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Frithjof Schuon : Un regard autobiographique

Par Martin Lings

Il est pour le moins significatif que de nombreux titres d'ouvrages de Frithjof Schuon résument l'incomparable ensemble de ses écrits ; ceci s'applique même aux titres qu'on ne penserait guère à rapprocher comme Logique et Transcendance et Avoir un Centre : ici on peut dire que le verbe "avoir" s'applique à tout ce qui concerne l'individu, y compris la logique, tandis que le "centre" représente tout ce qui le transcende. C'est cependant dans d'autres titres que cette dualité prédomine de la manière la plus évidente : Perspectives spirituelles et Faits humains, Racines de la Condition humaine, La Transfiguration de l'Homme, Du Divin à l'humain ; on notera en passant que ce dernier titre est un heureux antidote à l'un des slogans que le XX e siècle a dédié à sa propre gloire : "de l'infra-humain à l'humain". Dans De l'Unité transcendante des Religions s'impose le même vaste champ de vision tout comme dans L'Esotérisme comme Principe et comme Voie. Mais au lieu d'énumérer tous ses ouvrages, résumons-les : l'Unique et Ultime Réalité de l'Absolu, l'infinie Perfection, et la situation difficile de l'homme, créé à l'image de cette Perfection, image dont il est déchu et qu'il doit retrouver sur le chemin de sa réintégration finale dans sa Source divine : c'est là le thème essentiel des écrits de Schuon. Ce ne sont pourtant pas ses livres qui me conduisirent à faire la connaissance de Schuon, pour la simple raison qu'ils n'existaient pas encore au moment où j'en avais le plus grand besoin. Mais au milieu des années trente, j'avais environ vingt-cinq ans, je découvris les livres de Guénon, et je compris que j'étais, pour la première fois de ma vie, en face de la vérité. Depuis mon enfance, je voyais que quelque chose n'allait pas du tout dans le monde et j'éprouvais la nostalgie du passé. Ce qui me frappait par-dessus tout était l'extrême laideur de la civilisation moderne. Pourquoi n'étais-je pas né à une époque antérieure ? Quant à la religion, j'avais complètement abandonné toute forme de culte à l'époque où j'étais étudiant à Oxford, à l'exception de la prière individuelle. Mais par sa nature même, l'homme estessentiellement religieux, et s'il cesse de suivre la religion dans laquelle il a été élevé, il se fera vraisemblablement une croyance en quelque autre chose. Quand j'y repense, je vois maintenant que je me suis alors fait une "religion" de la beauté centrée sur l'art et la nature. Tout cela, y compris la nostalgie qui l'accompagnait, fut rejeté à l'arrière-plan par les livres de Guénon, mais en même temps, en un certain sens, transféré sur un plan supérieur. Ma récente découverte de l'ésotérisme

engendrait des résonances à des niveaux les plus élevés de mon intelligence, demeurés jusque là en état de demi-sommeil, en l'absence d'un objet vraiment métaphysique ; et ce réveil signifiait que des couches plus profondes de ma volonté se trouvaient alors appelées à répondre à des aspirations spirituelles. Mon intelligence n'avait jamais pu accepter l'idée "exclusiviste" qu'il n'y ait qu'une seule religion valable. Mais maintenant elle avait trouvé, et immédiatement accepté, la vérité que les grandes religions du monde, toutes également d'origine céleste et accordées aux différents réceptacles humains, peuvent être représentées graphiquement par autant de points sur une circonférence, chaque point étant relié au centre divin par un rayon. Ces points figurent les formes extérieures de chaque religion, tandis que le rayon est la voie ésotérique qu'offre la religion à ceux qui cherchent un chemin direct vers Dieu dans cette vie, et qui sont capables de se conformer aux exigences de cette voie de sanctification, exigences beaucoup plus rigoureuses et astreignantes que celles de la voie exotérique du salut. Je sus immédiatement que ma place était sur l'un de ces rayons qui conduisent du cercle vers le Centre. Il restait encore à décider quel rayon ce devait être, mais j'avais profondément conscience d'avoir besoin d'une voie de connaissance, et j'avais appris de Guénon, d'une façon clairement évidente, qu'avant de pouvoir entrer dans une quelconque voie ésotérique, il me fallait trouver un Maître spirituel et recevoir de lui une initiation à cette voie. Guénon m'avait aussi appris le sens profond des rites : "la raison d'être essentielle et primordiale de tous les rites “est de produire” une harmonisation des divers éléments de l'être, et de déterminer des vibrations susceptibles, par leur répercussion à travers la série des états, en hiérarchie indéfinie, d'ouvrir une communication avec les états supérieurs" . 1 Pour être certain d'accomplir des rites qui soient indiscutablement orthodoxes, j'entrai dans l'Eglise catholique romaine, et menai dès lors une vie spirituelle aussi intense que ma situation de parfait novice le permettait. Outre la messe chaque matin et les vêpres chaque soir, mes journées étaient centrées sur le rosaire, qui suscita pour moi la grâce d'une relation avec la bienheureuse Vierge Marie. En même temps, le livre qui me tenait lieu de guide spirituel continuait à être incontestablement L'Homme et son Devenir selon le Vêdânta et, parce qu'il me semblait probable que la décision finale que j'aurais encore à prendre se ferait en faveur de l'Hindouisme, je passais du temps chaque jour à apprendre le sanscrit. La question de cette décision me préoccupait plus que toute autre chose. Je répétais parfois le rosaire, avec son Pater, ses dix Ave et son Gloria, durant toute la nuit, et à certains moments - c'était, je crois, chaque fois après la septième récitation - je disais une prière avec la conviction que la Sainte Vierge ajouterait ses prières aux miennes en réponse à mon ora pro nobis nunc (priez

