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N.N.Lopatnikova

N.A.Movchovitch

Lexicologie du français moderne.

Table de matieres.

Introduction ………………………………………………………………………………………………………1

Chapitre

Chapitre II: Le mot……………………………………………………………………………………………… 6

I: Notions de base …………………………………………………………………………………….1

Première partie Les sources d`enrichissement du vocabulaire français.

La langue en tant que phénomène social………………………………………………………………………

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Chapitre

I: L`évolution sémantique des unités lexicales……………………………………………………

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Chapitre II: La formation des mots…………………………………………………………………………… 37 Chapitre III: La formation des locutions phraséologiques………………………………………………………55 Chapitre IV: Les empruntes…………………………………………………………………………………… 62 Deuxième parti Stratification fonctionelle du vocabulaire en français moderne Les groupements lexicaux……………………………………………………………………………………….74

Chapitre

I: Caractéristique du fonds usuel du vocabulaire du français moderne………………………………74

Chapitre II: Différenciation territoriale et sociale du lexique du français moderne……………………………77

Chapitre III: Mots et calques internationaux dans le vocabulaire du français moderne………………………

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Chapitre IV: Eléments nouveaux et archaiques dans le vocabulaire du français moderne…………………… Troisième partie Structuration sémantique et formelle du vocabulaire du français moderne

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Les sous-systèmes dus aux relations assotiatives au sein du vocabulaire français…………………………… 90

I: Les synonymes…………………………………………………………………………………….91

Chapitre II: Les antonymes…………………………………………………………………………………….98 Chapitre III: Les homonymes………………………………………………………………………………….100 Quatrième partie Notes lexicographiques Types de dictionnaires………………………………………………………………………………………….103 Chapitre I: Les dictionnaires unilingues………………………………………………………………………104 Chapitre II: Les dictionnaires bilingues……………………………………………………………………… 116

Chapitre

INTRODUCTION CHAPITRE I NOTIONS DE BASE § 1. Objet d'étude de la lexicologie. Le terme « lexicologie », de provenance grecque, se compose de deux racines : « lexic(o) » de « lexikon » qui signifie « lexique » et « logie » de «logos» qui veut dire « mot, discours, traité, étude ». En effet, la lexicologie a pour objet d'étude le vocabulaire ou le lexique d'une langue, autrement dit, l'ensemble des mots et de leurs équivalents considérés dans leur développement et leurs liens réciproques. Le vocabulaire constitue une partie intégrante de la langue. Aucune langue ne peut exister sans mots. C'est d'après la richesse du vocabulaire qu'on juge de la richesse de la langue en entier. De là découle l'importance des études lexicologiques. La lexicologie peut être historique et descriptive, elle peut être orientée vers une ou plusieurs langues. La lexicologie historique envisage le développement du vocabulaire d'une langue dès origines jusqu 'à nos jours, autant dire qu'elle en fait une étude diachronique. Elle profite largement des données de la linguistique comparée dont une des tâches est la confrontation des vocables de deux ou plusieurs langues afin d'en établir la parenté et la généalogie. La lexicologie descriptive s'intéresse au vocabulaire d'une langue dans le cadre d'une période déterminée, elle en fait un tableau synchronique. La lexicologie descriptive bénéficie des études typologiques qui re-

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cherchent non pas à établir des rapports généalogiques, mais à décrire les affinités et les différences entre des langues indépendamment des liens de parenté. Il n'y aguère de barrière infranchissable entre la lexicologie descriptive et la lexicologie historique, vu qu'une langue vivante envisagée à une époque déterminée ne cesse de se développer. Ce cours de lexicologie sera une étude du vocabulaire du français moderne, considéré comme un phénomène dynamique. Quant à l'interprétation du terme « français moderne » nous nous rallions à l'argumen- tation de G. Molinié qui le situe dans la tranche temporelle allant du XVII e siècle à l'époque actuelle. Notons que la lexicologie est une science relativement jeune qui offre au savant un vaste champ d'action avec maintes surprises et découvertes.

§ 2. Les aspects synchronique et diachronique des études lexico-logiques. La langue prise dans son

ensemble est caractérisée par une grande stabilité. Pourtant elle ne demeure pas immuable. C'est en premier lieu le vocabulaire qui subit des changements rapides, se développe, s'enrichit, se perfectionne au cours des siècles. La lexicologie du français moderne est orientée vers le fonctionnement actuel des unités lexicales en tant qu'éléments de la communication. Cependant la nature des faits lexicologiques tels qu'ils nous sont parvenus ne saurait être expliquée uniquement à partir de l'état présent du vocabulaire. Afin de pénétrer plus profondément les phénomènes du vocabulaire français d'aujourd'hui, afin d'en révéler les tendances actuelles il est nécessaire de tenir compte des données de la lexicologie historique. Ainsi, c'est l'histoire de la langue qui nous renseigne sur le rôle des divers moyens de formation dans l'enrichissement du vocabulaire. Une étude diachronique du lexique nous apprend que certains moyens de for- mation conservent depuis des siècles leur vitalité et leur productivité (par exemple, la formation des substantifs abstraits à l'aide des suffixes -ation, -(e)ment, -âge, -ité, -isme), d'autres ont acquis depuis peu une importance particulière (ainsi, la formation de substantifs avec les suffixes -tron, -rama, -matique). d'autres encore perdent leur ancienne productivité (telle, la formation des substantifs avec les suffixes -esse, -ice, -ie). Les phénomènes du français moderne tels que la polysémie, l'homonymie, la synonymie et autres ne peuvent être expliqués que par le développement historique du vocabulaire. Le vocabulaire de toute langue est excessivement composite. Son renouvellement constant est fonction de facteurs très variés qui ne se laissent pas toujours facilement révéler. C'est pourquoi l'étude du vocabulaire dans toute la diversité de ses phénomènes présente une tâche ardue. Pourtant le vocabulaire n'est point une création arbitraire. Malgré les influences individuelles et accidentelles qu'il peut subir, le vocabulaire d'une langue se développe progressivement selon ses propres lois qui en déterminent les particularités. L'abondance des homonymes en français en comparaison du russe n'est pas fortuite ; ce n'est guère un fait du hasard que la création de mots nouveaux par le passage d'une catégorie lexico-grammaticale dans une autre (blanc adj. - le blanc [des yeux] subst.) soit plus productive en français qu'en russe. Ces traits distinctifs du vocabulaire français doivent être mis en évidence dans le cours de lexicologie. Si l'approche diachronique permet d'expliquer l'état actuel du vocabulaire, l'approche synchronique aide à révéler les facteurs qui en déterminent le mouvement progressif. En effet, le développement du vocabulaire se fait à partir de nombreux modèles d'ordre formel ou sémantique qui sont autant d'abstractions de rapports différents existant entre les vocables à une époque donnée. On pourrait citer l'exemple du suffixe -on tiré du mot électron et servant à former des termes de physique (positon, négaton). L'apparition de ce suffixe est due à l'opposition du mot électron aux mots de la même famille électrique, électricité. Le suffixe -ing d'origine anglaise a des chances de s'imposer au français du fait qu'il se laisse facilement dégager d'un grand nombre d'emprunts faits à l'anglais. Tel a été le sort de nombreux suffixes d'origine latine qui aujourd'hui font partie du répertoire des suffixes français. Par conséquent, les multiples liens qui s'établissent entre les unités lexicales aune époque donnée créent les conditions linguistiques de l'évolution du vocabulaire. Ainsi la synchronie se rattache intimement à la diachronie.

§ 3. Le vocabulaire en tant que système. Le vocabulaire n'est pas une agglomération d'éléments

disparates, c'est un ensemble d'unités lexicales formant système où tout se tient. C'est que les vocables de toute langue, tout en présentant des imités indépendantes, ne sont pas pour autant isolés les uns des autres. Dans la synchronie le fonctionnement de chaque unité dépend dans une certaine mesure du fonctionnement des autres unités. Pour s'en rendre compte il suffit d'examiner de plus près une série de synonymes. Ainsi dans la série hardiesse, audace, intrépidité, témérité chacun des membres se distingue par quelque indice sémantique qui en constitue l'individualité et la raison d'être : hardiesse désigne une qualité louable qui pousse à tout oser, audace

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suppose une hardiesse excessive, immodérée, intrépidité implique le mépris du danger, témérité rend l'idée d'une hardiesse excessive qui agit au hasard et, par conséquent prend une nuance dépréciative. On peut prévoir, sans risque de se tromper, que si encore un synonyme venait à surgir il aurait reçu une signification en fonction de celles de « ses prédécesseurs ». Et, au contraire, il est probable que la disparition d'un des synonymes serait suivie de la modification sémantique d'un autre membre de la série qui aurait absorbé la signification du synonyme disparu. Dans la diachronie les moindres modifications survenues à quelque vocable se font infailliblement sentir dans d'autres vocables reliés au premier par des liens divers. Il est aisé de s'en apercevoir. Les modifications sémantiques d'un mot peuvent se répercuter sur les mots de la même famille. Au début du XX e siècle le mot parrainage signifiait uniquement « qualité, fonctions de parrain ou de marraine », mais sous l'influence de parrainer - «шефствовать» (néologisme sémantique des années 30), ce mot a reçu une acception nouvelle - «шефство». Le mot habit voulait dire autrefois « état » - «состояние» ; en prenant le sens de « vêtement » il a entraîné dans son développement sémantique le verbe habiller formé de bille - « partie d'un arbre, d'un tronc préparée pour être travaillée » ; l'apparition des dérivés habilleur, habillement, déshabiller est due à l'évolution sémantique du verbe. L'emploi particulier d'un mot peut également avoir pour résultat la modification de sa signification. Ainsi, par exemple, un mot qui se trouve constamment en voisinage d'un autre mot dans la parole peut subir l'influence sémantique de ce dernier. Tels sont les cas des substantifs pas, point de même que rien, personne, guère qui ont fini par exprimer la négation sous l'influence de ne auquel ils étaient rattachés. Il s'ensuit que dans l'étude du vocabulaire une importance particulière revient aux rapports réciproques qui s'établissent entre les unités lexicales. Le système du lexique, comme tout autre système, suppose l'existence d'oppositions. Ces oppositions s'appuient sur des rapports associatifs ou virtuels existant au niveau de la langue-système. Elles appartiennent au plan paradigmatique. Chaque unité lexicale entretient, en effet, divers rapports associatifs avec les autres unités. Prenons l'exemple de F. de Saussure qui est celui du mot enseignement. À partir du radical enseigne- ment est en rapport paradigmatique avec enseigner, enseignons, enseignant, etc. : envisagé sous l'angle sémantique il s'associe à instruction, apprentissage, éducation, etc. L'ensemble des unités entretenant entre elles un type de rapport paradigmatique constitue un paradigme. On range parmi les paradigmes lexicaux les groupes lexico-sémantiques, les synonymes, les familles dérivationnelles, les homonymes, etc. Le lexique qui fait partie du système de la langue représente donc à son tour un système de systèmes. Les rapports systémiques se manifestent non seulement au sein de la langue, mais également dans la parole. Au niveau de la parole les vocables réalisent leur faculté de s'agencer les ans avec les autres selon certainеs règles. Cette prédisposition inhérentes aux vocables est due avant tout à l'organisation syntaxique de l'énoncé qui implique l'existence de différents termes de la proposition. Ces derniers peuvent se réaliser seulement sous forme de parties du discours déterminées. Ainsi la fonction de sujet sera rendue par un substantif, un pronom personnel, un verbe à l'infinitif, mais jamais par un verbe à la forme personnelle. Par contre, un verbe à la forme personnelle sera toujours un prédicat. Cette prédisposition des vocables est aussi commandée par des particularités lexico-sémantiques. L'emploi d'un mot avec un autre n'est possible qu'à condition qu'il y ait entre eux un trait sémantique (ou sème) commun. Par exemple, l'emploi de aboyer avec chien (renard, chacal, etc.) est régulier du fait que ces mots comportent le sème commun « animal ». Nous assistons ici au phénomène de coordination sémantique. Donc, il faut reconnaître l'existence de rapports privilégiés entre certaines unités lexicales dans le discours. Les rapports linéaires qui existent entre deux ou plusieurs unités sont appelés rapports syntagmatiques. Le caractère systémique du vocabulaire repose sur les rapports paradigmatiques et syntagmatiques qui s'établissent entre les unités lexicales. Le vocabulaire du français moderne représente un système formé au cours d'un long développement historique. C'est précisément parce qu'il forme système que le vocabulaire peut et doit servir d'objet à une étude spéciale. Toutefois le lexique offre les traits d'un système particulier qui le distingue des autres systèmes de la langue, des systèmes phonétique et grammatical (morphologique et syntaxique). Plus que n'importe quel autre système le système du vocabulaire subit l'effet des facteurs extralinguistiques, avant tout d'ordre social et culturel. Cette influence est directe. Il s'ensuit que le vocabulaire, étant d'une grande mobilité, représente un système ouvert, autrement dit, il s'enrichit constamment de nouvelles unités lexicales. Une autre particularité du lexique en tant que système consiste dans le manque de régularité, de rigueur dans les oppositions lexico-sémantiques, ce qui entraîne des limites plutôt floues entre les sous-systèmes. Il en est ainsi jusqu'à la signification lexicale qui ne peut être définie dans toute son étendue.

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Il n'en reste pas moins vrai qu'il y a une interdépendance entre les unités lexicales qui en détermine dans une large mesure le fonctionnement dans la synchronie et l'évolution dans la diachronie.

§ 4. Le lien entre la lexicologie et les autres branches de la linguistique. Le système de la langue

présente un ensemble d'unités hiérarchisées qui diffèrent par leur complexité et leur fonctionnement. En allant des unités plus simples aux plus complexes on distingue les phonèmes, les morphèmes, les mots, les propositions. Chacun de ces types d'unités constitue ce qu'on appelle un niveau de structure. Ce sont respectivement les niveaux phonologique, morphologique, lexical, syntaxique. Les unités de chaque niveau, en se combinant entre elles, forment les unités du niveau supérieur ; elles sont formées, à leur tour, d'unités du niveau inférieur. La lexicologie étudie les unités du niveau lexical : les mots et leurs équivalents fonctionnels. Comme les mots sont en connexion avec les unités des niveaux immédiatement inférieur et supérieur, la lexicologie se trouve étroitement rattachée à la morphologie et à la syntaxe - ces deux parties de la grammaire. En effet, la lexicologie ne peut entièrement négliger les catégories grammaticales des mots et leur structure formelle qui sont du ressort de la morphologie. Le lien entre la lexicologie et la morphologie est particuliè- rement manifeste dans le domaine de la formation des mots. Les procédés et modèles de formation sont examinés par ces deux disciplines, mais sous des angles différents : la lexicologie s'intéresse à leur rôle dans l'enrichissement du vocabulaire, alors que la morphologie y voit des caractéristiques particulières propres aux parties du discours, elle en fait ressortir les valeurs grammaticales. Les principes de la classification lexico- grammaticale des mots sont également importants pour les études morphologiques et lexicologiques. Ainsi, par exemple, la répartition des mots parmi les parties du discours varie selon qu'on traite les unités telles que -clé, -pilote, -fleuve dans position-clé, école-pilote, roman-fleuve de mots ou de morphèmes (cf. l'élément -thèque qui se laisse interpréter comme racine ou comme suffixe selon les approches différentes). Notons aussi qu'une forme grammaticale peut se lexicaliser : à reculons, à tâtons. Les contacts entre la lexicologie et la syntaxe sont aussi nombreux. Un des points de convergence est formé par les locutions phraséologiques dont le fonctionnement syntaxique rejoint celui des mots. La lexicologie s'unit à la phonétique (phonologie). La pensée de l'homme trouve sa réalisation dans la matière sonore qui constitue lei tissu de toute langue. Comme toute autre langue le français possède son propre système phonique caractérisé, entre autres, par les particularit de la structure sonore des mots qui ne sont pas sans intérêt pour la lexicologie. Il importe notamment de relever les traits spécifiques de la prononciation dialectale qui offre des déviations à la norme littéraire. Il est de même nécessaire d'avoir en vue que la prononciation des emprunts faits aux autres langues peut sensiblement s'écarter des règles de la prononciation française. La lexicologie est aussi en contact avec la stylistique. Elle prend en considération l'emploi des vocables dans les styles variés de la langue. Nous avons déjà constaté que la lexicologie se rattachait à l'histoire de la langue. Pour juger correctement des faits du français contemporain il est indispensable de s'appuyer sur le passé de la langue. Ainsi la lexicologie qui étudie un des niveaux de la langue et représente une discipline autonome ne peut être isolée des autres branches de la linguistique.

§ 5. Méthodes d'analyse lexicologique. Une méthode de cognition ne peut être véritablement scientifique

qu'à condition de se tourner vers les lois objectives de la réalité. La méthode dialectique se propose précisément de révéler les lois authentiques du développement de la nature et de la société. Elle constitue la base philosophique et méthodologique des études linguistiques comme de toute autre recherche scientifique.

Le développement de la langue, le vocabulaire y compris, s'effectue conformément aux lois dialectiques. Ces lois sont nécessaires et objectives, elles régissent la marche de la langue vers son perfectionnement.

Nous avons établi que le vocabulaire représentait un système au sein du système de la langue étant donné que les faits lexicaux entretiennent des liens réciproques et sont en corrélation avec les autres phénomènes linguistiques. L'approche systémique dans les études linguistiques est conforme aux principes dialectiques. Compte tenu du caractère social de la langue il est indispensable d'envisager les faits linguistiques en liaison avec les phénomènes sociaux. Ceci est surtout important dans les recherches lexicologiques du fait que l'influence de la société sur le vocabulaire est particulièrement manifeste. Toute langue vivante est en perpétuel mouvement. De là découle l'exigence d'étudier les faits linguistiques dans leur devenir. La méthode dialectique considère le processus de développement comme un mouvement

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progressif, ascendant. Ce développement se traduit par le passage d'un qualitatif ancien à un nouvel état qualitatif qui va de l'inférieur au périeur. Cette thèse fondamentale de la dialectique s'applique aussi bien à la langue qu 'à tout autre phénomène de la vie sociale ou de la nature. Le passage de l'ancienne qualité à la qualité nouvelle ne se fait guère dans la langue par changements soudains, par explosions brusques. Toutefois le processus du développement de la langue (de même que de tout autre phénomène) ne s'effectue pas sur le plan d'une évolution harmonieuse, mais sur celui de lamise au jour des contradictions inhérentes aux phénomènes, reposant sur un conflit, une compétition entre des tendances contraires. Les éléments et les phénomènes nouveaux de la langue, et, partant, ceux du vocabulaire ne triomphent guère d'un coup des éléments et des phénomènes anciens, ces derniers ayant une longue tradition d'emploi. Comme règle, la qualité nouvelle l'emporte sur l'ancienne lorsqu'elle sert mieux les besoins de communication des hommes entre eux. Avant de devenir un fait de la langue toute innovation occasionnelle doit se perpétuer à l'infini afin d'être assimilée et adoptée parla collectivité linguistique. Ainsi se réalise la loi dialectique du passage de la quantité à la qualité. La méthode dialectique assure la juste compréhension et l'interprétation scientifique des lois qui président au développement du vocabulaire de toute langue vivante. Elle trouve son incarnation dans un certain nombre de méthodes scientifiques générales et spéciales. Les méthodes générales concernent toute science. Les méthodes spéciales portent sur une science déterminée, en l'occurrence, sur la lexicologie. Toute étude scientifique commence par l'observation des faits, ce qui permet par la suite de procéder à l'analyse et de faire des généralisations. L'observation constitue l'étape empirique de toute recherche. Pour un linguiste, qu'il soit phonéticien, grammairien ou lexicologue, la méthode d'observation n'est applicable qu'au niveau de la parole (parlée ou écrite). L'expérience scientifique est une autre méthode générale. Le lexicologue y a recours lorsqu'il soumet les résultats de son analyse à une vérification objective, par exemple, à une espèce d'expertise réalisée par des usagers de la langue. La méthode statistique est d'une grande importance pour toutes les sciences. Elle rend un service aux lexicologues et aux lexicographes qui se proposent de mettre en valeur l'aspect quantitatif des phénomènes lexi- caux au sein de la langue, de déceler le nombre d'occurrences des unités lexicales employées dans la parole selon les conditions et les buts de l'énoncé. C'est en procédant par la méthode statistique qu'il devient possible de créer des dictionnaires de fréquence. Parmi les méthodes générales appliquées en lexicologie nommons aussi la méthode de modélisation qui consiste dans l'utilisation de modèles (patterns ou schémas) visant à déceler la structure abstraite et les ca- ractères fondamentaux d'un phénomène. Les lexicologues font, en particulier, usage de la méthode de modélisation dans l'examen de la formation et de l'évolution sémantique des mots du fait que l'enrichissement du vocabulaire s'effectue conformément à certains modèles. Pareillement aux autres branches de la linguistique, la lexicologie fait appel à des méthodes ou procédures plus spéciales portant tantôt sur le vocabulaire dans son ensemble, tantôt sur des phénomènes lexicaux isolés. Parmi les plus répandues sont les procédures de segmentation, l'analyse en éléments constituants, l'analyse componentielle, les méthodes distributionnelle, contextuelle et transformationnelle. La segmentation est une procédure qui consiste à découper l'énoncé en unités discrètes de niveaux différents : mots, morphèmes, phonèmes. Cette procédure s'appuie sur les opérations de substitution et de combinaison qui permettent de grouper les différentes unités en classes homogènes. Ainsi, dans la séquence Mon fils lit la possibilité de substituer son à mon, père à fils, mange à lit nous autorise à qualifier respectivement ces éléments comme de même nature. Cette constatation est confirmée par la régularité des combinaisons suivantes : mon père lit, son fils mange. La segmentation concourt à préciser le statut des unités linguistiques, en particulier, à leur classification en parties du discours. À la procédure de segmentation se rattache l'analyse en éléments constituants immédiats. Cette dernière part du principe que les unités complexes (phrases, syntagmes, mots construits) sont formées non pas d'une simple suite d'éléments discrets, mais d'une combinaison d'éléments d'un niveau inférieur qui en sont les constituants immédiats. Ainsi les constituants immédiats de la phrase Mon fils dort profondément sont : mon fils /dort profondément. Ces derniers auront à leur tour pour constituants immédiats Mon fils et dort profondément. Enfin pour profondé-ment on dégagera profond-ément. Le lexicologue s'intéresse particulièrement aux constituants immédiats des mots construits. À l'égal de la phrase un mot construit peut avoir une structure hiérarchisée comportant différents constituants immédiats. Tel le mot patriotisme qui se laissera graduellement découper de la façon suivante: patriot-/-isme et patri-/-ot(e). L'analyse des mots construits en constituants immédiats met en évidence leur structure formative. Combinée

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avec la substitution elle permet d'établir les classes lexico-grammaticales des bases formatives, d'établir les rapports synonymiques entre les affixes. L'analyse distributionnelle a pour objectif de relever les environnements des unités de langue, à savoir, décrire ces unités par leur aptitude (possibilité ou impossibilité) à s'associer entre elles. La distribution d'une unité de langue est la somme de tous ses environnements. Ainsi pour le verbe acheter (à la forme personnelle) la distribution de gauche sera la femme, l'enfant, le client, etc., la distribution de droite - du pain, de la viande, des fruits, etc. L'analyse distributionnelle permet au lexicologue de déceler les facultés combinatoires des mots et de leurs éléments constituants (constituants immédiats, morphèmes, phonèmes). L'analyse distributionnelle rejoint la méthode contextuelle qui consiste dans la présentation des phénomènes linguistiques dans un contexte verbal déterminé. Cette dernière méthode est largement utilisée dans les récents ouvrages lexicographiques visant à fournir aux usagers un riche inventaire d'emploi des vocables afin d'en rendre plus tangibles les nuances sémantiques et l'usage. Vu que tout mot construit peut être transformé en une construction syntaxique la méthode transformationnelle s'avère utile lorsqu'on veut en préciser le caractère et le degré de motivation. Par exemple, la transformation te jardinet-petit jardin nous autorise à affirmer que ce mot construit est motivé par le mot jardin qui en est la base dérivationnelle ; en plus, elle permet de constater le plus haut degré de la motivation puisque les deux éléments constituant le mot jardinet : jardin-et sont suffisants pour en déterminer le sens (le suffixe -et à valeur diminutive équivalant sémanti-quement à « petit ». Par contre, la transformation de graveur -personne qui grave, tout en nous renseignant sur le mot de base (graver), n'en épuise pas la signification qui est « personne dont le métier est de graver » (cf. : faucheur - « personne qui fauche ») ; ce fait signale une motivation inférieure, dite idiomatique. Il n'est pas toujours aisé d'établir la direction dérivative pour deux mots qui supposent un rapport dérivationnel. Tel est, par exemple, le cas de socialisme et socialiste. La méthode transformationnelle permet, en l'occurrence, d'expliciter la direction dérivative : socialiste devra être interprété comme étant dérivé de socialisme du fait que la transformation socialiste -partisan du socialisme est plus régulière que la transforma- tion socialisme - doctrine des socialistes. Ainsi la méthode transformationnelle rend un service aux lexicologues dans l'examen des rapports dérivationnels existant au sein du vocabulaire. Dans les études portant sur le contenu sémantique des vocables on fait appel à l'analyse componentielle (ou sémique). Cette dernière vise à déceler les unités minimales de signification (composants sémantiques, traits sémantiques ou sèmes) d'une unité lexicale (mot ou locution). L'analyse componentielle met en évidence non seulement la structure profonde de la signification, mais aussi les rapports sémantiques qui existent entre les vocables faisant partie des séries synonymiques, des groupes lexico-sémantiques, des champs syntagmatiques et autres groupements. Les méthodes spéciales appliquées en lexicologie visent à décrire de façon plus explicite la forme et le contenu des unités lexicales, ainsi que les rapports formels et sémantiques qu'elles entretiennent.

