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Afrique CFA : 2 600 FCFA - Algérie : 450 DA Allemagne : 4,00 - Autriche : 4,00 - Canada : 5,95 $CAN DOM : 4,20 - Espagne : 4,00 - E-U : 5,95 $US - G-B : 3,50 £ Grèce : 4,00 - Irlande : 4,00 - Italie : 4,00 -Japon : 700 ¥ Maroc : 30 DH - Norvège : 50 NOK - Portugal cont. : 4,00 Suisse : 6,40 CHF - TOM : 700 CFP

www.courrierinternational.com N° 1042 du 21 au 27 octobre 2010

Littérature

Florina Ilis, prix Courrier 2010

octobre 2010 Littérature Florina Ilis, prix Courrier 2010 Europe La contagion populiste Techno Bientôt l’avion sans

Europe

La contagion populiste

Techno

Bientôt l’avion sans pilote

upbybg

France

3,50

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Cinq ans

après

Les banlieues vues par la presse

Les banlieues vues par la presse étrangère et par le

- M F: 3,50 E Cinq ans après Les banlieues vues par la presse Les banlieues

3

E. LEGOUHY

Sommaire

4

Les sources cette semaine

6

A suivre

9

Les gens

Les opinions

11 Les petites visées d’Angela Merkel, Financial Times. Le Moyen-Orient victime du repli, Al-Hayat . Perçons enfin l’abcès immobilier américain, The New York Times. Belgique :

De Wewer a fait ce qu’il fallait, Het Laaste Nieuws. Non, il nous ramène au point de départ, Le Soir. Au Guatemala, les Américains jouaient, La Arena.

En couverture

16

Cinq ans après, les banlieues vues par la presse étrangère En 2005, la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois avait mis le feu dans les banlieues. Malgré les promesses, les choses n’ont guère changé.

24

Les mots de la banlieue Créé dans la foulée des émeutes de 2005 , le Bondy Blog revient sur les événements et leurs conséquences.

D’un continent à l’autre

28

Europe Suisse Gothard : le bout du tunnel, et après ? Italie Malaise à Milan Russie Kadyrov, Tchétchène convaincu Irlande Beaucoup de mariages, si peu d’amour

36

CI in English

38

Amériques Etats-Unis Richard Lee, militant en herbe Mexique Les cartels contre la culture

42

Spécial Afghanistan Otages 300 jours pour Taponier et Ghesquière

44

Asie Mer de Chine Les eaux de tous les dangers Japon Naoto Kan, n’oublie pas tes idées

48

Moyen-Orient Palestine Gaza marche mieux que Ramallah Irak Sans voile et sans contraintes Turquie Vous avez dit minorité kurdes ?

50

Afrique Bénin Des Chinois un peu trop encombrants Nigeria Les Israéliens font des dégâts

52

Economie Développement Même le FMI félicite la Bolivie Religion Le pèlerinage, une manne

54

Technologies Transport Encore un pilote dans l’avion ?

Long courrier

56

Prix Courrier international Florina Ilis

60

Gastronomie Singapour et le piment

60

Spiritualités Les morts parlent aux vivants

62

Débat Le populisme est-il notre avenir ?

65

Le guide

66

Insolites Bê bê bê bê bê bê bê

Le guide 66 Insolites Bê bê bê bê bê bê bê n° 1042 | du 21
Le guide 66 Insolites Bê bê bê bê bê bê bê n° 1042 | du 21
Le guide 66 Insolites Bê bê bê bê bê bê bê n° 1042 | du 21

n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

Editorial

bê bê bê n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 Editorial Dessin de Mix

Dessin de Mix & Remix, paru dans L’Hebdo, Lausanne.

En couverture :

Nanterre, collège Evariste-Galois. Photo de Michaël Zumstein, Agence Vu.

350 pages de textes, de dessins, et les meilleures couvertures de Courrier international.

et les meilleures couvertures de Courrier international. Dans toutes les bonnes librairies Prenez quelques phrases au

Dans toutes les bonnes librairies

Prenez quelques phrases au hasard des pages :

Sur l’économie : “Si on utilise l’argent comme un engrais de synthèse, on obtiendra une croissance arti cielle qui ne peut durer qu’un moment et qui n’a pas de relation durable avec la terre.” Sur l’écologie : “Si on réduit la taille d’un lac, nous ne mourrons pas tous, mais si plu- sieurs lacs sont touchés, que se passera-t-il ?” Sur la Palestine : “Ce n’est pas vrai qu’il n’y a pas d’autre alternative que le Hamas ou Mahmoud Abbas. Il y en a une : des écoles, des emplois, une administration de qualité, un discours de la vérité…” Sur l’Afrique : “La plupart du temps, l’Afrique n’existe pas. Les pages nancières des grands journaux occidentaux ne men- tionnent pour ainsi dire jamais les marchés d’actions en pleine expansion du continent.” Sur nos sociétés : “La voie la plus sûre pour atteindre la coexistence paci que dans notre monde doit avoir pour principe ce qui est inscrit au plus intime du cœur et de la raison humaine : la transcendance humaine.” Sur la vie quotidienne : “Nous gas- pillons nos vies dans des détails… Simpli ons, simpli ons.” Sur le Kurdistan irakien : “On entend

simpli ons.” Sur le Kurdistan irakien : “On entend souvent parler de prolétaires pour désigner les

souvent parler de prolétaires pour désigner les classes populaires. Mais tout prolétaires qu’ils soient ils achètent des voitures neuves et acquièrent des maisons à crédit.” Sur le populisme et le nationalisme :

“La haine peut corrompre le discernement ; l’idéologie peut empoisonner la mentalité d’un peuple, aviver des rivalités sans merci, empê- cher une nation de cheminer vers la liberté.” Sur le euve Jaune : “Le euve a toujours été connu par ses crues. C’est plutôt son calme qui peut être inquiétant.”

Ces citations sont toutes tirées de Courrier international, ou plus exactement du livre que nous publions – en coédition avec Flammarion – et qui rend compte des 20 ans du journal. Certaines de ces cita- tions sont signées de grands noms comme Amartya Sen, Vaclav Havel, Ramin Jahan- begloo, Liu Xiaobo, Jared Diamond… Loin d’être une simple rétrospective, cet ouvrage de 350 pages propose une autre lecture de ces deux décennies. A la recherche de ce qui germe déjà et qui pré- pare notre avenir. Un futur peut-être moins sinistre que l’on ne pense souvent. 1991-2011 – Une contre-histoire, dans toutes les bonnes librairies. Philippe Thureau-Dangin

En ligne www.courrier international.com
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Retrouvez à tout moment sur notre site :

L’actualité du monde au quotidien avec des articles inédits. Les blogs de la rédaction et le regard des journalistes de Courrier international. Les cartoons Plus de

4 000 dessins de presse à découvrir. Les archives Tous les articles publiés depuis 1997 par votre hebdomadaire préféré. Planète Presse Une base de données unique sur les journaux du monde entier. Et bien d’autres contenus…

4 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

Planète presse www.courrier international.com
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presse
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Les sources

Courrier international n° 1042

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 . Actionnaire Le Monde Publications internationales SA. Directoire Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication. Conseil de surveillance David Guiraud, président ; Eric Fottorino, vice-président. Dépôt légal octobre 2010 - Commission paritaire n° 0712C82101. ISSN n° 1 154-516 X - Imprimé en France / Printed in France

Parmi les sources de la semaine

AméricaEconomía 85 000 ex., Chili, bimensuel. Créé en 1986 par le Chilien Elías Selman et le Suédois Nils Strandberg en pleine période de récession économique, AméricaEconomía a été une des premières revues économiques d’Amérique latine. D’obédience libérale, la revue est très respectée dans le milieu des affaires. Ce bimensuel est édité en espagnol et en portugais (la version portugaise est vendue à São Paulo). La Arena 11 000 ex., Argentine, quotidien. Fondé en 1933, ce tabloïd du matin est le plus grand journal de la province de la Pampa. Distribué à Santa Rosa et dans le centre du pays, il se veut particulièrement attentif aux droits de l’homme. Le titre appartient toujours aux successeurs de son fondateur. Ha’Aretz 80 000 ex., Israël, quotidien. Premier journal publié en hébreu sous le mandat britannique, en 1919, “Le Pays” est le journal de référence chez les politiques et les intellectuels israéliens.

chez les politiques et les intellectuels israéliens. Le Bénin aujourd’hui 1 000 ex., Bénin, quotidien.

Le Bénin aujourd’hui 1 000 ex., Bénin, quotidien. Fondé en avril 2004, le titre veut mettre l’accent sur les reportages et les enquêtes. Il accorde une large place à l’actualité régionale, fréquemment délaissée par la presse de Cotonou.

B 92 (www.b92.net), Serbie. La radio des jeunes de Belgrade, fondée en 1989, était le symbole de la résistance au régime de Slobodan Milosevic. A partir des années 2000, la station, incontournable, devient le noyau d’un petit empire médiatique en lançant avec succès deux chaînes de télévision, l’une généraliste (B 92- TV), l’autre consacrée uniquement à l’actualité (B 92 Info). Freitag 30 000 ex., Allemagne, hebdomadaire. Né en novembre 1990 de la fusion de Sonntag, hebdo de l’Est, et de Volkszeitung, hebdo de l’Ouest, “Vendredi” est un journal composé équitablement de journalistes “wessis” et “ossis”. Spécialisé dans la couverture des nouveaux Länder de la RFA, il occupe désormais une bonne place dans la presse allemande de gauche. Al-Hayat 110 000 ex., Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. “La Vie” est sans doute le journal de référence de la diaspora

arabe et la tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes qui veulent s’adresser à un large public. The Irish Times

119 000 ex., Irlande,

quotidien. Les prix remportés par les journalistes de l’Irish Times confirment régulièrement son statut de quotidien de référence. Et tout en gardant une grande sobriété, il jouit d’un large lectorat, notamment pour son édition du samedi.

Het Laatste Nieuws

350 000 ex., Belgique,

quotidien. Fondé en 1888, le grand quotidien populaire, libéral et flamand mise avec succès sur les faits divers, les informations locales et sportives. Etabli dans la banlieue bruxelloise, “La Dernière

Nouvelle” se targue d’aborder tous les sujets. Público 74 000 ex., Espagne, quotidien.

il n’en est pas moins bien

The Straits Times 388 000 ex., Singapour, quotidien. Fondé en 1845, c’est le quotidien le plus

Par ses contenus et sa maquette très attrayante, ce quotidien lancé en

lu de la cité-Etat. Journal anglophone de référence en Asie du Sud-Est,

septembre 2007 cible

il

adopte des positions

un public plus jeune et plus à gauche que celui d’El País. Le Soir 125 000 ex., Belgique, quotidien. Lancé en 1887, le titre s’adresse à l’ensemble des francophones de Belgique. Riche en suppléments et pionnier sur le web, le premier journal de Bruxelles et de la Wallonie voit néanmoins ses ventes

proches du gouvernement singapourien mais offre de bonnes analyses sur tous les pays voisins. Tchastny Korrespondent (chaskor.ru) , Russie. Fondé fin 2008 par un des pionniers du cyberjournalisme russe, Ivan Zassourski, “Correspondant privé” convoque chaque jour, pour rapporter et analyser

s’éroder d’année en année. Il Sole-24 Ore 410 000 ex., Italie, quotidien. Le journal de référence en matière économique de l’autre

l’info, journalistes réputés, historiens, scientifiques, artistes et écrivains. El Universal 150 000 ex., Mexique, quotidien. Fondé en 1916 par Félix Palavicini, ce quotidien

côté des Alpes. Austère,

informé. Pour conforter

été très proche du Parti révolutionnaire institutionnel. Il fut

a

son leadership, il tend

le

premier journal

à laisser plus de place

mexicain à fonctionner

à l’actualité non économique, avec un certain succès.

avec des agences de presse et à avoir des correspondants. La figure

LEFT

Le titre de cet hebdomadaire italien ne donne pas seulement le sens de son orientation politique (left signifie gauche en anglais), il renvoie également aux initiales de la devise de la République française : “Liberté, Egalité, Fraternité”, à laquelle a été ajouté un “t” pour “transformation”. Né en 2006 de la transformation de l’hebdomadaire Avvenimenti, Left privilégie les sujets sociaux et donne volontiers la parole aux syndicats, associations et représentants de la société civile. Son but affiché est de “remettre les êtres humains au centre de l’analyse des processus sociaux, politiques, économiques, financiers et culturels et raconter la politique et les guerres du côté de ceux qui la subissent”.

économiques, financiers et culturels et raconter la politique et les guerres du côté de ceux qui

emblématique du journal est son propriétaire, Juan Francisco Ealy Ortiz, qui a passé le flambeau à son fils.

Francisco Ealy Ortiz, qui a passé le flambeau à son fils. Veja 1 100 000 ex.,

Veja 1 100 000 ex., Brésil, hebdomadaire. Veja, qui compte parmi les cinq plus grands newsmagazines

du monde, est, avec ses 900 000 abonnés, un phénomène de la presse

brésilienne depuis son lancement, en 1968. Longtemps, le reste de la presse n’a d’ailleurs fait que suivre les enquêtes lancées par Veja… Sa rigueur et son mordant restent ses principales qualités. Vremia Novostieï 51 000 ex., Russie, quotidien. “Le Temps des nouvelles” a été fondé en 2000 par des journalistes venus du quotidien Vremia MN, lancé deux ans plus tôt par le groupe indépendant Moskovskié Novosti. Malgré ses moyens modestes, ce quotidien de qualité rend compte de façon nuancée de l’essentiel de l’actualité russe et internationale. Ziarul de Duminica

(zf.ro/ziarul-de-

duminica), Roumanie. Supplément culturel du Ziarul financiar ( Le journal financier ), Ziarul de Duminica ( Le journal du dimanche ) est paru en 1990, avec l’ambition d’être un hebdomadaire non co nformiste. En janvier 2009, ZD passe entièrement et

exclusivement sur le web.

2009, ZD passe entièrement et exclusivement sur le web. Rédaction 6-8 , rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris

Rédaction 6-8 , rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13

Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com

Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Directeur adjoint Bernard Kapp (16 98) Rédacteur en chef Claude Leblanc (16 43) Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (16 54), Raymond Clarinard (16 77)Chefs des informations Catherine André (16 78), Anthony Bellanger (16 59) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie- Anne Delhomme (16 31) Conception graphique Mark Porter Associates

Europe Odile Conseil (coordination générale, 16 27), Danièle Renon (chef de

service adjoint Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Emilie King (Royaume-Uni, 19 75), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Anthony Bellanger (France,

16 59), Marie Béloeil (France, 17 32), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias

(Portugal, 16 34), Adrien Chauvin (Espagne 16 57), Iwona Ostapkowicz (Pologne,

16 74), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer

(Pays-Bas), Léa de Chalvron (Finlande), Solveig Gram Jensen (Danemark),

Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Laurent Sierro (Suisse), Alexandre Lévy (Bulgarie,

coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Gabriela Kukurugyova (Rép. tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine),

Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, Est de l’Europe Laurence Habay (chef de service 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Philippe Randrianarimanana (Russie, 16 68), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service,

Amérique du Nord, 16 14), Jacques Froment (chef de rubrique, Etats-Unis, 16 32 ),

Marc-Olivier Bherer (Canada, Etats-Unis, 16 95), Christine Lévêque (chef de

rubrique, Amérique latine, 16 76), Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan,

16 39), Naïké Desquesnes (Asie du Sud, 16 51), François Gerles (Asie du Sud-

Est, 16 24), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak

(Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko

Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (Egypte, 16 35), Pascal Fenaux

(Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie)

Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Pierre Lepidi, Anne Collet

(Mali, Niger, 16 58), Philippe Randrianarimanana (Madagascar, 16 68), Chawki

Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Médias Claude Leblanc (16 43) Sciences Anh Hoà Truong (16 40) Long courrier Isabelle Lauze (16 54), Roman Schmidt (17 48) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit

Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74)

Site Internet Olivier Bras (éditeur délégué, 16 15), Marie Béloeil

(rédactrice, 17 32), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Mouna El-Mokhtari (webmestre, 17 36), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Jean-Christophe Pascal (webmestre (16 61) Mathilde Melot (marketing, 16 87), Bastien Piot

Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon

(anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie

Marcot (anglais, espagnol), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage

Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Mélanie Sinou (anglais, espagnol)

Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Anne Doublet (16 83), Lidwine Kervella (16 10) Maquette Marie Varéon (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Pétricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil (colorisation) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Fabrication Patrice Rochas (directeur), Nathalie Communeau (direc- trice adjointe) et Sarah Tréhin. Impression, brochage : Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg

Ont participé à ce numéro Alice Andersen, Gilles Berton, Marianne Bonneau, Sophie Courtois, Geneviève Deschamps, Valéria Dias de Abreu, Catherine Guichard, Valentine Morizot, Marina Niggli, Marie-Laure Sers, Isabelle Taudière, Emmanuel Tronquart, Janine de Waard, Zaplangues, Zhang Zhulin, Anna Zyw

Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Sophie Jan (16 99), Natacha Scheubel (16 52), Sophie Daniel. Responsable contrôle de gestion Stéphanie Davoust (16 05), Julie Delpech de Frayssinet (16 13). Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Relations extérieures Victor Dekyvère (16 44). Partenariats Sophie Jan (16 99) Ventes au numéro Directeur commercial : Patrick de Baecque. Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck- Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion : Christiane Montillet Marketing, abonnement Pascale Latour (directrice, 16 90), Sophie Gerbaud (16 18), Véronique Lallemand (16 91), Sweeta Subbamah (16 89), Elodie Prost Publicité Publicat, 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75013 Paris, tél. : 01 40 39 13 13. Directrice générale : Brune Le Gall. Directeur de la publicité : Alexandre Scher <ascher@ publicat.fr> (13 97). Directrices de clientèle :Karine Lyautey (14 07), Claire Schmitt (13 47), Kenza Merzoug (13 46). Régions : Eric Langevin (14 09). Culture : Ludovic Frémond (13 53). Littérature : Béatrice Truskolaski (13 80). Annonces classées : Cyril Gardère (13 03). Exécution : Géraldine Doyotte (01 41 34 83 97) Publicité site Internet i-Régie, 16-18, quai de Loire, 75019 Paris, tél. : 01 53 38 46 63. Directeur de la publicité : Arthur Millet <amillet@i-regie.com> Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146 Abonnements Tél. de l’étranger : 00 33 3 44 62 52 73 Fax : 03 44 12 55 34 Courriel :

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Courrier International, USPS number 013-465, is published weekly 49 times per year (triple issue in Aug, double issue in Dec), by Courrier International SA c/o USACAN Media Dist. Srv. Corp. at 26 Power Dam Way Suite S1-S3, Plattsburgh, NY 12901. Periodicals Postage paid at Plattsburgh, NY and at additional mailing Offices. POSTMASTER : Send address changes to Courrier International c/o Express Mag, P.O. box 2769, Plattsburgh, NY 12901-0239.

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Ce numéro comporte un encart Abonnement broché pour les exemplaires kiosques France métropolitaine, un encart Dessous des cartes, un encart Fleurus jetés pour une partie des abonnés France métropolitaine, ainsi qu’un supplément Marseille de 8 pages pour le département 13.

