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La langue et l'intégration des immigrants

Collection Logiques Sociales

Série: Études Culturelles


Dirigée par Bruno Péquignot

Le champ des pratiques culturelles est devenu un enjeu essentiel de la vie


sociale. Depuis de nombreuses années se sont développées des recherches
importantes sur les agents sociaux et les institutions, comme sur les
politiques qui définissent ce champ. Le monde anglo-saxon utilise pour
les désigner l'expression cultural studies. Cette série publie des
recherches et des études réalisées par des praticiens comme par des
chercheurs dans l'esprit général de la collection.

MOUCHTOURIS Antigone, Sociologie de la culture populaire, 2007.


NÉGRIER Emmanuel, Une politique culturelle privée en France ?, 2006.
THIRY-CHERQUES Hermano Roberto, Modélisation de projets
culturels, 2006.
Sous la direction de
JAMES ARCHIBALD ET JEAN-LoUIS CHISS

La langue et l'intégration
des immigrants

Sociolinguistique, politiques linguistiques, didactique

L'HARMATTAN
Ouvrages des mêmes auteurs:

Archibald, J. La localisation: problématique de la formation.


Montréal: Linguatech éditeur, 2004.

Archibald, J. et Jolin, L. Le tourisme éducatif et les besoins des


afnés/Educational Tourism and the Needs of Older Adults. Montréal:
Éditions Téoros, 1995.

Chiss, J.-L. (en collaboration avec C. Puech). Fondations de la


linguistique. Etudes d'histoire et d'épistémologie, Duculot, 1997.
Chiss, J.-L. (en collaboration avec C. Puech). Le langage et ses
disciplines, xixe-xxe siècles, Duculot, 1999.
Chiss, J.-L. (en collaboration avec J. David et Y. Reuter) (dirs).
Didactique du français. Fondements d'une discipline, De Boeck-
Université, 2005.
Chiss, J.-L. (dir.) Charles Bally (1865-1947). Historicité des débats
linguistiques et didactiques. Stylistique, Enonciation, Crise du
français, Peeters, 2006.
Chiss, J.-L. (dir.) Immigration, École et didactique du français,
Didier, 2007.

@ L'HARMATTAN, 2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris


http://www.librairieharmattan.com
harmattan 1@wanadoo.fr
diffusion.hannattan@wanadoo. fr
ISBN: 978-2-296-04178-3
EAN: 9782296041783
Introduction

James Archibald
Université McGill

Jean-Louis Chiss
Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle (DILTEC)

Langue(s) et immigration(s)

Cet ouvrage est issu du colloque international franco-québécois


«La langue et l'intégration des immigrants» organisé en deux
sessions en 2005. La première s'est tenue à l'Université Paris 3
Sorbonne Nouvelle les 9 et 10 novembre sous l'intitulé « Les freins à
l'intégration» ; la seconde à l'Université McGill de Montréal les 8 et
9 décembre sous l'intitulé «Les obstacles à la francisation ». Ce
colloque s'est inscrit dans les perspectives de recherche de l'équipe
d'accueil DILTEC (Didactique des langues, des textes et des cultures)
que dirige J.L. Chiss à l'Université Paris 3 et de l'Unité de formation
en traduction que dirige J. Archibald à l'Université McGill.

La majeure partie des communications présentées ont été


organisées dans le présent volume à partir d'une problématique à
triple entrée: la dimension sociolinguistique concerne les situations de
contacts de langues et de cultures ainsi que la manière dont elles sont
vécues par les individus et les groupes; le rôle des politiques
linguistiques (et culturelles) est évidemment essentiel; les
perspectives didactiques à tous les niveaux de l'apprentissage de la
«langue d'accueil» et des autres langues en présence sont à
développer pour elles-mêmes et dans le cadre des réponses que les
institutions éducatives en général sont susceptibles de promouvoir
pour l' « intégration» des populations immigrées. Évidemment, cette
réflexion ne peut omettre certaines données et analyses qui relèvent
d'enjeux politiques et sociétaux dans des contextes historiques et
géographiques spécifiques. Ceci explique la diversité des prismes
etdes approches des contributeurs, la variété de leurs recherches,
expériences et questionnements dans un ouvrage conçu pour
l'essentiel dans l'axe Paris-Montréal et retour.

Immigration: aspects du contexte français

On rappellera de manière forcément sommaire quelques éléments


de la situation française et européenne actuelle.

Le rapport de la Commission mondiale sur les migrations


internationales remis le 5 octobre 2005 à l'ONU insiste sur le
caractère mondial et en pleine accélération du phénomène
migratoire et donne le chiffre de 200 millions de migrants dans le
monde. En France, l'évaluation quantitative du phénomène est sujette
à débats, polémiques et parfois désinformation. Sans doute est-ce ce
que d'aucuns qualifient de « grand flou artistique» qui a concouru en
juillet 2004 à la création de l'Observatoire statistique de l'immigration
et de l'intégration (OSII). En 2004, on estime à 4,5 millions le nombre
d'immigrés adultes vivant en France soit 450000 de plus qu'au
précédent recensement en 1999. Les immigrés d'origine européenne
représenteraient 45 % de ce total. Il faut entendre par immigrés les
personnes nées à l'étranger avec une nationalité étrangère, qu'elles
aient ou non acquis la nationalité française. Quant à la « deuxième
génération », il s'agit de personnes nées en France, quelle que soit leur
nationalité, dont l'un des deux parents au moins est né à l'étranger.
Pour ce qui concerne les enfants et adolescents nouvellement arrivés
en France, on notera, à titre indicatif, qu'en 2003 les structures
d'accueil dans le premier et le second degré concernaient environ
30 000 élèves, répartis en classes d'initiation et en cours de rattrapage
intégré au primaire, en classes dites d'accueil dont certaines pour les
élèves non scolarisés antérieurement dans les collèges, lycées et lycées
professionnels.

