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Jean Sellier

Une histoire des langues

Et des peuples qui les parlent


Copyright
© Éditions La Découverte, Paris, 2019. 9 bis, rue Abel-
Hovelacque, 75013 Paris.

ISBN papier : 9782707198914


ISBN numérique : 9782348055096

En couverture : © Viktoriia Tomchakovskaya/Alamy Stock Photo

Ce livre a été converti en ebook le 27/09/2019 par Cairn à partir


de l'édition papier du même ouvrage.
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre national du livre.

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devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
Comment raconter l’histoire des langues, d’avant la naissance
de l’écriture jusqu’à nos jours ? Comment rendre compte de ce
fait social, qui joue un rôle majeur dans le destin de tous les
peuples ? Comment saisir les langues, aux frontières poreuses,
dans leur mouvement perpétuel et leur inventivité, elles qui se
heurtent, cohabitent, s’influencent, s’éteignent ou se recréent ?

Compte tenu du grand nombre de langues – environ 6 000


aujourd’hui –, l’ouvrage se concentre sur celles dont il est
possible de raconter l’histoire. Un récit en trois temps  : celui
d’avant l’écriture, le plus souvent mystérieux  ; celui des
traditions orales et de l’écriture pratiquée par des élites ; celui,
enfin, de la large diffusion des textes imprimés. Des phases qui,
selon les régions, s’enchaînent à des périodes différentes.

Composé de modules – une région, une époque –, le livre


ménage différents parcours. Le lecteur suit le fil d’Ariane, du
début à la fin, ou «  entre  » par un sujet qui l’intéresse, puis
circule au gré de ses curiosités. Un voyage dans le temps et
l’espace qui invite, sans négliger les classiques (l’hébreu, le grec,
le latin, le sanskrit, etc.), à partir à la rencontre du javanais, du
persan, du breton, du yiddish, du swahili, du quechua… ou des
pidgins mélanésiens.

Une synthèse unique et accessible : 5 000 ans d’histoire, près


de 70 cartes inédites et illustrations.
Ta b le d e s ma tiè r e s
Avant-propos

Première partie. Avant l’écriture

Avant l’écriture
Les linguistes remontent le temps
La grande famille indo-européenne
De l’Oural à l’Extrême-Orient
La colonisation du Pacifique
Les langues d’Afrique
Le puzzle américain

Deuxième partie. Les langues écrites avant l’imprimerie

Présentation

Les débuts de l’écriture au Proche-Orient


Les succès de l’écriture cunéiforme
L’égyptien ancien
Les langues sémitiques avant l’islam

L’antiquité gréco-romaine
Le grec ancien
Le latin et les autres langues d’Italie antique
Les langues de l’Europe médiévale
Les langues romanes
Les langues celtiques insulaires
Les langues germaniques
Les langues slaves, baltes et finno-ougriennes
Le grec, des byzantins aux ottomans

Les mondes arabe et turco-iranien


L’Iran et l’Asie centrale avant l’islam
L’expansion de la langue arabe
Le persan et les langues voisines
L’arménien et le géorgien
Les langues turques et leurs cousines mongoles et mandchoue

Le rayonnement de l’Inde
L’Inde ancienne et médiévale
Le tibétain
L’influence indienne en Asie du Sud-Est

La Chine et ses voisins


Des Shang aux Qing
À l’école chinoise : le coréen, le japonais et le vietnamien

L’écriture maya et les autres systèmes méso-américains

Troisième partie. Les langues modernes

Présentation
L’Europe occidentale
L’anglais et les langues celtiques
Les langues scandinaves
L’allemand moderne
Le néerlandais, les Pays-bas et la Belgique
Au contact du français et de l’allemand
Français et langues de France
L’italien et ses dialectes
Langues et dialectes des Alpes
Les langues de la péninsule ibérique
Le basque

L’Europe centrale et orientale


Les langues finnoises et baltes
Le polonais
Le yiddish
Les langues des pays danubiens
Les langues slaves du Sud et l’albanais
Le grec moderne
Les langues slaves de l’Est : russe, ukrainien, biélorusse
Le romani

L’arabe, l’hébreu et les langues d’Éthiopie


L’arabe moderne et le berbère
La reviviscence de l’hébreu
Les langues d’Éthiopie et des pays voisins
Les langues turques, iraniennes et du Caucase
Les langues turques
Le persan et les langues iraniennes
Les langues du Caucase et l’arménien

L’Asie du Sud et du Sud-Est


Les héritiers de l’Empire des Indes : l’Inde, le Pakistan et le
Bangladesh
L’Asie du Sud-Est continentale
Les archipels de l’Asie du Sud-Est

Le chinois, le japonais et le coréen


La modernisation du chinois
Les langues non chinoises de Chine, le mongol, l’ouïgour et le
tibétain
Le japonais et le coréen

Les langues d’Océanie


Peuples et langues d’Océanie
De l’expansion coloniale aux indépendances
L’Australie
La Mélanésie, une aire culturelle
Les langues océaniennes face aux immigrations
Les autres langues océaniennes

L’Afrique au sud du Sahara


Un monde à part
Les européens en Afrique
Les créoles
Du Sénégal au Tchad
Les riverains du golfe de Guinée
L’Afrique centrale
L’Afrique orientale
L’Afrique australe
L’Afrique du Sud
Madagascar

Les langues des Amériques


L’Amérique hispanique
Le Brésil
Les Caraïbes
Les États-Unis
Le Canada

Bibliographie sélective
Avant-propos

I l y a deux mille ans, sur les bords de la Seine, on parlait le


gaulois et le latin. Au temps de Charlemagne, on y entendait
un latin ayant beaucoup changé ou un dialecte germanique dit
« vieux francique », mais le gaulois avait disparu. Sous Hugues
Capet (sacré roi de France en 987), le latin était devenu ce que
les romanistes qualifient de « plus ancien français », et ainsi de
suite. Que les langues s’inscrivent dans l’histoire paraît une
évidence… et pourtant, l’histoire des langues est peu racontée.

Il est vrai qu’il faut distinguer histoires «  interne  » et


« externe ». L’histoire « interne » d’une langue relate l’évolution
de sa phonétique, de sa morphologie, de sa syntaxe, de son
vocabulaire, etc. ; elle relève d’un travail de linguiste. L’histoire
«  externe  » considère la langue comme un fait social
concourant à l’histoire générale des peuples qui la parlent ; elle
relève d’un travail d’historien. C’est le cas du présent ouvrage.

Soit, mais le champ n’est-il pas démesuré  ? Une histoire des


langues, de toutes les langues, depuis les origines  ? En un
volume ? Des bornes s’imposent.

La première est temporelle  : à quelle époque le récit doit-il


commencer  ? On considère habituellement que l’histoire au
sens strict débute avec les premiers documents écrits il y a
environ 5 000 ans. En réalité, la frontière n’est pas nette, mais il
est clair que l’origine des langues (et a fortiori du langage),
beaucoup plus ancienne, n’entre pas dans notre champ.

La seconde résulte de la multiplicité des langues, aujourd’hui au


nombre de six mille environ. La plupart ne peuvent faire l’objet
d’un récit historique car on ignore leur passé : il en va ainsi, par
exemple, des centaines de langues papoues dont l’étude
systématique n’a débuté qu’après 1950. L’ouvrage se concentre
donc sur les langues suffisamment documentées pour que l’on
puisse en raconter l’histoire.

Cela reste considérable. L’entreprise méritait pourtant d’être


tentée, à condition de s’en tenir à l’esprit ayant inspiré les Atlas
des peuples : informer, éclairer et guider le lecteur.

Il n’y a pas de leçon à tirer de l’histoire des langues. Au fil du


temps, elles n’ont pas accompli de « progrès » et ne se sont pas
«  dégradées  » non plus. Il y a simplement, pour commencer,
des débuts obscurs et, pour finir, une actualité que chacun peut
observer  ; entre les deux se situe une histoire, ou plutôt un
faisceau d’histoires, qu’il importe de raconter.

Aujourd’hui, si l’on s’interroge sur un sujet précis (disons, la


langue haoussa), on trouve de multiples données sur la Toile.
En revanche, si l’on cherche à situer le haoussa parmi les
langues d’Afrique de l’Ouest, avant et pendant l’époque
coloniale, puis dans le cadre de la République fédérale du
Nigeria, c’est beaucoup plus difficile… En restituant le contexte,
Une histoire des langues et des peuples qui les parlent répond à
ce type de questions.
L’ouvrage est conçu comme un guide. Chaque chapitre ou sous-
chapitre forme un tout cohérent, relativement indépendant  :
une région du monde, une époque. Cette composition en
modules permet des «  itinéraires de lecture  »  : le lecteur
« entre » dans l’ouvrage par un sujet « qui lui parle », choisit son
parcours au gré de ses curiosités, quitte à revenir plus tard sur
tel ou tel point… Il élabore ainsi lui-même sa propre vision du
sujet.

Une histoire des langues vous invite, sans négliger les classiques
(l’hébreu, le grec, le latin, le sanskrit,  etc.), à partir à la
découverte du javanais, du persan, du breton, du yiddish, du
swahili, du quechua… ou des pidgins mélanésiens.
Première partie. Avant
l’écriture
Avant l’écriture

Q ue peut-on dire de langues dont tous les locuteurs sont


morts sans laisser de trace écrite  ? Quelles langues nos
ancêtres parlaient-ils avant qu’ils n’inventent l’écriture  ? Et
leurs ancêtres ? On en vient ainsi à la question plus générale de
l’origine des langues. Depuis quand Homo sapiens s’exprime-t-il
d’une telle façon que cela puisse être qualifié de « langue », au
sens où nous l’entendons aujourd’hui ?

Avant qu’Homo sapiens ne soit identifié en tant qu’espèce


(relevant de la famille des hominidés), l’origine du langage
humain était perçue comme inséparable de l’origine des êtres
humains eux-mêmes, laquelle s’insérait dans d’innombrables
mythes. Selon la Genèse, Adam, doté d’emblée de la parole, se
voit aussitôt confier par Dieu la tâche de nommer les animaux,
ce qui marque sa différence et sa supériorité. Les Grecs non
plus ne conçoivent pas l’être humain sans le don du langage,
tout en le reconnaissant volontiers aux oiseaux, perçus comme
s’exprimant en langues « étrangères ». Le philosophe Porphyre
(234-v.  305) prétend ainsi qu’«  un Athénien parviendrait plus
vite à comprendre un corbeau qu’à comprendre un Syrien
parlant l’araméen ».

Là se situe la question clé  : si, en général, les mythes ne


s’attardent guère sur l’origine du langage en soi, tous cherchent
une explication à la multiplicité de langues incompréhensibles
entre elles. Ils la trouvent souvent dans un châtiment divin, tel
celui infligé par Jéhovah aux hommes ayant entrepris de
construire la tour de Babel pour atteindre le ciel. Une légende
hindoue incrimine un gigantesque « arbre de la connaissance »
cherchant à ombrager sous ses feuillages tous les êtres
humains, qui parlaient alors une même langue. Pour punir son
orgueil, Brahma aurait coupé et dispersé ses branches,
devenues autant d’arbustes n’abritant chacun qu’une petite
fraction de l’humanité. Les Grecs accusent Hermès, messager
des dieux mais aussi redoutable trompeur, qui prend un malin
plaisir à introduire la confusion dans les esprits tout en se
posant en interprète…

Les linguistes remontent le temps

La question des origines est aujourd’hui appréhendée sous


deux angles.

D’un côté, on s’efforce de comprendre dans quelles


circonstances est apparu le langage propre aux êtres humains,
caractérisé par son aptitude à combiner un nombre limité de
sons pour engendrer un nombre illimité de messages. Les
multiples hypothèses émises à cet égard n’ont pas débouché sur
un consensus, du moins jusqu’à présent. Quoi qu’il en soit, il est
clair que ces recherches (associant linguistique, anthropologie,
neuropsychologie,  etc.) n’entrent pas dans le cadre du présent
ouvrage, consacré à l’histoire.

L’autre approche consiste à prendre pour point de départ les


langues –  modernes ou anciennes  – que l’on connaît, puis à
tenter de reconstituer leur généalogie  : c’est ainsi que les
linguistes remontent le temps. L’un de leurs grands succès, au
XIXe siècle, fut de montrer qu’il était possible d’explorer le passé

en mettant en œuvre un ensemble de méthodes regroupées


sous l’appellation de «  linguistique comparée  » (ou
«  linguistique historique  »). Elles reposent sur la comparaison
de langues différentes, dont on suppose qu’elles ont une origine
commune, et sur l’étude de leurs états successifs. Si l’on relève
des concordances régulières, qu’elles soient phonétiques,
grammaticales ou relatives au vocabulaire de base, il devient
possible d’établir des parentés entre les langues en question. La
phonétique historique joue un rôle majeur, car elle porte sur
des évolutions que l’on peut décrire de manière formelle et
objective en se fondant sur des «  lois phonétiques  ». La
linguistique comparée permet ainsi d’identifier des « familles de
langues » et de reconstituer, du moins jusqu’à un certain point,
des « protolangues », autrement dit des langues ancestrales.
Les principales familles de langues aujourd’hui
(20 millions de locuteurs et plus)

1. Selon l’Ethnologue, 2015 ; 2. Nombre approximatif de locuteurs de


langue maternelle ; 3. Certains linguistes considèrent le japonais
comme une famille composée de quelques langues très proches,
d’autres comme une seule langue subdivisée en dialectes.

La première famille identifiée dans cet esprit fut, vers la fin du


XVIII e siècle,
la famille finno-ougrienne, associant notamment le
finnois et le hongrois. Au siècle suivant, la mise en évidence de
la famille indo-européenne donna à la linguistique comparée
une impulsion décisive. Après quoi de nombreux linguistes
entreprirent d’appliquer les méthodes comparatistes à un
nombre croissant de langues sur tous les continents. Or, l’image
d’ensemble qui se dégage aujourd’hui de ces travaux se révèle
malaisée à interpréter. À côté de familles considérables, que ce
soit par le nombre de langues ou par le nombre de locuteurs
(voir le tableau), on trouve en effet plus d’une centaine de
familles de moindre taille et quantité de langues isolées, en
particulier en Amérique.

Comment expliquer de tels écarts ? Pourquoi la répartition des


familles de langues est-elle aussi hétérogène  ? Trois réponses
sont avancées.

– La plupart des linguistes considèrent que ce constat n’appelle


pas nécessairement d’explication. La linguistique comparée a
mis au jour un certain nombre de familles de langues, grandes
et petites ; c’était sa vocation. Le travail n’est pas achevé et rien
n’interdit que de nouvelles familles soient décelées demain. Il
est néanmoins probable que de nombreux petits groupes et
isolats demeureront ce qu’ils sont  : les rares survivants de
familles dont les autres membres ont disparu, de sorte que les
méthodes comparatistes n’ont pas prise sur eux.

– Certains incriminent la façon trop restrictive dont la


linguistique comparée serait habituellement mise en œuvre. Ils
prétendent au contraire qu’en recourant à des méthodes plus
souples, la quasi-totalité des langues peuvent être regroupées
en un nombre limité de familles.
– Une troisième réponse prend le contre-pied des précédentes
en affirmant que la coexistence de grandes familles et d’une
foule de langues plus ou moins isolées ne résulte pas des limites
des méthodes de recherche, mais qu’elle constitue une donnée
historique appelant une explication.

Chacune de ces réponses aborde –  fût-ce implicitement  – la


question de la « préhistoire » des langues : la première avec une
grande prudence, les deux autres d’une façon plus ambitieuse,
comme nous le verrons.

La préhistoire des langues

Il est vrai que l’intérêt porté par les linguistes à la préhistoire


n’est pas nouveau. Dès qu’ils sont parvenus à esquisser telle ou
telle «  protolangue  », au cours de la seconde moitié du
XIXe siècle, ils se sont demandé où se situait le « foyer originel »
de la famille concernée. Simultanément, des linguistes ont tenté
de relier le passé de certaines langues à celui de certaines
populations, ce qui, dans le contexte intellectuel de l’époque, a
pu conduire à de malencontreuses confusions entre langues et
«  races  ». Ce fut en particulier le cas de la famille indo-
européenne, plus ou moins identifiée à une prétendue «  race
aryenne ».

Depuis quelques dizaines d’années, l’archéologie préhistorique


a accompli de grands progrès, tandis que s’affirmait une
nouvelle discipline  : la génétique des populations, aujourd’hui
principalement fondée sur l’analyse de l’ADN d’ossements
humains préhistoriques («  paléogénétique  »). Cela a permis de
croiser de nouvelles données et d’esquisser le contexte dans
lequel s’est inscrite l’évolution des langues.

Les circonstances de l’émergence d’Homo sapiens en tant


qu’espèce sont très discutées et se situent trop loin dans le passé
pour éclairer notre sujet. Contentons-nous de survoler les cent
derniers millénaires…

– Entre – 90 000 et – 50 000 ans environ, des humains modernes


(présents de longue date en Afrique) migrent vers le Proche-
Orient. Ils y échangent des gènes avec des Néanderthaliens
(éteints vers – 40 000).

– À partir de – 60 000 environ, les humains se répandent dans


tout le continent eurasiatique. Alors s’ouvre une période clé,
que le géographe et biologiste américain Jared Diamond
nomme le «  grand bond en avant  » et Yuval Harari, historien
israélien, la «  révolution cognitive  ». Parmi les innovations
figurent les débuts de la navigation maritime (des humains
atteignent l’Australie il y a 45 000 ans environ) et l’apparition de
l’art (les peintures et gravures de la grotte Chauvet datent d’il y
a 35 000 ans environ).

– Il y a 15  000  ans au plus tard, des humains venant d’Asie
pénètrent dans le nord-ouest du continent américain.
– Il y a 12  000  à 11  000  ans apparaissent l’agriculture et
l’élevage, au Proche-Orient pour commencer.

– L’histoire au sens strict, marquée par l’existence de


documents écrits, débute il y a 5 000 ans.

La «  révolution cognitive  » résulte-t-elle de mutations


génétiques ayant affecté le cerveau d’Homo sapiens, le
conduisant à de nouvelles façons de penser et de
communiquer  ? C’est une hypothèse parmi d’autres. Elle
impliquerait que le type de langue que nous pratiquons
remonte à cette époque. Peut-on en conclure que les langues
actuelles descendent toutes d’une langue unique ? On l’ignore,
mais certains linguistes –  à vrai dire très minoritaires  – le
pensent et affirment pouvoir remonter très loin dans le passé.
Parmi eux figure l’Américain Merritt Ruhlen, auteur de
L’Origine des langues [1] . En comparant des mots tirés d’un
grand nombre de langues relevant de familles très diverses, il
observe des similitudes, sur lesquelles il s’appuie pour
reconstituer les mots «  originels  ». C’est le cas de tik, signifiant
«  doigt  » ou «  un  » (le nombre), dont il décèle la descendance
dans plus de 150 langues. La plupart des linguistes nient
toutefois la validité de l’entreprise en se référant à ce qu’ils
savent du rythme d’évolution des langues  : au fil des
millénaires (et, a fortiori, des dizaines de millénaires), tout le
vocabulaire finit par changer. Les similitudes relevées par
Ruhlen seraient donc fortuites.
Des familles très inégales

Si l’on tient pour significative la très inégale répartition des


familles de langues constatée aujourd’hui, comment peut-on en
rendre compte  ? Une thèse souvent avancée (et controversée,
bien sûr  !) lie l’expansion des principales familles à la
propagation du mode de vie d’agriculteurs aux dépens de celui
de chasseurs-cueilleurs. De façon schématique, le scénario
serait le suivant.

– Avant l’apparition de l’agriculture, les êtres humains, des


chasseurs-cueilleurs, étaient répartis sur tous les continents. Ils
vivaient en petits groupes très dispersés, chacun s’exprimant
dans une langue devenue distincte au fil du temps.

– L’apparition de l’agriculture a provoqué une forte croissance


démographique, poussant les populations agricoles à coloniser
de nouvelles terres. Ce mouvement s’est effectué aux dépens
des chasseurs-cueilleurs, qui ont été assimilés, éliminés ou
refoulés, tandis que chaque population d’agriculteurs
propageait sa propre langue. Au fur et à mesure de leur
expansion, les langues des agriculteurs se sont à leur tour
diversifiées et ramifiées  : telle serait l’origine des principales
familles.

L’expansion des populations d’agriculteurs est-elle


véritablement à l’origine des grandes familles de langues
actuelles  ? Les «  foyers originels  » correspondent-ils à des
régions à partir desquelles l’agriculture se serait diffusée ? C’est
sans doute vrai dans certains cas (l’expansion des langues
bantoues, par exemple), mais douteux dans d’autres…

Tout ce qui touche à la préhistoire des langues est aujourd’hui


en débat : nous le constaterons en passant d’un continent à un
autre. De surcroît, il existe parmi les linguistes différentes
traditions, comme en témoignent les points de vue des
« américanistes » et des « africanistes ». Les premiers appliquent
les méthodes de la linguistique comparée de façon stricte, sous
l’œil vigilant de leur chef de file, Lyle Campbell, gardien de
l’orthodoxie : toute remise en cause du nombre de familles (on
en compte 91  !) est jugée suspecte. Les africanistes, au
contraire, s’accommodent de la classification établie dans les
années 1950 par le linguiste américain Joseph Greenberg. Ce
dernier distinguait alors quatre «  embranchements  » (terme
emprunté aux sciences naturelles), communément qualifiés de
« familles ». Les africanistes les considèrent comme des cadres
pour la recherche, tout en demeurant souvent sceptiques (ou
du moins attentistes) quant à leur validité. La paix entre
linguistes règne ainsi sur deux continents pour des raisons
opposées. Il n’en va pas de même en Asie, où les débats entre
les tenants d’une famille «  altaïque  » («  altaïcistes  ») et leurs
contradicteurs (« anti-altaïcistes ») ont tourné au conflit ouvert.

La notion de «  consensus  » entre linguistes apparaît donc à la


fois relative et variable. Le consensus avoisine les 100 % quand
il s’agit de la validité de la famille indo-européenne ; dans le cas
d’une famille «  dené-caucasienne  » (regroupant certaines
langues d’Amérique du Nord, les langues sino-tibétaines, les
langues du Caucase, le basque et quelques autres), il se situe en
bas de l’échelle. Entre les deux, c’est selon…

La grande famille indo-européenne

Quelles langues parlait-on en Europe avant que ne


prédominent des langues indo-européennes  ? Nous l’ignorons
car, dès l’époque romaine –  autant que l’on puisse en juger  –,
seules subsistaient en Europe la langue basque, ou du moins
son ancêtre, et les langues ouraliennes dans l’extrême nord
(voir la carte). Face à la poussée des langues indo-européennes,
toutes les autres s’étaient éteintes, quitte, dans certains cas, à
nous léguer des inscriptions dont la signification nous
échappe…

La langue basque est restée purement orale jusqu’au XVIe siècle.


Notre connaissance de son passé résulte de la toponymie –  à
l’évidence basque de très longue date, de part et d’autre des
Pyrénées occidentales  – et d’inscriptions latines du début de
l’ère chrétienne. Ces dernières contiennent des noms de
personnes tels que Andere et Cisson, correspondant aux mots
basques modernes andere (« homme ») et gizon (« femme »). On
en déduit que les populations nommées par les Romains
Aquitani («  Aquitains  »), au nord des Pyrénées, et Vascones
(d’où «  Basques  »), au sud, parlaient une langue protobasque,
aujourd’hui dite « aquitain » par convention.

Dans l’est de la péninsule Ibérique vivaient les Ibères, dont la


culture s’est épanouie entre le VIIe siècle av. J.-C. et la conquête
romaine. La plupart des inscriptions en langue ibère utilisent
une écriture dont l’origine demeure discutée : est-elle grecque,
punique ou mixte ? Quoi qu’il en soit, on l’a déchiffrée, mais on
ne comprend pas la langue non indo-européenne qu’elle
transcrit. Il en va de même de l’étrusque, attesté en Italie à
partir de 700 av. J.-C. environ. Bien que son alphabet se lise sans
peine, notre connaissance de la langue demeure très restreinte
(voir p.  415). Autre langue mystérieuse  : celle de la brillante
civilisation minoenne, en Crète. Entre le XVIIIe  et le
XVe  siècle  av.  J.-C., elle a utilisé deux systèmes d’écriture, dits

«  hiéroglyphes crétois  » et «  linéaire  A  », ni l’un ni l’autre


déchiffrés.

Aux confins de l’Europe et de l’Asie, la forteresse linguistique du


Caucase a résisté à l’expansion des langues indo-européennes,
comme le basque mais à une autre échelle (voir la carte). Les
langues s’y répartissent en trois familles qui semblent avoir
évolué sur place  : caucasienne du Nord-Est, caucasienne du
Nord-Ouest et kartvélienne. Le géorgien, langue kartvélienne,
se dote d’un alphabet au Ve  siècle  apr.  J.-C.  (voir p.  206). En
revanche, les autres langues, dont plus d’une trentaine restent
en usage aujourd’hui, ne seront pas écrites avant l’époque
moderne. Au XXe  siècle, plusieurs linguistes ont tenté d’établir
une parenté entre les langues du Caucase et le basque, mais
leurs efforts ont fait long feu. L’hypothèse émise par le linguiste
russe Igor Diakonoff (1915-1999) semble plus plausible  : les
langues caucasiennes du Nord-Est présenteraient des affinités
avec le hourrite et l’ourartéen. L’aire de ces deux langues
anciennes, proches cousines à coup sûr, s’étendait au nord de la
Haute-Mésopotamie (voir p. 76). L’ourartéen s’est éteint vers le
milieu du I er  millénaire  av.  J.-C., submergé par le proto-
arménien, langue indo-européenne de nouveaux arrivants.

Vers le sud, les langues indo-européennes se sont arrêtées aux


portes du Croissant fertile, domaine par excellence des langues
sémitiques, dont les principales furent l’akkadien, puis
l’araméen, avant que l’arabe ne s’impose avec l’avènement de
l’islam. Auparavant, l’akkadien lui-même avait côtoyé le
sumérien, langue de Basse-Mésopotamie sans parenté connue.
Les Sumériens furent les inventeurs de l’écriture cunéiforme,
au début du III e millénaire (voir p. 69). Autre langue ancienne,
l’élamite avait pour foyer le sud de l’Iran. Il est attesté par des
documents en cunéiforme, dont les premiers remontent au
milieu du III e millénaire. Une langue indo-européenne, le vieux
perse, l’a ensuite évincé au I er millénaire av. J.-C.

Certains linguistes, à commencer par Diakonoff, ont défendu


l’hypothèse que l’élamite était apparenté aux langues
dravidiennes de l’Inde. À supposer qu’ils aient raison, cela
signifierait qu’une vaste aire linguistique se serait jadis étendue
de l’Inde aux confins de la Mésopotamie. Elle aurait inclus la
civilisation de l’Indus, ce qui ne fait qu’ajouter aux spéculations,
car ses écrits, datés de 2500 à 1700  av.  J.-C., demeurent non
déchiffrés… Il ne fait pas de doute, en revanche, que les langues
dravidiennes ont reculé face aux langues indo-européennes
(indo-aryennes, en l’occurrence) à partir du milieu du
II e millénaire (voir p. 232).

Les langues d’Asie et d’Europe vers l’an 1

La découverte de la famille indo-


européenne

À l’époque romaine, l’aire des langues indo-européennes


s’étendait sans discontinuer de l’Atlantique à l’Inde et à l’actuel
Xinjiang (dans l’ouest de la Chine), ce dont personne n’avait
alors conscience… Au Moyen Âge, conformément au récit
biblique, l’idée prévalait que l’hébreu était la langue originelle
ou «  adamique  » (lingua adamica, en latin) et que la diversité
linguistique résultait du châtiment infligé par Dieu aux
hommes ayant entrepris de construire la tour de Babel. Les
premiers travaux systématiques de comparaison entre langues
visant à établir leur filiation datent du XVIe siècle.

Parmi ces précurseurs figurent le Français Claude Saumaise


(1588-1653), un protestant établi en Hollande, et le Hollandais
Marcus van  Boxhorn (1612-1653). Ils décèlent une parenté
entre le grec, le latin, le germanique et le persan (auxquels
Saumaise ajoute le sanskrit) et émettent l’hypothèse que ces
langues descendent de celle des Scythes, un peuple antique
devenu quelque peu mythique au XVIIe siècle. L’Anglais William
Jones (1746-1794), juge à Calcutta et philologue, s’inspire de
l’« hypothèse scythique », tout en soulignant « la perfection, la
richesse et le raffinement » du sanskrit. L’idée prévaut alors que
celui-ci serait l’ancêtre du grec, du latin, du persan et du
germanique. La famille ainsi esquissée se voit qualifiée d’« indo-
germanique  » en 1810 (appellation toujours en usage en
Allemagne), puis d’« indo-européenne » en 1813.

On doit au Danois Rasmus Rask (1787-1832) et à l’Allemand


Franz Bopp (1791-1867) les premiers travaux approfondis. Au
milieu des années 1810, Rask met en évidence la parenté entre
le germanique, le latin, le grec, le slave et le balte, tandis que
Bopp fait de même avec le latin, le grec, le germanique, le
persan et le sanskrit… et montre que ce dernier n’est pas
l’ancêtre des autres. Les langues celtiques rejoignent la famille
dès les années 1820, l’albanais en 1854. L’Allemand August
Schleicher (1821-1868) domine la période suivante. Il étudie le
lituanien et révèle que cette langue présente des traits
«  archaïques  », c’est-à-dire jugés proches de la langue indo-
européenne d’origine. Dans son Compendium (1861-1862), il
entreprend, le premier, de «  reconstruire  » des mots indo-
européens. Ainsi prend forme une langue souche hypothétique
que les linguistes français nomment «  indo-européen
commun  » ou, plus souvent aujourd’hui, «  proto-indo-
européen  » (un anglicisme qui s’est répandu, sans doute en
raison de sa clarté). Schleicher dessine aussi le premier « arbre
généalogique » de la famille.

Au tournant des XIXe  et XXe  siècles, plusieurs expéditions


archéologiques au Turkestan chinois (l’actuel Xinjiang) mettent
au jour des documents rédigés dans quatre langues auparavant
inconnues. Deux se révèlent iraniennes et les deux autres, dites
«  tokhariennes  A et B  », sont reconnues en 1907 comme
constituant une nouvelle branche de la famille indo-
européenne. Les textes en tokharien datent des VIe-
VIII e siècles apr. J.-C.

En 1906, on découvre en Turquie, à l’est d’Ankara, des milliers


de tablettes portant des inscriptions cunéiformes, mais la
langue qu’elles transcrivent est inconnue. Le Tchèque Bedřich
Hrozný (1879-1952) parvient à la déchiffrer en 1917 et montre
qu’il s’agit d’une langue indo-européenne, bientôt identifiée
comme celle des Hittites. La plupart des textes datent de 1600 à
1200 av. J.-C., ce qui fait du hittite la langue indo-européenne la
plus anciennement attestée. Diverses langues apparentées au
hittite sont découvertes ensuite  : ensemble, elles forment le
groupe anatolien.

En dépit de la masse de données accumulées, la préhistoire des


langues indo-européennes demeure malaisée à reconstituer,
d’autant que les linguistes ne s’accordent pas quant à la
« généalogie » de la famille.

L’arbre dessiné par Schleicher se divisait en deux branches  :


l’une, européenne du Nord, la seconde, européenne du Sud et
asiatique. De la première étaient issues les sous-branches
germanique et balto-slave  ; de la seconde, les sous-branches
européenne du Sud (celtique, italique, albanais, grec) et indo-
iranienne. Dans les années 1880, l’étude de l’évolution passée
de certaines consonnes conduit à distinguer, au sein de la
famille indo-européenne, les langues centum [kεntum] et satem
[satεm]. Les deux mots signifient « cent », l’un en latin, l’autre
en avestique, une langue iranienne ancienne. La distinction
paraît d’autant plus significative que les langues centum se
situent à l’ouest (grec, langues italiques, celtiques et
germaniques) et les langues satem à l’est (langues balto-slaves,
indo-iraniennes et arménien). La répartition en langues centum
et satem remet en cause les branches définies par Schleicher,
mais non l’arbre dans son principe. En revanche, la découverte
du tokharien, langue centum située très à l’est, biaise la
symétrie… De nombreux linguistes se demandent alors s’il est
vraiment possible d’ordonner les langues indo-européennes
sous la forme d’une généalogie.

Une autre difficulté résulte d’« entrées en scène » très décalées


dans le temps  : certaines langues sont attestées par écrit dès
l’âge du bronze (II e millénaire av. J.-C.), tandis que d’autres ne le
sont pas avant le XVIe siècle (voir le tableau), soit un décalage de
près de 3 000 ans… En dehors de l’anatolien, de l’indo-iranien et
du grec, comment les langues indo-européennes se
répartissaient-elles au II e  millénaire  av.  J.-C.  ? Les groupes
attestés plus tardivement étaient-ils déjà formés ? Existait-il des
groupes qui, depuis lors, se sont éteints sans laisser de traces (à
la différence de l’anatolien)  ? Le tokharien ne serait-il pas
l’ultime rameau, découvert par chance, d’un groupe jadis
foisonnant  ? Quelle était la situation linguistique en Europe
avant que ne s’affirment les langues celtiques, italiques et
germaniques ?
Langues indo-européennes, premières attestations
écrites

1. Époque de composition du Rigveda et de l’Avesta, transmis


oralement avant d’être transcrits.

Aux difficultés proprement linguistiques auxquelles se


heurtent les indo-européanistes s’ajoutent celles d’ordre
idéologique, voire politique. Dans la seconde moitié du
XIXe siècle, en effet, l’étude des « races » est à l’honneur et l’on a
tôt fait de passer de l’idée d’une famille de langues indo-
européennes à celle d’une langue ancestrale qu’auraient parlée
jadis des «  Indo-Européens  », puis à ériger ces derniers en
«  race  », à l’évidence conquérante et donc «  supérieure  ». La
linguistique se trouve ainsi instrumentalisée par des thèses qui
culmineront avec le mythe des «  Aryens  », véhiculé par les
nazis. Si ces théories n’ont plus cours, le souvenir détestable
qu’elles ont laissé continue de hanter certaines appréciations
portées aujourd’hui encore sur les indo-européanistes, au
risque de jeter le discrédit sur l’ensemble de leurs travaux.

La diffusion des langues indo-


européennes

À quelle époque, dans quelle région l’hypothétique proto-indo-


européen était-il parlé  ? Comment les langues indo-
européennes se sont-elles diffusées  ? Selon quels
cheminements géographiques ? Au cours de la seconde moitié
du XXe  siècle, deux points de vue s’opposent, l’un et l’autre
défendus par des archéologues.

L’Américaine d’origine lituanienne Marija Gimbutas (1921-1994)


formule en 1956 la thèse dite « des kourganes » – sépultures, du
russe kurgan, «  tumulus  ». Elle identifie les «  Proto-Indo-
Européens  » à la population porteuse de la «  civilisation des
kourganes  », présente dans la région du Dniepr et du Don, au
nord de la mer Noire, du Ve  au III e  millénaire  av.  J.-C.  La
population en question, qui pratiquait surtout l’élevage (mais
aussi l’agriculture), était particulièrement mobile, grâce à ses
chevaux et à ses véhicules à roues. Cela lui a permis de gagner
les Balkans et l’Europe centrale à diverses reprises à partir de la
fin du Ve  millénaire. Selon Marija Gimbutas, ce furent des
«  invasions  »  : les «  Proto-Indo-Européens  » soumirent les
populations d’agriculteurs qu’ils rencontrèrent, qui finirent par
adopter leur langue.

L’autre thèse, présentée en 1987 par le Britannique Colin


Renfrew, prend doublement le contre-pied de la précédente  :
elle situe le foyer en Anatolie, là où le proto-anatolien et le
proto-indo-européen auraient divergé ; elle attribue l’expansion
des langues indo-européennes à la lente migration des premiers
agriculteurs de l’Anatolie vers les Balkans, puis vers le reste de
l’Europe. L’archéologie montre cependant que les débuts de
l’agriculture dans les Balkans remontent au VII e millénaire, une
datation antérieure à celle proposée par Marija Gimbutas.

Après la dissolution de l’Union soviétique en 1991, les échanges


s’intensifient entre les chercheurs occidentaux et leurs
collègues de Russie et des pays voisins : il devient ainsi possible
de dresser un tableau cohérent et complet de l’archéologie des
steppes, comme l’a fait en 2007 l’Américain David  W.  Anthony
dans The  Horse, the Wheel, and Language [2] . Or, ce tableau
valide la thèse de Marija Gimbutas, du moins dans ses grandes
lignes. Depuis 2015, de surcroît, des études de
«  paléogénétique  » ont repéré une importante migration des
steppes vers l’Europe centrale aux alentours de 3000  av.  J.-
C.  Aussi le scénario le plus vraisemblable, en l’état actuel des
connaissances, est-il désormais le suivant.

L’entrée en scène des Yamna


Revenons aux «  cultures des kourganes  » de Marija Gimbutas.
Parmi elles figure la culture yamna [3]  ou culture « des tombes
en fosse  ». Les Yamna (comme on appelle par convention la
population correspondante) sont des nomades à cheval,
éleveurs de moutons et de bovins, disposant de chariots et donc
très mobiles. Ils vivent au IVe  millénaire dans les steppes au
nord de la mer Noire et de la mer Caspienne. La paléogénétique
montre qu’au millénaire précédent ils ont migré du Caucase
vers les steppes et y ont absorbé les populations en place. Elle
montre aussi et surtout que, dès le III e  millénaire  av.  J.-C., la
majorité de la population européenne descendait à la fois
d’agriculteurs arrivés du Proche-Orient via les Balkans (à partir
du VII e  millénaire) et de Yamna venus des steppes en grand
nombre.

Si l’on compare ces données à celles rassemblées par les indo-


européanistes, il est difficile d’échapper à la conclusion que les
locuteurs du «  proto-indo-européen  » et les Yamna sont les
mêmes. C’est d’autant plus vraisemblable que l’origine
géographique des Yamna –  dans le Caucase et plus au sud  –
apporte une réponse à l’énigme des langues anatoliennes
(aujourd’hui éteintes). Ces langues conservaient en effet des
traits ayant disparu des autres langues indo-européennes
(«  archaïsmes  ») et, surtout, elles étaient dénuées de certaines
caractéristiques communes à toutes les autres. On en déduit
que ces caractéristiques sont apparues après la divergence du
groupe anatolien, qui daterait du tournant des Ve  et
IVe millénaires. Or, à cette époque, la migration des Yamna en
direction des steppes était en cours : la divergence aurait donc
eu lieu dans le Caucase. Outre le hittite, le groupe anatolien
comprend le palaïte, le louvite, le lycien et le lydien. Le hittite
s’est éteint au XIIe  siècle  av.  J.-C.  ; le lydien, au début de l’ère
chrétienne.

Si le groupe anatolien a effectivement divergé dans le Caucase


(hypothèse vraisemblable), cela signifie qu’à l’époque les
Yamna parlaient des langues que l’on pourrait qualifier de
«  proto-proto-indo-européennes  ». Le proto-indo-européen
proprement dit s’est développé ensuite, dans les steppes,
comme le montre le fait que tous les groupes de langues indo-
européennes –  sauf l’anatolien  – ont hérité d’un même
vocabulaire spécialisé pour les chariots, les roues, les
essieux, etc. L’image d’un arbre généalogique (chère aux indo-
européanistes du XIXe  siècle) doit toutefois être remplacée par
celle d’un tronc émettant occasionnellement des branches
latérales au fil de sa croissance. Le tronc correspond au proto-
indo-européen, lequel n’est pas une langue homogène mais
plutôt un ensemble de dialectes apparentés en évolution
permanente. En s’éloignant du tronc, chaque branche donne
naissance à un groupe de langues, au fur et à mesure que les
populations concernées migrent et que les langues divergent
(voir la carte). Les langues tokhariennes se détachent les
premières  ; les autres ensuite, dont les langues balto-slaves et
indo-iraniennes pour terminer.
Le foyer proto-indo-européen et les principales
migrations

Les langues tokhariennes : une migration


vers l’Asie centrale

Comme les langues anatoliennes, les langues tokhariennes


présentent des archaïsmes et auraient donc divergé assez tôt du
tronc commun. L’archéologie montre qu’une population des
steppes de la région de la Volga et du fleuve Oural a entrepris,
vers –  3500, une grande migration vers l’est, jusqu’au pied du
massif de l’Altaï, puis s’y est fixée pendant plus d’un millénaire.
Les éleveurs nomades auraient ensuite conduit leurs troupeaux
vers le sud et, pour finir, franchi la chaîne des Tian Shan après –
  2000. Telle serait la préhistoire des langues tokhariennes,
attestées par écrit du VIe au VIIIe siècle (voir p. 188).

Un foyer au cœur de l’Europe : les langues


celtiques et italiques

L’expansion des langues indo-européennes en Europe centrale


débute à la fin du IVe millénaire, quand des populations venues
des steppes migrent vers les plaines du bas Danube, puis vers
l’actuelle Hongrie. C’est de là, semble-t-il, qu’ont essaimé les
dialectes dont sont nées les langues celtiques et, plus tard, les
langues italiques.

Au cours du I er  millénaire  av.  J.-C., des populations de langues


celtiques, autrement dit des Celtes, ont migré jusque dans la
péninsule Ibérique (groupe continental : gaulois et celtibère) et
jusqu’en Angleterre (groupe insulaire).

Le celtibère, parlé dans le nord et l’ouest de la péninsule


Ibérique, est attesté par des inscriptions datant des IIe  et
I er siècles  av.  J.-C.  L’aire du gaulois s’étendait de l’Europe
centrale à la Gaule et à l’Italie du Nord, colonisée au
IVe  siècle  av.  J.-C.  (et nommée «  Gaule cisalpine  » par les
Romains). Les inscriptions les plus anciennes remontent au
milieu du I er millénaire av. J.-C. Le celtibère s’éteint sans doute
au Ier siècle apr. J.-C., tandis que le gaulois survit dans certaines
régions jusqu’aux alentours de l’an 500.

Le celtique insulaire se divise à son tour en deux sous-groupes :


brittonique et goïdélique. On nomme «  brittonique commun  »
(ou « vieux brittonique ») la langue parlée en Grande-Bretagne –
 jusqu’à la latitude d’Édimbourg – à la veille de la conquête par
les Romains, au Ier siècle apr. J.-C. Le brittonique demeure très
vivant à l’époque romaine, à côté du latin. Il recule ensuite face
à l’afflux de populations germaniques (les «  Anglo-Saxons  »,
voir p.  154). En Irlande, restée à l’écart de l’Empire romain, le
vieil irlandais, langue goïdélique, est attesté par écrit à partir du
IVe siècle apr. J.-C.

Les populations de langues italiques entrent en Italie durant la


seconde moitié du II e  millénaire  av.  J.-C.  et y rencontrent des
populations de langues non indo-européennes, en particulier
les Étrusques. Ces derniers vont initier les Latins et les autres
peuples de langues italiques à l’écriture (voir p. 116).

La branche germanique : des origines


obscures

Les linguistes reconstituent sans difficulté un protogermanique


parlé vers le milieu du I er millénaire av. J.-C. Que s’était-il passé
auparavant  ? On l’ignore, mais l’archéologie suggère une
lointaine origine dans la région du haut Dniestr et de la Vistule
vers la fin du IVe  millénaire. Quand on commence à les
identifier, les populations de langue germanique, autrement dit
les Germains, vivent dans le sud de la Scandinavie et dans les
régions riveraines de la mer du Nord et de la Baltique, de
l’embouchure du Rhin à celle de la Vistule. Certains
s’aventurent ensuite vers le sud  : les Romains mentionnent
pour la première fois des Germains au Ier  siècle  av.  J.-C.  Tacite
(v.  55-v.  120) les décrit  en  détail dans De  Origine et situ
Germaniae, rédigé en 98 apr. J.-C.

Au sein des parlers germaniques, on distingue trois groupes  :


ostique, westique et nordique (ou scandinave). Parmi les
Germains de langue ostique figurent les Goths, qui migrent vers
l’Europe du Sud-Est au IIIe  siècle. Au siècle suivant, l’évêque
Wulfila les convertit au christianisme et consigne leur langue
(voir p.  148). Les populations relevant du groupe westique se
différencient par scissions et regroupements  : les Francs sont
issus de la fusion de plusieurs peuplades germaniques (au
III e  siècle), de même que les Anglo-Saxons (aux Ve-VI e  siècles).

Quand la situation se stabilise, aux VIe-VIIe  siècles, le groupe


westique se subdivise en cinq dialectes qui sont autant de
langues en gestation : le vieux haut-allemand, le vieux saxon, le
vieux bas-francique, le vieux frison et l’anglo-saxon (ou vieil
anglais). Ce dernier sera mis par écrit le premier, au tout début
du VIIe  siècle. Le nordique commun (ou vieux nordique), dont
descendent les langues scandinaves, nous est connu par des
inscriptions en écriture runique datant du III e au VII e siècle (voir
p. 156).
Les migrations via les Balkans : le grec et
l’arménien

Il ne fait guère de doute que des populations venues des steppes


ont migré dans la péninsule Balkanique au tournant des III e et
II e millénaires. Ces migrations ne correspondent toutefois pas à
un groupe de langues clairement identifiable, car diverses
langues concernées sont à peine connues (l’illyrien, le thrace, le
dace) ou le sont insuffisamment (le phrygien). Seuls le grec et
l’arménien fournissent un corpus ancien et continu. Une
question se pose de surcroît  : pourquoi le grec est-il demeuré
une langue centum (comme les langues celtiques, italiques et
germaniques), alors que l’arménien et le phrygien sont des
langues satem (comme les langues balto-slaves et indo-
iraniennes) ?

La première civilisation grecque, dite «  mycénienne  », est


apparue vers 1700  av.  J.-C., les premiers écrits connus en grec
datant de 1450 environ (voir p.  104). Le thrace, le dace et
l’illyrien ne sont attestés que par des mots dans des textes
anciens (en grec ou en latin), des noms propres ou, dans le cas
du thrace, par quelques inscriptions ambiguës. Le thrace était
parlé entre le Danube, la mer Noire et la mer Égée, le dace dans
l’actuelle Roumanie. Ils se sont éteints vers 500  apr.  J.-C.  Le
domaine de l’illyrien s’étendait de l’actuelle Albanie à l’Istrie. Il
se peut que l’albanais descende de cette langue, mais ce n’est
pas prouvé, faute de données (on ne sait rien de l’albanais avant
le XVe  siècle). Les ancêtres des Phrygiens et des Arméniens,
venus des Balkans, ont migré en Anatolie vers le XIIe siècle av. J.-
C., peu après la chute de l’Empire hittite. Le phrygien, attesté
par des inscriptions datant du VIIIe au Ve siècle (voir p. 114), s’est
éteint vers 500 apr. J.-C. Les Arméniens ont atteint la région du
lac de Van au VIIe siècle av. J.-C. Ils y ont supplanté (ou absorbé)
les Ourartéens, avant de passer sous la domination de peuples
iraniens. L’arménien possède son propre alphabet depuis le
début du Ve siècle apr. J.-C. (voir p. 205).

Les branches balte et slave

La parenté entre les langues baltes [4]  et les langues slaves, au


sein d’un groupe «  balto-slave  », prête à controverse pour des
raisons sans doute plus politiques que linguistiques (les
Lituaniens ne voulant pas être rapprochés des Slaves). Il est sûr,
en tout cas, que les deux groupes de langues se sont développés
côte à côte, au sein de populations ayant entrepris, au
III e  millénaire, de coloniser la zone forestière au nord de la
steppe. Les locuteurs des dialectes prébaltes essaiment ensuite
vers le nord et le nord-est, comme en témoignent des noms de
cours d’eau d’origine balte jusque dans la région de Moscou. Au
nord, ils ont pour voisins les Finnois, qui leur empruntent
plusieurs centaines de mots. Les locuteurs des dialectes
préslaves demeurent en revanche concentrés dans une région
s’étendant du moyen Dniepr au haut Dniestr.
Le lituanien est aujourd’hui considéré comme la plus
«  archaïque  » des langues indo-européennes, autrement dit
celle qui se serait le moins éloignée du proto-indo-européen
(dans sa forme la plus tardive). Le grand linguiste Antoine
Meillet (1866-1936) disait que, pour entendre le proto-indo-
européen, il suffisait d’écouter parler un paysan lituanien. Cela
tient sans doute au fait que les (lointains) ancêtres des
Lituaniens n’ont migré que sur une courte distance, dans une
région peu peuplée, et n’ont plus guère bougé par la suite, à la
différence des autres peuples de langues indo-européennes.
Quoi qu’il en soit, la plus ancienne mention de populations
incontestablement baltes (les Soudinoi et les Galindai) est due à
Claude Ptolémée (IIe  siècle  apr.  J.-C.). Au IXe  siècle, des textes
germaniques et arabes évoquent les Bruzi ou Brus, que l’on
nomme en français « Borusses » ou « Prutènes » (qui ont donné
leur nom à la Prusse). Les Baltes entrent dans l’histoire au
XIII e  siècle, quand l’ordre Teutonique, composé d’Allemands,
prend pied dans la région avec pour mission de les soumettre et
de les convertir au christianisme. La première attestation écrite
d’une langue balte date de 1400 environ (voir p. 172).

On ne sait presque rien des Slaves avant que les Byzantins ne


les mentionnent au VIe siècle. Ils ont alors entrepris de s’étendre
dans trois directions : vers le sud, dans les Balkans et jusqu’en
Grèce, vers le nord, aux dépens de populations baltes et
finnoises, et vers l’ouest, en colonisant des territoires délaissés
par les Germains. Ces mouvements préludent à la répartition
des langues slaves en trois sous-groupes  : méridional,
oriental et occidental.
L’expansion vers le sud entraîne la conversion linguistique
d’une grande partie de la population en place  : les Illyriens et
les Thraces romanisés adoptent des parlers slaves. En revanche,
les Slaves ayant pénétré en Grèce seront hellénisés. Deux îlots
subsistent  : celui des Daces romanisés (dont les parlers
engendreront la langue roumaine) et celui des Albanais, qui
avaient déjà résisté à l’hellénisation, puis à la romanisation.

Les Slaves orientaux migrent vers le nord et le nord-est en


empruntant le cours des fleuves. En sens inverse, des
Scandinaves, les Varègues, pénètrent dans ces régions aux VIIIe-
IXe  siècles. Selon la tradition, ils seraient à l’origine de la
dynastie (bientôt slavisée) qui fonde l’État de Kiev en 882.

À l’ouest, les Slaves atteignent l’Elbe et la plaine du Danube


(actuelle Hongrie). Au milieu du IXe siècle, certains d’entre eux
fondent un royaume connu sous le nom de « Grande Moravie »
(correspondant aux actuels pays tchèque et slovaque). C’est à
l’appel du roi Rostislav que Cyrille et Méthode viennent en 863
évangéliser la population et, à cet effet, mettent pour la
première fois une langue slave par écrit (le « vieux slave », voir
p. 162).

La véritable histoire des Aryens


Le mot «  aryen  » est devenu très ambigu depuis que les nazis
l’ont appliqué à des populations blanches, plus particulièrement
nordiques, considérées comme formant une «  race
supérieure ». Cette thèse s’inspirait de celles échafaudées par le
Français Arthur de Gobineau (1816-1882) : il situait au sommet
de l’humanité une race blanche qualifiée d’«  ariane  »,
du sanskrit ârya, « noble ».

Qui étaient, en réalité, les Ârya, comme ils se nommaient eux-


mêmes  ? L’étymologie montre que ce mot et «  Iran  », issu de
l’ancien iranien Âryanam, «  [pays] des Ârya  », ont la même
origine, dans une langue « proto-indo-iranienne ». Les locuteurs
de celle-ci évoluaient probablement dans les steppes proches du
fleuve Oural au tournant des III e et II e millénaires av. J.-C. Ils se
sont ensuite scindés en deux groupes auxquels correspondent,
d’un côté, les langues iraniennes et, de l’autre, les langues
«  indo-aryennes  » (ainsi nommées parce que «  langues
indiennes  » aurait prêté à confusion  : en Inde, on parle
également des langues dravidiennes).

Les locuteurs de langues indo-aryennes migrent les premiers


vers le sud et pénètrent en Iran et en Bactriane (au nord de
l’actuel Afghanistan). Certains atteignent l’extrême ouest de
l’Iran et parviennent à s’imposer à la tête des Hourrites  : c’est
pourquoi les premières attestations d’une langue indo-aryenne
apparaissent vers 1400  av.  J.-C.  dans le royaume de Mitanni,
situé au nord de la Mésopotamie (voir p. 76). À la même époque,
ceux qui avaient gagné la Bactriane se dirigent vers l’Inde, où
vont s’épanouir les langues indo-aryennes, sous la forme du
védique pour commencer (voir p. 222).

Parmi les locuteurs de langues iraniennes, certains demeurent


en arrière. Connus sous le nom de Scythes, ils dominent les
steppes jusqu’à l’irruption des Huns au IVe  siècle  apr.  J.-C.  Les
autres gagnent une vaste zone s’étendant de l’Iran au Pamir et
s’installent dans les régions délaissées par les Indo-Aryens. À la
fin du II e millénaire, Zarathushtra (Zoroastre) naît dans l’est de
cette zone. Il est le fondateur du mazdéisme et, selon la
tradition, l’auteur d’une partie de l’Avesta, texte sacré en
«  avestique  », la plus ancienne langue iranienne connue. Dans
ce qui est aujourd’hui l’Iran, les Mèdes, puis les Perses,
populations iraniennes, fondent ensuite des empires. Les
seconds laissent des inscriptions en « vieux perse » à partir de la
fin du VIe siècle av. J.-C. (voir p. 77).

Ainsi s’achève le grand tour des langues indo-européennes.


Depuis les steppes occidentales d’Eurasie, elles se sont
largement diffusées vers l’ouest, le sud et l’est, mais bien peu
vers le nord, domaine des langues ouraliennes.

De l’Oural à l’Extrême-Orient

En 1768, le jésuite hongrois János Sajnovics (1733-1785) part en


Norvège pour procéder à des observations astronomiques. Il s’y
initie à la langue des Lapons et découvre qu’elle présente de
nombreuses similitudes grammaticales avec le hongrois. Son
ouvrage, Demonstratio idioma Ungarorum et Lapponum idem
esse («  Démonstration que les langues des Hongrois et des
Lapons sont semblables »), publié en 1770, provoque un tollé en
Hongrie : comment osait-on comparer la langue hongroise aux
parlers d’éleveurs de rennes qui, imaginait-on à Budapest, ne
sont même pas de « race blanche » ! L’ouvrage fera néanmoins
date, à tel point que Sajnovics passera pour le «  père  » de la
linguistique comparée. D’autres y ajoutent ensuite le finnois et
diverses langues parlées dans l’Empire russe. Ainsi est
reconnue la famille « finno-ougrienne ».

Vers le milieu du XIXe  siècle, des linguistes relèvent des


similitudes entre, d’une part, les langues finno-ougriennes et,
d’autre part, les langues turques, mongoles et toungouses. La
famille ainsi délimitée prend le nom d’«  ouralo-altaïque  », le
massif de l’Altaï étant perçu comme le «  berceau  » des Turcs.
Une double remise en cause survient moins d’un siècle plus
tard, quand le linguiste finlandais Gustaf Ramstedt (1873-1950)
montre que la famille ouralo-altaïque n’est pas pertinente et
qu’il existe, d’un côté, une famille « ouralienne », de l’autre, une
famille «  altaïque  », à laquelle il adjoint le coréen.
Simultanément, toutefois, d’autres linguistes contestent la
validité de la famille altaïque elle-même…

La famille ouralienne
Le proto-ouralien semble avoir pris forme dans le sud de l’Oural
et alentour. À quelle époque ? Les spécialistes en débattent, de
même qu’ils se demandent s’il s’est scindé en deux branches
(samoyède et finno-ougrienne, comme on l’a longtemps pensé)
ou davantage. Il est sûr, en tout cas, que la famille compte neuf
éléments clairement identifiés  : samoyède, khanty, mansi,
hongrois, permien, mari, mordve, fennique et same. Il y a deux
mille ans, sa répartition géographique était à peu près la même
qu’aujourd’hui, le hongrois mis à part.

À l’est de l’Oural, les Khantys et les Mansis, des peuples de la


taïga, n’ont jamais été très nombreux, pas plus que les
Samoyèdes (aujourd’hui nommés «  Nenets  »), qui ont migré
vers la toundra au début du II e millénaire. À l’ouest de l’Oural,
les populations ouraliennes formaient un ensemble continu
avant que les Russes ne progressent vers le nord, en direction
de la mer Blanche, et qu’ils ne séparent ainsi, après le XIe siècle,
les peuples de langues fenniques des autres. Parmi ces derniers
figurent les Komis, les Oudmourtes, les Maris et les Mordves, à
présent tous intégrés au monde russe. La destinée des langues
finnoise et estonienne (l’une et l’autre fenniques) fut différente :
leur passage à l’écriture, en caractères latins, date du XVIe siècle.
Les langues sames sont celles des Lapons, aujourd’hui nommés
Sames (de Saami, nom qu’ils se donnent eux-mêmes). Il semble
que le protosame se soit formé au I er millénaire av. J.-C. et qu’il
ait intégré des éléments tirés de langues (inconnues)
auparavant parlées dans le nord de la Scandinavie.
L’épopée des Hongrois débute entre le sud de l’Oural et la Volga,
durant les premiers siècles de l’ère chrétienne. Ils s’initient à la
vie de nomades à cheval au contact de peuples iraniens des
steppes (notamment scythes), puis migrent peu à peu vers
l’ouest, sans doute sous la poussée des Huns et de peuples turcs
venus de l’est. Aux VIIIe-IXe  siècles, ils s’établissent de part et
d’autre du cours moyen de la Volga, où ils cohabitent avec des
«  Proto-Bulgares  » (de langue turque, voir p.  208) et
entretiennent des relations avec les Khazars (turcs eux aussi).
L’entrée en scène des Petchenègues (également turcs) contraint
les Hongrois à poursuivre leur migration vers l’ouest. En 895-
896, ils franchissent les Carpates, puis prennent possession de la
plaine danubienne. Les populations en place, principalement
slaves, adoptent ensuite la langue des conquérants. Telle est
l’origine de la Hongrie, qui forme aujourd’hui une enclave dans
l’aire des langues indo-européennes.

Les langues « altaïques » en débat

Les «  altaïcistes  » se divisent eux-mêmes en deux catégories  :


les «  micro-altaïcistes  », qui n’y incluent que les langues
turques, mongoles et toungouses, et les «  macro-altaïcistes  »,
qui y ajoutent le coréen et le japonais. Le premier point de vue,
naguère dominant, ne réunit désormais qu’une minorité
d’adeptes. Les débats portent en particulier sur les traits
communs à ces différentes langues, plus précisément, sur
l’origine de chacun de ces traits  : témoignent-ils d’une
protolangue commune (position altaïciste) ou d’emprunts entre
langues non apparentées mais géographiquement proches ? Si
de telles questions –  classiques en linguistique comparée  – se
posent en l’occurrence avec acuité, c’est parce que la thèse
altaïciste implique une divergence ancienne, alors que les
langues concernées ne sont attestées par écrit qu’à une époque
relativement récente  : à partir du VIIIe  siècle au plus tôt, voire
du XIIIe siècle dans le cas du mongol.

Les langues turques semblent avoir pris forme aux confins de


la Sibérie et de l’actuelle Mongolie. L’expansion des Turcs vers
l’ouest commence aux premiers siècles de notre ère et se
poursuit un millénaire durant. Les premiers mouvements
importants ont pour cadre les steppes à l’ouest de l’Altaï, tandis
que les nomades de langues iraniennes (Scythes et autres),
auparavant maîtres du terrain, vont disparaître de la scène
après avoir été refoulés ou absorbés. La grande migration des
Huns donne sans doute le coup d’envoi : ils atteignent l’Europe
centrale durant la seconde moitié du IVe  siècle, puis repartent
vers l’est après la mort de leur chef Attila en 453. Si l’on ne sait
presque rien de la langue (« hunnique ») parlée par ce dernier, il
est très probable que de nombreux Turcs figuraient parmi ses
troupes.

D’autres peuples de langues turques se succèdent ensuite dans


les steppes  : Khazars, Petchenègues, Coumans, Tatars,
Kazakhs, etc. L’autre grand cheminement des Turcs, au cours de
la seconde moitié du I er millénaire, les conduit de l’Asie centrale
à l’Anatolie, via l’Iran. Le plus souvent, ils s’imposent en
maîtres, de sorte que diverses populations délaissent peu à peu
leur langue indo-européenne au profit du turc. Parmi les
langues iraniennes supplantées figurent, en Asie centrale, le
chorasmien et le sogdien et, en Azerbaïdjan, l’adari. En Anatolie,
une grande partie de la population finira par passer de la langue
grecque à la langue turque.

Toutes les langues mongoles aujourd’hui en usage descendent


de celle que parlait Gengis Khan (né au milieu du XIIe  siècle),
dotée d’une écriture dans les années 1220 (voir p.  216). On
suppose par ailleurs que la langue des Khitans (Xe-XIIe siècles) lui
était apparentée, mais ce n’est pas d’un grand secours, car les
systèmes d’écriture qu’ils utilisaient n’ont pas été déchiffrés.
Cette situation illustre les difficultés que rencontrent les
altaïcistes : comment appliquer la méthode comparatiste à des
données aussi restreintes ?

Quant à la douzaine de langues toungouses, elles ne comptent


plus aujourd’hui que quelques dizaines de milliers de locuteurs,
répartis entre la Sibérie et la lisière nord de la Chine. Leur foyer
originel se situait sans doute dans le bassin du fleuve Amour.
Certains Toungouses ont migré vers la forêt sibérienne, tandis
que d’autres sont entrés en contact avec la culture chinoise dès
le début du I er millénaire. Les seconds s’affirment au XIIe siècle
sous le nom de Djurtchets et fondent la dynastie des Jin, dont
l’empire inclut la Chine du Nord. Vaincus par les Mongols en
1234, ils redeviendront puissants au début du XVIIe  siècle et
prendront en 1634 l’appellation de « Mandchous » (voir p. 217).
En Sibérie : des langues très menacées

Les langues autochtones de Sibérie se répartissent en


«  paléosibériennes  », toungouses et turques  ; le russe,
aujourd’hui dominant, est entré en scène au XVIIe siècle.

Les langues que l’on nommait naguère «  paléosibériennes  »


relèvent de trois familles distinctes  : iénisseïenne (le long du
fleuve Ienisseï), youkaguire (dans le nord-est de la Sibérie) et
tchouktche-kamtchadale (dans l’extrême est de la Sibérie et au
Kamtchatka) ; il s’y ajoute un isolat, le nivkhe (dans le bassin de
l’Amour et le nord de Sakhaline). Présentes depuis très
longtemps en Sibérie, elles sont toutes menacées, voire en voie
d’extinction aujourd’hui, leur nombre total de locuteurs
n’excédant pas une quinzaine de mille. Il n’était guère possible
d’en dire plus avant qu’en 2008 le linguiste américain Edward
Vajda ne montre (après dix  ans de travaux) que les langues
ienisseïennes et les langues na-dené d’Amérique du Nord (voir
p.  55) forment une seule et même famille, dite «  dené-
iénisseïenne  ». Une découverte très inhabituelle  : pour la
première fois, une famille «  transcontinentale  » (Ancien
Monde/Nouveau Monde) est établie à la satisfaction
de nombreux linguistes, d’ordinaire fort critiques. On déduit de
l’existence de cette nouvelle famille que des populations de
langue «  proto-dené-iénisseïenne  » évoluaient en Sibérie
orientale à une époque reculée (à déterminer) et qu’elles se
sont scindées en au moins deux branches,  l’une ayant migré
vers l’ouest, l’autre ayant gagné le nord-ouest de l’Amérique par
voie maritime.

Aux langues paléosibériennes se sont adjointes diverses


langues toungouses (dont l’évenk et l’évène) et, plus tard, une
langue turque : le iakoute. Venus de la région du lac Baïkal, les
Iakoutes (ou Sakha) ont migré vers le cœur de la Sibérie
orientale à partir du XIIIe siècle et absorbé une grande partie des
populations en place, comme le montre la présence d’un
substrat toungouse dans leur langue.

Le coréen et le japonais sont-ils


parents ?

Au III e  siècle  av.  J.-C., les ancêtres des Coréens fondent dans la
péninsule les «  Trois Royaumes  »  : le Koguryo au nord, le
Paekche au sud-ouest et le Silla au sud-est. Tous trois ont pour
langue officielle écrite le chinois, à l’imitation des Chinois
installés au centre de la péninsule depuis le siècle précédent. Au
VII e siècle, le Silla conquiert les deux autres royaumes et unifie
le pays. C’est alors que les Coréens commencent à utiliser les
caractères chinois pour transcrire leur propre langue, en
élaborant un système ad hoc fort complexe (voir p.  255). De
cette langue, dite «  coréen ancien  », descend le coréen
moderne, mais d’où provenait-elle  ? On considère en général
qu’elle était commune aux Trois Royaumes dès avant
l’unification. Mais, selon une autre thèse, le Silla aurait imposé
sa langue dans le Koguryo et le Paekche après l’unification, aux
dépens de langues qui lui étaient apparentées… à moins que ce
ne fût au japonais !

La préhistoire de l’archipel du Japon se résume en une période


dite «  Jomon  », d’une quinzaine de millénaires, à laquelle met
fin la période « Yayoi », de 400 av. J.-C. environ à 250 apr. J.-C. À
la seconde correspond l’afflux de nouveaux arrivants, qui
progressent vers l’est en refoulant, puis en assimilant les
populations caractéristiques de la période Jomon. Ces dernières
ont pour descendants les Aïnous, encore présents aujourd’hui
sur l’île d’Hokkaido, mais dont la langue est presque éteinte
(voir p.  525). Quant aux nouveaux arrivants, ce sont les
ancêtres des Japonais, dont la langue est attestée par écrit à
partir du VIe siècle. D’où venaient-ils ? Ils avaient franchi la mer
depuis le sud de la péninsule coréenne, mais où résidaient-ils
auparavant  ? Quelles relations leurs ancêtres avaient-ils
entretenues avec ceux des Coréens  ? Le débat demeure très
ouvert. Certains linguistes considèrent le japonais et le coréen
comme deux isolats, d’autres comme formant une famille issue
d’un hypothétique «  proto-coréen-japonais  », d’autres encore
comme constituant deux branches d’une famille «  macro-
altaïque », etc.

Les linguistes et l’Extrême-Orient


Quand ils entreprennent de classer les langues d’Extrême-
Orient, durant la première moitié du XIXe siècle, les linguistes se
trouvent en présence

Les tons s’acquièrent et se perdent


Un ton se définit comme la « hauteur relative du son de la
voix à un moment donné de la chaîne parlée  ». Dans les
langues à tons (ou tonales), il constitue une unité discrète
utilisée à des fins distinctives (pour identifier un mot), au
même titre que les phonèmes (consonnes et voyelles).
Ainsi, en chinois, li signifie « poire » accompagné d’un ton
montant et «  châtaigne  » avec un ton descendant.
Nombreuses en Asie orientale, les langues tonales le sont
aussi en Afrique subsaharienne, au Mexique, etc.

Contrairement à une idée jadis répandue, la présence ou


non de tons ne permet pas de classer les langues par
familles. Le Français André Haudricourt (1911-1996) en a
apporté la preuve en 1954 en montrant comment le
vietnamien, langue à tons (au nombre de huit), était issu
d’une protolangue atonale relevant du groupe môn-khmer.
En d’autres termes, au cours de son histoire, une langue
peut acquérir des tons… ou les perdre. Le chinois lui-
même, réputé langue tonale par excellence, ne semble pas
l’avoir été dans sa forme ancienne, avant le milieu du
I er millénaire apr. J.-C.
d’une masse de populations de « race jaune », ce qui, à l’époque,
ne paraît pas hors sujet a priori ; certaines parlent des langues à
tons (voir l’encadré), notamment le chinois, d’autant plus
marquant qu’il a fortement imprégné certaines langues
voisines, en particulier le coréen, le japonais et le vietnamien.
La présence ou non de tons sert de premier critère de
classement. Le coréen et le japonais – dénués de tons – sont tôt
perçus comme très différents du chinois. Il en va de même au
sud de la Chine : on range à part les langues non tonales, telles
que le khmer ou les langues malayo-polynésiennes. En
revanche, on regroupe toutes les langues tonales en une seule
famille, qualifiée de « sino-tibétaine » à partir des années 1920,
que l’on subdivise en deux branches : tibéto-birmane et « sino-
siamoise », la seconde incluant le chinois, les langues miao-yao
et thaïes et le vietnamien.

Au milieu du XXe  siècle, des linguistes remettent en cause la


pertinence des tons comme critère de classement  : cela les
conduit à exclure de la famille sino-tibétaine les langues miao-
yao et thaïes, ainsi que le vietnamien, rangé parmi les langues
môn-khmères. La famille sino-tibétaine se compose dès lors de
deux branches : chinoise et tibéto-birmane (voir le tableau). Les
langues miao-yao et thaïes (au sens large) sont aujourd’hui
qualifiées respectivement de « hmong-mien » et « tai-kadai ».
Les langues d’Asie orientale

NB : Le coréen et le japonais figurent parmi les langues « altaïques »


au sens large.

Foyers originels et migrations

Une agriculture fondée principalement sur le millet naît dans le


bassin du fleuve Jaune au début du VII e millénaire, puis gagne
le plateau tibétain au II e millénaire av. J.-C. On peut en déduire
que l’émergence des langues sino-tibétaines résulte des
mouvements de population correspondants, la langue chinoise
elle-même ayant pour berceau le bassin du fleuve Jaune.
L’expansion territoriale des Chinois commence dans la
première moitié du II e  millénaire  av.  J.-C.  et s’accélère au
I er millénaire, notamment vers le sud, dans le bassin du Yangzi.
Sous les Han, contemporains des Romains (voir la carte p.  21),
l’Empire chinois, fondé en 221  av.  J.-C., s’étend déjà jusqu’à la
Corée et au Tonkin. La préhistoire des langues tibéto-birmanes
demeure en revanche obscure jusqu’au milieu du
I er  millénaire  apr.  J.-C., époque à laquelle des populations
parlant de telles langues pénètrent dans ce qui deviendra la
Birmanie.

Dans le bassin du Yangzi Jiang, l’agriculture –  fondée


principalement sur le riz  – naît aussi au début du
VII e  millénaire. Parmi les populations de la région, certaines
migrent au IVe millénaire vers Taiwan, marquant ainsi le point
de départ de la grande aventure austronésienne (voir p. 43). Les
autres, principalement de langues hmong-mien et tai-kadai, se
trouvent englobées dans l’Empire chinois avant la fin du
I er  millénaire  av.  J.-C.  Cela conduit à la sinisation d’une partie
d’entre elles, mais plusieurs de leurs langues restent vivantes
(voir p.  243). Parmi les populations de langues tai-kadai,
certaines migrent vers le sud et l’ouest à partir du milieu du
I er  millénaire  : ainsi prend forme le sous-groupe tai du Sud-
Ouest, qui inclut de nos jours le thaï de Thaïlande et le laotien.

À l’époque des Han (voir la carte p.  21), les langues qui
prévalent en Asie du Sud-Est continentale relèvent de la famille
aujourd’hui nommée «  austro-asiatique  ». Parmi elles figurent
deux langues non tonales, reconnues comme apparentées dès
le début du XIXe  siècle  : le khmer (langue du Cambodge) et le
môn (aujourd’hui en usage dans le sud-est de la Birmanie).
Par ailleurs, on découvre au milieu du siècle que certaines
langues parlées dans le centre-est de l’Inde diffèrent des
langues dravidiennes voisines, et on les qualifie de « munda ».
Divers linguistes observent ensuite des similitudes entre, d’un
côté, les langues môn-khmères et les langues munda et, de
l’autre, les langues môn-khmères et le vietnamien. On leur
objecte toutefois que les locuteurs de langues munda ne sont
pas de la même «  race  », puisqu’ils ont la peau très foncée
comme les populations d’Inde du Sud. Quant au vietnamien,
n’est-ce pas une langue tonale, à la différence du khmer et du
môn ? Les parentés finissent néanmoins par être reconnues : la
validité de la famille austro-asiatique ne fait plus de doute
aujourd’hui. Cette famille semble avoir eu pour berceau le
bassin du Mékong au III e  millénaire  av.  J.-C.  Plus tard, des
migrations l’ont diffusée vers l’ouest jusqu’en Inde et vers le
sud jusque dans la péninsule malaise (où des langues austro-
asiatiques demeurent en usage dans la jungle).

Divers nouveaux arrivants gagnent ensuite la région, à


commencer par des Austronésiens sur les côtes de l’actuel
Vietnam, au I er  millénaire  av.  J.-C.  : ce sont les ancêtres des
Chams. Les migrations les plus importantes débutent cependant
au milieu du I er  millénaire  apr.  J.-C., quand les Pyus puis les
Birmans, populations de langues tibéto-birmanes venues du
nord, colonisent la plaine de l’Irrawaddy. Enfin arrivent du sud
de la Chine des Thaïs, qui s’installent entre les Birmans et les
Khmers en refoulant les Môns et fondent le royaume du Siam
(voir p. 238).
La colonisation du Pacifique

Lors d’une conférence prononcée à la Société de géographie de


Paris en 1831, le navigateur français Jules Dumont d’Urville
(1790-1842) subdivise l’Océanie en quatre parties  : à l’est, la
Polynésie ; au nord, la Micronésie ; au sud, la Mélanésie, terme
qu’il a lui-même forgé pour désigner les terres dont les
populations ont la peau noire ; enfin, à l’ouest, ce qu’il nomme
la « Malaisie », regroupant les archipels de l’Asie du Sud-Est.

Les linguistes européens ont alors déjà relevé que les langues
parlées dans ces archipels, à Madagascar, en Micronésie et en
Polynésie étaient apparentées  : on les qualifie de «  malayo-
polynésiennes  ». Leurs locuteurs ont en commun un type
physique «  malais  », auquel peuvent se rattacher tant les
Malgaches que les Tahitiens, ce qui conforte les idées de
l’époque quant aux liens entre langue et « race ». Pourtant, de
nombreux Mélanésiens parlent eux aussi des langues malayo-
polynésiennes alors qu’ils sont perçus comme de « race noire ».
Pourquoi ? La découverte des langues papoues, peu avant 1900,
relance le débat. Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle
pour que les avancées conjuguées de la linguistique, de
l’archéologie et de la génétique des populations permettent de
retracer les migrations de l’Asie à l’Australie et, au-delà, dans
toutes les îles du Pacifique. Ces travaux confirment aussi que
les langues malayo-polynésiennes s’apparentent aux langues
autochtones de Taiwan, l’ensemble constituant une grande
famille, dite « austronésienne ».

Parmi les manifestations de la «  révolution cognitive  » vécue


par Homo sapiens il y a 60 000 à 30 000 ans figure la navigation
maritime, pratiquée à coup sûr par les lointains ancêtres des
Aborigènes d’Australie. Comment peut-on l’affirmer  ? En
associant deux données. D’une part, l’archéologie révèle la
présence d’êtres humains en Australie et en Nouvelle-Guinée
depuis 45  000  ans environ. D’autre part, on sait que la Terre
connaissait alors une période glaciaire, de sorte que le niveau
de la mer avait baissé et que les plateaux continentaux étaient
émergés, du moins pour partie. En conséquence, le continent
asiatique se prolongeait jusqu’à Bali, tandis que l’Australie, la
Nouvelle-Guinée et la Tasmanie formaient un seul continent,
que l’on nomme « Sahul » (voir la carte page ci-contre). Or, pour
l’atteindre à partir de Bali, il fallait franchir plusieurs bras de
mer, parfois sans qu’aucune terre soit visible à l’horizon…

Toujours est-il que des êtres humains se sont tôt dispersés sur
Sahul et au-delà, dans les archipels situés à l’est de la Nouvelle-
Guinée  : ils ont gagné la Nouvelle-Bretagne et la Nouvelle-
Irlande, puis atteint les îles Salomon il y a près de 30  000  ans,
sans s’aventurer plus loin. Vers la fin de la période glaciaire, le
niveau des océans est remonté, de sorte qu’un bras de mer a
isolé la Tasmanie il y a 12  000  ans environ et que les
Tasmaniens ont dès lors vécu totalement à l’écart.
Le « continent de Sahul »

La mer a ensuite désuni la Nouvelle-Guinée et l’Australie au


VIII e  ou VII e  millénaire  av.  J.-C., encore que les petites îles du
détroit de Torres aient permis de maintenir des relations, du
moins à l’échelle locale. De toute façon, les populations
d’Australie et de Nouvelle-Guinée vivaient déjà séparées depuis
longtemps, dans des environnements très différents. Autre
différence : alors que les Aborigènes d’Australie sont demeurés
coupés du reste de l’humanité jusqu’à l’arrivée des Européens,
les habitants du littoral nord de la Nouvelle-Guinée et des
archipels adjacents ont vu débarquer, à partir de 1500  av.  J.-
C. environ, des populations de langues austronésiennes.

L’isolement des langues australiennes

Quand des Britanniques entreprirent de s’installer dans le sud-


est de l’Australie, en 1788, les Australiens indigènes (indigenous
Australians, appellation aujourd’hui préférée à « Aborigènes »)
se concentraient dans le bassin des fleuves Murray et Darling,
de climat tempéré, où ils menaient une existence de chasseurs-
cueilleurs. Leur nombre se situait entre 300  000  et 750  000,
voire un million. Dès la première moitié du XIXe  siècle, des
Britanniques éleveurs de moutons les ont brutalement
repoussés vers des régions plus arides, de sorte que le nombre
d’indigènes conservant leur mode de vie ancestral n’a cessé de
diminuer. (La population indigène est aujourd’hui en partie
métissée et acculturée ; voir p. 536.)

On estime que de l’ordre de 250 langues australiennes étaient


en usage il y a deux siècles, chacune comptant quelques
milliers de locuteurs tout au plus. L’Australie constituait ainsi
l’exemple type d’un très vaste territoire peuplé exclusivement
de chasseurs-cueilleurs répartis en petits groupes indépendants,
qui communiquaient grâce à un multilinguisme généralisé.
Les linguistes disposent de données relatives à la plupart de ces
langues, ne serait-ce que sous la forme de brèves listes de
vocabulaire. En revanche, les éléments de grammaire dont on
dispose ne concernent qu’une centaine de langues, en général
grâce aux travaux menés depuis les années 1960, souvent
auprès des derniers locuteurs. La classification des langues
australiennes en familles demeure discutée. Elles sont
probablement apparentées, mais l’insuffisance de données rend
difficile toute mise en œuvre de la méthode comparative.

Innombrables langues papoues

En 1892, le linguiste britannique Sydney Ray (1858-1939)


découvre que certaines langues parlées dans le sud-est de la
Nouvelle-Guinée ne sont pas malayo-polynésiennes et il
propose de les qualifier de «  papoues  » –  en usage de longue
date dans la région, « papou » vient du malais pepuah, « crépu ».
La connaissance de ces langues progresse ensuite lentement,
les régions intérieures de la Nouvelle-Guinée demeurant
difficiles d’accès. Les travaux systématiques débutent dans les
années 1950.

Aujourd’hui, on dénombre quelque sept cents langues,


réunissant au total peut-être 5  millions de locuteurs. Elles se
répartissent en deux douzaines de familles et une dizaine
d’isolats. La famille la plus nombreuse, dite «  Trans-Nouvelle-
Guinée  » (TNG), réunit quatre cents langues environ, très
diversifiées, présentes d’une extrémité à l’autre de la Nouvelle-
Guinée et jusqu’à l’île de Timor.

Pour expliquer cette répartition, on a émis l’hypothèse


suivante : il y a 10 000 ans environ, les populations des régions
montagneuses centrales auraient mis au point une forme
d’agriculture (ou plutôt d’horticulture), comme l’archéologie le
confirme, puis propagé à la fois leur nouveau mode de vie et
leurs parlers, peu à peu adoptés par les chasseurs-cueilleurs.

Des langues austronésiennes parties de


Taiwan

L’aire des langues austronésiennes s’étire sur plus de


22 000 kilomètres : à l’ouest jusqu’à Madagascar, à l’est jusqu’à
l’île de Pâques. L’expansion a débuté dans l’île de Taiwan, où des
populations venues du continent se seraient installées vers
3500  av.  J.-C., si ce n’est plus tôt. Leurs langues, issues d’un
hypothétique « proto-austronésien », se diversifient dans l’île et
y ont pour descendantes les langues dites «  formosanes  »,
toujours en usage (voir p. 521).

Vers 3000 av. J.-C., la migration reprend, peut-être en raison de


l’invention de la pirogue à balancier  : des navigateurs partent
vers le sud et atteignent les Philippines. De leur langue vont
dériver toutes les langues malayo-polynésiennes
(austronésiennes non formosanes), au nombre de 1  200
environ aujourd’hui. La migration se poursuit en direction de
Bornéo et des Célèbes (vers 2500 av. J.-C.), puis bifurque : d’un
côté, jusqu’à Java, Sumatra et la péninsule malaise (2000 à
1000  av.  J.-C.)  ; de l’autre, vers les Moluques, puis vers les
archipels situés au nord-est de la Nouvelle-Guinée jusqu’aux
îles Salomon, atteintes vers 1500 av. J.-C.

L’archéologie et les analyses génétiques montrent que les


nouveaux arrivants (autrement dit, les Austronésiens) ont
introduit l’agriculture en Asie du Sud-Est insulaire et assimilé
(ou éliminé) les populations en place. Dans les archipels
proches de la Nouvelle-Guinée, l’impact des migrations fut
différent. Les populations locales, apparentées aux Papous,
absorbèrent les Austronésiens, arrivés en faible nombre, mais
elles leur empruntèrent leurs langues et d’autres traits culturels
(techniques de navigation,  etc.). À partir de 1200  av.  J.-
C.  environ, des populations ainsi métissées voguent au départ
des îles Salomon et atteignent des îles jusqu’alors inhabitées : le
Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie vers 1000 av. J.-C., les îles Fidji,
Tonga et Samoa au cours des deux siècles suivants.

Au-delà des îles Samoa, les circonstances de la colonisation de la


Polynésie ont longtemps fait l’objet de controverses. Deux
études récentes, menées par des chercheurs surtout néo-
zélandais, apportent un éclairage nouveau. L’une porte sur le
patrimoine génétique du rat du Pacifique (Rattus exulans),
commensal (comestible  !) des navigateurs océaniens. Elle
indique qu’au cours de la première moitié du I er millénaire une
nouvelle migration austronésienne, venue de l’ouest via la
Micronésie, a atteint Samoa et les archipels voisins. L’autre
étude conclut qu’à partir de là des Austronésiens ont ensuite
colonisé la Polynésie orientale  : les îles de la Société (dont
Tahiti) entre 1000 et 1150, puis, au XIIIe siècle, les îles Marquises,
l’île de Pâques (Rapa Nui), les îles Hawaii et la Nouvelle-Zélande
(Aotearoa).

Il reste l’énigme de la colonisation de Madagascar. En 2012, des


chercheurs néo-zélandais ont comparé l’ADN de populations
malgaches et de populations austronésiennes et en ont conclu
que les Malgaches descendaient d’un petit groupe (dont une
trentaine de femmes) débarqué au VIIIe siècle, accidentellement,
semble-t-il. Quant à l’origine géographique de ce groupe, c’est la
linguistique qui en témoigne  : le malgache s’apparente aux
langues barito, aujourd’hui parlées dans le sud-est de Bornéo.

Les langues d’Afrique

Parti de Gambie, l’Écossais Mungo Park explore la boucle du


Niger en 1795-1797 (et trouvera la mort en 1806 lors d’une
seconde expédition sur le fleuve). Il est le premier Européen à
s’aventurer loin à l’intérieur de l’Afrique subsaharienne,
autrement dit «  noire  ». Tout au long du XIXe  siècle, d’autres
explorateurs sillonnent le continent en prélude à son partage
entre puissances coloniales (voir p.  553). Ils prennent ainsi la
mesure de l’extrême diversité des langues africaines  ;
auparavant, les Européens ne connaissaient que certaines
d’entre elles, parlées le long des côtes. Des linguistes (les
premiers « africanistes ») se mettent à l’ouvrage vers le milieu
du siècle, mais les progrès seront lents en raison de l’immensité
des données à collecter dans des conditions souvent difficiles.

Les descendants de Noé inspirent les


linguistes

D’autres se penchent sur les langues en usage dans le nord-est


et le nord du continent. Dès la fin du XVIIe  siècle, l’Allemand
Hiob Ludolf (1624-1704) a montré que plusieurs langues
d’Éthiopie (le guèze, l’amharique,  etc.) s’apparentaient à
l’hébreu, à l’araméen et à l’arabe, dont les similitudes étaient
reconnues depuis longtemps. Toutes ces langues sont ensuite
qualifiées de «  sémitiques  », appellation dérivée du nom de
Sem, l’un des fils de Noé. Or, les linguistes observent que les
langues berbères d’Afrique du Nord, le copte et son ancêtre
l’égyptien ancien et les langues non sémitiques d’Éthiopie
ressemblent aux langues sémitiques. Ils les regroupent sous
l’appellation « chamitiques » (ou « hamitiques »), tirée du nom
de Cham, autre fils de Noé, qui aurait notamment eu pour
descendants les Égyptiens, les Libyens (nom donné dans
l’Antiquité aux Berbères) et les Nubiens. On qualifie enfin de
« couchitiques » les langues non sémitiques d’Éthiopie, du nom
de Couch, l’un des fils de Cham. En associant, d’un côté, les
langues sémitiques, de l’autre, les langues chamitiques
(berbères, égyptienne ancienne et couchitiques), on esquisse,
dans les années 1860, un vaste ensemble dit «  chamito-
sémitique ».

L’étude des « races » – alors perçue comme scientifique – gagne


en importance entre le milieu du XIXe  siècle et le milieu du
XXe  siècle. Dans ce contexte, plusieurs auteurs échafaudent
l’hypothèse que les «  Chamites  » (locuteurs de langues
chamitiques) forment une race (blanche, à l’origine) qui aurait
apporté à la race «  négroïde  » des éléments de civilisation (la
métallurgie, l’irrigation, etc.). La confusion entre race et langue
se manifeste notamment à propos des langues tchadiques,
parlées dans le nord de l’actuel Nigeria. Certains les rangent
parmi les langues chamitiques en raison de leurs nombreux
traits communs avec elles, mais d’autres s’y refusent au motif
que leurs locuteurs sont de race noire. Le mythe des Chamites
s’effondre vers 1950, quand le linguiste américain Joseph
Greenberg (1915-2001) montre qu’il n’y a pas, d’un côté, une
famille sémitique, de l’autre, une famille chamitique, mais cinq
familles distinctes : sémitique, égyptienne, couchitique, berbère
et tchadique. Selon Greenberg, elles forment le phylum
(« embranchement », terme emprunté aux sciences naturelles)
«  afro-asiatique  ». Une sixième famille, «  omotique  », sera
détachée de la famille couchitique en 1969.
La fin de l’autonomie bantoue

Greenberg se penche aussi sur les autres langues africaines.


Historiquement, les premiers travaux approfondis ont porté sur
le kikongo, langue du royaume du Kongo, où les Portugais
exerçaient une forte influence aux XVIe  et XVIIe  siècles. Les
similitudes entre le kikongo et d’autres langues du tiers
méridional de l’Afrique ont été relevées au XVIIIe  siècle, la
famille ainsi ébauchée étant qualifiée de «  bantoue  » en 1858
(Ba ntu signifie simplement « les gens »). L’étude des langues de
l’Afrique moyenne (au sud du Sahara, de l’Atlantique aux
confins de l’Éthiopie) progresse peu à peu au XIXe  siècle, mais
leur très grand nombre et leur extrême diversité découragent
longtemps les tentatives de classification générale, si ce n’est en
langues « soudanaises » (à l’ouest et au centre) et « nilotiques »
(à l’est).

Il n’empêche que, dès la seconde moitié du XIXe siècle, plusieurs


linguistes notent des ressemblances troublantes entre les
langues bantoues et certaines langues d’Afrique de l’Ouest… au
grand dam des bantouistes, jaloux de leur pré carré. En
proposant une nouvelle classification, Greenberg tranche deux
nœuds gordiens. Il met fin à l’autonomie des langues bantoues
en les rattachant aux langues d’Afrique occidentale au sein d’un
vaste ensemble « nigéro-congolais ». Par ailleurs, il délimite un
ensemble «  nilo-saharien  » incluant les langues dites
auparavant «  nilotiques  » et une partie de celles dites
« soudanaises ».

Ce n’est pas tout. Après avoir pris pied au Cap en 1652, dans
l’extrême sud du continent, les Hollandais sont en effet entrés
en contact avec des populations différentes des autres Africains.
Ils les ont nommées Bosjesmannen, littéralement « hommes des
bosquets  », appellation francisée en «  Bochimans  », et
Hottentotten («  Hottentots  »), littéralement «  hott et tott  », en
raison de leur curieuse façon de parler. Les langues des uns et
des autres forment un ensemble très particulier, caractérisé par
des consonnes «  claquantes  » qualifiées de «  clics  ». Bien
étudiées dans les années 1920, elles sont dès lors qualifiées de
«  khoïsan  » (de Khoïkhoï, nom sous lequel les Hottentots se
désignent eux-mêmes, et San, nom qu’ils donnent aux
Bochimans). Greenberg les rassemble en un seul
« embranchement », ce qui sera vivement contesté.

La classification établie par Greenberg a le mérite de clarifier un


tableau auparavant confus, mais la plupart des linguistes
attachés à la méthode comparative ne l’acceptent pas pour
autant  : à leurs yeux, les «  embranchements  » ne présentent
pas de caractère «  génétique  », donc légitime. En d’autres
termes, Greenberg n’aurait pas prouvé que les langues qui
composent chacun d’eux ont une origine commune. Les
africanistes s’en accommodent néanmoins, y voyant un cadre
propice à la poursuite de leurs travaux.
Les langues d’Afrique vers l’an 1
Le berbère, le somali et le haoussa ont-
ils la même origine ?

Remontons le temps de 3  000  ans et commençons par


l’ensemble afro-asiatique qui, rappelons-le, réunit l’égyptien
ancien (une famille en soi) et les familles sémitique, berbère,
couchitique, omotique et tchadique. À cette époque, les langues
sémitiques demeurent confinées au Proche-Orient  : non
seulement la langue arabe ne s’est pas encore propagée dans le
nord de l’Afrique (il faudra pour cela attendre le VIIe  siècle),
mais les Phéniciens, eux aussi de langue sémitique, n’ont pas
encore fondé Carthage. Quant aux autres familles, elles ne sont
présentes que sur le continent africain, qu’il s’agisse de
l’égyptien ou des langues berbères (en Afrique du Nord),
couchitiques et omotiques (à l’est du Nil) et tchadiques.

Si l’on admet que les diverses familles afro-asiatiques ont une


ascendance commune, où situer le foyer originel  ? Certains
l’imaginent dans la vallée du Jourdain et la basse vallée du Nil,
d’autres plus au sud, entre le Nil et la mer Rouge. Dans tous les
cas, on postule que les populations locutrices de l’hypothétique
«  proto-afro-asiatique  » auraient tôt maîtrisé des formes
d’agriculture et d’élevage, puis, de proche en proche, lentement
essaimé dans des régions parcourues par des chasseurs-
cueilleurs. Ces derniers se seraient mêlés aux nouveaux venus
et auraient adopté leurs langues qui, de plus en plus éloignées
du foyer originel, auraient  divergé en plusieurs familles. À
quand remonteraient ces divergences  ? Il est  difficile de
l’établir, mais les différences constatées aujourd’hui entre les
six familles impliquent une origine très ancienne, datant d’il y a
une dizaine de milliers d’années.

Cela semble toutefois contredire une autre observation  : les


langues berbères actuelles se ressemblent, au point qu’aux
yeux de certains elles ne formeraient qu’une seule langue…
Comment rendre compte d’une telle situation ? En deux temps :
au tout début, une lointaine ancêtre du berbère se détache du
tronc afro-asiatique ; plusieurs milliers d’années plus tard, une
langue descendant (parmi d’autres) de cette ancêtre s’impose
aux dépens de ses cousines. C’est le «  proto-berbère  » que les
linguistes s’efforcent de reconstituer et qui daterait de la fin du
IVe  millénaire. Il se diffuse dans toute l’Afrique du Nord,
jusqu’aux confins de l’Égypte et jusqu’à l’Atlantique. Ses
locuteurs atteignent même les îles Canaries où, sous le nom de
Guanches, ils conserveront l’usage d’un parler berbère jusqu’à
la conquête espagnole au XVe  siècle. L’expansion du berbère
dans le Sahara, plus récente, fait suite à l’introduction du
dromadaire en Afrique du Nord, au Ier siècle av. J.-C.

Parmi les langues couchitiques figurent le bedja (parlé dans l’est


de l’actuel Soudan), l’oromo (en Éthiopie) et le somali. Des
éleveurs nomades, venus des rives de la mer Rouge, les ont peu
à peu propagées à partir du IVe millénaire, atteignant l’Éthiopie
au millénaire suivant et, pour finir, le centre de l’actuelle
Tanzanie (où ils ont pour actuels descendants les Iraqw). Ce
faisant, ils ont introduit l’élevage bovin et ovin en Afrique
orientale. Les populations de langues omotiques, présentes
dans le sud-ouest de l’Éthiopie dès le IVe  millénaire et
composées d’agriculteurs, n’ont en revanche pas migré ensuite.

Sur les hauts plateaux éthiopiens, propices à l’agriculture,


plusieurs populations se sont installées successivement. Les
premières, arrivées au III e millénaire voire plus tôt, étaient de
langues couchitiques. D’autres, originaires de la péninsule
Arabique, ont migré par étapes au cours du I er millénaire av. J.-
C. en franchissant la mer Rouge. Elles ont apporté leurs langues
sudarabiques (sémitiques), lesquelles sont peu à peu devenues
dominantes. Telle est l’origine des langues sémitiques
d’Éthiopie : le guèze pour commencer (il s’est éteint avant l’an
mille), puis l’amharique, le tigrigna, etc.

La question des langues tchadiques, géographiquement isolées


des autres langues afro-asiatiques, reste énigmatique. Comment
des langues lointainement originaires du nord-est de l’Afrique
sont-elles devenues celles de populations que, par ailleurs, rien
ne semble distinguer de leurs voisines  ? Le scénario le plus
vraisemblable comporte une étape dans les régions
montagneuses du Sahara central à une époque où le climat y
était relativement humide. Un récit possible (parmi d’autres)
fait intervenir des populations de langues nilo-sahariennes
pratiquant la pêche et un début d’agriculture dans ces régions,
rejointes au IVe  millénaire par des éleveurs venus du nord ou
du nord-est, dont les langues sont afro-asiatiques. Dans le
Tibesti, les langues nilo-sahariennes finissent par prévaloir,
tandis que les populations du Hoggar et de l’Aïr adoptent les
langues des éleveurs. Quand la phase humide prend fin, au
III e  millénaire, elles migrent vers la région du lac Tchad, se
mêlent aux populations déjà en place et deviennent
agriculteurs. La langue tchadique la plus importante est
aujourd’hui le haoussa, en usage dans le nord du Nigeria.

Les langues nilo-sahariennes : un


agrégat contesté

L’ensemble nommé « nilo-saharien » par Greenberg s’intercale


entre l’ensemble afro-asiatique et la masse des autres langues
africaines. Réunissant une demi-douzaine de familles
(soudanienne orientale, soudanienne centrale, four, mabane,
saharienne et songhaï) et autant de groupes plus restreints, il
demeure insuffisamment étudié et sa validité, controversée.
Les linguistes défendant l’hypothèse d’une lointaine
ascendance commune situent le foyer originel des langues nilo-
sahariennes dans la moyenne vallée du Nil et associent leur
expansion initiale à celle  de populations pratiquant la pêche
dans les cours d’eau et lacs du sud du Sahara à une époque
humide (VIII e-VII e millénaires, voire plus tôt).

La famille soudanienne orientale, de loin la plus importante,


inclut le nubien (au sud de l’Égypte) et les langues nilotiques,
aujourd’hui réparties du Soudan du Sud au centre de la
Tanzanie. Ces dernières se sont diffusées par vagues
successives, la migration la plus récente vers le sud étant celle
des Massaïs à partir du XVe  siècle. Dans la moyenne vallée du
Nil, en revanche, les langues apparentées au nubien ont cédé la
place à l’arabe à partir du XIVe  siècle. De la famille saharienne
relève  le kanouri, parlé à proximité du lac Tchad. Quant aux
langues songhaï de la boucle du Niger, elles présentent de
nombreux traits communs tant avec le berbère qu’avec les
langues mandé, de sorte que la question de leur origine
demeure vivement débattue.

Les langues nigéro-congolaises et les


migrations des Bantous

L’immense aire des langues nigéro-congolaises s’étend du


Sénégal à l’Afrique du Sud. La classification de ces langues (voir
le tableau), qui comptent aujourd’hui plus de 400  millions de
locuteurs, met en évidence une nette dissymétrie : tandis qu’en
Afrique occidentale se côtoient des familles très diverses, les
langues bantoues, étroitement apparentées, sont parlées dans
presque tout le tiers méridional du continent. Une telle
répartition résulte d’une préhistoire que l’on s’efforce de
reconstituer, du moins dans ses grandes lignes.

En Afrique de l’Ouest, les familles atlantique, mandé, dogon et


ijoïde diffèrent nettement entre elles. Elles diffèrent aussi de
l’ensemble de langues dit « Volta-Congo ». On en déduit que – si
les langues nigéro-congolaises ont effectivement une
ascendance commune  – les divergences initiales ont eu lieu
dans la savane, au cœur de l’Afrique occidentale, à une époque
difficile à préciser (entre 10000 et 5000 av. J.-C.). La colonisation
de la zone forestière bordant le littoral, plus tardive, aurait
d’abord été le fait de populations de pêcheurs descendant le
cours des fleuves. Dans la famille atlantique figurent le wolof,
principale langue de l’actuel Sénégal, et le peul, dont l’aire
s’étend aujourd’hui du Sénégal au Cameroun. Les migrations
des Peuls se sont déroulées en deux temps. Aux alentours du
III e millénaire av. J.-C., leurs ancêtres, venus du Sahara central,
atteignent la région du fleuve Sénégal. Ils s’y mêlent aux
populations en place et adoptent leurs parlers, dont sont issus
les divers dialectes peuls actuels. La seconde phase date du
II e  millénaire  apr.  J.-C.  : en quête de pâturages, les Peuls
migrent peu à peu vers l’est et le sud. Ils jouent un rôle
politique éminent à partir du XVIIe  siècle, notamment en pays
haoussa. Le cœur du pays mandé se situe entre les cours
supérieurs du Sénégal et du Niger. Les célèbres Dogons sont
installés plus à l’est. Quant aux Ijaw, ils forment un isolat dans
le delta du Niger.
La classification des langues nigéro-congolaises

La famille «  Volta-Congo  » rassemble aujourd’hui les quatre


cinquièmes des locuteurs de langues nigéro-congolaises. Le
groupe « Volta-Congo Nord » s’étire d’une façon discontinue du
Liberia aux confins du Soudan du Sud. Il semble qu’une telle
géographie résulte de migrations anciennes à partir de l’aire des
langues voltaïques, centrée sur l’actuel Burkina Faso : les unes
vers le sud-ouest (langues krou), les autres vers l’est (langues
adamaoua-oubanguiennes), contemporaines des migrations
des Bantous (voir ci-dessous). Le sous-ensemble «  Volta-Congo
Sud  » se compose des langues kwa (dont l’akan, parlé dans
l’actuel Ghana) et des langues « Bénoué-Congo », qui incluent à
la fois le yorouba et l’igbo (sud du Nigeria) et les langues
bantoues.

Ces dernières forment une subdivision d’un sous-groupe dit


«  bantoïde  » dont les autres membres sont concentrés aux
confins des actuels Nigeria et Cameroun. Étroitement
apparentées, les langues bantoues se subdivisent en une
multiplicité de dialectes, de sorte qu’il n’est guère possible de les
dénombrer : selon les auteurs, on en compterait de trois cents à
six cents. Les linguistes en déduisent qu’à partir d’un noyau
« bantoïde » les dialectes « protobantous », ancêtres des langues
bantoues, auraient commencé à diverger vers 3000  av.  J.-C., et
que la répartition actuelle de ces dernières résulterait de
migrations ultérieures, comme l’archéologie le confirme.

Au cours des III e  et II e  millénaires, les Bantous, qui sont


agriculteurs et pêcheurs, colonisent très progressivement la
forêt équatoriale en descendant les affluents de la rive droite du
Congo, puis en remontant ceux de la rive gauche. Aux
alentours de 1000  av.  J.-C., ils atteignent les lisières de la forêt.
Ils poursuivent ensuite leur expansion dans la savane, puis se
dirigent vers l’est, atteignant la région du lac Victoria au milieu
du I er  millénaire  av.  J.C., ou vers l’Afrique australe, en
franchissant le Limpopo avant le Ve  siècle. Leur expansion
cessera quand ils se heurteront aux Hollandais du Cap, vers la
fin du XVIIIe siècle.

Les langues khoïsan, riches en clics


En simplifiant, on pourrait définir le clic comme un son produit
avec la langue ou les lèvres sans l’aide de l’air provenant des
poumons. Toutes caractérisées par une diversité de clics
(consonnes parmi d’autres), les langues khoïsan partagent-elles
pour autant une origine commune, comme l’affirmait
Greenberg  ? Les spécialistes répondent par la négative
en distinguant nettement trois familles, khoï, tuu et kx’a (voir le
tableau p. 603), auxquelles s’ajoutent deux isolats, le hadza [5]  et
la sandawe, l’un et l’autre parlés en Tanzanie.

Au nombre d’une douzaine au total, dont la moitié en voie


d’extinction, les langues des familles tuu et kx’a sont
aujourd’hui les seules survivantes des langues très
anciennement parlées par les San, chasseurs-cueilleurs
d’Afrique australe (jadis nommés « Bochimans »).

La paléogénétique éclaire l’histoire des langues khoï, parlées


par les Khoïkhoï (jadis nommés « Hottentots »). Venus du nord-
est, des éleveurs nomades, peut-être apparentés aux Sandawe,
ont migré en Afrique australe au cours du I er  millénaire et s’y
sont plus ou moins mêlés aux chasseurs-cueilleurs, devenant
les Khoïkhoï… bientôt rejoints par des Bantous qui les refoulent
ou les intègrent dans leurs rangs. Certaines langues bantoues
(notamment le xhosa et le zoulou) acquièrent ainsi des clics.
Les Hollandais qui colonisent la région du Cap à partir du
XVII e  siècle se montrent plus brutaux  : ils massacrent ou
réduisent en esclavage les Khoïkhoï. Par métissage, ces
populations se fondront ensuite dans celle des Cape Coloureds,
de langue afrikaans.
Les Pygmées, habitant la forêt équatoriale, furent les premiers
chasseurs-cueilleurs rencontrés par les Bantous, aux III e  et
II e  millénaires. Souvent réduits à une quasi-servitude par ces
derniers, ils finirent par adopter leurs langues, tout en
conservant de nombreux traits de leur propre culture. Quelles
langues parlaient-ils auparavant ? On l’ignore. Mais la génétique
décèle chez les Pygmées et les San une lointaine origine
commune, remontant peut-être à 35  000  ans. On a ainsi pu
émettre l’hypothèse que les Pygmées parlaient jadis des
langues apparentées à celles des San, comme le suggèrent leurs
styles musicaux.

Les Arabes diffusent l’écriture

La propagation de l’écriture en Afrique s’est déroulée en trois


phases  : antique, médiévale (marquée par l’expansion de la
langue arabe et de l’islam) et moderne (la colonisation
européenne).

