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Jean-Michel Servet

jean-michel.servet@graduateinstitute.ch

L’INCLUSION FINANCIERE AU MAROC PAR LA MICROFINANCE :


UNE RESPONSABILITE SOCIALE SOUS TENSIONS

Compte-rendu de mission au Maroc


du 19 au 29 juin 2010

Projet IRD / UMR n°201

Version 2010-10.02c

1. Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel


2. Une tension sous contrôle entre interne et externe
3. Une forte concurrence entre organisations
4. Des relations entre sommet et base inégales et peu maîtrisées
Conclusion : une diversification très limitée des modèles institutionnels et des services
offerts

1
2
La mission a été effectuée du 19 juin au 29 juin 2010 successivement à Casablanca, Rabat et Marrakech, avec
l’assistance technique de Yassir Chaouki, ingénieur agronome de l’Ecole Nationale d’Agronomie de Meknès, et
avec l’appui du projet ANR Suds Rural microfinance and employment: do process matter? (UMR 201
Développement et sociétés de l’université Paris I Panthéon Sorbonne / IRD) coordonné par Isabelle Guérin
(http://www.rume-rural-microfinance.org).
Cette recherche a été soutenue par l’Institut CDC pour la recherche économique, sociale et financière
(http://www.viadeo.com/fr/profile/isabelle.laudier).
Solène Morvant-Roux a particulièrement suivi son organisation et les contacts essentiels à sa réussite. Saâd Filali
Meknassi (doctorant en économie de l’université de Rabat), Fouzi Mourji (professeur d’économie à l’université
de Casablanca) et Marc Roesh (CIRAD/projet RUME) m’ont aussi donné les premiers précieux conseils pour
son organisation, ainsi que pour les contacts suggérés : Marion Allet (CERMI/IEDES), Saïd Bourjij (Epargne
sans frontière), Nassim Oulmane (Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique), Dhafer Saïdane
(université Lille 3) et Hassan Zaoual (université du Littoral Côte d’Opal).

Je remercie vivement les personnalités rencontrées, pour le temps qu’elles m’ont consacré, les nombreuses
informations qu’elles m’ont communiquées et pour les pistes qu’elles m’ont ouvertes.

MM et Mme :

Fouad ABDELMOUMNI, consultant, ancien directeur général Al Amana

Ikhlas AMGHAR, cheffe du Service des Banques, Direction du Trésor et des Finances extérieures, Ministère de
l’Économie et des Finances.

Mohamed ASRI, directeur de l’Observatoire de la Finance, Centre Mohamed VI de Soutien à la Micro-Finance


Solidaire

Ahmed AZOUGA, directeur de développement, Fondation Banque populaire Micro-Crédit

Nourreddine AYOUCH, président, Fondation Zakoura Éducation

Mohamed BELMAACHI, directeur général délégué de JAIDA, Fonds de financement des organisations de
microfinance au Maroc (Groupe CDG)

Fouad BENJELLOUN, directeur des Études économiques et actuarielles, Agence Nationale de l’Assurance
Maladie et CDG

Mustapha BIDOUJ, secrétaire général de la Fondation Banque populaire Micro-Crédit

Nabil CHAABANE, directeur, Association Bab Rizk Jamil

Jamal DADI, Délégué Général, Fédération Nationale des Associations de Micro-crédit

Mohamed EL HAITAMY, directeur du pôle Finance, Al Amana

Youssef ERRAMI, directeur exécutif du Centre Mohamed VI de Soutien à la Micro-Finance Solidaire

Rachid FILALI MEKNASSI, professeur de droit, Faculté de droit de l’univesité de Rabat

Saâd FILALI MEKNASSI, doctorant, Faculté de sciences économiques de l’université de Rabat

M’hammed GRIN, président délégué de l’Institut et Fondation Caisse de Dépôts et de Gestion

3
Driss GUERRAOUI, professeur de sciences économiques, Université de Rabat, conseiller du Premier Ministre

Mustapha JEBBARI, chef du Département Ressources Humaines, Al Amana

Abdelaziz KHAOUA, chef de la division Etablissement de crédit, Ministère de l’Économie et des Finances.

Zakia LALAOUI, chef du département Développement, Al Amana

Igor LOUBOFF, étudiant de l’ESSCA, stagiaire de l’Agence Française de Développement à Rabat et Paris

Fouzi MOURJI, professeur d’économie, Université de Casablanca

Ainsi que les collaborateurs de l’Agence Al Amana Sidi Bouchouka, Arset Lamâache à Marrakech

Et pour les informations et contacts qu’ils m’ont donnés au cours de la rédaction de ce rapport : Irene Bono,
Myriam Catusse, Blandine Destremau et Béatrice Hibou ; ainsi que Saâd Filali Meknassi, Isabelle Guérin, Igor
Louboff, Solène Morvant-Roux, Fouzi Mourji et Marc Roesh pour leurs suggestions après la lecture d’une
première mouture de ce texte. À ce jour, toutes les pistes suggérées n’ont pas encore pu être suivies.

4
L’INCLUSION FINANCIERE AU MAROC PAR LA MICROFINANCE :
UNE RESPONSABILITE SOCIALE SOUS TENSIONS

Jean- Michel Servet

IHEID - Genève
chercheur associé UMR IRD Paris 1 n°201
[http://www.rume-rural-microfinance.org/spip.php?auteur10]

Environ un tiers des emprunteurs des institutions de microfinance actives dans un pays arabe
habitent au Maroc1, où 7 % des 31,2 millions d’habitants est aujourd’hui considéré comme
vivant en dessous du seuil national de pauvreté2. Le Royaume constitue, à une échelle plus
large, un cas d’école pour analyser les processus d’inclusion financière. Cela tient :
. à l’expansion très rapide de ses institutions de microfinance,
. à leur quasi concentration sur un seul service, le microcrédit,
. et à la crise de croissance les ayant frappées à partir de 2007 à la suite d’une forte
détérioration de leur portefeuille de prêts soumis à une montée des impayés3.
Cette crise marocaine doit être resituée dans le contexte général des tensions connues par la
microfinance dans de nombreux autres pays et ayant provoqué aussi une montée récente des
impayés au Pakistan, au Karnataka (Inde du Sud), en Bosnie- Herzégovine et au Nicaragua.
Ceci s’est traduit dans ce dernier pays par la faillite de la banque de microfinance Banex en
septembre 2010. Sans atteindre ce degré, la crise des institutions de microfinance du fait d’un

1
Pour situer la microfinance au Maroc par rapport à l’ensemble du monde arabe, voir notamment le site de
SANABEL, réseau réunissant en 2009 soixante-quinze organisations membres originaires de douze pays arabes :
www.sanabelnetwork.org/en (voir en annexe 1, la liste des organisations marocaines y adhérant) et en arabe The
Arabic Microfinance Gateway (AMFG).
Par rapport à l’ensemble du continent africain, voir le rapport de l’Africa Microfinance Action Forum pour le
Women’s World Banking, AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, 2009.
2
Sur 936 millions de personnes vivant en Afrique (2006), 411 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Si l’on retient pour le Maroc l’indicateur d’un dollar par personne et par jour, le taux de pauvreté est passé de
3,5 % de la population en 1990 à 0,6 % en 2007 ; avec un seuil de deux dollars, le taux de pauvreté a baissé de
55,7 % en 1960, à 21 % en 1985, à 16,3 % en 1999, à 14,2 % en 2004 et à moins de 9 % en 2007 (Royaume du
Maroc, Objectifs du Millénaire pour le Développement, Rapport National 2007, septembre 2008, p. 5). Selon le
Rapport sur le développement humain, 2008/2009, l’Indice de Développement humain du Maroc (qui reflète
l’espérance de vie, le taux d’alphabétisation et le produit intérieur brut par habitant) est inférieur à celui de la
moyenne des pays arabes (0.654 contre 0.719). Comme dans tous les pays, ces indicateurs qui permettent des
comparaisons très générales entre pays, sont contestés parce que représentant mal la réalité du niveau de vie et
de la vulnérabilité des populations, On note que, selon le recensement général de la population et de l’Habitat du
Haut Commissariat au Plan du Maroc, 7,2% des ménages habitent dans une maison dite « sommaire » ou dans
un bidonville et que 29 % des ménages vivent dans une habitation dite « de type rural » ; 12,6 % des habitations
n’ont qu’une seule pièce et 26 % deux pièces. Seuls 50,9 % des enfants en âge d’être scolarisés le sont ; et ce
taux n’est que de 22,2 % pour les filles. Le taux de chômage (qui rend mal compte des réalités dans un pays où
les activités dites « informelles » jouent un grand rôle), est passé de 13,8 % en 1999 à 9,6 % au début 2008 (voir
Royaume du Maroc, Objectifs du Millénaire pour le Développement, Rapport National 2007, septembre 2008,
p. 5). Voir aussi ci-dessous note 93.
3
Les principales données de cette crise sont bien analysées par Xavier Reille, « The rise, fall and recovery of the
microfinance sector in Morocco, CGAP Brief, December 2009 ; il la met en relation avec une croissance du
secteur qu’il qualifie « d’exubérante ». Pour son inscription dans un contexte plus général de crise, voir : Chen
Greg, Rasmussen Stephen, Reille Xavier, Growth and Vulnerabilities in Microfinance, Focus Note, CGAP,
n°61, Feb. 2010, 16 p.

5
surendettement des clients est latente aujourd’hui dans plusieurs États de l’Union indienne et
au Pérou4.

L’objectif du présent rapport est de restituer les conclusions d’une étude de terrain réalisée en
juin 2010. Son but a été de comprendre la façon dont est abordée au Maroc la responsabilité
sociale des parties prenantes de la microfinance. Cette responsabilité est ici appréhendée à
partir des rôles qu’elles assument en vue d’une plus large inclusion financière de la
population. La brièveté de ce séjour ne permet pas de donner à ce texte l’ambition de
conclusions scientifiques définitives. Elle est davantage une invitation à poursuivre les
échanges engagés et à construire des hypothèses que viendraient tester des recherches
ultérieures. L’analyse s’appuie également sur une revue de la littérature existante, sans
pouvoir prétendre à une recherche bibliographique à prétention exhaustive.

Seront d’abord exposées les conditions générales de l’essor de la microfinance au Maroc.


Pour comprendre comment les organisations marocaines de microfinance satisfont l’impératif
d’inclusion financière constituant le cœur de cette responsabilité sociale5 en tant qu’institution
du secteur financier, seront ensuite abordés :
. la maîtrise nationale des tensions entre les niveaux internes et les interventions
extérieures ;
. la concurrence très forte entre les diverses associations et fondations diffusant la
microfinance ;
. et le caractère essentiellement top down de la promotion du microcrédit, ces deux
facteurs étant essentiels dans la formation de la crise d’impayés connue par le secteur à partir
de 2007.

1. Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel

Le Maroc présente :
. des caractères communs à la diffusion du microcrédit depuis le milieu des années 1990 dans
le Monde (démarrage sur la base d’initiatives de la société civile appuyées par les autorités
publiques et de coopération et services offerts centrés essentiellement sur le crédit) ;
. une croissance beaucoup plus rapide de ce secteur que dans la plupart des autres pays,
. et des particularités qui tiennent non seulement à l’organisation politique et économique du
pays, mais aussi au cadre juridique et institutionnel particulier qui, lui a été imposé, avant
même sa forte expansion puis sa crise. La loi relative au microcrédit (loi 18 / 97) a été votée
en 1999 alors que le microcrédit ne faisait que démarrer dans le pays. Elle y a structuré
pendant plus d’une décennie les activités microfinancières. Elle a visé à renforcer le cadre
juridique et réglementaire des actions des institutions. En février 2000, le ministère marocain
des Finances a mis en oeuvre ce texte qui permet d’attribuer une licence aux associations de
microfinance. Ce cadre limite leur activité propre au seul crédit. Dans cette loi, apparaît aussi
un plafond de prêt (50 000 dirhams marocains6) et une nécessité de viabilité pour les
associations de microcrédit, avant cinq ans. Ainsi, pendant cette période, les associations ont
dû, substituer peu à peu des fonds propres (provenant en partie des produits de l’activité) aux

4
Voir l’étude en cours à Lima de Cosmin Olteanu, Mémoire de terrain IMAS, Promotion 2010-2011, Genève,
IHEID.
5
Pour sa définition, voir les références citées ci-dessous note 24.
6
Le taux de change est au début octobre 2010 de 100 dirhams marocains pour 12,30 dollars US et pour 8,91
euros. Pour un historique de l’évolution du taux de change voir : http://www.fxtop.com/fr/historates.php3.

6
subventions7. En cas contraire, la licence d’exercer pouvait être retirée et les fonds
redistribués par l’État.
Toutefois ce cadre s’inscrit aussi dans la structuration politico institutionnelle spécifique du
pays. Une fois ce cadre défini, les autorités publiques ont laissé faire ce qui a pu apparaître à
nombre d’acteurs et d’observateurs comme un espace de démocratie8. Celles-ci n’imaginaient
pas un tel succès et la rapidité de l’expansion de la microfinance marocaine, ni ensuite, du fait
même de cette expansion rapide du nombre des clients et du volume d’activités, une crise
caractérisée par une forte montée des impayés à partir de 2007.

Le microcrédit a connu au Maroc une croissance spectaculaire à deux chiffres entre 2004 et
2007, le situant parmi les pays plus dynamiques en ce domaine ; les institutions ont alors
connu les honneurs de la communauté internationale. En 2004, Al Amana9 recevait de la
Grameen Foundation-USA son Prix d’excellence ; en novembre 2005, parmi 47 pays
candidats, le pays a obtenu le 1er prix international du microcrédit, distinction co-initiée par le
Fonds d’équipement des Nations unies (FENU), organisme multilatéral géré par le
Programme des Nations Unies pour le Développement. En mai 2008, la Fondation Banque
populaire pour le Micro Crédit10 a reçu le prix de la haute performance et le certificat de la
transparence financière attribués par MIX (Microfinance Information Exchange) ; la même
année, celui-ci classait Al Amana à la dixième place et Zakoura11 à la 21e, parmi les
institutions de microfinance dans le monde12, selon un indicateur de leur rentabilité sans avoir
une perception claire de la crise qui s’annonçait.

Il est frappant que les deux pays africains ayant connu l’expansion la plus forte de leurs
institutions de microfinance, le Maroc et l’Éthiopie, ont un cadre d’organisation de ce secteur
à la fois contraignant et radicalement différent. Les institutions éthiopiennes doivent avoir un
statut d’institutions financières non bancaires ou de coopératives. À l’opposé celles du Maroc
sont obligatoirement à but non lucratif, sous forme d’associations ou de fondations13.