6 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

L. HUANHUAN/CORBIS, AP-SIPA, F; LENOIR/REUTERS, O. LABAN-MATTEI/AFP

A suivre

AP-SIPA, F; LENOIR/REUTERS, O. LABAN-MATTEI/AFP A suivre Japon Allemagne Hitler fascine encore. L’exposition
AP-SIPA, F; LENOIR/REUTERS, O. LABAN-MATTEI/AFP A suivre Japon Allemagne Hitler fascine encore. L’exposition
AP-SIPA, F; LENOIR/REUTERS, O. LABAN-MATTEI/AFP A suivre Japon Allemagne Hitler fascine encore. L’exposition
Japon
Japon
Allemagne
Allemagne

Hitler fascine encore. L’exposition “Hitler et les Allemands. Crimes et communauté nationale” a attiré les foules le 15 octobre au Musée historique allemand, à Berlin. Elle doit durer jusqu’au 6 février 2011.

chancelière allemande Angela Merkel et les présidents français Nicolas Sarkozy et russe Dmitri Medvedev à Deauville les 18 et 19 octobre, estime la Nezavissimaïa Gazeta. La Russie est prête à con er son rôle de force de maintien de la paix aux Européens et envisage d’accepter l’Union européenne et les Etats-Unis comme médiateurs à part entière. Un geste signi catif qui devrait rendre les Occidentaux plus compréhensifs à propos de sa doctrine sur la nouvelle sécurité européenne.

Chine
Chine

L’ascension de Xi Jinping

Sa nomination à la vice- présidence de la Commission militaire centrale fait de Xi Jinping le probable successeur du président Hu Jintao en poste depuis mars 2003. Le plénum du Comité central du Parti communiste chinois

a également approuvé le 12 e plan

quinquennal, le programme de plani cation économique pour 2011-2015. Pour répondre à l’insatisfaction grandissante de la population à l’égard

des inégalités sociales, le plan appelle

à une meilleure répartition des revenus

et à la mise en place d’un service public

plus complet et performant.

Biodiversité au sommet

Les représentants des 193 pays signataires de la Convention sur la diversité biologique se réunissent jusqu’au 29 octobre à Nagoya, au Japon, pour la 10 e conférence des parties de la Convention. Celle-ci devrait porter en particulier sur les enjeux nanciers de la biodiversité en tant que manne de nouvelles molécules – notamment pharmaceutiques, explique le quotidien suisse Le Temps. Si la Convention prévoit déjà l’accès aux “ressources génétiques” et le partage des résultats des recherches entre pays signataires, les règles d’application dépendent de contrats établis au cas par cas et pas toujours équitables. Des précisions à ce sujet dans le texte du protocole seront négociées, en particulier lors du segment ministériel qui clôturera la conférence.

Inde
Inde

L’extrême droite rajeunit à Bombay

Sous la pression d’étudiants a liés au Shiv Sena, formation d’extrême droite, le roman Such a Long Journey [Un si long voyage, éd. Albin Michel], du Canadien d’origine indienne Rohinton Mistry,

a été retiré du programme de licence de

l’université de Bombay début octobre. Une initiative due à Aditya Thackeray, nouveau chef de l’aile jeune du parti, désigné le 17 octobre. Selon lui, le livre serait insultant pour le peuple marathi et pour les membres du Shiv Sena. Le jeune leader, âgé de 21 ans, enregistre ici son premier succès. “Le Shiv Sena lance une section jeune a n de contrer l’in uence parmi les jeunes d’un autre parti xénophobe, le Maharashtra Navnirman Sena”,

note le magazine Outlook.

NigeriaMaharashtra Navnirman Sena ”, note le magazine Outlook . Etats-Unis Obama entre Réveil de l’islam radical

Etats-Unis
Etats-Unis

Obama entre

Réveil de l’islam radical

Nigeria Etats-Unis Obama entre Réveil de l’islam radical Alors que les autorités nigérianes prétendaient

Alors que les autorités nigérianes prétendaient qu’elles les avaient écrasés en juillet 2009, après la mort de leur chef tué au combat, les islamistes de la secte Boko Haram [L’éducation occidentale est un péché] reviennent sur le devant de la scène. Ils sont suspectés d’avoir attaqué à la grenade le 11 octobre 2010 un commissariat du nord du Nigeria, faisant plusieurs victimes parmi les policiers. La réapparition des membres de Boko Haram laisse présager des exactions, comme une nouvelle vague d’assassinats de musulmans modérés.

en campagne

Pour la première fois depuis 2008, Barack Obama et sa femme, Michelle,

ont participé ensemble, le 17 octobre,

à un meeting électoral qui a rassemblé

35 000 personnes à l’université de Columbus, dans l’Ohio. A moins de deux semaines des élections de mi-mandat, qui

auront lieu le 2 novembre, le président

a décidé de s’engager pleinement

dans la campagne. Il devrait encore visiter six Etats d’ici au scrutin, a n de remobiliser les électeurs démocrates.

Etats-Unis
Etats-Unis

Reprise des saisies immobilières

démocrates. Etats-Unis Reprise des saisies immobilières Bank of America, la plus grande banque du pays, a

Bank of America, la plus grande banque du pays, a annoncé le 18 octobre la levée du moratoire sur les saisies immobilières. L’établissement compte soumettre, dès le 25 octobre, plus de 100 000 dossiers aux tribunaux. Bank of America a rme avoir véri é qu’aucune irrégularité n’a entaché le traitement des dossiers de saisie [voir l’article de Paul Krugman p. 11]. L’organisme de prêts GMAC a lui aussi levé son moratoire et d’autres établissements risquent de suivre.

Russie
Russie

Moscou monnaye la Transdniestrie

La voie vers un règlement du con it gelé en Transdniestrie, région sécessionniste de Moldavie peuplée de russophones,

a été ouverte lors du sommet entre la

Agenda

Suisse
Suisse

Francophonie à Montreux

Du 21 au 24 octobre aura lieu le XIII e Sommet de la francophonie à Montreux, en Suisse. Trente-huit chefs d’Etat ont annoncé leur présence, dont Nicolas Sarkozy pour la France. L’occasion de procéder à l’élection du secrétaire général de l’organisation, poste occupé actuellement par le Sénégalais Abdou Diouf (photo). Celui-ci est candidat à sa propre succession, mais beaucoup de pays n’en veulent plus.

Jeudi 21. Disposant de 32 des 35 sièges du parlement municipal de Moscou, Russie unie, le parti de la majorité, compte entériner la nomination de Sergueï Sobianine, vice-Premier ministre en charge de l’administration gouvernementale, désigné par le président russe, Dmitri Medvedev. Il succédera à Iouri Loujkov à la tête de la capitale.

Vendredi 22. Début de la réunion des ministres des

Finances et des responsables des banques centrales des pays industrialisés et émergents du G20 à Gyeongju, en Corée du Sud. A l’ordre du jour : le risque d’une guerre des monnaies.

Samedi 23 . Des élections parlementaires sont prévues à Bahreïn alors que les arrestations arbitraires de défenseurs des droits de l’homme et de militants appelant au boycott des élections se multiplient.

Dimanche 31 . L’élection présidentielle que les Ivoiriens attendent depuis cinq ans devrait enfin avoir lieu. Mais des rumeurs de report circulent toujours, en raison des délais nécessaires à la distribution de plus de 5,7 millions de cartes d’identité et d’électeur.

Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 9

SEAN GALLUP/GETTY IMAGESAFP

Les gens

Daniela Santanchè

Sarah Palin à l’italienne

C outumière des déclarations chocs, Daniela Santanchè n’est jamais à une provocation près. En novembre 2009, en plein débat sur l’interdiction des cruci x dans les écoles

italiennes, elle déclare : “Mahomet est un polygame et un pédophile. Il avait neuf femmes, et sa dernière femme n’avait que 9 ans. Pour notre culture, c’est un pédophile.” Scandale immédiat. Un an plus tard, tout juste nommée secrétaire d’Etat à l’Applica- tion du programme gouvernemental dans le gouvernement Berlusconi, elle propose sans rire de supprimer les pauses café dans les entre- prises… Une “perte de temps inutile”. Re-scandale. “Dans la république berlusconienne agonisante, dans cette tragicomédie des insultes et des blagues, dans un vide politique comblé par la politique des intérêts particuliers, Santanchè est le chef des faucons. […] On l’aime ou on ne l’aime pas […] et beaucoup au sein même de son parti ne l’aiment pas : il n’empêche que, à 48 ans, cette ex-épouse d’un chirurgien esthé- tique, convaincue du pouvoir métaphysique de sa crinière cotonneuse et de ses décolletés plongeants, est devenue la femme la plus puissante du PDL (Peuple de la liberté, parti au pouvoir)”, écrit L’Espresso dans un portrait corrosif. Affaibli par le lâchage de son ancien allié Gianfranco Fini et en baisse dans les sondages, le président du Conseil italien a déclaré qu’il voulait refonder son parti, le souhaitant plus radical, plus jeune et plus féminin. Il songe même à lancer un mouvement populiste sur le modèle du Tea Party. Pour cela, il a besoin de nouveaux leaders, voire d’une égérie, du genre de Sarah Palin aux Etats-Unis. Pourquoi pas Daniela Santanchè ? Premier pas dans ce sens, celle qui est considérée comme le conseiller politique préféré de Berlusconi – elle compte parmi les instigateurs des attaques anti-Fini –

pourrait bien rapidement prendre la tête d’un Peuple de la liberté rénové. Pourtant, son ralliement à Berlusconi s’est fait sur le tard. Daniela Santanchè est entrée en politique dans les rangs de l’extrême droite. En 1995, elle devient collaboratrice d’un cadre de l’Alliance nationale (AN), parti néofasciste fondé par… Gianfranco Fini. Gravissant rapidement les échelons, elle est nommée responsable des questions de parité et incarne la caution “féministe” du parti. En 2005, un doigt d’honneur adressé à des jeunes qui manifestent contre une réforme de l’école et la proposition d’une “porno-taxe” pour taxer les consommateurs de matériels pornographiques la font connaître du grand public. Trois ans plus tard, elle devient la première femme politique italienne à se présenter au poste de président du Conseil des ministres. Elle quitte l’AN en novembre 2007 pour La Destra (La Droite) dont elle devient le porte-parole, avant de créer son propre parti, Movimento per l’Italia, qui entre dans la coalition du Peuple de la liberté en mai 2009. Amie de plusieurs personnalités du show-bizz, Daniela Santanchè a de bonnes fréquentations dans le domaine des médias.

Un national-populisme quasi lepéniste assorti d’un militantisme haute couture

Actionnaire de la régie publicitaire de Il Giornale (propriété de Silvio Berlusconi), elle est aussi la compagne du nouveau directeur du journal, Alessandro Sallusti. Elle a en n participé au lancement d’un nouvel hebdomadaire gratuit de la presse à ragots, Io Spio (“J’espionne”). “Face à de telles qualités politiques, un national-populisme quasi lepéniste, un militantisme haute couture, le tout mixé avec une profonde foi en la manucure, que peut vouloir de plus un type comme Berlusconi ? ironise L’Espresso. Aucun doute, on se trouve bien devant la copie italienne de Sarah Palin, idole du Tea Party aux Etats-Unis.”

Daniela Santanchè. Dessin d’ André Carrilho, Lisbonne, pour Courrier international.

Ils et elles ont dit

Lula Da Silva, président du Brésil sortant

Ne livrez pas le pays à ceux

qui n’ont aucun engagement envers les plus pauvres.” Il appelle à voter pour Dilma Rousseff, candidate du Parti des travailleurs, favorite au second tour de la présidentielle, qui aura lieu le 31 octobre. (Folha de São Paulo, Brésil)

Bachar Al-Assad, dictateur syrien “Quoi qu’il en soit, je ne leur ai rien promis.” A propos de l’Europe et des Etats-Unis, qui l’accusent de ne pas respecter les droits

de l’homme et de ne pas tenir

ses promesses de réformes

démocratiques. ( MEMRI, Washington)

M gr André-Joseph Léonard, primat de Belgique Pour lui, le sida est “de l’ordre

DIRK WAEM/BELGA/AFP
DIRK WAEM/BELGA/AFP

d’une justice immanente”. Les propos de son livre d’entretiens, dont la traduction néerlandaise vient de sortir, ont suscité une vague d’indignation. ( La Libre Belgique, Bruxelles)

Mahathir Mohamad, ex- Premier ministre malaisien “On dit que la Malaisie a été une dictature pendant vingt-deux ans. J’en suis ravi.” A propos de son gouvernement. (Malaysiakini, Kuala Lumpur)

Kim Jong-nam, fils aîné de Kim Jong-il “Je crois que c’était la décision de mon père, moi je

m’en fous.” Exilé par son père à Macao, en Chine, où il mène une vie de play-boy, il n’est pas trop déçu d’avoir été évincé de la succession dynastique en Corée du Nord. Son père, Kim Jong-il, lui a préféré son frère cadet, Kim Jong-un. ( The Daily Telegraph, Londres)

Mahmoud Ahmadinejad, président de l’Iran “Le Mahdi [messie des chiites] tant promis arrivera”, a-t-il lancé devant une foule en délire lors de sa visite au Liban. “Il aura pour compagnon Jésus-Christ, qui le soutiendra”, a-t-il précisé. (L’Orient-Le Jour, Beyrouth)

Demain célèbre

( L’Orient-Le Jour , Beyrouth) Demain célèbre A 15 ans, pour avoir organisé des manifestations contre

A 15 ans, pour avoir organisé

des manifestations contre la violence meurtrière des rues de Stockholm, Anton Abele avait reçu le prix Free Your Mind décerné par MTV (Bono et A ung San Suu Kyi en sont également récipiendaires). Aujourd’hui, Abele a 18 ans et il est le plus jeune député jamais élu au Parlement suédois. Membre de Moderaterna,

le parti conservateur, le jeune député veut

axer son action sur la sécurité, l´éducation

et le travail, rapporte Svenska Dagbladet.

Pour mener à bien ses missions politiques,

il prendra congé de l´Ecole supérieure de commerce

de Stockholm où il venait de s´inscrire après avoir

eu son bac au mois de juin.

Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 11

Les opinions

| n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 11 Les opinions Les petites visées
| n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 11 Les opinions Les petites visées

Les petites visées d’Angela Merkel

Les petites visées d’Angela Merkel

Financial Times Deutschland Hambourg

L a vie politique allemande ne connaît à l’heure actuelle pas de pro- blème plus important que l’islam. Mais pour quelles raisons ? Aug- mentation de la violence ? Attentat ? Nouvelles révélations désastreuses sur le système scolaire ? Pas du tout. La raison est simple : les chrétiens-démocrates (CDU-CSU) craignent de perdre leur base conservatrice. Et voilà que Horst Seehofer, le président

de la CSU [Union chrétienne-sociale de Bavière] et Angela Merkel, la prési- dente de la CDU [Union chrétienne-démocrate], s’imaginent qu’ils vont rega- gner le terrain perdu avec des concepts des années 1980 comme le “multiculturalisme” et la “culture dominante”. D’un côté, Seehofer se met à clamer sa volonté de contrôler l’immigration. Or celle-ci est déjà tellement limitée que, depuis longtemps, les Turcs sont plus nombreux à quitter l’Al- lemagne qu’à venir s’y installer. Et, de l’autre côté, Merkel proclame que “le multiculturalisme a totalement échoué” – alors que nul, pas même les Verts [qui avaient pourtant fait leur cheval de bataille de ce concept], ne le revendique

plus. En revanche, sur la question urgente et délicate concernant la façon de réglementer l’immigration, la chancelière préfère se taire. Ce discours destiné au camp chrétien-démocrate peut s’expliquer ; il n’en est pas moins impardonnable. Car Seehofer comme Merkel sont aux commandes [au niveau national et régional], ils savent mieux que qui- conque de quoi il retourne et devraient assumer leur politique. Ce n’est pas en faisant appel à des concepts surannés qu’on réglera les problèmes d’aujourd’hui – con its religieux, faible niveau de formation de nombreux migrants, besoin de centaines de milliers de professionnels quali és dans les prochaines décennies. Et la coalition au pouvoir détient un certain nombre de solutions. Merkel et Seehofer devraient jeter un coup d’œil au contrat de coali- tion qu’ils ont scellé pour gouverner avec les libéraux du FDP – celui-ci mise sur le développement des mesures d’aide à la formation et des facili- tés d’accès aux étrangers hautement quali és. Ou ils devraient se concer- ter avec leurs ministres de l’Education et de la Recherche (Annette Schavan, CDU), du Travail (Ursula von der Leyen, CDU) et de l’Economie (Rainer Brüderle, FDP), qui prônent une immigration régulée et la reconnaissance des diplômes étrangers. Ce n’est tout de même pas à eux que la chancelière va reprocher de rêver d’un Etat multiculturel. On pourrait presque ignorer ce battage à usage interne des dirigeants chrétiens-démocrates sur la culture dominante s’il n’avait un effet dévas- tateur à l’étranger. Comment imaginer que les informaticiens indiens, les ingénieurs japonais et les investisseurs koweïtiens a uent dès lors que les dirigeants d’un pays cherchent à empêcher la venue des étrangers sur leur territoire ? Merkel et Seehofer ne voient pas aussi loin. Leur regard ne dépasse pas le comptoir du bistrot d’en face.

Le Moyen-Orient et le repli occidental

Hazem Al-Amin, Al-Hayat (extraits) Londres

A u moment où le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, était à Beyrouth [13-15 octobre], le Premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, était à Damas. Le premier a o cialisé l’inté- gration du Liban dans le cordon sanitaire que l’Iran tente de mettre en place pour défendre son programme nucléaire ; le second est venu légitimer la formation de son gouvernement

pro-iranien à Bagdad. La concomitance de ces deux visites illustre la main- mise que l’Iran a réussi à établir sur la scène moyen-orientale. Même si Maliki

ces deux visites illustre la main- mise que l’Iran a réussi à établir sur la scène
à établir sur la scène moyen-orientale. Même si Maliki Contexte Les récentes déclarations des dirigeants

Contexte Les récentes déclarations des dirigeants chrétiens-démocrates dénonçant les di cultés d’intégration des “immigrés issus d’autres cultures comme celles de Turquie et des pays arabes” (Horst Seehofer, CSU) ou “l’échec total du multiculturalisme” (Angela Merkel, CDU) soulèvent une vive polémique en Allemagne.

Contexte Plus que jamais le Moyen-Orient semble aux mains des radicaux iraniens, syriens ou israéliens. Une situation due au repli américain et européen, et à l’incapacité de la Turquie à jouer un rôle primordial dans cette région.

représente en quelque sorte le plus petit dénominateur commun entre Amé- ricains et Iraniens en

représente en quelque sorte le plus petit dénominateur commun entre Amé- ricains et Iraniens en Irak, Téhéran y a le bras plus long que Washington, en termes de politique intérieure et extérieure. L’accueil triomphal réservé à Ahmadinejad à Beyrouth a montré la mol- lesse du camp pro-occidental au Liban. Mais cela a également prouvé que l’emprise de l’Iran sur le Liban était plus solide que celle de la Syrie. Cette der- nière joue sur une combinaison d’in uences et d’intérêts où se mêlent prag- matisme et opportunisme, mais où la peur de l’arbitraire joue également un rôle indéniable. Quant à l’emprise iranienne, elle repose sur l’idéologie, sur l’argent et sur l’allégeance confessionnelle pure et simple, sans parler de la mythologie de la lutte contre Israël. Cette situation est le fruit du repli américain dans le monde. Le vide que cela laisse dans la région est comblé par des acteurs tels que Mahmoud Ahma- dinejad et Benyamin Nétanyahou. Certains voudraient croire que de nou- veaux facteurs sont en train d’émerger. Ils pensent au Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, au rapprochement syro-saoudien ou à l’Union euro- péenne. Ce ne sont que des vœux pieux. Rien dans les événements de ces der- niers mois ne con rme cette analyse. En Irak comme au Liban, la légère avance des candidats anti-iraniens aux élections législatives n’a servi à rien. En 2009, les élections en Iran [qui ont abouti à un deuxième mandat pour Ahmadine- jad] ont été entachées de suspicions de fraude. Cela montre l’ine cacité du vote face à un régime du type de celui d’Ahmadinejad. D’autres pays tentent bien d’offrir une alternative et cherchent eux aussi

combler le vide laissé par les Américains, mais en vain. Il est peut-être vrai que Recep Tayyip Erdogan a dit à Bachar El-Assad que la Syrie devrait assu- mer les conséquences de tout changement “sur le terrain” au Liban. Il est peut-être vrai également que ce message turc a été assorti de mises en garde américaines et européennes. Mais, à ce moment-là, le changement était déjà engagé. Pour preuve, l’éclatante visite du président iranien à Beyrouth, au cours de laquelle l’Etat et les institutions libanaises semblaient effondrés. En Irak, l’in uence turque n’est pas plus e cace. Les Turcs ont décidé d’avoir une attitude pragmatique face à la mainmise iranienne. Ils se contentent d’être aujourd’hui commerçants à Erbil, intermédiaires à Bagdad et protecteurs des veuves et des orphelins à Mossoul. C’est moins bien que les Iraniens. Eux en sont à installer leur allié Nouri Al-Maliki comme chef de gouvernement.

