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LE METIER DE JUGE DES ENFANTS

Penser le juge des enfants comme un métier, alors qu’il s’agit d’une
des fonctions qui s’offrent aux magistrats, renvoie à une conception
humaniste de ce rôle et sous-entend à la fois une technicité
professionnelle et un engagement particulier de ceux qui l'exercent.
Cette approche traditionnelle du juge des enfants, qu'illustre
notamment le choix de cette carrière par les premiers magistrats de la
jeunesse, a-t-elle résisté à l’évolution du contenu professionnel et à la
multiplication du nombre de juges des enfants ?

I - Un juge du tribunal de grande instance, spécialisé dans le


champ de l’enfance et de l’adolescence

Il existe peu de recherches récentes concernant le métier de juge des


enfants et l’évolution des pratiques au regard des principes qui le
régissent, des évolutions législatives auxquelles il se confronte, des
idéologies qu’il peut véhiculer...

Pourtant, la spécificité professionnelle de ce magistrat soulève de


nombreuses questions.

A - Un magistrat qui siège au sein d’un tribunal de grande


instance

L’article L.532-1 du code de l’organisation judiciaire dispose que le


juge des enfants est choisi compte tenu de l’intérêt qu’il porte aux
questions de l’enfance et de ses aptitudes, parmi les juges du tribunal
de grande instance dans le ressort duquel le tribunal pour enfants a
son siège. Cette exigence de profil constitue une particularité par
rapport aux autres fonctions de la magistrature.

A ce titre, les techniques de recrutement mises en place par le


ministère de la justice ont évolué. Jusque dans les années 1990, la
direction des services judiciaires consultait celle de la protection
judiciaire de la jeunesse pour solliciter son avis quant au profil du
magistrat pressenti pour occuper les fonctions de juge des enfants.
Cette pratique, qui ne s’appuyait sur aucun texte réglementaire, est
tombée en désuétude, alors que le profil professionnel du juge des
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enfants, et a fortiori celui du vice-président chargé des fonctions de


juge des enfants qui devra assurer la coordination au sein du tribunal
pour enfants, apparaît déterminant.

Or, dès sa nomination, le juge des enfants doit s’inscrire dans le


fonctionnement du tribunal de grande instance et aucun texte
n’interdit au président de la juridiction de lui confier d’autres fonctions.
Cette possibilité est d’ailleurs souvent utilisée et conduit le juge des
enfants à se partager entre sa fonction principale et d’autres missions
ou commissions, sans que le poids de cette pratique n’ait été
analysé, notamment lorsque la création d’un poste de juge des
enfants est envisagée au sein d’une juridiction.

B - Un magistrat qui exerce une fonction spécialisée

Le droit des mineurs repose sur un certain nombre de principes


généraux qui restent d’application constante et sont inchangés depuis
de nombreuses années. Ces principes ont été consacrés par des
instances supérieures, internationales et nationales : la spécialisation
du juge des enfants a été intégrée dans le pacte international de New
York et les règles de Beijing, alors que la priorité de la réponse
éducative sur le répressif a été confirmée par le conseil
constitutionnel, en août 2002.

En revanche, les textes de procédure ont été à de nombreuses


reprises réformés et peuvent apparaître en contradiction avec les
principes généraux. Par exemple, l’institution du juge des libertés et
de la détention n’exige aucune spécialisation en matière de mineurs.

Pour aider le juge des enfants face à ces évolutions, la place de la


formation professionnelle organisée par l’Ecole nationale de la
magistrature prend tout son sens. Qu’il s’agisse de la formation
initiale ou continue, elle permet d’accompagner le magistrat dans son
apprentissage des textes et dans le choix de ses pratiques
professionnelles.

Sur le plan des pratiques professionnelles, la spécialisation du juge


des enfants, qui le conduit à intervenir auprès d’un même mineur quel
que soit le champ législatif concerné, permet la mise en place de
pratiques jonglant entre le civil et le pénal et pouvant intégrer une
dimension temporelle le plus souvent absente des contentieux
impliquant des majeurs.

Cette relative souplesse est accentuée par le caractère très


généraliste de certains textes applicables aux mineurs. A titre
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d’exemple, il est intéressant de voir que l’article 375 du code civil ne


définit pas ce qu’il faut entendre par "danger".

Par ailleurs, la place du juge des enfants dans le système judiciaire


actuel en fait un magistrat relativement isolé. En effet, si le champ
pénal lui permet d’être assisté de deux assesseurs issus de la société
civile, celui de l’assistance éducative ne prévoit aucune collégialité,
alors qu’il implique la prise de décisions graves et attentatoires aux
libertés individuelles et aux droits parentaux. Alors que cet isolement
fait partie intégrante du métier de juge des enfants depuis son origine,
la façon dont il est appréhendé et les techniques utilisées pour y
remédier ont varié dans le temps. Ce point fait à présent, et depuis
peu de temps, l’objet d’une approche dans le cadre de la formation
des magistrats.

