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Gérard Béaur Les catégories sociales à la campagne : repenser un instrument d'analyse In: Annales

Les catégories sociales à la campagne : repenser un instrument d'analyse

In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 106, numéro 1, 1999. pp. 159-176.

Résumé L'usage des catégories sociales à la campagne est aujourd'hui sévèrement remis en cause, en particulier par la micro-histoire. Non seulement, comme on le sait depuis fort longtemps, la définition des groupes sociaux se heurte à des difficultés matérielles et théoriques, mais la pertinence même des découpages possibles est vigoureusement contestée. L'article se propose d'examiner en quoi la constitution et l'utilisation de catégories sociales propres à comprendre, analyser et penser le monde rural, représentent des démarches à la fois impossibles et interdites et en quoi elles sont pourtant nécessaires. Il montre, en effet, qu'il est difficile de renoncer à structurer le social, même s'il convient de garder en permanence à l'esprit le caractère construit, donc en partie arbitraire, des groupes ainsi formés par les historiens.

Abstract The use of social categories in the countryside is today severety questionned, and essentially by micro-history. Not only does the definition of social groups, as has been known for a very long time, run against material and theoretical obstacles, but the very relevance of the possible cleavages is vigorously challenged. This paper aims at examining how the constitution and the use of social categories suitable for under standing, analyzing and thinking the rural world, are both impossible and forbidden undertakings, and how they are yet necessary. It shows indeed that it is difficult to give up structuring the social world, even if it means having to keep permanently in mind the constructed, thus partially arbitrary, character of the groups thus shaped by the historians.

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Béaur Gérard. Les catégories sociales à la campagne : repenser un instrument d'analyse. In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 106, numéro 1, 1999. pp. 159-176.

doi : 10.3406/abpo.1999.4020 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_1999_num_106_1_4020

Les catégories sociales à la campagne :

repenser un instrument d'analyse l

Gérard Béaur

L'usage des catégories sociales à la campagne est aujourd'hui sévère mentremis en cause, en particulier par la micro-histoire. Non seulement, comme on le sait depuis fort longtemps, la définition des groupes sociaux se heurte à des difficultés matérielles et théoriques, mais la pertinence même des découpages possibles est vigoureusement contestée. L'article se propose d'examiner en quoi la constitution et l'utilisation de catégories sociales propres à comprendre, analyser et penser le monde rural, re présentent des démarches à la fois impossibles et interdites et en quoi elles sont pourtant nécessaires. Il montre, en effet, qu'il est difficile de renoncer à structurer le social, même s'il convient de garder en permanence à l'esprit le caractère construit, donc en partie arbitraire, des groupes ainsi formés par les historiens.

1 . Je remercie vivement Jean-Claude Perrot, Paul-André Rosental et Nadine Vivier pour leur lecture attentive, leurs judicieuses critiques et leurs précieux conseils.

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GÉRARD BÉAUR

The use of social catégories in the countryside is today severety question- ned, and essentially by micro-history. Not only does the définition of social groups, as has been knownfor a very long time, run against material and theoretical obstacles, but the very relevance of the possible cleavages is vi- gorously challenged. This paper aims at examining how the constitution and the use ofsocial catégories suitablefor understanding, analyzing and thinking the ruralworld, are both impossible andforbidden undertakings, and how they are yet necessary. It shows indeed that it is difficult to give up structuring the social world, even if it means having to keep permanently in mind the constructed, thus partially arbitrary, character ofthe groups thus shaped by the historians.

Réexaminer de manière critique l'emploi des catégories sociales dans le monde rural, comporte assurément un côté provocateur. Les historiens n'ont- ils pas multiplié les tentatives de classification, usé et abusé des grilles de

lecture censées rendre compte de la structure du social ? Ne s'acharnent-ils pas depuis des lustres à scruter les comportements de groupes d'individus ama

lgamés

La constitution de catégories sociales ne constitue-t-elle pas le socle sur lequel s'est construite la sociologie durkheimienne, et derrière elle, l'histoire sociale traditionnelle ?

Pourtant, si la démarche qui tourne autour de l'observation des catégories sociales a longtemps fait l'unanimité, il n'en est plus de même aujourd'hui. Il est maintenant bien éloigné le temps où l'on bataillait férocement pour déter miner quelle pouvait être la structure sociale la plus adéquate, celle qui rendrait le mieux compte de l'organisation même de la société : société d'ordres, so ciété de classes 2. Sur ces querelles et ces débats qui ont durablement divisé les historiens, on ne reviendra pas ici. En revanche, on constatera que dorénavant les termes du débat ont changé. Au-delà de la pertinence des catégories utili sées, c'est le principe même de la division de la société en catégories qui semble contesté. Les critiques ne pleuvent-elles pas contre les utilisateurs de ce mode de représentation de la société ? Devant une remise en cause aussi radicale, la question nouvelle qui surgit est évidemment la suivante : est-on en mesure et est-on encore en droit de travailler sur le monde rural, à partir d'une classif icationpréalable ? Si oui laquelle choisir, si non comment faire ?

en fonction de leur proximité présumée à l'intérieur du corps social ?

2 . L'histoire sociale, sources et méthodes, colloque de l'École Normale Supérieure de Saint- Cloud (mai 1965), Paris, PUF, 1967.

LES CATÉGORIES SOCIALES À LA CAMPAGNE : REPENSER UN INSTRUMENT D'ANALYSE

Pour éclairer le débat ou simplement en souligner les termes, il n'a pas semblé inutile de rappeler quelques évidences et de mettre en avant quelques hypothèses, même si, assurément, la manœuvre n'est pas facile, compte tenu des nombreuses chausse-trappes qui jalonnent le terrain. Mais avant de s'y engager, il faut d'emblée marquer les limites de l'opération et bien préciser qu'il ne s'agit pas tant de présenter ici une doctrine affirmée sous une forme péremptoire que de livrer quelques réflexions, assurément ni fermes, ni défi nitives et même tout à fait révisables.

On cherchera simplement, en effet, à démontrer trois choses :

1 - qu'on ne peut pas définir des catégories sociales à la campagne, et qu'il s'agit tout simplement d'une impossibilité physique, matérielle ;

2 - qu'on n'a pas le droit de définir des catégories sociales à la campagne, et

qu'il s'agit d'une impossibilité théorique, épistémologique ;

3 - mais qu'on est bien obligé de définir des catégories sociales à la campagne et qu'il s'agit là d'une nécessité pratique et historique.