à

Perçons enfin l’abcès immobilier américain

Paul Krugman, The New York Times (extraits), New York

L es responsables américains ont toujours aimé sermonner les autres pays sur leurs échecs économiques et les inviter à suivre l’exemple des Etats-Unis. La crise nancière asiatique de la n des années 1990, en particulier, a donné lieu à une avalanche de leçons de morale pleines d’autosatisfaction. Ainsi, en 2000, Lawrence Summers, alors ministre des Finances, déclarait que

la clé de la prévention des crises nancières reposait sur “des banques bien capitalisées et sous bonne surveillance, une bonne gouvernance d’entreprise et un

bon code des faillites, ainsi que des moyens crédibles de garantir l’application des contrats”. Sous-entendu : les Asiatiques n’ont rien de tout ça, contrairement

nous. Mais ce n’était pas le cas. Les scandales comptables chez Enron (en 2001) et WorldCom (en 2002) ont dissipé le mythe de la bonne gouvernance des entreprises. L’idée que nos banques étaient bien capitalisées et sous surveillance sonne aujourd’hui comme une plaisanterie de mauvais goût. Et le scandale des crédits hypo- thécaires rend absurdes les a rmations sur l’existence de moyens crédibles pour garantir l’application des contrats. A l’inverse, on se demande aujour- d’hui si notre économie est encore soumise au règne de la loi. Résumé des épisodes précédents : une crise immobilière spectaculaire et

à

un chômage durablement élevé ont entraîné une véritable épidémie de défauts de paiement, avec des millions de propriétaires prenant du retard dans le rem- boursement de leur prêt immobilier. Par conséquent, les collecteurs de crédit (ces sous-traitants chargés de collecter les traites pour le compte des déten-

teurs d’hypothèques) ont saisi de nombreux logements. 12

teurs d’hypothèques) ont saisi de nombreux logements.

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Les opinions

| n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 Les opinions 11 Mais en ont-ils

11

Mais en ont-ils vraiment le droit ? Les histoires terri antes se mul-

11 Mais en ont-ils vraiment le droit ? Les histoires terri antes se mul-

tiplient, comme celle de cet homme, en Floride, qui a vu son domicile saisi alors même qu’il n’avait pas de dette. Mais il y a pire. Certains acteurs ont tout bonnement ignoré la loi. Des tribunaux ont approuvé des saisies sans exiger des collecteurs qu’ils produisent les documents appropriés. Au lieu de cela, ils se sont contentés de déclarations écrites sous serment attestant que ces documents étaient en règle. Or ces déclarations étaient souvent signées par des robo-signers, autrement dit des employés subalternes qui ne savaient abso- lument pas si leurs a rmations étaient vraies. Or, dans bien des cas, les documents n’existent même pas. Dans la fré- nésie de la bulle immobilière, de nombreux prêts ont été accordés par des sociétés véreuses qui voulaient “faire du chiffre”. Ces créances ont ensuite été revendues à des “fonds” ad hoc qui, à leur tour, les ont démembrées pour en faire des produits nanciers adossés à des emprunts hypothécaires. La loi exigeait de ces fonds qu’ils demandent et obtiennent les titres de créance détaillant les obligations des emprunteurs – formalités jugées inutiles et sou- vent négligées. Autrement dit, nombre des saisies effectuées actuellement sont illégales. Tout cela est très grave. Pour commencer, il est quasi certain qu’un nombre important d’emprunteurs se font escroquer : on leur demande des frais qu’ils ne doivent pas, on les déclare en faillite alors que, selon les termes de leur contrat de prêt, ils ne le sont pas. Au-delà de ces escroqueries, si les fonds ne peuvent pas faire la preuve qu’ils possèdent bien les emprunts qu’ils ont titrisés, leurs mandataires ris- quent d’être poursuivis par les investisseurs qui ont acheté ces titres – des titres qui, dans bien des cas, ne valent plus qu’une fraction de leur valeur nomi- nale. Et qui sont ces mandataires ? D’importants établissements nanciers. Ceux-là mêmes qui ont été soit disant “sauvés” par l’Etat l’année dernière. Le scandale des crédits hypothécaires menace donc d’entraîner une nouvelle crise nancière. Fidèle à lui-même, le gouvernement Obama a réagi en s’op- posant à toute action susceptible de déranger les banques, notamment à l’ins- tauration d’un moratoire sur les saisies le temps de résoudre certains problèmes. A la place, il préfère inviter poliment les banques à mieux se tenir et à se racheter une conduite. A droite, la réaction est pire encore. Si les par- lementaires républicains font pro l bas, les commentateurs conservateurs n’ont pas hésité à quali er l’absence de documents en ordre de détail sans importance. Dès lors qu’une banque dit posséder votre maison, assurent-ils, vous devez la croire sur parole. Les excès de l’époque de la bulle ont créé un bourbier juridique dans lequel les droits de propriété sont mal dé nis, puisque personne ne possède les docu- ments adéquats. Or quand il n’existe pas de droits de propriété clairement dé nis, c’est au gouvernement de les créer. Une chose est sûre : ce que nous sommes en train de faire ne fonctionne pas. Et prétendre que tout va bien ne convaincra personne.

Belgique : De Wever a fait ce qu’il fallait

Luc Van der Kelen, Het Laaste Nieuws (extraits) Bruxelles

L es politiciens de notre pays peuvent réagir de manière totalement irresponsable et enfantine, c’est en tout cas ce qu’ont démontré les réactions de Di Rupo & Co. Car, pour une fois, Bart De Wever s’était plongé dans un travail sérieux, avec tous les risques qu’il pre- nait vis-à-vis de son propre camp. Mais il a tout d’abord été ingué par Maingain [président du FDF, parti régionaliste francophone],

suivi ensuite par Elio Di Rupo [chef du PS wallon] et Milquet [la présidente du CDH, le parti démocrate-chrétien], toujours dans le sillage du précédent. En réalité, Bart De Wever s’est contenté de remplir le contrat qui lui avait été demandé par le roi : il a discuté avec les sept partis présents autour de la table [qui tentent depuis les élections de former un gouvernement de coali- tion] et il a rédigé de nouvelles propositions pour un compromis. Ce refus fran- cophone n’a rien à voir avec le contenu de ce qui était sur la table, mais bien surtout avec la personne du clari cateur et son style. Un exemple : concernant le dossier de Bruxelles-Hal-Vilvorde, De Wever n’a rien proposé de plus que de clari er le compromis déjà accepté par Di Rupo. Or, dans la dernière décla- ration du PS, on fait comme si les droits fondamentaux des francophones

par Di Rupo. Or, dans la dernière décla- ration du PS, on fait comme si les
on fait comme si les droits fondamentaux des francophones L’auteur Paul Krugman, 57 ans, est professeur

L’auteur Paul Krugman, 57 ans, est professeur d’économie et de relations internationales

à l’université

de Princeton. Lauréat, en 2008, du prix Nobel d’économie, il tient une chronique, deux fois par semaine, dans The New York Times depuis 1999.

Contexte

A l’issue de la mission

que lui avait con ée Albert II, le

“clari cateur” amand Bart De Wever a remis ses propositions pour

la Belgique le

17 octobre. Présentées comme un compromis entre les revendications

des Flamands, favorables à une nouvelle organisation, et celles des Wallons, attachés à la stabilité du pays, elles apparaissaient comme

la dernière chance

de sortir le pays de l’impasse où il se trouve depuis les

législatives du 13 juin. Largement saluées côté amand, les propositions de De Wever ont été sèchement repoussées par les Wallons. La perspective de nouvelles élections

– mais pour quoi

faire ? – se rapproche.

étaient violés ! Contrairement à ce que les commentateurs francophones pen- sent, Bart De Wever s’est en effet comporté comme un chargé de mission du roi, comme un Flamand aussi, parce que personne ne peut effacer ses origines, mais néanmoins comme quelqu’un qui a tenté un compromis équitable. Dans ses propositions, De Wever a abandonné toute une série de reven- dications de son propre parti : pas de scission de l’organisme régulant les allo- cations chômage, pas de scission de larges segments de la santé, pas de scission de l’impôt sur les sociétés, de la TVA, pas de suppression du Sénat, etc. C’est vraiment beaucoup pour un parti régionaliste comme la N-VA ; ces conces- sions pourraient d’ailleurs déclencher de vives critiques chez les radicaux du Mouvement amand. Les francophones se sont cruellement trompés. Les propositions de Bart De Wever apparaissent en Flandre comme généralement rationnelles et sou- haitables. Elles ne sont même pas jugées radicales. Aucun parti amand n’ac- cepterait de s’engager pour moins que ça dans une formule de coalition. Il est évident pour tous que l’ensemble des entités gouvernementales doivent être

responsabilisées par rapport à leur gestion et qu’elles doivent jouir d’une autonomie nancière. C’est avantageux pour tout le monde, pour les Fla- mands et les francophones, et lorsque des anomalies se produisent, il doit y avoir des mécanismes de solidarité pour les corriger. C’est le désir d’au moins trois quarts des Flamands. Dans le contexte belge, un degré considérable d’autonomie doit être dévolu à toutes les parties, et il ne s’agit pas de mendier pour en arriver là. Ceux qui repoussent d’un revers de la main et de manière arrogante les propositions de Bart De Wever pren- nent une très lourde responsabilité. La Belgique est un Etat fort qui a déjà sur- vécu à de nombreuses attaques internes. Mais il y a une limite à tout. La plupart des Flamands ne veulent pas en nir avec ce pays, mais, pour trouver un accord, il faut que les deux parties soient de bonne volonté.

Non, il nous ramène au point de départ !

Béatrice Delvaux, Le Soir Bruxelles

N ous y revoilà. L’impasse. D’un côté les francophones, de l’autre les Flamands, avec deux visions de l’avenir du pays, de son fonc-

tionnement, son nancement, sa structure, deux visions de la place de Bruxelles, de sa périphérie… Bart De Wever a gagné sur trois plans : recoller le front francophone (en tout cas avec le FDF [Fédéralistes démocrates francophones, le parti libé-

ral francophone s’était rapproché des positions de la N-VA amande, ces der-

niers temps]) ; recoller le front amand ; donner de lui, dans le nord du pays, l’image d’un homme responsable, qui veut un accord, qui se mouille et veut négocier. Pour le reste, on revient au point de départ. En pire. Car le point de départ, après les élections, laissait plus d’optimisme : deux hommes vierges de toute négociation [le Wallon Di Rupo et De Wever], en position de force dans leur communauté, désireux de faire de grands pas et prêts à perdre un

peu la face, étaient en position de conclure un compromis. Aujourd’hui…

En rédigeant sa note, Bart De Wever est resté dans le cadre imparti et n’a

pas démarré de zéro. Mais il n’a pas proposé un compromis possible, à voir la rapidité avec laquelle les partis francophones ont rejeté les propositions sur

BHV [le problématique et bilingue canton Bruxelles-Hal-Vilvorde], Bruxelles, l’emploi, la loi de nancement. Il a surtout clari é le compromis minimal pour que les partis amands actent d’une révolution copernicienne.

Di Rupo avait échoué, aujourd’hui c’est au tour de De Wever. Il y a

quelques semaines, la N-VA disait non [en quittant la table des négocia- tions, le 4 octobre], aujourd’hui ce sont les francophones. Et l’angoissante réalité s’offre à nouveau aux citoyens belges : personne n’est arrivé à récon- cilier ce qui se con rme encore davantage comme inconciliable. Entre la révolution copernicienne que souhaite la Flandre et la construction d’une nouvelle Belgique qu’acceptent les francophones, il n’y a plus que deux choses : un gouffre et… le roi. Il reste certes des tas de possibilités : les libé- raux évidemment, qui n’ont pas encore été mouillés [ils ne gurent pas

parmi les sept partis qui essaient en vain de s’entendre depuis le 13 juin] ; le dictionnaire du roi, qui est sans limites [sa dernière invention étant de

nommer De Wever “clari cateur”] ; De Wever, qui a dit que son texte 14

14 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

Les opinions

| n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 Les opinions 12 n’était pas “à
| n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 Les opinions 12 n’était pas “à

12 n’était pas “à prendre ou à laisser”… et les élections, qui restent une

option. Mais tout cela ne servira à rien, tant que francophones et Flamands ne s’accordent par sur l’essence des changements à apporter au pays. Per- plexité et amertume dominent face à cet inextricable chaos.

Au Guatemala, la mort made in USA

La Arena, Santa Rosa

P armi les nombreuses rumeurs qui ont couru au xx e siècle, cer- taines concernaient des expériences biologiques menées sur des humains. L’une d’elles s’est véri ée. Les Etats-Unis viennent de reconnaître o ciellement qu’entre 1946 et 1948, ils avaient réa- lisé au Guatemala une “étude abominable” sur des maladies sexuel- lement transmissibles. Il s’agissait d’inoculer le virus de la syphilis

et de la gonorrhée à des centaines d’Amérindiens guatémaltèques, à leur insu. Ces cobayes humains n’ont ensuite reçu aucun traitement, car ils devaient permettre de suivre l’évolution naturelle de la maladie. La syphilis, on le sait, est l’une des maladies les plus terribles, notamment par ses séquelles qui se transmettent généralement aux descendants. Les conditions, fortement teintées de racisme, dans lesquelles cette expérience a été menée témoignent d’un total mépris de l’éthique. L’un de ses aspects les plus choquants tient au choix des patients. Beaucoup vivaient dans des ins- titutions psychiatriques, [il y avait aussi des prostituées et des soldats] un détail qui n’est pas sans évoquer ce qui se pratiquait dans les camps nazis. Cette affaire, au-delà de l’horreur qu’elle suscite, offre par ailleurs d’autres niveaux de lecture. Premièrement, elle vient corroborer des rumeurs d’ex- périences analogues qui circulaient depuis des décennies en Amérique latine, et qui avaient toujours été démenties par les Américains. A la lumière de cette révélation, on prend conscience que les prélèvements de sang et de moelle osseuse pratiqués clandestinement sur des gens très pauvres moyennant quelques centimes étaient bien réels. Et comment oublier les campagnes de stérilisation massives menées [avec le concours du Peace Corps américain] sur des Amérindiens de l’Altiplano, au Pérou et en Bolivie, sous couvert de missions médicales qui, dans certains cas, s’étaient soldées par l’expulsion des équipes concernées. En n et surtout, combien y a-t-il eu d’infamies simi- laires dont on n’a jamais rien su ? Dès lors, que reste-t-il des belles paroles dont les Etats-Unis abreuvent les pays de leur “arrière-cour”, qu’ils quali ent souvent d’alliés ? Ce scandale a été découvert par une journaliste scienti que américaine qui a mis en évidence l’implication des autorités [tant américaines que gua- témaltèques] dans ces expérimentations réalisées sous la présidence de Harry Truman. D’après les documents auxquels elle a eu accès, “il n’est pas certain” que les personnes infectées aient pu guérir ni même qu’on leur ait adminis- tré un traitement adapté. Face à une telle hypocrisie, les propos de Hillary Clinton, qui a présenté des excuses pour les agissements de son pays, paraissent de peu de poids.

les agissements de son pays, paraissent de peu de poids.   Contexte C’est en janvier 2010
les agissements de son pays, paraissent de peu de poids.   Contexte C’est en janvier 2010
les agissements de son pays, paraissent de peu de poids.   Contexte C’est en janvier 2010
 
 

Contexte C’est en janvier 2010 que Susan Reverby a

découvert les archives

concernant

cette expérience. Les autorités américaines ont tout fait pour retarder la

publication de l’affaire qui a nalement éclaté au grand jour en septembre. Au Guatemala, où les Amérindiens ont été victimes

d’extermination,

l’évènement résonne

douloureusement.

L’enquête s’avère

di

cile en raison

de la disparition dans un incendie, en 1960, des archives du ministère de la Santé.

Il

est probable que

ces expériences ont été menées dans d’autres endroits du monde, notamment en Afrique.

dans d’autres endroits du monde, notamment en Afrique. L’auteur Née en 1958 à Belgrade, Svetlana Lukic

L’auteur

Née en 1958 à Belgrade, Svetlana Lukic

a

couvert les guerres

yougoslaves pour la

radio nationale avant d’en être congédiée

à

cause de ses

reportages de Sarajevo. En 1994, elle

a

rejoint la toute jeune

radio indépendante B92, dont elle est aujourd’hui l’une des journalistes vedettes. Elle s’occupe de l’émission Pescanik

(sablier), qui offre une tribune libre aux meilleurs écrivains et intellectuels du pays.

 
 

Quant au président guatémaltèque Alvaro Colom, qui avait pourtant quali- é les faits de “crime contre l’humanité”, il s’est borné à menacer de porter plainte. Jusqu’à présent, le gouvernement Obama a parlé de deux enquêtes, mais n’a évoqué aucun dédommagement pour les descendants ou les parents de ces 696 hommes et femmes [en fait 1 500 personnes] qui ont servi de cobayes dans cette abominable expérience.

