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Études tsiganes

Source gallica.bnf.fr / Médiathèque Matéo Maximoff / Fnasat-Gens du voyage


Association des études tsiganes (France). Auteur du texte. Études
tsiganes. 1973-09.

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TRIMESTRIEL

ETUDES
TSIGANES
BULLETIN DE L'ASSOCIATION DES ETUDES TSIGANES

5, rue Las-Cases - PARIS-VIIe

SOMMAIRE

Voyages et migrations des Tsiganes en France, au XIXe siècle, par François


de VAUX de FOLETIER 1

La Kris, par Jean-Pierre LIEGEOIS 31


Les fêtes des Saintes-Maries-de-la-Mer, par François de VAUX de FOLE-
TIER 47
Rôle de l'Association des Amis des Gens de la Route du département des Alpes
maritimei,, par Henriette DAVID 50
Chronique du Comité National d'Information et d'Action sociales (C.N.I.N.) :
Aide sociale et titulaires de titres de circulation. Déplacements du secré-
taire général. Associations 56
Pouvoirs publics : Décret concernant la loi sur la protection des consommateurs
en matière de démarchage et de vente à domicile, questions écrites de
parlementaires en France. Circulaire du ministre de l'Intérieur belge ... 63
Bibliographie : livres, travaux universitaires, revues 68
Discographie, par Michel DAVID 89
Informations diverses : Nouvelles de France. Nouvelles de l'Étranger (Alle-
magne, Belgique, Finlande par Kari Huttunen, Hongrie par Josef Vékerdi) 93
Ouvrages annoncés .................................................. 100

Ce numéro : 9 F
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Voyages et migrations des Tsiganes
en France au XIXe siècle

1
En présentant cette excellente étude de François de Vaux de Foletier,
les Etudes Tsiganes tiennent à adresser leurs vœux d'heureux quatre-
vingtième anniversaire à leur Vice-Président et ami des tous premiersjours.
C'est en effet le 28 juin 1893 qu'il naquit à Noyant (Maine-et-Loire).
Sorti de l'École des Chartes, il a fait une carrière d'archiviste, dirigeant
successivement les Archives de la Vienne, de la Charente-Maritime, de la
Seine-Maritime, de la Seine et de la Ville de Paris.
Écrivain et conférencier, François de Vaux de Foletier est devenu l'histo-
rien des Tsiganes. « Les Tsiganes dans l'Ancienne France », livre paru en
1961 chez la Société géographique et touristique Connaissance du Monde,
doit être considéré comme le premier traité historique sur les Tsiganes. Avec
« Mille ans d'histoire des Tsiganes » paru en 1970 chez Fayard, l'auteur pour-
suit ses observations dans le temps (il va jusqu'à la moitié du XIXe siècle) et
dans tous les pays où l'on connait des Tsiganes. Collaborateur régulier de
notre bulletin, il écrit également dans des ouvrages et revues de haute tenue,
fait des conférences, participe à des émissions radiophoniques et télévisées.
Cette approche scientifique du monde du Voyage est indissociable des
rapports chaleureux qui se sont établis entre François de Vaux de Foletier et
les Tsiganes. Leur ami de longue date, il les rencontre avec un plaisir partagé
chez lui ou chez eux, dans les manifestations culturelles ou les fêtes.
Au nom de tous les lecteurs des Études Tsiganes à l'occasion de l'événe-
ment de cet anniversaire, nous présentons à notre éminent ami, l'expression de
notre respectueux attachement et nos souhaits de nombreuses années de vie
heureuse et féconde.
Louis PFRÉ-LAHAILLE-DARRÉ.

Il n'est guère aisé de tracer les voyages et les migrations des Tsi-
ganes en France au cours du XIXe siècle. Pour les représentants de ces
ethnies, bien peu d'observateurs qualifiés. A part le chartiste Paul
Bataillard qui, vers 1843, avait commencé d'étudier la pénétration de
leurs ancêtres en Europe occidentale au xve siècle, et qui plus tard
quêtait inlassablement auprès de ses correspondants, à travers le monde,
le plus possible d'informations contemporaines ; il entreprit, avec sa
femme, des voyages à la rencontre des Bohémiens. A part aussi Prosper
Mérimée, l'un des rares écrivains de l'époque romantique à ne pas se
contenter des préjugés courants ; il collectionnait des glossaires des
dialectes romanis, et surtout, il fréquentait des Tsiganes, et savait s'en
faire des amis.
La documentation dont nous disposons est très dispersée. Aux
Archives nationales et aux Archives départementales, les collections,
trop souvent incomplètes, des dossiers de police administrative, des
rapports de gendarmerie, les papiers des tribunaux. Quelques relations
d'écrivains. Des reportages de journalistes. La presse régionale se fait
surtout l'écho des incidents entre nomades et sédentaires. Il faudrait
pouvoir la dépouiller en beaucoup de provinces, comme l'abbé Joseph
Valet l'a fait en Auvergne, pour quelques années aux environs de 1900.
Dans la presse parisienne, les revues illustrées s'emploient à satisfaire
l'appétit d'exotisme de leurs lecteurs ; leurs images, dues souvent à des
dessinateurs de talent, peuvent suppléer à l'imprécision des textes.
L'iconographie comprend aussi les estampes et les peintures.
Ces divers témoignages ne permettent pas toujours de discerner
l'appartenance à des groupes tsiganes que nous distinguons aujourd'hui
(Manouches, Sinté, Rom, Gitans). Ou à des groupes nomades ou semi-
nomades qui n'avaient pas d'ascendance indienne : tels les Yeniches,
d'origine allemande, qui aux siècles précédents, hantaient le Palatinat.
L'on rencontrait aussi sur les chemins de France les « Thiérachiens »,
originaires du pays de Thiérache en Picardie, qui, en belle saison, s'en
allaient jusque dans la vallée du Rhône, avec de grandes voitures char-
gées de vannerie et de boissellerie. Des lettres patentes, du 3 mars 1787
leur avaient confirmé « la faculté de faire paître leurs chevaux et bœufs
dans les communes, prés fauchés, bruyères, chaumes, friches, bordures
des bois, forêts et grands chemins ». Francisque Michel, en 1847, les
décrit dans la Brie : ils vivent « à la manière des Bohémiens. Le jour,
ils travaillent à gages ; la nuit venue, ils couchent à l'abri de leurs
charrettes, et lâchent leurs chevaux dans la prairie sous la garde de l'un
d'eux. A la moindre alerte, un coup de sifflet se fait entendre, tous les
chevaux se rassemblent et les Thiérachiens décampent en un clin d'œil ».
Le romancier et poète Jean Richepin, dont les ancêtres habitaient la
Thiérache, se plaisait à se proclamer descendant de nomades.
Pour les Tsiganes, au cours du xixe siècle, le mot « Gitano » est
souvent employé dans le Midi, avec parfois pour synonymes celui de
« Zingaro » et celui de « Boumian ». Ailleurs le terme le plus courant,
demeure celui de « Bohémien ». Celui de « Tsigane » est relativement
tardif : je l'ai relevé dans la presse parisienne à partir de 1854 (ainsi
correctement orthographié ; le z ne remplace le s que plus tard, vers
1878, (peut-être pour donner une apparence plus exotique, et sous l'in-
fluence d'une graphie hongroise). La presse savoyarde mentionne des
« Tsingari ». Le mot « Romanichel », déjà noté dans les Mémoires de
Vidocq, reparaît à la fin du xixe siècle. L'expression imagée de « Camp
volant », n'est pas seulement populaire ; elle figure dans des circulaires
ministérielles. Il existe encore une quantité d'autres appellations, mais
qui n'ont qu'un caractère local.
Ce qui peut nous aider à faire une discrimination entre les groupes
ou les clans, c'est la mention des patronymes à consonances françaises
ou étrangères, l'indication des pays d'origine. la description écrite ou
figurée des vêtements, des logements, de l'outillage ou des moyens de
transport.
L'on a souvent tendance à croire que durant la première moitié du
xixe siècle, les Tsiganes avaient presque disparu de France. En réalité
leur présence y est attestée à maintes reprises. Mais en plus grand
nombre, comme aux siècles précédents, dans les régions accidentées et
boisées, au voisinage des frontières. D'une part en Lorraine et en Alsace,
d'autre part dans les Pyrénées.

A proximité de la frontière franco-allemande, comme à Verrerie-


Sophie près de Forbach, dans les forêts de Philippsbourg et de Bitche,
et surtout à Baerenthal (la vallée des Ours) aux limites des départe-
ments du Bas-Rhin et de la Moselle. Ces Tsiganes (qu'on appelle « Zigi-
ner », « Heiden », ou « Spengler », « Romanis » ou « Allmanis »)
se sont maintenus en compagnies nomades ou en colonies semi-séden-
taires jusqu'à la veille de la guerre de 1870. Non sans inquiéter, comme
à la fin de l'Ancien régime et sous la Révolution, les autorités et le
public, qui leur reprochaient leurs rapines et craignaient leurs pouvoirs
maléfiques. A l'époque révolutionnaire, de véritables expéditions armées
avaient été organisées contre eux, avec la participation de l'armée et des
forestiers. Le 22 août 1826, dans la Moselle, quatorze d'entre eux furent
condamnés pour vol aux travaux forcés ; les femmes présentes à l'au-
dience se roulèrent sur le plancher en poussant des hurlements.

Cependant, ces Bohémiens, pour la plupart, avaient des moyens


normaux d'existence. Ils jouaient du violon dans les kermesses ; ils
étaient montreurs de marionnettes, vanniers, chaudronniers, étameurs,
rémouleurs ; ils colportaient de la faïence et de la verrerie ; ils répa-
raient les parapluies et fabriquaient des pipes en bois. Les femmes
disaient la bonne aventure, vendaient des talismans, posaient dans les
ateliers de peintres.

Plusieurs artistes de la région, Charles-Laurent Maréchal (de Metz),


dit Maréchal de Metz, Théophile Schuler (de Strasbourg), Henri Valen-
tin (d'Allarmont, dans les Vosges) se plaisaient à les peindre ou à les
dessiner. Maréchal les représentait même sur des vitraux d'église, où
leurs sombres figures contrastaient avec celle des angelots blonds et
roses.
Guidé par Maréchal, Prosper Mérimée rendit visite, en 1845, à
« une horde de Bohémiens établis dans les Vosges ». On avait piqué sa
curiosité en lui parlant d'une « vieille sorcière qui détenait un manus-
crit en langue romani ». « Je n'ai pas trouvé de manuscrit, écrit Méri-
mée, mais de fort curieuses gens ayant d'admirables figures. Je leur
ai parlé dans le dialecte espagnol, ils m'ont répondu dans le dialecte
allemand, et comme dit Epistémon, j'ai failli comprendre. »
Quant aux deux romanciers qui signent Erckmann-Chatrian, ne
nous fions pas trop à leurs récits ; ils n'ont qu'une connaissance très
superficielle du monde tsigane. Si Emile Erckmann a rencontré quelques
« Ziginer » à Phalsbourg dans la boutique paternelle, ceux qui appa-
raissent dans l'Ami Fritz, Le Joueur de clarinette, La Maison fores-
tière ou Matheus, sont de banals figurants.
Nous possédons heureusement, grâce aux Archives, des renseigne-
ments plus sûrs et plus précis. Tels deux documents de 1809. Le pre-
mier est un rapport du magistrat de sûreté de Strasbourg sur des familles
bohémiennes apparentées, les Baumann et les Seidler, qui ont circulé en
Allemagne, département du Mont-Tonnerre, ainsi que dans le Haut-
Rhin et le Bas-Rhin. Soit onze personnes arrêtées par la Gendarmerie
impériale dans la forêt de Rosheim, sans qu'on ait le moindre délit à
leur reprocher, et bien qu'elles possèdent d'excellents certificats : « mais,
écrit le magistrat au ministre de la Police, leur position est telle qu'ils
devaient être nécessairement tentés d'en commettre si l'occasion s'en
fut présentée ».
Le deuxième document est un recensement des Zigeuner, établi
(probablement à la requête des autorités départementales) par le maire
de Reipertsweiler, dans le Bas-Rhin. Il énumère treize familles, soit
66 personnes (24 adultes, 42 enfants) ; les patronymes sont indiqués :
Adel, Adolf, Dorr, Hofmann, Lagaren, Laverton, Leinberger, Lusch,
Mohren. Reinhard, Weiss, Winterstein (ces noms sont fréquents encore
de nos ,iours chez les Manouches). Dans cette même commune, il ne
restait en 1874 que deux ou trois familles et, à la même époque, à
Baerenthal, qu'un seul Tsigane, un violoniste qu'on appelait Zigeunerkarl
ou Hâdekarl ; son fils l'avait quitté pour s'engager comme acrobate
dans un cirque français.
A l'autre extrémité de la France, les Tsiganes du pays basque
étaient déjà, sous l'Ancien régime, sédentarisés pour la plupart ; ils
avaient pris des patronymes basques tels que Elche, Etchevery, Etche-
legue, Herigoyen, Betiburu, Cariqueri, Iturbide ; ils parlaient presque
exclusivement la langue basque ; et cependant ils étaient tenus complète-
ment à l'écart par les populations environnantes, et soupçonnés de tous
les crimes. En décembre 1802 sur l'ordre du préfet des Basses-Pyrénées,
avec l'accord du ministre de la Police, tous ceux qui habitaient les
arrondissements de Bayonne et de Mauléon, plus de cinq cents hommes,
femmes et enfants, furent l'objet d'une gigantesque rafle. Sans juge-
ment, ils restèrent enfermés, les hommes valides dans les prisons, les
vieillards, les femmes et les enfants dans les dépôts de mendicité jus-
qu'en 1805 et 1806. Beaucoup d'entre eux y périrent de désespoir et de
privations. Les survivants, une fois libérés, tinrent presque tous à retour-
ner dans leurs villages. Obstination assez étrange, quand on .songe à
l'hostilité dont ils étaient entourés, et qui persista longtemps. Sous
Louis XVIII et Charles X quelques-uns d'entre eux alimentèrent la
chronique judiciaire, et trois affaires où ils étaient impliqués furent
soumises à la Cour d'assises. La presse régionale, sous Louis-Philippe,
réclamait à nouveau une transportation massive de tous les Bohémiens.
Dans son discours à l'audience solennelle de rentrée des tribunaux, à
Pau, en 1863, le premier avocat général Lespinasse prononçait un réqui-
sitoire virulent, et proposait l'établissement d'une colonie pénitentiaire.
Cependant, et malgré le départ d'un certain nombre d'entre eux,
embarqués, avec les émigrants basques, pour la Plata, leur nombre ne
diminuait pas. Une statistique (non officielle) faite en 1876 pour seize
communes des arrondissements de Bayonne et de Mauléon, compte
89 ménages, en tout 569 individus (sans tenir compte des unions mixtes).
Les principales professions étaient celles de vanniers, sandaliers, culti-
vateurs, manœuvres, ouvriers à la journée, tondeurs, maquignons, marins.
Car il y avait aussi des marins. Sur la côte basque, à Ciboure (au
quartier de Bordegain) et à Saint-Jean-de-Luz, des Tsiganes — bien
acceptés, ceux-ci, et même estimés par leur voisinage — vivaient de la
mer : les hommes, de la pêche maritime ; les femmes (qu'on appelait les
« Cascarottes ») du ramassage du goëmon et du commerce du poisson.
Il en subsistait une quarantaine de familles à l'époque du Second
Empire.
Dans les Pyrénées-Orientales et en Ariège, c'était un va-et-vient
constant de Gitans sur les chemins reliant la France et l'Espagne. Ils
étaient surtout maquignons et tondeurs de mulets. En juillet 1803 le
préfet des Pyrénées-Orientales, constatant que la plupart de ceux qui
circulaient dans son département, et dans les départements environnants,
avaient leur résidence en Espagne. proposait de les refouler au-delà de
la frontière : mesure qui risquait d'être illusoire ; des ordres sévères
n'empêchèrent pas le retour sur le territoire français.
A Perpignan, les Gitans rangeaient leurs chariots près du pont de
pierre à l'entrée du faubourg Notre-Dame, ou bien ils s'installaient dans
le faubourg de la Porte Canet. D'autres habitaient Elne, Thuirs ou des
villages des environs. A Noël, des fêtes de famille, agrémentées de
musique et de banquets, rassemblaient des parents proches ou éloignés
qui vivaient de part et d'autre de la frontière.
De la région pyrénéenne, les Gitans se répandaient dans tous les
départements du Midi. Ce mouvement durera tout un siècle. Le com-
missaire de police de Limoux constate en 1903 que sa commune est un
gîte d'étape « sur le grand courant de vagabondage qui part de Perpignan
pour aboutir à Toulouse, et retour au point de départ, par Albi et
Narbonne ».
Les buts des pérégrinations et des rassemblements saisonniers sont
surtout les foires et les fêtes locales.
A Nîmes, en août et septembre, lors des fêtes de la Saint-Roch et
de la Saint-Michel, les « Boumians » arriva;ent en grand nombre, dans
des charrettes traînées par des mules et convoyant, pour les vendre à
la foire des troupeaux d'ânes et de petits mulets. D'après Désiré Nisard,
en 1835, «ils sont craints et tolérés; la superstition et la curiosité
les protègent ; on aime à les voir s'en aller et à les voir revenir
». Leur
quartier général était le petit pont de Cadreau ; ils se rassemblaient
aussi devant les Arènes. Autre décor romain, pareillement majestueux,
pour leurs campements, non loin de Nîmes : les arches du Pont du
Gard. Au cours d'un voyage dans le Midi, en avril 1845, Gustave Flau-
bert rencontre, en allant de Nîmes au Pont du Gard deux ou trois char-
rettes de Bohémiens. Il s'en .souviendra, cinq ans plus tard, en voyant
un campement tsigane près des ruines de Baalbek.
La foire de Montpellier était également fréquentée par les maqui-
gnons gitans. Encore plus, la célèbre foire de Beaucaire, de renommée
internationale, qui se tenait du 1er au 28 juillet ; là aussi les principales
ressources des « Gitano.s » étaient pour les hommes la vente et la tonte
des ânes, pour les femmes la bonne aventure et l'appel à la « caritat ».
Frédéric Mistral n'oubliait pas cette présence gitane dans son poème de
la Descente du Rhône. Son grand-père n'avait jamais manqué de flâner
« autour des bateleurs, des charlatans, surtout des Bohémiens ».
Aux environs de Montpellier, le nom du château de Doscares était
célèbre parmi les Tsiganes. Car son propriétaire, un marquis de Roque-
feuil, avait la réputation d'y accueillir toute famille nomade de passage,
en lui offrant, pour une nuit, le vivre et le couvert.
Le pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la fin de mai, était
aussi un pôle d'attraction. Aux pèlerins de Provence et du Bas-Lan-
guedoc, se joignaient de « noirs Gitanos ou Zingari » qui, suivant un
reporter de Y Illustration en 1852, contrastaient avec les « fraîches
Arlésiennes au costume si brillant » ; un dessin montre une Bohémienne
hâlée qui dépose son enfant malade sur la châsse des Saintes. Frédéric
Mistral, dans ses souvenirs pour l'année 1854 citait les Bohémiennes qui
faisaient brûler les plus gros cierges à l'autel de Sara. Pèlerinage dont
l'importance ne fera que grandir, — au point que l'on ne parle pour
ainsi dire jamais des Tsiganes sans nommer les Saintes-Maries-de-la-
Mer.
En Provence, le Boumian est un élément du folklore. Il est cité
dans les pastorales (comme celles d'Alliez Bonaventure, présentée en
1855) et dans les spectacles de marionnettes des « crèches parlantes »
(comme la Crèche Benoit, de 1850) et il figure parmi les santons d'argile
des crèches familiales.
Evoquant, dans les Nouveaux contes à Ninon, des souvenirs de
son enfance à Aix-en-Provence, Emile Zola y relate la venue des Bohé-
miens : « Ils arrivent avec leur maison roulante, s'installent dans le
coin de quelque terrain abandonné des faubourgs. Certains coins, d'un
bout à l'autre de l'année, sont habités par des tribus d'enfants dégue-
nillés, d'hommes et de femmes vautrés au soleil. J'y ai vu des créatures
belles à ravir. Nous autres galopins, qui n'avions pas le dégoût des
gens comme il faut, nous allions regarder au fond des voitures où ces
gens dorment, l'hiver. »
Dans plusieurs des villes qu'ils fréquentaient pour leurs affaires, des
Gitans prenaient leurs habitudes et finissaient par se sédentariser. A
Narbonne, quelques familles. A Béziers, faubourg du Pont, une cen-
taine de personnes (en 1870), parmi lesquelles de riches maquignons,
propriétaires de belles demeures. A Montpellier, au début, la munici-
palité les laissait séjourner au pied de la citadelle et près de grottes
sablonneuses ; plus tard ils se fixèrent dans le faubourg Boutonnet ;
quelques-uns étaient devenus, sous le Second Empire, « des citoyens
patentés, ayant pignon sur rue ». A Toulouse une quarantaine de familles
habitaient à la fin du xixc siècle le faubourg Saint-Cyprien ; d'autres
formaient près de là. sur des terrains vagues, une population flottante.
Leurs métiers de maquignons les entraînaient à fréquenter les foires
jusqu'à une centaine de kilomètres à la ronde. Le faubourg fut en
septembre 1895 le théâtre de violentes manifestations de xénophobie.
Au cours d'une rixe dans un bal public, un Gitan ayant grièvement
blessé un rival gadjo, les non-tsiganes s'en prirent indistinctement à
tous les Gitans, incendièrent leurs maisons, détruisirent leurs roulottes.
L'émeute dura plusieurs jours ; il fallut, pour protéger les Gitans, d'im-
portants renforts de police et de gendarmerie à cheval.
Dans le Lot-et-Garonne, au temps du Premier Empire, quelques
familles bohémiennes sédentarisées depuis longtemps, y menaient une
vie tranquille. Le préfet, néanmoins, ne les perdait pas de vue : « la
surveillance la plus directe et la plus soutenue, écrivait-il au ministre
de la Justice, éclaire les moindres démarches qu'elles peuvent faire ».
L'installation des Gitans en Avignon, dans le vieux quartier de la
Balance ne semble pas antérieure aux dernières années du xixe siècle. Ils
étaient nés pour la plupart dans l'Aude, le Gard, l'Hérault, les Pyrénées-
Orientales, quelques-uns en Espagne.
Relatant son Tour de France, l'auteur des Mémoires d'un compa-
gnon, Agricol Perdiguier, notait la rencontre en 1824, entre Lunel et
Montpellier, d'une bande de Bohémiens : « Hommes, femmes, enfants,
chevaux, mulets, bourriques, chiens, autres bêtes, tout cela s'en allait
au petit pas, pêle-mêle. Les femmes étaient têtes nues, pieds nus, dégue-
nillées ; les hommes, les enfants étaient à peu près dans le même accou-
trement... Ces gens à figures plus que brunes, à cheveux d'ébène, lui-
sants, aux yeux expressifs, sensuels, plongeant dans les cœurs », « ces
voyageurs éternels » qui l'intriguaient et qu'il regrettait de ne pas avoir
questionnés, il n'en connaît l'existence qu'en Provence, Languedoc,
Roussillon, Pyrénées ; il n'en a vu que là (mais il ne semble guère avoir
voyagé dans la partie nord de la France).
Or l'on trouve la trace des pérégrinations ou des sédentarisations
tsiganes dans bien d'autres départements que ceux du Midi. Les auto-
rités, sous le Premier Empire, surveillaient dans la Haute-Saône « une
horde de vagabonds ambulants », connus sous le nom de « mistons »
et qui « paraissent plus redoutés que redoutables ». D'autres bandes
nomades étaient signalées dans le Mont-Blanc, dans le Rhône.
A la même époque, à Abbeville, des Bohémiens étaient logés dans
le faubourg Saint-Gilles, d'où ils faisaient de fréquentes sorties dans les
campagnes voisines. Leurs noms étaient des noms français : Bateux,
Bléry, Chevalier, Colas, Huguet, Julien, Lambert, Laviolette (certains de
ces patronymes, comme Chevalier et La Violette, étaient usuels chez les
Bohémiens aux siècles précédents).
A Troyes, une douzaine de Bohémiens arrêtés pour vagabondage,
mendicité et vols (les vols ne furent pas prouvés) comparurent en avril
1839 au Tribunal correctionnel. Leurs noms étaient des noms français,
portés déjà par des Bohémiens français sous l'Ancien régime : Lafleur,
Chevalier, Deslauriers. Quatre d'entre eux étaient nés à Martigny en
Suisse ; les autres en Savoie et dans divers départements français (Allier.
Cher, Indre-et-Loire, Saône-et-Loire). Tous les hommes étaient van-
niers.
Dans la Somme, des Willerstheim, venant de Bruxelles, et des
Letzenberger, du grand-duché de Bade, étaient immatriculés en 1857
et 1858 comme musiciens ambulants au registre d'inscription des saltim-
banques et bateleurs.
En Côte-d'Or, des mesures de sûreté étaient prises, en 1861 et les
années suivantes, à l'encontre des Bohémiens et « Camp-volants ». Le
Conseil général de Seine-et-Marne, en août 1864 souhaitait interdire
« le parcours des Bohémiens dans les villes et les villages où ils station-
nent trop souvent dans les charrettes qui leur servent de demeure ».
Trois voyages en France, de 1848 à 1850, permirent à Paul Batail-
lard des contacts avec les Tsiganes. S'il allait voir les Gitans de Per-
pignan, il faisait aussi la connaissance de groupes différents. En 1848,
dans les Cévennes, il eut pour informateur un nommé Michelet, qui se
présentait comme le chef des Bohémiens de sa région, avec la dénomi-
nation de capitaine, hautmano ou hauptmana (mot dérivé de l'allemand
« hauptmann ») ; il en obtint des précisions sur les coutumes de mariage
en France, Suisse et Piémont. A Cannes, en avril 1850, il eut d'utiles
conversations avec une Bohémienne, Jeanne-Jacqueline Barre, ou
Debarre, qui se disait née dans le département de l'Ain en l'an II, veuve
d'un La Rivière, et présentement femme de Jean-Pierre Capel, de Salins
en Jura ; mais les gens du même campement s'affirmaient comme Pié-
montais, venus de « Chamisso » (probablement Chivasso) près de Turin
et ils employaient, en parlant de leur entourage, la dénomination de
».
«sinte Sous la dictée de la Bohémienne, Bataillard transcrivit un
conte en langue romani, qu'il devait appeller La Bella Chiavina, et d'au-
tres membres du groupe lui en donnèrent une version française qui ne
correspondait pas tout à fait à la version romani. Le vocabulaire du
texte original comprend des mots provenant de l'allemand, de l'italien
et du français.
Mérimée, toujours désireux d'accroître ses connaissances sur les
Bohémiens, se fit mettre en rapport avec l'un d'eux, qui était détenu à
la Force ; il en recueillit « quelques renseignements curieux sur ses
compatriotes », et une recommandation pour les chefs de trois tribus
qui habitaient aux environs de Paris.
Des écrivains, qui n'étaient nullement des spécialistes en ce domaine,
pouvaient être, à l'occasion, des témoins. George Sand. dans une « épî-
tre romantique », en 1830, faisait allusion à « ces enfants naïfs et
déguenillés », les jeunes vanniers de l'Indre. Aux environs de Tamaris,
en 1861, elle crut découvrir des « Bohémiens de mer » : c'était « une
population côtière très restreinte, toute basanée ; pêchant pour manger
sans faire grand commerce, parlant une langue à part que les gens du
pays ne comprennent pas ; ne demeurant nulle part que dans de grandes
barques échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs
anses de rochers ; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides
ou sauvages, ne répondant pas quand on leur parle ».
Pierre Loti conserva très vif, toute sa vie, parmi ses souvenirs
d'adolescent, celui de ses rencontres, vers 1866, avec une ,ieune Gitane
dont la famille campait en Saintonge, dans les bois de Fontbruant, près
de Saint-Porchaire.
Il n'était donc guère, on le voit par ces exemples, de région de
France à n'être pas habitée ou traversée par des Tsiganes. La population
flottante ou semi-sédentarisée des Bohémiens de France se renforçait
peu à peu d'apports espagnols, italiens, allemands. Préoccupé par l'afflux
des « vagabonds étrangers connus sous le nom de Bohémiens », le
ministre de l'Intérieur, par une circulaire du 19 novembre 1864, récla-
mait des préfets et des magistrats « l'application énergique des lois de
police concernant les vagabonds et les étrangers dangereux. Les Bohé-
miens appartiennent, en effet, à l'une ou l'autre de ces catégories, sou-
vent aux deux à la fois ».
Bientôt allaient commencer, par grands groupes, et de façon spec-
taculaire, les immigrations orientales.
Parmi ces Orientaux, une catégorie à part : celle des musiciens
professionnels des orchestres recrutés surtout en Hongrie, pour une
saison et .sous la conduite de quelque imprésario. Déjà en 1840. la
troupe dite des « Zingari » passait cinq mois à Paris ; ses membres
étaient vêtus du costume national hongrois, avec pantalons bouffants
de toile blanche et bottes à éperons ; la troupe joua cent-soixante-dix fois
dans des théâtres, des salles de concert, des maisons particulières, les
résidences de Lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, et du comte
Apponyi, ambassadeur d'Autriche.
Les orchestres tsiganes accentuaient le caractère exotique des
expositions universelles. En 1867. le patron de la Brasserie viennoise fit
venir une douzaine de musiciens pour égayer ses consommateurs ; ce fut,
au dire d'un chroniqueur, « la coqueluche de Paris ». Et quand on
réclamait la marche de Rakocsy, c'était « de la fièvre et du délire ».
Au Champ-de-Mars, lors de l'exposition de 1878, les Tsiganes
hongrois bénéficièrent d'un auditoire tout aussi fanatique ; le « Journal
de la Musique » organisait un dîner à la « Czarda hongroise ». A l'ex-
po,sition de 1889, outre les Hongrois de Szegedin, figuraient pour la
première fois des Tsiganes roumains, les « Lautari » ; alors que les
Hongrois adoptaient la tenue de la cavalerie magyare, dolman à bran-
debourgs, pantalon collant, bottes étroites, les Roumains portaient la
veste courte, blanche, soutachée de noir, le gilet soutaché de rouge, la
ceinture rouge ; ils jouaient d'une mandoline à neuf cordes, la « cobza »,
et d'une flûte de Pan. le « naïu ». Une autre attraction était le spectacle
des Gitanes de Grenade, dansant au son des guitares et des castagnettes
dans un décor de « cueva ». Les Roumains se produisirent au grand
dîner en musique offert par le prince Roland Bonaparte aux membres
du Congrès international des traditions populaires.
La mode survécut aux manifestations internationales, aussi bien dans
les réceptions mondaines que dans les établissements publics. Des cafés
et des restaurants parisiens ou de province engagèrent des orchestres
tsiganes, avec violons, violoncelles, contrebasses, clarinettes et cym-
balum. Cette musique langoureuse et frénétique enchantait des musi-
ciens comme Massenet. des écrivains comme Mérimée, Baudelaire, Jean
Lahor, Jean Berge, François Coppée, André Lemoyne ou Edmond
Rostand. Le principal des musiciens du restaurant Paillard, à Paris,
Janccy Rico ou Rigo, se fit enlever à la Saint-Sylvestre de 1896 par une
richissime Américaine devenue princesse (affaire qui, l'on .s'en doute, fit
beaucoup jaser ; nous en trouvons l'écho romancé dans Monsieur le Duc,
de La Varende).
Quant aux tribus nomades des Tsiganes de Hongrie et d'Europe
orientale, elles apparurent en France dans les dernières années du Second
Empire. Quelle était l'origine de leurs migrations ? L'on sait que les
Tsiganes, réduits en esclavage depuis le xive siècle, dans les principautés
roumaines, Moldavie et Valachie, ne pouvaient quitter ces territoires que
de façon clandestine. Leur libération, réalisée par étapes, achevée par
une loi de 1856, eut pour effet de déclencher des vagues de migrations
à travers l'Europe, — peut-être le plus ample déplacement de tribus
depuis le début du xve siècle.
Les Tsiganes de Hongrie, et plus particulièrement de Transylvanie,
participaient à la marche vers l'Ouest et le Nord des Tsiganes balkani-
ques. Remarquons que les membres du groupe Rom, qu'ils aient ou
non passé par la Hongrie, sont connus en France, en Italie ou en Espa-
gne, par les Tsiganes des autres groupes sous les dénominations de
« Hongrois », d' « Ungaresi » ou d' « Ungaros ».
Des Tsiganes du groupe Rom se montrèrent en 1865 à Berleburg,
Arnsberg et Danzig, en 1868 à Varsovie. Un tsiganologue polonais, Jerzy
Ficowski, a consacré un chapitre d'un ouvrage sur les Tsiganes de son
pays à ce qu'il appelle « l'invasion des Kalderach ». De Pologne, des
Kalderach et des Tchurara poursuivaient leurs routes en Russie ; d'au-
tres jusqu'en Suède, en Norvège et au Danemark. Des Tsiganes hongrois
faisaient, en 1868, une brève visite en Angleterre, où les gens de la rue
les prirent pour des Ethiopiens, sujets du roi Théodore.

En France, leurs premières apparitions, au dire de Paul Bataillard,


dateraient de 1866. En tout cas la presse note fréquemment leurs pas-
sages en 1867 et les années suivantes.
Les nomades voyageaient par compagnies de trente, quarante, cent
cinquante personnes, dans des chariots découverts à quatre roues, garnis
d'osier, et attelés de petits chevaux rapides. A chaque étape, ils mon-
taient des tentes très vastes et y faisaient entrer leurs voitures. Les
hommes avaient des gilets garnis de gros boutons d'argent, de hautes
bottes. Certains d'entre eux, des chefs, sans doute, (un ou deux dans
chaque bande) se distinguaient des autres par une longue canne, pareille
à une canne de tambour-major de régiment, terminée par une pomme
d'argent ou de métal brillant. Les femmes avaient de grandes robes, se
paraient de colliers de pièces d'or. Les enfants étaient tout nus ou vêtus
de haillons. Le principal métier était celui de chaudronnier.
Très différents des Bohémiens qu'on était accoutumé à rencontrer
jusqu'alors en France, très différents aussi des musiciens en uniforme
des orchestres tsiganes, ces nouveaux venus étonnèrent fort la popula-
tion. Les journalistes et les artistes s'ingénièrent à en traduire l'aspect
pittoresque. Ainsi, ces émigrants, au teint très brun, aux « cheveux
noirs et frisés descendant jusqu'aux épaules », qu'on disait venus par
l'Allemagne de la Basse Hongrie, et dont un dessinateur. Brouta, fit un
croquis en 1867, près du village de Vatimont, dans la Moselle.
D'autres arrivaient par l'Italie. En 1867 trois familles de chaudron-
niers hongrois, nommées Goma et Mikloph, franchirent le Mont-Cenis ;
elles ne purent produire aucun titre officiel.