CHAPITRE II

LE MOT

§ 6. Le mot- unité sémantico-structurelle fondamentale de la langue. Le mot est reconnu par la grande majorité des linguistes comme étant une des unités fondamentales, voire l'unité de base de la langue. Cette

opinion qui n'a pas été mise en doute pendant des siècles a été toutefois revisée par certains linguistes du XX e siècle. Parmi ces derniers il faut nommer des représentants de l'école structuraliste, et en premier lieu les linguistes américains Z.S. Harris, E.A.Nida, H. A. Gleason, selon lesquels non pas le mot, mais le morphème serait l'unité de base de la langue. Conformément à cette conception la langue se laisserait ramener aux mor- phèmes et à leurs combinaisons. Dans la linguistique française on pourrait mentionner Ch. Bally qui bien avant les structuralistes américains avait déjà exprimé des doutes sur la possibilité d'identifier le mot. Son scepticisme vis-à-vis du mot perce nettement dans la citation suivante : « La notion de mot passe généralement pour claire ; c'est en réalité une des plus ambiguës qu'on rencontre en linguistique ». Après une tentative de démontrer les difficultés que

soulève l'identification du mot Ch. Bally aboutit à la conclusion qu'« il faut

s'affranchir de la notion incertaine

de mot ». En revanche, il propose la notion de sémantème (ou sème) qui serait « un signe exprimant une idée purement lexicale », et la notion de molécule syntaxique ou « tout complexe formé d'un sémantème et d'un ou

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plusieurs signes grammaticaux, actualisateurs ou ligaments, nécessaires et suffisants pour qu'il puisse fonctionner dans une phrase ». La notion de « sémantème » est illustrée par des exemples tels que loup, louveteau, rougeâtre. etc., celle de « molécule syntaxique » par ce loup, un gros loup, marchons ! Ainsi Ch. Bally sépare l'aspect lexico-sémantique d'un mot non-actualisé dans la langue-système de la forme de ce mot actualisé dans la parole. Plus tard A. Martinet a aussi rejeté la notion de mot en lui substituant celle de « mo n è m e » qui lui a paru plus justifiée que celle de mot. Selon lui, les monèmes sont les unités minimales de sens (autonomes ou non-autonomes). Ainsi dans nous travaillons on aura, selon A. Martinet, trois monèmes : nous travaill-ons. Parmi les monèmes il distingue les lexèmes-monèmes de type ouvert (dans l'exemple cité : travaill-) et les morphèmes-monèmes de type fermé (nous et -ons). Cette tendance à supprimer la notion de mot des études linguistiques n'est pas fortuite. D'une part, elle s'explique par les tentatives infructueuses de donner une définition universelle du mot. Le linguiste russe L. Tcherba a insisté sur l'impossibilité d'une pareille définition : « En effet, qu'est-ce que le mot » ? - s'interroge-t- il ; suit la réponse : « il me paraît que dans les langues différentes ce n'est pas pareil. De là découle que la notion de « mot en général » n'existe pas. Les mots appartenant à des langues de typologie différente sont marqués par des dissemblances tellement accusées que leur confrontation devient une tâche ardue. Cette con- frontation est parfois plus aisée à partir des morphèmes. D'autre part, cette conception se rattache à l'analyse descriptive des idiomes parlés par les tribus indiennes de l'Amérique du Nord et de l'Amérique Centrale effectuée au début du XX e siècle. L'étude de ces idiomes a été entreprise à partir des morphèmes. Cette approche avait une raison d'être, vu les possibilités de son application pratique dans l'examen plus ou moins sommaire des langues à systèmes inconnus. Toutefois elle se révèle insuffisante aussitôt qu'on veut pénétrer plus profondément le système d'une langue qui a été l'objet de nombreuses études. Cette conception qui attribue au morphème une position centrale dans le système de la langue est incompatible avec la thèse reconnue par la plupart des linguistes selon laquelle la langue est un instrument de la connaissance de la réalité objective. Le morphème est pareillement au mot une unité significative de la langue, mais, à l'opposé du mot, il ne peut nommer, désigner en direct les objets et les phénomènes de la réalité. Cette faculté qui est propre au mot par excellence met en contact notre conscience et le monde extérieur, elle permet de l'analyser, de le pénétrer et parvenir à le connaître. Cette propriété en fait une unité fondamentale et indispensable de toute langue. Outre ce trait distinctif fondamental du mot il y a lieu de signaler quelques-unes de ses autres particularités qui en font une unité de base de la langue. Le mot est une unité polyfonctionnelle. Il peut remplir toutes les fonctions propres aux autres unités significatives : fonctions nominative, significative, communicative, pragmatique. L'envergure du fonctionnement du mot est si grande qu'il peut se transformer en morphème, d'un côté (ex. : march - dans nous marchons) et constituer une proposition, de l'autre (ex. : marchons ! silence /). Ce fait permet de conclure que les frontières entre le mot et les autres unités significatives restent ouvertes. Le caractère polyfonctionnel du mot en fait une unité quasi universelle. Précisons toutefois que le mot peut ne pas réaliser dans la parole l'ensemble de ses fonctions virtuelles (ainsi, par exemple, la fonction pragmatique). L'asymétrie qui est propre aux unités de la langue en général est particulièrement caractéristique du mot. Cette asymétrie du mot se manifeste visiblement dans la complexité de sa structure sémantique. Le même mot a le don de rendre des significations différentes. Les significations mêmes contiennent des éléments appartenant à des niveaux différents d'abstraction. Ainsi le mot exprime des significations catégorielles : l'objet, l'action, la qualité. Ces significations sont à la base de la distinction des parties du discours. À un niveau plus bas le mot exprime des significations telles que la nombrabitité/la non-nombrabilité, un objet inanimé/un être animé. A un niveau encore plus bas le mot traduit diverses significations lexicales différencielles. Notons encore que le mot constitue une réalité psychologique c'est avant tout les mots qui permettent de mémoriser nos connaissances et de les communiquer. Ainsi le mot est une unité bien réelle caractérisée par des traits qui lui appartiennent en propre. C'est l'unité structuro-sémantique et référentielle par excellence. Malgré les diversités qui apparaissent d'une langue à l'autre le mot existe dans toutes les langues à ses deux niveaux : langue-système et parole. Les mots (et, ajoutons, les équivalents de mots) constituent le matériau nécessaire de toute langue.

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§ 7. Le mot (son enveloppe matérielle) et la notion. La majorité des linguistes reconnaît l'existence d'un lien indissoluble entre la pensée de l'homme et la langue. L'homme pense au moyen de notions qui se combi- nent en jugements, il communique sa pensée à l'aide de mots qui s'agencent en propositions. Ces catégories logiques et linguistiques apparaissent toujours dans leur liaison étroite. Notre pensée ne trouve sa réalisation que dans la matière, en l'occurrence, dans la matière sonore (ou graphique, son succédané) sous forme de mots et de propositions qui servent à rendre des notions et des jugements. On peut parler de notions pour autant qu'elles sont matérialisées sous forme de mots (ou d'équivalents de mots). Ceux des linguistes ont tort qui affirment, qu'il existe une pensée abstraite non formulée en paroles, que la pensée la plus simple ne peut être rendue que d'une façon schématique et déformée. Il faut donner raison à F. de Saussure lorsqu'il dit que le son et la pensée sont inséparables de la même manière que le recto d'une feuille de papier est solidaire du verso. Permettons-nous encore cette comparaison fort réussie du dramaturge allemand H. von Kleist : « L'idée ne préexiste pas au langage, elle se forme en lui et par lui. Le Français dit: l’appétit vient en mangeant ; cette loi empirique reste vraie quand on la parodie en disant: l’idée vient en parlant ». Le rôle des mots ne se borne pas à transposer la notion dans la forme verbale, mais à servir de médiateur actif et indispensable dans là formation de la notion, pour son devenir. Le mot participe lui-même à la formation de la notion, autant dire que tout mot généralise. Le mot et la notion présentent une unité dialectique. Examinons le processus de cognition. Dans quel rapport se trouvent le mot et la notion ? Dans quel rapport se trouvent la notion et l'objet de la réalité ? On distingue deux degrés de la connaissance. Le premier degré consiste dans la sensation. dans la formation de perceptions et de représentations à partir de la sensation. La sensation est le lien immédiat entre la réalité, le monde extérieur et la conscience La sensation sert de base à la perception et la représentation. Le processus de perception s'effectue quand on perçoit directement un objet par les sens. La perception est l'ensemble des sensations produites par un objet. On peut se représenter un objet sans le percevoir directement, à l'aide de la mémoire ou de l'imagination. Alors on est en présence du processus de la représentation. La représentation est l'image mentale de l'objet qui n'est pas perçu directement par les sens. Ainsi l'homme entre en contact avec la réalité par les sensations, les perceptions et les représentations. Mais ce n'est que le premier stade du processus de la connaissance. Le deuxième degré de la connaissance suppose la généralisation des phénomènes isolés, la formation des notions (ou concepts) et des jugements. Par la généralisation théorique, abstraite des perceptions et des représentations, on forme des notions, des concepts. La notion, le concept fait ressortir les propriétés essentielles des objets, des phénomènes de la réalité sans en fixer les propriétés accidentelles. Si nous regardons une rivière nous la percevons : si plus tard nous évoquons le souvenir de cette même rivière, nous nous la représentons. L'image concrète de cette rivière est dans le premier cas, une perception dans le deuxième - une représentation. En faisant ressortir les propriétés essentielles des rivières en général, c'est-à- dire le courant de l'eau avec ses deux rives naturelles (à l'opposé d'un canal) etc., nous formons une notion. La notion (ou le concept) n'est plus une image mentale concrète, c'est une abstraction une généralisation théorique. Le mot rivière s'unit à la notion «rivière» ; il sert à nommer non pas une rivière déterminée, mais n'importe quelle rivière, la «rivière» en général, autrement dit ce mot exprime la notion de « rivière » généralisée, abstraite. Le mot généralise principalement grâce à sa faculté d'exprimer des notions La notion (ou le concept) peut être rendue par des moyens linguistiques différents : par des mots, des groupes de mots. C'est pourtant le mot par excellence, qui sert de moyen pour exprimer la notion. La faculté d'exprimer des notions ou des concepts est une des caractéristiques fondamentales des mots et de leurs équivalents. Donc, le mot et la notion (le concept) constituent une unité dialectique. Pourtant unité ne veut pas dire identité. De même qu'il n'y a pas d'équivalence, voire, de symétrie, entre la pensée et la langue, il n'y a point d'identité entre le mot et la notion. Un mot, précisément son enveloppe matérielle, peut être lié à plusieurs notions et inversement, la même notion est parfois rendue par des mots différents Il est nécessaire de faire la distinction entre les notions de la vie courante, ou les notions coutumières. et les concepts à valeur scientifique Ainsi, le mot soleil exprime tout aussi bien une notion coutumière qu'un concept scientifique. Le concept scientifique reflète les propriétés véritablement essentielles des objets et des phénomènes consciemment dégagés dans le but spécial de mieux pénétrer et comprendre la réalité objective. Les concepts scientifiques sont exprimés par les nombreux termes appartenant aux diverses terminologies

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La notion coutumière reflète dans notre conscience les propriétés essentielles distinctives des objets et des phénomènes. Les notions coutumières n'exigent pas de définitions précises et complètes au même titre que les concepts scientifiques qui veulent une extrême précision. Dans son activité journalière l'homme a surtout affaire aux notions coutumières qui servaient la pensée humaine déjà bien avant l'apparition des sciences. Aujourd'hui comme autrefois la plupart des mots d'un emploi commun expriment dans le langage principalement des notions coutumières. Les notions coutumières de même que les concepts scientifiques se précisent et se perfectionnent grâce au processus universel de la connaissance de la réalité objective. Les notions, les concepts peuvent être réels et irréels. Ils sont réels à condition de refléter les propriétés des objets et des phénomènes de la réalité objective Tels sont électricité, atome, oxygène, hydrogène , matière, réalité, jugement, concept, science, mot, morphème, préfixe, suffixe, homme, enfant, société, etc. Les notions, les concepts irréels sont aussi des généralisations abstraites, mais ils ne reflètent pas des objets et des phéno- mènes existants ; tels sont panacée, pierre philowphale, phlogistique, centaure, chimère, sphinx, harpie, fée, sirène, lutin, licorne, etc. Les notions et les concepts irréels ne sont pourtant pas entièrement détachés de la réalité objective. Ils reflètent des morceaux, des fragments de la réalité, combinés arbitrairement grâce à l'imagination. L'homme vérifie la justesse et l'objectivité de ses connaissances en se réglant sur la pratique quotidienne. C'est la pratique quotidienne qui permet de distinguer ce qui est juste de ce qui est faux dans nos perceptions, nos représentations, nos notions et jugements. Elle est la base du processus de la cognition à son premier et son deuxième degré. La pratique sociale est le critère objectif de toute connaissance. Ainsi, les deux degrés de la connaissance sont inséparables. Le lien indissoluble des notions (ou concepts) avec les représentations et les perceptions détermine la faculté du mot d'exprimer non seulement des notions, mais aussi des représentations. En effet, le mot tableau, pris en dehors de la parole, à l'état isolé, exprime une notion ; il se rattache à une représentation, à une image concrète, déterminée pour le maître qui s'adresse en classe à un de ses élèves avec la phrase Venez au tableau ! Les mots et leurs équivalents pris en tant qu'unités de la langue expriment des notions et des concepts. Dans l'énoncé ils peuvent être liés à des représentations, aussi bien qu'à des notions (cf . Le chat est un animal domestique et Prépare la pâtée pour le chat).

§ 8. Le mot est-il un signe arbitraire ? Dans la linguistique occidentale, et également dans la linguistique russe, le mot est souvent conçu comme un signe de l'objet, du phénomène qu'il désigne. Cette conception remonte à la théorie du signe de F de Saussure. Le signe linguistique, selon F. de Saussure, est « une entité psychique à deux faces, qui peut être représentée par la figure:

mage acoustique
mage acoustique

où l'image acoustique n'est point le son matériel (« chose purement physique »), mais l'empreinte psychique de ce son (« elle est sensorielle »)

Cette conception suscite des objections d'une part, elle donne libre cours aux théories idéalistes du mot, en le détachant de la réalité objective : d'autre part, elle pousse à l'agnosticisme.

F. de Saussure prive le mot de sa substance matérielle ; à l'enveloppe sonore (ou la graphie) il substitue

une image acoustique qui réside dans notre cerveau et représente un phénomène purement psychique. En réalité le mot comporte nécessairement un aspect matériel (sonore ou graphique) du fait que la langue en tant que moyen de communication s'appuie sur la matière qui non seulement réalise notre pensée, mais lui sert de véhicule.

F. de Saussure insiste avec raison sur le caractère nécessairement arbitraire du signe. En effet, tout signe

doit être arbitraire. Dans le schéma saussurien le concept, faisant partie intégrante du signe, se laisse interpréter comme possédant lui aussi les caractères d'un signe arbitraire, ce qui découle de l'assertion suivante de F. de Saussure . « puisque nous entendons par signe le total (souligné par WZ, ) résultant de l'association d'un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement : le signe linguistique est arbitraire ». Toutefois le concept (la notion) ne peut être traîté de signe ou d'ingrédient d'un signe arbitraire étant donné qu'il représente une généralisation des phénomènes de la réalité qui s'opère dans notre cerveau. Si le terme signe suppose un

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lien conventionnel, arbitraire, le terme généralisation implique un lien réel. En effet, la notion généralise, elle reflète lès particularités essentielles d'un objet ou d'un phénomène de la réalité. Donc, à travers la notion le mot reflète la réalité objective. C'est justement pour cette raison que le mot en tant qu'unité dialectique de l'enveloppe matérielle et de la notion présente un instrument efficace de la connaissance de la réalité des phénomènes. Même les notions irréelles, qui constituent d'ailleurs un nombre minime, ne sont point détachées de la réalité et, par conséquent, ne sont point absolument arbitraires. Grâce à la pratique quotidienne qui est le critère suprême de la justesse de toutes nos connaissances leur nombre va décroissant. De la théorie du signe linguistique de F. de Saussure découle le caractère arbitraire du mot en général et du concept en particulier, ce qui déforme la réalité. En attribuant au concept les propriétés d'un signe on érige un mur entre notre conscience et la réalité objective ; de là il ne reste qu'un pas à faire pour proclamer le monde inconnaissable et présenter l'homme comme inapte à le comprendre et pénétrer ses lois. Rien d'étonnant à ce que la théorie de F. de Saussure ait inspiré nombre de doctrines idéalistes d'après lesquelles le mot serait plutôt un obstacle qu'un instrument nécessaire dans le processus de la connaissance. Si le caractère objectif de la notion ne laisse pas de doute, la présence dans le mot de traits propres au signe n'est pas moins évidente. L'enveloppe matérielle du mot (sons ou graphie), quoique déterminée historiquement, est parfaitement arbitraire à une époque donnée. Si l'enveloppe matérielle n'était point arbitraire une même notion aurait été rendue par les mêmes mots dans les langues différentes, autrement dit les vocabulaires de toutes les langues auraient été identiques ce qui n'est pas le cas (cf. : rascasse - paccкaз, cheval- шваль, vote – вот, pire- пиp, tri - три). Donc, le terme signe est justifié lorsque employé pour désigner l'enveloppe sonore (ou graphique) du mot et son rapport avec le concept à une époque donnée, mais nullement le concept comme tel. Remarquons qu'à l’encontre des signes qui font partie de quelque code, l'enveloppe sonore du mot et son lien avec le concept sont historiquement déterminés. Il est notoire que l'enveloppe sonore (ou la graphie) du mot doit nécessairement avoir la valeur d'un signe arbitraire. C'est précisément cette propriété du mot qui en fait une unité asymétrique, condition nécessaire de son fonctionnement. Si la substance matérielle du mot n'était pas arbitraire, mais conditionnée par la notion (si elle était en quelque sorte le symbole d'une notion et d'un objet) les mots n'auraient pas eu cette puissance communicatrice dont ils sont pourvus en réalité, ils n'auraient jamais pu traduire des contenus sémantiques différents, condition nécessaire du développement de toute langue (cf. les onomatopées qui symbolisent la notion qu'ils expriment : coucou, tic-tac et qui sont généralement monosémiques).

§ 9. Les fonctions des mots. Nous avons signalé le rôle du mot en tant qu'instrument de la connaissance. Toutefois la raison d'être des mots, tout comme de la langue en entier, est de servir à la communication des hommes entre eux. Cette fonction capitale de la langue a été négligée par F. de Saussure qui a privé le signe linguistique de toute matérialité. C'est seulement à condition d'être matériel que le mot peut transmettre une information. En tant qu'élément de la communication le mot possède plusieurs fonctions. La grande majorité des vocables est susceptible d'exprimer des notions (ou concepts) ; il serait juste de dire que ces vocables remplissent la fonction cognitive (intellectuelle ou dénotative). Cette fonction est en rapport direct avec une autre faculté propre aux mots, celle de nommer, de désigner les objets de la réalité ou leurs propriétés ; cette autre faculté des mots en constitue la fonction référentielle (ou désignative). Certains mots ont une valeur affective, ils servent à traduire les sentiments de l'homme, son attitude émotionnelle envers la réalité ; ce sont des mots à fonction émotive (ou affective). Les fonctions cognitive, émotive, et référentielle des mots sont reconnues par la majorité des linguistes. Parmi ces fonctions la fonction référentielle caractérise le mot par excellence. Les mots et leurs équivalents se distinguent quant aux fonctions qu'ils exercent dans la langue. La plupart des mots autonomes, tels que les substantifs, les adjectifs qualificatifs, les adverbes, les verbes ont également la faculté d'exprimer des notions et celle de nommer les objets et leurs indices ; tels sont : hom- me, tête, main ; brave, vigoureux ; travailler, penser, etc. Ils sont appelés mots pleins. Parmi les mots exprimant des notions il faut signaler ceux qui expriment des notions dites uniques. Ce sont les noms propres dénommant des lieux géographiques tels que : Moscou, Paris, la France, les Alpes, le Caucase, etc., ou des noms d'objets uniques tels que : le soleil, la terre, la lune, etc. Parmi les mots autonomes on distingue les noms propres de personnes et d'animaux dont la fonction désignative est prioritaire : Pierre, Michel, Lucie, Médor, Minouche, etc. Ce sont aussi des mots-substituts dont les pronoms comme, par exemple : Qui parle ? Cet étudiant a tort, celui-ci a raison. Certains sont venus en retard, etc.

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Nombreux sont les mots autonomes qui exercent à la fois les fonctions cognitive et émotive ; ce sont entre autres : cagoulard, mouchard, barbaque - « mauvaise viande » ; crève-cœur - « grand déplaisir mêlé de dépit » qui rendent des nuances émotionnelles dépréciatives ; bichon, biquet, lapin qui sont des termes d'affection. Parmi les mots autonomes remplissant uniquement la fonction émotive viennent se placer les interjections : oh, hélas, peuh, tiens, fi, zut, oh là là, allons, va, aïe, bof, etc. Les mots non-autonomes ou mots-outils sont aussi caractérisés pari la fonction cognitive, cependant elle est d'autre nature : elle se situe non plus au niveau lexical, mais au niveau grammatical de la langue. Certains mots-outils traduisent les rapports existant entre les notions et les jugements (tels sont les prépositions, les conjonctions, les pronoms relatifs, les verbes auxiliaires copules) ; d'autres précisent, en les présentant sous jma. aspect particulier, les notions rendues par les mots qu'ils accompagnent (ainsi les déterminatifs : articles, adjectifs possessifs et démonstra-ptifs, les particules). Signalons à part les termes modaux qui n'expriment pas des notions. |ïnais l'attitude du sujet parlant envers ce qu'il dit, par exemple : évidentument, probablement, peut-être, n 'importe, etc. Remarquons qu'aux yeux de certains linguistes tout mot posséderait l forcément la fonction cognitive. Ainsi les noms propres de personnes et Ld'animaux rendraient la notion très générale de l'homme ou de l'animal or est toujours un chien, tandis que Paul s'associe régulièrement à fl'homme). Les interjections ne traduiraient pas les émotions du locuteur Ien direct, mais par le truchement des notions correspondantes (Pouah ! tiendrait l'idée d'un grand dégoût, tiens ! - celle d'une surprise). Cette iception, qui ne manque pas d'intérêt, fait toutefois violence aux phé-|nomènes linguistiques. Si l'on compare, quant à leur contenu sémantique, les mots homme et Emile pris isolément la différence apparaîtra nettement. Le mothom-rendra effectivement la notion générale d'« être humain doué d'in-slligence et possédant l'usage de la parole », il n'en sera rien pour nile qui n'exprimera pas plus la notion d'« homme » que Minouche elle de « chat ». En effet, il est impossible de dégager une classe de îrsonnes dénommées Emile possédant en commun des traits caractéristiques. On ne peut que constater un certain rapport entre le prénom nile et la notion « homme » « être humain mâle »). Donc, au niveau de la langue-système Emile et Minouche sont dépourvus de la fonction agnitive. Il en est autrement au niveau de la parole. C'est justement ici |ue les noms propres de personnes et d'animaux se conduisent à l'égal Ses noms communs. En effet, les premiers, aussi bien que les derniers, exprimeront des notions particulières (cf. : Jean viendra - Cet homme fviendra). Donc, les noms propres de personnes et d'animaux posséderont la fonction cognitive (et, évidemment, la fonction référentielle) au niveau ; la parole. Aussitôt qu'un nom propre acquiert la faculté d'exprimer une notion générale (cf. : un Harpagon, un Tartufe) il sera promu au rang des noms communs et deviendra un mot à fonction cognitive au niveau de la lan- jPgue. Le passage d'un nom propre dans la catégorie des noms commun peut être dû à une connotation qu'on lui attribue sans aucune raison valable. Confrontons à présent pouah ! et dégoût. Si dégoût rend bien une notion déterminée tout en la nommant, pouah ! traduit en direct un sentiment, une émotion causée par un phénomène de la réalité. Tout comme les notions les émotions reflètent la réalité. Toutefois ces réverbérations émotionnelles se situent à un niveau inférieur en comparaison de la notion. Donc, les interjections possèdent exclusivement la fonction affective qui apparaît aux deux niveaux de la langue. C'est dans le fait que les interjections rendent nos sentiments et non pas des notions qu'il faut chercher l'explication du caractère souvent flottant, imprécis de leur signification.

La majorité des linguistes envisage la-signification comme un des

ingrédients du mot. Ceux qui voudraient dépouiller le mot de son contenu sémantique et l'interpréter de phénomène purement formel ne tiennent pas compte de la fonction essentielle de la langue - celle de communication. C'est le cas de certains structuralistes américains qui ont exclu la catégorie de la signification de leurs recherches. Les études purement formelles des phénomènes linguistiques présentent la langue d'une façon tronquée, incomplète. Ainsi le renoncement à la signification cause de grands inconvénients. Un linguiste, pour peu qu'il veuille connaître la nature des faits qu'il se propose d'étudier, ne saurait se borner à l'examen du plan « expression » et devra pénétrer plus avant le plan « contenu ». Souvenons-nous des paroles de L. Chtcherba au sujet du mot ; il disait que celui qui renonce à la catégorie de la signification en tue l'âme. E. Benveniste a trouvé une autre image pour rendre la même idée : « Voici que surgit le problème qui hante toute la linguistique moderne, le rapport forme : sens que maints linguistes voudraient réduire à la seule notion de forme, mais sans parvenir à se délivrer de son corrélat, le sens. Que n'a-t-on tenté pour éviter, ignorer, ou expulser le sens ? On aura beau faire : cette tête de méduse est toujours là, au centre de la langue, fascinant ceux qui la contemplent » .

§ 10. La signification en tant que structure.

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La linguistique française n'est jamais allée jusqu'à exclure la signifi-de la langue. Toutefois les termes « sens » et « signification » du fmot n'y ont pas reçu de définition précise. Certains linguistes les em-ploient sans commentaire comme si ces notions ne soulevaient aucun doute ; d'autres éludent consciemment le problème. Il est connu que F. de ? Saussure, « pour ne pas s'embrouiller dans toutes les controverses insti-fluées à ce sujet avait préféré ne pas faire allusion à la signification ou au liens des mots. Il avait parlé de « signifié » et de « signifiant ». » Dans la linguistique russe ce problème n'a pas été seulement posé mais largement élaboré. Les linguistes paraissent s'entendre pour attribuer à tout mot une signification soit lexicale, soit grammaticale. On reconnaît que les mots sont porteurs de significations grammaticales lorsqu'ils expriment des fapports entre les notions et les jugements ou bien quand ils servent à I déterminer les notions.

Les linguistes conçoivent différemment la signification lexicale du mot. Il est évident que la signification du mot n 'est pas l'objet ni le phénomène auquel elle s'associe ; ce n'est point une substance matérielle, mais i contenu idéal. Il reste pourtant vrai que sans ces objets et phénomènes ie la réalité les significations des mots n'existeraient pas. Cette thèse est légalement valable pour les mots exprimant des notions réelles et irréelles. La signification du mot n'est point non plus le lien entre 1 `enveloppe onore d'un mot et les objets ou phénomènes de la réalité, quoique cette wnion soit assez répandue. Par lui-même ce lien entre l'enveloppe so- are des mots et les objets et phénomènes de la réalité, ne peut expliquer la diversité des significations [9, c. 1 0. 57. 15 1]. La signification est avant ut une entité idéale qui ne peut s'identifier avec quelque rapport. Il est utefois indispensable d'en préciser la nature. Tout en reconnaissant la faculté généralisatrice du mot on oppose arfois la signification à la notion, la première étant interprétée comme catégorie linguistique et la seconde, comme catégorie logique. Seuls les Ilermes seraient susceptibles d'exprimer des notions, alors que lamajonté Ifies mots exprimeraient des significations. En effet, la signification des termes se distingue de celle des mots non terminologiques par son carac tère scientifique et universel, il n'en reste pas moins vrai que tout mot ïète la réalité objective, qu'il soit un terme ou non. C'est pourquoi tout fmot en tant que généralisateur se rattache nécessairement à la notion. On peut dire que la notion rendue par un mot constitue le composant fonda mental de sa signification. Il est notoire que les notions (précisément les notions coutumières) exprimées par des mots correspondants appartenant à des langues différentes ne coïncident pas-toujours exactement, ce qui se fait infailliblement sentir dans la signification de ces mots Ainsi, pour le mot russe pyxa nous aurons en français bras et main ; pour нога - jambe et pied. Les Français distinguent la rivière et le fleuve ; les Russes ne font pas cette différence, ils emploient dans les deux cas le mot река. Des cas fréquents se présentent lorsqu'un mot, exprimant dans une langue une notion de genre, correspond dans une autre à plusieurs mots rendant des notions d'espèce. On assiste souvent à ce phénomène lorsqu'on passe du français au russe, ce qui s'explique par le caractère abstrait du lexique français dû à des facteurs essentiellement historiques. Le verbe français cuire veut dire « préparer quelque chose par le moyen du feu ». Il n'y a pas de verbe russe correspondant ; les verbes варить, жарить, обжигать (кирпич) n'expriment que des éléments ou certains aspects de la notion rendue par cuire. Il est évident que le sens d'un mot dépend directement de la notion à laquelle ce mot se rattache. Toutefois la notion n'est pas toujours l'unique ingrédient du sens. Les linguistes qui ramènent le sens du mot à la notion qu'il exprime en excluent les « nuances » émotionnelles. Cette conception appauvrit le contenu idéal du mot. Nous avons établi que la fonction affective était propre aux mots à côté de la fonction cognitive Ce sont précisément ces deux fonctions qui déterminent le sens du mot. Notons pourtant que la valeur affective ne fait pas nécessairement partie du sens d'un mot. En dehors du sens resteront les nuances émotionnelles qu'un mot peut prendre éventuellement dans un contexte déterminé, mais qui ne sont guère un élément constant de leur contenu sémantique. Ainsi dans « L'Ile des Pingouins » les mots pingouin et marsouin, stylistiquement neutres dans le système du voca- bulaire, prennent une tonalité affective sous la plume d'A. France du fait que pingouin fait penser à des qualités telles que la naïveté, la simplicité, et le sens étymologique de marsouin est « cochon de mer ». Dans l'œuvre de récrivain ces mots acquièrent une valeur symbolique, le premier étant une allusion aux Français et le second - aux Anglais. À titre d'exemple citons un fragment tiré d' « Un amour de Swann » de Marcel Proust. Le héros du roman s'aperçoit qu'Odette, qui éveille en lui un sentiment tout nouveau, ressemble de façon frappante à la Zéphora de

et bien qu'il ne tînt sans doute au chef-d'œuvre florentin que parce qu'il le trouvait en elle, pourtant

cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la rendait délicieuse

Le mot d' « œuvre florentine » rendit un

Botticelli : «

grand service à Swann. Il lui permit, comme un titre, de faire pénétrer l'image d'Odette dans un monde de rêves où elle n'avait pas eu accès jusqu'ici et où elle s'imprégnatuioblesse.de »

Dans cet extrait les paroles « œuvre florentine » sont pourvues ivaleurd'une

affective que l'auteur leur confère

consciemment. Toutefois cetteIvaleur affective occasionnelle ne fait pas partie de leur sens, elle restebnargeen de la structure de leur signification. Nous pouvons dire avecIj>. UÏImann que les fonctions affectives du langage sont aussi fondamenta-|4es que les fonctions intellectuelles (« Précis de sémantique françaiseBerne,». - 1959, p. 147).