L'actualité se charge de rappeler à l'échelle européenne, souvent de


manière dramatique, les problèmes posés par l'immigration
clandestine (par exemple les tragédies des migrants africains dans les
enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc). Le sommet des
chefs d'état et de gouvernement européens du 27 octobre 2005 s'est
saisi de ces questions particulièrement complexes. Pas un jour ne
passe sans que reviennent dans le débat public les interrogations sur
les migrations économiques, la pénurie de main-d'œuvre en Europe

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(vieillissement de la population) et le travail clandestin, sur les
politiques de regroupement familial et le cas des demandeurs d'asile,
sur les alternatives entre régularisations plus ou moins massives et
retour dans les pays d'origine, sur les « modèles» qu'une rhétorique
antagonise nécessairement: immigration familiale vs immigration de
travail, immigration « subie» vs immigration « choisie». La référence
aux conceptions et pratiques d'autres pays alimente stratégiquement
les discussions: système de points à la canadienne, approche par les
quotas à l' américaine (États-Unis). ..

Évidemment, la question de l' « immigration» ne se réduit pas à la


gestion des nouveaux arrivants légaux ou non et à la prospective. Elle
s'inscrit dans la réalité de la société française actuelle et de son
devenir historique. Les violences des banlieues de novembre 2005,
interprétées au moins partiellement comme une crise de l'intégration,
ont reposé, de manière spectaculaire, les problèmes de l'absence de
mixité sociale et de mobilité, les difficultés de la politique de la ville;
elles ont manifesté un malaise sociétal déjà ancien où se mélangent le
sentiment des discriminations, les revendications identitaires, la
question de la laïcité et le poids croissant de la religion, le rapport à
l'histoire coloniale et à ses relectures controversées, les lois dites
« mémorielles » votées par le Parlement. . .

Le modèle républicain français qui s'appuie sur l'intégration par


l'école en excluant l'ethnicisation et le lien communautaire se heurte
aux données empiriques et se confronte à d'autres traditions en
particulier anglo-saxonnes, elles-mêmes différentes les unes des autres
(le système américain n'est pas le modèle britannique). La limite entre
intégration et assimilation n'est pas claire, la confusion entre identité
et citoyenneté est source de conflits, le partage de la langue commune
et la reconnaissance de la diversité culturelle ont l'air de s'opposer.
Dès lors, toutes les questions liées à l'immigration retentissent sur la
définition de l' « identité française» en général. En ce sens, un travail
sur les dimensions linguistiques, culturelles et éducatives de
l'intégration des immigrés (adultes, enfants et adolescents) participe
d'un intérêt de connaissance qui importe au fonctionnement global de
la société française et des sociétés francophones.

Immigration: aspects du contexte québécois

Parmi ces sociétés francophones, le Québec se démarque de

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l'expérience hexagonale. Cet état à majorité francophone où se
marient traditions françaises et britanniques fait partie du Canada, un
état fédéral à majorité anglophone. Officiellement bilingue, sis en
Amérique du Nord, ce grand pays compose tous les jours avec
l'influence omniprésente de la culture américaine et de la langue
anglo-américaine. Contre vents et marées, le Québec a réussi à
maintenir son identité francophone depuis le premier établissement
des colons venus de France au XVIe siècle jusqu'au XXIe siècle,
époque où une nouvelle société culturellement et linguistiquement
plurielle se modernise à pas de géant en français, mais dans le respect
parfois difficile d'une diversité qui ne cesse de se renouveler. Le
visage du Québec d'antan n'est certes plus celui que l'on voit
aujourd'hui ni dans les rues de Montréal ni dans celles des villes et
villages du Bas-Saint- Laurent.

Si on ne prend en compte que les statistiques des dernières


décennies du XXe siècle, on constate un changement majeur dans les
tendances d'établissement des populations immigrantes. Le seul pays
francophone à paraître sur la liste des principaux pays de naissance
des immigrants désireux de s'établir au Québec en 1970 était la
France, et elle faisait figure de proue. Aujourd'hui elle a cédé sa place
à la Chine et au Maroc suivi de près par l'Algérie, la Roumanie, Haïti,
la Colombie, le Liban, l'Inde et le Pakistan. Le même phénomène se
retrouve quant à la langue maternelle des immigrants. Il y a vingt-cinq
ans, le français était en tête de liste. Bien que le français se trouve
aujourd'hui en deuxième position, il se fait précéder par l'arabe et se
fait talonner par l'espagnol, le mandarin, le roumain, le créole, le
russe, le pendjabi, l'anglais et le tamoul. Les enjeux de l'intégration
des allophones sont leur «francisation» et leur adaptation à une
culture plurielle. Toutefois malgré les efforts déployés par les autorités
québécoises, l'intégration linguistique ne se fait pas sans heurts.