1 - Symboles fondamentaux de la Science sacrée, coll. Tradition, NRF Gallimard, 1962, p.

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pour nous maintenant). Ma requête était toujours la même : que je trouve un vrai grand Maître spirituel qui me prendrait comme disciple, m'initierait à la Voie, et me guiderait vers son But. A peu près à cette époque, en automne 1937, j'appris que j'avais manqué de peu un Maître tel que celui que demandaient mes prières, un soufi, un grand Shaykh algérien, qui était mort environ deux ans auparavant ; et j'appris aussi qu'en Suisse quelqu'un qui avait été disciple de ce Maître avait formé un groupe de soufis. Or à cette même époque j'avais de plus en plus fortement conscience que mes racines étaient dans le Catholicisme : quatre cents ans auparavant tous les Anglais étaient catholiques. Il est vrai que Guénon ne laissait que peu d'espoir de trouver une voie initiatique dans le Christianisme. Mais n'était-il pas possible que la Sainte Vierge me trouvât justement une telle voie ? Malgré tout cela, l'Hindouisme me paraissait encore la possibilité la plus probable. J'augmentai mes efforts ; mais plus je priais, plus j'entendais parler du groupe suisse de soufis et un matin, au réveil, je compris que le Ciel avait fait naître en moi la certitude que le chef de ce groupe était en fait la réponse à ma prière. Etrangement, ma première réaction fut teintée d'une nuance de déception et de recul sans plus. Suspendu entre Hindouisme et Christianisme, je m'entendais dire maintenant d'aller dans une direction pour laquelle je n'avais aucune inclination. Il va sans dire que je ne me permettais pas de placer l'un des rayons du cercle au-dessus d'un autre. Mais bien qu'en dehors des deux Traditions de mon choix, je me sois senti fortement attiré par le Taoïsme en dépit du relativement peu qu'en avait dit Guénon, je n'avais ressenti aucun penchant particulier pour le Soufisme. Cependant j'avais prié, j'étais certain que la Sainte Vierge avait également prié et que maintenant la prière avait reçu une réponse. Je fus incapable d'agir immédiatement, mais au bout de quelques semaines, je partis pour Bâle, en Suisse, et frappai à la porte de la maison dont j'avais obtenu l'adresse en réponse à de timides requêtes. Un homme m'ouvrit, et comme je ne parlais pas couramment l'allemand, je lui dis en français à peu près cela : "Je suis anglais, lecteur de Guénon, et je crois savoir que vous avez ici un ordre soufi. Je souhaite me joindre à vous". Il me fit entrer, courut au téléphone, et je l'entendis demander à quelqu'un de venir chez lui dès que possible. Il m'offrit aimablement le repas de midi, et l'homme à qui il avait téléphoné arriva. C'était Titus Burckhardt, qui m'emmena pour une longue promenade, début d'une grande amitié. C'était un mardi, le 11 janvier 1938, et j'étais à deux semaines de mon vingt-neuvième anniversaire. Titus Burckhardt venait d'avoir vingt-neuf ans, trois mois avant moi. Je lui fis le récit de l'essentiel de ce que j'ai écrit ci-dessus, il me répondit : "Notre Shaykh - il voulait dire Frithjof Schuon - vit en France, à Mulhouse, juste de l'autre côté de la frontière, mais il sera ici vendredi". Entre temps, en fait le même jour, un autre membre du groupe, Léo Schaya, alors un jeune homme d'environ vingt ans, alla voir le Shaykh et lui parla de moi. Le