En dépit de son ancienneté (il est né vers la fin du


IVe  millénaire), le système d’écriture égyptien ne s’est guère
diffusé hormis vers le sud, dans le royaume de Méroé, où
l’écriture méroïtique est apparue vers le milieu du
I er  millénaire  av.  J.-C.  La langue correspondante, sans doute
apparentée au nubien, demeure énigmatique.
Les écritures sémitiques à base de consonnes atteignent
l’Afrique à peu près simultanément dans deux régions fort
éloignées. D’un côté, les Phéniciens fondent Carthage vers
820 av. J.-C. L’écriture phénicienne y devient l’écriture punique,
laquelle inspire l’écriture libyque (apparue au VIe  siècle  av.  J.-
C.  pour transcrire le berbère). D’un autre côté, l’écriture
sudarabique, née dans l’actuel Yémen, est attestée en Érythrée
dès le IXe  siècle  av.  J.-C.  En est issue l’actuelle écriture
éthiopienne, apparue au IVe siècle apr. J.-C.

La deuxième phase débute quand les Arabes conquièrent


l’Égypte au VIIe  siècle, puis occupent le Maghreb. Leur
expansion vers le sud, dans l’actuel Soudan, commence aux
XIVe-XVe siècles. Elle se poursuit ensuite vers l’ouest, à la latitude
du Sahel, pour atteindre le lac Tchad. La progression de la
langue arabe parlée s’effectue aux dépens du copte, des langues
berbères et de nombreuses langues nilo-sahariennes. L’aire
d’influence de l’islam – et, par conséquent, de l’arabe écrit et de
l’écriture arabe  – déborde toutefois celle de l’arabe parlé. En
Afrique, elle se manifeste principalement à la lisière
méridionale du Sahara et sur la côte orientale.

L’essor du commerce transsaharien, amorcé par les Berbères


aux premiers siècles de notre ère, favorise la formation d’États
au sud du Sahara  : le royaume du Ghana (milieu du
I er  millénaire-XIe  siècle), l’empire du Mali (XIIIe-XVe  siècles),
l’Empire songhaï (XVe-XVIe  siècles) et, plus à l’est, les cités
haoussas et le royaume du Kanem (à partir de la fin du
I er  millénaire). Après la conquête du Maghreb par les Arabes,
l’islam se diffuse le long des itinéraires commerciaux et devient
progressivement la religion des élites marchandes et politiques.
Les écrits en arabe circulent et se multiplient et l’on en vient
(comme ailleurs dans le monde musulman) à consigner
certaines langues africaines en caractères arabes adaptés à cet
effet. On qualifie de tels écrits d’adjami («  étranger, non
arabe  »). Il existe des adjami en diverses langues d’Afrique de
l’Ouest : bambara, haoussa, kanouri, malinké, mandingue, peul,
songhaï et wolof.  Les plus anciens, découverts à Tombouctou,
datent du XIVe siècle.

À partir du VIIIe  siècle, par ailleurs, des navigateurs arabes


viennent commercer sur la côte orientale, en particulier celle
de l’actuel Kenya. Ils s’y mêlent à la population bantoue locale,
qui adopte l’islam. Ainsi naît une communauté dont la langue
bantoue, influencée par l’arabe, prend le nom de swahili et
devient lingua franca le long de la côte, de la Somalie aux
Comores (le swahili est la langue du « rivage », sahil en arabe,
d’où vient aussi Sahel, « rivage » méridional du Sahara comparé
à un océan). Les plus anciens écrits connus en swahili sont en
caractères arabes et datent du début du XVIIIe siècle.

La troisième phase est inaugurée par les Portugais qui, dès


avant la fin du XVe  siècle, envoient des missionnaires dans le
royaume du Kongo (au sud de l’embouchure du fleuve). Il
s’ensuit, au milieu du siècle suivant, la rédaction d’un
catéchisme en langue kongo (voir p.  552). Il faut toutefois
attendre le XIXe  siècle pour que se développe véritablement la
mise par écrit de langues africaines par des Européens, en
particulier des missionnaires.

Le puzzle américain

Dans un ouvrage exhaustif, Lyle Campbell répertorie les


langues autochtones du continent en 91 familles et 104 langues
isolées, réunissant au total quelque 960 langues, dont 290
aujourd’hui éteintes [6] . Situées sur une carte, toutes ces
familles et isolats forment un puzzle difficile à interpréter.
Comment esquisser une préhistoire des langues d’Amérique à
partir de telles données ? On n’y parvient pas, si ce n’est, dans
certains cas, à un échelon régional, sans trop remonter dans le
temps.

Il est vrai que, dès le début du XXe siècle, le nombre très élevé de


familles (ou «  souches  », comme on les nommait alors) a
conduit certains linguistes à juger le travail de classification
inachevé. Dans les années  1920, l’Américain Edward Sapir
(1884-1939) regroupe 58 «  souches  » nord-américaines en six
familles… et déclenche une polémique. Une quarantaine
d’années plus tard, Joseph Greenberg, après avoir reclassé les
langues d’Afrique (voir p.  45), se tourne vers le continent
américain et finit par n’y discerner que trois familles : eskimo-
aléoute, na-dené et « amérinde ». La publication de ses résultats,
en 1987, provoque un tollé. Dès l’année suivante, toutefois, le
généticien italien Luigi Luca Cavalli-Sforza (1922-2018),
professeur à Stanford, apporte à Greenberg un soutien
inattendu en distinguant effectivement trois groupes de
populations en Amérique  : les Esquimaux, les Amérindiens
parlant des langues na-dené et les autres Amérindiens. Les
polémiques ne s’apaisent pas pour autant  : dans leur grande
majorité, les américanistes – Lyle Campbell en tête – demeurent
attachés au mode de classification instauré un siècle plus tôt.

On peut bien sûr aborder la question de la préhistoire d’une


façon plus directe  : à quelle époque des êtres humains ont-ils
pour la première fois pris pied en Amérique ? Les plus anciens
sites humains identifiés de façon sûre par l’archéologie datent
d’il y a 15  000  ans environ, tant en Amérique du Nord qu’en
Amérique du Sud. On en déduit habituellement que les
premiers immigrants sont passés d’Asie en Amérique via la
région du détroit de Béring alors qu’elle n’était pas immergée,
c’est-à-dire avant la remontée du niveau des mers due au déclin
de la dernière période glaciaire. Mais il se peut aussi qu’ils aient
longé les côtes par voie maritime  : la question n’est pas
tranchée.

Quoi qu’il en soit, ces immigrants se sont vite éparpillés sur tout
le continent, comme le confirme la paléogénétique. Cela
expliquerait le «  puzzle  » linguistique  : les ancêtres des
Amérindiens auraient tôt formé de nombreuses communautés
régionales ou locales demeurées ensuite assez stables, chacune
caractérisée par une petite famille de langues évoluant à l’écart
des autres.
La paléogénétique confirme aussi qu’une deuxième vague de
migrants est arrivée de Sibérie il y a 5  000  ans environ  : telle
serait l’origine des langues na-dené. À l’appui de cette thèse,
Edward Vajda a montré en 2008 que ces langues s’apparentaient
aux langues ienisseïennes de Sibérie (voir p.  35), ce qui
confirmerait leur spécificité. Il y a environ 5  000  ans aussi,
d’autres populations, venues de Sibérie, se sont répandues dans
toute la région arctique américaine : on qualifiait naguère leurs
cultures de «  paléo-eskimos  », mais on ignore quelles langues
elles parlaient.

On sait en revanche que les actuels Esquimaux (comme on les


nommait naguère) sont arrivés plus tard en Amérique.
Dispersés des rivages de la mer de Béring au Groenland, ils
parlent des langues dites « eskimo-aléoutes » réparties en deux
groupes, aléoute et eskimo, ce dernier se subdivisant lui-même
en deux sous-groupes, yupik et inuit. À partir d’un foyer situé
dans l’ouest de l’Alaska, les langues aléoutes ont divergé les
premières au cours de migrations vers les îles Aléoutiennes il y
a peut-être 4 000 ans. Les langues yupik et inuit ont divergé au
début du I er  millénaire. Les Yupik sont demeurés en Alaska,
tandis que les Inuits ont migré vers l’est, jusqu’au Groenland,
tout en se mêlant aux populations «  paléo-eskimos  » arrivées
avant eux.

Dissymétrie nord-américaine
Thomas Jefferson (1743-1826), troisième président des États-
Unis (1801-1809), s’intéressait beaucoup aux Indiens
d’Amérique et à leurs langues  : il s’étonnait (déjà  !) de leur
extrême diversité et en concluait que leurs origines devaient
être très anciennes. Il a cependant fallu attendre l’expansion
des États-Unis vers l’Ouest, au XIXe  siècle, pour que les
informations s’accumulent et qu’une classification des langues
amérindiennes soit sérieusement entreprise au début du siècle
suivant.

Les linguistes observent alors, en Amérique du Nord, une nette


dissymétrie entre la côte du Pacifique, où se pressent une
vingtaine de familles de langues, et le reste du continent.
Comment expliquer cette dissymétrie  ? Il est probable que les
ancêtres des Indiens de la côte Ouest s’y sont installés de très
longue date et ont ensuite peu bougé, ce qui aurait conduit les
langues concernées à se diversifier sur place, au fil des
millénaires, tandis que seuls certains groupes s’aventuraient
loin vers l’est, parcourant d’immenses territoires.

L’aire des langues algonquiennes s’est ainsi étendue des


Rocheuses à la côte Atlantique et – du moins avant l’arrivée des
Européens  – du Labrador à l’actuelle Virginie. Parmi leurs
locuteurs figuraient les Micmac (rencontrés par Jacques Cartier
en 1534), les Montagnais du Québec, les Massachusetts,  etc.
C’est d’ailleurs en massachusett que le missionnaire puritain
anglais John Eliot (v. 1604-1690) acheva dès 1663 une traduction
de la Bible, la première en langue amérindienne. Dans l’est de la
région des Grands Lacs s’étendait l’aire des langues
iroquoiennes, parlées par les Iroquois et les Hurons.

Après leur arrivée (tardive) dans le nord-ouest du continent,


certaines populations de langues na-dené y sont restées, tandis
que d’autres s’installaient à leur tour sur la côte du Pacifique et
que d’autres encore migraient vers les actuels Arizona et
Nouveau-Mexique. Leurs descendants y parlent des langues
apaches, dont le navajo, aujourd’hui la plus importante langue
autochtone d’Amérique du Nord (150  000 locuteurs environ).
Dans la même région s’est épanouie à partir du VIIIe  siècle la
culture dite des «  Pueblos  », à laquelle participent des
populations de langues très diverses  : keres, tano, zuñi, hopi…
Ce dernier relève  de la famille uto-aztèque, dont on situe le
foyer originel au sud de l’actuel Arizona. Le proto-uto-aztèque,
parlé il y a peut-être 5  000  ans, a divergé en deux branches,
nord et sud. De la branche sud relèvent les langues nahuas,
dont les locuteurs ont migré vers le sud au cours de la seconde
moitié du I er  millénaire  apr.  J.-C.  Parmi eux figuraient les
Aztèques, fondateurs, aux XIVe-XVe  siècles, d’un empire ayant
pour capitale Tenochtitlán (devenue Mexico).
Les familles de langues d’Amérique du Nord « à l’époque
du contact »

Pour explorer le passé des langues amérindiennes, il faut pouvoir se


référer à la période précédant la colonisation européenne. En
pratique, cela signifie se fonder sur les informations recueillies par les
Européens au fur et à mesure qu’ils sont entrés en contact avec les
diverses populations autochtones (de la fin du XV e siècle aux Antilles
au XIX e siècle dans le nord-ouest de l’Amérique du Nord et au XX e siècle
dans certaines régions d’Amazonie). On dresse ainsi des cartes des
langues « à l’époque du [premier] contact » avec les Européens, en
sachant qu’elles restent incomplètes et approximatives, faute de
données, et que de nombreuses langues ont disparu sans laisser de
traces.

Les Aztèques avaient ainsi pénétré dans une région privilégiée


dite « Amérique moyenne » ou « Méso-Amérique », incluant le
centre et l’est du Mexique et l’Amérique centrale, Nicaragua
compris. Là se sont épanouies trois familles de langues,
otomangue, mixe-zoque et maya, ainsi que le totonaque,
aujourd’hui parlé à l’est de Mexico. Les Totonaques ont peut-
être fondé Teotihuacan, métropole dont l’âge d’or remonterait
au milieu du I er  millénaire  apr.  J.-C.  Les langues otomangues
incluent l’otomi (toujours en usage à l’ouest de Mexico) et le
mangue (jadis parlé dans le sud du Nicaragua), mais aussi et
surtout le mixtèque et les langues zapotèques. De la famille
mixe-zoque relevait autrefois la langue des Olmèques,
fondateurs de la première civilisation méso-américaine (de
1200 à 500  av.  J.-C.). Sans doute inspirèrent-ils les Mayas,
inventeurs d’un système d’écriture déchiffré au cours de la
seconde moitié du XXe siècle (voir p. 270).

Amérique du Sud : le foisonnement


amazonien
Dans les Andes centrales prédominent le quechua et l’aymara,
qui comptent aujourd’hui encore une dizaine de millions de
locuteurs. Le quechua se répartit en une multiplicité de
dialectes nettement divergents dont on distingue deux
groupes  : central (ou quechua  I) et périphérique (ou
quechua II). Le premier, présentant la plus grande diversité, se
déploie dans la zone andine du Pérou central. Les dialectes
périphériques semblent en revanche issus d’une expansion
plus tardive, vers le nord et vers le sud-est. L’empire des Incas,
fondé au XVe  siècle autour de sa capitale Cuzco, aurait ensuite
accentué l’hégémonie du quechua II en lui attribuant un statut
officiel (comme le feront les Espagnols jusqu’au XVIIIe  siècle).
Dans le nord de la cordillère des Andes, la famille chibcha,
originaire de l’isthme de Panama, incluait la langue des
Muiscas, éteinte au XVIIIe  siècle. Ceux-ci peuplaient la riche
région de l’actuelle Bogota, conquise par les Espagnols dans les
années 1530.
Les familles de langues d’Amérique du Sud « à l’époque
du contact »

La forêt amazonienne et son pourtour recèlent la grande


majorité des quelque 450 langues identifiées en Amérique du
Sud. Trois grandes familles s’y sont développées  : arawak (63
langues identifiées, dont 29  éteintes), caribe (41, dont 12
éteintes) et tupi (55, dont 10 éteintes). Les langues arawak
semblent originaires du nord-ouest de l’Amazonie et les langues
caribes, du bassin de l’Orénoque.

Les premières données recueillies à leur sujet le furent aux


Antilles  : l’archéologie montre que, vers le milieu du
I er  millénaire  av.  J.-C., des populations venues du continent
avaient gagné les îles. C’étaient les ancêtres des Taïnos, premier
peuple rencontré par les Espagnols en 1492 et dont la langue
relevait de la famille arawak. Victimes des maladies et du
travail forcé, les Taïnos ont quasiment disparu dès le XVIe siècle
et leur langue s’est éteinte. Aux Petites Antilles vivaient aussi
les Caraïbes, de langues caribes, qui s’y étaient installés au
début du II e  millénaire. Leurs langues ont survécu plus
longtemps.

Parmi les langues tupi, nées dans le sud de l’Amazonie, figurent


les langues tupi-guarani, dont les locuteurs ont migré jusque
dans le bassin du Paraná à partir du IXe  siècle. Certains y sont
restés et ont pour descendants les actuels Guaranis du
Paraguay. D’autres sont partis s’installer sur la côte de l’actuel
Brésil. C’est ainsi qu’à l’époque coloniale deux versions du tupi
y étaient en usage  : la língua geral paulista, dans la région de
São Paulo, et le tupinamba (ou tupi « classique »), sur le littoral
(voir p. 633).
Seules une demi-douzaine de langues sont attestées dans le sud
du continent. Trois d’entre elles forment la famille chon, en
Patagonie et en Terre de Feu. Les Indiens de la pampa argentine
furent exterminés à la fin des années 1870 avant que leurs
langues n’aient été documentées. Le mapudungu fait
exception  : c’est la langue des Mapuches, jadis appelés
«  Araucans  », qui résistèrent victorieusement aux Incas, puis
tinrent tête aux Espagnols jusqu’à la fin de l’époque coloniale.

Notes du chapitre

[1] ↑   Merritt RUHLEN, L’Origine des langues. Sur les traces de la langue mère (trad. de
l’américain par Pierre Bancel), Gallimard, Paris, 2007 (nouv. éd.).

[2]  ↑   David  W.  ANTHONY, The  Horse, the Wheel, and Language. How Bronze-Age
Riders From the Eurasian Steppes Shaped the Modern World, Princeton University
Press, Princeton, 2007.

[3]  ↑   De yama, signifiant «  fosse  » en russe et en ukrainien. La forme yamna,


adoptée en français, est ukrainienne. La forme russe yamnaya prévaut en anglais.

[4]  ↑   Des langues baltes relèvent aujourd’hui le lituanien et le letton, mais non
l’estonien, qui est une langue finnoise.

[5]  ↑   Les Hadza, aujourd’hui au nombre d’un millier, sont des chasseurs-
cueilleurs vivant au bord du lac Eyasi en Tanzanie. Leur langue, dotée de clics,
était naguère considérée comme khoïsan, mais elle ne s’apparente en fait à aucune
autre. Il se peut néanmoins que les Hadza et les San aient en commun de lointains
ancêtres.

[6] ↑   Lyle C AMPBELL, American Indian Languages. The Historical Linguistics of Native


America, Oxford University Press, New York, 1997.
Deuxième partie. Les
langues écrites avant
l’imprimerie
Présentation

J ean-François Champollion (1790-1832) a révélé que les


hiéroglyphes, jusque-là perçus comme des symboles liés à
un savoir ésotérique, transcrivaient une langue, l’égyptien
ancien. En d’autres termes, il a montré que la juxtaposition des
hiéroglyphes constituait une écriture, c’est-à-dire un système
d’éléments graphiques permettant de consigner et de
transmettre un discours en langage humain. Grâce à un
système d’écriture, tout ce qui peut être dit (en une langue
donnée) doit en principe pouvoir être écrit, lu et compris. À
l’inverse, on énonce ainsi une banalité  : pour lire un texte, il
faut connaître la langue dans laquelle il est écrit. C’est du reste
la raison pour laquelle Champollion avait appris la langue
copte, dont il pressentait qu’elle descendait en droite ligne de
l’égyptien ancien. La correspondance – fût-elle approximative –
entre le dit, l’écrit et le lu nous paraît aujourd’hui évidente tant
elle fait partie de notre vie quotidienne. Elle ne le fut pourtant
pas d’emblée quand des êtres humains entreprirent d’employer
de façon systématique des signes graphiques.

Depuis quand l’écriture existe-t-elle ?


Pour apporter des éléments de réponse, il convient de se
tourner vers des inscriptions dont l’archéologie atteste
l’ancienneté, puis les déchiffrer, autrement dit les lire. Si l’on y
parvient, il s’agit d’une écriture, par définition. Sinon, la
question reste en suspens. Quatre systèmes de signes
précurseurs, indépendants les uns des autres, sont aujourd’hui
lisibles : l’écriture sumérienne, apparue dans le pays de Sumer
(Basse-Mésopotamie) durant la seconde moitié du
IVe millénaire av. J.-C. ; l’écriture égyptienne, datant de la même
époque ; l’écriture chinoise ancienne, attestée à partir de la fin
du II e millénaire ; l’écriture maya, remontant au IIIe siècle av. J.-
C.  En revanche, d’autres systèmes de signes ne sont toujours
pas déchiffrés, tel celui de la civilisation de l’Indus, attesté de
2500 à 1700 av. J.-C. (voir p. 220).
Les systèmes d’écriture vers l’an 600

Dans les quatre cas lisibles, l’archéologie montre que l’usage de


pictogrammes a précédé celui de signes d’écriture, mais le
cheminement des premiers aux seconds reste peu documenté :
les spécialistes en débattent avec passion… Quoi qu’il en soit, la
pratique dite «  du rébus  » a ensuite permis de diversifier les
rôles des signes et ouvert la voie à l’écriture de textes suivis. Le
rébus se fonde sur la distinction entre la valeur sémantique
d’un signe et sa valeur phonétique : en français, par exemple, la
juxtaposition du dessin d’un chat et de celui d’un grain se lira
«  chagrin  ». Deux pictogrammes accolés figurent ainsi une
notion abstraite et, peu à peu, on en arrive à formuler des
phrases, etc.
L’entrée en scène de l’écriture prend néanmoins du temps. Elle
s’applique d’abord à des domaines spécialisés (inventaires en
Mésopotamie, divination en Chine) que seules des élites
maîtrisent  : c’est au fil des siècles que le champ de l’écriture
s’élargit. En parallèle, la littérature, avant tout orale, demeure
sous une forme poétique rythmée afin de faciliter sa
mémorisation comme sa récitation.

Les systèmes d’écriture vers l’an 1500

Du bon usage des consonnes… et des


voyelles
Les écritures recourant au principe du rébus restent complexes,
leurs signes se comptant par centaines. Leur grand prestige a
néanmoins assuré leur longévité : durant trois millénaires dans
le cas des cunéiformes et des hiéroglyphes et jusqu’à nos jours
dans celui des caractères chinois. La concurrence est apparue
au Proche-Orient au cours du II e  millénaire  av.  J.-C.  sous la
forme d’écritures que l’on peut globalement qualifier
d’« alphabétiques ».

Les premières, nées en Palestine chez les Cananéens, sont dites


«  consonantiques  » car elles se composent uniquement de
consonnes (un peu plus d’une vingtaine). Elles s’appliquent à
des langues sémitiques telles que le phénicien, l’hébreu ou
l’araméen et, plus tard, l’arabe.

Une deuxième famille naît quand des Grecs, au VIIIe siècle av. J.-


C., s’initient à l’écriture phénicienne et entreprennent de noter
les voyelles, inventant ainsi ce que l’on nomme aujourd’hui
l’alphabet au sens strict. De l’alphabet grec sont notamment
issus l’alphabet latin (au siècle suivant) et l’alphabet cyrillique
(au IXe siècle apr. J.-C.).

S’y ajoute une troisième famille qui, bien que d’aspect non
«  alphabétique  », présente un caractère alphabétique dans son
principe  : les voyelles n’y sont pas figurées sous la forme de
lettres distinctes, mais sous celle d’appendices attachés aux
consonnes. C’est le système d’écriture indien, apparu dans des
circonstances obscures quelques siècles avant notre ère.
Les débuts de l’écriture au
Proche-Orient

U ruk, en Basse-Mésopotamie, vers 3300  av.  J.-C.  : la


première ville, les premiers écrits, les débuts de
l’Histoire… Un tournant majeur, à coup sûr, même si en réalité
rien ne fut aussi tranché. Le Proche-Orient entre alors dans
l’âge du bronze, long de plus de deux millénaires. Quelles sont
les populations en présence  ? Quelles langues parlent-elles  ?
L’invention de l’écriture, puis sa diffusion ont permis aux
archéologues et aux linguistes de répondre à ces questions : les
travaux menés aux XIXe et XXe siècles ont révélé une dizaine de
langues en usage à l’âge du bronze (voir la carte).

L’histoire de l’Égypte présente une certaine régularité  : la


tradition compte vingt dynasties de pharaons de la fin du
IVe  millénaire à la fin du II e  millénaire. La langue égyptienne
évolue également de façon continue (et se perpétue
aujourd’hui sous la forme du copte, langue liturgique des
chrétiens d’Égypte).

En Mésopotamie, le premier empire date du XXIIIe  siècle  : il a


pour fondateur Sargon, roi d’Akkad, et englobe le pays de
Sumer. (Le site de la ville d’Akkad, quelque part au nord de
Bagdad, n’a pas été retrouvé.) La langue akkadienne progresse
dès lors aux dépens du sumérien, dont l’usage parlé cessera
quelques siècles plus tard. La ville de Babylone domine la scène
au II e  millénaire. Elle atteint un premier apogée sous le règne
d’Hammourabi (1793-1750), dont le célèbre Code, rédigé en
babylonien (dialecte de l’akkadien), constitue l’un des trésors
du Louvre. Parmi les autres protagonistes figurent, en
Mésopotamie du Nord, les Assyriens (dont le dialecte est cousin
du babylonien), les Hourrites du royaume du Mitanni et les
Hittites, basés en Anatolie, fondateurs d’un empire au
XIVe siècle.

Au XII e  siècle, une rupture dont les causes demeurent mal


comprises marque l’histoire du Proche-Orient : l’Empire hittite
s’effondre, la ville d’Ougarit est détruite. À l’âge du bronze
succède l’âge du fer, caractérisé par des empires plus vastes que
les précédents. Celui des Assyriens atteint ses plus grandes
dimensions sous le règne d’Assurbanipal (669-v. 630) : il englobe
la Mésopotamie et la Syrie-Palestine et même l’Égypte, puis
s’écroule à la fin du siècle sous les coups des Babyloniens et de
leurs alliés, les Mèdes (des Iraniens). Babylone retrouve du
lustre  : son roi Nabuchodonosor  II (605-562) règne à son tour
sur l’ensemble du Croissant fertile. C’est lui qui ordonne l’exil
des Juifs à Babylone (voir p. 91).
Les langues du Proche-Orient à l’âge du bronze (de la fin
du IV e millénaire à la fin du IIe millénaire)

Le sumérien, langue d’Uruk et du pays de Sumer (la Basse-


Mésopotamie), ne s’apparente à aucune langue connue. Au début du
IIe millénaire, après avoir employé des signes pictographiques, les
Sumériens mettent au point l’écriture dite « cunéiforme » sur tablettes
d’argile, laquelle se diffuse ensuite dans toute la région. À l’est de
Sumer s’étend l’Élam, pays des Élamites, dont la langue n’a pas non
plus de parenté connue et qui adoptent les cunéiformes au
IIIe millénaire.

Les origines de l’écriture égyptienne (les hiéroglyphes) remontent à la


fin du IVe millénaire, comme celles de l’écriture sumérienne.
L’égyptien ancien relève de la grande famille afro-asiatique, dont
relèvent aussi les langues sémitiques, réparties en deux branches :
orientale et occidentale. À la première appartient l’akkadien, en usage
dans le centre et le nord de la Mésopotamie. À partir du milieu du
IIIe millénaire, il s’écrit en cunéiformes empruntés aux Sumériens,
puis se subdivise en deux dialectes : babylonien et assyrien. L’éblaïte
s’apparente à l’akkadien. Parmi les langues sémitiques occidentales
figure l’ougaritique, doté d’une écriture cunéiforme alphabétique, la
seule de son espèce.

Les Hourrites, dont la langue s’apparente à celles du Caucase,


adoptent les cunéiformes au IIe millénaire. Il en va de même des
Hittites, dont la langue relève de la famille indo-européenne (voir
p. 76). Proche du hittite, le louvite se dote en revanche d’une écriture
particulière (les « hiéroglyphes anatoliens »). C’est aussi au
IIe millénaire que l’écriture se développe en Crète et dans le
Péloponnèse (voir p. 104).

Tant à Ninive (la capitale assyrienne) qu’à Babylone, l’akkadien


demeure la langue des inscriptions officielles, mais l’afflux de
populations sémitiques occidentales modifie la situation
linguistique  : leur langue principale –  l’araméen  – s’impose en
tant que langue usuelle. Sa propagation se révèle d’autant plus
inexorable que l’araméen (comme le phénicien et l’hébreu)
s’écrit depuis le début du millénaire d’une façon extrêmement
simple, au moyen de vingt-deux consonnes… Ainsi sonne le
glas de l’écriture cunéiforme, toujours prestigieuse, mais trop
compliquée.

Autre nouveauté  : des populations de langues iraniennes,


venues des steppes (voir p. 31), s’installent sur les plateaux qui
prennent le nom d’Iran. Parmi eux figurent les Mèdes,
vainqueurs des Assyriens, et les Perses, qui s’établissent chez les
Élamites. Le Perse Cyrus  II défait les Mèdes, s’adjuge leurs
possessions et y ajoute en 539 la Babylonie. Ainsi naît l’Empire
perse « achéménide » (nom de la dynastie), qui va durer jusqu’à
sa conquête par Alexandre le Grand deux siècles plus tard. Sous
le règne de Darius (522-486), l’empire s’étend, à l’est, jusqu’à
l’Indus, à l’ouest, jusqu’à la mer Égée et inclut l’Égypte. Pour
commémorer ses triomphes, Darius fait graver les inscriptions
de Béhistoun (en persan Bisotun, dans l’ouest de l’Iran) sur une
paroi rocheuse à cent mètres au-dessus du sol. Elles sont
formulées en trois langues (akkadien, élamite et vieux perse),
ce qui permettra de déchiffrer les écritures cunéiformes au
XIXe  siècle. L’administration de l’Empire achéménide utilise
néanmoins l’araméen.

Les succès de l’écriture cunéiforme

En appuyant dans l’argile fraîche l’extrémité d’un roseau taillé


en biseau, on obtient une empreinte en forme de coin (cuneus
en latin) ou, pour prendre une autre image, de clou. Tel est le
procédé d’écriture «  cunéiforme  ». La plupart des documents
concernés se présentent donc comme des tablettes d’argile
séchée comportant ce type d’empreintes, mais il existe aussi de
nombreuses inscriptions au ciseau sur la pierre ou le métal
imitant le procédé d’origine.

Mise au point par les Sumériens, cette écriture fut ensuite


adaptée à d’autres langues, puis utilisée à Babylone jusqu’au
début de l’ère chrétienne avant de tomber dans l’oubli. On la
redécouvre à la fin du XVIIIe  siècle, quand sont publiées des
copies d’inscriptions observées à Persépolis, l’ancienne capitale
des Achéménides. En y identifiant des noms de rois (Darius,
Xerxès, etc.), on finit par montrer, dans les années 1830, que ces
inscriptions transcrivent une langue iranienne  : le «  vieux
perse ».

Le Britannique Henry Rawlinson (1810-1895) parvient ensuite à


recopier les inscriptions de Béhistoun, trois textes juxtaposés
dont on devine qu’ils sont équivalents. Le premier déchiffré
(n° 1) est celui en vieux perse. Deux hommes, outre Rawlinson,
se penchent sur les autres : le pasteur irlandais Edward Hincks
(1792-1866) et le Français Jules Oppert (1825-1905). Hincks
montre que le texte n°  3 présente de grandes similitudes avec
ceux figurant sur les tablettes découvertes en Mésopotamie à la
même époque et affirme qu’il transcrit une langue sémitique
(que l’on nommera plus tard l’akkadien). Il s’ensuit des
polémiques telles que la Royal Asiatic Society de Londres se
saisit de la question : en 1857, elle convie des spécialistes, dont
Rawlinson, Hincks et Oppert, à traduire, chacun de son côté,
une inscription royale assyrienne exhumée peu de temps
auparavant. Les traductions concordent suffisamment pour que
la cause soit entendue. Une nouvelle discipline est née  :
l’assyriologie, ainsi nommée parce que la plupart des
documents en cunéiformes connus à l’époque proviennent
d’Assyrie. (Son champ s’étend aujourd’hui à l’ensemble des
langues et cultures ayant recouru aux cunéiformes.) Le texte
n° 2, en élamite, est déchiffré le dernier.
En étudiant les cunéiformes assyriens, Hincks a émis
l’hypothèse qu’ils avaient une origine non sémitique. Or, dès
1855, Rawlinson annonce la découverte en Basse-Mésopotamie
de très anciennes tablettes en cunéiformes transcrivant une
langue non sémitique dont le déchiffrement se révèle très ardu.
En 1869, Oppert propose de la nommer «  sumérienne  » (de
Sumer, nom donné à la Basse-Mésopotamie dans l’Antiquité),
tandis que la langue sémitique prend l’appellation
d’« akkadienne ». La connaissance du sumérien bénéficie de la
découverte de tablettes bilingues sumérien/akkadien à partir
des années  1870. En 1906, on met au jour des milliers de
tablettes portant des inscriptions cunéiformes à l’est d’Ankara.
Le Tchèque Bedřich Hrozný (1879-1952) montre en 1917
qu’elles transcrivent une langue indo-européenne, bientôt
identifiée comme celle des Hittites. La découverte de l’alphabet
cunéiforme ougaritique date de 1929. Celle des tablettes en
éblaïte a lieu en 1974-1976.

Les tablettes et autres documents en écriture cunéiforme se


comptent en centaines de milliers, pour la simple raison que
l’argile sèche (ou, a fortiori, cuite) est un matériau durable, à la
différence du papyrus, par exemple. Dans la majorité des cas, il
s’agit de textes juridiques ou commerciaux  : contrats,
inventaires, testaments, recensements, déclarations
fiscales,  etc. Parmi les autres documents figurent des
inscriptions royales, des textes religieux, des œuvres littéraires
(telle l’Épopée de Gilgamesh), des outils pédagogiques (listes de
vocabulaire, exercices, dictionnaires, lexiques bilingues, etc.) et
même des recettes de cuisine. On dispose enfin de plusieurs
milliers de lettres privées, datant de toutes les époques. Elles
fournissent des indications sur la langue parlée usuelle.

Que les Sumériens –  de langue non sémitique et non


mentionnés dans la Bible  – aient pu inventer l’écriture avait
choqué bien des esprits au XIXe  siècle. Il n’empêche  : entre les
signes (dits «  proto-cunéiformes  ») inscrits sur les premières
tablettes d’Uruk et les cunéiformes, la filiation est aujourd’hui
bien établie. La difficulté serait plutôt d’un autre ordre  :
qu’entend-on par « invention » de l’écriture ?

Reprenons la définition de l’écriture proposée plus haut


(«  système d’éléments graphiques permettant de consigner et
de transmettre un discours en langage humain  », p.  63)  : elle
s’applique à ce qu’est devenue l’écriture au fil des siècles, mais
éclaire-t-elle l’invention elle-même ? Non, car les signes connus
les plus anciens ne s’organisent pas en séquences qui
correspondraient à la «  chaîne parlée  ». Les Sumériens d’Uruk
pratiquent d’abord l’écriture en tant que système autonome : ils
créent des signes (pictographiques ou non) et les combinent de
diverses façons afin d’évoquer le monde qui les entoure.
Chaque signe correspond à un mot de la langue parlée, mais
leur combinaison, tout en consignant des observations ou en
évoquant des idées, ne produit pas nécessairement des phrases.

Il est vrai que les tablettes trouvées à Uruk sont en majorité des
documents de comptabilité et de gestion, traitant de répartition
de cheptel, de stockage de denrées, de distribution de rations
alimentaires,  etc. On en a longtemps déduit que l’écriture
sumérienne serait apparue en réponse aux besoins engendrés
par la complexité de la vie urbaine naissante. Certains
assyriologues sont d’un autre avis : à leurs yeux, les documents
comptables ne font qu’utiliser une invention dont les objectifs
premiers étaient « intellectuels ». Le mystère persiste.

Du sumérien à l’akkadien

L’écriture sumérienne originelle (dite «  proto-cunéiforme  ») se


compose principalement de pictogrammes réduits pour
l’essentiel à des traits rectilignes, faciles à tracer dans l’argile
fraîche (voir l’illustration). Au cours du III e  millénaire, elle
évolue dans sa forme comme dans sa capacité à transcrire la
langue. Tous les pictogrammes font l’objet d’une rotation de 90°
dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, ce qui fait
perdre de vue leur aspect figuratif initial. (Il semble que cette
rotation résulte d’une nouvelle façon de tenir la tablette pour
écrire.) La stylisation s’accentue surtout quand les scribes, au
lieu de tracer des traits avec un stylet, appuient dans l’argile
fraîche l’extrémité d’un roseau taillé en biseau. Ainsi naît
l’écriture cunéiforme, composée de « clous ».
Vers 3000 av. J.-C., les pictogrammes (une tête, un pied, une tête de
bovin avec ses cornes…) sont encore tracés dans l’argile fraîche à
l’aide d’un stylet, mais ils ont déjà fait l’objet d’une rotation de 90° dans
le sens inverse des aiguilles d’une montre. Certains signes sont
composés : pour désigner la bouche, on ajoute des hachures au signe
désignant la tête ; pour signifier manger, on y adjoint un bol.

Vers 2400 av. J.-C., les scribes ont abandonné le stylet. Ils appuient dans
l’argile fraîche l’extrémité d’un roseau taillé en biseau : l’écriture
cunéiforme est née.

Source : Tableau de Jerrold S. COOPER, in Peter T. DANIELS et William


BRIGHT (dir.), The World’s Writing Systems, Oxford University Press,
New York, 1996, p. 39. Reproduit avec l’autorisation d’Oxford
University Press via PLSClear.
Parallèlement, la capacité expressive du système s’élargit  : on
forme de nouveaux signes en combinant des signes
préexistants (« bouche » + « pain » = « manger » ; « femme » +
«  robe  » =  «  maîtresse  »,  etc.). On étend par ailleurs le sens de
certains signes par métaphore ou métonymie  : le signe
correspondant à «  charrue  » (apin) signifie aussi «  labourer  »
(uru). Une autre avancée consiste à exploiter les similarités
phonétiques entre certains mots et à utiliser certains signes en
fonction de leur valeur phonétique plutôt que de leur sens. Les
scribes découvrent le principe du rébus : le signe correspondant
à «  flèche  », ti en sumérien, est utilisé pour «  vie  », til en
sumérien ; le signe correspondant à « plante », mu, s’applique à
mu, «  année  », et à mu, «  nom  », puis à l’affixe mu signifiant
« mon » et, pour finir, à toute syllabe mu.

Le rébus et l’écriture syllabique élargissent les possibilités


d’expression au prix d’une ambiguïté croissante, car les signes
polyvalents se multiplient. Pour y remédier, les scribes
sumériens (comme leurs collègues égyptiens) recourent à des
« déterminatifs », signes figurant des termes génériques tels que
«  homme  », «  pays  », «  ville  », «  bois  »,  etc., placés à côté d’un
mot pour spécifier sa signification. Le signe «  bois  » devant
«  charrue/labourer  » indique qu’il s’agit de la charrue  ;
« homme » devant le même signe évoque un laboureur, etc.

Parvenu à maturité, au milieu du III e  millénaire, le système


cunéiforme sumérien compte environ huit cents signes
distincts. Selon le contexte, chaque signe peut remplir l’une de
trois fonctions :
-  en tant que logogramme, il correspond à un mot de la
langue  : il a donc à la fois un sens et une valeur
phonétique. Ce n’est toutefois pas aussi simple, car de
nombreux mots sont «  homophones  » (voir, plus haut,
l’exemple de mu), ce qui conduit à penser que le
sumérien était une langue tonale, différents tons
permettant d’établir des distinctions (voir p.  37). La
majorité des signes, dans la majorité des cas, fonctionnent
comme des logogrammes ;

-  en tant que syllabogramme, le signe correspond à une


syllabe : sa valeur est purement phonétique ;

-  en tant que déterminatif, le signe contribue au sens, mais


il est dépourvu de valeur phonétique, n’étant pas
prononcé à la lecture.

Tous les signes consistent en divers assemblages de clous et rien


n’indique a priori, dans un texte, quelle fonction remplit
chacun d’eux… ce qui rend la lecture du sumérien
particulièrement ardue.

Les premières tentatives d’écriture de l’akkadien en


cunéiformes remontent au milieu du III e  millénaire, mais il
faut attendre le règne de Sargon d’Akkad (XXIIIe  siècle) pour
disposer de textes abondants  : c’est l’époque du «  vieil
akkadien ». L’akkadien – que ses locuteurs nomment akkadû –
se divise ensuite en deux dialectes, babylonien et assyrien, qui
évoluent en parallèle (voir le tableau). Il n’est plus parlé à partir
du VI e  siècle  av.  J.-C., mais une langue écrite savante, le
babylonien tardif, subsiste jusqu’au I er siècle apr. J.-C. avant de
sombrer dans l’oubli.

Chronologie des langues sumérienne et akkadienne

Pour transcrire l’akkadien, langue sémitique très différente du


sumérien, les scribes adaptent le système élaboré par leurs
voisins sans néanmoins le remettre en cause : les ajustements
s’opèrent au coup par coup, de façon empirique. Certains
logogrammes sont adoptés tels quels et traduits à la lecture  :
celui lu en sumérien dingir, «  dieu  », se lit en akkadien ilu, de
même signification. Dans d’autres cas, le mot sumérien passe
en akkadien avec armes et bagages  : même logogramme,
même sens, même prononciation. Autre procédure  : tout en
conservant les déterminatifs sumériens, l’akkadien en ajoute de
nouveaux, de type phonétique. Ils indiquent, par exemple, la
désinence, précisant le rôle dans la phrase  : sujet (nominatif),
complément d’objet (accusatif), etc. Quant aux syllabogrammes
sumériens, adoptés tels quels, ils ne suffisent pas à représenter
toutes les syllabes akkadiennes. Aussi les Akkadiens utilisent-ils
des logogrammes sumériens en tant que syllabogrammes  : le
signe sumérien pour shu, « main », est, par exemple, employé
pour écrire l’akkadien qatu, «  main  », puis pour transcrire la
syllabe akkadienne qat, inexistante en sumérien.

En fin de compte, le système d’écriture akkadien, marqué par la


polyvalence des signes, demeure très compliqué. Pourquoi ? Il
semble que le succès même du paléo-babylonien, dialecte de
l’akkadien devenu langue «  internationale  » dans tout le
Proche-Orient dès le milieu du II e millénaire, ait contribué à le
fixer à l’écrit sous une forme standard et freiné son évolution.
Simultanément, les lettrés s’opposaient aux simplifications afin
de maintenir la référence à l’antique et prestigieuse langue
sumérienne. (De la même façon, l’écriture japonaise demeure
aujourd’hui truffée de caractères d’origine chinoise, voir p. 524.)
Mais cela ne signifie pas que seule une petite élite recourait à
l’écrit  : les marchands, par exemple, pouvaient se contenter
d’une centaine de signes pour établir leurs documents
commerciaux.

L’Épopée de Gilgamesh
En 1872, l’Anglais George Smith (1840-1876) rend publique
sa traduction d’une tablette découverte en 1853 dans la
bibliothèque d’Assurbanipal, à Ninive, et étonne le monde :
le récit du Déluge et de l’Arche y figure tel que narré dans
la Bible, quasiment point par point.
La tablette fait partie d’une collection constituant une
œuvre plus vaste  : la désormais célèbre Épopée de
Gilgamesh. Sa version «  standard  », rédigée en médio-
babylonien vers la fin du II e  millénaire, se répartit sur
douze tablettes dont il existe divers exemplaires, en plus
ou moins bon état. Au total, les deux tiers du texte nous
sont parvenus. La plus ancienne version connue de
l’épopée, rédigée en paléo-babylonien, date du XVIIIe siècle,
mais seules quelques tablettes ont survécu. Chef-d’œuvre
de la littérature mésopotamienne, elle s’inspire de cinq
poèmes en sumérien datant de la fin du III e  millénaire,
relatant les hauts faits d’un roi d’Uruk.

Qu’en est-il de l’éblaïte  ? Dans les années 1970, des


archéologues italiens ont découvert dans l’ancienne ville d’Ebla,
au sud d’Alep, plus de 15 000 tablettes et fragments constituant
des archives (documents commerciaux, juridiques, etc.) datant
des environs de 2400 av. J.-C. La plupart des textes sont rédigés
en sumérien et les autres en éblaïte, une langue apparentée au
vieil akkadien. Des lexiques bilingues figurent parmi les écrits
mis au jour.

Les cunéiformes séduisent Élamites,


Hourrites, Ourartéens, Hittites, etc.
L’Élam s’étend à l’est du pays de Sumer, dans le sud de l’actuel
Iran. Les premiers écrits connus y datent du tournant des IVe et
III e millénaires : dits « proto-élamites », ils sont contemporains
des premiers écrits sumériens, mais n’ont pas été déchiffrés.
Les rares écrits en « élamite linéaire », datant du XXIIIe siècle, ne
sont guère mieux compris. Les Élamites recourent aux
cunéiformes à partir du milieu du III e  millénaire. Les
inscriptions deviennent nombreuses au cours de la période de
l’élamite moyen (de 1500 à 1000 environ), considéré comme
« classique ». À la différence des Akkadiens, les Élamites tendent
à simplifier le système d’écriture cunéiforme et à réduire le
nombre de signes en usage. L’inscription la plus célèbre est celle
de Béhistoun (milieu du I er  millénaire, voir plus haut). Évincé
par le vieux perse, l’élamite s’est ensuite éteint dans des
conditions mal élucidées.

Au nord de la Mésopotamie vivaient les Hourrites, dont le


royaume portait au II e  millénaire le nom de Mitanni. La
connaissance de leur langue a d’abord reposé sur la «  lettre
mitannienne » trouvée en Égypte en 1887. Datant de 1400 av. J.-
C.  environ, elle était adressée au pharaon égyptien
Aménophis III par le roi du Mitanni (et traitait notamment de la
dot de la princesse mitannienne donnée en mariage au
pharaon). Longue de près de cinq cents lignes, c’est la plus
grande tablette en cunéiformes connue. D’autres lettres
échangées entre les mêmes correspondants, rédigées en
akkadien, ont assez tôt permis de déchiffrer la «  lettre
mitannienne  », du moins en partie. Les progrès décisifs datent
de la découverte de documents bilingues hittite/hourrite dans
les années 1980. Les textes les plus anciens remontent au début
du II e  millénaire. Dérivés des cunéiformes akkadiens, les
cunéiformes hourrites sont pour la plupart des
syllabogrammes. La langue hourrite s’est éteinte à la fin du
II e millénaire.

Les Ourartéens, dont la langue s’apparente au hourrite, vivaient


plus au nord, aux alentours du lac de Van. Les Assyriens
nommaient leur pays l’Ourartou (en référence au mont Ararat),
mais eux-mêmes le nommaient Naïri. Les premiers textes
connus en ourartéen, datant de la fin du IXe siècle av. J.-C., sont
rédigés en cunéiformes empruntés aux Assyriens. La
découverte de textes bilingues ourartéen/assyrien a permis de
les déchiffrer dans les années 1930. L’ourartéen s’est éteint vers
500  av.  J.-C., supplanté par une langue indo-européenne  :
l’arménien (voir p. 205).

Autre langue indo-européenne : celle des Hittites. Leur empire


avait pour capitale Hattousa, à 150 kilomètres à l’est d’Ankara.
On y a découvert en 1906 des archives datant du XVe  au
XIII e siècle, qui recèlent l’essentiel des textes connus en langue

hittite (voir p.  23). Les plus nombreux ont trait à des rituels,
d’autres à la vie publique  : traités, décrets, annales,
correspondance officielle. La langue hittite s’est éteinte au
XII e siècle, peu après l’effondrement de l’empire. En revanche, le

louvite, apparenté au hittite et parlé dans le sud de l’Anatolie, a


survécu jusqu’au milieu du I er  millénaire  av.  J.-C.  Il est attesté
par des inscriptions monumentales en «  hiéroglyphes
anatoliens  », signes d’origine pictographique répartis en 71
syllabogrammes et 77 logogrammes. Il semble que le système
ait été inventé de toutes pièces.

Élamites, Hourrites et Hittites ont importé le système d’écriture


cunéiforme sumérien (ou suméro-akkadien) et l’ont appliqué à
leur propre langue, quitte à l’adapter. Dans deux autres cas, en
revanche, les scribes ont utilisé la technique cunéiforme pour
mettre en œuvre des systèmes d’écriture non dérivés de la
tradition suméro-akkadienne  : alphabétique à Ougarit,
syllabique en Perse.

Ougarit (sur la côte de l’actuelle Syrie) fut à l’âge du bronze une


ville cosmopolite : on y a retrouvé des documents en akkadien,
sumérien, hittite, égyptien, hourrite et, bien sûr, en ougaritique,
la langue autochtone, relevant du groupe nord-ouest des
langues sémitiques. Au XIVe  siècle, voire plus tôt, les scribes y
créent un système d’écriture unique en son genre  : l’alphabet
ougaritique cunéiforme, composé d’une trentaine de signes. La
découverte de tablettes énumérant les lettres ougaritiques dans
l’ordre de l’alphabet phénicien suggère que les scribes se sont
référés à un alphabet préexistant, ancêtre de ce dernier (voir
p. 88). L’ougaritique n’a pas survécu à la destruction de la ville
d’Ougarit vers 1200 av. J.-C.

Le second cas est celui du vieux perse, attesté de la fin du


VI e  siècle à la seconde moitié du IVe  siècle par diverses
inscriptions, dont celle de Béhistoun. Darius y déclare avoir
« inventé » le système d’écriture cunéiforme du vieux perse, ce
qui signifie sans doute qu’il en a chargé ses scribes. Dans quel
but  ? On suppose que Darius a voulu conférer à sa langue un
prestige comparable à celui du babylonien et de l’élamite,
langues écrites de longue date. Les signes cunéiformes du vieux
perse sont au nombre de 41 : 3 voyelles, 33 signes représentant
des consonnes ou des syllabes et 5 logogrammes. Le vieux
perse constitue le premier état connu de ce qui deviendra le
moyen perse (voir p. 180) et plus tard le persan.

L’égyptien ancien

Les hiéroglyphes ont fasciné dès l’Antiquité  : Hérodote


(Ve  siècle  av.  J.-C.) et Diodore de Sicile (Ier  siècle  av.  J.-C.) y
voyaient des signes « sacrés ». Le terme « hiéroglyphe » vient du
grec hierogluphikos, composé de hieros, « sacré », et d’un dérivé
du verbe gluphein, « graver ». Les deux autres formes d’écriture
égyptienne ancienne, «  hiératique  » et «  démotique  », en sont
issues : la première en simplifiant les hiéroglyphes, la seconde,
plus tardive, en simplifiant le hiératique.

Pourquoi la faculté de lire ces écritures s’est-elle perdue avant


que Champollion ne la recouvre dans les années 1820  ? En
raison du crépuscule de l’Égypte des pharaons, tombée sous la
domination des Grecs, puis des Romains. À l’époque romaine,
les Égyptiens continuent de parler leur propre langue
(désormais nommée «  copte  », du grec Αιγύπτιος (aigýptios,
« égyptien »), mais ils l’écrivent en alphabet grec, tandis que les
écritures anciennes sortent de l’usage. Les dernières personnes
sachant lire les hiéroglyphes disparaissent au début du
Ve siècle  apr.  J.-C.  : rien n’interdit ensuite d’échafauder des
théories. Dès la seconde moitié du siècle, Horapollon, originaire
de Haute-Égypte, rédige en copte un traité dans lequel il tente
d’expliquer le système d’écriture égyptien. Certaines
indications puisées dans des ouvrages antérieurs sont justes,
contrairement aux significations allégoriques qu’il attribue aux
hiéroglyphes. Découverte au XVe  siècle, une traduction de ce
traité en grec, intitulée Hieroglyphica, se diffuse en Europe et
exerce une grande influence sur la littérature ésotérique.

Les idées reçues héritées d’Horapollon perdurent jusqu’à la


campagne d’Égypte (1798-1801) conduite par Bonaparte. En
1799, un officier français découvre à Rosette (Rachid, à l’est
d’Alexandrie) une stèle en granodiorite noir, sur laquelle sont
gravés trois textes  : en hiéroglyphes (14  lignes préservées), en
démotique (32 lignes) et en grec (54  lignes). Le texte grec est
bientôt lu  : en échange de privilèges fiscaux, les prêtres
égyptiens s’y engagent à instaurer un culte en l’honneur du
jeune Ptolémée  V, nouveau roi grec d’Égypte. La dernière
phrase précise que les trois textes sont équivalents. Les
Britanniques se saisissent de la pierre en 1801, la déposent au
British Museum (où elle se trouve encore) et mettent des copies
des textes à la disposition des orientalistes européens, qui
tentent de les déchiffrer… sans succès pour commencer.
L’attention se porte notamment sur les cartouches figurant
dans le texte en hiéroglyphes  : dès 1761, l’abbé Barthélemy
(1716-1795) avait émis l’hypothèse que de tels cartouches
contenaient les noms de souverains ou de divinités.

L’Anglais Thomas Young (1773-1829) – surtout connu pour avoir


découvert le phénomène de l’interférence lumineuse  – étudie
la pierre  de Rosette à partir de 1814. Il note des
correspondances entre les signes démotiques et
hiéroglyphiques, puis s’intéresse aux cartouches  : en devinant
que les hiéroglyphes y ont une valeur phonétique, il parvient à
lire le nom de Ptolémée (sur la pierre de Rosette) et celui de la
reine Bérénice (sur un obélisque). Young demeure néanmoins
persuadé que, sauf pour transcrire des noms étrangers, les
hiéroglyphes figurent des idées, comme l’affirmait Horapollon.

C’est un Français, Jean-François Champollion (1790-1832), né à


Figeac, qui va résoudre l’énigme. Il fait très tôt preuve d’un don
exceptionnel pour les langues : outre le latin et le grec, il étudie
l’hébreu, l’arabe et l’araméen à Grenoble, où il a rejoint son
frère aîné. Passionné par l’Égypte, il se rend en 1807 à Paris et
obtient qu’un prêtre égyptien lui enseigne la langue copte, à ses
yeux directement issue de l’égyptien ancien (et demeurée la
langue liturgique des chrétiens d’Égypte). Champollion
approfondit ensuite sa connaissance du copte, tout en étudiant
les textes de la pierre de Rosette et quantité d’autres
documents. À la différence de Young, dont les centres d’intérêt
sont divers, il consacre son énergie à un unique but  : lire les
écritures égyptiennes anciennes.
La lecture des cartouches royaux

Les noms (grecs) de Ptolémée (Ptolemaïos) et de Cléopâtre (Kleopatra)


sont déchiffrés les premiers.

Pour déchiffrer celui d’Alexandre (Alexandros), Champollion postule


que l’un des signes se lit /k/, bien qu’il diffère de celui se lisant /k/ dans
Kleopatra. Il postule aussi que le signe en fin de mot se lit /s/, bien qu’il
diffère de celui figurant en milieu de mot (et à la fin du nom de
Ptolémée).

Les noms figurant dans les deux derniers cartouches se terminent par
/s/. En tête de mot, Champollion reconnaît, d’une part, un soleil,
nommé ré en copte ; d’autre part, un ibis, symbolisant le dieu égyptien
Thot. Il devine que le signe en milieu de mot se lit /m/ et qu’il s’agit de
deux pharaons : Ramsès (ou Ramessès) et Thoutmès. Il apparaîtra plus
tard que le signe en question se lit /ms/ et non /m/.

En 1821, il comprend que l’écriture démotique dérive de


l’écriture hiératique, elle-même étroitement liée aux
hiéroglyphes. Il remarque aussi que sur la pierre de Rosette le
texte grec contient 486 mots différents, tandis que le texte
hiéroglyphique (pourtant tronqué) compte 1  419 signes
distincts. Il en conclut que les hiéroglyphes ne peuvent pas
consigner chacun un mot et qu’il s’agit sans doute d’un système
d’écriture mixte, à la fois symbolique et phonétique. Comme
Young avant lui (mais de façon plus précise), Champollion lit
dans des cartouches le nom de Ptolémée, puis, en 1822, ceux de
Cléopâtre, d’Alexandre et de quelques autres (voir l’illustration
ci-dessus). Il écrit alors la célèbre Lettre à M. Dacier [1]  relative à
l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques (tels qu’employés pour
la transcription des noms grecs et romains), non sans laisser
entendre que ces signes étaient déjà en usage longtemps
auparavant. Mais il ne dit pas que, quelques jours plus tôt, grâce
à sa connaissance du copte, il est parvenu à lire dans des
cartouches deux noms de pharaons : Ramsès et Thoutmès (voir
l’illustration). C’est le tournant décisif : dès lors, tout l’écheveau
va se démêler…

En 1824, Champollion publie le Précis du système


hiéroglyphique des anciens Égyptiens et y résume ainsi sa
pensée : « C’est un système complexe, une écriture tout à la fois
figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une
même phrase, je dirais presque dans un même mot.  » Ses
autres œuvres (Grammaire égyptienne et Dictionnaire égyptien
en écriture hiéroglyphique) seront publiées après sa mort par les
soins de son frère.
Une écriture complexe sous forme
hiéroglyphique ou hiératique

Les plus anciennes inscriptions hiéroglyphiques connues ont


été découvertes en 1986 dans une tombe de la nécropole
d’Abydos, en Haute-Égypte : elles figurent sur des centaines de
petites étiquettes en os, en bois ou en ivoire attachées à des
jarres et ne comportant chacune que quelques signes, voire un
seul. On les date du milieu du XXXIIIe  siècle. Les 51 signes
répertoriés sont pictographiques, mais déjà certains se lisent en
appliquant le principe du rébus  : par exemple, le dessin d’une
cigogne («  ba  » en égyptien) associé à celui d’un siège («  set  »)
renvoie au nom de «  Basset  », une ville de Basse-Égypte. Les
premiers textes suivis, incluant des phrases complexes,
apparaissent sous le règne du pharaon Djoser (v. 2700 av. J.-C.).
Dès cette époque coexistent deux formes d’écriture  :
hiéroglyphique et hiératique (du grec ιερός [hieros, « sacré »] –
 ainsi nommée car son usage sera réservé aux textes religieux à
partir du I er millénaire).

Avant tout monumentale, peinte sur des murs ou gravée dans


la pierre, l’écriture hiéroglyphique peut aussi être tracée sur du
papyrus, par exemple pour rédiger le «  Livre des morts  »,
recueil de formules et d’incantations placé près du défunt dans
son cercueil. L’esthétique joue un rôle essentiel. C’est la raison
pour laquelle les hiéroglyphes vont conserver intact, trois
millénaires durant, leur aspect pictural. Le plus souvent
disposés horizontalement de droite à gauche à la suite les uns
des autres, ils sont parfois tracés verticalement ou, de façon
agréable à l’œil, au sein de carrés imaginaires.

A contrario, l’écriture hiératique, apparue à la même époque


que l’écriture hiéroglyphique, se veut pratique. Elle se distingue
à la fois par la forme simplifiée des signes et par l’outil
employé : un roseau taillé, trempé dans l’encre. C’est l’écriture
de la vie quotidienne, attestée par des textes sur papyrus, bois,
tissu, etc. À la différence du hiéroglyphique, le hiératique s’écrit
de façon linéaire et continue, toujours de droite à gauche. Il
existe aussi des inscriptions en hiératique gravées dans la
pierre.

Les textes en hiéroglyphes demeurent les plus emblématiques.


Il n’empêche qu’en Égypte ancienne on écrivait surtout en
hiératique sur du papyrus  : d’innombrables documents nous
sont parvenus, le climat très sec de l’Égypte ayant permis leur
conservation. À des textes très variés (administratifs,
comptables, juridiques, médicaux,  etc.) s’ajoutent des œuvres
littéraires, en particulier des romans (dont les Aventures de
Sinouhé) et des contes, nombreux à partir du Moyen Empire. La
correspondance privée montre que d’autres que les scribes
savaient lire et écrire, au sein des classes supérieures du moins.

La genèse de l’écriture égyptienne étant contemporaine de celle


de l’écriture sumérienne, il n’est pas étonnant que les deux
systèmes présentent des similitudes  : les signes
(hiéroglyphiques ou hiératiques) y jouent, selon les cas, le rôle
de logogramme, de phonogramme ou de déterminatif.

En tant que logogrammes, les signes figurent des noms


(d’objets) ou des verbes (d’action ou de mouvement). Leur
signification peut s’élargir de diverses façons, en particulier par
métonymie, « c’est-à-dire en notant la cause pour l’effet, l’effet
pour la cause, ou l’instrument pour l’ouvrage produit » (comme
l’écrit Champollion dans sa Grammaire égyptienne). On exprime
le mois par un croissant de lune, le verbe voir par deux
yeux, etc.

Le rôle de phonogramme se fonde sur le principe du rébus,


mais on ne tient compte que des consonnes  : le signe
correspondant à «  hirondelle  » wr est utilisé pour l’adjectif
«  grand  » wr, celui correspondant à «  scarabée  » hpr pour le
verbe «  devenir  » hpr. Des phonogrammes représentent aussi
des parties de mots. Par exemple, msdr («  oreille  ») est figuré
par deux signes  : ms («  éventail  ») et dr («  panier  »). Certains
phonogrammes, issus de mots d’une seule consonne, forment
ce que l’on nomme parfois l’«  alphabet hiéroglyphique  ». (Il a
servi à transcrire les noms étrangers dans les cartouches
royaux.)

Pour réduire les ambiguïtés, les Égyptiens ont très tôt attribué à
certains signes le rôle de déterminatifs  : destinés à éclairer le
sens d’autres signes, ils ne sont pas prononcés à la lecture. Ils
sont souvent employés de façon redondante, ce qui peut
dérouter les non-initiés, mais guidait jadis des lecteurs ayant
l’égyptien pour langue naturelle…

Malgré sa complexité, le système d’écriture n’a guère changé


au fil des siècles  : quelque cinq cents signes distincts sont
demeurés en usage, rendant difficile l’apprentissage. Les
Égyptiens – comme les Babyloniens – ont préservé l’essentiel de
leur système  : la «  rationalisation  » n’est pas nécessairement
préférée à la tradition. Le passage ultérieur à l’alphabet copte
résultera non pas d’une volonté de simplification, mais de
bouleversements politiques et religieux.

Du démotique au copte, véhicule du


christianisme

Comme ailleurs au Proche-Orient, la fin de l’« âge du bronze »


marque en Égypte une rupture. Au puissant Nouvel Empire
succède ce que les historiens nomment la Basse Époque (voir le
tableau). Le pays tombe sous la coupe des Perses achéménides
de 525 à 404, puis en 341. Alexandre le Grand le conquiert en
332 et fonde Alexandrie, nouvelle capitale. À sa mort en 323,
l’un de ses lieutenants, Ptolémée, fils de Lagos, obtient l’Égypte.
Il se proclame roi en 305 et fonde ainsi la dynastie des Lagides
(qui porteront tous le nom de Ptolémée). Ces derniers
s’assurent le soutien des prêtres et se présentent comme de
nouveaux pharaons. Ils n’en sont pas moins des étrangers (de
langue grecque) à la tête d’un régime de type colonial
exploitant les ressources du pays. Au IIe  siècle, les Romains
interviennent, de sorte que l’Égypte devient, en pratique, un
protectorat. La célèbre Cléopâtre  VII est la dernière des
Lagides : Octave (le futur Auguste) annexe le pays en 30 av. J.-
C. et en fait une province romaine.

La langue égyptienne est entrée dans la phase du «  néo-


égyptien  » vers la fin du II e  millénaire. Elle se mue en
démotique au VIIe  siècle, puis en copte à l’époque romaine.
«  Démotique  » (du grec δεmotikos [demotikos, «  populaire  »])
désigne à la fois un état de la langue (parlée et écrite) et une
nouvelle forme d’écriture, dérivée de l’écriture hiératique mais
encore plus cursive. D’abord réservée à des usages
administratifs, juridiques et commerciaux, elle voit son champ
s’élargir aux textes littéraires et religieux à partir du
IVe siècle av. J.-C. Principalement utilisée sur papyrus, elle peut
aussi être gravée, comme sur la pierre de Rosette. Tandis que
l’écriture démotique se généralise, la caste des prêtres se
focalise sur l’écriture hiéroglyphique : elle multiplie le nombre
de signes dans un esprit de plus en plus ésotérique, dont
Horapollon rendra compte plus tard (voir p. 77).
Chronologie de l’Égypte ancienne et de la langue
égyptienne

La langue égyptienne évolue ensuite sous l’influence du grec,


puis du christianisme. Le premier évince le démotique dans
l’administration avant la fin du IIIe  siècle  av.  J.-C.  Dès l’époque
ptolémaïque, des noms propres égyptiens sont transcrits en
alphabet grec, mais c’est au Ier  siècle  apr.  J.-C.  qu’apparaissent
de nombreux textes (formules magiques, horoscopes,  etc.)
utilisant l’alphabet «  copte  », c’est-à-dire un alphabet grec (24
lettres) enrichi d’une demi-douzaine de lettres empruntées au
démotique.

Le christianisme atteint très tôt la population d’Alexandrie, à


commencer sans doute par sa nombreuse communauté juive,
de langue grecque. La traduction de la Bible en copte semble
dater de la fin du IIe  siècle. Le christianisme se diffuse ensuite
dans les campagnes aux dépens de la religion traditionnelle, à
tel point que, vers 300, il semble que la moitié des Égyptiens
soient déjà convertis. Les persécutions relancent la tradition de
la retraite dans le désert, illustrée par saint Antoine et saint
Pacôme. C’est toutefois Chenouté (348-466) qui donne à la
langue copte une dimension littéraire dans ses très nombreux
écrits, souvent polémiques. (De langue maternelle égyptienne,
Chenouté écrivait aussi bien en grec qu’en copte.) Les temples
dédiés à l’ancienne religion sont fermés en 391. Des graffitis
identifiés à Philae (près d’Assouan) constituent les derniers
exemples connus de hiéroglyphes (396) et d’écriture démotique
(452).

En tant que langue parlée, le copte fait suite au démotique sans


solution de continuité. En tant que langue écrite, il est en
revanche profondément marqué par son rôle de véhicule d’un
christianisme qui s’exprimait à l’origine en grec : environ 20 %
de son vocabulaire en sont issus.

À partir de la fin du IVe  siècle, l’Égypte relève de l’Empire


romain d’Orient (plus tard, Empire byzantin), qui a pour
capitale Constantinople. Le puissant patriarche d’Alexandrie, à
la tête d’un clergé nombreux, ressuscite l’esprit national des
Égyptiens, au point que l’hostilité envers l’Empire prend une
dimension théologique et conduit l’Église égyptienne au
schisme en 451. Après 460, deux patriarches siègent à
Alexandrie, l’un fidèle à Constantinople, auquel se rallie une
minorité de langue grecque, l’autre soutenu par la masse de la
population : ainsi naît l’Église copte. Les relations entre les deux
communautés ne cessent ensuite de se dégrader, tournant aux
affrontements violents au début du VIIe siècle.
Quand les Arabes conquièrent l’Égypte (639-642), les Coptes,
ainsi débarrassés des Byzantins, n’offrent pas de résistance. Les
autorités musulmanes respectent l’Église copte, mais exigent
des chrétiens le paiement d’impôts spécifiques. C’est l’une des
raisons pour lesquelles de plus en plus d’Égyptiens adhèrent à
l’islam. Les musulmans deviennent d’ailleurs majoritaires dès
le IXe  siècle, semble-t-il. La progression de l’arabe est plus
rapide. En 706, il devient la langue officielle de l’administration
aux dépens du grec, définitivement évincé. Le copte résiste
mieux, comme en témoignent des documents fiscaux rédigés
en arabe et en copte datant du XIe siècle. Il n’empêche que, dès
cette époque, des évêques égyptiens doivent s’exprimer en
arabe pour que leurs ouailles les comprennent. À partir du
XIII e  siècle, le copte n’est plus guère utilisé dans la vie
quotidienne, bien qu’il conserve son rôle liturgique. Il survit
dans certaines régions rurales jusqu’au XVII e  siècle (voire, par
endroits, jusqu’au XIXe siècle).

Méroé et la langue méroïtique

Méroé, située sur le Nil à 1 500 kilomètres en amont d’Assouan,


fut la capitale d’un royaume prospère pendant plus de six cents
ans, du IIIe siècle av. J.-C. au IVe siècle apr. J.-C. De cette période
datent les inscriptions méroïtiques, témoignant d’une histoire
plus ancienne liée à celle de l’Égypte. Le récit débute au
XVI e siècle av. J.-C., époque où les Égyptiens envahissent le pays
qu’ils nomment « Koush », correspondant à la moyenne vallée
du Nil (dans le nord du Soudan actuel), et placent à sa tête un
vice-roi, membre de la famille du pharaon. La lignée des vice-
rois se fond ensuite dans l’aristocratie locale, de sorte qu’au
XI e siècle les Égyptiens perdent le contrôle du pays.

Un nouveau royaume s’affirme et prend pour capitale Napata


(sur le Nil, à 1  000  kilomètres en amont d’Assouan). Ses
souverains étendent leur emprise vers le nord et finissent par
conquérir, aux alentours de  750, l’Égypte elle-même, où ils
règnent pendant près d’un siècle : ce sont les « pharaons noirs ».
Après leur expulsion d’Égypte, ils se replient à Napata, puis,
vers 300 av. J.-C., transfèrent leur capitale à Méroé.

L’Égypte est loin désormais. Son influence, encore forte à


Napata, s’estompe à Méroé et y donne naissance à une culture
originale, dotée d’un système d’écriture adapté à la langue
locale  : le méroïtique. En 1909-1911, l’égyptologue britannique
Francis Griffith (1862-1934) parvient à reconstituer peu ou prou
la valeur phonétique des signes, mais la langue elle-même reste
mystérieuse.

Plus de deux mille textes ont été répertoriés  : inscriptions


royales ou funéraires, graffitis,  etc. On distingue deux
écritures  : l’une cursive, l’autre hiéroglyphique. La première
dérive de l’écriture démotique égyptienne, la seconde
emprunte des hiéroglyphes. Elles sont en fait équivalentes,
comportant chacune 23 signes distincts. Les premières
attestations de la cursive, sous forme de graffitis, datent de
200  av.  J.-C.  environ. La version hiéroglyphique, inventée un
siècle plus tard, était utilisée pour les inscriptions prestigieuses.
Au début du XXIe  siècle, le Français Claude Rilly a amélioré la
connaissance de la langue méroïtique  : il la classe parmi les
langues nilo-sahariennes, dans la famille soudanienne
orientale, ce qui l’apparente aux actuelles langues nubiennes. Il
affirme avoir traduit une quarantaine de mots, mais reconnaît
la difficulté d’aller plus loin en l’absence de nouvelles
découvertes.

Les langues sémitiques avant


l’islam

Vers la fin du XVIIIe  siècle, des érudits allemands forgent les


mots « sémitique » (semitisch) et «  Sémites  » (Semiten) à partir
du nom de Sem, l’un des fils de Noé, dont les descendants
s’étaient dispersés au Proche-Orient. Ils désignent ainsi des
langues dont la parenté est connue de longue date –  l’hébreu,
l’araméen et l’arabe – et les peuples qui les parlent. Après avoir
acquis au XIXe  siècle une connotation raciale, puis raciste,
l’appellation se cantonne aujourd’hui au domaine linguistique.

La famille des langues sémitiques appartient à un ensemble


plus vaste, dit « afro-asiatique », incluant notamment l’égyptien
ancien, le berbère et les langues couchitiques (voir p. 45). Elle se
répartit en deux groupes, oriental et occidental, lui-même
divisé en deux sous-groupes, central et méridional (voir le
tableau). Trois éléments expliquent le rôle historique majeur
du sous-groupe central : en son sein est né l’alphabet ; il inclut
des langues anciennes qui, chacune à sa façon, ont rayonné au
loin  : le phénicien, l’hébreu et l’araméen  ; il inclut également
l’arabe, entré en scène plus tard (voir p. 189).

La classification des langues sémitiques

L’énigme des origines de l’alphabet


On a longtemps pensé que les Phéniciens avaient inventé
l’alphabet, comme l’affirmaient les Grecs anciens qui l’avaient
ensuite adapté à leur propre langue (voir p. 106). Au XXe siècle,
plusieurs découvertes archéologiques ont remis en cause ce
scénario  : l’alphabet existait avant l’époque des premières
inscriptions phéniciennes connues, datées du XIe  siècle  av.  J.-
C.  La question des origines a donc reculé dans le passé et s’est
d’autant plus compliquée qu’elle associe deux interrogations
différentes :

-  celle de l’origine du système d’écriture alphabétique, qui


transcrit une langue au moyen d’un nombre de signes
distincts très restreint (entre vingt et trente), chaque signe
correspondant à un son (consonne ou voyelle) ;

-  celle de l’origine des signes mêmes employés par les


Phéniciens, dont la postérité est aujourd’hui considérable
(voir le diagramme).

Un siècle après les premières découvertes, la question n’est


toujours pas tranchée : les débats entre spécialistes demeurent
passionnés. Trois idées générales se dégagent néanmoins :
La postérité de l’alphabet sémitique

-  l’usage de l’alphabet est apparu chez des populations de


langues sémitiques du Nord-Ouest ; elles vivaient dans le
pays de Canaan (entre la mer Méditerranée et le Jourdain,
y compris l’actuel Liban) ou, selon une autre hypothèse,
avaient migré en Égypte ;

-  l’innovation s’est produite au cours de la première moitié


du II e millénaire av. J.-C. ;

-  l’écriture égyptienne a exercé une influence sur


l’apparition de l’alphabet.

S’il est difficile d’en dire plus avec certitude, c’est en raison du
peu de documents disponibles : quelques dizaines d’inscriptions
succinctes, le plus souvent sous la forme de graffitis.
La quête commence en 1905 avec la découverte d’inscriptions
inhabituelles dans d’anciennes mines de turquoise du Sinaï,
jadis exploitées par les Égyptiens. L’égyptologue britannique
Alan Henderson Gardiner (1879-1963) étudie ces inscriptions
(dites « proto-sinaïtiques ») et déclare en 1916 avoir identifié le
nom de la déesse cananéenne Ba’alat. Il en conclut que des
travailleurs de langue sémitique employés par les Égyptiens ont
transcrit des mots de leur propre langue en s’inspirant de
l’écriture égyptienne.

Pour parvenir à lire Ba’alat, Gardiner a repéré des similitudes


entre certains signes proto-sinaïtiques et certains hiéroglyphes
égyptiens, mais, plutôt que d’en déduire une correspondance
phonétique directe, il est passé par le biais de l’« acrophonie »,
consistant à se référer au premier son d’un mot (quand, par
exemple, on épelle au téléphone « B comme Béatrice »). Ainsi,
le hiéroglyphe égyptien signifiant maison (pr en égyptien), de
forme rectangulaire, aurait servi de modèle à un signe proto-
sinaïtique rectangulaire évoquant lui aussi une maison, bait ou
bet en sémitique, mais n’ayant, par acrophonie, que la valeur
phonétique « b ». Gardiner lit de cette façon quatre consonnes :
B, ’ (« coup de glotte » n’existant pas en français), L et T.

Après ce premier succès, accueilli avec enthousiasme,


l’application du principe d’acrophonie piétine  : bien que
d’autres consonnes soient identifiées, on peine à lire les
inscriptions proto-sinaïtiques ou, plus précisément, divers
experts en proposent diverses lectures, que d’autres experts
contestent et l’on tourne en rond. La question rebondit quand,
en 1993, on repère des graffitis similaires en Égypte même, à
Wadi el-Hol au nord-ouest de Thèbes. Ceux-ci se présentent en
deux séquences de 16 et 12 signes, dont une douzaine de signes
distincts au total. Pourquoi des populations de langue sémitique
étaient-elles présentes en Haute-Égypte durant la première
moitié du II e  millénaire  av.  J.-C.  ? On l’ignore. Des érudits
proposent des hypothèses, sans convaincre leurs collègues.

D’autres éléments significatifs résultent des fouilles entreprises


par des Français dans l’entre-deux-guerres, au temps du
mandat sur la Syrie et le Liban. L’archéologue Maurice Dunand
(1898-1987) découvre à Byblos, sur la côte libanaise, dix
inscriptions nettement différentes de celles connues
jusqu’alors  : on les qualifie de «  pseudo-hiéroglyphes  ». Ces
derniers figurent sur des plaques et des spatules de bronze et
sur des stèles que l’on date de la première moitié du
II e millénaire. Les textes comptent un peu plus de mille signes
au total, dont une centaine de signes distincts, ce qui donne à
penser qu’il s’agit d’un syllabaire. En dépit de nombreuses
tentatives, aucun de ces textes n’a été déchiffré. Tout juste
observe-t-on que certains signes dérivent de hiéroglyphes
égyptiens et, par ailleurs, que certains signes préfigurent des
lettres de l’alphabet phénicien. Cela ne permet pas d’établir une
filiation des hiéroglyphes au syllabaire, puis de celui-ci à
l’alphabet… sans néanmoins exclure que, un jour, d’autres
découvertes révèlent un tel cheminement.

Fouillé à partir de 1928, le site d’Ougarit (sur l’actuelle côte


syrienne) livre quantité de documents en cunéiforme
transcrivant diverses langues (voir p. 77). Dès 1930, on identifie
sur des tablettes datant des XIVe-XIIIe  siècles une écriture
alphabétique en signes de type cunéiforme, que l’on parvient à
lire  : elle transcrit une langue sémitique du Nord-Ouest,
l’ougaritique. De surcroît, on découvre ensuite des abécédaires :
ils énumèrent les lettres de l’alphabet ougaritique dans le
même ordre que les lettres phéniciennes ou, le cas échéant,
dans un ordre différent, attesté plus tard dans l’alphabet
sudarabique (voir plus loin).

Qu’en conclure ? Le scénario suivant paraît crédible :

-  l’alphabet sémitique existe au XVe siècle au plus tard ;

-  il se subdivise en deux versions (« nord » et « sud ») ;

-  les scribes d’Ougarit adoptent le système alphabétique


pour transcrire leur propre langue, tout en conservant
leur technique d’écriture (cunéiforme) ;

-  après la destruction d’Ougarit (vers 1190), la version


«  nord  » de l’alphabet se maintient dans la région et
devient l’alphabet phénicien ;

-  la version « sud » se propage au contraire en direction de


la péninsule Arabique.

Si bien des interrogations subsistent, il ne fait guère de doute


que l’alphabet soit né chez des populations de langues
sémitiques du Nord-Ouest au II e millénaire. Or cet alphabet, tel
qu’attesté chez les Phéniciens à partir du XIe siècle, se compose
exclusivement de 22  consonnes. Cela soulève deux questions,
l’une de fond, l’autre de terminologie  : pourquoi les voyelles
sont-elles absentes ? Peut-on qualifier d’« alphabet » un système
dénué de voyelles ?

Pour expliquer l’absence de voyelles, on fait valoir que les


consonnes jouent un rôle essentiel dans les langues sémitiques
en formant à elles seules les racines des mots. Ce n’est pas faux,
mais un tel constat porte sur un aboutissement plus qu’il
n’éclaire un cheminement. À supposer que l’alphabet dérive
d’un syllabaire (tel celui de Byblos), pourquoi et comment en
est-on venu à abandonner les voyelles  ? On a aussi invoqué
l’exemple des Égyptiens, qui ne notaient que les consonnes,
mais c’était par groupes de deux ou trois plutôt qu’isolément
(voir p. 81). L’énigme persiste.

Autre question, de forme celle-ci  : l’alphabet phénicien et ses


pairs – dénués de voyelles – méritent-ils le nom d’« alphabet » ?
Le mot français vient des noms des deux premières lettres de
l’alphabet grec, alpha (une voyelle) et bêta (une consonne), qui
eux-mêmes viennent de ceux des deux premières lettres de
l’alphabet phénicien, ’aleph et beth, des consonnes l’une et
l’autre. Il est donc possible de parler d’« alphabet » en l’absence
de voyelles, quitte à préciser «  consonantique  ». La difficulté
terminologique vaut plutôt pour un troisième système, dans
lequel les voyelles sont figurées sous forme d’appendices
attachés aux consonnes, comme dans l’écriture éthiopienne
(voir plus loin).
Le phénicien et le punique

Les deux cippes de Melqart [2] , découverts à Malte au


XVII e  siècle, furent les «  pierres de Rosette  » de la langue
phénicienne. Datant du IIe siècle av. J.-C., ils comportent chacun
deux textes brefs, en grec et en phénicien, non pas équivalents
mais traitant du même sujet. En identifiant des noms de
personnes, l’abbé Barthélemy a réussi en 1764 à lire les textes
en phénicien, aidé par sa connaissance de l’hébreu.

Le phénicien et l’hébreu sont des langues sœurs, dites


«  cananéennes  »  : elles ont divergé dans le pays de Canaan au
II e millénaire. (Il en va de même de celles – peu documentées –
des Ammonites, des Édomites et des Moabites, voisins des
Hébreux évoqués dans la Bible, disparus en tant que peuples
distincts à la fin du I er  millénaire av.  J.-C.) En revanche, alors
que l’hébreu s’enorgueillit d’une littérature considérable, le
phénicien n’est aujourd’hui attesté que par des inscriptions le
plus souvent brèves ou fragmentaires. Il a cessé d’être employé
à la fin de l’Antiquité, avant de sombrer dans l’oubli.

L’histoire des Phéniciens débute vers l’an mille, quand ils


s’organisent en quatre cités principales –  Tyr, Sidon, Byblos et
Arados –, sur la côte des actuels Liban et Syrie. Le premier texte
connu date de cette époque : il figure sur le sarcophage du roi
Ahiram, trouvé à Byblos. Leur commerce maritime conduit les
Phéniciens de plus en plus loin : ils fondent Carthage vers 820,
puis multiplient les établissements en Afrique du Nord, en
Espagne, en Sardaigne, en Sicile… Un peuple aussi aventureux
et industrieux, de surcroît doté d’un alphabet, a certainement
beaucoup écrit, mais presque rien n’est parvenu jusqu’à nous
en dehors des inscriptions, sans doute parce que les Phéniciens
employaient des matériaux périssables (papyrus,  etc.). En
332 av. J.-C., Alexandre le Grand s’empare de Tyr après un long
siège. Le grec submerge ensuite le phénicien, éteint au
I er  siècle  av.  J.-C., tandis que le flambeau de la culture

phénicienne demeure allumé à Carthage, pour un temps.

Carthage a tôt imposé son hégémonie aux établissements


phéniciens de Méditerranée occidentale et ainsi fondé la
puissance dite « punique » (du latin punicus, « phénicien »). Au
Ve  siècle  av.  J.-C., les Carthaginois conquièrent un arrière-pays
correspondant à la moitié nord de l’actuelle Tunisie. Sous leur
autorité, des populations autochtones berbérophones y
travaillent la terre et s’initient à la culture carthaginoise. Rome
s’oppose à Carthage lors des trois « guerres puniques » (264-241,
218-201 et 149-146). La troisième se termine par la destruction
de la ville et l’annexion de son territoire par les Romains.

Le dialecte punique nous est connu par plusieurs milliers


d’inscriptions, pour la plupart votives et donc répétitives, et par
des tirades que l’auteur romain Plaute a insérées dans sa
comédie Le  Carthaginois (v.  200  av.  J.-C.). Après avoir détruit
Carthage, les Romains l’ont rebâtie sous la forme d’une ville
romaine, mais le punique est resté en usage dans les
campagnes de la province romaine d’Afrique (l’ancien domaine
carthaginois) jusqu’au Ve  siècle  apr.  J.-C., aux côtés du latin et
des dialectes berbères. Il existe de ce punique tardif des
transcriptions en caractères latins datées des IVe-Ve  siècles
(inscriptions « latino-puniques »).

L’hébreu ancien, de la Torah au Talmud

Selon le récit biblique, les douze tribus d’Israël, autrement dit


les Hébreux (voir l’encadré), s’installent dans le pays de Canaan
vers la fin du XIIIe  siècle  av.  J.-C.  David, proclamé roi par les
tribus du Sud, étend son autorité aux tribus du Nord et règne
sur l’ensemble de 1010 environ à 970 environ. Il soumet la cité
cananéenne de Jérusalem et en fait sa capitale. Le Temple y est
édifié sous le règne de son fils et successeur Salomon, mort en
931. Ensuite, les Hébreux se divisent  : les plus nombreux
forment, au Nord, le royaume d’Israël, tandis qu’au Sud le
royaume de Juda, centré sur Jérusalem, reste loyal à la dynastie
de David.

En 722, le royaume d’Israël tombe sous les coups des Assyriens.


Une partie des habitants sont déportés  ; d’autres trouvent
refuge dans le royaume de Juda, alors épargné. Mais quand,
près d’un siècle plus tard, les Assyriens s’effondrent face aux
Babyloniens, les Hébreux se trouvent confrontés à une
nouvelle puissance. Ils tentent de lui résister, en vain  :
Nabuchodonosor  II, roi de Babylone, détruit en 587 le Temple
de Jérusalem et contraint l’élite du royaume de Juda à l’exil en
Babylonie. Ainsi prend fin la première phase de l’histoire des
Hébreux.

Les inscriptions en hébreu les plus anciennes connues datent


du Xe siècle. La plus célèbre, dite « calendrier » de Gezer, traite
du cycle annuel de l’agriculture. Elle est rédigée en alphabet
hébraïque ancien, proche de l’alphabet phénicien de la même
époque. Les inscriptions se multiplient à partir du début du
VIII e  siècle et c’est alors que les Hébreux entreprennent de
rédiger les «  livres  » qui, réunis, formeront la Bible hébraïque
(dite «  Ancien Testament  » par les chrétiens, voir le tableau
p.  93). Du moins le suppose-t-on, car les plus anciens écrits
connus datent des IIIe et IIe siècle av. J.-C. : ils figurent parmi les
célèbres manuscrits de la mer Morte découverts à la fin des
années 1940 à Qumrân, dans l’est du désert de Judée.

Hébreux ou Juifs ?
Les Hébreux forment une population de langue sémitique
qui apparaît dans le pays de Canaan vers la fin du
II e  millénaire  av.  J.-C.  (Leur nom dérive de l’hébreu
biblique Ivri, d’origine obscure.) Ils sont alors répartis en
douze tribus dites collectivement «  enfants d’Israël  »,
réputées descendre des fils de Jacob. (Yisra’el signifie « Que
Dieu règne », autre nom donné à Jacob.) Après la mort de
Salomon, Israël désigne l’un des deux royaumes formés
par les Hébreux, l’autre étant celui de Juda (Yehoudah en
hébreu), avec pour capitale Jérusalem.
Dans l’usage français, ceux que l’on nommait « Hébreux »
sont nommés «  Juifs  » à partir de l’Exil à Babylone. Le
terme vient du latin Judaeus désignant un habitant de
Judée (Ioudaia en grec), région correspondant à l’ancien
royaume de Juda. Les usages anglais (Hebrews, Jews) et
allemand (Hebräer, Juden) équivalent à l’usage français. En
revanche, il n’existe qu’un seul mot en italien (Ebrei).

La datation des textes bibliques pose des problèmes d’une


grande complexité. La tradition voulait que Moïse fût l’auteur
de la Torah (le Pentateuque des chrétiens), David celui des
Psaumes, Salomon des Proverbes,  etc. À partir du XIXe  siècle,
l’analyse critique des textes a cependant montré que leur
rédaction était nettement moins ancienne et qu’ils avaient fait
l’objet de nombreuses réécritures. Le Cantique de Déborah
(inclus dans le livre des Juges), pourrait être l’un des rares
textes remontant à la fin du II e millénaire et donc un témoin de
l’hébreu archaïque. L’opinion prévaut aujourd’hui que la mise
par écrit de divers textes bibliques, auparavant transmis
oralement, aurait débuté au VIIIe siècle, amorçant un processus
d’ajouts et de remaniements étalé sur plus de cinq siècles. On
nomme hébreu «  biblique  » ou «  classique  » la langue tant
parlée qu’écrite durant cette période.

En 539, le Perse achéménide Cyrus le Grand s’empare de


Babylone, puis autorise les exilés à retourner dans leur pays.
Nombre d’entre eux regagnent l’ancien royaume de Juda
(autrement dit, la Judée), mais d’autres demeurent en
Mésopotamie et y font souche. Ainsi débute la dualité qui va
caractériser la répartition géographique des Juifs pendant
plusieurs siècles : au centre, la Judée et sa métropole Jérusalem,
où la construction du Second Temple s’achève en 516  ; en
périphérie, des communautés plus tard qualifiées
collectivement de « diaspora » (« dispersion » en grec).

Au sein de l’Empire perse, les Juifs de Judée bénéficient d’une


autonomie sous l’autorité du grand prêtre officiant à Jérusalem.
L’hébreu, tant parlé qu’écrit, connaît une renaissance : selon les
experts biblistes, c’est au temps des Perses que le travail de
réécriture (voire d’écriture) des livres de la Bible prend toute
son ampleur. Le plus ancien fragment attesté de texte biblique,
qui remonte à cette époque, est minuscule : les deux amulettes
découvertes en 1979 à Ketef Hinnom, à côté de Jérusalem,
contiennent chacune une feuille d’argent de quelques
centimètres de long, sur laquelle sont inscrites des formules de
bénédiction quasiment identiques à celles figurant dans le livre
des Nombres. Les archéologues datent les amulettes de 600
environ.
La Bible hébraïque

La Bible hébraïque se compose de trente-sept livres regroupés en trois


parties : Torah, Neviim et Ketuvim (voir ci-dessous). Les Juifs la
nomment souvent Tanakh, acronyme des titres de parties.

C’est aussi à l’époque perse que l’araméen progresse dans la


région, d’autant que les Achéménides en ont fait la langue
officielle de leur empire. L’araméen devient par ailleurs la
langue usuelle des Juifs demeurés en Mésopotamie. Enfin, pour
écrire l’hébreu, on délaisse peu à peu l’alphabet hébraïque
ancien au profit d’un alphabet araméen, qui lui-même se mue
au IIIe  siècle  av.  J.-C.  en alphabet hébraïque «  carré  », toujours
en usage aujourd’hui.
La conquête de l’Empire perse par Alexandre le Grand, peu
avant 330, insère les Juifs dans le monde dit «  hellénistique  »,
dominé par la culture grecque. Leur horizon s’ouvre ainsi
largement sur la Méditerranée, ce qui stimule l’expansion de la
diaspora vers l’ouest. Les Juifs affluent dans la nouvelle ville
d’Alexandrie, capitale de la dynastie grecque des Ptolémées
régnant sur l’Égypte après la mort d’Alexandre. Le grec y
devient leur langue usuelle. C’est là qu’est entreprise, au
III e siècle, la traduction en grec de la Bible hébraïque, plus tard
connue sous le nom de Septante (voir p. 110).

D’abord incluse dans le domaine des Ptolémées, la Judée passe


au début du IIe  siècle sous la domination des Séleucides,
dynastie grecque ayant pour capitale Antioche. Les Juifs
hostiles à l’hellénisation se révoltent en 167 sous la conduite des
Maccabées, une famille qui fonde ensuite la dynastie des
Asmonéens, régnant sur une Judée redevenue indépendante.
Mais, dès 63, les Romains imposent leur tutelle, puis, après le
règne de leur protégé Hérode (de 37 à 4  av.  J.-C.), renforcent
leur domination. En 66, les Juifs se révoltent de nouveau  : la
répression, très violente, s’achève en 70 avec la prise de
Jérusalem et la destruction du Second Temple. En 132-135, les
Romains écraseront une ultime révolte, dirigée par Bar Kokhba.

À partir de la révolte des Maccabées, l’histoire des Juifs est


marquée par plusieurs tournants. La diaspora ne cesse de se
développer, d’autant que s’y agrègent des convertis
(«  prosélytes  »)  : dès avant la conquête romaine, la Judée
n’abrite plus qu’une minorité des Juifs. Les exodes consécutifs
aux révoltes de 66-70 et 132-135 ne feront qu’accentuer cette
tendance. En Judée même, sous l’impact de la culture grecque
et en réaction contre elle, les Juifs se divisent en sectes rivales :
Pharisiens, Sadducéens, Esséniens, etc. Les disciples de Jésus, du
moins à leurs débuts, forment une secte juive parmi d’autres.
Mais bientôt, sous l’impulsion de Paul de Tarse, lui-même juif, le
christianisme va connaître un grand essor, en langue grecque
pour commencer (voir p. 112).

C’est alors que les rabbis («  docteurs de la Loi  »), héritiers des
Pharisiens, entreprennent de préciser et de délimiter la religion
des Juifs  : ainsi prend forme le judaïsme tel qu’il se perpétue
aujourd’hui. En pratique, ils compilent et complètent ce que
l’on nommait la Torah « orale », l’ensemble des commentaires
de la Torah écrite accumulés et transmis au fil des générations.
Le fruit de ce travail, la Mishna, constitue un vaste recueil de
soixante-trois «  traités  » répartis en six «  ordres  », parachevé
vers l’an 200 par Juda Ha-Nassi, le « Rabbi » par excellence. La
Mishna est rédigée en hébreu rabbinique (ou mishnaïque), qui
correspond à la langue parlée en Judée à l’époque romaine et
diffère de l’hébreu biblique. L’hébreu recule néanmoins,
inexorablement, et c’est en araméen que sera écrite la Gémara,
ensemble de commentaires de la Mishna. En fait, on distingue
deux Gémara : l’une, rédigée en Palestine au IVe siècle ; l’autre,
consignée en Mésopotamie au milieu du I er millénaire. Mishna
et Gémara constituent le Talmud («  étude  »), livre le plus
important du judaïsme après la Bible elle-même.
Quand la rédaction du Talmud s’achève, l’hébreu est désormais
réservé à la religion et au savoir. Les Juifs de la diaspora ne le
parlent plus depuis longtemps et, même en Palestine, son usage
s’éteint. Alors débute la période de l’hébreu dit « médiéval », qui
se prolongera jusqu’au XIXe siècle (voir p. 435).

L’araméen supplante l’akkadien

La première mention incontestable des Araméens se trouve


dans une inscription du roi assyrien Téglath-
Phalasar  I er  (r.  1116-1077), qui les avait combattus. De langue
sémitique du Nord-Ouest, ils vivent en Syrie, puis se répandent
en Haute-Mésopotamie et jusqu’en Babylonie. Quand les
Assyriens édifient un empire (IXe-VIIe  siècles), ils soumettent
tous les Araméens et contraignent nombre d’entre eux à migrer
d’une région à une autre. L’araméen ne cesse dès lors de gagner
du terrain, d’autant qu’il emploie un alphabet d’usage simple et
rapide qui concurrence les cunéiformes : dès la fin du VIIe siècle,
il remplace l’akkadien en tant que langue commerciale et
diplomatique.

Il devient ensuite la langue officielle de l’Empire perse


achéménide (« araméen d’Empire »), ce qui assure sa diffusion
jusqu’en Égypte et jusqu’à l’Indus. Le standard littéraire se
fonde alors sur l’usage des Babyloniens cultivés, mais peu de
textes subsistent de cette époque, car ils étaient écrits à l’encre
sur des matériaux périssables. (La plupart de ceux qui ont
survécu ont été retrouvés en Égypte.)

La conquête de l’Empire perse par Alexandre le Grand (à partir


de 334 av. J.-C.) met fin au rôle officiel de l’araméen, remplacé
par le grec. Cependant, la majorité de la population de
Syrie/Palestine et de Mésopotamie continue de parler l’araméen
ou, plus précisément, l’un de ses dialectes. Il en va de même
lorsque la Mésopotamie retombe au IIe  siècle  av.  J.-C.  sous la
domination d’Iraniens (les Parthes d’abord, puis les Perses
sassanides à partir du IIIe  siècle  apr.  J.-C.), tandis que la
Syrie/Palestine demeure dans l’orbite hellénistique, puis
romaine, puis byzantine. Le déclin de l’araméen ne débutera
qu’au VIIe  siècle, face à l’expansion de la langue arabe (voir
p. 192).

Deux variétés d’araméen : le palmyrénien


et le nabatéen
Parmi les dialectes occidentaux de l’araméen figurait le
palmyrénien, que l’abbé Barthélemy parvint le premier à
lire en 1754. Les inscriptions s’échelonnent du début de
notre ère à 273, date à laquelle l’empereur romain Aurélien
s’empara du royaume de Palmyre, où régnait Zénobie.
Cette dernière appartenait à une dynastie de langue arabe,
mais les Palmyréniens parlaient un dialecte de l’araméen.

Eux aussi de langue arabe, les Nabatéens fondèrent, au


II e  siècle  av.  J.-C., un royaume ayant pour capitale Petra
(actuellement en Jordanie). L’alphabet qu’ils utilisaient
initialement pour écrire une variété d’araméen ne cessa
d’évoluer jusqu’à s’appliquer à l’arabe lui-même, vers le
Ve  siècle, et donner naissance à l’alphabet arabe
proprement dit (voir p. 189).

Une abondante production littéraire écrite caractérise la


période de l’araméen «  classique  », de 200  apr.  J.-C.  à 1200
environ. On en distingue trois variétés  : palestinienne,
babylonienne et syrienne. Les deux premières ont servi à la
rédaction des Gémara du Talmud. De la variété syrienne relève
le syriaque, à l’origine dialecte de la ville d’Édesse (actuelle Urfa,
en Turquie). Il gagne en importance quand, au IIe siècle, Édesse
devient l’un des principaux centres du christianisme oriental.
Le nom de «  syriaque  » remplace alors celui d’«  araméen  »,
devenu, pour les chrétiens, synonyme de « païen ». L’immense
littérature en syriaque, produite du IIIe  au VIIIe  siècle, est
constituée de textes religieux, mais aussi de traductions
d’œuvres grecques, philosophiques ou scientifiques –  bien
souvent, les textes originaux en sont aujourd’hui perdus. C’est
d’ailleurs par l’intermédiaire du syriaque que l’héritage
scientifique de la civilisation grecque sera transmis aux Arabes.

Quand les Perses sassanides s’emparent de la Mésopotamie au


III e  siècle, la population –  de langue araméenne  – y est en
majorité chrétienne, comme en Syrie/Palestine. Aux Ve  et
VI e siècles, toutefois, les chrétiens du Proche-Orient se divisent.
Plusieurs communautés refusent les thèses du concile de
Chalcédoine (451) [3] , approuvées par Constantinople et Rome,
et leur préfèrent le monophysisme. C’est le cas des Coptes (en
Égypte), mais aussi d’une partie des chrétiens de Syrie  : sous
l’impulsion de Jacob Baradée, ils fondent, au milieu du
VI e siècle, l’Église syrienne occidentale, dite « jacobite ».

En Mésopotamie, les chrétiens n’acceptent ni les thèses


chalcédoniennes ni le monophysisme. Dès 484, ils adoptent les
thèses de Nestorius et forment l’Église syrienne orientale, dite
«  nestorienne  ». (Les deux Églises sont qualifiées de
«  syriennes  » car le syriaque est leur langue liturgique.) Le
nestorianisme va se propager jusqu’au cœur de l’Asie (voir
p. 185).

Graffitis nord-arabiques et langues sud-


arabiques, de Saba à l’Éthiopie

Soixante-dix mille  : tel est le nombre de graffitis en langues


nord-arabiques répertoriés à ce jour dans le désert, entre la
Syrie et les confins du Yémen. Les premiers repérés par des
voyageurs européens le furent en 1858 et l’on en découvre de
nouveaux chaque année. Qu’ils transcrivent des langues
«  nord-arabiques  » est une découverte récente  : on avait
d’abord pensé qu’il s’agissait d’anciens dialectes de l’arabe.
Leur datation s’échelonne du VIe  siècle  av.  J.-C.  (voire plus tôt)
au IVe  siècle  apr.  J.-C.  Toutes apparentées à l’arabe mais
distinctes, les langues nord-arabiques identifiées sont au
nombre de sept  : dadanitique, dumaïtique, hasaïtique,
hismaïque, safaïtique, taymanitique et thamudique. Les graffitis
emploient un alphabet particulier, proche de l’alphabet
sudarabique, mais il est difficile d’en dire plus, car ils sont
manifestement de la main d’individus très divers écrivant
chacun à sa façon  : il n’y avait pas de scribes dans le désert  !
Étonnamment, aucun de ces textes n’est rédigé en arabe
ancien, langue pourtant en usage de longue date dans la
péninsule, comme en témoigne la poésie préislamique (orale)
ensuite transmise par la tradition (voir p. 189).

Quelle langue la reine de Saba parlait-elle ? Si elle a bien dirigé


le royaume éponyme il y a trois mille ans, comme le relate la
Bible, c’était une langue sudarabique. On en distingue deux
branches : occidentale et orientale. De la première relèvent les
langues sudarabiques anciennes, aujourd’hui dépourvues de
descendance directe, et le guèze, langue ancienne à laquelle
s’apparentent les langues éthiopiennes modernes. Où l’on
retrouve la reine de Saba  : si l’on en croit la tradition
éthiopienne, elle aurait eu du roi Salomon un fils, fondateur de
la dynastie («  salomonienne  ») des négus d’Éthiopie… De la
branche orientale relèvent les langues sudarabiques modernes,
encore parlées de nos jours dans l’est du Yémen et l’ouest
d’Oman, mais leur histoire nous échappe, faute de documents.
Le domaine des langues sudarabiques anciennes correspond à
l’actuel Yémen. Au I er millénaire av. J.-C., quatre populations s’y
côtoient, formant chacune un royaume : du nord au sud, Ma‘in,
Saba et Qataban et, plus à l’est, Hadramaout. Elles doivent leur
prospérité à la production et au commerce de parfums (encens
et myrrhe), acheminés par caravanes vers les pays
méditerranéens. Le Saba, royaume le plus important, a pour
capitale Ma’rib, à la lisière du désert. L’arrivée du judaïsme, puis
du christianisme, vers la fin du IVe siècle, marque le début d’une
période de troubles. Au VIe  siècle, les Éthiopiens occupent le
pays  ; par la suite, les Perses sassanides l’annexent à leur
empire. Ma’rib tombe en ruine. Les Bédouins introduisent
l’islam dans la région vers 630.

Les inscriptions en langues sudarabiques, pour la plupart


monumentales, datent du VIIIe siècle av. J.-C. au VIe siècle apr. J.-
C. Elles emploient un alphabet consonantique de 29 lettres, très
géométriques, associant traits rectilignes et cercles. Demeuré
très stable pendant plus d’un millénaire, cet alphabet a surtout
servi à écrire le sabéen. Le minéen (langue du Ma‘in) s’éteint
vers la fin du IIe siècle av. J.-C., le qatabanien un ou deux siècles
plus tard. Une écriture cursive apparaît dans la seconde moitié
du Ier  siècle apr.  J.-C.  : elle figure sur des milliers de petites
baguettes de bois découvertes depuis les années 1970. Mais les
textes (en sabéen) se sont révélés très difficiles à lire. Les
langues sabéenne et hadramitique se sont éteintes au VIIe siècle,
évincées par l’arabe.
En revanche, l’histoire s’est poursuivie en Éthiopie : au cours du
I er millénaire av. J.-C., des populations de langues sudarabiques
ont migré de l’actuel Yémen vers le plateau éthiopien et s’y sont
mêlées aux populations en place, de langues couchitiques. Des
inscriptions en sabéen, découvertes dans le nord du plateau,
témoignent de cette colonisation. De petits royaumes se
forment, dont on ne sait presque rien avant que ne s’impose, au
I er  siècle  av.  J.-C., celui ayant pour capitale Aksoum et pour
langue le guèze. («  Guèze  » est la forme francisée de ge’ez,
appellation que la langue se donne elle-même.)

Le guèze semble issu du « métissage » de plusieurs langues sud-


arabiques au contact d’un substrat couchitique. En d’autres
termes, il résulterait de l’adoption de parlers sudarabiques
variés par des populations autochtones. Les inscriptions
connues datent d’une période s’étendant du IVe au IXe siècle. Les
plus notables se réfèrent à deux rois nommés Ezana, l’un ayant
régné (semble-t-il) vers le milieu du IVe siècle, l’autre vers la fin
du Ve  siècle. Les plus anciens manuscrits connus datent du
XII e  siècle, mais on a pu identifier, dans ces manuscrits, des
textes dont la rédaction initiale était très antérieure, remontant
dans certains cas au Ve siècle. Traduits du grec, ils sont de nature
religieuse. Bien que le guèze ait sans doute cessé d’être parlé
avant le Xe siècle, il est demeuré la seule langue écrite jusqu’au
XIXe  siècle, langue liturgique (de l’Église éthiopienne), littéraire
(avec pour monument le Kegra Negast, épopée nationale
rédigée au XIVe siècle) et officielle.
Les premières inscriptions en guèze employaient un alphabet
de type sudarabique. Dès la fin du Ve  siècle, toutefois, un
nouveau système d’écriture apparaît, indiquant les voyelles
sous forme de modifications des caractères figurant les
consonnes, telles que l’ajout d’appendices. Il s’agit donc d’un
système en quelque sorte intermédiaire entre l’alphabet et le
syllabaire, comme c’est le cas des systèmes d’écriture en Inde
(voir p. 225). On invoque souvent une influence indienne pour
expliquer l’apparition du système éthiopien, mais rien n’exclut
son invention en Éthiopie même. Il continue de s’appliquer aux
langues sémitiques d’Éthiopie (amharique, tigrigna,  etc.  ; voir
p. 442).