Des hooligans serbes

manipulés

Svetlana Lukic, B92 Belgrade

N ommer les instigateurs du chaos qui a régné dans les rues de Belgrade et de Gênes [lors du match Italie-Serbie du 12 octobre, annulé quelques minutes après avoir commencé

à cause du comportement violent des supporters serbes] semble être di cile pour certains. Tantôt on parle de sup- porters de foot, tantôt de militants d’extrême droite. Pour-

tant, il su t de jeter un coup d’œil sur les tatouages du costaud encagoulé, accroché aux grilles du stade de Gênes, dont la photo a fait le tour du monde pour comprendre d’où vient le mal. Ivan Bogdanov [dit “Ivan le Terrible”] est membre des ultras serbes, certes, mais aussi de l’organisation cléricalo- fasciste 1389 [qui tire son nom de l’année de la bataille de Kosovo Polié,le Champ des Merles, qui opposa une coalition de seigneurs serbes à l’Empire ottoman ; cette bataille, perdue par Belgrade, est un des éléments fonda- teurs de l’identité et du nationalisme serbes]. Cet individu, devenu le sym- bole de la honte que nous avons vécue, a obligé notre ambassadrice à Rome, Sanda Raskovic Ivic, et le président Boris Tadic, à présenter des excuses à l’Italie au nom du peuple serbe [à la suite de l’interruption du match, des affrontements entre des hooligans serbes et des policiers italiens ont fait 16 blessés]. Que s’est-il passé de si grave à Gênes qui puisse nécessiter des excuses et provoquer une telle consternation ? Les supporters serbes ont mis à sac la ville et le stade ? C’est déjà arrivé chez nous à maintes reprises. Ils ont brûlé le drapeau albanais ? Rien de nouveau ! Mais voir le président serbe présen- ter des excuses à Berlusconi de manière aussi théâtrale m’a hérissée pour une autre raison. Combien de fois les clubs italiens ont-ils été condamnés à cause d’actes racistes ? Paolo Di Canio, un des héros du foot italien, avait l’habitude de célébrer ses buts en faisant le salut nazi. Et que dire des supporters de la Lazio, l’un des deux clubs de foot de Rome, qui se rendent sur la tombe d’Ar-

kan [chef paramilitaire serbe, assassiné en 2000 à Belgrade] chaque fois qu’ils accompagnent leur club à Belgrade ? On répète à l’envi que ceux qui saccagent les stades ne représentent pas

les fans de foot lambda, qu’ils sont organisés en groupes structurés et sou- vent soutenus par les clubs, qui leur fournissent des locaux, du matériel, etc. Mais qui siège, justement, dans les conseils d’administration des principaux

clubs serbes ? Mentionnons Ivica Dacic, l’actuel ministre de l’Intérieur (du Parti socialiste de feu Slobodan Milosevic), Andrija Mladenovic et Nenad Popovic (du Parti démocratique de Serbie de l’ancien Premier ministre Voji- slav Kostunica), Aleksandar Vlahovic et Goran Vesic (députés du Parti démo- cratique du président Boris Tadic). Sans oublier Petar Skundic, le ministre de l’Energie, qui dirige l’union sportive de l’Etoile rouge ; Marko Djurisic, pré- sident du comité exécutif du parti de Tadic, membre de la direction du Parti- zan de Belgrade… Et, comme par hasard, lorsque des hooligans se retrouvent devant le juge, il arrive régulièrement qu’ils ressortent libres du tribunal. Comment est-ce possible ? Pour l’instant, le chef de l’organisation ultranationaliste Obraz, Mladen Obradovic, est considéré comme l’instigateur de la manifestation contre la Gay Pride [le 10 octobre], qui a fait des centaines de blessés et transformé Bel- grade en zone de guerre. Mais il n’est pas seul : il est soutenu par des personnes haut placées qui n’ont pas dénoncé les casseurs. Il s’agit de Vojislav Kostu- nica, de Tomislav Nikolic (l’ancien chef du Parti radical serbe), de Dragan Markovic (de Serbie unie), de Velja Ilic (Nouvelle Serbie). A cela s’ajoutent les organisations religieuses orthodoxes telles que Dveri ou Nasi. N’a-t-on pas vu des popes en soutane manifester aux côtés des casseurs ? Mais en Serbie,

on ne critique jamais la mère Eglise !

16 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

En couverture

Cinq ans après

Les banlieues vues par la presse étrangère

Il y a cinq ans, la mort de deux adolescents à Clichy- sous-Bois déclenchait une flambée de colère et rappelait à l’Hexagone l’existence de ces banlieues où il fait moins bon vivre qu’ailleurs. Les reportages effectués récemment par des journalistes étrangers dans plusieurs quartiers sensibles montrent que les choses n’ont guère changé depuis.

Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 17

CYRUS CORNUT/DOLCE VITA/PICTURE TANK

27 octobre 2010 17 CYRUS CORNUT/DOLCE VITA/PICTURE TANK Les émeutes de 2005 27 octobre Zyed Benna

Les émeutes

de 2005

27 octobre Zyed

Benna et Bouna Traoré (17 et 15 ans) meurent électrocutés dans un transformateur électrique à Clichy- sous-Bois alors qu’ils étaient poursuivis par la police. Premières échauffourées.

30

octobre Une

grenade lacrymogène

est lancée par la police

à proximité de la

mosquée de Clichy- sous-Bois. La situation s’envenime ;

les affrontements

s’étendent au

département, puis

à toute l’Ile-de-France.

2 novembre Nuit

d’affrontements violents entre policiers et émeutiers en Seine-

Saint-Denis. Près de 700 véhicules sont brûlés.

4 novembre Les

émeutes gagnent le

Nord, l’Ille-et-Vilaine, le Bas-Rhin, les Alpes-Maritimes et la Haute-Garonne.

6 novembre

243 communes

françaises dans

64 départements

sont touchées

par les émeutes.

8 novembre Pour

la première fois depuis la guerre d’Algérie, le gouvernement décrète l’état d’urgence dans

25 départements. Des

mesures de couvre-feu sont prises.

14 novembre

La décrue des violences se confirme après dix-neuf nuits d’émeutes. Les différentes mesures prises – couvre-feu, interdiction de vente de carburant au détail, déploiement policier massif (près de 11 500 agents au plus fort de la crise), action des associations de terrain – finissent

par porter leurs fruits.

4 janvier 2006

Le président de la République met fin à l’état d’urgence.

La cité des Courtillères à Pantin, février 2009.

La haine des oubliés

C’est le titre du reportage très noir que le magazine allemand a consacré à la cité des Bosquets, à Montfermeil, l’un des épicentres des émeutes de 2005.

Die Zeit Hambourg

L e nom de cette cité est déjà une ironie en soi : Les Bosquets. En lieu et place de petits bois, on voit des façades d’immeubles lépreuses couvertes de gra tis comme “Fuck la police” ou,

plus menaçant, “Mourad balance”

– comprendre : “Mourad moucharde à la police”. Partout, des paraboles pour capter les chaînes arabes. Sous un panneau jaune de La Poste, un bloc de béton calciné, autrefois distributeur de billets. Une dépanneuse descend la rue Utrillo. Elle trans- porte une voiture calcinée. Deux femmes en hidjab

font leurs courses. C’est là, ainsi que dans d’autres “quartiers chauds” de Seine-Saint-Denis, au nord de Paris, qu’ont éclaté il y a cinq ans les émeutes qui ont peu à peu embrasé d’autres villes du pays. Ces troubles, qui ont duré vingt-deux jours, ont

ni par prendre une allure d’insurrection. La cité des Bosquets appartient à Montfermeil, une commune classée parmi les 751 “zones urbaines sensibles*” du pays, lesquelles se situent en majo- rité aux abords des grandes villes, dans les ban- lieues* – 4,4 millions de personnes y vivent. C’est

dans ces espaces que Sarkozy veut mener la “guerre contre la criminalité” à laquelle il a appelé cet été [après des émeutes, en juillet, dans la banlieue de Grenoble]. Lorsqu’on visite une cité comme Les

Bosquets, sa violence ne saute pas nécessairement aux yeux. Il faut bien regarder pour se rendre compte que certains habitants ne se risquent que rarement dans les cages d’escalier, parce qu’il y a des étages entièrement occupés par des tra quants de drogue armés. Quant aux ascenseurs, ils sont souvent hors service. D’autres habitants se font terroriser parce qu’ils refusent de cacher de la drogue dans leur appartement. Ou parce qu’ils ont dénoncé un acte de violence à la police. Ou alors ils se terrent chez eux parce qu’ils sont alcooliques et qu’ils sont tout au bas de l’échelle sociale. Ils se font menacer, chasser, agresser. Ce sont les “cas soc’*”, les cas sociaux.

Un terrain neutre pour se bastonner

Dans la cité des Bosquets, ils se traînent le matin

jusqu’à cet espace lugubre en marge des blocs de béton qui aurait dû un jour devenir une place. Un espace au croisement de quelques rues, doté d’un supermarché bon à démolir et d’une boucherie halal. En début d’après-midi, le tableau s’anime, la jeunesse arrive. L’ambiance est joyeuse, mais il est tout de même recommandé de changer de trottoir lorsque approche un groupe de jeunes avec capu- ches et casquettes. Puis arrive le moment où il vaut mieux cher le camp. Lorsqu’on ne voit plus d’aî- nés. Lorsque le “bizness” commence. Lorsque, sur un toit, un veilleur monte la garde. Lorsque, à l’im- proviste, une BMW X6 déboule du coin de la rue. Il vaut mieux cher le camp aussi lorsque le Centre loisirs jeunes (CLJ) ferme. Ce bunker entouré de barbelés est dirigé par un policier en

tenue de sport. Dans le quartier, Pierre Wadoux a déjà vu des enfants traîner dans la rue après minuit. “Il y a des enfants de 8 ans qui s’occupent de leurs cadets”, témoigne-t-il. Plus personne ne s’occupe des jeunes. Luc Bronner, journaliste au quotidien Le Monde [et auteur de La loi du ghetto, enquête dans les banlieues françaises, Calmann-Lévy, 2010]dis- pose d’un bon réseau dans les banlieues.“Dans les cités, témoigne-t-il, vous ne trouverez quasiment pas un jeune qui ne puisse vous raconter l’histoire d’un proche, d’un voisin ou d’un camarade de classe décédé de mort violente”– lors d’une course-poursuite avec la police, d’une fusillade, d’un vol. Certaines bandes cherchent un terrain neutre pour se bastonner. A Paris, les jeunes bagarreurs ont une prédilection pour Les Halles, en plein centre de la capitale. Ou bien ils se battent avec des supporters de foot racistes, des Blancs, à l’occa- sion de matchs du PSG. D’autres errent en petites bandes ; ils ne cherchent pas de victimes, ils les trouvent en passant*. Il y a des cas de torture gra- tuite. Et, si différents que soient ces phénomènes de violence, ils ont un point commun : la haine, ce sentiment qui rend forts ceux qui se savent socia- lement faibles. Les réseaux du crime organisé utilisent ces jeunes pour vendre de la drogue, des parfums et des montres de contrefaçon. “Ils en arrivent sou- vent à des actes violents parce qu’ils se disputent à propos d’argent sale.” Voilà ce que rapporte Daniel Merchat**, ancien commandant de police en ban- lieue* et actuellement avocat à Bobigny, une ville qui, comme Montfermeil, fait partie du départe- ment de la Seine-Saint-Denis. “Plus juteux que la drogue, il y a le commerce des voitures de luxe volées et des cigarettes de contrebande”, précise-t-il. Une éco- nomie parallèle, organisée en territoires. Ses acteurs défendent leur espace les uns contre les autres – et tous contre l’Etat.

Cette égalité qui leur est refusée

Les habitants des cités, bien qu’ils soient eux- mêmes affectés par la violence, prennent part à cette défense du territoire contre l’Etat selon une logique perverse : ils se sentent chez eux dans leur quartier, là où personne ne vient les discriminer à cause de leurs origines maghrébines ou africaines. En revanche, les représentants de la République, qui leur promettent l’ égalité* et la leur refusent dans les faits, sont à leurs yeux des “sales Blancs”, des “Français de merde”. Et cela vise aussi bien des facteurs, des conducteurs de bus que des gardiens d’immeuble ou des médecins urgentistes : tous ceux qui incarnent une institution, journalistes inclus. Le seul drapeau national qui otte occa- sionnellement ici, c’est celui de l’Algérie. Le soir, lorsque des véhicules de police s’aven- turent dans les quartiers chauds, les réverbères s’éteignent parfois ; quelqu’un a coupé un câble. Un CRS fait état de réels guets-apens. “Les pom-

piers reçoivent un appel signalant une voiture en feu. Mais, comme ils n’osent pas y aller tout seuls, ils nous appellent.” Ainsi, l’Etat débarque sous la forme d’un camion de pompier et de deux cars de police

– et il n’est pas rare qu’il se fasse accueillir par une

pluie de caillasses. “Il y a parfois 50, 100 ou même 200 gars qui les attendent dans la rue et sur les toits. Des tuyaux en métal, des explosifs et des cocktails Molo- tov volent dans tous les sens. De temps en temps, 18

18 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

En couverture Cinq ans après

17 on entend un coup de feu.” Aujourd’hui, les émeutiers vont jusqu’à tirer avec des calibres 7,62 mm, autrement dit des armes de guerre. La plupart de ces jeunes arrivent sur les lieux après avoir reçu un SMS, attirés par la castagne. Florence Adam, commissaire de police en Seine-Saint-Denis, vient de la lutte antiterroriste. Elle a dû s’adapter du tout au tout. Comment s’y prend-elle pour faire régner l’ordre dans les ban- lieues ? D’une manière que l’on pourrait quali er de cyclique. “On y va, ils reculent ; on s’en va, ils revien- nent.” Cette femme à la carrure imposante hausse les épaules. Daniel Merchat, l’avocat âgé de 53 ans, est plus explicite : “Ce sont des coups de pub. Nicolas Sarkozy vient de nommer un nouveau préfet en Seine- Saint-Denis : Christian Lambert, un ancien policier [ancien directeur central des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) et ancien directeur de cabinet du préfet de police de Paris]. Avec 500 hommes, il prend d’assaut une tour d’habitation, saisit l’argent et la drogue, procède à des arrestations. Quelques jours plus tard, tout est redevenu comme avant.” En n, pas tout à fait… Car, une fois de plus, le gouvernement a fait les grands titres des médias, qui rendent compte de sa guerre contre la criminalité. Les CRS, eux aussi, parlent de “guerre” et la pré- parent dans un ancien hippodrome, au sud de Paris. Le premier jour, sur une place à ciel ouvert, des hommes en cuirasse s’entraînent à affronter des manifestants. Un exercice plutôt sportif. Ceux qui jouent les manifestants n’y vont pas de main morte, mais, à tout prendre, les hommes rient et s’amu- sent bien. Tout a l’air bien rodé, y compris l’utili- sation des gaz lacrymogènes. Ensuite, un copieux repas les attend, accompagné d’un bon bordeaux.

Une culture de ghetto

Le lendemain, le tableau est tout autre. Dans les anciennes écuries, les CRS s’entraînent à des inter- ventions en banlieue*, au milieu de forteresses de béton. Le décor est tout aussi décrépi que les vraies cités, “la seule différence, c’est que les bâtiments sont moins élevés”, précise Jean-François. Ce père de famille a peur chaque fois qu’il doit se rendre de nuit en Seine-Saint-Denis. “Je regarde toujours en l’air, explique-t-il. En 2005, on a jeté sur nous des machines à laver depuis le cinquième étage.” Les CRS se battent en groupe et subissent les attaques pour le moins réalistes de leurs formateurs. Ils se repè- rent à grand-peine sur ce terrain sans visibilité, vacillent sous le poids de leurs lourds équipements, tripatouillent leur radio en se faisant surprendre par des jets de pierres et, cédant à la nervosité, dis- persent leurs gaz lacrymogènes, dont ils prennent l’essentiel dans les yeux. Le sang coule. Plus per- sonne ne rit. “La banlieue, c’est la guérilla”, résume un imposant CRS noir. Il y a lui-même grandi. A la ceinture, il porte une matraque de type tonfa, un pistolet à impulsion électrique (Taser) et un pis- tolet. A la main, il tient un pistolet à deux canons du type Flash-Ball, une arme “sublétale”, c’est-à- dire qui ne tue pas la victime – à condition que l’on respecte la distance nécessaire. Daniel Merchat, qui, à la n de sa carrière dans la police, commandait 200 agents, critique cet armement. “Lorsqu’un policier n’a qu’une matraque et une arme à feu, le seuil de violence est clair. Mais ima- ginez un jeune homme qui, malgré sa formation, a une putain de trouille – tous les policiers connaissent au moins un collègue gravement blessé. Alors, il est là et il doit aussitôt réagir. Que fera-t-il ? Il choisira l’arme la plus lourde à sa disposition.” Et c’est ainsi que les choses se passent. Dans les hôpitaux de banlieue*, les patients blessés par la police n’ont plus rien d’exceptionnel. Toutefois, comme l’explique le sociologue Didier Lapeyronnie, l’escalade de la

En chiffres

Bilan judiciaire des émeutes de 2005

dressé par Le Monde :

5 policiers mis

en examen

4 770 personnes

interpellées

4 402 personnes

placées en garde à vue

763 personnes

écrouées

422 majeurs

condamnés

en comparution

immédiate

1/3 des jeunes déférés au tribunal de Bobigny ont été innocentés

135 informations

judiciaires ont été ouvertes. Le nombre de voitures incendiées pendant les vingt et une nuits d’émeutes s’élève à 9 193, selon le ministère de l’Intérieur. Les sociétés d’assurances ont évalué à 200 millions d’euros le montant des dégâts matériels.

3 novembre 2005, cité des 3 000 à Aulnay-sous- Bois. C’est la septième nuit d’émeutes – il y en aura vingt-deux.

violence tient à de multiples facteurs – en parti- culier aux contrôles d’identité, mais aussi au tutoie- ment, aux insultes racistes, aux brutalités, aux courses-poursuites avec des jeunes en deux-roues qui ne portent pas de casque. Tout cela attise le feu.

Et une culture de ghetto prend forme. La “guerre contre les ics” y gure en bonne place.

Ghetto urbain, ainsi s’intitule l’étude de 625 pages effectuée par Didier Lapeyronnie [éd.

Robert Laffont, 2008] sur cette réalité parallèle de la société française, à partir de l’exemple d’An- goulême. Durant la période d’essor économique qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, des ensembles urbains destinés aux ouvriers français et algériens ont été construits à la périphérie des villes. Ils ont été conçus par des urbanistes et des architectes avant-gardistes, et dotés d’infrastruc- tures urbaines. Certaines barres HLM des Bos- quets, par exemple, ont été construites [en 1965] par Le Corbusier, dans l’un de ses derniers projets. Mais, dans les années 1970, les cités ont changé. Les travailleurs blancs sont partis, d’autres immi- grés originaires du Maghreb ou d’Afrique noire sont venus les remplacer. C’est typiquement ce qui s’est passé aux Bosquets : d’un côté, des blocs de béton avec les migrants et leurs descendants ; de l’autre, des pavillons où vivent ceux qui ont réussi à partir des tours. Cette classe est majori- tairement blanche. Elle ne vote plus communiste, mais à droite, voire à l’extrême droite. Dans les cités*, en revanche, personne ne vote. Ici, un monde parallèle refermé sur lui-même s’est formé, avec sa langue et ses codes vestimen- taires. Beaucoup de jeunes qui vivent en banlieue* parisienne n’ont jamais vu la Seine. Un monde contradictoire, qui protège et qui opprime – un cocon et une cage à la fois, explique Lapeyronnie. Un monde où le contrôle social est assuré la jour- née par les mères, à la tombée de la nuit par les “grands frères” ou les chefs de bande. La cité*, où tout le monde se connaît, engendre de la solidarité et, dans le même temps, de la haine contre tous ceux qui appartiennent à la société “o cielle”. Dans ce monde, l’Etat n’est présent que spo- radiquement, par exemple lorsque le président s’y rend pour une séance photo. Les policiers de proxi-

Chacun ici peut raconter l’histoire d’un proche, d’un voisin ou d’un camarade de classe décédé de mort violente

TRAVERS ERIS/LE FLOCH PASCAL/SIP
TRAVERS ERIS/LE FLOCH PASCAL/SIP

mité, qui vivaient le plus souvent dans le quartier et assuraient simultanément le rôle de travailleurs sociaux, ont depuis longtemps été supprimés ; le ministre de l’Intérieur qui a signé leur n, en 2003, s’appelait Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, certes, on monte des unités de policiers retraités qui doivent créer des liens avec les banlieusards*, mais la con ance est perdue. Du reste, le personnel manque. Les touristes qui voient des légions de policiers sur les Champs-Elysées et devant les somptueux bâtiments o ciels ne perçoivent qu’un côté de la réalité. De l’autre, il y a des zones à la marge des villes françaises où l’Etat abandonne à eux-mêmes ses citoyens en détresse.