Une opération impossible

Classer, et à partir de là, en déduire des inégalités de comportements, telle a longtemps été l'occupation favorite des historiens du social. Et pour ce faire, ils n'ont jamais cessé d'utiliser les notions de classes, de moins en moins souvent il est vrai, de catégories, socio-professionnelles en particulier, et cela par saccades, de groupes, de plus en plus. Un tel glissement sémantique n'est naturellement pas innocent et a quelque chose à voir avec des changements qui ne sont pas seulement ceux qui marquent les développements de la discipline. Tout le problème que l'on ne traitera pas ici aujourd'hui est de se demander si chacun y met réellement autant d'implications que les termes le suggèrent ou s'il ne se contente pas d'un changement de vocabulaire circonstanciel, artificiel même, avec l'arrière-pensée qu'au fond les termes sont relativement inte rchangeables. Or ils ne le sont évidemment pas. On voit bien tout ce que suggère la classe avec son contenu socio-économique, avec l'importance des intérêts

communs du groupe, la conscience d'appartenir à ce groupe et pas à un autre. Bref la classe constituerait une catégorie objectivée. Pour être aussi rigides les catégories impliquent un choix de l'historien aux prises avec une recomposit iondu social, en fonction de présupposés qu'il tire d'une proximité théorique

de profession, de statut, de richesse

contours plus flous, être doté de limites changeantes, et être éventuellement recomposable à volonté, contingent, exposé à la scission, à l'amalgame. On se trouve donc confronté à un premier choix, celui de la grille théorique jugée la plus adéquate pour rendre compte des différences d'attitudes entre les fractions de la société mise en observation.

Enfin, le groupe semble conserver des

GÉRARD BÉAUR

II est un autre problème préalable que Ton n'est guère en droit d'esquiver, c'est celui du cadre d'analyse, entendons ici la campagne. Est-il légitime de concevoir la société rurale, seule, en un superbe isolement ? Est-ce que cela a un sens de la considérer comme une entité autonome coupée de son symétrique, le monde urbain ? Assurément non. Si l'on décide de parler des catégories sociales à la campagne, il faut être conscient qu'il s'agit d'un coup de force, d'un « charcutage » du corps social. Nous savons, en effet, fort bien que cer taines catégories sociales se retrouvent dans le monde rural comme dans le monde urbain ; que les gens vont et viennent d'un espace à l'autre, par le biais des migrations, saisonnières notamment, sans nécessairement changer de po sition dans l'échelle sociale ; que des liens très forts continuent de relier ruraux et urbains, au-delà des démembrements familiaux induits par le départ de certains paysans ; que la coupure entre ville et campagne est loin d'être nette dans les paysages et que la définition de la ville reste bien aléatoire ; qu'un certain nombre d'individus et de familles, enfin, ont une double résidence et échappent à toute classification géographique.

Arrivé à ce point, on pourrait évidemment s'arrêter net. Mais admettons, à titre d'hypothèse, que les problèmes au sein du monde rural sont homothéti- ques de ceux que l'on rencontre en examinant la société tout entière. Il sera

alors facile de montrer que tout principe de classification sociale repose sur des bases fragiles. En effet, sur quoi construire ces catégories ? Il existe immé diatement deux options. La première consiste à prendre pour argent comptant les catégories que les contemporains, entendons les autorités politiques, les experts juridiques ont définies. On peut alors décider que la société est divisée en trois ordres fondamentaux ou reprendre le tarif de la capitation pour hié rarchiser le corps social 3. Qui ne voit que si les critères des contemporains ont quelque chose à voir avec la réalité, ils en ont encore plus avec leurs repré sentations et avec le contexte dans lequel ils sont élaborés 4 ? Il n'est pas pen sable que l'on se contente d'enregistrer placidement les préjugés et les choix politiques d'une époque : « il est bien imprudent, il est même en un sens pa

thétique

èrement transparents à eux-mêmes » 5. Il faut donc que chacun construise sa propre grille d'analyse et procède à un examen critique de la façon dont la

d'en rester là et de poser qu'un individu ou une société sont enti

Pour une stratification sociale issue de la capitation, BLUCHE (F.) et SOLNON (J.-F.), La véritable hiérarchie sociale de l'ancienne France. Le tarifde la première capitation (1695), Genève, Droz, 1983. Sur la critique de cette conception, cf. GUÉRY (A.), « État, classification sociale etcompromis sous Louis XIV : la capitation de 1695 », Annales ESC, 1987, n° 5, p. 1041-1060. L'auteur montre l'importance du contexte dans l'élaboration d'une classification qui révèle « la man ière dont le pouvoir veut voir et organiser la société ». Perrot (J.-C.), Genèse d' une ville moderne. Caen au XVIII ' siècle, Paris-La Haye, Mouton, p. 246.

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société se voit : c'est la deuxième option. Elle implique que ce n'est pas à l'objet d'imposer sa terminologie mais à l'observateur de le faire.

Comment celui-ci va-t-il donc s ' y prendre ? Le plus logique consiste malgré tout à prendre au sérieux les termes employés par les intéressés eux-mêmes pour en tirer une classification. C'est bien ainsi que l'on procède ordinaire ment.Malheureusement, il est évident que l'entreprise souffre chroniquement de nombreux handicaps dont il importe d'être bien conscient6.

a - Les appellations retenues sont en grande partie arbitraires. De deux

choses l'une en effet. Soit les individus s'auto-désignent. Rien ne les empêche alors de semer la confusion en s'arrogeant des métiers plus valorisants ou socialement mieux considérés, pour des raisons de prestige, ou de se déprécier, pourdes raisons fiscales parexemple. Soit la taxinomie est imposée par le corps social ou par ses « administrateurs », et on est en droit de se demander selon quels principes elle a été adoptée ou imposée. Dans les deux cas, il convient d'être circonspect et de se demander ce que valent ces étiquettes où le réel le dispute à l'imaginaire et la vanité à la fantaisie.

b - Elles sont loin d'être parfaitement hermétiques. Ainsi les notaires, mais

aussi les marchands se séparent-ils très mal des gros exploitants. Les artisans qui joignent fréquemment, mais pas tous, une activité agricole à leur profession principale se séparent mal des agriculteurs. Et l'on sait bien, au moins depuis Vauban, que les journaliers et autres hommes de peine accomplissent diffé rentes tâches qui, mises en exergue, peuvent les faire basculer dans un type de profession qu'ils n'exercent que de façon fragmentaire ou occasionnelle. Le problème de la pluri-activité est un gros problème7.

c - Elles sont vagues et recouvrent des réalités diverses 8. Que signifie mar

chand ? Un négociant orienté dans le gros commerce ou un paysan occasion nellement vendeur de quelques sacs de blé ? Que veut dire laboureur ? Il en est toute une gamme depuis celui qui cultive une minuscule" exploitation mais possède le train de culture nécessaire à sa mise en valeur, jusqu'à celui qui incarne la grande culture « capitaliste » avec ses dizaines d'hectares en propre, ou plus fréquemment louées, et mis en valeur avec plusieurs charrues et at telages, et une kyrielle de domestiques et journaliers.