7
Ceci a privilégié potentiellement des performances financières au détriment de performances sociales selon
Lamrini Rida, Les chevaliers de l’infortune. Microcrédit au Maroc : la genèse, Rabat, Marsam, 2009, p. 51.
L’ouvrage publié sous la direction de Bernd BALKENHOL , Microfinance et politique publique, trad. Paris PUF,
2009, relativise à partir de nombreuses études de cas à travers l’Afrique, Amérique latine et l’Asie, la prétention
de la plupart des organisations de microfinance d’être financièrement autosuffisantes sans bénéficier d’aucune
forme de soutien par prêt subventionné, assistance technique, etc. Dans le cas du Maroc, voir la contribution de
Saâd Filali Meknassi sous le titre « Les facteurs contextuels déterminant la lutte contre la pauvreté et la
performance financière : le cas du Maroc », ainsi que son mémoire de DEA.
8
De ce point de vue, l’essor du microcrédit au Maroc peut être rapproché d’autres contextes dans lesquels il a
été développé pour retisser du lien social, comme après la partition entre Pakistan et Bangladesh, la
reconstruction de l’Ouganda après la chute d’Idi Amin Dada ou après l’éradication du Sentier lumineux au
Pérou. Sur l’usage du microcrédit dans les situations post-conflit, voir la note bibliographique d’Edoé Agbodan,
dans Baumann, Servet (ed.), Risques et Microfinance, Autrepart, Paris; Armand Colin, (n° 44, 2007).
9
L’association Al Amana a été créée le 13 février 1997 et a reçu l’agrément du ministère de l’Économie et des
Finances en tant qu’association de microcrédit le 31 mars 2000.
10
La FBPMC (Fondation Banque populaire pour le Micro-Crédit) est une association à but non lucratif régie par
le dahir du 15 novembre 1958 ; elle a obtenu l’agrément du ministère de l’Économie et des Finances le 1er mars
2000, en vertu de la loi 18 /97 régissant les activités de microcrédit au Maroc.
11
Voir le récit de sa création et de son essor jusqu’en 2007 par son fondateur, Noureddine Ayouch : Zakoura.
Récit d’un défi. Agir pour l’emploi et l’éducation, Casablanca, Tarik-Éditions, 2008.
12
Selon le 2008 Mix Global 100 Composite Ranking, six institutions marocaines de microcrédit se classaient
parmi les cent premières et souvent en tête pour des critères tels que le nombre de clients ou le portefeuille par
employé (voir http://www.themix.org/publications/2008-mix-global-100-composite-rankings-tables).
13
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 60, 62, 73, 96 et 97. Ce rapport relève aussi
par comparaison entre les deux pays que le Maroc a bénéficié d’une stabilisation des prix alors que les hausses
de prix sont encore élevées en Ethiopie. La hausse annuelle moyenne des prix entre 1998 et 2006 n’a été au
Maroc que de 1,8 % (Royaume du Maroc, Objectifs du Millénaire pour le Développement, Rapport National

7
Différentes explications du succès de deux modèles aussi différents peuvent être apportées.
La carence en services financiers subie par les populations ferait que n’importe quelle forme
juridique serait à même, pendant un premier temps, d’encadrer l’expansion des institutions de
microfinance auprès d’une partie de la clientèle potentielle. Une autre explication serait que
chaque pays aurait des spécificités qui justifieraient des formes spécifiques. Il est tout à la fois
possible de nuancer ces explications et de douter que des statuts convenables à un moment
puissent demeurer durablement adéquats à moyen et à long terme.

Le secteur de la microfinance marocaine affichait 308 000 prêts actifs en 2003 ; 460 000 en
2004 ; 631 000 en 2005 ; 1 million 45 000 en 2006 pour culminer à 1 354 000 en 2007. Mais
il a connu une régression en chutant de 1 280 000 prêts actifs en 2008 à 933 000 en 2009.
Indice d’alerte de cette crise : les taux des crédits à risque (connaissant un retard dans leur
remboursement de plus d’un mois), taux qui se situaient à moins de 0,5 % du portefeuille
jusqu’en 2006 dépassaient plus de 5 % en 2008 ; ce pourcentage est ainsi alors devenu dix
fois plus élevé que ses niveaux historiques les plus bas. On doit ici remarquer qu’une forte
croissance du portefeuille14 peut pendant un temps masquer la montée des impayés (puisque
si le nombre des prêts en retard s’accroît, leur pourcentage est noyé dans la masse des
nouveaux prêts). L’actif total du secteur de la microfinance a diminué de 9,4 % entre 2008 et
2009 car les institutions ont considérablement tempéré leurs velléités de croissance, à moins
qu’elles en aient été contraintes par des ressources moindres, et donc de réduire leurs offres de
prêts. Leur encours a baissé de 15,6 % entre 2009, par rapport à 2008 (soit une diminution
absolue de 880 millions de dirhams).
On peut remarquer que les effectifs salariés par le secteur qui étaient passés de 1 057 en 2003,
à 1 456 en 2004, à 2 672 en 2005, à 4 327 en 2006, à 6 317 en 2007 et à 6 653 en 2008 ont
subi une diminution d’un dixième environ en une année en retombant à 6 031 en 2009. Au
sein de la principale association marocaine de microfinance, Al Amana, l’imputation de la
détérioration du portefeuille est passée de 1,3 million de dirhams en 2005, à 8,3 millions de
dirhams en 2006, à 34 millions de dirhams en 2007, à 100,8 millions de dirhams en 2008 et à
162,6 millions de dirhams en 2009. Dans le même temps, les charges de personnel passaient
seulement de 52,5 millions de dirhams à 122,8 millions de dirhams alors que les charges
financières passaient de 19,7 millions de dirhams à 120,9 millions de dirhams.

Comme le souligne le Diagnostic pour l’action de l’African Microfinance Action Forum


(2009 p. 39), la chasse aux crédits en souffrance revient plus cher que de les éviter, sans
attendre une explosion des impayés. Il serait erroné d’attribuer uniquement à des causes
externes à cette crise du microcrédit au Maroc (le contexte général de la crise dite mondiale)
sans observer le fonctionnement local des institutions. La crise de la microfinance marocaine
est attribuée à l’endettement croisé ou cumulé des clients auprès d’institutions différentes15.
Les plus importantes d’entre elles ont pratiqué jusqu’en 2008 une politique de course en avant
pour gagner des parts de marché. Elles n’échangeaient pas d’informations sur l’endettement de
leurs clients respectifs ; d’où la possibilité pour les emprunteurs, en profitant de cette
concurrence, de dépasser par la multiplication de leurs prêts leurs capacités de

2007, septembre 2008, p. 5) ; avec des variations annuelles importantes : 3,6 % en 2003, 1,2 % en 2004, 2,1 %
en 2005, 1 % en 2006, 2,8 % en 2007 et 2,1 % en 2008 et des différentes importantes de hausse entre les
différents produits. Si l’indice des prix à la consommation n’a augmenté que de 1,9 % entre juin 2009 et juin
2010, la hausse des produits alimentaires a été de 3,2 % contre 0,9 % seulement pour les produits non
alimentaires ; ces hausses affectent d’abord le revenu disponible des populations les plus pauvres.
14
Certains font remarquer que le volume global de microcrédit au Maroc ne dépasserait pas le volume financier
d’une agence bancaire dans le pays…
15
Sur ce phénomène de surendettement, voir notamment les autres études menées dans le cadre du programme
de recherche RUME (http://www.rume-rural-microfinance.org/).

8
remboursement16. En l’état des informations diffusées, il est impossible de savoir s’il s’agissait
de la part des clients d’une pratique de cavalerie (ils prenaient un nouveau prêt auprès d’une
organisation pour rembourser un premier emprunt contracté auprès d’une autre) ou bien s’il y
a eu stratégie de cumul de prêts provenant de plusieurs organisations afin de bénéficier d’un
montant global de crédit plus élevé. Quand le microcrédit était peu développé la concomitance
de la présence de plusieurs institutions dans une même localité était rare alors qu’elle s’accroît
considérablement ensuite17. Cette crise n’est pas du même type que celle de la Bolivie en 1999
ou du Nicaragua et du Pakistan en 2009. Dans ces pays tant le refus des remboursements que
la mise en cause des institutions de microcrédit y a été politiquement portée par des
mouvements contestataires, avec un possible appui d’autorités publiques18. La crise
économique a précipité cette montée des impayés, puisque les revenus des emprunteurs locaux
et ceux procurés par les migrants ont diminué19. À cette baisse des ressources des familles,
s’est ajoutée une diminution de leur revenu disponible du fait d’un accroissement du coût de la
vie20. S’il est tentant d’attribuer la montée des impayés qu’ont connue en 2008-2009 les
institutions de microcrédit du Maroc comme celles du Nicaragua, de Bosnie-Herzegovine, du
Pakistan et de l’État indien de Karnataka non à la crise elle-même mais principalement à une
mauvaise gestion des institutions de micro crédit et à leur seule concurrence non coordonnée,
il serait erroné de ne pas comprendre cette crise comme participant à la faillite d’un système
de financiarisation de plus en plus généralisée. Certes, si l’on réduit la crise à une crise
financière dans les pays développés (et d’abord aux Etats-Unis) ayant entraînée ensuite une
crise quasi généralisée de la production et des échanges cette crise en tant que telle n’est pas
directement à l’origine de celles des institutions de microfinance. Même si l’on doit noter ici
ou là que la diminution des envois des migrants aux membres des familles restés au pays a pu
directement ou indirectement atteindre certaines institutions ; qu’ailleurs la baisse des
ressources procurées notamment par le tourisme ou par les filiales des grandes entreprises
implantées au Sud ont diminué le volume d’activités de micro entreprises et les salaires des
travailleurs, donc la quantité de prêts des institutions de microcrédit quand ces micro-
entrepreneurs ou ces ouvriers sont leurs clients. Ce qui est en cause ici est la course en avant
pour étendre le microcrédit à une population de plus en plus large et pour des montants de plus
en plus élevés sans que l’on s’assure que celui-ci contribue effectivement à accroître les
activités génératrices de revenus. Certes il est possible d’affirmer que si les responsables des

16
Une étude sur ces dettes multiples avait été menée en 2006 par Planet Finance Maroc en association avec
Al Amana, [doc. non diffusé] Étude sur les endettements croisés, Maroc.
17
Rozas, Daniel and Sanjay Sinha (2010), “Avoiding a Microfinance Bubble in India: Is Self-Regulation the
Answer?”, Microfinance Focus, 10 January. http://www.microfinancefocus.com/news/2010/01/10/avoiding-a-
microfinance-bubble-in-india-is-self-regulation-the-answer montrent à partir du cas indien qu’il est souvent
difficile de révéler la surconcentration des organisations de microfinance en ne prenant en compte que des
statistiques agglomérées. Celles-ci masquent le fait qu’à des échelles locales on observe des districts où les
institutions sont quasi totalement absentes et d’autres où leur densité est considérable. Leur concurrence
engendre une multiplicité des prêts aux familles, et par conséquent leur surendettement suivi d’une chute brutale
des taux de remboursement. Sur des manifestations récentes de ce surendettement en Inde, voir :
http://andhrabusiness.com/NewsDesc.aspx?NewsId=Life-for-Microfinance-companies--death-for-losers.html et
http://www.andhrabusiness.com/NewsDesc.aspx?newsID=Is-it-end-of-party-for-Microfinance-institutions--or-
getting-spicy.html Oct.11, 2010).
18
Greg Chen, Stephen Rasmussen, Xavier Reille, Growth and Vulnerabilities in Microfinance, Focus Note,
CGAP, n°61, Feb. 2010
19
La région de Doukala sur la côte Atlantique par exemple connaît relativement plus de migrations.
20
Voir ci-dessus note 13, les données sur la hausse des prix. Outre les effets importés de la crise, il convient
d’ajouter que certaines régions du Maroc ont subi des sécheresses et des inondations successives qui ont aggravé
la situation. Le taux de croissance du produit intérieur brut (PBI par habitant de 2 580 dollars en 2008), qui était
de 4,2 % entre 1998 et 2004 et de 4,6 % entre 2004 et 2007, a connu un ralentissement en 2007 (+ 3,2 %) et une
reprise en 2008 (+ 5,4 %).

9
organisations faisant du microcrédit avaient été plus vigilants, s’ils s’étaient dotés de moyens
efficaces d’information, ils auraient anticipé le risque de détérioration de leur portefeuille de
prêts notamment par les multiplicité des emprunts auprès d’organisations différentes : si au
Nicaragua en 2009 40 % des emprunteurs l’étaient auprès de plus d’une institution de prêt, en
Bosnie-Herzégovine 40 % en 2009 et au Pakistan 21 % au niveau national et 30 % dans les
régions touchées par un mouvement de refus de remboursement, au Maroc ce taux était de
40 % en 2007, de 39 % en 2008 et de 29 % en 2009. Il est donc possible de dépasser une
interprétation s’attachant seulement à une mauvaise gouvernance des institutions et
d’expliquer pourquoi les mouvements de refus de rembourser les prêts au Nicaragua et au
Pakistan ont été organisés par des groupes de pression, politique dans le premier (avec l’appui
du président Ortega) et islamiste dans le second alors qu’il s’agit d’un mouvement spontané au
Maroc comme en Bosnie-Herzégovine ou au Karnataka. Certes les clients avaient bénéficié de
l’incapacité des institutions de microcrédit à limiter leurs prêts et d’apprécier la faiblesse
structurelle dans laquelle elles se trouvaient ; mais si ces clients empruntaient (non seulement
auprès des institutions de microfinance mais également dans de nombreux pays auprès de ceux
que l’on désigne comme « usuriers », c’est parce qu’ils se trouvaient contraints de le faire pour
vivre et pour faire face aux échéances de leurs précédents prêts. Bien souvent les responsables
des institutions de microfinance ont pensé que le fait que les clients empruntent des sommes
de plus en plus importantes et de façon répétée traduisait leur grande satisfaction face à l’offre
de la microfinance. Ils n’ont pas pensé que l’on se pouvait se trouver dans une addiction
croissante au crédit, pouvant conduire plus ou moins rapidement au surendettement.

Au delà de cette crise, compte tenu d’un taux marocain d’inclusion financière limité21, les
possibilités d’expansion du secteur sont estimées comme étant encore très importantes dans le
pays, puisque la population cible du microcrédit varie, selon les organisations, de cinq à huit
millions22 et pour les plus optimistes plus de douze millions23 de personnes (réparties à parité
entre femmes et hommes et entre ruraux et urbains). Les institutions se proposent par ailleurs
d’élargir leurs offres de services en permettant à leurs clients d’accéder aussi à des services
d’épargne, de transfert, d’assurance notamment. On se trouve ici face à une stratégie explicite
répondant à des objectifs de responsabilité sociale plus que de responsabilité civique ou
sociétale. Dans cette approche, les institutions font leur marché des idées les plus médiatiques
dans des domaines sociaux et environnementaux n’ayant pas nécessairement de rapports
directs avec leurs fonctions financières ; il s’agit alors de se conformer avec plus ou moins
d’opportunisme aux idéologies des bailleurs de fonds et aux opinions publiques. La
responsabilité sociale à la différence d’une responsabilité civique (mesurée par certaines
performances sociales) se situe dans le corps de métier de l’activité24.