Feu le plan Espoir banlieues

Ah oui, et puis il y a l’école – ou plutôt ce qu’il en reste. Dans les cités*, un cinquième des élèves qui sortent du collège atterrissent dans la rue au lieu d’aller au lycée. Dans quantité de classes, la majo- rité des élèves ne parlent pas français. Les ensei- gnants ont le plus grand mal à empêcher que leurs cours ne s’achèvent dans le chaos le plus total. Beaucoup d’entre eux préfèrent d’emblée éviter certains sujets trop sensibles comme Israël, la reli- gion ou la contraception. Les banlieues* sont des zones de non-formation. Et de chômage. Un cin- quième de la population active y est sans emploi – chez les jeunes, la proportion dépasse même les 50 %. Le tiers des habitants des banlieues vit avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté de 900 euros. Chez les jeunes de moins de 25 ans, la proportion atteint de nouveau 50 %. Mais eux, au moins, peuvent trouver une échappatoire dans l’économie parallèle. Et donner à leur famille un peu d’argent, qui nit souvent dans la poche de propriétaires avides – les HLM ont été privatisées

à tour de bras. Bien des familles de sans-papiers

(et il y en a beaucoup) vivent en France comme dans le tiers-monde, d’où elles sont issues. Le plan gouvernemental Espoir banlieues [lancé en 2008], qui promettait du travail, des for-

mations et des logements décents, est resté lettre morte, faute de moyens. La secrétaire d’Etat char- gée du projet, Fadela Amara, issue d’une famille d’immigrés, a dû elle-même le reconnaître. Seuls les travaux motivés par des questions de tactique policière seront réalisés conformément au plan initial : des toits sur lesquels on ne pourra plus se poster, des cours intérieures sans angle mort. Voilà maintenant huit ans que le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy a promis de faire des cités* des espaces de vie décents. C’est ainsi qu’il s’est assuré le soutien d’un électorat populaire, avant tout issu des quartiers pavillonnaires voi- sins des cités. Pourtant, la situation n’a fait qu’empirer. Car l’Etat ne s’attaque ni aux causes ni aux symptômes. Et qui veut croire que le retrait de la nationalité française [annoncé en juillet 2010 par Nicolas Sarkozy, pour certains délinquants d’origine étrangère] pourra faire quelque chose contre l’agressivité dont les cités* sont chargées à bloc ? Dans une “Lettre ouverte

à ceux qui ignorent les banlieues” [diffusée en

mai 2010 à l’initiative du maire PS de Clichy- sous-Bois, Claude Dilain], les maires de banlieues* parisiennes ont averti que des émeutes comme celles de 2005 pouvaient de nouveau éclater. “A l’époque, l’Etat était parvenu à endiguer la violence, commente Daniel Merchat. Aujourd’hui, je n’y mettrais pas ma main à couper.” Gero von Randow

* En français dans le texte. ** Daniel Merchat a notamment assuré la défense des deux policiers mis en cause dans la mort de Zyed et Bouna, en 2005, à Clichy-sous-Bois.

Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 19

PATRICK KOVARIK/AFP
PATRICK KOVARIK/AFP

Un si beau commissariat

Clichy-sous-Bois est toujours mal desservi par les transports en commun et le chômage y est omniprésent. Mais la ville symbole des émeutes de 2005 a en n 150 policiers à demeure.

El País Madrid

E ntre forêt [de Bondy], espaces verts et cités imposantes, les grues et les chantiers ont envahi le haut de Clichy-sous-Bois, cette ville qui fut à l’origine des émeutes qui ont secoué la banlieue* pendant plu-

sieurs semaines il y a cinq ans. Au-delà des voi- tures incendiées, ces événements ont mis en lumière la frustration de ces ls d’immigrés qui se sentent stigmatisés en raison de leurs origines et n’entrevoient aucune perspective d’avenir. La ville a ouvert [le 30 septembre dernier] son nou- veau commissariat. Celui-ci est au cœur du plan de rénovation urbaine, avec la construction de nouveaux logements. Pourtant, au-delà de ces nouveaux édi ces, certains habitants restent convaincus que les causes de la révolte de 2005 n’ont toujours pas été traitées. Le nouveau commissariat se trouve dans la cité HLM Le Bois du Temple. Il accueille 150 poli- ciers pour veiller à la sécurité des 30 000 habi- tants de Clichy, mais aussi des habitants de la ville voisine de Montfermeil, qui en compte 26 000. C’est le plus gros commissariat du département de la Seine-Saint-Denis, où sont concentrés la majorité des quartiers sensibles de la banlieue parisienne. “Qu’essaie-t-on de nous dire avec ce commissa- riat ? Qu’il y a plus de voyous ici qu’ailleurs ?” râle Ahnene, une jeune animatrice du Conseil de ges- tion de la Maison-Blanche (CGMB), une asso- ciation très active dans le quartier et dont le QG se trouve au pied des tours. “C’est la réponse qu’ils nous donnent en tout cas. Moi, j’aurais préféré un centre de formation professionnelle”, ajoute de son

côté Fayçale Bouricha, élu municipal et prési- dent de l’association. En réalité, la ville réclame ce commissariat depuis des années. Après les émeutes de 2005, le président Jacques Chirac avait convoqué le maire socialiste, Claude Dilain, en poste depuis 1995, pour lui apporter son soutien, et c’était la première chose que le maire de Clichy lui avait demandée. “Si le commissariat avait existé en 2005, ce qui s’est passé ne serait jamais arrivé”, soutient Samir Mihi, président de l’association Au-delà des mots, créée pour soutenir les familles des deux adolescents dont la mort a déclenché les émeutes. “Si les policiers et les jeunes s’étaient connus, les gamins n’auraient pas pris la fuite et les policiers n’auraient pas pris la peine de les courser.” Le plan de rénovation urbaine, le plus impor- tant du pays avec un coût de près de 600 millions

Le nouveau visage de Clichy-sous-Bois :

d’énormes chantiers de rénovation urbaine (ici, le quartier du Plateau en mars 2010) et l’implantation d’un commissariat .

Plan Marshall ?

En février 2008, Nicolas Sarkozy présentait sa politique en faveur des banlieues comme une “priorité du quinquennat” .

Elle s’incarnait dans le plan Espoir banlieues, articulé autour de cinq axes : l’égalité des chances (promouvoir la diversité dans la fonction publique et le secteur privé ; l’embauche de

100 000 jeunes en trois

ans…) ; l’éducation (“casser” les ghettos scolaires) ; la sécurité (création de groupes

d’intervention

régionaux, de

200 unités territoriales

de quartier…) ; les transports (allocation de 500 millions d’euros a n de désenclaver les quartiers sensibles) ; les associations et le logement social (engagement nancier de l’Etat auprès des associations, rénover le logement et en faciliter l’accès).

d’euros, prévoit la destruction des tours les plus insalubres, la réhabilitation de certains bâti- ments et la construction de nouveaux logements, dont les premiers ont déjà été livrés. Mais, pour de nombreux habitants, changer l’environne- ment ne su ra pas, et les murs de certains bâti- ments neufs ont déjà été tagués. Zoulikha, qui habite là depuis quinze ans, fait partie des scep- tiques. Il y a quelques mois, elle a troqué son appartement dans une énorme barre grise héris- sée d’antennes paraboliques pour un duplex avec balcon dans un bâtiment en brique rouge de quatre étages. Cette mère de cinq adolescents s’inquiète des discriminations dont seraient vic- times les jeunes du quartier. “Ici, à part les tra- vaux, rien n’a changé”, déplore-t-elle. Source de tous les mécontentements : les transports. Clichy-sous-Bois se situe à moins d’une quinzaine de kilomètres de Paris, mais la ville n’est desservie par aucun métro ni aucun train de banlieue. Il faut compter une heure et

demie pour se rendre dans la capitale par les transports en commun – en changeant plusieurs fois de bus avant d’atteindre la gare la plus proche – et un aller-retour revient à 10 euros. Seul progrès : la création d’une ligne de bus directe pour relier la ville à l’aéroport de Roissy- Charles-de-Gaulle, principal bassin d’emploi de la région. Mais, malgré un taux de chômage proche des 40 %, la ville n’a pas d’agence pour l’emploi et les moins de 25 ans, qui représentent pourtant près de la moitié de la population, n’ont ni cinéma ni piscine. La reconstruction du gym- nase Armand-Desmet, brûlé en 2005, vient à peine de s’achever. En outre, le plan de réhabilitation ne concerne que le haut Clichy. Dans le quartier du Chêne- Pointu, où ont été brûlées les premières voitures lors des émeutes, on trouve encore des tours de

11 étages et des ascenseurs hors-service. Hormis

les infrastructures, une autre donnée inquiète les habitants. Le 27 octobre prochain, il y a aura cinq ans que Zyed Benna et Bouna Traoré, respective- ment âgés de 17 et 15 ans, sont morts électrocutés en voulant échapper à un contrôle de police. Le

10 septembre dernier, un non-lieu a été requis pour

les deux policiers poursuivis par M me Sylvie Mois- son, le procureur de Bobigny. Ana Teruel

* En français dans le texte.

Poudrière

 

Une police de (plus ou moins grande) proximité

“Avez-vous déjà pensé, tout simplement, à parler avec les jeunes ?” demande, sceptique, un commissaire de police allemand. Il fait partie d’une délégation de policiers, de juges et de travailleurs sociaux berlinois venus au printemps dernier examiner de plus près la politique mise en place par le gouvernement français dans les banlieues dites “sensibles” de Seine- Saint-Denis. Tous sont originaires de Neukölnn, un quartier turc de la capitale allemande réputé chaud. Un journaliste du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung les accompagne. Première étape, Clichy-sous-Bois et ses “unités territoriales de quartier” (UTeQ, devenues en août “Brigades spéciales de terrain”, ou BST), mises en place en 2008 : une version musclée de la police de proximité créée en 1999

par le gouvernement de Lionel Jospin et supprimée en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Armés de Taser, les policiers des BST patrouillent par six ou huit dans les rues de Clichy-sous-Bois. Leur réapparition marque les limites du plan banlieues lancé par l’Elysée en 2008 et des programmes de rénovation urbaine entrepris depuis 2003. “La crise économique a continué d’aggraver la misère sociale dans les banlieues”, constate la FAZ, qui égrène les tristes statistiques. A Clichy-sous-Bois, un tiers des habitants vit au-dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 900 euros par mois ; deux tiers vivent des aides publiques ; 40 % des jeunes diplômés ne trouvent ni emploi, ni place d’apprentissage… La ville “reste une poudrière, qui peut exploser

à tout instant”, estime le quotidien conservateur allemand. La délégation venue de Neukölnn s’est également rendue dans la ville voisine, Montfermeil, où elle a visité un centre de loisirs pour la jeunesse supervisé par la police dont l’objectif est d’accueillir les enfants après l’école pour qu’ils ne restent pas à traîner dans la rue. “Ils peuvent faire de la poterie, apprendre le fonctionnement d’un ordinateur, faire du sport ou tout simplement leurs devoirs”, écrit la FAZ. Dans l’entrée, un écriteau rappelle les règles du lieu : “Respect, politesse, propreté”. “En Allemagne”, fait remarquer un policier allemand en charge de la prévention, “l’offre de loisirs n’incombe pas à la police. Pour cela, nous avons les services municipaux et le secteur associatif.”

20 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

En couverture Cinq ans après

Le Mirail, comme le Bronx

Pour ce journaliste russe, le quartier du Mirail, à Toulouse, est un ghetto en état de siège au cœur duquel trône une université contestataire. Vous avez dit exagéré ?

Tchastny Korrespondent Moscou

T elles des forêts méditerra- néennes chauffées à blanc par l’implacable soleil de Provence, les banlieues françaises sont prêtes à s’embraser à la moindre étincelle. La presse les quali e de

“quartiers sensibles”, la police ne s’y rend qu’en cas

Et Marseille ?

Pourquoi les quartiers sensibles du nord de la ville n’ont-ils pas explosé, comme tant d’autres, à l’automne 2005 ? “Les choses s’y passent autrement, ne serait-ce que parce que la ville n’a pas le regard rivé vers l’intérieur des terres, mais vers la mer”, estime le quotidien néerlandais Trouw . “La situation de la ville fait que tous se considèrent comme marseillais, ce qui est très différent des banlieues parisiennes, où l’on s’identi e plutôt avec le quartier où l’on habite”, estime ainsi un éducateur dans un foyer socio-éducatif . D’autres avancent aussi l’intense maillage associatif de la ville comme explication, tandis que le sociologue Michel Peraldi estime que c’est surtout le clientélisme qui fait la différence : “Ce n’est pas une culture de la confrontation, mais de la négociation et des petits arrangements. Quand on a un problème, on va l’exposer au chef local, qui se charge de régler l’affaire pour vous.”

d’extrême nécessité, et ceux qui s’y aventurent parce qu’une vague de déconcentration a amené

leurs bureaux ou leur université dans ces “quar- tiers chauds,” accélèrent autant que possible le pas dès la sortie de la station de métro la plus proche. En 2009, l’état de siège autour de l’université de Toulouse, devenue forteresse de Brest-Litovsk de la grogne estudiantine [cette forteresse a vaillamment résisté aux assauts allemands en juin 1941], avait duré quatre mois entiers avant que le maire se décide à demander à la police de donner l’assaut. Les hésitations des pouvoirs publics ne venaient pas de leur respect pour l’in- dépendance de l’université ou d’une pudeur face

à des mesures radicales, mais de l’emplacement

même du site. L’université de Toulouse II, dans une classi cation qui date de 1969, porte le nom de son implantation géographique, Toulouse - le Mirail, ce qui sonne à peu près comme “New York - le Bronx”. Lorsque la police a démantelé les bar- ricades, un second cordon a été déployé au cas où des habitants auraient considéré que les “keufs” n’avaient pas à se trouver sur leur territoire. Les reportages réalisés sur place montraient à peu près tous les mêmes images, avec des projecteurs de véhicules de police balayant des balcons débor- dant de bric-à-brac, des entrées d’immeubles plongées dans la pénombre ou des CRS casqués, en gilet pare-balles, courant d’un point à l’autre entre les silhouettes noires des HLM. Rares sont les habitants du Mirail qui consen- tent à parler à visage découvert. Dans cette partie

de la ville, on n’aime pas les bavards. Il est tout aussi

di cile de trouver des courageux prêts à donner

une autre vision des événements, car les journa- listes ne sont guère plus appréciés que les forces de l’ordre:aussi, tout ce qu’ils peuvent faire, c’est lmer les carcasses calcinées des voitures restées sur le champ de bataille et les nombreux impacts de balles qui émaillent les vitrines. Ce qui s’est passé ce jour-là ressemble d’ailleurs plus à une opé- ration antiterroriste qu’à de la simple dispersion

de manifestants. Les policiers, appuyés par des blindés, étaient équipés de tenues de combat qui

Si l’incendie venait à toucher les beaux quartiers, ce serait une autre affaire – ce serait la révolution !

Avril 2009 :

l’université de Toulouse- le-Mirail en grève contre la loi LRU sur l’autonomie des universités et la réforme de l’enseignement supérieur.

les faisaient ressembler à des cosmonautes, des hélicoptères tournoyaient dans la nuit et des tireurs d’élite étaient postés sur les toits. Les policiers se plaignent par ailleurs de l’ar- chitecture, qui les gêne dans leur mission de main- tien de l’ordre. Les constructions irré échies des années 1960 se présentent sous forme de longues galeries soutenues par des rangées de piliers et traversées de passages qui relient les cours entre elles. Pour les concepteurs de ces quartiers de logements sociaux, il s’agissait de faciliter la circulation et de créer des espaces où les habitants puissent se retrouver. Les architectes rêvaient de mixité sociale et d’amitié entre les peuples. Aujour- d’hui cette en lade de cours permet surtout de semer facilement les forces de l’ordre, et les piliers constituent de parfaits postes de tir à couvert. Quand il faut boucler un secteur à problème, toutes les forces de police et tous les véhicules disponibles doivent être mobilisés. Personne n’ose imaginer ce qui se passerait si plusieurs “incidents” se pro- duisaient simultanément en plusieurs endroits. Cela dit, sur le terrain, rares sont ceux qui comptent encore sur l’action de la police. A toutes les plaintes celle-ci répond invariablement par le

seul conseil qui vaille : “Allez vivre ailleurs.” Les der- niers employés de bureau ont ainsi déménagé il y

a une vingtaine d’années et, plus récemment, les

étudiants aussi sont partis vers le centre-ville.

Selon les prévisions les plus pessimistes, d’ici dix

à quinze ans, le pourcentage de population blanche

dans les banlieues les plus déshéritées sera tombé aux environs des 5 %. L’utopie naïve des “cités radieuses” façon Le Corbusier s’est brisée sur la dure réalité de l’immigration. Dans ces quartiers, tout signe de civilisation occidentale a disparu. Pas de magasins ouverts la nuit, pas de bars, pas de cinémas. C’est le désert. On n’y trouve que des boucheries halal et des supermarchés discount. A 18 heures, tout est déjà fermé. Si vous voulez quitter l’Europe pour atter- rir dans un pays du tiers-monde, il vous su t d’al- ler à Toulouse, de prendre le métro et de rester assis jusqu’au terminus.

Il existe un poste de dépense sur lequel les Français, connus pour leur sens de l’économie, ne mégotent presque jamais, c’est le logement. Un étudiant ou un modeste employé sera tou- jours prêt à rajouter cent ou deux cents euros de loyer pour ne pas habiter à côté de n’importe qui. Dans Paris, la somme à investir est beaucoup plus importante, ce qui fait que la diversité sociocul- turelle si chère au cœur des républicains perdure encore tant bien que mal. Mais cela ne saurait perdurer, car ceux qui sont contraints de vivre dans un “environnement multiculturel” gardent toujours l’espoir de trouver un meilleur travail [et donc d’accéder à des revenus plus élevés] et de s’installer dans un milieu “européen”. C’est d’ailleurs ce que s’empressent de faire les enfants d’immigrés qui réussissent. On ne peut pas dire que les pouvoirs publics ne font rien. Des descentes de police sont effec- tuées de temps à autre, et des menaces d’opéra- tions préventives résonnent parfois. En fait, cela ne sert qu’à accélérer le départ de tous ceux qui ont un minimum d’ambition sociale. L’origine ethnique et raciale des habitants de ces quartiers est o ciellement taboue. Certains témoins ont entendu des appels à “tuer les Blancs” , mais on refuse de les croire, car le dogme républicain veut que la France ne compte pas d’Arabes ou d’Afri- cains, seulement des citoyens. Pourtant, il va bien falloir faire quelque chose des plus irrespon- sables de ces citoyens. Les Français éprouvent une envie grandissante de se débarrasser des banlieues comme ils se sont débarrassés, à une autre époque, de leurs colonies. Un autre point de vue est aussi parfois mis en avant : les troubles seraient favorables au président, pour lequel ont voté des électeurs effrayés par les “guerres urbaines” de 2005. La cote de popularité de Nicolas Sarkozy se réduit comme peau de chagrin, plongeant à chaque nouvelle réforme. La seule chose qui puisse l’ai- der à être réélu serait une petite guerre victo- rieuse contre la criminalité. Cela dit, tout le monde, en France, s’est habitué à ces explo- sions de violence dans les banlieues. A la guerre comme à la guerre [en français dans le texte]. Si l’incendie venait à toucher les beaux quartiers, ce serait une autre affaire. Là, ça sentirait vrai- ment la révolution, et j’adore l’odeur des pneus brûlés dans l’air du matin ! Evgueni Blinov

ALEXANDRE GELEBART/RÉA
ALEXANDRE GELEBART/RÉA

Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 21

BRUNO AMSELLEM/SIGNATURES
BRUNO AMSELLEM/SIGNATURES

Leçon d’intégration lyonnaise

Théâtre de graves émeutes dans les années 1980, Vénissieux a beaucoup fait pour ses quartiers défavorisés.