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Typique d'un état faisant partie d'une confédération, le Québec
partage certaines compétences avec le gouvernement central. Deux
champs juridictionnels sont des clefs de voûte relativement à la
question d'intégration: l'immigration et la politique linguistique.
C'est une des caractéristiques uniques de la situation politique du
Québec, car ses pratiques d'immigration «choisie» et de langue
officielle permettent de cibler des populations immigrantes en vue de
leur intégration sociolinguistique éventuelle dans la vie de cette
société. Le Québec veille constamment à l'équilibre démographique et
linguistique du pays et gère les flux migratoires et l'intégration
linguistique des migrants, ce qui ne passe pas sans déranger de temps
en temps. Cependant, le principe directeur de la gestion de la
glottopolitique québécoise est le reflet d'une notion partagée de
citoyenneté responsable, car tout néo-Québécois se doit de respecter
les valeurs communes d'un Québec pluriel tout en assumant la
responsabilité de maîtriser la langue commune si bien que la langue
elle-même constitue enfin l'une des valeurs communes de la société
québécoise. Cette éthique collective se traduit dans les pratiques
d'intégration scolaire -l'école joue un rôle clef d'intégrateur - et dans
la reconnaissance du statut des professionnels par l'État - la
connaissance de la langue officielle et commune est en effet une
compétence professionnelle. Ces politiques se reflètent dans les lois de
l'État québécois: la Charte de la langue française et le Code des
professions pour ne mentionner que ces deux. Et l'administration
publique a veillé à ce que ces lois soient respectées par la mise sur
pied d'organismes paraétatiques dont l'Office québécois de la langue
française (OQLF) et l'Office des professions du Québec (OPQ), par
exemple. Par ailleurs, un ministère fut créé de façon à promouvoir le «
mieux vivre ensemble» de tous les Québécois quelles que soient leurs
origines: le ministère de l'Immigration et des Communautés
culturelles (MICC).

Le Québec connaît un mode de gouvernement que l'on pourrait


qualifier de consultatif, car ce ministère et la Commission de la
Culture de l'Assemblée nationale consultent régulièrement les
citoyens quant aux cibles à viser en termes d'immigration et quant à la
gestion des relations entre le gouvernent et les diverses communautés
ethnoculturelles, anciennes et récemment établies.

Il
En conclusion, la gestion volontariste d'une immigration
« choisie» et responsabilisée se traduit dans une politique
d'intégration linguistique qui est le reflet de toute une société.

Centré sur les contextes québecois et français, cet ouvrage n'ignore


pas d'autres situations actuelles et plus anciennes, qu'il s'agisse par
exemple du Canada anglophone, de la Grèce et des États-Unis à la fin
du xrxe siècle. Il témoigne de la richesse des recherches engagées
dans un champ où se mêlent les avancées de la connaissance
scientifique et la permanence des enjeux idéologiques.

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Mise en situation
James Archibald
Université McGill

La langue choyenne
Droits et obligations linguistiques des migrants en France et au
Canada

La citoyenneté

S'il convient de parler de la langue citoyenne dans le contexte de la


migration des populations, il faut dans un premier temps situer cette
notion par rapport à la citoyenneté. Encore faut-il remarquer que le
concept même de la citoyenneté peut varier selon les milieux sociaux,
politiques et culturels. En effet, dans plusieurs cas le champ
sémantique de la citoyenneté recoupe celui de la nationalité si bien
que le citoyen n'est pas nécessairement un national et le national n'a
pas toujours les qualités du citoyen.

Le droit français privilégie la notion de nationalité tandis que la loi


canadienne met en valeur celle de la citoyennetél. En France la
nationalité de la personne permet de décrire son statut juridique: on
naît Français ou on est naturalisé Français; au Canada le national,
qu'il soit né au pays ou qu'il soit naturalisé, est citoyen. Par contre,
dans les deux cas le sens du terme citoyen peut aussi s'étendre à
l'action et aux qualités civiques de la personne par sa participation à la
vie démocratique, sociale, commerciale et culturelle du pays. C'est
ainsi que le citoyen peut éventuellement participer, par exemple, à la
gouvemance d'une ville, d'une région, d'une communauté, d'une
institution, d'une organisation de la société civile ou d'une entreprise.
La liste évoquée n'est point exhaustive. Dans tous les cas, il s'agit
d'une participation à proximité réelle ou virtuelle et d'une implication
organisationnelle de la personne.

De là on peut comprendre l'utilisation de l'adjectif « citoyen» pour


qualifier cette action, cette implication ou cette participation. Par

1
Le droit canadien, suivant les principes du bilinguisme fédéral utilise comme
équivalents anglais les termes citizen et citizenship. Le terme citizen se distingue
également du terme subject que l'on retrouve dans les textes britanniques.

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conséquent, lorsque nous parlons d'une « approche citoyenne» de la
langue ou de la «langue citoyenne» elle-même, nous évoquons
nécessairement une personne qui s'implique, s'engage et participe. Par
voie de conséquence, la «langue citoyenne» est une langue
« habilitante» qui devient l'outil utilisé pour favoriser l'implication
personnelle et organisationnelle, l'engagement sociopolitique et la
participation de la personne à la gouvemance de la société au sens
large.