6 . LesXVH6exemplessiècle ensontBeauvaisislégion. On: laboureursen trouve etmanouvriersune bonne palette», Paysansdans GOUBERTd'Alsace,(P.),Publications« Paysans dude

la Société Savante d'Alsace et des Régions de l'Est, t. VIL p. 605-61 1 , repris dans Clio parmi

les hommes, Paris-La Haye, Mouton- EllESS, 1976, p. 11-17.

7 . PERROT (J.-C), Genèse d'une ville moderne

,

innocente des activités doubles.

op. cit., p. 251, montre la signification non

8 . Ibid., p. 247, attire l'attention sur les homonymies, sur les fonctions productives distinctes que peut recouvrir le même terme, sur les processus de contamination. Le phénomène est sans doute atténué à la campagne.

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d - Elles sont ambiguës. Un vigneron ne possède pas forcément des vignes

et n'est bien souvent, mais pas toujours une nouvelle fois, guère autre chose qu'un journalier doté d'une qualification particulière. Ce n'est pas un hasard si le nombre de journaliers chute à la verticale dans les zones peuplées de vignerons, même là où la vigne ne recouvre qu'un espace réduit .

e - Elles peuvent être inexistantes. P. Goubert rappelle qu'en Bretagne on

ne trouve quasiment pas d'indications de ce type, la place des ruraux dans la société n'étant généralement guère précisée . Même ailleurs, il est rare que l'on trouve des indications professionnelles sur l'ensemble des individus. Les effets de ces lacunes peuvent être redoutables. Les historiens ont l'habitude de ces divers ou « non précisés » que l'on classe à part, c'est-à-dire que l'on sort de l'échantillon, en faisant comme si leur distribution était un décalque de la distribution générale. Or c'est naturellement faux. L'absence de précision est en elle-même bien souvent une indication sur la place de l'individu dans la société.

f - Elles sont fluctuantes, en fonction du cycle dévie des individus. Le terme

employé vaut pour le moment considéré. Un individu suit un parcours social tout au long de son existence, qui n'est évidemment pas le même d'un individu à l'autre. Le statut de domestique est bien souvent transitoire et trahit autant la jeunesse du personnage que sa position sociale. De la même façon, tous les processus d'ascension sociale ou de déclassement induisent des changements concomitants du statut social tel qu'il est reflété parle vocabulaire. Enfin, la sortie de la vie active provoque aussi des effets sémantiques. La situation a quelque chose de caricatural au XIXe siècle, lorsque les cultivateurs devien nentpropriétaires en vieillissant Autrement dit, la structure retenue n'est qu'une photographie qui fixe pourl'éternité la position sociale occupée parles individus en un moment donné.

Mais tous ces biais qui jaillissent du document, s'accompagnent d'autres biais qui ont d'autres origines. C'est que les appellations sont soumises à bien des avatars, en fonction du temps et du lieu.

a -En fonction du temps. Il y a tout lieu de supposer que le contenu des

termes a varié, tout au long de l'Ancien Régime et en conformité avec les

9 . À titre d'exemple, cf. l'exemple des vignerons beaucerons. BÉAUR(G.), Le marchéfoncier

la veille de la Révolution. Les mouvements de propriété beaucerons dans les régions de

à

Maintenon et de Janville de 1761 à 1790, Paris, Ed. EHESS, 1984, 360 p. - Goubert (P.),

« Recherches d'histoire rurale dans la France de l'Ouest .XVIF-X VIIIe siècles », Bulletin de

la

Société d'Histoire Moderne, 1965, n° 2, p. 2-8, repris dans Clio parmi les hommes, Pa Haye, Mouton-EHESS, 1976, p. 36-53. - BÉAUR (G.), Le marché, op. cit., 1984.

ris-La

10 . Goubert (P.), « Recherches d'histoire rurale dans la France de l'Ouest, XVIT-XVnT siècles », Bulletin de la Société d'Histoire Moderne, 1965, n° 2, p. 2-8, repris dans Clio parmi les hommes, Paris-La Haye, Mouton-EHESS, 1976, p. 36-53.

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inflexions conjoncturelles. Le laboureur de 1600 n'est pas forcément le l aboureur de 1750. Inversement, d'ailleurs, « les glissements » du lexique ne sont pas neutres. Mais, à partir de la révolution, on sait que les dénominations changent radicalement, si bien qu'au XIXe siècle, le sens des vocables em

ployés est tout relatif. Le propriétaire et le cultivateur écrasent tout, réduisant les autres catégories à la portion congrue. Dans ces conditions, tout le monde étant propriétaire ou cultivateur, on pourrait penser qu'il s'agit d'une simpli

fication

seulement les deux termes peuvent devenir interchangeables mais ils habillent extrêmement large. Le possesseur du moindre lopin se fait appeler propriétaire à l'instar des propriétaires de gros domaines. Est cultivateur quiconque tra vaille la terre.

b - Enfonction de l'espace. Sous l'Ancien Régime, les appellations varient selon les lieux, sans qu'il soit possible de définir des équivalences strictes entre les termes. C'est que la structure de l'exploitation est variable à l'infini. Les closiers et les bordiers ou bordagers de l'Ouest sont-ils interchangeables ? Sans doute se définissent-ils négativement par opposition à ceux qui exploitent une exploitation plus vaste, une métairie en l'occurrence, mais encore ? Y a-t-il une équivalence entre les termes qui traduiraient simplement des nuances locales ? Peut-être, mais peut-être pas tout à fait. Pire, le même terme peut recouvrir des réalités fort différentes selon les régions. Laboureur ne veut pas dire exactement la même chose d'un endroit à l'autre. Les gros fermiers de l'Ile-de-France n'ont décidément rien à voir ou très peu avec les laboureurs repérés par A. Jollet autour d'Amboise, et encore moins avec ceux que l'on rencontre en Bretagne !1. Là, « laboureur » désigne un cultivateur qui n'a pas suffisamment de terres pour vivre de son bien. On trouve ainsi des laboureurs à bras qui ne sont manifestement pas des gros fermiers. Ils s'opposent ainsi plus directement aux ménagers ou même à ces personnages présentés comme « travaillant leur bien », pour lesquels on présumera aisément que la gamme des conditions devait être fort étendue.

outrancière mais réelle de la hiérarchie sociale. Il n'en est rien. Non

Toutes ces difficultés expliquent qu'il ait été impossible de construire une grille transposable quels que soient les lieux et les moments. Les comparaisons régionales sont donc extrêmement hasardeuses et l'extension à l'échelle na tionale passablement risquée. Certes, il y eut quelques tentatives pour con cevoir des structures adaptables à partir de la terminologie repérée en chaque lieu et la nomenclature INSEE fut même appelée à la rescousse, surtout pour le XVIIIe et le XIXe siècle, en particulier pour les sociétés urbaines. L'alter-

1 1 . JoLLET (A.), Terre et société dans la région d'Amboise de la fin de l'Ancien Régime à l'Empire. Recherche sur quelques aspects de l'élaboration et du fonctionnement du lien

social, thèse université Paris 1, 1993, p. 169 sq., et GOUBERT (P.), « Recherches d'histoire

rurale

», op. cit.