21
Au Maroc moins d’un quart de la population est bancarisée. Le rapport Finance for all constitue une pierre de
touche de l’évolution des idées sur l’inclusion financière dans le secteur de la microfinance.
22
Fondation Micro-crédit Groupe Banque populaire, Rapport d’activité 2008, p. 23
23
Al Amana Microfinance, Rapport d’activité 2009, p. 8.

24
La confusion entre les deux types de responsabilité est dominante en microfinance. En ce sens, voir la
contribution de Cecile Lapenu au Portail de la microfinance (juin 2010) sous le titre « Investissement
socialement responsable en microfinance - avancées et perspectives ». Ce type de contribution constitue une
avancée par rapport à l’ancienne confusion entre pauvreté et exclusion financière (voir aussi ci-dessous note 64).
Sur la distinction entre les deux approches de la responsabilité sociale, voir : Jean-Michel Servet,
“Responsabilité sociale versus performances sociales en microfinance », Tiers Monde n°197 (janv.-mars 2009),
p.55-70; « La responsabilité sociale en microfinance dans le contexte d’une commercialisation croissante du
microcrédit », Rapport Moral sur l’Argent dans le Monde 2009, Paris, AEF, 2009 p. 417-429, « Corporate
Responsibility Versus Social Performances and Financial Inclusion », in : ARMANDARIZ B. LABIE M. (eds.), The
Handbook of Microfinance, Singapore, World Scientific Publishing, 2010 (forthcoming). Voir le rapport d’audit
social d’Al Amana : Evaluation des performances sociales d’Al Amana, Rabat, 2010, 10 p. [synthèse de l’audit

10
La question de l’offre de services financiers répondant à des objectifs d’inclusion financière
est dans les grandes institutions marocaines de microfinance beaucoup plus présente que celle
d’objectifs généraux, tels que la promotion des femmes25, l’accroissement du revenu des plus
pauvres ou le respect de l’environnement26. Du fait, de cet accent mis sur l’inclusion
financière, on peut considérer que la microfinance marocaine est ainsi rapidement entrée dans
un stade de maturité. Cet affichage et ces objectifs n’empêchent pas les institutions
marocaines d’avoir en matière de ciblage de populations pauvres des performances sociales
meilleures que celles de pays où l’expression « lutte contre la pauvreté » est omniprésente27 :
le Maroc se situe en Afrique au premier rang pour le pourcentage de « pauvres » parmi le total
des emprunteurs auprès des institutions de microcrédit (17 %) devant l’Afrique du Sud (10 %)
et le Sénégal (9 %), et au troisième rang en termes absolus (avec un million d’emprunteurs),
derrière l’Afrique du Sud (3,3 millions) et l’Éthiopie (1,5 million) et loin devant le Kenya
(690 000), le Ghana (630 000) et l’Egypte (560 000).

2. Une tension sous contrôle entre interne et externe

Au Maroc comme dans la plupart des pays depuis les années 1990, l’essor des institutions de
microfinance est lié aux appuis techniques et financiers considérables dont des acteurs
nationaux privés et publics ont pu et su saisir l’opportunité. Le Maroc a bénéficié d’une
attention particulière des Etats-Unis (via notamment l’USAID) en particulier dans le contexte
post guerre du Golfe. Le pays a pu être pensé comme une sorte d’expérience pilote testant

social menée par M-CRIL – Microcredit Rating International Limited] qui retient des critères mutiples.
Al Amana n’a pas d’objectifs spécifiques concernant sa performance sociale par segmentation de la population
par région ou par genre. L’association s’est toutefois fixé un quota d’au moins 30 % de femmes dans son
portefeuille rural. Elle est intervenue seulement depuis 2003, soit quelques années après sa création, en zone
rurale.

25
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 48 relève qu’en Afrique les pays où les
institutions de microfinance ont été propulsées par des organisations internationales non gouvernementales ont
une proportion de femmes parmi les clients du microcrédit plus importante que ceux où le développement de la
microfinance s’est appuyé sur des ressources nationales et sur ceux dont la structure dominante est à base
coopérative ou mutualiste. De façon générale à propos de la situation des femmes marocaines, le Rapport
National 2007 sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement p. 10 indique : « Avec le Code de la
Famille adopté en 2004, un pas a été franchi qui a rompu avec la frilosité antérieure dans le domaine. Une telle
initiative a consacré une nouvelle démarche où la société civile est un partenaire essentiel, et permis aux femmes
d’envisager leur situation autrement en leur donnant les moyens de défendre leurs droits. Depuis la croyance
selon laquelle il y aurait des barrières infranchissables concernant le statut des femmes a fait long feu. Les
nouvelles dispositions juridiques ouvrant des perspectives prometteuses au niveau des acquis sociaux de la
femme et ne peuvent manquer de jouer un rôle positif dans l’amélioration de leur condition matérielle en leur
assurant notamment un certain nombre de garantie ». Au Maroc, l’AMSSF (Association Marocaine Solidarité
Sans Frontière) propose des crédits à une clientèle quasi uniquement féminine, tout comme le font SEF en
Afrique du Sud, KWFT au Kenya, LAPO au Nigéria ou Al Tadamun en Egypte.
26
Le rapport d’audit social d’Al Amana : Evaluation des performances sociales d’Al Amana, Rabat, 2010 p. 8
indique que l’association n’a pas de politique formalisée sur les activités à ne pas financer en raison de leur
impact défavorable sur l’environnement. De façon générale, la sensibilité du pays aux questions
environnementales est encore peu répandue. Le Rapport National 2007 sur les Objectifs du Millénaire pour le
Développement reconnaît « relativement récente au Maroc, la prise de conscience de la fragilité du milieu, de la
rareté des terres fertiles et de l’eau » (p. 15). Il existe un Plan d’Action National pour l’Environnement (PANE)
couvrant l’ensemble des questions de protection de l’environnement, dont la salubrité de l’habitat urbain, la mise
à niveau environnementale des écoles rurales et de l’alimentation en eau potable, dont la présentation (voir par
exemple son rapport de mars 2009) reconnaît les retards du pays en ce domaine.
27
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 36, 37.

11
l’usage du microcrédit pour ce qui devait être la future reconstruction de l’Irak28, avec une
naïveté certaine sur l’uniformité du monde musulman et sur l’efficacité de la guerre
américaine au Proche Orient… D’où sans doute les moyens considérables dont le Maroc a
rapidement bénéficié29 et qui expliquent aujourd’hui qu’il soit le pays arabo-musulman où le
poids de la microfinance a été le plus important, tant pour ce qui est des masses financières
que du nombre de clients. La crise du secteur fait qu’aujourd’hui cette position de leader (qui
demeure pour ce qui est de l’encours de crédits) est contestée par l’Egypte, pour ce qui est du
nombre de prêts actifs30. Par suite de la crise marocaine et des mesures prises pour la juguler,
la croissance de la microfinance est apparue en 2009 plus soutenue, dans l’espace du Proche-
Orient et en Afrique du Nord, en Egypte, en Jordanie, au Liban, en Mauritanie et en Tunisie
qu’au Maroc31.

Dans ce contexte, un des éléments les plus remarquables des institutions marocaines de
microfinance est la capacité dont elles ont fait preuve, à de multiples reprises, à ne pas subir
de contrôles étrangers trop pesants, tout en tirant partie autant que possible des appuis
extérieurs proposés. Comme le montre le programme Microstart du PNUD qui a fourni à
partir de février 1998 une assistance technique et financière d’un montant de 1,7 millions de
dollars à six associations. Les institutions ont su, à cet égard, faire l’objet d’un degré élevé et
positif d’opportunisme. Il est possible de se demander si le fait qu’un grand nombre des
fondateurs aient été contraints32 sous le régime autoritaire d’Hassan II de survivre, de
s’organiser clandestinement et, avec une grande intelligence, de manifester publiquement leur
opposition tout en respectant un certain nombre de contraintes, n’a pas favorisé plus tard leur
savoir faire pour garder l’autonomie des institutions de microcrédit face à des tentatives
étrangères d’immixtion.

Ce qui peut apparaître comme un esprit mêlant résistance et compromis explique aussi l’échec
qu’ont subi les tentatives d’implantation pour structurer la microfinance marocaine de
l’organisation PlaNet Finance, fondée par Jacques Attali33. À cela s’ajoute sans doute une
28
Voir ci-dessus note 8.
29
La fondation Zakoura et AL Amana avaient reçu l’appui de USAID, actif au Maroc dans le domaine à partir
de 1996. Le premier mandat d’USAID pour Al Amana (doté alors de 16 millions de dollars) était orienté vers
une mission sociale alors qu’au début de l’année 2000 la mission a été recentrée sur : « la contribution au
développement économique et la promotion des micro-entreprises à travers la microfinance ». Outre l’appui de
l’USAID, Al Amana a bénéficié sous forme de dons et subventions notamment du Fonds Hassan II et du
Women’s World Banking (pour développer les prêts individuels aux entreprises) et de crédits notamment de la
Société Financière Internationale (groupe Banque mondiale). Ses fonds propres sont aussi constitués des
bénéfices cumulés.
30
Le 2008 Mix Global 100 Composite Ranking montre un coût de distribution des prêts beaucoup plus faible en
Egypte qu’au Maroc.
31
Rappelons que dans le monde musulman, la microfinance du Pakistan et de la Bosnie ont aussi connu des
difficultés à partir de 2007.
32
Au cours des entretiens, un certain nombre des interlocuteurs ont spontanément évoqué leurs séjours en prison
et les tortures que certains d’entre eux ont alors pu y subir, ainsi que le contexte particulier de la mise en place
des premières institutions de microfinance. Dans le même temps, pour eux cette sombre page de l’histoire du
pays était tournée pour aller de l’avant, et la microfinance participait de toute évidence de cet au-delà. Voir le
témoignage de Rida Lamrini dans Les chevaliers de l’infortune. Microcrédit au Maroc : la genèse, Rabat,
Marsam, 2009, p. 16-17, 54-55.
33
Cet échec de Planet Finance est conté avec force détails et humour par Rida Lamrini, président fondateur de la
FNAM (Fédération Nationale des Associations de Microcrédit), dans sa biographie des premières années de la
microfinance au Maroc (Les chevaliers de l’infortune. Microcrédit au Maroc : la genèse, Rabat, Marsam, 2009,
p. 105-119). Ces critiques sont largement partagées. Un autre témoin dans un message personnel résume ainsi la
situation vécue par les acteurs marocains : « Planet Finance se comportait comme le maître qui débarque pour
mettre de l’ordre, en donnant l’impression de l’expert qui apprend aux autres comment faire. Alors que
l’expérience au début du microcrédit a beaucoup bénéficié des personnes phares qui ont su mobiliser le

12
certaine incapacité des dirigeants de PlaNet Finance, l’invité surprise comme la qualifie Rida
Lamrini, à saisir le patriotisme marocain face à ce qui était appréhendé non comme un appui
mais comme une ingérence peu justifiée vues les compétences nationales existantes ou
comme une tentative de main mise étrangère réduisant la liberté des acteurs nationaux. Ceci
pourrait se résumer dans la formule : accord pour des appuis techniques et financiers et
désaccord pour tout ce qui peut apparaître comme un contrôle. Tout ce qui est bon à prendre
doit l’être, pourvu de rester indépendant.

La forte croissance des institutions marocaines de microfinance est liée à leur organisation
financière et à son évolution34. Au départ, elles ont bénéficié de dons et de prêts
subventionnés qui leur ont permis d’asseoir leur essor et d’atteindre rapidement pour les
principales d’entre elles une taille, une solidité et une rentabilité suffisantes leur ouvrant
l’accès à des découverts bancaires et à des placements de fonds commerciaux (nationaux et
étrangers) ; ce, grâce à leurs performances financières et malgré leurs statuts d’organisation
non gouvernementale ou de fondations sans but lucratif. L’augmentation de leurs encours de
crédits et leur rentabilité sur actif leur ont permis de dégager des marges, avec lesquelles elles
ont pu à la fois diminuer le niveau de leurs taux d’intérêt et augmenter les ressources qu’elles
prêtent35.
L’autonomie des institutions marocaines de microfinance par rapport aux acteurs étrangers
tient aussi aux moyens (financiers mais aussi institutionnels) dont les autorités marocaines les
ont rapidement dotés. Les critères de répartition de ces appuis financiers nationaux ont
contribué à renforcer les plus importantes d’entre elles et d’une certaine façon ont accentué
les déséquilibres entre institutions et donc ont, du point de vue des petites structures, faussé la
concurrence36. L’appui national le plus décisif en la matière a été en 2000 celui du Fonds
Hassan II, d’un montant de 100 millions de dirhams (équivalent environ alors à 10 millions
d’euros), ressource provenant du produit de privatisations. Il a permis aux principales
organisations d’augmenter considérablement et de façon décisive tant le nombre que le
montant des prêts37.

Les interventions, sont multiples.


. Des études de faisabilité menées en 2003 et 2004, soutenues la KfW (allemande), l’Agence
Française de Développement, la CDC (France) et la CDG (Maroc), ont abouti à la création du
fonds Jaïda (Fonds de financement des Institutions de Micro-Finance du Maroc) qui est actif
depuis avril 2007. Il a injecté depuis sa création près de 400 millions de dirhams. En janvier
2008, l’Agence de Partenariat pour le Progrès a confié à Jaïda environ 47 millions de dollars
octroyés par le MCA (Millenium Challenge Account)38.

politique et les partenaires internationaux, Planet Finance donnait l’impression de vouloir ajouter un autre pays
à son portefeuille et de dire : ‘on est présents là’, ‘on est associé à la réussite du microcrédit au Maroc’ ; sans
vraiment s’associer aux acteurs locaux dans une relation d’égalité. »
34
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 77, 93.
35
Sur les composantes de leur financement jusqu’en 2004, voir : Saâd Filali Meknassi, « Les facteurs
contextuels déterminant la lutte contre la pauvreté et la performance financière : le cas du Maroc », in : B.
BALKENHOL (ed.), Microfinance et politique publique, Paris, PUF 2009.
36
Rida Lamrini, Les chevaliers de l’infortune. Microcrédit au Maroc : la genèse, Rabat, Marsam, 2009.
37
Rida Lamrini, Les chevaliers de l’infortune. Microcrédit au Maroc : la genèse, Rabat, Marsam, 2009, p. 53-
57.
38
Le Millenium Challenge Account a été crée par le Congrès des Etats-Unis en janvier 2004 pour orienter l’aide
publique américaine en lui imposant notamment le développement de pratiques de « bonne gouvernance » et de
« liberté économique ». Sur ses interventions et sur ses soutiens à des projets au Maroc, voir son site marocain :
http://www.mcc.gov/mcc/countries/morocco/index.shtml

13
. Le produit prêt au logement d’Al Amana a été développé dans le cadre du programme
gouvernemental « Villes sans bidonvilles »39 qui a été aussi appuyé par un financement à taux
réduit de l’Agence Française de Développement (pour un montant de 10 millions d’euros).
De nombreux exemples mériteraient une analyse approfondie sur leurs origines et leur impact.
C’est le cas notamment, parce qu’elles sont moins connues, des interventions de la
coopération espagnole.