Shaykh répondit : "Dites-lui, s'il veut se joindre à nous, d'entrer dans l'Islam". Ainsi Sidi Ibrahim (Titus Burckhardt) me reçut dans l'Islam, m'apprit à réciter les prières, et de fait je passai de l'apprentissage du sanscrit à celui de l'arabe. Le vendredi après-midi, il me dit : "Je vais à la gare chercher le Shaykh. Voulez-vous m'accompagner ?" C'est ainsi que vint la réponse à mon instante prière. En dépit de son âge - Schuon n'avait que trente ans - son apparence correspondait parfaitement à ce à quoi j'aspirais dans ma prière. Sans que cela fût toutefois nécessaire à conforter ma certitude qu'il était la réponse attendue, car j'étais déjà, par la grâce du Ciel, aussi convaincu qu'il était possible de l'être. Et cette certitude n'a pas varié durant les soixante années pendant lesquelles j'ai eu le privilège d'être son disciple, ou disons plutôt que la voie spirituelle l'a même graduellement et tout naturellement renforcée. A cette époque, le groupe de Bâle (il y avait aussi un groupe, plus petit, à Lausanne) comprenait à peu près onze hommes et cinq femmes. Pour leurs réunions, ils avaient loué une vieille bâtisse au bord même du Rhin, pour l'utiliser comme atelier d'artiste, dirent-ils au propriétaire. Il y avait là deux ou trois pièces ; ils firent de la plus grande, qui donnait sur l'eau, leur zâwiyah (littéralement "coin"), nom que donnent les soufis à la salle où ils tiennent leurs majâlis ("sessions", au singulier : majlis). Ce soir-là j'y fus emmené pour un majlis et, alors que je m'asseyais dans le cercle des hommes, tous envêtements musulmans (ils avaient réussi à m'en trouver un également), un immense bonheur descendit sur moi. Mon aspiration à vivre aux temps anciens, que mon étude de Guénon avait rejetée à l'arrière-plan, s'imposa soudain à nouveau, mais cette fois-ci comme une réalité : j'étais, semblait-il, sur le point de renaître dans l'ancien temps, en dépit du monde moderne et sous l'égide des valeurs traditionnelles ; je retrouvai également ma "religion de la beauté", comme un cadre normal, et comme une conque protectrice, pour la vie spirituelle. J'étais venu au Shaykh pour recevoir initiation et instruction, mais il ne m'était jamais venu à l'esprit qu'une part de cette instruction représentait toute une civilisation. Il m'autorisa, pendant que j'étais à Bâle, à utiliser l'une des pièces de la zâwiyah, et je vécus là les quatre mois suivants. Il y passait lui-même deux nuits à la fin de chaque semaine. Ce fut un début extrêmement béni ; et, à peu près un mois après mon arrivée, il m'initia et j'entrai dans la Voie. J'étais un peu perplexe en considérant que ma relation avec la Sainte Vierge n'avait apparemment rien eu à voir avec le choix que le Ciel avait fait pour moi. Mais je me disais que ce n'était pas elle que j'avais prié, que je ne lui avais demandé que de joindre ses prières aux miennes, de prier Dieu pour moi, et que c'est lui qui avait décidé de ce que je devrais faire. Je trouvais cette logique satisfaisante ; mais quelque vingt ans plus tard, nous demandâmes au Shaykh d'ajouter un nom à celui de son propre Maître, le Shaykh Al-'Alawi, pour nous distinguer des 'Alawis de l'Afrique du Nord. Nous pensions qu'il nous donnerait l'un de ses propres noms, mais, à notre surprise, il dit : "Notre Tarîqah (littéralement "Voie", nom de tous les ordres soufis) est Maryamiyyah, c'est-à-