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Étant donné que les deux fonctions psychiques (intellectuelle ett tive)émo-du mot en déterminent le sens, ce dernier peut être

logico-substantiel.[ affectif oul'un et l'autre à la fois. Ainsihomme, arbre, électricité, rouge,grand, travailler, parler-ontun sens logico-substantiel ; les interjectionssont seules à pouvoir exprimer un sens purement affectif; le sensharidedelle, minois, se fagoter estlogico-substantiel et affectif. Remarquons quecertains linguistes attribuent à tort à des mots tels chagrin,que douleur, mort, mourir, pleurer,etc. des nuances d'ordre émotionnel. haridelleSi et se fagotertraduisent effectivement nos sentiments vis-à-vis des phénomènes dénommés,chagrin, mourirrendent uniquement la notion d'un état ou d'un sentiment et non pas notre attitude émotionnelle vis-à-vis de cesnomènes.phé Quant aux noms propres des êtres animés, ainsi que nous l'avons déjà constaté, ils seront privés de sens au niveau de la langue-système et auront un sens logico-substantiel au niveau de la parole. Le contenu idéal d'ordre intellectuel et émotif détermine dans une large mesure l'emploi du mot avec les autres mots. Ceci est surtout évident lorsqu'on confronte les particularités du fonctionnement des mots à signification voisine. Prenons en guise d'exemples les verbes à sens très proche : échapper et réchapper. Le premier suppose un danger tout proche, menaçant mais qui ne vous a pas encore atteint, le deuxième - un danger mortel qu'on a évité par chance. C'est pourquoi on dira échapper à un danger et réchapper à la mort. Les adjectifs fragile et frêle sont des synonymes qui se distinguent assez nettement par leurs nuances notionnelles. Si fragile suppose peu de solidité, le danger d'être facilement brisé ou de périr, frêle se dit plutôt de ce qui se soutient à peine que de ce qui se brise facilement. C'est pourquoi on dira « la porcelaine est fragile », mais « le roseau est frêle ». Comparons aussi effleurer, frôler, friser qui à quelques nuances près rendent la même idée de « toucher légèrement ». Effleurer signifie « toucher légèrement à la superficie volontairement ou non », frôler ajoute au sens de effleurer les nuances « en passant rapidement », friser signifie « frôler en produisant des vibrations ». C'est pourquoi il est correct d'employer seulement effleurer dans « // effleura son front, ses yeux, puis ses joues de baisers lents, légers »

( Maupassant). Le verbe frôler est bien à sa place dans « La jupe qui se hâte frôle une tombe

rend la nuance qui lui est propre dans « Le vent qui ne fait que friser l'eau en ride la surface » ( Dict. de l'Académie). Citons encore ébouillanter, échauder et blanchir. En plus de « passer à l'eau froide », sens rendu par ces verbes, blanchir ajoute la nuance « pour ôter l'âcre-té », c'est pourquoi il est employé de préférence lorsqu'on parle de certaines denrées ; ainsi on dira blanchir les choux. Les distinctions notionnelles expliquent aussi les divergences dans l'emploi des mots correspondants dans des langues différentes. En russe on dit également - этот человек не работает et телефон не работает, alors qu'en français le verbe travailler ne traduira que le premier sens, c'est que le contenu notionnel de ces verbes ne se recouvre pas. Le russe ранние correspond au français précoce ; pourtant la combinaison ранние овощи, correcte en russe, sera rendue par primeurs en français ; en revanche, en français on dira bien un enfant précoce, tandis qu'en russe nous aurons развитой ребенок. L'emploi d'un mot avec les autres mots est aussi conditionné par sa valeur affective. Le substantif vieillard implique le respect par rapport à vieux nuancé plutôt défavorablement. De là les emplois un vénérable vieillard &i un petit vieux où les adjectifs mettront en évidence les nuances émotionnelles respectives. Les mots nègre et négresse s'étant imprégnés d'une nuance dépréciative ont été évincés au profit de noir et noire - émotionnellement neutres. Toutefois l'emploi d'un mot avec d'autres mots ne correspond pas toujours exactement à son contenu idéal. On assiste souvent à un décalage entre le contenu notionnel d'un mot et son emploi réel. L'exemple d'un pareil décalage devenu classique est fourni par l'adverbe grièvement qui par son contenu idéal correspond à gravement, mais s'emploie de préférence en parlant de blessures - grièvement blessé, grièvement atteint, tandis que pour gravement il n'en est rien et il s'emploie conformément à la notion qu' il exprime. Ce décalage entre l'emploi réel du mot et son contenu idéal est le résultat de la tradition, de l'usage.

» ( J. Romain). Friser

Les mots peuvent être porteurs d'un contenu notionnel identique, mais appartenir à des registres stylistiques différents (cf. : tête et caboche, yeux et mirette, regarder et zyeuter, ciel &. firmament, poitrine et gorge). Il est à noter que l'emploi régulier ou constant d'un mot dans un style déterminé peut avoir pour conséquence que ce mot se colore d'une nuance émotionnelle ; alors le mot acquiert un contenu idéal autre que celui de son synonyme appartenant au style neutre (cf. : regarder et zyeuter, ou ciel et empyrée) ; ce contenu idéal comportera une valeur affective supplémentaire. Si l'on applique le terme sens au contenu idéal d'un mot, il faudrait un autre ternie, pour nommer ses particularités d'emploi dû à l'usage ou à son appartenance stylistico-fonctionnelle. Le terme « signalement » proposé par J. Marouzeau serait admissible. Alors le sens d'un mot serait son contenu idéal qui traduirait son aspect logico-substantiel et affectif, autrement dit, il caractériserait le mot quant à son aspect extralinguistique. Le signalement mettrait en évidence la position relative du mot par rapport aux autres vocables tant au niveau de la langue-système qu'au niveau de la parole, il ferait ressortir son as- pect intralinguistique 1 . Le sens et le signalement constituent la structure de la signification lexicale d'un mot. Le sens d'un mot et son signalement sont intimement liés. Leur influence est réciproque.

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Ainsi la signification lexicale subit l'effet de facteurs extralinguistiques et intralinguistiques. Les facteurs extralinguistiques agissent sur le sens, alors que les facteurs intralinguistiques portent avant tout sur le signalement. Toutefois il est à signaler que le sens ne reste pas non plus entièrement indifférent aux facteurs intralinguistiques, ce qui est une conséquence du caractère systémique du vocabulaire. En effet, le contenu idéal de tout mot reçoit des contours plus ou moins nets en fonction du sens des mots sémantiquement apparentés. Donc, les rapports sémantiques qui s'établissent entre les vocables dans le système de la langue se répercutent dans une certaine mesure sur le sens et, par conséquent, sur toute la signification lexicale dans son ensemble. Ce phénomène est connu sous le terme de « valeur » lancé par F. de Saussure. La linguistique des siècles passés étudiait principalement le contenu idéal du mot, son aspect extralinguistique. Plus récemment certains linguistes, sous prétexte d'étudier le système du vocabulaire, sont allés jusqu'à priver le mot de son contenu idéal propre, de son indépendance sémantique. Dans les années 30 du XX e siècle le linguiste allemand J. Trier a élaboré la théorie du « champ lexical » d'après laquelle tout mot n'aurait un sens qu'à condition d'être envisagé par rapport à d'autres mots auxquels il est associé. La conception de J. Trier a été reprise par d'autres linguistes qui y ont apporté des modifications plus ou moins considérables. Mais tous s'entendent pour renier l'indépendance sémantique du mot. L'intérêt porté à l'examen des rapports, des associations qui existent entre les mots est louable. Toutefois l'étude du vocabulaire ne pourrait se borner aux rapports, aux associations qui s'établissent entre ses unités. Comme il a été dit précédemment, par eux-mêmes les rapports sémantiques ne créent pas le sens. Rattaché à un contenu idéal déterminé, orienté vers la réalité objective, le mot possède une autonomie sémantique, un contenu sémantique propre qui conditionne son fonctionnement. Privé de son contenu sémantique le mot aurait cessé d'être un mot. Donc, la structure de la signification lexicale est un phénomène linguistique complexe qui dépend de facteurs extralinguistiques et intralinguistiques. Le rôle central dans cette structure appartient à la notion : il en constitue l'élément obligatoire pour la presque totalité des vocables, alors que la présence des autres indices sémantiques (nuances émotionnelles, caractéristiques stylistiques, particularités d'emploi) est facultative. Dans l'analyse de la signification la linguistique moderne utilise lar gement les termes « dénotation » et « connotation ». La

dénotation concerne le contenu cognitif de la signification, alors que la connotation porte sur les éléments d'ordre affectifs et les caractéristiques stylistiques que la signification peut receler facultativement 1 . L'étude de la structure de la signification lexicale peut être poussée encore plus avantjusqu'au niveau des composants sémantiques minimums appelés « sèmes ». Chaque signification peut être représentée comme une combinaison de sèmes formant un « sémantème » (ou « sémème »). Par exemple, le sémantème de chaise comprend les sèmes « siège (pour s'asseoir)

» (S,), « avec dossier » (S,), « sur pieds » (S,), « pour une seule personne » (S 4 ) ; le sémantème de fauteuil en plus des

sèmes de chaise possède le sème « avec bras » (S v ). À l'intérieur d'un même sémantème on dégage selon le degré d'abstraction les sèmes génériques et les sèmes spécifiques. Les sèmes génériques sont communs à plusieurs vdcables sémantiquement apparentés, ils sont intégrants. Les sèmes spécifiques distinguent sémantiquement ces vocables les uns des autres, ils sont différentiels. Pour chaise et fauteuil le sème générique est « siège » (S,), les autres sèmes sont spécifiques (S,. S 3 , S 4 pour chaise. S,. S 3 , S 4 . S 5 pour fauteuil). Le sème différentiel qui distingue fauteuil de chaise est « avec bras ». Ainsi les sèmes différen-ciels créent les oppositions sémantiques entre les vocables. On distingue encore les sèmes occasionnels ou potentiels qui peuvent se manifester sporadiquement dans le discours . Pour fauteuil on pourrait occasionnellement déceler le sème potentiel de « confort ». Il apparaît nettement dans la locution familière arriver dans un fauteuil - « arriver premier sans peine dans une compétition ». Dans le sémantème de carrosse on perçoit facilement le sème potentiel « richesse » qui devient un sème spécifique dans la locution rouler carrosse. Également dans la locution dans l'huile le sème potentiel « aisance, facilité » se hausse au niveau d'un sème spécifique. Il s'ensuit que les sèmes potentiels sont d'importance pour l'évolution sémantique des vocables. Ainsi l'analyse sémique permet de pénétrer la structure profonde de la signification des vocables et de mettre en évidence leurs traits sémantiques différentiels.

§ 11. Le sens étymologique des vocables. Les vocables motivés et immotivés. Depuis longtemps les linguistes se sont affranchis de l'opinion simpliste qui régnait parmi les philosophes grecs antiques selon laquelle le mot, le « nom » appartient à l'objet qu'il désigne. Il est évident qu'il n'y a pas de lien organique entre le mot, son enveloppe sonore, sa

structure phonique et l'objet qu'il désigne. Pourtant le-mot. son enveloppe sonore, est historiquement déterminé dans chaque cas concret. Au moment de son apparition le mot ou son équivalent tend à être une caractéristique de la chose qu'il désigne. On

a appelé vinaigre l'acide fait avec du vin. tire-bouchon - une espèce de vis pour tirer le bouchon d'une bouteille. Un sous-

marin est une sorte de navire qui navigue sous l'eau et un serre-tête - une coiffe ou un ruban qui retient les cheveux. Il en est de

même pour les vocables existant déjà dans la langue, mais servant à de nouvelles dénominations. Par le motaiguille on a nommé le sommetd'une montagne en pointe aiguë rappelant par sa forme une aiguille à coudre. L'enveloppe sonore d'un mot n'est pas due au hasard, même dans les cas où elle paraît l'être. La table fut dénommée en latin tabula - « planche » parce

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qu'autrefois une planche tenait lieu de table. Le mot latin cal-culus - « caillou » servait à désigner le calcul car, anciennement, on comptait à l'aide de petits cailloux. La dénomination d'un objet est basée sur la mise en évidence d'une particularité quelconque d'un signe distinctif de cet

objet.

Le sens premier, ou originaire, du mot est appelé sens étymologique. Ainsi, le sens étymologique du mot table est « planche » ; du mot linge < lat. lineus, adj. « de lin » ; du mot candeur < lat. condor - « blancheur éclatante » ; du mot rue < lat. ruga-« ride ». Le sens primitif de travail < lat. pop. tripalium est « instrument de torture » ; dépenser < \at.pensare — « peser » ; de traire < lat. trahere - « tirer »'. Il est aisé de s'apercevoir d'après ces exemples que le sens étymologi que des mots peut ne plus être senti à l'époque actuelle. En liaison avec le sens étymologique des mots se trouve la question des mots motivés et immotivés sans qu'il y ait de parallélisme absolu entre ces deux phénomènes. Nous assistons souvent à la confusion du sens étymologique d'un mot et de sa motivation. Toutefois le sens étymologique appartient à l'histoire du mot, alors que la motivation en reflète l'aspect à une époque donnée. Tous les mots d'une langue ont forcément un sens étymologique, explicite ou implicite, alors que beaucoup d'entre eux ne sont point motivés. Tels sont chaise, table, sieste, fortune, manger, etc. Par contre, nous aurons des mots motivés dansjournaliste, couturière, alunir, porte-clé, laisser-passer dont le sens réel émane du sens des éléments composants combinés d'après un modèle déterminé. La motivation de ces mots découle de leur structure formelle et elle est conforme

à leur sens étymologique. Il en est autrement pour vilenie dont la motivation actuelle est en contradiction avec le sens

étymologique puisque ce mot s'associe non plus à vilain, comme à l'origine, mais à vi/et veut dire « action vile et basse ». On dit d'un mot motivé qu'il possède « une forme interne »*. Pour les mots à structure morphologique (formative) complexe on

distingue la motivation directe et indirecte. On assiste à la motivation directe lorsque l'élément (ou les éléments) de base du mot motivé possède une existence indépendante. Dans le cas contraire il y aura motivation indirecte. Ainsi journaliste formé

à partir de journal ou lèche-vitrine tiré de lécher et vitrine seront motivés directement. Par contre, oculiste et aquatique le

seront indirectement du fait que ocul- et aqua- n'existent pas sous forme de mots indépendants. Il est à noter que la structure formelle motive généralement un mot dans son sens propre. Quant aux acceptions dérivées, elles ne sont pas nécessairement rattachées au sens des éléments formant le mot. Le sens de lacet dans lacet pour chaussures s'associe au verbe lacer, mais il n'en sera rien dans route en lacet. Le mot gouttière qui dans la terminologie chirurgicale sert à dénommer un appareil soutenant un membre malade n'a rien à voir avec goutte (cf. : gouttière dans chat de gouttière). Un mot peut donc être motivé non seulement par le lien sémantique existant entre ses parties constituantes, mais aussi par l'association qui s'établit entre ses diverses acceptions. Le mot chenille pris au sens dérivé dans chenille d'un tout-terrain est motivé grâce au lien métaphorique qui l'unit à son sens propre. Nous dirons que ce mot sera sémantiquement motivé dans son sens dérivé. Nous sommes alors en présence d'une motivation sémantique. Une grande partie des locutions toute faites sont le plus souvent motivées. La motivation phraséologique repose sur le rapport lexico-sémantique qui s'établit entre la locution et le groupement de mots libres correspondant. Citons en guise d'exemple la locution avoir la main ouverte - « être généreux ». Donc, la motivation est un phénomène intralinguistique qui repose sur .les associations formelles et sémantiques que le mot évoque. Toutefois la motivation phonétique ou naturelle est extralinguistique 1 . Il est à remarquer que la motivation d'un mot n'est pas absolue. Il est difficile de dire pourquoi coupe-gorge sert à nommer un lieu, un passage dangereux, fréquenté par des malfaiteurs et non point, par exemple, un instrument de supplice (cf. : coupe-légumes, coupe-papier, coupe-racines). II n'y a pas de raisons logiques valables à ce que le mot laitière désigne « une femme qui vend du lait », et non pas « un pot à lait » par analogie avec théière, cafetière. Il serait plus juste de dire que les vocables sont relativement motivés. La relativité de la motivation peut induire en erreur au cas où la signification du vocable n'est pas présente à l'esprit de l'usager. Tout vocable motivé ne le sera que relativement du fait qu'à partir de ses éléments constituants et des liens associatifs entre ses diverses acceptions on ne peut jamais prévoir avec exactitude ses sens réels. En principe tout mot est motivé à l'origine. Avec le temps la forme interne des vocables peut ne plus se faire sentir, ce qui conduite leur démotivation. Cet effacement du sens étymologique s'effectue lentement, au cours de longs siècles. C'est pourquoi à chaque étape de son développement la langue possède de ces cas intermédiaires, témoignages du dévelop pement graduel de la langue. En effet, les mots sont parfois motivés uniquement par un des éléments de leur structure formelle. C'est ainsi que la signification actuelle des mots malheur et bonheur ne peut être que partiellement expliquée par leur premier élément mal- et bon-, heur < lat. pop. « augurium » - « présage, chance » ayant pratiquement disparu de l'usage. On doit considérer ces mots comme étantpartiellement motivés. Donc, les vocables peuvent se distinguer par le degré de leur motivation.

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Le processus de démotivation peut aller plus loin et aboutir à la perte totale par un vocable de son caractère motivé. Ce phénomène se produit lorsqu'un vocable ou bien son sens se trouve isolé, séparé des unités ou des sens auxquels l'un ou l'autre était autrefois associé. Tel a été le sort de chahuter qui ne se rattache aujourd'hui ni à chat, ni à huer, et ne signifie plus « crier comme un chat huant ». Personne ne pense plus à la comparaison de la chenille à une petite chienne ou de la cheville à une petite clé. Une personne friande est tout simplement gourmande ; ce n'est plus une personne qui brûle d'envie de faire quelque chose, comme il en était autrefois, d'autant plus que le verbe frier - « brûler d'envie » a disparu de l'usage. Tous ces mots ne sont point motivés à l'heure actuelle. Il en est de même de la locution avoir maille à partir avec qn - « avoir un différend avec qn ». Dans chaque langue on trouve des vocables motivés et immotivés. Dans son « Cours de linguistique générale » F. de Saussure fait la juste remarque qu'il n'y a point de langue où rien ne soit motivé, comme on ne peut se figurer une langue où tout soit motivé. Quant à la langue française il insiste sur la tendance qu'elle marque vers l'arbitraire du signe. Cette opinion est partagée par d'autres linguistes (Ch. Bally, V. Bran-dal, S. Ullman) qui en ont déduit le caractère abstrait du français contemporain. Toutefois cette assertion reste gratuite si elle n'est pas appuyée d'une analyse globale du vocabulaire. Cette analyse doit porter non seulement sur les mots, mais également sur les locutions phraséolo-giques dont la majorité est motivée (cf. : tête de girouette, tomber des nues, rire au nez de qn). Des cas assez nombreux se présentent lorsque les vocables exprimant la même notion, mais appartenant à des langues différentes, ont la même forme interne. On dit en français le nez d'un navire, une chaîne de montagnes, la chenille d'un char de même qu'en russe нос корабля, цепь гор, гусеница танка. En français et en russe on dit pareillement roitelet et королек. Les mots perce-neige et подснежник ont une forme interne proche. Cette similitude de la forme interne de certains mots dans les langues différentes tient à des associations constantes qui apparaissent également chez des peuples différents. Pourtant la forme interne des mots et des locutions revêt le plus souvent un caractère national. Pour désigner la prunelle les Français l'ont comparée à une petite prune, tandis qu'en russe зрачок dérive de l'ancien зреть - « voir ». La pommade est ainsi nommée parce que ce cosmétique se préparait autrefois avec de la pulpe de pomme ; le substantif russe correspondant мазь se rattache au verbe мазать - « enduire de qch ». La fleur qui est connue en russe sous le nom de гвоздика est appelée en français œillet. On dit en russe ручка сковороды et en français la queue d'une poêle. Le caractère national de l'image choisie pour dénommer les mêmes objets et phénomènes apparaît nettement dans les locutions phra- séologiques. En russe on dira знать на зубок et en français savoir sur le bout du doigt : l'expression russe быть тощим как спичка correspond en français à être maigre comme un clou ; l'expression дать руку на отсечение se traduira en français comme mettre sa main au feu. On pourrait multiplier ces exemples. La forme interne marque de son empreinte le sens actuel du vocable et en détermine en quelque sorte les limites. L'exemple suivant en servira d'illustration. Comparons les mots train et поезд. Le système de significations du mot français est plus compliqué que celui du mot russe correspondant Signalons les essentielles acceptions de train allure d'une bête de somme (le train d'un cheval, d'un mulet) ; allure en général (mener grand train) : suite de bêtes que l'on fait voyager ensemble (un train de bœufs) ; suite de wagons traînés par la même locomotion (le train entrait en gare). Le lien de toutes ces acceptions avec le sens du verbe tramer, dont le substantif train dérive, est évident. Le substantif russe поезд qui se rattache au verbe ездить - « aller, voyager » ne traduit que le sens de « train de chemin de fer ». Nous avons déjà constaté qu'il pouvait y avoir un décalage entre la motivation et le sens étymologique. Ce décalage apparaît nettement dans le phénomène appelé « étymologie populaire ». Nous assistons à l'éty-mologie populaire lorsqu'on attribue à un vocable un sens étymologique qui ne lui appartient pas en réalité ; la motivation de ce vocable ne corres pondra plus à son vrai sens étymologique. Ainsi, dans l'expression faire bonne chère qui voulait dire autrefois littéralement « faire bon visage », le mot chère < gr. kara - « visage » fut rapproché sémantiquement et confondu avec le mot chair < lat. carnis - « viande », tandis que l'expression en entier fut comprise comme « faire un bon repas ». Jadis, sous le règne de Louis XI, aux environs de Paris se trouvait un certain château nommé « château de Vauvert » qui passait pour hanté. Le château de Vauvert est depuis longtemps oublié, mais l'expression au diable vcnrvert s'est conservée avec le sens de « très loin, si loin qu 'on n 'en revient plus ». Cette expression a perdu son sens littéral, mais les Français ne s'embarrassent pas pour si peu ; ils la comprennent à leur manière et en font dans le langage populaire au diable ouvert ou tout simplement au diable vert. Un autre cas curieux est offert par le mot ingambe qui provient de l'italien in gamba - « en jambe » et signifie « alerte, dispos » ; sous l'influence de in- confondu avec le préfixe négatif il est parfois pris à tort dans le sens de « qui marche avec peine ». En subissant l'influence de l'étymologie populaire les mots peuvent modifier leur aspect phonique de même que leur orthographe. Le mot latin « laudanum » en passant dans le français populaire devient laitd'ânon ; le mot du bas latin «

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arangia » devient en français orange par association avec le nom de la ville d'Orange, par où les fruits devaient passer au Nord.

L'adjectif souffreteux qui est dérivé d'un ancien nom soufraite -« privation » signifiait primitivement « qui est dans le dénuement ». Son sens actuel le plus répandu - « habituellement souffrant, mal portant », de même que son orthographe, sont dus au rapprochement des mots souffreteux et souffrir, souffrance.

§ 12. Caractéristique phonétique des mots en français moderne. Nous nous bornerons ici à noter certains traits caractérisant les mots français quant à leur composition phonique et leur accentuation dans la chaîne parlée. 1 Les mots français sont caractérisés par leur brièveté. Certains se réduisent à un seul phonème. Il s'agit surtout de mots non autonomes (ai, eu, on, est, l' , d ` etc.), les mots autonomes à un phonème étant exclusivement rares (an, eau). Par contre, les monosyllabes sont très nombreux dans ces deux catégories de mots (le, les, des, qui, que, mais, main, nez, bras, monte, parle, etc.). Ces monosyllabes sont parmi les mots les plus fréquents.

L'analyse d'un certain nombre de textes suivis a permis de constater que dans le discours les mots contenant une syllabe forment environ 61% et les mots à deux syllabes forment près de 25% de l'ensemble des mots rencontrés. Cet état de choses est le résultat d'un long développement historique qui remonte à l'époque lointaine de la formation de la langue française du latin populaire (ou vulgaire). Pour la plupart les monosyllabes sont le résultat des nombreuses transformations phonétiques subies par les mots latins correspondants formés de deux ou trois syllabes (cf. • homme < lat homo, main < lat. manus, âme < lat. anima) Le français possède naturellement des mots à plusieurs syllabes : toutefois il y a visiblement tendance à abréger les mots trop longs auxquels la langue semble répugner (métropolitain > métro, stylographe > stylo, piano- forte > piano, automobile > auto, météorologie > météo ; cf aussi avion qui s'est substitué à aéroplane,pilote àaviateur). Comme conséquence de ce phénomène la longueur des mots au niveau de la langue est de 2.5 syllabes, alors que dans la parole - de 1.35 syllabes. Ce décalage s'explique par la fréquence d'emploi des mots-outils lors du processus de communication. La tendance à raccourcir les mots, qui s'est manifestée à toutes les époques, a pour conséquence un autre phénomène caractéristique du vocabulaire français - l'homonymie. Un grand nombre de mots a coïncidé quant à la prononciation à la suite de modifications phonétiques régulières. C'est surtout parmi les monosyllabes que l'on compte un grand nombre d'homonymes ; tels sont : ver < lat. vermis, vers (subst.) < lat. Versus - « sillon, ligne, vers ». vers (prép ) < lat. versus de vertere - « tourner ». vert < lat. vendis De là de nombreuses séries d'homonymes : par, part, pars ; cher, chair, chaire ; air, ère, aire, hère, erre (if), etc À la suite de l'homonymie le mot perd de son autonomie ce qui peut amener des conflits homonymiques Dans son ouvrage « La sémantique » P Guiraud cite l'exemple des verbes de l'ancien français amer - « aimer » et esmer - « estimer » qui se sont confondus dans la prononciation [eme]. Cette homonymie a disparu à la suite de l'élimination de esmer au profit de son doublet savant estimer. Toutefois les distinctions sémantiques et grammaticales des homonymes trouvent un support dans l'orthographe (àl'ex-ception des cas d'homographie : goutte капля , goutte –подагра . ce qui rend un service incontestable en prenant dans l'énoncé écrit une importance particulière. Grâce à l'orthographe et au contexte l'homonymie ne présente point de sérieux inconvénient ainsi que le pensent certains linguistes qui qualifient ce

phénomène naturel de pathologique (comme par exemple S. Ullmann). En réalité les homonymes se laissent facilement identifier et les cas de confusion dans la parole sont pratiquement réduits à zéro. Là, où la confusion est possible « il

suffit de faire intervenir dans les énoncés

50]. Ainsi en français nous avons :

une modification minimale pour que leur signification se trouve précisée » [7, p. 49-

« L'association des maires de France, L'association des mères de France, etc. Or, pour échapper à l'ambiguïté, il suffit de dire dans le deuxième cas :

L'association des mères françaises, etc. » [7, p. 49-50]. Quant à la syllabation des mots français elle est reconnue comme étant remarquablement uniforme et simple. Ce sont les syllabes ouvertes qui forment près de 70% dans la chaîne parlée. Surtout fréquentes sont les syllabes ouvertes du type :

consonne - voyelle (par exemple : [de-vi-za-ge] -dévisager, [re-pe-te] -répéter), moins nombreuses sont les syllabes des types : consonne-consonne-voyelle etvoyelle (par exemple : [ble-se] - blesser, [tru-ble] - troubler, [e-ku-te] - écouter, [a- ri-ve] - arriver). Parmi les syllabes fermées on rencontre surtout le type : consonne - voyelle -consonne (par exemple : [sur- nal] -journal, [par-tir] -partir}. Les autres types sont rares. Cette particularité de la structure syllabique des mots français contribue à son tour à l'homonymie. Le mot français peut commencer par n' importe quelle consonne, tou tefois les semi-consonnes initiales [j], [w], [q] sont rares ; de même que le h « aspiré » (haine, haïr, haricot, haie, onze, un - nom de nombre, etc.).

