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PAR LAMIA OUALALOU ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 12 MAI 2016

Le Sénat brésilien a approuvé jeudi, par 55 voix contre 22, l'ouverture d'un procès en destitution de la présidente, accusée d'avoir maquillé les comptes publics. Selon le politologue Paulo Peres, professeur à l’université du Rio Grande do Sul, les derniers épisodes de la crise politique brésilienne déstabilisent profondément le pays et mettent en danger la démocratie. Entretien.

De notre correspondante à Rio de Janeiro (Brésil).- «À ce stade, ce n’est plus un coup d’État, c’est du mauvais porno.»Le politologue Paulo Peres, professeur à l’université du Rio Grande do Sul, se réfugie dans l’ironie pour qualifier les derniers épisodes de la crise politique brésilienne. Le Sénat brésilien a approuvé jeudi 12 mai, par 55 voix contre 22 l'ouverture, d'un procès en destitution de la présidente Dilma Rousseff, accusée d'avoir maquillé les comptes publics.

Les fonctions de chef d'Etat de Dilma Rousseff seront suspendues durant le procès, d'une durée maximale de 180 jours, et le vice-président Michel Temer, membre du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), sera chargé d'assurer l'intérim. Celui-ci, qui conspire ouvertement contre elle depuis des semaines, pourra alors former un gouvernement, distribuer des postes et des crédits lui assurant, lors du vote final du Sénat, de disposer de la majorité des deux tiers nécessaire pour priver définitivement Dilma Rousseff de son mandat.

Lundi 9 mai, la cheffe d’État croyait avoir gagné un répit. À la surprise générale, Waldir Maranhao, président intérimaire du Parlement depuis que la Cour suprême a démis de ses fonctions Eduardo Cunha, l’architecte de la chute de Dilma Rousseff, avait annoncé qu’il annulait le vote des députés sur sa destitution, au nom d’un vice de forme. De cette façon, Waldir Maranhao, qui n’est pourtant pas un proche

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du gouvernement, interdisait au Sénat de statuer sur l’avenir de la présidente. Prenant tout le monde de

surprise, la décision a été qualifiée d’« intempestive » par le président du Sénat, Renan Calheiros, qui a assuré qu’il n’en tiendrait pas compte. Douze heures plus tard, nouveau rebondissement : Waldir Maranhao publie un communiqué dans lequel il dit « revenir sur sa décision », sans expliquer la raison de ce revirement. Les présidents des deux chambres sont

par

ailleurs soupçonnés de corruption dans le scandale

sur

le détournement de fonds au sein de l’entreprise

d’hydrocarbures Petrobras.

Comment expliquez-vous la décision du président intérimaire du Parlement, Waldir Maranhao, d’annuler le vote des députés sur la destitution, puis sa marche arrière quelques heures plus tard ?

Paulo Peres. La seule explication qui fasse sens est

que Waldir Maranhao obéissait à Eduardo Cunha, dont

il est un des principaux lieutenants. Il faut rappeler que c’est Eduardo Cunha qui a instauré le processus

de

destitution de Dilma Rousseff, alors même que

son

argument juridique était plus que fragile. Elle est

accusée d’avoir maquillé les comptes publics pour camoufler l’ampleur des déficits, et rien ne démontre

qu’il s’agit d’un crime de responsabilité. D’ailleurs,

les députés se sont totalement écartés du prétexte

lors du jugement, invoquant plutôt Dieu et la famille

pour justifier le départ anticipé de Dilma Rousseff.

En organisant la sortie de la présidente, Eduardo

Cunha a d’une certaine façon fait un cadeau à son vice-président, Michel Temer, qui n’aurait aucune possibilité d’arriver au pouvoir par les urnes. Mais

dix jours après le vote, le 5 mai, la Cour suprême a

suspendu Eduardo Cunha, au motif qu’il entravait les enquêtes pour corruption le visant dans le scandale de Petrobras.