Notes du chapitre

[1]  ↑   M.  Bon-Joseph Dacier (1742-1833) était secrétaire perpétuel de l’Académie


royale des Inscriptions et belles-lettres.

[2]  ↑   Du latin cippus, un cippe est une petite stèle portant une inscription votive
ou funéraire. Melqart est un dieu d’origine phénicienne.

[3] ↑   Les querelles théologiques qui divisent la chrétienté au V e siècle portent sur
le rapport de la divinité et de l’humanité en Jésus-Christ. Nestorius (v.  381-451)
professe que Jésus-Christ est constitué par une dualité de personnes  : la personne
divine et une personne humaine, Jésus, ce que nient les tenants du monophysisme.
Le concile de Chalcédoine rejette la doctrine de Nestorius et le monophysisme, en
affirmant que Jésus-Christ, à la fois vrai Dieu et homme véritable, est néanmoins
une seule personne en deux natures.
L’antiquité gréco-romaine

L es Grecs ont-ils « inventé » l’alphabet ? Non, mais ils ont tiré


de l’alphabet phénicien, purement consonantique, un
système d’écriture figurant les voyelles au même titre que les
consonnes. Dans les pays occidentaux, on a souvent considéré
cette innovation comme une manifestation du «  génie  » des
Grecs et comme un tournant capital dans l’histoire de la
civilisation, jugement de valeur que son caractère
européocentriste rend suspect… en particulier au vu de
l’excellente santé du système d’écriture chinois. Il n’empêche
que l’alphabet grec et ses rejetons latin et cyrillique (voir p. 164)
accompagnent la culture européenne depuis ses débuts, en
Europe et ailleurs dans le monde.

Avant de devenir européenne, cette culture fut gréco-latine. En


langue grecque, elle connut son apogée à Athènes aux Ve-
IVe siècles av. J.-C. ; en langue latine, à Rome au I er siècle av. J.-
C. Après le IVe siècle, le grec et le latin continuent de rayonner
en tant que langues des principales Églises chrétiennes, mais
leurs destinées diffèrent : la langue vivante grecque se trouvera
peu à peu confinée au peuple grec lui-même, tandis que le latin
engendrera les langues romanes et demeurera jusqu’aux temps
modernes la langue de référence de la chrétienté d’Occident.
Le grec ancien

Les plus anciens textes en alphabet grec datent du VIII e  siècle

av. J.-C., après quoi l’histoire des Grecs et de leur langue est bien
connue jusqu’à nos jours. La période antérieure était en
revanche demeurée celle des mythes avant que l’archéologie, à
partir de la fin du XIXe siècle, n’apporte des éclaircissements. La
découverte la plus étonnante date du début des années 1950,
époque à laquelle furent déchiffrés des textes en grec
antérieurs de plusieurs siècles à l’apparition de l’alphabet.

Homère et la guerre de Troie, des


mythes à l’archéologie

Les réflexions des Grecs anciens quant à l’évolution de leur


langue tournaient autour de trois thèmes  : la diversité des
dialectes, l’ancienneté de la littérature homérique et l’origine de
l’alphabet. Ils se réclamaient d’un ancêtre commun, Hellên,
venu du nord, et se nommaient eux-mêmes Hellènes, comme
aujourd’hui. (L’appellation «  Grecs  » vient de celle que leur
donnaient les Romains : Graeci.) Hellên avait eu pour fils Aiolos,
Doros et Xouthos, lui-même père d’Akhaios et d’Ion, et leurs
descendants s’étaient répartis dans diverses régions du pays.
C’est pourquoi la langue grecque se subdivisait en quatre
dialectes principaux : éolien, dorien, achéen et ionien. Les Grecs
anciens vénéraient l’Iliade et l’Odyssée en tant qu’œuvres
fondatrices de leur littérature, mais ils ne savaient rien de
précis de leur auteur, Homère, traditionnellement représenté
comme un aède aveugle, autrement dit un poète qui chantait
ou récitait en s’accompagnant à la cithare. L’historien Hérodote
(v.  484-v.  420) estimait qu’Homère, d’origine ionienne, avait
vécu quatre siècles avant lui, c’est-à-dire au IXe  siècle  av.  J.-
C. Quant à la guerre de Troie, on la situait au XIIe siècle av. J.-C.,
voire plus tôt. En revanche, l’origine phénicienne de l’alphabet
grec ne faisait aucun doute  : Hérodote nommait les lettres
grecques phoinikêia grammata, « caractères phéniciens ».

Un Français, l’abbé d’Aubignac (1604-1676), met le premier en


doute l’existence d’Homère. Dans ses Conjonctures
académiques sur l’Iliade, il formule l’hypothèse que les épopées
homériques se composent de fragments rassemblés peu à peu.
La question de l’historicité de la guerre de Troie reste
néanmoins ouverte : a-t-elle vraiment eu lieu et, si oui, à quelle
date ? Pour y répondre, l’Allemand Heinrich Schliemann (1822-
1890) fouille le site de Troie à partir de 1870, identifiant les
restes de plusieurs villes superposées au fil des siècles. Il fouille
ensuite le site de Mycènes (où régnait Agamemnon, chef des
Grecs ayant assiégé Troie) et y découvre des objets évoquant
l’Iliade. Si la réalité de la guerre de Troie semble ainsi
confirmée, sa datation demeure problématique.

L’Anglais Arthur Evans (1851-1941), autre pionnier de


l’archéologie, conduit des fouilles à Cnossos, en Crète, de 1900 à
1905. Il met au jour un vaste palais et une civilisation brillante,
qu’il qualifie de «  minoenne  » en se référant à Minos, roi de
Cnossos dans la mythologie grecque. Il découvre aussi de
nombreuses inscriptions sur tablettes d’argile et discerne deux
systèmes d’écriture distincts, qu’il nomme «  linéaire A  » et
« linéaire B », mais ne parvient pas à déchiffrer. Au cours de la
première moitié du XXe  siècle, on découvre des inscriptions en
linéaire B en Grèce continentale : à Pylos, Mycènes, Tirynthe et
Thèbes (voir la carte p. 108). Une Américaine, Alice Kober (1906-
1950), entreprend les premiers travaux de déchiffrement au
début des années 1940. L’architecte anglais Michael Ventris
(1922-1956) prend la relève et annonce en 1952, à la surprise
générale, que la langue transcrite par le linéaire B n’est autre
que du grec, ainsi attesté mille ans avant Platon !

À la suite de ces découvertes, voici comment l’on raconte


aujourd’hui les débuts de l’histoire des Grecs.

– Autant que l’on puisse en juger, les Grecs, venus du nord, ont
pénétré dans ce qui allait devenir la Grèce vers 2000  av.  J.-C.,
leurs ancêtres ayant vécu dans les Balkans au III e  millénaire.
On ne sait à peu près rien des peuples installés dans la
péninsule avant l’arrivée des Grecs, si ce n’est que ces derniers
les nommaient les Pélasges.

– Au cours de la phase suivante, les Grecs entrent en contact


avec la civilisation minoenne. Née en Crète, elle s’affirme avec
la construction du grand complexe palatial de Cnossos, datant
de 1800 environ. L’essor de Mycènes débute deux siècles plus
tard et semble dû à l’arrivée de Grecs. Ainsi éclôt la civilisation
grecque mycénienne, qui emprunte beaucoup aux Crétois et va
connaître son apogée à partir du XVe siècle av. J.-C. Vers 1400, les
Mycéniens se rendent maîtres de Cnossos et s’initient à
l’écriture. Les civilisations mycénienne et minoenne finissantes
s’effondrent vers 1200.

– Entre 1200 et l’apparition de l’alphabet, au milieu du


VIII e siècle av. J.-C, s’étendent les « siècles obscurs », marqués par
l’absence d’écrits en langue grecque, si ce n’est à Chypre. La
division du grec en dialectes, telle qu’elle va se perpétuer
jusqu’au début de la période hellénistique, daterait de cette
époque.

– Homère a-t-il existé ? La question demeure débattue. Il n’est


pas impossible que l’Iliade et l’Odyssée soient les œuvres d’une
seule personne, qui se serait appuyée sur des matériaux plus
anciens. Mises par écrit au VIe  siècle avant notre ère, elles
auraient été composées au VIIIe  siècle. La question de
l’historicité de la guerre de Troie n’est pas tranchée non plus,
d’autant que l’Iliade recèle à la fois des éléments typiques de
l’époque mycénienne et d’autres plus tardifs, caractéristiques
de la période dite « archaïque » (voir plus loin).

Du linéaire B à l’adoption de l’alphabet


Avant que l’alphabet ne s’impose, plusieurs systèmes d’écriture
avaient donc vu le jour dans ce qui deviendra le monde grec, en
particulier en Crète et à Chypre. Aucun de ceux liés à la
civilisation minoenne n’a été déchiffré.

Les «  hiéroglyphes crétois  », une centaine de signes distincts,


datent de 1750 à 1600 environ. Les inscriptions en linéaire A,
trouvées en Crète et dans d’autres îles de la mer Égée, datent de
1800 à 1450 environ. Elles comptent une soixantaine de signes
phonétiques (syllabiques) et autant d’idéogrammes, mais la
langue qu’elles transcrivent demeure inconnue  : tout au plus
peut-on affirmer qu’elle n’est pas indo-européenne. À ces
inscriptions s’ajoute le célèbre disque de Phaistos, datant,
semble-t-il, des alentours de 1700. Sur ses deux faces, 242 signes
pictographiques ont été imprimés à l’aide de 45 poinçons
différents. En dépit de nombreuses tentatives d’interprétation,
le mystère de sa signification reste entier.

À Chypre, les inscriptions « chypro-minoennes », datées de 1500


à 1200 environ, évoquent à certains égards le linéaire A.  Plus
tardif, le «  syllabaire chypriote  » compte 45 signes formant un
système apparenté à celui du linéaire B.  Il transcrit le plus
souvent du grec, ce qui a permis de le déchiffrer, mais aussi des
langues locales inconnues, dites «  étéo-chypriotes  ». Le plus
ancien texte en grec date du milieu du XIe siècle avant notre ère.
Le syllabaire chypriote a continué d’être utilisé pour transcrire
le grec jusqu’au IIIe  siècle  av.  J.-C., donc bien après l’apparition
de l’alphabet, sans que l’on sache pourquoi.
On nomme «  grec mycénien  » la langue transcrite par le
linéaire B. La plupart des inscriptions, gravées au stylet sur des
tablettes d’argile, ont été découvertes à Cnossos et à Pylos. Bien
que leur datation demeure controversée, on considère en
général que celles de Crète (v. 1400) sont antérieures à celles de
Pylos (v.  1200). Cela indiquerait que le linéaire  B a été mis au
point en Crète, par adaptation à la langue grecque d’un système
(le linéaire A) conçu pour une langue différente. Il s’agit d’un
syllabaire composé de 5 voyelles et de 54 syllabes, auxquelles
s’ajoutent 16 signes correspondant peut-être à des diphtongues
ou à des doubles consonnes et 11 signes rares, de valeur
obscure. Le système comporte aussi des idéogrammes figurant
des nombres, des unités de mesure, des marchandises, des têtes
de bétail, etc.

À maints égards, le linéaire B répond assez mal aux besoins de


la langue grecque : il ne distingue pas les voyelles longues des
brèves, ni le «  r  » du «  l  », omet les consonnes de fin de
syllabe,  etc. La plupart des textes sont des inventaires (listes
d’offrandes, par exemple), de sorte que notre connaissance de
la structure du dialecte grec mycénien demeure restreinte.
L’usage de l’écrit semble avoir été limité à l’économie des palais,
ce qui expliquerait qu’il ait brusquement disparu avec ceux-ci.

Entre la disparition du linéaire B et l’apparition de l’alphabet, les


seuls écrits grecs que l’on connaisse sont en syllabaire
chypriote. Les preuves de l’origine phénicienne de l’alphabet
grec ne manquent pas, qu’il s’agisse de la forme des lettres, de
leurs appellations ou de leur ordre (voir l’illustration p.  105).
L’opinion prévaut aujourd’hui que la transmission de l’alphabet
des Phéniciens aux Grecs s’est opérée entre le début et le milieu
du VIIIe  siècle. En revanche, les circonstances de cette
transmission demeurent débattues, de même que son lieu
(entre la Phénicie et la Crète).
L’alphabet phénicien ne comportait que des consonnes, au
nombre de 22. Les Grecs en ont emprunté 14, prononcées
comme en phénicien (ou à peu près), à savoir celles que l’on
nomme en français  : bêta, gamma, delta, zêta, thêta, kappa,
lambda, mu, nu, xi, pi, rhô, sigma et tau. L’innovation principale
a consisté à transformer en voyelles certaines consonnes
phéniciennes dont la langue grecque n’avait pas l’usage. Ce fut
d’emblée le cas de quatre d’entre elles  : ’âlef est devenu la
voyelle alpha, prononcée comme le français /a/ ; hê est devenu
epsilon (e psilon =  «  e simple  »), prononcée /é/ bref  ; ‘ayin est
devenu omicron (o mikron = « o petit »), prononcée /o/ bref ; yôd
est devenu iota, prononcée /i/.

Deux voyelles ont été ajoutées plus tard (au VIe  siècle avant
notre ère à Milet)  : êta, prononcée /ê/ long, issue de la lettre
phénicienne hêt  ; oméga (o méga =  «  o grand  ») prononcée /ô/
long, dérivée d’omicron, semble-t-il. La voyelle upsilon (u psilon
=  «  u simple  »), prononcée en grec ancien comme le français
/ou/, dérive de la consonne grecque digamma, qui était
prononcée comme l’anglais /w/. Cette consonne, issue du
caractère phénicien wâw, a disparu de l’alphabet grec au cours
de la période archaïque. Les Grecs ont par ailleurs créé trois
consonnes pour noter des sons n’existant pas en phénicien : phi
(/p/ aspiré), khi (/k/ aspiré) et psi (/ps/).

Quand l’alphabet ainsi établi s’est propagé parmi les Grecs, des
erreurs ont été commises, du moins au début, ce qui aurait
engendré des variantes régionales  : archaïque (Crète et îles
voisines), orientales (Asie mineure, Cyclades, Attique, Corinthe)
et occidentales (Eubée, Béotie, Thessalie, Péloponnèse). Les
diverses variétés d’alphabet s’écrivaient de droite à gauche
(comme le phénicien) ou de gauche à droite ou encore en
boustrophédon, les lignes se lisant de gauche à droite puis de
droite à gauche (à la manière des sillons tracés dans un champ
par un bœuf tirant la charrue). En 403/402, Athènes a
officiellement adopté l’alphabet en usage à Milet, ensuite
devenu le «  standard  » dans l’ensemble du monde grec.
L’écriture de gauche à droite prévalait alors déjà depuis quelque
temps.

Du grec classique à la koinè


hellénistique
Aux époques « archaïque » (du VIII e siècle au début du Ve siècle)

puis « classique » (Ve-IVe siècles), la langue grecque se répartit en


divers dialectes, pour la plupart bien attestés par écrit. Cette
diversité ne nuit cependant pas à l’intercompréhension  : tous
les Grecs ont le sentiment de parler une même langue, trait
fondamental de leur identité (les «  barbares  » étant –
 littéralement – ceux dont la langue n’est pas grecque).

On classe les dialectes en cinq groupes  : éolien, ionien-attique,


arcado-chypriote, dorien et nord-ouest (dont l’achéen). Leur
répartition géographique (voir la carte) résulte de migrations
survenues au cours des « siècles obscurs » (XIIe-VIIIe siècles). La
grande époque des migrations plus lointaines se situe entre 750
et 550 environ : alors sont fondées des colonies en Italie du Sud
et en Sicile (la «  Grande Grèce  »), mais aussi dans le sud de la
Gaule, en Cyrénaïque ou sur les rives de l’Hellespont
(Dardanelles) et du Pont-Euxin (mer Noire). Chaque colonie
conserve des liens avec la cité mère et l’usage du dialecte de
celle-ci  : à Massalia (Marseille), on parle le dialecte ionien
comme à Phocée (sur la côte de l’Asie mineure) ; à Syracuse, le
dialecte dorien, comme à Corinthe.

Plusieurs dialectes occupent une place particulière dans la


littérature. Du dialecte ionien relève le grec «  épique  », qui
contient aussi des éléments éoliens. C’est la langue de l’Iliade et
de l’Odyssée. Parmi les dialectes éoliens figure le lesbien (de l’île
de Lesbos), célèbre pour sa poésie lyrique des VIIe-VIe  siècles,
écrite par Sappho et d’autres. Le dorien prévaut dans le lyrisme
choral, tel qu’illustré par Pindare (518-438). L’attique –  dialecte
d’Athènes – s’affirme dans le théâtre, quand Eschyle (v. 525-456)
fonde la tragédie grecque. Les premières spéculations
scientifiques et philosophiques en prose dont on ait
connaissance (de façon très fragmentaire) sont rédigées en
ionien, avec notamment pour auteurs Thalès de Milet (v.  625-
v.  547) et Héraclite d’Éphèse (v.  550-v.  480). Au Ve  siècle,
Hérodote écrit lui aussi en ionien, avant que l’attique ne prenne
l’ascendant.

Durant la première moitié du Ve  siècle, un long conflit (les


«  guerres médiques  ») oppose les Grecs aux Perses
achéménides. Sous la conduite des Athéniens (victorieux à
Marathon en 490, puis sur mer à Salamine en 480), les Grecs
sauvegardent leur indépendance. Les Athéniens poursuivent
alors leur avantage, reprennent aux Perses le littoral de l’Asie
mineure, constituent un «  empire  » incluant le pourtour et
toutes les îles de la mer Égée et atteignent leur apogée sous
l’égide de Périclès (v. 495-429).
Les dialectes grecs au milieu du Ier millénaire av. J.-C.

La puissance ainsi acquise par Athènes modifie la destinée de


l’attique, jusqu’alors dialecte local : il devient la langue écrite de
l’administration et des affaires, utilisée dans tout l’empire
athénien et au-delà. Simultanément, Athènes se mue en un
grand foyer de culture, attirant les intellectuels de toute la
Grèce. Dans ce contexte naît la littérature grecque dite
«  classique  », qui s’épanouit aux Ve  et IVe  siècles. Les noms
illustres ne manquent pas : Sophocle (v. 495-406), Euripide (480-
406), Thucydide (v.  460-apr.  395), Aristophane (v.  445-v.  386),
Xénophon (v.  430-v.  355), Platon (v.  427-348/347), Démosthène
(384-322), Aristote (384-322), etc. Tous sont nés à Athènes ou aux
environs, sauf Aristote, natif de Macédoine.

Autre Macédonien, Alexandre le Grand lance la conquête de


l’Empire perse en 334 avant notre ère. Une question se pose
pour commencer : les Macédoniens sont-ils grecs ? Les Anciens
divergent sur ce point  : Hérodote répond plutôt «  oui  »,
Thucydide, «  non  ». Démosthène les traite de «  barbares  ». Le
débat reste ouvert : on ignore si le macédonien, non écrit et très
mal connu, s’apparentait au grec ou à une autre langue indo-
européenne, telle que le thrace. Toujours est-il que l’aristocratie
macédonienne avait adopté la civilisation grecque dès la fin du
Ve siècle et que le grec, sous sa forme athénienne, était ensuite
devenu la langue officielle de leur royaume. Le roi Philippe  II
de Macédoine (359-336), se considérant lui-même comme grec,
met sur pied une puissante armée et entreprend de soumettre
la Grèce à son autorité : c’est chose faite en 338, quand Thèbes
et Athènes sont battues. Philippe envisage alors de s’attaquer à
l’Empire perse, mais il meurt assassiné. Son fils Alexandre, âgé
de vingt ans, lui succède.

Alexandre conquiert l’Empire perse (et l’Égypte), atteignant


l’Indus en 325. Après sa mort, en 323, ses généraux se partagent
l’empire, fondant des dynasties. Les plus importantes sont celle
des Séleucides, dont le royaume s’étend de la Syrie à la
Bactriane, et celle des Lagides, qui règnent sur l’Égypte (et
portent tous le nom de Ptolémée). Ces  États  ont le grec pour
langue officielle. De surcroît, ils favorisent la fondation de cités
où affluent des colons grecs, qui deviennent autant de relais de
la culture grecque. Les plus importantes sont Alexandrie,
capitale  des Ptolémées, Antioche, capitale des Séleucides, et
Pergame, en Asie mineure. Ainsi se constitue le «  monde
hellénistique  », nouveau cadre géographique d’une langue
grecque unifiée connue sous le nom de «  koinè  », abréviation
de hè koinè dialektos (la «  langue commune  »). Au début du
moins, c’est celle de l’ancien « empire » athénien.

Dans le monde grec stricto sensu (tel qu’il existait avant


Alexandre), la koinè s’impose aux dépens des dialectes, qui peu
à peu s’éteignent. Tous auront disparu à la fin de l’Antiquité, à
l’exception d’un dialecte dorien de l’est du Péloponnèse, le
laconien, dont descend aujourd’hui le tsakonien, en voie
d’extinction (il ne compterait plus que deux cents locuteurs). En
Anatolie, la koinè supplante des langues non grecques, en
particulier le lydien, le carien, le lycien et le phrygien (voir plus
loin). La quasi-totalité de la population d’Anatolie, jusqu’aux
confins de l’Arménie, sera ainsi hellénisée en quelques siècles.

Ailleurs, dans les pays d’Orient, la koinè côtoie les langues


autochtones, plus ou moins durablement selon les
circonstances politiques. Le grec prévaut dans les grandes villes
d’Égypte et de Syrie/Palestine, à commencer par les capitales,
Alexandrie et Antioche. Il s’impose aussi dans les villes
autrefois phéniciennes, telles que Tyr, qui s’hellénisent
rapidement. Face au grec, langue du pouvoir et de
l’administration, les langues autochtones demeurent
néanmoins celles de la majorité de la population en dehors des
villes, qu’il s’agisse de l’égyptien ou, en Syrie et en Palestine, de
l’araméen. Cette situation, que l’on peut globalement qualifier
de bilingue, va se perpétuer à l’époque romaine, puis à l’époque
byzantine jusqu’à la conquête arabe, au VIIe siècle apr. J.-C. Plus
à l’est, en revanche, l’hégémonie grecque prend fin dès le
II e siècle
av. J.-C., quand les Séleucides sont évincés d’Iran, puis
de Mésopotamie, par les Parthes. Bien que ces derniers
continuent de recourir au grec dans certains cas (sur leurs
monnaies, par exemple), l’araméen retrouve dans leur empire
un rôle de langue véhiculaire qu’il n’avait sans doute pas perdu
(voir p. 180). En Bactriane, le grec demeure la langue officielle
jusqu’au début du IIe siècle apr. J.-C.

Comme toute langue vivante, la koinè évolue  : dès la fin du


III e siècle avant notre ère, l’écart est devenu manifeste entre le
grec de l’Athènes classique et la koinè écrite officielle. Cette
dernière n’en présente pas moins des qualités (précision du
style, richesse du vocabulaire abstrait,  etc.) qui en font un
excellent véhicule pour la philosophie, la science et le savoir en
général. Simultanément, la grande bibliothèque d’Alexandrie,
fondée au début du IIIe  siècle avant notre ère, joue un rôle clé
dans l’essor de la connaissance. Les érudits se passionnent aussi
pour l’étude critique des textes anciens ou «  philologie  »,
discipline née à l’époque hellénistique. Il se dégage de leurs
travaux l’idée que la langue grecque a atteint sa perfection à
Athènes au siècle de Périclès et que toute littérature digne de ce
nom doit prendre pour référence les grands textes en grec
« classique ». Cette thèse – l’« atticisme » – ouvre un débat qui va
caractériser la langue grecque jusqu’au XXe siècle…

D’autres préfèrent néanmoins ne pas s’éloigner de la langue de


tous les jours. C’est le cas des rédacteurs de la Septante,
traduction en grec de la Bible hébraïque, autrement dit de
l’Ancien Testament. Composée à Alexandrie aux IIIe-
II e siècles av. J.-C. à l’intention des très nombreux Juifs de cette
ville, de langue maternelle grecque, elle doit son nom aux
soixante-douze sages venus de Jérusalem auxquels la tradition
l’attribue (elle est, en fait, une œuvre collective du judaïsme
alexandrin). La Septante présente un grand intérêt pour les
linguistes, car – à la différence de tant d’autres textes – elle est
rédigée dans la langue grecque ordinaire de l’époque, sans
préoccupation rhétorique ou littéraire. Les rédacteurs du
Nouveau Testament vont s’y référer.

Le bilinguisme des élites romaines

Les Romains conquièrent le monde grec par étapes. Ils se


rendent maîtres de la « Grande Grèce » (Italie du Sud et Sicile)
au IIIe siècle av. J.-C., puis de la Macédoine et de toute la Grèce, y
compris la rive orientale de la mer Égée, au milieu du siècle
suivant. Ils acquièrent ensuite le royaume de Pergame, en Asie
mineure, et la Cyrénaïque, puis étendent leur protectorat sur
l’Égypte et les royaumes d’Anatolie centrale.
Quand, au milieu du Ier siècle av. J.-C., les Romains annexent la
Syrie, la quasi-totalité du monde grec se trouve incluse dans ce
qui devient l’Empire romain à l’avènement d’Auguste, en
27 av. J.-C. Le grec perd alors son rôle de langue du pouvoir au
bénéfice du latin qui, dans tout l’empire, s’impose en tant que
langue des armées, de l’administration (du moins aux échelons
supérieurs) et de la justice. En tant que langue maternelle, il
s’efface devant le latin dans les villes d’Italie du Sud, mais va
demeurer vivant à Syracuse et dans l’est de la Sicile jusqu’à
l’époque byzantine. Dans la partie orientale de l’empire, en
revanche, le grec conserve le rôle de langue véhiculaire qu’il
jouait à l’époque hellénistique. Il demeure aussi, bien sûr, la
langue maternelle des Grecs eux-mêmes et de diverses
populations hellénisées, tels les Juifs de la diaspora.

La culture grecque fait son entrée à Rome au milieu du


III e siècle av. J.-C.,
quand les villes du sud de l’Italie passent dans
son orbite. Lorsque les Romains imposent leur autorité à la
Grèce elle-même, l’influence grecque redouble  : la culture
dominante devient «  gréco-latine  », les élites étant désormais
bilingues. L’historien latin Suétone (v.  69-v.  126) rapporte que
l’empereur Claude (10 av. J.-C.-54), en présence d’un « barbare »
parlant latin et grec, se serait étonné  : «  Vous connaissez donc
nos deux langues ! » Il semble par ailleurs que Plutarque (v. 50-
v.  125), écrivain et moraliste grec, bien qu’il ait prononcé à
Rome de nombreuses conférences, ne se soit jamais soucié
d’apprendre le latin… La fascination exercée par la langue
grecque sur les Romains n’en reste pas moins tournée vers le
passé. Les Grecs continuent de se considérer comme les seuls
véritablement « civilisés » : tout en glorifiant leur propre passé
(athénien classique en particulier), ils ignorent la culture latine.
De leur côté, les Romains reconnaissent l’antériorité de la
culture grecque, mais prennent soin de distinguer les Grecs
anciens –  porteurs d’une grande civilisation  – de leurs
descendants, qu’ils jugent de moindre valeur… Les deux points
de vue se rejoignent dans l’atticisme, plus que jamais à
l’honneur au IIe siècle apr. J.-C.

Le grec, langue du christianisme

C’est en langue grecque usuelle que le christianisme se propage


d’abord, de la Palestine jusqu’à Rome. Pourquoi ? Après la mort
du Christ, les apôtres, tous juifs, organisent la communauté de
ses disciples  : ainsi naît à Jérusalem ce qui va devenir l’Église
chrétienne. Bien qu’il soit ouvert aux non-Juifs, le christianisme
prend donc son essor au sein de la communauté juive.

Au Ier  siècle, celle-ci se répartit en trois groupes. Les Juifs de


Palestine, de langue araméenne, comme le Christ, pratiquent
aussi le grec (plus ou moins bien). Parmi eux figurent les
premiers chrétiens. Les Juifs de la diaspora («  dispersion  » en
grec) sont les plus nombreux. De langue grecque, ils sont
présents dans tout l’Empire romain, en particulier à Alexandrie,
en Syrie, en Asie mineure… et à Rome même. Un troisième
groupe, diffus dans la diaspora, se compose d’anciens « païens »
nouvellement convertis au judaïsme (les «  prosélytes  »). En se
propageant hors de Palestine, le christianisme emprunte les
chemins de la diaspora. La prédication, en langue grecque,
touche au premier chef des Juifs ou des prosélytes, mais aussi,
de proche en proche, des «  gentils  » (païens). Dès le milieu du
I er  siècle, il existe à Rome une communauté chrétienne,

principalement de langue grecque. Selon la tradition, Pierre


(l’un des apôtres) en prend la tête et devient ainsi le premier
évêque de Rome.

Autant que l’on puisse en juger, la propagation du christianisme


s’est d’abord effectuée oralement  : on ne connaît pas d’écrit
chrétien antérieur à 50. Les textes les plus anciennement
rédigés semblent être les Épîtres de Paul, incluses ensuite dans
le Nouveau Testament. Né à Tarse, dans le sud-est de l’Anatolie,
Paul est un Juif de langue grecque. D’abord très hostile aux
chrétiens, il rencontre le Christ ressuscité alors qu’il se rend à
Damas (le «  chemin de Damas  ») et devient, selon ses propres
termes, un « apôtre du Christ ». À partir de 50 environ, il prêche
en Asie mineure et en Grèce et y fonde des Églises. Il dicte alors,
en langue grecque, des textes adressés à diverses
communautés chrétiennes  : Épîtres aux Corinthiens, aux
Galates, aux Éphésiens,  etc. et aussi aux Romains (c’est-à-dire
aux chrétiens de Rome). Les Épîtres de Paul sont recopiées et
circulent.

Au cours de la seconde moitié du Ier  siècle, d’autres textes


chrétiens fondamentaux, dont les Évangiles, sont composés –
  toujours en grec  – dans des circonstances incertaines. On
considère en général que l’Évangile le plus ancien (datant des
environs de 70  ?) est celui de Marc. Viennent ensuite ceux de
Luc et de Matthieu, puis les Actes des Apôtres, enfin l’Évangile
de Jean et l’Apocalypse, qui semblent dater de la toute fin du
I er  siècle. Ces textes, qui circulent d’abord séparément, seront

réunis plus tard sous le nom de «  Nouveau Testament  ». Les


premières traductions –  en latin, en syriaque et en copte  –
datent de la seconde moitié du IIe siècle.

Les textes du Nouveau Testament sont rédigés dans une koinè


reflétant la langue quotidienne, loin de tout atticisme. Les
auteurs chrétiens du IIe siècle suivent cet exemple, à la fois par
mépris de la culture païenne et pour être compris du plus grand
nombre. En revanche, quand le christianisme atteint des
milieux cultivés, à partir de la fin du IIe  siècle, il devient
opportun de traiter de la doctrine chrétienne en une langue
plus sophistiquée, inspirée du grec classique. C’est ce que font
des « Pères de l’Église » tels Clément d’Alexandrie (v. 150-v. 215),
Origène (v.  185-v.  253) ou Eusèbe de Césarée (v.  265-340).
L’atticisme trouve ainsi une nouvelle légitimité quand l’Empire
romain adopte le christianisme, par étapes, au IVe siècle.

L’empereur Constantin (306-337) accorde aux chrétiens le droit


d’exercer leur religion (édit de Milan, 313), puis fonde une
«  Nouvelle Rome  » sur l’emplacement de l’antique Byzance  ;
inaugurée en 330, la ville sera bientôt connue sous le nom de
Constantinople (en grec Konstantinoupolis, la «  ville de
Constantin  »). Le christianisme devient la religion officielle de
l’empire sous le règne de Théodose (379-395). À sa mort, ses fils
se partagent sa succession  : tandis qu’Honorius règne sur
l’Empire d’Occident, Arcadius règne sur l’Empire d’Orient, avec
pour capitale Constantinople. La destinée de la langue grecque
se trouve désormais liée à ce dernier, d’autant qu’il correspond,
pour l’essentiel, à l’ancien « monde hellénistique ».

L’Empire d’Orient conserve néanmoins son caractère romain  :


le latin demeure la langue officielle de la législation et de
l’administration jusqu’à la fin du VIe  siècle. Il est aussi
résolument chrétien, tournant le dos à une culture grecque
classique assimilée au paganisme. Pour souligner cette
différence, les Grecs chrétiens se qualifient eux-mêmes de
« Romains », abandonnant le nom d’« Hellènes »… Il n’empêche
que, dans les faits, la langue grecque domine et que la romanité
de l’Empire relève de plus en plus de la fiction. En pratique, la
koinè continue d’évoluer, tandis qu’une langue écrite
archaïsante demeure à l’honneur dans les milieux cultivés. La
fiction prend fin sous le règne d’Héraclius I er (610-641) : il fait du
grec la langue officielle de l’Empire et prend le titre de Basileus
(«  Grand Roi  », titre jadis porté par Alexandre). On qualifie cet
Empire de « byzantin » (voir p. 175).

Le phrygien et le lydien, langues


oubliées
Le roi Midas, qu’Apollon avait affublé d’oreilles d’âne, et le roi
Crésus, fabuleusement riche et réputé inventeur de la monnaie
d’or, étaient-ils grecs ? Non : le premier (VIIIe siècle av. J.-C.) était
phrygien, le second (VIe  siècle  av.  J.-C.), lydien. C’est après la
conquête de l’Anatolie par Alexandre le Grand que les Lydiens,
les Phrygiens et les autres peuples de la région délaissent peu à
peu leurs langues au profit du grec et se fondent ainsi dans la
masse hellénique. On distingue, d’un côté, les langues
anatoliennes, de l’autre, la langue phrygienne  ; toutes sont
indo-européennes.

Parmi les langues anatoliennes figurent le hittite, qui s’est éteint


vers la fin du II e millénaire av. J.-C., et le louvite, qui vécut plus
longtemps (voir p.  76). Les langues lydienne, carienne et
lycienne, en usage dans l’ouest de l’Anatolie, nous sont connues
car leurs locuteurs, sous l’influence des Grecs, les ont tôt
consignées en écritures alphabétiques. La Lydie avait pour
capitale Sardes, à l’est de l’actuelle Izmir. La centaine
d’inscriptions en alphabet lydien dont on dispose datent surtout
des Ve  et IVe  siècles. La Carie, au sud de la Lydie, formait
l’arrière-pays des villes grecques de Milet et Halicarnasse. Les
inscriptions, datant du VIIe  au IIIe  siècle, incluent des graffitis
laissés par des mercenaires cariens en Égypte et deux textes
bilingues carien-grec, dont l’un découvert en 1996. Au sud-est
de la Carie, la Lycie avait pour principale ville Xanthos. Les
inscriptions en alphabet lycien – dont un texte trilingue lycien-
grec-araméen – datent des Ve-IVe siècles. Le lydien et le lycien se
sont éteints au Ier siècle av. J.-C., le carien un peu plus tard.
Venus des Balkans, les Phrygiens – dont la langue présente des
similitudes avec le grec – semblent être entrés en Anatolie vers
1200 avant notre ère. Installés au centre du pays, ils émergent
en tant qu’entité politique au VIIIe  siècle, occupant souvent
d’anciens sites hittites, dont Gordion, leur capitale. Ils ont laissé
deux ensembles de documents écrits, en « vieux phrygien » et
en «  néo-phrygien  ». Les premiers, datant du VIIIe  siècle au
milieu du IVe  siècle, sont rédigés en un alphabet dérivé d’un
alphabet grec archaïque. Les seconds, datant des IIe-
III e siècles apr. J.-C.,
sont des inscriptions funéraires rédigées en
alphabet grec. Il semble qu’après la conquête par Alexandre les
élites phrygiennes se soient assez vite hellénisées, le phrygien
ne survivant que dans les campagnes, où il se serait éteint au
Ve siècle apr. J.-C.

Le latin et les autres langues d’Italie


antique

La langue latine entre dans l’histoire par la petite porte, sous la


forme de quelques inscriptions datant du VIIe  siècle  av.  J.-C.,
dues à une peuplade installée à l’est du cours inférieur du
Tibre : les Latins. À cette époque, les peuples les plus évolués de
la péninsule sont les Étrusques, dans le nord, et, dans le sud, les
Grecs qui font souche en divers points du littoral. Ailleurs se
sont répandues des populations dont les langues relèvent du
groupe italique de la famille indo-européenne. En font partie les
Latins, Rome n’étant alors qu’une bourgade latine parmi
d’autres.

L’étrusque et les langues italiques

L’origine des Étrusques a fait l’objet de diverses hypothèses, la


plus simple voyant en eux des autochtones dont la civilisation
s’est épanouie sur place, en Étrurie (actuelle Toscane). Quand
elle atteint son apogée, au VIe siècle av. J.-C., l’influence étrusque
s’étend dans l’est de la plaine du Pô et, vers le sud, jusqu’en
Campanie. Une dynastie de rois étrusques règne sur Rome.

Les plus anciennes inscriptions en étrusque datent d’environ


700 avant notre ère. Elles utilisent un alphabet que les
Étrusques ont emprunté aux Grecs de Cumes, ville de
Campanie fondée vers 760. Les textes se multiplient ensuite,
mais, bien qu’ils soient faciles à lire, on peine à les comprendre
en raison de leur portée limitée (il s’agit principalement
d’inscriptions funéraires ou rituelles) et, surtout, parce que la
langue étrusque –  non indo-européenne  – ne s’apparente à
aucune langue connue. (Il semble que la dernière personne
comprenant l’étrusque ait été l’empereur romain Claude, mort
en 54 apr. J.-C.)

Le texte le plus long se trouve au musée d’archéologie de


Zagreb. Rédigé sur du tissu, il est connu sous le nom de Liber
linteus («  Livre de lin  », en latin). En 1848, un Croate, Mihajlo
Barić (1791-1859), avait rapporté d’Égypte une momie
enveloppée dans des bandelettes couvertes d’un texte
mystérieux. La momie fut déposée au musée d’archéologie,
mais il fallut attendre 1891 pour que le texte soit identifié
comme étrusque. Pourquoi ce document était-il parvenu en
Égypte  ? Tout simplement parce que la vogue de la
momification, au Ier siècle av. J.-C., y avait provoqué une grave
pénurie de tissus appropriés (tels ceux de lin), ce qui avait
conduit à s’en procurer ailleurs dans l’Empire romain. Il semble
que le Liber linteus soit une sorte de calendrier religieux
évoquant certaines divinités et les cérémonies à accomplir en
certains lieux. Les cinq cents mots différents qu’il contient (sur
quelque 1  200 mots lisibles) demeurent toutefois
incompréhensibles pour la plupart.
Les langues d’Italie au milieu du Ier millénaire av. J.-C.

L’origine des langues italiques n’est guère connue non plus  :


autant que l’on puisse en juger, des populations venues
d’Europe centrale les ont introduites dans la péninsule avant la
fin du II e  millénaire  av.  J.-C.  Outre le latin, elles incluent
l’ombrien, parlé à l’est de l’Étrurie, l’osque, dans la moitié sud
de la péninsule, et quelques autres de moindre importance. Les
plus anciennes inscriptions en osque, rédigées à l’aide d’un
alphabet emprunté aux Étrusques, datent du VIe siècle. Le plus
long texte figure sur la Tabula bantina, stèle de bronze datant
du IIe  siècle  av.  J.-C.  trouvée à Bantia (aujourd’hui Banzi) en
Lucanie. Sur une face sont inscrits des règlements municipaux,
en osque rédigé en caractères latins. L’autre face comporte un
texte en latin, réglementaire lui aussi. Des graffitis découverts à
Pompéi indiquent que l’osque y était encore en usage en
79 apr. J.-C.

Notre connaissance de l’ombrien, attesté du VIIe  au


I er siècle av. J.-C., se fonde sur un monument exceptionnel : les

« tables eugubines ». Découvertes à Gubbio (l’antique Iguvium)


en 1444, elles sont constituées de sept tablettes de bronze, dont
les plus anciennes (première moitié du IIIe  siècle  av.  J.-C.)
portent des inscriptions en alphabet ombrien et les plus
récentes (fin du IIe  siècle  av.  J.-C.) en alphabet latin. Le texte
compte au total environ quatre mille mots, ce qui en fait le plus
long en langue non latine découvert en Italie. Il a trait aux rites
religieux d’une confrérie de prêtres, les Atiedii.

Deux autres langues sont à mentionner. Celle des Vénètes,


installés dans l’actuelle Vénétie, présente des affinités avec les
langues italiques : certains linguistes l’incluent dans ce groupe,
d’autres non. Les inscriptions vénètes, employant un alphabet
dérivé de l’alphabet étrusque, datent de la fin du VIe  siècle au
I er  siècle  av.  J.-C.  Les
Messapiens habitaient l’Apulie (actuelles
Pouilles) et la Calabre (nom antique du « talon de la Botte »). Dès
l’Antiquité, la tradition voulait qu’ils soient venus d’Illyrie (de
l’autre côté de l’Adriatique), ce que l’archéologie confirme. Leur
langue, attestée du VIe  siècle au Ier  siècle  av.  J.-C., s’écrivait en
alphabet grec. Le messapien, langue indo-européenne non
italique, se rattache peut-être à l’illyrien, mais ce dernier est si
mal connu qu’il est difficile de le prouver.

Les Latins empruntent l’écriture alphabétique aux Étrusques


dès le VIIe  siècle  : ainsi s’établit la filiation, indirecte, de
l’alphabet grec à l’alphabet latin. Plus précisément, l’écriture
étrusque dérive de la version archaïque de l’alphabet grec qui
était en usage au VIIIe siècle à Chalcis (en Eubée), la cité mère de
Cumes. Une forme ancienne de l’alphabet étrusque figure sur
l’abécédaire de Marsiliana d’Albegna, tablette d’ivoire datant du
VII e siècle trouvée dans le sud de la Toscane. L’écriture s’effectue
alors de droite à gauche, direction qui va longtemps
prédominer, tandis que l’alphabet lui-même va se modifier
quelque peu. L’alphabet latin dérive directement de l’alphabet
étrusque, mais le latin s’écrit, très tôt, de gauche à droite. Le
tableau ci-joint résume les étapes de la transition de l’alphabet
grec à l’alphabet latin.
Dans la 1 re colonne figure l’alphabet grec classique (en usage
aujourd’hui encore). Il a abandonné trois lettres d’origine phénicienne
qui figuraient dans les alphabets archaïques : digamma, san et koppa.
Phi, khi, psi et oméga sont des inventions grecques.
L’alphabet d’Eubée (3 e colonne) est un alphabet grec archaïque. Il
utilise pour le son /ks/ le caractère X (et non X) et pour le son /k/ aspiré
un caractère spécifique, autre que X. Par ailleurs, il conserve les lettres
digamma, san et koppa, mais ne possède ni psi ni oméga, de création
postérieure. Il conserve aussi la valeur initiale d’êta, à savoir /h/ aspiré
et non /ê/. Les lettres sont orientées vers la droite, les textes s’écrivant
de gauche à droite.

L’abécédaire étrusque de Marsiliana d’Albegna (4 e colonne) reprend


les lettres de l’alphabet d’Eubée quasiment sans modification. Xi se
dédouble toutefois (semble-t-il) en une lettre qui disparaît et un X qui
va prendre en étrusque une valeur proche de /s/. L’écriture procède de
droite à gauche.

En 5 e colonne figure l’alphabet effectivement utilisé par les Étrusques


au VIe siècle avant notre ère. Il omet quatre lettres correspondant à des
sons qui n’existent pas en étrusque : /b/, /d/, /ks/ et /o/. Il affecte au son
/k/ trois lettres, issues de gamma, kappa et koppa, utilisées
respectivement devant /i/ ou /e/ (/ki/ ou /ke/), /a/ (/ka/) et /ou/ (/kou/). Il
affecte par ailleurs trois lettres à des sons de type /s/ ou /ch/ : celles
issues de san, de sigma et du X de l’abécédaire de Marsiliana. Il ajoute
enfin à l’alphabet une nouvelle lettre, en forme de « 8 », pour le son /f/.

Les Romains (7 e colonne) s’initient à l’alphabet auprès des Étrusques,


en se référant le cas échéant à sa forme première (illustrée par
l’abécédaire de Marsiliana). Ils reprennent trois lettres que les
Étrusques avaient abandonnées (B, D et O), mais délaissent l’ancien
san, ainsi que le Z (du moins dans un premier temps). Le F descend de
l’ancien digamma. Le X prend (ou reprend) la valeur /ks/. Les Romains
conservent les trois notations de /k/ héritées de l’étrusque, à savoir C, K
et Q. Mais le C tend à évincer le K, qui sort pratiquement de l’usage,
tout en notant aussi le son /g/, ce qui n’est guère pratique. Aussi un
certain Spurius Carvilius Rufa invente-t-il, au début du IIIe siècle av. J.-
C., la lettre G, qui occupe la place laissée vacante par le Z. Le Q est
toujours suivi du son /ou/ (noté V). Le I note selon les cas une voyelle
(/i/) ou une consonne (/y/ comme dans « yaourt »). De même, le V note
une voyelle (/ou/) ou une consonne (/w/ comme dans « week-end »). Au
temps de Cicéron, l’alphabet latin se compose de 21 lettres :

ABCDEFGHIKLMNOPQRSTVX

Pour faciliter la transcription des mots grecs, deux lettres sont


ajoutées à la fin de l’alphabet au Ier siècle av. J.-C. : Y (correspondant à
upsilon) et Z, qui rentre ainsi au bercail.

NB. Les lettres J, U et W sont des créations plus tardives. Le W naîtra


en Angleterre au V e siècle. Quant au J et au U, distingués du I et du V, ils
se généraliseront à la Renaissance.

La propagation du latin en Italie, puis


dans l’empire

Selon la tradition, Romulus aurait fondé Rome en 753  av.  J.-C.,


mais il faut attendre 509 pour que les Romains s’affirment : ils
renversent leur roi (étrusque) Tarquin le Superbe et proclament
la République. En 396, ils s’emparent de la ville étrusque de
Véiès, remportant ainsi leur premier succès de ce côté. En 338,
ils imposent leur domination à tous les Latins. La première
grande phase d’expansion date du IIIe  siècle. Les Romains
s’attaquent, d’un côté, aux Samnites (de langue osque), de
l’autre aux Étrusques, les uns et les autres étant soumis avant le
milieu du siècle. La résistance des cités grecques d’Italie du Sud
prend fin à la même époque. Victorieux des Carthaginois à
l’issue de la première guerre punique (264-241), les Romains
prennent possession de la Sicile, puis de la Sardaigne et de la
Corse. Ils se tournent ensuite contre les Gaulois de la plaine du
Pô, tandis que les Vénètes se rallient à eux. Les Romains
dominent dès lors l’Italie dans son ensemble.

Les populations soumises par les Romains signent avec eux des
traités et deviennent ainsi des « alliés » (socii). Dans les faits, il
s’agit de « traités de protectorat », car les alliés, s’ils conservent
une certaine autonomie locale, doivent verser à Rome un tribut
et lui fournir des contingents militaires. Les Romains, par
ailleurs, se font attribuer des terres par les alliés et y implantent
des colons, romains ou latins. Une telle organisation instaure et
perpétue une inégalité de droits entre, d’un côté, les Romains et
les Latins, de l’autre, les peuples soumis. Il en résulte des
tensions qui tournent à l’insurrection en 91  av.  J.-C., dans les
Apennins. Face à l’intransigeance de Rome, plusieurs peuples
d’Italie centrale et méridionale constituent une confédération
et proclament leur indépendance. Ainsi éclate la «  guerre
sociale », extrêmement meurtrière, que Rome remporte en 88.
Les insurgés obtiennent néanmoins satisfaction  : tous les
Italiens libres résidant au sud du Pô accèdent à la citoyenneté
romaine. (Il en ira de même des habitants de la Gaule cisalpine
au nord du Pô en 49  av.  J.-C.) La dissémination de colonies
romaines et latines et l’incorporation de troupes alliées dans
l’armée romaine contribuent à la propagation du latin dans la
péninsule. On ignore dans quelles conditions et à quel rythme
le latin s’est substitué aux autres langues. Quoi qu’il en soit, à la
fin du Ier  siècle  apr.  J.-C., toute la population d’Italie (ou
presque) est de langue latine.
À l’issue de la deuxième guerre punique (218-201), les Romains
sont maîtres de l’est et du sud de l’Espagne, conquis sur les
Carthaginois. C’est la première étape de leur expansion hors
d’Italie. Au IIe  siècle  av.  J.-C., ils acquièrent l’intérieur de
l’Espagne, le sud de la Gaule (assurant la liaison entre l’Italie et
l’Espagne), l’Afrique (comme les Romains nomment la région
de Carthage, détruite en 146), la Grèce et l’ouest de l’Asie
mineure. Au Ier  siècle  av.  J.-C., ils y ajoutent la Gaule dans son
ensemble et la Numidie (conquises par César) ainsi que divers
pays d’Orient, dont l’Égypte. Lorsque la République se mue en
Empire (à l’avènement d’Auguste, en 27 av. J.-C.), Rome domine
déjà l’ensemble du bassin méditerranéen. Parmi les conquêtes
ultérieures figurent la Bretagne (actuelle Angleterre), la
Mauritanie (à l’ouest de la Numidie) et la Thrace. La Dacie
(correspondant au cœur de l’actuelle Roumanie), conquise au
début du IIe  siècle  apr.  J.-C., sera abandonnée en 271 en raison
de sa vulnérabilité aux attaques des Barbares.

Le latin se diffuse dans l’Empire romain de façon inégale. Dans


l’est du bassin méditerranéen, il se heurte à la concurrence du
grec, partout langue véhiculaire. La limite entre les aires des
deux langues s’établit au milieu des Balkans, à mi-chemin du
Danube et de la mer Égée. Ailleurs, le rythme de progression du
latin dépend de données très diverses. L’urbanisation joue un
rôle essentiel, car c’est à partir des villes, chacune conçue
comme une Rome en miniature, que la langue latine se diffuse.
L’ancienneté de la présence romaine compte aussi  : le latin
pénètre plus profondément en Espagne (qui aura connu six
siècles de romanisation) qu’en actuelle Angleterre (guère plus
de trois siècles). Les langues autochtones offrent plus ou moins
de résistance. Le cas le plus étonnant est celui de la langue des
Aquitains, seule langue non indo-européenne d’Europe ayant
survécu à la romanisation (sous la forme du basque).

L’avènement du christianisme confère au latin une dimension


supplémentaire. D’abord persécutée, la nouvelle religion
bénéficie de la protection de Constantin (empereur de 306 à
337), puis l’emporte en 394 quand Théodose (379-395) décide la
fermeture des temples païens. L’année suivante, l’Empire
romain se scinde en un Empire d’Occident et un Empire
d’Orient. L’Église chrétienne, tout en demeurant unie, présente
désormais deux versants linguistiques : elle est en Occident de
langue latine, sous l’autorité du pape de Rome, tandis qu’elle
demeure en Orient de langue grecque.

Langue et littérature latines

Les premiers textes littéraires connus en latin datent de la


seconde moitié du IIIe siècle av. J.-C. C’est alors que les Romains,
devenus maîtres de l’Italie du Sud, s’imprègnent de culture
grecque. Livius Andronicus (v.  280-207), originaire de Tarente,
traduit l’Odyssée en latin. L’Ombrien Plaute (v. 254-184) écrit des
comédies, dont une vingtaine nous sont parvenues. Ennius
(239-169), de langue maternelle osque et de culture grecque, est
considéré comme le père de la poésie latine. Il nous reste six
cents vers de son œuvre majeure, les Annales de la République
romaine, qui fut la grande épopée nationale avant l’Énéide.

L’«  âge d’or  » de la littérature latine s’ouvre au début du


I er  siècle  av.  J.-C.  et s’achève à la mort de l’empereur Auguste
(14  apr.  J.-C.). En l’espace de deux générations, les auteurs
illustres abondent : Cicéron (106-43), Jules César (100-44), auteur
des Commentaires sur la Guerre des Gaules, les historiens
Salluste (86-v.  35) et Tite-Live (59-17  apr.  J.-C.), les poètes
Lucrèce (v.  98-55), Catulle (v.  87-v.  54), Virgile (70-19), Horace
(65-8) et Ovide (43-17 apr. J.-C.). Virgile compose l’Énéide, épopée
attribuant les origines de Rome aux exploits du Troyen Énée.
Cicéron demeure le prosateur le plus marquant de l’histoire de
la langue latine. Avocat  et homme politique, il se rend célèbre
par ses plaidoiries et ses discours (dont les Catilinaires, diatribes
dénonçant le conjuré Catilina, mises plus tard par écrit). L’art
oratoire en latin trouve ainsi son modèle. Cicéron s’éloigne
ensuite de la vie politique et s’attelle à une œuvre considérable,
dans laquelle il traite de rhétorique, de droit et, surtout, de
philosophie. Dans ce dernier domaine, c’est lui qui donne au
latin ses lettres de noblesse, alors qu’auparavant les Romains
eux-mêmes ne concevaient la philosophie qu’exprimée en
grec. La langue de Cicéron va constituer le «  canon  » du latin
pendant deux millénaires. Après l’«  âge d’or  », le goût de la
rhétorique tend à alourdir le style, de sorte que la littérature
latine connaît un (relatif) déclin, du moins avant que
l’inspiration chrétienne ne lui rende un nouveau souffle.
Tertullien (v.  155-v.  222), né à Carthage, se convertit au
christianisme en 195. Ses écrits, le plus souvent polémiques,
revigorent le latin classique et font de lui le premier des grands
théologiens d’Occident. Quand le christianisme devient la
religion officielle de l’Empire, trois Pères de l’Église dominent la
scène  : saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin.
Ambroise (v.  340-397), né à Trèves dans une famille de haut
rang, devient évêque de Milan en 374. Il est l’auteur d’Écrits
théologiques. Augustin (354-430), né en Afrique du Nord, reçoit
d’Ambroise le baptême à Milan en 387. Il devient ensuite
évêque d’Hippone (près de l’actuelle Annaba, en Algérie), où il
rédige Les Confessions, œuvre autobiographique, mais aussi
profession de foi, et La Cité de Dieu. Sa pensée va exercer sur le
christianisme occidental une influence inégalée, d’autant que,
profondément imprégné de culture classique, il maintient la
langue latine à un très haut niveau de qualité littéraire.

L’œuvre de Jérôme (v. 347-419/420), natif de Dalmatie, répond à


une nécessité linguistique. Il existe en effet au IVe  siècle des
traductions de la Bible en latin (que l’on nommera plus tard
« vieilles latines »), mais elles sont défectueuses. En 382, le pape
Damase confie le soin de les corriger à Jérôme, savant bibliste
réputé. Celui-ci révise le texte latin du Nouveau Testament
(dont l’original est grec), puis se tourne vers l’Ancien Testament,
dont les textes en latin ont été traduits de textes grecs (telle la
Septante) qui étaient eux-mêmes des traductions. Ayant décidé
de se reporter aux textes originaux de la Bible juive, il part en
Orient en 374, y apprend l’hébreu et l’araméen et traduit lui-
même ces textes directement en latin. La version latine de la
Bible établie par Jérôme va peu à peu s’imposer dans l’Église
romaine. Elle est connue sous le nom de «  Vulgate  » (vulgata
editio, « édition communément employée »).

Les reflux du latin

Dans les premières années du Ve siècle débutent les « invasions


barbares  »  : des peuples germaniques pénètrent en force dans
l’Empire romain et s’y taillent des royaumes. L’Empire
d’Occident prend officiellement fin en 476 (alors que l’Empire
d’Orient se perpétue et deviendra l’Empire byzantin). Les
conséquences linguistiques de ces bouleversements sont
diverses (voir la carte). Dans de vastes régions, les envahisseurs
germaniques vont peu à peu adopter le latin. C’est le cas des
Ostrogoths en Italie, des Francs en Gaule, des Wisigoths en
Espagne ou des Vandales en Afrique. Dans certaines régions
périphériques, au contraire, des langues germaniques vont
s’imposer aux dépens du latin. Il en ira ainsi en Angleterre, sur
la rive gauche du Rhin et au nord des Alpes. Au sud du Danube,
les nombreuses incursions des Goths ont un effet
déstabilisateur qui va faciliter l’intrusion des Slaves à partir de
la fin du VIe siècle.

Le latin reflue aussi de l’autre côté de la Méditerranée. Après la


conquête de l’Afrique du Nord par les Arabes, durant la seconde
moitié du VIIe  siècle, la langue arabe ne tarde pas à évincer
celles des colonisateurs précédents, à savoir le punique, le latin
et le grec. (Les langues berbères survivent néanmoins.) Les
musulmans envahissent ensuite la plus grande partie de
l’Espagne (711-716), sur laquelle régnaient les Wisigoths. La
reconquête (Reconquista) par les chrétiens de langue romane et
la «  re-romanisation  » vont durer plusieurs siècles. En Sicile,
conquise par les musulmans au IXe  siècle, le latin et le grec
reculent face à l’arabe, qui sera lui-même évincé par le roman
sicilien au XIIIe siècle.
Flux et reflux du latin

Partout où le latin n’a pas reflué, il demeure la langue usuelle,


mais la dislocation de l’Empire tend peu à peu à le fragmenter
en dialectes régionaux qui se mueront, entre le VIIIe  et le
Xe  siècles, en parlers «  romans  », annonciateurs des langues
romanes (voir p. 128).
Les langues de l’Europe
médiévale

Q uelle était la langue de Charlemagne  ? Comme les autres


Francs, il avait pour parler maternel le francique, un
dialecte germanique. En tant qu’aristocrate, il avait aussi appris
le latin, savait le parler, le lire et peut-être l’écrire (les avis
divergent sur ce point). On s’interroge aussi sur son lieu de
naissance (Ingelheim, près de Mayence, dans le palatium de
Quierzy, près de Noyon, ou encore Herstal, près de Liège  ?) et
même sur l’année (742, mais ce pourrait être 747 ou 748). Il est
sûr, en tout cas, qu’il devint roi des Francs en 768, fut couronné
empereur d’Occident à Rome en 800 par le pape Léon  III et
mourut en 814 à Aix-la-Chapelle, sa capitale, en pays de dialecte
francique.

Quelles langues ses sujets parlaient-ils ? Dans le nord et l’est de


l’empire, des dialectes germaniques  ; en ancienne Gaule et au
sud des Alpes, des dialectes issus du latin, en voie de devenir
« romans ». La limite entre les uns et les autres correspondait à
celle de l’Empire romain, encore que les dialectes germaniques
aient gagné du terrain sur la rive gauche du Rhin (voir la carte
p. 124). Telle qu’esquissée dès cette époque, la limite entre les
domaines linguistiques roman et germanique ne variera plus
guère.
Des dialectes germaniques prévalent aussi en Angleterre, où les
populations dites « anglo-saxonnes », après avoir franchi la mer
du Nord, ont entrepris de refouler vers l’ouest les autochtones
de langue celtique. Venus des pays scandinaves et de dialectes
germaniques, les Vikings sont plus agressifs  : lors de leur
premier raid, en 793, ils saccagent et pillent le monastère de
Lindisfarne, sur la côte nord-est de l’Angleterre, provoquant un
immense émoi jusqu’à la cour de Charlemagne. Les raids se
multiplient au IXe siècle sur les côtes du nord-ouest de l’Europe,
avant que les Vikings (autrement dits les «  Normands  ») ne
s’installent en Irlande, dans l’est de l’Angleterre,
en Normandie, etc.

Au sud de l’Empire carolingien, les populations de dialectes


romans affrontent celles de langue arabe débarquées en
Espagne en 711. Le grand-père de Charlemagne, Charles Martel,
défait une expédition musulmane aux environs de Poitiers, en
732, et la contraint à refluer. Charlemagne reprend l’offensive et
constitue, au sud des Pyrénées, la « marche d’Espagne », tandis
que de petits royaumes chrétiens résistent aux musulmans
dans le nord-ouest de la péninsule Ibérique. Cela n’empêche pas
la dynastie des califes omeyyades de Cordoue, fondée en 756, de
dominer la majeure partie de l’Espagne jusqu’au début du
XI e  siècle et d’y diffuser la langue arabe. Au IXe  siècle, les

musulmans conquièrent la Sicile. L’ancien Empire romain


d’Occident se partage dès lors en deux domaines linguistiques :
en Afrique du Nord, les parlers issus du latin s’effacent devant
l’arabe  ; ailleurs, ils persistent, y compris en Espagne, où la
Reconquista, en progressant vers le sud, leur rendra peu à peu
le premier rôle au Moyen Âge.

L’expansion arabe a aussi et d’abord fait reculer l’Empire


byzantin  : au temps de Charlemagne, il se réduit aux pays de
langue grecque, avec Constantinople pour capitale. Au nord du
domaine byzantin prédominent des populations de langue
slave demeurées païennes, que l’Église de Rome (avec l’appui
des Carolingiens) et celle de Constantinople entreprennent
d’évangéliser. La première mission d’envergure vise la Grande
Moravie (actuels pays tchèque et slovaque)  : deux Byzantins,
Constantin (plus tard saint Cyrille) et son frère Méthode, y
arrivent en  863. Ils traduisent des textes religieux en langue
slave et fondent ainsi la liturgie (orthodoxe) en « slavon ». Cette
dernière se répand ensuite chez les Bulgares, les Serbes, les
Roumains et les Russes, tandis que l’Église catholique introduit
la liturgie en latin chez les Slovènes, les Croates, les Tchèques,
les Slovaques et les Polonais (puis chez les Hongrois, arrivés
dans la région à la toute fin du IXe  siècle). Ainsi se dessine en
Europe centrale une limite à la fois religieuse et culturelle : les
langues des pays catholiques sont transcrites en caractères
latins ; celles des pays orthodoxes en caractères cyrilliques.

Les langues romanes


On nomme « romanes » des langues vivantes (italien, espagnol,
français,  etc.) toutes issues du latin, langue réputée morte.
Comment la transition s’est-elle opérée  ? On invoquait jadis le
latin « vulgaire », qui aurait côtoyé le latin « classique » puis pris
le dessus après la chute de l’Empire romain et fini par enfanter
les langues romanes, tandis que le latin classique s’acheminait
vers un statut de langue liturgique et savante. En réalité, le latin
écrit (qui n’était pas nécessairement «  classique  ») et le latin
parlé (qui n’était pas nécessairement « vulgaire ») ont coexisté
et interféré bien après la chute de l’Empire  : des idiomes
clairement identifiables comme «  romans  » ne sont apparus
que quatre siècles plus tard.

La scission de l’Empire romain en deux moitiés –  Occident et


Orient – date de 395. Le latin est alors la langue maternelle de la
majorité de la population de l’Empire d’Occident et partout la
langue véhiculaire. Le latin écrit est partout le même, tandis
que le latin parlé varie selon les provinces, sans que cela nuise à
l’intercompréhension. À partir de 406, en revanche, les
«  invasions germaniques  » mettent fin à l’unité de l’Empire
d’Occident, puis à l’Empire lui-même, officiellement dissous en
476. Elles s’accompagnent d’une dégradation générale des
communications, de sorte que le latin parlé par la masse de la
population tend à diverger d’une région à une autre. L’Église
préserve néanmoins son unité et parvient à maintenir (ou à
rétablir) son rôle officiel. Le clergé et les moines conservent
l’usage du latin écrit et protègent de leur mieux son
homogénéité, tant dans l’espace, à l’échelle de la chrétienté
d’Occident, que dans le temps, de génération en génération. Ils
gardent aussi – à des degrés divers – la faculté de parler un latin
qui ne soit pas trop éloigné du latin écrit.

Les divers latins parlés, régionaux ou locaux, évoluent ensuite


séparément, de sorte qu’ils divergent de plus en plus.
Simultanément, l’écart se creuse entre, d’un côté, le latin cultivé
par l’Église et les élites et, de l’autre, la langue parlée usuelle,
seule connue de la population illettrée, mais que les élites
utilisent elles aussi dans la vie quotidienne. La rupture
intervient quand l’intercompréhension cesse, autrement dit
« quand le bon peuple ne comprend plus du tout le latin lu en
chaire  », comme l’écrit l’historien et linguiste Michel
Banniard [1] . C’est le cas plus ou moins tôt selon les régions  :
entre 750 et 800 dans la moitié nord de ce qui deviendra la
France ; entre 800 et 850 dans la moitié sud ; entre 850 et 900 en
Espagne ; entre 900 et 950 en Italie. On passe alors du latin parlé
« tardif » aux parlers « proto-romans ».

À partir de cette époque aussi (entre 750 et 850), l’Église


distingue deux dénominations jusqu’alors synonymes  : lingua
latina et lingua romana, celle-ci étant qualifiée de rustica, c’est-
à-dire « locale ». La dernière étape de la transition va consister à
mettre par écrit la lingua romana de la région. Ce sera bien sûr
l’œuvre de clercs, maîtrisant par ailleurs le latin. Le Serment de
Strasbourg (842) est le plus ancien texte suivi connu en pareille
langue (voir plus loin).
Les destins contrastés de l’Italie, de
l’Espagne et de l’ancienne Gaule

Après la dissolution de l’Empire d’Occident, la situation se


stabilise au début du VIe  siècle. Quatre peuples germaniques
dominent  : les Ostrogoths en Italie, les Francs en Gaule, les
Wisigoths en Espagne et les Vandales en Afrique du Nord. Les
langues germaniques ne supplantent le latin parlé que dans
trois régions : au nord des Alpes, dans le nord-est de la Gaule et
en Angleterre (voir la carte p.  124). Ailleurs, les Germains, très
minoritaires (de 2  % à 3  % de la population), délaissent peu à
peu leurs propres langues  : en Gaule même, les parlers francs
s’éteindront au IXe  siècle. Lors de la cohabitation des parlers
romans et des parlers germaniques, ces derniers exercent
néanmoins sur les parlers romans une influence que les
linguistes nomment «  superstrat  ». Le superstrat germanique
joue un rôle important dans la moitié nord de la Gaule, berceau
du français.

L’évolution des parlers romans (puis des langues romanes)


résulte aussi des destinées des royaumes germaniques : tandis
que ceux bordant la Méditerranée subissent les attaques des
Byzantins, puis des Arabes, celui des Francs étend son
hégémonie plus au nord. Quand, en 534, l’empereur byzantin
Justinien entreprend de reconquérir l’Italie, les Ostrogoths
résistent farouchement avant de s’incliner vingt ans plus tard,
mais la «  guerre gothique  » a ravagé la péninsule. Dès 568,
d’autres Germains, les Lombards, franchissent les Alpes,
envahissent la plaine du Pô et s’infiltrent jusqu’en Italie du Sud.
Un équilibre précaire s’instaure ensuite entre les Byzantins et
les Lombards, convertis au christianisme au VIIe  siècle. L’unité
politique de l’Italie n’en est pas moins durablement brisée, ce
qui aura d’importantes conséquences dans le domaine
linguistique. En Espagne, les Wisigoths subissent une déroute
face aux Arabes : après avoir franchi le détroit de Gibraltar en
711, ces derniers conquièrent en quelques années la quasi-
totalité du pays. L’histoire des idiomes romans de la péninsule
Ibérique va dès lors se confondre avec celle de la Reconquista,
entreprise de longue haleine.

Les Francs s’affirment quand Clovis forme un royaume après


avoir battu le Gallo-Romain Syagrius à Soissons, en 486. Bientôt,
ils dominent toute la Gaule et l’ouest de la Germanie. Divisés au
temps des Mérovingiens (successeurs de Clovis), les Francs se
ressaisissent au VIIIe  siècle  : en 751, Pépin le Bref fonde la
dynastie des Carolingiens, ainsi nommés en référence à son fils,
Charlemagne, couronné empereur en 800. La restauration d’un
empire s’accompagne d’une volonté de remise en ordre.
Groupes et sous-groupes de dialectes romans

Au début du Moyen Âge, chacun des innombrables parlers locaux


faisant suite au latin diffère peu de ses voisins immédiats, mais les
divergences s’accentuent avec la distance. En d’autres termes, si, de
proche en proche, les parlers forment un continuum, il n’en existe pas
moins des différences sensibles d’une région à l’autre. Pour en rendre
compte, les linguistes se situent au niveau du dialecte, défini comme
un ensemble de parlers locaux partageant un certain nombre de traits.
Une notion souple, aux contours plus ou moins flous, qui s’insère bien
dans un continuum.

En étudiant les dialectes, les romanistes ont opéré des regroupements,


sans qu’une classification unique ne s’impose. La répartition en quatre
ensembles principaux – occidental, sarde, italo-roman et oriental (ou
balkanique) – n’est guère contestée. Les points litigieux concernent la
relation entre le gallo-italique et le rhéto-roman (groupe lui-même
remis en cause) et la place du dalmate, aujourd’hui éteint. Soulignons,
en outre, que si telle ou telle langue peut se rattacher à tel ou tel
groupe de dialectes, les deux notions ne sont pas du tout équivalentes :
les principales langues romanes (l’italien, l’espagnol, le français, etc.)
résultent chacune d’une histoire qui lui est propre.

Or, l’Église et ses alliés carolingiens constatent que la qualité du


latin écrit s’est dégradée sous les Mérovingiens : plus ou moins
isolés, les clercs écrivent le latin comme ils peuvent, avec des
variantes régionales. Afin d’y remédier, les autorités engagent
la «  réforme carolingienne  »  : elle vise à rendre au latin écrit
son unité et sa pureté, en se référant à des modèles anciens.
Cela va maintenir sa carrière de langue religieuse et savante,
tout en aggravant la divergence entre la langue écrite et la
langue effectivement parlée par la population. L’Église en prend
acte  : en 813, le concile de Tours prescrit aux prêtres de
prononcer leurs sermons non plus en latin, mais en rustica
romana lingua, pour être compris du peuple.

Le puzzle linguistique italien

Aujourd’hui encore, un Italien sur deux parle en famille un


«  dialecte  » plutôt que l’italien standard (voir p.  342). Une
situation d’autant plus inhabituelle en Europe que ces dialectes
se répartissent sur tout le territoire. On en distingue deux
ensembles, de part et d’autre d’une ligne «  La  Spezia-Rimini  ».
Au nord se situent les dialectes gallo-italiques et vénitiens  ; au
sud s’échelonnent les dialectes toscans, du centre-sud et de
l’extrême sud, ces derniers en usage dans le Salento (« talon de
la Botte »), en Calabre et en Sicile. Comment expliquer une telle
diversité  ? Il se peut qu’une grande variété dialectale ait
caractérisé le latin parlé en Italie dès l’époque romaine, mais ce
n’est qu’une hypothèse. Il est clair, en revanche, que les parlers
des envahisseurs germaniques (Ostrogoths, puis Lombards)
n’ont guère laissé de traces et que les conséquences
linguistiques de la domination arabe en Sicile (IXe-XIe  siècles)
sont minimes. Il est clair, surtout, que le morcellement
politique de l’Italie, ininterrompu du VIe  au XIXe  siècle, a
grandement contribué à entretenir la diversité des dialectes
jusqu’à l’époque contemporaine.

Au Moyen Âge, l’Italie se subdivise en trois ensembles  : le


royaume d’Italie, les États de l’Église et le royaume de Sicile. Le
royaume d’Italie, héritier du royaume lombard annexé par
Charlemagne en 774, inclut la plaine du Pô et la Toscane.
L’empereur (du Saint-Empire) y exerce une souveraineté assez
théorique, car de nombreuses villes («  communes  ») se sont
rendues indépendantes de facto  : Milan, Vérone, Parme,
Florence, Sienne,  etc. Trois villes forment des «  républiques
maritimes  »  : Venise, Gênes et Pise. Les États de l’Église, ayant
Rome pour capitale, se situent au centre de la péninsule. Le Sud
constitue le royaume de Sicile, tantôt uni, tantôt divisé, quand
la partie péninsulaire forme un royaume distinct, avec Naples
pour capitale. En raison de la puissance des féodaux, le
morcellement politique n’y est pas moindre que dans le Nord. À
la fin du Moyen  Âge, on comptera en Italie une vingtaine
d’États souverains.
Le plus ancien texte connu rédigé dans un idiome roman italien
– clairement distinct du latin – date de 960. Il s’agit d’une phrase
ayant trait à un conflit de propriété entre le monastère du mont
Cassin (à mi-chemin entre Rome et Naples) et un petit seigneur
féodal. Les premières œuvres littéraires voient le jour durant la
première moitié du XIII e siècle à Palerme, où règne Frédéric II,
empereur germanique et roi de Sicile. Des Siciliens et d’autres
Italiens y élaborent une langue poétique en mêlant le dialecte
sicilien, l’influence des troubadours (voir p.  138) et l’héritage
latin. Parmi eux figure le Sicilien Giacomo da  Lentini (v.  1210-
v.  1260), considéré comme l’inventeur du sonnet. À la même
époque, saint François d’Assise écrit des textes poétiques dans
son propre dialecte (l’ombrien), afin d’être compris par les
humbles. En Toscane, dans la seconde moitié du XIIIe  siècle,
l’essor économique et la démocratisation des institutions font
naître le besoin d’une langue de culture autre que le latin.
Dante Alighieri (1265-1321) joue un rôle capital à double titre : il
analyse ce que devrait être un «  vulgaire illustre  » (dans un
ouvrage en latin, De vulgari eloquentia) et, surtout, il donne à
l’Italie son chef-d’œuvre littéraire – la Divine Comédie –, rédigé
en un florentin enrichi d’emprunts aux autres dialectes.
L’extraordinaire influence de l’œuvre de Dante, puis de celles
de deux autres Toscans, Pétrarque (1304-1374) et Boccace (1313-
1375), va faire du florentin la langue littéraire commune de
l’Italie.

L’italien, cependant, n’est pas encore né, alors que le français et,
plus encore, le castillan sont déjà des langues à caractère
« national ». Que manque-t-il à la langue de Dante ? Purement
littéraire, elle ne se double pas d’une langue parlée commune,
si ce n’est à Florence et alentour  ; de surcroît, elle ne dispose
pas de l’appui d’une puissante monarchie. En conséquence,
chacun des principaux «  dialectes  » (le lombard à Milan, le
génois, le vénitien, le napolitain, etc.) cumule dans sa région les
fonctions de langue parlée et de langue écrite ordinaire, voire
de langue littéraire. La question d’une langue commune
(« questione della lingua ») sera débattue par les élites italiennes
jusqu’au XIXe siècle (voir p. 340).

À l’extrême nord de l’Italie, trois langues romanes se


démarquent nettement : le romanche, le ladin et le frioulan. Le
linguiste italien Graziadio Isaia Ascoli (1829-1907) – par ailleurs
« inventeur » du francoprovençal (voir p. 140) – les a associées
en un groupe linguistique « rhéto-roman », mais de nombreux
linguistes doutent aujourd’hui de sa validité. Toujours est-il que
les idiomes romanches se sont maintenus dans quelques
grandes vallées alpines (dont l’Engadine), quand les Alamans
ont pris place en Suisse actuelle à partir du Ve  siècle. En
revanche, face aux Bavarois, installés dans l’actuel Tyrol à la
même époque, les idiomes ladins ont beaucoup reculé, jusqu’à
se confiner, pour l’essentiel, dans les Dolomites. Après l’an
mille, l’aire des idiomes «  rhéto-romans  » s’est par ailleurs
réduite sous la poussée des dialectes lombards et vénitiens. Les
seuls écrits médiévaux dont nous ayons connaissance sont
rédigés en frioulan, langue du Frioul, au nord-est de la Vénétie.
Les premiers textes littéraires en frioulan datent du XIVe siècle.
Le domaine italien inclut enfin trois grandes îles  : la Sicile, la
Sardaigne et la Corse. Les dialectes siciliens relèvent du groupe
italo-roman, comme ceux de la péninsule. En revanche, les
dialectes sardes forment un groupe à part, ayant évolué à
l’écart des autres, tandis que les dialectes corses sont mixtes.
Romaines depuis la fin du IIIe  siècle  av.  J.-C., puis rattachées à
l’Empire byzantin au VIe  siècle, la Sardaigne et la Corse ont
ensuite subi les raids des Sarrasins, contraignant les populations
à se replier à l’intérieur des terres. Il a fallu attendre le début du
XI e siècle pour que les flottes pisane et génoise mettent fin aux

attaques et rompent leur isolement. Les deux îles se sont alors


ouvertes à l’influence italienne dans un contexte de rivalité
entre Pise et Gênes. Les Génois l’ont emporté en Corse au
XIII e  siècle, tandis qu’au siècle suivant la Sardaigne est passée

sous la domination des Catalans d’Aragon.

Les parlers sardes restent plus proches du latin que les autres
parlers romans : on les qualifie parfois d’« archaïques ». Les plus
anciens textes connus remontent à la seconde moitié du
XI e  siècle. De nature juridique, ils sont rédigés dans la forme
écrite de l’un ou l’autre des deux groupes de dialectes existant
encore aujourd’hui : campidanien, dans la moitié sud de l’île, et
logoudorien, dans le centre nord. Une littérature en langue
sarde ne verra toutefois le jour qu’au XVIe siècle.

Comme en Sardaigne, en Corse, les parlers issus du latin


évoluent d’abord lentement, sous la forme du «  vieux corse  ».
Le tournant date de l’arrivée des Pisans  : ils s’établissent dans
l’est et le nord de l’île et y repeuplent les côtes désertées du
temps des attaques sarrasines. Des parlers toscans de type pisan
tendent alors à s’imposer, quitte à emprunter au vieux corse.
Quand les Génois se substituent aux Pisans, les parlers toscans
persistent, d’autant que la langue de Dante s’impose bientôt
dans les écrits.

Les dialectes romans face à l’arabe : la


Reconquista

Débarqués en Espagne en 711, les musulmans défont le


royaume wisigoth (datant du Ve siècle) et conquièrent la quasi-
totalité de la péninsule en quelques années  : seule une étroite
bande de territoire leur échappe au sud des Pyrénées (voir la
carte). La situation se stabilise quand la dynastie des
Omeyyades de Cordoue s’impose en 756 : elle régnera jusqu’en
1038 sur un pays nommé « al-Andalus ». De nombreux Arabes
et Berbères s’installent dans le sud (actuelle Andalousie), la
région de Valence et la vallée de l’Èbre. En milieu rural, la
majorité des autochtones se convertissent à l’islam, devenant
des muwallâdûn («  adoptés  »). Chrétiens et Juifs demeurent
assez nombreux dans les villes.

Convertis à l’islam ou non, les autochtones conservent l’usage


des dialectes issus du latin qu’ils parlaient avant la conquête. On
qualifie souvent ces dialectes de «  mozarabes  » (de l’arabe
musta‘rib, « arabisé »), terme entré en usage au XIXe siècle sous
la plume d’historiens espagnols, mais il est ambigu  : selon les
contextes, il désigne soit les autochtones restés chrétiens, soit
les dialectes romans parlés par ces derniers comme par les
muwallâdûn et les Juifs. Le latin demeure la langue de l’Église et
la langue écrite des chrétiens cultivés, souvent tentés
d’employer aussi –  voire de préférer  – la langue arabe, plus
prestigieuse. Quant aux dialectes dits « mozarabes », ils ne sont
pas écrits, si ce n’est parfois en caractères arabes.

Les chrétiens confinés dans le nord de la péninsule se


réorganisent, puis entreprennent de reconquérir le terrain
perdu : la Reconquista durera cinq siècles. Elle a pour point de
départ le royaume des Asturies, fondé en 718 par des Wisigoths,
qui prend pour capitale Oviedo (voir la carte). Le royaume
s’étend vers l’ouest (en incorporant la Galice), vers le sud-est
(où le comté de Castille prend forme à la fin du IXe siècle autour
de Burgos) et vers le sud (la capitale est transférée à León vers
920). Après avoir atteint le Douro au IXe  siècle, la Reconquista
piétine. Des paysans venus du nord et des chrétiens ayant fui
l’Espagne musulmane colonisent les territoires reconquis. Trois
dialectes romans progressent vers le sud, jusqu’au Douro  : le
galicien, l’asturien (qui devient l’asturo-léonais) et le castillan,
né dans les monts Cantabriques aux VIIIe-IXe siècles.

Au sud des Pyrénées s’étend la « marche d’Espagne » instaurée


par Charlemagne à la fin du VIIIe siècle. Dès le siècle suivant, des
Basques y ont fondé le royaume de Pampelune, future Navarre.
On y parle le basque et des dialectes romans dits «  navarro-
aragonais  », car ils sont aussi parlés au pied des Pyrénées
centrales, dans le comté de Jaca, berceau de l’Aragon. Des
dialectes précurseurs du catalan prédominent dans l’est de la
marche, où s’affirme le comté de Barcelone.

La seconde phase de la Reconquista s’opère par à-coups, au gré


du rapport de force entre chrétiens et musulmans. Du côté
chrétien, deux royaumes se constituent en 1035  : la Castille et
l’Aragon. En annexant le León dès 1037, la Castille devient le
plus puissant des royaumes chrétiens. Quand, en 1137, le comte
de Barcelone accède au trône d’Aragon, une nouvelle entité
s’impose à l’est : la couronne d’Aragon. Le royaume de Navarre
préserve son indépendance mais, coincé entre deux grands
voisins, il ne grandira plus guère. À l’ouest, le comté de Portugal
se détache de la Galice, puis forme un royaume indépendant en
1139.
Les langues ibériques au Moyen Âge

Chaque royaume conduit la reconquête pour son propre


compte  : il faut attendre 1212 pour que les armées de Castille,
d’Aragon et de Navarre remportent la victoire décisive de
Las  Navas de Tolosa. Les opérations se poursuivent jusqu’au
milieu du XIIIe siècle : conquête des Baléares et de Valence par la
couronne d’Aragon, de l’Andalousie et de Murcie par les
Castillans, de l’Algarve par le Portugal. Seul subsiste le royaume
musulman de Grenade, tributaire de la Castille et qui sera
conquis en 1482-1492. Dans les territoires annexés par les
royaumes ibériques à partir de la fin du XIe  siècle, les
musulmans forment la majorité de la population. Quelle
politique adopter à leur égard  ? Les élites citadines partent ou
sont expulsées, mais la masse de la population paysanne reste.
Au fil des générations, elle abandonne peu à peu l’islam (plus
ou moins sous la contrainte) et adopte les langues des
conquérants.

La Reconquista a réparti les langues de la péninsule en cinq


domaines s’étirant –  plus ou moins  – du nord vers le sud  :
catalan, navarro-aragonais, castillan, asturo-léonais et galaïco-
portugais (voir la carte). Deux d’entre eux se rétractent face à
l’expansion du castillan dès les XIVe  et XVe  siècles. Du navarro-
aragonais, seuls survivront quelques dialectes confinés dans les
vallées pyrénéennes de l’Aragon. L’asturo-léonais offre plus de
résistance, du moins dans les Asturies : la langue asturienne s’y
perpétue aujourd’hui.

Les parlers dont naîtra le catalan ne se distinguent guère, à


l’origine, de ceux dont naîtra l’occitan. Les premiers écrits
«  catalans  » datent du début du XIIe  siècle, comme le nom de
« Catalogne » (d’origine discutée), attesté pour la première fois
en 1117. C’est néanmoins dans la langue des troubadours,
autrement dit en occitan, que s’expriment alors les poètes de la
région. La langue catalane s’affirme au siècle suivant, quand
elle se diffuse vers le sud jusqu’à Valence et Alicante, ainsi
qu’aux Baléares, en se substituant progressivement à l’arabe.
Ramon Llull (Raymond Lulle en français, v. 1235-1315) compose
alors une œuvre considérable (en catalan, mais aussi en arabe
et en latin) et s’affirme comme le premier grand représentant
de la littérature catalane.

Hormis des gloses datées des alentours de l’an mille, le plus


ancien texte connu en castillan fut rédigé par un notaire au
XI e siècle. Le Poème du Cid (Cantar de mio Cid), première grande
œuvre littéraire, date de 1140 environ. L’auteur anonyme y
retrace les dernières années de la vie du Campeador (Rodrigo
Díaz de Vivar, 1043-1099). La prose littéraire s’affirme sous le
règne d’Alphonse le Sage (1252-1284), qui veille à la
standardisation du castillan écrit (surtout fondé sur les usages
de Burgos) et fait rédiger de nombreux ouvrages historiques,
juridiques, scientifiques,  etc. À la suite de la reconquête, le
castillan s’impose à Murcie et  en Andalousie, où il acquiert les
traits aujourd’hui encore caractéristiques des dialectes
andalous. La puissance du royaume de Castille –  incluant le
León et la Galice – stimule par ailleurs l’expansion du castillan
aux dépens des langues voisines.

L’aire des dialectes galiciens s’étend jusqu’au Douro dès le


IXe  siècle. Sur la rive nord du fleuve se constitue le comté de
Portucale (actuelle ville de Porto), où des nobles venus de
Bourgogne prennent la tête de la reconquête vers la fin du
XI e siècle. Le fils de l’un d’eux, Alphonse Henriques, se proclame
en 1139 « roi du Portugal », puis s’empare de Lisbonne en 1147.
On nomme «  galaïco-portugaise  » la langue littéraire qui
s’épanouit dans la région à partir de 1200 environ. Elle est alors
considérée comme la langue par excellence de la poésie lyrique
dans toute la péninsule Ibérique (sauf en Catalogne, vouée à la
langue des troubadours) et c’est à l’initiative du roi de Castille
Alphonse le Sage que sont composées les Cantigas de Santa
Maria, œuvre majeure en cette langue. Le portugais qui émerge
au XIIIe  siècle résulte d’une synthèse entre le galaïco-portugais
et les dialectes mozarabes en usage dans les régions
reconquises. Le roi Denis le Libéral (1279-1325) lui confère un
rôle officiel. Les premières grandes œuvres en portugais ont
pour auteur le chroniqueur Fernão Lopes (v.  1380-v.  1458). Le
galicien souffre en revanche de la concurrence du castillan : il
disparaît des écrits au milieu du XVe siècle.

Il reste à évoquer les langues utilisées par les Juifs de la


péninsule. Après la conquête, les nombreux Juifs d’al-Andalus
ont adopté l’arabe, tout en conservant l’usage de dialectes
romans. C’est alors qu’ils traduisent d’arabe en latin des œuvres
d’origine grecque ancienne qui avaient été oubliées en
Occident. La Reconquista les tourne vers le castillan, le
portugais ou le catalan, selon les cas. Après l’expulsion des Juifs
d’Espagne, en 1492, leurs parlers se perpétueront sous la forme
des diverses variétés de « judéo-espagnol » en usage en Afrique
du Nord ou dans l’Empire ottoman (voir p. 355).
L’occitan, prestigieuse langue des
troubadours

Les dialectes que l’on qualifiera plus tard d’«  occitans  »


prennent forme dans le sud de la Gaule, sur un territoire
délimité par le golfe de Gascogne, les Pyrénées, la Méditerranée
et les Alpes. Au nord, les limites avec les domaines du français
et du francoprovençal (voir plus loin) ne correspondent pas à
des obstacles naturels  : leur tracé demeure inexpliqué. Parmi
les textes les plus anciens, datant des Xe-XIe  siècles, figure la
Chanson de sainte Foy d’Agen, œuvre de près de six cents vers
d’un poète anonyme. La langue littéraire présente d’emblée
une assez grande unité  : elle transcende en quelque sorte les
dialectes, pour des raisons non éclaircies. La poésie lyrique des
troubadours (de trobador, dérivé de trobar, « inventer, faire des
vers ») éclôt vers 1100, notamment sous la plume de Guillaume,
comte de Poitiers et duc d’Aquitaine (1071-1127). Première
grande littérature en langue romane, elle exercera une
influence considérable en Occident : France du Nord, péninsule
Ibérique, Italie… De nombreux documents juridiques et
administratifs sont par ailleurs rédigés en occitan aux XIIe  et
XIII e siècles.

La croisade contre les Albigeois (1208-1229), menée par des


Français du Nord, ravage la partie centrale du pays occitan
(dont le puissant comté de Toulouse) et permet à la monarchie
capétienne d’annexer ce qui formera la province de Languedoc,
du Rhône à la Garonne. Les conséquences linguistiques de ces
bouleversements ne sont pas immédiates  : s’il est vrai que les
troubadours partent chercher fortune en Catalogne ou en Italie,
l’occitan se maintient en tant que langue juridique,
administrative et de culture. Le basculement au profit du
français se produira au XVIe  siècle, tandis que les dialectes
survivront jusqu’à l’époque contemporaine. Ceux-ci se
répartissent depuis le haut Moyen Âge en trois ensembles  :
septentrional (Limousin, Auvergne, Alpes du Sud), méridional
(Languedoc et Provence) et gascon (à l’ouest de la Garonne). Les
dialectes gascons se distinguent nettement des autres, nombre
de leurs particularités étant attribuées à un substrat aquitain,
autrement dit proto-basque. Le béarnais, dialecte du gascon, fut
la seule langue officielle de la vicomté de Béarn de 1347 à 1620.

L’occitan a porté divers noms au cours de l’histoire. Il s’est


d’abord appelé lenga romana («  langue romane  », distincte du
latin). Au début du XIIIe  siècle est apparu lemosi («  limousin  »),
dénomination sans doute due au fait que nombre de
troubadours venaient du Limousin. L’appellation proensal
(« provençal ») fut d’abord utilisée par les Italiens. L’expression
lenga d’òc («  langue d’oc  »), de la fin du XIIIe  siècle, a pour
pendant «  langue d’oïl  » désignant l’ancien français (oc et oïl
signifiant «  oui  »). Au XIVe  siècle, des textes administratifs en
latin mentionnent la lingua occitana. L’appellation «  occitan  »
est d’usage courant depuis le XXe siècle (voir p. 330).
Le français médiéval

Le célèbre Serment de Strasbourg, prononcé en 842, constitue le


plus ancien texte suivi connu en langue romane. Il s’inscrit
dans le conflit entre les petits-fils de Charlemagne : après avoir
vaincu Lothaire (l’aîné), Charles le Chauve (roi des Francs
occidentaux) et Louis le Germanique (roi des Francs orientaux)
confirment leur alliance par un serment prononcé par Louis et
les soldats de Charles en langue romane, et par Charles et les
soldats de Louis en langue tudesque, autrement dit allemande.
Le document suivant semble dater des environs de 900 : il s’agit
d’un bref poème, la Séquence de sainte Eulalie, sans doute écrit
à l’abbaye de Saint-Amand, près de Valenciennes. La langue de
ces textes est dite « plus ancien français ».

L’«  ancien français  » prend forme au tournant des XIe  et


XII e  siècles. De cette époque date la Chanson de Roland, vaste
poème épique de plus de quatre mille vers. Sa version la plus
ancienne, conservée à Oxford, est rédigée en dialecte anglo-
normand. Aux XIe-XIIe  siècles, en effet, de nombreux parlers,
étroitement apparentés par définition, se côtoient au sein de
l’aire de la langue d’oïl. La langue écrite – quand ce n’est pas le
latin  – reflète ces parlers sans néanmoins être fixée, de sorte
que, selon les rédacteurs, elle puise dans tel ou tel usage
régional, autrement dit dans tel ou tel dialecte. Le dialecte de
Normandie ayant gagné l’Angleterre (annexée par Guillaume le
Conquérant en 1066), il s’y est formé une variété écrite de
l’ancien français dite «  anglo-normand  ». À partir du XIIe siècle
s’affirment aussi des variétés écrites, picarde (dans les villes du
nord de la France), champenoise (illustrée par le poète Chrétien
de Troyes) et autres.

Le français que nous écrivons et parlons ne descend toutefois


pas de ces variétés. Contrairement à une idée répandue, il ne
descend pas non plus du « francien », dialecte présumé de l’Île-
de-France qui, en fait, n’a jamais existé. (Il s’agit d’une
invention des romanistes de la fin du XIXe  siècle.) Il a pour
origine l’usage de la population cultivée de Paris, capitale du
royaume, dont l’influence croît comme celle de la monarchie
capétienne, au premier apogée de sa puissance sous le règne de
Saint Louis (1226-1270). C’est à Paris que s’élabore une langue
commune et que s’effectue le tri entre des emprunts de
provenances diverses.

À l’ancien français succède le moyen français (XIVe-XVIe siècles).


Les divers dialectes demeurent très vivants, du moins à l’oral
car l’usage du français ne cesse de progresser à l’écrit  : dès le
milieu du XIVe siècle, la plupart des chartes royales sont rédigées
en français et non plus en latin. Les grands poètes se suivent :
Guillaume de Machaut (v.  1300-1377), Eustache Deschamps
(1346-v.  1407), Charles d’Orléans (1394-1465), François Villon
(1431-après 1463). D’autres font œuvre d’historien, tels Jean
Froissart (1337-1405) dans ses Chroniques ou Philippe de
Commynes (1447-1511) dans ses Mémoires.
Ni français d’oïl ni occitan, un troisième groupe de dialectes a
été identifié vers 1870 par le linguiste italien Graziadio Isaia
Ascoli. Il l’a baptisé « francoprovençal », aujourd’hui écrit sans
trait d’union (ou nommé «  arpitan  », voir p.  328). On ignore
pourquoi ce groupe s’est différencié de ses voisins, après avoir
tenté d’invoquer, sans succès, le peuplement burgonde du sud-
est de la Gaule à partir du Ve  siècle. Les dialectes
francoprovençaux n’ont produit ni grande littérature, à la
différence de l’occitan, ni langue unifiée, à la différence du
français. Les premiers textes connus datent du XIIe  siècle. Au
siècle suivant, des documents administratifs et juridiques sont
rédigés en divers dialectes, notamment dans les principales
villes : Lyon, Genève, Grenoble. Le français écrit l’emporte dans
le Lyonnais et le Dauphiné à compter du XIVe siècle – époque à
laquelle ces provinces intègrent le royaume de France – et plus
tard à Genève, à l’occasion de la Réforme.

Le roumain : des origines obscures et


controversées

Cerné par les langues slaves et le hongrois, le roumain se


trouve aujourd’hui isolé des autres langues romanes. Comment
expliquer une telle situation  ? Il est d’autant plus difficile de
répondre que l’histoire médiévale de la langue roumaine nous
échappe : le plus ancien texte connu date de 1521 ! Le champ se
trouve ainsi ouvert aux hypothèses… et aux controverses.
Dans l’Antiquité, deux peuples vivent dans l’est des Balkans : les
Thraces au sud, les Daces au nord. Leurs langues, apparentées
mais mal connues, relèvent de la famille indo-européenne. La
frontière de l’Empire romain s’établit sur le Danube à la fin du
I er 
siècle  av.  J.-C.  Au début du IIe  siècle, l’empereur Trajan
franchit le Danube et conquiert une partie du pays des Daces,
qui devient la province de Dacie. Elle correspond aux régions
que l’on nommera plus tard l’Olténie (Valachie occidentale) et
la Transylvanie. Les Daces s’y romanisent peu à peu, du moins
jusqu’en 271, date à laquelle l’empereur Aurélien décide
d’abandonner la province, trop exposée aux incursions des
Goths.

Ensuite se succèdent les invasions  : des Huns au Ve  siècle, des


Avars (de langue turque) au VIe  siècle, des Proto-Bulgares
(également de langue turque) au VIIe siècle, puis des Hongrois à
la fin du IXe siècle… Simultanément, des Slaves, originaires des
régions au nord des Carpates, migrent vers le sud et s’infiltrent
dans les Balkans. Qu’advient-il alors des Daces romanisés de
l’ancienne province  ? On l’ignore. Les historiens roumains
affirment que leurs descendants – repliés à l’occasion au creux
de l’arc des Carpates – y ont entretenu la flamme de la latinité.
Les historiens hongrois pensent au contraire que, après
l’abandon de la Dacie par Aurélien, les Daces romanisés ont
trouvé refuge au sud du Danube… ce qui signifierait que
lorsque les Hongrois sont entrés en Transylvanie en 895 après
avoir franchi les Carpates, personne n’y parlait plus le latin – ou
un dialecte roman – depuis longtemps. Une chose est sûre : les
descendants des Daces ont adopté le christianisme orthodoxe
entre le VIIIe  et le Xe  siècle sous l’influence des Bulgares, avec
pour langue liturgique le « vieux slave » (voir p. 162).

Les langues des Valaques


Outre les Roumains, diverses populations des Balkans
parlent des langues romanes orientales. Les Slaves les
nomment vlah, pluriel vlasi, d’où le français «  Valaques  »,
appellation qui, avant le XIXe  siècle, désignait aussi les
Roumains eux-mêmes et dont dérive le nom de Valachie
(sud de l’actuelle Roumanie). Tôt devenus minoritaires au
sein de populations de langue slave, albanaise ou grecque,
les Valaques ont traversé les siècles en tant que bergers et
commerçants plus ou moins itinérants. Leurs parlers se
répartissent en quatre groupes : daco-roumain (dont relève
aussi le roumain proprement dit), macédo-roumain (ou
aroumain), mégléno-roumain et istro-roumain (isolé en
Istrie). Ils sont aujourd’hui tous considérés comme «  en
danger » par l’UNESCO.

La présence de populations de langue roumaine au nord du


Danube est attestée à partir du XIIIe  siècle  : après le passage
dévastateur des Mongols en 1242, des Roumains ont colonisé
les plaines de Valachie et de Moldavie. D’où venaient-ils  ?
Encore une fois, on l’ignore. Quoi qu’il en soit, la langue
roumaine s’est ensuite diffusée rapidement, comme en
témoigne sa grande homogénéité actuelle. L’émancipation
politique des Roumains date du XIVe siècle, quand s’affirment les
principautés de Valachie et de Moldavie, chacune gouvernée
par un voïvode (mot d’origine slave signifiant littéralement
«  chef de guerre  »). Elles deviennent vassales de l’Empire
ottoman au siècle suivant, tout en conservant un statut
particulier : aucun musulman ne viendra s’y installer.

Le plus ancien texte connu en roumain est une lettre adressée


en 1521 par le boyard (noble de haut rang) Neacsu (résidant à
Cîmpulung, en Valachie) à Johannes Benkner, maire de
Kronstadt (aujourd’hui Braşov), en Transylvanie, pour le
prévenir d’une offensive ottomane imminente. C’est à
l’initiative de Benkner que le diacre Coresi, venu de Valachie, va
imprimer à Kronstadt les premiers ouvrages en roumain (voir
p. 387).

Les langues celtiques insulaires

Si l’on en croit l’histoire enseignée dans les écoles outre-


Manche, le roi Arthur fut, vers l’an 500, le héros de la résistance
des Celtes romanisés et chrétiens face aux envahisseurs anglo-
saxons barbares et païens. Ses hauts faits furent relatés (en
latin) et magnifiés par le prélat gallois Geoffroi de Monmouth
(v. 1100-1152), puis romancés par le poète français Chrétien de
Troyes (v. 1135-v. 1183). Arthur a-t-il existé pour autant ? Nul ne
le sait. Il n’empêche que, confrontés à des envahisseurs
germaniques après le départ des Romains, les Celtes leur ont à
coup sûr résisté, tout en refluant vers l’ouest. Ils ont ainsi
préservé –  jusqu’à  nos  jours  – les langues celtiques
« insulaires », à la différence de leurs cousins du continent. Au
sud de la Manche, en effet, les Celtes d’Espagne (Celtibères) et de
Gaule (Gaulois) furent soumis par les Romains dès les IIe-
I er  siècles  av.  J.-C., puis romanisés à tel point que, quand
l’Empire prit fin en 476, les langues celtiques «  continentales  »
étaient quasiment éteintes.

Les Romains entreprennent la conquête de la (Grande-)


Bretagne en  43. En 75, ils atteignent la latitude du mur
d’Hadrien, édifié dans les années  120 (voir la carte p.  124). Les
élites de la province de Bretagne adoptent la langue latine, mais
la population rurale demeure de langue celte, brittonique en
l’occurrence. Le christianisme se propage dans toute la
province au IVe siècle, comme ailleurs dans l’empire. Quand les
dernières légions romaines partent, au début du Ve  siècle, les
populations de langue brittonique, autrement dit les
«  Bretons  », affrontent les Anglo-Saxons  : elles sont ensuite
submergées et progressivement assimilées, dans des conditions
très mal connues, ou refoulées vers l’ouest. Vers la fin du
VII e siècle, les Bretons préservent leur indépendance dans trois
régions : le sud-ouest de l’actuelle Écosse, le pays de Galles et la
Cornouailles. Il s’y ajoute l’Armorique (actuelle Bretagne), où
des Bretons s’installent aux Ve-VI e siècles.

Les Romains nomment Hibernia l’Irlande – qu’ils ne tentent pas


de conquérir  – et ses habitants les Scoti. En français, on les
connaît sous le nom de «  Gaëls  » (du celtique Goídel ). Aux IVe-
Ve  siècles, les Gaëls lancent des raids sur les côtes occidentales
de la province romaine de Bretagne, puis prennent pied dans
l’ouest de l’Écosse. La diffusion des inscriptions oghamiques
(voir plus loin) témoigne de ces mouvements qui, en sens
inverse, apportent le christianisme : saint Patrick (v. 385-v. 461,
d’origine brittonique) et ses disciples fondent en Irlande un
puissant réseau de monastères, bien adapté à un pays qui va
longtemps demeurer dépourvu d’autorité centrale.

Au nord de la province romaine de Bretagne vivent des


populations que les Romains nomment Picti, «  Pictes  » en
français. Il semble que leur langue ait été apparentée au
brittonique. Des Gaëls ayant pris pied dans l’ouest de l’actuelle
Écosse au Ve siècle y fondent de petits royaumes. Ils vont passer
dans l’histoire sous le nom de « Scots » (du latin Scoti, d’origine
obscure). En 563, le religieux irlandais Colum Cille (saint
Colomba) fonde une abbaye sur la petite île d’Iona et en fait un
grand foyer missionnaire, y compris auprès des Pictes. Ces
derniers se laissent gagner par la culture des Scots, dont ils
finissent par adopter la langue. La tradition veut que la fusion
s’opère dans les années  840, quand Kenneth MacAlpin, roi des
Scots, accède au trône des Pictes. Ainsi uni, le royaume est
connu sous le nom d’Alba (en gaélique), puis, à partir du
XI e  siècle, de Scotia (en latin). Il a alors pour voisins, au sud-
ouest, les Bretons du royaume de Strathclyde et, au sud-est, les
Angles du royaume de Northumbrie (voir la carte).

Celtes, Anglo-Saxons et Vikings au Xe siècle


Derniers arrivés, les Vikings norvégiens lancent des raids dans
l’ouest de l’Écosse et en Irlande à partir de la fin du VIIIe siècle.
Ils pillent les monastères (dont Iona) et s’emparent de toutes les
îles (Shetland, Orcades, Hébrides extérieures et intérieures, île
de Man). En Irlande, ils fondent des villes  : Dublin, Cork,
Limerick…

La branche brittonique : cambrien,


gallois, cornique et breton

Du brittonique, langue des autochtones de la province romaine


de Bretagne, ne subsistent que quelques rares inscriptions,
difficiles à interpréter. La toponymie montre qu’il était parlé
jusqu’à la latitude d’Édimbourg. Quatre langues « brittoniques »
en sont issues : le cambrien, le gallois, le cornique et le breton.
Le cambrien, en usage dans le nord-ouest de l’Angleterre et le
sud de l’Écosse, semble s’être éteint au XIIe  siècle, évincé, d’un
côté, par le gaélique, de l’autre, par l’anglais. Le cornique est la
langue des Celtes que les Anglo-Saxons ont refoulés en
Cornouailles. Les premiers textes suivis datent du XVe siècle. Le
cornique s’éteindra à la fin du XVIIIe siècle.