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On ne compte qu'un certain nombre de mots commençant par [z] (zèbre, zéro, zinc, zone, zoo), par un [jt] dans l'argot ou le langage fami lier (gnaule, gnognote - « niais », gnangnan (fam.) - « mou, sans éner gie »). Relativement peu nombreuses aussi sont les combinaisons de consonnes au début du mot. Ce sont, le cas échéant, des groupes de deux consonnes dont le premier élément est une occlusive [p], [t], [k], [b], [d], une[g] ouspirante labiale [f], [v] suivie d'une liquide[I], [r] ou d'une semi-voyelle [w], [j], [q]. Ce sont aussi les combinaisons initiales comportant trois consonnesdont une liquide et une semi-voyelle après une occlusive : [prw], [plw], [plq], [trw], [trq], [krw], [krq], etc. Les autres combinaisons de deux ou de trois consonnes aussi bien au début qu'à l'intérieur du mot sont (pneumatique, phtisie, stress, strident, strapontin, esclandre, escrime),apparaissant, comme règle, dansdes mots d'emprunt. Quant aux voyelles le français répugne aux hiatus à l'intérieur des mots (cf. : appréhender, méandre), il est exempt de diphtongues.

Notons aussi le service rendu par les phonèmes dans la distinction des vocables différents. A. Sauvageot souligne le rôle exclusif de la consonne initiale dans la différenciation des mots. « II arrive, dit-il, qu'une même voyelle fournisse presque autant de vocables qu'il y a de consonnes pour la précéder : pont/ton /bon / don / gond /fond / font / vont / long / mont / nom / rond / sont /son /jonc, etc. » [7, p. 44]. La voyelle aussi a une valeur différencielle très importante. Dans le schéma consonnantique p - r selon la voyelle on a : par, part - port, porc, pore -pour -père, paire, pair-peur -pur. Telles sont à grands traits les possibilités combinatoires des phonèmes français. Dans la langue russe les mots dans la chaîne parlée sont généralement marqués de raccenttonique. ce qui facilite leur délimitation. Il en est autrement pour le français où les mots phonétiquement se laissent difficilement isoler dans le discours :

privés de l'accent tonique propre, ils se rallient les uns aux autres en formant une chaîne ininterrompue grâce aux liaisons et aux enchaînements. On dégage, en revanche, des groupes de mots représentant une unité de sens et qui sont appelés « groupes dynamiques ou rythmiques » avec un accent final sur la dernière voyelle du groupe. Cette particularité de l'accentuation fait que le mot français perd de son autonomie dans la chaîne parlée. La délimitation phonétique des mots émis dans la parole en est enrayée. Ceci explique les modifications de l'aspect phonétique survenues à certains mots au cours des siècles. Les uns se sont soudés avec les mots qui les précédaient dont l'article défini : c'est ainsi que ierre est devenu lierre, endemain - lendemain, nette -luette, oriot - loriot ; / 'aboutique - la boutique, d'autres au contraire, ont subi une amputation : lacunette - « petit canal » s'est transformé en la cunette car on a pensé à l'article précédant un substantif ; de même m'amie a été perçu comme ma mie. Toutefois il serait abusif de conclure à l'absence totale de limites entre les mots dans la chaîne parlée en français. En effet certains indices phonétiques contribuent à dégager les mots dans le discours. Ainsi, par exemple, le son [z] qui apparaît dans les liaisons signale la jointure entre deux mots. Il en est de même de l'hiatus qui, comme nous l'avons signalé, est rare à l'intérieur du mot. mais assez régulier à la limite des mots [2, p. 321-322]. Un indice important est l'éventualité d'une pause en fin de mot dans la chaîne parlée [11, p. 61].

§ 13. Caractéristique grammaticale du mot en français moderne. Les unités essentielles de la langue étroitement liées l'une à l'autre sont le motet la proposition. Les mots acquièrent dans la proposition une force particulière en tant qu'éléments de la communication. C'est en se groupant en propositions d'après les règles grammaticales que les mots manifestent leur faculté d'exprimer non seulement des notions, des concepts, mais des idées, des jugements. Dans la proposition les mots autonomes remplissent les fonctions de différents termes, dits termes de la proposition (du sujet, du prédicat, du complément, etc.). tandis que les mots non-autonomes établissent des rapports variés entre les termes ou les parties de la proposition. La faculté de former des propositions afin d'exprimer des jugements constitue une des principales caractéristiques grammaticales des mots. Une autre particularité du mot consiste dans son appartenance à une des parties du discours. Ainsi on distingue les substantifs, les adjectifs, les verbes, les adverbes, les pronoms, etc. Les parties du discours sont étudiées par la grammaire :

elles constituent la base de la morphologie. C'est à partir des propriétés des parties du discours que la grammaire crée les règles des agencements de mots, les règles qui sont le produit d'un long travail d'abstraction de la mentalité humaine. Il serait pourtant faux de traiter les parties du discours de catégories purement grammaticales En effet, les parties du discours se distinguent les unes des autres par leur sens lexical : les substantifs désignent avant tout des objets ou des phénomènes, les verbes expriment des processus, des actions ou des états : les adjectifs - des qualités, etc. C'est pourquoi il serait plus juste de qualifier les parties du discours de catégories lexico-grammaticales. La composition morphémique des mots est aussi étudiée par la gram maire, pourtant elle a un intérêt considérable pour la lexicologie. La faculté du mot de se décomposer en morphèmes présente une des caractéristiques grammaticales du mot qui. en particulier, le distingue du morphème. Ce dernier, étant lui-même la plus petite unité significative de la langue, ne peut être décomposé sans perte de sens. Ainsi le mot amener comporte trois morphèmes : a-men-er, mais ces derniers

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ne se laissent pas décomposer en plus petites unités significatives. On peut seulement en déterminer la structure phonique, en isoler les phonèmes. Les phonèmes ne possèdent point de sens propre, ils ne servent qu'à distin guer les morphèmes (cf. :

amener et emmener : mener et miner : tremper et tromper : lever et laver ; cacher, cocher et coucher). Ce sont principa- lement les mots autonomes qui se laissent décomposer en morphèmes. Quant aux mots-outils, dont beaucoup se rapprochent à certains égards des morphèmes, ils constituent généralement un tout indivisible. Parmi les mots autonomes, il y en a de simples qui sont formés d'une seule racine. Tels sont homme, monde, terre, ciel, arbre, table, porte, chambre, etc. Ces mots pourraient être aussi appelés « mots-racines ». Plus souvent les mots contiennent une ou plusieurs racines auxquelles se joignent des affixes (les préfixes placés avant et les suffixes placés après la racine) et les terminaisons (ou) les désinences qui expriment des significations grammaticales. On distingue encore le thème (ouïe radical), c'est-à-dire la partie du mot recelant le sens lexical et précédant la terminaison à valeur grammaticale. Ainsi dans l'exemple : Nous démentons formellement ces accusations, le mot démentons comprend la racine -ment-, le préfixe dé-, le thème dément-, la terminaison -ons La racine recèle le sens lexical fondamental du mot. Le thème qui comporte tout le sens lexical du mot s'oppose à la désinence qui est porteur d'un sens grammatical. Dans le français moderne le thème apparaît exclusivement dans la conjugaison des verbes qui ont conservé jusqu'à présent des traits de l'ancien synthétisme, tandis que dans les nominaux, depuis la destruction du système de déclinaison, le thème ne se laisse plus dégager, il coïncide avec le mot. Les finales des substantifs et des adjectifs telles que animal - animaux, paysan - paysanne ; blanc - blanche, fin -fine ne sont plus des désinences mais de simples alternances phoniques à valeur grammaticale. Dans les travaux des linguistes français le terme « radical » s'emploie encore pour désigner la partie du mot à laquelle s'applique l'un ou l'autre affixe servant à former ce mot. Pour plus de précision il serait préférable de dénommer cette partie du mot par un terme spécial. Celui de « base formative » ou simplement « base » serait plus approprié. Ainsi contrairement au thème (radical) le terme « base » sera appliqué à l'élément du mot auquel s'ajoutent l'affixe ou les affixes formant ce mot. Par exemple, dans acclimatation la base formative sera présentée par la partie acclimat- à laquelle s'applique le suffixe -ation. Les bases fbrmatives peuvent être ou non en corrélation avec des mots indépendants. Elles sont respectivement appelées libres comme dans refaire, laitière, cache-nez (cf. -.faire, lait, cache, nez) et liées comme dans fracture, bibliothèque (cf. -.fraction, bibliophile, jilmothèque). À l'encontre du thème (ou radical), la base formative ne recèle guère comme règle, tout le sens lexical du mot. Les affixes appliqués à la base peuvent tout simplement en modifier le sens. Tels sont les cas de jardinet, maisonnette, refaire. Plus souvent les rapports sémantiques entre la base et Faffixe sont plus compliqués ; dans ces derniers cas, on crée des mots qui se distinguent essentiellement par leur sens de la base formative. Ainsi le mot orangeade (f) ne désigne point une espèce d'orange, mais une boisson rafraîchissante au sirop d'orange : un poursuiteur n'est même pas une personne qui en poursuit une autre, mais plus spécialement un cycliste-spécialiste de la poursuite. Donc, les affixes peuvent conférer aux mots qu'ils forment des sens lexicaux ; pourtant ils sont aussi des porteurs de valeurs grammaticales Ainsi, par exemple, les suffixes des substantifs ont pour rôle accessoire de marquer le genre : -et,- (e)ment, -âge forment des substantifs masculins ; -té, -ation, -ance (-ence), -ce, -ure, -ade - des substantifs féminins, etc. Les racines, les affixes. les désinences sont des morphèmes II s'ensuit des exemples cités que les morphèmes peuvent être porteurs de valeurs de caractère différent : les racines ont une valeur d'ordre lexical. les désinences - des valeurs grammaticales ; les affixes - généralement des valeurs lexico-grammaticales. Quant aux thèmes (radicaux) et aux bases formatives, le nombre des morphèmes qui les constituent est variable il va de plusieurs morphèmes (cf. : relis-ez ; déplorable-ment), à un seul. Dans ce dernier cas il y a coïncidence avec la racine du mot dont ils font partie (cf. : patin-ans, patin-aire).

§ 14. La démarcation entre le mot et les unités des niveaux contigus. Nous avons établi précédemment qu'en français les limites phonétiques dans la chaîne parlée sont estompées. Les limites sémantiques sont tracées par l'homonymie. En effet, l'homonymie sépare les vocables à enveloppe sonore identique en vertu de leur sens absolument distinct Les homonymes peuvent aussi se distinguer par leurs catégories grammaticales et leur orthographe, pourtant ce ne sont que des indices supplémentaires, alors que la séparation sémantique constitue un critère différentiel nécessaire et suffisant. Ainsi, timbre au sens de « cachet de papier gommé, avec effigie, qu'on met sur les lettres pour les affranchir, sur les quittances » doit être actuellement qualifié d'homonyme de timbre - « petite cloche de métal qu'on fait résonner avec un marteau » uniquement à partir d'un critère sémantique 1 . Afin de définir les limites grammaticales du mot il faut procéder à une confrontation du mot avec les unités voisines : le morphème et le groupe de mots. Nous avons déjà spécifié la différence entre le mot et le morphème : le mot possède une autonomie dont le morphème est dépourvu. Si le morphème n'a de vie qu'à l'intérieur du mot. le mot est une unité relativement indépendante tant pour la forme que pour le contenu. C'est grâce à son indépendance que le mot peut constituer à lui seul une proposition (Entrez !

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Attention !). L'indépendance du mot se manifeste aussi par sa faculté de se combiner librement (conformément à la logique et aux normes syntaxiques d'une langue donnée) avec les autres 'mots. Ainsi il peut changer de place et occuper une position distante par rapport aux autres vocables. Quant au morphème sa place dans le mot français est fixée. Toutefois le degré d'indépendance n'est pas le même pour tous les mots. Ainsi l'autonomie des mots-outils est nettement limitée. On peut dire que les mots-outils rappellent en quelque sorte les morphèmes. Certains linguistes émettent l'opinion que les mots-outils tels que les pronoms personnels atones et les articles, qui accompagnent toujours certains mots autonomes en qualité de porteurs de sens grammaticaux, sont des morphèmes au même titre que les désinences. Ainsi J. Vendryes (dans son ouvrage « Le langage ») traite les pronoms personnels atones et les particules négatives de simples morphèmes. Selon lui je ne t'ai pas vu représente un seul mot, de même que nous ne vous aurons pas vus. Cette opinion est contestable. Toute langue possède un certain nombre de cas transitoires qui se situent à la limite de phénomènes distincts. Le mot et le morphème sont des unités foncièrement différentes. Mais il se trouve aussi des cas amphibies, des phénomènes mixtes, qui participent à la fois du mot et du morphème. Pour le français ce sont les conjonctions, les prépositions, les pronoms personnels atones, les articles, les particules négatives. Tout comme les morphèmes ils sont dé- pourvus de la fonction nominative et ne peuvent devenir des termes de la proposition ; les conjonctions et les prépositions expriment des rapports, trait caractéristique des désinences grammaticales. Pourtant ils ;ont une certaine autonomie d'emploi, ce qui les rapproche des mots. Ni les articles, ni les pronoms personnels atones n'ont entièrement perdu ,Jeur indépendance, ils ne sont pas organiquement liés aux mots. Les Larticles peuvent être séparés des substantifs qu'ils déterminent : dans le nélodieux bavardage des oiseaux ou dans une intolérable blessure les |adjectifs mélodieux et intolérable s'intercalent entre l'article et le subs-titif. Les pronoms personnels de conjugaison manifestent en plus la acuité de changer de plate par rapport au verbe qu'ils accompagnent an dira selon les circonstances : il viendra, il ne viendra pas et viendra-t-il ? Les verbes auxiliaires dans les temps composés ont aussi un emploi indépendant, ce qui semble les rapprocher des mots, mais à rencontre tes mots-outils ils ont entièrement perdu leur autonomie sémantique et servent qu'à former les variantes grammaticales des verbes, ce qui nous autorise à les qualifier de morphèmes particuliers. Il n'est parfois pas moins difficile d'établir les limites entre un mot tun groupe de mots. Parmi les linguistes russes qui ont traité le problème du mot et ses limites, une place à part revient au professeur A.I. Smir-nitsky qui a démontré que le mot est caractérisé par une intégrité sémantique et formelle. Toutefois, l'intégrité sémantique, qui se traduit par la faculté d'exprimer une notion, un concept, est propre non seulement aux mots, mais également aux groupes de mots. Il en est autrement pour l'intégrité formelle qui appartient en propre aux mots et sert, par conséquent, de critère distinctif pertinent. Pour la plupart, les mots se laissent aisément distinguer des groupes de mots ; tel est le cas des mots simples ou mots-racines et des mots dérivés formés par l'adjonction d'affixes. La distinction des mots composés, qui par leur structure se rapprochent le plus des groupes de mots, présente de sérieuses difficultés. Celles-ci sont surtout grandes dans la langue française où les mots composés sont souvent formés d'anciens groupes de mots. En appliquant à la langue française le critère avancé par A.I. Smir-nitsky, on devra reconnaître que les formations du type fer à repasser, chemin de fer, pomme de terre sont, contrairement à l'opinion de beaucoup de linguistes français, des groupes de mots, alors que bonhomme, basse-cour, gratte-ciel sont des mots. Donc, il faut faire la distinction entre un mot et un morphème, d'un côté, un mot et un groupe de mots, de l'autre 1 . Néanmoins il reste fort à faire pour fixer les limites du mot ; c'est un problème ardu qui exige un examen spécial pour chaque langue.

§ 15. L'identité du mot. Envisagé sous ses aspects phonétique, grammatical et sémantique le mot présente un phénomène complexe. Pourtant dans l'énoncé, dans chaque cas concret de son emploi, le mot apparaît non pas dans toute la complexité de sa structure, mais dans une de ses multiples formes, autrement dit, dans une de ses variantes. Comment savoir si nous avons affaire à des mots distincts ou aux variantes d'un seul et même mot ? De même que pour les mots différents les variantes admettent des distinctions d'ordre matériel (l'enveloppe sonore) et d'ordre idéal (le sens). Toutefois ces distinctions matérielles et idéales ne sont possibles que dans une certaine mesure, dans un cadre déterminé. Pour les variantes ces distinctions ne seront que partielles et ne détruiront jamais l'intégrité du mot. Envisageons les variantes possibles d'un mot :

- les variantes de pron onc i ati on : [mitirj] et |mitèg] pour meeting, [by] et [byt] pour but, [u] et [ut] pour août, [mœ :r] et [moers] pour mœurs, [egza] et [egzakt] pour exact, [kôta] et [kôtakt] pour contact :

- les variantes grammaticales àvaleur flexionnelle qui peuvent être à support morphologique : dors, dormons, dormez et à support phonétique : sec - sèche, paysan -paysanne .

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- les variantes pseudo-formatives (lexico-grammaticales) : -maigrichon et malgriot, maraude et maraudage, cuvage et cuvaison (du raisin) ;

- les variantes lexico-sémantiques :

a) à valeur notionneile : palette - « plaque sur laquelle les peintres étalent leurs couleurs » et « coloris d'un

peintre » :

b) à valeur notionnelle-affective : massif- « épais, pesant ». au figuré esprit massif- « grossier, lourd » :

moisir - « couvrir d'une mousse blanche ou verdâtre qui marque un commencement de corruption ». au figuré moisir quelque part - « demeurer inutile, improductif » ;

- les variantes stylistico-fonctionnelles :

a) à support phonétique : oui - littéraire et ouais - populaire, apéritif- littéraire et apéro - familier :

b) à support notionnel-affectif : marmite - « récipient » - littéraire et « gros obus » - familier :

- les variantes orthographiques : gaîment et gaiement, soûl et saoul.

Il est à noter que les modulations grammaticales et stylistico-fonctionnelles n'attaquent jamais l'intégrité du mot.

Dans j'ai dormi et je dormirai nous avons le même verbe dormir malgré l'opposition des temps. Il en est autrement pour les modulations phoniques et notionnelles. Des distinctions phoniques ou notionnelles radicales amèneraient à l'apparition de mots différents En effet, malgré l'identité de leur aspect phonique calcul - « opération arithmétique » et calcul - « concrétions pierreuses » sont deux mots du fait que les notions qu'ils expriment n'ont rien de commun Les ternies thème et radical, désinence et terminaison à sonorité différente sont des mots distincts malgré l'identité de leur valeur sémantique. Pour qu'il y ait variantes d'un même mot il ne doit pas y avoir d'interdépendance entre les modulations dans leur enveloppe sonore et leur valeur notionneile. mais il suffît d'avoir en commun quelque trait fondamental quant à l'aspect phonique et la valeur notionneile. Quant à l'aspect phonique cette communauté se traduit par la présence dans les variantes de la même racine qui constitue la base de la structure matérielle et sémantique du mot. La communauté notionnelle consiste dans le lien qui s'établit entre les divers sens du mot.

§ 16. Sur la définition du mot. À première vue le mot paraît être quelque chose de très simple. Nous avons établi

qu'en réalité il présentait un phénomène complexe, une unité dialectique à deux aspects : idéal et matériel. Autant pour la complexité de sa structure que pour les difficultés qu'on a à le dégager, le mot reste jusqu'à présent le problème central de la lexicologie.

La définition du mot est très malaisée. Toutefois il existe dans la litté rature linguistique un grand nombre de définitions du

mot sans qu'aucune ne soit universellement admise. Dans son ouvrage « La langue russe » V.V. Vinogradov soumet à une analyse détaillée les définitions du mot les plus connues dans la linguistique mondiale et il en démontre l'insuffisance. Ce sont généralement des caractéristiques incomplètes qui ne révèlent qu'un des aspects du mot, son aspect lexical, grammatical ou phonétique. Et encore ces définitions sont-elles parfois incorrectes. Les définitions du mot proposées par les linguistes français sont souvent trop générales, elles pourraient s'appliquer non seulement au mot, mais également à un groupejde mots et même à une proposition. Telles sont les définitions d'A. Darmesteter, A. Meillet et A. Dauzat . Puisqu'elles ne permettent point de dégager le mot des unités voisines, ces définitions ont une valeur pratique réduite. D'autres définitions prétendent tracer les limites du mot. Là aussi leurs auteurs ne font souvent ressortir qu'un seul aspect du mot. Dans son article « Le mot » E. Setâlâ remarque ajuste titre qu'en définissant le mot les linguistes partent d'ordinaire de la fausse conception que le mot est « l'expression linguistique d'une notion particulière ». Les formules de ces linguistes ne révèlent que le côté purement logique du mot sans en signaler les autres particularités en tant qu'unité du système de la langue. Pourtant la définition proposée par E. Setalà (les mots sont « les plus petites parties indépendantes du langage ») demeure elle-même incomplète

II est, en effet, très difficile de tracer les limites du mot et de l'envisa-ger sous tous les aspects : phonétique,

grammatical et lexical. Dans la linguistique russe il n' y a guère non plus de définition du mot généralement admise. Parmi les plus réussies signalons celle de R A. Boudagov. laquelle reflète les plus importantes propriétés du mot : « Le mot représente lapins petite et indépendante unité matérielle (sons et « formes ») et idéale (sens) de caractère dialectique et historique »'

PREMIERE PARTIE

LES SOURCES D' ENRICHISSEMENT DU VOCABULAIRE FRANÇAIS

LA LANGUE EN TANT QUE PHÉNOMÈNE SOCIAL

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§ 17. Remarques préliminaires. La langue se rapporte aux phénomènes sociaux. Elle surgit et se développe avec l'apparition et le développement de la société. La langue ne conçoit pas en dehors de la société À son tour la société humaine ne peut exister sans langue. Ceci étant, la langue est caractérisée par ce qui est propre à tous les phénomènes sociaux : elle est au service de la société humaine. Toutefois, la langue possède ses traits particuliers et ce sont précisément ces derniers qui importent pour la linguistique. Ce qui distingue la langue des autres phénomènes sociaux, c'est avant tout sa fonction en tant que moyen de communication qui permet aux hommes de se comprendre mutuellement, de s'organiser pour le travail dans toutes les sphères de leur activité, et seul le langage humain, la langue de sons, peut remplir efficacement ce rôle. La langue se modifie, se perfectionne en fonction du développement de la société à laquelle elle appartient. Les lois profondes qui régissent les faits linguistiques ne sauront être comprises qu'à condition d'être examinées dans leur liaison indissoluble avec l'histoire de la société, l'histoire du peuple qui est le créateur de la langue. C'est avant tout dans l'histoire de la société qu'il faut chercher les-causes du renouvellement linguistique. Les transformations sociales, les changements qui s'opèrent dans les mœurs, le développement progressif des sciences amènent infailliblement des modifications dans la langue. Et c'est le peuple tout entier qui participe à la marche continue de la langue vers son perfectionnement. Certains linguistes français prétendaient que la langue est principalement l'œuvre des couches dites supérieures de la société. Ainsi J.' Damourette et E. Pichon préconisaient la « parlure bourgeoise » qui, àl'encontre de la « parlure vulgaire ». recèle toutes les richesses de la langue. À l'heure actuelle, vu la démocratisation de la langue cette opposition n'est plus pertinente. La notion de « parlure vulgaire » appliquée au parler populaire n'est plus de mise.

