors pourrait se produire y avons passés ! La veuve de notre restaurateur est encore là-haut, le
un affaiblissement presque total de l'activité cérébrale. Ses yeux se sont vieux corse est mort, et le petit prêtre, leur fils unique, est maintenant
déjà à tel point affaiblis que son avenir de philologue paraît presque chanoine à Sorrente. Nous bûmes chez eux de l'excellent vin de Capri et
7
complètement compromis • apposâmes nos signatures sur le livre des étrangers : « Donna Malwida
Cosmopolita ; Don Paolo (Rée) idem ;Don Federigo, uomo dell'avvenire ! »
Puis nous montâmes chez l'ermite, toujours le même depuis dix-sept
Mithras à Capri ans. Il me raconta qu'il avait été en janvier à Rome, en pèlerinage chez
le Pape. La vue des deux golfes, en bas, était splendide. De jolies filles
Après une excursion à Pompei, début mars, le 22 au dansèrent pour nous la tarentelle. Nous redescendîmes pour le diner,
matin les quatre amis prennent le bateau pour Capri : après lequel Nietzsche improvisa au piano, par bonheur il y en avait un
là. Le temps se gâta, hélas. Pluie et orage. La nuit fut mauvaise, je dormis
Hier matin, par beau temps, nous sommes partis de Sorrente en à peine, eus le mal de tête et Nietzsche aussi. Ce matin, nous ne savions
vapore - écrit Malwida à sa fille -, il y a un service quotidien, sauf que faire. La mer étant trop démontée, le vapore n'arrivait pas, et il ne
par gros temps. Au départ, quand le bateau se mit à tanguer un peu, fallait pas songer à un petit bateau. Heureusement, le temps s'est levé
Nietzsche se sentit mal et se retira dans la cabine, tandis qu'avec Rée vers le tard et nous sommes partis pour Anacapri, par la belle route
neuve qu'ils ont tracée, les anciennes marches n'existant plus. Il y a deux
7. Malwida von Meysenbug à Olga Monod-Herzen, 16 février 1877, voitures maintenant. En haut, nous avons passé un moment des plus
in Briefe von und an Malwida von Meysenbug, op. cit., p. 123. agréables. Nous avons déjeuné et vu de charmantes jeunes filles. Ensuite,

102 103
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Promenades sur la terre des sirènes

nous avons visité le cimetière de l'église, où j'ai visité le tombeau de la Capri, mais sans beaucoup de chance ; j'ai été malade un
bonne Sophie Rommel, émouvant et poétique. Puis nous nous sommes jour, comme pour tout voyage bref1° ». Mais il est un lieu de
reposés et avons décidé de passer la nuit à Capri, puisque la mer était Capri qui doit avoir vivement frappé sa mémoire : la « grotta
trop mauvaise. Nous sommes allés à l'arco naturale, dont tu te souviens del Ma-trimonio », dite aussi « grotta di Ma-tromania » ou de
peut-être. Ces messieurs étaient enchantés. Le pays est vraiment trop « Mi-tromania ». Le long témoignage de Malwida ne nous dit
beau et cependant il n'est pas en pleine beauté, car les vignes ne sont pas si ce soir du 23 mars 1877, les trois amis ont visité cette
pas encore vertes et le bleu du ciel et de la mer n'est pas encore absolu-
grotte, mais elle se trouvait juste le long du chemin qu'ils ont
ment pur. Nous aurions volontiers fait le tour de l'île au clair de la lune,
parcouru, près de l'arco naturale. Environ un an après, au cours
mais le temps est un peu trop frais et la lune n'est pas complètement
de l'été 1878, Nietzsche écrit dans l'un des rarissimes carnets
dévoilée. Si les fleurs que nous avons cueillies dans les champs arrivent
qui contiennent des annotations autobiographiques, ces phrases
assez fraîches à Sorrente, je te les ferai parvenir. Demain nous espérons
pouvoir retourner à Sorrente, donc j'envoie immédiatement cette lettre8. laconiques et énigmatiques, sous le titre de Memorabilia :
Mitromania. - Attendre l'apparition du premier rayon de soleil - le
De ce séjour, en plus de la beauté du paysage, Malwida
contempler enfin et- s'en moquer et se dissoudre.
retiendra l'enchantement que lui avait procuré la soirée où
Nietzsche avait improvisé au piano : « Lhiver que j'étais avec Espoir de Mithras
lui à Sorrente, nous nous rendîmes avec le Dr Rée quelques Folie de Mithras !
jours à l'île enchantée, à l'époque non encore complètement Grotta di Matrimonio, tableau idyllique de la vie inconsciente.
corrompue par le tourisme. Un soir Nietzsche joua d'une
manière vraiment magnifique, surtout improvisant, enthou- Imaginer la vie comme une fête à partir de la mitromanie.
siaste de toutes les beautés que nous avions vues pendant Art du souvenir, maîtrise des éléments mauvais, amers. Lutte contre
la journée, il était particulièrement ému et réussit à tirer de maladie mécontentement ennui.
son instrument des mélodies merveilleuses9 ». 2. Mithra tue le taureau auquel sont accrochés le serpent et le scorpion11.
À différence de Malwida, Nietzsche ne parle presque pas
L'expérience de cette excursion à Capri a donc été filtrée
de cette excursion à Capri dans ses lettres. À sa mère, il écrit
par sa sensibilité philosophique et sa culture classique pour
laconiquement le 26 mars : « Nous nous sommes rendus à
devenir le symbole d'une profonde affirmation de l'existence
8. Malwida von Meysenbug à Olga Monod-Herzen, lettre datée de
Capri, 23 mars 1877, in Briefe von und an Malwida von Meysenbug, 10. Nietzsche à sa mère, le 26 mars 1877 eKGWB/BVN-1877,
op. cit., p. 132-133. 601, trad. fr. pers.
9. Malwida von Meysenbug, Stimmungsbilder, Berlin und Leipzig, 11. Fragments posthumes eKGWB/NF-1878,28[17], [22], [24),
Schuster und Loeffler, 1905, 4e édition, p. 85-86. [34], [39], trad. fr. pers.

104 105
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Promenades sur la terre des sirènes

terrestre. Dans ces lignes, Nietzsche se souvient probable-


ment aussi de la description que Ferdinand Gregorovius,
un vieil ami de Malwida, avait donnée de Capri et de la
grotte de Matromania dans son livre de souvenirs de voyage
en Italie - qui servait alors de guide de voyage et qu'on
trouve encore aujourd'hui dans les librairies de Capri :
En descendant par un escalier escarpé, on arrive au milieu du rivage
où une grotte profonde et belle forme une voûte, pleine de décombres.
Il s'agit de l'énigmatique grotte de Matromania. Son ouverture est un
Figure 21
demi-arc de grande amplitude, parce que la caverne est large de 55 pieds
Grotte de Matromania.
et en a 100 de profondeur. C'est une œuvre de la nature mais qui a été
retouchée par la main de l'homme, car dès l'entrée on aperçoit des murs était parfaitement appropriée pour le rituel mystique rendu au soleil,
romains et à l'intérieur des maçonnages s'accrochent aux parois. Dans puisqu'elle donne justement sur le lever du soleil, et celui qui regarde
la profondeur se dressent en demi-cercle deux constructions l'une face de sa profondeur l'Hélios monter au-dessus des montagnes lointaines,
à l'autre qui ressemblent à des sièges, au milieu desquelles des marches et contemple la lueur pourprée des montagnes et des flots de près et
conduisent à ce qui devait être la niche du dieu, dont les statues y étaient 12
de loin, celui-là devient vraiment un adorateur du soleil .
exposées. Tout prouve qu'on se trouve devant la cellule d'un temple. Le
nom de Matromania que l'on a donné à la grotte, et que le peuple avec Ce lieu empreint de mystère a probablement accueilli les
une ironie inconsciente a renversé en Matrimonio [Mariage] comme cérémonies d'une religion du soleil qui, exportée de l'orient
si Tibère avait célébré dans cette caverne ses noces, dérive de Magnae par les soldats romains et répandue dans l'empire entre le fr et
matris antrum ou de Magnum Mithrae antrum. On dit que le temple était le me siècles, a engagé une lutte féroce contre le christianisme.
consacré à Mithra, pas tellement parce que le dieu perse du soleil était Le 25 décembre, cette religion fêtait la naissance du soleil et
honoré dans la caverne que parce qu'on a retrouvé dans cette grotte représentait dans le sacrifice du taureau la victoire de la vie sur
un de ces bas-reliefs qui représentent le sacrifice mystique de Mithra les forces du mal. C'était une religion profondément terrestre,
et dont on trouve une grande quantité dans le musée du Vatican. Dans qui ne croyait pas à l'au-delà et concevait la fin du monde
les Studi de Naples, j'en ai vu deux : l'un des bas-reliefs avait été trouvé à la manière des stoïciens, comme une grande conflagration
dans la grotte de Pausilippe et l'autre dans la grotte de Matromania, et ils cosmique. C'était une religion qui, à l'envers du christianisme,
représentaient Mithra avec un habit persan, agenouillé sur un taureau,
enfonçant le couteau sacrificiel dans la gueule du taureau, pendant que
le serpent, le scorpion et le chien blessent l'animal. Il ne semble pas 12. Ferdinand Gregorovius, Figuren, Geschichte, Leben und Scenerie
absurde de considérer que cette grotte était un temple de Mithra. Elle aus Italien, Leipzig, Brockaus, 1856, p. 360-362.

106 107
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Promenades sur la terre des sirènes

Un deuxième élément lié à la grotte de Matromania que


Nietzsche a tiré de l' œuvre de Gregorovius concerne l'inter-
prétation des vers grecs inscrits sur une stèle retrouvée en
1750 aux alentours de la grotte. Les épigraphistes pensent
aujourd'hui qu'il s'agit d'une simple pierre tombale, mais
Gregorovius y voyait le témoignage d'un sacrifice humain
accompli par l'empereur Tibère.
De quel épouvantable crime parlent les inscriptions si mystérieuses
sur la tombe de cet enfant ? Il y a là un roman de Capri. Le sort du pauvre
Hypatos est oublié, et pourtant je le connais. Dans une heure démo-
niaque, Tibère sacrifia au soleil son favori, ici, dans cette caverne, ici dans
cette cellule. De même que plus tard Hadrien a sacrifié le bel Antinous
au Nil. Car à l'époque les sacrifices humains, même s'ils n'étaient pas
Figtm 22 fréquents, étaient encore dans les mœurs, et pour la plupart ils étaient
Bas-relief mithriaque provenant de Capri accomplis au nom de Mithra14•
et conservé au Musée de Naples.
Nietzsche suit l'hypothèse de Gregorovius et, neuf ans
tendait à l'affirmation de la vie. Nietzsche l'évoque précisé- après l'excursion à Capri, en traitant de la cruauté religieuse
ment durant l'été 1878, lors d'une des périodes les plus tristes dans Par-delà le bien et le mal, fait allusion au sacrifice du
de son existence pendant laquelle il cherche à « vaincre les jeune Hypatos : « Jadis, c'était des êtres humains que l'on
éléments mauvais, amers », et à « lutter contre la maladie, le sacrifiait à son dieu, et peut-être justement ceux que l'on
chagrin, l'ennui ». Il s'en souviendra encore en ouvrant son aimait le plus ; ainsi les sacrifices du premier-né, que l'on
Zarathoustra par un dialogue du protagoniste avec le soleil : rencontre dans toutes les religions primitives, ainsi encore le
« Grand astre, que serait ton bonheur si tu n'avais pas ceux sacrifice que fit l'empereur Tibère dans la grotte de Mithra
que tu éclaires ? / Dix ans durant, tu es monté à hauteur de à Capri, - le plus épouvantable anachronisme de l'histoire
ma caverne : tu en aurais eu assez, un jour, de ta lumière et romaine 15 ».
de ton trajet, sans moi, mon aigle et mon serpent 13 ».

14. Ferdinand Gregorovius, op. cit., p. 362-363.


13. Ainsi parlait Zarathoustra, I, prologue, § 1 eKGWB/Za-I- 15. Par-delà le bien et le mal, aphorisme 55 eKGWB/JGB-55, trad.
Vorrede-1, trad. fr. G.-A. Goldschmidt, Le livre de poche. fr. Henri Albert, Bouquins, R. Laffont.

108
Chapitre 4

Sorrentiner Papiere

Comme nous l'avions mentionné plus haut, attiré par


l'école des éducateurs et par les descriptions du bonheur
au Sud, Reinhart von Seydlitz avait fini par se rendre à
Sorrente avec sa femme Irene, et Nietzsche avait dès le début
instauré un rapport très cordial et enjoué avec ce couple.
Son ami Rinaldo, comme Nietzsche l'avait surnommé, se
souvient avec nostalgie des jours qu'ils ont passés ensemble
de la fi~ de mars au début de mai 1877 :
Loin de ces jours sombres, le souvenir me revient volontiers de ce
séjour à Sorrente en 1877 : « Ce furent pour moi des jours heureux ».
[. .. ]Quand il venait dans.notre chambre à Sorrente, ma femme s'em-
pressait de lui préparer un café turc qu'il appréciait tant et lui faisait du
bien. Alors il s'asseyait au jardin, sur la terrasse ou au piano et il nous
remerciait à sa façon: il donnait ce qu'il avait de mieux en paroles ou en
musique. S'il n'y avait pas de projets d'excursions en commun à Termini,
à Camaldoli ou à Deserto, on improvisait solennellement dans le bos-
quet d'orangers un« après-midi allemand » avec gâteaux et café et une
causerie pleine de gaieté. De bonne humeur, il avait alors l'habitude de
se coiffer d'un de ces bérets sorrentins tissés de fils multicolores, faisant
observer que c'était le meilleur couvre-chef et le plus adapté au lieu.
Ainsi il se promenait parmi les orangers en fleurs, le visage renversé en
arrière, comme un prophète sorrentin, les yeux mi-clos. Son pas était
long et décidé, mais léger, et quand résonnait sa voix profonde et sonore,

111
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

«À Sorrente, nous nous lisions mutuellement des aphorismes


que chacun rédigeait en guise de pari : quelques-uns des
siens se trouvent dans Choses humaines, trop humaines. Une
fois, il a dit : "Il faudrait avoir cinq pensées par jour" ; dans
le "jour", il comprenait aussi la nuit, et il avait à côté de
son lit une ardoise, sur laquelle il notait, dans l'obscurité,
les produits de l'insomnie2 ».
Et la cinquième Considération inactuelle ? À la lettre de
l'éditeur qui lui demandait le 25 février quels en étaient
le titre et la date de parution envisagés, Nietzsche répond
avec une carte postale, une petite phrase et un jeu de mot :
« Ne voulons-nous pas considérer les Considérations inactuelles
comme n'étant plus d'actualité ? » Le pauvre éditeur qui pen-
sait déjà au lancement publicitaire des cinq Considérations
réunies doit avoir cru que son auteur perdait la tête. Pourtant
au commencement du voyage pour le Sud, à Bex, Nietzsche
travaillait bien à la cinquième Inactuelle ; il en parlait en
train avec l'enthousiaste Isabelle, il en dictait des morceaux à
Figure 23 Brenner. À sa sœur, il annonçait même qu'elle était achevée,
Reinhart von Seydlitz vers 1875. et ses amis en parlaient déjà. Et le thème de cette cinquième
Inactuelle, l'esprit libre, aurait peut-être pu servir de transition
merveilleusement mélodique, ce n'était jamais pour des choses indiffé- vers une nouvelle phase de sa philosophie. Mais Nietzsche
rentes. Mais quand il parlait, sa manière de s'exprimern'étaitpas comme
n'avait plus ni la force ni l'envie de l'écrire, car le schéma
s'il se préparait à dire quelque chose d'important. Il pouvait prononcer
était encore celui de Wagner de la lutte contre l'actualité pour
sur le ton le plus simple des phrases d'une telle richesse de sens, d'une
une réforme de la culture allemande et la pensée de Nietzsche
telle portée qu'elles semblaient dites sub specie œtemi'.
sortait maintenant définitivement du cercle magique de cette
Rinaldo nous éclaire également sur l'origine du nouveau étrange inactualité, très liée au présent. Quelques années plus
livre du philosophe et sur la nouvelle forme de son écriture : tard, il en sera pleinement conscient : « Si un jour j'ai écrit

1. Reinhart von Seydlitz, in Gilman, op. cit., p. 337-339. 2. Reinhart von Seydlitz, foc. cit.

112 113
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

le mot "inactuel" sur mes livres, combien de jeunesse, d'inex- Un nouveau style, un nouveau livre, une nouvelle phase
périence, d'étroitesse s'exprime dans ce mot ! Aujourd'hui de sa pensée... Pour beaucoup d'amis de Nietzsche, il ne
je comprends que par ce genre d'accusation, d'exaltation et fut pas simple de suivre le philosophe dans cette évolution
d'insatisfaction, j'appartenais précisément aux plus modernes intellectuelle si rapide. Malwida fut la première à percevoir
des modernes3 ». À Sorrente, la pratique de la libre-pensée ce profond changement et à en être épouvantée :
l'emportait et lui inspirait une foule de réflexions sur les
Un jour, Nietzsche arriva avec un gros paquet de feuilles manus-
sujets les plus variés, souvent sous forme d'aphorismes que
crites à la main et me demanda si finalement je voulais les lire. Il me
Nietzsche ébauchait dans ses carnets, durant les promenades
dit qu'il s'agissait de pensées qui lui étaient venues au cours de prome-
matinales et qu'il recopiait ensuite dans ses cahiers ou sur des nades solitaires; en particulier il me désigna un arbre d'où lui tombait
feuilles volantes. Comme nous l'avons évoqué plus haut, aux toujours sur la tête une pensée quand il s'installait dessous. Je lus ces
archives de Weimar se trouve encore aujourd'hui une liasse pages avec un grand intérêt, parmi elles des pensées magnifiques, en
de feuillets conservés sous le nom de Sorrentiner Papiere, · particulier celles qui concernaient les études grecques, mais il y en avait
les papiers de Sorrente ; et il est vrai que la plupart de ces d'autres qui me déconcertaient, qui ne s'accordaient absolument pas
pages ont été écrites à Sorrente. Mais il ne s'agit en fait que avec Nietzsche tel qu'il avait ét_é,j~~u'à :naintenant, et qui me prou-
-··-~--~ ···--~~,,-.-.~,,,,..,~~,,,,r
d'une transcription au net réalisée par Nietzsche lui-même vaient que cette orientation positiviste, dont au cours de l'hiver j'avais
ou plus souvent par Brenner. Comme nous le verrons par observé les lents développements, commençait à prendre racine et à
la suite, bien plus intéressants sont les carnets sorrentins où donner à ses conceptions une forme nouvelle5•
sont notées les pensées à l'état naissant, que le philosophe Pensant qu'il ne s'agissait que d'une phase provisoire de
a saisies entre la mer et la montagne, entre le parfum des son développement intellectuel, Malwida commença par lui
orangers et celui du sel marin le long des étroits chemins conseiller de ne pas publier immédiatement ces ébauches.
parmi les oliviers. Et parfois ces pensées nées dans le mou- Puis, quand il les .eu~. p~es, elle luT-;;;ta fidèle, tout en
vement de la promenade ont gardé les couleurs du paysage espérant que Nietzsche finisse par se raviser :
qui les a vues naître, où peut-être elles erraient dans l'air
comme autant de papillons bariolés4 • Nous nous trouvons face aux débuts de la transformation des idées
de Nietzsche. Ses amis les plus intimes l'accueillirent d'abord avec

3. Fragment posthume eKGWB/NF-1885,2[201], trad. fr. pers. cahiers, U II 5 et M I l, et une liasse de papiers contenant la copie
4. Nous avons déjà eu l'occasion de citer le carnet N II l, que au net M XIV 1. Voir la description des manuscrits de cette période
nous avons appelé carnet de l'esprit libre. Les manuscrits de Sorrente faite par Montinari in KGW IV/4, p. 102-105.
comprennent aussi deux autres carnets classés aux Archives Goethe- 5. Malwida von Meysenbug, Der Lebensabend einer Idealistin, op.
Schiller de Weimar sous les cotes N II 3 et N II 2, ainsi que deux cit., p. 66-67.

114 115
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

stupeur, pour ensuite s'éloigner presque tous peu à peu de lui, avec philosophie sceptique et immanentiste préwagnérienne, que
plus ou moins de regret. Beaucoup, et parmi eux les plus importants, par la suite, loin de la renier, il ne fera qu'enrichir et déve-
s'éloignèrent avec dédain et presque avec mépris. Je lui restais fidèle lopper. Même si sa bonne amie idéaliste n'en n'était pas
parce que j'étais profondément convaincue que la transformation qui tout à fait consciente Nietzsche était bien conscient, lui, de
s'accomplissait en lui était seulement une phase de son évolution, dont
la rupture représentée par la période de Sorrente et du fait
sa vraie nature spirituelle serait sortie mûrie et renforcée. [... J)' espérais
qu'avec Choses humaines, trop humaines il s'était débarrassé
que le noble esprit de Nietzsche, tel qu'il s'était révélé dans ses débuts,
de tout ce qui ne lui appartenait pas, ainsi qu'il le dit dans
pourrait se débarrasser de ces conclusions dures qui partaient dans
Ecce homo : « Choses humaines, trop humaines, ce monument
toutes les directions vers des extrêmes odieux et faux, et qu'alors seu-
lement il ferait mûrir sa vision philosophique du monde sous la forme d'une rigoureuse discipline de soi, par laquelle je mis brusque-
claire d'un nouvel idéal sublime6. ment fin à tout ce qui s'était insinué en moi de "supérieure
charlatanerie", d"'idéalisme", de "beaux sentiments" et autre
Mais la troisième phase, que Malwida von Meysenbug féminités, fut rédigé pour l'essentiel à Sorrente ; il reçut sa
imaginait être un retour à la philosophie de La naissance conclusion, sa forme définitive durant un hiver à Bâle, dans
de la tragédie, n'arriva jamais, pour la bonne raison que des conditions comparativement bien moins propices qu'à
c'était la métaphysique de l'artiste et la critique de la culture Sorrente7 ». Nietzsche était également conscient de la conti-
contenues dans ses écrits de l'époque de Bâle qui consti- nuité qui, dans son développement, lie ses réflexions sur les
tuaient la phase transitoire dans l'évolution de la pensée de préjugés moraux à la méthode généalogique de la maturité :
Nietzsche. Avec Choses humaines, trop humaines, Nietzsche
avait finalement récupéré sa véritable nature spirituelle, sa Mes idées sur la provenance de nos préjugés moraux - car tel est le sujet
de ce pamphlet - ont trouvé leur première expression laconique et pro-
6. Malwida von Meysenbug, lndividualitaten, op. cit., p. 26-27 et visoire dans le recueil d'aphorismes qui porte le titre : « Choses humaines,
34. Nietzsche était bien conscient de la raison pour laquelle Malwida trop humaines. Un livre pour esprits libres». )'ai commencé à l'écrire à
n'avait pas rompu ses rapports avec lui, et il lui écrivait en 1883 : Sorrente, au cours d'un hiver où il me fut donné de m'arrêter, comme
« Depuis des années désormais je suis complètement seul et vous admet- s'arrête le voyageur, et d'embrasser d'un coup l'œil tout le pays vaste et
trez que je fais "bon visage" à tout cela - même le bon visage entre dangereux, parcouru jusque-là par mon esprit. Cela se passait pendant
dans les présupposés de mon ascétisme. Si moi j'ai encore maintenant l'hiver de 1876 à 1877 ; les idées elles-mêmes sont de date plus ancienne8.
des amis, je les ai - comment dire? - EN DÉPIT DE CE que je suis ou
voudrais devenir. Ainsi vous, ma chère et révérée amie, m'êtes restée
bienveillante et je souhaite de tout mon cœur, pouvoir vous exprimer 7. Ecce homo, chapitre sur « Choses humaines, trop humaines»,
ma reconnaissance pour cela et cultiver dans mon jardin encore un § 5 eKGWB/EH-MA-5, trad. fr. pers.
fruit qui soit à votre goût», lettre du 1er janvier 1883 eKGWB/BVN- 8. Pour la généalogie de la morale, Préface, § 2 eKGWB/GM-
1883,367, trad. fr. pers. Vorrede-2, trad. fr. Hen~i Albert, Bouquins, R. Laffont.

116 117
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

Le Rée-alisme et les combinaisons chimiques des atomes les combinaisons chimiques des atomes pour expliquer les
faits de la vie et de l'univers. Au point que dans la petite
Les brouillons préparatoires à Choses humaines, trop communauté de la Villa Rubinacci, cela était devenu presque
humaines marquent tout d'abord un tournant antimétaphy- un dicton et une plaisanterie :
sique. Dans La naissance de la tragédie (1872), Nietzsche avait
[À Sorrente], nous eûmes avec le Dr Rée, un positiviste résolu, des dis-
bâti une métaphysique de l'art et de l'artiste affirmant que
cussions continuelles sur les problèmes philosophiques, si bien que le mot
l'existence n'est digne d'être vécue qu'à partir d'une perspec- « combinaison chimique » finit par devenir parmi nous une boutade •
10

tive esthétique. Au milieu des papiers de Sorrente, se trouve ]'ai justement reçu ta petite carte postale d'Italie, en même temps que
un passage très explicite à ce sujet, que nous avons déjà eu le livre de Rée, qu'il a achevé id. Il a écrit dessus : « À la combinaison
l'occasion de citer dans l'introduction : « Je veux expressé- de tout ce qu'il y a de bon, la combinaison des atomes. ». Je le taquinai
ment déclarer aux lecteurs de mes précédents ouvrages que toujours au sujet de ses opinions redoutablement réalistes et au lieu de
j'ai abandonné les positions métaphysico-esthétiques qui y dire l'« être humain », je disais, quand je discutais avec lui : « la combi-
dominent essentiellement : elles sont plaisantes, mais inte- naison chimique». Or il affirme que personne au monde n'est bon sauf
nables9 ». En 1876, Nietzsche renie la phase wagnérienne, moi, et c'est à cela que se réfère cette dédicace11 •
reprend certains acquis de sa formation philosophique et
Plusieurs aphorismes de Choses humaines, trop humaines tis-
philologique et s'ouvre à la pensée de la modernité, à l'his-
sent un véritable dialogue avec la philosophie positiviste de
toire, à la science. Dans ce tournant, généralement qualifié
Paul Rée, un dialogue avec des points de contact et un certain
de positiviste, l'amitié avec Paul Rée joue un rôle central.
nombre de divergences non explicites qui se manifesteront sur-
Le premier aphorisme de Choses humaines, trop humaines,
tout plus tard. Quand Choses humaines, trop humaines fut publié
qui constitue presque le manifeste programmatique de cette
en 1878, la plupart de ses amis n'apprécièrent guère le virage
évolution, comporte une dimension autobiographique sous
positiviste de Nietzsche et l'attribuèrent à la mauvaise influence
la forme d'un clin d'œil à l'« école des éducateurs». Il est
intitulé « Chimie des idées et des sentiments » et il invite à 1O. Malwida von Meysenbug, Stimmungsbilder, op. cit., p. 86.
introduire en philosophie une méthode d'analyse rigoureuse 11. Malwida à Olga Monod-Herzen, le 29 avril 1877, in Briefe von
tirée d'une des sciences qui représentait alors l'avant-garde du und an Malwida von Meysenbug, op. cit., p. 141-142. Sur Paul Rée, son
savoir scientifique. Mais c'était précisément un trait carac- rapport avec Nietzsche et le type de philosophie à laquelle il s'intéressait
téristique de la personnalité de Paul Rée, que d'insister sur voir: l'introduction de Hubert Treiber à Paul Rée, Gesammelte Werke,
1875-1885, Berlin/New York, de Gruyter, 2004; l'étude-préface de
Paul-Laurent Assoun à P. Rée, De l'origine des sentiments moraux, Paris,
9. Fragment posthume eKGWB/NF-1876,23[1591, ed. fr. PUF, 1982; et le livre de Maria Cristina Fornari, La morale evolutiva
Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini. del gregge. Nietzsche legge Spencer e Mill, Pisa, ETS, 2006.

118 119
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

de L'Origine des sentiments moraux, le livre que Paul Rée avait Très différent fut l'accueil à Bayreuth : « Richard parcourt
écrit à Sorrente. Quant à Rée lui-même, il fut euphorique à le nouveau livre de Nietzsche et s'étonne de sa vulgarité pré-
la lecture du livre de Nietzsche. Il y voyait un développement tentieuse. "Je comprends bien que la fréquentation de Rée
à plus grande échelle de certains sujets de réflexion communs, lui sied plus que la mienne". Et comme je lui fais remar-
avec une hauteur de vue inégalée, un génie composé de talents quer que d'après ce livre les écrits antérieurs de Nietzsche
multiples qui se réunissent dans une vision unitaire. ne sont que des R;flexe [reflets], qu'ils ne venaient pas du
plus profond de lui-même, Richard me dit : "Maintenant,
ô, très cher ami, quelle merveilleuse surprise !Je suis fou de joie et me
ce sont de Réeklekse" [des griffonnages de Rée] ». Tel fut le
suis tout de suite jeté dessus tel un pauvre affamé. Ces sujets, qui sont
ceux qui m'intéressent le plus, associés à chaque phrase ou presque à
jugement tranchant de Richard Wagner sur le livre« triste»,
mille souvenirs et liens personnels, en font pour moi le livre des livres.Je « pitoyable », « insignifiant », « méchant », de l'ami d'au-
me sens comme quelqu'un qui vit quelque chose dont il a rêvé aupara- trefois 13. Cosima, dans une lettre à Marie von Schleinitz,
vant. Il avait déjà vécu, entendu, lu tout cela quelque part - tout comme ne manqua pas de souligner la mauvaise influence juive :
il y a tant de choses que j'avais déjà entendues de votre bouche ou lues « Bien des choses ont contribué à ce triste livre ! Et finale-
dans le manuscrit de Sorrente - mais c'était de nouveau à demi oublié, ment, pour faire bonne mesure, Israel, sous la figure d'un
comme le souvenir d'un rêve, et voilà qu'il se dresse devant moi dans sa Dr Rée, très froid, très poli, comme possédé, subjugué par
réalité tangible. Et quelle réalité ! Je vois mon propre moi projeté à l'ex- Nietzsche, mais en vérité se jouant de lui : la relation de
térieur à plus grande échelle. Laissez-moi avoir l'outrecuidance de vous la Judée et de la Germanie à l'échelle réduite 14 ».
dire: quelle sorte d'homme êtes-vous. Pas un homme justement, mais un Lami et compagnon d'étude Erwin Rohde, l'autre « pro-
conglomérat d'hommes : alors que chacun de vos amis si différemment
fesseur wagnérien», destiné à devenir l'un des plus grands
doués se torture pour soutenir son talent, le talent singulier dont il se
hellénistes de son temps, écrivit à Nietzsche : « Ma surprise
trouve possesseur, et lui donner de l'apparence, épuisant en cela toute
à ce dernier Nietzschianum a été, comme tu peux bien te
sa force, vous avez tous ces talents différents, tantôt plus grands, tantôt
l'imaginer, très grande : chose inévitable, quand du calida-
aussi grands, que celui de chacun des autres.Je me suis déjà plus parti-
culièrement enivré avec La sainteté et l'ascèse chrétiennes [titre de l'apho-
rium on est jeté directement dans un frigidarium glacé! Je
risme 136]. Si les Allemands, à présent, ne deviennent pas des amis des te le dis maintenant, en toute sincérité, mon ami, que cette
psychologues, je finirai par émigrer en France.[. .. ]Jamais dans ma vie surprise n'a pas été sans douleurs. Comment peut-on se
12
je n'ai eu une aussi bonne surprise. Mes salutations et merci mille fois !