« Galles », « Gallois » et, en anglais, Wales, Welsh ont la même


étymologie, à savoir le nom donné par les Anglo-Saxons aux
Celtes  : Weallas, du germanique Walha, désignant des Celtes
romanisés. Pour leur part, les Gallois se disent Cymry (« gens du
pays ») et nomment leur pays Cymru. Dès la fin du XIe siècle, les
rois (normands) d’Angleterre empiètent sur l’est et le sud du
pays de Galles, tandis que les princes gallois de l’ouest et du
nord préservent leur autonomie. La conquête de l’ensemble du
pays par les Anglais date du XIIIe siècle.

La langue anglaise progresse ensuite, surtout dans les villes,


mais le gallois demeure très vivant. On distingue le gallois
« primitif », proche du cambrien, le vieux gallois (Xe-XIe siècles),
le moyen gallois (XIIe-XIVe  siècles) et le gallois moderne. En
moyen gallois s’épanouit une littérature composée de poèmes
épiques et de récits en prose, mettant souvent en scène des
héros de la lutte contre les Anglo-Saxons, tel le roi Arthur. Elle
bénéficie de la protection que les princes accordent aux bardes
– véritables poètes officiels – et aux conteurs. En moyen gallois
aussi sont rédigées les Lois galloises, recueil de droit coutumier.
La première phase du gallois moderne s’ouvre au milieu du
XIVe  siècle avec l’œuvre du grand poète Dafydd ap Gwilym
(v. 1320-v. 1380), chantre de l’amour et de la nature. La seconde
phase débutera avec la traduction de la Bible en gallois, achevée
en 1588.

Pour des raisons historiques, le breton figure parmi les langues


celtiques « insulaires ». Aux Ve et VIe siècles, de nombreux Celtes
de langue brittonique quittent le sud-ouest de la (Grande-)
Bretagne pour l’Armorique. Les populations locales, dont
certaines parlaient encore le gaulois, adoptent la langue des
nouveaux venus, tandis que la région prend le nom de
«  Bretagne  ». Elle émerge d’une période obscure au IXe  siècle,

quand un chef breton, Nominoë, proclame son autonomie face


aux successeurs de Charlemagne. C’est l’origine du duché de
Bretagne qui, non sans vicissitudes, se perpétuera jusqu’à la fin
du Moyen  Âge.  L’usage du breton progresse d’ouest en est
jusqu’à la fin du IXe  siècle, sans toutefois atteindre Rennes et
Nantes. Il recule ensuite lentement vers l’ouest, la limite
linguistique se stabilisant au XIVe siècle. On distingue dès lors la
Basse-Bretagne, « bretonnante », de la Haute-Bretagne, avec son
dialecte de langue d’oïl dit « gallo » (du breton gall, « français »).
Le duché de Bretagne présente ainsi un double visage : à la fois
pays celte et grand fief du royaume de France, les ducs
rivalisant avec leurs voisins les comtes d’Anjou et les ducs de
Normandie. L’aristocratie bretonne adopte un parler roman dès
les Xe-XIe  siècles. Alain  IV, mort vers 1115, aurait été le dernier
duc connaissant le breton.

Subdivisé en dialectes, le breton est avant tout une langue


populaire : à la différence du gallois ou de l’irlandais, il n’a pas
produit de littérature « classique », du moins avant le XVe siècle.
Le breton ancien (jusque vers 1100) n’est attesté que par des
gloses dans des textes latins. Le breton moyen (du XIIe  au
XVII e  siècle) s’épanouit au XVe  siècle, «  âge d’or  » du duché de
Bretagne. La production littéraire est surtout religieuse : vies de
saints, mystères. Un lexique breton-français-latin paraît
d’ailleurs en 1499. La période du breton moderne débutera au
XVII e siècle.
La branche goïdélique : l’irlandais, le
gaélique d’Écosse et le mannois

La langue des Gaëls se diffuse de l’Irlande vers l’Écosse et l’île de


Man au Ve  siècle, puis demeure une seule et même langue
jusqu’au XIIe  siècle. Elle diverge ensuite en trois variétés  : le
gaélique d’Irlande (ou irlandais), le gaélique d’Écosse et le
mannois. Les premiers écrits gaéliques utilisent une écriture
alphabétique dite «  ogham  » (nom d’origine obscure), formée
d’entailles pratiquées sur ou à partir d’une arête de pierre. On a
retrouvé plus de quatre cents inscriptions, principalement dans
le sud de l’Irlande, mais aussi au pays de Galles, en Écosse et en
Cornouailles, témoignant de l’expansion des Irlandais. Elles
datent du Ve  au VIIe  siècle. (Il existe aussi des inscriptions plus
tardives, d’une facture différente, car la tradition s’en est
perpétuée jusqu’au XVIIe  siècle.) Très brèves, la plupart se
réduisent à des noms propres et à des formules telles que « fils
de X  » ou «  de la tribu X  ». Elles figurent sur des stèles
constituant des monuments funéraires ou, parfois, des bornes
signalant une limite de propriété. Les origines de l’ogham
demeurent discutées. On admet en général qu’il a été inventé
par des Irlandais s’inspirant (très librement) de l’alphabet latin.

Le vieil irlandais (VIIe-Xe  siècles) est attesté par des gloses


figurant dans des manuscrits en latin rédigés dans des
monastères fondés par des Irlandais sur le continent européen
(dont celui de Luxeuil, créé par saint Colomba lui-même vers
590). Une très riche littérature naît ensuite en moyen irlandais
(XIe-XIIe siècles) : c’est l’œuvre de poètes professionnels, les filid,
qui composent des épopées inspirées pour partie des traditions
celtiques préchrétiennes, tandis que l’Église  encourage l’usage
de la langue irlandaise dans tous les domaines, sauf la liturgie.
Après 1200 environ, des bardes héréditaires au service de
grands seigneurs entreprennent de codifier une langue
littéraire relativement proche de la langue quotidienne  : ainsi
naît l’irlandais «  classique  », qui annonce l’irlandais moderne.
Les conséquences linguistiques de la conquête partielle de
l’Irlande par les Anglo-Normands, au XIIe  siècle, restent en
revanche très limitées, car ces derniers, une fois installés,
adoptent la langue et les coutumes locales. À la fin du XVe siècle,
la langue anglaise n’est en usage qu’à Dublin et dans ses
environs.

En Écosse, le vieil irlandais, langue des Scots, progresse vers le


nord et l’est aux dépens de la langue des Pictes (qui s’éteint vers
900) et vers le sud-ouest aux dépens du brittonique. Aux
alentours de l’an mille, le moyen irlandais (nommé « gaélique »
en Écosse) est devenu la langue de l’ensemble du royaume, à
l’exception du sud-est (où prédomine le northumbrien, dialecte
du vieil anglais). Il demeure la langue de la cour jusqu’au début
du XIIIe  siècle. Deux évolutions se dessinent ensuite  : l’anglais
progresse aux dépens du gaélique dans les Lowlands et y
devient bientôt prédominant (voir p. 155) ; le gaélique – nommé
« Scottis » en anglais d’Écosse – se replie dans les Highlands et
diverge dès lors du gaélique d’Irlande.
Les langues celtiques insulaires, de la fin de l’Antiquité à
la fin du Moyen Âge

Les habitants de l’île de Man parlaient sans doute une langue


brittonique avant que des Irlandais n’y introduisent leur propre
langue au Ve  siècle. Après l’arrivée de Vikings norvégiens, au
tournant des VIIIe et  IXe siècles, un bilinguisme norrois/irlandais
s’instaure. Cédée par la Norvège à l’Écosse en 1266, l’île passe
sous la dépendance de la couronne d’Angleterre au XIVe siècle.
Le mannois se différencie des autres parlers gaéliques à cette
époque, tandis que l’anglais s’impose en tant que langue écrite.
Le mannois demeure non écrit jusqu’au début du XVIIe siècle.

Les langues germaniques

Au milieu du IVe siècle, l’évêque Wulfila (Ulfilas en grec) traduit


le Nouveau Testament en gotique (sic) et lègue ainsi à la
postérité le premier texte suivi en langue germanique. Les
Germains se répartissent alors de la mer du Nord à la mer
Noire, au-delà de la frontière de l’Empire romain. On en
distingue trois grands groupes  : les Germains du Nord (en
Scandinavie), les Germains de l’Ouest (entre le Rhin et l’Oder) et
les Germains de l’Est. Parmi ces derniers, les Goths se sont
avancés au IIIe siècle jusqu’aux abords de la mer Noire, puis se
sont scindés en Wisigoths, installés en actuelle Roumanie, et en
Ostrogoths, en actuelle Ukraine.

Wulfila est né vers 310 chez les Wisigoths, qui avaient capturé
ses parents, originaires d’Anatolie. Le gotique est sa langue
maternelle. Son nom signifie «  petit loup  ». Il séjourne dans
l’Empire romain et y apprend le grec. Ordonné évêque, il
retourne auprès des Wisigoths pour les évangéliser, puis
s’installe en 348 avec ses ouailles à Nicopolis ad Istrum, dans la
province romaine de Mésie (nord de l’actuelle Bulgarie). Il y
traduit le Nouveau Testament en gotique, après avoir créé à cet
effet un alphabet inspiré de l’alphabet grec. Wulfila meurt en
383, non sans avoir formé des disciples qui évangéliseront à
leur tour les Ostrogoths et d’autres Germains  de l’Est, dont les
Vandales. Alors surgissent les Huns, venus des steppes d’Asie
centrale. Refoulés vers l’ouest, les Germains de l’Est pénètrent
dans l’Empire romain et vont loin  : les Vandales jusqu’en
Afrique du Nord, les Wisigoths en Espagne, les Ostrogoths en
Italie… Ils ne pourront toutefois éviter la romanisation, de sorte
que la langue gotique s’éteindra en Italie à la fin du VIe siècle et
en Espagne au siècle suivant.

Les manuscrits en gotique qui nous sont parvenus ont été


composés au VIe  siècle dans le royaume ostrogoth d’Italie.
Parmi eux figure une partie du Nouveau Testament préservée
dans le Codex Argenteus (retrouvé en Allemagne à la fin du
XVI e  siècle et aujourd’hui conservé à l’université d’Uppsala, en
Suède). Curieusement, la langue gotique avait survécu en
Crimée, où des Ostrogoths s’étaient repliés pour échapper aux
Huns. On le sait grâce au Flamand Ogier Ghiselain de Busbecq
(1522-1592) [2] , ambassadeur de Charles Quint auprès de
Soliman le Magnifique. À Constantinople, il a recueilli auprès
d’un marchand grec 86 mots d’une langue parlée en Crimée,
alors ottomane. C’était du gotique, mais, quand des linguistes
ont cherché à en savoir plus, les derniers locuteurs avaient
disparu, sans doute au XVIIIe siècle.

Aux origines de l’Allemagne : haut


allemand et bas allemand

C’est en voisins – si l’on peut dire – que les Germains de l’Ouest
pénètrent dans l’Empire romain. Au Ve  siècle, certains d’entre
eux entreprennent la conquête de la future Angleterre. Sur le
continent, les Francs s’imposent lors du règne de Clovis (481-
511), d’autant que sa conversion au christianisme lui assure le
soutien de l’Église. La puissance des Francs culmine sous
Charlemagne (768-814), dont l’empire inclut à la fois des
populations romanes et tous les Germains de l’Ouest, hormis
ceux d’Angleterre. L’Empire carolingien se scinde au IXe siècle :
tandis qu’à l’ouest les Francs romanisés mettent en place le
royaume qui deviendra la France, à l’est se constitue un
royaume germanique. Un Saxon (et non un Franc), Henri
l’Oiseleur, en est élu roi en 919 après l’extinction de la dynastie
carolingienne. Son fils Otton se fait couronner empereur par le
pape en 962  : ainsi naît le futur «  Saint-Empire romain
germanique ».

Le cœur de cet empire se caractérise par sa langue  : tiudesc,


«  langue du peuple  », appellation latinisée en lingua theodisca,
puis teutonica. Aussi le royaume germanique prend-il bientôt le
nom de «  Theudisk-Land  », qui deviendra «  Deutschland  ». Il
associe quatre «  duchés ethniques  » (Stammesherzogtümer)
correspondant chacun à une population : la Franconie (Francs),
la Souabe (Alamans), la Bavière (Bavarois) et la Saxe (Saxons). À
l’ouest, le royaume inclut la Lotharingie, pour partie de langue
romane (voir la carte). Les habitants du royaume franc
occidental (future France) perçoivent tous leurs voisins
germaniques comme des Alamans, d’où les appellations
« Allemands » et « Allemagne ».

Du point de vue linguistique, un fait majeur affecte les dialectes


germaniques de l’Ouest aux alentours du VIe  siècle  : la
« mutation consonantique haute allemande ». Dans les dialectes
alémaniques et bavarois pour commencer, puis dans ceux de
Franconie et des régions voisines, certaines consonnes se
modifient de façon systématique, tandis qu’elles demeurent
inchangées plus au nord. Prenons pour exemple un son /p/
devenu /pf/  : en allemand standard moderne (issu du haut
allemand affecté par la mutation) on a Pfeffer, «  poivre  », et
Apfel, «  pomme  », tandis qu’en néerlandais moderne (issu de
dialectes bas allemands inchangés) on a peper et appel. D’autres
traits permettent de distinguer le «  bas allemand  » du «  haut
allemand », ainsi nommés en référence au relief, qui s’élève de
la mer du Nord aux Alpes.

Les premiers écrits en haut allemand (gloses, courts poèmes,


textes religieux) datent du milieu du VIIIe siècle. Le vieux haut
allemand comprend trois groupes de dialectes : alémanique en
Souabe  ; bavarois en Bavière et plus à l’est, dans l’Ostmark
(« Marche orientale », future Autriche) ; francique en Franconie.
C’est en francique que fut rédigée la version germanique du
Serment de Strasbourg (842, voir p. 139). À compter du milieu du
XII e  siècle, une littérature s’épanouit dans une langue haute

allemande soutenue qui tend à dépasser les différences


dialectales. Le Minnesang (poésie courtoise, Minne signifiant
«  amour  »), d’abord influencé par la poésie des troubadours, a
pour chantre le plus célèbre Walther von der Vogelweide
(v.  1170-v.  1230). Œuvre majeure de la littérature allemande
médiévale, la Nibelungenlied («  Chanson des Nibelungen [3]   »)
est une épopée en 2 400 strophes, écrite par un auteur inconnu
au tout début du XIIIe siècle, sans doute à la cour de l’évêque de
Passau, sur le Danube. Elle inspirera la Tétralogie de Richard
Wagner (1813-1883).

Après 1250, l’Empire décline et se fragmente en entités de plus


en plus indépendantes : principautés ecclésiastiques, petits États
laïques, villes libres… On en comptera jusqu’à 350. Ce
morcellement favorise le particularisme et la prolifération de
dialectes de plus en plus utilisés à l’écrit, en particulier par les
bourgeois des villes : chroniques, documents juridiques, etc. La
première loi d’Empire rédigée en allemand (et non plus en
latin) date de 1235. Il faut toutefois attendre encore un siècle
pour que la chancellerie impériale emploie l’allemand (ou, plus
précisément, une forme de haut allemand) dans sa
correspondance. Le souci d’unifier les diverses langues
administratives (« langues de chancellerie ») ne se manifestera
pas avant la fin du XVe siècle.
Le royaume d’Allemagne vers l’an mille

Le bas allemand évolue à part. Sous Charlemagne, il se


subdivise en deux groupes de dialectes : le vieux bas francique
(ou vieux néerlandais) et, plus à l’est, entre le Rhin et l’Elbe, le
vieux saxon, parlé par les Saxons. Le frison ancien, en usage
sur le littoral de la mer du Nord, et le vieil anglais (ou anglo-
saxon) leur sont apparentés.
En une trentaine d’années de campagnes difficiles,
Charlemagne vainc la résistance des Saxons afin de les
incorporer au monde chrétien. La principale œuvre en vieux
saxon qui nous soit parvenue se situe dans cette perspective  :
composée vers 830 à la demande de Louis le Pieux, successeur
de Charlemagne, elle s’intitule Heliand (« Le Sauveur ») et relate
en six mille vers la vie du Christ sous les traits d’un héros
germanique. Au vieux saxon, attesté du VIIIe siècle au XIe siècle,
fait suite le moyen bas allemand (XIIe-XVIe  siècles). Le texte le
plus remarquable a pour titre original Sassen Speyghel (en
allemand Sachsenspiegel, le «  miroir de Saxe  »). Il s’agit d’un
recueil de droit coutumier rédigé entre 1220 et  1235, d’une
portée considérable  : il restera en vigueur dans certaines
régions d’Allemagne jusqu’au XIXe  siècle  ! Le moyen bas
allemand est aussi la langue de la Hanse teutonique, dont les
origines remontent au XIIe  siècle et qui prend sa forme
définitive en 1281. Elle associe des villes marchandes
d’Allemagne du Nord (Lübeck, Hambourg, Brême…) et exerce
son activité commerciale en Baltique et en mer du Nord. Une
forme standard du moyen bas allemand se développe, fondée
sur l’usage de Lübeck (capitale de facto de la Hanse), mais ne
sera pas codifiée. Au sommet de sa puissance durant la seconde
moitié du XIVe  siècle, la Hanse commence à décliner un siècle
plus tard.

En vieux bas francique (ou vieux néerlandais), nous ne


disposons que de textes brefs et fragmentaires, dont des gloses
figurant dans la Loi salique – recueil de lois des anciens Francs
Saliens – compilée en latin entre le VIe et le VIIIe siècle. La phrase
la plus célèbre figure en marge d’un manuscrit latin du
XI e  siècle
retrouvé en Angleterre  : Hebban olla uogala nestas
hagunnan hinase hic enda thu uuat unbidan uue nu («  Tous les
oiseaux ont commencé des nids, sauf moi et toi. Qu’attendons-
nous maintenant ? »). Les villes drapières du comté de Flandre
(Bruges, Gand et Ypres) prennent leur essor au XIIe  siècle. On
date de cette époque le passage du vieux néerlandais au moyen
néerlandais, marqué par l’éclosion d’une abondante littérature :
chansons de geste, romans courtois, épopées animales et
satiriques,  etc. L’œuvre la plus marquante, Van den vos
Reynaerde (littéralement, « Du [van den] renard [vos] Renart »,
l’une des multiples versions du Roman de Renart), remonte à la
première moitié du XIIIe siècle.

À l’aube du Moyen Âge, les Frisons –  peuple de la côte et des


îles, du Rhin au sud du Jütland  – étaient les principaux
navigateurs et commerçants de l’Europe du Nord-Ouest. Ils
résistèrent aux attaques des Francs, jusqu’à ce que
Charlemagne les soumette, à la fin du VIIIe  siècle. Du frison
ancien, parlé à cette époque, il ne subsiste que des noms
propres dans des textes latins et quelques inscriptions runiques.
Autant que l’on puisse en juger, il ne se distinguait guère du
vieil anglais. Le «  vieux frison  » est une langue plus tardive
(v. 1150-v. 1550), contemporaine du moyen anglais et du moyen
bas allemand.

Le vieil anglais rajeuni par le français


Les dernières légions romaines quittent la province de Bretagne
(actuelle Angleterre) au début du Ve siècle, ce qui permet à des
Germains de débarquer de plus en plus nombreux dans l’île.
Bien que la tradition distingue parmi eux trois peuples (les
Jutes, les Angles et les Saxons), il s’agissait plutôt de groupes
multiples, dont la composition variait au gré des circonstances.
Ces «  Anglo-Saxons  », comme on les qualifie globalement,
venaient des régions comprises entre l’actuel Danemark et le
Rhin et incluaient aussi des Frisons. On connaît mal les
conditions dans lesquelles les nouveaux venus s’opposèrent
aux Celtes –  plus ou moins romanisés  – aux Ve et VIe  siècles. Il
est en tout cas établi que la conquête fut progressive : à la fin du
VI e  siècle,les Anglo-Saxons ne contrôlaient encore que le sud-
est et l’est du pays.

Le pape Grégoire le Grand (590-604) confie la mission


d’évangéliser les Anglo-Saxons à un bénédictin, saint Augustin.
Celui-ci arrive en 597 à Canterbury, capitale du roi Ethelbert de
Kent, qui lui fait bon accueil. Par la suite, la conversion s’opère
de façon progressive et pacifique. Ses conséquences sont
doubles  : avec le christianisme arrivent l’usage du latin et
l’écriture, tandis que s’organisent de véritables royaumes,
soutenus par l’Église. À la fin du VIIe  siècle, les plus puissants
sont la Northumbrie, la Mercie et le Wessex. La Mercie domine
la scène durant la seconde moitié du VIIIe  siècle. Le Wessex
prend l’ascendant au siècle suivant.

C’est alors que les attaques des Vikings se multiplient : en 865,


une grande armée danoise débarque sur la côte est et se lance à
la conquête du pays. Le Wessex, sur lequel Alfred le Grand
règne de 871 à 899, parvient à résister, ce qui aboutit, en 884, à
un partage : les Danois conservent, sous le nom de Danelaw, la
partie orientale de l’Angleterre –  que les successeurs d’Alfred
reconquièrent par étapes au Xe siècle.

Les «  Anglo-Saxons  »  : une idée du roi


Alfred
L’appellation « Anglo-Saxons » mérite qu’on s’y arrête. Les
Celtes refoulés vers l’ouest par les Germains nomment les
envahisseurs Saxones (en latin) ou Saseson –  nom qui,
aujourd’hui encore, désigne les Anglais en gallois. Le pape
Grégoire le Grand les qualifie d’Angli (en latin) et Ethelbert
de Kent de rex Anglorum. Cet usage prévaut ensuite dans
tous les textes en latin. Le roi Alfred semble avoir
recherché un compromis en s’intitulant rex Anglorum
Saxonum («  roi des Saxons anglais  »). En vernaculaire, la
population se nomme Angelcynn (cynn équivalant à
l’anglais moderne kin) et nomme sa langue Ænglisc (sc
= sh). L’appellation Englalond (« terre des Angles ») désigne
l’ensemble du pays à partir des environs de l’an mille. Le
qualificatif «  anglo-saxon  » entrera dans l’usage au
XVI e  siècle pour désigner tous les aspects de la période
s’étendant du Ve  au XIe  siècle. Les linguistes préfèrent
toutefois nommer « vieil anglais » la langue de l’époque.
La diffusion du christianisme s’accompagne de la fondation de
monastères où seront rédigés de nombreux textes en latin.
Mais l’écriture s’applique aussi, très tôt, au vieil anglais. Le
premier texte connu est un code édicté par Ethelbert de Kent à
l’aube du VIIe siècle. L’œuvre la plus célèbre, Beowulf, épopée de
plus de trois mille vers d’inspiration scandinave, fut sans doute
composée au siècle suivant, mais on ne la connaît que par une
copie datant des environs de l’an mille. La période la plus
féconde, dite du «  vieil anglais classique  », s’étend du règne
d’Alfred le Grand à la conquête normande. Lui-même lettré,
Alfred fait traduire de nombreux textes latins et encourage la
rédaction de textes en vieil anglais, dont une chronique
retraçant l’histoire des Anglo-Saxons depuis le Ve  siècle. Les
écrits de cette époque témoignent de la diversité des dialectes :
northumbrien, mercien, kentien, saxon occidental… ce dernier
devenu le standard littéraire au temps d’Alfred. (L’anglais
moderne ne descend toutefois pas du saxon occidental, mais du
mercien, en usage à Londres.) Du fait de l’installation de
nombreux Danois à partir de la seconde moitié du IXe siècle, le
vieil anglais absorbe un important vocabulaire scandinave.

En 1066, Guillaume le Conquérant défait le dernier roi anglo-


saxon, Harold  II, à la bataille d’Hastings. Couronné roi
d’Angleterre la même année, il installe partout une aristocratie
de Normands de langue française (ou, plus précisément, de
dialecte franco-normand). Les écrits sont désormais rédigés en
français, langue du pouvoir et du prestige social et culturel (ou,
bien sûr, en latin, principale langue de la religion et du savoir).
L’anglais survit néanmoins en tant que langue du peuple. De
surcroît, les Normands prennent pour femmes des Anglaises et
les populations se mêlent. Un tournant survient en 1204, quand
le roi de France Philippe Auguste entre en possession de la
Normandie  : la noblesse normande doit renoncer aux terres
qu’elle conservait au sud de la Manche et se cantonner en
Angleterre.

L’anglais est réapparu dans les écrits durant la seconde moitié


du XIIe  siècle. Au siècle suivant, au sein de l’aristocratie elle-
même, le français devient une langue apprise à l’école. Le
nationalisme anglais prend corps lors de la guerre de Cent Ans
(1337-1453). Au cours de la seconde moitié du XIVe  siècle,
l’anglais retrouve ses droits à tous les niveaux de la société et
s’affirme en tant que grande langue littéraire sous la plume de
Geoffrey Chaucer (1340-1400), auteur des Contes de Cantorbéry.

Le moyen anglais, la langue qui renaît à l’écrit au XIIIe siècle, se


distingue du vieil anglais de deux façons : sa morphologie s’est
simplifiée à la suite du contact avec le danois  ; elle a absorbé
environ dix mille mots français. Les dialectes régionaux
demeurent nettement distincts, d’où l’adoption progressive
d’un «  standard  » commun fondé sur le parler de Londres,
auquel Chaucer donne ses lettres de noblesse. Au XVe  siècle se
produit, en l’espace de deux générations, le «  grand
changement vocalique  » (great vowel shift), qui donne aux
voyelles anglaises leur sonorité si particulière [4] . Ainsi
s’annonce le passage à l’anglais moderne aux alentours de 1500.
La situation linguistique de l’Écosse, épargnée par la conquête
normande, évolue d’une autre façon. Avant le XIIIe siècle, le vieil
anglais (sous la forme du dialecte northumbrien) est en usage
dans le sud-est, tandis que partout ailleurs prédomine le
gaélique. Le moyen anglais progresse ensuite aux dépens du
gaélique dans les villes et les Lowlands. Il diffère du moyen
anglais de Londres, à tel point qu’au XVe  siècle il fait figure de
langue distincte, dotée d’une littérature propre. Dit « Scots » par
les Anglais, il finira néanmoins par s’incliner face à l’anglais
standard, surtout après l’union des deux Couronnes en 1603
(voir p. 284).

Futhark, Vikings et vieux norrois

Avant que les Vikings ne lancent leurs premières expéditions,


au VIIIe siècle, ils partageaient une même langue, le « nordique
commun ». Il en subsiste une centaine d’inscriptions runiques,
composées de caractères nommés « runes », d’un mot nordique
signifiant «  secret  » ou «  signe magique  ». Leur forme
anguleuse, riche en diagonales, donne à penser qu’ils ont
d’abord été inscrits sur du bois. Ils constituent un alphabet dit
«  futhark  », appellation correspondant à ses six premières
lettres (f-u-th-a-r-k). Le futhark ancien, en usage jusqu’au
VIII e  siècle, compte 24  runes. Les très brèves inscriptions dont
nous disposons figurent sur des armes, des bijoux et d’autres
objets, les plus anciennes datant sans doute de la fin du
II e 
siècle  apr.  J.-C.  À compter du IVe  siècle, s’y ajoutent des
inscriptions lapidaires, en particulier sur des pierres tombales.
Au futhark ancien succède le futhark récent, apparu au
Danemark au VIIIe  siècle  : composé de 16 runes seulement, il
transcrit le vieux norrois (voir plus loin).

Les Vikings norvégiens prennent pied sur les îles Shetland, alors
faiblement peuplées, au début du VIIIe  siècle. D’autres
expéditions les conduisent ensuite vers des terres celtes  : les
Orcades, les Hébrides, l’île de Man et les côtes de l’Irlande. Les
Norvégiens atteignent par ailleurs des terres inhabitées : les îles
Féroé vers 800, puis l’Islande quelque soixante ans plus tard.
Les Danois concentrent leur attention sur l’Angleterre, qu’ils
envahissent pour partie au IXe siècle, et sur le nord-ouest de la
France, où ils s’organisent en un duché de Normandie au début
du Xe siècle. À l’est de la Baltique, les Scandinaves, connus sous
le nom de «  Varègues  », suivent le cours des fleuves et
atteignent la mer Noire. Ils jouent un rôle important dans la
naissance du Rous, premier État slave de l’Est (voir p. 172).

Dans la plupart des régions déjà peuplées, les Vikings finissent


par se fondre dans la population locale, dont ils adoptent la
langue : c’est le cas en Irlande, en Angleterre, en Normandie…
Leur langue s’impose en revanche dans les îles Shetland et
Orcades et, a fortiori, aux îles Féroé et en Islande.

Après le VIIIe siècle, le nordique commun diverge peu à peu en


nordique oriental (vieux danois et vieux suédois) et nordique
occidental ou «  vieux norrois  » (vieux norvégien et islandais).
Le christianisme se propage au Danemark, en Norvège et en
Suède entre le Xe  et le XIIe  siècle, tandis que cessent les
expéditions vikings. L’Église y favorise la mise en place de
monarchies féodales. Seule l’Islande conserve l’organisation
non monarchique dont elle s’était dotée dès 930. Le
christianisme y parvient vers 980.

Le vieux norrois est attesté par quelque quatre mille


inscriptions en futhark récent, resté en usage au-delà du
XVe  siècle. Il l’est aussi et surtout par des textes en caractères
latins à partir du milieu du XIIe  siècle  : alors s’épanouit une
littérature extrêmement riche, composée pour l’essentiel en
Islande et dont la grande époque s’achèvera au XIVe  siècle. La
poésie «  eddique  » puise des thèmes mythologiques ou
héroïques dans le fonds commun des traditions germaniques.
La poésie «  scaldique  », plus typiquement scandinave, se
caractérise par sa difficulté et son extrême raffinement. Les
Islandais écrivent aussi des sagas, récits de hauts faits
légendaires ou réels (dont la colonisation du Groenland et la
découverte de l’extrême nord-est de l’Amérique aux alentours
de l’an mille).
Les langues germaniques au Moyen Âge

Le royaume de Norvège prend le contrôle de l’Islande dans les


années 1260. Exploitée par les Norvégiens, puis par les Danois,
l’île s’appauvrit  : les Islandais se replient sur leur passé, à tel
point que leur langue ne changera plus guère. La Norvège
conserve par ailleurs les îles Féroé, où prend forme une langue
distincte (le féroïen), toujours vivante aujourd’hui, mais doit
céder les Orcades et les Shetland à l’Écosse au XVe  siècle  : le
norn, langue proche du féroïen en usage dans ces îles,
s’éteindra au XVIIIe  siècle. Vers la fin du XIVe  siècle, un jeu
dynastique a abouti à la réunion des trois Couronnes
(Danemark, Norvège et Suède), scellée par l’Union de Kalmar
en 1397. Le Danemark y joue un rôle dominant, de sorte que la
Norvège en devient peu à peu une dépendance. La Suède, en
revanche, se montre récalcitrante  : elle retrouvera son
indépendance en 1523 (voir p. 292).

L’expansion de l’allemand vers l’est

À l’époque de Charlemagne (toujours lui !), une ligne reliant les


actuelles villes de Kiel et de Trieste sépare –
  approximativement  – les Germains des Slaves. Ces derniers
occupent de façon assez lâche les territoires abandonnés par les
Germains au cours des siècles précédents.

La première poussée germanique à l’est de cette ligne s’exerce


à partir de la Bavière  : les territoires ainsi acquis et peu à peu
colonisés prennent aux Xe-XIe siècles le nom de marche de l’Est
(Ostmark, c’est-à-dire l’Autriche). Au-delà des limites du monde
germanique, les empereurs carolingiens puis ottoniens
(successeurs d’Otton) se donnent pour double objectif d’exercer
une tutelle sur les peuples voisins et d’obtenir leur conversion
au christianisme. Cela conduit à la formation des royaumes
chrétiens de Bohême, de Pologne et de Hongrie. En revanche,
toute la région comprise entre l’Elbe et le cœur de la Pologne
demeure peuplée de Slaves païens, collectivement dits
«  Wendes  » (Wenden en allemand). Les souverains ottoniens
tentent de les soumettre au Xe siècle, sans succès.

L’expansion au-delà de l’Elbe reprend au milieu du XIIe  siècle.


Les Allemands lancent des «  croisades  » contre les Wendes,
avant que des colons venus d’Allemagne n’affluent dans les
territoires conquis  : ils défrichent des terres, assèchent des
marais, peuplent des villes nouvelles,  etc., en se mêlant aux
Slaves. On nomme Ostsiedlung (« implantation à l’Est ») ce vaste
mouvement, dont résulte la germanisation de la plupart des
Wendes. La peste noire qui ravage l’Europe au milieu du
XIVe  siècle tarit les sources de la colonisation  : l’Ostsiedlung
prend fin.

Plus loin à l’est se déploie l’ordre Teutonique, composé de


chevaliers allemands. Fondé en Terre sainte à la fin du
XII e siècle, puis replié en Europe, il répond en 1226 à un appel du
duc polonais Conrad de Mazovie, désireux de soumettre et
christianiser les Borusses. Ces derniers parlent une langue balte,
le « vieux prussien » (voir p. 172). Les Teutoniques s’acquittent
de la mission avec brutalité et fondent pour leur propre compte
un État connu sous le nom de «  Prusse  ». Ils y font venir de
nombreux colons allemands, qui contribuent à la
germanisation des Borusses.

Le yiddish, langue de fusion

Parmi les langues germaniques figure le yiddish, né au Moyen


Âge chez les Juifs dits «  ashkénazes  ». Cette dénomination
provient de la Bible hébraïque : Ashkénaze y est un descendant
de Japhet, l’un des fils de Noé. À partir du XIe siècle, elle désigne
les communautés juives de Rhénanie, parlant un dialecte du
haut allemand, puis, de proche en proche, les autres Juifs
d’Allemagne. Au fil du temps, le dialecte employé par les Juifs
ashkénazes acquiert des caractéristiques propres, au point de se
muer en une langue distincte, dite par les Juifs lashon ashkenaz
(«  langue des Juifs d’Allemagne  ») et par les Allemands
hebraïsch Teutsch ou Jüdischteutsch (d’où «  judéo-allemand  »).
Le terme «  yiddish  » –  signifiant tout simplement «  juif  » –
apparaît au XVIIe siècle et finit par s’imposer.

La genèse du yiddish, en Rhénanie et alentour, demeure


obscure faute de documents. Le plus ancien témoignage écrit
date de 1272 : c’est une bénédiction contenue dans un livre de
prière en hébreu longtemps conservé à Worms (et aujourd’hui
en Israël). L’œuvre littéraire la plus ancienne que l’on
connaisse, poème épique composé au XIVe  siècle, s’intitule
Dukus Horant («  Le duc Horant  »). Elle a été retrouvée à la fin
du XIXe siècle dans la geniza [5]  du Caire, parmi près de trois cent
mille fragments de documents, pour la plupart rédigés en
hébreu, en arabe et en araméen.

La spécificité du yiddish résulte de la fusion de trois


composantes  : des dialectes du haut allemand (qui jouent le
rôle principal), la « langue sainte » (lashon hagodesh) associant
l’hébreu et l’araméen et, plus tardivement, les langues slaves.
Le lexique s’est peu à peu adapté aux pratiques – religieuses et
civiles  – de la communauté juive, distinctes de celles de leurs
voisins chrétiens. Autre particularité  : le yiddish s’écrit en
caractères hébraïques. Du fait de ces divers traits, les locuteurs
du yiddish comprennent en général l’allemand sans trop de
difficulté ; la réciproque n’est pas vraie.

La première croisade, transitant par l’Allemagne à la fin du


XI e  siècle, marque le début des persécutions des Juifs, dès lors
récurrentes. Le paroxysme est atteint lors de la peste noire, au
milieu du XIVe siècle : les Juifs, accusés d’avoir empoisonné les
puits, en sont rendus responsables et massacrés. Les
persécutions incitent des Juifs à migrer vers l’est, tandis que
certains souverains, en particulier polonais, se montrent
d’autant mieux disposés à les accueillir qu’ils apprécient leur
savoir-faire économique. Inaugurée par le duc Bolesław  III
(1102-1138), cette politique est amplifiée par le roi Casimir III le
Grand (1333-1370), qui accorde aux Juifs un statut les plaçant
sous sa protection. La communauté juive ne cesse ensuite de
croître : on estime qu’au XVIe siècle les trois quarts des Juifs du
monde vivaient dans le royaume de Pologne (incluant le grand-
duché de Lituanie). Là se développe la variété orientale du
yiddish qui reste en usage de nos jours (voir p. 377).

Les langues slaves, baltes et finno-


ougriennes

Parmi les peuples d’Europe, ni ceux de langues balto-slaves


(relevant de la famille indo-européenne) ni ceux de langues
finno-ougriennes (relevant de la famille ouralienne) n’ont
entretenu de relations avec les Romains. Aucun d’eux ne
pratiquait l’écriture avant que les Églises –  d’Orient et
d’Occident – n’entreprennent de les convertir au christianisme.
Une tâche de longue haleine qui a débuté, pour l’essentiel, au
IXe  siècle et s’est poursuivie jusqu’au XIVe  siècle, les derniers
touchés étant les Lituaniens. La conséquence linguistique la
plus visible de cinq siècles de christianisation menée par deux
Églises le plus souvent rivales est le recours à deux alphabets
distincts  : latin à l’ouest et au nord, cyrillique au sud et à l’est.
Les origines du premier remontent au VIIe  siècle  av.  J.-C.  (voir
p. 117) ; celles du second résultent de l’activité de missionnaires
chez les Slaves seize siècles plus tard.

Entre l’Orient et l’Occident : Constantin


et Méthode

Au IXe siècle, les Slaves sont présents un peu partout en Europe


centrale et orientale. Au sud s’étend l’Empire byzantin, cœur de
la chrétienté d’Orient. À l’ouest, les Slaves font face à la
puissance germanique, sous la forme de l’Empire carolingien
d’abord, puis de l’Empire ottonien à partir du Xe  siècle (voir
p.  149). Deux États slaves se développent  : la Bulgarie et la
Grande-Moravie (correspondant aux actuels pays tchèque et
slovaque, voir la carte).
Les Bulgares, à l’origine Turcs venus des steppes (voir p. 208), se
sont installés dans l’est des Balkans au VIIe siècle. Ils ont soumis
les populations slaves déjà présentes et adopté leur langue  :
ainsi a pris forme le peuple désormais qualifié de «  bulgare  ».
Diffusé dans la région à l’époque romaine, le christianisme
reste très vivant. En 865, le khan Boris  I er  en fait la religion
officielle, puis s’efforce de mettre en place une Église bulgare
autonome, quitte à solliciter l’appui du pape pour contrecarrer
l’hégémonie du patriarche de Constantinople.

Quant aux Slaves de Grande-Moravie, ils voient affluer des


missionnaires de l’Empire carolingien. Aussi Rastislav, leur roi à
partir de 846, cherche-t-il des missionnaires de langue slave
pour limiter l’influence germanique. En 862, il s’adresse à
Constantinople, qui lui envoie Constantin et Méthode.
Les langues en Europe centrale et orientale à la fin du
IXe siècle

Méthode (v. 825-885) et son frère Constantin (827/828-869), nés à


Thessalonique, sont de langue grecque comme leur père,
officier supérieur dans l’armée byzantine, mais ils connaissent
aussi la langue des Slaves, nombreux dans la ville. Ils reçoivent
l’un et l’autre une excellente éducation et deviennent des hauts
fonctionnaires byzantins.

Méthode entre en religion en 856, Constantin un peu plus tard.


Leur mission en Grande-Moravie débute en 863. À en croire la
tradition, les deux frères auraient alors rédigé une liturgie en
slave et inventé l’alphabet glagolitique (voir le tableau), mais il
est probable qu’ils y avaient travaillé auparavant. Quoi qu’il en
soit, ils ne tardent pas à se heurter à l’hostilité du clergé
germanique, d’autant qu’à cette époque seuls l’hébreu, le grec
et le latin sont considérés comme langues religieuses légitimes.
En 867, Constantin et Méthode se rendent à Rome et obtiennent
néanmoins du pape Adrien  II la reconnaissance de la liturgie
slave.

Constantin se fait moine sous le nom de Cyrille et meurt à


Rome en 869. Méthode poursuit sa mission en Grande-Moravie,
non sans difficultés, et y meurt en 885. Rome change alors
d’avis et rejette la liturgie slave, avant que Svatopluk,
successeur de Rastislav en 871, n’expulse les disciples de
Méthode. Dès 886, toutefois, Boris I er les accueille en Bulgarie et
les charge d’y propager la nouvelle liturgie. La Grande-Moravie
s’effondrera sous les coups des Hongrois à l’aube du Xe siècle.

On nomme «  vieux slave  » la langue des écrits de Cyrille et


Méthode et de leurs disciples. Elle se fonde sur le dialecte slave
qu’ils connaissaient, en usage au IXe  siècle dans la région de
Thessalonique. Les frères traduisent du grec des livres de prière
et des œuvres liturgiques, le vieux slave étant aussi utilisé en
Grande-Moravie pour des documents officiels, du moins
jusqu’en 885. En Bulgarie, leurs disciples s’établissent à Preslav
(la capitale à partir de 893) et y traduisent ou rédigent de
nombreux textes religieux. Le vieux slave constitue dès lors
une langue écrite de référence, véhicule d’une vaste littérature
commune aux Bulgares, aux Serbes et aux Russes, même si des
variantes (les «  slavons  ») prennent peu à peu forme selon les
peuples.

Cette littérature, transmise par le clergé, vise à réunir et


compléter un savoir traditionnel et à fournir des modèles de vie
chrétienne, d’où son caractère avant tout didactique ou édifiant.
Dix-sept manuscrits, d’importance inégale, forment le « canon »
du vieux slave. Ils datent du XIe siècle, excepté le plus ancien, le
« missel de Kiev », écrit à la fin du Xe siècle, dont il subsiste une
douzaine de pages rédigées en alphabet glagolitique. Découvert
au XIXe siècle à Jérusalem, il est aujourd’hui conservé à Kiev. Il
proviendrait de l’ouest du domaine slave, peut-être de Grande-
Moravie ou de Croatie.

Constantin et Méthode utilisent l’alphabet glagolitique, dont


l’origine demeure incertaine. (L’appellation «  glagolitique  »,
apparue tardivement, dérive de la racine slave glagol - signifiant
«  parole  ».) L’idée a longtemps prévalu que Constantin aurait
inventé cet alphabet de toutes pièces, mais ce n’est guère
vraisemblable. Sans doute Constantin a-t-il au départ adapté à la
langue slave l’écriture cursive grecque. Il l’aurait systématisée
et y aurait ajouté des lettres correspondant à des sons n’existant
pas en grec (peut-être en s’inspirant de l’alphabet arménien).
L’alphabet glagolitique coexiste avec l’alphabet cyrillique
jusqu’au début du XIIIe  siècle. Il tombe ensuite en désuétude,
sauf en Croatie. Pas plus qu’il n’a inventé le glagolitique,
Constantin –  alias saint Cyrille  – n’a inventé l’alphabet dit
«  cyrillique  », qui serait une création de disciples de Cyrille et
Méthode regroupés à Preslav, en Bulgarie, à la fin du IXe siècle.
L’objectif semble avoir été de doter les textes religieux d’une
écriture plus solennelle que l’écriture glagolitique, d’origine
cursive. Les lettres correspondant à des sons n’existant pas en
grec sont empruntées au glagolitique.

Les langues slaves du Sud

Dès avant la fin du I er  millénaire, les Slaves se répartissent en


trois grands groupes : Sud, Ouest et Est. Les Hongrois, venus de
l’est, s’intercalent entre les deux premiers à l’extrême fin du
IXe siècle. Commençons notre périple par le Sud.

Le bulgare
Siméon (893-927), fils de Boris I er, règne sur le « premier Empire
bulgare  ». Avec pour capitale Preslav, celui-ci s’étend jusqu’à
l’actuelle Albanie, puis s’effondre au début du XIe siècle sous les
coups des Byzantins, qui l’annexent. Deux siècles plus tard
prend forme le «  second Empire bulgare  », avec pour capitale
Tarnovo. L’histoire de l’Église bulgare reflète les vicissitudes
politiques : en 919, elle se proclame « autocéphale », menée par
un patriarche  ; quand les Byzantins conquièrent le pays, ils
suppriment le patriarcat et installent un haut clergé grec  ; le
« second Empire bulgare » rétablit ensuite le patriarcat…

Le « vieux bulgare » n’est autre, à l’écrit, que le vieux slave de


Cyrille et Méthode  : il reflète les variétés du slave parlées au
temps du premier Empire bulgare. Sous le second Empire, le
bulgare parlé se mue en «  moyen bulgare  », tandis que la
langue écrite, conservatrice, reste proche du vieux slave : on la
nomme « slavon bulgare ». La littérature connaît un renouveau
au XIVe siècle, quand le patriarche Euthyme de Tarnovo (v. 1327-
v.  1402) domine la scène  : grand écrivain, auteur d’œuvres
religieuses et d’épîtres, il est aussi grammairien. Son influence
et celle de ses disciples seront considérables, notamment en
Russie.

Les Ottomans conquièrent la Bulgarie dans les années 1380-


1390. Ils suppriment le patriarcat de Tarnovo et placent le clergé
bulgare sous l’autorité du patriarche de Constantinople, qui le
coiffe d’un haut clergé grec. Alors que la langue parlée se
transforme ensuite peu à peu sous l’influence du turc, la langue
écrite s’en tient aux modèles du XIVe  siècle et végète. Il faudra
attendre 1762 pour que le moine Païssi de Hilandar sonne le
réveil avec son Histoire des Slaves bulgares (voir p. 396).

Le serbe

La christianisation des Serbes commence au temps du prince


Mutimir (v. 850-891), vassal de l’empereur byzantin. Quand, au
début du Xe  siècle, l’influence bulgare l’emporte, les Serbes
adoptent la liturgie en vieux slave à la place du grec. Le premier
roi de Serbie, Étienne I er Nemanjić, couronné en 1217, proclame
l’autocéphalie de l’Église orthodoxe serbe. Cette dernière a pour
premier archevêque son frère Sava, qui sera canonisé et
deviendra le patron de la Serbie. La dynastie atteint son apogée
sous le règne d’Étienne Dušan (1331-1355). Par la suite, les
Ottomans deviennent menaçants : en 1389, ils défont et tuent le
prince serbe Lazare. La Serbie conserve son autonomie sous le
règne d’Étienne Lazarević, fils de Lazare, mais les Ottomans
finissent par annexer le pays en 1459.

Au XIIe  siècle, la langue écrite demeurait le vieux slave, en


alphabet cyrillique. Le «  slavon serbe  » prend forme dans les
écrits, tous religieux, de saint Sava et de son entourage. Le Code
de Dušan, promulgué en 1349, utilise la même langue. De
nouveaux changements surviennent au tournant des XIVe et
XVe siècles sous l’influence d’un disciple d’Euthyme de Tarnovo,
Constantin le Philosophe. Il rédige la Vie du despote Étienne
Lazarević, lequel, lui-même poète, est l’auteur d’un célèbre Dit
de l’amour.

À la fin du XVIIe  siècle, des guerres opposent les Habsbourg


(souverains d’Autriche et de Hongrie) aux Ottomans. Deux cent
mille Serbes quittent le sud de la Serbie pour se réfugier dans le
sud de la Hongrie. Au siècle suivant, ils résistent aux pressions
de l’Église catholique et se tournent vers la Russie de Pierre le
Grand, qui leur envoie livres et maîtres d’école. Le clergé serbe
adopte alors le slavon russe comme langue liturgique. Trois
usages coexistent  : une petite élite recourt au slavon russe,
langue de prestige  ; d’autres emploient le «  slavoserbe  »
(slavenoserbski), mélange de slavon russe, de vieux slave et de
serbe vernaculaire ; la masse de la population ne connaît que ce
dernier. L’autobiographie de Dositej Obradović (1739-1811),
publiée en 1783, sera le premier ouvrage en langue
authentiquement serbe (voir p. 393).

Le croate

Trpimir (845-864) porte le titre (latin) de dux Croatorum,


première mention des «  Croates  » en tant que tels. Tomislav
(910-928) prend celui de rex Croatorum, reconnu par le pape. La
conversion au christianisme donne lieu à une longue lutte
d’influence entre l’Église catholique et les orthodoxes. Une crise
de succession ouverte à la fin du XIIe siècle se solde, en 1102, par
le rattachement de la Croatie au royaume de Hongrie sous la
forme d’une union perpétuelle des deux Couronnes, les Croates
conservant leur autonomie. Le catholicisme constitue ensuite
un trait fondamental de l’identité nationale croate.

Si le latin s’impose peu à peu en tant que langue de la religion,


du droit et du savoir, il n’évince pas pour autant le vieux slave,
écrit en alphabet glagolitique, qui conservera un rôle liturgique
jusqu’à la fin du Moyen Âge. Ce qui va devenir la langue croate
émerge peu à peu d’une situation complexe. Les parlers locaux
teintent le vieux slave, qui se mue en «  vieux slave croate  »
parfois difficile à distinguer d’un « vieux croate » naissant… De
surcroît, ils relèvent de trois groupes de dialectes  : kaïkaviens
(région de Zagreb, proches du slovène), tchakaviens (Istrie et
côte dalmate) et chtokaviens (à l’intérieur du pays croate et
jusqu’en Serbie).

Les textes les plus anciens, datant du XIe  siècle, sont des
inscriptions sur pierre. La plus célèbre, découverte sur l’île de
Krk, est rédigée en glagolitique et mêle du tchakavien à du
vieux slave. Les premiers textes en vieux croate proprement
dit apparaissent vers la fin du XIIIe siècle. Les plus notables sont
le Cadastre d’Istrie et le Statut de Vinodol (sur la côte en face de
Krk), l’un et l’autre en tchakavien. Le chtokavien se manifeste à
l’écrit un siècle plus tard, avec un livre de prière croate rédigé à
Dubrovnik. Il s’ensuit un début d’essor littéraire (poèmes,
mystères) aux XIVe et XVe siècles. Le kaïkavien sera mis par écrit
dans la seconde moitié du XVIe  siècle. La langue croate, fondée
sur le chtokavien, s’affirme à la même époque  : le premier
dictionnaire paraît en 1595, la première grammaire en 1604.
C’est la langue de la renaissance littéraire à Dubrovnik au
XVII e siècle.

Le slovène

Les ancêtres des Slovènes, installés en actuelle Slovénie au


VII e  siècle, se trouvent par la suite englobés dans l’empire de
Charlemagne, puis dans le Saint-Empire, et sont très tôt
christianisés. On dispose en langue slovène ancienne des
documents exceptionnels découverts en 1807 : les « manuscrits
de Freising  », datés de peu avant l’an mille. Ces quatre pages
insérées dans un ouvrage en latin longtemps conservé à
Freising, en Bavière, contiennent deux sermons et un
formulaire de confession.

Il semble que le clergé ait contribué à maintenir vivants les


dialectes slovènes, remarquablement résistants face à
l’allemand, mais la période médiévale n’a laissé que très peu
d’écrits. Au XVIe  siècle, des écrivains protestants codifient la
langue et fixent son orthographe. Les premiers livres imprimés
en slovène paraissent  : le catéchisme de Primož Trubar (1508-
1586) en 1550 et la traduction de la Bible de Jurij Dalmatin
(1547-1589) en 1584. Au siècle suivant, la Contre-Réforme
interrompt le mouvement. Les livres en slovène sont brûlés. La
renaissance surviendra au tout début du XIXe siècle.
Le hongrois : une arrivée tardive

Le hongrois relève, comme le finnois, des langues finno-


ougriennes. Originaires de l’Oural, les Hongrois s’installent au
VIII e  siècle au nord de la mer Noire. Ils partent ensuite vers
l’ouest, franchissent les Carpates en 895/896 sous la conduite de
leur chef Arpad, prennent position dans la plaine danubienne…
et pillent les pays voisins, à commencer par la Grande-Moravie.
Leur sévère défaite en 955 face à Otton, roi d’Allemagne (et
bientôt empereur), les incite à se sédentariser en absorbant les
populations déjà en place. Les Hongrois enfoncent ainsi un coin
entre les Slaves du Sud et ceux de l’Ouest. Quand Étienne,
descendant d’Arpad, est couronné roi de Hongrie en l’an 1001,
avec l’assentiment du pape et de l’empereur, les Hongrois
s’ancrent solidement dans la chrétienté d’Occident  : Étienne
sera canonisé dès 1083.

Langue officielle du royaume dès sa fondation, le latin s’affirme


comme langue de la culture et du savoir, un rôle qu’il conserve
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Aussi l’essor de la langue hongroise
écrite (et, a  fortiori, littéraire) demeure-t-il très lent, du moins
avant le XVIe siècle. On distingue trois phases : le vieux hongrois
(XIe-XVe  siècle), le hongrois moyen (XVIe-XVIIIe  siècle) et le
hongrois moderne. Le premier texte de quelque importance en
vieux hongrois se résume à trois phrases insérées dans un
manuscrit en latin de 1055. Le premier texte complet,
datant  des années 1190, est une oraison funèbre suivie d’une
prière, conservée dans un codex en latin. Les Lamentations de
la Vierge Marie, premier poème connu, semblent avoir été
composées vers 1300, voire plus tôt. Vers 1430, deux prêtres
ayant étudié à Prague auprès du Tchèque Jan Hus traduisent la
Bible en hongrois. Bien qu’interdite par l’Église, plusieurs copies
de cette Bible hussite nous sont parvenues. Les premiers
documents juridiques en hongrois apparaissent à la fin du
XVe siècle.

Les langues slaves de l’Ouest

Les Slaves de l’Ouest se répartissent en Polonais, Tchèques et


Slovaques. S’y ajoutaient au début du Moyen Âge les Wendes,
installés à l’ouest des Polonais puis germanisés à partir du
XII e  siècle (voir p.  158). Parmi leurs descendants figurent les
Sorabes, dont la langue slave demeure vivante aujourd’hui
(voir p. 305).

Le tchèque et le slovaque

Le duché (futur royaume) de Bohême prend forme à la fin du


IXe  siècle, quand la Grande-Moravie s’effondre. Il a pour saint
patron Venceslas, duc élevé dans la foi chrétienne, puis
assassiné en 935 par son frère encore païen, Boleslav le Cruel.
Lorsqu’en 962 le roi d’Allemagne Otton  I er  fonde ce qui
deviendra le Saint-Empire, la Bohême en fait d’emblée partie.

Les seules langues écrites sont le vieux slave, jusqu’à la fin du


XI e  siècle, et le latin, à partir de la fondation de l’évêché de
Prague, en 973. Les premiers textes en vieux tchèque, datant du
tout début du XIIIe siècle, sont des cantiques. Celui intitulé Saint
Venceslas, duc du pays de Bohême deviendra un chant national.
La littérature tchèque s’épanouit au XIVe  siècle dans de très
nombreux domaines : épopée, chroniques, poésie, philosophie,
théologie… La vie intellectuelle s’intensifie après la fondation,
en 1348, de l’université de Prague par Charles  IV de
Luxembourg, à la fois roi de Bohême et empereur germanique.
C’est la plus ancienne université du Saint-Empire et d’Europe
centrale. Une traduction en tchèque de l’ensemble de la Bible
voit le jour dès 1370. Les Slovaques, parlant divers dialectes
apparentés au tchèque, vivent dans le royaume de Hongrie. Ils
adoptent le tchèque comme langue littéraire et administrative à
cette époque.

Jan Hus (v. 1371-1415) marque ensuite l’histoire de la Bohême.


Il prêche en tchèque la réforme de l’Église et écrit aussi bien en
latin (des traités théologiques) que dans sa langue maternelle
(en particulier des «  sermons littéraires  »). Remarquable
styliste, il unifie la langue tchèque et en réforme l’orthographe.
Il périt sur le bûcher en 1415, condamné pour hérésie. Le
mouvement hussite et ses suites dominent l’histoire des
Tchèques jusqu’au début du XVIIe siècle.
Apparue au milieu du XVe  siècle dans la mouvance hussite,
l’Unité des frères de la loi du Christ (les « Frères tchèques ») joue
par ailleurs un rôle intellectuel considérable. Les Frères
produisent, dans la seconde moitié du XVIe  siècle, une
Grammaire tchèque et une traduction de la Bible (dite « Bible de
Kralice  », du lieu de son impression, en Moravie), qui fixeront
pour longtemps la norme linguistique. Parmi les Frères se
distingue l’humaniste Comenius, nom latinisé de Jan Amos
Komensky (1592-1670), auteur, en 1631, d’une méthode
nouvelle d’apprentissage des langues, Janua linguarum reserata
(littéralement : « la porte des langues ouverte »). Celle-ci connaît
un immense succès et sera bientôt traduite en une douzaine de
langues européennes.

Les ancêtres des Slovaques et des Tchèques se côtoyaient au


sein de la Grande-Moravie sans se différencier les uns des
autres. La division date de l’arrivée des Hongrois : sont ensuite
qualifiés de Slovaques ceux qui relèvent du royaume de
Hongrie. De nombreux Slovaques se rallient au mouvement
hussite, avec le tchèque pour langue écrite. L’apparition d’une
langue écrite slovaque résultera de la Contre-Réforme  : au
XVIII e  siècle, les jésuites publieront une traduction de la Bible

volontairement imprégnée de formes dialectales slovaques afin


de la distinguer de la Bible de Kralice.

Le polonais
Les Polanes (Polanie en polonais), un peuple slave, vivaient
dans le bassin de la Warta (actuelle région de Poznań). En 966,
leur prince Mieszko se rallie au christianisme romain, puis
agrandit son domaine. Son fils Bolesław Chrobry (« le Vaillant »)
lui succède en 992 et poursuit sa politique  : en l’an mille, il
obtient la création, à Gniezno, d’un archevêché relevant
directement de Rome, ce qui l’affranchit de la tutelle du clergé
germanique  ; en 1025, il se fait couronner roi. Telles sont les
origines du royaume de Pologne.

On y parle le vieux polonais, mais on ne l’écrit pas ou très peu,


du moins au début du Moyen Âge  : la plupart des textes
(religieux, juridiques,  etc.) sont rédigés en latin. La première
phrase connue en vieux polonais figure dans un texte latin de
la seconde moitié du XIIIe  siècle. Les premiers textes –  des
sermons, un psautier et des chants religieux  – datent du
XIVe  siècle. Parmi eux figure le célèbre Hymne à la Vierge
(Bogurodzica), qui semble remonter à la fin du XIIIe  siècle.
Entonné par les chevaliers polonais lors de la fameuse bataille
de Grunwald (victoire sur les chevaliers Teutoniques en 1410), il
servit longtemps de chant national. Au XVe  siècle s’y ajoutent
une abondante poésie mariale et un début de poésie profane. La
littérature ne s’épanouit véritablement qu’au XVIe  siècle.
L’orthographe est alors fixée et le polonais moyen (XVIe-
XVIII e siècles) succède au vieux polonais (voir p. 374).
Les langues en Europe centrale et orientale à la fin du
XVe siècle

Les langues baltes et finnoises


Certes très différentes, les langues baltes et les langues finnoises
partagent une histoire qui débute au XIIIe siècle. Les populations
de langues finnoises, présentes dans tout le nord de l’actuelle
Russie, sont alors riveraines de la mer Baltique de part et
d’autre du golfe de Finlande : les Finnois au sens strict au nord,
les Estes et les Lives au sud. Entre ces derniers et les Polonais
vivent les populations de langues baltes, à savoir les ancêtres
des Lettons (Coures, Latgales, Sèles et Zemgales), les Lituaniens
et les Borusses (dont la langue est dite «  vieux prussien  »).
L’entrée de ces divers peuples dans la chrétienté d’Occident
résulte de  l’action, plus ou moins conjuguée, de Polonais,
d’Allemands, de Danois et de Suédois.

– À l’aube du XIIIe  siècle, des Allemands fondent Riga, puis


créent l’ordre des chevaliers Porte-Glaive, qui entreprennent
aussitôt de soumettre les Lives, les Coures et leurs voisins.

– Afin de soumettre les Estes, les Porte-Glaive font appel aux


Danois, qui débarquent en 1219 et fondent Reval (actuelle
Tallinn).

– Dans les années 1220, les Polonais font appel à des Allemands,
les chevaliers de l’ordre Teutonique, pour soumettre et
convertir les Borusses.

– Les Lituaniens défont les Porte-Glaive en 1236 et préservent


ainsi leur indépendance, tout en demeurant païens. (Les Porte-
Glaive se rallient l’année suivante à l’ordre Teutonique.)
– À la même époque, les Suédois, qui avaient pris pied en
Finlande au XIIe  siècle, décident de parachever la conquête du
pays. Ils se heurtent toutefois aux Russes, qui annexent l’est du
pays finnois (actuelle Carélie) et y convertissent la population
au christianisme orthodoxe.

– En 1347, l’ordre Teutonique rachète la partie de l’Estonie que


détenaient les Danois.

– Devenue grand-duché, la Lituanie connaît au XIVe  siècle une


considérable extension, jusqu’à inclure Kiev. Quand les
couronnes lituanienne et polonaise s’unissent, vers la fin du
siècle, les Lituaniens adoptent le christianisme (les derniers en
Europe).

Ces peuples ainsi intégrés à la chrétienté d’Occident connaissent


des sorts divers  : tandis que les Borusses sont peu à peu
germanisés (le vieux prussien s’éteindra au début du
XVIII e siècle), les Lettons et les Estoniens, quoique réduits à l’état

de serfs par une noblesse allemande, conservent l’usage de leur


langue. Il en va de même des Finnois, au demeurant mieux
traités, puisqu’il subsiste en Finlande une noblesse finnoise (à
côté de la noblesse suédoise dominante).

Les écrits datant du Moyen Âge sont rarissimes  : on trouve


quelques bribes d’estonien dans une chronique en latin du
XIII e  siècle, une phrase en finnois dans un journal de voyage
allemand rédigé au milieu du XVe  siècle… Le document le plus
important est un manuscrit datant des environs de 1400, peut-
être recopié d’un manuscrit antérieur. Dit «  Vocabulaire
d’Elbing », il contient 802 mots vieux prussiens accompagnés de
leur traduction en allemand. La Réforme, qui a gagné la région
dès les années 1520, conduit à une généralisation des écrits,
facilitée par l’imprimerie. Le premier livre en estonien, paru en
1535, est un catéchisme luthérien. En 1548, la traduction du
Nouveau Testament par le luthérien Mikael Agricola (v.  1510-
1557) marque l’avènement de la langue finnoise écrite. Le
premier écrit connu en lituanien date de 1547  : c’est la
traduction d’un catéchisme de Luther, effectuée en Prusse par
des pasteurs au profit de la minorité lituanienne de ce pays.

Les langues slaves de l’Est

L’histoire des Slaves de l’Est débute en même temps que celle


des Varègues, Scandinaves qui s’aventurent dans leur pays au
IXe siècle. Venus de Suède via le golfe de Finlande, ils naviguent
sur les fleuves, descendent le Dniepr jusqu’à la mer Noire et
atteignent Constantinople dès 838. Selon la tradition, l’un de
leurs chefs, Riourik, se serait rendu maître de Novgorod en 862.
Vingt ans plus tard, son successeur Oleg s’empare de Kiev, en
fait sa capitale et fonde ainsi l’État de Kiev, également connu
sous le nom de «  Rous  ». À Oleg (mort en 913) succèdent Igor
(mort en 945), qui porte encore un nom scandinave (Igor
=  Ingvar), puis Sviatoslav (mort en 972), dont le nom indique
que les Varègues sont alors slavisés. La conversion au
christianisme date du règne de Vladimir (mort en 1015). En 988,
il reçoit le baptême et fait venir à Kiev des prêtres grecs et
bulgares, lesquels diffusent des textes religieux en vieux slave.
L’État kiévien culmine sous le règne de Iaroslav le Sage (1019-
1054). Des guerres civiles conduisent ensuite à sa désagrégation
progressive en multiples principautés.

Les Russes vassaux de la Horde d’Or

L’irruption des Mongols, venus d’Asie centrale, change


brutalement le cours de l’histoire  : après avoir ruiné Kiev en
1240, ils fondent dans la région de la Volga un État, le khanat de
la Horde d’Or, qui impose d’emblée sa domination à toutes les
principautés russes sous la forme d’un tribut. Les Russes en
conservent le souvenir sous le nom de «  joug tatar  », car ils
nomment « Tatars » les populations composant la Horde. Celles-
ci sont en majorité turques, comme l’étaient la plupart des
troupes commandées par les Mongols (voir p.  207). Les
principautés connaissent ensuite des destinées différentes.

– Pour échapper au « joug tatar », certaines se rallient au grand-


duché de Lituanie, fondé en 1252, qui s’étend peu à peu vers
l’est et le sud. En 1386, le grand-duc Jogaila reçoit le baptême et
devient simultanément roi de Pologne sous le nom de
Ladislas  II Jagellon. Les deux Couronnes resteront unies
jusqu’au XVIIIe siècle. C’est au sein de l’union polono-lituanienne
que s’ébauchent les langues biélorusse et ukrainienne.
– Parmi les principautés demeurées vassales de la Horde d’Or,
celle de Moscou se hisse au premier rang au XIVe  siècle. Le
métropolite de l’Église russe, qui résidait à Vladimir depuis la
chute de Kiev, s’établit à Moscou en 1326. La Moscovie ne cesse
ensuite de s’agrandir aux dépens des principautés voisines. Au
XVe  siècle, la Horde d’Or se morcelle en plusieurs khanats, de
sorte qu’en 1480 la Moscovie s’affranchit définitivement. Au
siècle suivant, le grand-prince Ivan le Terrible fonde l’empire de
Russie en prenant le titre de tsar et en conquérant les pays
tatars.

Revenons à l’État kiévien. Après la conversion de Vladimir au


christianisme orthodoxe, en 988, des textes religieux en vieux
slave se diffusent, comme en Bulgarie. En s’émaillant
d’éléments vernaculaires, le vieux slave se mue peu à peu en
« slavon russe » (souvent dit « slavon » tout court), tandis qu’un
chassé-croisé complexe s’opère entre le slavon de l’Église,
attaché au modèle du vieux slave, les dialectes parlés, en
évolution rapide, et une langue écrite « civile » qui se cherche
entre ces deux pôles.

Le manuscrit le plus ancien connu fut longtemps l’Évangéliaire


d’Ostromir, rédigé à Novgorod en vieux slave dans les
années  1050. Le Codex de Novgorod, découvert en 2000, le
devance désormais. Il se compose de trois tablettes de bois
recouvertes de cire dans laquelle sont transcrits en alphabet
cyrillique des psaumes en vieux slave. Les tablettes elles-
mêmes conservent l’empreinte d’innombrables textes du
passé  : le linguiste Andreï Zalizniak (1935-2017), qui avait
entrepris de les déchiffrer, les a qualifiées d’«  hyper-
palimpseste ». La Loi russe (Rousskaïa Pravda), dont les copies
les plus anciennes datent du XIIIe  siècle, est constituée de
plusieurs textes élaborés au XIe siècle, le plus ancien en 1017. La
Chronique des temps passés (ou Chronique de Nestor, du nom
de son auteur présumé), compilée dans les années 1110, relate
l’histoire russe à partir de 852. Cependant, l’œuvre la plus
fameuse se nomme le Dit de la campagne d’Igor. Composée à la
fin du XIIe  siècle, elle relate une expédition malheureuse des
Russes contre les Coumans (des Turcs) en 1185. Les
circonstances de la découverte du manuscrit, à la fin du
XVIII e  siècle, ont longtemps conduit à s’interroger sur son
authenticité, mais la plupart des linguistes n’en doutent plus
aujourd’hui.

La langue quotidienne nous est connue par les inscriptions sur


écorce de bouleau retrouvées principalement à Novgorod et
datées du XIe  au XVe  siècle. L’épaisse couche d’argile saturée
d’eau dans laquelle elles se trouvaient, les isolant de tout
oxygène, a permis leur conservation. Il s’agit pour l’essentiel de
correspondance, personnelle ou commerciale, écrite en
dialecte.

Au temps du «  joug tatar  », la divergence entre le slavon,


fermement maintenu par l’Église, et la langue usuelle ne cesse
de s’accentuer. Les Russes se trouvent en situation de diglossie :
d’un côté, le slavon demeure la langue de la religion et du
savoir  ; de l’autre, le russe continue d’évoluer, tout en se
trouvant confiné aux tâches les moins nobles (écrits de
caractère privé,  etc.). Sa force finira néanmoins par se
manifester, en particulier dans la correspondance très
polémique échangée entre le tsar Ivan le Terrible et le prince
André Kourbski (1528-1583), exilé en Pologne (voir p. 401).

Ruthène, biélorusse, ukrainien

Dans leur forme actuelle, les langues biélorusse et ukrainienne


datent du XIXe  siècle. Leur histoire antérieure fut celle de
dialectes dont les origines remontent au temps de l’État kiévien,
comme la langue russe elle-même. Par convention, on qualifie
ces dialectes de «  ruthènes  », appellation ayant la même
étymologie que «  russe  ». Ils ont en commun d’avoir évolué
dans le cadre du grand-duché de Lituanie et du royaume de
Pologne entre le XIIIe et le XVIIIe siècle.

Le grand-duché de Lituanie présente une particularité  : le


grand-duc et sa cour sont lituaniens, tandis que la grande
majorité de la population se compose de Slaves de l’Est
orthodoxes qui échappent ainsi au «  joug tatar  ». Les parlers
usuels sont donc slaves. Quant à la langue écrite, ce n’est pas le
lituanien (non écrit avant le XVIe  siècle), mais, comme dans les
principautés russes, une langue mêlant au slavon des éléments
dialectaux. On la nomme «  vieux ruthène  » ou «  vieux
biélorusse  ». Langue de chancellerie du grand-duché, elle
amorce une carrière littéraire au début du XVIe  siècle, mais
l’Union de Lublin conclue en 1569 – qui, en pratique, équivaut à
une annexion du grand-duché par la Pologne  – y met fin. La
langue et la culture polonaises deviennent dès lors
hégémoniques, tandis que le vieux biélorusse décline. Il sera
banni de l’usage officiel en 1697.

La domination polonaise se manifeste aussi plus au sud. Le


royaume de Pologne, qui a annexé la Galicie au XIVe  siècle,
inclut à partir de 1569 le cœur de l’actuelle Ukraine, dont la ville
de Kiev. (Le nom vient du russe ukraina, « marche », désignant
les régions situées au sud de la Moscovie.) Une forme de vieux
ruthène écrit parvient à s’y maintenir, tandis que les dialectes
parlés – ancêtres de l’ukrainien moderne – restent très vivants.
C’est notamment le cas à l’est de Kiev, dans la boucle du Dniepr,
domaine des cosaques Zaporogues. Au XVIIe siècle, ces derniers
se révoltent contre les Polonais, puis passent dans l’orbite de la
Russie, qui ne cesse ensuite de s’étendre. Lors des partages de la
Pologne (1772-1795), la Russie annexe tous les territoires
peuplés de Slaves de l’Est, sauf la Galicie acquise par l’Autriche.
À la polonisation se substitue une politique de russification. Une
langue ukrainienne prendra néanmoins forme au XIXe  siècle
(voir p. 409) et une langue biélorusse au siècle suivant.

Le grec, des byzantins aux


ottomans
De notre point de vue d’Occidentaux, l’Empire romain,
remplacé par des « royaumes barbares », a pris fin en 476, mais
il s’agit bien sûr de l’Empire romain d’Occident. Vue de
Constantinople, l’histoire est tout autre  : l’Empire romain
d’Orient –  dont les habitants se sont toujours qualifiés de
« Romains » (Rômaioi en grec) – s’est perpétué sans discontinuer
jusqu’en 1204 et n’a rendu son dernier soupir qu’en 1453.
Invention occidentale, le terme «  byzantin  », forgé par
l’humaniste allemand Hieronymus Wolf (1516-1580) à partir de
l’ancien nom de Constantinople (Byzantion en grec, Byzantium
en latin), s’applique à la phase médiévale de l’Empire romain
d’Orient. Il n’empêche que l’Empire dit «  byzantin  » diffère de
l’Empire romain classique à maints égards, le plus net étant
linguistique : on y parle le grec, non le latin.

L’Empire romain d’Orient parle grec

Vers la fin du VIe  siècle, l’Empire romain d’Orient –  capitale  :


Constantinople  – subsiste dans son entier  : outre la Grèce et
l’Anatolie jusqu’à l’Arménie, il inclut notamment la
Syrie/Palestine et l’Égypte. Le grec y joue un double rôle : c’est
la langue des Grecs eux-mêmes, principalement présents en
Grèce et en Anatolie, qui forment près du tiers de la population
(les autres peuples ayant pour langues l’araméen en
Syrie/Palestine, le copte en Égypte,  etc.), mais c’est aussi,
partout, la langue des élites, en particulier dans les villes, et, de
facto, la langue officielle (le latin demeurant officiel de jure).

Le premier grand recul résulte de l’expansion arabe : entre 634


et  642, l’empire perd la Syrie/Palestine et l’Égypte et se trouve
réduit, pour l’essentiel, à la Grèce et à l’Anatolie. Son territoire
coïncide dès lors avec l’aire où prédominent nettement les
populations de langue grecque  : ainsi délimité et tout en
continuant de se proclamer «  romain  », l’empire est donc
devenu grec. Sa spécificité s’affirme aussi dans le domaine
religieux  : l’Église orthodoxe (de langue liturgique grecque)
dirigée par le patriarche de Constantinople entre peu à peu en
conflit avec l’Église catholique (de langue liturgique latine)
conduite par le pape.

Le yévanique, langue des Romaniotes


Le yévanite ou judéo-grec était la langue des Juifs de
l’Empire romain d’Orient puis byzantin, connus sous le
nom de Romaniotes. Le mot « yévanique » dérive de Yawan
(issu du grec Iônia), désignant la Grèce en hébreu. Comme
les autres langues juives, le yévanique mêlait au grec de
l’hébreu et de l’araméen et s’écrivait en alphabet hébreu.
Quand les Juifs expulsés d’Espagne se sont installés dans
l’Empire ottoman à partir du XVIe siècle (voir p. 355), ils ont
assimilé la majorité des Romaniotes, qui ont adopté le
judéo-espagnol.
Le second grand recul résulte de la pénétration de populations
turques musulmanes en Anatolie. Battus par les Turcs
seldjoukides en 1071 (voir p. 355), les Byzantins sont ensuite sur
la défensive. Les nouveaux venus se font nombreux en
Anatolie centrale, où s’organise au XIIe  siècle le sultanat
seldjoukide de Roum («  Roum  » désignant le pays des
« Romains », autrement dit des Grecs), tandis que les Byzantins
ne conservent que les régions côtières. Les populations de
langue grecque se trouvent dès lors partagées entre, d’un côté,
ce qui subsiste de l’Empire byzantin et, de l’autre, l’Anatolie où,
au fil des siècles, elles finiront par se turquiser.

En 1204, lors de la quatrième croisade, les croisés, manipulés


par les Vénitiens, s’emparent de Constantinople, puis se
partagent avec Venise ce qui reste de l’empire. Repliés à Nicée
(à l’est du Bosphore), les Byzantins reconquièrent leur capitale
en 1261, mais bientôt se dresse dans le nord-ouest de l’Anatolie
la menace des Turcs ottomans (du nom de leur premier chef,
Osman). Ayant franchi les Dardanelles au milieu du XIVe siècle,
ceux-ci entreprennent de conquérir les Balkans, puis
s’emparent de Constantinople en 1453 et en font leur capitale.
Au début du XVIe  siècle, la plupart des Grecs sont sujets du
sultan. Font exception ceux des possessions vénitiennes  :
Chypre (annexé par les Ottomans en 1571), la Crète (conquise
au XVIIe siècle) et les îles Ioniennes (vénitiennes du XIIIe siècle à
1797).
Grec parlé, grec écrit et la « question
linguistique »

À la différence du latin, qui se fragmente en multiples parlers


romans entre le VIIIe  et le Xe  siècle, le grec poursuit son
évolution de façon continue dans le cadre de l’Empire byzantin.
La centralisation politique, doublée de la cohésion assurée par
l’Église orthodoxe, entrave l’essor de dialectes régionaux  : de
nombreuses institutions (la bureaucratie, le service militaire
dans l’armée impériale, l’enseignement dispensé par
l’Église,  etc.) maintiennent le recours à une langue parlée
commune. Certes plus ou moins maîtrisée, celle-ci prend pour
référence le parler des élites des principales villes, qui évolue
au fil du temps tout en demeurant assez homogène.

La langue écrite se montre au contraire très conservatrice, tant


les Byzantins restent attachés à la filiation conduisant de la
culture grecque classique, puis hellénistique, à la culture gréco-
romaine devenue chrétienne. On distingue en conséquence
plusieurs niveaux de langue écrite. Au sommet se situe la
langue très archaïsante de la composition littéraire, cultivant
l’«  atticisme  » en se référant au grec classique (voir p.  110).
Viennent ensuite la langue officielle impériale et patriarcale et
celle des débats académiques et théologiques. Leur forme
demeure ancienne, tout en incorporant des tournures issues du
langage parlé. C’est davantage encore le cas de la langue écrite
de l’administration, qui puise dans la langue effectivement
parlée par les classes cultivées. Il en va de même des écrits de
caractère pratique. En revanche, les écrits en langue
vernaculaire –  transcriptions de sermons, vies de saints  – sont
rares. Il est vrai que la grande majorité de la population
demeure illettrée. En résumé, il existe à tous les niveaux un net
décalage entre la langue écrite, toujours plus «  savante  », et la
langue parlée : c’est une situation de diglossie généralisée.

Au sein de l’Empire ottoman, les orthodoxes forment dès 1453


un millet, communauté fondée sur l’appartenance religieuse. À
sa tête se situe le patriarche de Constantinople, qui garantit la
loyauté des orthodoxes envers le sultan et se voit attribuer, en
échange, d’importants pouvoirs dans divers domaines (justice,
enseignement,  etc.). En principe, le millet orthodoxe
correspond aux populations de langue grecque (les plus
nombreuses), auxquelles s’ajoutent d’autres populations
converties à l’orthodoxie (Slaves, Roumains,  etc.). En pratique,
ce n’est pas si simple. Certains Grecs (et certains Slaves, tels les
Bosniaques) se convertissent à l’islam tout en conservant leur
langue, tandis que d’autres, dans diverses régions d’Anatolie,
adoptent la langue turque tout en demeurant chrétiens…
Néanmoins, d’une façon générale, les Grecs se montrent fidèles
à l’Église orthodoxe, héritière de la tradition byzantine.

Aux XVIIe  et XVIIIe  siècles, les classes supérieures grecques se


transforment. Une nouvelle aristocratie, fondée sur la fortune,
naît à Constantinople dans le quartier du Phanar  : on nomme
ses membres les « Phanariotes ». De leurs rangs sortent tant les
dignitaires de l’Église orthodoxe que les interprètes officiels
(drogman), très influents dans l’administration ottomane.
Simultanément s’affirme une bourgeoisie commerçante,
ouverte sur l’étranger, tandis que la marine marchande
grecque se développe. Ces divers milieux favorisent un essor de
l’enseignement et un renouveau de la vie intellectuelle.

Ainsi commence à se poser la «  question de la langue  »,


lancinante jusque dans la seconde moitié du XXe  siècle. Elle
porte sur la langue écrite, dont les formes les plus usitées
conservent un caractère ancien et se trouvent en décalage avec
une langue parlée qui n’a cessé d’évoluer, y compris dans les
classes supérieures. Faut-il maintenir la situation de diglossie
ou, au contraire, élaborer un standard écrit moderne aussi
proche que possible de la langue effectivement parlée  ? La
question se pose avec d’autant plus d’acuité que l’influence
occidentale –  de la Renaissance à l’esprit des Lumières  – a
introduit dans la langue grecque de nouveaux concepts et un
nouveau vocabulaire.

L’Église orthodoxe, hostile à l’Occident, et les milieux associés


au pouvoir ottoman (Phanariotes et autres) défendent
résolument la tradition d’une langue écrite archaïsante
considérée comme la seule prestigieuse et légitime. Parmi les
partisans d’une langue modernisée dite «  démotique  »
(«  populaire  », littéralement) figurent surtout des écrivains et
intellectuels, tel le poète Righas Feraios (1757-1798), qui
l’emploie dans son œuvre. S’y ajoutent des membres de la
bourgeoisie commerçante, prompts à associer la cause du
démotique à celle de l’émancipation nationale. La querelle
s’envenime à la fin du XVIII e siècle et ne sera nullement résolue
lors de l’accession de la Grèce à l’indépendance en 1830 (voir
p. 399).

Notes du chapitre

[1]  ↑   Michel BANNIARD, Du latin aux langues romanes, Armand Colin, Paris, 2005
(nouv. éd.).

[2]  ↑   Aussi connu pour avoir introduit en Europe la tulipe, le lilas et le


marronnier d’Inde.

[3] ↑   Nains des légendes germaniques.

[4] ↑   Avant le XV e siècle, les voyelles se prononçaient (à peu près) comme en bas
latin et comme dans la majorité des langues européennes actuelles. Le grand
changement vocalique porte sur les voyelles longues, dont beaucoup sont
devenues des diphtongues.

[5]  ↑   Partie d’une synagogue destinée à recevoir des manuscrits devenus


inutilisables mais qui, contenant le Nom divin, ne doivent pas être détruits.
Les mondes arabe et turco-
iranien

D u vivant de Muhammad (v.  570-632), l’araméen


prédomine en Syrie/Palestine et en Mésopotamie, l’arabe
dans la péninsule  : l’un et l’autre relèvent de la famille
sémitique, présente dans ces régions depuis des temps
immémoriaux. En Iran prévalent des langues iraniennes,
membres de la famille indo-européenne, au premier rang
desquelles le moyen perse, issu du vieux perse attesté dès le
VI e siècle av. J.-C.

Au lendemain de la mort du Prophète, les caravaniers et


Bédouins arabes se muent en conquérants. Ils édifient un
empire (le califat) et y promeuvent l’islam, fondé sur le Coran,
livre sacré en langue arabe. L’arabe se substitue ensuite aux
autres langues sémitiques, qu’il s’agisse de l’araméen ou des
langues sudarabiques dans le sud de la péninsule. En revanche,
bien que les Arabes conquièrent l’Iran et y introduisent l’islam,
leur langue n’évince pas les langues iraniennes. Le moyen
perse intègre néanmoins quantité de mots et de tournures
arabes : ainsi naît le persan.

Tandis qu’émerge le persan, aux IXe-Xe  siècles, les Turcs venus


des steppes se dirigent vers l’Asie occidentale. Arrivés du nord-
est à la rencontre de l’islam, c’est en persan, plutôt qu’en arabe,
qu’ils s’initient à leur tour à la culture musulmane. Mais, pas
plus que l’arabe n’avait évincé les langues iraniennes, le persan
ne se substitue aux langues des Turcs, ni ces langues au persan.
On aboutit plutôt à une symbiose turco-iranienne constituant
un « pôle » complémentaire du « pôle » proprement arabe. Telle
demeure aujourd’hui la trilogie du cœur de l’islam  : arabe,
persane et turque.

L’Iran et l’Asie centrale avant l’islam

Sur la falaise de Béhistoun, dans l’ouest de l’Iran, le «  roi des


rois » Darius a fait graver, au VIe siècle av. J.-C., des inscriptions à
sa propre gloire. Celles-ci associent trois textes équivalents : en
babylonien, en élamite et en vieux perse (voir p. 77). Le vieux
perse n’est autre que la langue de Darius et ses compatriotes :
les Perses. Venus du nord, ils sont arrivés en Iran au cours du
II e  millénaire, comme d’autres populations de langues
iraniennes, dont les Mèdes, et se sont installés dans le sud du
pays, donnant leur nom à la région située autour de Chiraz, dite
Fars en persan.

Les Mèdes sont les premiers à dominer le plateau iranien. En


549 av. J.-C., le Perse Cyrus le Grand met fin à leur hégémonie,
fonde la dynastie des Achéménides et bâtit un immense
empire. Sous le règne de Darius, celui-ci inclut l’Anatolie, la
Syrie et l’Égypte et s’étend à l’est jusqu’à l’Indus. C’est l’empire
qu’Alexandre le Grand conquiert à partir de 334. Après sa mort,
en 323, ses généraux le partagent : la Syrie, la Mésopotamie et
l’Iran échoient à Séleucos, fondateur de la dynastie des
Séleucides. Les Parthes, Iraniens apparentés aux Mèdes, les
évincent au milieu du IIe  siècle  av.  J.-C.  Alors se stabilise un
empire qui ne va plus guère changer jusqu’à la conquête arabe.
Gouverné par des Iraniens, il réunit l’Iran et la Mésopotamie et
prend pour capitale Ctésiphon, non loin de l’ancienne Babylone
et de la future Bagdad. Les Perses, toujours présents dans le sud
de l’Iran, finissent par se révolter contre les Parthes  : en 226,
leur chef Ardachêr entre à Ctésiphon, s’y proclame «  roi des
rois » et fonde ainsi la dynastie des Sassanides.

L’empire des Parthes, puis des Perses sassanides, recoupe deux


grandes aires linguistiques  : iranienne et sémitique. En Iran
même se côtoient des langues iraniennes occidentales, dont le
parthe (éteint au milieu du I er  millénaire) et le moyen perse,
héritier du vieux perse, tandis qu’à l’est prévalent des langues
iraniennes orientales, dont le sogdien et le bactrien. En
Mésopotamie, en revanche, la population s’exprime en
araméen, langue sémitique devenue prépondérante au Proche-
Orient aux IXe-VIIIe  siècles  av.  J.-C.  (voir p.  95) et qui le restera
jusqu’à la conquête arabe.

Chaque dynastie met en œuvre une «  politique linguistique  ».


Pour administrer leur immense empire, les Achéménides
recouraient à l’araméen (dit « araméen d’Empire »), tandis que
les fonctions du vieux perse écrit – en cunéiformes – n’étaient
que de prestige. Alexandre et les Séleucides administrent leurs
possessions en grec, mais ni l’araméen ni le perse ne
disparaissent pour autant. Les Parthes délaissent le grec au
profit de leur propre langue, transcrite en une écriture dite
«  pahlavi  » dérivée de l’écriture araméenne. Quant aux
Sassanides, ils emploient le moyen perse, lui aussi transcrit en
pahlavi.

En 637, les Arabes défont les Sassanides à al-Qadisiyya, sur les


bords de l’Euphrate, puis entreprennent la conquête de l’Iran.
Le dernier Sassanide meurt assassiné à Merv en 651. La langue
arabe remplace bientôt l’araméen en Mésopotamie (que les
Arabes nomment « Irak »), mais non les langues iraniennes.

Zarathushtra et l’avestique

L’Empire sassanide avait pour religion officielle le zoroastrisme


ou mazdéisme. Le second terme se réfère au dieu Ahura-Mazdâ
et le premier à Zarathushtra, le grand réformateur de cette
religion. Mazdâ («  sage, omniscient  ») accompagne toujours le
nom du dieu suprême, Ahura. Le culte d’Ahura trouve ses
origines dans la religion indo-iranienne dont procède aussi le
védisme, lointain ancêtre de l’hindouisme (voir p. 222).

On ne sait presque rien de Zarathushtra lui-même : sans doute


a-t-il vécu dans un pays iranien oriental à la fin du
II e millénaire av. J.-C. Les Grecs le connaissaient sous le nom de
Zoroastrès (Zoroastre en français). Le zoroastrisme s’est tôt
enraciné en Sogdiane et en Bactriane, mais les Achéménides,
qui pratiquaient le culte d’Ahura-Mazdâ, ne semblent guère
avoir été touchés par la réforme. Après avoir atteint son apogée
sous les Sassanides, le zoroastrisme s’effondrera face à l’islam.
Il subsiste aujourd’hui deux communautés de zoroastriens : les
Guèbres, au nombre de quelques milliers en Iran, et les Parsis,
émigrés en Inde aux VIIIe-Xe siècles, nombreux à Bombay.

On nomme «  avestique  » la langue de l’Avesta, ensemble des


textes sacrés du zoroastrisme préservés par les Parsis. Elle
relève du groupe oriental des langues iraniennes (voir le
tableau). Les Européens la découvrent au XVIIIe  siècle grâce au
Français Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron (1731-1805)
qui, ayant voyagé en Inde de 1755 à 1762, en rapporte 180
manuscrits, puis publie en 1771 une traduction française de
l’Avesta. Il s’agit en fait d’un texte incomplet, car plusieurs
parties de l’Avesta sont perdues. De surcroît, les manuscrits les
plus anciens qui subsistent datent du XIIIe  siècle  apr.  J.-C.  : il
s’agit de copies de copies de copies… Les progrès accomplis par
la philologie depuis l’époque d’Anquetil-Duperron permettent
néanmoins de reconstituer l’histoire de l’Avesta dans ses
grandes lignes. On distingue deux phases : la première fut celle
de la transmission orale de textes récités de génération en
génération ; la seconde débute à l’époque sassanide, quand on
consigne l’Avesta.

Les éléments les plus anciens de l’Avesta sont les Gatha,


hymnes en vers que Zarathoustra lui-même aurait composés,
selon la tradition. Ils emploient une langue comparable, du
point de vue grammatical, à celle du Rigveda (recueil de textes
sacrés) indien, ce qui incite à les dater de la fin du II e millénaire.
On qualifie cette langue d’«  avestique ancien  ». Le reste de
l’Avesta fut composé durant la première moitié du
I er  millénaire  av.  J.-C.  en «  avestique récent  » dans des
circonstances non élucidées  ; les modalités de l’expansion du
zoroastrisme en Iran ne le sont pas davantage. Au temps de
l’Empire achéménide, l’Avesta, employant une langue
différente de celle des Perses, faisait l’objet d’une transmission
orale savante au sein d’une caste de religieux. Il en est allé de
même au temps des Parthes.
La classification des langues iraniennes

Les spécialistes des langues iraniennes anciennes distinguent deux


époques : celle de l’iranien ancien (jusqu’à 400 av. J.-C.) et celle du
moyen iranien (de 400 av. J.-C. à 900 apr. J.-C.). De l’iranien ancien ne
relèvent que deux langues bien attestées. Le moyen iranien présente
une plus grande variété : outre le moyen perse, connu depuis
longtemps, il inclut le sogdien, le chorasmien, le bactrien, le
khotanais… La plupart des documents rédigés en ces langues ont été
découverts au XX e siècle dans le Turkestan chinois.

L’Avesta est consigné à l’époque sassanide, un système


d’écriture ayant été inventé dans ce but. Dérivé de l’alphabet
pahlavi (voir ci-dessous), mais phonétiquement plus précis, il
compte plus de cinquante caractères, dont quinze voyelles. Cela
garantissait qu’à la lecture, puis à la récitation, les textes de
l’Avesta seraient prononcés correctement par les fidèles. Les
textes ont été maintes fois recopiés, non sans erreurs et
altérations. L’étude des erreurs systématiques figurant dans les
manuscrits indique qu’ils dérivent tous d’un manuscrit datant
de l’époque troublée de la migration de zoroastriens vers l’Inde
(VIIIe-Xe siècles).

Le moyen perse, langue des Sassanides

Le moyen perse s’intercale entre le vieux perse des


Achéménides (VIe-IVe  siècles  av.  J.-C.) et le persan qui émerge
aux IXe-Xe  siècles  : c’est la langue des Sassanides et de leur
empire (226-651). Elle emploie l’écriture « pahlavi », appellation
consacrée par l’usage bien qu’elle vienne du vieux perse
parthava signifiant « Parthes »…

Apparue aux IIIe-IIe  siècles  av.  J.-C., l’écriture pahlavi dérive de


l’écriture araméenne et se compose de vingt signes, dont
certains quasiment identiques, ce qui rend difficile la lecture. En
outre, les textes contiennent des «  xénogrammes  » araméens,
c’est-à-dire des mots araméens orthographiés en araméen mais
destinés à être lus en moyen perse (comme si, dans un texte
français, figurait le mot latin mensa, prononcé «  table  » à la
lecture). De nombreux documents en pahlavi –  inscriptions
impériales, textes religieux, juridiques, historiques,  etc.  – sont
parvenus jusqu’à nous.

Parmi les textes religieux en moyen perse, certains sont rédigés


à l’aide de l’écriture dite «  manichéenne  », appellation se
référant à Mani. Né en Mésopotamie vers 216, Mani est
également connu sous le nom latin de Manichaeus, de
l’araméen Mani hayya, «  Mani le Vivant  ». En 240, il reçoit de
son alter ego céleste l’ordre de proclamer ce qui deviendra une
nouvelle religion. Il se donne pour l’ultime successeur d’une
suite de Messagers célestes – dont Adam, Zoroastre, le Bouddha
et Jésus – et écrit lui-même (en syriaque, variante de l’araméen)
ce qui se veut l’expression totale de la Vérité, sa doctrine ayant
pour principe la lutte du Bien et du Mal, de la Lumière et des
Ténèbres, de l’esprit et de la matière. Le Sassanide
Châhpuhr I er le reçoit à Ctésiphon et lui permet de diffuser son
message à travers l’empire, mais les prêtres zoroastriens
finiront par réagir : vers 276, Mani mourra en prison.

Les écrits de Mani sont malheureusement perdus, à l’exception


de fragments et de citations auxquels s’ajoute un texte en
moyen perse dédié à Châhpuhr  I er. Les autres textes
manichéens, en diverses langues, ont de multiples auteurs. Le
manichéisme se diffuse dans l’Empire romain au IVe  siècle
(saint Augustin fut manichéen avant de devenir Père de
l’Église), puis sombre, victime des persécutions. Il résiste mieux
en Iran, en dépit de l’hostilité des zoroastriens, gagne la
Sogdiane et, via la route de la Soie, atteint la Chine avant la fin
du VIIe siècle.

Les textes manichéens en moyen perse emploient une écriture


spécifique, dérivée de l’écriture cursive araméenne en usage à
Babylone au IIIe  siècle  apr.  J.-C.  Ils présentent le double
avantage d’être rédigés dans la langue effectivement parlée à
l’époque sassanide –  et non dans le langage archaïsant des
textes officiels et zoroastriens  – et dépourvus de
« xénogrammes » araméens. Aussi donnent-ils du moyen perse
l’image la plus claire.

Marchandises, techniques, idées et


cultures empruntent la « route de la
Soie »

Le géographe et géologue allemand Ferdinand von Richtofen


(1833-1905), fin connaisseur de l’Asie, a forgé l’expression
« route de la Soie » (Seidenstrasse) en 1877. En réalité, ce ne fut
jamais une route à proprement parler, mais plutôt un faisceau
d’itinéraires fluctuants reliant de proche en proche la Chine à
l’Iran via l’Asie centrale et inversement.

Au cours de la seconde moitié du XIXe  siècle, les Européens


s’intéressent à la région, alors théâtre d’une rivalité entre
l’Empire russe en expansion et l’Empire britannique des Indes
(rivalité qualifiée de «  Grand Jeu  » par Rudyard Kipling). Au
Turkestan chinois (actuel Xinjiang) se croisent des aventuriers,
des espions, des explorateurs… Parmi ces derniers se distingue
le Suédois Sven Hedin (1865-1952), ancien élève de Richtofen  :
en 1895, il découvre aux alentours de Khotan les ruines  de
sanctuaires bouddhiques. Cela attire l’attention d’archéologues,
à commencer par Aurel Stein (1862-1943), un Hongrois
naturalisé britannique, qui conduit sa première expédition au
Turkestan dès 1900. Il y sera suivi quelques années plus tard
par l’Allemand Albert von  Le  Coq (1860-1930), le Français Paul
Pelliot (1878-1945) et quelques autres.

Les découvertes de ces archéologues sont exceptionnelles à


plus d’un titre, à commencer par leur état de conservation.
Outre des peintures murales et quantité d’objets, elles
consistent en plusieurs dizaines de milliers d’écrits sur papier
ou sur d’autres supports d’origine organique (bois, cuir,  etc.),
datant d’une période s’étendant du IVe  au Xe  siècle. Le climat
extrêmement sec du Xinjiang, en grande partie désertique, a
permis leur conservation (de même que d’innombrables
papyrus ont été préservés en Égypte). La diversité des types
d’écrits mis au jour (religieux, juridiques et commerciaux,
personnels,  etc.) et surtout celle des langues employées sont
remarquables.

Le trésor ainsi offert aux linguistes a complété leur


connaissance du sanskrit et du chinois, de langues iraniennes
auparavant mal connues, voire inconnues, et révélé l’existence
d’une branche insoupçonnée des langues indo-européennes  :
celle des langues tokhariennes. Trésor n’est pas un vain mot.
Que l’on songe, par exemple, à la grotte de Dunhuang, située à
la limite de la Chine proprement dite et du Xinjiang. Creusée
dans la roche, elle abritait en 1900 plus de quarante mille
rouleaux de documents relatifs à diverses religions
(bouddhisme, manichéisme, zoroastrisme, christianisme
nestorien et même judaïsme), en diverses langues (chinois et
tibétain surtout, mais aussi sanskrit, ouïgour, sogdien,
khotanais et tokharien B), datés de 405 à 1002. Mais la trouvaille
la plus étonnante provient d’une localité plus à l’ouest : Stein y
a découvert le plus ancien ouvrage imprimé (en xylographie)
connu, daté de 868. C’est une traduction en chinois du Soutra du
diamant, l’un des grands textes du bouddhisme.

Revenons à la « route de la Soie » : si les longues caravanes de


chameaux la parcourant de bout en bout relèvent du mythe, il
n’empêche que, pendant des siècles, d’innombrables
marchands, soldats, missionnaires, pèlerins, réfugiés… se sont
succédé et croisés sur les itinéraires correspondants. Bien plus
que des marchandises, tous ces voyageurs ont véhiculé des
idées, des cultures et des techniques.

De l’est est venu l’usage du papier, inventé en Chine au


II e siècle av. J.-C.
et qui s’y est généralisé au IIIe siècle apr. J.-C. Il
atteindra le monde musulman au VIIIe siècle. De Chine aussi est
arrivée la soie, dans des circonstances mal élucidées. Il est en
tout cas certain qu’à l’époque des Tang (VIIe-IXe  siècles) les
soldats des garnisons chinoises au Xinjiang étaient rémunérés
en pièces de soie (rouleaux de tissu) qu’ils troquaient
localement et qui cheminaient ensuite vers l’ouest…

En sens inverse, plusieurs religions sont entrées au Xinjiang par


l’ouest, à commencer par le bouddhisme, présent en Bactriane
au IIe  siècle  av.  J.-C.  et qui, de proche en proche, a atteint la
Chine elle-même dès le Ier  siècle  apr.  J.-C.  Venus d’Iran, le
manichéisme puis le christianisme nestorien ont gagné la
Sogdiane vers le milieu du I er millénaire, se sont diffusés à leur
tour au Xinjiang et ont atteint la Chine au VII e  siècle. (La
propagation des religions joue un rôle linguistique important :
elle conduit à traduire des textes sacrés en langues locales,
fournissant aux linguistes des documents précieux.) Avec les
religions, de nouveaux systèmes d’écriture ont atteint le
Xinjiang. Pour transcrire le khotanais ou les langues
tokhariennes, on a employé l’écriture brahmi, celle des textes
bouddhiques en sanskrit. De leur côté, les Sogdiens ont diffusé
vers l’est des écritures alphabétiques d’origine araméenne dont
dériveront les écritures des Turcs ouïgours (dès le VIIIe siècle) et,
plus tard, celles des Mongols et des Mandchous.

Les données ainsi accumulées et analysées depuis le début du


XXe  siècle permettent de préciser la géographie linguistique de
l’Asie centrale au milieu du I er  millénaire  apr.  J.-C.  (voir la
carte). Au nord et à l’est de l’Iran prédominent des langues
indo-européennes, à commencer par celles relevant du groupe
iranien oriental, parlées en Chorasmie (au sud de la mer d’Aral),
en Sogdiane (capitale : Samarcande) et en Bactriane. Au sud-est
de la Bactriane s’étend l’Inde, colonisée de longue date par des
populations de langues indo-aryennes (voir p. 219). Des langues
indo-européennes prédominent également dans l’actuel
Xinjiang  : iraniennes à l’ouest (dont le khotanais) et
tokhariennes dans les oasis situées au nord du désert de Takla-
Makan. Dans le nord du Xinjiang évoluent des nomades de
langues principalement turques. À l’est se situe la province
chinoise de Gansu, couloir donnant accès à la Chine elle-même.

Parmi les langues iraniennes orientales, le pachto occupe


aujourd’hui le premier rang –  il compte une cinquantaine de
millions de locuteurs au Pakistan et en Afghanistan  –, mais il
n’était pas écrit avant le XVIe siècle. D’autres le furent bien plus
tôt, puis s’éteignirent vers l’an mille  : le sogdien, le khotanais
(l’un et l’autre révélés par les découvertes au Xinjiang), le
bactrien et le chorasmien.

Les plus anciens documents connus en sogdien, datant du


début du IVe  siècle  apr.  J.-C., consistent en huit lettres privées
(les « Anciennes Lettres sogdiennes »), abandonnées à l’ouest de
Dunhuang et découvertes par Stein en 1907. Leurs expéditeurs
résidaient en Chine et leurs destinataires à l’ouest, dont l’un à
Samarcande. Ces lettres sont aussi les plus anciens écrits sur
papier que l’on connaisse. La majorité des textes en sogdien
retrouvés à Tourfan et à Dunhuang datent des VIIIe-IXe siècles et
sont religieux  : bouddhiques (souvent traduits du chinois),
chrétiens nestoriens et manichéens. En 1933, on a par ailleurs
découvert à l’est de Samarcande une centaine de documents de
709-722, qui relatent les tractations menées par un prince
sogdien avec des Turcs et des Chinois pour résister aux
musulmans.

Le système d’écriture sogdien, dérivé de l’écriture araméenne,


s’est révélé difficile à lire pour diverses raisons  : mots écrits à
l’envers, présence de xénogrammes araméens (comme en
pahlavi), etc. De surcroît, au milieu du I er millénaire, le système
s’est mué en une écriture cursive dont les caractères empâtés
se distinguent mal les uns des autres. À l’origine écrit de droite à
gauche en lignes horizontales comme l’araméen, le sogdien
s’est écrit en lignes verticales se succédant de gauche à droite à
partir du VIIe siècle, sans doute sous l’influence du chinois. Bien
que le sogdien ait cessé d’être utilisé avant l’an mille, remplacé
par le persan ou par des dialectes turcs, il subsiste aujourd’hui
au Tadjikistan une minorité dont la langue en dérive  : les
Yaghnobi (12 000 personnes environ).

L’Asie centrale avant l’islam


Le jade, abondant dans les environs, faisait jadis la richesse de
la ville de Khotan, étape sur l’itinéraire sud de la «  route de la
Soie  ». Les documents en khotanais sont principalement des
textes bouddhiques. Rédigés en écriture brahmi, ils datent
d’une période s’étendant du VIIe au Xe siècle. Les Khotanais ont
adopté un parler turc au début du II e millénaire.

La Bactriane et ses habitants les Bactriens tirent leurs noms de


la très ancienne ville de Bactres (actuelle Balkh, dans le nord de
l’Afghanistan). Les Perses achéménides conquièrent le pays au
VI e  siècle  av.  J.-C.  Puis
vient le tour d’Alexandre le Grand, vers
325 av. J.-C. Moins d’un siècle plus tard, un satrape (gouverneur)
grec, Diodote, se proclame roi de  Bactriane et fonde un État
hellénistique –  dit «  gréco-bactrien  ». Le grec est la langue
officielle (et la seule écrite), tandis que le bactrien reste la
langue usuelle de la population. Au Ier  siècle apr.  J.-C., les
Kouchans (dont l’origine demeure controversée) bâtissent un
empire incluant la Bactriane et une grande partie de l’Inde du
Nord. Ils conservent l’usage officiel du grec jusqu’à ce que leur
roi Kanishka, au début du siècle suivant, décide d’ériger en
langue officielle le bactrien, lequel devient ainsi une langue
écrite… en alphabet grec. C’est la seule langue iranienne dans ce
cas. L’usage du grec disparaît ensuite rapidement. Quand la
Bactriane entre dans l’orbite de l’Empire sassanide (IIIe-
VII e siècles), le moyen perse concurrence le bactrien, qui semble

s’être éteint au IXe siècle.

