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Gilles Lazuech

Université de Nantes
Centre Nantais de Sociologie
Gilles.lazuech@univ-nantes.fr

Comment penser l’argent ?


Programme pour une sociologie
des représentations et des usages de l’argent

Faire de l’argent un objet de recherche sociologique

Parler de l’argent, c’est parler d’un « objet » qui est quotidien, familier, presque banal. Dans
les sociétés modernes toute chose, ou presque, s’acquiert avec de l’argent, tout ou presque
également se mesure en argent. Mais l’omniprésence de l’argent n’indique en rien que
l’ « objet » argent soit facile à penser, même pour ceux qui se placent du côté de la science. À
titre d’exemple, la plus importante construction scientifique réalisée par les économistes à la
fin du XIXème siècle, la Théorie de l’Equilibre Général de Léon Walras, ignore totalement
l’argent ou, du moins, en fait un objet passif dans l’économie. Pour les marginalistes, les néo-
classiques, l’ensemble des libéraux et des néo-libéraux, la monnaie est neutre, c’est un voile
qui facilite les échanges mais qui n’intervient pas dans les variations du niveau réel de la
production. En sociologie, les contributions les plus significatives sont maintenant anciennes.
Depuis Georg Simmel et Max Weber, les recherches sur l’argent semblent avoir disparu de la
préoccupation des sociologues du moins en France. Seuls les anthropologues, avec Marcel
Mauss, Margaret Mead, Marshall Sahlins, Claude Meillassoux, et bien d’autres, ont continué
à penser l’argent, ou, plus exactement, à penser la place de la monnaie (des monnaies) dans le
fonctionnement des sociétés primitives.

Il y aurait, bien entendu, à réfléchir sur la quasi-absence de travaux sur l’argent en sociologie
alors qu’il intervient presque à tout moment dans le monde social. Une des hypothèses
possible pour expliquer le manque d’intérêt pour l’argent comme objet sociologique est qu’il
apparaît davantage comme un thème générique de recherche (au même titre, par exemple, que
le pouvoir, la famille ou l’école) que comme un terrain d’investigations sociologiques
proprement dit. Bien des recherches empiriques ont, en revanche, put traiter de questions
d’argent au sein de la famille, de l’entreprise, des groupes sociaux. Des lieux, tels que la
banque, la bourse, le marché des changes, etc. ont été investigués. Mais l’ensemble de ces
travaux sont, si on accepte l’expression, éparpillés dans des champs disciplinaires ou sous-
disciplinaires qui parfois communiquent peu entre eux. Il y aura donc à faire, en ce domaine,
un inventaire exhaustif de la littérature sociologique existante à ce jour. Une autre hypothèse,
pour expliquer ce vide relatif en matière de recherche, porte sur l’indignité de l’argent comme
objet spécifique de recherche en sociologie. Dans un champ de la sociologie française
dominée, jusque dans les années 70, par le paradigme marxiste, l’argent n’est qu’un des
dérivés de la société capitaliste dont le cœur problématique se situe dans les relations de
travail et au sein du champ politique. D’une certaine façon, il n’y avait rien à apprendre de
l’argent que l’on ne savait déjà. Marx, dans les Manuscrits de 1844, avait, en quelque sorte,
donné le ton en écrivant, « l’argent apparaît comme la puissance corruptrice de l’individu, des
liens sociaux. Il transforme la fidélité en infidélité, l’amour en haine, la haine en amour, la
vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, la bêtise en intelligence, l’intelligence en
bêtise».

La réflexion sur l’argent dans les sciences sociales semble donc pauvre tout au long du
XXème siècle1. D’un côté, un des courants majeurs de la science économique (avec des
auteurs aussi importants que Milton Friedmann ou Frederich Hayek) continue à avancer la
souhaitable neutralité de la monnaie, de l’autre des sociologues qui délaissent un objet de
recherche qui semble pourtant fondamental pour comprendre une part non négligeable des
rapports sociaux. Si on se limite à la France, les premiers travaux significatifs sur l’argent
remontent au début des années 80 avec la publication de La Violence de la monnaie par
Michel Aglietta et André Orléans. Pour ces auteurs la monnaie est une institution sociale, au
même titre que l’école, l’église, l’armée ou l’Etat. Comme institution sociale, elle participe à
la constitution du lien social, elle assure une coordination, un lien, un accord possible, entre
des individus atomisés mais appartenant à la même société et donc, d’une certaine manière,
obligés de vivre ensemble. Michel Aglietta et André Orléans vont contribuer à réouvrir un
chantier de recherche inauguré par Georg Simmel plus d’un siècle auparavant. L’auteur de
Philosophie de l’argent avait déjà montré que l’argent est une construction sociale et qu’il a
un impact sur les relations humaines, que l’on ne peut pas penser l’argent indépendamment de
la société réelle dans laquelle il circule et que l’on ne peut pas le penser en dehors des
relations qu’il permet d’établir.

1
C’est également le constat que font Jean-Philippe Bouilloud et Véronique Guienne dans un ouvrage Questions
d’argent, Desclée de Brower, 1999.
Un programme « usages et représentations de l’argent » a été élaboré récemment par un
groupe de chercheurs des Pays de Loire2. L’ambition du programme est de comprendre de
façon très concrète les usages sociaux de l’argent, selon une approche qui serait au croisement
de la sociologie et des méthodes relevant de l’ethnologie.
Bâtir la recherche sur les usages et les représentations de l’argent et non sur l’argent
proprement dit, s’inscrit dans une démarche scientifique clairement assumée qui vise, en
particulier, à ne pas tomber dans le piège de l’essentialisme analytique ou théorique qui
consisterait à chosifier l’argent, soit à le détacher des espaces sociaux réels dans lesquels
l’argent circule. L’essentialisme méthodologique est assez courant, lorsqu’il s’agit de grandes
institutions (l’école, le marché, la justice, etc.). Il consiste à penser l’objet d’étude comme
une « chose » autonome ayant, par sa propre présence dans le monde social, la possibilité
d’imposer aux acteurs sociaux sa loi. Cette démarche interdit de penser les multiples
« arrangements » qui s’effectuent au niveau micro-sociologique ainsi que l’ensemble des
relations et des articulations possibles entre le tout social et l’acteur social, qui peuvent
éventuellement se penser sous le mode de l’accord mais, également, sur celui de la
contradiction. Une des hypothèses fondatrices de cette recherche est que l’argent, situé et
appréhendé de façon concrète au sein de l’espace de l’économie du quotidien, est un bon
objet d’étude sociologique lorsqu’il s’agit de comprendre comment s’articulent, se
combinent, se définissent, se déforment, etc., le social et l’individuel, l’individu dans le
social et le social sur l’individu selon une démarche initiée par Norbert Elias. L’argent est,
certes, une institution sociale, mais l’usage de l’argent est pour partie du ressort des
individus, soit, pour une part, du domaine de leurs préférences (ou, du moins, vécue de cette
sorte). Il faut alors s’écarter de l’approche libérale d’un individu libre de ses choix (certes
sous contrainte de revenu) ainsi que de celle d’un individu totalement prisonnier de
déterminants sociaux qui, dans un cas, lui seraient totalement extérieurs (selon la thèse de
l’individu manipulé), ou, dans un autre cas, qu’il aurait si fortement intériorisé que ses
actions seraient comme préprogrammées (selon l’idée de l’individu actant plus qu’acteur). Le
point de vue que nous défendons est celui d’un répertoire de pratiques, lié à des expériences
vécues plus ou moins profondément, et qui, selon les situations et les moments sont plus ou
moins agissantes. Les entretiens montrent comment les relations à l’argent s’enracinent dans
l’histoire des individus. Ainsi, un riche industriel peut acheter avec plaisir une Porche et, le

2
Une première recherche portant sur l’exclusion bancaire et financière a été dirigée par Gilles Lazuech et
Pascale Moulévrier du Centre Nantais de Sociologie. L’équipe initiale a été rejointe par Richard Galliard
(CARTA), Sarah Ghaffari (CENS-Ecoles des Mines) et Frédéric Mollé (CENS).
même jour, suspendre pour six mois l’abonnement de la ligne téléphonique de l’une de ses
résidences principales parce que, dit-il « j’ai horreur du gâchis ». À un autre moment de
l’entretien, le même homme évoquera ses souvenirs de jeunesse, la vie rude et simple qu’il
mena entre 1941 et 1944 chez sa grand-mère dans un village du Centre de la France où « on
avait rien mais tout le monde était heureux ».