13. Cosima Wagner, Journal, op. cit., 24 juin 1878. Voir également
12. Paul Rée à Nietzsche, vers le 10 mai 1878, KGB II/6/2, p. 852, aux dates : 25, 29, 30 avril ; 23, 28, 30 mai ; 9, 26, 27, 28, 29,
trad. fr. in Friedrich Nietzsche, Paul Rée, Lou von Salomé. Correspondance, 30 juin; l, 3, 21, 27 juillet, 2 août de 1878 et le 28 janvier de 1879.
op. cit., p. 43. 14. Lettre citée dans KGW IV/4, p. 46, trad. fr. pers.

120 121
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

dépouiller de cette manière de sa propre âme et prendre celle le tout comme un tout et pourras participer à la plus grande joie que
d'un autre? Au lieu de Nietzsche, devenir Rée à l'improviste? j'aie goûtée jusqu'à aujourd'hui.
Je suis encore abasourdi face à un tel miracle et je ne peux Entre parenthèses : cherche toujours dans mon livre non pas mon
m'en réjouir ni en avoir une opinion précise, parce que je ami Rée mais moi-même. Je suis fier d'avoir découvert ses splendides
qualités et aspirations, mais sur la conception de ma « philosophie in
ne l'ai pas encore bien compris15 ». Nietzsche répondit par
nuce », il n'a pas exercé'la moindre influence: celle-ci était prête et pour
une belle lettre où il exprime son amitié à Rohde, donnant
une bonne part déjà confiée au papier quand je pus mieux le connaître,
en même temps le sens et les limites de sa nouvelle amitié
au cours de l'automne 1876. Nous nous trouvâmes sur le même niveau:
avec Rée et de leur mutuel échange intellectuel.
le plaisir de nos conversations était sans limites et certainement nous
Tout cela est bel et bon, mon ami très cher: tous les deux nous ne y avons gagné tous les deux (au point que Rée, avec une amicale exa-
sommes pas encore sur un piédestal d'argile qui puisse être renversé gération, écrivit pour moi sur son livre, L'origine des sentiments moraux,
par un livre. « Au père de cet écrit, la mère reconnaissante»).

Cette fois, j'attends avec calme que peu à peu s'apaisent les flots où Peut-être est-ce que je t'apparais ainsi encore plus étrange, plus
pataugent mes pauvres amis : si c'est moi qui les y ai jetés - la vie n'est incompréhensible ? Si seulement tu éprouvais ce que je ressens moi-
pas en danger, je le sais par expérience; et dans le cas où l'amitié serait même depuis que j'ai fini par fixer mon idéal de vie - l'air sain et pur
ici ou là en danger, eh bien, cela signifie que nous rendrons hommage des sommets, la douce tiédeur qui m'environne - tu pourrais te réjouir
à la vérité et dirons : « jusqu'alors nous n'avons aimé en l'autre qu'une beaucoup, beaucoup, pour ton ami. Et viendra ce jour-là aussi. De tout
ombre"· cœur, ton F16•
Il y aurait beaucoup de choses à dire, et encore plus de choses indi-
cibles à penser: pour plaisanter, qu'il me soit seulement permis une com- 16. Nietzsche à Rohde, peu après le 16 juin 1878 eKGWB/BVN-
paraison. Je suis comme quelqu'un qui a préparé un festin grandiose 1878, 727, trad. fr. pers. Et pourtant, n'était-ce pas avec son inséparable
avec quantité de plats succulents et dont les invités, à peine voient-ils les ami Erwin Rohde que Nietzsche avait projeté de passer en 1869 une
victuailles, s'enfuient à toutes jambes. Si un ou deux d'entre eux apprécie année d'étude à Paris, pour y étudier la chimie ? « Vraiment j'avais
au moins une bouchée (comme tu le fais toi-même, mon cher, faisant voulu, une fois encore, avant d'être lié par les obligations d'un métier,
honneur aux Grecs [Rohde avait particulièrement apprécié les parties j'avais souhaité de toute mon âme goûter le profond sérieux et le
magique enchantement d'une existence nomade et, une fois encore,
concernant la civilisation grecque]), il se sentira déjà assez satisfait.
en compagnie du plus fidèle, du plus compréhensif des amis, savou-
Ne te casse pas la tête sur l'origine d'un livre de ce genre, et conti-
rer l'indescriptible chance d'être spectateur et non acteur. Je nous
nue au contraire à y prendre d'ici-delà ce qui te plaît. Peut-être viendra
voyais déjà tous deux, I' œil grave et le sourire aux lèvres, avancer au
même le moment où, avec ta belle fantaisie constructive, tu regarderas
milieu de la foule parisienne, couple de flâneurs philosophes que l'on
s'accoutumerait à voir partout ensemble, dans les musées et dans les
15. Rohde à Nietzsche 16 juin 1878, KGB 11/6/2, p. 895, trad. bibliothèques, dans les Closeries des lilas et à Notre-Dame, portant
fr. pers. partout le sérieux de leur pensée et la tendre compréhension de leur

122 123
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

Vous ne vous imaginez pas la profonde agitation dans laquelle ce


livre m'a plongée, combien de nuits blanches il m'a coûté. [. . .] Quand
un esprit comme le vôtre, tellement tourné vers l'idéal et marqué, me
semble-t-il, par un besoin métaphysique particulièrement fort, parvient
par d'autres voies [que le matérialisme naïf] à la formule selon laquelle
la philosophie du futur serait identique à la science de la nature, com-
ment n'en aurais-je pas été profondément bouleversée! [. .. ] On s'est
Figrm 24 construit dans la souffrance et la peine une religion sans Dieu pour
Dédicace de Rée à Nietzsche :
sauver le divin quand on a perdu Dieu - et maintenant vous retirez le
« Dem Vater dieser Schrift dankbarst dessen Mutter ».
fondement même qui, si aérien et nébuleux qu'il puisse être, était assez
fort pour porter tout un monde, le monde de tout ce qui nous est cher
Le jour du rapprochement intellectuel et humain entre et sacré. La métaphysique est seulement une illusion, mais qu'est-ce que
Nietzsche et Rohde ne viendra jamais. Leur correspondance la vie sans cette illusion ? [ ... ] La chose la plus effrayante est pour moi
se fera de plus en plus sporadique jusqu'à la rupture en l'anéantissement de l'idée éternelle, qui est la seule source de calme et
1887, survenue à la suite du jugement négatif de Rohde de sauvegarde face au devenir éternel ! Et maintenant vous détruisez
. 'T' ·
sur Hyppo1ue 1ame .
17
tout ! Un monde fluctuant, plus d'images fixes, seulement un mouve-
Lidéal de vie que le philosophe s'était fixé après la publi- ment éternel ! Il y a de quoi perdre la tête18 !
cation de son livre «scandaleux», se trouve exprimé de
Nietzsche lui répond le 15 juillet, en parlant de la genèse
manière plus claire dans une lettre de réponse à une autre
intellectuelle et matérielle de son livre
wagnérienne déçue, Mathilde Maier. Elle lui avait écrit une
longue lettre : Très vénérée Mademoiselle,
On ne peut rien y changer: il faut que je plonge tous mes amis dans
la détresse-précisément lorsque je dis enfin tout haut comment je me
mutuelle appartenance. Et qu'est-ce qui m'échoit en lieu et place d'un suis moi-même sorti de la détresse. Cette manière d'envelopper dans les
tel vagabondage, d'une telle amicale proximité? [ ... ] Eh oui, le destin brumes tout ce qui est vrai et simple, le combat de la raison contre la
se joue de nous ; encore la semaine dernière je voulais t'écrire pour te raison, qui veut voir en chaque chose, en chaque être, un miracle et un
proposer d'étudier ensemble la chimie et de renvoyer la philologie à sa non-sens - avec cela l'art baroque del' extrême tension et de la démesure
vraie place, parmi les ustensiles domestiques de grand-papa. Et voici que
glorifiée, qui lui correspond si bien - je veux dire l'art de Wagner-, ce
ce diable de destin m'appâte avec une chaire de philologie», Nietzsche
furent ces deux éléments-là qui me rendirent malade, de plus en plus
à Rohde, le 16 janvier 1869 eKGWB/BVN-1869,608, trad. fr. pers.
17. Cf. les lettres de Nietzsche à Roh de du 19 et 23 mai et du
11 novembre 1887 eKGWB/BVN-1887,848; 852; 950 et du 4 janvier 18. Mathilde Maier à Nietzsche, début juillet 1878, KGB 11/6/2,
1889 eKGWB/BVN-1889,1250. p. 910, trad. fr. pers.

124 125
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

malade, et qui m'auraient fait presque oublier mon bon tempérament gardé, transposé dans un contexte philosophique, un écho
et mon talent. Si vous pouviez sentir comme moi dans quel air pur des des lieux et des amis du voyage à Sorrente. Dans un long et
sommets je vis maintenant, dans quelle douce disposition envers les êtres important aphorisme de la première partie de Choses humaines,
qui habitent encore dans la brume des vallées, plus que jamais résolu à trop humaines, intitulé « Logique du rêve », Nietzsche insère et
tout ce qui est bon et de valeur, de cent pas plus proche des Grecs que je
met en rapport deux expériences personnelles : l'une lointaine,
ne l'étais auparavant ; et combien moi-même maintenant je vis aspirant
repêchée dans les tiroirs de la mémoire et l'autre toute récente,
à la sagesse jusque dans les plus petites choses, tandis qu'autrefois je me
qui a été à l'origine de cette réflexion du philosophe, celle
contentais de vénérer et d'idolâtrer les sages - bref, si vous parvenez à
des doches de Sorrente. Laphorisme, numéro treize de Choses
éprouver comme moi cette transformation et cette crise, oh, alors vous
devriez désirer de vivre quelque chose de semblable ! humaines, trop humaines, commence en décrivant la position
C'est pendant l'été à Bayreuth que j'en ai pleinement pris conscience: inhabituelle du corps d'un dormeur. Celle-ci excite, par son
après les premières représentations auxquelles j'assistai, je cherchai caractère exceptionnel, l'ensemble du système nerveux, jusques
le salut sur les montagnes et là, dans un village au milieu des arbres, et y compris la fonction cérébrale. Et ainsi, poursuit Nietzsche,
naquit la première ébauche, environ un tiers de mon livre, qui avait
il y a cent motifs pour l'esprit de s'émerveiller et de chercher des
alors pour titre : « Le soc ». Puis, pour satisfaire au désir de ma sœur,
raisons à cette excitation; mais c'est le rêve qui est la recherche et la
je retournai à Bayreuth, possédant désormais la fermeté d'âme néces-
représentation des causes de ces sensations ainsi excitées, des causes ima-
saire pour supporter ce qui était difficilement supportable - et me
ginaires, s'entend. Il se peut par exemple que celui qui serre ses pieds
taisant devant tout le monde ! - Maintenant je me débarrasse de ce
dans deux courroies rêve que deux serpents les tiennent dans leurs
qui ne fait pas partie de moi, hommes, qu'ils soient amis ou ennemis,
anneaux ; c'est d'abord une hypothèse, puis une croyance, accompagnée
habitudes, confort, livres ; je vis dans la solitude pour les années à
d'une représentation figurée qui est une fiction : « Ces serpents sont
venir jusqu'à ce que, en qualité de philosophe de la vie, mûr et prêt,
nécessairement la cause de cette sensation que j'ai, moi, le dormeur»,
il me soit permis (et alors probablement aussi nécessaire) de reprendre
- ainsi juge l'esprit du dormeur. Le passé récent qu'il infère de la sorte
des relations19•
lui devient présent grâce à son imagination excitée. Tout le monde
sait ainsi par expérience combien le rêveur a tôt fait d'introduire dans
la trame de son rêve un son qui lùi parvient avec force, par exemple
La logique du rêve une sonnerie de cloches, des coups de canon, c'est-à-dire de l'expliquer
après coup par ce rêve même, de sorte qu'il s'imagine vivre d'abord les
Revenons maintenant aux manuscrits sorrentins pour lire circonstances déterminantes, et percevoir ensuite le son20•
encore quelques-uns de ces fragments ou aphorismes qui ont
20. Choses humaines, trop humaines, aph. 13, eKGWB/MA-13,
19. Nietzsche à Mathilde Maier, le 15 juillet 1878 eKGWB/BVN- ed. fr. Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert
1878, 734, trad. fr. pers. Rovini. Pour une analyse de cet aphorisme, voir au moins Peter Heller,

126 127
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

De nouveau le silence. Encore plus fort:« Brenner! ». Silence pénible.


«Quoi!? Oui! Je me lève 22 ! ! ».

À l'heure où retentit la cloche de Sorrente et pendant que


son ami sort péniblement du sommeil, Nietzsche réfléchit à
la logique du rêve. À cette impression récente se mêle, dans
sa réflexion sur le rêve, un souvenir ancien que, dans une
période de retour vers le passé, Nietzsche retrouve dans sa
Figure 25 mémoire et qu'à l'âge de 14 ans il avait confié à son journal
Nietzsche, carnet N II 3, page 36. de l'époque où il était élève de l'école de Pforta : « Il est
,,tV\-'} étonnant combien, dans les rêves, la fantaisie est active :
i\ii,,JJv" t:· Ldrigine de cet aphorisme se trouve en fait dans une brève moi qui la nuit porte toujours des bandes élastiques aux
lf_~.
--,.
annotation dans les carnets de Sorrente : « Sons d'une cloche pieds, je rêvai que deux serpents s'étaient enroulés autour de
- lumière dorée par la fenêtre. Rêve. La cause, imaginée, y est mes jambes, j'en attrapai soudain un par la tête, m'éveillai
introduite a posteriori comme dans les sensations visuelles21 ». et me trouvai avec entre les mains un fixe-chaussette 23 ».
Elle s'explique aussi par les habitudes de vie du groupe d'amis
bien décrites par le témoignage d'Albert Brenner :
Un épicurien à Sorrente
Le matin, à 6 h 15, tout est encore très silencieux dans la maison et
dehors ; seules les portes grincent dans le vent. À 6 h 30, la cloche de
En promenade, ce sont les chemins mêmes de Sorrente qui
la chapelle près de chez nous retentit d'un son plaintif et triste. Presque
après une voix s'écrie:« Brenner! ». Aucune réponse. Silence de mort. offrent à Nietzsche de quoi traduire ses pensées en images. Et
Les plaintes de la cloche gémissent de nouveau. Silence. Après quelques il note dans son carnet : « Cheminer par des allées de douce
minutes : « Brenner ! ». Bref silence. Puis la réponse : « oh, oh, oh - » pénombre à l'abri des souilles, tandis que sur nos têtes, agités
par des vents violents, les arbres mugissent, dans une lumière
· 24 ».
1 c1aire
pus
Von den ersten und letzten Dingen. Studien und Kommentar zu einer
Aphorismenreihe von Friedrich Nietzsche, Berlin, de Gruyter, 1972,
p. 153-162 et Hubert Treiber, « Zur "Logik des Traums" bei Nietzsche. 22. Brenner à sa famille, le 27 décembre 1876, in Stummann-
Anmerkungen zu den Traumaphorismen aus MA», Nietzsche-Studien, Bowert, op. cit., p. 211-212.
23 (1994), p. 1-41. 23. Fragment posthume 6[77] 1859, in KGW I/2, p. 104; ce
21. « Glockenlaute - goldenes Licht durch die Fenster. Traum. dernier renvoi est indiqué dans KGW IV/4 p. 169.
Ursache a posteriori hineingedichtet wie bei den Augenempfindungen » 24. « In windstillen halbdunklen Gangen gehen, wahrend über uns
eKGWB/NF-1876,21 [38), fac-similé DFGA/N-Il-3, 36. die Baume von heftigen Winden bewegt rauschen, in hellerem Schein »,

128 129
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

ici-bas - vraies dans les deux sens 25) ». Ensuite, la même


image lui permet de retrouver et de mieux caractériser l'une
des grandes antithèses de la tradition philosophique, celle
qui oppose cyniques et épicuriens, exposée dans l'aphorisme
275 de Choses humaÏnes, trop humaines :
L'épicurien se sert de sa grande culture pour se rendre indépendant
des opinions régnantes; il s'élève au-dessus de celles-ci tandis que le
cynique se cantonne dans la négation. Il se promène comme par des
allées de douce pénombre, bien protégées à l'abri des souffles, tandis
que sur sa tête mugissent dans le vent les cimes des arbres, qui lui tra-
hissent de quelle violence le monde est agité au-dehors. Le cynique, au
contraire, s'en va pour ainsi dire nu dehors, de-ci de-là dans les rafales,
et s'y endurcit jusqu'à perdre le sentiment26•
Figure 26 Pour ce qui est de la descriptioO: du cynique qui « se
Nietzsche, carnet N II 3, p. 15.
cantonne dans la négation », Renate Müller-Buck y a vu un
portrait d'Albert Brenner - ce qui ferait de cet aphorisme
Dans une lettre à Reinhart von Seydlitz, cette image
non seulement une évocation du paysage de Sorrente, mais
dévoile davantage son contenu philosophique : « À Sorrente,
également un monument littéraire à la mémoire du jeune
les étrangers commencent à affluer ; le mois de mars est
ami précocement disparu. On devine facilement qui était
généralement considéré comme celui qui en attire le plus.
l'épicurien ...
Qu'ici le temps puisse être orageux, à la vérité nous n'en
avons fait l'expérience que lors des derniers jours. On dit
que mars marque le début de la belle saison, mais quelques
journées de vent ne devraient sûrement pas manquer. Il y a 25. Nietzsche à Seydlitz, fin février 1877 eKGWB/BVN-1877,599,
de si belles promenades, à l'abri parmi les orangeraies que trad. fr. pers.
ce calme permanent ragaillardit l'âme. C'est seulement dans 26. Choses humaines, trop humaines, aph. 275, eKGWB/MA-275, ed.
l'agitation des pins là-haut qu'on voit qu'à l'extérieur, dans fr. Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini.
le monde, bat la tempête (réalité et parabole de notre vie Voir Renate Müller-Buck, art. cit., p. 431-432, qui cite une lettre de
Heinrich Koselitz et Paul Widemann à Nietzsche du 31 juillet 1877
où au sujet de Brenner on peut lire une description de son caractère
KGW IV/4, p. 210, fac-similé DFGA/N-II-3,15. sceptique et cynique.

130 131
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

Musique sacrée sur fond africain les montagnes qui surplombent le golfe de Salerne, où l'on voit les deux
golfes des deux côtés du pays, avec les montagnes calabraises encore
Au milieu des habitants d'un petit village du Sud, il lui couvertes de neige, ce qui resplendissait magnifiquement sous le ciel
bleu ;le golfe de Salerne encore plus méridional et plus bleu que celui de
arrivait d'être frappé par certains détails de la vie quotidienne
Naples; tout couvert de fleurs; devant nous les petites iles des sirènes,
qui lui inspiraient des observations telle que celle-ci :
qui se trouvaient en bas, enchanteresses ; autour de nous, alors que nous
L'activité du Midi et celle du Nord. L'activité provient de deux sources étions assis là-haut, un groupe d'enfants presque africains, avec une
très différentes. Les artisans du Sud en arrivent à être actifs, non point peau noire, des yeux noirs, des dents blanches, qui riaient dans notre
par envie de lucre, mais à cause des besoins perpétuels des autres. direction, nous apportaient des fleurs et finirent par chanter - c'était
Comme il vient toujours quelqu'un qui veut faire ferrer un cheval, répa- terriblement drôle-, un chant soi-disant religieux, dont le refrain était:
rer une voiture, le forgeron presse le travail. S'il ne venait personne, il Viva, viva il cuor di Maria, Eviva Dio che tanto l'amà. N'est-ce pas déli-
s'en irait flâner sur la place. Se nourrir n'a guère d'urgence dans un pays cieusement païen et sensuel ? Ce fut une matinée divine et tous nous
fertile, il ne lui faudrait pour cela qu'une minime quantité de travail, l'appréciâmes beaucoup28 •
en tout cas nulle presse ; il finirait bien par s'en aller mendier, content
Le refrain de ce chant sacré réapparaît un an après dans
néanmoins. - L'activité de l'ouvrier anglais découle au contraire de son
goût du lucre: il se fait une haute idée de lui-même et de ses ambitions, un carnet de Nietzsche :
et dans la possession c'est la puissance qu'il cherche, dans la puissance Tour près de Sorrente sur la montagne du singe domestique
le plus de liberté et de distinction individuelle possible27 • evviva evviva il cuor di Maria
Ou alors, en s'éloignant du village, Nietzsche pouvait evviva il Dio que tanto l'ama
tomber au milieu d'un tableau si étrange et irréel qu'il lui Et dans un autre carnet de la même époque, le philo-
permettait de comprendre l'absurdité cachée dans des situa- sophe écrit :
tions aussi banales et habituelles que d'écouter de la musique.
Un refrain (Sorrente} est ressenti par nous sur un décor discordant
Chère Olga- écrit Malwida à sa fille adoptive - nous venons de ren- ffalschen Folie] : ainsi de toute la musique du passé29 •
trer d'une longue promenade à dos d'âne (Rée et Nietzsche étaient à
cheval), profitant du retour du beau temps ;nous nous étions là-haut sur
28. Malwida à Olga Monod-Herzen, jeudi, (avant le 10 avril 1877),
in Briefè von und an Malwida von Meysenbug, op. cit., p. 127, « Vive le
27. Choses humaines, trop humaines, aph. 478 eKGWB/MA-478, cœur de Marie, vive Dieu qui l'aime autant»; Malwida écrit« Eviva »
ed. fr. Gallimard: Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini; au lieu d'« Evviva » et « amà » au lieu d'« ama ».
dans le brouillon, au lieu de « Les artisans du Sud », Nietzsche avait 29. Fragments posthumes eKGWB/NF-1878,28[10] et 27[97], trad.
écrit « Les artisans d'ici», c'est-à-dire de Sorrente, cf. KGW IV/4, fr. pers., fac-similé DFGA/N-II-6,5 ; Nietzsche écrit «que» au lieu
p. 229, fac-similé DFGNU-II-5, 31. de« che ».

132 133
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

Ce jour-là, sur la péninsule sorrentine, en se promenant La musique n'est justement pas un langage universel, intemporel,
à cheval entre les deux golfes, Nietzsche a perçu le déca- comme on l'a dit si souvent à sa gloire, elle correspond au contraire
exactement à une certaine mesure du temps, un certain degré de cha-
lage entre une musique et le décor qui l'accompagne. Il
leur et de sentiment, qu'une culture bien distincte et déterminée, défi-
a perçu la dissonance profonde entre la scène païenne de
nie dans le temps et l'espace, reconnaît pour loi intérieure; la musique
ces enfants souriants et l'hymne chrétien qu'ils chantaient. de Palestrina eût été parfaitement inaccessible à un Grec, et en retour,
Dans la note rédigée un an après, le philosophe a généralisé qu'entendrait Palestrina dans la musique de Rossini30 ?
cette expérience personnelle et y a vu l'inévitable incom-
préhension qui frappe toute musique qui n'est pas écoutée
sur le fond du paysage culturel et social de l'époque qui Le soleil de la connaissance et le fond des choses
l'a produite. Notons au passage que pour rendre son idée,
il a utilisé le terme Folie (arrière-plan, fond, décor) que
Depuis sa retraite sorrentine, le philosophe recueille d'autres
l'allemand a emprunté à une danse d'origine ibérique du
images et d'autres métaphores qui lui servent à mieux défi-
XVIe siècle, la folia. Semblable à la chacone, à la sarabande,
nir la figure du philosophe à l'esprit libre, son amour de la
cette danse diffusée dans toute l'Europe était utilisée au connaissance et sa position sociale. Lisons l'une de ces images,
XVIIIe siècle pour mettre en musique les intermèdes ou fixée comme d'habitude par trois petites phrases jetées dans
les scènes initiales et finales d'un opéra. Au xvnf siècle les carnets de Sorrente.
donc, folia n'indique plus seulement la musique mais les
La lumière du soleil étincelle au fond et montre ce sur quoi les ondes
scènes elles-mêmes, les décors de ces intermèdes. Ensuite
courent: d'âpres pierrailles.
le terme reste dans la langue allemande seulement avec
Ce qui compte, c'est le souffle que vous avez pour plonger dans cet
ce dernier sens. Nietzsche emploie, en connaissance de élément : si vous en avez beaucoup, vous pourrez voir le fond.
cause, un terme rare, musical et théâtral, aussi anachronique La lumière scintillante du soleil de la connaissance, traversant le
que le chant de ces enfants. Ce concept revient dans un fleuve des choses, en touche le fond31.
aphorisme très important des Opinions et sentences mêlées
(dont le brouillon se trouve dans la liasse de papiers de
Sorrente). Nietzsche s'en sert pour polémiquer contre la 30. Opinions et sentences mêlées, aphorisme 171, eKGWBNM-171,
ed. fr. Gallimard: Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert Rovini;
doctrine schopenhauerienne et wagnérienne qui faisait de
le brouillon se trouve dans le manuscrit de Sorrente Mp XIV l, p. 103.
la musique le langage universel du sentiment, moyen de 31. Fragments posthumes eKGWB/NF-1876,16(50), 16(52] et
communication qui relierait les hommes au-delà de l'espace 17(39), trad. fr. Gallimard ; fac-similés DFGNN-II-1,241 et 244,
et du temps. DFGNU-Il-5,165.

134 135
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

Et vo1c1 comment cette image passe dans le texte de pas mentionnée dans les manuscrits de Sorrente, demeure
Choses humaines, trop humaines, avant-dernier aphorisme du toutefois imprimée dans l'esprit du philosophe et réémerge
chapitre consacré à l'esprit libre : au cours des années suivantes, dans un passage très impor-
tant de son œuvre. C'est Nietzsche lui-même qui le dira,
Les hommes à l'esprit libre, qui ne vivent que pour la connaissance,
sept ans plus tard. À l'été 1883, sur le conseil de Malwida,
auront tôt fait de parvenir au but extérieur de leur existence, à leur position
Nietzsche avait prévu de partir habiter sur l'île d'Ischia
définitive vis-à-vis de la société et de l'État; ils se déclareront volontiers
satisfaits, par exemple, d'un petit emploi ou d'un avoir tout juste suffisant
avec sa sœur, mais le 28 juillet un violent tremblement de
pour vivre ; car ils s'arrangeront pour vivre de manière telle qu'un grand terre avait détruit une bonne partie de l'île, en particulier
changement des finances publiques, voire un bouleversement de l'ordre les localités de Casamicciola et de Lacco Ameno. Dans
politique, n'entraîne pas en même temps leur propre ruine. Toutes ces son récit de cet événement à Heinrich Koselitz, Nietzsche
choses, ils leur consacrent aussi peu que possible de leur énergie, afin de révèle la signification particulière que cette île a toujours
plonger avec toutes leurs forces rassemblées, et comme avec toute la lon- eue pour lui :
gueur de leur souffle, dans l'élément de la connaissance. C'est ainsi qu'ils
Plus j'y pense, ]?lus le .sort d'Ischia me bouleverse ; et mis à part ce
peuvent espérer descendre assez bas et peut-être aussi voir jusqu'au fond32.
qui concerne tout un chacun, il y a là quelque chose qui me touche
personnellement, d'une manière effroyable et qui m'est propre. Cette île
m'obsédait tellement: quand vous aurez lu jusqu'à la fin le Zarathous-
Les îles bienheureuses tra II, il vous apparaîtra clairement EN QUEL ENDROIT j'ai cherché mes
« Îles bienheureuses».« Cupidon dansant avec les jeunes filles» ne se
Du balcon de la Villa Rubinacci, Nietzsche voit tous comprend d'emblée qu'à Ischia (les femmes d'Ischia disent« Cupedo »}.
les jours dans le lointain, au milieu de la mer entre le À peine mon poème achevé, l'île s'affaisse34•
Vésuve et Capri la silhouette escarpée de l'île d'Ischia33 •
Dans Ainsi parlait Zarathoustra, les îles bienheureuses sont
Tandis qu'il réfléchit à l'école des éducateurs, à la civilisa-
celles sur lesquelles vivent les disciples de Zarathoustra. Et cela
tion des esprits libres et au projet de créer un lieu pour
la formation d'hommes meilleurs, il a devant lui cette île n'est pas un détail, mais un élément constitutif du parcours
volcanique, fertile, chargée d'histoire. Cette image, qui n'est pédagogique zarathoustrien. En effet, dans le prologue de
l' œuvre, Zarathoustra tente de prêcher la foule, en parlant
32. Choses humaines, trop humaines, aphorisme 291, eKGWB/MA- sur la place du marché dans un langage simplifié, adapté à la
291, ed. fr. Gallimard : Humain, trop humain, OPC III, trad. Robert
Rovini.
33. Voir les témoignages de Malwida, de Brenner et de Nietzsche 34. Nietzsche à Heinrich Koselitz, le 16 août 1883 eKGWB/BVN-
lui-même cités aux pages 21, 48, 50 et 52. 1883,452, trad. fr. pers.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