Freitag (extraits) Berlin

U n gymnase à proximité du stade de Vénissieux, une banlieue aux portes de Lyon. Le chorégraphe Fred Bendongué est entouré de jeunes femmes dont le visage révèle les origines nord-africaines.

Il veut plus d’énergie, insiste-t-il. Les danseuses acquiescent d’un hochement de tête. Elles se dépla- cent tout d’un coup en tous sens, dansent anar- chiquement en slalomant, elles crient, protestent, rient, hurlent : “Mangez la vie !” Des mégaphones diffusent des rythmes africains aux accents de car- naval. Les danseuses se rangent sur deux les, elles prennent possession de la rue, le cirque devient manifestation. “Les gens ne se laissent plus opprimer, c’est ça que je veux montrer”, explique Fred Ben- dongué. Parler debout est le titre de son spectacle. En septembre, il [a été] présenté à la Biennale de la danse de Lyon, le festival de danse le plus renommé de France. Si Nicolas Sarkozy ne cite plus Lyon lorsqu’il déclare la guerre à l’insécurité, cela tient non seu- lement à des artistes comme Fred Bendongué, mais aussi à une politique d’urbanisation modé- rée et durable. Dans les années 1990, de nom- breuses HLM ont été détruites et leurs occupants défavorisés relogés dans des quartiers moins mal- famés, dans le but de renforcer la mixité sociale. Le centre-ville de Lyon et les villes périphériques ont été reliés : aujourd’hui, Vénissieux est desservi par le métro et le tram. C’est là que Fred Bendon- gué a grandi, dans une tour. Il est métis : son père est camerounais, sa mère française. La plupart du temps, il traînait au bas des immeubles, en

s’essayant à la breakdance et au hip-hop. “Il débor- dait de colère et de talent”, se souvient le chorégraphe Marcel Notargiacomo. Cet homme sec aux che- veux grisonnants est venu jeter un coup d’œil au travail de son ancien élève. En 1984, Marcel Notargiacomo a fondé Trac- tion Avant, une compagnie de danse à vocation sociale. C’était sa manière à lui de réagir aux troubles qui avaient éclaté [dans la cité des Min- guettes] à Vénissieux et dans d’autres banlieues lyonnaises. A l’époque, plus de 200 voitures avaient brûlé. Jamais auparavant des affronte- ments aussi brutaux n’avaient opposé les jeunes aux forces de l’ordre. Le torride été 1981 avait montré pour la première fois que la nation fran- çaise avait abandonné une partie de ses citoyens. Les lois sur l’immigration étaient devenues plus répressives ; les jeunes Maghrébins des cités-dor- toirs se trouvaient de plus en plus régulièrement victimes de violences ; les peines sanctionnant les meurtres commis pour des motifs racistes étaient souvent insigni antes.

“Un mur en béton, ça se peint”

Et Fred Bendongué dansait. Il progressait. Il maî- trisait plusieurs danses africaines, la rumba congo- laise. Il est allé à São Paulo, puis, au milieu des années 1990, il a fondé sa compagnie. Il est le pre- mier chorégraphe français à avoir reçu un Bessie Award [prix américain de danse contemporaine]. Il a réussi à sortir de sa cité, puis il y est retourné. Pour travailler avec ceux qui ne sont visibles que lorsqu’on parle de burqa, de vols ou d’intégration ratée. “Nous ne pouvons pas proposer aux gens des emplois ou des formations. Mais nous pouvons leur montrer qu’il est possible d’être pris au sérieux comme personne et comme artiste”, explique-t-il. Halim Bensaïd voit les choses de la même façon. Son père, un immigré algérien, distribuait le courrier dans la banlieue lyonnaise ; sa mère cou- sait des vêtements pour des femmes algériennes.

Le stade de foot des Minguettes, à Vénissieux, parrainé par Zidane (juin 2009).

A Berlin aussi

Le musée en plein air de Lyon a impressionné Heinz Buschkowsky, relate Freitag. Le maire de Neukölln, à Berlin, souhaitait faire quelque chose pour la cité High- Deck, une zone où les personnes âgées n’osent plus sortir de chez elles de peur d’être agressées. Le maire allemand a contacté Halim Bensaïd ; celui-ci a pris l’avion pour Berlin et expliqué aux habitants de Neukölln ce qu’il voulait entreprendre – “avec eux, ensemble”. C’est ainsi que, sur un mur gris, est née la Volière, une façade multicolore représentant 150 espèces d’oiseaux. “Lyon, Neukölln, le processus est le même”, ajoute Bensaïd, qui exporte son art social vers Shanghai, Jérusalem ou encore Moscou.

Au Mexique, il a découvert les fresques populaires des muralistes. “Je voulais rapporter ce style à Lyon”, explique-t-il, mais l’espace public était très régle- menté. Les seuls endroits où il était possible de créer quelque chose, c’étaient justement les quar- tiers di ciles*. Il a fondé sa coopérative en 1978 et l’a baptisée CitéCréation. Puis il est entré en contact avec des habitants de la cité Tony-Garnier, dans le quartier des Etats-Unis [VIII e arrondisse- ment de Lyon]. Là, entre 1919 et 1933, Tony Gar- nier, architecte et urbaniste visionnaire lyonnais,

a bâti 49 immeubles de logements sociaux qui, à ses yeux, composaient une “cité idéale”.

" Je marche, moi non plus"

Dans les années 1980, le quartier menaçait de s’ef- fondrer. Ceux qui le pouvaient partaient. Halim Bensaïd et quelques camarades ont décidé de créer de grandes peintures sur les murs aveugles des immeubles. En 1988, ils ont réuni les résidents du quartier : serveurs, conducteurs, chauffeurs de taxi, vendeurs, chômeurs, migrants. “L’intérêt d’un mur en béton, c’est qu’on peut le peindre”, a déclaré Halim Bensaïd. Aujourd’hui, lorsqu’on visite le quartier, on se promène à travers un musée en plein air [le Musée urbain Tony-Garnier] rassemblant vingt- quatre peintures murales colorées. Un an après la n des travaux, quelques magasins et boutiques

ont ouvert et, peu à peu, une petite économie a été mise sur pied. “Depuis, personne ne veut partir d’ici”, témoigne une résidente qui vit depuis quarante ans dans le quartier – lequel, en 1991, a reçu le label de la Décennie mondiale pour le développement culturel de l’UNESCO. Lyon est aujourd’hui une métropole exem- plaire. La ville est devenue un modèle d’intégra- tion sociale. Près de trente ans après les violentes émeutes, de nouveaux bâtiments ont poussé aux abords du Rhône et de la Saône. Ici, la proportion de logements sociaux est supérieure aux 20 % imposés par la loi. Les résultats au baccalauréat comptent parmi les meilleurs de l’Hexagone. Et pourtant on en revient toujours aux mêmes pro- blèmes, notamment à ceux des réfugiés. Je marche, moi non plus, tel est le titre du spec- tacle d’une jeune chorégraphe issue de l’immigra- tion, qui a été également présenté à la Biennale de la danse. “C’est un hommage aux grandes marches historiques, celles de Martin Luther King ou du Mahatma Gandhi, ou encore à la marche des Beurs”, explique sa conceptrice, Habiba Zaouali-Cherguy. Elle aussi a grandi dans la banlieue lyonnaise. Elle

a été chargée par la municipalité [de Villeurbanne]

de faire participer des réfugiés et des migrants à ses projets. En 1983, après de nouvelles émeutes, des immigrés d’origine maghrébine ont entrepris une marche de six semaines ; ils sont partis de Mar-

seille pour se rendre à Paris. Au début, ils étaient 20,

à la n 80 000. Dans la capitale, ils ont même été

reçus par le président de la République, François Mitterrand. “Malheureusement, la jeune génération ne sait quasiment plus rien de tout ça”, regrette Habiba Zaouali-Cherguy. Une femme noire rondelette en tee-shirt rouge se tient à côté d’elle. Elle est arri-

vée à Lyon il y a un an ; elle vient de Kinshasa. Au Congo, elle s’est engagée pour les droits des femmes, mais elle a été trahie. Elle ne veut pas donner son nom et a toujours peur qu’on la retrouve. Lorsqu’elle danse, con e-t-elle, elle est dans son élément et, pendant quelques instants, elle parvient à tout oublier – comme les autres ici.

Elle est à sa place, dans une ville qui ne s’arrête pas

à ses frontières, mais qui souhaite les estomper, et qui se bat pour tous ses habitants, chaque jour. Maxi Leinkauf

* En français dans le texte.

22 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

En couverture Cinq ans après

Quand les Américains débarquent

En France, la banlieue est un éternel “problème”, que seule la police peut résoudre. Aux Etats-Unis, elle regorge de talents et d’opportunités. Reportage.

The New York Times Etats-Unis

L es habitants de Bondy se plaignent d’avoir été abandonnés. Depuis trente ans, disent-ils, leur ville pauvre et multiraciale a été, comme beaucoup d’autres, rayée de la carte par les autorités françaises, qui les

traitent comme d’incurables délinquants et igno- rent leur potentiel. Ce n’est pas la voie suivie par le département d’Etat américain [l’équivalent du ministère des Affaires étrangères], observent- ils. “Nous attendons le président de la République et ses ministres , ironise Gilbert Roger, maire de Bondy, et c’est l’ambassadeur des Etats-Unis qui nous rend visite.” L’ambassade des Etats-Unis a en effet créé un réseau de partenariats avec des collectivités locales, des associations, des entreprises, des étu- diants et des responsables culturels de ces quar- tiers di ciles peuplés d’immigrés et situés à la périphérie des grandes villes françaises. Lancées au lendemain des attentats du 11 septembre [2001] pour améliorer l’image des Etats-Unis auprès des communautés musulmanes du monde entier, ces initiatives ont gagné en envergure et en visibilité depuis l’élection de Barack Obama. L’accueil chaleureux que les habitants de ces cités réservent aux Américains s’explique, pour certains, par leur sentiment d’abandon. D’autres pointent l’arrivée d’Obama à la Maison-Blanche. Quoi qu’il en soit, de l’avis des dirigeants français et américains, les Etats-Unis sont aujourd’hui plus populaires dans les banlieues françaises qu’à aucune autre période de l’histoire récente. Avec un budget annuel de quelque 3 millions de dollars, l’ambassade des Etats-Unis à Paris a nancé des projets de rénovation urbaine, des festivals de

Jour de marché à Bondy (août 2010).

CORENTIN FOHLEN/FEDEPHOTO
CORENTIN FOHLEN/FEDEPHOTO

musique et des conférences. Les Américains ont aussi participé à l’organisation de colloques pour des élus issus de l’immigration, conseillant ces derniers en matière de stratégie électorale, de col- lecte de fonds et de communication. Une de ces initiatives propose tous les ans à vingt ou trente jeunes, appelés à devenir l’élite politique et éco- nomique de l’Hexagone, de passer plusieurs semaines aux Etats-Unis. Ce programme sélec- tionne aujourd’hui de plus en plus de jeunes issus de l’immigration, en particulier des musulmans. Issu du monde des médias, Charles H. Rivkin, 48 ans, est le plus jeune ambassadeur américain en France depuis près de soixante ans. Il porte un intérêt personnel aux banlieues françaises. Au début de l’année, il a fait sensation au sein d’un groupe d’étudiants de Bondy en arrivant avec l’ac- teur Samuel Jackson, l’une de ses nombreuses relations. A Los Angeles, Rivkin travaillait à rap- procher le monde des médias et celui du hip-hop ; à Paris, il a accueilli des rappeurs français à

l’Hôtel Rothschild, sa résidence o cielle. Selon les autorités américaines, ces initiatives ne visent pas uniquement à gagner la faveur des banlieues. L’ambassade “cherche à nouer des relations avec la prochaine génération de dirigeants français, précise Charles Rivkin. Cela inclut les banlieues.” Les autorités françaises, elles, sont loin d’être aussi optimistes. Quand ils se déplacent dans les banlieues, les ministres sont généralement accom- pagnés d’une massive escorte policière et ne par- lent que des moyens d’éradiquer la criminalité. Le président Nicolas Sarkozy, qui avait promis [en juin 2005] de nettoyer [la cité des 4 000 à la Cour- neuve] au Kärcher, passe généralement son temps, lorsqu’il se rend en banlieue, avec les forces de l’ordre. Souvent critiqué pour son manque de détermination à éradiquer la violence, la pauvreté et le chômage qui frappent durement ces quar- tiers, le gouvernement français leur consacre pourtant 5 milliards de dollars par an [3,5 mil- liards d’euros]. Mais, pour les habitants et les élus locaux, c’est loin d’être suffisant et l’ar gent ne su ra pas à résoudre les problèmes. “Il y a un hiatus entre la façon dont l’élite qui émerge dans les banlieues se voit et celle dont la société française la traite”, souligne Nordine Nabili, 43 ans, qui dirige la nouvelle antenne de l’Ecole supé- rieure de journalisme de Lille à Bondy, où il a accueilli M. Rivkin et Samuel Jackson au mois d’avril. “Vous êtes l’avenir”, a a rmé la star aux étu- diants. Pour Nordine Nabili, c’est quelque chose qu’on ne leur dit pas assez souvent, même s’il ajoute aussitôt que les Américains risquent de faire naître chez eux des espoirs excessifs. Der- rière les bons sentiments, il doit y avoir une véri- table politique, martèle-t-il. Widad Ket , une blogueuse de 25 ans du Bondy Blog, se trouvait parmi les étudiants qui ont rencontré M. Rivkin et Samuel Jackson. “Nous ne serons pas déçus”, sou- tient-elle. Cette musulmane née d’un couple franco-algérien admet que les Américains sont venus les rencontrer en partie à cause de leurs origines. Mais, quand on lui demande si cela la gêne, elle répond : “Ce qui me gêne, c’est d’être la cible de l’Etat français.” Scott Sayare

Culture

 

Des instruments de musique et d’intégration sociale

“Une centaine d’enfants de toutes couleurs attendent, les yeux rivés sur la baguette du chef d’orchestre, qu’il donne le coup d’envoi, relate The Independent. ‘Tutti, s’il vous plaît, tous ensemble !’ Les trompettes résonnent sur les premières mesures de Casse-Noisette. Au dernier rang des violonistes, une petite fille aux tresses africaines semble perdue. Une fillette blonde, assise à côté d’elle, se penche pour lui montrer où attaquer. Dire qu’il y a six mois, aucun d’entre eux n’avait jamais joué d’un instrument”, s’extasie la journaliste Cheryl Roussel, du quotidien britannique. Ces musiciens en herbe appartiennent à l’orchestre des jeunes Demos, lancé à titre

expérimental par le Conseil de la création artistique en janvier 2010. Ces enfants de 7 à 12 ans sont pour la plupart issus de quartiers sensibles de Paris et de sa proche banlieue. Ils se sont chacun vu confier un instrument en début de session. A charge pour eux, à raison de quatre heures de cours par semaine, d’en apprendre le maniement. Le nom de Demos (Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale, mais aussi “peuple”, en grec) n’a pas été choisi au hasard. “Nous voulons démocratiser la culture”, explique Olivier Flament, le responsable du projet. Demos s’inspire du travail effectué au Venezuela par El Sistema.

“Depuis 1975, cette filière de formation a enseigné la musique à plus de 250 000 enfants issus de milieux pauvres et a lancé la carrière internationale du chef Gustavo Dudamel”, rappelle The Independent. “L’orchestre Demos aide les enfants à dépasser non seulement les frontières musicales, mais aussi les barrières sociales et raciales”, poursuit le quotidien britannique. Ils y gagnent concentration et confiance en soi, deux qualités essentielles au quotidien, souligne l’un des adultes qui encadrent le projet. “Les enfants se rendent compte qu’ils ne sont pas si nuls que ça”, confirme le violoncelliste Eduardo Lobo, lui aussi impliqué dans Demos.

24 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

En couverture Cinq ans après

Les mots des quartiers Créé après les émeutes de 2005 à l’initiative du journaliste suisse
Les mots
des quartiers
Créé après les émeutes de 2005 à l’initiative
du journaliste suisse Serge Michel, le Bondy Blog
est devenu l’outil de “journalistes citoyens” qui
vivent et travaillent dans les “quartiers”.
Voici leurs témoignages et leurs enquêtes.
http://yahoo.bondyblog.fr

“Pour se cacher, c’était facile”

En novembre 2005, Santana* jetait des boules de pétanque sur les forces de l’ordre. Aujourd’hui, il jette un regard différent sur les émeutes.

Dessin de Tomasz Walenta paru dans Dziennik, Varsovie.

A l’époque, à Aulnay, toute l’ave- nue était pleine de camions de CRS. Tout était bloqué et sur- tout il y avait un couvre-feu à 19 heures. Quiconque était dehors se faisait contrôler sur-

le-champ. Ma grande sœur, aide-soignante, s’est fait contrôler et emmener au commissariat, un jour qu’elle n’avait pas ses papiers sur elle. Ici, c’est le commissariat qui a brûlé. Une voiture a enfoncé

la vitre et des petits rigolos y ont mis le feu. Manque de pot pour eux, ils se sont amusés à faire des photos de l’intérieur, menottes en mains, sur leurs vélos… Après publication de ces photos sur des réseaux sociaux, ils se sont fait attraper. En novembre 2005, j’étais révolté . Mon poste, c’était sur la terrasse après le pont du Galion. Je balançais des boules de pétanque sur les policiers. Notre cité, on la connaît par cœur, donc pour se

cacher, c’était facile. Même les pompiers rece- vaient des projectiles. Les voitures cramées, certes, elles apparte- naient aux habitants, mais ce que personne ne sait, c’est que c’était eux qui nous donnaient les clés pour qu’on y mette le feu pour faire marcher l’as- surance. Autrement, on ne s’en serait pas pris aux voitures des gens comme nous. Aujourd’hui, je suis cariste de nuit chez un sous-traitant de La Poste. J’ai 23 ans et je suis en âge de me marier. Avec le recul, je me rends compte que j’ai fait n’importe quoi. En novembre 2005, j’avais déjà arrêté l’école et j’au- rais mieux fait de rester chez moi. Le garage Renault et la boîte de location automobile Hertz qui ont brûlé, c’était une bavure. Ils n’auraient jamais dû cramer. Mais à Aulnay, on a eu un tas de dégâts, surtout à la cité du Galion et aux “3 000”. On comparait ça à une guerre. Sauf qu’ici per- sonne n’a tiré de coups de feu, contrairement à ce qui s’est passé à Grigny. Ici, en revanche, même les pompiers se sont fait piétiner. C’était stupide. Propos recueillis par Inès El-Laboudy, Bondy Blog

* Prénom modi é.

“J’avais une immense rancœur”

Siaka* vit actuellement entre Clichy-sous-Bois et Paris, où il termine son bac pro. En 2005, il avait 13 ans.