Les enjeux

Pour cette raison, les enjeux de l' « approche citoyenne» et de la


«langue citoyenne» sont multiples. Dans une société francophone
dont la langue commune tend à devenir également la langue d'usage,
cette langue a une valeur symbolique dans la mesure où elle représente
la pérennité linguistique d'une part et devient par ailleurs en raison de
son usage public et privé le véhicule d'une culture que l'on veut
pérenne. Il est donc loisible de parler en termes de culture, car cette
« langue citoyenne» est celle qui permet de tisser des liens culturels
de nature durable dans cette société. Dans certains États, tels que le
Canada et le Québec, où plusieurs catégories d'immigrants sont
sélectionnées avant que ceux-ci n'arrivent au pays, la question
linguistique joue pour beaucoup dans le processus de sélection
puisque la langue représente l'une des valeurs centrales de la société.
L'immigrant qui ne semble pas pouvoir respecter les valeurs de la
société d'accueil s'intégrera beaucoup plus difficilement dans cette
société. Dans d'autres États, tel que la France, le processus de
naturalisation met en jeu la capacité d'intégration du candidat à la
naturalisation, et celui-ci peut être refoulé par les autorités pour défaut
d' « assimilation linguistique ». En raison de tels « défauts », on peut
croire que le candidat risque de se tenir à l'écart de la société d'accueil
tout en habitant en son giron. Il y a donc un rapport direct entre
« assimilation linguistique» et participation civique. Bien que les
deux systèmes fassent preuve de différences structurelles, la notion de
« langue citoyenne» est néanmoins présente dans les deux.

Par conséquent, on constate aisément le lien entre la langue et la


vie culturelle du pays. Si le migrant est réfractaire à l' « approche
citoyenne », il est évident qu'il aura de la difficulté à participer à la vie
culturelle du pays et que des groupes de migrants difficilement

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assimilables risqueront de former des sous-groupes linguistiques et
socioculturels, de se marginaliser et même de précariser une culture
d'accueil qui se veut rassembleuse. Par contre, la mixité des
populations peut enrichir le pays d'accueil, la culture d'accueil et sa
langue en apportant du nouveau. On n'a qu'à évoquer l'évolution des
langues et des cultures dans des sociétés où deux ou plusieurs
traditions linguistiques et culturelles se côtoient. L'argot français ne
serait pas ce qu'il est aujourd'hui sans le riche apport des immigrants
venus du Maghreb, et l'anglais n'aurait jamais atteint sa richesse
lexicale sans l'apport des Normands après la conquête de 1066.

Nombreux sont les migrants ayant adopté la langue, la culture et les


valeurs linguistiques du pays d'accueil que l'on peut citer comme des
exemples d'enrichissement culturel: pensons à Andrée Chedid en
France et à Naïm Kattan au Canada dont la production littéraire jouit
d'une reconnaissance universelle dans le monde francophone.
Immigrants, oui... joueurs engagés qui participent activement à la vie
culturelle de la Francophonie, encore davantage!

C'est ainsi que l'on parle du lien vivant entre la «langue


citoyenne» et son impact sur l'identité de la personne d'une part et
sur l'identité collective de la nation d'autre part. Lorsque que l'on sort
d'Égypte tout en ayant une attitude «citoyenne» vis-à-vis de la
langue, on ne purge pas les traces de sa culture d'origine; on ajoute
une nouvelle couche d'identité culturelle à son être, et l'on contribue
aussi à l'enrichissement culturel du pays d'accueil. Mais une attitude
contraire peut produire des résultats sur les plans individuel et collectif
d'une tout autre nature. Nous avons cité ailleurs l'exemple de
populations immigrantes qui font exprès de se tenir à l'écart dans le
but d'éviter les « effets néfastes» d'une culture d'accueil qui véhicule
des valeurs fondamentales qui vont à l'encontre de celles de la culture
d'origine2. Ce phénomène continue d'exister malgré les efforts de
sociétés laïques modernes de promouvoir un espace neutre et
rassembleur où prévaut la « langue commune» de la nation adoptive.

2 Voir à cet effet l'exemple de la communauté turque en France cité dans Archibald,
J. « Immigrant Integration: The Ongoing Process ofReform in France and Québec ».
Language Policy: Lessonsfrom Global Models. Steven J. Baker, dire Monterey:
Monterey Institute ofIntemational Studies, 2002, 30-58.

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De nos jours, nous sommes de plus en plus confrontés à une
situation socioculturelle et linguistique en évolution. La langue d'hier
n'est plus celle d'aujourd'hui. En plus, la culture d'hier se fait
remplacer progressivement par une culture mixte sous l'effet du
mouvement des populations et de la mondialisation. On constate par
conséquent qu'une pérennité socioculturelle et linguistique statique
n'est pas un objectif réalisable ni du côté du migrant ni du côté de la
nation d'accueil. Les peuples cherchent normalement à se doter d'une
langue et d'une culture relativement pérenne, mais la donne des
migrations nous oblige aujourd'hui à repenser ce paradigme de
stabilité, voire même le mythe de la permanence. Tout change; tout
évolue, mais une «approche citoyenne» de la langue devrait nous
permettre de gérer avec intelligence ce changement dans le meilleur
intérêt de tous les intervenants: et les personnes physiques et les
personnes morales dans tous les secteurs de la société.

Le cadre

Cette «approche citoyenne» ne pousse pas comme un


champignon! C'est la stratégie d'aménagement linguistique ou la
glottopolitique de l'État qui crée le cadre dans lequel cette « approche
citoyenne» prend forme. Elle naît soit d'une volonté commune soit
d'un système juridique mis en place par le gouvernement. Telle est la
situation du Canada, qui par sa loi est un pays bilingue ayant deux
langues officielles et ayant une politique d'immigration qui met en
valeur ses deux langues officielles. Le Québec, bien qu'il fasse partie
de la fédération canadienne et que les institutions fédérales de la
province soient tenues de respecter le cadre juridique canadien en ce
qui a trait aux droits linguistiques, a aussi développé son propre cadre
juridique suivant une glottopolitique «nationale» qui favorise la
protection et l'essor de la langue officielle. Le maintien, la protection
et le développement d'une langue pérenne constituent en fait l'une des
valeurs fondamentales de la société québécoise. En adoptant la Charte
de la langue française et tous les règlements, pouvoirs et instruments
institutionnels qui en découlent, le Québec s'est ainsi doté d'un cadre
juridique qui reflète ces mêmes valeurs collectives. Grâce à un accord
de nature permanente entre le Canada et le Québec, celui-ci contrôle la
sélection de certaines catégories d'immigrants ayant l'intention de
s'établir sur le sol québécois. L'un des critères les plus importants
dans ce processus de sélection est la langue française, car l'un des