II - Un métier à forte dimension relationnelle

Depuis l’origine, le juge des enfants, en sa qualité d’ordonnateur de


mesures confiées à des institutions extérieures a dû penser sa
fonction sous l’angle de l’articulation. Dans ce cadre, le
développement de la justice des mineurs et la multiplication des
acteurs ont rendu nécessaire l’affirmation de certaines missions du
juge des enfants. Ainsi, la circulaire ministérielle du 8 mars 2002, qui
étend à l’ensemble de la justice des mineurs les termes de
précédentes circulaires de politique pénale, incite-t-elle les chefs de
cours et de juridictions à mettre en place une animation et une
coordination de la justice des mineurs.

A – La coordination interne à la juridiction

L’inscription du juge des enfants au carrefour de plusieurs procédures


implique une nécessaire coordination avec les autres magistrats du
tribunal de grande instance :

- avec le magistrat du parquet, lequel requiert l’ouverture des


procédures tant au civil qu’au pénal, peut requérir certaines décisions
et a le pouvoir de faire appel des décisions du juge des enfants ; cela
implique également une organisation spécifique du tribunal pour
enfants, notamment sur le plan de la permanence pénale ;
- avec le juge aux affaires familiales, qui peut parfois être amené à
statuer sur la même situation familiale, pour les aspects qui le
concernent ;
- avec le juge des tutelles lorsque celui-ci est saisi d’une procédure
concernant soit l’enfant soit l’un des parents ;
- avec le juge d’instruction, susceptible de renvoyer une procédure
devant le juge des enfants ou l’inverse ;
- etc.
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• Lorsqu’elle existe, cette coordination interne peut, selon les


juridictions, prendre de nombreuses formes. Mais au delà de
l’échelon du tribunal de grande instance, la coordination est
également nécessaire au sein d’un même tribunal pour enfants afin
d’harmoniser les pratiques des différents juges des enfants. La
coordination interne est dévolue par la circulaire du 8 mars 2002 au
vice-président chargé des fonctions de juge des enfants. Or, le code
de l’organisation judiciaire ne prévoyant rien quant à l’exercice d’une
telle fonction de coordination, sa mise en place peut être difficile, les
juges des enfants étant, en tant que magistrats du siège,
indépendants. Le profil professionnel spécifique de ce magistrat
coordonnateur prend ici tout son sens.
• En revanche, l’absence de coordination peut avoir des
répercussions sur le partenariat avec les intervenants extérieurs à la
juridiction qui doivent s’adapter aux demandes, parfois divergentes,
des magistrats avec lesquels ils travaillent.

B - Le partenariat extérieur

Si le juge des enfants est un magistrat isolé dans sa prise de décision


et dans le choix de ses pratiques, il prend des décisions qui
commandent l’intervention de nombreux acteurs extérieurs au
tribunal, tels que les services du conseil général, de la protection
judiciaire de la jeunesse ou du secteur associatif habilité. De surcroît,
il a l'obligation réglementaire de contrôler les établissements auxquels
il confie directement les mineurs.

La multiplicité des intervenants et la marge de manœuvre laissée par


les textes de référence qui n’abordent pas de façon détaillée les
questions de mise en œuvre, supposent une concertation portant sur
les attentes des uns et les possibilités de réponse des autres. Cet
échange est encore plus nécessaire lorsque plusieurs magistrats d’un
même tribunal ont des pratiques professionnelles différentes. Le juge
des enfants est ainsi impliqué dans un partenariat très dense, ce qui,
outre la question de sa disponibilité et de sa charge de travail, pose
celle de sa neutralité en tant qu'instance de décision et de contrôle.

Enfin, il peut également s’inscrire dans un certain nombre de


dispositifs locaux de prévention, tels que ceux relevant de la politique
de la ville, ou encore impulser ou prendre part à un certain nombre de
projets relevant de la prévention, notamment auprès des
établissements de l’éducation nationale.
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III - Un nécessaire éclairage sur le juge des enfants : quelques


pistes d'analyse

L’objet de cette étude sur le métier de juge des enfants vise donc à
mettre en exergue les évolutions de cette fonction et la façon dont
elle est appréhendée par les magistrats à travers le temps. Peut-on,
aujourd’hui, toujours parler d’un métier de juge des enfants ou faut-il
au contraire le percevoir seulement comme une fonction parmi
d’autres ?

Plusieurs approches du sujet permettraient d’orienter les projets qui


seront présentés :

Qu'en est-il du principe de spécialisation des magistrats de la


jeunesse?

Une analyse des profils des magistrats exerçant les fonctions de juge
des enfants (profils de formation, répartition des sexes, etc.), de leurs
parcours professionnels, des aspirations qui les poussent à choisir
cette voie et de l’appréciation rétrospective qu’ils en ont, pourrait
s’avérer intéressante.