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native qui consistait à classer les artisans à part en fonction de leur type

d'occupation (artisans du bois, du fer

(de l'alimentation, de la construction, de l'outillage) n'assurait pas plus de garantie, étant donné que rien n'autorisait à dire que les bouchers avaient réellement des comportements plus convergents avec ceux des boulangers qu'avec les maçons ou les charrons. Il n'a guère été même possible d'obtenir un accord minimum sur les principes qui devaient permettre de construire la grille.

) ou de leur place dans la production

La nomenclature, même repensée par les utilisateurs, n'était-elle donc qu'un artefact ? Fallait-il lui substituer une classification fondée sur des cri tères plus objectifs, et généralisables dans l'espace : le niveau de fortune par exemple ? Certes ce critère a le mérite de la neutralité, de l'universalité ; mais qui ne voit qu'il est bien difficile d'exprimer des seuils qui aient un sens.

a - Comment établir une hiérarchie qui renvoie à quelque chose ?. Toute

définition de seuil risque fortd'être parfaitement arbitraire. Elle risque de l'être d'autant plus que le niveau de fortune ne place pas les individus à la même hauteur sur l'échelle sociale de chaque site.

b - Comment amalgamer des individus, même placés à une hauteur équi

valente sur l'échelle des fortunes mais culturellement, professionnellement, statutairement irréductibles ? En effet, les niveaux de fortune ne recoupent qu'imparfaitement les catégories sociales telles qu'elles sont définies par la nomenclature. Reprenons le célèbre tableau tiré de la thèse de P. Goubert qui livre la répartition de la taille à Cuigy-en-Bray 12. Si un seul laboureur se trouve au même niveau que les haricotiers, en revanche 1 0 haricotiers paient un impôt de même niveau que la majorité des manouvriers (28 sur 44). Faut-il donc négliger les métiers que s'arrogent les individus et considérer qu'il s'agit de pures représentations sans liens autres qu'accidentels avec la réalité ? Allons plus loin. Comme les 18 artisans se localisent au même niveau d'imposition, ira-t-on jusqu'à prétendre qu'il faille englober, mécaniquement et au choix, dans le même groupe artisans et manouvriers ou artisans et haricotiers ? N'ont-ils aucune spécificité 13 ?

c - Le choix de l'instrument de classification parla fortune n'est pas inno

cent non plus. Choisirons-nous un rôle d'impôt, des états de propriété, qui juxtaposent des individus placés à des moments différents de leur cycle de vie ? On sait que les individus passent par différentes phases d'enrichissement et de dénuement. À un moment donné, ils sont donc logiquement à des stades dif-

12 . Goubert (P.), Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. Contribution à l'histoire sociale de la France du XVII* siècle, Paris, Ed. Ehess, 1960, p. 153.

13 . Pour une analyse serrée des rôles de tailles cf. JoLLET (A.), Terre et société p. 97 sq.

, op. cit.,

LES CATÉGORIES SOCIALES À LA CAMPAGNE : REPENSER UN INSTRUMENT D'ANALYSE

férents de leur carrière et à des étapes différentes de leur processus d'accu

mulation.

Choisirions-nous des contrats de mariage, des inventaires après dé

cès ou des successions, nous n'utiliserions pas non plus des instruments neut

res, et cela pour deux raisons ;

e l'âge du décès (comme l'âge au mariage) pèse très lourd dans la déterminat

iondu niveau de fortune (phénomène du cycle de vie à nouveau) ;

• la prise en considération du niveau de fortune en début d'existence, ou en fin d'existence, crée des distorsions importantes.

C'est pour surmonter une partie de ces handicaps que B. Brunel avait tenté de répartir ses ruraux d' Augerolles dans le Livradois en 5 catégories, établies

à partir de plusieurs critères tirés des documents : le niveau d'imposition, la

possession foncière, la dot des épouses, la profession déclarée, l'insertion dans

le crédit ou la participation au marché de la terre 14. À partir de là il extrayait de l'observation de la société, des comportements sélectifs en matière de dé

mographie,

les problèmes.

Faut-il alors utiliser des critères mixtes ? C'est la démarche adoptée par A. Daumard pour les sociétés urbaines 15. Elle nous rappelle utilement qu'il n'est pas licite de réduire une nomenclature, si sophistiquée soit-elle, « à une simple échelle à une dimension, que ce soit celle du revenu ou celle du « prestige »16. Faut-il avoir recours à des indicateurs indirects, établis à partir de critères originaux, produits par la documentation disponible, quitte aies associer ou les croiser avec les désignations professionnelles classiques 17 ? C'est le sens de la tentative effectuée à Marseille, en retenant la combinaison de trois para mètres : le niveau d'éducation des époux, celui de leurs témoins, l'activité féminine. Mais ici encore comment pourra-t-on espérer réutiliser ces critères et ces indicateurs dans un autre cadre ? Il est patent que les paramètres mobil isés ici ne sauraient être plaqués sur la réalité d'un autre CQrps social, dans un autre contexte. Autrement dit, l'histoire sociale rurale traditionnelle ne fonc tionne finalement bien, très bien même que dans un cadre local, où l'on peut étalonner les individus en fonction du contexte. Elle peine à élaborer des ca-

de transmission

Le procédé

est astucieux ; il ne résout pas tous

14 .XVII'BRUNELau XIX*(B.)» Lesiècle.vouloirPublicationsvivre et ladeforcel'Institutdes choses.d'ÉtudesAugerollesdu MassifenCentral,Livradois-Forez,XLII, 1992,du

p. 44 sq.

15 . Daumard (A.), « Une référence pour l'étude des sociétés urbaines en France aux XVIIIe et XIXe siècles. Projet de code socio-professionnel », Revue d'Histoire moderne et contem poraine, 1963, p. 185-210.