communication de masse35 • Mais il est mal compris et tourné les vertus individuelles, il historicise la morale et réhabilite
en dérision ; pour seul résultat, il se retrouve avec un cadavre les valeurs du corps, cherche à renforcer la structure pulsion-
sur les épaules, c'est-à-dire un disciple fervent incapable de se nelle de l'individu pour lui donner la possibilité de créer. Les
mouvoir seul, un poids mort. Zarathoustra comprend alors discours de Zarathoustra s'adressent donc à des hommes qui
qu'il ne doit pas parler au peuple, mais à ses compagnons, considèrent comme en dessous d'eux les valeurs courantes, les
et qu'il a besoin de compagnons vivants, qui le suivent parce mensonges établis et les petites vertus sur lesquels se fonde la
qu'ils veulent se suivre eux-mêmes et non pas de compagnons médiocrité et en restant dans la société ils courent le risque de
morts qu'il lui faut traîner selon sa volonté. Il comprend que perdre leurs espérances les plus hautes. À ceux-là, Nietzsche
sa tâche n'est pas de devenir le pasteur d'un troupeau, mais propose un parcours éducatif qui développe les pulsions et
d'en détourner beaucoup du troupeau : « Des compagnons, les talents individuels d'une manière équilibrée et en suivant
voilà ce que cherche le créateur et non pas des cadavres et non des configurations neuves et originales. Comme il l'écrira plus
pas des troupeaux et des croyants. Ceux qui créent avec lui ce tard : « Maîtriser le chaos que l'on est : contraindre son chaos
sont eux que le créateur cherche, ceux qui gravent des valeurs à devenir forme ; devenir nécessité dans la forme : devenir
neuves sur des tables neuves36 ». Les discours de Zarathoustra logique, simple, non équivoque, mathématique ; devenir
qui viennent à la suite du prologue servent donc à former loi - : c'est là la grande ambition38 ». La liberté de l'esprit et
ses disciples. Zarathoustra y résume la philosophie de l'esprit la volonté de puissance ne conduisent pas selon Nietzsche au
libre37 • Zarathoustra prêche contre les vérités absolues et pour déchaînement des instincts existants, à un « laisser-aller » ou
à un retour à une supposée innocence originaire : « ne pas
35. Rétrospectivement Zarathoustra dira : « Sur la place publique, confondre le libertinage [en français dans le texte], le principe
c'est par des gesticulations que l'on persuade. Mais des raisons, la du "laisser-aller' [en français dans le texte] avec la volonté de
populace se méfie », Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « De l'homme supé- puissance (qui en est le principe contraire39) »; et encore moins,
rieur», § 9 eKGWB/Za-IV-Menschen-9, trad. fr. pers.
naturellement, avec leur suppression : « Dominer les passions,
36. Ainsi parlait Zarathoustra, I, « Prologue de Zarathoustra », § 9
eKGWB/Za-I-Vorrede-9 et passim, trad. fr. G.-A. Goldschmidt modifiée.
37. Les textes et les manuscrits de Nietzsche montrent comment Ainsi "Le gai savoir" et j'ai trouvé, au demeurant, qu'il n'y a presque aucune
parlait Zarathoustra a pour une bonne part été composé en condensant ligne qui ne puisse servir d'introduction, de préparation et de commen-
des aphorismes des livres précédents, notamment de l'époque de la philo- taire au Zarathoustra. C'est un fait : j'ai écrit le commentaire avant le
sophie de l'esprit libre. Nietzsche l'écrit d'ailleurs explicitement à Malwida texte - - » eKGWB/BVN-1884,504, trad. fr. pers. ; et il le redit encore
vers le 20 avril 1883 : « En effet, j'ai "commis" l'acrobatie (et la folie) à Resa von Schirnhofer, début mai 1884 eKGWB/BVN-1884,510.
d'écrire les commentaires avant le texte. - Mais qui les a jamais lus ? Je 38. Fragment posthume eKGWB/NF-1888,14(61], ed. fr. Gallimard:
veux dire : étudiés pendant des années?» eKGWB/BVN-1883,404; il OPC XIV, trad. J.-C. Hémery.
le répète à Overbeck le 7 avril 1884 : «J'ai relu entièrement "Aurore" et 39. Fragment posthume eKGWB/NF-1888,15(67], trad. fr. ibid.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

non les affaiblir ou les extirper ! Plus grande est la domination Vous ne vous étiez pas encore cherchés: alors vous m'avez trouvé.
souveraine de notre volonté, plus on peut donner libre cours Ainsi font tous les croyants; c'est pourquoi la foi est si peu de chose.
Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-
aux passions. Le grand homme est grand par la marge de
même ; et ce n'est que lorsque vous m'aurez tous renié que je reviendrai
liberté qu'il laisse à ses appétits : mais lui-même est assez fort
·
. ses ammaux domesttques
· 40 parmi. vous42. »
pour, de ces monstres, faire ... ».
'
Dans le dernier discours de la première partie, Zarathoustra En réponse à l'envoi de la première partie de Zarathoustra,
résume le caractère de cette nouvelle « vertu qui prodigue » qui Heinrich Koselitz confessait d'y avoir perçu un mépris injus-
devrait être acquise par ses disciples : « Elle est puissance, cette tifié de l'humanité alors qu'au contraire, à son avis, l'homme
vertu nouvelle ; elle est une pensée dominante qui entoure sage doit toujours arriver à la conclusion « que lui et le
une âme pleine de discernement : un soleil d'or qu'entoure monde sont complémentaires ». Nietzsche lui répondit très
le serpent de la connaissance41 » Surtout, Zarathoustra n'in- franchement : « Ma conviction est qu'il y a des personnes
dique pas à ses disciples une morale à suivre. Il leur demande · d'un niveau plus élevé et d'autres d'un niveau plus bas et
uniquement de créer des visions du monde et des modes de beaucoup de degrés et de distances entre eux ; il est indis-
vie qui ne tendent pas vers le surnaturel : « Restez fidèles à la pensable que l'être de niveau plus élevé, non seulement se
terre, mes frères, avec la puissance de votre vertu. Que votre tienne sur un plan plus élevé, mais qu'il ait le sentiment de
amour prodigue et que votre connaissance serve le sens de la distance et parfois qu'il le manifeste - indispensable au
la terre. Je vous en prie et vous en conjure. [... ] Ramenez, moins pour que sa supériorité soit active et ainsi qu'elle le
comme moi, la vertu envolée à la terre - au corps et à la vie : porte vers le haut. Si je comprends jusqu'au bout le premier
pour qu'elle donne son sens à la terre, un sens humain ! ». Zarathoustra, il veut précisément s'adresser à ceux qui, au
Et il termine en adressant à ses disciples un âpre et pressant milieu de la mêlée et de la canaille, ou bien deviennent
appel à l'indépendance et au scepticisme : complètement les victimes de ce sentiment de la distance (du
« Je m'en vais seul maintenant, mes disciples! Vous aussi, vous par- dégoût, dans certains cas !) ou bien doivent se dépouiller de
tirez seuls ! Je le veux ainsi.[. .. ] ce sentiment de la distance : il leur conseille de se réfugier
Vous dites que vous croyez en Zarathoustra? Mais qu'importe soit dans la solitude d'une île bienheureuse - soit à Venise43• »
Zarathoustra! Vous êtes mes croyants : mais qu'importent tous les
croyants!
42. Ainsi parlait Zarathoustra, « De la vertu qui prodigue », § 3
40. Fragment posthume eKGWB/NF-1888,16[71, ed. fr. Gallimard: eKGWB/Za-I-Tugend-3, trad. fr. G.-A. Goldschmidt modifiée.
OPC XIV, trad. J.-C. Hémery. 43. Koselitz à Nietzsche, le 24 juillet 1883 KGB III/2, p. 383;
41. Ainsi parlait Zarathoustra, « De la vertu qui prodigue», § 1 Nietzsche à Koselitz, le 3 août 1883 eKGWB/BVN-1883,446, trad.
eKGWB/Za-I-Tugend-1, trad. fr. G.-A. Goldschmidt, Le livre de poche. fr. pers.; à l'époque, Koselitz se trouvait à Venise.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

En effet, au début de la deuxième partie de Zarathoustra, filles dansent ensemble. Et ainsi que Nietzsche l'écrivait
nous apprenons que ses disciples sont bien partis vers les dans la lettre à Koselitz que nous avons citée au début,
îles bienheureuses. L'éloignement et la solitude constituent la « "Cupidon dansant avec les jeunes filles" ne se comprend
première et indispensable étape vers la libération de l'esprit d'emblée qu'à Ischia».
parce qu'ils servent à prendre du recul par rapport aux idées La troisième partie s'ouvre sur le voyage de Zarathoustra
dominantes, afin de pouvoir les analyser et les modifier. des îles bienheureuses vers sa demeure. Zarathoustra rentre
De là l'importance de l'image des îles bienheureuses qui chez lui parce qu'il doit affronter le dernier de ses dépas-
est toujours présente dans les quatre parties d'Ainsi parlait sements, il doit évoquer la pensée de l'éternel retour et
Zarathoustra. Au début de la seconde partie, nous apprenons l'accepter. Le bonheur de l'amour pour ses enfants qui le
que la doctrine de Zarathoustra a été déformée par ses retient sur l'île est une sorte de béatitude qui arrive trop
ennemis. Alors Zarathoustra se met en voyage pour rejoindre tôt et qui retarde le moment où doit advenir sa maturation.
ses disciples et continuer son enseignement. « Comme un Déjà sur le bateau qui le ramène chez lui se présentent « La
cri et comme une clameur de joie, sur des vastes mers je vision et l'énigme » de l'éternel retour et après quatre jours
veux voyager, jusqu'à ce que je trouve les îles bienheureuses de voyage il se rend compte du danger qu'il a couru sur les
où demeurent mes amis - Et, parmi eux, mes ennemis ! îles bienheureuses : le danger de s'amollir et de manquer à
Comme j'aime à présent tout un chacun, pourvu que de sa mission. Un brouillon est révélateur :
lui parler j'aie le droit ! Mes ennemis eux-mêmes sont du
, . de44 ». N ous apprenons ams1,
. . au pas- Zarathoustra 3. Début. Récapitulation. Tu veux enseigner le
ressort de ma beatttu
surhomme - mais tu es tombé amoureux de tes amis et de toi-même
sage, que sur les îles bienheureuses habitent non seulement
et tu as fait de ta vie un délice. Les îles bienheureuses t'affaiblissent- te
les disciples mais aussi les ennemis de Zarathoustra, confir- voilà sombre et passionné, tu blâmes tes ennemis. Un signe de faiblesse :
mation qu'il s'agit d'une utopie sans orthodoxie. Toute la tu recules face à tes pensées.
prédication de la seconde partie de Zarathoustra se déroule Mais il faut que tu persuades le monde et que tu persuades l'homme
« Sur les îles bienheureuses», comme l'indique le titre de la de se détruire.
seconde parabole. Dans la parabole « Le chant de la danse », (Le réformateur faiblit dans sa propre communauté : ses ennemis
Zarathoustra entonne « une satire sur l'esprit de la lourdeur, ne sont pas assez forts. Il faut donc qu'un ennemi plus sérieux voie le
mon démon très haut et très puissant dont ils disent qu'il jour: une pensée. La pensée comme argument contre la vie et la survie45).
est le "maître du monde" », tandis que Cupidon et les jeunes

45. Fragment posthume eKGWB/NF-1883,16[89], ed. fr.


44. Ainsi parlait Zarathoustra, Il, « L'enfant au miroir » eKGWB/ Gallimard : OPC IX, trad. A.-S. Astrup et M. de Launay; cf. éga-
Za-II-Kind, trad. fr. pers. lement 17[16].

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

Le texte publié, intitulé « De la béatitude malgré sot », Des îles bienheureuses, il est de nouveau question aussi
explique que l'heureux équilibre trouvé doit de nouveau être dans la quatrième partie d'Ainsi parlait Zarathoustra. Dans la
rompu pour pouvoir permettre que continue le développement seconde parabole, le devin, qui représente la peine de qui a
de la personnalité des disciples et de celle de Zarathoustra. En perdu tout espoir de changer le monde, dit à Zarathoustra,
effet, malgré le fait que les disciples jouissent de la vie dans en soupirant, que « tout est indifférent, rien ne vaut la
la communauté des esprits libres, pour mûrir ils ont encore peine, inutile de chercher, et il n'y a même plus d'îles
besoin de solitude : « Mes enfants verdoient encore en leur bienheureuses! ». Dans les brouillons de cet épisode, écrits
premier printemps, plantés côte à côte, ondulant aux mêmes peu de temps après le tremblement de terre de 1883 à
vents, arbres de mon verger et de mon terreau le meilleur. Et Ischia, Nietzsche avait même mis en scène l'affaissement
en vérité, où croissent des arbres pareils, rangés côte à côte, des îles bienheureuses : « Le naufrage des îles bienheu-
c'est là que sont les îles bienheureuses. Mais un jour je les reuses le réveille47 ». Zarathoustra, toutefois, n'a pas perdu
transplanterai et les repiquerai, chacun pour soi, afin qu'ils l'espoir dans le futur de l'humanité, les îles bienheureuses
apprennent solitude, ténacité et prudence ». Zarathoustra aussi incarnent précisément son espérance : «Non! Non! Trois
doit retourner à sa solitude pour accomplir son œuvre et fois non ! cria-t-il d'une voix forte, en se lissant la barbe.
devenir le maître de l'éternel retour : « Ainsi suis-je à mi- - Cela, je le sais mieux ! Il existe encore des îles bienheu-
chemin de mon œuvre, allant vers mes enfants et revenant reuses ! Là-dessous, tais-toi, ô gémissant sac-à-tristesse48 ».
d' auprès d'eux ; pour l'amour de ses enfants, Zarathoustra Plus loin, quand tous les hommes supérieurs sont réunis
doit s'accomplir soi-même. [... ] C'est pourquoi maintenant dans la caverne de Zarathoustra, les îles bienheureuses sont
je me dérobe à mon bonheur et m'offre à tous les malheurs évoquées encore une fois dans un contexte très significatif.
- en épreuve et connaissance ultimes de moi-même. [... ] Ah, Les hommes supérieurs représentent les grandes figures de la
pensée d'abîme, toi qui es ma pensée! Quand trouverai-je décadence européenne de l'époque et sont caractérisés par le
la force de t'entendre creuser sans plus trembler ? Jusqu'à la dégoût pour l'existence et par le mépris pour l'humanité49•
gorge me bat le cœur quand je t'entends creuser ! Même ton Zarathoustra les voit venir vers lui
silence veut m'étrangler, toi qui te tais depuis l' abîme4 6 ! ».
47. Fragment posthume eKGWB/NF-1883,15[17], ed. fr.
46. Ainsi parlait Zarathoustra, « De la béatitude malgré soi » Gallimard : OPC IX, trad. A.-S. Astrup et M. de Launay, cf. égale-
eKGWB/Za-III-Seligkeit, trad. fr. pers. Ce n'est pas un hasard si dans ment : 20[8], 22[4] et eKGWB/NF-1884,29[23].
la préface d'un ouvrage consacré à l'éternel retour, Nietzsche affirme 48. Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « Le cri de détresse » eKGWB/
n'avoir d'autre public que« cette communauté idéale, rassemblant les dis- Za-IV-Nothschreit, trad. fr. G.-A. Goldschmidt modifiée.
ciples que Zarathoustra a formés dans les îles bienheureuses >> eKGWB/ 49. Giuliano Campioni a souligné le rapport entre la quatrième
NF-1884,26[244], ed. fr. Gallimard : OPC X, trad. Jean Launay. partie de Zarathoustra et les figures de la décadence européenne ana-

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner JJapiere

Et que nous les désespérants, soyons maintenant venus à ta caverne, haute espérance51 ! ». À la fin de la quatrième partie, même
et que déjà nous ne désespérions plus : cela ne fait qu'annoncer et si les fils de Zarathoustra n'arrivent pas, des îles bienheureuses
présager que de meilleurs que nous sont déjà en route pour venir te arrivera quand même un signe du fait qu'ils approchent :
trouver,- un lion qui rit entouré d'un vol de colombes, symbole de
- car est en route pour venir te trouver celui-là même qui est le la plus grande puissance qui ne se manifeste pas comme
dernier vestige de Dieu parmi les hommes, c'est-à-dire tous les hommes violence mais sous la forme d'un rire accompagné par la
du grand désir, du grand dégoût, du grand écœurement ; paix et l'amour :
- tous ceux qui ne veulent pas vivre sinon en réapprenant à espérer,
50
- sinon en apprenant de toi, ô Zarathoustra, la grande espérance ! « Le signe vient», dit Zarathoustra, et son cœur se changeait. Et, en

vérité, lorsqu'il fit clair devant lui, là gisait à ses pieds un puissant fauve
Mais Zarathoustra affirme très clairement que ce ne sont jaune et sur le genou de Zarathoustra il avait incliné sa tête et par amour
pas eux qu'il attendait dans ces montagnes : « vous êtes sans ne le voulait quitter, et faisait comme un chien qui retrouve son ancien
doute tous des hommes supérieurs, mais pour moi vous n'êtes · maître. Or les colombes en leur amour n'étaient pas moins empressées
ni assez élevés ni assez forts ». Ce sont d'autres hommes que le lion ; et chaque fois que du lion une colombe effleurait le naseau,
que Zarathoustra attend sur ses montagnes : « d'autres plus le lion secouait la tête et s'étonnait et riait52•
élevés, plus forts, plus victorieux, plus enjoués, de ceux qui
À partir de ce bref parcours, apparaît clairement le rôle
sont carrés de corps et d'âme : ce sont des lions rieurs qui
joué par les îles bienheureuses dans Ainsi parlait Zarathoustra.
doivent venir! [... ] Parlez-moi donc de mes jardins, de mes
Mais pourquoi Nietzsche a-t-il choisi cette expression et
îles bienheureuses, de ma belle et nouvelle espèce - pourquoi
pourquoi a-t-il choisi Ischia comme modèle ? I]le est le lieu
ne me parlez-vous pas de cela ? Le présent d'hospitalité que
par excellence de l'utopie, de l'expérimentation de nouvelles
je demande à votre amour, c'est que vous me parliez de
possibilités d'existence. Limage des îles bienheureuses en
mes enfants. Pour cela je suis riche, pour cela je me suis
particulier vient d'une tradition vieille de trente siècles et
fait pauvre ; que n'ai-je donné, - que ne donnerais-je pour
répandue chez tous les peuples de la Méditerranée, surtout
posséder cette unique chose : ces enfants-là, cette vivante
entre les Grecs et les Romains, mais probablement aussi
pépinière, ces arbres de vie de ma volonté et de ma plus
entre les Phéniciens et les Carthaginois. Ayant une fonction
semblable à celle des Champs-Élysées dont parle Homère,
lysées dans les Essais de psychologie contemporaine de Paul Bourget,
les îles bienheureuses (en grec µaKapmv vfjcrot) sont situées
cf. G. Campioni, « "Der hohere Mensch" nach dem Tod Gottes »,
Nietzsche-Studien, 28 (1999), p. 336-355, et id, Les lectures françaises
de Nietzsche, Paris, PUF, 2001, p. 187 sq. 51. Ibidem.
50. Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « La salutation » eKGWB/Za- 52. Ainsi parlait Zarathoustra,« Le signe» eKGWB/Za-IV-Zeichen,
IV-Begrüssung, trad. fr. pers. ed. fr. Gallimard : OPC VI, trad. Maurice de Gandillac.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

aux confins du monde et jouissent d'un climat favorable lieu où rassembler une petite communauté d'amis et former
et uniforme et d'une végétation luxuriante qui fournit trois les éducateurs d'une nouvelle civilisation. Au début, le projet
récoltes l'année sans besoin de travailler la terre. Hésiode, est étroitement lié à l'atmosphère de la villa de Tribschen,
qui reprend le lieu homérique et utilise pour la première où les époux Wagner habitaient au début des années 1870
fois le nom d'îles des bienheureux, raconte que Zeus y a et Nietzsche, depuis Bâle, venait souvent leur rendre visite
destiné les valeureux représentants de la race des héros, ceux pour parler de l'avenir. Une lettre à Erwin Rohde de 1870
qui ont échappé à la mort sur le champ de bataille53 • nous laisse entrevoir combien d'espoirs agitaient l'esprit du
Du fait de sa formation et de son métier de professeur de jeune professeur bâlois :
philologie classique, Nietzsche connaissait bien entendu ces
Traînons-nous encore deux ans dans cette existence universitaire,
textes et bien d'autres sur les îles bienheureuses et il se place prenons-la comme une souffrance instructive, que l'on doit supporter
consciemment dans cette tradition qui révèle entre autres avec sérieux et étonnement. D'ailleurs dans cette période nous devons
l'héritage grec de Ainsi parlait Zarathoustra 54 • Déjà avant apprendre à enseigner, et je pense que c'est ma tâche que de me former
Zarathoustra, Nietzsche avait employé l'image de l'île comme pour l'enseignement. Sauf que j'ai placé mon objectif un peu plus haut.
[. .. ]Donc, à un moment ou l'autre, nous nous libérerons de ce jeu, pour
ce que me concerne, j'en suis certain. Et puis nous formerons une nou-
53. Cf. Homère, Odyssée, IV, 5651-586 et Hésiode, Les travaux et
velle Académie grecque [. . .]. Je suppose que tu connais, après ta visite
les jours, 166-173.
à Tribschen, le projet de Wagner pour Bayreuth. [ ... ] Même si nous ne
54. Je donne seulement quelques indications limitées aux textes
d'Hésiode : Nietzsche a parlé des îles bienheureuses à ses élèves dans trouvons que peu de compagnons qui partagent nos idées, je crois que
un cours sur Les travaux et les jours qu'il a tenu plusieurs fois, de 1869 nous réussirons, certes avec un peu de sacrifices, à nous arracher à ce
à 1876, et pour la dernière fois pendant le semestre d'été précédant courant et à aborder sur une petite ile, où il ne sera plus nécessaire de
son départ pour Sorrente (voir les cahiers de notes prises par ses élèves se boucher les oreilles avec de la cire. Alors nous nous enseignerons l'un
publiés en KGW II/2, p. 369, 371 ; cf. A. Bollinger, F. Trenkle, à l'autre, nos livres seront seulement l'hameçon pour attirer quelqu'un
Nietzsche in Basel, Base!, Schwabe, 2000, p. 71-79). Dans sa biblio- à notre communauté monacale artistique. Nous vivrons, nous travaille-
thèque personnelle, Nietzsche possédait deux exemplaires du texte grec rons, nous serons heureux l'un par l'autre - et peut-être que cela sera
d'Hésiode (Hesiodea quae feruntur carmina, Lipsix, Teubneri, 1870). l'unique moyen de travailler pour la totalité5
5

Dans l'exemplaire aujourd'hui portant la cote C 43, les vers 156-174
où il est question des îles bienheureuses (p. 85-86), sont signalés par Malheureusement le rêve de Tribschen avait fait naufrage
une série de croix placées au début de chaque vers; dans l'exemplaire à Bayreuth, quand Nietzsche s'était aperçu que l'île de la
portant la cote C 107, certains de ces vers sont soulignés et commentés
philologiquement. Nietzsche emploie l'expression homérique et hésio-
dienne sur les îles aux confins du monde dans deux lettres à Koselitz 55. Nietzsche à Erwin Rohde, le 15 décembre 1870 eKGWB/BVN-
de mars et avril 1882 eKGWB/BVN-1882,208 et 220. 1870,113, trad. fr. pers.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

connaissance et de l'éducation d'hommes meilleurs s'était étais-je ? Je ne reconnaissais plus rien, c'est à peine si je reconnaissais
transformée en un port de mer de la mondanité, où l'artiste Wagner En vain, je feuilletais mes souvenirs. Tribschen, -une lointaine
cherchait à dominer les masses en exploitant le nationalisme île des bienheureux: pas l'ombre d'une ressemblance57.
et la religion : Quand Wagner se transfère physiquement et métaphori-
Jai aimé cet homme, sa façon de vivre sur une ile et, sans haine, de quement de Tribschen à Bayreuth, le rêve nietzschéen des
se fermer au monde; c'est ainsi que je l'entendais! Qu'il m'est devenu îles bienheureuses se déplace vers le Sud. Mais pourquoi
lointain, maintenant que, nageant dans le courant de l'avidité et de la est-ce que le philosophe choisit justement Ischia comme
haine propres au nationalisme, il tente d'aller au-devant du besoin de modèle ? Nous n'avons pas d'explications formelles de la part
religion de ces peuples d'aujourd'hui, crétinisés par la politique et la de Nietzsche, mais nous pouvons souligner certains éléments
cupidité ! Je pensais autrefois qu'il n'avait rien à voir avec les hommes historiques et géographiques et chercher à expliquer le rôle
d'aujourdhui-j'étais bien fou 56 ! de cette île dans l'imaginaire nietzschéen en la confrontant
Quand dans Ecce homo, Nietzsche raconte la naissance de avec une autre île zarathoustrienne.
Choses humaines, trop humaines et la désillusion de Bayreuth, Historiquement, Ischia est la première implantation
il se réfère à l'époque de Tribschen : grecque en Italie, fondée sous le nom de Pithécusses par
des colons grecs provenant de l'île d'Eubée au début du
L'ébauche de ce livre remonte à l'époque des représentations du pre- VIIIe siècle avant J.-C. À l'époque d'Hésiode, elle représen-
mier festival de Bayreuth; le sentiment que tout ce qui m'entourait là-
tait l'implantation grecque la plus à l'ouest et donc elle
bas m'était foncièrement étranger est une des conditions préalable de sa
était vraiment placée aux confins du monde connu. Certains
naissance. Celui qui se fait une idée des visions qui, à ce moment-là, déjà
chercheurs pensent que c'est sur ses rives qu'Ulysse aurait
avaient surgi sur mon chemin devinera sans peine ce que je ressentis,
rencontré Nausicaa. Nietzsche aurait été ravi de savoir qu'on
quand un beau jour je me réveillai à Bayreuth.Je crus rêver ... Où donc
a récemment retrouvé à Ischia un vase appelé la Coupe de
Nestor qui contient l'une des plus anciennes inscriptions en
56. Fragment posthume eKGWB/NF-1880,6[40], ed. fr. Gallimard: grec. Même d'un point de vue géographique, l'île correspond
OPC IV, trad. Jules Hervier. Sur l'île comme lieu de rencontre de la société aux antiques descriptions littéraires, parce qu'elle a un sol
des penseurs, voir l'aphorisme 314 d'Aurore: «Au milieu de l'océan du
très fertile qui fait pousser une végétation foisonnante de
devenir, nous nous éveillons sur un îlot pas plus grand qu'une barque,
type méditerranéen : vignes, oliviers, agrumes et céréales.
nous autres aventuriers, oiseaux migrateurs, et de là nous regardons un
instant à la ronde [... ] sur ce petit espace, nous rencontrons d'autres Son climat tempéré a une amplitude thermique modérée
oiseaux migrateurs, nous entendons parler des oiseaux d'autrefois, - et
nous vivons ainsi une précieuse minute de connaissance et de divination » 57. Ecce homo, chapitre sur « Choses humaines, trop humaines»,
eKGWB/M-314, ed. fr. Gallimard : OPC N, trad. Jules Hervier. § 2 eKGWB/EH-MA-2, trad. fr. Henri Albert, Bouquins, R. Laffont.

150 151
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner Papiere

entre 10 et 23 degrés et une humidité minimale. Nietzsche Il est une ile dans la mer - non loin des îles bienheureuses de Zara-
est frappé en outre par la nature volcanique de l'île d'Ischia. thoustra - où fume sans cesse une montagne de feu ; de cette île, le
En construisant l'image d'une terre où se développent les peuple et particulièrement les vieilles bonnes femmes, disent qu'elle a
été placée comme un bloc de rocher devant la porte de l'enfer: et c'est
idées qui marquent un détachement de la tradition, l'énergie
en plein milieu de la montagne de feu que se trouverait l'étroit sentier
qui provient du sol volcanique est un élément important.
qui mène à la porte des enfers6°.
Dans une brève note écrite à la fin de la période sorrentine,
'
nous l1sons : « sur terram
. vo1camque
. ' 58 ». se1on
tout prospere Sur l'île du volcan habite un chien de feu qui représente
Nietzsche ce sont les idées nouvelles qui guident et accélèrent tous les démons « de la révolte et du crachat ». Zarathoustra
le développement historique, et la déviance de l'esprit libre lui parle et se moque de lui. Dans les brouillons, on lit :
doit être encouragée59 • Mais en même temps, l'île d'Ischia se « Dialogue avec le chien de feu. Dérision de son pathos.
distingue d'une autre île dont il est question dans la parabole Contre la révolution ». « Dérision des révolutions et du
de Zarathoustra intitulée « De grands événements », l'île du Vésuve. Quelque chose de la surface61 ». Selon Zarathoustra,
chien de feu avec son volcan continuellement fumant, de la l'idée de pouvoir changer et faire progresser la vie des
même façon que l'esprit libre se distingue du révolutionnaire. hommes à travers une action violente est une illusion. Le
changement révolutionnaire n'agit pas en profondeur et
58. « Auf vulkanischem Boden gedeiht alles », fragment posthume ne change que la superficie des choses. Souvent, après la
eKGWB/NF-1877,21 [12]. Ce fragment semble être dérivé de Karl révolution, après avoir été renversées dans la boue, les sta-
Wilhelm C. Fuchs, Vulkane und Erdbeben, Leipzig, Brockhaus, 1875, tues du pouvoir passé se présentent comme des victimes
p. 13, où on lit à propos de !'Etna qu'à ses pieds « die üppigste et resurgissent de la boue plus jeunes qu'avant. L'action de
Vegetation auch im Winter gedeiht ». Dans ce livre que Nietzsche
l'esprit libre, au contraire, vise à produire une mutation
avait acheté en novembre 1875 et fait relier en janvier 1876, il pouvait
trouver toute une série d'informations sur le Vésuve et sur la nature
non violente mais plus profonde, qui agit dans la sphère
volcanique de l'île d'Ischia. des valeurs :
59. « Les époques préhistoriques sont définies par la tradition : durant
d'immenses espaces de temps, il ne se passe rien. À l'époque historique,
le fait déterminant est chaque fois un affranchissement vis-à-vis de la 60. Ainsi parlait Zarathoustra, « De grands événements » eKGWB/
tradition, une différence d'opinion, c'est la libre-pemée qui fait l'histoire. Za-lI-Ereignisse, trad. fr. pers. Sur les sources littéraires et scientifiques
Plus le renversement des opinions s'accélère, plus aussi le monde accélère de ce chapitre, voir Charles Andler, Nietzsche, op. cit., III, p. 259;
sa course, la chronique se transforme en journal, et pour finir le télégraphe Hubert Treiber, « Beitrage zur Quelenforschung », Nietzsche-Studien,
constate en quoi les opinions des hommes se sont modifiées en quelques 27 (1998), p. 562 et KGW VI/6, p. 891.
heures» eKGWB/NF-1876,19[89], ed. fr. Gallimard : OPC II 2, trad. 61. Fragments posthumes eKGWB/NF-1883,10[27] et [28], ed. fr.
H.-A. Braatsch, P. David, C. Heim, P. Lacoue-Labarthe, J.-L. Nancy. Gallimard : OPC IX, trad. A.-S. Astrup, M. de Launay.

152 153
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Sorrentiner JJapiere

Figure 27a
L'île d1schia vue de la terrasse de la Villa Rubinacci.

Ce n'est pas autour des inventeurs de nouvelles clameurs: c'est autour


des inventeurs de nouvelles valeurs que tourne le monde ; inaudiblement
il tourne.
Et avoue-le ! Une fois ta clameur et ta fumée dissipées, on s'aperçoit
toujours qu'il n'est pas arrivé grand-chose. Qu'importe qu'une ville ait
été momifiée, ou qu'une statue gise dans la boue ? [. .. ]
Dans la boue de votre mépris gît la statue ; mais telle est sa propre Figure 27b
loi que du mépris elle puise une vie nouvelle et une beauté vivante 62• L ëruption du Vésuve en 1872.