J Je ne suis pas né délinquant. Avant ce drame, je n’avais aucun problème avec la police, je faisais du foot et je venais d’entrer au collège. C’est arrivé un jour de ramadan. Pour faire passer les dernières heures avant la

rupture du jeûne, nous sommes partis taper le ballon sur un terrain du côté de Livry-Gargan. Ima- ginez, une dizaine de jeunes qui déboulent dans la rue, c’est le contrôle assuré pour tous, et tous n’avaient pas leurs papiers. On voulait éviter à nos parents d’avoir à venir nous chercher au poste. “Arrêtez-vous !” On s’est mis à courir, par petits groupes. Zyed et Bouna étaient avec moi. C’est Zyed qui est passé le premier de l’autre côté de l’enceinte du transformateur électrique, suivi de Bouna. Moi, je tenais sa main, puis je l’ai lâchée. Dans l’électrocution, j’ai été blessé. [Il a passé plus de deux semaines à l’hôpital] “Ils ne vont pas aller loin”, ont dit les policiers qui nous couraient après – c’est ce que m’a rap- porté un de mes amis qui s’est fait attraper. Ils savaient donc vers quoi on se dirigeait et ils ont laissé faire. Après ma sortie de l’hôpital,ma ran- cœur contre les policiers était immense. Il n’y avait personne derrière nous pour nous inciter à tout casser, seule notre soif de ven- geance nous guidait. On a commencé par mettre le feu à une poubelle. Moi, j’étais content, je me disais que c’était bien fait pour les policiers. Mais en fait, non, ce n’était pas bien du tout. La preuve, l’un de nous a brûlé la voiture qui appartenait au père de son pote. Nos parents nous ont expliqué que ça ne servait à rien, mais moi j’ai continué, j’avais trop de rancœur. Mais mes parents avaient raison : donner des coups ne changeait rien et ça ne ramènerait pas Bouna, ni Zyed. Je ne l’ai com- pris qu’après. Après 2005, je n’avais plus goût à rien. J’ai com- mencé à partir à la dérive, traînant ici et là. Heu- reusement, un proche m’a aidé à refaire surface, à retourner dans le circuit scolaire. Mais je n’ai réussi à me remettre de ce drame qu’en 2008. J’étais dési- reux de faire quelque chose de ma vie. Me voilà depuis deux ans en lière profes- sionnelle. J’apprends les métiers de la vente. J’ai eu la chance de pouvoir relever la tête, mais ça n’a pas été le cas de tous ceux qui avaient pris part aux émeutes. Certains ont suivi un chemin chao- tique qui les a conduits parfois vers la mort. Les autres s’accrochent, à travers les études ou le sport. Nous voulons nous en sortir, nous vou- lons aller le plus loin possible. J’ai changé et mes blessures physiques ne sont plus qu’un mauvais souvenir, mais je garde encore en moi cette amer- tume vis-à-vis de la police. Propos recueillis par Aladine Zaiane, Bondy Blog

*Prénom modi é.

Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010 25

FENOUIL/RÉA LUDOVIC/RÉABAPTISTE

“L’histoire de France s’écrit ici”

L’un est PS, l’autre UMP. Mais Claude Dilain, maire de Clichy-sous-Bois, et Xavier Lemoine, maire de Montfermeil, ont vécu les événements de 2005 dans une grande proximité.

Vous connaissiez-vous avant 2005 ? Xavier Lemoine J’ai été élu en 2002 maire de Montfermeil. On peut dire que, jusqu’en 2005, nous avons pris le temps de faire connaissance. Nous nous sommes peu à peu aperçus que nos divergences passaient au second plan. Puis les émeutes sont arrivées. Je me souviens du 30 octobre, le soir où tout a basculé. Claude Dilain Oui, en effet, le soir où il y a eu des gaz lacrymogènes dans la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois.

X. L. Ce soir-là, je reçois un coup de l d’Abder-

rahmane Bouhout, le président de la mosquée Bilal. Je saute dans la voiture et, en allant de chez moi jusqu’à la caserne des pompiers, je vois tous les jeunes musulmans du quartier pavillonnaire avec leur portable. Je les entends dire : “C’est la guerre, c’est la guerre, ils ont attaqué une mosquée.” J’ar- rive à la caserne de pompiers et Claude me rejoint quasi instantanément, on prend la voiture. On arrive sur les lieux et tout de suite on voit que l’on est passé à autre chose. Ce qui m’a frappé, c’est l’ambiance qui régnait dans la mosquée, j’ai eu le sentiment qu’on était entrés dans une autre dimension. On peut contester tout ce qu’on veut sur la façon dont les gaz sont entrés, mais il y en avait plein, tout le monde pleurait. J’ai vu des hommes mûrs, avec une violence dans les paroles. La colère ne venait plus de la même partie de la population, les jeunes ; il se passait autre chose.

C. D. Pour moi, c’est à partir de ce moment-là que

les émeutes se sont étendues à la France entière.

Les décès de Bouna et Zyed n’ont en ammé que Clichy et Montfermeil. C’est le fait qu’une mos- quée ait été gazée… Ce qui est sûr, c’est que deux grenades ont pénétré dans la mosquée. Je ne crois pas qu’elles aient été tirées directement à l’inté- rieur de la mosquée, elles y ont été poussées, je ne sais pas par qui. C’est surtout l’absence de réac- tion des pouvoirs publics face à cette agression – en n, ce qui a été vécu comme une agression – qui a plongé la France dans les émeutes. Je crois que Xavier et moi sommes les deux seuls repré- sentants de la République à être venus dans cette mosquée le soir même pour rappeler les lois fon- damentales de la République laïque, c’est-à-dire que, lorsque l’on agresse un lieu de culte quel qu’il soit, on agresse la République.

Ressentez-vous alors de l’hostilité contre vous ?

X. L. Pas de la part des dèles à l’intérieur de la

mosquée. Par contre, on sent que ça monte en puis- sance à côté. Les forces de l’ordre sont à 30 mètres de la mosquée et là on voit que ça fume, ça dégueule, ça tire dans tous les sens.

C. D. J’ai toujours ces images dans la tête : des

jeunes, j’allais dire des gamins, ivres de feu. On les voyait mettre le feu, lancer des cocktails Molotov. M’ont-ils reconnu ou pas ? Toujours est-il qu’il ne m’est rien arrivé. C’est le seul moment où j’ai eu un peu peur.

Pendant ces semaines d’émeutes, com- ment ça se passait ?

C. D. On n’a pas vécu les évènements de façon

soudée, on avait chacun nos responsabilités, on devait actionner nos réseaux, etc.

X. L. On s’est retrouvés de temps en temps au

ministère de l’Intérieur.

C. D. On est allés à cette fameuse soirée, un jour

férié, le 1 er novembre peut-être. Le préfet nous appelle, il nous dit : “Le ministre [Sarkozy] veut

nous appelle, il nous dit : “Le ministre [Sarkozy] veut Claude Dilain, maire PS de Clichy-sous-

Claude Dilain, maire PS de Clichy-sous- Bois : “Rappeler les lois fondamentales de la République laïque.”

les lois fondamentales de la République laïque.” Xavier Lemoine, maire UMP de Montfermeil. “On constate

Xavier Lemoine, maire UMP de Montfermeil. “On constate une emprise communautariste de plus en plus forte.”

Citoyenneté

 

Bondy Blog : une nouvelle place médiatique

Novembre 2005, la banlieue gronde, la banlieue crie sa colère. Des journalistes suisses du magazine L’Hebdo, de Lausanne, emmenés par Serge Michel, décident de couvrir les événements de l’intérieur et de présenter une facette autre que celle du décompte quotidien des voitures brûlées. Pendant trois mois, une quinzaine de journalistes se relaient dans un petit local de la cité Blanqui à Bondy, ville de 53 000 habitants, en Seine-Saint-Denis. Au quotidien et à tour de rôle, ces reporters de terrain nourriront le Bondy Blog de portraits, de tranches de vie, d’anecdotes, d’images… “Comment expliquer notre bonheur à Bondy ? Avant tout par la liberté du blogueur, laquelle a vite fait de réveiller le journaliste qui sommeille au fond de nous. Ecrire sans délai particulier sur des sujets savoureux mais qui ne

figureraient pas toujours dans un reportage traditionnel, créer pièce par pièce sa propre narration, publier à flux tendu plusieurs fois par jour, sans angle déterminé à l’avance, sans éditeur qui cherche à lire par-dessus votre épaule, pour un public large et réactif mais si mal défini qu’il nous affranchit de toute contrainte”, confie Serge Michel dans un ouvrage consacré au Bondy Blog : Bondy Blog – Des journalistes suisses s’installent dans le 93 (Le Seuil, 2006). Cinq ans plus tard, la vocation du Bondy Blog n’a pas vacillé : tordre le cou aux préjugés et présenter la banlieue d’une manière différente, plus proche, plus réaliste, sans succomber au pathologique ni à l’hystérie. Les journalistes professionnels ont laissé la place à des “journalistes citoyens”. Le Bondy Blog est aujourd’hui une

marque qui a essaimé dans cinq villes (Marseille, Lyon, Dakar, Vernier et Lausanne, en Suisse), à travers une Ecole du Blog et une prépa en journalisme à Bondy (en partenariat avec l’Ecole supérieure de journalisme de Lille). Deux articles sont publiés quotidiennement et vus par 350 000 visiteurs uniques par mois. La recette du succès, selon Nordine Nabili, président du Bondy Blog, tient à une “nouvelle place médiatique”, qui a supplanté “la place publique physique, occupée jadis par les partis politiques, les syndicats, l’usine, les bistrots de quartier. Dans ce nouvel espace, où la prise de parole devient essentielle pour acquérir un statut social, le Bondy Blog est sans doute l’une des expériences les plus en pointe de la nouvelle société numérique…” Yahoo.bondyblog.fr

voir des jeunes.” Donc on est allés ensemble dans un truc assez surréaliste, on a amené des jeunes, chacun ses jeunes. Paradoxalement, le ministre n’est pas resté longtemps, il a ouvert la réunion et il est parti. Et du coup on a eu un choc assez impressionnant entre des jeunes qui venaient dire des choses un peu dures – ce n’était pas des casseurs quand même, ils étaient du bon côté de la barrière, il y avait les futurs créateurs d’AC- LEFEU [collectif “liberté égalité fraternité ensemble unis”, né dans la foulée des émeutes] – et des hauts fonctionnaires qui découvraient un univers.

Quelles choses ?

C. D. X. L. On lui a dit qu’on regrettait la dispa-

rition de la police de proximité. Ça ne lui a pas plu.

X. L. On lui a dit que 30 % des gamins qui étaient

dehors avaient eu des problèmes avec la police

depuis la disparition de la police de proximité. Et j’ai gardé les différents courriers envoyés aux ministres de l’Intérieur successifs et aux diffé- rents préfets pour attirer leur attention sur ce que j’entendais quand j’allais dîner dans les familles le soir. Les pères me disaient : “Monsieur le maire, on a été chercher notre gamin à Gagny [la ville voisine, à l’époque le commissariat le plus proche], je l’avais envoyé porter un paquet de semoule à sa tante dans le bâtiment d’en face, il avait pas ses papiers, il s’est fait contrôler et il a fallu que j’aille le chercher…” Bon. Ça remontait, ça remontait et je voyais bien qu’il y avait un malaise. Ça n’a pas été beaucoup plus loin et je n’ai eu de cesse, après, de réclamer le retour d’une police de proximité. On ne va pas faire un détour sur le débat sémantique autour de la police de proximité mais ce qui nous impor- tait c’était de trouver un mode opératoire appro- prié au quartier, ça c’est sûr. On a eu des policiers, les UTEC [Unités territoriales de quartier], qui répondent à cette demande.

C. D. Les UTEC c’est, par exemple, un dossier que

Xavier et moi plaidons main dans la main, dans une totale solidarité ; c’était manifeste lors de l’alter- cation avec le ministre de l’Intérieur. Je me sou- viens de mots forts entre Xavier et Nicolas Sarkozy. Je lui ai dit : “Monsieur le ministre, je pense exacte- ment comme Xavier mais je préfère que ce soit lui qui vous le dise.” On ne pouvait pas, ainsi, me reprocher un clivage partisan.

Quel bilan faites-vous des UTEC ?

X. L. Pour moi, les UTEC c’est un produit qui a été

bien p ensé : ce sont des policiers volontaires formés, dédiés à un territoire et très polyvalents. Deuxième chose, il y a un délégué police-popu- lation, un o cier de police à la retraite, qui tra-

vaille en civil et qui est comme un poisson dans l’eau dans la population. Il fait un travail de proxi- mité extrêmement précis, n et e cace. Troi- sièmement, il existe une cellule de veille qui réunit tous les mois le procureur, le commissaire, l’éducation nationale, les bailleurs et les trans- porteurs. On reprend tous les faits de délin- quance du mois et on regarde en amont et en aval tout ce que les uns et les autres peuvent faire, en termes de prévention comme de répression. Dans ces conditions, on arrive à faire un véritable travail de fond qui porte ses fruits, même si ça

26

demande un effort soutenu.

26 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

En couverture Cinq ans après

25 Depuis la création des UTEC, en 2007, est-ce que vous avez noté une amé-

lioration de la relation entre la population et la police ?

C. D. L’amélioration est incontestable. Mais il est

possible de faire mieux, parce que, parfois, les poli-

ciers se déguisent en Robocop, avec des protec- tions. Face à cela, les gens sont un peu…

La faillite de BBR, jouet de Sarkozy

En 2008, vous vous êtes l’un et l’autre représentés aux municipales et vous avez été réélus. Avez-vous hésité avant de bri- guer un nouveau mandat ?

X. L. Moi, non, je n’ai pas hésité du tout, du tout,

du tout. D’abord parce qu’il y avait beaucoup de dossiers en phase d’éclosion et que je voulais les mener à bien. En plus, ce qui a changé, c’est que les maires des banlieues sont un peu plus entendus dans le débat national. Cet acquis-là est fragile.

Est-ce qu’on sent monter l’adrénaline à se dire qu’on est au front ?

C. D. Eh bien, je suis en empathie avec ma ville. Ça

fait partie de mon histoire. Je ne suis pas accro, mais je suis animé par la volonté de faire ce que je dois faire.

X. L. Nous, les maires de banlieue, nous sommes

souvent aux avant-postes de l’histoire de France.

Et qu’est-ce que vous y voyez, à ces avant- postes ?

X. L. On voit s’accumuler des dé s, des enjeux et

des di cultés. On constate une emprise commu- nautariste de plus en plus forte, y compris contre la volonté des populations qui seraient plutôt atti- rées vers les sociétés dans lesquelles elles ont choisi de vivre. Mais par solidarité culturelle, voire cul- tuelle vis-à-vis de l’islam, elles sont, de manière insidieuse ou parfois plus coercitive, empêchées d’aller là où elles ont envie d’aller. Quand je me retourne, je n’ai pas de comparaison. On est obligé de faire au jour le jour .

Quels sont les signes de cette “emprise communautariste” ?

X. L. Ily a une systématisation des pratiques ves-

timentaires, ou d’apparence – je pense à la barbe pour les hommes. Des personnes qui sont là depuis longtemps, que je connais, que j’ai fré- quentées à l’école, changent de comportement. Il y a des endroits dans la ville où l’on fouille les poubelles des gens pour véri er qu’ils ne man- gent pas du porc. Quand je fais un car avec des mamans pour aller visiter un monument quelconque à Paris, passé Montfermeil, la moitié du car retire le foulard. Quand mon épouse fait une marche tous les jeudis en forêt avec des femmes dont la moitié vient de la zone pavillonnaire et l’autre moitié des Bosquets, dès qu’elles sont assez éloignées, elles retirent tout ; elles sont en jogging en des- sous. Mais les messieurs s’en sont aperçus et ont placé un chouf qui véri e tout. Si bien que les femmes n’ôtent plus leurs robes durant la pro- menade. C’est intolérable, et là-dessus je n’ai pas de solution.

Prévoyez-vous de marquer la date du décès de Zyed et Bouna par un acte parti- culier ?

C. D. Non. Notre position est invariable : moins

on en fait, mieux ça vaut. Pour une raison très claire : deux adolescents sont morts, on doit avant toute chose respecter le chagrin des familles. Propos recueillis par Juliette Joachim et Antoine Menusier, Bondy Blog

Créée en 2006, avec l’aide de Rachida Dati, pour développer l’activité économique des quartiers, l’association BBR est aujourd’hui une coquille vide.

Les archives www.courrier international.com
Les
archives
www.courrier
international.com

Il y a cinq ans, Courrier international consacrait un dossier spécial aux émeutes dans les banlieues. Retrouvez sur notre site “La rage des banlieues vue par…”

sur notre site “La rage des banlieues vue par…” nalistes dans le local pendant que Tarek

nalistes dans le local pendant que Tarek et

Djamel font le tour des médias pour promouvoir

la campagne de Sarkozy. Hôtels, costumes, ciga-

rettes, etc. C’est à cela que sert le budget de BBR, racontent les jeunes que nous avons rencontrés.

A l’occasion des premier et second tours de la

présidentielle, l’équipe de BBR organisera même des festins version banlieusarde. Le seul job

dating organisé par l’association débouchera sur

dix

embauches, seulement. Nous avons tenté de joindre Tarek. En vain. Il

est

impossible d’obtenir des documents sur les

comptes de l’association, ni même de consulter les archives relatives à leurs différentes actions. Ensuite, tout bascule pour Tarek – ou Tarko, surnom que lui donnent ses proches en raison du rapprochement avec Sarko. Tout bascule le jour où on lui annonce que son projet de réinsertion pour les jeunes par le biais de vente de cartes pos- tales n’est pas réalisable. Il se sent mis à l’écart et décide de faire un lm pour raconter son histoire

jusqu’à la création de BBR. Il achète une caméra.

A la ZUP, la médiatisation de Tarko dérange. Il

aura plusieurs altercations avec des jeunes du quartier. Au nal, Tarek ne fera plus partie de BBR,

qui existe toujours théoriquement. Après la présidentielle, certains membres

de BBR gardent le contact avec les bureaux de

l’UMP et Rachida Dati. Ils deviennent les organi-

sateurs de rencontres de quartier, sont chargés

d’inviter des associations locales et veillent au bon déroulement des événements. La garde des Sceaux organise un tour des banlieues aux côtés de la secrétaire d’Etat [chargée de l’Ecologie] Nathalie Kosciusko-Morizet. A cette époque, Rachida Dati

V ous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien on va vous en débarrasser.” Cette phrase a marqué la visite de Nicolas Sar- kozy, à l’époque ministre de l’Intérieur, sur la dalle d’Ar-

genteuil, le 25 octobre 2005. Cinq ans plus tard, j’ai rendez-vous dans la ZUP d’Argenteuil. Il est 21 heures, l’ambiance est tendue. Des jeunes qui souhaitent garder l’anonymat me racontent leurs souvenirs de cette visite-là, deux jours avant le déclenchement des émeutes. A la n de sa visite, Nicolas Sarkozy se dirige vers sa voiture et se fait interpeller par quelques jeunes. On est loin des insultes et des jets de pierres. La discussion porte sur le chômage, l’insertion des jeunes, les pro- blèmes de logement. Le ministre de l’Intérieur leur propose alors une rencontre dans de meilleures conditions pour continuer cette conversation. Le 1 er novembre, une première réunion est organisée place Beauvau. Très vite, c’est Rachida Dati, alors “conseillère technique” de Nicolas Sarkozy, qui met sur pied un groupe de travail avec ces jeunes pour ré échir à diffé- rentes actions. Trois jeunes Argenteuillais sont parti- culièrement actifs : Hamida est étudiant et souhaite obtenir la nationalité fran- çaise ; Djamel veut devenir journaliste ; Tarek a le projet d’aider les jeunes grâce à la vente de cartes postales. L’association est créée en avril 2006. Elle prend, de façon mi-ci- toyenne, mi-ironique, le nom de BBR (bleu-blanc-rouge, qui désigne les Français dits de souche). Son but o - ciel : favoriser l’emploi, faire du coaching personnalisé, récolter des CV, organiser des rencontres professionnelles. Tâche an- nexe : mettre en place les conditions favo- rables au “retour” de Nicolas Sarkozy en ban- lieue, ce qui deviendra une obsession pour le can- didat de l’Union pour un mouvement populai- re (UMP) à la présidentielle de 2007. Les pou- voirs publics accordent un budget de près de 40 000 euros à BBR, un coa- ch pour assurer le suivi et un local. Très peu de jeunes sont au ren- dez-vous, ils hésitent à venir de peur d’être obligés d’adopter l’étiquette UMP. De plus, les nombreuses visites de journalistes laissent peu de temps au développement des activités. Prioritairement, on récolte les CV par le biais d’un site Internet. C’est Hamida qui reçoit les jour-

est
est

plutôt populaire dans les quartiers. Elle se rend

même sur la dalle d’Argenteuil… Cinq ans après la visite de Sarkozy sur cette même dalle, on n’entend plus parler de BBR. Hamida, toujours o ciellement président de l’as- sociation, a obtenu la nationalité française et tra- vaille comme juriste. Djamel a intégré une école de journalisme et il est devenu journaliste télé. Tarek, apparemment toujours vendeur de cartes postales, habite en Seine-et-Marne. Tous trois se font discrets lorsqu’ils reviennent visiter leurs familles. On leur demande des comptes. Lorsque je demande à mes informateurs pourquoi ils acceptent de parler, ils répondent qu’ils se sentent “trahis” par ceux avec qui ils ont grandi. A propos de Nicolas Sarkozy, ils disent : “Sarkozy, c’est un mec bien, c’est un homme de parole, ce que l’association BBR a demandé, elle l’a obtenu. Par contre l’association n’a pas tenu ses promesses, ce sont des jeunes qui ont voulu jouer dans la cour des grands et ils se sont brûlé les ailes. Nous, notre ghetto, c’est la cité, eux, c’est les ministères, chacun dans son monde.” Et de conclure sur cette compa- raison : “Sarkozy c’est comme Domenech, il n’a pas su s’entourer et Tarko s’est fait jeter comme Anelka.” Anouar Boukra, Bondy Blog

Dessin de Tomasz Walenta paru dans Dziennik, Varsovie.