Au sud de la mer d’Aral s’étend un pays que les Grecs anciens


nommaient la Chorasmie – appellation dérivée d’un nom perse
devenu plus tard Khwarezm en persan  – et qui forme
aujourd’hui le nord-ouest de l’Ouzbékistan. Avant l’arrivée de
l’islam, les Chorasmiens employaient une écriture dérivée de
l’écriture araméenne, comme les Sogdiens, mais il n’en subsiste
que quelques inscriptions et monnaies. Ce que l’on connaît du
chorasmien date de l’époque islamique  : des gloses insérées
vers 1200 dans un dictionnaire arabo-persan manuscrit et des
citations dans un texte juridique en arabe datant du XIVe siècle.

Les langues tokhariennes

Comme celle du hittite (voir p. 76), la découverte du tokharien


résulte de fouilles entreprises au début du XXe  siècle et offre
aussitôt aux indo-européanistes de nouvelles perspectives…

En 1908, deux linguistes allemands, Emil Sieg (1866-1951) et


Wilhelm Siegling (1880-1946), parviennent à lire une langue
auparavant inconnue en s’appuyant sur un texte bilingue
(l’autre langue étant le sanskrit) et l’identifient comme indo-
européenne, mais non indo-aryenne. Ils repèrent au bas d’un
texte le mot twghry semblant désigner la langue en question et
le rapprochent (à tort) de Tokharoi, nom d’un peuple dans les
sources grecques antiques. Ainsi naît l’appellation « tokharien »,
restée dans l’usage bien qu’inexacte. Sieg et Siegling ont le
mérite de distinguer deux «  dialectes  »  : A et B.  Tous les
manuscrits connus, du VIe au VIIIe siècle, sont rédigés dans une
variante de l’écriture brahmi. Les documents en tokharien A
sont des textes bouddhiques, pour la plupart traduits du
sanskrit. Ceux en tokharien B, plus nombreux et plus variés,
incluent aussi des décrets royaux, des archives monastiques,
des laissez-passer, des graffitis… et même un poème d’amour.
Sans doute, à l’époque, le tokharien A était-il devenu une
langue uniquement écrite, tandis que la population avait pour
langue usuelle le tokharien B. Apparentées mais différentes, les
deux langues avaient probablement divergé avant la fin du
I er millénaire av. J.-C.

La culture des Tokhariens, agriculteurs et citadins établis dans


des oasis, finira par fusionner avec celle de Turcs nomades, les
Ouïgours (voir p. 209). Expulsés de l’actuelle Mongolie au milieu
du IXe  siècle, ces derniers se sont installés dans le nord du
Xinjiang et s’y mêlent aux Tokhariens. Ensuite, une symbiose
s’opère  : tandis que les Tokhariens délaissent leur langue au
profit du turc, les Ouïgours adoptent la culture locale et se
sédentarisent peu à peu.

L’expansion de la langue arabe

Le Coran, Al-Qur’an (la « récitation déclamatoire »), regroupe ce


que Dieu a révélé à Muhammad durant plus de vingt ans,
jusqu’à sa mort en 632. Il se subdivise en 114 sourates
(chapitres), elles-mêmes composées de plus de six mille versets
au total.

La tradition veut que Muhammad et nombre de ses


compagnons aient mémorisé au fur et à mesure toutes les
révélations et que certaines aient été consignées, sous la dictée
du Prophète. Le caractère « déclamatoire » du Coran – Parole de
Dieu avant de devenir un Livre  – fait écho à une poésie déjà
florissante chez les nomades de la péninsule. La forme la plus
prisée, nommée qasida (« ode »), comptait jusqu’à une centaine
de vers dotés d’une seule et même rime ; le poète lui-même ou
un récitant (rawi) déclamait l’ode en public et l’agrémentait, le
cas échéant, d’improvisations. Ces œuvres, confiées à la
mémoire, seront mises par écrit plus tard, après l’avènement de
l’islam.

Les Arabes n’ignoraient pourtant pas l’écriture  : la plus


ancienne inscription en langue arabe que l’on connaisse, datée
de 328  apr.  J.-C.  et retrouvée à an-Namara, dans le sud de la
Syrie, emploie l’écriture nabatéenne. Les Nabatéens,
mentionnés pour la première fois vers la fin du IVe siècle av. J.-
C., avaient pour capitale Petra, en actuelle Jordanie. Bien
qu’arabophones, ils écrivaient en langue araméenne, mais
utilisaient à cet effet des caractères alphabétiques particuliers,
dits «  nabatéens  ». C’est une forme cursive de cette écriture,
attestée en Syrie au VIe  siècle, qui engendrera l’écriture arabe
proprement dite (voir plus loin).
À cette époque, les Arabes se répartissent en divers groupes.
Certains, installés dans le Croissant fertile à la lisière des
empires, ont à leur tête, à l’ouest, la dynastie des Ghassanides,
vassale des Byzantins, et, à l’est, celle des Lakhmides, vassale
des Perses sassanides. Les plus nombreux vivent dans la
péninsule  : nomades ou semi-nomades, les badawin
(«  habitants du désert  », de badw, «  désert  », dont dérive
«  Bédouin  »), organisés en tribus, se réclament d’un ancêtre
commun. Dans l’ouest de la péninsule, un itinéraire de
caravanes s’étire du Yémen à la Palestine. Le commerce porte
notamment sur l’encens et la myrrhe, très prisés dans le bassin
méditerranéen. La tribu arabe des Quraychites (descendants de
Quraych), basée à La  Mecque, prend le contrôle de ce
commerce au VIe siècle.

Né à La  Mecque vers 570, Muhammad est un Quraychite. La


nouvelle religion qu’il prêche prendra plus tard le nom d’islam,
«  soumission  » (à la volonté de Dieu), ses adeptes étant les
musulmans, de muslim, «  croyant, fidèle  ». Rejeté par les
Mecquois, Muhammad décide en 622 d’émigrer à Yathrib avec
quelques dizaines de fidèles. Cette migration s’appelle l’Hégire
(de hijra, «  exil  »), tandis que Yathrib prend bientôt le nom de
Médine (madinat an-Nabi, la « ville du Prophète »). Muhammad
y affirme son autorité, puis se rend maître de La  Mecque en
630. Lui et les Quraychites – qui ont adopté l’islam – obtiennent
alors le ralliement d’une grande partie des tribus d’Arabie.

Quand Muhammad meurt, deux ans plus tard, les musulmans


choisissent pour calife («  successeur  ») son beau-père Abou
Bakr, tandis que les tribus se révoltent. Abou Bakr les soumet
par les armes : à sa mort, en 634, les musulmans contrôlent de
nouveau toute la péninsule. Ils se tournent alors vers la Syrie,
prise aux Byzantins en 634-638. En  636, ils battent les Perses
sassanides et s’emparent de l’Irak. La conquête de l’Égypte date
du début des années  640. Celle de l’Iran s’achève, pour
l’essentiel, vers 650. La progression vers l’ouest est moins
rapide  : la Cyrénaïque cède dès 642, mais il faut attendre la
fondation de Kairouan, en 670, pour que les Arabes
entreprennent de soumettre les Berbères. En 711, Berbères et
Arabes franchissent le détroit de Gibraltar et se lancent à la
conquête de la péninsule Ibérique. La même année, des
cavaliers musulmans s’emparent du Sind : en moins de quatre-
vingts ans, le califat s’est mué en un immense empire
s’étendant de l’Atlantique à l’Indus.

L’arabe, langue impériale

Au sein de l’empire ainsi bâti, l’arabe joue un triple rôle : langue


de la religion des conquérants, il devient simultanément celle
du pouvoir politique et, peu à peu, la langue véhiculaire, du
moins dans de nombreuses régions.

L’arabe est d’abord la langue du Coran, texte d’origine divine


non traduisible que les musulmans ne peuvent lire ou réciter
que dans cette langue. Il s’agit bien d’un texte car, dès le califat
d’Abou Bakr, il est apparu nécessaire de consigner l’ensemble
des révélations. On s’est alors référé au témoignage de ceux
ayant entendu réciter Muhammad en personne et aux
fragments écrits, mais ces divers éléments ne concordaient pas
toujours. C’est pourquoi – selon la tradition – le troisième calife,
Othman (644-656), aurait ordonné la fixation d’un texte unique
(tâche confiée à Zayd ibn Thâbit, jadis secrétaire du Prophète),
puis la destruction des versions divergentes. Il semble que la
fixation du texte coranique, processus complexe, ait en réalité
pris plus de temps, peut-être trois siècles. Quoi qu’il en soit, le
texte en langue arabe constitue le socle d’une religion qui
affirme sa vocation universelle. Faut-il dès lors maîtriser l’arabe
pour pouvoir se convertir à l’islam  ? La question se pose dès
que les conquérants musulmans soumettent des populations
non arabes. En pratique, les réponses varieront selon les lieux
et les circonstances, mais il est clair que la diffusion de la
religion et celle de la langue s’épaulent d’emblée.

L’arabe est également la langue du pouvoir, lui-même aux


mains de Quraychites. Dans un premier temps, les autorités
musulmanes continuent d’employer les fonctionnaires en
place, travaillant en grec (en  Syrie et en Égypte, anciennes
provinces byzantines) ou en moyen perse (en Irak et en Iran). Il
faut attendre le calife omeyyade Abd al-Malik (685-705) pour
que l’arabe devienne la langue officielle du califat. Or, il s’agit là
d’un rôle nouveau auquel l’arabe doit s’adapter, ce qui implique
à la fois d’élargir considérablement son vocabulaire et de
procéder à une «  standardisation  »  : mise au point d’une
orthographe, normalisation des règles grammaticales, etc.
Une première réforme concerne l’écriture, car la cursive en
usage ne comporte pas assez de caractères, de sorte que
nombre d’entre eux figurent deux consonnes distinctes, voire
plus. On résout le problème par l’adjonction de points qui, dès
lors, font partie intégrante de la lettre (ce ne sont pas des signes
diacritiques). Par ailleurs, les grammairiens prennent comme
références la langue du Coran («  pure  » par excellence) et la
poésie traditionnelle des Bédouins, mais avec discernement,
conscients que la langue précoranique et coranique doit être
« modernisée ». Ainsi émerge un style de prose adapté à tous les
domaines  : administratif, juridique, littéraire, technique,  etc. Il
est piquant que parmi ces grammairiens figurent surtout des
érudits dont l’arabe n’est pas la langue maternelle, en
particulier l’Iranien Sibawayh (mort en 793). Les normes fixées
à cette époque ne changeront plus guère : elles régissent l’arabe
« classique ».

Pendant que les grammairiens peaufinent une langue devenue


impériale, les conquérants et leurs troupes propagent l’arabe
parlé. Ils s’installent dans des villes existantes (Damas, capitale
des Omeyyades) ou dans de vastes campements qui deviennent
de nouvelles cités : Kufa et Bassora en Irak, Fustat (aujourd’hui
Le  Caire) en Égypte, Kairouan en Afrique du Nord,  etc. L’arabe
parlé se diffuse à partir de ces centres en tant que langue
véhiculaire employée par des populations dont la langue
maternelle est autre  : l’araméen au Proche-Orient, le copte en
Égypte, le berbère au Maghreb,  etc. Ainsi s’esquissent des
variétés régionales de l’arabe influencées par d’autres langues,
tôt perçues comme «  corrompues  » par l’élite musulmane  :
selon la tradition, le quatrième calife, Ali (656-661), s’en serait
alarmé le premier. Telles furent les origines des dialectes que
l’on regroupe sous l’appellation d’arabe «  dialectal  » et qui
deviendront, au fil des générations, des parlers maternels.

Arabe littéral, arabe dialectal

On distingue, d’un côté, l’arabe «  littéral  » (incluant l’arabe


« classique » et l’arabe « standard moderne », né au XIXe siècle)
et, de l’autre, l’arabe «  dialectal  », lui-même réparti en
nombreux dialectes et souvent qualifié de « néo-arabe » par les
linguistes. Ces dialectes, qui ne sont pas écrits, forment un
continuum permettant une intercompréhension de proche en
proche, mais non à distance. (On a pu comparer leur situation à
celle des langues romanes : la distance entre les dialectes de la
péninsule Arabique et ceux du Maroc équivaudrait à celle
séparant le portugais du roumain.)

Très tôt s’est instaurée une situation de diglossie, aujourd’hui


encore caractéristique de la langue arabe en général. En
pratique, cependant, l’opposition entre les deux registres n’est
pas nécessairement tranchée. Les personnes cultivées
maîtrisant l’arabe littéral s’expriment en arabe dialectal dans la
vie quotidienne. Elles modulent leur registre d’expression selon
les circonstances en mêlant des traits d’arabe littéral à l’arabe
dialectal, etc. Elles perçoivent donc la langue arabe comme un
tout dans lequel il est possible de se mouvoir. La diglossie
handicape en revanche ceux qui, ne maîtrisant pas l’arabe
littéral, se trouvent confinés dans leur variété d’arabe dialectal.

Les dialectes de l’arabe se répartissent en deux ensembles : l’un


correspond au Machrek («  Levant  » ou «  Orient  »), incluant
l’Égypte, l’autre au Maghreb («  Couchant  »), de la Libye à
l’Atlantique, marqué par des influences berbères. À cette
distinction se superpose une différentiation en deux types  :
« sédentaire » et « bédouin ». D’une façon générale, les dialectes
sédentaires (d’origine citadine) semblent résulter du
mélange d’une variété d’arabe avec un substrat non arabe. Les
dialectes bédouins, demeurés plus à l’écart, conservent en
revanche des traits anciens, proches de ceux de l’arabe
classique. En pratique, la distinction s’est souvent estompée
quand les populations se sont mêlées.

Les dialectes du Machrek

On connaît mal l’évolution des dialectes bédouins de la


péninsule Arabique. Dans le sud, l’arabe a progressé aux dépens
des langues sudarabiques (voir p.  97) après l’avènement de
l’islam  : il n’en survit aujourd’hui que quelques-unes, dont le
mehri (dans l’est du Yémen et l’ouest d’Oman) et le soqotri (sur
l’île de Socotra).
En Syrie et en Palestine, le voisinage ancien avec des
populations arabes facilite très tôt l’arabisation. Les
conquérants s’installent à Damas, à Alep et dans d’autres villes
où se côtoient l’araméen (langue usuelle) et le grec (langue
officielle). Là se forment les premières variétés de néo-arabe,
qui resteront longtemps influencées par les dialectes bédouins
du désert de Syrie. En Irak, des variétés de néo-arabe émergent
dans les villes nouvelles de Kufa et de Bassora et se substituent
peu à peu à l’araméen. Bagdad prend son essor sous les
Abbassides, à partir de la seconde moitié du VIIIe  siècle, et
devient la métropole du monde islamique. Une nouvelle vague
de tribus venues d’Arabie s’installe ensuite en Irak, ce qui
« bédouinise » les dialectes des musulmans, mais non ceux des
chrétiens et des Juifs, nombreux à Bagdad. L’araméen demeure
en usage dans les communautés chrétiennes de Haute-
Mésopotamie.

La fondation de Fustat (qui deviendra Le Caire) marque le point


de départ d’une arabisation rapide en Basse-Égypte. La langue
copte résiste plus longtemps en Haute-Égypte, où l’arabisation
semble davantage due  à l’afflux ultérieur de tribus nomades
venues d’Arabie. (Au fil des siècles, de nombreuses tribus
arabes transitent par l’Égypte et poursuivent leur migration soit
vers le Soudan, soit vers l’Afrique du Nord.) À partir du
XIII e  siècle, la langue copte n’est plus guère utilisée dans la vie

quotidienne, bien qu’elle conserve son rôle liturgique. Elle


survivra dans certaines régions rurales jusqu’au XVIIe siècle.
Après s’être rendus maîtres de l’Égypte, les conquérants arabes
se heurtent à la résistance du royaume chrétien de Nubie, au
sud d’Assouan, et concluent un traité de paix. Les Nubiens, de
langues nilo-sahariennes, avaient été christianisés au VIe siècle
par des missions coptes. La situation ne change guère jusqu’à
l’arrivée au pouvoir des Mamelouks en Égypte au XIIIe  siècle.
Victime de leurs attaques, le royaume de Nubie finit par se
désagréger, de sorte qu’aux XIVe  et XVe  siècles des Arabes
nomades, venus de Haute-Égypte, peuvent y affluer. L’islam
progresse ensuite aux dépens du christianisme et la langue
arabe aux dépens des langues locales. Migrations et brassages
se poursuivent jusqu’au XVIIe  siècle  : telle est l’origine de
l’arabisation de l’actuel Soudan. Au-delà, des tribus arabes
parviennent dans la savane, se mêlent aux populations
autochtones et progressent peu à peu en direction de l’ouest.
Des dialectes d’origine bédouine se diffusent ainsi au sud du
Darfour et jusque dans la région du lac Tchad.

Les dialectes du Maghreb

L’aire des dialectes occidentaux s’étend du voisinage


d’Alexandrie à l’Atlantique. Partis à la conquête du Maghreb
dans la seconde moitié du VIIe siècle, les Arabes y affrontent les
Byzantins et les innombrables tribus berbères. Tout le Maghreb
se trouve inclus dans le monde musulman au début du
VIII e 
siècle, encore qu’il faille distinguer l’Ifriqiya des régions
voisines.

Avec pour cœur l’actuelle Tunisie, l’Ifriqiya fait suite à la


province romaine d’Afrique, elle-même héritière de l’ancien
pays de Carthage. Les Arabes y fondent Kairouan en 670, Tunis
en 698 et expulsent définitivement les Byzantins peu après.
L’arabisation et l’islam ne cessent ensuite de progresser  : le
christianisme et la langue latine disparaîtront totalement au
XII e  siècle. En dehors de l’Ifriqiya, les Berbères conservent
l’usage de leur langue tout en adoptant l’islam (d’une façon plus
ou moins rigoureuse). Après la grande révolte berbère du
VIII e  siècle, un jeu politique complexe s’instaure entre divers
groupes arabes et berbères, aboutissant à la création d’États
plus ou moins vastes et durables. Des Arabes, les Idrissides,
s’installent ainsi à la fin du VIIIe siècle dans le nord du Maroc et y
fondent la ville de Fès, bientôt foyer de rayonnement de l’islam
orthodoxe et de la langue arabe. Aux lisières du désert, en
revanche, ce sont des Berbères qui organisent le commerce
caravanier transsaharien et facilitent la diffusion de l’islam vers
le sud.

Bien que la grande majorité de la population (en dehors de


l’Ifriqiya) ne s’exprime qu’en dialectes berbères, en tant que
langue de la religion et unique langue écrite, l’arabe dispose
d’emblée d’atouts décisifs. Aussi s’impose-t-il comme langue
impériale quand des Berbères se hissent à la tête de véritables
empires. Les premiers, les Almoravides, viennent du Sahara
occidental. Ils conquièrent le Maroc au milieu du XIe siècle, puis
interviennent en Espagne, de sorte qu’au début du XIIe  siècle
leur empire s’étend du Sénégal au Tage. Ils ont pour ennemis
des Berbères du Haut-Atlas, les Almohades, qui les supplantent
au milieu du XIIe siècle, puis affrontent en Ifriqiya de nouveaux
immigrants arabes, les Banu Hilal («  enfants de la Lune  »). On
nomme ainsi des tribus de Bédouins qui, après avoir migré
d’Arabie en Égypte, ont atteint l’Ifriqiya au milieu du XIe siècle.
Cavaliers armés très mobiles, ils se répandent dans l’intérieur
du Maghreb et bouleversent la répartition des tribus berbères.
Certains de leurs descendants, les Banu Hassan, deviendront au
XVe siècle les tribus guerrières dominantes dans l’ouest du
Sahara (actuelle Mauritanie).

De nombreux Berbères ayant adopté les parlers des Arabes


hilaliens, les dialectes berbères se trouvent peu à peu confinés
dans certaines régions  : les Aurès, la Kabylie, le Rif, l’Atlas et
quelques autres. Les dialectes arabes «  sédentaires  », d’origine
préhilalienne, prédominent dans le nord de la Tunisie ainsi que
dans certaines villes et leurs environs (Constantine, Tlemcen,
Fès,  etc.). Aux dialectes arabes «  bédouins  », d’origine
hilalienne, s’ajoute le hassaniyya, dialecte des Maures (issus des
Banu Hassan), qui présente des caractères particuliers.

La langue arabe en Espagne, en Sicile et


à Malte
Débarqués en 711, les musulmans conquièrent une grande
partie de la péninsule Ibérique. Une dynastie omeyyade
s’impose en 756, prend pour capitale Cordoue et règne sur « al-
Andalus  ». Des Arabes et Berbères colonisent l’actuelle
Andalousie, la région de Valence et la vallée de l’Èbre, mais les
autochtones, convertis à l’islam ou non, conservent l’usage des
idiomes romans d’avant la conquête (voir p.  135). L’arabe se
diffuse néanmoins, à la fois en tant que langue de culture et
sous la forme d’un dialecte  : l’arabe andalou, attesté par écrit
dans des poèmes et recueils de proverbes. La Reconquista
entreprise par les royaumes chrétiens l’emporte au XIIIe siècle :
les musulmans ne conservent que l’émirat de Grenade, annexé
en 1492 par les Espagnols. Ces derniers entreprennent ensuite
d’extirper l’islam  : les musulmans («  morisques  ») sont
convertis de force ou menacés d’expulsion, ce qui provoque des
révoltes. L’usage de l’arabe est officiellement interdit en 1567.
Les morisques ayant résisté à l’assimilation sont expulsés au
début du XVIIe siècle, vers le Maghreb pour la plupart.

La Sicile relève de l’Empire byzantin quand les Arabes d’Ifriqiya


en entreprennent la conquête au IXe  siècle. La colonisation
musulmane (arabe et berbère) affecte surtout l’ouest de l’île et
favorise l’essor de Palerme, nouvelle capitale. Un dialecte arabe
dit « siculo-arabe » prend forme. Les Normands, déjà établis en
Italie du Sud, conquièrent à leur tour la Sicile au XIe siècle. Les
rois normands respectent le cosmopolitisme de la société
sicilienne en s’appuyant sur une administration trilingue (latin,
arabe et grec), après quoi l’intolérance prévaut au XIIIe  siècle  :
les musulmans doivent se convertir ou émigrer, la langue arabe
disparaît.

Le dialecte siculo-arabe survit néanmoins à Malte. Avant que les


Arabes ne pénètrent au Maghreb, les habitants de Malte,
chrétiens et de dialecte issu du latin, relevaient de l’Empire
byzantin, comme les Siciliens. Les musulmans s’emparent de
l’île en 870. Ce qu’il advient des Maltais par la suite n’est pas
clair  : sans doute sont-ils rejoints par des colons musulmans
venus de Sicile, dont ils adoptent la religion et la langue.
Toujours est-il que l’ensemble de la population parle un dialecte
siculo-arabe quand les Normands prennent Malte en 1090. La
conversion au christianisme, d’abord lente, devient obligatoire
au milieu du XIIIe  siècle, sous peine d’expulsion. L’usage de
l’arabe classique se perd (au bénéfice du latin, puis de l’italien),
mais le dialecte arabe de Malte demeure la langue usuelle. Le
plus ancien texte connu en maltais, rédigé en caractères latins,
date de la seconde moitié du XVe  siècle. La langue maltaise
acquiert son statut quand, en 1796, Mikiel Vassalli (1764-1829)
publie la première grammaire : Ktyb yl klym Malti, le « Livre de
la langue maltaise ».

L’expansion de l’écriture arabe

En principe, tout musulman instruit sait lire le Coran et donc


l’écriture arabe. C’est pourquoi la diffusion de l’islam
s’accompagne de celle, simultanée, de la langue arabe et de son
système d’écriture, transposable à d’autres langues.

Une écriture adoptée et adaptée par


d’autres langues

La première dans ce cas est le persan, résultant de la rencontre


du moyen perse avec la langue arabe (voir p.  198). Pour le
transcrire, on a ajouté à l’alphabet arabe quatre lettres
correspondant à quatre sons consonantiques n’existant pas en
arabe, à savoir (en transcription française) /p/, /g/ (dur), /tch/ et
/j/. L’écriture «  arabo-persane  » ainsi établie s’applique ensuite
aux langues turques, à commencer par le turc karakhanide au
XI e siècle.

À l’instar du persan, de nombreuses langues adoptent l’écriture


arabe en y ajoutant des lettres. C’est le cas de langues
iraniennes telles que le kurde, le pachto ou le baloutche et de
diverses langues de l’Inde (sindhi, cachemiri, ourdou,  etc.)
quand l’islam s’y répand. L’islam et la langue arabe se diffusent
aussi par voie maritime sur le pourtour de l’océan Indien.
L’écriture arabe, adaptée de diverses façons, s’applique ainsi au
tamoul (écriture dite «  arwi  »), au malayalam («  arabi
malayalam  »), au malais («  jawi  ») et à d’autres langues
austronésiennes, dont le malgache («  sora-be  »). Sur la côte
orientale de l’Afrique, le swahili, langue bantoue, s’écrit en
caractères arabes jusqu’au XXe siècle.

En Afrique de l’Ouest, l’islam, apporté du Maghreb par les


caravaniers, atteint la lisière sud du Sahara au Xe  siècle, voire
plus tôt. L’arabe y est ainsi la première langue écrite. Les
fameux manuscrits de Tombouctou, dont les plus anciens
remontent au XIIIe  siècle, sont pour la plupart écrits en arabe,
mais certains le sont en songhaï (une langue africaine de la
boucle du Niger) au moyen d’une écriture arabe particulière,
dite «  adjami  » (de l’arabe adjam signifiant «  non arabe  »,
«  étranger  »). L’adjami s’applique aussi à d’autres langues
africaines, en particulier le ouolof, le peul, le haoussa et le
kanouri.

La transcription du berbère

Dans l’Antiquité, le berbère s’est écrit en caractères libyco-


berbères, dérivés de l’écriture punique (voir p. 91). Abandonnés
en Afrique du Nord avant l’arrivée des Arabes, ces caractères
ont subsisté chez les Touareg sous la forme de l’écriture
tifinagh.

Les premiers écrits berbères en caractères arabes sont liés à


l’islam  : il semble que le «  credo  » (‘aqida) des Ibadites (dont
descendent les actuels Mozabites) ait été rédigé en berbère au
VIII e siècle, puis traduit en arabe au XVe siècle. Au XII e siècle, Ibn
Tumert, un Berbère de l’Anti-Atlas, prêchait une doctrine qui
insistait sur l’unicité de Dieu, d’où le nom de ses adeptes  : al-
Muwahhidun («  unitariens  ») ou Almohades. Il s’exprimait
volontiers en berbère pour diffuser son message, y compris par
écrit selon l’historien Charles-André Julien (1891-1991). Des
recherches récentes ont mis au jour des textes berbères en
écriture arabe remontant au XVIIe siècle, voire plus tôt : ce sont
tant des œuvres poétiques que des textes en prose
(commentaires juridiques, traités de médecine, correspondance
privée). Les Juifs marocains de langue berbère (dont les
descendants ont émigré en Israël) ont laissé des textes en
caractères hébraïques. Aux XIXe et XXe  siècles, les linguistes ont
transcrit les dialectes berbères en caractères latins afin de
consigner la très riche tradition littéraire orale. Les promoteurs
de la «  renaissance culturelle  » berbère prônent aujourd’hui
l’usage de l’écriture tifinagh, qui reste limité (voir p. 430).

Le persan et les langues voisines

Les rois perses sassanides règnent sur un empire associant


l’Iran et la riche Mésopotamie. Là se situe leur capitale,
Ctésiphon, sur le Tigre en aval de l’actuelle Bagdad. La
population de la ville –  l’une des plus grandes du monde au
VI e siècle – est à l’image de celle de la Mésopotamie : en grande
majorité de langue araméenne et de religion chrétienne ou
juive. Les Iraniens, adeptes du zoroastrisme, n’y forment
qu’une minorité. Le roi et sa cour y résident sauf en été, qu’ils
passent à Hamadan, dans l’ouest de l’Iran. Sur la rive droite de
l’Euphrate vivent des populations de langue arabe, elles aussi
chrétiennes. C’est dans ce secteur que les forces musulmanes
affrontent l’armée sassanide en 637, la vainquent à al-Qadissiya,
puis s’emparent de Ctésiphon et de toute la Mésopotamie. La
conquête de l’Iran lui-même débute en 640 et prendra une
dizaine d’années.

À la veille de la conquête, le moyen perse écrit, dit « pahlavi »,


joue le rôle de langue officielle dans tout l’Empire sassanide. Il
reflète le parler du sud de l’Iran et, plus précisément, de la Perse
au sens strict, berceau de la dynastie (actuelle région du Fars,
autour de Chiraz). Ailleurs dans l’empire, le moyen perse parlé
a évolué différemment, en absorbant des éléments parthes et
autres. On le qualifie de dari (« de la cour »), car il est en usage à
Ctésiphon. C’est aussi la langue usuelle dans le nord-est de
l’empire, autrement dit le Khorasan, vaste région incluant les
villes de Nichapour, Merv et Herat. (Khorasan signifie «  d’où
vient le soleil », autrement dit l’« Orient ».)

La conquête de l’Iran par les Arabes prive le pahlavi de ses


supports institutionnels, tant politiques (le régime sassanide)
que religieux (le zoroastrisme), tandis que les Iraniens, en se
convertissant à l’islam, s’initient à la langue du Coran. Langue
du nouveau pouvoir et de la nouvelle religion, l’arabe gagne
rapidement du terrain : dans les familles de lettrés iraniens, les
nouvelles générations délaissent le pahlavi et adoptent l’arabe
comme langue écrite. Le dari maintient néanmoins ses
positions en tant que langue parlée, notamment dans le
Khorasan, où il devient la langue courante des nombreux
colons arabes qui se mêlent aux populations locales. De
surcroît, alors que les armées musulmanes –  composées
d’Arabes et d’Iraniens  – poursuivent au VIIIe  siècle leur
expansion, le dari s’impose aux dépens d’autres langues
iraniennes : le sogdien en Transoxiane (ancienne Sogdiane), le
bactrien en Bactriane.

La destinée du dari bascule quand des lettrés iraniens


entreprennent de le transcrire en caractères arabes, dans des
circonstances que l’on ignore. Les premiers exemples connus –
  des poèmes  – datent du milieu du IXe  siècle. Par la suite, les
écrits en dari se multiplient, d’autant que les lettrés iraniens
traduisent les textes arabes classiques. Ils introduisent alors
dans le dari écrit de nombreux mots arabes (surtout abstraits)
reflétant la nouvelle culture islamique, tout en délaissant un
vocabulaire pahlavi perçu comme archaïque ou inapproprié.
Les mots nouveaux passeront ensuite peu à peu dans le dari
parlé. Ainsi renouvelée, la langue se nomme en français
« persan » (farsi en persan). On estime qu’au Xe siècle le persan
écrit comptait environ 30  % de mots d’origine arabe. L’afflux
s’est poursuivi, de sorte que la proportion a atteint 50  % au
XII e siècle. (On peut comparer ce processus à celui qui a affecté
le vieil anglais à la suite de la conquête de l’Angleterre par les
Normands : l’absorption de vocabulaire français a débouché sur
l’anglais moderne.)
La langue persane s’épanouit pour commencer chez les
Samanides. Chefs militaires iraniens originaires de Bactriane,
ceux-ci sont promus par le calife et fondent au IXe  siècle, à
Boukhara, une dynastie d’émirs qui, tout en demeurant fidèle à
Bagdad, acquiert une grande autonomie et règne sur la
Transoxiane et le Khorasan. Les Samanides tiennent à
Boukhara une cour brillante et y promeuvent la culture
musulmane, tant en arabe qu’en persan  : sous leur égide va
éclore la poésie persane, d’abord inspirée de la tradition arabe,
du moins dans sa forme.

Abdullah Jafar Ibne Mohammed Rudaki (v. 858-v. 940), né à l’est


de Samarcande, poète à la cour samanide, en est le probable
fondateur. Seule une petite partie de son œuvre est parvenue
jusqu’à nous. Ensuite s’impose Abu-I-Qasim Mansur ibn Hasan
al-Tusi, dit Ferdowsi ou Firdousi (v.  935-v.  1020). Il est l’auteur
du Shahnameh («  Livre des rois  »), vaste épopée en soixante
mille distiques relatant l’histoire – plus ou moins mythique – de
l’Empire perse avant la conquête arabe. Mutatis mutandis, le
Shahnameh tient dans l’histoire de la langue persane une place
comparable à celle de l’œuvre de Shakespeare pour l’anglais ou
de la Bible de Luther pour l’allemand.

L’endurance de la culture persane


Au nord et à l’est, les Samanides ont pour voisins des Turcs dits
« Karakhanides », car leurs chefs portent le titre de kara khan,
«  khan noir  ». Bien que convertis à l’islam au Xe  siècle, ils
attaquent les Samanides, s’emparent de Boukhara en 999 et
mettent fin à leur règne. Les Turcs prennent ainsi pied dans le
domaine iranien, où ils vont dès lors jouer un rôle de premier
plan.

Au milieu du XIe  siècle, d’autres Turcs, les Seldjoukides


(descendants de Seldjük), pénètrent dans le Khorasan. Venus
des alentours de la mer d’Aral et eux aussi convertis à l’islam,
ils ne tardent pas à conquérir l’Iran et font d’Ispahan leur
capitale. Bien que d’origine nomade, les sultans seldjoukides
exercent leur pouvoir dans le cadre d’un État organisé reposant
sur deux piliers : une armée de mercenaires turcs disciplinés et
une bureaucratie de langue persane dirigée par un grand vizir.
Le plus célèbre d’entre eux, Nizam al-Mulk, en fonction de 1063
à sa mort en 1092, est l’auteur du Siyasat Nameh «  Traité de
gouvernement », rédigé en persan. L’État seldjoukide établit un
modèle qui se révélera durable  : des Turcs y exercent le
pouvoir, militaire et politique, tandis que les lettrés, qu’ils soient
hauts fonctionnaires ou poètes (ce sont souvent les mêmes),
s’expriment en persan. Les Turcs conservent l’usage de leur
propre langue tout en se nourrissant de culture persane. Parmi
les nombreux poètes de l’époque se distingue Omar Khayyam
(v.  1047-v.  1122), renommé en Occident, mais que les Iraniens
connaissent surtout en tant que mathématicien et astronome.
Alors que les Seldjoukides règnent à Ispahan, des Turcs
nomades continuent d’affluer. Certains s’installent dans le
Khorasan et dans le Fars, où ils côtoient des populations
iraniennes, tandis que les Seldjoukides canalisent les plus
nombreux vers l’ouest, en Azerbaïdjan et, au-delà, en Anatolie.
Le nom « Azerbaïdjan » dérive de celui du noble perse Aturpat
(Atropatès en grec), qui fut satrape de la région au temps des
Achéménides, puis d’Alexandre le Grand. Selon des sources
arabes, au VIIIe siècle, on y parlait une langue iranienne, l’adari.
Quand des Turcs immigrent dans la région à partir du XIe siècle,
l’adari décline et finira par disparaître, pour l’essentiel, au
XVI e  siècle. (Le nom s’appliquera dès lors à la variété de turc –
 l’azéri – qui a supplanté l’adari.)

Le sultanat seldjoukide se disloque dans la seconde moitié du


XII e  siècle.
Ensuite surgissent les Mongols de Gengis Khan  : au
début des années 1220, ils ravagent la Transoxiane, le Khorasan
et le nord de l’Iran. En 1253, une nouvelle expédition conquiert
l’Iran et y fonde un État connu sous le nom d’Ilkhanat (son
souverain mongol portant le titre d’ilkhan). Les Mongols et
leurs troupes, principalement turques, s’installent surtout en
Azerbaïdjan. Comme ses prédécesseurs, l’Ilkhanat s’appuie sur
une bureaucratie de langue persane, puis se désagrège après
1335. Les malheurs s’abattent de nouveau sur l’Iran quand, à
partir de 1381, le chef turc Tamerlan, établi à Samarcande,
attaque le pays et, comme les Mongols, use de la terreur contre
les populations sédentaires, pour la plupart iraniennes. Après la
mort de Tamerlan, en 1405, ses descendants, les Timourides, ne
conservent que l’est de l’Iran et la Transoxiane. Dans leur
capitale, Herat, s’épanouit la «  renaissance timouride  »  : elle
s’exprime à la fois en persan, dont le prestige demeure
considérable, et en turc djaghataï. À la même époque, deux
dynasties turques se succèdent dans l’ouest de l’Iran  : les
Karakoyunlu («  Moutons noirs  »), puis les Akkoyunlu
(«  Moutons blancs  »). Elles ont pour capitale Tabriz et
promeuvent, elles aussi, la culture persane.

Comment cette culture a-t-elle pu survivre, intacte et même


triomphante, aux ravages subis par l’Iran aux XIIIe  et
XIVe siècles  ? Le mérite en revient à une classe de lettrés
bureaucrates qui ont su se rendre indispensables aux
souverains successifs tout en demeurant passionnés de poésie,
de jardins et d’architecture, de mathématiques, etc. et ont ainsi
entretenu un héritage intellectuel exceptionnel.

Deux grands poètes marquent cette époque. Saadi (v.  1213-


1292) naît à Chiraz (heureusement épargnée par les Mongols) et
y écrit le Golestan (« Jardin des roses »), traduit en français dès
1634, et le Bustan («  Verger  »). Œuvres de moraliste
pragmatique, leur style à la fois sobre, élégant et incisif fait
jusqu’à aujourd’hui figure de modèle. Quant à Hafez (v.  1315-
v.  1390), lui aussi né à Chiraz, les Iraniens le tiennent pour le
plus grand de tous, sachant allier la célébration de l’amour et du
vin aux métaphores religieuses dans une langue incomparable.
Goethe s’en est inspiré dans le recueil poétique intitulé Divan
oriental-occidental (1819) et a ainsi assuré sa notoriété en
Occident.
Le persan face au turc au temps des
Séfévides

L’ordre religieux (musulman) séfévide naît en Azerbaïdjan et


s’affirme au XVe  siècle sous la conduite de Djoneyd (mort en
1460), qui en fait une organisation militante. Ses adeptes,
recrutés parmi les Turcs, sont dits «  Kizil Bach  » («  Têtes
rouges »), en raison de leur couvre-chef. En 1501, le petit-fils de
Djoneyd, Ismaïl (quatorze ans  !), prend la direction des Kizil
Bach, s’empare de Tabriz, se proclame chah et décrète le
chiisme duodécimain religion officielle et obligatoire. Ainsi naît
l’Empire perse séfévide, qui atteindra son apogée sous le règne
(1587-1629) de Chah Abbas.

Au temps des Séfévides, les langues turque et persane se


côtoient, jouant des rôles différents.

La dynastie s’exprime en turc, à l’instar de Chah Ismaïl (qui


connaissait aussi le persan et l’arabe) et des Kizil Bach : c’est la
langue usuelle à la cour et dans les rouages centraux de l’État.
Le turc rivalise avec le persan  : au XVIIe  siècle, des voyageurs
européens notent qu’à Ispahan (dont Chah Abbas a fait sa
capitale) il faut connaître le turc pour participer à la vie sociale.
De plus, une partie importante de la population de l’empire
parle turc : en Azerbaïdjan surtout, mais aussi dans le Khorasan
et le Fars.
Le persan conserve néanmoins d’importants atouts. En tant que
langue écrite, il demeure la langue cultivée par excellence, à la
fois littéraire et administrative. Langue maternelle de la
majorité des populations iraniennes de l’empire (en Iran
central, dans le Khorasan et dans le Fars), il sert aussi de langue
véhiculaire aux populations iraniennes non persanes (sur les
rives de la Caspienne, dans les monts Zagros,  etc.). Enfin, la
volonté des Séfévides d’imposer le chiisme étend le rôle du
persan. En effet, si l’arabe demeure la langue de la religion, il se
révèle nécessaire de traduire en persan de nombreux textes
religieux pour promouvoir le chiisme auprès des populations
iraniennes. Un lien s’établit ainsi entre le chiisme duodécimain
et la langue persane qui le véhicule.

Après le renversement des Séfévides par des Afghans, en 1722,


l’Iran traverse une série de crises. En émerge la dynastie turque
des Kadjars, dont le chef Agha Muhammad se fait proclamer
chah en 1796. Kizil Bach à l’origine, les Kadjars avaient été
établis par Chah Abbas dans l’ouest du Khorasan. Ils régneront
à Téhéran jusqu’au début des années  1920. Comme leurs
prédécesseurs, les Kadjars sont de langue turque, à tel point que
l’avant-dernier chah kadjar, Muzaffar al-Din (r.  1892-1906), est
réputé n’avoir jamais maîtrisé le persan… Après la chute des
Séfévides, le turc a pourtant perdu en Iran son rôle de langue
véhiculaire, désormais réservé au persan.
L’expansion du persan en Afghanistan
et en Inde

Dès le temps des Samanides, le persan s’est substitué à deux


langues iraniennes orientales  : le bactrien et le sogdien (voir
p. 186). Les populations ainsi ralliées à la langue persane sont
aujourd’hui qualifiées de «  tadjikes  ». L’histoire de cette
appellation mérite qu’on s’y arrête, car il est vraisemblable que
« tadjik » dérive d’un mot iranien signifiant « arabe ». Il aurait
été appliqué au VIIIe  siècle par les Turcs à l’ensemble de leurs
adversaires musulmans, tant Arabes qu’Iraniens convertis (les
plus nombreux). Après l’an mille, il désigne tous les Iraniens de
langue persane devenus sujets de dynasties turques. Ainsi, dès
la fin du XIe  siècle, un stéréotype oppose le Turc (caractérisé
comme nomade, militaire, chef) au Tadjik (citadin, civil,
bureaucrate).

Quand, au début du XVIe  siècle, les Séfévides imposent le


chiisme en Iran, les populations persanophones de Transoxiane
et du haut bassin de l’Amou Daria (ancienne Bactriane)
connaissent un sort différent  : elles passent sous l’autorité de
khans turcs ouzbeks, résolument sunnites. Demeurées sunnites
aussi, elles seront ensuite globalement qualifiées de « tadjikes ».
Leurs dialectes du persan diffèrent quelque peu de ceux d’Iran,
mais la langue écrite reste la même. Une seconde coupure
surviendra au cours de la seconde moitié du XIXe  siècle quand
les Afghans (de langue pachto) conquerront la rive sud de
l’Amou Daria, tandis que, sur la rive nord, les khanats ouzbeks
tomberont aux mains des Russes.

Alors que le persan a supplanté le sogdien et le bactrien, une


autre langue iranienne orientale, le pachto, se maintient au sud
de l’Hindou Kouch. Les Pachtounes, connus sous le nom
d’Afghans dès le haut Moyen Âge, entrent dans l’histoire vers la
fin du Xe  siècle, quand des Turcs installés à Ghazni, en pays
pachtoune, fondent la dynastie des Ghaznévides, puis lancent
en Inde de nombreuses expéditions (accompagnées de pillages)
auxquelles les Afghans participent. Il en va de même après
l’éviction des Ghaznévides par les Ghourides (des Iraniens non
pachtounes) au XIIe  siècle, puis, au XVIe  siècle, quand le Turc
Babur entreprend la conquête de l’Inde et fonde la dynastie des
Grands Moghols (voir p. 214).

Le pays pachtoune – désormais sous le nom d’« Afghanistan »,


«  pays des Afghans  » – se trouve ensuite partagé entre deux
empires : celui des Séfévides à l’ouest, celui des Grands Moghols
à l’est. Alors que le persan y joue le rôle de langue cultivée
depuis plusieurs siècles déjà, le premier exemple connu de
pachto écrit (un ouvrage religieux en pachtou et en arabe) date
de la fin du XVIe  siècle. L’essor littéraire survient au siècle
suivant, quand le grand poète Khoshal Khan Kattak (1613-1689),
s’exprimant dans le dialecte de Kandahar, adapte l’alphabet
persan au pachto. Au XVIIIe  siècle, la chute des Séfévides et le
déclin des Moghols permettent au Pachtoune Ahmad Durrani
de fonder un État afghan indépendant, préfiguration de
l’Afghanistan moderne. Comme ses voisins, le nouvel État a
pour langue officielle le persan, langue de culture de l’élite
pachtoune. (Le pachto ne deviendra l’autre langue officielle
qu’en 1936.)

En Inde, les Ghourides ont étendu leur domination jusqu’à


Delhi et au-delà. À la mort du dernier d’entre eux, en 1206, l’un
de ses généraux, le Turc Qutb ud-Din, prend le pouvoir  : telle
est l’origine du sultanat de Delhi. Tous les sultans sont turcs
jusqu’au milieu du XVe  siècle  ; un Afghan s’empare alors du
trône, fondant la dynastie des Lodi. S’il est vrai que les sultans
de Delhi et leur entourage demeurent attachés à leur langue
maternelle (le turc ou le pachto), tous ont pour langue de
culture le persan, qui est aussi la langue de l’administration du
sultanat. L’auteur le plus célèbre de cette époque se nomme
Amir Khosrow Delhavi (1253-1325), né à l’est de Delhi d’un père
officier turc et d’une mère rajput. Musicien, poète et érudit, il
écrit surtout en persan, mais aussi dans une langue indo-
aryenne qu’il nomme «  hindavi  » (une forme ancienne de
l’ourdou). Le persan reste ensuite la langue de culture des
Grands Moghols, régnant en Inde après la victoire remportée
en 1526 par le Turc Babur, roi de Kaboul, sur l’Afghan Ibrahim
Lodi, sultan de Delhi.

Le kurde et ses dialectes


À l’autre extrémité du domaine iranien vivent les Kurdes,
descendants de tribus de langue iranienne installées dans
l’actuel Kurdistan plusieurs siècles avant notre ère et sans doute
apparentées aux Mèdes. Leur mode de vie d’éleveurs
transhumants et leur structure tribale très émiettée évolueront
peu jusqu’au XIXe  siècle. Englobés dans le califat arabe au
VII e siècle, ils se convertissent à l’islam. Les invasions turques et
mongoles ne les affectent qu’indirectement en les contraignant
à se replier dans les montagnes. En revanche, les premières
années du XVIe  siècle marquent le début d’un affrontement
entre deux puissances, l’Empire ottoman et l’Empire séfévide,
qui prennent les Kurdes en tenaille. D’un côté, les Ottomans
soudoient les chefs kurdes, sunnites comme eux, en échange de
leur alliance ; de l’autre, les Séfévides s’efforcent d’imposer leur
autorité  : des milliers de familles kurdes sont déportées au
Khorasan, où leurs descendants vivent toujours.

Le kurde se subdivise en multiples dialectes répartis en trois


groupes  : septentrional (dont le kurmandji), central (dont le
sorani) et méridional. Les premiers écrits connus, en caractères
arabes, datent des XVIe-XVIIe  siècles. L’écrivain kurde le plus
célèbre, Ahmed Khani (1650-1707), est né dans l’extrême sud-
est de l’actuelle Turquie. Tout en maîtrisant aussi l’arabe et le
persan, il enseigne le kurde kurmandji, ce qui le conduit à
rédiger un dictionnaire arabe-kurde en 1683. Son œuvre
maîtresse, Mem û Zîn (1692), conte une histoire d’amour sous la
forme d’une épopée en vers. En 1787, le dominicain italien
Maurizio Garzoni (1734-1804) publie à Rome la première
grammaire kurde (Grammatica e vocabolario della lingua
kurda) après avoir passé dix-huit ans à Amadiya, dans
l’extrême nord de l’actuel Irak. Cela lui vaut la réputation de
« père de la kurdologie ». L’histoire moderne du kurde débutera
au XXe siècle, entre les deux guerres mondiales (voir p. 458).

L’arménien et le géorgien

Les langues arménienne et géorgienne diffèrent


complètement  : l’une relève de la vaste famille indo-
européenne, l’autre de la famille kartvélienne, limitée au
géorgien et à trois langues voisines (le laze, le mingrélien et le
svane). Les histoires des deux peuples présentent néanmoins
de nombreux points communs, à commencer par leur adoption
du  christianisme dès le IVe  siècle. À partir du VIIe  siècle, ils
subissent la pression des musulmans  : Arabes d’abord, puis
Turcs. Au XVIe siècle, enfin, chacun des deux peuples se trouve
écartelé entre deux Empires : ottoman et perse séfévide.

L’arménien, de Mesrop à Mékhitar

De toutes les langues indo-européennes, l’arménien est celle


qui contient la plus forte proportion d’éléments étrangers  : en
arménien moderne, à peine cinq cents mots proviennent du
« proto-arménien » parlé au début du I er millénaire avant notre
ère. Les autres dérivent principalement de langues iraniennes,
mais aussi de l’araméen, du grec, de l’arabe, du turc, etc., quand
ils ne sont pas d’origine inconnue. Dans ce dernier cas, il est
probable qu’ils aient été puisés dans les langues hourrite et
ourartéenne parlées dans la région du lac de Van avant l’arrivée
des Arméniens (voir p. 76).

Au VIe siècle av. J.-C., les Arméniens tombent sous la coupe des


Mèdes, puis des Perses achéménides. D’autres Iraniens, les
Parthes, exercent une forte influence à partir du IIe siècle av. J.-
C. C’est un roi parthe d’Arménie, Tiridate IV, qui, au tout début
du IVe  siècle, érige le christianisme en religion officielle à
l’instigation d’un autre Parthe, Grigor, alias saint Grégoire
l’Illuminateur, fondateur de l’Église arménienne. À l’aube du
siècle suivant, Mesrop Machtots (361-440) crée un alphabet
arménien, inspiré de l’alphabet grec, afin de transcrire la Bible
et d’autres traductions de textes chrétiens. Composé de 36
lettres correspondant chacune à un seul son, il est
remarquablement conçu. Aussitôt prend forme une langue
littéraire, illustrée par le théologien Eznik de  Kolb (v.  380-450),
auteur de la Réfutation des sectes (autrement dit, des doctrines
s’opposant au christianisme). Connue sous le nom d’« arménien
classique  » ou grabar («  écrit  »), cette langue fera référence
jusqu’au XIXe siècle.

Quand, au XIe  siècle, des Turcs déferlent en Arménie sous la


conduite des Seldjoukides, de nombreux Arméniens émigrent
en Cilicie (dans le sud-est de l’Anatolie) et y fondent un
royaume qui prospérera jusqu’à sa conquête par les
Mamelouks d’Égypte en 1375. Outre le grabar, les Arméniens de
Cilicie utilisent à l’écrit une forme de leur propre dialecte que
l’on nomme «  moyen arménien  ». Après la chute du royaume
de Cilicie, la haute vallée de l’Araxe (où se situe l’Arménie
actuelle) redevient le cœur de la nation arménienne, encadrée
par son clergé. Simultanément, de plus en plus d’Arméniens
choisissent l’émigration et jouent un rôle considérable dans le
commerce international  : on les trouve à la fois en Iran et à
Constantinople, en Pologne, en Italie, à Marseille…

Au sein de cette diaspora naît une sorte de koinè dite


«  arménien civil  », associant des traits dialectaux orientaux
(propres au cœur de l’Arménie) et occidentaux (issus du moyen
arménien). Au début du XVIIIe siècle, un prêtre arménien rallié à
l’Église catholique, Mékhitar de Sébaste (1676-1749), fonde une
congrégation qui, active à Venise, s’attache à rénover la langue
littéraire et publie un Dictionnaire de la langue arménienne. Les
mékhitaristes traquent surtout les éléments venus du turc,
mais leur entreprise se réfère à l’arménien classique et non à la
langue en usage à leur époque. Il faudra attendre le XIXe siècle
pour que soient standardisées les deux versions modernes de
l’arménien écrit (orientale et occidentale), l’une et l’autre issues
de l’arménien « civil » (voir p. 466).

Le géorgien
Les premières indications relatives aux ancêtres des Géorgiens
remontent aux VIIe-VIe  siècles  av.  J.-C.  Deux royaumes se
consolident ensuite : à l’ouest, la Colchide, où sont installées des
colonies grecques  ; à l’est, l’Ibérie. La tradition veut que, vers
330, sainte Nino, captive originaire de Cappadoce, ait converti
au christianisme le prince Mirian, qui régnait sur l’Ibérie. Il est
en tout cas certain qu’au milieu du IVe  siècle les élites
géorgiennes ont adopté le christianisme. Au VIIIe  siècle, les
Géorgiens subissent les attaques des Arabes et, plus tard, des
Turcs. La dynastie des Bagratides, qu’illustre le roi David  IV le
Bâtisseur, redresse la situation au tournant des XIe et XIIe siècles.
Le règne de la reine Tamar (1184-1213) laisse ensuite le
souvenir d’un « âge d’or ». L’irruption des Mongols y met fin en
1238. Au XVIe  siècle, deux Empires se partagent la Géorgie  : les
Ottomans annexent l’ouest du pays, tandis que l’est échoit aux
Séfévides. Cette situation perdure jusqu’à ce que les Géorgiens,
vers la fin du XVIIIe  siècle, sollicitent l’appui des Russes (voir
p. 462).

Lorsqu’ils adoptent le christianisme, les Géorgiens se dotent


d’un alphabet qui leur est propre, inspiré de l’alphabet grec, et
toujours en usage. La plus ancienne inscription connue en
géorgien, écrite vers 430, a été retrouvée à Bethléem. La
première œuvre littéraire fut composée par un prêtre une
cinquantaine d’années plus tard  : elle s’intitule Le  Martyre de
Chouchanik, chrétienne persécutée par un gouverneur
zoroastrien au service des Sassanides. L’œuvre maîtresse de la
littérature géorgienne, datant du règne de la reine Tamar, est
un poème épique qui a pour titre Vepkis-Tkaossani (« L’Homme
à la peau de léopard ») et pour auteur Chota Roustavéli (v. 1172-
v. 1216).

Les langues turques et leurs


cousines mongoles et mandchoue

« Turc » signifie « de Turquie » ou, plus largement, « ayant pour


langue maternelle une langue turque  » (on en compte une
trentaine). Ainsi entendus, les Turcs sont aujourd’hui
170  millions, dont 40  % seulement résident en Turquie. Les
autres se rencontrent de la Moldavie (les Gagaouzes) à la Sibérie
orientale (les Iakoutes) et des bords de la Volga (les
Tchouvaches) au sud de l’Iran (les Kachkaïs)…

Une telle dispersion résulte d’innombrables migrations de


nomades des steppes durant plus d’un millénaire, du temps des
Huns au XVIe siècle. Autres nomades, les Mongols ont eux aussi
migré –  au  point de bâtir au XIIIe  siècle un empire incluant la
Russie, l’Iran et la Chine. Pourtant, leur impact linguistique se
révèle aujourd’hui bien faible  : les langues mongoles ne
comptent que 7 millions de locuteurs, concentrés en Mongolie
et dans les régions limitrophes. Pourquoi  ? En fait, les troupes
de Gengis Khan et de ses successeurs se composaient
essentiellement de Turcs, du moins dans l’ouest de leur empire,
et si les « Tartares » dont les Russes subissaient le joug avaient
certes pour chefs des Mongols, ils parlaient une langue turque,
comme leurs actuels descendants, les Tatars.

Les migrations des Turcs eux-mêmes ne suffisent cependant


pas à expliquer l’étonnante diffusion de leurs langues. S’y
ajoutent les effets de la «  conversion linguistique  »  : dans
plusieurs régions, l’afflux de nomades turcs imposant leur
hégémonie politique a conduit les populations en place à
adopter leur langue, autrement dit à se «  turquiser  ». C’est en
particulier le cas de l’Anatolie, où la langue grecque prévalait
depuis longtemps avant que des Turcs ne s’y installent, à la fin
du XIe  siècle (voir p.  176). Les actuels Turcs de Turquie
descendent donc de populations diverses, au sein desquelles
l’apport nomade originaire d’Asie centrale s’est
considérablement dilué. C’est pourquoi leur «  type physique  »
(à supposer qu’on puisse le caractériser !) ne diffère pas de celui
de leurs voisins, tandis que les Mongols ont à l’évidence
conservé le leur.

Où les ancêtres des Turcs vivaient-ils ? Sans doute aux confins


de la Sibérie et de la Mongolie et dans le massif de l’Altaï.
«  Turc  » apparaît pour la première fois de façon sûre au
VI e siècle dans des sources chinoises : Tujue y équivaut à Türük
ou Türk, comme les intéressés se désignent eux-mêmes. Que
s’était-il passé auparavant  ? Les linguistes apportent des
éléments de réponse en distinguant deux groupes de langues
turques : « oghour » et « turc commun » (voir le tableau).
Les langues turques

* La langue des Khazars était certainement écrite, mais aucun


document n’est parvenu jusqu’à nous.

Le groupe oghour correspond à une première vague de


migrations, à commencer par celles des Bulgares anciens ou
« Proto-Bulgares ». Parvenus en Europe aux IVe-Ve siècles dans le
sillage des Huns, ils connaissent ensuite des sorts divers. Au
VII e 
siècle, certains d’entre eux s’acheminent vers le bas
Danube, y fondent un khanat et, peu à peu, adoptent la langue
slave de la population locale  : telle est l’origine de l’actuelle
Bulgarie (voir p.  160). D’autres remontent la Volga, puis
s’organisent au IXe siècle en un royaume dit « des Bulgares de la
Volga », conquis par les Mongols en 1237.

Autres Turcs du groupe oghour : les Khazars, présents entre la


mer Caspienne et la mer Noire du VIIe au Xe siècle, dont l’élite se
convertit au judaïsme vers l’an 800. Faute de documents, on ne
sait malheureusement presque rien de leur langue.

La quasi-totalité des langues turques en usage aujourd’hui


relèvent du groupe du « turc commun » : elles s’apparentent à
la langue que parlaient les Tujue identifiés au VIe  siècle par les
Chinois. Leur répartition en quatre sous-groupes (voir le
tableau) résulte des mouvements des populations turques au
cours des dix siècles suivants  : sud-est, cantonné dans ce que
l’on nommera au XIXe  siècle le Turkestan, entre la Mongolie et
l’Iran  ; nord-ouest (ou kiptchak), issu de migrations vers les
steppes occidentales, dans le sillage des peuples du groupe
oghour  ; sud-ouest (ou oghouz), présent des confins du
Turkestan aux Balkans, via l’Iran et l’Anatolie  ; nord-est, très à
l’écart, en Sibérie orientale.

Türük et Ouïgours, Karakhanides et


Seldjoukides
Les Türük (ou Tujue) ont laissé des inscriptions sur pierre
datant des années  720  : situées dans la vallée de l’Orkhon, au
cœur de l’actuelle Mongolie, ce sont les plus anciennes connues
en une langue turque (le « turc ancien »). Fondateurs au milieu
du VIe  siècle d’un empire réparti en deux khanats, dits des
Türük orientaux (en actuelle Mongolie) et des Türük
occidentaux (plus à l’ouest, jusqu’aux alentours de la mer
d’Aral), ils s’efforcent de contrôler la «  route de la Soie  »,
guerroient contre les Chinois et couchent par écrit les hauts
faits de leurs khans.

On qualifie leurs inscriptions de «  runiformes  », car elles


ressemblent, à première vue, aux runes scandinaves (voir
p.  156). Après leur déchiffrement par le Danois Vilhelm
Thomsen (1842-1927) en 1893, on a pensé qu’il s’agissait d’une
écriture inventée de toutes pièces, mais il est ensuite apparu
qu’elle dérivait plutôt d’une écriture araméenne diffusée par
des marchands sogdiens. Près de trois cents documents sont
répertoriés  : aux inscriptions sur stèles, parois rocheuses ou
métal s’ajoutent des graffitis et même des textes sur papier ou
sur bois.

En 744, un autre groupe de Turcs, les Ouïgours, évince les


Türük orientaux. Bien qu’ils parlent la même langue, leur
horizon diffère : ils entretiennent des relations étroites avec la
Chine. C’est dans une capitale chinoise, Loyang, que leur khan
Tengri (à la seconde moitié du VIIIe  siècle) rencontre des
missionnaires sogdiens, puis se convertit au manichéisme et
entraîne l’élite ouïgoure à sa suite. Après l’effondrement de leur
khanat, en 840, les Ouïgours migrent vers le sud-ouest jusqu’à
une région habitée par des populations de langue tokharienne
(indo-européenne, voir p.  188), aux alentours de l’oasis de
Tourfan. Ils y fondent un royaume ayant pour capitale Kotcho.
Au contact des Tokhariens, une majorité d’Ouïgours adoptent le
bouddhisme, tandis que d’autres restent fidèles au
manichéisme. Quant aux Tokhariens, ils délaissent leur langue
au profit du turc. Le royaume de Kotcho résiste ensuite à
l’islamisation. Tout en continuant d’utiliser l’écriture runiforme,
les Ouïgours entreprennent de transcrire leur langue à l’aide de
l’alphabet sogdien, quitte à l’adapter. Parmi les nombreux
manuscrits connus en ouïgour figurent des textes religieux, en
particulier des traductions de textes bouddhiques chinois (eux-
mêmes traduits du sanskrit).

Après la conquête de l’Iran par les Arabes (voir p. 198), l’islam a


gagné les populations iraniennes de Transoxiane (ex-Sogdiane).
Au Xe  siècle, des derviches originaires de la région propagent
l’islam parmi les descendants des Türük occidentaux. L’un de
leurs khans se convertit au milieu du siècle  ; ainsi s’affirment
les «  Karakhanides  » (de kara khan, «  khan noir  »). Cette
appellation, forgée au XIXe  siècle par des orientalistes
européens, désigne une dynastie et, par extension, la
population turque devenue musulmane sur laquelle elle règne.
Les Karakhanides, dont le domaine initial correspond à
l’actuelle Kirghizie et à l’ouest du bassin du Tarim, portent leurs
efforts vers l’ouest  : en 999, ils mettent fin au règne des
Samanides (voir p.  199) en prenant leur capitale, Boukhara.
C’est le point de départ d’un long processus de turquisation de
la Transoxiane et de l’Asie centrale en général.

Bien que le turc karakhanide ne diffère guère du turc ancien ou


de l’ouïgour, il présente la double particularité de s’écrire en
caractères arabes et d’incorporer du vocabulaire arabe et
persan. Deux auteurs sont demeurés célèbres. Mahmud al-
Kachgari («  de Kachgar  ») était sans doute un membre de la
dynastie karakhanide. Après avoir beaucoup voyagé en Asie
centrale, il a séjourné à Bagdad dans les années 1070 et écrit, en
arabe, le Diwan lughat al-Turk («  Dictionnaire des langues des
Turcs  »). Bien qu’il s’agisse d’un dictionnaire turc-arabe
contenant des commentaires en arabe, l’œuvre est truffée de
citations en divers dialectes turcs (proverbes, fragments de
poésies, etc.) qui en font un document sans égal sur la langue et
les mœurs des populations turques de l’époque. Yusuf de
Balasagun, dit «  Khass Hadjib  » («  secrétaire personnel  » du
souverain karakhanide), est l’auteur de Kutagdu Bilig («  La
Science qui apporte le bonheur  »), poème didactique en turc
daté de 1069. C’est la première œuvre littéraire importante
composée dans cette langue.

Les Turcs de langue oghouz, distincts des Türük occidentaux,


évoluent au Xe  siècle dans les steppes de l’actuel Kazakhstan.
Parmi eux se distingue Selçük, un chef de tribu converti à
l’islam vers 985, non loin de la mer d’Aral. En 1040, ses petits-fils
entreprennent de conquérir l’Iran. L’un d’eux, Toghrul Beg,
entre à Bagdad en 1055 et se fait proclamer sultan par le calife.
Ainsi naît la dynastie des Grands Seldjoukides. Quand, en 1071,
ils écrasent les Byzantins à Mantzikert (à côté du lac de Van), les
portes de l’Anatolie s’ouvrent aux Turcs. Un de leurs cousins y
fonde le sultanat seldjoukide de Roum – capitale : Konya.

Les Turcs au temps des Seldjoukides (XI e- XII e siècles)

Les populations de langue oghouz se répartissent dès lors en


deux ensembles  : celles demeurées en arrière, au nord du
Khorasan, sont les ancêtres des Turkmènes  ; les autres,
disséminées en Azerbaïdjan et en Anatolie, y côtoient des
populations très diverses (Arméniens, Kurdes, Grecs,  etc.). Le
turc oghouz devient peu à peu la langue véhiculaire en Anatolie
centrale, mais ce n’est pas une langue écrite  : les Seldjoukides
lui préfèrent le persan.

Les Turcs, héritiers des khanats


mongols
Dans le pays qui fut celui des Türük et des Ouïgours (actuelle
Mongolie), diverses tribus turques et mongoles se côtoient au
XII e  siècle. Temüdjin, fils d’un chef mongol, parvient à les
fédérer, puis se fait proclamer « khan universel », Gengis Khan,
en 1206. Il se trouve alors à la tête d’une force militaire
considérable, dont les chefs sont mongols, mais dont les troupes
se composent en majorité de Turcs.

L’empire bâti par Gengis Khan et ses descendants (voir l’encadré


page suivante) s’étend de l’est de l’Europe au sud de la Chine,
mais, dès les années 1270, il perd son unité. Outre la Chine, où
règne le Grand Khan, on distingue trois khanats  : au centre,
celui de Djaghataï  ; à l’ouest, celui de la Horde d’Or  ; au sud-
ouest, l’Ilkhanat d’Iran. Dans chacun des trois khanats, les
Turcs, plus nombreux que les Mongols, deviennent
prépondérants : leurs langues s’imposent, le mongol s’éteint.

L’Empire mongol en héritage


Gengis Khan s’attaque d’abord au nord de la Chine, puis
lance de grandes expéditions vers l’ouest. Quand il meurt
en 1227, son empire s’étend de la Mandchourie à la mer
Caspienne. Il a quatre fils  : Djötchi (mort avant  son père),
Djaghataï, Ögödei et Tului.

À sa mort, Batu, fils de Djötchi, obtient pour ulus (apanage)


les steppes de l’ouest, conquises ou à conquérir, tandis que
Djaghataï reçoit l’Asie centrale. Ögödei, élu grand khan en
1229, meurt en 1241. En 1251, le fils aîné de Tului, Mongka,
est élu grand khan. Quelques années plus tard, il envoie en
Iran son frère Hülegü, qui y fonde un nouveau khanat
mongol : l’Ilkhanat. À Mongka, mort en 1259, succède son
frère Kubilai, bientôt fondateur de la dynastie des Yuan,
empereurs de Chine.

L’Empire mongol se trouve dès lors divisé en quatre États


indépendants en pratique (voir la carte) : la Chine (incluant
la Mongolie) ; en Asie centrale, le khanat de Djaghataï (sur
lequel règnent les descendants de ce dernier, mort en
1242) ; à l’ouest, dans la région de la Volga, le khanat de la
Horde d’Or (fondé par Batu, fils de Djötchi) ; au sud-ouest,
l’Ilkhanat d’Iran (descendants de Hülegü).

Le khanat de la Horde d’Or, fondé en 1243, s’étend dans le


bassin de la Volga et les steppes au nord de la mer Noire. Des
populations turques y vivent depuis plusieurs siècles, en
particulier les Coumans ou Kiptchak, dans les steppes, et les
Bulgares de la Volga, plus au nord. Ces derniers conservent
l’usage de leur langue (relevant du groupe oghour), attestée par
des inscriptions des XIIIe  et XIVe  siècles. En revanche, toutes les
autres populations turques (et mongoles) du khanat, nommées
« Tartares » en Occident, adoptent la langue kiptchak.

Deux sources nous renseignent à son sujet  : le Codex


Cumanicus et divers textes émanant des Mamelouks d’Égypte.
Le Codex, datant des XIIIe-XIVe siècles et conservé à Venise, réunit
deux ouvrages. L’un contient des listes de mots italiens traduits
en kiptchak et en persan. Il était destiné aux marchands italiens
alors actifs en Crimée et alentour. L’autre est un recueil de
textes surtout religieux  et de devinettes en kiptchak,
accompagnés de leur traduction en latin et en moyen haut
allemand. Celle-ci semble l’œuvre de missionnaires franciscains
allemands.

Les Turcs dans l’Empire mongol (fin du XIII e siècle)

Les sources égyptiennes résultent d’événements particuliers.


Dès avant la conquête mongole, les Coumans pratiquent le
commerce des «  esclaves militaires  », vendus notamment en
Égypte, où on les nomme mamluk (de l’arabe malaka,
«  posséder  »). Les Mamelouks –  de langue kiptchak  – forment
une caste puissante qui s’empare du pouvoir au XIIIe siècle (et le
conservera jusqu’à sa défaite face aux Ottomans au début du
XVI e  siècle). Ils favorisent la rédaction, en arabe, d’ouvrages
consacrés à divers aspects de leur langue d’origine  : listes de
vocabulaire, grammaire, phonétique, etc.

Au XVe siècle, la Horde d’Or se fragmente en trois khanats : celui


des Tatars de Crimée, celui de Kazan sur la moyenne Volga et
celui d’Astrakhan au bord de la mer Caspienne. Le premier se
place sous la protection des Ottomans en 1475 ; les deux autres
seront conquis par les Russes au siècle suivant (voir p. 450).

L’histoire des Turcs relevant du khanat de Djaghataï et de


l’Ilkhanat d’Iran est plus mouvementée. Dès 1335, l’Ilkhanat se
disloque. Ensuite s’affirme un chef militaire turc, Tamerlan
(1336-1405), en principe vassal des khans djaghataïdes. Il
s’empare du pouvoir en Transoxiane en 1370, puis engage une
brutale politique de conquêtes, qui aboutit à l’édification d’un
«  grand émirat  » s’étendant de l’Anatolie orientale à l’Inde du
Nord –  capitale  : Samarcande. Mais son empire ne lui survit
pas  : ses descendants, les Timourides, ne conservent au
XVe siècle que la Transoxiane et le Khorasan.

Le turc en usage dans la région succède au turc karakhanide


qui avait fleuri au XIe  siècle. Sous le nom de «  djaghataï  », il
s’impose comme langue littéraire dans une grande partie du
monde turc après les conquêtes de Tamerlan. Le persan exerce
sur lui une forte influence, d’autant qu’à l’époque timouride le
bilinguisme caractérise tant les élites que la population urbaine
en général. Une grande partie de la littérature en djaghataï est
constituée de traductions d’œuvres persanes, du moins dans un
premier temps.
Le poète Ali Shir Nevai (1441-1501) joue un rôle essentiel. Natif
de Herat, où il vit à la cour timouride, il écrit aussi bien en turc
qu’en persan. Sa poésie en turc lui vaut d’emblée une immense
renommée. Vers la fin de sa vie, il rédige en turc un traité que
lui-même intitule en arabe Muhakamat al-lughtayn, « Jugement
sur les deux langues », dans lequel il s’efforce de démontrer la
supériorité du turc sur le persan quant à la force expressive et à
la richesse du vocabulaire. Nevai passe pour le «  père  » du
djaghataï classique.

Sa notoriété n’égale cependant pas celle de Babur (1483-1530),


né dans le Fergana. Descendant de Tamerlan par son père et de
Gengis Khan par sa mère, Babur tente de s’emparer de
Samarcande, mais se heurte aux Ouzbeks et s’installe à Kaboul.
Après avoir battu le sultan afghan de Delhi en 1526, il fonde
l’Empire moghol, ainsi nommé parce que lui-même est perçu
comme «  mongol  ». En réalité, il est de langue maternelle
turque – tout en connaissant aussi le persan, en aristocrate qu’il
est – et c’est en turc qu’il tient un journal dont il tirera le célèbre
Babur-name (« Mémoires de Babur »), considéré comme le chef-
d’œuvre de la littérature djaghataï en prose. Babur est aussi
l’auteur d’une multitude de poèmes en turc et en persan.

Dans l’ouest de l’Iran et en Anatolie, les Turcs présents depuis


l’époque des Seldjoukides (XIe-XIIe  siècles) sont de langue
oghouz. Les Mongols et Turcs fondateurs de l’Ilkhanat au
XIII e  siècle ont grossi leurs rangs en s’installant surtout en
Azerbaïdjan –  capitale  : Tabriz. L’Ilkhanat s’effondre au
XIVe  siècle. Tamerlan conquiert tout l’Iran, y compris
l’Azerbaïdjan. À la même époque, une nouvelle puissance
émerge dans l’ouest de l’Anatolie  : celle des Osmanli ou
Ottomans, qui tirent leur nom de leur premier chef, Osman. Ils
prennent pied en Europe en 1354 et combattent dès lors sur
deux fronts  : dans les Balkans, contre les chrétiens, et, en
Anatolie, contre les Turcs qui s’opposent à leur hégémonie.
Après la mort de Tamerlan, des dynasties turques de langue
oghouz règnent à Tabriz : les Karakoyunlu (« Moutons noirs »),
puis les Akkoyunlu (« Moutons blancs »). Les Ottomans, de leur
côté, achèvent la conquête de ce qui fut l’Empire byzantin : ils
prennent Constantinople en 1454 et en font leur capitale.

Le temps des Ottomans et des Ouzbeks

Plusieurs nouveautés marquent l’histoire des Turcs à partir du


XVI e  siècle  : la considérable expansion de l’Empire ottoman,
jusqu’à son apogée durant la seconde moitié du XVIIe siècle ; la
fondation de l’Empire perse séfévide par des Turcs  ; la
fondation de khanats ouzbeks en Asie centrale  ; la montée en
puissance des Russes, qui vainquent les Tatars et progressent
dès lors vers l’est.

L’Empire ottoman s’agrandit de deux côtés  : dans les pays


arabes et dans le sud-est de l’Europe. Cette expansion ne
s’accompagne toutefois pas d’une colonisation turque, si ce
n’est en Roumélie, à l’ouest de Constantinople. Les sujets turcs
de l’Empire restent donc concentrés en Anatolie et dans le sud-
est des Balkans, comme au XVe  siècle. La situation linguistique
prend néanmoins un tour particulier. Alors que l’empire
s’étend, le sultan s’attribue en 1517 le titre de calife  ; l’élite
ottomane se perçoit dès lors comme située à la tête du monde
musulman. Dans ce contexte se développe la langue turque dite
« ottomane », bientôt submergée d’éléments arabes et persans.
Elle s’applique aux textes officiels et à la littérature, tandis que
la langue de tous les jours évolue de son côté. Les lettres
ottomanes classiques (ou «  littérature du divan  », du nom
donné au gouvernement du sultan) s’épanouissent au
XVI e siècle et atteignent leur apogée au début du XVIII e siècle. La
première imprimerie entre en service en 1727, mais il faudra
attendre le XIXe  siècle pour que soient tentées une
standardisation et une simplification de la langue ottomane,
afin de développer son enseignement (voir p. 448).

À l’est de l’Empire ottoman, les Turcs d’Azerbaïdjan vivent une


tout autre histoire. Au XVe  siècle, l’ordre religieux musulman
séfévide recrute parmi eux des adeptes, les Kizil Bach. Le jeune
séfévide Ismaïl se place à leur tête, s’empare de Tabriz en 1501
et se proclame chah : ainsi naît l’Empire séfévide, turc et persan
à la fois (voir p. 201). Résolument chiites, les Séfévides ont pour
adversaires des sunnites : Ottomans à l’ouest, Ouzbeks au nord-
est.

Ces derniers, nomades de langue kiptchak, évoluent au


XVe  siècle dans les steppes au nord de la mer d’Aral. Quand
certains d’entre eux tentent de s’emparer de la Transoxiane,
d’autres s’y refusent et s’installent entre le Syr-Daria et le lac
Balkhach : telle est l’origine des Kazakhs (« hommes libres » en
turc, d’où vient aussi le mot russe «  cosaque  »). En 1500,
Muhammad Chaybani, lointain descendant de Gengis Khan,
relance l’expansion des Ouzbeks vers le sud. Ses conquêtes se
divisent ensuite en khanats rivaux : de Boukhara, de Khiva (au
Khwarezm) et, au XVIIIe  siècle, de Kokand, avec pour cœur le
Fergana. La plupart des Ouzbeks se sédentarisent et se mêlent
aux populations en place, turques et tadjikes (c’est-à-dire de
langue persane). Entre les Ouzbeks et la Perse s’intercalent les
Turkmènes, qui préservent leur indépendance et se livrent à
des razzias chez leurs voisins. Les Ouzbeks adoptent la forme
locale du turc (dite couramment « turki »), quitte à y mêler des
éléments d’origine kiptchak  : telle est l’origine de la langue
ouzbèke actuelle. Le djaghataï, dont le prestige reste
considérable, demeure néanmoins la langue littéraire jusqu’au
XIXe siècle.

Les langues mongoles

Au sens strict, on qualifie de « mongoles » la langue que parlait


Gengis Khan et celles qui en sont issues. L’évolution du mongol
avant le début du XIIIe  siècle n’est pas connue, faute de
documents. Il est néanmoins probable que les Khitan,
mentionnés par les Chinois dès le Ve siècle, parlaient une langue
apparentée au mongol. Au Xe  siècle, ils acquièrent des
territoires de part et d’autre de la Grande Muraille, puis
prennent le nom dynastique chinois de Liao tout en conservant
l’usage de leur langue. Mieux  : ils la dotent d’un système
d’écriture inspiré du modèle chinois – que, pour l’heure, on ne
sait pas déchiffrer.

L’histoire de la langue mongole débute pour de bon quand, dès


1209, les Turcs ouïgours du royaume de Kotcho se rallient à
Gengis Khan. Forts de leur double qualité d’anciens nomades et
de lettrés, ils forment l’ossature de l’administration impériale
mongole, en utilisant le turc ouïgour comme langue de travail.
De surcroît, ils appliquent à la langue mongole leur propre
système d’écriture (issu de l’alphabet sogdien), bien qu’il n’y
soit pas très adapté. De cette époque date l’Histoire secrète des
Mongols, seule œuvre importante écrite en mongol à propos de
l’Empire mongol. Elle a survécu en langue mongole… mais non
en écriture mongole. Au XIVe siècle, une copie a été transcrite en
caractères chinois, ces derniers étant utilisés pour leur valeur
phonétique indépendamment de leur signification. C’est cette
version, accompagnée d’un résumé en chinois, qui nous est
parvenue. Après le récit des origines mythiques des Mongols,
l’Histoire secrète en arrive assez vite aux événements du
XII e  siècle, ce qui permet de la recouper avec des sources
chinoises. La narration s’interrompt à la mort d’Ögödei,
successeur de Gengis Khan, en 1241.

Les Mongols conquièrent la Chine et y règnent à partir de 1271


en tant que dynastie des Yuan. Les Chinois finissent toutefois
par se révolter : la dynastie des Ming, fondée en 1368, expulse
les Yuan et les poursuit jusqu’en Mongolie. Les Gengiskhanides
(descendants de Gengis Khan) y rassemblent ensuite sous leur
autorité les Mongols «  orientaux  », distincts des Mongols
«  occidentaux  » (dits aussi Oïrat, «  Fédérés  »), installés dans
l’ouest du pays et au sud de l’Altaï. Au XVIe siècle, les uns et les
autres se convertissent au bouddhisme tibétain, ce qui conduit
à traduire en mongol de nombreux textes bouddhiques. On
réforme à cette occasion le système hérité des Ouïgours : ainsi
s’établit l’écriture mongole moderne. Elle demeure aujourd’hui
officielle en Mongolie intérieure (région autonome de la
République populaire de Chine), mais elle a fait place à
l’écriture cyrillique en République de Mongolie. Au début du
XVII e siècle, une partie des Oïrat prend la direction de l’ouest et
atteint les steppes de la basse Volga  : telle est l’origine des
Kalmouks, toujours présents dans la région et dont la langue
reste vivante.

Le mandchou

Outre les langues turques et mongoles, la famille « altaïque » –


  très controversée (voir p.  34)  – inclut les langues toungouses,
qui ne comptent plus aujourd’hui que 75 000 locuteurs environ,
disséminés en Sibérie et dans le nord-est de la Chine. L’une
d’elles avait pourtant connu la gloire sous le nom de
« mandchou ».
Son histoire commence avec celle des Djurtchets, peuple
toungouse habitant ce que l’on nommera plus tard la
Mandchourie. Révolté contre les Khitan au début du XIIe siècle,
leur chef Aguda se proclame empereur en 1115 et fonde la
dynastie des Jin, bientôt maîtresse d’une grande partie de la
Chine du Nord. Tout en s’imprégnant de culture chinoise, les
Djurtchets continuent de cultiver leur propre langue et la
transcrivent en s’inspirant de l’écriture khitan. Diverses
inscriptions trilingues (chinois, mongol, djurtchet) ont permis
de déchiffrer leur écriture, du moins pour partie. Elle est
demeurée en usage occasionnel jusqu’au XVe  siècle, mais, à
cette époque, bien peu savaient encore la lire. Il est vrai que,
après les défaites des Djurtchets face à Gengis Khan à partir de
1211, le mongol était devenu la langue véhiculaire au nord de
Pékin.

Les Djurtchets n’en survivent pas moins. Vers la fin du


XVI e siècle, l’un de leurs chefs, Nurhachi, impose son autorité et
fonde, au nord-est de Pékin, un État solidement organisé. Son
fils et successeur Abahai décrète en 1636 que tous les Djurtchets
forment un seul peuple, les «  Mandchous  », puis se proclame
empereur, fondant la dynastie des Qing. En 1644, à la tête de
troupes mandchoues et mongoles, les Qing entreprennent de
conquérir la Chine, gouvernée depuis 1368 par les Ming. (Les
Qing régneront à Pékin jusqu’en 1911.) Selon la tradition, c’est
Nurhachi qui, en 1599, aurait eu l’idée d’appliquer l’écriture
mongole à la langue des Djurtchets. La nouvelle écriture entre
en usage en 1632. Les textes en mandchou se multiplient
ensuite d’autant plus que les Qing lui conservent son statut de
langue officielle, aux côtés du  chinois  et du mongol. De plus,
l’appareil d’État recourt au mandchou pour ses
communications confidentielles, jusqu’au XIXe siècle…
Le rayonnement de l’Inde

À Bali, les touristes applaudissent aux représentations


d’épisodes du Ramayana, épopée composée en Inde au
début du I er  millénaire. S’ils sont curieux, ils notent que les
Balinais pratiquent l’hindouisme, l’une des six religions
officiellement reconnues en Indonésie. À l’évidence, la
civilisation indienne s’est diffusée au loin, du moins à une
certaine époque…

Les prémices de cette civilisation datent du milieu du


II e  millénaire  av.  J.-C., quand des populations de langues indo-
européennes –  les Aryens  – pénètrent dans le nord-ouest de
l’Inde (voir p. 31). En se mêlant aux populations autochtones, ils
propagent une culture caractérisée par une religion –  le
védisme, qui se mue peu à peu en brahmanisme  – et une
langue sacrée, le sanskrit. Au milieu du I er millénaire av. J.-C., le
Bouddha, natif du nord-est du pays, y ajoute un nouvel
élément, le bouddhisme. La civilisation indienne s’étend
quelques siècles plus tard à l’Inde dans son ensemble, de
l’Hindou Kouch au Bengale et à l’île de Ceylan.

Sa diffusion hors de l’Inde débute à l’aube du I er millénaire dans


deux directions : vers le nord, au cœur de l’Asie, et vers l’est, en
Indochine et en Insulinde, autrement dit en Asie du Sud-Est.
Fait remarquable, elle ne s’appuie sur aucune opération
militaire et n’implique aucune conquête ou même tentative de
conquête. Elle résulte de l’activité de marchands, de
navigateurs et de missionnaires. Au nord, des itinéraires relient
l’Inde à la «  route de la Soie  », qui elle-même atteint la Chine
(voir p.  184). À l’est, les navigateurs se procurent des épices et
d’autres produits exotiques, puis les revendent dans les
comptoirs du sud de l’Inde. Les échanges commerciaux se
doublent d’une circulation des voyageurs et des idées.

Vers la fin du I er millénaire, l’influence culturelle de l’Inde s’est


considérablement étendue  : sous une forme brahmaniste ou
bouddhiste, selon les circonstances et les lieux, elle inspire des
peuples aussi divers que les Tibétains, les Birmans, les Khmers,
les Javanais et bien d’autres. De surcroît, elle s’accompagne de
la diffusion du système d’écriture –  très original  – élaboré par
les Indiens eux-mêmes. Vers l’an mille surgit dans la plaine de
l’Indus une nouvelle puissance  : l’islam. En Inde même, il fait
souche, sans néanmoins remettre en cause l’hégémonie d’une
culture plus que bimillénaire. Hors de l’Inde, il poursuit son
expansion par voie maritime, atteignant le nord de Sumatra au
XIII e  siècle, puis Java et d’autres îles. Face à la vague
musulmane, les Javanais « hindouisés » se replient à Bali puis,
alliés aux Balinais, s’organisent pour résister… avec succès.

L’Inde ancienne et médiévale


En 1953, dans un ouvrage consacré à la civilisation de l’Indus,
l’archéologue britannique Mortimer Wheeler (1890-1976)
émettait l’hypothèse qu’elle s’était effondrée sous les coups
d’envahisseurs arrivés du nord-ouest au milieu du
II e  millénaire  av.  J.-C.  Il expliquait ainsi comment une
civilisation très ancienne avait brusquement disparu, du fait des
Aryens (ou Ârya, voir p.  31), population de langue indo-
européenne fondatrice d’une nouvelle civilisation indienne.

L’archéologie récente a toutefois montré que la civilisation de


l’Indus avait décliné dès avant 1700  av.  J.-C., pour des raisons
sans doute climatiques (lent déplacement de la mousson
annuelle vers l’est), donc bien avant l’arrivée des Aryens. Elle a
aussi montré que cette même civilisation, certes amoindrie,
avait persisté à l’est de l’Indus jusque vers la fin du
II e millénaire av. J.-C. La thèse d’un affrontement a donc cédé la
place à celle d’une avancée progressive des Aryens en Inde,
accompagnée de métissages.

Qui étaient les « Indusiens » et quelle(s) langue(s) parlaient-ils ?


La question demeure posée depuis que les Britanniques ont
découvert, dans les années 1920, les restes de leur civilisation,
alors totalement oubliée. Les deux principaux sites
archéologiques –  Harappa, au Pendjab, et Mohenjo-Daro, dans
le Sind – et de nombreux autres montrent que la civilisation de
l’Indus, née avant la fin du IVe millénaire, a connu son apogée
entre 2600 et 1900 et qu’elle était donc contemporaine de celles
des Sumériens de Mésopotamie et des Élamites du sud de l’Iran
(voir p. 68).
Une forme d’écriture y est apparue aux alentours de 2500, puis
a disparu vers 1700. Quelque quatre mille textes très brefs sont
aujourd’hui connus : ils se composent de 5 signes en moyenne
(le plus long comptant 28 signes) et figurent sur des sceaux (en
majorité), des amulettes, quand ils ne se résument pas à des
graffitis sur des tessons de poterie. Il est difficile d’estimer le
nombre de signes distincts, car certains se ressemblent ou
présentent des variantes. Selon l’estimation la plus poussée, due
au Finlandais Asko Parpola, on en compterait entre 350 et 400,
dont près d’une centaine correspondraient à des syllabes, les
autres étant des logogrammes. Les textes figurant sur des
sceaux ressemblent à ceux du Proche-Orient : il s’agirait surtout
de noms de personnes et de titres. Il est vrai que les Indusiens
commerçaient avec le Golfe, comme en témoignent une
quarantaine de sceaux retrouvés en Mésopotamie et alentour.
On peut donc supposer qu’ils se sont ainsi initiés –  fût-ce
indirectement – au principe de l’écriture, puis qu’ils ont élaboré
leur propre système en se fondant pour partie sur les
pictogrammes qu’ils utilisaient auparavant. Quoi qu’il en soit,
l’énigme reste entière  : l’écriture indusienne n’est pas
déchiffrée, faute de documents bilingues et faute de connaître
la filiation de la langue qu’elle transcrit. Divers indices
suggèrent une parenté proto-dravidienne, mais cela reste une
hypothèse.

Quand ils pénètrent en Inde, les Aryens rencontrent des


populations autochtones parlant une diversité de langues dont
les plus répandues relevaient, semble-t-il, de la famille
dravidienne, tant dans la plaine indo-gangétique que dans le
centre et le sud de la péninsule. Les Aryens se conduisent en
conquérants  : ils instaurent peu à peu une société qu’ils
dirigent, les autochtones étant confinés dans les rôles
subalternes. Après avoir colonisé le nord de la plaine de l’Indus,
ils s’approchent du Gange. Alors débute la symbiose entre leur
culture et les cultures autochtones. Les Aryens qui
entreprennent de défricher la plaine du Gange, au début du
I er millénaire av. J.-C., sont donc déjà métissés, biologiquement
et culturellement. L’actuel Bihar est atteint avant la fin du
VII e  siècle et le Bengale, au IVe  siècle  av.  J.-C.  En revanche, les
populations munda et dravidiennes du nord-est du Deccan vont
longtemps résister à l’aryanisation (certaines jusqu’à l’époque
moderne).

De façon très schématique, la symbiose linguistique se


décompose en deux phases : les autochtones – principalement
de langues dravidiennes – adoptent l’indo-aryen comme langue
véhiculaire, quitte à le parler «  à leur façon  », c’est-à-dire à lui
appliquer nombre des traits grammaticaux de leurs propres
langues ; l’indo-aryen ainsi modifié devient peu à peu la langue
usuelle de l’ensemble de la population. Dans le sud de l’Inde, en
revanche, les langues dravidiennes se maintiennent, au prix
d’une invasion de vocabulaire indo-aryen.

Langue mémorisée, langue parlée :


sanskrit et prakrit
Disparue avec la civilisation de l’Indus, l’écriture ne réapparaît
en Inde qu’au IIIe  siècle  av.  J.-C., sous la forme des édits de
l’empereur Ashoka (voir plus loin). À cette époque, il existe
pourtant déjà un corpus littéraire considérable, peu à peu
enrichi après l’arrivée des Aryens et transmis oralement, de
génération en génération. Comment le sait-on  ? Après
l’apparition de l’écriture, ces œuvres ont été consignées et sont
parvenues jusqu’à nous. En se référant à la tradition et en
analysant les textes eux-mêmes, les philologues ont pu les
dater ou, du moins, les situer dans le temps les uns par rapport
aux autres. Ils en ont conclu qu’en Inde l’apparition de
l’écriture ne marque pas un tournant  ; elle s’inscrit dans un
long processus ayant débuté une douzaine de siècles plus tôt et
qui se poursuivra.

On nomme «  védique  » la langue indo-aryenne la plus


ancienne, préservée dans quatre ensembles de textes
liturgiques connus sous le nom de Vedas. Le plus vieux, Rig-
Veda, compile un millier d’hymnes ayant pris forme après
l’arrivée des Aryens dans le nord-ouest de l’Inde. D’autres
textes font suite aux Vedas, notamment les Brahmanas et les
Sutras, datant de la première moitié du I er millénaire av. J.-C. Il
n’y a pas d’interruption du védique au sanskrit : le premier, dit
aussi «  sanskrit védique  », évolue jusqu’à devenir le «  sanskrit
classique  », remarquablement analysé par un grammairien de
génie, Panini. Son œuvre, l’Astadhyayi («  Les huit chapitres  »),
formule près de quatre mille règles tant phonétiques que
morphologiques et syntactiques, avec une rigueur d’analyse
inégalée avant l’époque contemporaine.
Or, tous les « textes » évoqués, du Rig-Veda à la grammaire de
Panini elle-même, sont transmis oralement, de mémoire, en
l’absence d’écriture. (Ils seront consignés plus tard, au
I er millénaire apr. J.-C.) C’est dire combien la transmission orale
se révèle conservatrice, contrairement à ce que l’on pourrait
penser : la tradition indienne se fie à une mémoire savamment
cultivée, y compris pour des œuvres d’une grande complexité.
On décèle même chez les lettrés indiens une aversion pour
l’écrit, perçu comme appauvrissant l’essence même de la
langue. Un proverbe l’exprime : « Le savoir dans un livre, c’est
l’argent dans la main d’un autre. »

Revenons à Panini. Hors de son œuvre, on ignore presque tout


de lui, si ce n’est qu’il est né à Pushkalavati (près de l’actuelle
Peshawar, dans le nord-ouest du Pakistan) et qu’il a vécu au
Ve  ou au IVe  siècle  av.  J.-C.  On ne sait pas non plus comment il
travaillait. Il semble avoir connu l’écriture, alors en usage dans
l’Empire perse voisin, mais s’en servait-il, ne serait-ce que pour
prendre des notes  ? Ou bien recourait-il à un groupe d’élèves
dont chacun mémorisait une partie de ses raisonnements  ?
Toujours est-il que, sans l’avoir voulu, Panini a « gelé » la langue
sanskrite  : ce qui, dans son esprit, était une grammaire
descriptive (de la langue cultivée de son temps) est devenu une
grammaire prescriptive.

Tandis que la langue religieuse et savante est confiée à la


mémoire des lettrés, la langue parlée usuelle évolue librement.
On la nomme «  prakrit  », de prakrta, «  naturel, non raffiné  »,
tandis que «  sanskrit  » vient de samskrta, «  construit  »
(conformément aux règles analysées par Panini et d’autres). À
mesure que les Aryens se répandent en Inde, on relève deux
évolutions : tout en incorporant de nombreux traits empruntés
aux langues autochtones, notamment dravidiennes, le prakrit
se subdivise en dialectes régionaux que l’on nomme, eux aussi,
« prakrits ».

Au tournant des VI e  et Ve  siècles, deux hommes, par leur


prédication, modifient la destinée du prakrit  : le Bouddha
(v. 560-v. 480) et Vardhamana Mahavira (540-468 environ). L’un
et l’autre prêchent dans le royaume de Maghada (actuel Bihar),
dont ils sont natifs et qui constitue alors le centre de gravité de
la culture indo-aryenne. Ils critiquent le brahmanisme et
dispensent un enseignement qui aboutit à une nouvelle
religion : ainsi naissent le bouddhisme et le jaïnisme. Si l’on en
croit la tradition, l’un et l’autre prêchaient en prakrit et non en
sanskrit, pour être compris de tous. Telle fut l’origine d’une
nouvelle pratique linguistique  : les plus anciens textes connus
du bouddhisme et du jaïnisme ne sont pas en sanskrit, mais en
divers prakrits.

Genèse des écritures indiennes :


kharoshthi et brahmi

Les édits d’Ashoka, gravés sur pierre et dispersés un peu


partout en Inde, sont les premiers écrits indo-aryens que l’on
connaisse. Empereur de la dynastie des Maurya fondée au
début du IVe  siècle, Ashoka a régné sur une grande partie de
l’Inde de 269 à 232, depuis la capitale Pataliputra (aujourd’hui
Patna), au Maghada. Les édits exposent ses principes de
gouvernement et son éthique, inspirée par le bouddhisme. Ils
sont rédigés dans le prakrit de la région où ils se trouvent, en
utilisant soit le système d’écriture « kharoshthi », dans le nord-
ouest de l’Inde, soit, partout ailleurs, le système dit « brahmi ».
L’écriture entre ainsi «  par la petite porte  » dans la culture
indienne  : elle s’applique d’abord aux prakrits et non au
sanskrit, lequel sera retranscrit à partir du début du
I er millénaire. Encore ne s’agira-t-il que de textes administratifs,
littéraires ou savants : les textes sacrés, de tout temps confiés à
la mémoire, seront consignés plus tard et non sans réticences.
Source : Tableau 12 p. 267 et tableau 13 p. 268 (adapté
de Hans J ENSEN, Die Schrift in Vergangenheit und
Gegenwart, VEB Deutscher Verlag der
Wissenschaften, Berlin, 1969 [3e éd.]), in Florian
COULMAS, The Blackwell Encyclopedia of Writing
Systems, Blackwell Publishers, Oxford, 1996. Avec
l’autorisation de Wiley.

Les deux systèmes d’écriture, devenus illisibles pour les érudits


indiens eux-mêmes, sont déchiffrés dans les années 1830. (Il est
vrai que le kharoshthi n’était plus utilisé depuis le milieu du
I er  millénaire et que les écritures indiennes actuelles, bien
qu’issues du brahmi, en diffèrent notablement.) Le mérite
principal en revient à l’Anglais James Prinsep (1799-1840), mis
sur la voie par des monnaies portant des inscriptions en grec et
en kharoshthi, datant du règne de Ménandre, roi grec de
Bactriane au IIe  siècle  av.  J.-C.  C’est du reste dans cette région,
correspondant à l’est de l’Afghanistan et au nord du Pakistan,
que se situent des inscriptions sur pierre en kharoshthi. On a
également retrouvé, au Xinjiang actuel, des inscriptions sur
bois, peau ou papier, remontant à la première moitié du
I er millénaire.

Quelle est l’origine de l’écriture kharoshthi ? Il ne fait guère de


doute qu’elle dérive de l’écriture araméenne, car nombre de ses
signes sont similaires à des signes araméens ayant la même
valeur phonétique (voir le tableau). De surcroît, le kharoshthi
s’écrit de droite à gauche, comme l’araméen (et les autres
langues sémitiques). La filiation s’explique facilement puisque
l’actuel Afghanistan faisait partie de l’Empire perse achéménide
(VIe-IVe  siècles  av.  J.-C.), qui avait l’araméen pour langue
officielle.
À la différence du kharoshthi, l’écriture brahmi – qui s’écrit en
principe de gauche à droite  – ne présente pas de similitude
manifeste avec les écritures sémitiques. Dans quelles
circonstances est-elle apparue ?

La théorie selon laquelle elle descendrait du système d’écriture


de la civilisation de l’Indus n’a guère fait d’adeptes, pour
plusieurs raisons  : les Aryens n’étaient pas arrivés en Inde
quand les Indusiens ont cessé d’écrire, l’absence d’écrits entre
cette époque et le IIIe  siècle  av.  J.-C.  serait difficilement
explicable,  etc. Selon d’autres théories (en faveur chez les
Indiens eux-mêmes), l’écriture brahmi aurait été créée en Inde,
ex nihilo. Une hypothèse peu plausible étant donné l’ancienneté
des relations entre l’Inde et le Proche-Orient, où l’écriture existe
depuis la seconde moitié du IVe millénaire av. J.-C.

Le processus qui, dans ses grandes lignes, fait aujourd’hui


l’objet d’un consensus associe les origines du brahmi à celles du
kharoshthi de la façon suivante.

– Le kharoshthi est une adaptation de l’écriture araméenne à


un prakrit du nord-ouest de l’Inde à la lumière de
l’enseignement de Panini et d’autres grammairiens, notamment
sur le plan phonétique. D’où la remarquable spécificité du
système d’écriture indien, qui distingue clairement les voyelles
des consonnes en les figurant sous la forme d’appendices
attachés à ces dernières (voir les tableaux). Cela n’implique pas
pour autant qu’il s’agisse d’une création ex nihilo.
Source : Tableau 7 p. 51 et tableau 8 p. 52, in Florian
COULMAS, The Blackwell Encyclopedia of Writing
Systems, Blackwell Publishers, Oxford, 1996. Avec
l’autorisation de Wiley.

– Le brahmi applique le même système tout en créant de


nouveaux signes, dont le dessin diffère de celui des signes
sémitiques. Les créateurs du brahmi se seraient ainsi inspirés
du kharoshthi, qui lui serait donc antérieur.

Bien que le processus ainsi esquissé paraisse très vraisemblable,


il est difficile de prouver qu’il a effectivement eu lieu, faute
d’écrits connus antérieurs aux inscriptions d’Ashoka. Quoi qu’il
en soit, dans cette hypothèse, la genèse des écritures indiennes
n’aurait pas débuté avant l’essor de l’Empire achéménide (fin
du VIe siècle av. J.-C.), propagateur de l’écriture araméenne. Par
ailleurs, on peut supposer que l’usage de l’écriture s’était
développé avant la première moitié du IIIe  siècle  av.  J.-C.  À
défaut, les édits d’Ashoka n’auraient guère eu de lecteurs…

Au fil du temps, l’écriture brahmi se diversifie en multiples


variantes régionales de plus en plus divergentes, à tel point qu’à
l’arrivée des Britanniques nul ne sait plus la lire. Comment
expliquer une telle évolution, alors que, par exemple, l’écriture
latine est demeurée pratiquement inchangée depuis le
VII e siècle av. J.-C. ? Après la chute de l’empire des Maurya, vers
la fin du IIe  siècle  av.  J.-C., l’Inde se divise politiquement et
restera morcelée une grande partie de son histoire.

Or, à la différence de l’Europe, elle ne dispose pas d’une Église


centralisée attachée à maintenir l’unité des écrits, d’autant que
l’écriture ne présente pas de caractère sacré (à la différence de
la transmission orale). En conséquence, un système en vaut un
autre : quand ils écrivent le sanskrit, les brahmanes eux-mêmes
emploient l’écriture de la région où ils se trouvent. Au cours des
six siècles qui suivent le règne d’Ashoka, l’écriture brahmi se
subdivise en deux types, dits « septentrional » et « méridional ».
Du premier sont issues l’écriture nagari ancienne (dont
descend, entre autres, l’écriture nagari moderne ou devanagari,
employée par l’hindi) et l’écriture bengali. Le type méridional
conduit aux écritures appliquées aux langues dravidiennes et à
l’écriture cinghalaise, puis aux diverses écritures d’Asie du Sud-
Est : môn-birmane, khmère, thaï, etc.

Sanskrit « universel » et pali bouddhiste

La floraison de l’écriture se transmet des prakrits au sanskrit


lui-même au début de notre ère. Les deux grandes épopées en
sanskrit –  le Mahabharata et le Ramayana  – sont consignées
autour du IVe siècle.

L’origine du Mahabharata (« Grand Bharata ») semble se situer


dans le nord-ouest de l’Inde vers le Xe siècle av. J.-C., quand des
luttes tribales auraient opposé divers chefs se réclamant d’un
ancêtre commun, Bharata [1] . Le récit de ces luttes aurait
ensuite été magnifié au fil des siècles par des chantres épiques
(comme le fut l’Iliade). La composition du Mahabharata, tel que
nous le connaissons, semble s’être étendue sur six ou sept
siècles, à partir du IVe siècle av. J.-C. environ. C’est une œuvre à
la fois colossale et d’une extrême complexité, qui mêle au récit
proprement dit des exposés sur les sujets les plus divers. Le
Mahabharata rassemble ainsi une somme de concepts
religieux et philosophiques, de traditions historiques, de règles
morales et juridiques, etc., qui en font l’un des fondements de la
culture indienne.

Le Ramayana aurait été mis en forme vers 300  apr.  J.-C.  après
quelques siècles de tradition orale. Il raconte l’histoire, riche en
aventures, de Rama et de Sita et annonce la littérature raffinée
qui suivra. Toutefois, ce n’est pas seulement une histoire  : le
Ramayana regorge de significations historiques, morales,
ritualistes, religieuses, philosophiques… Son succès se mesure
aux innombrables traductions et adaptations dont il a fait
l’objet  : en tamoul et en kannara (XIIe  siècle), en bengali
(XIVe  siècle), en avadhi, en marathi et en malayalam
(XVIe  siècle),  etc., mais aussi en javanais (dès le Xe  siècle), en
balinais, etc.

Deux genres littéraires en sanskrit se développent par ailleurs


au temps de l’empire des Gupta (IVe siècle-milieu du VIe siècle) :
une poésie de cour très raffinée et le théâtre classique, l’une et
l’autre illustrés par le grand poète et dramaturge Kâlidâsa, sans
doute contemporain de l’empereur Chandragupta  II (v.  375-
v. 415).