En mai et juin 1867. une bande d'une trentaine de chaudronniers


hongrois, pourvus de papiers visés à l'ambassade d'Autriche en France,
parcourait la Normandie. Elle planta ses tentes successivement à Vernon,
à Louviers. à Elbeuf (où plusieurs milliers de personnes se pressèrent
pour la contempler). Le 29 mai elle arriva à Rouen, attirant aussi force
curieux. Parmi ceux-ci, un visiteur de marque : Gustave Flaubert, géné-
reux et enthousiaste ; il devait donner ses impressions dans une lettre à
George Sand « Je me suis pâmé, il y a huit jours. devant un campe-
:

ment de Bohémiens qui s'étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois


que j'en vois et toujours avec un nouveau plaisir... Je me suis très mal
fait voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j'ai entendu de
jolis mots à la Prudhomme. » D'où une véhémente diatribe contre
l'incompréhension des bourgeois. Mais, malheureusement pour nous,
cette étrange smala, l'auteur de Madame Bovary ne l'a pas décrite, et
c'est par la presse régionale que nous en connaissons la composition et
l'itinéraire.
Après un séjour de deux semaines à Rouen, la troupe s'arrêta à
Yvetot et à Bolbec. Il y avait eu une naissance à Rouen, il y en eut une
seconde à Bolbec. Là ce qui surprit fort la population, ce fut que la
mère, sitôt après l'accouchement, exposa son enfant tout nu à la pluie
et se mit « à fumer la pipe en préparant elle-même la tente qui devait
l'abriter ». Puis, après des étapes à Harfleur et au Havre, l'on franchit
la Seine pour gagner Pont-Audemer.
En ce même mois de .iuin, d'autres Hongrois passaient à Angou-
lême. Ils s'installaient pour quelques jours, au nombre d'une vingtaine,
sur le Champ de foire de Lesparre, dans le Médoc. Grande attraction
pour les Lesparriens. On admire l'habileté dec chaudronniers, et chaque
fois, autour des tentes, « on assiste aux travaux, aux repas et à tous
les détails de la vie de ces nomades ». Et quand ils repartent, le journa-
liste local s'amuse à constater : « Ils n'ont mangé personne pendant
leur séjour dans notre ville, et il n'est pas à notre connaissance qu'ils
aient enlevé le moindre petit enfant ».
Ces Hongrois, ou des compatriotes atteignirent bientôt Saint-Jean-
de-Luz ; ils ne se firent pas comprendre des Cascarots, depuis longtemps
fixés dans le pays, et qui ne parlaient guère que le basque, ayant presque
complètement perdu l'usage de la langue romani.
Un tableau de Denis Bonnet, conservé au Musée de Carpentras,
représente, sur une place de cette ville, un campement de Tsiganes
hongrois, avec sept tentes, des chevaux et des chiens. Document d'au-
tant plus intéressant que l'artiste a inscrit de sa main au dos, sur le
châssis, cette précision chronologique : « Les Ongrois (sic) sont arrivés
à Carpentras le 13 février 1868 et sont parti (sic) le 17 février 1868. »
A la fin de décembre 1868, des chaudronniers, au nombre d'une
trentaine, qui disaient venir de Hongrie apparurent, avec quatorze
chevaux, à Cannes. Mérimée séjournait alors dans cette ville. Ce
spectacle l'intéressa au point qu'il en fit part à trois de ses correspon-
dants « sept hommes noirs en grandes bottes, avec des boutons larges
:
...
comme des soucoupes, chacun conduisant un chariot où il y avait une
femme ou deux, et un nombre proportionné d'enfants... Les yeux magni-
fiques, avec des cils frisés, de grands cheveux à moitié tressés, noirs
comme du jais... Tous étaient fort bien portants, gras même ; leurs
chevaux avaient du poil comme des mérinos, mais étaient vigoureux
et pas un n'était écorché... ». Tout le monde couchait dans les chariots.
« en dressant au-dessus trois perches que
soutenaient de vieilles cou-
vertures en loques ».
A la même époque, des « Hongrois » se montraient à Paris et dans
les environs de la capitale.
La guerre franco-allemande à peine terminée, de nouvelles bandes
arrivaient à Paris. En octobre 1871, Paul Bataillard identifiait l une
d'elles comme appartenant à la tribu des « calderari ». En leur rendant
visite, il se faisait accompagner d'un Bohémien français qui lui servait
d'interprète ; il entra ainsi en communication avec un nommé Déméter
qui, outre la langue romani, parlait le roumain, le hongrois et l'allemand.
Ces gens, qui venaient de Transylvanie, du Banat ou de Roumélie, se
servaient encore du soufflet de forge primitif, et ils réparaient des usten-
siles de cuivre.

L'été de 1872, plusieurs groupes campaient aux portes de Paris, en


bordure du chemin de ronde des fortifications, à Neuilly, aux Bati-
gnolles, à Montmartre, à Clignancourt, à Vincennes.
Les Parisiens s'y portaient en foule, avec la même curiosité, souvent
indiscrète, que leurs ancêtres avaient manifestée lors de la première
apparition d'une compagnie « égyptienne » à la Chapelle Saint-Denis,
l'été de 1427. Comme alors, ils se faisaient dire la bonne aventure. Mais
les nomades n'aimaient guère répondre aux questions qu'on leur posait
sur leur itinéraire ou sur le but de leurs pérégrinations. Certains se
contentaient de répondre : « Nous voyageons. » Et si on leur deman-
dait où ils allaient : « Tout droit devant nous. » Parfois, ils étaient un
peu plus loquaces. « Les uns, racontait un iournaliste, disent qu'ils se
sont égarés par ici ; les autres que, sortis de la Hongrie, ils ont suivi, il
y a deux ans, les armées allemandes, et que c'est pour cette raison qu'ils
sont maintenant chez nous. »
Au menu peuple des faubourgs, se joignaient des familles élégantes
venues en voitures découvertes avec des valets de pied en livrée. Ainsi
que l'un des visiteurs, à la porte de Saint-Ouen, Emile Zola, l'écrivait
en 1874 dans ses Nouveaux contes à Ninon, les Bohémiens « étaient
venus pour rétamer des casseroles et poser des pièces aux chaudrons
des faubourgs... Comprenant qu'on les traitait en ménagerie curieuse, ils
ont consenti, avec une bonhomie railleuse, à se montrer pour deux sous.
Une palissade entoure le campement ; deux hommes se sont placés à
deux ouvertures très étroites ». Ces gens qui « ont traversé la France
dans les rebuffades des paysans et la méfiance des gardes champêtres »,
Zola « les imagine, le soir. comptant la recette ».
Certains groupes, en 1872, différaient des Tsiganes orientaux par
leur accoutrement, leurs moyens de transport et de logement. Vêtus plus
sobrement, ils étaient venus, non pas en carrioles ouvertes, mais en
roulottes bien closes, dont le toit était traversé par le tuyau du poêle.
Il s'agissait de Manouches ayant abandonné l'Alsace ou la Lorraine
annexée. D'après des témoignages précis (dont il a été fait état au début
de cet article) en 1873 et dans les années suivantes, le nombre des
Tsiganes avait considérablement diminué dans les provinces perdues par
la France. En 1880. c'étaient peut-être encore des Manouches qui cam-
paient, avec leurs roulottes, sur un terrain vague près des fortifications ;
sous les yeux des badauds, accourus en grand nombre, ils se livraient
paisiblement à des travaux de chaudronnerie et d'étamage. mais bien
qu'ils fussent « en apparence de braves gens ». la police ne tarda pas
à les faire déguerpir.
Vingt ans plus tard, au pied de la butte de Montmartre, une sorte
de cité de roulottes s'était établie, réunissant, d'après un témoin, des
nomades venus du nord et du sud, des « Romanichels », parlant l'alle-
mand et un « patois manouche », et des « Gitanes », les premiers sur-
tout musiciens, les seconds, maquignons.
Dans les fêtes foraines de Paris et de la banli-eue, voisinaient, bon
gré, mal gré, des forains d'origine bohémienne, et des forains gadjé ; les
représentants de ces deux catégories ne sympathisaient guère ; les pre-
miers n'envoyaient pas leurs enfants aux deux écoles de forains, qui (en
1894) se déplaçaient suivant le calendrier des fêtes.

A la foire aux pains d'épices, Jean Richepin, vers 1872, peu après
sa sortie de l'Ecole normale, fréquentait une de ces familles de Roma-
nichels. Il l'accompagna, à petites étapes, durant trois semaines, depuis
Paris jusqu'aux alentours de Fontainebleau. Des peintres de Barbizon
prirent tous ces gens pour modèles, à raison de dix sous par personne,
y compris Richepin qui avait, disait-on, « l'air le plus bohémien de

la troupe ». Mais il se lassa de ce rôle. et. après s'être violemment que-
rellé avec le chef, après avoir refusé d'épouser une jeune Zingara, il
retourna seul à Paris. L'aventure eut pour épilogue le roman de Miarka,
la fille à l'ourse.
Paris n'était pas la seule ville à attirer les nouveaux migrants. Un
groupe d'une cinquantaine d'étameurs nomades, l'été de 1872, parcou-
rait le Loiret et la Seine-et-Marne. A Puiseaux. les habitants soupçon-
neux, surveillèrent leur bivouac nuit et jour jusqu'à leur départ. A
Malesherbes, on crut reconnaître parmi eux deux individus qui, pendant
l'invasion allemande, avaient « logé et pillé de concert avec les Prus-
siens ». Leurs passeports étaient en règle, visés à Lyon et à Saint-
Etienne. Cependant, ils furent contraints de partir « en maudissant
ouvertement une population qui les empêchaient d'exercer leur indus-
trie », et ils se dirigèrent vers Fontainebleau.
A la même époque, on vit arriver des Tsiganes à Lille, à Douai, à
Amiens, à Clermont-de-l'Oise. Pas toujours bien reçus, et souvent
expulsés.
C'était par l'Allemagne que beaucoup de Tsiganes du groupe Rom
entraient en France. En avril 1891 les familles de Joseph Deikon (ou
Toikon) et de Georg Dodor, ayant maille à partir avec la police bava-
roise, déclaraient avoir déjà vécu en France et vouloir y retourner. Leur
vœu fut exaucé : la police les conduisit à la frontière française.
D'Italie, en 1872 et 1873, de nombreux nomades pénétraient en
France, ou tentaient d'y pénétrer, en franchissant le col du Petit-
Saint-Bernard, le col du Mont-Cenis, le col de Tende ou par la route de
Vintimille. Ils campaient sous la tente. en pleine campagne ou au bord
de la mer. Ils paraissaient assez misérables, et fort pacifiques. Certains
passaient pour originaires du Piémont. D'autres se disaient Hongrois,
Bosniaques, Serbes, Moldaves ou Valaques.
Parfois repoussés à un point de la frontière, ils tentaient leur chance
à un autre. Ainsi en 1872, au Mont-Cenis, une bande de vingt-sept per-
sonnes d'origine serbe ou bosniaque, des Galubavich, des Lazarovich,
des Mitrovich, voyageant avec des chevaux, des ours et un singe ; ils
étaient pourvus de passeports collectifs délivrés par la Turquie, et visés
en Allemagne et en Italie ; la Suisse venait de les expulser. Le sous-
lieutenant commandant la gendarmerie de l'arrondissement de Moutiers
en donna, dans son rapport, une description précise et savoureuse : « Ils
étaient tous pieds nus : les hommes portaient des pantalons larges, coupés
à la zouave, une blouse blanche, un bonnet rouge. Ils conduisaient les
ours. Les femmes étaient à peine vêtues ; elles avaient la poitrine décou-
verte et des haillons sur les autres parties du corps. Tous avaient des
bâtons de deux mètres de longueur et d'une circonférence de dix à
douze centimètres. »
L'obstination était récompensée. En avril 1873, une « horde de
Tsingaris », des environs de Budapest, au nombre d'une centaine, avec
dix chariots et douze chevaux parvint à deux kilomètres de Chambéry.
Et comme on célèbrait au bivouac le mariage d'une fille de la tribu, on
s'était assuré les services d'un joueur d'accordéon local, à raison de
six francs l'heure. « en regrettant de ne pouvoir se procurer à prix d'ar-
gent la musique militaire ».
En juin et juillet de la même année. une bande de Bohémiens
rétameurs resta deux semaines à Nice, au bout de l'avenue Delphine. Là
aussi, il y eut un mariage.
C'était peut-être l'une des bandes ayant passé par l'Italie qui cam-
pait en juillet 1878 à Saint-Germain-en-Laye. avec six ou sept voitures
portant des tentes. Des membres de la Société française d'anthropologie,
parmi lesquels Emile Cartailhac, en rendant visite à ces chaudronniers,
constataient qu'ils comprenaient à peine le français, parlaient assez bien
l'italien et couramment le hongrois. En 1875 des Tsiganes « hongrois »
au nombre d'une trentaine, ayant pour chef Georges Micklosich,
entraient à Perpignan ; la police ne leur permit pas de s'y attarder. En
1895, à Saint-Julien près de Dijon, une troupe d'une quinzaine de
« Hongrois » s'installait sur la place, le jour de la fête patronale.

Des Bosniaques ou autres sujets turcs, qualifiés dompteurs, mon-


treurs ou conducteurs d'animaux, se produisaient en Ariège. A noter
que les animaux savants n'étaient pas toujours importés par leurs
conducteurs: en 1895. Rosta Joanovoich. montreur d'ours et de singes.
avait dans ses papiers trois lettres de Pelegrini. marchand d'animaux
à Marseille, relatives à des achats. En 1900, deux Vasiljovicz. un Kostic.
un Ivanovitch obtenaient du préfet l'autorisation de séjourner deux à
trois semaines dans le département.
Dans le Massif central, des Tsiganes des groupes kalderach, tchu-
rara ou boïach firent de fréquentes apparitions. Bon nombre de mon-
treurs d'ours venus de Bosnie ou de Hongrie : les Marincovich, les
Stoyanovich, les Kosta ou Kostich. les Lazarovich, les Georgevitch, les
Jovanovitch, les Yvanovitch. Certains étaient expulsés comme étrangers
« conducteurs d'animaux féroces ». Des chaudronniers russes ou hon-
grois :
dès 1873, une bande d'une douzaine de leurs familles était
signalée à Maurs, dans le Cantal. Durant tout le dernier quart du
xix' siècle, des Boumbay, des Déméter ou Demettre, des Zurka, des
Taïkoun se montrèrent dans le Puy-de-Dôme, le Cantal, la Haute-Loire,
l'Aveyron, le Lot. Au Breuil-sur-Couze (Puy-de-Dôme) était baptisée en
1889 une Taïcoun, fille d'un chaudronnier. Taïcoun est un patronyme
caractéristique dans les tribus des Kalderach ou des Tchurara. En Bre-
tagne. on rencontrait aussi des Taïcoun : deux frères de ce nom, Soukro
et Oscar, chaudronniers ambulants, d'origine ottomane, accusés du
meurtre, au cours d'une querelle, d'un de leurs compatriotes, Thomas
Yanous, comparaissaient en 1887 devant la Cour d'assises du Morbihan.
Venus de Norvège, des Taïcoun (quatre hommes, dont les frères
Petro et Stephane, quatre femmes et treize enfants, en trois voitures)
passaient en 1890 par la Saintonge. Dans la même région, la même année,
défilaient une caravane de trente-cinq personnes (dont les noms ne
furent pas notés), toutes d'origine turque ; une autre, composée de
Bosniaques, montreurs d'ours et de singes, les Gjurgrovnich ; une autre
encore, de vingt individus, originaires de Bulgarie, ayant pour chef
Michel Sava. Cinq ans plus tard, sur les mêmes routes, voici la veuve
de Michel Sava, avec d'autres Sava et des Duirk, chaudronniers et
maquignons bosniaques.
Un Joseph Taïcoun était en 1884 le chef d'une bande d'une tren-
taine de nomades bosniaques qui paraissaient fort suspects au préfet
de la Marne et au procureur de la République à Châlons. Certains
membres de la bande étaient incarcérés, en prison préventive, et les
autres, soucieux de leur sort, éloignés du département, envoyaient des
télégrammes au gardien-chef ou au procureur de la République :
« Georges Tekon a-t-il besoin d'argent ? Santé
est-elle bonne ?...
Réponse à Mercy-sur-Seine de suite, faire plaisir à Catherine » ; ou
bien : « A-t-il reçu les 5 francs envoyés par poste ? Est-il malade ?
A-t-il assez d'argent? » Or le préfet venait de prendre un arrêté inter-
disant à tous les « nomades généralement connus sous le nom de Bohé-
miens » de stationner sur la voie publique ou sur les terrains commu-
naux. et ordonnant de les déférer aux tribunaux s'ils ne pouvaient jus-
tifier de moyens d'existence et d'une autorisation préalable en bonne
forme.
Aussi la gendarmerie était-elle particulièrement vigilante, et grâce
à une longue série de ses rapports, nous avons des informations assez
complètes sur les compagnies tsiganes qui, dans les dernières années
du xixe siècle, sillonnaient les routes de Champagne leur état civil, leur
:

itinéraire, leurs moyens de transport.


Bon nombre de ces Tsiganes étaient, comme les Taïcoun, d'origine
orientale. Ainsi, les Boumpa, ou Bompa, chaudronniers, étameurs et
marchands de chevaux, de nationalité russe ; ils occupaient huit voitures
à quatre roues, couvertes de bâches blanches et attelées, chacune, de
deux chevaux. Russes également, les trente et un membres d'un clan
Demestre, se disant vanniers mais n'ayant aucune marchandise ; ils rou-
laient ensemble en cinq voitures à un cheval ; ils avaient poussé leurs
randonnées jusque dans le Midi de la France : un de leurs enfants était
né à Toulon, un autre à Rabastens. Russes également les Caro (le chef
de famille né à Saint-Pétersbourg). Ces Tsiganes russes avaient des
prénoms tels que Kekargo, Kurtinon, Kisko, Stevan, Vocho, Rosa, Lisa,
Dica. Un Arcade Goïch, vannier ambulant, né à Varsovie, circulait avec
femme et enfants dans un chariot à quatre roues, peint en vert, tiré par
un cheval blanc. Originaires aussi de Varsovie, des Tuga, des Corret et
des Demetty, tous maquignons. Voici encore des Balkaniques, sujets
ottomans, qui se nommaient Stephanovitch, Todoravitch ou Steganos.
Certains étaient montreurs d'ours.
D'autres groupes originaires de Lorraine et d'Alsace avaient cir-
culé dans l'intérieur de la France, depuis parfois une trentaine d'années,
et quelques-uns de leurs garçons y faisaient leur service militaire. Ainsi
des Weiss (le chef de famille. Philippe Weiss, âgé de soixante et un an,
musicien, était né à Baerenthal et sa femme, Mailla Renard, musicienne,
était née à Metz). Voyageaient avec eux dans une deuxième et une troi-
sième voiture des Seigler, se disant comédiens, et des Adolphe, mar-
chands forains. On rencontrait encore des Vinger, des Müller, des
Berguy, des Burel, des Holman. des Secula, des Adler, des Dessin, des
Ams, des Remy, des Ott, des Haag, des Weber. Certains étaient van-
niers, et à l'occasion, se faisaient embaucher pour les vendanges. Quel-
ques familles possédaient de belles roulottes à quatre roues, une autre
devait se contenter d'une voiture à deux roues, attelée d'un âne ; une
autre d'un simple véhicule à deux roues, tiré à bras.
Des Landauer étaient venus de Belgique par les Ardennes. Une
famille Grasse était originaire de Suisse (le père né en 1857 à Lucerne,
sa femme, Rosalie Stainger, née en 1855 à Saint-Symphorien près de
Tours) ; c'étaient des vanniers ambulants ; le ménage et les sept enfants
s'entassaient dans une roulotte verte, couverte de toile goudronnée et
attelée d'un alezan borgne.
Presque toutes ces familles, qu'elles fussent d'Europe orientale, ou
d'Alsace-Lorraine, étaient refoulées par la gendarmerie de la Marne
vers des départements voisins. On appliquait strictement pour elles la
loi du 8 août 1893 sur les étrangers, loi qui leur était. en général, incon-
nue. Il fallait aussi pouvoir exhiber le carnet spécial délivré par les
préfets, en vertu de circulaires ministérielles des 13 décembre 1854 et
6 janvier 1863 à toute personne exerçant la profession de « saltimban-
que. bateleur, escamoteur, ,ioueur d'orgue, musicien ambulant ou chan-
teur ». Ou bien le carnet de marchand forain. Cependant les maires
étaient plutôt tolérants ; si quelques-uns refusaient systématiquement
l'autorisation de stationner, la plupart déclaraient (en réponse à un
questionnaire de 1882) qu'ils l'avaient toujours accordée, sauf dans des
cas exceptionnels. Peut-être dans les villages avait-on l'occasion d'appré-
cier l'artisanat des nomades ou leur colportage, ou bien avait-on quelque
plaisir à voir danser leurs ours.
D'autre part, les mesures de refoulement semblent avoir été sou-
vent inopérantes. Expulsés d'un département, les nomades poursuivaient
leur route dans un autre. Leur petit jeu de cache-cache pouvait durer
très longtemps. Les gendarmes perdaient leur temps à les escorter d'une
brigade à l'autre en les incitant à ne plus revenir. Le vannier russe
Arcade Goïtsh, était expulsé en 1894, de Seine-Inférieure, où son signa-
lement avait été pris soigneusement taille de 1 m 70, cheveux noirs,
:

sourcils noirs, barbe noire, front large, teint bronzé ; or, trois ans plus
tard, il se trouvait dans la Marne, et était de nouveau expulsé. Parfois
un préfet imposait un itinéraire, même s'il fallait traverser toute la
France : en 1895 le préfet de la Somme prescrivait à des Gitans espa-
gnols de rentrer dans leur pays par Beauvais, Mantes, Chartres, Blois,
Tours, Poitiers, Angoulême, Libourne, Mont-de-Marsan et Bayonne.
Du moins les autorités s'efforçaient de faciliter un voyage obliga-
toire. Pour aider des équipages, en Seine-et-Marne, comme dans le Can-
tal. à poursuivre leur chemin selon leurs ordres de conduite, la gendar-
merie réquisitionnait en leur faveur, des vivres, des colliers de chevaux,
des fers à cheval, du foin et de la paille. Réquisition de chevaux en
Auvergne pour renforcer des attelages fourbus qui devaient emprunter.
en hiver, par temps de neige, des chemins escarpés, vers le Lioran.
Un passeport délivré par le Consul général de France à Budapest et
visé par le consul à Stuttgart n'empêchait pas des montreurs d'ours
bosniaques, Stanko Mihailovitch et Stanko Kosta de devoir quitter
manu militari la Seine-Inférieure. Des pratiques de ce genre pouvaient
motiver une demande d'explications diplomatique : en avril 1899 le
ministre de Serbie en France voulait savoir les motifs du refoulement de
nomades de son pays qui avaient tenté de débarquer à Calais.
Il n'était pas toujours aisé de faire la preuve de la nationalité
française. La maréchaussée qui interpellait à Petit-Quevilly un Patrac,
marchand de chevaux, né à Lunel, et des Ladan, bimbelotiers, du Bor-
delais, les conduisit, avec leurs familles, à Rouen, et là se décida à les
relâcher « Après vérification de leurs papiers, nous avons constaté
:

que ces individus étaient réellement français et qu'il n'y avait donc pas
lieu de les expulser. En conséquence nous les avons laissés libres et
aussitôt ils sont partis vers Pont-de-l'Arche. »
Dans l'ensemble de la France les nomades étaient de plus en plus
surveillés, mais assez mal identifiés. En 1895, un dénombrement général
de tous les « nomades, bohémiens et vagabonds » est prescrit par le
gouvernement (circulaires ministérielles des 12 et 13 mars) ; la date en
est fixée au mercredi 20 mars. Les préfets sont tenus d'attacher à cette
opération « la plus grande importance ». Le préfet du Gard prie les
maires de mettre à la disposition des chefs de brigade de la gendarmerie
les gardes champêtres qui dans la journée du 19 mars « devront parcou-
rir discrètement toute l'étendue du territoire communal et bien noter
dans leur souvenir les lieux où seront stationnés des nomades ou bohé-
miens ».
Les sous-préfets et les préfets recueillent les renseignements fournis
par les commissaires de police, les maires, les gendarmes. Renseigne-
ments plus ou moins circonstanciés suivant les informateurs (les meil-
leurs sont ceux de la gendarmerie). Les états ne sont pas rédigés de la
même manière dans les divers départements, et même dans les divers
arrondissements d'un même département. Les plus complets indiquent :

les noms et prénoms des membres de la « bande », leur « profession


apparente », leur nationalité, leurs lieux de naissance, le lieu d'où ils
viennent, le lieu où ils disent se rendre, les papiers dont ils sont por-
teurs (pièces d'état civil, passeports, carnets autorisant la profession de
saltimbanques, certificats de bonne vie et mœurs, certificats d'option des
Alsaciens et Lorrains, livrets militaires) enfin, les moyens de locomo-
tion.
Nous nous servirons ici. à titre d'exemples, des dossiers établis en
Ariège, Cantal, Charente-Maritime, Eure-et-Loir, Puy-de-Dôme, Seine-
et-Marne, Somme et Yonne. Notons qu'il est procédé à ce recensement
en plein hiver le tableau serait sans doute très différent en une autre
:
saison.
Certains nomades ont sans doute échappé à l'enquête. D'autres,
qui dans la journée du 20 mars, s'étaient déplacés de quelques kilo-
mètres, ont été comptés deux fois :
ainsi trois familles en Charente-
Inférieure, dans les arrondissements de Jonzac et de Marennes.
Sont ainsi recensés des journaliers, individus isolés, ouvriers agri-
coles, des vagabonds divers, des chemineaux. des « roulants » ou « rou-
leurs », des chanteurs de complaintes, et des groupes familiaux, dont
la plupart peuvent être facilement identifiés comme tsiganes. Quelques-
unes de ces familles, comme deux familles Ortica, originaires de Suisse
et de Belgique, une famille Stenegri. manouche de nationalité française,
une famille Moreno, espagnole, ont chacune un ou une domestique non-
tsigane. L'un des deux ménages Laffont. voyageurs suisses recensés à
Tarascon-sur-Ariège, se fait également aider par un domestique français.
Quelques groupes sont très étoffés les Patrac signalés en Sain-
:

tonge sont au nombre de trente : marchands de chevaux, ce sont des


Gitans originaires des départements pyrénéens et de la région de la
Garonne. Le même jour deux autres familles Patrac ou Patraque, mar-
chands d'articles de Paris et maquignons, en tout huit personnes, se
trouvent en Eure-et-Loir, près de Cloyes. Des Gitans espagnols, les
Malla, sont à la fois tondeurs de chevaux et acrobates ; l'un d'eux a
épousé à la mairie de Bordeaux une Patrac.
En Ariège, également, des Gitans espagnols. Toribio Fernandez,
né à Oviedo, presque aveugle, est musicien ambulant ; avec sa femme.
Marie Lopez- il chante dans les rues. Castillo Fernando Ruizy. originaire
de la province d'Almeria est colporteur de menus objets ; il circule depuis
huit ans en France, et il est possesseur d'un livret de la Caisse d'épargne
de Toulouse.

Dans les listes, on remarque une forte proportion de familles de


Voyageurs, presque toutes manouches, ayant quitté les départements
annexés en 1871. Par exemple, les Baumgartner, les Denne, les Erb. les
Hoffman ou Offman, les Léman, les Lemberger, les Rauch. les Renard,
les Renner, les Rentz, les Schlinger, les Siegler. les Sprengard, les
Winterstein. Familles qui, depuis une trentaine d'années ont parcouru
toute la France. Ainsi Jean Winterstein, né en Bas-Rhin. a sept enfants
nés à La Réole, à Abbeville, à Vannes, à Auxerre, à Castres, à Monta-
gnac, à Cerilly. D'autres limitent leurs déplacements à un territoire
restreint : les Muntz. fabricants de paniers, « ont l'habitude de parcourir
le département de l'Yonne et reparaissent de temps à autre dans les
mêmes localités ». Les Baumgartner, vanniers ambulants, présentent,
parmi leurs papiers, un certificat d'option. De même, les Schlinger, les
Ulmann. Les Leman sont à la fois vanniers et musiciens ambulants. Un
Schlinger. marié à une Bauer, se dit artiste lyrique et ses filles vendent
de la mercerie. Jacques Hoffmann, natif de Genève, est « artiste gym-
naste ambulant » ; c'est peut-être l'ancêtre d'une famille bien connue
de nos jours parmi les spécialistes des attractions foraines.
Dans ce même monde du spectacle, figurent aussi des Manouches
dont les noms sont portés depuis des siècles par des Bohémiens français.
Tel Louis-François Lacroix. directeur d'un manège de chevaux de bois.
(En 1867 passait dans la Somme Pierre-Auguste Lacroix, « directeur
d'un jeu appelé 90 pour débiter de la faïence »).
Les Horn. très nombreux, sont sans doute des Yeniches. Une famille
de ce nom, d'une trentaine de personnes, forme, au moins une partie de
l'année, une petite colonie au village du Port-de-Ris, commune de
Limons, dans le Puy-de-Dôme. Catherine Hacquel. veuve de Nicolas
Horn. âgée de quatre-vingt-un ans, née en Meurthe-et-Moselle, après
avoir rayonné plus de trente ans en Puy-de-Dôme, Allier et Nièvre. a
loué une maison, pour elle et une de ses filles veuve ; ses autres enfants
et petits-enfants, vanniers ambulants, viennent près de là faire stationner
leurs roulottes. Leurs papiers sont bien en règle ; l'un des hommes a
son permis de chasse. Elie-Balthazar Horn. vannier ambulant, qui voyage
à travers l'Yonne « dans une voiture à quatre roues, d'une belle appa-
rence. traînée par un cheval » a un livret de famille et un livret mili-
taire. Tandis que François Horn, en Eure-et-Loir, ne possède qu'une
voiture sans cheval.
Quelques familles de vanniers sont d'origine allemande (Sinté ou
Yeniches) : Jean Haler est né à Brandebourg ; Jacques Kock, à Trêves ;
André Feldès. né en 1866 en Haute-Marne sait que ses parents étaient de
nationalité allemande.
Les familles venues d'Europe centrale ou orientale sont peu repré-
sentées. Ainsi en Charente-Inférieure, elles sont absentes du dénombre-
ment ; alors qu'elles sont signalées fréquemment au cours des années
précédentes ou suivantes. Il n'y en a pas dans le Cantal à la date du
20 mars. alors que le 14 une bande de trente-deux Rom quittait Aurillac
pour le Lot. Il ne s'agit donc pas d'un phénomène dû aux expulsions
des étrangers au-delà des frontières.
Les nomades italiens sont particulièrement nombreux en Auvergne.
Ils ne peuvent sans doute être tous classés parmi les Sinté piémontais
ou autres Zingari. Appartient propablement à ce groupe sinto Giovanni
Rabuffetti « maître d'amusements publics » et vendeur, à ses heures,
de cordes et de paniers ; il circule avec sa femme « somnanbule » et
six enfants. D'autres sont vanniers, colporteurs, joueurs d'accordéon. Le
maire de Beaumont-lès-Randan en Puy-de-Dôme se plaint au préfet de
leur présence : « Ce que ,1e déplore, c'est l'invasion de nos campagnes
par de jeunes italiens qui se targuent de payer patente, vont de porte
en porte écouler leurs mauvaises marchandises. Au lieu de se montrer
humbles ou tout au moins polis envers les Français qui les nourrissent,
ils sont plutôt arrogants quand on leur demande d'exhiber leurs papiers.
Pour ma part, je suis convaincu que ces Italiens sont des espions. Aussi,
je désirerais que le Gouvernement ne les autorisât point à se faire mar-
chands ambulants ; nos petits commerçants des chefs-lieux de cantons
et de communes lui en sauraient gré. »
A l'occasion du recensement, le ministre de l'Intérieur a ordonné
une enquête sur un problème qui le préoccupe. Il télégraphie aux pré-
fets : « Suis informé que bandes nomades parcourent France et étran-
ger, obéissant à un chef résidant à Paris. Il y a intérêt capital à découvrir
ce chef et à connaître la nature des liens qui l'unissent à nomades, des
ordres qu'il leur donne et des missions qu'il leur confie. » Ce chef
suprême n'existe-t-il que dans l'imagination du ministre ?
Or, peu de jours auparavant, un propos tenu par un Tsigane russe
en Aveyron est parvenu jusqu'à la direction générale de la Sûreté publi-
que. A Decazeville, Petro Boumbay, chef d'une bande de trente-deux
personnes, au cours d'un interrogatoire, a laissé entendre qu'un grand
chef nomade résidant à Paris viendrait prochainement par le train à
Aurillac pour lui donner des instructions. Arrivé à Aurillac le 12 mars,
sous escorte de gendarmerie. Petro Boumbay est aussitôt interrogé par
le commissaire de police. Il nie tout rendez-vous avec le grand chef. mais
il donne le nom de ce personnage, explique son rôle, et en trace un
portrait peu flatteur :