Premiers travaux, premiers résultats


Le programme de recherche qui a été rapidement présenté dans la première partie du texte
s’appuis sur des recherches déjà effectuées ou en cours. Une première recherche entreprise
avec Pascale Moulévrier, actuellement achevée, a porté sur le rapport à l’argent de
populations à faibles ressources économiques, une autre (en cours) se donne pour objet les
représentations et usages de l’argent en fonction de l’âge.

Exclusions monétaires et usages sociaux de l’argent3


De façon socialement idéale, les conduites économiques des populations économiquement
marginales devraient être marquées par la gestion de la nécessité et par un idéal de
prévoyance. Ces deux caractéristiques constitueraient les contours du « bon pauvre », de celui
ou de celle qui se plie aux contraintes objectives de sa situation financière, de ceux qui, tout
en étant à la marge de la société, d’échanges monétarisés en respecteraient les règles
fondamentales. Ce sont certainement les mères de famille rencontrées au cours de l’enquête4
qui répondent le mieux à cette vision d’une « pauvreté intégrée », pour reprendre les termes
de Serge Paugam, si l’on s’accorde à dire ici que ce n’est pas la pauvreté qui est intégrée mais
les pratiques économiques qui y sont associées. Ces familles, dont les pères sont absents ou
bien très souvent au chômage, bénéficient d’un encadrement social relativement dense
constitué des agents de la Caisse d’allocations familiales, des conseillères en économie
sociale et familiale, des assistantes sociales du CCAS, qui exercent un droit de regard sur

3
Gilles Lazuech et Pascale Moulévrier ont entrepris cette recherche (2002-2004) à partir d’une commande de la
Communauté Urbaine de Nantes sur « l’exclusion bancaire et financière ». Leurs travaux ont donné lieu à la
rédaction d’un rapport de synthèse remis à la CUN en 2004, Exclusion monétaire et usages sociaux de l’argent
et à une contribution à ouvrage, « L’exclusion monétaire : les conduites des populations économiquement
marginales », in Exclusion et liens financiers, dir Georges Gloukoviezoff, Rapport du Centre Walras, Paris,
Economica.
4
L’enquête a durée 20 mois, entre 2002 et 2004. Trois « populations » ont été choisies : des mères de famille,
dans un quartier populaire de l’agglomération nantaise ; des jeunes de 18-25 ans résidants dans un foyer de
jeunes travailleurs dans le centre ville ; des hommes « isolés » et au RMI. Soixante entretiens approfondis ont été
réalisés, dont une dizaine avec des travailleurs sociaux et une dizaine également avec des banquiers.
l’utilisation des revenus qu’ils participent à octroyer. Ces femmes sont marquées par l’ethos
de la responsabilisation d’autant plus attendue qu’elle est suscitée par l’environnement
social5. Ce sont elles qui font le budget, qui font les arbitrages quotidiens entre les envies des
uns ou des autres, qui envisagent les manières de faire face aux imprévus, aux « grosses
dépenses ».
Sans occulter le fait qu’il existe chez les plus démunis comme pour toute autre catégorie
sociale des stratégies assez subtiles de présentation de soi, il ressort des longues discussions
avec ces mères de famille, quelques traits d’un comportement économique du quotidien.
Ainsi, les stratégies d’achat sont marquées par la recherche du meilleur prix ; les objets de
marque sont évités ; la couture et la cuisine permettent l’auto production domestique ;
l’attitude à l’égard des banques est prudentielle ; l’argent liquide est préféré à tout autre mode
de paiement ; les comptes sont régulièrement tenus ; des « enveloppes » réservent l’argent par
poste budgétaire ; le troc et l’achat d’occasion sont utilisés.
Ce rapport singulier à l’économie, dans lequel il est important de retenir l’argent le plus
longtemps possible, jusqu’à la fin de chaque mois, explique en partie la grande défiance de
ces femmes face au crédit bancaire. Cette crainte est souvent redoublée par l’expérience
pratique et douloureuse de l’interdit bancaire voire du surendettement, dont la gestion
quotidienne conduit à se priver de presque tout. Pour autant les dérapages sont observables :
les femmes qui ont été rencontrées sont comme d’autres sollicités par les vendeurs à domicile,
les opérations promotionnelles, les commerciaux de la grande distribution, les institutions de
crédit à la consommation. Par leur entourage également, leurs enfants en particulier qui
veulent « des marques » ou un scooter, etc.
Ce sont chez certains jeunes âgés de 19 à 22 ans, qui ont été rencontrés dans les foyers de
jeunes travailleurs, que nous avons repéré les comportements économiques les moins
« normées» et les moins « auto-contrôlées », à savoir des pratiques d’achat qui mettent
régulièrement en péril le niveau de leur compte bancaire et les conduisent à des sanctions –
l’interdit bancaire – fortement marginalisantes. Ces jeunes, tous issus de milieux populaires,
ont pourtant évoqué leurs parents prévoyants, pesant leurs dépenses, établissant des listes

5
Outre les travailleurs sociaux, les agents des services sociaux de l’Etat, les banquiers, il faut prendre en
considération l’effet du quartier et de ses habitants qui incitent à la « logique de l’honneur », à celle de ne pas
apparaître pauvres ou impécunieux aux regards des autres. La logique de l’honneur prévaut avec intensité pour
ces femmes auprès de leurs des enfants qu’elle chercheront à habiller comme les autres, dont l’un des soucis
permanents est qu’ils aient ce qu’il faut, qu’il ne manque de rien. D’où les efforts consentis, en termes
d’épargne, de « jonglage » avec le budget, de temps passé à la recherche de la « bonne affaire », pour acquérir un
lecteur DVD, pour s’abonner à une chaîne de télévision payante, pour contribuer à l’achat d’un vélo neuf ou
strictes de courses, bataillant auprès d’eux pour que l’eau du robinet ne coule pas trop
longtemps et que les lumières soient éteintes. Ce n’est donc pas une socialisation familiale
« défaillante » qui se trouve à l’origine de comportements économiques de certains jeunes,
mais plutôt un rapport singulier au temps, à son propre avenir, et une insertion singulière dans
l’espace social.
Eloignés de leur famille, résidant pour la première fois dans une très grande ville, rencontrant
de nouveaux amis, ces jeunes souvent sans emploi fixe découvrent les possibilités de la
satisfaction immédiate que procure la consommation. Ce qui jusque là était strictement
contrôlé par la famille (les sorties, les vêtements de marque, le téléphone portable, l’achat de
CD et de DVD, etc.) ce qui donc ne faisait pas partie du champ des possibles le devient. Ils
n’ont plus de comptes à rendre, du moins dans le cadre des relations de proximité que sont les
relations de parenté. Dès lors, libres, ils utilisent, pour reprendre les termes d’une directrice
d’un foyer de jeunes travailleurs, « toutes les ficelles du système », en particulier celle qui
consiste à assimiler le foyer à une sorte d’institution de crédit, oubliant régulièrement de
payer leur loyer ou leur pension6.
Il faut considérer le poids du temps dans les conduites économiques de ces jeunes. Ceux qui
bénéficient d’un capital scolaire ayant valeur sur le marché du travail et qui sont au moment
de l’enquête dans un processus de construction de leur avenir professionnel, voire familiale,
sont ceux aussi qui adoptent les comportements économiques, eu égard à un comportement
« normal », les plus « rationnels » ou « raisonnés ». Ils font leur compte, mettent de l’argent
de côté, ouvrent un compte épargne, etc. En revanche pour ceux déjà marqués par l’échec
scolaire, sans horizon professionnel précis, tout se passe comme si le seul avenir, le seul
temps envisageable se situait dans l’instant qui passe.
Enfin, par l’intermédiaire d’assistantes sociales du CCAS, nous avons rencontré des hommes
vivant seuls, avec peu de ressources financières et/ou d’importantes dettes et qui, pour
presque tous, étaient enfermés dans une recherche difficile pour ne pas dire impossible
d’équilibre budgétaire surtout lorsque les achats de tabac et d’alcool grèvent jusqu’à 50% leur