Aussi célèbres soient-ils, les monuments littéraires en sanskrit


ne résument pas les ambitions d’une langue qui se perçoit à la
fois comme «  éternelle  » (langue des dieux) et «  universelle  »
(langue de tous les domaines de la connaissance). Sa complète
maîtrise caractérise les pandits, intellectuels professionnels
dont la formation, fondée sur trois disciplines (grammaire,
exégèse et logique), dure une douzaine d’années, inclut la
mémorisation d’innombrables textes et fait d’eux des
«  bibliothèques ambulantes  ». Les pandits exercent leurs
compétences dans toutes sortes de domaines  : juridiques,
rituels, linguistiques, scientifiques, techniques, etc. Au cours du
I er  millénaire et au-delà, le sanskrit, langue de la religion par
excellence, s’affirme ainsi comme celle de tous les savoirs et, de
façon plus générale, comme langue véhiculaire de la vie
intellectuelle dans toute l’Inde (comme le latin dans la
chrétienté d’Occident).

Parmi les prakrits se distingue le pali, dont les origines se


situent au centre de la plaine indo-gangétique. C’est en pali que
furent composés les textes bouddhiques formant le canon de
l’école theravada. Ils rapportent l’enseignement du Bouddha et
se répartissent en « trois corbeilles » (Ti-pitaka). Le Suttapitaka,
dont de nombreux textes sont présentés comme des discours
du Bouddha, contient l’essentiel de la «  Loi  » (vérité absolue).
Les deux autres corbeilles se nomment Vinaya (« discipline ») et
Abhidhamma («  retour technique sur la Loi  »). À ces textes
s’ajoutent d’innombrables «  commentaires  », dont la
composition s’échelonne sur plus de dix siècles. La tradition
cinghalaise veut qu’ils aient été mis par écrit à Ceylan, mais il
semble qu’ils aient d’abord été rédigés sur le continent, sans
doute au début de notre ère. Le bouddhisme se diffuse en Asie
du Sud-Est en pali.
L’impact de l’islam et la diversification
des langues indo-aryennes

À partir de l’an mille environ, des musulmans turcs et iraniens


lancent des raids dans le nord-ouest de l’Inde, avant de s’y
établir en maîtres. Ainsi naît (en 1206) le sultanat de Delhi, qui
dominera le nord de l’Inde, non sans éclipses, jusqu’au début
du XVIe  siècle. Seules trois grandes régions échappent à
l’hégémonie musulmane  : le pays des Rajputs (actuel
Rajasthan), le nord-est du Deccan (actuel Orissa et son arrière-
pays) et le sud de la péninsule.

Dans les années 1520, Babur, roi turc de Kaboul, se lance à son
tour à la conquête de l’Inde du Nord. Telle est l’origine de la
dynastie musulmane dite «  moghole  », Babur ayant été perçu
comme mongol. L’Empire moghol s’affirme dans la seconde
moitié du XVIe  siècle sous Akbar, puis atteint son expansion
maximale sous Aurangzeb au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles.
Il décline ensuite et se rétracte, tandis qu’émergent de
nouveaux pouvoirs politiques  : la Confédération sikhe, les
nababs d’Aoudh et du Bengale, la Confédération marathe (dont
les chefs sont hindouistes), etc. Puis les Britanniques entreront
en scène.

Jusqu’au début du XIVe siècle, les musulmans se comportent en


conquérants, de façon souvent brutale  : ils détruisent les
temples hindous, remplacés par des mosquées, ruinent le grand
centre bouddhique de Nalanda (dans l’actuel Bihar), etc. Ensuite
s’instaure un modus vivendi variable selon les régions. Dans la
plaine de l’Indus, très tôt soumise, la masse de la population
adopte l’islam. Il en va de même au Bengale oriental, sans que
l’on en comprenne précisément les raisons. Ailleurs, l’islam
tend à demeurer la religion d’une élite politico-militaire, ne
faisant qu’une minorité d’adeptes dans la population
autochtone. Outre leur religion, les conquérants apportent leur
langue. Bien que turcs ou afghans (autrement dit pachtounes)
pour la plupart, ils emploient comme langue du pouvoir et de la
culture le persan, prestigieux dans tout l’Orient non arabe. C’est
ainsi qu’au temps du sultanat de Delhi, puis de l’Empire
moghol, le persan s’impose comme langue de la cour et de
l’administration, voire comme langue littéraire. (Mutatis
mutandis, l’anglais lui succédera dans ces rôles à partir du
XIXe siècle.)

Le persan n’en reste pas moins la langue d’une petite minorité,


tandis qu’après l’an mille des langues indo-aryennes de plus en
plus diversifiées ont peu à peu pris forme. Les linguistes peinent
à les classer, de sorte que le dessin de l’« arbre généalogique »
conduisant du védique aux langues actuelles demeure très
incertain. Il est vrai que l’indo-aryen s’est développé dans une
zone dépourvue de barrières naturelles, politiquement instable
et parcourue d’incessantes migrations. Il en résulte un
continuum dialectal rendant problématique la délimitation de
langues distinctes et donc leur classification.
Diverses langues littéraires se développent néanmoins, de
même qu’une langue véhiculaire promise à un bel avenir sous
les noms d’ourdou et d’hindi. Le braj, fondé sur un dialecte
parlé à l’est et au sud de Delhi, joue un rôle de premier plan du
XVI e  au XIXe  siècle. L’avadhi s’épanouit du XVI e  au XVIII e  siècle
dans la province d’Aoudh, au cœur de la plaine du Gange.
Tulsidas (v.  1532-v.  1627), souvent considéré comme le plus
grand poète de l’Inde, écrit en avadhi son chef-d’œuvre,
Ramacaritamanasa («  Lac sacré des actes de Rama  »), qui
s’inspire du Ramayana sanskrit. Les poèmes épiques en
marvari, langue littéraire du Rajasthan, relatent les
interminables luttes des Rajputs contre les musulmans.

Le braj et l’avadhi constituent aujourd’hui les principales


références littéraires de la population de langue hindi.
Néanmoins, l’hindi n’en est pas issu, sa genèse se confondant
avec celle de l’ourdou.

L’histoire des deux langues jumelles commence, semble-t-il, à


Delhi, capitale du sultanat éponyme (et ensuite, le plus souvent,
des Moghols). Un idiome composite associant de nombreux
éléments persans au dialecte indo-aryen local s’y serait formé
au sein de divers groupes sociaux gravitant dans l’orbite de la
cour. Il se serait ensuite répandu au loin, en tant que langue
véhiculaire des militaires et autres agents du pouvoir et de
leurs divers interlocuteurs. Quoi qu’il en soit, il est certain que
dès le XVIe  siècle cet idiome s’est mué en langue écrite (en
caractères arabo-persans) dans les sultanats musulmans qui se
partagent alors le Deccan (Bijapur, Golconde, etc.). Il s’épanouit
ensuite à Delhi et à Lucknow (en Aoudh) et devient, au
XVIII e 
siècle, la langue écrite des musulmans, supplantant le
persan. On  nomme aujourd’hui cette langue «  ourdou  »,
appellation ayant, semble-t-il, pour origine zaban-i-urdu,
«  langue du camp (militaire)  ». À l’époque, toutefois, on la
nommait plutôt « hindi », c’est-à-dire « [langue] de l’Inde », pour
la distinguer du persan. (La divergence entre les
deux  langues  modernes portant les noms d’ourdou et d’hindi
date de l’époque britannique, voir p. 471.)
Les langues littéraires régionales aux XVII e- XVIII e siècles

Parmi les langues indo-aryennes nettement distinctes de celles


de la région centrale figure le bengali, riche d’une œuvre
poétique destinée à être chantée, le gujarati, dont la littérature
fut d’abord inspirée par le jaïnisme, et le marathi, langue des
Marathes qui, après s’être affranchis de la tutelle des Moghols,
s’organisèrent au XVIIIe  siècle en une Confédération dominant
toute l’Inde centrale, avant de s’incliner face aux Britanniques
au début du siècle suivant. Dans la plaine de l’Indus, tôt
islamisée, les langues indo-aryennes telles que le panjabi ou le
sindhi –  écrites en caractères arabo-persans  – ont plus
qu’ailleurs pâti de l’hégémonie du persan. Mais le panjabi est
aussi la langue du sikhisme, fondé vers 1500 par Guru Nanak
(1469-1538). Selon la tradition, le deuxième gourou, Angad
(1504-1552), aurait mis au point une écriture spécifique, dite
« gurmukhi » (« de la bouche du gourou »), afin que l’Adi Granth,
livre sacré des sikhs, soit lu correctement. Elle demeure en
usage officiel aujourd’hui.

Les langues dravidiennes, du « proto-


dravidien » à la gloire de Vijayanagar

Le missionnaire écossais Robert Caldwell (1814-1891), auteur


d’une Grammaire comparée de la famille des langues
dravidiennes publiée en 1856, a lui-même forgé leur appellation
à partir du mot sanskrit dravida, désignant le sud de la
péninsule. Au nombre de deux douzaines aujourd’hui, les
langues dravidiennes ont tenu tête à la poussée des langues
indo-aryennes au prix d’une «  aryanisation  » massive de leur
vocabulaire, à tel point qu’avant le XIXe siècle on ne les percevait
pas comme distinctes des autres langues indiennes.

La linguistique comparée permet de remonter des langues


actuelles à une forme antérieure reconstruite nommée « proto-
dravidien ». En sens inverse, on peut retracer l’évolution ayant
conduit du proto-dravidien aux actuels groupes de langues et
distinguer quelques étapes majeures. Quand les Aryens ont
pénétré dans le nord de l’Inde, les populations de langue proto-
dravidienne ont adopté l’indo-aryen tout en lui donnant de
nombreux traits grammaticaux particuliers, comme on l’a noté
plus haut. Dans le sud de l’Inde, en revanche, le proto-dravidien
s’est maintenu. Il s’est scindé en deux branches –  nord et
centre-sud – entre le XIIIe et le Xe siècle av. J.-C., quand certaines
populations sont reparties vers le nord, franchissant les monts
Vindhya. (Ainsi, les Brahouis de l’actuel Baloutchistan, de
langue dravidienne, ne seraient pas les descendants d’un
groupe demeuré « en arrière », mais des migrants relativement
tardifs.) Les groupes centre et sud auraient divergé entre le
XI e  et le VIII e  siècle  av.  J.-C.  Du groupe sud relèvent les quatre
principales langues  : le tamoul, le malayalam, le kannara et le
telugu.

Les plus anciennes inscriptions en tamoul, pour certaines


mêlées de sanskrit, utilisent l’écriture brahmi. Elles remontent
au temps de l’empereur Ashoka (milieu du IIIe siècle av. J.-C.) :
cela témoigne de l’influence très tôt exercée par la culture
aryenne sur les langues dravidiennes. On connaît aussi le
tamoul ancien au travers de textes d’abord transmis à l’oral,
puis consignés sous la forme de manuscrits sur feuilles de
palme copiés et recopiés au fil du temps. Nombre de ces textes
ont réapparu dans la seconde moitié du XIXe  siècle alors qu’ils
étaient quasi oubliés. Ils sont collectivement connus sous le
nom de Sangam, désignant aussi leurs auteurs, membres de
trois «  académies  » légendaires. Parmi les œuvres les plus
remarquables figurent une grammaire (Tolkappiyam) datant de
la fin du I er millénaire av. J.-C., des poèmes traitant de l’amour
et de la guerre, deux épopées (Cilappatikaram et Manimekalai)
et des textes didactiques et religieux. Au tamoul médiéval
correspond un second apogée littéraire, marqué par l’essor
d’une poésie de la dévotion (bhakti) à Shiva et à Vishnou (VIIIe-
IXe  siècles).
La transposition du Ramayana en tamoul semble
dater du XIIe  siècle. Le tamoul médiéval se mue en tamoul
moderne au XIVe siècle. Quant au malayalam, à l’origine dialecte
du tamoul, il s’affirme en tant que langue écrite distincte à
partir du XIIe  siècle, mais c’est au XVIe  siècle que s’impose une
littérature originale, dès lors abondante.

En kannara et en telugu, les plus anciennes inscriptions


connues remontent aux Ve  et VIe  siècles. La première œuvre
littéraire en kannara, datée du IXe  siècle, est un traité
d’ornementation poétique, le Kavirajamarga, se référant au
modèle sanskrit. Le kannara s’épanouit au siècle suivant sous
les auspices du jaïnisme, inspirateur de trois poètes épiques  :
Pampa, Ranna et Ponna. Au XIIe  siècle, l’essor du shivaïsme
suscite une poésie en une langue plus simple qu’illustre Basava
(1134-1196), considéré comme le plus grand poète kannara.
En telugu, la première œuvre littéraire, fortement influencée
par le sanskrit, date du XIe  siècle. Comme en kannara, le
shivaïsme inspire la littérature des siècles suivants. Les deux
langues s’épanouissent ensuite dans le cadre de l’empire de
Vijayanagar. Ses origines remontent à deux frères d’origine
telugu, Harihara et Bukka  : révoltés contre les sultans
musulmans du Deccan, ils fondent en 1336 Vijayanagar, la
« Cité de la victoire », au centre de l’actuel Karnataka. Dominant
tout le sud de l’Inde, l’empire atteint son apogée sous le règne
de Krishna Deva Raya (1509-1529). La tradition veut que ce
grand souverain, mécène des arts et des lettres, ait lui-même
composé en trois langues  : sanskrit, telugu et kannara. La
littérature telugu atteint son âge d’or au XVIe siècle, quand sont
composés les prabandha, longs récits en vers et prose. Le plus
grand poète de l’époque se nomme Allasani Peddana. En 1565,
les musulmans prennent leur revanche et détruisent
Vijayanagar.

Le tibétain

Le roi Nam-ri unifie le Tibet à la fin du VIe  siècle en imposant


son autorité à de multiples principautés. Selon la tradition,
l’écriture tibétaine aurait été élaborée en 632 par Thonmi
Sambhota, un ministre que le roi Srong-btsan sgam-po, fils de
Nam-ri, aurait envoyé en Inde à cet effet. Rien ne permet de le
vérifier, mais il est clair que l’écriture tibétaine dérive d’une
écriture indienne.

L’arrivée du bouddhisme au Tibet date aussi de cette époque : il


sera officiellement soutenu par les rois, avant que la monarchie
ne s’effondre au milieu du IXe  siècle. Les moines tibétains font
ensuite appel à un maître indien, Atisha (982-1054), pour
restaurer et consolider le bouddhisme. Cela conduit à la
fondation de grands monastères, qui gagnent en puissance au
fil du temps. Au XIIIe  siècle, les Mongols, régnant à Pékin,
affirment la suzeraineté de la Chine sur le Tibet (comme le
feront toutes les autorités chinoises, impériales puis
républicaines). Le Tibet tend ensuite à se replier sur lui-même, à
une réserve près  : au XVIe  siècle, des moines tibétains partent
prêcher auprès de princes mongols restés à l’écart de l’Empire
chinois. C’est ainsi que la forme tibétaine du bouddhisme –
  ayant pour langue liturgique le tibétain  – s’implante en
Mongolie.

La plus ancienne inscription connue en tibétain figure sur un


pilier à Lhassa. Elle date des années  760. À peine plus tardifs
sont des manuscrits retrouvés au début du XXe  siècle à
Dunhuang, dans le nord-est de la Chine (voir p. 185). On nomme
«  tibétain classique  » une langue écrite dont les normes
grammaticales, établies dès le IXe  siècle en vue de traduire le
sanskrit, ne varieront plus guère. Il existe une abondante
littérature d’inspiration surtout religieuse, les auteurs tibétains
se montrant particulièrement prolixes… L’œuvre la plus célèbre
date probablement du XIVe  siècle  : c’est la Biographie de
Milarepa, ascète ayant vécu au tournant des XIe et XIIe siècles.

L’écriture tibétaine se présente sous deux formes  : dbu can,


« avec une tête », et dbu med, « sans tête ». La première est celle
des inscriptions anciennes  ; la seconde, attestée depuis le
XII e siècle, est une écriture cursive. Le plus ancien spécimen de
texte tibétain imprimé, datant de 1284, le fut dans un atelier de
Pékin employant la xylographie (un bloc de bois gravé par
page). Il recourt à l’écriture dbu can, qui reste aujourd’hui celle
des textes imprimés. Tandis que le tibétain écrit demeure au fil
des siècles très proche du tibétain classique, les divers dialectes
parlés ne cessent d’évoluer  : ainsi s’instaure une situation de
diglossie qui reste d’actualité (voir p. 523).

L’influence indienne en Asie du Sud-


Est

« Riziculture de droit divin » : ainsi l’orientaliste Denys Lombard


(1938-1998) qualifiait-il un type de société caractéristique de
l’Asie du Sud-Est à une époque correspondant à notre Moyen
Âge. Née dans le sud de la Chine, la riziculture se pratique dans
la région depuis le III e  millénaire, mais pourquoi «  de droit
divin » ? Cela résulte de l’influence de l’Inde, dont la culture se
diffuse vers l’est au début de notre ère grâce à l’essor de la
navigation maritime.
Les souverains locaux s’en inspirent pour renforcer leur
autorité politique en lui donnant une dimension religieuse. Ils
font venir d’Inde des brahmanes qui apportent l’hindouisme,
l’usage du sanskrit, une organisation administrative sur le
modèle indien,  etc. Seuls les Vietnamiens –  ou du moins leurs
ancêtres –, passés dans l’orbite de la Chine dès le IIe siècle av. J.-
C., échappent à cette influence. Le bouddhisme arrive en même
temps que l’hindouisme. L’un et l’autre se côtoient pendant
plusieurs siècles.

On résume souvent cette évolution en la qualifiant


d’«  indianisation  », mais il faut la relativiser  : elle ne concerne
que des élites et, de surcroît, «  fait lever la pâte  » plus qu’elle
n’impose des modèles. En témoignent des édifices religieux
aussi grandioses que Borobudur (IXe  siècle) ou Angkor Vat
(XIIe siècle), qui n’ont pas d’équivalents en Inde. Toujours est-il
que l’influence indienne s’accompagne de la diffusion de
l’écriture dans la région  : la plus ancienne inscription connue
figure sur une stèle découverte à Vo-canh, dans ce qui fut le
pays cham (sud de l’actuel Vietnam). Rédigée en sanskrit, elle
traite de décisions prises par un roi nommé Sri Mara en faveur
du bouddhisme et semble dater du IIIe siècle.

Peuples et langues de la péninsule


indochinoise
Les langues parlées dans la péninsule indochinoise au
I er  millénaire se répartissent en trois familles, la plus
anciennement présente étant la famille môn-khmère. Les
Khmers peuplent le bassin du Mékong. Les Môn se situent plus
à l’ouest, dans la plaine du Chao Phraya (au cœur de l’actuelle
Thaïlande). De la famille austronésienne relève la langue des
Chams, débarqués sur la côte de l’actuel Vietnam au cours de la
seconde moitié du I er  millénaire  av.  J.-C.  De la famille tibéto-
birmane relève celle des Pyu, venus du nord et qui colonisent la
plaine de l’Irrawaddy au début du I er  millénaire. Ils y seront
suivis, quelques siècles plus tard, par les Birmans, eux aussi de
langue tibéto-birmane, qui absorberont peu à peu les Pyu. Les
langues des Thaïs, derniers arrivants, appartiennent à une
quatrième famille, nommée «  tai-kadai  ». Venus du sud de la
Chine, ils s’infiltrent dans la région dès la seconde moitié du
I er millénaire, puis affluent au XIIIe siècle.

À ces six protagonistes (Khmers, Môn, Chams, Pyu, Birmans et


Thaïs) s’ajoutent les Viêt (ancêtres des Vietnamiens), dont la
langue relève de la famille môn-khmère, mais qui sont inclus
dans l’aire culturelle chinoise (voir p.  264). Certains de ces
peuples forment aujourd’hui le cœur d’États-nations  : les
Khmers (Cambodge), les Birmans, les Thaïs (Thaïlande et Laos),
les Vietnamiens ; d’autres ont disparu (les Pyu) ou se réduisent
à des minorités (les Môn et les Chams). Entre-temps, l’histoire
qui s’est déroulée n’est pas sans rappeler celle de l’Europe  :
souvent guerrière et mettant en scène des royaumes rivaux. La
raconter serait fastidieux  : mieux vaut concentrer l’attention
sur chacun des peuples et sa langue.
Les Chams

Une inscription bilingue sanskrit-cham, datant des environs de


400, fait du cham la langue austronésienne la plus
anciennement attestée. Les deux textes emploient une écriture
de style «  pallava  », originaire d’Inde du Sud, comme les
écritures appliquées aux autres langues de la péninsule
indochinoise avant qu’elles ne se différencient. La langue cham,
nourrie de sanskrit, finit par prévaloir dans les inscriptions à
partir du VIIIe  siècle. Le Champa, royaume des Chams, connaît
son apogée au siècle suivant, puis se trouve confronté à deux
puissants voisins : à l’ouest, le royaume khmer d’Angkor et, au
nord, celui des Viêt, affranchis de la domination chinoise. Ces
derniers progressent ensuite inexorablement vers le sud  : ils
achèveront de soumettre les Chams au XVIIIe siècle.

Les Môn

En langue môn, les premières inscriptions connues datent du


VI e  siècle. On les a retrouvées dans l’ouest de l’actuelle

Thaïlande, là où s’étendait le pays môn nommé Dvaravati, tôt


atteint par le bouddhisme dans des circonstances quelque peu
légendaires. Il est sûr, en tout cas, que la langue môn a
influencé ses voisines : le birman et le thaï lui ont emprunté du
vocabulaire. En revanche, les Môn ont perdu leur
indépendance : à l’est face aux Khmers (au XIe siècle), puis aux
Siamois (au XIVe  siècle)  ; à l’ouest face aux Birmans (au
XVI e siècle).
Leur langue subsiste de nos jours dans le sud-est de
la Birmanie.

Les Khmers

Le vieux khmer, attesté par de nombreuses inscriptions sur


pierre à partir des VIe-VIIe  siècles, était la langue usuelle du
royaume d’Angkor, fondé au IXe  siècle et qui, au XIIe  siècle,
édifie le temple d’Angkor Vat et se mue en un empire.
« Usuelle », car les inscriptions en vieux khmer traitent surtout
de questions banales (règlements, taxation, etc.), tandis que les
louanges prodiguées aux dieux et aux souverains ne recourent
qu’au sanskrit… Il en va de même quand le bouddhisme
theravada, transmis par les Môn, devient prépondérant au
XIII e siècle. Les Thaïs se font ensuite de plus en plus menaçants :
ils pillent Angkor à maintes reprises au XIVe siècle, de sorte que
les souverains khmers se replient dans la région de l’actuelle
Phnom Penh au siècle suivant. La langue khmère connaît alors
de profonds changements, pour partie sous l’influence du thaï.
Outre des inscriptions, de très nombreux manuscrits datent de
cette époque. La phase du khmer moderne débutera avec le
protectorat français, instauré en 1863.
Les Pyu et les Birmans

Selon la tradition, c’est en 849 que les Birmans fondent Pagan,


leur future capitale, et s’installent en maîtres dans le pays des
Pyu. La langue pyu demeure cependant en usage, du moins
écrit, jusque vers la fin du XIIe  siècle, comme en témoigne la
stèle de Mazyedi (du nom d’une pagode au sud de Pagan),
datant de 1113. Elle comporte quatre inscriptions, en pali, môn,
pyu et birman, qui toutes racontent l’histoire du prince
Yazakumar et du roi Kyansittha. La stèle a servi de « pierre de
Rosette  » pour déchiffrer (même partiellement) la langue pyu.
Sur elle figure aussi la plus ancienne inscription connue en
birman. Elle emploie une écriture semblable à celle des Môn,
car – toujours selon la tradition – c’est par leur truchement que
l’écriture et le bouddhisme auraient gagné Pagan au XIe siècle.
Quoi qu’il en soit, après avoir soumis les Môn à la même
époque, les Birmans dominent tout le bassin de l’Irrawaddy
jusqu’à la mer, mais la partie n’est pas gagnée… Au XIIIe siècle
affluent les Shan (des Thaïs), qui brûlent Pagan en 1299. Il faut
attendre le XVIe  siècle pour que les Birmans reprennent le
dessus et le milieu du XVIIIe  siècle pour que leur royaume se
stabilise enfin, avant de succomber face aux Britanniques au
siècle suivant. Les premières œuvres littéraires connues en
birman datent de la seconde moitié du XVe siècle. Il est probable
que des œuvres plus anciennes aient disparu parce qu’elles
étaient écrites sur des feuilles de palmier, matériau très
périssable.
Les Thaïs

Le royaume thaï de Sukhothai (dans le nord du bassin du Chao


Phraya) voit le jour en 1238. La tradition veut qu’en 1283 un roi
de Sukhothai, Ramkhamhaeng, ait adapté l’écriture de l’ancien
khmer à la langue thaïe. Les premières inscriptions connues
datent en effet de cette époque. On attribue aussi à
Ramkhamhaeng l’invention des signes indiquant les tons  : il
s’agit sans doute du premier exemple d’une telle indication
dans un système d’écriture d’usage courant.

Au milieu du XIVe siècle, un prince thaï fonde Ayuthia, capitale


du royaume du Siam, tandis qu’un autre fonde le royaume du
Lang Xang (dit du « Million d’éléphants »), noyau du futur Laos.
Les Siamois, devenus les plus puissants, annexent Sukhothai au
XVe siècle. La littérature siamoise connaît son âge d’or à partir de
la seconde moitié du XVIIe  siècle. Mais les Birmans, principaux
ennemis des Siamois, détruisent Ayuthia en 1767  :
d’innombrables manuscrits sont perdus. Une nouvelle capitale
sera ensuite édifiée à Bangkok. Une renaissance littéraire
débouchera sur le thaï standard moderne. Quant au Lang Xang,
scindé au début du XVIIIe  siècle en deux royaumes rivaux
(Luang Prabang et Vientiane), il se trouve ensuite pris entre les
ambitions des Siamois et des Vietnamiens. Le protectorat de la
France, à partir des années 1890, contribuera à assurer la
pérennité du Laos… et d’une langue lao distincte.
Le vieux malais, le vieux javanais et
l’impact de l’islam

Au début du I er millénaire, pour se rendre d’Inde en Chine, on


naviguait à travers le golfe du Bengale jusqu’à l’isthme de Kra
(dans le sud de l’actuelle Thaïlande), puis on reprenait la mer
dans le golfe du Siam. C’est, semble-t-il, au VIe  siècle que les
navigateurs malais inaugurent, entre l’Inde et la Chine, une
liaison maritime directe via le détroit de Malacca. Ainsi se
développe la ville portuaire de Srivijaya (aujourd’hui
Palembang, dans le sud-est de Sumatra), véritable thalassocratie
ayant à sa tête un maharajah converti au bouddhisme. Elle a
pour langue usuelle et officielle le vieux malais, connu par des
inscriptions dont les plus anciennes datent de la fin du
VII e siècle. Elles utilisent une écriture originaire du sud de l’Inde,
de style «  pallava  », comme dans la péninsule indochinoise.
Srivijaya décline à partir du XIe siècle, puis tombe sous les coups
des Javanais de Majapahit à la fin du XIVe  siècle. La relève est
bientôt assurée par Malacca, sur la côte de la péninsule malaise.

La dynastie des Sailendra, souverains bouddhistes auxquels on


doit le temple de Borobudur, règne dans le centre de Java aux
VIII e et IXe siècles. Alors se multiplient les inscriptions en vieux
javanais sur pierre ou plaques de cuivre, employant, comme le
vieux malais, diverses variétés d’une écriture d’origine
indienne. Aux Sailendra succèdent des dynasties hindouistes,
avant que le centre de gravité politique ne se déplace vers l’est
de Java. C’est là que naît, au tournant des XIIIe et XIVe siècles, le
royaume de Majapahit, lui aussi hindouiste, qui conquiert Bali
et rayonne sur tout le centre de l’archipel avant l’arrivée de
l’islam.

La littérature javanaise ancienne, dont les origines remontent


au temps des Sailendra, se compose notamment d’œuvres en
vers nommées kakawin, rédigées en une langue poétique
nommée kawi ayant beaucoup emprunté au sanskrit. (On
qualifie aussi de kawi l’écriture javanaise ancienne.) Le kakawin
le plus célèbre s’intitule Nagarakertamaga (1365). C’est le
panégyrique d’un souverain du Majapahit, abondant en détails
sur l’histoire de Java au XIVe siècle.

Comme l’hindouisme et le bouddhisme un millénaire plus tôt,


l’islam arrive d’Inde et prend pied à Aceh (à l’extrême nord de
Sumatra) dès le XIIIe  siècle. Quand Paramesvara, un prince
survivant de Srivijaya, s’installe à Malacca, à l’aube du
XVe  siècle, il se convertit à l’islam pour s’allier à Aceh. Malacca
devient bientôt un grand port, comme naguère Srivijaya,
commerçant avec l’Inde et l’île de Java, elle-même relais des
Moluques (« îles aux épices »).

À partir de Malacca, l’islam – propagé par les navigateurs et les


marchands  – atteint ces dernières avant la fin du XVe  siècle.
Simultanément, le malais se diffuse le long des itinéraires
commerciaux en tant que langue véhiculaire. L’adoption de
l’islam conduit à l’abandon de l’écriture malaise ancienne au
bénéfice d’une écriture arabe quelque peu modifiée, nommée
jawi. À la cour des sultans de Malacca naît une littérature dont
le principal monument, les Annales malaises composées au
XVe  ou au XVIe  siècle, relate les hauts faits. Après la prise de
Malacca par les Portugais, en 1511, la lignée des sultans
s’installe dans les îles Riau et à Johore (à la pointe de la
péninsule). Elle continue d’y cultiver le malais dit « classique »,
dont le prestige reste intact dans la région jusqu’au XIXe siècle.

L’islam gagne la côte nord de Java au XVe siècle, puis progresse à


l’intérieur de l’île. Au XVIIe  siècle, le sultanat musulman de
Mataram (capitale  : Kota Gede, l’actuelle Yogyakarta) étend sa
domination à une grande partie de Java, mais non à Bali. L’aire
de la culture javanaise se diversifie  : dans les ports de la côte
nord fleurit une littérature musulmane écrite en caractères
arabes adaptés au javanais (écriture pegon), tandis qu’au cœur
du Mataram la littérature traditionnelle (kawi), en écriture
javanaise, parvient à se maintenir à côté de la littérature
musulmane.

De son côté, Bali devient le conservatoire de la tradition


javanaise hindouiste, mâtinée de traditions proprement
balinaises. La langue balinaise dispose du reste de sa propre
écriture, apparentée à celle du javanais. Alors que la puissance
de Mataram s’affirme, les Hollandais entrent en scène  : ils
fondent Batavia (aujourd’hui Djakarta) en 1619 et s’emparent
en 1641 de Malacca aux dépens des Portugais. Ils vont peu à
peu conquérir diverses régions de Java, mais c’est au XIXe siècle
que se constituera leur empire colonial, les Indes néerlandaises
(voir p. 492).
De Sumatra à Sulawesi et aux
Philippines

Diverses langues austronésiennes disposent depuis plusieurs


siècles d’écritures spécifiques dérivées de celles utilisées dans
les inscriptions malaises et javanaises, bien que la filiation soit
souvent difficile à reconstituer.

À Sumatra, les plus anciens textes connus, en écritures batak et


rejang sur écorce de bois, datent du XVIIIe  siècle. La première
s’applique aux langues batak (toba et autres) et au malais.
Surtout pratiquée par les hommes, elle s’emploie notamment
pour les formules magiques. En langue et écriture rejang
étaient rédigés des chants d’amour, des sortilèges, etc. Très peu
de personnes la connaissent désormais.

L’écriture de la langue bugi, parlée dans le sud de Sulawesi,


remonte au XVIIe siècle, si ce n’est plus tôt. Prenant pour support
des feuilles de palmier, elle fut jadis très utilisée dans les
relations commerciales et maritimes, les Bugi étant de grands
navigateurs. Elle sert aujourd’hui encore dans des occasions
telles que les mariages.

Quand Magellan atteint les Philippines, en 1521, certaines


populations autochtones connaissent l’écriture. On a longtemps
pensé que c’était depuis peu, mais une découverte a modifié la
perspective  : en 1989, une inscription sur cuivre datée de
l’an  900 a été trouvée dans le sud de Luçon. Rédigée en vieux
malais (la langue de Srivijaya), elle montre combien les
relations entre les Philippines et l’ouest de l’Insulinde sont
anciennes.

Dès que les Espagnols entreprennent la conquête de l’archipel,


dans les années 1560, l’Église s’attelle à la conversion des
populations. Ce faisant, elle promeut l’écriture latine aux
dépens des écritures autochtones. Les documents rédigés en ces
écritures ne tardent pas à disparaître, non, semble-t-il, parce
qu’ils auraient été volontairement détruits (à la différence de ce
qui s’est passé au Mexique), mais parce que les matériaux sur
lesquels ils étaient inscrits se sont détériorés. Quoi qu’il en soit,
les membres du clergé avaient analysé les écritures en question
et en avaient pris note, ce qui nous laisse de précieuses
indications  : elles font état d’une dizaine d’écritures distinctes,
apparentées il est vrai. Parmi elles figure l’écriture bayibayin,
dérivée de celle du vieux javanais (kawi).

Quelques ouvrages imprimés (en xylographie) comportent des


textes en écritures autochtones. C’est notamment le cas du
premier livre édité aux Philippines, en 1593. Cette Doctrina
christiana, autrement dit un catéchisme, présente trois versions
d’un même texte : l’une en espagnol, les deux autres en tagalog
(parlé dans le sud de Luçon), dont l’une en bayibayin et l’autre
en caractères latins. Il existe aussi une version bilingue
espagnol-chinois de ce catéchisme  ; les Chinois étaient
nombreux à Luçon dès le XVIe siècle.
Notes du chapitre

[1] ↑   La République de l’Inde porte en hindi le nom de Bharat en sa mémoire.


La Chine et ses voisins

C omme celles d’Égypte et de Mésopotamie, la civilisation


chinoise s’épanouit aux abords d’un fleuve, le Huang He
(«  fleuve Jaune  »), ainsi nommé parce que ses eaux charrient
du lœss, argile pulvérulente jadis arrachée à la surface des
déserts et portée par les vents d’ouest… Les couches épaisses de
lœss sont recouvertes de sols très fertiles, qui ont permis l’essor
d’une agriculture fondée sur le blé, le millet et diverses
légumineuses. (Le riz, cultivé dans le sud du pays, deviendra
l’aliment chinois typique plus tard.)

Les Chinois inventent leur propre système d’écriture au


II e  millénaire  av.  J.-C.  De proche en proche, leur civilisation
gagne les populations voisines, dans le bassin du Yangzi, puis
jusqu’au littoral de la mer de Chine méridionale. La
progression, faite de conquête et de colonisation, s’accompagne
de métissages  : la langue chinoise gagne ainsi du terrain aux
dépens d’innombrables langues relevant des familles hmong-
mien, tai-kadai, môn-khmère,  etc., un processus toujours en
cours. Seuls les Vietnamiens réussiront à échapper à
l’assimilation en gagnant leur indépendance au Xe  siècle.
Simultanément, les parlers des colons chinois disséminés dans
le Sud divergent, d’autant que ces colons, outre qu’ils se mêlent
à des populations non chinoises, se trouvent fort éloignés du
cœur de l’empire  : telle est l’origine des «  dialectes  » chinois
aujourd’hui caractéristiques de la Chine du Sud.

En Corée et au Japon, la culture chinoise se propage autrement.


Elle se diffuse en Corée au début de notre ère via la langue et
son écriture. Depuis la Corée, elle atteint le Japon au Ve siècle.
Mais les Coréens et, a fortiori, les Japonais demeurent en dehors
de l’Empire chinois  : ils conservent et cultivent leurs langues
respectives et s’efforcent, non sans tâtonnements, de
« coréaniser » et de « japoniser » le modèle qu’ils ont importé.

Il en va différemment des peuples nomades des steppes,


d’autant que la civilisation chinoise sédentaire et la leur ne sont
guère miscibles, comme en témoigne la Grande Muraille élevée
pour les maintenir (si possible) à l’extérieur. Quand il la franchit
en vainqueur, chaque grand chef nomade nourrit une double
ambition : devenir à son tour empereur de Chine et demeurer
le chef qu’il était auparavant. Autrement dit, il entend jouer sur
les deux tableaux, garder un pied de chaque côté. Mongols et
Mandchous y parviennent en fondant respectivement les
dynasties Yuan (1271-1368), puis Qing (1644-1911). L’empereur
présente dès lors un double visage  : chinois de façade (et
d’exercice du pouvoir), non chinois avec ses proches.

Des Shang aux Qing


Quand, en 1899 à Pékin, Wang Yirong (1845-1900), chancelier de
l’Académie impériale, tombe malade, son ami Liu E (1857-1909)
lui conseille de se procurer chez un apothicaire des «  os de
dragon  », de les broyer et d’utiliser cette poudre comme
remède. C’est du moins ce que dit la légende… Wang, intrigué,
examine les «  os  » en question, constitués d’omoplates de
bovins et de plastrons de tortue (parties ventrales de carapaces).
Il y discerne des inscriptions et remarque qu’elles préfigurent
celles des vases rituels en bronze de l’époque des Zhou (XIe-
VIII e  siècles  av.  J.-C.), dont il est spécialiste. En d’autres termes,

sur les «  os de dragon  », manifestement très anciens, figurent


des écrits en chinois. C’est une découverte capitale, mais la
célébrité de Wang sera posthume  : impliqué contre son gré
dans la guerre des Boxeurs (voir p. 508), il se suicide en 1900. La
première publication savante, due à Liu E, date de 1903.

La nouvelle se répand vite, tant chez les érudits chinois que


chez leurs collègues étrangers : les apothicaires sont dévalisés,
mais le lieu d’origine des «  os  » n’est révélé qu’en 1908. Il se
situe à environ 500  kilomètres au sud de Pékin, non loin
d’Anyang, où les paysans les sortent de terre par milliers. Il est
bientôt établi qu’ils datent de l’époque des rois Shang,
antérieure à celle des Zhou. Des fouilles informelles alimentent
ensuite le marché des antiquités, à tel point que de belles
collections se constituent en Europe, en Amérique du Nord et
au Japon. Les premières fouilles officielles, conduites par
l’Academia Sinica («  Académie chinoise  », fondée avec l’appui
d’institutions américaines), ont lieu de 1928 à 1937.
Les plus anciens exemples connus de caractères chinois, tels
qu’identifiés par Wang Yirong et ses émules, remontent à
1200  av.  J.-C.  environ. Le système d’écriture de l’époque, déjà
très élaboré, semble résulter d’une évolution qui aurait débuté
plusieurs siècles auparavant et dont les traces ont disparu, peut-
être parce que les signes étaient peints et non gravés. Quoi qu’il
en soit, l’écriture chinoise actuelle descend en ligne directe de
ce système.

Omoplates de bovin et plastrons de tortue servaient à la


divination, d’où leur appellation générique d’« os divinatoires ».
Les devins y creusaient des alignements de petites cavités, puis
y gravaient l’énoncé de la question posée, relative à une récolte
à venir, à une naissance attendue dans la famille royale, à
l’issue d’une bataille,  etc. Ils enfonçaient ensuite une tige de
métal rougie dans les cavités et provoquaient ainsi des
craquelures. Leur dessin était interprété par les devins, voire
par le roi Shang lui-même. Ensuite, on gravait sur l’os la
réponse, en général laconique («  favorable  » ou non). Environ
4  500 caractères différents ont été identifiés sur les os
divinatoires, dont quelque 1 500 sont les ancêtres manifestes de
caractères chinois ultérieurs. (Il est vraisemblable que les
autres se réfèrent, au moins pour partie, à des noms de
personnes ou de lieux.)

À la lignée des Shang se substitue vers 1045 celle des Zhou qui,
elle aussi, règne sur la plaine du fleuve Jaune. Les inscriptions
sur des vases rituels de bronze caractérisent cette nouvelle
période. Longues de quelques caractères à plusieurs centaines,
elles sont de facture plus déliée que celle des inscriptions sur os
et semblent s’inspirer de techniques d’écriture au pinceau qui
auraient déjà été en usage. La période dite « les Printemps et les
Automnes » (Chunqiu) (770-476) tire son nom d’une chronique
rédigée au temps de Confucius (voir p.  248). Les Chinois sont
alors organisés en une douzaine de principautés dont certaines,
y compris le domaine résiduel des Zhou, forment le Zhongguo
(« pays central »), réputé conservatoire des traditions chinoises.
(C’est aujourd’hui encore le nom usuel de la Chine.) La période
dite «  des Royaumes combattants  » (Zhanguo) (475-221)
correspond aux débuts de l’âge du fer  : des guerres opposent
alors durablement plusieurs États dont le Qin, qui sera à
l’origine de l’Empire chinois. L’usage de l’écriture se diffuse
dans la société à cette époque, comme en témoignent les textes
sur bambou ou sur soie qui sont parvenus jusqu’à nous.

L’écriture chinoise

En quoi consiste le système d’écriture chinois  ? Un a priori


courant doit être réfuté d’emblée  : les caractères chinois ne
représentent pas des idées, comme on l’a longtemps affirmé,
mais des mots de la langue chinoise. C’est le mot qui, le cas
échéant, renvoie à une idée, non le caractère lui-même.
Qualifier les caractères chinois d’«  idéogrammes  » est donc
inexact  : il vaut mieux, pour éviter toute ambiguïté, parler de
«  sinogrammes  »… Plus précisément, chaque caractère
correspond à la fois à un morphème («  unité minimale de
signification  ») et à une syllabe (de la langue parlée). Dans la
mesure où la plupart des mots étaient monosyllabiques à
l’époque des Shang, la correspondance entre un mot et un
caractère était claire. (Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car les
mots faits de plusieurs mots accolés et donc de plusieurs
syllabes se sont multipliés.) Dès le temps des Shang, on
distinguait deux sortes de caractères  : ceux («  simples  »)
consistant en un seul élément graphique et ceux (« composés »)
consistant en deux ou plusieurs de ces éléments.

Les caractères simples

Il semble que les caractères chinois aient une origine


pictographique. C’est manifeste pour certains d’entre eux (voir
l’encadré) mais, dès l’époque des Shang, une telle origine
n’apparaît plus dans beaucoup d’autres. Quoi qu’il en soit, dans
la mesure où un caractère représente un mot, il représente
aussi la prononciation de ce mot. Il est donc possible d’utiliser le
principe du rébus pour représenter un mot de prononciation
identique (ou similaire), mais de signification différente. Par
exemple, le caractère représentant «  cheval  », ma, peut aussi,
par extension, représenter «  mère  », qui se prononce (à peu
près) de la même façon.
On peut aussi utiliser un caractère pour représenter un mot
autre que celui d’origine, de prononciation différente mais de
signification apparentée. Par exemple, le caractère représentant
kou, «  bouche  », peut aussi, par extension, signifier ming,
« appeler ».

Ces deux procédés présentent bien sûr l’inconvénient


d’introduire dans l’écriture beaucoup d’ambiguïté, sémantique
ou phonétique. Aussi reste-t-il à imaginer des procédés
complémentaires.

Les caractères composés

Pour lever les ambiguïtés, les devins des Shang introduisent des
éléments graphiques secondaires spécifiant soit la signification,
soit la prononciation. Reprenons l’exemple du mot prononcé
ma. Pour spécifier qu’il s’agit de la signification « mère » (et non
«  cheval  »), on adjoint au caractère d’origine un signifiant
« femme ». Cet élément – qui est lui-même un caractère quand
il est isolé  – n’est pas prononcé  : c’est un «  déterminatif
sémantique ».
À l’inverse, dans le cas du caractère signifiant « bouche » (kou)
ou « appeler » (ming), on adjoint, pour spécifier qu’il s’agit de la
seconde prononciation (et donc du second sens), un caractère
lui aussi prononcé ming, mais qui, en situation isolée, signifie
« faire briller ». Ce caractère joue ainsi le rôle de « déterminatif
phonétique ». En résumé, chaque caractère composé comporte
deux éléments  : l’un se réfère (de façon plus ou moins
approximative) au sens, l’autre (de façon plus ou moins
approximative) à la prononciation.

Un système ouvert

Un caractère composé peut à son tour se voir adjoindre un


élément complémentaire. Ainsi, le caractère composé pour
ming, « appeler », a aussi été utilisé pour ming, « inscription (sur
bronze)  ». Dans le second cas, on y a ensuite adjoint un
déterminatif sémantique se référant à «  métal  ». Le caractère
obtenu se compose donc de trois éléments. L’adjonction
d’éléments pourrait, en théorie, se poursuivre indéfiniment,
mais, dans la pratique, six éléments constituent un maximum,
à de très rares exceptions près. Quel que soit le nombre
d’éléments qui le composent, chaque caractère doit en effet
s’inscrire dans un carré de taille standard. Cette règle, dictée par
souci de clarté, date de l’époque des Han.

Le système d’écriture est «  ouvert  », puisqu’il permet de créer


de nouveaux caractères pour désigner de nouveaux objets,
concepts, etc. Bien évidemment, la langue chinoise parlée elle-
même, comme toute langue vivante, constitue elle aussi un
système ouvert  : de nouveaux mots apparaissent, d’autres
tombent en désuétude. La particularité du chinois tient au fait
que les deux systèmes évoluent en parallèle : la langue parlée
se transforme peu à peu, au fil des générations, tandis que la
langue écrite s’enrichit de nouveaux caractères, créés en
application d’une «  logique  » propre (association d’éléments
sémantiques et phonétiques). D’où le risque permanent de
décalage entre la langue parlée et la langue écrite, lequel
caractérisera effectivement le chinois jusqu’au XXe siècle.

La langue et la littérature chinoises, des


« classiques » aux Han

La diffusion de l’écriture, à l’époque des Printemps et des


Automnes puis des Royaumes combattants, conduit à l’essor
d’une littérature ou, du moins, à la composition de textes de
plus en plus copieux traitant de sujets très divers. Parmi eux
figurent ceux que la tradition culturelle chinoise considère
comme des «  classiques  ». Les plus anciens constituent les
« Cinq Classiques » : le Yijing (« Livre des mutations »), à la fois
manuel de divination et explication symbolique de l’univers ; le
Liji («  Mémoire sur les rites  »), riche d’informations sur la
civilisation chinoise ; le Shujing (« Livre de l’histoire »), recueil
de documents relatifs à la période des Zhou ; le Shijing (« Livre
des odes »), recueil de plus de trois cents chansons d’amour et
hymnes religieux (choisis, disait-on, par Confucius)  ; enfin, le
Chunqiu («  Annales des Printemps et des Automnes  »), une
chronique des règnes de douze princes de Lu (la patrie de
Confucius), de 722 à 481, qui donne son nom à la période.

Deux penseurs exceptionnels marquent le VIe siècle avant notre


ère  : Laozi (Lao-Tseu en transcription française traditionnelle)
et Kongzi. Le premier –  dont l’existence historique demeure
incertaine  – serait l’auteur de Daodejing (Tao Tö King), «  Livre
sacré de la Voie et de la Vertu », ouvrage fondateur du taoïsme.
Le second, plus connu sous son nom latinisé de Confucius
(v.  550-479), prône un retour aux valeurs d’antan et se réfère
aux premiers Zhou, sages souverains d’une époque présentée
comme un âge d’or. Parmi les Quatre Livres, textes
fondamentaux du confucianisme, trois, rédigés par des
disciples, rapportent la pensée du maître et la commentent  :
Lunyu («  Entretiens  » ou «  Analectes  »), Zhongyong
(«  L’Invariable Milieu  » ou «  Doctrine du Milieu  ») et Daxue
(«  Grande Étude  »). Le quatrième porte le nom de son auteur,
Mengzi (latinisé en Mencius, v. 371-289), disciple le plus éminent
de Confucius. C’est un recueil de conversations entre Mencius
et les rois de son temps.

La période des Royaumes combattants se termine quand le roi


de Qin, ayant vaincu tous ses rivaux, prend en 221 le titre de Shi
Huangdi, «  Premier Empereur  ». Le régime autoritaire et
centralisé qu’il instaure s’étend désormais à la Chine entière et
s’accompagne d’une politique d’uniformisation appliquée à la
monnaie, aux poids et mesures, à l’écriture, mais aussi à la
pensée  : de nombreuses œuvres littéraires, y compris
confucéennes, sont détruites (ce qui obligera, sous les Han, à les
reconstituer de mémoire). La mégalomanie de Shi Huangdi est
entrée dans la légende. Son tombeau, tumulus de soixante
mètres de haut, a défié les siècles et n’a jamais été fouillé. Il s’y
ajoute l’armée de milliers de soldats grandeur nature en terre
cuite destinée à le garder, découverte fortuitement en 1974. De
la révolte qui éclate après la mort du Premier Empereur
émerge le chef de guerre Liu Bang, fondateur de la dynastie des
Han (206 av. J.-C.-220 apr. J.-C.), qui marquera l’histoire du pays
à tel point que les Chinois se désignent eux-mêmes, aujourd’hui
encore, sous le nom de Han.

Dans le cadre de sa politique de standardisation, Shi Huangdi a


rendu obligatoire dans tout l’empire l’écriture en vigueur chez
les Qin, de sorte que les variantes en usage dans les autres
royaumes sont tombées en désuétude. Toutes les formes
ultérieures d’écriture chinoise dérivent donc de l’écriture des
Qin. Elle existe sous deux formes : la première, dite zhuanshu,
«  écriture des sceaux  », en raison de l’un de ses principaux
usages, descend directement de celle des inscriptions sur
bronze ; la seconde en est une version simplifiée utilisée par les
fonctionnaires. On la nomme lishu, «  écriture des clercs  ». À
l’époque des Han, elle devient la forme officielle d’écriture pour
tous les usages, y compris les inscriptions.
Les principales* dynasties impériales

* Dynasties ayant régné sur la totalité ou la majeure partie de la


Chine.

** Quand la Chine est divisée, plusieurs dynasties coexistent, régnant


chacune sur une partie du territoire.

Alors sont adoptées des règles de clarté toujours en vigueur  :


chaque caractère, quel que soit le nombre d’éléments qui le
composent, doit s’inscrire dans un carré de taille standard  ;
chaque élément composant un caractère doit consister en un
nombre déterminé de traits. Un Chinois cultivé d’aujourd’hui
peut lire l’écriture lishu sans peine (pour l’essentiel), tandis qu’il
faut une formation spécialisée pour lire un texte en zhuanshu.
Dès la fin de l’époque des Han, le lishu tend à se muer en
kaishu, style d’écriture qui atteindra sa plénitude au IVe siècle et
demeurera standard jusqu’à l’époque contemporaine. Sous les
Han se développe par ailleurs une cursive (caoshu)
radicalement simplifiée, utilisée dans les écrits privés
(correspondance, etc.).
Les Han préservent le caractère centralisé de l’empire tout en
tempérant son mode de fonctionnement, désormais assuré par
une vaste bureaucratie. Le confucianisme revient à l’honneur :
l’étude des « classiques » forme désormais la base de l’éducation
des lettrés, aptes à occuper les postes de l’administration
impériale. Simultanément, la langue écrite atteint une
perfection stylistique toute en élégance et simplicité. Le
meilleur exemple en est fourni par le Shiji («  Mémoires
historiques  »), œuvre de l’historien Sima Qian (145-86  av.  J.-C.)
et première somme systématique de l’histoire de la Chine. Elle
servira de modèle aux Histoires dynastiques ultérieures. Mais il
est vrai aussi que la langue écrite tend à se figer, dans la mesure
où seuls les «  classiques  » du passé fondent l’éducation des
lettrés, ainsi découragés de toute innovation en matière
d’écriture. Les Chinois nomment cette langue guwen
(littéralement «  écrit ancien  »), les Occidentaux «  chinois
classique  ». Sous le nom de wenyan, littéralement «  langue
écrite », elle jouera après les Han un rôle comparable à celui du
latin dans la chrétienté d’Occident et demeurera la langue
cultivée et savante par excellence jusqu’au début du XXe siècle
(voir p. 508).

La langue classique (wenyan) et celle


des romans (baihua)
Après la chute des Han (220  apr.  J.-C.), l’empire s’effondre. La
Chine du Nord subit les invasions de peuples «  barbares  »
(nomades turco-mongols des steppes), tandis que la Chine du
Sud demeure à l’écart des turbulences.

Les conséquences linguistiques de la disparition d’une autorité


impériale centrale et régulatrice sont doubles : dans le Nord, la
langue parlée se différencie de plus en plus de la langue écrite ;
dans le Sud, les dialectes se multiplient. Il est évidemment très
difficile de reconstituer le chinois ancien parlé, mais divers
indices donnent à penser que, des Zhou aux Han, la langue
parlée et la langue écrite avaient évolué de façon concomitante,
la seconde demeurant, pour l’essentiel, fondée sur la première
(ou du moins en rapport avec elle).

Il n’en va plus de même après les Han, comme en témoigne la


littérature bouddhique. Parvenu en Chine au IIe  siècle  apr.  J.-
C. via l’Asie centrale, le bouddhisme se propage rapidement lors
des temps difficiles résultant des invasions barbares. Les
moines traduisent alors en chinois les écrits (en sanskrit) du
bouddhisme et, ce faisant, s’écartent du chinois littéraire
(wenyan) afin d’être compris d’un public relativement large. En
d’autres termes, ils créent de nouveaux caractères afin
d’incorporer dans leurs textes des mots existant dans la langue
effectivement parlée, mais absents de la langue classique. Ainsi
s’esquisse la divergence entre la langue « vulgaire » (comme on
dit « latin vulgaire »), tant parlée qu’écrite, et la langue littéraire
classique, qui n’est plus parlée en fait.
Sous les dynasties des Sui, puis des Tang, l’empire revit. Des
concours sont organisés en vue de recruter les hauts
fonctionnaires, auparavant issus de l’aristocratie héréditaire. La
Chine se dote ainsi d’une élite fondée sur le mérite, encore que
les épreuves, en grande partie basées sur la connaissance des
classiques, tendent à privilégier le conformisme. Il est vrai que
le système présente aussi l’avantage de former des élites locales
constituées d’innombrables candidats malchanceux, certes,
mais instruits. La littérature, en particulier la poésie,
s’épanouit : en une langue éminemment classique, elle connaît
sous les Tang son âge d’or. Simultanément, les textes en langue
vulgaire se multiplient. Dans les monastères bouddhiques, on
écrit, pour l’édification des fidèles, des «  textes de scènes  »,
mélanges de prose et de vers qui annoncent les œuvres
théâtrales et romanesques à venir. L’école mystique du Dhyana
(plus connue sous le nom de Zen) produit des «  notes
d’entretien  » en langue vulgaire, afin de respecter
scrupuleusement la parole des maîtres. Cette langue écrite
«  vulgaire  » n’en est pas moins uniforme, car elle reflète une
langue parlée véhiculaire fondée sur le dialecte de la capitale,
Chang’an (près de l’actuelle Xi’an). C’est une langue en quelque
sorte «  nationale  », utilisée tant dans l’administration et le
commerce que par les églises bouddhiste et taoïste.

La culture classique fondée sur le confucianisme connaît un


renouveau sous les Song. L’œuvre du philosophe Zhu Xi (1130-
1200) inaugure ce que l’on nommera a posteriori le «  néo-
confucianisme » : plus que jamais, les « Cinq Classiques » et les
« Quatre Livres » fondent l’éducation par excellence des lettrés.
Peu prisée des empereurs mongols, la culture classique
retrouve tout son prestige sous les Ming et connaît même une
«  renaissance  » sous les Qing, de sorte que la langue écrite
classique (wenyan) restera en usage jusqu’au milieu du
XXe siècle, du moins dans certains contextes.

La langue usuelle continue bien sûr d’évoluer, sous la forme à


la fois de la langue parlée elle-même et de la langue écrite qui la
reflète. Pékin, capitale de la Chine depuis le XIIIe siècle, conserve
cette fonction jusqu’à nos jours pour ainsi dire sans
interruption. C’est pourquoi une langue parlée standard émerge
peu à peu en s’appuyant sur les dialectes du Nord et, plus
précisément, sur celui de Pékin. Les Chinois la nomment
guanhua, « langue des fonctionnaires », car elle a pour premier
rôle celui de langue véhiculaire entre fonctionnaires
impériaux. En Occident, on traduit guan par « mandarin » – mot
emprunté au portugais, qui l’avait lui-même emprunté au
sanskrit mantrin («  conseiller  ») par l’intermédiaire du malais
mantari – et l’on qualifie cette langue parlée de « mandarin ».

À l’écart du wenyan se développe une langue littéraire fondée


sur la langue usuelle et appliquée principalement au genre
romanesque  : on la nomme baihua («  langue vernaculaire  »).
Au panthéon littéraire chinois figurent trois grands romans du
temps des Ming, dont les auteurs sont inconnus ou méconnus :
l’Histoire des trois royaumes (Sanguo yanyi), roman de cape et
d’épée dont l’action se situe lors de la chute des Han, puis de la
division de la Chine en trois  ; Au bord de l’eau (Shuihuzhuan),
relatant les exploits de brigands de l’époque Song  ; Le  Voyage
vers l’ouest (Xiyouji), pèlerinage imaginaire bouddhique en Inde
qui a pour héros un vieux singe malicieux.

Au temps des Qing, Cao Xueqin (1715-1763) s’est hissé au rang


de plus grand romancier chinois avec Le  Rêve dans le pavillon
rouge (Hongloumeng), œuvre non plus picaresque, mais centrée
sur la psychologie des personnages. Il reste à mentionner le Jin
Ping Mei, paru au début du XVIIe  siècle. En français, son titre
pourrait être Les Fleurs de prunier dans le vase d’or, mais il joue
avec les noms des trois héroïnes, concubines d’un riche
droguiste. Roman de mœurs et satire sociale, il se pimente
d’érotisme, voire de pornographie, ce qui lui a longtemps valu
d’être censuré.

Combien existe-t-il de caractères


chinois ?

L’époque des Song, féconde en innovations technologiques, voit


les débuts de l’imprimerie en caractères mobiles. Jusque-là, on
imprimait chaque page à partir d’un bloc de bois sur lequel
l’ensemble de son contenu avait été gravé (xylographie). En
1040, Bi Sheng (990-1051) crée les premiers caractères mobiles :
ils sont en céramique, mesurant chacun de un à deux
centimètres. Le plus ancien livre connu imprimé avec des
caractères mobiles en bois date du XIIe  siècle. Les premiers
caractères mobiles en métal, mis au point en Corée, datent du
siècle suivant et le plus ancien livre connu ainsi imprimé de
1377. Les techniques de fonte des caractères s’inspirent de celles
appliquées aux monnaies de bronze.

Bien qu’inventée plus tôt, l’imprimerie chinoise se développe


beaucoup moins vite que l’imprimerie européenne, pour
diverses raisons techniques (absence de mécanisation,
médiocre qualité des encres,  etc.). Le très grand nombre de
sinogrammes distincts, qui fait de l’imprimerie une activité
coûteuse, constitue toutefois le frein principal. L’imprimeur doit
détenir au moins cent mille caractères mobiles, à raison d’une
vingtaine (ou plus) d’exemplaires des sinogrammes usuels et
d’au moins un exemplaire de chaque sinogramme rare. Il
s’ensuit que les caractères mobiles sont principalement utilisés
par des institutions officielles, les petits imprimeurs locaux
demeurant fidèles à la xylographie.

Combien existe-t-il de sinogrammes ? Le compte n’est pas facile


à établir. Dans les écrits de la fin de l’époque Shang, on a
dénombré environ 4 500 caractères distincts (dont les deux tiers
non déchiffrés). Le premier dictionnaire, établi par Xu  Shen
(v.  58-v.  147) à l’époque des Han, en compte 9  353. Pour les
répertorier, l’auteur distingue 540  éléments graphiques
qualifiés de «  radicaux  » (ou «  clés  ») et répartit en classes les
caractères contenant chacun un même radical. Le dictionnaire
établi par Mei Yingzuo vers 1615 rationalise et perfectionne
cette méthode  : il réduit le nombre de radicaux à 214 et,
surtout, ordonne ensuite les caractères incluant chacun de ces
radicaux en fonction du nombre de traits constituant les autres
éléments. Ce système restera en vigueur jusqu’à nos jours.

Le dictionnaire de Mei Yingzuo contient plus de 33  000


caractères. Celui qui paraîtra un siècle plus tard et qui
demeurera une référence en contient 47  000. Comment
expliquer une telle inflation  ? Elle tient à l’extension du
vocabulaire et, surtout, à un effet cumulatif : les dictionnaires,
conçus avant tout pour l’étude des textes anciens, incluent de
très nombreux sinogrammes tombés en désuétude, voire des
sinogrammes dont on ne connaît plus aujourd’hui ni le sens ni
la prononciation  ! En réalité, le nombre de caractères
nécessaires à l’écriture du chinois propre à une époque se
compte en quelques milliers. Les classiques confucéens – écrits
sur près d’un millénaire – contiennent environ 6 500 caractères
distincts. Un Chinois éduqué connaît aujourd’hui en moyenne
2  500  à 3  000 caractères. Les diplômés d’études supérieures
historiques ou littéraires maîtrisent 4 000 caractères, les érudits
6 000… Les œuvres complètes de Mao en contiennent 2 981.

À l’école chinoise : le coréen, le


japonais et le vietnamien

L’impact du chinois sur les langues coréenne, japonaise et


vietnamienne affecte surtout le vocabulaire. Bien que ce soit
difficile à mesurer, on estime que les mots d’origine chinoise,
pour la plupart abstraits, forment environ la moitié du
vocabulaire dans chacune des trois langues. Un tel impact peut
être comparé à celui du sanskrit sur les langues dravidiennes
(voir p. 232) ou de l’arabe sur le persan (voir p. 198).

Par ailleurs, initiés à l’écriture par les Chinois, c’est en


caractères chinois que les Coréens, les Japonais et les
Vietnamiens – du moins leurs ancêtres – ont d’abord tenté, non
sans peine, de consigner leurs propres langues. Ils s’en sont
ensuite affranchis, mais les Japonais et les Coréens (du moins
dans le Sud) continuent aujourd’hui d’en cultiver l’héritage en
insérant dans leurs écrits de nombreux caractères d’origine
chinoise.

Le coréen, des hanja au hangul

La tradition veut que le royaume coréen de Choson («  Matin


calme  ») ait été fondé au III e  millénaire  av.  J.-C., ce qui paraît
peu vraisemblable… L’histoire se distingue de la légende
lorsque Wi-man s’empare du trône (en 194  av.  J.-C.), puis que,
moins d’un siècle plus tard, les Han conquièrent le Choson et
établissent des colons chinois au cœur de la péninsule. Les
Coréens s’organisent ensuite en «  Trois Royaumes  » (Koguryo
au nord, Paekche au sud-ouest et Silla au sud-est). Les colonies
chinoises, qui subsistent néanmoins, diffusent le chinois écrit et
le bouddhisme dans la péninsule. Les Trois Royaumes se font la
guerre avant que Wang Kon ne les unifie et ne fonde, en 935, le
royaume de Koryo, d’où « Corée ».

La langue coréenne ancienne, en usage au I er  millénaire,


demeure mal connue, d’autant que le chinois est alors la seule
langue écrite, du moins dans un premier temps. Quand, au
VII e  siècle, des Coréens entreprennent de rédiger des
chroniques, ils le font en chinois, mais ils traitent de questions,
de personnes et de lieux coréens. Il leur faut donc transcrire
des noms propres –  et bientôt d’autres mots coréens  – à l’aide
de caractères chinois (nommés en coréen hanja, du chinois
hanzi, de même signification). Deux méthodes sont mises en
œuvre. 1.  Un hanja est utilisé pour représenter une syllabe,
indépendamment de sa signification en chinois. Par exemple, le
caractère prononcé ku en chinois (signifiant « vieux ») figurera
la syllabe coréenne ku. 2. Un hanja est utilisé pour représenter
un mot coréen de même signification que le mot chinois
correspondant au dit hanja. Par exemple, le caractère signifiant
«  eau  », shui en chinois, sera à la lecture prononcé mer,
signifiant « eau » en coréen.

On en vient ensuite à écrire les hanja selon l’ordre des mots


coréen, les syntaxes des deux langues étant très différentes.
Ainsi naît, de façon empirique, une langue écrite distincte que
l’on nomme ido. Des érudits s’efforcent de la systématiser, mais
elle reste d’un emploi très difficile puisque rien n’indique, dans
un texte, si tel ou tel hanja est utilisé pour sa valeur phonétique
ou pour sa valeur sémantique. En pratique, l’ido peine à
concurrencer le prestigieux chinois classique, qui reste la
langue de culture par excellence. Seule la poésie en coréen
ancien se distingue, car elle s’écrit en un système (nommé
hyangchal) n’utilisant les hanja que pour leur valeur
phonétique.

Aux XIIIe-XIVe siècles, on s’efforce de faciliter l’emploi de l’ido. En


simplifiant le dessin des hanja figurant des morphèmes
grammaticaux coréens (lesquels consistent en syllabes), on les
rend distincts des autres hanja (figurant des morphèmes
lexicaux, autrement dit des mots). Le nouveau système porte le
nom de kugyol. L’écriture et la lecture du coréen demeurent
néanmoins laborieuses. C’est pourquoi, en 1446, le roi Sejong
officialise un nouveau système d’écriture en promulguant un
édit intitulé Hun Min Jong Um («  Les sons corrects pour
l’instruction du peuple  »). La rationalité et l’élégance de ce
système, aujourd’hui nommé hangul («  écriture coréenne  »),
font l’admiration des linguistes.
Il se heurte pourtant à la résistance des lettrés, qui continuent
de lui préférer le kugyol ou, mieux encore, le chinois classique.
Le hangul n’entre dans l’usage que lentement, en s’appliquant
d’abord à la littérature populaire. Le premier roman écrit en
coréen date de 1705. Intitulé Hong Kil-tong chon («  Histoire de
Hong Kil-tong »), il s’inspire du roman chinois Au bord de l’eau.
Un exemple de hangul : l’écriture de la syllabe kwon

Le hangul présente deux caractéristiques principales  : il opère


une distinction stricte entre les consonnes et les voyelles, ce qui
en fait un alphabet  ; en revanche, il ne les écrit pas de façon
linéaire, mais les associe en syllabes, chacune inscrite dans un
carré imaginaire de taille standard, comme le sont les
caractères chinois (voir l’illustration). Cela montre que les
érudits réunis par le roi Sejong, tout en se référant aux usages
chinois, connaissaient aussi les systèmes d’écriture indiens
(véhiculés par les textes bouddhiques) et leur façon de marquer
la différence entre consonnes et voyelles (voir p. 225).

À l’origine, le système comptait 28 lettres (jamos en coréen)  :


17  consonnes et 11 voyelles. La phonologie du coréen ayant
évolué, seules 14  consonnes et 10 voyelles demeurent
aujourd’hui en usage. Il est vrai qu’il s’y ajoute 5  consonnes
doubles et 11 voyelles composées, ce qui porte le total à
40 jamos. Pour figurer une syllabe simple (consonne + voyelle),
on écrit la voyelle soit à gauche de la consonne, soit en dessous
(voir l’illustration). Les syllabes complexes obéissent aux
mêmes règles : les jamos s’y succèdent de gauche à droite et/ou
de haut en bas.

La lecture du hangul procède donc syllabe par syllabe, comme


celle du chinois. De surcroît, l’inscription de chaque syllabe
dans un carré imaginaire permet d’insérer aisément des hanja
(caractères chinois) dans un texte en hangul. Ainsi sont
satisfaites deux conditions jugées primordiales à l’époque du
roi Sejong : le nouveau système devait être à la fois apparenté à
l’écriture chinoise (dans sa forme) et compatible avec elle. En
théorie, cependant, rien n’empêcherait d’écrire les jamos à la
suite les uns des autres. Ce sera du reste tenté au XXe siècle… et
vite perçu comme une fausse bonne idée (voir p. 527).

Le japonais

Au Japon comme en Corée, la généalogie des souverains mêle


mythologie et histoire, du moins pour commencer. Il semble
que le premier empereur historiquement attesté, Suijin, soit
mort en 318. Lui et ses successeurs résident dans le Yamato
(région de l’actuelle Osaka), qui est longtemps le cœur du Japon.
Au Ve siècle, des lettrés venus du royaume coréen de Paekche y
introduisent l’écriture chinoise. L’État adopte au VIIe  siècle une
organisation centralisée. Le pays prend alors le nom de Nippon
(«  Source du soleil  » ou «  Soleil levant  »), devenu en français
« Japon ».

En 710, la dynastie se dote d’une capitale, Nara, en prenant pour


modèle Chang’an, capitale des Chinois Tang. Deux ouvrages
fondamentaux sont achevés peu après : le Kojiki (« Relation des
choses anciennes  »), en 712, et le Nihon shoki («  Chronique du
Japon »), en 720. Rédigé en chinois mâtiné d’éléments japonais,
le premier propose une généalogie impériale remontant à l’âge
des dieux, autrement dit légitime la lignée des empereurs en lui
conférant une origine divine. Le Nihon shoki, beaucoup plus
long (trente volumes), constitue une chronologie, en chinois,
allant des origines, mythiques, à l’an 697.

Du milieu du VIIIe siècle datent le Kaifuso (« Recueil de poésie »),


réunissant 120 poèmes en chinois écrits par des membres de la
cour impériale, et surtout le Man’yoshu (« Recueil de dix mille
feuilles  »), riche d’environ 4  500 poèmes des VIIe  et VIIIe siècles
pour la plupart, mais dont certains remonteraient au IVe siècle.
Leurs thèmes sont avant tout japonais  : ils se réfèrent en
particulier au shinto (religion animiste japonaise d’origine très
ancienne), ce qui fait du Man’yoshu le premier grand
monument de la littérature nationale. La langue japonaise y est
transcrite, du moins pour partie, en caractères chinois
employés pour leur seule valeur phonétique (voir plus loin).
Heian, nouvelle capitale édifiée en 794, prendra après l’an mille
le nom de Kyoto et demeurera la résidence de l’empereur
jusqu’en 1868. Le raffinement littéraire y est à l’honneur  :
princes et courtisans font assaut d’érudition en cultivant le
chinois classique et en écrivant le japonais en caractères
chinois. Tenues à l’écart de cette culture, les dames de la cour se
tournent vers un système d’écriture simplifié, le hiragana (voir
plus loin), et parviennent de la sorte à s’exprimer en une langue
japonaise authentique.

Ainsi naissent deux chefs-d’œuvre, écrits à l’aube du XIe siècle :


le Genji monogatari («  Dit du Genji  ») de Murasaki Shikibu
(v. 978-v. 1020), roman-fleuve de quelque deux mille pages, et le
Makura no Soshi (« Notes de chevet ») de Sei Shonagon (v. 966-
début du XIe  siècle). Souvent considéré comme le premier
roman psychologique du monde, l’ouvrage de Murasaki
Shikibu évoque la vie à la cour de Kyoto. Son personnage
principal, le poète et séducteur dit «  le Genji  », est un fils
d’empereur ne pouvant accéder au trône. Quant aux Notes de
chevet, elles rassemblent des poésies, anecdotes, réflexions…
jetées par écrit au fil des jours, en toute liberté.

Le japonais en caractères chinois

Au Ve  siècle, les Japonais découvrent l’écriture à travers des


textes en chinois. Les premiers à écrire le font donc en
caractères chinois et en langue chinoise, ce qui implique qu’ils
maîtrisent cette dernière. C’est d’autant plus difficile que la
structure de la langue japonaise diffère considérablement de
celle du chinois.

Il s’ensuit que la maîtrise du chinois classique sera longtemps


considérée comme une marque de grande culture au Japon. Il
s’ensuit aussi que les lettrés tentent de se simplifier la tâche en
« japonisant » le chinois écrit. Deux procédés sont mis en œuvre
à cet effet. D’une part, les caractères chinois (correspondant le
plus souvent chacun à un mot) sont lus en japonais, autrement
dit traduits en japonais à la lecture. D’autre part, l’ordre des
caractères (et donc des mots) est modifié pour correspondre à
la syntaxe japonaise.

Ces deux procédés permettent de lire les écrits chinois «  à la


japonaise », mais la langue dont il s’agit demeure très différente
du japonais proprement dit. On nomme kanbun l’écriture en
caractères chinois (kan étant la forme japonaise de Han) et l’on
distingue le jun-kanbun, «  chinois authentique  », du hentai-
kanbun, «  chinois anormal  », autrement dit «  japonisé  ». La
transition d’un style d’écriture à l’autre a été progressive, de
sorte qu’il est souvent difficile de les différencier.

L’écriture de la langue japonaise en tant que telle émerge de la


pratique du hentai-kanbun. Comme les Coréens, les Japonais
utilisent les caractères chinois (qu’ils nomment kanji) de deux
manières. Dans un cas, le kanji est employé pour écrire un mot
japonais de même sens que le mot chinois correspondant au
caractère. Dans l’autre, il sert à représenter une syllabe
japonaise, indépendamment de sa signification initiale en
chinois. Il en résulte qu’au VIIIe  siècle deux modes d’écriture
commencent à se différencier  : l’un fondé sur du chinois plus
ou moins japonisé  ; l’autre utilisant les kanji pour s’efforcer
d’écrire directement en japonais. Il est vrai que ces deux modes
peuvent être combinés…

Les kanji évoluent de deux façons. Pour la plupart, ils


conservent leur graphisme originel (chinois) et voient leur
prononciation et/ou signification se modifier. Ils survivent ainsi
jusqu’en japonais contemporain, toujours sous le nom de kanji.
Certains, en revanche, subissent une simplification de leur
graphisme et donnent naissance aux deux systèmes syllabiques
(kana) japonais : le katakana et le hiragana (voir plus loin).

L’histoire des kanji au sens strict est compliquée. Chaque kanji


représente, à l’origine, un mot chinois. Or, à partir des Ve-
VI e  siècles, le japonais emprunte massivement du vocabulaire
chinois. Chaque mot emprunté est figuré à l’écrit par son
caractère d’origine, et prononcé comme en chinois, mais « avec
l’accent japonais » (lecture dite « sino-japonaise »). Mais il peut
aussi être lu au moyen d’un mot japonais de sens identique ou
proche. Par exemple, le caractère signifiant «  eau  » (prononcé
shui en chinois) peut être lu en japonais soit sui (prononciation
sino-japonaise du mot chinois emprunté), soit mizu (mot
japonais de même signification). On distingue ainsi deux
lectures possibles de nombreux kanji : on yomi (« lecture fondée
sur le son ») et kun yomi (« lecture fondée sur le sens »).
Katakana et hiragana, écritures
syllabiques

Les caractères chinois employés pour leur seule valeur


phonétique (on yomi) transcrivent des syllabes japonaises –  et,
par conséquent, des mots japonais – dans différents contextes.
Il semble que les moines bouddhistes aient inauguré un tel
emploi en assortissant les textes sacrés, rédigés en chinois,
d’aides à la lecture sous forme de gloses rédigées en japonais
(en «  style télégraphique  »). À cette pratique fait référence le
mot kana, qui vient de kari («  temporaire  ») et de na
(« écriture ») ; l’écriture en chinois étant jadis perçue comme la
seule présentant un caractère « permanent ».

Dans le Man’yoshu (voir plus haut), les caractères chinois


employés pour leur seule valeur phonétique figurent dans le
texte lui-même (et non plus sous forme de gloses). On nomme
cette pratique man’yogana, c’est-à-dire «  kana du Man’yo
[shu]  ». L’étape suivante consiste en deux simplifications
progressives : le nombre de caractères chinois utilisés est réduit
au minimum, c’est-à-dire au nombre de syllabes distinctes
existant effectivement en japonais ; le dessin de ces caractères
est lui-même simplifié, ce qui permet de les distinguer
immédiatement des kanji. On aboutit ainsi à un système
d’écriture syllabique propre au japonais, le kana, qui existe en
deux versions : le katakana et l’hiragana (voir les encadrés).

Dans katakana, kata signifie «  partiel, fragmentaire  », car les


caractères sont souvent issus de parties de caractères chinois.
Le katakana trouve son origine dans les gloses rédigées par les
moines bouddhistes. Systématisé à partir du Xe  siècle, il
s’emploie conjointement aux kanji  : les morphèmes lexicaux
sont représentés par ces derniers, tandis que les katakana
prennent en charge les morphèmes grammaticaux
(suffixes, etc.).

L’hiragana repose sur les mêmes principes que le katakana,


mais dérive d’une écriture chinoise cursive –  hira signifie
« arrondi ». Il a d’abord été appelé onnade (« style des dames »).
C’est en hiragana que Murasaki Shikibu a rédigé le célèbre Genji
monogatari. Cette façon d’écrire le japonais, pour l’essentiel
sans recourir aux kanji, se nomme wabun («  écriture
japonaise »), par opposition à kanbun (« écriture chinoise »).

La période du japonais moyen (XIIIe-XVIe  siècles) correspond à


des temps troublés, marqués par les chefs de guerre  : les
grandes épopées deviennent le genre littéraire dominant. Elles
fournissent de nombreux sujets au théâtre et d’abord au no [1] ,
dont l’apogée se situe dans la première moitié du XVe siècle. Des
Européens débarquent au Japon pour la première fois dans les
années  1540. Des missionnaires parviennent par la suite à
convertir des Japonais au christianisme, notamment à Kyushu.
Parmi eux se distingue le jésuite portugais João Rodrigues
(v.  1562-1633). Il séjourne à Nagasaki et y publie, entre 1604
et  1608, l’Arte da Lingoa de Iapam («  Art de la langue du
Japon  »), la plus ancienne grammaire complète du japonais
connue.

Au tout début du XVIIe  siècle, Tokugawa Ieyasu s’installe à Edo


(aujourd’hui Tokyo) et fonde la lignée de shogun qui dirigera le
Japon jusqu’en 1868. Le pays se referme alors sur lui-même : les
missionnaires ayant été expulsés en 1614, seuls les Hollandais
peuvent encore commercer (à Nagasaki) après 1636. Le régime
shogunal maintient la paix, ce qui favorise la progression de
l’enseignement et l’essor des villes.

Texte combinant kanji et katakana


Le texte se lit de haut en bas et de droite à gauche. Chaque petit cercle
signale la fin d’une phrase.

Source : Traduction en japonais par Tomoyuki Suzuki


de Gisèle SAPIRO, La Sociologie de la littérature
(Sekaishi sosha, Kyoto, 2017, p. 7 ; édition originale :
La Découverte, coll. « Repères », Paris, 2014.)

La vie intellectuelle se focalise sur la querelle entre les


wagakusha (partisans d’une renaissance de la culture
proprement japonaise) et les kangakusha (fidèles aux études
chinoises). Les premiers prennent l’avantage durant la seconde
moitié du XVIIIe  siècle  : de nombreux romans sont publiés à
cette époque. Jusqu’à la fin du siècle, la forme cultivée du
japonais demeure fondée sur le dialecte de Kyoto, résidence de
l’empereur. À partir du siècle suivant, la langue de référence
s’appuiera sur le dialecte  d’Edo, nommée Tokyo («  capitale
orientale ») en 1868 (voir p. 37).

Le vietnamien et l’écriture chu nôm

Les Viêt – ancêtres des actuels Vietnamiens – ont pour berceau


le bassin du fleuve Rouge. « Viêt » équivaut au chinois « Yue »,
désignant diverses populations non chinoises du sud de
l’Empire, dont les « Nanyue » (« Yue du Sud »), autrement dit les
« Namviêt » ou « Viêt ». Leur langue relève de la famille môn-
khmère (voir p.  236) et non de la famille sino-tibétaine. Par
convention, on la nomme aujourd’hui « vietnamien ».

En 111  av.  J.-C., l’empire des Han annexe le pays des Viêt. Il
s’ensuit des révoltes, dont celle des sœurs Trung : à la tête d’une
armée composée principalement de femmes (selon la
tradition), elles résistent aux Chinois de 39 à 43, puis se
suicident… Ensuite se forme une élite de lettrés de culture
chinoise, mais la masse de la population échappe à la sinisation.
La chute de la dynastie chinoise des Tang offre aux Viêt
l’occasion de s’affranchir  : en 939, ils fondent un royaume
indépendant qui prendra plus tard le nom de Dai Viêt (« Grand
Viêt  »). Il est gouverné de façon centralisée, sur le modèle
chinois, avec une bureaucratie de lettrés. Le Dai Viêt s’étend
ensuite vers le sud en refoulant les Chams (voir p.  238)  : il
atteint les dimensions de l’actuel Vietnam au XVIIIe siècle.

Au cours du I er  millénaire, le vietnamien parlé a absorbé une


quantité considérable de vocabulaire chinois, tandis que le
chinois classique demeurait la seule langue écrite. La
transcription du vietnamien à l’aide de caractères chinois
débute au XIIIe  siècle. Ainsi prend forme l’écriture chu  nôm.
L’adaptation recourt à trois méthodes, dont deux déjà
employées par les Coréens et les Japonais  : on utilise le
caractère chinois pour sa valeur phonétique ou pour sa
signification, avec une lecture vietnamienne. La troisième
méthode, plus originale, consiste à composer de nouveaux
caractères complexes, en utilisant les procédés chinois. Par
exemple, pour écrire le mot vietnamien an («  manger  »), on
crée un caractère associant un élément phonétique (le
caractère prononcé an en chinois méridional) à un élément
sémantique (le caractère signifiant « bouche » en chinois).

Le roi Lê Thanh Tông (1442-1497), lui-même auteur du Cô Tâm


Bach Vinh («  Cent Poèmes de l’esprit ancien  »), fonde en 1494
une «  académie  », le Tao-dan, où l’on compose des poèmes en
chinois et en chu nôm. Un glossaire chinois-vietnamien (Hua-yi
Yi-yu) voit le jour au XVIe siècle. La littérature en chu nôm prend
son essor à la même époque et culmine au XVIIIe siècle. L’œuvre
majeure se nomme Kim Vân Kiêu, roman en 3  254 vers de
Nguyên Du (1765-1820). Il relate l’existence mouvementée et
malheureuse de la belle Kiêu, contrainte de se prostituer pour
sauver sa famille. Le chinois classique demeure néanmoins la
langue officielle et savante (fût-elle lue à la façon «  sino-
vietnamienne ») et les quelques tentatives de rendre officiel le
chu  nôm se heurtent à l’opposition résolue des mandarins,
attachés aux privilèges que leur confère la maîtrise du chinois
classique.

Au XVII e  siècle, des missionnaires, notamment portugais,


entreprennent de transcrire le vietnamien en caractères latins
pour faciliter la diffusion de catéchismes et de livres de prières.
Le jésuite Alexandre de Rhodes (1591-1660), natif d’Avignon,
passe de nombreuses années dans la région, puis systématise
les travaux de ses prédécesseurs en établissant un dictionnaire
vietnamien-portugais-latin, publié à Rome en 1651. Facile à
apprendre, la nouvelle écriture se diffuse peu à peu en dehors
des milieux convertis au christianisme. Quand les Français
instaureront un protectorat sur le Vietnam, dans les années
1880, ils mettront fin au statut officiel du chinois classique tout
en décourageant l’emploi du chu nôm, jugé trop « chinois », et,
pour finir, imposeront l’usage de l’écriture en caractères latins
inventée par les missionnaires (voir p. 491).
Notes du chapitre

[1] ↑   Le no, alliant la poésie à la danse et à la musique, fait alterner les dialogues
en prose avec des récitations lyriques confiées à un chœur.
L’écriture maya et les autres
systèmes méso-américains

L e déchiffrement des « glyphes » mayas, durant la seconde


moitié du XXe  siècle, égale par sa portée ceux des
hiéroglyphes égyptiens et des cunéiformes un siècle et demi
plus tôt : il a révélé que des populations d’Amérique, isolées du
reste de l’humanité depuis des millénaires, avaient inventé
l’écriture en toute indépendance. Elles vivaient dans la région
que les archéologues nomment «  Méso-Amérique  »,
correspondant à l’est du Mexique et à l’ouest de l’Amérique
centrale (voir la carte). La civilisation qui s’y est épanouie à
partir de la fin du II e  millénaire  av.  J.-C.  présente des traits
caractéristiques  : l’édification de pyramides à degrés, la
pratique d’un jeu de balle rituel, une computation complexe du
temps combinant deux calendriers (365 jours et 260 jours), etc.,
sans oublier les sacrifices humains.

Les archéologues distinguent en Méso-Amérique trois


périodes  : préclassique (1200  av.  J.-C.-250  apr.  J.-C.), classique
(250-950) et postclassique (950-1500). Selon les périodes, telle ou
telle population joue un rôle de premier plan : les Olmèques, les
Zapotèques, les Mayas, les Mixtèques, les Toltèques, les
Aztèques… Leurs langues relèvent de quatre familles
principales (voir p.  58)  : maya, mixe-zoque (dont, sans doute,
celle des Olmèques), otomangue (Zapotèques et Mixtèques) et
uto-aztèque (Toltèques et Aztèques).

Écrire en glyphes

On a identifié divers systèmes d’écriture, le plus élaboré étant


celui des Mayas. Tous ont un air de famille, mais on ignore leurs
liens de parenté. Leur caractéristique la plus visible tient à la
forme très iconique des signes (nommés «  glyphes  » depuis le
XIXe siècle) : ils figurent souvent, de façon stylisée, des animaux,

des plantes, des personnages, des parties du corps humain


(jambes, bras, mains),  etc. Autre constante  : le souci de la
datation, toujours très précise, ce qui suggère qu’en Méso-
Amérique l’écriture s’est développée en lien avec le calendrier.
Le plus souvent, l’écriture remplit des fonctions religieuses,
politiques ou historiques au bénéfice d’une élite.
Langues et peuples de Méso-Amérique à la veille de la
conquête espagnole

La culture des Olmèques s’épanouit la première, de 1200 à


500  av.  J.-C.  Connaissaient-ils l’écriture  ? La stèle de Cascajal,
trouvée en 1999 dans l’ancien pays olmèque parmi les gravats
d’un chantier routier, a ouvert un débat. Elle comporte 62
signes semblant constituer un texte. Selon les archéologues qui
l’ont étudiée les premiers, elle daterait de 900 av. J.-C. environ,
mais d’autres considèrent que les circonstances de sa
découverte ne permettent pas de la dater. Certains y voient
même un faux…

À la culture olmèque fait suite l’épi-olmèque («  épi  » signifiant


«  au-dessus  », donc «  après  » en archéologie). Son écriture est
attestée par quelques documents d’âges divers dont, en
particulier, une stèle datée de 157  apr.  J.-C., découverte à
La Mojarra en 1986. Outre un personnage, plus de 500 glyphes
répartis en une vingtaine de colonnes y sont gravés. Dans les
années 1990, deux linguistes américains en ont proposé un
déchiffrement fondé sur l’hypothèse que la langue transcrite
était le proto-zoque, mais cela n’a guère convaincu leurs
collègues ; la question reste ouverte.

Les inscriptions zapotèques s’échelonnent du IVe  siècle  av.  J.-


C. au Xe siècle apr. J.-C. Elles demeurent mal comprises car peu
nombreuses et le plus souvent très brèves (moins de dix
glyphes). De surcroît, la reconstruction du proto-zapotèque (à
partir des langues zapotèques actuelles) est embryonnaire.
L’écriture des Zapotèques sombre dans l’oubli quand ils sont
éclipsés par les Mixtèques vers la fin du I er millénaire.

Durant la période postclassique (du Xe  siècle à la conquête


espagnole), il n’existe qu’un seul système d’écriture au sens
strict : celui des Mayas. Les autres peuples, tels les Mixtèques ou
les Aztèques, ne sont certes pas dénués de littérature, mais ils
procèdent différemment. Les énoncés de tous ordres (religieux,
mythologiques, historiques, généalogiques,  etc.) sont d’abord
confiés à la mémoire, c’est-à-dire transmis oralement après un
travail de mémorisation rigoureux. Divers procédés facilitent
ce travail, en particulier la forme rythmée donnée aux textes
afin qu’ils soient récités ou chantés. Un autre procédé consiste à
élaborer des «  aide-mémoire  » visuels en organisant de
multiples images en compositions constituant chacune une
planche. Peintes en couleur sur divers supports (peau,
papier,  etc.), ces compositions, mises bout à bout, forment des
bandes pliées en accordéon appelées «  codex  ». Les Espagnols
ont détruit la plupart des codex, considérés comme des
«  œuvres démoniaques  ». Il n’en subsiste qu’une douzaine
datant d’avant la conquête, dont quatre sont mixtèques, trois
(ou peut-être quatre) sont mayas, mais aucun n’est aztèque.

Les éléments iconiques figurant dans les codex ont chacun une
signification précise, en général fixée par une convention. En
d’autres termes, ce ne sont pas de simples pictogrammes, mais
des idéogrammes représentant des actions ou des concepts. De
surcroît, leur disposition dans la page, obéissant à des règles
complexes, est elle-même porteuse de sens. S’agit-il pour autant
d’écriture  ? Dès le lendemain de la conquête, les Espagnols se
sont posé la question. Le franciscain Bernardino de Sahagun
(1500-1590) lui-même –  en son temps le meilleur connaisseur
de la culture méso-américaine – emploie tantôt le mot escritura
tantôt pintura. Le débat se poursuit aujourd’hui entre linguistes.
Du reste, l’écriture au sens strict n’est pas absente des codex  :
des glyphes y précisent des dates et des noms de personnes et
de lieux.

Le maya enfin déchiffré

Les efforts conjugués des linguistes et des archéologues


permettent de donner un récit cohérent de la préhistoire et de
l’histoire des langues mayas. En effet, les différentes branches
de la famille demeurent aujourd’hui représentées par une
trentaine de langues, dont certaines d’autant mieux connues
que leur étude a débuté aussitôt après la conquête  : cela a
permis aux linguistes d’en reconstituer l’évolution en
remontant au proto-maya. De son côté, l’archéologie a mis au
jour un grand nombre de sites riches en inscriptions, qu’il
restait bien sûr à déchiffrer  : ce fut l’œuvre de plusieurs
linguistes au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Le récit débute dans les montagnes de l’actuel Guatemala,


berceau du proto-maya. Les langues de la branche huaxtèque
se détachent les premières, peut-être dès la fin du
III e millénaire av. J.-C. Par la suite, leurs locuteurs migrent vers
le nord-ouest (où leurs descendants vivent toujours, au nord-est
de Mexico). La branche yucatèque se détache au cours du
II e  millénaire et gagne lentement le nord, jusque dans le
Yucatán. Les autres branches se diffusent aux alentours du
foyer originel. Au tournant des II e  et I er  millénaires, des
populations de langues mayas entreprennent de coloniser les
basses terres qui s’étendent entre les montagnes du Guatemala
et le Yucatán. La civilisation maya y prend son essor au cours
de la période préclassique récente (à partir de 400  av.  J.-C.).
L’écriture apparaît au IIIe  siècle  apr.  J.-C., voire plus tôt. Les
Mayas s’organisent alors en cités rivales, tandis que se
multiplient les inscriptions en «  maya classique  ». Au Xe siècle,
pour des raisons sans doute écologiques (sécheresse), les cités
sont abandonnées. La civilisation maya renaît néanmoins dans
le Yucatán durant la période postclassique.
Si les Espagnols conquièrent le Yucatán dans les années 1540,
plus au sud, dans la région des anciennes cités, les Mayas
résistent jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Au Yucatán, le franciscain
Diego de Landa (1524-1579) fait détruire « idoles » et codex avec
une telle brutalité qu’il est convoqué en Espagne en 1563 pour
s’expliquer. Il rédige alors, pour assurer sa défense, une
remarquable étude de la religion et des coutumes des Mayas
(Relación De Las Cosas De Yucatán) et y joint ce qu’il nomme
un « alphabet », composé de 29 signes mayas. Un document qui
se révélera très précieux quatre siècles plus tard.

La redécouverte de la civilisation maya débute dans les


années  1830-1840, quand des Américains et des Européens
explorent le nord du Guatemala. On dispose dès lors de relevés
d’inscriptions de plus en plus nombreux, auxquels s’ajoutent
trois codex et l’« alphabet » de Landa, oublié dans des archives
madrilènes jusqu’en 1864. Systèmes numériques, données
astronomiques et calendriers livrent leurs secrets à la fin du
XIXe 
siècle, pour l’essentiel. En revanche, les glyphes eux-
mêmes demeurent rebelles aux interprétations. L’idée finit par
prévaloir qu’il s’agit de purs idéogrammes, de caractère
religieux ou ésotérique, comme l’affirme le Britannique J. Eric
Thompson (1898-1975), longtemps « pape » des études mayas.

C’est à Leningrad (Saint-Pétersbourg) qu’un jeune linguiste


russe, Youri Knorosov (1922-1999), ouvre en 1952 de nouvelles
perspectives après avoir consacré sa thèse à la Relación de
Landa. L’« alphabet » qu’elle contient est jugé inutilisable, mais
Knorosov n’est pas de cet avis. Il montre que, entre Landa et
son informateur maya, il y a eu un quiproquo : l’un demandait
quel signe maya correspondait à telle ou telle lettre (consonne
ou voyelle) espagnole et l’autre répondait en traçant un signe
correspondant à une syllabe maya. Knorosov en déduit que les
glyphes mayas contiennent des éléments de caractère
phonétique et transcrivent donc une langue parlée. En 1958, on
identifie des glyphes «  emblèmes  » de certaines villes,
autrement dit des noms de lieux. Dans les années  1960, enfin,
l’Américaine (d’origine russe) Tatiana Proskouriakoff (1909-
1985) parvient à repérer des noms de souverains, des dates de
naissance et de mort,  etc. et révèle ainsi que les textes mayas
présentent un caractère historique. Le déchiffrement
proprement dit, entrepris dans les années 1970, ne cesse ensuite
de progresser.

Le système d’écriture maya est logo-syllabique  : il associe des


logogrammes, signes figurant chacun un mot, et des
syllabogrammes, signes phonétiques correspondant chacun à
une syllabe (voyelle seule ou consonne +  voyelle). Les
syllabogrammes ont une fonction grammaticale (par exemple,
en tant que préfixes ou suffixes accolés aux mots) ou une
fonction phonétique (précisant la prononciation de tel ou tel
logogramme). Ils peuvent aussi servir à écrire des mots
phonétiquement, syllabe par syllabe.

Pour former des phrases, puis des textes, les signes sont parfois
écrits à la suite, par exemple sur de petits objets, mais dans les
inscriptions monumentales leur disposition obéit à des
conventions très particulières. Ils sont alors placés dans des
« blocs » à peu près carrés, à raison de un ou plusieurs par bloc,
tandis que les blocs eux-mêmes sont disposés en doubles
colonnes, la lecture s’effectuant de gauche à droite et de haut en
bas (voir l’illustration).

En pratique, tout est beaucoup plus compliqué pour de


multiples raisons, à commencer par le nombre de signes
différents, dont l’estimation varie de 900 à 1 200 et qui peuvent
revêtir, selon les cas, trois formes : complète (un personnage ou
un animal entiers), partielle (la tête seulement) ou symbolique.
Certains signes fonctionnent tantôt comme logogrammes,
tantôt comme syllabogrammes. À l’intérieur des blocs, les
glyphes s’enchaînent de gauche à droite et de haut en bas, sauf
quand le scribe, pour des raisons esthétiques, en décide
autrement. Là réside sans doute la difficulté principale : dans la
mesure où les inscriptions monumentales visent d’abord la
glorification des souverains, l’esthétique joue un rôle de
premier plan. Les scribes sont simultanément des artistes.

Texte maya figurant sur la stèle 11 de Yaxchilan


L’ordre de lecture est le suivant : A1, B1, A2, B2, A3, B3, A4, B4, C1, D1,
C2, D2, C3, D3, etc.

Les blocs A1 à D3 inquent, en fonction de deux calendriers, la date


d’accession au pouvoir du souverain dont il s’agit ensuite.

Les blocs C4 à E1 signifient « a accédé au pouvoir » et se lisent en


maya joy (C4) ti (D4) ajawel (E1).

Le bloc F1 nomme le souverain lui-même (Yaxun B’alam, autrement


dit Oiseau-Jaguar IV, ayant régné de 752 à 768) et les blocs E2 à F4 ses
divers titres.

Le bloc G1 signifie « fils de [sa mère] », nommée en H1 (Ixik Ik’).

Le bloc H3 signifie « fils de [son père] », nommé en I1 (Itz’amna


B’alam) et dont l’âge est donné en H5 (plus de quatre-vingts ans).

Le bloc I3 désigne la ville de Yaxchilan.

Source : John MONTGOMERY, How to Read Maya


Hieroglyphs, Hippocrene Books, New York, 2002,
p. 308. Reproduit avec l’aimable autorisation de
Hippocrene Books, Inc.
Troisième partie. Les
langues modernes
Présentation

À l’époque moderne, l’écriture est partout. L’imprimerie a


assuré sa diffusion massive, mais elle a aussi accentué
l’inégalité entre les langues, en permettant à certaines de se
tailler la part du lion dans l’exercice du pouvoir, l’enseignement
et les médias. La France en fournit un bon exemple. Le premier
alinéa de l’article  2 de la Constitution (ajouté en 1992) stipule
que «  la langue de la République est le français  ». En
contrepartie, l’article  75-1 (ajouté en 2008) précise que «  les
langues régionales appartiennent au patrimoine de la France »,
formule pour le moins sibylline…

Ce modèle linguistique, né en Europe, caractérise l’État-nation.


En conférant à une langue un rôle politiquement dominant, il
instaure une dissymétrie  : les locuteurs des langues
minoritaires doivent apprendre et employer la langue d’une
majorité qui, pour sa part, n’est pas astreinte au bilinguisme. Au
fil des générations, cette dissymétrie provoque le plus souvent
un recul des langues minoritaires. La capacité de survie de ces
dernières dépend surtout de leur «  poids  » politique. Seul un
nombre significatif de locuteurs motivés peuvent obtenir
qu’une langue bénéficie d’un statut protecteur officiellement
reconnu. En Europe, plusieurs langues disposent de tels statuts
dans l’esprit de la Charte européenne des langues régionales ou
minoritaires (voir p. 280).
Ailleurs dans le monde, le modèle linguistique de l’État-nation
connaît des fortunes diverses. Facilement transposé en
Amérique, il a nécessité de sérieuses adaptations dans plusieurs
pays d’Asie et ne correspond pas aux réalités africaines, sauf
exceptions. Aussi les politiques linguistiques diffèrent-elles
selon les États, mais tous ont besoin, pour fonctionner, d’une
(ou parfois de deux) «  langue(s) du pouvoir  », privilégiée(s) de
ce fait. L’inégalité entre les langues est un phénomène
universel.

À chaque État sa politique linguistique

En Amérique, l’entrée dans le monde moderne a signifié le


recul des langues autochtones face à celles des conquérants
(l’espagnol, le portugais, l’anglais et le français). Devenues
indépendantes, les anciennes colonies se sont muées en États-
nations, conservant chacun la langue héritée de l’époque
coloniale (deux au Canada). Les nouveaux immigrants, venus
d’Europe et d’Asie, ont ensuite adopté ces langues au fil des
générations. En corollaire, les locuteurs de langues
amérindiennes ne forment plus aujourd’hui que 3,5  % de la
population du continent. Si leurs langues bénéficient d’un statut
– cela dépend des pays –, il est récent et surtout symbolique.

En Asie, le modèle de l’État-nation s’applique sans difficulté


dans des pays linguistiquement homogènes comme le Japon ou
le Bangladesh mais, le plus souvent, de multiples langues se
côtoient. Au Vietnam ou en Thaïlande, une langue domine de
longue date, obligeant les locuteurs des autres à s’incliner. En
Birmanie, ils s’y sont refusés et il s’en est suivi de longues
années de guerre. À une tout autre échelle, les minorités
linguistiques de Chine ne forment que 5  % de la population,
mais cela représente 55 millions de personnes. Quatre langues
minoritaires (comptant près de 40  millions de locuteurs au
total) bénéficient chacune d’un statut au sein d’une «  région
autonome  »  : le zhuang au Guangxi, le tibétain au Tibet,
l’ouïgour au Xinjiang et le mongol en Mongolie intérieure.

Quand aucune des langues en usage ne joue un rôle national a


priori, une solution consiste à attribuer ce rôle à l’une d’entre
elles et à rendre son enseignement obligatoire. Ainsi l’Indonésie
a-t-elle choisi une langue véhiculaire traditionnelle, jugée
neutre et pratique  : le malais, rebaptisé «  indonésien  ». Il se
superpose aux autres langues (dont le javanais) dans une
situation de bilinguisme généralisé. Au Pakistan, les autorités
ont opté pour l’ourdou, langue usuelle de nombreux
musulmans de l’ancien empire des Indes, et conservé l’anglais
en tant que seconde langue officielle.

Face à la multiplicité des langues, une autre approche transpose


le  modèle linguistique de l’État-nation au niveau des États-
membres d’un système fédéral. C’est le cas de l’Inde, où
cohabitent une vingtaine de langues officielles à un échelon
régional, tandis qu’à l’échelon fédéral l’hindi partage le rôle de
langue du pouvoir avec l’anglais. C’était aussi le cas en Union
soviétique, de sorte que chacune des quinze Républiques qui lui
ont succédé est aujourd’hui dotée de sa propre langue officielle.

Il en va tout autrement en Afrique subsaharienne. La


colonisation européenne y a découpé au cordeau une
extraordinaire mosaïque de plus de quinze cents langues.
Quand ils accèdent à l’indépendance dans la seconde moitié du
XXe siècle, les nouveaux États continuent d’employer la langue
du colonisateur  : l’anglais, le français ou le portugais dans la
quasi-totalité des cas. Ainsi s’étoffent des élites maîtrisant une
langue du pouvoir inchangée, tandis que, dans la vie
quotidienne, tout le monde ou presque parle une, voire
plusieurs langues africaines. Au Nigeria, pays riche de plus de
cinq cents langues, l’anglais assure les fonctions officielles,
tandis que trois langues jouent un rôle véhiculaire régional (le
haoussa dans le nord, le yoruba dans le sud-ouest et l’igbo dans
le sud-est), mais c’est un pidgin de l’anglais qui, un peu partout,
sert de lingua franca dans la vie courante.

Les langues privilégiées… et les autres

Les langues s’organisent aujourd’hui en une hiérarchie. Les


langues du pouvoir ne sont pas nombreuses  : les cent vingt
pays de plus d’un million d’habitants en comptent soixante-cinq
au total. Si l’on y ajoute les soixante-treize autres États-
membres de l’Organisation des Nations unies (ONU) et les
diverses entités dotées d’une autonomie en matière
linguistique (communautés autonomes d’Espagne, républiques
sujettes de la Fédération de Russie, États de l’Union indienne,
États régionaux d’Éthiopie,  etc.), le total ne dépasse pas deux
cents langues « politiquement privilégiées ». Il est vrai que leurs
locuteurs forment plus de 95 % de l’humanité…

Qu’en est-il des quelque six mille autres langues en usage ? Peu
écrites et peu enseignées, il s’agit avant tout de langues parlées,
véhicules de cultures fondées sur la mémoire et le récit. Leur
avenir paraît souvent sombre, bien qu’il soit difficile d’estimer
combien sont effectivement menacées de disparition et à quelle
échéance.

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et


la culture (UNESCO) considère que toute langue « qui n’est plus
enseignée aux enfants comme langue maternelle à la maison »
est « en danger ». Cela englobe toutefois diverses catégories : les
langues documentées de longue date, auxquelles des
enthousiastes redonnent vie (tels le cornique et le mannois,
deux langues celtiques)  ; les langues bien étudiées par des
linguistes, qui ne tomberont pas dans l’oubli si elles cessent
d’être parlées  ; enfin, les langues mal ou très mal connues,
nombreuses dans les régions tropicales (Afrique, sud-est de
l’Asie, Nouvelle-Guinée, Amazonie) – les premières concernées,
quand on déplore la disparition de vingt-cinq langues par an
dans le monde actuel…
L’Europe occidentale

E n 1539, François I er édicte l’ordonnance de Villers-Cotterêts.