16 . Desrosières (A.) et "Hiévenot (L.), Les catégories socio-professionnelles, Paris, La Découverte, 1988, p. 94.

17 . SEWELL (W. H.), Structure et mobility. The men and women of Marseille, 1820-1870,

Cambridge-Paris, Cambridge University Press-Éditions de l'EHESS, 1985, en particulier

p. 74 sq.

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tégories sinon universelles du moins adaptables d'un lieu et d'une époque à l'autre. Toute généralisation est périlleuse, peut-être même interdite. L'échec relatif des initiatives dans ce domaine viendrait alors qu'elles avaient pour objectif non pas une mais LA classification. On aurait pu penser que la critique de ce type d'analyse reposerait sur cette impossibilité matérielle, ou théorique. En fait, elle est devenue beaucoup plus radicale, puisqu'elle ne consiste pas à dire seulement que les catégories sont mal pensées mais qu'il n'est pas légitime de catégoriser la société comme on l'a pratiqué jusqu'alors.

Une opération non pertinente

Déjà, il y a 20 ans, Jean-Claude Perrot, confronté à la structure sociale d 'une ville comme Caen, avait opéré une opération de déconstruction des catégories à partir de 2 listes fiscales de 1666 et 1792 ; il en avait montré les faiblesses et les limites 18. Depuis quelques années, d'autres remises en cause ont suivi. Les analyses classiques sont soumises à un feu roulant de critiques qui remettent en cause la validité même de leurs résultats, en insistant sur les insuffisances et les dangers de toute tentative de classification. Pour simplifier, on rangera les critiques portées aux principes classificatoi- res en 5 grandes catégories ( ! ).

a - Celles qui s'interrogent sur les présupposés dissimulés derrière les ca

tégories énoncées par les contemporains et reprises à leur compte par les his toriens. Pour Ch. Charte, « l'étude d'un groupe pose, elle, un autre problème, d 'une part parce que ses limites sont floues, d 'autre part parce que sa définition est un enjeu dans la lutte ou la concurrence entre les différentes classes ou groupes »19. Autrement dit, les choix ne sont pas innocents. Non seulement le contour des groupes est imprécis, mais les termes employés par les contem porains renvoient à des principes idéologiques et à des conflits de pouvoir.

- b) Celles qui remettent en cause le caractère univoque des catégories,

telles qu'elles sont définies par les contemporains et récupérées, même retra vaillées par les historiens. Ch. Klapisch parlant des magnats florentins des

XIIIVXV6 siècles (il s'agit d'un un exemple urbain, mais c'est en ville que les problèmes de classification sont le plus fréquemment soulevés), dénonce « les

schémas simplificateurs des historiens »

hésitations des contemporains même, lorsqu'ils eurent à définir une catégorie de gens »20. Autrement dit, il n'y a pas de réalité intangible mais une construc-

qui ignorent « les louvoiements, les

18 . PERROT (J.-C), Genèse d'une ville moderne

19 . CHARLE (C), « Histoire professionnelle, histoire sociale ? Les médecins de l'Ouest au XIXe siècle », Annales ESC, 1979, p. 787-794.

20 . Klapisch-Zuber(C.),« La construction de l'identité sociale. Les magnats dans la Florence

,

op. cit., p. 242 sq.

LES CATÉGORIES SOCIALES À LA CAMPAGNE : REPENSER UN INSTRUMENT D'ANALYSE

tion qui repose sur des conventions, des confrontations, des compromis, d'essence politique.

c - Celles qui mettent en avant le caractère historique des catégories fluc tuantes dans leur nomenclature, dans leur nombre comme dans leur compos

ition.Les termes retenus par les contemporains évoluent et des déperditions sélectives s'opèrent sans arrêt21. Inversement, la terminologie est incontes

tablement

elle l'est tout aussi bien en milieu rural dans la mesure où l 'enregistrement du statut des agriculteurs a tendance à progresser22. Du côté des statisticiens, les mêmes conduites erratiques apparaissent. L'exemple du XIXe siècle est là pour rappeler que, foisonnantes à l'origine, puis formalisées au milieu du siècle, enfin beaucoup plus englobantes à la fin, les catégories qu'ils ont retenues n'ont cessé de se transformer23. Cette instabilité est assurément à prendre en compte à toutes les époques, car il est bien vrai, qu'« une classification sociale, quelle qu'elle soit, est de l'ordre de la photographie, alors que le social est mouvement perpétuel, qu'il est l'ensemble des relations brèves ou répétées qui se nouent et se dénouent chaque jour »24.

proliférante sous l'Ancien Régime, en milieu urbain tout au moins ;

d - Celles qui dénoncent le risque de voiries catégories se dissoudre à force

de complexité et de raffinement. Dès que l'on multiplie les critères, la dél

imitation

sque d'en sortir rend l'analyse malaisée, voire impossible, avec des effectifs qui deviennent facilement trop maigres.

e- Celles, enfin, qui s'en prennent aux effets de frontières qui rendent artificielles toutes les distinctions. « Dès lors qu'on agglomère dans des ca tégories discrètes des situations qui forment peu ou prou un continuum, on réunit toujours dans une même catégorie des individus qui sont plus différents

des groupes devient ardue et la multiplication des catégories qui ri

entre eux, sous certains rapports au moins, qu'ils ne le sont d'individus classés dans des catégories distinctes », observe D. Merllié 25. Ainsi les catégories ne sont-elles que des artefacts, qui rassemblent de manière artificielle les indi

vidus.

Les barrières entre les groupes sont totalement construites et les caté

gories

intermédiaires sont les plus fragiles, que l'on doit définir bien souvent

négativement. On ne prendra qu'un seul exemple, en ville malheureusement,

de la fin du Moyen Âge », in LEPETIT (B., dir.),Le s formes de l'expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995, p. 153.

21 . PERROT (J.-C), Genèse d'une ville moderne

22. Ibid., j>. 242 sq.

23 . Gribaudi (M.) et BLUM (A.), « Des catégories aux liens individuels : l'analyse statistique de l'espace social », Annales ESC, 1990, n° 6, p. 1365-1402.

24 . Guéry (A.), art. cit.

25 . MERLLIE (D.), « Les classements professionnels dans les enquêtes de mobilité », Annales ESC, 1990, n° 6, p. 1317-1333.

,

op. cit., p. 256 sq.