dire de Marie", et il ajouta qu'à plus d'une reprise elle lui avait dit clairement qu'elle nous avait choisis, et qu'elle était notre protectrice. Et il alla jusqu'à nous dire : "Ce n'est pas nous qui l'avons choisie ; c'est elle qui nous a choisis". Donc, après tout, mes Ave Maria, répétés un si grand nombre de fois, n'avaient pas été étrangers à mon orientation finale. La Sainte Vierge le savait parfaitement, mais nous n'en avions encore nullement connaissance. Quelqu'un demanda au Shaykh : "Pourquoi nous a-t- elle choisis ?" A quoi il répondit que nous n'avions pas besoin de le savoir, mais, à une autre occasion où la question fut posée, il expliqua : "Une réponse possible est celle-ci : c'est une princesse juive de la maison de David ; elle est d'autre part la mère du fondateur du Christianisme ; et elle occupe, dans l'Islam, le sommet de la hiérarchie des femmes. Elle aime ces trois religions, et la religion en général, comme nous. Du reste, plusieurs d'entre nous sont d'origine juive et un plus grand nombre d'origine chrétienne, outre tous ceux qui sont nés et ont été élevés dans l'Islam ; et comme elle, nous sommes beaucoup plus intéressés par ce que ces trois religions ont en commun que par ce qui les sépare. Ainsi, en un sens, nous sommes sur son territoire". Mais en fait nous ne nous étions pas trompés en pensant qu'il nous donnerait son propre nom, car il est généralement admis, dans le Soufisme, que chaque grand Maître, outre le fait d'être mystérieusement représentant du Prophète, représente aussi, d'une certaine manière, l'une des lumières spirituelles antérieures à l'Islam 2 . Un jour, alors que quelqu'un lui demandait si nous pouvions, comme c'était le cas pour son propre Maître, le considérer comme un représentant de Jésus, il répondit : "Non, je suis Maryamî", c'est-à-dire un représentant de Marie.

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On a beaucoup écrit sur la nécessité providentielle des livres de Schuon, comme suite à ceux de Coomaraswamy et de Guénon, ce sujet sera sans aucun doute abordé par d'autres dans ces pages, je me bornerai donc à en signaler trois principaux aspects. Premièrement il était important que l'oeuvre de ces grands précurseurs, et celle de Guénon en particulier, eût un prolongement vivant chez de jeunes auteurs pour en maintenir la présence au premier plan dans l'esprit des lecteurs sérieux, grâce à des citations, des références et des développements continuels. Le plus éminent de ces successeurs est, de loin, Frithjof Schuon ; mais il faut, dans ce contexte, mentionner aussi Titus Burckhardt. Deuxièmement, l'oeuvre d'un pionnier comporte presque inévitablement de nombreuses simplifications et généralisations, et Schuon, qui ne simplifie jamais et qui, au contraire, nous rend continuellement attentifs à l'extrême complexité des choses, a été providentiellement l'exact continuateur dont nous

2 - Voir Martin Lings, Un Saint soufi du XX e siècle, Le Seuil, 1990, chapitre 12.

avions besoin : pour reconnaître et expliciter des exceptions non encore traitées jusqu'alors (par exemple que le Christianisme n'entre pas a priori dans l'ordre des choses tel que Guénon le concevait), pour combler les inévitables lacunes, nouer les fils laissés défaits et épars, et pour justifier des généralisations valables. Troisièmement et principalement, il fallait suivre un certain ordre de développement. On peut dire, de la manière la plus générale, que le sujet essentiel traité à la fois par Guénon et Schuon est l'ésotérisme. Sur cette base, la majeure partie de l'oeuvre de Guénon pourrait se résumer dans cette formule :