Les formes de développement des institutions de microfinance au Maroc et les appuis


nationaux dont elles ont bénéficié ne peuvent être compris qu’en étant resitués dans les
modalités particulières d’intervention et de contrôle de l’État marocain40. Les initiatives
privées ne peuvent prospérer que pour autant qu’existe un consentement ou une tolérance du
Makhzen, autorité dont le sommet est le roi et son entourage et qui étend ses ramifications
(tant économiques que politiques) dans le pays41. En l’occurrence la première phase
d’expansion a été celle de la tolérance car le pouvoir n’a alors semble-t-il pas saisi le potentiel
de succès. L’opportunisme pour, d’une part capter des ressources extérieures qui étaient
offertes, et d’autre part faire face à la demande de démocratisation du pays par des militants
des droits de l’homme ayant saisi ce champ laissé libre. Face à leur succès, est venu le temps
des compromis, des articulations, des alliances nécessaires en s’inscrivant dans ce qu’au
Maroc on désigne comme musharaka, la participation supposée remplacer les anciennes
formes de clientélisme42. La pression des autorités publiques a été forte pour restructurer la
microfinance en crise du fait des impayés en 2007-2009. Ainsi la fondation Zakoura a été
fusionnée43 avec la Fondation Banque populaire pour le microcrédit, les deux devenant la
Fondation Zakoura Chaâbi pour le micro-crédit, une entité supposé marier dans une même
entité le haut et le bas de la clientèle. Ce type d’intervention a donc permis de rapidement
juguler ce qui aurait pu provoquer par contagion une déliquescence de tout le système de
microcrédit. Mais ce type de contrôle, endiguant aussi les pressions notamment externes qui
pourraient favoriser une transformation des lois et règlements régissant le secteur et laisser le
champ libre à une partie de celui-ci, a empêché :
. de devenir un champ lucratif ou d’en adopter le statut44,
. ou d’entrer dans un mode participatif par un statut coopératif ou mutualiste45.

39
Lancé en juillet 2004, ce programme vise à la résorption des bidonvilles dans 83 villes au cours de la période
2004-2012 ; il concerne 293 000 ménages résidant dans près de mille bidonvilles.
40
L’ouvrage de Noureddine Affaya, et Driss Guerraoui, L’élite économique marocaine. Étude sur la nouvelle
génération d’entrepreneurs a donné récemment une synthèse de l’abondante littérature consacrée à cette
question.
41
Il est important de souligner ici que cette hégémonie du pouvoir central dans l’ensemble du pays s’est faite de
façon relativement récente au Maroc. Pendant longtemps certaines zones s’y sont opposées. Ceci peut éclairer
des disparités dans la répartition actuelle du microcrédit et du soutien que les populations lui apportent ou non,
ainsi que leur consentement à rembourser (Rapport Guerin et alii, 2010).
42
Voir l’analyse de ce nouveau type de rapport entre l’État et la société civile marocaine par Iréne Bono (2010).
43
Son portefeuille à risque était estimé à 30 % en mai 2009.
44
En Afrique, les banques se sont intéressées à la microfinance en Angola, en République démocratique du
Congo, en Egypte, au Kenya, au Mali, en Afrique du Sud, en Tanzanie, en Ouganda et au Zimabwe. Ecobank a
ouvert des bureaux dans vingt-deux pays africains (AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en
Afrique, p. 29). Cet intérêt pour le « bas de gamme » correspond à une stratégie de responsabilité sociale ou à la
conviction que ce « segment du marché » pouvait devenir bancable et rentable. Sur l’articulation banques et
institutions de microfinance, on consultera avec intérêt l’analyse de François Seck Fall, Complémentarité
d’intermédiation Banque/Microfinance. Une perspective de la finance inclusive, Thèse en sciences économiques,
Université de Rouen/Université CAD de Dakar, juillet 2010, 555 p.
45
Sur les formes coopératives en matière de finance en Afrique, voir notamment : Yves Fournier, Dominique
Gentil, Les paysans peuvent-ils être banquiers ?, Dijon, Syros, 1993. Des coopératives de crédit ont été
implantées au Ghana en 1951, au Kenya en 1964, au Cameroun en 1968 et au Rwanda en 1975. Il convient de
remarquer qu’en Afrique anglophone, les Savings and Credit Cooperative Organizations n’ont pas pour clientèle

14
Nous verrons que le rapport au Makhzen joue aussi un rôle essentiel pour comprendre le
rapport des institutions avec leur clientèle et le fonctionnement interne de celles-ci.

3. Une concurrence forte entre organisations

Fin 2009, le secteur de la microfinance au Maroc comptait douze associations actives, parmi
lesquelles quatre (Al Amana, Zakoura/Fondation Banque populaire et Fondep) couvraient
90 % de la clientèle. Après, en mai 2009, la restructuration de Zakoura, Al Amana était, fin
2009, avec 2100 salariés le plus gros employeur du secteur ; de même que l’association
dominait, avec 45 % des parts du marché en nombre de prêts actifs et 57 % en termes
d’encours de prêts. Cette concentration du marché est fréquente en Afrique, où dans de
nombreux pays une seule institution, ou un nombre très restreint occupe une position de
leader du secteur. Il convient de remarquer que l’on observe aussi de façon générale une forte
concentration du secteur bancaire en Afrique, où la part de marché des trois principales
banques dans chaque pays est en moyenne de 73 % alors qu’elle n’est que de 60 % dans le
monde entier46. En 2006, Al Amana et Zakoura se plaçaient respectivement à la neuvième et à
la dixième place des institutions africaines de microfinance, selon le nombre de clients47.

Un trait marquant de la microfinance marocaine, mais ceci est assez commun dans le monde,
est la faiblesse du niveau intermédiaire (dit « méso »)48 pouvant cadrer et soutenir son essor et
servir de base de concertation entre institutions et pouvoirs publics notamment. Certes il
existe depuis 2001 une fédération nationale des associations de microfinance (la FNAM)49
dont les statuts ont été revus en 2008 et un centre de formation (Centre Mohammed VI de
soutien à la microfinance solidaire, dont le siège est à Casablanca) actif depuis 2008 par des
formations, des conférences et la promotion du secteur. Ces institutions participent à leur
manière et en complémentarité aux succès de la microfinance marocaine. Mais les
atermoiements et les lenteurs pour mettre en place une centrale de risques officielle illustrent
la faiblesse des institutions du secteur à ces niveaux « méso » essentiels pour la concertation.

Les tentatives d’ingérence étrangère et leur rejet, évoqués au paragraphe précédant, ont, par
exemple, sans doute contribué à retarder la mise en place d’une centrale des risques, qui aurait
pu endiguer le surendettement de nombreux clients. Cette initiative soutenue ou promue par

cible les plus « pauvres » (AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 27-29, 32). Au
Kenya, KUSCCO affiche 3 265 545 comptes ; en Ouganda, UCUSCU, 806 000 ; en Côte d’Ivoire,
FENACOOPEC-CI, 598 000 et au Rwanda les Banques populaires, 533 000. Les coopératives d’épargne et de
crédit sont aussi particulièrement fortes en Amérique latine tout comme en Europe centrale ou en Asie centrale
et en Inde. Dans de nombreux pays, ces coopératives ont plus de membres (et de loin) que les institutions de
microcrédit, pourtant beaucoup plus médiatisées. À ces formes anciennes du coopérativisme et du mutualisme
financier, on doit ajouter les CVECA (Caisses villageoises d’Épargne et de Crédit) ainsi que les groupes de
Village Banking. Voir ; Jean-Michel Servet, Banquiers aux pieds nus, La microfinance, Paris, Odile Jacob, 2006.
Voir aussi ci-dessous note 70 et encadré 2 p. 21.
46
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 23.
47
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 32-33, 35. Les trois premières sont des
banques : Equity Bank au Kenya (avec 1,84 million d’épargnants), KPOSB au Kenya encore (avec 1,28 million
d’épargnants) et Capitec en Afrique du Sud (avec 783 000 épargnants), suivies d’une union de crédit la
FENACOOPEC-Ci en Côte d’Ivoire (598 000 épargnants) et en Ethiopie ACSI (avec 597 000 épargnants) ayant
statut d’institution financière non bancaire.
48
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 55, 79 sq.
49
Le premier président et co-fondateur de la FNAM, Rida Lamrini, apporte le témoignage précieux de ses
origines et des difficultés pour la doter de moyens d’interventions, puis, au-delà des conflits humains et
institutionnels, son essor dans Les chevaliers de l’infortune. Microcrédit au Maroc : la genèse, Rabat, Marsam,
2009, p. 65-103, 151-178.

15
Planet Finance50, louable en soi, s’est alors faite en dehors de liens (nécessaires) avec les
autorités marocaines de régulation. D’où l’échec d’une initiative extérieure et autonome des
pouvoirs publics, qui aurait couvert l’ensemble du secteur. De façon informelle, dans
certaines localités les agents de crédit de petites organisations de microfinance échangeaient
des informations avec ceux des grandes ; par exemple à Oujda, ceux de la fondation Al
Karama avec ceux de Zakoura. Les quatre principales organisations (Al Amana, Fondep,
ARDI et la Fondation Banque Populaire pour le microcrédit (qui a absorbé Zakoura en mai
2009) ont mis en place une centrale d’information en 2007, qui était hébergée chez Al
Amana ; à partir du deuxième trimestre 2010, du fait de l’extension de l’accord, huit des
douze institutions faisant du microcrédit au Maroc ont par ce biais échangé des informations.
Le problème est ici celui du respect des engagements (tel que celui de ne pas prêter à un
emprunteur potentiel déjà client d’une autre organisation) et, pour certaines institutions celui
de limiter les informations aux débiteurs défaillants. On peut sans doute mettre à l’actif de
cette initiative le fait que le nombre de clients bénéficiant de plusieurs prêts est baissé de
39 % à 29 % entre octobre 2008 et septembre 2009. La difficulté d’obtenir l’accord
indispensable de toutes les organisations s’explique par le contexte de concurrence forte pour
accroître les parts de marché et pour des organisations ayant des tailles fort différentes. La
mise en place d’une centrale des risques nécessitant l’appui de toutes les institutions de crédit
posait des problèmes tant de mise à disposition et partage des informations relatives aux
clients que d’imputation des coûts de fonctionnement. L’accord général nécessaire a induit un
retard considérable dans la mise en place de ce centre d’informations sur les prêts déjà
consentis, selon un modèle appuyé cette fois par les pouvoirs publics. La centrale des risques,
dont le siège est à Casablanca, n’a commencé à être opérationnelle qu’au début de l’année
201051.

La crise du secteur, manifeste principalement entre 2007 et 2009, est la conséquence directe
de la double contrainte que le secteur a subie :
. celle d’une croissance très rapide et non contrôlée avec des organisations se situant souvent
dans les mêmes localités52 et débauchant les clients voire les agents de crédit53,
. et celle d’un cadre institutionnel peu diversifié fondé principalement sur une logique
d’organisations ou de projets humanitaires et sociaux de la société civile se transformant peu
ou prou pour les plus importantes en institutions financières tout en n’ayant pas ce statut para

50
Rida Lamrini, Les chevaliers de l’infortune. Microcrédit au Maroc : la genèse, Rabat, Marsam, 2009.
51
Selon La Vie Eco du vendredi 11 juin 2010 p. 18-19 (cité par Ama News, juin 2010, n°197, p. 9), la centrale
des risques est peu utilisée par les sociétés de financement de prêts dont le montant est inférieur à 20 000
dirhams en raison du coût jugé élevé de chaque consultation (5 dirhams). Alors que dans de nombreux pays, les
centrales de risques sont peu efficaces parce que les clients sont mal identifiés, au Maroc la large diffusion des
cartes personnelles d’identité avec un numéro national d’identification peut favoriser son implantation.
Toutefois, l’efficacité des échanges d’information en ce domaine dépend aussi de l’importance des pratiques
financières dites « informelles ». Plus leur poids est élevé, plus la probabilité de complémentarité des emprunts
est forte, et par conséquent plus le système d’information se révèle de fait défaillant à prévenir efficacement le
surendettement.
52
Dans les premières phases d’implantation des institutions de microcrédit, lorsque celles-ci interviennent dans
des localités différentes, les clients ont intérêt à rembourser leurs prêts pour pouvoir bénéficier d’un nouveau
crédit. Par contre, en cas de concurrence entre plusieurs institutions sur un même espace, les clients savent qu’à
défaut de concertation entre prêteurs ils peuvent ne pas rembourser tout en obtenant un crédit d’un autre. Cette
stratégie individuelle payante à court terme, mais qui met en péril le secteur, ne peut, si elle se généralise, que
rendre impossible l’essor d’institutions viables.
53
Ceci pourrait expliquer un turn over important du personnel. La crise l’a réduit. Il est passé de 13 % en 2008 à
10 % en 2009 chez Al Amana (Al Amana, Rapport d’activités 2009 p. 25). Le débauchage du personnel n’est
pas une exclusivité marocaine, le rapport de l’AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique,
p. 90 l’évoque comme une forme de « braconnage », ni de la microfinance ; il est également pratiqué entre
banques.

16
bancaire. Ce cadre associatif n’a pas pour objet essentiel de faire émerger à la base un espace
public de débats démocratiques. La démocratisation se situe aux sommets dans la
reconnaissance et les échanges entre leaders du secteur et avec les pouvoirs publics. C’est
ainsi que doit être compris l’usage fait du terme « participation ». La fonction de la
microfinance est principalement d’aider, selon une méthodologie top down, des sections de la
population, défavorisées en raison de leur absence d’accès aux services financiers54. Alors
qu’en Amérique latine par exemple, la concurrence engendre une diversité de modèles aux
niveaux nationaux et une faible diminution des taux d’intérêt, la situation marocaine est
inverse : elle est caractérisée par une pression à la baisse des taux d’intérêt, mais une faible
diversité des modèles.