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& des Pays de l'Ouest

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GÉRARD BÉAUR

celui de la bourgeoisie de Ph. Jarnoux 76, mais il serait aisé de trouver l'équi valent à la campagne. Le haricotier, dont on connaît la fortune historiogra- phique, n'est-il pas un hybride, ni possesseur du train de culture, ni homme à tout faire, réduit à tirer à l'essentiel de ses ressources du travail de ses bras ?

D'une façon générale, le principe du recours aux catégories socio-profes sionnellescomme « outil de segmentation sociale » est contesté dans son principe ; « s'y référer revient ni plus ni moins à soumettre l'histoire sociale aux conceptions de la statistique administrative »27. Le caractère arbitraire ou, en tout cas, contingent et contestable, des catégories imposées par les statis ticiens est dénoncé par un retour sur les étapes et les modalités de leur gestation. C 'est ainsi que la structure hiérarchique en 5 classes, communément employée parles sociologues, est remise en perspective et ainsi fortement critiquée 2&. De la même manière, Alain Desrosières et L. Thévenot ont montré les incertitudes, les interprétations, les assimilations et les constructions qui président à l'él aboration et à la mise en œuvre des catégories socio-professionnelles w. Ils ont insisté sur le fait que cet instrument de classement mettait enjeu plusieurs types de classement, dont chacun correspondait à « un type de découpage principal lié à un mode de représentation de la société j»30.

Autrement plus radicale est la remise en cause du principe même des ca

tégories. « Contre une histoire quantifiée des structures sociales, il s'agissait

d'opposer

des billes dans des boîtes, et que d'ailleurs les boîtes n'ont d'autre existence que celles que les hommes 0es indigènes du passé et les historiens d'aujourd'hui dans le cas de la discipline historique), en contexte, leur don nent » assène B. Lepetit dans Les formes de l'expérience*1. Et J. Revel d'en foncer le clou : « L'histoire sociale s'est très majoritairement conçue comme une histoire des entités sociales : la communauté de résidence, l'ordre, la classe. De ces entités, on pouvait certes discuter les contours et, plus encore la

que les hommes ne sont pas dans les catégories sociales comme

26 . JARNOUX(V.XLes Bourgeois etlaTerre. Fortunes et stratégie foncières à Rennes auXVIII*

siècle. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1996, 405 p. L'auteur, qui définit la bour

geoisie

états, crée une catégorie-tampon, une petite bourgeoisie entre la bourgeoisie proprement dite

et les catégories populaires rennaises.

à par tir du niveau de fortune, accessoirement de la profession, et de la durée dans ces

27 . Rosental (P.-A.), « La rue mode d'emploi. Les univers sociaux d'une rue industrielle », Enquête, 1996, n° 4, p. 123-143.

28 . Cf. SZETER (S. R.), « The genesis of the Registar-General's social classification of occu pations », The British Journal ofSociology, 1984, n° 4, p. 522-546.

29 . Desrosières (A.) et Thévenot (L.), Les catégories socio-professionnelles, op. cit.,

p. 55 sq.

30 . Ibid., p. 33.

31 . LEPETIT (B.), « Histoire des pratiques, pratique de l'histoire », in LEPETIT (B.), op. cit.,

p. 13.

LES CATÉGORIES SOCIALES À LA CAMPAGNE : REPENSER UN INSTRUMENT D'ANALYSE

cohérence et la signification historique, mais on ne les remettait pas fonda

mentalement

graphie descriptive. Derrière un tel refus des pratiques historiennes dominantes, et pas seulement de celles du rural, se profilent évidemment les remèdes proposés par la mi cro-histoire. Ces remèdes s'articulent négativement autour de deux grands principes - ne pas partir d'une catégorie préconstruite (ou supposée acquise), ne pas mener l'analyse « seulement en termes de distribution » 33 - et po sitivement autour de trois autres.

en cause »32. Les historiens auraient glissé ainsi vers la socio-

a -II faut procéder à un retour critique sur l'utilisation de critères et de découpages dont la pertinence semblait trop souvent aller de soi 34.

b - II faut mettre l'accent sur « le rôle des phénomènes d' interrelations dans

la production de la société » et donc procéder à la « construction d'identités

sociales plurielles et plastiques qui s'opèrent à travers un réseau serré de re lations » (de concurrence, de solidarités, d'alliance)35.

c - II convient donc de « partir des comportements des individus [pour

tenter] de reconstruire les modalités d'agrégation (ou de désagrégation ) du corps social » 36. Comme l'énonce S. Cerrutti en parlant de la société de Turin au XVIIe siècle (encore un exemple urbain) : « Au lieu de tenir pour évidente l'appartenance des individus à des groupes sociaux (et d'analyser les rapports

entre des sujets définis a priori) il s'agit de renverser la perspective d'analyse et de s'interroger sur la façon dont les relations créent des solidarités et des alliances, créent à terme des groupes sociaux »37. Une de ses formules résume à la perfection ce point de vue : « imprégner les catégories de rapports so

ciaux

Ainsi les catégories fondées sur des critères professionnels ont-elles été enrichies de variables socio-économiques : les secteurs d'activité, les niveaux de richesse ou de revenus. Les rapports de dépendance et l'utilité des métiers ont-ils ici été pris en considération produisant « des échelles de plus en plus fines » et parallèlement « incapables d'embrasser des réalités locales qui s'avéraient irréductibles dans leur singularité »39.

»38.

32 . Revel (J.), « Micro-analyse et construction du social », in Revel (J.), Jeux d'échelles. La micro-analyse à l'expérience, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1996, p. 22.

33. Ibid., -p. 23.

34

35

. Ibid., p. 23. . Ibid., p. 24.

37

. Cerutti (S.), « Processus et expérience : individus, groupes et identités à Turin au XVII6

siècle », in Revel (J.), Jeux d'échelles

, op. cit., p. 170.

38 . Ibid., p. 170.

39. Ibid., p. 164.

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En fait, l'usage des catégories renverrait à une démarche quasiment tau- tologique. On créerait des catégories et on chercherait dans les comportements des arguments pour justifier l'existence des groupes que l'on a créés. Ainsi on retrouverait à la sortie ce que l'on a mis à l'entrée. C'est l'argument développé par B. Lepetit à l'égard de la pratique de l'histoire sociale classique.