« Nous avons en effet un grand chef qui est choisi par les tribus
nomades russes. Son titre est purement honorifique ; il nous demande
nos papiers lorsque nous le rencontrons et nous servirait d'intermédiaire
auprès des autorités si besoin était. Je vous dirai franchement que ce
chef ne nous est d'aucune utilité, surtout celui que nous avons main-
tenant. qui est dur et peu serviable. Beaucoup de tribus nomades ne le
connaissent que de nom. Il y a dix-huit mois environ, je l'ai vu à Lyon ;
il se nomme Flousch Boumbay ; il est âgé de quarante-cinq ans envi-
ron ; gros et tellement gras qu'on lui voit à peine les yeux ; il est grand ;
il écarte beaucoup les jambes en marchant ; sa barbe est longue et gri-
sonnante ; il est convenablement vêtu et exerce la profession de maqui-
gnon. Flousch Boumbay parcourt la France. l'Italie. la Suisse, la Belgique
et l'Allemagne. Je le crois. sans pouvoir préciser autrement, actuellement
en Italie, mais nous ne sommes pas en relations avec lui. parce que toute
ma famille est illettrée...
« D. Comment procède votre grand chef pour se faire connaître
par les nomades qui ne ie connaissent pas ?
« R. Il se présente à eux et leur dit qu'il est le grand chef ; et au
lieu de nous venir en aide, il lui arrive fréquemment de se faire régaler
par nous. Je le répète, son titre est purement honorifique et il n'a aucune
autorité sur nous. »
Laissé libre d'aller où il veut, Petro Boumbay part avec sa troupe
pour le Lot et Toulouse. Mais la gendarmerie à l'ordre de ne pas le
perdre de vue, et les bureaux de poste doivent saisir toute correspon-
dance adressée à des membres de sa troupe. Le Ministère de l'Intérieur
a pris cette affaire extrêmement au sérieux.
Afin de répondre à la question du ministre, des gendarmes de
l'Yonne se sont livrés à des enquêtes minutieuses, interrogatoires, visites
des voitures, examen de tous les papiers, pour aboutir à une conclusion
du genre de celle-ci : « Cette famille de nomades rencontrée à Cour-
genay nous a déclaré se rendre à Villenauxe (Aube), n'avoir aucun
chef, ni mission, et ne dépendre de personne. » Le préfet de la Seine-
Inférieure en envoyant les états au ministre de l'Intérieur, certifie : « Il
n'a été trouvé en la possession des nomades recensés aucune pièce cons-
tatant leur affiliation à une .société quelconque dont le chef résiderait à
Paris. »
Cependant, peu soucieux du grand branle-bas que ses déclarations
ont provoqué, Petro Boumbay poursuit ses randonnées. En novembre
1894, il s'était fait établir en Dordogne un livret d'ouvrier chaudronnier et
un passeport. Le voici qui fait dételer ses chevaux et monter ses tentes
sur la calle Saint-Georges à Cahors. On peut vraisemblablement identifier
ce grand voyageur aver un Peter Bomba qui traversait le Danemark en
1878 et donnait., avec les siens, un spectacle de danses et de chants au
théâtre de Copenhague. Et peut-être aussi avec un « Colompart » Boumpa.
âgé de soixante-deux ans. né à Saint-Pétersbourg qui. en septembre 1896
roulera dans la Haute-Marne et la Marne, à la tête d'une compagnie de
trente-deux Tsiganes russes.
Les rôles du recensement, et de nombreux autres témoignages révè-
lent. dans les dernières années du XIXe siècle comme dans les premières
années du xxe, une circulation intense des Tsiganes sur tout le territoire
français. A la foire du Neubourg, dans l'Eure, on compte jusqu'à un
millier de nomades voyageant en deux cents voitures. Le tsiganologue
et peintre britannique Augustus John se félicite de pouvoir prendre
contact avec des Tsiganes russes, les Demeter à Cherbourg. les Starikine
à Marseille. Ces Demeter n'ont pas été autorisés à débarquer en Angle-
terre. tandis qu'en France, comme le constatait John, ils vont et viennent
à leur guise. Le groupe de Starikine. qui est entré en France par la Bel-
gique. hésite, à Marseille, sur la suite de son errance : Corse, Algérie
ou Milanais.
Cependant, le Gouvernement et le Parlement estiment ces facilités
de circulation dangereuses pour l'ordre public. Une commission extra-
parlementaire est créée. à l'initiative du ministre de l'Intérieur Louis
Barthou. pour étudier les moyens d'assurer « une surveillance étroite
des vagabonds et gens sans aveu ». Le rapport de cette commission, daté
du 29 mars 1898, estime à plus de 400 000 le chiffre global des vaga-
bonds de toutes catégories, et, parmi eux, à 25 000 le nombre des « noma-
des en bande, voyageant en roulotte ». La Commission suggère pour ces
derniers l'établissement d'une pièce d'identité spéciale.
La première fois que fonctionne en province le service de l'identité
judiciaire créé par Bertillon, c'est pour une troupe d'une soixantaine de
nomades capturés, dans un seul coup de filet, une nuit de viuin 1907, à la
Tremblade en Charente-Inférieure, par quatre brigades de gendarmerie,
et neuf agents de la Sûreté générale, venus de Paris.
Dans bon nombre de départements, les Conseils municipaux et les
Conseils généraux émettent des vœux sur le problème des nomades. Les
parlementaires des circonscriptions rurales déposent des propositions de
lois. A une séance de la Chambre, le 29 octobre 1907, un député, Fernand
David, déplore l'impuissance du gouvernement, incapable de débarrasser
le pays des Bohémiens qui viennent en France d'autant plus nombreux
« qu'ils ont chez nous la capitale éphémère de leur bizarre empire »,
les
Saintes-Maries-de-la-Mer ; aussi souhaite-t-il voir interdire leurs réunions
annuelles dans la Camargue (« le pittoresque y perdrait sans doute, mais
l'ordre public ne pourrait qu'y gagner »). Mais ni lui ni aucun de ses
collègues, à cette séance, n'est capable de donner une définition du Bohé-
mien ; on se passe de la définition, et l'interpellateur de conclure : « C'est
la solution seule qui reste à trouver. »
Cette solution devait être celle de la loi du 16 juillet 1912, qui insti-
tuait le carnet anthropométrique des nomades. Suivant les termes du
commissaire divisionnaire Jean Druesne. « ainsi naissait sur fond de
xénophobie et de liberté communale, un système discriminatoire et dis-
ciplinaire qui allait durer près de soixante ans ».
Le xixe siècle, en France, débute par de sévères mesures de répres-
sion ; le xxe également. Cependant, si pendant cette centaine d'années
l'attitude des populations vis-à-vis des Tsiganes a été trop souvent une
attitude d'incompréhension et d'hostilité, si les Pouvoirs publics,
influencés par la presse parisienne et locale et par les préjugés popu-
laires adoptaient des mesures de rigueur, il convient de remarquer que
dans les Etats voisins, la situation n'était pas meilleure, et qu'elle était
parfois nettement plus dramatique. Chez nous, le nomadisme a été
découragé ; il n'a pas été interdit. La sédentarisation de certains groupes
s'est faite librement ; elle n'a pas été imposée. Cela se savait hors de
nos frontières. Aussi la France a-t-elle accueilli constamment de nou-
veaux immigrants. Les Rom d'Europe centrale et orientale, les Manou-
ches d'Alsace ne s'infiltraient pas de façon clandestine ; ils avaient franchi
les frontières en grandes troupes, avec leurs carrioles ou leurs roulottes,
leurs outils de travail et leurs instruments de musique, leurs ours, leurs
chiens et leur cavalerie.
François de VAUX DE FOLETIER.

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p. 153, 158, 172 ; t. 42, janvier-juin 1878, p. 347, 350 ; t. 44, janvier-juin 1879,
p. 372 ; t. 65, juillet-décembre 1889, p 129, 131, 195.
Univers illustré, t. 10, 1867, p. 633, 642 ; t. 15, 1872, p. 592-593 ; t. 16, 1873, p 246.
249 ; t. 21, 1878, p. 385, 391, 394 ; t. 23, 1880, p. 277.

Courrier des Alpes. Echo de la Savoie, 15 avril 1873.


Courrier du Loiret. Journal de l'arrondissement de Pithiviers, 1er septembre 1872.
Le Gers, 3 août 1873.
Journal du Lot, 21 mars 1895.
Journal de Nice, 26 juin et 1er août 1873.
Journal de Rouen, 18, 24, 27 et 30 mai, 17, 18, 19, 28 et 30 juin 1867.
Le Médocain (Lesparre), 24 et 30 juin 1867.
Nouvelliste de Seine-et-Marne, 6 septembre 1872.

Archives nationales, F' 8165 (Somme) ; F7 8196 (Mont-Tonnerre) ; F' 8721 (Bas-Rhin,
Haute-Saône) ; F' 8733 (Gers, Lot-et-Garonne, Mont-Blanc, Basses-Pyrénées-
Pyrénées-Orientales, Rhône) ; F7 9370 (Basses-Pyrénées) ; F' 9525 (Basses-Pyré-
nées) ; F7 9720 (Basses-Pyrénées).
Archives de l'Aisne, documentation sur les Thiérachiens.
Archives de l'Ariège, 6 M. 1081.
Archives de l'Aube, 5 U. 189 * (tribunal civil de Troyes).
Archives du Cantal, 48 M. 3.
Archives de la Charente-Maritime, 5 M. 4.
Archives de la Côte-d'Or, 20 M. 194 et 195.
Archives d'Eure-et-Loir, 4 M.
Archives du Gard, série M. Police générale.
Archives du Gers, dossiers de documentation générale.
Archives de la Marne, 72 M. 33 ; 73 M. 4 ; 8 U. 438 (tribunal civil de Châlons-sur-
Marne).
Archives du Puy-de-Dôme, MO. 336.
Archives de la Savoie, 9 M III/23.
Archives de la Seine-Maritime, 4 MP. 2414.
Archives de Seine-et-Marne, M. 6990.
Archives du Tarn, IV, M15 3 et 4.
Archives de l'Yonne, III M15 3 à 5.
La Kris
Jean-Pierre LIÉGEOIS

La kris est l'autorité suprême : il n'y a pas d'instance qui lui


soit supérieure. C'est aussi l'institution fondamentale : toutes les
autres en dépendent, et c'est d'elle que part la réglementation du
mariage aussi bien que de tous les actes de la vie sociale. La kris
est la conscience du Rom. Elle l'oblige à se plier au respect des
règles existantes, en vue du bon fonctionnement de l'organisation
du groupe. Si la faute commise par le Rom n'a pas une importance
fondamentale, les choses peuvent être arrangées à l'amiable, par la
simple réunion de quelques individus, ou divàno, par exemple si
l'un tarde à rembourser la dette qu'il a envers un autre, ou si l 'un
a empiété pour son travail sur le territoire d'un autre. Les choses
sont mises au point et le fautif paie une légère amende. Mais si un
Rom a dérobé un objet ou de l'argent à un autre, s'il s'est rendu
coupable d'adultère, s'il a marié à quelqu'un sa fille après l'avoir
promise à un autre, si une fille a eu des rapports sexuels avec un
Rom, ou, pire, avec un gazo, si un Rom n'a pas respecté les tabous
d'impureté, par exemple en ayant des contacts avec^sa femme au
moment de ses règles, s'il a dénoncé un Rom aux gaze pour vol ou
autre chose, s'il s'est rendu coupable de parjure, si une femme
s'estime maltraitée par son mari ou ses beaux-parents, si un homme
en blesse un autre, si un garçon séduit une fille, etc., la kris doit se
réunir.
Le plaignant et son adversaire, après s'être mis d'accord sur le
choix d'un homme, entrent en contact avec un Rom respectable,
connu, qui a un certain âge, en général une grosse famille, qui ne
boit pas, travaille bien, n'a jamais trompé personne, est intelligent
pour trouver des solutions, s'est déjà à plusieurs reprises bien com-
porté dans une kris, bref un homme respectable (tous ces termes
sont repris de conversations avec des Rom. Les observations qui
suivent, valables pour des Rom vlax ne le sont pas forcément pour
d'autres Rom, et a fortiori pour d'autres groupes (1). Nous ne ferons
pas non plus ici une étude sur la procédure, ni une étude d'ethno-
logie juridique, qui reste à faire).
Dans la région parisienne, sur environ 1 000 individus (y com-
pris les Lovara nomades qui fréquentent la région), huit ou dix
individus sont suffisamment considérés, suffisamment respectables
pour faire une bonne kris. Le Rom sollicité par le plaignant en
convoque d'autres, et un jour est fixé, parfois très longtemps après
la demande, car il se peut qu'une enquête préalable soit nécessaire.
L'enquête est faite par le Rom contacté, de façon informelle, et entiè-
rement à ses frais. Aucun de ceux qui siègent dans la kris ne reçoit
une rétribution ; seul leur prestige est augmenté s'ils font une
bonne kris, ce qui n'est tout de même pas négligeable.
Le jour fixé, en plein air, dans une maison ou dans une salle
louée si c'est une kris importante, il y a foule. La kris est publique,
les femmes et le plus souvent les enfants peuvent y assister, mais
n'ont pas le droit d'intervenir, sauf, pour les femmes, si on les
consulte ou si elles sont impliquées ou ont un témoignage à appor-
ter. Celui qui préside, souvent le plus âgé, est appelé krisnitori, 011
parfois mujalo (de muj = bouche : celui qui parle, celui qui juge).
Il est assisté par deux, trois... jusqu'à une douzaine de Rom dont
chacun est considéré comme respectable. Tous ceux qui siègent
sont de préférence étrangers aux familles en cause. Le krisnitori
est assis sur un siège plus élevé que les autres. Tous sont assis et
celui qui doit parler se lève sur une invitation du krisnitori. Cha-
cun peut dire ce qui lui plaît, à condition de le dire avec calme : les
cris, les paroles violentes sont prohibés et celui qui se comporte mal
est déconsidéré. Si le krisnitori manifeste le moindre énervement,
il est destitué immédiatement et remplacé. S'il s'agit d'une kris
importante, le krisnitori jure sur les icônes, sur la bible, sur une
croix, ou sur des photos de parents morts, qu'il esaiera de faire de
son mieux et d'être impartial. De même il peut être demandé à
chacune des parties ou à un témoin de prêter serment (solax). Le
parjure (bangi solax) est très rare, car celui qui s'en rend coupable
est atteint des plus grands malheurs. Parfois un peu de boisson
peut être renversée sur le sol pour inviter les esprits des ancêtres à
assister aux débats. Il n'y a pas de formule consacrée pour jurer ;
par exemple : te marél ma o Del, bax te na del ma soha, te na phenav
caéimÓs (que je sois damné et que Dieu ne m'apporte aucune chance,
si je ne dis pas la vérité).
Une seule affaire est jugée au cours d'une kris. Une fois que
chacun a parlé, et a su faire apprécier une argumentation subtile
et bien présentée (voir les textes qui suivent), une fois que le kris-
nitori a réuni tous les éléments qu'il estime souhaitables, et après
avoir demandé, s'il les croit utiles, les avis des Rom qui l'assistent,
il émet son jugement et, si les Rom de la kris approuvent, nul ne
pourra revenir sur la décision du krisnitori, réputée juste. La kris
indique le coupable, indique la sanction mais n'a pas, en elle-même,
le pouvoir de contraindre le coupable, puisqu'elle ne possède pas
d'organe exécutif, sinon le groupe lui-même.
Afin de mieux faire saisir le fonctionnement de la kris, son
importance et l'état d'esprit dans lequel elle se déroule, nous don-
nerons quatre documents : deux que nous avons recueillis à Mon-
treuil, un publié par un Rom kalderas écrivain, Matéo MaximofT, et
un publié par un gazo qui a vécu chez des Rom Lovara.

PiŒMU:R DOCUMENT
ENTRETIEN AVEC UN ROM KALDERAS DE MONTREUI/j
(1971)

.(
Dans la kris. il y a un chef de la kris, le krisnitori, mais on ne le
décide pas, on le sait, on sait qu'il y a un chef. mais on ne peut pas décider,
parce que le chef même ne veut pas être désigné. Il y en a plusieurs, krisni-
tora ; tous sont des chefs. Par exemple pour faire une kris il n'y a que des
hommes importants, pas les autres. Pn homme qui n'est pas important et qui
ne comprend rien, il ne peut pas se mettre dans la kris. Un homme peut être
important s'il n'es) pas chef. Il est important pour sa réputation, c'est un
homme droit, c'est un homme qui est intelligent, c'est un homme sage, et
c'est un homme qui cherche le bien et qui ne veut pas le mal. Alors on dit
de cet homme qu'il sait faire un jugement et qu'il ne prend pas parti. Même
si c'est son propre fils qui est accusé de quelque chose et s'il voit qu'il est
coupable, il le déclare coupable, il ne peut pas le déclarer innocent. Alors
c'est pour ça que des hommes sont estimés et quand il y a quelque chose on
fait appel à eux (...). Maintenant il n'y a plus guère de ces hommes impor-
tants dont je parle. Je le regrette, crois-moi. C'est vrai. Parce que si tu avais
eu la chance de voir des hommes comme ça, tels que je les ai connus, tu dirais
c'est pas des hommes ça, c'est pas des juges, c'est pire que des juges ! Ici en
France et n'importe où, je n'ai pas vu encore, je n'ai jamais entendu parler
de gens comme ça, de juges si justes. Réellement ils ne prennent pas parti.
Mais maintenant on ne dit pas la vérité. Il y a toujours des krisa, mais avant
on s'arrange, on dit bon, ça va, c'est pas la peine de rassembler les Rom pour
faire une kris. Qu'est-ce que tu veux ? Ceci ? On dit bon, alors ça va, on
s'arrange.
Question : Mais il y a des cas où un Rom est obligé d'accepter.
— Oui, mais ça dépend des hommes, parce
qu'il y a des hommes qui
veulent être appelés à une kris même s'ils savent qu'ils sont coupables, ils
disent « oui, je veux être à la kris pour que la kris prononce sa sentence et
si je suis coupable que je le sois, si je ne le suis pas que je ne le sois pas,
mais je veux que ce soit par une kris et non pas directement comme ça ».
Parce que l'homme sait ce qui peut se passer entre les hommes...
Question : Si un homme refuse la kris ?


C'est un homme qui n'est déjà plus considéré. »

DEUXIÈME DOCUMENT
ENTRETIEN AVEC UN ROM ET UNE ROM NI, KALDERASA
(MONTREUIL 1971)
La Romni : Ils sont quatre, cinq, six à discuter. Eux ils sont choisis pour
leur intelligence. Ceux qui viennent écouter sont cinquante. Moi aussi je vais
écouter mais je ne parle pas dans la kris, et entre nous on dit « moi je trouve
ça, et ça ce n'est pas bien ). Les quatre c'est parce qu'ils sont plus intelligents
que les autres. Par exemple les quatre, ou les six ou les dix sont assis à une
table, et les autres sont assis autour, par terre. Les autres les ont choisis, ils
ont dit voilà, toi tu vas dans la kris. Ils peuvent refuser, mais ils ne le font
pas, parce que c'est pour faiie du bien. C'est souvent les mêmes qui se
retrouvent dans la kris. On peut faire la kris à tout âge, même à vingt ans.
Un fou il est fou même à soixante ans, et il a le droit de dormir et c'est tout.
L'âge ne compte pas, c'est l'intelligence qui compte.
Le Rom : Ils sont triés. Par exemple il y en a une vingtaine, et parmi
les vingt il y en a cinq, six, qui ont l'influence parmi les Rom, qui sont
réputés pour leur intelligence, pour leur sagesse et pour leur compréhension
et on attend, on sait que ce sont eux qui sont cautionnés, que ce sont eux
qui vont faire 1.' kris. Les autres jettent un petit mot par-ci par-là, mais pour
faire la kris, parmi les vingt il y en a qui sont choisis. Ils sont connus ceux
qui font la kris. Mais maintenant il n'y a plus de kris comme avant. Nous
sommes incapables de faire les vraies krisa comme nos pères les faisaient.
La Romni : Il n'y a plus les lois comme avant.
Le Rom : Les gens ne se permettaient pas, ils ne pouvaient pas se per-
mettre de faire par exemple, je ne sais pas, des choses... n'importe quoi. On
respectait mieux les coutumes (...). Si quelqu'un refuse une fois la kris, il n'est
plus considéré, et la prochaine fois qu'il aura besoin de la kris, parce que
chacun a besoin de la kris, la kris dira bon, puisque tu as refusé l'autre jour,
toi tu ne connais pas la kris, alors pourquoi toi tu n'admets pas la kris et
pourquoi les autres doivent-ils l'admettre ? Et puis il est mal vu par tous les
Rom, on dit voilà un tel qui n'a pas accepté la kris, c'est pas un Rom. C'est
plus un Rom, bien que ce soit un Rom puisqu'il a le sang des Rom, il est un
gaàÉo qui ne connaît pas nos lois (...).

Dans une kris on ne met jamais plusieurs cas. Même des cas peu impor-
tants. Aujourd'hui on fait la kris d'aujourd'hui, et demain la kris de demain.
Par exemple dans un tribunal gazo, il y a plusieurs jugements mais chacun
à son tour. Chez nous c'est exactement pareil, par exemple aujourd'hui on
fait une kris, demain on en fera une autre. C'est presque jamais arrivé quand
on venait de faire une kris, d'en faire une autre aussitôt après.
On ne peut pas dire tous les combien il y a une kris. Il y en a eu une
il y a à peu près un mois de ça. une kris très très importante. Une kris c'est
pour des affaires importantes. C'est comme chez les gaze quand on passe aux
assises. Quand il y a quelque chose qui n'est pas très important, on se voit
ensemble deux trois personnes et on voit ça entre nous et on règle ça entre
nous. Il y a un mois il y a eu une vraie kris. Terrible. Terrible. Il y avait
toutes sortes de vici. là. Et des Lovara, des Curara. Tu sais l'église des pente-
côtistes, on était 300-400, pour une kris très importante, pour des Lovara. Tu
sais que chez nous le divorce n'existe pas comme chez les gaze. Eh bien
c'était pour une affaire de divorce. J'ai jamais vu une kris comme ça (...)
même ceux qui jugeaient cette kris tremblaient. Il y avait des Lovara de
Belgique, d'Italie, de Suède, d'Alemagne, et l'histoire se passait en Suède. Ils.
ont attendu plus d'un an pour demander la kris ici à Paris.
Ils ont voulu des Kalderasa pour la kris parce que les autres étaient inca-
pables. Incapables. Ils ont essayé pendant longtemps d'aboutir à quelque
chose, ils voulaient se tuer avec des pistolets, avec des couteaux. Il n'y a que
les Kalderasa qui peuvent la faire. Les Lovara ont choisis les Kalderasa. Ils
nous connaissent par réputation, ils nous connaissent par intermédiaire. Ils se
sont renseignés avant et on lés a vus, on se connaissait. Ils ont dit puisque
nous on n'y arrive pas, on peut prendre un tel et un tel, et un tel. Ils étaient
dans la kris deux vici et un dizaine pour juger et les autres n'avaient pas le
droit de parler. On interrogeait les Lovara et il fallait qu'ils répondent par
oui ou par non. Si chacun raconte son histoire on n'en finit pas ; ça a duré
six ou sept heures.
Il y a du monde pour voir si la justice est bien faite. On ne peut pas
faire appel quand la kris juge, s'il y en a plusieurs, des Rom réputés, qui ont
jugé, on ne peut pas faire appel parce que les autres responsables disent
« moi je ne veux pas, si les autres ont' jugé comme ceci moi je crois qu'ils ont
raison ». Pour des petites choses, les jeunes par exemple il font des sortes de
krisa, entre eux, parce que cela ne vaut pas la peine, et c'est plus un arran-
gement qu'une kris. Ce n'est pas une kris officielle, elle n'est pas valable.
Dans la vraie kris l'accusé doit se présenter et ce sont les autres qui lui posent
des questions.
La Romni : Si quelqu'un refuse de se présenter il a une amende, une
grosse amende, de 50 galbi, de 100 galbi, et il est mal vu de partout (2).
Le Rom : Avant on n'avait pas le droit de refuser et maintenant on n'a
toujours pas le droit, mais on le fait, de force. Chez nous avant on avait peur,
comme toi tu as peur de la justice. S'ils te convoquent tu y vas sinon il vien-
nent te chercher de force. Chez nous les Rom c'était comme ça, mais main-
tenant il y en a qui s'en foutent. Ils savent qu'on ne viendra pas les chercher.
Mais celui qui fait cela est mal vu de tous les Rom, on dit : « tiens voilà un
tel qui, quand on l'appelle, ne vient pas à la kris. C'est pas un Rom, c'est un
gazo ». Moi par exemple s'il y a une kris et si je suis appelé à la kris, j'y
vais, si je suis coupable je dois montrer que je suis coupable, et je deman-
derai des excuses. Et si je ne suis pas coupable qu'on ne m'accuse pas.
Les Rom qui assistent à la kris ne sont pas obligés d'y aller de force,
mais ils y vont quand même. Ils sont en quelque sorte obligés, par gentil-
lesse, par coutume. Ici il n'y a pas beaucoup de grandes krisa. Il faut qu 'il y
ait des étrangers pour nous demander de grandes krisa. Et il y a^ beaucoup
d'autres Rom qui nous en demandent. Ils viennent ss rassembler ici à Mon-
treuil pour la kris (...). Dans la kris, on doit boucher ses yeux et ses oreilles.
Même si c'est mon frère qui est coupable, qu'il soit coupable.
La Romni : Quand il y a beaucoup de Rom et de Romn'a à la kris, c est
toujours
pas seulement pour la kris qu'elles vont, mais parce qu'elles ont
peur, peur qu'il y ait quelques discussions.
Le Rom : C'est toujours l'idée des femmes.
La Romni Tu sais il y a peut-être mon mari ou mon fils, je sais et quand
:
mon mari discute, je dis « non, doucement, du calme ». Tu sais nous les
femmes on aime les choses calmes. Quand il n'y a pas de femmes il n'y a pas
d'homme calme.
Le Rom : Chez nous les femmes ne nous encouragent jamais, au con-
traire, elles nous apaisent en disant « tu n'as pas bien compris », ou « il n 'a
pas fait attention ». On essaie d'arranger les choses à l'amiable. Pas cela comme
les femmes chez les gaze, qui crient « puisqu'il t'a fait ça, fais ceci, ou !
»
Non ».

TROISIÈME DOCUMENT
AlATEO MA XI MO FF, «LES URSITORY » (3)
(extrait)
Il nous a paru bon de reproduire ce texte pour son grand intérêt
et parce que le livre est introuvable. Une kris est également
décrite dans un autre roman de Matéo Maximoff, Savina (4).
Résumé Parni, la fille de Féro, s'est tuée parce qu'on voulait la marier
:
à Pochona, un garçon qu'elle n'aimait pas mais à qui elle était promise, alors
qu'elle avait été demandée en mariage pour Arniko, qu'elle désirait épouser.
La tribu de Féro croit — à tort — qu'elle s'est tuée parce qu'Arniko lui aurait
fait perdre sa virginité, et décide de venger Parni en tuant Arniko. L'expédi-
tion échoue et c'est Arniko qui tue la plupart des Rom envoyés contre lui.
Une kris est décidée, avec comme arbitre Merko, chef des Merkesti.

« Romales ! s'écria celui-ci, il y a quelques questions que j'aimerais


-
à vous poser, Cousin Ilika, tu as demandé à ma tribu et à moi-même de venir
avec toi pour faire la kris contre les Minesti ?
Oui.

- Les décisions que je prendrai, même si elles sont contre toi et les
tiens. les ?
accepteras-tu

Si je n'avais pas eu confiance en ta justice, cousin Merko, nous ne
t'aurions pas choisi.
— Ilika, je te remercie
du sentiment que tu me manifestes.
Et Merko se tourna vers Miya.

*
Et toi, cousin Miya ?
Nous acceptons.

-- Je te remercie, alors, de la même façon. Cependant, je tiens encore à


dire que je ne permettrai à aucune femme de parler. Si une femme a quelque
chose à déclarer, elle peut le dire à son mari, à son frère ou à son père. Celui
qu'elle aura choisi nous en fera part. Maintenant, si vous estimez que nous,
les Merkesti, nous ne sommes pas assez nombreux pour faire la kris, il faut
l'annoncer tout de suite et sans crainte. Nous réunirons d'autres tribus.
de la vôtre, dit Miya.
— Nous avons assez
Alors, nous allons commencer. Lorsque j'interrogerai quelqu'un, j'en-

tends qu'il me réponde et non un autre à sa place. Si je juge qu'il a menti ou
qu'il a essayé de mentir, il sera toujours temps de le faire « solajas » (prêter
serment). Une fois de plus, acceptez-vous ma justice ?


Oui, oui, crièrent des voix de toutes parts.

— Bien
entendu, je ferai la kris, telle que je l'ai toujours faite. Car je
ne veux pas que les autres tribus des Rom puissent se moquer de moi, si j'ai
fait une mauvaise kris.
Merko s'arrêta pour voir si personne ne demandait la parole. Puis, satis-
fait de lui-même, il caressa sa barbe et dit :
— Arniko, raconte à tous comment tu as été attaqué dans
le bois.
Arniko se leva. Pendant qu'il parlait, il semblait prendre part une
deuxième fois au tragique combat, et les Minesti baissaient les yeux pour ne
pas le voir et les femmes pleuraient doucement en écoutant comment leurs
fils, leurs frères, leurs maris avaient trouvé la mort.
Après avoir achevé, Arniko dit à Merko :
— C'est tout,
Kaku.


Peux-tu jurer devant l'Icône que tu as bien dit la vérité ?
Et d'un geste de la main, Merko désigna l'image de la sainte au jeune
homme.

Je le jure devant l'Icône, dit Arniko.
— Bien. Connais-tu, reprit Merko, les Rom qui se sont échappés ?
— Oui, quelques-uns. J'ai remarqué Pochona, Terkari. Les autres... je
n'ai pas pu faire attention à eux.
— Sais-tu qui les commandait ?

Terkari nous a fait connaître que c'était Prasniko. J'avoue que je
suis étonné de le voir ici vivant, je croyais l'avoir tué !

--C'est bien, Arniko, tu peux t'asseoir.


Merko regarda alors Terkari et lui dit :

-- A ton tour.
Terkari se leva. Il tremblait. Il était visible qu'il avait peur.


Lorsque tu as été fait prisonnier par Arniko et que celui-ci a épargné
ta vie, je sais, par mon fils qui était présent dans la chéra d'Ilika, que tu as
raconté beaucoup de choses. Je voudrais que tu répètes ici ce que tu as dit
aux Ilikesti.
Malgré sa frayeur, Terkari fit un récit fidèle. Puis, il s'assit et pleura.
Emu de pitié, Merko renonça à la questionner. Mais il se tourna vers Miya
et lui dit :

As-tu entendu, cousin ?


Oui.

Sais-tu quelle responsabilité pèse sur toi et ta tribu ?

Miya demeura silencieux.


Merko s'adressa ensuite à Prasniko.

— Prasniko, lève-toi.
Celui-ci se leva dans une attitude fière, toute contraire à celle de Terkari.


C'est bien toi qui as été désigné comme chef de cette expédition ?
— C'est moi.
— Et qui
t'a désigné ?

— Mon père.
— De quel droit
?

— Du droit de
la vengeance.

— La vengeance
n'existe que dans la cervelle des fous. Et quand tu as
été désigné, qu'ont fait tes oncles, Miya et Vaya ?

— Ils ont approuvé mon père.



Ils ont approuvé ton père ! Ils ont mal agi. Leur âge leur défendait
d'envoyer leurs enfants au massacre. Assieds-toi. Je n'ai plus besoin de toi.
Prasniko s'assit.
Merko chercha à nouveau des yeux si quelqu'un voulait prendre la parole.
Puis il s'adressa, enfin, à Féro.

— Féro, lève-toi.

Kaku, je puis te répondre en restant assis.

— Comme tu le voudras... C'est bien toi qui as désigné Prasniko comme


chef de l'expédition.
— Oui.
— Et de quel droit ?
— Mon fils te l'a dit, du droit de la vengeance.
Ce droit n'existe pas chez les Rom. Explique-moi quel était le but de

cette expédition.
— Punir
Arniko.

— De quel crime
?


Du crime dont ma fille est morte.

— Comment, Arniko a tué ta fille ?


— Non.
— Alors, je ne comprends pas.

Ma fille s'est tuée.

— Si elle s'est tuée, ce n'est plus un crime, c'est un suicide.

— Oui, mais Arniko en était la cause.

— En es-tu persuadé ? Donne-moi quelques détails.


— J'ai honte, Merko.

Ton silence te condamna.
Féro s'essuya les yeux comme pour chasser une image, puis il dit :
Nous supposions que ma pauvre Parni avait été la femme d 'Arniko.


C'est faux ! s'écria celui-ci rouge de colère.
Merko vit le moment où les deux tribus rivales pouvaient en venir à
combattre et où lui et les siens seraient impuissants à les séparer. Il se leva
et d'une voix forte imposa silence. Les Rom se turent et Merko put
reprendre
son discours :
Si vous continuez à m'interrompre, il est inutile de prolonger ^la kris.
-- plus répondre
Quant à toi, Arniko, quoi que tu entendes, je te prie de ne
sans avoir été interrogé.

Excuse-moi, Kaku, c'était plus fort que moi.
C'est bien. Maintenant, tu peux parler. Tu as entendu de quoi tu es

accusé.
Kaku, ie te répète que c'est faux et je suis prêt à le jurer sur la tête

de ma mère, n'importe où et quand tu le voudras.
Il ne faisait aucun doute à Merko qu'Arniko ne mentait pas. Aussi
s'adressa-t-il à nouveau à Féro.

— Tu as
dit, tout à l'heure, « nous supposions ». Tu n'étais donc pas
certain.


Non.


Et ta femme le savait-elle ?

— Non
plus.
Alors, rien ne nous permet de croire que ta fille a été la femme

d'Arniko et celui-ci est prêt au « solajas ».
Féro ne répondit pas. Merko poursuivit :


Féro, connais-tu nos lois ?

— Oui.
— Toutes
?

— Presque.
Sais-tu quel est le châtiment infligé à un jeune homme qui séduit
une jeune fille et l'abandonne ?

C'est la mort pour lui.


Tu reconnais que cette loi existe ?

— Oui.
— Si tu
supposais que ta fille avait été séduite par Arniko puis aban-
donnée par lui, d'après nos lois il méritait donc la mort ?

— Oui.
Pourquoi, si ce que tu dis est vrai, n'as-tu pas réuni quelques tribus
pour faire la kris ? Tu aurais gagné ta cause.
— Cela ne
m'aurait pas rendu ma fille.
— De toute
façon, tu ne l'auras plus. Et il y a pire, maintenant, ton fils
est mort, et il y a pire encore, les fils des autres sont morts aussi. Tu es le
seul responsable de tout ce massacre.
— Est-ce là ta justice
?

— La mienne et celle de tous


les autres Rom.
Merko s'adressa à toute sa tribu.
— Mes enfants, est-ce juste ou non
?


Oui, oui, c'est juste, crièrent trente voix.
— Et maintenant, reprit Merko, si tu ne crois pas, Féro, en ma
justice,
apporte-moi l'Icône, je suis prêt au « solajas » que telle est bien ma justice. »
(La kris se termine ; les Ilikesti, généreux, décident de ne rien demander,
comme châtiment, aux Minesti.)