Ce cadre réglementaire et la représentation que les acteurs du secteur et les autorités publiques
se font des besoins primordiaux de services financiers par la population et de la capacité d’y
répondre en dehors de la microfinance (notamment pour l’épargne et l’assurance) expliquent
un sur-développement du microcrédit par rapport aux autres services potentiels de la
microfinance. Toutefois, ce cadre n’est pas en soi aussi contraignant qu’on pourrait a priori
l’imaginer. Il est vrai que les banques marocaines se trouvant en situation de surliquidité55,
avaient moins besoin que celles d’autres pays de capter des ressources endogènes et elles ont
eu la capacité de soutenir le développement du secteur microfinancier (en particulier la
fondation Zakoura56). Toutefois, ce ne peut pas être la cause essentielle, mais une cause
permissive. L’Afrique subsaharienne francophone, elle aussi, connaît une situation de
surliquidité alors que le modèle mutualiste et coopératif y est dominant et bénéficie d’une
forte collecte d’épargne. Au Maroc, la très faible offre par les institutions de microfinance (ou
son caractère très récent et donc limitée) de services d’épargne, de transfert ou de couverture
de risque par assurance s’explique aussi par la représentation même que la majorité des
intervenants, régulateurs et appuis du secteur se font de ce que doit être la mission essentielle
de la microfinance. Il s’agit encore pour nombre d’entre eux d’offrir des crédits à une
clientèle en marge de l’offre formelle de prêts bancaires. Cette limitation est également due
aux intérêts des institutions financières offrant déjà ces services (banques et compagnies
d’assurance), mais se trouvant dans l’incapacité d’assurer une large diffusion de ceux-ci
auprès des populations cibles habituelles de la microfinance. Pour certains, il faut encourager
progressivement les populations actuellement financièrement exclues à devenir des clients des
banques, de La Poste et des compagnies d’assurance, selon une logique de subsidiarité. Pour
d’autres, il convient de mettre en place des institutions capables de répondre aux besoins de

54
En cela le terme « participation » peut être trompeur, comme le montre bien Irene Bono (2010), en s’appuyant,
à une échelle d’observation locale et nationale avec le programme INDH, sur un cadre beaucoup plus large que
celui de la microfinance.
55
Sur cette question voir Jean-Michel Servet, « Au-delà du trou noir de la financiarisation », in : Annuaire suisse
de politique de développement, Genève, IUED, 2007,vol. 26, n°2, p. 25-56 2007 et « Les fonds de garantie, une
pratique de solidarité et de mobilisation des ressources pour le développement », in : Annuaire suisse de
politique de développement, Genève, IUED, vol. 26, n°2, p. 143-156. AMAF, Diagnostic pour l’action : la
microfinance en Afrique, p. 22-23. On observe en Afrique une forte concentration de titres à court terme dans
toutes les institutions financières et marchés financiers et que les banques prêtent peu. Le ratio de crédit privé par
rapport au PIB est en moyenne de 18 % en Afrique alors qu’il est de 30 % en Asie du Sud et de 107 % dans les
pays à haut revenu. Il est en forte augmentation au Maroc où il est passé de 53,9 % en 2005 à 77,1 % en 2008,
pourcentage qui peut être comparé à celui alors de la Tunisie (66,6%), de l’Egypte (42,9 %), du Sénégal
(24,2 %), du Mali (17,1 %) et de l’Algérie 13,5 % (voir
http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/FS.AST.PRVT.GD.ZS).
56
Sur ces différents soutiens dans les premières années de développement, voir l’analyse de Saâd Filali
Meknassi, Microfinance : évaluation de l’expérience marocaine, Mémoire d’Etudes Supérieures Approfondies
en sciences économiques, Université Mohammed V Agdal (Dynamique des systèmes financiers), Rabat, déc.
2004.

17
ces populations, selon une logique de complémentarité avec les institutions financières
existantes. Selon les institutions, la réponse est différente et elle peut et pourra même évoluer
au fil des années.

On doit noter ici l’échec pour diffuser largement à travers le programme Inaya une offre
d’assurance lancée en 2007 par le gouvernement marocain et destinée aux artisans, aux
commerçants et aux professions libérales. Il visait, à terme, à assurer une couverture médicale
à environ 30% de la population marocaine57. Et surtout, la large présence sur le territoire des
1800 agences de La Poste, dont la moitié avec la présence de la Barid Bank (collectant dépôts
et faisant des prêts)58 paraît à beaucoup une réponse adéquate. Ce faisant est semble-t-il mal
saisie la pertinence non seulement d’associer au sein d’une même institution les différents
types d’offres (dépassant les besoins de financement d’un ménage, en particulier adaptés aux
travailleurs des entreprises dites « informelles »59 mais surtout de développer des relations
particulières de proximité. Celle-ci suppose une adaptation aux besoins des différentes
clientèles. Or les services de La Poste sont encore plus standardisés que ceux des institutions
de microfinance.

Il est possible pour une institution de microcrédit de devenir sous-traitante d’une institution
financière ayant cet agrément pour offrir des services de transfert ou surtout d’épargne et des
services d’assurance. Mais, en dépit de cette possibilité, cette offre est tout aussi limitée que la
demande explicite des clients en ce domaine. Ou bien il est possible qu’une institution comme
la Fondation Banque populaire serve d’intermédiaire pour l’ouverture dans la Banque elle-
même de comptes d’épargne. La fondation Zakoura avait engagé un partenariat à cette fin
avec la Poste60 ; mais cette possibilité est demeurée embryonnaire.
L’incapacité légale et réglementaire pour les institutions de microcrédit d’élargir, par elles-
mêmes et de façon autonome, leurs services au-delà de l’offre de prêts, perpétue les
conditions d’un déséquilibre institutionnel pouvant rapidement renforcer les organisations
ayant le plus grand nombre de clients et manifestant une volonté forte d’expansion.
Aujourd’hui compte tenu de la crise, c’est plus en termes de nombre d’opérations et de
volume financier par clients que de nombre de clients. La Fondation Banque populaire est
l’institution la mieux à même d’adosser ses clients à la Banque populaire (maison mère) et de
discuter une adaptation de cette nouvelle offre de services. Par son poids Al Amana peut,

57
Il s’agit de catégories de la population n’ayant pas de revenus fixes. La cotisation mensuelle a été fixée à 45
dirhams par adulte et à 36 dirhams par enfant ; le plafond de remboursement annuel fixé par les compagnies
d'assurances 200.000 dirhams ; au-delà, les bénéficiaires sont pris en charge par les hôpitaux publics. Outre les
préjugés à l’encontre du fait de s’assurer, l’échec est attribué au refus par une large fraction de la population de
couvrir même de façon modique ce type de risque, dans la mesure où elle pense l’accès à la médecine et aux
soins comme une charge des autorités publiques et qu’il doit donc en tant que service public être gratuit.
58
Opérationnelle en juin 2010, ce volet financier de La Poste, qui gère 850 000 comptes CCP et 2,3 millions de
livrets d’épargne, vise dans un premier temps quatre millions de Marocains, et six millions en 2013.
59
La proportion des « indépendants » dans la population active occupée est de 25,8 % (12,1 % chez les femmes
et 30,5 % chez les hommes) selon le Rapport National 2007 des Objectifs du Millénaire pour le Développement,
p. 23. À noter que la proportion des « aides familiales » dans la population active occupée est considérable :
30,4 % avec un taux de 53,5 % chez les femmes et de 22,4 % chez les hommes (op. cit. p. 23). Ce rapport sur les
OMD indique : « l’incitation, au niveau des unités géographiques de base, à la création de petits projets
générateurs de revenu » (p. 5) avec « ciblage des zones et des catégories les plus démunies ainsi que la
participation des populations pour une meilleure appropriation et viabilité des projets et des interventions » qui
« privilégie l’approche contractuelle et le partenariat avec le tissu associatif et les acteurs du développement
local et de proximité » (p. 52).
On trouvera une belle description et analyse d’activités informelles dans la Revue Economia, n°2, février - mai
2008, Derb Ghalef, le bazar de l’informel.
60
Opération couronnée de succès selon le rapport de l'AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en
Afrique, p. 106.

18
mais dans une moindre mesure, nouer une relation privilégiée avec une banque ou une
compagnie d’assurances pour étendre son offre, voire inciter celles-ci à l’adapter. Par contre,
les institutions de taille plus réduite sont en la matière dans une position d’infériorité pour
influencer l’adaptation des offres alors que certaines d’entre elles agissent plus à des niveaux
locaux et spécifiques. Cette évolution ne peut que renforcer l’hégémonie des principaux
dispensateurs de microcrédit, au détriment d’une diversification de l’offre. Ceci d’autant plus
que diffuser un produit standard est moins coûteux que de diversifier les offres.

___________________________________________________________
Encadré
Les associations de micro-crédit et la banque postale Barid Al Maghrib ont été autorisées à distribuer et
commercialiser les produits d’assurance, en vertu du décret d’application du code des assurances datant de fin
mai 2009 et publié dans le Bulletin officiel du 18 juin 2009. Ce décret octroie en fait aux associations de
microcrédit et à Barid Al Maghrib le statut d’intermédiaires de l’assurance. Le premier contrat micro-assurance a
été signé le 13 avril 2010 entre l'Institution marocaine d'appui à la micro-entreprise (INMAA) et la Marocaine
Vie (LMV), filiale du groupe Société Générale. Le contrat ADE Micro-Assurance, qui a pris effet en avril 2010,
couvre les risques de décès toutes causes et invalidité absolue et définitive (IAD) ; sans doute s’agit-il pour la
compagnie d’assurance d’un test avant de développer des collaborations plus larges car INMAA a un
portefeuille de 28 000 prêts seulement. Des discussions sont en cours entre d’autres institutions de microfinance
et assureurs, par exemple entre Al Amana et Wafa, la première compagnie d’assurances du pays.
______________________________________________________________

19
4. Des relations entre sommet et base inégales et peu maîtrisées

Un élément a priori étonnant de la situation marocaine est que les discours liant lutte contre la
pauvreté et microcrédit, sans être absents61, sont moins omniprésents et hégémoniques que
dans d’autres pays. Pourtant ses performances en ce domaine, pour ce qui est de la cible plus
que de l’impact62, sont loin d’être négligeables. Ceci confère en quelque sorte à la
microfinance marocaine un caractère novateur ; en particulier par rapport à l’Afrique
subsaharienne, où la rhétorique confondant « pauvres » et « exclus financiers » est encore
quasi omniprésente dans les plans stratégiques de réduction de la pauvreté pour atteindre les
Objectifs du Millénaire et dans les actions des pouvoirs publics locaux, des coopérations
bilatérales et multilatérales et dans les interventions des associations de la société civile et des
fondations63. Cela tient non à une modernité (cette évolution idéologique ou plutôt ce
réalisme se sont accélérés dans la deuxième moitié de la première décennie du XXI e siècle64)
mais au fait qu’une large partie du règne d’Hassan II, souverain ayant régné de 1961 à 1999, a
été marquée politiquement par la négation du caractère endémique de la pauvreté dans le

61
Des études sur le taux de pauvreté des clients ont été menées ; mais, il est possible de se demander dans
certains cas si ceci provient d’une conviction forte de leur utilité et représentativité, ou bien si la nécessité ne
provenait pas davantage de la commande (au deux sens de ce terme) externe de bailleurs de fonds, qui exigeaient
ce type d’information. La montée considérable dans le secteur du microcrédit de prêts commerciaux par rapport
aux dons et aux interventions de la coopération ne risque pas de changer fondamentalement la donne puisque de
plus en plus de placements se font dans le secteur avec un souci de connaissance de l’impact social,
environnemental, etc. On peut illustrer la sensibilité différente des acteurs à cette référence à la pauvreté par les
exemples d’une part du récit de l’épopée de Zakoura par son fondateur Noureddine Ayouch (2009) et par celui
du président fondateur de l’association marocaine des associations de microfinance qui met beaucoup plus
l’accent sur la lutte contre l’exclusion financière (Lamrini Rida 2009, p. w). La publication d’études ne signifie
d’ailleurs pas que leurs conclusions soient suivies comme le montre Irene Bono (2010 p. 13) à partir de l’INDH.
62
Sur le taux de pauvreté au Maroc, voir indications ci-dessus de la note 2. Il convient de bien distinguer le fait
que le pourcentage de populations dites « pauvres » parmi les clients atteint un niveau représentatif et le fait que
l’accès à de petits prêts leur permette de sortir d’une situation de pauvreté. Une étude dirigée par Esther Duflo
pour l’Agence Française de Développement au Maroc semble relativiser l’impact du microcrédit pour ce qui est
de l’accroissement des revenus par les bénéficiaires (sur les limites de cette enquête voir l’analyse faite par Igor
Louboff dans son mémoire de Master (2010. Angers). Ce résultat contraste avec les affirmations péremptoires et
sans fondement que faisait cette économiste en 2006 dans le contexte d’attribution du prix Nobel de la Paix à M.
Yunus (voir par exemple sa contribution au quotidien Libération, le 30 octobre 2006 sous le titre « Inde, la
microfinance en crise » où elle donnait des leçons de libéralisme économique au gouvernement indien). Elle n’a,
à notre connaissance, jamais fait amende honorable pour ses erreurs et croyances passées. Pour une critique très
pertinente des méthodes de randomisation fondement de ce type de travaux, voir Agnès Labrousse, « Nouvelle
économie du développement et essais cliniques randomisés : une mise en perspective d’un outil de preuve et de
gouvernement », Revue de la Régulation, n°7, Premier semestre 2010. Au moment où ces lignes paraissent la
restitution du rapport de l’équipe d’Esther Duflo pour l’AFD connaît plusieurs mois de retard (voir mémoire
d’Igor Louboff).
63
Il conviendrait ici de comparer la documentation de l’INDH, Initiative Nationale pour le Développement
Humain au Maroc, avec les plans stratégiques nationaux de réduction de la pauvreté.
64
Alors que naguère il était presque incongru d’affirmer la nécessité de distinguer exclus financiers et pauvres,
l’idée a fait son chemin au cours de la première décennie du siècle et l’on peut lire dans AMAF, Diagnostic pour
l’action : la microfinance en Afrique, p. 18 : « Les IMFs ne s’adressent pas exclusivement aux pauvres. Les
IMFs servent généralement la majorité des personnes sans banque, ce qui inclut les pauvres et de nombreux
ménages à faible revenu mais au dessus du seuil de pauvreté. De plus, il existe des IMF : (i) qui se développent
avec leurs clients, (ii) qui offrent des services aux PME (aussi), un segment de marché essentiel à la création
d’emplois officiels ; ou (iii) qui ont stratégiquement pris la décision d’offrir des services de dépôt aux catégories
ayant un revenu plus élevé avant d’offrir des services aux groupes à faibles revenus. » La fin de la citation
montre à quel point la rhétorique de « la lutte contre la pauvreté par le microcrédit » persiste car rien ne prouve
que cette position, en dehors de contraintes des pouvoirs publics, puissent moralement d’elle-même s’imposer
aux établissements financiers… Voir les données de AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en
Afrique, p. 36, 37.