"l'ésotérisme comme principe en vue d'une voie". Il revenait à Schuon d'écrire L'Esotérisme comme Principe et comme Voie, dont le titre rend justice à sa qualification pour écrire sur ce qui suit l'initiation aussi bien que sur ce qui la précède. Sous ce rapport, on peut considérer les écrits du premier comme une introduction à ceux du second. Dire que Guénon a comblé un vide avec L'Homme et son Devenir selon le Vêdânta est légitime, mais dans une certaine mesure seulement. Au contraire de Schuon, il n'a jamais eu comme fonction d'être un Maître spirituel. Je dois cependant saisir cette occasion pour modifier quelque chose que j'ai dit ailleurs au sujet de ses livres, à savoir qu'ils donnent l'impression, à l'opposé de ceux de Schuon, qu'il y fait abstraction de lui- même. C'est une exagération que je dois retirer. Guénon avait une lumineuse présence, qui se manifeste indubitablement ici et là à travers ses oeuvres. Pour ceux qui l'ont connu, certains passages font penser à l'étonnante luminosité de ses yeux. Mais les écrits de Schuon vibrent, eux, continuellement de la présence de leur auteur, tout en étant en même temps totalement objectifs. Ou disons plutôt que nous y sommes rendus conscients d'une identité mystérieuse, en lui, de la subjectivité et de l'objectivité. De cette façon, c'est presque comme si le lecteur en quête de sagesse pouvait avoir recours au sage lui- même : il est là, à l'arrière- plan, comme une illuminante personnification de ce que sa plume a tracé. Avant de clore cet hommage à celui que je crois être le plus grand métaphysicien de notre époque, j'aimerais le laisser parler lui- même. "Les idées de ''Grand Esprit" et de primauté de l'invisible sont naturelles à l'homme, ce qui n'a même pas besoin d'une démonstration ; or ce qui est naturel à la conscience humaine, laquelle se distingue de la conscience animale par son objectivité et sa totalité - sa capacité d'absolu et d'infini pourrions-nous dire, - ce qui est naturel à la conscience humaine prouve ipso facto sa vérité essentielle, la raison d'être de l'intelligence étant l'adéquation au réel". Et il ajoute en note : "Nous avons entendu quelqu'un dire que les ailes des oiseaux prouvent l'existence de l'air, et que de même le phénomène religieux, commun a priori à tous les peuples, prouve l'existence de son contenu, à savoir Dieu et la survie ; ce qui est pertinent, si on se donne la peine d'examiner les choses en profondeur" . 3

3 - Du Divin à l'Humain, Le Courrier du Livre, Paris, 1981, p. 12.

A propos de la transformation de l'homme, à la Renaissance, qui, de symboliste qu'il était, en a fait un rationaliste, Schuon écrit "Ce passage de l'objectivisme au subjectivisme reflète et renouvelle à sa manière la chute d'Adam et la perte du Paradis : en perdant la perspective symboliste et contemplative qui se fonde à la fois sur l'intelligence impersonnelle et la transparence métaphysique des choses, on a gagné la richesse fallacieuse de l’ego ; le monde des images divines est devenu un monde de discours. Dans tous les cas de ce genre, le ciel - ou un ciel - se ferme au-dessus de nous sans que nous ne nous en apercevions, et nous découvrons par compensation une terre longtemps méconnue, nous semble-t-il, une patrie qui ouvre ses bras pour accueillir ses enfants et qui voudrait nous faire oublier tous les Paradis perdus ; c'est l'étreinte de Mâyâ, le chant des sirènes ; Mâyâ, au lieu de nous conduire, nous enferme. La Renaissance avait cru découvrir l'homme, dont elle admirait les pathétiques convulsions ; pour le laïcisme sous toutes ses formes, l'homme comme tel était devenu pratiquement bon, et du même coup, la terre était devenue bonne et comme immensément riche et inexplorée ; au lieu de ne vivre “qu'à moitié”, on pouvait enfin vivre pleinement, être pleinement homme et pleinement sur terre ; on n'était plus une sorte de demi-ange déchu et exilé ; on était devenu un être entier, mais par le bas" . 4 De l'une des conséquences de cette chute, et de l'expansion territoriale qui en est résultée, ici l'écrasement des Indiens de l'Amérique du Nord, il écrit ailleurs : "On pourrait définir ce drame immense comme la lutte, non seulement entre une civilisation marchande et matérialiste et une autre chevaleresque et spiritualiste, mais aussi entre la civilisation citadine - au sens strictement humain et péjoratif de ce terme, impliquant une idée d'“artifice” et de “servilité” - et le règne de la Nature, considérée, elle, comme le vêtement majestueux, pur, illimité, de l'esprit divin. Or la Nature, dont l'Indien se sent comme l'incarnation et qui est en même temps son sanctuaire, finira par vaincre ce monde artificiel et sacrilège, car elle est le Vêtement, le Souffle, la Main même du Grand-Esprit" . 5 Retournons a Du Divin à l'humain, au chapitre sur "Le Message du Corps humain" :

"La démarche de l'être humain est aussi évocatrice que sa position verticale ; alors que l'animal est horizontal et ne s'avance que vers lui-même - c'est dire qu'il est enfermé dans sa forme -, l'homme en s'avançant se dépasse ; sa démarche même semble verticale, elle dénote un pèlerinage vers son Archétype, vers le Règne céleste, vers Dieu. La beauté de la face antérieure du corps humain indique la noblesse, d'une part du but vocationnel et d'autre part de la façon de s'en approcher ; elle indique que l'homme se dirige vers Dieu et qu'il le fait d'une manière “humainement divine ”, si l'on peut dire. Mais la face

4 - Regards sur les Mondes anciens, Ed. Traditionnelles, Paris, 1972, p. 36-37.