Dans la réalité, appliqués à la société rurale, en France, les travaux qui se réclament de la micro-histoire, ont rarement mis ces nouveaux principes en

application. Si l'on voulait être dur, on dirait que la micro-histoire est trop

souvent devenue un cache-misère

les plus conventionnels et les plus répétitifs, à partir du moment où les auteurs se contentent de mettre seulement à profit la variation d'échelle qu'elle pré conise. Mais il est vrai que cette déviation n'est évidemment pas systématique. On pourrait tout aussi bien montrer comment la micro-histoire peut proposer de nouvelles grilles de lecture de la société, à travers deux de ses tentatives les plus abouties, la tentative de M. Gribaudi et A. Blum à partir des contrats de mariage de la fin du XIXe siècle 40 et l'ouvrage majeur de G. Levi sur /' eredita

immateriale (le pouvoir au village) 41. Dans le travail de M. Gribaudi, il s'agit de reprendre, sans état d'âme, les dénominations professionnelles contenues dans 50 000 actes de mariage de l'enquête TR A et de marquer la force des liens professionnels père-fils tels qu'ils ressortent d'une comptabilisation des as sociations de professions, en donnant la priorité aux liens faibles sur les liens forts. Il en ressort une extraordinaire nébuleuse qui montre les connexions entre les individus et qui dessine un espace social structuré par l'importance et la force des liens réciproques. Au lieu d'être préexistante, la configuration sociale sort donc de l'analyse, et c'est bien là le but poursuivi 42.

Dans le travail de G. Levi, c'est particulièrement le marché de la terre et son fonctionnement social qui est sur la sellette. L'analyse des prix de vente pra tiqués permet à l'auteur de vérifier que la dispersion des prix est fantastique 43. Pour en rendre compte, il aurait été logique de rechercher des ressorts écono miques, ou mieux de se demander si les prix étaient déterminés par l'origine sociale, soit des vendeurs, soit des acheteurs. En fait, l'auteur montre que cette

40 . Gribaudi (M.) et Blum (A.), art. cit.

41 . Levi

pour justifier les travaux d'érudition locale

(G.), Le pouvoir au village. Histoire d'un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle,

Paris, Gallimard, 1989.

42 . Signalons que l'opération serait encore plus significative avec les dénominations en usage sous l'Ancien Régime. Les 26 % de cultivateurs et les 4 % de propriétaires correspondent à des catégories attrape-tout. H s'agit, en fait, chacun en est bien conscient, d'appellations génériques, qui renvoient à un ensemble hétérogène d'appellations particulières, plus ou moins bien absorbées et dont la force, corrélativement, risque d'être aléatoire. Le risque est moins grand à tout prendre avant la Révolution, dans la mesure où les termes sont un peu moins flous et renvoient à une place relativement précise assignée par la société.

43 . Levi (G.), op. cit., p. 1 19 et graphique p. 120.

LES CATÉGORIES SOCIALES A LA CAMPAGNE : REPENSER UN INSTRUMENT D'ANALYSE

dispersion renvoie à une autre logique, à des stratégies familiales en l'occur rence,c'est-à-dire à des relations de parenté qui définissent finalement les niveaux de prix pratiqués. Ici l'analyse sociale est mise au second plan, relayée par une lecture anthropologique. Et c ' est dans la relation entre les individus que s'élabore le prix44.

Faut-il donc rejeter en bloc les procédures que nous employons continuell ementpour rendre compte du comportement des groupes sociaux ? Faut-il renoncer à la constitution et à l'étude des catégories dans lesquelles nous enfermons les individus ? Conviendrait-il de « mettre l'accent sur les relations interpersonnelles observées empiriquement en des lieux donnés, plutôt que de partir de représentations abstraites de la structure sociale »45. Cela représent eraitune réorientation radicale de la manière de faire l'histoire de la part des historiens du rural, qui raisonnent encore bien souvent selon les mêmes tech niques éprouvées.

Une opération nécessaire Quelle que soit la pertinence de la remise en cause opérée par la microh istoire, il convient de soumettre à un examen critique ses présupposés, ses méthodes et ses résultats.

La priorité accordée à ce qui fait le lien social véhicule, d 'une certaine façon, l'idée que les rapports humains sont définis davantage par des rapports d'har monie que de conflits. Sans doute, cette orientation n'était-elle pas prévue à l'origine et sans doute est-elle privilégiée au corps défendant de la plupart des micro-historiens. Il n'empêche. Il est tout de même significatif que dans leur travail, spontanément, M. Gribaudi et A. Blum aient mis en valeur ce qui unit les individus socialement plutôt que ce qui les sépare 46. Pourquoi ne pas avoir mis en évidence les catégories sociales qui s'excluent, plutôt que les liens faibles entre les groupes professionnels ? Les « identités », comme on dit, ne se définissent-elles pas plus fréquemment négativement, par référence aux autres groupes ?

Dans la pratique, la micro-histoire prend continuellement le risque de vé une idéologie unanimiste, à partir du moment où elle considère les

hiculer

individus comme des êtres dotés de stratégies libres et socialement révélés par ces stratégies. Ces stratégies traversent les groupes sociaux, elles ne les r

ecoupent

pas. Dans ces conditions, tout se passe comme si la société était

44

. ROSENTAL (P. -A.), art. cit.

45

. Ibid., « les contraintes et les incertitudes proviennent du tissu d'interactions dans lequel est placé chaque individu », et non pas « des grands concepts macro-économiques ».

46

. Gribaudi (M.) et Blum (A.), art. cit.

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homogène, ou, en tout cas, comme si les comportements de ses membres étaient indépendants de leur place à l'intérieur de cette société et comme si ils étaient commandés par d'autres impératifs. Ce n'est sans doute pas un hasard si, comme le remarque justement S. Cerutti, la micro-histoire retrouve dans ses intentions des idées qui furent celles de R. Mousnier, c'est-à-dire si elle fonc

tionne

en évidence à partir des liens sociaux47. Cela revient à proposer une société fondée prioritairement sur les solidarités, les alliances, et à escamoter plus ou moins les conflits et, surtout, les inégalités sociales.

Peut-on faire comme si la société n'était pas composée de strates et comme si l'intégration dans l'une de ces strates n'avait que des répercussions margi nalessur les attitudes et les actions ? Devant une telle remise en cause, le pire serait d 'abandonnettoute velléité de construire des catégories sociales au motif qu'elles sont totalement artificielles. La « reification » des catégories, le fait de « classer ensemble des choses qui sont en fait différentes », et donc le caractère « réducteur » du codage »48, autant de critiques classiquement adressées à l'usage des catégories préconstruites qui ne doivent pas « conduire au scepticisme et au relativisme qui accueillent souvent maintenant les travaux des sciences sociales quantitatives »49. Ceux-ci ne mettent-ils pas au jour de remarquables régularités ?