Il ne faut pourtant point conclure que le rapport réel existant entre la langue, en tant que système, etl'histoire d'un peuple soit toujours direct et immédiat. Il serait faux d'affirmer que les lois qui président aux phénomènes grammaticaux et phonétiques dépendent directement des événements historiques ou des changements sociaux. L'histoire du peuple crée les con- ditions nécessaires des modifications qui se produisent dans la langue, elle sert de stimulant au développement de sa structure. Quant aux changements linguistiques eux-mêmes, ils se réalisent d'après les lois propres à la langue qui dépendent de sa structure concrète. Il est pourtant un domaine de la langue dont le lien avec 1 "histoire du peuple est particulièrement étroit et manifeste. C'est le vocabulaire qui. étant en perpétuelle évolution, représente un système ouverte l'opposé des phénomènes d'ordre phonétique et grammatical. Les événements historiques n'amènent guère de changements brusques dans le fonctionnement de la langue dans son ensemble. Toutefois les grands bouleversements produits au sein d'une société se répercutent immédiatement sur le vocabulaire en y apportant souvent des changements importants. Tel fut le cas de la Révolution française du XVIII e siècle qui, d'une part, fit tomber dans l'oubli des mots ayant trait à l'ancien régime (bailli, sénéehal, sénéchaussée, taille, dîme, etc.). et qui. d'autre part, donna naissance aune foule de mots et de sens nouveaux (démocratiser, nationaliser, anarchiste, propagandiste, centralisation, nationalisation, etc.). Mais ce n'est pas seulement aux époques de grands événements que le vocabulaire réagit aux changements sociaux. A tout moment nous assistons à l'apparition de vocables nouveaux. À la suite de l'élargissement des contacts entre les pays on fait des emprunts aux autres langues. C'est ainsi qu'ont pris racine en français les mots soldat, balcon, banqueroute empruntés à l'italien, hâbler, cigare, pris à l'espagnol, rail, meeting, tennis venus de l'anglais, etc., dont beaucoup ne se distinguent plus des vocables de souche française. La langue tire constamment parti de ses propres ressources. Les transformations lentes ou rapides à l'intérieur de la société ont pour résultat la création de vocables nouveaux à l'aide de moyens fournis par la langue même. Ainsi sont apparues et entrées dans 1 usage les formations nouvelles : normalisation, scolarisation, pellicu- lage, électrifter, mondialiser, électroménager, essuie-glace, tourne-disque, kilotonne, télévision, téléspectateur, pasteurisation, ionisation, brise-glace, sans-fil, aéroport. Le vocabulaire peut enfin se renouveler f sans que la forme des mots change : ce sont alors leurs acceptions qui se modifient ou qui se multiplient : bâtiment ne signifie pas 1"« action de bâtir » comme autrefois, mais ce qu'on a bâti, maison ou navireantenne; une n'est pas seulement « une longue vergue qui soutient les voiles ouun conducteur métallique permettant d'émettre et de recevoir lesélectromagnétiquesondes », mais aussi « un organe des insectes et des crustacés ». Ainsi, les principales sources de l'enrichissement du vocabulairel'examenà desquelles nous allons procéder sont :

l'évolution sémantique desvocables (mots et locutions), la formation de vocables nouveaux,prunts.les em

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CHAPITRE I

L'ÉVOLUTION SÉMANTIQUE DES UNITÉS LEXICALES

§ 18. L'évolution sémantique et son rôle dans l'enrichissement du vocabulaire.La science qui traite de la structure

sémantique des unitéslexicales de même que de l'évolution de cette structure est appeléetiqueséman

La signification des mots et de leurs équivalents est, pour ainsiun dire,des aspects les plus « sensibles » de la langue. En effet, le contenusémantique des vocables réagit immédiatement et directement auxdresmoinchangements survenus dans la société, et non seulement dans la société - facteur extralinguistique, mais dans la langue même. Cette extrême« sensibilité » du contenu sémantique des mots rend très difficile laficationclassi des nombreuses modifications de sens. L'évolution sémantique des mots est une source interne féconderichissementde l'en du vocabulaire. Il serait encombrant pour la langue d'avoir unvocable nouveau pour chaque notion nouvellement surgie. La langueà réussitaccomplir ses fonctions à moindres frais ; elle utilise largement les qu'ellemots possède en leur soufflant une vie nouvelle. Ainsi chaque mot p développer sa structure sémantique ou son système de significations. Un mot peut modifier son sens à la suite du changement que subit la notion rendue par ce mot. Cette opinion a été exprimée à plusieurs reprises. « Monter dans sa voiture, remarque H. Mitterand, ce n'est plus s'asseoir sur le siège de son cabriolet et saisir les rênes du cheval, mais s'installer au volant et se préparer à appuyer sur le démarreur. » [12, p. 87]. Au XIX e siècle la lampe était « un récipient renfermant un liquide (huile, pétrole, etc.) susceptible de donner de la lumière en brûlant ». Aujourd'hui ce ne sont plus les lampes à pétrole, mais les lampes électri ques, à néon ou à vapeur de mercure qui nous éclairent et un fer à repasser est de nos jours le plus souvent en matière plastique à base de nickel. Dans tous ces cas c'est la notion exprimée qui se transforme, tandis que le mot ne change pas. Généralement les modifications sémantiques de ce genre se font imperceptiblement, et les locuteurs n'en prennent conscience qu'après coup. Très souvent l'évolution sémantique d'un mot est le résultat de la dénomination d'un objet (ou d'un phénomène) nouveau au moyen d'un vocable désignant un autre objet auquel cet objet nouveau s'associe par quelque rapport. C'est ainsi que le mot cellule dont le premier sens est « une petite chambre dans un monastère » est arrivé à désigner « les alvéoles de cire dans lesquelles les abeilles déposent leur miel », et, plus récemment, ce mot rend aussi les notions scientifiques :

cellule végétale, cellule sanguine, cellule photo-électrique. Il en est de même pour les mots homme, tête, bras, bec, maigre, méchant, ruminer, broncher et une quantité d'autres. Le procès sémantique peut aboutir à un changement total ou à une modification partielle du contenu sémantique d'un mot. Le contenu sémantique change complètement lorsque ce mot acquiert un sens nouveau qui élimine son sens primitif. Nous sommes alors en présence du c h an -gement sémantique total d'un mot. Ainsi le verbe étonner et ses dérivés signifiaient autrefois « frapper d'une vive émotion, ébranler comme par un coup de tonnerre », par exemple : On le vit étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups (Bo s s u e t). Plus tard ce verbe a pris le sens de « surprendre, frapper l'imagina tion » qui seul a survécu ; aujourd'hui le verbe étonner ne fait plus partie de la famille des mots tonner, tonnerre. Le sens ancien de l'adjectif sou/ était « rassasié » ; par la suite ce mot a été appliqué exclusivement aux gens « grisés par le vin » (« rassasié de vin ») : ainsi, le mot soûl est devenu le synonyme de ivre et il a même remplacé ce dernier dans l'usage familier. Ramage était au Moyen Âge un adjectif signifiant « qui a beaucoup de branches, de rameaux », puis « qui vit dans les branches » ; ce mot a qualifié en particulier le chant des oiseaux dans les arbres (on disait chant ramage) : enfin ramage est devenu un substantif qui désigne le chant des oiseaux, même s'ils ne sont pas dans les arbres. Candeur ne signifie plus « une blancheur éclatante ». « mais la pureté morale ». On ne dira plus pour une haute montagne qu'elle est hautaine ou pour un chemin raboteux qu'il est scabreux. Les verbes navrer et offenser ne s'appliquent plus aux blessures corporelles, mais seulement aux blessures morales. Gibier n'a plus le sens « de chasse ». Gâter ne signifie plus « ravager, dévaster ». Le procès sémantique a parfois pour conséquence un changement partiel du contenu du mot. Ici des cas différents se présentent. Le plus souvent on assiste à l'enrichissement du système de significations d'un mot lorsque ce dernier acquiert un sens nouveau qui s'ajoute aux anciens. Nous sommes alors en présence du développement sémantique de ce mot. Ces cas sont très nombreux. Nous allons nous borner à un exemple. Le substantif esprit du latin spiritus avait le sens de « souffle » qu'il a transmis à l'ancien français ; au Moyen Âge il acquert l'acception chrétienne « souffle vital, âme » qui lui vient de la Bible : employé comme terme d'alchimie il reçoit les sens de « essence » et « spiritueux » : le principe d'« immatérialité ». étant à la base de son évolution sémantique ultérieure, esprit a pu donner le sens de « intellect » : ce dernier en est venu à suggérer celui de « être pensant, personne douée d'intelligence ».

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1

.

Cet exemple prouve que l'évolution sémantique peut suivre un chemin sinueux et imprévisible Le changement sémantique est aussi partiel lorsque les modifications portent uniquement sur le signalement du mot : ses caractéristiques stylistiques ou ses particularités d'emploi. Ainsi on peut constater un changement sémantique partiel pour envisager et dégringoler qui dans envisager une question, dégringoler l'escalier sont passés du style familier dans le style neutre. Encore récemment les dictionnaires condamnaient l'emploi du substantif but avec les verbes poursuivre et remplir. Aujourd'hui les expressions poursuivre un but, remplir un but y ont reçu droit de cité. Il en est de même de l'expression éviter qch à qn qui encore au début du XX e siècle était déconseillée. Toutefois nous trouvons déjà chez A. France « // avait évité à sa vieille mère les fatigues d'une longue station ». Les verbes signalés n'ont subi qu'une modification sémantique partielle puis-. qu'ils n'ont fait que réaliser dans un nouveau contexte un sens qu'ils possédaient déjà (cf. : poursuivre un idéal, remplir une fonction, éviter un ennui). L'évolution sémantique peut enfin aboutira l'apparition d'homonymes dits sémantiques et qui sont des mots remontant à la même origine et, par conséquent, caractérisés par la même forme, mais dont le contenu sémantique est totalement séparé 1 . Tel est le cas de grève « cessation de travail par les ouvriers coalisés » qui est aujourd'hui un homonyme de grève « plage sablonneuse ou caillouteuse ». Il en est de même pour tirer « envoyer au loin (une arme de trait, un projectile) au moyen d'une arme » qui ne se rattache plus à tirer « amener à soi ou après soi ». Table -« meuble posé sur un ou plusieurs pieds » est un homonyme de table -« liste d'un ensemble d'informations » (table de multiplication, table des matières). Il y a eu aussi rupture sémantique entre réfléchir « penser, méditer » et réfléchir « renvoyer dans une direction opposée », par exemple : réfléchir un rayon, une onde. L'évolution sémantique des mots est une des principales voies de l'enrichissement du vocabulaire 1 . D'où le grand rôle de la sémantique, l'importance des études visant à révéler les lois présidant à l'évolution du sens des mots.

§ 19. La polysémie et la monosémie des mots. Contrairement à un mot monosémique qui n'a qu'un seul sens un mot polysémique possède plusieurs sens au niveau de la langue-système à une époque déterminée. Généralement les linguistes reconnaissent que la grande majorité des mots est polysémique, que les mots ont tendance à prendre de nouvelles acceptions. M. Bréal affirmait que la polysémie est un des indices propres aux mots. La même idée était émise par le linguiste russe M.M. Pokrovski. Selon O. Jespersen, la langue, sans la polysémie propre au mot, serait devenue « un enfer linguistique », aucune mémoire n'aurait suffi pour retenir cette quantité de vocables à sens unique. En effet, le mot s'avère assez souple pour être utilisé à plusieurs fins communicatives à la fois, grâce à ses acceptions variées qui toutefois ne portent pas atteinte à son intégrité. Il n'y a guère de limite tranchée entre les sens d'un même mot ; au contraire, ils se rattachent par des liens sémantiques plus ou moins appa-rents, toujours présents. Tant que les sens, aussi distincts soient-ils, s'unissent par des attaches sémantiques, nous sommes en présence d'un même vocable polysémique. Sitôt que les liens sémantiques qui unissaient les significations d'un vocable se rompent, nous assistons à l'homonymie qui est la limite sémantique d'un mot. À la suite de son évolution historique le mot développe son système de sens, il s'enrichit d'acceptions nouvelles. La polysémie est précisément la faculté du mot d'avoir simultanément plusieurs sens à une époque donnée. Le mot peut donc généraliser dans des directions différentes. La faculté du mot d'exprimer simultanément des sens différents pourrait être illustrée par les substantifs drapeau, toilette et perle. Le substantif drapeau, diminutif de drap 1) désignait d'abord un morceau de drap ; 2) ce morceau fixé à une hampe est devenu un signe de ralliement pour les soldats, d'où les expressions : le drapeau du régiment, être sous les drapeaux : 3) plus tard, ce mot a signifié l'emblème d'une nation ; 4) et enfin il a commencé à s'employer dans le sens de « patrie » : défendre le drapeau - « défendre sa patrie ». Toilette 1) n'offrait autrefois à l'idée qu'une petite toile, une petite serviette de toile on retrouve encore ce sens primitif dans « la toilette » des tailleurs, morceau de toile qui sert à enve lopper leur ouvrage : 2) ce même mot a désigné une petite table garnie de cette serviette et tout ce qui sert à la parure ; 3) ensuite il a pris le sens de « parure, habillement » ; 4) et, enfin, il a servi à exprimer l'action de se nettoyer, de se vêtir. Le mot perle a désigné 1) tout d'abord un corps rond et nacré qui se forme dans certains coquillages ; 2) puis, par analogie, une petite boule de verre, de jais, d'or percée d'un trou et qui sert d'ornement : pris au figuré il nomme : 3) des gouttes de rosée et 4) une personne ou chose sans défaut. Cette plasticité du mot qui repose sur son caractère asymétrique est un bienfait pour la langue. 11 n'y a guère de cloisons étanches entre les significations d'un même mot ; au contraire, elles se rattachent par des < liens sémantiques plus ou moins apparents, toujours présents. Les liens sémantiques que les significations d'un même mot entre-j tiennent sont d'ordre dérivationnel (épidigmatiques). Les significations d'un mot polysémique doivent nécessairement receler des traits (des sèmes) communs. Ces traits communs peuvent rattacher plusieurs significations à l'une d'entre elles (il y a alors comme une sorte de rayonnement des significations d'un seul point ce qui peut êtr représenté par le schéma) :

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ou rattacher les significations consécutivement, alors on pourrait par- ler d'enchaînement le schéma en sera

ou rattacher les significations consécutivement, alors on pourrait par- ler d'enchaînement le schéma en sera le suivant :

Souvent ces deux types de rapports sont combinés, ce phénomène pourrait être qualifié de ramification et visualisé par le schéma :

qualifié de ramification et visualisé par le schéma : II est à noter que la polysémie

II est à noter que la polysémie est un des traits caractéristiques du vocabulaire français 1 [13, p. 76].

Quoique les mots soient généralement polysémiques, les gens n'éprouvent aucune difficulté à se comprendre. Cette facilité de la compréhension est due à la monosémie des mots dans la parole. Donc, le mot est polysémi que et monosémique à la fois. Il est généralement polysémique comme unité de la langue-système et nécessairement monosémique comme unité de la parole. La polysémie et la monosémie du mot forment une unité dialectique. La monosémie du mot peut être créée par le contexte verbal. Citons quelques exemples :

Tout salon, qui n 'est point rempli de fossiles et d'âmes pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains,

deux couches de conversations superposées l'une à l'autre

(Ro 11 a n d).

Il est évident que dans ce fragment le moifossile est employé dans le Jsens de « personne à idées arriérées » et non pas au sens propre de « débris ; plantes ou d'animaux trouvés dans les terrains anciens » :

compris enfin que la France était faite de mille visages, qu 'il y pz avait de beaux et de laids, de nobles et

« je

de hideux, et que je devais hoisir celui qui me paraissait le plus ressemblant ». (Ga r y).

Il apparaît nettement que le mot visage rend ici le sens abstrait de t aspect ».

Le contexte, compris au sens le plus large 'de ce terme, n'est pas seulement l'environnement, l'entourage des mots qui précise le sens d'un vocable donné (contexte verbal), mais aussi l'ambiance extra-linguistique qui le situe (contexte de situation). Le contexte de situation permet des ellipses dans le contexte verbal La polysémie des mots étant un des traits caractéristiques du fran çais, le contexte y prend une importance particulière comme actualisateur sémantique

II y a parfois tendance à exagérer le rôle du contexte auquel on attribue à tort la faculté de conférer à lui seul du sens à un

mot. Aussi grande soit-elle, l'importance du contexte n'est point absolue. On peut dire avec S. Ullmann que « le mot est avant tout une unité sémantique [14. p 94] Pris artificiellement à l'état isolé le mot apparaît dans son système sémantique complexe où domine généralement un des sens perçu comme étant le sens central. Le contexte permet de réaliser selon les besoins de communication l'un ou l'autre sens d'un mot polysémique La monosémie du mot peut être aussi créée par le milieu (local, historique et social). En effet, le sens du mot dépend de la région, de la province où ce mot est employé. Ainsi dans le Poitou quitter s'emploie pour « laisser ». Le mot masure est employé dans le œuvres de G Flaubert dans l'acception normande de « basse-cour ». Dans la région de Saint- Etienne pour rendre l'idée d'« allumer le feu » on dit éclairer le phare Le sens des mots dépend parfois de l'époque historique à laquelle ces mots sont employés. Le mot galère désignait au XVIP siècle « un navire de guerre ou de commerce allant à la voile et à la rame » ; il avait aussi le sens de « peine infligée aux criminels qu'on envoyait ramer sur les galères » ; l'expression envoyer aux galères signifiait donc « une peine grave » ; plus tard les rames sur les vaisseaux ont disparu, les criminels ont été envoyés dans des bagnes, pourtant la locution envoyer aup} galères est restée dans la langue, tandis que le galérien est devenu « un] forçat qui subit sa peine dans un bagne »

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Au XVII e siècle révolution (du latin revolutio. dérivé de revolvere « retourner ») était employé en qualité de terme astronomique et signifiai^ « mouvement d'un corps céleste sur son orbite » ; au XVIII e siècle ce mot avait déjàun sens politique mais s'employait comme synonyme de « d'État », et seulement au XIX e siècle il a été appliqué aux changement profonds dans la société. Le verbe amuser qui de nos jours veut dire « distraire, divertir » avaï| au XVII e siècle le sens d'« occuper en faisant perdre le temps » :

Amusez-le du moins à débattre avec vous, Faites-lui perdre temps

(Molière).

En lisant les œuvres de Rabelais, Montaigne, Corneille, Racine, Pascal, Boileau, Molière on trouve à tout moment des mots dont les acceptions sont tombées depuis en désuétude. Dans cette phrase de Montaigne :

Cela les rend ineptes à la conversation civile le mot inepte est employé dans le sens de « qui n'est pas apte ». Encore au XVII e siècle le sens de imbécile était celui de « faible ». Les paroles de B. Pascal : « Homme, imbécile ver de terre » ne prêtaient pas à confusion. Au siècle suivant le sens du mot avait évolué.'Ce fait est confirmé par la fameuse anecdote qui raconte que Voltaire n'ayant pas compris la phrase de Corneille :

Le sang a peu de droit dans le sexe imbécile le sexe imbécileest employé pour « le beau sexe » (littéralementsexe- le faible »), s'est exclamé : « C'est une injure très déplacée et très grossière, fort mal exprimée ». Le mot peut acquérir un sens particulier selon le milieu socialfessionnelet pro où il a cours. Le motopérationprend une valeur différente dans la bouche d'unmédecin, d'un militaire ou d'un financier. Le mot veine prononcé par undocteur sera appliqué à l'homme dans le sens вена,de « жила», ce même mot prononcé par un mineur prendra le sens de «рудная жила». Contrairement aux mots à plusieurs sensi constituentqu la majoritédu lexique, les mots à sens unique de la langue courante sont relativement peu nombreux. Parmi ces mots il y a ceux du genrebouleau,de platane, frêne, canari, chardonneret, pinson ; chaumière, villa, cottage, yourte, etc. Ce sont généralement des mots désignant des objets ou phénomènes faisant partie de quelque classe plus ou moins restreinte formant variété par rapport à l'espèce ou espèce par rapport au genre. Pourtant ces mots peuvent aussi à tout moment acquérir des acceptions nouvelles. Des cas nombreux se présentent où les mots de ce type ont plus d'un is ; tels sont pin, sapin, tilleul qui désignent l'arbre et le bois fourni par : arbre ; pigeon, merle, pie qui étant des dénominations d'oiseaux sergent aussi à caractériser l'homme. On dira être unpigeon dans une affaire 3ur « un homme qui se laisse rouler », un vilain, un beau merle pour « un ih'Tain personnage », une petite pie pour « une personne niaise » et une pie pour « une femme très bavarde ». Une place à part revient aux termes. Les termes sont des mots ou eùrs équivalents d'un emploi relativement restreint et exprimant des con-spts scientifiques ou spéciaux. Les termes dans le cadre d'une terminologie devraient être monosémiques. C'est une des conditions du bon fonctionnement des termes dans la langue. Un terme à plusieurs sens est un moyen imparfait de communication. Le terme doit non seulement avoir un seul sens, mais dans chaque terminologie spéciale un concept ne doit être rendu dans l'idéal que par un seul terme. Les termes synonymes n'ont aucune raison d'être, ils sont plutôt un inconvénient, et il y a tendance, parmi les initiés, à les différencier. À titre d'exemple citons les termes sens et signification qui sont employés indifféremment dans la langue courante, mais nettement séparés dans l'ouvrage de P. Guiraud traitant de la sémantique : signification est compris comme le procès sémantique, tandis que sens a une valeur statique [15, p. 9]'. Une autre condition importante du juste fonctionnement des termes est l'absence de toute nuance affective. En effet, les termes manifestent la tendance de présenter les phénomènes de la réalité du point de vue rationnel. Les termes ne servent pas à exprimer les émotions. Pourtant les termes, faisant partie du vocabulaire d'une langue, subissent l'effet des mêmes lois qui régissent le vocabulaire en entier. C'est pourquoi les termes, tout comme les autres mots d'un emploi courant, parviennent parfois à exprimer plusieurs sens. Il arrive qu'il ne suffise pas de tous les efforts réunis des linguistes et des spécialistes de l'une ou l'autre branche de l'activité humaine pour empêcher un terme de s'approprier une acception nouvelle.

§ 20. Le sens et l'emploi sémantique d'un vocable. Il y a une différence de principe entre le sens et l'emploi sémantique d'un mot. Pour un mot polysémique il y aura autant de sens que de notions distinctes. Ainsi» dans chapeau on dégage les sens de « coiffure d'homme ou de femme », « partie supérieure d'un champignon», « partie supérieure ou terminale de certaines pièces mécaniques » ; par contre, dans recevoir le chapeau qui se dit d'un évêque promu à la dignité de cardinal, chapeau rendra toujours la notion de « coiffure » et nous serons en présence d'un de ses emplois sémantiques. La distinction entre les sens et les emplois sémantiques n'est pas toujours aisée, elle devient un véritable problème pour les mots à valeur abstraite où les limites entre les notions sont estompées. D'où les divergences d'un

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dictionnaire à l'autre dans la présentation des sens de mots tels que faire, prendre, mettre, aller, etc. La difficulté augmente lorsqu'on confronte les structures sémantiques des mots respectifs dans les langues différentes. La traduction d'un mot d'une langue par des mots distincts dans une autre langue donne l'illusion d'avoir affaire à plusieurs sens. En réalité il n'en est rien. Pour le verbe accomplir nous aurons le même sens dans « accomplir un stage de perfectionnement », « accomplir un record » ou « accomplir un devoir », quoiqu'à ces emplois correspondent des mots russes différents :

«пройти переподготовку». «установить рекорд», «выполнить задание» [16, c. 82]. Les sens des mots appartiennent au système de la langue, alors que les emplois sémantiques en sont les réalisations directes (accomplir un devoir) ou imagées (recevoir le chapeau) dans la parole. Aux emplois sémantiques normatifs s'opposent les emplois sémantiques individuels. Dans l'exemple :

« Cet homme filait l'iniquité comme l'araignée sa toile. » (Fr an c e) l'auteur place le verbe filer dans un contexte individuel. Il en est de même pour tamiser dans :

elles «

surent d'un tacite accord s'effacer, parler moins, tamiser leur pensée. » (Ro 11 an d)

Dans faire vibrer, toucher la corde sensible le sens de corde employé au figuré (ce qui est sensible en nous) appartient à la langue, alors que le même mot dans la citation ci-dessous est utilisé dans une acception individuelle :

«

ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde si lâche, si longue, si

extensible qu 'ils peuvent se promener seuls loin de lui ». (M. Proust) Les emplois individuels n'affectent pas la structure sémantique des mots. N'étant pas admis par les sujets parlants, par la société en entier, ils n'appartiennent pas à la norme linguistique, mais restent confinés dans la parole individuelle. Comme tels les emplois individuels n'intéressent pas la lexicologie : étant des moyens expressifs ils ressortissent àla stylistique. Cependant les emplois occasionnels peuvent exercer une influence sur le développement sémantique des mots ; à condition de recevoir un usage courant. ils peuvent passer au niveau de la norme et par la suite devenir des significations nouvelles. C'est grâce à ses emplois métaphoriques individuels que le verbe accrocher a. d'un côté, élargi ses emplois normatifs (accrocher une voiture) et a reçu le sens abstrait « importuner vivement ».(s 'accrocher à quelqu 'un), de l'autre.

§ 21. Les différents types de sens. Les sens des mots se laissent classer d'après quelques types essentiels.

Tout mot polysémique possède un

sens p r o p r e et des sens dérivés. Examinons en guise d'exemple le

mot bouche < lat. pop. bue-ça ; les significations les plus importantes de ce mot sont : 1) cavité située au bas du visage et qui sert à parler, à manger ; 2) ouverture (d'un four, d'un canon, du métro) : 3) pi. embouchure (d'un fleuve).

Les deux derniers sens peuvent être historiquement ramenés au premier signalé ; ils doivent être considérés comme en étant dérivés. 11 en va autrement pour le premier sens qui n'aboutit à aucun autre : ce premier sens sera le sens propre du mot bouche. Pourtant le sens propre d'un mot dans la langue moderne n'est point son sens primitif. Le sens propre est une catégorie historique. Il peut se déplacer au cours de l'évolution du mot. Tel est précisément le cas du mot bouche qui désignait originairement, dans le latin populaire. « la joue » : c'était alors le sens propre du mot. La disparition du sens originaire de « bouche » a été suivi du déplacement de son sens propre. Donc, le sens propre 'd'un mot est celui l qui ne se laisse historiquement ramener à aucun de ses sens actuels, alors que 1 e s sens dérivés remontent directement ou indirectement au sens propre. Le sens propre et les sens dérivés d'un mot ne peuvent être dégagés qu'à la suite d'une analyse diachronique. Dans la synchronie on distingue 1 e sens principal et les sens secondai re s d'un mot polysémique. Le sens principal, étant le plus usité à une époque donnée, constitue la base essentielle du développement sémantique ultérieur du mot. Il peut coïncider tantôt avec son sens] propre, tantôt avec le dérivé. Le sens propre du mot soleil -

« astref lumineux au centre des orbites de la Terre et des planètes » en est aussi! le sens principal ; les autres sens de ce mot. tels que « pièce d'artifice^quil jette des feux en forme de rayons » ou « fleur jaune, appelée autreweaf tournesol ». sont à la fois des sens dérivés et secondaires. Il en est aotr ment pour le mot révolution dont le sens principal, en tant que t politique, coïncide avec un de ses sens dérivés (le sens propre étant « mou| vement d'un corps parcourant une courbe fermée »). Le sens principe du mot. tout comme son sens propre, est une catégorie historique. Jus qu'au XVI e siècle le sens propre du substantif travail - « tourment, cha grin. peine » était également son sens principal. Plus tard il s'est déplac et a coïncidé avec le sens dérivé - « besogne, ouvrage ». Puisque le plv employé, le sens principal dépend moins du contexte que les sens secoij daires. On distingue aussi 1 e s sens phraséologiquement liés s'opposent aux sens dits libres. Les sens propres des mots table, chaise, mur, homme, animal sont libres quant à leur faculté de se grouper, de s'employer avec d'autres mots. L'emploi de ces mots avec les autres dépend exclusivement des notions qu'ils expriment et de la faculté de ces notions de s'associer à d'autres notions (d'après les lois de la logique et les lois régissant les liens possibles entre les

car ces agencements correspondent

phénomènes de la réalité). On peut dire une table de bois, de marbre, de métal, etc

aux liens possibles entre les objets alors qu 'une table d 'air, de feu serait en contradiction avec les liens existant dans la réalité. Le fonctionnement de ces mots n'est guère entravé par l'usage, la tradition linguistique, il ne dépend nullement

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de la norme. Par contre, le mot remporter qui s'emploie dans remporter un grand succès serait déplacé dans remporter une grande réussite quoique réussite soit un synonyme de succès ; on dit une question délicate, un sujet délicat sans qu'il soit possible de dire un récit délicat, un contenu délicat. Ch Bally remarque qu'on dit désirer ardemment et aimer éperdument et non aimer ardemment, désirer éperdument. On peut choisir entre la peur le prit, la peur le saisit, la peur s 'empara de lui. tandis, que la peur le happa ou l'empoigna serait ridicule. Certains dictionnaires d usage présentent une liste de solécismes. Ils recommandent de dire un accident grave,

avoir grand soif et non un accident sérieux, avoir très soif, il est préférable de dire prendre conscience de la gravité de la situation que réaliser la gravité de la situation, être indifférent à l 'égard de la religion qu'envers la religion. Donc, les mots ont souvent un emploi restreint, déterminé par l'usage, la tradition linguistique. On dira de ces mots qu'ils possèdent un sens phraséologiquement lié. Cette tradition d'emploi des mots revêt un caractère national : elle ['n'est pas la même dans les langues différentes. L'équivalent russe de feuilles mortes sera «сухие листья» et de fleurs naturelles - «живые цветы». Une anecdote raconte qu'une Anglaise en voyage à Paris demanda à un chauffeur de taxi : « Êtes-vous fiancé ? ». Elle reproduisait mécaniquement la tournure anglaise « Are you engaged ? » où le participe signifie également « engagé » et

« fiancé ». Il arrive que les sens dépendent de la construction syntaxique où le pnot est employé. Ces sens pourraient être qualifiés de syntaxique ment déterminés. Il suffit parfois d'une préposition pour changer le isens d'un mot. C'est ainsi que le verbe témoigner suivi d'un complément direct a le sens de « manifester, exprimer » (témoigner sa sympathie, son mamour. etc.) ; le même verbe exigeant le complément indirect et employé pavée la préposition de veut dire « attester » (Cette action témoigne de son wcourage). Applaudir signifie « battre des mains ». applaudir à a le sens de « approuver, louer », s'applaudir de correspond à

« se réjouir, se féliciter ». Participer à c'est « prendre part à quelque chqse » (participer à un travail, à un mouvement

quelconque) ; participer de signifie « se rapprocher de quelque chose ou lui ressembler en partie » (le mulet participe du cheval etdel 'âne). On emploie succomber sous devant un mot qui renferme une idée d'oppression (succomber sous le faix des douleurs), succomber à veut dire « ne plus pouvoir résister, céder à une force supérieure » (succomber à la tentation, à la fatigue, au sommeil). Il ne faut pas confondre aspirer et aspirer à. manquer à et manquer de. rire et se rire de, etc. Parfois la présence ou l'absence d'un article est le signe d'un sens particulier : tenir tête a un autre sens que tenir la tête, donner raison que donner une (la) raison, etc. Le verbe faire dans le sens d'« imiter, faire semblant de » exige devant le substantif qui le suit l'article défini -.faire le brave, faire le méchant, faire le mort. Le mot peut prendre une acception spéciale selon la place qu'il occupe par rapport au mot qu'il détermine. Ainsi grand a des sens différents dans un grand homme et un homme grand ; un homme honnête et un honnête homme ne sont pas des équivalents sémantiques ; il en est de même pour un méchant livre (= mauvais) et un livre méchant, un maigre repas (= peu abondant) et un repas maigre (= avec peu de gras), unefière allure (= noble) et une allure fière (= hautaine), un triste dîner (= médiocre) et un dîner triste (= qui n'est pas gai). Il serait utile de distinguer entre les sens directs et les sens (ou « em-plois ») figurés des mots Pris dans leur sens direct les mots servent avant tout à dénommer. Tels sont bras et tête dans « prendre dans ses bras » et « les bras d'un fauteuil », dans « une jolie tête » et « la tête d'un, clou ». Les sens figurés tendent à caractériser les phénomènes de la réalité. ils sont employés à des fins expressives ; ce sont des images qui semblent se superposer sur les nominations directes. Dans éclipser ses. rivaux le verbe éclipser, qui est une image, recèle une connotation expressive dont son synonyme surpasser (surpasser ses rivaux) est dépourvu. À la longue l'image peut s'user, et les mots, dépouillés de leur an-.; cienne expressivité, deviennent des dénominations directes et immédiat! tes des objets et des phénomènes de la réalité. La sécheresse du cœur et la dureté de l'âme ne sont guère plus expressifs que la bonté du cœur ou la générosité de l'âme.