d’un scooter, pour s’autoriser quelques fois à acheter aux enfants (souvent d’occasion) un vêtement de marque.
D’où, parfois, les risques pris d’un achat à crédit quand la « pression » se fait trop forte.
6
Certes des sanctions sont prises, jusqu’au renvoi du Foyer, mais ces cas sont assez exceptionnels. Une attitude
de « bonne volonté », de part et d’autre, permet généralement de régler en douceur ce genre de pratiques
économiques « déviantes ». Ces jeunes, jeunes filles particulièrement, devenues mères de famille, sauront,
lorsque nécessité s’en fera sentir, arbitrer et gérer certains retards de factures selon l’estimation de la « peine »
encourue. Il ressort des entretiens, qu’il est préférable de ne pas payer la facture du restaurant scolaire à échéance
que de trop accumuler d’arriérés pour le loyer ou la facture de gaz et d’électricité. À force d’arbitrer, ce qui est
un savoir-faire économique très utile pour ces agents, les exclus monétaires ont une assez bonne connaissances
des délais de réaction des créanciers face aux impayés et des possibilités de négociation, voire d’aide, dont ils
pourront bénéficier.
RMI. Ces hommes sont plongés dans une « économie de la débrouille » qui vise à leur éviter
de tomber dans la clochardisation. Chacune des personnes rencontrées construit un espace
singulier d’échanges économiques où s’effectuent des petits travaux « au noir », où se rendent
entre voisins, amis et connaissances de menus services, où se récoltent les bons alimentaires
et des vêtements d’occasion.
On peut donc admettre que les pratiques économiques des plus démunis sont finalement assez
bien adaptées aux contraintes qui pèsent sur elles. Ces pratiques ne sont pas pour autant
unifiées, comme elles pourraient l’être dans une communauté (par opposition à la société) ;
elles ne sont pas non plus stabilisées (en particulier chez les plus jeunes) ; elles sont sans
conteste contingentes. Et elles sont pour partie au moins régulées, administrées voire
contrôlées par des agents plus directement inclus dans la société d’échanges monétarisés, à
savoir les commerciaux des institutions bancaires et financières d’une part et les travailleurs
sociaux d’autre part.
À l’occasion de cette recherche, nous nous sommes attachés à mettre l’accent sur toutes les
formes de rationalismes économiques qui, pour être parfois singulières, n’en demeurent pas
moins adaptées aux situations qui les ont produites. Ainsi, l’usage presque exclusif de l’argent
liquide pour les dépenses courantes ne peut être perçu comme un archaïsme de personnes qui
par exemple, faute d’un niveau suffisant d’abstraction, ne parviendraient pas à faire leurs
comptes. Cet usage mdoit au contraire être envisagé comme une forme d’adaptation profitable
à la société d’échanges monétarisés pour ceux dont la participation ne peut être que limitée.
On doit se souvenir que l’argent liquide – pièces de monnaie et billets de banque – est la seule
matérialisation concrète des moyens de paiement actuellement disponible. Cet argent, à la
différence de la monnaie scripturale, se voit, se compte, s’évalue en temps réel. De fait, les
démunis ont de l’argent une présence forte, ils entretiennent un rapport singulier à la monnaie
et développent une économie domestique particulière. Forme d’existence et de rapport à
l’économie que l’on ne doit pas penser uniquement sur le mode de l’exclusion et de ses petits
arrangements au quotidien mais comme relation distinctive à l’économie, au marché, dont
certaines des caractéristiques ne sont pas d’être moindres mais d’être autres.
Si les dispositions à la finance, à la gestion d’un patrimoine diversifié, aux subtilités de la
bourse, à celles de l’héritage, etc. supposent des compétences singulières, lentement acquises
par l’expérience et avec l’aide de conseillers de tout ordre (banquiers, avocats, notaires, clubs,
amis, parents) ; si les pratiques économiques des riches semblent très encadrées et très
sollicitées, parce qu’en phase avec l’esprit du capitalisme, l’économie des pauvres, moins
visible, moins intéressante – au sens cumulé d’intérêt social et économique – a également ses
formes spécifiques d’encadrement. Il y a une socialisation à l’économie du pauvre, à la petite
économie, à ses spécificités, à sa rationalité, comme en témoigne a contrario le désarroi de
ceux et de celles qui « tombent » dans la pauvreté sans disposer des savoirs pratiques qui lui
sont associés.