À la fin de la seconde partie, quand Zarathoustra doute de l'or et le rire du cœur de la terre et dont la gueule laisse
soi et de sa mission et dit ne pas avoir la voix de lion néces- émaner non pas des colonnes de fumée, de cendre et de
saire pour commander les hommes, lui arrive une réponse, boue, mais « des nuées diaprées de rires 64 ».
dans un murmure : « Les paroles les plus silencieuses sont Même sans ce que nous apprennent les brouillons, on
celles qui amènent la tempête. Les pensées qui viennent reconnaît clairement dans la description de l'île du chien
sur des pattes de colombes, mènent le monde6 3 ». Le chien de feu le mont Vésuve. Certes, le Vésuve ne se trouve pas
de feu rentre honteux dans sa caverne quand Zarathoustra sur une île, mais si on le regarde depuis Sorrente, il semble
lui raconte l'existence d'un autre chien de feu qui extrait former comme une île dans le golfe de Naples, à droite,
un pendant à l'île d'Ischia qui se trouve sur la gauche. De
sa terrasse de la Villa Rubinacci, Nietzsche a pu observer
62. Ainsi parlait Zarathoustra, « De grands événements » eKGWB/
Za-11-Ereignisse, trad. fr. pers.
63. Ainsi parlait Zarathoustra, « L'heure la plus silencieuse» 64. Ainsi parlait Zarathoustra, « De grands événements » eKGWB/
eKGWB/Za-11-Stunde, trad. fr. pers. Za-11-Ereignisse, trad. fr. pers.

154 155
Le voyage de Nietzsche à Sorrente

jour après jour les deux « îles » : l'île d'Ischia, modèle des Chapitre 5
îles bienheureuses habitées par les esprits libres, et l'île du
Vésuve, habitée par le chien de feu. Chacune est volca-
nique : seulement, sur les îles bienheureuses le volcan est Les cloches de Gênes
un instrument de transformation graduel qui sert à mettre
en mouvement et à accélérer un processus de croissance.
et les épiphanies nietzschéennes
Au contraire, sur l'île du chien de feu l'éruption du volcan
détruit la ville, momifie ses habitants (Pompei), renverse les
statues et change tout pour que rien ne change.
Nietzsche s'était rendu à Sorrente pour se soigner. En
vain. Les rares cartes postales de Nietzsche et les longues
lettres de Rée envoyées à Naumburg, à Franziska et à
Elisabeth Nietzsche, ressemblent à un bulletin de santé qui
traduit d'abord l'espoir d'une guérison, rend compte de
légères améliorations suivies de rechutes, et enfin qui sanc-
tionne l'échec de la thérapie. Nietzsche repart au Nord avec
ses douleurs oculaires et ses maux de tête, avec l'angoisse
de devoir reprendre l'enseignement à Bâle, et l'impatience
de pouvoir se consacrer à sa vocation philosophique. À
Sorrente, son moi le plus profond avait recommencé à parler.
Il était d'autant plus difficile, maintenant, de lui imposer
silence, d'étouffer sous la reprise des anciennes tâches du
professeur cette voix qui parlait de liberté de l'esprit et
d'amour du voyage, ce « soi, vieux et toujours jeune » qui
aspirait à des expériences nouvelles, à de nouvelles idées et
à de nouveaux chemins. Aurait-il dû suivre les sirènes de
la libre-pensée ou rester propagandiste wagnérien et pro-
fesseur de philologie à Bâle ? Mais quelle était la véritable
sirène ? Qui détournait vraiment le voyageur Odysseus de
son chemin?

157
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

Le 10 avril, accompagnés par Malwida jusqu'à Naples, longue, que je ne saurais poursuivre dans cette voie qu'au détriment,
Brenner et Rée avaient repris la voie du Nord après un triste pour le moins, de tout ce que je vise au-delà et, dans tous les cas, au
adieu à leurs compagnons. Maintenant la Villa Rubinacci total sacrifice de ce qui me reste de santé. Il me faudra certes encore
était devenue beaucoup trop silencieuse et vide, comme passer l'hiver prochain dans ces conditions, mais la question devra être
réglée à Pâques 1878, au cas où l'autre combinaison réussit, à savoir mon
Nietzsche l'écrit à Rée :
mariage avec une femme à ma convenance, mais nécessairement for-
Jusqu'à vendredi, je suis resté seul à la Villa Rubinacci. Enfin tunée. « Bonne, mais riche », comme disait Mlle von Meysenbug, lequel
Mlle Meysenbug est revenue. Plusieurs jours alité, toujours mal, jusqu'à «mais» nous a bien fait rire. Avec cette épouse, je passerais alors les
aujourd'hui Rien n'est plus triste que votre chambre sans Rée. Beaucoup prochaines années à Rome, qui est un endroit particulièrement propice,
de paroles et de silences autour de l'absent ; hier, nous avons constaté tant du point de vue de la santé, de la société, que de mes études. Ce
que n'avait disparu que votre« apparence». Le soir nous jouons à la projet doit être engagé dès cet été, en Suisse, de manière que je sois
marelle assise. Pas de lecture, Seydlitz est au lit ; nous nous sommes fait marié à l'automne, pour mon retour à Bâle. Différentes« créatures ,, sont
mutuellement l'« infirmier charitable », dans la mesure où nous alter- , invitées à venir en Suisse, plusieurs noms te sont parfaitement incon-
nions les périodes au lit. Très cher ami, combien je vous suis redevable ! nus, comme par exemple Elise Bülow, de Berlin, ou Elisabeth Brandes,
Je ne dois jamais vous perdre! Avec ma sincère affection, Votre F. N1. de Hànovre. Pour les qualités spirituelles, c'est Nathalie Herzen que je
trouve la plus désignée. Tut'es bien employée à l'idéalisation de la petite
Seul avec Malwida et Trina, Nietzsche pense encore à
Kockert de Genève ! Honneur, gloire et louange ! Il faut pourtant encore
son avenir. Plaisantant à demi, il annonce à sa sœur qu'il y réfléchir ; et le patrimoine2 ?
a décidé d'abandonner sa chaire à Bâle et de se marier avec
une femme bonne, mais riche : Avec en tête ces projets de changement radical de son exis-
tence, Nietzsche s'apprête à abandonner Sorrente où la chaleur
Rien de plus serein que ta lettre, ma sœur aimée, qui sur tous les
commence à lui devenir insupportable. Ainsi il écrit, la veille
points, a deviné juste.Je vais si mal! Surl4jours, j'en ai passé 6 au lit avec
de son départ, à son fidèle ami Franz Overbeck, à Bâle :
6 crises majeures, la dernière à perdre vraiment tout espoir. Quand je me
lève, c'est Mlle Meysenbug qui se couche à cause des rhumatismes. Dans Ma santé empire toujours au point que je dois vite m'en aller, je
notre malheur, nous rions beaucoup ensemble, quand je lui lis certains suis cloué au lit tous les trois jours. Demain, je pars en bateau, je veux
passages choisis de ta lettre. Le plan que Mlle von Meysenbug considère tenter une cure à Pfaffers près de Ragaz. [. .. ] Il ne peut être question
comme devant désormais être inébranlablement gardé en vue, et à la pour moi de reprendre mes cours à l'automne : aussi te prié-je d'un
réalisation duquel tu dois contribuer, est le suivant: nous nous sommes peu me faciliter la tâche et de m'indiquer à qui (et à quel titre) je dois
convaincus que mon existence d'universitaire à Bâle est intenable à la adresser ma demande de démission. Cela reste pour l'instant ton secret,

1. Nietzsche à Rée, le 17 avril 1877 eKGWB/BVN-1877, 605, 2. Nietzsche à sa sœur, le 25 avril 1877 eKGWB/BVN-1877, 609,
trad. fr. pers. trad. fr. pers.

158 159
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

la décision ne m'a pas été facile, mais Mlle von Meysenbug estime que Très chère amie
c'est une nécessité impérative. Je ne dois pas m'attendre à voir le bout Après mûre réflexion, j'en suis venu à la conclusion qu'une carte pos-
de ma maladie avant longtemps, des années peut-être. Je t'afflige avec tale, bien que plus légère qu'une lettre, ne voyage pourtant pas plus vite,
cela, mais je ne peux pas faire autrement3. c'est pourquoi vous devez vous résigner à un long compte rendu de mes
pérégrinations odysséennes jusqu'à ce jour. La misère humaine atteint,
Nietzsche quitte donc Sorrente le 7 mai 1877, malgré pendant une traversée en mer, des proportions terribles et en même
l'avis fortement contraire de Malwida. Reinhart von Seydlitz temps, à vrai dire, ridicules, de la même manière qu'il peut parfois me
et sa femme l'accompagnent à Naples où l'attend le bateau paraître ridicule d'être accablé par le mal de tête, quand le corps, lui, se
pour Gênes. Dans un petit agenda qui lui avait été offert porte comme un charme - bref, aujourd'hui je sens de nouveau dans
par sa sœur, nous trouvons une description concise du l'état d'âme del'« infirme heureux», tandis que sur le bateau, j'avais de
voyage : plus sombres pensées, et envisageant le suicide, mon unique doute était
de savoir où la mer était plus profonde, pour ne pas être immédiatement
8 mai. Départ de Sorrente. 9 mai. Mare molto cattivo.10 mai. Voyage
repêché et devoir en plus payer en reconnaissance à mes sauveteurs une
en enfer sur le paquebot Ancona. 11 mai. Brignole (van Dyck), de nou-
épouvantable quantité d'or. D'ailleurs, j'étais parfaitement rompu aux
veau sur pied. 12 mai. 7 h 30, direction Milan - 12,90 lire - 12,10 lire
pires tourments du mal de mer, depuis le temps où les maux de tête ne
- Milan à 6 heures - 4 lire 20 Chiasso 8 heures - Lugano 8 h 58. 13 mai.
venaient me torturer que main dans la main avec de violentes douleurs
Flügge directeur du bureau central de la poste de Rostock. 15 mai.
gastriques: c'était« un souvenir d'un temps à demi disparu ». Il s'y ajou-
Dr Dormann de Mayenfeld. - Pfaffers juillet-septembre : 1 franc le
tait toutefois le désagrément de devoir changer de position trois à huit
petit-déjeuner - 2,50 fr midi - 2-3 fr la chambre - 1 fr le bain - Soir
fois par minute, de jour comme de nuit, et d'avoir sous le nez les odeurs
[ -] 8 centimes sans vin. 23-24 mai. Mlle de Meysenbug me prie de
et les conversations d'une tablée de ripailleurs, ce qui vous lève le cœur
porter mon fez noir4.
au-delà de toute mesure. Dans le port de Livourne, il faisait nuit, il pleu-
Et dans une longue lettre du 13 mai, nous pouvons éga- vait : je voulus néanmoins quitter le bord, mais de froides promesses
lement suivre le récit du voyage tel que le philosophe le du capitaine me retinrent. Dans le bateau, tout roulait de gauche et de
raconte à ses amis : droite dans un grand vacarme, la vaisselle bondissait et prenait vie, les
enfants criaient, la tempête hurlait ; " une éternelle insomnie fut mon
sort », dirait le poète. Le débarquement fut accompagné de nouvelles
3. Nietzsche à Overbeck, le 7 mai 1877 eKGWB/BVN-1877,612,
souffrances ; bien que pris entièrement par mon atroce mal de tête, je
trad. fr. pers.
gardai sur le nez pendant des heures mes lunettes les plus fortes et je
4. Carnet N II 8, Notizkalender for das jahr 1877, trad. fr. pers.
me méfiai de tout le monde. À la douane, j'allais passablement, mais
Sur la question du fez noir que Nietzsche avait reçu en don pour Noël,
j'oubliai la chose principale, c'est-à-dire d'enregistrer mon bagage pour
cf. la lettre d'Elisabeth à Nietzsche du 19 décembre (KGB II/6/1,
p. 460) et la réponse de Nietzsche du 30 décembre 1876 eKGWB/ le chemin de fer. Alors, nous partîmes vers le fabuleux Hôtel National,
BVN-1876,583. avec deux brigands sur la banquette qui voulaient à tout prix me faire

160 161
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

descendre dans une misérable auberge ; mon bagage changeait conti- différents, une confusion épouvantable, et comme si cela ne suffisait pas,
nuellement de main et il y avait toujours un homme qui haletait devant la douane. Même mes deux parapluies prirent des routes opposées. Un
moi avec ma valise. Par deux fois, je me mis en colère, épouvantant le brave porte-bagages me vint alors en aide et ce fut le premier que j'en-
cocher, et l'autre s'enfuit. Pouvez-vous me dire comment je suis arrivé à tendis parler suisse allemand, pensez que je l'entendis avec une certaine
l'hôtel de Londres? Quant à moi, je n'en sais rien, mais enfin, tout alla émotion, je remarquai soudain que je vis bien plus volontiers parmi des
bien, seule l'entrée fut une chose terrible parce qu'il y avait une foule Suisses allemands que parmi des Allemands. L'homme s'échina pour
de brigands qui voulaient être payés. Je me mis aussitôt au lit, et dans moi à tel point qu'il courait d'un lieu à l'autre avec une manière si pater-
quel état ! Le vendredi vers midi, par un temps gris et pluvieux, je me nelle- tous les pères sont un peu maladroits-qu'à la fin tous mes effets
ressaisis et me rendis à la galerie du Palazzo Brignole ; et, de manière furent rassemblés et que je repris ma route vers Lugano. La voiture de
étonnante, ce fut la vue de ces portraits de famille qui me remit entiè- l'hôtel du Parc m'attendait ; et, arrivé ici, je me pris à exulter littéralement
en moi-même, tout était si parfait, j'oserais dire que c'est le meilleur hôtel
rement sur pied et me rendit mon enthousiasme ; un Brignole à cheval,
du monde. J'ai fait connaissance avec certaine noblesse campagnarde
et dans l'œil du puissant destrier, tout l'orgueil de cette famille, voilà ce
· de Mecklemburg, c'est là une sorte d'Allemand qui me convient ; le soir,
qu'il fallait à mon humanité déprimée. Personnellement, je fais plus
j'assist.ai à un bal improvisé de la plus innocente espèce ; cent pour cent
de cas de van Dyck et de Rubens que de tous les peintres du monde.
de touristes anglais, rien n'était plus réjouissant. Après quoi, j'ai goûté
Les autres tableaux m'ont laissé froid, exception faite d'une Cléopâtre
pour la première fois un profond et paisible sommeil, et ce matin j'ai
mourante du Guerchin
sous les yeux toutes mes chères montagnes, toutes les montagnes de
Je revins ainsi à la vie, et passai le reste de la journée à mon hôtel, plein
mes souvenirs. Là il pleut depuis huit jours. Aujourd'hui, à la poste, j'ai
de calme et de sérénité. Le lendemain m'apporta une nouvelle distraction.
l'intention de m'informer sur l'état des passages alpins.
Je fis tout le voyage de Gênes à Milan en compagnie d'une très agréable
À l'instant me vient à l'esprit que ce sont des années que je n'écrivais
et jeune ballerina d'un théâtre milanais ; Camilla era molto simpatica,
pas une lettre aussi longue, et que vous aurez sans doute du mal à la
oh vous auriez dû entendre mon italien! Si j'avais été pacha, je l'aurais
lire [Malwida, elle aussi, avait des problèmes de vue].
emmenée avec moi à Pfaffers, où, les occupations intellectuelles m'étant
Voyez pourtant dans le simple fait de cette lettre un signe de mes pro-
refusées, elle aurait pu me danser quelque chose. De temps à autre, je
grès.[. .. ]Je pense à vous avec une profonde affection, à tout instant;
m'en veux encore un peu de ne pas lui avoir consacré ne serait-ce que
j'ai reçu un beau cadeau d'affection maternelle, je ne l'oublierai jamais.
quelques jours à Milan. J'approchai cependant de la Suisse, où j'em-
[. .. ]Portez-vous bien! Restez pour moi celle que vous avez été, et je
pruntai d'abord une portion de la ligne du Saint-Gothard, récemment
me sentirai beaucoup plus protégé et en sécurité ; car parfois me saisit
achevée, de Corno à Lugano. Comment suis-je arrivé à Lugano ? À la
un sens de désolation tel que je voudrais hurler. Avec une dévotion
vérité, je n'en avais pas la moindre envie, mais maintenant m'y voici.
reconnaissante, Friedrich Nietzsche. Troisième narration d'Odysseus5.
Quand je passai la frontière suisse, sous une pluie drue, il y eut un éclair
et un unique coup de tonnerre très fort.Je l'interprétai comme un bon
augure et je ne veux pas dissimuler que plus je m'approchai des mon- 5. Nietzsche à Malwida, le 13 mai 1877 eKGWB/BVN-1877,615,
tagnes, mieux je me sentais. À Chiasso, mon bagage partit sur deux trains trad. fr. pers.

162 163
Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

En réponse à la lettre envoyée à Malwida, Reinhart von


Seydlitz répondit à Nietzsche de Sorrente, en joignant à sa
lettre un amusant petit dessin :
Sans railler, mon cher ami, je vous souhaite de tout cœur gaieté et
courage. Nous sommes tous ravis de la bonne humeur qu'on lit dans
votre lettre.
Je m'émerveille de la façon dont le chemin vers Alpes vous sourit. Il
est agréable d'être à l'Hôtel du Parc, et je le considère comme un excel-
lent hôtel.
Assez pour aujourd'hui, vous, philosophe insouciant et un salut cha-
leureux de votre ami Rinaldo, surpris et réjoui.

Malwida aussi répondit à la lettre de Nietzsche, le féli-


citant d'avoir retrouvé sa bonne humeur :
Cher ami, quelle joie que votre lettre de Lugano ait suivie d'aussi près
vos cartes si tristes de Gênes ! Vous m'aviez plongée dans l'inquiétude la
plus vive à votre égard- mais Calypso qui réjouissait si bien Odysseus
dans son errance m'a beaucoup apaisée. Dans f avenir, si vous repensez
au suicide, je vous crierai: Ché ! Camilla è molto simpatica et vous devrez
alors retrouver votre calme, et avoir coraggio et pazienza. Seydlitz m'a
montré hier une très jolie illustration évoquant l'événement, qui sûre-
Figure 28 ment vous amusera beaucoup 6•
« Théâtre thennal de Pfajfers
Mais les manuscrits du philosophe nous racontent une
Annonce provisoire
Signora Camilla & Signor Frederico autre histoire, à laquelle Nietzsche n'a fait aucune allusion
auront les jours prochains l'honneur de présenter au publico [sic] dans sa correspondance avec ses amis. Mazzino Montinari a
stupéfait leurs performances inégalées dans le domaine des Pas écrit : « La vie de Nietzsche ce sont ses pensées, ses livres.
de Deux simpatetico molto [sic]. Des réservations de billets sont déjà Nietzsche est un exemple rare de concentration mentale,
arrivées en grand nombre de Bâle, Sorrente, Berlin et London.
Pfaffers, le 16 mai 1877. »
6. Seydlitz à Nietzsche, le 16 mai 1877, Malwida le 17 mai 1877,
KGB II/6/1, p. 555-557, trad. fr. pers.

165
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

d'exercice cruel et continu de l'intelligence, d'intériorisa-


tion et de sublimation d'expériences personnelles, des plus
exceptionnelles aux plus banales, de réduction de ce qu'on
appelle communément "la vie" à "l'esprit", ce mot entendu
au sens du terme allemand "Geist" qui est entendement-
raison-intelligence, aussi intériorité ou spiritualité (mais pas
mysticisme ou Seele, âme7) ». Si la vie de Nietzsche ce sont
ses pensées, le véritable événement biographique qui résume
la signification philosophique de ce premier voyage au Sud
est renfermé dans quelques phrases tracées au crayon dans
un des carnets qui l'accompagnaient lors de cette traversée
en mer. Même si à Sorrente il s'était orienté vers l' accep-
tation de la vie et qu'il gardait en mémoire les mots de
Spinoza que nous avons cités en introduction (« L'homme
libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et son savoir
n'est pas une méditation sur la mort mais sur la vie»), il
avait encore un long chemin à accomplir. Les papiers de
Sorrente qu'il porte dans sa valise et le projet d'un nouveau
livre encore sans titre sont une promesse de liberté, mais
Figure 29
aussi une tâche imposante. Trouvera-t-il jamais la force et Nietzsche, carnet N II 2, p. 4.
le courage de l'écrire et de le publier ? Ne serait-il pas plus
simple de renoncer? Une traversée en bateau suffit pour Cette pensée affleure dans un carnet écrit sur la terre
susciter le doute sur la valeur de la vie et quand, à l'aube, ferme à Gênes, probablement le jour suivant, onze mars,
surgissent les lumières du port de Gênes, lui viennent des et sur la même page on trouve une autre brève note :
paroles plus sombres que celles envoyées dans sa lettre :
Son de cloche le soir à Gênes - mélancolique, effroyable, enfantin.
Désir de la mort, comme celui qui ayant le mal de mer et voyant aux Platon: rien de ce qui est mortel n'est digne d'un grand sérieux8.
petites heures de la nuit les feux du port, a désir de la terre.
8. Carnet N II 2, p. 4, fac-similé DFGA/N-II-2,4 ; la transcription
des deux fragments se trouve dans KGW IV/4, p. 451, 240, trad. fr.
7. Mazzino Montinari, Nietzsche, Paris, PUF, 2001, p. 9. pers. Au sujet du motif des cloches de Gênes, j'ai consacré deux études:

166 167
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

Marchant dans les rues de Gênes à l'heure du crépuscule, ranime un souvenir enseveli dans la mémoire qui vient se
Nietzsche avait entendu un son de cloche venant du haut d'une manifester dans tous ses détails et avec toutes les émotions
tour. En un instant, les souvenirs du fils du pasteur, l'érudition qui y sont liées. Dans l'évolution de sa poétique et de ses
du philologue et la réflexion du philosophe se fondent en une projets littéraires, le concept d'épiphanie employé par Joyce a
expérience de pensée qui le bouleverse profondément. La page connu plusieurs modifications et définitions. Dans un recueil
de ce carnet en garde la première trace écrite. d'épiphanies datant de 1900, celles-ci se présentent sous la
forme de très brèves compositions autonomes, à caractère
dramatique ou narratif, mettant en scène ou rappelant un
Épiphanies moment significatif de son existence où « l'esprit de la beauté
l'avait enveloppé comme dans un manteau9 ». Plus tard, dans
Les cloches de Gênes sont une épiphanie nietzschéenne. son premier essai de roman (Stephen Hero, 1904), il ajoute
Dans la culture grecque, épiphanie signifiait la manifestation · une explication théorique du concept d'épiphanie :
(èmcpaw;m) d'une divinité, plus précisément les signes par
Par épiphanie [Stephen] entendait une soudaine manifestation spi-
lesquels une divinité invisible manifestait sa présence : visions,
rituelle, soit dans le prosaïsme du langage ou du geste ou bien dans
rêves, miracles. Dans le monde chrétien, le terme se trouve
une phase mémorable d~ l'activité de l'esprit lui-même. Il estimait qu'il
ensuite employé, à partir du troisième siècle, pour désigner la revenait à l'homme de lettres de relever ces épiphanies avec un soin
fête commémorative des principales manifestations de la divi- extrême, considérant qu'elles sont des moments évanescents et très fra-
nité de Jésus Christ (baptême, adoration des Mages, premier giles. Il dit à Cranly que l'horloge du Ballast Office pouvait produire une
miracle), se limitant ensuite, dans l'Église occidentale et dans épiphanie. [ ... ] « Quoi ? » « Imagine que mes coups d'œil à cette horloge
la tradition populaire, à désigner exclusivement la venue des sont comme les tâtonnements d'un œil spirituel qui cherche à ajuster
Mages. Dans le monde contemporain, James Joyce a utilisé sa vision avec netteté. Lorsque l'image est nette, l'objet est épiphanisé.
le terme épiphanie dans un sens particulier pour se référer C'est précisément dans le moment de cette épiphanie que je trouve le
à ces moments d'intuition soudaine où le sens d'un objet troisième, le suprême stade de la beauté10 ».
se révèle au sujet connaissant ou bien lorsqu'un événement

9. Comme Joyce l'écrira ensuite dans A portrait of the Artist as a


« Aucune des choses humaines n'est digne du grand sérieux », Œuvres Young Man, New York, Huebsch, 1916, p. 205. Les épiphanies conser-
et critique, XXV, 1, Tübingen, 2000, p. 107-123 et « Les cloches du vées ont été publiées par Hans Walter Gabler dans le quatrième volume
nihilisme et l'éternel retour du même», in Jean-François Mattéi (éd.), de The James Joyce Archive, New York, Garland Publishing, 1978.
Nietzsche et le temps des nihilismes, Paris, PUF, 2005, p. 191-208. Voir 10. James Joyce, Stephen Hero, New York, New Direction, 1944,
également Olivier Ponton, Philosophie de la légèreté, op. cit., p. 46-81. p. 211.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

Le troisième stade de la beauté se réfère à la doctrine symbolisme, Joyce avait trouvé le terme d'épiphanie dans
esthétique de Thomas d'Aquin : Ad pulchritudinem, tria Le Feu de D'Annunzio, dont le premier chapitre s'intitule
requiruntur : integritas, consonantia, claritas (« Trois sont justement « Épiphanie du feu 12 ».
les conditions de la beauté : l'intégrité, l'harmonie et la Dans la réécriture de son roman sous le nouveau titre de
splendeur ») : A portrait of the Artist as a Young Man, tout en conservant
l'équivalence entre claritas et quidditas, Joyce n'utilise plus
Pendant longtemps, je n'ai pas réussi à comprendre ce que l'Aqui-
le terme d'épiphanie et pour expliquer la coloration de cet
nate voulait dire. Il emploie un mot figuratif (chose inhabituelle chez
lui), mais f ai fini par y arriver. Claritas est quidditas. Après l'analyse qui
instant mystérieux, il utilise deux comparaisons, l'une tirée
découvre la seconde qualité, l'esprit opère la seule synthèse logique pos- de Shelley et l'autre de Galvani 13 • À partir de 1904, les
sible et découvre la troisième qualité. Voilà le moment que j'appelle épiphanies sont conçues par Joyce non plus comme des com-
épiphanie. D'abord nous découvrons que l'objet est une chose intégrale, positions autonomes mais comme des éléments de construc-
puis nous reconnaissons que c'est une structure composite organisée, tion, de simples notes qui en 1909 seront classées dans un
une chose en fait : finalement, quand la relation entre les parties est répertoire alphabétique, ordonnées par sujet et prêtes à être
parfaite, quand les parties se sont ajustées comme il faut, nous recon- utilisées dans le Portrait puis dans Ulysses. Dans le troisième
naissons qu'elle est cette chose qu'elle est. Son âme, son identité jaillit chapitre d' Ulysses, tandis qu'il marche et qu'il médite sur
vers nous depuis l'extérieur de son apparence. L'âme de l'objet le plus la plage de Sandymont, Stephen ironise sur ses épiphanies
commun, dont la structure est si ajustée, nous apparaît rayonnante. de jeunesse : « Tu te rappelles tes épiphanies sur feuillets
L'objet accomplit son épiphanie11 • verts de forme ovale, profondément profondes, exemplaires
Plutôt que reprendre une conception scolastique, le à envoyer, en cas de décès, à toutes les grandes biblio-
concept d'épiphanie renvoyait en réalité aux mots de conclu- thèques du monde, Alexandrie comprise 14 ? ». Finnegans
sion des études sur La Renaissance de Walter Pater, avec leur
éloge de l'esthète cherchant à jouir de chaque moment de 12. Walter H. Pater, The Renaissance. Studies in art and poetry,
perfection et à rendre absolu l'instant fugitif. Il s'insérait London, Macmillan, 1877 ; Gabriele D'Annunzio, Il fuoco, Milano,
dans une esthétique de l'instant qui s'épanouira dans les Treves, 1900. Umberto Eco a souligné la dette à Walter Pater et a
premières années du XXe siècle chez des auteurs tels que été le premier à relever l'origine d'annunzienne du terme d'épiphanie,
cf. U. Eco, Le poetiche di Joyce, Milano, Bompiani, 2002, p. 44-45
Marcel Proust, David Herbert Lawrence, Virginia Woolf,
et p. 49-50.
Thomas Stearns Eliot. Si le concept était venu de Pater
13. James Joyce, A portrait... , op. cit., p. 250.
dans le contexte de la fin du romantisme et du début du 14. James Joyce, Ulysses, The corrected text, edited by H. W. Gabier,
New York, Random House, 1986, p. 34. Selon Franco Moretti, le
11. James Joyce, op. cit., p. 213. concept d'épiphanie revient même dans Ulysses, sous la forme para-

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

\%ke marque un retour à l'épiphanie, projetée à l'échelle brables intervalles lors desquels, dans le meilleur des cas, les ombres de
de l' œuvre entière, devenue en elle-même une unique et ces moments continuent à flotter autour de nous. L'amour, le printemps,
« gigantesque épiphanie du langage humain» qui utilise la
toute belle mélodie, la montagne, la lune, la mer - tout ne parle qu'une
seule fois vraiment à notre cœur, s'il parvient jamais à parler. Mais nom-
dislocation locutoire, ou « dislocution », pour produire une
breux sont les hommes qui ne connaissent pas de tels moments et qui
distanciation et permettre de regarder avec un regard neuf
eux-mêmes sont ces intervalles et ces pauses dans la symphonie de la
et surpris pas tant les choses que les mots. Le roman se
vie réelle16.
termine avec l'apocalypse de l'épiphanie, ou Apophanype.
Dans le quatrième et dernier livre, !'Apocalypse du Nouveau Dans les carnets du philosophe se trouve parfois la trace
Testament de Joyce, est écrit : « Wrhps, that wind out of de ses épiphanies. Ce sont des épiphanies biographiques,
norewere ! As on the night of the Apophanypes 15 ! ». comme lorsque Nietzsche se remémore la première fois où
enfant, près du ruisseau de Plauen il a vu des papillons
Nietzsche n'a pas utilisé le terme d'épiphanie dans ses dans le soleil du printemps ; ou quand il annote, dans un
œuvres, mais nous l'utiliserons en tant que concept critique minuscule carnet une série de memorabilia qui parlent des
pour comprendre un certain nombre de traits propres à la jours heureux de sa vie, qui raniment le sentiment de la
genèse et à la structure de son écriture philosophique. S'il n'a perte de l'enfance ou évoquent la voix sévère de son père 17 •
pas utilisé le mot, Nietzsche était bien conscient que notre Les épiphanies biographiques sont rares dans les écrits de
existence est scandée par des moments à la signification intense Nietzsche. Le philosophe se sentait « comme transpercé
et que ces moments représentent les modulations les plus par la flèche de curare de la connaissance » et les événe-
significatives dans la symphonie de la vie : ments les plus importants de sa vie étaient en réalité ses