§ 22. Le mécanisme de l'évolution sémantique des vocables. La signification étant un phénomène socio- linguistique et logico-psychologique. le procès sémantique doit être examiné sous ces deux aspects. Envisagée sous l'aspect socio-linguistique, l'évolution sémantique est la promotion d'une acception individuelle au niveau de la langue. Toute modulation sémantique se manifeste par l'extension des possibilités combinatoires des mots dans la parole individuelle. Pour s'incorporer à la structure sémantique du mot l'innovation sémantique doit devenir un fait de langue, autrement dit. s'imposer à la communauté linguistique. Du point de vue logico-psychologique l'évolution sémantique présente quelques types différents. Ce sont la restriction et l'extension du sens, la métonymie, la métaphore, le glissement de sens qui sont les procès sémantiques fondamentaux éventuellement accompagnés de modifications affectives amenant à l'amélioration ou la péjoration, à l'affaiblissement ou l'intensification du sens des mots.

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§ 23. La restriction, l'extension et le déplacement du sens. Nous assistons à la restriction ou à l'extension du sens d'un mot lorsqu'il y a respectivement spécialisation ou généralisation de la notion exprimée. En faisant appel aux composants sémantiques on pourrait représenter la restriction de sens par la figure suivante : A -> A b ou A est la notion de genre, b - l'indice notionnel différentiel, la flèche symbolisant le transfert sémantique. Concrétisons ce modèle par l'exemple du verbe | pondre qui à partir du sens primitif de « déposer » (A) a reçu le sens de « déposer (A) des œufs (b) » en parlant des oiseaux et des reptiles. Signalons d'autres cas de restriction du sens. Cueillir (du lat. : colli-: gère) signifiait au Moyen Âge « ramasser, rassembler » ; on pouvait cueillir Ides branches, des pierres, etc. : le sens étymologique de ce verbe s'est ; conservé dans quelques expressions techniques : le maçon cueille le plâtre avec sa truelle, le verrier cueille le verre fondu au bout de sa canne à souffler, mais dans le langage usuel d'aujourd'hui ce verbe ne signifie que « séparer une fleur de sa tige, un fruit de 1"« arbre qui l'a produit » : de là au figuré « cueillir des lauriers ». Avaler (de à et val) dont le premier sens était très étendu - « descendre, faire descendre, abaisser » ne signifie aujourd'hui que « faire descen-iëre dans le gosier » ; le sens étymologique apparaît encore dans l'expression en aval de (Rouen est en aval de Paris). Traire avait autrefois le même sens que le verbe tirer aujourd'hui : ion disait traire l'épée du fourreau, traire les

cheveux, traire l'aiguille,

mamelles de

etc. ; à présent on n'emploie ce verbe que dans le sens très spécial de : « tirer le lait des

» (traire les vaches, les chèvres, etc.).

Labourer signifiait primitivement « travailler » en général ; on labourait non seulement la terre, mais également le bois, les métaux ou autre matière ; plus tard le sens de ce verbe s'est restreint, il n'a signifié que « travailler la terre ». Sevrer qui voulait dire autrefois « séparer » ne signifie plus que « séparer l'enfant de sa nourrice, cesser l'alaitement ». d'où au figuré «priver ». Finance avait jadis le sens de « ressources pécuniaires dont qn dispose » et aujourd'hui, au pluriel - « ressources pécuniaires d'un Etat ». Le sens étymologique de gorge est « un gouffre, une ouverture béante » qui s'est conservé dans l'acception « une gorge de montagne » : le sens moderne le plus usuel, homonyme du précédent, est « la partie antérieure du cou. le gosier ». Viande (du lat. vivere - « vivre ») signifiait encore au XVII e siècle « n'importe quelle nourriture » ; plus tard le sens de ce mot s'est restreint et il ne désigne aujourd'hui que l'aliment par excellence - « la chair des animaux de boucherie ». Linceul s'employait dans le sens général de « linge, drap de lin ». aujourd'hui ce mot ne se dit plus que du drap mortuaire. Poison ou « substance qui détruit les fonctions vitales » avait autrefois le sens général de « breuvage ». Jument avait désigné « n'importe quelle bête de somme » et à pré-j sent « femelle du cheval ». Il était un temps où l'on reliait non seulement des livres, mais ausshj bien des hottes de foin, des tonneaux, etc. Ces exemples démontrent que 1 a restriction du sens estunl conséquence de la réduction de la fonction nominative du mot qui l'expression d'une notion de genre passe àl'expression d'une notion d'es pèce. L'extension du sens présente un mouvement contraire dû Jl ce que le mot reçoit une plus grande liberté quant à sa fonction nominati| ve : on assiste à la transformation d'une notion d'espèce en une notion < genre.

».

La figure représentant le processus d'extension de sens sera Ab

Gain désignait autrefois la récolte, puis le produit obtenu par ton espèce de travail. Arriver < lat. arripare a signifié d'abord « atteindre la rive », suite - « parvenir dans n'importe quel lieu ». Panier était « une corbeille pour le pain » et aujourd'hui « une < beille » pour toute sorte de provisions. Fruit signifiait « résultat d'un travail » (en latin), puis « produit de la floraison », et de nouveau - « résultat d'un travail

A:

Gamin - synonyme de « garçon » était un mot dialectal de l'Est qui désignait « un jeune aide d'artisan ». Effacer de « faire disparaître une figure » en est venu à signifier « faire disparaître sans laisser de trace ». Egérie qui était à l'origine le nom d'une nymphe qui aurait été la conseillère de Numa Pompilius. deuxième roi légendaire de Rome, a pris le sens de « conseillère, inspiratrice ». Dame est passé du sens de « femme de haute naissance » au sens de « femme » tout court. Exode originairement « émigration des Hébreux hors d'Egypte » s'est élargi jusqu'à désigner toute émigration de masse Charabia qui était appliqué au français des Auvergnats à cause de j leur prononciation du [s] comme [f] s'emploie aujourd'hui pour « langage, style incompréhensible ou incorrect ». La restriction et l'extension du sens sont le plus souvent le résultat |du changement de l'aire d'emploi d'un mot qui passe d'une sphère de l'activité humaine dans une autre. Généralement ces procès sémantiques l'amènent guère à la polysémie. Toutefois des cas se présentent où le lême mot a un sens plus général dans la langue commune et un sens sstreint dans le cadre d'une terminologie spéciale ou d'un jargon.

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Le déplacement de sens se fait aussi dans le cadre de la même lotion de genre, seulement dans ce cas il y a transfert d'une notion d'espece à une autre notion d'espèce. Ce processus correspond à la figure Ab Ac . Ainsi chaîne dont la notion générique de « suc-sssion d'anneaux de métal entrelacés » est concrétisée dans les sens de tlien » (tenir un chien à la chaîne), d'« attache ornementale » (chaîne A-, chaîne d'argent), de « suite d'éléments métalliques servant à trans- ; un mouvement utilisés en mécanique » (chaîne de bicyclette). Classeur dont la notion générique est « objet qui pennet de classer » ait les sens concrets de « meuble de bureau » servant au rangement. Jreliure à feuilles mobiles ». « casier, boîte (pour diapositives) ». Signais encore le mot chambre qui ne désigne point n'importe quelle pièce lis des pièces particulières : « pièce où l'on couche ». « compartiment srd d'un navire ». Comme le prouve ces exemples le déplacement de : peut créer la polysémie. Des cas fréquents se présentent lorsque le processus de déplacement jutit pas à la création de sens nouveaux, mais à l'apparition de divers emplois sémantiques dans le cadre de la même notion. Tel est le cas de code qui se laisse définir comme « système de symboles destiné à représenter et à transmettre une information » et qui peut être, entre autres, un code bancaire, un code d'accès à un immeuble, un code postal.

§ 24. La métonymie. La métonymie (du grec meta ~ « changement » et onotna - « nom ») est la dénomination d'un objet par un autre lié au premier par un rapport de contiguïté. Donc, le lien qui est à la base de la métonymie revêt toujours un caractère réel, objectif. Par métonymie on désigne un objet ou un phénomène essentiellement différent de l'objet ou du phénomène antérieurement désigné par le mot. Le transfert métonymique peut être représenté de la façon suivante : abc def=> (abc) où les lettres minuscules rendent les indices notion-nels et le signe => indique l'existence d'un rapport sémantique. Illustrons ce modèle par l'exemple de table qui à partir du sens de « meuble formé d'une surface plane horizontale supportée par un pied, des pieds » a acquis par métonymie les sens de a) « nourriture servie à table » et de b) « personnes qui prennent un repas à table ». La figure de la métonymie, ainsi que l'exemple cité, témoigne que le sens dérivé suppose un rapport entre l'ensemble d'indices différentiels nouvellement surgis def-« nourriture » ou « personnes qui prennent un repas » et l'ensemble d'indices différentiels qui constituent le sens générateur abc - « table ». Ce rapport est différent : dans le cas a) il sera « qui se trouve sur ». dans le cas b) - « qui se trouvent autour de ». Les métonymies se laissent classer en types variés selon le caractère du rapport qui leur sert de base. La plupart sont de caractère concret. On prend aussi la partie pour le tout et inversement, le tout pour la partie. Ce genre de métonymies est appelé synecdoque. L'homme peut être dénommé par une partie de son corps : C 'est une bonne tête I Elle travaille comme petite main (ouvrière débutante). C 'est un cœur d'or ' Quelle mauvaise langue ! Une barbe grise (un vieillard). Une vieille moustache (un soldat). C'est ainsi qu'ont été formés certains noms de famille : Lecœur, Pied, Lenez. On trouve souvent ce genre de métonymies dans les contes populaires du Moyen Âge : Barbe-Bleue, Fine-Oreille, Belle-Jambe. Parfois les noms des vêtements, des armes, des instruments de musique ou leurs parties servent à désigner l'homme : une soutane (curé, nommé d'après la soutane qu'il porte) ; les robes noires - « moines.hommes d'église » ; un talon rouge (gentilhomme du XVII e siècle) : on dira : un tambour, un violon, un clairon - pour celui qui joue de l'instrument, un glaive pour « symbole de guerre, de la justice divine, du pouvoir judiciaire ». Les animaux sont aussi parfois dénommés par les parties de leur corps : une huppe (espèce d oiseau appelé aussi hochequeue). Les cas où le tout .sert à désigner la partie sont plus rares. Signalons pourtant hermine, daim, loutre, chevreau où le nom de l'animal sert à désigner la peau ou la fourrure. On prend le contenant pour le contenu et inversement : la ville était sur pied, toute la maison était en émoi où les mots ville, maison sont employés pour les habitants de la ville ou de la maison. On assiste au même processus pour théâtre, parterre, poulailler lorsqu'ils désignent le public ou pour le mot Chambre désignant l'ensemble des députés. À tout moment on se sert des mots tasse, assiette, seau, etc. pour désigner ce que les objets respectifs contiennent. Les cas où le contenant est dénommé par le contenu sont rares ; tels sont un café, un billard. On prend parfois la matière pour la chose fabriquée : le carton n'est pas seulement une pâte de papier, mais aussi une boîte pour chapeaux ou chaussures et une espèce de portefeuille à dessin ; par le mot caoutchouc on désigne non seulement la matière, mais également les objets contenant cette matière ; les substantifs tels que fer, marbre, bronze désignent tout aussi bien la matière que les objets fabriqués avec ces matières. On prend parfois le producteur pour le produit. Souvent un ouvrage, une création reçoit le nom de l'auteur ou de l'inventeur. On dit un Montaigne pour un recueil des œuvres de l'écrivain, un magnifique Rembrandt, un délicieux Corot pour une toile de ces peintres.

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Le nom du producteur ou de l'instrument sert parfois à désigner la manière dont s'accomplit quelque action : ainsi avoir une belle main est employé pour « avoir une belle écriture ». parler une langue impeccable pour « parler correctement ».

Plus rarement le nom du produit est appliqué au producteur. Pourtant on désigne un animal par le cri qu'il produit : un coucou, un coq, un cri-cri. Par certains noms de lieu on nomme des produits qui y sont fabriqués : du cognac, du tokay, du bordeaux, du cahors, du camembert, etc. Un type très fréquent de la métonymie consiste à faire passer certains termes du sens abstrait au sens concret :

ameublement - « action de meubler » désigne par métonymie l'ensemble des meubles : allée, entrée, sortie - « action d'aller, d'entrer, de sortir » et. par métonymie. « voie par où l'on va. l'on entre, l'on sort » De même le nom d'une qualité abstraite peut s'appliquer à la chose ou à la personne possédant cette qualité : un talent, une célébrité, une beauté, une curiosité, une nouveauté, des douceurs, etc. Au point de vue de leur fonction dans la langue les métonymies sont ; tantôt des dénominations directes d'objets et de phénomènes de la réalité f (boire dans un verre, acheter du camembert, c'est une nouveauté), tantôt des acceptions figurées

avec souvent une charge affective ( une vieille barbe, une vieille moustache, une bouche inutile, une grosse tête). Donc, grâce

a la métonimie les mots acquièrent un sens nouveau et enrichissent leur structure sémantique ou bien ils élargissent leurs possibilité combinatoires dans la cadre du même sens. Parmi les sens nouvellement parus à la base d`une métonimie citons en guise d`exemple: dossier – “ensemble de

documents concernant une personne, un projet, etc”; classe(s) de – “séjour collectif de classes entieres (d`écoliers, de lycéens)

à la campagne, la mer, la montagne, etc” (cf. : classe de neige, classe de mer) ; chlorophille – “air pur, campagne”; vert

“relatif à l`agriculture, aux agriculteurs, aux problemes et à la politique agricole” (cf. : révolution verte, plan vert, marche

verte) ; hexagone – nom donne a la France qui sur la carte “s`inscrit dans un hexagone presque regulier”.

§ 25. La métaphore. La métaphore ( du grec metaphora qui signifie proprement “transfert”) est la dénomination d`un objet par un autre lié au premier par une association de similitude. Par métaphore on désigne un nouvel objet ou phénomène qui, contrairement à la métonymie, suppose quelque propriété ou trait commun avec l`objet ou le phénomène antérieurement désigné par le mot. C`est précisément ce trait commun qui permet d`établir un rapport de similitude entre des objets et des phénomènes différents. Pourtant ce lien de similitude qui est à la base de la métaphore est parfois subjectif, arbitraire, le rapprochement des objets inattendu. Ainsi, on apelle une tête de loup une brosse ronde portée sur un long manche et servant à nettoyer les plafonds, quoiqu`il n`y a pas de ressemblance évidente entre cette brosse et une tête de loup. La figure de la métaphore sera: abc dec ou c est l`indice notionnel commun. La métaphore est un procédé sémantique extrêmement fécond. Tout comme la métonymie elle crée de nouveaux sens et emplois sémantiques. Les métaphores concrètes sont bien fréquentes. Ce sont souvent les noms d`objets qui servent à désigner d`autres objets de la réalité: le nez d`un navire; le bec d`une bouilloire, d`une théière; le col d`une bouteille; le pied d`une colline; un bras de mer; la crête d`une montagne; les dents d`un peigne, etc. Parmi ce genre de métaphores on peut nommer, en particulier, les substantifs désignant des instruments de travail: mouton – «баба для забивки свай», bras – «кронштейн». Certains métaphores désignent l`homme par le nom d`un objet concret: C`est une scie cette femme! (une personne ennuyeuse); Quelle grande perche de fille! (longue comme une perche); C`est une véritable fontaine! (une personne qui pleure facilement); un drôle de zèbre! – “un individu bizarre”. Souvent les métaphores désignent l`homme par le nom d`un animal quelconque ; ce sont parfois des appellations injurieuses: un animal (скотина) et aussi un gorille – “garde du corps, agent secret”, un cochon, un âne, une oie, une pie, une vache.

La métaphore est un moyen très usité de la création de sens et d`emplois abstraits partant de sens concrets. On dit: une lourde besogne, une profonde douleur, un reproche amer, le feu des passions, la dureté de l`âme, le printemps de la vie, être bouillant de colère, un avenir lumineux, une situation douillette, un carrousel ministériel, l`opinion publique a basculé, renouer un dialogue, briller par son esprit, etc. Les métaphores de ce genre sont très nombreuses, on en crée à tout moment, souvent dans les buts expressifs. Citons-en quelques-unes parmi les plus récentes: basculer – “changer d`une facon soudaine

et irréversible” (cf.: le temps avait basculé) ; bloquer – “empêcher de réussir, de fonctionner”; carrefour – “situation où on est

obligé de choisir entre plusieurs décisions possibles”; bombe – “nouvelledont la divulgation cause une vive surprise, un scandale, etc.”; boomerang – “acte hostile ou argument qui se retourne contre son auteur et lui cause un dommage”. À l`origine la métaphore comporte toujours une image . Toutefois grâce à son caractère conventionnel la métaphore perd facilement son caractère imagé, et parfois seules des dépouilles étymologiques font revivre l`image initiale. Tel est le cas de branche qui dans le latin populaire recelait l`image de “patte d`animal”. On peut dire la même chose de rue, poudre, penser qui à l`origine signifiaient respectivement “ride”, “poussière”, “peser”.

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Tout comme les métonymies les métaphores de la langue sont des dénominations directes d`objets ou de phénomènes ou bien des acceptions figurées et émotives (cf.: bouton-d`or, bras d`un fauteuil, un petit monstre, quel charcutier!, un gobeur de fausses nouvelles). À côté de la métaphore vient se placer un procédé d`évolution sémantique basé sur la similitude de la fonction de deux objets. Ce phénomène repose non pas sur la ressemblance des objets comme tels, mais sur la similitude de la fonction qu`ils remplissent et qui permet de les rapprocher. Ainsi les mots plume et fusil désignaient autrefois : le premier, « une plume d'oie pour écrire », le second, « le foyer >v(du lat. pop. facile, de fociis - « foyer ») ; par la suite ces mots ont désigné des objets nouveaux associés aux premiers grâce à la communauté de leurs fonctions. Non seulement ce moyen sémantique rappelle la métaphore, mais il se confond souvent avec elle. En effet, des cas se présentent où l'on transfère le nom d'un objet à un autre comparé au premier quant à la communauté de la fonction et la ressemblance extérieure. Le peigne n'est pas uniquement un instrument taillé en forme de dents et servant à démêler ou retenir les cheveux, mais également un outil spécial de forme et de fonction semblable dont on se sert pour apprêter la laine, le chanvre, etc. Quelles sont les sources des métaphores ? Les métaphores ont à leur base des comparaisons puisées dans tous les domaines de l'activité de l'homme. Chaque profession, chaque métier, chaque occupation estime source intarissable de comparaisons, donc de métaphores. Ainsi le sport a donné naissance à se cabrer, aller à toute bride, tenir le dé (de la conversation), l'échapper belle (« manquer une balle » dans le jeu de paume). faire échec à : la chasse a donné : être à l'affût de, ameuter, appât, dépister, faire une battue, revenir bredouille : la vie'militaire a engendré : battre en retraite, faire assaut d'esprit, de politesse ; de la marine nous avons : s 'embarquer dans une affaire, chavirer. Les métaphores sont surtout nombreuses dans l'argot. Pour s'en convaincre on n'a qu'à passer en revue les mots d'argot désignant certaines parties du corps humain. Pour tête on dit boule, cafetière, citron, œuf, pomme, cerise ; pour visage on a hure, façade, bobine ; une tête chauve devient un caillou ; les jambes deviennent des quilles, des tuyaux : le ventre est un buffet ou un coffre. Cette abondance s'explique par le renouvellement constant de l'argot1.

§ 26. Le glissement de sens. Les multiples emplois d'un mot dans la parole mettent l'accent tantôt sur

l'une tantôt sur l'autre de ses nuances de sens. Il en sera ainsi de pâle dans un visage pâle (décoloré), un soleil pâle (sans éclat), bleu pâle (faible de couleur) : de effacer dans effacer des traces de crayons et dans cette

phrase de Saint-Exupéry . « II leva les yeux vers les étoiles

Dans son ouvrage « La science du mot. Traité de sémantique » A. Carnoy a proposé une formule évocatrice de ce phénomène : abcd > abcd > abcd> abcd > abcd où les lettres en caractères gras traduisent lesnuances de sens mises en relief dans la parole et le signe > - l'apparition d'un emploi particulier. Deux possibilités se présentent : ou bien le mot élargit ses emplois sémantiques, alors que son sens n'est guère affecté (nbcd > abcd). ou bien il acquiert un sens nouveau (abcd > a/bccl/-^ a) En effet, si l'environnement ne fait ressortir régulièrement que certaines nuances sémantiques d'un mot au détriment des autres, ces dernières finiront par tomber dans l'oubli et le sens du mot évoluera. A la suite du glissement de sens le contenu sémantique des mots peut changer complètement : ainsi, en partant de l'idée de surnaturel les mots merveille, merveilleux, féerie, féerique, magique, prestigieux, enchanté, enchanteur, ensorcelant, fascinant et charmant, sont -parvenus à rendre l'idée de beauté' : chétif qui à l'origine voulait dire « captif, prisonnier » a pris le sens de « faible » en passant par « malheureux » : autrefois étrange < estrange signifiait « étranger » et aujourd'hui « bizarre » : craindre < cremere < Iremere dont le sens était « trembler » est devenu par la suite un synonyme de redouter. Le glissement de sens peut créer la polysémie : innocent ne s'applique pas seulement à celui qui n'est pas coupable, mais également à celui qui est crédule, naïf ; pauvre signifie non seulement « dépourvu du nécessaire ». mais aussi « malheureux », dérober correspond aussi bien à « prendre furtivement le bien d'autrui » (dérober de l'argent) qu'à « cacher, dissimuler » (un escalier dérobé). Le glissement de sens est un phénomène fort répandu, basé sur la coexistence dans le contenu sémantique d'un mot d'indices notionnels (nuances) contigus. Éventuellement tout mot exprimant une notion peut subir l'effet de ce procès sémantique, mais il est surtout caractéristique des mots abstraits dont les notions offrent plus de fluctuations.

presque effacées les affiches lumineuses

»

§ 27. L'amélioration et la péjoration du sens. Les procès sémantiques examinés jusqu'ici représentent

des modifications d'ordre logique. Ils sont parfois accompagnés de modulations affectives qui portent sur le contenu sémantique des mots en lui ajoutant des nuances favorables ou défavorables.

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Ce sont surtout les cas d'« avilissement » de sens qui sont fréquents. Un mot dont le sens primitif est neutre peut prendre une nuance défavorable. Dans « Le jacassin » de P. Daninos, chez qui les dons d'humoriste rivalisent avec ceux de philologue, nous lisons à propos de garce et fille cette plaisante remarque :

« L'évolution du langage ne se montre décidément pas galante pour le beau sexe. Garce, longtemps féminin de garçon, a commencé à mal tourner vers 1587. Quant à fille, si l'appellation est innocente au début de la vie (« Fille ou garçon ? »), elle ne tarde pas à servir aux femmes pour désigner toute femme avec qui leur mari les trompe : « Et c'est une fille de quel âge ? »'. Toujours selon le témoignage de P. Daninos, le sort de bourgeois n'a pas été plus heureux : « Ennemi traditionnel des ouvriers, des aristocrates, des artistes, des snobs et des bourgeois eux-mêmes qui n'acceptent volontiers le mot que précédé de grand. Au féminin devient nettement péj » Les causes de la dégradation du sens sont différentes. On peut noter, entre autres, l'attitude dédaigneuse que manifestent les représentants des classes dirigeantes à l'égard de certains métiers, de certaines occupations. Le mot rustre qui signifie encore parfois « un campagnard, un paysan » est surtout pris en mauvaise part, dans le sens d'« homme grossier ». Le mot vilain < bas lat. villanus qui signifie proprement « habitant de la campagne » a subi le même sort. Paysan et campagnard sont aussi parfois employés avec ironie. Manant

désignait autrefois « l'habitant d'une ville, d'un bourg, d'un village, un paysan ». à présent ce mot apris le sens d'« homme grossier ». Un épicier, « propriétaire d'une épicerie ». parvient à désigner « un homme à idées étroites, à goûts vulgaires qui ne cherche qu'à gagner de l'argent». Le mot soudard qai désignait autrefois « un soldat mercenaire » signifie à présent « homme baital et grossier ». Un brigand désignait jadis « un soldat allant à pied et faisant partie d'une brigade » ; aujourd'hui il a un sens nettement négatif. Les mœurs dépravées des soldats ont contribué au développement des sens défavorables de ces deux derniers mots. Les noms de nations et de peuples acquièrent aussi parfois un sens péjoratif non sans l'influence des idées chauvinistes et nationalistes que nourrit la bourgeoisie réactionnaire. Ainsi Bohémien devient le synom -me de

« fripon, filou » : gaulois a parfois le sens le « scabreux, grivois » On dit filer a l'anglaise, chercher une

querelle d'allemand, parler français comme un Basque espagnol, (variante de l'expression : « parler français comme une vache espagnole »). Le mot boche de caboche, servait à désigner primitivement un habitant de

l'Alsace « têtu et peu dégourdi » ; par la suite il a été pris en mauvaise part pour désigner un Allemand. Des mots empruntés aux langues étrangères sont souvent dégradés : habler (empr. de l'esp.hablar-«. parler ») a le sens de « parler beaucoup en se vantant » (cf. : hâblerie, hâbleur, -se) ; rosse (empr. de l'ail. Ross -« coursier ») signifie « mauvais cheval » ; palabre (empr. de Pesp.palabra - « parole ») - « discours long et ennuyeux ». Parfois la dégradation du sens est due à ce que l'objet ou le phénomène désigné par le mot évoque des associations négatives. Ainsi, oie devient le synonyme de « personne sans intelligence » ; sale - signifie « qui blesse la pudeur » dans sales paroles et a le sens de « contraire à l'honneur » dans une sale affaire ; fange s'emploie comme synonyme de « vie de débauche » ; bourbier prend le sens de « embarras » et pourri celui de

« grande corruption morale ». La dégradation du sens des mots est souvent causée par leur emploi euphémique. Un e u p h é m i s m e est un mot ou une expression employé à dessein afin d'éviter l'évocation d'une réalité désagréable ou choquante. L'emploi euphémique d'un mot aboutit à la modification de la structure sémantique de ce dernier. Par superstition religieuse ou autre on a parfois évité de prononcer les mots désignant la mort, certaines maladies, des choses « sacrées ». C'est ainsi que le verbe mourir est remplacé par passer, trépasser, décéder, s'endormir, rendre l'âme, partir, s'en aller, disparaître, quitter le monde, quitter les siens, fermer les yeux, s'endormir du sommeil de la tombe. Au lieu d'epilepsie on dit le haut mal ou bien le mal caduc. Outre les euphémismes de superstition il y a des euphémismes de politesse ou de décence. Les euphémismes de décence sont des vocables au moyen desquels on adoucit un terme, une expression trop réaliste. Il est plus poli de dire simple, innocent, benêt que bête ; inventer ou déformer la vérité sont moins choquants que mentir ; au lieu de soûl on préfère dire un peu gris, gai, gaillard, attendri, ému, n 'avoir pas été complètement sage. En argot au lieu de dire voler on emploiera de préférence commettre une indélicatesse, travailler, opérer, acheter à la foire d'empoigne, ne pas avoir les mains dans les poches. Les mots peuvent subir une évolution sémantique opposée ; ils peuvent améliorer leur sens, s'ennoblir. Toutefois ces cas paraissent être moins fréquents. La nuance péjorative que certains mots possédaient à l'origine s'est estompée ou s'est effacée complètement. Tel est le cas de bagnole qui s'emploie de plus en plus souvent au sens neutre d'« automobile ».