Faire parler d’argent


Faire parler les enquêtés d’argent est un exercice difficile lorsque l’on passe d’un point de vue général
(qu’est-ce que pour vous l’argent ?) aux pratiques concrètes d’argent. Dans un département encore très
marqué par la culture catholique et par le souvenir de rapports sociaux quasi-médiévaux, l’argent, en
particulier l’argent du ménage, fait encore partie des secrets de famille. Parler d’argent revêt un
caractère d’intimité, de révélation de soi que n’ont pas, semble-t-il, d’autres sujets (comme les
pratiques sportives ou les sorties culturelles par exemple). Lors des entretiens, beaucoup de nos
interlocuteurs sont restés très vagues sur certaines questions, quelques-uns ont manifesté leur envie de
ne pas y répondre. Certains ont même manifesté une certaine agressivité physique auprès de
l’enquêteur, ce qui est exceptionnel dans une enquête sociologique, d’autres ce sont inventés des
fortunes (ou des pauvretés) sans aucune mesure avec leur situation réelle. Les données recueillies à
l’occasion des entretiens et du questionnaire d’enquête sont à prendre avec précaution. Par exemple,
pour ce qui concerne l’évaluation du revenu disponible, il est fréquent que l’enquêté oubli une partie
des revenus perçus (les prestations sociales, les revenus du patrimoine, l’argent donné par les parents,
etc.). Lors de la première enquête, certains se déclaraient sans ressource alors qu’ils percevaient le
RMI et/ou d’autres minimas sociaux. Par conséquent, l’argent, qui relève a priori de la mesure, voire
de la rigoureuse et exacte mesure, apparaît beaucoup plus opaque, beaucoup plus incertain lorsqu’il est
soumis à l’investigation sociologique. Le sentiment d’un objet difficilement appréhendable est
renforcé par la non-homogénéité symbolique et économique de l’argent. Il est de l’argent un peu
comme d’une cave à vin, il y a l’argent de tous les jours, l’argent de garde et celui qui est destiné à des
événements exceptionnels. Recueillir des propos sur l’argent dans le but d’une analyse sociologique
conduit l’enquêteur, au préalable, à identifier de quel type d’argent il s’agit pour celui qui en parle, ce
qui est loin d’être toujours aisé à l’occasion d’un simple entretien de face-à-face.
Il y a aussi, la relative réticence à parler de l’argent pour certains. Réticence qui ne semble pas liée
uniquement à un certain niveau de revenu, mais qui renvoie plus sûrement à des cultures familiales et
à des modes spécifiques de socialisation. Nombreux sont les enquêtés à nous avoir dit que dans leur
enfance leurs parents ne parlaient jamais d’argent, certains même ne se souviennent pas avoir vu de
l’argent à la maison. L’enquête statistique révélera que l’espace social dans lequel on parle d’argent
est extrêmement limité (conjoint, parfois enfants, professionnels de la banque). Parler d’argent avec un
étranger est donc un exercice qui ne va pas de soi pour la plupart des personnes rencontrées. D’où,
souvent, un sentiment de malaise au cours des entretiens, le sentiment, du côté de celui qui conduit
l’entretien, qu’il y a un seuil de précision à ne pas franchir, qu’il y a des questions qu’il est préférable
de ne pas aborder.
Les données sont donc fragiles, incomplètes et d’une certaine façon, insatisfaisantes. Mais le
sociologue n’a d’autre possibilité que de faire avec. Il y aura, sur cet objet de recherche, des zones
d’ombres qu’aucune enquête ne pourra éclairer. Les conduites économiques du quotidien elles-mêmes,
révélées à un moment donné de l’enquête, sont sujettes à variations, à exceptions, à transgressions. Le
plus économe des acteurs sociaux a aussi ses petits « coups de folie ». C’est peut-être ces moments de
transgression de soi-à-soi que l’enquêté mettra le plus longuement en scène lors de l’entretien, ou, au
contraire, qu’il cherchera à dissimuler.
Pour contourner, en partie, les réticences évoquées ci-dessus, les entretiens ont été passés de
préférence avec des personnes de connaissance (en évitant celles avec lesquelles les relations étaient
trop étroites : amis, famille, etc.), amis d’amis, voisins, médecins de famille, présidents de club, etc.
Effet d’âge, effet de génération
Une seconde enquête, par questionnaires (n=1300) et entretiens (n=30), a été conduite sous
ma direction entre 2004 et 2005. Cette nouvelle campagne d’enquête a pour objet d’élargir le
champ des investigations à une population aux profils sociologiques et morphologiques plus
larges. La problèmatique de l’enquête reste inscrite dans le programme initial. Le parti pris
dans ce texte est de prendre l’âge comme critère de différentiation sociale et non le revenu ou
le sexe qui, pourtant, s’imposent avec force d’évidence dans la compréhension des usages et
représentations de l’argent. On part de l’idée que l’âge est un indicateur social important qui
se combine avec le « cycle de vie », soit avec des situations sociales particulières (célibataire,
en couple, avec ou sans enfants, étudiant, à la recherche d’un emploi, à la retraite, etc.)7.
Chaque « état » social conduit à des formes d’ajustements spécifiques, de rapports au présent
et à l’avenir en particulier, qui, certainement, infléchissent les façons d’être avec l’argent, en
même tant que la question même de l’argent et de ses usages se modifient avec le temps.

L ’ « effet d’âge » et l’ « effet de génération » s’impriment de façon singulière dans des


trajectoires biographiques lorsque l’on situe le champ d’observation au niveau des individus8.
Il peut exister entre deux personnes de même âge, de même origine sociale, de même sexe,
etc., de subtiles différences dans les façons d’être et de penser. Ces différences sont à relier
aux trajectoires individuelles de chacun d’entre eux, aux différentes expériences de vie vécues
et à leur diversité, à la consonance ou à la dissonance des espaces sociaux traversés ou
fréquentés. Ici l’analyse s’appuie principalement sur un matériaux d’ordre statistique qui ne
permet pas de mettre en relief ce que Bernard Lahire nomme les variations intra-

7
Notre étude sera circonscrite à trois populations types : des jeunes de 20 à 25 ans encore étudiants, au chômage
ou en CDD (génération née dans les années 80), des actifs en CDI entre 35 et 45 ans en couple avec enfants
(génération née dans les années 60), enfin des retraités ou des personnes âgées de plus de 6o ans (génération née
avant 1945). Chacune de ces trois générations a été marquée par des configurations historiques particulières (les
Trente Glorieuses, la crise économique des années 70 et 80, la mondialisation, la déclassification économique et
statutaire des diplômes, etc.), voire des événements marquants (la Libération, Mai 68, la chute du mur de Berlin,
etc.) qui, d’une certaine façon, s’impriment durablement dans les destinées individuelles dans le sens où ils
déterminent l’horizon des possibles pour un groupe générationnel. Ce qui a été possible socialement et
professionnellement pour un homme né en 1940 ne l’est plus pour celui qui est né au début des années 1980,
l’univers des possibles s’est modifié.
8
Pour être expliqués, les comportements d’une classe d’âge demandent que soient croisés l’« effet de
génération » à l’« effet d’âge ». L’effet de génération doit être entendu comme un effet sociétal propre à un
groupe d’individus nés à une date donnée. Ainsi peut-on parler de la génération d’après-guerre, de celle de Mai
1968 ou de celle de l’après choc pétrolier pour signifier l’importance que peut avoir tel ou tel événement
historique sur le destin des individus qui le traverse et pour qui cet événement prend sens, c’est-à-dire qu’il les
marque durablement et les unifie dans une communauté de destin. L’« effet d’âge » correspond au découpage
social des âges ou des classes d’âges et à ce qui en est normalement, c’est-à-dire socialement, attendu. D’une
certaine façon à la jeunesse, à la maturité ou à la vieillesse sont associés des positions sociales et des
comportements sociaux considérés comme normaux.
individuelles9. À partir de la construction d’une typologie en trois groupes : « jeunes »,
« adultes », « retraités » on essaiera de mettre en évidence la place occupée par l’argent dans
chacun des groupes construits ayant à l’esprit qu’il s’agit de traits communs à un ensemble
d’individus et non pas de traits particuliers attachés à chacun des individus composant
l’ensemble désigné.

Les jeunes non stabilisés : argent dénié, argent recherché


La relation à l’argent des jeunes de 20 à 25 ans est étroitement liée à une situation de manque
(près de 60% de ceux qui ont été interrogés ont déclaré disposer d’un revenu mensuel
inférieur à 800 euros) ; à un rapport finalement assez distant avec les institutions financières
(29% déclarent faire confiance à leur banque pour 47% des répondants) ; à une fragilité
financière récurrente (25% déclarent être régulièrement à découvert pour 18% des répondants)
et à une dépendance assez étroite vis-à-vis de leurs parents (82% déclarent être aidés par leurs
parents). Cette situation objective les conduit à adopter un comportement de grande vigilance
au quotidien, en particulier dans leurs pratiques d’achats (35% se donnent un budget précis,
pour 18% des « adultes » et 11% des « retraités »). Les courses hebdomadaires se font en
grande surface (30% vont régulièrement chez un discounter, pour 15% des « adultes » et 13%
des « retraités »), la comparaison des prix des produits courants est quasi systématique, ainsi
que la recherche des « petits prix » (marque des distributeurs, articles en promotion ou en
solde, achats d’occasion, etc.) Si l’argent est important, son manque oblige à faire des choix
permanents et à adopter diverses stratégies économiques permettant une « survie » au
quotidien (la co-location, le vélo plus que la voiture, l’aide des parents ou des proches10), il
est d’une certaine façon mis à distance à la fois dans les pratiques et dans les propos tenus.
Dans la pratique, le groupe « jeunes » se définit comme débrouillard (80%) et jouisseur de la
vie (62%), soit des pourcentages supérieurs de 20 à 30 points à ceux des autres groupes. En
revanche, ces jeunes se disent moins prévoyants, moins calculateurs et moins économes que
leurs aînés. Leur situation économique, sociale et professionnelle les conduit à être moins
engagés que les deux autres groupes dans le « système argent », soit un argent « calculé » en
fonction de projets plus ou moins lointains. Tout se passe comme si l’argent n’était pas encore
inscrit dans le temps long, comme s’il n’était pas encore envisagé comme une « réserve »
possible pour l’avenir. L’argent des jeunes renvoie à l’analyse que faisait Marx de la