À propos des aiguilles des heures sur !'horloge de Ia vie. La vie consiste
en de rares moments isolés à la signification intense et en d'innom- 16. Choses humaines, trop humaines, aph. 586 eKGWB/MA-586,
trad. fr. pers.
doxale des lieux communs. Ces deniers, en effet, sont dépositaires d'un 17. Cf. fragments posthumes eKGWB/NF-1875,11(11) et
minimum de sens dont le retour avec de petites variations empêche la eKGWB/NF-1878,28[8], [9], [6]. Les souvenirs d'enfance de
complète désagrégation de l'homme métropolitain : « les lieux communs Nietzsche ont été commentés par M. Montinari dans Nietzsche lesen,
sont les épiphanies de Bloom », cf. F. Moretti, Opere monda, Einaudi, op. cit., p. 22-37. Concernant les papillons comme métaphore du
Torino 1994, p. 152 et note. bonheur, mais aussi de la fragilité de la pensée et de la légèreté de
15. Joyce, Finnegans Wake, IV, 626. Cf. Fritz Senn, Joyce's la création littéraire et philosophique, je renvoie à mon article « Les
Dislocutions : Essays On Reading As Translation, Baltimore and London, pensées papillons», Genesis 22 (2003), p. 7-11. La reproduction en
Johns Hopkins University Press, 1984; Giovanni Melchiori, Joyce: il fac-similé du carnet intitulé Memorabilia peut être consultée dans
mestiere dello scrittore, Torino, Einaudi, 1994, p. 4-6 et 216. DFGA/N-II-6.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

propres pensées 18 • Les véritables épiphanies nietzschéennes pas même son sens profond. Dans l'ontologie nietzschéenne
parlent donc de philosophie, ce sont des épiphanies de les essences n'existent pas et pas même le sens originaire
la connaissance, courts-circuits mentaux qui par une étin- des choses ; les objets de notre monde sont des formes en
celle résolvent un problème philosophique ou ouvrent de mouvement continuel et même dans les périodes de relative
nouvelles perspectives en associant des concepts apparem- stabilité, leur sens change continuellement : « la forme est
ment éloignés. Certaines épiphanies sont particulièrement fluide, mais le "sens" l'est encore davantage 20 ». Donc, d'un
importantes parce qu'elles annoncent un tournant, signalent point de vue gnoséologique, les épiphanies nietzschéennes
comme un sursaut de la réflexion et impriment une accé- ne sont pas des instants d'illumination mystique, expressions
lération au développement déjà très rapide de la pensée d'une connaissance non rationnelle où se manifeste une
de Nietzsche. Les épiphanies philosophiques nietzschéennes dimension ontologiquement différente à laquelle le sujet
peuvent donc être utilisées comme un instrument heuris- inspiré aurait un accès privilégié ; elles sont au contraire la
tique à l'intérieur d'une perspective génétique, comme le concentration et la condensation, dans une image ou dans
signal d'un fort trouble émotif provoqué par la naissance un concept, de multiples connaissances rationnelles. Les
d'un nouveau scénario cognitif. Suivre les épiphanies peut épiphanies nietzschéennes sont des moments où se mani-
nous aider à découvrir le mouvement parfois souterrain feste à l'improviste au philosophe toute la féconde richesse
de la pensée de Nietzsche et à en comprendre les chan- sémantique d'un événement, d'un objet ou d'un concept.
gements profonds. Toutes les épiphanies ne marquent pas Elles présentent, à notre avis, trois caractéristiques. En pre-
un tournant, mais toutes les métamorphoses de la philo- mier lieu, elles sont des carrefours de signification parce que,
sophie de Nietzsche sont précédées ou accompagnées par loin d'établir une relation verticale avec les essences, elles sont
une épiphanie 19 • le point de rencontre d'une relation horizontale de lignes de
Mais quel est le statut et la forme de l'épiphanie dans pensée qui proviennent de contextes différents. Ce sont des
la philosophie de Nietzsche ? Tout d'abord il faut préciser instants où le sujet voit confluer, en une seule figure mentale
que les épiphanies nietzschéennes n'établissent aucun type de qui les résume, les théories philosophiques, les expériences
relation « verticale ». Ce qui apparaît au sujet n'est pas une personnelles ou les images littéraires qui l'occupent à une
qualité transcendante de l'objet, son essence, sa quidditas, et certaine période. En second lieu, les épiphanies, si elles n'ont
pas de transcendance, ont une profondeur, une profondeur
historique. En accompagnement des lignes sémantiques qui
18. Fragment posthume eKGWB/NF-1878,28[18].
19. Sans utiliser le terme d'épiphanie, Mazzino Montinari avait déjà
remarqué que les écrits de Nietzsche « sont tous nés de "dispositions 20. Pour la généalogie de la morale, 11, § 12 eKGWB/GM-11-12,
d'esprit", très souvent bouleversantes», Nietzsche, op. cit., p. 21. trad. fr. pers.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

naissent de l'actualité de sa réflexion, se manifestent à l'es- À partir de ces observations, on comprend combien l'épi-
prit du philosophe les multiples stratifications du sens qui phanie nietzschéenne est différente de l'épiphanie joycienne.
constituent l'histoire de l'objet, c'est-à-dire les connotations Il y a une différence de statut parce que l'épiphanie nietzs-
qui ont été données à cet objet à travers la littérature, l'art, chéenne est équidistante de la quidditas de Dedalus et du
la philosophie ou le simple usage linguistique (métaphores, lieu commun de Ulysses : elle n'exprime pas l'essence de
métonymies). Et enfin, le philosophe a l'intuition de la poten- l'objet et a une valeur sémantique plus riche qu'une série
tialité sémantique de l'événement épiphanique. La troisième de lieux communs. En outre, on note certaines différences
caractéristique importante des épiphanies nietzschéennes, en de fonction. Pour l' écrivain, l'épiphanie est un arrêt sur
effet, est qu'elles sont des instruments pour produire du image qui révèle la « stase lumineuse et muette du plaisir
sens. Dans le moment de l'épiphanie, le philosophe com- esthétique », tandis que pour le philosophe, l'épiphanie est
prend qu'il peut réunir et fondre plusieurs éléments d'une l'impulsion pour un nouveau mouvement de la pensée.
tradition culturelle en une seule image qui devient porteuse Chez Joyce, l'épiphanie est une stratégie stylistique parti-
et surtout génératrice de sens - comme un creuset qui a culière finalisée à la construction du texte littéraire. Chez
déjà accueilli de nombreuses significations et qui est encore Nietzsche, au contraire, l'épiphanie est une expérience pri-
suffisamment vaste et malléable pour permettre la création vée, qui donne origine à un nouveau scénario cognitif, mais
d'un sens nouveau s'ajoutant aux strates préexistantes et qui ensuite n'est pas nécessairement utilisée dans l'écriture
modifiant le sens de la tradition, parfois en le renversant ou du texte philosophique, qui ne contient pas tant le moment
en le parodiant. Pour résumer : dans le moment de l' épipha- épiphanique initial que les connaissances et les contenus
nie, le sujet a l'intuition de la capacité de l'objet à devenir philosophiques qui en ont été tirés. Par conséquent, les
symbole d'une vision du monde grâce à une convergence épiphanies nietzschéennes demeurent souvent confinées
de significations multiples qui à l'improviste se condensent dans les carnets et n'apparaissent pas en tant que telles
de manière cohérente en une image. En outre, il prend dans le texte publié. L'épiphanie est un signal lumineux
conscience que l'objet, à travers toute une tradition littéraire, qu'on perçoit dans les papiers du philosophe et qui nous
philosophique, artistique, a été investi par des apports de révèle l'importance d'une image ou d'un thème philoso-
sens qui constituent désormais non pas sa quidditas mais phique. Suivre la trace des épiphanies nous permet donc
sa profondeur historique. Et enfin, avec le tissu de corréla- de reconstruire la genèse du texte nietzschéen et de mieux
tions existantes, se manifestent au philosophe la vitalité et comprendre les évolutions de sa philosophie et l'importance
la potentialité sémantique de l'image épiphanique qui en de certains concepts fondamentaux qu'ensuite nous retrou-
rendent possible le réemploi et la réinterprétation dans un vons, souvent privés de l'aspect épiphanique, publiés sous
nouveau contexte philosophique. la forme de purs concepts philosophiques. L'épiphanie est

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

un instrument interprétatif qui sert à éclairer le mouvement carillon constituent la représentation visuelle et sonore, asso-
du texte nietzschéen. ciée à l'image du père et à son rôle dans la communauté.
Ce sont des souvenirs anciens et profonds qui expliquent
pourquoi dans le son des cloches, Nietzsche entend toute la
La valeur des choses humaines mé!tmcolie (un des mots que nous avons trouvé dans la note
sur les cloches) de l'~nfance perdue : « Ce qui saute aux yeux
Revenons maintenant à l'épiphanie génoise pour analyser avant toute chose, c'est son clocher recouvert de mousse.
les éléments qui la composent. Je me souviens encore très bien d'une fois où j'allais avec
mon père bien aimé de Lützen à Rocken, et de ce que nous
Glockenspiel Abends in Genua - wehmütig schauerlich kindisch. Plata :
entendîmes à mi-chemin les cloches sonner à coups solennels
nichts Sterbliches ist grossen Ernstes würdig.
Son de cloche le soir à Gênes - mélancolique, effroyable, enfantin. les fêtes de Pâques. Ce son retentit très souvent en moi et
Platon: rien de ce qui est mortel n'est digne d'un grand sérieux. la mélancolie me ramène aussitôt vers la lointaine et chère
maison paternelle. Combien le cimetière est vivant dans ma
Trois niveaux sémantiques au moins se mêlent dans cette mémoire ! Combien de fois je me suis interrogé, à la vue
illumination soudaine : un niveau biographique, un niveau des vieilles, vieilles tombes, sur les cercueils et le crêpe noir,
littéraire et un niveau plus proprement philosophique. Au sur les anciennes inscriptions funéraires et les sépulcres22 ! »
niveau biographique, le son des cloches qui scande les heures Malheureusement un an à peine après cet heureux voyage,
du jour et accompagne les offices religieux, avait fait réémer- les cloches retentirent pour accompagner la dépouille mortelle
ger un flux de souvenirs depuis les profondeurs de l'âme de du père de Nietzsche. À ce son qui représentait le bonheur
Nietzsche, fils du pasteur du petit village de Rocken (« Comme de l'enfance, la maison, la famille, allait s'associer désormais
plante je naquis près du cimetière, comme homme dans un l'horreur de la mort et la séparation des lieux chers à son
presbytère21 »). Dans les autobiographies et dans les poésies cœur : « Enfin, au bout d'une longue période, l'effroyable
de jeunesse, on trouve de nombreuses traces de l'impression se produisit : mon père mourut. Encore aujourd'hui, cette
profonde que le son des cloches produisait sur lui, souvent pensée me touche profondément et douloureusement » ; « Le
évoquée avec des mots similaires à ceux de l'épiphanie génoise.
En 1858, Nietzsche âgé de 14 ans décrit l'époque heureuse
de son enfance au village de Rocken dont le clocher et le 22. Fragment posthume 4[77) 1858, KGW Ill, p. 283, trad. fr.
pers. ; une notation fugace sur le plaisir qu'il éprouvait enfant à entendre
le son des cloches se trouve aussi dans un carnet du philosophe : « Le
21. Fragment posthume 15(41) 1863, KGW 1/3, p. 190, trad. frisson de plaisir au son des cloches» eKGWB/NF-1880,6(172], ed. fr.
fr. pers. Gallimard : OPC IV, trad. Julien Hervier.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

deux août, on confia à la terre la dépouille mortelle de mon


père bien-aimé. La mairie avait fait préparer la tombe. À une
heure de l'après-midi commença la cérémonie, toutes doches
battantes. Oh, jamais leur retentissement sourd ne s'effacera de
ma mémoire sonore » ; « Combien m.' a étreint l'enterrement !
Le bruit sourd du glas me fit frissonner jusqu'à la moelle.
Je me sentis d'abord abandonné et orphelin, je compris que
j'avais perdu le père que j'adorais. [... ] Le temps était venu
pour nous de quitter notre cher foyer. Je me souviens encore
très précisément du dernier jour et de la dernière nuit là-
bas. Le soir, je jouais encore avec un groupe d'enfants sans Figure 30
oublier un seul instant que c'était pour la dernière fois. Puis Le clocher du village de Rocken.
à eux ainsi qu'à tous les lieux qui m.' étaient devenus chers,
je fis mon adieu. La doche du soir résonnait mélancolique- élève de la prestigieuse école de Pforta, Nietzsche écrit à
ment au-dessus des champs. Une semi-obscurité s'étendait sa mère le jour des Morts : « Hier à 6 heures, au son des
sur notre village, la lune s'était levée et nous regardait d'en doches, j'ai beaucoup pensé à vous et aux heures passées
haut de sa lueur pâle23 ». Dans les lettres et dans les poésies ensemble au cours des dernières années. Dans la soirée fut
de cette période, on trouve également cette association du chanté l'office des morts, et fut lue à haute voix la vie des
son des doches et de la mort. Par exemple dans une poésie anciens élèves de Pforta qui nous y ont précédés et qui sont
de 1859 intitulée Cloche des vêpres : « Les vêpres retentissent défunts 25 ». Deux années plus tard, il compose une poésie
doucement par-delà les champs. À mon cœur elles disent que intitulée La veille du jour des Morts où le son des doches
personne au monde ne parvient jamais à trouver sa patrie dans la nuit hivernale réveille le souvenir des proches dis-
bienheureuse : qu'à peine sorti de terre on retourne à la parus qui dormaient au profond de son cœur. Au son des
terre. Cet écho des doches fait naître en moi une pensée : doches les morts s'éveillent et invitent le jeune homme à
nous sommes tous en chemin vers l'éternité24 ». À 16 ans,
(13[22] 1862, KGW 1/2, p. 467). La doche retentit aussi dans une
autre poésie de ce recueil, intitulée Désespoir (p. 466).
23. Fragment posthume 5[1] 1858, KGW I/2, p. 3; 4[77] 1858, 25. Nietzsche à sa mère, le 25 novembre 1860 eKGWB/BVN-
KGW Ill, p. 286; 10[10] 1861, KGW 1/2, p. 260 sq., trad. fr. pers. 1860,193, trad. fr. pers. Chaque année à rforta, la veille du jour des
24. Fragment posthume 6[18] 1859, KGW 1/2, p. 53, trad. fr. Morts était rappelée la mémoire des anciens élèves disparus l'année
pers., repris aussi dans un recueil de six poèmes de septembre 1862 précédente, cf. KGW I/IV, p. 137.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

les rejoindre dans leur long sommeil glacé26 • D'un point de En lisant Les deux Foscari de Byron en 1861, Nietzsche est
vue biographique donc, le sens des cloches est mélancolique frappé par la figure du vieux doge qui meurt à l'improviste
et enfantin parce qu'en lui résonne le monde de l'enfance quand il entend la cloche de San Marco annoncer l'élection
perdue ; et il est effroyable parce qu'il est associé à la pensée de son successeur. Deux années plus tard, Nietzsche réutilise
de la mort. Les cloches transpercent le cœur de celui qui ce motif dans une poésie consacrée au cinquantième anniver-
garde le souvenir des défunts. saire de la bataille de Leipzig pour exprimer l'inquiétude de
Cette expérience personnelle précoce est progressivement Napoléon qui, entendant les cloches sonner, pense comme le
filtrée par toute une série de réminiscences littéraires. Comme vieux doge à la fin de sa parabole politique et à la mort :
on le sait, le glas retentit dans le très célèbre Chant de la doche « De Leipzig les clochers retentissent en cet instant, / un
de Schiller : « De la cathédrale, / grave et lugubre, / entonne chant funèbre pour le jour des Morts [... ] Entendez-vous,
la cloche / un chant funèbre. Ses tristes coups accompagnent mes généraux? I Le cœur d'un doge accablé se brisa / un
avec sérieux/ l'ultime voyage du pérégrin27 ». Et Goethe, dans jour par la faute de ce fier carillon ! / Mon cœur aussi entend
l' « Épilogue au poème de Schiller Le chant de la cloche», avait un chant bouleversant - I devra-t-il se briser ? Portez-moi
repris ce motif pour rappeler la mort de son ami : « J'entends conseil29 ! ». Dans ses lettres sur le théâtre allemand, Heinrich
d'horribles coups de minuit, / sons tristes qui s'élèvent lourds et Heine avait tracé l'image sonore de la mort en employant les
lugubres. I Est-ce possible? Est-ce vraiment pour notre ami28 ? ». mêmes termes que ceux de l'épiphanie nietzschéenne : « En
automne le bruit des doches est encore plus sérieux [ernster],
26. Fragment posthume 14[29] 1862, KGW I/3, p. 57. encore plus effrayant [schauerlicher], on croit entendre la voix
27. Friedrich Schiller, Das Lied von der Glocke, (1800), vers 244 d'un fantôme. En particulier pendant un enterrement le son
sq. : « Von dem Dome / Schwer und bang!Tont die Glocke!Grabgesang »
où les trois voyelles « o e a » alternent, imitant le son poignant du glas.
Nietzsche connaissant ce célèbre poème de Schiller au moins depuis célébrations en l'honneur de Schiller ; Nietzsche le cite ensuite dans
les célébrations pour le centenaire schillérien à Pforta en 1859, quand l'écrit posthume Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement, § I
il avait participé en tant que choriste aux répétitions de la version et IV (eKGWB/BA-I et IV), dans la première Considération inactuelle,
sous forme de cantate, sur une musique d'Andreas Romberg, cf. le § 4 (eKGWB/DS-4), et dans une note de 1879 : « Il me vient l'envie
fragment posthume 7[3] 1859 (KGW I/3, p. 175) et la lettre à sa de pleurer quand je lis les mots de Goethe pour Schiller : "et derrière
mère de la mi-novembre 1859 eKGWB/BVN-1859,114. Paul Deussen lui dans l'apparence vaine, etc." Pourquoi?» eKGWB/NF-1879,41 [68],
rappelle qu'il a récité la Cloche de Schiller à Pforta tandis que Nietzsche trad. fr. pers.
improvisait un accompagnement au piano (Paul Deussen, Souvenir sur 29. Cf. Lord Byron, Die beiden Foscari, in Siimmtliche Werke,
Friedrich Nietzsche, Paris, Le promeneur, 2001, p. 17). Leipzig, Wigand, 1864, fin de l'acte V, p. 85-87; Nietzsche, fragments
28. Johann Wolfgang von Goethe, Epilog zu Schillers Glocke (1805), posthumes 12[4] 1861, KGW 1/2, p. 347 et 16[2] 1863-1864, KGW
vers 9 sq. ; l'Épilogue de Goethe aussi faisait naturellement partie des 1/3, p. 238, trad. fr. pers.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

des doches tinte d'une manière indiciblement mélancolique de l'existence exprimée dans les paroles de Platon. Dans le
[wehmütigen] ; à chaque coup des feuilles jaunes malades septième livre de son dernier dialogue, Les lois, Platon parle
tombent de l'arbre, et cette chute musicale des feuilles, cette de l'éducation de la jeunesse et propose une série d'enseigne-
image sonore de la mort [Sterbens], me remplissent une fois ments pour rendre beaux et vigoureux les corps et les âmes
d'une tristesse si profonde que je me mis à pleurer comme un des jeunes gens. Il s'agit de ces pratiques, usages et habitudes
enfant30 ». Lallusion au sérieux, Ernst, du son des doches, était qui forment comme un corpus de lois non écrites et qui
présente aussi dans les vers de Schiller que nous avons cités représentent l'élément de cohésion de toute société. Platon
précédemment et revenait dans les strophes conclusives où la décrit les jeux, les punitions, les types de gymnastique et
doche, du haut de la tour de la cathédrale, rappelle la vanité de musique en distinguant ceux qui sont les plus adaptés
des choses humaines par rapport au sérieux et à l'éternité des aux garçons et aux filles. Puis, éprouvant presque le poids
choses célestes : « Là-haut, au-dessus des infimes existences de tout ce travail de réglementation minutieuse de quelque
terrestres / Sœur du tonnerre, elle doit se mouvoir dans l'azur chose qui en soi ne mérite pas tant de fatigue, il se laisse
de la voûte céleste / [... ] Que seulement aux choses sérieuses aller à une réflexion plus générale et écrit : « En vérité, les
et éternelles / Soit consacrée sa voix d'airain I [... ] Et tandis affaires des hommes ne sont pas dignes d'être traitées avec
que le son vigoureux qui émane d'elle / S'affaiblit et dispa- tant de sérieux ; mais il faut les prendre au sérieux, même
raît à notre oreille / Ainsi puisse la doche enseigner I Que si cela n'a rien d'agréable ». Puis il s'explique : « Je dis que
passe et ne dure pas tout ce qui est mortel» (vers 403 sq.). nous devons nous occuper de ce qui est sérieux et non
Dans ces exemples illustres, Nietzsche trouve un vocabulaire de ce qui ne l'est pas. Le divin est par sa nature digne de
commun et un topos littéraire qui lui permettent d'exprimer sérieux, tandis que l'homme, comme nous le disions, est
d'une manière plus générale et partagée une expérience qui seulement un jouet fabriqué par les dieux ; et ce trait qui
était au départ limitée à la sphère individuelle. lui est propre est la chose la meilleure qui soit en lui. Il faut
Le troisième élément confère à l'épiphanie sa signification donc que tous, hommes et femmes, vivent conformément
plus proprement philosophique, rapprochant l'image biogra- à leur nature et qu'ils jouent aux jeux les plus beaux31 ».
phique et littéraire de la doche, symbole sonore de la mort
et de la fragilité des choses humaines, à la dévalorisation 31. Platon, Les lois, 803b-d, in Plato, Dialogi Secundum Thrasylli
tetralogias dispositi. Vol. V, Lipsia:, Teubneri, 1862, p. 218. Quelques
pages auparavant (644d), Platon avait écrit : « Essayons de nous repré-
30. Heinrich Heine, Über die franzosische Bühne. Vertraute Briefe senter chacun de nous, êtres vivants, comme une marionnette construite
an August Lewald, in Si:immtliche Werke, Hamburg, Hoffmann und par les dieux, nous ne savons pas si c'est par jeu ou dans un but sérieux,
Campe, vol. 1, p. 133. Nietzsche cite cette œuvre dans une lettre à mais nous savons que les sensations qui sont en nous sont comme des
Rohde du 8 octobre 1868 eKGWB/BVN-1868,591. cordes ou des fils qui, en se mouvant dans des sens opposés, nous

184 185
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

Platon exprimait le même concept dans un passage de La cours à l'université sur les concepts fondamentaux de la
République, repris ensuite par Schopenhauer dans Parerga et philosophie platonicienne, Nietzsche s'interrogeait dans ses
Paralipomena : « Quiconque, s'étant pénétré des enseigne- notes personnelles sur la validité de sa métaphysique de
ments de ma philosophie, sait que toute notre existence est l'art : « Si Platon avait raison! Si l'homme était un beau
une chose qui devrait plutôt ne pas être et que la suprême jouet entre les mains des dieux ! [ ... ] Si l'existence n'était
sagesse consiste à la nier et à la repousser, celui-là ne fon- rien d'autre qu'un phénomène esthétique! Alors l'artiste non
dera de grandes espérances sur aucune chose ni sur aucune seulement serait l'homme le plus sage et le plus raisonnable,
situation, ne poursuivra rien au monde avec emportement et ne ferait qu'un seul homme avec le philosophe, mais il
et n'élèvera de grandes plaintes au sujet d'aucun mécompte, aurait une vie facile et légère et pourrait dire en toute bonne
mais il reconnaîtra la vérité de ce que dit Platon (Rép. X, conscience, comme Platon : les choses humaines ne sont pas
604) : ofrrn n -r&v àv0pmn:ivmv èii;tov ôv µEyaÀ.î)Ç crn:ov8fjç32 ». dignes d'un grand sérieux [die menschlichen Dinge sind grossen
Grâce au témoignage d'Albert Brenner, nous savons qu'à Ernstes nicht werth35 ] ». Si Platon avait raison ... D'après La
Sorrente, en décembre 1876, durant les soirées de lecture en naissance de la tragédie, Platon avait raison : l'homme était
commun, la petite compagnie avait lu Les lois de Platon33 • Et un jouet entre les mains des dieux, l'existence était justifiée
les mots de Platon « Tout ce qui est humain n'est pas digne seulement comme phénomène esthétique et l'artiste était le
d'un grand sérieux» se trouvent également, isolés et énig- produit suprême de la nature. Et on pouvait accepter que
matiques, dans un carnet de Sorrente34 • Mais déjà quelques les choses humaines ne valent rien, parce que de toute façon
mois avant de se rendre à Sorrente, alors qu'il donnait un existait une autre dimension, la dimension métaphysique,
qui justifiait la vie. Mais dans ce fragment de 1875, Platon
n'a plus raison. Le fragment se termine en disant que l'art
poussent à des actions opposées ; et c'est là que se tient la ligne qui sert justement à transfigurer une vie qui n'a pas de valeur :
sépare la vertu et le vice ».
« Lexistence de l'art ne démontre-t-elle pas justement que la
32. Arthur Schopenhauer, Parerga und Paralipomena, vol. 1, in
Si:imtliche Werke, Leipzig, Brockhaus, 1874, p. 435, trad. fr. par J.-A.
vie est un phénomène ami-esthétique, malfaisant et sérieux ?
Cantacuzène, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Paris, Alcan, 1887, Qu'on prête attention encore une fois à ce que dit un vrai
p. 157. penseur, Leopardi». Le pessimisme de Giacomo Leopardi
33. Cf. la lettre d'Albert Brenner du 4 décembre 1876 : « Le soir
le Dr Rée lit à haute voix. Il a déjà lu les leçons sur l'histoire (manus-
crites) de Jakob Burckhardt et Thucydide. Maintenant nous lisons Les 35. « Über den Rhythmus (1875) », in F. Nietzsche, Gesammelte
lois de Platon», in Stummann-Bowert, op. cit., p. 210. Werke, Musarionausgabe, München 1922, vol. V, p. 475-476, trad.
34. « Alles Menschliche insgesamt ist keines grossen Ernstes werth » fr. pers. Le passage de Platon est cité aussi dans le fragment eKGWB/
est écrit à la page 64 du carnet N II 3, fac-similé DFGA/N-11-3,64. NF-1875,9 dans un autre contexte.

186 187
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de G'ênes et les épiphanies nietzschéennes

est maintenant, pour Nietzsche, plus profond que la pensée deux mille ans, qui se disait le Fils de Dieu. La preuve
de Platon, parce que dépourvu d'illusions transcendantes36 • d'une pareille affirmation manque. - Assurément la religion
Il n'y a pas de dimension métaphysique qui puisse nous chrétienne est de nos jours une antiquité venue d'un temps
sauver du pessimisme et qui nous permette de prendre à la fort reculé, et le fait que l'on donne généralement créance
légère le manque de valeur des choses humaines. Rien de à cette affirmation, - tandis qu'on est d'ailleurs devenu si
ce qui est humain n'a de la valeur, et le divin n'existe pas. sévère dans l'examen des assertions - est peut-être la pièce
Après Gênes, Nietzsche continue son congé sabbatique la plus antique de l'héritage. Un Dieu qui fait des enfants
dans le village de Rosenlauibad, dans les Alpes bernoises, où à une mère mortelle; [ ... ] quelqu'un qui commande à ses
il apporte avec lui trois livres seulement : Les aventures de disciples de boire son sang; des prières pour obtenir des
Tom Sawyer de Mark Twain, L'origine des sentiments moraux miracles ; des péchés commis contre un Dieu, expiés par un
de Paul Rée et Les lois de Platon. Pour le philosophe perdu Dieu; la peur d'un au-delà, dont la mort est la porte; la
dans ses réflexions, qui se réveille un matin de dimanche · figure de la croix comme symbole, dans un temps qui ne
dans un petit village des Alpes, le son des cloches produit connaît plus la signification et la honte de la croix - quel
un effet de distanciation, comme quelque chose qui vient de vent de frisson nous arrive avec tout cela, comme sortant
très loin, comme un fragment d'antiquité et le reste d'une du sépulcre de passés très antiques ! Croirait-on que l'on
culture désormais révolue. Et il note dans son carnet : « Au croie encore à pareille chose37 ? ». Si les cloches de Gênes
matin les cloches de l'église dans les Alpes bernoises - en représentaient l'horreur de la mort et le nihilisme de Platon,
l'honneur d'un Juif crucifié qui disait être le fils de Dieu». dans celles de Rosenlauibad Nietzsche entend résonner l' er-
De cette première impression il tirera ensuite l'aphorisme reur de la foi et le platonisme des pauvres : le christianisme.
113 de Choses humaines, trop humaines : « Le christianisme
comme antiquité. - Lorsque, par un matin de dimanche, nous
entendons vibrer les vieilles cloches, nous nous demandons : 37. La note citée se trouve à la page 19 du carnet N II 2 (fac-similé
in DFGA/N-11-2,19, trad. fr. pers.), brouillon de l'aphorisme 113 de
est-ce bien possible! tout cela pour un Juif crucifié il y a
Choses humaines, trop humaines eKGWB/MA-113, trad. fr. Henri Albert,
Bouquins, R. Laffont. Dans sa réponse, Wagner s'appuyait sur cet apho-
risme pour contester la critique historique qui, imprégnée de judaïsme,
36. Nietzsche avait cité le pessimisme de Leopardi dans la Deuxième ne connaît pas la vraie figure idéale du Sauveur : « Qui connaît Jésus ?
considération inactuelle, § 1 (eKGWB/HL-1) : « Rien n'existe qui soit - Peut-être la critique historique? Celle-ci appartient au judaïsme et
digne/ De t'émouvoir, et la terre ne mérite pas un soupir. I Notre vie s'émerveille qu'encore aujourd'hui, le dimanche matin, les cloches se
n'est que douleur et ennui. / Le monde que fange - rien de plus. I mettent à sonner pour un juif crucifié il y a deux mille ans, précisé-
Apaise-toi» (du chant A soi-même), ed. fr. Gallimard : OPC II 1, ment comme s'en étonnent tous les juifs» (Wagner, Samtliche Schriften
trad. P. Rusch. und Dichtungen, Leipzig, Breitkopf & Hartel, 1991, vol. X, p. 141).

188 189
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

Arrêtons-nous un instant pour dresser un bilan provisoire Genèses croisées


sur le sens de l'épiphanie génoise. Nietzsche y a utilisé
certains termes qui, en plus de leur sens littéral, jouent Essayons donc de suivre le développement et la manière
aussi le rôle de mots clés, de références intertextuelles pré- dont cette épiphanie s'enrichit de significations à travers ses
cises. Le philosophe s'attendait à ce qu'un bon lecteur, un réécritures. À Roselnauibad, portant le souvenir de la tradition
contemporain érudit, en lisant le mot « cloches » entende littéraire, Nietzs~he cherche à reformuler en vers l'intuition
les mots de Byron, Goethe, Schiller, Heine, et qu'en lisant de Gênes. Cette réécriture poétique est centrée sur les trois
ses remarques sur l'absence de valeur des choses humaines, adjectifs récurrents (mélancolique, effroyable, enfantin) et
lui viennent à l'esprit Platon, Schopenhauer, Leopardi et la introduit un jeu de mots entre Glockenspiel et Glockenernst,
doctrine chrétienne. En deux phrases jetées au crayon sur « son de cloche» (à la lettre « jeu de cloches») et « sérieux
son carnet, Nietzsche scelle le topos littéraire des cloches au des cloches», mais pour l'instant sans référence à Platon.
thème de la dévalorisation de l'existence contenue dans les
Enfantine et effroyable et si mélancolique
mots de Platon et les condense en une image symbolique à j'ai souvent entendu la mélodie du temps
laquelle il attribue un sens philosophique précis : la cloche or voyez, est-ce son air que je chante?
comme symbole extrême du pessimisme, du nihilisme et Écoutez, si le jeu de son carillon
du christianisme. Nous qui venons après lui, même si cela n'a pas pris un ton sérieux
ne nous est pas strictement indispensable pour la compré- ou bien s'il ne retentit pas
hension du texte, nous pouvons y lire aussi une référence à comme s'il venait du sommet du clocher de Gênes.
l'enfance de Nietzsche et à la mort du père, telles qu'elles Enfantin et pourtant, hélas, effroyable
sont narrées dans les poésies et les textes autobiographiques Effroyable et mélancolique 38 •
de jeunesse. Nous avons en outre la possibilité de suivre les De retour à Bâle, Nietzsche travaille à l'écriture de son
réécritures de ces lignes dans les cahiers de Nietzsche pour nouveau livre et l'épiphanie des cloches se mêle de nou-
chercher à comprendre non seulement comment il a com- veau aux mots sur le désir de la mort. Les deux annota-
posé cette image symbolique, mais aussi le sens qu'il entend tions qu'on lisait sur la même page du carnet de Sorrente
lui conférer. Comme nous le verrons, Nietzsche renforcera
encore davantage le champ sémantique de cette image de
38. « Kindisch und schaurig und wehmutsvoll/klang die Weise
deux manières : en la plaçant dans une position stratégique
der Zeit mir oft : I sehet nun sing ich ihr Lied ? / hart, ob das
à l'intérieur de l'architecture textuelle et conceptuelle de ses Glockenspiel I nicht sich verwandelt in Glockenernst/oder ob es klingt /
œuvres et en la mettant en relation avec d'autres images hoch herab wie vom Genua-Thurm. / Kindisch jedoch ach schaurig /
symboliques. Schaurig und wehmutsvoll » eKGWB/NF-1877,22[45], trad. fr. pers.

