OCTAVE MIRBEAU ET LA NORMANDIE

En cette année 2017 où l’on commémore, à travers le monde, le centième anniversaire
de la disparition du grand romancier, dramaturge, critique d’art, pamphlétaire et intellectuel
éthique Octave Mirbeau (1848-1917), il n’est pas inutile de rappeler ses multiples liens avec
la Normandie, où sont naturellement programmés de multiples événements en son honneur.

Un pur Normand

Mirbeau est un pur Normand, descendant, prétend-il, de ces « hommes du Nord »,
venus du Jutland, « ce pays d’où je suis parti, il y a des siècles, dans une barque de cuir à
deux voles », comme il l’écrit plaisamment à son ami Paul Hervieu, le 19 août 1900. Du côté
maternel, il est originaire du Bessin et natif de Trévières, où son grand-père était notaire ; du
côté paternel, il est Percheron, et il a passé sa jeunesse dans l’Orne, à Rémalard, où son père
était officier de santé et son grand-père également notaire, et où régnait, comme partout en
France à cette époque, une espèce d’apartheid social. Il appartenait donc à la petite
bourgeoisie de province qui, à en croire ses lettres de jeunesse à son confident Alfred Bansard,
futur maire et député de Bellême, vivait en vase clos, repliée sur elle-même, platement
conformiste, étroite d’esprit, confite de bonne conscience et jalouse de ses prérogatives. De
cette enfance percheronne, le futur romancier ne garde guère de bons souvenirs, car
l’atmosphère était beaucoup trop confinée et étouffante pour un adolescent en quête tout à la
fois d’idéal, de liberté et d’aventures et qui rêvait, comme Rastignac et Emma Bovary, d’un
Paris idéalisé, capitale des lumières, des plaisirs et de tous les possibles. Mais il lui a fallu le
traumatisme de la guerre de 1870 et de la débâcle de l’armée de la Loire, puis l’appel du
tentateur, Dugué de la Fauconnerie, ancien député de Mortagne-Rémalard et leader de l’Appel
au Peuple, pour que l’ardent, révolté et passionné Octave puisse fuir le « cercueil notarial »
où il se morfondait lamentablement et entamer, à L’Ordre de Paris bonapartiste, une carrière
de journaliste qui, au prix de multiples et humiliantes compromissions pendant une douzaine
d’années, puis de dures luttes contre lui-même pour s’extirper enfin de la boue, va finir par lui
ouvrir toutes les portes : de la grande presse, de la littérature, du théâtre et du succès à
l’échelle européenne. C’est cette longue période de prolétariat des lettres, à la fois si
formatrice et si difficile à se pardonner, qui lui inspirera, sur le tard, son roman inachevé Un
gentilhomme.
Mais, une fois “monté” à Paris, puis parvenu, à la fin du siècle, au faîte de la
reconnaissance sociale, il n’a jamais oublié pour autant sa Normandie natale et nourricière et
il lui est resté fidèle toute sa vie. En 1885, il y est retourné afin de trouver le calme
indispensable pour écrire le premier roman signé de son nom, Le Calvaire, et a passé six mois
à Laigle, au Rouvray, où il a reçu notamment la visite de son « dieu » Auguste Rodin et où sa
compagne, l’ancienne théâtreuse Alice Regnault, a réalisé son portrait et l’a offert à Ladislas
Mirbeau en sa maison de Rémalard. En 1889, fuyant le bruit infernal de Levallois-Perret, il
s’est installé aux Damps, près de Pont-de-l’Arche, dans l’Eure, où il a passé quatre ans et
reçu, entre autres, la visite de Camille Pissarro, qui a réalisé quatre toiles de son jardin. Et
c’est là qu’il a composé et qu’il a situé deux de ses romans : Le Journal d’une femme de
chambre, qui paraît en feuilleton en 1891-1892 (mais qui ne sera publié en volume qu’en
1900) et Dans le ciel, inspiré par Van Gogh, dont il vient d’acheter, pour 600 francs, Les Iris
et Les Tournesols, deux toiles qui seront vendues, en 1987, 540 millions de francs, nouveau
record du monde…