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Bouquin a suivi la même voie : de « livre de peu de valeur » il est parvenu à désigner n'importe quel livre. Ce sont parfois des mots 'dont le sens primitif est neutre et qui au cours de leur développement prennent une nuance favorable Un cas intéressant est offert par l'évolution sémantique du mot bougre qui provient du latin Bulgarus ou autrement dit « un Bulgare ». Parmi les Bulgares on comptait un grand nombre d'hérétiques. De là le mot bougre a signifié « hérétique » : du sens d'« hérétique » on en est venu au sens d"« homme débauché ». et encore de « fripon, filou » : pourtant plus tard la nuance péjorative du mot s'est affaiblie et il a commencé à se nuancer favorablement ; aujourd'hui on dit C'est un bon bougre ! dans le sens d'« homme à cœur ouvert, franc et sympathique ». L'adverbe bougrement exprime le degré supérieur de la manifestation d'une qualité : C'est bougrement joli Le mot chien a subi une évolution analogue. Au sens figuré ce mot a été marqué d'une nuance défavorable (cf. : « Chien de philosophe enragé ». M o 1 i è r e). On dit encore aujourd'hui avoir une humeur de chien, il fait un temps de chien. Mais au XIXe siècle le mot chien commence à prendre une valeur positive : et on dit familièrement avoir du chien pour « avoir du charme »

§ 28. L'affaiblissement et l'intensification du sens (hyperbole et litote). L'affaiblissement du sens est

une conséquence de l'emploi abusif, hyperbolique des mots ; il présente un moyen affectif de la langue. Les hyperboles sont bien fréquentes parmi les formules de politesse On dit être ravi, être enchanté défaire la connaissance de qn sans prendre les mots à la lettre. On exagère sans trop le remarquer lorsqu'on dit c 'est assommant, esquintant, crispant, tuant, rasant pour « c'est ennuyeux ! » ou bien il y a des siècles, il y a toute, une éternité qu 'on ne vous a pas vu pour « il y a très longtemps qu'on ne vous a pas vu ». Très imagées sont aussi les hyperboles telles que aller comme le vent, marcher comme une tortue, verser un torrent de larmes. L'emploi des termes exagérés est souvent une affaire de mode Kr. Nyrop signale que « les courtisans du temps de Henri 111 abusaient des adverbes divinement, extrêmement, infiniment ». Nous employons des hyperboles en disant : C'est prodigieux ' C'est renversant ! C'est épatant ! C 'est formidable, spectaculaire, sensationnel, époustouflant ' C 'est super, extra, géant, génial! À force d'être constamment répétées les hyperboles finissent par s'user : elles perdent leur valeur expressive et. par conséquent, leur affectivité. Nous assistons alors à l'affaiblissement de leur intensité émotion- nelle, autrement dit à l'affaiblissement du sens. Ainsi le verbe blâmer avait primitivement le sens de « proférer des blasphèmes, maudire ». et dans ce sens il s'employait souvent comme hyperbole : à présent l'hyper-bole n'est plus sentie et ce mot s'emploie dans le sens de « désaprouver ; reprocher ». Autrefois le substantif ennui désignait « une grande souffrance ». et aujourd'hui « une lassitude morale ». La gêne signifiait « torture » et gêner - « torturer ». Meurtrir avait le sens de « tuer ». comme l'atteste encore meurtre et meurtrier. Par contre, lorsque nous voulons faire entendre le plus en disant le moins nous employons une litote (du litotes - « petitesse ») qui signifie « diminution ». Au lieu de il est intelligent on dit il n 'est pas bête : en parlant d'une pièce ennuyeuse on dit qu 'elle n 'est guère amusante : pour ne pas blesser une femme d'un âge avancé on dira qu'elle n 'est plus jeune. On atténue l'idée dans il est peu recommandable, où peu équivaut à « pas du tout ». La locution pas du tout, nettement péremptoi-re. peut être aussi remplacée par pas vraiment. Les litotes, qui présentent un procédé affectif opposé à l'hyperbole, amènent à l'intensification du sens des

mots.

§ 29. Les modifications du signalement. Les modulations dans la structure de la signification lexicale ne

se bornent pas aux transformations que subit le contenu idéal, elles atteignent les emplois traditionnels et

stylistiques, autrement dit. le signalement des vocables.

L'usage varie au cours des siècles On ne dira plus comme au temps de Gace Brûlé :

« Or ne haïs rien tant que le jour, Ami, qui me départ de vous ». ou bien .

« Quand je gis au dedans du lit

».

quoique les verbes départir et gésir aient gardé les sens de « séparer » (départir l'or de l'argent) et « être couché » (il gisait sur le sol) Les mots ouïr, chef («tête ») d'un usage courant jusqu'au XVI siècle, ne sont possibles que dans certaines tournures : j 'ai oui dire que. se couvrir le chef. A chaque époque il y a des fluctuations quant à l'emploi des mots. l'heure actuelle les tournures dans le but de, fixer quelqu 'un, avoir très faim, il n'y a pas que des hommes suscitent des discussions. Peut-être verra-t- on s'imposer des emplois tels que arrêter de faire qch, excessivement bien condamnés encore par les dictionnaires soucieux du bon usage. Notons aussi la variabilité dans le temps des caractéristiques stylistiques des vocables. Par exemple, dans le Petit Larousse de 1952 les verbes envisager (envisager une question}, l'expression se brûler la cervelle ont la

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marque « fam. » qui est absente déjà dans l'édition de 1960 ; avoir de la veine - « avoir de la chance ». rouspéter - « protester, maugréer » qualifiés de populaires dans l'édition de 1 952 figurent également comme familiers dans celle de 1960 et les suivantes. Signalons encore dégouliner en douceur - « doucement » (une voiture démarre en douceur), accrocher qn (accrocher qn au passage), arpenter - « marcher de long en large ». assommer qn - « ennuyer, importuner ». astronomique - « très élevé, exagéré » (des prix astronomiques) qui depuis peu ne portent plus la marque « fam. » dans les dictionnaires. Un cas particulièrement représentatif est offert par l'expression en avoir ras le bol encore récemment perçue comme indécente (vu le sens argotique de bol - « postérieur »), mais couramment employé aujourd'hui :

son dérivé le ras-le bol - « le fait d'en avoir assez » - semble avoir été rangé d'emblée parmi les mots stylistiquemcnt neutres. À partir du milieu du XXe siècle on assiste à un mouvement accéléré de neutralisation du français qui se manifeste par « un abaissement des barrières entre les divers niveaux de la langue » [17, p, 57J. Des vocables de plus en plus nombreux franchissent les limites d'un style fonctionnel qualifié de « vulgaire » pour pénétrer dans la langue parlée qui pourrait être qualifiée de « niveau neutralisé de la langue » [17. p. 56].

§ 30. Grammaticalisation et lexicalisation. L'évolution sémantique peut conduire, d'une part, à lagrammaticalisation de mots pleins et. d'autre part, aune lexicalisation des formes grammaticales. Lagrammaticalisation suppose la transformation graduelle d'une signification individuelle, donc lexicale, en une signification catégorielle d'ordre grammatical, alors que la lexicalisation repose sur un processus inverse. Ainsi pas mal de mots-outils du français moderne sont d'anciens mots autonomes à sens lexical. L'histoire de la langue française nous fournit une quantité d'exemples de ce genre. Il est connu que l'article indéfini un, une provient de l'adjectif numéral latin unum > un : unam > une. Les particules de négation suivantes étaient tirées de substantifs qui ont reçu le sens négatif du XIIe au XVIe. : pas <passum - « un pas ». rien < rem - « une chose », personne <personam - « une personne ». point < punctum - « un point », goutte < gutta - « une goutte ». Plus récente est la formation de certaines prépositions qui sont d'anciens participes présents ou passés :

durant, pendant, concernant, excepté, vu, hormis (« excepté »). Le processus contraire peut être illustré par l'exemple classique de sire et seigneur qui remontent à des formes différentes du mot latin senior : sire provenant de sa variante familière seior et seigneur de senio-rem. accusatif de senior.

§31. Sur les causes de l'évolution sémantique des vocables. L'évolution sémantique des vocables s'effectue sous l'action de facteurs divers. Ces facteurs sont d'ordre extra-linguistique et linguistique. Parmi les facteurs extra-linguistiques il faut nommer avant tout les changements survenus au sein de la société transformations sociales, progrès culturel, scientifique et technique ; ici viendront se ranger les emplois des mots dans une sphère nouvelle de l'activité humaine, emplois dus à la différenciation de la société en couches sociales, groupes professionnels, etc. Les transformations sociales, rapides ou lentes, sont des stimulants actifs de l'évolution sémantique des mots. Le tracé des modifications sémantiques d'un grand nombre de vocables présentent autant de repères marquant successivement des étapes historiques distinctes. Les mots bourgeois et bourgeoisie n'avaient point à l'origine le sens qu'ils ont aujourd'hui. « Le bourgeois, dit M. Schône. fut à l'époque féodale l'habitant du bourg, par opposition, d'une part, au vilain, l'habi- tant de la villa du maître et travailleur de la terre, et d'autre part, à ce maître lui-même, le seigneur » [18. p. 77], Vers l'époque de la Révolution française le mot bourgeoisie désignait une classe sociale progressiste et avait une valeur positive. Ce mot. qui nomme à l'heure actuelle la même classe acquiert parfois une nuance défavorable aux yeux des masses laborieuses. Le progrès dans l'instruction générale est attesté par le mot librairie qui désignait au Moyen Âge « une bibliothèque » et alors que de nos jours c'est un magasin où Ton vend des livres. Les découvertes scientifiques, les acquisitions techniques se répercutent dans le système sémantique d'un grand nombre de vocables. Fusée à côté des sens tels que « fil enroulé surun fuseau ». « pièce d'artifice » et autres a reçu celui d'« engin cosmique » ; antenne du sens de « vergue oblique soutenant une voile » a passé au sens de « dispositif servant à l'émission et à la réception des ondes électromagnétiques » : chaine en partant de l'idée de « continuité » a désigné dans un atelier une sorte de chemin roulant (travail à la chaîne) et aussi l'ensemble des stations ra-diophoniques émettant le môme programme (chaîne nationale). L'emploi d'un mot dans une sphère nouvelle de l'activité humaine est aussi suivi de la modification de la

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structure sémantique des mots. Ce phénomène remarqué pour la première fois par M. Bréal a été mentionné depuis dans beaucoup d'ouvrages. En effet, en changeant l'aire de son emploi un mot peut prendre un sens soit plus général, soit plus spécial. Tel est le cas de beaucoup de vocables qui ont passé de la langue commune dans quelque terminologie ou jargon. Le mot virage dont le sens général est « action de tourner, de changer de direction » a reçu plusieurs sens spécialisés comme terme de photographie, de marine, de médecine. À partir du sens général « forme, méthode » le mot mode s'emploie dans des acceptions particulières en grammaire et en musique (mode majeur, mode mineur). Dans le jargon des écoles les mots coller, piocher, sécher prennent des sens particuliers. Un mouvement contraire est aussi à signaler. Avec l'enseignement obligatoire qui a amené l'initiation d'un public toujours plus large au progrès technique et scientifique un nombre considérable de termes a reçu un emploi commun. Ainsi, cinéma, micro, enregistrer, téléphone, radio, avion, moteur, speaker, gaz, électricité, ordinateur, minitel, logiciel, puce, télex, scanner , Internet sont parmi les mots de haute fréquence. Il peut y avoir aussi passage d'un mot d'une terminologie dans une autre. Beaucoup de ternies d'aviation ont été adopté par la terminologie maritime : escale, baliser, pilote, carlingue, passager, hélice, etc. Les facteurs linguistiques sont tout aussi importants que les facteurs extralinguistiques, quoique moins étudiés. Des études intéressantes n'ont été amorcées que depuis quelques dizaines d'années et encore ne permet- tent-elles pas de sérieuses généralisations. Ce sont, en particulier, des ouvrages consacrés à l'influence réciproque des mots sémantiquement apparentés, formant des champs conceptuels et des séries synonymiques. Toutefois de nombreux dépouillements restent à faire qui permettront de juger plus exactement du lexique français en tant que système. Parmi les facteurs linguistiques il faudrait distinguer ceux qui agissent au niveau de la langue-système et ceux qui appartiennent au niveau de la parole. Au niveau de la langue nommons :

1. L'interaction des mots sémantiquement apparentés. Ce phénomène a été mentionné à plusieurs reprises à partir de A Darmesteter. En effet, les vocables sont associés par de multiples liens sémantiques déterminant leur place, leur fonctionnement et leur évolution ultérieure dans la langue. Les modifications sémantiques que subit un vocable rejaillissent généralement sur d'autres vocables unis au premier par des rapports variés. Ainsi on peut observerun mouvement sémantique parallèle dans les mots à sens proche. Dans l'ancien français les verbes songer et penser avaient des sens différents : le sens principal de penser était le même qu'aujourd'hui, alors que songer voulait dire « faire un songe, un rêve » Au XVIe siècle songer avait acquis le sens de penser, en tant que synonyme de ce dernier il s'employait dans les mêmes constructions, sans complément :

Par trop songer, cerveau ronger (Leroux de Li nc y) ; suivi de la préposition à :

mais à quoi songeait-il, quand il définit l'homme « un anima] à deux pieds, sans plumes » (Montaigne) ; avec la préposition en qui disparaît également pour l'un et l'autre verbe vers le XVIIe siècle. Par la suite le développement sémantique des verbes songer et penser suit des voies parallèles : les deux verbes reçoivent dans la construction avec la préposition à, suivie d'un infinitif, le sens d'« avoir l'intention, le dessein de faire qch » :

Le temps était très mauvais. Annette ne pensait pas à sortir de l'après-midi (Rolland). et

.pas une seconde je n 'ai songé à vous retirer mon estime. (Tr oyat) Le verbe songer acquiert, dans la construction avec la conjonction que. un sens synonyme à l'un des sens secondaires du verbe penser, celui de « supposer » : ce sens est rendu par ces deux verbes dans le français contemporain :

J'ai pensé que tu avais peut-être besoin de compagnie. (Sartre) Pas un moment où ces maîtres excellents ne songeaient que parmi leurs élèves, dût se trouver un écrivain ou un orateur. (Re n an) La modification du sens d'un mot peut aussi se répercuter sur l'évolution sémantique d'un mot à sens opposé. L'adjectif noble étant appliqué au XVIIe siècle aux oiseaux de proie qui servaient à la chasse, ignoble a désigné désormais tous les autres oiseaux. 2. L'interdépendance des mots faisant partie de la même famille étymologique. L'expression perle orientale a commencé à s'employer au sens de « perle brillante ». les perles orientales étant réputées pour leur éclat : il en résulte qu'orient reçoit à son tour le sens d'« éclat » dans l'orient d'une perle. Au XVIIe siècle le verbe songer a signifié « s'abandonner à la rêverie » sous l'influence des mots de la même famille : songerie - « rêverie, chimère » (déjà au XVe siècle), songe - « rêve. rêverie » (à partir du XVIe siècle), songeur - « celui qui s'abandonne à la rêverie » (depuis le XVIe siècle).

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Toutefois la parenté étymologique n'implique pas obligatoirement la conformité sémantique ce qui est dû au caractère asymétrique de l'évolution de la langue. Ceci a été démontré par 0. Duchacek dans son étude spéciale consacrée au champ conceptuel de la beauté [ 19. p. 319]. Citons en guise d'exemple charme, charmes et charmant qui recèle l'idée de beauté, alors que charmer, charmeur, charmeresse en sont dépourvus. 3. L'influence des mots à sonorité similaire. Citons l'exemple de saligaud qui a pris le sens de « personne malpropre au physique et au moral » sous l'influence de sale, auquel il se rattache aujourd'hui, quoique historiquement il provienne du surnom Saligot. Au niveau de la parole on pourrait signaler l'influence réciproque des mots associés par un rapport de contiguïté. Les mots constamment agencés les uns aux autres dans l'énoncé sont sujets à la contagion sé- mantique. Ce phénomène est souvent accompagné de l'ellipse. C'est ainsi que sont apparus dépêche de dépêche télégraphique, ligne de ligne de pêche, bâtiment de bâtiment de mer : dans faire la tête on sousentend faire la tête boudeuse, dans le vin dépose - le vin dépose un résidu : pour un Parisien le Bois de Boulogne devient le Bois.

Telles sont à grands traits les causes essentielles de l'évolution sémantique des vocables.

CHAPITRE II LA FORMATION DES MOTS § 32. La formation des mots et son rôle dans l'enrichissement lexical. La formation des mots est à côté de l'évolution sémantique une source féconde de l'enrichissement du vocabulaire français. La langue française « a perdu, au cours des siècles, un grand nombre de mots ; en compensation, avec une intensité de vie plus ou

moins grande selon les périodes, elle a constamment enrichi son vocabulaire

termes nouveaux » [20. p.77]. Tout comme l'évolution sémantique la formation des mots nouveaux sert avant tout à la communication de nos idées et de nos sentiments. Elle est aussi largement utilisée dans des buts expressifs, comme moyen stylistique. Parmi les causes de la formation des mots nouveaux il faut nommer en premier lieu les changements perpétuels survenus à l'intérieur de la société, les innovations multiples qui exigent une dénomination. L'absence du mot voulu en nécessite la création. Cette dénomination nouvelle, à condition d'être réussie et de répondre aux besoins de la communication, atoutes les chances de s'imposer à la société et de devenir, par conséquent, un mot de la langue. L'intensité de l'enrichissement du vocabulaire au cours des siècles a connu des hauts et des bas. Il y a eu des périodes pour ainsi dire « mortes » lorsque des accès de purisme freinaient l'évolution du vocabulaire. Le XVIe siècle a sensiblement renouvelé le vocabulaire français. À cette époque Ronsard disait : « Plus nous aurons de mots dans notre langue, plus elle sera parfaite ». Un siècle plus tard Vaugelas déclarait : « II n'est permis à qui que ce soit de faire des mots, non même au souverain ». De nos jours la « créativité » est devenue particulièrement intense Cela s'explique, d'une part, par la révolution scientifique et technique, d'autre part, par l'accès des larges masses à l'enseignement, aux mass média. Les linguistes français signalent qu'aujourd'hui chacun se croit autorisé à « néologiser » ce qui amène dans des cas d'abus à une juste réaction négative de leur part. Dans les ouvrages de linguistique française on fait généralement entrer dans la formation des mots divers procédés dont la dérivation affixa-le. la dérivation impropre, la dérivation régressive, la télescopie. la

surtout, par la création de

composition, l'abréviation et l'onomatopée. Il est à remarquer que certains de ces termes n'ont pas toujours le même sens pour les linguistes différents. Même les définitions des termes les plus usités, tels que « la dérivation » et « la composition » varient selon les ouvrages traitant de la formation des mots. Notons encore que l'interprétation de certains procédés de formation reconnus par la majorité des linguistes est parfois contestable1. Sur quelle base repose la créativité lexicale ? Certains linguistes français préconisent la création spontanée et arbitraire des mots. Ainsi J. Damourette et E. Pichon affirmaient que « chaque Français sent en soi le pouvoir de donner du sens à des syllabes spontanément venues se présenter à lui sans qu'il les ait auparavant

[21, p. 150-151]. Ils citent les mots trictrac- «jeu de dés ». gnaf- «

cordonnier ». bibi - « petit chapeau de forme bizarre » et quelques autres appanis dans le langage populaire où la création spontanée serait particulièrement répandue. A. Sauvageot croit également possible de construire de toutes pièces des radicaux nouveaux au moyen de combinaisons de phonèmes existants, assemblés selon les règles de la prononciation française. En guise d'exemple il propose nog-, ned-, nib-, nis- Pourtant la plupart des linguistes estiment qu'il n'y a guère de vocables sans étymologie. En effet, la

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jamais entendu employer par un autre

»

langue nous fournit très peu d'exemples de mots créés à l'aide d'éléments préalablement inexistants. Longtemps les linguistes considéraient le mot gaz comme étant artificiellement fabriqué. Pourtant plus tard on a appris que le créateur de ce mot. le médecin flamand van Helmont (1577-1644). avait utilisé le mot latin « chaos » (du grec « khaôs »). La fabrication purement arbitraire de mots nouveaux va à l'encontre de la fonction essentielle de la langue en tant que moyen de communication. Seulement à condition d'avoir recours aux éléments et aux modèles de formation existant déjà dans la langue on peut créer des mots véritablement viables et accessibles aux locuteurs Tout mot nouvellement créé doit être compris, c'est pourquoi il tend à définir dans une certaine mesure l'objet ou le phénomène qu'il désigne . il est nécessairement motivé à l'origine (cf. : les néologismes un lunaute, l'hyperréalisme, la grammaticalilé, un lève-tard, un lave-vaisselle, un sans-emploi, sous-payer. théâtraliser /un roman/). Les modèles de formation agissent généralement au cours de longs siècles, toutefois leur stabilité n'est que relative : certains disparaissent substitués par d'autres, nouvellement parus. Ces changements dans le système de formation se font très lentement en comparaison du renouvellement du vocabulaire. Ainsi nous constatons, d'une part, la disparition du suffixe -âge qui servait à former des adjectifs dans le vieux français (chant ramage), d'autre part, nous assistons à l'apparition du suffixe des adjectifs -ique qui s'est dégagé vers le XVIe siècle des emprunts faits au latin (du type de empirique, domestique, honorifique, excentrique, héral- dique). Le XIXe siècle a vu naître l'élément formateur -bus (trollevbus, bibliobus) [23. p. 48]. Au XXe siècle on signale l'apparition de plusieurs suffixes. De l'anglais, dont l'influence devient prépondérante, on emprunte -ing, -er. Les linguistes constatent que le français a développé d'une manière originale la signification du suffixe -ing : les mots en -ing ne désignent plus seulement l'action (caravaning, forcing - en sport « attaque soutenue contre un adversaire qui se tient sur la défensive » : faire le forcing), mais aussi le lieu où s'accomplit l'action (dancing, parking, pressing ; « on va au pressing comme à la boulangerie », dit J. Dubois). Quant au suffixe -er, il se dégage nettement dans reporter (-> reportage). Par suite des progrès de la physique atomique de électron - « particule élémentaire chargée d'électricité négative ou positive » (formé de électro et ion) on a tiré deux suffixes nouveaux -on et -tron. Le premier a donné négaton (de négatif) - « électron négatif » et positon (de positif) - « particule élémentaire à charge positive ». nucléon - « particule constitutive du noyau atomique » et aussi baryon. hypéron ; du second on a fonné cyclotron (de cyclo et électron) -« accélérateur de particules lourdes », synchrotron (de synchro et tron). magnétron (de magnéto et tron) : on voit aussi apparaître le synchrophasotron, invention soviétique plus efficace que le précédent synchrocyclotron. Notons encore -rama extrait de panorama, très'en vogue dans la publicité où il sert à la création de termes dont l'allure baroque est faite pour attirer l'attention ; son sens assez flottant pourrait être défini comme « spectaculaire, hors ligne, grandiose, frappant par la diversité » ; il a donné des créations, dont la vie a été de courte durée, telles que beautérama, stylorama - « festival d'élégance et de beauté ». décorama - « nouvelle gamme de coloris et tissu ». bijourama - « étalage d'une diversité de pierres précieuses ». stick 'rama - « crayon à paupières » Certains dérivés avec -rama comme cinérama, discorama, castorama semblent être d'un usage plus courant. « On assiste depuis quelques années à une véritable invasion du suffixe -rama », dit R. le Bidois. qu'il qualifie de « suffixoramanie » [24. p. 50]. Le renouvellement du système suffixal peut porter sur un affixe ancien qui subit une modification formelle ou sémantique. De ce fait résulte l'apparition de variantes sémantico-formelles ou sémantiques des affixes existants Ainsi le français connaît depuis longtemps le suffixe -ique qui forme des substantifs désignant une branche scientifique. (Il est connu que le terme sémantique a été créé par M Bréal en 1883 sur le modèle de phonétique déjà existant). Récemment apparaissent des variantes de ce suffixe sous forme de -tique et -matique. dont les dérivés servent à dénommer de nouvelles technologies. Il est très probable qu'elles se soient dégagées du terme informatique par l'ablation de deux segments finals différents. 11 s'ensuit que durant les dernières décennies on assiste à l'apparition d'un nombre considérable de dérivés avec ces variantes. Tels sont entre autres : créatique - « techniques de stimulation de la créativité ». bureautique - « ensemble des techniques et des procédés propres à automatiser les activités du bureau ». robotique - « ensemble des études et des techniques de conception et de mise en œuvre des robots ». acousmatique - « musique composée et interprétée par ordinateur ». domotique - « électronique domestique ou application généralisée de l'électronique à l'habitat », télématique - « ensemble des services ou des techniques permettant aux usagers d'un réseau de télécommunications d'obtenir des informations sur leur demande ». Ajoutons encore bébématique. création quelque peu baroque, désignant la science qui concerne les bébés obtenus par fécondation artificielle

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Le foisonnement des dérivés avec ces variantes de -ique a donné naissance au mot (les) tiques - nom

global donné plaisamment à l'ensemble des sciences et des techniques nouvelles. Pareillement à la variante -tique le suffixe -ite qui forme depuis longtemps des ternies médicaux désignant des maladies de nature inflamatoi-re a acquis au cours des dernières décennies un nouveau contenu sémantique II a pris une valeur métaphorique - « manie, habitude maladive ». Dans ce sens -ite a créé toute une série de dérivés à valeur péjorative parmi lesquels un certain nombre de mots d'ordre linguistique. De ces

derniers signalons : adjectivile créé par Le Bidois qui lui donne la caractéristique suivante :«

consiste principalement à remplacer par un adjectif un nom qui fait fonction de complément détermina-tif

Ont été aussi formés néologite - « manie de créer des néologismes », jargonnite - « une des maladies les plus répandues de la langue contemporaine » ; et de même substantivite, futurite. coriditionnite. Outre les formations, reflétant des phénomènes linguistiques, on en . compte un grand nombre qui désignent des penchants différents Tels sont réunionite, réformite, opiniomle, espionnite, sondagite, pétitionni- te, stagite, diplômite (« pour être jardinier il faut être diplômé »). collectionnite. Au XXe siècle apparaît, sous l'influence de l'anglais, un nouveau modèle de formation de mots composés : nord-africain, sud-américain qui sont les équivalents des groupements de mots « de l'Afrique du nord ». « de l'Amérique du sud » Les modifications portent parfois sur tout un procédé de formation qui peut subitement acquérir une vigueurdontil était dépourvu jusque-là. Tel a été le cas de l'abréviation qui devient un moyen productif à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle ; ce procédé, issu du langage populaire, a pénétré au cours du XXe siècle dans la langue littéraire. Les dernières décennies on vu l'explosion du télescopage - formation de vocables par la jonction de tronçons de mots contigus. Les procédés de formation des mots énumérés au début de ce paragraphe pourraient être répartis en quelques types : procédés morphologiques, phonético-morphologiques et phonétiques. Les premiers englobent les dérivations affixalc (suffixation et préfixation), parasynthétiquc. régressive, impropre, la composition . les seconds - le télescopage, l'abréviation ; le dernier - l'onomatopée . ajoutons encore le redoublement et la déformation des mots.