9
Bernard Lahire, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte,
2004.
circulation simple du capital, c’est un argent qui circule mais qui ne se capitalise pas, c’est
l’argent au jour le jour11. Ceci explique pourquoi certaines pratiques de calcul de l’argent,
assez largement répandues dans les deux autres groupes (tenir un livre de comptes, contrôler
systématiquement les relevés de compte bancaire, vérifier les tickets de caisse, voire même
marchander les prix) sont rares pour le groupe « jeunes ». Ces constats ne doivent pas
conduire à l’idée que, pour les jeunes, l’argent « ça ne compte pas », qu’il n’a pas de valeur
sinon dans la possibilité d’accéder immédiatement à un certain niveau de consommation,
selon une conception hédoniste de la jeunesse. Car si les jeunes ne « calculent » pas l’argent,
c’est d’une certaine façon parce que ce calcul est souvent jugé inutile. Il y a dans cette attitude
un effet d’âge (ici étroitement lié aux ressources monétaires disponibles) et un effet
génération (on constate pour l’argent, comme pour d’autres pratiques sociales, un
assouplissement des normes et de la morale).
Pour autant les « jeunes » ne font pas n’importe quoi. La rationalisation de l’économie du
quotidien passe par d’autres pratiques de calcul, en particulier lors des conduites d’achat, qui
sont soumises à un niveau d’auto-contrôle bien plus élevé que dans les autres catégories
d’âge ainsi qu’à l’usage très fréquent de l’argent liquide. Comme pour les populations de
démunis abordées précédemment, les « jeunes » élaborent des stratégies économiques qui leur
permettent de tenir au jour le jour tout en laissant une place à un style de vie lié à leur
génération (part des dépenses liées aux loisirs et aux sorties plus élevée que pour les autres
groupes d’âges).
Si les « jeunes » ont peu d’argent, cela ne les dispense pas d’avoir des idées sur l’argent et sur
le « système argent » en général. On peut souligner qu’ils ont une conception de l’argent
beaucoup moins normative que les répondants des deux autres groupes, en particulier les
personnes classées dans celui des « retraités ». On relève également, chez ceux qui ont
répondu à une question ouverte du questionnaire, des prises de positions critiques vis-à-vis du
« système argent 12» : « L’argent, ça pue », « il faut partager l’argent », « il faut taxer
l’argent », « l’argent est un mauvais serviteur », etc.

10
Il y a chez le groupe des « jeunes » une entraide plus courante que dans les autres groupes. Ainsi, 48%
déclarent prêter régulièrement de l’argent à des amis et 34% être régulièrement dépannés par des amis, contre
35% et 15% dans le reste de la population interrogée).
11
Les « jeunes » ainsi désignés reconnaissent, pour 92% d’entre eux, avoir de l’argent de côté (livret d’épargne
le plus souvent) mais s’ils destinent cette épargne à l’éventualité d’un « coup dur », ils sont 75% à dire qu’ils
mettent aussi de l’argent pour partir en vacances alors que ce n’est le cas que de 70% des « adultes » et de 49%
des « retraités », dont l’épargne à d’autres justifications (gros achat à faire, aider les enfants plus tard, faire des
placements financiers ou préparer sa retraite).
12
Le questionnaire d’enquête comportait une question ouverte « concernant l’argent, souhaitez-vous apporter
votre témoignage, un enseignement, une façon de voir ou de vivre l’argent ? », 24% des répondants à l’enquête
ont répondus à cette question, dont 13% pour le groupe « jeunes », 16% pour le groupe « adultes » et 37% pour
Souvent en formation (étudiants, apprentis), actifs précaires ou chômeurs, les 20-25 ans qui
ont répondu à la question ouverte l’ont fait en dénonçant le « système argent » qui est, dans
leur esprit, associé à l’économie capitaliste de marché et à ses dérives supposées. La
dimension politique et sociétale de l’argent qui trouve ici à s’exprimer, caractérise fortement
cette tranche d’âge. Encore présente dans le groupe des adultes, elle disparaît presque
totalement pour le groupe des « retraités ». Mais tout semble indiquer que la position
« jeunes » sur l’argent est plus complexe qu’il n’y paraît. Les écarts de revenus peuvent être
considérables, les écarts de niveau de vie également. C’est pourquoi, ce ne sont sûrement pas
les mêmes qui dénoncent la « société du fric » et ceux qui, apparemment, justifient toutes les
provenances possibles de l’argent (spéculation, fraude fiscale, travail au noir et commerce
illégal) et qui considèrent, en définitive, que l’argent n’a pas d’odeur.
La position « jeunes » vis-à-vis de l’argent ne tient pas qu’à la jeunesse de l’âge mais aussi à
la situation d’entre-deux qu’est la post-adolescence, situation que prolonge les années de
formation et/ou l’insécurité de l’emploi. Les « jeunes » en couple et ayant, au moment de
l’enquête, un emploi en CDI forment une sorte de groupe de transition vers le groupe
« adultes ». Ayant un revenu fixe, une vie à deux, parfois à trois, ces jeunes ont des projets
(achat d’un logement, d’une voiture, de meubles ou d’équipements ménagers) qui les
conduisent à « calculer l’argent ». La plupart ont ouvert un CEL et un PEL, quelques uns ont
contracté un emprunt bancaire à long terme, certains également, environ 30% de ce sous-
groupe, ont souscrit à un plan d’assurance vie. Si leurs pratiques d’argent se modifient, leur
regard aussi. Les positions les plus critiques et les plus distantes disparaissent au profit d’une
conception plus pragmatique de l’argent, « c’est le nerf de la guerre », « sans argent pas de
vie », « c’est dur à gagner, mais ça part vite », etc.

Les adultes intégrés : argent calculé et affaire de couple


Le groupe des « adultes » est composé de personnes vivant en couple avec enfants et ayant un
emploi stable. Ce sont donc des personnes qui, a priori, sont socialement et économiquement
bien intégrées dans la société13. Les « adultes » se disent juste plus prévoyants (71% pour