QUATRIÈME DOCUMENT
JAN YOORS, J'AI VECU CHEZ LES TSIGANES » (5)
«
(extrait)
Actuellement l'ouvrage de Jan Yoors est un des meilleurs
ouvrages disponibles en français, permettant à un grand public de
comprendre les Tsiganes (Lovara) en les voyant vivre.
« Punka la Anako accusait une des bora de Nonoka d'avoir volontaire-
ment souillé un de ses chevaux. Il y eut des mouvements divers dans l'audi-
toire car à première vue l'accusation était sérieuse.
Nonoka se leva. Il ne voulait ni défendre l'honneur de sa famille ni cher-
cher à convaincre les Rom de l'innocence de sa belle-fille, il voulait simple-
ment mettre les choses au point. C'était un excellent orateur alors que son
interlocuteur se perdait en détails oiseux. Les faits étaient les suivants :
Nonoka avait arrêté sa Kumpania tout près de l'endroit où campait Punka,
Nonoka et ses fils lui avaient rendu visite, mais ils ne s'étaient pas attardés
et Punka — un homme très ombrageux — avait considéré cela comme une
insulte. Une des belles-filles de Nonoka, accompagnée de quelques enfants,
avait traversé la route pour aller dire bonjour à une de ses cousines qui avait
épousé un jeune homme de l'autre Kumpania. Par inadvertance, elle avait
marché sur une chaîne qui était à demi cachée dans l'herbe. Le vieux Punka
lui avait crié des injures. Ignorant ce qui provoquait sa colère, elle avait
regagné en hâte sa roulotte. Ce faisant, elle avait marché une seconde fois
sur la chaîne. Au bout de celle-ci était attaché un des chevaux de Punka.
Théoriquement, ce cheval était souillé « par extension ». Avant que la kris
ait dit un mot, Nonoka retira son chapeau, baissa la tête et déclara qu'il était
prêt à « payer pour sa honte ». Les Rom l'approuvèrent. En anticipant sur
le jugement des Krisatora, il les empêchait de prendre position sur une affaire
imbécile et du même coup il ridiculisait son accusateur.
Punka commença à défendre sa cause. Il fut interrompu par des cris
indignés. Nonoka attendit un moment puis il lui demanda en présence de la
cour s'il s'était débarrassé du cheval impur et quelles précautions il avait
prises pour n'être pas souillé lui-même. Il y eut quelques rires. Pour ne pas
se montrer trop cruel, à l'égard de Punka, Nonoka proposa de payer lui aussi
pour sa honte. Les deux hommes invitèrent à boire et à manger tous les Rom
venus assister à la kris. Au cours du repas, ils se réconcilièrent. »

Les normes se manifestent à travers les sanctions qui, implici-


tement, y renvoient. Il est possible de distinguer plusieurs catégo-
ries de sanctions :
les sanctions corporelles, qui sont de moins en moins appli-

quées. Ce peut être, en cas d'adultère notamment, pour l 'homme, le
bris d'un genoux ou d'un bras, pour la femme, le nez, le pavillon
de l'oreille coupé, une blessure à la face, les cheveux tondus. Dans
certains cas très graves, la kris peut prononcer la peine de mort,
mais cela se pratique de moins en moins. « Selon des informations
recueillies dans la journée d'hier, un tribunal gitan, composé de
nomades, s'est réuni à Nalles et a condamné à mort José Horodo-
vitch, gitan âgé de 30 ans, qui avait donné la mort à coups de pis-
tolet, le 16 juillet 1967, au parrain d'une jeune fille de 16 ans »
(journal italien Adige, 18/6/1968). Il y a quelques années, une
Gitane (Kali) avait provoqué intentionnellement un avortement. La
kris (le conseil homologue kalô) la condamna à mort et elle fut
exécutée par une autre Gitane qui d'ailleurs fut arrêtée pour meur-
tre par la police espagnole. A Barcelone, un Gitan était en prison,
pris par la police, bien crue condamné à mort par la kris. Les Gitans
lui firent parvenir une omelette empoisonnée (souvent la mort est
donnée par des plantes vénéneuses). « En 1946 dans la forêt de la
Hardt à un endroit précis qui est actuellement maudit par les
Manouches, un jeune homme de 17 ans du sous-groupe des
Gatchkené Sinté fut exécuté après décision des anciens pour avoir
soulevé les jupes à une femme devant d'autres hommes » (6). A
Waltenheim, « en 1947, un jeune Tsigane a été condamné par la
kris à être pendu, pour avoir fréquenté une femme mariée » (7) ;
- les sanctions économiques, qui tendent à remplacer les
sanctions corporelles, mais qui sont utilisées depuis longtemps.
L'amende qu'une kris indiqua en 1971 à Montreuil, pour une femme
maltraitée par son mari et ses beaux-parents, fut d'une centaine de
galbi (environ 32 000 francs). De plus en plus, pour des « affaires
courantes » telles que l'empiétement sur le territoire de travail, un
tarif tend à s'instituer : tant de galbi pour telle faute, ce qui expli-
que en partie l'évolution qui fait qu'il y a de moins en moins de
krisa, et que les divanurja (plur. de divano) suffisent pour qu'une
affaire se termine à l'amiable, entre quelques Rom, sans qu'il soit
nécessaire de réunir une kris. Même pour l'enlèvement d'une fille
se marier, le père du garçon
par un garçon, s'ils ont l'intention depère
paie un certain nombre de galbi au de la fille. La responsabi-
lité est presque toujours collective, non seulement au niveau du
lignage, mais aussi dans la kumpanja : les foyers se partagent les
amendes à payer aussi bien aux gaze qu'aux autres Rom, si la
kumpanja s'est rendue coupable d'un méfait envers une autre. C'est
à l'occasion d'une expédition punitive d'un lignage contre un autre
qui avait enlevé une fille, que Matéo Maximoff se retrouva en prison
où Maître Jacques Isorni le rencontra et lui suggéra d'écrire. Ce
conseil fit son chemin, puisque Matéo publia plusieurs romans, et
le goût d'écrire ne l'a toujours pas quitté ;
- les sanctions surnaturelles, qui sont le dernier recours mais
aussi le plus puissant. Il est rare qu'après serment (solax), une kris
le parjure
se sépare sans que le coupable soit découvert. En effet,
(bangi solax) est quelque chose de tellement grave que celui qui s'en
rend coupable sait qu'il mourra à court terme, et dans d'affreuses
souffrances. Toutefois, si, après solax, tout le monde se sépare sans
que le coupable se soit manifesté, chacun s'en va satisfait, intime-
ment persuadé que le châtiment sera surnaturel. L'ordre social reste
établi.
La notion de sanction surnaturelle fonde l'existence de l'armaja
(malédiction conditionnelle). L'armaja est une arme dangereuse,
car il repose aussi sur la qualité de l'honneur de l'interlocuteur ; il
consiste à faire montre d'une audace qui touche l'honneur de l'au-
tre. Pour cette raison, il est toujours prononcé en public : « Que je
baigne dans mon sang si... » (tu n'acceptes pas de me prêter
1 000 francs, par exemple) ;
« que je meure de mort violente si tu
n'acceptes pas mon repas » ; « que ma cervelle s'écoule sur le sol
si... » ; « que je ne vois pas la lumière de demain si... ». L'armaja
peut être tourné vers l'autre : « que la misère te balaie si... » et il
est souvent personnalisé, parce qu'il a été forgé par tel homme, chef
de lignage, et lui seul l'emploie. C'est une arme dangereuse parce
qu'à double tranchant : si l'autre ne répond pas, il perd son prestige,
mais la menace de l'armaja peut se réaliser et se retourner contre
celui qui l'a émise. Il est donc moins dangereux — et aussi moins
prestigieux — de le tourner vers l'autre. Mais cela permet de pré-
server l'ordre social : si un Rom, pour un mariage, invite des
familles antagonistes, il lui suffit de dire (par exemple) : « Kôn
adela mariben dava xala mindza, kara... » (Que celui qui commence
de se battre soit obligé de manger des choses « abominables »,
« impures »).

L'ordalie ne semble pas employée par les Rom, du moins


Kalderasa et Lovara. Il est possible qu'elle ait été employée autre-
fois, par exemple sous forme de duel, le vainqueur étant celui qui
n'est pas coupable.
La sanction surnaturelle est une de celle qui fonde l'obéissance
à la kris, donc, pour une bonne part, le respect de l'ordre social,
l'autre sanction fondamentale étant la sanction proprement sociale ;
les sanctions dites sociales peuvent recouvrir toutes les
— mais
autres, nous entendons ici les sanctions qui ont trait au désa-
veu du groupe et qui existent à plusieurs degrés, selon l'importance
de la faute. A un degré relativement faible, le ridicule ou la désa-
probation du groupe sont des châtiments qui ne manquent pas de
force. A un degré extrême, le bannissement, désaveu total du groupe,
est la sanction la plus dure qui soit. L'homme qui risque d'être
mahrimé (impur, banni) préfère parfois la mort (8). Pour qu'il soit
mahrimé, il suffit qu'une femme mariée, sur ordre de la kris, lui
jette un morceau de sa jupe au visage. Dès lors, ni sa femme, ni
sa mère, ni aucun de ses proches, ni aucun Rom (et tous le sauront
très vite, où qu'ils séjournent) ne pourra l'approcher, ni lui parler,
ni même le tuer pour abréger ses souffrances, car le coupable devien-
drait à son tour mahrimé. Mais il y a, ici aussi, différents degrés et,
bien que l'éloignement momentané soit rare, il existe, et il est pos-
sible qu'un jour il soit permis à celui qui a été mahrimé de revenir,
ou même qu'il ne soit pas obligé de quitter le groupe mais seulement
de ne pas lui adresser la parole.
« La Romni : Quand quelqu'un est jugé fautif, chez nous il n'y a pas de
prison alors on donne une amende et ça dépend de ce que dit la kris :
20 galbi, ou 30, ou 50... C'est pas toujours des peines d'argent, ce peut être
des interdictions, comme chez les gaze des interdictions de séjour.
Des interdictions dans la kumpanja. Alors pour l'homme
— Le Rom :
c'est comme s'il était condamné à perpétuité. Parfois la kris peut permettre
de revenir, avec du temps on oublie, ça passe, mais qu'il ne recommence pas.
Parce que la kris donne des avertissements.
La Romni : Mon neveu a trente ans. Il y a 15 ans qu'il est marié. Il
— Je te raconterai une autre
a connu une autre femme qui était mariée aussi.
fois parce que c'est long. Quand il était petit, il avait 16 ans et elle aussi.
16 ans ils avaient. On avait fait les fiançailles ensemble, pour les marier. Et
puis il y avait quelque chose entre les parents et les fiançailles ont été brisées.
Elle s'est mariée avec un autre et lui avec une autre Romni. Et après dix ans
de mariage ils se sont connus. Avant, c'était des gosses, à 16 ans. Surtout lui
c'était un gosse. 16 ans pour une fille, ça va encore, mais pour un garçon
c'est un gamin. Ils ont donné une amende de 30 galbi, et puis qu'il ne recom-
mence plus. Sinon il y aurait encore beaucoup d'autres choses. Il n'a pas le
droit de passer sur la rue où pusse la femme, et là où sont les parents de la
fille il n'a pas le droit d'entrer, et il n'a pas le droit de passer dans la même
rue, même en voiture.
— Le
Rom : C'est une interdiction de séjour. Cela va faire quatre ans,
mais c'est pour la vie. Pour la vie. La kris ne peut plus le changer, mais il
est quand même dans la kumpanja, il a le droit de rester avec tout le monde,
mais il n'a pas le droit de regarder les parents, pas le droit d'être avec la
famille de la fille, mais il peut être avec les autres.
— La Romni : Il est resté cinq ou six mois en dehors de Paris.

— Le Rom :
Quand on a su la chose, quelque temps après on n'a pas
fait une kris, mais quelque chose de semblable, parce qu'avec la kris ce serait
trop dur, trop fort. Aussi bien pour lui que pour ses parents que pour tous
les Rom ici. Alors on a décidé de s'arranger à l'amiable. Pendant un an il
n'avait pas le droit de parler. Avec personne. C'était pour son bien parce que
les autres autrement auraient pu lui dire « tu as fait quelque chose qui ne
se produit jamais chez les Rom ! C'est toi qui as fait ça ! » Alors c'est pour-
quoi on lui a interdit de parler.
— La Romni :
Il a fait une grande honte. Il a honte de faire voir sa
figure devant les autres Rom.
Le Rom : Même maintenant, il ne parle pas avec certains. Et quand

il parle il ne les regarde pas. Les autres peuvent lui parler, mais pas les
parents de la fille. Par exemple nous on lui parle mais malgré qu'on lui parle
il ne nous regarde pas, parce qu'il a honte. Honte de la faute qu'il a com-
mise. »
(Entretien avec un Rom et une Romni — Kalderasa,
Montreuil, 1971)

Le texte ci-dessus montre que les Rom, quand ils le peuvent,


évitent de réunir la kris, trop rigoureuse parfois, et essaient de
s'arranger à l'amiable par un divano. Mais de toutes façons, « le
désaveu du groupe est plus grave que la pénalité juridique — que
l'on espère esquiver plus ou moins — plus angoissant que le
remords, car on trouve des accommodements entre la morale et la
conscience, et plus redouté que la punition religieuse, repoussée
dans un au-delà mal conceptualisé » (9). On voit également que si
d'une part la kris n'a aucun pouvoir en dehors de celui de la cohé-
sion sociale, sans laquelle le désaveu du groupe n'a plus de sens,
d'au Ire part la cohésion sociale est fondée sur le fonctionnement de
la kris, qui limite les écarts des conduites par rapport à la norme.
Certains Rom estiment que « e zor mudarel la krisd » (la force
tue le droit). Cela est vrai en théorie, mais non pas en pratique. Un
Rom à la tête d'une puissante kumpanja a bien sûr la possibilité
de bloquer les routes à une autre kumpanja, ou de prendre, si elle
est la première arrivée, tout le travail disponible (10). Ou bien, à
l'intérieur de la kumpanja, comme le partage des bénéfices est sou-
vent fait entre les hommes et selon le nombre des hommes, si un
seul homme travaille pour ses huit enfants, alors que la famille qui
l'accompagne a trois ou quatre jeunes hommes en plus du père, les
autres ont quatre ou cinq parts alors que lui n'en a qu'une et n'a
rien à dire. Mais la conception du prestige et de l'honneur, et leur
importance pour le Rom, font que les choses se passent autrement :
on partage le travail, et on donne plus que sa part à l'homme qui est
seul à travailler pour toute sa famille. Celui qui se montre ainsi
généreux voit son prestige affermi et se voit respecté, parce que
digne de respect. D'ailleurs, lors d'une kris, c'est plus le dommage
causé à autrui, que la faute elle-même, qui est considéré.
Après la kris, le coupable offre généralement un banquet de
réconciliation à tous ceux qui sont présents. Ou bien le banquet est
offert par le gagnant qui utilise pour le payer tout ou partie de
l'amende que lui verse le coupable. Au cours de ces banquets de
réconciliation, il y a échange de coupes, et le passé doit être oublié.
Il arrive qu'un Rom se lève, qui a un litige avec un autre, prononce
des paroles soit de pardon, soit de repentir, fasse un serment ; un
autre fait alors de même, et ils sont ainsi réconciliés.
Il peut arriver que la justice des gaze se mêle à des affaires
tsiganes. Nous avons vu par quelques exemples que cela n'empêche
pas l'action de la kris, le verdict des gaze, qui ingnore tout des lois
des Rom, n'étant généralement pas valable. Il arrive aussi, et cela
est très rare et très mal considéré, qu'une famille fasse appel à la
police des gaze pour aller rechercher une fille enlevée par une autre
famille. Ce fut le cas en juin 1969, dans le sud de la France. Ce qui
est plus fréquent, quoique rare, c'est que les Rom fassent appel aux
gendarmes des gaze pour faire respecter un jugement de la kris, si
par exemple une jeune femme est maltraitée chez ses beaux-parents,
sa famille peut la réclamer si la kris l'estime justifié. Si les beaux-
parents refusent, et parce que le mariage a lieu à un âge moins
élevé que chez les gaze, ils peuvent être accusés de détournement de
mineure.
La kris est la clé de voûte de la société tsigane. Son examen,
rapide (11), permet de se rendre compte que le Rom est loin d'être
l'homme « libre » que se complaît à voir l'opinion publique. En tant
qu'individu, il n'est même pas indépendant puisqu'il n'existe que
par son groupe, groupe dont il lui faut respecter les lois. La kris
n'est pas non plus une société secrète, ni une confrérie. Chacun en
connait l'existence et le fonctionnement, et chaque Rom peut théo-
riquement y siéger. La procédure, publique, amène chacun à se faire
une idée de la valeur du juge. Il n'y a pas de code secret, de savoir
caché des anciens. La kris (qui signifie conseil, droit, justice) est
une assemblée des « sages» mais pas une assemblée des anciens,
sauf quand les deux sont liés, mais il se peut que des Rom jeunes
y participent. Elle ne donne pas l'image d'une gérontocratie.
La kris est un aspect de l'organisation politique des Rom. Elle
ne fait pas qu'arbitrer les différends qui peuvent surgir au sein de
la société, régler les affaires de travail, de mariage, etc. Elle se réunit
également pour prendre les décisions importantes qui ont trait à la
vie du groupe, qui engagent la vie du groupe face, par exemple, à
des situations nouvelles. La kris ne vit pas que sur le passé et le
respect du passé. Toutes les relations entre les lignages peuvent être
considérées comme des relations politiques : désir de prestige, de
puissance, et l'équilibre se fait par l'intermédiaire de la kris. Comme
l'indique Lowie, « lorsque l'autorité centrale fait complètement
défaut, le groupe de parenté devient un corps judiciaire qui s'oppose
aux autres corps analogues, de même qu'un Etat souverain s'oppose
aux autres Etats » (12). Mais la kris dépasse les lignages, dépasse
donc la parenté, et se présente comme source d'un pouvoir politique
différencié de la parenté, puisque ceux qui siègent (et pas seule-
ment pour la justice) appartiennent à des lignages si possible ni
alliés, ni apparentés à ceux des parties en présence (en cas de jus-
tice à rendre). Les hommes de la kris sont interchangeables, et une
kris pour la justice ou pour une décision politique (par exemple,
quitter tel pays, ou refuser l'entrée d'un pays à tel lignage) peut se
tenir aussi valablement à Montreuil, avec les Rom qui s'y trouvent,
qu'au Vénézuéla ou ailleurs. Il n'y a pas d'autorité centrale et pour-
tant il y a organisation politique. Nous nous opposons par là à
Lowie, suivi dans sa pensée par Malinowski qui déclare que « pour
qu'il y ait une organisation politique, il faut toujours une organi-
sation centrale investie du pouvoir d'administrer ses sujets, c'est-
à-dire de coordonner les actvités des groupes constitutifs ; et quand
nous parlons de pouvoir, nous préjugeons du recours à la force, dans
l'ordre moral comme dans l'ordre physique » (13). Nous voyons que
pour la kris il y a organisation politique sans qu'il y ait organisation
centrale, le mot de « centrale » ne signifiant rien dans le contexte
tsigane (nous verrons se préciser cela en examinant par ailleurs le
rôle du chef) et sans qu'il y ait de pouvoir au sens où l'entend Mali-
nowski : la kris n'a aucun pouvoir, surtout pas exécutif et, nous
l'avons dit, la kris n'existe que parce qu'il y a cohésion sociale. Mais,
par un effet en retour, la cohésion sociale n'existe que parce qu'il y
a la kris. On peut dire que la kris, pour le Rom, a une fonction mani-
feste, qui est de juger ou de donner une appréciation sur un pro-
blème, mais elle a une fonction latente, qui est la cohésion sociale.
En effet, la kris nécessite la réunion d'un certain nombre de chefs
de lignages qui, à cette occasion, échangent des informations sur des
sujets divers, se tiennent au courant de ce qui se passe chez les
autres, « communient » ensemble. Cette réunion, ces échanges,
entraînent une convergence des opinions, une homogénéisation, une
cohérence, une cohésion de différentes parties, de différents segments
du corps social, chacun étant représenté par son chef.
Cette force de cohésion est d'autant plus grande que ce ne sont
pas les mêmes individus qui siègent dans la kris. Un Rom nomade,
de passage, mais honorablement connu, peut fort bien y être invité.
Et si, en France, il y a une quinzaine de Rom respectables, si cinq
ou six d'entre eux siègent à chaque kris, ce ne sont pas les mêmes
qui se retrouvent. Si on les désigne par les lettres A, B, C... 0 (c'est-
à-dire 15) on peut, lors d'une kris, réunir C-G-I-K-N-O, et lors d'une
kris suivante C-E-H-I-J où seuls C et 1 figurent deux fois. L'exemple
serait d'ailleurs plus proche du réel en étant international plutôt
que national.
Il faut évidemment parler aussi de la fonction de cohésion
jouée par la kris du fait qu'elle — ou plutôt la crainte que le Rom
en a — sanctionne les écarts à la norme, les manquements aux lois
des Rom.
Il reste à savoir si l'autorité vient de la kris ou des hommes qui
la composent. C'est une question délicate, puisque là aussi il y a
relation circulaire de cause à effet. Une kris est bonne et valable
si ceux qui la composent sont tous des Rom respectables (14). Mais,
parmi les critères selon lesquels un homme est considéré comme
respectable, il y a le fait de bien se comporter dans la kris, c'est-
à-dire d'y faire preuve de calme, d'intelligence, de dons d'orateur...
Toutefois, plusieurs observations nous amènent à penser que la kris
en tant qu'institution importe plus que ceux qui y siègent. D'abord,
et nous l'avons vu, l'évocation même de la kris fait peur au Rom,
bien qu'il ne sache pas qui fera partie d'une kris, puisque la chose
n'est jamais décidée à l'avance, mais au dernier moment, au début
de la kris. On préfère s'arranger par divàno (réunion de quelques
Rom), à l'amiable, plutôt que de passer devant une kris souvent
sévère. Ensuite, le jugement de la kris est définitif, et un Rom ne
peut pas faire appel, car aucun Rom digne de ce nom n'accepterait
de sièger dans une kris qui jugerait une affaire déjà vue, par une
kris précédente : ce serait faire injure (même si on ne les connaît
pas) à ceux qui ont siégé dans la première kris. Enfin, et cela se
rapproche des deux points précédents, tout Rom présent est sus-
ceptible de siéger et peut émettre une objection à ce que tel Rom
siège, et le nombre de ceux qui siègent n'est pas fixé.
Notion très précise, conscience du Rom, mais qui renvoie à
quelque chose de très fluctuant dans les faits, située au carrefour
(lieu de convergence mais aussi d'affrontement) des lignages, clé
de voûte de l'édifice social, la kris se présente comme le point focal
de la société des Rom, organe de régulation et point de cristallisa-
tion de phénomènes de tous ordres, aussi bien sociaux que psycho-
logiques.

LA KRIS EN CRISE

Actuellement il se produit un certain nombre de changements


dans la société tsigane, et la kris, que nous avons présentée dans
ces pages d'une façon quelque peu normative, est agitée par des
contradictions qu'il était possible d'ignorer jusqu'à présent, mais
qui se font de plus en plus vives.
Nous avons indiqué que la force de la kris repose sur le respect
qu'elle inspire, et celui-ci sur le respect inspiré par les hommes qui
composent la kris. Ce sont autant de valeurs actuellement remises
en question, non seulement par quelques jeunes, mais aussi par
certains lignages vis-à-vis d'autres lignages.
D'un autre côté, la kris perd de son efficacité parce que les
problèmes à traiter ne sont plus tout à fait du même ordre qu'il y a
une dizaine d'années. De plus en plus, elle est confinée dans le jeu
de sa fonction manifeste, qui est de juger, alors que sa fonction
latente, plus importante, la cohésion sociale, lui est de plus en plus
difficile à assumer. Pour cette fonction de cohésion, nécessaire au
groupe social, la kris est relayée par un nouveau type d'institutions.
Nous avons expliqué ailleurs les modalités de passage de la kris à
ces nouvelles institutions, passage inéluctable mais synonyme d'une
mutation, d'une profonde réorganisation du groupe social (15).
Jean-Pierre LIEGEOIS.
NOTES
(1) Les Rom de la région parisienne, à partir desquels cette étude a été
élaborée, peuvent être désignés, pour la plupart, sous le nom de Vlay (litt. Vala-
ques), terme employé par les Tsiganes hongrois et balkaniques pour désigner les
Tsiganes originaires de Roumanie (voir Georges Calvet, « 0 Thudari » in Etudes
Tsiganes n° 4, 1964). Les Tsiganes de France désignent le plus souvent ces mêmes
Tsiganes originaires de Roumanie sous le nom de « hongrois » (Ungarja). Ces
Tsiganes vlax se sont répandus dans le monde entier, mais l'on distingue toujours,
parmi les dialectes vlax, le lovari (influence roumaine et forte influence hongroise),
le curari (influence roumaine et influence hongroise), le kalderas (influence rou-
maine et faible influence hongroise). Lorsque dans les pages qui suivent nous
parlerons de la tradition, il s'agira de celle des Rom de dialecte vIax' le plus sou-
vent vlay kalderas, qui se sont répandus dans le monde entier, de même que les
Lovara et Curara. Il faut ajouter que depuis 1964 un certain nombre de Tsiganes
Certains sont des
en provenance de Yougoslavie arrive dans la région parisienne.
Kalderasa, d'autres des Romungré (Rom non-vlax parlant roumain, musiciens en
Hongrie, voir André HAJDU, « Les Tsiganes de Hongrie et leur musique » in Etudes
Tsiganes no 1/1958), d'autres des Xolaxané (Rom qui parlent un dialecte influencé
Dar le turc), ainsi Que d'autres Tsiganes non-vlax.
(2) Le galbeno (sing. de galbi) est une pièce d'or, souvent de 20 dollars-or, ou
de 4 ducats hongrois-or du début du siècle. Le galbeno est en moyenne estimé à
320 francs français.
(3) Matéo MAXIMOFF, Les Ursitory, Flammarion, 1946, p. 144 à 152.
(4) Matéo MAXIMOFF, Savina, Flammarion, 1957.
(5) Jan YOORS, J'ai vécu chez les Tsiganes, Stock, 1967, p. 114.
(6) Marie-Paul DOLLÉ, La notion de pureté chez les 1 siganes Manouches
d'Alsace, Université de Strasbourg, 1971 (polycopié).
(7) Marie-Paul DOLLÉ, « Symbolique de la mort en milieu tsigane », in Etudes
Tsiganes, n° 4-1970, p. 9.
(8) Matéo MAXIMOFF en donne un exemple dans Les Ursitory, p. 124.
(9) Jean POIRIER, « Introduction à l'ethnologie de l'appareil juridique », in
Ethnologie générale, Gallimard, Encyclopédie de la Pléiade, 1968, p. 1094.
(10) Kumpanja : terme qui désigne le groupe forme par une communauté
temporaire de campement, de voyage, ou de travail, les trois n'étant pas nécessai-
rement liés. Une kumpanja peut être composée par une famille restreinte, ou plu-
sieurs familles restreintes, ou une famille étendue, ou une partie de famille étendue,
ou une partie de plusieurs familles étendues.
(11) Pour une classification des interdits, pour un énoncé des lois, voir :
— C.-H. TILLHAGEN, «
Conception of justice among the swedish Gypsies », in
Journal of the Gypsy Lore Society (3) XXXVII ; (3) XXXVIII.
ERDOS, « Jottings on Gypsy judicature in Hungary », in Journal of
— Kamill
the Gypsy Lore Society (3) XL.l.2.

Jean YOORS, « Lowari Law and Jurisdiction », in Journal of the Gypsy Lore
Society (3) XXVI.

Jerzy FICOWSKI, « Supplementary notes on the mageripen code among
polish Gypsies », in Journal of the Gypsy Lore Society (3) XXX-3-4.
(12) Robert LOWIE, Traité de Sociologie primitive, Payot, 1969, p. 369.
(13) Bronislaw MALINOWSKI, Une théorie scientifique de la Culture, Maspero,
1968, coll. Points, 1970, p. 139.
(14) L'étude de la signification du terme « respectable » est faite par ailleurs :
Jean-Pierre LIÉGEOIS, La mutation des Rom, essai d'anthropologie politique dam
un groupe tsigane, thèse polycopiée, Paris V, Sorbonne, juin 1973, p. 100 à 117.
(15) Jean-Pierre LIÉGEOIS, La mutation des Rom (voir note 14).
J.-P. L.
LES FETES DES SAINTES-MARIES
DE LA MER

De toutes les manifestations du monde tsigane, la plus fameuse


auprès du grand public, la plus décrite par la presse et la télévision, est
sans contredit le rassemblement annuel, en fin de mai, aux Saintes-
Maries-de-la-Mer (1). Pourtant, il y a quatre ans, sa disparition avait
été solennellement annoncée les Gens du Voyage, assurait l'un d'eux,
:

que l'on croyait très écouté, abandonneraient définitivement la Camargue


pour quelque autre lieu. La tradition a été la plus forte. Aurait-on,
d'ailleurs, trouvé l'équivalent des Saintes, une ville qui accepte d'accueil-
lir durant une semaine une population d'origine nomade au moins trois
à quatre fois plus nombreuse que sa propre population ?
Cette année encore, c'était l'invasion pacifique de la foule allègre
et bigarrée des Gitans de France et d'Espagne, des Sinté, des Manouches
et des Rom, et des Yeniches aussi.
La ville, où une des places les plus animées s'appelle la « place des
Gitans » semblait, durant les premiers jours de la semaine, leur appar-
tenir tout entière. Les touristes étaient encore peu nombreux. Des hip-
pies nonchalants, chevelus et dépoitraillés, étaient venus avec l'espoir de
« faire amis-amis » avec des nomades qu'ils imaginaient semblables à
eux, sans soupçonner le contraste offert par leur forte structure fami-
liale et la rigueur de leurs coutumes. Ces hippies, comme à Saint-Ger-
main-des-Prés, réclamaient aux touristes « un franc pour les dépanner »,
tandis que quelques Bohémiennes proposaient la bonne aventure et des
petites médailles de sainte Sara.
Assurément, tous les Tsiganes n'étaient pas des pèlerins. Certains
avaient entrepris le voyage pour la joie des retrouvailles annuelles en
un cadre familier. Mais la haute église fortifiée paraissait à tous le vrai
point de ralliement. Et dès les premières journées, une chaleur insou-
tenable régnait dans la crypte embrasée, des deux côtés, par des milliers
de cierges allumés.
Ce qu'il y a de nouveau, c'est que Sara considérée naguère par le
clergé local ou les aumôneries comme quelque peu mythique, voit, si

(1) Voir notamment dans les Etudes tsiganes, le n° 4 de 1956, numéro spécial
dû à André Delage, avec une bibliographie par Fr. Lang, et le no 3-4 de 1957. « Trois
événements pour la presse. Le pèlerinage traditionnel des Gitans aux Saintes-Maries-
de-la-Mer », par Fr. Lang. Dans le présent numéro : analyse d'un récent ouvrage
sur le pèlerinage, p. 70 et quelques échos, p. 93.
l'on peut dire, redorer son auréole. Un texte syriaque important vient
seulement d'attirer l'attention, bien qu'il ait été publié dès 1913 par
Xavier Léon-Dufour dans la « Patrologie orientale ». Il s'agit de « la
Lettre des apôtres », un évangile apocryphe, mais révélateur d'une très
ancienne tradition puisqu'il date du début du IIe siècle. C'est un récit
de la Résurrection, qui dit l'apparition du Christ à trois saintes femmes
venues apporter des aromates au tombeau. Elles se nomment Sara,
Marthe et Marie de Magdala. Aussi le clergé peut-il de bon cœur, désor-
mais, se joindre aux Tsiganes pour crier avec eux : « Vive sainte Sara ! »
La procession de sainte Sara, que le marquis de Baroncelli avait
instituée en 1936, a toujours lieu l'après-midi du 24 mai, après la céré-
monie de la descente des châsses. C'est vraiment la fête des Tsiganes,
mais ils ne sont pas seuls à se presser autour de la statue de leur
patronne, parée et vêtue par leurs soins, par dessus de belles robes
superposées, d'un manteau bleu. Dans leur long cheminement par les
rues étroites et ombreuses, puis par les larges avenues brûlées de soleil,
jusqu'à la mer, jusque dans la mer, les gardians, montés sur leurs che-
vaux blancs, trident ou bannière au poing, leur font escorte.
Le lendemain, en fin de matinée, présidée par Mgr de Provenchères,
archevêque d'Aix et Arles, la procession des saintes Marie Jacobé et
Marie Salomé est davantage une fête provençale. La foule chante à
pleine voix : « Prouvençau e catouli ! Nosto fe, nosto fe n'a pas fali ! »
Mais les Gitans y participent activement. Ce sont des Gitans, parais-
sant encore plus bruns en leurs aubes blanches, qui soutiennent la barque
avec les statues naïves des Saintes, et c'est un Gitan, qui les devance, en
portant sur l'épaule une grande croix de bois.
Ce qui m'a paru le plus impressionnant, l'après-midi de ce même
,iour, c'est dans la nef noircie, bourrée d'une foule compacte, la céré-
monie de la remontée de la châsse des Saintes. Homélies, cantiques, puis
au son d'un Magnificat majestueux, les strophes latines alternant avec
des invocations en français, la châsse de bois peint, est accrochée à une
corde garnie de bouquets de fleurs ; les fidèles, jusqu'au dernier moment,
bras levés au milieu des cierges brandis, s'efforcent encore de la toucher,
tandis qu'elle s'élève lentement, avec un balancement léger, jusqu'à une
ouverture de la chapelle haute. Le soir, dans cette même église, le gui-
tariste gitan José Pisa attire un auditoire enthousiaste.
Troisième journée : la « journée Baroncelli ». Encore une cérémonie
provençale, dont l'élément gitan n'est pas absent. Dans la plaine, à quel-
ques kilomètres des Saintes-Maries, un hommage solennel est rendu,
près de sa tombe, au « mainteneur » qu'on a pu appeler le « roi de la
Camargue ». Pour l'honorer, une trentaine de gardians à cheval (parmi
eux le manadier Aubanel, gendre du marquis, et M. Hubert Manaud,
maire des Saintes-Maries), les Arlésiennes en costume, les tambourinaires
et les galoubets. Un Gitan, Patrac, dépose une gerbe de fleurs sur la
tombe, où s'appuie une grande plaque portant cette inscription : « A
la mémoire du Marquis de Baroncelli. Qui fut l'Ami des Gitans. »

François de VAUX DE FOLETIER.