Les actes de l’administration et de la justice seront
désormais rédigés «  en langage maternel français et non
autrement  ». Dix ans plus tard, le poète Joachim du  Bellay
(v.  1522-1560) publie Deffence et illustration de la langue
françoyse. Dans les deux cas, il s’agit de hisser le français au
niveau du latin : notre langue, certes « moderne » (comme on la
qualifie dès cette époque), peut parfaitement dire le droit… et se
prêter à toutes les exigences de la création littéraire. Cette
ambition bénéficie du soutien constant de la royauté et se
double d’une diffusion du français parlé parmi les élites du
pays. D’autres monarchies procèdent de même : en Espagne et
au Portugal, le castillan et le portugais, promus au Moyen  Âge
par la Reconquista, voient leur hégémonie renforcée. L’anglais
bénéficie de la vitalité de la dynastie des Tudors (1485-1603).
Quant à la monarchie danoise, elle doit renoncer à la Suède,
mais conserve la Norvège, où sa langue s’impose.

En revanche, le morcellement de l’Italie et de l’Allemagne ne


permet pas d’y conduire ce que l’on nommerait aujourd’hui
une «  politique linguistique  ». En Italie, écrivains et érudits
établissent au XVIe  siècle les normes d’une langue écrite
commune, volontairement archaïsante –  elle se réfère à
Dante –, qui ne peut être une langue parlée. Aussi les dialectes
régneront-ils en maîtres jusqu’au XIXe  siècle. En Allemagne,
berceau de la Réforme, l’émergence d’une langue écrite
commune doit beaucoup à une initiative individuelle de grande
envergure  : en 1521, Martin Luther entreprend de traduire la
Bible en allemand. La langue qu’il emploie devient une
référence, y compris dans les pays de langue allemande
demeurés catholiques. La Réforme conduit par ailleurs les
Hollandais à conquérir leur indépendance et à promouvoir leur
propre langue (le néerlandais). Dans tous les cas, l’essor de
l’imprimerie, continu depuis le milieu du XVe  siècle, contribue
puissamment à la diffusion des principales langues écrites.

À la veille de la Révolution française, ce tableau n’a guère


changé. Au sommet règnent les langues du pouvoir et de la
culture, adoptées par les couches supérieures de la société et
qui, dans les pays protestants, sont aussi celles de la religion.
Parmi la multitude d’autres idiomes, certains conservent du
prestige (le catalan ou le vénitien, par exemple), mais la plupart
sont perçus comme autant de patois. Il en va de même, a
fortiori, au XIXe siècle, marqué par la montée des nationalismes.
L’idée prévaut dès lors qu’à chaque État doit correspondre une
langue nationale et une seule, comme les révolutionnaires l’ont
affirmé en France dès 1790 et comme les autorités britanniques
– non moins déterminées en pratique – usent de l’anglais dans
l’ensemble du Royaume-Uni. En sens inverse, l’équation «  une
langue nationale = un État » conduit à l’Unité italienne (réalisée
sous l’égide de la maison de Savoie en 1859-1870) et à l’Unité
allemande (sous l’égide de la Prusse en 1871). Chaque État
entreprend ensuite, avant la fin du siècle, de généraliser
l’enseignement primaire dans la langue nationale aux dépens
de toutes les autres (pour autant que les moyens le permettent).
L’exode rural et l’urbanisation accentuent les effets de  cette
politique, de même que la conscription, qui culmine lors de la
Première Guerre mondiale.

Face à l’hégémonisme des langues nationales, des mouvements


de défense de diverses autres langues se manifestent, chacun
dans un contexte particulier. Les Flamands contestent très tôt
l’hégémonie du français au sein du royaume de Belgique (fondé
en 1830), le Félibrige prône la renaissance du provençal à partir
des années 1850, le « catalanisme » se dresse face à l’emprise du
castillan, la Ligue gaélique voit le jour en Irlande en 1893, le
parti nationaliste basque naît en 1895, et ainsi de suite. Le
processus historique n’en est pas moins inexorable  : dans la
seconde moitié du XXe siècle, marquée par l’omniprésence de la
télévision, tout le monde (ou presque) connaît la langue
nationale (ou l’une des langues nationales en Suisse ou en
Belgique). Ceux qui continuent d’employer un parler régional
sont devenus bilingues et, le plus souvent, voient leur nombre
se réduire au fil des générations.

Alors sonne l’heure de la conservation du patrimoine


linguistique… C’est l’objet de la Charte européenne des langues
régionales ou minoritaires, adoptée par le Conseil de l’Europe
en 1992, qui vise à les protéger. «  Langue régionale  » désigne
une langue propre à une région, distincte à la fois de la langue
nationale de l’État concerné  et des langues nationales d’autres
États. Tel est le cas du gallois en Grande-Bretagne, du frison aux
Pays-Bas, du basque et du catalan en Espagne,  etc. «  Langue
minoritaire » désigne une langue employée dans une région le
plus souvent frontalière et qui est aussi la langue nationale du
pays voisin, un cas de figure fréquent en Europe centrale et
orientale (voir p. 365). En revanche, le champ d’application de la
Charte ne s’étend pas aux dialectes de la langue nationale, ce
qui, en Allemagne par exemple, exclut tous ceux du haut
allemand (Hochdeutsch)… mais non le bas allemand
(Plattdeutsch).

En février 2019, sur 33 États ayant signé la Charte, 25 l’avaient


ratifiée. Parmi ces derniers figurent 12 États d’Europe
occidentale, mais non la France où, en 2015, l’éventuelle
ratification a fait couler beaucoup d’encre, pour finir rejetée par
le Sénat. Les questions linguistiques demeurent donc à l’ordre
du jour, comme l’ont brusquement rappelé les Catalans en
revendiquant l’indépendance en 2017 : leur identité se fonde en
premier lieu sur leur langue.

L’anglais et les langues celtiques

L’histoire de la langue anglaise entre dans une nouvelle phase


quand William Caxton (v.  1422-v.  1492) crée une imprimerie à
Westminster en 1476 et sort aussitôt de ses presses les célèbres
Contes de Cantorbéry, de Geoffrey Chaucer (voir p.  155). Ayant
vécu plus de vingt ans à Bruges, Caxton imprime aussi des
textes qu’il traduit lui-même du français ou du flamand. Ce
faisant, il lui faut adopter une variété d’anglais et une
orthographe et c’est sciemment qu’il prend pour référence le
parler en usage à Londres, relevant d’un groupe de dialectes
intermédiaires entre ceux du nord et ceux du sud (voir la
carte). L’orthographe élaborée par Caxton et ses collègues
imprimeurs transcrit de façon empirique la prononciation de
l’époque  : telle est l’origine de tant de bizarreries de
l’orthographe anglaise actuelle. Simultanément, le vocabulaire
s’enrichit de nombreux emprunts au latin, au grec, au
français,  etc.  : près de douze mille mots nouveaux entreront
dans l’usage au XVIe siècle.

Après trente années de troubles (la « Guerre des Deux-Roses »),


la royauté anglaise a retrouvé sa pleine vigueur sous la dynastie
des Tudors, fondée par Henri VII en 1485. Son fils Henri VIII lui
succède en 1509  : ses démêlés avec la papauté –  qui refuse
d’annuler son mariage avec Catherine d’Aragon – donnent à la
Réforme outre-Manche un tour très particulier. L’Acte de
suprématie promulgué en 1534 place l’Église d’Angleterre (dès
lors dite « anglicane ») sous l’autorité royale. Les protestants de
diverses confessions et les catholiques fidèles au pape
demeurent néanmoins nombreux et influents. Traduire la Bible
en anglais devient une activité concurrentielle.
L’anglais et les langues celtiques au milieu du XVI e siècle
La première traduction, due à John Wycliffe (v.  1330-1384),
avait été jugée hérétique. Au début des années 1520, l’érudit
William Tyndale (1494-1536), influencé par les textes de Luther,
s’attelle à une nouvelle traduction et en informe l’évêque de
Londres, qui condamne l’entreprise. Tyndale poursuit ses
travaux en Allemagne, puis meurt exécuté en tant qu’hérétique
près de Bruxelles en 1536. Sa traduction, assortie de
commentaires empruntés à Luther, paraît néanmoins l’année
suivante (à Anvers, semble-t-il), avant de circuler en Angleterre.
Elle exercera une influence considérable en raison de sa très
grande qualité et servira de base aux traductions ultérieures.

Le luthéranisme de Tyndale ne lui convenant pas, Henri  VIII


fait préparer une nouvelle version, dite « Grande Bible » (Great
Bible), parue en 1539. C’est la première qui soit « autorisée » par
le souverain, chef de l’Église d’Angleterre. Elle s’inspire de la
version de Tyndale, non sans l’avoir purgée. Ni la Bible de
Tyndale ni la Grande Bible ne satisfont cependant les calvinistes
qui, sous le règne de la catholique Marie Tudor (1553-1558), fille
d’Henri VIII, se réfugient à Genève auprès de Jean Calvin. Ils y
produisent une nouvelle traduction, dite «  Bible de Genève  »
(Geneva Bible), parue en 1560, puis publiée en Angleterre en
1575-1576. Prenant elle aussi appui sur le texte de Tyndale, elle
se distingue de la Grande Bible par sa belle langue vigoureuse et
ses commentaires et notes (d’inspiration calviniste), destinés à
faciliter la lecture. Face au succès de la Bible de Genève, l’Église
anglicane publie en 1568 une nouvelle version «  autorisée  »,
dite «  Bible des évêques  » (Bishops’ Bible). Quant à l’Église
catholique, elle entreprend de faire traduire en anglais la
Vulgate (Bible en latin)  : le Nouveau Testament paraît à Reims
en 1582, l’Ancien Testament à Douai une trentaine d’années
plus tard. Le texte, très « latinisant », se révèle parfois illisible. Il
sera révisé au XVIIIe siècle.

Shakespeare et la Bible du roi Jacques

Sous le règne d’Élisabeth (1558-1603), autre fille d’Henri  VIII,


l’Église anglicane adopte une ligne protestante modérée tandis
que l’hostilité monte contre le «  papisme  », alors incarné par
Philippe II d’Espagne : en 1588, la destruction de son Invincible
Armada par les Anglais soude la nation. C’est alors que l’œuvre
de William Shakespeare (1564-1616), écrite en une vingtaine
d’années (entre 1591 et 1613), hisse la langue anglaise à des
niveaux inédits  : outre qu’il puise son immense vocabulaire
dans tous les domaines linguistiques (savants et populaires,
techniques, juridiques, théologiques, etc.) et qu’il n’hésite pas à
inventer des mots, Shakespeare excelle dans le rendu de tous
les registres de la langue parlée et la profusion d’images et de
métaphores. Il offre ainsi un trésor dans lequel tous les auteurs
de langue anglaise puiseront après lui.

À Élisabeth succède son cousin Jacques  VI Stuart, roi d’Écosse,


qui devient simultanément Jacques I er d’Angleterre. Souverain
autoritaire et centralisateur, il s’installe à Londres et entreprend
de réduire le particularisme écossais (voir plus loin). Alors que
le succès de la Bible de Genève ne se dément pas, le roi, hostile
au calvinisme, décide en 1604 de faire établir, à l’usage de
l’Église anglicane, une traduction d’une qualité telle qu’elle
prendrait un caractère « définitif ». Six groupes de traducteurs
(à Westminster, Oxford et Cambridge) y travaillent six ans
durant. Lors de la dernière révision, il leur est demandé que le
texte « sonne » bien à la lecture. Publiée en 1611, la Bible du roi
Jacques (King James’s Bible), dite aussi «  Version autorisée  »
(Authorized Version), fait d’emblée figure d’œuvre magistrale.
La langue en est certes archaïsante, inspirée des travaux de
Tyndale (on estime que les trois quarts environ du texte de
1611 en sont issus), mais elle est surtout sobre et puissante,
poétique et musicale à la fois.

À maints égards, l’œuvre de Shakespeare et la Bible de 1611


fondent la littérature anglaise moderne. La richesse exubérante
de l’une (vocabulaire de plus de trente mille mots) contraste
avec la sobriété de l’autre (huit mille environ). Le style littéraire
oscillera ensuite entre ces deux pôles, l’un illustré au XXe siècle
par l’Irlandais James Joyce (1882-1941), l’autre par l’Américain
Ernest Hemingway (1899-1961)…

Le dictionnaire du Dr Johnson

Au XVIIe  siècle, marqué par la guerre civile, l’exécution de


Charles I er  (1649), le régime de Cromwell, puis la Restauration
(1660), la langue anglaise évolue d’une façon désordonnée. C’est
du moins l’avis de la Royal Society, fondée en 1662  : elle s’en
inquiète et prône la défense d’une langue simple et claire.
Certains préconisent la création d’une académie, à l’image de
celle qui existe en France depuis 1635, mais rien n’aboutit.
Tandis que l’écrivain Jonathan Swift (1667-1745) tempête contre
la « corruption » du langage, d’autres contestent l’idée que l’on
puisse «  fixer  » une langue. Samuel Johnson (1709-1784), dit
«  Dr  Johnson  », est de ceux-ci  : s’il entreprend néanmoins de
rédiger un dictionnaire, c’est pour rendre compte de la langue
telle qu’on l’emploie à son époque et non pour l’enfermer dans
un carcan.

Il existait déjà un Dictionnaire des mots difficiles, destiné


notamment aux «  dames et autres personnes inexpertes  »,
selon sa page de titre. Publié dès 1604, il contenait trois mille
mots issus de l’hébreu, du grec, du latin, du français,  etc.
D’autres dictionnaires, plus complets, paraissent au début du
XVIII e  siècle. Celui de Johnson se distingue des précédents par

son volume, sa qualité et son érudition. Rédigé par lui seul en


moins de dix ans (de 1746 à 1755), il contient les définitions de
plus de 40  000  mots, illustrées par 114  000 citations. Johnson
traite l’anglais d’une façon pratique, en tant que langue vivante,
en prenant pour modèle la common law («  droit commun  »
jurisprudentiel)  : les définitions se fondent sur les précédents.
La performance de Johnson ravit les Anglais  : seul, il a battu
quarante Français œuvrant pendant quarante ans ! (Allusion à
l’Académie française, voir plus loin.) Deux grammaires de
l’anglais paraissent ensuite, en 1762 et en 1794. Prescriptives,
elles auront une influence considérable dans l’enseignement, y
compris outre-Atlantique.

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, la langue anglaise standard


–  stabilisée  – ne diffère plus guère de l’actuelle et gagne du
terrain dans les autres pays britanniques  : l’Écosse, le pays de
Galles et l’Irlande. En revanche, les observateurs de l’époque
redoutent (déjà) la concurrence de l’anglais d’Amérique (voir
p. 651).

L’Écosse : recul du scots et du gaélique

À l’époque où William Caxton introduit l’imprimerie à Londres,


quelle langue emploie-t-on à Édimbourg, capitale du royaume
voisin ? Le scots, cousin de l’anglais. Il s’est développé à partir
du XIIIe  siècle (voir p.  155) et fait figure de langue distincte,
différant de l’anglais du sud-est de l’Angleterre autant que le
suédois du danois, par exemple. C’est le parler usuel des trois
quarts des Écossais, aristocratie comprise, le quart restant
demeurant fidèle au gaélique (voir plus loin). Mais c’est aussi
une langue littéraire, illustrée notamment par le poète William
Dunbar (v.  1460-v.  1530), réputé le plus grand des makars
(bardes). La vitalité du scots n’empêche pourtant pas la culture
anglaise d’exercer une forte influence, d’autant que
l’avènement de l’imprimerie facilite la circulation d’ouvrages
venus d’Angleterre.
La Réforme accentue le mouvement en ne proposant aux
Écossais que des traductions de la Bible en anglais. (La
traduction du Nouveau Testament en scots paraîtra… en 1983 !)
Elle a pour principal prédicateur le calviniste John Knox
(1513/1514-1572), un Écossais ayant participé à la rédaction de la
« Bible de Genève ». La Confession de foi qu’il inspire en 1560,
aussitôt adoptée par le Parlement d’Édimbourg, fonde l’Église
presbytérienne écossaise, dite «  Kirk  » («  Église  » en
scots). Après la mort de Knox, une loi stipule en 1579 que tout
propriétaire de quelque importance doit posséder une Bible…
et, si possible, la lire. Or c’est la « Bible de Genève » (en anglais)
que l’on imprime l’année suivante afin de la diffuser dans le
pays.

Quand Jacques  VI d’Écosse devient aussi


Jacques  I er  d’Angleterre,  la  cour écossaise quitte Édimbourg
pour Londres. Les documents officiels du royaume d’Écosse
sont dès lors rédigés en anglais et la Bible elle-même n’échappe
pas à l’unification : la version dite « du roi Jacques », publiée en
1611, devient la seule autorisée par l’Église presbytérienne
comme par l’Église anglicane. Les efforts accomplis au
XVII e siècle
pour doter chaque paroisse d’une école vont dans le
même sens : l’enseignement y est dispensé en anglais, du moins
en principe. En 1707, l’Écosse fusionne avec l’Angleterre (et le
pays de Galles) pour former le «  Royaume-Uni de Grande-
Bretagne », lequel a pour unique langue officielle l’anglais. Tout
au long des XVIIe et XVIIIe siècles, l’anglais progresse aux dépens
du scots, dans les villes, puis dans les campagnes. La tradition
littéraire en scots se perpétue néanmoins et culmine avec la
poésie de Robert Burns (1759-1796). À l’époque contemporaine,
l’anglais parlé par les Écossais se caractérise avant tout par son
accent et par de nombreuses formules et tournures héritées du
scots.

La destinée du gaélique est différente. Aux XVIe et XVIIe siècles, le


gaélique reste la langue prépondérante, voire exclusive, dans
les Highlands et les Hébrides (voir la carte). Les Highlanders,
organisés en clans, font figure de «  barbares  » aux yeux des
autres Écossais, à commencer par Jacques  I er, très hostile à la
langue gaélique. Ses locuteurs n’en forment pas moins le quart
de la population du pays.

Au début du XVIII e  siècle, la révolte gronde parmi les


Highlanders, jusqu’à leur défaite à Culloden (près d’Inverness)
en 1746. Ensuite s’abat sur eux une répression qui brise les
clans, tandis que de grands propriétaires terriens expulsent les
petits paysans, contraints à émigrer vers les Lowlands, voire
vers l’Amérique  : toute la région se dépeuple. Simultanément,
des missionnaires s’efforcent de propager le protestantisme
auprès des Highlanders demeurés catholiques (comme les
Irlandais). Ils procèdent d’abord en anglais, sans succès. Ils se
décident alors à recourir au gaélique  : un Nouveau Testament
bilingue gaélique/anglais paraît en 1767. La traduction de la
Bible entière, achevée en 1801, jouera un rôle éminent dans le
maintien de la connaissance de la langue gaélique écrite. La loi
sur l’enseignement votée en 1872 néglige néanmoins cette
dernière  ; il faut attendre la fin du XIXe  siècle pour que des
associations plaident sa cause et publient des ouvrages à son
sujet. On compte à l’époque 250 000 locuteurs du gaélique (6 %
de la population écossaise). Aujourd’hui, ils ne sont plus que
58 000 (1,1 %), surtout présents dans les Hébrides.

La résistance du gallois

Avant de se doter d’un roi écossais, en 1603, les Anglais s’étaient


ralliés en 1485 à un roi d’ascendance galloise, Henri  VII, petit-
fils d’Owain ap Maredudd ap Tudur, dit Owen Tudor (1400-
1461), et de Catherine de  Valois, veuve du roi d’Angleterre
Henri V. À cette époque, le pays de Galles forme une principauté
rattachée à la Couronne : depuis 1301, l’héritier du trône anglais
porte le titre de prince de Galles. Ses habitants n’en constituent
pas moins un peuple nettement distinct, en grande majorité de
langue galloise.

L’avènement de la dynastie des Tudors assure la promotion des


élites, qui prennent le chemin de Londres et deviennent
influentes à la cour. Mais, quand Henri VIII rompt avec Rome, il
lui faut s’assurer que la population galloise elle-même va
obtempérer. Des  lois  adoptées entre 1536 et  1543 incorporent
donc le pays de Galles au royaume d’Angleterre, tandis que
l’Église anglicane cherche à s’imposer. Elle  bute sur l’obstacle
linguistique et se résout à traduire  la Bible en gallois. La
traduction du Nouveau Testament date de 1567.
Par la suite, William Morgan (1545-1604) s’attelle à celle de la
Bible entière. Né dans le nord-ouest du pays de Galles, il a étudié
les langues anciennes à Cambridge avant de devenir prêtre
anglican. Sa traduction, parue en 1588, joue un rôle
considérable à double titre : tout en facilitant la conversion des
Gallois au protestantisme (et leur intégration au royaume), elle
garantit la pérennité de la langue galloise, d’autant que s’y
ajouteront de nombreux autres textes religieux.
L’enseignement –  pour autant qu’il soit assuré  – emploie
cependant l’anglais. Le vent tourne au début du XVIIIe  siècle,
quand un prêtre anglican gallois, Griffith Jones (1684-1761), met
en place un système d’«  écoles mobiles  » (circulating schools)
qui parcourent le pays et enseignent la lecture en gallois. On
estime à plus de deux cent mille le nombre de personnes
touchées. Cela stimule le mouvement du «  renouveau
méthodiste  » (d’inspiration calviniste), qui se sépare de l’Église
anglicane en 1811. Les Gallois relèvent dès lors en majorité
d’Églises non conformistes (notamment méthodistes).

Au XIXe  siècle, des Gallois migrent massivement vers le bassin


houiller du sud du pays, où finissent par se concentrer les deux
tiers de la population. Dans un tel contexte, l’anglais s’affirme
comme la langue de la modernité, tandis que la pratique du
gallois passe pour une entrave au progrès. Une loi de 1870
généralise l’enseignement primaire en anglais. Le gallois résiste
néanmoins, car les «  écoles du dimanche  » non conformistes
restent très actives, y compris dans la classe ouvrière. La
défense du gallois prend un tour à la fois religieux et identitaire,
dirigé notamment contre l’Église anglicane («  désétablie  » par
une loi de 1914).

Le réveil du mannois et du cornique


La persévérance d’érudits et d’enthousiastes a rendu la vie
à deux langues celtiques réputées « éteintes » : le mannois
(en anglais manx) de l’île de Man, apparenté aux gaéliques
d’Irlande et d’Écosse, et le cornique de Cornouailles,
apparenté au gallois et au breton.

Les premiers écrits connus en cornique datent du XVe siècle.


Au siècle suivant, l’introduction de la liturgie anglicane en
anglais provoque une grande révolte : la répression par les
troupes royales fait plus de quatre mille morts. Le cornique
ne cesse ensuite de décliner en se repliant vers la pointe de
la Cornouailles. Selon la tradition, une poissonnière, Dolly
Pentreath, morte en 1777, aurait été la dernière locutrice de
langue maternelle cornique.

Le mannois n’a été transcrit qu’au début du XVIIe  siècle,


quand un évêque anglican a traduit un livre de prières. Il
n’avait pas de statut officiel, les documents juridiques et
administratifs étant rédigés en anglais depuis le XVe siècle.
Une traduction complète de la Bible, entreprise au milieu
du XVIIIe siècle, est parue en 1775, sans enrayer le déclin du
mannois. En tant que langue maternelle, il aurait eu pour
dernier locuteur un pêcheur, Ned Maddrell, mort en 1974.
Aujourd’hui, 1  800  personnes parleraient de nouveau le
mannois et quelques centaines le cornique.

Le statut du gallois s’améliore ensuite par étapes. Une loi de


1942 lui rend un rôle officiel dans la justice. Le Welsh Language
Act de 1967 lui reconnaît le statut de langue « nationale » à côté
de l’anglais et lui restitue une place dans l’enseignement, de
l’école primaire à l’Université. Cette loi autorise cependant tous
les dosages : dans la plupart des établissements du nord-ouest,
le gallois est la langue principale  de l’enseignement  ; dans le
sud-est, il n’est qu’une seconde langue et de  nombreux
établissements l’ignorent tout à fait. Quant au bilinguisme de
l’administration, rendu possible par la loi, il n’est effectif que
dans le nord-ouest.

La proportion de locuteurs du gallois a longtemps décliné : elle


est passée de plus de 50 % à la fin du XIXe siècle à 37 % en 1921 et
à 19  % en 1981. Elle semble à présent stabilisée  : en 2011, on
comptait 562 000 locuteurs du gallois, soit 19 % de la population
du pays de Galles. Ils sont surtout présents dans le nord et
l’ouest du pays. Certains enfants sont aujourd’hui encore
monolingues (ils apprendront l’anglais à l’école). Plus aucun
adulte.

Le difficile sauvetage de l’irlandais


Quand Henri  VIII s’affirme seul chef de l’Église d’Irlande en
1536, puis prend le titre de roi d’Irlande en 1541, son autorité se
limite à Dublin et ses environs. Toute la population du reste de
l’île demeure de langue gaélique d’Irlande (dite « irlandaise ») et
de religion catholique. Les Tudors étendent ensuite leur
emprise en confisquant les terres de chefs irlandais hostiles, en
particulier dans le nord (province d’Ulster). Comme au pays de
Galles, l’Église anglicane entreprend de traduire la Bible en
irlandais. Un travail de longue haleine (le Nouveau Testament
paraît en 1602, l’Ancien Testament en 1685), dont l’impact est
très limité.

Au début du XVIIe siècle, Jacques I er encourage l’implantation en


Ulster de très nombreux paysans écossais (presbytériens)
venus des Lowlands. Cromwell entreprend en 1649 la conquête
de l’île entière. Puis une loi prive les propriétaires catholiques
de la majeure partie de leurs terres, qui échoiront pour finir à
de grands propriétaires anglicans, souvent absentéistes.
L’Irlande devient ainsi, en pratique, une colonie dont la
population se compose vers 1700 de 10  % d’anglicans, 20  %
d’autres protestants (principalement presbytériens parlant le
scots) et 70 % de catholiques, tous de langue irlandaise. Nombre
de presbytériens, fuyant la pauvreté, émigrent au XVIIIe siècle en
Amérique du Nord, où on les nomme «  Scotch Irish  » (voir
p.  649). À la même époque, l’anglais progresse aux dépens de
l’irlandais, surtout dans l’est de l’île, et devient, au fil des
générations, la langue des classes moyennes catholiques.
Le «  Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande  » naît en
1801 de l’union du royaume d’Irlande à ceux d’Angleterre et
d’Écosse, eux-mêmes unis depuis 1707. La population de l’île
atteint alors 5 millions de personnes, dont environ 3,5 millions
de langue irlandaise, la plupart monolingues et illettrés.
L’Irlandais catholique Daniel O’Connell (1775-1847) joue un rôle
politique de premier plan : dénonçant l’union, il fonde dans les
années 1840 un nationalisme irlandais catholique et populaire
qui tend à considérer les protestants comme des « étrangers » –
  ce qui n’empêche pas O’Connell, de langue maternelle
irlandaise, de toujours s’exprimer publiquement en anglais.
C’est alors qu’en 1845-1849 l’Irlande subit la Grande Famine,
résultant de l’attaque de la pomme de terre (nourriture
essentielle des paysans) par le mildiou. On estime le nombre de
victimes à 1,6 million. Quelque 1,3 million d’Irlandais émigrent,
surtout vers les États-Unis. Au recensement de 1851, l’irlandais
ne compte plus que 1,5  million de locuteurs (un quart de la
population), souvent bilingues et surtout présents dans les
campagnes les plus pauvres. Le déclin de la population de
langue maternelle irlandaise paraît inexorable.

Un regain d’intérêt pour la culture irlandaise se manifeste


pourtant dans les classes moyennes catholiques, ce qui conduit
à la fondation de la Ligue gaélique en 1893. Non sans paradoxe,
elle a pour principal artisan Douglas Hyde (1860-1949), un
Irlandais anglican ayant appris l’irlandais dans sa jeunesse, puis
devenu universitaire à Dublin. La Ligue se donne pour objectifs
la renaissance et la diffusion de la langue irlandaise. Des
anglophones décident alors de l’apprendre. Cela paraît d’autant
plus urgent qu’au recensement de 1911 les locuteurs de
l’irlandais ne sont plus que 550 000, soit 12 % de la population.

En 1922, la majeure partie de l’île accède à une quasi-


indépendance sous le nom d’«  État libre d’Irlande  » (qui
deviendra la République d’Irlande en 1949), tandis que l’Irlande
du Nord demeure unie à la Grande-Bretagne. La Constitution de
1922 érige le gaélique en première langue officielle, devant
l’anglais. L’enseignement de l’irlandais devient en conséquence
obligatoire dans le primaire et le secondaire. Les autorités de
Dublin mettent par ailleurs en œuvre des mesures de
protection du Gaeltacht, les districts de la côte ouest où le
gaélique reste la langue maternelle et usuelle de la majorité de
la population. Quant à l’Église catholique, qui avait toujours
cultivé la langue irlandaise pour sermonner ses ouailles mais
ne l’écrivait guère, elle se décide enfin, en 1945, à commanditer
une traduction de la Bible, publiée dans son entier en 1977.

La situation actuelle est très ambiguë : presque tous de langue


maternelle anglaise, les Irlandais sont censés avoir appris
l’irlandais à l’école. En pratique, bien peu l’utilisent. Ceux de
langue maternelle irlandaise ne sont plus que quelques dizaines
de milliers, dont une trentaine de milliers dans le Gaeltacht,
pour la plupart âgés. Quant aux locuteurs de l’irlandais en tant
que seconde langue, le recensement de 2011 en dénombre
55  000 le parlant quotidiennement et 110  000 le parlant au
moins une fois par semaine… Au total, cela représente moins
de 0,5 % d’une population de 4,6 millions de personnes.
La propagation de l’anglais dans le
monde

Omniprésente dans les îles Britanniques, la langue anglaise se


propage aussi au-delà des mers, outre-Atlantique pour
commencer. Au XVIIe siècle, les Anglais fondent des colonies sur
la côte est de l’Amérique du Nord (Virginie, Nouvelle-
Angleterre, etc.). L’avenir montrera que c’est un coup de maître,
mais Londres s’intéresse davantage aux plantations
esclavagistes des Antilles (Barbade, Jamaïque,  etc.), plus
rentables. La rivalité avec la France culmine au siècle suivant.
Lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763), les Anglais
l’emportent  : ils obtiennent que les Français leur cèdent la
Nouvelle-France (de Québec à la Louisiane via les Grands Lacs)
et s’assurent ainsi le contrôle de l’Amérique du Nord. Ils
chassent par ailleurs les Français de l’Inde et s’y trouvent sans
concurrent  : second coup de maître. Mais le triomphe est de
courte durée  : la révolte des Treize Colonies conduit à
l’indépendance des États-Unis, reconnue par la Grande-
Bretagne en 1783.

Le champ d’expansion de l’anglais relève dès lors de deux


puissances distinctes  : l’une continentale, l’autre navale et
impériale. Au XIXe siècle, les États-Unis concentrent leurs efforts
sur eux-mêmes  : ils édifient une grande nation de langue
anglaise, conquièrent l’Ouest jusqu’au Pacifique, accueillent
une immigration européenne massive… La population passe de
5 millions environ en 1800 à 95 millions en 1914, soit le double
de celle du Royaume-Uni. Les Britanniques poursuivent de leur
côté l’édification d’un empire à l’échelle mondiale. En 1914,
outre le Royaume-Uni, il inclut trois territoires affectés au
peuplement européen (le Canada, l’Australie et la Nouvelle-
Zélande), l’immense empire des Indes et une multitude de
colonies aux Antilles, en Afrique, en Asie et en Océanie.
L’ensemble compte 400  millions de personnes. L’anglais s’y
diffuse partout, en tant que langue des colons blancs ou en tant
que langue apprise par les élites autochtones, en Inde en
particulier.

Au XXe  siècle s’ouvre une troisième phase, marquée par le


leadership des États-Unis –  patent après la Seconde Guerre
mondiale  – et la désagrégation de l’Empire britannique,
inaugurée par l’indépendance de l’Inde et du Pakistan en 1947.
Les cartes sont redistribuées une nouvelle fois. Cela n’entame
pas la vitalité de la langue anglaise, au contraire : une synergie
s’instaure entre le rayonnement économique et culturel de la
puissance américaine et le réseau anglophone tentaculaire
légué par l’épopée impériale victorienne.

On distingue aujourd’hui trois cercles concentriques.

– Au cœur se situe l’«  anglosphère  » associant cinq pays  : les


États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-
Zélande. L’anglais y est la langue maternelle de la grande
majorité de la population (même au Canada  : près des quatre
cinquièmes).
– Un deuxième cercle inclut les pays où l’anglais continue de
jouer un rôle officiel (souvent avec d’autres langues), mais n’est
(en général) la langue maternelle que d’une minorité. La
plupart d’entre eux relevaient jadis de l’Empire britannique et
sont aujourd’hui membres du Commonwealth. On compte une
cinquantaine de pays, aussi divers que l’Inde ou le Nigeria,
l’Afrique du Sud ou la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

– Le troisième cercle correspond au reste du monde, où


l’anglais demeure une langue étrangère.

Combien cela représente-t-il de locuteurs  ? En 2017,


l’anglosphère réunissait 460 millions de personnes, soit 6 % de
la population mondiale. Le Commonwealth hors anglosphère
en réunissait 2  300  millions (30  %), dont plus d’une sur cinq
connaissait la langue anglaise. Sur les 4,8  milliards d’êtres
humains relevant du troisième cercle, combien pratiquent
l’anglais ? Sans doute autour d’un demi-milliard…

Les langues scandinaves

À la fin du Moyen Âge, les royaumes de Danemark, Norvège et


Suède demeuraient unis sous un même souverain en vertu de
l’Union de Kalmar, conclue en 1397 (voir p. 157). Si cette union
avait duré (comme celle de l’Angleterre et de l’Écosse après
1603), on peut imaginer qu’une seule langue, le « scandinave »,
serait aujourd’hui officielle dans les trois pays. Il n’en a pas été
ainsi  : l’hégémonie du Danemark –  alors plus peuplé que la
Suède et la Norvège additionnées  – suscitait une rancœur
croissante à Stockholm. L’Union a éclaté quand Gustave Vasa,
ayant chassé les Danois, s’est fait couronner roi de Suède en
1523. Deux puissances rivales ont dès lors dominé le monde
scandinave  : le Danemark, conservant la Norvège, l’Islande et
les îles Féroé  ; la Suède, incluant la Finlande. Les accessions
ultérieures à l’indépendance datent du XXe  siècle  : Norvège en
1904, Finlande en 1919, Islande en 1944.

Chaque pays cultive aujourd’hui sa différence, ce qui


n’empêche pas un Danois, un Norvégien et un Suédois de se
comprendre (à peu près) quand chacun parle sa langue… et il
en va de même à l’écrit. De surcroît, la diffusion du
luthéranisme dans toute la Scandinavie au XVIe  siècle a
contribué à préserver une grande unité culturelle.

Les premières imprimeries ouvrent à Odense, au Danemark, en


1482 et à Stockholm l’année suivante. Le premier livre imprimé
en danois date de 1495. La Réforme luthérienne, née en 1517,
atteint vite le Danemark  : une traduction du Nouveau
Testament en danois paraît en 1524. La tension entre
catholiques et réformés tourne à la guerre civile en 1533. Trois
ans plus tard, Christian  III, roi de 1533 à 1559, érige le
luthéranisme en religion officielle. Une version danoise
complète de la Bible, dite «  de Christian  III  », paraît en 1550.
Traduction directe de  la Bible de Luther en une langue
empreinte de tournures allemandes, elle est assez déroutante
pour le lecteur danois.
La Bible de Christian III accompagne par ailleurs la diffusion du
luthéranisme en Norvège. Le danois achève ainsi de s’y
imposer en tant que langue écrite.

L’Islande, qui dépendait de la Norvège depuis le XIII e  siècle,


passe sous administration danoise directe en 1536. Christian III
y introduit le luthéranisme par la force : l’un des évêques, qui
tentait de résister, meurt décapité en 1550. Il est toutefois
impossible de recourir à la Bible en danois, langue trop
différente de l’islandais. On entreprend donc la traduction du
Nouveau Testament (c’est, en 1540, le premier livre imprimé en
islandais), puis de la Bible entière, achevée en 1584.

En Suède, comme au Danemark, la Réforme arrive tôt et l’on


traduit directement en suédois la Bible de Luther, dont le
Nouveau Testament dès 1526. Quand s’achève la traduction de
la Bible entière, en 1541, le luthéranisme l’a emporté : Gustave
Vasa a rompu avec Rome en 1536.

Le danois et le norvégien, ou comment


se différencier

La littérature danoise s’épanouit au XVIIIe  siècle sous la plume


du Norvégien Ludvig Holberg (1684-1754), latiniste et
philosophe, auteur de satires et d’une douzaine de comédies,
d’un roman fantastique (Le Voyage souterrain de Niels Klim) à la
manière des Voyages de Gulliver et d’études historiques. À cette
époque, les élites norvégiennes parlent le «  dano-norvégien  »,
danois mêlé d’emprunts aux dialectes locaux, mais c’est en
danois qu’elles écrivent.

Les destinées des deux pays divergent au siècle suivant. En


1814, le Danemark, allié de Napoléon, se trouve dans le camp
des vaincus  : il doit céder la Norvège à la Suède, ainsi
dédommagée de la perte de la Finlande, annexée par la Russie
en 1809. En fait, c’est une union personnelle  : le roi de Suède
règne simultanément sur le royaume de Norvège, doté d’une
grande autonomie. La langue danoise poursuit sa carrière
littéraire à la fois au Danemark – où se distinguent des auteurs
aussi différents que Hans Christian Andersen (1805-1875) ou
Søren Kierkegaard (1813-1855) – et en Norvège, patrie du grand
dramaturge Henrik Ibsen (1828-1906), qui écrit en danois.

D’autres Norvégiens préféreraient disposer de leur propre


langue écrite. Le pédagogue Knud Knudsen (1812-1895)
préconise d’y parvenir en douceur en intégrant au danois écrit
des éléments tirés du parler dano-norvégien. Le linguiste
révolutionnaire Ivar Aasen (1813-1896) prône au contraire une
rupture : il entreprend de créer une langue écrite fondée sur les
dialectes norvégiens demeurés les plus proches du vieux
norrois. On la nomme landsmål («  langue du pays  ») et les
nationalistes –  qui réclament l’indépendance  – s’y montrent
favorables.
En 1885, le Parlement demande que le landsmål et le dano-
norvégien soient mis sur un pied d’égalité à titre officiel et dans
l’enseignement : cela restera la pierre angulaire de la politique
linguistique norvégienne. Le dano-norvégien prend le nom de
riksmål («  langue du royaume  »), puis, en 1929, de Bokmål
(«  langue des livres  »), tandis que le landsmål devient le
Nynorsk (« néonorvégien »). Diverses réformes visent ensuite à
réduire les différences entre Bokmål et Nynorsk, non sans
provoquer des controverses, car de nombreux Norvégiens
craignent que l’identité culturelle de chacun des deux standards
ne soit menacée. Après 1945, le projet d’un samnorsk
(« norvégien commun »), par fusion du Bokmål et du Nynorsk,
devient un enjeu politique et le débat se durcit. La création, en
1966, d’un Conseil de la langue norvégienne (Norsk sprakrad),
prônant la souplesse, apaise les passions.

Dans l’enseignement primaire, 83  % des élèves sont scolarisés


en Bokmål et 17 % en Nynorsk, tandis que dans l’enseignement
secondaire et supérieur ou dans l’édition la part du Nynorsk est
bien moindre. Les bastions du Nynorsk se situent dans
l’intérieur du sud du pays et surtout sur la côte ouest. Quelle
que soit la variété de langue qu’ils emploient, les Norvégiens se
comprennent aisément.

L’islandais et le féroïen, langues


puristes
À partir de 1536, les Danois administrent l’Islande comme une
colonie. Les Islandais se réfugient dans leur culture, dotée d’une
prodigieuse littérature depuis le XIIe  siècle (voir p.  157), et se
montrent déterminés à protéger leur langue de l’influence
«  corruptrice  » du danois. Le premier champion du purisme,
Eggert Olafsson (1726-1768), établit une orthographe et insiste
surtout pour que les néologismes dérivent exclusivement de
racines islandaises anciennes. Au siècle suivant, le linguiste
danois Rasmus Rask (1787-1832), ayant appris l’islandais dans sa
jeunesse, rédige une grammaire en refusant de différencier
l’islandais moderne du vieil islandais, ce qui renforce le parti
pris archaïsant. Le premier dictionnaire danois-islandais paraît
en 1851. Quand l’Islande accède à une quasi-indépendance en
1918, la question linguistique devient une préoccupation
officielle. Le purisme continue de triompher, d’autant que les
Islandais perçoivent leur langue comme un élément
fondamental du patrimoine national. Il est vrai qu’en
contrepartie l’apprentissage du danois et de l’anglais est
obligatoire.

Comme l’Islande, les îles Féroé, longtemps dépendances de la


Norvège, tombent sous la coupe du Danemark au XVIe siècle. La
Réforme s’y diffuse en danois, seule langue écrite avant que le
féroïen ne soit lui-même transcrit, durant la seconde moitié du
XVIII e siècle, puis à son tour saisi par le purisme. Quand les îles
Féroé obtiennent une large autonomie au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale, le féroïen devient langue officielle à
côté du danois. Le parler de la capitale (Torshavn), influencé par
le danois, tend aujourd’hui à se substituer aux dialectes ruraux,
tandis que la langue écrite demeure très conservatrice.

Le suédois et son orthographe

Les premières grammaires du suédois (issu des dialectes de la


région de Stockholm) paraissent à la fin du XVIIe siècle. Au siècle
suivant se distingue Olof von  Dalin (1708-1763), poète et
historien, rédacteur d’un hebdomadaire littéraire (Then
Swänska Argus) de 1732 à 1734. Son style vivant et fluide
contraste avec celui, très compassé, des écrivains de l’époque :
Dalin inaugure ainsi une nouvelle langue écrite. En 1786, le roi
Gustave  III fonde l’Académie suédoise (sur le modèle de
l’Académie française) et lui donne pour mission de promouvoir
« la pureté, la force et la noblesse » de la langue. Elle entreprend
donc de rédiger un dictionnaire et participe à ce qui devient un
grand débat national : comment fixer une orthographe qui, au
XVIII e siècle encore, demeurait très flottante ?

Deux écoles s’opposent  : l’Académie prône une orthographe


fondée sur l’étymologie et publie en 1801 un glossaire élaboré
dans cet esprit  ; d’autres préconisent une orthographe aussi
phonétique que possible, reflétant l’usage parlé. Il est vrai
qu’une diglossie caractérise alors le suédois  : la langue de
chancellerie et d’Église, solennelle et complexe, contraste avec
la langue usuelle. Quand l’enseignement public se généralise, à
partir du milieu du XIXe  siècle, une modernisation de
l’orthographe apparaît nécessaire, mais l’Académie résiste et la
controverse s’amplifie. En 1906, le gouvernement tranche en
faveur de la simplification. Une version révisée de la Bible,
dotée de la nouvelle orthographe, paraît en 1917. La cause est
d’autant plus entendue qu’une langue moderne, dite nusvenska
(«  suédois de maintenant  »), s’est affirmée dès les dernières
décennies du XIXe  siècle. D’illustres écrivains l’emploient, dont
le dramaturge August Strindberg (1849-1912) et la romancière
Selma Lagerlöf (1858-1940), auteur de La Saga de Gösta Berling.
Après 1950, le nusvenska l’emporte, y compris dans l’usage
officiel.

Divers dialectes se distinguent du suédois standard, à


commencer par celui en usage en Finlande (voir p.  369). Dans
l’extrême sud, le dialecte de Scanie demeure proche du danois,
cette province étant demeurée danoise du Xe  siècle à 1658.
Quant au dialecte de l’île de Gotland, aujourd’hui très influencé
par le suédois, il conserve des éléments issus du vieux gutnisk,
une langue scandinave distincte, attestée par écrit au XIIIe siècle.

Les langues sames de Laponie


L’appellation « Lapons », d’origine obscure, est aujourd’hui
perçue comme péjorative : les intéressés se nomment eux-
mêmes Saami, francisé en «  Samis  » ou «  Sames  ». Au
nombre d’une centaine de milliers, ils se répartissent entre
la Norvège (environ 50  000  personnes), la Suède, la
Finlande et la péninsule de Kola, en Russie. Bien que tous
connaissent la langue du pays dont ils sont ressortissants,
un quart d’entre eux parlent encore l’une des langues
sames, qui forment un groupe au sein de la famille
ouralienne (incluant aussi le finnois).

On distingue neuf langues, réparties en deux sous-


groupes : ouest (Norvège, Suède et nord de la Finlande) et
est (nord de la Finlande et Russie). Les langues de l’ouest
comptent de l’ordre de 25 000 locuteurs ; celles de l’est n’en
comptent guère plus d’un millier et sont en voie
d’extinction.

Le jésuite hongrois János Sajnovics (1733-1785) fut le


premier à étudier les langues sames (voir p.  32), dont
certaines sont écrites depuis le XIXe siècle. La traduction de
la Bible en same du nord s’est achevée en 1895. L’œuvre
demeurée la plus célèbre fut composée par un éleveur de
rennes, Johan Turi (1854-1936), avec l’assistance d’une
ethnologue et artiste danoise, Emilie Demant Hatt (1873-
1958) : intitulée Muitalus samiid birra (« Récit de la vie des
Lapons  »), elle parut en 1910 puis fut traduite en une
dizaine de langues.

L’allemand moderne
Gutenberg (v. 1400-1468), né à Mayence, invente l’imprimerie à
caractères métalliques mobiles dans les années 1440 alors qu’il
vit à Strasbourg, puis retourne à Mayence et y imprime sa
célèbre Bible, achevée en 1455. Il imprime aussi des milliers
d’indulgences, dont la «  vente  » indignera Luther soixante ans
plus tard… La Bible de Gutenberg et les indulgences sont
rédigées en latin, comme le seront encore longtemps la
majorité des textes imprimés. Il est vrai qu’à cette époque la
langue allemande n’est pas fixée  : elle s’écrit de façon très
différente selon les régions, ce qui reflète à la fois la diversité
des dialectes (voir p.  150) et la division politique du Saint-
Empire.

Un début d’unification s’esquisse sous le règne de l’empereur


Maximilien  I er  (1493-1519), quand la chancellerie impériale, à
Vienne, prend pour modèle le haut allemand en usage dans les
grandes villes méridionales (Augsbourg, Nuremberg,  etc.)  : la
langue ainsi écrite se répand grâce à l’imprimerie, du moins
dans le sud de l’Allemagne. Simultanément, une langue écrite
relevant du moyen allemand prend forme dans les
chancelleries saxonnes : on la nomme « allemand de Meissen »,
du nom de l’ancienne capitale de la Haute-Saxe (au nord-ouest
de Dresde). Elle se fonde sur l’allemand parlé apparu dans cette
région lors de sa colonisation par des Allemands d’origines
diverses à partir du XIIe siècle.

De Luther à Goethe
Martin Luther (1483-1546) est né à Eisleben, aux confins de la
Saxe et de la Thuringe. Après avoir étudié à l’université d’Erfurt,
il se fait moine augustin, puis devient en 1513 professeur de
théologie à l’université de Wittenberg, dans le nord de la Saxe.
Indigné par la vente des indulgences, il placarde ses «  95
thèses » sur la porte de l’église de Wittenberg en 1517 et engage
ainsi la Réforme. Rédigées en latin, les thèses sont bientôt
traduites en allemand, imprimées et largement diffusées. En
1521-1522, Luther traduit lui-même le Nouveau Testament, à
partir du grec. Pour traduire l’Ancien Testament, il s’entoure de
collaborateurs  : le travail s’achève en 1534, mais Luther
peaufinera le texte jusqu’à la fin de sa vie.

Il fonde sa prose sur l’«  allemand de Meissen  » tout en


l’élargissant  : son style vigoureux et direct transforme une
langue administrative en une langue puissante et populaire qui
deviendra une référence pour la littérature allemande. Dans un
premier temps, néanmoins, les Allemands du Sud ont besoin
d’un glossaire pour lire la Bible de Luther. Quant aux
Allemands du Nord, il leur faut une traduction en bas
allemand  : la dernière d’entre elles paraîtra en 1621.
L’unification de la langue écrite n’est plus qu’une question de
temps. Au cours de la seconde moitié du XVIe  siècle, la Contre-
Réforme catholique, vigoureuse dans le sud de l’Allemagne,
tente de promouvoir une langue écrite fondée sur l’allemand
supérieur (voir l’encadré), mais elle n’aura bientôt d’autre choix
que de se rallier à la langue de Luther.
Au XVII e  siècle naissent en Allemagne des «  sociétés de la
langue » (Sprachgesellschaften), composées de grammairiens et
de puristes, qui se donnent pour objectif de systématiser une
langue écrite commune, à l’écart des dialectes. Le plus souvent
protestants, les puristes prennent pour modèle la Bible de
Luther, tout en se référant à l’usage linguistique des institutions
du Saint-Empire (chancellerie impériale, Diète, Tribunal
d’Empire). La première grammaire normative de l’allemand
rédigée en allemand (et non en latin) paraît en 1641.

Plattdeutsch et Hochdeutsch
«  Bas allemand  » et «  haut allemand  » désignent deux
groupes de dialectes, les adjectifs se référant au relief : les
dialectes bas allemands sont parlés dans les plaines du nord
de l’Allemagne, les dialectes hauts allemands au sud,
jusqu’aux Alpes (voir la carte).

Les appellations allemandes équivalentes sont


Niederdeutsch («  bas allemand  »), dit couramment
Plattdeutsch, et Hochdeutsch («  haut allemand  »). Ce
dernier terme présente toutefois une ambiguïté, car il
désigne aussi l’allemand «  au-dessus des dialectes  »,
autrement dit l’allemand standard qui se fonde, il est vrai,
sur les dialectes hauts allemands. Ces derniers se divisent
eux-mêmes en deux sous-groupes  : «  moyen allemand  »
(Mitteldeutsch) et « allemand supérieur » (Oberdeutsch).
L’œuvre des puristes se poursuit au XVIIIe  siècle. Johann
Christoph Gottsched (1700-1766), professeur à l’université de
Leipzig, entend établir (et dicter à l’Allemagne entière) les règles
du bon usage. Il bannit les dialectalismes de la langue écrite
(obtenant sur ce point l’assentiment des Suisses eux-mêmes),
mais, quand il s’efforce d’imposer des normes à la langue
parlée, il provoque une levée de boucliers, tant les Allemands
demeurent attachés à leurs particularismes dialectaux. Le
linguiste Johann Christoph Adelung (1732-1806) élabore des
outils, dont un Dictionnaire grammatical et critique de la langue
allemande en cinq volumes (1774-1786) et une Grammaire
allemande à l’usage des écoles dans les territoires prussiens
(1781), ouvrage fondateur de l’enseignement scolaire de
l’allemand.

Les Saxons de Transylvanie


L’empire d’Autriche inclut la Transylvanie, vaste
principauté délimitée à l’est et au sud par les Carpates.
Quatre populations s’y côtoient  : les Szeklers (apparentés
aux Hongrois), des Allemands dits « Saxons », des Hongrois
et des Roumains.

Installés dans la région à partir du XIIe siècle par les rois de


Hongrie, les Saxons venaient surtout de Rhénanie et de
Flandre. Leur organisation en sept «  sièges  » a donné à la
région son nom allemand de Siebenbürgen. Ils ont fondé
des villes florissantes telles que Kronstadt (aujourd’hui
Braşov) et Hermannstadt (Sibiu) et adopté le luthéranisme
au XVIe siècle. À l’issue de la Première Guerre mondiale, la
Roumanie incorpore la Transylvanie. Les Saxons
deviennent des ressortissants roumains, tout en
continuant  de cultiver leur langue. Il en va de même des
Souabes du Banat (dans l’ouest du pays).

En 1930, on compte 750 000 germanophones en Roumanie.


Ils sont moitié moins après 1945. En 1967, le régime de
Nicolae Ceauşescu reconnaît la République fédérale
d’Allemagne (RFA) et autorise les Allemands de Roumanie
à y émigrer. Le mouvement s’accélère après 1989. La
minorité d’origine allemande ne comptait plus en 2011 que
36  000  personnes. Il est vrai que parmi elles figure Klaus
Iohannis, élu maire de Sibiu en 2000, puis président de la
République en 2014.

Du milieu du XVIIIe siècle à 1830, poètes et écrivains exercent la


plus forte influence sur la langue. Gotthold Lessing (1729-1781),
critique littéraire et auteur dramatique, adapte l’allemand au
théâtre. Les deux géants Johann Wolfgang von  Goethe (1749-
1832) et Friedrich von  Schiller (1759-1805) conduisent ensuite
l’allemand à son apogée en tant que langue écrite, excellant
dans tous les domaines. Mais ses locuteurs n’en demeurent pas
moins divisés.

L’Allemagne affirme sa puissance


Après 1815, l’essentiel de la population germanophone se
répartit entre le royaume de Prusse, incluant la Rhénanie ; une
quarantaine d’États plus petits, pour la plupart contigus à la
Prusse (Hanovre, Saxe, Bavière, Wurtemberg, Bade,  etc.)  ;
l’empire d’Autriche ; la Confédération suisse, résolument à part.
L’empire d’Autriche a pour langue officielle l’allemand, mais les
germanophones ne forment que le quart de sa population  :
concentrés en Autriche au sens strict, ils sont par ailleurs
nombreux en Bohême, dans le sud de la Hongrie et en
Transylvanie (voir l’encadré).

La question de l’unité allemande s’inscrit dans le contexte


européen de l’«  éveil des nationalités  ». Elle trouve une
première réponse sur le plan économique  : à l’initiative de la
Prusse, une union douanière (Zollverein) réunit dans les années
1830 la plupart des États allemands, sauf l’Autriche. Sur le plan
politique, la question de l’unité se pose lors des révolutions de
1848, quand un «  parlement préparatoire  » se réunit à
Francfort… et ne tarde pas à buter sur la question des limites
d’une Allemagne unie : peut-elle inclure l’empire d’Autriche ou
l’exclure pour se fédérer autour du royaume de Prusse ?

La question reste ouverte jusqu’à l’accession d’Otto von


Bismarck (1815-1898) à la tête du gouvernement de Prusse en
1862. En relançant le processus d’unification, il entre en conflit
avec l’Autriche  : les Prussiens défont les Autrichiens à Sadowa
en 1866. Quatre ans plus tard, la guerre éclate entre la Prusse et
la France, bientôt battue. C’est à Versailles, le 18  janvier 1871,
que les souverains allemands rassemblés dans la Galerie des
Glaces proclament le roi de Prusse Guillaume  I er  «  empereur
allemand  ». La France doit céder l’Alsace-Lorraine au nouvel
empire la même année. De son côté, l’empire d’Autriche s’est
mué en 1867 en « double monarchie », l’Autriche-Hongrie (voir
p. 381).

La langue standard face aux dialectes

Si l’unité politique peut s’appuyer sur l’unité de la langue écrite,


les usages parlés demeurent très divers. Au temps de Goethe,
seule une petite élite cultivée parlait l’allemand comme on
l’écrit  : la grande majorité de la population continuait de
s’exprimer en dialecte en toutes circonstances. La diffusion de
ce qui deviendra l’allemand standard a lieu progressivement
aux XIXe et XXe siècles.

Diverses évolutions y contribuent, à commencer par la


généralisation d’un enseignement partout dispensé dans la
même forme d’allemand écrit, enseignée aussi en tant que
langue orale. Simultanément, grammairiens et lexicographes
sont à l’œuvre. Le dictionnaire le plus influent reste aujourd’hui
encore celui de Konrad Duden (1829-1911), paru en 1880, qui a
fixé l’orthographe (du moins jusqu’à la réforme de 1996  ; voir
plus loin). L’industrialisation, rapide à partir du milieu du
XIXe siècle, joue un rôle important en brassant les populations :
des Allemands originaires de régions diverses se concentrent
dans des villes en pleine croissance ou des bassins houillers tels
que la Ruhr. Cela facilite la diffusion d’un allemand plus ou
moins standard.

Les interactions standard/dialectes varient toutefois selon les


régions. Dans le centre et le sud de l’Allemagne, les dialectes
relèvent du groupe haut allemand, comme l’allemand lui-
même, ce qui permet à leurs locuteurs de mêler du dialecte au
standard ou, inversement, du standard au dialecte. Ainsi sont
apparus, dans les villes importantes pour commencer, des
parlers régionaux semi-dialectaux dits Umgangssprachen
(« langues usuelles »). En Allemagne du Nord, en revanche, les
dialectes relèvent du groupe bas allemand, de sorte que le
standard y fait figure de langue quasiment étrangère (apprise à
l’école), difficile à mêler au dialecte. En conséquence,
l’allemand standard s’y est répandu plus tôt et plus largement
qu’ailleurs, tandis que les dialectes bas allemands connaissaient
un net déclin. Qui mieux est, l’allemand parlé en Allemagne du
Nord a fini par passer pour le plus « pur », car le plus proche du
standard écrit, non « contaminé » par un dialecte.

Le rayonnement de l’allemand

L’Allemagne opère sa révolution industrielle relativement tard,


avec pour moteur le bassin houiller et sidérurgique de la Ruhr.
Cela lui permet de mettre en place un appareil de production
plus moderne et plus concentré que celui de la Grande-
Bretagne et de devenir, avant la fin du XIXe  siècle, la première
puissance économique d’Europe. Simultanément, la langue
allemande acquiert la prééminence dans de nombreux
domaines techniques et scientifiques aux dépens de l’anglais et
du français. C’est à Berlin que paraît la revue de physique la
plus prestigieuse du monde, Annalen von Physik. Albert Einstein
(1879-1955) y publie en 1905 quatre articles qui révèlent son
génie et resteront légendaires.

L’allemand s’affirme également hors d’Europe. Il prospère aux


États-Unis, où il est de loin la langue étrangère la plus présente
(grâce aux communautés originaires d’Allemagne) et la plus
enseignée (voir p. 654). Il en va de même dans le sud du Brésil.
L’allemand devient enfin une langue coloniale. Présidée par
Bismarck, la conférence internationale de Berlin (1884-1885)
entérine l’idée d’un partage de l’Afrique entre puissances
européennes. L’Allemagne entre dans le jeu, s’octroyant le
Togo, le Cameroun, le Sud-Ouest africain, l’Afrique orientale
(voir p. 553) et divers archipels du Pacifique.

Deux guerres et leurs conséquences

En 1919, à l’issue de la Première Guerre mondiale, la


configuration de l’Allemagne change assez peu : à l’est, elle perd
des territoires surtout peuplés de Polonais et la ville libre de
Dantzig, peuplée d’Allemands  ; à l’ouest, elle restitue l’Alsace-
Lorraine à la France. En revanche, l’Autriche-Hongrie, ex-alliée
de l’Allemagne, vole en éclats (voir p.  382). Les diverses
populations germanophones qu’elle incluait se répartissent
désormais entre l’Autriche au sens strict et d’autres États (la
Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Yougoslavie et
l’Italie), où elles ont le statut de minorités protégées, du moins
en principe. Parmi elles figurent notamment les Allemands des
Sudètes, vivant dans le pourtour du pays tchèque, et les Saxons
de Transylvanie, inclus dans la Roumanie.

Hors d’Europe, les conséquences de la Première Guerre


mondiale sont draconiennes  : l’Allemagne perd toutes ses
colonies, partagées entre les vainqueurs (Britanniques,
Français, Belges et Japonais). Par ailleurs, quand les États-Unis
sont entrés en guerre contre l’Allemagne en 1917, une vague
antiallemande s’y est déchaînée (voir p.  654)  : le prestige de la
culture allemande ne s’en relèvera pas.

LTI, la langue du IIIe Reich


Fils d’un rabbin allemand, Victor Klemperer (1881-1960)
épouse en 1909 Eva Shlemmer, une non-Juive, se convertit
au protestantisme en 1912, puis devient en 1920 professeur
de philologie romane à l’université de Dresde.

Privé de son poste en 1935 en tant que « non-aryen », il est


contraint de travailler en usine dans des conditions de plus
en plus pénibles. Il tient néanmoins (clandestinement) un
journal dans lequel il consigne ses observations relatives à
la langue employée par les nazis… et plus généralement
par les Allemands, subjugués.

Alors qu’après 1942 l’étau se resserre sur tous les Juifs, il


doit son salut au bombardement de Dresde par les Alliés,
en février 1945, qui lui permet de s’enfuir avec son épouse.
Il y retourne la guerre finie et y rédige LTI, Lingua Tertii
Imperii  : Notizbuch eines Philologen («  Notes d’un
philologue »), publié en 1947 [1] .

Parvenu au pouvoir en 1933, Hitler se donne pour objectif de


réunir en un même Reich («  empire  ») toute la population
ethniquement allemande (Volksdeutsche). Les annexions
débutent en temps de paix, à commencer par celle de l’Autriche
en mars  1938 (c’est l’Anschluss, «  rattachement  »). En
septembre  1938, à la conférence de Munich, la France et la
Grande-Bretagne acceptent que le Reich incorpore les Sudètes
aux dépens de la Tchécoslovaquie. En mars 1939, Hitler annexe
le pays tchèque, sous le nom de protectorat de Bohême-
Moravie. En septembre, il attaque la Pologne  : ainsi éclate la
Seconde Guerre mondiale.

Les nazis avaient pour objectif de rassembler tout le peuple


allemand, mais aussi de mettre à l’écart les populations qu’ils
considéraient comme de « race inférieure », à commencer par
les Juifs. Des mesures d’exclusion visent ceux d’Allemagne dès
1933, puis se systématisent. Après la pénétration des armées
allemandes en Pologne (en 1939), puis en URSS (en 1941), les
persécutions redoublent. Dans les territoires soviétiques les
Einsatzgruppen (groupes d’intervention) se livrent à des
massacres. Les modalités de la « solution finale » – l’élimination
de tous les Juifs se trouvant dans les pays d’Europe soumis aux
nazis  – sont arrêtées en janvier  1942. Les camps
d’extermination (dont Auschwitz) sont équipés de chambres à
gaz la même année. Le nombre total de victimes de la Shoah
s’élève à environ 6  millions, dont une majorité de langue
yiddish (voir p. 380).
L’allemand et ses dialectes au XXe siècle

Le 8 mai 1945 à Berlin, le maréchal Keitel signe la capitulation


sans condition des armées allemandes. À l’est de la ligne Oder-
Neisse, les Soviétiques ont les mains libres  : ils expulsent vers
l’ouest tous les Allemands qui n’avaient pas déjà fui. Ceux des
Sudètes connaissent le même sort. Au total, quelque 15 millions
d’Allemands deviennent ainsi des réfugiés en 1945-1946. À
l’ouest de la ligne Oder-Neisse, l’Allemagne et l’Autriche sont
chacune divisées en quatre zones d’occupation  : soviétique,
britannique, américaine et française. Les trois zones
occidentales forment en 1949 la République fédérale
d’Allemagne (RFA), tandis que, la même année, la zone
soviétique forme la République démocratique allemande (RDA).
L’Autriche retrouve son indépendance en 1955, sous réserve de
neutralité. Le statut d’occupation quadripartite de Berlin facilite
l’exode d’Allemands de l’Est vers la RFA  : on en compte
3  millions de 1946 à 1961, année de la construction du mur
coupant la ville en deux. La chute du Mur, en novembre 1989,
ouvrira la voie à l’unification, accomplie l’année suivante.

L’allemand après 1945

L’afflux massif de réfugiés en Allemagne de l’Ouest de 1945 à


1961 modifie la situation linguistique : les nouveaux arrivants,
pour se faire comprendre, doivent s’exprimer non pas dans
leur dialecte mais en allemand standard, ce qui en renforce
l’usage. Ensuite, dans le centre et le sud du pays, ils tendent à
adopter la « langue usuelle » de leur région d’accueil.
Les dialectes de l’«  allemand supérieur  » demeurent
aujourd’hui les plus vivants. On en distingue trois sous-
groupes : haut francique, alémanique et bavarois. Les dialectes
alémaniques sont en usage dans le Bade-Wurtemberg, en
Alsace, en Suisse et dans le Vorarlberg (en Autriche). Parmi eux
figure le souabe, parlé à Stuttgart. Les dialectes bavarois (ou
austro-bavarois) sont employés en Bavière, en Autriche et au
Tyrol du Sud (en Italie, voir p.  347). Bien que l’allemand
standard d’Autriche ne diffère guère de celui d’Allemagne, il
existe depuis 1951 un dictionnaire autrichien officiel
(Österreichisches Wörterbuch). La plupart des Autrichiens
s’expriment en dialecte dans la vie courante.

L’allemand standard semblait stabilisé quand des linguistes,


dans les années 1980, mettent en cause son orthographe,
inchangée depuis la parution du dictionnaire de Duden en 1880.
La réforme qu’ils élaborent vise à la simplifier et à faciliter
l’apprentissage, sans rien bouleverser. Les nouvelles règles
proposées concernent surtout les rôles respectifs du ß
(correspondant à sz) et de la lettre s, mais aussi les mots
composés et l’emploi des capitales.

Une langue slave en Allemagne : le sorabe


Au Moyen Âge, on nommait « Wendes » les Slaves installés
entre l’Elbe et l’Oder (voir p.  158). Ils furent germanisés à
partir du XIIe  siècle, à l’exception des Sorabes de Lusace,
petite région située à l’est de la Saxe (voir la carte). Langue
slave de l’Ouest apparentée au polonais et au tchèque, le
sorabe existe sous deux formes : au sud, le haut sorabe (le
plus employé), aux alentours de Bautzen  ; au nord, le bas
sorabe, aux environs de Cottbus.

Des traductions de la Bible en l’une et l’autre variantes


paraissent au XVIe siècle et des grammaires et dictionnaires
au siècle suivant. Une littérature (théâtre, poésie) et une
presse périodique s’affirment au XIXe  siècle, mais la
concurrence de l’allemand se fait de plus en plus forte : les
locuteurs du sorabe, au nombre de 170  000 au début du
XXe  siècle, sont environ 30  000 aujourd’hui. Bénéficiaire
d’un statut protecteur dans le cadre de la RDA, puis de
l’Allemagne réunifiée, le sorabe figure dans l’enseignement
à côté de l’allemand.

En 1996, un accord signé entre l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse


et le Liechtenstein approuve le projet de réforme. Aussitôt
circulent des pétitions d’écrivains et d’enseignants indignés, qui
fondent en 1997 une association antiréforme… tandis que les
éditeurs du Duden reconnaissent qu’elle est justifiée. Quand la
réforme devient obligatoire dans l’enseignement, en 1998, la
Cour fédérale allemande –  saisie par les protestataires  – juge
que la réforme ne peut pas être obligatoire en dehors de l’école.
Plusieurs groupes de presse décident donc de ne pas s’y
conformer. Pour sortir de l’impasse, la Conférence des
ministres de l’Éducation d’Allemagne [2]  décide en 2006 de
renoncer aux aspects les  plus controversés de la réforme et la
polémique s’apaise.
La Suisse alémanique

Les origines de la Confédération suisse remontent au


XIVe siècle : c’est alors que les « VIII cantons » s’affranchirent de
la tutelle des Habsbourg. Devenus «  XIII cantons  », ils signent
en 1499 avec l’empereur Maximilien  I er  le traité de Bâle,
reconnaissant de facto leur indépendance. Les derniers liens
avec le Saint-Empire seront rompus en 1648. Les habitants des
XIII cantons sont de langue allemande et, plus précisément, de
dialectes alémaniques. (L’expansion de la Confédération en
pays de langue française date du XVIe siècle, voir p. 315.)

Au début des années 1520, Ulrich Zwingli (1484-1531) prêche


avec succès la Réforme à Zurich. Certains cantons, tels Berne et
Bâle, s’y rallient, d’autres non. Zwingli et ses proches
entreprennent de traduire la Bible, tâche accomplie en 1531 (la
« Bible de Zurich »). Leur traduction utilise la variante écrite de
haut allemand alémanique utilisée pour les documents officiels
dans la Confédération. Quand l’allemand moderne, fondé sur
celui de Luther, prend forme au XVIIe siècle, il gagne la Suisse :
en 1665, on l’applique à une réécriture de la Bible de Zurich. De
leur côté, les chancelleries (administrations) suisses adoptent
peu à peu l’allemand moderne au cours de la seconde moitié du
XVIII e siècle.

L’allemand standard s’impose ensuite en Suisse alémanique en


tant que langue écrite (le Schriftdeutsch, «  allemand écrit  »),
mais non à l’oral, sauf à l’école, dans les discours officiels ou le
journal télévisé. Toutes les couches de la population parlent le
Schwyizerdütsch, ensemble de dialectes compréhensibles entre
eux. Ils peuvent être mis par écrit, mais il n’existe à cet effet ni
standard ni orthographe unifiée.

Le néerlandais, les Pays-bas et la


Belgique

Pendant la guerre de Cent Ans, les ducs de Bourgogne [3] ,


parents des rois de France (dont ils sont souvent les
adversaires), réunissent sous leur autorité diverses provinces
situées au nord du royaume  : la Flandre, le Brabant, la
Hollande, le Luxembourg,  etc. Après la mort du dernier duc,
Charles le Téméraire, sa fille Marie de Bourgogne épouse en
1477 Maximilien de Habsbourg, qui deviendra empereur en
1493. Les Habsbourg héritent ainsi de provinces dites désormais
les «  pays d’en bas  » (Nederlanden) ou «  Pays-Bas  », par
opposition à leurs possessions autrichiennes (les «  pays d’en
haut  »). Charles Quint, petit-fils de Maximilien, étend les Pays-
Bas vers le nord-est et les organise en 1549 en un ensemble doté
d’une même règle de succession, souvent désigné sous
l’appellation de « XVII Provinces » (voir la carte).

Les XVII Provinces au temps de Charles Quint (1549)


Bien que les XVII Provinces soient entièrement incluses dans le
Saint-Empire, elles relèvent de deux domaines linguistiques  :
germanique au nord, roman au sud. Les dialectes romans sont
picards à l’ouest (Artois, région de Lille, Hainaut) et wallons à
l’est (régions de Namur et de Liège). La plupart des dialectes
germaniques relèvent du bas allemand et, plus précisément, du
bas saxon (dans le nord-est des XVII  Provinces) ou du bas
francique (flamand, brabançon, hollandais). Le dialecte
francique mosellan de la région de Luxembourg relève du
moyen allemand. Il s’y ajoute, en Frise, une langue distincte : le
frison.

En tant que langue écrite, le flamand a connu son heure de


gloire au Moyen Âge dans les villes drapières de Bruges, Gand et
Ypres. Au XVe  siècle vient le tour du brabançon, favorisé par
l’essor de Bruxelles et d’Anvers. L’imprimerie stimule la
diffusion du brabançon écrit, devenu la langue de référence au
milieu du XVIe siècle. Mais quand, dans les années 1580, les Pays-
Bas se scindent, le centre de gravité culturel se déplace vers la
Hollande. Un dicton résumera plus tard cette évolution  : «  Le
néerlandais est né en Flandre, a grandi en Brabant et a atteint
l’âge mûr en Hollande. »

Le français, langue des ducs de Bourgogne, reste cependant la


langue de prédilection de l’aristocratie. Charles Quint, né à Gand
en 1500, a pour langue maternelle le français et pour
précepteurs des aristocrates de langue française. (Il apprendra
ensuite l’allemand, l’anglais, le flamand et l’espagnol… mais
non le latin.) Quant à Guillaume de Nassau, prince d’Orange, dit
le Taciturne, né en Allemagne en 1533, il est accueilli à la cour
de Charles Quint à Bruxelles en 1544 et y apprend le français,
qui restera sa langue usuelle.

Les noms du néerlandais


L’ancêtre du néerlandais moderne s’est appelée au Moyen
Âge Duits (ou Duitsch), d’où l’anglais Dutch, puis à la
Renaissance Nederduits, pour distinguer cette langue de
l’allemand (Deutsch). L’appellation officielle Nederlands
remonte au XVIIe  siècle. Dans l’usage populaire, elle
demeure en concurrence avec deux appellations
régionales  : Hollands (hollandais) aux Pays-Bas et Vlaams
(flamand) en Belgique.

Le conflit qui provoque ensuite la scission des « pays d’en bas »


est de nature religieuse et politique. Quand la Réforme se
propage dans les XVII Provinces, Charles Quint s’y oppose sans
pousser la répression trop loin. Son fils Philippe  II, qui lui
succède en 1555 en tant que roi d’Espagne et souverain des
Pays-Bas, se montre en revanche déterminé à extirper l’hérésie.
Il a pour adversaire Guillaume le Taciturne, à la tête des
protestants. Au cours des années 1580, les sept provinces
septentrionales, contrôlées par ces derniers, se séparent des
provinces méridionales, restées catholiques. De nombreux
protestants quittent alors Anvers et les autres villes du sud pour
s’installer en Hollande.
Le traité de Münster (1648) reconnaît l’indépendance de la
République des « Sept Provinces-Unies des Pays-Bas » (Republiek
der Zeven Verenigde Nederlanden), ou «  Provinces-Unies  », que
sont la Hollande, la Frise, Groningue, l’Overijssel, la Gueldre,
Utrecht et la Zélande. Les provinces méridionales (Flandre,
Brabant, Hainaut, Luxembourg, etc.) demeurent une possession
des Habsbourg d’Espagne jusqu’en 1714 («  Pays-Bas
espagnols  »), puis des Habsbourg d’Autriche («  Pays-Bas
autrichiens »). Au XVIIe siècle, la France en conquiert une partie :
l’Artois, le sud-ouest de la Flandre (dont Lille), le sud-ouest du
Hainaut (dont Valenciennes) et le Cambrésis.

En 1795, la France révolutionnaire annexe les Pays-Bas


autrichiens et la principauté ecclésiastique de Liège, qui n’en
faisait pas partie. À l’issue de la période napoléonienne, le
congrès de Vienne (1814-1815) rétablit l’unité des anciennes
«  XVII  Provinces  » en instaurant un grand royaume des Pays-
Bas sur lequel règne Guillaume  I er  d’Orange-Nassau (de la
famille du Taciturne). La division persiste néanmoins dans les
esprits  : ceux des provinces méridionales, autrement dit les
Belges, aspirent à se retrouver entre eux. La révolution qui
éclate à Bruxelles en août 1830 débouche sur l’indépendance de
la Belgique.

Du « nouveau néerlandais » au « Petit


Livre vert »
Les Provinces-Unies des XVIIe  et XVIIIe  siècles ont pour cœur la
Hollande, province de loin la plus riche, et pour frontières à peu
près les mêmes que celles des Pays-Bas actuels. Tandis que les
dialectes parlés demeurent très divers, une langue écrite
commune s’impose : elle se fonde sur les dialectes de Hollande
tout en étant influencée par le brabançon des immigrants
venus des provinces méridionales. Par convention, les
linguistes nomment cette langue le «  nouveau néerlandais  »,
intermédiaire entre le «  moyen néerlandais  » (1150-1550) et le
néerlandais moderne.

La traduction officielle de la Bible en constitue le premier


monument. Il existait déjà, au XVIe  siècle, des versions de la
Bible en néerlandais, mais il s’agissait de traductions de
traductions en d’autres langues. En 1626, les États-Généraux des
Provinces-Unies chargent une équipe d’érudits calvinistes de
procéder à une traduction directe du grec et de l’hébreu.
Publiée en 1637, celle-ci est dès lors connue sous le nom de
Statenbijbel («  Bible des États  ») et restera en vigueur dans la
plupart des Églises protestantes jusqu’au XXe siècle. Le nouveau
néerlandais tel qu’enchâssé dans la Statenbijbel se diffuse
d’autant plus aisément que, parmi les pays européens, les
Provinces-Unies bénéficient au XVIIe  siècle du taux
d’alphabétisation le plus élevé. Cela résulte à la fois de leur
prospérité (le «  siècle d’or hollandais  ») et de l’obligation, pour
tout protestant, de lire la Bible. Le plus célèbre écrivain de
l’époque, Joost van  den  Vondel (1587-1679), fut avant tout un
dramaturge  : on lui doit 24 tragédies avec chœurs, dont 13
d’inspiration biblique. Il reste aujourd’hui l’auteur classique par
excellence, étudié au lycée par tous les jeunes
néerlandophones.

Une langue parlée commune se développe ensuite, à côté des


dialectes puis à leurs dépens, et finira par imposer son style à
l’écrit au XXe  siècle  : c’est le néerlandais moderne. Son
orthographe, longtemps flottante, a fait l’objet de diverses
réformes à partir du XIXe  siècle, tant aux Pays-Bas qu’en
Belgique. Une coopération ayant fini par s’instaurer après 1945,
un glossaire commun (surnommé Het Groene Boekje, « Le Petit
Livre vert », en raison de la couleur de sa couverture) paraît en
1954. En 1980, les gouvernements néerlandais et belge ont
institué l’Union de la langue néerlandaise pour promouvoir une
politique linguistique commune. Le Suriname (voir p.  647) l’a
rejointe en 2005.

Le frison

Dans la province de Frise, on parle le frison, langue distincte du


bas allemand et donc du néerlandais. Plus précisément, on y
parle le frison occidental, car d’autres variétés de frison existent
dans le nord de l’Allemagne. Le frison était au Moyen Âge une
langue écrite, dite « vieux frison » (voir p. 153). Le néerlandais
l’a ensuite supplanté dans ce rôle, tandis que dans les villes de
Frise se développait un dialecte fondé sur le hollandais, le
Stadsfries, «  frison urbain  ». Ce que les linguistes nomment le
«  moyen frison  » (1550-1800) est pour l’essentiel une langue
orale. Le grand poète Gysbert Japiks (1603-1666) fait exception :
on redécouvre ses œuvres au début du XIXe  siècle. Alors
fleurissent des sociétés savantes et littéraires visant à faire
renaître le frison. Cependant, les progrès de l’enseignement
dans l’ensemble des Pays-Bas favorisent le néerlandais.

Les défenseurs du frison se mobilisent au milieu du XXe siècle :


dès 1956, leur langue obtient en Frise un statut officiel, à côté du
néerlandais, puis devient une matière obligatoire dans
l’enseignement primaire en 1980. La province de Frise (Fryslân
en frison) compte aujourd’hui près de 650  000 habitants, dont
les trois quarts savent parler le frison. C’est la langue maternelle
de 350  000  personnes. Les locuteurs usuels du frison, très
majoritaires à la campagne, sont minoritaires dans les villes.

L’hégémonie du français dans le sud

Si le «  nouveau néerlandais  » s’impose au XVIIe  siècle dans les


Provinces-Unies, ce n’est pas le cas dans les Pays-Bas espagnols,
pour plusieurs raisons. Une partie de l’élite parlant le flamand
ou le brabançon a migré en Hollande à la fin du XVIe  siècle,
comme on l’a vu. Dans le cadre de la Contre-Réforme, le clergé
maintient le latin et juge anticatholique le «  nouveau
néerlandais », langue du calvinisme. L’administration espagnole
utilise le français, comme au temps des ducs de Bourgogne.
Quant à la très grande majorité de la population, elle continue
de s’exprimer en divers dialectes.

Une dissymétrie s’instaure ainsi entre le nord et le sud des Pays-


Bas espagnols. Dans le sud (actuelle Wallonie), on écrit en
français. Dans le nord, les écrits usuels reflètent les dialectes
(flamand, brabançon,  etc.) et varient d’une région à l’autre  : il
manque une langue cultivée commune. Cela facilite la
progression du français, langue de l’aristocratie, qui gagne au
XVI e siècle la bourgeoisie bruxelloise, puis, au XVIII e siècle, celles
d’Anvers, de Gand et d’autres villes. L’annexion à la France, de
1795 à 1814, accélère le mouvement  : le français devient la
seule langue administrative et celle de l’enseignement
secondaire (le primaire est peu touché, faute de moyens).

Le Royaume uni des Pays-Bas (1815-1830) a deux capitales,


Amsterdam et Bruxelles, et deux langues officielles, le
néerlandais et le français. Si le néerlandais fait figure de langue
nationale dans le nord du royaume, une tout autre situation
linguistique prévaut dans le sud  : les classes supérieures s’y
expriment en français et la masse de la population en dialectes
(flamand, brabançon, wallon, etc.). Les élites tendent à mépriser
ces derniers (voire le néerlandais lui-même), tandis que, dans
les classes populaires, on perçoit le français comme la langue de
la réussite sociale.

Quant à l’Église catholique, elle cultive les dialectes globalement


qualifiés de «  flamands  » pour rester proche de ses ouailles,
mais se garde de promouvoir le «  hollandais  », réputé langue
« étrangère ». Après 1830, le néerlandais perd son rôle de langue
officielle dans le royaume de Belgique, bien que la « liberté de
langue » soit inscrite dans la Constitution. Le français redevient
la seule langue des tribunaux, de l’administration, de l’armée,
de l’enseignement, de la presse… La bourgeoisie, alliée à
l’aristocratie, compte sur le français pour renforcer la cohésion
de la Belgique nouvellement indépendante.

La revanche du flamand : la Belgique


fédérale

Le mouvement qui se qualifie au XIXe siècle de « flamand » est


d’abord culturel : il revendique, dans le cadre de la Belgique, la
parité pour

Le flamand de France
Sous Louis  XIV, la France a annexé une partie de l’ancien
comté de Flandre dont, au sud, Lille et Douai, de dialecte
picard, et, au nord, le pays de Dunkerque et d’Hazebrouck,
de dialecte flamand occidental.

Au milieu du XIXe  siècle, ce parler restait dominant sauf à


Dunkerque, largement francisée. Il n’a ensuite cessé de
reculer au fil des générations et compterait aujourd’hui
moins de 20 000 locuteurs.
Le flamand occidental reste d’usage quotidien dans la
province belge de Flandre occidentale (chef-lieu  : Bruges),
mais l’unique langue d’enseignement y est le néerlandais
standard. Aussi le flamand de France n’est-il guère
enseigné, concurrencé par deux langues de référence  : le
français et le néerlandais.

la langue néerlandaise, tout en soulignant la spécificité de la


culture « flamande », distincte de la culture « hollandaise » – ses
adversaires nomment ses tenants les « flamingants ». Il a pour
pères fondateurs les écrivains Jan Frans Willems (1793-1846) et
Hendrik Conscience (1812-1883). La « question flamande » porte
d’emblée sur un point  : au recensement de 1846, 57  % des
Belges ont pour parler maternel un dialecte «  flamand  »,
autrement dit de type néerlandais. Dans les années  1870-1880,
les premières lois linguistiques instaurent en pays flamand le
bilinguisme dans la justice, l’administration, les écoles… En
1898, le néerlandais devient langue officielle du royaume de
Belgique à côté du français, lequel conserve, en pratique, le
premier rôle.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la grande


majorité des Flamands souhaitent que le néerlandais devienne
la seule langue officielle dans le nord du pays. C’est chose faite,
pour l’essentiel, au début des années  1930. La Belgique se
trouve désormais divisée en deux grandes zones unilingues. Ne
demeurent bilingues que la ville de Bruxelles et sa proche
banlieue et diverses communes situées le long de la
« frontière » linguistique.

Les dialectes wallons


La région de Wallonie instituée en 1993 déborde l’aire des
dialectes wallons : on y parle aussi des dialectes picards (à
l’ouest), lorrains (dans le sud-est) et germaniques (dans
l’extrême est). La dénomination «  Wallon  » vient du
germanique walh désignant des populations de langues
romanes ou celtiques (comme « Galles » et « Gallois »).

Les linguistes ont reconnu la spécificité des dialectes


wallons, distincts de leurs voisins picards, vers la fin du
XIXe  siècle. On en distingue trois variétés  : liégeoise,
namuroise et méridionale (dans le Luxembourg belge).

La mise en place de l’enseignement primaire laïque et


obligatoire, au début des années 1920, a imposé la langue
française tout en stigmatisant les « patois » wallons, comme
en France. Mais les dialectes demeurent vivants : on estime
qu’ils comptent aujourd’hui quelques centaines de milliers
de locuteurs.

La question rebondit après la Seconde Guerre mondiale. À la


demande des Flamands, les lois de 1962-1963 «  gèlent  »
définitivement les délimitations linguistiques. L’endiguement
de la langue française semble alors acquis, mais cela ne suffit
pas aux Flamands, qui revendiquent l’autonomie politique.

La Belgique devient un État fédéral, processus entériné par la


réforme constitutionnelle de 1993. C’est un édifice complexe
associant deux types de collectivités : d’une part, trois Régions
(flamande, wallonne et de Bruxelles-Capitale), dont les
compétences sont principalement économiques  ; d’autre part,
trois Communautés fondées sur la langue, dont les
compétences concernent les personnes (enseignement et
formation, culture, santé,  etc.). En pratique, la Communauté
flamande et la Région flamande forment une seule entité, dotée
d’une même assemblée : le Conseil flamand (Vlaamse Raad). De
la Communauté française ou « Fédération Wallonie-Bruxelles »,
relèvent les francophones de la Région wallonne et de
Bruxelles-Capitale. De la Communauté germanophone relèvent
enfin les Belges de langue allemande, vivant dans l’extrême est
du pays (voir p. 319) et inclus dans la Région wallonne.

Le bilinguisme est officiel dans la Région de Bruxelles-Capitale


(comprenant la ville de Bruxelles et 18 communes de banlieue),
bien que les néerlandophones ne forment guère plus de 10  %
de sa population. (Il s’agit d’une estimation, les recensements
ne comportant plus de volet linguistique depuis 1960.) Une
vingtaine d’autres communes situées le long de la « frontière »
linguistique bénéficient aussi d’un régime bilingue. Ailleurs
s’applique (comme en Suisse, voir p.  315) le principe de
territorialité  : une seule langue est officielle. Cela signifie par
exemple que la scolarité des enfants doit obligatoirement
s’effectuer dans cette langue. Le bât blesse surtout à la
périphérie de la Région de Bruxelles-Capitale, elle-même
enclavée dans la Région flamande  : de très nombreux
francophones y vivent, dont beaucoup travaillent à Bruxelles,
qui constituent une «  minorité linguistique  » non reconnue
comme telle…

Au contact du français et de
l’allemand

La limite entre les dialectes du français et ceux de l’allemand


n’a jamais coïncidé avec les frontières politiques. Au XVIe siècle
(voir la carte), elle se situait très à l’est des frontières du
royaume de France et courait à travers divers territoires
relevant du Saint-Empire ou de la Confédération des cantons
suisses. De nombreux conflits ont ensuite déplacé les frontières
et abouti à trois types de situations linguistiques « au contact »
du français et de l’allemand  : application du principe de
territorialité en Suisse, francisation en Alsace et en Lorraine,
trilinguisme au Luxembourg. S’y ajoute le cas des
germanophones de Belgique, devenus belges en 1919 après
avoir été prussiens.

Au contact du français et de l’allemand (situation au


XVI e siècle)
Suisse alémanique, Suisse romande

La Confédération des XIII cantons, autrement dit la Suisse, est


née au tournant des XVe  et XVIe  siècles en pays de dialecte
alémanique (relevant du haut allemand, voir p.  150). Son
extension vers l’ouest, en pays de langue française, s’opère par
étapes. Dès le XVe siècle, Berne exerce une tutelle sur le sud de
l’évêché de Bâle et Neuchâtel. Le canton de Fribourg, confédéré
en 1481, est en majorité francophone. Le Haut-Valais, allié de la
Confédération, conquiert le Bas-Valais (francophone) sur la
Savoie à la même époque. Genève s’allie aux Suisses en 1526.
Berne s’empare du pays de Vaud en 1536. La Suisse atteint alors,
en gros, ses frontières actuelles  : la Suisse «  romande  » s’est
ajoutée à la Suisse de dialecte alémanique. Après la parenthèse
de la République helvétique (1798-1814), la Confédération
reconstituée en 1815 se compose de vingt-deux cantons. Trois
sont de langue française : Genève, le pays de Vaud et Neuchâtel.
Trois sont bilingues allemand/français  : le Valais, Fribourg et
Berne qui, en compensation de la perte du pays de Vaud, s’est
agrandi de l’ex-évêché de Bâle.

L’extension vers l’ouest de la Confédération n’a pas déplacé la


frontière linguistique, mais elle a conduit à l’édification d’un
dispositif étagé. À l’échelon fédéral, trois langues sont
officielles  : l’allemand, le français et l’italien (voir p.  346). À
l’échelon local s’applique le «  principe de territorialité  »,
sanctionné par la jurisprudence du Tribunal fédéral : à chaque
territoire correspond une langue, afin d’assurer l’homogénéité
linguistique de ce territoire. Dans les cantons unilingues, cela
ne soulève pas de difficulté. Dans les cantons bilingues (Berne,
Fribourg, Valais), les deux langues sont officielles à l’échelon
cantonal et c’est à l’échelon communal que s’applique le
principe de territorialité. En pratique, cela signifie notamment
que, dans la scolarité obligatoire, une langue (et une seule)
s’impose en tant que langue d’enseignement. Quelques
communes sont néanmoins bilingues, en particulier les villes
de Fribourg et de Bienne (dans le canton de Berne).

La question linguistique rebondit en Suisse après 1945 à propos


de l’ex-évêché de Bâle, territoire de langue française incorporé
au canton de Berne en 1815. Le Rassemblement jurassien, d’une
francophonie militante, revendique le statut de canton, ce qui
conduit pour finir à des référendums en 1974-1975. Le nord de
l’ex-évêché, de tradition catholique, opte pour la sécession et
forme le nouveau canton du Jura, tandis que le sud, de tradition
protestante, choisit de rester dans le canton de Berne. Les
affinités religieuses l’emportent ainsi sur la solidarité
linguistique…

L’Alsace et la Lorraine

Au XVIe siècle, la frontière orientale du royaume de France suit


(en gros) le cours de la Meuse : au-delà s’étend le Saint-Empire
(voir la carte). La limite linguistique court plus à l’est, à travers
le nord-est de la Lorraine et l’extrême sud de l’Alsace.

En Lorraine, on distingue le duché lui-même (capitale : Nancy),


et les Trois Évêchés (Metz, Toul et Verdun), principautés
ecclésiastiques enclavées dans le duché mais non soumises à
l’autorité ducale. Le roi de France Henri  II s’empare des Trois
Évêchés en 1552. Leurs habitants (les « Évêchois », distincts des
« Duchois ») se rallient à la monarchie française. La réunion à la
France est entérinée en 1648. Il faudra en revanche attendre la
mort de Stanislas Leszczynski, duc de Lorraine de 1738 à 1766,
pour que le duché soit rattaché à la France. En 1648 aussi, les
Habsbourg cèdent à la France le sud de l’Alsace : la monarchie
française annexe pour la première fois un territoire de langue
allemande. Louis XIV y ajoute par étapes le reste de la province,
dont Strasbourg en 1681. L’Alsace est réunie à la France avant la
fin du XVIIe  siècle (sauf Mulhouse, ville alliée des Suisses, qui
sera rattachée en 1798).

La monarchie mène en Alsace une politique religieuse (elle


promeut le catholicisme), non une politique linguistique  :
l’allemand reste la langue de l’enseignement élémentaire et de
la plupart des écrits, l’université de Strasbourg demeure
germanophone,  etc. L’usage du français progresse cependant
dans les milieux aristocratiques et la bourgeoisie des
principales villes. En Lorraine de dialectes germaniques (dite
«  thioise  », mot de même origine que deutsch), le français
devient langue officielle dès 1742, mais cela n’a guère d’impact,
du moins sous l’Ancien Régime.
Après la Révolution et l’Empire, la quasi-totalité de la
population alsacienne continue de s’exprimer en dialecte. Seule
une petite élite s’est francisée, la bourgeoisie moyenne et les
intellectuels étant en général bilingues. Le clergé défend
l’enseignement traditionnel en allemand, que lui-même
dispense. L’enseignement public se développe néanmoins sous
le Second Empire, avec prudence : le français et l’allemand s’y
côtoient, le premier n’ayant qu’un léger avantage. La
«  francisation  » se poursuit sans hâte. Il en va de même en
Lorraine thioise.

En 1871, l’Allemagne impose à la France de lui céder l’Alsace


(sauf Belfort) et près du tiers de la Lorraine. En Lorraine, la
nouvelle frontière ne correspond pas à la limite linguistique  :
les militaires allemands ont obtenu, pour des raisons
stratégiques, que soient annexés des territoires de langue
française, dont Metz. L’ensemble forme l’Alsace-Lorraine
(Elsasz-Lothringen), «  terre d’Empire  » étroitement soumise au
contrôle des autorités de Berlin. En Alsace, l’allemand devient
l’unique langue officielle et celle de l’enseignement, ce qui
revivifie les dialectes, de nouveau en résonance avec leur
langue de référence. Même s’il reste prisé dans les milieux
favorisés en tant que «  langue du dimanche  », le français ne
cesse de décliner  : en 1918, moins de 10  % des Alsaciens
le  connaissent. En Lorraine devenue allemande (actuel
département de la Moselle), on distingue la Lorraine thioise, où
la situation linguistique s’apparente à celle de l’Alsace, et le sud
francophone, où le français reste en usage à côté de l’allemand,
en particulier dans l’enseignement.
Dès que la France récupère l’Alsace-Lorraine, en 1918, le
français y redevient la seule langue officielle, l’allemand étant
rejeté par principe. C’est à l’évidence irréaliste, de sorte qu’à
partir de 1927 l’allemand retrouve une place dans
l’enseignement, tandis que prévaut un bilinguisme de fait, en
Alsace comme en Lorraine thioise. Il n’empêche que la langue
française progresse à tel point qu’en 1939 près d’un Alsacien sur
deux la maîtrise. Incorporée au III e  Reich de 1940 à 1944,
l’Alsace-Lorraine subit une très brutale politique de
germanisation, accompagnée d’une interdiction de l’usage du
français dans tous les domaines.

Le français retrouve son statut d’unique langue officielle dès


1945. Exclu de l’enseignement primaire et «  frappé d’interdit  »
en raison de son passé nazi, l’allemand demeure néanmoins en
usage, de même que les dialectes. Cependant, la langue
française progresse ensuite de façon inexorable  : tous les
Alsaciens la connaissent aujourd’hui et c’est la langue
maternelle et unique de plus de 50  % d’entre eux. En
contrepartie, les dialectes reculent  : les trois quarts des jeunes
les ignorent. Quant à l’allemand standard, il a vu son
enseignement se développer à nouveau depuis les années 1970,
de sorte qu’au moins 20  % des Alsaciens sont aujourd’hui
effectivement bilingues.

Trilinguisme au Luxembourg
L’ancien duché de Luxembourg chevauchait la limite des
parlers romans et germaniques (voir la carte). Possession des
ducs de Bourgogne à partir du milieu du XVe  siècle, il forme
l’une des «  XVII  Provinces  » de Charles Quint (voir p.  306) et
relève ensuite des Pays-Bas espagnols, puis autrichiens. La
France révolutionnaire l’annexe en 1795 et en fait le
département des Forêts. En 1815, le Luxembourg est érigé en
un grand-duché sur lequel règne Guillaume  I er  d’Orange-
Nassau, roi des Pays-Bas. Quand la Belgique devient
indépendante, en 1830, les Luxembourgeois aspirent à en faire
partie, comme les y incitent quatre siècles d’histoire commune,
mais Guillaume I er s’y oppose. Un partage règle la question en
1839 : l’ouest devient la province belge de Luxembourg, tandis
que l’est, dont la ville de Luxembourg, demeure grand-duché,
sous la houlette de Guillaume  I er. La ligne de partage
correspond à peu près à la limite linguistique. La Belgique
obtient toutefois la ville d’Arlon, de dialecte germanique.
L’union personnelle avec les Pays-Bas prend fin en 1890  : une
autre branche des Orange-Nassau règne ensuite sur le grand-
duché, désormais indépendant.

Depuis des siècles, les Luxembourgeois ont pour parler


maternel un dialecte francique mosellan (relevant du moyen
allemand) proche de ceux en usage de Trèves à Coblence, en
Allemagne. Ils emploient deux langues écrites  : le français,
langue de l’aristocratie depuis le Moyen Âge, et l’allemand, que
les Luxembourgeois ont adopté à l’instar des autres locuteurs
de dialectes allemands. Quand le grand-duché se détache de la
Belgique, en 1839, le français demeure la langue de l’État. Mais,
trois ans plus tard, il adhère à l’Union douanière allemande
(Deutscher Zollverein), de sorte que l’allemand s’impose dans la
vie économique. Le Luxembourg se trouve ainsi doté de deux
langues officielles : le français et l’allemand. Quant au dialecte,
il devient au XIXe siècle une langue écrite, le « luxembourgeois »
(Lëtzebuergesch), avant d’être officiellement promu «  langue
nationale » en 1984.

La Communauté germanophone de
Belgique
En 1919, l’Allemagne a dû céder à la Belgique les cantons
d’Eupen, Malmédy et Saint-Vith, dont la population était
pourtant en grande majorité de langue allemande. Les lois
linguistiques de 1962-1963 (voir p.  312) ont accordé à
l’allemand le statut de troisième langue officielle du
royaume. En 1993, les neuf communes concernées, toutes
situées à la frontière de l’Allemagne, ont formé la
Communauté germanophone de Belgique
(Deutschsprachige Gemeinschaft Belgiens), dotée de larges
compétences en matière de culture, d’enseignement,  etc.
La population s’élève à 75  000  personnes environ, dont
quelque 60 000 de langue maternelle allemande.

Comment la scolarité des petits Luxembourgeois se déroule-t-


elle  ? À l’âge de 6 ans, ils apprennent à lire et écrire en
allemand, langue de référence de leur parler maternel. Dès
l’année suivante débute l’apprentissage du français. Lorsqu’ils
ont 14 ans, ils commencent à apprendre l’anglais, également
obligatoire. Les Luxembourgeois sont donc (en principe)
trilingues, voire quadrilingues. Ils ne forment cependant que
55  % de la population du pays, où vivent de nombreux
étrangers, de langue portugaise (plus de 15 %), française (venus
de France ou de Belgique), allemande, etc., qui tous ignorent la
langue nationale. Il s’ensuit qu’en pratique deux types de
situations linguistiques se côtoient : quand les Luxembourgeois
sont entre eux, ils parlent le luxembourgeois, dans tous les
milieux ; quand le cercle s’élargit, ils parlent d’autres langues, à
commencer par le français, langue connue de la très grande
majorité de la population. C’est la langue la plus demandée dans
les offres d’emploi, devant l’allemand. Première langue de
l’école, celui-ci continue pourtant de prévaloir dans la lecture
(presse, livres, etc.).

Français et langues de France

Sous le règne de François  I er  (1515-1547), le français entre en


effervescence. Il doit tout d’abord s’affirmer face au latin,
auparavant langue de la plupart des ouvrages imprimés, et se
hisser au même niveau «  savant  » que lui. Les auteurs
procèdent donc à une «  relatinisation  » du français en y
injectant massivement des mots latins francisés : plus des deux
cinquièmes du vocabulaire actuel dateraient de cette époque.
Pour faciliter la transition d’une langue à l’autre, Robert
Estienne (1503-1559), imprimeur et humaniste, publie en 1531
un Dictionarium latinogallicum, puis, en 1539, un Dictionnaire
françoislatin, ancêtre de tous les dictionnaires français  : neuf
mille mots y sont définis… en latin. Les premières grammaires
paraîtront plus tard, au XVIIe siècle. La question de l’orthographe
reste très ouverte et sujette à débats. Entre 1530 et  1560,
diverses innovations apparaissent, dont l’accent aigu (dû à
Robert Estienne) et la cédille (originaire d’Espagne). Certaines se
perpétueront, d’autres non. À cette époque aussi, on cherche à
clarifier les rôles des lettres  i et j et des lettres u et v, qui
cohabitaient sans grande logique dans l’écriture du latin
médiéval. Non sans tâtonnements, le  i  et  le u se spécialisent
dans le rôle de voyelles, le j et le v dans celui de consonnes,
correspondant à deux sons [ᴣ] et [v] n’existant pas en latin.

Avant même que la langue écrite soit «  normalisée  », de


nouveaux champs s’ouvrent à elle, religieux pour commencer.
Dans les années 1520, l’humaniste Jacques Lefèvre d’Étaples
(v. 1450-1537) traduit la Bible en français à partir de la Vulgate
(version latine officielle de l’Église catholique). L’ouvrage est
imprimé à Anvers en 1530. La première traduction protestante
a pour auteur Pierre Robert, dit Olivétan (v.  1506-1538), un
proche de Calvin résidant en Suisse, qui s’est directement référé
aux textes hébreux et grecs. Sa version de la Bible paraît à
Neuchâtel en 1535.

Poètes et écrivains recherchent, comme Dante, un «  vulgaire


illustre  » (voir p.  133). En 1549, Joachim du Bellay (1522-1560)
écrit sa Deffence et illustration de la langue françoise,
l’«  illustration  » étant la tâche des écrivains et, plus
particulièrement, des poètes. La même année, il fait paraître
L’Olive, premier recueil de sonnets de la littérature française.
Les Odes de Pierre de Ronsard (1524-1585), imitées de Pindare et
d’Horace, paraissent l’année suivante. Ces deux poètes et
quelques autres forment le groupe de la «  Pléiade  », avec
Ronsard pour chef de file.

Le français gagne aussi – lentement – le domaine des sciences et


des «  arts  » (c’est-à-dire des techniques) aux dépens du latin.
Ambroise Paré (v.  1509-1590), le célèbre chirurgien, écrit en
français ses ouvrages, à commencer par la Méthode de traicter
les playes faictes par harquebutes et aultres bastons à feu, parue
en 1545. Il est vrai que, fils de paysan puis apprenti barbier, il
n’avait pas appris le latin.

En 1539, François I er signe à Villers-Cotterêts une « Ordonnance


générale en matière de justice et de police ». L’article 111 stipule
que toutes les décisions de justice (ainsi que les contrats,
testaments, etc.) doivent désormais être rédigées « en langaige
maternel françois et non autrement  ». Le pouvoir vise ainsi à
contraindre les juristes, attachés au latin, à s’exprimer en
termes intelligibles par la population. En pratique, le français
était déjà présent dans de nombreux textes officiels ; il y jouit
désormais d’un monopole.

Pour autant, cela n’amorce pas de « politique linguistique », car,


à l’époque, la grande diversité des parlers en usage dans le
royaume est jugée normale : au début du XVIe siècle, les paysans
forment au moins 90 % de la population et ne parlent que leur
«  patois  », c’est-à-dire un dialecte local. Le français progresse
néanmoins dans le centre et le sud-ouest du bassin parisien, le
roi et la cour ayant surtout séjourné dans le val de Loire avant
de s’installer à Paris à la fin des années  1520. Dans le Midi, le
français fait figure de langue «  moderne  » face à une langue
occitane de plus en plus fragmentée en dialectes (voir plus loin).

Le temps du français « classique »


(XVIIe-XVIIIe siècles)

Les guerres de religion durent de 1562 à 1598, date à laquelle


Henri  IV (qui règne de 1589 à 1610) rétablit la paix en signant
l’édit de Nantes. La monarchie s’attache ensuite à restaurer
l’unité et la cohésion du royaume  : ce sera surtout l’œuvre de
Richelieu, principal ministre de Louis XIII de 1624 à sa mort en
1642, puis celle de Louis XIV, de 1661 à 1715. En parallèle, tout
un mouvement intellectuel s’attache à «  purifier  », clarifier et
stabiliser la langue française.

Façonner le français « classique »


De très grands écrivains dominent la littérature du XVIIe siècle,
« classique » par excellence : Pierre Corneille (1606-1684), Jean
de La  Fontaine (1621-1695), Molière (1622-1673), Jean Racine
(1639-1699) et bien d’autres. Les initiateurs et propagateurs de la
langue française «  purifiée  » que ces auteurs emploient sont
toutefois d’autres personnages, en particulier François de
Malherbe (1555-1628) et Claude Favre de Vaugelas (1585-1650).