le groupe « retraités ». Les réponses de « jeunes » sont souvent courtes (deux à trois lignes), alors que celles des
« retraités » utilisaient souvent la demi page prévue à cet effet.
13
Ce groupe n’est pas représentatif de la population « adulte » en général puisque, dans le cadre de l’enquête,
21% des répondants sont agriculteurs-exploitants, 19% artisans ou commerçant et seulement 20% ouvriers ou
employés. La part de cadres supérieurs, professions libérales, professions intellectuelles supérieures est de 29%,
celle des professions intermédiaires de 11%. Près de 90% d’entre eux habitent en maison individuelle, 42%
résident en zone rurale, 62% ont déclaré que le revenu mensuel du ménage était supérieur à 3000 euros. Près des
trois quart des répondants ont un crédit bancaire (plus d’un sur deux a au moins un crédit sur plus de dix ans).
65%), plus calculateurs (37% pour 32%) et plus économes (52% pour 48%) que le groupe des
« jeunes ». Mais on ne peut comparer les pourcentages des deux groupes d’âge sans prendre
en compte ce que signifie être prévoyant, économe ou calculateur pour chacun des groupes.
Pour les « adultes », être prévoyant ne signifie pas exclusivement être dans l’obligation de
tenir son budget jusqu’à la fin du mois. La prévoyance renvoie plutôt à l’aptitude qui consiste
à anticiper un futur probable et à s’y préparer. Dans ce futur, il y a souvent les études des
enfants (88% épargnent en prévision de cela), l’achat ou le renouvellement de gros appareils
électroménagers ou de l’automobile (71%) et 60% épargnent en vue de se constituer une
retraite complémentaire.
Disposant d’un revenu régulier et souvent confortable, le calcul de l’argent ne se fait pas
systématiquement au quotidien. Plus le revenu du ménage augmente et plus les courses
hebdomadaires semblent être soumises à une certaine « fantaisie » (les achats non prévus sont
fréquents). Par ailleurs, à la différence des « jeunes », les « adultes » achètent moins
régulièrement les marques de distributeurs ou en discount. En revanche, le contrôle de
l’argent est une pratique assez répandue. Un répondant sur deux a déclaré tenir un livre de
comptes. Mais le livre de comptes n’est pas qu’une forme de rationalisation et/ou de mise en
forme de l’argent. Il est aussi le témoignage d’un argent qui circule au sein d’un couple et
d’une famille, d’où la nécessité, certes relative, d’une visibilité, d’une certaine transparence,
des sorties et des rentrées d’argent. C’est sur la transparence de l’argent que les couples
généralement se construisent dans leurs conduites économiques du quotidien. Cette
transparence est l’une des bases sur laquelle une certaine « confiance » en l’un et en l’autre
peut se construire puisque chacun des membres du couple peut, à tout moment, justifier les
dépenses engagées14.
L’argent est d’ailleurs presque exclusivement une affaire de couple (70% des répondants ont
indiqué parler souvent d’argent avec leur conjoint(e), moins de 15% régulièrement avec leurs
parents ou leurs enfants). C’est donc l’un des sujets de discussion les plus fréquents entre
conjoints mais, à la différence d’autres conversations, comme les vacances ou la scolarité des
enfants, c’est un sujet d’ordre privé, intime, qui est rarement évoqué avec d’autres (à
l’exception des professionnels de la banque et de la finance).

Pour les différents modes de placement de l’argent, un sur deux environ à ouvert un CEL, un PEL et/ou une
assurance vie et près de 40% ont des comptes en actions ou en obligations.
14
Dans un petit ouvrage, j’ai abordé les déterminants sociaux de la confiance. J’ai essayé de montrer, même dans
le cadre d’un couple ou d’une famille, que la confiance n’est jamais « aveugle », mais qu’elle s’appuie sur des
dispositifs sociaux qui permettent à la confiance d’exister de façon rationnelle et concrète. Gilles Lazuech, Toute
confiance n’est pas confiance aveugle, Nantes, éditions Pleins feux, 2003.
L’argent est donc quelque chose de sérieux et d’intime pour les 35-45 ans. L’argent, au sein
du couple, se compte, se calcule, se contrôle et se gère de façon systématique pour environ
60% des répondants. L’argent qui circule au sein de la famille est au croisement du présent,
de l’avenir proche (économiser pour les vacances) et plus lointain (économiser pour les
enfants, préparer sa retraite). Il est aussi au croisement de l’intérêt individuel (acheter quelque
chose pour soi, se faire plaisir) et de l’intérêt collectif (se penser au sein d’un ensemble, part
des dépenses collectives). Dans le cadre familial, l’idée de multiples petits arbitrages autour
de l’argent et de la consommation prend tout son sens. Les analyses de Viviana Zelizer en
termes de marquage de l’argent sont particulièrement opératoires. L’argent prend des formes
multiples selon sa provenance et sa destination : l’argent des primes, celui du treizième mois,
celui des héritages ne sert que rarement aux dépenses quotidiennes. Il y a, pour l’argent
exceptionnel, des usages eux-mêmes exceptionnels de l’argent. La multiplication des comptes
bancaires15 (parfois un pour chacun des membres de la famille auquel s’ajoute un compte
courant collectif, différents comptes épargnes et comptes sur livret) illustrent à l’envi des
formes domestiques de marquage de l’argent et l’aptitude des familles à marier l’individuel et
le collectif, le présent et l’avenir.
Si l’argent du ménage est bien une affaire de couple, c’est aussi, pour 57% des répondants, un
objet de discorde. Certes les conflits violents et réguliers semblent faire exception (2%), mais
près de 22% des répondants évoquent des tensions occasionnelles (pour 33% les conflits
restent exceptionnels). Par ailleurs, seuls 25% des couples interrogés considèrent qu’ils n’ont
aucun problème d’argent (ou avec l’argent), 45% évoquent au contraire que l’argent est une
préoccupation (soit constante, soit périodique). A priori les discordes autour de l’argent
peuvent provenir de la façon dont l’un ou l’autre dans le couple dépense l’argent du ménage
ou gère les ressources (sans évoquer pour l’instant les possibilités de discorde avec les enfants
par exemple).

Les données d’enquêtes confirment pour l’argent des résultats globalement attendus lorsque
l’on connaît la prégnance de la division sexuelle du travail au sein des couples. Aux femmes
la gestion de l’argent du quotidien et des achats courants, aux hommes plutôt, mais pas
exclusivement, la gestion de l’argent placé. Il ressort de l’enquête que si l’argent est bien une
affaire de couple (les décisions les plus importantes sont prises à deux, même pour
l’automobile), il est avant tout une affaire de femmes. Ce sont elles qui « brassent » l’argent

15
33% des répondants ont déclaré avoir au moins un second compte courant dans la même banque et 57% dans
une autre banque (respectivement 3% et 47% pour la population des « retraités ».)
du foyer et, du moins dans son usage quotidien, ce sont elles qui arbitrent entre les différents
choix d’achats possibles et les différentes sollicitations (dont celles de leurs enfants).
Les représentations de l’argent au sein du groupe « adultes », telles qu’elles sont
appréhendées dans le questionnaire ne laissent pas entrevoir un profil ou une position unique.
Une même personne peut affirmer que l’argent est un bien utile, qu’il permet de profiter de la
vie tout en considérant, et par ailleurs, qu’il ne doit pas être une fin en soi, qu’il faut dénoncer
le pouvoir et les perversions que l’argent peut rendre possibles. Il y a, chez beaucoup des
répondants, l’idée d’un argent qui pourrait « pourrir le monde », « salir les mains », « rendre
esclave ». Dans une région encore fortement marquée par la morale catholique on rencontre
fréquemment des positions sur l’argent qui sont semblables à celle défendue par l’Eglise :
l’argent est un outil, un moyen. En aucun cas il ne doit devenir une fin en soi, l’argent doit
être au service de tous, il doit être le fruit du travail16. L’argent est à la fois utile et dangereux,
75% des répondants sont d’accord avec cette proposition. Il y a un argent « sain », celui qui
provient du travail, de l’épargne, de l’héritage ou des prestations sociales et un argent
« malsain », celui de la spéculation, de la fraude fiscale, du travail au noir, du commerce
illicite et même, pour 31% d’entre eux, celui qui provient du jeu.