Rôle de l'Association des Amis des Gens de la Route
du département des Alpes-Maritimes
Actuellement, on compte dans le département environ 1 130 Tsi-
ganes sédentarisés, et 800 itinérants y ayant choisi leur « commune
de rattachement », selon la loi de 1969.
L'Association des Amis des Gens de la Route a créé, depuis 1966,
un service d'action éducative spécialisée en vue de favoriser l'adap-
tation de cette population qui est regroupée dans trois secteurs
princpiaux à Cannes-Grasse, Nice et Saint-Laurent-du-Var.
Le secteur de Cannes-Grasse :
Les Tsiganes y appartiennent à deux groupes ethniques, les
Rom et les Sintis, fixés au Plan de Grasse (Hameau Tsigane), ou sur
des mini-bidonvilles ou des terrains privés à La Roquette, Saint-
Martin, Mouans-Sartoux.
On compte actuellement 233 personnes réparties en 45 familles.
Une première cité de transition, ouverte en 1966, le Hameau
Tsigane du Plan de Grasse, regroupant 14 familles (9 sinti, 5 Rom)
a permis de résorber un certain nombre d'îlots insalubres.
Le Hameau Tsigane a conservé la sympathique ambiance de
ses premiers jours, mais depuis la solennelle inauguration de 1968
(voir Etudes Tsiganes N° 2 et 3 de 1968, pp. 6 à 17), l'ensemble a
pris une noble ancienneté la verdure généreuse adoucit la ligne
:
des coquettes villas, les espaces communs ont la rigueur et l'élé-
gance des parcs.
La population du Hameau s'est sensiblement modifiée depuis
les premiers jours des enfants sont nés ; des familles ont accédé
:
à leur autonomie résidentielle dans des caravanes neuves en repre-
nant une vie semi-sédentaire mieux adaptée qu'autrefois ; d'autres
vont bientôt le faire en logeant dans une maison construite sur leur
propre terrain ou des mini-terrains loués ; des jeunes ménages se
sont formés et pour certains, des aménagements de logements ou
des constructions neuves ont été entrepris...
A la lumière de cette réalisation, il convient de souligner que
toute action au niveau de l'habitat : construction, aménagement et
amélioration des structures existantes, nécessite un entretien per-
manent mobilisant, en plus de l'homme d'entretien, les différents
membres de l'équipe socio-éducative, qui doivent intervenir à inter-
valles répétés, pour éviter tout processus de bidonvillisation. Pour
favoriser l'accession à l'autonomie résidentielle et économique, la
recherche et la mise en place d'une formule de crédit adaptée
demande un travail suivi. La formule administrative adéquate n'est
pas encore trouvée, ce qui freine, faute des crédits nécessaires, l'ex-
tension d'une expérience de prêt aux Tsiganes qui s'avère positive.
Quels seront les remplaçants des Tsiganes qui partent du
Hameau ? La question reste encore posée car il semble risqué d'in-
troduire des éléments trop disparates dans le groupe dont les
familles se connaissaient déjà avant 1966, ont vécu ensemble l'aven-
ture exaltante de la création du village, puis ont cheminé et pro-
gressé côte à côte durant sept ans. Mis à part un petit pourcentage
de familles « lourdes » relevant plus de la cité promotionnelle que de
la cité de transition, chacune des familles tend vers l'autonomie
résidentielle.
Les activités professionnelles des résidents de tout le secteur
Cannes-Grasse, sont demeurées les mêmes.
L'équipe socio-éducative continue l'effort entrepris au niveau
de la chaudronnerie et de l'étamage, par une étude pour l'extension
de cet artisanat dans le domaine de l'argenterie. Sont épaulées,
également, les familles qui ont un commerce de solde, brocante, ou
revente de véhicules, celles qui cherchent de nouvelles possibilités
pour la cueillette des fleurs et des fruits, et pour les travaux sai-
sonniers de toutes sortes.
Les talents artistiques sont soutenus : le guitariste composi-
teur Lick, qui vient de remplacer son pseudonyme par Lynck, con-
nait dans la région un bon succès et prépare une tournée en Amé-
rique ; un groupe « folklorique » de quarante personnes (chanteurs,
musiciens et danseurs représentant les différentes ethnies), se pro-
duit, soit au Hameau Tsigane, soit à l'extérieur. Les galas artistiques
sont complétés par la préparation de repas tsiganes avec grillades
de viandes servies en plein air aux spectateurs...
Le secteur de Nice.
La population relevant de l'Association comprend 209 per-
sonnes groupées en 33 familles à l'Ariane, bidonville en cours de
résorption, et 516 personnes appartenant à 72 familles diversement
installées en H.L.M., dans des caravanes et dans des maisons indi-
viduelles.
Initialement, le bidonville de l'Ariane comprenait en plus des
Tsiganes, une population de 300 Nord-Africains. La séparation a été
opérée entre les deux communautés fondamentalement hostiles, à
la suite d'un incendie. Un travail de débidonvillisation et de prépa-
ration au relogement fut entrepris en 1971 par l'équipe éducative,
avec la population tsigane et des employés municipaux et se pour-
suit actuellement. Cette action a pour but de permettre à chacune
des familles (ou groupe) d'évoluer selon sa propre dynamique afin
qu'elles trouve elle-même son point de chute futur et réalise le type
d'adaptation sociale correspondant à ses motivations profondes.
Parmi les principales opérations, on note la délimitation d'un
territoire pour chaque famille, l'empierrement des voies d'accès,
l'installation de l'éclairage, de points d'eau et de W.-C. individuels,
et le remplacement progressif des cabanes, abris et constructions
vétustés par des unités d'habitation en préfabriqués.
Les 25 préfabriqués fournis par la ville, ont permis de reloger
sur place les familles les plus défavorisées, mais leur surface de
22 m2 s'est révélée trop exiguë et leur équipement sommaire. Ils ont
été améliorés aux frais des locataires, à l'aide de prêts de l'Associa-
tion : agrandissement, aménagement de l'intérieur (cloisonnement
de pièces, peinture, ameublement), goudronnage d'une partie du
territoire à côté des jardins.
De même, les Gitans ont participé aux travaux d'amenée de
l'eau près de chaque foyer. Des travaux importants demeurent à
faire pour que les abords soient réellement décents. Les maisons
n'ont toujours pas l'électricité ; le ramassage des ordures n'est pas
assuré. Des améliorations considérables obtenues en 2 ans, ne le
furent qu'au prix des interventions et de la pression constante de
l'Association, de la participation physique des éducateurs et des
Gitans, de la coopération financière de la population dont les res-
sources sont pourtant particulièrement précaires en ce lieu.
L'équipe socio-éducative multiplie les initiatives et les activités
sur tous les plans pour l'acheminement de tous vers une autonomie.
Les familles logées sans préparation en H.L.M. connaissent
également des difficultés d'adaptation sociale, aussi importantes
qu'en bidonville, mais moins spectaculaires. Un éducateur de l'Asso-
ciation est spécialement chargé de les aider. L'entrée en maison
collective provoque le plus souvent un déséquilibre économique
insurmontable : aux frais de la location et de l'équipement, s'ajou-
tent une fiscalité ignorée en bidonville, et le manque à gagner de la
ferraille et des activités professionnelles annexes. Pour le reloge-
ment des familles de bidonville, il semblerait, à la lumière de l'expé-
rience du Hameau Tsigane du Plan de Grasse, que le passage direct
à l'autonomie résidentielle soit non seulement possible, mais plus
économique et plus satisfaisant.
Le secteur de Saint-Laurent-du-Var.
La population gitane prise en charge par l'Association s'élève
à 168 personnes, représentant 25 familles (18 familles, 99 personnes
sur le bidonville de la Baronne et 7 familles, 69 personnes à
l'extérieur). La restructuration sociale s'y effectue sur les principes
de la débidonvillisation appliqués à la Roquette et à l'Ariane. Un
nouveau type d'habitat léger est prévu, plus économique et plus
rapidement construit.
EN CONCLUSION
L'Association des Amis des Gens de la Route est dotée d'une
équipe éducative diversifiée et nombreuse. Aidée par un service
administratif conséquent, elle travaille en liaison avec les orga-
nismes publics et privés dont a besoin son action qui est à la fois
d'aide, de prévention et de protection. Le financement est assuré par
un prix de journée du type A.E.M.O. spécialisé, mais ce mandat
s'avère insuffisamment adapté à ce type d'action éducative globale.
Avec l'accession progressive à l'autonomie des adultes tsiganes,
l'ambiance tend à évoluer vers des relations d'échanges plus vrais
entre éducateurs et Tsiganes.
Le relogement des familles tsiganes en difficulté n'est pas con-
sidéré comme une fin en soi. C'est une étape dans un processus
d'adaptation sociale qui nécessite un accompagnement socio-édu-
catif global à long terme. Ceci implique que les moyens matériels et
financiers mis en œuvre soient proportionnels aux besoins réels.
Reportage Henriette DAVID.
CHRONIQUE DU COMITE NATIONAL D'ACTION
ET D'INFORMATION SOCIALES POUR LES " GENS
DU VOYAGE " ET LES PERSONNES D'ORIGINE
NOMADE (C.N.I.N.)

Aide sociale et titulaires de titres de circulation


Les frais d'aide sociale aux sans domicile ni résidence fixe, titulaires
d'un des titres de circulation prévus par la loi du 3 janvier 1969, n'incom-
bent ni aux communes ni aux départements, mais en totalité à l'État. Ces
sans domicile ni résidence fixe n'ont pas de domicile de secours communal
ou départemental. La question se pose dès lors de savoir où ils devront
déposer leurs demandes d'aide en vue de l'établissement d'un dossier, qui
instruira leurs demandes, quels bureaux d'admission se prononceront.
Aucun texte de loi ou de décret ne donne de réponse claire; des adminis-
trations, comme les intéressés eux-mêmes ont cependant besoin de règles
précises d'action, ces règles ont été arrêtées par le ministre de la Santé
publique et de la Sécurité sociale (direction de l'action sociale — sous direc-
tion de la réadaptation de la vieillesse et de l'aide sociale) dans une partie
de la circulaire no 36 du 1er août 1973, relative à l'aide sociale. Bien que les
décrets prévus par la loi du 3 janvier 1969, pour déterminer les effets du
rattachement obligatoire à une commune de leur choix des titulaires des
titres de circulation n'aient pas paru, les règles ont été conçues en fonction
de l'existence de ces communes de rattachement et de leur indication sur les
titres de circulation.
Dans sa partie relative aux sans domicile ni résidence fixe, la circulaire
traite de la prise en charge des frais d'aide sociale et du mandatement des
allocations. Nous en reproduisons ci-dessous les passages essentiels.

A. Prise en charge des frais d'aide sociale.


...C'est à la Mairie de cette commune que devront être normalement
déposées les demandes, et à son bureau d'aide sociale que seront établis les
dossiers quelle que soit la durée du séjour de l'intéressé dans une autre commune.
Les titulaires des titres de circulation ri acquièrent en effet jamais, même par
un séjour prolongé dans une commune, de domicile de secours. Ledit bureau
adressera le dossier ainsi constitué au service départemental d'aide sociale
dans le ressort duquel se trouve située la commune de rattachement. Il convien-
dra donc, lorsque vous serez saisis de demandes de l'espèce, que vous transmet-
tiez celles-ci au service départemental dans le ressort duquel est située la
mairie de rattachement intéressée. Une telle transmission de votre part est
d'autant plus justifiée que le service départemental chargé de l'instruction
définitive peut ignorer si la personne sans domicile fixe et sa famille ne résident
pas depuis un certain temps dans votre département, ce qui doit vous amener
à instruire, au moins en partie pour ce qui vous concerne, la demande et à
communiquer au service départemental auquel ressortit la commune de ratta-
chement toutes les informations dont vous pourriez disposer sur le postulant.
Il convient à cet égard d'insister tout particulièrement sur un cas qui
peut se produire assez fréquemment : celui de l'utilisation, par les personnes
sans domicile ou résidence fixe, des bulletins de soins qui leur sont délivrés,
au titre de l'admission d'urgence à l'aide médicale, par le maire d'une commune
quelconque où elles sont tombées malades. Dans cette éventualité ces bulletins
peuvent être utilisés, pour la même maladie, dans n'importe quelle localité,
quelque soit le département concerné. Les praticiens et fournisseurs devront
être avisés, par une mention appropriée portée sur ces bulletins ou y annexée,
que leurs demandes de règlement des frais seront adressées au département
dans lequel se trouve la commune de rattachement de l'intéressé.

B. Màndatement des allocations.


Les personnes sans domicile fixe connaissent d'autre part, notamment
lorsqu'elles sont âgées ou infirmes, certaines difficultés pour percevoir, en
raison de leurs déplacements, les allocations d'aide sociale qui leur sont
octroyées. Je vous rappelle que ces allocations ne doivent pas nécessairement
être payées en mains propres, puisque l'article 10 alinéa 2 du décret n° 54-882
du 2 septembre 1954 permet de les payer également à une personne désignée
par l'intéressé. Le même article ajoute qu' « elles doivent être payées par
mandat postal aux personnes âgées ou infirmes dans l'impossibilité de se
déplacer et qui en font la demande ».
Dans ces conditions, les personnes âgées ou infirmes qui circulent en
France sans domicile ni résidence fixe peuvent délivrer une procuration à un
mandataire dûment habilité à percevoir toute somme en leurs lieu et place.
Les intéressés ont bien entendu intérêt à ce que le mandataire désigné par
eux habite la commune de rattachement qu'ils ont choisie avec l'accord de
l'autorité préfectorale compétente ».

Que résulte-t-il de la circulaire ?

L'administration a bien voulu, nous l'en remercions, nous préciser sa


position sur les points suivants :

« 1° Les demandes d'aide sociale peuvent être présentées dans n'im-


porte quelle mairie; celle-ci doit les transmettre à la commune de rattache-
ment suivant la procédure usuelle; il en est ainsi pour toutes les demandes
d'aide sociale, y compris pour les demandes d'admission à l'aide médicale
sans qu'il y ait lieu de distinguer les demandes d'admission d'urgence et les
autres demandes.
2° Règlementairement, le mandat postal n'est un droit que pour les
personnes dans l'impossibilité de se déplacer et qui ont un domicile ou une
résidence fixe.
3° Il n'est pas indispensable que les mandataires des sans domicile ni
résidence fixe résident dans la commune de rattachement. »
Le problème de l'aide sociale aux sans domicile ni résidence fixe est
un problème complexe et difficile. Il y aurait intérêt à ce qu'il fasse l'objet
ultérieurement d'une étude approfondie.

Déplacements du Secrétaire général du C.N.I.N.

Le secrétaire général du C.N.I.N., M. Dicharry, s'est rendu dans


plusieurs départements à la fin du printemps et au début de l'été.

1. Gironde.
Il est retourné en Gironde où le préfet avait organisé une nouvelle
réunion des chefs de service concernés par les divers aspects des conditions
de vie des populations d'origine nomade. Le principe est acquis du reloge-
ment des habitants du bidonville du chemin de Labarde; le relogement aura
lieu suivant les méthodes qui ont présidé à la disparition du bidonville de
l'Ariane à Nice et au relogement de ses habitants. Le principe est également
acquis de la création dans le département de plusieurs aires de stationne-
ment équipées, aires animées par du personnel socio-éducatif, informé et
formé. Une étude va être entreprise en vue de leur réalisation. Le président
de l'Association des Amis des Voyageurs de la Gironde, M. Beaufort,
s'emploie à éveiller et à maintenir l'intérêt des administra tions à l'égard
des itinérants.

2. Ille-et-Vilaine.
La situation est délicate du fait de l'absence de terrains de stationnement
normaux. A Rennes, les itinérants sont seulement tolérés sur un terrain. La
réunion des chefs de service et de certains élus locaux, organisée à la demande
du C.N.I.N. par le préfet, a permis de constater tout à la fois la volonté de
la municipalité de Rennes de réaliser les équipements nécessaires à un
stationnement convenable et celle de la direction de l'Action sanitaire et
sociale et de l'Inspection d'Académie de mettre à la disposition le personnel
d'action socio-éducative et le personnel d'enseignement nécessaires.

3. Finistère.
Les itinérants sont admis sur le camping municipal de Brest en dehors
des époques d'occupation de celui-ci par les touristes, ils doivent le quitter
lors de l'arrivée de ceux-ci. Où peuvent-ils aller? Une réponse doit être
donnée à cette question. La situation dans le département rendrait très
souhaitable l'intervention des mesures souhaitées par l'association qui
s'intéresse dans le département aux Gens du Voyage. Une réunion des chefs
de service départementaux a eu lieu à Quimper. Y assistaient également des
maires et des conseillers généraux, les élus locaux n'ont pas tous la même
position. Certains demeurent hostiles. Cette hostilité conduit à se poser la
question de l'utilité d'une loi qui obligerait comme dans certains pays étran-
gers les collectivités locales à créer des centres de séjour pour itinérants,
mais une telle loi ne serait pas sans inconvénients.
4. Hérault.
Au cours de la réunion habituelle des chefs de service, demandée et
animée par le secrétaire général du C.N.I.N., les problèmes suivants ont
été évoqués et discutés.
(a) Extension de l'École ménagère gitane : certaines jeunes filles de
Montpellier ne sont pas encore atteintes. Les associations d'amis des
Tsiganes pourraient créer dans d'autres villes des écoles analogues à l'Ecole
ménagère qui est une réalisation remarquable.
(b) Création d'un centre d'apprentissage ou plutôt de préformation
professionnelle pour garçons de 12 à 18 ans.
(c) Mise en œuvre d'une politique destinée à favoriser le logement
des jeunes ménages dans des cités familiales promotionnelles de transition à
effectifs réduits (avec personnel socio-éducatif). Trop souvent les jeunes
ménages s'agglutinent à côté des parents en un ghetto tsigane.
(d) Mise en œuvre d'une politique de stationnement par la recherche
de terrains qui seraient des centres de séjour.
(e) Organisation d'un système d'action et de liaison régionales : elle
fera l'objet d'une étude.

5. Rhône.

A la demande de M. Pégon, président du Comité rhodanien d'action


sociale en faveur des populations d'origine nomade, le secrétaire général
du C.N.I.N. a participé à une réunion d'information à laquelle assistaient
des membres du Comité et diverses personnalités concernées par la question
(chefs de service départementaux et municipaux, membres de la communauté
urbaine de Lyon). Pour certains, c'était la première fois qu'ils étaient
informés de ce qu'il était possible et souhaitable de faire à l'égard des popu-
lations d'origine nomade. Les problèmes de Lyon et de sa banlieue ne
pourront être résolus que s'ils sont traités objectivement, compte tenu de
tous les aspects d'une réalité très complexe, aspect d'ordre public, aspect
psychologique, aspect économique, aspect sociaux et éducatifs.

Associations.

A. Associations nouvelles.

e Au Journal officiel du 22 juin 1973 :

« 12 juin 1973 : déclaration à la préfecture de Meurthe-et-Moselle.


Amitiés tsiganes, association des amis des voyageurs et sédentaires de Meurthe-
et Moselle. Objet : favoriser la promotion sociale, économique et profession-
nelle des Tsiganes et améliorer leurs conditions de vie et de stationnement.
Siège social, 47, rue Charles III, Nancy ».
L'association, avant même d'acquérir la personnalité morale, a fait
plusieurs démarches sans succès auprès du sénateur maire de Nancy, en
vue d'obtenir la création d'un terrain de stationnement à Nancy; elle doit
les renouveler. L'association est en liaison avec les associations des dépar-
tements voisins, Meuse, Moselle, Vosges.

e Au Journal officiel du 12 août 1973.

« leT août 1973 déclaration à la préfecture de Police. Comité national


:
d'entente des Gens du Voyage. Objet : rassembler les Gens du voyage, sou-
cieux de leur avenir et de leur promotion; les représenter auprès des pouvoirs
publics, améliorer leur situation en maintenant toutes leurs traditions compa-
tibles avec la vie moderne, lutter contre le racisme dont ils sont l'objet. Siège
social, 2, rue d'Hautpoul, 75019 Paris ».
L'existence et l'action de ce comité avaient déjà été signalées par les
Etudes Tsiganes, n° de décembre 1972, page 42, de juin 1973, page 17. La
déclaration faite lui dopne la personnalité morale. Rappelons que le prési-
dent en est Niki Lorier, 225, rue des Postes, 59000 Lille.

B. Documents remis par le président de l'Amicale Tsigane.

M. Rousseau-Vellones,président de l'Amicale Tsigane, nous a commu-


niqué deux documents qu'il parait intéressant de reproduire intégralement,
en vue de l'information des lecteurs. Nous noterons également que les
associations qui y sont mentionnées ne sont pas les seules associations
groupant des Gens du voyage et que leur importance est très inégale.

Sous le titre : La loi de 1969 sur les activités ambulantes n'a pas résolu
les problèmes des Tsiganes, une motion a été adressée au Gouvernement.

« A l'occasion d'une réunion qui s'est tenue récemment dans la région


parisienne, les représentants des Tsiganes de France, de toutes appartenances
religieuses :
1. Constatent leur concordance de vue sur l'ensemble des problèmes
qui les concernent.
2. Se réjouissent que, depuis la dernière guerre, des non-Tsiganes se
soient groupés pour aider les itinérants, mais affirment que seules
les associations essentiellement composées de Tsiganes peuvent
parler en leur nom.
3. Demandent que soient immédiatement prises des mesures pour faire
cesser, notamment en matière de stationnement — toute discrimi-
nation envers les itinérants qualifiés de « forains » ou « nomades ».
4. Manifestent leur désaccord avec les conceptions officielles de leurs
problèmes ainsi qu'avec la politique suivie à l'égard de la population
itinérante.
5. Assurent le Gouvernement de leur désir d'étudier avec lui, dans un
climat de confiance réciproque, les mesures à prendre pour améliorer
le sort des itinérants, sans sortir du cadre de la législation générale.
6. Demandent à Monsieur le Premier Ministre d'accueillir favora-
blement le projet qui lui a été soumis concernant la nomination
temporaire d'un chargé de mission connaissant bien leurs problèmes.
Sous sa haute autorité, ce chargé de mission devra mettre au point
avec l'ensemble des ministères concernés des solutions réalistes,
équitables et rapides aux problèmes multiples que posent les Tsi-
ganes et les itinérants de toute origine.
7. Se déclarent prêts à organiser des manifestations spectaculaires
pour attirer l'attention du pays sur l'injustice de leur sort au cas
où leur appel ne serait pas entendu des pouvoirs publics.

ACTION SOCIALE
DE LA MISSION ÉVANGÉLIQUEDES TSIGANES DE FRANCE,
AMICALE TSIGANE,
ASSOCIATION DES GITANS ET TSIGANES DE FRANCE,
COMITÉ ROM.

II

MANDAT DONNÉ PAR LE COMITÉ DIRECTEUR ROM


AU PRÉSIDENT DE L'AMICALE TSIGANE

Président : COMITÉ INTERNATIONAL ROM


Vanko ROUDA PARIS
Secrétaires généraux : COMITÉ ROM DE PARIS
Stevo DEMETER (Filiales et section française du C.I.R.)
Leulea ROUDA Siège social : 3, rue Lakanal 93500 PANTIN
Jean MONTOYA Tél. 843.28.80
:
Secrétaire culturel : Permanence de Montreuil :
Janko JOVANOVIC 76, rue de Saint-Antoine.

MANDAT DE REPRÉSENTATION

Nous soussignés, membres du Bureau Directeur du COMITÉ ROM


DE PARIS, présents à Paris au mois de mai 1973, étant de nationalité
française et après accord et consultation des autres membres de notre
Bureau Directeur (absents de la capitale ou de nationalité étrangère)
donnons pouvoir de nous représenter, suivant les directives établies lors
de la dernière réunion des divers représentants des Tsiganes de France, à :
M. Serge Rousseau Vellones,
Président de l'Amicale tsigane,
Cette représentation doit s'entendre à l'égard des démarches entre-
prises par M. Rousseau Vellones auprès des Ministères concernés par nos
problèmes, du C.N.I.N. et de tout groupement ou association intéressés.
Fait à notre siège-social, le 28 mai 1973
Stefan DEMETER Charles REINHARD Jean MONTOYA
Président Vice-président Vice-président
délégué à Paris
de l'Association des Gitans
et Tsiganes de France.
Antoine SANTIAGO André ADÈLE Serge DUVAL
Trésorier
Vienny BENARD Antoine Gaston RETZ
FERNANDEZ-GONZALEZ

(Sous les noms figure une signature, sauf sous ceux d'André Adèle et de Gaston Retz)

Emmaiis et les Gens du Voyage.


Les ramassages pratiqués par les « Chiffoniers d'Emmaiis » préoccupent
souvent les Gitans et leurs amis. Ne risquent-ils pas de priver les chiffon-
niers et récupérateurs gitans des ressources qui leur sont indispensables
pour vivre? Le problème s'est posé, il y a deux ans avec acuité dans la
Drôme : l'association des amis des Gens du voyage de ce département et
l'Abbé Pierre sont intervenus. Il vient de se poser cette année dans le Lan-
guedoc-Roussillon où les jeunes d'un camp international de vacances
organisé par Emmaüs ont procédé cet été dans plusieurs départements à
une campagne de ramassage. Le Comité national d'entente des Gens du
Voyage, le C.N.I.N., l'abbé Pierre, des aumôniers, des associations d'Amis
des Gitans, des Gitans eux-mêmes sont intervenus. Emmaüs a pleine
conscience aujourd'hui de la nécessité de ne pas nuire à des familles dont
le ramassage est le gagne-pain. Les jeunes du camp international ne pro-
céderont à aucun ramassage dans certaines régions où leur action pourrait
avoir des conséquences matérielles ou psychologiques mauvaises. Emmaüs
cherchera à aider les Gitans en les faisant profiter de certaines de ses expé-
riences professionnelles. Emmaüs contribuera au financement de l'action
sociale pour les Gitans. C'est ainsi qu'au mois de septembre un ramassage
aura lieu en Camargue dont les bénéfices seront consacrés aux Gitans.
Emmaüs veut enfin travailler à éclairer l'opinion sur la situation difficile
des Gitans.
Il convient de signaler que dans d'autres régions que le Midi, Emmaüs
se préoccupe des Gitans. La délégation d'Angers d'Emmaüs, a
signalé le
président Dargent, a ouvert un crédit de 20 000 F à l'association des amis
des voyageurs d'Anjou en vue de l'achat d'un wagon, de son transport
sur un terrain de stationnement et de son aménagement; ce bureau servira
d'appartement pour un éducateur, de bureau et de salle d'accueil.
P. J.-L.
POUVOIRS PUBLICS
En France
DÉCRET N° 73 784 DU 9 AOUT 1973
(J.O. du 11 août 1973)
FIXANT LES MENTIONS DEVANT FIGURER SUR LE FORMULAIRE DÉTACHABLE
DESTINÉ A FACILITER L'EXERCICE DE LA FACULTÉ DE RENONCIATION
PRÉVUE PAR LA LOI N° 72-1137 DU 22 DÉCEMBRE 1972 (LOI RELATIVE
A LA PROTECTION DES CONSOMMATEURS EN MATIÈRE DE DÉMARCHAGE
ET DE VENTE A DOMICILE) (1).

Article premier. — Le formulaire détachable destiné à faciliter l'exer-


cice de la faculté de renonciation prévu à l'article 3 de la loi susvisée du
22 décembre 1972, fait partie intégrante de l'exemplaire du contrat laissé
au client.
Il doit pouvoir en être facilement séparé.
Sur l'exemplaire du contrat, doit figurer la mention « si vous annulez
votre commande, vous pouvez utiliser le formulaire détachable ci-contre».
Article 2. — Le formulaire comporte, sur une face, l'adresse exacte
et complète à laquelle il doit être envoyé.
Son envoi à cette adresse, dans le délai de sept jours prévu à l'article 3
de la loi du 22 décembre 1972 précitée, a pour effet d'annuler la com-
mande sans que le vendeur puisse invoquer, ni une erreur dans le libellé
de ladite adresse, telle qu'elle figure sur le formulaire détachable, ni un
défaut de qualité du signataire de l'avis de réception à cette adresse, de
l'envoi recommandé exigé par la loi pour la dénonciation du contrat.
Article 3. — Le formulaire comporte, sur son autre face, les mentions
successives ci-après, en caractères très lisibles :
(a) En tête, la mention : « ANNULATION DE COMMANDE» (en
gros caractères), suivie de la référence : « Loi n° 72-1137 du 22 décem-
bre 1972».
(b) Puis, sous la rubrique « CONDITIONS », les instructions sui-
vantes, énumérées en lignes distinctes :
— « Compléter et signer ce formulaire ».
— « L'envoyer par lettre recommandée avec accusé de réception (ces
derniers mots doivent être soulignés dans le formulaire ou figurer
en caractères gras).
— « Utiliser l'adresse figurant au dos».
— L'expédier au plus tard le septième jour à partir du jour de la com-
mande» (soulignés ou en caractères gras dans le formulaire).
(c) Et, après un espacement, la phrase :
« Je, soussigné, déclare annuler la commande ci-après », suivie
des indications suivantes, à raison d'une seule par ligne :

(1) Se reporter aux Études Tsiganes, n° 4, décembre 1972, p. 25.


— « Nature de la marchandise ou du service commandé»
..........................................................
« Date de la commande »

— « Nom du client»
— « Adresse du client »
enfin, suffisamment en évidence, les mots :

— « Signature du clients
Article 4. — Le vendeur ne peut porter sur le formulaire que les
mentions prévues aux articles 2 et 3, ainsi que des références d'ordre
comptable.
Article 5. — Article d'exécution.

QUESTIONS ÉCRITES DE PARLEMENTAIRES.

9 Au Journal Officiel du 18 juin 1973 : débats parlementaires


Assemblée nationale.
346 - 26 avril 1973 — M. Pierre Bas attire l'attention de M. le ministre
de l'Intérieur sur ce que, malgré plusieurs instructions ministérielles inter-
venues ces dernières années, un certain nombre de municipalités main-
tiennent en vigueur, sans justification et nécessité véritables, des arrêtés
municipaux interdisant de façon absolue tout stationnement des caravanes
des gens du voyage sur le territoire de leurs communes. Une telle interdiction
peut être exceptionnellement justifiée; elle l'est cependant rarement. Il lui
demande si la législation en vigueur, notamment le code de l'administration
communale, donne aux préfets les pouvoirs nécessaires pour mettre fin à une
telle situation, notamment en annulant ces arrêtés.

Réponse — L'article 82 du code de l'administration communale donne


aux préfets la possibilité d'annuler les arrêtés municipaux. Cette disposition
est traditionnellement interprétée comme impliquant que faute d'avoir annulé
dans le délai du recours pour excès de pouvoir, le préfet perd la possibilité
d'exercer ce droit. Cette interprétation a paru conforme tant à la nécessité
de ne pas remettre en cause les situations juridiques acquises, qu'au souci
de respecter les libertés reconnues aux collectivités locales. Il est certes possible
de considérer que, passé le délai du recours pour excès de pouvoirs, le préfet
peut toujours abroger un arrêté municipal pour illégalité ou pour inoppor-
tunité. Mais une telle solution, sur laquelle les juridictions administratives
ne se sont pas prononcées, ne manquerait pas de susciter des protestations de
la part des magistrats municipaux. Aussi, les instructions du ministre de
l'Intérieur ont-elles recommandé aux préfets d'intervenir auprès des maires
afin qu'ils rapportent eux-mêmes les mesures d'interdiction de stationnement
qui ne seraient pas justifiées par des nécessités ou des impossibilités
locales.

La réponse du ministre de l'Intérieur à M. Pierre Bas est marquée


par une préoccupation d'extrême prudence : le ministre se refuse à prendre
position sur la question de droit soulevée par l'honorable parlementaire;
en fait cependant il prend parti, mais de façon négative. On peut avoir
des doutes sur le bien fondé de cette attitude. Le répertoire pratique Dalloz
reconnaît aux préfets le pouvoir d'annulation que le ministre n'estime pas
établi. Il est contraire à l'égalité des citoyens devant la loi, à l'équité et
à une bonne administration de laisser subsister sur certaines parties du
territoire malgré les protestations de ceux qui en sont victimes des arrêtés
municipaux de police manifestement illégaux ou contraires à l'intérêt
général. Aucun droit acquis ne saurait résulter d'une réglementation de
police illégale. Certes excellent est le conseil donné par le ministre de
l'Intérieur aux préfets d'intervenir auprès des maires afin qu'ils rapportent
eux-mêmes les mesures d'interdiction de stationnement qui ne seraient
pas justifiées par des nécessités ou des impossibilités locales, mais si le
maire ne défère pas à l'invitation faite, le préfet doit pouvoir dans les cas
graves agir lui-même et notamment annuler les arrêtés.

0 Les questions écrites posées par M. Sudreau et Weber au Premier


ministre et au ministre de l'Intérieur sous les nos 28.697 et 28.798, ques-
tions rapportées dans le n° 1 et 2 des Études Tsiganes p. 20 et 21 n'ont
pas reçu de réponse au cours de la 4e législature. Sous le n° 850, M. Weber
a soumis à nouveau au ministère de l'Intérieur, le 4 mai 1973, la question
qu'il avait posée. Le J.O. a publié en annexe aux débats de l'Assemblée
nationale du 16 juin 1973 la réponse du ministre de l'Intérieur.