« Enfin Malherbe vint et, le premier en France,

Fit sentir dans les vers une juste cadence… »

Ainsi s’exprime Nicolas Boileau (1636-1711) dans L’Art poétique


(1674), érigeant Malherbe en «  père fondateur  » d’un français
classique illustré, une vingtaine de vers plus loin, par un
aphorisme :

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Né à Caen, Malherbe devient poète de cour auprès d’Henri  IV


en 1605. Après avoir critiqué et «  corrigé  » les poèmes de
Ronsard, jugés parfois obscurs, il prône l’emploi d’une langue
«  pure  » et «  claire  », en résonance avec celle effectivement
parlée, y compris par le peuple (ne prétend-il pas écouter les
«  crocheteurs du port au Foin  »  ?). Il postule ainsi l’existence
d’un usage linguistique commun auquel se référer, ce qui
coïncide avec un objectif majeur du pouvoir royal  :
l’unification.
En 1634, Richelieu accorde sa protection à un groupe
d’écrivains  : ils forment le noyau de l’Académie française, qui
tient sa première séance l’année suivante. Cette assemblée se
fixe des objectifs ambitieux (élaboration d’un dictionnaire,
d’une grammaire,  etc.), mais la lenteur de ses travaux devient
légendaire (voir plus loin). En pratique, elle «  officialise  », plus
qu’elle ne l’impulse, le mouvement de purification et de
clarification de la langue, d’où la formule qu’au fil du temps elle
s’appliquera elle-même : « greffier des usages ».

En 1637 paraît à Leyde, en Hollande, le Discours de la méthode.


Pour bien conduire sa raison, &  chercher la vérité dans les
sciences, sans nom d’auteur. C’est le premier ouvrage
philosophique majeur en langue française. René Descartes
(1596-1650) a choisi l’anonymat, quelques années après le
procès de Galilée (1633). En écrivant en français et non en latin,
il affiche sa « volonté de mettre en relation la philosophie avec
l’exercice libre de la raison plutôt qu’avec le maintien de la
tradition  », formule dont l’écho résonnera au siècle suivant.
1637 est aussi l’année de la création du Cid –  un immense
succès  – et de la querelle qui s’ensuit  : l’Académie reproche à
Corneille de mélanger les genres tragique et comique, voire de
commettre des fautes de français… Il s’en offusque, avant de se
résoudre, en 1660, à faire paraître une édition de ses œuvres
entièrement corrigée.

Les Remarques sur la langue française de Vaugelas, membre de


l’Académie dès sa création, paraissent en 1647. À la Cour et dans
Paris, il a écouté et noté des mots et des tournures, puis tenté de
retenir les meilleures façons de parler, guidé par l’idée que
l’« usage » est « le maître et le tyran des langues ». En pratique,
cela le conduit à définir le « bon usage ». Son entreprise connaît
un grand succès en répondant à la demande d’un public
désireux de «  bien parler  », mais se révèle très restrictive. En
1714, François de La Mothe-Fénelon (1651-1715) se demandera
si l’on n’a pas «  gêné et appauvri  » la langue française depuis
cent ans « en voulant la purifier ».

L’orthographe et les dictionnaires

Au XVIIe  siècle, l’orthographe reste flottante, d’autant qu’on ne


l’enseigne pas aux enfants. Les garçons des milieux privilégiés
fréquentent des collèges (de jésuites surtout) qui dispensent
leur enseignement en latin. En conséquence, dans les écrits
privés, chacun se débrouille comme il peut, y compris les
écrivains. La question de l’orthographe préoccupe surtout les
imprimeurs/éditeurs, soucieux de cohérence. Parmi eux
figurent des Hollandais, qui impriment de très nombreux
ouvrages français au XVIIe  siècle pour des raisons à la fois
techniques (ils sont mieux équipés) et politiques (absence de
censure). La dynastie des Elzevier, installés à Leyde, joue à cet
égard un rôle éminent.

L’Académie, en revanche, n’est pas d’un grand secours, car ses


travaux ne cessent de prendre du retard. Elle est, à partir de
1674, la seule autorisée à publier un dictionnaire… qui paraît en
1694, soixante ans après sa fondation  ! D’autres dictionnaires
ont été édités entre-temps  : le Dictionnaire français contenant
les mots et les choses de César Richelet (1631-1698), publié à
Genève en 1680, et le Dictionnaire universel, contenant
généralement tous les mots français tant vieux que modernes et
les termes de toutes les sciences et des arts, d’Antoine Furetière
(1619-1688), imprimé à La Haye en 1690.

Des Lumières à la Révolution

Au XVIIIe siècle, le français classique reste souverain, tandis que


le champ des écrits s’élargit  : les «  arts  » (techniques) et les
sciences s’expriment désormais en français. En témoignent les
35 volumes de l’Encyclopédie, parus de 1751 à 1772 sous la
direction de Denis Diderot (1713-1784). L’usage du français se
trouve ainsi associé aux progrès de la connaissance et, plus
généralement, aux « Lumières ».

Après la fermeture des institutions des jésuites en 1762,


l’enseignement du français (grammaire, orthographe) se diffuse
dans tous les collèges. Diverses institutions religieuses se
préoccupent de l’éducation des enfants pauvres, en particulier
les Frères des écoles chrétiennes, congrégation fondée en 1680
par Jean-Baptiste de La  Salle (1651-1719). La lecture apprise
« sur le tas » progresse au sein des classes populaires, du moins
en ville, tandis que se diffuse une littérature bon marché. La
presse quotidienne apparaît à la même époque  : le Journal de
Paris, fondé en 1777, s’inspire du London Evening Post (né
cinquante ans plus tôt) et connaît d’emblée un grand succès.

La Révolution promeut l’art oratoire et multiplie les écrits : dès


1789, une vingtaine de quotidiens concurrencent le Journal de
Paris dans la capitale. Le vocabulaire politique se renouvelle
profondément, non la morphologie ni la syntaxe, tant les
événements se précipitent. Le mouvement profite surtout à la
bourgeoisie, ainsi affranchie du «  bon usage  » que dictait la
cour. L’Empire revient ensuite en arrière : dans les lycées créés
en 1807, le français s’enseigne de nouveau en latin.

C’est surtout dans le cadre de la «  Nation  » que les


révolutionnaires se préoccupent de la langue française.
L’enquête lancée en 1790-1791 par l’abbé Grégoire (1750-1831)
marque la première étape d’une politique de la langue. Il en
conclut que, sur 28  millions d’habitants, 6  millions ignorent le
français, 6 millions sont incapables d’une conversation suivie et
seulement 3  millions le parlent «  purement  ». Grégoire y voit
l’effet du morcellement d’origine féodale maintenu par l’Ancien
Régime pour enfermer le peuple dans ses patois. Aussi prône-t-
il une large diffusion du français dans la population. Dans le
même esprit, les révolutionnaires –  jacobins, en particulier  –
défendent ensuite l’idée d’une politique d’unification par la
langue au nom de l’égalité de tous les citoyens, quitte à anéantir
les «  patois  ». Ils tentent d’instaurer un enseignement
élémentaire pour tous, mais les moyens font défaut.
La « bureaucratisation » du français

Après 1815, la suprématie du français persiste  : les autres


idiomes sont déconsidérés. La Révolution a supprimé les
«  anciennes provinces  », conservatoires des particularismes (y
compris linguistiques), et y a substitué les départements dès
1790. Le régime napoléonien a ensuite renforcé la
centralisation  : à partir de 1800, dans chaque département, un
préfet tout-puissant relaie le gouvernement. Les régimes
suivants (la Restauration de 1815 à 1830, puis la Monarchie de
Juillet de 1830 à 1848) ne renient pas ce legs, au contraire : selon
le mot du linguiste Marcel Cohen (1884-1974), ils entreprennent
de «  bureaucratiser  » la langue française elle-même ou, du
moins, sa grammaire et son orthographe. Au « bon usage » cher
aux deux siècles précédents succèdent des règles qu’il faut
respecter, un point c’est tout.

François Guizot (1787-1874), ministre de l’Instruction publique,


fait promulguer en 1833 la loi qui porte son nom. Elle instaure
un enseignement public élémentaire (pour les garçons), qui
n’est ni obligatoire ni gratuit et se juxtapose à l’enseignement
confessionnel. La loi stipule aussi la création d’une école
normale d’instituteurs par département. Dans ce système, la
«  leçon de français  » tient une place éminente  : il s’agit
d’inculquer aux enfants le « bon français », caractérisé par des
normes strictes. C’est d’autant plus important que la maîtrise du
français écrit conditionne l’obtention de tout emploi public. Le
Second Empire (1852-1870) amplifie la politique inaugurée par
Guizot et veille à la création d’écoles élémentaires de filles. Une
enquête menée en 1863 indique cependant que, parmi les
enfants scolarisés de 7 à 13 ans, un sur deux ne sait toujours pas
écrire le français, même s’il parvient à le parler (plus ou moins).

À l’essor de l’enseignement répondent des publications


consacrées à la langue française. La 6e  édition du dictionnaire
de l’Académie paraît deux ans après le vote de la loi Guizot. Elle
fixe l’orthographe sous une forme qui ne changera plus guère.
En 1842, Louis-Nicolas Bescherelle (1802-1883) publie
Le  Véritable Manuel des conjugaisons ou la science des
conjugaisons mise à la portée de tout le monde. L’ouvrage
connaît un succès extraordinaire  : il fait l’objet de constantes
rééditions, la plus récente datant de 2012 sous le titre
La  Conjugaison pour tous. Se distingue également le
Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré (1801-1881),
paru de 1863 à 1873. Fondé sur le français classique (XVIIe-
XVIII e siècles), il restera longtemps la référence des puristes. Les
ambitions du Grand Dictionnaire universel du XIXe  siècle de
Pierre Larousse (1817-1875) sont différentes. C’est une
gigantesque compilation en quinze volumes, parus de 1866 à
1876  : Larousse y transmet –  en un français résolument
moderne  – une somme considérable de connaissances. Le
premier Petit Larousse illustré en un volume paraîtra en 1906.
La connaissance du français, de Jules
Ferry à nos jours

Selon l’historien américain Eugen Weber (1925-2007), auteur de


La  Fin des terroirs (1983), «  la III e  République découvre une
France où le français demeure une langue étrangère pour la
moitié de ses citoyens », c’est-à-dire une langue non maternelle
que certains ont apprise, d’autres non (voir plus loin). Ce constat
conduit aux lois votées en 1881-1882 sous l’égide de Jules Ferry
(1832-1893) et qui visent à la fois à généraliser la connaissance
du français et à enraciner le régime républicain dans la
population. Elles instaurent la gratuité de l’enseignement
primaire public, l’obligation d’instruction des enfants de 6 à 13
ans et la laïcité de l’enseignement public. L’enseignement privé,
confessionnel ou non, subsiste néanmoins. Formés dans les
écoles normales, les instituteurs –  «  Hussards noirs de la
République » – inculquent aux écoliers les valeurs républicaines
(leçons de morale et instruction civique) et, surtout, la
grammaire et l’orthographe, dans le même esprit qu’au temps
de Guizot  : il s’agit d’apprendre des règles. Simultanément, la
chasse aux «  patois  » est ouverte  : les élèves qui le parlent à
l’école sont punis.

La langue française enseignée n’évolue guère ensuite, comme


en témoigne le Bescherelle. C’est également vrai de
l’orthographe. En 1889, une pétition de 7  000 signatures
éminentes demande à l’Académie de la réformer, mais quand,
en 1893, cette dernière paraît y consentir, une campagne de
presse fait échouer le projet. Un siècle plus tard, l’Académie
approuve (en 1990) des réformes proposées par le Conseil
supérieur de la langue française à la demande du
gouvernement, mais, une fois encore, une virulente campagne
de presse s’y oppose. L’Académie renonce alors à appliquer des
réformes « par voie impérative » et s’en remet à l’« épreuve du
temps  »… C’est l’époque des concours de dictée organisés (de
1985 à 2005) par l’animateur de télévision Bernard Pivot. Leur
grand succès montre que la maîtrise de l’orthographe tend à
être considérée par certains comme l’« un des beaux-arts ».

En revanche, l’afflux d’emprunts à l’anglais fait parfois figure


d’« invasion » : l’écrivain René Étiemble (1909-2002) la dénonce
dès 1964 dans son livre Parlez-vous franglais  ?. Pour parer le
danger d’une anglicisation rampante, on introduit en 1992 dans
l’article  2 de la Constitution un premier alinéa stipulant  : «  La
langue de la République est le français. » Il est vrai qu’en 1996 le
Conseil constitutionnel précise que l’usage du français ne
s’impose qu’aux personnes morales de droit public et aux
personnes de droit privé dans l’exercice d’une mission de
service public  : en dehors de ce cadre, la liberté d’employer
l’anglais (ou toute autre langue) n’est donc pas mise en cause.
Mais la portée de l’article 2-1 soulève une autre question : face
au français, maîtrisé par la quasi-totalité de la population, quelle
place reste-t-il pour les langues régionales et les dialectes ?
Le français face aux autres langues et
idiomes

Retournons au milieu du XIXe  siècle. Les patois prédominent


dans les campagnes. Certains relèvent de dialectes de langue
d’oïl ou de dialectes francoprovençaux, tandis que d’autres
relèvent de langues nettement distinctes du français (l’occitan,
le breton, le basque, le catalan,  etc.). Dans le premier cas, les
patois déclinent dès le XIXe siècle et la langue française, qu’il faut
certes apprendre, ne fait pas figure de «  langue étrangère  »  ;
c’en est une, en revanche, dans le second cas.

On estime qu’au tournant des XIXe et XXe siècles un Français sur


deux a pour idiome maternel un «  patois  » (du français ou
d’une autre langue). Trente ans plus tard, ils ne sont plus qu’un
sur quatre… et guère plus d’un sur dix dans les années 1970, la
transmission du français en tant que langue maternelle s’étant
généralisée après 1945.

Le recul des idiomes autres que le français provoque alors des


mouvements de «  défense et illustration  » des langues
régionales. Visant à préserver un patrimoine culturel, ils
résultent de la volonté d’érudits et d’écrivains, relayés par des
militants le cas échéant autonomistes. La République en tient
compte. Votée en 1951, la loi Deixonne autorise l’enseignement
de quatre langues régionales dans le second cycle : le basque, le
breton, le catalan et l’occitan. (S’y ajoute le corse en 1974.) En
1999, la France signe la Charte européenne des langues
régionales ou minoritaires (voir p. 280), mais sa ratification bute
sur une question : la Charte est-elle compatible avec l’article 2-1
de la Constitution adopté en 1992  ? Le débat ne cesse de
rebondir. La révision constitutionnelle de 2008 précise que « les
langues régionales appartiennent au patrimoine de la France »
(article  75-1). En 2015, le Sénat rejette pourtant le projet de
ratification de la Charte.

Des « langues régionales » aux


« langues de France »

Que signifie la notion de «  langue régionale  » inscrite dans la


Constitution depuis 2008 ? La question reste débattue, souvent
avec passion.
Langues et dialectes de France

Le francoprovençal ou arpitan
Vers 1870, le linguiste italien Graziado Isaia Ascoli identifie
un groupe de dialectes distincts de ceux d’oïl et d’oc et le
nomme « franco-provençal » (voir p. 140), aujourd’hui écrit
sans trait d’union.

Cent ans plus tard, des défenseurs de ces dialectes jugent


l’appellation ambiguë et lui préfèrent arpitan, signifiant
«  montagnard  » (et sonnant comme «  occitan  »). L’aire
linguistique s’étend sur trois pays  : la France, de la région
lyonnaise à la Savoie (voir la carte), la Suisse romande et
l’Italie, où les dialectes demeurent très vivants dans la
Vallée d’Aoste (voir p.  345). En France et en Suisse, ils ne
sont plus guère pratiqués, si ce n’est en Savoie par des gens
âgés.

Les défenseurs de l’arpitan forment aujourd’hui des


associations très actives. Regroupées depuis 2004 sous
l’égide de l’ACA-Fédération internationale de l’arpitan
(Aliance culturèla arpitanna), elles ont lancé en 2007 Radiô
Arpitania.

Abordons-la d’une façon pragmatique : quelle place les langues


régionales occupent-elles dans l’enseignement  ? Le ministère
de l’Éducation nationale répartit les langues vivantes en
plusieurs catégories, comme en témoignent les épreuves du
baccalauréat. Aux épreuves obligatoires de langue vivante 1, 22
langues étrangères sont admises. Aux épreuves obligatoires de
langue vivante 2 ou 3, s’y ajoutent 5 langues régionales
métropolitaines (basque, breton, catalan, corse, occitan) et
diverses langues d’outre-mer. Aux épreuves facultatives, toutes
les langues ci-dessus sont admises, ainsi que les «  langues
régionales d’Alsace et des pays mosellans » et le gallo de Haute-
Bretagne. En revanche, les dialectes d’oïl (sauf le gallo) et
francoprovençaux sont exclus.

Ainsi se dessine une hiérarchie, dont les langues régionales


occupent l’échelon intermédiaire. Mais leurs défenseurs
remettent en cause l’appellation «  régionales  » elle-même, en
arguant qu’il s’agit de langues «  tout court  ». Ils obtiennent
satisfaction en 2016, quand il est décidé d’instituer un concours
d’agrégation pour les «  langues de France  », comme en sont
déjà dotées une douzaine de langues étrangères. En bénéficient
le breton, le corse et l’occitan à partir de 2018. De leur côté, le
basque et le catalan profitent du dynamisme qui les caractérise
au sud des Pyrénées, tant au Pays basque (voir p.  361) qu’en
Catalogne (voir p. 352). Les « langues régionales d’Alsace et des
pays mosellans » constituent un cas particulier, car personne ne
conteste qu’il s’agisse de dialectes de l’allemand (voir p. 317).

Restent les dialectes d’oïl et francoprovençaux. Certains y


voient des langues «  régionales  » au même titre que celles
énumérées ci-dessus ; d’autres relèvent qu’ils ne comptent plus
guère de locuteurs compétents et actifs et qu’il serait vain de
tenter de les ressusciter. C’est une situation très différente de
celle des dialectes de l’italien (voir p. 341) ou de l’allemand (voir
p.  300). Un peu partout, des passionnés défendent cependant
leur patrimoine linguistique, comme le montrent les exemples
de l’arpitan ou du gallo en Bretagne (voir les encadrés).

L’occitan

La langue des troubadours ou langue d’oc s’est épanouie aux


XII e  et XIII e  siècles (voir p.  138). Quand les rois ont imposé leur
autorité dans le sud de la France, du XIIIe au XVe siècle, toute la
population y a conservé comme parlers maternels des dialectes
d’oc, l’occitan demeurant la langue des écrits.

Au XVIe siècle, le français progresse. Il évince l’occitan des textes


juridiques et administratifs (en application de l’ordonnance de
Villers-Cotterêts), et gagne toujours plus de terrain  : les élites
urbaines deviennent bilingues, à l’oral et à l’écrit. Cela
n’empêche pas une renaissance de la langue d’oc littéraire qui,
unifiée au temps des troubadours, se subdivise désormais en
variantes dialectales. Comme ailleurs, cette renaissance se
fonde sur l’idée de «  vulgaire illustre  » énoncée par Dante  :
pourquoi pas la langue d’oc ou, plus précisément, le gascon ou
le provençal  ? Les poètes gascons sont les plus actifs, à
commencer par Pey de Garros (v.  1530-1583). Autre Gascon  :
Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (1544-1590). Il
compose en 1579 une ode mettant en scène trois nymphes,
latine, française et gasconne… et attribue la palme à cette
dernière. La littérature d’oc n’en décline pas moins au siècle
suivant. C’est Antoine Fabre d’Olivet (1767-1825), natif de
Ganges au nord de Montpellier, qui reprend conscience de
l’unité linguistique dans La Langue d’oc rétablie dans ses
principes constitutifs, théoriques et pratiques, ouvrage
posthume.

L’histoire se poursuit en Haute-Provence. Simon-Jude Honnorat


(1783-1852), docteur en médecine et naturaliste, publie à Digne,
en 1846-1847, son Dictionnaire provençal-français ou
Dictionnaire de la langue d’oc ancienne et moderne. Riche de
plus de cent mille mots, c’est aussi une véritable encyclopédie
du Midi, à laquelle les «  félibres  » rendent bientôt hommage.
Qui sont-ils  ? En 1854, sept jeunes poètes provençaux –  dont
Frédéric Mistral (1830-1914), Théodore Aubanel (1829-1886) et
Joseph Roumanille (1818-1891)  – se réunissent près d’Avignon
et fondent un mouvement visant à restaurer la langue et la
littérature provençales. Ils se qualifient de «  félibres  »
(désignant des «  sages  » dans une vieille cantilène provençale)
et nomment leur mouvement le «  Félibrige  » (Felibrejado).
Mistral prend l’ascendant : son poème Miréio (Mireille), paru en
1859, assure la notoriété du groupe. La langue qu’il emploie se
fonde sur le dialecte «  rhodanien  » de la région d’Avignon et
d’Arles, dont les félibres sont originaires. En 1886, Mistral fait
paraître (en provençal) Le  Trésor du Félibrige. Dictionnaire
provençal-français embrassant les divers dialectes de la langue
d’oc moderne.

La réforme félibréenne suscite toutefois des réticences à l’ouest


du Rhône, où l’on juge les dialectes languedociens plus
conformes à la tradition des troubadours et donc plus
fédérateurs. Dans cette optique, l’appellation « occitan » (plutôt
que «  provençal  ») se généralise au début du XXe  siècle pour
désigner la langue. Les travaux des érudits débouchent sur la
publication, en 1935, de la Gramatica Occitana segon los parlars
lengadocians de Louis Alibert (1884-1959), première grammaire
scientifique de la langue d’oc. L’étude de la langue et de ses
dialectes se poursuit ensuite au sein de l’Institut d’études
occitanes créé en 1945.

Dans la seconde moitié du XXe  siècle, le mouvement occitan


semble omniprésent, tant ses promoteurs se font entendre (y
compris en dénonçant le « sous-développement » du sud de la
France). Comment l’usage de la langue évolue-t-il en pratique ?
Les estimations du nombre de locuteurs de dialectes de
l’occitan passent d’une dizaine de millions vers 1920 à un demi-
million à la fin du siècle, auxquels s’ajouterait 1,5 million de
personnes ayant de l’occitan un degré variable de connaissance.

Qu’en est-il au juste ? Le linguiste Fabrice Bernissan a enquêté


dix ans dans les Hautes-Pyrénées afin de distinguer les
véritables locuteurs, maîtrisant la langue parlée, et les non-
locuteurs plus ou moins «  imprégnés  », c’est-à-dire plus ou
moins capables de la comprendre. Ses conclusions sont
saisissantes  : il estime qu’en 2012, dans l’ensemble de la zone
linguistique occitane, de l’Atlantique aux Alpes, on ne compte
que 110  000 véritables locuteurs d’un dialecte de l’occitan  !
Quant aux non-locuteurs plus ou moins «  imprégnés  », ils
seraient au nombre de 1,2  million. L’UNESCO parvient à un
constat similaire et classe l’occitan parmi les langues
« sérieusement en danger » (comme le breton).

Que s’est-il passé  ? La pratique de l’occitan reculait déjà avant


1914, surtout dans les villes. L’abandon progressif de la
transmission familiale s’est ensuite généralisé, y compris dans
les campagnes. Aujourd’hui, l’enseignement de l’occitan tente
d’enrayer sa chute, mais les nombres d’apprenants demeurent
très insuffisants. En 2016-2017, seuls 13 000 élèves bénéficiaient
d’un enseignement bilingue occitan/français (moins que le
breton). Ils se répartissaient pour moitié entre les écoles
Calendreta («  petite alouette  »), réseau d’écoles fondé en 1979
pratiquant un enseignement bilingue par immersion, et
l’enseignement public (bilingue à parité horaire).

Le breton et ses dialectes

Dès le Moyen Âge, on ne parle breton que dans l’ouest de la


Bretagne, autrement dit en Basse-Bretagne ou Bretagne
«  bretonnante  » (voir p.  146). En Haute-Bretagne prévaut un
dialecte d’oïl, le gallo. Le breton lui-même se subdivise en
quatre aires dialectales, correspondant aux diocèses de l’Ancien
Régime  : Saint-Pol-de-Léon (le pays de Léon, en breton Leon,
incluant Brest et Morlaix), Tréguier (le Trégor, Treger), Quimper
(la Cornouaille, Kernev) et Vannes (le Vannetais, Wened). Ces
dialectes se perpétuent aujourd’hui (voir la carte).
Par convention, les linguistes datent de 1659 le début de l’ère du
breton moderne : le jésuite Julien Maunoir (1606-1683) fait alors
paraître Le Sacré-Collège de Jésus, catéchisme en breton
accompagné d’une grammaire et de dictionnaires français-
breton et breton-français. Maunoir, né au nord de Fougères, en
pays gallo, voulait faire œuvre missionnaire en Basse-Bretagne.
Il a donc entrepris d’étudier le breton quand, selon la tradition,
il aurait reçu d’un ange (ô miracle !) le don de cette langue dans
une chapelle de Kerfeunteun, près de Quimper. (Il sera béatifié
en 1951.)

Au XVIIIe siècle, la Bretagne s’appauvrit : le breton devient dans


les campagnes une «  langue de misère  ». Les livres en breton,
pour la plupart religieux, emploient une langue truffée de mots
français, ce qui a du moins le mérite de permettre aux Bretons
instruits de conserver une certaine connaissance du breton
écrit. Mais la population sachant lire, concentrée dans les villes,
se tourne de plus en plus vers le français.

Jean-François Le  Gonidec de Kerdaniel (1775-1838), issu d’une


vieille famille du Conquet, à l’ouest de Brest, inaugure une
nouvelle phase de l’étude du breton. En 1807, il publie une
Grammaire celto-bretonne rédigée en français, puis, en 1821, un
Dictionnaire breton-français, que complétera en 1837 un
Dictionnaire français-breton. Le  Gonidec rédige aussi une
traduction du Nouveau Testament en breton, mais, dès sa
publication (par une institution protestante anglaise en 1821),
l’Église catholique la met à l’index. Le breton tel que Le Gonidec
l’écrit se fonde sur le dialecte du pays de Léon, dont il est
originaire.

Le gallo, l’autre langue de Bretagne


Les dialectes d’oïl de Haute-Bretagne portent
collectivement le nom de « gallo », du breton gall désignant
ceux qui ne parlent pas breton. En 2004, le conseil régional
de Bretagne a reconnu le gallo comme l’une des « langues
de Bretagne  », conjointement avec le breton. L’Éducation
nationale autorise son enseignement (dont bénéficient
environ 2  000 élèves), bien qu’il ne soit pas standardisé.
Selon un sondage effectué en 2013, près de
200  000  personnes, résidant à la campagne et pour la
plupart âgées, parleraient encore un dialecte du gallo.

La politique officielle de promotion du français engagée au


XIXe siècle n’obtient de résultats que dans les villes : vers 1900, la
moitié de la population de la Basse-Bretagne, vivant dans les
campagnes de l’intérieur, ne connaît pas le français. Or, à la
même époque, la langue bretonne passionne de nouveau
écrivains et érudits. En 1911, ils réforment l’orthographe établie
par Le  Gonidec pour l’appliquer aussi au cornouaillais et au
trégorrois  : c’est le système «  KLT  » (Kernev-Leon-Tregor).
D’autres établissent une orthographe pour le vannetais,
ensemble de parlers formant un groupe à part. En 1941, on
fusionne les deux orthographes en une seule, dite peurunvan
(« entièrement unifiée »), qui tend à prévaloir aujourd’hui. Cela
ne signifie par pour autant qu’il existe un breton « standard »,
en dépit des efforts accomplis pour enrichir et moderniser le
vocabulaire (les mauvaises langues y voient un «  breton
chimique »). L’Office public de la langue bretonne (Ofis Publik ar
Brezhoneg), financé par la région de Bretagne, les départements
et l’État, traite désormais de ces questions.

La langue bretonne fait l’objet de soins attentifs, mais qui


l’emploie effectivement  ? Vers 1950, un million de personnes
parlaient breton  ; elles sont aujourd’hui moins de 200  000, en
majorité âgées de plus de 60  ans. Pour enrayer ce déclin, le
réseau associatif des écoles Diwan («  germe  ») a vu le jour en
1977 : il dispense un enseignement en breton (par immersion),
sans pour autant oublier le français. Des établissements publics
et privés pratiquent par ailleurs l’enseignement bilingue (à
parité horaire). Cela concerne environ 17  000 élèves (de la
maternelle au baccalauréat), soit 2,7 % de l’effectif scolaire de la
région. Aussi n’est-il pas étonnant que l’UNESCO juge le breton
«  sérieusement en danger  », tandis que le gallois (bénéficiant
d’un statut officiel, voir p. 288) lui paraît « vulnérable ».

Existe-t-il une « langue corse » ?

La question ne se pose pas en 1768, quand la République de


Gênes cède à la France ses droits sur l’île. À cette époque, toute
la population (environ 120  000  personnes) parle des dialectes
formant un continuum du nord de la Corse au nord de la
Sardaigne (voir p. 134). Or, le toscan, introduit dans l’île par les
Pisans à partir du XIe siècle, a fortement imprégné ces dialectes.
Les Corses ont donc pour langue écrite et cultivée l’italien, lui-
même fondé sur le toscan.

Les nouvelles autorités entreprennent de diffuser la langue


française en composant avec l’italien  : rédaction d’un Code
corse (recueil de documents administratifs) en italien et en
français de 1778 à 1790, publication d’un catéchisme bilingue en
1781, etc. Les élites corses demeurent néanmoins très attachées
à la culture italienne. Le jeune Napoléon Bonaparte (1769-1821)
obtient certes une bourse royale pour étudier à l’École militaire
de Brienne, en Champagne – il y est élève de 1779 à 1784 –, mais
les fils de famille préfèrent l’Italie, y compris après la
Révolution et l’Empire : en 1829, à Pise, un étudiant sur quatre
est corse.

La première session du baccalauréat en Corse se tient la même


année. Sous la Monarchie de Juillet, puis le Second Empire,
l’administration veille à l’emploi du français dans tous les écrits
publics. En conséquence, la bourgeoisie urbaine recourt de plus
en plus à la langue officielle au détriment de l’italien. Les lois
scolaires des années 1880 renforcent ensuite l’hégémonie du
français, de même que l’émigration de nombreux Corses vers le
« continent » ou les colonies.
« Morta a lingua, mortu u populu »

À la fin du XIXe  siècle, les dialectes corses sont utilisés au


quotidien par la quasi-totalité de la population, mais, privés de
leur langue de référence (l’italien), ils font figure de patois sans
avenir, du moins aux yeux des autorités. Des écrivains
réagissent  : l’italien nous a quittés, le français n’est pas notre
langue, écrivons en corse  ! Parmi eux figure Santu Casanova
(1850-1936), qui prend pour slogan «  morta a lingua, mortu u
populu » (« la mort de la langue, c’est la mort du peuple »). En
1896, il fonde à Ajaccio l’hebdomadaire A Tramuntana. Giurnale
puliticu, umuristicu, satericu e litterariu et s’y exprime avec
verve en mêlant aux dialectes corses du français, voire de
l’italien. A  Tramuntana paraît jusqu’en 1914, trouvant des
lecteurs dans tous les milieux. La littérature corse tend ensuite
à se replier sur elle-même et sur la sauvegarde des traditions
culturelles de l’île. À l’échelon national, le corse n’est pas perçu
comme une langue régionale, mais comme une juxtaposition
de dialectes de l’italien. C’est pourquoi la loi Deixonne votée en
1951 l’ignore (voir p. 326).

Le réveil du mouvement nationaliste corse date de la fin des


années 1960. En 1976, la création du Front de libération national
corse (FLNC) marque le début d’un cycle de violences. (Le FLNC
abandonnera officiellement la lutte armée en 2014.) Pour tenir
compte de la spécificité corse, les statuts particuliers (élaborés à
Paris) se succèdent à partir de 1982. Celui de 1990 accorde à l’île
une grande autonomie, mais il fait état du «  peuple corse…
composante du peuple français  », disposition rejetée par le
Conseil constitutionnel. Il s’ensuit deux nouveaux statuts, en
1991 puis en 2000. Pour finir, le statut de la Collectivité de Corse
(Cullettività di Corsica), adopté en 2015, entre en vigueur le
1er janvier 2018.

Une langue « polynomique »

Alors que la vie politique corse s’enflamme puis s’apaise,


qu’advient-il de la «  langue corse  »  ? La résurgence du
nationalisme s’accompagne dans les années 1970 d’un
mouvement culturel dit Riacquistu (« réappropriation ») et de la
volonté de promouvoir la langue. Une orthographe adoptée en
1971 permet de transcrire les divers dialectes. En 1974, un
décret range le corse parmi les langues régionales telles
qu’entendues par la loi Deixonne, autorisant son enseignement
à titre facultatif. Comment enseigner une langue qui se décline
en divers dialectes et n’est pas « standardisée » ?

Le linguiste Jean-Baptiste Marcellesi apporte la réponse sous la


forme du concept de langue « polynomique » – terme emprunté
à la mathématique  –, volontairement non standardisée pour
mieux conserver la richesse et la saveur des variétés qui la
composent. Le nouveau concept fait son chemin, y compris
dans l’Éducation nationale. Il ne facilite pas la tâche des
enseignants, mais il est vrai que les brassages de population
dans l’île tendent de toute façon à mêler les dialectes. En 2002,
une loi généralise l’enseignement du corse dans le primaire à
raison de trois heures par semaine. Il existe aussi des classes
bilingues à parité horaire  : elles accueillaient 11  000 élèves en
2017.

L’extension de l’enseignement du corse n’empêche pas sa


pratique de se restreindre. En 1977, près de 80  % des Corses
savaient parler un dialecte ; ils sont moitié moins aujourd’hui.
Cela résulte du déclin de la transmission du corse en tant que
langue maternelle au sein des familles, évolution qui conduit
l’UNESCO à classer le corse parmi les langues «  en danger  ».
Comment enrayer un tel déclin  ? Les nationalistes réclament
pour le corse un statut co-officiel, ce qui contredirait l’article 2-1
de la Constitution. Cela n’a pas empêché le nationaliste Jean-
Guy Talamoni, élu président de l’Assemblée de Corse en
décembre 2017, de prononcer son discours inaugural en langue
corse… D’autres, sceptiques, rappellent qu’en Irlande le statut
co-officiel de l’irlandais (adopté en 1922) n’a pas mis fin à son
recul face à l’anglais (voir p. 290).

La francophonie

Le géographe Onésime Reclus (1837-1916) invente le mot


«  francophone  » dans les années  1880. Chantre de l’expansion
coloniale comme tant de ses contemporains, il perçoit
néanmoins les langues (et non les «  races  ») comme
caractérisant les peuples et voit dans le français l’élément
capable de souder les populations de l’empire.

Une autre vision –  non impériale  – de la francophonie se


dessine au milieu du XXe  siècle, quand des stations de radio
française, belge, suisse et canadienne décident de coopérer.
Elles instituent en 1955 la Communauté des radios publiques de
langue française (aujourd’hui fondue dans l’association Médias
francophones publics, incluant les chaînes de télévision).

Le tournant majeur résulte ensuite de la décolonisation de


l’Afrique  : de 1955 à 1962, 21 possessions françaises ou belges
s’y muent en autant d’États indépendants. Le français demeure
néanmoins la langue officielle dans 17 d’entre eux, tandis qu’il
cède la place à l’arabe dans 4 autres (en Algérie, au Maroc, en
Mauritanie et en Tunisie), tout en continuant d’y jouer un rôle
éminent.

Les acteurs potentiels d’une francophonie organisée se


répartissent alors en trois ensembles :

-  la France ;

-  trois pays au sein desquels les francophones constituent


une minorité (très active !) de la population : la Belgique,
la Suisse et le Canada ;
-  une vingtaine de pays où le français, langue du
colonisateur, n’est la langue maternelle de (presque)
personne tout en demeurant omniprésent.

Plusieurs personnalités souhaitent que les liens entre ces divers


acteurs se renforcent et s’institutionnalisent, en particulier le
Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Tunisien Habib
Bourguiba. En 1970, à Niamey, les représentants de 21 États
fondent l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT).
Elle devient en 1998 l’Agence internationale de la francophonie
(AIF) puis, en 2005, l’Organisation internationale de  la
francophonie (OIF).

L’OIF compte aujourd’hui 54 membres de plein droit, dont 51


États et 3 collectivités non étatiques (voir l’encadré). Il s’y ajoute
3 membres associés et 26 observateurs (dont 15 États d’Europe
centrale et orientale).

Les 54 membres de plein droit de


l’Organisation internationale de la
francophonie
Europe occidentale et Canada (10)

Aux 4 membres principaux –  France [4] , Canada, Belgique


et Suisse – s’ajoutent Andorre, le Luxembourg et Monaco.

Sont aussi membres de plein droit 3 collectivités non


étatiques  : la Fédération Wallonie-Bruxelles et les deux
provinces canadiennes du Québec et du Nouveau-
Brunswick.

Maghreb (3)

Sont membres le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie. En


revanche, l’Algérie a toujours refusé de participer à une
entreprise qu’elle juge « néocoloniale ». L’arabe est langue
officielle dans les quatre pays.

Afrique subsaharienne (23)

Toutes les anciennes possessions françaises sont présentes :


le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, le Centrafrique, les
Comores, le Congo(-Brazzaville), la Côte d’Ivoire, Djibouti,
le Gabon, la Guinée, Madagascar, le Mali, le Niger, le
Sénégal, le Tchad et le Togo. Il en  va  de même des
anciennes possessions belges  : le Burundi, le Congo(-
Kinshasa) et le Rwanda.

S’y sont ajoutées les îles du Cap-Vert, la Guinée-Bissau et


São  Tomé et Principe (anciennes possessions portugaises)
et la Guinée équatoriale (ancienne possession espagnole).

Pays où persiste un créole du français (5)

Aux Antilles  : Haïti, la Dominique et Sainte-Lucie  ; dans


l’Océan Indien : Maurice et les Seychelles.

Asie et Pacifique (4)


Les trois États qui formaient jadis l’Indochine française : le
Cambodge, le Laos et le Vietnam. En Océanie, le Vanuatu
(ex-condominium franco-britannique des Nouvelles-
Hébrides).

Sud-est de l’Europe (6)

L’Albanie, la Bulgarie, la Grèce, la Macédoine du Nord, la


Moldavie et la Roumanie.

Autres (3)

L’Arménie, l’Égypte et le Liban.

Or, le français n’est la langue officielle (ou l’une des langues


officielles) que chez 30 membres de plein droit. Cela montre
qu’au fil des ans les institutions de la francophonie se sont
ouvertes à des pays qui, sans être francophones, s’intéressent à
la langue française à tel point qu’ils ont, eux aussi, « le français
en partage », selon la formule consacrée.

Combien compte-t-on aujourd’hui de francophones dans le


monde ? Les moins difficiles à dénombrer ont le français pour
langue maternelle : ils avoisinent 90 millions, dont 65 millions
en France métropolitaine, plus de 8  millions au Canada (voir
p. 666), 4,7  millions en Belgique (voir p. 312) et 2,1  millions en
Suisse (voir p. 315). Pour les autres, il faut se contenter d’ordres
de grandeur. L’OIF fait état d’un peu plus de 50  millions de
francophones en Afrique subsaharienne. Au Maghreb, ils
seraient une trentaine de millions. Au total, le nombre de
francophones dans le monde atteint peut-être 200 millions.

L’italien et ses dialectes

«  Pour moi, l’Italie, c’est avant tout une langue  », déclarait


l’écrivain Umberto Eco à un journaliste en 2011. Il précisait  :
«  Un chauffeur de taxi italien peut comprendre aisément la
Divine Comédie de Dante. La langue italienne a très peu évolué
depuis mille ans [5] . » C’était à l’occasion du 150e anniversaire de
l’Unité italienne, Victor-Emmanuel  II ayant été proclamé roi
d’Italie en 1861. Les historiens savent pourtant qu’à cette
époque seule une petite minorité de la population maîtrisait la
langue officielle, tant à l’écrit qu’à l’oral, et que tout le monde
ou presque s’exprimait en dialecte.

Comment le paradoxe se résout-il  ? En distinguant deux


périodes. Jusqu’au milieu du XIXe  siècle, l’histoire de la langue
italienne – littéraire, élitiste et compassée – se déroule à l’écart
de celle des dialectes, familiers et foisonnants. Après l’Unité, les
aïeux du chauffeur de taxi d’Umberto Eco apprennent l’italien à
l’école et commencent à le parler  : la langue héritée de Dante
sort de son carcan et devient réellement nationale. Mais les
dialectes ne s’effacent pas pour autant  : aujourd’hui encore,
près d’un Italien sur deux emploie un dialecte en famille ou
entre amis. Ainsi se perpétue le puzzle linguistique hérité du
Moyen Âge (voir p. 132).

Le tour d’Italie des dialectes… avant


l’Unité

Qu’entend-on par « dialecte » en Italie ? Tout parler distinct de


l’italien standard mais qui lui est apparenté. Historiquement, il
s’agissait pour commencer d’innombrables parlers locaux issus
du latin in situ qui formaient, des Alpes à la Sicile, un
continuum permettant une intercompréhension de proche en
proche. Au Moyen Âge s’y sont superposés des dialectes
urbains, quand, dans le nord et le centre du pays, chaque ville a
soumis son contado (campagne environnante) et y a diffusé son
parler. Divers dialectes se sont enfin mués en langues
véhiculaires régionales.

Commençons notre périple en Italie du Nord. Les dialectes dits


«  gallo-italiques  » se subdivisent en cinq groupes  : lombard,
piémontais, ligure, émilien et romagnol (voir la carte p. 344).

L’aire des dialectes lombards a pour cœur l’ancien duché de


Milan, fondé au XIVe siècle. Elle inclut, à l’est, Bergame et Brescia
(vénitiennes du XVe au XVIIIe siècle), au nord, le Tessin (conquis
par les Suisses au début du XVIe  siècle), à l’ouest, Novare
(rattachée au Piémont au XVIIIe siècle).
Celle des dialectes piémontais correspond à l’ancienne
principauté de Piémont, acquise au Moyen Âge par les ducs de
Savoie, puis devenue le cœur de leurs États  : le transfert de la
capitale de Chambéry à Turin date de 1562 (voir p. 345).

L’actuelle région de Ligurie, domaine du génois et des autres


dialectes ligures, fait suite à l’ancienne République de Gênes,
dissoute en 1797.

De l’ensemble gallo-italique relèvent enfin les dialectes de


l’actuelle région d’Émilie-Romagne. Avant l’Unité, elle se
partageait entre le duché de Parme (incluant Plaisance), le
duché de Modène (incluant Reggio) et les États de l’Église, dont
faisaient partie Bologne, Ferrare et la Romagne (où se situent
Ravenne, Forli et Rimini).

Plusieurs écrivains en dialectes gallo-italiques se sont rendus


célèbres, dont deux Milanais : Carlo Maria Maggi (1630-1699) et
Carlo Porta (1775-1821). On attribue au premier la création du
personnage de Meneghino, incarnation populaire des vertus
milanaises, ensuite célébrées par le second. À Bologne, on
chérit le souvenir de Giulio Cesare Croce (1550-1609), forgeron
comme son père et poète ambulant narrant les aventures d’un
homme du peuple, Bertoldo.

Les dialectes vénitiens forment un groupe à part, en usage à


Venise même et au cœur de ce que l’on nommait jadis le
«  Domaine de Terre ferme  » de la Sérénissime République,
incluant Padoue, Vicence et Vérone. Le vénitien servait aussi de
langue véhiculaire sur la côte nord de l’Adriatique (l’Istrie et la
Dalmatie) et en Méditerranée orientale. Deux auteurs du début
du XVIe  siècle, aussi différents que possible, sont devenus
célèbres  : le Vénitien Pietro Bembo (1470-1547) et le Padouan
Angelo Beolco, dit Ruzante (v. 1496-1542). Ce dernier, comédien
et auteur de théâtre, évoque en un dialecte truculent la vie des
paysans. Applaudie en son temps, son œuvre tombe ensuite
dans un quasi-oubli avant que la critique ne la redécouvre au
XXe siècle.Bembo, humaniste et courtisan, fonde les canons de
la langue littéraire italienne (voir plus loin) et achève sa carrière
en tant que cardinal.

Au sud de l’Émilie-Romagne et jusqu’en Sicile s’étend le


domaine des dialectes « italo-romans », à commencer par ceux
de Toscane. En annexant Pise dès le début du XVe  siècle, puis
Sienne en 1555, Florence a imposé son hégémonie à toute la
région  : les Médicis y règnent jusqu’en 1737. La littérature
toscane se confond avec la littérature italienne, dans la mesure
où l’italien littéraire est né du toscan ou, plus précisément, du
dialecte florentin (voir plus loin). À l’est et au sud de la Toscane
s’étendent les États de l’Église qui, outre Bologne et la Romagne,
comprennent les Marches, l’Ombrie et le Patrimoine de saint
Pierre (Patrimonium Petri), autrement dit la province de Rome.
Les dialectes y forment une transition avec ceux du Sud. À
Rome même, le peuple a pour dialecte le romanesco, mais, dès
le XVe siècle, la cour pontificale a parlé le florentin, dont l’usage
s’est diffusé dans la Ville éternelle.

Le royaume de Naples (incluant la Campanie, les Abruzzes, les


Pouilles, le Basilicate et la Calabre) et le royaume de Sicile
partagent un même destin  : ils relèvent de la couronne
d’Espagne aux XVIe  et  XVIIe  siècles. Une branche des Bourbons
d’Espagne règne sur l’ensemble, dénommé «  royaume des
Deux-Siciles », de 1816 à 1861. L’aire des dialectes méridionaux
correspond au royaume de Naples, exception faite  du Salento
(région de Lecce, dans l’est des Pouilles) et de la Calabre
centrale et méridionale, dont les dialectes s’apparentent à ceux
de Sicile. On nomme «  napolitain  » la langue littéraire
commune aux divers parlers méridionaux. Elle ne fut jamais la
langue officielle du royaume, rôle rempli au XVIe  siècle par
l’espagnol, plus tard par l’italien. Le napolitain n’en était pas
moins le parler usuel à la cour des Bourbons de Naples. Deux
écrivains en langue napolitaine se distinguent  : le poète Giulio
Cesare Cortese (1570-1640) et son contemporain Giambattista
Basile (1566-1632), auteur du Pentamerone, recueil d’une
cinquantaine de contes pour enfants dont plusieurs seront
adaptés par Charles Perrault et les frères Grimm. En Sicile, les
élites ont adopté l’italien écrit dès le XVIe  siècle. La poésie en
sicilien persiste néanmoins, notamment sous la plume du
Palermitain Giovanni Meli (1740-1815).

Le sarde, une langue à part

Dans la péninsule et en Sicile, les dialectes côtoient la langue


italienne, perçue depuis longtemps comme une proche cousine.
Il n’en va pas de même en Sardaigne, où la plupart des dialectes
relèvent du groupe sarde, nettement distinct (voir p.  134).
L’intégration de la Sardaigne au monde italien est de surcroît
tardive  : elle date du XVIIIe  siècle. La dynastie d’Aragon (de
langue catalane) prend possession de l’île au XIVe siècle. Quand
la Castille et l’Aragon s’unissent, à la fin du XVe  siècle, le
royaume de Sardaigne devient une dépendance de la couronne
d’Espagne, gouvernée par un vice-roi. À l’issue de la guerre de
Succession d’Espagne, il échoit ensuite à la maison de Savoie.
Ainsi le duc de Savoie, prince de Piémont, acquiert-il le titre de
roi de Sardaigne en 1718.

Parmi les textes médiévaux en sarde se distingue le célèbre


Code de loi (Carta di Logu) édicté vers 1390 par Éléonore
d’Arborée (1340-1404), héroïne de la résistance aux Aragonais.
Les premières œuvres poétiques connues datent du XVIe siècle.
Au XVe  siècle, le catalan, langue du pouvoir, tend à devenir la
langue des villes, le sarde demeurant celle des campagnes. Le
castillan prend le relais au XVIIe siècle, sans néanmoins évincer
le catalan. Après l’acquisition de la Sardaigne par la maison de
Savoie, l’italien, à peu près inconnu de la population, devient la
langue officielle. Alors renaît l’intérêt pour le sarde écrit : on se
plaît à souligner que, de toutes les langues romanes, il est resté
le plus proche du latin. Giovanni Spano (1803-1878), prêtre,
linguiste et universitaire, joue ensuite un rôle clé en rédigeant
une grammaire et un dictionnaire sarde-italien et italien-sarde.
La langue ainsi cultivée, dite « sarde illustre », s’épanouit dans la
poésie.
La « Questione della lingua »

Tandis que chaque région conserve ses pratiques linguistiques,


une langue écrite commune, fondée sur le florentin, se diffuse
dans l’ensemble du pays à partir du XVe siècle. Le rôle joué par
le florentin résulte à la fois du prestige des écrivains toscans du
Quattrocento (Dante, Pétrarque et Boccace) et du rayonnement
de Florence au temps des Médicis. De grands écrivains
emploient cette langue écrite, nommée l’« italien » dès la fin du
XVe siècle : Machiavel (1469-1527), l’Arioste (1474-1533), l’Arétin

(1492-1556)… Elle n’en est pas moins laissée à la liberté de


chacun, ce qui conduit certains esprits à vouloir établir des
règles tandis que d’autres (tel Machiavel) préfèrent que la
langue conserve sa souplesse  : ainsi naît la Questione della
lingua, qui rebondira jusqu’au XIXe siècle.

Les partisans d’une norme l’emportent sous l’impulsion du


Vénitien Pietro Bembo. Dans son ouvrage Prose della volgar
lingua (1525), il affirme qu’une langue littéraire doit différer du
parler quotidien et prône donc de prendre pour référence non
pas le florentin de son temps, mais la langue littéraire
prestigieuse du Quattrocento. Ce parti pris archaïsant inspire
ensuite l’Accademia della Crusca, fondée à Florence en 1582. La
première édition de son dictionnaire date de 1612. L’usage de
l’italien écrit se généralise dans les milieux cultivés un peu
partout en Italie, en tant que langue littéraire et langue des
administrations. Son champ demeure néanmoins restreint à
maints égards  : c’est avant tout une langue écrite, parlée à
l’occasion par une petite minorité de gens cultivés, mais ce n’est
la langue maternelle de personne. Même à l’écrit, l’italien reste
concurrencé par les dialectes régionaux. Il pâtit aussi du
caractère archaïsant qui lui a été imposé au XVIe siècle : le fossé
ne cesse de se creuser entre une langue écrite devenue
pompeuse et des parlers en continuelle évolution.

L’écrivain milanais Alessandro Manzoni (1785-1873) s’efforce de


résoudre le problème. En 1827, il publie I promessi sposi (« Les
Fiancés  »), roman rédigé en un italien littéraire imprégné de
milanais. Séjournant ensuite à Florence, il découvre la langue
parlée par les Florentins cultivés et se persuade que l’italien
moderne doit se fonder sur elle. Ayant « rincé ses draps dans les
eaux de l’Arno  » (selon sa propre formule), il entreprend une
nouvelle rédaction des Fiancés, parue en 1840-1842, qui connaît
un immense succès. En 1868, il préconise dans un rapport
officiel que le florentin contemporain soit la langue nationale,
enseignée dans les écoles. Quelques années plus tard, le
linguiste Graziado Ascoli (voir plus loin) considère au contraire
qu’il faut laisser l’italien moderne évoluer spontanément. La
suite de l’histoire donne raison à l’un et l’autre  : dans le cadre
de l’Italie unifiée, la prose de Manzoni devient la nouvelle
référence littéraire, en particulier dans l’enseignement. Cela
n’empêche pas l’italien, désormais langue nationale, de se
développer dans toutes les directions, comme le prévoyait
Ascoli.
La langue nationale face aux dialectes

En 1860, seule une minorité de la population sait parler italien :


les estimations vont de 2,5  % à 12  % (en y incluant tous les
Toscans), alors que la proportion avoisine 100  % aujourd’hui.
Comme dans les autres pays européens, la progression résulte
de la généralisation de l’enseignement (en langue italienne
exclusivement), des migrations intérieures, des effets du
service militaire,  etc. En Italie, cependant, la progression n’a
que partiellement entamé l’usage des dialectes, toujours utilisés
en famille par la moitié de la population, plus ou moins en
concurrence avec l’italien. C’est bien sûr davantage le cas des
personnes âgées (les deux tiers des plus de 65  ans) que des
jeunes (un tiers des moins de 25  ans). En dehors du cadre
familial et amical, la part de la population qui utilise encore le
dialecte tombe à 25 %. Le recours à l’italien de préférence aux
dialectes varie par ailleurs selon les régions : il est le plus élevé
en Toscane, bien sûr, et le moins élevé en Vénétie (où la Léngua
Vèneta demeure très vaillante) et dans le Mezzogiorno (sud de
la « Botte » et Sicile).

Les Italiens sont habitués à la coexistence de l’italien et des


dialectes : elle fait partie de leur vie quotidienne et continue de
fortement colorer les particularismes régionaux. L’appellation
«  dialectes  » (dialetti) est elle-même consacrée par l’usage. Les
linguistes relèvent néanmoins qu’entre le vénitien et le
napolitain (par exemple), la différence est plus grande qu’entre
le castillan et le portugais, lesquels constituent sans aucun
doute des langues distinctes. Ils ajoutent que le vénitien ou le
génois (par exemple) peuvent se targuer d’une tradition écrite
remontant au Moyen Âge, au même titre que le castillan ou le
portugais. «  Dialecte  » ou «  langue  »  ? La question n’est pas
vaine, car la Charte européenne des langues régionales et
minoritaires, signée (mais non ratifiée) par l’Italie, exclut de son
champ les «  dialectes de la langue officielle de l’État  ». Ils ne
bénéficient donc pas de statut. C’est pourquoi leurs défenseurs
se mobilisent et se tournent aujourd’hui vers les conseils
régionaux, dont certains se sont engagés à protéger « la langue
et la culture » de leur région.

Albanais, Grecs et Croates d’Italie


Trois communautés linguistiques dispersées descendent de
réfugiés ayant fui l’avancée des Turcs, pour certains dès le
XVe siècle. Quelques milliers de Croates demeurent présents
dans le Molise. Les Grecs se répartissent principalement
entre l’est des Pouilles et le sud de la Calabre. Une douzaine
de milliers d’entre eux parlent encore leur langue.

Les Albanais forment des colonies en divers points du Sud


et de la Sicile, avec pour métropoles religieuses (ils sont de
rite grec orthodoxe) Lungro, dans le nord de la Calabre, et
Piana degli Albanesi près de Palerme. Ils se nomment eux-
mêmes «  Arbëreshë  » et continuent de cultiver la langue
albanaise, parlée par une centaine de milliers d’entre eux.
Girolamo De Rada (1814-1903), né en Calabre, fut le premier
poète romantique en langue albanaise (voir p. 398).

Le sarde bénéficie d’un régime particulier depuis une vingtaine


d’années. Au lendemain de l’Unité italienne, l’enseignement
obligatoire en italien s’impose, en Sardaigne comme ailleurs, les
dialectes locaux faisant figure de dialectes italiens parmi
d’autres. L’italianisation redouble sous le régime fasciste, qui va
jusqu’à interdire les concours de poésie en sarde. Le statut
d’autonomie conféré à la Sardaigne en 1948 (en raison de son
insularité) ne contient aucune disposition d’ordre linguistique
et l’usage de l’italien ne cesse de progresser. La reconnaissance
officielle du sarde en tant que langue distincte date de la fin des
années 1990. La région confie alors à des linguistes le soin
d’établir une norme « supradialectale », entreprise difficile. Elle
débouche en 2006 sur l’adoption d’une «  langue sarde
commune » (Limba Sarda Comuna), principalement fondée sur
les dialectes logoudoriens du centre-nord, à l’instar du «  sarde
illustre  ». L’enseignement du sarde fait ensuite son entrée à
l’école, pour autant que les familles le demandent.

Langues et dialectes des Alpes

Dans les Alpes, les limites linguistiques ne correspondent ni aux


lignes de crête ni aux frontières entre l’Italie et ses voisines la
France, la Suisse et l’Autriche. Parlers romans et germaniques
se côtoient et s’enchevêtrent (voir la carte). Une situation
d’autant plus complexe que trois langues romanes sont propres
à la zone alpine  : le romanche, le ladin et le frioulan. Au
XIXe siècle, le linguiste italien Graziado Ascoli les a réunies en un

groupe nommé «  rhéto-roman  », en référence à la Rhétie,


province romaine qui correspondait aux Alpes centrales (voir
p. 133). Mais d’autres ont nié la pertinence du groupe, ne voyant
dans ces trois « langues » que des dialectes de l’italien. Quand le
régime mussolinien a adopté cette thèse, la Suisse s’est
inquiétée et a érigé le romanche en quatrième «  langue
nationale », comme nous le verrons. Aujourd’hui, la validité ou
non du groupe rhéto-roman n’est plus débattue qu’entre
experts. D’autres questions ont occupé le devant de la scène
après 1945  : celle de la Vallée d’Aoste et, plus encore, celle du
Tyrol du Sud.
Langues et dialectes des Alpes et d’Italie du Nord

L’héritage de la maison de Savoie


Au Moyen Âge, les comtes puis ducs (à partir de 1416) de Savoie
acquièrent des territoires de part et d’autre des Alpes : la Vallée
d’Aoste, le cœur du Piémont et le comté de Nice. Le centre de
gravité de leurs États s’étant déplacé vers l’est, ils transfèrent
leur capitale de Chambéry à Turin au milieu du XVIe siècle. Trois
groupes de dialectes sont en usage dans les possessions des
ducs  : francoprovençaux en Savoie même, dans le Val d’Aoste
et dans quelques proches vallées du versant oriental des Alpes ;
occitans dans les autres vallées du versant oriental et le comté
de Nice ; piémontais dans la plaine du Piémont.

La dynastie de Savoie et les élites sont de langue française.


Quand elles s’installent à Turin, elles adoptent le piémontais,
tout en continuant de cultiver le français. Deux langues écrites
ont dès lors un statut officiel  : le français en Savoie et dans la
Vallée d’Aoste, l’italien dans le Piémont et à Nice. Le
bilinguisme, voire le trilinguisme se perpétuent jusqu’à l’Unité
italienne  : son artisan, Camillo Benso di Cavour (1810-1861), a
pour langue maternelle le français, tandis que le roi Victor-
Emmanuel s’exprime de préférence en piémontais ; tous deux
utilisent l’italien en public.

En 1860, la Savoie et le comté de Nice rejoignent la France,


tandis que la dynastie de Savoie entreprend de régner sur
l’Italie unifiée. L’italien devient la langue de l’enseignement
obligatoire dans l’ensemble du Piémont, y compris les vallées
alpines de dialectes occitans. Dans la Vallée d’Aoste, en
revanche, l’italien n’avait pas pénétré  : les parlers usuels y
étaient francoprovençaux («  valdôtains  ») et la langue de
culture le français. Comme la France à la même époque, l’Italie
entend promouvoir sa langue nationale sur tout son territoire :
l’italien évince donc le français comme langue de
l’enseignement dans la Vallée d’Aoste au cours des années 1880.
Au début du XXe  siècle, ce dernier ne figure plus dans les
programmes qu’à raison d’une heure par jour. La Ligue
valdôtaine pour la défense de la langue française entreprend
alors de financer son enseignement à titre privé. Le régime
fasciste se montre brutal  : il bannit le français de
l’enseignement en 1925, dissout la Ligue et encourage un afflux
de population de langue italienne à Aoste.

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les Valdôtains aspirent


à l’autonomie politique et culturelle. Une loi de 1948 érige la
Vallée d’Aoste en «  région autonome à statut spécial  », mais il
faut attendre les années 1970 pour que le français retrouve une
place à l’école et 1985 pour que son enseignement soit rendu
obligatoire. La règle est la suivante : un nombre d’heures égal à
celui consacré à l’enseignement de l’italien doit être réservé à
celui du français. Les effets de plus d’un siècle d’italianisation
semblent néanmoins irréversibles : au tout début du XXIe siècle,
72  % des habitants de la Vallée ont pour langue maternelle
l’italien, 16  % le valdôtain et 1  % seulement le français. Il est
vrai qu’en contrepartie 96  % de la population déclarent
connaître l’italien, 75 % le français et 56 % le dialecte, très utilisé
en dehors des villes.
En Suisse : l’italien et le romanche

Outre l’allemand et le français (voir p.  315), une troisième


langue est officielle en Suisse à l’échelon fédéral  : l’italien,
principalement en usage dans le canton du Tessin, au sud du col
du Saint-Gothard. Au Moyen Âge, le territoire correspondant
formait la partie nord du duché de Milan. Les Confédérés
suisses (de dialectes alémaniques) l’ont conquis aux XVe  et
XVI e  siècles et placé sous l’autorité de baillis contre lesquels la
population (de dialectes lombards) s’est révoltée à plusieurs
reprises. Il faut attendre l’époque napoléonienne pour que le
territoire accède au statut de canton sous le nom de Tessin (un
affluent du Pô, en italien «  Ticino  »). L’italien y est la seule
langue officielle, mais des dialectes lombards occidentaux
restent d’usage courant, comme dans la région de Milan.

À l’est du Tessin s’étend le canton des Grisons, dont l’histoire est


très différente. Les trois «  Ligues grisonnes  » (en allemand,
Graubünden) se constituent au XIVe  siècle, puis s’allient aux
Confédérés suisses en 1497 et vont rester leurs alliées jusqu’à la
fin de l’Ancien Régime. Après 1815, elles forment au sein de la
Confédération le canton des Grisons. Trois langues y sont en
usage  : le suisse alémanique, langue la plus répandue, le
romanche, propre aux Grisons, et l’italien, dans trois vallées du
versant sud des Alpes.

Le romanche se compose aujourd’hui de cinq dialectes (voir la


carte)  : le sursilvan (vallée du Rhin antérieur ou Surselva), le
sutsilvan (vallée du Rhin postérieur), le surmiran (vallée de
l’Albula), le putér (Haute-Engadine) et le vallader (Basse-
Engadine). Au Moyen Âge, de tels dialectes prévalaient dans
toute la région, tandis que les élites urbaines étaient déjà de
langue alémanique. Les premiers écrits, en putér, datent du
XVI e siècle.
Au début du XVIIIe siècle paraît une Bible complète en
sursilvan. L’usage de l’allemand continue cependant de
progresser  : vers 1800, les locuteurs du romanche ne forment
plus que la moitié de la population des Grisons, alors estimée à
75 000 personnes.

Un regain d’intérêt se manifeste dans la seconde moitié du


XIXe  siècle  :
dès 1864, on tente d’établir un standard commun
(Romonsch fusionau), sans succès. La Constitution cantonale de
1880 reconnaît néanmoins le romanche comme l’une des trois
langues officielles, tandis que des linguistes standardisent
chacun des dialectes. La Ligue romanche (Lia Rumantscha),
fondée en 1919, s’efforce de coordonner ces travaux, mais elle
en est encore loin quand, en 1938, le romanche se trouve
promu quatrième langue « nationale » (mais non « officielle ») à
l’échelon de la Confédération. En 1982, la Ligue achève enfin
d’établir une langue commune standard, le Rumantsch
Grischun (RG), fondée sur les formes les plus fréquentes dans
trois dialectes (sursilvan, surmiran et vallader).

La question n’est cependant pas résolue, car les défenseurs du


romanche se divisent en deux camps  : aux partisans du RG
s’opposent ceux qui dénoncent son caractère «  artificiel  » et
redoutent la mort des dialectes, à leurs yeux seuls véhicules
authentiques de la culture romanche… et les polémiques
s’enlisent. Trente-cinq ans plus tard, le RG et les dialectes
coexistent. Chacune des 178 communes des Grisons choisit la
langue de l’enseignement obligatoire  : parmi celles de langue
romanche, certaines optent pour le RG, tandis que les plus
nombreuses s’en tiennent à l’un des dialectes. Quant aux
autorités cantonales et fédérales, elles n’utilisent que le RG à
leur échelon. La population de langue romanche est
aujourd’hui estimée à un peu plus d’une trentaine de milliers
de personnes, toutes employant par ailleurs l’allemand (sous sa
forme alémanique).

Le Tyrol du Sud

Possession des Habsbourg depuis le XIVe  siècle, le comté de


Tyrol fait partie de l’Empire austro-hongrois en 1914. Sa
population est en majorité germanophone (de dialecte
bavarois), mais le comté inclut également la ville de Trente et sa
région (le Trentin), où les dialectes sont italiens, et, dans les
Dolomites, les Ladins, de langue «  rhéto-romane  ». En 1919,
l’Italie – figurant parmi les vainqueurs – obtient que l’Autriche
lui cède le Trentin et, pour des raisons stratégiques, que la
frontière soit déplacée vers le nord, à la hauteur du col du
Brenner (voir la carte). Un territoire peuplé de germanophones
et de Ladins devient ainsi italien. Les nouvelles autorités en font
la province de Bolzano, nom italien donné à la ville de Bozen.
La province est aussi appelée «  Haut-Adige  », tandis que les
autochtones la nomment « Südtirol » (Tyrol du Sud).

Le régime fasciste entreprend d’italianiser le Haut-Adige, à tel


point qu’en juin  1939 Mussolini obtient d’Hitler que la
population tyrolienne germanophone soit transférée vers le
Reich. Quelque 75  000  personnes quittent le pays avant que la
guerre n’interrompe l’opération (25  000 reviendront après
1945). En 1946, un accord entre l’Italie et l’Autriche prévoit des
garanties linguistiques et une certaine autonomie pour la
population germanophone. Mais la « région autonome à statut
spécial » mise en place en 1948 inclut aussi le Trentin (« Trentin-
Haut-Adige  »), de sorte que sa population est en majorité de
langue italienne. Le mécontentement des Tyroliens se traduit
par une vague de terrorisme au début des années 1960. Rome et
Vienne ayant repris les négociations, un nouveau statut entre
en vigueur en 1972 : il attribue à la province de Bozen/Bolzano
une grande autonomie et y instaure un réel bilinguisme,
l’allemand étant promu seconde langue officielle. Deux
systèmes scolaires coexistent, italien et allemand, chacun des
deux enseignant l’autre langue. Le Tyrol du Sud comptait
498 000 habitants en 2011, dont 69 % de langue allemande. Près
des trois quarts des habitants de Bolzano sont cependant de
langue italienne en raison d’une immigration continue depuis
1919.

Au Tyrol du Sud vivent aussi des Ladins, par ailleurs présents


dans la province de Trente et celle de Belluno, en Vénétie. Le
nombre de locuteurs du ladin se situe entre 25  000  et 30  000,
dont 19  000 dans le Tyrol du Sud. À l’époque autrichienne, ils
étaient administrés en italien, comme les habitants du Trentin,
ce qui ne les empêcha pas, sous le régime fasciste, de faire
cause commune avec les germanophones. Le statut entré en
vigueur en 1972 reconnaît officiellement le ladin dans le Tyrol
du Sud et dans le Trentin et l’introduit à l’école. Il existe
toutefois différentes versions du ladin selon les vallées et le
standard commun, élaboré à partir de 1988, ne fait pas
l’unanimité…

Le frioulan, Trieste et la minorité


slovène

Venise prend possession du Frioul (au nord-est de la Vénétie) en


1421 et le conserve jusqu’en 1797. Parmi les premiers textes
littéraires en frioulan, datant du XIVe  siècle, figure un poème
d’un auteur anonyme, commençant ainsi  : Piruç myò doç
inculurit… («  Ma douce poire colorée…  »). Le poète le plus
célèbre, Ermes di Colorêt (1622-1692), a laissé plus de deux
cents sonnets, en frioulan et en italien. Le frioulan n’a
cependant jamais bénéficié d’un statut officiel  : les textes
juridiques furent écrits en latin, puis en vénitien, puis en italien.
Quand une renaissance littéraire se manifeste à partir du
XIXe siècle,
il n’existe pas de standard écrit, chacun utilisant son
dialecte. Celui d’Udine tend à prédominer  : c’est le frioulan
commun.
Après la création de la région autonome du Frioul-Vénétie
julienne en 1963 (voir ci-dessous), la reconnaissance officielle
du frioulan vient à l’ordre du jour, mais Rome fait la sourde
oreille, considérant implicitement le frioulan comme un
dialecte de l’italien parmi d’autres. On s’efforce néanmoins,
dans les années 1980, d’établir un standard écrit et, pour finir,
quand l’Italie signe en 1999 la Charte européenne des langues
régionales et minoritaires, elle reconnaît le frioulan comme
une langue distincte de l’italien (de même que le sarde et le
ladin) et le frioulan entre aussitôt à l’école. On estime à 600 000
son nombre actuel de locuteurs.

Avant la Première Guerre mondiale, Trieste et ses environs, y


compris Gorizia au nord et l’Istrie au sud, faisaient partie de
l’Autriche-Hongrie, la ville même de Trieste ayant continûment
appartenu aux Habsbourg depuis le début du XVIe  siècle. En
1919, l’Italie obtient que l’Autriche lui cède Trieste et sa région,
rebaptisée «  Vénétie julienne  ». Sa population est alors de
langue italienne dans la ville et sur les côtes, slovène ou croate
à l’intérieur. Le régime mussolinien impose aux Slaves une
politique d’italianisation. Après 1945, les forces yougoslaves
occupent la plus grande partie de la Vénétie julienne et en
expulsent les populations italiennes, tandis que la ville de
Trieste reste aux mains de forces anglo-américaines. Le
Territoire libre de Trieste, institué en 1947, sera pour finir
partagé en 1954 entre l’Italie (qui conserve la ville) et la
Yougoslavie. Il subsiste néanmoins à l’intérieur des frontières
italiennes une minorité de langue slovène et c’est pour en tenir
compte qu’est instituée, en 1963, la « région autonome à statut
spécial » du Frioul-Vénétie julienne.

Jusqu’à la fin du XVIIIe  siècle, on parlait à Trieste le dialecte dit


«  tergestino  », proche du frioulan. Il a fait place au dialecte
triestin, apparenté au vénitien. Les quelque 60  000 Slovènes
d’Italie bénéficient pour leur part d’une protection très forte
dans le domaine linguistique, notamment de leur propre
système scolaire.

Les langues de la péninsule


ibérique

En octobre  2017, les autorités de Catalogne ont fait procéder à


un référendum sur l’indépendance, bien que le gouvernement
espagnol l’ait dénoncé comme violant la Constitution. Madrid
l’a emporté, mais la crise a montré que les conflits linguistiques
(catalan vs castillan) restaient d’actualité en Europe. Il est vrai
qu’au Pays basque un mouvement indépendantiste beaucoup
plus virulent, l’ETA (Euskadi ta Askatasuna, Pays basque et
liberté), avait engagé dès 1960 des actions terroristes qui n’ont
officiellement pris fin qu’en 2011.

Catalans et Basques vivent dans le nord de la péninsule,


demeuré le conservatoire de la diversité linguistique. Ailleurs,
la Reconquête (Reconquista) a entraîné une simplification  : en
progressant vers le sud, trois langues – le castillan, le portugais
et, à un moindre degré, le catalan  – se sont partout imposées
(voir la carte p. 136). Le tableau s’est encore simplifié quand, en
1479, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille (les «  Rois
catholiques  ») ont uni leurs deux couronnes  : ainsi est né le
royaume d’Espagne, au sein duquel le castillan, autrement dit
l’espagnol, a acquis la primauté. En revanche, le Portugal a
préservé son indépendance (non sans une interruption sous
domination espagnole de 1580 à 1643). L’histoire linguistique
moderne de la péninsule se résume ainsi en un contraste : d’un
côté, deux langues d’État, l’espagnol et le portugais, qui sont
aussi des langues mondiales  ; de l’autre, quelques langues
régionales s’efforçant de résister, dont le catalan et le basque.

L’hégémonie du castillan

Le castillan est devenu une langue écrite appliquée à tous les


domaines sous le règne d’Alphonse X le Sage (1252-1284), roi de
Castille et de León (capitale : Tolède ; voir p. 137). Deux variétés
du castillan parlé se distinguent ensuite  : celle
(«  septentrionale  ») de Tolède, où la cour siège jusqu’à son
transfert à Madrid dans les années 1560, et celle
(«  méridionale  ») de Séville, ville la plus active et la plus riche
du pays. L’une et l’autre émigreront en Amérique (voir p. 619).
Trois événements marquent l’année 1492  : la reddition de
l’émirat de Grenade, dernière étape de la Reconquista,
l’expulsion des Juifs d’Espagne (voir plus loin) et la traversée de
l’Atlantique par Christophe Colomb. Il s’y ajoute la publication
d’une Grammaire castillane, œuvre d’Antonio de Nebrija (1441-
1522) dédiée à la reine Isabelle de Castille. Le castillan devient
ainsi la première langue européenne moderne dotée d’une
grammaire écrite. Le «  siècle d’or  » de la littérature espagnole
chevauche les XVIe  et XVIIe  siècles. Il s’ouvre avec la poésie
pastorale de Garcilaso de la Vega (1501-1536), suivi par les noms
plus célèbres de  Miguel de Cervantès (1547-1616), dont le Don
Quichotte paraît en 1605, du poète Luis de Gongora (1561-1627)
et des dramaturges Lope de Vega (1562-1635) et Calderón de la
Barca (1600-1681).

Castillan ou espagnol ?
Au Moyen Âge, l’appellation castellano (« castillan ») était la
seule en usage. Español («  espagnol  ») et castellano
deviennent interchangeables au XVIe  siècle après l’union
des deux Couronnes (Castille et Aragon) formant le
royaume d’Espagne. Il en va de même en Amérique à
l’époque coloniale.

La question vient à l’ordre du jour lors de la rédaction de la


Constitution de 1978. Certains députés aux Cortès
considèrent que la langue nationale de l’Espagne se
nomme tout simplement l’espagnol. D’autres font observer
que l’on parle en Espagne plusieurs langues autochtones
qui peuvent toutes être qualifiées d’«  espagnoles  », bien
que l’histoire ait attribué le rôle de langue d’État à l’une
d’elles. Le second point de vue l’emporte  : la Constitution
érige castellano en unique appellation officielle.

L’Académie royale espagnole refuse néanmoins


d’obtempérer : elle continue de publier son Diccionario de
la lengua española.

En 1700, Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis  XIV, accède au


trône d’Espagne et devient Philippe V, premier souverain de la
dynastie des Bourbons. Il inaugure une politique centralisatrice
à l’instar de son grand-père. En 1707-1716, les décrets de Nueva
Planta («  nouvelle base  ») suppriment les institutions de
l’ancien royaume d’Aragon et font du castillan (désormais
nommé «  espagnol  », voir l’encadré) la langue officielle de
l’ensemble du royaume. L’Académie royale de la langue (Real
Academia de la Lengua), fondée en 1713, publie un dictionnaire
à partir de 1726, puis, en 1771, la première édition d’une
Grammaire qui, constamment revue, demeurera un ouvrage de
référence.

Au XIXe  siècle, comme ailleurs en Europe, le «  réveil des


nationalités  » conduit une partie des élites catalanes, basques
ou galiciennes (voir plus loin) à remettre en cause l’hégémonie
du castillan, mais c’est au siècle suivant que les questions
linguistiques deviennent conflictuelles. Deux camps
s’opposent : les uns veulent une Espagne fortement unie, avec
l’espagnol pour langue nationale exclusive  ; les autres
défendent un pluralisme linguistique assorti de statuts
d’autonomie, plus conforme à la variété des populations du
pays. Si la guerre civile éclate en 1936 pour des raisons avant
tout politiques (droite «  nationaliste  » contre gauche
«  républicaine  »), il s’y mêle des questions linguistiques  : les
autonomistes catalans et basques se rangent dans le camp
républicain. Le régime franquiste, victorieux en 1938-1939,
impose ensuite une politique rigoureusement unitariste
(« España Una ») et bannit l’usage (public) d’autres langues que
le castillan.

La Constitution de 1978 s’efforce au contraire de concilier les


deux points de vue. Son article  3 est ainsi formulé  : «  Le
castillan est la langue espagnole officielle de l’État. Tous les
Espagnols ont le devoir de la connaître et le droit de l’utiliser.
Les autres langues espagnoles seront également officielles dans
leurs Communautés autonomes respectives en accord avec
leurs statuts.  » En d’autres termes, parmi les «  langues
espagnoles  », c’est-à-dire les langues autochtones d’Espagne,
l’une est officielle partout, les autres dans certaines régions (ou
«  communautés  ») seulement. Trois langues bénéficient d’un
statut officiel  : le catalan, le galicien et le basque  ; deux sont
reconnues mais non officielles : l’aragonais et l’asturien.

La résistance du catalan
Quand la couronne d’Aragon s’unit à celle de Castille en 1479,
elle inclut le royaume d’Aragon au sens strict (capitale  :
Saragosse), le comté de Barcelone, autrement dit la Catalogne (y
compris le Roussillon au nord des Pyrénées), le royaume de
Valence et les îles Baléares. Le catalan est alors en usage en
Catalogne et aux Baléares, dans le royaume de Valence
(conjointement avec le castillan) et dans l’est de l’Aragon.

L’union des deux Couronnes confère du prestige au castillan, à


tel point que les classes urbaines et éduquées de langue
catalane deviennent bilingues et que la littérature en catalan,
brillante au Moyen Âge, décline. Le catalan demeure
néanmoins la langue officielle du comté de Barcelone.
Philippe  V impose la Nueva Planta à l’Aragon et à Valence en
1707, puis à la Catalogne en 1716 : la « Généralité » (Generalitat),
institution clé de l’autonomie catalane depuis le XIVe  siècle, est
alors supprimée. Bien que le castillan le remplace en tant que
langue officielle, le catalan demeure très vivant dans toutes les
classes de la société, y compris la bourgeoisie cultivée. Il en va
de même dans le Roussillon, cédé à la France en 1659, où un
édit de Louis XIV a fait du français la langue officielle en 1700.

La renaissance littéraire (Renaixença) débute durant la


première moitié du XIXe  siècle. Bonaventura Carles Aribau
(1798-1862), auteur en 1833 d’une Ode à la patrie, en est le
pionnier. Le «  catalanisme  » s’amplifie tout au long du siècle,
surtout en Catalogne, les Baléares et Valence demeurant en
retrait. En Catalogne du Nord, devenue le département des
Pyrénées-Orientales en 1790, le français progresse d’autant que
l’enseignement primaire, en français exclusivement, y est
rendu obligatoire dans les années 1880.

La standardisation du catalan écrit –  fondée sur l’usage de


Barcelone  – date du début du XXe  siècle  : une orthographe est
adoptée en 1913. Au sud des Pyrénées, l’espagnol reste
cependant la seule langue de l’enseignement, tandis que chez
les Catalans se développent des mouvements autonomistes,
voire indépendantistes. Un an après la proclamation de la
République espagnole en 1931, la Catalogne obtient un statut
d’autonomie et la Généralité (composée du Parlement et du
gouvernement) reprend vie. Elle fait aussitôt du catalan la
langue exclusive de l’enseignement primaire, mais les années
qui suivent, très troublées, conduisent à la guerre civile (1936-
1939). Dès 1938, le régime franquiste proscrit le catalan dans
tous les domaines. Bien que quelques publications de livres et
périodiques soient autorisées après 1947, le catalan restera
exclu de la plupart des institutions publiques jusqu’en 1978.
Simultanément, la rapide industrialisation de la région de
Barcelone attire une forte immigration en provenance du reste
de l’Espagne : la Catalogne passe de 2,8 millions d’habitants en
1950 à 5,1  millions en 1970  ; en corollaire, la part de la
population de langue maternelle catalane diminue.

Quand la Catalogne retrouve un statut d’autonomie en 1979, la


Généralité se fixe pour objectif que le catalan redevienne la
langue usuelle de la vie publique, tout en veillant à ce que la
population maîtrise les deux langues officielles (catalan et
castillan). En pratique, cela se traduit par un enseignement
dispensé en catalan joint à un enseignement du castillan, ce qui
nécessite un corps enseignant entièrement bilingue. La
répartition des rôles entre les deux langues suscite néanmoins
des contentieux, tant localement qu’entre Barcelone et Madrid.
La relation entre les deux langues devient à maints égards
conflictuelle, du moins à l’échelon institutionnel. Dans la
population, le bilinguisme domine  : presque tous les habitants
de la Catalogne maîtrisent l’espagnol, tandis que 78  % savent
parler le catalan, 82 % le lire et 62 % l’écrire (selon une enquête
menée en 2008). Le catalan n’est toutefois la langue maternelle
que du tiers de la population, soit 2,5 millions de personnes.

En dehors de la Catalogne proprement dite, la population de


langue catalane se répartit entre trois régions d’Espagne
(Communauté valencienne, Baléares, Aragon), la principauté
d’Andorre et la France (Pyrénées-Orientales). Dans la
Communauté valencienne, soucieuse de se démarquer des
positions prises par la Généralité, le catalan porte le nom de
« valencien ». C’est la langue usuelle d’un peu plus du tiers de la
population, surtout rurale, car à Valence et à Alicante l’espagnol
domine nettement. L’enseignement public peut être dispensé
en valencien si les parents le demandent, ce que font moins
d’un quart d’entre eux. Aux Baléares, comme en Catalogne, le
bilinguisme prévaut  : les trois quarts des habitants parlent le
catalan et tous parlent l’espagnol. En Aragon, le catalan se
cantonne au territoire bordant la Catalogne, dit «  Franja de
Ponant ». En Andorre, c’est la seule langue officielle, mais toute
la population utilise aussi l’espagnol ou le français ou les deux.
Dans les Pyrénées-Orientales, quelque 35  000  personnes ont le
catalan pour langue maternelle (7,5  % de la population), alors
qu’au début du XXe  siècle elles étaient encore 100  000 environ
(près de 50 %).

L’aragonais et l’asturien

Parlé au Moyen Âge dans une grande partie de l’Aragon,


l’aragonais n’a ensuite cessé de reculer face au castillan : il n’est
plus en usage que dans les vallées pyrénéennes. On le nomme
aussi «  fabla aragonesa  » ou «  fabla  » («  dialecte  »). Les
estimations du nombre de locuteurs vont de 10 000 à 30 000.

L’asturien, dit « bable », est longtemps demeuré très vivant dans


l’ensemble des Asturies, bien que le castillan l’ait remplacé en
tant que langue officielle dès le XVIe  siècle. Une Académie
asturienne des arts et lettres, fondée dans les années 1920, a
disparu en 1936. En 1980, la principauté des Asturies –  nom
officiel de la Communauté autonome  – a approuvé la création
de l’Académie de la langue asturienne, chargée de normaliser la
langue, concevoir un dictionnaire,  etc. L’asturien est enseigné
dans les écoles à titre facultatif. On estime le nombre actuel de
locuteurs à un peu plus de cent mille.

Le galicien
Bien que le royaume de Galice relève de la couronne de Castille
à partir du XIIIe  siècle, il conserve sa personnalité. La langue
galicienne donne alors naissance à une remarquable poésie
lyrique (voir p.  138). Vers la fin du XVe  siècle, le castillan
s’impose néanmoins dans les documents juridiques et l’usage
écrit du galicien ne cesse dès lors de décliner. Si l’ensemble de
la population continue de parler ses dialectes, les élites urbaines
leur préfèrent le castillan et c’est en castillan que les amoureux
de la Galice célébreront son histoire et sa culture… Le
bénédictin Martín Sarmiento (1695-1772) mène les premières
études approfondies de la langue galicienne. Au XIXe  siècle, la
«  Résurgence  » (Rexurdimento) a notamment pour chantre le
poète Eduardo Pondal (1835-1917), fasciné par les «  racines
celtiques  » de la culture galicienne. Les nombreux Galiciens
émigrés en Amérique conservent par ailleurs l’usage de leurs
dialectes et entretiennent la flamme. L’Académie royale
galicienne, fondée en 1906, se met en veilleuse quand, dès 1936,
le régime franquiste bannit le galicien des écrits et de l’usage
public.

Selon le statut d’autonomie adopté en 1981, deux langues sont


officielles  : le galicien et le castillan. En 1983, les autorités de
Galice confient la mission de normaliser le galicien à
l’Académie royale galicienne, réactivée en 1977. La
normalisation suscite toutefois des controverses entre la
doctrine officielle, qui tient le galicien pour une langue
distincte, et celle des partisans (minoritaires) de la
«  réintégration  », qui considèrent le galicien et le portugais
comme deux variantes d’une même langue. Quoi qu’il en soit,
le galicien est désormais enseigné à côté du castillan dans le
primaire et le secondaire. Un peu moins de 60 % des habitants
de la Galice, soit 1,6  million de personnes, ont aujourd’hui le
galicien ou l’un de ses dialectes pour langue maternelle. Le
castillan tend à prédominer dans les villes, le galicien dans les
campagnes.

L’espagnol hors d’Espagne

Hors d’Espagne, la langue castillane atteint d’abord les îles


Canaries, disputées aux Portugais jusqu’en 1479. Les Castillans
achèvent ensuite la conquête de l’archipel, non sans peine face
à la résistance des autochtones  : les Guanches. Leurs dialectes
berbères, mal connus, s’éteindront au XVIIe  siècle. La
colonisation se traduit par un métissage et une acculturation  :
toute la population des Canaries est aujourd’hui de langue
espagnole.

Le castillan gagne l’Amérique

Les Canaries assurent le relais entre l’Espagne et l’Amérique  :


Christophe Colomb y fait escale en août 1492, avant d’atteindre
les Bahamas en octobre. Les Espagnols s’installent d’abord à
Hispaniola (l’île d’Haïti) et dans les îles voisines. Hernán Cortés
conquiert l’Empire aztèque (Mexique) à partir de 1519. Après le
franchissement de l’isthme de Panama par Vasco Núñez de
Balboa, en 1513, les Espagnols naviguent dans le Pacifique  :
Francisco Pizarro atteint le Pérou en 1531, puis conquiert
l’Empire inca. La consolidation de l’empire colonial espagnol
s’accompagne du métissage des populations et de la diffusion
de la langue castillane. Quand les colonies se rendent
indépendantes, au début du XIXe  siècle, toutes ont l’espagnol
pour unique langue officielle. Aujourd’hui, sur un milliard
d’Américains, environ 400  millions sont de langue maternelle
espagnole (voir p. 615), soit dix fois plus qu’en Espagne même.

Partis du Mexique, des Espagnols traversent le Pacifique et


entreprennent de coloniser les Philippines dans les
années 1560. Leur langue s’y propage à tel point que, vers la fin
du XIXe  siècle, c’est en espagnol que s’expriment les
nationalistes philippins (voir p.  503). Mais les États-Unis
s’emparent de l’archipel en 1898  : en l’espace de deux
générations, l’anglais supplante l’espagnol. Hors d’Amérique,
parmi les anciennes colonies, seule la Guinée équatoriale
conserve l’usage officiel de l’espagnol (voir p. 583).

Le judéo-espagnol

À l’époque de l’expansion coloniale, mais pour de tout autres


raisons, le castillan se diffuse en Méditerranée sous la forme du
« judéo-espagnol ». Le 31 mars 1492, les Rois catholiques signent
un décret ordonnant à tous les Juifs d’Espagne d’accepter le
baptême ou de quitter le pays avant le 31  juillet. Ils sont une
centaine de milliers à partir en exil. On les nomme
« Séfarades », de l’hébreu Sefarad, désignant l’Espagne. Nombre
d’entre eux se fondent dans des communautés juives
existantes, dont ils adoptent la langue, mais ceux qui
s’installent au Maroc ou dans l’Empire ottoman conservent
l’usage du castillan  : telle est l’origine du «  judéo-espagnol  »,
souvent confondu avec le « ladino » (voir l’encadré).

Le ladino, « langue calque »


Le judéo-espagnol, variété parlée et écrite du castillan, est
une « langue juive » parmi bien d’autres comme le yiddish,
variété de l’allemand (voir p.  377). Il se nomme lui-même
djudyo (« juif »).

Le ladino, en revanche, ne se parle pas. Il s’agit d’une


«  langue calque  » créée par les rabbins espagnols pour
enseigner les textes sacrés. Elle consiste à traduire chaque
mot hébreu par un mot espagnol, toujours le même, en
respectant l’ordre des mots de l’original. Elle peut s’écrire
en caractères hébreux ou latins.

La Bible de Ferrare, publiée en 1553, transpose la Tanakh


(Bible juive) en ladino rédigé en caractères latins. Elle était
destinée aux marranes (Juifs originaires d’Espagne
convertis de force au catholicisme) qui voulaient revenir
au judaïsme mais ignoraient l’hébreu.

Au sein de l’Empire ottoman, le judéo-espagnol évolue de façon


autonome : il conserve de nombreux traits propres au castillan
du XVe  siècle (plus tard perçus comme «  archaïques  ») et
s’imprègne de vocabulaire étranger, turc en particulier. Les
Juifs présents dans la région depuis l’époque romaine et
byzantine délaissent leur langue judéo-grecque et s’intègrent à
la communauté judéo-espagnole.

Les premiers textes publiés en judéo-espagnol datent du


XVIII e  siècle. Le Me’am Lo’ez, commentaire détaillé de la Bible

juive entrepris en 1730 par le rabbin Yaakov Culi (mort en


1732), deviendra, au fil des ans, une véritable encyclopédie
populaire  : le 18e  et dernier tome paraîtra en 1908  ! L’Alliance
israélite universelle, fondée à Paris en 1860, exerce ensuite une
grande influence en créant un réseau d’écoles, tant dans
l’Empire ottoman qu’au Maroc. Ainsi naît une intelligentsia
occidentalisée, tandis que le judéo-espagnol absorbe quantité de
vocabulaire français. Simultanément se développe une presse
en judéo-espagnol, en particulier à Istanbul et à Salonique, la
« Jérusalem des Balkans », où les Juifs forment en 1900 près des
deux tiers de la population.

Le démembrement puis la disparition de l’Empire ottoman


disloquent la communauté séfarade, dont une partie émigre en
Europe occidentale ou en Amérique. Leur langue persiste
néanmoins  : un journal en judéo-espagnol, La  Vara, paraît à
New York de 1922 à 1948. La Shoah frappe durement les Judéo-
Espagnols des Balkans  : on compte 160  000  victimes. Ceux du
Maroc sont épargnés, puis migrent en masse vers Israël après
1949. Les Juifs d’origine judéo-espagnole seraient aujourd’hui
de l’ordre de 400  000, dont les trois quarts vivraient en Israël.
Ceux ayant le judéo-espagnol pour langue maternelle sont
aujourd’hui âgés  : leurs descendants ont adopté l’hébreu ou
d’autres langues, selon les pays d’accueil.

Le portugais et la lusophonie

Au Portugal, la langue usuelle a remplacé le latin dans


l’administration du royaume dès le règne de Denis le Libéral
(1279-1325) (voir p.  138). Le portugais se différencie ensuite
nettement de son voisin le galicien, puis prend son envol au
XVI e siècle.
Les navigateurs portugais, ayant fréquenté les côtes
africaines depuis le milieu du XVe  siècle, accomplissent deux
exploits  : Vasco de Gama (v.  1469-1524) franchit le cap de
Bonne-Espérance en 1497 et atteint l’Inde l’année suivante ; en
1500, Pedro Álvares Cabral (v. 1460-v. 1520) découvre la côte du
Brésil. La langue portugaise va ainsi se déployer à l’échelle
mondiale, tandis qu’au Portugal même s’épanouit une
littérature nationale. Parmi les grands écrivains se distinguent
le dramaturge Gil Vicente (v.  1465-v.  1536) et Luís Vaz de
Camões (v. 1524-1580), dont l’œuvre la plus célèbre, les Lusiades
(1572), met en scène, dans une vaste épopée [6] , Vasco de Gama
et d’autres navigateurs.

Les premières grammaires du portugais datent de 1536 et 1540.


La langue évolue dès lors assez librement : aucune académie ne
la régente. Un standard émerge peu à peu, fondé à la fois sur
l’usage de Lisbonne et sur celui de Coimbra, siège d’une
université depuis 1290. S’il est vrai qu’au Portugal des
différences persistent entre les dialectes septentrionaux et
méridionaux, c’est plutôt outre-mer que la langue portugaise se
diversifie.

Les navigateurs atteignent en 1444 le cap Vert, en 1460 les îles


du même nom, puis en 1471 l’île de São Tomé, qu’ils colonisent
à partir du début des années  1480. Sur les côtes d’Afrique se
développent dès lors des pidgins du portugais, précurseurs des
créoles qui se diffuseront de part et d’autre de l’Atlantique (voir
p. 558). Au XVIe siècle, le portugais devient par ailleurs la lingua
franca du commerce maritime dans l’océan Indien et en
Insulinde. La pièce maîtresse de l’empire colonial portugais se
situe toutefois en Amérique  : c’est le Brésil (voir p.  632). Au
tournant des XVIIIe  et XIXe  siècles, sa population, de l’ordre de
3  millions  de  personnes, équivaut à celle du Portugal. Par la
suite, l’écart se creuse  : le Portugal compte 5  millions
d’habitants à la fin du XIXe  siècle, le Brésil trois fois plus  ; vers
1975, le rapport est de un à dix ; aujourd’hui, il est de un à vingt
(10,4 millions contre 205 millions en 2015).
Il est clair, dans ces conditions, que la langue portugaise
n’appartient plus au seul Portugal… Néanmoins, la République
instaurée en 1910 à Lisbonne adopte l’année suivante une
réforme visant à moderniser l’orthographe, demeurée de type
étymologique plutôt que phonétique. Le Brésil, non consulté,
s’en tient à l’orthographe ancienne. Les négociations à ce sujet,
entreprises dans les années 1930, n’aboutissent à un accord
qu’en 1990. Il est signé par les sept États qui fondent, en 1996, la
Communauté des pays de langue portugaise (ou
« lusophonie ») : l’Angola, le Brésil, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau,
le Mozambique, le Portugal et São Tomé. Le Timor oriental les
rejoint en 2002.

Le basque

«  4  +  3 =  7  »  : l’équation résume le nationalisme basque,


associant sept « territoires historiques », dont quatre en Espagne
et trois en France (voir la carte). Au sud des Pyrénées, ce sont, à
l’ouest, les trois provinces d’Alava (Araba en basque), Biscaye
(Bizkaia) et Guipuzcoa (Gipuzcoa), entrées dans l’orbite de la
Castille au XIIIe  siècle  ; à l’est, la Navarre (Nafarroa), royaume
indépendant avant qu’il ne soit uni à la couronne de Castille par
Charles Quint en 1530. Au nord des Pyrénées se côtoient les
petites provinces du Labourd (Lapurdi), de Basse-Navarre
(Nafarroa Beherea) et de Soule (Zuberoa ou Xiberoa),
respectivement rattachées au royaume de France en 1450, 1620
et 1512. Sous l’Ancien Régime, chacune conservait ses
institutions. La Révolution les a réunies au Béarn au sein du
département des Basses-Pyrénées, rebaptisées Pyrénées-
Atlantiques en 1969.

La langue basque (euskara) se subdivise en cinq groupes de


dialectes  : occidental (surtout en Biscaye), central (surtout en
Guipuzcoa), navarrais (nord-ouest de la Navarre), navarro-
labourdin (Labourd et Basse-Navarre) et souletin (Soule). La
question des origines du basque, langue très différente de
toutes les autres, n’est pas élucidée. Son évolution au Moyen
Âge n’est guère mieux connue, faute de documents, mais il
existait une riche tradition littéraire orale, comme en témoigne
la Chanson de Berterretche, composée en souletin au milieu du
XVe siècle et qui a survécu.

En 1545 paraît à Bordeaux le premier ouvrage imprimé en


basque, recueil de poèmes religieux (et amoureux !) de Bernard
Dechepare (Bernat Etxepare) (v.  1480-1545), prêtre en Basse-
Navarre. Jeanne d’Albret (1528-1572), reine de Navarre (en fait,
de Basse-Navarre) et mère d’Henri  IV, adhère à la Réforme en
1560. Elle confie le soin de traduire le Nouveau Testament en
basque à un Labourdin, Jean Lissarrague (Joanes Leizarraga)
(1506-1601), prêtre catholique passé au protestantisme.
L’ouvrage paraît en 1571, mais le clergé catholique, puissant au
Pays basque, a tôt fait de le condamner. Une littérature en vers
et en prose s’épanouit au XVIIe siècle dans le Labourd. Le jésuite
Manuel Garragorri Larramendi (1690-1766), né près de Saint-
Sébastien, se montre ensuite un défenseur déterminé de la
culture basque : il publie en 1729 une grammaire du basque (en
castillan) puis, en 1745, un dictionnaire trilingue castillan,
basque et latin, qui devient aussitôt une référence.

Les « sept provinces » du Pays basque

Divers linguistes européens découvrent la langue basque au


XIXe siècle et entreprennent de l’étudier, en particulier le prince

Louis-Lucien Bonaparte (1813-1891), un neveu de Napoléon. À


cette époque, c’est toutefois le « carlisme » qui marque l’histoire
des Basques. Les carlistes sont les partisans de don Carlos (1788-
1855), prétendant au trône d’Espagne, puis de ses fils et petit-fils,
portant le même prénom. Traditionalistes et conservateurs, ils
s’opposent au libéralisme et à la centralisation voulue par
Madrid. Les Basques, très attachés à leurs franchises (fueros), se
rangent dans leur camp au cours des « guerres carlistes » (1833-
1840, 1846-1849 et 1872-1876). Quand les carlistes sont vaincus,
en 1876, le gouvernement espagnol supprime les franchises de
la Biscaye et du Guipuzcoa.

Le patriotisme basque se renouvelle vers la fin du XIXe  siècle  :


en 1895, Sabino Arana Goiri (1865-1903) fonde au sud des
Pyrénées le Parti nationaliste basque (en basque Euzko Alderdi
Jeltzalea, en espagnol Partido Nacionalista Vasco, PNV). Il
considère comme «  Basques  » toutes les personnes portant un
patronyme basque, même si elles ne parlent pas la langue. (Né
à Bilbao, il a passé son enfance sur la côte basque française où
étaient réfugiés ses parents carlistes. Il a réappris le basque à
l’âge adulte.) C’est lui qui forge le nom d’Euzkadi, désignant la
patrie ou la nation basques.

À la même époque paraissent plusieurs revues littéraires.


Instituée en 1919, l’Académie de la langue basque
(Euskaltzaindia) réunit des écrivains sous la présidence de
Resureccion Maria Azkue (1864-1951), prêtre et romancier.
Quand la Constitution républicaine espagnole de 1931 rend
l’autonomie possible, la Navarre refuse de lier son sort à celui
des trois provinces voisines. Le statut d’autonomie commun à
ces dernières est voté en 1936, mais la guerre civile éclate. La
Navarre et l’Alava, en majorité hispanophones, soutiennent les
nationalistes, tandis que les Basques de Biscaye et du Guipuzcoa
restent fidèles à la République, ce qui entraînera, sous Franco,
une répression sévère et l’interdiction du basque à l’école et
dans les manifestations publiques.

Il n’empêche que, dès les années 1960, des écrivains basques, à


Bayonne puis en Espagne même, entreprennent de mettre au
point une langue basque écrite standard. Nommé euskara
batua («  basque unifié  »), elle se fonde principalement sur les
dialectes centraux  : guipuscoan et navarro-labourdin. Après la
mort de Franco, l’Académie de la langue basque, devenue
« royale », retrouve en 1976 un statut officiel. Elle siège à Bilbao.

La renaissance du bertsolarisme
Le bertsolari improvise (sur un thème imposé) et chante
devant un public un bertso, composé de vers rimés répartis
en strophes. Exercice très difficile requérant une grande
maîtrise de la langue et la complicité du public, le
bertsolarisme n’était plus guère pratiqué à l’époque
franquiste. Il a depuis lors retrouvé du lustre, y compris
auprès des jeunes générations. De grands championnats
ont lieu tous les quatre ans en présence de milliers de
personnes. Ceux de 2009 et 2017 furent remportés par une
femme, Maialen Lujanbio Zugasti, née en 1976 en
Guipuscoa.

Si les premiers concours datent du XIXe siècle, il semble que


la tradition de l’improvisation, d’origine très ancienne, était
à l’honneur dès le XVe siècle.
En application de la Constitution espagnole de 1978, la nouvelle
Communauté autonome du Pays basque (CAPB) voit le jour en
1979  :  elle réunit trois provinces (Alava, Biscaye et Guipuzcoa)
et prend pour capitale Vitoria, en Alava. Comme en 1931, la
Navarre refuse de s’y joindre et devient elle-même une
Communauté autonome en 1982. Deux langues sont officielles
dans la CAPB : le basque et l’espagnol. Il n’en va pas de même
en Navarre, où les bascophones sont concentrés dans le nord-
ouest. Aussi une loi de 1986 divise-t-elle la Communauté en
trois zones linguistiques (voir la carte)  : bascophone, où
l’espagnol et le basque sont co-officiels  ; mixte (y compris la
capitale, Pampelune), où il existe des services bilingues  ; non
bascophone, où seul l’espagnol est officiel.

Le PNV gouverne la CAPB et y promeut de façon systématique


la langue basque, en exigeant notamment des fonctionnaires
qu’ils soient bilingues. À l’école, trois « modèles » sont proposés
aux parents : enseignement en basque avec l’espagnol comme
deuxième langue  ; enseignement pour partie en basque, pour
partie en espagnol  ; enseignement en espagnol avec le basque
comme deuxième langue. Fait remarquable  : depuis une
trentaine d’années, la proportion d’élèves relevant du premier
«  modèle  » n’a cessé d’augmenter. Un «  cercle vertueux  »  : le
basque a retrouvé du prestige  ; la majorité de la population
approuve la politique de promotion du basque  ; de nombreux
parents de langue espagnole descendent eux-mêmes de
bascophones et souhaitent que leurs enfants renouent avec la
tradition ; ils pensent que la connaissance du basque sera pour
eux un atout. Qui plus est, le regain de prestige du basque se
répercute tant dans la zone bascophone de Navarre que dans le
Pays basque français, où son enseignement se développe : une
dizaine de milliers d’élèves du primaire y bénéficient à présent
d’une scolarité bilingue.

La population totale des « sept provinces » s’élève aujourd’hui à


3  millions de personnes. Combien parlent le basque ou, du
moins, le comprennent et le lisent  ? Plus d’un million dans la
CAPB, dont 90 % en Biscaye et au Guipuzcoa, près de 130 000 en
Navarre et quelque 100 000 en France.

Notes du chapitre

[1]  ↑   Le titre en latin désignait les notes qu’Eva avait dissimulées en lieu sûr à
partir de 1935. L’ouvrage a été traduit en français  : LTI. La langue du III e  Reich,
Albin Michel, Paris, 1996.

[2] ↑   En Allemagne, l’enseignement relève de la compétence de chacun des seize


Länder.

[3]  ↑   Les ducs de Bourgogne se succèdent de père en fils : Philippe le Hardi (duc
de 1363 à 1404), Jean sans Peur (1404-1419), Philippe le Bon (1419-1467) et Charles le
Téméraire (1467-1477). À la mort de ce dernier, le roi de France Louis XI récupère le
duché de Bourgogne proprement dit (capitale : Dijon), mais non les possessions des
ducs situées au nord du son royaume.

[4] ↑   Sont soulignés les noms des membres chez lesquels le français est la langue
officielle ou l’une des langues officielles.

[5] ↑   Le Monde magazine, 19 mars 2011.


[6]  ↑   Lusus, compagnon de Bacchus, aurait fondé la Lusitanie, province
correspondant au Portugal à l’époque romaine. Les Lusitaniens auraient donc
pour descendants les Portugais, nommés Os Lusíadas par Camões. On en a dérivé
au XX e siècle le mot Lusofonia, « Lusophonie ».
L’Europe centrale et orientale

T ous les peuples d’Europe centrale ont subi l’impérialisme


de puissants voisins (l’Empire ottoman, la Russie, l’Autriche
ou la Prusse) et tous ont lié leur émancipation politique à la
promotion de leur langue nationale. La charnière se situe en
1815  : à cette date, aucun peuple de la région n’était