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premiers objectifs de l'immigration québécoise consiste à favoriser la
sélection d'immigrants potentiels qui ont au préalable une
connaissance du français ou qui sont estimés par les autorités
québécoises être francophiles, francisables ou « francophonisables ».
Cet aspect de la politique d'immigration est d'autant plus important
que le taux de natalité de ce que certains historiens ont appelé les
« naturels Français» est en deçà du taux de remplacement et que le
poids démographique des francophones canadiens - et par voie de
conséquence du Québec - est en régression dans la fédération
canadienne. Or il ne s'agit pas simplement d'une «approche
citoyenne» ; il s'agit plutôt d'une raison d'État.

On peut alors comprendre pourquoi et le Canada et le Québec


disposent tous les deux d'un ministère de l'immigration.

La langue de la République est le français. La France s'est aussi


doté d'une législation à caractère linguistique, et bien que le processus
d'immigration et de naturalisation soit sensiblement différent en
France, la France met elle aussi un accent très important sur la langue
dans l'évaluation des candidats à la naturalisation dont un pourcentage
non négligeable se voit refuser la nationalité française pour des raisons
de «défaut d'assimilation linguistique». On peut en déduire que
l'État s'attend à ce que toute personne qui aspire à la nationalité
française « s'assimile» à la nation bien que le terme tend maintenant à
être remplacé dans l'usage «politiquement correct» par le terme
« intégration» et ses dérivés. Par ailleurs, le candidat qui se tient à
l'écart de cette société en entretenant des relations sociales ou
commerciales exclusives avec sa communauté d'origine ne s'intègre
manifestement pas et c'est pour cette raison que les agents du
gouvernement peuvent refuser une demande de naturalisation.
D'autres lois, règlements et circulaires régissent les pratiques de la
langue, et la France s'est aussi donné des organes et institutions de
gestion linguistique.

Quel que soit le gouvernement, le cadre juridique met en valeur la


langue nationale et reconnaît que celle-ci a une valeur stratégique par
rapport au développement durable de la culture nationale et à la
cohésion sociale du pays. Chaque gouvernement semble alors avoir
adopté à sa manière une «approche citoyenne» dans la gestion du
dossier linguistique relativement à la migration, à l'immigration et à la
naturalisation. Il est clair dans tous ces États que la langue se voit

19
comme le moyen privilégié pour le migrant ou l'immigrant de
participer activement à la vie nationale. Sans une connaissance de la
langue nationale (officielle), le primo-arrivant, le nouvel arrivant ou le
naturalisé s'isole, se marginalise et ne participe par conséquent pas à
la vie de la société d'accueil.

En raison de l'accord permanent entre le Canada et le Québec, les


deux États reconnaissent le principe juridique de la «compétence
partagée ». Cette notion est essentielle si l'on veut comprendre la
dynamique de la relation entre les deux gouvernements. C'est en effet
une façon de reconnaître officiellement le caractère distinct de la
société québécoise au sein de la fédération canadienne et de
reconnaître le droit du Québec de gérer pour ainsi dire sa propre
démographie en conformité avec ses valeurs collectives. Lorsqu'on
réfléchit posément à la dynamique d'une « compétence partagée », on
est en droit de croire que cette même méthode d'administration
publique pourrait s'appliquer tout aussi bien à d'autres domaines où la
langue et les relations avec les migrants sont en jeu. Et cette pratique
publique de « compétence partagée» pourrait même se renforcer par
l'adoption d'une «approche citoyenne» afin de mieux garantir la
participation des migrants et des immigrants à la vie de la société dans
son ensemble. Sur le plan stratégique, on pourrait facilement
reconnaître les intervenants dans le dossier de l'immigration et de
l'intégration Gadis de l'assimilation) de manière à identifier les
compétences complémentaires et les situations où l'État et la société
civile, y compris les syndicats et les entreprises, aient un réel intérêt à
« partager leurs compétences» dans une œuvre commune.

Milieux où s'exerce la citoyenneté

C'est dans cet esprit, qu'il faut essayer de cerner les milieux où
s'exerce la citoyenneté.

Bien évidemment, il yale gouvernement. Mais, il faut élargir le


sens du terme pour comprendre la gouvernance de situations
extrêmement diverses. Nonobstant le statut purement juridique du
migrant, celui-ci s'implique de manière participative dans les affaires
du pays d'accueil même s'il ne dispose pas du droit de vote.
L'immigrant naturalisé est le bénéficiaire d'un modèle de
gouvemance participative à l'échelle de l'État, de la ville, de

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l'arrondissement, du conseil scolaire, etc. Il est par ailleurs question
de permettre aux citoyens de la Communauté européenne de participer
aux élections locales dans leur pays de résidence dont ils ne possèdent
pas la nationalité. Par contre, l'immigrant qui n'a pas encore été
naturalisé au Canada n'a en aucun cas le droit de vote. Il faut dire que
la participation éventuelle du migrant à la vie politique de sa région ou
ville de résidence relève de 1'« approche citoyenne », mais pour
participer à bon escient, il faut aussi évoquer une maîtrise appropriée
de la « langue citoyenne ».