Le paysan normand
Mais, beaucoup plus que l’Eure, c’est le Perche ornais qui a marqué durablement la
sensibilité du futur écrivain et qui, sur la base des observations accumulées pendant toute sa
jeunesse, lui a permis de faire revivre la vie quotidienne de la campagne normande sous le
Second Empire et au début de la Troisième République. C’est dans le Perche rémalardais qu’il
situe L’Abbé Jules (1888), la deuxième partie de Sébastien Roch (1890), les deux premiers
chapitres du Calvaire (1886), son roman posthume Un gentilhomme, ainsi qu’un grand
nombre de ses contes, recueillis en 1990 sous le titre de Contes cruels, emprunté à Villiers de
l’Isle-Adam. C’est aussi dans l’Orne, dans les parages de Sainte-Gauburge, que se situe le
château d’Isidore Lechat – le bankster cynique des Affaires sont les affaires (1903) –, qui
porte le nom d’un manoir de Rémalard, ancien relais de chasse, Vauperdu. Ce sont aussi les
paysages du Perche qu’il évoque dans ses lettres de jeunesse et, plus tard, dans nombre de ses
contes et de ses romans ; ce sont les toponymes du Perche qui reviennent le plus souvent sous
sa plume ; c’est le parler local qu’il nous restitue fidèlement ; et, surtout, ce sont les paysans
normands des villages du Perche et, accessoirement, les petits-bourgeois, qui peuplent ses
récits.
L’image que Mirbeau nous donne des Normands est sensiblement différente de celle
des Bretons, bien que la pauvreté, voire la misère, y soit souvent la règle et que la vie y soit
également très dure pour le plus grand nombre. Ainsi, un conte du prétoire de 1885,
« L’Enfant », nous révèle la fréquente pratique de l’infanticide dans la zone déshéritée de la
Boulaie Blanche, proche de Rémalard, où les familles n’ont pas du tout de quoi nourrir leurs
progénitures : « Un enfant à nourrir, quand déjà on ne peut pas se nourrir soi-même,
c’est bête […] Il y a, au village de la Boulaie-Blanche, trente feux, c’est-à-dire, trente
femmes et trente hommes… Avez-vous compté combien, dans ces trente feux, il y a
d’enfants vivants ?… Il y en a trois… Et les autres, et les étouffés, et les étranglés,
et les enterrés, les morts enfin ?… les avez-vous comptés ?… » Encore plus terrifiant, un conte
de 1893, « Les Bouches inutiles », nous présente un vieux paysan, devenu, du jour au
lendemain, incapable de gagner son pain à la sueur de son front, condamné par sa femme
inflexible à mourir de faim, et qui, loin de se révolter contre cette inhumanité, accepte une
sentence, qui lui semble juste : « – Travaille et t’auras du pain… Ne travaille pas et t’auras
rien !… C’est juste… c’est comme ça que ça doit être !… / Ce terrible moment devait
arriver, pour lui, comme il était arrivé jadis, pour son père, pour sa mère, auxquels,
bras impotents et bouches inutiles, il avait, lui aussi, avec une implacable rigueur, refusé le
pain des derniers jours sans travail. […] – C’est juste… Un homme est un homme,
comme une chèvre est une chèvre… Je n’ai rien à dire… C’est juste !… / Le père François
n’eut pas une récrimination, pas une révolte. Il ne quitta plus sa chambre ; il ne quitta
plus son lit. »
Néanmoins l’impression prévaut, à la lecture des contes normands de Mirbeau, que la
terre y est plus fertile qu’en Bretagne, que la Normandie possède plus de richesses
potentielles, dont profitent davantafge de propriétaires aisés, et, surtout, que les paysans, dans
leur ensemble, y sont beaucoup moins mystiques et naïfs, beaucoup plus rusés et, par
conséquent, plus difficiles à manipuler et à duper : même les curés catholiques, éminents