Réponse — La situation signalée par l'honorable parlementaire est


bien connue de l'administration, qui s'efforce de lui apporter une solution
tenant compte à la fois des intérêts de la population sédentaire de Moncel-
sur-Seille, des nécessités de l'ordre et de l'hygiène publics et des principes
humanitaires. En effet, les familles d'origine nomade qui se trouvent dans
cette commune sont installées depuis plusieurs années sur un terrain appar-
tenant à l'une d'entre elles. Plusieurs de ces familles vivent dans ces cara-
vanes. D'autres ont édifié sans autorisation des baraquements qui leur servent
d'habitation. L'attention du maire de Moncel-sur-Seille a été appelée par le
préfet de Meurthe-et-Moselle sur les mesures qu'il lui appartient de prendre
ou de provoquer s'il le juge opportun. En effet, ce magistrat municipal
— agissant en vertu des pouvoirs de police que lui confèrent tant l'article 97
du code de l'administration communale que le règlement sanitaire dépar-
temental — a la possibilité de mettre les intéressés en demeure de satisfaire
à la règlementation sanitaire en vigueur et de faire dresser par la gendarmerie
des procès-verbaux de contravention si ces derniers refusent de se conformer
à ces injonctions. En outre, le maire est fondé à faire application des dispo-
sitions du décret no 62-461 du 13 avril 1962, relatif à divers modes d'utili-
sation du sol. Ce texte soumet à une autorisation délivrée au nom de l'Étai
l'installation d'abris fixes ou mobiles, utilisés ou non pour l'habitation, si
l'occupation du terrain doit se poursuivre au-delà de trois mois. Il appartient
au maire de transmettre, avec son avis qui, dans le présent cas, semble devoir
être défavorable, les demandes d'autorisation de l'espèce au directeur dépar-
temental de la construction, qui procède à leur instruction. Quoi qu'il en soit,
les services préfectoraux, agissant en liaison avec la direction départementale
de l'équipement, la direction départementale de l'action sanitaire et sociale
et la gendarmerie s'attachent actuellement à déterminer les mesures qui per-
mettraient dans le cadre de la réglementation en vigueur, de porter remède
à la situation existante. Bien entendu, ces mesures seront d'autant plus effi-
caces qu'elles bénéficieront du concours des autorités communales. Leur mise
en vigueur semble au surplus devoir être progressive, en raison notamment
des troubles à l'ordre public qu'entraînerait leur application brutale. Elles
concerneront, en effet, un groupe d'une quarantaine de personnes vivant
dans des conditions précaires et dont la situation, bien que peu légale, se
prolonge depuis des années.
En Belgique
Circulaire du ministre de l'Intérieur belge du 5 octobre 1972 (voir
dans la rubrique sur la Belgique du présent numéro, page 94, des remar-
ques à ce sujet); copie du Moniteur belge, 13 octobre 1972, pages 11335
et 11336.
MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR
octobre 1972 — Habitants de roulottes
5

à MNI. les gouverneurs de province.


Monsieur le gouverneur,
Plus de 5.000 de nos compatriotes vivent en permanence dans des rou-
lottes (caravanes).
A ceux-ci s'ajoutent 300 étrangers et environ 200 Tsiganes, autorisés à
séjourner chez nous en vertu de l'article 23, alinéa 3, de l'arrêté royal du
21 décembre 1965 relatif aux conditions d'entrée, de séjour et d'établissement
des étrangers en Belgique.
Les Tsiganes ont quitté l'Inde septentrionale depuis des siècles et se sont
dispersés dans toute l'Europe et en Amérique. Ils constituent un groupe
ethnique à part, distinct de celui des Européens qui habitent des roulottes.
Nombre d'entre eux se sont adaptés aux conditions locales, sans cependant
s'y intégrer complètement.
Le groupe non tsigane est issu de la population sédentaire mais ses
membres se sont progressivement éloignés de celle-ci. La plupart sont origi-
naires de régions naguère pauvres et moins développées : les Flandres et le
Limbourg, en Belgique, le Brabant et le Limbourg néerlandais et Drenthe,
aux Pays-Bas. En hiver, ils fabriquaient des balais, des brosses et des paniers
qu'ils allaient vendre durant la bonne saison dans les régions plus prospères.
Certains étaient rémouleurs, colporteurs, rempailleurs, etc... Lorsqu'ils
faisaient encore partie de la population sédentaire, ils se déplaçaient sans
roulotte; plus tard, ils employèrent divers moyens de locomotion et en vinrent
enfin, à habiter des roulottes.
La présente note ne vise pas les personnes dont la profession nécessite
l'emploi d'une roulotte à titre d'habitation temporaire, telles que les ouvriers
routiers, les forains, etc. Leur nombre est de 3.000 environ.
En son chapitre II « Politique sociale », l'accord politique de gouver-
nement approuvé le 19 janvier 1972 par les partis, déclare qu'il y a lieu
d'accorder la priorité aux plus déshérités. La déclaration gouvernementale
souligne à son tour que l'un des principaux objectifs à atteindre est de ,libérer
l'homme des contraintes matérielles, de la misère et de l'incertitude du len-
demain.
S'il est un groupe de population pour lequel cette incertitude est réélle,
c'est bien celui des Tsiganes. Ils ignorent s'il leur sera permis de stationner
et de séjourner un certain laps de temps en un endroit donné.
Il apparaît que 20 % seulement des communes ont établi un règlement
en cette matière. Ces règlements sont basés sur l'article 50 du décret du
14 décembre 1789 relatif à la constitution des municipalités, sur l'article 3
des lois des 16-24 août 1790 sur l'organisation judiciaire et sur l'article 78
de la loi communale. Ils visent principalement à interdire le stationnement
de roulottes sur le territoire de la commune ou à en limiter la durée.
Les autres communes qui n'ont pas de,règlement de police en la matière,
adoptent également — à de rares et louables exceptions près — une attitude
purement négative à l'égard des roulottiers. Elles interdisent tout station-
nement ou ne l'autorisent que pour une durée variant de six à vingt-quatre
heures. Il va sans dire qu'en agissant ainsi elles ne font que déplacer le
problème sans le résoudre et que cette façon de procéder est une source d'ennuis
pour le bourgmestre et les agents de la police et surtout pour les habitants des
roulottes.
Aussi dans sa Recommandation n° 563 (1969) relative à la situation
des Tsiganes et autres nomades en Europe, l'assemblée consultative du
Conseil de l'Europe a-t-elle insisté auprès du Comité des ministres afin que :
— soient prises toutes les mesures nécessaires pour mettre fin à la discri-
mination, dans les lois ou dans la pratique administrative, à l'égard des
Tsiganes et autres nomades;
— soit entreprise, au minimum, la construction, dès demain, de campings
au bénéfice des Tsiganes et autres nomades et, enfin, que ces lieux de cam-
pement soient munis d'installations sanitaires et de l'électricité.
En attendant l'intervention d'une réglementation légale, je crois devoir
attirer l'attention toute particulière des autorités communales sur la nécessité
de pareille initiative et sur le fait que leur collaboration est absolument
indispensable pour sa réalisation.
Il entre dans mes intentions de promouvoir l'aménagement, dans chaque
province, à la périphérie des grands centres, de terrains où les habitants de
roulottes pourraient séjourner sans être importunés. La première phase
consisterait à pourvoir ces terrains d'eau, d'électricité et d'installations sani-
taires. Les usagers paieraient un droit de stationnement et la consommation
d'eau et d'électricité.
Je vous saurais gré, Monsieur le Gouverneur, de bien vouloir procéder,
en collaboration avec les fonctionnaires de votre administration et avec les
commissaires d'arrondissement et les autorités communales de votre province,
à la constitution d'un groupe de travail chargé de soumettre des suggestions
en ce qui concerne la réservation de terrains appropriés et le mode de réali-
sation de l'infrastructure de ceux-ci. Il va de soi que dans certains cas plu-
sieurs communes pourraient s'unir utilement pour faciliter la solution du
problème.
J'estime devoir insister auprès des autorités communales afin qu'elles
fassent preuve d'une plus grande compréhension à l'égard du groupe de
population concerné et adoptent envers celui-ci une attitude plutôt bienveil-
lante que purement répressive.
Puis-je vous prier de me faire parvenir les données relatives au choix
les terrains dans le courant du mois de novembre 1972.
Veuillez, Monsieur le Gouverneur, porter le contenu de la présente à la
connaissance des autorités communales.

Bruxelles, le 5 octobre 1972.


Le ministre,
R. VAN ELSLANDE.
BIBLIOGRAPHIE

LIVRES

0 Jànos Balàzs : Fiistôlgések (Méditations). Eger, (Hongrie),


1973, 47 p.
Après avoir surpris le public avec sa peinture symboliste « naïve »,
le vieux Tsigane hongrois romungro J. Balàzs se présente comme un poète
remarquable. Il a publié, à ses frais et hors de vente, un choix de 73 poèmes.
Le choix a été fait par le tsiganologue Gy. Mészâros qui les a extraits d'un
ensemble de cinq cents fiches, dans la cabane solitaire du vieillard céli-
bataire, né en 1905. Loin d'être abstraits ou modernistes comme sa pein-
ture, ses poèmes s'appliquent à la tradition classique de la poésie du XIXe siè-
cle. Ce sont des réflexions sur sa vie et sur son art, caractérisées par la sim-
plicité de l'expression, la sagesse de la vieillesse, et la résignation d'un
homme qui, en raison de son origine tsigane, n'a fait que deux classes de
l'école élémentaire, mais, dont la formation autodidacte, a subi l'influence
des grands philosophes pessimistes Schopenhauer et Nietzsche.
Dans la postface, Gy. Mészâros écrit : « Il peint depuis 1968, mais
seulement pour se divertir. Il aime ses peintures comme ses propres enfants.
C'est pour lui une grande douleur de s'en séparer. Si on emporte une de
ses œuvres, il le déplore comme la mort d'un parent. Ces derniers temps,
on l'a troublé. Hongrois et étrangers insistent pour acheter ses peintures,
mais il refuse. Il ne s'intéresse pas à l'argent. Il s'habille comme auparavant :
en brodequins, pantalon gris taché, pour ceinture une ficelle, une chemise
de couleur défraîchie mais propre ».
Le volume est illustré avec ses peintures en couleur.
J. VEKERDI.

e SzÕgkiraly. Cigâny mesék. (Roi des clous. Contes tsiganes), Buda-


pest, MÓra, 1973, 117 p.
Peu de temps après la publication du recueil de S. Csenki (cf. E.T. n° 4,
1972, p. 57) un nouveau volume d'authentiques contes folkloriques tsiganes
vient de paraître en Hongrie. Les éditeurs hongrois s'efforcent heureu-
sement de publier des textes se rapportant à la culture populaire tsigane
qui soient authentiques au point de vue ethnographique. Le volume de
Csenki contenait une collection de contes tsiganes racontés en romani;
ce recueil, publié par la maison d'édition de la Jeunesse en Hongrie, présente
des contes tsiganes racontés en hongrois. Généralement, les Tsiganes
racontent beaucoup mieux en hongrois qu'en romani. C'est pour cela que
les contes de ce recueil sont plus longs et le fil des épisodes y est plus compli-
qué que dans les textes de Csenki. Il est à remarquer que dans le présent
volume nous retrouvons un grand nombre de motifs spécifiques des contes
tsiganes de Csenki; c'est dire, en quelque sorte, qu'il existe un répertoire
des contes, commun pour les Tsiganes du pays entier.
Sândor Sàfàr, instituteur, a recueilli de nombreux contes en 1957 et
1958, en Hongrie orientale. De sa collection ont été choisis onze contes
convenant particulièrement à la jeunesse et le style des textes a été adapté
pour les enfants. Cette retouche insignifiante garde toutefois la compo-
sition originale, typiquement tsigane des sujets. Par conséquent, ces contes
surprennent le lecteur qui ne connaît pas le caractère rhapsodique des contes
tsiganes : les thèmes bien connus des contes européens paraissent ici dans
des combinaisons très différentes du folklore européen. Ainsi, ils pour-
raient être rangés avec difficulté dans l'index international des contes de
Aarne-Thomson. Pour illustrer ce point de vue, nous présentons ici l'ana-
lyse du plus long conte de l'anthologie; cette analyse va prouver la diffé-
rence fondamentale entre la structure des contes tsiganes et celle des contes
européens.

Les trois fils-jumeaux du roi Arpâd.


Trois fils-jumeaux sont nés à un roi vieux, ils sont faits de diamant,
d'or et d'argent (cf. Aa-Th. 707, mais sans diamant ni argent). Les enfants
sont irrités par l'admiration publique et s'envolent vers l'Inde inférieure
(motif inconnu! cf. Aa-Th. 400). Après 17 ans ils rentrent à la maison où
ils voient leur père pleurer d'un œil et rire de l'autre (Aa-Th. 551, mais ce
motif est, précisément, toujours le commencement d'un conte, jamais la
continuation comme ici!). Il pleure parce que le Roi diabolique ravage
son pays. Le fils d'argent détruit l'armée du roi (Aa-Th. 320) et puis, par
hasard (!), il épouse sa fille. Son frère d'or épouse une jeune fille d'or. (Dans
la suite, ces frères ne figurent pas; une telle perte de rôle est un trait typi-
quement tsigane). Le fils de diamant trouve une statue de diamant repré-
sentant une jeune fille mais il ne sait pas quoi en faire et il la quitte (cette
péripétie serait impossible dans les contes européens). Après avoir tué le
géant Roi de glace (figure empruntée à une ballade tsigane, pas à des contes),
la mère du géant le pousse dans une fosse et il arrive en Inde inférieure où
il revoit la jeune fille, mais maintenant sous la forme d'un serpent (cf.
Aa-Th. 425, mais cet enchantement double et immotivé ne se trouve pas
dans le folklore européen). Puis, différents diables et dragons lui enlèvent
la fille (répétitions du même motif, typiquement tsigane!). Il la libère tout
de suite (cf. Aa-Th. 300) et, se résignant à son infidélité (trait psychologique
surprenant), il l'épouse.
Comme les références à Aarne-Thomson l'indiquent, c'est un amal-
game de thèmes très différents. La fantaisie des conteurs tsiganes ne connaît
pas de limites.
J. V.

0 Olga GyüjtÕtte Nagy. A nap huga meg a pakuldr. Erdélyi népmesék.


La sœur du soleil et le berger. Contes folkloriques de Transylvanie, collectés
par O. Nagy, Kolozsvàr, Roumanie, Dacia, 1973, 170 p., ill.
C'est en Transylvanie, Hongrie orientale jusqu'à la première guerre
mondiale, que le trésor le plus fantastique des contes tsiganes a été découvert
par l'éminent tsiganologue hongrois H. Wlislocki, cf. notamment : Mârchen
und Sagen der transsilvanischen Zigeuner, Berlin 1886. La richesse de ces
contes merveilleux est si étonnante, qu'un certain nombre de savants mit
en doute l'authenticité des publications. Malheureusement, depuis la fin
de la première guerre mondiale, il n'est plus possible d'effectuer des recher-
ches tsiganologiques dans la Transylvanie, et nous n'avons pu contrôler
les textes de Wlislocki.
Récemment, dans la filiale ethnologique de l'Académie des sciences
de Roumanie à Cluj (Kolozsvàr), l'ethnologue et écrivain Mme Olga Nagy
a constaté que ce sont les Tsiganes qui sont les meilleurs conteurs des contes
hongrois en Transylvanie. Entre 1965 et 1972, elle a recueilli plus de cent
contes folkloriques au magnétophone. Cet auteur avait déjà inclus quatre
contes tsiganes dans sa première publication des contes folkloriques hon-
grois de la Transylvanie (Lüdérc sôgor. Bucarest 1969). Sa dernière sélection
contient exclusivement des matériaux tsiganes : huit contes de fée par
cinq conteurs. Bien que le volume soit aussi destiné à la jeunesse, les textes
n'ont pas été retouchés : ce n'était pas nécessaire parce qu'ils ne peuvent
choquer par leur obscénité (en général, les contes tsiganes ne sont pas
obscènes).
La publication de ces contes rend justice à Wlislocki. La fantaisie
créatrice des Tsiganes transylvaniens reste la même qu'au siècle précédent.
Généralement, les contes tsiganes répètent les thèmes habituels de leur
environnement actuel. Au contraire, les contes transylvaniens se distinguent
par une grande originalité de l'invention et des combinaisons de motifs
inattendus. Un trait typique des contes tsiganes de tous les pays est que
les motifs bien connus des contes européens s'arrangent dans un ordre
nouveau et surprenant; mais dans les contes de Wlislocki et dans l'antho-
logie de Mme Nagy les combinaisons nouvelles produisent une histoire
parfaitement logique en elle-même, à la différence de la composition très
rhapsodique et souvent illogique des motifs empruntés trouvés dans la
plupart des contes d'aventures tsiganes d'autres pays.
Dans la préface du livre et dans les notes, Mme Nagy souligne que le
conte n'est pas mort : il change, dans des temps eux-mêmes changeants.
Nous pouvons ajouter que cette thèse est surtout valable pour les Tsiganes.
N'étant pas fixés par la tradition les textes des contes changent à chaque
génération et même à chaque récit; en ce sens, ils sont vivants et « moder-
nes ». Néanmoins, leur atmosphère est très archaïque : mythe et fable,
merveille et réalité y sont mêlés d'une façon qui existait, peut-être, dans la
culture européenne, des millénaires avant Homère.
Les conteurs ont prétendu que les Tsiganes savent mieux raconter en
romani qu'en hongrois. Étant donné qu'en Hongrie et dans d'autres pays
c'est le contraire, j'ai voulu contrôler cette affirmation. Avec Mme Nagy,
nous avons engagé l'un des conteurs, Gy. David, à répéter son conte publié
dans le volume (p. 101-126). La variante en romani était presque deux fois
plus longue qu'en hongrois et l'expression stylistique en était plus riche.
Son dialecte est celui de la grammaire de Wlislocki : Die Sprache der trans-
silvanischen Zigeuner, 1884. C'est le dialecte des Tsiganes sédentaires de
Transylvanie; les Tsiganes nomadisants et demi-nomades venus de l'ancienne
Roumanie parlent le dialecte vlax.
Nous espérons que la publication de cet excellent recueil marque la
reprise des études tsiganologiques en Roumanie.
J. V.

e G.V. Kantea, Folkloros romano, Kichinev, Kartia Moldoveniaske,


1970, 40 p.
G.V. Kantea appartient au groupe Ursari de Kichinev (république
socialiste de Moldavie). C'est dans son dialecte tsigane écrit en lettres cyril-
liques qu'il publie son ouvrage, dont voici le sommaire :
1° Une courte histoire de la langue tsigane et sa place dans la culture
soviétique.
2° Poésie et chants tsiganes. Cette partie contient neuf poèmes célé-
brant la vie rude et lamentable des Tsiganes dans le passé : La Ballade
« Gjorgis » (surnom de l'auteur), Balval (le vent); Ternie (jeunesse) montre
la part prise par les jeunes générations dans le socialisme.
30 Dictons.
4° Vers improvisés, épigramme :
Exemple : Si mas toko dui caja (Je n'ai que deux filles)
Dui caja sar liludja. (Deux filles comme deux fleurs).
5° Devinettes dont certaines sont très modernes :
Karing bisaven man, iav (Où l'on m'envoie, je vais).
So phenen, kerav (Ce que me dit je fais).
Maj muj nanaj man — Osputnikos (Et visage je n'ai — Le Spoutnik).
Certaines de ces devinettes sont empruntées au bulgare.
60 Un chant de Noël.
7° Deux contes.
8° Parodie d'un menteur.
Ce qui apparaît dans ce recueil très intéressant pour la connaissance
du dialecte Ursari, c'est que nonobstant bien des emprunts verbaux et
calques sémantiques du roumain, ce parler ne se rattache pas au groupe vlax;
ses caractéristiques phonétiques, morphologiques et grammaticales le
rangent parmi les dialectes balkaniques non vlax. L'influence slave et par-
ticulièrement bulgare y est fortement marquée.
Ce petit livre, dû au Tsigane Gjorgis et au tsiganologue russe Tche-
renkov, est intéressant, non seulement du point de vue littéraire et folklo-
rique, mais pour la connaissance du dialecte Ursari. Il en est rendu compte
dans Linguistique balkanique XVI, 2, 1972, par M. Kiril Kostov, qui en a
fait part aux Etudes Tsiganes.
A.B.

e Pierre Loti, Petite suite mourante à Fantôme d'Orient. Pages


inédites du Journal intime de Pierre Loti présentées par André Moulis,
Toulouse, 1973, 25 pages (plaquette jointe au n° de juin 1973 des Cahiers
de Pierre Loti).
A la date du 22 mai 1894 ; « du côté de Stamboul, en dehors des
grands murs, dans la désolation charmante des cyprès et des ruines », Pierre
Loti est venu ranimer les souvenirs de son amour avec Aziyadé. Mais tant
« [il] est facile encore à bercer et à leurrer, cette heure [le] trouve oublieux
de tout, repris par tous les enchantements de la vie ». Parce qu'il rencontre
là « une fille gitane, une de celles qui, comme autrefois, habitent là-bas
en tribu, du côté de la porte d'Andrinople ». Il l'a trouvée « assise sur
une tombe, très belle avec des yeux de nuit, pleins de séduction et de
câlinerie ».
Or, bien avant de parcourir le monde, Pierre Loti, encore adolescent,
avait eu en Saintonge, grâce à une jeune gitane, ses « visions les plus pas-
sionnées de nature et d'exotisme ». Il a conté cela dans Le Château de la
belle au bois dormant et dans Prime jeunesse. Huit jours de rendez-vous
secrets dans les bois de Fontbruant près de Saint-Porchaire. Et puis le
premier chagrin d'amour, lorsque le campement a disparu, ne laissant sur
la mousse que des traces carbonisées. « La forêt et le ravin avaient perdu
leur âme ». Et depuis lors aucune aventure n'a pu faire oublier à Loti, non
seulement la beauté ambrée de la Gitane, mais surtout « l'expression de
confiante tendresse qui, les derniers jours, avaient paru dans ses yeux ».
F.V.F.

0 Alain Albaric, Les Saintes-Maries de la Mer. Camargue. Aigues-


Mortes, Éditions du Vent du Large, 1971, 73 pages, illustré.

Sur la Camargue en général ou les Saintes-Maries en particulier, il


n'est pas d'ouvrage qui ne consacre au moins quelques pages, plus ou moins
bien documentées, aux Tsiganes et à leur dévotion à sainte Sara. En voici
un nouvel exemple. Mais disons tout de suite que l'auteur de ce petit vo-
lume apporte aux touristes, aux visiteurs du célèbre sanctuaire, les rensei-
gnements essentiels, sans y ajouter le piment des faux mystères, dont
sont farcis tant de textes récents.
Le chapitre central est intitulé « les Gitans » : aux Saintes-Maries,
c'est le nom que l'on donne à tous les Tsiganes et autres Gens du Voyage,
alors qu'ils sont appelés plus souvent, en Provence, Boumians, Noï ou
Carracos.
Prenant le contre-pied de préjugés tenaces, l'auteur tient à mettre en
vedette les qualités de ces Gitans et il conclut : « Mieux qu'une curiosité
poussée par la quête de l'insolite ou le goût du romanesque, vont-ils trouver
enfin justice, bienveillance et fraternité? Témoins présents de temps anciens,
survivants d'une histoire douloureuse, fidèles aux valeurs de leurs tradi-
tions, n'ont-ils pas mérité les libertés qui leur ont été toujours contestées »?
Le chapitre suivant, « Le Pèlerinage à la mer » est une description
vivante et colorée du vieux bourg envahi à la fin de mai, par la foule des
Gens du Voyage, des pèlerins provençaux ou des simples curieux, des
cérémonies à l'église, des processions, et, succédant aux fêtes religieuses,
de la fête de « maintenance », qui célèbre, le 26 mai, la mémoire de Folco,
marquis de Baroncelli-Javon, l'ami des Gitans.
Ce guide utile comporte vingt-et-une illustrations parmi lesquelles
je note plusieurs reproductions de cartes et plans anciens; il s'achève par
une bibliographie choisie d'une cinquantaine de titres.
F.V.F.

e Donald Kenrick et Grattan Puxon, The Destiny of Ettrope's


Gypsies, Londres, Chatto-Heinemann, pour Sussex University Press,
1972, 256 p.
Cet ouvrage important traite essentiellement de la politique de l'Alle-
magne nationale-socialiste à l'égard des Tsiganes, de 1933 à 1945,
dans les
allemands comme dans les territoires occupés par les armées allemandes
pays
pendant la guerre. L'intention première des auteurs était de se limiter à
cette histoire. Ils se sont aperçus que ce thème avait besoin d'un contexte,
qu'il convenait de rappeler d'abord l'origine des Tsiganes, leurs migrations,
les préjugés des sédentaires, la longue série des mesures de répression ou
d'assimilation forcée en Europe. Ceci fait l'objet d'un sérieux exposé en
trois chapitres : I, « Les Tsiganes arrivent en Europe ». II, « Les causes
des préjugés ». III, « Expulsion et répression ».
La 2e partie (la principale) est consacrée à « la période nazie, 1933-
1945 ». Elle est divisée en quatre chapitres : IV, « Les Aryens non-Aryens ».
V, « La voie du génocide ». VI, « L'Europe de l'Ouest sous les Nazis ».
VII, « L'Europe de l'Est sous les Nazis ». VIII, « Les Camps de concen-
tration et les expériences médicales ».
Lorsque le parti national-socialiste accéda au pouvoir, il hérita d'une
législation anti-tsigane, déjà existante; il s'empressa de la renforcer. Les
Tsiganes, bien que de langue indo-européenne, n'étaient pas considérés
comme de vrais Aryens, mais comme une race inférieure, ou plutôt un
mélange de races inférieures et souvent dangereuses, capable de corrompre
la pureté du sang germanique. De toutes façons, c'étaient des asociaux,
et comme tels ils devaient être, dans les camps, marqués d'un triangle noir
(parfois brun), souvent aussi de la lettre Z.
Un institut de recherches d'hygiène raciale et de biologie de la popu-
lation, fondé par le Dr Robert Ritter, établit 30 000 fiches pour les Tsiganes
ou les demi-Tsiganes d'Allemagne. L'on envisagea plusieurs allemande, mesures :
stérilisation, séparation des sexes, séparation d'avec la population
déportation en Éthiopie ou en Polynésie. Entre 1933 et 1938, de nombreux
Tsiganes furent tenus d'installer des campements à leur usage et d'y résider.
A la fin de 1938 fut promulguée la première loi dirigée spécialement contre
« la menace tsigane ».
A la fin de 1939 et en 1940, il fut procédé à des déportations de Tsiganes
d'Allemagne dans le Gouvernement général de Pologne. Pendant la guerre,
les Tsiganes qui servaient dans les armées furent démobilisés. Les enfants
furent chassés des orphelinats et des hôpitaux. Enfin, à partir de 1943,
des Tsiganes raflés par milliers furent envoyés dans des camps de concen-
tration, notamment Auschwitz, Sachsenhausen, Dachau, Mauthausen.
Ils y étaient destinés soit aux travaux forcés, soit à l'extermination.
Des mesures analogues furent prises dans les territoires entièrement
ou partiellement occupés par les armées allemandes. Ainsi aux Pays-Bas,
en Belgique, en Luxembourg. En France, les principaux camps de concen-
tration étaient ceux de Montreuil-Bellay, Angoulême, Rennes, Poitiers,
Compiègne, Jargeau. On connaît, à Poitiers, l'heureuse action de visiteurs
du camp, le P. Fleury et Mme Lhuillier. Quelques hommes parvinrent à
se joindre aux Maquisards. En Italie les autorités contraignirent des Zingari
à l'exil en Sardaigne.
Ce fut en Croatie, arrachée à la Yougoslavie, que la répression fut la
plus sauvage; la milice des Ustachi massacra des Tsiganes, hommes, femmes
et enfants. En Serbie le Commandement allemand décida en 1941 que les
Tsiganes seraient traités comme les Juifs. Un camp de la mort fut installé
à Zemun.
Par contre en Bulgarie (et dans la Macédoine occupée par les Bulgares),
les Tsiganes restèrent sains et saufs. Tant que la Hongrie, sous le gouver-
nement de l'amiral Horthy, demeura indépendante, les Tsiganes y vécurent
tranquilles. Ce fut seulement dans les mois qui suivirent l'occupation du
royaume par les troupes du Reich que les Tsiganes furent, soit enfermés
dans des camps de concentration, dans le pays même, soit déportés en
Allemagne ou en Pologne. En Roumanie, les autorités eurent une attitude
ambiguë. Le pays tenait à ses Tsiganes, dont les musiciens ont toujours été
indispensables dans toutes les fêtes. Aucune extermination. Mais environ
25 000 personnes furent évacuées au-delà du Dnieper, vers les territoires
russes nouvellement occupés, la « Transdniestria ».
Dans le protectorat de Bohême et Moravie, deux camps de concentra-
tion furent ouverts en 1942, dont l'un fut dévasté par une épidémie de
typhus. Des transferts eurent lieu pour Auschwitz. Le gouvernement
slovaque prit aussi des mesures sévères, mais qui étaient inégalement
appliquées dans les divers lieux. Il y eut de véritables pogroms. En Pologne,
la campagne anti-tsigane, inaugurée en 1939, s'intensifia à partir de 1942,
et les massacres furent nombreux. De même en Lituanie, Esthonie, Lettonie
et dans les territoires russes occupés par la Wehrmacht.
Dans les camps de concentration les Tsiganes se voyaient confisquer
les bijoux, mais généralement ils pouvaient conserver leurs instruments
de musique et certains orchestres furent organisés, dont profitaientparfois
les dirigeants des camps. Les conditions d'hygiène étaient détestables, les
épidémies fréquentes; la nourriture était très insuffisante. Des médecins
allemands se livrèrent à des expériences sur les prisonniers, qui leur ser-
vaient véritablement de cobayes.
Le nombre total des victimes des massacres organisés, des pogroms
populaires et des morts dans les chambres à gaz est estimé, très approxi-
mativement à 220 000. Tout le monde connaît le génocide des Juifs. Combien
de personnes ignorent le génocide des Tsiganes.
Dans la troisième et dernière partie de l'ouvrage, les auteurs exposent
brièvement en deux chapitres, l'épilogue de cette tragique histoire et les
perspectives d'avenir.
La guerre finie, les difficultés n'étaient pas terminées. Les survivants
des camps de concentration erraient au milieu de foules immenses de per-
sonnes déplacées. Depuis lors un peu partout, le public et les pouvoirs
publics persistent, comme avant la guerre, à considérer les Tsiganes comme
indésirables. Cependant quelques Tsiganes se sont efforcés de prendre en
main la cause de leurs frères. Certains ont tenté d'instaurer un nationa-
lisme tsigane, et même de fonder un État, le « Romanestan ». Un « World
Romani Congress » a été créé. L'un des auteurs de l'ouvrage, Grattan
Puxon, est secrétaire adjoint de ce Congrès. L'autre auteur, le Dr Donald
Kenrick, est directeur de l'« Institute of Contemporary Romani Research
and Documentation ».
L'ouvrage est accompagné d'une bibliographie et d'un index général.
F.V.F.

e Angel Ma Fandos, El Pelé. Un Gitano con madera de Santo,


Barcelone, Secretario gitano, 1973, 29 p., couverture illustrée d'un portrait.
Précédé d'un prologue de Jorge Maria Garcia-Die, voici le récit de
la vie d'un Gitan d'Espagne, Ceferino Jimenez Malla, dit El Pelé, né dans
la province de Huesca. Ayant eu l'occasion de secourir un riche commer-
çant tombé malade sur la voie publique, il reçut en récompense assez
d'argent pour pouvoir entreprendre un commerce de mulets; ses bénéfices
lui permirent d'acheter une maison et de vivre assez largement. Mais la
fortune ne lui sourit pas toujours, et il retomba dans une pauvreté qu'il
supporta dignement. Au cours de la guerre civile, il fut condamné à mort
et fusillé dans un cimetière, en compagnie de dix-neuf prêtres, religieux,
et laïques chrétiens. Il s'était toujours montré fervent catholique, et il
était, au témoignage des prêtres qui le connurent, « du bois dont on fait
les saints ».
F.V.F.

0 André Dhôtel, Le Pays où l'on n'arrive jamais. Paris, Gallimard,


collection « Mille soleils », 1973. Jaquette et illustrations de Tibor Csernus.
L'ouvrage le plus connu d'André Dhôtel vient d'être réédité dans une
collection de grande diffusion. C'est pour nous l'occasion de mentionner
cette histoire où sont évoqués les Gens du voyage. Comme dans d'autres
romans du même auteur les personnages, s'ils font partie du monde contem-
porain, ont une dimension fantastique. Cela se passe dans les Ardennes
françaises et belges, et aussi dans un port flamand et en pleine mer. Fils de
forain, Gaspard est élevé par une tante aubergiste qui veut lui éviter tout
ce que représente pour elle la vie désordonnée du milieu nomade. Or voici
qu'il rencontre un enfant fugitif qui, pour retrouver « maman Jenny » et
le pays de son enfance, a décidé d'abandonner son père adoptif. Avec lui,
Gaspard est entraîné dans une suite d'aventures extraordinaires. A la fin,
sur un terrain de fête foraine, la boutique de « maman Jenny » apparaît
aux enfants, dont la tenacité reçoit ainsi une récompense merveilleuse.
F.V.F.
e Rinderknecht (Karl), Tsiganes, nomades mystérieux (avec la colla-
boration de André Barthélemy, Francis Lang, Matéo Maximoff, Carl-
Herman Tillhagen, François de Vaux de Foletier). Lausanne, éditions
Mondo, 150 p., 80 illustr. en noir et en couleurs.
Voici, tout fraîchement imprimé, paru dans les derniers jours du mois
d'août, un très beau livre qui donnera une image sincère des Tsiganes à un
très large public; il est publié en trois éditions simultanées, française, alle-
mande et italienne. Dans la même collection « Peuples et traditions », il
était précédé des ouvrages ayant pour titres « Sanctuaires de tous les temps »,
« l'Aventure des hommes », « Suisse insolite », « Touareg, nomades du
Sahara », « Eskimos, nomades des glaces ».
Le maître de l'œuvre est Karl Rinderknecht. Dès sa première rencontre,
en 1937, dans les Pyrénées, avec les Gitans, il en devint un ami fervent et
lucide. Lorsqu'il était directeur adjoint de Radio-B;rne, il avait organisé,
à l'Université radiophonique internationale, une série d'émissions sur les
Tsiganes. Il a édité en langue allemande plusieurs livres de Matéo Maximoff.
Pour cet ouvrage-ci, il a choisi cinq collaborateurs : un Suédois et quatre
Français. Le Suédois est Carl-Herman Tillhagen, ethnologue, fondateur
et directeur des Archives du folklore au « Nordisk Museet » de Stockholm,
chargé de mission par le gouvernement de son pays sur les problèmes
tsiganes, membre du comité de la « Gypsy Lore Society ».
Les quatre Français sont des collaborateurs réguliers des Etudes Tsi-
ganes, et leurs noms sont familiers aux lecteurs de notre revue : l'abbé
Barthélemy, aumônier national des Gitans de France, spécialiste de la
langue romani; Francis Lang, entré à l'École des Chartes après des études
en Roumanie et en Pologne, licencié en philosophie, conservateur à la
Bibliothèque nationale; Matéo Maximoff, fils d'un Kalderach et d'une
Manouche, auteur de plusieurs romans qui décrivent la vie des Rom, mis-
sionnaire des Tsiganes évangéliques; François de Vaux de Foletier, ancien
directeur des Archives de la Seine et de la ville de Paris, historien des Tsi-
ganes.
Comme le dit l'éditeur, dans son avant-propos, « six auteurs nous
restituent en une série de scènes passionnantes la fresque multicolore que
constituent les origines, la vie, les coutumes, l'art et les traditions d'un
peuple attachant et souvent méconnu... Six styles différents, mais une même
démarche ».
Nous n'essaierons pas ici d'analyser en détail les chapitres rédigés par
ces six auteurs. La liste des chapitres donnera une idée de leur variété et de
leur richesse.
«Origine et migrations des Tsiganes en Europe », par François de Vaux
de Foletier (les grandes migrations depuis l'Inde originelle, la physionomie
du voyage).
« Le secret de leur langue », par André Barthélemy (dialectes, gram-
maire et vocabulaire, littérature, chanson, poésies).
«Du premier cri au dernier soupir », par Matéo Maximoff (coutumes
des Tsiganes Kalderach la naissance, le baptême, enfance tsigane, la
:
demande en mariage, les fiançailles, le mariage, après le mariage, la mort,
la Pomana).
« De quoi vivent les Tsiganes », par François de Vaux de
Foletier (les
métiers pratiqués au long des siècles, dans les divers pays, à part la divi-
nation, la musique et la danse dont il est traité en d'autres chapitres).
« Religion, magie, superstition », par André Barthélemy
(Dieu, les
Saints, sacrements, culte des morts, pèlerinages, morale religieuse, la Reli-
gion).
« Le Pèlerinage des Tsiganes dans le Midi de la France », par Karl
Rinderknecht (physionomie du grand rassemblement annuel aux Saintes-
Maries de la Mer).
« Ils jouent, dansent et chantent », par Karl Rinderknecht.
« Les Tsiganes dans le nord de l'Europe », par Carl-Herman Tillhagen.
« Taikon raconte », par Carl-Herman Tillhagen (entretiens avec
le
Tsigane suédois Johan Dimitri Taikon, alias Milosh, qui initia l'auteur à la
culture tsigane).
« Les Tsiganes en Suisse », par Karl Rinderknecht.
« Les Tsiganes dans les pays socialistes », par Francis Lang (Bulgarie,
Hongrie, Pologne, Roumanie, Union soviétique, Yougoslavie).
« Complainte funèbre des Tsiganes », par Karl Rinderknecht (les per-
sécutions dans l'Allemagne hitlérienne et dans les pays occupés par les
Allemands).
« Comment les écrivains ont vu les Tsiganes », par François de Vaux
de Foletier (le thème tsigane dans les littératures européennes, de la Renais-
sance à nos jours).
« De quoi demain sera-t-il fait? », par Karl Rinderknecht.