190 191
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

.itit1t:ov o-et µcéAufta iJ<iv7,lav ârEw iv. -cats ·;vµcpoeats xat La différence la plus voyante de cette reformulation est
,.,,~ ti'}'txVa:wp,tv, ros OV'&ê ô~lov l1v1:os 'l:OV ara.ftov 'l:ê ùal l'usage du terme Menschliches, ce qui est humain, à la place
2ea,eoii '(@;, 'l:Otov1:aw, OV'CE Ets 'l:Q ff()()(J.f}Ev .o'l)oèt n,ioPtX'l- du terme initial Sterbliches, ce qui est mortel. Cela suggère
d VàV t:tp xai.enros <pÉ(IOV'tt, .e:JJ.:g_!:~,'1:ôi1t_1Y:te~J!@!',..â&tO,.~. que Nietzsche avait repris en main le texte de Platon. Et
~J!1tOVhiJ$ Ô'1:ê .ÔEt iv avtotg ô 't't '1:txXt'1t:a 1&0:(Jlt;.
peut-être est-ce justement en cette occasion qu'il a souligné
rtrvs<1,&cn ~µtv;iov-erp lµ,rohœv rirvaµ.svo~ 't'o .l vnst<1,&ai.
Ttvt, ~ d' ôs, Uyets; T'fi [:JovlEvEa.ftat,, ,iv ij' Spt.t>, '1'EE()t 1:'0 les mots oÜTE n T&v àv0pomivcov èi,;10v ôv µEyciÀTJÇ crnovofjç
dans son exemplaire personnel de La République40 •
Figure 31 Dans l'étape génétique suivante, on note deux impor-
Exemplaire de La République de Platon ayant appartenu
tantes modifications. L'aphorisme sur le suicide disparaît :
à Nietzsche avec soulignement de la phrase
sur la valeur des choses humaines. il ne sera pas transcrit et publié par Nietzsche. Dans le
même temps, Nietzsche ajoute une pointe à l'aphorisme
sont recopiées sur une feuille, numéro 222 d'un dossier de sur les cloches, dans le sens technique de terme conclu-
feuilles volantes destinées à Choses humaines, trop humaines ; sif dans lequel se concentre l'effet que l'aphorisme veut
celui qui porte sur les cloches de Gênes est intitulé Alles produire. Ce terme conclusif est l'adversatif trotzdem (tou-
Menschliches insgesamt, tout ce qui est humain, et celui tefois, malgré tout, pourtant), qui devient même le titre
qui porte sur le suicide Sehnsucht nach dem Tode, désir de l'aphorisme.
de la mort. Pourtant. - À Gênes, un soir à l'heure du crépuscule, j'entendis les
Tout ce qui est humain.J'entendis le soir à Gênes un carillon venu du cloches carillonner longuement d'une tour ; elles n'en finissaient plus et,
clocher d'une église : c'était quelque chose de si mélancolique, effroy- par-dessus la rumeur des ruelles, vibraient d'un son comme insatiable
able, enfantin, que j'éprouvais ce que Platon a dit:« rien de ce qui est de lui-même qui s'en allait dans le ciel vespéral et la brise marine, si
humain n'est digne de beaucoup de sérieux». effroyable, si enfantin à la fois, d'une infinie mélancolie. Alors, il me
Désir de la mort. - Comme celui qui a le mal de mer guette, depuis ressouvint des paroles de Platon et je les sentis tout à coup dans mon
le bateau, dès les premières lueurs de l'aube, l'apparition de la côte, de cœur : Aucune des choses humaines n'est digne du grand sérieux ; et pour-
même on aspire souvent à la mort- sachant que l'on ne peut changer tant- - 41
39
ni l'allure ni la direction de son bateau •

40. L'exemplaire ayant appartenu à Nietzsche est conservé à la


39. Fac-similé in DFGA/Mp-XIV-1,222; la première note est trans- Herzogin Anna Amalia Bibliothek de Weimar, sous la cote C 63-b ;
crite dans KGW IV/4, p. 240, la seconde est le fragment eKGWB/ le soulignement se trouve à la page 298 et il est un des très rares
NF-1876,23[188], trad. fr. pers.; voir aussi le fragment eKGWB/ soulignements figurant dans ce volume.
NF-1877,22[197]. 41. Fac-similé in DFGA/Mp-XIV-1, 114, trad. fr. pers.

192 193
Le voyage de Nietzsche à Sorrente

Au lieu de se limiter à ressentir profondément et à expri-


mer toute l'angoisse de la dévaluation du monde, de l'erreur,
de la mort, l'angoisse de la condition humaine face à la
vision de l'éternité atemporelle telle qu'elle avait été imaginée
par Platon, par le christianisme et à travers eux par toute
la tradition philosophique occidentale, Nietzsche relève
maintenant le défi. Il ajoute un trodzdem : rien n'a de valeur,
tout est vain, pourtant ... Relever le défi signifie aussi renon-
cer au suicide et cela explique pourquoi la genèse de l'apho-
risme sur la nostalgie de la mort s'est interrompue à ce
moment précis. L'élaboration génétique de l'autre aphorisme,

au contraire, se poursuit en introduisant une dernière modi-
fication textuelle et structurelle, très parlante. En effet, dans
le manuscrit envoyé au typographe, cet aphorisme sur la 1
vanité des choses humaines sera intitulé Épilogue et placé
1
1
sur la dernière page d'un livre qui - ce n'est pas un hasard -
s'appellera Menschliches, Allzumenschliches, Choses humaines, I
trop humaines42 • L'aphorisme, et le livre sur les choses
humaines, se terminent donc par un adversatif qui reste en
suspens et qui est suivi par deux Gedankenstriche, deux tirets
de suspension. Dans l'écriture de Nietzsche, ce signe typo-
graphique correspond à une stratégie de réticence qui sert
à distinguer le contenu le plus superficiel de la pensée du
plus profond et qui invite le lecteur à méditer davantage
l'aphorisme. Il a donc un double effet : « d'un côté il tire
le raisonnement vers l'avant, annonçant qu'un tournant sou- Figure 32
dain va avoir lieu, de l'autre il le "fait reculer", forçant le Manuscrit pour l'imprimeur de Choses humaines, trop humaines,
page de titre et dernier aphorisme.

42. Épilogue est naturellement aussi une allusion à l'Épilogue de


Goethe au chant de la cloche de Schiller.

194
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

lecteur à revenir sur ce qu'il vient de lire, en le ruminant Les aventures de la genèse de l'aphorisme sur les doches
43
,. '
et le remterpretant a' la lum1.è re d es nouveaux e'l'ements ». de Gênes ne sont pas encore terminées. Durant la correction
Les deux tirets placés à la fin du dernier aphorisme nous des épreuves, Nietzsche ajoute dix aphorismes avant l' Épilo-
invitent donc à relire non seulement l'aphorisme mais aussi gue qui dans les secondes épreuves passe du numéro 628 au
le livre entier à la lumière des cloches du nihilisme, l'insérant numéro 638 (cf. figure 33). Mais ensuite, au dernier moment,
dans un contexte de pensée philosophique qui remonte à Nietzsche échange l'aphorisme 638 avec le 628 et l'aphorisme
Platon et à toute la tradition pessimiste et considérant que sur les cloches perd ainsi sa position finale. En conséquence,
toutefois, trotzdem, il doit y avoir une manière de donner Nietzsche change aussi le titre de l'aphorisme qui d'Epilog
de la valeur aux choses humaines. Choses humaines, trop devient Spiel und Ernst, « Jeu et sérieux » - allusion au fait que
humaines traite précisément de cela. Nietzsche prend position dans l'aphorisme retentit un Glockenspiel, un « jeu de cloches »
contre Platon, contre le pessimisme et propose les esquisses J - et puis, continuant dans le jeu de mot, Nietzsche trouve le
d'une vision autre : chimie des idées et des sentiments, titre définitif: Ernst im Spiele, « Sérieux dans le jeu ». Pourquoi
confiance en l'histoire et en la science, épicurisme, innocence Nietzsche échange-t-il ces deux aphorismes ? Avançons deux
44 1 hypothèses : pour confondre les traces et rendre moins per-
du devenir, réévaluation des choses les plus proches ••• 1
ceptible l'effet d'écho entre le Menschliches du titre et celui
43. Elisabetta Mengaldo, « Strategie di reticenza e demistificazione :
1 de l'aphorisme des cloches. Cela peut sembler curieux mais
il trattino di sospensione negli aforismi di Friedrich Nietzsche», Studi
Nietzsche pratique et théorise l'idée de construire des symétries
germanici, l-2 (2005), p. 45 et 37. Sur l'usage de ce signe typographique pour ensuite les cacher et ne pas les respecter jusqu'au bout :
et plus en général sur les formes de l'aposiopèse chez Nietzsche et sur « Mon style est une danse, un jeu de symétrie en tout genre
l'influence des moralistes français et de Laurence Sterne, voir l'analyse et en même temps le mépris et la parodie de ces symétries45 »;
de Vivetta Vivarelli (Nietzsche und die Masken des fteien Geistes, op. cit.,

l
p. 159 sq. et 25 sq.), qui cite entre autres le fragment eKGWB/NF-
1885,34(147] où Nietzsche dit même préférer ses tirets de suspension Allzumenschlich seraient des adjectifs, dans une fonction d'attribut. Il
à ses pensées complètement formulées. y a contresens à confondre ces deux fonctions. Nietzsche, qui souvent
44. Cette interprétation renforce les justes observations de Charles * pensait en latin, aurait pu intituler son livre Humana, nimis humana.
Andler concernant la traduction du titre Menschliches, Allzumenschliches On n'a pas le droit de le traduire comme s'il avait dit Humanum,
des langues néolatines : « Je n'ignore pas que des traducteurs connus, nimis humanum » (Nietzsche, op. cit., vol. 11, note aux pages 321-322).
et aveuglément après eux la totalité des critiques français, traduisent Nous ajoutons que pour le lire philosophiquement, il faut faire encore
Menschliches, Allzumenschliches, par Humain, trop humain. Ils traduisent un pas en arrière et le lire en grec, comme un renvoi et une réponse
comme si Nietzsche avait mis Menschlich, Allzumenschlich. Pourtant aux choses humaines (t&v àv0pomivmv) sans valeur de Platon.
Nietzsche a ajouté une désinence, il faut donc la traduire. Menschliches, 45. Nietzsche à Rohde, le 22 février 1884 eKGWB/BVN-1884,490,
Allzumenschliches sont des substantifs à forme partitive. Menschlich, trad. fr. pers.

196 197
Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes
Le voyage de Nietzsche à Sorrente
1
l
}
î un caractère plus affirmatif à la fin du livre, qui renvoie au
1 trotzdem contenu dans l'aphorisme 628 et en même temps
311 -.
1 le renforce avec une image solaire et matinale. Il annonce de
den W ochsel aller 1 plus l'image du vagabondage intellectuel et de la philosophie
Vmather aller Dinge, die iiherhaupt
du matin qui trouveront plus tard leur expression dans Le
;r·;;d·dê;.noeh ohoo ein Gefiihi von
t Vtryageur et son ombre et dans Aurore, ainsi que les thèmes
1 de la félicité méridienne et de la cloche d'azur qui seront
développés dans Ainsi parlait Zarathoustra.
Ce dernier aphorisme contient également un hommage JJ.4
1 cache,' d' ordre prive,
. ' a' la gestation
. sorrentme
. de ce 1·ivre. En ~;,,.., 1"

\forte
ll;ÜH
tlato'~ ~d îilidte sie a11r~.ù
~ens'é°hfiçhe insgesammti il~~;· des ""''~'""'
I
!
1
effet on y lit : « lorsque paisible, dans l'équilibre de l'âme ~ thJ,
des matinées, il se promène sous des arbres, verra-t-il de C
leurs cimes et de leurs frondaisons tomber à ses pieds une ~
' \' lsrnstos .~kht werth;: tte'.tzdem .· .
foison de choses bonnes et claires, les présents de tous les

vb ,v
~i,'.;,-f[ , l - ~ ~ F;gu,-e 33 .
Épreuves du dernier aphorism_e de Choses humames,
trop humames.
1
libres esprits qui sont chez eux dans la montagne, la forêt
et la solitude, et qui, tout comme lui, à leur manière tantôt
joyeuse et tantôt réfléchie, sont voyageurs et philosophes47 ».
Comment ne pas penser en lisant ces lignes à l'arbre de
ou, plus probablement, parce qu'il veut terminer le livr~ avec Sorrente duquel, ainsi que Nietzsche le racontait à Malwida,
l'image de la doche de midi à la place de celle du soir. En 1 lui tombaient sur la tête les pensées de la philosophie de
effet, le dernier aphorisme, intitulé Le voyageur (Der Wanderer), l'esprit libre (voir supra p. 115)? Même dans le chapitre
1
se termine avec l'image des voyageurs et des philosophes qui t « Sur les îles bienheureuses » de Ainsi parlait Zarathoustra,
« songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et reviendra l'image des pensées de Zarathoustra qui tombent
le douzième coup de cloche, un visage si pur, si pénétré de des arbres, comme des figues mûres : « Les figues tombent
lumière, si joyeux de clarté - ils cherchent la philosophie de des arbres, elles sont bonnes et sucrées ; et en tombant leur
l'avant Midi46 ». De la sorte, tout en maintenant une réfé-
1 pelure rouge éclate. Je suis un vent du Nord pour les figues
rence intertextuelle à l'image des cloches, Nietzsche donne mûres. Ainsi, pareils à des figues, ces préceptes tombent à
vos pieds, mes amis : buvez-en le jus, mangez-en la chair

46. Choses humaines, trop humaines, aphorisme 638 eKGWB/MA-


47. Ibidem.
638, trad. fr. pers.

198 199
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

sucrée ! C'est l'automne tout alentour et le ciel est pur et Waldo Emerson, Nietzsche avait rencontré la description de
c'est l'après-midi48 ». Du reste, nous avons vu (p. 136) que la cloche de verre de l'horizon céleste :
lorsqu'il imaginait les îles bienheureuses, Nietzsche pensait à Enfants, nous nous croyions entourés par les lignes l'horizon comme
l'île d'Ischia qu'il avait souvent contemplée à Sorrente, depuis si nous étions sous une cloche de verre et nous ne doutions pas de
le balcon de la villa Rubinacci49 • pouvoir rejoindre, en marchant sans interruption, le lieu où le soleil et
les étoiles plongent dans la mer. En réalité l'horizon fuit devant nous et
nous laisse dans un vide sans fin, qui n'est protégé par aucune cloche
La cloche d'azur de l'innocence de verre. Il est toutefois étonnant avec quelle force nous tenions à
cette astronomie de la cloche, à l'image d'un horizon familier qui nous
Limage de la doche d'azur est elle aussi ancienne et embrasse et nous protège50.
remonte aux premières lectures philosophiques de Nietzsche Le philosophe utilisera cette suggestion émersonienne
adolescent. Dans les pages de la Conduite de la vie de Ralph pour exprimer sa doctrine de l'innocence du devenir, en
la comparant à une doche d'azur qui protège la vie des
48. Ainsi parlait Zarathoustra, Il, « Sur les îles bienheureuses » interprétations erronées et nocives de la métaphysique et
eKGWB/Za-11-Inseln, trad. fr. G.-A. Goldschmidt, Le livre de poche. de la téléologie. La cloche céleste de l'immanence nous
49. Nietzsche reprend l'image d'Empédocle de Holderlin où le fruit rassure et nous rend la sérénité de qui sait qu'il n'existe rien
mûr représente l'enseignement du protagoniste : « aujourd'hui est mon en dehors de notre monde terrestre : aucun dieu, aucune
jour d'automne et tombe / tout seul le fruit» cf. Friedrich Holderlin, dimension métaphysique, aucune volonté de vivre scho-
Empedocle, vers 1514-1515. L'image du fruit mûr qui tombe de l'arbre
penhauerienne; et que dans le devenir ne se manifestent
se trouve déjà dans une lettre de l'année 1869 : « Dehors, devant mes
fenêtres, l'automne pensif gît dans la transparente et douce lumière du ni la providence chrétienne, ni la rationalité hégélienne, ni
soleil, l'automne nordique, que j'aime autant que mes meilleurs amis, une tendance, morale ou biologique, vers une fin ultime,
parce qu'il est si mûr et inconsciemment privé de désir. Le fruit tombe comme l'avançaient au contraire ceux qui étaient considérés
de l'arbre sans un souffle de vent», Nietzsche à Rohde, le 7 octobre
1869 eKGWB/BVN-1869,33, trad. fr. pers.; cf. Friedrich Holderlin,
Empedocle, vers 1514-1515, cf. Vivetta Vivarelli, L 'immagine rovesciata : 50. Ralph Waldo Emerson, Die Führung des Lebens. Gedanken und
le letture di Nietzsche, Genova, Marietti, 1992, p. 154 sq. L'image du Studien, Leipzig, Steinacker, 1862, p. 185 que Nietzsche a utilisé dans
figuier comporte aussi un contrepoint parodique à l'Évangile, dans ce ses premiers écrits philosophiques de 1862 sur le destin, l'histoire, la
passage où Jésus « aperçut un figuier sur le bord de la route et s'en liberté et qu'il n'a jamais cessé de relire; cf. Benedetta Zavatta, La
approcha; mais il n'y trouva que des feuilles. Alors, il dit à l'arbre : sfida del carattere. Nietzsche lettore di Emerson, Roma, Editori Riuniti,
"Tu ne porteras plus jamais de fruit!" À l'instant même, le figuier 2006, en particulier p. 40 sq., et V. Vivarelli, L 'immagine rovesciata,
devint tout sec» (Mathieu 21,19). op. cit., p. 152-153.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

comme les plus grands philosophes de l'époque : Eduard von d'obéir à un principe moral, s'exprime avec des images et
Hartmann, Eugen Dühring et Herbert Spencer. La doctrine des paroles venues d'Emerson. Dans ses Essais, Emerson avait
de l'innocence du devenir équivaut à une bénédiction du décrit les moments paniques où le monde atteint la perfection
monde, parce que s'il n'existe pas de dimension métaphy- et l'homme la félicité : « Dans presque toutes les saisons de
sique ou téléologique, alors l'existence réacquiert toute sa l'année, il arrive que dans ce climat il y ait des jours où le
valeur. Dans le chapitre « Avant le lever du soleil » d'Ainsi monde atteint la perfection ; lorsque l'air, les corps célestes et
parlait Zarathoustra, le sage persan explique l'effet de sa la terre forment une unique harmonie, comme si la nature
doctrine de l'immanence avec les mots suivants : voulait caresser ses créatures [... ]. Le jour, infiniment long,
dort sur les vastes collines et sur les vastes champs baignés de
Mais voilà ma bénédiction: être par-dessus toute chose comme son
chaleur ». Nietzsche avait été frappé par cette image et l'avait
propre ciel, son toit rond, sa cloche d'azur et son éternelle sécurité : est
bienheureux celui qui bénit ainsi ! [ ... ] reprise dans une lettre à Gersdorff : « Cher ami, à certaines
En vérité, c'est une bénédiction et non un blasphème lorsque j'en- heures de paisible contemplation l'on considère la vie avec
seigne : « Au-dessus de toutes choses se tient le ciel hasard, le ciel inno- un mélange de joie et de tristesse ; ces heures ressemblent à
cence, le ciel "par hasard", le ciel témérité. » ces belles journées d'été qui s'installent largement, à leur aise,
« Par hasard », - c'est la plus vieille noblesse du monde, je l'ai restituée sur les collines et que décrit si bien Emerson : alors, dit-il,
à toutes choses, je les ai libérées de la servitude de la finalité. la nature atteint à sa perfection et, pour notre part, nous
]'ai posé sur toutes choses cette liberté, cette sérénité céleste, comme échappons à l'envoûtement que jette sur nous une volonté
une cloche d'azur, le jour où f ai enseigné qu'au-dessus d'elles et par elles toujours en éveil, nous ne sommes plus rien que pur regard,
il n'y a pas de « vouloir éternel » qui agisse51. contemplatif et désintéressé». Dans cette lettre de jeunesse,
Même le sentiment de béatitude que procure ce monde Nietzsche interprète l'image d'Emerson en termes schopen-
parfait en soi, qui n'a pas besoin de tendre à un but ou haueriens, comme un moment de calme de la volonté de
vivre et de pure contemplation du sujet connaissant52 • Dans
le chapitre« Midi» l'image revient, épurée de l'interprétation
51. Ainsi parlait Zarathoustra, III, « Avant le lever du soleil »
eKGWB/Za-III-Sonnen (trad. fr. G.-A. Goldschmidt modifiée).
« Qu'on note que Nietzsche emploie l'expression "von Ohngefohr", qui 52. Cf. Emerson, chapitre« Nature» des Versuche, Hannover, Carl
sonne comme un titre nobiliaire (particule von). Cf., dans la Bible, Meyer, 1858, p. 391-392; Nietzsche à Gersdorff, 7 avril 1866 eKGWB/
Sagesse 2,2, où - dans la traduction de Luther - on lit avec la même BVN-1866,500, trad. fr. pers. ; Arthur Schopenhauer, Die Welt ais
expression : "nous sommes nés par hasard" », Mazzino Montinari, Wille und Vorstellung, in Samtliche Werke, Leipzig, Brockhaus, 1873,
appareil critique à Ainsi parlait Zarathoustra, in Opere di Friedrich § 34. L'image émersonienne se trouve également dans le fragment
Nietzsche, tome VI/1, Milano, Adelphi, 1968, p. 465. eKGWB/NF-1879 ,45 [1].

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

schopenhauerienne et imprégnée d'un sentiment classique partie, la cloche du nihilisme apparaît sous la forme d'un
de stupeur panique méridienne, unie à la sensation d'un vieux bourdon qui sonne à minuit et comme dans le
instant de bref et intense bonheur : carnet de Gênes cette image est associée au désir de la
mort. La vie s'adresse à Zarathoustra et, pensive, lui dit
Silence ! Silence ! Le monde à l'instant, ne vient-il pas de devenir
doucement :
parfait? Que m'arrive-Hl donc?[ ... ]
ô bonheur, ô bonheur! Veux-tu chanter, ô mon âme? Tu es éten- « ô Zarathoustra, tu ne m'es pas assez fidèle !
due dans l'herbe. Mais c'est l'heure secrète, l'heure solennelle où aucun Tu es loin de m'aimer autant que tu le dis; je sais que tu penses à
berger ne souffle plus dans son chalumeau me quitter bientôt.
Prends garde! Midi brûlant dort sur les pâturages. Ne chante pas, Il y a un vieux bourdon, lourd, très lourd : la nuit, quand il sonne,
oiseau des herbes, ô mon âme ! Ne chuchote pas même ! Regarde, tais- son grondement monte jusqu'à ta caverne : -
toi ! Le vieux Midi dort, il remue les lèvres: n'est-il pas en train de boire - quand tu entends cette cloche sonner les heures à minuit, tu y
une goutte de bonheur - penses entre le premier et le douzième coup -
- une vieille goutte brune de bonheur doré, de vin doré ? Quelque - tu y penses, ô Zarathoustra, je le sais que tu veux bientôt me
chose passe sur lui, son bonheur rit53 . quitter!»

Mais cette fois, face à la cloche du nihilisme, Nietzsche


ne se contente pas de formuler une timide objection,
Le chant nocturne de Zarathoustra
d'ajouter un trotzdem. Il a fini par trouver la réponse
aux mots de Platon. Il la murmure d'abord à l'oreille de
Dans deux chapitres clés de la troisième et de la la vie :
quatrième parties de Ainsi parlait Zarathoustra revient
« Oui répondis-je en hésitant, mais tu sais aussi - » et je lui dis
également l'image de la cloche du nihilisme que nous
quelque chose à l'oreille, juste au milieu, entre les mèches blondes, folles
avions rencontrée dans l'épisode génois. Dans le chapitre
et emmêlées de ses cheveux.
« L'autre chant de danse », avant-dernier de la troisième 54
« Tu sais cela, Zarathoustra ? Mais personne ne le sait. - »

53. Ainsi parlait Zarathoustra, IV,« Midi» eKGWB/Za-IV-Mittags, Puis Zarathoustra énonce, ou plutôt chante sa réponse
trad. fr. G.-A. Goldschmidt, Le livre de poche. Le lien entre le midi au rythme des douze coups de la cloche du nihilisme. Ce
et le bonheur se trouvait aussi dans l'aphorisme 308 du Voyageur et ne sont plus les paroles de Platon qui accompagnent le son
son ombre (eKGWB/WS-308) et réapparaîtra dans le dithyrambe Le
soleil décline des Dithyrambes de Dionysos (eKGWB/DD-Sonne-1). Sur
les sources grecques, voir au moins Karl Schlechta, Nietzsche grosser 54. Ainsi parlait Zarathoustra, 111, « L'autre chant de danse», § 2,
Mittag, Frankfort, Klostermann, 1954, p. 34 sq. eKGWB/Za-III-Tanzlied-2, trad. fr. G.-A. Goldschmidt modifiée.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

des doches au crépuscule, mais la ronde de Zarathoustra, Zarathoustra est le maître de l'éternel retour et donc
issue d'une douleur et d'une joie plus profondes, qui fait la réponse à Platon est la doctrine de l'éternel retour du
contrepoint au vieux bourdon de minuit même. Pourtant cela est étrange, parce que l'éternel retour
est une doctrine qui exprime la forme extrême du nihi-
Un!
lisme et que c'est le plus fort des arguments tradition-
ô homme ! Prends garde !
nellement utilisés par les philosophies pessimistes pour
Deux!
Que dit le profond minuit ?
dévaloriser l'existence terrestre et tourner le regard vers
Trois!
le suprasensible, l'éternel, l'immuable. Qu'on pense au
«Je dormais, je dormais», « rien de nouveau sous le soleil » ou bien au « tout est

Quatre! vanité» de l'Ecdésiaste 56 • Ou au vendeur d'almanachs


D'un rêve profond je me suis éveillé : de Leopardi qui accepterait de revivre les années vécues
Cinq! seulement à condition d'avoir une vie différente57 • Selon
Le monde est profond
Six!
Et plus profond que ne pensait le jour. Selbstdialog ais Selbstbefragung » Nietzscheforschung, 2 (1995), p. 70,
note), la métrique de la ronde de Zarathoustra est construite de façon
Sept!
à imiter le son des cloches : « Oh Mensch ! Gieb Acht ! / Was spricht
Profonde est sa douleur
die tiefe Mitternacht? I Ich schlief, ich schlief -, / Aus tiefem Traum
Huit!
bin ich erwacht : - ». Du reste, dans les brouillons il est dit que
Le plaisir - plus profond que l'affliction :
Zarathoustra « comptait et faisait rimer volontiers dans son chant les
Neuf! coups de la cloche de minuit» eKGWB/NF-1884,31 [64], trad. fr.
La douleur dit : péris ! pers. On peut regretter que Mahler n'en ait pas tenu compte quand
Dix! il a mis ce texte en musique dans sa troisième symphonie.
Mais tout plaisir veut l'éternité, 56. « Paroles de !'Ecclésiaste, fils de David, roi de Jérusalem. Vanité
Onze! des vanités, dit !'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité, [ ... ]
Veut une profonde, profonde éternité Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera,
Douze55 ! il n'y a rien de nouveau sous le soleil [ ... ] J'ai vu tout ce qui se fait
sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent », La sainte
Bible, Société Biblique de Genève, 1979, Ecclésiaste : l, 2, 9, 14.
55. Ainsi parlait Zarathoustra, Ill, « L'autre chant de danse», § 3, 57. Voir la petite œuvre morale Dialogue d'un passant et d'un mar-
eKGWB/Za-lII-Tanzlied-3, trad. fr. G.-A. Goldschmidt modifiée. chand d'almanachs, in Giacomo Leopardi, Operette morali, Torino,
Comme l'a remarqué Peter André Bloch (« "Aus meinem Leben". Der Loescher, 1993, trad. fr. Petites œuvres morales, Paris, Allia, 1993,
selbstportratcharakter von Nietzsches frühen Lebensbeschreibungen : p. 228 sq. D'un siècle à l'autre, du pessimisme du XVIIIe siècle à la