20
pays. Rida Lamrini écrit qu’alors : « le mot pauvreté était tabou »65. Nourridine Ayouch
raconte que certains gouverneurs chassaient les agents de sa fondation à coups de matraque,
les menaçant d’emprisonnement s’ils ne déguerpissaient de leurs régions, sous prétexte
qu’ « il n’y avait pas de pauvres dans leur ville » ; la pauvreté, une « chose qu’aucune autorité
locale de 1996 ne pouvait accepter » souligne le fondateur de Zakoura66. Pour dissimuler cette
pauvreté aux visiteurs étrangers lors de leurs déplacements, les bidonvilles étaient cernés de
murs blanchis à la chaux… Rompant avec ce passé et faisant de la lutte contre la pauvreté
« un défi majeur », le nouveau souverain, Mohammed VI, a été particulièrement actif dans le
champ socioéconomique de projets, en particulier à travers l’Initiative nationale pour le
développement humain lancée en 200567. Dans ce cadre, la microfinance a bénéficié de
soutiens financiers importants. Et surtout, elle a ainsi aussi pu sans obstacle bureaucratique
majeur saisir les opportunités extérieures qui lui ont été offertes.

Un autre élément remarquable est la logique top down de moyens donnés aux emprunteurs
(pouvant très largement dépasser le service de crédit comme dans le cas de Zakoura68) avec la
volonté effective de les faire sortir de leur état économique. Mais, dans cette relation, la
dimension participative est beaucoup plus faible que dans d’autres contextes nationaux où le
rapport emprunteurs/agents de crédit dépasse largement celle d’une relation de clientèle. Au
Maroc, il s’agit essentiellement de logiques de protection distributive de micro-prêts et non de
solidarité à base de réciprocité fondée sur la participation et l’empowerment par une base, qui
s’emparerait des mécanismes offerts [voir schéma démocratie versus participation]. Plus
qu’ailleurs, prévaut de fait une croyance économiste selon laquelle les conditions
économiques déterminent les conditions sociales69.

Cette relation top down et les nombreuses critiques faites au Maroc à l’encontre du secteur
économico social mutualiste et coopératif expliquent en partie (ou s’expliquent par) l’absence
d’institutions ayant ce statut dans le domaine de l’épargne et du crédit. La forme juridique
promue a été celle de fondations ou d’associations, faisant l’objet d’une accréditation pour
agir comme organisation de microfinance, alors que, pour les plus importantes, les masses de
capitaux, le nombre de clients et leurs fonctions en font de véritables institutions financières
qui pourraient justifier d’être dotées d’un statut d’acteurs à capacités d’intervention financière

65
Lamrini, Rida, Les chevaliers de l’infortune. Microcrédit au Maroc : la genèse, Rabat, Marsam, 2009, p. 11,
16-17.
66
Nourridine Ayouch, Zakoura, p. 49
67
Sur ce programme royal de mobilisation contre la pauvreté, voir notamment le discours royal à la nation du 18
mai 2005 et l’analyse de ce programme par Irene Bono dans « Le ‘phénomène participatif’ au Maroc à travers
ses styles d’action et ses normes », Les Études du CERI [Centre d’études et de recherches internationales.
Sciences Po Paris], n°166, juin 2010.
68
A la suite de l’absorption de Zakoura microcrédit par la Fondation Banque populaire, la Fondation a poursuivi
ses activités dans le champ de l’éducation, en étant même dotée de moyens plus importants puisque la fondation
microcrédit a été cédée à la Banque populaire pour un montant non révélé mais dont le fondateur m’a assuré
qu’il permettait de pérenniser son action dans le champ éducatif. L’évaluation de ce transfert a été effectuée
avant que ne soit connu l’état effectif des créances en souffrance sur les clients.
69
A. Diop, I. Hillenkamp, J M Servet, « Pauvreté versus inégalité », in : BALKENHOL B. (ed.), Microfinance et
politique publique, Paris, PUF 2009 ; Jean-Michel Servet, « Les illusions des objectifs du Millénaire », in :
LAFAYE de Michaux, Elsa, MULOT, Éric, OULD-AHMED, Pépita (éd.), Institutions et développement : La fabrique
institutionnelle et politique des trajectoires de développement, Rennes, Presses universitaires, 2007, p. 63-88 ;
« L'absence de prise en compte de l'exclusion financière : une erreur conceptuelle et stratégique de définition de
la pauvreté par les OMD », Contribution au Colloque Regards croisés sur les Objectifs du Millénaire pour le
développement, Tlemcen Algérie), 10-12 oct. 2009, Agence universitaire de la francophonie, Université A.
Belkaid de Tlemcen. Sur l’exemple mauritanien et la situation des Harratines, anciens esclaves, voir la thèse
Amadou Diop, Institutions de microfinance et inégalités sociales en milieu urbain mauritanien, thèse de doctorat
en études du développement, Université de Genève/IHEID, sept. 2010.

21
beaucoup plus large. Cette contradiction a largement contribué à l’éclatement de la bulle
microfinancière au Maroc en 2007, qui s’est traduite, comme cela a déjà été signalé, par une
montée très forte des impayés. Les réflexions en cours pour réformer le schéma organisant la
microfinance marocaine ne semblent pas aller dans le sens d’une ouverture de ce secteur ni à
des structures mutualistes ou coopératives70, ni à but lucratif d’ailleurs.

Encadré 2
De façon générale, le secteur coopératif est faiblement développé au Maroc. Il existe par exemple 500 000
entreprises artisanales, dont moins de 1000 ont un statut de coopérative. Son poids est marginal dans
l’agriculture, à l’exception des coopératives de collecte du lait, mais pour lesquelles une modification de la
fiscalité a réduit la dynamique face aux intérêts de la holding du pouvoir économico-politique, l’ONA. Est
souvent dénoncé pour ce qui est des mutuelles le cas de la gestion des mutuelles de santé, comme étant sous
contrôle des syndicats. Est aussi souvent évoqué « l’esprit individualiste des Marocains » pour expliquer que
cette forme d’organisation de la production de la production, des échanges et du financement est « inadaptée aux
mentalités du pays ». La FAO avait signé en janvier 1998 avec le ministère marocain de l’Economie sociale une
convention sur cinq ans pour développer le secteur coopératif dans le pays. Malgré sa prorogation à neuf ans, les
objectifs qui avaient été fixés n’ont pas été atteints. En 2002, le directeur de l’ODECO (Office de développement
de la coopération) a fait l’objet de poursuites pour détournement de fonds publics, accusations qui ont été retirées
cinq années plus tard. Il va de soi qu’un tel contexte aussi défavorable à la coopération et au mutualisme en
général, l’est aussi au développement de structures coopératives ou mutualistes en microfinance.
___________________________________________________________________________

Comme l’exprime le Diagnostic pour l’action de l’AMAF (2009) : « malgré leur proximité
physique avec leurs clients, les IMF manquent souvent d’une approche systémique pour se
mettre à leur écoute » (p. 46), ajoutant (p. 81), « les institutions financières commencent à
peine à détecter la demande des ménages à faibles revenus ». La situation marocaine n’a donc
rien d’exceptionnel, pour ce qui est de ce déséquilibre. Dans les rapports entre clients et
institutions de microfinance où prédomine une relation de base au sommet, celles-là ont
évidemment le souci et l’intérêt que les services financiers répondent à une demande. Mais,
comme nous l’avons déjà vu, pour des clients souhaitant emprunter et subissant une carence
des offres si l’informel ou les banques ne répondent pas à ces besoins, même un service
inadapté pourrait trouver preneur71. D’où les illusions fréquentes et quasi universelles sur ce
qui serait une forte adéquation des services de la microfinance aux besoins effectifs de ses

70
Remarquons que l’Algérie s’est doté tardivement (en 2006-2007) de textes permettant le développement de
coopératives et mutuelles d’épargne et de crédit (voir information diffusée par le Portail de la microfinance,
http://www.lamicrofinance.org/resource_centers/profilalgerie/profilalgerie2). Quant à la Tunisie, les pouvoirs
publics y jouent un rôle central dans le développement et le contrôle des institutions offrant des microcrédits à
travers la Banque tunisienne de solidarité (créée en 1997) et les associations qu’elle a contribué à mettre en
place. Par contre, les coopératives et mutuelles d’épargne et de crédit jouent un rôle dominant par exemple dans
l’Afrique subsaharienne francophone voisine, à la suite de la promulgation de la Loi Parmec ou de lois similaires
(comme en Mauritanie). Sur les statuts dans ces différents pays, voir Laurent Lhériau, Précis de réglementation
de la microfinance, Paris, Agence Française de Développement, 2009, 360 p.
A l’inverse, dans un pays tel que le Pérou les coopératives d’épargne et de crédit, qui avaient connu un essor
certain à partir des années 1950, ont connu une perte relative d’influence dans les années 1980, puis une forte
attaque des pouvoirs publics (en particulier du régime néolibéral du président Alberto Fujimori, 1990-2000)
tendant à les éradiquer et à privilégier le modèle du microcrédit (voir Lucy Conger, Patricia Inga, Richard Webb,
The Mustard Tree. A history of microfinance in Peru, Lima, Universitad de San Martin de Porres, 2009, p. 29-
32, 34-35). En Amérique latine, le développement des coopératives et mutuelles d’épargne a été appuyé par les
mouvements catholiques de théologie de la libération, d’où une opposition de courants conservateurs de l’Eglise.
Par exemple au Mexique la banque de microfinance Compartamos est liée aux Chevaliers du Christ, mouvement
similaire à l’Opus Dei, dont certains adhérents soutiennent des institutions de microcrédit à but lucratif.
71
« Pourrait » car l’étude Isabelle Guérin et alii 2010 au Maroc pour l’AFD montre bien que dans certaines
zones la demande ne suit pas l’offre.

22
clients. En raison de la très faible diversification de l’offre diffusée par les grandes
organisations, comptant plusieurs dizaines de milliers de clients répartis dans différentes
régions du pays et selon des modèles quasi analogues, il est difficile d’imaginer que leurs
services financiers soient bien adaptés. Cela supposerait que, quels que soient leur contexte de
vie et leurs activités, tous les Marocains ont exactement les mêmes besoins financiers. C’est
un peu comme si les tailleurs marocains proposaient un modèle unique de djelaba et de
burnou, quels que soient la corpulence et l’âge des personnes, en prétendant qu’ils
conviendraient parfaitement à chaque client puisque ces vêtements seraient de taille moyenne.
Si les clients ignorent les qualités d’autres produits72, il y a très peu de chances que dans une
enquête d’opinion, ils fassent part d’une insatisfaction.

Pour mesurer la faible remontée au sommet des organisations marocaines de microfinance des
besoins effectifs de services financiers par les populations, dans leur diversité, il suffit de
mesurer le degré de méconnaissance du poids73 et des modalités locales des informalités
financières. Or cette connaissance est essentielle, par exemple pour qu’une centrale
d’information sur les risques des prêts soit efficace, celle-ci n’enregistrant que des crédits
formalisés. Peut y suppléer l’efficacité du travail de terrain des agents de crédit pour capter
l’information. Mais nous avons vu que les informations collectées avaient été totalement
insuffisantes pour prémunir dans la deuxième moitié de la première décennie des années 2000
le secteur de la crise de surendettement par crédits croisés ou cumulés. Une enquête menée
par la Fondation Banque populaire en 2008 auprès d’un échantillon de 850 clients actifs par
exemple a révélé que 46 % des emprunteurs avaient un autre crédit auprès d’une autre
institution ; 21 % auprès de trois institutions et 39 % étaient endettés auprès de plus de quatre
institutions74. Comme les agents de crédit étaient supposés détecter ces pratiques de crédits
croisés ou cumulés pour n’accorder des crédits qu’à des emprunteurs ayant la capacité de
rembourser, il n’y a donc aucune raison de penser que le système de collecte et de diffusion
d’informations se révèle plus efficace en ce qui concerne (concernerait) des prêts auprès
d’acteurs informels.

En raison, à une échelle macro, du pourcentage très élevé de la population ne recourant pas
aux services financiers formels et de l’importance de la population donnée comme cible de la
microfinance, et compte tenu, au niveau micro des ménages, des cycles d’excédants et de
déficits financiers qu’il est possible de reconstruire dans les différents milieux socio-
économiques, il est difficile d’imaginer que des pratiques financières informelles soient
absentes de la vie quotidienne marocaine, tant rurales (41 % de la population) qu’urbaines
(59 % de la population). Or ce type de relations et l’importance d’éventuels liens
complémentaires ou de concurrence avec des pratiques financières dites « informelles »75 sont
particulièrement difficiles à apprécier. Plusieurs hypothèses peuvent être formulées à ce

72
Voir l’analyse faite dans Banquiers aux pieds nus (p. 172-175) de la différence entre produits ou services
familiers, ceux révélés par apprentissage et ceux soumis à la confiance d’un expert.
73
Les pays africains connaissent des niveaux d’intermédiation financière très faibles. On peut mesurer cette
faible pénétration du secteur financier formel par le ratio de la masse monétaire au PIB : il est en moyenne de
32 % en Afrique contre 49 % en Asie de l’Est et du Pacifique et de 100 % dans les pays à haut revenu (AMAF,
Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, p. 22). Si ce pourcentage est également supérieur à 100 %
au Maroc, cela est dû au poids des transferts des migrants.
74
Fondation Micro-crédit Groupe Banque populaire, Rapport d’activité 2008, p. 27.
75
Isabelle Guerin, Solène Morvant-Roux, Jean-Michel Servet, « Understanding the diversity and complexity of
demand for microfinance services: lessons from informal finance » [en collaboration avec Isabelle Guérin et
Solène Morvant-Roux], in : ARMANDARIZ B. LABIE M. (eds.), The Handbook of Microfinance, Singapore,
World Scientific Publishing, 2010 (forthcoming). Voir aussi Jean-Michel Servet (ed.) Épargne et liens sociaux,
Paris, CDC/AUF, 1995.

23
propos. Elles peuvent jouer de façon plus ou moins prononcée76 aux échelles locales et selon
les différentes catégories de la population et secteurs d’activités77.