Pour terminer, un « Commentaire sur quelques groupes tsiganes »,


la définition de « quelques expressions que l'on rencontre au contact des
Tsiganes », et une brève bibliographie.
L'illustration est d'une remarquable qualité. Un petit nombre de repro-
ductions d'estampes et de tableaux anciens. Et un grand nombre de photo-
graphies, en noir et en couleurs, qui présentent presque tous les aspects de
la vie quotidienne des Tsiganes et de leurs fêtes, dans la plupart des pays
d'Europe.
Dans son chapitre sur les Tsiganes en Suisse, Karl Rinderknecht n'a
pas caché la difficulté des rapports dans son pays, à travers les siècles, et
encore de nos jours, entre les populations nomades et les populations
sédentaires. J'aime à croire que la plupart des lecteurs suisses de cet ouvrage,
séduits par la beauté des images, intéressés par une documentation sérieuse
sans être pesante, regarderont désormais les Tsiganes avec une optique
nouvelle, avec une compréhensive sympathie.
E.T.
ÉTUDES ET TRAVAUX UNIVERSITAIRES

0 Jean-Pierre Liégeois, La Mutation des Rom, essai d'anthropologie


politique dans un groupe tsigane. Thèse de 3e cycle de sociologie soutenue
à la Sorbonne (Paris Ve), le 29 juin 1973. Directeur de thèse : Jean Stoetzel;
président du jury : Jean Stoetzel, professeur à la Sorbonne; assesseurs :
Marcel Mayet, professeur à l'Université de Dijon; Paul Mercier, professeur
à la Sorbonne, directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études.
Mention : très bien.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction.
1. Le contexte culturel. La définition, les origines, l'actualité, la ren-
contre.
2. L'exemple du passé. Les chefs tsiganes nés du groupe, les chefs
tsiganes nommés par les rois ou princes, les chefs non-tsiganes à la tête d'un
groupe tsigane, les chefs non-tsiganes nommés par les rois ou princes.
3. L'expérience du présent. Montreuil-sous-Bois, la famille, le mariage,
l'organisation sociale, la cohésion sociale, la kris, le rôle de chef, l'univers
des valeurs, les sources du changement.
4. L' inspiration du mythe.
5. L'image de l'utopie. La dynastie des Kwick, la Communauté
Mondiale Gitane, autres tentatives.
6. L'aboutissement. Le Comité international tzigane, structure et
fonctionnement, le congrès mondial de 1971, kÓn rodéla arakhéla.
7. La mutation. L'acculturation, le changement, le dualisme, la muta-
tion.
Conclusion. Bibliographie. Table des matières.

e La Tension artérielle chez les Tsiganes. Ext. de Bull. et


B. Ely,
Mémoires de la Soc. d'Anthropologie de Paris, 1972, pp. 331 à 334.
Le Docteur B. Ely a mesuré la tension artérielle chez des Manouches,
Ciurari, Kalderash, Sinti, Gitans, en France, en Italie et en Yougoslavie
(en tout 46 hommes, 40 femmes). Le pourcentage de sujets hypertendus
est très faible. D'une façon générale les chiffres trouvés sont inférieurs à
ceux des non-Tsiganes. L'auteur suggère que les enquêtes épidémiologiques
s'intéressent à de tels groupes. Il souhaiterait pouvoir étudier l'influence
de la sédentarisation sur la tension artérielle.
F.V.F.
REVUES ÉTRANGÈRES

JOURNAL OF THE GYPSY LORE SOCIETY.


Troisième série, vol. III, n° 1-2, janvier-avril 1973.
Ferdinand Gerard Huth, Gypsy Caravans (pp. 2 à 34, avec une note
d'introduction par E.O. Winstedt).
La première partie de cette étude, « Early Caravans », est une note de
E.O. Winstedt sur les roulottes d'autrefois. La plus ancienne mention de
voiture de cette sorte, utilisée en Angleterre par des Gypsies, est de 1833;
la voiture est « plus vaste qu'un omnibus de Paddington »; en 1840, Dickens
décrit, dans Old Curiosity Shop, une roulotte bien équipée (mais il oublie de
préciser l'emplacement de la porte). Peu d'indications sûres pour le milieu
du XIXe siècle. La description donnée par A.M. Grey dans son roman,
The Gypsy's Daughter, en 1852, semble purement imaginaire.
Deuxième partie, par Ferdinand Gerard Huth, « English Gypsy Wag-
gons ». Le typique Romano vardà est une roulotte d'un seul compartiment,
sur des roues assez hautes, avec une porte sur le devant, des fenêtres sur
les côtés et à l'arrière; le mobilier comporte un poële à charbon dont la
cheminée traverse le toit; une armoire d'angle pour la vaisselle, des coffres,
une commode pour les vêtements et le linge, et à l'arrière, une double
couchette. A l'étape, le cheval est désharnaché, un escabeau est mis en
place, et une tente est dressée pour les personnes qui ne dorment pas dans
la roulotte.
Description détaillée des divers types de voitures en usage chez les
Gypsies.
Le « Bow-topped Waggon » ou « Barrel-topped Wagon », dont les
meilleurs modèles sont construits à Rothwell Haigh près de Leeds et à
Swinefleet en Yorkshire, a une forme presque cylindrique; il est très décoré,
peint en vert ou en rouge avec des motifs d'autres couleurs, ou dorés;
l'aménagement intérieur est soigné; la literie se compose de confortables
édredons; il y a une cuisinière de fonte, mais souvent on préfère faire la
cuisine en plein air.
Le « Four wheeles Poeter's Cart » est une charretts bâchée à quatre
roues, qui peut être utilisée en même temps qu'une roulotte, par la même
famille, pour le transport des marchandises. Il sert aussi à des voyageurs
qui vivent dans de petites maisons en hiver et ne circulent qu'en été.
Le « Two-wheeled Sleeping Cart » est une voiture légère à deux roues,
bâchée.
Le « Cottage-shaped » ou « Ledge Waggon » avec ses flancs rectilignes
présente plus que les voitures précédentes l'aspect d'une maison roulante.
Sa décoration intérieure et extérieure est en principe l'oeuvre du fabricant.
Mais quand la peinture commence à s'effacer, c'est souvent le voyageur
qui la refait à sa manière.
Le «Reading Waggon» est ainsi appelé parce que beaucoup de roulottes
de ce type sont fabriquées à Reading, par l'une des meilleures maisons
de carrosserie pour Gens du Voyage. Vers 1913, il valait de 125 à 150 livres
sterling. Les flancs sont plats, et il y a assez de place pour qu'un adulte
puisse dormir, bien allongé, dans le lit du fond.
Le « Brush Waggon » est semblable, dans ses grandes lignes, au Read-
ing Wagon, mais il est pourvu de râteliers et de coffres extérieurs pour
les marchandises à vendre. La demi-porte et les persiennes vitrées sont
placées à l'arrière au lieu de l'être à l'avant.
Le « Straight-sided » ou « Schowman's Waggon » a l'aspect général
du Reading waggon, mais les roues, au lieu d'être extérieures, sont placées
sous la voiture; les panneaux latéraux sont souvent richement sculptés.
Harnachement. Après avoir décrit les divers types de voitures, l'auteur
donne des précisions sur le harnachement des chevaux qui y sont attelés.
Cet article avait déjà été publié dans le Journal of the Gypsy Lore
Society, vol. XIX, octobre 1940, numéro depuis longtemps épuisé. A la
demande de nombreux membres de la Société, il est reproduit dans le pré-
sent fascicule (21 photographies).
Silvester Gordon Boswell, Gypsy Boy on the Western Front (p. 35 à 44).
Souvenirs de guerre d'un Gypsy. A l'âge de dix-neuf ans, Silvester
Gordon Boswell est enrôlé, en janvier 1915, dans le service vétérinaire
et il fait ses classes à Woolwich (affectation qui lui plaît, car il aime les
chevaux et il est bon cavalier) puis il est envoyé aux armées dans le nord
de la France. Ses cinq frères sont mobilisés. Il sait que des centaines de
Gypsies prennent part à la guerre, et certains y gagnent la Victoria Cross,
mais il n'a pas la chance d'en avoir un seul pour camarade, et il se sent
toujours, parmi les autres troupiers, même amicaux et compréhensifs à
son égard, un étranger. Il soigne les chevaux blessés ou malades. Sa « Sec-
tion mobile vétérinaire » accompagne la 1re division de cavalerie qui prend
part à la bataille de la Somme. Devenu fantassin, il est blessé, et se trouve
dans un hôpital de convalescents, en Angleterre, au moment de l'armistice.
Démobilisé, Boswell reprend la route.
Bibliographie, (pp. 44 à 49). Compte rendu par A.M. Fraser du livre
de Donald Kenrick et Grattan Puxon, The Destiny of Europ's Gypsies,
Londres, Sussex University Press, 1972 (ouvrage important dont la partie
principale — cinq chapitres — traite de la politique de l'Allemagne na-
tionale-socialiste à l'égard des Tsiganes, de 1933 à 1945, en pays allemand
comme dans les territoires occupés pendant la guerre; le nombre des
victimes des massacres est estimé à 220 000; en dehors de l'Allemagne la
politique d'élimination a été le plus sévèrement appliquée dans la partie
de la Yougoslavie sous contrôle militaire, en Croatie, en Pologne, en Russie,
et à partir de 1944 en Hongrie; la Bulgarie a entièrement échappé à ces
mesures).
Comptes rendus : par A.M. Fraser : du glossaire de Christof Jung,
Wortliste des Dialekts der spanischen Zigeuner, Mayence, Flamenco-
Studio, 1972 (liste de 2 000 mots du dialecte « calo » parlé par les Gitans
d'Espagne, avec leur équivalent en espagnol et en allemand; l'auteur utilise
l'
notamment le vocabulaire calo-espagnol contenu dans Historia de los
Gitanos, de Francisco Manzano PabanÓ, de 1915, et la liste d'une soixan-
taine de mots, de la fin du XVIIe siècle, publiée par J.M. Hill dans la Revue
hispanique de 1971). - par D.E. Yates, du fascicule de septembre 1972 de
la revue Sputnik, Monthly Digest, Londres, Central Books, Ltd, (article
de Ludmila Kajanova sur le théâtre « Romen » de Moscou, et article de
Llya Gitlits sur les Tsiganes en URSS); - par E.D. Yates de l'étude de
C.H. Ward-Jackson et Denis E. Harvey, The English Gypsy Caravan;
its origin, Builders, Technology and Conservation, Newton Abbot, David
et Charles 1972 (travail très documenté sur les roulottes des tsiganes d'An-
gleterre, avec illustrations); - par D.A. Tipler, de l'étude d'Adam Heymow-
ski, de Swedish Travellers and their Ancestry, Upsal, Almqvist et Wiksell,
1969 (recherches généalogiques pour trente familles de Voyageurs en Suède,
précédée d'une introduction historiqu2 sur l'histoire des populations no-
mades en ce pays. Voir compte rendu de cet ouvrage dans les Etudes tsi-
ganes, 1970, n° 2-3, pp. 58 à 60).
Nouvelles brèves (pp. 49 à 51). — A Good Camping Site for Gypsies
(note, d'après le Daily Telegraph, sur les difficultés rencontrées par les
Gypsies pour trouver un bon terrain de stationnement, l'hiver). — A Hermit
from the Hills, par H. J. Francis (passage du livre de Sacheverell Sitwell,
Monks, Nuns and Monasteries, commentant l'intérêt qu'il a toujours ressenti
pour tous les nomades). — Finnish Gypsies visit London, par Donald Kenrick
(passage à Londres de deux femmes tsiganes finlandaises venues exprès
pour marchander au marché de Petticoat Lane des tissus très colorés qui
seront revendus aux Kalderach de Stockholm). — An Interesting Gypsy
Book, par Timna Kenrick (réflexions d'un écolier de quatorze ans au sujet
d'un livre — qui n'est pas nommé — sur les Gypsies). — Farewell, Dunwell
Brown, par R.A.R. Wade (souvenirs sur un Gypsy, récemment décédé, qui,
suivant les lieux et les circonstances, se faisait appeler Nelson, Boswell,
Young, ou Dunwell Brown, noms qui avaient été portés par des ascendants
paternels ou maternels).

F. V. F.
REVUES FRANÇAISES

MONDE GITAN
e N° 23, 1972.
De l'abbé Valet, aumônier des Gitans d'Auvergne, un article sur le
racisme anti-gitan « Si le racisme est une manière de considérer tout un
:

groupe humain en bloc et sans nuances et de condamner, à partir de généra-


lisations et de légendes, de lui refuser ce à quoi il a un droit strict, alors, le
racisme existe bien chez nous vis-à-vis des Gitans, même s'il ne se manifeste
pas par des persécutions violentes ». L'abbé Valet donne des exemples : la
presse mentionne (souvent inexactement) la qualité de gitan ou de nomade
des délinquants; on confond ceux qui portent le même nom et les méfaits de
l'un sont attribués à tous; des légendes persistent sur le comportement des
Gitans; ils sont constamment rejetés; l'abbé Valet donne des exemples de
ce rejet. « Tout cela n'est pas bien méchant, penserez-vous peut-être »,
poursuit-il, « mais c'est cela qui fait la trame du véritable racisme. Qu'un
moment difficile arrive, que la peur s'empare de la population, alors on
assiste à des explosions de haine atteignant un degré d'horreur imprévisible.
Le grand mal, c'est d'avoir laissé s'inscrire dans son subconscient une image
déformée de l'autre... » et l'abbé Valet rappelle un de ces moments difficiles,
l'époque de la libération; il cite un certain nombre de cas où, dans le Puy-
de-Dôme, des Gitans furent tués sans avoir, en réalité, collaboré avec les
Allemands. Certes, il n'y a pas lieu d'excuser toutes les fautes que commettent
les Gitans, mais il faut souligner que ceux qui les ont rejetés de la commu-
nauté humaine sont au moins aussi responsables qu'eux de leurs réactions
antisociales.
Maurice Colinon présente un « plaidoyer pour quelques Gitans enlisés ».
Il s'agit de ceux de Surbourg, dans le Bas-Rhin, pour le relogement desquels
un comité de soutien groupant plusieurs associations est intervenu.
Déclaration sur les Gitans « les parias de Marseille » de l'archevêque
de Marseille. Mgr Lallier, après avoir décrit leur situation misérable dans les
bidonvilles de cette ville, demande pour eux, à tout le moins, un terrain de
stationnement. L'archevêque cite quelques paroles de la complainte des
Gitans, de Jean Ferrat et interroge « pourquoi un Gitan ne pourrait-il pas
demeurer gitan et n'être plus un paria ? »
Article long, précis et fort riche de Mirella Karpati, sur « les hôtes
familiers des campements lovara : les morts et les revenants ».
« La confession d'un voleur d'enfants », récit plein d'humour dont on
ne sait s'il est un conte ou recouvre une réalité ; il a été enregistré au magné-
tophone sur le terrain du Grand Blottereau, près de Nantes.
« Des Gitans dans l'Association ».
Le Père Bernard s'interroge sur les relations qui se nouent dans les
associations entre Gitans et gadjé et sur la difficulté de se comprendre.
« Nous discutons avec notre raison », écrit-il. « Le Gitan sent ce qu'il sait et
il sait ce qu'il sent ». Trop souvent, le Gitan, dans le contexte où la discus-
sion a lieu, « ne peut être lui-même. Il est déraciné. Il marche dans la visée
affective de la question. Il pense non. Il répond oui. Il est immergé dans le
flot d'excellentes raisons qui miroitent. On ne lui laisse pas le temps de
digérer la question à l'intérieur de son milieu, toute décision a une dimension
collective au sens où le poids du milieu, de ses traditions pèse lourd dans la
décision finale. Cette décision doit naître et se développer dans le milieu
même, surgir de l'intérieur, même si elle ira s'exprimer ailleurs ».
Annonce du 30e anniversaire de l'ordination sacerdotale de l'abbé
Barthélémy et du 20e de son apostolat parmi les Gitans.

0 N° 24, 1972.
Dans l'éditorial « Justice est faite », Maurice Colinon parle, avec toute
sa passion de la justice et sa générosité, de la cassation de l'arrêt de la Cour
d'Assises de Digne, ayant condamné, en 1971, Alphonse Santiago; celui-ci
a été acquitté le 28 novembre 1972, par la Cour d'Assises de Nîmes. La
condamnation de Digne avait été l'occasion de scandaleuses manifestations
de racisme. Justice est maintenant rendue.
Sous le titre « choses vues, pages d'un carnet de bord nantais »,
M. Calepp donne un vivant aperçu des difficultés auxquelles se heurtent
des Gitans perdus dans un monde hostile ou dont la complexité les met
dans le désarroi.
« Visite aux Gitans de Pologne ». Quelques extraits du carnet de voyage
en Pologne de l'abbé Barthélémy, octobre 1972, voyage entrepris avec le
Père Jean-Baptiste Molin, familier de ce pays visite à des Tsiganes Kalderah
:

et Lovara dont les familles étaient connues des voyageurs, à Lodz et Olsztyn.
Contacts avec un clergé connaissant mal les Tsiganes. Pèlerinage à Ausch-
witz, au milieu d'une foule innombrable de pèlerins célébrant le Père Kolbe,
ce franciscain qui voulut mourir à la place d'un père de famille condamné
à mourir de faim. Audience du Cardinal Wyszginski, à qui l'abbé Barthé-
lémy expose le problème tsigane et remet une note. Visite au tsiganologue
Fikowski : « Selon Fikowski, que nous visitons ensuite, les Tsiganes sont
encore 20 000 en Pologne. Leur pratique religieuse est plus régulière depuis
qu'ils sont totalement fixés, il y a huit ans environ. Ils se sont peu à peu
assimilés aux habitudes des gadjé. Rares sont ceux qui réussissent encore à
nomadiser sporadiquement. Nous avons d'ailleurs constaté que beaucoup
d'enfants fréquentaient l'école, pas tous cependant ». Fikowski s'intéresse
actuellement aux Tsiganes de la Plaine, les Romungri qui ont conservé leurs
traditions et méprisent les Tsiganes de la Montagne Berguka Roma, devenus
des gadjé et des « miséreux mangeurs de chiens ». Aucun contact n'existe
entre les deux groupes. A Cracovie, rencontre d'un prêtre qui évangélise
spécialement les Tsiganes du voisinage, il est une exception. Conversation
avec le professeur Tadeuz Pobozniak, auteur d'une grammaire lovari et de
nombreux travaux linguistiques. Il prépare une traduction en dialecte rom
lovari de l'Évangile de Saint-Luc. Encore des rencontres et des conversations
avec des familles tsiganes dont plusieurs ont des cousins connus de nos
voyageurs. Nombreux sont ceux qui désirent passer à l'Ouest. Quelques-uns
y sont déjà, d'autres suivront. Le périple polonais de l'abbé Barthélémy
dura quinze jours bien remplis.
« Avec les roms de Nancy », par l'équipe de Nancy. Des roms nomades
s'arrêtent parfois à Nancy, en bordure du canal ou de la Meurthe. Il y a des
roms sédentaires, en majorité yougoslave. A Nancy même, l'équipe connaît
24 Yougoslaves. Les hommes arrivent en France comme ouvriers, puis font
venir femmes et enfants. A Nancy et dans la région, une trentaine de
Romungre, Tsiganes réfugiés Hongrois qui cherchent, le plus souvent sans
y parvenir encore, à s'assimiler aux gadjé. Dans la seconde partie de l'article
description du deuil et des obsèques d'un petit rom yougoslave de trois ans,
mort accidentellement à Nancy.
Du Père Bernard, un article sur « le travailleur social en milieu gitan ».
Il est difficile d'être travailleur social en milieu gitan. Ce milieu est un milieu
dont la connaissance est malaisée et les réactions très différentes de celles
des autres milieux français même marginaux. Comprendre le milieu gitan,
le faire connaître aux différents services sociaux et aux pouvoirs publics doit
être la préoccupation première du travailleur social en milieu gitan. Le tra-
vailleur social en milieu gitan ne doit pas être un solitaire. Isolé et dévoué,
le travailleur social risque de payer de son équilibre son dévouementincondi-
tionnel. Il faut « une équipe socio-éducative qui situe le travail de chacun à
partir d'une analyse toujours ouverte à la réalité gitane ».
« Un Manifeste des Gitans d'Avignon ». Il a été remis aux journalistes
régionaux au cours d'une conférence de presse en décembre 1972, par
Auguste Serviolle, président de l'association des Gitans et voyageurs
d'Avignon « Nous voulons », est-il déclaré notamment dans ce Manifeste,
:

« créer des liens d'amitié avec les non gitans, mais ce n'est pas possible,
car beaucoup de non gitans nous évitent, comme si on avait la gale. Ce qu'il
y a de sûr, c'est qu'ils ont une très mauvaise opinion de nous, mais c'est
tout à fait normal, car ils ne nous connaissent pas; et, ce qui est vraiment
désespérant, c'est qu'ils ne veulent pas nous connaître. Ce n'est pas parce
qu'un Gitan aura fait une bêtise que tous les Gitans doivent en pâtir ». Le
manifeste se termine ainsi : « Résumons-nous. Ce que nous voulons est
simple comme bonjour; il suffit que les gens veuillent comprendre ce qui
est juste. Du travail pour avoir un logement décent et, pour les enfants
gitans, des instituteurs capables de pouvoir les instruire et de comprendre
les difficultés des Gitans et de faire disparaître le racisme car, actuellement,
nous ne savons plus comment réagir ».

a N° 25, 1973.
Le premier article concerne la Belgique où, le 5 octobre 1972, le ministre
de l'Intérieur a envoyé aux gouverneurs de provinces une circulaireimpliquant
une modification totale de la politique à l'égard des gens du voyage. Voir,
dans le présent numéro, le texte de cette circulaire.
Notice nécrologique sur le Père d'Armagnac qui, en 1956, eut l'idée
du pèlerinage des Gitans à Lourdes (Voir « Études tsiganes », juin 1973).
Un article sur le jugement du 9 janvier 1973 du tribunal de police de
Lille rapporté dans les « Études tsiganes » de juin 1973, page 23 et sur
l'expulsion de plusieurs familles gitanes des terrains où ils se trouvaient.
Cette expulsion a eu lbu dans des conditions inadmissibles.
Protestation contre la loi du 22 décembre 1972. « Elle est une condam-
nation de la chine ».
Dans « Les échos de partout », allusion est faite à la fondation du
comité national d'entente des gens du voyage, et sont citées quelques lignes
d'un « Appel aux chrétiens » en faveur des Gitans, lu dans 25 paroisses
de Toulouse et de sa banlieue, la nuit de Noël 1972 : « Les Gitans, il n'y a
pas de place pour eux à l'hôtellerie de l'Évangile. Notre ville leur est fermée ».
Concert donné à Paris au Théâtre 102, Maison de la radio, par Hans'-
che Weiss Quintett, jeune formation de sintis allemands qui se produisait
pour la première fois en France. Elle fut présentée par Maurice Colinon.
Le Père Delion est allé en Yougoslavie. Il fait part de ses impressions.
Les contacts qu'il a eus avec les Tsiganes ont été directs (il parle le « roma-
nés »). Il a constaté l'existence, en Yougoslavie, de colonies tsiganes bien
plus importantes qu'en France. En Yougoslavie comme ailleurs, le Tsigane
n'est pas aimé, il vit, dans une large mesure, en marge des autres milieux,
mais le Tsigane yougoslave est cependant moins marginal qu'en France :

très importante est la proportion d'enfants scolarisés et d'adultes de 30 à


35 ans sachant lire et écrire. Pour le Père Delion, ce qui se passe en Yougos-
lavie montre que « le Tsigane peut très bien garder ses valeurs spécifiques
tout en étant intégré davantage dans les structures d'un pays. Un Tsigane
travaillant à l'usine reste un vrai Tsigane... Un Tsigane cultivé reste un vrai
Tsigane ». Ce qui frappe le Père Delion « c'est ce « capital » de joie et de
vie renfermé dans le Tsigane et qui éclate à tout instant »... « Joie et misère
forment souvent chez les Tsiganes un mélange unique qu'il est sans doute
rare de trouver ailleurs ». Même possédant leur maison, les Tsiganes demeu-
rent des voyageurs ils émigrent facilement, définitivement ou temporaire-
:

ment; ils pratiquent un va-et-vient continuel entre leurs maisons et les


pays étrangers (Allemagne, France, Italie) et ceci souvent en vue d'un
commerce parfois nécessaire : ils vivent mal avec leur seul salaire d'ouvrier
sans qualification et ont besoin d'autres ressources. Les Tsiganes ont sans
doute souvent une religion peu éclairée, mais ils croient profondément en
Dieu. Que faire pour ce peuple qui manque de pasteurs? se demande le
religieux : former des militants en France; avoir conscience de la nécessité
d'une mission internationale tsigane; pour mieux servir les Tsiganes yougos-
laves en France, peut-être aller vivre quelque temps en Yougoslavie avec
les Tsiganes? De toute façon, organiser dans notre pays leur accueil afin
qu'ils aient logement décent et travail.
Dans les « Échos de partout », annonce est faite d'une subvention de
200 000 F votée par le Conseil général du Bas-Rhin en vue du relogement
des Tsiganes de Surbourg; l'attention du maire de Nancy a été attirée sur
la situation des nomades dans l'est de la France, une soirée tsigane a été
organisée, le 22 février 1973, à Lille, par la L.I.C.A. et le comité national
d'entente des gens du voyage. Des manifestations anti-gitanes violentes ont
eu lieu à Barcelone.
La revue publie des notes remises par le frère Eugène Boireau quelques
jours avant sa mort, notes auxquelles le titre « Au service des Gitans de
l'Oise » a été donné : le frère décrit ce que fut sa vie au service des Gitans ;
ilparle de ceux de l'Oise. Il connaissait 250 familles environ comptant plus
de 200 enfants ayant presque toutes entre elles des liens de parenté. Les
Gitans de l'Oise sont difficiles à détecter si l'on ne possède pas auparavant
quelques notions de leurs habitudes; ils n'ont d'ailleurs pas intérêt à se
faire remarquer. Le frère Eugène signale les difficultés qu'ils rencontrent
auprès des administrations, l'existence, depuis 1970, d'un pèlerinage diocé-
sain à Frocourt, les problèmes que pose la catéchisation des enfants.
L'article est suivi de la notice nécrologique du Frère Eugène dont la
vie volontairement effacée fut consacrée aux pauvres.

Dans « Quel Christ annoncer aux hommes? », le Père Bernard s'inter-


roge et interroge les autres chrétiens. Annoncer la bonne nouvelle et le Christ
à des hommes ou à des femmes profondément différents oblige les chrétiens
à donner les formules toutes faites et à tenter de discerner, pour le présenter,
le vrai visage du Christ. « Annoncer Jésus-Christ met en question ma propre
foi. Nous transportons tous insidieusement une maquette de Jésus-Christ
qui n'est pas le fruit de la Révélation mais le produit de notre milieu, de nos
préjugés et de nos habitudes ». Il faut détruire cette maquette et se soumettre
à l'Esprit saint pour approfondir, sans être jamais satisfaits, notre connais-
sance du Christ.
Monde gitan lance une enquête « les Gitans devant la justice ». Il
demande à ses lecteurs de lui communiquer, avant le 15 mai, leurs expé-
riences.

Compte rendu de l'assemblée générale de l'association Notre-Dame


des Gitans qui s'est tenue lors du Congrès organisé les 24 et 25 février à
Toulouse par l'association et l'aumônerie nationale des Gitans. La création
d'un « mouvement catholique des Gitans » a été envisagée, mais « le nou-
veau vocable a encore paru ambigu à certains participants et la fusion orga-
nique projetée a été ajournée afin de procéder à une large consultation de
tous les intéressés ».
Table des matières des numéros 1 à 24.

e N° 26.

Lettre au maire de Bayonne, d'un groupe de familles gitanes et de


l'aumônier des Gitans, J. P. Etcheverry c'est une protestation contre un
:

arrêté municipal du 13 X 72 qui interdit à Bayonne le séjour des véhicules


servant d'habitation aux nomades et propose d'autoriser le stationnement
en un endroit où il n'y a ni eau, ni électricité et où deux caravanes seulement
peuvent stationner.
Note de Andrée Bianco sur le frère Félix, humble franciscain qui a
consacré sa vie aux Gitans de Marseille et est mort le 25 mars.
Description par Marona de la situation misérable de familles gitanes de
Paris (rue Parmentier) et de Bagnolet (chemin du Parc).
Extrait de Mon Pote le Gitan, bulletin de liaison des Amis des Gitans
lorrains sur les difficultés de stationnement.

Belgique, article d'Élisa et de Léon Tambour de l'association flamande


V. Z. W. Zigeuneraktie, Keere Amende, Pallierstraat 9. 2060, Merksem :
Les espoirs qu'avait fait naître la circulaire du ministre de l'Intérieur du
5 XI 1972, sont déçus : aucune mesure concrète n'a suivi. Le stationnement
devient en Belgique tous les jours plus difficile, des exemples concrets sont
donnés. La disposition de terrains de stationnement est cependant la
condition de tout progrès.

Dans les Échos de partout est annoncée l'ordination comme diacre,


le 30 juin, à Toulon, de Claude Dumas, originaire de Montélimar et issu
d'une famille de Sinte; il désire se consacrer à son milieu.

Extraits, concernant les Gitans, de livres de Jérôme Favard et de


Catherine Paysan.

Voyage en Suède de l'abbé Barthélémy, 1-12 avril 1973.

L'abbé expose quelle est la politique actuelle du Gouvernement suédois


à l'égard des immigrants tsiganes — voir pour l'immigration tsigane en
Suède les années antérieures Etudes Tsiganes....Il écrit « On acceptera une
cinquantaine de Tsiganes par an, mais on leur donnera, tout de suite,
toutes leurs chances ainsi qu'à tout citoyen suédois. Tout leur a été offert :
beaux appartements neufs et confortables, à des prix de location très
abordables, et, en prime, le téléphone, la télévision en couleurs, la machine
à laver, les meubles. On y est bien au chaud pour affronter le long hiver
suédois. Et puis, il y a l'école pour tous, enfants et adultes. Il est vrai que
ceux-ci n'en ont pas fait abus. Même en payant les heures de présence, la
Suède n'est pas arrivée à les mettre en appétit de connaissancesintellectuelles.
Rares sont les adultes qui, après quatre ans de présence, savent autre chose
que les quelques phrases de suédois qui leur permettent de faire un peu de
commerce. Et pourtant, dès le premier contact on perçoit l'ennui, la nostal-
gie de la France où ce groupe a vécu un demi-siècle, le dégoût de certains
aspects de la vie suédoise. Jerga me dit avoir retiré sa fille de l'école à cause
des leçons d'éducation sexuelle qui hérissaient sa sensibilité tsigane! L'abbé
raconte les visites que, jours après jours, il a fait aux Tsiganes de Stockholm
qu'il connaissait directement ou indirectement presque tous. Leur réussite
matérielle est certaine et remarquable, mais certains paraissent s'ennuyer.
Il a visité des détenus et s'est rendu à l'Office des immigrants : la Suède
n'admet en principe que les immigrants justifiant d'un contrat de travail,
des exceptions sont faites cependant, dans une certaine mesure, pour les
Tsiganes réfugiés des pays de l'Est. L'abbé Barthélémy conclut ses notes
de voyage en s'élevant contre « un certain gauchisme » qu'il a constaté en
Suède, agressif et acide, présentant les Tsiganes, comme de pauvres victimes
de la Société des Gadjé. Cela me paraît sommaire et injuste... Il n'y a pas,
d'un côté, les peuples tout gentils et opprimés, et de l'autre les affreux nantis.
Il y a des hommes qui se cherchent, et qui, peu à peu, finiront par se ren-
contrer ».
Nouvelles du voyage : il est question notamment d'un projet d'une
aire de stationnement à Marseille, d'un terrain à Angoulême dont doit
s'occuper Bernard Provost, et de « la réalisation exemplaire » que constitue
le terrain de stationnement de Pau. Maurice Colinon dans « Du nouveau
sur Sainte Sara » cite un extrait d'un passage du « Testament en Galilée de
Notre Seigneur Jésus-Christ », reproduit, indique l'auteur, « dans le tome IX
de la monumentale Patrologia Orientalis, publiée par Firmin-Didot, en
1913. La traduction est de L. Guerrier, d'après un texte éthiopien. Mais la
version originale est plus probablement égyptienne ». Ce texte présente une
femme Sara comme compagne de Marthe et de Marie de Magala au moment
».
de l'ensevelissement du Christ et de sa résurrection Aux historiens d'appré-
cier la valeur du « Testament » qui remonterait au troisième siècle et pour
certains passages au deuxième.
Le père Bernard traite de la « Jeunesse en désarroi » : il est difficile de
résumer un article d'une extrême richesse. Les jeunes Tsiganes doivent
faire seuls l'apprentissage de la vie dans un monde moderne dont toutes les
valeurs sont en opposition avec celles de leur milieu ». « Le dialogue du
jeune Gitan avec ses parents ou des adultes est rare. Il est livré à ses conflits
sans personne pour lui apprendre à déchiffrer le sens de ses expériences,
de ses pulsions, des phantasmes de son imagination. Aucune conversation
n'est possible ordinairement sur la sexualité humaine et la généralité des
tabous sont fort vivaces... ». Le père s'interroge d'abord sur les conditions
et les effets de l'éducation sexuelle qui se généralise, sur la contraception,
l'avortement et les rencontres des jeunes sur les aires de stationnement. Se
plaçant ensuite sur un plan proprement religieux, il insiste sur la nécessité
pour ceux qui veulent annoncer le Christ de donner leur amitié sans condi-
tion, d'éviter « un dialogue moralisant ou pseudo-religieux » mais de les
aider « à dire en vérité leur relation aux autres ». Ne pas substituer sa
responsabilité à la leur. Cheminer avec eux dans la vérité. Il conclut « que
de préjugés nous avons à perdre, d'attitudes moralisatrices à nous délivrer!
car le visage de la Vérité est identiquement celui de l'Amour. Aux jeunes et
à nous de la découvrir ensemble ».