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

Schopenhauer : « au fond, on ne trouverait peut-être pas qui a pleinement conscience des avantages dont il jouit, quand il
un homme, parvenu à la fin de sa vie, à la fois réfléchi se compare aux membres inférieurs de la société, aux nations sau-
et sincère, pour souhaiter de la recommencer, et pour ne vages et aux hommes des siècles barbares ; qui ne porte pas envie
pas préférer de beaucoup un absolu néant », et en conden- à ceux qui sont au-dessus de lui, et sait que leur vie est assaillie
sant en une phrase son pessimisme il ajoutait : « allez d'incommodités qui lui sont épargnées ; un homme enfin qui n'est
frapper aux portes des tombeaux et demandez aux morts ni épuisé, ni blasé par la jouissance, non plus qu'opprimé par des
infortunes exceptionnelles ; supposons que la mort vienne trouver
s'ils veulent revenir au jour : ils secoueront la tête d'un
cet homme et lui parle en ces termes: « La durée de ta vie est épui-
mouvement de refus 58 ». Eduard von Hartmann considérait
sée ; l'heure est venue où tu dois devenir la proie du néant. Il dépend
la répétition de l'identique comme la démonstration irré-
de toi pourtant de décider si tu veux recommencer, dans les mêmes
futable de la doctrine pessimiste. Dans un passage central
conditions avec l'oubli complet du passé, ta vie qui est maintenant
de son œuvre, le chapitre intitulé « Le caractère déraison- achevée : choisis ! ».
nable du vouloir et la misère de l'être », il imaginait que Je doute que notre homme préfère recommencer le jeu précédent
la mort demande à un bourgeois satisfait et opulent s'il de la vie que d'entrer dans le néant59.
accepterait de revivre son existence :
Nietzsche à son tour avait repris cette image dans la
Imaginons un homme qui n'est pas un génie, et n'a reçu que la première formulation publique de la doctrine de l'éternel
culture générale de tout homme moderne ; qui possède tous les retour, le célèbre aphorisme 341 du Gai Savoir. Cette fois
avantages d'une position enviable, et se trouve dans la force de l'âge ;
c'est un démon qui, se glissant un jour jusque dans sa
solitude la plus reculée, demandait à l'homme s'il veut
littérature de la décadence du XIXe siècle, Nietzsche retrouvera ce type revivre la vie telle qu'il l'a vécue. Selon Le Gai Savoir,
de raisonnement chez d'autres auteurs, et, par exemple, dans son exem- face à une telle question deux attitudes sont possibles. La
plaire du Journal des Goncourt, il soulignera ce passage : « On ne réponse habituelle est un refus désespéré: « Ne te jetterais-tu
trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. À peine trouve-t-on
pas contre terre en grinçant des dents et en maudissant le
une femme qui voudrait revivre ses 18 ans. Cela juge la vie », E. et
démon qui parla ainsi ? ». Mais Nietzsche introduit aussi
J. H. de Goncourt, Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire,
Paris, Charpentier, 1887, p. 193 (premier mai 1864); l'exemplaire
la possibilité d'une acceptation du retour : « Ou bien as-tu
de Nietzsche est conservé à la Herzogin Anna Amalia Bibliothek de déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais "Tu
Weimar, cote C 550-a.
58. Arthur Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung, op. cit., 59. Eduard von Hartmann, Philosophie des Unbewussten. Versuch
tome premier § 59, tome deuxième § XLI, trad. fr. A Burdeau, Le einer Weltanschauung, Carl Duncker, Berlin 1869, vol. II, chap. 12,
Monde comme volonté et comme représentation, Paris, Alcan, 1912, t. I, p. 534, trad. fr. par O. Nolen, Philosophie de l1nconscient, Paris, 1877,
p. 339, t. III, p. 275. p. 354-355.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

es un dieu et jamais je n'entendis rien de plus divin60 !" ». Zarathoustra murmure à la vie le sens nouveau qu'a pour
Le Gai Savoir nous dit précisément ceci : que Nietzsche a lui l'éternel retour. Il confie à la vie qu'il a vécu un instant
entrevu la possibilité d'une réponse affirmative à la ques- prodigieux et que par amour pour cet instant, toutes les
tion du démon. Dans « L autre chant de danse » d'Ainsi choses humaines ont maintenant pour lui une valeur prodi-
parlait Zarathoustra, Nietzsche s'amuse à faire la parodie gieuse, parce que tous les autres événements sont enchaînés
de Schopenhauer, de Hartmann et de lui-même; car cette à cet instant et nécessairement reviendront avec lui.
fois ce n'est pas la vie, ou la mort ou un démon qui agi- Cette interprétation se confirme dans l'avant-dernier
tent l'éternel retour comme un terrible épouvantail devant chapitre de la quatrième partie de Zarathoustra, « Le chant
l'homme qui vit agréablement, mais c'est Zarathoustra, d'ivresse» - pendant de « Lautre chant de danse» qui est
désespéré et proche du suicide, qui annonce à la vie la l'avant-dernier de la troisième partie -, où l'on entend de
doctrine de l'éternel retour. Mais qu'est-ce qu'a murmuré nouveau la cloche de minuit. Après la fête de l'âne arrive
exactement Zarathoustra à l'oreille de la vie « entre les « ce qui en ce long jour étonnant fut le plus étonnant » :
mèches blondes, folles et emmêlées de ses cheveux » ? Il l'homme le plus laid, un des hommes supérieurs auxquels
ne lui a sûrement pas asséné une dissertation sur les lois de est consacrée la quatrième partie du Zarathoustra, révèle avoir
la thermodynamique et sur les antinomies cosmologiques, appris à aimer la vie et à en vouloir l'éternel retour. Or,
sur les arguments qui démontrent la plausibilité philoso- le but principal d'Ainsi parlait Zarathoustra est d'annoncer
phique et scientifique de l'hypothèse de l'éternel retour du la pensée de l'éternel retour, mais cette annonce est faite
même. Du reste, ces arguments étaient bien connus de la en plusieurs étapes disposées selon une progression rhéto-
culture de l'époque : l'éternel retour était l'une des théories rique précise. Le style narratif permet à Nietzsche de mettre
qui animaient le débat scientifique. Par exemple, Ludwig en scène en même temps le processus de maturation de
Boltzmann, indépendamment de Nietzsche, la présentera Zarathoustra dans l'assimilation de l'éternel retour et les
à la fin de ses célèbres leçons sur la théorie cinétique des effets que cette doctrine produit sur différents types humains.
gaz61 • Mais ce n'est pas ce qu'a découvert Zarathoustra. Cette progression n'indique en rien un changement dans le
contenu de la doctrine62 , mais exprime un changement du
60. Gai Savoir, aphorisme 341 eKGWB/FW-341, trad. fr. pers. protagoniste et de ses interlocuteurs. La pensée de l'éternel
61. Ludwig Boltzmann, Vorlesungen über Gastheorie, Leipzig, Barth,
1896-1898, vol. 11, § 90, p. 256-259; cf. Paolo D'lorio, La linea e
il circolo. Cosmologia e filosofia dell'eterno ritorno in Nietzsche, Genova, 62. Comme l'affirme au contraire Gilles Deleuze, « Conclusions.
Pantograf, 1995, p. 362 sq. et id,« Nietzsche et l'éternel retour. Genèse Sur la volonté de puissance et l'éternel retour», in G. Deleuze (éd.),
et interprétation », Nietzsche. Cahiers de l'Herne, Paris, l'Herne, 2000, Nietzsche. Actes du colloque de Royaumont du 4 au 8 juillet 1964,
p. 361-389. Paris, Les éditions de Minuit, 1967, p. 284.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

retour fait lentement mûrir Zarathoustra, et sa maturation détail le contenu de sa doctrine. Les hommes supérieurs la
se produit par sa confrontation avec différentes manières de connaissent. Ainsi parlait Zarathoustra a cherché plutôt à
percevoir la temporalité circulaire qui correspondent à dif- créer un contexte philosophique où l'éternel retour puisse
férents niveaux de sens historique. Plus le sens historique être accepté non seulement par les animaux, mais aussi
est développé, plus il est difficile d'accepter l'éternel retour. par les intelligences les plus raffinées de l'époque. Après
Les animaux de Zarathoustra, par exemple, n'ont pas peur les paroles de l'homme le plus laid, les hommes supérieurs
de l'éternel retour, pour la simple raison qu'ils n'ont pas de « prirent, tout à coup, conscience de leur métamorphose et
mémoire historique. Lhomme le plus laid, au contraire, est la de leur guérison et surent qui les leur avait prodiguées64 ».
personnification même du sens historique : il connaît toute Dans son commentaire au chant de la doche, Zarathoustra
la douleur et toute l'absurdité de l'histoire humaine, et est cherche à expliquer comment le symbole le plus fort du
conscient de la difficulté qu'il y a à supporter la répétition nihilisme peut se transformer en affirmation de l'existence.
de cette succession de massacres et d'espérances déçues63 • « Le chant d'ivresse » est composé de douze paragraphes.
Et pourtant, après avoir rencontré Zarathoustra, l'homme Dans le sixième, qui a fonction de clef de voûte, presqu'im-
le plus laid déclare : perceptiblement les mots et les images commencent à se
teinter de douceur et de félicité. Nietzsche écrit : « Douce
Au nom de ce jour- moi, pour la première fois, je suis content, d'avoir
lyre ! Douce lyre ! J'aime ta sonorité de crapaud enivré !
vécu toute la vie durant.
Et de témoigner de cela ne me suffit pas. Il vaut la peine de vivre sur - que ta sonorité vient de loin, de bien loin, des étangs
la terre: un jour, une fête en compagnie de Zarathoustra m'a appris à de l'amour». Le lecteur de Zarathoustra perçoit deux sur-
aimer la terre. prenantes variations : la lyre de la répétition désespérante
« Était-ce cela - la vie! » Voilà ce que je veux dire à la mort. « Eh est devenue douce, et le crapaud, qui incarnait le mauvais
bien ! Encore une fois ! » augure, s'est enivré et chante maintenant depuis les étangs
de l'amour. Voyons pourquoi. Le terme Leier indique la
Juste à ce moment le vieux bourdon commence à son-
lyre, mais aussi la vielle (Drehleier), ancien instrument où
ner minuit et Zarathoustra accompagne les douze coups de
les cordes sont mises en vibration grâce à une roue action-
minuit en récitant les vers commentés de sa ronde. Dans
née par une manivelle et qui tourne constamment. Dans
ce cas aussi, comme dans le dialogue avec la vie, il est
le langage populaire Es ist immer die gleiche Leier veut dire
inutile que Zarathoustra dans son commentaire expose en
que c'est toujours la même ritournelle et cette expression se

63. Le fait que l'homme le plus laid représente le sens historique (et
l'assassin de Dieu) est attesté par les brouillons de la quatrième partie 64. Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « Le chant d'ivresse », § 1 eKGWB/
de Zarathoustra: eKGWB/NF-1884,25[101], 31[10], 32[4]. Za-IV-Nachtwandler-1, trad. fr. G.-A. Goldschmidt, Le livre de poche.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

prête bien à exprimer la version nihiliste de l'éternel retour, « crapaud sonneur » ou simplement « sonneur », n'est utilisé
le rien de nouveau sous le soleil. Du reste Schopenhauer, que dans deux paraboles de Zarathoustra. Le sonneur est un
dans le paragraphe 58 du Monde comme volonté et comme petit amphibien semblable à un crapaud qui vit dans les
représentation, avant de se demander si les morts voudraient étangs, mais en allemand, dans un sens figuré, le verbe unken
revivre leur vie, utilisait le terme Leierstück : signifie être pessimiste, faire le mauvais augure. Dans la para-
bole « Des prêtres », Zarathoustra avait écrit : « Ils pensèrent
Vraiment, on a peine à croire à quel point est insignifiante, vide
vivre en cadavres et ils ont drapé de noir leurs cadavres ; et
de sens, aux yeux du spectateur étranger, à quel point stupide et irré-
même dans leurs discours, je sens encore l'odeur nauséa-
fléchie, de la part de l'acteur lui-même, l'existence que coulent la plupart
bonde des chambres mortuaires. Et qui vit près d'eux, vit près
des hommes [. .. ]. Voilà les hommes : des horloges ; une fois monté,
cela marche sans savoir pourquoi ; à chaque conception, à chaque d'étangs noirs desquels se lève le chant lugubrement douceâtre
engendrement, c'est l'horloge de la vie humaine qui se remonte, pour du crapaud sonneur66 ». M. ·
ais mamtenant, , que meme
apres A

reprendre sa petite ritournelle [Leierstück], déjà répétée une infinité l'homme le plus laid a accepté le retour, le son de la lyre du
de fois, phrase par phrase, mesure par mesure, avec des variations mauvais augure devient doux et Zarathoustra aime désormais
insignifiantes65. sa sonorité de crapaud ivre (trunkenen Unken-Ton) qui vient
non plus des étangs noirs, mais des étangs de l'amour.
En plus de son emploi dans le « Chant d'ivresse », Leier est
Le vieux bourdon de minuit aussi se transforme dans ce
utilisé seulement dans une autre parabole de Zarathoustra :
sixième paragraphe du « Chant d'ivresse » : « Ô toi, vieille
« Le convalescent». Dans cette parabole, les animaux exposent
cloche, douce lyre. Chaque douleur t'a déchiré le cœur, la
la doctrine du retour et Zarathoustra les appelle Drehorgeln,
douleur du père, la douleur des pères, la douleur des ancêtres
orgues de Barbarie, et leur reproche d'avoir fait de sa doc-
( Vaterschmerz, Vaterschmerz, Urvaterschmerz) ; ta parole a
trine un Leier-Lied, une chanson pour orgue de Barbarie.
mûri ». Affleure de nouveau la dimension biographique,
Les animaux conseillent alors à Zarathoustra de se fabriquer
parce que la cloche est une nouvelle fois associée avec la
une nouvelle lyre (Leier), plus adaptée aux nouveaux chants
mort du père même si elle l'est dans un sens plus large à
(Lieder) qu'il devra chanter : non plus la vieille chanson du
valeur historique. Mais la parole, qui a mûri à travers la
rien de nouveau sous le soleil, mais la chanson de l' accep-
douleur, ne veut plus mourir de désespoir mais de bonheur
tation joyeuse du retour. Et c'est justement avec cette nou-
(vor Glück sterben), parce que tandis que de l'ancienne cloche
velle « douce lyre » que Zarathoustra chante sur les coups
(von altem Glocke) retentit la douleur, un mystérieux effluve
du bourdon de minuit. Même le terme Unke, littéralement

65. Arthur Schopenhauer, Die Welt ais Wille und Vorstellung, op. cit., 66. Ainsi parlait Zarathoustra, II, « Des prêtres» eKGWB/Za-II-
I, § 58, trad. fr. op. cit., p. 336. Priester, trad. fr. pers.

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Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

se diffuse vers les hauteurs, comme un parfum d'éternité l'homme le plus laid. Cette explication reprend et transforme
qui provient du bonheur ancien (von altem Glücke). Encore le sens faustien de l'instant. Goethe avait écrit :
une fois est suggéré qu'un bonheur d'autrefois, un instant
Si je dis à l'instant:
de profonde béatitude peuvent racheter toute la douleur,
Arrête-toi ! Tu es beau !
et que douleur et félicité, Glocke et Glücke, sont intime-
Alors tu pourras me mettre dans les chaines,
ment liés. Le paragraphe s'achève sur l' « ivre bonheur de la alors je mourrai volontiers,
mort de minuit » (trunkenem Mitternachts-Sterbeglücke) qui alors pourra retentir le glas69•
chante : le monde est profond, et plus profond que le jour
ne le pensait ! Pour marquer ce passage, Nietzsche compose On note que dans les vers de Goethe, on trouvait déjà une
le terme Sterbeglücke, bonheur de la mort, transformation Totenglocke, un glas. Zarathoustra répond ainsi à Faust dans
de Sterbeglocke, le glas67 • La cloche de la douleur exprime son commentaire au dixième coup de la cloche du nihilisme :
maintenant une félicité plus forte que la mort, tandis que Avez-vous jamais dit oui à un plaisir ? ô mes amis, alors vous avez en
la vielle de l'insensé devient douceur de la répétition, douce même temps dit oui à toute douleur. Toutes les choses sont enchaînées
lyre de la ronde de Zarathoustra. '
enchevêtrées, amoureuses les unes des autres,
Le brouillon du paragraphe neuf nous révèle quant à lui - si vous avez jamais voulu une fois, deux fois, si vous avez jamais
combien le souvenir de l'épiphanie génoise est encore pré- dit : « Tu me plais, bonheur ! moment ! instant ! ,, alors vous vouliez
sent dans« Le chant d'ivresse6 8 ». En effet, pour commenter tout retrouver !
le vers de la ronde : « La douleur dit: "Péris!" », Nietzsche - Tout de nouveau, tout éternellement, tout enchaîné, tout enche-
avait écrit que la douleur aspire à la mort (sehnsüchtig nach vêtré, amoureux, oh ! ainsi vous aimiez le monde,
dem Tode), reprenant le titre de l'aphorisme génois sur le - vous les éternels, aimez-le éternellement et tout le temps : et à la
suicide intitulé Sehnsucht nach dem Tode, désir de la mort, douleur aussi dites:« Péris, mais reviens ! ,, Car toute joie veut- l'étemité7°.
dont nous avons parlé plus haut, à la page 192. L'éternel retour est la réponse la plus radicale qu'on puisse
Enfin, dans le dixième paragraphe du« Chant d'ivresse>>, opposer aux téléologies philosophiques ou scientifiques, ainsi
est formulé plus explicitement le raisonnement avancé par qu'à la temporalité linéaire de la tradition chrétienne : dans
le cosmos de l'éternel retour il n'y a plus de place pour
la création, la providence ou la rédemption. Il n'est plus
67. Soulignons que dans le brouillon du manuscrit, Nietzsche avait
écrit Sterb-Glück puis, dans la dernière version, il ôte le tiret et ajoute
le « e » du datif pour calquer le composé Sterbeglücke sur Sterbeglocke 69. Johann Wolfgang von Goethe, Faust, «Étude», vers 1698 sq.
(cf. carnet Z II 9, p. 12, transcrit dans KGW VI/4, p. 791). 70. Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « Le chant d'ivresse », § 1O
68. Cf. carnet Z II 9, p. 26 transcrit dans KGW VI/4, p. 793. eKGWB/Za-IV-Nachtwandler-10, trad. fr. G.-A. Goldschmidt modifiée.

216 217
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Les cloches de Gênes et les épiphanies nietzschéennes

possible d'arrêter ou d'orienter le temps : chaque instant est profond, et plus profond que le jour ne le pensait »
fuit mais il est destiné à revenir, identique - pour notre est dite une première fois quand Zarathoustra parle de la
plus grand bonheur ou plus grand malheur. Mais alors, qui cloche d'azur, au chapitre « Avant le lever du soleil », et
pourrait avoir désiré revivre à nouveau la même existence ? est ensuite répétée dans la ronde du bourdon de minuit73.
Qui pourrait se réjouir de retirer la flèche de la main du
dieu Chronos pour passer l'anneau au doigt de l'éternité ?
Goethe cherchait un instant auquel pouvoir dire : « arrête- Épilogue à la cloche
toi, tu es beau ». Nietzsche, lui, attend un homme qui
puisse dire à chaque instant : « passe et reviens identique, , _Notre histoire n'est pas achevée : il y a un épilogue, un
pour toute l'éternité». ep1lo~~e.au Chant de la cloche. En 1885, Nietzsche projette
Ici s'unissent les deux images : le noir bourdon de minuit de reecnre Choses humaines, trop humaines en vue d'une
et la cloche d'azur de midi. Et en effet au paragraphe dix du édi~ion de s~s œuvres complètes. Le projet n'aboutira pas,
« Chant d'ivresse», un peu avant les mots que nous avons mats ses cahiers gardent la trace de ce travail. Dans l'une
cités, on peut lire : « Voici que mon monde est devenu de ses notes, le philosophe reparcourt les thèmes principaux
parfait, minuit est aussi midi71 ». Léternel retour réunit ainsi de Choses humaines, trop humaines et conclut avec l'excla-
le monde parfait et comblé de bonheur du midi et sa ras- mation suivante :
surante cloche de l'immanence au nihilisme de minuit : si
vous avez dit oui à un seul instant de plaisir, alors vous IV Schl~: In Genua: Oh meine Freunde. Versteht ihr diefl. « Trotz-
dem » ?-- 74
avez aussi acquiescé à la cloche de minuit et à toute la
douleur qu'elle porte avec elle. Le jour est plus fort que
la nuit, l'affirmation l'est plus que la négation, le plaisir dans une dimension métaphysique nocturne à travers la passion amou-
plus que la peine72 • C'est pourquoi la phrase « le monde reuse qui pousse à la perte de l'individualité comme dans le Tristan
(et ~~mme dans La naissance de la tragédie), mais dans l'acceptation
de l 1mmanence. Sur la philosophie du Tristan et sa dérivation de la
71. La phrase « maintenant le monde est parfait » se trouvait aussi pensée de Feuerbach et Schopenhauer, voir Sandro Barbera, La comu-
dans une version préparatoire du sixième paragraphe (cf. carnet Z Il 9, ni~azio~e perfetta: Wagner tra Feuerbach e Schopenhauer, Pisa, Jacques
p. 12 transcrit dans KGW VI/4, p. 791), mais Nietzsche l'a ensuite e 1 suo1 quadern1, 1984, p. 87 sq. et passim.
éliminée, probablement pour mieux graduer le crescendo et parvenir à 73. Cf. Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « Le chant d'ivresse», § 10
l'union du midi et de minuit seulement dans le dixième paragraphe. (eKGWB/Za-IV-Nachtwandler-10) et III, « Avant le lever du soleil»
72. Parmi d'autres références présentes dans ce texte, rappelons que eKGWB/Za-III-Sonnen.
Nietzsche renverse l'antithèse entre le jour et la nuit contenue dans 7 4. « IV Conclusion : À Gênes : Oh mes amis. Comprenez-vous ce
Tristan et Isolde de Wagner. La communion avec le tout n'advient pas "pourtant" ? - - » eKGWB/NF-1885,42[3], trad. fr. pers.

218
219
Le voyage de Nietzsche à Sorrente

Nietzsche montre ainsi qu'il est parfaitement conscient Chapitre 6


que l'aphorisme 628 est la véritable conclusion, Schluj, du
livre, et que le sens de cet écrit tient justement dans le défi,
dans le «pourtant», qu'après l'épiphanie génoise l'auteur Torna a Surriento
lance à la tradition platonicienne. Nous avons vu que dans
La naissance de la tragédie les choses humaines n'avaient
de valeur qu'en rapport à la métaphysique de l'art et que
lorsque Nietzsche ne croit plus à la métaphysique il doit
Dans le souvenir du premier séjour à Sorrente, Nietzsche
dire avec Platon, ou mieux, avec Leopardi, qu'aucune des
songe souvent à suivre le conseil de cette ancienne chanson
choses humaines n'est digne de valeur. Mais ensuite l'ajout
italienne intitulée Toma a Surriento, « Reviens à Sorrente».
d'un trotzdem ouvre une gamme de possibilités à l'intérieur
Déjà en septembre 1877, pendant une nuit d'insomnie passée
d'un scepticisme résigné mais agissant, qui s'intéresse aux
à s'enchanter des adorables images de la nature sorrentine, il
choses prochaines et soutient, avec Épicure, que certaines
s'interroge sur la possibilité de vivre sur les hauteurs de l'île de
des choses humaines ont de la valeur. Jusqu'à ce que, grâce
Capri, à Anacapri 1• Durant l'été 1879, Nietzsche songe encore
à la pensée de l'éternel retour du même, toutes les choses
à passer l'hiver dans les environs de Naples. Mais on annonce
humaines acquièrent enfin une immense valeur.
que Wagner a l'intention de s'y établir - ce qu'il fera à partir
de janvier 1880. Nietzsche préfère alors renoncer à son projet.
De mes projets pour l'hiver, personne ne saura rien, à part toi. Les
alentours de Naples me plairaient plus que tout (de très nombreuses
journées de soleil, chose primordiale !) et de nombreuses promenades :
elles manquent à Venise, et la solitude me fait davantage progresser que
la compagnie de Kêiselitz ou de Rée, maintenant je m'en rends compte
- je dois seulement pouvoir disposer d'une très grande variété de pro-
menades, comme ici [il se trouve à Saint-Moritz]. mais en défaveur de
Naples, il y a la présence de Wagner2•

1. Nietzsche à Malwida, le 3 septembre 1877 eKGWB/BVN-1877,


622.
2. Nietzsche à Elisabeth, le 12 juillet 1879 eKGWB/BVN-1879,866,
trad. fr. pers.

221
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Torna a Surriento

À la place, il se laisse convaincre de passer au Nord, à première fois il avait exercé ses poumons et son intelligence
Naumburg « l'hiver le plus pauvre en soleil de ma vie tout à l'air frais et revigorant de la philosophie de l'esprit libre.
entière », l'hiver au cours duquel, gravement malade, il voit Un nouvel hiver en votre compagnie, avec vous et peut-être même
pour la première fois la mort en face. À l'automne 1880, avec les soins attentifs de Trina - voilà vraiment une merveilleuse pers-
nouvelle tentative de renouer avec le Sud : Nietzsche se pective dont je ne pourrais jamais assez vous remercier ! De préférence,
rend à Gênes pour prendre le paquebot à destination de encore une fois à Sorrente (oiç Kai -rpiç -ro KaÀov disent les Grecs :
Castellammare di Stabia, près de Naples, mais au dernier « A chaque bonheur, il faut une seconde et une troisième fois!»). Ou

moment change d'avis et préfère s'établir à Gênes. Il ne bien à Capri - où je vous jouerai encore de la musique et mieux que
retournera plus jamais dans le golfe de Naples. l'autre fois! Ou à Amalfi ou à Castellammare. Éventuellement même
Peut-être pressentait-il qu'il n'aurait pu supporter la vue à Rome (bien que ma méfiance à l'égard du climat romain, et surtout
de ces lieux auxquels tant de souvenirs étaient associés : contre les grandes villes, soit fondée sur de bonnes raisons et ne soit
pas facile à remettre en cause]. La solitude dans la nature la plus iso-
les aveux de Wagner au sujet de l'eucharistie, l'image du
lée a été jusqu'à maintenant mon réconfort, mon remède: les villes
jeune Brenner désormais mort de tuberculose, l'amitié avec
de l'agitation moderne comme Nice, et même comme Zürich (d'où je
Paul Rée brisée après l'affaire Lou von Salomé. Il lui res-
viens d'arriver) me rendent à la longue irritable, triste, incertain, stérile,
tait Malwida von Meysenbug, la bonne amie idéaliste qui
malade. De ce séjour tranquille là-bas, j'ai gardé une sorte de nostalgie
attendait encore que Nietzsche revienne à la rassurante et de superstition comme si, certes seulement pour quelques moments,
métaphysique de l'artiste à l' œuvre dans La naissance de la j'avais respiré là-bas plus profondément que n'importe où ailleurs. Par
tragédie et qui, en attendant, entre le Maestro de Bayreuth exemple, à l'occasion de cette toute première promenade en voiture à
et le philosophe à l'esprit libre, solitaire et errant, demeu- Naples, que nous avons faite ensemble vers Pausilippe3•
rait fidèle ... à Wagner. Le philosophe et la vieille comtesse
Quand, durant l'été 1900, la mort libéra de ses souf-
savaient qu'un nouveau séjour ensemble n'était plus possible,
frances le philosophe désormais aliéné et infirme, Malwida
mais tous deux gardaient un tendre souvenir de cette période
se trouvait justement là-bas. Elle envoya à Weimar, comme
de bonheur à Sorrente.
dernier adieu de la terre des sirènes, une branche de lauriers
En 1887, dix ans après cet unique séjour, après avoir
de Sorrente4.
dévidé tout le fil des pensées qui s'étaient éveillées sur les
pentes du Vésuve, après avoir accompli la parabole de l'esprit
3. Nietzsche à Malwida, le 12 mai 1887 eKGWB/BVN-1887,845,
libre et en avoir tiré les ultimes conséquences, Nietzsche trad. fr. pers.
se rappelle encore, avec plaisir et avec une nostalgie toute 4. Cf. Berta Schleicher, Malwida von Meysenbug. Ein Lebensbild
particulière, la libération qu'il avait éprouvée au sein de zum hundertsten Geburtstag der Idealistin, Berlin, Schuster & Loeffler,
la petite communauté de la Villa Rubinacci, où pour la 1917, p. 110.

222 223
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Torna a Surriento

Vingt-trois ans après cet hiver que j'avais vécu avec lui à Sorrente, je de l'esprit libre, la véritable philosophie de Nietzsche qu'elle
me trouvai de nouveau à passer l'été dans ce lieu tellement enchanteur. n'avait jamais acceptée. Certes, les poètes et les métaphysi-
Le souvenir de cette époque me revient si vivement, que le Nietzsche ciens, de Parménide à Goethe, ont souvent imaginé que ce
d'alors m'apparut parfaitement vivant. Je le revis flâner avec des rires monde« qui passe» ne soit qu'un symbole de quelque chose
joyeux dans les ruelles étroites, entourées de murs, au-dessus des- qui demeure éternellement, mais Malwida savait parfaite-
quelles les orangers mêlaient leurs branches. Je l'entendis, tranquil-
ment que le poète-prophète Zarathoustra, vivante parodie
lement assis à l'intérieur de notre petit cercle, donner les plus beaux
de tous les poètes et de tous les prophètes, s'était exprimé
commentaires aux leçons de Jacob Burckhardt sur la culture grecque,
bien différemment quand, en parlant « sur les îles bienheu-
et perçus son rire gai aux amusantes trouvailles de notre jeune com-
reuses » - c'est-à-dire sur l'île d'Ischia -, il avait enseigné
pagnon Brenner ou au récit des événements comiques survenus dans
les conditions de vie autrefois très primitives du petit village (qui s'est que tout ce qui est impérissable n'est qu'un symbole et que
depuis considérablement modernisé). Le souvenir devint d'une telle les poètes mentent trop :
clarté que j'eus besoin de tracer l'image de l'ami tel qu'il était depuis J'appelle mauvaises et ennemies des êtres humains: toutes ces doc-
le moment de notre rencontre jusqu'à la fin du séjour à Sorrente. trines sur l'Un et le Plein et l'Immuable et l'Assouvi et l'Impérissable !
C'est alors, que dans le journal du 26 août, j'eus l'occasion de lire le Tout ce qui est impérissable - n'est qu'un symbole! Et les poètes
télégramme du 25 daté de Weimar, et quelque chose s'écria en moi: mentent trop.
Grâce à Dieu, le cauchemar est terminé ! Voilà pourquoi l'image de Mais c'est du temps et du devenir que doivent parler les symboles
Nietzsche s'est si vivement présentée à mes yeux pendant toute cette les meilleurs : ils doivent être louange et justification de tout ce qui est
période :la dure bataille est achevée : l'héroïque malade, le combattant périssable6.
fatigué peut maintenant trouver le repos, et le premier Nietzsche vit
pour toujours, souriant avec tendresse, dans son harmonie originelle, Au laurier du poète, Nietzsche aurait préféré le bonnet
avec sur les lèvres le dernier mot de toute vraie philosophie : « Tout du bouffon, parce que si le poète ment, le bouffon dit,
ce qui est périssable n'est qu'un symbole5 ». ou plutôt rit la vérité, une vérité qui parle du corps et du
devenir. Mais cela était sans doute trop difficile à expliquer
S'en tenant fermement au premier Nietzsche, celui de La
à la bonne idéaliste Malwida ou même à Elisabeth, la
naissance de la tragédie, Malwida cherche à exorciser non
seulement les dix années de la folie mais toute la philosophie
6. « Alles Unvergangliche - das ist nur em Gleichniss ! », Ainsi
parlait Zarathoustra, 11, « Sur les îles bienheureuses» eKGWB/Za-11-
5. Malwida von Meysenbug, Individualitaten, Berlin, Schuster & lnseln ; voir également « Des poètes » : « Depuis que je connais mieux
Loeffler, 1902, p. 40-41. « Alles Vergangliche / lst nur ein Gleichnis » le corps, - dit Zarathoustra à l'un de ses disciples-, l'esprit n'est plus
sont deux vers du « Chorus mysticus » qui termine le second Faust de pour moi l'esprit que pour ainsi dire et tout ce qui est "impérissable" -
Goethe (vers 12104-12105). n'est aussi qu'un symbole» eKGWB/Za-11-Dichter, trad. fr. pers.