5 - Introduction à : Héhaka Sapa, Les Rites secrets des Indiens Sioux, Paris, 1975, p. 29-30.

postérieure du corps elle aussi a sa signification : elle indique, d'une part la noble innocence de l'origine, et d'autre part la façon noble de laisser derrière soi ce qui est dépassé ; elle exprime, positivement d'où nous venons, et négativement comment nous tournons le dos à ce qui n'est plus nous-mêmes. L'homme vient de Dieu et il va vers Dieu ; mais en même temps, il s'éloigne d'une imperfection qui n'est plus la sienne et s'approche d'une perfection qui ne 1’est pas encore. Son “devenir” porte l'empreinte d'un “être” ; il est ce qu'il devient, et il devient ce qu'il est" . 6 La citation suivante nous donnera un exemple de la manière magistrale dont Schuon réfute les erreurs de plus en plus courantes que les représentants officiels de la religion semblent incapables de corriger :"Nous avons entendu dire parfois que le bonheur illimité du Paradis est impossible puisque, faute de contraste, il finirait dans l'ennui ; pour apprécier un bonheur, paraît-il, il faut qu'il y ait des points de comparaison et de référence, donc des souffrances. Cette opinion est erronée pour diverses raisons". Il amorce sa réfutation en soulignant que l'opinion en question est fausse même en ce qui concerne ce monde-ci, pour ne rien dire de l'au-delà :

"Premièrement, l'homme moralement et intellectuellement intègre satisfait à la nécessité des contrastes ou du changement par son discernement, son détachement et sa discipline, et c'est pour cela qu'il ne s'ennuie jamais, à moins qu'on ne l'ennuie ; l'homme supérieur a l'intuition des archétypes et des essences et se maintient par là même dans un équilibre surnaturel, du fait que sa vision des choses débouche sur l'Infini. Au Paradis, rien ne peut se faner, ni objectivement, ni subjectivement, étant donné que les choses et les perceptions se rajeunissent sans cesse par leur contact avec la divine Infinitude ; l'homme se trouve alors affranchi, non d'un certain besoin de jeux compensatoires ou de rythmes sans doute, mais de la nécessité psychologique ou morale de changements contrastants. La preuve métaphysique en est la Félicité divine elle- même, laquelle ne souffre nullement du fait qu'elle est sans ombres, mais laquelle comporte nécessairement des “dimensions ” dans la mesure où elle se projette dans le règne de Mâyâ, ou dans la mesure où notre façon d'envisager l'Ordre divin relève de ce règne" 7. Terminons ces citations avec un passage d'une importance pratique immense en ce que l'auteur semble parler directement et pour ainsi dire personnellement à chacun de ses lecteurs, adressant à tous une sorte d'avertissement, qui devient pour certains une invitation. "La connaissance ne sauve qu'à condition d'engager tout ce que nous sommes : quand elle est une voie qui laboure et qui transforme, et qui blesse

notre nature comme la charrue blesse le sol. (

La connaissance métaphysique

)

6 - Du Divin à l'Humain, p. 100-101. 7 - Résumé de Métaphysique intégrale, Le Courrier du Livre, Paris, 1985, p. 47-48.

est sacrée. C'est le propre des choses sacrées d'exiger de l'homme tout ce qu'il est" . 8

Schuon insiste ici sur la nécessité d'un engagement total, ce qui est l'un des thèmes dominants de toute son oeuvre ; mais en tant que guide d'âmes, il était particulièrement généreux dans l'octroi des moyens par lesquels cet engagement peut être réalisé, car il connaissait parfaitement la difficulté considérable qu'il y a - spécialement pour qui est né, a été élevé et scolarisé dans l'Occident moderne - à rassembler tous les éléments psychiques épars pour réaliser la perfection d'une sincérité sans faille.

Martin LINGS, Connaissances des Religions, Juillet-Octobre 1999, p°80-

89.

8 - Perpectives spirituelles et Faits humains, Les Cahiers du Sud, Paris, 1953, p. 185 et 186.