Les « retraités » : l’argent normé, l’argent donné


Le groupe des « retraités » correspond à la troisième population construite pour l’analyse. Il
s’agit d’hommes et de femmes de plus de 60 ans, en retraite. 63% sont des femmes, 50% ont
plus de 70 ans et 21% vivent seuls. Les professions antérieurement exercées sont socialement
assez dispersées : 23% d’indépendants, 30% de cadres et professions intellectuelles
supérieures, 21% de professions intermédiaires, 26% d’ouvriers ou d’employés. 32% sont
diplômés de l’enseignement supérieur. Les répondants du groupe « retraités » vivent pour
72% d’entre eux dans une maison individuelle, 37% en campagne ou dans un bourg rural. Le
revenu médian du groupe se situe autour de 1500 euros mensuels, 22% ont un revenu
supérieur à 3000 euros par mois.
Les usages que font les retraités de l’argent sont liés pour partie à l’effet d’âge, en retraite
leurs revenus mensuels ont baissé mais les charges sont moins contraignantes que pour le
groupe des « adultes », et à un effet de génération, nés avant-guerre, beaucoup évoquent une
enfance matériellement difficile. La combinaison de l’effet d’âge et de l’effet de génération
les conduit à se déclarer plus prévoyants que les répondants des autres groupes. Aucun n’a

16
Voir, Comment penser l’argent aujourd’hui ? Semaines sociales de France, Paris, Bayard, 2004.
déclaré aimer le risque, 70% se disent économes et seuls 3% se sont dits insouciants (13%
pour les « jeunes » et 11% pour les « adultes »).
Les « retraités » sont donc avec l’argent très raisonnables : près des deux tiers établissent une
liste de courses, les écarts sont rares, même pour les petits achats, les prix des produits
courants sont régulièrement comparés. Près de 90% vérifient systématiquement les tickets de
caisse, 65% utilisent régulièrement les cartes de fidélité des magasins, 50% tiennent à jour
leur livre de comptes et 90% contrôlent régulièrement les relevés bancaires. Seuls 5%
déclarent être souvent à découvert (25% pour les « jeunes » et 15% pour les « adultes »),
aucun n’a été interdit bancaire ou en commission de surendettement. Par ailleurs, même si les
pourcentages restent faibles dans les autres groupes, aucun des « retraités » n’a déclaré jouer
régulièrement en bourse ou au casino. Si se faire plaisir est une des qualités attachées à
l’argent, les « retraités », moins que les membres des autres groupes désireraient, dans le cas
où une grosse somme d’argent leur arriverait par hasard, s’offrir un voyage de rêve ou un
bijou qui sortirait de l’ordinaire, la plupart ne changeraient pas de voiture.
Si pour les « retraités », comme pour les « adultes », l’argent est une affaire de couple, il est
aussi une affaire de famille. Après le conjoint, les discussions d’argent se font avec les enfants
(34% parlent souvent d’argent avec leurs enfants, 40% quelquefois, 9% jamais) soit des
pourcentages supérieurs aux discussions avec les professionnels de la banque (respectivement
16, 38 et 24%). La transmission du patrimoine argent est au cœur de leurs pratiques
économiques. 61% ont déclaré avoir déjà aidé financièrement ou dépanné enfants ou petits-
enfants et 77% mettent de l’argent de côté dans ce but. Le motif de la transmission, qui
semble caractériser le groupe des « retraités », se remarque également dans les pratiques de
dons d’argent. Les « retraités » donnent plus souvent et plus régulièrement que les membres
des autres groupes.
L’espace de circulation de l’argent a donc tendance à se modifier avec l’âge. D’abord au
service de ses propres besoins et de sa propre consommation (les « jeunes »), l’argent est au
service du ménage et de l’éducation des enfants (les « adultes ») pour devenir l’outil de la
solidarité intergénérationnelle et, plus généralement, sociale (les retraités). La nature de
l’argent se modifie également : argent donné, argent gagné par le travail, argent des
prestations sociales et de l’épargne. Chez les plus jeunes, il est un flux, chez les plus âgés un
stock.
Les « retraités » ont une conception normative de l’argent. Ils ont été les plus nombreux
(36%) à répondre à la question ouverte du questionnaire portant sur la possibilité d’apporter
un témoignage écrit sur l’argent. Certains thèmes reviennent fréquemment. Il y a ceux qui
touchent à la gestion de l’argent : « savoir se servir de l’argent », « ne pas dépenser plus que
l’on a », « ne pas gaspiller l’argent », « calculer ses dépenses », « prévoir de l’argent pour les
coups durs », « savoir rester réaliste et froid ». Il y a ceux qui touchent à la place de l’argent
dans la famille et dans la société plus généralement : « respecter l’argent mais ne pas en être
esclave », « il faut que l’argent soit gagné par le travail », « l’argent ne doit remplacer ni la
morale, ni la religion », « l’argent du profit et de la spéculation n’est pas un bon argent »,
« l’argent doit être gagné honnêtement », « un société gouvernée par l’argent est-elle encore
une société civilisée ? ». Cette conception de l’argent est confirmée par les pourcentages de
réponses aux questions fermées : 79% des retraités considèrent que l’argent est un bon
serviteur mais un mauvais maître, 100% considèrent qu’il ne fait pas le bonheur et près de
70% pensent que l’argent fait perdre la raison (moins de 50% pour le groupe des « jeunes » et
des « adultes »). Enfin, les retraités ont des taux de réponses supérieurs aux autres groupes
d’âges pour condamner l’argent qui provient de la spéculation, du jeu, de la fraude fiscale, du
travail au noir et du commerce illégal.
La conception morale de l’argent qui se dégage de l’ensemble des répondants de ce groupe
s’illustre, d’une façon concrète, par des usages considérés comme moraux de l’argent : ainsi
les « retraités » privilégient, lorsque leur revenu est suffisant, les projets d’épargne à ceux de
la consommation immédiate (qu’ils dénoncent pour certains). S’ils justifient l’argent de
l’héritage c’est qu’à leurs yeux, c’est un argent patiemment gagné par le travail, c’est
pourquoi en majorité, ils n’approuvent pas l’argent facile, qu’il vienne de « trafics » illégaux
ou du vedétariat (sportifs, artistes, etc.). La morale appliquée à l’argent les conduit à avoir un
comportement irréprochable vis-à-vis des institutions financières, à jouer à la lettre, les règles
de la saine finance domestique (ceci explique qu’ils déclarent à 78% avoir de bons rapports
avec le conseiller clientèle de leur banque pour 43% des « jeunes » et 72% des adultes).
Enfin, les placements réalisés sont généralement ceux du « bon père de famille » : CEL, PEL,
PEP, assurance vie, et ceci dans l’idée d’un transfert du patrimoine argent à leurs
descendances ou, du moins, d’un coup de pouce (les droits au prêt acquis par un CEL ou un
PEL sont accessibles aux enfants). Enfin, quoi que n’ayant pas de précisions sur les sommes,
les « retraités » sont davantage dans l’économie du don que les autres catégories d’âge, un
peu comme si l’argent gagnait en lettres de noblesses lorsqu’il vient soulager la souffrance
humaine.
Quelques intuitions en guise d’introduction au programme
Un des premiers enseignements de ces recherches initiales a été d’interroger la notion de
rationalité comme concept opératoire pour penser les conduites économiques du quotidien.
On ne peut considérer l’existence d’un seul comportement rationnel même lorsqu’il s’agit de
conduites économiques et même lorsqu’il s’agit de la même personne. La rationalité n’est pas
une « chose » abstraite, au contraire, elle est à reconstruire, comme concept opératoire, à
chaque fois selon les espaces économiques et sociaux concrets dans lesquels elle se manifeste.
Du point de vue d’une sociologie de l’argent et d’une sociologie des conduites économiques
du quotidien, le sociologue enregistre des pratiques dont certaines sont régulières (comme
acheter son pain à la boulangerie) alors que d’autres sont exceptionnelles ou rares (comme le
fait de marier ses enfants). A priori les comportements économiques enregistrés ne relèvent
pas tous du même niveau d’habitudes et de contraintes sociales. On peut donc trouver, chez le
même individu ou dans le même ménage, des dispositions apparemment opposées comme,
par exemple, le souci constant de réaliser de petites économies en utilisant systématiquement
les cartes de fidélité des magasins et l’envie de se faire plaisir en s’offrant, de temps en temps,
un très bon restaurant pour les uns ou de la viande rouge pour les autres. Mais l’on peut
également trouver au sein d’une même pratique et d’un même individu l’envie de se faire
plaisir (associé à l’écart, à l’extraordinaire) et le souci de faire des économies ou de réaliser
une « bonne affaire » (celle qui, justement, permet de concilier, pour soi même et pour les
autres, l’écart de dépense et la continuité de la « saine » gestion du budget).
La pluralité des conduites économiques et les niveaux différents de registres dans lesquelles
elles se manifestent interdit de penser l’unicité d’une matrice de dispositions ou d’habitus qui
les produirait. Les premiers travaux entrepris ont permis de mettre en lumière à la fois des
types récurrents de conduites économiques mais aussi leur présence conjointe au sein du
même individu ou du même ménage. Si l’on prend, par exemple, la réalité objective du temps
(prévisible ou imprévisible) et la façon de vivre le temps (vivre au jour le jour ou prévoir son
avenir) quatre grands types d’habitus économiques peuvent être distingués, chacun des types
ainsi désigné correspond à des fréquences prévisibles de pratiques économiques.
4 types d’habitus économique
Le temps est prévisible Le temps est imprévisible
Vivre au jour le jour Habitus de l’urgence Habitus de l’aléatoire
Pas d’épargne À chaque jour suffit sa peine
Parer au plus pressé Parer au plus pressé
Etre à « l’arrache » S’adapter au jour le jour
Dépenser tout ce que l’on a La vie de bohème
Ne pas faire ses comptes Saisir les opportunités
Ne pas faire de plan sur la Etre dans le provisoire
comète
Inscrire son présent dans un Habitus de la prévoyance : Habitus du calcul
temps à venir et le faire Epargne de précaution Epargne de spéculation
advenir Planifier ses achats Prendre des risques
Gérer Etre joueur
Ne pas prendre de risques Faire des crédits
Etre raisonnable Connaître la bourse