La première hypothèse est que certaines de ces pratiques de prêt, pouvant prendre la forme de
recours à des « usuriers » et d’avances de commerçants (par des crédits consommation par
achat-revente, par des avances fournisseurs, des avances sur récoltes, etc.) font l’objet d’une
large réprobation morale. Elles seraient par conséquent cachées, non seulement à des
enquêteurs étrangers au milieu, mais aussi aux relations de voisinages78. Les populations y
auraient recours, contraintes et forcées, pour assurer la soudure de leurs budgets mais elles
n’étaleraient pas sur la place publique ce qui ferait l’objet de l’intime79, un peu à la manière
dont la nudité de certaines parties du corps est cachée. Une réprobation importante de ces
pratiques pourrait en partie expliquer la crise de 2007, l’activité des institutions de
microfinance étant jugée moralement impure, il serait possible d’emprunter en étant soumis
au besoin de le faire, mais cette réprobation de l’activité de prêt pourrait elle-même justifier
ensuite aux yeux des emprunteurs leur refus de rembourser. La pression au remboursement se
serait donc trouvée amoindrie par la représentation immorale de ces prêts. Le bailleur n’étant
pas, pour cette raison, respecté, l’emprunteur ne se sent pas une obligation morale forte à
respecter les engagements à son égard. Il y aurait de plus un effet boule de neige : le fait que
quelqu’un ne rembourse pas incite son voisin ou parent à en faire autant. Le même aléa
jouerait vis-à-vis de certains agents de crédits tant pour ce qui est des pressions à exercer sur
les clients que pour ce qui de leur propre intégrité. Certains informateurs indiquent que la

76
Isabelle Guérin et alii, Analyse des déterminants de la demande de services financiers dans le Maroc rural,
Rapport final, Paris, IRD/CIRAD/ANR Rume, 2010, p. 10, 13, 45-54 distingue par exemple pour ce qui est du
monde rural : les zones montagneuses de micro-parcelles ; les zones proches de centres d’activité bénéficiant de
revenus non ruraux et les zones agricoles de grande culture. La demande de microcrédits (compte tenu des
caractéristiques de ceux-ci) est beaucoup plus forte à proximité des centres d’activités que dans les deux autres
zones.
77
Raja Mejjati Alami, « Un souk entre le formel et l’informel », Revue Economia, n°2, février - mai 2008, Derb
Ghalef, le bazar de l’informel, p. 82-94 fournit des indications très précieuses sur la dimension financière des
activités informelles de ce souk. L’autofinancement y apparaît dominant ; les tontines y jouent un faible rôle
pour ce qui est du financement des entreprises ; les commerçants pratiquent des achats groupés ; certains
fournisseurs consentent au talk (pratique d’avance de la marchandise) et le crédit bancaire semble largement
rejeté, en particulier d’un point de vue moral en raison de pratiques de prêts à intérêt.
En l’état des recherches, il m’est impossible d’affirmer que ce cas est représentatif de la situation marocaine
actuelle ou à l’inverse qu’il est particulier. L’Enquête nationale sur le secteur informel non agricole 1999/2000
publiée par la Direction marocaine de la Statistique en 2003 a étudié essentiellement les conditions d’emploi, de
salaire et d’écoulement de ces entreprises sans analyser leurs modes de financement. Toutefois, il y est indiqué
(p. 242, 244-245, 262-274) que seulement 22,8 % de leurs patrons dont état de difficultés dans l’accès au crédit
et seulement 8,2 % de la cherté du crédit comme contraintes de développement de leurs activités ; moins de 1 %
d’entre eux signalent la difficulté d’accès au crédit comme cause de prix supérieurs. Par contre ces mêmes
enquêtés (35,8 % pour les indépendants et 26,6% pour ceux employant quatre actifs et plus) font état de
« manque de liquidité », en particulier dans les activités commerciales et de réparation où ce taux atteint 39 %.
78
La thèse de Siham LAMARI, Economie solidaire et développement local. Quelques expériences marocaines
(université du Littorale Côte d’Opale, 2008) qui, en s’appuyant sur l’argumentaire de son co directeur de thèse
Hassan Zaoual sur la notion d’inscription dans des sites (voir notamment Management situé et développement
local, Rabat, Horizon Pluriel, 2006), oppose avec pertinence les pratiques des Souss et ceux de Fès. Mais elle
entre peu dans le détail d’une analyse de ces pratiques et reste à un niveau très général de leurs manifestations.
Ses notes bibliographiques permettent peu de dépasser ces considérations très générales. La conception en
termes de site peut être comparée à celle menée par Demba Dia reprenant pour l’analyse des rapports financiers
populaires au Sénégal le concept d’habitus chez Pierre Bourdieu (in : Épargne et liens sociaux op. cit. p. ).
79
On peut ici établir un parallèle avec le cas mauritanien présenté par Amadou Diop, Institutions de
microfinance et inégalités sociales en milieu urbain mauritanien, thèse de doctorat en études du développement,
Université de Genève/IHEID, sept. 2010.

24
proportion d’agents de crédit indélicats aurait, dans le contexte de la crise, atteint celle de
presque un tiers.

Une deuxième hypothèse est que les pratiques dites « informelles » concerneraient plutôt des
épargnes personnelles, qui permettraient de faire la soudure entre les périodes d’excédents et
de déficits financiers dans les cycles hebdomadaires, mensuels, annuels voire pluriannuels de
financement. L’épargne est réalisée par la thésaurisation, la constitution de stocks (à fins de
consommation, revente ou transformation) et le versement d’avances sur loyer permettant de
réduire le montant de celui-ci. À la charnière entre l’épargne et les prêts se trouvent les
tontines, que l’on rencontre au Maroc comme dans beaucoup de pays en développement,
principalement en milieux urbains ou péri-urbains80. Cette prédominance de pratiques
informelles d’épargne sur celles de crédit ou les formes d’avances en nature expliqueraient
dans certaines zones la faible capacité des institutions de microfinance à étendre leurs
clientèles.

Au vue de la documentation dont je dispose, il paraît impossible d’évaluer le poids des


pratiques financières informelles. Il va de soi qu’une estimation des capacités de
développement des institutions de microfinance, y compris des risques de prêts croisés entre
formel et informel, ne peut nullement faire l’impasse de ce genre d’investigation. Le fait que
les organisations de microfinance n’aient pas mené de façon systématique des enquêtes en ce
domaine participe au caractère top down dominant du secteur. On observe un déséquilibre
entre base et sommet, qui fait que, quelle que soit la bonne volonté, la bienveillance vis-à-vis
des populations (pas nécessairement pauvres mais financièrement exclues), les institutions
agissent plus en pensant en termes de marketing des produits, d’impact ou de réception des
produits proposés81, plutôt que selon un schéma inverse en appréhendant la construction des
produits offerts à partir des besoins exprimés, et plus encore latents et diversifiés. Quand cela
est pratiqué, les enquêtes peuvent être jugées sommaires. Le Maroc n’est pas en ce domaine
une exception dans la planète microfinancière…

Une troisième hypothèse, qui s’oppose à la première et qui est compatible avec la précédente,
est une attitude pragmatique de la population face à certains types de maniement de l’argent.
À la différence de pratiques notoirement alimentaires et vestimentaires, qui font l’objet
d’interdits largement respectés par une majorité de la population, certains champs
économiques et financiers seraient mentalement sortis des contraintes de normes de pureté et
d’impureté. On serait dans l’ordre de l’accommodement et de la nécessité. Notamment, pour
une partie de la population en partie urbaine, ce serait le cas des pratiques en matière de taux
d’intérêt débiteurs et créditeurs. Il va de soi que l’accommodement, quand il existe, a toujours
des limites. Pour certains, les produits d’assurance (en particulier touchant aux personnes à
travers la mort et les maladies) apparaîtraient, par contre, comme immoraux parce qu’étant

80
Au Maroc ces associations rotatives d’épargne et de crédit sont connues notamment sous l’appelation kora. En
Tunisie, on parle de noufi et de sanduk ; en Egypte de gameya et de jam'iyya et en Mauritanie de nath et piyé
féde. Il convient de ne pas oublier les apports en ce domaine des émigrés d’Afrique sub-saharienne (voir :
Khadidiatou Ba, Enjeux et défis des migrations irrégulières dans un pays de transit : le cas du Maroc, Mémoire
de MAS en Action Humanitaire, Genève, Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire de
Genève, juin 2010, 56 p.). Le présent rapport n’en tient pas compte dans la mesure où ils n’apparaissent pas
comme clients des institutions de microfinance. Les relations avec ces pays sont plus anciennes que ces
migrations en attente d’opportunité de franchir la frontière Nord via l’Union européenne ; ils ont pu être des
vecteurs de diffusion de pratiques tontinières nouvelles.
81
Qui peuvent révéler (en particulier si la comparaison est faite avec d’autres pays) une notoriété, une bonne
image de marque et un degré élevé de satisfaction des clients, comme dans le cas d’Al Amana (Rapport
d’activité 2009 p. 21-22).

25
une sorte de pari sur les aléas de la vie82. En matière de crédit, permettre d’emprunter à des
membres des familles appartenant à des catégories traditionnellement dépendantes (enfants,
épouses, cadets) est leur donner un degré de liberté. Il est possible de penser que cette
autonomie ne s’acquiert pas spontanément, sauf à imaginer que les dominants trouvent eux-
mêmes plus d’avantages à cet apport de fonds qu’ils n’éprouvent la perte de leurs pouvoirs.

En fait, ces trois hypothèses peuvent jouer simultanément en s’appliquant à des catégories
différentes de la population (en termes de tranches d’âge, de milieux socio-professionnels, de
régions, de sexe, d’opposition rural/urbain/périurbain, etc.). Les prochaines évolutions de la
microfinance éclaireront le poids relatif de chacune de ces hypothèses. Les prêts auprès de
plusieurs organisations (prêts croisés83 ou complémentaires) ont joué un rôle essentiel dans la
montée des impayés à partir de 2007, alors qu’une des principales organisations ne disposait
pas d’un système efficace de collecte d’informations, et que la situation économique des
familles devenait plus tendue dans le contexte de crise. Nous n’avons aucune donnée nous
permettant de savoir si (comme en Inde par exemple) une partie de ces surendettés l’ont aussi
été (et dans quelle proportion) vis-à-vis de prêteurs privés84.

Cette représentation du « faire comme si » prévaut au sein des organisations de microfinance.


Il semble que, pour le plus grand nombre des acteurs et des responsables, une réflexion sur
l’adaptation des services financiers aux normes musulmanes (remplaçant par exemple le taux
d’intérêt par des pratiques de leasing, ou de participation aux risques85, tels qu’on l’observe au
Soudan ou en Mauritanie86) et le fait d’offrir des produits financiers islamiques soient
largement écartés. Ce rejet semble tenir à la crainte d’ouvrir une boîte de Pandore, précipitant
d’autres débats, interprétations, et peut être revendications sur le respect des interdits de la
charia. Les responsables des organisations en la matière « font comme si » par pragmatisme.
Ceci peut aussi expliquer la faible volonté d’instaurer des pratiques participatives faisant
remonter les besoins, et les desideratas des clients, dans la mesure où on a tout lieu de penser
que, de façon informelle, voire structurée par des leaders souvent invisibles aux autorités
reconnues, ce genre de revendications risqueraient de surgir à travers ce type de débats. Ceci
explique aussi qu’alors que, dans d’autres contextes des valeurs religieuses, peuvent être
mises en avant par des leaders de la microfinance, les termes relatifs à la responsabilité
sociale sont au Maroc employés en français voire en anglais, mais ils ne font pas l’objet d’une
sorte d’indigénisation par référence à la culture islamique ou berbère. Là encore des débats

82
Voir sur cette morale face à l’assurance : de façon générale les travaux de Viviana Zelizer, et pour ce qui est
de la microassurance Servet (2006), Baumann, Servet (ed.) (2007), et les travaux de Cyril Fouillet sur l’exemple
indien. Il est possible de contourner l’obstacle moral de l’assurance sur la vie en la présentant comme une forme
d’épargne retraite ; un capital ou une pension est versée lorsque le souscripteur atteint l’âge de 55 ans ou de 60
ans ; s’il décède avant un capital ou une pension est versée aux personnes désignées comme bénéficiaire.
83
Il a été constaté que 60 % des prêts croisés étaient concentrés dans la région Nord (Tétouan et Tanger
notamment). Je n’ai pas reçu d’explications particulières sur cette prévalence plus forte en cette région.
84
Rappelons ici l’illusion largement répandue que la microfinance en tous lieux permettrait d’éradiquer la
finance dite « informelle » en particulier les prêts des « usuriers »…
85
Au nord du Soudan par exemple, les institutions de microfinance n’offrent que des prêts conformes à la charia.
Pour un prêt dit murabaha (modalité la plus répandue pour un financement à court terme), l’institution achète
des biens pour le client qui les rembourse ensuite à tempérament selon un prix fixé à l’avance ; les marges sont
donc intégrées dans ce prix de revente. AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, 2009,
p. 43, 132. Selon la morale islamique, tout taux positif, fixe et prédéterminé au montant du principal est prescrit.
Seule l’idée de profit, qui dépend du succès de l’entreprise et suppose une création de richesses additionnelles,
est accepté (voir notamment les travaux d’Assadi Djamchid à l’ESC Dijon et de Dhafer Saïdane à l’université
Lille 3). Les arguments sont ceux d’une justice sociale, d’égalité et de droits de propriété.
86
Amadou Diop, Institutions de microfinance et inégalités sociales en milieu urbain mauritanien, thèse de
doctorat en études du développement, Université de Genève/IHEID, sept. 2010.

26
naîtraient en risquant de poser la question de la soumission des pratiques microfinancière à
des normes religieuses ; et cet examen aurait tout lieu de les juger non conformes aux
dogmes. Au-delà même de la contestation des pratiques microfinancières, ce sont bien
d’autres actions et valeurs qui seraient interrogées. Cela explique aussi que les opérations
financières conformes à la charia quand elles sont proposées ne sont pas désignées comme
« islamiques » mais sont dites « produits alternatifs ».

À ce cadre idéologique et pratique inscrivant les offres de la microfinance dans le cadre des
pratiques populaires financières s’ajoute la perception que la population a du Makhzen, dont
nous avons vu l’importance pour la structuration par le haut de la microfinance. Que
l’organisation de microfinance soit ou non assimilée à cette structuration du pouvoir, et que
celui-ci soit pensée comme légitime ou non ont une conséquence déterminante sur l’entrée
comme clients des organisations et sur leur incitation à rembourser ou non87.

87
Isabelle Guérin et alii, Analyse des déterminants de la demande de services financiers dans le Maroc rural,
Rapport final, Paris, IRD/CIRAD/ANR Rume, 2010, p. 62 sq.