Il existe au Canada, en France et au Québec de nombreuses


associations qui représentent les intérêts des migrants, qu'ils soient
nationaux ou non. Les migrants qui profitent de ces associations
participent à leur gouvernance et se servent dans plusieurs cas de la
langue nationale ou officielle comme langue commune dans la gestion
de leurs affaires. C'est un bel exemple de la langue participative à
l'œuvre, car sans une certaine maîtrise de la langue d'accueil, le
migrant ne peut participer pleinement à la gestion de telles
associations. Non seulement, la « langue citoyenne» est une affaire
d'État, mais aussi dans une large mesure la langue des organismes de
la société civile qui par la force intégratrice de celle-ci rassemble bien
des migrants autour d'activités qui exigent une connaissance de la
langue commune pour pouvoir participer pleinement à la vie sociale et
économique.

On peut évoquer plusieurs exemples comme l'association des


parents dans l'école de quartier fréquentée par les enfants du migrant
ou le syndicat local qui fait des revendications pour protéger les droits
des travailleurs immigrés. Dans tous les cas, c'est la «langue
citoyenne» qui facilite une telle participation.

Dans tous les États concernés, la maîtrise de la langue


d'enseignement est une clef de réussite scolaire. C'est pour cette
raison que l'État met en place des classes d'accueil pour les primo-
arrivants et que les associations d'immigrants offrent souvent aux
enfants des immigrés des activités périscolaires ou des classes
d'accompagnement pour mieux assurer l'intégration des enfants issus
de l'immigration ou de la migration. À l'échelle universitaire,
l' «approche citoyenne» explique en partie les tests linguistiques
imposés au moment de l'entrée en faculté. Le Diplôme approfondi de
langue française (DALF) n' a-t-il pas été conçu afin d'assurer une

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meilleure intégration des étudiants non francophones dans les
établissements d'enseignement supérieur? La maîtrise de la « langue
citoyenne» assure une meilleure participation du migrant à
l'éducation nationale et une plus grande efficience du réseau éducatif
dans son ensemble. Cela explique les raisons pour lesquelles et l'État
et le milieu associatif investissent dans l'acquisition de la langue
commune, la langue d'enseignement et la langue de l'École au sens
large du terme. Le Québec se félicite ainsi de ses mesures, car elles
expliquent en grande partie les transferts linguistiques qui s'opèrent
par rapport à la langue d'usage dans les foyers des familles
immigrantes. C'est l'un des succès reconnus d'une glottopolitique qui
a inspiré les mesures éducatives découlant de la mise en application de
la Charte de la langue française.

Au-delà du milieu scolaire, on peut aussi évoquer le milieu du


travail où le patronat, les syndicats et les chambres de commerce entre
autres trouvent un intérêt économique et social dans la promotion
d'une maîtrise universelle de la langue commune, car sans cette
maîtrise, le travailleur ne s'intègre pas pleinement et ce manque
d'intégration peut représenter un réel manque à gagner dans
l'entreprise, une marginalisation socio-économique du travailleur et
un manque d'efficacité et d'efficience dans la production des biens et
services utiles à la société d'accueil dans son ensemble. Cela explique
toute une série d'actions mise en œuvre dans ce milieu. On peut
évoquer à titre d'exemple la collaboration entre le ministère des
Relations avec les citoyens et de l'Immigration du Québec (MRCI) et
le milieu syndical et les programmes de certification en français des
professions et des affaires de la Chambre de commerce et d'industrie
de Paris (CCIP), qui a compris les enjeux de la « langue citoyenne»
dans les groupes de travail multilingues de plus en plus fréquents dans
la Communauté économique européenne. Il existe un nombre
important d'ouvrages qui démontrent le lien intime entre la langue du
travail et l'identité des travailleurs si bien que personne ne peut nier
que l'identité nationale trouve très souvent racine dans un milieu de
travail où la langue de travail est la « langue citoyenne », c'est-à-dire
celle qui assure la plus grande participation de tous les travailleurs
dans la vie de la société d'accueiI3. Par conséquent, l' « approche

3
Voir à cet effet: Borzeix, Annie et Fraenkel, Béatrice, dir. Langage et travail -
Communication, cognition, action. Paris: CNRS Éditions, 2001 ; Chevrier, Sylvie.
Le management des équipes interculturelles. Paris: Presses Universitaires de

22
citoyenne» ne peut passer sous silence le milieu du travail et sa
puissance intégratrice. Faute d'intégrer et faute d'une «approche
citoyenne» le milieu du travail risque de souffrir dans son ensemble
des effets pervers de cette grande liberté sociolinguistique qui semble
caractériser de nos jours un milieu de travail mondialisé qui perd peu à
peu sa spécificité linguistique, culturelle et nationale. Une nouvelle
identité internationalisée s'installe à pas feutrés, et les instances des
gouvernements et de la société civile devront ménager des tendances
souvent contradictoires dans l'espr it d'une « approche citoyenne» qui
protège à la fois les droits individuels et collectifs. Pensons, par
exemple au nouveau droit à l'apprentissage de la langue française
conçu dans l'intérêt du migrant et de la société4.