224 225
Le voyage de Nietzsche à Sorrente

sœur de Nietzsche, teutonne et bigote, qui après de belles


funérailles chrétiennes s'apprêtait à ensevelir le philosophe
à l'esprit libre au pied de la petite église de Rocken, où
il était né. Pourquoi pas plutôt à Sorrente où Nietzsche Éditions, abréviations,
avait vécu une nouvelle naissance ? ou sur l'île bienheu- bibliographie
reuse d'Ischia ?

Pour les œuvres et la correspondance de Nietzsche, j'utilise


l'édition critique allemande de référence établie par Giorgio
Colli et Mazzino Montinari :
- Friedrich Nietzsche, "Wérke. Kritische Gesamtausgabe,
Berlin, Walter de Gruyter, 1967 sq. (abrégé par KGW suivi
par le numéro de tome et de page).
- Friedrich Nietzsche, Briefwechsel. Kritische
Gesamtausgabe, Berlin, Walter de Gruyter, 1975 sq. (abrégé
par KGB suivi par le numéro de tome et de page).
Dans la plupart des cas, je me réfère à la version numé-
rique de cette édition :
- Friedrich Nietzsche, Digitale Kritische Gesamtausgabe
"Wérke und Briefe, sous la direction de Paolo D'Iorio, Paris,
Nietzsche Source, 2009 sq., www.nietzschesource.org/
eKGWB (abrégé par eKGBW suivi par les sigles usuels
indiqués ci-dessous).
Par exemple, le sigle usuel de La naissance de la tra-
gédie étant GT (Die Geburt der Tragodie), la référence
eKGWB/GT-1 indique le texte du premier paragraphe de
cette œuvre. Le sigle usuel des fragments posthumes étant
NF (Nachgelassene Fragmente), la référence eKGWB/NF-

227
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Éditions, abréviations, bibliographie

1881,12[142] indique le fragment 142 du groupe 12 de Pour les ouvrages contenus dans la bibliothèque
l'année 1881. Le sigle adopté pour les lettres de Nietzsche personnelle de Nietzsche, j'ai utilisé le catalogue rédigé
étant BVN (Briefe von Nietzsche), la référence eKGWB/BVN- par :
1876,565 indique la lettre numéro 565 de l'année 1876. - Giuliano Campioni, Paolo D'Iorio, Cristina Fornari,
Ces sigles, précédés par www.nietzschesource.org, deviennent Francesco Fronterotta, Andrea Orsucci, avec Renate Müller-
des adresses Internet permettant de consulter directement Buck, Nietzsches personliche Bibliothek, Berlin/New York, de
les textes correspondants. Ainsi, les adresses Internet des Gruyter, 2003, 763 pages.
exemples mentionnés plus haut sont les suivantes :
www.nietzschesource.org/ eKGWB/GT-1 Pour les œuvres, les fragments posthumes et la correspon-
www.nietzschesource.org/eKGWB/NF-188 l, 12[142] dance de Nietzsche, l'abréviation « trad. fr. pers. » indique
www.nietzschesource.org/eKGWB/BVN-1876,565 que la traduction est de ma responsabilité.
Labréviation « ed. fr. Gallimard» indique que j'ai uti-
Pour les manuscrits et les imprimés originaux de Nietzsche, lisé les traductions de Anne Sophie Astrup, Michel Haar,
j'utilise, comme Colli et Montinari, les sigles forgés par Hans Jean-Claude Hémery, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Jean
Joachim Mette 1• Les fac-similés de ces documents sont en Lacoste, Marc B. de Launay, Jean Launay, Robert Rovini
cours de publications dans : publiées dans :
- Friedrich Nietzsche, Digitale Faksimile Gesamtausgabe, - Œuvres philosophiques complètes (OPC), sous la direc-
sous la direction de Paolo D'Iorio, Paris, Nietzsche Source, tion de Maurice de Gandillac et Gilles Deleuze, Paris,
2009 sq., www.nietzschesource.org/DFGA (abrégé par Gallimard, 1968 sq.
DFGA suivi du sigle du document et du numéro de page, - Correspondance, Paris, Gallimard, sous la direction de
par exemple DFGNN-II-6,1). Maurice de Gandillac et Gilles Deleuze, 1986 sq.
Dans ce cas également, les sigles précédés par l'adresse Labréviation « trad. fr. Henri Albert, Bouquins, R Laffont »,
www.nietzschesource.org deviennent des adresses Internet indique que j'ai utilisé la traduction :
permettant de consulter directement les fac-similés corres- - Œuvres, édition dirigée par Jean Lacoste et Jacques
pondants. Par exemple : Le Rider, Paris, Laffont, « Bouquins », 1993.
www.nietzschesource.org/DFGNN-II-6, 1 Labréviation « trad. fr. G.-A. Goldschmidt, Le livre de
poche » se réfère à la traduction d'Ainsi parlait Zarathoustra :
- Ainsi parlait Zarathoustra, traduit, présenté et com-
1. Hans Joachim Mette, « Sachlicher Vorbericht zur Gesamtausgabe
der Werke Friedrich Nietzsches », in F. Nietzsche, Werke und Briefe.
menté par Georges-Arthur Goldschmidt, Paris, Le livre de
Historisch-kritische Gesamtausgabe, München, Beck, 1933, p. XXXI-CXXII. poche, 1983 (abrégé en « Goldschmidt »).

228 229
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Éditions, abréviations, bibliographie

La traduction des textes d'autres auteurs, où le nom du 8) Boltzmann, Ludwig, Vorlesungen über Gastheorie,
traducteur n'est pas mentionné explicitement, est toujours Leipzig, Barth, 1896-1898, 2 volumes.
de ma responsabilité. Je remercie vivement Nathalie Ferrand 9) Brenner, Alfred (sous le pseudonyme de Albert Nilson),
et Olivier Ponton pour la traduction de l'allemand et de « Das flammende Herz », Deutsche Rundschau, 3/10 (1877),
l'italien de certaines parties du texte et pour avoir relu p. 1-11.
entièrement ou partiellement le manuscrit. Un remerciement 1O) Buddensieg,' Tilmann, Nietzsches Italien. Stadte,
particulier à Pierre-Marc de Biasi pour m'avoir encouragé Garten und Palaste, Berlin, Wagenbach, 2002, 250 pages.
à publier ce livre chez CNRS Éditions. 11) Byron, George Gordon, Sammtliche Wérke, übersetzt
von Adolf Bottger, Leipzig, Wigand, 1864, 8 volumes.
12) Campioni, Giuliano, « "Der Hohere Mensch'' nach
Ouvrages utilisés dem "Tod Gottes" », Nietzsche-Studien, 28 (1999), p. 336-355.
13) Campioni, Giuliano, Les lectures françaises de Nietzsche,
1) Andler, Charles, Nietzsche. Sa vie et sa pensée, Paris, Paris, PUF, 2001, 295 pages.
Gallimard, 1958, 3 volumes. 14) Campioni, Giuliano, « "Kundry che ride". Nietzsche
2) Associazione di studi storici sorrentini, Sorrento e la contra l"'idealistà' Malwida von Meysenbug », in F.
sua storia, Sorrento, Di Mauro, 1991, 159 pages. Cattaneo, S. Marino (éd.), Da quando siamo un colloquio.
3) Barbera, Sandro, La comunicazione perfetta. Wagner tra Percorsi ermeneutici nell'eredità nietzscheana, Roma, Aracne,
Feuerbach e Schopenhauer, Pisa, Jacques e i suoi quaderni, 2011, p. 37-57.
1984, 159 pages. 15) Cuomo, Nino, « Scoperta la villa di Nietzsche »,
4) Barbera, Sandro, Guarigioni, rinascite e metamorfosi. Match-Point, IV/3 (1990).
Studi su Goethe, Schopenhauer e Nietzsche, a cura di Stefano 16) D'Annunzio, Gabriele, Ilfuoco, Milano, Treves, 1900,
Busellato, Firenze, Le lettere, 2010, 234 pages. 560 pages.
5) Bernoulli, Carl Albrecht, Franz Overbeck und Friedrich 17) D'lorio, Paolo, La linea e il circolo. Cosmologia e
Nietzsche. Eine Freundschaft, Jena, Diederichts, 1908, 2 volumes. filosofia dell'eterno ritorno in Nietzsche, Genova, Pantograf,
6) Bloch, Peter André, « "Aus meinem Le ben". 1995, 400 pages.
Der selbstportratcharakter von Nietzsches frühen 18) D'lorio, Paolo, « Nietzsche et l'éternel retour. Genèse
Lebensbeschreibungen : Selbstdialog als Selbstbefragung », et interprétation», in Marc Crépon (éd.), Nietzsche, Cahiers
Nietzscheforschung, 2 (1995), p. 61-94. de l'Herne, Paris, l'Herne, 2000, p. 361-389.
7) Bollinger, Andrea, Trenkle, Franziska (éd.), Nietzsche 19) D'lorio, Paolo, « Aucune des choses humaines
in Basel, Basel, Schwabe, 2000, 98 pages. n'est digne du grand sérieux. Notes sur la genèse de

230 231
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Éditions, abréviations, bibliographie

l'aphorisme 628 de Choses humaines, trop humaines de 29) Farrel Krell, David, Bates, Donald L., The Good
Friedrich Nietzsche », Œuvres et critique, XXV, 1 (2000), European. Nietzsche's Work Sites in Word and Image, Chicago/
p. 107-123. London, University of Chicago Press, 1997, 255 pages.
20) D'lorio, Paolo, « Les pensées papillons», in Genesis, 30) Fascetti, Giovanni R., I cammelli di San Rossore, Pisa,
« Philosophie », textes réunies et présentés par Paolo D'Iorio Giardini, 1991, 52 pages.
et Olivier Ponton, 22 (2003), p. 7-11. 31) Fiorentino, Alessandro, Memorie di Sorrento.
21) D'Iorio, Paolo, « Les cloches du nihilisme et l'éternel Metamorfosi di un incantesimo 1858-1948, Napoli, Electa,
retour du même», in Jean-François Mattéi (éd.), Nietzsche 1991, 223 pages.
et le temps des nihilismes, Paris, PUF, 2005, p. 191-208. 32) Fornari, Maria Cristina, La morale evolutiva del
22) D'lorio, Paolo, Ponton, Olivier (éd.), Nietzsche. gregge. Nietzsche legge Spencer e Mill, Pisa, ETS, 2006,
360 p., trad. all. Die Entwicklung der Herdenmoral.
Philosophie de l'esprit libre. Études sur la genèse de Choses
Nietzsche liest Spencer und Mill, Wiesbaden, Harrassowitz,
Humaines, trop Humaines, Paris, Éditions Rue d'Ulm,
2009, 224 pages.
2004, 192 pages.
33) Fuchs, Karl Wilhelm C., Vulkane und Erdbeben,
23) Deleuze, Gilles (éd.), Nietzsche. Cahiers de Royaumont,
Leipzig, Brockhaus, 1875, XII, 343 pages.
Paris, Les éditions de Minuit, 1967, 287 pages.
34) Gilman, Sander L. (éd.), Begegnungen mit Nietzsche,
24) Deussen, Paul, Souvenir sur Friedrich Nietzsche, Paris,
Bonn, Bouvier, 1981, XIX, 781 pages.
Le promeneur, 2001, 197 pages.
35) Goncourt, Edmond et Jules Huot de, journal des
25) Du Moulin Eckart, Richard, Cosima ~gner. Ein
Goncourt. Mémoires de la vie littéraire. Deuxième volume,
Lebens- und Charakterbild, München/Berlin, Drei Masken
1862-1865, Paris, Charpentier, 1887, 340 pages.
Verlag, 1929, 2 volumes. 36) Gramsci, Antonio, Lettere clal carcere, a cura di Paolo
26) Eco, Umberto, Le poetiche di Joyce, Milano, Bompiani, Spriano, Torino, Einaudi, 1947, 303 pages.
2002, 171 pages. 37) Gregor-Dellin, Martin, Richard ~gner: sein Leben,
27) Emerson, Ralph Waldo, Versuche, aus dem Englischen sein Wérk, sein ]ahrhundert, München, Piper Taschenbuch,
von G. Fabricius, Hannover, Carl Meyer, 1858, VI, 1991, 930 pages.
448 pages. 38) Gregorovius, Ferdinand, Figuren, Geschichte, Leben
28) Emerson, Ralph Waldo, Die Führung des Lebens. und Scenerie aus Italien, Leipzig, Brockaus, 1874, 392 pages.
Gedanken und Studien, ins Deutsche übertragen von G. 39) Hartmann, Eduard von, Philosophie des Unbewussten.
S. Mühlberg, Leipzig, Steinacker, 1862, 228 pages. Versuch einer Wéltanschauung, Berlin, Carl Duncker, 1869,

232 233
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Éditions, abréviations, bibliographie

IV, 678 p., trad. fr. par D. Nolen, Philosophie de l1ncons- and Arranged by Hans Walter Gabier, New York, Garland
cient, Paris, 1877, 2 volumes. Publishing, 1978.
40) Heine, Heinrich, Sammtliche iVt-rke, Hamburg, 50) Joyce, James, Ulysses: the corrected text, edited by Hans
Hoffmann und Campe, 1861 sq., 21 volumes. Walter Gabier with Wolfhard Steppe and Claus Melchior,
41) Hellcr, Peter, Von den ersten und letzten Dingen. New York, Randofll House, 1986, 680 pages.
Studien und Kommentar zu einer Aphorismenreihe von Friedrich 51) Le Rider, Jacques, Malwida von Meysen bug {] 816-
Nietzsche, Berlin, de Gruyter, 1972, XLII, 512 pages. 1903). Une Européenne du XIX siècle, Paris, Bartillat, 2005,
42) Hesiodos, Hesiodea quae feruntur carmina. Ad codicum 606 pages.
manuscriptorum et antiquorum testium fidem recensuit critico- 52) Leopardi, Giacomo, Operette morali. Seguite da una
rum conjecturas adjecit Arminius Koechly, Lipsi.e, Teubneri, scelta dei« Pensieri ». Studio imroduttivo e commenta di Mario
1870, XLVIII, 192 pages. Fubini, Torino, Loescher, 1993, 303 pages, trad. fr. par Joël
43) His, Eduard, Gutzwiller, Hans, Friedrich Nietzsches Gayraud, Petites œuvres morales, Paris, Allia, 1993, 259 pages.
Heimatlosigkeit. Friedrich Nietzsches Lehrtatigkeit am Basler 53) Maiuri, Amedeo, Capri. Histoire et monuments, Roma,
Padagogium 1869-1876, Basel, Schwabe, 2002, 224 pages. Istituto poligrafico e zecca dello Stato, 1981, 131 pages.
44) Hoffmann, David Marc (éd.), Nietzsche und die 54) Melchiori, Giorgio, Joyce : il mestiere dello scrittore,
Schweiz, Zurich, Offizin/Strauhof, 1994, 224 pages. Torino, Einaudi, 1994, 260 pages.
45) Iezzi, Benito, Viaggiatori stranieri a Sorrento, Sorrento, 5 5) Meysenbug, Malwida von, Memoiren einer Idealistin,
Di Mauro, 1898, 149 pages. Stuttgart, Auerbach, 1876, trad. fr. Mémoires d'une idéaliste,
46) Janz, Curt Paul, Friedrich Nietzsche Biographie, Paris, Fischbacher, 1900, 3 volumes.
München, Hanser, 1978-1979, trad. fr. par Marc de 56) Meysenbug, Malwida von, Phadra, ein Roman, von
Launay, Nietzsche Biographie, Paris, Gallimard, 1984-1985, der Verfasserin der « Memoiren einer Idealistin », Leipzig,
3 volumes. Reissner, 1885, 3 volumes.
47) Joyce, James, A portrait of the Artist as a Young Man, 57) Meysenbug, Malwida von, Der Lebensabend einer
New York, Huebsch, 1916, 299 pages. Idealistin. Nachtrag zu den « Memorien einer Idealistin »,
48) James Joyce, Stephen Hero, New York, New Direction, Berlin/Leipzig, Schuster & Loeffler, 1899, 475 pages, trad.
1944, 234 pages. fr. Le Soir de ma Vie. Suite des mémoires d'une idéaliste, Paris,
49) James Joyce, The James Joyce Archive. Vol. IV : A Fischbacher, 1908, 396 pages.
Portrait of the Artist as a Young Man, A Facsimile of 58) Meysenbug, Malwida von, Individualitaten, Berlin/
Epiphanies, Notes, Manuscripts & Typescripts, Prefaced Leipzig, Schuster & Loeffler, 1901, 579 pages.

234 235
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Éditions, abréviations, bibliographie

59) Meysenbug, Malwida von, Stimmungsbilder, Berlin Schiller Albert Brenner », in T. Borsche, F. Gerratana,
und Leipzig, Schuster und Loeffler, 1905, 495. A. Venturelli, "Centauren-Geburten". Wissenshaft, Kunst
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von Meysenbug, herausgegeben von Berta Schleicher, Berlin, de Gruyter, 1994, p. 418-432.
Schuster & Loeffler, 1920, 328 pages. 70) Nietzsche, Friedrich, Chronik in Bildern und Texten,
61) Meysenbug, Malwida von, Schleicher, Berta, lm im Auftrag der Stiftung Weimarer Klassik zusammengestellt
Anfong war die Liebe. Briefe an ihre Pflegetochter, heraus- von Raymond J. Benders und Stephan Oettermann unter
gegeben von Berta Schleicher, München, Beck, 1927, Mitarbeit von Hauke Reich und Sibylle Spiegel, München,
344 pages. DTY, 2000, 855 pages.
62) Mengaldo, Elisabetta, « Strategie di reticenza e demis- 71) Pater, Walter Horatio, The Renaissance, studies in art
tificazione : il trattino di sospensione negli aforismi di and poetry, London, Macmillan, 1877, 238 pages.
Friedrich Nietzsche», Studi germanici, l-2 (2005), p. 25-48. 72) Ernst Pfeiffer (éd.), Friedrich Nietzsche, Paul Rée,
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Leben, nach der neuesten Ausgabe des Herm Peter Coste am Main, lnsel-Verlag, 1970, 523 pages; trad. fr. Friedrich
ins Deutsche übersetzt, Leipzig, F. Lankischens Erben, 1753, Nietzsche, Paul Rée, Lou von Salomé. Correspondance, Paris,
3 volumes. PUF, 1979, 422 pages.
64) Montinari, Mazzino, Nietzsche Lesen, Berlin/New 73) Plato, Dialogi Secundum Thrasylli tetralogias dispositi.
York, de Gruyter, 1980, 214 pages. Ex recognitione Caroli Friderici Hermanni. Vol. V, Lipsi.e,
65) Montinari, Mazzino, Su Nietzsche, Roma, Editori Teubneri, 1862, XXVIII, 442 pages.
Riuniti, 1981, 129 p. 74) Ponton, Olivier, Nietzsche. Philosophie de la légèreté,
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1878 », in Marc Crépon (éd.), Nietzsche, Cahiers de l'Herne, 75) Rée, Paul, Der Ursprung der moralischen Empfindungen,
Paris, l'Herne, 2000, p. 237-244. Chemnitz, Schmeitzner, 1877, VIII, 142 pages, trad. fr. par
67) Montinari, Mazzino, Nietzsche, traduit de l'italien Michel-François Demet, De l'origine des sentiments moraux,
par P. D'Iorio et N. Ferrand, Paris, PUF, 2001, 128 pages. édition critique établie par Paul-Laurent Assoun avec une
68) Moretti, Franco, Opere mondo. Saggio sulla forma étude-préface« Nietzsche et le réealisme », Paris, PUF, 1982,
epica dal Faust a Cent'anni di solitudine, Torino, Einaudi, 253 pages.
1994, 243 pages. 76) Rée, Paul, Gesammelte W"0rke, 1875-1885, herausge-
69) Müller-Buck, Renate, « "lmmer wieder kommt einer geben, eingeleitet und erlautert von Hubert Treiber, Berlin/
zur Gemeine hinzu". Nietzsches junger Basler Freund und New York, de Gruyter, 2004, XIII, 819 pages.

236 237
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Éditions, abréviations, bibliographie

77) Reich, Hauke, Nietzsche-Zeitgenossenlexikon. Verwandte Jahrhundertwende », in P. Antes, D. Pahnke (éd.), Die Religion
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Friedrich Nietzsche, Basel, Schwabe, 2004, 248 pages. 88) Treiber, Hubert, « Wahlverwandtschaften zwischen
78) Schaefer, A.T. (éd.), Nietzsche. Süden, herausgegeben Nietzsches Idee eines "Klosters für freiere Geister" und
vom Stiftungsrat Nietzsche-Haus in Sils-Maria, Innsbruck, Webers Idealtypus der puritanischen Sekte. Mit einem
Hyaymon, 2000, 112 p. Streifzug durch Nietzsches "ideale Bibliothek" », Nietzsche-
79) Schlechta, Karl, Nietzsche grosser Mittag, Frankfort, Studien, 21 (1992), p. 326-362.
Klostermann, 1954, 83 pages. 89) Treiber, Hubert, « Zur "Logik des Traums" bei
80) Schleicher, Berta, Malwida von Meysenbug. Ein Nietzsche. Anmerkungen zu den Traumaphorismen aus
Lebensbild zum hundertsten Geburtstag der Idealistin, Berlin, MA », Nietzsche-Studien, 23 (1994), p. 1-41.
Schuster & Loeffler, 1917, 243 pages. 90) Treiber, Hubert, « Beitrage zur Quellenforschung »,
81) Schopenhauer, Arthur, Samtliche Werke, hg. von Julius Nietzsche-Studien, 27 (1998), p. 562.
Frauenstadt, Leipzig, Brockhaus, 1874, 7 volumes. 91) Vivarelli, Vivetta, L'immagine rovesciata : le letture di
82) Schopenhauer, Arthur, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Nietzsche, Genova, Marietti, 1992, 179 pages.
trad. fr. par J.-A. Cantacuzène, Paris, Alcan, 1887, 300 pages. 92) Vivarelli, Vivetta, Nietzsche und die Masken des
83) Schopenhauer, Arthur, Le monde comme volonté et freien Geistes. Montaigne, Pascal und Sterne, Würzburg,
comme représentation, trad. fr. par A. Burdeau, Paris, Alcan, Konigshausen & Neumann, 1998, 163 pages.
1912 sq., 3 volumes. 93) Wagner, Cosima, Tagebücher, ediert und kommentiert
84) Senn, Fritz, ]oyce's Dislocutions : Essays On Reading von Martin Gregor-Dellin und Dietrich Mack, München,
As Translation, Baltimore and London, Johns Hopkins Piper, 1976-1977, 4 volumes, trad. fr. par Michel-François
University Press, 1984, 225 pages. Demet, Journal, Paris, Gallimard, 1977, 4 volumes.
85) Seydlitz, Reinhart von, « Friedrich Nietzsche : Briefe 94) Wagner, Richard, Mein Leben, erste authentische
und Gesprache », Neue deutsche Rundschau, 10 (1899), Veroffentlichung, vorgelegt und mit einem Nachwort von
p. 617-628. Martin Gregor-Dellin, München, List, 1963, 770 pages.
86) Stummann-Bowert, Ruth (éd.), Malwida von 95) Wagner, Richard, Samtliche Schriften und Dichtungen,
Meysenbug, Paul Rée. Briefe an einen Freund, Würzburg, Leipzig, Breitkopf & Hartel, 1911, 12 volumes.
Konigshausen & Neumann, 1998, 311 pages. 96) Zavatta, Benedetta, La sflda del carattere. Nietzsche
87) Treiber, Hubert, « Nietzsches "Kloster für freiere lettore di Emerson, Ro~a, Editori Riuniti, 2006, 198 pages.
Geister". Nietzsche und Weber als Erzieher. Mit Anmerkungen
zum "Übermenschenkult" innerhalb der Bohème der

238
Liste des figures

Figure 1 Spinoza dans les papiers de Nietzsche,


cahier U II 5, p. 57, Goethe-und Schiller-
Archiv (GSA), cote 71/115. ................... 18
Figure 2 : Malwida von Meysenbug,
d'après Pfeiffer (éd.), F. Nietzsche, P.
Rée, L. von Salomé : die Dokumente ihrer
Begegnung, Frankfort am Main,
Insel, 1970..... .......... ....... ................. ... .... 22
Figure 3 : Passeport provisoire de Nietzsche,
Staatsarchiv Basel-Stadt, Erziehungakten
CC 15,16 d'après Hoffmann, Nietzsche
und der Schweiz, 1994, p. 169. ............. 24
Figure 4 : Paul Rée. Photographe :
Raffello Ferretti, Napoli, 1876-1877,
GSA, 101/385. ....................................... 26
Figure 5 : Isabelle von der Pahlen en 1876-1877,
Goethe-und Schiller-Archiv, 101/365..... 31
Figure 6 : Les notes que Nietzsche a écrites
dans son carnet de l'esprit libre à la date
de son voyage en train pour Gênes,
carnet N II l, p. 203, GSA 71/173...... 36

241
Le voyage de Nietzsche à Sorrente Liste des figures

Figure 7 : Les chameaux de Pise Figure 16 : Le couvent des Capucins, bâtiment


au début du XXe siècle, choisi pour l'école des éducateurs,
Alinari/Roger Viollet............................... 41 aujourd'hui Grand Hôtel Cocumella,
Figure 8 « "Wie ertrug ich nur bisher zu leben !" » d'après Alessandro Fiorentino, op. cit.,
carnet N V 7, p. 120, p. 160 (photo Esposito) ......................... 79
GSA 71/197 ........................................... 45 Figure 17 : Friedrich Nietzsche en 1873,
Figure 9 : La place de Sorrente, vers 1876, GSA 101/15 ........................................... 90
d'après Alessandro Fiorentino, Figure 18 : Friedrich Ritschl, d'après Alfred
Memorie di Sorrento, Napoli, Electa, Gudemann, Imagines Philologorum,
1991, p. 115 (photo Ziegler)................. 49 Leipzig, 1911 ............ ..... .......... .. .......... .. . 96
Figure 10 : Première lettre de Nietzsche Figure 19 : Corbillard à Naples, photo Giorgio
à sa sœur de Sorrente, Sommer................................................... 99
28 octobre 1876, GSA 71/BW-271,9.... 51 Figure 20 : « Leichenzug in Carneval », Nietzsche,
Figure 11 : Richard et Cosima Wagner en 1872, carnet N II 3, p. 47,
d'après Manfred Eger, « Alle 5 000 ]ahre
GSA 71/175 ........................................... 101
glückt es», Tutzing, Schneider, 2010...... 53
Figure 21 : Grotte de Matromania,
Figure 12 : I.:Hôtel Vittoria à Sorrente en 1890,
collection privée...................................... 107
d'après Alessandro Fiorentino,
Figure 22 : Bas-relief mithriaque provenant
Memorie di Sorrento, Napoli, Electa,
de Capri et conservé au Musée
1991, p. 164 (photo Sommer)............... 54
de Naples, d'après Amedeo Maiuri,
Figure 13 : Terrasse de l'Hôtel Vittoria en 1875,
d'après Alssandro Fiorentino, op. cit., Capri. Histoire et monuments,
p. 166 (photo Rive)............................... 57 Roma, Istituto poligrafico e zecca
Figure 14 Dédicace de Wagner à Nietzsche dello Stato, 1981, p. 88. ........................ 108
sur l'exemplaire du Parsifal, Figure 23 : Reinhart von Seydlitz vers 1875,
Herzogin Anna Amalia Bibliothek, GSA 101/437 ......................................... 112
cote C 522, p. 3 .................................... 65 Figure 24 : Dédicace de Rée à Nietzsche :
Figure 15 : La Villa Rubinacci en 1927, aujourd'hui « Dem Vater dieser Schrift dankbarst
Hotel Eden, d'après Sorrento e la sua dessen Mutter », Herzogin Anna Amalia
storia, Di Mauro, 1991, p. 159. ............ 69 Bibiothek, cote C 309............................ 124

242 243
Le voyage de Nietzsche à Sorrente

Figure 25 : Nietzsche, carnet N II 3, p. 36,


GSA 71/175. .......................................... 128
Figure 26 : Nietzsche, carnet N II 3, p. 15,
GSA 71/175 ........................................... 130 Table
Figure 27 : a. I..:île d'Ischia vue de la terrasse
de la Villa Rubinacci, cliché aimablement
fourni par la direction de l'Hotel Eden.
b. L'éruption du Vésuve en 1852, photo Introduction. Devenir philosophe ......................... . 11
Giorgio Sommer.......................... 154 et 15 5
Figure 28 : Camilla e Federico, Nietzsche Chapitre premier. En voyage vers le Sud .............. . 19
à von Seydlitz, GSA 71/BW211 ............ 164 Le passeport d'un apatride ................................ . 22
Figure 29 : Nietzsche, carnet N II 2, p. 4, Train de nuit par le Mont-Cenis ...................... . 28
GSA 71/174. .......................................... 167 Les chameaux de Pise ....................................... . 39
Figure 30 : Le clocher du village de Rocken, N ap1es : prem1ere
., reve
' 'l at10n
. d u M"d" 1 1 .............. . 42
collection privée...................................... 181
Figure 31 : Exemplaire de La République Chapitre 2. « L'école des éducateurs»
de Platon ayant appartenu à Nietzsche, à la Villa Rubinacci ............................................... . 47
Herzogin Anna Amalia Bibliothek, Richard Wagner à Sorrente ............................... . 52
cote C 63-b, p. 298 ............................... 192 Le couvent des esprits libres ............................. . 67
Figure 32 : Manuscrit pour l'imprimeur de Choses Rêver de morts .................................................. . 79
humaines, trop humaines, (D 10),
page de titre et dernier aphorisme, Chapitre 3. Promenades sur la terre des sirènes ... . 97
GSA 71/14, 1 et 71/14,9 ........................ 195 Le carnaval de Naples ....................................... . 98
Figure 33 : Épreuves du dernier aphorisme Mithras à Capri ................................................. . 102
de Choses humaines, trop humaines,
Herzogin Anna Amalia Chapitre 4. Sorrentiner Papiere .............................. . 111
Bibliothek, cote C 4601......................... 198 Le Rée-alisme et les combinaisons chimiques
des atomes ......................................................... . 118
La logique du rêve ............................................ . 126

245
Le voyage de Nietzsche à Sorrente

Un épicurien à Sorrente .................................... . 129


Musique sacrée sur fond africain ...................... . 132 Ouvrages publiés en collaboration avec l'ITEM

Le soleil de la connaissance
Nicolas Cavaillès, Cioran malgré lui. Écrire à l'encontre de soi, 2011.
et le fond des choses ......................................... . 135
Les îles bienheureuses ........................................ . 136 Sous la dir. de Pierre-Marc de Biasi, Marianne Jakobi et Ségolène Le Men,
La Fabrique du titre. Nommer les œuvres d'art, 2012.
Chapitre 5. Les cloches de Gênes et les épiphanies
nietzschéennes..................................................... 157
Épiphanies.......................................................... 168
La valeur des choses humaines ..... ... ................ .. 178
Genèses croisées.................................................. 191
La cloche d'azur de l'innocence......................... 200
Le chant nocturne de Zarathoustra................... 204
Épilogue à la cloche........................................... 219

Chapitre 6. Torna a Surriento................................. 221

Éditions, abréviations, bibliographie .. ..... ... ... ... ...... 227


Liste des figures...................................................... 241