'adjectivite

l

».

§ 33. La dérivation par suffixes. Généralités. La dérivation suf-fîxale est un procédé de formation bien vivant et particulièrement productif dans le français contemporain [23. p. 199-203]. ce qui est démontré avec évidence par J. Dubois dans son ouvrage « Étude sur la dérivation suffixale en français moderne et contemporain » (P . 1962). Le degré de vitalité et de productivité des suffixes existants, n'étant pas toujours le même au cours du temps, nous sommes en présence de deux tendances contraires : certains suffixes ont à peu près bu tout à fait cessé d'être productifs : d'autres sont en pleine vigueur et productivité. Pourtant les suffixes moins productifs ne sont pas sans importance, eux non plus, dans le français d'aujourd'hui. C'est que ces suffixes, qui étaient jadis bien productifs, ont enrichi le vocabulaire d'un grand nombre de mots qui ont reçu un large emploi : certains de ces mots font partie du fonds usuel du vocabulaire. Entre autres, on peut signaler les dérivés avec les suffixes peu productifs aujourd'hui néanmoins fort répandus. Parmi ces suffixes nommons -eur (grandeur), -esse (tendresse), -ise (franchise), etc. Les parties du discours sont à un point différent sujettes à la suffixation. Ce sont surtout les nominaux (substantifs, adjectifs, adverbes) qui sont caractérisés par la suffixation. Les verbes formés à l'aide de suffixes sont relativement moins nombreux.

§ 34. Les suffixes servant à former des substantifs abstraits. Les suffixes des substantifs sont fort nombreux. D'après leur fonction sémantique ils se laissent répartir en plusieurs groupes plus ou moins considérables. Surtout nombreux sont les suffixes formant des substantifs à sens abstrait, tels que l'action, la qualité, etc. Examinons à part ces groupes divers de suffixes. Ce sont tout d'abord les suffixes des substantifs exprimant l'action envisagée en dehors de son rapport avec l'agent de l'action de même que d'autres sens proches ou dérivés. Parmi les suffixes formant des substantifs désignant l'action les plus productifs sont -ation, -(e)ment, -âge. Une des premières places revient au suffixe -ation avec ses variantes -isation, -ition, -tion, -ion provenant du latin -ationem, -itionem, -tionem, -ionem ; signalons aussi la variante -isation qui apparaît dans printanisation, vernalisation. Ce suffixe et surtout ses variantes

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-ation, -isation est très répandu et productif dans le français contemporain. Le nombre de ses dérivés augmente constamment et enrichit avant tout le lexique à valeur sociale et politique. On peut signaler les dérivés récents tels que : alphabétisation, africanisation, climatisation, clochardisation, culturalisation, cybernétisation, dynamisution, marginalisation, médicalisation, périodisation, profession-nalisation, structuration, conceptualisation. Etymologiquement les substantifs avec ce suffixe sont des emprunts au latin ou des dérivés de verbes ; en français moderne ils se trouvent pour la plupart en corrélation avec des verbes ; exploitation < <— exploiter ; amélioration < <- améliorer ; distribution < <- distribuer ; progression < <— progresser. Plus rarement ils sont en corrélation avec d'autres parties du discours, tels certains dérivés avec la variante -isation : cons- cientisation <- conscient, planétisation <— planète, tiers-mondisation <-tiers monde, piétonisation <— piéton(ne). Outre l'action les dérivés avec ce suffixe peuvent exprimer l'instrument de l'action '.procuration - « qui sert à procurer qch » ; l'objet ou le résultat de l'action -.fondation - « ce qui est fondé » ; le lieu où l'action s'effectue : habitation - « lieu que l'on habite »'. Les dérivés avec ce suffixe peuvent exprimer un processus : germination, évaporation, cicatrisation, habilitation. Il peuvent rendre aussi un état : hésitation, exaltation, humiliation. Le suffixe -(e)ment, du latin -amentum, fort productif durant des siècles semble perdre son ancienne vitalité. Au cours du temps il a donné un grand nombre de dérivés, dont beaucoup appartiennent aux terminologies technique, industrielle et agricole ; tels sont, par exemple : déraillement, fusionnement, effritement, assolement. Parmi les formations récentes citons : chamboulement, contingentement, plafonnement, positionnement. Les substantifs avec ce suffixe sont presque exclusivement des dérivés de verbes, avec lesquels ils se trouvent en corrélation : raisonnement < <— raisonner, applaudissement < <— applaudir. Remarquons que le suffixe -(e)ment forme un groupe de dérivés qui désignent des cris d'animaux, des bruits différents ; par exemple : aboiement, bêlement, beuglement, gloussement, coassement, croassement, ga- zouillement, hennissement, hurlement, rugissement, claquement, craquement, grincement, sifflement, tintement, etc.

Outre l'action les dérivés avec -(e)ment peuvent exprimer le résultat de l'action : bâtiment, l'instrument (ou parfois l'objet) de l'action : ornement, accoutrement, enjolivement, le lieu où s'effectue l'action : logement. Les dérivés avec le suffixe -(e)ment peuvent encore exprimer un processus : bourgeonnement, caillement, épanouissement ; un état : épou-vantement, attendrissement, mécontentement, découragement. Le suffixe -âge du latin -aticum est un autre suffixe particulièrement productif. Son pouvoir créateur s'est sensiblement accru en français moderne ce qui s'explique par son rôle particulier en tant que formateur de termes techniques et industriels : zingage - «цинкование», taraudage -«нарезывание винтовой насечки», bétonnage - «бетонирование», badigeonnage - «крашение клеевой краской», rentrayage -«художественная штопка» etc. Contrairement aux suffixes -ation et -(e)ment, dont une grande partie des dérivés est d'un emploi commun, le suffixe -âge forme, en règle générale, des dérivés d'un emploi restreint. La majorité des substantifs avec -âge sont dérivés de verbes avec lesquels ils sont en corrélation : arrosage < <- arroser, labourage < <-labourer, blanchissage < <— blanchir, grenouillage < <— grenouiller1. Parmi les dérivés avec le suffixe -âge qui expriment l'action on peut isoler un groupe désignant « la manière de parler », « le discours ayant une caractéristique supplémentaire » : bredouillage, bavardage, chuchota-ge, baragouinage, etc. Les dérivés avec le suffixe -âge ont tendance à exprimer des actions plus particulières, plus restreintes que les verbes correspondants. Il en est ainsi pour le substantif pressurage. Il est dérivé du verbe pressurer, qui peut prendre un sens propre ou figuré (pressurer les contribuables) alors que pressurage veut dire uniquement « presser une substance ou moyen d'une presse » ; copiner signifie « avoir des relations amicales avec qn » et copinage est un synonyme de « favoritisme » ; le verbe arriver a des significations et des emplois variés, alors que le sens de son dérivé arrivage est très restreint - « arrivée des marchandises par mer ou une autre voie ». 1 Dans ces cas le rôle du suffixe se borne à donner au dérivé la forme d'un substantif. On peut signaler quelques cas peu nombreux où les substantifs avec ce suffixe ont été historiquement dérivés de substantifs :

pourtant avec l'apparition ultérieure des verbes correspondants, ces formations ont été envisagées comme les dérivés de ces derniers, par exemple : arpentage (1293) ( <arpent) <- arpenter ( \884),parrainage ( 1836) (<parrain) <— parrainer ( 1935), baragouinage ( 1546) (< baragouin) <- baragouiner ( 1580). Rien que pour des créations isolées les verbes correspondants n'ont pas été formés, par exemple :

gardiennage < gardien, charronage < charron, commérage < commère Nous sommes alors en présence de cas

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où le suffixe -âge communique lui-même au dérivé l'idée de l'action.

Donc, tout comme pour -ation et -(e)ment la fonction essentielle de -âge consiste à communiquer au dérivé la forme d'un substantif.

II est à remarquer qu'à l'aide du suffixe -âge on forme des substantifs qui signifient presque

exclusivement l'action. Ce suffixe ne manifeste guère la faculté de former des substantifs exprimant un processus. Les dérivés désignant un état sont rares : chômage. Signalons pourtant cocuage. esclavage, servage, veuvage qui sont dans le français d'aujourd'hui dos dérivés avec un suffixe -âge homonyme, car ils représentent un autre modèle de formation. (Ce suffixe -âge s'ajoute régulièrement à des substantifs ou des adjectifs et communique lui-même le sens d'un état.) Outre ces suffixes qui sont parmi les plus productifs il y en a d'autres dont la productivité s'est considérablement affaiblie. Certains de ces suffixes ont toutefois laissé un grand nombre de formations,

exprimant l'action ou des sens proches et dérivés, qui sont fort répandues dans la langue d'aujourd'hui. Tels sont les suffixes :

-erie, (formé par la contraction de -ier et -ie). dont les dérivés expriment des actions de caractère défavorable : agacerie, criaillerie. vant-rie, tuerie, tromperie, etc. ; -erie - homonyme du précédent, les dérivés duquel désignent un métier, une industrie, un genre de commerce, et aussi le lieu où l'on fabrique, où l'on vend un produit quelconque : chaudronnerie, chapellerie, ganterie, boulangerie, laiterie, (usine où l'on traite le lait), fromagerie, crémerie, etc. :

-ance (-ence), dont les dérivés expriment des actions différentes : surveillance, obéissance, délivrance, vengeance, préférence, référence , ou l'état : souffrance, repentance, somnolence :

-ée qui a donné un groupe de dérivés exprimant des actions accomplies dans l'espace : tombée, montée, traversée, rentrée, arrivée, tournée ; et un autre groupe de dérivés exprimant des actions réitérées : brossée, frottée - «град ударов», rossée, tripotée ; -ade formant un groupe de dérivés exprimant des mouvements ou des actions accomplies dans l'espace :

débandade, reculade, galopade, glissade, roulade, promenade, ruade. Un autre groupe de dérivés avec ce suffixe exprime des actions représentant « une façon de tirer, de faire feu » : mousquetade, canonnade, fusillade, arquebusade et dont un troisième groupe de dérivés exprime des actions avec une nuance de sens péjorative : turlupinade, fanfaronnade, bravade, bourrade. Les dérivés avec le suffixe -is expriment souvent des actions arythmiques, en quelque sorte désordonnées et irrégulières : arrachis -«вырывание молодых деревьев» : et en particulier des bruits et des sons irréguliers. désordonnés : cliquetis - «бряцание». clapotis - «плеск», gargouillis - «журчание воды» ; ce suffixe manifeste la faculté de communiquer des sens dérivés de l'idée de l'action, et dans ces cas, tout comme dans les précédents, l'action exprimée par la base normative est une action arythmique, irrégutière : gribouillis - «неразборчивый почерк», fouillis - «беспорядок», hachis - «мешанина», taillis -«путаница». -aison (-ison) forme des dérivés tels que fauchaison, fenaison, fleuraison, guérison qui expriment des actions ou des processus envisagés dans leur durée. Les dérivés avec le suffixe -ure et ses variantes -ture, -ature, -iture expriment parfois l'action -.forfaiture, imposture et principalement le résultat de l'action rendue par le mot de base : échancrure, déchirure, écor- chure, piqûre, meurtrissure ; ces derniers désignent pour la plupart quelque lésion ou perturbation produite dans la texture d'un objet. Nommons encore les dérivés avec les suffixes -ie : saisie, sortie, éclaircie, acrobatie ; -isme '.journalisme, alpinisme, protectionistne, culturisme, suivisme (ces dérivés expriment non pas l'action, mais plutôt une activité ou une occupation quelconque) ; -at : attentat, assassinat, crachat. Des exemples cités il ressort que la majorité des substantifs suffixaux exprimant l'action sont en corrélation avec des verbes : agacerie <— agacer ; surveillance <— surveiller ; montée <- monter ; brossée < — brosser ; reculade <- reculer ; clapotis <— clapoter ; fessée < fesse, mais : <-fesser. Signalons à part les dérivés avec -erie désignant un métier, une industrie, etc., qui sont en corrélation avec des substantifs : chaudronnerie <— chaudron, ganterie <— gant. Comme nous l'avons vu, les suffixes synonymes à l'aide desquels on forme des substantifs exprimant l'action diffèrent par leur productivité, la sphère de l'emploi et les nuances de sens de leurs dérivés.

Un

autre groupe est formé par les suffixes dont les dérivés expriment la qualité.

Le

suffixe le plus répandu et productif de ce groupe est -ité, -(e)té, du latin -itas, -itatem. La variante de

formation savante -ité est plus productive que la variante de formation populaire -(e)té. Ce suffixe a donné un grand nombre de dérivés qui enrichissent surtout la terminologie scientifïque. Ce sont des termes philosophiques : objectivité, subjectivité, relativité ; des termes de médecine : capillarité,

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matité, verrucosité ; des termes de physique : conductibilité, polarisabilité, résistivité, sélectivité et autres. Ëtymologiquement les substantifs avec ce surfixe sont tantôt des dérivés d'adjectifs, tantôt des emprunts au latin : pourtant dans le français contemporain la plupart des emprunts ne sont plus reconnus comme tels car ils se trouvent en corrélation avec les adjectifs correspondants. Ainsi, par exemple, rigidité, rugosité ont été empruntés au latin, mais sont aujourd'hui en corrélation avec les adjectifs rigide, rugueux, Les dérivés avec -ité, -(e)té expriment des qualités (morales et physiques), des propriétés différentes :

affabilité, intrépidité, agilité, suavité, frilosité, littérarité, francité, clarté, fierté, etc. Certains dérivés avec ce suffixe désignent des objets, des phénomènes, des actions caractérisés par la qualité rendue par la base formati ve : cavité - «впадина, полость» : mucosité - «слизь», joyeusete - «веселая выходка». D'autres dérivés avec le même suffixe expriment l'état : captivité, invalidité, liberté, oisiveté. D'autres encore des relations diverses '.fraternité, rivalité, réciprocité. Le suffixe -ce est assez productif dans le français moderne. Ses dérivés expriment surtout des qualités morales et physiques, des propriétés : impertinence, puissance, transparence, aberrance, déficience, brillance, délinquance, pertinence, insouciance. Un autre suffixe productif de ce groupe est -isme dont les dérivés expriment aussi différentes qualités et propriétés, de même que des états, des relations : patriotisme, héroïsme, higotisme, primitivisme, dilettantisme, académisme, ilotisme, parasitisme, analphabétisme, antagonisme Parmi les suffixes moins productifs de ce même groupe mentionnons :

-erie dont les dérivés expriment principalement des défauts moraux : poltronnerie, niaiserie, effronterie, lâcherie, mesquinerie, canaillerie, dinguerie ; -esse, dont les dérivés expriment surtout des qualités (physiques et morales) -.gentillesse, sveltesse, robustesse, faiblesse, sagesse, hardiesse :

-eur, dont la plupart des dérivés expriment des propriétés physiques : rougeur, blancheur, minceur, longueur, hideur, splendeur, froideur ; -itude (-ude, -tude). dont les dérivés rendent le plus souvent des qualités physiques, des propriétés promptitude, exactitude, platitude. etc. : certains dérivés avec ce suffixe expriment l'état : solitude, quiétude, inquiétude, béatitude:, plénitude, lassitude ; l'attitude envers qn ou qch : gratitude, certitude :

-ise, dont les dérivés expriment surtout des défauts moraux (ou intellectuels) : sottise, fainéantise, gourmandise, vantardise ; -ation (et ses variantes), -ition, -tion, -ion, dont les dérivés dénomment différentes qualités (ou défauts) :

approximation, abomination, discrétion, dévotion, précision, concision ; -ie, dont les dérivés expriment surtout des qualités morales : modestie, courtoisie, bonhomie, perfidie, infamie, etc. ; l'état et l'attitude envers qn ou qch '.folie, mélancolie, jalousie ; -ure, dont les dérivés rendent des qualités différentes : droiture, désinvolture. A quelques exceptions près les dérivés exprimant la qualité sont en corrélation avec des adjectifs. Parmi les suffixes abstraits une place à part revient au suffixe très productif -isme, dont les dérivés étant en corrélation avec des substantifs expriment des conceptions, des doctrines, ou des écoles différentes : so- cialisme, marxisme, conformisme, dirigisme, extrémisme, interventionnisme, romantisme, réalisme, existentialisme, impressionnisme, symbolisme, fauvisme, obstructionnisme, dadaïsme, intimisme, tachisme et beaucoup d'autres. Ce suffixe devient surtout productif à partir du XIXe siècle, où il donne naissance à une quantité de substantifs désignant toutes sorte de systèmes philosophiques et politiques, ce qui reflète la lutte des théories, écoles et partis multiples. Parmi les suffixes abstraits nommons encore :

- ceux à l'aide desquels on forme des substantifs exprimant une fonction, une dignité et parfois aussi un

régime gouvernemental, la manière de gouverner : -at - cardinalat, notariat, rectorat, marquisat ; -ie - tyran- nie, monarchie, seigneurie ; -ce - agence, présidence, lieutenance ; -ure - préfecture, magistrature ;

- les suffixes à l'aide desquels on forme des substantifs désignant une branche de la science, de l'art :

-ique - informatique, thérapeutique, sémantique, linguistique ; -ie -pédagogie, philosophie, stratégie, anatomie, chirurgie ; -logie, qui peut être traité de suffixe en français contemporain est parmi les plus productifs de ce groupe - filmologie. vulcanologie, radiologie, alergologie, cancérologie, caractérologie, phytoécologie (étude du milieu) ;

- les suffixes qui servent à former des substantifs désignant une maladie. un malaise, un défaut physique :

-ie- pleurésie, phtisie, paralysie. anémie, asphyxie, diphtérie : -isme - alcoolisme, somnambulisme, albinisme, daltonisme, rhumatisme : -ite - bronchite, appendicite, laryngite, méningite : rappelons que -ite a acquis

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récemment un nouveau contenu sémantique : il s'est enrichi d'une valeur métaphorique « manie, habitude maladive » : dans ce sens -ite a donné une série de dérivés à connotation péjorative ou ironique, dont espionnite, réuniomte. sondagite.

§ 35. Les suffixes servant à former des substantifs concrets. Les suffixes des substantifs à sens concret constituent un autre groupe considérable. Parmi ces suffixes signalons tout d'abord ceux dont les dérivés désignent l'homme d'après quelque caractéristique. Un de ces suffixes les plus productifs de notre époque est -iste dont un grand nombre de dérivés formés de noms communs et de noms propres de personnes désignent l'homme, d'après son appartenance à quelque doctrine ou école : humaniste, écologiste, impressionniste, communiste, anarchiste et dont d'autres dérivés tirés aussi de substantifs désignent l'homme d'après son activité, sa profession : anatomiste. romaniste, médiéviste, miniaturiste, céramiste, croisiériste, culturiste, dialogiste ; la productivité des suffixes -eur (-euse) et -ateur, -teur, (-atrice, -trice) n'a pas été altérée au cours des siècles ; leurs dérivés formés généralement de verbes désignent le plus souvent une personne d'après son occupation ou l'action qu'elle accomplit : travailleur, lutteur, sélectionneur, filmeur. skieur, autostoppeur ; monteuse, escrimeuse, basketteuse, fondateur, ftlateur. vulgarisateur, animateur : parmi les suffixes bien productifs de ce groupe viendra se ranger le suffixe -ier, -tier (-ière, -tière) : vacancier, liftière (dans un grand magasin), grutier, confèrencier(-ière), romancier(-ière). il est à noter que les variantes de ce suffixe -er (-ère) ont perdu leur ancienne productivité : vacher, vachère : -logue est encore un suffixe productif du même groupe ; il forme des substantifs désignant l'homme d'après son occupation : radiologue, cosmétologue, océanologue, alergologue. Signalons les suffixes moins productifs de ce groupe :

-aire : bibliothécaire, publicitaire : -ien (-ienne) -politicien, musicien, Parisien (-ienne) :

-éen (-éenne) : Européen (-enne), Coréen (-enne) : -ais (-aise) : Anglais (-aise), Français (-aise). Marseillais (- aise) ; -ois (-oise) : villageois (-oise), Suédois (-oise), Chinois (-aise). Les dérivés de ce groupe sont en corrélation tantôt avec des verbes. tantôt avec des substantifs ou des adjectifs dont ils sont pour la plupart formés (lutteur < <- lutter .fermier < <- ferme : antiquaires <- antique). Un autre groupe comprend les suffixes qui servent à former des substantifs désignant des objets ou des produits divers : ce sont : -er, -ier : oranger, palmier, figuier : saladier, pigeonnier -ière : soupière, saucière, yaourtière : -ette : sonnette, allumette, bavette, mouillette : -et : jouet, martinet ; -erie : tapisserie : -ade :

citronnade, limonade, orangeade. Parmi les suffixes particulièrement productifs de ce groupe nommons -ateur (-teur, -eur) et -euse qui forment des substantifs désignant des machines, des appareils de toute sorte : excavateur, épurateur. aspi- rateur, interrupteur, repondeur (téléphonique) : baladeuse, moissonneuse, faneuse, lessiveuse, visionneuse. Nous avons déjà signalé les suffixes de création récente -on et -tron formant des substantifs désignant, le pre- mier, des particules élémentaires : neutron, positon, le second, des appareils : bétatron, magnétron, cyclotron. Ajoutons encore -thèque (du grec thêke - « réceptacle, armoire ») qui, au cours du temps, s'est métamorphosé en un suffixe et s'est avéré particulièrement productif à l'heure actuelle : il a formé, entre autres. discothèque, ludothèque, médiathèque, vidéothèque, cinémathèque, so-nothèque, pochothèque (collection de livres de poche). Les dérivés avec les suffixes de ce groupe sont tirés tantôt de verbes. tantôt de substantifs avec lesquels ils sont en corrélation (aspirateur < <-r aspirer ; tapisserie < <- tapis ; saucière < <- sauce) : certains sont for- més à partir d'éléments d'origine étrangère, surtout latine et grecque : cychtron < cyclo - gr. kuklos - « cercle » et [élec]tron ; magnétron < magné-[to-] - gr. magnes - « aimant » et [cyclo] tron. Un groupe particulier comprend les suffixes qui servent à former des substantifs collectifs désignant une réunion d'objets ou de personnes ou bien une quantité de qch : -ade : colonnade, balustrade ; -âge -.feuillage, plumage ; -aie : chênaie, cerisaie, hêtraie ; -at : prolétariat, agglomérat, habitat : -ée, -etée : bouchée, assiettée, brassée, pelletée : -erie : verrerie , -is : cailloutis, lattis : -aine : dizaine, douzaine, vingtaine ; -ain :

quatrain, douzain. Ces dérivés sont tirés de substantifs, d'adjectifs numéraux, plus rarement de verbes. À part se situent les suffixes qui confèrent aux dérivés une apprécia-^ tion subjective : ce sont les suffixes diminutifs dont la productivité semble reprendre de la vigueur dans le français contemporain [25. 1972|. -et, -elet : jardinet, enfantelet : -elle : ruelle, tourelle : -on, -eron, -illon : ourson, chaton, moucheron, négrillon ; ces dérivés sont formés de substantifs ; ce sont encore les suffixes péjoratifs : -aille : mangeaille, valetaille :

-asse : paperasse ; -on : Margoton ; ces dérivés sont formés de verbes et de substantifs.

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§ 36. La suffixation des adjectifs. La suffixation est aussi un des moyens les plus importants de la

formation des adjectifs. Les suffixes les plus répandus et les plus productifs des adjectifs sont -ique, -al, -el, -aire, -iste, -ien, -able, -é. Un nombre considérable de suffixes communiquent aux dérivés l'idée d'une relation, de l'appartenance à ce qui est exprimé par la base fomiative. Tels sont : le suffixe -ique exprimant de préférence l'appartenance à quelque branche scientifique, à une école ou un genre artistique, à une doctrine :

philosophique, géographique, historique, artistique, poétique, romantique ; il exprime aussi l'appartenance à une couche sociale : aristocratique, bureaucratique. Un sens relationnel est rendu par les suffixes -al (-aie ; -aux, -aies) et -el (-elle ; -els, -elles) : national, colonial, dialectal ; ministériel, industriel : -aire : ré- volutionnaire, universitaire ; -iste exprimant l'appartenance aune idéologie, une doctrine, à un parti politique :

monarchiste, anarchiste, socialiste, réformiste : -ais (-aise), -ois (-oise) exprimant l'appartenance à un pays, à une localité : français, anglais, chinois, suédois, champenois ; -ien (-ienne), -éen (-éenne), -ier (-ière), -in (-ine) : prolétarien, académicien, ukrainien : européen ; financier : féminin : il en est de même pour le suffixe -ain (-aine) : américain, républicain. Ces dérivés sont tirés de substantifs, l'idée de l'appartenance est également rendue par les suffixes. Certains suffixes forment des dérivés également tirés de substantifs et exprimant la qualité : tels sont les dérivés avec les suffixes -ique : énergique, emphatique, magique : -al et -el (et leurs variantes) : fondamental, colossal : mortel, essentiel : -eux (-euse) : vigoureux, majestueux, merveilleux, cancéreux : -é (e) : azuré, argenté, ambré, ampoulé : -u (e) : barbu, charnu, cornu, touffu : -able : confortable, effroyable, raisonnable

: livresque, romanesque, carnavalesque : la qualité est également exprimée par les dérivés avec le

suffixe -if (-ive) qui sont en corrélation tantôt avec des substantifs, tantôt avec des verbes dont ils sont généralement formés : approximatif <- approximation, corrélatif < <- corrélation, pensif «-penser, commémoratif < <- commémorer. Le suffixe -ard (-arde) fonne des dérivés tirés généralement de verbes, parfois de substantifs ; il leur confère un sens péjoratif : braillard, criard, grognard, pleurard ; fêtard, soiffard, patriotard. Les dérivés avec le suffixe -able (-ible) expriment l'aptitude à subir l'action rendue par la base fomiative verbale, par exemple :