Un autre volet du milieu du travail mérite un temps d'arrêt tout


particulier; ce sont les industries dites culturelles. Bien que ce milieu
ne joue pas un rôle de premier plan dans l'intégration des migrants, il
contribue de manière importante à la définition du milieu socioculturel
et linguistique dans lequel le migrant est appelé à évoluer. C'est ce
milieu en particulier qui donne le ton et fournit le modèle de la langue
et de la culture nationales et a par conséquent une influence
déterminante sur la façon dont s'opère l'intégration, voire même
l'assimilation. On peut citer à titre d'exemple le journalismes, le
cinéma, la traduction et les institutions culturelles. Marianne Lederer a
déjà critiqué la manière dont les journalistes français ont contribué à la
dissémination d'un discours qui s'écarte du «génie» même de la
langue française. L'objet de sa critique n'était autre que la référence
obligatoire de la qualité journalistique en France, Le Monde6. De
l'autre côté de l'Atlantique, Chantal Bouchard a aussi critiqué les
journalistes pour leur manque de professionnalisme, car plusieurs
d'entre eux sous l'influence omniprésente de l'anglais ont contribué
directement à la «contamination linguistique» du français au

France, 2000; et Hervier, Elisabeth. Favoriser la mobilité géographique des


travailleurs au sein de l'Union européenne. Paris: CCIP, 2001.
4 Candide, Christine, dire Groupe de réflexion sur la maîtrise de la langue et la
formation linguistique. Évolution du concept et de la problématique vers une
reconnaissance d'un véritable droit. Compte-rendu des rencontres. Paris: Direction
de la formation et de l'emploi, FAS, 2001.
S Nous rappelons que le journalisme s'appelle dans certains contextes la
« communication sociale».
6
Voir Lederer, Marianne. « Transcoder ou réexprimer ». Études de linguistique
appliquée 12 (1973).

23
Québec 7. Que ce soit en France ou au Québec on peut douter de la
responsabilité des journalistes qui ne s'abreuvent pas à la source de la
« langue citoyenne », car leur sens de déontologie professionnelle ne
reflète pas cette «approche citoyenne» face à la langue. Par leur
manque de rigueur, le modèle linguistique s'écarte peu à peu de la
langue normative de la nation et présente un réel danger sur les plans
sémantique et cognitif.

Au même titre, le cinéma et les productions télévisuelles présentent


un danger semblable. Ce sont des médias qui envahissent l'espace
public et exposent tous ceux qui regardent et entendent ces produits
culturels à un modèle de la langue. Vu la prépondérance de films
doublés ou sous-titrés en français, il y a lieu dans ce contexte
d'évoquer la responsabilité des traducteurs et des artistes qui
participent à cette activité. Les gouvernements ont beau statuer sur les
délais de traduction ou sur la disponibilité des versions françaises si la
langue produite n'est pas respectueuse de l' « approche citoyenne ».
Les possibilités de « contamination» sont tout aussi importantes au
cinéma et à la télévision que dans le journalisme.

Un dernier exemple de la portée de 1'« approche citoyenne»


concerne les musées qui organisent par la nature même de leurs
activités culturelles des expositions d' œuvres créées en dehors de la
francophonie. Toutes ces expositions posent le problème des
catalogues, de l'affichage, des conférences par des experts étrangers,
des relations publiques et de la critique dans les médias. À tous les
tournants, la langue nationale est appelée à porter le message et à
informer le public. Les gouvernements des deux côtés de l'Atlantique
balisent le terrain linguistique dans ce contexte, et le français joue
souvent le rôle de langue pivot pour le public dont la langue commune
est le français. Les responsables des communications ont évidemment
un rôle à jouer et doivent aussi garantir une « approche citoyenne»
dans la production du discours entourant des événements culturels du
genre.

Les enjeux linguistiques du reportage sur la politique américaine au


Moyen-Orient, du doublage du dernier «Harry Potter» ou de la
rédaction du catalogue pour la dernière rétrospective d'Andy Warhol

7 Bouchard, Chantal. La langue et le nombril, Histoire d'une obsession québécoise.


Nouvelles études québécoises, 179-182. Montréal: Fides, 1998.

24
au Musée des Beaux-Arts ont ceci en commun: le langage créé pour
décrire ces réalités consistera en l'outil cognitif et sémantique que les
citoyens utiliseront pour apprivoiser cette réalité et pour ensuite
articuler et véhiculer leur propre pensée. Si ce langage ne relève pas
de la « langue citoyenne », il risque d'avoir un effet désintégrateur au
lieu de promouvoir l'intégration, la cohésion et la participation à la vie
culturelle par tous les utilisateurs de la langue commune. C'est dire
que la portée de la « langue citoyenne» est très considérable.

L'autre milieu dans lequel la «langue citoyenne» joue un rôle


déterminant est celui des organisations multinationales et
supragouvernementales. La main d'œuvre de plusieurs de ces
organisations est essentiellement mobile et souvent composée de
ressortissants d'une variété de pays représentant toute la gamme des
pays membres. Chaque travailleur apporte avec lui sa langue et sa
culture et bénéficie des politiques internes de ces organisations
relativement à la langue du travail, à la langue de communication du
secrétariat et à la langue dans laquelle l'organisation communique
avec ses publics. Les règlements internes garantissent d'habitude
certains droits à cet égard. L'organisation a aussi un certain nombre
d'obligations par rapport au milieu de travail, à la langue de travail et
à la langue de la prestation de services.