Au sein du monde rural, se détourner totalement de ces méthodes d'inves

tigation signifierait d'une certaine façon que l'on ne considérerait que les membres des communautés rurales prises globalement. On admettrait fin

alement

chantde la plus pure tradition néo-classique. Une variante serait alors de ne prendre en compte que des paysans, sans égard pour leur position sur l'échelle sociale. Or, les stratégies des paysans ont de fortes chances de ne pas être équivalentes, selon qu'ils seront laboureurs ou journaliers, riches ou pauvres

Prenons un exemple concret, celui des études sur la reproduction familiale ou sur l'exclusion, telles qu'elles surgissent de l'étude des modes de tran smission des biens. Pour en rendre compte, on a multiplié les études de cas qui permettent d'isoler, au sein d'une région, des pratiques de transmission spé cifiques du patrimoine. Mais, quelquefois, on a fait comme si tout le monde était placé à égalité dans cette affaire. Or, l'importance de la propriété, la taille de l'exploitation, le nombre d'enfants, sont autant de paramètres qui altèrent inévitablement les comportements. Si l'on prend l'exemple de l'exclusion de l'héritage, les choses ne sont pas identiques pour le laboureur ou le journalier,

avec l'idée d'une société formée de constellations que l'on peut mettre

qu'elles sont composées d'individus interchangeables, en se rappro

47 . Cerutti (S.), art. cit., p. 170.

48 . Desrosières etTHEVÉNOT (L.), Les catégories socio-professionnelles, op. cit., p. 102.

49. Ibid., p. 89.

LES CATÉGORIES SOCIALES A LA CAMPAGNE : REPENSER UN INSTRUMENT D'ANALYSE

pour celui qui n'a qu'un descendant et celui qui en a dix, pour celui qui n'a rien à transmettre et celui qui détient une exploitation. C'est ainsi qu'il a semblé opportun d'éviter de parler d'exclusion inutile et d'exclusion nécessaire, avec toute la distance qui peut séparer ces deux cas de figures extrêmes 50. On voit bien qu'il n'est guère possible ici de faire l'économie de certaines inégalités immédiatement perceptibles et susceptibles d'être catégorisées.

Mettre l'accent sur les liens entre les individus et sur la cohérence de leur stratégie, l'un des fins mots de la micro-histoire, n'est-ce pas mettre entre parenthèses la position non-équivalente des individus et des familles sur l'échiquier social ? À la démarche hardie et novatrice de G. Levi, une autre logique peut être associée. Il est patent que les relations de parenté sont loin d'épuiser les explications plausibles delà formation des prix. En fait, les prix sont tout autant conditionnés parles relations géographiques et par les rapports sociaux qu'entretenaient vendeurs et acheteurs que par leurs relations de pa renté51. Les liens sociaux génèrent également des prix de vente spécifiques, même si d'autres facteurs pourraient sans doute être mis au jour. Le modèle est donc un peu plus complexe et doit faire intervenir d'autres paramètres que ne renie sans doute pas la micro-histoire : les relations strictement sociales qui mettent en contact les individus, même si ces relations sont en l'occurrence plutôt conflictuelles. Du même coup, on voit bien constater que, chassées par la porte, les catégories sociales rentrent ici par la fenêtre.

Au total, la contestation des classifications employées, traditionnellement parles historiens du social, ne peut être prise à la légère. En premier lieu, cette critique n'est sans doute pas étrangère à la pseudo-crise que traverse actuel lement l'histoire sociale, et plus particulièrement l'histoire sociale des cam pagnes. La crise des catégories touche trop intimement au plus profond de la pratique historique traditionnelle pour qu'elle n'en subisse pas les conséquenc es.Celle-là est-elle le reflet ou la cause de celle-ci ? Quoi qu'il en soit, il n'est pas imaginable que l'on néglige le défi qui se trouve ainsi lancé. La solution ne passe-t-elle pas parla prise au mot des propositions qui sont ainsi faites et qui incitent à « tenter l'expérience »52. Ne conviendrait-il pas de chercher à

50 . Béaur (G.), « De l'exclusion nécessaire à l'exclusion inutile. Transmission et émigration en système de partage égalitaire (la Basse-Normandie au début du XIXe siècle) », article à paraître.

51 . Béaur (G.), « Prezzo délia terra, congiunturaesocietà alla fine delXVIIIsecolo:resempio di un mercato délia Beauce », Quaderni Storici, n° 65 II mercato délia terra, août 1987, n° 2, p. 523-548.

52 . En reprenant le titre de l'éditorial de Bernard Lepettt dans les Annales ESC, 1989, n° 6, p. 1317-1323.

GÉRARD BÉAUR

retrouver l'organisation du social, à partir d'un catalogue de comportements fondamentaux et pourquoi pas ? à produire une image du social fondée sur les liens (ou les oppositions). Envisager la société à partir de ces liens multiples qui dessinent des configurations et qui indiquent des choix effectués par les acteurs sociaux constitue assurément une issue possible. Ce choix mènerait à créer des groupes sociaux expost et absolument pas hermétiques 53.

Mais il doit être bien clair qu'une telle démarche n'épuise pas forcément la question. D'une part, une classification n'est pas un passe-partout. Elle ne se conçoit qu 'en fonction des objectifs que l 'on se fixe et des perspectives que l 'on choisit. S 'agit-il de définirune organisation sociale ? S'agit-il de présenter une image de la société ? S'agit-il de décrire la répartition des fonctions product ives? La classification doit répondre aux besoins du chercheur. D'autre part, analyser la société en termes de réseaux, de solidarités, d'alliances, ne dispense pas du même coup de la penser en termes d'inégalités, de hiérarchies. Cette option conduit à adopter d'autres logiques pour explorer le corps social, à concevoir la société de manière verticale plutôt que de manière horizontale.

Pourtant, il n'est pas possible de faire comme si rien ne s'était passé. Le minimum est bien que l'on réfléchisse aux choix implicites qui sont engagés lorsqu'on fabrique des catégories. Il faut rester conscient que l'on ne travaille pas sur le réel mais sur une pure construction intellectuelle. Cette construction s'opère à travers le filtre des représentations d'une époque, à travers notre propre grille de lecture et notre propre système de représentation, ou à travers des découpages qui, pour être statistiques, n'en sont pas moins arbitraires. Les comportements observés sont, en réalité, télécommandés par la structure qui a été fabriquée. Il est donc nécessaire de repenser cette structure, de la considé- rersous des angles différents, de la concevoir avec une géométrie variable, d'en imaginer d'autres. À ce prix, on peut espérer échapper à la malédiction des catégories pour retrouver des logiques autres, des logiques moins évidentes et peut-être moins réductrices que celles qui ont trop souvent été privilégiées jusqu'ici.

53 . Cf. ROSENTAL (P.-A.), art cit.

Gérard Béaur CNRS, CRH, Paris