La décision des juges est plutôt compréhensible, étant donné la quantité de plaintes à son encontre, et les comptes en Suisse illégaux qu’on lui a découverts…

Certes, mais c’est le choix du moment qui est problématique. Le cas d’Eduardo Cunha a été porté devant la Cour suprême en décembre dernier, et

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malgré l’urgence et la pression de l’opinion publique, les juges n’ont rien fait. Ils ont attendu qu’il finisse d’orchestrer le vote contre Dilma Rousseff pour le démettre de ses fonctions. Depuis, Eduardo Cunha est furieux, car il est convaincu qu’il a été lâché par le groupe de Michel Temer, prêt à le livrer à la justice. En demandant à un de ses bras droits, Waldir Maranhao, de stopper un temps le processus de destitution de Dilma Rousseff, il a démontré à Michel Temer qu’il ne pourrait pas compter sans lui. C’est d’ailleurs ce qui explique la marche arrière de Waldir Maranhao quelques heures plus tard : Cunha a dû recevoir des assurances de la part des proches de Michel Temer. L’épisode de ce lundi démontre la puissance d’Eduardo Cunha. Il a fait tomber Dilma Rousseff et, en habile stratège, il peut faire de même pour Michel Temer s’il ne l’aide pas à échapper à la prison, en retardant les investigations par exemple.

à la prison, en retardant les investigations par exemple. Paulo Peres Gouvernement, Parlement, Sénat, Cour suprême

Paulo Peres

Gouvernement, Parlement, Sénat, Cour suprême :

les principales institutions du pays s’entrechoquent désormais. Comment en est-on arrivé là ?

Tout a commencé par une crise de gouvernement, sensible dès le début du second mandat de Dilma Rousseff. Alors que le gouvernement a accumulé les erreurs politiques, l’opposition a gagné de plus en plus de force au sein du Congrès, le tout organisé autour du pivot Eduardo Cunha. Ce dernier a su utiliser adroitement ses prérogatives de président du Parlement pour bloquer le gouvernement et, finalement, ouvrir la voie à la destitution de la présidente.

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Dans la foulée, nous sommes passés à une crise institutionnelle, avec une tension permanente entre l’exécutif et le législatif, obligeant le plus souvent à une intervention du pouvoir judiciaire. Et celle-ci est souvent plus que discutable. Par exemple, la décision de la Cour suprême de démettre Eduardo Cunha, si elle est moralement compréhensible, est discutable d’un point de vue constitutionnel. Les juges ont d’ailleurs tous tenu, dans leur discours, à souligner le caractère « exceptionnel » de leur sentence, et insistent sur le fait qu’elle ne pourrait pas faire jurisprudence.

Lundi, la crise institutionnelle s’est aggravée, quand le président du Parlement a annulé le vote des députés sur la destitution de Dilma Rousseff et que le président du Sénat a refusé d’en tenir compte. La discorde existe désormais au sein même du Congrès.

Le départ de Dilma Rousseff mettrait-il fin à cette tension institutionnelle ?

Au contraire, je pense que nous nous dirigeons au pas de course vers une crise de régime démocratique. Si, comme tout l’indique, la présidente est écartée du pouvoir, dans ces conditions plus que discutables, avec un prétexte juridique contestable et des acteurs prenant des décisions contradictoires, sa destitution ne sera pas acceptée par une bonne partie de la population, qui ne percevra pas non plus le gouvernement de Michel Temer comme légitime.

Cette situation a été construite par une opposition déloyale et un gouvernement incompétent. Le principe de la démocratie, c’est que tous les joueurs acceptent les règles du jeu et le résultat. Or, à la fin 2014, l’opposition n’a jamais vraiment reconnu la victoire de Dilma Rousseff dans les urnes. Et ce qui va devenir la nouvelle opposition refusera également le gouvernement de Michel Temer. Cela ouvre une ère de forte instabilité, une profonde crise de la démocratie brésilienne, qui, à la limite, pourrait conduire à une rupture de régime.

Boite noire Article mis à jour jeudi 12 mai après le vote du Sénat brésilien en faveur de

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