Chaque type d’habitus économique s’inscrit dans des comportements au quotidien : avoir des
réserves de produits alimentaire, prévoir ses vacances au dernier moment, ne pas aimer jeter
de la nourriture, faire durer les vêtements et les chaussures, faire une liste rigoureuse de
courses, imaginer un avenir pour ses enfants, être inquiet pour son avenir, prévoir quand il
faudra changer d’auto ou de réfrigérateur, etc. Mais ces comportements ne sont ni univoques
ni stables. Si la plupart des jeunes de 20-25 ans peuvent se rapprocher d’un habitus de
l’urgence ou de l’aléatoire (souvent une combinaison des deux), la plupart développent aussi
des conduites de prévoyance (65% se déclarent prévoyants, soit un pourcentage assez voisin
des autres catégories d’âge, 92% ce sont constitués une épargne dont 82% en cas de « coup
dur », etc.). La même personne peut, selon l’évolution de sa situation personnelle, modifier de
façon très significative le registre de ses conduites économiques. De ce point de vue avoir un
emploi fixe, être en couple, attendre un premier enfant constituent, pour les plus jeunes, autant
de transformations souvent radicales dans leur façon d’être et de penser l’argent. On a pu
également constater qu’un changement important de situation, parfois vécue comme
« imprévisible », (comme dans le cas d’une séparation ou d’une période longue de chômage)
entraîne des transformations des pratiques économiques et des pratiques de l’argent plus ou
moins longues à venir et plus ou moins adaptées aux nouvelles contraintes objectivement
subies. La capacité à s’adapter et à adapter ses conduites économiques à une situation
inattendue est souvent inscrite dans l’histoire longue de l’individu, dans son passé social, dont
les prémisses remontent parfois à l’histoire même d’une famille, histoire inscrite sous la
forme d’une mémoire collective qui peut ressurgir sous la forme de dispositions jusque-là
oubliées.
Le second enseignement est que l’on doit considérer que les conduites économiques des
agents singuliers relèvent d’apprentissages divers qui tous ne sont pas concordants. Ceux qui
remontent aux socialisations familiales sont particulièrement puissants et structurants dans le
domaine des valeurs ce que révèle, en particulier, l’analyse des usages sociaux de l’argent.
D’autres apprentissages interviennent dont ceux, multiples et parfois contradictoires, produits
par les effets de la socialisation professionnelle et, plus généralement, par l’itinéraire
biographique. On ne doit pas a priori postuler une homogénéité structurale des différents
lieux et moments de socialisation. Même dans le cadre familial, des dissonances existent et
agissent de façon « paradoxale » sur un même individu. C’est le cas, par exemple, lors de
séparations ou de divorces au cours desquels des enfants, encore jeunes, peuvent être
familialement socialisés dans deux univers culturels différents et dans deux espaces eux-
mêmes différents de pratiques économiques (la façon d’acheter du père pouvant être fort
différente de celle de la mère). La probabilité qu’un agent doté d’un habitus économique
singulier rencontre, pour former un couple, un autre agent ayant exactement le même type
d’habitus est, dans la réalité, fort incertaine.
De tout cela, il s’ensuit l’idée d’ajustements divers et inégalement aboutis entre certaines
institutions économiques, voire certains sous-espaces de l’économie, et les agents sociaux pris
dans leurs façons singulières de faire vivre leurs dispositions économiques. De même que
certains agents sociaux peuvent penser que le théâtre classique n’est pas fait pour eux,
d’autres sont enclins à penser que la bourse n’est pas faite pour eux, ceci à des niveaux de
revenus comparables. Outre que « jouer en bourse » suppose une certaine pratique et
connaissance économique et financière, le goût du risque (et de risquer son argent) est peu
répandu (seuls 17% des répondants ont dit aimer le risque). Il y a à prendre en compte, dans
l’Ouest en tout cas, la dimension morale de l’argent ? Seuls 40% des répondants trouvent
normal l’argent qui provient de la spéculation contre 92% pour l’argent qui provient de
l’épargne. On pourra aussi avancer qu’il y a dans certains cas une sorte d’harmonie (ou de
dysharmonie) entre des espaces économiques réels et des agents économiques également
réels, ce qui, par exemple, explique du moins en partie le succès récent de certains marchés
dont ceux qui prennent pour étiquette la mention « équitable ».
Pour troisième enseignement, on soulignera que les pratiques économiques du quotidien, en
particulier les pratiques dans lesquelles l’argent intervient ne demandent pas qu’arbitrage et
calcul, selon une logique du calcul froid et/ou détaché. Il faut prendre en considération
l’enracinement de l’économie du quotidien dans des croyances (sacrées ou profanes), plus
généralement des habitudes, qui tendent à montrer que le fait économique au quotidien revêt
dans certains cas les aspects du fait social total dans un sens plus étendu encore que ne le
suggère la notion habituelle d’encastrement. Dès lors, la sociologie de l’argent se donne aussi
pour objet l’étude des discours qui tendent à participer à la construction symbolique des
espaces où l’argent circule, où il se donne à voir et qui, pour une part, servent de dispositif de
justification aux actions économiques du quotidien. L’argent entrevu comme support de
pratiques sociales offre des possibilités d’examen de situations concrètes où se confrontent
dans la pratique le « bien » et le « mal », le « sacré » et le « profane ».