spécialistes du racket de leurs ouailles, s’y cassent les dents (voir par exemple « La
Confession de Gibory », 1886). Ils sont aussi plus impitoyables et plus âpres au gain, au point
que Mirbeau va jusqu’à parler de « férocité paysanne ». Bref, quelle que soit la tendresse que,
malgré tout, il leur accorde, comme à toutes les victimes, à cause de la dureté de leurs
existences, et aussi de leur attachement viscéral à la terre nourricière, les paysans normands
vus par Mirbeau suscitent, chez les lecteurs des villes, moins la pitié qu’un sentiment
d’étrangeté. Et, bien sûr, comme chez Molière, cette étrangeté peut, à l’occasion, tourner au
comique, comme dans un autre conte du prétoire de 1885, particulièrement cocasse, « Justice
de paix », où un paysan refuse de payer à un mari cocu la somme promise pendant qu’il
besognait sa légitime sur un talus, en revenant du marché : « J’peux pas payer ça, c’est trop
cher… ça ne vaut pas ça, vrai de vrai ! »
.. Même quand la situation évoquée est particulièrement cruelle et que la mort et le
meurtre sont au rendez-vous, le comique n’est jamais bien loin pour autant, comme on le voit,
par exemple, dans un conte de 1887, « Avant l’enterrement » : un paysan aisé, qui n’est au
courant de rien, y rend visite à son gendre boucher, qui a décoché un coup de pied mortel
dans le ventre de sa femme, et tous deux discutent tranquillement de choses et d’autres, tout
en descendant allègrement deux bouteilles de vin, sans parvenir à trouver une date
d’enterrement compatible avec leurs travaux respectifs. Notons au passage que l’alcoolisme,
refuge bon marché pour tous ceux qui peinent tant à vivre, fait des ravages et sécrète toujours
plus de violence en désinhibant le passage à l’acte, mais cela n’est évidemment pas le propre
de la Normandie, bien qu’elle soit alors particulièrement touchée par ce fléau.
Cette apparente « insensibilité » des paysans normands n’a rien de naturel. Elle est,
aux yeux du notre libertaire, le produit d’une double férocité. D’une part, celle de la condition
inhumaine infligée à l’homme, soumis à la terrifiante et implacable « loi du meurtre », qui
régit toutes les espèces vivantes ; il est condamné à « l’universelle souffrance » et doit bien
s’endurcir pour faire face à sa misère consubstantielle. D’autre part, celle d’une société
criminelle et criminogène, contre laquelle Mirbeau ne cesse de s’insurger, parce qu’elle
repose sur la violence et le meurtre enrégimenté, parce qu’elle est foncièrement inégalitaire,
aliénante et oppressive, parce que les dominants imposent, sans pitié ni scrupules, aux
prolétaires servilisés des usines et des campagnes, des conditions de vie et de travail
dévastatrices et déshumanisantes. Par ailleurs, il serait fâcheux de ne voir, dans cette
insensibilité, qu’une forme d’indifférence totale à la souffrance d’autrui, qui serait alors à
« maudire », selon l’humaniste Mirbeau, Il se demande en effet si elle ne témoigne pas aussi
d’une forme de stoïcisme spontané, de détachement indispensable face aux duretés de
l’existence, et donc d’une forme de sagesse supérieure, qu’il conviendrait alors d’admirer
(voir « Le Père Nicolas », La France, 21 juillet 1885). Cette ambiguïté, volontairement
entretenue, et ce refus de juger des personnages qui, bien souvent, sont à la fois des victimes
et des bourreaux, peuvent se révéler dérangeants et déstabilisants pour des lecteurs en quête
de réponses sécurisantes et bien tranchées.