28 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

Source : Le Temps, Genève

votation

travaux

des travaux

travaux

Grisons)

du percement

sont

en service

(Tessin)

(Uri)

Fin octobre)

sondages

NLFA*

en

des

des

à des

Europe En 1992, le projet des NLFA (nouvelles lignes ferroviaires à travers les Alpes) était
Europe
En 1992, le projet des NLFA
(nouvelles lignes ferroviaires à
travers les Alpes) était adopté par
référendum. Deux ans plus tard, la
votation “Initiative des Alpes”
le renforçait en obligeant le
gouvernement à transférer le fret
transalpin de la route vers le rail.
Suisse

Gothard : le bout du tunnel, et après ?

Onze ans après le début des travaux, le percement du tunnel vient d’être achevé. Mais cet axe majeur du trafic ferroviaire transalpin et, partant, transeuropéen, ne réglera pas les problèmes à lui tout seul.

Le Temps Genève

L coup de pioche qui, le 15 octobre,

marqué la n du percement du tunnel du Gothard est un événe-

ment historique. Parce que, une fois de plus, l’homme aura vaincu la montagne. Parce que le Gothard, lorsqu’il sera ouvert au tra c, en 2017, sera le plus long tunnel du monde, plus long que le Seikan japonais, plus long que les futurs tubes européens du Brenner et du Mont-Cenis, qui en sont à un stade nettement moins avancé. Et le succès commercial du Gothard est d’ores et déjà assuré, comme l’est celui du Lötschberg, ouvert en 2007 [long de 34 km, il relie Fru- tigen, dans le canton de Berne, à Rarogne, dans le Valais, et fait partie, comme le tunnel

e

a

du Gothard, des “nouvelles lignes ferro- viaires à travers les Alpes” (NLFA)]. Le hic, c’est que ce succès est surtout le fait des touristes et des voyageurs, qui voient leurs déplacements facilités par des trains circulant à plus de 200 km/h. Or, si l’on construit les NLFA, c’est avant tout pour détourner les marchandises de la route vers le rail. Et là, il reste beaucoup à faire. Le Gothard constitue le maillon central d’une chaîne qui relie la mer du Nord à la

Hit-parade

Les dix plus longs tunnels ferroviaires 1 . Gothard, Suisse : 57 km (mise en service : 2017)

2. Br enner, Autriche : 55,4 km (prévu

entre 2022 et 2025)

3. Seikan, Japon : 53,9 km (1988)

4. Mont-Cenis, France : 53 km (prévu

Au cœur des Alpes Vers Bâle, Zurich 20 km et l’Allemagne Erstfeld CANTON D’URI CANTON
Au cœur des Alpes
Vers Bâle,
Zurich
20 km
et l’Allemagne
Erstfeld
CANTON
D’URI
CANTON
DES GRISONS
Tunnel
SedrunSedrunSedrun
actuel
CANTON
DU VALAIS
Col du
S t -Gothard
CANTON
DU TESSIN
Bodio
ITALIE
Vers Bellinzona, Lugano, Milan
Futur tunnel du Gothard

Méditerranée. Les Pays-Bas ont avancé au même rythme que la Suisse en mettant en service une voie ferrée réservée aux mar- chandises entre Rotterdam et la frontière allemande. Mais qu’ont fait les autres pays ? Les accès au nord et au sud, en Allemagne et en Italie, sont loin d’être réalisés. En Suisse aussi, pour des raisons nancières, il manque quelques maillons à la chaîne. Du coup, l’effet du Gothard sur le trans- fert du tra c de la route vers le rail risque d’être moins important qu’espéré. L’objec- tif poursuivi par l’Initiative des Alpes, adop- tée en 1994 par le peuple et les cantons, paraît

hors d’atteinte pour le moment. D’autres mesures seront nécessaires pour convaincre les transporteurs de charger leurs mar- chandises sur le rail. En Europe, un gros travail de persuasion reste à faire. Il a été rendu plus di cile par l’élargissement de l’UE à l’est, qui a forte- ment accru le tra c sur l’axe est-ouest, où le transport routier reste important. La n du percement du Gothard est un événement historique. Mais c’est un épisode d’une histoire qu’on n’a, loin s’en faut, pas ni d’écrire. Bernard Wuthrich

autour de 2023) ALLEMAGNE 5. Eurotunnel, sous la Manche : 50,5 km (1994) FRANCE 6.
autour de 2023)
ALLEMAGNE
5. Eurotunnel, sous la Manche : 50,5 km (1994)
FRANCE
6. Lötschberg, Suisse : 34,6 km (2007)
7. Koralm, Autriche : 32,8 km (2020)
SUISSE
AUTR.
8. Guadarrama, Espagne : 28,3 km (2007)
9. Hakkoda, Japon : 26,4 km (2010)
Berne
10. Iwate-Ichinohe, Japon : 25,8 km (2002)
Le plus long tunnel ferroviaire du monde
ITALIE
Courrier international
Portail de Bodio Station (312 m) de secours * Nouvelles lignes ferroviaires à travers les
Portail
de Bodio
Station
(312 m)
de secours
* Nouvelles lignes ferroviaires
à travers les Alpes.
Galerie
d’accès
Portail
Les ouvriers ont extrait
de la montagne 13 millions
de mètres cubes de matériaux.
C’est cinq fois le volume
de la pyramide de Kheops.
Le nouveau tunnel portera
la capacité de la ligne à plus
de 200 trains par jour
(contre 150 aujourd’hui).
Vitesse des trains
dans le tunnel :
pour l’ensemble des
nouvelles lignes ferroviaires
à travers les Alpes,
comprenant les tunnels
du Gothard, du Ceneri,
du Lötschberg,
etc.
d’Erstfeld
En chiffres
(460 m
Longueur
du tunnel :
2 500 mineurs, ingénieurs,
géomètres, contrôleurs
et guides ont travaillé
sur le chantier.
Huit employés sont morts
durant les travaux.
Maître d’ouvrage :
1992 acceptées
200 à 250 km/h.
d’altitude)
A 2 500 mètres sous
la montagne, la température
est de 45 °C. Elle est abaissée
artificiellement à 28 °C.
Les
Coût total :
populaire
57 km
1993
Début
24 milliards de francs
suisses (18 milliards d’euros)
Alp Transit Gotthard SA,
une filiale des Chemins
de fer fédéraux suisses
fondée en 1998.
des
Les trains qui circulent en direction du nord et du sud
passent par deux tubes di ff érents
Point le plus élevé de la ligne : 550 m
Ancien trajet
(la ligne actuelle monte jusqu’à 1 150 m)
Nouveau trajet
1999 (canton
Début
à Sedrun
2
500 m
2
000 m
Tunnel
du Gothard
1
500 m
Conduite latérale
1999 2000
Début
à Amsteg
Tunnel
1
000 m
du Zimmerberg
Tunnel
Début
du Ceneri
Bodio
Erstfeld
500 m
Bodio
Bâle
Zug
Milan
Zurich
57 km
40 à 70 m
± 9,40 m
Bellinzona Lugano
2012012010
(15
2017 Mise
prévue

Sources : “Le Temps”, “L’Hebdo”

30 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

Europe “O mia brutta Madunina” (Ô mon affreuse Madunina), titre Left, en référence à une
Europe
“O mia brutta Madunina”
(Ô mon affreuse Madunina), titre Left,
en référence à une célèbre chanson
des années 1930 : “O mia bella
Madunina”. Les Milanais appellent
familièrement leur ville du nom de la
Madunina, statue dorée de la Vierge
qui orne le clocher de la cathédrale.
“Dévorée par la Ma a, appauvrie,
précarisée […], Milan est un ville vieillie,
aux mains de politiques incapables
et corrompus”, lit-on sur cette une.
Italie

Malaise à Milan

corrompus”, lit-on sur cette une. Italie Malaise à Milan Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

mila naise, selon Gadola, est en train de devenir un simple “phénomène folklorique”. “Cette ville a connu une transformation très importante qui s’est manifestée par une frag- mentation des grandes unités de production”, précise Guido Martinotti, professeur de sociologie à l’université Bicocca. “ Si vous scindez les 22 000 employés de la société Pirelli en milliers de petites unités, vous cassez la structure sociale de l’entreprise : il n’y a plus d’ingénieurs ni de dirigeants. Résultat : les classes supérieures, qui ont besoin de services de haute qualité, sont moins enclines à venir s’installer ici. Il ne reste que les petits patrons et les ouvriers. Structurellement, la petite unité est peu innovante. Elle a une vision compéti- tive et non solidaire : son seul objectif est que l’usine fonctionne.” Les secteurs d’avant-garde qui faisaient la réputation de Milan ont également été redimensionnés : la mode, la publicité, l’édi- tion. “Milan a en quelque sorte suivi le destin de l’Italie ; avant, la Bourse de la Piazza Affari

avait un poids important, désormais elle compte moins”, poursuit Martinotti. Ce n’est pas que Milan ne dispose plus d’activités de pointe, mais celles-ci sont souvent margi- nalisées. “Ce sont les fondations, comme Cari- plo [célèbre fondation bancaire impliquée dans de nombreuses activités philanthropiques], ou encore les universités et les hôpitaux qui font la valeur de Milan. Autant d’institutions mises de côté par le pouvoir politique. Même la Scala, le Conservatoire et la Triennale ne sont plus aussi dynamiques qu’avant.” Et puis il y a l’Expo [voir encadré].“Jusqu’à présent, c’est un asco qui se résume à un mélange d’inepties, de con its de personnes et de coups bas. Ratée depuis le début, l’expo universelle s’est construite sur des estimations fantasmagoriques et sur un thème qui n’a rien à voir avec Milan : l’écologie.” Pour Martinotti, c’est le maire de Milan [Letizia Moratti, PDL, parti au pouvoir] qui est l’un des principaux responsables du déclin de la ville. “M me Moratti ne siège jamais au conseil (quatre fois seulement en 2009). Elle n’a aucune

Autrefois dynamique, jeune et innovante, la capitale de la Lombardie est aujourd’hui sur le déclin. Comme le pays tout entier.

Left Rome

M ilan se serre la ceinture. Touchée par la crise économique, la cité lombarde se découvre vulné-

rable, appauvrie et affaiblie. Petit à petit, elle

a perdu son identité et peine à s’en trouver

une nouvelle. Elle vit au jour le jour avec ses les grandissantes de pauvres qui font la queue pour un repas chaud et ses jardins publics qui s’emplissent de quadragénaires expulsés d’un marché du travail de plus en plus précaire. Une métropole à moitié vide,

à la population vieillissante, qui s’endort à

8 heures du soir et se transforme en ville fan-

tôme le week-end. Entre 2008 et 2009, le chômage à Milan

est passé de 3,9 % à 4,7 %*. Même tendance pour le travail intérimaire et les petits bou- lots (payés au noir pour 40 % d’entre eux). Les établissements commerciaux sont aussi

à la peine : à l’international, les échanges

commerciaux ont perdu 20 points de pour- centage en dix ans. Dans une ville où il naît plus de sociétés privées que de bébés, plus de 60 % des entreprises ont licencié une partie de leur personnel. “La crise se ressent

surtout dans le tertiaire, chez les cols blancs. Le pourcentage de personnes employées dans le secteur public étant particulièrement faible à Milan, ses habitants sont davantage exposés à

la récession”, souligne Luca Beltrami Gadola,

professeur à l’école polytechnique de Milan.

Crise d’identité

Les honoraires des indépendants qui bais- sent, les jeunes parents divorcés qui se retrouvent seuls, les adultes qui tardent à fonder une famille à cause des loyers hors de prix… Pour Beltrami Gadola, la liste des nouveaux problèmes de la capitale lom- barde est longue. “A Milan, l’ascenseur social s’est arrêté au sous-sol et on ne sait plus com- ment le faire remonter. La ville cherche déses- pérément à se refonder mais n’y parvient pas.” La crise n’a fait qu’aggraver les choses. “L’autre jour, mon boulanger m’a dit que les

bonne idée et semble impuissante à inverser le mouvement. Depuis 1973, Milan a perdu envi- ron un demi-million d’habitants, laissant énor- mément de logements vides.” Sa structure démographique a en outre complètement changé : 10 % de ses habitants ont plus de 65 ans. Il faudrait densi er à nouveau la ville, renforcer les transports publics et mettre en place une politique incitant à réutiliser les appartements vides, ou favo- riser le logement social. “La densi cation doit s’accompagner d’une politique de mobi- lité collective, résume Martinotti, sans quoi les Milanais continueront à passer leurs journées au travail et dans leur voiture.”

A 8 heures, on ne trouve plus un magasin

ouvert et personne à la ronde.

Une société éclatée

Esquissant le portrait de ce nouveau Milan,

le sociologue Aldo Bonomi estime que la

ville est divisée, du point de vue social, en cinq nouvelles aires. La première est celle

de la nouvelle bourgeoisie du capitalisme et

de la nance, “dépourvue de l’enracinement territorial qu’elle avait au XX e siècle” . Les deuxième et troisième cercles sont : le Milan du tertiaire et le Milan invisible des immi- grés, qui travaillent majoritairement dans

les secteurs du bâtiment et des services. Le quatrième cercle est celui des créatifs, “ceux qui travaillent dans la communication et connaissent une précarité chronique liée à celle de leur activité”. Il y a en n le cercle de la “ville in nie” tout autour de Milan, composée d’un important tissu ouvrier caractérisé par un fort émiettement. Mais, malgré cet éparpillement de la société, conclut Roberto Vitali, ancien président de la province sous les couleurs du Parti communiste, Milan est “une ville qui dispose encore de forces sociales et d’une intelligentsia dynamique. Reste à leur trou- ver un catalyseur. Hier, la société civile, les partis, les syndicats donnaient une direction à la ville. Il faut retrouver cela. Milan reste une ville dynamique. Je suis persuadé qu’elle sortira de cette crise.” So a Basso

* D’après les chiffres du rapport 2010 sur Milan de la fondation Ambrosianeum.

 

Eclairage

 

Milanais lésinaient même sur le pain. Et puis il

Le flop de l’Exposition universelle

 

y

a tous ces jeunes gens qui ont perdu leur tra-

 
 

vail et ont dû renoncer à leur indépendance en retournant chez leurs parents. Or ici le chômage

L’Expo universelle de Milan, prévue pour 2015, devait être une formidable occasion de redonner à la capitale lombarde l’image d’une ville moderne. Letizia Moratti, maire de la ville (Peuple de la liberté, centre droit), avait annoncé 21 milliards d’euros d’investissement, la création de 70 000 emplois, de grands travaux, etc. Or l’organisation

de l’événement ne fait qu’accumuler les couacs. Dès le début, la nomination de l’administrateur a fait l’objet de conflits de personnes. Après une année d’atermoiements, la ville a finalement opté pour une gestion collégiale. Puis, après le tremblement de terre de l’Aquila (mars 2009), l’Etat a revu à la baisse ses

subventions, provoquant un retard dans les travaux d’infrastructures et l’abandon de la construction d’une nouvelle ligne de métro. “Déconcertés par les guéguerres internes et par l’incurie des gouvernements local et national, les investisseurs qui devaient contribuer à la réalisation de l’événement se sont défilés

en masse : leurs contributions ne dépasseront pas 241 millions d’euros, au lieu des 891 annoncés”, écrivait L’Espresso, le 14 octobre dernier. Quant aux touristes, on n’en attend plus 30 millions mais à peine 20. Le seul chiffre qui ait augmenté, c’est le prix du billet d’entrée :

de 35 à 42 euros.

a

un impact psychologique particulièrement

important : la capitale lombarde a toujours été une ville laborieuse et un Milanais sans travail est deux fois sans travail.” Certes, il reste la communauté nan- cière, mais elle n’est plus ce qu’elle était. “Il fut un temps où elle déterminait la santé nan- cière du pays. Aujourd’hui, parmi les dirigeants des grandes banques, on ne compte quasiment plus aucun Milanais.” Même la mode

32 Courrier international | n° 1042 | du 21 au 27 octobre 2010

RIA-NOVOSTI

Europe Ramzan Kadyrov a été nommé président de la Tchétchénie en 2007, à l’âge de
Europe
Ramzan Kadyrov a été nommé
président de la Tchétchénie en 2007,
à l’âge de 30 ans. Mais l’ancien
combattant indépendantiste,
passé dans le camp russe, exerçait
déjà les pleins pouvoirs
sur la république caucasienne :
en tant que ls du président Akhmad
Kadyrov, assassiné en 2004 ; en tant
que Premier ministre depuis 2005 ;
et surtout comme chef de milices
armées qui font régner la terreur
dans la république.
Russie

Kadyrov et le nouveau nationalisme tchétchène

Le peuple caucasien a “vaincu” : il est aujourd’hui libre et fier de sa religion et de sa tchétchénité, estime son président. Pendant ce temps, le leader des Tchétchènes en exil rallie la guérilla.

Vremia Novostieï Moscou

L e Congrès mondial du peuple tchétchène vient de se clore à Grozny. Il aura réuni un millier de

délégués venus de Tchétchénie, d’ailleurs

en Russie et de l’étranger. Le 13 octobre, il s’est doté d’un présidium composé de trente personnalités, dont plusieurs vétérans de

la politique, tels Salambek Khadjiev, ancien

ministre de l’Industrie chimique de l’URSS, Rouslan Khazboulatov, qui présida le Soviet suprême de Russie [en 1992-1993] ou Aslam- bek Aslakhanov, actuel sénateur de la région d’Omsk. C’est naturellement Ramzan Kadyrov qui a accédé au poste de secrétaire général du Présidium, lui qui avait demandé

en août, on s’en souvient, de ne plus porter

le titre de “président” de la Tchétchénie

[voir CI n° 1034, du 26 août 2010]. S’il n’est plus “président”, il est en tout cas o ciel- lement considéré comme le chef de tous les Tchétchènes du monde. En cette n 2010, la fonction de secré- taire général apparaît encore dans l’espace

postsoviétique comme le couronnement d’une carrière politique. Au-dessus, on ne peut guère décrocher que le grade militaire

extraordinaire de généralissime. Le premier

à l’avoir obtenu a été Djokhar Doudaev, le