On peut évoquer un certain nombre d'administrations


internationales et/ou supragouvernementales où cette situation se vit
sur une base régulière: l'UNESCO, l'OTAN, l'OCDE, la
Commission européenne, le CIO (Comité International Olympique),
etc. Quant à leur régie interne, les règlements et ententes en vigueur
garantissent l'utilisation et la coprésence de certaines langues de
manière que la langue de travail de ces organisations relève de cette
«approche citoyenne ». Toutefois, l'hégémonie de la langue dite
« hypercentrale » tend à éclipser l'usage des langues
« supranationales» si bien que cette situation affecte directement les
droits et obligations pragmatiques des travailleurs de diverses
origines. Cette pratique finit par avoir un effet négatif sur la diversité
culturelle et linguistique de ces mêmes organisations. Par conséquent,
l'effet réel consiste à obliger le travailleur migrant œuvrant au sein de
ces organisations à utiliser une langue autre que la sienne comme
langue commune nonobstant les garanties linguistiques mises en place
par les documents fondateurs. Cela contribue ainsi à la marginalisation
administrative de certaines langues au profit de la langue

25
« hypercentrale ». Cette tendance risque de se renforcer à l'avenir
compte tenu de l'élargissement du groupe de pays membres dont la
langue administrative commune tend à être la langue « hypercentrale »
et du recul marqué de certaines langues comme langues étrangères
enseignées dans le système scolaire des pays membres. Cette
monoculture linguistique en devenir des organisations internationales
constitue une menace réelle qui amoindrira sans doute le rayonnement
de grandes langues internationales comme le français et l'espagnol si
bien que les obligations linguistiques finiront par ne plus se faire
respecter en règle générale et que le respect des droits des travailleurs
migrants de langues autres que l'anglo-américain ne sera plus que
purement théorique dans la pratique quotidienne.

En conclusion, il y a lieu de repenser l'organisation du travail et de


la prestation de services de ces organisations à la lumière de la
« langue citoyenne ».

Nous voudrions enfin évoquer un nouveau milieu de travail où la


migration est virtuelle. Cependant, il s'agit d'un véritable milieu de
travail moderne et d'un milieu de travail qui a besoin d'une langue
commune. Nous pensons au télétravail, à la formation à distance, à
l'e-gouvernement. C'est Internet qui encadre et facilite ce phénomène,
et c'est la cyberculture qui définit les croyances et les valeurs des
télétravailleurs. Bien que ce milieu soit virtuel, les entreprises, les
gouvernements, les organisations internationales, les organismes non
gouvernementaux, les établissements de formation et les institutions
culturelles qui utilisent cette plateforme sont tout aussi responsables
des moyens de communication utilisés pour accomplir le travail. C'est
dire que l' « approche citoyenne» est au cœur d'un débat très actuel
qui finira par définir des sociétés de l'information au sein desquelles
la langue n'est pas moins «citoyenne ». C'est pour cette raison que
l'un des thèmes qui préoccupent et les gouvernements et les membres
de la société civile qui participent au processus préparatoire dû'
Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) est la
diversité linguistique et culturelle ainsi que la liberté d'expression et
de communication sur Internet. L'un des objectifs à long terme du
SMSI consiste justement à formuler une politique internationale qui
sera prônée par l'ONU et l'Union internationale des
télécommunications (UIT) ainsi que leurs pays membres relativement
à l'évolution «citoyenne» d'Internet au profit des pays en
développement. Une telle évolution ne pourra négliger les enjeux de la

26
« langue citoyenne» dans les milieux de travail virtuel. On verra sortir
de ce processus un nouveau sens des obligations et des droits
linguistiques et culturels des travailleurs qui évolueront dans le
cyberespace qu'ils proviennent de pays développés ou de pays en
développement. Ceux qui participent à ce processus auront intérêt à
s'inspirer de l' « approche citoyenne ».

L'approche citoyenne

Il ne s'agit pas d'un vœu pieux, car de plus en plus d'intervenants


s'intéressent à traduire cette responsabilité sociale en termes de
responsabilités organisationnelles et même juridiques. C'est une
question d'éthique et de déontologie. Les principes directeurs adoptés
par tous les gouvernements participant au SMSI indiquent clairement
qu'à l'échelle internationale nous finirons par avoir des dispositions à
caractère juridique pour protéger toute une série de droits en
émergence. Par ailleurs, la société civile ne cessera de faire des
pressions afin de garantir le respect de ces mêmes droits.

Ceux-ci commencent à s'articuler. Nous citons l'exemple tout


récent du Cyborg Bill of Rights8, qui définit certains de ces droits dans
le cyberespace9. Cette tendance n'est pas sur le point de disparaître et
elle réussira enfin à faire reconnaître les droits de plus en plus
fréquemment revendiqués par les acteurs de la société civile et les
gouvernements intéressés à la protection de leur spécificité
linguistique et culturelle dans un contexte de mondialisation.
L'approche citoyenne ne s'amoindrira pas; au contraire, elle prendra
de l'expansion dans les années à venir. Dès qu'il s'agira de droits
garantis par les textes de loi ou les conventions internationales, le
respect de la « langue citoyenne» deviendra une obligation civique et
civile.

Tous ceux qui se préoccupent de la glottopolitique et de la politique


culturelle devront prendre en compte cette nouvelle donne de la

8 Gray, Chris Hables. Cyborg Citizen, pp 26-29. New York: Routledge, 2002.
9 Parmi ces droits, on peut citer: la liberté d'expression électronique, le droit à
l'égalité, le droit à l'accès à l'information. Tous ces droits et libertés ont un volet
culturel et linguistique dans le monde virtuel et feront l'objet de plusieurs débats
dans le cadre des négociations menant à la déclaration de Tunis en 2005.

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