Un écrivain dérangeant

À ces personnages qui n’inspirent généralement que peu de sympathie, Mirbeau
accorde d’autres circonstances atténuantes, qui tiennent à leur environnement : les relations
sociales entre les classes sont profondément marquées au coin de la violence, de sorte que le
meurtre rôde en permanence ; l’âpreté de la question d’argent et le recours à la brutalité sont
la conséquence de l’impitoyable lutte pour la vie et de la criante injustice sociale ; l’ignorance
et la superstition, qui maintiennent nombre de paysans dans un état d’abrutissement et
expliquent bien des comportements aberrants ou criminels, sont soigneusement entrentenues
par l’Église catholique, qui régit le calendrier, organise les fêtes et les cérémonies, contrôle les
écoles, surveille les conduites, pétrit les âmes (voir « Pétrisseurs d’âmes », Le Journal, 16
février 1901) et impose sa chape de plomb, en utilisant habilement ce moyen de pression et
de chantage incomparable qu’est la confession. La marge de manœuvre laissée aux individus
se révèle, à l’usage, bien restreinte : ils n’apparaissent guère que comme des produits des
conditions historiques qui les ont façonnés – pour le pire !
Bien sûr, on pourra toujours soutenir que Mirbeau n’est pas tendre avec ses
compatriotes. La complaisance n’est certes pas sa qualité principale, et, en tant qu’écrivain
soucieux de vérité, il se refuse à édulcorer une réalité trop souvent sordide et méduséenne. Il
n’a pas, pour l’engeance humaine en général, les yeux de Chimène. Et encore moins pour les
monstruosités sociales, auxquelles on finit par ne plus faire attention, de par la force de
l’habitude, mais qui ne cessent de l’indigner et devant lesquelles il veut forcer à voir ceux
qu’il appelle les « aveugles volontaires ». Ce qui le distingue des autres écrivains
contemporains, c’est précisément cette capacité à entrer dans les âmes, à faire apparaître les
ressorts cachés qui déclenchent les actes et à mettre en lumière l’écrasante responsabilité de la
société, dans le fragile espoir de dessiller les yeux de ses lecteurs et de les obliger,
pédagogiquement, à réagir.
Mirbeau est décidément un inquiéteur. Il dérange les bonnes consciences, perturbe les
bonnes digestions. Et on le lui a fait chèrement payer après sa mort, lorsqu’il n’était plus là
pour faire trembler les puissants.
Pierre MICHEL
Président de la Société Octave Mirbeau

Repères biographiques
- 1848 : naissance de Mirbeau à Trévières, le 16 février.
- 1849-1872 : Mirbeau passe l’essentiel de sa jeunesse à Rémalard (mais il fait quatre ans d’études
dans l’« enfer » du collège des jésuites de Vannes, d’où il est chassé dans des conditions plus que
suspectes, en juin 1863,).
- 1873-1884 : il fait tout à la fois le domestique, comme secrétaire particulier, le trottoir, comme
journaliste à gages, et le nègre, comme ghostwriter.
- 1884-1885 : séjour de sept mois à Audierne ; grand tournant, après lequel il entame sa rédemption
par la plume.
- 1886-1890 ; publication des trois premiers romans signés de son nom et dits
« autobiographiques » ; amitié avec ses « dieux » Claude Monet et Auguste Rodin.
- 1891-1897 : grands combats esthétiques et politiques, engagement libertaire de longue haleine ;
longue crise conjugale, existentielle et littéraire ; débuts théâtraux avec Les Mauvais bergers.
- 1898-1903 : engagement passionné dans l’affaire Dreyfus ; triomphe littéraire et théâtral à
l’échelle européenne.
- 1904-1908 : collaboration à L’Humanité pendant six mois ; recherches de voies nouvelles dans le
roman ; scandale du Foyer.
- 1909-1916 : Mirbeau est de plus en plus souvent malade et a de plus en plus de mal à écrire.
- 1917 : mort de Mirbeau, à Paris, le 16 février.

Principales œuvres
- L’Abbé Jules (1888)
- Le Jardin des supplices (1899à
- Le Journal d’une femme de chambre
(1900)
- Les affaires sont les affaires (1903)
- La 628-E8 (1907)

Pour en savoir plus
* Michel, Pierre, et Nivet, Jean-François, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle, Librairie
Séguier, 1991, 1 020 pages
* Lemarié, Yannick, et Michel, Pierre, Dictionnaire Octave Mirbeau, l’Âge d’Homme-Société
Octave Mirbeau, 2011, 1 200 pages
* Cahiers Octave Mirbeau, 24 n° parus, 1994-2017, environ, 8 700 pages