27
Conclusion : une diversification très limitée de l’offre microfinancière

Les institutions de microfinance marocaines ont pu dépasser la crise spécifique induite par la
montée des défaillances d’emprunteurs avec une efficacité certaine, une certaine concertation
et une pression des pouvoirs publics aboutissant à l’absorption de la principale structure en
difficulté (Zakoura) par la Fondation Banque populaire. De son côté, la plus importante des
institutions de microcrédit, l’association Al Amana, est parvenue, en freinant la croissance de
son volume de prêts et en agissant plus fortement pour le remboursement de ceux-ci (y
compris par des recours judiciaire « pour des clients solvables et manifestement
récalcitrants »), à diminuer de moitié le pourcentage de ses clients ayant d’autres prêts auprès
d’autres organisations88. Pour l’ensemble du secteur, ce taux de cumul de prêts a été réduit de
39 % entre 2008 et 2009.
On doit noter dans ce contexte une diminution des crédits de groupes au profit des prêts
individuels : la part des premiers est tombée de 86 % des dossiers actifs en 2007 à 60 % en
2009 pour l’ensemble du secteur. Comme la clientèle des prêts de groupe étaient surtout
féminines, la part des femmes est tombée de 68 % en 2005 à 48 % en 200889. Chez
Al Amana, entre 2008 et 2009, le nombre de prêts solidaires a chuté de 336 000 à 169 000,
alors que les prêts dits « à l’entreprise » (prêts individuels expérimentés à partir de 2003) ont
presque doublé en passant de 95 000 à 183 000 et les prêts au logement (lancés en 2004)
augmentant très légèrement, de 52 000 à 55 00090. Il est frappant à ce propos de constater le
chemin inverse parcouru par l’Egypte : elle a initié la microfinance par des crédits individuels
et ce n’est que plus tardivement qu’elle a ouvert des crédits solidaires91. Corrélativement, on
observe dans l’association Al Amana un accroissement régulier de l’encours moyen par prêt :
celui-ci est passé de 2439 dirhams en 2003 à 3061 en 2005, à 4931 en 2007 et à 6714 en
2009.

Si ces restructurations contribuent à la pérennité des institutions de microfinance et à leur


crédibilité auprès d’éventuels bailleurs de fonds et des autorités publiques, il est difficile de
penser que cette évolution permettra d’accroître fortement le taux de pénétration au sein de
leur marché potentiel (taux actuellement inférieur à 13 %) et de mieux répondre aux besoins
de financement de l’ensemble de la population (du fait d’une faible diversification des offres
de services financiers, et notamment des modalités des prêts), en particulier vis-à-vis des
fractions les plus exclues de la population. Par contre, ceci peut permettre de renforcer leur
pérennité. Une enquête sur les clients d’Al Amana par exemple92 a montré que 22,3 % d’entre
eux avaient un compte bancaire par ailleurs ; ce taux est analogue au taux marocain de
bancarisation. Si l’on considère qu’offrir des services financiers a des populations largement
exclues des services financiers bancaires mais qui ne sont pas nécessairement
économiquement démunies fait partie de la mission de la microfinance, de sa responsabilité

88
Al Amana Microfinance, Rapport d’activité 2009, p. 5. Notons que l’association a fait partie des treize
premiers signataires de la campagne mondiale de protection des clients lancée au printemps 2009 par le CGAP.
Les six principes fondamentaux en sont : 1. La volonté d’éviter le surendettement des clients ; 2. La transparence
des prix ; 3. Des pratiques de recouvrement « appropriées » ; 4. La déontologie de comportement du personnel
employé ; 5. Des mécanismes de réparation des préjudices ; et 6. La confidentialité des renseignements clients.
(Al Amana Microfinance, Rapport d’activité 2009, p. 27).
89
Mix Market, Microfinance in Morocco, 2010, p. 5.
90
À partir de février 2009, Al Amana a accepté que les membres de groupes en retard règlent individuellement
leurs échéances. L’association a limité le montant des prêts déboursés en solidaire à 15 000 dirhams et a
introduit les contrats individuels pour les membres des groupes.
91
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, 2009, p. 42.
92
Rapport d’audit social d’Al Amana : Evaluation des performances sociales d’Al Amana, Rabat, 2010 p. 8.

28
comme acteur de la finance pour étendre l’inclusion financière, on peut considérer que cette
évolution s’inscrit bien dans leur champ de responsabilité sociale.
Mais, cet effort d’inclusion financière demeure limité car en dépit des volontés affichées pour
couvrir les zones rurales et les activités agricoles, les opérations de la microfinance sont
actuellement d’abord situées en zones urbaines et péri urbaines alors que le taux de pauvreté
est plus élevé à la campagne qu’en ville (11,6 % contre 3,2 % selon les données de 2007) ; de
plus, il conviendrait de ne pas raisonner globalement mais d’opérer des comparaisons à des
niveaux locaux spécifiques. Alors que le taux de pauvreté dans les zones rurales est trois fois
supérieur à ce qu’il est dans les zones urbaines93, les Marocains vivent pour 41 % d’entre eux
encore en zones rurales. Ajoutons que la pauvreté n’est pas également répartie, ni au sein des
zones urbaines, ni au sein des zones rurales, ce qui peut provoquer l’existence de poches de
pauvreté et de vulnérabilité importantes.
En 2009, Al Amana par exemple comptait 35 % de ces agents de crédit en milieux ruraux
contre 65 % en milieux urbains, pour 202 000 clients et un encours de 1260 millions de
dirhams en zones rurales et 206 000 clients et un encours de 1476 millions de dirhams en
zone urbaines. Les prêts de l’association se répartissaient entre 161 000 pour le commerce
(avec un encours de prêts de 1107 millions de dirhams), 64 000 pour l’artisanat (avec un
encours de prêts de 373 millions de dirhams), 59 000 pour les services (avec un encours de
prêts de 321 millions de dirhams) contre seulement 124 000 pour l’agriculture (avec un
encours de prêts de 716 millions de dirhams)94. On doit rappeler ici que, comme dans de
nombreux autres pays, des prêts désignés comme étant destinés à des activités
professionnelles sont en fait des prêts à la consommation95. Quand les risques de
surendettement ne s’accroissent pas, ce type de prêts est fort utile aux populations pour leur
bien être. Par contre il y a peu de chances qu’ils contribuent de façon directe à la diminution
du taux de pauvreté96.
La prépondérance des activités commerciales et de service par rapport à l’agriculture est
notamment due au coût des crédits97. Même si, dans la fourchette des taux moyens des
différents pays variant en 2006 entre 60 % pour le Mexique et moins de 20 % au Sri Lanka,
les institutions marocaines, avec un taux moyen de l’ordre de 35 %, peuvent se prévaloir
d’une position très honorable98, il est évident que peu d’activités agricoles dégagent une
marge aussi importante. Les taux d’intérêt ont chuté de 2,3 points par an entre 2003 et 2006.
Chez Al Amana, qui se donne pour norme que le remboursement mensuel ne dépasse pas
70 % de l’excédent mensuel dégagé par le microentrepreneur, le coût effectif global facturé
aux emprunteurs est passé de 40 % en 2000 à 20 % en 2008. De ce point de vue, le Maroc,
comme les autres pays d’Afrique du Nord99, se différencient fortement de ceux d’Amérique
latine (et particulièrement du Mexique) où la concurrence entre institutions induit rarement

93
Sur le taux de pauvreté au Maroc, voir ci-dessus note 2. Le taux de pauvreté dit « relatif » selon les critères
nationaux est passé entre 2001 et 2007 de 7,6 % à 4,8 % en milieu urbain et de 25,1 % à 14,4 % en milieu rural
alors que la vulnérabilité a baissé de 16,6 % en milieu urbain et de 30,5 % à 23,6 % en milieu rural (avec une
moyenne nationale variant de 22,8 % à 17,5 %) dans la même période (Royaume du Maroc, Objectifs du
Millénaire pour le Développement, Rapport National 2007, septembre 2008, p. 20). Cette pauvreté rurale est en
particulier due à l’importance de la population rurale sans terre.
94
Al Amana Microfinance, Rapport d’activité 2009, p. 15-18.
95
Voir dans le cas d’Al Amana, l’étude de Guerin et alii. 2010.
96
Pour un argumentaire théorique, voir : Jean-Michel Servet, « Les limites de l’utilisation du microcrédit dans
les pays du Sud », Problèmes économiques, n° 2928, 18 juillet 2007, p. 22-26.
97
Planet Finance Maroc, Étude sur les taux d’intérêt pratiqués par les associations de microcrédit au Maroc,
Planet Finance Maroc, Casablanca, [s. d.], 87 p.
98
Le Rapport d’activité d’Al Amana 2008 p. 12 cite ces taux en s’appuyant sur une étude de Rich Rosenberg
pour le CGAP, Why do microcredit interest rates vary so dramatically around the world ?.
99
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, 2009, p. 39.

29
une forte baisse des taux100. Toutefois, la poursuite de cette baisse, par réduction des charges
par dirham prêté, a toute chance de s’appuyer sur un accroissement de l’encours moyen des
prêts ; il est vrai que le faible montant des taux ne signifie pas en tout lieu et en tout temps un
critère de clientèle démunie mais celle d’une politique du crédit par une organisation, mais un
tel mouvement d’accroissement du montant moyen des prêts s’accompagne généralement
d’un ciblage social s’éloignant de plus en plus des populations dites « pauvres ». Le risque est
ici que le microcrédit contribue à un accroissement des inégalités. Le Rapport 2007 du Maroc
sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement reconnaît, de façon générale, les
risques d’un accroissement des inégalités dans le Royaume :
« Les inégalités demeurent pratiquement stables et ne semblent pas entamées par les
politiques suivies présentement. La libération de l’économie et sa mise à niveau en vue de
l’avènement du libre-échange avec l’Europe ne sont pas pour faciliter l’action des pouvoirs
publics contre l’inégalité. »101 y lit-on.
Dans ce contexte, un élément, reconnu par les institutions de microfinance marocaines elles-
mêmes, est la corrélation observée entre l’octroi de microcrédits et l’accroissement du travail
des enfants102. Alors que dans de nombreux pays, les institutions nient le phénomène et
refusent de l’évoquer (en affirmant qu’il s’agit de situations exceptionnelles non
représentatives), une association comme Al Amana a lancé des initiatives pour affronter ce
défi. Ceci s’inscrit aussi dans une perspective de responsabilité sociale, puisque celle-ci
suppose que les institutions s’assurent que le crédit n’a pas pour effet de détériorer la situation
socio-économique d’une partie de la population.

En résumé, si l’on considère qu’accroître la diversité des services financiers offerts ainsi que
la variété de chacun d’eux accroît les coûts de diffusion103 alors qu’augmenter le montant
moyen des opérations par clients réduit les coûts unitaires, face à une situation rendue difficile
par la montée des impayés, il est difficile d’imaginer que chaque institution ait tendance à
diversifier considérablement la gamme de son offre, si elle n’y est pas poussée.
Or, on constate104 que de façon générale les institutions marocaines de microfinance couvrent
peu :
. tant le « bas du marché », surtout concentré dans les zones rurales,
. que le « haut du marché », composé dans les milieux urbains de très petites entreprises et de
micro-entreprises à fort potentiel de développement105,
Il est par conséquent difficile de penser que les actions entreprises pour résoudre la crise du
microcrédit marocain et les projets institutionnels en cours fournissent à travers les seules
fondations et associations les réponses permettant une nécessaire diversification des services
offerts, tant vis-à-vis des plus démunies que de fractions plus rentables avec des taux d’intérêt
relativement peu élevés. Ceci tient notamment aux cadres institutionnels prévalant qui
privilégient le microcrédit par rapport à toute autre prestation financière en matière
d’assurance et d’épargne notamment. Les institutions marocaines de microfinance ont toute

100
Ceci peut expliquer aussi la forte présence en Amérique latine d’une microfinance portée par des placements
à fins lucratives (de banques et de fonds) en raison de perspectives plus importantes de gains. Ceux-ci peuvent
provenir soit de la rémunération des prêts, soit de la capitalisation des gains qui permet d’accroître la valeur des
institutions.
101
Royaume du Maroc, Objectifs du Millénaire pour le Développement, Rapport National 2007, septembre
2008, p. 13.
102
Al Amana, Rapport d’activité 2008, p. 16. Al Amana a mis en place à partir de 2007 un programme de
sensibilisation pour lutter contre le travail des enfants grâce au soutien financier de l’Union européenne.
103
AMAF, Diagnostic pour l’action : la microfinance en Afrique, 2009, p. 105.
104
Fondation Micro-crédit Groupe Banque populaire, Rapport d’activité 2008, p. 23.
105
Cela tient en partie au plafonnement de ces prêts à un montant de 50 000 dirhams. Voir AMAF, Diagnostic
pour l’action : la microfinance en Afrique, 2009, p. 97.

30
raison de se prévaloir d’une spécificité par rapport à la situation des autres pays pour répondre
à leurs particularités, à leur histoire nationale, à leurs contraintes socio-économiques ou
culturelles. Mais cette spécificité serait d’autant plus prouvée si elle était le résultat d’une
liberté des acteurs et non celui d’un modèle imposé. Il est difficile d’ignorer qu’une diversité
institutionnelle serait sans doute mieux à même de répondre aux besoins spécifiques de
catégories différentes de la population vivant dans des milieux particuliers et se livrant à des
activités de production et d’échange elles-mêmes diversifiées.

31
Annexe 1

Organisations de microfinance adhérant en 2009 au Réseau SANABEL (réunissant les


institutions de microfinance actives dans les pays arabes

Membres à part entière :

Association Al Amana
Association Al Karama
Association Microcrédit Société Sans Frontières (AMSSF)
Fondation ARDI
Fondation Banque Populaire pour le MicroCrédit
Fondation pour le Développement Local et le Partenariat (FONDEP)
Fondation Zakoura
Institution Marocaine d’Appui à la Micro-entreprise (INMAA)

Sont également affiliées :

Association Atil Microcrédit


Association Marocaine Oued Srou (AMOS)

Source : Sanabel, Annual Report 2009, p. 17.

32
Annexe 2

Schˇma Dˇmocratie et fiscalitˇ


Fin.Dev/IHEID/JM Servet 2010
Reprˇsentation
par ˇlus
Resssouces
Gouvernement Aide budgˇtaire extˇrieures
Espace de dˇbats dˇmocratiques
et/ou civiques

Dˇmocratie

Participation
civique
(groupes de
Redistribution
pression ) par
administration
publique de
ressources

Prˇl¸vements
publics

Prestations
Rˇgime publiques ou
autoritaire collectives

33
Bibliographie

Affaya, Noureddine, Guerraoui, Driss, L’élite sciences économiques, Université de


économique marocaine. Étude sur la nouvelle Rouen/Université CAD Dakar, juillet 2010,
génération d’entrepreneurs, [s.l.], 555 p.
ARCI/L’Harmattan, 2009, 263 p.
Filali Meknassi, Saâd, Microfinance : évaluation de
Al Amana Microfinance, Rapport d’activité 2009, l’expérience marocaine, Mémoire d’Etudes
[s.l.[Rabat] n.d.[2010]] 42 p. Supérieures Approfondies en sciences
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