De même, une évaluation du poids de la formation initiale (dans sa


forme théorique ou au travers du stage juridictionnel) dans le choix de
la fonction serait certainement très utile. En effet, l’évolution du
contenu mais également des modes de formation reflète la façon dont
est conçu le métier de juge des enfants et sa philosophie transmise.
Quelles sont, à cet égard, les attentes des magistrats de la jeunesse?

Quelle est, aujourd’hui, la place donnée aux principes généraux dans


l’exercice de la fonction de juge des enfants ? De quelle marge de
manœuvre dispose le juge des enfants qui souhaite combiner
principes et procédures ? La pratique du métier de juge des enfants
varie-t-elle en fonction des générations de magistrats ?

Le principe de spécialisation et sa réalité pourraient ainsi être évalués


à plusieurs niveaux :

- Le niveau local :

La pratique administrative d’attribution de fonctions annexes aux


magistrats spécialisés présente des avantages et des inconvénients.
Ce partage des tâches est-il souhaitable et souhaité ? S’il permet au
juge des enfants de prendre part à la vie de la juridiction tout en
diversifiant ses connaissances des problématiques locales, il occupe
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également un temps de travail généralement pris en priorité sur celui


consacré aux missions non juridictionnelles de ce magistrat, telles
que le développement du partenariat local auprès des acteurs de
l’enfance.

Par ailleurs, l’évolution dans le temps de cette pratique, le poids des


représentations que les chefs de juridiction se font du travail des
juges des enfants et les modes d’organisation retenus sont
également des pistes de réflexion intéressantes.

Qu’en est-il de l’effectivité du remplacement du juge des enfants


lorsqu'il est empêché et, le cas échéant, du profil des magistrats
désignés pour l’assurer ?

S’agissant enfin du fonctionnement interne du tribunal pour enfants,


l’analyse des choix de modes d’organisation apporterait un
indispensable éclairage des pratiques en fonction du profil des
magistrats, de la taille de la juridiction, du dynamisme local, etc.

- Le niveau international :

Bien que le principe de spécialisation soit reconnu au niveau


international, il est conçu et mis en œuvre différemment selon les
pays. Le magistrat de la jeunesse voit ainsi son domaine de
compétence plus ou moins élargi selon le modèle adopté. Le juge des
enfants « à la française » fait d’ailleurs actuellement l’objet d’études à
l’étranger, notamment dans les pays envisageant la mise en place
d’une juridiction pour mineurs (ex : la Russie).

Qu'en est-il de l'évolution des pratiques et de sa portée ?

La variété des pratiques professionnelles rendue possible par les


textes n’a pas, à ce jour, conduit à une analyse des motivations sous-
jacentes des choix faits par les magistrats. L’étude des pratiques et
de leur évolution, ainsi que de l’influence de la formation – voire du
profil professionnel du juge des enfants - sur celles-ci, permettrait une
meilleure appréhension de la portée des réformes législatives
engagées.

Ainsi, le développement du pénal au détriment de l'assistance


éducative, qui résulte d’un changement dans les pratiques
professionnelles des parquets, peut impliquer un ajustement des
pratiques professionnelles des juges des enfants, notamment en
termes de double dossier.
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D'une manière générale, de quelle autonomie, de quelle capacité


d'initiative le juge peut-il se prévaloir ?

A compter du 1er janvier 2005, s’ouvrira un champ d’observation sur


les capacités d’adaptation des juges des enfants, avec le transfert
des fonctions du juge d’application des peines au juge des enfants
prévu par la loi du 9 mars 2004. Cette adaptation concerne non
seulement la connaissance du droit attaché à ces nouvelles fonctions
mais également les modalités de sa mise en œuvre au travers de
nouvelles pratiques professionnelles.

De même, la pratique du partenariat extérieur paraît intéressante à


analyser. En effet, d’un magistrat à l’autre, les approches sont
différentes. Certains n’envisagent le partenariat que dans le cadre
des décisions de justice, estimant que le domaine de la prévention
relève du Ministère public. D’autres souhaitent être associés aux
dispositifs de prévention mis en place localement, dans le cadre tant
de la protection de l’enfance que de l’enfance délinquante.

Par ailleurs, de nombreux services extérieurs notent des difficultés


relationnelles avec les magistrats, voire une perte de culture
commune. Les juges des enfants seraient ainsi plus centrés sur le
droit et moins sur les parcours éducatifs des mineurs. Ce constat
pourrait s’expliquer soit par une évolution des formations (il existait
auparavant un tronc commun de formation entre les éducateurs de la
protection judiciaire de la jeunesse et les juges des enfants favorisant
l’émergence d’une culture commune) soit par une conception
différente qu’auraient désormais les magistrats du contenu de leur
métier.

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Au regard de l'éventuelle spécificité de ses missions, le juge des


enfants exerce-t-il , au sein de la magistrature, une fonction
spécialisée ou un métier à part entière ?