P.J. L.
DISCOGRAPHIE

G. — La Palabra de Dios a un Gitano. Producteur : El Lebrijano — Philips


33 tours — 30 cm — 6328063 — Édité en Espagne**.

Ce disque est présenté comme une production musicale en forme d'ora-


torio, à partir de textes extraits du Nouveau Testament : Sermon sur la
Montagne, l'entrée par la porte étroite, n'amassez pas sur la terre, périls
de la richesse, les Béatitudes, etc. Les huit textes choisis sont interprétés
en « cante flamenco », avec de nombreuses répétitions; après ou avec le
soliste, le chœur, et cela pour faciliter la participation du public qui peut
s'intégrer assez aisément à ces chœurs. Les éléments orchestraux ajoutés,
car un orchestre assez important intervient à de nombreux moments pour
soutenir et renforcer le chanteur, le guitariste ou le chœur, correspondent
au désir d'accroître la capacité de communication avec tous les publics.
Comme on le voit, il s'agit d'un disque à « motivation » essentiellement
religieuse, utilisant le support du « cante » gitano-andalou pour trans-
mettre au public sensibilisé à ce « cante » le Message du Christ. Ce disque
est dédié à la mémoire de la Nina de los Peines et à la grande chanteuse
américaine de blues et de negro spirituals, Mahalia Jackson. Et en effet,
il se rattache assez bien aux formes d'art vocal qu'elles ont si brillamment
illustrées.
C'est dans un style toutefois nettement moins dépouillé que ce disque
a été réalisé. Et c'est là où l'on retrouve le style oratorio, et aussi celui des
conventions évangéliques. Toutefois on notera avec intérêt que les auteurs
de cette composition ont employé le cadre de certains « cantes flamencos »
plus particulièrement gitans, peu utilisés ou du moins que l'on retrouve peu
dans les enregistrements de musique flamenco.
C'est le cas notamment de deux « cantes », l'un, Tona (à l'origine,
chants des gitans sur la route), l'autre, Martinete (chant du gitan à la forge),
tous les deux chantés sans accompagnement, et relevant du « Cante grande ».
De même, au début du disque, le « Sermon de la Montana » est interprété
dans un style Roas (les Roas sont, dans la région de Grenade, des danses
et chants religieux gitans interprétés généralement d'une manière collec-
tive). L'introduction de ces Cantes à côté des Bulerias et Siguiriyas, et
d'autres, moins gitans, mais également moins popularisés, tels que Nana
(berceuse) ou Petenera, renforcent l'intérêt de cet enregistrement.
Une production qu'on pourrait presque qualifier de « à grand spec-
tacle pour grand public », mais qui cependant contient des éléments musi-
caux d'excellente qualité, parfois originaux. Le « cantaor » est La Perrata.
Les guitaristes sont : Manolo Sanlùcar et Pedro Pena. L'adaptation vocale
a été réalisée par Juan Pena et l'adaptation musicale par José Torregrosa.
T.E. — Russie Eternelle : chansons russes et tsiganes — Sarah Gorby —
Arion — 33 tours — 30 cm — ARN 33185 *.
Douze chansons populaires russes et tsiganes interprétées en langue
russe par une artiste originaire de ce pays et dont la sensibilité s'accorde
parfaitement avec « ce langage du sentiment et de la passion qui fut toujours
instinctivement musical chez les Russes », comme l'écrit Ariane Segal,
dans sa présentation du disque.
Sarah Gorby, de sa belle voix d'alto, chante avec aisance, mais surtout
avec une sincérité profonde et spontanée, l'amour, la mort, la fête, le sou-
venir des joies et celui des tristesses, des romances, des danses, des mélodies
tourmentées. Chansons russes, plus calmes, d'une nostalgie plus contenue.
Chansons tsiganes, d'une sentimentalité plus violente ou d'une joie plus
explosive.
L'orchestre et le chœur, dirigés par Georges Streha, soutiennent la
chanteuse, par un accompagnement, surtout guitare et accordéon, bien
adapté au style, très différencié, de chaque chanson. Le texte français des
chansons est reproduit sur la pochette du disque.
Il est vrai que ces chansons populaires, Sarah Gorby les chante « à
fleur de cœur », comme l'écrit aussi Ariane Segal. Mais à sa manière, qui
modère, quel que soit le sentiment intérieur, l'expression de la joie ou de la
tristesse. Certains souhaiteront peut-être plus de force ou de violence. Nous
avons apprécié cette interprétation équilibrée, où l'artiste se garde d'appuyer,
tout en vivant intensément chaque thème.

J. — Amaro Djipé — Orchestre tsigane Romanesj — Édition Tsjerka —


Comité tsigane néerlandais — 33 tours — 30 cm.

Le jazz tsigane, depuis Django Reinhardt, dont le souvenir et l'influence


sont aujourd'hui plus vivants que jamais, conserve ses fidèles, en France,
en Allemagne, aux Pays-Bas. Après Schnuckenack, après Hans'che Weiss,
un orchestre de jeunes Tsiganes néerlandais affirme la vitalité de ce style
dans un disque qui vient d'être édité par le Comité Tsigane (Zigeunercomité),
récemment créé à Amsterdam.
Cet orchestre de cinq musiciens a pour chef Hentsje Rozenberg (gui-
tare-solo). Ses partenaires sont : Bakaro Rozenberg (violon-solo), Nene
Steinbach et Geigy Steinbach (guitare-rythme), Saxo Levantin (basse).
L'édition de ce disque vise à la fois à faire connaître cet ensemble,
à fournir des ressources tant aux musiciens qu'au Comité tsigane néer-
landais et aussi à créer une meilleure compréhension et plus d'amitié de la
part du gadjo pour les Tsiganes.
C'est pourquoi si l'une des faces de ce disque est de style jazz tsigane,
l'autre face est plutôt de style musique hongroise ou russe « à la tsigane »,
avec des arrangements de certains airs traditionnels, afin, probablement,
de donner une sorte de panorama de l'inspiration ou de la manière des
musiciens tsiganes (flamenco non compris!).
On retrouve dans la face « jazz tsigane » ces pièces également tradi-
tionnelles chez les interprètes ou les orchestres cités plus haut, dans un
tempo swing très affirmé, et où le rythme, aux allures parfois mécaniques,
prend largement le pas sur l'invention mélodique. Les musiciens du groupe
« Romanes » jouent avec entrain, avec facilité, leur orchestre convient sou-
vent très bien pour la danse, mais l'inspiration des solistes reste assez brève,
et la répétition des thèmes semble parfois longuette.
Quant à la face inspirée de la musique tsigane en Hongrie ou en Russie,
elle comprend des classiques variés, fortement arrangés, tels que une « Danse
hongroise » de Brahms et « Les Yeux Noirs », et différentes mélodies du
folklore de ces pays. La guitare veut, ici, rappeler le cymbalum, et le violon,
le style des Tsiganes hongrois, mais la sonorité paraît assez courte, et sans
le moelleux coulant et passionné des Tsiganes hongrois.
Ce disque « Amaro Djipe » présente l'intérêt de lancer un jeune orchestre
tsigane, qui possède un talent certain, comme on peut le sentir notamment
dans les compositions d'Hentsje Rozenberg (Valses Hongroises, et autres).
Mais la personnalité musicale du groupe reste encore à affirmer.

G. — Noche de Cante Gitano — CBS — 33 tours — 30 cm — S 64304 —


Édité en Espagne **.

Cet enregistrement fait partie d'une série éditée en Espagne au cours


de ces dernières années et qui met en valeur des chanteurs et guitaristes de
la région de Jerez. Depuis l'apparition de l'art flamenco, nombreux sont
les interprètes fameux, originaires de cette région, qui a donné naissance
à un style particulier, et en tout cas différent, pour les connaisseurs et jus-
qu'à une certaine époque, du style des « cantes » de Séville ou de Cadix.
Des voix nouvelles s'expriment ici, dans un ensemble de cantes pré-
senté dans le cadre d'une participation communautaire : El Agujeta, Terre-
moto, Romerito, El Sordera, El Mono, Fernando Calvez, Nino de la Berza,
El Juanata, accompagnés à la guitare par Manuel Morao, Manolo San-
llúcar, Juan Morao..
Tous chantent et jouent dans un style d'une grande sobriété, rude et
même fruste. Mais la simplicité apparente, et l'aisance de l'interprétation
ne sauraient cacher (tout au moins pour « l'aficionado » un peu averti,
sinon il n'y trouve qu'une certaine monotonie), la richesse de l'invention
musicale, ni l'intensité du sentiment.
Les chants flamencos interprétés ici sont du type le plus classique :
Siguiriyas, Malaguenas, Soleares, Bulerias, essentiellement. Un seul chan-
teur et un seul guitariste, ensemble, sauf dans la Bulerias qui termine le
disque. L'accompagnement « jaleo » (frappement de main et cris d'encou-
ragement) est des plus discrets. Mais aussi bien le rythme (le « compas »)
que l'inspiration flamenco (le « duende ») sont constamment présents chez
ces artistes qui font de la « Noche de cante gitano » une réalisation d'une
très grande qualité.
G. — Los Baliardos. Fiesta Gitana — CBS — 33 tours — 30 cm — S 7 —
64260.

C'est bien en effet la fiesta, la fête, que ce disque évoque. Les Baliar-
dos Hippolyte et Manero Baliardo, Ricardo Bissaro et José Reyes, s'amu-
:

sent et nous amusent, dans un style tout à fait décontracté. Un peu de


« flamenco chico » (répertoire ou inspiration flamenco de caractère léger)
dans la Bulerias et les Fandangos Catalans, et pour le reste une inspiration
populaire bon enfant, qui passe d'ailleurs mieux au concert qu'au disque,
à cause, au concert, de la sympathique et joyeuse présence des interprètes.
Nous sommes loin du style pur et dur du flamenco profond, du Cante
jondo. Leur rythme à eux, très répétitif, n'est pas le « compas » flamenco.
Musique pour distraire, pour égayer, pour exprimer la joie de chanter et
de jouer ensemble, pour plaire à un public amateur de folklore gitano-
espagnol et qui se soucie peu de savoir le degré d'inspiration vraiment fla-
menco, c'est ainsi, sans doute, qu'on peut caractériser le style des Baliardos.
Tous les arrangements sont signés d'Hippolyte Baliardo, qui chante et
joue de la guitare. Également guitaristes et chanteurs à la fois, Manero
Baliardo et Ricardo Bissaro. José Reyes, lui, chante seulement; et c'est lui
le plus près du flamenco.

Heureux de s'exprimer en toute liberté, peu soucieux de contraintes


musicales ou autres, les Baliardos mélangent allègrement les genres, en
passant en quelque sorte de la complainte à la danse et à la ritournelle,
avec un penchant affirmé pour une création collective qui affirme leur vita-
lité musicale et leur vitalité tout court!

G. — El Chavo — Flamenco. Photosonor Chansigaud — 45 tours — 17 cm —


C H 1272.

Jean-Dominique Mergui, dit El Chavo, en manouche, a enregistré


dans ce 45 tours quelques-unes de ses compositions, inspirées de l'art fla-
menco rumba, siguiriyas, solea, alegrias. Il y témoigne d'une sensibilité
:

intéressante et d'une bonne assimilation du style des guitaristes flamencos.


Cet enregistrement est encore trop bref pour qu'on puisse vraiment
apprécier les capacités de ce jeune artiste. Mais il faut souhaiter qu'il puisse
nourrir et épanouir son talent certain, au contact des artistes flamencos,
et révéler sa personnalité propre dans cet art exigeant.

Michel DAVID.
INFORMATIONS DIVERSES

Nouvelles de France

MUSIQUE
Le Cuadro Flamenco de Zambra.
Le Théâtre de la Ville, à Paris, a présenté du 29 mai au 2 juin,
Rosa Duran et le Cuadro Flamenco de Zambra. Zambra, c'est, à
Madrid, un « café cantante », un café chantant, à la manière d'au-
trefois, celle d'avant les années 30, et le groupe flamenco (le
« Cuadro grande ») qui s'y produit et qui est venu à Paris est
considéré comme l'un des meilleurs que l'on puisse rencontrer
dans un établissement commercial.
Le cuadro est composé de quatre chanteurs : Raphael Romero,
dit « El Gallina », « Cantaor » flamenco très connu et depuis très
longtemps, Miguel Vargas, Miguel Bernai (connu aussi sous le
nom de Canalejas de Jerez), Juanito Varea, de la danseuse Rosa
Duràn, et du guitariste Pedro el del Lunar. Raphael Romero,
Miguel Vargas et Rosa Duràn sont d'origine gitane, et Miguel
Bernai l'est en partie.
Pendant une heure de spectacle, porté par un public enthou-
siaste et des salles combles, le cuadro flamenco de Zambra, avec
sobriété et passion tout à la fois, a présenté divers éléments de
l'art flamenco, dont certains peu connus, tels ces « Mirabras »
(chant et guitare), inspirés des Alegrias, ou cette Petenera (chant,
danse et guitare), proche du vrai « cante jondo » (chant profond)
flamenco.
Nous avons apprécié la présence assez fascinante de la dan-
seuse Rosa Duràn, héritière de trois générations d'artistes flamen-
cos et petite-fille d'un très célèbre « cantaor » flamenco, Diego
el Marruro, de Jerez-de-la-Frontera, en Andalousie (l'un des ber-
ceaux et encore l'un des foyers vivants du flamenco), nous avons
aimé à la fois son art et son métier, sa grâce et sa noblesse, sa
fierté et son humour.
Mais peut-être cette présence a-t-elle mis un peu trop au
second plan les excellents « cantaores » du groupe, dont chacun,
mais plus spécialement Raphael Romero, possède un très grand
talent. Avec le concours précieux du guitariste Pedro el del Lunar,
fils et élève du grand maître flamenco que fut Perico el del Lunar,
ils ont chanté avec sobriété, dans un style généralement austère,
avec une richesse d'invention et une sensibilité également contenues.
On pourrait dire qu'ils chantent moins le flamenco qu'ils ne le
célèbrent, comme une liturgie, comme une cérémonie...
M. D.
PEINTURE

0 Dans la revue Le Pays lorrain, n° 2 de 1973, François de


Vaux de Foletier étudie « Georges de La Tour et le thème de la
bonne aventure ». Il commente le tableau du célèbre peintre
lorrain, « la Diseuse de bonne aventure », appartenant au Métro-
politan Muséum de New York, et qui fut exposa l'an dernier, au
musée de l'Orangerie. Depuis le début du xvI" siècle, la bonne
aventure est un des thèmes favoris des artistes. Sur certaines
peintures, on voit une femme ou un enfant s'emparer délicatement
de la bourse du client ou de la cliente. Chez La Tour, c'est une
jeune femme qui s'en charge et qui va passer à une compagne
l'objet du larcin, tandis qu'une troisième laronne (pas tsigane,
celle-ci) profite de l'occasion pour couper la chaîne d'or du jeune
homme. Celui-ci paraît trop préoccupé par ce que lui dit une
vieille devineresse qui tient dans sa main droite une monnaie
d'argent.
fb A la Galerie de France (3, rue du Faubourg-Saint-Honoré),
a été inauguré une exposition de Serge Poliakoff, cent peintures et
gouaches de 1936 à 1969. Dans sa présentation Gérard Durozoi
explique que « la recherche de Poliakoff s'est développée non en
périodes chronologiques classables une fois pour toutes, mais
selon une logique plus capricieuse et discrète : en revenant sans
cesse sur des points qui auraient pu paraitre acquis à tout artiste
moins exigeant ». Une notice biographique est jointe au programme.
On peut la résumer ainsi : Serge Poliakoff est né à Moscou le
8 janvier 1900. Il s'est fixé à Paris en 1923, et a séjourné à Londres.
Il a été guitariste et peintre. Il a exposé sa première toile abstraite
en 1938, et il a participé à de très nombreuses expositions en
France et à l'étranger. Il est mort à Paris le 12 octobre 1969.

TELEVISION

0 Le 4 juillet, à 14 h., l'émission d'Armand Jammot « Aujour-


d'hui Madame » était consacrée aux Tsiganes : reportage effectué
aux Saintes-Marie-de-Ia-Mer, et débat en studio sur la vie des
Tsiganes. Dans le studio ont pris la parole, avec quelques partici-
pantes moins directement concernées par les questions tsiganes,
MM. l'abbé Barthélémy, Pierre Join-Lambert, Niki Lorier,
MMmes Jeanne Toutin et Anne Cortès qui devait insister, particu-
lièrement, sur les fréquentes attitudes discriminatoires dont sont
victimes les Gitans.

CONFERENCES - DEBATS - RENCONTRE D'ETUDES

0 Le samedi 23 juin 1973, le Comité international Rom


réunissait la troisième session de la Commission des Crimes de
guerre (au sujet de cette Commission, voir Etudes tsiganes n° 2,
1972, p. 60). Un compte rendu des activités de la Commission a été
fait, et un programme élaboré pour l'année à venir. Le dimanche
24 juin, des délégués se sont rendus au camp du Struthof en
Alsace pour la pose d'une plaque à la mémoire des 800 Rom et
Manouches qui y furent exterminés.
Par manque de temps, la deuxième session de la Commission
de linguistique fut reportée au mois d'octobre 1973.
J.-P. L.

0 Le 21 juillet, conférence de Claude Van Dyck « Gitans et


Tsiganes, au Foyer de Saint-Paul-de-Fenouillet » (L'Indépendant-
Perpignan du 21 juillet). Ce même conférencier fait un exposé
suivi de débat sur « Les origines des Gitans et Tsiganes » le
28 juin, à l'Office national indien du Tourisme, 8, boulevard de
la Madeleine, à Paris. Le préfet Robert Vignon, présidait la séance.

0 Pierre Perego, linguiste ethnologue a traité de l'origine des


Tsiganes et du racisme dont ils sont victimes, le 7 juillet, à la
salle des fêtes de Derchigny-Graincourt (Paris-Normandie, 10 juil-
let 1973).

ECHOS DU PELERINAGE DES SAINTES 1973

Une grande foi, moins de folklore, c'est ce qui se dégage de


ce pèlerinage où les Gitans étaient venus très nombreux.
Lors de la veillée à l'église, le 23 mai au soir, près de 200 ont
communié.
Pendant la procession de Sarah, le Gitan, qui, comme le
Christ, portait la lourde croix, accablé par la soif et la chaleur,
brandit une bouteille et au goulot, continuant sa marche, but un
bon coup sans perdre sa dignité. Paganisme et christianisme font
bon ménage chez ceux du Voyage.
Pour la première fois, à la remontée de châsse, le 25 mai, en
l'église des Saintes, le nom de Sarah a été uni à ceux des Saintes-
Maries. Les Gitans y seront sensibles.
Il n'y a eu aucun frottement entre les Gitans et les C.R.S. qui
étaient aux Saintes pour assurer la sécurité. Ils ont trouvé près
d'eux aide et compréhension, il convenait de le souligner.
Aux Saintes, en pleine rue Victor-Hugj, le célèbre gitan
Manitas de Plata a échangé sa belle chemise brodée contre celle
d'un touriste étranger, tout étonné de l'aubaine.
Les Gitans auront-ils enfin un camp permanent sur le terri-
toire des Saintes ? On en parle. Souhaitons que ce projet devienne
bientôt réalisation, dans l'intérêt de tous.
Télévisions européennes et américaines sont venues aux Saintes
assister au déroulement du Pèlerinage. Des kilomètres de film ont
été tournés, des enregistrements sonores effectués, des milliers de
clichés pris par des photographes professionnels ou amateurs.
Tout cela prouve le grand intérêt que soulèvent ceux qu'on appelle
« Les Fils du Vent ».

U. PARTHENIS.
Nouvelles de l'étranger

ALLEMAGNE
0 Un cours de langue tsigane, se rapportant au dialecte vlax
des Tsiganes du Burgenland est donné à l'Université de Bonn, par
le professeur Johann Knobloch. Adresse : Sprachnissen-schaftliches
Institut, 53 Bonn, An der Schlosskirche 2.
tb L'orchestre tsigane allemand Hiins'che Weiss Quintett
annonce une tournée en France du 6 au 21 octobre 1973 et son
passage le 10 octobre à l'émission télévisée Le grand échiquier.
BELGIQUE
0 Il a déjà été question dans le bulletin des Etudes tsiganes
de la situation en Belgique des nomades et des Tsiganes, mais
aucune étude précise et complète n'a été publiée sur cette situation:
elle a été jusqu'à maintenant peu satisfaisante. La plupart des
Tsiganes ne peuvent avoir la nationalité beige ; ils font l'objet de
traitements discriminatoires défavorables. Combien y a-t-il de
nomades ? Combien y a-t-il de Tsiganes ? Il paraît difficile de le
savoir. Les chiffres officiels avancés sont faibles ; ils sont très
probablement inférieurs à la réalité.
La situation paraît devoir évoluer favorablement.
De plus en plus nombreux sont en Belgique les personnes
et les organisations qui n'admettent plus le sort fait aux nomades
et Tsiganes : journalistes, travailleurs sociaux, prêtres, adminis-
trateurs, hommes politiques notamment. Citons à titre d'exemple
l'intervention en 1972 d'un sénateur, Mme de Backer dans une
:
question écrite adressée au Ministre de la Santé Publique lui
demandant ce qu'il pensait du problème des nomades, elle a
déclaré que la législation belge rendait leur situation intolérable
et émis le vœu que la nationalité belge leur soit octroyée. Le
ministre de la Santé, M. Servais, a répondu : « Je partage l'avis
de l'honorable membre au sujet de la situation des Tsiganes en
Belgique. Toutefois, les solutions préconisées ne sont pas de la
compétence de mon département ».
Le ministre de la Santé n'est pas le seul membre du gouver-
nement belge à se préoccuper de la situation des Tsiganes. Le 5
octobre 1972, le ministre de l'Intérieur, R. Van Elslande a adressé
aux gouverneurs de province une circulaire relative aux « Habi-
tants de roulottes » lettre publiée en page 64 du présent numéro.
Il semble si l'on en croit Elisa et Léon Tambour, auteurs d'un
article publié dans Monde Gitan n° 26 et membres de l'association
« Keere Amende » Pallieterstraat 9 2060 Merksem, que la mise en
œuvre de la circulaire est difficile, que les gouverneurs intéressés
ne se hâtent pas de l'appliquer et que la majorité des communes
se crispe dans une attitude de refus. Tout donne à penser cepen-
dant que ces difficultés sont temporaires et que nos voisins belges
les surmonteront, mais l'action de l'administration est lente surtout
quand elle est, en fait, subordonnée à une modification de l'opinion
du Belge moyen qui demeure hostile. A cette modification travail-
lent des associations fondées pour venir en aide aux nomades et
Tsiganes ; comme en France, elles travaillent sur deux plans, le
plan de l'opinion publique, le plan des pouvoirs publics. Parmi
ces associations, citons l'association précitée, association de langue
flamande et l'association francophone « Les Amis des Voyageurs »,
fondée en 1972 et dont le siège social est à Arlon, 32, rue de la
Synagogue — association dont le but d'après l'article 2 de ses
statuts est « de contribuer dans les provinces francophones et, le
cas échéant, dans d'autres provinces, à la promotion sociale, écono-
mique et professionnelle des personnes vivant habituellement ou
occasionnellement en roulottes, appelés voyageurs, en esprit
d'union avec tous ceux qui travaillent à cette promotion ainsi
qu'à toute autre forme d'entr'aide matérielle et morale ayant pour
but l'amélioration des conditions de vie de ces personnes ». Ces
deux associations interviennent actuellement pour la réalisation
des mesures préconisées par la circulaire.

FINLANDE
Situation actuelle des Tsiganes.
Logement et conditions sociales.
0 Au cours des trois dernières années, le gouvernement finlan-
dais a versé des crédits pour l'amélioration de l'habitat des
Tsiganes : 500 000 Fmks en 1970, 1 million Fmks en 1971, 1,5 mil-
lion Fmks en 1972. Une même somme de 1,5 million Fmks est
prévue pour 1973. Avec ces fonds, 120 familles purent obtenir un
nouveau logement, mais près de 1 200 familles n'ont pas encore
d'habitat convenable, vivent dans des taudis ou même n'ont pas
de logement du tout. En Finlande, on compte plus de 1 500 famil-
les tsiganes, formant une population totale de 6 000 personnes.
Sur ces 120 nouveaux logements, 45 sont loués dans des immeubles
locatifs, les autres sont en majorité des maisons-types pour une
famille ; il y a quelques maisons pour deux familles. L'argent du
gouvernement a été essentiellement versé aux municipalités, aussi
bien des villes que des communes rurales et, dans quelques cas
aux associations reconnues et aux paroisses. Les maisons et appar-
tements sont loués aux Tsiganes conformément à la réglementation
des logements sociaux ; selon la loi, ces logements doivent remplir
certaines conditions. Ils doivent comprendre un minimum de deux
pièces et une cuisine (des exceptions sont accordées, par exemple
quand quelque vieux Tsigane vit seul et sans logement). Ils
doivent être équipés avec l'électricité, les sanitaires et l'évacuation
des eaux usées. Les maisons ne doivent pas être isolées du reste
de la population.
Conformément à la réforme de la législation de l'assistance
sociale, le gouvernement finlandais prend à sa charge les frais de
l'aide accordée par les municipalités à la population tsigane :
d'habitude le coût de l'assistance locale est couvert par les res-
sources municipales. Environ 75 % de la populationdetsigane béné-
ficie de tels secours. Les buts de cette réforme sont rendre plus
facile aux Tsiganes l'obtention de l'assistance sociale, les autorités
locales cherchant davantage à les aider qu'à les renvoyer d'une
commune à l'autre, de permettre une assistance plus diversifiée
qu'avant, de rendre cette assistance effective par une prévision à
long terme remédiant aux problèmes de base : logement, emploi,
scolarisation. Ainsi l'Etat a versé aux communes en 1971 environ
2,5 millions Fmks pour l'assistance sociale aux Tsiganes. Cette
somme ne couvre qu'une partie du budget accordé. Est également
compris dans cette assistance le prix de la réparation des maisons
qui appartiennent aux Tsiganes — 73 maisons furent remises en
état.
Parallèlement à l'aide gouvernementale, quelques communes
aident de façon indépendante leur population tsigane, notamment
en améliorant le logement et les conditions de vie, comme cela
s'est fait dans la capitale, Helsinski où existent deux « gypsy
curators », travailleurs sociaux localement spécialisés pour les
problèmes tsiganes. En fait, ils sont les seuls fonctionnaires
sociaux spécialisés pour toute la Finlande, et rémunérés par l'Etat.
En plus de ces deux personnes, il existe un spécialiste au minis-
tère des Affaires Sociales. Le nombre total des Tsiganes vivant à
Helsinski est de 600, environ 300 familles. Sur ce nombre, 150
familles vivent dans des maisons ou des appartements de la ville.
La qualité de ces logements est très variable, elle va des taudis
prêts à être démolis aux appartements modernes tout nouvelle-
ments construits. 50 familles vivent dans des appartements
construits depuis quatre ans.
Comme les problèmes du logement des Tsiganes sont loin
d'être résolus, une commission d'Etat étudie les solutions possibles.
Son travail doit aboutir pour l'été 1973. Dans un délai de trois
ans, tous ceux qui n'ont pas de logement convenable, auront un
toit. L'argent gouvernemental sera versé pour les maisons et appar-
tements qui appartiennent soit aux Tsiganes, soit à l'Etat (prin-
cipalement aux cOlnmunes). Si tout va bien, une législation spéciale
verra le jour bientôt, à la fin de cette année ou au début de la
prochaine. Il y a des Tsiganes membres de la Commission, afin
de veiller à ce que l'opinion tsigane soit prise en considération.
Le même principe des Tsiganes siégeant dans les commissions
d'Etat côte à côte avec des fonctionnaires est appliqué dans les
commissions qui, en 1971-72, ont cherché à résoudre les problèmes
de l'emploi, ainsi que dans la commission s'occupant de l'ortho-
'graphe et de l'abécédaire du dialecte tsigane finnois. Les rapports
de ces commissions ont été adressés à diverses autorités.

La discrimination raciale pénalisée.

0 Une récente aggravation des Lois pénales en Finlande, en


1970, s'est traduite par la pénalisation à la fois de la discrimi-
nation raciale et de l'instigation à cette discrimination. Les peines
vont de l'amende à l'emprisonnement (maximum pour l'instiga-
tion, 2 ans, et six mois pour la discrimination). La signification
de cette loi a pris son sens uniquement en ce qui concerne les
Tsiganes, qui sont à peu près le seul groupe à souffrir de discrimi-
nation en Finlande. La loi a été appliquée par exemple dans le
cas de restaurateurs ayant interdit l'entrée de leur établissement
à des Tsiganes, et les auteurs ont été condamnés à des amendes.
Le début du Gypsy Theatre
0 Suomen Mustalaisteatteri — le théâtre Tsigane de Fin-
lande, — a donné sa « première » à la fin de l'année dernière. Ce
théâtre fut fondé une année plus tôt, et il organisa quelques mati-
nées de flamenco au printemps 1972. La première pièce a été écrite
spécialement pour le théâtre, « Un cri dans le vide », par le
directeur du spectacle, M. Yrjo TiihteHi. C'était un montage de
scènes parlées, de musiques et même de passages filmés. L'histoire
était basée sur des faits réels : quelques années auparavant, les
habitants d'un village avaient attaqué les habitations tsiganes dans
le meilleur style du Ku-Klux-Klan, molestant les adultes, les vieil-
lards et même les enfants, démolissant les maisons. La Justice
ne découvrit jamais les coupables, cela se passait la nuit et les
villageois « n'avaient rien vu ».
Alors que les spectacles produits par les autres troupes tsiga-
nes en Europe sont généralement des « shows » à caractère plus
ou moins léger, la pièce finlandaise était dramatique, tragique,
réelle et pleine d'ambition. En plus d'Helsinki, la compagnie
Organisa des tournées dans quelques autres villes. Comme les
Tsiganes finlandais établis en Suède fêtaient leur Jour de la
Culture en février 73, le Théâtre Tsigane y présenta cette pièce
avec un succès extraordinaire.
Les Tsiganes finlandais établis en Suède s'organisent.
lb Plus de mille Tsiganes finlandais sont partis en Suède.
En fait, ils forment un groupe aussi important que les Tsiganes
suédois eux-mêmes. En 1972, les Tsiganes finlandais en Suède ont
fondé leur propre association pour obliger l'Etat suédois à résou-
dre leurs problèmes et à informer le reste de la société de la
culture tsigane et des questions posées par eux.
Cette immigration spécifique pose des problèmes spécifiques.
Entre les pays scandinaves existe toute liberté de passer. Comme
les Tsiganes finlandais ont immigré en Suède, ils ont été consi-
dérés comme citoyens finlandais, non comme Tsiganes. Comme
Tsiganes, ils ont toutes sortes de problèmes (bas niveau scolaire,
analphabétisme même, etc., qui les différencient des autres migrants
finlandais. Ils ne peuvent pas bénéficier des mesures sociales spé-
cialement prises par le gouvernement suédois pour les Tsiganes
suédois ou pour les Tsiganes en provenance d'autres pays que la
Scandinavie, car dès qu'il entrent en Suède, ils sont traités en
citoyens finlandais. Si quelqu'un ne se conduit pas comme doit se
conduire un Finlandais, il peut même être éjecté.
L'association travaille à obtenir du gouvernement suédois la
reconnaissance des Tsiganes finlandais comme Tsiganes ayant
besoin d'une aide spéciale. Quelques communes suédoises ont
présenté des réclamations analogues.
Kari HUTTUNEN.
HONGRIE
0 Il convient de souligner en Hongrie la constante produc-
tion littéraire de qualité, concernant les Tsiganes (Voir dans la
bibliographie du présent numéro, les dernières analyses adressées
par Josef Vekerdi).
0 Le compositeur et collecteur de chansons folkloriques tsi-
ganes Imre Csenki a mis en musique le poème de Pouchkine « Les
Tsiganes », dont il a fait un opéra, le spectacle connaît un vif
succès depuis juillet.
0 M. Gy Meszaros, éminent tsiganologue hongrois dont les
Etudes tsiganes citent régulièrement les travaux, vient d'être
officiellement chargé des questions concernant les Tsiganes du
district de Heves (région de Eger). Il est secrétaire d'une commis-
sion nouvelle, chargée d'élaborer et de faire appliquer un pro-
gramme de dix ans, pour l'amélioration de la situation des Tsiganes.
Cette initiative pourrait servir d'exemple pour la mise en place de
structures analogues dans d'autres districts du pays.
J. V.

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Les Tsiganes, par Jean-Pierre Liégeois. Paris. Éditions du Seuil.
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